| chœur action | | | SOLITUDE : Si les prières peuvent se déclamer entre quatre murs, aux actions il faut une scène. Le vrai solitaire est sifflé même dans un spectacle solo. Reproduire, seul, ce que je suis capable de faire devant les autres, n'est pas un signe de braverie mais de bêtise. L'action n'a de sens que pour la galerie ou pour l'acteur, pas pour le dramaturge et, encore moins, pour le démiurge. | | | | |
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| chœur action | | | PROXIMITÉ DIVINE : Que ce soit la main ou l'esprit, je suis amené à mesurer la distance avec ce qu'ils touchent ; et c'est le début d'une foi ou d'un goût de la possession. Le sens de la proximité dévoile les voyants ou les croyants. Plus de variables contient ma métrique, plus enivrante sera la cadence de mes rapprochements et de mes éloignements. | | | | |
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| chœur action | | | HOMMES : Commise sans témoins, l'action aurait été aussi respectable que le rêve. Mais les hommes sont partout, pour dater et nommer mon geste et étouffent ainsi mes aveux ou mes prières. Je peux aimer et rêver parmi les hommes, sans être avec eux, je ne peux agir qu'avec eux, d'après leurs règles. L'action est un exil de plus, l'exil auprès des hommes. | | | | |
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| action | | | Face à l'acte - trois attitudes possibles : confiance, indifférence, honte. L'acte me reflète, me promet la liberté et finit par me dévoiler l'esclave que je suis, dans l'impuissance de traduire mon rêve. | | | | |
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| action | | | La seule immobilité que j'appelle de mes vœux dans ce livre est celle du mot ou du rêve refusant toute mobilisation décrétée par le geste régnant, res gestae. Manfred se distançant de Missolonghi, Comète ma Comète ignorant la trajectoire de Camiri, le soleil d'Austerlitz n'illuminant pas le parcours de Napoléon ni n'assombrissant celui du prince André. Fatum libellorum, la geste, s'émancipant du geste. Écrire tibi et igni. | | | | |
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| action | | | Ce qui n'est, pour moi, qu'un mot, est une action pour un autre, plus pur que moi. Je suis toujours théoricien de quelqu'un et praticien d'un autre. C'est cela, la vraie leçon d'humilité en profondeur. | | | | |
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| action | | | Je finis par m'accrocher à l'arbre en abandonnant la Croix, à cause de son chemin de Croix, tandis que le regard suffit pour vénérer l'arbre. | | | | |
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| action | | | Dès que je me dis, que pour vivre il faut agir, je ne vis plus. La meilleure place des mains est devant les yeux, où naissent les regards, les fantômes ou les larmes. | | | | |
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| action | | | Quand il est question de faire des pas, je pense à la majesté d'un arbre, qui a en lui toutes les saisons et tous les grades. L'arbre, qui s'agite, se transforme peut-être en forêt, mais il y perd son âme. | | | | |
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| action | | | S'il fallait absolument renoncer à l'immobilité et choisir un mode de déplacement, je choisirais le vol d'un oiseau migrateur : ignorance d'horaires et de destinations, élan sans source, retour aux origines. Ce vol, guidé par un instinct sauvage, est une condition de bonne écriture, qui ne laisse pas voir les contraintes et se focalise sur le vertige du vol. Mais écrire dans une langue étrangère, c'est ne pas avoir cet instinct, apprendre la théorie du magnétisme et la météorologie, cesser d'être un volatile et ressembler à un robot, vérifiant les données de ses capteurs (Cioran parlait d'un « pigeon savant et désemparé »). | | | | |
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| action | | | Ce qui compte, ce n'est pas ce que je fais ni, encore moins, ce qui en est le motif, mais dans quel rayon je vais ranger mon fait. Le tiroir le plus plein devrait porter l'étiquette : Réquisitoires à ta charge. « La lumière des lumières va vers le motif, non vers l'acte ; l'ombre des ombres ne s'attarde que sur l'acte » - Yeats - « The light of lights looks always on the motive, not the deed ; the shadow of shadows on the deed alone ». | | | | |
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| action | | | L'action engourdit, tout en remplissant le gouffre entre moi-même et les choses. Le rêve inquiète en creusant davantage ce gouffre. Le fin mot de l'histoire : plus je m'éloigne des choses, moins j'ai besoin de gués ou de cols. « On trouve toujours l'épouvante en soi, il suffit de chercher assez profond. Heureusement, on peut agir »* - Malraux. | | | | |
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| action | | | Je suis dans l'art de l'arc bandé, non dans l'adaptation aux cibles. Mais j'imagine un zoïle sarcastique ou un aristarque caustique, armé d'une épingle et venant de triompher d'un ballon, devant lequel il me voit, gauche et empêtré dans des poses inadéquates. Et « tu casseras vite ton arc, si tu le tiens toujours tendu » - Phèdre - « Cito rumpes arcum, semper si tensum habueris ». | | | | |
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| action | | | Le vulgaire ne voit dans les fleurs que la promesse de fruits. Quand le contemplatif cède au lucratif, la langue du poète à celle des diètes, je pleure les couleurs, j'ai le dégoût du goût. | | | | |
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| action | | | Qu'emporte un geste, en me quittant ? Demande comment il est né : par routine ou par rupture, dans une contingence ou un choix, derrière une inertie ou un élan. Et je lui laisserai l'indifférence d'un tableau de bord ou la honte d'une fausse empreinte. | | | | |
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| action | | | La seule chose, qui m'empêche de m'attendrir sur l'homme, comme je m'attendris sur l'enfant, est le reflet blasphématoire de ses rêves inavouables, noyés dans ses actes innocents. La vraie innocence a honte de toute action (à l'opposé de Rousseau). | | | | |
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| action | | | Le rêve me condamne et l'action m'acquitte. Le rêve, cette accumulation de faux témoignages, me cloue au banc des accusés, où je me sens à ma place, celle d'imposteur. L'action me tend des alibis, assortis de noms et de dates, mais je ne me sens pas concerné par des enquêtes impartiales. « Les saints accusent leurs meilleures actions »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | En bâtissant le temple, aller plus loin, pour éclairer le monde - telle semble être la devise des francs-maçons, aux antipodes de la mienne : éviter toute bougeotte, dans mes chaudes ruines, où des ombres me protègent du monde. | | | | |
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| action | | | Attendre de l'art, qu'il vous apprenne quelque chose, qu'il vous arme, - étrange obsession des meilleurs, y compris Valéry. Je n'apprends que dans des guides statistico-savants ; une œuvre d'art devrait donner aux inéluctables fuites de soi la fraîcheur des sources, nous démunir de pores ou munir d'a-pories vitales, nous décuirasser, pour rendre la débâcle moins humiliante et plutôt cérémonielle. | | | | |
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| action | | | Quand je n'ai pas de bonnes paroles, je suis tenté de m'exprimer en langage des actes, qui rabaissent mon silence. À l'opposé de Phèdre : « Ceux qui rabaissent en paroles ce qu'ils ne peuvent faire » - « Qui facere quae non possunt verbis elevant ». | | | | |
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| action | | | La passivité et la passion se rapprochent non seulement par un renvoi commun à la souffrance (patio), mais par l'égale opposition à l'inertie. Pour ne pas résulter des forces étrangères, je les équilibre par ma passion, avant de m'envoler vers ma passivité. | | | | |
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| action | | | La désespérance aurait dû dégoûter de toute action, mais regardez ses tenants, jusqu'au cou dans l'agitation gluante et piétinant le rêve. L'espérance aurait dû auréoler l'action, mais je vois ses champions paralysés, devant le rêve agonisant (action et agonie – deux mots d'une même origine !). L'espérance des ténèbres silencieuses, la désespérance de la lumière criarde. | | | | |
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| action | | | Le combat d'idées se règle au pugilat ; le combat de mots dégénère en affrontement des idées ; le combat des états d'âme s'enlise en querelles de mots. Désarme-toi ! - la bonne devise du capitulard que je devins. Leopardi ne se doutait pas à quel point il avait raison : « Un peuple de philosophes serait le plus couard du monde »* - « Un popolo di filosofi sarebbe il piú codardo del mondo ». | | | | |
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| action | | | Je ne vois pas de meilleur emploi de la violence et de la volonté de puissance que pour faire régner l'inaction hiératique et encenser la faiblesse auratique. | | | | |
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| action | | | La pesanteur pourrait être vécue comme grâce, quand, à coups de contraintes, j'aurai créé une pente à mes inclinations, où je lâcherai la bride à mes abandons et inactions. Et Baudrillard : « S'affranchir de toutes les contraintes est une réaction tellement vitale, qu'il n'y a pas besoin pour cela d'une idée de la liberté » - se trompe lourdement : le choix de contraintes est l'une des meilleures preuves de la liberté ! | | | | |
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| action | | | La multitude de flèches non décochées est telle, que je dis à mon âme illuminée : nous nous battrons à l'ombre. | | | | |
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| action | | | J'aime l'arbre : aspirant à la hauteur, se moquant de son étendue, cachant sa profondeur. Le dernier pas s'effectuant au même point que le pas premier. Les pas virtuels, traduits dans une agitation désespérée sur place. Les ailes de l'arbre, ce sont des inconnues, pouvant se trouver partout, aux racines, aux feuillages ou aux ombres, et qui tendent vers l'unification avec le monde. | | | | |
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| action | | | Peser l'homme en fonction de ce qu'il veut (Nietzsche, l'acte-intensité), de ce qu'il peut (Valéry, l'acte-compétence), de ce qu'il doit (Tolstoï, Tagore, les francs-maçons, l'acte-performance) - je le réduirais à ce qu'il vaut dans l'art de fabrication de balances et de l'inaction. | | | | |
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| action | | | Devant ma vie, je suis dans un rafiot : à quoi veux-je consacrer sa traversée ? - ramer ? garder le cap ? guetter des voies d'eau ? appeler un bon souffle ? glisser des mots dans la bouteille ? | | | | |
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| action | | | Les châteaux en Espagne surgissent, quand je ne suis travaillé par aucune envie de bâtir quoi que ce soit. Des frustrations de caserne ne s'élèvent que des autres étables. | | | | |
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| action | | | Pour contempler ou transformer le monde, une paire d'yeux ou de bras suffit. Pour que ce monde se mette à danser, comme mon étoile, je dois lui adresser mon regard, filtrant, plutôt que transformant, les choses, dignes d'être chantées. Quand ils ne sont pas électifs, les contemplatifs et les actifs se valent. | | | | |
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| action | | | Le premier adversaire de mon immobilisme est l'inertie, qui devint aujourd'hui synonyme d'action. Le devoir et la contrainte se lisent désormais dans des modes d'emploi, rédigés par les autres. « Le noble : avancer vers ce qu'il s'impose comme devoir et contrainte »*** - Ortega y Gasset - « Nobleza : a trascender hacia lo que se propone como deber y exigencia ». | | | | |
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| action | | | Je reste avec les solutions - je fais du sur place ; je me tourne vers les problèmes - je progresse (« les problèmes naissent, quand on avance » - Chesterton - « progress is the mother of problems ») ; j'aspire aux mystères - je les découvre dès que je m'adonne à l'immobilité complice. | | | | |
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| action | | | Je ne suis que cordes (mon être), mais on ne me connaît que d'après mes flèches et mes orchestrations (mon étant). Or je ne suis jamais descendu dans les arènes ni fosses - comment m'entendre avec les existentialistes ? | | | | |
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| action | | | L'action selon Valéry va du sentiment à la forme, et selon moi - de la forme à son fond réel ; Valéry l'identifie avec l'enveloppement et moi - avec le développement. Son l'homme est action et mon l'homme s'arrête à l'action disent, en définitive, la même chose. Nous sommes d'accord, que la quête la plus passionnante de l'art concerne le cheminement imprévisible entre l'impression et l'expression. L'expression fixée doit rester sans prolongement. | | | | |
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| action | | | Dans l'action, je suis d'autant plus libre, que mes contraintes sont davantage intérieures et mes nécessités - extérieures. Et non pas l'inverse, qui est signe des esclaves. | | | | |
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| action | | | Les uns cherchent des buts pour valoriser les choses, les autres - des moyens pour qu'elles bougent, moi, je cherche la contrainte, qui les laisserait sans prix ou invariantes. L'extase ou l'homéostase. Les contraintes, c'est la faiblesse créatrice, face à la force destructrice. « La faiblesse qui conserve vaut mieux que la force qui détruit » - J.Joubert. | | | | |
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| action | | | Prier sur mon étoile ou la suivre, tel est le choix vital (à condition préalable de ne pas prendre pour elle - la lumière de la rue). En priant, je suis sûr de m'égarer, mais je sauve mon regard ; en marchant je suis sûr de me retrouver sur des sentiers battus, avec mon regard éteint. | | | | |
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| action | | | Le commencement, même privé de buts, est un vecteur : « Le chemin naît parce qu'on le fait » - Kafka - « Wege entstehen dadurch, daß man sie geht ». Et même avec des buts sobres atteints, je garderai surtout l'ivresse du parcours : « Ce qui reste d'une pensée, c'est le chemin » - Heidegger - « Was in einem Gedanke übrigbleibt ist der Weg ». Marcher précède le chemin, même Sartre le savait : « L'existence précède l'essence ». Je remplace l'être par le devenir, et je dis : « Dans l'ordre de l'existence, la façon de cheminer est le chemin lui-même ; c'est le cheminement qui nous fait être » - Kierkegaard. | | | | |
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| action | | | Quand je suis sûr de mon chemin, je redoute le trouble et le frisson, qui peuvent me jeter hors de mes ornières. Mais quand le frisson même est mon chemin, je fuirai le continu de la voie, pour me livrer aux pointillés de la voix. La volonté musicale peut se passer de chemin banal, ouvert à toute volonté. Mais là où il y a une représentation, on n'a pas besoin de chemins, ou plus précisément - de pieds, on se contente d'ailes. | | | | |
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| action | | | Valéry ne parle que de l'action, et je n'y entends que du rêve ; Nietzsche ne parle que du rêve, et le sot ne lui trouve qu'un appel à l'action. | | | | |
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| action | | | Dieu est visiblement sensible à la beauté, au bien et à l'intelligence ; en revanche, je ne vois aucune trace de son intérêt pour la puissance (ni pour l'éternité ni pour l'infini) qui, pourtant, sauterait aux yeux de tous les théodicéens. | | | | |
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| action | | | La conscience tranquille est possible, tant que mon action se déroule face à autrui ; mais quand j'agis face à Dieu, je suis condamné à la plainte de David : « contre Toi, et Toi seul, j'ai péché ». | | | | |
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| action | | | La liberté est hésitation et hasard ; c'est pourquoi mon acte, mon sentiment, ma pensée ne sont pas moi, mais de moi. Le moi mystérieux ne se réduit à rien de connu ; il est ce que l'inspiration est pour le poète. Il est la source de la création, qu'on pourrait appeler méta-savoir : « Le savoir se confond avec la poésie du soi absolu » - Schelling - « Die Wissenschaft löst sich in der Poesie des absoluten Selbst ». | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | C'est l'exigence musicale qui plaide pour l'immobilité ; quelle musique puis-je écouter en mouvement ? - une marche régimentaire, foiresque ou funèbre. Mais toute belle musique me parle de mes défaites, tandis que je porte en moi, comme tout le monde, un besoin de victoires, que seuls le recueillement et l'immobilité apportent. Et en tête-à-tête avec la musique, immobile, je me « précipite vers une défaite, car seule la précipitation vaut preuve » - Badiou - preuve de ma victoire ! | | | | |
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| action | | | Je n'ai aucune répugnance à l'action ; je me contente de constater son intégral mutisme : elle ne traduit presque rien de ce qui, en nous, vaut d'être dévoilé. « Tout ce que vous faites trouve un sens dans ce que vous êtes » - Jean-Paul II - et puisque vous êtes condamnés à ignorer ce que vous êtes, ce sens est une chimère sans intérêt. | | | | |
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| action | | | Dans ce chapitre, je suis peut-être en retard sur mon siècle : l'action, accompagnée jadis d'orgueil ou de honte, devint aujourd'hui opération, c'est à dire exécution d'un morceau d'un algorithme incolore, insipide, indolore. L'âme, détachée désormais des mains et cerveaux, chôme ou suit une formation de cadres inférieurs. | | | | |
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| action | | | Pour assourdir le remords, qui suivra chacune de mes actions, je dois réduire la liberté, en tant que cause, soit à la nécessité soit au hasard ; pour le choix de l'inaction, j'emprunterai le chemin inverse. | | | | |
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| action | | | Quand je vois la misère, triomphale, tribale et grégaire, de ceux qui auraient touché leur cible et qui brandissent leur arc, mon admiration redouble pour « la pure race de cette corde tendue, qui est le bonheur même »** - Pasternak - « породистость или натянутость тетивы, и это счастье ». | | | | |
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| action | | | J'aime les mises en abyme ; mon indécision, qui se croyait en bout de chaîne, se regarde dans un miroir nouveau, prompte à riposter, je veux dire à réfléchir. « Autrefois j'étais indécis, mais à présent je n'en suis plus aussi sûr » - U.Eco - « Tempo fa ero indeciso, ma ora non ne sono più così sicuro ». | | | | |
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| action | | | Des remèdes à ne pas négliger : rien qu'en ne m'en servant pas, je guéris certaines plaies. | | | | |
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| action | | | Parfois, la mer présente des avantages agricoles, par rapport à la terre, puisqu'on peut « labourer la mer sans moisson » - Homère - et laisser toute semence aux messages des bouteilles jetées à la mer, à destination de ceux qui s'intéresseront à ma race plus qu'à ma trace. Je choisirai pour patron Poséidon, fort et profond, seul capable de rendre leur hauteur aux bouteilles coulées. Comme les Stoïciens - avec la force d'Héraclès, les Sceptiques - avec la profondeur d'Hadès. Et je m'acoquinerai avec la nymphe Calypso, celle qui voile, que j'associerai au dévoilement apocalyptique. | | | | |
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| action | | | Je voudrais réhabiliter la méta-action, l'action sur la volonté, visant la puissance, le commandement et la maîtrise de noumènes, inexistants et mystérieux, et professant une certaine indifférence face aux phénomènes, problématiques et criards. | | | | |
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| action | | | Les verbes les plus éloignés des origines de ce livre : travailler, étudier, approfondir ; les plus proches - rêver, rehausser, caresser. | | | | |
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| action | | | Si le corps-à-corps avec les choses me répugne, ou bien si j'y ai déjà subi des déculottées, bref si ma faiblesse ne fait plus aucun doute, je chercherai à maîtriser ces choses à distance, à pratiquer l'arc bandé, au carquois vide, ou l'intensité d'une volonté de puissance. Et je marmonnerai, que les autres, les vainqueurs naïfs et ignares, ne voient pas leur propre défaite. | | | | |
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| action | | | Pour qu'on comprenne ce que j'entends sous faiblesse, je dois postuler, que tout passage à l'action relève de la force (et non pas de la faiblesse comme le prétendent les sages oisifs) ; la faiblesse est l'oreille, qu'on prête à l'appel du soi inconnu, mystérieux et fascinant, intraduisible ni en mots, ni en actes, ni en système. On peut en dire ce que de Maistre dit du monde, qui serait « un système de choses invisibles manifestées visiblement ». | | | | |
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| action | | | Mon ennemi - le hasard des actes ; mon ami - la fatalité des mots. | | | | |
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| action | | | Je remarque assez tôt, que la noblesse de mon regard me visite presque automatiquement, dès que j'exclus du cercle des choses capitales - l'action et le succès. Mais je finirai par comprendre, que c'est aussi la prémisse obligatoire de la pensée tout court, de la pensée nécessairement noble : « L'effort poético-spirituel, pour la maîtrise du verbe de l'être, se déroule au-delà de combats et d'armistices, hors toute réussite ou déroute, sans prêter attention à la gloire ou au bruit » - Heidegger - « Der dichterisch-denkerische Kampf um das Wort des Seins spielt jenseits von Krieg und Frieden, außerhalb von Erfolg und Niederlage, nie berührt von Ruhm und Lärm ». | | | | |
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| action | | | L'âme désire, l'esprit veut, la raison commande, c'est cet accord spatial que je préfère à la platitude temporelle : « L'esprit commande que l'esprit veuille » - St-Augustin - « Imperat animus, ut velit animus ». | | | | |
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| action | | | Je baisse les yeux, puisque mon acte, mon mot, mes yeux et même mon regard n'arrivent pas à se maintenir à la hauteur du miracle de la vie ; mais c'est, peut-être, le seul moyen de garder un souvenir intemporel de toute hauteur : par rabaissement de soi on compte monter. | | | | |
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| action | | | Je ne vois aucune règle d'action éthique, à laquelle ne souscrirait pas un quelconque goujat ; seuls les tests par des règles d'abstractions éthiques peuvent l'en éloigner suffisamment. | | | | |
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| action | | | Les étapes de ma victimisation : l'élan, l'acte, le savoir, la langue, le ton - autant d'immolations, de ruptures et de discontinuités ; je ne serais qu'âne, bouc ou agneau, si je ne vais pas jusqu'au bout de cette chaîne ; et là, on saura si je suis rossignol, coucou, lion ou cygne. | | | | |
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| action | | | La source, l'action, le sens - telle semble être le sens dynamique de la Trinité : « Il y a un seul Dieu le Père, de qui tout procède, un Seigneur Jésus-Christ, par lequel tout se fait, et un Esprit-Saint, dans lequel tout s'accomplit » - Grégoire de Nazianze - un admirable équilibre syntaxique (balayant au passage le Filioque) - appréciez l'enchaînement de de, par, dans - mais une sémantique des plus lâches : le Père-source, le Fils-outil, l'Esprit-réceptacle ? Je placerais le récipient - dans le Père, l'instrument - dans l'Esprit et l'origine du premier pas - dans le Fils. Mais que ne pardonnerait-on pas au patron des poètes ! | | | | |
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| action | | | La sagesse, c'est la honte, face à mes actions, et la pitié - face à mes rêves. Ainsi, je pourrai transgresser la règle biblique : « Ne sois pas sage à tes propres yeux ». Mais ne sois pas prophète dans des contrées, que tes pieds foulent. Et que tes mains ne sacralisent aucun de leurs actes. Cela fait beaucoup de tentations vaincues. | | | | |
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| action | | | Le repentir m'attrapera, que je me démène ou me fige, et peut-être « mieux vaut agir, quitte à m'en repentir, que de me repentir de n'avoir rien fait » - Boccace - « è meglio fare e pentire che starsi e pentirsi », bien qu'il y ait fort à parier que j'aboutisse au pire des repentirs : celui d'avoir coulé mon fait dans une action en bronze au lieu d'un rêve brisé. « Celui qui suit son étoile, ne tournoie pas » - de Vinci - « No' si volta chi a stella è fisso ». | | | | |
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| action | | | La tour d'ivoire est mon commencement, la descente dans la profondeur de ses souterrains, comme dans l'étendue de l'action, - une vicissitude préliminaire, l'ascension immobile - l'état permanent, intemporel. Vivre la simultanéité et non pas la succession ; sous toute fière tour, il y a un humble souterrain. | | | | |
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| action | | | Un rêve, hélas, inaccessible : vivre ce que je suis – je vis un devenir, qui n'est jamais fidèle à l'être inspirateur. Mais la fausse réalité : je suis ce que je vis – est pire, puisque mes gestes et mes mots cherchent l'ampleur ou la profondeur, tandis que mon être ne quitte jamais la hauteur. La vie se fige, oublie ou perd son élan - un vivant instantané sans un créant éternel. | | | | |
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| action | | | L'agir est pardonnable ou respectable, si je reconnais d'en ignorer les ressorts et les portées. « Je ferai dans l'ignorance de ce que je fais, de qui je suis, d'où je suis, de si je suis »*** - S.Beckett. Cette ignorance peut être étoilée, même si j'élargis le cercle au-delà de l'agir, pour englober le penser, l'écrire, l'aimer. Et je finirai par me dire que notre soi inconnu est au centre de tout ce qui est sacré, mais sa circonférence ne se dessine nulle part. | | | | |
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| action | | | La fonction principale des contraintes n'est pas le choix de chemins ou de buts, mais la qualité du seul pas éloquent, du premier ; au-delà, c'est déjà l'inertie ou l'algorithme. Dans les actions, dont je me détourne, les actions à exécuter et non pas à créer, même le premier pas découle du mouton ou se programme par le robot. | | | | |
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| action | | | Mieux j'éclaire mes actions, mieux je me retrouve dans mes ombres. | | | | |
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| action | | | L'obligation d'avancer mon esquif me poussera à m'intéresser aux étoiles et même réveillera l'angoisse des profondeurs. Qui rame ne voit pas le fond - c'est la sueur qui obstrue la vue. Ce seront les larmes, si je ne fais que scruter le ciel. Ou le sang, si je n'aspire qu'au fond. Le fond paraît net surtout aux aveugles de naissance. | | | | |
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| action | | | La marche, que j'aille trop loin ou juste ce qu'il faut, m'apporte de la certitude et m'apprend des limites de l'accessible ; la danse m'enivre de vertiges et me fait découvrir des limites inaccessibles. Savoir que « seul celui qui tente d'aller trop loin peut, éventuellement, découvrir jusqu'où l'on peut aller » - T.S.Eliot - « only those who risk going too far can possibly find out how far one can go ». Quand je sais, que tout ce remue-ménage n'a d'autre finalité qu'aménagement d'étables, je me moque des bornes et j'évite des cornes. L'important, ce n'est pas découvrir, mais couvrir, couvrir d'auréole, d'écran, de brume. Mais pour cela, il vaut mieux rester loin des routes. | | | | |
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| action | | | C'est la qualité du désir, en intensité et non en sincérité, qui amortit la honte de la nécessaire action, à laquelle je … renonce. « Avec le désir - mille moyens ; sans le désir - mille contraintes ! » - Pierre le Grand - « Есть желание - тысяча способов ; нет желания - тысяча поводов ! ». Pour élever ou entretenir le désir, rien de plus efficace que de bonnes contraintes ; pour le tuer, rien de plus sûr que de mauvais moyens. | | | | |
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| action | | | À la surface de la terre, dans chacune de mes traces je laisse une plaie, mais rester sans plaie, c'est rester sans grâce. | | | | |
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| action | | | Ma place dans le monde est donnée par le hasard, pour que je l'élargisse ; il m'appartient d'investir la place au-dessus du monde, pour que j'y maintienne une hauteur. Quitter la première n'est guère signe de liberté, mais, plus souvent, appel du forum. Les autres, entravés de contraintes, se réfugient dans des souterrains ou au milieu des ruines, les seuls lieux visités par l'antagoniste du hasard, le destin. L'homme vraiment libre reconnaît le hasard derrière tout mérite public, et pour lui échapper vit en exilé. | | | | |
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| action | | | Deux éternités encadrent mon existence, que je dois amplifier, en transformant le passé et en filtrant l'avenir (et non pas l'inverse). Pour en rester à l'électrotechnique, je dirais, que, en fait d'éternité, la bonne jointure se fait par un regard-condensateur plutôt que par un muscle-résistance. | | | | |
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| action | | | Ce qui me conforte dans mon goût des phrases sans action, c'est la détermination de tous les autres de suivre l'action sans phrases. | | | | |
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| action | | | Ceux qui s'enorgueillissent d'aller jusqu'au bout font, la plupart du temps, du bourrage et de l'étalage - dans cette détermination je reconnais plutôt un gueux. La noblesse est dans l'art des commencements fiers et des fins humbles. Aimer la musique, mais en ignorer le sens. | | | | |
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| action | | | Dès que je sais faire quelque chose, la perspective d'une nouvelle inertie me terrifie - j'abandonne et la chose et la piste. Être créateur, plutôt qu'ingénieur. Le premier change de langage et par là désapprend le Fait ; le second change de sujet et oublie le Faire. Savoir faire, c'est maîtriser une syntaxe. | | | | |
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| action | | | Un emballement, peut-il être d'origine divine ? La paix d'âme, peut-elle être soufflée par le diable ? « Dieu donne le gouvernail, mais le diable donne les voiles » - proverbe russe - « Бог руль даёт, а чёрт - паруса ». Dans cette régate, je me sens plus proche de la bête. Encalminé, j'attends mon étoile et un bon vent, Dieu ne prêtant attention qu'aux droits chemins et aux boussoles. | | | | |
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| action | | | Dès que j'emballe mes muscles, je perds le contact avec Dieu ; de même, la tête basse, mieux que la tête haute, convient à mes rendez-vous avec Lui ; les yeux plutôt fermés. Et non pas à cause de Sa puissance, mais, au contraire, puisqu'Il est non seulement dans la faiblesse, mais peut-être Il est même inexistant, comme mes rêves ou mes prières. « Ce qui est divin est sans effort » - Eschyle. | | | | |
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| action | | | On pense, généralement, que le ciel observe nos mains ou nos cœurs, pour juger de nos mérites civils, mais le Seigneur sans obliquités ni ambages : « Je scrute les reins pour rendre à chacun selon le fruit de ses actes ». Sisyphe serait récompensé, et non pas Orphée. Pourquoi ne scruterais-Tu pas nos yeux, où Tu verrais les fleurs des rêves accomplis ou des actes non accomplis, par égard à Ton regard ? Et nos oreilles, tournées vers Ta musique ? Je Te préfère en fleuriste ou chef d'orchestre qu'en contre-maître. | | | | |
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| action | | | L'action est le meilleur moyen pour trouver mon intelligence, et l'inaction - pour prouver ma noblesse. « Celui qui se lève le matin pour chercher la sagesse, la trouve assise à sa porte » - la Bible (plagié par J.Joyce et Maeterlinck : « If Socrates leaves his house today he will find the sage seated on his doorstep ») - ce ne serait plus le même personnage : la sagesse, dessaoulée par l'action, se mue en noblesse. Je serais resté assis à ma porte, je serais vite rejoint par la sottise. La sagesse occupe ce que je quitte, imbu de fidélité dramatique, ou que je libère, conscient de mon sacrifice tragique ! | | | | |
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| action | | | Il vaut mieux que je tienne l'accusateur, le but de ma vie, dans l'ignorance des pièces à conviction, des non-assistances aux actes en danger, répudiés par mon rêve. | | | | |
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| action | | | L'espoir - la flèche, qui ne quitte pas l'arc bandé ; le désespoir - la découverte qu'aucune cible touchée n'ennoblissait l'effort des cordes. « Rien de plus apaisant qu'un canon chargé » - Heine - « Es gibt nichts stilleres als eine geladene Kanone ». Devant mon adversaire surarmé, l'action triomphante, l'arc est mon arme de dissuasion, censé ne jamais servir. | | | | |
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| action | | | La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise. | | | | |
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| action | | | Mon vrai visage, ce sont les caresses que je promets ou que je languis de recevoir. Mes actions ne sont que des masques de mon esprit, comme mes discours – des masques de mon âme. Mon soi connu est dans mes masques, mon soi inconnu – dans mon visage, qui porte « une grande, une unique arrière-pensée, à jamais inexprimable, celle qui, constante, habite les bons visages »* - Hofmannsthal - « der eine große, nie auszusprechende Hintergedanke, der stetige, der in guten Gesichtern steht ». | | | | |
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| action | | | Ni mes actes ni mes pensées ne sont jamais en contact immédiat avec mon soi inconnu ; chercher à me détacher de celui-ci, à lâcher prise, pour atteindre la sagesse, chinoise ou stoïcienne, sont des appels aussi creux que ceux qui m'inviteraient à renoncer au ciel, puisqu'il n'y aurait rien de solide. Dès qu'une musique émane de mon soi connu, je peux être certain de l'existence de la partition divine, soufflée par mon soi inconnu. | | | | |
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| action | | | La sainte inquiétude : l'incompréhension de ce que je suis, de mes cordes et de mes flèches. L'inquiétude banale : née du souci de ce qui est à moi, de mes cibles. Les bons titres d'être ou de propriété sont délivrés par un sacrifice désarmant ou par une fidélité désarmée. | | | | |
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| action | | | Moins je pèse dans ce bas monde, affairé et surchargé, plus de chances j'ai d'être digne du haut vide céleste, où ne comptent que les rêves. Cette apesanteur, ou cette kénose, est utile même pour les meilleurs yeux des autres : « Si tu demeures vide, tu seras moins lourd à ceux que tu fréquenteras, plus doux aussi »** - Socrate – surtout si tu persistes à fréquenter les anges plus que les bêtes. | | | | |
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| action | | | Je suis d'autant plus conscient de mes buts, vrais et profonds, que je comprends mieux que tout acte, vu de la hauteur de mes vraies contraintes, est un lapsus, un acte manqué. Je songerai moins à mon époque et tiendrai davantage à mon épochè. | | | | |
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| action | | | Dès que j'agis, je devrais taire mes motifs, dont la valeur n'a pas besoin d'actes. Priver mes actes de toute lecture probante ferait sens : j'en multiplierais les arcanes et en démunirais les intentions. | | | | |
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| action | | | Dans toute action, je trouve, sans problème, des traces du vrai (rationnel, intelligent, légitime) et du beau (équilibré, harmonieux, juste), mais je ne parviens pas à y déceler une présence manifeste du bon. La beauté et la vérité sans la bonté, mais c'est une des définitions de la tragédie ou même du mal ! | | | | |
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| action | | | La sagesse consiste en ce triple savoir : savoir ce que je fais (toujours en surface), savoir ce que je peux (en profondeur et en maîtrise), savoir ce que je veux (en hauteur des rêves). | | | | |
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| action | | | Le but de l’écriture est le même que celui de l’existence : rester fidèle au rêve, à cet essentiel immuable, et sacrifier l’action, ce secondaire aléatoire. Le changement de soi est un objectif des médiocres ; je veux rester moi-même, c’est-à-dire rester à l’écoute de mon soi inconnu, révélé dans mon enfance et accompagnant tout mon regard sur l’azur, lointain ou haut. | | | | |
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| action | | | Si, dans la bêtise tolstoïenne : « Tu dois avoir un but pour toute la vie, pour une année, pour un jour, pour une minute, tout en sacrifiant les buts inférieurs aux supérieurs » (« Имей цель для всей жизни, для года, для дня, для минуты, жертвуя низшие цели высшим »), je remplace 'but' par 'contrainte', 'sacrifice' par 'fidélité', 'inférieur' par 'hauteur', j'obtiens un conseil beaucoup plus constructif et noble. | | | | |
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| action | | | Ma vie se résume en deux destinées : la première est tracée par mon action et mon esprit, et la seconde – par mon âme et ma création. Tout homme sensible finit par comprendre, que les pas sur la première voie n'apportent rien de significatif à la qualité de la seconde. Mais aucun progrès ne m'attend sur la voie éternelle, la seconde ; je n'y vivrai que le retour du même, car le talent de mes compositions, l'intensité de mes couleurs, la noblesse de mon regard sont trois dons du ciel non évolutifs. | | | | |
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| action | | | Certains virent le logos - dans l'action, et ils le trouvent, aujourd'hui, - dans la paralysie. Je le préfère paralysé que robotisé. C'est le robot qui émerge en vainqueur. La paralysie frappe le mythos, abandonné par le logos. | | | | |
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| action | | | Mes actions, ce sont des entrées de mon agenda externe, des déclenchements de mon réveil, dictés par les autres et m'appelant à la veille et au devoir. Mais mon vouloir et mon rêve, ce sont des arrêts, des oublis ou des sorties du temps. Mon horloge interne est sans cadran, et je n'entends sa musique qu'aux heures astrales. | | | | |
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| action | | | Quand, dans une émanation de mon soi - action, pensée ou mélodie - je reconnais mon essence, d'habitude résistante et au mot et au geste et à la composition, je suis tenté de l'appeler - œuvre d'art ; une perplexité : j'y serais libre du monde et j'y serais esclave d'une force, dont je ne serais qu'un instrument, pour produire du bon ou du beau. Bergson ne voit que la première, banale, facette : « Un acte est libre, quand sa relation à moi-même est semblable à la relation d'une œuvre d'art avec son auteur ». | | | | |
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| action | | | Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | Dans ma jeunesse, j'ignore mon corps et je pense connaître mon âme ; dans ma vieillesse, je ne connaîtrai, hélas, que trop bien, mon corps, mais, heureusement, je ne comprendrai plus les sources de mon âme. Et l'on se réjouit le mieux de ce qu'on ignore, et l'on agit selon ce qu'on connaît. | | | | |
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| action | | | Tant que mon âme ne participe pas à mes choix vitaux, je ne peux pas parler de ma liberté ou d'un bien que je suivrais. « L'homme d'action reçoit les motifs de ses actes immédiatement de la vie même ; l'homme de rêve suit les motifs, reflétés par son âme »** - Prichvine - « Деловые люди получают мотивы своих действий непосредственно от жизни ; мечтатели, в поступках своих, руководствуются мотивами, преломленными в их душе ». | | | | |
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| action | | | En interrogeant mon soi, hérissé de mouvements intraduisibles ni en actes ni en paroles, et en cherchant, désespérément, d'y mettre de l'ordre, je finis par préférer le terme organique de fidélité, au terme mécanique de cohérence. La tentative la plus probante, c'est l'écriture d'un livre, duquel, inexorablement, surgiront des images ou des sentiments, loin d'être des empreintes du réel. Et que dire des actes, qui ne sont que des écritures ratées ? Seuls ceux qui ne créent pas sont cohérents avec eux-mêmes. Le créateur est fidèle à sa création. | | | | |
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| action | | | Ce ne sont pas les traces - ni, à plus forte raison, les preuves ! - qui me font rêver (R.Char), mais l'imagination de brisées non battues, que je ne profanerais pas non plus avec mes pas affairés. Une mélodie n'est ni trace ni preuve, mais épreuve et race. | | | | |
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| action | | | Je suis mon soi inconnu (ce qui produit mes songes), je deviens mon soi connu (ce que mon talent produit). Impossible de devenir ce que je suis, mais je peux être ce que je deviens. Ce que je deviens est déjà déchiffré ; ce que je suis est intraduisible en actes. | | | | |
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| action | | | Si j'ai la sensation de terre ferme, sous mes pieds, je suis bon pour la marche ; pour la danse, il faut que la terre se perde sous mes pieds. L'appel des horizons ou l'attrait du firmament. | | | | |
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| action | | | Le mot est un entrebâillement minuscule dans les murailles des actes non-tentés, dont je m'entoure. La lumière n'y pénètre guère ; j'y colle les yeux, je vois, par-delà créneaux et meurtrières, - tout l'Univers en armes, à la recherche d'un panache rassembleur. Le meilleur chantier, pour élever des châteaux forts des mots, ce sont des ruines des actes, dont les sous-sols regorgent de mémoire verbale. « La langue garde les trophées de son passé et les armes de ses futures conquêtes » - Coleridge - « Language contains the trophies of its past and the weapons of its future conquests ». | | | | |
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| action | | | Je m'égosille à opposer une noble geste antique à la platitude du geste moderne, et je ne m'aperçois qu'au dernier moment, que ce mot, aujourd'hui, signifierait gestion ou procès-verbal, et ma bonne ironie se rit de ma bonne honte. | | | | |
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| action | | | Quand je vois l'homme d'action, l'homme de compétence ou l'homme de performance (fabrication, représentation, interprétation) - patauger, impuissant, en compagnie du mot, je suis presque prêt à acquiescer à l'exagération de Heidegger : « Seul l'être en puissance du mot confère l'être aux choses » - « Das verfügbare Wort erst verleiht dem Ding das Sein ». | | | | |
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| action | | | J'observe, chez moi, celui qui produit et celui qui choisit (her-stellen contre vor-stellen), et je penche, sans hésiter, vers le second. Ce qui ouvre la porte au plagiaire et au charlatan, mais interdit d'entrée l'oracle et le turlupin. Produire, c'est remplir les lignes de signes ; choisir, c'est barrer les lignes indignes et éclairer les lignes malignes. | | | | |
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| action | | | Celui qui cherche le repos intérieur provoque le plus d'agitations extérieures ; de mes appels à l'immobilité extérieure j'espère retirer quelques turbulences intérieures. | | | | |
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| action | | | La chose, pour laquelle ma tête se démène le plus, est l'immobilité de mes bras. La bougeotte des périphériques s'explique souvent par la faiblesse de l'unité centrale. | | | | |
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| action | | | Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret. | | | | |
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| action | | | La liberté ne se manifeste que dans ou par la discontinuité ; c'est pourquoi, en fuyant l'inertie, je me retrouve dans le pointillé. Je suis esclave, tant que j'explique le supérieur par l'inférieur (A.Comte), ou vice versa. La liberté se reconnaît dans l'écart par rapport à la raison courante, et Goethe s'y plante complètement : « La liberté n'est rien d'autre que la possibilité d'agir selon la raison » - « Freiheit ist nichts als die Möglichkeit das Vernünftige zu tun » - la tâche du robot ! | | | | |
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| action | | | Il est humain de rêver des victoires ; il s'agit de bien choisir leur lieu, qui doit être la hauteur, où ne me défieront que des anges. Les fruits des victoires se trouvant dans la platitude, je dois renoncer aux chemins des actes. Il ne me restera que le rêve, dont aucun acte ne tirera parti. Vaincre, sans lever mon petit doigt, puisque mon âme serait déjà assez élevée. | | | | |
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| action | | | Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, vécue comme une ivresse, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. À leur ébriété lucide de repus de la manne monétaire, je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol - « ce qui ne tue pas alimente ». | | | | |
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| action | | | Si la vie est un jeu, ce n'est ni le jeu d'échecs, trop géométrique, ni un jeu de hasard, pas assez analytique, mais un jeu algébrique, où il s'agit d'inventer, en permanence, de nouvelles règles et de nouveaux enjeux. Hélas, nous sommes réduits au rôle d'interprète onirocritique d'une langue, que nous ne maîtrisons pas, et traduttore - traditore - en même temps transmetteur et traître, entretenant la tradition de la tradition. Vivre, c'est savoir résister à l'éveil. Il faut corriger Calderón : la vie est de plus en plus une veille, sobre et collective, et c'est de mon songe, enivré et solitaire, que je devrais tenter de faire ma vraie vie. | | | | |
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| action | | | Quand je comprends, qu'aucune lumière n'est à moi, et que je ne suis qu'un manipulateur des ombres, je prête plus d'attention à l'irréalisable, qui doit percer dans mon action ; de même - à l'invisible dans mon regard ou à l'innommable dans mes mots. | | | | |
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| action | | | Non, je n'enterrai pas mes dons ; je ne les fructifiai certes pas ; je les laissai au stade de fleurs, l'espace d'un matin, auquel je réduisis la vie. | | | | |
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| action | | | Il va de soi, que je me déplaise dans ce que je fais et même dans ce que je pense ; je dois me plaire dans ce que je n'arriverai jamais à traduire en actes ou en mots ; le problème, c'est de trouver un lac pour mon regard, lac, dans lequel se refléterait fidèlement mon visage, c'est à dire mon rêve. | | | | |
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| action | | | Plus je me mesure avec les autres, plus je suis abusé par le misérable culte de la force ; je ne commence à cultiver une noble faiblesse qu'après d'honorables défaites, face à mon adversaire de choix, mon soi, inconnu et invincible. Cette volupté d'abandon et de sujetion est appelée, par certains, force, qui serait le dépassement de mon soi - dépasser ce qui est immobile ne fait tourner la tête que chez les adorateurs des pieds, oublieux des cervelles. | | | | |
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| action | | | Jadis, le besoin ou la passion d'actions nobles faisaient de l'homme un héros. Aucune tyrannie ne s'y opposant plus, cet homme, aujourd'hui, est rapporteur devant une Commission parlementaire ou Maître de conférences. Ceci pour justifier le fait, hélas, indéniable, que ce livre est vu par R.Debray comme un écrit de moine. Le moine est le héros se privant d'actions. | | | | |
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| action | | | Écrire, pour moi, est une action comme bâtir des ponts l'est pour d'autres - un frisson inconscient d'une envie de perdurer ou de me survivre (d'autres parlent de la différance de la mort). L'ironie m'aide à le comprendre, et j'enterre le frisson à une hauteur monotone, comme d'autres le dévitalisent à coups de piétinements égalisateurs. | | | | |
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| action | | | Que je prenne un marbre brut, ou bien une pièce travaillée par les autres (qu'elle soit en marbre, en air ou en béton armé), mon apport et mon effort doivent être de même nature, et le produit - ne garder que mes traits. | | | | |
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| action | | | Après chaque dépôt de bilan, ils s'interrogent : est-ce faute de moyens ? faute de buts ? faute de routes ? J'accumule mes faillites faute à l'étoile, qui convertit en regards tout ce qui aurait pu s'investir en choses. « Si tu ne fais qu'obéir, la faute en est à toi et non à tes étoiles » - Shakespeare - « The fault is not in the stars, but in ourselves, that we are underlings ». | | | | |
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| action | | | Le culte de l'avant-dernier pas a des noms malheureusement compromis : avant-décision - hypo-crisie, ou avant-jugement - pré-jugé (l'exemple célèbre est donné par la mort, qui, aux yeux de Dieu, n'est qu'un pré-jugé, Vor-Urteil - Nietzsche). Il ressemble au désir d'Aristote ou Spinoza - vision des fins dépourvue de moyens - mais je l'associe plutôt au repérage de contraintes. Cette recherche débouche souvent sur un autre nom compromis : la scolastique - la noble oisiveté. | | | | |
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| action | | | Je n'aspire ni au vide ni au trop plein, je n'aime pas la contrainte des frontières accessibles mais infranchissables, je ne veux pas être un récipient, je veux pouvoir prendre la forme de tout ce qui m'entraîne, me plénifier. Plus nous sommes vides des choses qui pèsent ou ancrent, plus pleins sont nos coups d'ailes et plus larges nos horizons. Si tu veux vivre dans les mots, sois mort pour les choses. | | | | |
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| action | | | Il y a tant de choses, d'angles de vue, d'idées, dont la seule évocation me plonge déjà dans la banalité et la platitude ; les bonnes contraintes servent à éviter ce piège ; elles sont mon devoir, mais mon valoir se bâtit par mon talent, sachant se servir de ces contraintes. Donc, il ne faut pas s'arrêter à « Un homme ne vaut que par ce qu'il n'a pas fait » - Cioran – et laisser faire l'âme, une fois que l'esprit a fait son travail de filtrage. Ce que je ne pus atteindre est secondaire ; c'est ce que je ne dus ni voulus atteindre, grâce à mes contraintes, qui est plus éloquent. | | | | |
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| action | | | Je suis avec autrui, quand je réfléchis ou agis ; je ne suis avec moi qu'en écrivant, en verbifiant ma substance. | | | | |
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| action | | | D'autres se hâtent lentement vers la résolution, je fuse vers la réticence. Pour promouvoir une conviction de caporal au grade d'insinuation étoilée. | | | | |
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| action | | | Je répertorie mes fétiches : la place de la lumière, le rôle de la pesanteur, la part du geste - et je suis horrifié par peu d'originalité de ce bouquet, puisqu'il correspond aux trois constantes physiques : la vitesse, la gravitation, le quantum d'action. Et avec mon regard sur la vérité je ne fais que suivre la chute de l'âge héroïque : la complémentarité se substituant à la causalité… | | | | |
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| action | | | Chaque fois que je pense avoir agi pour une bonne cause, la honte me rattrape, pour me rappeler, une fois de plus, que tout bien, représenté par une action, est un blasphème, comme toute image du prophète Mahomet. « Aucune bonne action ne reste impunie »* - Wilde - « No good deed goes unpunished ». | | | | |
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| action | | | Par un rêve, je me désengage, je retrouve une liberté, dont me prive l'action, qui suppose, obligatoirement, des choix manichéens : elle m'engage, elle m'oblige de chercher de la cohérence, dont me libère le rêve. | | | | |
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| action | | | Il faudrait rendre la route si difficile, qu'elle ne soit accessible qu'au regard sur mon étoile. On connaît les promesses et les fins des boulevards ou sentiers lumineux : « La route, qui mène à la misère, est plane » - Hesiode - … et droite. Mais, en choisissant la cahoteuse et sinueuse, je m'éloigne bien de la misère, sans m'approcher du bien-être béni des étoiles. | | | | |
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| action | | | Si « nous devons aller de l'avant, quitte à nous écraser en bout de course » - Melville - « we have to go on, on, on, even if we must smash away ahead » - je ne sais pas ce qui y serait le plus pitoyable : le sens de la course, l'état des cœurs affairés ou l'insignifiance de l'épitaphe. | | | | |
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| action | | | L'existence est ce que je suis obligé de faire, et l'essence est ce qui m'oblige à être. Je réussis toujours sur la seconde facette ; j'échoue toujours sur la première : « L'existence est le récif, sur lequel la pensée pure fait naufrage » - Kierkegaard – la pensée est une amphibie, qui est à l'aise même au fond de mon existence naufragée. | | | | |
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| action | | | Je commence par décomposer la valeur d'un homme sur les axes des actes, des pensées, des rêves, et je finis par n'y voir que l'homo faber commun. Même nos rêves portent des stigmates collectifs, sans parler des pensées ou des actes : « Donner une valeur à l'homme d'après les actes les plus hauts est absurde » - Sartre. C'est l'homme créateur, l'homo sacer, l'homme solitaire, ayant reçu du haut un talent sans mérite, bref - un nihiliste doué pour la métaphore, qui prend, à mes yeux, l'allure classieuse d'un vrai héros, créateur du sacré. | | | | |
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| action | | | Le hasard – mon rôle social, mon talent, mon énergie - prouve ce que je peux. La liberté – mon cœur, ma honte, ma foi – souffle ce que je veux. L'acte visible face au rêve invisible. Ceux qui n'ont que les yeux pour voir n'en perçoivent pas la différence : « Seuls les actes décident de ce que l'on a voulu » - Sartre. | | | | |
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| action | | | Je suis dégoûté de l'action non pas à cause d'une discordance entre le prévu et le vu, l'attendu et l'entendu, le pressenti et le senti, mais à cause de l'intraduisibilité cruciale du regard des premiers en choses vues des seconds ; dans le royaume du rêve, le mot, au moins, peut inventer la hauteur cachée des choses, tandis que l'acte en exhibe la criante platitude. | | | | |
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| action | | | Quand, sur les chemins de l'action, de la contemplation ou du calcul, je suspends mes pas, pour n'entendre que l'appel du bon, du beau ou du vrai, appel obscur, troublant et irrésistible, je donnerai à cette écoute immobile, faute de mieux, - le nom ironique de chemin vers soi. | | | | |
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| action | | | Je vaux par ce que je veux atteindre par la musique de mon regard absent ou par l'intensité de mon élan sans ailes, par le vague de mon interprétation par l'art. Mais c'est ce que je peux voir avec mes yeux ou tenir avec mes mains qui me représente, trop nettement, auprès de la vie. | | | | |
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| action | | | Aucune étoile ne m'invite vers l'action ; cette cible est dictée par la seule raison. Quand je vois ce qu'une ignorance étoilée apporte à ma culture, je suis gêné de me trouver à l'opposé, sur tous les points, de la triade socratique – la nature, le savoir, l'action -, censée caractériser l'homme parfait. | | | | |
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| action | | | Manier des objets qui existent, discourir la-dessus ou d'en donner mon avis – tout cela mobilise en moi ce qui est propre au genre moutonnier ou robotique. Je me montre par l'attouchement des objets, qui n'existent pas, par le regard, ou au moins par l'évitement des objets sans hauteur. « L'objet nous désigne plus que nous ne le désignons » - Bachelard. | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance, surtout celle que Nietzsche appelle volonté d'un ordre (Wille ist Befehl), ressemble beaucoup à mes contraintes : l'action extérieure en est exclue, seule est visée l'intensité intérieure, intensité qui est fusion de la volonté et de la puissance, du sentiment et de la raison. Et le soi inconnu serait la hauteur même. « Volonté de puissance : accéder à la hauteur au-dessus de son soi » - Heidegger - « Wille zur Macht heißt : die Ermächtigung in der Überhöhung seiner selbst ». | | | | |
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| action | | | Mes actions font appel à ma force ou à ma musique, à l'arc ou à la lyre. Je tends le mieux les cordes d'arc - dans une attitude malgré ou contre. La lyre se tourne vers le oui fraternel, elle n'a pas grand-chose à gagner avec des ennemis : « L'ennemi, lui aussi, fait vibrer ta corde sensible. Pour qu'elle casse »* - S.Lec. Tandis qu'avec l'arc « nos vrais ennemis sont silencieux »* - Valéry – pour nous faire relâcher nos cordes désœuvrées. | | | | |
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| action | | | Avant même que je me mette à agir, à parler ou à penser, deux sujets préexistent en mon for intérieur : le soi connu (la créature, les yeux de l'espèce) et le soi inconnu (le créateur, le regard personnel). Et ma vie, par alternance, prendra forme soit d'une copie du premier, soit d'une parabole du second. | | | | |
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| action | | | Depuis Pindare ou Thomas d'Aquin, on sait, qu'il faut tenir pour intelligent celui qui ne vise que des fins accessibles. Mais je crois, que c'est surtout celui qui sache choisir le meilleur organe d'accès : l'esprit, la main ou le regard. L'arc précis, la flèche décochée ou la corde tendue. | | | | |
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| action | | | Successivement, je me désintéresse de l'homme de dépassement, de chemin, de destination ; je reste en compagnie de l'homme d'intensité, de métaphore, de contrainte. Dans l'invariant, tout héros est solitaire. | | | | |
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| action | | | Que devient l'agir, privé d'un noble regard ? - il devient le faire, que je désigne ici par le nom d'action ; dans cet exercice morphologique, ce n'est pas la racine qui me motive, mais l'attrait des cimes. | | | | |
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| action | | | Face à la prolifération de gourous et manitous, performants et transparents, je me rapproche des saints, moyenâgeux et ombrageux. | | | | |
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| action | | | Dans les actes que j'ai admirés le plus, aucune idée, accompagnatrice ou inspiratrice, ne vient appuyer mon enthousiasme. Et vice versa, dans les idées qui m'enthousiasmèrent le plus, - aucune trace de leur solidarité avec des actes quelconques. L'esprit de l'auteur les conçoit, tous les deux, mais c'est la présence de son âme que je dois percevoir, pour l'aimer, - une âme, noble et désintéressée, dans le premier cas, ou une âme, élégante et passionnée, dans le second. | | | | |
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| action | | | Je subis le hasard de mon réel, je maîtrise la loi de mon imaginaire ; de leur rencontre, le réel gagne en profondeur désespérante, et l'imaginaire se réfugie davantage dans une hauteur éphémère. S'ils s'évitaient, il y aurait moins d'étincelles de percussion, mais plus de clarté, pour le premier, et plus d'obscurité, pour le second : on verrait mieux soit son chemin soit son étoile. | | | | |
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| action | | | La conscience ne me dit ni ce que je dois penser ni ce que je dois faire, elle me convainc, par son trouble, son exaltation et son angoisse, qu'il existent, en moi, des voix, intraduisibles ni en mots ni en actes, et dont mon cœur est le témoin et mon esprit – le juge. | | | | |
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| action | | | Je cherche à confondre la volonté de puissance, et voilà que surgit au bout de mes lèvres, tout de raccroc, - la volupté en puissance, à laquelle peut-être avait pensé Shakespeare : « La volupté en action ruine l'esprit »* - « Th'expense of Spirit, the lust in action », tandis que la volupté en puissance l'élèverait ! | | | | |
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| action | | | Le parcours d'un homme d'action suit, chronologiquement ou abstraitement : l'esprit, ensuite - le cœur, et enfin - l'âme ; l'esthétique, l'éthique, la mystique ; c'est ainsi que, partant des choses, on traverse les valeurs, pour se retrouver dans le soi inconnu, qu'on appellera intensité, tenseur-vecteur ou hauteur. Les choses, ce sont des objets, des théories, des idéologies ; les valeurs - le bien, le beau, le juste, le libre ; la hauteur (mon terme à moi) - l'essor, le rythme, la noblesse. | | | | |
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| action | | | L'ironie est un genre architectural spécialisé en soupiraux, c'est pourquoi parmi ses élèves il y a tant de spécialistes en souterrains. Je m'évade vers le sérieux de l'acte et voilà que celui-ci m'emprisonne. Les outils de l'ironie ne promettent pas d'évasion, seulement une respiration moins honteuse. | | | | |
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| action | | | Le vrai commencement n’accompagne pas mais précède toute action. La vie, comme un livre, est faite de proclamations initiales, de déclamations et réclamations du parcours, de l’attente d’acclamations finales. Aux actions, ou au fond des deux dernières étapes, je préfère le regard, ou la forme de la première. Aux confessions ou testaments achevés – la caresse suspendue. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d’actions et de rêves, que, respectivement, nous exerçons sur terre ou vouons au ciel ; mais les plus nobles mouvements, de l’esprit ou de l’âme, les fidélités et les sacrifices, y ont des places presque opposées. Sur terre, je cherche la fidélité aux rêves ; le sacrifice des actions m’aide à rester au ciel. La fidélité aux actions ou le sacrifice des rêves nous rendent moutons ou robots. | | | | |
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| action | | | La machiavélique Compagnie de Jésus, avec son « La fin justifie les moyens », est trop dans le temps, l'action, la logique, et pas assez dans l'héraldique, tandis que le but peut ne servir qu'à ériger de belles contraintes et à déployer des moyens à ne pas employer. Dans le but, ce qui compte est l'art de sa formulation ; dans les moyens - le parcours raisonné de leur recherche. Je préfère m'en tenir à la noblesse héréditaire du langage, refusée aux gueux de la logique ou aux nobliaux de la mécanique. | | | | |
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| action | | | Mon habitat, c’est ce livre, ses ruines artificielles, où je fouille des vestiges de mots factices, témoignant d’une époque qui n’exista jamais. « Je roule mon tonneau, pour n’être pas le seul oisif parmi tant de gens actifs » - Diogène. | | | | |
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| action | | | Le sens de ma vie se laisse mieux deviner par ce que j'évite que par ce que je poursuis : « Tiens au sens des contraintes que tu imposes à ton action » - Marc-Aurèle. | | | | |
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| action | | | Quand je lis, sous la plume de tous les sages, que la pensée est mauvaise sans l’action et l’action est mauvaise sans la pensée, je remarque tout de suite, qu’en remplaçant sans par dans, on formule une sagesse plus grande encore. | | | | |
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| action | | | Lesquelles de mes créations donnent une image plus fidèle de mon soi ? - celles des mains ? de l’esprit ? de l’âme ? Les spontanées, les profondes, les hautes ? On vit dans le réel, on rêve dans l’imaginaire ; donc, m’est avis que les premières de ces créations soient les plus authentiques, et Luther : « L’homme devrait se méfier de ce qu’il fait » - « Oportet hominem de suis operibus diffidere » - au jugement de l’esprit, a tort, bien qu’au tribunal de l’âme il ait raison. | | | | |
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| action | | | La sérénité honore mes pas, mais mes ailes ont besoin de vertiges. | | | | |
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| action | | | L’être, qui se dégage du récit de mes actes, m’est étranger ; c’est l’être, que j’invente, en fuyant la réalité et en suivant l’élan de mes rêves, qui m’est beaucoup plus proche. Je me cache en me révélant ; je me révèle en me cachant. | | | | |
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| action | | | Je vis, simultanément, deux vies : celle qui découle du cours du temps et celle qui tente de saisir ou de suivre ce qui est hors du temps et que j'appelle, faute de mieux, l'éternel. Le choix exclusif entre les deux ne se pose presque jamais. Agir ou contempler, calculer ou rêver, la rigueur ou l'intuition, l'équilibre ou le vertige, la paix ou la détresse – il faut accepter toutes ces poses, et en faire des gammes larges dont naîtra ma haute musique. | | | | |
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| action | | | Ce qu’ils appellent la vraie philosophie m’est totalement étranger. Je ne vois pas de liens possibles entre le travail et la noblesse, tandis que l'otium en est compatible. Comme je n’arrive pas à prêter la sincérité à l’espérance - je ne cultive que des espérances inventées. Si ma tendresse peut aller vers l’homme, elle évite les hommes ; je voue à ceux-ci une grande inimitié (tempérée par mon respect de l'homme et mon intérêt pour le surhomme). | | | | |
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| action | | | Dans l'opposition entre la tension de la corde et les flèches touchant leur cible, entre la maîtrise et l'accomplissement, entre potentia et actus (entre la dynamique et l'énergie aristotéliciennes, entre la potentialité et l'actualité kantiennes ou heideggériennes), je me range résolument du côté opposé au Stagirite et aux phénoménologues, pour le recueillement de l'âme, contre l'extraversion de l'esprit. Tout ce que l'esprit perçoit dans le contact avec les choses, l'âme le conçoit dans l'isolement et dans la solitude. | | | | |
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| action | | | L’immense majorité de mes actes est fruit de ma servitude ; ma liberté ne doit presque rien à mes actes. Mais lorsque l’acte rare, magiquement, découle de ma liberté, dans un sacrifice pathétique ou dans une fidélité illogique, je vis des instants, comparables, en extase et grandeur, au rêve. | | | | |
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| action | | | Je ne cherche pas à assouvir, mais à réveiller et à entretenir de bonnes soifs. Non pas à nourrir, mais à exciter de bons goûts. | | | | |
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| action | | | C’est grâce à ce que je refuse de voir que mon regard forme mon identité ; la qualité du fait, par la volonté, découle de la quantité du volontairement non-fait. « Tu affirmes ta personnalité en ne faisant pas ceci ou cela » - c’est ce que le daemonion soufflait à Socrate. | | | | |
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| action | | | Des expressions du genre - réaliser un idéal – ne m’inspirent que du dégoût, parce qu’aucun acte, mécanique et imposteur, ne peut rendre, authentiquement, un rêve. En revanche, j’ai du goût pour – idéaliser une réalité – puisque c’est ainsi qu’on pourrait définir la naissance d’un rêve. | | | | |
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| action | | | Quand je cherche des actes (impossibles !), incarnant mes rêves, je lis la tragédie de la vie ; quand je cherche des rêves (possibles !), solidaires de mes actes, j’en découvre la comédie. Et puisque même le rêveur est condamné à agir, sa vie sera une tragi-comédie. | | | | |
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| action | | | Ce ne sont plus les chemins qui portent l’action de l’homme, mais des chaînes de production ou de distribution. Mais même dans les chemins, je n’apprécie que leurs points de départ, le seul séjour vivable des rêves, surtout s’ils visent la hauteur. « Je veux prendre mon chemin à la hauteur des astres »*** - Pythagore. | | | | |
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| action | | | Le terme de moyen a de multiples acceptions : moyens de formuler, stratégiquement, une action, moyens de fixer le commencement, d’assurer le parcours, de finaliser l’action. Puisque mon intérêt s’arrête aux commencements, les moyens y consistent à privilégier l’enveloppement par la forme au développement du fond et à suggérer des inconnues dont on pourrait munir l’arbre des fins, unifiable avec l’arbre du commencement. | | | | |
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| action | | | Ta sensibilité est indissociable des faits réels qui parsemèrent ta vie, mais pour la qualité de ta création ils ne jouent aucun rôle. C’est à peu près la même chose avec l’étude de l’Histoire : elle enrichit tes vocabulaires, mais n’apporte rien à l’efficacité, à la responsabilité ou à la sagesse de tes actions, y compris de tes créations. Les seuls personnages du passé, qui restent vivants dans le présent, sont ceux qui tentaient d’entamer un dialogue avec l’éternité. Le rêve, et non pas la réalité, guident les plus belles pensées et les plus belles plumes. | | | | |
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| action | | | Mon immobilité est plus compatible avec mon attachement à un esquif, porté par un bon souffle, qu’avec un havre définitif, au milieu des yachts ou bateaux de croisière. « Mon espérance naviguait grâce au vent ; la mer la bénissait, mais le port la tua » - Lope de Vega - « Con viento mi esperanza navegaba ; perdónala la mar, matóla el puerto » - l’espérance est la foi en bon vent. | | | | |
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| action | | | Mon goût pour les contraintes (opposées aux parcours et aux buts et décorant les commencements) s’explique, partiellement, par le fait que, chez les Anciens, liberté voulait dire action sans contrainte, d’où peu d’intérêt que je porte aux études sur la liberté. | | | | |
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| action | | | Les actes réveillent en moi un négateur ; mon acquiescement repose sur des rêves, où je cultive mon espérance atemporelle, incompatible avec l’espoir du futur. L’espérance cohabite avec la honte et même s’en nourrit. | | | | |
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| action | | | Le mouvement – des bras, des pieds, de la cervelle – est le sort commun de l’espèce spatio-temporelle ; l’immobilité, dont je parle, est d’ordre exclusivement intellectuel – faire rentrer mon rêve dans un seul point, celui d’un commencement. « Toutes les affaires des hommes se ressemblent au point d’où elles partent ; nées du néant, elles retombent dans le néant » - Bias – le néant est l’éternel retour du commencement. | | | | |
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| action | | | Pour eux, la volonté est une flèche affairée qui vise la puissance (Nietzsche) ou la réalité ( (Schopenhauer) – Drang nach Realität) ; pour moi, elle est une flèche immobile, visant un rêve inaccessible, et ma puissance est dans l’arc complice, arc du goût. | | | | |
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| action | | | Je creuse mes actes – ils ne reflètent que ce que je ne suis pas. Je relis mes écrits – ils sculptent ce que je serai. Mais ce que je suis, je l’ignore ; c’est pourquoi je m’aime. | | | | |
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| action | | | Je dis souvent que l’action (ou, plutôt, le produit) de ma parole, ce sont des ombres. L’action (ou, plutôt, la source) des activistes leur sert de lumière blafarde : « La parole est l'ombre de l'action » - Démocrite. | | | | |
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| action | | | L’action de la pensée : je prends les plus belles des pensées et je vois que leurs traductions en action conduisirent aux pires des abominations. La pensée de l’action : toute réflexion profonde sur le sens de l’action aboutit à la répudiation de celle-ci et à la volonté de rester immobile. L’action s’identifiant le plus souvent avec la vie, et le contraire de la vie s’appelant rêve, j’arrive à l’hypothèse que l’objet le plus gratifiant de la pensée devrait être le merveilleux, l’inexplicable, l’écho de la profondeur des racines dans la hauteur des cimes. | | | | |
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| action | | | Mes yeux fermés donnent de l’audace à la danse de mes mots ; une fois ouverts, ils rendent lâches les pas de mes actes. | | | | |
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| action | | | La notion de recherche a un sens stratégique et un autre, tactique. Le premier : ayant sous les yeux un but précis, choisir un point de départ et trouver un chemin vers le but. Le second : ayant, en point de mire, l’une des trois étapes stratégiques - le but, le chemin, le commencement – chercher, pour cette étape stratégique, son but, son chemin ou son commencement tactiques. Préconisant le commencement, c’est-à-dire la hauteur, je dois, néanmoins, en trouver la finalité, le parcours, la source. Le profond part des fins, le superficiel – des chemins ; les premières sont communes, et les seconds – mécaniques. | | | | |
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| action | | | Quand ils s’indignent du progrès des seuls moyens, les intellos veulent m’orienter vers le culte des finalités. Mais celles-ci sont générales, communes - idéologiques, économiques ou robotiques. Je tiens à ce qui est particulier – aux commencements, dont les illusions, contrairement à celles des finalités, ne sont pas à atteindre mais à guider mon regard. | | | | |
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| action | | | Les finalités, même les plus nobles ou grandioses, sont, en gros, communes à tous. À côté des professionnels des moyens, les fabricants d’avenirs radieux sont des charlatans. Aux deux, je préfère les artistes-amateurs des commencements, les poètes et les philosophes, qui savent faire des moyens et des finalités – des contraintes, pour exclure les banalités. | | | | |
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| action | | | Pour Shakespeare et Valéry, l’attitude la plus qualifiante consiste en disponibilité pour l’action ; je la verrais plutôt dans la dispense. | | | | |
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| action | | | Les seules de tes actions qui me prouvent quelque chose, ce sont celles qui vont contre ton intérêt biologique et font croire à ta liberté. Mais ce que tu dis est sans ambigüité et mérite plus de ma confiance. Les sots pensent le contraire : « N’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font » - Bergson - et tu préfères la banalité d’Achille à l’intelligence de Zénon d'Élée… | | | | |
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| action | | | Pour ériger ma tour d’ivoire, les matériaux de construction et les outillages me sont fournis par l’esprit et les yeux, mais ni l’âme ni le regard ne sont esclaves de mon atelier (Sklave seiner Werkstatt – S.Zweig). Ils convertissent le silence mystérieux et la lumière incolore du monde en mélodies et arcs-en-ciel des mots. | | | | |
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| action | | | Je suis sceptique quant à l’intérêt de la transformation de l’être en faire (et non pas en devenir qui n’est que l’être traversant l’espace-temps). On ne se fabrique pas ; on est complet, achevé, dès sa première enfance. Les valeurs et leurs hiérarchies restent stables ; ce qui évolue, ce sont des contraintes que j’impose à mes choix capitaux. Elles portent d’abord sur les buts à viser ; ensuite – sur les parcours à emprunter ; finalement – sur les commencements à créer. Je devins un éternel débutant. | | | | |
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| action | | | Les autres bêchent et retournent leurs champs en étendue ; je rêve à l’ombre de mon arbre qui me parle de sa hauteur, de ses racines, de ses fleurs et de ses inconnues. | | | | |
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| action | | | L’axe temporel est horizontal - l’axe des actes, l’axe de l’Irrémédiable. Et je suis indifférent à la longueur. Il faut que je me réfugie soit dans une brève profondeur de l’intelligence, soit dans une brève hauteur de la noblesse. | | | | |
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| action | | | Que vaut-il mieux : être marcheur sans destination ou destination sans marche ? Dans les deux cas, les yeux restent fermés : se vouer à l’intensité de l’effort ou regarder le scintillement de son étoile - je vote pour le second choix. | | | | |
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| action | | | Mon installation dans les ruines est due à ma volonté de m’appuyer sur mes faiblesses uniques, plutôt que sur mes forces communes. Pour posséder, on a besoin de forces ; pour caresser, vaut mieux s’adonner à ses faiblesses. | | | | |
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| chœur amour | | | RUSSIE : Quand l'amour oriente mes sens sur les mêmes objets que le bon sens, je reste fidèle à moi-même. Avec la Russie, on se perd, on se surprend, on se dépasse. L'horreur glace le regard, et pourtant le rêve continue à fasciner par tant de fatalité des fins ultimes de l'homme qu'on lit dans cette terre russe plus forte que les hommes. | | | | |
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| chœur amour | | | DOUTE : L'amour est le seul dogmatique, dont je salue l'ostracisme du doute. Il n'est beau que bardé de vérités éternelles et implacables, ombrageuses ou lumineuses, bien que leur langue ait le plus souvent l'accent cafouilleux des doutes fébriles. Quand le bon archer vise le firmament entier, on est secoué d'incertitudes amoureuses, on écoute les cordes et se rit de l'archer. | | | | |
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| amour | | | En effet, Dieu est peut-être amour. Je me résigne assez facilement, que tous fassent la sourde oreille face aux mots, soufflés par mon esprit, ou que personne ne soit attiré par la hauteur que je vise, - mais, mon Dieu, comme il est difficile de porter la caresse non sollicitée par personne ! Dieu serait-Il caresse ? La caresse serait-elle Son commencement ? Suivie de ou précédée par l'émotion : « Au commencement était l'émotion » - Céline. Même l'éternel retour est le mieux illustré par les métamorphoses de la caresse, vues par Lucrèce : Vénus-volupté, Vénus-amour, Vénus-paix, Vénus-nature - le monde, au bout de la chaîne, retombant sur la caresse. | | | | |
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| amour | | | Plus que dans l'intelligence, plus que dans le pouvoir, plus que dans l'art du jeu - c'est dans ma faculté de caresser - par la main, le mot ou le regard - que je place mon amour-propre suraigu. Si ma caresse n'est recherchée par personne, rien ne me sauvera de la paralysante honte. | | | | |
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| amour | | | Je ne peux aimer que ce qui pourrait me faire rougir : une femme, un état d'âme, un poème. Au-delà de l'amour, la vénération nostalgique : la nature, l'enfance, la pureté lacunaire. En deçà, l'attachement simiesque : la liberté, la justice, la vérité mercenaire. | | | | |
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| amour | | | Les miracles de la vie s'éclosent dans la félicité, ses mirages - dans le malheur. Je suis moi-même dans la joie et ne me reconnais plus dans les cauchemars. Pourtant, c'est dans les cauchemars que je manifeste le mieux mon caractère (« comme si je n'avais la vraie sensation de mon moi que lorsque je suis infiniment malheureux » - Kafka - « als bekäme ich das wahre Gefühl meiner Selbst nur wenn ich unerträglich unglücklich bin »). Morale : le meilleur de nous-mêmes ne se montre pas dans la force. Le meilleur ne se prouve par rien. | | | | |
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| amour | | | Les dictionnaires du malheur sont inépuisables, mais le traduisent en langues étrangères. Rien n'est plus pauvre en paroles que le bonheur, mais c'est bien dans sa voix que j'entends mes idiomes. | | | | |
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| amour | | | Béni soit celui dont l'amour est assez irréel et immobile, pour ne pas se laisser entraîner par les courants du réel et du désamour, qui le guettent ensemble au matin de la vie. Que l'exil vespéral soit mon éternelle patrie, où je rêverai d'éternels voyages : « Nombreux sont ceux qui cherchent dans l'amour une patrie éternelle ; d'autres, rares, - un éternel voyage » - Benjamin - « In einer Liebe suchen die meisten ewige Heimat. Andere, sehr wenige aber, das ewige Reisen ». | | | | |
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| amour | | | Chez les autres, je ne vois que le sens et non pas le désir. Chez moi, au contraire, tout ce qui compte - la vie, la femme, la vérité - n'est que désir. | | | | |
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| amour | | | Entouré d'esclaves, je subis la passion, j'admire le génie. Et je sais qu'aujourd'hui, on gère celle-là et l'on négocie celui-ci. Au royaume du goujat qu'instaure la liberté, dans ses Éleuthéries modernes, où l'esclave se prend pour maître. | | | | |
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| amour | | | De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide. | | | | |
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| amour | | | Il n'est pas de plus forte et irrésistible béatitude que de se noyer dans les yeux d'un être aimé ; mais, pendant un instant, détache ses pupilles de son corps désirable, de son cœur aimable, de son âme qui sent tout et de son esprit qui voit tout, - je verrais dans ses trous noirs, monstrueux et vides, ce que ressentirait un Martien : les pupilles d'un poulpe, d'une hyène ou d'une chauve-souris qui me guette. Et devant mon miroir j'éprouverais la même horreur. | | | | |
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| amour | | | J'aime, tant que je garde l'image de l'être aimé - dans un lointain hors de ma vue, et si cet être s'approche trop près, je risque d'en perdre l'image véritable. Je devrais aimer par des coups d'ailes, sans mettre le pied ou les yeux sur terre. | | | | |
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| amour | | | L'amour est peut-être l'antagoniste le mieux inspiré de ma manie de renoncer aux yeux, pour se vouer au regard ; il s'enivre dans les yeux et se moque de regards ; il prend pour lumière ce qui n'est que ses ombres : « Lumière de mes yeux, tu es mon regard même » - Hafez. | | | | |
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| amour | | | Je suis l'homme de notre Loi et l'homme de mon étoile (ce sont, d'ailleurs, les deux seules choses qui émerveillaient Kant) ; et je ne devrais les convier ni au même moment ni pour débattre d'un même problème : la justice et l'amour doivent ignorer jusqu'à leurs existences respectives. | | | | |
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| amour | | | Tout élan finit par s'avérer pitoyable, sans pour autant me détacher de la merveille de la vie, sauf l'appel de l'amour ; ou, peut-être, lorsque l'amour même s'écroule sur mon échelle de valeurs, mon suicide serait l'issue la plus juste. « On se supprime, quand l'amour se révèle misère, infirmité » - Pavese - « Ci si uccide perché un amore ci rivela miseria, infermità ». | | | | |
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| amour | | | Si aucune honte n'accompagne mon sentiment lumineux, c'est à dire qu'il ignorerait toute ombre, alors, sans doute, je me trouvais sous une mauvaise lumière. « Un grand sentiment ne craint pas la honte ; il n'est qu'une ombre d'une authenticité future » - Tsvétaeva - « Большие чувства не боятся стыда. Они - тень грядущих достоверностей » - ce qui resterait juste, même si ce sentiment n'était qu'une invention intemporelle de l'âme. | | | | |
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| amour | | | On n'arrive à associer l'idée d'immortalité ni au corps, ni à l'âme, ni à la conscience ; ce qui s'en rapproche le plus, c'est la caresse que je voue à un visage, à un souvenir, à ce qui m'avait muni de regard, aux mains de ma mère, bref à l'absurdité insondable d'un aveugle amour, qui ne dure qu'un moment : « L'immortalité : un instant, pour le génie, une longue vie – pour les médiocres » - Prichvine - « Для гениальных бессмертие - в мгновении, а для обыкновенных - в долготе жизни ». L'immortelle caresse, au-dessus de l'immortalité d'une conscience selon Pythagore, ou Socrate, d'une pensée selon Aristote, d'une foi selon le Christ, d'une création selon l'Artiste. | | | | |
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| amour | | | Quand je vois tant de visages anonymes de nos contemporains interrogateurs, sans écho, sans réponses, je comprends que l'amour fiche le camp de ce monde, voué au silence. À l'amoureux, « il fallait bien, qu'un visage réponde à tous les noms du monde » - Éluard. | | | | |
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| amour | | | Plus j'aime ce qui n'existe pas, plus je suis seul ; le plus grand absent, Dieu, généralise cette règle : « Qui aime Dieu ne doit s'attendre à en être aimé » - Spinoza - « Qui Deum amat conari non potest ut Deus ipsum contra amet » - plus je m'en approche (prodeo pro Deo), plus je suis invisible, même pour un cartésien, « caché devant Dieu » ou « masqué, pour être comme Dieu - larvatus pro Deo ». | | | | |
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| amour | | | Je ne connais pas à l'amour de talents de prestidigitateur ou de guérisseur ; il est une divinité païenne, divinité créatrice et nullement salvatrice, aimant le temple vide, l'autel ardent et le sacrifice vital. « Notre amour ne peut se maintenir que par des sacrifices »* - Beethoven - « Kann unsere Liebe anders bestehen als durch Aufopferungen » - la fidélité permet de tenir des promesses, mais c'est le sacrifice qui permet d'entretenir la flamme. | | | | |
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| amour | | | Je me moque de leurs angoisses, nées des images abstraites d'infini ou de néant ; la seule que je respecte est celle d'un manque concret d'amour, de fraternité ou de créativité : ne plus savoir aimer, ne plus vouloir être consolé, ne plus pouvoir produire des métaphores. | | | | |
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| amour | | | Je suis avec mon soi connu, lorsqu'il s'agit de faire, de réfléchir, de ressentir ; mais pour que je sois avec mon meilleur soi, avec le soi inconnu, il faut que j'aime. « Quand je n'aime pas, je ne suis pas moi-même »** - Tsvétaeva - « Я, когда не люблю, - не я ». | | | | |
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| amour | | | Quand je comprends, que « ce qu'on donne à l'amour est à jamais perdu »** - Desbordes-Valmore - je ne regrette plus ni la lumière ni la flamme sacrificielle, que je dépose sur un autel. Les offrandes amoureuses sont des hécatombes. | | | | |
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| amour | | | Parmi tous les excès qui rythment mon existence, l'amour est celui qui me met le plus près de mon soi inconnu : je me reconnaîtrai dans l'espérance, dans la caresse, dans la solitude et dans la souffrance, et je les exalterai, tandis que la vie des autres sens ne cesse de les dégrader. | | | | |
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| amour | | | Il faut entretenir l'inquiétude du cœur : dès qu'il se met à battre, même dans le vide du sentiment, la nuit m'enveloppe, je rêve, j'aime ; s'il ne se réveille que lorsque je crois aimer, je me trouverai en plein jour, je veillerai. | | | | |
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| amour | | | Quand le regard, le mot et le geste de l'autre, au lieu d'ex-primer une solution en pure forme m'im-priment un mystère, je deviens traducteur-inventeur-créateur du fond. « Aimer quelqu'un, c'est l'inventer » - R.Gary. | | | | |
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| amour | | | On dirait que la phobie du serpent, l'inclination devant la rose, la répugnance devant le mensonge sont des reliques de nos sentiments métaphysiques nés du bon (la chute), du beau (la perfection), du vrai (l'harmonie avec le monde). En dehors de ces trois branches, je ne connais qu'un seul sentiment, résistant à toute tentative de notre volonté ou de notre réflexion de nous en débarrasser, c'est l'amour. « Le cœur peut, à son gré, accueillir l'amour, mais non s'en défaire » - Publilius - « Amor animi arbitrio sumitur, non ponitur ». | | | | |
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| amour | | | Une complète différence de nature entre ces deux voluptés : la caresse à donner ou la caresse à recevoir, entre mon corps touchant et mon corps touché ; j'extrapole la vie sur l'art, et je trouve un énorme gouffre entre mon âme touchée et mon esprit touchant, ces deux outils du corps : pour interpréter ou pour représenter le monde, et qui, à tour de rôle, se renvoient de la matière à caresser par le verbe. « La volupté recherche les choses belles, sonores, suaves, agréables au goût et au toucher » - St-Augustin - « Voluptas pulchra, canora, suavia, sapida vel gustavi vel tetigi discernitur » - décidément, la caresse est la curiosité et du corps et de l'esprit, et c'est l'âme qui les unit. | | | | |
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| amour | | | Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir (conatus) selon Spinoza, rire selon Kant, esprit selon Hegel, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le décervelé, le servile et le végétal. | | | | |
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| amour | | | C'est l'amour qui trouve le meilleur emploi pour tous les éléments de mon arbre : « L'amour s'élève jusqu'à votre hauteur et caresse vos branches les plus délicates. Il descendra jusqu'à vos racines et les secouera là où elles s'accrochent à la terre »** - Gibran - « Love ascends to your height and caresses your tenderest branches. Love shall descend to your roots and shake them in their clinging to the earth ». Et il m'apprend à vivre en déraciné, à la nouvelle étoile, sous de nouvelles ombres. Et je comprendrai, que le soi, c'est la hauteur, où naissent des couleurs : « Les ombres rehaussent les couleurs »*** - Leibniz. | | | | |
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| amour | | | L'amour, porté en soi, sans objet ni espérance, n'est que tendresse, se nourrissant d'elle-même. L'amour est un réveil des soifs de l'âme ; la tendresse irrigue le cœur endormi. L'âme est gorgée de soifs inassouvies, auxquelles l'amour invente la fontaine. Avec la tendresse, je suis à la paisible et certaine œuvre du bien ; l'amour me fait découvrir l'intensité vibrante sur tout l'axe du bien et du mal, de la pureté de l'ange au remords de la bête, le grâce à se convertissant facilement en malgré. | | | | |
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| amour | | | Quand j'apprends à reconstituer, en solitude, l'éclat, le frisson et l'aveuglement de mes meilleurs sentiments, je comprends, que l'essentiel est dans leur reflet dans le regard d'un être aimé et non pas en eux-mêmes. | | | | |
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| amour | | | La beauté féminine a un effet équilibrant sur la répartition de l'intelligence chez la gent masculine : « Nul si fin que femme n'assote » - Baïf - ce qui sera davantage aggravé, si je rétorque : nul si sot que femme n'affine. En tout cas, on bêtifie beaucoup, en béatifiant. S’arrêtant au stade de la séduction, on peut dire que « sans la société masculine, la femme perd de l’éclat, sans la société féminine, l’homme perd de l’intelligence » - Tchékhov - « женщины без мужского общества блекнут, а мужчины без женского глупеют ». | | | | |
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| amour | | | Il est facile de voir le vrai élément de l'amour - dans le feu de mon désir, dans l'air où se déploient mes ailes, dans la terre qui veut garder des traces de mon passage. Mais l'eau semble être l'élément le plus proche du mystère amoureux, et non pas seulement à cause de la sacrée soif, mais aussi - pour l'immensité de l'illusion qu'elle crée, aussi bien en grâces qu'en pesanteurs : « Le bonheur, c'est l'eau du filet que tu tires » - proverbe russe - « Наше счастье - вода в бредне » - et si, en plus, je pensais au naufrage et aux voiles plus qu'à la criée, je prendrais les profondeurs pour altitudes. | | | | |
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| amour | | | L'amour est aveugle, puisqu'il devient regard. L'effet le plus immédiat, lorsque tout n'est que regard, c'est que le fond, le poids et le bruit des choses disparaissent, et je me mets à vivre de la pure et impondérable forme, proche de la musique. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi je ne m’entends pas avec mes contemporains ? - car ils haïssent ce qui peut être aimable, et ils aiment ce qui doit être haïssable. Pauvreté de la sensibilité, pauvreté des contraintes. | | | | |
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| amour | | | Aimer, ce n’est pas se réjouir de, mais se réjouir grâce à. Le lieu et la source de mon amour, c’est mon cœur, dans lequel le Créateur mit ma capacité d’aimer. L’objet de mon amour y apporte la grâce ! | | | | |
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| amour | | | Il faut profiter des accalmies, pour mieux peindre les intempéries, puisque quand je vivrai celles-ci, je ne rêverai que de celles-là. « Tant que je n'aimais pas, je savais très précisément ce qu'était l'amour » - Tchékhov - « Пока я не любил, я отлично знал, что такое любовь ». | | | | |
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| amour | | | J'aime ceux qui rapprochent l'homme de la tentation de l'arbre. Ève et Adam, ignorant encore les sirènes volatiles, en compagnie du reptile. Daphné répondant aux assiduités d'Apollon par métamorphose en arbre ; la mère d'Adonis, Myrrha, qui, une fois arbre, produit la myrrhe, dans l'éphémère jardin de son fils. Ce bon Ovide laissant Jupiter transformer le couple d'amoureux, Philémon et Baucis, en deux arbres (la dernière partie de leurs corps, à passer dans le règne végétal, - les yeux ! ). | | | | |
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| amour | | | Ceux qui cherchent la vérité sont, généralement, encore plus raseurs que ceux qui se gargarisent de l'avoir trouvée. Les deux en sont, probablement, des amis, mais je leur préfère des amants ! Ceux qui sont à l'origine d'un langage, langage de requêtes, de regards, de soupirs, de perplexités, d'où surgit la vérité auréolée de substitutions des belles et mystérieuses inconnues. La possession, fût-elle furtive, hypothétique et inavouable, donne du piquant à la recherche. | | | | |
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| amour | | | Le langage est une création divine, et donc, à son commencement était aussi la Caresse : « La clé de la langue est dans l'affection, et sa pleine séduction n'est maîtrisée que par les tendres »** - Ruskin - « The secret of language is the secret of sympathy and its full charm is possible only to the gentle ». Cette clé (d'accès) est déjà, hélas, câblée dans des langages sans affection des hommes-robots triomphants, ce qui justifie sans doute mon renfermement au milieu des défections, dans mes ruines sésamiques. | | | | |
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| amour | | | Ce que je dénigre sous le nom de calcul et l'oppose à la danse n'est qu'un cas particulier, dégénéré, certes, de l'unification d'arbres. Là où l'amoureux réinvente des palpitations de feuilles d'inconnues ou des ramages ou ombrages, invisibles aux autres, le calculateur ne fait qu'appliquer des formules du sens commun aux nœuds, bâtis en dur par les autres. L'homme, incapable de s'unifier avec l'inconnu de l'amour, s'appelle robot. | | | | |
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| amour | | | Et l'amour et l'amitié naissent du besoin de caresses, pour amortir ma solitude – caresser les sens, rêvant de clôtures secrètes, ou caresser le sens, tourné vers l'ouverture discrète. Et toute écriture noble vise une amitié ou un amour : j'écris, parce que je veux caresser ou être caressé, mais je dois être seul, pour qu'on ne confonde pas la caresse d'avec la folâtrerie. | | | | |
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| amour | | | Les amis ou les amants de la sagesse - deux familles, presque sans intersection. Je ne fréquente que les seconds : le culte de la caresse, l'ivresse de l'obscurité, le goût pour des contacts téméraires, suivis du refus d'en assumer les conséquences. Mais les amis dominent : en créant des salons et écoles, en traquant, en pleine lumière, la sobre vérité, en s'enorgueillissant d'une cohérence entre leurs dits et leurs faits. Aut factum aut dictum (St-Augustin) est plus intelligent que dictum - factum. | | | | |
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| amour | | | L'axe contrainte - liberté reste assez insignifiant ; à contrainte il faut chercher un opposé, suivant le sens du toucher, et je le verrais dans caresse. Au commencement était peut-être le toucher : la caresse ou la contrainte (die Zucht de Nietzsche). | | | | |
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| amour | | | Je dois servir mon âme non pas en chevalier, avec son armure et son panache, mais en amoureux désarmé, avec sa lyre et son angoisse. | | | | |
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| amour | | | Dans l'action – aucune trace de Dieu ; dans le vrai, l'homme se passe de Dieu ; dans le beau, il est Son rival. Il reste le Bien, humainement intraduisible et, de toute évidence, - divin ; c'est pourquoi je comprends ceux, pour qui Dieu est Amour, qui est un bien extatique, miraculeusement incarné, la caresse, opposée à la maîtrise. Étant plus près de l'outil que de la fonction, je dirais que Dieu est Caresse, puisque celle-ci traduit l'amour en mystère céleste, au lieu de le réduire en solution terrestre. | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme mon soi inconnu, le bien, le bonheur ou Dieu, s'impose comme une pure présence-absence, sans que je puisse manipuler la distance qui m'en sépare ou y ajouter mes propres couleurs. « Ce que tu cherches ou ce que tu fuis ne saurait être du bonheur » - Lermontov - « Он счастия не ищет и не от счастия бежит ». Le peindre est le recréer. | | | | |
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| amour | | | Un casse-têtes psychologique : si, en plus de mon âme, ma raison même me persuade, qu'il est dans mon intérêt de sacrifier ce qui rapporte ou de rester fidèle à ce qui me ruine, serais-je libre ou amoureux, en suivant cette ligne de conduite ? | | | | |
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| amour | | | Signe d'authenticité aimante : ce qui aime, en moi, n'hérite d'aucune expérience, comme si je n'avais jamais aimé. Signe d'affectation agissante : jamais je n'ai agi ainsi. L'action ne vaut que par les yeux désenchantés a posteriori, l'amour vaut par le regard enchanté a priori. | | | | |
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| amour | | | Le plus beau compliment que je puisse te faire : je ne connais aucun vaste chemin-solution, menant vers toi ; je ne connais aucun milieu-problème, où nous pourrions nous dévisager profondément ; je ne te connais qu'à travers un élan-mystère, qui nous fait frissonner à une même hauteur, sans que nos mains ou pensées se touchent. | | | | |
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| amour | | | Une honte m'inonde, chaque fois que je trouve trop de douceur dans ma voix ; l'écriture en contre-point du sentiment semble être la plus noble. La rudesse, plus que la mollesse, doit animer la voix d'ange. « Le diable, visant le cœur, n'a pas dans son carquois de flèche plus sure que la voix douce » - Byron - « The devil hath not, in all his quiver's choice, an arrow for the heart like a sweet voice ». Le diable est indifférent ; c'est l'ange qui doit être fanatique. | | | | |
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| amour | | | En pensant à la nuisance et au rejet de corps étrangers par le mien, je me félicite de mon narcissisme, puisque l'affection de soi ne conduit à aucune infection. | | | | |
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| amour | | | Le talent, aussi bien artistique qu'érotique, consiste à ne pas suivre le sot conseil d'abandonner la surface et de se plonger, d'entrée de jeu, dans les profondeurs de la chose désirée. Dans toutes les profondeurs je tombe sur de nouvelles surfaces, qu'il s'agit de savoir caresser, avant que la chose n'enfante d'une progéniture, digne de mes ardeurs. Mon imagination est plus prolifique sur la première surface, où mon âme domine encore mon corps. | | | | |
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| amour | | | L'amour doit être éperdu et désorienté ; celui qui connaît la cible de ses flèches (le soi-même ou les autres, ces cibles augustiniennes, menant soit à la ruine de mon cœur, soit au renoncement à moi-même), ce connaisseur est peut-être bon archer mais mauvais musicien. Je ne connaîtrai jamais la vraie cause de la tension de mes cordes, mais mon cœur infaillible en inventera l'imaginaire, aussi irréfutable que l'image de Dieu - l'icône, ou de la vie - la perfection, et me rendra idolâtre. | | | | |
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| amour | | | J'aime tellement ta lumière, que je n'attends plus rien de tes ombres. La lumière, irradiée par ta beauté et nourrissant la naissance de mes houles. Les ombres de tes gestes ou de tes paroles. Mais pour boire ta lumière, je me réfugie à l'ombre de mon corps et de mon esprit ; peut-être aimer, c'est ne plus pouvoir, ou vouloir, quitter cette ombre, qui ne vit que tant que tu m'illumines. Et qu'on prend souvent pour l'ombre de l'autre, l'ombre qu'on aura créée et aimée. | | | | |
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| amour | | | Mieux je vois le chiffre, dans l’œuvre divine, plus bouleversante en apparaît la musique. Plus d'intelligence profonde, plus d'émotion haute. Dès que je ne suis plus volcanique, je deviens plat ou sot ou insipide, comme l'est toute intelligence mécanique. | | | | |
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| amour | | | Je parviens à imaginer, que je reste moi-même, privé de tous mes sens, sauf le toucher, ce symbole même de la caresse. Et même les autres sens, à leurs sommets respectifs, culminent aux caresses : la beauté – pour les yeux, la musique – pour les oreilles, l'arôme – pour le nez, la saveur – pour la langue. Et l'intelligence – caresse de l'esprit, comme l'amour – caresse de l'âme. | | | | |
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| amour | | | Toute création humaine – de théorèmes, d’arbres, de poèmes – part d’un besoin divin, et Aphrodite, plus nettement qu'Hermès, pousse mon âme ou mes mains vers une rupture avec l’inertie du monde mécanique. Mais pour être complet, c’est-à-dire universel à l’échelle divine, je dois compléter mon jury céleste par Athéna et Apollon, en flanquant l’amour d’intelligence et de beauté. Et je m’adresserai à Zeus, maître des foudres critiques et amateur des volontés de puissance. | | | | |
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| amour | | | La caresse, comme la prière, a besoin d’une foi, c’est-à-dire des chemins obliques, pour ma main, mon regard ou mon mot. Y manquer de foi réveille une mauvaise conscience. « J’ai honte de ma vivante tendresse – sans la foi »** - Hippius - « Мне стыдно за свою неумирающую нежность – без веры ». | | | | |
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| amour | | | Il est facile de trouver une place, au milieu des hommes, où je trouverais une paix, un soulagement, une chaleur provisoires. Le drame humain, c’est la précarité de cette place, sa dépréciation, sa vétusté, sa ruine. Il faut la chercher, ou, mieux, la bâtir ailleurs, dans l’imaginaire, où vibrent mes penchants les plus secrets et sacrés, comme l’amour ou la création. Le lieu, qui défierait le temps et ne connaîtrait que naissances et trépas, et qui hébergerait ma consolation. « Heureux, j’aime et je suis aimé, au lieu, inaltérable ni par moi ni par autrui »* - Shakespeare - « Then happy I, that love and am beloved where I may not remove nor be removed ». | | | | |
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| amour | | | J’aime et je désire non pas à cause des manques (Platon), mais, au contraire, à cause des débordements dans mon cœur, dont mon soi connu n’est pas tout à fait le maître. Mais j’ai aussi mon soi inconnu, pourvoyeur de courants et d’élans, et je suis, aux instants extatiques, ce soi qui me dépasse. Avant que l’objet de mon désir apparaisse, je porte déjà cet élan secret. | | | | |
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| amour | | | La béatitude d’abandon, le recours à mes faiblesses heureuses – tels sont de bénéfiques effets d’un amour inexplicable, inexpliqué. Je ne comprendrai jamais les chinoiseries : « Être aimé profondément donne de la force, aimer profondément donne du courage » - Lao Tseu – d’autant moins, que je ne vis ni ne rêve l’amour qu’en hauteur. L’axiologie chinoise est déroutante. | | | | |
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| amour | | | Je suis regard et visage, pour aimer ou être aimé, avec la même source d'ombres ou de lumières - mes yeux ; le pire drame - mes ombres décolorées ou ma lumière froide - mes yeux éteints, privés de formes naissantes et de fond inné. | | | | |
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| amour | | | La solitude m’accompagne depuis ma tout première enfance, et je peux témoigner qu’elle ne condamne pas à ne plus savoir aimer. Mais il est vrai, que, dans la solitude, on vit plus souvent du désir d’aimer que de l’amour lui-même. Mais doit-on le vivre ou bien seulement le rêver ? | | | | |
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| amour | | | À la femme que j’aime je voudrais pouvoir dire : Tu es la seule qui n’es que rêve. À quoi pensait Rilke, en disant à L.Salomé : Toi seule est réelle - Du allein bist wirklich ? Peut-être, pour un poète, réel et rêvé peuvent échanger leurs contenus, sens et rôles ? | | | | |
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| amour | | | La vie devenant de plus en plus mécanique, l'amour devient de plus en plus un amour malgré. Jadis, il s'affirmait contre le monde entier ; aujourd'hui, il est même contre le soi-même trop prévisible. Jadis, l'action pouvait exprimer un caractère ou une passion ; aujourd'hui, elle est signe d'alignement sur la vie sociale. Moins je m'engage dans des actions pour mon amour, moins il sera fantoche. | | | | |
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| amour | | | J'aime voir le point zéro de l'écriture comme le dernier chaînon de : on est trois dans la naissance, deux - dans l'amour, un - dans la mort… | | | | |
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| amour | | | À l'enfer, avec sa tentation par la révolte, au purgatoire, avec sa tentation par la perfection (Chateaubriand), je préfère mon paradis, avec ma tentation par le désir et la caresse. Ni l'éternité de débandade, ni l'avenir de mascarade, mais le présent de toquade. | | | | |
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| amour | | | L’amour dès le premier regard apporte de la béatitude et de la certitude ; l’amour dès le dernier regard – la honte et le remords - c’est ce qui m’arriva à la mort de ma mère – j’ai compris, de quel amour elle fut digne, et je n’avais pas su le lui faire sentir – ma vie commença à palpiter avec mon esprit du savant, se tourna vers l’âme du créateur, et finit, trop tard, hélas, par se tapir dans mon cœur inexpérimenté, où m’attendait un amer regret. | | | | |
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| amour | | | Il y a mon soi connu (le créateur transparent), mon soi inconnu (l’inspirateur invisible) et il y a un monde, créé, implicitement, par une coopération entre ses deux-là – mes émotions, mes idées – mes livres. Tout compte fait, c’est selon ce monde que j’aimerais être vu ou aimé. « Que votre amour aille à mon monde et non pas à moi-même »* - Tsvétaeva - « Любите не меня, а мой мир ». | | | | |
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| amour | | | Aimer et rester inconnu (méconnu) - ama, nesciri et pro nihilo reputari, cette belle recette d’un bonheur solitaire, je n’en cherchais pas la réalisation, elle s’imposa à mon inconscience reconnaissante. | | | | |
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| chœur art | | | BIEN : L'art, qui se désintéresse du bien, peut être bon pour des anthologies, il ne pourra pas servir d'apologie à une vie vouée à l'échec. Le bien est, il ne se fait pas. N'importe quel mufle peut être sûr d'en faire, il s'agit de le vivre et le fond de cette sensation s'appelle la honte : pour mes muscles trop prompts, pour ma cervelle trop calculatrice, pour ma plume trop sereine. | | | | |
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| art | | | Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres), dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de rengaine ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité. Je sais que « le destin funeste de la métaphore - la chute dans le réel »*** - Baudrillard - comme toute aléthéia poétique aboutit, tôt ou tard, à une doxa prosaïque. | | | | |
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| art | | | Couler en bronze ses pensées, pour qu'on n'en puisse pas défalquer la moindre virgule ? Ils pensent, que c'est très intelligent et digne. La seule chose, à laquelle je tiendrais, moi, et encore, c'est de retrouver le lendemain parmi mes mots en cendres quelques points d'exclamation non éteints. | | | | |
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| art | | | Devant une feuille blanche, j'ai beau m'accrocher à ma cervelle et déverser mon âme, au bout du compte je vois, que ce que j'aimerais surtout que l'on reconnût - c'est mon visage. À travers les carreaux des vitrages et les barreaux de ma cage. | | | | |
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| art | | | Le but ultime de l'art : que mon image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand je touche aux deux, j'arrive à l'extase, à la naissance d'un style : l'ivresse en accord avec l'équilibre. Ek-stasis - se tenir au-delà, être en accord avec le soi inconnaissable, se faire son souffle, traduire son âme : « L'âme des choses est insufflée par le style » - V.Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| art | | | Quand je sens, que tout objet peut servir de support pour les épanchements les plus intimes, je touche au mystère de l'art. Et quand j'en fais, machinalement ou naïvement, le centre, je m'aperçois vite de ma méprise. | | | | |
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| art | | | Je n'apprécie pas la verticalité de la lumière de midi, si chère à Nietzsche, je tiens à la verticalité des ombres, que réussissent le mieux les matinaux, ceux qui vivent des commencements. L'école romantique qualifiait de penseurs matinaux - les pré-socratiques, ce qui est un beau compliment. | | | | |
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| art | | | Toute bonne lecture est de nature érotique : dès que je ne veux que comprendre ce que je recherche, je suis frappé de honte ou d'impuissance. Chez les autres, je me découvre des pulsions de voyeur ou me comporte comme dans un lupanar. « Ta bibliothèque est ton harem » - Emerson - « A man's library is a sort of harem ». Livre comme visée, à l'usage des chasseurs (Artémis précédant Aphrodite et même Athéna), ou livre initiateur du premier pas, protecteur de l'intouchable. | | | | |
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| art | | | Je parle à mon semblable, pour en être compris ; j'écris devant Dieu, pour Le comprendre, - il faut écrire à l'absent, à l'inexistant. L'écrit s'inspire de mon soi inconnu ; mon soi connu s'exprime dans l'oral. Deux talents, rarement compatibles. | | | | |
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| art | | | Je prône une littérature déplacée, dans trois sens du terme : éloignée des foyers fréquentés, malséante à l'endroit de sa parution, n'ayant de coordonnées lisibles ni dans le temps ni dans l'espace. Être bien placé est le contraire de ne pas connaître sa place, ici-bas, de prendre de la hauteur, de « hausser le temps » (Rabelais). Être une personne déplacée ! | | | | |
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| art | | | Les lectures faites d'une seule haleine ne sont qu'un feu de paille. Je leur préfère des interruptions irrécupérables, obligeant de repartir de zéro de la lecture et de lâcher prise d'avec la vie. | | | | |
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| art | | | La langue est une œuvre collective et vivante, où presque toute tentative de créer artificiellement des néologismes morpho-lexicaux est de l'enfantillage, voué à échouer lamentablement, comme, par exemple, cette naïve niaiserie de Khlebnikov ou de Joyce, où je n'entends que le grincement de roues dentées, qui fabriquent des mots loufoques et visent une profondeur programmée, celle d'un rouage sans vie, dans une platitude mécanique. Le talent n'a que deux moyens de se traduire en actes : le haut style et la profonde intelligence. | | | | |
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| art | | | La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre, face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement, que je redoute et que j'accepte d'avance, est celui d'un poète. | | | | |
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| art | | | Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image, que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ma reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Je me construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? Où mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ? | | | | |
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| art | | | En littérature, je suis hermétique au souffle de la vie, mis dans des valeurs-solutions d'une narration ou dans la résolution de problèmes métaphysiques. Le seul souffle vital, au milieu des mots, est le souffle de l'art, cette faculté fabulatrice, que je ne vois que sous forme d'équations de la vie. Une équation est un beau mystère, lorsque sa vue seule est déjà suffisante et n'exige aucun développement. L'art déductif. Un soupir se substituant à une obscure variable. L'ennemi de l'art est la constante. | | | | |
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| art | | | Je ressens ce que je veux écrire, et mon lecteur devine ce qu'il peut lire. Mais la bonne écriture, c'est écrire ce que je peux ; la bonne lecture - lire ce que je veux. | | | | |
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| art | | | Mon écriture est matinale : le soleil de la raison eut juste le temps de faire briller la rosée du rêve ; je ne veux pas assister à son évaporation ; je laisse tomber ma plume à côté de la rose. | | | | |
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| art | | | J'aimerais, qu'on comprît, que ce livre aurait gardé tout son sens, si je n'avais pas lu un seul des auteurs, qui en font le fond lointain ou le cadre immédiat. Nous sommes au temps des orages ; des nuages aléatoires traînent au-dessus de nos âmes réceptrices, chargées d'images et d'émotions ; l'éclair doit ne garder que le souvenir de nos âmes illuminées. Un bon exemple de fortuité des nuages passagers : pour Nietzsche - le bref passage de Schopenhauer et de Wagner, aux fonctions météorologiques. | | | | |
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| art | | | Parmi les écrivains reconnus, le clivage entre ceux qui voient et ceux qui entendent. Je ne dresse les oreilles, ni mes yeux ne s'apprêtent à s'enflammer que si je devine, chez l'auteur de la page devant moi, les yeux fermés, au bon moment, ou, surtout, les oreilles bouchées, aux mauvais endroits. La littérature aurait dû être de la musique, c'est-à-dire du bruit de la vie bien filtré, madrigaux exécutés a cappella. | | | | |
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| art | | | Ce qui donne un sens à cette écriture, c'est le lecteur idéal, mon alter ego (ou plutôt mon altus ego), celui qui, en découvrant ce livre, en serait jaloux, avant d'en être séduit. Mais ce sont mes égaux, imaginaires, impossibles, qui me comprendraient et pleureraient ensemble une défaite annoncée, un amour insensé, mais ils ne parviendraient jamais jusqu'à mes yeux. | | | | |
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| art | | | Les Chateaubriand et les J.Joubert (les Goethe et les Lichtenberg, les Nabokov et les Chestov) semblent être incompatibles. Le second se serait mis à imiter le premier - le rire de l'auteur nous empêcherait de nous émouvoir. Le premier se serait aventuré dans le genre du second - le rire du lecteur compromettrait toute estime. Des exceptions : Shakespeare, Voltaire, Nietzsche, Tolstoï. Je m’incline devant la Maison de J.Joubert (devenu l’une des Maisons des Illustres) avec plus de respect que devant le château de Combourg. | | | | |
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| art | | | Chanter l'immobilité est peut-être une ruse, due à mon genre, puisque si la cohérence du narrateur est dans le mouvement, celle de l'aphoriste - dans la capacité de n'admettre aucun mouvement provenant du dehors des mots. | | | | |
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| art | | | L'œuvre comme affiche, copie ou trace du proche ? Cette image me gêne. Ni poinçon ni empreinte, mais un mode de réfraction des émotions hautes, se brisant contre la lame des mots profonds, coulant et créant une aura du lointain ! L'état de grâce céleste exclut l'état de traces terrestres. L’art commence par une sortie de la platitude, des coordonnées et des dates. | | | | |
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| art | | | Je veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ma toile, qu'une cage. Et je balbutie, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. « Malgré la passion du mouvement, ce que désirais le plus, c’était d’être renfermé dans une cage » - Chagall - « При всей любви к передвижению я всегда больше всего желал сидеть запертым в клетке ». Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau, qui soutienne sa cage » - Hugo. On vit le mieux sa liberté à travers, ou même en-deçà des contraintes : « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde - aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ». | | | | |
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| art | | | Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de crapahuter parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : les métaphores sont héritières des idées, comme les nobles ruines – héritières des châteaux en Espagne. | | | | |
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| art | | | En dehors de traduire, traduire une voix et une langue, qui ne sont pas les miennes, je ne peux pas donner un sens quelconque à créer. Être dans l'état de demande de messages (me sentir ange), ne pas m'attarder dans celui de la réponse (ce que veut le diable). Poétiser, c'est traduire des messages (voix) cryptiques. | | | | |
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| art | | | L'Esprit et le Verbe, c'est tout ce qui me reconnaît pour Père. Quand le Verbe est vers Dieu, je suis dans le vers ; quand Il est Dieu Maximus, je suis dans la maxime. Et l'Esprit m'enveloppe d'un fond de silence. | | | | |
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| art | | | Depuis Aristote et F.Bacon, on répète cette aberration, que l'art, c'est l'homme complétant ou imitant la nature. Dieu créa des algorithmes, auxquels, miraculeusement, obéit la nature ; l'homme crée des rythmes, qu'apprécie ce qu'il y de plus artificiel - notre âme. L'art est dans l'invention de sources et non dans le puisement de confluences divines. Le naturalisme, comme prolongement de l'art, est de l'imitation, où je me ridiculiserais, devant le Créateur inimitable. | | | | |
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| art | | | Type de livre, qui me plaît : débouchant sur déshérence plutôt que source à résonances et encore moins à conséquences. Je veux sentir davantage ce qu'on exclut, que ce qu'on enferme. « Je trouvai chez Nietzsche, non point une incitation, mais bien un empêchement » - Gide. | | | | |
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| art | | | Lorsque je devine quelle contrainte surmonte l'auteur, j'éprouve plus de plaisir, que lorsque je constate, qu'il avança encore vers son but. Le plus noble but, dans l'art, est peut-être de faire ressentir dans la belle maîtrise des contraintes le vrai enjeu aristocratique de l'œuvre. « Écrire, c'est omettre »** - Cioran. | | | | |
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| art | | | Si mon but n'est que la traversée du désert, alors même si je suis chargé de tableaux ou d'idées, je disparaîtrai dans des caravanes, sans espoir de faire naître un mirage ni d'atteindre une oasis. Mon but doit être l'état, dans lequel naissent des mirages. | | | | |
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| art | | | Une sensation rare, étrange et magnifique : écrire pour survivre ! Le contraire est banal. Seulement, tôt ou tard, je comprends, que c'est une illusion du même ordre que la préservation d'espèces vivantes ou l'accumulation d'espèces sonnantes. | | | | |
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| art | | | L'écho a plus de chances parmi des ruines qu'au milieu d'un château en Espagne. Il faut que je place mon livre dans celles-là, tout en me réfugiant dans celui-ci. | | | | |
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| art | | | Je pratique une large démocratie dans le choix de mon jury de l'ombre : un comte, un secrétaire de direction, un vagabond - Tolstoï, Valéry, Cioran. Eux seuls pourraient comprendre mon attitude de condamné, s'accrochant au banc des accusés, au milieu des étoiles. | | | | |
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| art | | | Je ne peux pas aimer un écrivain, qui ne soit pas sa propre matière. | | | | |
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| art | | | Plus je me mêle de la peinture de la réalité, plus vague et commune est mon image ; plus je m'en détourne, plus déterminés sont mes traits. Pour savoir qui je suis, il faut me laisser divaguer. | | | | |
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| art | | | Les exigences acoustiques ne sont pas les mêmes pour les lieux, où je compose mes mélodies divines, et ceux, où je les aimerais exécuter. Le fond sonore idéal, pour les premiers, serait l'applaudissement de mon concierge et le ricanement du ciel. Oreilles faites yeux - pour les seconds. | | | | |
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| art | | | Lorsqu'un incoercible ennui m'assomme à la lecture d'un Faulkner, d'un Priestley, d'un Joyce, je comprends, que l'esprit n'existe qu'en France, car leur homologue, Proust, s'en tire avec des bâillements nettement plus espacés. Dans leurs dialogues extérieurs comme monologues intérieurs, le mot est toujours de trop, il remplit des cases d'une grille mécanique. Que ce soit au niveau de la tête ou au niveau des pieds, que se produit le remplissage, le résultat est presque le même, dans la perspective de la hauteur. Idiomatisation de balivernes débouchant sur l'idiotisme. | | | | |
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| art | | | Je me méfie de ceux qui proposent des murailles du savoir, des portes du paradis (ou de l'enfer), des fenêtres sur la vie et, plus que de tous les autres, de ceux qui vous tendent des clefs d'un système. Mais je me fie à ceux qui livrent, clefs en main, des châteaux en Espagne ou des Tours d'ivoire. | | | | |
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| art | | | Toute trame livresque a ses hauts et ses bas. Mon livre est exceptionnel, car ses hauts restent solidaires des chutes et ses bas ont toujours la tête tournée en amont. « Si l'homme, qui tombe, est grand, sa chute sera grande » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, magnus jacuit » - il y faut mettre altus à la place de magnus ! | | | | |
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| art | | | La part du hasard, chez l'artiste moderne, devint si énorme, qu'il m'est plus étranger que le chroniqueur, contre lequel, naïvement, je peste. Le hasard peut être maîtrisé par l'intelligence ou harmonisé par l'intuition qui, dans l'alphabet artistique, se situent juste après la hauteur. | | | | |
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| art | | | Je ne sens que vaguement où je commence, rien de plus obscur que mes fins - pourquoi s'étonner, que ce que je peins avec le plus de netteté soit mon absence ! | | | | |
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| art | | | L'art - produire des métaphores, une fois que je suis subjugué par un concept. Les piètres sciences, ce qui nous élargit et corrobore (l'art rétrécit et désespère !), c'est traduire en concepts les métaphores insaisissables. L'idole (verbe mental, représentation), le portrait (verbe intellectuel, propositions), l'état d'âme (verbe inspiré, discours). Il est de belles métaphores, devant lesquelles palissent les formules, les pinceaux et même les mots… | | | | |
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| art | | | Quand je ne sais pas grand-chose des notes, qui se veulent sons, il faut chercher des accords paradoxaux, uniques ou iconoclastes. Ou me taire, plutôt que chercher à espérer des mélodies, produites dans un espace, dont je ne maîtrise pas l'acoustique, étant étranger à ses murs et à son sol. Tandis que dans les sous-sols je gémis et sur les toits je soupire. | | | | |
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| art | | | Ma présence, dans un livre, se manifeste non pas par l'ostentation de mes opinions, mais par l'écart que je mets entre moi et les choses. Mais je peux me fondre avec une chose en profondeur et en être infiniment éloigné en hauteur. Et la meilleure absence, là-bas, se dégage parfois d'une belle présence, là-haut. | | | | |
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| art | | | Le livre est un puits. J'éprouve les fils de ma pensée (ou les fibres de ma sensibilité) en essayant d'atteindre sa face (surface). Le livre est aussi un avatar de l'existence et je dois introduire, entre lui et moi, un vide nommé ironie. | | | | |
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| art | | | Il faudrait que je pétrisse mes valeurs dans des matériaux si crus, qu'ils ne se figeraient pas si vite, que le Malin lui-même les eût mis dans le creuset infernal du quotidien. L'art est le pétrissement du vase et non son remplissage. | | | | |
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| art | | | À ne voir que des objets concrets de ce bas monde, on se donne pour but de les élever à la hauteur des généralités ; je ne vois que des abstractions, et je m'impose la contrainte de ne pas les abaisser par trop de concrétude. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, source de mes images et de ma musique, contient déjà toutes les merveilles de la vie ; l'expérience n'y apporte rien de décisif. Ce qui compte, dans mes productions, ce n'est pas ce que j'ai vécu ni ce que j'ai entendu, mais ce que je fais voir ou laisse entendre, en traduisant mon inspiration irréelle. | | | | |
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| art | | | Je n'aime ni fragments ni miettes ; mes mots ne font pas partie d'un tout, qui aurait pu ou dû être narré en récit continu. Quand on n'a pas d'éclairs, comme Héraclite ou Cioran, on dessine des nuages, on fait du bourrage. On n'a rien à déchirer, quand on tisse en l'air. Mais j'aime une alvéole fractale, un motif en pointillé, qui tapisserait une surface projetée vers l'infini. | | | | |
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| art | | | Une fois que j'ai recueilli, ressenti, saisi les chauds balbutiements du monde, je pourrai réagir en confesseur (si j'ai le talent d'âme ou de plume) ou en professeur (si l'inertie de mouton ou le réflexe de robot sont les motifs de mon existence) : ou bien la musique des métaphores ludiques et consolantes, ou bien le silence des formules logiques et pontifiantes. | | | | |
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| art | | | L'harmonie et le rythme maîtrisés, l'écrivain-goujat n'accorde qu'une attention secondaire au choix des objets et liens du discours - l'insensibilité à la hauteur. J'évite tout objet, que je ne parvienne pas à faire danser ou chanter. | | | | |
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| art | | | La prouesse de la hauteur cioranique : pris par son vertige, j'oublie que sa langue est du XVIII-ème siècle, ses thèmes - du XIX-ème, son ton - du XX-ème. Si les cadences du siècle me sont étrangères, c'est dans le passé que je dois m'incruster (le seul autre exemple réussi, qui me vient à l'esprit, est celui de Hölderlin) ; ceux qui soi-disant dépassent leur siècle et sont chez eux dans l'avenir se retrouvent, d'habitude, hors toute vie. « Quant à sa plus haute destination, l'art reste une chose du passé » - Hegel - « Die Kunst bleibt nach der Seite ihrer höchsten Bestimmung ein Vergangenes ». | | | | |
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| art | | | L'homme de plume est fait du don, du fond et du ton. Sans savoir me prévaloir ni du don de Cioran ni du fond de Valéry, je ne trouve qu'une seule proximité possible : avec le ton de Leopardi. | | | | |
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| art | | | Je reconnais ma faute musicale : avec des cordes en permanence tendues, on risque de ne plus être en accord avec l'harmonie de la vie. Comme J.Joubert, je ne joue que de la harpe éolienne. Il faut savoir détendre ce qui vibrerait faux, mais je désappris à tendre l'oreille aux sons directeurs de l'époque. | | | | |
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| art | | | Mon admiration oscille entre l'art de la naissance (paysage de Valéry) et l'art de la transformation (climat de Nietzsche). Mais les deux fuient le pire, celui de la nature morte. L'élégance d'une logique monotone, l'audace d'une logique non-monotone. Quelle cervelle que celle de Valéry, voyant en Nietzsche « un essai d'une logique à base réflexe » ! | | | | |
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| art | | | Si je veux rendre ma caresse - un soupir, un gémissement ou un silence voluptueux – la vigueur est préférable à la douceur, la contrainte - le fouet et les chaînes – au déchaînement. Et A.France : « Caressez longuement votre phrase, et elle finira par sourire » - a de mauvais moyens et buts. | | | | |
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| art | | | Les métaphores primordiales, serrées jusqu'à devenir maximes, doivent former une constellation, que j'appellerai mon étoile. « Penser, c'est être sous la contrainte d'une idée unique, qui, telle une étoile, reste immobile »* - Heidegger - « Denken ist die Einschränkung auf einen Gedanken, der wie ein Stern stehen bleibt ». De sa froide lumière je dois jeter sur la vie - mes ombres chaudes. | | | | |
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| art | | | Narrer, en littérature, c'est recoller les morceaux. Acceptable tant que la colle du style ne sert que la qualité de la mosaïque. Je préfère des collections de pierres précieuses, où chaque pièce surgit comme une perle, sans trace de mains affairées. Mais veiller à ne pas tourner en un kaléidoscope soumis au hasard des tournis ambiants. Fuir les continents, rester insulaire, pratiquer une « écriture en archipel » (R.Char). | | | | |
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| art | | | Face aux adeptes du mot unique, qui s'imaginent cambrioleurs devant un coffre-fort, égrenant des chiffres, avant de se saisir du trésor grâce à la combinaison gagnante : je rêve de clefs, dont la beauté me ferait oublier toute serrure (« pouvoir enténébré de la clef » - Celan - « eingedunkelte Schlüsselgewalt »). Vol ou don. | | | | |
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| art | | | Exclus de ta vie les événements, qui auraient pu arriver à n'importe qui ; ceux qui restent se cantonnent dans les rêves imagés. Je les fixe avec des métaphores, d'où jaillit une vie inconnue, mais dès que je les développe, la vie se dissipe et j'entends les roues dentées ou je lis les compteurs. L'art, c'est le courage de l'abandon, au sommet, ou mieux, en hauteur optimale. | | | | |
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| art | | | Un chemin d'accès devient métaphore, par la substitution aux mots - des objets de la représentation. Une opération que certains identifient avec la philosophie : « La philosophie est effacement du signifiant et désir de l'être dans son éclat » - Derrida - la métaphore serait l'éclat de l'être ! D'autres accès ne seraient que des axiomes. Je finirais par me reconnaître phénoménologue (Dieu m'en garde !) : « Pensée phénoménologique ? Quand une idée n'arrive pas à se séparer des voies qui y mènent » - Levinas. | | | | |
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| art | | | Il y a des écrivains, qui m'enfoncent dans les impasses ou dans la honte, et je leur balbutie des mots de reconnaissance et de joie. D'autres viennent pour m'aider, me ragaillardir ou me consoler, et je leur renvoie du mépris ou de l'indifférence. | | | | |
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| art | | | Le plumitif préfère la forme de rite sur un fond de raison ; je pratique les formes de raison sur un fond de mythes. | | | | |
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| art | | | Naissance du style sec : le sang ou la larme pressent, prêts à se répandre sur ma page ; leur fermentation trop rapide risquerait de faire oublier le goût de leurs sources ; je finis par me dédier à l'arbre, conservateur de sources illisibles, conducteur de sèves invisibles. | | | | |
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| art | | | Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain, apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé, si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même, pour mieux vivre le naufrage quotidien, au milieu des courants hostiles, sans aucune Loreley en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle, que je maîtrise, sans chavirer. | | | | |
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| art | | | Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, je n'offre au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure. | | | | |
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| art | | | La profondeur d'une harmonie se reconnaissant dans la hauteur d'une mélodie - l'art réussi ; le monde, dans lequel je vis, s'unifiant avec le monde, qui vit en moi - toute la littérature est là : soit mon âme accueille une mélodie et je lui cherche des mots d'esprit, soit mon esprit subit le poids des mots et je cherche une mélodie qui les porte jusqu'à mon âme. | | | | |
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| art | | | Ma répulsion pour la dissertation vient aussi de cette observation, que le langage des questions et celui des réponses sont radicalement différents. La langue n'est un outil plein que dans le premier cas ; dans le second, on s'occupe de substitutions de termes, fournies par un interprète conceptuel et non langagier. Seul le premier langage est vraiment expressif ; le second est essentiellement mécanique. | | | | |
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| art | | | Une règle infaillible : chaque fois que je m'absente de mon opus, ce ne sera ni le bon Dieu ni l'éternité ni la beauté qui occuperont ma place, mais bien l'ennui, le mouton et l'inertie. Libre aux Flaubert ou Gide de penser le contraire. | | | | |
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| art | | | Plus je me laisse fasciner par le fond, plus étriqué devient mon diapason sur la chaîne : esprit - âme - cœur - corps - habit - le plus souvent, ce seront deux chaînons adjacents qui m'obstrueront le reste. Plus je maîtrise la forme, mieux je me passe des intermédiaires pour ne plus jouer, enfin, que sur le registre : esprit-habit, le reste n'étant que délicatement suggéré. | | | | |
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| art | | | Il est trop facile de battre mes coulpes, lorsque je suis déjà terrassé ; c'est au comble de ma puissance, que je devrais en enterrer les rêves. La confession, c'est la reconnaissance de ma faiblesse primordiale ; c'est pourquoi il faut la pratiquer, dès que je ressens un accès d'orgueil ou de dynamisme. « L'art, c'est la confession gagnant de hauteur, c'est un monde de la faiblesse » - Pasternak - « Искусство - это повышающаяся исповедь, мир бессилия ». | | | | |
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| art | | | Une fois mon imagination détachée des choses - deux issues plausibles : une chute à cause de la pesanteur, une ascension à cause de la grâce. Je les accompagne de pitié et d'ironie - leurs trajectoires se rejoignent. L'ironie étant égalisation du risible et de l'horrible, on comprend Pouchkine : « Le rire, la pitié et l'horreur, ce sont les trois cordes de notre imagination » - « Смех, жалость и ужас суть три струны нашего воображения ». | | | | |
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| art | | | Intrigué par une silhouette, qui point sous les yeux de mon âme, je me mets à frotter la vitre des mots ; le goût de la perfection mobilise toutes mes ressources pour la polir, au point qu'un jour elle devient un miroir, avec le seul objet reflétable, mon âme éblouie, irisée, mais sans silhouette. | | | | |
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| art | | | Vis-à-vis de mes écrits je n'éprouve pas de sentiments paternels, puisque toute insémination ne peut y être qu'artificielle. Je ne m'en sens pas le fils naturel non plus, car dans ma substance pré-langagière, à l'état sauvage, aucune analyse génétique n'est possible. Et Valéry a doublement tort : « L'homme, père et fils des idées, qui lui viennent ». | | | | |
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| art | | | J'ai beau m'exclure de ma palette - dès que je prends un pinceau, des miroirs sont là pour renvoyer de mes reflets sur ma toile. Ce qui compte, c'est ce que j'exhibe devant eux : mes pieds, mon esprit ou mon visage. Et Gracián n'est pas allé assez loin : « Il y a des miroirs pour le visage, il n'y en a pas pour l'esprit » (« Hay espejos del rostro, no los hay del ánimo »). | | | | |
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| art | | | En dernière instance, toutes mes débâcles sont dues au manque de mes talents ; pour un défi minable je ne lève pas mon petit doigt, mais tout défi, pour lequel je m'apprête à lever ma plume, est hors d'atteinte humaine ; dans tous les cas, je me retrouve sur un banc des accusés : « L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime » - Chateaubriand. | | | | |
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| art | | | Mon arbre n'est fait ni pour l'appétit, ni pour l'ombre, ni même pour les yeux, il est fait pour le regard, qui, lui aussi, est un arbre, capable de s'unifier avec le mien, pour gagner en ramages, en hauteur ou en ombres. | | | | |
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| art | | | De mon écrit doit surgir une vie, sous forme d'un arbre ou d'un animal imprévisible ; mais je sais, que les mots ne bâtissent que des structures et ne présentent que des bêtes domptées ; je dois donc préparer le terrain d'un dialogue avec l'arbre requêteur, hors des forêts et des zoos, débouchant sur une unification vivifiante des inconnues en cages et d'un regard libérateur. | | | | |
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| art | | | Avoir trouvé dans la vie une musique, que ne surpassera aucune sonorité discursive, avoir découvert à la réalité une hauteur, dont aucun verbe ne pourra envisager l'ascension, me sentir un fond que ne tapissera aucune parole, avoir compris, que le meilleur emploi de ma force est dans la peinture de mes débâcles - c'est seulement après ce parcours initiatique d'humble que je pourrai dire d'avoir écrit par faiblesse (Valéry) : « Quand, le même jour, vous songerez à votre force et à votre complet néant, je croirai, que vous êtes à la recherche de la forme » - L.Reisner - « Когда Вы, в один и тот же день, будете мечтать о своей силе и полном ничтожестве, я поверю, что Вы ищете форму ». | | | | |
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| art | | | Ils me parlent de ce qu'un quidam, écrivain de son métier, croit, adore, nie, tolère ; ils scrutent son esprit, ses phobies, son savoir ; au bout de trois lignes, je vois, que le bonhomme manque tout simplement de talent, ce qui enlève, irrévocablement, tout intérêt à ses rapports avec Dieu, l'intelligence ou l'âme. Chez l'observateur, la foi, l'intuition ou la passion ne valent rien, si le pinceau, qui les exprime, est dépourvu de bonnes couleurs. | | | | |
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| art | | | Le talent s'attache au bon, mais le génie vise le meilleur, qui reste pourtant invisible et inaccessible ; c'est cette cible que je dois rendre présente, tout en ne montrant que la puissance de mes cordes. « Je rate la mesure que je vise ; seul un Dieu se doute de mon désir de mesurer le meilleur »** - Hölderlin - « Nie treff ich, wie ich wünsche, das Maß. Ein Gott weiß was ich wünsche, das Beste ». C'est la volonté finale qui prend le dessus sur le désir des commencements : « Choisir non seulement le bon, mais le meilleur, est une loi de notre volonté » - J.G.Hamann - « Die Wahl nicht nur des Guten, sondern des Besten, ist ein Gesetz unseres Willens » - heureusement, on s'aperçoit, ensuite, que le meilleur est toujours, en soi, - un commencement. | | | | |
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| art | | | Qui est le vrai producteur de mon œuvre ? - le moi ? mon esprit ? ma mémoire ? mon âme ? Tant de doutes sur la paternité, et encore davantage sur la valeur de ma progéniture, ni traître ni maître ; la pitié pour le moi et l'ironie pour l'œuvre entretiennent cette profonde ambigüité. | | | | |
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| art | | | Notre soi est toujours un mélange inextricable entre le propre viscéral et le commun mental ; clamer que je ne parle qu'en mon nom propre ou au nom des valeurs universelles n'infirme ni ne confirme rien sur la vraie part de ma voix primordiale dans le message (« Je ne peux écrire qu'à travers moi-même » - Gogol - « Не могу писать мимо себя ») ; on n'a son propre regard à soi que lorsque l'essentiel est dû au talent musical, à la fois de compositeur, d'interprète et de maître d'acoustique, et non pas aux thèmes, instruments, lieux ou forces. | | | | |
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| art | | | Les écrits des hommes sont composés, à 95%, dans le genre débrouiller, genre ennuyeux mais utile ; si je l'exclus, il ne me resteront que deux choix : briller ou brailler - être sophiste du silence lumineux de Dieu ou activiste du bruit calamiteux des hommes. | | | | |
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| art | | | Quand je cherche à adapter la forme à un fond préexistant, je deviens superficiel ; c'est le fond profond qui doit naître d'une haute forme. Le fond final doit être intelligible, le parcours stylistique – lisible et la forme initiale – sensible, mais ces trois rayonnements, ou trois répartitions d'ombres, doivent se soumettre à la lumière de mon haut regard, si je ne veux pas me retrouver dans la platitude : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » - Hugo. | | | | |
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| art | | | Jusqu'aux impressionnistes, n'importe qui pouvait se permettre de juger de la beauté des tableaux des maîtres ; depuis, seuls des marchands et des investisseurs sont convaincus de l'excellence des gribouillis, qui décorent les bureaux des PDG ou les salons des basketteurs ou des avocats. Moi, sale conservateur, je continue à préférer Bouguereau à Renoir. Par respect de la défunte peinture, il faudrait serrer en cabanon tous ces robots-tâcherons de M.Duchamp, Warhol, F.Bacon, P.Soulages, où ils pourraient se livrer à leurs exercices sanitaires, mécaniques et géométriques, loin des caprices poétiques de la liberté. À force de sophistiquer les règles du jeu de fond, ils en oublièrent l'enjeu, qui se trouve à l'opposé - en hauteur de la forme. | | | | |
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| art | | | Ce livre n'est pas de la nourriture, il n'est qu'une cuillère. Qui n'a rien à y mettre, a le droit de le trouver vide. Tout s'évapore à une certaine altitude, tout se glace dans une certaine bassesse. Mais c'est tout de même le livre qui détermine le volume, bien que ce soit ton goût qui en dresse des facettes et promet des gestations et fermentations. | | | | |
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| art | | | Les contraintes, auxquelles doit tenir mon écriture : en largeur - ne pas toucher à ce qui est en-deçà de l'horizon, en profondeur - ne jamais croire avoir touché le fond, en hauteur - ne laisser rien échapper du bouillonnement verbal, tant que la soupape du goût ne le laisse jaillir. | | | | |
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| art | | | Quand je vois, chez les romanciers, tant d'inertie sans pensée, j'y trouve une raison de plus pour m'attacher à la pensée sans inertie, qui est la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | Je suis libre de choisir mon sujet, mon genre, mon exigence ; je ne peux pas choisir mon style, qui est peut-être la seule vague manifestation de mon soi inconnu, que je ne puisse pas soumettre à mon seul talent. « Le style est plus près des origines que toute conviction » - Koublanovsky - « Стиль первичнее выбора ». Et les fautes de style résultent de mon inattention à mon soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Que je colle mon nez à la vie, ou bien que je me livre à l'imaginaire le plus débridé, mon écrit portera la même part de mon talent, de mon savoir ou de mes inquiétudes. Pour qu'une vie naisse de mes pages, seul mon talent est nécessaire. « Que ta vie s'accorde avec l'écrit, et ton écrit - avec la vie, sinon tous les échos de ta lyre sonneront faux » - Batiouchkov - « Живи как пишешь, и пиши как живёшь : иначе все отголоски лиры твоей будут фальшивы » - la vie n'a pas de musique à elle, elle est pleine de bruits, que la lyre ou l'esprit traduisent en notes. Si je peux vivre ce qui est écrit, c'est que c'est un mauvais écrit ; le bon n'est fait que pour me faire rêver. | | | | |
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| art | | | Si je me crois fort en pensées, puisque j'aurais atteint une hauteur, au-dessus des autres, je dois me tromper de dimension : la hauteur doit donner le vertige de la faiblesse et du rêve. La place des pensées est la profondeur, qui, inexorablement, devient platitude, si, chemin faisant, un mot ailé ne les élève pas en hauteur. | | | | |
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| art | | | Celui qui pense que « l'art de commencer est grand ; plus grand encore celui de terminer » - Longfellow - « great is the art of beginning, but greater is the art of ending » - inverse les poids. L'art est le culte du premier pas, s'inspirant du point zéro de la création. Le pas dernier (le sens, la portée, la capitulation) est réservé à Dieu et au lecteur. Je ne peux lui adresser que mon soupir ou ma vénération. | | | | |
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| art | | | On renonce au développement suite aux contraintes que s'impose un bon goût : « La profondeur du sage est dans l'indifférence pour le développement »*** - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen » - ou une bonne obsession : « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »*** - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir, que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie. | | | | |
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| art | | | Pour un créateur, le savoir, l'expérience et même l'intelligence ne sont que des dictionnaires ou des gammes, dont il se servira pour produire sa musique. Et, paraît-il, même « la nature n'est qu'un dictionnaire » - Delacroix. Elle est plutôt un code, un thésaurus, un dictionnaire si bien organisé et animé, qu'il peut s'ériger en juge. Pour délibérer avec elle, je serai tantôt un procureur et tantôt un habitué du banc des accusés. | | | | |
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| art | | | L'artiste peut se permettre de tricher pour le beau, par exemple : « Je me taille une cible d'après l'impact de ma flèche »** - K.Kraus - « Ich schnitze mir den Gegner nach meinem Pfeil zurecht ». Je suis libre non pas parce que je sais que je pense (« L'homme est libre parce qu'il n'est pas soi, mais présence à soi » - Sartre), mais parce que je peux sacrifier pour le bien et mentir pour le beau. Ainsi on aboutit à : « L'artiste trahirait soi-même dans une sorte de sincérité » - Chesterton - « An artist will betray himself by some sort of sincerity ». | | | | |
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| art | | | En témérité des liaisons, le physicien est souvent poète. Le quark, exhibant sa couleur et son arôme ! L'incertitude quantique : je suis onde et je suis matière ! Un chaosmos ! C'est ainsi que je devrais voir ma lumière ou mon livre ! Mieux vibrer à l'évocation d'une onde, plutôt que d'un corpuscule (« poésie, percevoir l'onde plus que le corps »*** - Valéry). | | | | |
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| art | | | Leurs livres sentent les média, les bistros ou les bibliothèques, tandis que je ne m'intéresse qu'aux manuscrits trouvés dans une bouteille (MS. found in a Bottle - Poe). | | | | |
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| art | | | Écrire devrait avoir un seul but - m'adonner à l'appel du beau. Toute autre motivation serait du même ordre que le besoin de m'affirmer ou de me reproduire, un prurit inertiel. La vie doit aboutir à mon livre. Celui-ci est toujours une bouée de sauvetage, mais je dois être menacé par des fonds, pour qu'elle ne soit aussi utile et décorative que l'ancre et la voile. Et sur mon épave on lira l'épitaphe de Faulkner : « Il fit des livres et il mourut » - « He made the books and he died ». | | | | |
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| art | | | Beauté est presque un synonyme de musique. Là, où il y a de l'harmonie, de la vibration, du rythme, de la corde tendue, naît la musique. Dans les productions artistiques modernes je vois et lis bien des notes, destinées à l'exécution robotique par des instruments robotiques, pour un public robotique, je n'y entends pas de musique. | | | | |
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| art | | | Le commencement réussi – mais c'est la fin même de l'artiste ! Et si, dans mon commencement, en plus, je réussis à cacher mon pinceau, je pourrai dire, que j'avançais à reculons et m'arrêtai avant le premier pas. | | | | |
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| art | | | L'écrivain devrait ne se demander que rarement si le courant passe avec le lecteur, mais veiller sur les fuites, par lesquelles le courant s'en va. « Un cadeau rêvé pour un bon écrivain : un détecteur de merdier en kit et anti-choc »** - Hemingway - « The most essential gift for a good writer is a built-in shock-proof shit-detector » - tu profitas de mon sous-équipement ! Et si encore on savait se lire comme on lit les autres : « Dans l'art du verbe, le plus difficile est d'être juge de soi-même » - Prichvine - « Самое трудное в деле искусства слова — это сделаться судьёй самого себя ». | | | | |
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| art | | | L'évolution vers une belle écriture : je commence par décrire ce que je ressens, ensuite je transcris ce que je sais, et je finis par inscrire mes mots dans une musique soufflée par mon rêve, loin de mes sentiments et réflexions antérieurs – mon mot deviendra compositeur et non seulement instrument ou interprète. Et je rougirai si je disais un jour, comme Nabokov, que je connaissais plus de choses, que je ne saurais exprimer par des mots. | | | | |
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| art | | | Il m'arrive d'admirer le travail de transformation ou d'amplification des autres, mais, une fois que le charme du langage s'évapore, je constate, presque toujours, que le travail de filtrage manquait à l'auteur, et que son écriture n'était que des fioritures, c'est à dire belles manières au-dessus de méchantes matières. Toutefois, l'autre aberration, grosses matières sans fines manières, est pire. La bonne règle : filtrer matière, ajourer manière. | | | | |
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| art | | | La naissance du culte de l'art : en communion avec la réalité, j'y découvre une merveille ; je tente de la décrire, avec des images communes – aucune sensation merveilleuse ne s'en dégage ; je fais appel aux images fraîches, poétiques, inouïes – une merveille en surgit, mais sans aucun lien immédiat avec la réalité ; je tente la même expérience, sans me référer à la réalité, et le résultat est le même ; je me détourne de la réalité, je me tourne vers mon âme, dans laquelle se reflète non seulement mon visage, mais l'univers entier. | | | | |
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| art | | | Trois démarches intellectuelles dominantes : visant une thèse, une antithèse ou une synthèse. Je leur préfère celle qui voile, humblement et pudiquement, la source de la thèse et la conclusion de l'antithèse, et au lieu d'un bond dialectique prend forme d'une immobilité métaphorique. | | | | |
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| art | | | Fulgurances, épanchements – telles sont les formes, qui s’offrent, spontanément et naïvement, à mon désir d’écriture – me hisser, exploser. Mais, finalement, c’est dans le lapsus, dans la chute, que mes mots et mes états d’âme se reconnaissent le mieux. | | | | |
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| art | | | Exclure certains objets, tonalités, faits, angles de vue, trop communs ou trop bien explorés, – finit par obliger à ne faire appel qu’à mes propres ressources, ce qui me prédispose à la liberté de création : « Les œuvres à grandes contraintes exigent et engendrent la plus grande liberté d’esprit »**** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Je sais que le contenu de mon écrit ne présente que des questions, tandis que sa forme y apporte aussi des réponses. Si mon soi m’est plus important que le monde, j’imposerais des contraintes draconiennes au contenu et je polirais davantage la forme. | | | | |
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| art | | | Il ne faut pas chercher que, au contact avec mes pages, la seule sensation qui s’en dégage soit brûlure ou glaciation ; il faut que je sois axiologue de mon climat, des accalmies aux tempêtes ; quant aux paysages, qui ne sont point mon fort, que le lecteur les reconstitue lui-même. | | | | |
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| art | | | En tout art, on trouve du calcul caché, mais si la méditation technique exclut la préméditation artistique, je n'aurais rien à partager avec les poètes, je resterais avec les géomètres, qui se font une optique logique, sans rien d'absurde - on y reconnaîtra la raison des longueurs d'onde et des lignes, on n'y trouvera plus l'absurde du beau. | | | | |
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| art | | | Ne s’adressant qu’au Créateur, mon écrit ne donne rien à ses lecteurs improbables, il s’attend plutôt à en recevoir un double accueil, une double interprétation : par un esprit - recevoir un sens, une répartition de ses profondeurs et de ses hauteurs, et par une âme - recevoir une émotion, se faire aimer. « Le destin d’un livre est dicté par les capacités des lecteurs » - Térentianus - « Pro captu lectoris habent sua fata libelli ». | | | | |
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| art | | | Ils partent des objets, que la conscience délimita déjà, et l’intellect conceptualisa et verbalisa ; je pars de ces perceptions pré-conscientes que j’appelle états d’âme ; c’est pourquoi l’essentiel de mon énergie porte sur les commencements : partir de l’âme, porté par l’esprit. | | | | |
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| art | | | La seule liberté d’artiste que j’apprécie est celle qui m’interdise l’engagement dans la sphère du médiocre. Cette liberté résulterait donc des contraintes que je m’impose. | | | | |
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| art | | | En littérature, aucun shit-detector ne vaut l’écoute de Mozart, Beethoven, Tchaïkovsky, qui donnent la mesure d’une pureté d’ange, d’une grandeur de créateur, d’une honte de bête. Un signe encourageant serait la non-apparition de la poubelle parmi ce qui devrait accueillir ton verbe, soumis à cette épreuve. | | | | |
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| art | | | Le monde est essentiellement visuel ; la photo, l’écran, l’action, c’est ce qui le rend le plus précisément et fidèlement. Je dois en créer une réplique musicale – par le Verbe, qui sera à mon Commencement. Et pour qu’Il soit pénétrant, fertile et désiré, je l’accompagnerais de caresses. | | | | |
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| art | | | Tout ce que je juge mériter une place dans ce livre, se compose de mes ombres ; je n’ai pas besoin d’illuminations des images ou des idées, mais seulement de celles des mélodies. | | | | |
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| art | | | La maxime est un bond, par-dessus la platitude discursive ; aucun autre genre n’est aussi efficace, pour traduire un vol, un élan, parti de l’étincelle d’un commencement et tendant vers l’étoile que je suis le seul à voir. | | | | |
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| art | | | Avec la musique, le cœur ressent, avant que l’âme croie ou l’esprit comprenne. Avec le discours littéraire, le croire et le comprendre sont indispensables, pour que le ressentir final puisse être reproductible. Mais je veux être cru non pas sur parole, mais sur la mélodie. | | | | |
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| art | | | La moitié de mon enthousiasme vient de la beauté du monde, l’autre moitié – de la beauté du monde où je vis, l’autre moitié – de la beauté du monde que je crée sur mes pages ; mais ces deux mondes ne se chevauchent même pas. Celui qui ne voit dans le monde que l’absurdité est un handicapé de la cervelle ou des yeux. | | | | |
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| art | | | L’homme, que je perçois dans l’art moderne, est notre contemporain, portant le goût de nos foules et exerçant un métier de notre siècle ; incompréhensible pour l’humanité d’antan, il n’en hérite rien. La vie et l’individu sont toujours présents, dans cet art, mais ils devinrent si mécaniques et interchangeables, que cet art est plus près des statistiques que de la musique. | | | | |
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| art | | | Je me dis, que l’art est un hymne mélancolique de l’inexistant. Donc, ni récits ni bonheur ni réalité. Et je tombe sur une belle définition de Pasternak : « L’art est un récit du bonheur d’exister » - « Искусство — есть рассказ о счастье существования » - dissonant en mots, nous sommes harmonieux en musique. | | | | |
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| art | | | Le culte du présent non seulement éteint le rêve du passé imaginaire ou du futur à bâtir, mais, surtout, il rend l’éternité du lointain sans intérêt. Comment mon écrit peut-il attirer leurs yeux affairés, puisque je n’y mets que de l’épique, du mythique, de l’initiatique. « Les livres médiocres flattent nos faiblesses – du siècle, de l’âge, du sexe » - Tsvétaeva - « Плохие книги льстят слабостям: века, возраста, пола ». Ces faiblesses d’esprit sont vécues comme forces par les atrophiés d’âme. | | | | |
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| art | | | Je cherche des matières sans forme, et je tombe sur l'océan, le bien, l'amour. Et je comprends, pourquoi l'art, cette alchimie imaginaire de l'inimaginable, cette mise en forme de ce qui est sans forme, s'y attarde si souvent. | | | | |
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| art | | | L’un des buts de l’écriture est d’occulter le comparatif et rester en compagnie du seul superlatif. En exclure tes contemporains est une prévention pédagogique à recommander. Soli Deo auribus – aurait pu être ma devise (plagiée de Bach : Soli Deo gloria). Quand ton seul auditeur, interlocuteur muet, est un absolu inexistant, appelé Dieu, tu deviens bon Narcisse : « L’âme de philosophe contemple sa propre contemplation »** - Dante - « L’anima filosofante contempla il suo contemplare medesimo ». | | | | |
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| art | | | Dans l’approche de l’art, on doit partir soit de la vie soit du rêve, et ces deux angles d’attaque s’excluent, mutuellement. Nietzsche penche pour la vie, et moi – pour le rêve. La jouissance biologique serait, pour Nietzsche, l’essence même des valeurs esthétiques ; et pour moi, ce serait la caresse mélancolique. Sous toutes ses formes, le vitalisme est signe de la pauvreté – spirituelle, créatrice ou imaginative. | | | | |
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| art | | | Si je ne m'adresse qu'aux oreilles, je finirai par aligner des notes au lieu de faire entendre ma voix, qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale. | | | | |
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| art | | | Je ne suis pas moi-même, en exhibant des choses, leurs places, leurs liens, leurs poids ; je ne me reconnaît que dans l’élan vers ce qui existe bien avant les mots ou les pensées. « On n’arrive à peindre poétiquement que les élans »** - Mandelstam - « Единственное, что поддаётся поэтическому изображению, - порывы ». | | | | |
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| art | | | Chez Nietzsche, van Gogh, Nabokov, j’entends surtout une musique. Aucun art sans musique ne peut m’attirer. Aucun esprit, développé en profondeur, ne vaut l’âme, enveloppée par la hauteur. | | | | |
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| art | | | Je ne produis ni récits à lire ni assertions à juger, mais états d’âme comme partitions ou songes à interpréter, dans les deux sens du mot, musical et intellectuel. | | | | |
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| art | | | Je ne décris aucun objet que j’aborde ; par-dessus lui j’écris mon soi, car décrire Venise, une boîte d’allumettes ou des sorties de marquises relève du même genre mineur. Décrire la chose, c’est d’écrire par-dessus son soi-même - un palimpseste auto-destructeur. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit se trouvent le fond d’un avis d’esprit et la forme d’une vie d’âme. Les avis poussent aux actes et aux critiques, la forme témoigne des tacts d’une musique. Ce qui me rend réfractaire du fond et sectaire de la forme. | | | | |
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| art | | | Je veux traduire mon état d’âme ; celui-ci, certainement, équivaut à une mélodie que, malheureusement, je n’entends pas ; mais je veux qu’un lecteur n’entende qu’une mélodie, qui correspondrait à son propre état d’âme, peut-être très différent du mien. C’est une ambition homérique ou beethovénienne. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | Puisque je me moque de l’action, suis plutôt indifférent au lieu et vise l’atemporalité, l’unité de la dramaturgie aristotélicienne ne m’est d’aucune utilité ; ma seule unité est celle du souffle. De mes ruines, je reconstitue tantôt une scène, tantôt des gradins, tantôt des coulisses. | | | | |
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| art | | | Je pratique l’écriture des réponses (celle des questions est toujours entachée de banalités), mais leurs sources ne sont pas des questions (que chacun est libre d’inventer), mais l’excitation, un état d’âme suffisamment rare, mais universel ; la réponse, elle, est toujours personnelle. | | | | |
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| art | | | La possession cohabite mal avec la maîtrise. Il faut que je sois maître, que j'imprime mon désir dès le premier pas, mais qu'il ne débouche pas, une fois assouvi, sur une familiarité. « Écrire un livre est toute une aventure : au début c'est ton divertissement, puis ta maîtresse, ensuite ton maître et il finit par devenir ton tyran » - Churchill - « Writing is an adventure. To begin with, it is a toy and an amusement. Then it becomes a mistress, then it becomes a master, then it becomes a tyrant ».Et puisqu'on n'a jamais réussi à transformer une tyrannie en divertissement, il faut, avec le livre, la femme ou la vérité, - des audaces de première approche, sans attendre la fin de course : audaces de style, de proximité ou de langage. | | | | |
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| art | | | Mon écrit n’offre que des habits ; au lecteur - d’y essayer son corps, son esprit ou son âme, pour qu’une beauté en surgisse. | | | | |
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| art | | | Je m’ennuie avec les narrateurs des routes, des sentiers, des plages, des déserts, bref – avec les avaleurs de kilomètres, en étendue, en profondeur et même en hauteur. Je leur préfère les hommes d’idées ou de rêves, qui sont leurs seuls chemins, réels ou imaginaires. | | | | |
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| art | | | Je dénonce la misère extrême de la musique, de la poésie et de la peinture modernes, mais soudain j’ai une illumination – mais il n’y a plus rien à chanter, plus rien à peindre ! Et je n’en veux plus à ces sujets infortunés, privés d’objets, dignes de leurs élans stériles. | | | | |
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| art | | | Le lecteur moderne est si habitué à ne reconnaître dans un écrit que des objets familiers, qu’il sera certainement perdu et perplexe devant mes notes, notes dans les deux sens du terme, puisque c’est la musique, portée par l’image et la pensée, qui en devrait ressortir, avant tout objet. Et même les objets, qui y sont dépeints, n’ont pas encore de noms – mon langage est si souvent adamique. | | | | |
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| art | | | Un état d’excitation, une reconnaissance d’une force, un positionnement flatteur sur la scène publique – quand j’énumère ces objectifs communs de tout candidat-littérateur, je suis navré de constater qu’ils peuvent s’obtenir sans aucun talent, sans aucune noblesse, sans aucun acte (terme de Valéry), c’est-à-dire sans aucune passerelle nette entre l’œuvre et l’état d’âme de l’auteur artiste (et non pas de l’homme biographique). | | | | |
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| art | | | Le rêve, qui me poursuit depuis mon enfance, – être poète ! Et la terrible déception dans l’impression d’être passé à côté de ce métier des anges. D’autres vocations m’en dévièrent, bien que mon regard sur l’essentiel de la vie gardât des interrogations et vibrations poétiques. Ah, si Valéry avait raison : « Être peintre, c’est chercher indéfiniment ce qu’est la Peinture ! »*. | | | | |
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| art | | | L’inspiration détermine la hauteur des commencements, l’inertie cerne l’étendue des parcours, le besoin de fermeture et de solidité dicte les fins. Et puisque je ne veux pas subir de poussées mécaniques extérieures et veux être un Ouvert et un chantre des faiblesses, je serai l’homme des commencements, tout pas développeur faisant perdre de la hauteur initiale. Je serai donc à l’écoute de mon soi inconnu, source des inspirations. | | | | |
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| art | | | Que le sens et la forme d’un discours poétique soient fictifs et arbitraires ne me gêne pas ; ce qui compte, dans ce cas, c’est ma capacité de construire un arbre interprétatif, dont l’unification avec ce genre de poème engendrerait quelques fleurs, fruits, ombres ou remous musicaux dans le feuillage. En cas d’échec, soit je suis à court d’imagination, soit le poème est nul. | | | | |
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| art | | | Le plus souvent, mes maximes naissent du pressentiment d’une relation, dont on ignore encore les objets liés, comme les vers émergent des rencontres aléatoires de quelques assonances ou rimes. Donc, dans les deux cas, le premier jet est dans le connu, tandis que l’art est dans la distribution des inconnues dans l’arbre à bâtir. | | | | |
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| art | | | Des larmes complices, plutôt que des sourires moqueurs, accompagnent ma lecture de Tchékhov ; mais la mélancolie est le plaisir royal des purs (la folie mélancolique guidait Don Quichotte). Même J.Racine le comprenait : la « tristesse majestueuse fait tout le plaisir de la tragédie »**. | | | | |
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| art | | | La lecture des autres m’apprend surtout ce que je ne dois pas faire : je me réjouis d’un bon auteur, mais je devrais éviter toute imitation, pour ne pas devenir épigone, même par inadvertance ; je m’ennuie avec un mauvais auteur, mais il me confirme la justesse de mes contraintes, qui excluent ce que les médiocres exhibent. | | | | |
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| art | | | Les bons écrivains sont de deux sortes – des aliments et des excitants : les premiers m’apportent de la vie, et les seconds me transportent au royaume du rêve ; les premiers développent des problèmes communs, les seconds m’enveloppent de mystères individuels ; mon soi connu se nourrit des premiers, mon soi inconnu garde ses soifs, grâce aux seconds. | | | | |
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| art | | | L’art est traducteur du rêve, et le rêve est à l’opposé de la réalité, qui est la vie. Donc, contrairement à Bach : « Si ton art est de la vie, ta vie sera de l’art » - « Wem die Kunst das Leben ist, dessen Leben ist eine große Kunst » - je dirais : Si ton art est du rêve, ton rêve sera de l’art. | | | | |
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| art | | | Tout livre d’art doit être codé ou écrit à l’encre sympathique. Tout homme à l’âme vivante possède un décodeur nécessaire, pour entendre la musique de ce livre ; il serait même suffisant, si, en plus, cet homme avait une tête bien faite. | | | | |
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| art | | | Les mécaniques unités aristotéliciennes préparaient déjà l’art des robots ; la seule unité, dont je puisse me targuer, est la hauteur, de laquelle j’observe les états de mon âme. Atemporel, atopique, passif. | | | | |
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| art | | | J’entends tant de reproches, adressés à un écrivain, puisqu’il n’y aurait pas assez de vécu dans ses livres, mais je n’ai jamais entendu de regrets critiques à cause d’un manque de rêves. | | | | |
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| art | | | Une question très éclairante à poser à tout écrivain : Comment voyez-vous votre place dans la littérature ? Je sais que la mienne se trouve au bout d’une impasse, mais je sais que personne ne pourrait m’y accompagner, puisque j’y communique, en hauteur, avec Celui que tout le monde ignore ou méprise. La-haut, je vis une métamorphose du réel en rêve. | | | | |
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| art | | | Tant de galimatias – philosophiques, picturaux, musicaux (la liste reflète la chronologie des agonies) – se présentent comme l’avènement de la sensibilité pure. Dans un langage plus réaliste, je parlerais du hasard des relations entre concepts, du hasard des couleurs ou des formes, du hasard du croisement des tons, des rythmes. Bref, la disparition de la mélodie – spirituelle, pittoresque, émotive. À force de moduler à outrance les reliefs de notre âme, on aboutit à une platitude idéologique, formelle, impersonnelle. | | | | |
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| art | | | J’ai choisi de me montrer, plutôt que de montrer les autres ; ce qui revient à préférer le chant au récit. Le seul musicien, chez moi, est mon âme ; en absence des âmes, personne ne m’entend – l’âme n’est entendue que par des âmes – ma réplique au fragment de F.Schlegel : « Les esprits ne se montrent qu’aux esprits »* - « Geister zeigen sich nur Geistern ». Les abstractions, les rêves, les spectres passent, inaperçus, inentendus… | | | | |
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| art | | | Mon idéal d’écriture – inclure l’essentiel dans une seule proposition, de telle façon que le lecteur n’ait aucune envie de voir une deuxième. C’est pourquoi je déteste les bavards comme Faulkner : « Écris ta première phrase de telle manière, que le lecteur veuille, à tout prix, lire la suivante » - « Write the first sentence in such a way that the reader wants to read the next one at all costs ». | | | | |
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| art | | | La puissance du fond n’est que la profondeur – je la salue ; mais je me moque de la puissance de la forme, puissance qui n’y est que la lourdeur, elle y est presque le contraire de la hauteur de la caresse, cette essence de la forme. | | | | |
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| art | | | Mes phrases se composent dans un tumulte, mais la recherche de chaque mot capital, à y insérer, exige un calme – l’état d’âme et l’état d’esprit. | | | | |
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| art | | | Ils écrivent pour remplir les rayons de la consommation de masse ; j’écris pour les goûts qui, peut-être, n’existent même pas. Mais l’âme est faite pour cuisiner ou goûter de la beauté, irrésistiblement. Dans une société sans âme, aucun rayon n’est plus prévu pour la beauté gratuite, désormais non-nutritive. | | | | |
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| art | | | Nietzsche, Valéry, Cioran – la hauteur, l’intelligence, le style – ce sont ces lignes d’héritage, dans la vie d’imagination, qui m'autorisent d'en réclamer la fraternité. Plus l’appartenance à la tribu virtuelle des aphoristes. Mais aucune parenté avec le petit bourgeois, le grand bourgeois, le SDF, qu’ils furent dans leur vie réelle. | | | | |
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| art | | | Ce n’est certainement pas l’ambition qui me pousse à écrire, mais la beauté recherchée des mots à naître pour chanter mes états d’âme. | | | | |
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| art | | | Quand on prête plus d’attention aux désastres réels qu’aux consolations illusoires, on voit dans les maximes des axiomes du crépuscule (Cioran) ; pour ceux qui font le choix inverse, comme moi, les maximes sont des apories de l'aube. | | | | |
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| art | | | Je ne pus jamais être éponge ou fontaine. « Le poète est la genèse d’un être qui projette et d’un être qui retient »** - R.Char. Ce que j’absorbe descend dans une sèche profondeur, et ce que j’émets est une haute source, ignorant ses destinées en aval. | | | | |
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| art | | | Deux sortes d’effets de la lecture d’un bon livre : soit il te renvoie à ton intérieur, te focalise sur toi-même – c’est un incitant ; soit il te projette sur un monde extérieur, un monde auquel tu dois réagir – un excitant. Cette belle dichotomie est pratiquée par mon ami R.Debray. | | | | |
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| art | | | Dans leurs écrits je trouve des solutions bavardes des problèmes plats. L’ignorance et l’absence de tout mystère, de toute musique, de toute hauteur. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu ne connaît pas la nécessité ; il est la voix même de la liberté intemporelle, c’est elle qui, soudain, me poussera à écrire. Si tu crois écrire par nécessité, tu n’écouteras que la voix de ton soi connu, adressée au présent, aux autres. Une vague transcendance ou une transparence banale. | | | | |
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| art | | | L’exégèse de mes notes : le cœur secoué par des soupirs ou frissons, l’âme en retient des rythmes, des timbres, des mélodies, l’esprit se libère du temps, grave cette musique temporelle du sensible dans l’espace des paroles intelligibles, une nostalgie traduite en mélancolie hors-temps. | | | | |
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| art | | | Mais, cherchant l'expression, qu'est-ce que j'exprime, au juste ? - ce que je suis (le pouvoir) ? ce que j'aime (le vouloir) ? ce que je parais (le valoir) ? Une part honteuse du hasard, de ce contraire du devoir, y affleure. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, ce sont les chemins d’accès aux images, aux idées, aux mélodies qui dessinent les goûts de l’artiste. La caresse est l’un de ces sentiers, sentier oblique, opposé aux droites invasions ou possessions. Je ne veux ni inquiéter ni exciter, je veux caresser l’au-delà des mots. | | | | |
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| art | | | Tout écrit s’adresse à notre goût et comporte une calorimétrie des idées nutritives et la jouissance des mots épicés, un aliment ou un excitant. J’offre des fruits exotiques et non pas des plats préfabriqués. | | | | |
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| art | | | Ni graver ni peindre, mais bander mon arc, dans la direction de mon étoile. Que le lecteur, qui aurait, lui aussi, ses cordes, ressente l’envie de se réfugier à l’ombre de sa propre étoile, d’essayer ses propres flèches ou d'en tracer sa propre trajectoire. | | | | |
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| art | | | Chez un bon écrivain, ce qu’il ne daigne pas toucher est plus important que le choix de ce qu’il tient sous sa coupe, c’est aussi un signe d’un goût aphoristique. « On garde ce qui compte et l’on vire de ce qui encombre » - comme disait R.Debray, en me dédiant Bref, l’un de ses derniers livres, dont je lui avait suggéré le genre. | | | | |
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| art | | | Deux genres d’écrit que je vise : la profondeur traitée par la hauteur, la rencontre de l’intelligence et de la noblesse ; ou bien une incursion sur terre, en mode chant, danse ou émerveillement, le primat de la beauté. | | | | |
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| art | | | Le sens qui me fait apprécier une écriture d’art – du poème au traité de philosophie - n’est ni l’ouïe ni la vue mais le toucher sublimé, la caresse, inattendue, excitante, évocatrice, grâce à l’esprit qui entretient le silence et les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | J’écris des livrets et les adresse au lecteur-compositeur, qui les envelopperait d’une musique, dont la hauteur, l’intensité et l’intelligence seraient dues au livret, le sens extatique étant porté par la musique. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre d’art doit traduire la sensation d’une verticalité complète, dans laquelle se fusionnent la profondeur du fond et la hauteur de la forme. Ce qui n’a que la profondeur finit dans les racines communes ; ce qui n’a que la hauteur se condamne au vide impondérable. | | | | |
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| art | | | Mon ambition : écrire un livre qu’on quitte Poète. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, c’est-à-dire mon âme, envoie à ma conscience un message mélodique ; la conscience prie mon soi connu, c’est-à-dire mon esprit, de munir le message d’une enveloppe langagière. L’opéra, serait-elle la métaphore la plus plausible de la création artistique ? | | | | |
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| chœur bien | | | SOUFFRANCE : Le mérite principal du Bien n'est pas dans l'évanouissement de la souffrance, mais dans le rehaussement de son lieu. Je souffre moins du mal, qu'un autre m'inflige aveuglement, que du bien, que mon cœur se figure et que ma main défigure. En fait de fidélité, rien n'égale le regard. En fait de sacrifice - le bras tombé. | | | | |
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| chœur bien | | | PROXIMITÉ DIVINE : Le synonyme du Bien est la honte. C'est en rougissant aux mêmes lieux ou instants que je reconnais mon proche. Aux hommes à bonne conscience, au front plissé et au cœur en bronze, la proximité est question de topologie monétaire et tribale. Plus l'étranger m'est proche, plus proche je suis du Bien. En me reconnaissant dans les lépreux, je me rapproche de la santé. | | | | |
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| bien | | | Je n'efface pas le mal d'autrui par du Bien. Mais par le mal, j'efface mon propre Bien. Laisse le Bien rêver au fond de ton cœur, et ne le réveille pas, pour le confier aux bras : « On ne peut libérer le Bien, sans libérer le Mal »* - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | La seule liberté, digne que je m'y appesantisse, est la liberté noble, éthique, et son volume ne dépend nullement de mes convictions ou de mes doutes : il est égal à la part de la raison, que je suis prêt à sacrifier, pour rester dans le Bien, indicible, intraduisible ni en logique ni en actes. | | | | |
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| bien | | | Je cesse d'être mon soi (ou deviens plus que moi-même), dès que je produis un mot ou une note, qui ne découlent de rien (le moi n'a ni paroles ni notes) et qui émeuvent les autres. C'est pourtant le seul moyen de manifester, que je reste moi-même. Ces signes naissent près de ce point ineffaçable en moi, que n'atteignent ni les chaînes ni les courants. | | | | |
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| bien | | | Prendre fait et cause du faible, au nom des valeurs du fort, - telle est l'attitude confortable des intellectuels d'aujourd'hui à indignation facile. Je suis pour le noble, à résignation difficile, et qui est toujours un faible et qui méprise la morale du fort. | | | | |
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| bien | | | Presque malgré moi je suis réduit à l'état, où je ne peux plus nuire à personne, à l'état d'innocence ; et je découvre, que l'innocence est le boulet le plus sûr, pour nous attacher au banc des accusés. | | | | |
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| bien | | | Je préfère la pitié, fibre tendue par un appel intérieur, à la compassion, flèche fixée sur sa cible. Jaillissement d'une source vitale ou adaptation au relief aléatoire. | | | | |
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| bien | | | Quand mon âme fait taire tous les motifs, le Bien apparaît comme tentation et même chute (« La tentation est pire que le meurtre » - le Coran). Je me mets à douter de l'origine des ailes, qui cachent ma honte. J'apprendrai à porter mon âme en écharpe. | | | | |
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| bien | | | Ce qui me rendit le Bien sujet digne de curiosité, c'est l'unique cafouillage, chez les sages, pour le définir : « la connaissance des choses » - Sénèque ; « ce qui est utile » - Spinoza ; « ce qui élève et valorise » - Goethe. Mais je ne peux pas le voir comme « ombres furtives, accablements humides, nuages fugitifs » - Nietzsche - « Zwischen-Schatten, feuchte Trübsale, Zieh-Wolken ». | | | | |
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| bien | | | Le vrai ne se juge qu'en profondeur - d'où le peu d'intérêt que je lui porte. Le beau m'emballe par la hauteur - d'où mes démangeaisons aux épaules. Mais le vrai casse-tête, c'est le bon, qui ne convainc que par l'absence de toute épaisseur, de toute propagation, tout en étant à l'opposé de la platitude et de la clôture, c'est un Ouvert vivant de ses limites inaccessibles. | | | | |
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| bien | | | Je suis à l'œuvre du mal, dès que je me sens débarrassé de la honte. Mais même la conscience d'être en faute, face à l'omniprésence du mal, n'est guère un antidote. Le mal se faufile dans toute œuvre du bien, comme le terrible précède le beau. | | | | |
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| bien | | | L'effroi, le jour où je me dirai : il ne reste plus un SEUL beau livre, que je n'aurais pas encore lu ; et la conscience, jusqu'à présent étouffée par la bonne lecture, qui se remettra à me tarauder de plus belle. « De bons livres plus une conscience en paix, voilà la vie idéale » - Twain - « Good books and sleepy conscience : this is the ideal life ». | | | | |
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| bien | | | La plus grande liberté, comme le plus grand esclavage, se résument dans une même formule : accomplir la volonté d'un autre et non la mienne propre. Si cette contrainte extérieure m'est imposée par des hommes, plus puissants que moi, je suis esclave. Si elle m'est soufflée par mon propre soi inconnu, par cette voix d'un Bien inné et sacrificiel, je suis homme libre, homme divin. Cette liberté est une merveille irrationnelle, accessible même au dernier des hommes ; la liberté animale, celle du choix d'un acte dans un ensemble des actes possibles, est une merveille rationnelle, accessible même aux fourmis. | | | | |
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| bien | | | Le sot pense être capable d'être bon et juste ; le sage comprend, que l'existence même des sens de Bien et de justice en prouve la tragique inaccessibilité. Fausse espérance et vrai désespoir. Épicure n'y comprit rien : « Le juste reste hors inquiétude ; tandis que l'injuste en est frappé au plus haut point ». C'est la montée du rouge au front qui me fait sentir la proximité de la justice : plus je me sens juste, plus je suis coupable. | | | | |
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| bien | | | Cloué au banc des accusés, je ne perçois pourtant aucun juge ; ni le réquisitoire de Dostoïevsky ni la plaidoirie de Nietzsche - « qui a le droit de juger ? » - ne me concernent ni ne m'intéressent. L'éthique se ressent, et l'ontologie se réfléchit ; le coupable en moi a la primauté sur le capable. | | | | |
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| bien | | | Être conscient du mal : savoir, que dans tout mon arbre, héraldique, idéel ou gestuel, se niche un serpent ; et je ne sais jamais si, pour me tenter, il me tendra un fruit, une fleur ou une ombre. En l'attendant, que l'espérance s'occupe de mon arbre : « Si ton arbre reste verdoyant dans ton âme, un chant d'oiseau y naîtra peut-être » - proverbe chinois. | | | | |
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| bien | | | Je me projette vers l'extérieur - je suis inondé de honte d'engagement ; je me recroqueville à l'intérieur de mon âme - j'y bois la pureté de dégagement. De la rencontre entre ces deux regards naît la sagesse ; Platon se montre bigleux en opposant le philosophe aux coupables et aux âmes saintes. | | | | |
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| bien | | | Si je devais associer le Bien avec un élément, je choisirais la terre, cachottière et immobile ; l'air soulève, et le Bien est sans ailes ; l'eau coule, et le Bien est hors le temps ; enfin, le feu doit être alimenté, et le Bien est auto-suffisant. Gibran en fait un drôle de gourmet : « quand le Bien a faim, il cherche des aliments jusqu'aux sombres souterrains, et quand il a soif, il l'étanche même avec des eaux stagnantes » - « when good is hungry it seeks food even in dark caves, and when it thirsts it drinks even of dead waters ». | | | | |
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| bien | | | La vision la plus bête - et la plus répandue ! - du problème du Mal : il y aurait deux antagonistes, Dieu et Satan, qui, dans notre cœur, se livreraient à une lutte (c'est une mélecture de Dostoïevsky) ; je me trompe ou je me laisse séduire par Satan, et voilà que j'œuvre pour lui. Dieu peut se passer de Satan et de luttes ; Il crée notre conscience et nous laisse libres. | | | | |
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| bien | | | L'intelligence sait, qu'il n'existe aucun vaccin contre le mal, que je ferais ; et c'est un silence et non pas un conseil qu'elle attend de mon cœur : « Le dernier mot de l'intelligence est une humble et douloureuse requête à la bonté » - A.Suarès. | | | | |
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| bien | | | On me juge le mieux, lorsque je me donne ; mais dans ce que je donne, c'est à dire dans mon offrande en tant qu'œuvre, on ne perçoit que la direction vers moi, ou mon soi déjà articulé, jamais mon soi inconnu, celui qui me poussait à me donner - un cercle vicieux, c'est ce que voulaient dire Nietzsche ou Sartre : « On se perd en se donnant »**. | | | | |
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| bien | | | La rancune de ceux que je rendis malheureux soulage le poids de ma honte ; c'est leur gentillesse et leur sourire qui sont proprement insupportables. | | | | |
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| bien | | | J'ai vécu au milieu des sauvages, qu'aucune modernité n'avait déviés de leur état de nature, et de terribles violences et brutalités constituaient leur quotidien. Le vrai ne figurait guère à leurs horizons microscopiques, le beau n'illuminait point leurs firmaments bien bas, mais le bon était nettement plus présent dans leurs cœurs que chez les humanistes universitaires. Rousseau vit juste : l'état de civilisation, engagé sur la voie du vrai et du beau, nous éloigne du Bien. | | | | |
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| bien | | | Dans mes propres violences ou affections, je me sens esclave des premières et maître des secondes ; c'est pourquoi je m'absous si facilement du mal que je commets dans un état passionnel, mais que le mal, qui accompagne une franche tendresse, me taraude et ne fait que gagner en intensité. | | | | |
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| bien | | | On doit posséder le vrai ; on veut faire le bien ; mais le beau, on ne peut qu'en attendre des caresses. Et puisque aucun sauveur, aucun illuminé, aucun prophète ne s'était jamais intéressé au beau, je dirais, une fois de plus, qu'au commencement, peut-être, n'était ni la charité de l'amour, ni la vérité du verbe, mais la Caresse du regard. Le beau, c'est une désespérance qui soulève, le Bien - une espérance venue du fond de la terre, le vrai - une plate certitude. | | | | |
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| bien | | | Deux degrés de honte : non seulement je ne suis point fier du regard, qui se forma en moi, à coups des mots, des votes et des abstentions, mais, même à l'intérieur de ce regard, je trouve si facilement des failles, des ruptures, des chutes. Est-ce parce que je ne poursuivis jamais le vrai ni n'envisageai jamais l'incarnation du bon ? Ou bien parce que tout ce qui est viscéral sent trop son milieu d'origine ? D'où mon intérêt pour la peau et sa caresse. | | | | |
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| bien | | | La honte apparaît en hauteur chaque fois que je cède à la tentation d'agir au nom d'un Bien profond ; mais c'est peut-être ce qui entretient une intensité sur l'axe primordial pitié-honte et rend la vie plus dense : « Seuls ceux qui se mettent à l'œuvre du Bien vivent pour de bon » - Tolstoï - « Живут лишь те, кто творит добро » - puisque leur pitié aura rejoint leur honte. | | | | |
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| bien | | | Je peux être dans le Bien que je sens m'interpeller, au fond de moi-même, - mais je ne peux pas le vivre. La vie est faite d'actes et de rêves, le Malin se tapissant dans les premiers et l'ange m'accompagnant dans les seconds. Les activistes se mettent au service du Malin, lorsqu'ils imaginent que leur bonté puisse combattre le mal ; je devrais ne combattre que l'ange complice, qui me rappellera que tout recours à l'acte me rendra boiteux. | | | | |
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| bien | | | Toutes les idées (qu'elles soient scientifiques, esthétiques ou mystiques) peuvent se réduire soit à une abstraction dans une représentation, soit à une corporéité dans un acte. Une seule exception, et là je suis d'accord avec Platon, - l'idée du Bien, qui fuit le concept, mais fuit encore plus - la réalité de la matière, des esprits ou du temps. On sait où résident l'amour, la noblesse ou l'intelligence, on ignore tout de la demeure du Bien ; c'est un foyer sans portes, toits, murs ou fenêtres, d'où ne part aucun chemin, aucune lumière, contrairement à la vision platonicienne : « L'idée du Bien donne l'être et l'essence aux autres idées » - (pour toi, est bien ce qui te fait du bien – pitoyable !) - toute la splendeur du Bien est tournée vers l'intérieur, vers notre âme. Ni l'intelligence ne peut procéder du Bien, ni l'âme ne peut émerger de l'intelligence. | | | | |
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| bien | | | Le Bien souverain : pouvoir tenir à l'excellence, c'est à dire, sur l'axe, que je trace moi-même, avoir l'audace de me (dé)vouer à la valeur la plus noble, la plus brillante ou la plus intelligente, à laquelle s'adonnera ma voix, mais me servir de tous les registres de cet axe, pour ma musique ouverte. | | | | |
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| bien | | | La sensibilité parle au cœur, et j'accueillerai le pauvre et l'assoiffé. L'imagination parle à la raison et j'ouvrirai les bras aux effractions du douteux pauvre en esprit ou assoiffé de justice. Et je chercherai à élever mon cœur avec les mains. | | | | |
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| bien | | | Les mots, bizarrement et peut-être hypocritement, affermissent la vertu plus que ne l'amoindrissent les actions. Contre le viol de mon âme, par ce maraudeur d'acte, il n'existe pas de contraceptif ; et je serai obligé de porter à terme cet avorton de mauvaise conscience et de le garder ma vie durant. En se mettant à concevoir in vitro, l'âme perd sa virginité. | | | | |
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| bien | | | L’état de ma conscience, état et naturel et culturel, doit être trouble, plein de mélancolies, de regrets, de résignations, de hontes. C’est pourquoi leurs fichues vertus, censées, par définition, apporter une conscience tranquille, ne m’inspirent ni envie ni sympathie. | | | | |
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| bien | | | La honte accompagne, avec la même intensité et les mêmes raisons, ce que j’exhibe et ce que je cache. | | | | |
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| bien | | | Le bileux, celui qui se ronge, se réjouit de l'appel d'aimer son prochain comme soi-même. Le fielleux, celui qui ronge les autres, s'en moque. Mais moi, qui aime déjà et mon prochain et moi-même, je me dis : Et alors ? J'envie la foi de ceux qui prêchent le désamour ; je n'envie pas l'amour de ceux qui y arrivent par la foi. | | | | |
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| bien | | | Dans la vie, je commence par clamer, dignement, en homme ordinaire, que je préfère le Bien au mal ; ensuite, fièrement, en poète, je reconnais, que la musique du Bien est au-dessus du Bien ; et je finirai, humblement, en philosophe, par savoir créer de la même musique, à partir du mal, - au-delà de l'axe du Bien et du mal, le beau voisinant avec l'horrible. | | | | |
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| bien | | | Le langage du Bien, c'est la fatalité du banc des accusés, où tout innocent doit se morfondre. « L'accusé innocent craint la Fortune et non pas les témoins » - Publilius - « Reus innocens fortunam, non testem timet ». Je n'ai pas besoin de témoins, pour découvrir mes fautes. Que je dois à la Fortune. | | | | |
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| bien | | | Que j'agisse ou que je m'abstienne - ces deux lâchetés contre l'éthique ou contre l'esthétique – le remords me rattrapera, mais il est moins cuisant en absence de traces, d'où l'avantage, bien qu'insignifiant, de l'abstention. | | | | |
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| bien | | | Les philosophes d'aujourd'hui : inquisiteurs (psychanalystes), dénonciateurs (critiques), bourreaux (politiciens). Te vois-tu en leur compagnie, sur ton lieu de séjour habituel, le banc des accusés ? | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est à dire la grandeur et la noblesse, ne s'inscrit jamais durablement dans les actes des hommes ; je finirai par ne plus le trouver que dans les livres, les tableaux, les mélodies et je le refuserai aux hommes. Solitude d'une vie silencieuse, réduite à l'attente d'un art musical. | | | | |
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| bien | | | En agissant au nom du mal, je n'ai que la peur ; en agissant au nom du bien, j'ai, en plus, la honte. | | | | |
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| bien | | | Quand je vois, chez moi, le poids décisif de mes contraintes, la plongée exclusive dans mes ombres et le refus du Bien de se fier à mes bras, je suis tout confus de me retrouver à l'opposé de l'auto-épitaphe de A.Blok : « Il fut enfant du Bien et des lumières, et chantre de la liberté ! » - « Он весь - дитя добра и света, он весь - свободы торжество ! ». Pour me livrer aux jeux des ombres, je bâtis mes ruines, ma propre Caverne, pour dire, comme Platon : « Aucun poète n'a encore chanté d'hymne en son honneur ». | | | | |
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| bien | | | Sur mon île déserte, après un naufrage immérité, mon message de détresse, indéchiffrable ou effacé, au fond des flots voués aux requins, - je penserai que « Dieu guiderait toute chose avec le Bien pour timon » - Boèce - « Deus omnia bonitatis clavo gubernare credatur ». | | | | |
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| bien | | | Quand est-ce que je vis pour de bon ? - quand je me connais ? quand je suis mes idées ? quand je suis dans le vrai et mon acte est adéquat à mes convictions ? - non, je vis, quand mon âme vibre, inconsciente et ouverte, à l'appel du Bien ou à la résurgence du beau. | | | | |
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| bien | | | Les étapes de la démonstration de ma liberté éthique : le calcul de mon intérêt, la honte que celui-ci m'inflige, son sacrifice, - l’application de la loi morale kantienne. « La seule liberté que nous concède la vie, c'est de choisir nos remords » - Rostand. | | | | |
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| bien | | | Donner est facile ; ce qui est difficile, c'est garder ma main donnante en-dessous de ma main prenante. | | | | |
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| bien | | | Inévitablement, machinalement, je me tourne vers des actions, fidèles à ma vision du Bien, et chaque fois je constate non seulement un écart entre la chimère initiale et la réalité finale, mais une nette présence du mal dans mes malheureuses traductions. Donc, hélas, le Bien, dès qu'il veut devenir visible, est rejoint par le mal. | | | | |
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| bien | | | Je suis tenté de définir la liberté comme non-identité avec mon soi, mais quand je vois avec quelle rigueur, aujourd'hui, on arrive à programmer même des exceptions, des hasards ou des foucades, je comprends, que les seuls écarts non-programmables sont ceux qui naissent de la voix du Bien ou du regard du beau, la liberté passive et la liberté active, toutes les deux - sacrées. | | | | |
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| bien | | | Rien de livresque dans ma soumission au Bien ; les musées n'ont pas orienté grand-chose dans mon regard sur le beau ; aucun succès pragmatique ne dicte mon attachement au vrai - l'état de nature existe bien ; l'ennemi du naturel s'appelle robot. | | | | |
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| bien | | | Ma gentillesse, ma probité, ma compétence – je me mets à les décrire, en toute authenticité, sans dissimulation aucune, et la sottise de cette opération m'inonde de honte. Non seulement ma conscience découvre des failles morales dans ces vertus empiriques, mais, ce qui s'avère décisif, ma plume trouve des qualités paradoxales dans les valeurs contraires. C'est ainsi que naît la volonté de puissance : l'approfondissement de l'éthique et l'élévation de l'esthétique. | | | | |
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| bien | | | Si mon action découle d'un calcul, elle n'est libre que sur un mode robotique ; la liberté éthique ne peut se confirmer qu'à travers mon sacrifice, où j'immolerais une partie de mes intérêts, peut-être vitaux, où je serais mon propre bourreau. C'est cette liberté qui serait une véritable métaphysique du bourreau (Nietzsche). | | | | |
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| bien | | | Si faire retentir ma musique intérieure est mon premier souci, ce n'est pas du remplissage de la salle que je m'occuperai en premier, mais de son acoustique, c'est à dire d'un vide utile. Si l'œuvre du bien existe, elle serait bien dans la fidélité à la musique et dans le sacrifice des ovations, à l'opposé de : « le Mal revient où le vide est attesté » - Badiou - le vide, c'est le fond, et le Mal, c'est de le laisser informe, le Bien étant la naissance de formes. | | | | |
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| bien | | | Semblable à Dieu, l’homme a plusieurs demeures : son soi connu habite dans le séjour du Vrai, l’esprit, et son soi inconnu se cache soit dans la cage du Bien, le cœur, soit dans le temple du Beau, l’âme. Quand on n’est voué qu’au Vrai, on voit dans son gardien – le Patron (Grothendieck) et dans les fantômes des deux demeures restantes – les Autres. Je ferais l’inverse. | | | | |
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| bien | | | Ma liberté se manifeste, quand ma pitié l’emporte sur mon intérêt. Chez le cynique, l’intérêt l’emporte sur la pitié – liberté noble ou liberté basse. L’étrange confusion dans ces concepts, chez Berdiaev : « Le conflit central est celui entre la liberté et la pitié » - « Конфликт свободы и жалости - основной ». | | | | |
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| bien | | | Que diriez-vous de celui qui nie le libre arbitre, la finalité, l’ordre moral, l’altruisme, le mal ? Comme moi, vous diriez, évidemment, que c’est un idiot de village, un étudiant renvoyé d’une faculté de logique, Bouvard ou Pécuchet. Pourtant, c’est ce qu’admirerait Nietzsche chez cette araignée qu’est Spinoza ! | | | | |
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| bien | | | Peut-être, mes diatribes contre les Anciens, préconisant une paix d’âme, sont mal ciblées. Toute palpitation autour des tracas communs est risible, et il faut leur opposer l’attitude la plus impassible. L’interpellation par le grand n’est donnée qu’aux élus ; la honte, face au Bien inaccessible, ou la vénération, face au Beau incompréhensible, doivent se traduire en mélodies ou reliefs, qui sont à l’opposé de la tranquillité des moutons ou robots. | | | | |
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| bien | | | La liberté supérieure – dans toute action morale, désavouer la bonne et opter pour la mauvaise conscience. Même le sacrifice de la force ou la fidélité à la faiblesse ne doivent pas me dévier de cette posture (l’âme choisit des poses, l’esprit formule des positions, le cœur se résigne pour la posture). « La différence entre le Bien et le Mal ne consiste que dans la liberté, n’existe que pour la liberté »* - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | Le Beau est à l’extérieur de moi, et le Bien – à l’intérieur. Le Mal est dans mes actes et non pas dans mes mots ou idées. Le seul moyen de m’en défaire est de renoncer à agir, devenir une larve, d’où la fatalité de la honte que je porterai quoi qu’il arrive. Et Tolstoï est bien bête : « Le Mal est en nous, on peut l’en extirper » - « Зло только внутри нас, откуда его можно вынуть ». | | | | |
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| bien | | | Les vertus sont des sédimentations des pratiques sociales, et la compassion n’est pas une vertu. En fonction de la hauteur de sa plume, l’artiste choisit sur l’axe compassion – indifférence la valeur, qui permette de garder l’intensité maximale de ses propos. L’indifférence soutient l’orgueil, la compassion entretient la fierté. Nietzsche est orgueilleux, et moi, je suis fier. De plus, la pitié pour celui qui est plus brillant que toi, mais qui souffre davantage, demande de l’intelligence, dont manquait notre philologue. | | | | |
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| bien | | | L’écoute du Bien se traduit par le réveil de ma faiblesse – de mes hontes et de mon humilité ; et toute tentative de faire appel à la force, à l’action donc, ne fait qu’élever ma honte et d’approfondir mon humilité. « Tout acte de bien est une démonstration de puissance » - Unamuno - « Todo acto de bondad es una demostración de poderío ». | | | | |
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| bien | | | Dans les cas les plus désespérés de mon existence, c’est la pitié de ma mère qui m’apportait le soulagement le plus précieux, je la vivais comme une caresse, une consolation dans la vraie vie, celle qui est ailleurs. « Les étoiles, connaissent-elles la pitié ? La mère – si – et qu’elle soit placée au-dessus des étoiles ! »** - V.Rozanov - « Звёзды жалеют ли? Мать - жалеет: и да будет она выше звёзд ». | | | | |
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| bien | | | Je sais qu’il ne suffit pas de bien faire pour bien juger ; l’imbécile, lui, est persuadé qu’« il suffit de bien juger pour bien faire » - Descartes. | | | | |
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| bien | | | J’ai beau fouiller ma mémoire, à la recherche d’une seule action, dont je serais inconditionnellement fier, - et je n’en trouve aucune ! En revanche, tant de souvenirs, provoquant une honte aigüe. Hypocrisie, sortie du réel, sélection élective ? | | | | |
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| bien | | | Je pensais que le mépris excluait toute pitié et qu’être gai c’était céder aux choses douceâtres ; mais voilà que N.Chamfort m’apprend que le mépris, c’est de l’indulgence et que la gaîté, c’est du sarcasme. En matières contradictoires, les suicidaires sont souvent plus lucides que les consolateurs. | | | | |
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| bien | | | Dès que mon produit est beau, il n'est plus à moi ; je ne possède que ce qui est médiocre. Le vrai Bien est beau, c’est pourquoi il n’est à personne. Ce bien public fut créé par Dieu comme point de rencontre avec Lui. Si je m'en accapare, je ne penserais qu'au loyer ou aux locataires et je perdrais le sommeil du juste, parsemé de rêves. Il suffit que je ferme les yeux, pour que tout ce que je vois m'appartienne. | | | | |
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| bien | | | Les plus nobles des sentiments humains – l’ironie et la pitié – proviennent du regard sur la faiblesse : la pitié de Dostoïevsky naît de la compassion pour la faiblesse des autres ; mon ironie est due à l’appel créateur que je lance à ma propre faiblesse. | | | | |
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| bien | | | L’origine du sens de justice est à l’opposé de celui de Bien : celui-ci est divin, dans son immatérialité ; celui-là ne vaut que par ses applications. Le Créateur nous propose trois rôles : juge, accusé ou législateur : Nietzsche revêt le premier, Dostoïevsky – le deuxième, moi – le troisième. Toutefois, plus un législateur est noble, plus d’empathie il éprouve avec un banc des accusés. | | | | |
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| bien | | | Notre appartenance au clan des forts ou à celui des faibles dépend de deux composants : nos lumières dans le réel et nos ombres dans l’imaginaire. Ma force éphémère ne vient que du second composant. La misère de celui-ci est le cas le plus répandu chez les hommes, ce qui, par lucidité trompeuse ou par renversement d’échelles, les place dans la tribu hétéroclite des forts. Il n’y a plus de faibles ; la pitié perd sa raison d’être. | | | | |
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| bien | | | Aucun événement, aucun remords, aucun regret n’alimente ma honte ; elle m’envahit comme un appel de quelqu’un que j’aurais abandonné ; et c’est ainsi que je découvre en moi – un ange rougissant. En revanche, la sensation prolongée d’innocence, par un retour amer, me métamorphose en bête rugissante. | | | | |
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| bien | | | Avoir quelque chose à cacher aurait dû être la cause de la honte ; or, c’est l’inverse qui se produit en moi : une honte, dont je ne vois aucune raison immédiate, me frappe et crée la sensation d’avoir quelque chose de honteux à cacher, et ma fébrilité tombe sur une action récente quelconque, aléatoire, mais qui porterait les stigmates de mes embarras. La honte, peut-être, ne fut créée que pour nous faire revenir au Tribunal du Bien, nous, les faux innocents. | | | | |
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| bien | | | La honte ne me quittera jamais, puisque, papillon que je suis, et fier de mes ailes, je sais, surtout à travers tout contact avec la terre, que je ne suis, au fond, qu'une larve ou une chenille, parasitant sur les fleurs. | | | | |
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| bien | | | Le Bien : pour Platon – les Idées et leurs finalités ; pour Aristote – les Actes et leurs parcours ; pour moi – les Rêves et leurs commencements. | | | | |
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| bien | | | Le cœur dessine la morale, l’âme désigne le goût, l’esprit signe l’audace créatrice – et je ne vois aucune connivence entre ces trois sources de trois faces indépendantes de notre personnalité. | | | | |
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| introduction cité | | | CITÉ : Il faut reconnaître : mes ruines aristocratiques n'auraient pas de sens sans l'arrogant urbanisme de la cité démocratique. Habitué à habiter des culs-de-sac, je supporte mal la fluidité sans entraves dans les artères aménagées. De ma collection de panneaux de circulation, je n'ai gardé que l'icône vivifiante de l'impasse, de la contrainte, qui fit pâlir toutes les images de la vitesse, du poids et des destinations. De cette école d'éconduite, je retirai le permis de rester à l'écart des voiries. | | | | |
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| chœur cité | | | RUSSIE : Pour une fois, je suis d'accord avec la cité démocratique, horrifiée par les forums russes. Des brigands n'hésitant pas à se faire appeler élite. Des imitateurs non-inspirés prétendant à une exclusivité ou exception. Des ours cherchant à gagner du galon en se soumettant à l'âne ou au mouton. La voirie des plus horribles, mais quelle perspective dans les impasses ! | | | | |
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| chœur cité | | | ACTION : Moi, le créatif, j'aimerais respecter l'œuf ; les autres, les contemplatifs, lui préfèrent la poule ; mais la cité active donna la primauté au coq : l'action au-dessus de la raison et de la couvaison. Vivifier ou cocufier par insolence, au lieu de me crucifier en silence ou fructifier les autres en patience. Poulailler aux allures d'étable. | | | | |
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| cité | | | L'hypothèse inverse : et si les Virgile ne pouvaient surgir que sous les César (de sceptre ou d'ambition), et jamais - sous un régime parlementaire ? L'extinction de l'intellectuel universaliste, dans des sociétés dirigées par des cornichons d'avocats, y trouverait sa justification. Et ma tristesse passagère tournerait en deuil définitif. | | | | |
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| cité | | | Le coup que je reçois dans une tyrannie s'identifie avec l'esprit d'un tyran, que je pourrai haïr. Dans une démocratie, ce coup est anonyme, dicté par la lettre. La haine charnelle nourrit un désespoir vivant, l'avanie mécanique, inorganique, fait désespérer de la vie. | | | | |
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| cité | | | Je ne peux penser librement que sous un joug. Imposé par des autres - une tyrannie, ou par moi-même - des contraintes. Débarrassé de ses fers, l'homme mourra esclave (c'est du Rousseau revisité). La façon, dont la plupart des hommes parlent de la liberté, est franchement grégaire. | | | | |
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| cité | | | Ma liberté politique découle de l’écoute collective de la loi ; ma liberté économique – de la consultation de mon compte bancaire ; ma liberté éthique – des lieux de mes sacrifices ; ma liberté esthétique – de l’originalité de mes commencements. | | | | |
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| cité | | | Plus le système de sélection sociale est rigoureux, plus le hasard est roi et plus vénéré est le culte du mérite. Travailler dur, saisir l'occasion, gérer l'implantation - le même discours chez les épiciers, les industriels, les intellectuels. Tandis que leurs triomphes se réduisent, la plupart du temps, à se trouver au bon moment au bon endroit. Et moi, adepte du « aux lieux et temps imprévisibles » (« incerto tempore, incertisque locis » - Lucrèce), j'en suis un raté tout désigné. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas pour sa faiblesse que je tiens en piètre estime la démocratie, mais bien pour sa force. | | | | |
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| cité | | | La Russie est trop pleine d'une vie sans forme ; je me réjouis chaque fois qu'elle se tourne vers les autres pour se manifester. La France brille par un vide vital, que ne façonnent que les délicats ; je me récrie plus que le Français souchien contre ses emprunts au communisme russe, à l'ordre allemand ou à la puissance américaine. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse, qu'aucune ratio cognoscendi ne calme, - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre. | | | | |
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| cité | | | Ma position, dans cette société réussie, c'est un conservatisme radical, assorti, pour cette société, d'une radicale répugnance. | | | | |
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| cité | | | Mon acharnement contre les forts (et le robot, son aboutissement) parachève (?) une longue, et assez stérile, tradition française, où la cible fut : les scolastiques (Descartes), les cléricaux (Voltaire), les gentilshommes (Rousseau), les bourgeois (Flaubert), les intellectuels (mes contemporains). Hélas, vitupérer les zombies - Dieu, le peuple, l'ignorance - est un exercice sans grâce. | | | | |
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| cité | | | Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert, mais sous lequel on se demande : qui rêve encore aux heures grasses ? Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres ? Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit. | | | | |
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| cité | | | Le goujat-esclave, le bureaucrate moscove, me poursuivit de sa hargne, à cause de mon regard absent, ce qui n'empêchait pas mon verbe secret de respirer. Le goujat-maître, l'éditeur parisien, accueille mon verbe libre avec une indifférence, qui brouille de rage mon regard, dont personne n'a cure. Garde l'honneur de la braise, plus durable que l'honneur de la cimaise. | | | | |
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| cité | | | Mon sens de l'universalité : je suis sur ma planète, quand je suis avec un poète de Moscou, avec un étudiant de Marbourg, avec un félibre de Provence, avec un pope d'Athos, avec un lazzarone de Naples, avec une guapa d'Estrémadure. Plus je monte vers Bruxelles, Hong Kong ou New York, plus je me sens extraterrestre. | | | | |
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| cité | | | Leur égalité des chances : que tu sois dans un taudis ou dans une villa, tu dois être sûr de pouvoir déployer impunément tes griffes ou tes tentacules. Égaliser les canines pour mieux rogner les ailes. L'égalité tout court, aux yeux si représentatifs de Tocqueville, est « une nouvelle forme de servitude ». Je saluerais cette égalité, qui bouleverserait la vie de l'immense majorité des hommes, riches et pauvres confondus, et ne changerait rien dans la mienne. | | | | |
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| cité | | | Quand ma haine du fort, dans cette société des marchands, baisse, très brièvement, d'intensité, je me rends compte, que je hais le faible encore plus nettement, puisqu'il serait pire, s'il parvenait à rejoindre le fort. Et pour recevoir ma sympathie, il ne me reste, en définitive, que des exclus de leurs balances, des impondérables, des exilés, des emmurés, des anachorètes du style, des stylites sans colonne. | | | | |
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| cité | | | Mes états d'âme : en Scythie, l'apathie devant la fétide résignation d'esclaves ; en France, l'indifférence devant l'insipide révolte de maîtres. Je cultive la résignation du haut maître sachant, que toute révolte nourrit en lui - un esclave profond. | | | | |
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| cité | | | La mécanique des rapports humains évinça partout le chaos originel, ce chaud milieu, où je puisse encore respirer. Nietzsche a tout vu de travers : « la civilisation n'est qu'une mince pellicule au-dessus d'un chaos brûlant » - « Kultur ist nur ein dünnes Apfelhäutchen über einem glühenden Chaos ». | | | | |
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| cité | | | Démarche antique : dépeindre la Cité idéale et fouiller des écueils humains, sociaux, matériels, qui la rendent utopique ou lointaine. Aujourd'hui, le politicien fait de ses actes ce que je fais de mon écriture : une maîtrise loquace des contraintes et un embarras muet devant les buts. Mais ce qui rend vivables les ruines désertes, transforme le chantier en étable. | | | | |
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| cité | | | Ce ne sont pas tant ses rides qui empêchent, que je m'éprenne de la liberté, que la peau trop lisse de son image de synthèse. | | | | |
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| cité | | | Je suis pour le collectivisme des porte-monnaie et des porte-parole et pour l'élitisme des porte-voix. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le bourgeois s'imaginait gentilhomme en s'acoquinant avec l'artiste, symbole de l'aristocratie d'esprit ; aujourd'hui, la seule aristocratie visible est médiatique, - le bourgeois se détourne de l'artiste et s'entoure de journalistes, l'artiste lui-même s'abaisse au métier de journaliste et devient bourgeois. Que je regrette la France d'un duc de X, souffrant des suites d'une galanterie, qu'il eut avec marquise de Y, ratant ainsi une chevauchée de Flandre ou de Catalogne, pour s'adonner, en son château, à la rédaction des commentaires spirituels d'Héraclite ! | | | | |
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| cité | | | Les barricades ne séparent que les quartiers, les états, les âges, les cerveaux. Quand je voudrai communiquer avec la Cité de Dieu et intercepter le regard intemporel, j'apprécierai les barricades devenues ruines, où je serai toujours dedans et dehors, l'assiégé et l'assiégeant, l'assoiffé et l'enivré. | | | | |
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| cité | | | Le monde, qui sacrifie tout pour la liberté, est voué à la seule technique, ma pique à : « le monde, qui sacrifie tout à la technique, est perdu pour la liberté » - G.Bernanos. | | | | |
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| cité | | | Comment puis-je m'entendre avec les démocrates, ces robots de l'horizontalité ou moutons de la verticalité, si je suis tantôt maître (du verbe que je conjugue) tantôt esclave (de l'émotion qui me subjugue) ? | | | | |
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| cité | | | Humainement, je salue l'avènement du règne du dernier homme - il réduit le nombre de faibles ; je déplore l'attitude du premier : sa soumission aux goûts du dernier et sa recherche de reconnaissance par ce dernier. Le maître défait enviant l'esclave victorieux - pitoyable ! Dès qu'apparaît cette exécrable soif de reconnaissance, il n'y a plus de maîtres, on dit même (Kojève et Fukuyama), qu'il n'y a plus d'Histoire, puisque l'égalité des chances calme toutes les ambitions. | | | | |
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| cité | | | L'échelle de mes haines va des riches aux forts, en passant par les paisibles ; et chaque fois que je me trouvais, moi-même, dans leur peau respective, ma haine redoublait de violence ; mais, tout en subissant toutes les combinaisons de ces avatars, je ne me connus jamais, à la fois, pauvre, apaisé et faible ; ce bouquet angélique serait réservé au Rédempteur. | | | | |
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| cité | | | Leur misérable révolte naît de l'incompréhension de la déraison conduisant à l'injustice. C'est tout le contraire de la mienne ; trop de raison froide, trop de justice mécanique, crevant les yeux sans larmes. | | | | |
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| cité | | | Les ombres constitueraient un royaume (Homère) ; mais depuis le siècle des Lumières, l'art se veut républicain ; les ombres sont proclamées doubles de la lumière ou, pire, de l'objet ; mais les fantômes royaux décapités continuent à hanter mes pinceaux. | | | | |
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| cité | | | De tous temps, le rebelle avait plus de noblesse et d'intelligence que le conservateur ; quand je vois le minable mutin d'aujourd'hui s'enflammer pour l'alter-mondialisme ou la baisse de taxes, j'accorde aux puissants la palme de vertu et même de justice. | | | | |
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| cité | | | Étant né dans un bagne, hors circuits sociaux normaux, je reste étranger aussi bien à l'individualisme rural qu'au collectivisme citadin ; pour entretenir le contact des âmes, nul besoin de quitter ma cellule ou mes ruines. | | | | |
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| cité | | | La répartition de mes Oui et Non au monde : je dois réserver mes Oui au mystère divin, que je devine dans le monde tel qu'il est ; les Non devraient naître des imperfections humaines : les Non de ma noblesse formulant les problèmes du monde tel qu'il aurait dû être, et les Non de mon intelligence allant aux solutions pour le monde tel qu'il aurait pu être. | | | | |
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| cité | | | La liberté disparaît de la circulation, lorsque, à tous les carrefours vitaux, ne se produit plus aucune panne des feux de circulation ; je ne peux mettre à l'épreuve ma liberté que devant la perplexité ou la permissivité de tous les feux, éteints ou éclairés simultanément. | | | | |
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| cité | | | Traditionnellement, tout homme de plume, en France, se doit de choisir son camp - à gauche ou à droite. Je ne saurais pas me prononcer : jadis, on pouvait admirer la haute beauté du doute du droitier et/ou la profonde bonté de la conviction du gauchisant ; mais depuis que les deux optèrent pour la plate vérité comme la seule lice de leurs mesquins combats, ni l'âme ni le cœur ne peuvent plus être leurs juges ; seule l'impassible raison salue ou se détourne du gagnant d'une magistrature. | | | | |
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| cité | | | Une domination écrasante des hommes de droite, parmi mes plumes les plus estimées - comment le réconcilier avec mes vues politiques, qui me classeraient à l'extrême gauche ? Le bon goût serait-il à l'opposé du bon cœur ? La pensée intelligible et l'âme lisible naîtraient-elles de la maîtrise de nos fibres sensibles ? | | | | |
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| cité | | | Un malentendu, au sujet de l'extrême gauche : elle stigmatise le patron, réclame une voix au chapitre pour l'ouvrier, prend en horreur le licenciement. Sur tous ces points, je leur suis hostile ; mon gauchisme se réduit à un seul point : l'égalité matérielle intégrale, ce qui me marginalise aux yeux de tous les clans. | | | | |
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| cité | | | En politique, comme en culture, je suis mauvais citoyen et mauvais contemporain. Je salue le débat sur l'identité nationale, mais je sais, que, d'après les critères courants, je suis mauvais Russe, mauvais Allemand et mauvais Français. Ce qui me console, c'est que je me retrouverais dans la même catégorie que Pouchkine, Nietzsche et Valéry. | | | | |
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| cité | | | De misérables cornichons, comme Popper et Hayek, plus américains que les Américains, voient dans l'écroulement du communisme réel une raison suffisante pour ne prier que sur la libre entreprise, la technologie, l'égalité des chances. Et ils ont raison, dans leur temple - l'immense et silencieuse salle-machines, où calculent et s'agitent des robots libres au cœur éteint. Et moi, j'aurais tort, si je voulais propager mes idées de fraternité charnelle et d'égalité des assiettes en dehors de mon club de gentlemen. | | | | |
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| cité | | | Je suis pour la démocratie et l'égalité, puisque partout, où ces valeurs sont imposées, règnent la grisaille et l'ennui, permettant de mieux apprécier l'éclat et l'enthousiasme de leurs marginaux. | | | | |
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| cité | | | Ce qui m'éloigne de la politique, c'est qu'elle est l'art de rester fidèle à l'invariant et de sacrifier le périmé ; chez moi, c'est l'inverse qui a cours. | | | | |
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| cité | | | La voix des dissidents soviétiques, à force de s'éloigner de toute illusion, devint tristement vertueuse, à l'opposé de la pensée ironique. En m'accrochant à l'illusion, je ne fais pas reculer la pensée maléfique, mais je me prépare mieux à supporter le poids, sans ironie, de ma défaite. Le rouge au front et l'idylle rosâtre sur la langue m'éloignent des vertus démocratiques. | | | | |
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| cité | | | Si je n'accorde à la liberté que des seconds rôles, c'est que je sens que sa seule manifestation enthousiasmante découle entièrement de l’œuvre - ou plutôt du renoncement à l’œuvre ! - du bien. Ce qui reste vrai, même dans la sphère politique : « La loi de la solidarité des hommes est leur première loi, la liberté n'est que la seconde. Nous ne sommes libres que dans la mesure, où les autres le sont »* - Bakounine - « Закон солидарности - первый человеческий закон ; свобода же лишь второй. Мы свободны лишь в той мере, в которой свободны остальные ». La liberté du loup efface l'égalité des agneaux. L'égalité avec les agneaux prive le loup de liberté. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie réveille nos sentiments poétiques, héroïques, épiques ; la démocratie nous en fait rougir et les endort. « La démocratie, c'est le désespoir de ne plus avoir de héros pour te gouverner et la satisfaction de pouvoir t'en passer » - Carlyle - « Democracy means despair of finding any heroes to govern you, and contented putting up with the want of them ». La tyrannie, c'est le désespoir ou le dégoût de subir des héros, qui me guident, tandis que je ne suis tenté par aucun chemin. | | | | |
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| cité | | | La Gauche s'apitoie sur les faibles, les flatte, s'en solidarise complètement, veut en être élue, pour représenter leurs intérêts - et elle est d'accord, pour qu'ils soient dix fois plus pauvres que les forts. Je suis pour l'égalité matérielle totale, mais que les ex-pauvres ne viennent pas m'enquiquiner avec leurs images, leurs odeurs, leurs beuglements. En attendant, ils vouent aux Géhennes ma pitié en actes et continuent à compter sur le discours impitoyable de la Gauche. | | | | |
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| cité | | | Toutes les révoltes, sous toutes les formes et contre toutes les monstruosités, furent tentées, sans avoir apporté le moindre titre de gloire aux rebelles confus et déchus. Je n'imagine plus de panache qu'au-dessus de la plus résolue des résignations. La rébellion contre le prurit de la vocifération et de la doléance. | | | | |
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| cité | | | Plus je peins ma sueur, moins de place y restera pour mon sang. Laisse geindre les voix fades et ne suis que ton rêve, doux ou amer, froid ou ardent. « La sueur et la peine, le lot de ces hommes, pour que d'autres puissent rêver » - Longfellow - « One half the world must sweat and groan that the other half may dream ». Les récompenses trébuchantes, récoltées par la première moitié, devinrent si alléchantes - de même que leur sueur se réduisant aux calculs sans douleur - la seconde moitié se fondit et rejoignit la première. Quelques derniers îlots de résignation seront prochainement submergés. | | | | |
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| cité | | | Leurs leaders connaissent le chemin, le suivent et le montrent. Seulement, ils ignorent eux-mêmes, qu'ils marchent sur des sentiers battus ou dans des circuits robotiques. Le seul guide, qui m'intéresse, est celui qui me montre ou m'attire vers mon étoile. | | | | |
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| cité | | | L'une des confusions, créées par ce siècle, et qui m'embête sérieusement, c'est que les deux castes traditionnelles - les riches et les forts - se fusionnèrent. Et je ne pourrais plus dire : c'est avec enthousiasme que je participerais à l'œuvre d'égalisation matérielle totale, mais je n'aurais rien d'immatériel à partager avec les ex-pauvres et beaucoup avec les ex-forts (qui, en réalité, ne seraient que des ex-riches). | | | | |
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| cité | | | C'est l'emploi de termes de foule ou d'élite qui place l'homme d'aujourd'hui dans la catégorie de conservateurs ; formellement, j'en fais partie, avec, toutefois, ces deux détails : je vois, que tous les riches sont dans la foule, et presque tout homme d'élite est un naufragé. | | | | |
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| cité | | | J'ai un goût pour la liberté du faible, du vaincu, de l'ange : Leopardi, Lermontov, Cioran. La liberté prônée par Goethe ou Baudelaire, liberté du fort, du gagnant, du démon, Lucifer ou Léviathan, - est grégaire, en seconde lecture. | | | | |
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| cité | | | Qu'il y ait des pauvres et des riches, tout le monde s'en fiche, mais qu'il y ait des gaspillages, ça émeut le dernier des citoyens ou des abbés. Toute ma vie, c'est une série de gaspillages (aux plus précieux des gains, je réservais mes faiblesses), je n'arrive pas à me débarrasser de la répugnance que m'inspire l'existence des riches et des pauvres. « Les riches m'embêtent non pas à cause de leur richesse, mais parce qu'ils font ressentir aux pauvres leur pauvreté » - Klioutchevsky - « Богатые вредны не тем, что они богаты, а тем, что заставляют бедных чувствовать свою бедность ». | | | | |
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| cité | | | Dès que je possède la liberté, je m'attache, comme tout le monde, aux biens, au consensus des sujets et à la présence du maître. Et je me souviens de mes premières amours, où, épris de la liberté, je voulais être riche sans biens, puissant sans armes, sujet sans maître. Mais dès que je possède la puissance, je n'ai plus la liberté : « Cet étrange désir - chercher la puissance et perdre la liberté » - F.Bacon - « It is a strange desire to seek power and to lose liberty ». Ceux qui veulent pouvoir sont rarement libres ; ceux qui peuvent vouloir le sont plus sûrement : « La liberté est une sensation de pouvoir vouloir »** - Valéry. | | | | |
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| cité | | | Je chante le monde - et la niaiserie de ce geste de simplet m'inonde de honte. Je le fustige - et la honte de ce geste de manant m'accable. Il faut laisser ce monde là où il est et ne pas se laisser positionner par rapport à ses coordonnées, se contenter d'une pose d'absent. | | | | |
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| cité | | | Sans contraintes, que je m'impose moi-même, – pas de liberté. Quand tout est permis, je vis en esclave. « Plus l'homme est conscient des contraintes, c'est à dire moins il a de liberté intérieure, plus libre est la société, qu'il forme »** - Kontchalovsky - « Чем более человек организован, то есть внутренне несвободен, тем более свободное общество он создает ». | | | | |
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| cité | | | Pour un esprit qui se cherche, l'idée de révolution est un exil viril, mais une piètre patrie. La patrie est un giron, où je m'apaise et reçois des caresses ; la révolution est une âme ardente, qui se fie aux bras, le front mouillé et fébrile et les yeux enflammés et secs. Mais sans avoir connu l'exil, je ne m'attacherai pas bien à la patrie. | | | | |
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| cité | | | Enfant de prolétaires, au milieu des bagnards, je détestais le communisme et rêvais d'un règne aristocratique. Aujourd'hui, au milieu des hommes déclassés et indifférents, j'ai une tendresse tardive pour un communisme idyllique et impossible et j'ai horreur de tout aristocrate au pouvoir. Le communisme, en tant que rêve, est un sacré aristocratisme. L'aristocratisme, en tant qu'action, est un sacrilège. | | | | |
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| cité | | | La poésie n'a pas sa place dans les affaires publiques ; tout y doit être traité prosaïquement, pour empêcher tout prurit héroïque ou utopique se matérialiser dans un massacre. C'est pourquoi à la liberté des fiers (déjà atteinte) et à la fraternité des nobles (hors de notre atteinte) je préfère l'égalité des humbles (à portée de nos bourses) comme le premier souci. | | | | |
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| cité | | | Mes ruines, ma statio la plus dramatique, au-dessus de leurs unde venis ? ou quo vadis ? Elles seraient une espèce de royaume des cieux évangélique, celui qui émerge par la violence. Il est très instructif que, dans la logorrhée phénoménologique, violence s'oppose à discours, comme une parabole s'oppose à la litanie, une forme haute - aux bas-fonds, les ruines - aux casernes. Le totalitarisme philosophique rendait la pensée - moutonnière ; mais plus on introduit de la démocratie dans la pensée, plus robotisée en ressort celle-ci ; seule l'aristocratie la rend personnelle et libre. | | | | |
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| cité | | | Je vois tous les plumitifs, paisiblement installés dans leurs bureaux, mais dont la plume prétend languir et se morfondre dans les affres d'une cellule, cette habitation du présent communautaire, où leur liberté serait humiliée et leur solitude - offensée. C'est en partie à cause de cette manie des repus que je me réfugie dans mes ruines, qui ont l'avantage d'être une habitation du passé personnalisé, dont je suis esclave. | | | | |
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| cité | | | C’est dans la jungle latino-américaine, en vue d’un combat réel pour la liberté obscure mais enivrante, que R.Debray ressentit l’exaltation la plus forte de sa vie. Mes exaltations, à moi, provenaient surtout des rêves abstraits ; quand à la liberté, je ne l’appréciais que concrète, je la découvrais, enivré, au moment de mettre les pieds sur le sol français et de me débarrasser du lourd dégoût pour le réel et d’en apprendre le goût léger. R.Debray voulut réconcilier la logique de la pensée avec celle de l’acte, le but que j’ai toujours considéré comme irréalisable et trompeur ; R.Debray souffre d’une nostalgie passéiste ; je me réjouis de ma mélancolie atemporelle. Mais que vaut mon harmonie imaginaire à côté de ses mélodies bien réelles ! | | | | |
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| cité | | | Un bon révolutionnaire serait un énergumène au cœur brûlant, tête froide et mains propres (Dzerjinsky) ; je présente tous les traits d'un contre-révolutionnaire : j'aime le cœur en paix, la tête en feu et les mains confuses s'agrippant au banc des accusées. | | | | |
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| cité | | | Les rebelles de tous bords voient dans la cité une nuit menaçante, dans laquelle ils veulent introduire une pensée solaire ; moi, je ne vois dans ce monde qu’une lumière indifférente, mais indispensable, pour projeter mes ombres lunatiques. | | | | |
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| cité | | | Des sentiments noirs – l’indignation, le mépris ou l’indifférence - sont inévitables, ce qui fait de nous hommes de gauche, de droite ou du marais. C’est notre enfance qui détermine notre profil, en fonction du milieu de nos regards : la réalité humaine (conflits, orgueils, jalousies), la réalité surhumaine (contes de fées, rêves, solitudes), la réalité inhumaine (routines, conformismes, platitudes). Ma première enfance passa dans le deuxième milieu, dans l’immensité des forêts, des livres, des montagnes et des chants de ma mère. Le mépris de ce qui est sans relief ni mélodie fit de moi un homme de droite, ce que j’appris un demi-siècle plus tard, ayant vécu dans la certitude de faire partie des extrémistes de gauche… | | | | |
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| cité | | | Le (bon) sens me rapproche de la démocratie ; les sens (la vue cédant au regard, le goût de la hauteur, le flair électif, l’ouïe musicale, le toucher caressant) m’attirent vers l’aristocratie. | | | | |
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| cité | | | La liberté, que je respecte le plus, n’est pas celle de l’émancipation, mais celle de la soumission – la soumission, qui rend possibles le sacrifice du fort et la fidélité au faible. | | | | |
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| cité | | | À voir les effets des régimes totalitaires, je comprends l'indignation du spectateur horrifié ; à avoir connu les belles causes bafouées et oubliées, je ne comprends pas l'absence de tristesse chez l'acteur indifférent. | | | | |
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| cité | | | Une chose commune n’est souhaitable que si elle est animée d’une passion. Au passé, on trouve une liste interminable de passions, qui réunissaient autour d’elles des hommes enflammés, serrant des rangs fraternels. Et je ne reprocherais pas à ce siècle, dépourvu de passions, un manque de sensibilité ; les choses sont plus prosaïques : toutes les passions furent testées, et il s’avère que la plupart d’entre elles se résument dans une gestion plus rationnelle des affaires publiques, et quelques passions exotiques, restant vivantes, ne sont cultivées que par des anachorètes sans aucun pignon sur rue. | | | | |
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| cité | | | Je ne porte en moi ni l’indignation ni la haine ; je ne pourrais donc me réclamer ni de la gauche ni de la droite. Les sentiments, qui me fréquentent le plus, ce sont l’ironie et la honte, ce qui me rapproche des aristocrates, des moines, des poètes – bref, des hommes fuyant tout clan, des anachorètes. | | | | |
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| cité | | | J’eus des rapports assez étroits et confiants avec deux hommes, ayant exercé la même fonction de conseiller politique auprès de Mitterrand et de Gorbatchev, les plus fermes et les plus débonnaires des chefs d’état dans l’histoire de leurs pays, deux fossoyeurs de l’idée socialiste, l’un par la tentative de traduire une belle théorie en pratique prosaïque, l’autre – de traduire en théorie lyrique une pratique abjecte. | | | | |
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| cité | | | Étranger au pays de la servilité et du mensonge, étranger au pays de la liberté et de la vérité ; rêver d’une fraternité d’émotion, réfléchir sur une fraternité d’esprit, et ne pas trouver de frères. Personne n’a un regard semblable au mien – sur l’intelligence, sur le langage, sur la consolation, sur le goût, sur le Bien, sur la tragédie, sur l’extase. Vivre parmi seuls dissemblables – quelle mélancolie, quelle solitude planétaire. Ne pas glisser vers le dégoût et le mépris, telle est ma tâche quotidienne. Pour le moment – réussie, car je porte tellement d’admiration pour l’invisible, mon seul aliment spirituel. | | | | |
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| cité | | | Je m’aperçus trop tard, que l’emploi péjoratif de mots tels que troupeau, grégaire, commun, m’exclut, sur le champ, du clan des hommes de gauche, dont je me revendiquais, naïvement. Mais la droite me rejeterait encore plus résolument à cause de mon mépris de la force. Aucun pugilat d’idées, vraies pour l’esprit et pourries pour les âmes, ne me profana. | | | | |
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| cité | | | Seul la souffrance (l’humiliation, la misère, la solitude) ou la menace extérieure (des tyrans, des sauvages, des fanatiques) pourraient me faire tourner vers la masse de mes semblables. Or, toutes les deux prirent une coloration trop économique et pas assez idéologique ou civilisationnelle. La mesquinerie et non la grandeur ou la noblesse. La platitude sans épaisseur. Les mêmes visions de la société chez les philosophes ou garagistes. L’intellectuel, transformé en contribuable. Le patriote, introuvable en dehors des stades. | | | | |
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| chœur doute | | | ACTION : La clarté est une condition de toute action, c'est pourquoi je m'en méfie. Les plus belles choses ne se manifestent qu'à l'ombre. La fugacité des intentions du sage naît de la multiplicité des langages, qui les habillent. La certitude du sot - du langage grégaire et unique, où le mot-à-mot aboutit aux gestes aussi sans détours que ses motifs de départ. | | | | |
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| chœur doute | | | MOT : Ce qui est le moins évident, dans mes opérations de démontage des clartés, c'est que l'outil utilisé est le plus souvent le mot, et non pas le syllogisme. Le classique croit entendre la voix des dieux et toucher aux vérités éternelles ; le romantique s'enivre du silence des cieux et s'entoure des ombres charnelles. Recherche du mot juste ou du mot-geste. | | | | |
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| doute | | | Je poussais mes racines dans des profondeurs – et je n'y vécus aucune rencontre ; j'étendais mes ramages – personne ne vint cueillir leurs fleurs ni se réfugier dans leurs ombres ; c'est l'une des raisons, pour lesquelles mes meilleures inconnues s'incrustent désormais dans mes cimes. | | | | |
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| doute | | | Ils passent leur temps à nouer ou à dénouer des nœuds ; je coupe la corde dès qu'elle devient droite. | | | | |
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| doute | | | Je préfère les ténèbres à la lumière, car lumière veut dire mouvement, reflet, sens de l'ombre. Seules les ténèbres préservent la valeur de ce qui n'est regardé par personne. Que d'autres pensent, que « L'homme ordinaire projette de l'ombre ; le génie projette la lumière » - G.Steiner - « The ordinary man casts a shadow ; the genius casts light » - tout génie a un stock de belles ombres, que ne voient que ceux qui sont à l'aise dans le noir. « Le génie maîtrise le chaos, seuls les sots tiennent à l'ordre »** - Einstein - « Genies beherrschen das Chaos, nur Dumme halten Ordnung ». | | | | |
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| doute | | | Chaque fois que vous trouvez mon mot trop clair, je suis sûr, que vous ne me comprenez pas. « Ce qui devient clair cesse d'être de moi »*** - Nietzsche - « Eine Sache, die sich aufklärt, hört auf, uns etwas anzugehn ». | | | | |
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| doute | | | Aucun beau mystère n'est né de mon savoir, mais celui-ci aide à me débarrasser des avortons et à régulariser des bâtards. C'est en pelotant mon ignardise que j'assure la descendance du rêve volage. | | | | |
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| doute | | | Dès que la lucidité devient seul juge, le spectre d'un vide stérile envahit mon regard. Et je me réfugie auprès du premier asile, où est encore toléré le vague à l'âme, et le vide s'anime. | | | | |
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| doute | | | Je ne parle pas pour mon propre compte, sans m'être grimé ou travesti, sans même dédaigner les services de souffleurs. Mon discours sera jugé d'après le respect, que j'ai pour le dramaturge, le genre choisi pour ma pièce, la distance, qui me sépare du premier spectateur. Deux bilans, également défendables, de ma saison : couac comique aux yeux du boulevard ou tragédie réussie aux yeux du démiurge : « La pièce, ce fut un triomphe, mais le désastre, ce furent les spectateurs » - Wilde - « The play was a great success, but the audience was a disaster ». | | | | |
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| doute | | | Ce que je cherche est absurde, ce que je trouve est lumineux (« je suis ce que je cherche » - Hölderlin - « Was ich suche, ist alles » ! Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve » - j'invente ! - ce que je crée m'apprend ce qu'est la création). La recherche même est diabolique comme activité (ressource d'algorithmes), divine comme objet (source de rythmes). La mise en hauteur de la recherche, la mise en couleur des trouvailles - recettes pour les yeux, redoutant le terre-à-terre et la grisaille. | | | | |
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| doute | | | On me dit : ne parle que de ce que tu sais. Mais je ne sais que ce dont je parle (ce que je viens de dire, non ce que je vais dire). C'est par ma manière d'aborder l'inconnu qu'on me reconnaît : « Pour cacher aux autres les limites de ton savoir, rien de plus sûr que de ne pas les franchir » - Leopardi - « Il più certo modo di celare agli altri i confini del proprio sapere, è di non trapassarli ». | | | | |
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| doute | | | Oui, il est appréciable, l'étonnement donnant lieu aux questions profondes ; mais j'apprécie davantage l'étonnement, surgissant des réponses hautes, même si je n'en perçois pas la question. | | | | |
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| doute | | | Rien que de belles ombres, même dans l'oubli des choses nécessaires, même d'une méchante lumière - ma réplique à Nietzsche : « rien que de la lumière, même par-dessus de méchantes choses »* - « Licht, nur Licht auch über schlimme Dinge ». | | | | |
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| doute | | | Ma force est une lumière ; mais mes tableaux ne sont remplis que des ombres, que peignent mes faiblesses. Être créateur, c’est savoir tirer profit de ses faiblesses. | | | | |
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| doute | | | Je préfère mes passages-éclairs dans le royaume des ombres, où rien ne marche, au séjour prolongé dans la république des lumières, où rien ne danse. | | | | |
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| doute | | | La conscience de mon soi inconnu - me munir du regard, que je mettrai au-dessus et des choses perçues et des idées conçues (je pourrai l'appeler, comme Nietzsche – mon univers inconnu interne – unbekannte Welt in mir). La conscience de mon soi connu - me voir, bossu ou déçu. | | | | |
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| doute | | | Que me font les poids et places, dont l'attribution est le seul mérite de la rigueur dans l'art, si je crée dans l'impondérable et le dépose dans mes ruines, conquises de haute lutte ! | | | | |
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| doute | | | Ils savent ce qu'ils disent, sans le savoir chanter ; je m'efforce de chanter, sans savoir ce que j'en dis. De nos jours, il faudrait inverser l'adage : « Où est l'esprit, là est le chant » - proverbe latin - « Ubi spiritus est cantus est ». Leur visée - être cacique des caciques ; j'ambitionne le genre du cantique des cantiques. | | | | |
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| doute | | | Sur les axes essentiels, honte - fierté, force - faiblesse, chaos - ordre, plaisir - douleur, je n'arrive pas à placer les valeurs de mon soi, opération pourtant presque banale, lorsqu'il s'agit des autres ; cette indétermination m'oblige à m'inventer. « Quand je pénètre dans moi, je bute sur le chaud et le froid, la lumière ou l'ombre, l'amour ou la haine » - Hume - « When I enter into myself, I stumble on heat or cold, light or shade, love or hatred » - ce n'est pas dans un bloc de marbre qu'il me faudra sculpter ma statue crédible, mais ex nihilo. | | | | |
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| doute | | | À tous les illuminés-prophètes, dont la première lumière tourne irrévocablement en éclairage public, je préfère un enténébré poète, dont les dernières ombres servent de fond à mon étoile. « Je suis fils de la nuit. Ne suis ni prophète ni médecin, mais conducteur des âmes » - Homère. | | | | |
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| doute | | | Plus achevé est l'autoportrait, que je dessine, plus faux et reproductible il est. Et je renonce aux traits nets au profit des points sans modulations visibles. | | | | |
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| doute | | | Tant de mes lumières mesquines doivent être éteintes, pour que je puisse me livrer, ravi, aux ombres projetées par mon seul astre, mon anti-étoile. « Égaliser les lumières, unifier les ombres »*** - Lao Tseu - on s'approfondit dans l'Un, on se rehausse dans l'unification d'arbres. | | | | |
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| doute | | | Ils sont dans une nuit naturelle et ils cherchent des porteurs de lumières ou de reflets ; je suis dans un jour artificiel, où je reconstitue un jeu d'ombres originelles. | | | | |
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| doute | | | Mon jeu d'ombres est pris, par des yeux délicats, pour lumière. Cette interchangeabilité est une véritable chinoiserie de yin (les ramages et les feuilles de l'arbre) et de yang (le tronc et les branches). Peu m'importe votre lumière aux cimes ; je la développe, ou plutôt je l'enveloppe de mes ombres : je m'adosse à la ferme lumière, pour mieux affronter les ombres dansantes. Et vos ombres radicales ne m'émeuvent que si j'en devine le soleil : « Ceux qui sont hideux au soleil ; ceux qui gagnent à accueillir le froid et l'obscurité » - Canetti - « Menschen die an der Sonne gehässig werden. Menschen, denen Kälte und Finsternis gut tun ». | | | | |
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| doute | | | Il y a en moi ce que je crois et connais, et ce dont je me méfie et ignore. Je m'évertue à ne parler à autrui qu'au nom de la seconde facette, la première étant commune à tous. Savoir l'esprit de l'homme empêche de le connaître côté âme. Mais il faut croire en son ignorance de soi ; c'est ce que voulait dire Lao Tseu : « Si tu ne crois pas en toi-même, personne ne te croira ». | | | | |
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| doute | | | Dans ma Caverne du nécessaire, la lumière du possible me fait admirer les ombres de l'impossible. À R.Char, l’impossible sert de lanterne ; à Derrida - de matériau : « La seule invention possible, l'invention impossible ». | | | | |
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| doute | | | Deux sortes disjointes de lieux : ceux où je me montre et ceux où je me cache. La seule illusion architecturale durable, qui permettrait d'exercer ces deux modes d'existence au même endroit, semble être les ruines. | | | | |
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| doute | | | Quand je découvre l'éphémère de ce qui est le plus solide, et le solide - de ce qui est on ne peut plus éphémère (« Seul l'éphémère dure »** - Ionesco), rien ne s'écroule dans ma tour d'ivoire ; mais je révise la place accordée à son toit, ses souterrains, ses fenêtres, et je vois que, fonctionnellement, mon édifice s'inscrira désormais tout naturellement dans le style architectural des ruines. | | | | |
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| doute | | | Quand ma création touche à la perfection, je suis tenté de proclamer mon invention - réalité suprême : « Ce qui, aux autres, n'est que mystère, symbole, substance invisible, est pour Rilke - une palpable, une parfaite réalité » - L.Reisner - « То, что для других - тайна, символ, невидимая субстанция - для Рильке осязаемая, совершенная реальность ». | | | | |
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| doute | | | M'être familiarisé avec toutes les meilleures plumes du monde tua en moi le lecteur ; aucune chance que je tombe encore sur un auteur à la hauteur de Nietzsche, à l'intelligence de Valéry, à l'ironie de Cioran. La source livresque s'est définitivement tarie. De bonnes soifs ne peuvent dorénavant jaillir que de moi-même. | | | | |
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| doute | | | Mon visage ne se donne ni au discours ni aux couleurs ni à la musique. La première sensation est celle d'un voile, que je cherche à rendre le plus fidèle possible. Du maximum de la fidélité seconde naît le seul décalque crédible - le masque. « C'est lorsqu'il parle en son nom propre que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque, et il se dévoilera »** - Wilde - « Man is least himself when he talks in his own person. Give him a mask, and he will tell you the truth ». | | | | |
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| doute | | | Quand je me serai rendu compte, que ce qui projette les plus belles ombres est ma propre étoile, que mes murs ne peuvent pas tenir longtemps debout, que toute sortie est plus que jamais sans objet, que ma profondeur n'est qu'une hauteur mal renversée, - je reconnaîtrai, que ma Caverne devint mes ruines. | | | | |
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| doute | | | Je ne m'éclaire pas de la pensée d'autrui, je l'éclaire, mes horizons lui servant d'écran. | | | | |
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| doute | | | Mes ombres doivent témoigner, que je ne me faisais pas d'illusions sur ma proximité d'avec des astres. | | | | |
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| doute | | | Mieux je me peins - plus je m'ignore et mieux je me comprends. Et je comprends, que les autres ne me connaissent que d'après caricatures. | | | | |
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| doute | | | Le soi est si loin de ce qui se montre, se dit ou se fait, que ce soit par les autres ou par moi-même, que le désir d'être soi-même - le fondement de la bonne conscience - est une aberration des sots. À moins qu'être soit ce qui subsiste, quand je ferme mes yeux, pour créer un écran, et ma bouche, pour laisser parler ma plume, et quand je laisse tomber mes bras, pour jouir des images insaisissables. | | | | |
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| doute | | | Que ce soit l'intuition ou la réflexion, qui guident ma contemplation, j'aboutirai au même tableau, avec la même composition, les mêmes contours et les mêmes couleurs ; et je me mettrai, timidement au début, à me fier à la seule invention, pour constater, que non seulement le monde n'y perde rien de son authenticité, mais qu'il y gagne beaucoup en vivacité et en musicalité. | | | | |
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| doute | | | Je sais d'avance, que, quels que soient mes serments de fidélité à l'un des royaumes de la pensée, très rapidement je n'en serais plus un digne sujet, j'en serais même un exilé, marqué de lèse-majesté irrépressibles. C'est là où se trouve la différence entre un ironiste et un sceptique. | | | | |
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| doute | | | Chez un maître, et les buts et les contraintes sont ce qui reste invisible dans le résultat. Nietzsche se donne pour but la transformation (Umgestalten), et moi je surveille surtout ma contrainte – éviter, par filtrage, tout ce qu'un autre aurait pu dire à ma place. Mais nos résultats peuvent se mettre à l'unisson, tout en refusant toute amplification ou propagation. | | | | |
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| doute | | | Je suis inondé de cette lumière, qui existe avant tout langage et ne vaut que par sa source mystérieuse, refusant toute reproduction verbale. « Les pensées sont les ombres de nos sentiments » - Nietzsche - « Die Gedanken sind die Schatten unserer Empfindungen ». Quand on tient à l'intensité, tout reflet par le mot prend inexorablement la consistance des ombres. | | | | |
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| doute | | | L'ambition suprême de ma réflexion, face à l'insondabilité et l'ineffabilité de mon moi : être une belle ombre d'une lumière inaccessible, ombre projetée en hauteur. Je plains ces piteux connaisseurs ou maîtres de leurs soi-mêmes transcendantaux ou immanents, se vautrant dans leurs profondeurs viabilisées : « L'objectif suprême de ton évolution : devenir maître de ton soi transcendantal, être le soi de ton soi » - Novalis - « Die höchste Aufgabe der Bildung ist, sich seines transzendentalen Selbst zu bemächtigen, das Ich seines Ichs zu sein ». Quand je suis dans la forme, je ne peux être que dans le nous dialogique, du côté des ombres. | | | | |
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| doute | | | À quoi dois-je m'attendre, si je mets au centre ce qui m'est le plus énigmatique et impénétrable, moi-même ? - au jeu passionnel des ombres, à la perte de repères, au vertige. Et qu'ils sont sots, ceux qui se disent : « placez-vous au centre, et le vrai, le juste et le paisible vous appelleront » - Emerson - « place yourself in the middle, and you are impelled to truth, to right and contentment ». L'arbre, lui aussi, n'a pas de centre compréhensible, ce qui le rend sacré. | | | | |
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| doute | | | Un homme me devient intéressant, quand je n'ai pas besoin de chercher la lumière, dont il est l'ombre. La primauté de l'ombre ; l'absence de lumière criarde. « La lumière publique obscurcit tout »*** - Heidegger - « Das Licht der Öffentlichkeit verdunkelt alles ». | | | | |
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| doute | | | Le monde devient si translucide, si bien viabilisé et éclairé, qu'on a le droit de s'interroger : qu'y fais-je avec mes ténèbres ? Et dire que jadis on pouvait clamer, fièrement et bêtement : « Comment émettre de la lumière dans ce monde envahi par les ténèbres ? » - Dostoïevsky - « Как светиться в мире, утопающем во тьме ? ». Émettre, allumer des rêves, une fois dans les ténèbres, serait une autre issue. | | | | |
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| doute | | | Ils n'ont que le vague et le font passer pour le sentiment ; je n'ai que le sentiment et je ne le rends que par des ombres, ombres le contraire du vague. | | | | |
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| doute | | | C'est ce que je fais de la lumière commune qui fait de moi un mouton, un héros ou un créateur : m'en servir pour mettre au jour des choses cachées, me jeter dans son feu géniteur, la faire oublier par mon jeu des ombres, projetées par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Nous connaître, c'est connaître notre âme, mais celle-ci est exposée au souffle d'un esprit supérieur, dont tout contact nous est interdit, - celui qui dit se connaître ne connaît que ses glandes. Ou, au mieux, ses muscles : « Ce que je connais de moi-même est ce qui prend part à l'action » - Bergson - c'est à dire une misérable surface de ma face invisible dont la profondeur m'est interdite et que seule réinvente la hauteur de mon âme. | | | | |
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| doute | | | Que puis-je savoir de mon soi, à part le sum découlant de cogito me cogitare ? La conscience contient si peu de conscience de soi. Il y a ceux qui se vantent de se connaître (et composent des panégyriques de la connaissance de soi - Grothendieck) et ceux qui s'inventent. La présentation est chaude, vague et muette, la représentation - froide, nette et éloquente. | | | | |
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| doute | | | En dehors de la gastronomie, que sais-je de l'authenticité de l'escargot ? Avec les mots je ne peux construire que la coquille, que l'autre n'appréciera qu'en géomètre, en chef de cuisine ou en oiseau de proie. Mon école de peinture s'appellera exil ou ruine ; et j'y dessinerai, indifféremment, tantôt une coquille, tantôt une carapace et tantôt une muraille. | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni dans les réponses, ni dans le questionnement, ni dans le parcours de la question à la réponse, ni dans le silence ; si, après ces quatre négations, je me sens authentique, je me trompe de voies ou de voix. Notre essence restera soit hypothétique soit utopique soit mythique ; seule l'existence est authentique, c'est pourquoi il faut la mépriser, ou, au moins, négliger, pour vivre le vertige de l'essence inconnue. | | | | |
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| doute | | | Les étapes d'approfondissement, aboutissant à l'illusion du soi : je n'affirme pas ce que je suis ; je ne suis pas ce que j'affirme ; le Je et le Moi sont identiques et également inapprochables. Et si « être un homme, c'est savoir distinguer son Je et son Moi » (S.Weil), l'homme est un fieffé illusionniste ! | | | | |
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| doute | | | Au même lieu méditerranéen, où j'inventais et l'astre et la chose et l'ombre, Nietzsche chercha la lumière et Valéry trouva l'illumination - pour mieux peindre leurs ténèbres. Entre la hauteur du premier et la profondeur du second (entre Sète, Nice et Gênes), je m'y sens à l'aise, en oubliant les astres et les choses et en vivant des ombres. | | | | |
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| doute | | | Comment faut-il lire le Connais-toi toi-même ? - que mon soi inconnu continue à m'étonner, à m'inspirer la vénération et … l'amour ! Sois Narcisse, dont la seule image se lit dans un étang vital, à l'eau stagnante, et qu'un caillou ou une grenouille peuvent troubler jusqu'à la rendre méconnaissable ou hideuse, et que la seule lumière, qui la rende sereine, tomberait de la Lune de tes plus belles nuits. | | | | |
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| doute | | | Avoir lu les auteurs, avant de lire leurs critiques, permet de comprendre, qu'en philosophie tout ce qu'on désigne par preuves, réfutations, déductions n'est que d'humbles métaphores. Je ne connais aucune exception. | | | | |
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| doute | | | Ils brandissent leurs éteignoirs ; je me contente de soigner mes ombres, pour qu'elles fassent rêver d'une lumière inextinguible. | | | | |
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| doute | | | La mathématique procure tant de joie et de bonheur, à travers l'harmonie qu'on découvre dans des objets … qui n'existent pas. Une leçon à retenir, dans mes choix des éléments, avec lesquels je chercherai à bâtir mes plus ambitieux édifices ; il faudrait peut-être tenter de serrer mes contraintes jusqu'à ce que mes objets trop évidents - murs, toits et fenêtres - s'effacent de la réalité indéfinissable, pour atteindre à une rigueur de rêve, aux ruines et souterrains imaginaires, ces applications biunivoques d'une tour d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | Partir de soi, aller vers soi - deux errances, de banalité égale, et ayant pour origine l'idée d'un soi connu ou connaissable, et aboutissant, logiquement, dans des étables. Le seul soi crédible est le soi sculpté, hors tout chemin, dans des ruines d'un soi immémorial, et exposé non pas au musée ou en librairie, mais au fond de mon souterrain ironique, où je place ma tour d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | M'interroger sur le sens de la vie à comprendre ou m'enorgueillir d'un sens compris de la vie ne sont nullement signes de ma sagesse ; c'est la forme de mon enthousiasme devant un sens de la vie incompréhensible, qui m'y renseigne davantage. Il ne m'est donné de toucher mon fond immobile que par le frisson d'une haute forme. | | | | |
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| doute | | | Je ne connais pas un seul passage philosophique, qui, pour mon adhésion, mon plaisir ou mon respect, gagnerait quoi que ce soit grâce à l'argumentation, au fol amour de la vérité ou à l'impeccable rigueur. En revanche, combien d'extases devant la solitude d'un balbutiement, d'une honte, d'une métaphore, bref - d'un accord. Le but de la philosophie est la traduction en musique de tout bruit de la vie, montant de mon cœur ou de mon âme. Et non pas son aléatoire et pénible déchiffrage. | | | | |
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| doute | | | La meilleure création ne dépend nullement d'une réceptivité particulière - une découverte, qui balaie toutes les balivernes sur l'intentionnalité et fait de la Caverne ma vraie demeure et de ses ombres - le contenu même de mon savoir ; la vraie sensibilité n'a pas besoin d'objets ; mon acoustique est ma musique. | | | | |
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| doute | | | Les absurdistes voient le conflit central - entre l'irrationalité du monde et le besoin de clarté, qui travaillerait l'homme ; je vis du besoin de l'insaisissable, qui me donnerait un vertige assez fort, pour que je le traduise en musique ; et le monde me subjugue par sa merveilleuse rationalité. À la rébellion d'absurdiste je préfère l'acquiescement d'ironiste. | | | | |
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| doute | | | Même à Kant un ciel étoilé semblait être ce qu'il y a de plus immuable ; quelle ne fût pas ma stupéfaction, quand j'appris que, dans l'Antiquité, on pouvait observer, depuis la Méditerranée, - la Croix du Sud ! Le phénomène de précession en est l'origine, phénomène connu des Égyptiens et des Grecs ! | | | | |
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| doute | | | La fonction première de la philosophie est de me donner des raisons de m'étonner ; une fois l'étonnement solidement installé, je peux l'appliquer à la vérité, à la musique ou au rêve ; l'étonnement est l'instrument, et moi - compositeur, interprète ou auditeur. Depuis Platon et Aristote, beaucoup pensent, que « la vraie attitude philosophique est étonnement devant le monde »** - Merleau-Ponty. | | | | |
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| doute | | | Sans maîtriser les lumières primordiales du sens, ils prennent mes jeux d'ombres du pressentiment pour de la noirceur du ressentiment ; en plus, dans mes réflexions spéculatives il y a si peu de réflexions spéculaires. | | | | |
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| doute | | | Ma main droite caresse ma main gauche ; laquelle est plus proche de ma conscience ? - la caressante ou la caressée ? le sujet ou l'objet ? La même perplexité qu'entre le corps et l'âme. Mais ce déclic ne se produit pas entre l'entendeur et le parleur, lorsque je m'écoute parler. L'ouïe et la vue ne font pas partie du corps ; je ne me vois ni ne m'écoute, mais ça se voit et ça s'écoute en moi. | | | | |
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| doute | | | Je peux raisonnablement prétendre à la maîtrise de mon esprit, mais je suis soumis à mon âme déchaînée et à mon cœur sans frein. Le meilleur de moi est ce qui ne m'appartient pas. | | | | |
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| doute | | | Se perdre au milieu des problèmes ou de leurs solutions est signe de bêtise ; la sagesse est de reconnaître, que je me perde, entouré de mystères, tels que le monde, l'homme ou moi-même. | | | | |
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| doute | | | Un jour on comprend, qu'aucune voix divine n'anime l'univers, que même son bruit ne porte aucun message ; on ne s'abandonne plus à son ouïe, on se fait regard ; d'entendeur on devient compositeur ou interprète ; c'est dans la naissance de ma musique à moi que je finis par reconnaître le créateur : « Dieu est mort ; traduisez : Dieu, c'est moi »** - Lacoue-Labarthe. | | | | |
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| doute | | | Deux illusions sur le soi : l'illusion idéaliste - le soi est connu, c'est mon être, je le traduis fidèlement dans mes mots et mes idées ; l'illusion matérialiste ou existentialiste - le soi ne vient à l'existence qu'à travers mes actes. L'existence du soi est indubitable, mais il n'a ni sa substance, ni son langage, ni son sens ; on ne peut que le vénérer, ce qui aboutit soit à l'espérance (le soi serait immortel) soit au désespoir (le soi se réduirait aux essors, qui s'épuisent et meurent, sans laisser de traces fidèles). | | | | |
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| doute | | | Me connaître, c'est comprendre l'instrument, dont je suis appelé à jouer : grosse caisse ou violon, harpe ou triangle ; mais cette connaissance n'existe guère pour l'homme-orchestre, l'homme-compositeur ou l'homme-silence, qui sont condamnés à se réinventer, en se vidant avant tout premier son. C'est la musique du monde qui se jouera en, de ou par moi. | | | | |
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| doute | | | Ils écrivent, pour voir plus clair ; moi - pour me débarrasser d'une mécanique et horripilante clarté, glissée, par inadvertance, au milieu de mes incertitudes vitales. | | | | |
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| doute | | | L'intellectuel est celui qui met le pourquoi avant le comment ; l'artiste fait l'inverse. Mais si, dans mon écrit, le qui se met devant tout quoi, je m'aperçois vite, que tout pourquoi est de trop, et je deviens, ou voudrais devenir, artiste. Le souci du pourquoi prendra forme de contraintes implicites ; le talent du comment constituera la tâche explicite des commencements. | | | | |
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| doute | | | Oui, je ne peux me réaliser qu'en tant qu'un jeu d'ombres, dans ce soi connu, articulé, fini, maîtrisable ; mais je dois vénérer la lumière de mon soi inconnu, indicible, infini, inaccessible. Comme une cible impossible, servant de mon étoile, et je sais que tout impossible extérieur intéressant a sa réplique dans moi-même. | | | | |
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| doute | | | Que je dissimule tous les faits de ma vie, ou bien que j'y obéisse à une sincérité impitoyable, les résultats seront, en tout point, comparables, dès qu'il s'agit d'entendre la vraie musique de mon âme. Et je comprendrai, que savoir éliminer tout bruit des faits et créer autour de mon soi un silence des choses, en est le moyen le plus sûr. | | | | |
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| doute | | | Si je n'ai plus rien à dire au monde, c'est probablement une défaillance de mes yeux ; mais si je pense, que le monde n'a plus rien à me dire, c'est certainement à cause de l'extinction de mon propre regard. | | | | |
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| doute | | | Le soi pur de Valéry est trop lié au tout du monde, le soi absolu de l'idéalisme transcendantal de Kant est trop mécanique, mon soi inconnu a l'avantage de ne se mêler ni des opérations analytiques ni des opérandes ensemblistes – il est l’algèbre de la création. | | | | |
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| doute | | | Je ne suis pas sûr que les fondements ou les horizons soient nécessaires, pour que la pensée ait assez de volume ; mais elle doit partir d'un beau firmament, pour nous faire aimer l'intensité de son centre et respecter l'infini, limite de ses circonférences. | | | | |
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| doute | | | Peu importe si je vise l'extérieur ou l'intérieur, peu importe si je suis le chemin des pieds ou des yeux, ce qui compte, c'est la part du mystère qui accompagne mon regard, c'est ainsi que je corrigerais Novalis, nous invitant à vénérer : « le chemin mystérieux vers l'intérieur » - « den geheimnisvollen Weg nach innen ». | | | | |
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| doute | | | La tension entre les contraires ne devrait pas se résoudre dans un relâchement dialectique quelconque, mais dans une bonne raideur d'une corde, sur laquelle je pourrais jouer ma meilleure musique. La musique naît des inconnues, dont est chargé mon arbre requêteur. L'unification d'arbres promet de nouveaux reliefs, tandis que la synthèse (Aufhebung) est source de platitudes. | | | | |
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| doute | | | Deux déviations de la pensée : la sécheresse monocorde d'une réflexion ou la sourde fébrilité d'une foi ; la musique est née de l'accord entre la méditation de mon soi connu et la préméditation de mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Avoir ou être, ces deux vacuités reflètent assez bien la frontière entre le soi connu et le soi inconnu : on est, sans posséder son meilleur soi. Je deviens. Et je maîtrise ce moi connu, qui connaît, doute et évolue. Mais je ne peux pas approcher l'immuable, le crédule et le créatif, qui est mon moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître mon soi connu, il suffit de vouer à son image mes yeux ou mon esprit. Je ne peux pas connaître mon soi inconnu, je peux l'aimer, grâce à l'image, qu'en renvoie mon regard, c'est à dire mon âme. C'est, peut-être, l'objet tant convoité par Narcisse et qui l'empêche d'être immortel. Ne sont immortels que le désamour et l'imitation. La créature, la création, le créateur sont tous voués à néant. | | | | |
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| doute | | | Les Anciens apparaissent à mon horizon, auréolés de génie pur et de profondeur abyssale, et ils me servent d'appui et de consolation. Mais plus je vais, plus je me rends compte, qu'ils sont plus bêtes que nombre de mes contemporains, que, pourtant, je méprise, - et la Terre reçoit soudain une terrible secousse, et je me retrouve dans mes ruines primordiales, sans aucun Atlas complice. | | | | |
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| doute | | | La raison devrait n'être qu'un cadre net de mon portrait flottant, tissé d'approximations et d'incertitudes. La raison est dans les mots et les représentations, et mon portrait est de frissons, de couleurs et de mélodies. Si, en me peignant, je suis d'accord avec la raison, c'est mon robot intérieur qui s'exprime. Si, dans mes traits de pinceau, j'ai peur de me tromper, c'est mon mouton extérieur qui me paralyse. | | | | |
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| doute | | | L'horreur ou l'émerveillement devant mon soi, que soi-disant je réussis enfin à connaître, sont des méprises, même si la seconde est plus honorable. Nos goûts et nos dégoûts ne devraient se former ni selon la connaissance de l'organe, ni selon la maîtrise de la fonction, mais selon la qualité de la création, dont on ignorera à jamais l'auteur et la source. | | | | |
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| doute | | | Dans mon livre, le fond, le sens, le volume viennent de mon soi connu ; la forme, la musique, la noblesse – de mon soi inconnu. Plus je m'identifie avec le second, plus j'aurai le droit de parler d'un livre consubstantiel avec son autheur (Montaigne) ; sinon, il ne serait qu'accidentel. | | | | |
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| doute | | | Les meilleures visions me viennent, lorsque je ferme mes yeux. « Celui qui ne sait pas fermer les yeux ne sait pas regarder »*** - S.Butler - « He who knows not how to wink knows not how to see ». Dans ce que je vois, la part de l'œil est modeste. Les bonnes paupières, contrairement aux mauvaises œillères, ont une face interne réfléchissante, à y regarder à deux fois. | | | | |
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| doute | | | Ils voient dans le mythe de la Caverne - l'apologie de la lumière, tandis qu'il me dit, que le jeu des ombres est mon seul original, une traduction d'un texte divin, dont je ne maîtriserai jamais la grammaire. « Nous sommes une ombre profonde, laissez-nous en paix, les ignares » - G.Bruno - « Umbra profunda sumus, ne nos vexetis inepti ». | | | | |
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| doute | | | Si je tiens à la métaphore de théâtre, pour résumer la vie, ce qui le résume le mieux, ce serait le besoin de sauvegarder l'illusion enivrante, qu'il ne faut pas laisser éventer par de sobres vérités intempestives. Sur la scène de la vie, dès que l'illusion faiblit, il faut tirer le rideau. Si, en plus, je suis mon propre spectateur, je m'apercevrai, qu'en coulisses, on ruminera machinalement les paroles pathétiques, déplacées et désuètes. | | | | |
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| doute | | | Les doutes des sages viennent des réponses sans question ; la plupart des certitudes des sots proviennent des questions sans réponses. La question, dans laquelle il n'y a pas de variables ou l'on échoue à les y introduire, ne mérite généralement pas qu'on y réponde. Pour le reste, si je ne suis pas capable de répondre, c'est à dire de substituer aux variables - de belles valeurs, alors mes doctes certitudes, même négatives, ne valent pas un seul des doutes enthousiastes, nés d'une unification d'arbres. Les certitudes sont des frontières, mais le doute, c'est un Ouvert, ne mordant pas sur la frontière. | | | | |
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| doute | | | Ils nous invitent à ne pas quitter des yeux le soleil, afin que ce qui est désagréable, les ombres, restent derrière nous. Je finirai par ressembler à un poteau ou à un tournesol et désapprendrai à former mes propres ombres. Mais c'est moins sot que chercher à émettre mes propres lumières. La plus belle œuvre se fait des ombres, que je projette devant moi, et dont je vénère la lumière merveilleuse et inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Ma vie se réduit à ce que j'éprouve, dans mon fond obscur, et à ce que je prouve, par mes formes lumineuses ; et il y faut installer une espèce de discipline militaire : obéir à mon soi inconnu et commander à mon soi connu. | | | | |
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| doute | | | L'esprit de suite est bon pour l'ingénieur et néfaste pour le poète. Le rêve n'est traduisible qu'en pointillé, les actes remplissent des chaînes. Je connais les autres par la mémoire en continu et je me découvre moi-même dans l'oubli des traces. Répète la noble prière de S.Weil : « Que je sois hors d'état d'enchaîner par la moindre liaison deux pensées »**. J'aime la raison qui prie et la foi qui lie. | | | | |
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| doute | | | Pour bien chercher, il vaut mieux que j'aie une tête froide, mais les plus belles trouvailles, je les ferai en suivant mes fièvres. Je commence par chercher de nouveaux aliments, et je découvre de nouveaux appétits. | | | | |
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| doute | | | La bonne musique naît des gammes larges, elle est la démesure par rapport à la musique des autres ; si je cherche la mesure platonicienne dans la finalité, dans l'égale distance entre l'exagération et l'inachèvement, entre l'excès et le défaut, je risque fort de me retrouver dans la platitude ; je dois composer au nom des commencements hyperboliques, c'est à dire des rythmes de mes sources. « L'exagération doit être continue » - Flaubert. | | | | |
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| doute | | | On ne retire pas grand-chose des contacts avec un autre soi-même ; la rencontre, que je dois appeler de mes vœux, est celle entre mon soi connu et mon soi inconnu, entre la forme de mon esprit et le fond de mon âme, entre la matière et la manière. Les autres ne sont que de la matière, dont peuvent se passer mes meilleures formes. | | | | |
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| doute | | | Dès que je me dote de bonnes contraintes, mon chemin devient forcément oblique : « Tout est oblique ; rien n'est droit dans notre fichue essence, si ce n'est la franche bassesse » - Shakespeare - « All is oblique ; there's nothing level in our cursed natures, but direct villainy ». Les droits chemins et l'avance vers un but net sont déjà à portée des machines. La vie, jadis organique, devient mécanique. « La vie nous pèse tel un chemin droit sans but » - Lermontov - « И жизнь уж нас томит, как ровный путь без цели » - c'est la droiture qui pose problème, puisqu'elle nous prive de mystères. | | | | |
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| doute | | | Sombrer dans la sagesse, se surmonter, se connaître, retrouver la paix et l'entente avec soi-même – une perspective minable et impossible. En revanche, une sensation cuisante, que je ne pourrais être d'aucun secours à moi-même. Je me repais de désistements et de capitulations. | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas la luminosité contingente qui m'éclaire, mais le jeu multiplié d'une lumière incertaine sur mes facettes réfléchissantes. | | | | |
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| doute | | | Les profondeurs de l'esprit sont aussi insondables que les hauteurs de l'âme. Je suis dangereusement près de la platitude, lorsque je ne parle qu'au nom de mon soi connu. Le talent est le seul interlocuteur de mon soi inconnu, parlant les deux langages : l'intelligence et la noblesse. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu se livre à l'âme tâtonnante et fuit la pensée cohérente ; là, où parle le soi connu, le chœur s'y faufile et, souvent, me gouverne. Dès que j'ai envie d'être là où je pense, je me retrouve en étable. « Là où je suis, il n'y a plus à penser » - Artaud. Pour le soi inconnu, je suis vient d'être ; pour le connu - de suivre. | | | | |
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| doute | | | Le temps se déroule à l'horizontale, mais c'est en hauteur, à la verticale, que je veux placer mes ombres ; au lieu de les propager, prépare-leur une belle chute : « Au nord de l'avenir, je pose mes filets, lestés des ombres écrites en pierres »* - Celan - « Nördlich der Zukunft, werf ich das Netz aus, beschwert mit von Steinen geschriebenen Schatten ». | | | | |
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| doute | | | Si mes palettes sont assez riches et mes tableaux assez ambitieux, la convergence avec un autre maître, n'est ni possible ni souhaitable. Elle serait même un signe de ma banalité. Donc, une fois dans mon atelier, je ne peux ni ne dois être attiré vers mes semblables, et je devrais les inviter à passer, sans dévier mes pinceaux vers des partages, fussent-ils fraternels. | | | | |
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| doute | | | Comment parvenir aux commencements ? - en comprenant ce qui ne l'est pas, en l'éliminant, - donc, par des contraintes. Une fois la durée ou l'enchaînement interdits, mon soi inconnu n'aura qu'un seul interprète possible - mon génie ; et sans le génie, je ne suis que médiation. | | | | |
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| doute | | | Un discours porte vraiment un message, quand il en appelle à plus d'un interprète, qui se complètent, pour un déchiffrage secret. Mais on se fie d'habitude, aux services d'un seul, le cerveau de service. J'encrypte bien mon message, quand je le retraduis dans un langage des notes, mystifiant les poids et interprétant les chiffres. | | | | |
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| doute | | | Pour que je me tourne du côté de mon soi inconnu, il y a une technique facile : reporter l'admiration des organes – y compris de mon esprit, y compris de mon âme – sur leurs fonctions. C'est ici que j'ai la sensation de faire partie de ce qui, tout en étant moi, est plus grand que moi – l'unification enrichissante, mystifiante, rehaussante. La hauteur d'une admiration est ce que la profondeur est à la connaissance – un contact, ou son illusion, d'avec l'au-delà. | | | | |
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| doute | | | Mieux je fouille l'homme intérieur en moi, plus je comprends, que presque tout y est, dans une certaine perspective, assez commun - mes images, mes sentiments, mes pensées. Et que mon cachottier soi inconnu se manifeste mieux, lorsque je me quitte, pour prier, aimer ou m'étonner. Et je ne retournerai en moi que pour créer. | | | | |
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| doute | | | La lumière est commune à tous, je ne me singularise que par mes ombres. La lumière explique, et l'ombre exprime, donc dans : « Toutes les ombres d'un homme expliquent la forme de l'homme et en même temps la caverne, le feu, et la place même de l'homme enchaîné » - Alain – il faut changer de verbe. La caverne et les chaînes sont des contraintes, orientant mes ombres, et le feu en dicte l'intensité. | | | | |
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| doute | | | Les visages, les actes, les pensées des autres m'apprennent presque tout sur ce qu'est mon soi connu ; ils ne m'apprennent presque rien sur mon soi inconnu. Et même moi-même, j'ai beau interroger ce dernier, je n'entendrai jamais de réponses intelligibles ; il se réduit aux questions, dans un langage musical, qui surgissent au fond du silence de mon âme, pour la bouleverser et s'évanouir. « Troublé par le mystère, ton esprit, en se cherchant, se fuit » - Schelling - « Der Geist, der, wunderbar getäuscht, sich selber suchend, sich selber flieht ». | | | | |
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| doute | | | Mon étoile m'apprend à bien positionner mes ombres. « Apprends de l'étoile, ce que lumière veut dire » - Mandelstam - « У звезды учись тому, что значит свет ». Dans les ombres des autres, je devine la lumière qui les projette : la cathodique, la forumique ou l'astrale. | | | | |
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| doute | | | Tant d'hommes cherchent à apporter de la lumière dans des ténèbres des autres ; je préfère celui, qui me donne l'envie d'éteindre toute lumière, pour m'enivrer de ses ombres. | | | | |
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| doute | | | Aucune empreinte fidèle de mon vrai visage n'est possible ; il ne peut se manifester que par des masques, que je fabrique en fonction de ma vision des rôles à jouer, des scènes à monter et des spectateurs, curieux de mes prodiges. | | | | |
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| doute | | | Quand j'ai le courage de constater, que ce qui est le plus précieux pour mon regard est tout simplement invisible, je comprends, que rien - ni les images, ni les idées, ni, encore moins, les actes - ne puissent le dissimuler ou le défigurer ; je m'identifierai avec la matière et avec l'instrument, et je me fierai à mon talent, solidaire de l'invisible. Les sots, évidemment, ont le risible privilège de voir l'invisible : Bienheureux les pauvres en esprit – ils verront Dieu. | | | | |
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| doute | | | De haute lutte, ils atteignent à la basse sérénité ; je m'agrippe à mon haut vertige, dû à mes basses résignations. | | | | |
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| doute | | | La grandeur littéraire peut se mesurer par sa résistance à la relecture : la grandeur de Nietzsche, Tsvétaeva, Pasternak ne subit aucune fêlure, quel que soit le nombre de mes abordages. Montaigne, Dostoïevsky, Valéry perdent une partie de leur aura à chaque nouveau passage. Ceux qui dégringolent dès la deuxième lecture : Goethe, Pascal, Cioran. | | | | |
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| doute | | | La nouveauté, le long d'un méridien (« un méridien décide de la vérité » - Pascal), ne me remplace pas l'angle, sous lequel je place mes astres. Mais la hauteur plutôt que la largeur. « Si je tiens encore, pour une simple question de lumière, à un certain degré de latitude, je hais cordialement toute longitude » - Saint-John Perse. | | | | |
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| doute | | | Les ruines sont peut-être la meilleure demeure de l'inconnaissable ; l'ennui du bâtisseur est ne suivre que l'inertie, la voie du connu. « Quand je bâtis des maisons, c’est le connu qui domine, et quand j’explore, c’est l’inconnu » - Grothendieck. Mais si j'invertis ces fonctions, je bâtirai des châteaux en Espagne, délicieusement inconnus, et j'explorerai des ruines, connues, exclusivement, de moi. | | | | |
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| doute | | | Tout mon soi connu est dans le devenir, dans l’action ou la création ; c’est ainsi qu’il esquisse ou atteint l’être qui n’est autre chose que mon soi inconnu. « Vis-à-vis de soi-même, l’homme se fait inconnu. Il agit sur son être »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Si je réussis à placer mes fins dans l'élan de mes commencements, je réalise un tour de l'éternel retour : les horizons inaccessibles, auxquels aspire mon âme, seraient traduits en haut firmament, où me maintient mon talent. Et que mon esprit observateur s'occupe du secondaire maîtrisé – des parcours, des liaisons. | | | | |
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| doute | | | Quels que soient mon savoir ou ma rigueur, le hasard se faufilera inévitablement dans mes images ou mes idées, que je ne dois jamais prendre trop au sérieux ; l'auto-dérision ironique est un moyen de respecter mon soi inarticulable, mais refusant tout hasard. | | | | |
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| doute | | | Si mon regard naïf en moi ou autour de moi (Bergson) ne produit pas de système (château, phare, ruines), cela voudrait dire, que mon soi est trop encombré de choses disparates, ou bien que je manque de regard architectural, et que j'ai beau être peintre en bâtiment, je ne serai jamais un peintre. Mieux je me vide des autres, plus systématique sera mon message. | | | | |
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| doute | | | Je fuis le Dit et le Fait, je poursuis le Dire et le Faire. Les premiers sont trop près des solutions, pour les mélanger aux mystères des seconds. « Je sais bien ce que fuis et non pas ce que cherche »* - Montaigne. | | | | |
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| doute | | | Ils veulent tout réduire à ce qui leur paraît être connu : au Moi et au Monde - vouloir et pouvoir. Je ne suis attiré que par deux monumentales inconnues : Soi et X - souffle divin et substitutions harmonieuses. | | | | |
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| doute | | | L'âme n'a pas de secrets ; elle peut avoir des mystères. Plus mon geste tente de les dévoiler, plus je doute de leur existence. | | | | |
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| doute | | | Toutes les certitudes sont collectives ; mes contraintes devraient les exclure de ma voix, si je la veux originale ; c'est ainsi que je découvre, que mon fond n'est tapissé ni de mots ni d'idées ni d'images articulés, mais d'un élan indicible vers l'inconnu : « Celui qui vise quelque chose d'infini ignore ce qu'il vise » - F.Schlegel - « Wer etwas Unendliches will, der weiß nicht, was er will ». | | | | |
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| doute | | | J'admirai autant d'aveuglements brillants, que je détestai de lucidités pâles. | | | | |
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| doute | | | Dès que je sais ce que je fais, je quitte l'art, l'éros et le rêve. C'est dans l'ignorance étoilée que naît la beauté, la caresse et l'émotion. | | | | |
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| doute | | | Le doute même figurant dans l'arsenal du vulgaire, la noblesse me paraît de plus en plus désarmée. « N'avance que désarmé » - Hölderlin - « Wandle nur wehrlos ». Je finis par chercher la noblesse partout, où pointe une quelconque capitulation. Surtout, face à un rêve : ne substitue pas à la vie - un rêve, mais recrée-la par ton rêve ; que ton imaginaire triomphe du réel, en se mettant à sa hauteur ! | | | | |
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| doute | | | Deux porte-voix possibles, pour m'exprimer : le soi connu ou le soi inconnu. Mes maîtrises et mes expériences, ou mes perditions et mes rêves ? Dois-je coller mon verbe à mon corps et à mon esprit, pour qu'il en soit solidaire, ou bien dois-je créer un personnage imaginaire, en contact mystérieux avec mon âme irresponsable, tenant des propos imprévisibles ? Je penche pour le second choix, mais ce que furent Socrate pour Platon, Zadig pour Voltaire, Zarathoustra pour Nietzsche, s'appelle, chez moi, - mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Le sens de l'existence : tenter de vivre des mystères du vivant et de leur vouer ma poésie et ma musique, portées par mon regard ; quand je le réussis, je vis une espérance, hors du réel compréhensible. Contrairement au mystère, les problèmes ne promettent que le désespoir, et les solutions – l'ennui. | | | | |
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| doute | | | N'écrire que ce que personne n'aurait su écrire à ma place – cette bonne règle a pour conséquence, que je ne peux plus écrire sur ce que j'ai vécu, connu, vu, puisque ces faits sont largement partageables avec le premier venu. À les narrer – il y aurait trop de vérités courantes, intermédiaires, tandis que je veux me mettre entièrement dans mes commencements inventés. D'où le gouffre entre mes yeux et mon regard, entre mon action et mon rêve. Et l'étrange solidarité entre ma honte et mon orgueil, entre la bête a posteriori et l'ange a priori. Pour les regards - l'exhibition des ombres fantomatiques ; pour les yeux - l'extinction de la lumière des choses. | | | | |
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| doute | | | On peut émettre quelques conjectures raisonnables sur le mécanisme de mémorisation de syllabes, de mots, de références d'objets ou de relations, mais le mystère de la mémorisation des sons et des mélodies me paraît être entier. Comment se reconstitue une mélodie, à partir du dernier son (le son du présent), tandis que les sons précédents (les sons du passé) ne retentissent plus et sont en mémoire ? | | | | |
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| doute | | | L'impression d'une meilleure compréhension avec les autres qu'avec moi-même : je m'entends avec les autres sur la surface des significations ; je me perds, avec moi-même, dans la verticalité des expressions. | | | | |
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| doute | | | Je compose des ombres, sans pouvoir identifier ou développer la lumière et en enveloppant, jalousement, les choses, qui les projettent. L'expérience montre, que prétendre connaître les coordonnées de l'astre ou les contours des objets nous rend transparents, c'est à dire sans visage ni ombre. | | | | |
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| doute | | | Deux mystiques, ou deux genres irrationnels, pour parler du rationnel : le lyrisme et l'ésotérisme. Le premier traduit en rêve ou en prière la vénération du merveilleux dans le monde ; le second te replonge dans le rationnel, en lui apportant un verdict irrationnel. À cette seconde tentative de donner aux ombres la consistance de la lumière, à cette pseudo-poésie, je préfère la prose des lumières, expliquant l'origine des ombres. | | | | |
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| doute | | | Je deviens nihiliste non pas parce que les fins manquent, mais parce que je reconnais leur insignifiance à côté des commencements que j'invente, des contraintes que j'érige et de l'élan qui en résulte. | | | | |
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| doute | | | Deux types de répartition d'ombres et de lumières, qui me sont également étrangères : la lourde noirceur à la Schopenhauer, avec ses lamentations sur l'absurdité et l'absence de sens, et la lumière grisâtre à la Hegel, avec sa soporifique et logorrhéique ontologie (ces deux compères sont, pourtant, portés aux nues par, respectivement, Wittgenstein et Marx). L'harmonie désirable est une projection d'ombres vers la hauteur, une fois que je suis pénétré par la lumière, qui se cache dans les profondeurs ; l'arc en ciel étant constitué d'enthousiasme, de honte et de noblesse, et les éclairs de l'esprit naissant dans les ténèbres. | | | | |
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| doute | | | Banalement, je tends vers la lumière, mais c’est pour mieux projeter mes propres ombres. Surtout, aux lieux, où il n’y aurait pas d’ombres des autres – aux Plus Déserts Lieux ! | | | | |
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| doute | | | Je peux échafauder, comme tous les frimeurs, les premières des questions, mais je ne prouve ma personnalité qu’en inventant les dernières des réponses. | | | | |
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| doute | | | Mon regard crée des ombres, il doit être haut et froid, il recrée les choses, dont ma lumière caresse la surface et ma chaleur pénètre la profondeur. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes : un tamis, dans lequel je fais passer mes idées et mes mots. Jouer sur la largeur des mailles, ramasser des rechutes, constater l'agrandissement de ce qui reste à moi. C'est une bonne contrainte horizontale. Son équivalent vertical serait un regard, qui empêche de m'attarder sur des choses basses. | | | | |
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| doute | | | Je ne me connais qu’en multitude (cette nourriture terrestre, servie par les autres) ; en solitude, j’affronte mon soi inconnu (cette drogue céleste, me plongeant dans l’étonnement de moi-même, insaisissable). | | | | |
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| doute | | | Être ou devenir ce que je suis : dans le premier cas, je ne fais qu’écouter mes sens et en vivre la merveille ou la béatitude ; dans le second, j’écoute la voix de mon soi inconnu, m’invitant à créer de l’invisible, de l’ineffable, de l’impossible. Donc, le contraire du sois ce que tu es, ce n’est ni dissimulation ni imposture, mais la création, c’est-à-dire le deviens ce que tu es. | | | | |
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| doute | | | Je constate, que toutes mes actions ou pensées dégringolent dans la catégorie des platitudes, dès que je leur trouve une justification, d’où mon dévouement exclusif aux commencements indéfendables, irrationnels, injustifiables. Le poète, et donc le philosophe, ne crée que dans l’inexistant, ne console que l’inconsolable, ne boit qu’aux sources introuvables. | | | | |
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| doute | | | Écrire, c’est – qu’on le veuille ou pas – laisser des traces, ce qui dérange mon refus de copies ou d’imitation. Heureusement, les plus significatives de mes traces sont des traces de ce qui n’existe pas. | | | | |
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| doute | | | Ceux qui vivent de et dans la lumière humaine et ne produisent que de la lumière modérée finissent dans la grisaille commune. Attiré par la lumière divine, le poète peint ses ténèbres inimitables, exaltées et ascendantes. Je ne suis pas fier de ces lignes baudelairiennes, aux valeurs inversées. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu tenta de parler à la terre ; trop absorbée par sa lumière et ses bavardages, elle se moqua de mes fébrilités obscures. Ulcéré, je fus presque forcé de me tourner vers le silence du ciel ; ses ténèbres et sa bonne oreille réveillèrent la musique de mon soi inconnu. Interdit de solidarité humaine, je découvrais la fraternité divine. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu n’intervient pas en formulation de mes buts, n’accompagne pas mes parcours ; il semble ne faire qu’inspirer ou bénir mes commencements. « Mystérieuse Moi, tu vas te reconnaître au lever des aurores »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | L’écoute de mon essence, c’est-à-dire de mon soi inconnu, permet de reconstituer l’arbre de mon existence - le parcours de mon soi connu - de la graine à la souche - et de pouvoir « me considérer comme un arbre »* - Montaigne - et me peindre ! | | | | |
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| doute | | | J’aime les fantômes qui me servent de points de mire à la verticale, et vers lesquels converge mon regard. Mais les fantômes horizontaux – la vérité, l’être, la liberté – se livrent, banalement, aux yeux peu exigeants, impassibles, et ne m’excitent guère. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent nihilisme la proclamation que ni Dieu ni la morale ni le bon sens ne contrôlent plus la pensée, et qu’il faille se soumettre à l’absurdité de l’existence. La source de ma pensée et de ma musique est mon soi inconnu, qui me souffle le sens exaltant de ma vie ; et l’écoute de ce souffle me remplace toute recherche du divin extérieur ou d’un Bien normalisé. Mon Vrai rejoindrait l’universel, mais mon Beau ne traduirait que ce souffle unique. Voilà le nihilisme qui me rendit à moi-même. | | | | |
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| doute | | | Ma conception du monde partait toujours de mon regard, mais celui-ci se fondait, successivement, sur les faits, les convictions, les doutes, les rêves. | | | | |
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| doute | | | Ma chair mystique s’appelle soi inconnu ; ma chair éthico-esthétique s’appelle soi connu. De leur fusion doit naître le verbe d’artiste, ce qui est plus plausible, que l’Incarnation d’un Verbe stérile. | | | | |
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| doute | | | Regardez ces robots, qui ne font que penser et croient, qu'ils imaginent. « Les hommes croient, et ils s'imaginent qu'ils pensent » - A.Suarès. Ma foi, je leur donne raison. Penser, c'est calculer ; croire, c'est écouter son imagination. | | | | |
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| doute | | | Les inconnues de mon arbre : en munir les feuilles de nouveaux ramages, les racines d’une nouvelle profondeur, ses cimes d’un nouvel élan. Rendre cet arbre - ouvert à l'unification avec le monde en attente de mes échos. « De haute lumière s’illuminent les arbres et jettent des ombres d’échos » - G.Benn - « Ein hohes Licht umströmt die alten Bäume und schafft im Schatten sich ein Widerspiel ». | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Pour appuyer sa vision de l'éternel retour, Nietzsche voit un sablier, qu'on retournerait après chaque tour temporel. Moi, je prendrais un cadran solaire, méprisant la lumière, jouant de mes ombres, devenant altimètre. J'y effacerais les chiffres et éliminerais les aiguilles, pour lire la haute musique de mon espace intérieur au lieu du bruit profond du temps extérieur. La musique n'a pas besoin de sable, elle s'éploie dans le temps, tout en étant ambassadrice de l'éternité. Donc, ni sablier ni marteau, mais la lyre, comme le dit ailleurs l'auteur lui-même. | | | | |
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| doute | | | Si un esprit, sans talent ni intelligence, dessine ses ombres, je n'en retire que … des ombres. Si une âme peint, avec talent, les siennes, je devine une haute lumière, qui les projette. | | | | |
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| doute | | | Réfléchir, agir, gémir – je soupèse leurs poids, pour mesurer mon soi inconnu et je trouve une valeur proche de zéro. Leurs leviers se situent trop près des autres, de l’espèce, du temps qui court ou de l’espace qui se fige. Le seul élan, qui me projette dans une bonne direction, provient du rêve inaccessible, naissant et mourant en moi-même, transformé dans un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Tout ce qui fait battre mon cœur et élever mon âme remonte à ma première jeunesse ; l’âge adulte n’a presque rien ajouté à mes totems primesautiers. Un don du ciel - « la mystérieuse capacité de l’âme ne refléter, dans la vie, que ce qui m’appelait ou terrorisait dans mon enfance »** - Nabokov - « таинственная способность души
воспринимать в жизни только то, что когда-то привлекало и мучило в детстве ». | | | | |
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| doute | | | Mes yeux évoluent beaucoup plus que mon regard. Avec mes yeux passagers d’adulte, je traduis mon regard d’enfant éternel. | | | | |
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| doute | | | Que certaines de mes obscurités - qui sont mon élément naturel - deviennent lumineuses, le seul intérêt que j’en vois consisterait dans l’usage de cette lumière par des autres, pour projeter leurs propres ombres. Être une source est plus noble qu’être une illumination. | | | | |
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| doute | | | La pensée discursive est sa lumière ; la pensée aphoristique, ce sont ses ombres. La première s’éteint dès qu’on la sort de son contexte ; la seconde trouvera toujours une lumière auxiliaire, si l’originelle expire, et continuera à ne valoir que par ses ombres. | | | | |
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| doute | | | Tout, pour être vu, lu, entendu, a besoin de lumière. Ma propre lumière suffit, pour ma danse et mon rêve, mais on « peut marcher ou agir à la lumière d’autrui »** - J.Joubert. | | | | |
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| doute | | | Être soi-même s’adresse à mon soi connu. Le soi inconnu n’a pas de langage à lui, et il ne peut donc se manifester ni par l’acte ni par la pensée ni par le style, il n’est qu’une source de mes valeurs éthiques et esthétiques. Mais à tout ce qu’il souffle peut se substituer la routine du soi connu ; l’être originaire et original, chez la plupart des hommes, est évincé par l’étant social et passager. L’essence de l’être est globalement irreprésentable ; sa partie représentée s’appelle l’étant. Donc, le bon slogan serait – écoute ton être ! « Ton épanouissement – la représentation de ton essence, en suivant le commandement : soi toi-même » - H.Hesse - « Deine Entfaltung – die Darstellung des eigenen Wesens nach dem Gebot : Sei Du Selbst » - dans les Commandements, il faut passer du verbe au nom. | | | | |
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| doute | | | Puisque leur but est de nous conduire vers la nuit, Nietzsche et Cioran, commencent par nous plonger dans les crépuscules ; moi, je ne quitte pas ma nuit, où je devine et j’esquisse des aurores, des commencements. | | | | |
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| doute | | | Mon vrai soi est mon soi inconnu, qui inspire mes rêves. Je ne me reconnais pas dans mon soi connu qui produit mes actes et mes pensées et qui reste pour moi un étranger. Mais le soi inconnu n’a ni langage ni souffrance sur lesquels devra se pencher mon soi connu – l’origine d’une vraie philosophie. | | | | |
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| doute | | | Je cherche ce qui serait encore plus bête que renonce à ton soi ! et je trouve sois toi-même ! Tout homme a quatre hypostases, et rester soi-même peut vouloir dire, respectivement : abaisse-toi, hisse-toi, sois tel que la nature t’a fait, sois solidaire de ta tribu. Dans tous les cas, ton meilleur soi, le soi inconnu, est perdant – en intensité, en créativité, en hauteur, en noblesse, en originalité. | | | | |
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| doute | | | Le contraire du doute s’appelle proclamation des valeurs absolues. Je colle à celles-ci l’étiquette d’Universaux, terme médiéval, dont le sens originel est sans intérêt. Ces Universaux sont connus depuis Aristote et sont bien sondés par Kant – le Bien, Le Beau, le Vrai. Douter de l’existence de ces trois hautes hypostases divines dans l’homme est de la niaiserie ; on ne peut profondément douter que du secondaire, du moins signifiant, du passager. C’est pourquoi on trouve chez les douteurs systématiques surtout des personnages médiocres, ennuyeux, esclaves du présent, prenant leurs cloaques verbeux pour des profondeurs savantes. S’exprimer sur les Universaux, c’est montrer sa sensibilité, ses goûts, son intelligence. | | | | |
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| doute | | | Destin, prédestination, vocation, fatum – notions ampoulées, galvaudées, vagues et creuses, et qui ne disent pas grand-chose à ma vie ou à mon rêve. Des mots plus modestes – intérêt, désir, passion, goût – me sont plus proches et plus clairs ; et ma vie et mon rêve en sont pénétrés. L’axe : raison – pulsion est inépuisable. | | | | |
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| doute | | | Je vaux par le doute qui me rend fort et par les certitudes qui me font aimer certaines faiblesses. La sagesse, c'est à dire l'union du talent et du goût, consiste à voir la place du croire ou du savoir. | | | | |
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| doute | | | Deux rêves obsèdent d’innombrables de mes nuits : je cherche des limites de mon jardin et je découvre que je n’y avais jamais mis les pieds ; dans ma vieille maison, je découvre une pièce, dont je ne soupçonnais pas l’existence. Le but inaccessible de mes élans ? Le séjour de mon soi inconnu ? Et pas de Freud, sous la main, pour demander une interprétation plus savante. | | | | |
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| doute | | | Se connaître - mon scepticisme, face à ce but, n’ayant ni fond ni forme, ni début ni sens, s’explique par l’analogie avec le principe d’indétermination de la physique quantique : mieux je perçois mon soi connu, moins bien je conçois grâce à mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu ne formule que des réponses ; les questions, contrairement aux réponses, n’ont pas besoin de langage, et c’est ton soi inconnu qui les crée en tant que champs d’attraction. C’est ainsi que tu crées un dialogue, pour ne pas tomber dans le piège des soliloques sans interlocuteur. | | | | |
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| doute | | | Il faut que tu saches ce que j’écarte, pour apprécier ce que je préserve. | | | | |
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| doute | | | Pour les autres, je suis ce que je parais ; pour moi-même, je parais ce que je ne suis pas. | | | | |
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| doute | | | Depuis que je me suis laissé ensorceler par des illusions, les certitudes et les doutes perdirent tout leur prestige. | | | | |
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| doute | | | Ils écrivent comme s’ils étaient sur un forum, où chacun exhibe ses blafardes lumières, pour être vu ; j’écris dans une caverne, où je ne fais que jouer avec mes ombres, mes ténèbres, invisibles aux autres. | | | | |
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| doute | | | Je fais de mes ombres froides – des objets de rêve (qui persisteraient en absence de toute lumière), au lieu d’exposer des objets réels, censés porter le feu et la lumière (mais dont la vocation est de devenir cendres). | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de choses lumineuses qui m’attristent, et tant d’images ténébreuses qui me mettent en extase. Pourtant tout beau rêve est mélancolique, tout réel est un mystère inépuisable. | | | | |
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| doute | | | Il m’arrive, comme à tout le monde, de regretter les gestes, les paroles, les réflexions non-osés et même d’y voir l’essence de ma vie, mais, très rapidement, je me ravise du surcroît de honte, qu’ils m’auraient infligé. Le bleu de la pitié est plus facile à porter que le rouge de la honte. | | | | |
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| doute | | | L’image d’un homme : quand il est près de moi, mes yeux lui donnent sa mesure ; quand il est loin, mon regard lui donne sa démesure. C’est pourquoi, pour bien voir l’homme, je m’en éloigne. | | | | |
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| doute | | | Sur certains visages je ne lis qu’une lumière ; sur les autres – que des ombres. Je peux respecter les premiers, mais je ne peux aimer que les seconds. | | | | |
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| doute | | | En paléontologie, on remonterait à la première apparition de tous les organes biologiques - des archétypes (holotypes, paratypes). Je me demande si l’on connaît les époques où apparurent le doigt, l’œil, l’oreille, le cerveau. Je me convertis, tout de suite, au matérialisme vulgaire si les biologistes le savent. | | | | |
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| doute | | | Non que je cultive l’inachevé, mais que je reconnais que mes commencements, dans leur intensité, sont inachevables. | | | | |
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| doute | | | J’exagère un peu moins que Valéry, pour désigner notre soi mystérieux ; pour Valéry, il est inconnaissable et pour moi - seulement inconnu. On ne connaît qu’à travers des représentations ; les relations en sont l’un des paradigmes. Or, des relations du soi inconnu avec le soi connu peuvent être définies en tant qu’influences, échos ou inspirations, ce qui met le premier dans le domaine du connaissable, bien qu’arbitraire. | | | | |
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| doute | | | Si la sagesse est la mémorisation des faits, Aristote a raison : « Le doute est le commencement de la sagesse ». Pour moi, le doute est la fin de nos chimères salutaires. | | | | |
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| doute | | | Je cherche des rencontres des concepts qui ne se connaissaient guère ; de leurs rapprochements hasardeux, naissent des caresses verbales, des métaphores ; l’un des fruits illégitimes et aléatoires de ces ébats s’appellera pensée, qui ne fut nullement invitée à cette fête imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Il est louable d’inviter dans sa couche des chimères ; encore faut-il qu’elles soient séduisantes. Or, je ne vois aucun charme à tourner et retourner celles qui s'appellent absolu, Être, savoir, vérité. Ce sont des garces sans appâts qui se donnent à tout badaud bavard. | | | | |
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| doute | | | Je commence, comme tout le monde avec la sensation de suivre quelque chose de plus grand que mon humble soi ; vue de plus loin, ou de plus haut, cette grandeur s’avère appartenir à mon soi inconnu, le soi exécutant n’étant que mon soi connu, et je reçois une belle dose d’étonnement et de fierté. | | | | |
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| doute | | | Les éclairs de mon soi inconnu n’illuminent que des terrains vagues que fouillera mon soi connu. De nobles ruines du passé ou d’obscurs châteaux du futur en surgiront. | | | | |
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| doute | | | Dans l’écriture, j’obéis à mon soi inconnu, je commande à mon soi connu. Je projette mes ombres grâce la lumière du second, je rêve grâce à la nuit du premier. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu réveille chez moi un état d’âme ; mon soi connu cherche des mots, imprimant des notes, des accords, des rythmes, des timbres ; mon esprit y trouve des idées, exprimées en mélodies, et c’est mon âme (mes dons) qui les interprète. L’interprétation ne s’occupe ni de recherches ni de trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Un rapport causal, vague et immatériel, se devine entre l’inspiration, provenant de mon soi inconnu, et la réalisation, due à mon soi connu inspiré. L’intrigue persiste et me pousse à chercher des attributs fortuits à cette Arlésienne, dépourvue de tout langage, de toute image, de tout adage. | | | | |
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| doute | | | Je n’accorderais le titre de philosophe qu’à quatre auteurs : Héraclite, St-Augustin, Pascal, Nietzsche. Tous les autres sont soit trop verbeux soit assez banals. | | | | |
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| doute | | | L’exposé de mes images, de mes idées, de mes états d’âme, les actes auxquels se décide mon esprit ou mon intuition n’admettent aucun déterminisme. Le libre arbitre est irréductible à une logique quelconque. Penser le contraire, c’est justifier le règne des robots dans le monde des vivants. Pourtant, nous nous dirigeons vers cette funeste réalité. | | | | |
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| doute | | | Le sens de la question résulte des représentations du concepteur ; le sens de la réponse - des représentations de l’interprète. La première tâche est facile, souvent banale et commune. C’est pourquoi je me suis attelé à la seconde ; pour celui qui n’arrive pas à formuler une question convenable, ma réponse n’aurait aucun sens. | | | | |
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| doute | | | Je ne sais plus où mes sentiments se distinguent de ceux des autres : dans le fond réel ou dans la forme représentationnelle, dans la caresse vitale ou verbale ? | | | | |
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| doute | | | Aucun lecteur en vue. Perplexe et vexé, je trouve une fragile consolation dans l’hypothèse que, aujourd’hui, ni Cioran, ni R.Char ni Valéry ne retrouveraient le public qu’ils connurent de leur vivant. Quel siècle de robots, moutonniers et interchangeables ! | | | | |
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| doute | | | Les faux croyants comptent atteindre le savoir, en partant du croire ; les vrais savants trouvent le croire au bout de leur savoir. La foi est l’espérance, et toute espérance consiste à entretenir une noble soif. Très déçu par Jésus : « Si tu crois en moi, tu n’auras jamais soif ». | | | | |
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| doute | | | Ni mon soi connu ni mon soi inconnu ne s’occupent des cibles de mes flèches ; le soi inconnu en souffle le sens, et la direction, mais la corde est tendue par le soi connu, sans jamais lâcher mes flèches immobiles. | | | | |
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| doute | | | Ce n’est pas de Diane mais d’Apollon que j’hérite d’un arc. Pour viser la beauté, il suffit de disposer d’une corde bien tendue et bien orientée. Les flèches de créateur ne touchent jamais une bonne cible. « Résumer l’esprit d’un intellectuel, c’est ramasser sa flèche. Comment elle fut tirée, reste caché »** - K.Kraus - « Den Witz eines Witzigen erzählen heißt bloß: einen Pfeil aufheben. Wie er abgeschossen wurde, sagt das Zitat nicht ». | | | | |
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| doute | | | La réalité, évidemment, est infiniment plus miraculeuse que mon rêve, mais elle est partagée avec les autres ; mon meilleur rêve reste réservé à ma solitude. Dans la réalité domine la nécessité ; dans le rêve naît la liberté. La profondeur du réel fascine ; la hauteur du rêve me donne des vertiges - le Créateur fut bon designer, mais Il ne s’exerça point en composition musicale. Si Son Commencement était le Verbe, le mien est dans la caresse à résonances | | | | |
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| doute | | | Une clarté, même une clarté profonde, est condamnée à affleurer à la platitude du savoir commun. C’est pourquoi je préfère mon obscurité trouvée à une clarté recherchée par tous. | | | | |
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| doute | | | Tant de réponses à la question d’apparence banale – que suis-je ? Les autres proclament : ce que je fais, sais, pense, veux, peux, dois. Moi, je dis : ce que je vaux. Et je vaux surtout par mes états d’âme, que m’inspire mon soi inconnu et dans lesquels il n’y a ni action ni langage ni idées, ces composants de l’être des autres, provenant de leur soi connu. Ce que je suis est fait par et de l’Inconnu. | | | | |
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| doute | | | J’aime être surpris par une idée qui se dégage de mon écrit, je découvre un regard que mes yeux ne soupçonnaient pas ; les autres engagent leurs idées, tout prêtes, et puis ils voient… | | | | |
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| doute | | | Les impasses individuelles me consolent, les impasses collectivistes me désolent. La philosophie des Lumières communes aboutit toujours aux désenchantements ; la philosophie des ombres personnelles enchante, parfois. | | | | |
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| doute | | | Puisque mon soi inconnu est à l’origine de mes états d’âme mémorisables, on peut les appeler aventure intérieure, qu’il s’agit de convertir en formule extérieure, en maxime, avec une profondeur implicite de la source et la hauteur explicite du commencement. | | | | |
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| doute | | | Le domaine de l’esprit, c’est le progrès des solutions ; le domaine de l’âme, c’est l’embellissement des problèmes ; le domaine du cœur, c’est l’énigme des mystères. Je suis progressiste du premier, réactionnaire du deuxième, croyant du troisième. | | | | |
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| doute | | | La lecture des meilleurs poètes et sages m’apprend la domination de la forme sur le fond. Et pourtant mon arrogant nihilisme part de la supériorité mesurée de mon fond, dans l’incertitude ressentie de sa bonne traduction dans la forme. Le bon nihilisme doit être humble. Se contenter de dire que, pour bien connaître l’humanité universelle rien ne vaut un plongeon dans sa propre introspection. | | | | |
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| doute | | | Les convictions sont surchargées de mots, je leur préfère le goût intuitif, impérieux et muet. Ce goût sert d’intermédiaire entre mon soi inconnu, l’inspirateur, et mon soi connu, le traducteur. | | | | |
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| doute | | | Que j’aimerais voir les astronautes, sur la Lune, laisser tomber une enclume et une plume et constater qu’elles chutent à la même vitesse et alunissent au même instant ! | | | | |
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| doute | | | Que faire des lumières reçues ? Je vois ceux qui s'y chauffent, les reflètent ou les racontent et je comprends, que la plus belle façon d'en vivre est de les déposer ou enterrer pudiquement au fond de moi-même. Avec une conséquence irrémissible - je commence à émettre des ténèbres. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| hommes | | | L'élégance, c'est la culture du passé. La barbarie, c'est la cultivation du présent. L'élégance barbare, c'est le culte de l'avenir. Disserter sur le passé, déserter l'avenir. Sortir du présent, sertir le passé. L'homme moderne, c'est « l'ahurissement débile devant son temps »* - Pouchkine - « слабоумное изумление перед своим веком ». Le présent m'appartient, c'est pourquoi je ne peux pas en être libre, j'en suis l'otage ; je ne suis libre que face à l'inatteignable, otage de l'éternité. « La peur de ne plus suivre son temps est l'aveu de son esprit moutonnier » - Tsvétaeva - « Страх отстать - расписка в собственной овечьести ». | | | | |
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| hommes | | | Je ne choisis pas la cause des naufragés pour les renflouer. Les seuls vaincus dont je partage les mouises, sont bâtisseurs de ruines, de châteaux en Espagne. Châtelains sans château me sont plus chers que navigateurs sans voile. « Les bâtisseurs de ruines, seuls sur cette terre, sont au bord de l'homme et plient au ras du sol des palais sans cervelle »*** - Éluard. | | | | |
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| hommes | | | Dès que les hommes me trouvent une place, je me sens perdu. Et pour me retrouver, je charge les hommes de mille ignominies pour les fuir, plus vite et plus loin. | | | | |
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| hommes | | | Je n'admire guère le courage populacier du faible David, défiant Goliath si fort ; j'admire le noble courage, la faiblesse divine de Jésus, baissant les bras devant le puissant de ce monde, Ponce Pilate. | | | | |
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| hommes | | | Le feu est mon commencement, la terre est ma contrainte ; mes moyens sont dans le liquide, où je peux alterner d'être éponge ou fontaine, et dans l'aérien, où mon propre souffle doit faire vibrer mes propres fibres. Mais l'homme moderne est en plastique étanche, et, dépourvu de souffle, il abuse d'instruments à vent. | | | | |
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| hommes | | | Quand, en croisant mes contemporains, je me désespère de ne pas trouver parmi eux la moindre trace de l'âme, je me dis que je me trompais peut-être, en voyant dans l'âme un organe universel de sensibilité et de création ; et si elle n'était que la création même, une création arbitraire, sans aucune réalité psychique ou mentale, une création des poètes, des rêveurs, des marginaux ? Cette hypothèse me glace. | | | | |
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| hommes | | | L'arbre est d'autant plus grand, qu'il porte plus de variables, pour s'unifier avec le monde ; dans le refus du grand arbre de pousser, Zarathoustra voyait le signe avant-coureur des pires calamités du monde. Mais il a mal vu le remède : apporter des solutions à toutes les énigmes ou verser de la lumière de midi sur toutes les ombres - quel outrage au mystère et à la nuit ! Toutefois, y échappent les ombres les plus intenses, les plus courtes, à travers lesquelles je pourrais encore voir mon étoile danser. | | | | |
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| hommes | | | Tout blasé se lamente de l'ennui et de la bêtise des hommes. Défaillances si faciles à ignorer, et avec superbe ! J'achoppe beaucoup plus sérieusement à la pétulance et à l'intelligence de mes semblables, qualités exercées avec l'infaillibilité des robots élégiaques (Cioran). | | | | |
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| hommes | | | La même antienne, deux fois séculaire, de Balzac à Cioran : l'échec retentissant d'un monde à la dérive, bouleversant toute la tribu. Moi, je vois le paisible succès d'un monde sur-ordonné, étouffant l'élan de tout solitaire. Par ailleurs, toute dérive, aujourd'hui, se calcule comme toute autre trajectoire en continu. | | | | |
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| hommes | | | De mes trois patries adoptives - « unheimliche Heimaten » (Freud) - il ne me reste que trois exils sans issue, trois nostalgies sans partage : poésie allemande, âme russe, esprit français. « Mal du pays sans pays » - Nietzsche - « Heimweh ohne Heim ». Il m'arrive de regretter de ne pas être Juif, comme Celan ou G.Steiner, pour me recroqueviller dans une neutralité distante. | | | | |
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| hommes | | | Avec mon potentiel de transfuge vers patries éphémères et de renégat de causes gagnantes, j'aurais dû naître Britannique ; aucun autre pays ne dispose d'autant d'exilés intérieurs : Shakespeare - Romain, Byron - Allemand, Lawrence d'Arabie - Oriental, Wilde - Français, Philby-Wittgenstein - Russes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme du ressentiment : qui ne voit ni rime ni raison dans ce monde, dont il n'est pas le créateur. Moi, j'entends partout de belles rimes et je vois votre monde saturé de raison, ce qui me pousse à en créer un autre, dans le périmètre de mes ruines déraisonnées. | | | | |
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| hommes | | | J'ai porté, à travers la vie, le même volume de lumière enthousiaste, avec deux sources ou ressources : dans mon enfance, l'homme restait dans l'obscurité problématique et les hommes brillaient par leurs solutions. Avec l'âge, cette proportion s'inversa : l'homme rayonne dans l'âme mystérieuse et les hommes s'éteignirent dans les ténèbres sans mystère. « L'homme est un mystère, et toute l'humanité repose sur la vénération du mystère de l'homme »* - Th.Mann - « Der Mensch ist ein Geheimnis, und alle Humanität beruht auf der Ehrfurcht vor dem Geheimnis des Menschen ». | | | | |
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| hommes | | | Mon époque, c'est le Moyen Âge, le même mystère autour du mot, du concept et de la chose. Mes contemporains d'aujourd'hui réduisent le mot à la chose, dévitalisent le concept et banalisent la chose. | | | | |
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| hommes | | | Nietzsche - réduire l'homme à ce qu'il veut en profondeur ; Valéry - à ce qu'il peut en étendue ; le moralisme béat - à ce qu'il doit en largeur. Je pencherais pour le réduire à ce qu'il vaut en hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Pour les hommes n'est libre que la chute de proie ; ils ne se battent que pour l'envol de rapace. Je cherche à maîtriser ma chute de rapace et laisse libre cours à mon envolée de proie. | | | | |
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| hommes | | | Je reconnais ma patrie non pas en géographie, en linguistique ou en architecture, mais en musique. Par la résonance de mes cordes à l'évocation des images, muettes aux autres. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes ne s'attardent qu'aux choses sans lumière ; une raison de plus de me consacrer aux ombres sans choses. « Les objets ne sont que prétexte à la lumière »** - Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Le moi devenu solution des manants, ou problème des savants (« le moi est ma requête » - St-Augustin - « quaestio mihi factus sum »), je m'en fais, par dépit, un mystère. | | | | |
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| hommes | | | Mon écriture crée mon auditoire (et non pas - l'inverse !), potentiellement le plus vaste puisque s'élevant des ruines immémoriales. L'homme moderne a besoin des toits, pour savourer ses faits divers à l'abri des étoiles. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes d'aujourd'hui s'agitent dans la certitude, se reposent dans le doute, s'oublient dans l'erreur. Je m'agite dans le doute, me repose dans l'erreur, m'oublie dans la certitude. Dieu s'agite dans l'erreur, se repose dans la certitude, s'oublie dans le doute. La certitude, lieu idéal pour faire des sacrifices. Le doute, moment idéal pour être fidèle. | | | | |
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| hommes | | | Dans mes ruines, j'affermis mon acquiescement à la merveille de la vie ; comme eux, dans leurs bureaux, étayant leurs révoltes contre la discordance du monde. Je vois un paradis en ce monde, mais les hommes n'y sont plus ; pour y être, il faut être né en hauteur ; la bassesse se fondit avec la profondeur, où se vautrent les hommes. | | | | |
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| hommes | | | Plus je m'intéresse à l'universel, plus de relief personnel acquiert ma voix ; plus ils veulent être différents des autres, plus vaste est le troupeau que forment ces originaux, interchangeables et plats. | | | | |
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| hommes | | | L'humain s'associant de plus en plus fidèlement avec le robot, j'éprouve de plus en plus de sympathie négative pour l'inhumain, le surhumain, le post-humain. Quand je me réfugie dans les ruines, je m'imagine si facilement ange survivant à sa chute ; mais aux yeux des autres je deviens une bête, puisqu'aux lieux des chutes des anges s'ouvre une hauteur inconnue des mortels dénaturés. Les ruines sont une œuvre humaine, accueillie par la nature et s'y étant fondue. | | | | |
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| hommes | | | Je suis riche du désir détaché de la possession ; ils sont riches des choses qu'ils possèdent ou qu'ils ne désirent pas (Gandhi). | | | | |
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| hommes | | | Ils vivent en robots et, sur leur lit de mort, se découvrent hommes. Je vis en homme, mais reconnais, de plus en plus, être réduit en profondeur, comme tous, à une affreuse machine. Heureusement, il reste l'épiderme. | | | | |
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| hommes | | | Où peut bien se cacher le meilleur de toi-même ? Et si c'était ce qui me reste, une fois que je me suis vidé de tout ce qui ne m'appartient plus, c'est à dire de tout ce qui était, en moi, visible ? « Ce qu'on ne nous prend pas nous reste, c'est le meilleur de nous-mêmes »* - G.Braque. Rien ne m'appartient, mon meilleur est toujours ailleurs, entre les mains d'un Créateur moqueur. J'appartiens à ce qui me surpasse, à ce que je crée, j'en suis esclave. Les libres, c'est à dire les mécaniques, proclament, orgueilleux et niais : « L'homme libre s'appartient » - Chesterton - « The free man owns himself ». | | | | |
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| hommes | | | Je m'aperçois que ma dyade - le rythme (le moi désirant) contre l'algorithme (le moi calculant) - doit être élargie à la triade platonicienne, pour inclure le thymos, le désir de la reconnaissance (la monade hégélienne, le moi grégarisant). | | | | |
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| hommes | | | La vie se présente en arc-en-ciel ; ma production de bile dépend des manques de bleu ; pourquoi, dans ce monde, qui va mieux que jamais, ces coulées sont toujours aussi denses ? Le monde de mon enfance exhibait deux couleurs suréminentes : le rouge et le noir, là où celui d'aujourd'hui n'affiche que le gris. Le bourreau et le monstre cédèrent leurs places au mouton et au robot, de la même grisaille. Le gris n'absorberait-il donc pas d'autres couleurs ? | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se désespèrent de l'absurdité du sens de la vie ne sont sensibles qu'aux deux niveaux de l'admiration : celui de la chose créée (désirée, conçue, possédée) et celui du processus de la création. Mon espérance est exclusivement liée au troisième niveau, celui de la fonction même. Elle est cet arbre, ne se réduisant ni aux fruits ni aux fleurs, surmontant et le vivifiant déracinement et l'appel des cimes et la densité des ombres. Elle est la hauteur, qui est fonction de l'âme ; elle est le regard, qui est fonction de l'esprit ; elle est l'amour, qui est fonction du cœur. « Le malheur, c'est l'absence de fonction » - Kierkegaard. | | | | |
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| hommes | | | Plus je vois dans la tête le foyer de ma personnalité, plus je perds mon visage. « L'humanité a égaré le secret de se donner à soi-même un visage » - G.Bataille. Mieux je renonce à ma personnalité visible, au profit de mon soi invisible, plus mon âme a de chances d'en devenir le chantre. | | | | |
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| hommes | | | Les écrivailleurs pensent ériger des temples et des mausolées, tandis que leur architecture convient le mieux aux salles-machines, comme, jadis, aux étables ou casernes. « Un livre, ce ne sont pas des phrases mises bout à bout, mais des phrases coulées en arcades et coupoles » - V.Woolf - « A book is not made of sentences laid end to end, but of sentences built into arcades and domes ». Tout cela pour décorer vos parkings, hôtels, aéroports - je tapisse de phrases bout à bout mes ruines aux arcades translucides et à la coupole effondrée. | | | | |
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| hommes | | | Il est normal, qu'en ne scrutant que l'étendue de l'horizon, je me sente nain et que j'aie besoin des épaules de géants ; il faut être ange, pour viser la hauteur des firmaments solitaires. C'est à dire il faut être poète, que Heidegger veut réduire à l'étendue : « La poésie est une unité de mesure, qui seule donne à l'homme la mesure de l'étendue de son être » - « Das Dichten ist Maß-Nahme durch die der Mensch erst das Maß für die Weite seines Wesens empfängt » - la poésie est l'invention d'unités de verticalité et non pas de platitude. | | | | |
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| hommes | | | À l'âge adulte, aucune lecture ne peut plus infléchir notre fond psychique, qui est déterminé par les livres de notre enfance ; les seuls noms, qui me viendraient à l'esprit, si je devais désigner mes véritables maîtres câblés, seraient ceux de Perrault, Andersen, Pouchkine, Grimm. Rien d'étonnant donc qu'aujourd'hui nos petites têtes blondes, gavées aux comics et codecs, finissent par exhiber des cerveaux de moutons et de robots. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi je déteste les images, qui déferlent sur le monde d'aujourd'hui ? - puisqu'elles ne mènent vers aucune lumière fatale ni ne jettent aucune ombre vitale - que des puzzles fractals. | | | | |
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| hommes | | | L’essentiel de ce que je suis (c’est-à-dire mon regard sur mon étoile), je le garde, inchangé, depuis ma première jeunesse ; les abandons, les ajouts, les revirements ne concernent que le secondaire. Donc, l’homme a bien son être et non pas seulement son devenir : « Le vivant n’a pas d’être, il n’a qu’un devenir » - H.Hesse - « Alles Lebendige ist ein Werden, nicht ein Sein ». Quant à son devenir, muni d’assez d’intensité, il est indiscernable de l’être (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Pour combattre ses adversaires, il n’y a pas d’arme plus efficace que celle qu’on forge, en se mettant dans leur peau, en se laissant pénétrer, provisoirement, par leur psychologie. C’est ce que je fis, en prenant, parfois, le parti des forts, que je déteste pourtant plus que les autres. C’est ce que firent Nietzsche et Dostoïevsky, avec leur complicité feinte avec le surhomme ou avec le sous-homme, et même Nabokov, avec sa Lolita. | | | | |
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| hommes | | | Je traverse un bourg en Campanie ; une rue s'appelle via della Scuola Eleatica ; j'apprends que je marche sur les traces de Zénon et de Parménide ; c'est ici, dans cette Grande Grèce, qu'ils inventèrent la philosophie ; c'est moins bien connu qu'Agrigente d'Empédocle ou Syracuse d'Archimède. | | | | |
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| hommes | | | Je prends dans la rue, au hasard, le premier badaud, je l'autopsie - j'aurai découvert 99% de l'essence de l'homme, de son génome ; pour manifester mon misérable soi, il me reste ce 1%, que, d'ailleurs, je ne délimite bien que si je m'impose des contraintes impitoyables portant sur l'exclusion de ces 99%, pour ne pas faire ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place. | | | | |
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| hommes | | | Aucune parenté avec la France de Molière, Marivaux, Guitry, Sollers ne m'est pensable ; des sentiments filiaux et presque tribaux pour la France de Montaigne, Voltaire, Valéry, R.Debray. Je sais que c'est la première France qui domine, et a toujours dominé, dans les … cœurs des Français, et la seconde - seulement dans leurs têtes. | | | | |
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| hommes | | | La totalité de l'homme intéressant se révèle et se résume dans ces trois attitudes : la pose face à la noblesse, la posture face au mot, la position face aux idées - la hauteur, le style, l'intelligence. Suivant ces axes, j'ai trois complices et alliés : Pascal, selon le premier ; Nietzsche, selon les deux premiers, Valéry, selon le troisième. Dois-je attendre mon Mémorial ? Mon cheval de Turin ? Mon illumination de Gênes ? Dans les deux cas - une rupture douloureuse avec la raison. | | | | |
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| hommes | | | Tant de lamentations sur le pourrissement de cette terre ou sur le vide de ce ciel, tandis que, sur terre, je devrais songer davantage à l'eau qui irriguerait mon arbre déraciné, et, dans l'air, je devrais chercher l'étincelle d'un feu. Évolution ou révolution, dans les affaires d'un homme, contrairement à celles des hommes, c'est le second choix qui est le plus fécond. | | | | |
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| hommes | | | L'un des premiers à introduire la sensibilité de robot, en Europe, fut Proust ; ce funeste travail fut d'autant plus profond et irréversible, qu'il revisitait et reformulait le contenu même de l'art ; par exemple, après l'écoute d'un morceau de musique, « Swann s'en représentait l'étendue, les groupements symétriques, la graphie » - je n'ai même pas envie d'étrangler un tel connaisseur, puisque je n'y vois que des roues dentées, dépourvues de tout attribut d'âme. | | | | |
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| hommes | | | Qui, aujourd'hui, mérite davantage l'attention de nos plumes, les hommes ou les livres ? Je penche de plus en plus pour le second terme. La vie des hommes devint si préprogrammée et impersonnelle, si dépourvue de ce qui est humainement céleste ou divinement livresque. Le livre, lui, qu'il soit aboutissement d'une vie ou commencement d'une création, est l'expression la plus fidèle de nos talents ou de nos impuissances, de nos angoisses ou de nos bonheurs. Je sais que même le livre, de nos jours, devient aussi ennuyeux que la vie, c'est à dire dédié exclusivement au réel. Et ce n'est pas demain que nous lirons les Sentences d'un nouveau Pierre Lombard. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'éternel retour du même, le mot-clé est le même ; cette métaphore s'oppose aux idées de changement, changement comme moteur et objectif de mes parcours. Quelle attente je mets dans les retrouvailles avec ce que j'avais déjà croisé ? Où se trouve l'essentiel de mon étonnement ou de mon enthousiasme ? En moi ou dans la chose même ? Qu'est-ce qui résume le lien avec le commencement, avec la première rencontre ? Ce ne serait ni un plus (la croissance des progressistes) ni un moins (le détachement des Orientaux) - en poids, en prix ou en valeur -, mais la même intensité, ou la même hauteur, avec lesquelles je redécouvre cette chose. | | | | |
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| hommes | | | Me sentant à l'aise en compagnie des morts, j'essaie de faire taire le brouhaha des vivants, pour que ma voix puisse s'élever des ruines, en chant porté par le silence. Quand on communique avec le monde par le regard, plus que par l'ouïe, on échappe mieux à la sinistrose et à la cachotterie. « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre » - Bernanos. Je garde mes réserves d'hilarité, en laissant les yeux se fermer et les mains libres tomber. Pour boucher les oreilles, en revanche, il faut asservir mes mains. | | | | |
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| hommes | | | Il y a tant de pauvres avec beaucoup d'argent ; je ne suis pas pauvre. Je suis riche, mais sans argent. « Que de richesses dans les livres, que de misères dans les villas » - Ch.Fourier ! | | | | |
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| hommes | | | Mon soi se forme en fonction de ma propre identification : ma maison et mes muscles, mes livres et mon pays, mon Dieu et mon étoile - et mon soi se propagera dans une platitude commune, prendra du poids dans une profondeur anonyme, vivra un vertige dans une hauteur où retentit mon nom. | | | | |
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| hommes | | | Qu'est-ce que le fond humain ? À 90% il est commun aux poètes, concierges, industriels, dockers, scientifiques - la peur des souffrances, le besoin d'amour, l'angoisse de la mort, la joie de découvrir ou de faire, l'attrait de l'amitié. Mais les pédants continuent leur doctes litanies en faveur du fond et accusent de maniérisme ceux qui ne tiennent qu'à la forme. Je devrais m'interdire d'éclairer un fond, que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; je ne vaux que par la forme de mes ombres. | | | | |
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| hommes | | | Les choses qui comptent dans ma vie se répartissent dans trois domaines : les solutions, les problèmes, les mystères. Le choix de ma demeure principale me classe : je serai, respectivement, mouton, robot ou nihiliste. Et Heidegger : « Le nihilisme : tenir pour rien tous les étants » - « Der Nihilismus : das Seiende im Ganzen ist nichts » - n'a raison qu'à un tiers : dans les solutions et problèmes, le nihiliste est aussi conformiste que les autres, mais dans les mystères, il n’allègue aucune autorité. | | | | |
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| hommes | | | Ils ignorent ce que c'est que le premier pas et se contentent des intermédiaires. Je ne connus que les premiers et les derniers pas : les premiers - brillamment réussis, les derniers - lamentablement échoués. Émotion raclée, promotion bâclée. | | | | |
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| hommes | | | La vie : soit elle est un combat vaudevillesque, et j'y étalerai mes idoles - des managers, des amuseurs publiques, des mâles ; soit elle est un miracle tragique, et je m'y agenouillerai devant le poète, le savant, la femelle. | | | | |
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| hommes | | | Ce monde est désormais aptère - et tant mieux ! Aucune tentation, pour y trouver une place pour mes anges ; heureusement que mon monde à moi ne manque pas d'ailes ; il ne me reste qu'à continuer à inventer mes anges et à me préparer à la lutte et à la défaite. | | | | |
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| hommes | | | L'Asie s'engouffrait par la fenêtre de mon isba natale ; l'Europe s'invitait sur les pages de mes livres ; depuis que je ne suis plus en Russie, deux continents s'ajoutèrent à mes cartes : en Allemagne je découvris l'Amérique et en France - l'Afrique. | | | | |
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| hommes | | | J’ai traversé toutes mes rencontres avec les hommes – l’azur à l’âme ou le rouge au front. « Je n’ai jamais marché, mais nagé, mais volé parmi vous »*** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Si je me soucie de mon propre arbre autant que de la forêt humaine, je mettrai à côté de la Haine du reproductif - ma Honte productive, et c'est sur cet axe que je composerai la musique de mes fureurs. Pour l'un des philosophes les moins musicaux, Spinoza, la haine et le remords furent les deux ennemis fondamentaux du genre humain. J'avoue y succomber, avec mon odium humani generis, et je vous laisse avec votre indifférence et votre paix d'âme. Le remords, si bien senti par Baudelaire, est une forme accidentelle, dont la honte est le fond primordial. | | | | |
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| hommes | | | Moi, fils de la Terre, en oubliant le Père je me prive, le plus souvent, de l'Esprit. Hors cette Trinité, même laïque, et où je ne suis qu'interprète, il n'y a que troupeau, celui des auteurs-robots, ceux qui ne rendent compte qu'à la raison. Pour bâtir un pont, la raison suffit, pour bâtir une vie on devrait rendre quelques comptes à la conscience, l'éternelle oubliée des raisonneurs. | | | | |
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| hommes | | | La machinisation, l'algorithmisation des goûts est paradoxalement tribut au plus ignoble des hasards. J'ignore mes fins, autant les vouer au hasard. Mais je dois être maître de mes contraintes, qui traduisent mon goût. Seul le caprice de l'artiste offre une houle alternative à la déferlante aléatoire à l'origine des destinées. | | | | |
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| hommes | | | Quand je lis les propres réflexions de ceux, qui voient la place de la pensée valéryenne dans un album pour filles, j'y tombe sur un ennui, épais et plat, qui paralyserait et poétesses et duchesses et concierges. Même Sartre est comique, lorsqu'il parle de l'ignorance de Valéry (ce qui est aussi statistiquement juste et intellectuellement bête que de trouver, que Dieu n'est pas un artiste). Comment leur faire comprendre, que ce n'est pas le savoir, mais le savoir du savoir, le temps hors du temps, idea ideæ, qui est signe d'un esprit supérieur ? Leurs réponses aux questions des autres sont incolores ; aucune envie de répondre à leurs questions grisâtres. Je ne sais même pas, si Sartre est un peu intelligent ou non. | | | | |
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| hommes | | | Je dois reconnaître, que, aujourd'hui, la voix exaltée est plus commune que la voix stoïque ; je dois purifier mes ivresses, en les débarrassant de toute indignation, dénonciation, revendication ; mais je dois affermir mes sobriétés à une hauteur, que ne guette aucune platitude. Rien de plus plat, aujourd'hui, que les révoltes qui fusent ; rien n'est plus près de l'étoile que l'acquiescement au ciel, au fond des ruines. | | | | |
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| hommes | | | Le monde : je le suis - il me fuit ; je le fuis - il me suit. Et je comprends, pourquoi j'aboutis dans des puits sans fuite ou au milieu des ruines sans suite. Qu'il s'agisse d'hommes, de gloire ou de femme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, dans l'idéosphère, l'image était une idée métaphorique, se passant de son stade interprétatif ultime, celui du sens ; la graphosphère égalisa l'image et l'idée ; la vidéosphère actuelle se débarrasse de toute métaphore et réduit aussi bien l'image que l'idée - à leur sens. Où elles se retrouvent en compagnie des modes d'emploi et des guides touristiques. Je ressens la puissance de cette machine vidéosphérique dans le sort réservé à ce livre : son inexistence à cause de son invisibilité, de son refus en bloc, refus de sa réalité, de sa valeur, de sa vérité - ce qui me propulse ou m'exile vers ma chère hauteur, où je ne croise ni maisons d'édition ni lecteurs ni caméras. | | | | |
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| hommes | | | Imaginez Platon, se cramponnant à sa cire et à son stylet et brocardant l'infamie technocratique des inventeurs du papier (comme Chateaubriand et Vigny maudissant la locomotive à vapeur) - c'est pourtant ce que font nos intellectuels geignards et aigris, face à la joyeuse avancée du gai savoir des ordinateurs. L'affreux Gestell de Heidegger n'est pas en salle-machine, il s'incruste dans vos circuits mentaux sans courant de rêve ! Le triomphe du robot, chez les hommes, n'est ni extérieur ni technique, mais intérieur et psychique. Moi, charlatan de mon étoile, dois-je m'effaroucher, puisqu'on se met à explorer les astres ? | | | | |
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| hommes | | | Pas assez de hauteur, chez les hommes ; je les aurais voulus moins plats et, peut-être, moins profonds. « Trop de largeur, chez l'homme ; je l'aurais voulu plus étroit » - Dostoïevsky - « Широк человек, я б сузил ». | | | | |
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| hommes | | | La « pensée de Midi » (Camus) m'est étrangère, je suis un homme du Nord. Le Midi, c'est la faconde en continu ; le Nord, c'est le rêve en pointillé. Avec des transfuges : Leopardi, Valéry ou Borgès, s'il le faut. En reniant, à contrecœur, les congénères : J.Donne, Hölderlin ou Pouchkine. Quand on est porteur des ardeurs autonomes, le Borée capricieux et froid les accompagne mieux que le Zéphyr constant et douceâtre. Suivre son Étoile du Nord et porter sa Croix du Sud. « Inondé de mystère, cette lumière boréale de l'âme » - S.Zweig - « Überlichtet von Geheimnis, Nordlicht der Seele » - c'est sous cette lumière discrète de l'âme que naissent les meilleurs jeux d'ombres de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Si je m'épanche, c'est surtout parce que Quelqu'un m'écoute ; mais si s'y mêle la bile, c'est parce qu'aucune oreille d'homme n'est en vue. Ce siècle maudit ne prête l'oreille qu'au fait divers des cloaques ou au compte-rendu des colloques. | | | | |
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| hommes | | | Je trouve plus de vie, d'étonnement, de mystère – dans un beau livre, que dans les hommes d'aujourd'hui, d'une transparence insupportable. Extinction de l'âme, coulée dans une raison en bronze. Même le ciel, on le découvre désormais non pas dans les yeux d'un homme amoureux, mais dans un livre : « Et, tel un livre parmi d'autres, tu trouveras le ciel, dans une âme dépeuplée » - A.Blok - « И небо - книгу между книг - найдёшь в душе опустошённой ». | | | | |
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| hommes | | | Leur démarche naturelle n'est pas moins artificielle que ma démarche inventée. Mais elle est couverte de prestige d'habitudes et d'usage, elle est empruntée. Dans le maniéré électif, mon visage a plus de chances d'être deviné que dans l'authentique collectif. | | | | |
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| hommes | | | Je devrais me féliciter, que ce ne soient plus le poète et le philosophe que l'humanité écoute, mais l'avocat et le journaliste. Mes extases y gagnent en pureté, et mon mépris – en intensité. | | | | |
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| hommes | | | Dans la recherche du bonheur du plus grand nombre, je salue l'esprit moutonnier et robotique, il est juste et efficace. C'est de voir des âmes, livrées aux mêmes tares esthétiques, mais recherchant le bonheur individuel, qui me donne la nausée. | | | | |
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| hommes | | | Une nation est définie par son corps, son esprit, son âme, c'est à dire – par sa société, sa civilisation, sa culture. Je me sens étranger dans la société russe (à cause de sa grossièreté et sa servilité) et dans la société française (à cause de sa mesquinerie et sa sensibilité atavique). La littérature, la musique, le théâtre russes me sont aussi proches que la philosophie allemande ou la littérature française. Enfin, la civilisation, c'est à dire les libertés, l'État, la justice, m'attachent à la France beaucoup plus qu'à la Russie. | | | | |
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| hommes | | | Les capitales me donnèrent le goût du mot savoureux, mais j'apprécie le destin, qui me plongea au milieu des cornichons provinciaux insipides : sans eux, combien de ces pages ne verraient jamais le jour, étant sacrifiés aux dîners en ville, en compagnie du sel de la terre ! Je ne veux pas y gagner le toupet en perdant un peu de ma crinière (Flaubert). | | | | |
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| hommes | | | Je ne gagne pas en hauteur, en maîtrisant la pensée des autres ; dans le meilleur des cas, je peux en gagner en profondeur, mais, le plus souvent, je n'en ferais qu'étendre mes platitudes. Je ne gagne la hauteur qu'avec des ailes de mes propres déconvenues bien avalées. La pensée fortifie les temples et les étables avec les mêmes matériaux. La hauteur doit n'être soutenue que par le rêve, elle doit être désarmée. | | | | |
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| hommes | | | À qui s'appliqueraient ces qualités : la fermeté, la loyauté, l'intégrité ? - je verrais un exécutant de basses œuvres ou un comptable. Mais pour Platon, elles caractérisent la vraie philosophie ! Là, où moi, je m'attendrais à l'élasticité, au goût du sacrifice, à la pensée fragmentaire. | | | | |
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| hommes | | | Impossible d'échapper au mouvement, mais je peux en choisir le commanditaire : les pieds, les yeux ouverts, les yeux fermés. Trois pays d'altitudes différentes, trois circuits de complexités incomparables. Connaître les routes des autres est aussi important que savoir faire les pas soi-même. Les idées provoquent le prurit des pieds, servent de bornes garde-fous pour le cerveau, dessinent les virages de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Ce qu'est l'humanité, je le sais essentiellement d'après la mémoire collective, et c'est rationnel, fermé, fini. Ce qui palpite en moi, en revanche, est irrationnel, ouvert, infini, et je l'appelle – le soi inconnu. Ma misère serait, que ma vie ne reflète que l'humanité transparente, sans la moindre étincelle de mon obscur soi. Seneque est encore plus catégorique : « Ô quelle vile chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! » - « O quam contempta res est homo, nisi supra humana surrexit ! ». | | | | |
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| hommes | | | Plus je pense par et pour moi-même, plus je suis universel. Mais nos contemporains pensent par et pour les autres. Toutes les voix semblent faire partie d'une chorale. | | | | |
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| hommes | | | Ils rêvent comme s'ils étaient en éveil ; je cherche à donner à l'éveil le caractère du rêve. L'homme qui rêve a de l'âme, l'homme qui veille fait appel à l'esprit ; une mutation robotique nous rendit tributaire du seul esprit ; le terme de spirituel, qui désignait jadis la cohabitation de ces deux facettes d'un même organe, est caduc. | | | | |
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| hommes | | | Mon existence s'écoula dans les cinq milieux successifs : l'humus de la terre (les prolétaires), la danse de la terre (les poètes), l'essence de la terre (les scientifiques), la marche de la terre (les techniciens), le moteur de la terre (les patrons). Je n'en retirai rien de substantiel, mais ces expériences rendirent libre mon regard sur la pitié, la noblesse, l'intelligence, la platitude et la honte. Et puisque toute vraie existence se réduit à la musique, je ne me sens solidaire que des poètes. | | | | |
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| hommes | | | L'imbécile cherche des oppositions fortes, pour s'accrocher à l'extrémité vertueuse d'un axe qu'il ne maîtrise pas. Il n'existerait dans la réalité aucun robot ou mouton, je resterais attaché, avec la même détermination, au rêve de la musique et de la solitude. On n'a pas besoin de Bête, pour apprécier la Belle. | | | | |
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| hommes | | | L'orgueil vient de l'esprit, et la fierté – de l'âme. Je dois apprendre au premier à baisser ses yeux et à la seconde – à garder sa hauteur. La hauteur appartient au regard qui trouva et non pas au regard qui cherche. Et Nietzsche : « Vous voulez vous élever et vous levez vos yeux ; moi, je baisse mes yeux, car je suis en hauteur » - « Ihr seht nach oben, wenn ihr nach Erhebung verlangt. Und ich sehe hinab, weil ich erhoben bin » - s'adresse aux yeux de l'esprit et à l'altimètre de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Plus je suis disposé à partager le matériel, plus je gagne en hauteur ; avec le spirituel, la tendance s'inverse. | | | | |
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| hommes | | | Ma vision des hommes, vision assez noire, ne s'appuie que sur les productions de leurs meilleures fibres, sur leurs livres, sur leurs imaginations donc, sur leurs rêves. Quand je pense à ce qu'ils sont et font en réalité, c'est à dire cent fois pires, je suis glacé d'horreur et d'impuissance. | | | | |
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| hommes | | | Aucun sot ne peut imiter l'intelligence de Valéry, aucun non-artiste ne peut atteindre l'intensité de Nietzsche, aucun non-styliste ne peut briller comme Cioran. Quand je vois des foules d'épigones, relevant de ces trois catégories d'incapables et reproduisant très précisément les démarches de Spinoza, Hegel ou Husserl, je perds toute envie de descendre dans leurs profondeurs (qui sont plutôt des cloaques) et je reste dans la hauteur de ma belle triade. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le paradigme de théâtre mais celui de Bourse qui conviendrait le mieux, pour situer la scène du monde. Ce fut le spectacle de déraison qui provoquait jadis la révolte des hommes ; aujourd’hui, ce qui réveille la mienne, c’est l'application mécanique d’une raison calculatrice. Trop de raison, trop de sens, trop de normes, au détriment d’un rêve agonisant. | | | | |
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| hommes | | | Quand j’entends les incantations d’un homme sur transformation, perfectionnement, approfondissement et même rehaussement de sa vie, je sais que la hauteur lui restera inaccessible, puisque la hauteur est l’attachement à l’immuable, l’intemporel, l’inarticulable. Le changement est l’obsession des stériles. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois mille ans, l’art, c’est-à-dire les mythes, les styles, les tempéraments, marquait tous les siècles par ses rêves d’au-delà individualistes, au milieu des horreurs, des folies, des perfidies bien réelles. Aujourd’hui, au milieu de l’honnêteté, de la pruderie, de la tolérance, tous les poètes, philosophes, romanciers m’enquiquinent avec le fait divers ou le jargon clanique, qui animent leurs bavardages anonymes et interchangeables. Aucun nom digne à mettre sur l’épitaphe : je vécus au siècle de …. | | | | |
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| hommes | | | Le sens de l’existence humaine serait la fidélité à la hiérarchie des trois facettes vitales, hiérarchie que se fixe dès la plus tendre enfance entre agir, comprendre et rêver. Mon hiérarchie à moi fut, par ordre décroissant d’importance, – rêver, comprendre, agir. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est peut-être ce qui me permet de croire en mon soi inconnu ; et la robotisation de l’homme découle bien de l’extinction des âmes et donc de l’oubli du soi inconnu et de la seule présence du soi connu, du commun. Qui choisissent-ils, lorsqu’ils se choisissent eux-mêmes ? « En me choisissant, je choisis l’homme » - Sartre – aujourd’hui, ce choix pointe certainement le robot. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes un quadriparti : trois facettes humaines – l’homme, le sous-homme, les hommes – et une facette divine – le surhomme. Dans mon jargon, ce sont le soi connu et le soi inconnu – la vie transparente et le rêve obscur. Nietzsche va dans le même sens, il nous accorde deux facettes : l’homme et le surhomme. | | | | |
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| hommes | | | Pour le robot moderne, qu’il soit ingénieur, garagiste ou philosophe, la vie, c’est la formulation, la démonstration et l’application des vérités – tout le contraire de ce qu’on appelait jadis vitalisme. Je finis par opposer à cette vie mécanique – le rêve poétique : formules en tant que forme, démonstrations en tant que musique, applications en tant qu’élan. Foin des vérités cadavériques – pour des états d’âme mélancoliques. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, l’artiste affichait sa musique et sa solitude. Aujourd’hui, « il y a quelque chose d’horriblement faux dans cette culture, enivrée par le bruit et le grégarisme »** - G.Steiner - « there is something terribly wrong with a culture inebriated by noise and gregariousness ». Moi, je n’y vois qu’une sordide sobriété, une sordide vérité et un sordide bruit, celui du présent gluant. | | | | |
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| hommes | | | Un nationalisme réfléchi, en littérature comme en politique, est toujours abjecte ; seul un nationalisme pulsionnel est pardonnable (Hölderlin, dont les firmaments anxieux me sont chers, ou bien Dostoievsky, chez qui tout n’est que pulsion). Un cosmopolitisme n’est bon que réfléchi, surtout chez les polyglottes (Nabokov ou G.Steiner, deux auteurs, dont les horizons me sont les plus proches) ; pulsionnel, chez les monoglottes, il ne traduit qu’un artifice de l’âme et une froideur de l’esprit. | | | | |
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| hommes | | | Il y a d’innombrables fonctions robotiques, auxquelles se livre l’homme moderne. Et lorsqu’on reproche à un homme public d’avoir perdu le contact avec le réel, cela signifie, vraiment, qu’il change de fonction et non pas de milieu. Je suis le plus heureux, quand les pieds me détachent du réel, pour me confier aux ailes du rêve. Mon étoile ne fait partie d’aucune galaxie réelle. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie littéraire a toujours existé en France, mais elle se gardait bien de se mesurer avec les talents qui n’y manquaient jamais. Depuis un siècle elle devint arrogante : la barbarie de la populace, avec F.Céline, et la barbarie des riches, avec Proust (du galimatias rebutant - F.Céline). Les riches ayant adopté le goût de la populace, on eut droit, de nos jours, aux houellebecq. Mais je suis content que S.Tesson, à la mentalité des pauvres, appréciant leur humilité et crachant sur les riches, ait l’audimat au-dessus des imposteurs. | | | | |
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| hommes | | | Pour toute représentation (telle que je la définis dans ce livre), l’arbre est la particule élémentaire, universelle, irréductible. Toutes les nuances de la réalité du vivant trouvent dans l’arbre une fonction adéquate. « En tant qu'image de la vie rien ne dépasse l'arbre. Je ne cesserai jamais de penser - devant lui et à lui » - Morgenstern - « Nichts ist für mich mehr Abbild des Lebens als der Baum. Vor ihm würde ich täglich nachdenken, vor ihm und über ihn ».Penser en lui, en cette langue aux ramages métaphoriques et variables, est s'unifier avec le monde, pour gagner en hauteur et en ombres. | | | | |
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| hommes | | | Je ne sens de parenté qu’avec ceux qui ne se vouent pas à leur seule époque ; les meilleurs ne sont pas seulement anachroniques, mais sont plutôt atemporels ; il n’y en a plus aujourd’hui, c’est pourquoi je n’ai presque rien à partager avec mon époque. | | | | |
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| hommes | | | Plus qu’une indifférence pour le grand, c’est une passion pour le mesquin que je reproche à ce siècle. | | | | |
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| hommes | | | Je peux supporter leur niaise prétention à concurrencer Dieu ; ce qui me répugne, c’est qu’ils s’en prennent, en réalité, aux codes civils et non pas aux Commandements divins. | | | | |
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| hommes | | | Tout ce que mes contemporains ont à dire, ils le hurlent. Prononcées à voix basse, leurs vitupérations coupent toute envie de les railler et font bailler. | | | | |
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| hommes | | | Ils sont torturés par des questions profondes ; moi, je ne cherche que des caresses des hautes réponses. | | | | |
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| hommes | | | Philosophe-poète ou solitaire-enthousiaste – ce sont les seuls profils possibles d’un lecteur, qui pourrait aimer ce que j’écris. Car ce n’est pas de la compréhension qu’il me faut, mais de l’amour. Mais le quadruple manque rend ces profils inexistants. Tous mes interlocuteurs – car je n’écris que des dialogues ! - se sont avérés fantomatiques. | | | | |
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| hommes | | | En juin 1941, on publiait enfin, à Paris, les Cahiers de Montesquieu ; sur l’emballage d’un filet mignon, je lis la date de création de l’entreprise – 1941 ! Sartre tuait l’ennui, en rédigeant son Être et Néant, pour l’envoyer chez l’éditeur en 1943. Cocteau préparait ses conférences en Allemagne. Au même moment, des millions d’hommes, étaient réduits à l'état d’animaux, crevant de faim, brûlés vifs dans des camps de concentration allemands, où mûrissaient des projets de chambres à gaz. D’autres encore, dans les tranchées du front de l’Est, étaient déchiquetés par les obus, achevés à la baïonnette. | | | | |
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| hommes | | | Chez les philosophes et poètes modernes, je trouve beaucoup de folies verbales, mais je n’y décèle aucun rêve musical. Qui, aujourd’hui, comprendrait Rabelais : « Ils sont fous comme poètes et rêveurs comme philosophes » ? | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | J’entends partout l’intellectuel européen geindre - il aurait perdu tout son prestige et toute son influence. De tous les temps, les riches dictaient le goût dans l’art, et notre époque n’est nullement exceptionnelle. C’est l’embarras du choix qui dévia le goût des princes de l’argent. Les Michel-Ange, Mozart ou Nietzsche, purent s’imposer face à une poignée de concurrents ; mais aujourd’hui, ceux qui se présentent comme artistes ou penseurs sont légion, et c’est la mode, statistique, inertielle, mercantile, c’est-à-dire le hasard, qui désigne le gagnant, qui, de plus en plus, se situe au milieu, c’est-à-dire – dans la médiocrité. | | | | |
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| hommes | | | Pouchkine, par ses caresses, me fait sentir Russe ; Rilke, par ses noblesses, me place chez les Allemands ; Valéry, par ses finesses, me fait reconnaître Français. Et, soudain, je me rends compte, qu’ils sont, tous, - poètes ! Étranger à tous les clans, je ne suis fidèle à mon soi, solitaire et vrai, qu’au milieu – virtuel ou réel - des poètes ! | | | | |
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| hommes | | | Ce qui me chagrine dans notre époque, ce n’est pas tellement que, dans le débat intellectuel, le sens mécanique domine largement la fantaisie lyrique, mais que ce sens n’ait plus besoin d’aucune fantaisie : les complicités et les adversités s’établissent sans aucun concours des âmes. | | | | |
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| hommes | | | C’est pour déplorer la raréfaction des musiciens que je m’attarde et m’attriste à la vue des genres humains dominants – le moutonnier et le robotique – ce qui ne m’empêche pas de voir des merveilles partout où le regard ose se plonger dans la profondeur de la Création divine, jusqu’au mystère de la vie. Geindre au sujet d’un monde raté et en déverser le dégoût est une attitude inepte, triviale. | | | | |
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| hommes | | | Dans la forêt sibérienne, au métro moscovite, sur les boulevards parisiens, sur les routes européennes ou américaines - je me sens le même, je porte le même regard, et mes yeux n’en sont que des témoins passifs. | | | | |
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| hommes | | | Ils restent non-reconnus, ils voient quelque chose de lépreux dans la rue, ils sont témoins d’une perfidie ou d’une sottise – et ils se mettent à geindre de leurs déceptions. Il me suffit de poser mon regard sur une rose, un papillon, une belle fille, pour que notre planète soit vue comme un paradis, parfait et mystérieux. Le Bien et le Beau cohabitent avec ma propre misère ; et son entente avec le Vrai est plutôt un contraire d’une déception, ce mot méprisable. | | | | |
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| hommes | | | Ce que j’écris ici ne m’appartenait pas ; je ne m’en vide pas. Mes pieds sont, comme pour tout le monde, là, sur terre ; mais mes ailes, porteuses imprévisibles de mon soi inconnu, sont au service de la hauteur, la destinatrice de mes messages. Et il est compréhensible, que les réalistes, mettant en jeu leurs pieds et leurs muscles, se sentent vidés, après avoir déversé leurs prévisibles lourdeurs. | | | | |
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| hommes | | | Jadis l’Europe avait une âme ; c’est l’agonie de cette Europe-là que je pleure. L’Europe de l’esprit, c’est-à-dire du savoir et de l’intelligence, se porte bien, malgré quelques jérémiades des intellectuels du siècle dernier. | | | | |
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| hommes | | | L’enracinement permet de vivre, naturellement, dans une civilisation ; le déracinement permet de rêver, artificiellement, dans une culture. Mon déracinement, en Russie, me plaça dans une hauteur, à partir de laquelle aucun enracinement ne fut plus possible. Je devins artificiel en tout, prenant les canopées pour mes racines. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes vivent d’une lumière qui n’éclaire que le présent immédiat. Il me faut une lumière qui porterait loin ; porterait non pas elle-même, mais mes ombres, et non pas au lointain mais dans une hauteur ! Mais pour cela, il faut que cette lumière soit profonde ! | | | | |
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| hommes | | | Étant trempé dans trois cultures, je peux vivre trois sortes de sacré, en-deça de ces trois frontières. Le sacré russe – ses contes de fées, l’infini de ses espaces, sa musique mélancolique, l’humanité de sa littérature. Le sacré allemand – le romantisme de ses Lorelei, la noblesse de sa poésie et de sa musique, l’audace de ses mystiques. Le sacré français – la douceur de ses chansons et de ses paysages, l’élégance de ses châteaux, le bon goût de ses paysans ou de ses filles. Dans ces exercices d’admiration, il n’y a pas de place aux batailles, aux ingénieurs, aux princes de ce monde. | | | | |
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| hommes | | | Mon âme assoiffée ne voit pas sa place dans ce monde des esprits repus. | | | | |
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| hommes | | | Ma patrie n’est ni historique ni géographique ni linguistique ni psychologique. Il n’y a pas de frontières sur la planète appelée Hauteur, où chaque habitant est seul, sans partager avec personne son étoile ; avec ses compatriotes on y communique en langues artificielles - tonalités, mélodies, intensités, soupirs ou larmes. | | | | |
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| hommes | | | Le mépris souverain, pour les dépourvus de noblesse, devint si incorrect, politiquement, qu’il se mua en indignation grégaire. M’interdire celle-ci fut l’une de mes premières contraintes ; en revanche, le mépris m’habita et même s’enrichit avec sa dernière source – la connaissance des grands. « En voyant la plupart des grands, j'ai eu, d'abord, une crainte puérile ; j'ai passé, presque sans milieu, jusqu'au mépris »** - Montesquieu. | | | | |
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| hommes | | | Aurais-je vécu à l’époque des Nietzsche, Valéry, Cioran, je ne me serais pas permis mon arrogance et mon narcissisme ; mais la nullité unique, indépassable des hommes de plume aujourd’hui justifie largement ma pose méprisante. Et je sais bien que les lamentations sur l’état de l’art furent courantes dans toutes les époques. | | | | |
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| hommes | | | Je cherche la définition la plus précise et laconique de l’humain qui serait mon exact antipode, et je suis déçu de ne trouver que ceci : quelqu’un qui ne voit pas le merveilleux, logé en tout point, en tout objet sur notre planète, et qui donc ne s’en extasie pas, obsédé par l’absurdité et le désespoir. C’est que la liste de ces objets est infinie, et nos savoirs et nos élans sont finis. Au lieu d’une définition, je n'ai produit qu’un axiome. | | | | |
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| hommes | | | Pour préserver ton originalité et t’adonner à tes passions secrètes, la présence d’une foule de ploucs est moins gênante que celle de têtes savantes. C’est pour cette raison que Descartes préfère se cloîtrer à côté des lourdauds hollandais, pour fuir la société raffinée parisienne, et moi, je me réfugie dans un village provençal. | | | | |
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| hommes | | | L’immédiateté du bruit social, cacophonique et obsédant, rend les hommes sourds pour la musique de cet univers paradisiaque qu’est notre planète. Cette musique, chez moi, étouffe ce bruit et m’apprend, même dans le gémissement, à l’interpréter en cadence (J.Renard). | | | | |
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| hommes | | | Manine, l’un de mes maîtres de la chaire d’algèbre à Moscou (et où brillait Chafarévitch), vient de mourir. Plus que de la géométrie algébrique, j’avais parlé avec lui de Rilke (que nous traduisions tous les deux), de O.Spengler ou de W.Schubart. Nous partagions aussi l’intérêt pour les langues. Sa vision de la mathématique comme d’une métaphore du réel était très profonde et belle. Il me fascinait avec l’image de l’homme naissant de lumière (l’ange) et non pas de matière (la bête), dans un Univers sans masse, juste après le Big-Bang. Et j’appris récemment, qu’il était l’un des premiers (avec R.Feynman, dont je connus bien la sœur) à suggérer l’idée du calcul quantique. | | | | |
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| hommes | | | Quand, dans les affaires du monde, je vois la raison, le calcul, le sens évincer le rêve, je pense, ironiquement, aux innombrables absurdistes vouer le futur au règne du chaos : « Si la littérature d’avenir doit devenir absurde, le monde le serait aussi, pour ne plus être seulement tragique, romantique et religieux » - Chesterton - « If nonsense is to be the literature of the future, the world must not only be the tragic, romantic, and religious, it must be nonsensical ». | | | | |
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| hommes | | | Que l’homme ne soit plus enraciné dans la transmission (Heidegger ou R.Debray) me préoccupe moins que ce que la communication de cet homme manque de fleurs, de cimes et d’ombres. Par ailleurs, une bonne imagination sait convertir l’image du temps en espace et vice versa. | | | | |
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| hommes | | | Du passé il ne nous parviennent que des échos des hommes exceptionnels, tandis que le présent – et l’avenir immédiat – sont dévalués par le bruit insupportable, proféré par la médiocre majorité dominante. Ce qui explique pourquoi je préfère être esclave (d’une modulation) du passé plutôt que prétendre à devenir maître du futur, plat et omniprésent. | | | | |
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| intelligence | | | Une banalité, qui demanderait réflexion : la vision de soi n'a pas besoin d'yeux. Est-ce cela qui explique, que le besoin de couleurs est le plus aigu des besoins chez celui qui tient à soi ? Partout, où mes yeux s'en mêlent, sévit la mécanique (ou l'optique), c'est pourquoi je me vois toujours le plus éloigné du robot. | | | | |
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| intelligence | | | Je ferme les yeux, je me libère des choses vues, aléatoires et mesquines, je reste en compagnie de mon regard. Du dialogue avec ce regard ne naissent que des commencements, mais ils me conduisent vers des choses capitales, nullement fantasmagoriques et témoignant d'une loi mystérieuse qui lie, fidèlement, ma conscience isolée à la réalité objective. Et je comprends toute la niaiserie philosophesque de la description des choses – les choses, pour porter ma griffe et être grandioses, doivent être inventées ! | | | | |
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| intelligence | | | La mort me révèle le mystère de l'être, qui donc est bien représenté dans le temps (Heidegger), mais je ne peux l'interpréter que dans l'espace : en le ravalant dans l'étendue de ses idées (Platon), en le dévoilant dans la profondeur de sa vérité (Aristote), en m'envolant vers la hauteur de sa valeur (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Ce livre a bien une ambition philosophique : primo, je voudrais qu'un cœur noble (donc, angoissé) y trouvât de la consolation dans mon affirmation de la gratuité divine du bon et du bien ; secundo, je voudrais qu'un esprit noble (donc, universel) y trouvât de l'intelligence humaine, qui est dans la maîtrise des frontières entre la réalité, la représentation et le langage. | | | | |
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| intelligence | | | Face à l'information qui déferle, l'homme est singe, perroquet ou rat ; il paraît qu'il y en a même des chacals : « Voici les intellectuels friands de la chair des concepts congelés par l'intelligence artificielle, dénués de toute saveur. Les chacals de l'information et de la communication » - Baudrillard. Comme la plupart des anathèmes, cette sortie est visiblement dictée par l'ignorance (comme mon animadversion résolue, face aux hommes, espèce que, pourtant, j'ignore largement). L'intelligence artificielle n'est qu'une instrumentation et une généralisation de la logique, elle n'affaiblit en rien la saveur d'une chair plus fraîche. La métaphore fait partie de l'information, que les meilleurs des mammifères ou des programmes informatiques savent digérer. | | | | |
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| intelligence | | | Mon culte de l'arbre : le créer en ramages indéterminés, où les autres se contentent d'une constante (les sots) ou d'une variable (les sages). L'unifier par l'intelligence, l'animer par l'admiration. La surdétermination, l'ennui d'un arbre sans feuilles-variables. La dendrologie, science à créer. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée est un arbre. Je m'occupe de ses racines en la plongeant dans le sol des concepts. J'en éprouve les cimes en modulant mes intentions. J'en consolide le tronc par la sève du style. J'en condense les ramages par des pousses de la négation. J'en démultiplie les feuilles par de vastes tropes. J'en pressens des fruits dans des substitutions successives. J'en altère la saison par une métamorphose du langage. Et moi, j'en suis le climat. | | | | |
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| intelligence | | | Le labyrinthe a un centre et des issues prévues ; je lui préfère le réseau, où tout nœud peut servir de centre et où toute issue s'ouvre sur une nouvelle navigation. Et quand je le projette sur l'art, à la lumière de la vie, j'obtiens un arbre. | | | | |
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| intelligence | | | Sentimentalement, la philosophie révolutionnaire du devenir m'est plus proche que le conservatisme de la vision de l'être. Mais le devenir de la première est si frustrant et morne, que je me rabats sur le joyeux et inépuisable être du second. Toutefois, dans les deux cas, il y a une saine part de résignation, dont manque le faire. Je suis capitulard, avec Socrate : « Croire le Logos présent ; céder au Logos qui arrive » - que le devenir soit porté par son commencement, que le bateau de Thésée garde son être, que la chose soit portée par le mot, le fond - par la forme. | | | | |
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| intelligence | | | Je suis pour la dialectique de la chaîne ouverte, du pointillé. La synthèse, qui ne froisse pas mon goût des thèses parcellaires, est une synthèse ironique, jouant sur la substitution ludique de langages, tandis que toute synthèse logique est source d'un mortel ennui. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes les équations de la vie, où figure le monde, je peux lui substituer moi-même. Le cogito s'avère équivalent du Deus cogitat ! « L'homme est un monde en miniature » - Boèce - « Homo mundus minor ». Quand je le découvre, je me mets à me moquer de solutions, tout en accompagnant le mystère de merveilleuses inconnues, qui aboutissent à moi. « J'aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l'homme intérieur, qui est en moi »** - St-Augustin - « Amo Deum meum : lucem, vocem, odorem, cibum, amplexum interioris hominis mei ». Surtout, depuis que nous savons que, par la volonté de Dieu, nous ne sommes pas seulement matière, mais aussi onde. Les mêmes forces originaires formèrent et la nature et notre âme. | | | | |
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| intelligence | | | Pour une intelligence parfaite, même l'algorithme renonce à l'appel explicite de procédures et se contente de déclarations. Ainsi tout mon venin contre l'algorithme est neutralisé par l'antidote de l'intelligence ! | | | | |
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| intelligence | | | D'où viennent les partisans de l'Un ou du multiple ? - de la perte du droit chemin (Sommo Poeta). Ou bien je me sens au milieu de la vie, dans une forêt obscure (les multiplicateurs dantesques, explorant girons et cercles), ou bien je suis subjugué par la source ou l'issue de la vie et me consacre à la verticalité et l'immobilité de l'arbre unique, qui me fera oublier « la forêt trompeuse de cette vie » - Dante - « la selva erronea di questa vita ». | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est une création de modèles artificiels, tandis que l'apparence est une empreinte réelle, sur ma rétine ou au bout de ma langue. L'apparence est sur les parois de la Caverne, la représentation - dans le cerveau de son habitant. La représentation vise l'être, mais ne communique avec lui qu'à travers ses apparences. Le bon titre du livre de Schopenhauer serait - Le monde comme apparence et action, puisque, en plus, celle-ci vise non pas la volonté, qui est une vraie création filtrante, mais le geste transformateur. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois que trois choses ne dépassant pas le stade de l'intuition exclusivement intellectuelle : Dieu, l'esprit et le Moi. D'où mon scepticisme face à la religion, au savoir et à l'authenticité. | | | | |
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| intelligence | | | Je contiens en moi un homme du regard (sensibilité, tempérament, goût) et un homme des preuves (imagination, intuition, puissance). Entre les deux - la corde raide de l'intelligence. J'en garde l'équilibre, en maintenant le premier par l'amplification et en entretenant le second par le filtrage, et non pas l'inverse, qui rendrait le regard - fuyant et la preuve - envahissante. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi absolu (Kant, Fichte, Hegel) serait une pure liberté, source d'une vaste et profonde philosophie transcendantale ; mon soi inconnu est, avant tout, source de contraintes, pour que mon esprit parte de mon âme, dans un courant poétique, dont le premier souci est de garder la hauteur de source. La rigueur des valeurs face à la vigueur des vecteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme, c'est l'attention que je porte à mon inertie de race (la voix irrationnelle de mon âme) et le mépris pour leur inertie de masse (la voie battue par l'habitude et le conformisme) ; il est le refus d'accorder à la seule raison l'évaluation de mes choix vitaux et le refus d'accepter le mimétisme social ; avec cette arme paradoxale de l'inertie, il est le seul à affronter et le mouton et le robot. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens de mon regard sur le monde est possible à la seule condition d'admettre, que ma représentation et ma sensibilité sont déterminées par une réalité, indépendante des interférences avec ma personne. Mais je peux vivre sans le sens et accéder au monde non pas par la raison, mais par le rêve, non pas par un texte, mais par une musique. | | | | |
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| intelligence | | | L'assommant ennui des penseurs du temps (Bergson) ou de l'espace (Deleuze) aide ma propension naturelle à fuir la réalité, pour m'amuser auprès de l'inexistant intemporel. | | | | |
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| intelligence | | | Un terrible danger sur la route des abstractions : tout ce qui est concret est métaphorique ; si, en montant d'un grade d'abstraction, je ne les entoure pas, en même temps, de métaphores nouvelles, avec le même degré de vivacité pittoresque, je deviens de plus en plus proche du robot ; c'est ce qui arrive aux penseurs Yankoïdes. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence organique, intelligence-réflexe, face à l'intelligence d'organes, intelligence-réflexion, - cohérence et profondeur, face à invention et hauteur ; je penche, par goût, pour la seconde, tout en sachant, que la réflexion, plus souvent que le réflexe, peut être bête. | | | | |
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| intelligence | | | Ils veulent fuir le sol mouvant, pour bâtir sur le roc (Descartes), tandis qu'il s'agit de planter leur arbre. Si mon édifice doit être non seulement promouvant, mais aussi émouvant, je pourrais pratiquer tout type de sol, sans trahir l'architecte. « Avec Descartes, nous pouvons, comme le navigateur après un long périple sur la mer démontée, crier terre » - Heidegger - « Mit Descartes, können wir, wie der Schiffer nach langer Umherfahrt auf der ungestümen See, Land rufen ». Ce périple a, pour seul contenu valable, la houle et, pour seule issue, - le naufrage, qu'il s'agît de chanter et de confier ce chant à la dernière bouteille. Au chant de l'air et du feu, Descartes veut substituer le récit de la terre et de l'eau. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de mon existence est de faire entendre ma musique, mais je passe l'essentiel de mon temps à accorder ou à désaccorder mon instrument. Les oreilles, les yeux, l'âme, le cerveau d'autrui n'apportent presque rien aux meilleurs chants, danses, poèmes, poses. Mais pour la maîtrise de la mélodie, la maîtrise de l'instrument ne suffit pas - il faut un accord entre mes cordes et celles de l'instrument. | | | | |
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| intelligence | | | Je n'aime pas l'étrangeté de l'interrogation, j'aime l'étrangeté des liens interrogés. | | | | |
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| intelligence | | | Pour Nietzsche, l'Être est une interprétation (métaphysique, donc méprisable), pour Heidegger – une représentation (ontologique, donc vénérable), pour moi - une réalité (prosaïque, mais incontournable, pour valider nos représentations et donner un sens à nos interprétations). | | | | |
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| intelligence | | | Le bon Dieu créa tant de facettes d’intelligence incompatibles, qu’on peut briller sur les unes et être niais sur les autres. Je l’écris, en pensant à ce bel homme que je croisai récemment sur la Grande Bleue, R.Enthoven, si éblouissant à l’oral et si plat à l’écrit, si émouvant à s’apitoyer sur Pascal et si pitoyable à faire d’un niais, S.Guitry, – un philosophe. | | | | |
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| intelligence | | | Ma liberté éthique se montre dans mes écarts de la Loi commune ; ma liberté intellectuelle ou esthétique consiste à tenir à la Loi que mes représentations induisent : « Veille bien à tes représentations, car ce que tu as à conserver, c’est la liberté » - Épictète. | | | | |
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| intelligence | | | Ce, qu’une bonne logique devrait savoir gérer :
- la cohérence des faits courants
- la prise en compte des événements qui brisent la monotonie logique
- la présence simultanée de plusieurs sujets (avec leurs croyances)
- les représentations hypothétiques incompatibles.
À ma connaissance, personne ne sait le faire rigoureusement. C’est, pourtant, l’avenir de l’Intelligence Artificielle. | | | | |
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| intelligence | | | Les quatre étapes du surgissement de mes notes : l’état de l’âme, la musique, les mots, la pensée. Une bonne contrainte : ne jamais commencer par la dernière étape. | | | | |
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| intelligence | | | La fonction principale de l’intelligence aurait dû être d’amortir les assauts du désespoir, bien réel, perclus de ma souffrance et du Bien bafoué, et d’intensifier la consolation imaginaire, provenant de mon regard et de ma création esthétiques. | | | | |
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| intelligence | | | Si ma plume est plus près de mon âme que de mon esprit, je soignerai mieux la forme (l’essence de mes rêves) que le contenu (l’existence de mes actes). C’est pourquoi l’existentialisme est, le plus souvent, lamentable. Un bon psycho-logue peut se permettre d’être misologue. | | | | |
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| intelligence | | | Le créateur est celui, chez qui le regard l’emporte sur l’écoute ; l’oreille introduit en moi le monde, l’œil m’introduit dans le monde. | | | | |
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| intelligence | | | Le médiocre cherche le complexe, l'énumération de parties constantes et grossières d'un tout. Le profond oppose le multiplexe (Leibniz) du réel à la pauvreté de l'imaginaire. Le subtil trouve l'implexe (Valéry), un modèle s'ouvrant à l'unification par substitutions de variables délicates. Le fou se déverse dans l'explexe (Rimbaud), où tout n'est qu'opérandes symboliques sans structure d'arbre unificateur. Le robot optimise le simplexe. Ce que je prône, moi, pourrait s'appeler exciplexe - recherche d'une stabilité dans l'excitation. | | | | |
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| intelligence | | | L'instinct, l'intuition, l'intelligence – c'est ainsi qu'on voit la chronologie de notre évolution. Je l'inverserais : l'intelligence câblée devient intuition, l'intuition câblée au second degré devient instinct. | | | | |
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| intelligence | | | Comment voient-ils leur intellectualisme ? - l'observation et l'expérience, dégageant, patiemment et sans parti pris, des concepts et des lois. Quel caporal, voleur à la tire ou sous-préfet ne souscrirait à cette proclamation de foi intellectuelle ? Qu'ai-je à y faire, avec mon impatience, mon aversion pour les méthodes et les normes, mes partis pris viscéraux ! Je ne repousse pas mes conclusions, je les laisse au lecteur, dans la peau duquel je sais me mettre. | | | | |
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| intelligence | | | Je décris tout objet soit par le chiffre soit par la mélodie - son immanence quantitative ou sa transcendance qualitative. Mais si le chiffre rend le véritable fond, indépendant de mes yeux ou lubies, la mélodie le munit d’une forme, et cette mélodie préexiste dans mon regard. « La musique, dans les choses sensibles, est créée par une musique qui leur est antérieure »** - Plotin. | | | | |
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| intelligence | | | Mes connaissances et mes passions peuvent se résumer par un arbre, que ma curiosité ou mon ouverture d’esprit munissent de variables. Si je ne porte que des constantes, des certitudes, je ne serais jamais fructifié par un arbre complice, venant du monde extérieur. Je ne grandis que grâce à mes inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | Je diviserais mes lecteurs improbables en ceux qui entendraient de la musique, et ceux qui ne voient qu’une partition à interpréter. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’enfance je pensais par le rêve ; j’appris, ensuite, à rêver par la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | L’écriture est faite de jugements et de métaphores. Chez Nietzsche domine la métaphore, et chez Valéry – le jugement. Moi, j’en cherche l’équilibre ; Cioran le trouve dans une ténébreuse gnostique ; je le veux consolateur, réconciliant l’inquiétante réalité du Beau avec le paisible rêve du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | J’essaye d’imaginer ce que n’importe quelle civilisation extra-terrestre aurait pu découvrir en biologie, physique ou chimie, et je n’y vois rien. Je réfléchis sur nos sens, et je n’y trouve rien d’absolument nécessaire. En revanche les concepts de nombre naturel, de ligne droite ou de cercle me paraissent être les seuls qu’on partagerait avec n’importe quel être vivant muni d’un esprit, même le plus rudimentaire. Les Américains visèrent trop haut, en envoyant dans le Cosmos des informations sur l’atome d’hydrogène ou sur le mécanisme de la reproduction humaine. | | | | |
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| intelligence | | | Développer ses images ou pensées, c’est chercher à convaincre, - le dernier de mes soucis ; je cherche à les envelopper de caresses, pour réveiller votre sensibilité : une noblesse, un amour, une mélancolie, un enthousiasme, une intelligence rêveuse. Je préfère le rôle d’excitant à celui d’aliment. | | | | |
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| intelligence | | | Que les inconnues, dans les rameaux de mon arbre, admettent d’innombrables substitutions ne peut que me réjouir, sans jeter d’ombre sur mon originalité ; original doit être mon arbre, en entier, dans sa formule, qui ne doit pas tolérer d’unifications par seules constantes ; ne jamais accepter de dire littéralement ce qu’un autre aurait pu dire. | | | | |
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| intelligence | | | Mon soi connu n’est pas une donnée fixe, dont j’essayerais de reproduire les contours ou le contenu ; en écrivant, je le crée ; il n’est ni préexistant ni difforme, comme il l’est pour Montaigne : « Je suis moi-même la matière première de mon livre ». | | | | |
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| intelligence | | | L’introduction de variables dans notre discours, que je prône aussi bien pour l’intelligence que pour la poésie, a une importance, comparable à l’introduction de la variable cosmologique dans la théorie relativiste : un univers figé qui s’avère être en expansion permanente, pour s’étendre aux limites du concevable. Le poète et le philosophe, eux aussi, devraient penser davantage aux limites dynamiques qu’aux constats statiques. | | | | |
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| intelligence | | | Je dois trop sentir les livres sur l’au-delà, puisque tous détournent de moi leurs regards, leurs mains, leurs oreilles, ne vivant que de l’en-deça. | | | | |
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| intelligence | | | La branche mathématique, que je pratiquai, et qui déclenche le mieux l’imagination et l’enchantement, c’est l’algèbre, puisqu’elle se libère de l’intuition spatio-temporelle. « Ce que l’algèbre exige le plus, ce sont l’esprit et l’enthousiasme » - F.Schlegel - « Die Algebra erfordert am meisten Witz und Enthusiasmus ». | | | | |
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| intelligence | | | Deux verbes parasites – être et exister – excitent la curiosité stérile des apprentis-philosophes et leur font formuler des requêtes absurdes des objets fantomatiques. Je me suis suffisamment expliqué sur être, prenons exister. En oubliant la polysémie et l’usage métaphorique, en oubliant la réalité et le langage comme domaines d’existence à part la représentation, que signifie dans celle-ci la phrase blanc existe ? Wittgenstein se serait lancé dans ses innombrables Sprachspiele (jeux de langage), qui n’apporteraient rien de constructif. L'objet blanc est - 1. une classe (blancheur), dont des sous-classes seraient blanc foncé, blanc clair etc. 2. un élément de la classe couleur, 3. une valeur de l’attribut couleur, 4. un attribut, dont des valeurs seraient blanc foncé, blanc clair etc. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? - la musique ! - l’harmonie de la matière et la mélodie de la vie, réveillent tantôt mon esprit scientifique, tantôt mon âme poétique. Tant de choses ont été déjà dites la-dessus ; c’est pourquoi mon outil initial, même s’il n’est pas le plus créateur, ce sont les contraintes, me protégeant de la banalité et du plagiat. | | | | |
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| intelligence | | | L’ennui m’étouffe dans les miasmes pseudo-philosophiques, lourds et monotones, autour de la vérité, du savoir, des substances ; une saine respiration philosophique n’est possible que dans un langage poétique enveloppant des rêves impossibles. | | | | |
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| intelligence | | | J’ai lu les définitions de l’intelligence, formulées par des mathématiciens, cogniticiens, philosophes, linguistes, et je constate que c’est un poète qui les surclasse, tous, – le grand Valéry ! Lui qui n’appartint à aucune de ces castes, mais dont l'intuition multipolaire dépasse en justesse les savoirs étriqués des professionnels. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les logorrhées philosophiques, je constate un langage et je devine des représentations sous-jacentes – je vois ce qu’on peut. Mais il est rare d’y comprendre ce qu’on doit (proclamer ou éviter) – les contraintes. Mais la lacune la plus impardonnable, c’est le vague de ce qu’on veut – les questions initiales, les motifs, les finalités formulées. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes et Kant libérèrent le penseur solitaire de la chape collectiviste, mais leurs successeurs germaniques le replongèrent dans le troupeau, auquel ils donnèrent les noms de peuple, nation, race, humanité, monde. Il fallut attendre Nietzsche, pour que l’individu, à la fois sous-homme et surhomme, se détache des lumières communes et se voue à ses propres ombres. | | | | |
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| intelligence | | | Penser est banal, exprimer sa pensée est mécanique ! Préparer un terrain langagier ou conceptuel, dont surgirait une pensée – un arbre ignorant mon labourage et mes semailles ! | | | | |
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| intelligence | | | Je m’aperçois, assez tardivement, que la dyade schopenhauerienne est très proche de la mienne : sa Volonté n’est qu’un élan ou un rêve, dont le fatal affaissement appelle une Consolation ; sa Représentation est la démarche centrale, pour comprendre la place du Langage dans un discours. C’est Nietzsche qui, plus poétique et révolutionnaire que moi, dévia la Volonté vers la puissance et la Représentation – vers le retour, toujours recommencé. | | | | |
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| intelligence | | | La seule véritable sagesse consiste à voir/deviner/ressentir partout sur notre planète les miracles de la Création. Et, à ma connaissance, il y eut, dans toute l’Histoire de l’humanité, un seul sage – Einstein. | | | | |
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| intelligence | | | L’homme est saisi de perplexité et d’admiration devant les mystères de la matière et de l’esprit, mais la machine ne s’élèvera jamais au-dessus des problèmes et des solutions ; le mystère lui restera à jamais inaccessible. C’est la seule borne intellectuelle que je vois, pour ne pas se soumettre à la fascination sans limites devant les performances statistiques de la machine. Et puisque la philosophie humaine commence par s’incliner devant le mystère, elle surclassera toujours la jugeote mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois aucun intérêt de développer (en profondeur ou en étendue) les réflexions d’un philosophe quelconque ; je n’éprouve que le besoin d’envelopper mes propres états d’âme (qui, en gros, sont communs à tous les introspectifs) – en hauteur d’un style, d’un ton, d’une noblesse. La seule philosophie, digne d’admiration ou de respect, est celle qui parte de zéro, pour proclamer ses commencements, tout en se moquant de ses parcours ou finalités que pourraient suivre les esprits, mais qui laisseraient imperturbables les âmes. Le savoir et la vérité ne sont point des sujets philosophiques. | | | | |
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| chœur ironie | | | SOLITUDE : Tout coup d'éclat ironique éloigne un allié potentiel - une tribu, une école, une consolation ; et je finis dans un exil dévasté et morne, la solitude. Son danger est l'excès de fiel dans les sécrétions ironiques. Les plus radieuses grimaces, c'est à moi-même qu'il faut les faire, quand le monde n'attend de moi que visages ou gestes sages et programmés. | | | | |
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| chœur ironie | | | CITÉ : Ironiser sur les couacs d'un rebelle est trop facile, essaye un peu d'ironiser sur la logique triomphante de la cité ! Ses orbites se rient de mes comètes, où je tente de faire régner l'apesanteur. Elle dénonce, sémillante, les trajectoires bancales, intenables, de mes astres et de mes constellations, qui prétendaient se passer de la masse gravitationnelle et se désagrègent. | | | | |
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| chœur ironie | | | PROXIMITÉ DIVINE : Les agrandissements ironiques nous autorisent de parler de proximité, lorsqu'un éloignement vertigineux nous arrache des aveux ou des prières. Pour t'adresser à Dieu, commence par évaluer la distance, qui t'en sépare. Tout prurit aux pieds ou dans la cervelle, qui m'en rapprocherait, est signe, que je me trompe d'interlocuteur. | | | | |
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| ironie | | | J'entends une musique et j'essaie d'en écrire une partition. Je suis obligé de passer par le langage, le français en l'occurrence, et qui est un ensemble d'instruments à cordes. Et je sais d'avance, qu'ils sont désaccordés pour les oreilles d'autochtones. Qui pourrait aimer cette musique ? Ou, au moins, l'entendre ? | | | | |
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| ironie | | | Ce sont bien des attributs du néant - mystère, hauteur, résignation - qui remplissent le mieux mon vide exigeant. | | | | |
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| ironie | | | Le livre complet correspond à l'exigence tout gastronomique : on le goûte, on le mâche et l'avale, on le digère. Mon penchant pour les amuse-gueule fugitifs fait, que je ne me recueille qu'auprès des avant-goûts, sans promesse de calories ni vitamines. | | | | |
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| ironie | | | Pour soulever le monde, je profite du privilège d'Archimède : mon levier va du centre géographique de l'Asie, où je suis né, au centre spirituel de l'Europe, où j'écris. Chez mes antipodes, à Ushuaïa, j'ai autant de lecteurs. | | | | |
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| ironie | | | J'attribue de bonnes notes : excellence en philosophie – Schiller, Valéry, Rilke, Pasternak ; excellence en poésie – Héraclite, Nietzsche, Heidegger. Tous les premiers méritent les deux. | | | | |
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| ironie | | | Je vécus tant de belles sensations à la lecture de ceux qui ne faisaient qu'effleurer élégamment de beaux sujets – des caresses conçues, des caresses perçues. Quant à ceux qui creusent, forent ou percent, je n'en vis jamais qui m'émouvrait ou m'étonnerait, en exhibant des pierres précieuses ou en laissant jaillir une belle fontaine. | | | | |
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| ironie | | | Chaque fois que je rogne les ailes à ma verve, tentée par la largeur aurorale, je promets de la hauteur à ma Minerve crépusculaire. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie du désordre et de l'ordre : plus je respecte l'un, plus je succombe à l'autre. | | | | |
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| ironie | | | Si je suis prêt à décocher ma flèche d'Apollon, je me retrouverai dans la pose de G.Tell, la pomme croquée par des autres, mon héritier mutilé et moi, sans la seconde flèche, pour m'en venger. | | | | |
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| ironie | | | Jamais je ne me sens plus près d'une harmonie vitale que lorsque je vis en désaccord avec la vie. | | | | |
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| ironie | | | D'autres cherchent la paix - en cultivant la révolte et l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire pacifique, au milieu de mes ruines résignées. La paix en est la forme, pour mieux préserver un fond lancinant. Les profondeurs sont vouées à la mesure imperturbée des ondes, et la hauteur - à l'écoute incertaine de la musique. Boehme a tort : « Qui ne désire que son repos, ne connaît pas ses propres profondeurs »** - « Wer sich nur um seine Stille kümmert, kennt seine eigene Tiefe nicht » - il ne connaîtra surtout pas la hauteur divine. | | | | |
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| ironie | | | Auprès des navigateurs je vaux par ce qui me manque : avirons, monnaies d'échange, havres bien abrités. Autant garder le rivage, en compagnie des meilleurs pilotes, et me laisser guider par mon étoile immobile. | | | | |
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| ironie | | | Écrire sachant que je n'ai aucun secret à livrer ; vivre sachant que ma passion ne sera portée par aucun génie ; agir sachant que mon désordre ne cache aucun ordre. Ironie. | | | | |
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| ironie | | | Même l'ironie triche : au lieu de me rendre atrabilaire face à moi-même, elle me fait projeter mon fiel sur les autres. À la centième crise de défouloir je m'en aperçois, mais l'orgueil d'auteur ne me permet pas de détourner les flèches décochées. Et, hypocrite, je balbutierai : « Qu'Apollon guide dans les airs ma flèche rapide » - Eschyle. | | | | |
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| ironie | | | J'aime manipuler ce qui peut me trahir à chaque instant. C'est pourquoi j'aime le français, mon ami idiolecte. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau vouloir être gueulard et débordant, il y aura toujours quelqu'un, qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : m'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que moi-même, pour continuer à écrire à la cantonade. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est fascinant dans l'arbre abstrait, c'est que, après de subtiles substitutions, on puisse placer ses racines ou ses fleurs dans n'importe laquelle de ses parties, comme ses ombres ou ses fruits. « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Bhagavad-Gîtâ. Et l'on parierait, que les fruits à admirer y précèdent les fleurs à goûter. Comme mon étoile, que je vois dans une profondeur, et qui me permet de projeter mes ombres - vers le haut, que n'habitent que des rêves ; tout le contraire de l'étoile-pensée de Nietzsche, répandant sa lumière sur chacun, vers en-bas (« zu jedermann hinunterleuchten »). | | | | |
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| ironie | | | Quelle que soit la hauteur des citations, dans ce livre, je tente d’y ajouter quelques marches de plus vers le haut. Ce n’est pas en chien reconnaissant, de bas en haut, que je dévisage les auteurs, mais en chat connaisseur – de haut en bas. | | | | |
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| ironie | | | Mon allergie à toute culture de l'avenir : je sens bien l'arôme des fleurs telles que « L'aigle est au futur » (R.Char) ou le langage « au nord du futur » - « nördlich der Zukunft » (Celan), mais c'est le cerveau, toujours « à l'est de l'oubli » (Semprún), qui en attrape le rhume. | | | | |
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| ironie | | | Je fabrique l'outil, le ciseau, ensuite je fabrique la chose, la cuillière, entre-temps, le plat, la vie, se refroidit. Mais le souci des outils, d'éloquence ou de salut, entretint de bonnes faims, aux Banquets des portiques, et de bonnes soifs, à la Cène de Gethsémani. Voilà pourquoi on meurt près des fontaines. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui dit, que Spinoza est le plus grand des philosophes, a la même image à mes yeux que celui qui tient Nostradamus pour le plus grand prophète et Freud pour le meilleur connaisseur de l'âme humaine - un charlatanisme génialement réussi à travers un langage violemment neuf. Serait-ce un trait commun des meilleurs des métèques, des Juifs ? | | | | |
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| ironie | | | Que je m'y fie ou que je m'en méfie, je me séparerai de la foi réglementée. Vis de la relecture des prémisses des règles, non de l'application de leurs conclusions. La grammaire de la création engendrant la création s'appelle Verbe, toujours à l'infini(tif). Dès qu'on passe à l'impératif, commence la servitude. | | | | |
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| ironie | | | Par l'ironie, j'appris à ricaner de mes débandades au lieu d'en rougir ou de m'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans ce triptyque : étonnement, ironie, élan - à vivre simultanément ! | | | | |
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| ironie | | | C'est dans les métiers du cirque que je reconnais le mieux le tempérament des hommes. Les numéros que j'exécuterais : l'équilibriste (sur la corde raide du goût), le dompteur (de mon propre rapace), le clown (raillant mes succès amers). | | | | |
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| ironie | | | De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | Le souci des hommes de paraître originaux et rebelles est si commun, qu'ils en devinrent parfaitement interchangeables et inoffensifs. « L'homme s'épanouit : toujours plus intelligent, douillet, médiocre, indifférent » - Nietzsche - « Es geht ins Klügere, Behaglichere, Mittelmäßigere, Gleichgültigere - der Mensch wird immer „besser“ ». Il sait où loge son soi et ignore la demeure de son âme. Je me sens de plus en plus seul à penser comme tout le monde et à sentir comme un ahuri ! | | | | |
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| ironie | | | La seule jeunesse qu'on puisse préserver dans la vieillesse, c'est de recommencer à ne reconnaître que soi-même, sans être discourtois avec Mozart, Nietzsche ou Valéry. Du désir de voir le scintillement du monde, je passerai au regard sur mon propre étincellement. | | | | |
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| ironie | | | La mer n'est pas mon élément naturel, d'où ma phobie de la profondeur, toujours compassée. Pourtant, l'homme de la mer, le solitaire, n'a rien à apprendre de l'homme de la forêt, du grégaire. Du Waldgänger (ermite de la forêt), je devins Baumsänger (chantre de l'arbre). Enfant de la forêt, je devins idolâtre de l'arbre ironique, surtout grâce aux veillées transfiguratives dans la hauteur de la Montagne comique (Nabokov). | | | | |
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| ironie | | | Les vocations sportives ratées : lanceur d'éponges, arracheur de l'impondérable, lutteur avec des ombres - tout cela à cause du tir à l'arc, dont j'aime les cordes tendues, mais ne veux pas de flèches trop certaines. | | | | |
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| ironie | | | Ce livre est un argument involontaire en faveur de l'obscurantisme : les chapitres le mieux réussis sont ceux, où je suis le moins compétent. | | | | |
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| ironie | | | Mes piteuses invitations à garder la hauteur devraient faire croire, que la Chute n'eut pas encore lieu et nous guette. Mais, par précaution, je ne fais pas l'ange mais la bête. | | | | |
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| ironie | | | Mon nihilisme est tout végétal et saisonnier : dans l'arbre de vie, je ne conteste aux hommes que la place qu'ils accordent au fruit. Mon hibernation tombe sur la seule saison, où ils sont eux-mêmes, la maturité. | | | | |
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| ironie | | | Ma sensation d'exilé naît d'une fréquentation assidue des frontières, que je finis par ressentir comme le milieu même de mon existence. L'homme, serait-il réduit à la communication avec le monde ? Serait-il privé de noyau ? « L'homme n'a pas de territoire intérieur souverain, il est toujours et tout entier - aux frontières » - Bakhtine - « У человека нет внутренней суверенной территории, он весь и всегда на границе ». Ma voix émanerait des membranes plutôt que des cordes intérieures. | | | | |
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| ironie | | | Je dénigre tout chemin, car toutes les constantes universelles - vitesse, gravitation, quantum d'action - s'y donnent rendez-vous. Je leur oppose mes variables inexistentielles de la complémentarité, décorant l'arbre déchu de la causalité. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes, face aux portes closes, se démènent dans la recherche de bonnes clés. Dans mes ruines, j'ai une belle collection de clés, pour lesquelles j'invente de secrètes serrures. Les plus beaux trésors de rêves appartiennent aux porteurs de sésames. | | | | |
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| ironie | | | Je ne touchais aux arbres - de connaissance, de vie, de création - qu'une fois sorti de ma forêt natale, qui me cachait tout arbre. | | | | |
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| ironie | | | Je découvre ma caverne - je touche à la profondeur ; j'en fais des ruines - je deviens accessible à la hauteur. « Ton essence vraie n'est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi »**** - Nietzsche - « Dein wahres Wesen liegt nicht tief verborgen in dir, sondern unermesslich hoch über dir ». | | | | |
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| ironie | | | Ils manquent d'espace ou de temps, pour développer leurs idées ; moi, pour envelopper mes mots, je n'ai besoin que de deux lignes en relief, une page entière me flanquant l'ennui et la trouille. « Le pauvre en pensées pense : on ne possède la pensée que tout prête, on n'a qu'à la revêtir de mots » - K.Kraus - « Der Gedankenlose denkt, man habe nur dann einen Gedanken, wenn man ihn hat und in Worte kleidet ». Les pensées sont d'interchangeables mannequins, pour le haut couturier qu'est le maître du mot. | | | | |
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| ironie | | | Pour m'élancer à l'assaut des cieux, toute échelle, même celle de Jacob, même sans marches, est dérisoire. Rien ne vaut, en matière d'ascensions, un bon altimètre pipé, au milieu de bonnes ruines, où je reste couché. | | | | |
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| ironie | | | Je ne me considérerai vraiment sans abri que le jour, où se sera accomplie la vision de Lucain : « Les ruines mêmes ont péri » - « Etiam periere ruinae ». | | | | |
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| ironie | | | Je me prends pour un hérisson (« un être sphérique » - Parménide), mais, aux yeux des autres, je ne suis qu'une « boule lisse » stoïcienne (« atque rotundus » - Horace), ou, pire, un « atome lisse de la volupté » de Lucrèce. | | | | |
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| ironie | | | Je ne suis ni l'homme de la lumière, ni l'homme de l'un des quatre éléments, ni l'homme de la quintessence - je suis l'homme du septième jour, homme du dieu couché et désœuvré, réfléchissant sur le Verbe à venir. | | | | |
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| ironie | | | Les citations de ce livre ne jouent que des rôles de comparses. De mon banc des accusés, je cite à comparaître ces témoins à charge (Messieurs Teste), qui me rappellent des faits, que je n'ai pas accomplis. « J'avoue être cerné par la menace des fautes, que je n'ai pas commises » - Cocteau. Ce livre n'est pas un cento, bien que J.G.Hamann en ait fait un style respectable. | | | | |
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| ironie | | | Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures. | | | | |
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| ironie | | | Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ». | | | | |
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| ironie | | | J'ai refermé sur la première page, sans retour ni regret, la plupart des livres, une fois ouverts ; je les ai nég-ligés, pas lus. L'intuition ne me désavoua presque jamais, mais j'aurais pu ne jamais lire ni Bloy, ni Sartre ni G.Thibon. | | | | |
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| ironie | | | Je maîtrise l'étendue en jouant de l'accommodation de mes yeux ou des foyers de ma loupe ; en profondeur, je prendrais plutôt un microscope de ma tête, et en hauteur - un macroscope de mon âme. | | | | |
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| ironie | | | Vu mon goût de ruptures et de capitulations, rien d'étonnant, que je suive à l'endroit la règle ; sauter pour mieux reculer, que tout le monde applique à l'envers. | | | | |
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| ironie | | | Le cœur à hauteur d'arbre - la devise d'une école d'arts martiaux extrême-orientale ; quand je survole toute l'étendue de mes capitulations, j'atterris à cette défaite supplémentaire : tout porte à croire que le regard ne se réduise pas au cœur. Mais c'est à la lueur du drapeau blanc que s'illuminent les guerriers de l'ombre. | | | | |
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| ironie | | | J'aborde les sons et couleurs en termes si abstraits, que mon discours n'intriguera que les sourds et aveugles - le point zéro des sens et du sens. | | | | |
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| ironie | | | Certains de mes édifices méritent leur titre de ruines non pas à cause de l'architecture, mais de la voirie : tout chemin partant d'eux menant vers le seul lieu digne de nos rendez-vous avec l'arbre, vers nulle part, impasse pour les uns et chantier pour les autres, les meilleurs (Holzwege de Heidegger ?). | | | | |
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| ironie | | | L'originalité ne sert à rien dans les affaires courantes, elle est capitale dans la création d'entreprises. Ce qui détruit le plus sûrement notre originalité, et notre créativité, c'est le commerce avec les intelligents. L'écrivain doit fuir les capitales, pour ne pas gâter ce qui nourrit l'originalité, - ses propres matières premières. Cioran n'aurait jamais dû vivre à Paris, au milieu de ses collègues, où son talent fut gâché par la place, qu'il accorde aux calomnies, humiliations, recensions. Je connus les deux capitales mondiales les plus passionnantes : il fallut bien y affermir mon souffle, pour respirer – ailleurs. | | | | |
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| ironie | | | Ce que j'écrivis est chimiquement inerte, physiquement neutre, mathématiquement aporistique. Je ne m'attends ni aux réactions de fusion, ni aux courants de sympathie, ni aux corollaires fraternels. | | | | |
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| ironie | | | C'est en fuyant la sensation d'assiégé - « environné de néant » (Sartre) ou « cerné par l'être » - Heidegger - « besessen vom Sein » - que je me trouve au milieu de mes ruines, obsidionales de l'intérieur. | | | | |
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| ironie | | | Le premier texte en français, que je lus en entier, s'intitulait : Sur la détermination d’un système orthogonal complet dans un espace de Riemann symétrique clos. Et tout naturellement, un premier écho fraternel, ma thèse, se pencha sur les fonctions sphériques sur les espaces compacts. | | | | |
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| ironie | | | Mes plus chaleureuses poignées de main se firent par-dessus la rue de l'Odéon : la réelle, avec R.Debray, et l'imaginaire, avec Cioran, deux voisins se faisant face, au propre et au figuré, et s'ignorant, et que je réunis fraternellement. | | | | |
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| ironie | | | Le culte des façades, dans l'architecture intellectuelle, me devint si insupportable, que je dédiai mon chantier au style béni des ruines. | | | | |
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| ironie | | | J'oublie souvent la vocation de l'arbre de recevoir dans ses branches des volatiles, qui pourraient concevoir la bonne idée d'y chanter. Dans tous les cas, ils devraient être de la même famille : « On ne chante juste que dans les branches de son arbre généalogique » - M.Jacob. D'autres arbres ne sont que des réseaux, dépourvus de fleurs de ma noblesse héréditaire. | | | | |
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| ironie | | | Le squatter de mes ruines est un personnage aussi inexistant que le prolétaire de Marx ou l'aristocrate de Disraeli. Et il rêve ou des chaumières hautaines ou des châteaux de paille. | | | | |
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| ironie | | | Le Talmud réduit le côté bestial de l'homme à sa physiologie et met en relief ses trois côtés angéliques : avoir de l'intelligence, rester debout et parler hébreu - le contraire de ma vision : savoir écouter son âme, rester couché, respecter les langues mortes, gardiennes de l'éternel silence. | | | | |
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| ironie | | | Mes ruines ne sont jamais vides : ou bien c'est le principe qui ruina le sentiment ou bien c'est le sentiment qui ruina le principe. Le survivant s'occupe des funérailles du sauvage ou du barbare (« le sauvage méprise l'art, le barbare déshonore la nature » - Schiller - « der Wilde verachtet die Kunst, der Barbar entehrt die Natur »). | | | | |
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| ironie | | | L'origine musico-patibulaire de la corde tendue de mon arc de mascarade : l'effroyable facilité qu'a l'imagination, pour trouver, à tout instant, d'excellentes raisons soit à chercher une corde, pour me pendre, soit à gratter les cordes de ma lyre, pour chanter ma félicité. | | | | |
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| ironie | | | Ici naît mon moi, à la maïeutique si multiple, que je convoque des cohortes des meilleurs accoucheurs. | | | | |
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| ironie | | | Le secret de mon optimisme incurable : j'attrape toute illusion d'exception, qui pénètre dans mes ruines et m'immunise ainsi contre toute piqûre de déception. | | | | |
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| ironie | | | C'est par le genre de l'édifice à ériger qu'on reconnaît la stature de son artiste. Aujourd'hui, dominent les bureaux, aéroports, hôtels, bistrots. Disparaissent les châteaux en Espagne et les prisons : « Ne fais pas de tes pensées une prison » - Shakespeare - « Make not your thoughts your prison ». Moi, avec mon rêve (dont nous sommes faits !), je continue à bâtir, au passé, une tour d'ivoire, qui, au présent, se présente comme des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Je procède en moi à un évidement béni, en ne m'emplissant que de ce qui m'épuise. « Plus profondément le chagrin creusera votre être, plus vous pourrez contenir de joie » - Gibran - « The deeper that sorrow carves into your being the more joy you can contain ». | | | | |
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| ironie | | | Je n'ai pas assez de foi pour croire dans le scepticisme. | | | | |
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| ironie | | | À l'origine de mes meilleures espérances se trouvaient des pertes, suivies de l'étonnement de pouvoir me passer des choses perdues ; mon désespoir, lui, poignait surtout des acquisitions, qui m'asservissaient. | | | | |
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| ironie | | | Plus bête est mon interlocuteur, plus la vérité devient le seul outil de communication fiable. Et je m'y embête… | | | | |
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| ironie | | | Tous mes naufrages sont de la pure invention, puisque je n'emprunte aucune route maritime, n'ai pas de marchandises d'échange, manque d'esquif et ne vois aucune bonne houle au-dessus des profondeurs racoleuses. | | | | |
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| ironie | | | Pour entretenir l'appétit de rêves célestes, je dois savoir varier le fatalisme des nourritures terrestres : je dois en pourrir, je peux en mourir, je veux m'en nourrir. | | | | |
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| ironie | | | Il doit exister une énigmatique relation de cause à effet entre l'exotisme du lieu géographique et la tonalité de l'écriture, qui s'y éploie : quand je compare mon environnement avec celui de Byron, Leopardi et Nietzsche, je trouve d'amusants parallèles. | | | | |
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| ironie | | | Quel meilleur ami des quatre éléments que l'arbre puis-je trouver ? - fils de la terre, avec la soif de l'eau, tendu vers l'air et se livrant au feu. | | | | |
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| ironie | | | Je tends mon arbre de quête et je m'attends à ce qu'un arbre lecteur s'unifie avec lui, dans une fusion foisonnante ; mais, la page tournée, mon arbre chute, et je ne dois pas m'offusquer, si tout un chacun, sans arbre interprétatif à lui, se serve du mien comme d'un vulgaire bois de chauffage ou d'allumage. « L'arbre une fois abattu, en prend du bois qui veut »** - Érasme - « Arbore deiecta, ligna quivis colligit ». | | | | |
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| ironie | | | Pour l'écriture de la musique vitale, la force est trop monocorde ; la faiblesse y a des ressources insoupçonnables, surtout à la verticale. Et la grandeur se prête mieux à l'écrit qu'au fait. Plus je suis faible, plus souvent se présenteront les occasions de montrer ma grandeur. | | | | |
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| ironie | | | Je me relis et je n'y trouve aucune trace des lieux, où je bouquinais ou bossais ; ni Moscou ni Paris, mais la Méditerranée, elle y est omniprésente, elle qui illuminait les autres, elle qui m'enténébra. Je me fiche de ma cervelle comme de mes muscles ; je veux coucher mon âme en compagnie de mes caresses. | | | | |
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| ironie | | | De l'accélération du progrès : pas un seul dieu nouveau depuis deux mille ans, pas un seul philosophe nouveau depuis cinquante ans, pas un seul poète nouveau depuis vingt ans. Et le dernier homme nouveau, R.Debray, je le croisai il y a cinq ans… | | | | |
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| ironie | | | Dans le métier de haute couture - enfilage de pensées, je suis fournisseur de hauts modèles (top-models), de perles langagières. | | | | |
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| ironie | | | Mon français écorché fera sourire plus d'un lecteur indifférent, ce qui m'arrange : l'un des buts de ce livre étant de me rire de mes propres écorchures. | | | | |
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| ironie | | | Si ma langue est si souvent rompue, c'est peut-être que je tente trop lourdement de la ployer (Montaigne). | | | | |
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| ironie | | | Lorsque, en cherchant la paille dans l'œil de mon prochain, j'entends que, n'étant pas autochtone de souche, je devrais chercher la poutre dans mon propre œil, je m'insurge contre ces deux ruines de l'arbre, dont je n'assume l'avenir que sous forme des cendres. Mourir, ni par le temps ni par la main des hommes, mais d'une fusion-unification entre l'air des mots, le feu de l'âme et cette terre française, qui me met près de ses meilleures fontaines, dont l'eau me reste intouchable. | | | | |
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| ironie | | | L'intello français étant absorbé par la spiritualité du jazz ou de W.Allen, je dois faire appel aux Valaques pour appuyer mon intérêt à Port-Royal ou au salon de madame Geoffrin. | | | | |
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| ironie | | | L’un des effets collatéraux de mes contraintes sur le réel, digne d’être vu, est un reflux d’énergie, pour peindre mes rêves ; ainsi, je pourrais dire que « nous avons de quoi saisir ce qui n’existe pas et de quoi ne pas voir ce qui crève les yeux »*** - Valéry. | | | | |
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| ironie | | | Ce n'est ni la cervelle ni l'estomac que vise mon livre ; et je devrais me réjouir, que personne ne l'avale ni le soupèse, puisque « être indigestes, c'est ce qui assure l'immortalité des œuvres d'art » - Musil - « die Unsterblichkeit der Kunstwerke ist ihre Unverdaulichkeit ». | | | | |
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| ironie | | | La raison de mon affection pour les impasses : toute recherche de la pureté ou de la compassion y aboutit ; n'ouvre de grands chemins que la recherche du lucre. | | | | |
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| ironie | | | Les citations de ce livre sont un tribut à l'intentionnalité et, en même temps, sa réfutation : tant de mes métaphores gagnent (en clarté) à être encadrées par un arbre structurel (des substances ou relations) et par un arbre logique (des fraternités, négations ou antonymes) ; mais l'unification avec d'autres arbres aurait tout autant gardé l'essence du mien. | | | | |
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| ironie | | | Peu importe à quel moment je suis visité par une idée - en courant, en marchant, en rampant -, elle ne doit surgir de mes mots qu'en dansant ; tout bruit de la vie doit y être remplacé par la musique. Laisse d'autres parler d'authenticité ou d'amplification, sois filtre. | | | | |
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| ironie | | | Je pense, donc je puis, donc je suis, donc je fuis - le parcours du capitulard. | | | | |
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| ironie | | | Il n'y a pas de chemins droits, pour monter au Parnasse, surtout si l'on m'observe de la Montagne Oblique, l'Hélicon. Guidé par les Muses, Apollon devient Dionysos. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui me soutinrent le mieux sont ceux qui placèrent un zéro là où, naïvement, je m'efforçais à attacher des chiffres significatifs. C'est avec des zéros bien ciblés qu'on change le mieux l'ordre des choses impermanentes. | | | | |
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| ironie | | | Dans ma géométrie spirituelle, les deux dimensions de la platitude s'appellent temps et espace, sujets mystérieux, mais dont l'étude n'a jamais produit de mystères ; sur la troisième dimension naît la dialectique entre le haut et le profond, où aucun mystère n'affleure, on ne peut y compter que sur ses propres vertiges, pour creuser ou pour s'envoler. La bonne dialectique n'est pas une neutralisation, mais une unification. | | | | |
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| ironie | | | Plus lucide est la conscience de mon impuissance, plus résolument je veux ne vivre qu'intensément. | | | | |
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| ironie | | | Mon talent (intellectuel, poétique ou donjuanesque), est-il si nettement au-dessus du talent pragmatique de l'homme qui a réussi, pour que je puisse traiter les hommes, qui ne s'aperçoivent pas de moi, d'aveugles ? Tant de perles pourrissent dans des coquilles sans vie, dans des profondeurs polluées par des chercheurs d'épaves. | | | | |
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| ironie | | | Mon arbre est un compromis, ou mieux - une union, ou encore mieux - une unification entre le matérialisme et l'idéalisme : j'admire l'existence même des constantes dans l'univers de la matière et j'admire l'essence même des variables ou des inconnues, dont est capable l'univers de l'esprit. Mais l'admiration, c'est un autre nom pour désigner la caresse, qui est le commencement ou la racine de tout. | | | | |
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| ironie | | | Je veux chanter, en poète, l'esprit ou l'amour, la vie ou l'âme, et voilà qu'un zoïle bienveillant devine, que ce ne sont que des représentations de l'être (ou, pour paraître plus savant - de l'ousia), - me voilà proclamé métaphysicien, et mon chant promu ratiocination. | | | | |
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| ironie | | | Il me plaît, ce plaisir enfantin de savoir que, parmi mes auteurs cités, il y en a trois, qui portent mon prénom, et qui sont, tous les trois, des poètes, tout en provenant de trois tribus différentes. | | | | |
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| ironie | | | La grisaille écologique au service de mes couleurs égologiques : je cherche à protéger mes paysages des cadres trop moutonniers et à lutter contre le refroidissement du climat de mes étoiles dans des trous noirs robotisés. | | | | |
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| ironie | | | En tombant sur ce verdict de Proudhon : « Il pense profondément à rien », je suis frappé par sa spécularité avec ma propre invitation à tout ressentir hautement ! | | | | |
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| ironie | | | Mon entreprise de réhabilitation des ruines s'apparente davantage à l'élévation de la Tour de Babel qu'à l'imagination d'une tour d'ivoire (il faut être Nabokov, pour que ce soit la même tour), puisque mon refus de la langue unique est plus radical que le chipotage autour du choix des fondations, qu'il s'agisse du sable, des souterrains ou des cartes. | | | | |
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| ironie | | | Mes ruines sont un compromis entre une église et un tombeau, où s'entremêlent l'ouvert du ciel et le fermé de la terre, le dehors des appelés et le dedans des élus, la verticalité des voûtes et l'horizontalité des racines, le ver du doute et le ver certain. | | | | |
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| ironie | | | La citation m'offre un excellent moyen de fuir les casernes et les salles-machine, et de ne m'entourer que de ruines, que je crée moi-même, en escamotant ou en démolissant le contexte de cette citation et en la renvoyant à ses origines, au point zéro des fondations et des styles. | | | | |
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| ironie | | | De l'humour grinçant : quand je lis les longues jérémiades des professeurs sur le déclin apocalyptique de la culture, je me dis qu'il y a, en effet, un signe réel de ce cataclysme – on imprime leurs exercices et l'on refuse les miens. | | | | |
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| ironie | | | En cherchant les vertus de la jeunesse, on tombe sur ce côté mystérieux de notre sens esthétique : j'ai beau fouiller dans tous les avantages, que traditionnellement on attache à l'âge tendre, je n'en retiens que la beauté physique, ou, plus précisément, ce qu'on tient pour telle. La pureté, l'innocence, l'énergie, la force, l'élan, la créativité, le rêve, l'espérance et même la fraîcheur appartiennent à un autre âge. | | | | |
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| ironie | | | Vous êtes sûrement poète dans votre langue - ce qu'on disait des vers français de Rilke ou de Tsvétaeva, mais pour le comprendre et l'apprécier, il faut être soi-même et poète et polyglotte. | | | | |
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| ironie | | | Quand je lis toujours les mêmes litanies sur les profondes mutations bouleversant les fondements, je sais, que ce sont des commerçants, des journalistes ou des professeurs de philosophie, qui analysent ainsi les achats de véhicules, les faits divers ou les publications académiques, pour déjouer l'ennui et la platitude. Qui tend encore vers la hauteur des invariants immuables ? - des vagabonds, des exilés, des ratés… | | | | |
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| ironie | | | Quand j'ai compris, que moi, comme tous les autres, j'emprunte tous mes sujets, mes objets et même mes projets - aux autres, et que je ne peux rendre ma nature la plus immédiate et la plus mystérieuse que par des artifices, dont moi-même, je suis le premier à être surpris, j'accepte, sourire ironique aux lèvres, d'être traité d'artificiel et d'emprunté. | | | | |
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| ironie | | | Pour ne pas se déchaîner, ils veulent vaincre leur soi connu. Je me déchaîne, m'étant soumis à mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Pour stigmatiser un écrivain, aujourd'hui, ils ne trouvent pas de reproche plus cassant que : il a une vision faussée du monde, tandis que moi, je n'y lis, le plus souvent, qu'une fidélité, photographique et insupportable, fidélité à la vérité du monde, vérité pleine d'ennui, d'inertie, de conformisme stylistique, culturel, psychologique. Le bon écrivain est toujours faussaire, puisqu'il ne règle ses comptes au monde qu'avec des pièces à sa propre effigie. | | | | |
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| ironie | | | Le rasoir d'Ockham ou la raison suffisante de Leibniz feraient partie de mes arsenaux de contraintes, si je pouvais leur trouver une bonne cible victimale. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau bâtir un système irréfutable, prouvant que mes plus beaux essors naissent d'un génie profond, d'une vaste angoisse ou d'une haute solitude, mon intelligence ironique lui substitue facilement une autre justification, où n'apparaissent qu'un petit amour-propre froissé ou de petites défaillances. C'est ainsi qu'on doit entretenir un sain esprit critique. | | | | |
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| ironie | | | Les absences, ce qui fut soigneusement évité - les choses, les angles de vue sur les choses, les idées consensuelles - contribuèrent peut-être davantage à la qualité de ce livre, que ce qui s'y faufila à travers ces mailles des contraintes, pour, de présent, devenir donné - des cadeaux gratuits aux dons précieux. | | | | |
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| ironie | | | L'horreur et l'absurde devinrent spécialités des repus : « En cette vie immonde, ma gueule fut tout le temps dans la boue ! Et vous attendez de moi du pittoresque ? » - S.Beckett - « All my lousy life I've crawled about in the mud ! And you talk to me about scenery ? » - c'est ainsi que les millionnaires décrivent leurs ennuis, menant à la réussite finale. Le vrai pittoresque ou le vrai pacifique ne sied plus qu'aux loqueteux. Ma vie fut une grimace, et mon premier lecteur me reprocha l'absence de tout sourire sur ces pages convulsives. | | | | |
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| ironie | | | Les repus, s'enquiquinant dans leurs bureaux citadins, se répandent en louanges sirupeuses et pathétiques de la bonne nature. Moi, ayant connu la famine et les bêtes féroces, au milieu de la nature la plus sauvage de la planète, je finis par apprécier surtout le ton ironique et maniéré des salons parisiens. | | | | |
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| ironie | | | La perfection mécanique (en solution de problèmes humains) n'a rien à voir avec la perfection organique (le problème du mystère divin). Dommage que mon vieux Voltaire n'ait pas compris la perfection du meilleur des mondes possibles, que prônait mon ami Leibniz, qui m'est si proche par ses horizons, par sa culture linguistique, par son expérience et même peut-être par ses origines. | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent paisiblement au salon, en compagnie des dieux du foyer, protégé contre les caprices du ciel. Que peuvent-ils comprendre d'une écriture, née dans des ruines, désarmée et vulnérable, face à son étoile, sans connaître de lieu à soi ? Ses dieux l'y abandonnent, et l'inquiétude remplit son exil. | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent parce qu'ils ont quelque chose à dire, à montrer ; je n'écris plus dès que je n'ai plus rien à chanter ni à cacher. | | | | |
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| ironie | | | Il est bien qu'on prenne un auteur pour un arbre, mais il faut le prendre en tant que climat et non pas comme enchaînement de saisons, aboutissant, inexorablement, à la pourriture et à la souche. Si j'ai plus besoin de vitamines que de hauteur ou d'ombres, de profondeur ou de fleurs, je serai rapidement déçu. Il aurait mieux valu que je restasse avec une forêt, plutôt qu'avec un arbre. On reconnaît les grands par la préférence qu'ils accordent à la floraison, plutôt qu'à la cueillette. | | | | |
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| ironie | | | Je dois disposer d'un bon exposant, supérieur à l'unité, pour élever la vie au maximum de sa puissance ; d'autres préfèrent des multiplications : « La santé, c'est l'unité qui fait valoir tous les zéros de la vie » - Fontenelle. Dès que je la mets en place d'honneur, elle se gonfle d'importance et ajoute un nouveau zéro. | | | | |
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| ironie | | | L'harmonie entre le monde, dans lequel je vis et le monde, qui vit en moi, est préétablie ; nul besoin d'un génie quelconque, pour la créer. Le génie vit du second de ces mondes et ne découvre le premier qu'à travers la merveille des échos ou correspondances non-calculés et irrésistibles. | | | | |
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| ironie | | | On met la barre trop bas - on profane son feu sacré, aspiré vers la hauteur ; on la met à la juste hauteur de ses talents - on devient inaudible, sans relief, au milieu des autres voix interchangeables ; enfin, en la plaçant trop haut, on est victime de son vertige, que les autres prendront pour une tempête dans un verre d'eau. La morale : libère-toi de buts, consacre-toi à l'élan et aux contraintes. | | | | |
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| ironie | | | Progrès de ma lucidité : je refuse le titre de sagesse, successivement, aux actes, aux motifs, aux attitudes, aux idées, et je ne l'attends plus que des métaphores. La seule lutte, que je reconnais noble et plénifiante, est celle avec les mots, tandis que les hommes actifs parlent de leur sagesse finale, une fois qu'ils sont fatigués par les luttes indignes mais épuisantes. Toute sagesse est initiale, sagesse des commencements. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes se plaignent d'être cernés par l'imbécile, et ils ont tort. L'intelligence s'installa dans toutes les têtes ; elle est aujourd'hui à portée de tout imbécile, lequel s'en sert à bon escient et en toute circonstance. Des bêtises sans calcul ne se perpètrent plus que par des réprouvés de la raison, des poètes. Je suis cerné par la raison irrespirable. | | | | |
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| ironie | | | La liberté et la vérité s'installèrent solidement partout ; rien ni personne ne les menace plus. Mais j'entends partout ces cohortes d'écrivailleurs, brûlant de l'envie de libérer l'homme, en lui apportant la vérité ! Par dépit, je proposerais à l'homme une camisole de force, pour contraindre ses bas appétits et les réorienter vers le haut et palpitant rêve, cette distorsion des impassibles vérités. | | | | |
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| ironie | | | Tant d'écrits tentent de m'éclairer, en faisant passer leurs lampes de rue pour lueurs du ciel ; je leur préfère les créateurs des ombres terrestres, dans lesquelles je devine une lumière céleste. | | | | |
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| ironie | | | Un paradoxe de l'écriture : la valeur d'un discours se compose de la part de l'auteur et de la part du lecteur, et plus vaste est celle-ci, plus haut est le mérite de celle-là ; c'est l'une des justifications de la présence, dans ce livre, de citations, qui cernent et explicitent la part revenant aux lecteurs ; mais c'est aussi ce qui explique pourquoi la maxime, d'Héraclite à Cioran, est le genre le plus complet, aristocratique par sa conception, démocratique par sa perception. | | | | |
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| ironie | | | Partout j'entends la plainte : tout n'est qu'apparence, absurdité, impermanence – comment ne pas se pendre ! À la place de cette horreur je vois plutôt une réalité pleine de sens et de constantes et qui ne m'inspire que l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | Les stoïciens aiment mieux nous faire pitié qu'envie ; je pencherais pour l'inverse. Mais lorsqu'on réussit à inspirer les deux à la fois, on passe maître de l'art ironique. | | | | |
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| ironie | | | Du meilleur usage de mon trésor d'incertitudes : avec cette collection d'inconnues je décorerai mon arbre de nativité, en souvenir des visitations fécondes de l'esprit, suivies d'enfantements heureux de l'âme, pleine de grâce. La maxime est cet arbre sauveur, tendant ses rameaux de pitié et de honte, à unifier avec le monde naissant. | | | | |
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| ironie | | | Je m'agrippe à l'arbre, me prenant pour un rossignol ; j'ouvre les yeux, m'observe et me découvre caméléon qui, ailleurs, serait trop visible ; je referme les yeux et me flagorne de n'être qu'une chauve-souris ou une chouette ; j’entends les rossignols modernes croasser. | | | | |
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| ironie | | | La conscience d'avoir écrit ce livre ne m'apporte aucune satisfaction particulière ; ce qui est, en revanche, envoûtant, c'est la sensation, étonnante et gratifiante, que c'est ce livre qui m'a écrit. Et de tels (auto)portraits sont les choses les plus rares, et qu'on ne trouve certainement pas dans des confessions. | | | | |
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| ironie | | | Si je veux être guidé par le clair de lune ou apercevoir l'aurore avant les autres, je dois être prêt à porter des bleus, au front et à l'âme, et avoir souvent les yeux pleins de rosée. | | | | |
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| ironie | | | Je veux être regardé et pas tellement - entendu (fuir le phénomène des oreilles d'âne - les plus longues et donc les plus hautes !). Le regard, pour atteindre une certaine hauteur et contrairement à l'ouïe, doit avoir traversé un bon cerveau. | | | | |
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| ironie | | | Les plus belles pensées sont au féminin, et j'en apprécie souvent le visage en jetant un coup d’œil discret sur ce qu'elles ont derrière elles. Malgré toute l'excitation malsaine, je pourrais leur garder mon respect, exactement comme avec les femmes. | | | | |
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| ironie | | | Comment rencontre-t-on le mystère ? - je lui tombe dessus, ou j'en suis saisi, ou il se révèle à moi – toute recherche, en revanche, y est stérile ou risible. Si je ne fais que le chercher, voilà ce que risquent d'être mes trouvailles : « L'hominité de l'homme, le fait de la quiddité humaine, est une ipséité, et partant – un mystère » - Jankelevitch – c'est tout comme : « la limacité de la limace, l'effet de l'essence limacique, est une accidentalité, et, à l'arrivée, - une blague ». | | | | |
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| ironie | | | Dans mon parcours vital, je sens mes vecteurs, je me doute de ma valeur, mais je dois les vêtir : « S'habiller à sa taille et se chausser à son pied : voilà la sagesse » - Horace - « Metiri se quemque suo modulo ac pede verum est ». La sagesse de ceci n'est pas dans les verbes, ni dans les noms, ni dans les pronoms réfléchis, elle est dans l'adjectif possessif. Connaître ses tailles et mesures est une grande question. Et puisqu'il ne m'est pas donné de posséder la sagesse, il ne me reste qu'à l'aimer, c'est à dire, à être philosophe. | | | | |
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| ironie | | | Je dépensai tant d'énergie pour caricaturer les points de vue de mes adversaires virtuels, tandis que tout ce travail pâlit, face à ce que formule ce rat de bibliothèques : « Travailler dur contre la pure subjectivité de l'action, contre l'instantané du désir, ainsi que contre la vanité subjective des émotions et l'arbitraire du goût » - « Die harte Arbeit gegen die bloße Subjektivität des Benehmens, gegen die Unmittelbarkeit der Begierde, sowie gegen die subjektive Eitelkeit der Empfindung und die Willkür des Beliebens » - indépassable comme matière à bonnes contraintes ! Niez toute cette sagesse de robot, mot par mot, et vous me reconnaîtrez ! | | | | |
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| ironie | | | J'ai une vision très nette de mon lecteur ; dommage que je ne l'aie jamais rencontré. | | | | |
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| ironie | | | Derrière un succès, il y a toujours de mauvaises raisons, comme il y a une bonne douzaine de fausses raisons pour aimer ce livre. La vraie, la seule, je ne vous la dirai pas ; c'est ce fameux pinceau escamoté qu'on ne doit pas voir sur le tableau d'un maître. | | | | |
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| ironie | | | Je prône la contrainte, l'acquiescement, le rêve ; je lève la tête, je vois l'intellectuel lambda – il est libre, rebelle, au contact avec la réalité – je comprends que j'y suis un intrus, un ennemi ou un fantôme. | | | | |
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| ironie | | | Étant partisan des commencements, je vois de travers l'image de la souche, qui est la fin de l'arbre ; pourtant, faire souche est un acte de débutant, ne visant pas encore la finalité – faire mouche. | | | | |
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| ironie | | | Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam, quand ce n'est ad digitum, juste avant d'être envoyé ad patres. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam. | | | | |
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| ironie | | | Les rythmes devinrent si mécaniques, que mes strophes toniques ne seraient pas entendues, rien que pour être prises pour syllabiques. | | | | |
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| ironie | | | Au lieu de patauger dans l'essence de la profondeur (das Wesen des Grundes - Heidegger), dont la plate existence me barbe, je plane dans l'inexistence de la hauteur, son universalité me suffit. | | | | |
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| ironie | | | Le médiocre aime la peinture de la fin du monde, le scientifique en scrute le commencement, et l'ironique cherche, chez les deux, de la hauteur, celle d'un déluge ou celle d'une source, pour y deviner la solution d'une vie humaine ou le mystère d'une vie divine. | | | | |
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| ironie | | | Ma force réclame la négation, et ma faiblesse déclame mon acquiescement. J'adhère à la plus intelligente. | | | | |
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| ironie | | | Je tiens à l'écriture des commencements ou du premier matin du monde, par réflexe agacé contre le beuglement ambiant sur la fin du monde. | | | | |
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| ironie | | | C'est en position couchée que je fus visité par les paroles les plus aguichantes. Ni l'agitation de Nietzsche : « Les seules pensées valables me vinrent pendant mes marches » - « Nur die Gedanken, die mir während meines Spaziergangs einfallen, haben Wert », ni l'assiduité de Flaubert : « On ne peut penser qu'assis » - ne me conviennent. | | | | |
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| ironie | | | De temps en temps, je suis rattrapé par une honte d'avoir dénigré Hegel ou Husserl, canonisés par toutes les chaires de philosophie du monde. Et moi, ne trouvant dans Science de la Logique ou Logique formelle que des inanités pseudo-logiques et logorrhéiques. Mais j'ouvre au hasard ces torchons et, immanquablement, je tombe sur des perles : « Tout jugement qui contredit un autre jugement est exclu » - Husserl - « Jedes widersprechende Urteil ist durch das Urteil, dem es widerspricht, ausgeschlossen » - et ma conscience trouble retrouve sa sérénité et ses ricanements. | | | | |
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| ironie | | | J'entamai ce livre dans la joie d'un chaos prometteur et évanescent ; je l'achève dans la gêne d'un système bâti malgré moi, système redoutable et définitif. Je n'eus aucune velléité d'ordre ; ma volonté de puissance put se passer de volonté de système. J'eus beau ne pas suivre un chemin - un chemin me suivit. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise des idées n'apporte pas grand-chose à la qualité de mes valeurs, mais elle présente un intérêt purement prophylactique : je m'injecte des avis, de plus en plus empoisonnés ; les idées, tout de suite, m'en immunisent ; et je finis par ne plus m'aliéner le moindre point sur un nouvel axe entier de valeurs – je me dévouerai, libéré d'attachements pesants et unidimensionnels, aux vastes ailes des émotions ou des mots. | | | | |
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| ironie | | | Si je devais choisir, comme tout le monde, un contraire ou un complément à l'être (comme devenir, temps, avoir, néant, destin, événement, étant), je prendrais la représentation, qui, pour l’œil, semble recouvrir l'ensemble de l'être, mais pour l'esprit, en laisse une infinité d'aspects irreprésentables ou insondables. | | | | |
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| ironie | | | Mon atelier n’est ni chantier ni laboratoire ; tout au plus – un salon en ruines, où se rencontrent des fantômes des temps moins barbares. | | | | |
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| ironie | | | La pureté, la traversée filtrante des quatre éléments : je succombe aux bacilles de l'eau, m'entache de la suie du feu, me contamine du virus de l'air et finis par me donner au ver de la terre. | | | | |
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| ironie | | | La pesanteur (gravitation) rend l’espace courbe et le temps élastique ; je me demande si la grâce ne devrait pas faire la même chose, en privilégiant la hauteur et l’éternité. | | | | |
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| ironie | | | À quoi puis-je penser, dans un état apaisé ? - au coin du feu, au bon vin, à Louis de Funès. Mais une fois attrapé par la palpitation, je me mets à songer à la musique, à la création, à la consolation. Et je me mets à tricher : j’approche le feu de mon cœur, j’enivre mon âme, et c’est mon sombre esprit qui commence à émettre de belles ombres. | | | | |
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| ironie | | | J’avoue préférer la niaiserie musicale à l’intelligence mécanique. La hauteur musicale, même sans l’intelligible, résiste au temps ; la profondeur intelligente, démunie de sensible, est condamnée à sombrer dans la platitude. | | | | |
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| ironie | | | Face à la haute musique verbale, la facilité presque miraculeuse d’en tirer de l’intelligible profond me rend indifférent aux idées et fétichiste du mot. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie, tournée vers les autres, est signe d’une volonté de domination, le plus souvent ridicule ; l’ironie doit ne viser que tes propres turpitudes, déviations et impuissances. | | | | |
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| ironie | | | Il y a de l’hypocrisie dans mon culte des commencements, puisque si ceux-ci se remplissent facilement d’enthousiasmes, les parcours sont marqués par la honte, et les fins n’exhibent que le désespoir. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui, dans un livre, cherchent du pain et du vin, en ressortent blasés et sobres. Je n’offre qu’une soif à entretenir et une ivresse, née de la lecture des étiquettes. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui menace ma fugace hauteur, ce n’est pas le désaveu par la profondeur éternelle, mais la dérision par la platitude quotidienne. Ne pas compter sur le sérieux des pensées datées, se vouer à l’ironie des rêves sans dates. | | | | |
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| ironie | | | J’abandonne l’ambon des proclamations et le confessionnal des hontes, pour le seul meuble, que j’aurais mis dans mes ruines, - l’autel païen, où je sacrifierais mes proclamations et resterais ainsi fidèle à mes hontes. | | | | |
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| ironie | | | 99 % des phrases, tirées des œuvres des plus grands philosophes, possèdent cette embêtante qualité – j’aurais honte de les avoir pondues ! La banalité, le hasard, l’insignifiance, l’absurdité, l’inexpressivité les rendent sans intérêt hors de leur contexte. La nécessité, dictée par le genre narratif, de jeter des ponts entre des îlots de pensées, conduit, inévitablement, aux pâles bavardages. Pour juger une œuvre, il faut l’expurger de ces remplissages parasites ; le résidu ne contiendrait que des métaphores, des pensées, des maximes. Après cet assainissement, personne au monde, y compris ceux que j’admire franchement, ne pourrait rivaliser avec moi. | | | | |
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| ironie | | | Une niaiserie cartésienne, que j’aurais pu adopter comme règle : « Si mes opinions ne peuvent être approuvées sans controverse, je ne les veux jamais publier » - où j’aurais mis peux à la place de veux. Mon éditeur putatif, guidé par le consensus public, s’en serait chargé, sans le moindre état d’âme. | | | | |
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| ironie | | | L’Idée couvre tous les champs expressifs, du borborygme à la formule logique ; la philosophie consiste à l’envelopper d’un style, qui, réduit nécessairement aux arrangements spatiaux de mots, ne peut être que géométrique. Chez Platon il est parabolique (les objets à la lumière mythique), chez Nietzsche – hyperbolique (les objets voués à la hauteur), chez Heidegger – elliptique (les objets n’ayant pas encore de nom). J’ai l’ambition de pratiquer un style conique : l’idée serait une corne d’abondance, un cône, avec l’humilité d’un angle de vue étroit, avec un flux du bien-être, avec l’élan vers l’infini ; la maxime émerge, suite au choix d’un plan, traversant le cône, pour créer une parabole, une hyperbole ou une ellipse. | | | | |
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| ironie | | | Être indicible ou invisible, je peux le justifier, en me cachant derrière mon soi inconnu. Mais non – être inaudible, car mon soi inconnu doit émettre de la musique, à défaut de discours et de tableaux. | | | | |
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| ironie | | | En se penchant sur la valeur d’un homme, on parle beaucoup de ses racines et de sa puissance. J’aimerais rester cet Un, fermé aux multiplications et additions, mais ouvert à l’extraction de racines ou à l’élévation à la puissance qui me laissent intact dans l’Un inchangé. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui ignore la notation musicale, ne retirera rien de mon écrit ; mes mots sont plus près des notes musicales à interpréter (dans les deux sens) que des étiquettes verbales à reconnaître (aussi dans les deux sens). | | | | |
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| ironie | | | Comme tous les bons arbres, le mien doit être, de temps à autre, élagué. Je reconnais les branches mortes par leurs étiquettes : toujours, partout, jamais, nulle part, tous, nul, personne, aucun… | | | | |
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| ironie | | | J’écris en français, car Valéry comprendrait mieux mes intentions, tonales, intellectuelles et musicales, que Pasternak ou Rilke. | | | | |
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| ironie | | | Des reliefs des autres s’installent dans mes paysages, mais ils subissent une acclimatation à mes frimas et mes ardeurs. | | | | |
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| ironie | | | Mes ombres sont suffisamment intenses en soi, et mes étincelles suffisamment chaudes, pour ne pas craindre des éblouissements ou brûlures par mes citations à but hygiénique. « Quand un écolâtre cite un auteur classique, un trou transperce sa page grisâtre » - G.Steiner - « When the modern scholar cites from a classic text, the quotation seems to burn a hole in his own drab page ». | | | | |
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| ironie | | | Je n’aime pas l’image d’un philosophe qui serait permanent voyageur, en quête des vérités, à moins qu’il s’agisse d’un voyage dans le temps, ce qui ferait de l’immobilité de son séjour au milieu des ruines du passé – un voyage, reconstructeur de vérités, d’un vagabond de l’espace. | | | | |
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| ironie | | | Obsédé seulement par les commencements, je reste assez indifférents aux fins et même aux centres. Je ne peux être ni anthropocentrique, puisque l’homme est englué dans l’irréversible progressus in simile, ni logocentrique, puisque ce n’est plus le noble Verbe qu’on y sous-entend mais un verbiage, ni même onirocentrique, puisque ce n’est plus le songe du cœur qui y est visé mais le sommeil de l’âme. | | | | |
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| ironie | | | Je croyais ne partager le titre de mes exercices qu’avec Marie Stuart et Tsvétaeva, et voilà que je découvre une dame de plus, une Italienne, écrivant pour les mômes et se tournant, pour la première fois, vers les adultes, avec un roman, intitulé – I più deserti luoghi ! L’enfance et les commencements ? | | | | |
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| ironie | | | Me montrer par mes actes, me décrire avec mes idées, m’inventer en métaphores – je me demande, laquelle de ces images est la plus authentique ou s'exhibe mon soi le plus complet. Sceptique des actes, neutre avec les idées, je préfère la caresse et l’intensité des métaphores. | | | | |
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| ironie | | | À force de répéter que l'homme est un arbre, je finis par voir dans la femme une pomme et un serpent, réveillant non pas une curiosité pour le savoir mais une soif de l'inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Au début, je suis porté par le temps ; à la fin, je n'en porte que des extrapolations, vers le passé grandissant et vers l'avenir s'effilochant. Je commence par déployer mes ailes, et je finis par les ployer comme un fardeau ou pour cacher mes bosses. | | | | |
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| ironie | | | Dans mes ruines peu fréquentables, j'ai beau faire un pied de nez à tous ces bâtisseurs d'édifices du savoir ou de maisons de l'être - j'ai honte devant celui qui refuse les murs, comme toute construction viabilisée, et vit dans un Ouvert, aux sommets d'une sensibilité (Nietzsche) ou d'une intelligence (Valéry), ou bien devant celui qui, dès qu'il voit une pierre, veut l'attacher à son cou (Cioran). C'est le culte d'un Chaos – sentimental, mental ou verbal ; chaos voulant dire un Grand Ouvert, celui qui était au Commencement (Hésiode) ! | | | | |
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| ironie | | | F.Schlegel voit dans la maxime un hérisson, qui n’adresse au monde que ses piquants. Je la verrais plutôt en chat, cherchant et portant des caresses, charnelles ou musicales, au lieu des combats pour la survie du genre. | | | | |
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| ironie | | | Mon soi inconnu est un coucou, déposant son œuf dans le nid de mon soi connu (se prenant pour rossignol, chouette ou aigle) et qui couve cet œuf incompréhensible. Une maternité littéraire injustifiable, inavouable, suspecte. | | | | |
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| ironie | | | Oui, l’éternité, même purement amphigourique, m’est plus proche que le jour d’aujourd’hui, même le plus naturel. Mais il vaut mieux chanter l’aujourd’hui, avec une voix, venue de nulle part, que décrire l’éternité, dictée par une oreille d’aujourd’hui. | | | | |
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| ironie | | | Avant de commencer à écrire, j’ai créé mon lecteur putatif, abstrait mais aux goûts nets et délicats, aux attentes précises et intéressées. Je me suis accommodé de sa présence, je lui suis resté fidèle. J’ai fini par l’oublier, jusqu’au jour, où j’ai mis, définitivement, à côté ma plume ; j’ai levé les yeux, pour accueillir les acclamations des lecteurs enthousiastes, – or ce fut un désert. Et mes ruines d‘un travail caché devinrent des vestiges d’un soupirail bouché. | | | | |
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| ironie | | | J’admets facilement, et même fièrement, que mes écrits n’ont ni queue ni tête, c’est-à-dire ils sont dépourvus et de la poursuite de nettes finalités et de l’obsession par la raison – je laisse ces soucis aux réalistes, superficiels ou profonds ; je me contente des commencements, où se niche la hauteur du rêve. | | | | |
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| ironie | | | Qu’un lecteur relise sept fois ma maxime, ou que sept lecteurs la lisent une seule fois – les deux cas me sont indifférents ; je préfère que, dans cette maxime, le lecteur perspicace voie une réponse, y devine sept inconnues, face auxquelles il réussisse à bâtir un arbre de questions paradoxales, unifiable avec cette maxime. | | | | |
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| ironie | | | En écrivant, je suis toujours partagé entre deux impressions disjointes sur le contenu de mes tribulations verbales : est-ce du travail ou est-ce du jeu ? Mais je constate, que le meilleur surgit lorsque, dans cette opposition, le jeu l’emporte. Peut-être parce que, parmi ses alliés, se trouvent l’entame, l’amour, le rêve, tandis qu’à côté du travail s’agglutinent l’algorithme, la multitude, la possession. | | | | |
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| ironie | | | Ils ne sont pas si nombreux, ceux que j’aime en tant qu’auteurs et que j’aimerais aussi en tant qu’êtres humains : St-Augustin, Voltaire, Pouchkine, Rilke, Tsvétaeva, R.Char, R.Debray. La plupart des auteurs brillants furent des hommes ternes. | | | | |
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| ironie | | | L’hilarité est une grande misère des esprits faibles – ma réplique à un penseur béat : « La mélancolie est le petit luxe des âmes pauvres ». Comment un goujat, dépourvu d’organes vitaux ou les vouant aux emplois viciés, peut-t-il juger de grâces ou de misères des âmes ? Tout homme, ayant une âme, connaît la mélancolie et sait se servir de la faiblesse des bras. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’écriture, personne ne peut m’imiter, ce qui m’autorise à proclamer ma voix – inimitable. Ce qui ne m’empêche pas d’imiter, de temps en temps, des mélodies ou des rythmes des autres. | | | | |
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| ironie | | | Je dois reconnaître que ce que je sais exprimer est plus vaste, plus profond et, surtout, plus haut, que ce que je vois. L’essentiel dans mes notes est écrit, les yeux fermés ou le regard, détaché du visible. | | | | |
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| ironie | | | Parmi ceux qui se targuent de voir loin, je ne connais personne, dont la vision serait profonde et le regard – haut. Le lointain est fait, non pas pour deviner le futur, mais pour nous donner l’envie de monter plus haut, hors du temps. | | | | |
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| ironie | | | Pour un créateur des ombres, que tu es, briller est ton souci mineur, et son succès dépend des lumières des autres tout autant que des tiennes propres. | | | | |
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| ironie | | | Plus je parie sur la force et plus sombre est le pessimisme qui, immanquablement, s'ensuit. À comparer avec l'optimisme, qui accompagne les pensées nées de la faiblesse et des capitulations. Que mon idée-force soit : la fuite doit toujours figurer parmi mes maîtres-mots. | | | | |
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| ironie | | | Je suis ange et bête ; les deux ont besoin d’ailes : l’ange, pour garder ma hauteur, la bête – pour cacher les bosses de mes chutes. « Déployées en plein vol, les ailes sont ta liberté ; dans le dos, elles sont un fardeau »** - Tsvétaeva - « Крылья - свобода, когда раскрыты в полёте, за спиной они - тяжесть ». | | | | |
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| ironie | | | Visiblement, mes notes n’établissent aucun lien avec le public moderne, mais elles créent beaucoup de passerelles avec mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Tout ce qui relève de la civilisation est commun ; tout ce que la culture atavique produit, aujourd’hui, est d’une gravité en béton. C’est pourquoi je ne serais pas outré d’être traité de sauvage risible. | | | | |
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| ironie | | | Je préfère l’obscur, aux sens multiples et étonnants, au clair unique et sans surprise. | | | | |
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| ironie | | | Puisque je ne vois pas de lecteurs, même potentiels, de mes exercices inactuels, j’en fabrique un dans des hauteurs désertes ; en voyant le profil de ce personnage de plus en plus aspiré par les cieux, je finis par l’appeler Dieu – inexistant, mais indispensable pour un dialogue. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui saluent les combats, dans la mêlée moutonnière ou dans les forums robotiques bien réels, ricanent de l’espérance éphémère (elle l’est, en effet, comme tout ce qui est aérien), espérance au royaume des rêves. J’ai remarqué que, au bout du compte, ne regrettent cette combativité optimiste que des sots. Je n’ai de sympathie que pour les résignés pessimistes, résignés à subir le réel, tout en rêvant dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Quand, sur une balance, je mets dans les deux plateaux respectifs ce dont je suis libre et ce dont je suis esclave, je ne sais jamais de quel côté elle pencherait ; mais j’en sors toujours satisfait – avec plus d’humilité ou plus de fierté. | | | | |
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| ironie | | | Dans le domaine des rêves absolus, j’aimerais donner à mes ombres ce que, dans la réalité relative, on attribue à la lumière – ne pas avoir de masse, mais irradier de l’énergie. | | | | |
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| ironie | | | Un tableau sans cadre est délimité par la nullité des murs d’aujourd’hui ; c’est ce qui justifie mon emploi de citations en tant que cadres, détachés de l’actualité. | | | | |
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| ironie | | | L’impression de lire un formulaire rempli – telle est ma réaction face à la littérature moderne. Personne ne sait plus graver ses images et ses pensées ; le bronze manque, ainsi que de bons stylets. | | | | |
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| ironie | | | Mes notules doivent être fulgurantes (mon soi inconnu), avant d’être, éventuellement, éclairantes (mon soi connu). | | | | |
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| ironie | | | Je vis tant de ploucs admiratifs devant le Port-Royal, Saint-Simon, Proust ; je ne vis jamais un homme intelligent se permettre la même niaiserie. | | | | |
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| ironie | | | Tout embryon de mes notules est enfanté par mon esprit, chatouillé par mon âme, excitée par - une intelligence, une hauteur, une musique, une noblesse, une ironie. Autant de Muses différentes, et je ne sais pas laquelle est la plus fertile. | | | | |
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| ironie | | | Chez les philosophes, je ne tiens en haute estime ni le savoir d’architecte ni l’habileté de maçon ; je leur préfère le métier de consolateur de ruines. | | | | |
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| ironie | | | Ils lancent tellement d’étincelles, censées mettre le monde au feu. Les miennes ne songent qu’à éblouir. | | | | |
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| ironie | | | Mon ambition intellectuelle - me résumer en commencements crépusculaires. | | | | |
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| ironie | | | Le vide est bienvenu à l’intérieur de moi-même ; je trouverais toujours de la bonne matière pour le combler. Mais le vide extérieur, pour un discours, adressé à mes semblables, à mes frères ou à mes adversaires, même au sein d’une solitude, ce vide, rempli par des citations des autres, fixe les limites, dessine un cadre et contribue à la clarté. « Je cite les autres pour mieux m'exprimer moi-même »*** - Montaigne. | | | | |
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| ironie | | | Je dois l'essentiel de moi-même à ce qui est contre moi, ce qui me freine ou m'arrête : l'étoile qui m'aveugle, le vent qui m'étouffe, l'arbre qui m'écrase. Ce qui est avec moi décore mon âtre, mais rapetisse mon être. Aie le courage d'appeler tes Furies, ex-Érinyes infernales, - Euménides paradisiaques - les Bienveillantes. | | | | |
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| ironie | | | L’origine de mon narcissisme – en essayant de retarder le jour, inévitable, où je ferais le deuil de mes succès réels, j’en invente des imaginaires, qui se reflètent dans le lac, rempli de mes larmes et de mon sang, invisibles aux autres. Toute mon écriture est la contemplation de ces succès éphémères. | | | | |
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| ironie | | | Jadis, l’écrivain érigeait des temples, peignait des épopées, exhibait ses états d’âme ; aujourd’hui, il reproduit des bureaux, des hôtels, des bistrots. Moi, bras tombés et visage contre un lac, je me contente d’entretenir le souvenir de belles ruines de mon passé. | | | | |
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| ironie | | | Quand je vois la misère de nos philosophes académiques et la paisible cohabitation de leurs pensées avec les visions les plus médiocres et grégaires de la majorité robotisée, je me dis que Nietzsche n'avait pas si tort que ça, en prophétisant que les philosophes seront, un jour, maîtres de la Terre, en coalition avec la foule. | | | | |
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| ironie | | | Je tente le jargon sociologique moderne : la communication – le partage arbitraire des informations entre personnes morales, entre contemporains ; la transmission – le don légitime des avoirs accaparés ou des savoirs avérés – aux héritiers futurs. | | | | |
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| ironie | | | Difficiles d’accès, accès unique, mes notes permettent des parcours faciles et des finalités multiples. Rappelons, que le style est l’art de rendre original l’accès aux idées, aux images, aux états d’âme. L’objet, c’est le chemin qui y conduit. | | | | |
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| ironie | | | Chaque fois que je tombe sur les dithyrambes au savoir philosophique professoresque (et même au savoir absolu), je me rends compte de la justesse, dans les mêmes circonstances, de la réaction voltairienne : « Il n’était point nécessaire que nous le sussions ». | | | | |
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| ironie | | | L’algèbre fut mon métier ; l’ordinateur – mon outil ; l’argent – ma bouée de sauvetage. Je serais un triple monstre : « Argent, machinisme, algèbre ; les trois monstres de la civilisation actuelle » - S.Weil. | | | | |
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| ironie | | | On n’a le droit d’insérer une citation que si l’on est capable d’en évaluer le poids. « Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse ». - dit Montaigne. Souvent, je bâtis ma demeure sur des fondations, coulées et enterrées par les autres, et leur poids peut apporter de la solidité à ma construction, dont la viabilité n’est assurée que par moi-même, que ce soit des ruines ou des châteaux d’ivoire. | | | | |
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| ironie | | | Mon orgueil d’algébriste est chatouillé par cet aveu de Valéry : « Ce qu’ont fait les hommes de plus admirable est peut-être l’algèbre ». Mais il gâche tout mon plaisir en en évoquant les aspects soi-disant les plus précieux – les nombres et l’observation de la nature – et je comprends que le compliment est irrecevable, puisque ni les nombres ni l’observation ni, encore moins, la nature n’y jouent un rôle quelconque. L’algèbre est la science qui, à la fois, est la plus éloignée de nos quantités et perceptions et traduit l’intelligence la plus universelle et pure, au-delà de l’humain. | | | | |
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| ironie | | | Je cherche des défauts, communs à Nietzsche, Valéry et Cioran, et je trouve – l’absence d’ironie et l’orgueilleux parricide. Ce qui m’aida à ne pas tomber dans un épigonat. | | | | |
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| ironie | | | Avec mon faible pour la faiblesse dans le quotidien et mon fort attachement à la force dans l’éternel, je me rends compte, soudain, que ce furent, jadis, des prérogatives féminines. Certains hommes, serait-ils le passé de la femme ? | | | | |
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| ironie | | | Je suis trop occupé à entretenir ma soif, pour me nourrir des autres. Les sources sont à moi ; les autres me fournissent des barrages et des rives. | | | | |
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| ironie | | | Ma nostalgie est tournée vers le dernier instant réel avant l’horreur de mon futur final ; mon espérance surgit d’une résurrection du rêve du passé. | | | | |
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| ironie | | | Ils regrettent de ne pas avoir suffisamment agi au profit de leur stature sociale ; je regrette d’avoir trop agi, au détriment de mon rêve solitaire. | | | | |
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| ironie | | | Pour que les éditeurs daignent publier tes notules intempestives et intoponymiques, il aurait fallu que tu fusses aussi grégaire et sot que les prix Goncourt ou les agrégés de philosophie. Quand tu évalues l’immensité de ce sacrifice salissant, tu gardes la fidélité à ta propre voix inclassable. | | | | |
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| ironie | | | Casser ou se casser – deux minauderies des faux rebelles. Même la nuit, ils la voient sous l’angle d’un voyage, dont seul le bout les intéresse, pour vivre, – je leur oppose un commencement immobile, pour rêver. | | | | |
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| ironie | | | Mes notules sont des réponses qu’autrui ne peut pas compléter. Mais en revanche, un homme curieux, sachant adapter ses propres questions ouvertes à ma réponse fermée, sera mon co-auteur, avec nos deux arbres unifiables. | | | | |
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| ironie | | | La mathématique cherche à inclure tout arbre dans une forêt ; la vraie philosophie est toujours individualiste et ne s’intéresse qu’à l’arbre. Virant vers celle-ci, je ne pouvais pas m’entendre avec Grothendieck. | | | | |
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| ironie | | | Je fais mes comptes, en parcourant mes actes, mes lectures et mes écritures, et j’arrive à cette triste conclusion : avec les morts, j’ai vécu plus qu’avec les vivants. Mais les morts qui m’élèvent par leurs paroles me sont plus chers que les vivants qui, par leurs actes, m’entraînent dans leur platitude. | | | | |
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| ironie | | | Je devrais être l’un des hommes, les plus terriens et les moins marins du monde, puisque le lieu de ma naissance est le plus éloigné des quatre océans : 2 500km – de l’Arctique, 3 500km – de l’Atlantique, 5 500km – de l’Indien, 6 500km – du Pacifique. 8 000km sur le méridien et 10 000km sur le parallèle ! | | | | |
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| ironie | | | Je ne vois qu’un seul avantage de l’étude de l’histoire de la philosophie : confirmer qu’en philosophie seuls comptent les commencements ; les buts et les parcours sont communs et peuvent être effacés ou négligés. Et la plupart des commencements se réduit aux métaphores. Aucun philosophe ne reconnut cette évidence. Les développements ne se justifient qu’en sciences ou chez les amuseurs d’enfants ou de foules. | | | | |
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| ironie | | | La goujaterie l’emportera toujours sur la délicatesse, comme l’ironie – sur le lyrisme. C’est pourquoi je préfère le Minnesinger au hidalgo. | | | | |
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| ironie | | | Aucun philosophe ne m’arma de quoi que ce soit ; beaucoup furent désarmants par leurs logorrhées, où ni le fond ni la forme ne présentaient aucune défense face à l’envahissante platitude. | | | | |
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| ironie | | | Me limitant aux domaines philosophiques et retranchant mes inévitables solécismes, je pense avoir surpassé mes rivaux dans les thèmes suivants : langage, noblesse, intelligence, solitude, bien, souffrance, connaissance, contrainte, commencement, être, liberté, rêve, poésie, philosophie, représentation, vérité, politique, Russie. | | | | |
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| ironie | | | Ils insèrent leurs livres dans leurs bibliothèques ; j’insère les livres de la mienne dans mes livres. | | | | |
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| ironie | | | Je ne connais pas un seul auteur intelligent qui se moquerait de l’intelligence en lui opposant la vie, la passion, le rêve (toutes ces choses sont plus éclatantes chez un intelligent que chez un plouc de plume). Les sots visent la non-connaissance de soi, en adoptant les positions sociales, grégaires ; l’intelligent la possède, en tombe amoureux et se réjouit de sa pose narcissique. | | | | |
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| ironie | | | Quand mon dispositif langagier, pour atteindre un but intelligible, ne marche pas, il m’arrive de le garder quand même, car il a fait danser un commencement sensible. | | | | |
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| ironie | | | Dans ma galerie de personnages, il y a beaucoup de progénitures des aristocrates, des bourgeois, des notables, des artisans, et très peu de descendants des prêtres : C.Borgia eut pour père un Pape ; Van Gogh, A.Schweitzer, L.Carroll, R.W.Emerson, L.Euler, Nietzsche, J.Swedenborg, A.Tennyson – un pasteur ; Cioran, I.Pavlov, E.Zamiatine – un pope. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est réel est miraculeux ; ce qui est rationnel est banal – ma pique à Hegel. | | | | |
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| ironie | | | Je lis la définition académique de la cognition. La liste de thèmes, qu’elle aborde, comprend : la mémoire, le langage, le raisonnement, l'apprentissage, l'intelligence, la résolution de problèmes… Aucune mention de la représentation ! Pourtant, sans représentation, aucun sens sérieux ne peut être donné à ces termes. | | | | |
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| ironie | | | La perplexité, transposée en curiosité, c’est ce genre d’étonnement chez mon lecteur putatif que je vise, et ce lecteur doit fréquenter le rêve plus souvent que la vie. Donc, j’en exclus H.Ibsen : « Au lieu d’étonner le monde, il aurait mieux valu y vivre ». Chez moi – trop d’actes réels, je m’en repens dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Mes valeurs ne doivent presque rien à mon expérience ; mon action n’a que quelques vagues rapports avec mes valeurs. Je porte confortablement mon masque de Janus. | | | | |
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| ironie | | | Ma pratique de la lecture passe par quatre étapes – le contact, la sélection, la séparation, le retour. La première étape – l’indifférence (95%) ou l’étonnement ; la deuxième – ne garder que ce qui étonne ; la troisième - la déception (95%) ou l’admiration ; ne retourner que vers ce (95%) que j’avais admiré. | | | | |
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| ironie | | | L'inaboutissement extrême, qui me place devant un fait inaccompli, que je reçois avec une résignation inexploitée. | | | | |
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| ironie | | | Ne pas avoir de lecteurs est une très mauvaise raison pour m’en enorgueillir (comme le font, pourtant, Diderot ou J.G.Hamann – quis leget haec ?). Il faut m’assurer que mes paroles, placées en tel lieu de l’esprit, vues sous un tel angle de l’âme et fondées sur de tels critères du cœur – elles sont insurpassables ! Mais votre esprit est la foire ; votre âme est atavique ; votre cœur est flasque. J’écris de l’âme à l’âme, de l’âme-élan à l’âme-sœur, dans un univers sans lieux visibles ni dates lisibles. | | | | |
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| ironie | | | J’envie l’archer qui reconnaît la vanité des cibles et la suffisance de la corde bien tendue. | | | | |
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| ironie | | | Je ne veux pas laisser des traces du travail (de mon esprit) sur mes notules, même des traces lumineuses ; je m’arrête sur l’étincelle (de mon âme), dans un état suspendu, inachevé. | | | | |
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| ironie | | | Qu’un lecteur comprenne ma maxime, qui n’est toujours qu’une réponse, c’est qu’il ait su fabriquer sa propre question, à laquelle s’adapte ma réponse. Je préfère être mal compris – ce qui sera presque toujours le cas – à rester incompris par un indifférent. | | | | |
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| ironie | | | Je conçois aisément que vous vous noyiez dans mes livres ; j’écris (comme disait Socrate) pour ceux qui savent nager. | | | | |
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| ironie | | | Les œuvres des autres sont des auberges espagnoles ; j’y entre avec mon propre mobilier – mon goût, mon regard, mes rêves. J’en sors avec mes meubles ambulants, mieux débarrassés du superflu, mieux stylés, mieux entretenus, mieux détachés des époques et des méridiens. | | | | |
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| ironie | | | L’ambition d’un philosophe universitaire – rester profondément illisible ; celle d’un amateur – être platement compréhensible ; la mienne – devenir hautement intelligible. Reconnaissance professionnelle, reconnaissance sociale, reconnaissance amoureuse. | | | | |
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| ironie | | | Exercice zoologique, pour bien dresser ta plume : pense qu'il se trouvera toujours un mouton se lamentant sur sa solitude dix fois plus que toi, un crocodile versant dix fois plus de larmes sur sa souffrance, un âne braillant dix fois plus fort son intelligence. Et tu comprendras pourquoi la compagnie d'une chouette, solitaire et rapace, ou d'une marmotte, souffrante et bête, est plus précieuse pour celui qui veut chanter - et non pas narrer ou exploiter - la nuit et le printemps. | | | | |
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| chœur mot | | | RUSSIE : Mes mots portent les stigmates de leur première croix, plantée en Russie, au temps de ma jeunesse. J'ai beau traiter les écorchures françaises, les organes déficients ajoutent à la bile - de l'encre trouble. Il paraît que le mot est français, s'il est clair ; or, le mot n'acquiert sa russitude que s'il renonce à ses attaches visibles. | | | | |
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| chœur mot | | | PROXIMITÉ DIVINE : Après les yeux, le mot est le meilleur créateur de la proximité. Si je ne m'extasie pas moi-même devant mes écrits, je ne me suis rapproché ni de Dieu ni de moi-même ; j'écris pour des étrangers mécréants, dont la louange ou le ricanement resteront blasphématoires et intraduisibles. Le mot ne doit pas coller aux choses, s'il veut nous en approcher. | | | | |
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| chœur mot | | | HOMMES : Le lecteur de mon mot est l'homme, mon alter ego. Les hommes sont un matériau, un dictionnaire ou une cible. Ils ne peuvent qu'abaisser mon mot au niveau des idées, si leur présence est indispensable, pour ouvrir sa fête. L'avenir des hommes est la machine, l'avenir de l'homme est, comme au passé, - le souterrain, la recherche de soupiraux et d'échappatoires. | | | | |
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| mot | | | Citation ou cinétique ont la même étymologie, comme émouvoir et mouvoir. Les citations de ce livre ne sont que des excitations ; ce n'est pas à elles de déterminer la direction du regard, qui est toujours à et de moi-même. | | | | |
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| mot | | | Mes préférences ascendantes dans l’usage des mots : pensant le vrai, lançant le bon, dansant le beau. | | | | |
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| mot | | | Sans m'être enraciné dans le français, j'en réclamai des fleurs ; ce que se permit ma compatriote, comtesse de Ségur, m'était interdit. L'arbre français me répondit par le silence de ses ramages ; je dus lui inventer un souffle, pour que mes feuilles bruissent. « Dans une langue d’emprunt, les mots existent non en vous mais hors de vous »*** - Cioran. Sans entendre la musique à ses nœuds, accords des mots justes, je dus confier mon visage aux couleurs de ses mots troubles, juchés près de la cime ; mais je n'envie pas ceux qui, à l'inverse, peuvent dire : « Je ne suis que parole, il me faut un visage » - Jabès. Je vise l'octopus profond, c'est l'occiput superficiel qui émerge. Je dois me résigner à n'être connu que par l'extérieur, puisque « l'intérieur de l'homme se révèle par la musique de sa parole » - Boehme - « das Innerliche arbeitet stets zur Offenbarung durch den Schall des Worts ». | | | | |
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| mot | | | Dans ma langue maternelle, les mots résultent de deux courants opposés, mais équilibrés : je l'écoute et je la fais parler. « L'arbre, au lieu de se dissoudre en représentations, peut me parler et susciter une réponse » - Levinas. Une langue étrangère est souvent, hélas, muette, et je la mets sous question et je cherche à faire passer ses aveux pour spontanés et sincères. Comment m'enraciner dans une langue, qui ne connaît pas mon enfance ? - et sous une torture verbale puis-je espérer une éclosion florale ? | | | | |
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| mot | | | Je ne songe pas à m'annexer le français, j'en suis un hôte discret, et son confort nocturne hérisse mes rêves mieux, que son hospitalité diurne ne les calme. | | | | |
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| mot | | | Le français ne sera jamais, hélas, mon complice. Nous sommes tels sages conspirateurs, qui ignorons tout l'un de l'autre, de sorte que toute trahison, sous la torture, ne serait qu'un faux témoignage. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui calculent les fréquences des voyelles, la place des pronoms ou la longueur des périodes n'ont rien à voir avec mon intérêt pour le langage. La vraie passion du langage commence par la reconnaissance de la merveille de son absurdité, de l'immensité, qui le sépare de la réalité, de l'émoi, qui se fie à lui, et de l'émoi, qui y naît. C'est l'existence, incontournable, mais presque translucide, de modèles, entre le langage et la réalité, qui est la vraie relation, qui lie le mot à l'être, et que ne voit pas Protagoras : « Le langage est séparé de toute relation à l'être ». Les sophistes abusent de la liberté du langage, qui s'adapte au libre arbitre du modèle ; mais les idéalistes font pire : le modèle serait préétabli, asservi et adopté par la réalité. | | | | |
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| mot | | | Mes mots-ennemis : compter et conter. Mes amis : coter (mettre des points d'exclamation) et quoter (mettre entre guillemets). | | | | |
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| mot | | | Curieusement, plus je doute de moi-même, plus ferme devient mon mot. Une raison de plus de me débarrasser de mes duveteuses certitudes. | | | | |
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| mot | | | À part quelques traits phonétiques ou idiomatiques, la métaphore prend son envol dans la représentation sous-jacente et non pas dans la langue elle-même. Même le rapport entre les choses et moi-même, rapport reflété dans certaines métaphores, n'est pas une exception, puisque mon soi est également présent dans la représentation, comme tout autre sujet. Et je ne suis même pas sûr, que mon soi, surtout avec sa facette inconnue, y soit mieux représenté que celui des autres. | | | | |
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| mot | | | Jolie ambigüité dans cette jolie phrase - je suis fait de ce qui m'échappe : ou bien ce qu'il y a d'inconnu ou d'incompréhensible en moi est mon propre soi (le soi inconnu), ou bien ce qui rend mon essence est ce que, à mon corps défendant, je réussis à articuler. | | | | |
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| mot | | | La sincérité dans les mots : quand la sonorité d'une phrase est au diapason d'un état d'âme vibrant. Je n'aime l'authenticité que naissant à l'article de la suffocation. | | | | |
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| mot | | | On ne me lira jamais comme je veux, comme si les mots venaient d'être inventés. Pourtant c'est bien ainsi qu'on est tenté d'écrire. Forcer l'oubli des trajectoires connues des mots, les vouer à la destinée des hapax et solipsismes, esquisser des pointillés, qui en feraient pressentir envolées ou chutes. Le verbe créateur ne connaît pas de continuité, tandis que « la nature ne fait pas de bonds » - Leibniz - « natura non fecit saltus » - on ignorait encore les quantas atomiques et les mutations génétiques - que des bonds en discontinu ! La hauteur n'habite que le verbe ; il faut se méfier jusque du ciel : « Sur terre - des arcs brisés ; au ciel - des cercles parfaits » - R.Browning - « On the earth - the broken arcs ; in the heaven - the perfect round ». Et saluer le Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais non pas mon verbe ». | | | | |
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| mot | | | Ce que je bâtis devrait pouvoir se muer, à tout moment, en abri, en ruines, en fonts baptismaux, en mausolée. De l'architecture polyvalente en mode synchrone, abri des exilés, des momies, des relaps. | | | | |
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| mot | | | Différence entre le mot et la note : la lumière de la musique ne projette aucune ombre, les ténèbres du mot n'ont pas de témoins. La pensée, d'habitude, manque de lumière et le sentiment - d'ombre. Mais mieux je ressens la lumière, plus belles en seront mes ombres. | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | Je ne serais apprécié ni lu que par ceux qui savent ce que c'est qu'un langage inventé : Cioran ou un polyglotte. Entre ceux qui s'affirment et ceux qui s'inventent - pas de communication possible. | | | | |
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| mot | | | La langue parlée, dans ce livre, ne retrouvera pas toujours, sur la même longueur d'ondes, la langue parlante (comme les messages hermétique et herméneutique de Plutarque, discours préféré ou discours proféré ; Hermès : se savoir un Dieu, mais ne pouvoir être perçu que comme un simple messager des autres Dieux) ; et dans ce couple, avec cette dissonance entre le message et la messagerie, la loi et l'élection, - les frictions et les rejets mènent si facilement au divorce. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, ni l'on ne se dénude ni l'on ne se dissimule, dans le mot on crée, on crée une requête, nécessairement ironique (ironie voulant dire interrogation), et dans laquelle je dois briller soit par ma présence soit par mon absence. Au cours de l'interprétation de cette requête se produisent des rencontres inattendues des objets (Protokollsätze) qui, hors de mon discours, pouvaient s'ignorer. Parmi les subjugués par le mot, on trouve surtout poètes ou tyrans, ces amateurs des régions inexplorées, vers lesquelles les mots bâtissent des ponts. | | | | |
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| mot | | | Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces, je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille, tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans la prise de risques insensée par ma bouche. Retentis dans la bouche ou ressentis dans l'oreille, les mots ont des effets souvent opposés - et il est impossible d'effacer la mémoire collective, où se produit l'effet dévastateur idiomatique. | | | | |
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| mot | | | Si je parle si souvent de ruines, c'est en partie à cause de mes rafistolages au sein de l'équipe de la tour de Babel, dont l'arcanture se prête mal à l'architecture des tours d'ivoire (il paraît qu'en sacrifiant la hauteur à la profondeur, un recyclage soit possible : « Nous creusons la mine de Babel » - Kafka - « Wir graben den Schacht von Babel »). Et mes ivresses publiques ne rappellent que vaguement le miracle de la Pentecôte. | | | | |
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| mot | | | Mes ressources verbales ne sont évidemment pas dans la langue française, mais à côté d'elle. Ce à côté ambigu que je verrais et lirais bien - au-dessus. | | | | |
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| mot | | | Je me sens porteur d'une musique, mais je dois la confier aux mots. On peut avoir une idée du désastre en tombant sur d'effarants livrets accompagnant les meilleurs morceaux de Mozart ou Tchaïkovsky. Les arpèges des mots sont souvent souillure d'une partition vitale. Mais la pensée est contre-indiquée à la musique, comme à la poésie ; écoutez du Nietzsche, du Marx ou du Platon, mis en musique par G.Mahler, Prokofiev ou Satie. Un étrange suicidaire, le compositeur loufoque B.A.Zimmerman, prenait pour livrets des citations de l’Ecclésiaste, de St-Augustin, Dostoïevsky, Wittgenstein. | | | | |
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| mot | | | En français, le débordement, en tant que mode d'expression, m'est interdit ; je dois me contenter de la fontaine. Des ambitieux parent la leur d'écriteaux alarmants ou rassurants, Poison ou Eau potable, je ne promets qu'une bonne soif près de la fontaine. | | | | |
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| mot | | | J'use de mon français, comme j'use de mon algèbre ; des Bourbaki littéraires relèveront des bizarreries dans la notation de mes opérandes, mais ils devront s'incliner devant mes opérateurs aux singularités mieux dessinées que les leurs. | | | | |
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| mot | | | Par mes caprices et lubies, je fais plier les langues étrangères, d’une manière irresponsable ; mais la mienne, par ses caprices, ses us et coutumes, fait plier mes audaces, me décourage et me remet en droit chemin, moi, l’amateur des obliques. | | | | |
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| mot | | | Je sais que c'est en moi, et non pas dans le monde bien entretenu, que se déposent des matières polluantes, mais toute bonne écologie de l'ego aboutit, pour moi, à l'égologie. | | | | |
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| mot | | | Mes litanies de la hauteur devraient peut-être s'appeler acméistes (acmé - apogée) ou météoro-logiques (météoron - hauteur). Pasternak parlait de « la hauteur résistant à la vicissitude de la rue ». Et son contraire s'appellerait - acrophobie, phobie de la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Une communion de deux âmes, c'est ce qu'ambitionnent mes mots ; et ton âme, ou son regard, est ce que gagnent les yeux de ton esprit, quand il aura finalement compris, que ce que je cherchais à te procurer fut la caresse. | | | | |
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| mot | | | Ma patrie marâtre est la langue, contrée régie pourtant par des logophores étrangers ou hostiles. Je suis un apatride des drapeaux, phobique des assemblées, réprouvé des recensements. | | | | |
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| mot | | | Mes révérences à l'arbre : au hêtre suprême, au chêne de ma cellule, au bouleau harassant, au saule prénatal. | | | | |
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| mot | | | La langue française n'est pas ma terre, mais mon ciel d'accueil : sans savoir où y mettre mes pieds, je cherche à y déployer mes ailes. | | | | |
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| mot | | | Préférer le signe (le fait organique) au sens (à la structure mécanique) peut avoir deux sens : retour aux choses de la nature ou culte du mot de la culture. Le sens épuisant de plus en plus les choses, je préfère rester en compagnie du mot inépuisable. | | | | |
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| mot | | | Pour aboutir à un effet d'aimantation, ils laissent les mots se frotter entre eux. Moi, je porte en moi cette aimantation, que j'essaye de transmettre à un mot, qui n'aurait pas besoin des autres, pour exercer son attirance. | | | | |
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| mot | | | Mes mots : forme de réponses et fond de questions. « Tu voues ton regard, dépourvu de questions, à l'heure, qui dissout tout regard » - G.Benn - « Du hast fraglosen Aug's den Blick gewendet in eine Stunde, die den Blick zerstört ». | | | | |
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| mot | | | Mon mot, qui réussit à s'échapper au silence de Proserpine, je le respecterai sur le mode orphique : je lui jetterai mon dernier regard en arrière, avant qu'il ne me laisse en souvenir que le nom d'Eurydice. « L'homme des mots, le chanteur, s'en retourne vers le trésor des ombres chères » - G.Steiner - « The man of words, the singer, will turn back, to the place of necessary beloved shadows ». | | | | |
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| mot | | | Je ne prête l'oreille aux sermons ou dissertations que si je sens, à leur origine, un désert et non pas des bibliothèques ou cimetières. On peuple de silence le désert du soi, désert d'initiés. Ce bon silence (das rechte Schweigen de Heidegger, si proche de celui de Wittgenstein), que seul un maître sait traduire en mots : « La philosophie est la reconversion du silence et de la parole l'un dans l'autre »*** - Merleau-Ponty. Une autre tâche de la philosophie devrait consister à écouter le bruit profond et tragique de la vie, pour le traduire en musique, haute, héroïque et consolante. Et peu importe, si cette musique était reconvertie en bruit difforme, par les oreilles modernes robotiques. | | | | |
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| mot | | | Avec les mots, hélas, on construit ; mais le discours de rêve aspire à ce qu'on en dise ce qu'on dit d'un arbre - il ne se construit pas, il croît. La tour d'ivoire ou la Tour de Babel : créer ou seulement toucher le ciel. Mes ouvriers mélangent leurs idiomes, mais ils ne font que hanter mon chantier, sans en dicter ni hauteur ni cadences. « Tout être spirituel se bâtit une demeure, et au-delà - un monde, et au-delà encore - un ciel » - Emerson - « Every spirit builds itself a house ; and beyond its house a world ; and beyond its world, a heaven ». | | | | |
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| mot | | | Une sympathie pour le ciel ne suffit pas, pour créer un vrai pathos, cette tension ayant besoin d'une apathie, égale en intensité, pour la terre ; ce qui m'empêchera de chuter, avec le ciel, dont je porte les symptômes (tomber ensemble). | | | | |
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| mot | | | Dans l'écrit, je veux rester tonique ; je dois franchir plusieurs tests de qualité, avant d'exhiber mes sentences ; la tonicité peut et doit provenir des objets évoqués, des mots choisis, des idées émergentes, de mon tempérament – une seule de ces sources désavoue mes mots, et je peux être certain de leur défectuosité. | | | | |
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| mot | | | La première fonction du langage est la requête du modèle, non de la réalité. Plus on est intelligent, plus près du moi, et plus détaché de la réalité, est le modèle. Et je finis par remonter du mot vers sa source intérieure en moi au lieu d'en chercher une projection extérieure. | | | | |
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| mot | | | Le mot est défini par la triade – ses relations avec la réalité, la représentation et la langue ; un métèque peut maîtriser parfaitement les deux premières facettes, mais tant de nuances purement langagières lui échapperont à jamais ; tant de ses idées aériennes dégringoleront à cause de la lourdeur de ses mots désarticulés. | | | | |
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| mot | | | Je ne peux vivre dans la langue française, je ne peux que m'y pétrifier, m'y graver. Je lui survis, comme les ruines survivent au Château en Espagne, que personne n'aurait jamais habité. « Ce qui vit dans la langue, vit avec la langue » - K.Kraus - « Was in der Sprache lebt, lebt mit der Sprache » - ma cohabitation, en fantôme visitant sa maîtresse, veut se réduire aux furtives caresses, loin des cuisines et des garde-robes, près d'un toit ouvert sur les étoiles. | | | | |
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| mot | | | Je deviens écrivain, quand je comprends, que ne vivent, sur mes pages, que des noms. Les choses n'en peuvent être que des rêves. | | | | |
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| mot | | | Deux défauts d'écoute privent mon discours de toute musicalité : que je n'entende plus la voix de l'inexistant, ou que la traduction, c'est à dire l'interprétation, soit exclue de mes échos. Il ne me resteront que des références mécaniques de quelques morceaux d'algorithmes, dictés par des robots. « Parler, c'est traduire - d'une langue angélique en une langue humaine, de la pensée vers les mots » - J.G.Hamann - « Reden ist übersetzen - aus einer Engelsprache in eine Menschensprache, Gedanken in Worte » - seulement, l'ange ne parle ni en pensées ni même en notes, mais en appels inaudibles, indicibles, qu'il s'agit de traduire. | | | | |
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| mot | | | Quel est le degré de mon arrogance, si je me prends pour un Dieu ? Les réponses varient, selon les traductions de St-Paul : je m'en saisis (something to be grasped), j'en fais mon butin (proie à s'approprier), je commets un larcin (Raub, хищение). D'où le degré de la paix de ma conscience. | | | | |
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| mot | | | C'est en latin que j'aurais dû chanter la hauteur comme je la sens : avec altitudo on n'est jamais sûr si on a affaire à la hauteur ou à la profondeur, et c'est le thème essentiel du Cimetière Marin de Valéry, où le toit tranquille n'est autre que la surface de la Mer, avec les deux Azurs, en hauteur et en profondeur, chantés jadis par Lermontov. | | | | |
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| mot | | | Chez tout lecteur il y a trois sujets : le parlant, le pensant, le sentant ; l'idéal serait qu'ils lisent simultanément. À l'époque classique, l'ordre privilégié fut : le pensant, le sentant, le parlant ; à la romantique - le sentant, le pensant, le parlant ; à l'époque barbare moderne - le parlant, le pensant, le sentant, la lecture s'arrêtant, le plus souvent, avec le premier. Et ce livre sera victime de cet ordre des goujats. | | | | |
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| mot | | | Avant d'être action, tout écrit est réaction ; rebondir de la chose elle-même devint trop ordinaire, puisque tous les angles de vue furent déjà explorés ; plus prometteur est de rebondir non pas de la chose même, mais, déjà, du regard d'autrui sur elle : questionnement des questions, géographie avant paysage, paysage avant climat, se servir d'autrui comme miroir, contrainte ou panneau indicateur - tel est l'intérêt principal de mes citations. Stendhal pensait, qu'il fallait « faire son entrée dans ce monde par un duel » ; je m'en prépare la sortie en affrontant toute une coalition de meilleurs escrimeurs. Mais je compte sur l'amitié inespérée de certains de mes adversaires aînés, pour que nos épées tirées se redirigent vers des ennemis de nos princes ou de nos maîtresses. | | | | |
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| mot | | | Que mon mot soit qualifié de dissimulation ou d'authenticité, il restera toujours de l'expression ; modèle à suivre ou modèle à créer, mon visage sera confondu avec mon masque. Sans mes mots, je suis un algorithme muet ou un rythme jamais exécuté par un instrument. Si les mots ne font que masquer l'homme, l'en débarrasser, c'est le réduire à une momie. | | | | |
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| mot | | | Un bel écrit s'appuie davantage sur la représentation (où se logent les métaphores et s'éploie l'intelligence) que sur la langue (cette matière première et première contrainte). C'est pourquoi écrire en français est, pour moi, un exercice passionnant : ni des incantations ni des prières ni des exorcismes n'y surgissent jamais tout seules ; je dois rendre les soupirs dans un langage à jouir. | | | | |
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| mot | | | Je suis sûr de la divinité de mon Enfant ; je sais, que Sa Mère, la langue, s'offre à tout le monde ; mais j'en fais une Vierge et de mon message - une Bonne Nouvelle. | | | | |
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| mot | | | Mon ombre (mot) doit être droite, que je sois, moi-même, brisé ou écrasé. | | | | |
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| mot | | | Imbus de leurs pensées, ils se plaignent du manque de mots ou d'oreilles vivantes ; moi, je n'appelle que la haute cause du mot, qui dominera toujours l'effet, que sont les pensées, même les plus profondes ; et les oreilles que je vise appartiennent, toutes, à de glorieux morts. | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me débarrasser de la lourdeur des choses, sentir l'essor musical, pictural ou intellectuel, - c'est la lourdeur des mots qui me clouera au pilori, des mots, pour lesquels je ne suis qu'un intrus, lourdaud et balbutiant, perclus de mésaises de métèque. | | | | |
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| mot | | | Il est bien des lieux, où ne peut aller mon français ; je suis forcé d'y inventer du gascon. Je devine l'étendue de mes gasconnades involontaires, dont doit se gausser le bon français. | | | | |
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| mot | | | Marc-Aurèle, Nietzsche, Valéry, Heidegger, S.Weil, par leur goût philologique, me donnaient l'envie de devenir Grec ; mon échec est peut-être le plus grand regret linguistique de ma vie. | | | | |
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| mot | | | Ah, que ne puis-je subjuguer avant de conjuguer ! Mais ma sorcellerie évocatoire (Baudelaire) se brise sur l'usage, avant d'étaler mon présage. | | | | |
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| mot | | | Je suis embêté d'avouer, qu'une bonne moitié de mes émotions, sur cette terre, est due aux écrits des autres. Pourtant, la vie aurait dû garder toute sa valeur en dehors de tout écrit du passé. Les mots du présent ne sont que de passives étiquettes ; en se tournant vers le passé, ils ont une chance de devenir signes ou symboles ; pour les mots bien magnétisés, on peut dire, que « contrairement à la mathématique, le langage nous conduit vers le passé » - G.Steiner - « language, unlike mathematics, draws backward ». On met longtemps pour comprendre, et d'en être horrifié, que, dans le passé, tout le reste est silence. « Muets sont les tombeaux, survivent seul les mots » - Bounine - « Молчат гробницы - лишь слову жизнь дана ». | | | | |
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| mot | | | Mes ruines des mots sont un compromis entre deux regards diamétralement opposés sur la langue : celui de Heidegger, qui y voit une maison hantée par le mystère de l'être, et celui de Valéry, qui en fait un fantôme fugitif, disparaissant dans le devenir du sens. Évidemment, Valéry est beaucoup plus intelligent et pertinent, mais il n'avait aucun soi à loger, le souci, que je partage avec Heidegger. | | | | |
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| mot | | | Je n'habite pas la maison du français, je la hante. Y avoir croisé beaucoup de fantômes contribua à ma vision de mon soi inconnu, que j'y convoque, aux heures astrales. Il n'y est jamais ni propriétaire ni locataire, mais sursitaire, que le premier rayon auroral chasse. Je ne sais pas qui, la langue ou le soi inconnu, détermine ou seulement colorie le style architectural de l'autre – forteresse ou ruines ? Chez les autochtones, ils se confondent : « Plus je me hante, moins je m'entends » - Montaigne. | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, la pratique des commencements est très tangente, leur perception étant fonction du climat et des saisons, propres au lecteur : ce qui est ton grain sera perçu par les plus bêtes comme un choix du chemin, sur lequel il tomba ; par les médiocres – comme un net jalon d'un parcours ; par les sages – comme déjà un arbre, tendant partout ses inconnues, que les sages savent unifier. | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me détacher de tous les noms, de tous les courants, - ma recherche de points zéro ne pourra jamais réussir complètement dans le domaine des mots ou des idées, où je suis soumis à mon époque et à ma mémoire ; c'est du point zéro des tons que j'ai le plus de chances de me rapprocher, puisque ce domaine se voue surtout à la hauteur, dimension désertée par d'autres chercheurs d'originalité. | | | | |
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| mot | | | Avec des mots je bâtis une demeure, qu'habitera mon âme, qui se découvrira esprit enchanté (l'esprit étant une âme concentrée) ; on retrouve cette bonne chronologie dans ce titre heideggérien : « Bâtir, habiter, penser » - « Bauen, wohnen, denken ». | | | | |
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| mot | | | Un écrit est bâti en trois couches : les mots, les tons, les idées. Les deux premières doivent en reconstituer la musique, tout échec dévalorisant les idées. Tout défaut d'une couche inférieure se répercute, fatalement, sur la qualité des suivantes. Le français restant muet, je suis privé d'outil dialogique, indispensable, et me vautre dans un monologue irresponsable. | | | | |
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| mot | | | Grothendieck vient de mourir. Le contact avec lui me fut fort utile : ses quinze mille pages (autant que chez le délicat H.-F.Amiel), griffonnées dans la fébrilité des idées, sans le souci du mot, m'aidèrent à ériger d'excellentes contraintes : me méfier des idées, me réduire à l'ascétisme laconique, caresser le mot – merci, pauvre Alexandre. Un nom me lie à ton souvenir, celui de Cartan : les articles du père, Élie (ami de Valéry), me familiarisèrent avec le français, la perspicacité du fils, Henri, mit Alexandre sur la voie de la mathématique. Je n’aurais peut-être jamais parlé de lui, si ce n’étaient pas quelques parallèles : l’enfance au bagne ou dans un camp de concentration ; orphelins de père, la mort de nos mères joua le même rôle dans le réveil des plumes. Et le français n’était pas notre langue MATERNELLE ! | | | | |
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| mot | | | M.Burgin, mon camarade de promotion universitaire, un excellent mathématicien et que je croisais souvent dans les couloirs de la Bibliothèque des Littératures étrangères, est mort. Juste avant de mourir, dans sa villa californienne, il chercha à me joindre, pour parler de notre jeunesse et pour discuter de son pavé de mille pages, The Theory of Knowledge (150$!). Trop tard. Son ouvrage se disqualifie par l’incompréhension de la place du langage dans notre arsenal intellectuel. Les linguistes ignorent la représentation, les logiciens ignorent le langage – d’où leurs logorrhées réciproques lacunaires. | | | | |
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| mot | | | Deux attitudes possibles, face à une langue étrangère, dont je veux me servir : soit je m'y plonge, pour y pêcher de bons candidats, soit je reste avec mes images ou états d'âme et je laisse l'intuition armer ses hameçons. Dans le premier cas, j'attrape, à coup sûr, des banalités ; dans le second, je lèverai souvent des canards, de ces fautes d'oreille, qui arrivent à tout tenant de la hauteur : « Leur cœur parle trop haut et les empêche d'entendre ce qu'ils disent »** - Chateaubriand. | | | | |
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| mot | | | Je m'évertue à projeter la grande triade - la noblesse, l'intelligence, la beauté - sur l'idée platonicienne, sur la valeur nietzschéenne, sur l'être heideggérien - je ne parviens pas à la même harmonie, que me procure le mot. Dans tout ce qui est grand, la forme domine le fond. | | | | |
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| mot | | | L'écriture reproduit les mêmes étapes que la musique : la partition (conçue abstraitement par le compositeur), les instruments (où se retrouvent cordes et souffles), l'interprète (développant les idées et enveloppant les notes), l'auditeur (dont l'oreille est plus présente que le cerveau ou l'âme). Mon drame est que mes instruments français seront, fatalement, mal accordés ; je ne peux compter que sur de bons cerveaux de mon auditoire improbable. | | | | |
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| mot | | | Avec mes mots, je veux émouvoir les étoiles, et je n'arrive même pas à faire danser les ours (Flaubert). Le pire, ce n'est pas l'ours (qui aurait marché sur de mauvaises oreilles), mais la lanterne incertaine (aux yeux tournés vers le bas), pour laquelle on prendra ma scintillante étoile. Et moi-même, je me prendrai pour celui qui « prend sa bougie pour lui-même, la souffle et, à la fin, se prend pour la nuit »** - G.Bataille. | | | | |
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| mot | | | Les ombres, dans un bel écrit, sont l'essentiel : la tonalité, la mélodie, la force. Mais la lumière de l'harmonie et de l'orchestration doit y percer. C'est tout ce que je demande à mes gammes françaises. « Si je veux faire parler mon âme, aucun vocable français ne s'y présente ; mais si je cherche à briller, alors c'est autre chose » - Tolstoï - « Когда хочешь говорить по душе, ни одного французского слова в голову нейдёт, а ежели хочешь блеснуть, тогда другое дело ». | | | | |
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| mot | | | Écrire, c'est bâtir un édifice, dans un style que te dictent ton goût et ton talent. Pour avoir cette liberté, il faut habiter la langue, c'est à dire se sentir chez soi dans son atelier, maîtriser et ses outils et ses matériaux et ses acoustiques. Mais je n'habite plus aucune langue ; je suis condamné à n'ériger que des ruines, en espérant qu'un œil de connaisseur y devine le style rêvé : une caverne, une tour d'ivoire, un temple. | | | | |
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| mot | | | Entre l'intelligence qui se dénude et le mot qui se pare, mon excitation est plus vive avec le second. La première me laisse l'impression d'un épouvantail, dans un terrain vague, ou d'un squelette, dans un cimetière mécanique. | | | | |
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| mot | | | Tous les mots que j'écris sont aux autres, mais je ne les colle pas sur les mêmes objets ; toutes les relations que j'invoque sont connues des autres, mais elles ne lient pas les mêmes objets ; et même mes silences ne couvrent pas la même réalité. « Chaque mot se présente, pour moi en tant que locuteur, sous trois aspects : mot neutre, mot d'autrui, mot à moi » - Bakhtine - « Всякое слово существует для говорящего в трёх аспектах : как нейтральное, как чужое и, наконец, как моё ». Le mot doit se référer à la réalité objective (premier aspect), mais, surtout, il est lieu de rencontre dialogique de nos modèles (deux derniers aspects), où se jouent la compréhension et l'expression. | | | | |
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| mot | | | Même dans le clan des amateurs de la citation je ne suis qu'un exilé. Qu'ai-je à partager avec ces juvéniles calculateurs ou ces séniles collectionneurs ? Le barbare repeupla la patrie dévastée de Plutarque, d'Érasme et de Montaigne. | | | | |
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| mot | | | En perçant l'indicible mystère du monde, je chercherai - ou en recréerai ! - la musique, la grammaire et le vocabulaire des choses et la mirobolante logique de leurs cortèges. « Tout parle dans l'univers, il n'est rien qui n'ait son langage » - La Fontaine. Et je ne m'arrêterai même pas aux choses elles-mêmes ; j'en ferai parler la profondeur et chanter - la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Aucune langue ne m'accueille plus, un permis de travail à la clé. Apatride des idées, je suis devenu apatride des mots - et ma collection des exils s'en voit allongée. | | | | |
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| mot | | | Pour un métèque d'une langue, à la recherche d'une image, les mots se présentent sous une même couleur, avec la même neutralité ou indifférence. Tandis que l'oreille d'autochtone perçoit des grincements, des sifflements, des ricanements, des roulades. Mais c'est le métèque-artiste qui cherchera à créer ces effets sonores et personnels, là où l'aborigène-artisan ne fera que reproduire le bruit commun de la tribu. L'art est aussi bien dans la profusion du sens que dans l'infusion des sens. | | | | |
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| mot | | | Pour sculpter mon regard, je prends le bloc de mon être, j'en élimine mes actes, pour n'en laisser que mes mots et ma voix (« verba et voces » - Horace, si loin de la devise américaine : « acta non verba » !). En paraphrasant S.Beckett, je dirais, que mon style se dégagera des réponses à ces questions en marbre : Où irais-je, si je devais aller ? Que serais-je, si je voulais être ? Que dirais-je, si je pouvais avoir une voix ? | | | | |
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| mot | | | Tout message est composé d'un pathos et d'un logos : le premier naît de l'interprétation du mot, le second réside exclusivement dans la représentation sous-jacente. L'écho hautain du soi inconnu, l'œuvre profonde du soi connu ; si je veux m'adresser à Dieu, je dois chercher le pathétique lointain, même au détriment du logique proche. | | | | |
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| mot | | | Je devrais frapper chaque mot, comme je frappe une balle de tennis, - au beau milieu, pour que mon énergie suive le point visé. Si ma raquette est en désaccord avec mon corps ou si elle n'est que d'emprunt, ma frappe risque ne produire qu'une langue de bois. | | | | |
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| mot | | | Le choix du mot découle de la tonalité verticale, que je cherche à imprimer à mon discours, tandis que le choix de l'idée en est dicté par l'angle de vue horizontal. Il est donc faux de penser que « notre esprit est ainsi fait que la formation d'un concept et l'évocation d'un mot sont un seul et même acte » - J.Benda. Il n'y aurait ni artistes du mot ni imbéciles du concept, si c'était vrai. L'intelligence manie les concepts, le goût (en couleurs, en hauteur, en intensité) arrange les mots. Et toutes les combinaisons de ses deux types d'énergie sont possibles. Le concept le plus subtil se passe de mot, mais aucun mot ne peut se passer de concept ; quand on ne le comprend pas, on dit : « De ce qui est soustrait à la langue, il ne peut y avoir de concept, ni de pensée » - Badiou. | | | | |
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| mot | | | Je fus injuste, en méprisant l'idée au profit du mot. Le terme d'idée couvre une vaste gamme allant de pensée à mode d'emploi. Je penchais trop du côté du second choix, où tout le sens est dans la maîtrise des objets impliqués, tandis que la pensée est ce qui garde sa valeur même en absence des objets qu'elle évoque. | | | | |
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| mot | | | Ce livre, malgré quelques pulsions réussies, par étouffement ou exhibition, ne peut compter que sur un regard indulgent de frère ; aucune caresse spontanée d'amante ne naîtra, hélas, de son écoute, puisque la musique des images y est trop souvent trahie par le balbutiement incontrôlable des mots infidèles. | | | | |
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| mot | | | Un écrit parfait se conçoit à deux : par un talent, excité par la langue consentante et entreprenante. C'est de la procréation. Et c'est avec un brin de chagrin ironique et frustré que je me dis astreint à une simple création, puisque la langue française reste de marbre, face à mes avances désespérées. | | | | |
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| mot | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit me dévisager et me parler, en anticipant, et m'apporter sa dose de foi et de griserie. La ventriloquence, c'est à dire la création à mon insu, doit avoir sa place, dans la peinture de mes passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. | | | | |
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| mot | | | Être original dans ses idées est une gageure presque impossible ; aucun nom, à part celui de Valéry, ne me vient à l'esprit. Tous répètent, imitent, transforment. Ou bien sont incapables de métaphores, ce qui fait dégringoler leurs idées. Les idées font partie du patrimoine collectif ; je ne peux faire parler mon visage que dans le mot, muni de musique et d'ironie. Je garderai mes mots au fond de mon âme, tandis que mes pensées rejoindront les esprits des autres, pour s'y dissoudre. | | | | |
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| mot | | | Plus je vois comme la langue devient, pour tout le monde, langue de bois, une collection de blocs préfabriqués, plus j'ai envie de voir en elle une maîtresse de l'arbre séducteur. « La langue se livra au rite antique des noces avec l'arbre, sous la douce caresse du vent » - Benjamin - « Die Sprache vollzog die uralte Vermählung mit dem Baum. Ein leiser Wind spielte zur Hochzeit ». | | | | |
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| mot | | | J'ai une tendresse particulière pour l'initiale I (même si Rimbaud se trompa de sa couleur – elle est bleue et non pas rouge), elle forme l'anneau de la création : idée, icône, idole (que la mauvaise hiérarchie platonicienne associait à Dieu, à l'artisan, à l'artiste). Tous en créent, mais seul l'artiste rend l'idée – palpitante, l'icône – vivifiante, l'idole – sacrée. Dieu nous munit d'instruments, pour les représenter, et d'organes, pour les interpréter. | | | | |
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| mot | | | Un bon écrit est un arbre équilibré ; certains mots y seront le sol, la racine ou l'ombre. La littérature serait-elle un art paysagiste qui, par des mots feuillus, reconstituerait un climat ? C'est plutôt mon climat qui produit d'inconvenantes déclinaisons de mots, que je n'avais jamais entrevues. | | | | |
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| mot | | | Les mots sont un bien commun, ils sont toujours des reflets, des échos, des traductions. Que je le veuille ou pas, que je sois anachorète ou agoraphile, que je me scrute ou scrute le monde, mes mots renvoient aux choses, et ces choses appartiennent soit au présent soit au passé, aux faits ou aux images. Les faits peuvent chatouiller la curiosité, ils ne peuvent pas servir de tremplin ou de miroir, pour prendre en compte mes élans ou mes états d'âme. Il restent des images, et rien ne les représente mieux que les maximes des hommes du passé, d'où leur présence massive sur ces pages ; par-dessus leurs toiles je peins mes palimpsestes. | | | | |
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| mot | | | La langue maternelle, c’est une garde-robes tout prête, pour habiller le corps de tes pensées ou de tes sentiments ; tu es en droit de dire, que ma langue me parle – die Sprache spricht (Rilke). Mais écrire dans une langue étrangère, c’est inventer des tissus, mélanger soi-même des couleurs, jouer à l’apprenti-couturier ; tu te tromperas de saison, de mode, de taille ; tu seras égal de l’homme des cavernes, plus solitaire, plus près de Dieu, mais plus loin des hommes. | | | | |
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| mot | | | L’art de la traduction se prouve le mieux dans le rendu des métaphores. « La foudre engendre l’Univers » - Héraclite, je traduis par « Au Commencement était le Feu », et Heidegger y lit : « L’être de la lumière produit le devenir (la venue-à-l’être dans l’éclaircie) de l’Univers ». | | | | |
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| mot | | | Parfois je suis prêt à accepter le terme d’absurde, pour désigner ce que j’appelle consolation, puisque aucune justification cohérente n’en est possible. Mais ma consolation est faite surtout d’une musique, tandis que absurde voulait dire discordant. « Ce mot absurde de consolation – ne pas savoir désespérer est ne pas vivre » - Goethe - « Trost ist ein absurdes Wort: wer nicht verzweifeln kann, der muß nicht leben ». | | | | |
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| mot | | | Quand je lis ces innombrables et plates amphigouries sur la lettre morte et l’esprit vivant, je comprends, que mes écrits dressent la lettre vivante contre l’esprit mort. Quand l’esprit devient vivant, il devient cœur qui crie ou âme qui crée. | | | | |
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| mot | | | L’anagramme de mon nom, légèrement truquée, si je l’avais découverte plus tôt, m’aurait apporté, peut-être, un peu plus de toupet et d’arrogance – L’Harmonie Innée ! | | | | |
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| mot | | | Portés par un élan obscur, mes états d’âme planent, dans une hauteur que seule mon étoile illumine ; les mots devraient en être des ombres projetées sur un temps arrêté. | | | | |
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| mot | | | Du mot volonté j’exclus la détermination de l’acteur, son but et sa force, pour ne garder que son désir. Quelle purification pour la volonté de puissance ! | | | | |
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| mot | | | Je me suis aperçu trop tard, que, pour désigner le lieu de mes exercices, j’aurais dû mettre le mot vestiges, à la place de ruines. À l’état de ruines peuvent se trouver même des casernes, tandis que derrière les vestiges ne se devinent que des châteaux, arcs de triomphe, amphithéâtres, tombeaux, statues. | | | | |
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| mot | | | C’est de la sensation d’une hauteur suffisante ou d’une mélodie naissante que surgissent mes mots, qui ne résultent nullement d’un travail ou d’une méthode ; ces deux termes me sont profondément indifférents. Il faut de l’imposture de Descartes ou de la naïveté du Valery jeune, pour faire de la méthode un sujet, digne de nos emportements. | | | | |
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| mot | | | Ma rencontre terminologique amusante avec Valéry : lui, en apprenti-algébriste, il use trop (et en abuse toujours) du terme de groupe ; chez moi, déferle partout le terme de représentation (de connaissances). Et dire que moi, étudiant, je me spécialisais en représentations de groupes (au sens algébrique). | | | | |
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| mot | | | En verbalisant mes états d’âme, je commence par ne pas trouver de mots ; et non pas à cause d’une misère de vocabulaires, mais de l’inexistence de mots qui auraient déjà fixé les objets à exposer, les objets sans nom consensuel. Et c’est dans la recherche de tournures de mots nouvelles que réside la source la plus féconde de mes trouvailles ; dans ce genre de recherches, une perte verbale débouche sur une découverte musicale. | | | | |
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| mot | | | L’étrange acception du mot compter, en tant que signe d’importance (ce qui compte). S’il s’agissait d’un comptage arithmétique, je serais d’accord avec R.W.Emerson : « Ce qui compte, ce n’est pas la durée, mais la profondeur de ta vie » - « It is not the duration of life, but its depth that counts », mais sur des balances plus délicates, je placerais en premier la hauteur d’une vie, c’est-à-dire la noblesse de tes rêves. | | | | |
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| mot | | | Je perçois deux faiblesses de mes écrits – l’une, reconnue par moi-même, et l’autre, que remarqueront mes contemporains : la première - les défauts du style, dus à mon français emprunté et forcément bancal par ci par là, et la seconde - l’absence de références concrètes à l’actualité, qui obsède tout le monde. Je me console avec Cervantès, qui trouvait son ouvrage : « manquant de style, dépourvu de jugements » - « menguada de estilo y falta de sentencias ». | | | | |
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| mot | | | Pourquoi ce qui constitue un arbre ou un livre porte le même nom – les feuilles ? Ça m’arrange : mes livres, pleins de mots connus, sont destinés à créer des arbres d’images d’inconnues. « Mes livres sont des feuilles, tombées au hasard sur la route de ma vie » - Chateaubriand – ce n’est pas sur la route de ma vie, que tombent les miennes, mais sur les constellations de mes rêves. | | | | |
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| mot | | | Le style journalistique existe non seulement dans la presse, mais aussi dans les sciences, en philosophie, en poésie ; plus que cela, il y domine, il devint une langue à part. Le public ne veut plus lire que dans cette vilaine langue ; je ne m’en doutais pas, lorsque je me mis au français. Personne n’entend – dans les deux sens du mot – ce que je dis ; et je ne dis pas ce que le public attend. | | | | |
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| mot | | | Jadis, les mots d’un écrivain aboutissaient aux deux genres architecturaux : à celui des chaumières ou à celui des châteaux ; les miens, en profondeur, ressemblent aux chaumières, et en hauteur – aux châteaux. Aujourd’hui, dans les livres de mes contemporains, on ne trouve que des bureaux, des restaurants, des hôtels ou bien des casernes logorrhéiques interchangeables. | | | | |
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| mot | | | J’ai créé quelques douzaines de mots-métaphores, sur lesquels je n’ai entendu aucun jugement des autres. Étrangement, ceci m’a permis de vivre une sensation de pureté en miniature : aucun intermédiaire entre moi et ce que j’aimai. J’ai mieux compris alors la béatitude des anachorètes. | | | | |
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| mot | | | À ces deux mots, très importants, – regard et voix – je donne un sens arbitraire de créativité et d'originalité. Je fus très content de tomber sur cette remarque de Cioran : « Tout s’estompe chez les êtres, sauf le regard et la voix », bien qu’il prenne ces termes au sens banal. | | | | |
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| mot | | | Comment je vois l’évolution de l’écriture : elle commença par le quoi (les choses), continua par le comment (la poésie), enchaîna avec le pourquoi (la philosophie), pour aboutir au qui (le créateur). | | | | |
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| mot | | | Tant d’ambigüités dans mes mots-clés : valoir – prix ou valeur ? devoir – règle ou sacrifice ? vouloir – viser ou désirer ? pouvoir – force ou talent ? | | | | |
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| mot | | | Tant de mes perles doivent héberger, par inadvertance, des solécismes clandestins ; et tant de perles attendent, par charité, leur déchiffrement à l’intérieur des solécismes flagrants. Je peux si peu de ce que je veux ; le comment ruine le quoi, mais le pourquoi doit sauver le qui. | | | | |
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| mot | | | La plupart de mes mots écrits ne cherchent pas à être lisibles, crédibles, transmissibles, mais – audibles – mélancolie ou gémissements, traduits en mélodies. | | | | |
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| mot | | | La fierté énergique couronne la fin atteinte ; l’orgueil statique encourage le culte du commencement ; la persévérance dynamique assure la cohérence du parcours. Je subis plus souvent les deux premiers, ce qui m’expose à l’hybris plus qu’au kairos. | | | | |
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| mot | | | Ce que j’appelle rêve, Nietzsche l’appelle vie ; c’est pourquoi, pour lui, triompher de la réalité, c’est vivre, et pour moi - rêver. | | | | |
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| mot | | | Je tire ces mots - fantôme, béatitudes, songe, tortures, enfer, misères, destinées, souffrances, désespoirs – d’une seule phrase de Chateaubriand, ce qui annonce le vocabulaire des zigotos d’aujourd’hui. Il ne manquent que – solitude, angoisse, mépris, révolte, gloire… - pour égayer leurs dîners au château ou au bistrot. | | | | |
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| mot | | | La seule critique irréfutable de mes notes, et que j’accepte de bon cœur, concerne mes solécismes et se résume ainsi : Cela ne se dit pas. Pour le reste, j’ai désormais l’arsenal de mon système imprenable, arsenal forgé a posteriori. | | | | |
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| mot | | | L’insupportable profanation du mot rêve (Traum, dream) dans l’application à nos hallucinations nocturnes ! Pour m’en réconcilier, je renverserais la phrase de Hugo, en disant que le sens de notre existence consiste à passer de la vie où l’on s’agite (du sommeil où l’on dort) au rêve immobile (au sommeil où l’on rêve). | | | | |
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| mot | | | Pour les phénoménologues, la représentation est œuvre du langage ; pour moi, c’est le langage qui se plaque sur une représentation préexistante. Le langage naît et évolue au-dessus de la représentation, et sans celle-ci il n’aurait jamais apparu, n'aurait jamais été utilisable. | | | | |
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| mot | | | Une confusion, dans les langues romano-germaniques, entre le rêve, qu’accompagne un ronflement, et le rêve, qu’écoutent les astres, associe la renommée désastreuse du rêve – avec le réveil ! Pour le second, le seul évoqué ici, c’est l’endormissement de l’âme, gardienne du rêve, qui est la tragédie du rêveur. « Le réveil fait aux rêves une réputation qu'ils ne méritent pas » - Valéry – la réputation de mon rêve est dans l’intensité de mon regard nocturne sur mon étoile et non dans mes yeux d’un bâilleur matinal. N’empêche que pour écrire ou mettre en musique mon rêve je dois être bien réveillé. | | | | |
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| mot | | | Je me méfie des mots, nés d’une passion ; je salue la passion, surgissant des mots. | | | | |
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| mot | | | Le défi stylistique est hors de ma portée, tandis que les choix judicieux des auteurs autochtones sont orientés par l’usage maîtrisé. Il me manque l’intuition de l’effet que produit un écart lexical ou syntaxique. Ce que je vise est au-delà des mots, mais l’attention du lecteur naturel s’arrête aux mots ; les liaisons entre concepts sont perçues comme liaisons entre les mots, ce qui banalise le contenu et abaisse la forme. Malédiction de métèque… | | | | |
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| mot | | | Une inspiration non-langagière crée mon état d’âme et demande d’exprimer celui-ci. Quant aux pensées tout prêtes, je ne les exprime presque jamais ; elles sont des effets inconscients, collatéraux, contingents. Je ne traduis que de l’inexprimable ! | | | | |
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| mot | | | Le beau terme d’élan, auquel s’attachent tant de mes déclamations emphatiques (et que chercha, en vain, de ranimer Bergson), subira dans les oreilles de mes contemporains, en synchronie, la même profanation que, en diachronie, il vécut, en s’écroulant dans hormones et appétits. | | | | |
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| mot | | | Partisan résolu du premier mot, refusant tout développement inertiel, je vis au milieu de ceux qui veulent avoir le dernier mot, tout en oubliant le commencement du mot premier. La hauteur irremplaçable de la source ou la platitude finale commune. | | | | |
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| mot | | | Les mots trop prolifiques ont la fâcheuse tendance de se développer et de s’entasser dans une forêt. J’arrête leur propagation dès que le premier arbre en ressort ; il prend la forme d’une maxime (nécessairement) et le fond d’une idée (en passant). | | | | |
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| noblesse | | | L'érection de contraintes a pour but - l'isolation et la protection de mon firmament, que je réussis en rétrécissant mes horizons et en bridant ma curiosité stérilisante. Les contraintes sont de justes répartitions d'indifférences. Aux meilleures inhibitions volontaires - les meilleures impulsions salutaires. | | | | |
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| noblesse | | | Un malentendu géométrique : avoir de la hauteur ne veut pas dire être au-dessus, mais bien être ailleurs, être absent. Mais derrière hors je sens si nettement foris, ces pitoyables portes si inutiles dans mes ruines (et cachant ma forêt), et pire encore - le forum, avec ses estrades et ses arcs de triomphe. Ma Via Sacra est hérissée d'arcs-en-ciel de mes défaites. « Le triomphe est passager, mais les ruines sont éternelles »* - Péguy. | | | | |
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| noblesse | | | L'avantage d'une hauteur dynamique : je comprends, que tout horizon n'est pas une cible absolue, mais une frontière, aussi banale que mes murs ou mes bêtises. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me permettre une mégalo-manie, il faut porter en moi une manie-passion et avoir de bonnes notions de grandeur. Mais je ne pourrai plus me plaindre, comme jadis, du mépris du grand souffle (J.Benda ou Malraux), puisque, dans leurs climats artificiels, les hommes n'ont plus besoin de souffle, toutes leurs grandeurs, aujourd'hui, sont numériques, et au feu d'un mépris se substitua leur tiède flegme. | | | | |
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| noblesse | | | Devant « les flèches du désir vers l'autre rive » - « Pfeile der Sehnsucht nach dem andern Ufer » se voir « un pont et non un but » (« eine Brücke und kein Zweck ») - Nietzsche - c'est toujours de la voirie aménageant l'accès d'étables. À moins que le pont soit l'origine, et non pas un but, des rives. Je préfère un débordement de l'âme me mettant au pied d'un arbre, où je puis bander mon arc, sans décocher de flèches. | | | | |
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| noblesse | | | Sauver le corps en niant le corps (les chrétiens), sauver l'esprit en niant l'esprit (les matérialistes) - je ne cherche pas le même effet : en niant la profondeur, je la condamne à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Si je chante si facilement mes défaites, pour peu que cela me chante, c'est grâce au pari de n'être en concurrence qu'avec des morts glorieux. « La profondeur de tes révérences donne la mesure de ta hauteur »* - Tsvétaeva - « Глубина наклона - мерило высоты ». Même après m'être incliné devant eux, je garde quelque temps, respectueusement, leur souffle, à ma nuque pliée. Et vous ne trouverez jamais mon gant sur vos arènes immondes. | | | | |
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| noblesse | | | Ma hauteur atopique est assez proche de l'intensité physique (Nietzsche), mais je crois, que le seul point d'arrivée non dérisoire d'une intensité est bien la hauteur, ce qui entretient la stridence, initiale ou finale. De l'état de glace à l'état de grâce, sans s'attarder à l'état de race. | | | | |
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| noblesse | | | Trois saisons d'ébranchage de l'arbre de la noblesse : je jette au feu, successivement, les branches des gestes, des mots, des pensées (la plus coriace !). L'arbre devient, pour les autres, invisible, et pour moi - indicible. Et je consacre ma vie à le rendre lisible, digne du Jardinier jaloux. | | | | |
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| noblesse | | | Très tôt je comprends, que ma voix ne peut pas avoir de fond (les sources et les fins m'étant inaccessibles). Plus tard, j'apprends, hélas, que même la fusion avec la forme est une illusion de plus, qui dure le temps d'un emballement (« le dur désir de durer » de l'artiste - Éluard). Il ne me restera que la perspective, la voix qui s'éteint en échos mourants (flatus vocis), en regards évanescents. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus utiles des contraintes sont les contraintes acoustiques ; ce n'est pas tant par la transformation du bruit du monde que j'en extrais la musique, mais par un filtrage impitoyable ; le reflet fidèle du vrai monde est bien musical, mais ce n'est pas dans un miroir de mon esprit profond, que je le verrais, - je l'entendrais sur les cordes de mon âme hautaine ; dès que je n'écoute le monde qu'à travers l'âme, tout devient musique ; le créateur est celui qui oublie le bruit du monde et porte l'écho de sa musique. | | | | |
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| noblesse | | | Mon terme de mufle ne s'attache guère aux titres. Tous ces comtes de Villiers de l'Isle-Adam ou de Proust (baron de Charlus ou princesse Sherbatoff) sont de parfaits mufles, mais je ne confonds pas comte Tolstoï (prince Bolkonsky) d'avec comte de Lautréamont. | | | | |
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| noblesse | | | Si je reste dans la profondeur, j'écrirai en plein, que l'esprit froid interprétera comme un paysage figé ; si j'ose la hauteur, j'écrirai en creux, que remplira le chaud chaos de l'âme, pour enfanter d'un climat. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le ciel, n'y a pas de routes, et il n'y a pas de routes qui mènent au ciel ; de ma vie je dois faire un ciel, même si elle se présente elle-même comme une route (pour laquelle je prends mes impasses) : « La vie est un chemin vers le ciel » - Cicéron - « Vita via est in caelum ». | | | | |
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| noblesse | | | Je suis l'homme de la forêt ; l'arbre est omniprésent sur mes blasons ; il me rendit indépendant des forêts, des parcs et des jardins. Il paraît que les arbres enseigneront ce que qu’on n’apprend d'aucun maître. La montagne des anachorètes, les horizons des marins se prêtent mal à l'héraldique. | | | | |
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| noblesse | | | Mon camp est celui, où se sont retranchés mes rêves. Je ne puis lui rester fidèle que dans l'obscurité. Les rêves, ces illusions sombres finissant en échec silencieux. Le meilleur bilan de la vie - leur être resté fidèle ; chez les goujats, c'est l'inverse : « Ce qui compte, à la fin, ce n'est pas ce dont nous avions langui, mais ce que nous avons fait ou vécu » - Schnitzler - « Am Ende gilt doch nur, was wir getan und gelebt - und nicht, was wir ersehnt haben ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, j'ai, au bout de mon visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la nuit, au milieu des ruines, que le bleu entre le mieux, dans nos lignes de mire. Je me rêve en ruines. D'autres se ruinent en rêves. D'autres encore ne visent que le gris du jour, qui se laisse toujours toucher ou prendre. « Il visa le hasard bleu et toucha la cible noire » - proverbe allemand - « Mancher schießt ins Blaue und trifft ins Schwarze ». Le bleu d'œil devant l'horizon gris (« blauäugige Begeisterung » - H.Hesse), plutôt que l'œil gris devant le bleu des horizons. Broyer du noir pour échapper au gris est souvent la dernière échappatoire. | | | | |
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| noblesse | | | Sans la hauteur tout n'est qu'emprunt, volontaire ou involontaire. Avec la hauteur, je fais don à l'emprunt (peut-être après avoir mendié - Maître Eckhart). | | | | |
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| noblesse | | | Sur Terre n'est libre peut-être que mon premier pas, les suivants ne m'appartiennent pas, ou moi, je ne leur appartiens plus. Mais le regard posé sur mon étoile est toujours libre. Et les meilleurs chemins se tracent dans le ciel, à la lumière de mon étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Ma lumière ne réchauffe que de minuscules lambeaux de l'existence. Mais cela me suffit pour ne pas être tenté par vos éclairages racoleurs et froids. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la plèbe, je reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, je reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Je dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et je m'arrêterai, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir. | | | | |
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| noblesse | | | Je suis absent du fond diurne, cohérent, profond et consensuel, des tableaux du monde, mais je ne peux pas échapper à leurs cadres, communs et reproductibles, j'y suis réduit tantôt au polissage de truismes et tantôt au tissage de paradoxes sachant, que « les paradoxes d'aujourd'hui sont les préjugés de demain » - Proust. | | | | |
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| noblesse | | | Il est facile de proclamer grand ou inexistant n'importe quoi ; c'est ce qui est grand et inexistant qui mérite notre vénération - Dieu et le bien, le beau et l'amour. Ce sont des arbres, comme tout le reste, mais arbres privés de racines à nourrir ; la terre et l'eau leur manquent, ce qui les voue à l'air et au feu. C'est cette splendide inexistence déracinée, aérienne ou flamboyante, qui élève mon regard, surtout aux moments, où mes yeux sont baissés. | | | | |
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| noblesse | | | Étymologiquement, être absurde veut dire émaner d'un sourd. La voix du sourd aux appels du siècle fait vibrer mes propres cordes. Celle du sourd à Dieu, me fait regretter, qu'il ne soit pas muet. | | | | |
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| noblesse | | | Mon vote va au boutiquier, mon désir à l'amoureux, mon regard au philosophe, ma honte à l'ami, ma pitié au faible, mon ironie au fort, mon mot au poète, mon silence à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | Plus réduite est la multitude, contre laquelle je tempête, plus fière sera ma pose de colérique. Commencer par fulminer contre une élite, et bientôt mon arc n'aura plus besoin de flèches. Pointer une cible brillante plutôt que canonner un monstre excessivement mat. Comme Valéry pestant contre Pascal, ou Cioran - contre Valéry (ou Nietzsche - mal avalant son ressentiment face à Socrate, au Christ ou à Wagner). | | | | |
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| noblesse | | | Ce que j'ignore prépare ce que je dois, mais ce que je vois ne devrait pas effacer ce que je veux. C'est le contraire du : « L'homme peut ce qu'il doit » - Fichte - « Der Mensch kann was er soll ». | | | | |
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| noblesse | | | Dis-moi de quoi tu te sens maître, en toi-même, et je te dirais ce que tu vaux. Je ne me respecte qu'emporté, sans offrir de résistance. Même un ahurissement maîtrisé me fait subodorer un vulgaire théorème. | | | | |
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| noblesse | | | Le sceptique dit : tout peut être rabaissé. Je suis un anti-sceptique, je dis : à une certaine hauteur, tout peut être vécu comme vrai et même comme beau. Le scepticisme est un croc-en-jambe, pour nous empêcher de déployer nos ailes ; l'anti-scepticisme est une décision de nous débarrasser des ballasts de nos prudences. | | | | |
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| noblesse | | | Plusieurs tribunaux sont en charge des procès de la vie : la fadaise affrontant l'intelligence, la termitière opposée à la solitude, la hauteur traînée dans la boue par la vilenie. Je ne me sens l'âme de procureur que dans le dernier. Ailleurs, je ne puis être que témoin ou accusé. | | | | |
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| noblesse | | | Les récipients et moi : le calice, dont seule la lie fait sentir la profondeur ; ou le vase, dans lequel je me verse, et dont je devines la forme dès les premières gouttes. « Être conscient de la lie est signe de la présence de l'âme » - Don-Aminado - « Ощущение осадка есть признак души ». | | | | |
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| noblesse | | | Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison me fait honte ou la chair me caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, mon âme peut contempler tous les sommets de la vie. La félicité, c'est leur rencontre, que je vis corps et âme. | | | | |
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| noblesse | | | Ils pensent, que l'essentiel est d'attacher ou d'arracher. Je penche pour : toucher ou cracher. | | | | |
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| noblesse | | | Aux hommes de la forêt, du désert, de la mer, de l'ascension, - je préfère l'homme de l'arbre, du mirage, de la bouteille, des crêtes. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne connais pas d'avis, dont tout porteur me serait systématiquement antipathique. En revanche, j'ai une ribambelle de coreligionnaires de tout poil, que j'exècre, puisqu'ils situent mal notre avis. Les vraies confréries se forment en hauteur et non pas par de plates coordonnées communes. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les emplois sont aujourd'hui d'accès inévident. Celui de vaincu n'échappe pas à la règle. Sincérité du panégyrique des saloperies, indispensables au salut du genre humain. Refus de places publiques pour mes soliloques perclus au fond du souterrain, et que seule une oreille altière écouterait sans ricanement. Et aux voyages et chemins - « ton voyage se ferait non par l'âpre sentier souterrain, mais par la voie unie du ciel » (Platon), je préférerai l'immobilité et les ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Ma vie, c'est la trouvaille de Tout par quelque chose qui est moi. Pour les autres : « La vie est une quête, par un Rien, d'après quelque chose » - Morgenstern - « Das Leben ist die Suche des Nichts nach dem Etwas ». | | | | |
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| noblesse | | | Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la part du rêve ou du talent qui traduit, respectivement, mon vouloir ou mon pouvoir – en valoir. Je suis ce que je veux en rêve, je deviens ce que je peux avec mon talent. Je vaux par l'harmonie entre mon être et mon devenir. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne m'appauvris que de ce que je n'ai jamais possédé. Je m'enrichis le mieux de ce qui m'est donné secrètement à la naissance. | | | | |
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| noblesse | | | Le juste nomadisme dans des platitudes, où s'enracinent de victorieuses certitudes, ne doit pas m'empêcher de pratiquer une juste sédentarité dans une hauteur, où poussent les plus indéracinables défaites. | | | | |
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| noblesse | | | Viser la lune, même si je ne la décroche pas et la rate, je me trouverai peut-être parmi les étoiles. Alta pete ! - Vise haut ! | | | | |
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| noblesse | | | Les plus fraternels incitants, c’est R.Debray qui me les offrit ; les plus savoureux des aliments, c'est chez Valery que j'en déguste ; les plus flamboyants des excitants, c'est Nietzsche qui m'en charge ; mais ce sont mon goût et mes appétits qui les commandent ou décommandent à ma table ; et je reste, volontairement, sur ma faim, cet état béni de mon corps et de mon âme. | | | | |
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| noblesse | | | Ils pensent, que le regard est dans le retard. Chez l'homme de loisirs sachant creuser, sur la transversale de l'événement. Je le verrais mieux dans les yeux de l'homme de plaisirs sachant se désennuyer. À la verticale de la ligne du temps. | | | | |
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| noblesse | | | Je salue tout triomphe de la machine nous assiégeant de l'extérieur. Mais je ne parviens pas à vaincre la répugnance devant la machine qui, de l'intérieur, subvertit l'homme, en bridant son cœur et en subjuguant son âme. | | | | |
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| noblesse | | | La honte me visite la nuit et me donne rendez-vous dans mes ruines. De jour, j'oublie le sens de l'Annonciation et me rends au palais de la dignité, au château de la gloire, à la tour de l'honneur. Seuls les insomniaques peuvent vivre, et non pas interpréter, la honte du grabat. | | | | |
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| noblesse | | | Me présenter, devant mes égaux, dans toute ma vulnérabilité. N'opposer aux autres que l'invulnérabilité des ruines, citadelles sans murailles (« muris quod caret oppidum » - Sénèque) - qu'ils tremblent pour leurs édifices, mes séjours saluent les secousses, les éruptions et le clair de lune. « C'est inébranlé, que tu accueilleras toute ruine »*** - Horace - « Impavidum ferient ruinae ». Surtout si je continue à ne pas quitter ma turris eburnea (tour d'ivoire). | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de mes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation. | | | | |
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| noblesse | | | Je refuse de paraître aux fenêtres, d'animer la cuisine, de fréquenter les couloirs, de dévoiler les fondations ou de mesurer l'escalier, et voilà que mon édifice est déclaré, même par moi-même, - ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Bâtir des navires, élever des phares, chercher des souffles et des houles - la raison perce dans toutes ces résolutions réalistes. Mais rédiger des messages à confier à la bouteille de détresse est un passe-temps orphique, que seules comprendraient les sirènes, bien que l'un des meilleurs usages de la raison soit d'illuminer les naufrages. | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai maître : il m'introduit dans sa tour d'ivoire, je finis par l'en expulser, je la réduis en ruines et je le vis comme une initiation. Les faux maîtres ne font que créer un mode de recrutement. Écoute Jésus répéter le mot de Socrate : « Là où je vais, personne ne pourra me suivre ». | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur : ne pas m'occuper des choses, mais des places qu'elles occupent, des topoi. Si bien que, pour chasser des idoles, je n'aurais plus besoin de marteau, qui de toute façon tourna déjà en encensoir (grâce à M.Luther, Nietzsche ou R.Char), mes ruines virtuelles suffiraient pour les faire fuir vers des murailles sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me perdre dans les nues, peu importe si je rampe ou si je cours sur la terre. L'essentiel est de ne pas faire de chemin sans clair de lune. | | | | |
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| noblesse | | | Inévitablement, un jour, je me sentirai misérable, sur la facette cependant qui m'est la plus chère : m'enivrer de ce découragement, porter haut ma misère - s'appelle noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'édifice de mon âme, seuls les soubassements doivent garder leurs attaches spatiales, que je refuserai aux fenêtres et aux toits ; ainsi je me retrouverai dans des ruines nihilistes - privées d'attaches temporelles ; débarrassé de l'irréversible devenir, j'y vivrai un éternel retour de l'être atemporel, à l'opposé du Nietzsche simple, pour qui, c'est la réminiscence du devenir qui rend éternel le retour (mais c'est l'un de ces opposés que le Nietzsche complexe aime épouser avec tant d'égalisante intensité – retour du même !). On est séduit par ce « pathos universel de l'illusoire réminiscence » - Jankelevitch. Et moins je vois les attaches banales, mieux je m'attache à la grande distance. | | | | |
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| noblesse | | | Moi en tant qu'arbre, je n'ai rien à partager dans les vagues frissons de ma cime, mais dans mes racines immobiles, je ne peux pas me passer de nourritures, communes avec mon espèce. Mais, en bas, évite les potins au sujet de ce qui s'ourdit en haut : « Ce qui se hisse en hauteur, se rapetisse en profondeur »** - Morgenstern - « Was droben in den Wipfeln rauscht, das wird hier unten ausgetauscht ». | | | | |
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| noblesse | | | Je prouve à la Terre passagère l'existence de mes racines par l'élan de ma cime vers le ciel éternel. En passant du végétal à l'architectural, je saurai qu'en me détachant de la Terre, je ne sauverai mes ailes déployées que par un toit entrouvert de mes ruines. Méfie-toi des murs, mures-en les fenêtres : « Que le meilleur de toi ne s'arrache pas à la Terre pour casser tes ailes contre les murs de l'éternel » - Nietzsche - « Lasst ihre Tugend nicht davon fliegen vom Irdischen und mit den Flügeln gegen ewige Wände schlagen ». | | | | |
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| noblesse | | | La tour d'ivoire, cette hauteur d'en-bas, et les ruines, ces abîmes d'en-haut, sont les seuls déserts lieux, que hante le fantôme, sans domicile fixe, de mon écriture, fantôme et non pas locataire. | | | | |
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| noblesse | | | Ce dont je rêve doit remplir ma vie ; ce fut un mauvais rêve, s'il en est absent. | | | | |
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| noblesse | | | Je parcours mon soi illimité, à la recherche de son essence, je m'arrête aux suites de : je pense, j'agis, j'innove, je suis ému, je maîtrise - pour converger, finalement, vers leur limite commune - je crée. Mais pour qu'elle présente un intérêt, il faut qu'elle ne m'appartienne pas, il faut donc que j'aie un talent, que je sois un Ouvert. Le monde même reste un Ouvert, grâce à la création (Heidegger - « Das Werk hält das Offene der Welt offen ». | | | | |
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| noblesse | | | Je dois avoir un thème musical unique, qui traverserait ma vie, rhapsodique ou symphonique, de part en part, tel un retour éternel, fusion du continu et du discret : « Il y va de l'intensité et non pas de la vie éternelle »** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ». | | | | |
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| noblesse | | | La présence des autres, dans ce livre, n'est que l'air des métaphores, que battent mes ailes ; la hauteur et le souffle n'en sont qu'à moi. D'ailleurs, on ne devrait écrire qu'avec la sensation d'être le seul chasseur de métaphores, sous un ciel vide. « Le texte est une forêt, où chasse le lecteur. Un bruissement au sous-bois, tiens - une pensée ; un gibier timide, une citation - à mettre au tableau de chasse » - Benjamin - « Der Text ist ein Wald, in dem der Leser der Jäger ist. Knistern im Unterholz - der Gedanke, das scheue Wild, das Zitat - ein Stück aus dem tableau » - je ne cultive pas de textes, et donc pas de forêts, mais je tends tant d'arbres, chacun avec des ombres qu'il ne partage pas avec d'autres arbres, et ils ne se trouvent ni sous un même soleil ni à la même heure de la nuit. Si tu n'y entends que du bruit, tes oreilles ne sont pas faites pour mes canopées, puisque j'y avais mis de la musique. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que je me laisse envahir par le réel, la réduction du fond de l'existence au comique ou au tragique devient une tâche d'une facilité ingrate ; d'où l'intérêt de garder, en moi, assez de vide pour y loger mon rêve, ennemi des pulsions théâtrales ; les ruines - à l'opposé de la scène. | | | | |
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| noblesse | | | Même l’humanité, dans son évolution, peut être vue comme un arbre. Des grands et des petits contribuent à la solidité des racines, à l’utilité des fruits, à la défense contre des espèces nuisibles. « On reconnaît dans le génie le fruit le plus noble de l’arbre de l’humanité » - H.Hesse - « Das Genie ist als edelste Frucht am Baum der Menschheit anerkannt » - m’est avis, que les génies ne se logent que dans les fleurs, puisque le génie est plus près du tragique que du gastronomique. | | | | |
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| noblesse | | | Mes ruines ne sauraient décorer un paysage ; elles font partie d'un climat, elles sont reconstitution de l'arbre à partir d'une croix ou d'un mât, d'une bibliothèque ou d'une charpente, qui sont, tous, ruine de l'arbre. | | | | |
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| noblesse | | | Les mêmes états et objets sont à l'origine des réactions romantique (chaude) ou mécanique (froide) ; mais le romantique y avait entendu de la musique, tandis que l'enregistreur y avait mesuré des décibels ou fréquences ; le conte de fée, face au compte rendu ; la réalité mélodique ou la réalité statistique. « Symbole et indice se regardent en chiens de faïence »** - R.Debray. Toute la vie, en puissance, est en moi ; m'écouter, c'est y déceler la musique (et non pas le bruit) du monde, que je porte, pour la traduire ensuite dans mon regard. | | | | |
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| noblesse | | | Quelle ligne de parenté m'est plus chère ? celle que m'insuffle le même feu dans les veines, ou celle qui me rend solidaire dans la poursuite des mêmes objectifs ? le sort ou le choix ? - moi, je penche pour le sang et me détourne des gangs. D'autant plus que le poète, en moi, aime converser avec le sort, et le philosophe s'amuse à unifier tous les choix. | | | | |
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| noblesse | | | Aucune de mes frontières, en étendue et en profondeur, ne m'appartient, j'y suis un Ouvert ; c'est en hauteur que je n'ai rien à atte(i)ndre, qui ne soit à moi ; Heidegger, dans son oubli de la hauteur, confond horizons et firmaments : « L'horizon n'est nullement rapporté au regard, mais signifie la clôture » - « Aber Horizont ist gar nicht auf Blicken bezogen, sondern besagt den Umschluß » ; quand l'horizon se réduit au temps, qui rend compréhensible l'être, on néglige le firmament, qui est l'espace, demeure ou ruines, du devenir. | | | | |
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| noblesse | | | Noblesse de l'intelligence, caresse de l'existence, altesse de l'essence - tels seraient les domaines, dans lesquels je plongerais ma réflexion, si l'on me demande, pour qui je me prends, - l'arrogance est la modestie des timides. | | | | |
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| noblesse | | | Il serait bête d'énoncer dans mon livre ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; c'est à cause de cette contrainte volontaire qu'il faut taire certaines choses, dont je me refuse de parler, puisque je ne le dois pas, tout en le pouvant (Wittgenstein s'y méprit de verbe, comme Rivarol : « La raison se compose de vérités qu'il faut dire et de vérités qu'il faut taire » - de sujet et d’objet : il faut mettre contrainte à la place de raison et fait - à la place de vérité). | | | | |
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| noblesse | | | Même la sagesse de la vie peut se formuler en tant que solution - en évaluer le prix, en tant que problème - réfléchir sur sa valeur, en tant que mystère - vibrer de son intensité (Nietzsche, la finalité), de ses vecteurs (R.Debray, les moyens) ou du vertige de sa hauteur (moi, la contrainte). La plupart des sages s'arrêtent à mi-chemin : « Si tu veux, que la vie te sourie, tu dois la doter d'un bon prix » - Goethe à Schopenhauer - « Willst du dich des Lebens freuen, so musst der Welt du Werth verleihen ». | | | | |
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| noblesse | | | Quand je ne suis que comédien, le comment de mon jeu importe plus que le quoi et le combien. C'est le quand et le où de mon metteur en scène (mon talent) et, surtout, le pourquoi du dramaturge (mon génie) qui importent dans la pièce, que j'aurai conçue. | | | | |
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| noblesse | | | Danser dans les chaînes, chanter avec des pierres dans la bouche ? - non, mes contraintes, c'est le refus de la marche, me vouant aux immobilités ou chutes, c'est l'acoustique parfaite de mes ruines, où résonnent mes mots inactuels. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi les choses, je distingue celles qui relèvent soit du prix, soit de la valeur, soit du sacré ; mais la merveille du monde fait que, dans toute chose particulière, percent les mêmes trois dimensions ; il me faut deux types de regard, pour, respectivement, un travail de filtrage et un travail d'amplification ; donc, la formule : ce qui a de la valeur est sans prix, ce qui est sacré ne peut pas être évalué - s'appliquera même à l'intérieur de la chose élue, lorsque je serai en tête-à-tête avec elle, et que mon goût phylogénétique laissera sa place à mon intelligence ontogénétique. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les idées de perfectionnement graduel ne faisaient que décerveler les hommes. Socrate, Tolstoï ou Gandhi propageaient cette sottise. « Je crois qu'on ne peut mieux vivre qu'en ayant la pleine conscience de son amélioration » - Socrate. Alors je n'ai aucune chance de bien vivre, moi, qui aime brûler les ponts, qui découvre en moi-même de nouvelles hontes ou de nouveaux vides. Deviner, même inconsciemment, ce qui, en moi, reste immuable et invariant, a plus de chances de rendre ma vie supportable. « Vivre selon ton soi le plus noble, qui est en toi »** - Aristote – et peu importe, que ce soi reste inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme est dans ma façon de sélectionner les meilleurs : les meilleurs des hommes – les amoureux, les meilleurs des amoureux – les poètes, les meilleurs des poètes – les romantiques solitaires. Je dois aboutir à la tour d'ivoire ou aux ruines, si je cherche l'excellence. | | | | |
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| noblesse | | | Toute exploration des ampleurs ou profondeurs humaines m'éclaire sur moi-même, et Lao Tseu a tort : « Plus on voyage au loin, moins on se connaît » ; c'est le séjour dans la hauteur, qui m'apprend, que le vrai soi (celui de Plotin ou mon soi inconnu) est inaccessible ; mais pour réussir ce voyage, je dois devenir impondérable et être porté par mon propre souffle – et je me porte d'autant mieux quand je suis conscient de ne pas me connaître. | | | | |
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| noblesse | | | Aussi abstraite que soit n'importe laquelle de mes remarques, je ne parviens jamais à la détacher de mon corps, c'est à dire d'une caresse ou d'une douleur, vrillées au corps de mon discours. Valéry parle d'un corps de l'esprit comme d'une inconnue sur l'arbre intellectuel. L'inhumaine pseudo-ascèse platonicienne : « mourir au corps, pour libérer l'essence et renaître à l'être » - explique l'obsession des Anciens par la minable tranquillité de l'âme, prépare le chemin à l'idée saugrenue de la résurrection, et, surtout, justifie la robotisation actuelle des esprits (esprit de corps). | | | | |
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| noblesse | | | Je commence par m'étonner des choses, ensuite, j'en admire la représentation par les autres, et je finis par m'enivrer de leur interprétation par moi-même : « Mon frisson vient davantage du chant que des choses chantées »**** - St-Augustin - « Me amplius cantus, quam res, quae canitur, moveat ». Et, en même temps, c’est la définition même de la musique que je cherche à composer par mes discours. | | | | |
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| noblesse | | | La vie réelle se trouve entre le trop haut et le trop bas, entre l'impossible et le jetable ; pour la voir, je dois regarder devant moi-même, à hauteur d'hommes, et non pas à hauteur d'arbres, où abondent les feuilles mortes ou l'appel des astres ; la vie irréelle est là, imprévisible. Ma vie est la feuille et l'écorce ; ma mort, c'est le fruit. « La base intellectuelle de mon esthétique est la Philosophie de l’Irréalité »** - O.Wilde. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne me connais aucun progrès, dont je me sentirais fier, mais toute continuité ou fidélité aux premiers émois de l'amour, de la création, de la liberté, bref à mon soi inconnu, non-évolutif, me réjouis. Celui qui vit du soi connu, dit : être libre (être homme, femme, poète) n'est rien, le devenir, c'est le sommet - celui qui, en soi, avant toute lutte, ne portait déjà la liberté, ne découvrira que ses substituts. | | | | |
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| noblesse | | | Si je suis un arbre, je porterai avec dignité la boue des racines, la cendre des fleurs, la chute des feuilles, le courant d'air des cimes. « La noblesse est en courage, non en ramage » - proverbe allemand - « Adel sitzt im Gemüte, nicht im Geblüte ». Et avant qu'il devienne matériau de construction, je me serai unifié avec un autre arbre, gardant quelques inconnues. | | | | |
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| noblesse | | | L'optimisme naturel est l'apanage du repu ; c'est pourquoi je dois l'inventer. Le pessimisme superficiel accable les grands ; c'est pourquoi je dois en faire un haut choix libre. | | | | |
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| noblesse | | | La seule fraternité que j'entre-perçois serait fondée sur un aristocratisme, sur une élection donc. Mais j'égrène les aristocratismes du terroir, de l'histoire, de la langue, des attitudes, des idées - et je reste sceptique, c'est trop mécanique. Le seul aristocratisme spontané et durable, créateur de fraternités, est celui de la musique. | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes d'harmonie que je dois viser : l'harmonie du monde (sa vénération), l'harmonie de mon rapport avec le monde (l'acquiescement ou le refus), mon harmonie intérieure (ma noblesse). De cette méta-harmonie naîtra la musique de mon verbe. | | | | |
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| noblesse | | | Si j'ai un tempérament créateur, je dois commencer par choisir mes points de départ. Soit je reprends le fil d'une trame, entamée par les autres, et j'y ajoute un maillon de plus ; soit je refuse cette inertie et je crée mes propres sources, en devenant ainsi nihiliste : filum – hilum – nec-hilum - nihil. | | | | |
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| noblesse | | | Par mes contraintes, je me libère des choses sans importance ; avec celles qui restent, je dois choisir, desquelles je serai le maître et desquelles - l'esclave. Même parmi les passions je trouverai toujours celles, dont il vaut mieux être l'esclave. Et ce sont les meilleures ! Aux médiocres j'appliquerai le conseil d'Épictète : « Maîtrise tes passions, avant qu'elles ne te maîtrisent ». | | | | |
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| noblesse | | | À ceux qui veulent créer l'horizon de tous les horizons je répliquerais, qu'avoir un firmament, rien que pour moi, me comblerait davantage. Question de choix d'axes. | | | | |
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| noblesse | | | Si je ne suis que ce qui se trouve entre l'horizon et moi-même, j'aboutirai probablement à la platitude ; dans les gouffres tombent, d'habitude, ceux qui suivent leur étoile. « La hauteur, d'habitude, voisine avec l'abîme »* - Pline le Jeune - « Altis plerumque adjacent abrupta ». Et en plus, je serai couvert de bleus et bosses, car tout chemin, même éclairé par mon étoile, est parsemé de pierres d'achoppement. J'aurais dû rester dans le seul lieu, où mon étoile se sente chez elle, - dans mes ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Il n'y a plus de chemins secrets, menant vers des trésors ou des illuminations ; je ne dois compter que sur mon étoile, que je suivrai, les yeux fermés, du fond de mes ruines. Ne crois pas trop les prétentieux : « Heureux qui va par une route inconnue à la sagesse humaine, et sans toucher de pied à terre » - Fénelon - la sagesse est une affaire terrestre, accessible même aux misérables, qui s'attroupent sur des sentiers battus, sans toucher de regard au ciel. Le sage est celui qui a la plus vaste collection de plaies, mais qui les lèche mieux que les autres. « Parmi les sages, pas un qui ne soit heureux » - Cicéron - « Neque sapientum non beatus ». | | | | |
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| noblesse | | | L'apparition du regard, dans mes yeux, est facile de détecter : je verrais la terre à travers le ciel. « Le désir du regard le poursuit si fort, qu'il aspire au ciel et abandonne la terre » - Arioste - « Tanto è il desir che di veder lo incalza, ch'al cielo aspira, e la terra non stima ». Si, en plus, je munis mes yeux de noblesse et d'intensité, j'aurai un haut regard - je vivrais le ciel en vue de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de mon existence - l'intensité de mon regard, c'est à dire de mon rapport avec la vie, et qui s'atteint surtout grâce aux contraintes que je m'impose : mettre le désir au-dessus de la force (la volonté de puissance), ne pas m'attarder sur les choses, qui changent, entretenir l'excellence du regard (l'éternel retour du même), me mettre au-delà des valeurs, pour être moi-même leur vecteur (la réévaluation de toutes les valeurs) - trois synonymes du plan nietzschéen. Vie, volonté de puissance, art - comme trois hypostases d'une même substance tragique ! | | | | |
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| noblesse | | | Je ne dois attendre la grâce qu'en hauteur, loin des choses. Ce sont donc mes propres contraintes qui en préparent la rencontre. « Le libre arbitre me permet d'accueillir Ta Grâce par l'ampleur ou par la contrainte » - Nicolas de Cuse - « Libera voluntas, per quam possumus aut ampliare aut restringere capacitatem gratiae tuae ». Le libre arbitre peut tracer l'ampleur. La contrainte, elle, se dessine par ma liberté. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité vitale est cette bonne tension des cordes, grâce à laquelle je devrais produire ma musique ; mais dans la qualité de la musique, l'intensité elle-même ne joue qu'un rôle secondaire ; c'est le talent et la noblesse, c'est à dire la hauteur, qui en détermineront la profondeur et la portée. « Ce qui portait l'homme en hauteur, c'était la musique, cette révélation irrésistible et désarmée » - Pasternak - « Человека уносила ввысь музыка : неотразимость безоружной истины ». | | | | |
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| noblesse | | | Dès que mon regard s'attache non pas à sa direction, mais à son intensité, je suis sollicité par la voix de la noblesse et de la musique. Je m'évade de la platitude, je deviens jouet des chutes et des essors. « C'est le regard qui fait s'élever ou s'effondrer ton esprit » - Ovide - « Ingenium voltu statque caditque ». | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme des commencements - ne pas se hisser sur les épaules des autres ; le nihilisme des contraintes - en être le seul auteur ; le nihilisme des moyens - savoir se servir de ses faiblesses ; le nihilisme du parcours - tenir davantage au regard qu'aux pieds ; le nihilisme des finalités - en reconnaître l'insignifiance. Je pense en être très proche. | | | | |
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| noblesse | | | Quand je choisis mon adversaire en fonction du fond, je débouche, le plus souvent, sur des inepties du genre de la dialectique (historique, philosophique ou politique). Le bon parti, c'est la forme ; ce n'est pas la profondeur du combat qui détermine ma stature, mais la hauteur de mes admirations ou de mes dégoûts. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je cherche, auprès de mes contemporains, le succès de mes meilleures entreprises, plus mesquine sera la démarche de mon esprit et plus humiliante – la chute finale de mon âme. Installe-toi dans les ruines, la seule demeure, où je puisse rester berger du rêve, de l'amour, de la poésie. La force, la reconnaissance, la rigueur sont les valeurs, prônées par ma partie mortelle ; la partie immortelle devrait ne s'occuper que de mon étoile et avoir le courage d'assister à son évanescence et son extinction. Mais ma sinistre époque, en personne de ses professeurs robotisés, proclame, que la seule bonne philosophie consiste à comprendre, qu'une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d'Immortel ratée. | | | | |
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| noblesse | | | Par quoi veux-je m'unir aux autres ? Où puis-je croître ? Quand aurai-je le droit aux ombres ? Comment vivre sans bouger ? Pourquoi la couleur ? - si je commence à me poser ces questions, c'est que peut-être je suis prêt à devenir un arbre. | | | | |
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| noblesse | | | Les murailles, que j'érige moi-même, sont utiles, pour que mon regard soit plus près du ciel. Viser l'horizon, en les abattant, est une illusion d'optique, dont ne profiteront que mes yeux. J'abandonnerai l'horizon avec la même facilité que l'herbe sous mes pieds, dès que j'aurai compris, que je devins regard. À la pensée sous l'horizon de la mort, je préférerai le regard au-dessus de sa hauteur. Le beau s'offre partout à l'âme ; l'idée du beau n'est accessible qu'au regard : « Ô mon âme, au plus haut ciel guidée ! Tu y pourras reconnaître l'Idée de la beauté » - Du Bellay. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui sert à maintenir l'équilibre de ma raison se trouve sur la terre ; la raison n'a rien à gagner, quand je lève mes yeux vers le ciel. Ce n'est pas la tête qu'il faut lever, mais l'âme, qui prendrait la relève des yeux. Ainsi se lisent la lumière céleste comme le noir terrien. L'homme au bandeau, ignorant le secret de l'anneau de Gygès et qui n'aurait que les yeux pour voir, ne voit plus rien. | | | | |
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| noblesse | | | Les mélodies, qui me bouleversent le plus, ne parviennent pas de mes oreilles et ne viennent pas de notes connues. Quand mon oreille se fait rêve, ma propre musique sait accompagner et le chant et le silence du monde ; un jour, je suis instrument, un autre - compositeur, un troisième encore - mélodie. Le jour de veille, tu ne reproduis que des cadences sans musique. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les lumières nous sont communes et elles se mesurent en profondeurs ; je ne peux me distinguer que par la qualité de mes ombres. « La hauteur de ton esprit se lit dans l'ombre qu'il projette »*** - R.Browning - « Measure your mind's height by the shade it casts ». Comme la profondeur de ma lumière se lit dans le ciel, sur lequel est capable de se projeter l'ombre de mon rêve. Toute lumière, comme toute profondeur, sont vouées à la platitude finale, seul le jeu des ombres fait oublier le temps écrasant. | | | | |
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| noblesse | | | Accepter le sort qui m'emporte est banal ; c'est quand le sort me traîne ou m'est indifférent, que j'aurai besoin de courage. Sinon, une lâcheté suffit pour laisser malmener ma tête en profondeur ou étendue, pourvu que dans ma hauteur je puisse rester seul avec mon rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Les uns traversent la vie comme un désert, qu'ils peuplent d'oasis et animent de mirages ; d'autres - comme un réseau routier, avec un itinéraire préprogrammé. « Il faut se dépêcher de se gaver de rêves pour traverser la vie » - Céline. La vie a horreur du vide, surtout de celui que créent les plus beaux rêves, et je pourrai baguenauder et même danser, à cœur ouvert, en n'invitant que les dieux à me remplir. « La vie est plus ardue à traverser qu'un champ » - proverbe russe - « Жизнь прожить - не поле перейти ». | | | | |
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| noblesse | | | J'ai des vecteurs innés de mon goût et de ma sensibilité, et ils n'ont rien à apprendre, dans mes triomphes ou mes débâcles. Pour ne pas perdre de hauteur, je ne tire aucune leçon de mes chutes. Ceux qui comptent ne tirer de leçons que des chutes des autres, se trompent plus lourdement. Mais les plus irrécupérables, et ils sont la majorité, font de leurs chutes la raison de leurs reptations, pour donner aux illusions perdues ou espoirs déçus des vertus pédagogiques. Plus souvent, on devient plus sage en renonçant à quelque chose. L'appropriation rend la justification plus solide et le regard plus grossier. | | | | |
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| noblesse | | | Derrière toute beauté, immédiatement, je sens la présence d'une noblesse, que ce soit un papillon sous mes yeux ou un poème devant mes oreilles. « L'art n'a de valeur que s'il apporte de la noblesse à la vie » - Gandhi. La même auréole couronne l'intelligence formant le vrai ou la pitié répondant à l'appel du bien, mais la noblesse y reste le fond commun. Trois hypostases – esthétique, mystique et éthique - du Dieu trinitaire, avec trois langages créateurs, c'est à dire déviant, métamorphosant, surgissant dans un silence des origines. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi ceux qui prétendent maîtriser leur meilleur soi, je ne connais aucun grand. La grandeur est dans la qualité de notre ouïe, permettant d'interpréter la voix de notre soi inconnu, et dans le talent de notre soi connu. Donc, il faut se moquer de ceux qui disent : « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même » - Defoe - « The true greatness of life is to be masters of ourselves ». Le seul soi, la source de ma perplexité, appartient à l'espèce et échappe à ma maîtrise ; je ne peux maîtriser que des traductions de l'original hermétique. La maîtrise de soi est de l'imposture ; elle n'aide qu'à me perdre au milieu des autres. Même dans la solitude, une ubiquité me guette : m'attacher à celui que j'invente ou à celui qui invente. Je suis grand, quand eux, miraculeusement, coïncident. | | | | |
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| noblesse | | | Les montées ou descentes, pour atteindre à de vraies profondeurs ou hauteurs, doivent être instantanées, sans escales ni parcours. Les chiffres ne peuvent pas les résumer. « On peut s'arrêter au milieu d'une ascension, non au milieu d'une chute » - Napoléon. Que les sobres escaladeurs exercent leurs muscles, moi je penche vers le vertige des épris de chutes qui, de plus, ont souvent d'excellentes ailes. Mes ailes sont mon parachute ; les ailes d'ascension ne sont jamais à moi. « L'oiseau ne monte jamais trop haut, s'il monte avec ses propres ailes » - W.Blake - « No bird soars too high if he soars with his own wings ». | | | | |
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| noblesse | | | Heureux temps anté-diluvien, où l'on pouvait se rendre aux Enfers et puis retourner dans ses pénates ! Et dire, orgueilleusement : « Plutôt être fermier au royaume des vivants, que roi au royaume des ombres » - Homère. Dans ton étable, tu ne manqueras ni de bougies ni de fourrage ; plutôt garder mes ombrages et mon effigie, dans ma Tour abolie. | | | | |
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| noblesse | | | Le plus clair de mon temps se passe dans la demeure, bâtie et animée par les autres ; les heures obscures et rares, c'est à dire les meilleures, je les vis dans mes ruines, dont les portes et fenêtres sont condamnées par mes contraintes, et mes moyens m'y ouvrent le ciel, où scintille mon but, mon étoile. Tant de nigauds, n'acceptant pas le monde et refusant d'y bâtir leur maison, continuent d'habiter leurs cellules communautaires. Ce n'est pas par rejet du monde que je me réfugie dans ma résidence secondaire ; dans les deux lieux règne mon acquiescement : au monde de l'esprit divin et à celui de mon âme. Et qu'il est beau, ce rêve du monde, parmi « ses propres ruines, éprouvées par l'âge, mais toujours majestueuses » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | En l'absence des autres, je me place, spontanément, aux extrémités de tous les axes de valeurs ; mais mes superlatifs s'effondrent à toute épreuve du comparatif. Être dans la vie ou dans l'art, parfois, surtout si l'on n'est pas Nietzsche, s'excluent : « Je compare, donc je vis » - Mandelstam - « Я сравниваю — значит, я живу ». Il faut savoir choisir entre le regard et le poids : « Quand je me considère, je me désole ; quand je me compare, je me console » - Talleyrand. Dans considérer, on sent la présence des astres ; dans comparer, gît une égalité des pareils. « Si je me considère, je m'annule » - Valéry. Le soi connu, dont il est question ici, est, en effet, source de nos hontes, il est dans le comparatif ; le superlatif ne s'applique qu'au soi inconnu, dont on dit : « Humble quand je me compare, inconnu quand je me considère »*** - Tsvétaeva. | | | | |
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| noblesse | | | Je devins vieux à l'âge de quinze ans ; je ne crus plus en la noblesse capable de triompher de la vulgarité. Toute la suite me donna raison ; je porte, intacte, ma démobilisation au fond de mes rides intempestives. Les aurores du soir me parurent plus nobles que les crépuscules du matin (Baudelaire). Je tenterai de mourir jeune à quatre-vingts ans (R.Char). | | | | |
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| noblesse | | | Ce que j'ai de meilleur procède de mes faiblesses. Pour un recalé des certitudes, paumé des doutes et nostalgique des défaites, c'est une raison de plus pour m'y attacher. Confucius, n'a-t-il pas mis homme et faiblesse dans le blason de son école, le jou ? À moins que l'oxymore du nom de Lao Tseu, vieil enfant, ne renforce mon goût du paradoxe. | | | | |
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| noblesse | | | L'invisibilité est un cadeau d'un ciel, qui m'est hostile : au lieu de refléter ou absorber, je laisse passer la lumière infidèle. | | | | |
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| noblesse | | | Menant une vie matérielle des smicards, je peux, impunément, porter aux nues l'âme aristocratique ; si j'avais eu accès aux aises des titulaires de chaires, de filiales commerciales ou industrielles, j'aurais été peut-être attiré par la jérémiade en faveur de l'esprit des lumpen. | | | | |
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| noblesse | | | C'est contre le toit percé que je dois diriger mes lamentations, pour garder l'illusion de rester toujours dans ma tour d'ivoire. Cogner ma tête contre les murs et les renverser ne me conduira que dans des ruines encore plus dévastées. | | | | |
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| noblesse | | | Mon héros, c'est un anti-Antée : toucher la hauteur (m'ex-alter) et retrouver ma faiblesse. « Exhausser, exaucer, sont le même mot »*** - Valéry. Perdre la terre en l'exhaussant. Dans une tour, profonde côté terre et haute côté ciel. Des visées côté terre noire devraient élever mon regard côté ciel d'azur. | | | | |
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| noblesse | | | Le goût s'occupe de mes contraintes ; et le talent – de mes productions. Le premier me fait don de ruines ; le second fait pousser un arbre. Grâce au premier, je vis dans les ruines ; je rêve en arbre, grâce au second. Les ruines – la virginité (pour mon regard) et la grandeur (pour mes yeux) du passé ; l'arbre – la fécondité des racines, des fleurs et des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Dans mon enfance, je me gavais de contes de fées et de framboises des bois, je goûtais les mystères mathématiques et les rythmes poétiques, je m'extasiais sur l'Histoire et méprisais l'astronomie. La saturation, puis quelques renversements : l'indifférence pour l'Histoire et la fascination pour la cosmogonie. Je finis par vouloir voir les choses du plus grand lointain, où le temps et l'espace ne font qu'un. Les étoiles me chantent l'éternité ; les batailles me narrent l'avant-hier. Mais je garde ma reconnaissance aux contes de fées : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées »** - Einstein - « Wenn Sie möchten, daß Ihre Kinder intelligent sind, lesen Sie ihnen Märchen vor ». | | | | |
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| noblesse | | | L'échelle ascendante de la valeur des choses se forme en fonction de mes envies de : les comprendre, les décrire, les célébrer. Il est rare que je parcoure tous les trois niveaux avec le même enthousiasme. D'où l'intérêt exclusif des choses inexistantes – Dieu, l'amour, le Bien – avec lesquelles je peux sauter les deux premières étapes, pour m'éclater dans la dernière. | | | | |
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| noblesse | | | Si je vis un commencement, nihiliste (ex nihilo) et beau (maxima de males verbisque), comme une fin, je fais frôler la vie par la mort, la beauté – par l'horreur, et je comprends, que c'est propre à tout art. « Quiconque a eu plusieurs naissances est décédé autant de fois » - R.Debray – sans l'espoir de renaissance – l'artiste dit adieu et non pas au-revoir a ce qui avait été vécu en grand. | | | | |
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| noblesse | | | Le langage des profondeurs spirituelles est largement universel ; mais la hauteur musicale de chaque homme a son propre langage. En compagnie de Valéry, je vis une fraternité admiratrice ; en celle de Nietzsche, je frôle le fratricide de complices. | | | | |
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| noblesse | | | Dans une perspective horizontale, plus je me rapproche d'une chose, plus je m'éloigne d'une autre ; dans une perspective verticale, plus je m'élève, plus lointaines deviennent toutes les choses, qui finissent par devenir les mêmes, pour mon regard nouveau-né, - tout retour éternel du même est là – tout est question des ailes et de l'intensité du regard. L'indifférence aux choses, l'ironie aux idées et au-delà - la caresse de l'art et la musique de la vie. | | | | |
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| noblesse | | | Je suis indifférent à Platon, à Spinoza, à Kant ; mais je ne puis pas en être ennemi ; combattre la grisaille, c'est profaner mes propres couleurs. Mais il faut que je sache me dresser en ennemi de St-Augustin, de Voltaire, de Nietzsche, pour mettre à l'épreuve mes palettes. | | | | |
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| noblesse | | | C'est à travers la musique que je comprends le mieux ce que c'est que l'acquiescement à la vie : que ce soit par la fuite ou par l'affirmation, la musique me fait découvrir la dimension essentielle de la vie - l'appel de sa hauteur, mon vrai séjour, d'où je fus banni, pour des raisons mystérieuses ; ne plus pouvoir y mettre ni mes pieds ni mes yeux m'oblige à inventer mon immobilité et mon regard. | | | | |
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| noblesse | | | C'est d'après la place que j'accorde au nihil qu'on reconnaît le genre de nihilisme que je pratique. Dans le meilleur des cas, c'est le point de départ qui est visé, l'origine ou le point zéro de mon regard sur le monde, et que j'aurai débarrassé de la présence d'autrui. Mais les démons de Dostoïevsky le placent dans les finalités, et Nietzsche – dans le parcours ; on devient, chez eux, adversaire de Dieu ou des hommes, au lieu de soi-même. | | | | |
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| noblesse | | | Le développement des idées m’ennuie, puisqu’elles sont, le plus souvent, communes, à partager. Je tente de rester en compagnie de ma seule âme, dont les états me servent de matière pour ma musique ou pour ma peinture. « La représentation poétique des états d’âme est plus émouvante que toute analyse purement intellectuelle »** - H.Hesse - « Die dichterische Darstellung seelischer Geschehnisse ist ergreifender als jede nur intellektuelle Analyse ». | | | | |
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| noblesse | | | Le christianisme voit trois voies vers la perfection – la purification, l’illumination, l’unification. L’adepte de l’arbre, je ne prône que la dernière cible, puisque, ange au fond de moi-même, je ne cherche aucune pureté extérieure, et porteur d’ombres initiatiques, je n’aspire à aucune lumière définitive. | | | | |
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| noblesse | | | Fonder ma vie sur le savoir est certes bête, mais la redresser par le rien n’est guère plus glorieux. Il faut orienter ma vie par le rêve, cette ignorance étoilée, que m’inspire mon soi inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme m’éblouit avec la lumière de la beauté, le cœur me fait réjouir des ombres de la caresse, le corps m’apprend les ténèbres de la souffrance, et l’esprit unificateur les place sous l’étoile de la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | La nature d’une forêt, belle, sauvage et infinie, rendit humbles mes yeux ; la culture d’une cité, policée, délicate et fermée, rendit fier mon regard. La contemplation et la création sont incompatibles, dès qu’il s’agit de la beauté ; elles ne sont solidaires que dans l’abstrait, c’est-à-dire dans le Bien et dans le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Mes yeux peuvent se contenter de la réalité, mais mon regard, sollicité par mon rêve, cherche à lui échapper. La réalité est fondée sur les profondeurs communes ; son apparence est accessible à mes yeux ; mais son sens et ses limites ne s’ouvrent qu’à mon regard. Tous les horizons sont fermés ; il me faut l’Ouvert du firmament, où j’aimerais placer mon élan, se matérialisant dans un devenir créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Plus profondément je me libère de mon soi connu, plus haut sera l'essor, en provenance de mon soi inconnu, dont je deviendrai esclave et/ou amoureux. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | Les choses, dont je rêve, n’existent et ne peuvent pas exister ; il faut que je mette ma volonté non pas dans les choses qui existent, mais dans les choses à créer – par mon rêve, ma plume, mon désir ! Le sens est banal, c’est aux sens qu’il faut se dédier ! | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce que j’admire le plus est marqué du sceau de faiblesse ; la pitié, que j’éprouve le plus intensément, s’adresse à ces orphelins, abandonnés non seulement par leur père, l’esprit, mais aussi par leur mère, l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le contraire d’élan s’appelle mouvement. L’immobilité est le meilleur cadre, pour réveiller mes élans, et je l’atteins plus sûrement, lorsque la vie des événements ralentit et me laisse du répit. Pour les dépourvus d’ailes, les adeptes de la bougeotte, cette bénie concentration relèverait de l’enlisement. | | | | |
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| noblesse | | | Mes contraintes raréfient les horizons dignes de mon regard ; ma culture m’emporte vers la hauteur et me rend indifférent à la profondeur. C’est pourquoi Lou, si omnivore et si naturelle, resta inaccessible à Nietzsche et à Rilke : « Chargée de mille profondeurs, tu devenais sauvage et vaste » - « Du hattest tausend Tiefen, und wurdest wild und weit ». | | | | |
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| noblesse | | | La réalité s’offre à la philosophie de la nature en tant que référence, et même révérence, et même cadre à mes rêves, mais non en tant que leur juge. Je peux envisager sereinement une philosophie que tout dément dans la pratique de la vie (Aragon), puisqu’une telle philosophie pourrait être une théorie du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le temps, c'est l'horizontalité même ; mais dans mes ruines, des colonnes abattues arrêtèrent le temps ; je peux m'élancer dans la verticalité de mon étoile. « Les ruines, douées d’avenir, les ruines incohérentes, avant que tu n’arrives, homme comblé » - R.Char – je ne quittais jamais mes ruines, qui, nuitamment, retrouvent la cohérence de son origine, de sa tour d’ivoire, jamais dans l’avenir, toujours près de l’éternité. | | | | |
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| noblesse | | | Mes passions se définissent soit par leur objet, se trouvant dans le monde extérieur ou dans mes propres gouffres, soit par leur intensité – l’élan vers un objet inexistant. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que je me mets à brosser un tableau d’espérance, une perspective vers des horizons cherchera à s’y incruster. Mais la vraie espérance n’est pas affaire de la vue vaste, mais du regard haut, - la perspective verticale, l’élan intérieur et non pas l’avance extérieure. | | | | |
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| noblesse | | | À l’ouverture d’esprit au secret, pour être dévoilement (Heidegger), je préfère l’ouverture d’âme au mystère, pour devenir élan. | | | | |
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| noblesse | | | La passion est un élan, qui me fait quitter le monde de la nécessité, de l’intérêt de l’espèce, de l’utile. Le moment idéal, pour prouver ma liberté. C’est de la foi, même si c’est de la mauvaise foi. | | | | |
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| noblesse | | | J’appelle ailes l’appel du vertige ou de la hauteur, ne m’arrachant pas à mon immobilité primordiale ; en tant que moyen de locomotion, elles ne me rapprochent pas de mon étoile et ne m’apportent qu’une sensation de brève et illusoire liberté. Comme pour les anges, ces ailes permettent d’oublier que je vais pieds nus, bras nus, pensées nues. Ces ailes sont une pesanteur et non une grâce. La grâce, c’est l’élan vers mon étoile. | | | | |
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| noblesse | | | J’exprime mon soi inconnu par les ombres, que projette mon étoile ; mais pour faire valoir mon soi connu, il me faut des étincelles, des scintillements et non une lumière en continu, qui égalise ce qui est haut ou profond avec ce qui est plat. Le don que me fait le monde mystérieux - ou le cadeau de ma vision de ce monde. « Le monde n’est nullement une suite des hasards prédateurs, mais une joie scintillante, un cadeau » - Nabokov - « Мир вовсе не череда хищных случайностей, а мерцающая радость, подарок ». | | | | |
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| noblesse | | | L’étoile froide, comme ton regard froid sur elle, servent à mieux peindre l’ardeur de ton élan vers elle. | | | | |
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| noblesse | | | Quand je désespère à trouver une raison quelconque à être fidèle à une noblesse, je me dis, que Mallarmé a peut-être raison et qu'il faut faire « sacrifice d'une vie à toutes les Noblesses ». | | | | |
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| noblesse | | | Je suis ce que valent mes élans, ce que veulent mes rêves, ce que peuvent mes mots. Les tâches de la verticalité. Le savoir ou le devoir ne s’y placent qu’aux horizons, dans l’horizontalité. | | | | |
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| noblesse | | | Pas de nostalgie pour mon enfance, mais une immense gratitude, s’adressant surtout à ma mère, qui m’avait fait découvrir mon âme, celle qui, toujours la même, croit, face à mes actes, mes pensées et même à mes sentiments – la vraie vie est ailleurs ! Une leçon qui ne peut être apprise que dans l'enfance. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes que je m’impose, ce n’est que du calcul dépassionné ; elles apportent de la hauteur et de la pureté à mes élans incalculables. L’aura des contraintes ne doit pas exister : « Mes je n’en veux pas sont une vraie passion » - V.Rozanov - « Моё не хочется есть истинная страсть ». | | | | |
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| noblesse | | | Je me fiche de l'aristocratie du comportement (un troupeau réduit), j'estime celle de l'emportement, celle qui secoue ou crée des arbres généalogiques, qui n'offrent au troupeau ni fruits ni abri ni ombrages. | | | | |
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| noblesse | | | L’évolution, dans la vie, consiste en qualité des contraintes et des renoncements ; ainsi, par exemple, ma loyauté se détache des actes, des pensées, des ambitions, pour ne se vouer qu’à mon étoile, c’est-à-dire à la hauteur et à l’élan vers celle-ci. | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas le scepticisme : dans chaque infirmité de la vie on peut atteindre à l'émerveillement. Même dans la dégringolade des merveilles il y a du merveilleux. L'amusement du rêveur ironique est de desceller les piédestaux d'idoles, même de ceux de Pyrrhon et de Lao Tseu. | | | | |
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| noblesse | | | Mon lecteur : je ne cherche ni à l’inviter à me suivre, ni à l’égarer. Qu’il sente un peu moins la pesanteur de la terre ou un peu plus - la grâce du ciel ; qu’il invente un sentier, un élan, une envie de rejoindre, pour quelques instants une hauteur, qu’il ne partagerait avec personne. | | | | |
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| noblesse | | | Le refus de luttes dégradantes – ou d’avance perdues, face à la bassesse triomphante, – est l’une des contraintes que je me suis toujours imposée. « L’esprit contre la force brute, la qualité contre la quantité, sont toujours perdants »** - H.Hesse - « Geist kann gegen Macht, Qualität gegen Quantität, nicht kämpfen ». | | | | |
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| noblesse | | | L’enthousiasme est bon aussi bien pour accomplir quelque chose de grand que de renoncer à se mêler de ce qui est mesquin. J'aime l'enthousiasme – dans les ruines. Dans les édifices communs – je désespère. L'enthousiasme, avant d'être architecte, est surtout bon pour un travail de sape ou de démolition. C'est pourquoi on lui préfère aujourd'hui - le calcul, la règle et le niveau. | | | | |
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| noblesse | | | Sans aucune noirceur dans mon regard ou dans mes états d’âme, je dois reconnaître, sobrement, pacifiquement, que la noblesse n’existe pas dans la vie et n’a de valeur ou de reflets que dans le rêve. Ce constat désabusé permet de me consacrer essentiellement à l’admiration de mystères, au lieu de la vitupération contre des problèmes ou leurs solutions. | | | | |
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| noblesse | | | Depuis tant d’années je me répands en louanges des contraintes, à l’origine de l’élan angélique, et voilà que je tombe sur ce beau résumé de la personnalité valéryenne : « Centre de ressort, de mépris, de pureté »*** - Valéry - ce n’est plus un maître qui me parle, mais un frère ! | | | | |
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| noblesse | | | Pour parler d’un état d’âme, il faut qu’il y ait une âme. Or, les cas, où l’âme se réveille, sont rarissimes ; le plus fréquemment, ils se manifestent chez le poète. Je n’évoque les états d’âme que lorsqu’un fourmillement poétique en autorise la peinture. L’âme dort dans les tumultes quotidiens ; un silence éternel la rend vivace. | | | | |
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| noblesse | | | Avec mes chemins obliques, mes sophismes suivis de leurs réfutations, mes angoisses, j’aurais pris pour une définition de la bassesse ces mots de Sénèque : « Heureux celui qui ne chancelle jamais, est toujours d’accord avec lui-même, et attend sa dernière heure sans trembler » - « hominis bonum est, non vacillare, constare sibi, et finem vitae intrepidus expectare » - et qui, aux yeux de l’auteur, dépeignent la magnanimité ! | | | | |
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| noblesse | | | Mes écrits font partie de mes rêves et non pas de ma vie ; ce n’est pas ma tombe, mais le ciel qu’ils rejoindraient. « Je ferais enterrer mes manuscrits avec moi, comme un sauvage fait de son cheval » - Flaubert. | | | | |
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| noblesse | | | Pour une fois, je préfère la lumière aux ombres : au Grand Siècle français, on pratiquais le langage des nobles, celui des ombres du Roi-Soleil ; au Siècle des Lumières, on s’intéressait davantage à la noblesse du langage, celle de l’ironie et de la liberté. | | | | |
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| noblesse | | | Aucune noblesse des hommes, que je croisai dans mon existence d’homme d’action, noblesse héréditaire, intellectuelle, sentimentale, ne dépasse, à mes yeux d’homme de rêve, en pureté, hauteur ou dramatisme, celle de ma mère, ouvrière, dans une usine délabrée, au fin fond de la Sibérie, au sol en terre nue, avec des outils et tâches, réservés aux hommes robustes. Et aucune plainte ; le soir - ses chansons mélancoliques ou la lecture de contes de fées ; la nuit – ses sanglots étouffés, qui me pétrifiaient. De jour – la ruine, la famine, la vermine. Le goût de caresses et de liberté me vint de cette horreur, multipliée par mon statut d’orphelin de père. | | | | |
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| noblesse | | | Le monde, dans lequel je vis, n’a pas grand-chose en commun avec le monde, qui vit en moi, – la réalité et le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Regard sur mon étoile – c’est peut-être le critère le plus fréquent que j’applique à mes fidélités, béatitudes, tragédies, motivations, états d’âme, élans, espérances, admirations. L’idéal – en garder l’intensité, la direction, la fraîcheur. S’en consoler. | | | | |
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| noblesse | | | La complicité est une valeur horizontale ; c’est pourquoi mon lecteur ne doit pas être mon complice. Il peut être mon digne adversaire, à condition de viser la même hauteur ou, au moins, posséder une profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas le nombre plus élevé des possibles qui fera le charme de mon espérance face à la possession, de mon rêve face à la réalité, mais que j'espère et je rêve l'impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Je parle trop haut ; ce qui exclut les Terriens de ceux qui m’entendraient. | | | | |
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| noblesse | | | Aux termes d’être (réalité absolue, universelle) et de vie (réalité vécue, individuelle), je préfère celui de rêve, en opposition à toute réalité, - l’attraction par le mystère de nos meilleurs élans et de leurs cibles. | | | | |
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| noblesse | | | Pour juger de nos entreprises artistiques, on dispose de trois termes ambigus - prix, succès, valeur ; ils s’appliquent aussi bien aux finalités (le cas commun) qu’aux parcours (le cas banal) et aux commencements (le cas rare). Je réserverais le premier - au succès final, le deuxième – à l’horizontalité du moment courant, et le troisième – à la verticalité atemporelle du début. | | | | |
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| noblesse | | | Le chemin partagé, son éclairage, le sens de nos pas communs, la proximité de nos racines – non, ce n’est pas ici que je reconnais mon frère ; c’est la hauteur de nos étoiles, déterminant l’intensité de nos regards, qui établit ma fraternité. Une fraternité se passant de père et ne partageant que la possession-maîtrise du ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Tes désirs de l’inaccessible : en entretenir l’intensité ou la soif pourrait découler d’une longue impatience (Valéry). | | | | |
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| noblesse | | | Mon ange s’occupe du rêve et laisse la réalité à ma bête. « Il n'y a pas d'ange de la réalité »** - Éluard. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve admet deux colorations principales – la romantique et la mystique. Ainsi, en m’installant dans mes ruines, j’en reconstitue, dans mon imagination, soit un château d’ivoire soit un temple. « Architecte, j’eusse construit un temple à la Ruine »** - Cioran. | | | | |
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| noblesse | | | Deux constats dont j’ignore l’explication : plus la verticalité (innée, individuée) gagne en largeur, plus en perd l’horizontalité ; mais l’horizontalité (cultivée, commune), devenue plus vaste ou plus réduite, n’a aucune répercussion en verticalité. Il faut, donc, rester indifférent à l’horizontalité et ne faire grandir que la verticalité. | | | | |
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| noblesse | | | Pour apprécier le comment de ce que j’aborde, il faut deviner le pourquoi de ce que j’écarte. | | | | |
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| noblesse | | | L’état d’âme que je guette : être possédé par un élan et en posséder les ressorts. Cet état ne peut durer, d’où mon culte des commencements. | | | | |
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| chœur proximité | | | SOLITUDE : Toute attention portée à la vraie proximité me fait monter vers ma solitude, le seul observatoire à une hauteur, où s'invitent des étoiles. La solitude peut naître du sentiment, que tous me sont trop proches, tandis que je ne cherche un échange qu'avec le lointain. N'élargis pas tes murs, mais rehausse tes toits et approfondis tes souterrains. | | | | |
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| chœur proximité | | | SOUFFRANCE : Voir l'indicible mesuré et nommé est une souffrance ; comme supporter les idoles d'ici-bas prétendant venir de là-haut. Souffrir, c'est me tromper de lieu ou d'heure pour rencontrer mon bonheur, qui est toujours à portée de mon immobilité. La douleur lie les êtres et délie les langues, c'est une bonne contrainte, dont la compagnie est plus prometteuse que la vue du but. | | | | |
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| chœur proximité | | | CITÉ : Avoir planté mes ruines loin de la cité me rapprocha des tours d'ivoire et m'éloigna des souterrains. Les forums et les rues collaient à mon épiderme et privaient ma vulnérabilité de sa nudité sacrée. Mais on m'imposa un certificat d'hébergement ; aux yeux de toute cité je devins transfuge, fugitif, tire-au-flanc, ennemi public, horsain ininsérable. | | | | |
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| chœur proximité | | | AMOUR : L'attouchement de l'infini et l'amour, c'est presque la même chose : me blottir contre quelqu'un qui est aux antipodes de moi-même. Je ne peux pas aimer ce qu'épuisent, entièrement, les yeux et même les mains. L'amour met ses antennes au bout de mes doigts et de mes oreilles, qui renvoient tout signal à un cœur amplificateur et crédule. | | | | |
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| proximité | | | Le ciel ne doit pas entendre mes pas, si je veux continuer à l'avoir pour compagnon ; si je ne cherche pas à l'illuminer, il m'offrira peut-être mon étoile. Mais si j'en fais le séjour de mon âme, je ne dois pas oublier qu'il est aussi la demeure des dieux morts ; qu'il soit ma haute ruine : « Demeure le céleste, le tué » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | En m'éloignant de la Terre, je risque, en même temps, de m'éloigner du ciel. | | | | |
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| proximité | | | La cadence de mon horloge ne peut qu'être universelle, mais je ne suis pas obligé d'être à l'heure avec mon temps. Savoir choisir ses contemporains est le privilège de tout horloger en puissance. | | | | |
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| proximité | | | Ma prise de position, si je devais me présenter devant le bon Dieu : à Sa gauche, couché. Et non pas assis à Sa droite. | | | | |
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| proximité | | | Ma théodicée : je pardonne au Démiurge le loup et la mort, mais je ne peux pas vénérer le Pâtre, qui laisse pulluler le mouton et l'ennui. Et je m'embrouille sur le banc des accusés, que scrute, goguenard, dans ses chicanes et avocasseries, le Juge. | | | | |
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| proximité | | | C'est autour du vide que s'éploient les plus forts vocables : tentation, crainte, recherche (Maître Eckhart), chute (Cioran), rayonnement (le prince de Lumière). Je l'associe au travail, à la veille comme le beau silence opposé au sommeil, mais ami du rêve. Le vide est un silence élaboré, sur le point de recevoir le mot musical. La kénose des contraintes aboutissant à l'apothéose des buts. Le bavardage des autres ne serait-il pas le silence des mots ? « Si la musique fait défaut, il faut se taire »** - A.Blok - « Лучше молчать, если нет музыки » - la meilleure réplique à Wittgenstein. | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a pas de choses sacrées, mais un regard sacré. Donc, aucune objection de principe à une sécularisation ou réification de la pensée, qui est une chose comme les autres. On n'a pas besoin de dieux pour bien se sentir dans la hauteur du regard (dans ce qui ex-alte et se fait ad-mirer !), où l'on peut même amener des choses comme des dés d'un jeu hautain anagogique. Nos genoux sont des choses, mais notre regard ne l'est pas ; je ne comprends donc pas le Prophète : « Le regard est une flèche empoisonnée » - ne pas pouvoir lancer de flèches, à quatre pattes, ne me chagrine pas, mais ne pas pouvoir tendre ma corde - m'embête. | | | | |
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| proximité | | | En m'extasiant devant chacun de mes sens - face à la merveille de la fonction, à la merveille de l'outil, à la merveille de l'empreinte - je ne sais pas sur quelle facette la présence du prodigieux démiurge est la plus manifeste. Mais l'absence d'une seule, dans la perspective de la vie, rend absurde toute idée de hasard, de réalisation mécanique ou de résurrection. Le démiurge n'est pas mauvais, comme disent les Gnostiques, pour justifier leur recherche du soi ; il est bon, puisque je peux créer au nom de et par un soi inconnaissable, qui est le vrai destin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Je réussis mon livre d'autant mieux, qu'il puisse - et doive - être lu d'une plus grande distance. La meilleure peinture verbale est monumentale : « La sensibilité, après Apollon, doit faire appel à Héraclès » - Ortega y Gasset - « De Apolo se dirige la sensibilidad à Hércules ». Peindre le ciel, c'est par ce seul biais qu'on en renouvelle l'azur, azur se fanant à tout contact avec la grisaille du temps. « L'azur lointain, qui résiste à la proximité, est le lointain peint des coulisses » - Benjamin - « Die blaue Ferne die keiner Nähe weicht ist die gemalte Ferne der Kulisse » - l'art est création de l'aura des choses. | | | | |
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| proximité | | | Le couple, qui ne me séduit guère, Tristan et Iseut, à la recherche d'une fusion. La plus belle proximité est celle de deux arbres inunifiables : je te tends une fleur, tu la mets à ta cime ; je t'entrelace dans mes racines, tu me tends ton fruit… | | | | |
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| proximité | | | Je pratique la peinture des vitraux des cathédrales ; on ne sait jamais si elle est pour ou contre un bon éclairage, mais elle est toujours près d'un autel. | | | | |
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| proximité | | | Laquelle de mes images est la plus proche de moi ? Celle de mon livre ou celle de ma vie ? Mon arbre ou ma forêt ? Le césar se reconnaissait-il mieux sur son effigie ou dans son fils ? Se reproduire ou se simuler : « Je n'ai jamais été que le simulacre de moi-même » - Pessõa - le moi étant un inconnu sacré, dont on ignore le lieu et la date du sacre, il vaut quelques rites d'artiste ou mythes de théiste. « Je suis encore très loin de moi, mais je veux le devenir ! » - G.Benn - « Ich bin mir noch sehr fern. Aber ich will Ich werden ! ». | | | | |
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| proximité | | | Je commence par comprendre, qu'aucune autorité extérieure ne peut prendre en charge les questions les plus brûlantes de mon existence, et je finis par reconnaître qu'aucune autorité intérieure, non plus, ne résume mon essence. À ce double meurtre, les spadassins, le soi connu et le soi inconnu, donnent le nom métaphorique de mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Devant l'échiquier de la vie, mon Dieu est une belle combinaison à sacrifices. Le leur est, le plus souvent, - une bévue (Nietzsche). | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a ni regards ni gestes, qui rendent Dieu plus proche ou plus lointain. Des illusions : plus je connais Dieu, plus Il s'éloigne (Jean de la Croix) ; plus je m'en rapproche, plus seul je suis (Bloy) ; plus je me contente de Le chercher, plus Il reste à ma portée (Pascal). | | | | |
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| proximité | | | Je ne veux pas dévoiler les choses destinées à rester près de mon âme ; l'envie de les connaître annonce la séparation. | | | | |
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| proximité | | | Avec un examen de près, je gagne en profondeur, avec un regard de loin - en étendue ; mais en sachant unifier les deux, le scepticisme et l'ironie, je fais preuve de ma hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Dès que je me sens touché par le salut, s'ouvre aussitôt, béant, le chemin de ma perte ; mais si j'accepte la perte comme mon destin, je sens l'attouchement du salut - c'est cela peut-être l'impossible répétition, l'éternel retour, l'incertain purgatoire. | | | | |
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| proximité | | | La pensée atteint le grade de regard, lorsque disparaît le spectre d'un destinataire existant, d'une oreille d'homme par exemple. Et je ne sais plus si je regarde ou si je suis regardé. « Le regard, par lequel je Le connais, est le regard même, par lequel Il me connaît »* - Maître Eckhart - « Mein Erkennen ist Sein Erkennen » - c'est l'abîme, qui finit par me regarder (Nietzsche) ! | | | | |
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| proximité | | | Regarder les choses de loin ou de près ne fait que réveiller le plat prurit aux pieds ou au cerveau ; c'est mon regard, s'éveillant dès que je ferme les yeux et me détache des choses, qui me met en proximité urticante et vibrante avec mon âme immobile. | | | | |
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| proximité | | | Pour rencontrer Dieu, tout chemin est mauvais. Pour Le mettre en ma proximité, ma meilleure chance est de m'immobiliser et de m'écouter. Si je crois, que « quand on fait un pas vers Dieu, Il en fait cent vers vous » (M.Jacob), je me trompe soit de chemin soit de personnage. | | | | |
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| proximité | | | Me sentir porteur de l'absolu, qu'aucun microscope ne dévoile, qui galvanise mon regard et mes mots, mais fuit mes yeux et mes gestes. Mais j'en suis porteur originel, non-contagieux, et non pas « incroyant contaminé par l'absolu » (Cioran). | | | | |
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| proximité | | | Dès que j'entends parler de l'Être (l'Étant, la présence) suprême de la métaphysique, derrière lesquels doit se deviner le profil - ou la Face ou le dos ! - de Dieu, sur-le-champ, je fais tomber ces substantifs et m'accroche à la divinité pronominale de la première personne, se moquant de participes évasifs, de superlatifs et de préfixes furtifs. En fuyant une profonde substantivation, le moi se met à se verbaliser en hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Parmi ceux qui professent des avis contraires aux miens, tant d'âmes proches ; et, chez mes voisins en esprit, - tant d'étrangers lointains. Il n'existe pas de métrique commune entre l'âme, l'esprit et le cœur ; seule l'amitié en établit des distances comparables. | | | | |
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| proximité | | | Techniquement, l'astuce infaillible, pour mieux juger ma propre œuvre, est d'en devenir étranger, d'en prendre du recul, car la familiarité me réduit seulement en complice des autres - et toute œuvre appartient aux autres ! - là où la distance me rappelle, que je suis l'accusé principal de moi-même. | | | | |
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| proximité | | | La voie intellectuelle vers Dieu : là où il y a l'Œil, il doit y avoir la Lumière. Et ce que je crée, étrangement, en est des ombres. | | | | |
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| proximité | | | Dieu voulut que je Le trouvasse sur le chemin de la liberté, dont le premier pas serait de me débarrasser de la bête sociale, mouton ou robot, qui se faufile en moi et me défigure. « Plus on approche de Dieu, plus on est seul »**** - Bloy. | | | | |
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| proximité | | | Tenant à mon éloignement de tout réseau routier, dans mes ruines intemporelles, je m'intéresse moins à ceux qui, en regardant en avant, ouvrent des chemins, qu'à ceux qui, en regardant en arrière, remontent aux origines des chemins et en inventent leurs premiers pas. | | | | |
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| proximité | | | L'angoisse, sans disparaître, se met à parler espérance ; le doute, sans perdre l'acuité de son problème, se mue en apaisant mystère, - c'est ainsi que je verrais la grâce. La grâce, c'est la caresse des fins et des commencements, des résignations et des révoltes. Caresse, le contraire de possession ou de maîtrise. Caresse, dans laquelle Socrate ne voyait qu'un compagnon du sensible et de l'intelligible, tandis que les hédonistes (Philèbe), plus sensibles peut-être que lui, tout en étant moins intelligibles, en faisaient un principe. | | | | |
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| proximité | | | La vie, réelle ou inventée, peut avoir du charme en versions linéaire ou plate ; mais si je veux donner du volume à la vie surgissant de mes mots, il me faudra de l'étendue des images, de la profondeur des idées, de la hauteur de l'âme ; une seule dimension me manquera, et je dégringolerai dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | L'infini des théologiens m'est hermétique ; celui des mathématiciens est beaucoup plus suggestif quant à la nature du divin : il n'est ni naturel ni rationnel ; quoi que je verse en lui, il reste inchangé ; il annihile toute quantité, qui veuille se diviser par lui ; tendre vers lui veut dire que, tôt ou tard, on doive tourner le dos à tout jalon fini. | | | | |
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| proximité | | | L'air, qui est l'élément de la liberté et de la musique, sert d'étape à mon regard sur le ciel. Et le corps, peut-être, est cette terre, à partir de laquelle j’aperçois le mieux le feu divin : « Ainsi l'âme s'unit à l'âme, fût-ce par le chemin du corps » - J.Donne - « Soe soule into the soule may flow, though it to body first repaire ». Comme le mot, cherchant à embrasser mon âme obscure, est condamné à se fier à la transparence des pensées. | | | | |
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| proximité | | | Ils font du bonheur un gibier qu'il s'agit de viser, et ils veulent, pour ne pas le rater, qu'il se rapproche le plus près de nous. Mais le gibier peut entretenir l'appétit de l'œil, sans dépraver celui de l'estomac. Visé de trop près, je le touche et en régale ma digestion, mais j'éteins mon regard, qui ne vit que du lointain. | | | | |
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| proximité | | | C'est du contact avec le lointain que me naît la sensation la plus nette de l'immédiat. Tant d'interprètes, communs et opaques, se faufilent entre moi et le plus proche. | | | | |
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| proximité | | | Je crois plus en larmes versées au théâtre qu'à l'église. L'ennui de l'habitude des larmes théâtrales est qu'elles nous désapprennent à en verser de véridiques. Leçon à tirer : pratiquer la prière - une pose théâtrale entre quatre murs. | | | | |
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| proximité | | | La proximité, dont je parle ici, n'est pas d'ordre géométrique mais musical : un accord des cœurs (rendu si bien par созвучие - Einklang), une concorde atteinte en hauteur, cette dimension que ne foulent ni les pieds ni les idées ni les cousinages, - une vague et lointaine fraternité, où se côtoient dieux, anges et ermites. | | | | |
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| proximité | | | La prière : ne pas savoir qui en est le destinataire, ne pas maîtriser sa langue, ne pas être capable d'expliquer ses mystères, ne pas pouvoir me débarrasser d'angoisses et de douleurs, ne pas savoir qui parle en moi - et de cet état d'âme apophatique doit surgir l'affirmation la plus authentique. La prière devrait exprimer non pas mes remerciements, mais mon admiration d’une œuvre que je comprendrai jamais. | | | | |
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| proximité | | | Ne pas être athée : ne pas pouvoir imaginer que la simple application des lois physiques, chimiques et biologiques puisse aboutir à l'apparition de l'œil, de l'oreille, de la langue, du cerveau. Ne pas être croyant : rejeter toute idée que le Créateur ait pu se manifester quelque part, dans l'Histoire de la Terre, sous quelque forme que ce soit. Ces deux négations sont à la base de la raison de désespérer et de la raison tout court, celle qui nous parle d'espérance. Si je réussis ces deux gageures, j'aurai droit à l'inscription panthéonique de Voltaire : « Il combattit les athées et les fanatiques ». | | | | |
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| proximité | | | La musicalité de l'existence gagne de l'extrémisme des positions horizontales - politiques, esthétiques, sentimentales - mais dans la verticalité, au contraire, il lui faudrait davantage de dialectique, de complémentarité : plus haute est mon espérance, de plus profonds désespoirs je pourrai m'accommoder ; plus profond est mon savoir, plus audacieuses seront les hauteurs de ma foi ou de mon rêve. | | | | |
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| proximité | | | L'espérance est là non pas pour que disparaisse l'angoisse, mais pour que, sur un axe commun, la distance entre elles soit la plus grande et la tension - la plus forte ; si bien que cet axe serait une des cordes, sur lesquelles s'exercera ma musique ; et d'ailleurs, l'angoisse travaille en parallèle : elle rend l'espérance plus haute, comme l'espérance la rend plus profonde. | | | | |
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| proximité | | | Moi, comme tout le monde, je suis tenté par mon démon, mais je dois le transfigurer en ange, comme le démon socratique devenant l'ange platonicien. La résignation dans le profond, la lutte dans le haut – des racines et des ailes. | | | | |
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| proximité | | | La plupart du temps, je vis, inconscient du miracle qu'est la vie. Mais dès que j'y songe, je suis inondé d'une grâce, qui dépasse en intensité et en puissance tout ce que je maîtrise. Même un incroyant y ressentira une proximité divine. « Connaître Dieu et vivre, mais c'est tout un » - Tolstoï - « Знать Бога и жить — одно и то же ». | | | | |
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| proximité | | | Quand j'entends que Dieu est un être suprêmement intelligent (Descartes) ou un étant absolument infini (Spinoza), je suis tenté de trahir mon goût du superlatif, pour m'accrocher au positif, à portée d'un cœur naïf et d'un esprit humble. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert, c'est, au-delà d'un désir fini, savoir deviner un désir infini, c'est à dire un désir dont la source devient horizon ou firmament, et dont je me sens infiniment proche, tout en me rendant compte, que je ne la toucherai jamais, même par ma raison ou ma foi. C'est la nature des contraintes, humaines ou divines, qui reconnaîtra la nature du désir. C'est l'insensibilité au second type de contraintes qui fait dire à Heidegger : « L'Ouvert est le Tout de tout ce qui ne connaît pas de contraintes » - « Das Offene ist das Ganze alles dessen, was entschränkt ist ». D'autre part, être sans contraintes (et, donc, Ouvert, pour Heidegger) ne signifie nullement être infini. | | | | |
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| proximité | | | Impossible d'irradier la fraternité dans tous les sens ; tout de suite je me sentirai girouette. Mais tourner mon visage vers mon frère, c'est tourner mon dos à l'étranger. Mais puisque, aujourd'hui, c'est le commerce et non plus la discorde qui forme la communauté humaine, et puisque le dos, mieux que le visage, s'inscrit dans l'action marchande, l'humanité entière, à travers les barrières, gagne en cohésion. Et un no man's land des sentiments marque une nette ligne de démarcation. | | | | |
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| proximité | | | Topologiquement banal et psychologiquement subtil : un point fait partie de mes frontières, si ma présence se manifeste dans chacun de ses voisinages. L'absence de frontières fera que je ne serai ni clos ni ouvert ; rien à voir avec l'ouverture comme pénétrabilité ou indétermination comme le voient des poètes. Comment qualifier un Ouvert noble ? - mon aspiration vers mes limites inaccessibles. Les yeux s'approprient les limites, le regard les éloigne. | | | | |
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| proximité | | | À la possession trop intime : « Tout ce qui est à moi, est sur moi » - Bias - « Omnia mea mecum porto » - je préfère la possession à distance ; ce qui est sur moi n'est pas à moi. Tout ce qui est à moi, m'est caché. Plus une chose inaccessible me manque, mieux je la possède. Qu'est-ce qui est le plus lointain de mon soi connu ? - mes désirs ! Et Ovide : « ce que je désire, est avec moi » - « quod cupio, mecum est » vise son soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Quand je scrute mon propre écrit, sur la plupart des critères littéraires je trouve facilement des accointances ou lignes d'héritage ou de partage avec des autres ; seule la nature de ma noblesse, recherchée, inventée ou peinte, qui n'admet pas de franche proximité et me singularise radicalement ; mais, par exemple, en matière de goût ou d'intelligence, je sens très nettement le souffle fraternel de Nietzsche ou le regard complice de Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Je touche à la création, quand je me débarrasse des choses et fais un désert autour de ma plume ; je touche au Créateur, dès que la moindre chose terrestre, sauf le désert, s'intercale entre Lui et moi ; ne pas voir le Créateur dans le créé est de la myopie. | | | | |
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| proximité | | | On ne connaît que trop l'angoisse du héros et la sérénité du prêtre. Je salue le martyr serein et le mystagogue angoissé. Et si Dieu, lui-même, manquait d'assurance et, à l'image de l'homme, était aussi fragile que lui ? Et la grandeur d'un philosophe serait d'apporter à l'Un ou à l'autre, - de la consolation vibrante et non pas une infâme paix ? | | | | |
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| proximité | | | Pour juger une œuvre d'art, il serait illusoire de la mettre à côté d'un objet créé par Dieu, un arbre ou un papillon, et d'évaluer la distance qui l'en sépare. La création ex nihilo est inaccessible à l'homme ; dans le meilleur des cas, je me vouerai aux commencements, mais l'origine restera hors de ma portée. Trois mesures ascendantes sont à la disposition de mon œil : la géométrie (intelligence), la mécanique (raison), l'âme (mystère) ; et c'est mon regard, si j'en suis capable, qui me rendra humble et fier, face au génie divin. « Je suis dans le commencement, mais l'arbre, c'est Toi »** - Rilke - « Ich bin das Beginnende, du aber bist der Baum » - un commencement poétique aussi est un arbre, et s'il a assez d'inconnues, il pourrait s'unifier avec l'arbre divin. | | | | |
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| proximité | | | Je suis l'appel des fonds - j'y découvre une substance robotique ; je suis l'appel du large - je me trouve entraîné dans l'existence des moutons ; je suis l'appel du haut - et je trouve, enfin, mon essence, ce seul moyen de me séparer de moi-même, pour me voir et m'aimer. | | | | |
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| proximité | | | La supériorité humaine n'est pas dans la maîtrise des objets, mais dans celle des relations ; si je veux garder la mesure de mes éloignements et de mes proximités, je la maintiendrai grâce à une nouvelle métrique des relations inventées. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu est assez éloigné de l'en-soi hégélien (qui s'exprime, tandis que le soi inconnu ne fait qu'imprimer), mais il est assez proche du Dieu le Père, surtout dans ses rapports avec le Fils, ce soi connu, engendré par une voie non naturelle, et qui ne cherche qu'à traduire la volonté du Père ; pour observer leurs relations impénétrables, on aurait besoin d'un esprit, sain ou Saint. | | | | |
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| proximité | | | Rien de lisible chez moi n'émane de mon soi inconnu ; je ne fais que recevoir, par lui, de l'inspiration intelligible et vivre une aspiration sensible vers lui. Tant que je me sens porteur de ce mystère, je ne dirai pas que Dieu est mort. | | | | |
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| proximité | | | Ils s'acharnent à creuser le fond des choses et ils finissent par oublier que « toutes choses ont leurs racines au ciel »** - proverbe chinois. En les cherchant en terre, ils apprennent que « un des sûrs moyens de tuer un arbre est d'en faire voir les racines »*** - J.Joubert. Un pas au-delà des cimes, et je tombe miraculeusement sur les racines ou, mieux, je rencontre « le fruit final de l'arbre, dont nous sommes des feuilles » - Rilke - « die endliche Frucht eines Baumes, dessen Blätter wir sind ». | | | | |
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| proximité | | | Je suis toujours à une même distance, distance infinie, de mon soi inconnu. Et il n'existe pas de chemins qui m'y mènent. Ne compte pas même sur la solitude : « La solitude est le chemin, choisi par le destin, pour te conduire à toi-même » - H.Hesse - « Einsamkeit ist der Weg, auf dem das Schicksal den Menschen zu sich selber führen will » - la solitude ne m'apprend que la futilité de mon soi connu. Chez les solitaires de profession, on continue de n’entendre que le bruit des forums affairés ; être seul, c’est ne s’exprimer qu’en musique mélancolique d’un désert découvert. | | | | |
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| proximité | | | Je ne conçois qu'un Dieu de repos ; les bras révèrent le Dieu de repas et de repus, et la raison - Celui du trépas. | | | | |
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| proximité | | | La vie 'côte à côte', avec autrui, me devient possible à partir de la distance infinie que je crée avec lui. Nos mains rejoindront nos regards, pour ne s'entrelacer qu'au ciel ; l'amour - une prière du regard. | | | | |
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| proximité | | | Je ne comprends pas pourquoi on refuse au Seigneur toute division et toute ténèbre ; pourtant, tout Verbe est division comme toute création. Quant aux ténèbres, il fut un temps, où il fallait craindre la nuit, aujourd'hui, c'est le jour qui effraie davantage. | | | | |
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| proximité | | | Le nom que je voudrais donner au monde idéal - la soif inassouvie de Dieu. Le nom promis par mon époque - la Satiété Générale. Le monde sans fin calmante, le monde sans faim alarmante. | | | | |
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| proximité | | | Rien ne dépasse l'arbre en évocations métaphoriques : je plonge dans ses racines pour peindre ses cimes, je me nourris de sa sève pour en chanter les fleurs, j'en attise la soif de lumière, à l'ombre de ses ramages. « Dans l'arbre règnent terre et ciel, divins et mortels » - Heidegger - « Im Baum wallen Erde und Himmel, die Göttlichen und die Sterblichen » - bien que, chez les hommes, les choses se simplifient : le trépas divin s'annonce par tous et partout, la mortalité humaine ne tracasse pas plus que l'usure des transistors, la voix du ciel devient inaudible - il ne reste aux hommes que l'unité de l'Un, de la pauvre terre, c'est à dire de la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu est un messager de Dieu, sensé me rappeler la présence des sens divins dans mon inconscience ; il adresse sa lumière à mon soi connu, qui en projette des ombres sur ma conscience. | | | | |
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| proximité | | | À ma triade d'athée et d'amateur : créateur - outil - œuvre, correspond la trinité biblique : Dieu - lumière - illuminé, ou le savant triptyque grec : logos - être - étant. C'est pourquoi je me sens concerné, lorsqu'ils parlent de chute de l'être ou de vacillement de lumière, bien que je préfère parler de montée vers le créateur, maître des ombres. | | | | |
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| proximité | | | J'ai de la sympathie pour ce crucifié oublié, Manès, nous divisant en néophytes et parfaits (et que Socrate unifiait en parfaits initiés !). Mais contrairement à la Gnose, je préfère l'émotion théiste du néophyte, reconnaissant le Dieu créateur, au savoir athée du parfait, en contact avec Dieu le Vrai. | | | | |
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| proximité | | | Je sais, que le ciel n'existe pas hors de la Terre ; plus que ça : la Terre est le véritable Ciel ; mais pour que la terre m'accueille maternellement, il faut que je l'aie chantée plus souvent que labourée. Ma cendre terrestre vaut par mon feu céleste. | | | | |
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| proximité | | | L'une des métaphores les plus immédiates de l'Ouvert humain est le Ciel, vu comme la limite de la Terre (en plus, ils seraient créés au même moment par l'Ensembliste universel !). Je deviens un Ouvert le jour, où à l'appel de l'horizon je préférerai l'élan vers le firmament. | | | | |
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| proximité | | | Quand je ne demande pas assez à Dieu, Celui-ci refuse la requête et la renvoie au diable, qui aura pitié de moi. Mais en demandant trop à Dieu, je me trompe d'adresse ou de hauteur, et alors, le diable intercepte ma demande et me fait honte. | | | | |
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| proximité | | | Toutes les religions racoleuses me tendent leurs paris pascaliens, dans lesquels ne figurent aucune date, aucun nom, aucun événement ; une fois que je l'ai accepté, ils me ressortent des mages, des archanges, des navettes entre terre et ciel, et, dépité, abusé, je renoncerai aux dés, aux jeux, aux rébus, et je resterai avec le mystère de mon âme inexpliquée. | | | | |
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| proximité | | | En quête d'émotions, je cherche et fouille la proximité, à commencer par moi-même, et je finis par comprendre, que ce sont des choses ou des points, à partir desquels tout s'éloigne, qui en présentent le plus grand intérêt. Et un jour, même mon soi ne quittera plus la ligne bleue de l'horizon. Les hommes pratiquent l'accommodation en sens inverse. | | | | |
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| proximité | | | Je n'aime pas les frontières, qui servent pour délimiter des enclos, ou même des cloîtres, et dont la clôture me rendrait, mécaniquement, frère des autres renfermés. La frontière désirable est celle qui, inaccessible, m'attire et fait de moi un Ouvert, suivant des yeux de l'âme, et non pas des pieds de la raison, mes propres limites, dessinées par quelqu'un de plus haut que moi. | | | | |
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| proximité | | | L'action traduit un millième de ce que je suis, la réflexion - un centième, le rêve - un dixième. Si, dans le vide de ce qui reste, je n'étouffe pas, si une joie ou un amour, sans aucun appel d'air, dilatent mes poumons, alors, mon souffle ne peut me porter que vers la foi. | | | | |
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| proximité | | | Plus que ma propre pose, la hauteur est la position de mon interlocuteur anonyme idéal, puisque la communication avec l'ampleur démocratique ou avec la profondeur scientifique dégénère rapidement en démagogie ou en technologie, tandis que je me sens plus près de la théologie. D'ailleurs, l'idée d'inventer Dieu et ses anges, pour peupler ma hauteur désertique, est un bon stratagème rhétorique. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par chanter la force, le bien, la beauté ; porté par ma plume et ma noblesse, je touche aux autres cordes, plus étonnantes et délicates – la faiblesse, le mal, l'horreur – et je comprends, que mon chant est plus important que la chose chantée, que l'élargissement de gammes est plus porteur que l'approfondissement de thèmes, que la hauteur de ma voix assure la même intensité de mes fibres au-dessus de tout axe de valeurs. Au pays de mes pensées païennes, je dois être missionnaire, pour les convertir en une foi des rêves ; c'est le retour à la pureté initiale (le retour nietzschéen, die Wieder-Kehre, est une tentative de conversion !). | | | | |
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| proximité | | | Nous sommes tous bornés ; à qui les bornes les plus significatives appartiennent-elles (à moi-même, aux autres, à Dieu) ? - là est la question. Comment j'y converge ? Avec quelle intensité ? Je suis vraiment un Ouvert, quand je suis maître de mon approche de mes limites divines, intouchables. | | | | |
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| proximité | | | En quels termes puis-je parler de proximité ou d'accessibilité de mon soi inconnu ? Il m'est plus proche que la raison elle-même, puisque c'est lui qui anime mon esprit, pour qu'il devienne âme ; et ce souffle est plus spontané que mes mots, mes idées ou mes actes. Il est mon ouverture vers la merveille du monde, de la vie, de la raison ; il est si proche, que les myopes ne le voient même pas : « Le moi intérieur m'est caché » - Wittgenstein - « Das Innere ist uns verborgen ». | | | | |
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| proximité | | | Dans le médiocre, je maîtrise mes limites, je suis un Fermé, j'y suis engagé ; dans le grand, je dois rester un Ouvert, vénérer mes limites, à jamais inaccessibles, dont je me dégage, tout en gardant l'élan vers elles. | | | | |
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| proximité | | | Le miracle de la rétine, le miracle de la circonvolution, le miracle de la communication entre elles – aucun paléontologue, aucun évolutionniste, aucun biologiste ne peut ébranler ma sensation de divinité de l'Opticien et de l'Ordonnateur. | | | | |
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| proximité | | | Je ne sais pas si Dieu ou mon soi inconnu ont un esprit ; ce qui est certain, c'est qu'ils n'ont pas de visage ; et c'est ce qui les rend parfaits destinataires de mon écrit, car au lieu des affirmations, il parlera requêtes – arbres ouverts à l'unification suprême. « La question du penseur est la question de l'élève » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Parmi les spectacles de la vie, je reconnais le dramaturge divin par une présence implacable d'un souffleur, se moquant de mes récitations et se solidarisant de mes improvisations. | | | | |
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| proximité | | | Ma foi en Créateur ne peut prétendre à une dignité que si je reconnais humblement ne L'avoir jamais perçu ni par mes sens ni par mon intelligence. Par ailleurs, le bonheur a les mêmes raisons d'être : il n'est vrai que lorsque je ne le vois pas. | | | | |
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| proximité | | | Les regards, dont je parle, ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale, que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n'est pas du « courage de l'aigle qu'aucun Dieu ne regarde » - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l'angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée, où elle prendrait ses parois pour un bon miroir : « Je me sens regardé, ce qui est le sens second et plus profond du narcissisme » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| proximité | | | Soit je m'adresse à mes semblables, et ma voix devient humble et ferme, soit je n'ai qu'un seul destinataire, Dieu, et ma voix doit être tremblante et fière. Montaigne, qui ne s'adresse qu'à son entourage et ignore l'écoute divine, a, dans son audience, raison : « C'est faire le sot, que parler toujours bandé ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu, protège-moi de ces deux terribles certitudes, que je ne supporterais pas : que Tu es ou que tu n'es pas ! | | | | |
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| proximité | | | En écrivant, je m'adresse toujours à mon interlocuteur virtuel, et ma tonalité dépendra de la distance qui m'en sépare. La morne impersonnalité des écrits académiques ou claniques s'explique par le choix des collègues comme confesseurs ou juges. Invite plutôt le Créateur ou Ses anges (dont mon propre soi inconnu) à se pencher sur mes pages, et je pratiquerai sans doute le ton grand seigneur. | | | | |
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| proximité | | | Le rêve : croire contre créer ; la pensée : créer contre croire. Je crois en Créateur, sans savoir Le penser. Je peux penser un Créateur, caché hors du temps ou dans la quatrième dimension spatiale, mais je ne peux pas le croire. Dieu est un rêve du gratuit, et la pensée est une création du nécessaire. | | | | |
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| proximité | | | En écrivant, je m’adresse aux oreilles impossibles, qui ne sont ni de mes complices ni de mes pairs, mais cette écoute me motive, me rassérène et m’intimide. À celui qui me lira amoureusement, je tends, fébrilement, aussi bien la lumière de mon esprit que les ténèbres de mon âme. Et, fatalement, je me rends compte, que le seul lecteur ainsi visé, inconsciemment, c’est Dieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée »** - la Bible. | | | | |
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| proximité | | | Tu terrorises mon pitoyable savoir du divin, en l’exposant aux yeux omniscients de Dieu, tandis que je me réjouis de la musique de mon verbe vacillant, s’adressant à Ses oreilles. « Que dire de Dieu ? - rien. Que dire à Dieu ? - tout »*** - Tsvétaeva - « Что мы можем сказать о Боге? Ничего. Что мы можем сказать Богу? Всё ». | | | | |
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| proximité | | | Le Bien et le Beau, ces cordes, biologiquement inutiles et irrationnelles, furent placées par le Créateur dans mon cœur et mon âme en tant que supports de la consolation divine, face à la tragédie de la vie et à l’horreur de la mort. La consolation humaine, se logeant dans l’action et non pas dans le rêve, m’éloigne de la hauteur et me replonge dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce que je sais s’ensuit de mes représentations. Il est impossible de bâtir une représentation sérieuse, dans le contexte de laquelle je dirais : « Je sais que dieu X existe ». En revanche, un nombre illimité de représentations sensées, qui confirmeraient que « Je sais que dieu X n’existe pas ». Facile de modéliser une licorne ; impossible de fourguer dieu X dans un modèle non-fantaisiste du réel et même de l’imaginaire. | | | | |
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| proximité | | | Avec mes agonies sur un autel, que je me glorifie d'avoir érigé moi-même, l'ennui de la présence d'un observateur, c'est la conscience qu'il me donne de me trouver dans un abattoir commun, sans aucune issue vers le ciel, qui ricane et ne m'attend guère. Dans le cas le plus noble, où il serait question d'autels et de victimes, même le Spectateur suprême serait de trop. | | | | |
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| proximité | | | Tout philosophe doit trancher : l’homme est une nullité ou une divinité, une machine ou un ange. Aujourd’hui, la première réponse domine outrageusement, surtout depuis que Dieu est proclamé mort. Plus Dieu est moqué, abandonné, solitaire, agonisant, plus ardemment je cherche Sa compagnie, hors réalité – dans le rêve. | | | | |
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| proximité | | | J’écoute ceux qui ont trouvé le sens de la vie – la dévotion, l’absurdité, la recherche de soi – une misère ! Et même si, en approfondissant ce sujet, on se penchait sur les trois mystères dont nous a doté le Créateur – le Bien, le Beau, le Vrai, le résultat serait très décevant : le sens des deux premiers est inaccessible, et le sens du Vrai est trop transparent, accessible même aux machines. À l’opposé du sens à chercher se trouve le rêve à créer. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain est ma patrie ; la profondeur – mon atelier ; la hauteur – mon exil. Trois lieux - pour rêver, pour créer, pour chanter. | | | | |
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| proximité | | | Ce que je crois est dicté par mon goût, donc par mon âme libre, hors toute aide extérieure. Ce que je ne crois pas est formulé par mon esprit, fabricant de contraintes dans le choix de thèmes publics. C’est pourquoi l’Évangile veut porter secours à l’incrédulité du croyant. | | | | |
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| proximité | | | Ce que je regrette le plus dans la mort de Dieu, c’est que, désormais, le ciel devint identique de la terre, le Mystère chuta au niveau des problèmes, mon intérêt coïncida avec mon étoile, le Bien s’incrusta dans des Codes, le Beau suivit la demande du marché. | | | | |
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| proximité | | | Si une vraie foi avait dû exister, elle se serait fondé sur ce qu’on reçoit (d’une révélation, d’une rencontre avec leur Dieu, des témoignages irréfutables) et non pas sur ce qu’on donne (aux rites, aux dogmes, à la hiérarchie cléricale). Or, je vois nettement ce que les soi-disant croyants donnent, je ne vois pas du tout ce qu’ils reçoivent. | | | | |
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| proximité | | | Je me sens proche de ceux qui, face à un problème, en extraient un mystère ; et je crois que le passage d’une solution à un problème est, lui aussi, signe d’une intelligence non-mécanique. Einstein n’y voit aucun avantage : « Les hommes négatifs trouvent un problème dans toute solution » - « Negative Menschen haben ein Problem für jede Lösung ». Les hommes positifs sont insensibles aux mystères. | | | | |
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| proximité | | | De quoi ou de qui pourrais-je me réclamer ? Je sens la distance avec tout et avec tous. Une singularité, un point de discontinuité, une planète unique autour d’une étoile unique, la mienne. | | | | |
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| proximité | | | Je ne suis moi-même que dans mes commencements (mon éternel retour spatial !) ; c’est là que me rencontre mon soi inconnu ; tout enchaînement m’éloigne de moi-même et me sépare de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Je veux que mon écrit ait le même poids sur les balances du futur et du passé. L’apport et le jugement du présent me sont indifférents. | | | | |
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| proximité | | | On se rapproche des autres par des valeurs communes, tandis que mes appels à la fraternité partent de mes vecteurs personnels. Mais l’élan individuel, contrairement aux mythes nationaux, est incompatible avec le sacré qui est toujours collectif ; on ne peut l’imaginer sans lieu ni date. Alors je l’invente à l’échelle de notre planète, sans frontières, sans l’Histoire. Heureusement, la Terre est bourrée de mythes de la Création divine. | | | | |
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| proximité | | | La matière existe dans l’espace-temps, et les esprits – dans les représentations. Les esprits ne sont connus que par leurs traductions en actes, actes physiques (qui rejoignent la matière) ou langagiers (qui peuvent rester dans la sphère spirituelle). Je ne peux juger l’esprit des autres que par ses traductions ; je ne ressens le contact viscéral, conscient, qu’avec mon propre esprit que j’appellerai mon soi inconnu. Celui-ci est une œuvre divine, et, en tant que source de mon inspiration, il se trouve en voisinage immédiat avec Dieu, mon seul interlocuteur. Je m’adresse à mon semblable, au voisin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Qui fut le premier – l’œil ou la lumière, l’oreille ou le son, la dent ou l’aliment, la corde vocale ou l’onde acoustique, l’aile ou l’air, la branchie ou l’eau, le piquant ou l’agresseur ? M’est avis que « nous possédons par miracle ce qui est exigé par nécessité »**** - Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Je pensais être le seul à avoir lu et admiré les magnifiques interprétations des Évangiles par Tolstoï. Quels ne furent ma surprise et mon plaisir, quand j'apprendrai, par B.Russell, que, dans une librairie galicienne, ce livre sera le seul à survivre aux bombardements de la Grande Guerre et y sera découvert par Wittgenstein, qui en sera profondément bouleversé. | | | | |
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| proximité | | | Devant mon soi inconnu, je suis le plus pieux des incroyants. | | | | |
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| proximité | | | Notre soi inconnu est comme Dieu, aussi magique, immatériel, cachottier. Et je finis par les confondre, même si l’un est créé par l’Autre. « Le vrai Dieu est en intime union avec le moi »*** - Valéry. | | | | |
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| proximité | | | L’œil et la lumière, le son et l’oreille, le miel et le goût, la rose et le nez, le doigt et la caresse – en tout point de la vie le mystère est omniprésent, sans aller jusqu’à la vertigineuse liberté. Je ne parviens pas à imaginer comment un homme intelligent puisse proclamer que la vie n’a point de mystères (Valéry). | | | | |
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| proximité | | | Volontairement ou non, la tâche d’artiste consiste à mettre au même diapason son âme et son esprit. Or, l’image qui se devine dans mon soi inconnu possède deux facettes, l’une humaine, orientant mon esprit, l’autre divine, excitant mon âme. Le devoir d’artiste est d’adresser son message à une personne, virtuelle ou réelle ; ne voyant aucun visage réel, je me tourne vers le virtuel, que j’appellerais mon soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| introduction russie | | | RUSSIE : Ce rude pays m'ouvrit ses bagnes et ses forêts, ses poètes et ses mouchards, ses grognements et sa musique, sa mathématique et ses casernes. Même sans sa langue, qui est aussi la mienne, je serais resté son fils, sans savoir exactement qui est mon père spirituel. La France, plus attentive, ironique et souple, m'adopta. L'appel du large, que me légua la Russie, se transforma en besoin de hauteur. Ayant appris le vertige de la hauteur, l'humilité de résignation devint une honte agissante. Le goût de vastes panoramas s'effaça au profit des climats exquis et rares. La déraison poursuit l'histoire russe et fournit aux plumes, sortant des sillages rationnels, des instigations au rêve ou à l'invention. | | | | |
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| chœur russie | | | ACTION : Mon préjugé contre les hommes d'action date de mes déboires en Russie, où seules les crapules sont entreprenantes, les autres végétant, rêveurs ou éméchés. L'Occident me confirma, que l'ivresse et le songe quittent fatalement la tête en proie aux injonctions des coudes. Vos clochards seront bientôt les seuls vestiges du rêve, qu'on visitera, comme on visite en Russie les starets, les gérontes. | | | | |
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| chœur russie | | | MOT : Le mot russe a la liberté du latin, l'élasticité de l'italien, l'imprévisibilité de l'allemand. Il rend bien les états d'âme, mais s'empêtre dans les abstractions. L'antithèse du français. Mon écrit est une tentative contre nature : un état d'âme, qui veut remplir le mot tout entier. L'ambition démesurée, mais la seule, qui justifie ma prise de plume. | | | | |
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| russie | | | Entouré d'hommes extraordinaires, en Russie, on finit par presque oublier la société abominable, dans laquelle on est immergé. « Une société, dont la paix ne dépend que de l'inertie des sujets, mérite le nom de tribu plutôt que de société » - Spinoza - « Civitas, cujus pax a subditorum inertia pendet, rectius solitudo, quam Civitas dici potest ». Admiratif devant une société extraordinaire, en Europe, je finis par ne plus m'intéresser à ses hommes abominables. | | | | |
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| russie | | | J'aime Pouchkine parce qu'il n'est pas russe, Dostoïevsky à cause de ses hystéries allégoriques, Tolstoï pour ses interprétations palpitantes des Évangiles, Akhmatova pour n'avoir pas touché à la vie, Tsvétaeva pour en avoir été poursuivie jusqu'en halètement, Pasternak pour y avoir trouvé une intonation, Nabokov et Soljénitsyne pour leur langue. Aucune raison reçue. | | | | |
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| russie | | | Dans ce chapitre, comme dans tous les autres, mes complices ou compatriotes sont fantomatiques. Je ne pourrais même pas signer comme Celan : « Tselan, Russkij poët in partibus nemetskich infidelium ». | | | | |
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| russie | | | Cet éditeur parisien, dans sa rebuffade, condescend à me faire voir ma place : « nous ne publions que les meilleurs ». En URSS, ils se seraient contentés de me rediriger vers un hôpital psychiatrique correctionnel, ce qui ferait reverdir davantage ma plume. En France, quand je vois le crétinisme de mes supérieurs du créneau, la rage d'un amour-propre en feu m'asphyxie et la plume me tombe des mains. | | | | |
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| russie | | | Une curiosité géopolitique : sur les terres de mon pays natal naquirent Prométhée, Médée, Avicenne, Tamerlan, Hamann, E.T.A.Hoffmann, Kant, Chopin, Conrad, Salomé, G.Cantor, D.Hilbert, Chagall, R.Jakobson, H.Hesse, R.Gary, Celan, Koyré, Kojève, Levinas. | | | | |
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| russie | | | À cet impitoyable et dévergondé pays, je suis reconnaissant de m'avoir appris, que la meilleure rencontre avec Dieu ne se fait ni dans la prière, ni dans la confession, ni dans l'action, mais dans la pitié et la honte. | | | | |
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| russie | | | L'attrait des étoiles dut être particulièrement intense au-dessus de mon village natal de Sibérie, car mon seul camarade de classe, se trouvant de ce côté-ci des Carpates, est chez la NASA, Projet « Alone with a Star ». | | | | |
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| russie | | | Le jour, où même la Place Rouge sera grise d'ennui, je regretterais peut-être les jours, où elle était déjà noire de monde, encore blanche de neige, et même verte de peur. | | | | |
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| russie | | | L'enfance façonne plus profondément nos fibres que nos vocables ; aucun problème pour trouver, chez d'autres tribus, des égaux de Pouchkine, Tolstoï ou Pasternak, mais, contrairement à l'écoute de Bach, Mozart ou Beethoven, je n'éprouve nul besoin de chercher la raison, jamais suffisante, du frisson qui me vient d'un morceau de Tchaïkovsky, Rachmaninov ou Prokofiev. | | | | |
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| russie | | | C'est à Saint-Pétersbourg que je devins nihiliste et adorateur du soleil, et c'est dans le Midi que je m'adonnai aux jeux des ombres et à l'acquiescement au monde. Nietzsche serait, à trois quarts, d'accord avec cette géographie spirituelle : « À Pétersbourg je serais nihiliste ; ici je crois en soleil » - « In Petersburg wäre ich Nihilist. Hier glaube ich an die Sonne ». | | | | |
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| russie | | | Que je suis reconnaissant à la sérénité des lumières universelles européennes, qui me permirent de jeter sur ces pages tant d’ombres russes, scintillantes et solitaires. « La solitude : un océan d’ombres couvre cette Sibérie » - A.Suarès. | | | | |
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| russie | | | Les apprentis-philosophes français, viscéralement anti-russes, cherchent dans les récentes expéditions russes au Caucase les seuls parallèles avec ce que Pol-Pot infligeait à Pnom-Penh ou Hitler - à Varsovie. Elle est si nette et si sans appel, leur frontière entre justes et injustes. Je ne sais pas, où ils mettent les oubliés de Léningrad et Stalingrad, martyrisés par des barbares injustes, mais j'aurais pitié des enfants de Dresde, Berlin ou Hiroshima, crevant de la main des barbares justes. | | | | |
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| russie | | | Pouchkine fut exilé au même endroit qu'Ovide ; à peu près au même moment, Napoleon, de son exil sur l'île d'Elbe pouvait apercevoir la Tour de Sénèque, en Corse, où s'ennuyait jadis son prédécesseur d'infortune ; je visitai les deux sites : l'ambiance à vous étouffer d'ennui ou de vous couper le souffle ; on aurait dû invertir ces lieux, pour que le chantre de l'amour ne laissât pas choir sa lyre et le maître du courage élevât son stoïcisme. | | | | |
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| russie | | | En fouillant dans mes souvenirs russes, je trouve ceci : l'homme, qui me fit aimer Bach et Haendel, un académicien, qui avait connu Einstein et créé la topologie moderne ; l'homme, un Vénézuélien, qui m'apprit l'espagnol, devint terroriste, ennemi numéro un en Europe, embastillé, en perpétuité, depuis un quart de siècle ; l'homme du Parti, qui, pendant des années, me poursuivit de sa hargne, à cause de mes liens européens, est aujourd'hui recteur de l' Université Lomonossov, mon alma mater. | | | | |
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| russie | | | Qu'un oligarque russe, un gangster, un fonctionnaire corrompu ne voient pas l'infinie hideur de leur cadre de vie se comprend facilement, mais qu'un violoniste, une diva de ballet, un homme de théâtre, un scientifique soient frappés de la même cécité, est une énigme que je n'arrive pas à m'expliquer. | | | | |
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| russie | | | Je me sens minable, pour ne pas dire ridicule, avec ma langue et ma morgue, que n'apprécierait peut-être qu'un duc de La Rochefoucauld, - je lis le récit d'un Parisien de bonne souche (S.Tesson), reclus, en plein hiver, dans une cabane de la taïga sibérienne, et où je retrouve tout le décor sauvage de mon enfance. Un chiasme vertigineux ! Jusqu'à ses calembours (qu’il fait passer pour aphorismes), qui sont si désespérément plats… Il me reste à « découvrir une autre Sibérie, pour y expédier l'initiateur de réévaluations de valeurs » - Nietzsche - « ein Sibirien zu erfinden, um den Urheber der Wert-Tentative dorthin zu senden ». | | | | |
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| russie | | | Dans mon village natal s'affairent des hommes d'une autre couleur, et épaisseur, de peaux ou de rêves, cultivant des arômes ou s'occupant des bêtes, qui me sont étrangers, hommes aux rires et pleurs incompréhensibles, à la langue sans liens avec ton enfance. « De nuit, plus près de l'aube, je suis de retour au pays congelé, - au mien ? au leur ? » - Koublanovsky - « Возвратясь в свой или нет край замороженный, ночью, когда ближе рассвет » - mieux j'entretiens les promesses des aubes, moins je tiens au désespoir des crépuscules. | | | | |
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| russie | | | Compatriote de l'arbre, compatriote du mot - cette tribu n'existe plus, depuis que la forêt et les codes d'accès surveillent les frontières. Mais si l'on se perd dans la forêt, c'est dans l'arbre qu'on se trouve. « Têtes inconnues emménagent dans mon pays ; ni sous mon arbre ni dans mon mot »** - Tsvétaeva - « Новосёлы моей страны ! Из-за древа и из-за слова ». | | | | |
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| russie | | | Un aristocrate français, éconduit par sa compagne, ex-princesse russe, se perd dans d'obscures raisons, que la volage évoque. Y flairant des mystères de l'âme russe, il me demande de l'éclairer la-dessus ; je lui suggère un terrain neutre, on monte une expédition dans des caves californiennes ; au bout de 48 heures, il comprend, que ce n'est pas l'esprit d'aventurier du Far West, qui lui manquait, mais l'ivresse d'âme orientale. | | | | |
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| russie | | | Veut-on vivre dans l'entente avec le monde ou dans le défi - le type de civilisation dépend de la réponse. « L'homme harmonieux - les Grecs homériques, les Chinois, les chrétiens gothiques. L'homme héroïque - les Romains, les Germains et Latins. L'homme ascétique - les Hindous, les Grecs néo-platoniciens. L'homme messianique - les premiers chrétiens, la plupart des Slaves. L'harmonie avec le monde, la domination du monde, la fuite devant le monde, la sacralisation du monde » - W.Schubart - « Der harmonische Mensch - die homerischen Griechen, die Chinesen, die Christen der Gothik. Der heroische Mensch - das antike Rom, Romanen und Germanen. Der asketische Mensch - die Inder und neuplatonische Griechen. Der messianische Mensch - die ersten Christen und die meisten Slaven. Welt-Einklang, Welt-Herrschaft, Welt-Flucht, Welt-Heiligung ». Peut-on sacraliser par l'harmonie, par la puissance ou par la fuite ? Oui, quand je suis un Ouvert, et ma musique, mon génie ou mon regard proviennent de ma profondeur divine et sont tournés vers ma hauteur humaine. | | | | |
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| russie | | | Comme partout en Europe, il y eut bien en Russie une culture de la lumière et une culture des ombres, la première ouverte par Pouchkine, la seconde - par Dostoïevsky. Un peu héritier des deux, j'apprécie autant la lumière de l'un que les ombres de l'autre, toutes les deux coulées dans un mot civilisateur. Des folliculaires occidentaux opposent bêtement l'angélisme du premier à la barbarie du second, tandis qu'ils sont indissociables. | | | | |
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| russie | | | On mène une vie de réfugié, quand la langue des réponses n'est pas la même que celle des questions. Ma vie est une suite de deux exils : en Russie, où il fut impossible de me cacher, et en France, où il est impossible de me faire voir. Trop d'interrogateurs débiles ou trop d'interrogations subtiles. Aucune envie de réponses ou des réponses, toutes trop banales. | | | | |
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| russie | | | La sensation d'être un exilé de l'intérieur, dans mon propre pays, est précisément la preuve, que je suis bien à lui. « Je ne suis pas à toi, ô laideron de neige » - Maïakovsky - « Я не твой, снеговая уродина ». Les meilleurs enfants de la Russie furent ses enfants prodigues. Certains trouvaient même à l'exil l'aura d'une mission : « Nous ne sommes pas des bannis, nous sommes des bénis » - Berbérova - « Мы не в изгнании, мы - в послании ». | | | | |
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| russie | | | Les chutes, au moins, permettent de se lamenter sur le sort d'une verticalité instable, mais la mort pétrifie nos cerveaux et nos mots, dans une horizontalité de morgue - tel est mon regard sur la Russie du XXI-ème siècle, où l'on chercherait en vain la moindre trace de la conscience de Tolstoï, de la pénétration de Dostoïevsky, de la grâce de Pouchkine. Aucune trace, non plus, du moujik, du boyard ou du pope, tels que les siècles précédents les connurent. Le sens du grandiose - dans le sourire, la grimace ou la honte - abandonna cette contrée, sans pasteurs ni chantres, où sévit le charlatan. | | | | |
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| russie | | | Lorsque je parcours les romans-fleuves de Balzac, Zola, Proust, Joyce, je pense aux romans-sources de Dostoïevsky et/ou romans-deltas de Tolstoï. | | | | |
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| russie | | | J'enchaînai sur les thèmes de mes ex-compatriotes, pour prouver que le destin des rois maudits ou le hasard du général Dourakine reproduisent la même trajectoire. Ce qui reste vrai après la substitution des rois par poètes et du général par capitaine d'industrie. À moins que l'on se sauve dans le pointillé. | | | | |
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| russie | | | Face aux Russes, je me comporte en mollasson démocrate, sage et prude ; avec les Français, je frôle le liberticide, fanatique et violent. Hypocrisie ? Ambivalence ? Protéiforme, sans fond véritable ? Et je ne sais même pas, où je suis plus près de ma vérité. | | | | |
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| russie | | | J'aurais eu assez de force pour traduire ma lucidité en actes, je serais retourné dans ma forêt natale de Sibérie, sur les traces de mes ancêtres orpailleurs, ou, au moins, j'aurais cherché à me réfugier en Amazonie ou au Kenya. Accepter de vivre d'une illusion - l'écriture comme réceptacle d'un souffle - illusion devenue fatalité, telle est la faiblesse, qui est à l'origine de ce livre boursouflé. « Il ne dépend que de nous : vivre dans un monde rassurant d'illusion » - Chomsky - « If we choose, we can live in a world of comforting illusion ». | | | | |
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| russie | | | Que peut-on attendre de l'injection, au beau milieu de Paris, d'un enfer russe (ad - ад - en russe) ? - Par-ad-is : « Ajoutez deux lettres à Paris : c'est le paradis » - J.Renard. Paris, une fête, qui ne me quitte plus (a moveable feast - Hemingway - un abject récit, qui avait charmé mon adolescence). | | | | |
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| russie | | | C'est au milieu des forçats de Sibérie, taillés dans le bois précieux (sibirische Zuchthäusler, aus dem wertvollsten Holze geschnitzt - Nietzsche), que je vis pousser l'arbre, que, arraché à la terre, je porte au ciel, pour échapper à la forêt de Cybérie, par des voies sans issue (die Holzwege de Heidegger). Région des Ténèbres, c'est ainsi que Messire Marco Polo, d'origine slave (son nom, toutefois, est plus près des champs - поле - que des forêts), désignait cet espace ; maestro U.Giordano, avec ses opéras Sibérie et Andrea Chénier, me fit deviner que le forçat, devenu bourreau, sera le pire des tourmenteurs. | | | | |
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| russie | | | Les contes de fées dans la tête et le bagne sous les yeux, ces deux influences, conjointes et capitales, me laissèrent, pour le reste de ma vie, le même message – la vraie vie est ailleurs. Plus tard, je compris, que cette vision fut aussi l'un des matériaux possibles d'une bonne poésie ou l'un des buts d'une bonne philosophie. « La philosophie authentique est celle du bagne » - Chestov - « Настоящая философия есть философия каторги ». | | | | |
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| russie | | | Un bref calcul m'apprend, que, par train, je fis dix fois le tour de la Terre : une moitié – par le Transsibérien, et une autre – par le TGV. Encore un axe, sur lequel je dépose mes valeurs intransportables, de l'immensité horizontale de l'espace à la promiscuité verticale du temps. | | | | |
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| russie | | | La hauteur de mon regard sur la vie est déterminée par l'attention que je porte soit aux origines et commencements, soit aux buts et finalités. L'inspiration passive ou l'aspiration active. Le Russe penche pour la première de ces attitudes : « Napoléon s'adressait au Destin, Alexandre [Alexandre Ier] – à la Providence » - Chateaubriand. | | | | |
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| russie | | | La neige fut ma patrie (je souris en lisant : « voici la neige, malheur à celui qui n'a pas de patrie » - Nietzsche - « bald wird es schnein, weh dem, der keine Heimat hat »). Ensuite, j'occupai ma vie à inventer des patries, pour donner corps à la sensation d'exil, qui ne me quitte jamais. Comme j'invente des églises ou des tribunaux, où ma honte trouve enfin un confessionnal ou un banc des accusés. Un besoin vital de mystère : « Le rêve d'exilé russe s'enveloppe de sa patrie, comme d'un mystère » - Nabokov - « Изгнанника сон, как тайной, Россией окружён ». | | | | |
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| russie | | | Le souvenir le plus vivant, que je garde de ma Russie, s’incruste pourtant dans une mort, la seule mort que je vécus comme tragédie. Je creuse la tombe de ma mère, dans la terre gelée de Sibérie, et les seuls impacts, qui coupent la monotonie blanche, ce sont bien mes larmes. Et il faut déjà penser aux clous, que le pope me tendra bientôt devant un cercueil encore ouvert. Et, pour ne pas entendre le grincement de ma pioche, dans cet horrible trou, je récite les contes de fées, en imitant la douce intonation de ma mère. Je ne sur-vis, c'est à dire je ne rêve que grâce à ces contes magiques. | | | | |
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| russie | | | Mon enfance, c'est sa scène : la boue, le froid, la famine au milieu d'un bagne, et c'est son décor : la forêt, immense et sauvage, où l'ours me disputait la framboise. Deux thèmes, toujours présents à mes yeux, toujours absents de mes tableaux. Et Rilke me donne un bon exemple, en laissant au stade de rêve son projet d'« assister à la résurrection du miracle russe de ma jeunesse » - « das russische Wunder meiner Jugend wiederauferstehen zu lassen ». Comme l’envisagea, plus tôt, Voltaire : « Si j’étais plus jeune, je me ferais Russe ». | | | | |
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| russie | | | Devant l'horreur de l'extérieur bien réel, le Russe tente de se réfugier dans un intérieur fantomatique. Mais où passe la frontière entre l'intérieur et l'extérieur ? Par la conscience (dans les deux acceptions du mot) : la conscience des motifs et la conscience de la honte. Je suis libre, quand c'est la conscience et non pas la science qui détermine mon choix, en dépassant mon soi (Sartre veut faire de la liberté une conscience de soi, et Bergson croit la voir en pouvoir de tourner autour de soi - en-deçà de soi il n'y a qu'esclavage ! | | | | |
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| russie | | | La même distance me sépare des Russes, des Allemands, des Français. Et non pas à cause de leurs servilité, discipline ou mesquinerie, mais à cause de mon incapacité de m'enivrer comme un Russe, de pleurer comme un Allemand, de sourire comme un Français. Le goût d'exil entretient ces saines distances. | | | | |
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| russie | | | L'Histoire russe s'étend sur quatre continents ; pour certains, ses chapitres asiatique et américain restent sans Histoire du tout : « Jetons dehors la Sibérie ; nous n'avons rien à partager avec elle, car elle se trouve hors de l'Histoire » - Hegel - « Sibirien ist wegzuschneiden. Sie geht uns überhaupt nichts an, weil sie außerhalb der Geschichte liegt ». Ces paroles d'un misérable petit-bourgeois firent pleurer le grand Dostoïevsky dans son bagne sibérien, car, à ses yeux, elles signifiaient la mort du dieu européen, la mort d'une véritable liberté. Il est vrai, que dans mon bagne à moi, où Dostoïevsky se maria, aucun esprit absolu ne m'apparut, seules y apparaissaient des âmes. Mais ce n'est pas aux Hegel d'écrire l'Histoire des âmes. « La tenace raison d'être était tournée vers la Sibérie des Exilés, vers la Poésie, Exil et Terre de la Fierté de l'Homme » - Celan. | | | | |
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| russie | | | Nous vîmes le même bagne, Dostoïevsky et moi : moi, de l’extérieur, je le transposai, ensuite, dans mes vers inexpiés ; lui, de l’intérieur, il le vécut, les fers aux pieds. Une dualité, entre la vie et le rêve, naquit de ce milieu lugubre, d’où deux branches hyperboliques qui s’inscrivirent dans nos arbres émotifs et verbaux. | | | | |
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| russie | | | Faire croître un arbre à partir des ténèbres - l'une des fins de ce livre. La contribution de Nietzsche fut bénéfique : « Ceux qui me lisent et m'entendent, tout naturellement, ce sont les Russes » - « Meine natürlichen Leser und Hörer sind die Russen ». La lecture artificielle permet d'accéder à tant de gouffres ; la naturelle n'est possible que si l'on possède déjà la hauteur. | | | | |
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| russie | | | Je dois être le seul au monde à porter la même familiarité à la taïga et à la Méditerranée et je certifierais qu'en Sibérie et en Provence, le ciel n'écoute que des demandes impossibles. « Le Sibérien demandera-t-il au ciel des oliviers, ou le Provençal du klukwa ? » - de Maistre. On partage l'olivier avec des généraux ou avec des colombes ; le klukwa - avec des ours ou avec des évadés des bagnes. À l'écart des moutons et des robots. | | | | |
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| russie | | | L'avenir appartient aux nations, qui réussissent à se débarrasser du doute. L'ironie de l'histoire est, que ce mouvement, salutaire pour les hommes et suicidaire pour l'homme, est lié au nom de celui qui érigea en norme la forme la plus triviale du doute - Descartes. Le dernier à douter en Allemagne fut E.Jünger ; je ne sais où j'aimerais le croiser, à l'Hôtel Raphaël ou dans les tranchées du Caucase, avec une plume ou avec un fusil ? Le doute - la sourde certitude d'avoir quelque chose à se reprocher - ne survit qu'en Italie et en Russie. | | | | |
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| russie | | | La sensation de mourir, de grisaille, d'horreur ou de lumière indélicate, m'accompagnait partout en Russie ; en Europe, je me sens déjà mort, d'ennui ou de couleurs indifférentes. | | | | |
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| russie | | | On peut juger de la doucereuse tolérance européenne et de la violence du goût de l'intolérance russe, en comparant les réactions à mon opus que je reçois : trop engagé - disent les Européens, trop désengagé - disent les Russes. | | | | |
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| russie | | | Russe, avec les romanciers et compositeurs russes ; Allemand, avec les poètes et philosophes allemands ; Français, avec les penseurs et architectes français, - je n'en revendique néanmoins aucune nationalité ; au sein des peuples, je me sens chez moi avec une chanson populaire russe, avec l'étudiant allemand, avec le cuisinier français. | | | | |
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| russie | | | Mes écrits et la France : l’indifférence moutonnière du monde éditorial. L’indifférence totale, ce qui est, toutefois, plus facile à porter que le ricanement sélectif, mais plus difficile à accepter que l’indifférence robotique des Russes américanisés. « Ici, je suis de trop ; là-bas, je suis impossible. Ici, on ne me publie pas ; là-bas, on ne me laisserait pas écrire » - Tsvétaeva - « Здесь я не нужна, там — невозможна. Здесь меня не печатают, там - не дадут писать ». | | | | |
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| russie | | | Mon enfance est présente par un souvenir réel sonore et par des tableaux reconstitués, inventés, retouchés – la triste et caressante voix de ma mère et l’arbre, cherchant à s’évader de la forêt. Voilà à quoi se réduit désormais ma première patrie. « Mon mal du pays n’est qu’une hypertrophie de la nostalgie d’une enfance perdue »** - Nabokov - « Моя тоска по родине лишь своеобразная гипертрофия тоски по утраченному детству ». | | | | |
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| russie | | | Quand je vois la production mécanique des misérables artisticules américains, je me dis que G.Steiner n’a pas si tort : « Une créativité de tout premier ordre, une véritable avancée de l’esprit, se produisit dans le climat oppressant de Russie » - « Creation of absolutely the first rank, the motion of the spirit, has taken place in the oppressive climate of Russia ». | | | | |
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| russie | | | Les Archives du KGB se sont entre-ouvertes, pendant quelques mois, qui suffirent à une de mes connaissances d’y retrouver mon dossier. Des lettres de délation me stigmatisaient pour le peu de zèle que j’exhibais dans les interventions (inexistantes) aux séminaires de matérialisme dialectique. Quel ne fut mon amusement, lorsque je m’aperçus que le mouchard, qui fut toujours le même, était né le même jour que moi ! | | | | |
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| russie | | | Paradoxalement, dans ma jeunesse moscovite, la vérité, poétique ou sentimentale, choisit pour séjour deux lieux de culte – le Monastère de la Nativité et celui des Filles-Nouvelles. Tandis que le rêve mûrissait dans des bibliothèques. | | | | |
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| russie | | | En découvrant, que, chez les coupe-gorge islamiques d’aujourd’hui, les premières vertus sont la foi, l’humilité et la soumission, je suis horrifié de constater que, aux yeux de Dostoïevsky, ce sont exactement les trois traits les plus lumineux (светлые) du caractère national russe - вера, кротость, подчинение. Aucun grand écrivain ne préconisa la servitude avec autant de sincérité et de bassesse. | | | | |
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| russie | | | L’homo sovieticus fut la seule race que je croisais en URSS, à tous les niveaux des échelles sociales ; elle hérita du moujik pré-révolutionnaire la grossièreté et la paresse, le nouveau régime y ayant ajouté la trouille, la servilité et la filouterie. Quelle fut ma tristesse, en France, d’y assister, à la fin du siècle dernier, à l’extinction d’une civilisation russe en exil, celle des nobles – des Obolensky, Chakhovskoy, Vsévolojsky, Leuchtenberg – que je connus en Provence et qui tenaient à la langue maternelle, à la foi orthodoxe, à la pompe (les bals, les fêtes pour les enfants), à l’Histoire d’un pays, englouti, sans laisser la moindre trace, par le carnage bolchevique. Mais pour les héritiers de l’homo sovieticus : « Aucun système totalitaire ne pourrait jamais changer quoi que ce soit dans notre pays » - A.Kontchalovsky - « Никакая тоталитарная система не сможет поменять что-то в нашей стране » - puisque leur mémoire ne va pas plus loin que deux générations. | | | | |
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| russie | | | La plupart des historiens russes sont persuadés, que l’Europe n’a pour le peuple russe que l’antipathie, l’hostilité, le mépris. Vivant au milieu des Européens je vois, de leur part, surtout de la sympathie, de la compassion, du désir de voir une Russie plus civilisée, plus démocratique, plus prospère. Ce qui horrifie l’Européen, c’est, depuis un siècle, le mensonge, éhonté et abrutissant, des dirigeants russes, vis-à-vis de leur propre peuple, et leur sauvagerie face aux opposants libéraux. | | | | |
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| russie | | | Certes, il y a des traces de mes origines aussi bien dans les mélodies de mon langage que dans les orientations de mon esprit, mais l’essentiel, c’est-à-dire mes regards et mes harmonies, appartient à l’apatride que je devins. « L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le cœur, comme dans le langage » - La Rochefoucauld. | | | | |
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| russie | | | La solitude, au milieu des hommes libres, est plus pénible à porter que l’obligation d’être cerné, en permanence, par des esclaves ; c’est ce que j’appris en Europe après la Russie. « Il est plus insupportable d'être toujours seul que de ne le pouvoir jamais être »* - Montaigne. | | | | |
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| russie | | | La France m’apporte des lumières, l’Allemagne m’apprend à disposer des ombres, mais les objets à projeter proviennent de mon enfance russe. Les imagos, transformées en images. | | | | |
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| russie | | | En Russie, dans ce pays du bavardage servile, l’État mouchard chercha à me choraliser, mais je gardais ma solitude, taciturne et secrète ; en France, dans ce pays de la conversation libre, on se moque des solitaires, monologiques et marginaux. J’y devins, respectivement, – misérable malheureux ou misérable heureux, mais dans les deux cas - misérable. Une tragédie omniprésente, une tragédie absente – impossible de faire comprendre aux autres ce qu’est une tragédie du rêve personnel et évanescent. | | | | |
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| russie | | | En Russie des esclaves, je me sentais ange, entouré de bêtes ; une fois en exil, en Europe, la bête se faufila en moi-même. « Un démon ! C'est un ange émigré » - Rivarol. | | | | |
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| russie | | | Déjà orphelin, je découvrais les mines de charbon sibériennes, avant le palais d’Elseneur ; j’égaliserai la peine des orphelins des mineurs, tués par de méchantes poisons, et celle d’un prince, orphelinisé par le poison royal. « Si vous n’avez jamais lu Hamlet au cours de votre vie, c’est comme si vous l’aviez passée au fond d’une mine de charbon » - Berlioz. Sortant de mes mines profondes, j’évitai les plats princes de ce monde, pour m’envoler vers les anges de hauteur. | | | | |
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| russie | | | En Russie, à cause de son régime grossier, envahissant et méfiant, je ne pouvais pas me débarrasser du réel, qui collait à mes états d’âme et à mon regard sur le monde. Je n’ai trouvé le rêve libre et enthousiaste qu’une fois en Europe. Je ne porte plus d’angoisses extérieures, sous une lumière indiscrète ; elles se métamorphosèrent en solitude intérieure et pleine d’ombres bienfaisantes. | | | | |
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| russie | | | J’étais tellement habitué à être seul en Russie, que je ne me rendais pas compte que, une fois installé en Europe, je continuais de l’être. Dans les deux cas, c’était un bienfait plutôt qu’une gêne. | | | | |
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| russie | | | Je suis enfant de la forêt sibérienne. L’ours m’était plus proche que le caniche. La framboise et le sureau, à la lisière, et non pas le chocolat et le sorbet, accompagnaient mes premiers festins gourmands, solitaires et non collectifs. Mais j’y reconnais la même substance, qui, jadis, animait mes soirées, et, aujourd’hui, anime mes matinées – le livre. Les contes de fées, que, rentrant de son usine, me lisait ma mère ; la poésie, lyrique ou philosophique, qui s’incarne dans mes états d’âmes, dans les images ou les mots, se déversant sur mes pages. Je ne sais plus où l’emporte la nature, où s’incline la culture. La civilisation la plus tardive de la planète. | | | | |
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| russie | | | La mentalité tyrannique, grégaire, pénètre toutes les couches sociales russes, de l’État - à l’entreprise, à l’école, à la famille : l’oligarque suit ses caprices, l’enseignant – la propagande officielle, le père de famille – son statut envié de despote. Et même l’Église : au lieu d’un esprit individualiste, celle-ci prône l’esprit collectiviste, soit disant universel (sobornost’ – ‘соборность’). Aux yeux des Russes, la liberté est un fantôme étranger, un spectre menaçant qui rôde, pour semer des troubles. | | | | |
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| russie | | | En Russie, privé de liberté extérieure, je pouvais compter sur mes appuis intérieurs ; en Europe, privé d’appuis extérieurs, je compte sur ma liberté intérieure. | | | | |
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| russie | | | Trois tribus me prirent pour sien, car je fus admiratif devant l’esprit universel français, soulevé par le cœur solitaire allemand, ému par l’âme fraternelle russe. | | | | |
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| chœur solitude | | | INTELLIGENCE : On affûte son intelligence dans le commerce des hommes ; ce n'est qu'en solitude qu'on comprend, que la naïveté peut être un bon bouclier. La multitude abrutit les sens, mais aiguise l'intelligence ; la solitude fait l'inverse. C'est seulement en multipliant mes interlocuteurs moqueurs au fond de moi-même, que je peux maintenir mon esprit en l'état de marche. | | | | |
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| chœur solitude | | | PROXIMITÉ DIVINE : Les hommes paraissent être à portée de la main tendue du solitaire, mais de cette proximité il ne garde sur ses paumes que des tas de cailloux au lieu de la monnaie promise. Et c'est ainsi que je me mets à apprécier l'éloignement astral, le seul à ne pas repousser ma soif d'échanges. Et c'est ainsi, aussi, que je comprends, que toute voix meurt avant d'atteindre une haute oreille. | | | | |
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| chœur solitude | | | BIEN : Dans la solitude, on est plus porté vers l'attentat et la rapine que vers l'authentique recherche du bien, mais le bien y est beaucoup plus accessible. Il ne manque que l'oreille ou la main d'autrui. Et je le garde tel un trésor d'une guerre, qui n'aura pas lieu. Savoir s'apitoyer sur soi-même est l'ultime exutoire d'un bien, dont personne ne veut. | | | | |
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| chœur solitude | | | HOMMES : Je plonge dans la solitude en me protégeant des hommes, et je finis par me rendre compte, que la muraille n'est plus assaillie par personne, mais que mes propres sorties sont devenues impossibles. À la noblesse motivante d'assiégé succède l'angoisse désarmante d'abandonné. De toute tour me braquent des meurtrières silencieuses et inutiles. | | | | |
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| solitude | | | L'histoire de la solitude est celle du sommeil : ses premières insomnies résonnent aux sons de « Personne ne m'aime », ses berceuses y pallient avec « Personne à aimer » et le réveil cauchemardesque m'apprend : « Tous peuvent être aimés ». Mais je n'ai plus ni la fraîcheur matinale ni l'espérance vespérale. La solitude est l'exil auprès des étoiles ankylosées, qui ne tournent plus rond. | | | | |
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| solitude | | | Tous les paradis naturels sont en hauteur, où je rencontre mon soi inconnu ; tout ce qui prétend atteindre des profondeurs, en fuyant son soi connu, aboutit à l'enfer, puisqu'on y trouve toujours - les Autres. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma riche collection de solitudes, celle qui me fait le plus mal est la solitude du regard. Elle n'est pas du tout de nature transcendantale, mais gustative et respiratoire : en hauteurs béantes, non en épaisseurs dominées. | | | | |
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| solitude | | | De par mes origines, je me sens porté par une banquise, plutôt que par une île déserte, un château en Espagne ou une tour d'ivoire. La différence ? - aucun pavillon ne pourrait flotter par-dessus. | | | | |
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| solitude | | | Je peux être seul sur terre, où je pense et agis, devant le ciel, où je rêve ou prie, dans un souterrain, où je doute ou me confesse. Mes compagnons y sont l'épaule des hommes, le scintillement des astres, le soupir des murs. La vraie solitude : les étoiles, qui s'éteignent, ou les échos, qui se meurent, ou les feuilles, qui se vident. « Que ton arbre soit plein de feuilles, et ton ciel - plein d'étoiles » - Ovide - « Quid folia arboribus, quid pleno sidera caelo ». | | | | |
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| solitude | | | Je sors de ma tanière, hagard et naïf ; je glisse vers vos forums ; je tends ma main en espérant, comme toujours, que quelqu'un la serrera fraternellement. Et, comme toujours, on y met soit de l'argent, pour que je subsiste, soit un pavé, pour que je résiste, soit un numéro, pour que j'existe. | | | | |
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| solitude | | | Ce que je gagne en hauteur, je le perds en largeur. J'ai beau être ouvert, en altitude, à tout ce qui plane ; sur terre, je me recroqueville au moindre contact avec tout ce qui rampe, y compris avec mes propres gestes. | | | | |
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| solitude | | | J'entendis tant de voix annonçant leurs soli intégraux, et dans lesquels on devine immédiatement le chœur de l'époque, que je décidai de confier à l'orchestre intemporel l'interprétation de mes soliloques. | | | | |
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| solitude | | | Je pensais me barricader contre mes propres fuites, et je me retrouve isolé des autres, car personne n'a envie d'approcher ces murs peu accueillants. | | | | |
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| solitude | | | Je me tourne vers tout, personne ne le remarque. Je me détourne de tout et je me remarque. | | | | |
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| solitude | | | Dans les écrits philosophiques, je distingue trois genres : une cotisation à sa guilde, une recherche de rencontres, un cri dans le désert. La vocation, la convocation, l'invocation. | | | | |
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| solitude | | | Je veux, que les lieux de communion avec autrui soient une espèce d'inconnues. Et quand autrui l'unifie avec des noms et des dates, je m'en détourne. Je suis prêt à tout partager à condition de m'arrêter à l'unification la plus intangible possible. | | | | |
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| solitude | | | Plus que la connivence d'un ami, plus que le partage d'un bel esprit, plus que l'oubli auprès d'une femme, - c'est la présence imaginaire de ma mère qui enlève soudain le poids humiliant de la solitude. Elle seule me met en compagnie de l'interlocuteur le plus intéressé et le plus abandonné, - moi, enfant. Et je souffrirai un peu moins de ne plus être aimé, puisque « il n'y a rien de plus sacré et dévoué que l'amour d'une mère » - Bélinsky - « Нет ничего святее и бескорыстнее любви матери ». | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine de la solitude en fonction de ma position : debout, personne ne me voit ; assis, nous sommes tous indiscernables ; couché, je ne vois personne. C'est encore à genoux que j'ai la meilleure chance de rencontrer l'Autre : en priant, en recevant un adoubement, en avalant des couleuvres de mes écrasantes défaites. « Pourquoi garder les pieds sur terre, quand on peut s'agenouiller ? » - Enthoven. | | | | |
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| solitude | | | Me révolter contre mes contemporains et me révolter contre Nabuchodonosor, c'est la même chose. Plaindre Troie comme je plains Hiroshima. Quand je comprends cela, mon regard gagne en encablures et ma solitude en millénaires. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire s'effraie du désert intérieur et se dissout dans les disputes extérieures. Je ne trouve pas de désert extérieur à ma mesure, où je pourrais clamer, exposer mes égarements intérieurs. Ce n'est pas l'absence d'oreilles qu'est la vraie solitude, mais bien l'absence de déserts inspirateurs. « Il n'y a plus de déserts. Il n'y a plus d'îles » - Camus. Voilà pourquoi il faut renoncer à scruter le vaste horizon et ne croire qu'en hauteur du firmament. | | | | |
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| solitude | | | Fuga mundi, la fuite devant la vie (Rimbaud ou Tolstoï), c'est peu. Je dois m'attraper, c'est-à-dire jouer au chasseur et au gibier, simultanément. Celui qui fuit a un chemin, celui qui poursuit - une centaine ; vivre tantôt la fatalité, tantôt l'exemption ou l'épreuve du choix. Savoir boucher les échappatoires, pour que l'espoir de retour soit mince en permettant d'aller d'autant plus loin. | | | | |
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| solitude | | | Je ne trouvai aucune oreille sensible à mon écriture grinçante. Deux siècles plus tôt je n'eusse pas à avaler cette amertume et même de nos jours je me donnais tout de même une petite chance. Mais aujourd'hui, où tu lis ces pages et je ne suis plus là, - je dois être encore plus seul que de mon vivant. | | | | |
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| solitude | | | L'humanisme, c'est le respect de la solitude de l'homme (face à Dieu, à l'Histoire, à la biologie) et de sa grandeur (face à l'économie, à la machine, à la nature). Exemples de l'anti-humanisme : la religion, le marché, l'État. Mais, un jour, inévitablement, je perds le respect pour ma propre solitude et je vois l'insignifiance de ma grandeur, et voici le début d'un vrai enfer, pour mon amour-propre, ou d'une vraie béatitude - pour mon amour. | | | | |
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| solitude | | | Pour entendre ma propre voix, je dois tendre mon oreille plus fortement que pour les troupeaux lointains. Et les images en deçà de mes paupières sont plus fuyantes qu'au-delà. La vie des sens se fait de sons et de mots, dont est dépourvu mon sens vital. | | | | |
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| solitude | | | Plus la raison me dit, que je mérite ma solitude, et que les autres, qui me fuient, en fin de compte, me sont bien supérieurs, plus mon âme distille le mépris. L'âme démocratique n'existe pas, elle est servile ou aristocratique. | | | | |
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| solitude | | | Le solitaire réveille le soupçon des tyrans et … ne réveille rien du tout chez les démocrates ; ceux-ci ne me tortureront pas, comme le tyran de Syracuse - le malheureux Zénon d'Élée, sans complices ; avec des complices, je formerais, aujourd'hui, un campement de SDF, qui n'intéresserait même pas les journalistes. | | | | |
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| solitude | | | Le Nord m'apprit le bonheur sobre de l'amitié. Que je ne connus jamais. Le Sud me découvrit le malheur enivrant de la solitude. Dans lequel naquit ce livre. La Sibérie et Moscou me servirent de fond de toile ; les couleurs me furent rapportées par Sienne et les gorges du Verdon. | | | | |
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| solitude | | | Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot. « Que le Tsar de toutes les Russies voie la platitude misérable de ma vie avec des yeux pleins de pitié » - Shakespeare - « That the Emperor of Russia did but see the flatness of my misery with eyes of pity » - même sans être étouffé par la platitude, j'accueille humblement une pitié, surtout en compagnie d'une ironie. « Les plus hautes formes de la compréhension sont le rire et la pitié humaine »*** - R.Feynman - « The highest forms of understanding are laughter and human compassion ». | | | | |
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| solitude | | | La grandeur n'est pas dans la pose, où je suis seul contre tous. Elle est dans la non-perte de soi, quand je suis avec tous. | | | | |
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| solitude | | | Qu'on puisse, dans la solitude, continuer à aimer, à tendre vers le beau ou le bien, à tenir au vrai est une chose incompréhensible, divine. Ils disent : sans toi, pas de moi, ce qui est disconvenant à mon matérialisme agreste ; sans moi, pas de toi - disconvenant encore davantage à mon torve idéalisme. | | | | |
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| solitude | | | Mon goût pour l'exil immobile est peut-être le stade suprême de la fameuse nostalgie de la vie errante (Wanderlust). L'âme ou les pieds apatrides, l'appel du haut incompréhensible ou l'appel des horizons inaccessibles. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Le cercle de la solitude est mal dessiné dans : « sans lignage, sans loi, sans foyer » (Homère). Je me connais une nette parenté, au passé ; je reconnais un haut ordre, au présent ; je me prépare au grand séjour au futur. La solitude est l'impossibilité de les réunir au même lieu, au même moment. | | | | |
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| solitude | | | L'épreuve de l'île déserte est utile ; encore faut-il savoir, si j'y deviendrai Robinson, singe ou arbre : l'action, la nature ou le regard. Mais dans le meilleur des cas je deviens île. | | | | |
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| solitude | | | Tant qu'un reniement peut encore me faire rougir ou pâlir, je suis en compagnie. La solitude, c'est vivre au milieu de mes acquiescements incolores, aucune négation ne parvenant jusqu'à l'objet nié pour s'en colorer. | | | | |
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| solitude | | | Pour m'isoler des miasmes humains, il me faut une bulle, il faut que je la gonfle, tout en sachant que la moindre piqûre pourrait la faire éclater. Vise le haut, puisque toutes les épines poussent en bas. En haut, il n'y a que des foudres des dieux. | | | | |
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| solitude | | | Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, par un enchaînement de chutes et presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix de lycanthrope ni mon regard. Depuis, je compris, qu'on ne monte pas vers la hauteur, on y tombe (Hölderlin). | | | | |
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| solitude | | | La sensation d'exil naît d'une méconnaissance soudaine, salutaire et solitaire, - je ne comprends plus qui m'a pétri et pour quel contenu. Et je me désintéresse des breuvages et m'enivre des étiquettes ou de la forme des flacons. | | | | |
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| solitude | | | Celui qui se sent héritier de la culture reproduit, banalement, l'arbre ancestral, doté d'insignifiantes greffes. Dans ma déshérence, je donne naissance et vie à tout élément de mon propre arbre, quitte à unifier quelques racines, rameaux ou fleurs avec autrui. Mais toutes ses ombres ne sont qu'à moi. | | | | |
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| solitude | | | Côté plaisant de l'état d'exil endémique : je ne m'adresse à mes patries perdues qu'en poèmes. Peut-on rédiger une requête, un bon de commande ou une réclamation à l'encontre d'un fantôme ? | | | | |
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| solitude | | | À part une saine mobilisation de mes instincts de survie, en ma qualité d'étranger, l'exil aide à accomplir un exploit beaucoup plus glorieux, pour la qualité de mon regard, - je finis par devenir étranger à moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, il faut fuir la sensation du nid ou du cocon, où je puisse lécher mes plaies, - le seul abri digne de la majesté solitaire, ce sont des ruines, gardiennes de mon soi : « Il y a en toi un silence sacré, dans lequel tu peux retourner à tout moment, pour y être toi-même » - H.Hesse - « In dir ist eine Stille und ein Heiligtum, in die du jederzeit zurückkehren und du selbst sein kannst ». | | | | |
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| solitude | | | Ce n'est pas au ciel que je trouve spontanément la hauteur la plus proche ; elle se présente dans mon souterrain, troué par des soupiraux des profondeurs, et me propose de déménager nuitamment dans ses ruines. « L'homme du souterrain, qui creuse dans les profondeurs, veut garder sa propre obscurité, car il sait, qu'il aura son propre salut, sa propre aube » - Nietzsche - « Der Unterirdische, der in der Tiefe Grabende, will seine eigne Finsternis haben, weil er weiß, daß er seine eigne Erlösung, seine eigne Morgenröte haben wird ». Souterrain, l'âme du château en Espagne ; « l'esprit du château fort, c'est le pont-levis »* - R.Char. | | | | |
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| solitude | | | Devant la multitude, je suis un poisson de l'aquarium, une bête en cage, une torche vivante éclairant leurs banquets, et je ne peux adopter que la pose d'une autruche, d'un singe, d'un perroquet, d'un caméléon ou d'un feu follet. | | | | |
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| solitude | | | Je suis d'autant plus seul, que je prends l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées, auxquelles j'offre mon amitié et ma simplicité. Mais l'homme du forum m'encercle et me rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul. | | | | |
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| solitude | | | Mieux je protège mes yeux, face à la déferlante des choses, plus pénétrant sera mon regard ; mieux je suis coupé du bruit du monde, plus pure sera ma musique ; l'Homère aveugle et le Beethoven sourd me montrent de beaux exemples des contraintes salvatrices. | | | | |
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| solitude | | | Pour que le sentiment d'exil m'accompagne en toute saison, j'acquis la nationalité multiple, je me réclame du mystère, du beau et du bien, pays rayés des bonnes cartes. Et mes pieds foulent le pays de la transparence, de la joliesse et de l'indifférence. | | | | |
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| solitude | | | Mon naufrage ne résulte ni d'une collision avec un vaisseau mieux manœuvrable ou mieux armé, ni d'une voie d'eau, due aux récifs inconnus ou à la vétusté de mes cales. Non, c'est la perte de tout port d'attache, l'implacable appel du large se convertissant imperceptiblement en appel du haut, où n'est réclamé que mon souffle. Et je baisse mes voiles, je me débarrasse de mes avirons ; mes messages de détresse se déposent dans des bouteilles, qui finissent par couler au fond du Temps. | | | | |
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| solitude | | | Il est plus noble de m'immoler à un autel vide, au lieu de Tout immoler à l'autel de nos dieux ; la fumée y gagne en pureté, le feu - en intensité, l'étincelle - en hauteur. Mais cet autel, où je dépose mes trésors, est une ruine ; je devrais m'y moquer des offrandes d'Héraclite au Temple d'Artémis, de Rousseau - à Notre-Dame, de Valéry - au Palais Chaillot. | | | | |
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| solitude | | | Aucun oppresseur en vue - et je suis opprimé ; aucun argousin à ma porte - et je suis dans une cage ; aucun bâillon sur ma bouche - et ma voix n'atteint aucune oreille. « Ce qui nous brise et torture le plus douloureusement, ce sont des mains invisibles » - Nietzsche - « Wir werden am schlimmsten von unsichtbaren Händen gebogen und gequält ». Tyrannie anonyme. Néron et Staline tenaient à leurs noms pour propager l'adulation ou la terreur, mais la machine… | | | | |
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| solitude | | | On peut en être presque certain : dès qu'un scribouillard orgueilleux proclame ne faire partie d'aucune école, ses copies sentiront l'air de sa vraie classe - de l'étable. Mon écrit sera là, où j'aurai trempé ma plume ; et l'encrier des rebelles est si souvent grégaire. La meute sévissant dans mes mots est plus collante que celle, dont je détache mes yeux. Tout bon écrit s'apprend à l'école-buissonnière de la vie, où les classes sont toujours surchargées de fantômes plus doués que moi. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma première jeunesse, je me crois seul, mais, en réalité, je partage ma vue avec le monde entier. Ensuite, je me trouve une fratrie lucide, qui m'isole d'une majorité aveugle. Et je finis, avec mon esprit unifié avec la merveille de l'humanité, mais dans une solitude de mon regard, nostalgique de l'enfance. Une étonnante stabilité de l'union : l'âme et l'esprit, la fierté et l'humilité, le rêve et la raison. | | | | |
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| solitude | | | Paria nuisible en Russie (où est enterré le rêve), paria invisible en Europe (où le rêve est né), aurais-je mon heure de gloire risible en Amérique (où le rêve n'a jamais mis les pieds) ? | | | | |
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| solitude | | | Cheminement vers la solitude finale : aucun savoir ne m'approche de sa source, aucune vanité ne survit à mes laudateurs, aucune émotion ni métaphore ne sont fraîches au-delà d'une date limite. Je ne viens à bout de la solitude, que si j'ai tôt fait d'apprendre à parler au monde, qui ne me connaîtra jamais. | | | | |
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| solitude | | | Ma prétendue parenté avec des volatiles ne vise ni aigles ni rossignols ni chouettes. Je me sentirais sien en compagnie de la chauve-souris, à la généalogie douteuse, tenant la tête plus bas que le cœur, surtout dans une bonne Caverne. Sa solitude m'est plus chère que la hauteur de l'Albatros ou même l'ampleur du Martinet aux trop longues ailes (R.Char). Zarathoustra, survolé soi-disant par un aigle portant au cou un serpent, fut myope : vu d'une bonne hauteur, ce serait un corbeau dégustant un ver de terre. | | | | |
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| solitude | | | Être intéressant, c'est abonder, en même temps, en goût sélectif, en intelligence affective et en tendresse élective ; j'y gagnai quelques mesures, bien que personne ne s'aperçût de ma stature ! Mais au lieu de maudire, aux heures sombres, ce monde de minables, je bénis mes heures astrales, qui me laissent si souvent en compagnie de Celui, qui est beaucoup plus intéressant que moi. | | | | |
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| solitude | | | L'avantage des ruines, face au désert : dans celui-ci je suis tenté par l'attitude stupide ou humiliante - me mettre à prophétiser, scruter les horizons, appeler à l'aide, interpréter les mirages. Les murs de mes ruines répercutent mon hurlement intérieur, et ses échos m'inondent de honte. Et je ne chercherai salut que dans la hauteur d'un toit percé, où j'espère une fine oreille filtrante, refusée aux alcôves et attentive aux grabats. | | | | |
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| solitude | | | Je me retrouve seul, aux vagues lieux de rendez-vous, et je ne sais plus si c'est la faute des montres, des reliefs ou du climat. Et je ne donne plus de rendez-vous - c'est cela, la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Socrate et Jésus m'étaient fort sympathiques, jusqu'au jour, où j'aperçus, que leurs soliloques ou dialogues n'étaient qu'échos de places publiques. Mais Prométhée et Job devaient trop leur héroïsme à la flamme ou au fumier, où il me fallait du froid et du flair. Le moulin à vent m'obstruait la vue de l'île déserte du rêve, île en tant que terre promise de Don Quichotte. Et je leur préférai Hamlet et Faust, se contentant de fantômes pour bâtir de beaux dialogues, sous forme de soliloques décousus. Et s'ils sont si forts en philosophie, c'est que peut-être ils fréquentèrent la même Université allemande que Luther et Stavroguine. | | | | |
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| solitude | | | La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore, jaillissant d'une douleur muette, et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - J.Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ». | | | | |
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| solitude | | | Mon public virtuel - cent paires d'yeux en France. À quoi s'adjoindrait mon auditoire - dix paires d'oreilles de plus, hors de la France. | | | | |
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| solitude | | | Peu d'esprit nous renvoie en nous-mêmes. Trop d'esprit - hors de nous-mêmes. Je gagne en clarté, dans la multitude ; je ne répands la lumière que dans ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | Aucun tremblement de terre n'est à l'origine de mes immenses ruines, mais l'immobilité de mon étoile qu'abaisserait tout toit. Percé, il m'ouvre à la hauteur du ciel ; à comparer avec Confucius : « Ma maison est basse, mais ses fenêtres s'ouvrent sur la profondeur du monde ». | | | | |
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| solitude | | | Dans mon enfance, les horizons se remplissent de choses trop visibles. Peu à peu, je les remplace par des chimères, qui sont mon soi ; et c'est ainsi que se referme, un jour, le cercle de ma solitude, mes ruines. Mais les ruines ont cet avantage acoustique : c'est le seul style architectural qui n'étouffe pas l'écho de mon enfance. | | | | |
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| solitude | | | Étant tricard des terres et des cieux, je ne peux ni dresser un ciel russe (son âme) sur une terre française (sa douceur), ni amener sur la terre russe (sa souffrance) un peu de ciel français (son esprit). | | | | |
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| solitude | | | Trois étapes d'une même erreur : rejeté par un troupeau, s'en tourner vers un autre ; ignoré par une élite, en interpeller une autre ; méprisé par un soi inconnu, flatter le connu. Il faut être seul, pour qu'un dialogue parlant s'entame ; même à deux, je fais déjà partie d'un chœur. | | | | |
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| solitude | | | Le seul « terrier du moi » (Kafka - « der Erdbau oder das Einschließen in die eigene Welt des ICHs »), où je puisse encore hurler à mon étoile, sans intriguer les loups ou les polices, ne peut être que ruines, les plus hautes cavernes de l'âme, où, pour tromper ma solitude, j'éviterai l'intrigue d'un labyrinthe et bâtiras un réseau d'intrigues. | | | | |
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| solitude | | | J'aimerais bâtir une solitude en pointillé comme alternative instable à cette solitude circulaire, que Marc-Aurèle admirait dans la sphère parfaite d'Empédocle. | | | | |
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| solitude | | | Plus je monte vers le Moi abstrait, mieux je m'y reconnais et plus seul je suis. À partir d'un certain seuil, on n'est plus sensible qu'à la musique, cet acte pur. | | | | |
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| solitude | | | La solitude gagne en valeur, si l'on l'acquiert au prix de sa liberté ; mais la liberté se déprécie, si l'on l'achète au prix de sa solitude. C'est dans la solitude que je me réjouis de ma meilleure liberté. | | | | |
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| solitude | | | Tant que je sens la blessure d'un abandon, je n'entre pas encore dans la solitude. Elle commence, quand toute plaie ne vit plus que de souvenirs, quand toute inertie, venue des attouchements d'autrui, s'arrête. | | | | |
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| solitude | | | Cultiver l'âtre, au milieu des ruines, mon défi phonétique à l'être (comme le Paraître le fut pour Pyrrhon, le Non-Autre pour le Cusain, le Naître - après Sein und Schein - pour Nietzsche, l'Outre pour Bakounine, comme l'Autre pour Levinas ou le Neutre pour Blanchot). Les contraires logique (le Urteil de Hölderlin), spatial (le néant de Sartre) ou temporel (la Zeit de Heidegger) sont moins chauds et plus ternes. | | | | |
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| solitude | | | Il m'arrive de brûler ma maison (syndrome d'Érostrate), pour, soi disant, la réduire en ruines pittoresques ou en chantier d'une tour d'ivoire, tandis que c'est souvent le seul moyen que je trouve encore pour me réchauffer les mains, qu'aucune main ne frôla depuis si longtemps. | | | | |
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| solitude | | | Quand je suis avec les autres, le mot, la pensée, la souffrance en deviennent écho, attribué, à tort, à la vie. Ce n'est que dans la solitude que je trouve les plus purs des échos : le mot sur le mot, la pensée dans la pensée, la souffrance de la souffrance. | | | | |
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| solitude | | | La Panthère de Rilke, l'Animal intellectuel de Valéry, le gorille de Nabokov, le cachalot de Melville, l'orang-outan mélancolique d'Ortega y Gasset : un regard, dont la beauté ou l'intelligence se reflètent dans les murailles ou dans les barreaux de leurs cages. « Nous vivons tous derrière des barreaux, que nous traînons avec nous-mêmes » - Kafka - « Jeder lebt hinter einem Gitter, das er mit sich herumträgt ». Quitter cette cage, serait-ce rencontrer le Dieu innommable ? - « Pour retrouver Dieu sans le Nom ou le Mot de ce qui est ou n'est pas, il faut franchir cette cage d'Être » - Artaud. Ma cage prouve-t-elle la liberté divine ? Ou l'inverse : mieux je vois mes barreaux, mieux je comprends la (com)passion de leur créateur. Mais ma cage à moi, c'est la langue, ce français, qui grossit les barreaux, rapproche l'horizon et rabaisse le ciel. | | | | |
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| solitude | | | J'admets, que la non-reconnaissance a le grand mérite de préserver intacte l'infinie sphère de mes indifférences. | | | | |
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| solitude | | | La lumière du monde ne me parvient plus, ou mes murs deviennent trop translucides, ou les choses ne traversent plus mon esprit - je quitte la Caverne - et voilà le début de la traversée du désert, de la solitude. Le choix y est triple : chercher la raison des ombres dans le parti pris des choses, inventer le Soleil pour les ombres, m'identifier avec les ombres, rester inconnu ou me mettre à créer mon propre halo. | | | | |
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| solitude | | | Je suis au seuil de la solitude, quand je comprends, que mon bonheur ne peut pas être partagé (quant aux malheurs, ils sont tous grégaires…). Et je sentirai la double amertume ironique du Bouddha : « Le bonheur partagé n'en devient pas plus mince ». | | | | |
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| solitude | | | Je sais, que mes ruines sont un fétu de paille comme tout autre outil de salut, mais, contrairement à d'autres genres de naufrage, je n'invente ici ni profondeurs menaçantes, ni courants hostiles, ni voies d'eau imprévues, ni fautes d'astrolabes ; j'en suis le concepteur, le geôlier, l'évadé, le croque-morts. | | | | |
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| solitude | | | Théoriquement, ma Caverne intérieure aurait pu ne contenir que des ombres mécaniques d'une lumière organique ; mais j'y trouve, intactes, non seulement toutes les merveilles de la vie, et, avec du talent, j'y projette de si belles ombres de ma propre lumière secrète, que ma Caverne devient plus qu'un miroir fidèle - un lac, et moi, je deviens Narcisse ; aimer la vie devient m'aimer. | | | | |
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| solitude | | | Ils vivent dans la terreur, que leur étable préférée ne devienne une île déserte ; je tremble pour mon île déserte, qu'elle ne figure un jour sur leurs cartes de navigation. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les Circé, Calypso et autres sirènes optèrent pour le climat continental modéré ; c'est par leur dramatique absence que je reconnais aujourd'hui, que je débarque sur une île déserte. | | | | |
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| solitude | | | Il y a du calcul, dans mon acharnement à ne pas quitter mes ruines, elles sont la meilleure antichambre de la mort, meilleure que l'auberge de Cicéron : « Je quitte la vie, comme si je quittais une auberge, et non pas ma demeure » - « Ex vita ita discedo tamquam ex hospitio, non tamquam e domo » ou de Sénèque : « ce corps n'est point un domicile fixe, mais une auberge » - « nec domum esse hoc corpus, sed hospitium ». Et, de jour, j'y loge l'esprit et, de nuit, - l’âme. L’âme ne vit que dans et de la solitude, et l’esprit rejoint la multitude, même après la mort. Ceux qui ne vivent que dans le commun disent : « la vie, qui se maintient dans la mort, est la vie de l'esprit » - Hegel - « das Leben, das sich im Tode erhält, ist das Leben des Geistes ». | | | | |
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| solitude | | | Degrés de progression vers l'originalité et la solitude : nous sommes sur la même terre, sous les mêmes cieux, dans la vue des mêmes horizons, avec la même carte routière, avec la même étendue du désir. Et je resterai avec la hauteur de ma tour d'ivoire ou avec la profondeur de mon souterrain. | | | | |
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| solitude | | | Je parle de ruines des lieux, ruines formant mon ciel et mon exil, comme Cioran, qui, en réduisant le temps en ruines, y découvrait l'éternité. | | | | |
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| solitude | | | Tant de dives bouteilles à portée de ma plume, je n'ai besoin ni de tempêtes ni de naufrages, pour me mettre à la rédaction d'un message de détresse ; la chose la plus utile serait un bon bouchon, qui isole de l'océan humain mes mots solitaires, terrestres, aériens ou en feu. Dommage qu'il faille les envoyer vers une profondeur imprévisible, au lieu d'une hauteur prédestinée. | | | | |
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| solitude | | | À force de fermer souvent les yeux et de boucher les oreilles, je m'éloigne des choses et des hommes, sans m'approcher de moi-même. « La mauvaise vue te coupe des choses, la mauvaise ouïe - des hommes » - Kant - « Schlechtes Sehen trennt von den Dingen, Schwerhörigkeit - von den Menschen ». | | | | |
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| solitude | | | Je cherche à éviter toute inclusion en les transformant en appartenance, et voilà que mon soi élémentaire se réduit à la différence symétrique avec tout l'Un désirable. | | | | |
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| solitude | | | Je suis seul au sein d'un tout ouvert, que je choisis moi-même. Comment puis-je me plaindre, si le mien est condamné d'avance à être le plus désert lieu ? | | | | |
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| solitude | | | Ils bâtissent ce qu'ils n'habitent pas (leurs bureaux) ; j'habite ce que je ne bâtis pas (mes ruines). | | | | |
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| solitude | | | Quand ton exaltation te porte à croire entendre une vox Dei, dis-toi que ce n'est qu'une vox populi - tu retrouveras vite le béni silence de tes dialogues inentamés, où naissent et le sentiment et la pensée : la pensée est un soliloque de l'âme sur le chemin vers elle-même (Platon). L'âme est muette ; c'est dans des impasses de la raison que je la comprends le mieux ; un moyen, incertain mais indicatif, pour que mon esprit en soit son porte-parole, est de ne pas me laisser envahir par le bruit de mon siècle. L'esprit, détourné des choses, et si c'était l'âme même ? | | | | |
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| solitude | | | C'est encore en m'égarant dans le désert des cieux que j'échappe le mieux à mes plus déserts lieux. | | | | |
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| solitude | | | Trois repoussoirs, me renvoyant à la solitude : la platitude - le conformisme des solutions, l'ennui - le conformisme des problèmes, l'horreur - le conformisme des mystères. De nomade je deviens sédentaire, m'accrochant à la paille d'horreur, pour ne pas me noyer dans l'océan d'ennui. | | | | |
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| solitude | | | Que mes notes n'aient pas reçu le moindre écho est l'une des rares occasions pour me féliciter d'un silence, dans lequel même Nietzsche ressentait une blessure incurable (die tödliche Wunde keine Antwort zu haben) ; aucune onde de sympathie ou de fraternité n'a dévié le courant de ma plume ; toutes mes incurabilités proviennent de moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Plus profonde est ma solitude, plus haut est le ciel au-dessus de mon âme et plus vaste est la vie, qui s'étend sous ce ciel. Et Flaubert n'y a rien compris : « Que le monde est vide pour qui le parcourt seul ». Il se désemplit de choses, accumulées par des autres, mais s'ouvre aux secousses, panoramas et teintes, que le monde à moi, en moi, est capable de transmettre. Surtout, si c'est du regard et non des pieds que je le parcours. | | | | |
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| solitude | | | C'est la liberté qui crée la solitude ; sans elle, je serais fondu dans le monde. « Cette possibilité de sécréter un néant, qui isole l'homme, c'est la liberté » - Sartre. | | | | |
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| solitude | | | Je reste en tête-à-tête avec l'homme moderne, en n'abordant que des sujets soi-disant intimes, j'en ressors, comme si j'avais été plongé dans une foule affairée ou dans une étable mécanisée. Mon vrai ami est celui qui ne m'empêche pas d'être seul, qui rehausse ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | Il me plairait, que quelqu'un devine, que ce livre a ceci d'unique : il ignore tout de son éventuel lecteur (à part son continent et un minimum de lectures préalables) et ne s'en soucie guère. Je créai mon lecteur virtuel, loin de cette époque et cette terre et connaissant mon étoile. | | | | |
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| solitude | | | Mes incantations, pour qu'on ferme souverainement les yeux, prises à la lettre, sont exagérées. Néanmoins, ne les ouvrir qu'une fois seul paraît être un mouvement de compensation adéquat. | | | | |
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| solitude | | | Je sais, que personne, même parmi les meilleurs et les plus exceptionnels, ne peut avoir raison contre tous. Pourtant, un doute me chiffonne : personne ne remarque le livre qui, pour moi, est le plus beau et le plus intelligent du monde… | | | | |
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| solitude | | | En choisissant moi-même mes contemporains spirituels, je creuse un gouffre avec mes contemporains temporels, auxquels, de temps à autre, je demanderai, confus : « Dis, ami, quel millénaire sommes-nous ? » - Pasternak - « Какое, милые, у нас тысячелетье на дворе ? », ou « Quel pays ? Quelle saison ? Je tombe de la lune … pas métaphoriquement » - E.Rostand. | | | | |
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| solitude | | | Sortir de soi par la grande porte donnant sur une voie publique ? - à cette platitude je préfère les hautes ruines de soi, que je puisse quitter par la fenêtre, aux heures de désespoir, ou par le toit, aux heures astrales d'espérance (grâce à l'espérance, Haydn fut capable d'écrire un miserere en allegro !), ou par la dégringolade dans mon souterrain, quand le temps se brise. | | | | |
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| solitude | | | Te ciseler, plutôt que te chercher ou te bâtir ; l’orgueil, le marbre, les concours, les faits divers sont des matériaux des sculpteurs qui vivent sur les forums ; mais si ton milieu, c’est un désert, tu ne pourras te servir que de tes rêves, des mirages, que n’aperçoivent que des anachorètes égarés. | | | | |
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| solitude | | | J'ai peur, que celui avec qui je reste, une fois en solitude, ne soit guère le soi, mais l'homme tribal ; à peine je me réjouis de ne plus me trouver en compagnie des autres, et voici que je ne m'entends plus et je découvre, que je me suis devenu, à moi-même, d'autant plus étranger. Dieu, accordez-moi quelques contacts avec le troupeau, pour qu'en le fuyant je m'attrape moi-même ! | | | | |
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| solitude | | | Je m'accroche à l'Europe ; pourtant, mon enfance se déroula au centre géographique de l'Asie, où je voisinais avec des Choriens ou Khakasses ; et aujourd'hui, des Guyannais, Mahorais ou Kanaks font partie de ma nouvelle communauté. Comment ne pas croire que la vraie vie est ailleurs… | | | | |
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| solitude | | | Je reconnais très facilement mes meilleurs interlocuteurs : ce sont ceux avec qui je reste seul. | | | | |
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| solitude | | | Ce qu'il y a de vivant en moi a besoin d'attouchement par autrui, pour se maintenir en vie ou pour en entretenir l'illusion ; la solitude est ce qui m'apprend que je porte, dans mes bras, des enfants morts, et qu'il est horrible de continuer à les caresser. « La solitude est une tempête de silence, qui nous arrache toutes nos branches mortes »** - Gibran - « Solitude is a silent storm that breaks down all our dead branches ». | | | | |
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| solitude | | | La vue d'aucun pays ne fait plus battre plus fort mon cœur : Ici, enfin, je suis chez moi ! Il n'y a que l'arbre solitaire, le Delphes béotien ou le Paestum sybarite, bref, de nobles ruines, qui pourraient accueillir mes nostalgies. | | | | |
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| solitude | | | Ce qu'ils prennent pour salaires ou honoraires, je le pris comme aumônes ; m'être enrichi des miettes de leur table me dispense de chercher une chaise au milieu d'eux ; mon entrée de maîtres se trouve aux toits ; la leur est réservée aux esclaves qu'ils sont. | | | | |
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| solitude | | | Ce que j'aime chez les déshérités, c'est l'essor vital qu'il leur faut pour atteindre la hauteur d'un commencement ; tandis que la profondeur, et même la grandeur, sont accessibles au mimétisme ou à l'héritage mécaniques. | | | | |
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| solitude | | | La vraie solitude est celle que je suis le seul à pouvoir rompre ; croire n'être qu'à l'avance, dans un lieu de rendez-vous fraternel, où tu « n'es solitaire que parce que les hommes ne t'ont pas encore rejoint » - Malraux - est présomptueux et bête. | | | | |
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| solitude | | | Le mirage est ma destination ; le désert - le milieu qui le promet ; l'oasis - l'arrêt, où boire n'est qu'alimentaire et élémentaire et où ne doivent pas s'échanger les cargaisons ou fardeaux sans prix. Nietzsche se trompe de lieu et d'instant - et de gravité ! - des profanations : « La vie est une source de volupté, mais où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées » - « Das Leben ist ein Born der Lust, aber wo das Gesindel mittrinkt, sind alle Brunnen vergiftet ». | | | | |
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| solitude | | | Il faut choisir entre l'arbre, qui chauffe ton regard, et le bois de chauffage, qui t'obligerait de t'enfoncer dans une forêt, même sur des chemins, qui ne mènent nulle part. Entre la solitude de l'œuvre et la solitude du chemin, je penche pour la première - l'œuvre et non pas le chemin ! (Werke, nicht Wege !) - pour parodier Heidegger - ne serait-ce que pour ne pas quitter mes ruines, cernées par des impasses. | | | | |
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| solitude | | | Vivre garde son sens, tant qu'un mouvement quelconque justifie ou chante ma haute immobilité, comme la flèche, qui vole, témoigne de la qualité de ma corde ou de la noblesse de ma cible élue. Et la solitude, c'est la perte de sens de tout mouvement. C'est pourquoi la solitude de la montagne ou celles de la forêt ou du désert cèdent en éloquence à la solitude de la mer, où je me débats, à bord de mon esquif vital, en suivant la voix de sirènes. Ces voix animent mon souffle, dont la perte, qui équivaudra le mutisme du monde et ma propre surdité, est début d'une vraie solitude. Et non pas l'absence d'ancres, de voiles ou de boussoles, l'éloignement de havres ou l'extinction d'étoiles. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, ce n'est pas le monde qui me remplit, c'est moi qui donne un sens au monde. Je suis une version de la vie, je me verse dans un gouffre, qui prend ma forme : aversion pour les moyens, interversion des buts, conversion dans les contraintes, inversion des solutions, perversion par le mystère. Le contraire de l'Aquinate : procession, conversion, expansion. | | | | |
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| solitude | | | Je suis dans la solitude à partir du moment, où je n'aperçois ni ne tiens plus compte de visages des autres ; un état, qui est accessible même hors îles désertes. Sans visages - pas d'images, sans images - pas d'idoles ; je vivrai, le regard fixé non pas aux murs hersés, mais au toit percé. Pour pleurer le visage perdu de ma mère ou l'image disparue de mon soi ; et pour comprendre, qu'on n'est jamais, hélas, seul. | | | | |
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| solitude | | | L'enfer, ce n'est pas que les autres n'atteignent pas mon regard (Sartre), mais que je perde le mien ; danger, qui se présente chaque fois, que je préfère la lumière problématique de mes yeux aux ombres mystérieuses de mon regard. | | | | |
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| solitude | | | Si le pathos de ces lignes ne sombra pas dans un râle clanique d'incompris, je dois en remercier ce siècle de sourds et d'aveugles, car il ne m'adressa aucun mot ; aucun écho n'infléchit ma voix, aucune main ne s'offrit à ma tendresse, aucun regard ne croisa mes vides. Solitude sans sons, sans mots, sans caresse. | | | | |
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| solitude | | | Pourquoi m'étonner du doute autour de l'existence de Dieu, si la mienne propre n'est guère plus convaincante, puisque, à part le cogito intérieur, la meilleure preuve de mon existence est un écho extérieur, qui ne me parvint jamais ; sache te rendre à l'évidence : 50.000 de tes concurrents, aujourd'hui, écriraient mieux que toi. | | | | |
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| solitude | | | Le visage est nu, et le moi porte des habits des autres, ou au moins par tous endossables (je ne pousserai tout de même pas jusqu'à l'appeler - haïssable). Le moi cherche des prouesses, le visage se contente de caresses. | | | | |
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| solitude | | | La joie de créer se loge dans l'imaginaire, et le bonheur de vivre - dans le réel ; un élan solitaire, une rencontre, fragile et irresponsable, entre le beau, le bon et le noble, au fond de mon soi inconnu, ou une caresse, venue d'autrui, pour enivrer mon soi connu, mon soi vrai ; un hymne à ce que je suis, ma création, ou une récompense de ce que j'ai, de ma possession. | | | | |
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| solitude | | | Pressés par trop de leurs semblables, autour d'eux, les repus font semblant de se donner de l'air et appellent de leurs vœux une bénie solitude ; dans ma solitude maudite, je n'ai que mon souffle, aucun semblable en vue, ni fraternel ni hostile ; les hommes bétonnèrent leurs oasis méga-politiques, avec des bureaux, hôtels et aéroports ; je dois choisir entre le sous-sol, en-dessous d'eux, ou les ruines repoussées en déserts lieux - au-dessus. | | | | |
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| solitude | | | Une journée-fraternité, journée de rare intensité : le matin - dans les collines, au-dessus du toit tranquille de Valéry ; l'après-midi - traduire du Mandelstam se fraternisant avec Homère ; le soir - serrer la main fraternelle de R.Debray ; la nuit - suivre l'agonie de J.Ferrat. Dans ma jeunesse moscovite, seul et aux abois, j'écoutais la belle voix de J.Ferrat me chanter la France, celle qui m'attendait. Celle qui vint à ma rencontre, porta le nom de R.Debray, mon frère. Je ne fus jamais moins orphelin, avec ma mère adoptive, la France, qu'en compagnie de ses deux plus belles voix. | | | | |
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| solitude | | | Avec qui converses-tu en solitude ? Presque tous continuent à s’adresser aux hommes ; Cicéron, Montaigne ou nos professeurs de philosophie – aux livres. Je ne dialogue qu’avec mes états d’âme, pour lesquels les hommes et les livres ne sont que des thèmes aléatoires, de la matière première. | | | | |
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| solitude | | | J'ai mon soi séculaire, temporel, connu et mon soi divin, intemporel, inconnu. Le premier communique avec le monde, et le monde veut que je partage ses soucis et ses valeurs ; le second porte de vagues échos de l'univers et me souffle le sens de ses vecteurs. Est nihiliste celui qui dit fermement son non aux échelles séculaires, tout en offrant son oui à l'envol du second. Condamné à la solitude dans le monde transparent, il est entouré d'un univers étoilé. | | | | |
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| solitude | | | On met en commun ce qui a déjà trouvé une forme consensuelle ; les choses, auxquelles je tiens le plus, restent difformes et n'attendent que mon pinceau ou ma caresse ; ce sont des fleurs qui n'ont pas encore trouvé leur bouquet ; c''est pourquoi je préfère mes prises discrètes de parfum aux mises concrètes en commun. Là où les polissons voient de la géométrie décorative, le poète voit un tableau divin, polit ses perles, sans songer aux colliers, ou butine son miel. | | | | |
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| solitude | | | Le devenir ne m'ouvre pas à l'avenir ; le monde entama sa descente vers la platitude finale, où je ne me veux aucune place. Mes aboutissements, comme mes commencements, mon énergie, comme mes ressources, sont installés dans le passé, où je trouve et de bonnes oreilles et de vraies unifications et de beaux enterrements ; mon devenir ressemble étrangement à mon être. | | | | |
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| solitude | | | Un effet bénéfique de la solitude : par la dérive des non-événements, j'accoste le pays de mon enfance, mon havre définitif, où je peindrai mes plus récents naufrages. | | | | |
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| solitude | | | Deux dialogues-nostalgies possibles avec mon enfance : ou bien à travers mes cahiers, photos, jouets, ou bien dans une reconstitution à partir de ma seule mémoire. Transmission par des atomes ou communication avec des fantômes. Je préfère sacrifier les premiers, au nom de la fidélité aux seconds, plus vivants, plus proches et plus déchirants. Le vrai, dans ces retrouvailles, n'a pas sa place. | | | | |
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| solitude | | | Toute coulée de mots, même des plus inclassables, est destinée, en général, à se jeter dans un courant plus vaste, pour se dissoudre enfin dans un océan, où se rencontrent le tout-à-l'égout, les larmes et les encres ; la prédestination de mes mots serait semblable à ces torrents sahariens, qui finissent par se perdre au milieu d'un désert, ayant juste le temps de témoigner de la hauteur de leur naissance et de ma dernière soif. | | | | |
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| solitude | | | L'un des avantages de la solitude est que je ne remplisse pas de vétilles trop visibles nos vides communs et que je les peuple de fantômes – voilà ce que m'apporte le désert, contrairement à la forêt. Ce vide n'est pas moins béant dans la multitude, mais je n'y fourre que des choses ou des valeurs. Le vide du solitaire est conçu pour être peuplé de voix de Dieu ou d'autres spectres, en musique ou en mystique, non en mécanique ou en axiologie. Privé de la compagnie des hommes, le solitaire finit par se dire, que « l'amour des fantômes a plus de hauteur que celui des hommes »* - Nietzsche - « höher als die Liebe zu Menschen ist die Liebe zu Gespenstern », mais ce fantôme ne sera que la quintessence de l'homme réel - le surhomme imaginaire. | | | | |
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| solitude | | | Si je suis intempestif, ce n'est pas parce que je vienne à contretemps ou que j'aille à contre-courant, mais parce que je me dégage du présent commun, pour parler au nom d'un passé personnel, dans lequel devraient se retrouver tous ceux, qui s'extirpent des étables, casernes ou bibliothèques, bourdonnant de révoltes et indignations, et acceptent d'habiter leur caverne ou leurs ruines, porteuses des acquiescements intemporels. | | | | |
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| solitude | | | Je peux peindre soit la forêt soit l'arbre, et je peux même ignorer quelle est l'origine de mes couleurs, dans l'espèce ou dans le genre, mais je dois peindre a cappella, ma voix doit toujours être celle de l'arbre non accompagné. « Nul homme n'est une île, tout homme a son continent » - J.Donne - « No man is an island, every man is a part of the main » - mais dans ta bouteille de détresse je veux découvrir un chant insulaire, une féerie, et non pas un récit protocolaire d'une scierie. | | | | |
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| solitude | | | Dans toute ma vie, je n'ai repoussé que deux ou trois mains, tendues vers moi ; c'en a été assez pour que, en tout lieu pourvu de toit, un banc des accusés se présente aux yeux de ma mémoire ; bénie solitude, qui permet de ne pas multiplier les mains accusatrices, bien qu'elle me prive de mains secourables. | | | | |
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| solitude | | | Ce n'est pas de la trace (de la différance ou de la greffe) des autres que j'ai besoin, pour faire résonner mes mots, mais des écrans ou des murs ou des sols, faits de leurs mots, contre lesquels rebondissent, se reflètent ou s'envolent les miens, sans oublier que ce n'est pas à la construction d'un édifice que je me livre, mais à l'entretien de mes ruines. | | | | |
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| solitude | | | Un monde hostile pouvait servir d'écran opaque, où je pourrais projeter mes rêves. Maintenant, dans ce monde indifférent, je suis contraint de les faire revenir au seul regard éteint. | | | | |
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| solitude | | | L'état m'intrigue plus que le processus, sinon j'aurais pris le terme heideggérien de ruinance (die Ruinanz), pour apporter du faux dynamisme de rue à mes ruines désertiques. | | | | |
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| solitude | | | La sensation d'inappartenance au monde, dont pourtant je chante l'harmonie et la merveille, telle est la source paradoxale de mon exil permanent, en tout lieu. | | | | |
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| solitude | | | Tout progrès, sur une échelle linéaire, n'apporte de la satisfaction que si je suis au sein d'un troupeau ; mais, tôt ou tard, autrui disparaît de mes coordonnées, et je découvre le désert, dans lequel toute mesure est illusoire, et je me mettrai à n'apprécier que l'intensité des mirages : « À l'opposé du sentiment de désert, il y a l'ivresse » - Nietzsche - « Als Gegenteil des Gefühls der Leere steht die Trunkenheit » - bien que l'ivresse ne soit pas à l'opposé, mais bien au-delà du désert. | | | | |
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| solitude | | | Ce n'est pas dans le noircissement de nos pensées (Cioran) que réside le principal danger de la fréquentation des autres, mais dans la grisaille, qui se faufilera dans mes mots, grisaille inséparable des choses ; et les autres, que je rencontre en vrai, seront des choses ; l'autre ne vaut que par mes non-rencontres avec lui, dont j'inventerai les imaginaires : « Ici, on se rencontre, comme si l'on fut déjà dans l'au-delà » - A.Blok - « Здесь все встречаются, как на том свете ». | | | | |
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| solitude | | | Danger de la solitude : l'âme devient largement ouverte, et dans ces béances, des choses sans valeur peuvent s'engouffrer plus facilement que lorsque je suis dans la multitude ; je devrais profiter de cette ouverture pour m'en vider. « Rien n'est plus vide qu'une âme encombrée » - G.Thibon. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est, quoi qu'en pensent les blasés, - un manque d'hommes, un envahissement par des choses. Chamfort a tout vu de travers : « Dans la solitude, on pense aux choses et dans le monde on est forcé de penser aux hommes » - bien que les hommes eux-mêmes ne pensent plus qu'aux choses, et moi, dans ma solitude, ayant pour seuls témoins les choses, j'invente l'homme, libéré des choses et livré aux rêves. J'invente mon soi inconnu, je m'invente : « Le moi me contraint à l'inventer – lui que je ne vois jamais »*** - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | La solitude me poursuit, je la fuis, et voilà que je me retrouve dans mes ruines, au fond d'une impasse. Ceux qui commencent par fuir le monde rejoignent des sentiers battus, menant aux cellules mentales, dépourvues de vulgomètres. | | | | |
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| solitude | | | Ces notes solitaires prirent un ton si mélancolique, que je les qualifierais de vespérales, en complément de Nietzsche, le diurne, de Valery, le matinal, de Cioran, le nocturne. | | | | |
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| solitude | | | L'inertie peut refléter deux motifs opposés : soit je suis, aveuglement, ma spontanéité, soit j'obéis à un conformisme éclairé. La faiblesse suffit, pour succomber au premier appel ; le second choix exige de la force : « Seigneur, donnez-moi la force, pour suivre le courant ! » - Guénine - « Боже, где взять силы, чтобы плыть по течению ? ». Vous comprenez pourquoi je parie sur la faiblesse, pour rester au rivage. Tout appel à la force, pour nager à contre-courant, débouche dans le courant commun. | | | | |
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| solitude | | | Un besoin viscéral de ne parler que pour moi-même ; mais le soliloque n'existe pas ; je parle toujours avec quelqu'un ; parler avec mon propre soi, bizarrement, revient à parler pour les autres ; si je veux parler pour moi, il faut choisir mon interlocuteur, entre nous, vous et toi : la justice, l'orgueil ou la fraternité ; je fis le tour d'eux tous, et c'est le dernier qui me donna le plus de fil à retordre, mais j'y restai seul, c'est à dire dans une bonne compagnie. | | | | |
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| solitude | | | J'hésite entre vivre comme un arbre solitaire ou comme une forêt fraternelle. Il faut que mon arbre ait beaucoup d'inconnues, tendues vers l'unification avec ses frères. L'ennui, c'est l'immensité du désert, qui me sépare du frère le plus proche. Deux éléments me lient à la forêt - l'eau et la terre -, mais je suis arbre en vertu des deux autres - l'air de ma liberté et le feu de mes immolations ou sacrifices. | | | | |
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| solitude | | | Traite ton prochain comme un moyen (les stoïciens), comme toi-même (l'évangile), comme une fin en soi (Kant), comme une contrainte (moi). | | | | |
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| solitude | | | Si mon écrit s'adresse aux autres, j'y suis surtout un géomètre, un Fermé, aux frontières familières ; je deviens mystique dès que je parle à moi-même, je deviens un Ouvert, puisque je ne me connais que par mon élan vers mes frontières infinies. Être mystique, c'est suivre l'attirance de mon âme vers ce monde silencieux, la demeure de mon soi inconnu, ce soi qui ne se révèle à moi-même que par une musique naissante, et que cherchera à interpréter mon esprit. | | | | |
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| solitude | | | Mes joies ou mes pleurs ont des valeurs et des vecteurs : j'apprécie les premières au milieu des hommes, je suis transporté par les seconds dans la solitude. « Seul, je pleure et je ris, je suis amer de ne connaître ni d'aimer les hommes » - Bounine - « Горько мне, что один я радуюсь и плачу и не знаю, не люблю людей ». Mais c'est dans les plus peuplés lieux, où se donnent rendez-vous la force et la paix d'âme, que je devrais déverser ma bile. Les meilleurs des liquides se réservent pour les plus déserts lieux. Pour souffrir ou écrire. | | | | |
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| solitude | | | Je me gonfle d'orgueil, en apprenant, que dans ma solitude je suis soit ange de la hauteur soit bête de la profondeur, et voilà qu'on m'assène que « dans la solitude l'homme est criminel : soit par son intellect soit par son instinct bestial » - Prichvine - « в одиночку человек – преступник, или в сторону интеллекта или бестиального инстинкта » - et je serai tenté de demander de l'indulgence de la part du robot intellectuel ou du mouton instinctif. | | | | |
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| solitude | | | Une raison de plus pour m'attacher à l'image de l'arbre : je voudrais, qu'on me découvrît comme un arbre inconnu, hors toute forêt, sans conception traçable (comme chez les éléments physiques ou espèces d'insectes), avec la certitude des racines, l'angoisse des cimes, l'espérance des fleurs, la fraîcheur des ramages, la résignation de finir, un bon matin, en feu de cheminée ou en bûcher de Phénix. | | | | |
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| solitude | | | Quand je me sculpte ou bâtis mes propres ruines, je préfère mes propres pierres d'achoppement ou de touche. Avec celles des autres, même celles qu'on me jette, je construis des étables et casernes, même si je suis le seul à les peupler ou en imaginer un fier piédestal. | | | | |
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| solitude | | | Le néant est une misérable image des philosophes impuissants et tâtonnants, et qui naîtrait de la négation la plus forte ou de la contradiction la plus flagrante. J'en reconstitue, très facilement, une miniature en opposant ma certitude d'avoir écrit le plus grand livre de l'histoire des hommes et le constat, désarmant et désabusé, qu'un silence, morne et total, un silence de mes minables contemporains l'accueille. | | | | |
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| solitude | | | Les meneurs et les menés sont aujourd'hui d'égale quiétude d'âme. Fini le temps, où « l'on allait d'un pas plus ferme à suivre qu'à conduire » - Corneille. Ici, on savait, que le chemin fût imprévisible ; là, on se désintéressait de toute droiture. À l'avant, je donne mes mots pionniers, à l'arrière - je marche dans les ornières des idées, creusées par les autres. Dans les deux cas, je ne suivrai plus mon étoile, mais le souci commun. | | | | |
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| solitude | | | Si, en moi-même, je ne renouvelle pas un vide, je me laisserai encombrer de vétilles, que deviennent toutes les choses périssables, dont ma propre image. Le vide bien aménagé me rend ouvert ; la promiscuité, au milieu des habitudes, rend claustrophobe. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma collection d'exils - de pieds, de langue, de tempérament - il me manque celui de sang ; le Juif errant aurait-il du sang bleu ? Ne pas pouvoir s'appuyer sur un sol et ne compter que sur le ciel - l'immense ressource d'originalité, dont s'est bien servi le Juif. « Ich bin dreifach heimatlos : als Böhme unter den Österreichern, als Österreicher unter den Deutschen und als Jude auf der ganzen Welt » - G.Mahler - « Je n'ai pas de patrie : Bohémien parmi les Autrichiens, Autrichien parmi les Allemands et Juif dans le monde entier ». | | | | |
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| solitude | | | Avec les idées, on ne peut être que sédentaire ; le nomadisme, c'est à dire le changement de méridiens de culture et de latitudes de température, sied au pays des mots. Les girouettes modernes inversent ces modes d'existence : ils traversent les idées, toujours rebelles et personnelles, et barbotent dans les mots, toujours francs et sincères. Je bourlingue des yeux, dans mes exils électifs, à l'écart de leurs tentes ou bureaux sans capteurs d'altitude. | | | | |
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| solitude | | | Le bagne fut ma première patrie ; ensuite, d'un exil je fis l'une des suivantes, ce qui me permit de ne recevoir que des mains de Dieu le permis de séjour au pays des frontières, des horizons et surtout - des firmaments. | | | | |
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| solitude | | | Le message poétique naît soit du mot (du dialogue), soit de l'esprit (de la harangue), soit du regard (du monologue). Du don, du travail, du rêve. Se saouler, ciseler, s'isoler. Je reconnais n'avoir ni don ni zèle, - que des ailes. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort). | | | | |
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| solitude | | | L'image qui me hante : Copernic agonisant, et dont la main caresse la couverture de ses Révolutions illisibles, qui viennent de paraître, Copernic emportant ses secrets de jeunesse, ses secrets pythagoriciens, ses secrets inventés. Le retour éternel ne devrait-il pas s'appeler, étymologiquement, révolution permanente ? | | | | |
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| solitude | | | Je renonce définitivement à trouver une main fraternelle sur terre, et voilà qu'un nombre étonnant de voix fraternelles s'adressent à moi à partir du ciel. Être abandonné la-bas me fait bien accueillir la-haut. De même, tant de mélodies m'inondent, dès que je ne nage plus dans les bruits du monde. | | | | |
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| solitude | | | Plus j’ai, plus j’ai de chances qu’on regarde que je suis (mon soi connu) ; moins j’ai, plus j’ai de chances de garder ce que je suis (mon soi inconnu). | | | | |
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| solitude | | | Tant que je ne quitte pas ma tanière, j'entrevois, vaguement, l’œuvre de Dieu, sans avoir la moindre idée du diable. Celui-ce se serait caché dans la foule, et je le découvre en allant à la foire, au forum ou en église. | | | | |
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| solitude | | | Quand je suis avec les autres, je ne suis qu'une pièce d'un monde mécanique. Une fois seul, je découvre un monde organique, et en plus, il sera tout entier en moi et à moi ; ce n'est même pas la peine de le peupler, il est plein d'échos fidèles d'un monde perdu. | | | | |
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| solitude | | | La conscience que mes cris et soupirs, transposés en sons et en pensées, perdraient de leur intensité et pureté, s'ils étaient répercutés en échos, dans les oreilles et les bouches des autres, - telle est la justification apriorique de la solitude silencieuse, à laquelle je confierai mes aveux et mes hontes et dans laquelle mûrirait ma musique, sans auditeurs visibles. | | | | |
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| solitude | | | Sur les forums, la fraternité tourne tout de suite en instincts tribaux. Je ne crois pas en profondeur du message, émanant d'une chaîne humaine. Ma main dans ta main, ta larme à l'encontre de la mienne, notre accord ou notre regard, exprimant la même clarté ou le même trouble, - deux solitudes solidaires. « La solitude est essentielle à la fraternité » - G.Marcel. | | | | |
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| solitude | | | J'envie celui qui se trouve en état d'exil, tout simplement puisque, en s'approchant des hommes, une brûlante horreur le fait fuir. Là où il échouait à s'acclimater, des climatiseurs modernes érigèrent la chape d'une assommante tiédeur. Les seules brûlures, aujourd'hui, proviennent de l'air irrespirable de ma méchante solitude. | | | | |
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| solitude | | | Rien, pas même les étoiles, ne me parle dans la nuit ; telle est ma nuit avec les mots français, qui me laissent dans ma solitude silencieuse, avec un scintillement moqueur et des ombres incertaines. | | | | |
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| solitude | | | Même mes impasses sont munies de panneaux indicateurs, que je n'avais pas mis moi-mêmes. Et d'autres m'aidèrent à m'y égarer. Sans les autres, dans mes buts, je n'érigerais pas de bonnes contraintes. « Qui suit tout le monde fait mal ; qui ne suit personne fait pire » - proverbe serbe. Sur de bonnes vieilles pierres des autres je ferai résonner mes pas non faits. | | | | |
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| solitude | | | Pour savoir, que je garde une bonne hauteur, c'est à dire que je suis avec mon étoile, il faut que j'aie la sensation d'être là « où la terre semble être ton étoile, et ton étoile – la terre » - A.Blok - « где кажется земля звездою, землёю кажется звезда ». | | | | |
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| solitude | | | Comme, à certaines heures, chacun éprouve la manie de collectionneur, aux autres heures chacun est flâneur. Comme en matière de collections je ne peux exhiber que les défilés de mes débandades, en matière de flâneries j’ignore des galeries, des agoras, des temples, je ne pratique mes flâneries que dans mes ruines, ces lieux où les plus belles découvertes ne se font pas par les yeux mais par le regard, les yeux fermés. | | | | |
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| solitude | | | Ce que j'aimerais adresser au monde est un arbre, de requêtes, de prières ou de doutes, arbre plein d'inconnues. Celles-ci se lient aux valeurs communes, si je suis immergé en multitude ; j'y perds en mystère et gagne en transparence. « La forêt, vue de près, est un mystère déchiffré : l'arbre devient plus intéressant à mesure que la pensée s'y abîme »** - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | Aujourd'hui, même dans les sous-sols et les cavernes (de Dostoïevsky et de Platon) s'installe le souci des casernes ou des salles-machine. Il reste le ciel, qui n'est jamais collectif, et où j'ai encore une chance d'avoir ma cellule ou mon étoile bien à moi. Mais, pour y accéder, je dois prouver ma parenté avec les astres. Le malheur du solitaire est qu'il est « étranger sur terre et dans le ciel » - Lermontov - « чужд всему - земле и небесам ». La solitude, c'est aussi le dépérissement de mon arbre généalogique. | | | | |
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| solitude | | | Mes rêves sont beaucoup plus près de moi que mes idées. Les idées sont des lumières ou des étincelles, mais je me reconnais mieux dans mes ombres. « Les rêves sont des ombres muettes de la pensée » - G.Spaeth - « Грёзы - немые тени мысли » - l'obsession par la pensée claire rend souvent sourd à la musique des ombres. | | | | |
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| solitude | | | Rien de moderne dans mes outils, mes buts, mes enthousiasmes. Seulement quelques contraintes : éviter le robot, me méfier des belles idées, fuir l'horizontalité. L'arbre et non pas la forêt – le fond de mes projections ; la formule et non pas le tableau – la forme. Et mes ruines, je ne les entretiens pas, je les érige, telles Modernes Catacombes (R.Debray). Dans les catacombes, s'unissent les solidaires ; dans les ruines, s'unifient les solitaires. | | | | |
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| solitude | | | Trois manières de perdre de vue un visage : le fondre dans l'étendue d'une foule, l'ensevelir dans la profondeur de ma mémoire, le laisser échapper dans la hauteur de mes rêves. Et je lui tendrai la main, l'oreille ou le regard. | | | | |
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| solitude | | | Cioran écrit pour le salon (d'où l'importance du style) ; Valéry réfléchit devant Dieu (cet inexistant, indispensable pour une belle intelligence) ; Nietzsche s'extasie devant lui-même (dans une solitude du mot et de l'idée, nous bouleversant par leur musique). Je tente de réunir ces trois milieux, en un lieu que j'appelle mon soi inconnu. Mes trois confrères ont leur voix propre, puisqu'ils n'ont pas de collègues à rassurer ou à flatter ; pourtant, c'est ce que cherche la gent professoresque, en écrivant dans un jargon, miteux, lourd et farfelu. | | | | |
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| solitude | | | Je ne peux avoir un regard lucide sur ma mort que si ni prêtre, ni médecin, ni notaire, ni bourreau, ni épouse ne dérangent notre tête-à-tête. | | | | |
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| solitude | | | Je me sens souvent dernier hébété dans un siècle lucide. | | | | |
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| solitude | | | Si je sais être seul parmi les autres, je saurai être plus que moi-même, une fois seul. | | | | |
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| solitude | | | Avoir et être : j'ai une sensibilité, un goût, une langue, des horizons, et je suis un talent, une hauteur, un rêve, un firmament. Je vois que l'on ne peut bâtir une fraternité que sur ce qu'on a, ce qu'on est étant voué à la solitude sacrée. Des fraternités sacrées n'existent pas. | | | | |
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| solitude | | | Je transmets les vues de mon esprit ou j'émets les états de mon âme – je formule mes positions, mes appels, ou je forme ma pose, mon visage – une soif profonde de fraternité ou une haute fontaine, où je suis condamné à rester seul, à mourir seul. | | | | |
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| solitude | | | Le monde de mon enfance n'était pas fait par l'homme ; y régnaient l'arbre et l'ours. Les manifestations humaines n'y furent que l'horreur et la hideur. « Ce sont des ours façonnés qui me font regretter les ours bruts » - Custine. Appartenir à ce monde énigmatique me remplissait d'une joie diurne, humble et pieuse. Depuis, je vis dans un monde, fait exclusivement par l'homme civilisé, au goût irréprochable, dans la transparence et la gentillesse ; l'arbre y céda sa place à la forêt et, ensuite, au parc ; l'orgueil et l'incroyance s'insinuent dans mes intranquillités mécaniques, pour mieux souligner mon inappartenance à ce monde. | | | | |
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| solitude | | | Il faut prendre le monde pour une auberge espagnole, mais la meubler non pas avec ce que j'ai mais avec ce que je suis, être voyageur de l'être sans les bagages de l'avoir. | | | | |
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| solitude | | | C'est parce que mes requêtes et mon regard s'adressent à un interlocuteur introuvable, et probablement inexistant, que je tombe dans la solitude. Chez les blasés, leur orgueilleuse solitude naît au sein du monde, où leurs bavardages ou leurs agissements ne suscitent pas assez de louanges. Un vrai solitaire n'a pas besoin de sortir du monde, pour rester avec ou chez soi. | | | | |
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| solitude | | | Plus je m'égare dans la forêt, plus je ressemble à un arbre, qui cherche son salut, en se faufilant vers le ciel. | | | | |
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| solitude | | | Les mots, dont je me sers ici, n'effleurèrent pas, hélas, mon enfance. Mais mes idées, non plus, ne lui doivent rien. Pourtant, ses appels retentissent sans arrêt à mes oreilles. Ma fidélité à mon enfance se traduit par ma révérence au seul ton, qui serait en unisson avec ces appels, - celui des contes de fées nostalgiques. Sinon, je m'intéresserais aux luttes, aux vérités, aux libertés, à tous ces sujets ampoulés et utiles et qui ne m'inspirent, Dieu soit loué, que de l'ennui ou de l'indifférence. La solitude forge des poètes ; ceux, qui la choisissent, deviennent révolutionnaires, ceux qui la subissent – moines. | | | | |
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| solitude | | | Quand je vois dans le commencement la limite même, à laquelle doivent tendre mes ombres, j'éteins toute lumière extérieure, je découvre mon étoile nihiliste. C'est plus beau que le matin, c'est la nuit : « La limite : nuit du commencement »*** - Foucault. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve complète l'espace et le temps comme sphères de notre existence ; je ne vécus ni dans l'âge de mon soi connu, ni dans notre espace, ni dans votre temps, je vécus dans le rêve de mon soi inconnu - ni mémoire, ni langue, ni traces. | | | | |
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| solitude | | | Un nihilisme cohérent, qui tienne la route, suppose un double meurtre : celui des hommes, pour que je puisse assumer seul tous mes commencements, et celui de Dieu – ainsi, aucune finalité divine ne sacrera ni mes débuts ni mes contraintes. Le nihilisme est une double solitude – de mon être profond et de mon haut devenir. | | | | |
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| solitude | | | L'exil et la solitude m'éloignent des soucis prosaïques autour du Vrai, réveillent les hautes cordes, poétiques et créatives, du Beau, me laissent en compagnie du Bien profond et irréalisable. Bref, des rêves, inventés et personnels, évincent la réalité, collective et véridique. Les meilleurs diseurs de vérités furent toujours des rats de bibliothèques. | | | | |
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| solitude | | | Je ne peux supporter longtemps la présence des autres, sujets ou objets. Narcisse ne dévisageait pas que son visage. Et que vaut un visage qui ne se prend pas pour objet ? | | | | |
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| solitude | | | L'ouverture au monde, dont se gargarisent les grégaires, ne me rendra pas un Ouvert, car je suis un Ouvert grâce à mes propres frontières, cibles ou limites, et qui ne sont ouvertes qu'en-deçà de mon soi. | | | | |
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| solitude | | | J’écoute ces chanteurs modernes, se réclamant de l’originalité la plus rebelle, et je n’y entends que la voix de la pire des foules, celle du présent. Pourtant, il est certain que les foules du passé furent plus abominables. Heureusement, on n’en garde que des échos soit abstraits soit pittoresques, et c’est ainsi que je me régale du folklore des bouseux d’antan, si en phase avec ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | J'aime la triade, qui manqua à l'enfance de Sartre : sans hériter ni l'ombre ni le regard, presque sans nom - en effet, ce sont les premières choses à inventer pour avoir droit au soi. Orphelin de nom, ignorant la première lumière et livré aux choses - telle fut mon enfance, d'avant le premier conte de fées, qui me débarrassa et de choses et de noms et me voua à leur réinvention : « Une chose perdue cherche un nom perdu » - Shakespeare - « A lost thing looks for a lost name ». | | | | |
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| solitude | | | Mon enfance : de vrais châteaux de glace et une forêt, transformée en océan par des eaux printanières, avec des atolls d'arbres, avec, à leurs pieds, quelques lièvres ou primevères, sauvés et cueillis dans une barque. Aujourd'hui : des châteaux en Espagne, châteaux de grâce, et un arbre, secoué par le frimas automnal, au milieu des singes, nageant mieux que moi, et des bouquets aux fleurs absentes. Je ne peux plus compter que sur mon étoile : « Du paradis, il nous restent trois choses : l'étoile, la fleur et l'enfance » - Dante - « Tre cose ci sono rimaste del paradiso : le stelle, i fiori e i bambini ». | | | | |
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| solitude | | | Comment je tombe dans le narcissisme ? - en m'enquiquinant à mort des originaux ou des miroirs des autres, en découvrant, que la seule authenticité digne de mes étonnements est mon image, surgissant sous ma plume, dans le miroir de ma pitié, en absence de spectateurs. | | | | |
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| solitude | | | Un constat dont je ne suis point fier – je ne vois personne, avec qui j’aurais pu partager mes penchants les plus significatifs ; c’est triste que de manquer de partage fraternel ; les frères se disent : « La moitié est plus que le tout » - Hésiode. | | | | |
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| solitude | | | Je préfère la cécité, qui me fait ne voir que moi-même, à la surdité, qui consisterait à n'écouter que les autres. Chez les autres, je vois avec beaucoup de difficultés ce qui s'émeut en moi ; je trouve facilement en moi tout ce qui émeut les autres. | | | | |
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| solitude | | | Je ne connus pas de routes révélatrices, menant aux illuminations d’adultes de Damas, Tolbiac, Gênes, Sils-Maria ; la seule douce lumière, qui m’accompagna dans tous mes sentiers-impasses, provenait des contes de fées, que, lorsque j’avais cinq ans, me lisait ma mère. Ses yeux bleus, pleins de fatigue, d’amour et de larmes, m’ouvrirent les chemins ne menant nulle part, où je décidai de demeurer, tant que je pouvais garder mes yeux fermés, l’azur de mon regard rejoignant celui du rêve. | | | | |
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| solitude | | | N’écrivant que devant un Lecteur improbable et même peut-être inexistant, je n’ai ni rivaux ni arènes. L’origine de la médiocrité des intellos d’aujourd’hui est d’en avoir, en permanence, sur des forums, des sites publics, sur leurs pages affairées. | | | | |
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| solitude | | | Un peu de lucidité suffit pour découvrir, en tout lieu et à tout instant, des abîmes de mon futur ou des ruines de mon passé. Les hommes grégaires font appel au courage, pour échapper à ces visions de solitaires et se débarrasser du vertige de l’abîme et de l’élan des ruines. Le courage, se jouant sur les places publiques, est fossoyeur de la poésie. | | | | |
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| solitude | | | Je me suis forgé mes propres critères d’excellence, et sur leur échelle de valeurs personne ne me surclasse. Et pourtant, je n’ai pas un seul lecteur qui me témoignerait ne serait-ce qu'un brin d’intérêt vif. Aux moments les plus lucides j’en suis fier, hautain et heureux ; aux moments de mansuétude et de faiblesse je deviens hargneux et méprisant. | | | | |
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| solitude | | | Je lis, chez les philosophes-raseurs, une prétention à l’universalité, mais je n’y vois que de l’arbitraire, consensuel et banal ; je pars de l’arbitraire de mes états d’âme, mais j’y découvre, chaque fois, de l’universel insoupçonné. Dans l’univers entier, ceux-là ne perçoivent que de l’arbitraire commun ; de mon arbitraire spontané naît une universalité divine imprévisible, j'en suis davantage imitateur que créateur. | | | | |
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| solitude | | | Ne peut être heureux que celui, dont le passé garde quelque chose de sacré, irréfutable bien qu’introuvable, - une belle femme, une belle pensée, un beau paysage. Le souvenir, plus que le présent, noue ma gorge et enfle ma larme. | | | | |
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| solitude | | | Ce n’est pas la boue des autres qui me souille, dès que je me plonge en foule, c’est la sensation et la certitude de ma propre impureté. Je dois me débarrasser de l’illusion la plus pernicieuse, qui associe la solitude à la pureté. La pureté, c’est le dépassement des choses, des actes, des pensées, des mots, de ce qui m’apporte l’intellect, pour vivre la béatitude du cœur ou la hauteur de l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Abandonnant un pessimiste, abandonné par un optimiste, l’axiologue Nietzsche se retrouve seul. Sur le même axe d’acquiescement, je fus toujours et je reste seul ; mon Schopenhauer et mon Wagner s’incarnèrent dans une même personne, optimiste à ses débuts et pessimiste sur la fin, qui préserva ma solitude non pas par abandon advenu mais par distance entretenue. Sans cette solitude je n’aurais pas pu écrire des livres, dont je peux, aujourd’hui, dire qu’« Il n’existe nulle part des livres d’une espèce plus fière et plus raffinée » - Nietzsche - « Es gibt durchaus keine stolzere und raffiniertere Art von Büchern ». Seulement, à la place de force et cynisme déclamatoires je mets la faiblesse fière et le nihilisme raffiné. | | | | |
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| solitude | | | Le degré de solitude d’un artiste se détermine par le nombre potentiel de contemporains, sollicités par son œuvre. Personne, avant moi, n’avait si peu besoin de l’écoute et de la reconnaissance des hommes ; l’oreille du Dieu, inconnu, inexistant et complaisant, m’aura suffi. | | | | |
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| solitude | | | Je ne choisis pas la folie du rêve ; c’est la vie qui m’expulse et me propulse vers les ténèbres plus hospitalières qu’elle. « Laisse-toi t’enivrer, mon âme, s’il ne te reste que l’ivresse » - Pasternak - « Давай безумствовать, сердце моё, если ничего, кроме безумства, нам не осталось ». | | | | |
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| solitude | | | Je ne vends ni n’échange ni ne donne mes productions ; je les dépose à une altitude, invivable pour les autres. Des promesses et non des dons. | | | | |
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| solitude | | | Aucune présence humaine, aucune reconnaissance, aucun orgueil ne peuvent m’arracher à ma solitude, qui n’est qu’un fatal état d’âme. « On peut guérir de la solitude, qui n’aurait été qu’une circonstance, mais en tant qu’un état d’esprit, elle est incurable » - Nabokov - « Loneliness as a situation can be corrected, but as a state of mind it is an incurable illness ». | | | | |
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| solitude | | | Quant à la honte, je n’en connais que la honte de solitaire, lorsque mon rêve est le juge, et mon action – le délinquant. La honte devant autrui est de la lâcheté. | | | | |
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| solitude | | | Au départ, je porte aux nues les qualités de la faiblesse, et à l’arrivée, je reçois le déluge de la honte. Mais cet azur et ce rouge n’ont de sens que dans le bleu de la solitude. La grisaille grégaire est incompatible avec ces couleurs. « La foule est cet être tout-puissant, dénué de repentir ; on a un être anonyme pour auteur, un résidu anonyme constitue le public »* - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | J'ai beau chercher des complices en écriture – je n'en trouve que deux – Héraclite et R.Char. Mais seraient-ils bons éditeurs de mes maximes ? « Ces notes n’empruntent rien à la maxime ; un feu d’herbes sèches eut tout aussi été leur éditeur » - R.Char. | | | | |
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| solitude | | | Non, les hommes ne sont point aveugles, ils sont seulement privés de leur propre regard. C'est le solitaire qui est aveugle, puisqu'il devient regard. « Je porte la solitude du dernier regard, dans un monde des aveugles » - Maïakovsky - « Я одинок, как последний глаз у идущего к слепым человека ». Ils m'entoureront de leurs gestes et même de leurs yeux, et me conduiront jusqu'aux sourds, où je connaîtrai ma dernière solitude, celle de ma musique, ignorée de leurs oreilles et étouffée dans leur brouhaha. | | | | |
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| solitude | | | Une fois mon livre achevé, de vagues espérances se forment, inévitablement, au sujet de son accueil. Mon amour-propre n’y participe guère, il en est absent ; qu’on me comprenne, m’imagine ou m’aime – toutes ces réactions ne peuvent se fonder que sur des malentendus. Mais savoir, qu’un lecteur, refermant mon livre, se découvrit soudain une âme et se mit à mieux l’écouter, me ferait plaisir. | | | | |
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| solitude | | | Au milieu des miens, je manipulerai bien le centimètre, mais perdrai l'usage de l'altimètre. La hauteur ne se donne qu'aux exilés ou nomades, à ceux donc chez qui la fierté est la plus humble. Et pour me débarrasser du tic hautain, la solitude ou l'exil ne sont pas de bons états. | | | | |
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| solitude | | | La solitude de l’esprit : mon château en Espagne, pris par tous pour un château de cartes ; aucun fantôme ne le hante ; moi-même, je finis par n’y voir que des ruines. La solitude de l’âme : aucune constellation près de mon étoile. La solitude du cœur : mon incapacité de partager les émotions collectives. | | | | |
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| solitude | | | J’aime ma permanente sensation d’exil, puisqu’elle est sans nostalgie ; ma patrie est le ciel, je m’y rends sans papiers, sans souvenirs d’enfance, sans permis de séjour ni de retour ; les seuls moyens de transports y étant mes rêves non-communs. | | | | |
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| solitude | | | Il ne suffit pas de reconnaître que « la pensée vaut par l’intensité, par le degré d’ardeur et de noblesse » - H.Hesse - « beim Denken kommt es auf die Intensität, auf den Grad der Wärme und Reinheit an » - car dans l’hystérie indignée, bouillante et orgueilleuse des intellectuels d’aujourd’hui je n’entend qu’un conformisme, monotone et facile, de dénigrement commun. L’intensité ne vaut que par l’originalité, donc par le degré de solitude, révoltée ou résignée. | | | | |
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| solitude | | | Je lis, chez les scribouillards savants, les raisons qui les poussent à écrire, et j’y trouve : chercher la vérité, avoir quelque chose à dire, exprimer ses colères, transmettre la flamme aux générations futures. Que des balivernes ! Je me pose la même question et j’arrive à cet aveu embarrassant : j’écris puisque sinon ma solitude devient insupportable. Chez les blasés, l’effet de la solitude est inverse : « Tout me dégoûte à présent, je ne trouve supportable que la solitude » - Cicéron - « Omnia respuo nec quicquam habeo tolerabilius quam solitudinem ». | | | | |
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| solitude | | | J’aime entrer dans une lice vide ; j’aime me sentir être dans un temple où aucune idole n’occupe encore des niches ; ce genre de lutteur ou de prédicateur me convient. | | | | |
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| solitude | | | Leurs narrations de batailles, de casernes, de machines me maintiennent dans un état banal de veille. Et moi, je cherche la liberté et l'inaction du rêve. La seule écriture, qui m'intéresse, est celle d'une île déserte, avec des images et actes à la Robinson (au sens que donne à cette métaphore Valéry, puisque le vrai Robinson ignore la solitude et que connaissent les mondains Ch.Harold ou E.Onéguine). | | | | |
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| solitude | | | Le monde nous fournit les objets de nos actes, de nos rêves, de nos pensées ; mais ces objets passent par deux filtres disjoints – le nous ou le je. Le premier nous déverse autant de choses justes que de choses niaises ; je constate, sans vergogne, que le second, chez moi, est beaucoup plus exigeant, en éliminant tant de flots de niaiseries, qui s’invitent à ma plume, mais sont éconduites par mes contraintes. | | | | |
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| solitude | | | Je serais ravi si quelqu’un s’adressait à moi avec des messages semblables aux miens, par le ton, le projet maîtrisé ou l’objet indicible ; moi-même, hélas, je ne peux m’adresser qu’à l’Inconnu ; aucun lecteur en vue, aucune oreille accordée à ma musique, aucun système, dans lequel s’incrusteraient mes regards intempestifs, atopiques. | | | | |
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| solitude | | | Mes livres, ce sont mes ombres, je les jette grâce à mon étoile ; et n’ai pas besoin du Soleil, et encore moins – de l’éclairage artificiel des autres. | | | | |
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| solitude | | | Tout ce qui relève de l’inertie est grégaire, même si tu en es le seul acteur. C’est pourquoi je me refuse tout genre littéraire sauf la maxime. | | | | |
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| solitude | | | Les personnages et les paroles, que je trouve chez la plupart des écrivains, sont empruntés à la scène publique. C’est l’une des raisons de ne pas me piquer d’être traité de phraseur narcissique. | | | | |
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| solitude | | | Je suis reconnaissant à l’Internet, pour un surplus de solitude qu’il m’apporta : il mit les bibliothèques et les musées du monde entre mes quatre murs, en me mettant en compagnie des hommes imaginaires et en m’évitant de croiser les hommes réels. Ceux-ci y cherchent la foule, qui alimenterait leur petit amour-propre ; moi, j’y trouve un moyen de plus, pour entretenir mes soifs et appuyer mes amours. | | | | |
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| solitude | | | Tant de repus, grégaires et insignifiants, proclament leur solitude planétaire, que, parfois, j’ai honte de m’imaginer en leur compagnie dégradante. | | | | |
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| solitude | | | Souvent, mes métaphores ou mes pensées ne surgissent pas de mon intérieur, mais sont mes accompagnateurs, que je croise, soudain, aux lieux imprévisibles. Quand mon seul interlocuteur est mon étoile, les meilleurs des pèlerins-images se rapprochent de moi et demandent leur mise en paroles. | | | | |
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| solitude | | | Ma solitude, parmi les hommes, contribua considérablement à mon attitude narcissique ; ainsi, en me dévisageant, moi-même, je ne suis jamais seul. | | | | |
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| solitude | | | Beaucoup de mes rêves tendaient vers la réalité ; un seul réussit – ce livre. Beaucoup de mes désirs cherchaient de l’amitié ; un seul devint réel – l’amitié du contemporain, le plus noble du monde. Assez de raisons, pour me sentir heureux. Heureux tragique, puisque ce bonheur va s’éteindre, sans laisser la moindre trace ; la consolation – l’extase de race est au-dessus de l’emphase des traces. | | | | |
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| solitude | | | J’oppose mon nihilisme narcissique au nihilisme initiatique de Nietzsche et au nihilisme apocalyptique de Cioran. Chez le premier, on substitue si facilement Zoroastre par Manès ou par le Crucifié, ce qui ferait du hasard – le maître de mon propre soi. Les chutes du second sont provoquées par toute vision d’une vermine humaine, astronomique ou animale, chutes de la hauteur d’un bureau bancal, avec des Cahiers, demandeurs d’effarouchements. | | | | |
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| solitude | | | Ta solitude, en tant qu’un état d’âme, ressemble à la foi chrétienne, puisqu’elle se présente en vague trinité : un arbre, tendant ses inconnues aux forêts indifférentes ; un désert, dont tu es le seul à voir les mirages ; une montagne, dont la hauteur égalise les choses, les images, les pensées. Le mystère, le problème, la solution – ces hypostases, sachant inverser leurs rôles. | | | | |
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| solitude | | | Dans tout ce qu’on continue, aujourd’hui, d’appeler, par inertie, littérature, il est facile d’accéder au sens, mais le rêve y est introuvable. Tout est narré, rien n’y est chanté. Au moins, personne ne se détache du réel avec plus de mépris ou d’indifférence que moi. Et personne ne crée autant de mélodies pour les songes que moi – et je suis tristement seul comme quelqu’un qui serait catalogué – sans profession, fredonnant mes chants entre mes quatre murs, sous les ponts, dans les collines arides et désertiques. La solitude est la seule défaite, intransformable en salutaire surnage. | | | | |
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| solitude | | | Mes notions de hauteur et de solitude sont plutôt temporelles que spatiales, car les seules rencontres que j’y vis – ou que je souhaite vivre ! - sont rencontres avec des fantômes du passé et non pas avec des images, toutes spatiales et réelles, d’aujourd’hui (le présent, d’ailleurs, relève davantage d’un espace transpercé que d’un temps arrêté). | | | | |
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| solitude | | | La liberté, face aux influences extérieures, n’est qu’une facile contrainte que je m’impose. J’oscille entre la servitude que m’inflige mon soi inconnu et la maîtrise qu’exerce mon soi connu. | | | | |
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| solitude | | | Le seul bénéfice que je tirai de la lecture des sages est la résolution de ne pas abandonner ma liberté et ma solitude, puisque aucun ne me surclasse ni en profondeur de l’intelligence ni en hauteur de la noblesse. Quant à l’étendue, elles se ramène, chez les autres, à une mémoire d’éléphant sur les parcours des sages d’antan. Chez moi, elle se manifeste dans des ruines du rêve (où gît l’art millénaire expiré) ou dans le large réel (qui ne promet que des naufrages). | | | | |
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| solitude | | | Peut-être, la sensation la plus aigüe de solitude apparaît du souvenir, nostalgique et raté, de notre enfance. C’est ce que j’éprouvai à la lecture du récit de S.Tesson de son séjour dans une cabane sibérienne, en plein hiver, sur les lieux de mon enfance. | | | | |
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| solitude | | | Aucun dépit, aucune surprise, aucune amertume du fait d’être incompris ; non seulement j’emploie un langage, étranger à tous mes contemporains, mais aucun d’eux ne fut envisagé comme destinataire de mes messages. Le temps est mon ennemi : le passé, le présent, le futur sont trois néants : enseveli, inanimé, inconnu. Et hors du temps, il n’y a que le Créateur et ses anges, qui captent non pas les mots, les images, les idées, mais les vibrations des cordes humaines. | | | | |
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| solitude | | | Si, un jour, par miracle, j’ai un lecteur, je voudrais que, après avoir parcouru quelques pages de mon cru, il devînt non pas plus cultivé ou plus curieux ou plus ému, mais plus narcissique. Qu’il sût rester, pendant quelques instants, seul, en découvrant en lui-même toutes les merveilles du monde. | | | | |
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| solitude | | | Je réalisai tout ce dont je rêvais dans ma première jeunesse. Personne ne l’admire ni le reconnaît ; pourtant je ressens cette solitude comme une immense gloire – je suis digne de mon seul Interlocuteur, si présent dans mes rêves et si absent dans la réalité, et dont l’inexistence rendit mes extases d’autant plus pures. Sa reconnaissance surclasse la non-reconnaissance par ma minable époque. | | | | |
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| solitude | | | Au même âge, où je m’émerveillais, pour la première fois, des contes de fées, j’acquerrais la certitude que je vivrais en marge de la société sans princesses, sans chats bottés, sans citrouilles se métamorphosant en carrosses. | | | | |
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| solitude | | | Je suis pratiquement absent de presque toutes les questions, agitant les débats publics ; tout compte fait, les citations dans ce livre assurent ma présence dans le domaine des réponses seules, dont les questions sont affaire du lecteur. | | | | |
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| solitude | | | Autour de moi, le désert croît, le mirage trompeur est trop près et le rêve fidèle – trop loin – l’une des raisons pour chercher une impondérable hauteur et se débarrasser du poids des horizons. | | | | |
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| solitude | | | Depuis quatre siècles, la mode du genre aphoristique réapparaît une fois tous les cinquante ans. Je suis victime de la malchance de me trouver au beau milieu de ces vagues ; de plus, depuis Cioran – aucun bon livre de maximes. Il serait ridicule de prétendre que je sois mal compris ; aujourd’hui, personne ne veut ni ne peut comprendre les écrits non-discursifs, abstraits et détachés du présent. Ce pauvre Nietzsche qui se considérait mal compris, méconnu, confondu, calomnié (mißverstanden, verkannt, verwechselt, verleumdet) ; dans ces rapports avec la société il resta petit-bourgeois. | | | | |
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| solitude | | | Ils veulent se présenter comme arbres à part, avec leurs propres racines, ramages, sèves, fleurs et fruits, mais leur langue de bois ne me fait sentir que l’agitation affairée d’une forêt homogène, avant son abattage. | | | | |
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| solitude | | | A-t-on jamais vu quelqu’un qui serait, à la fois, poète, cogniticien, philosophe, logicien, linguiste ? Ce profil introuvable réduit à zéro le nombre de mes admirateurs potentiels. Est-ce que quelqu’un comprit la tragédie dans le sens que je lui donnai ? L’absence de cet angle de vue rend inaccessible aux autres mon culte de la consolation. A-t-on jamais entendu un philosophe qui aurait compris la place du langage dans l’expression des idées et dans leurs interprétations ? Pas la moindre trace ! Tous mes hymnes à la merveille langagière tombent dans un désert sourd et muet, l’homme-robot sédentaire ayant choisi pour séjour la cité affairée. | | | | |
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| solitude | | | Je ne veux – ni ne peux – laisser des empreintes de mes pas sur les chemins communs ou des reflets de mon visage dans les fontaines communales ; je veux rester, immobile, au-dessus de mon lac narcissique. | | | | |
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| solitude | | | Je me sens étranger partout, que ce soit dans l’espace ou dans le temps, en-deça de cette frontière ou en-deça de ce changement de millénaire. Je ne connais plus un tout, dont je serais une partie ; je ne perçois que des tas, auxquels je n’ai rien à ajouter. | | | | |
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| solitude | | | Métèque partout, je porte partout mon extranéité, ce qui fait de moi un mystique malgré soi, celui dont les sources sont atopiques. | | | | |
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| solitude | | | Non que je me sente étranger à toutes les blessures collectives, mais il s’agit, plutôt, de la différence des lieux qui saignent. L’organe touché chez moi, je ne le vois pas chez les autres. Comme, d’ailleurs, c’est le cas avec les enthousiasmes collectifs. Ce que les autres m’imposent, c’est la langue, le degré de liberté, la paix accessible. Mes métaphores et mes angoisses m’appartiennent en propre. | | | | |
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| solitude | | | Je ne vois que deux profils de lecteur qui apprécieraient mon écriture : le personnage tchékhovien, sachant ce que sont la tragédie et l’espérance, et Valéry, comprenant la place du langage en poésie et en philosophie. | | | | |
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| solitude | | | Le narcissisme consiste à trouver tous les aspects de l’Être universel, en se limitant, en toute lucidité, à l’introspection de son propre Soi singulier (mon soi inconnu), ce qui réfute toutes les proclamations de la Fin de l’Histoire ou de l’Oubli de l’Être. | | | | |
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| solitude | | | Ton narcissisme peut avoir deux faces : l’introspection subjective, résumant l’essentiel du monde, et la comparaison objective avec tes semblables. J’en ai toutes les deux, et la seconde me rend peut-être trop rationnel, je connais tous les autres, les rivaux, contrairement à Valéry : « Moi seul puis me donner ma gloire » - chez qui la première face est brillante et la seconde - trop déficiente. | | | | |
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| solitude | | | L’adversaire le plus incorruptible de la vie s’appelle rêve. L’intellectuel moderne vit des mêmes vicissitudes que la foule et il désapprit à rêver, comme tous les autres. Je corrigerais Lucain : « Le genre humain vit grâce à quelques hommes » - « Humanum paucis vivit genus » - le genre humain rêvait grâce à quelques poètes. | | | | |
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| solitude | | | Je ne me résume pas dans mes analyses discursives, développantes, dans mes horizons égotiques ; je m’assume dans mes synthèses laconiques, enveloppantes, dans mes hauteurs égocentriques. | | | | |
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| solitude | | | C’est seulement a posteriori que je découvre que mon besoin d’écrire vient du rejet des mots de la tribu. Ceux-ci se réduisent à la maîtrise de la matière, au respect de la loi écrite, au sérieux de la cohabitation ; tandis que mon inspiration vient de mes états d’âme, fondés sur l’intelligence immatérielle, la noblesse de l’arbitraire, l’ironie de la défaite. | | | | |
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| solitude | | | La solitude involontaire me comble de mystères ; l’échange volontaire avec les autres me vide de mes convictions. La solitude est une bonne contrainte, m’éloignant des questions flagrantes de mon soi connu et me rendant attentif aux réponses énigmatiques de mon soi inconnu. | | | | |
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| solitude | | | L’horizontalité : les contraintes (sociales, langagières, politiques, civilisationnelles) que les communautés, dont je suis issu, m’imposent. La verticalité : les contraintes (éthiques, esthétiques, mystiques) que je m’impose moi-même. Je fais peu de cas des premières (les yeux suffisent pour les résumer) et n’envisage sérieusement que les secondes (formant mon regard). | | | | |
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| solitude | | | Rester libre de l’influence de la multitude, dans mon âme, est l’état si facile à maintenir, que je n’attache pas beaucoup de poids à ma liberté, acquise hors toute lutte ; le fond et la forme de mon écrit sont davantage redevables à une espèce de servitude volontaire que m’imposent mes propres contraintes. | | | | |
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| solitude | | | Les livres modernes s’écrivent dans les hôtels, aéroports, restaurants ; jamais – sur une île déserte. À moi aussi, il me faut des oreilles ; mais que ce soit sur l’agora ou que ce soit sur une île déserte, j’écris avec la même ardeur nécessaire et la même sensation suffisante – une Muse m’écoute. Savoir être seul dans la foule ou savoir créer, dans la solitude, une oreille complaisante ou confraternelle est un devoir d’artiste. | | | | |
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| solitude | | | Dans aucun pays je n’ai planté mes racines ; mais il y en a eu trois, où je me réfugiais dans leurs canopées. | | | | |
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| solitude | | | Que fais-je dans ce siècle où s’éteignirent les filières que, naïvement, je visais – il n’y a plus ni solitaires, ni amoureux, ni poètes, ni philosophes ? | | | | |
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| solitude | | | Dans les trois sphères de la reconnaissance – intellectuelle, professionnelle, sentimentale – j’ai de profondes raisons, pour geindre de mes ratages, et de hautes raisons, pour m’en sentir comblé. Dans toutes les trois, je vécus des brèves étincelles éblouissantes de nuit, faisant oublier les longues ténèbres de jour. | | | | |
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| solitude | | | Inscrire ma sensibilité de solitaire dans l’intelligible universel ; ne pas décrire mon intelligible commun par le sensible solidaire. Emprunter l’esprit des autres pour faire aimer mes états d’âme. | | | | |
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| chœur souffrance | | | SOLITUDE : Je ne connais pas de jouisseur solitaire, mais chaque fois que j'imagine une douleur portée par un troupeau, je ne vois au bout qu'un abattoir. Tout ce qui est contagieux est sans importance ; tout ce qui est épidémique n'est qu'épidermique. Méfie-toi de la souffrance stérile, celle qui racornit et dévitalise la source chaude de ta solitude. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir d'ici-bas et l'optimisme de là-haut proviennent de la même source. Et, dans une vie stagnante, je peux deviner le reflet de mon étoile. Le regard doit appartenir à l'étoile, ni au chemin ni même aux ruines ; qu'ils soient inondés de désespoir et d'ombres, mon regard doit porter le souvenir d'une lumière, même éteinte. L'optimisme est la certitude d'être moins malheureux qu'on ne croit. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai tourment, ce n'est pas de ne plus être, mais de ne pas savoir être sans avoir. Je ne suis qu'intensité, mais il me faudrait maîtriser la terre - pour marquer mon époque, l'air - pour être respirable, le feu - pour laisser des empreintes et l'eau - pour que l'encre la couche sur papier. « Ce n'est pas l'éternité que tu demanderas à la vie, mais l'intensité »*** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | Sangloter, en me relisant, dans ce mélange obscur de fierté, d'humilité, de grandeur, de désespoir et de communion avec le dessein divin ; cent fois j'ai vécu cette bizarrerie larmoyante et irrésistible, que seul Nietzsche connut, en revisitant son Zarathoustra, et qu'auraient pu connaître Bach et Mozart, s'ils étaient moins casaniers ou moins bêtes. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur dans une cage exposée, dans un cachot exigu ou dans une vaste solitude. Je les ai connues, toutes, et je ne sais toujours pas laquelle est la plus dévastatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Les blasés souffrent de taedium vitae, je souffre d'une surabondance de la joie, qui ne trouve pas de bonne oreille. | | | | |
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| souffrance | | | On voit le monde livré au Déluge, on lui sacrifie de malheureuses colombes et on s'accroche à Apollon ; tandis que c'est Asclépios, Aphrodite ou Athéna qui attendent la fin de mes convulsions, et je leur sacrifierai, en fonction de ma conscience, un coq (Socrate), une chèvre (les Juifs) ou une vache (les Hindous). | | | | |
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| souffrance | | | Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes » - Cocteau. | | | | |
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| souffrance | | | L'enfant n'a pas besoin d'être consolé, c'est pour cela que la consolation le rend littéralement heureux, c'est-à-dire jouissant de l'inutile. Je dois en faire autant avec mon livre. Et la rencontre entre les deux - et liberi et libri ! - serait mon idéal ! | | | | |
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| souffrance | | | Ces sanglots ne furent entendus que par ma taïga natale. Orphelin désormais complet. Comme si la dernière source de la bonté venait à tarir. Comme si tous les contes de fées, déposés au fond de moi-même par ma mère, que je viens d'enterrer en Sibérie, perdaient toute leur invariable magie et se figeaient dans un cortège funèbre. Des remords qui coupent le souffle, dessèchent les yeux et font hurler comme un fauve, sevré trop tôt, pour survivre. | | | | |
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| souffrance | | | Face au malheur, se réduisant au faible pouvoir d'achat, je suis à court de sympathie, car je sais d'avance, que le meilleur remède est dans davantage de lucre et de machinisation dans la société. Je ne suis sensible qu'au malheur de ne pouvoir vivre (de) mon rêve et de devoir cacher ma honte. La réalité et le rêve auraient dû avoir la différence symétrique vide ; lorsqu'ils interagissent comme des vases communicants - plus la réalité me blesse, plus robuste en sort mon rêve - le rêve y est mesquin, même s'il est puissant. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, c'est la nuit. Toute rencontre, ici-bas, n'est qu'achoppement, trébuchement, collision, dont je ne sors jamais indemne. Compte tes bleus, bosses, égratignures. La raison du jour rend plus circonspect, fait apprécier les platitudes rebouteuses et les guérisons définitives. | | | | |
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| souffrance | | | Pour qu'une résignation ne m'émousse pas, il faut qu'elle soit déchirante. Me vaincre moi-même, c'est ne pas hésiter à sonder les lieux les plus peccables chez moi, lieux que je connais mieux que les autres. | | | | |
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| souffrance | | | Personne ne me pousse vers le troupeau, je m'y retrouve pourtant, volontaire ou mercenaire. J'ai beau me redresser par l'intérieur, à l'extérieur je suis condamné aux exercices de reptation, même en absence de dresseur, de pesanteur, de fange. | | | | |
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| souffrance | | | Ô mes rêves intouchables, le crépuscule vous a touchés et l'aube n'a rien à y dissiper. | | | | |
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| souffrance | | | Orphelin fugueur, plus d'une fois je faillis, comme bon nombre de mes congénères, crever de faim, de froid ou de la main des bagnards ou brigands, au milieu desquels je suis né. Mais au ton grinçant que prirent mes paroles aujourd'hui, cette époque ne contribua pas au centième de ce que je découvris bien plus tard : la tiédeur des repus respectueux de l'ordre public. | | | | |
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| souffrance | | | Il ne me déplairait pas, que ma trajectoire se rapproche, à rebours, de celle de Rimbaud : les tribulations et la sauvagerie du début, et vers la fin - avoir dessiné quelques Enluminures et séjourné pendant quelques Saisons au Paradis. Et pour seul point commun entre ces vies extrêmes, les mots : « N'écrivez pas Arthur sur les enveloppes… Comme je suis malheureux… Assez vu, assez eu, assez connu – j’irai sous la terre ». | | | | |
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| souffrance | | | Orphelinat, misère, faim, froid, violence, sauvagerie – tant de ces malheurs, vécus réellement dans la chair, m'empêchent d'en inventer des imaginaires ! Le beau nom de souffrance ne s'applique qu'à notre sensibilité immatérielle, immémoriale, éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je souffre dans ce monde, plus j'aspire à en être libéré, plutôt que d'y être comblé. Pour un homme hérissé de plaies, tout attouchement du monde est collision ou blessure. Et je ne trouverai meilleur tampon que les murs écroulés des ruines, hantées par le souvenir de mes semblables. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur fait grandir l'homme, en profondeur ; l'artiste fait grandir la douleur, en hauteur. Vautré dans la platitude des actions anesthésiées, exclu de l'amplitude culpabilisante du bien, je battrai ma coulpe devant les justiciers ou bourreaux, éplorés et miséricordieux, puisque, en succombant à la douleur, je croirai succomber au mal. | | | | |
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| souffrance | | | Ma misère se présente à mon cœur, mais ma miséricorde ne peut lui donner que moi-même. Quand on est Orphée de représentation, on devient Narcisse d'interprétation. « L'impossibilité, pour l'artiste, de représenter la miséricorde » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | J'adhère à cette certitude : un contre tous, tu ne peux pas avoir raison, et voilà qu'un doute paralysant me gagne : non seulement tu ne serais pas le meilleur, mais aucune lance ne se croiserait avec la tienne. Et je finirai par bâtir ma propre arène qui, faute de panaches et de dames, ressemblera de plus en plus à une ruine. | | | | |
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| souffrance | | | Je trouve de l'hypocrisie jusque dans mon accumulation effrénée de trésors invisibles, éphémères et inutiles - ils pourraient rendre plus facile mon agonie bien réelle. | | | | |
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| souffrance | | | Peindre un malheur comme un raseur ? Le geindre comme un farceur ? Le feindre comme un acteur ? Je réunis ces trois dons et j'en obtiens le seul remède durable, l'ironie. | | | | |
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| souffrance | | | Mon regard est porté vers la hauteur ; mais je ne peux ni l'atteindre ni soutenir ce qu'elle me renvoie - la double origine de la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Rester fidèle à moi-même ou me sacrifier ? - mais ces choix reviennent au même, lorsque je reconnais ne pas me connaître ! Alternances de souffrances glauques et de souffrances lumineuses. | | | | |
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| souffrance | | | La volupté est l'art sublime de faire sentir la pesanteur profonde et la grâce haute, tout en restant sur la surface. Tandis que je n'arrive pas à imaginer une haute souffrance ; de même je ne peux placer la joie qu'en hauteur, jamais en profondeur. Et Nietzsche : « La volupté est plus profonde que la peine de cœur » - « Lust ist tiefer noch als Herzeleid » - a raison de rester avec une projection imaginaire plutôt qu'avec l'original réel. Ailleurs il est encore plus précis : on peut « classer les hommes d'après la profondeur, que peut atteindre leur souffrance » (« die Rangordnung, wie tief Menschen leiden können »), mais la hauteur de leurs joies les discrimine encore plus nettement. | | | | |
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| souffrance | | | La démence ou la platitude, deux terribles issues pour celui qui se dévoue à la construction. Je cherche à me sauver dans un édifice à épreuve de ces deux fléaux, et je me retrouve prostré dans les ruines hérissées de raison. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur indéterminée, la pire des souffrances, surgit d'une source inconnue, me submerge de honte, se déverse dans une stagnante léthargie, dans laquelle je perds pied ; ma fière ruine coule et s'avère pitoyable épave. | | | | |
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| souffrance | | | Après m'être attardé aux mystères dionysiaques (la danse à la Nietzsche) et aux mystères orphiques (le chant à la Rilke), je me suis arrêté aux mystères d'Éleusis, où règne le rythme sans rites. Le passé, le présent, le futur tournés vers le deuil : Dionysos pleurant sa mère, Orphée - son épouse, Déméter - sa fille. | | | | |
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| souffrance | | | Je connus sur ma peau toutes les formes de souffrance, qui se prêtent à la grandiloquence des plumes sensibles, et je dis qu'elles ne comptèrent presque pour rien au fond de mon écrit. C'est à ce que nous n'avons jamais vécu, par exemple à nos rêves, que nous devons notre essence. « Notre caractère est déterminé plutôt par l'absence de certaines expériences que par des expériences réelles » - Nietzsche - « Unser Charakter wird noch mehr durch den Mangel gewisser Erlebnisse als durch das, was man erlebt, bestimmt ». | | | | |
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| souffrance | | | Les grandes souffrances sont tellement au-dessus de tous les mots, se chargeant de relater celles-là, qu'elles finissent par se dissoudre dans ma mémoire. Ne me taraudent que des tracas médiocres, que les mots redressent et rénovent. Et je finis, par honnêteté, d'en inventer de plus pittoresques. Toute douleur imaginaire bien montée s'incarne sans heurts dans mes expériences réelles. | | | | |
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| souffrance | | | Quand je suis moi-même un climat, j'accueille comme miens les calamités et sinistres, dont m'accable une aveugle saison : « Tout ce que m'apportent tes saisons est pour moi fruit, ô Nature » - Marc-Aurèle. Être moi-même nature, que n'éclaire ni ne tente aucun chemin : « La nature que nous sommes s'assombrit, car nous n'avions aucun chemin »** - Nietzsche - « Die Natur, die wir sind, verfinsterte sich - denn wir hatten keinen Weg » - que mon dynamisme s'affirme dans mon art de préserver mon immobilité, pleine de belles ombres d'une lumière inconnue. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui n'est qu'à moi ne peux être que déchirure ; et ils veulent que, de ma coupure opaque, je n'exhibe que la couture transparente. | | | | |
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| souffrance | | | Que je poursuive une cause extérieure, dans un monde accessible, ou extérieure, dans mon soi inaccessible, le chagrin final me rattrape avec la même certitude. Je ne peux l'atténuer que par l'intensité vitale, au-dessus de toutes les tristesses, intensité que je crée avec un accord musical et paradoxal entre le monde merveilleux et mon soi, également merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a qu'un seul vocabulaire, celui des palpitations, on n'y décèle ni images ni mots ni concepts ; c'est la seule source crédible du sentiment tragique : ne pas reconnaître mon âme dans le langage de mes gestes ou de mes pensées, auquel je suis réduit ou condamné. | | | | |
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| souffrance | | | Ma paille d'espérance - la perfection d'un désespoir sans faille. | | | | |
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| souffrance | | | Pleurer dans l'intérieur aide à faire avaler ma honte, honte des larmes, que je n'aurais pas versées. « Nous n'avons jamais à rougir de nos larmes » - Dickens - « We need never be ashamed of our tears ». | | | | |
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| souffrance | | | Quand je suis ouvert, au même degré, à la honte et à l'ironie, je réconcilie facilement le regard sur le chagrin comme sentiment valorisant, impavide et haut et le point de vue de Montaigne : « La tristesse est nuisible, couarde et basse ». | | | | |
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| souffrance | | | Tant que le plaisir, c'est à dire la caresse, chatouille mes sens ou ma raison, je n'ai pas besoin de philosophie ; aucun discours philosophique ne me rapproche du plaisir, il est anesthésiant plutôt qu'aphrodisiaque ; la philosophie hédoniste est entièrement fumiste. | | | | |
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| souffrance | | | Arrivé au stade extatique de tout ce qui est beau ou grand, on a des raisons d'égale justesse pour se dire bienheureux ou bien prêt à se pendre, question de goût ou de style ; Cioran vote pour la seconde issue, la plus facile, Nietzsche - pour la première, plus ardue, et moi, je n'exclus ni l'une ni l'autre, j'en cherche des unifications. Encore faut-il savoir atteindre une extase. | | | | |
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| souffrance | | | Sur le fond de la réussite monumentale du monde, peindre la forme, en miniature, de mes désastres ; dans la pose du vaincu, vaincre le monde triomphant ; le matériau le plus propice, pour faire entendre ma musique de hauteur, est le silence des chutes ; même si je ne trouve pas de ruines à portée de ma plume, il faudrait en inventer, pour en aimer les murs nus, les toits translucides et l'acoustique paradoxale. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur inspire le malheureux ; le malheur aspire l'heureux - l'adjectif est à nous, et le nom est à Dieu. Je suis malheureux, puisque je souffre ; je suis heureux, puisque j'ai une paix d'âme. Mais c'est la souffrance qui m'élève, et c'est la platitude qui m'écrase. Le bonheur est en-haut, le malheur est rampant. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes mes consolations sont dans le renouvellement ou rafraîchissement de mes commencements ; les finalités deviennent fatales, donc hors de ma portée. Chateaubriand est plus optimiste : « Les matins se consolent eux-mêmes, les heures du soir ont besoin d'être consolées ». | | | | |
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| souffrance | | | L'origine d'une vraie souffrance reste inconnue, et cette souffrance ne lancine que mon âme, détachée du corps et de l'esprit ; si je la vois dans une défaite quelconque, ce ne seraient que des morsures de mon amour-propre ou des défaillances, pénibles mais non sacrées, de mon corps ou de mon esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Si je veux devenir fort, je réveillerai en moi un prédateur et je serai obligé de le nourrir. En me déchirant. | | | | |
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| souffrance | | | Connaître la lie, qu'ont tous les filtres ou nectars, ne m'apprendra rien de stimulant pour mes futures soifs, que je réserverai à mon regard, pour ne pas éventer mes ivresses ; il faut laisser quelques gouttes ultimes au fond de tout calice ; la même pureté doit accompagner mes espérances et mes désespoirs. | | | | |
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| souffrance | | | Si je tiens à garder ma bonne étoile, aucune lampe ne me la remplacera ; les pieds terrestres posés me feront regretter les ailes célestes. L'espérance est cette étoile, qui ne descendra jamais sur terre. « Chez qui la consolation est la plus vitale ? - chez les inconsolables » - Adorno - « Hoffnung ist am ehesten bei den Trostlosen ». | | | | |
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| souffrance | | | J'ai beau n'être adepte que d'une ivresse d'étiquettes, de sobres bourreaux me privent de bouteilles. Et mes messages restent sans enveloppe spiritueuse ni houle porteuse. Je rêvais de couler sobre, et je coulerai ivre, avant de pouvoir appliquer cette bonne recette : « Ce que, ivre, tu jurais de faire, fais-le sobre » - Hemingway - « Always do sober what you said you'd do drunk ». | | | | |
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| souffrance | | | Entre ma naissance, où j'étais le seul à pleurer, et ma mort, où je serai, peut-être, pleuré par les autres, la larme n'ennoblit plus la vie, ni la joie - la mort. Mes paupières fermées, qu'ils découvrent mon regard, mon rêve ou mon ironie ! « Ci-gît moi, tué par les autres » devint, pour le regard de Valéry : « un long regard sur le calme des dieux ». Pour le rêve de Rilke : « enseveli sous le poids des paupières, tu n'es plus rêve de personne » - « Niemandes Schlaf zu sein unter so viel Lidern ». Pour les larmes de Tsvétaeva : « Plus envie de rire » - « Уже не смеётся ». Pour l'ironie de Gogol : « Je rirai un jour avec mon mot amer » - « Горьким словом моим посмеюся ». | | | | |
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| souffrance | | | Je me fie à un courant d'encre, et il me mène vers un marais de tristesse. Laissons l'élément liquide dans son état le moins naturel, l'état inventé, l'immobilité. C'est sa meilleure chance de continuer à m'évoquer la forme de son récipient idéal, mon âme. | | | | |
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| souffrance | | | Auprès de la consolation que j'échafaude, je me présente tantôt en consolé tantôt en consolateur et je reconnais que le second en retire beaucoup plus de jouissance que le premier n'en éprouve de soulagement. | | | | |
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| souffrance | | | Les déceptions devraient ne frapper que l'esprit et laisser intactes les extases acquiescentes de l'âme. Tout ce qui découle des déceptions quitte le domaine du lyrique, pour s'installer dans le mécanique. Si je suis déçu même dans l'éphémère, c'est que j'avais certainement mal rêvé. | | | | |
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| souffrance | | | Il ne faut pas voir dans l'espérance un moyen pour calmer mon angoisse ; toutes les deux forment un même axe, comme le nihilisme le fait avec l'acquiescement, un axe qui vaut par la hauteur, à laquelle je le hisse, et par l'intensité que j'y entretiens. | | | | |
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| souffrance | | | Je me moque de leurs souffrances d'écrivailleurs, la seule que je respecte est la trouille devant le spectre d'ennui s'élevant de mes pages. Souffrir dans les bureaux, « bâiller sur la croix » (Cioran) - deux fléaux modernes. Leur manie : se vautrer dans une souffrance imaginaire au milieu d'une douceur de vivre bien réelle. Et dire que les siècles précédents s'efforçaient à inventer une douceur imaginaire au milieu des souffrances bien réelles ! L'écriture n'est que jouissance, quand on est en possession de son sujet. Même à son impuissance il faut savoir donner un ton pénétrant. | | | | |
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| souffrance | | | Plus mon édifice est délicat, plus sa vie est brève. Et je finis par goûter l'infini de l'instant au milieu des ruines originelles. | | | | |
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| souffrance | | | Je peux admettre, que le Verbe, telle une forme articulée de la Caresse, était au Commencement, mais, visiblement, il est tout à fait impuissant face à la Fin – aucune production verbale, comparable au Requiem de Mozart, au dernier Trio de Schubert, à la Pathétique de Tchaïkovsky. Et si, au Commencement, nous étions sourds, et même la première Caresse était musicale ? | | | | |
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| souffrance | | | Ces misérables et naïves proclamations des philosophes, voyant dans la passion de connaître le motif de leurs exercices. Je le verrais plutôt dans le désir de caresser : caresser, avec une humble pitié, la souffrance humaine et caresser, dans un style fier, le langage de la découverte du monde. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie, la grande, l'unique souffrance est ancrée dans ton enfance, l'âge adulte n'étant rempli que de petits malheurs communs. « Il est terrible, pour une conscience humaine, d'avoir subi, dans son enfance, une pression, que toute la souplesse de l'âme, toute l'énergie de la liberté sont impuissantes à lever »*** - Kierkegaard. Ceux qui s'attendrissent sur leur enfance heureuse, déformée par une ingrate maturité, ignorent ce qu'est la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tempérer ton penchant pour des termes pathétiques, imagine la blessure d'un asticot, l'affliction d'un moineau, la solitude d'une pie, la souffrance d'une araignée, le suicide d'une libellule. Te crois-tu plus digne d'être auréolé de ces productions cérébrales ? Et que les épopées de ton soi connu soient subordonnées aux prosopopées de ton soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, que je cherche, n’est pas dans la vie. Elle n’est même pas dans l’arbre de vie, avec son grain, ses fleurs et ses fruits – elle est avec ses ombres - la mémoire atemporelle, le rêve, l’élan des ailes pliées. | | | | |
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| souffrance | | | En songeant aux conditions les meilleures pour une écriture, au ton et à la pénétration, dont je rêve, je jalouse les destins antithétiques de ceux qu'enviaient Tolstoï ou Cioran - ceux des bagnards ou des persécutés - et pour un objectif inverse au leur - plus d'authenticité et d'humilité. Je jalouse J.Joubert ou H.-F.Amiel, leurs salons parisiens et leurs chaires helvètes, où la bile et la peine attestent une totale et orgueilleuse invention. | | | | |
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| souffrance | | | Homme orgueilleux, je sais, que c'est la simplicité qui fait le mieux cicatriser les plaies au-delà des épidermes. Mais je sais aussi, qu'aux yeux des sages la simplicité n'est que bouffonnerie, aux yeux des sots - impuissance, et à mes propres yeux - chute. « Garde pour toi la conscience de ta faiblesse, pleine et éblouissante » - M.Boulgakov - « Сознание своего полного, ослепительного бессилия нужно хранить про себя ». Pense à l'Agneau sacrifié et sanctifié, « la Souffrance et la Faiblesse glorifiées » (Balzac). | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles des larmes nostalgiques, celles qui pleurent ce que j'avais réussi à garder inconnu, ce dont je n'avais jamais effleuré la surface, ce que je n'avais approché qu'à coups d'ailes. Ce qui était passé par mes mains, en revanche, pourra rester dans les archives de mon insignifiance. | | | | |
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| souffrance | | | L'air, autour, foisonne d'événements perdus ; si je baisse la tête, sans baisser le regard, j'échappe à tant de bleus à l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Plus un bonheur est pur, plus nettement j'y entends un pressentiment d'une souffrance. Et c'est en évitant cette chute que je me condamne à la platitude de la trajectoire banale de l'objet de mes béatitudes : l'invisible, le prévisible, le visible, l'indifférent. | | | | |
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| souffrance | | | Si la citadelle humaine est sans murailles, face à la mort (Épicure), elle s'entoure de murailles à escalade banale, face à la vie. Elle devrait disposer de souterrains secrets, menant vers une ruine hors murs, où se sauvent des vestiges immortels. Plus je gagne en maturité, plus de sécurité et de familiarité m'offrira cette résidence secondaire : « La mort t'accompagne au milieu de la vie » - proverbe latin - « Media vita in morte sumus ». | | | | |
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| souffrance | | | J'éteins, successivement, mes yeux, mes caresses, mes mots, ma mémoire, ma raison – et je comprends, que ni la consolation ni l'horreur, ni la grâce ni la punition, n'ont plus aucun sens, pour mon être mort. « Et au-delà – ténèbres impénétrables, ou pureté de la face de Dieu » - A.Blok - « Над нами - сумрак неминучий, иль ясность божьего лица » - ni cette lumière ni ces ombres ne seront plus à toi. | | | | |
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| souffrance | | | La déroute finale étant inévitable, je dois faire de la sorte, qu'une humiliante reddition se vive comme une aimable abdication : saigner en manant, signer en monarque. | | | | |
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| souffrance | | | La poésie : imaginer une douleur, lors même que je suis tenaillé par une autre. Et tout, pour que l'on entende, dans ma voix, une troisième, la seule, ma foi, qui est réelle. L'orant, l'adorant, le pérorant, en moi, ne se trouvent jamais devant une même idole. La lecture n'est jamais une vision par procuration (« Reading is seeing by proxy » - H.Spencer). Je ne peux pas écrire ce que je ressens, mais je peux ressentir ce que j'écris. | | | | |
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| souffrance | | | La fonction principale de nos richesses n'est pas d'éliminer, mais d'entretenir nos misères. Le bonheur est notre richesse, et la douleur – notre misère ; je sais maintenant à quoi je dois employer mon trésor. Le talent aussi est une richesse : « Le génie n'est qu'un prêt : il faut le mériter par de grandes souffrances » - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | Naissance de la tragédie : je comprends, que mon regard peut se substituer à toute lumière, ensuite que mon regard se réduit aux jeux des ombres, enfin que tout ce qui est mesquin est voué à la platitude et tout ce qui est grandiose – aux ténèbres. Extinction, excitation, résignation. | | | | |
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| souffrance | | | À quoi me sert l'indubitabilité de mon moi qui, indicible et impassible, cogite, s'il reste un grand inconnu pour l'autre moi, qui souffre ou qui s'exprime ? | | | | |
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| souffrance | | | En faisant le mort, étendu sur une terre ingrate, je me trouve, presque malgré moi-même, face aux firmaments d'une vie, vouée au ciel. Cette contrainte s'appelle : « Supporte et reste immobile » - Épictète - « Sustine et abstine ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation rose, comme la bonne espérance bleue, doivent intervenir au moment même, où je souffre ou me désespère, et non pas après. Dans le futur, tout est noir. Ce qu'il me faut, pour être consolé, je l'ai déjà ; pour le voir, hausse suffisamment ton regard. | | | | |
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| souffrance | | | En quittant la vie, il ne faut pas claquer furieusement la porte, ni même s'accrocher à la fenêtre, pour jeter un dernier regard sur le paradis terrestre, - non, il faut tourner l'âme vers ce toit imaginaire, d'où reste visible l'étoile de ton enfance. L'entretien de tes ruines facilite cette pose de fidélité et de sacrifice. | | | | |
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| souffrance | | | L'excès de pessimisme donne des ailes à ma révolte, l'excès d'optimisme m'enfle de résignation, celle de prendre un stylo pour me dégonfler. Les deux ne sont que deux figures du nihilisme, aux saisons différentes. La révolte est comique et la résignation - tragique : « La vie est indigne de notre attachement : l'esprit tragique conduit à la résignation »*** - Schopenhauer - « Das Leben ist unserer Anhänglichkeit nicht werth : der tragische Geist leitet zur Resignation hin » - mais toi, qui ne connus jamais le vrai Dionysos, tu ne comprenais pas, que la résignation devant la vie pouvait signifier révolte du rêve, ce que comprit Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Je prends toutes les manifestations de mon âme – la souffrance, la beauté, l'amour, le mystère, le rêve – et j'arrive à cette merveilleuse et terrible certitude – impossible de les séparer de mon corps ! La perspective de l'extinction de mon âme, après l'appui sur l'interrupteur de ma rate, - et je ne connaîtrai d'autre immortalité que celle d'un instant d'abandon, d'yeux fermés et de désirs ouverts. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère – que je dispose de cordes ou de fibres, qui me font entendre la musique de la Création ; les problèmes – la découverte de nœuds ; la solution – le dénouement. En matière d'harmonies philosophiques, si je suis cette chronologie, je vivrai le finale – le silence ou le bruit plat. La morale : connaissant le finale de toute espérance virtuelle et de toute agonie réelle, leur refuser tout dénouement intellectuel. | | | | |
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| souffrance | | | Que je vise mon étoile, des fauteuils ou des podiums, un jour je me trouverai à leurs pieds. Où veux-je que ma chute m'attende ? M'effondrer d'épuisement, à la fin, m'essouffler d'ennui, dans un parcours sans fin, inclure ma chute dans le fondement même de mon commencement ? Ce dernier choix suppose, que ma demeure soit une haute ruine. « Le fond de la chute se trouve d'abord dans la grandeur du commencement » - Heidegger - « Der Grund des Einsturzes liegt zuerst in der Größe des Anfangs ». | | | | |
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| souffrance | | | Mon enfance – famine et vermine ; mon adolescence – tangage et vagabondage ; ma jeunesse – étude et solitude. Et contes de fées, poèmes, pathèmes, mathèmes – en ornement et cadre. | | | | |
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| souffrance | | | Les beaux états d'âme sont ceux qui ne peuvent pas durer. D'où mon refus, le désintérêt pour les enchaînements. Le rire prolongé sent le salon, le sanglot entretenu sent le cabanon - « Quand on pleure, seule la première larme est sincère » - Kundera. Le feu s'éteint d'autant plus vite, qu'il fut plus vif ; le génie dédaigne l'éclairage et le chauffage pour mourir sur un bûcher ou dans une étincelle. | | | | |
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| souffrance | | | Les critères pour juger du bilan de ma vie : je les approfondis - je constate un lamentable échec ; je les rehausse - je vois une réussite exceptionnelle. Mais les arguments sont d'un poids comparable ; d'où l'équilibre entre mes enthousiasmes et mes hontes, mon espérance et mon désespoir, ma fierté et mon humilité. | | | | |
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| souffrance | | | De quoi faut-il m'épouvanter davantage, de l'infinité de l'espace ou de mon absence la-dedans ? Il faudrait transformer ma vue en regard, dans lequel il n'y a que moi : que je le jette ou le pose, en avant ou en arrière, devant moi ou devant autrui. | | | | |
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| souffrance | | | Faire taire toute déploration, qui perdrait en intensité si, d'aventure, j'accédais à une chaire universitaire. La déchéance est l'impossibilité de descendre au niveau de l'homme des cavernes. | | | | |
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| souffrance | | | Rien à admirer dans l'enfance : l'obsession par des buts, l'incapacité de l'ironie. L'enfance ne vaut que par le souci, que je me donne, pour que vive le seul enfant intéressant - moi, à cet âge ingrat. | | | | |
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| souffrance | | | L'exil, c'est l'arbre me résumant, devenu déficient. Dans le cas de défaillance le plus fécond, je suis un déraciné de cimes. « Dell'albero che vive della cima »** - Dante. | | | | |
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| souffrance | | | L'hypocrisie de ma pose de naufragé : refusé à monter à bord en tant que timonier et même en tant que rameur libre, galérien entravé, sirène salariée, j'invente les houles et les îles désertes, parmi mes épaves interdites du large. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est rarement à blâmer, dans mes accès de nausées. C'est à l'inadvertance de mon regard, jeté sur un hors-d'œuvre périmé, sur un plat de résistance trop dilué, sur un dessert que m'interdisent mes propres contraintes, que je devrais m'en prendre. La meilleure hygiène me sera assurée par le flot s'offrant à mes filtrages impitoyables, par les larmes de ma honte ou la sueur de mon front, par le sang que le style fera affluer vers mes blessures. | | | | |
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| souffrance | | | Un jour je m'aperçois, que l'oreille a trop de place dans ma soif éthique de pureté ; je découvre, que la soif optique est plus inextinguible, et je m'écroule auprès de la fontaine du regard, fontaine devenue ruine, fontaine réveillant une soif mortelle et un besoin de survie, à travers des mots ou des notes. | | | | |
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| souffrance | | | À traquer des vérités mortelles, on finit par ne plus voir le rêve immortel. La vérité est dans l'implacable boussole, qui met le cap sur une mort sans rêves, tandis que nos meilleurs rêves sortent d'une bouteille de détresse. Que je te comprends, mon frère, même si nous n'eûmes pas exactement les mêmes étiquettes sur nos bouteilles : toi, avec ton calvados et ta Voie Lactée, moi, avec mon armagnac, mon Floc de Gascogne et mon étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Ils cherchent à être Œdipe ou Sphinx ; je leur préfère les sirènes - être enchanteur invisible au milieu du réel désenchanteur. | | | | |
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| souffrance | | | Un espoir secret : ma collection de défaites remportant un franc succès auprès d'un collectionneur d'exception(s). | | | | |
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| souffrance | | | Je vois mon écriture comme abri d'un rêve agonisant ; j'aboutis à l'architecture des ruines comme seul cadre pas trop étouffant ; et, en fin de parcours, j'apprends, que même les ruines pourront être reluquées comme une marchandise. Comme le devinrent la montagne et l'arbre, après la tour d'ivoire. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je rougis de honte, plus ma plume verdoie (pour désavouer Cicéron : « le papier ne rougit guère » - « charta non erubescit »). Plus j'ai de bleus au cœur, moins de blancs restent sur ma page. Plus je me grise de moi-même, moins je suis touché par la grisaille des autres. | | | | |
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| souffrance | | | Si le naufrage est l'événement pivotal de mon écrit, ce n'est pas parce que je construis moins bien mon esquif ni même que je subisse davantage de tempêtes, mais parce que le seul récipient d'un écrit noble me paraît être la bouteille qu'on jette à la mer. En plus, la posture de naufragé aide à se séparer, volens nolens, et même de bon cœur, avec des caisses de faux reliquaires, laissées dans l'épave de la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la partie d'échecs, qui m'oppose à la vie, et dont l'issue fatale, à l'étouffé ou par pression positionnelle, est inéluctable, il faut que j'accorde au rapace d'en face un handicap, pour amortir la honte. Non pas quelques pions-courtisans, fous-hérauts, cavaliers sans panache, tours sans ivoire, dame avec ambitions - mais le roi lui-même. Je me transforme ainsi en inventeur de nouvelles règles, en messager sans maître, en ange. « Dans le théâtre des humains, les places de spectateurs sont réservées à Dieu et à ses anges » - Pythagore. | | | | |
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| souffrance | | | Avoir touché le fond n'apporta aucune mesure supplémentaire à ma sensation de hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | À l'échelle de Jacob - le pas-à-pas et l'écoute – on doit souvent préférer le lit de Job - l'immobilité honteuse et hautaine et le regard. Moins les jérémiades. | | | | |
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| souffrance | | | Quand j'ai assez ri et pleuré avec Don Quichotte, je m'en retourne vers l'expérience de Robinson : mais au lieu d'attendre que, un jour aléatoire, la mer me recrache, je me mets à préparer mon propre naufrage, hors temps, je choisis sa latitude et la profondeur vitale, au-dessus de laquelle j'aurai vu, pour la dernière fois, la hauteur sentimentale, je chevaucherai les vagues, je chasserai les images et je pêcherai les mots à confier à la bouteille de détresse. | | | | |
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| souffrance | | | Je sais que ne chantent sincèrement l'espérance que les faiblards moribonds ; pour retrouver de la force vivifiante, rien de plus stimulant que le désespoir (la toute-puissance d'un désespéré de Hölderlin, die Allmacht eines Verzweifelten). | | | | |
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| souffrance | | | Le devenir serait souffrance, et l'être - délivrance par la volonté (Nietzsche et Heidegger) ; mais je vois dans la volonté surtout une algorithmique indolore et dans l'être - un rythme douloureux. | | | | |
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| souffrance | | | Veux-je mourir en terre d'Antée, dans l'eau du Léthé, dans l'air d'Icare ou dans le feu de Phénix ? - ami des résurrections, je préférerai le feu, l'élément le plus artificiel, ou magique, ou divin, et j'attendrai, que les cendres soient froides et que Dieu soit proclamé mort, avant de libérer mon souffle. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance noble est inconsolable ; c'est pourquoi je me moque de la religion, de la victoire et de l'action. Je ne compte que sur la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | Avec mon dernier soupir, je scelle mon dernier message à confier à la bouteille et dont le destinataire devrait être habitué des profondeurs et des naufrages. Que ma bouteille ne se trompe pas de mer, il paraît que « dans les mers de la multitude, Dieu la [l’œuvre] prendra du doigt, pour la conduire au port » - Vigny – et là-bas, faute de bon adressage, mon message sera classé sans suite. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, le savoir, la liberté, la paix – je les dois aux autres ; le malheur, la souffrance, la créativité, la noblesse sont de mon propre fait. Si tu veux parler de ta propre voix, ne t'arrête pas outre-mesure sur les premiers, reste plus souvent en compagnie des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | Mes béatitudes et mes souffrances ne sont que des instants sans suite, des étincelles dans la nuit de ma mémoire ; le seul sentiment, qui traverse, sans discontinuité, le courant de ma vie et l'illumine d'une lumière inextinguible et sinistre, est le sentiment de honte. Le devoir de faire ce que je ne suis pas, le vouloir être ce que je ne fais pas, le pouvoir ne pas être ce que je fais – de la fusion de ces instincts est née la conscience du valoir au-delà du faire et de l'être – dans le créer. | | | | |
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| souffrance | | | Rien de ce qui relève de l'intelligence ne résistera à la maîtrise par la machine : la logique, le langage, le style, la liberté, le hasard, l'invention. Certains états d'âme – la dignité, la résignation, la mélancolie, l'optimisme - pourront également être imités. Je ne vois qu'un seul type de plaisir, la caresse secrète, et un seul type de chagrin, la souffrance dans la joie, qui ne sauraient être machinisés. | | | | |
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| souffrance | | | J'étouffe en ce monde, car dans ses souterrains ne se cache plus aucune vraie souffrance et sur ses toits ne retentit plus aucune vraie prière. J'étouffe au milieu de leurs fenêtres et portes, alcôves et salles-machines. La vraie souffrance, je ne la dois qu'à moi-même : « Les épines que j'ai cueillies sont celles de l'arbre que j'ai planté »* - Byron - « The thorns which I have reap'd are of the tree I planted ». | | | | |
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| souffrance | | | Mes ruines sont ce raccourci des situations-limites, où réussit le monde et échoue ma liberté. Le lieu des illuminations par l'échec (« Erhellung im Scheitern » - Jaspers ; « the happy failure » - Melville). | | | | |
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| souffrance | | | L'authentique déluge, dans nos basses contrées robotisées, engloutit l'île déserte des âmes ; et ce livre est une Arche, où se réfugient toutes les espèces encore animées, mais disant adieu à leur monde perdu. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne place aucune espérance dans le futur ; c’est le passé rafraîchi de mes rêves qui s’en occupe. La consolation de Chateaubriand : « On n'a rien à craindre du temps lorsqu'on est rajeuni par la gloire » - est grégaire ; elle ne loge pas dans notre cœur, son seul noble séjour, mais dans notre sens social, entretenu par un esprit faible. | | | | |
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| souffrance | | | Pour ne pas couler à pic ni m'embarquer sur un esquif de passage, il faut faire coïncider les moments où je perds pied et où je retrouve mes ailes. C'est ainsi que je peindrai les charmes d'une île déserte à être confiés à une bouteille de détresse. | | | | |
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| souffrance | | | Le commerce, la technique, la voirie, la médecine, la police, la science, la vanité interceptent et étouffent mille angoisses, qui travaillaient le sauvage et lui faisaient dresser les cheveux ou les griffes. Et je me mets à attendre ma propre mort comme date-limite d'un produit périssable. « Encore un peu, et une mort bien à toi sera aussi rare qu'une vie bien à toi »* - Rilke - « Eine Weile noch, und ein eigener Tod wird ebenso selten sein wie ein eigenes Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | Quand j'entends mes contemporains repus geindre, maudire ou s'apitoyer, j'ai presque honte d'avoir connu de vraies souffrances, solitudes ou humiliations ; j'ai fini par en peindre ici des inventées, qui me devinrent plus proches et plus chères que les vraies. | | | | |
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| souffrance | | | Il est presque impossible de ne pas chercher de consolation à une douleur. Et que je trouve toujours. Mais je mets à l'épreuve ma noblesse en comprenant que la seule consolation définitive est éphémère bien que haute. | | | | |
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| souffrance | | | L'intérêt thérapeutique de l'arbre : si je perds ma fleur, je donnerais vie à ma souffrance muette, en m'attachant aux racines ou aux cimes, témoins de mes couleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Si aucun drame personnel ne perce dans mon discours sur l'universel, c'est que, décidément, je ne suis qu'un raseur, quels que soient mes titres académiques. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je m'approche du Pôle Nord, plus j'y oublie l'absence de longitudes et mieux j'y fête la hauteur du feu boréal, visible même des épaves. « Être soi-même, c'est le pôle, où il n'est plus d'horizon » - A.Suarès. Ce n'est pas un brise-glaces que j'appellerais, mais un sous-marin, car, sous ces latitudes, même si le naufrage est profond, le bonheur est vaste et le regard est haut : « Je vis au fond de lui comme une épave heureuse » - R.Char - le poète laisse voguer ses poèmes ; la forme leur donna la voile, mais c'est du fond qu'on contemple mieux leur étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Le bagne, la servitude, l'orphelinat, la faim, la misère, la vermine, la violence, le froid, la boue, la solitude, la hideur, les taudis – chaque fois que je lis des épanchements lyriques des repus, qui auraient subi ces calamités, j'éprouve du dégoût, car je les ai vécues dans ma chair et je sais qu'elles n'apportent aucun élan, aucune pureté, aucune sagesse et ne donnent aucun droit à plus d'authenticité. Les inventer est beaucoup plus propédeutique que de les réciter. | | | | |
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| souffrance | | | J'ai honte des jérémiades de ma première jeunesse, qui ressemblent tellement aux récits kierkegaardiens de ses tourments réels, - le sérieux rend mesquine toute peine authentique. En revanche, quel plaisir de suivre les souffrances, fausses et maniérées, des personnages de Goethe ou de Rousseau, où tout est … convaincant, séduisant. La souffrance qu'on vénère ne doit pas toucher terre. | | | | |
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| souffrance | | | L'espèce humaine excelle en production de ce qui engendre le plus irrévocable désespoir ; c'est pourquoi je serais tenté de voir dans mon espérance, légère, alogique et paradoxale, une grâce, une vertu théologale – elle se tourne vers l'inexistant, fût-il divin. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance la plus haute, et donc (quoique) détachée de la matière, je la vois dans le monde imaginaire, où règnent les caprices de l'âme ; les repus placent leurs jérémiades dans le récit de leur vie, censée être réelle, et où gémit leur corps ou, dans le meilleur des cas, leur esprit. Mes souffrances réelles tapissent ma vie, mais témoignent du chaos, du hasard, de la déspiritualisation, ne méritant aucun réquisitoire artistique. Je ne verserai pas mes déboires réels dans le ciboire virtuel de mes prières. | | | | |
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| souffrance | | | L'abîme, la nuit, le néant – j'esquisse ces quelques pas abstraits vers la mort, et chaque fois j'en constate l'ineptie, puisque ce sont toujours des hypostases de mon regard, dont je n'arriverai jamais à imaginer ou à représenter l'extinction. | | | | |
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| souffrance | | | L'art relève le défi des certitudes, que bercent mon enfance, ma patrie, mes expériences. « L'art et l'exil combattent le sort » - Hugo. Il faut s'exiler, ne fût-ce que dans l'art, pour rêver d'une lumière d'au-delà des horizons et ne voir ses propres ombres qu'aux frontières. L'enracinement fermé est canular félon, le déracinement ouvert - défi fécond. | | | | |
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| souffrance | | | À l'âge de dix ans, je connaissais déjà toutes les meilleures raisons désespérantes, j'avais déjà vécu les expériences des pires souffrances ; aucune désillusion terrestre ne menaçait plus mes illusions célestes, où j'avais choisi ma patrie ; aucun réalisme ne s'élevait plus à la hauteur de mon romantisme, bâti sur tant de malheurs. Mon optimisme, matinal et mûr, s'appuyait désormais sur mon pessimisme, enfantin et crépusculaire. | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Le sceptique vise la guérison, l'épicurien - la thérapeutique, le stoïcien - l'immunité, je leur préfère le cynique - la pathologie de l'incurable. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune terreur dans ma vie ne fut comparable à celle que je vécus le jour de la mort de ma mère : une sensation bestiale d'abandon, de danger imminent, de pétrification de tout lien avec le monde des vivants, de perte de toute source vivifiante. L'absurdité de tout acte, l'insignifiance de tout mot, la bassesse de toute idée. Et quelle horreur, cette réaction de Valéry, dans les mêmes circonstances : « Je voudrais écrire un petit recueil sur elle ». | | | | |
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| souffrance | | | L'âme romantique, l'éros ou la solitude me font expérimenter des formes pathétiques d'une petite mort, d'une mort théâtrale. Mais ce n'est ni en spectateur ni en acteur ni même en réalisateur que je dois affronter la vraie mort, mais en dramaturge : la beauté de la pièce de la vie me consolant devant la tombée du rideau. | | | | |
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| souffrance | | | La certitude qu'une bonne traduction en français de mon opus hapax intensifie la mélancolie de mon chant des défaites. | | | | |
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| souffrance | | | Un constat, d'après mes multiples expériences : la peinture de nos douleurs, sa qualité et sa crédibilité, ne dépendent nullement de l'authenticité des vraies peines vécues par l'auteur ; dans le même ordre d'idées, les émois amoureux balbutiés par un garagiste ont plus de chances de m'émouvoir que les hystéries monotones des germanopratins. Les plus beaux tableaux s'inventent ; la représentation l'emportera toujours sur la reproduction. | | | | |
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| souffrance | | | Face à la douleur, les philosophes de la connaissance ou bien tentent de me persuader, que je ne souffre point, ou bien me tendent une thérapie de choc ou d'anesthésie. Les philosophes de la souffrance m'invitent à la vivre pleinement, en musique, qu'elle soit funèbre ou joviale. « Nous ne sommes point médecins ; nous sommes douleur »*** - Herzen - « Мы не врачи, мы боль » - on comprend pourquoi Nietzsche, ayant perdu la tête, se prenait pour A.Herzen. | | | | |
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| souffrance | | | Si ma demeure n'est meublée que de vestiges, si la souffrance y a une place d'honneur et le bonheur ne me vient que de ma communication avec les astres, je pourrai appeler mon séjour - ruines et écrire à son entrée le mot de Diogène : « Pauvreté demeure ici. Que le malheur n'y entre pas ». | | | | |
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| souffrance | | | Mes rapports avec le beau : c'est comme Roméo ratant son coup, se réveillant, détraqué, l'estomac en folie, eczémateux, grimace hideuse au visage et bredouillant le nom de Juliette devant des infirmiers hilares et vigilants. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance métaphysique, la seule dont j’y parle, devient vraiment belle, quand elle est flanquée d’un désespoir parfaitement physique et touchant les valeurs nobles mais irrécupérables. C’est lorsque aucun appui ne permet plus de projeter la moindre étincelle sur un avenir sans issue, donc lorsque seul un nihilisme intérieur, gratuit et irresponsable, offre ses ressources à ma musique et, d’une noirceur extérieure, laisse surgir une douceur illisible, c’est alors que l’espérance se fraternise avec mon angoisse, se fait consolation et m’assure que mes palpitations, perdues pour les yeux et l’esprit, portent un sens pour l’âme, au-dessus des faits, des calculs et même des passions. Cette espérance ne prétend sur aucune profondeur humaine, elle est dans une hauteur divine, inhabitable. | | | | |
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| souffrance | | | J’ai enterré les pousses fragiles de certains de mes dons, telles que la poésie ou la mathématique, ce qui m’évita le gémissement des ratés sur leurs talents mal employés. Celui, auquel je tiens, s’épanouit, sans honte. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne connais pas de héros tragiques ; les seules tragédies que je connaisse sont celles des résignés, des honteux, des inconsolables. Le hasard, dans un drame de circonstance, crée le héros optimiste ; la fatalité tragique conduit l’artiste pessimiste. | | | | |
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| souffrance | | | Le plus noble des sentiments tragiques – l’angoisse, qui est la paralysante conscience de l’insignifiance, dans le monde réel, de mes plus précieux, authentiques et purs rêves, élans, attaches. L’angoisse, c’est le retour dramatique de la grâce, céleste et impondérable, qui sacralisait ma vie, sur la terre de la pesanteur. Aucun résident permanent des hauteurs n’est immune de ces chutes sporadiques. | | | | |
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| souffrance | | | Le cours de la vie a deux moteurs – l’inertie ou le commencement ; on échappe au premier et passe au second par une concentration initiale et personnelle. Deux fonds, en face, s’y prêtent : soit le temps qui me paralyse par la peur, soit l’éternité qui me libère par l’angoisse. Même le commencement est composé donc de deux moments : les ténèbres de la première pensée et la lumière du sentiment final. Et mon moi s’y incrustera en ombres. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne jalouse jamais les hommes supérieurs, puisque la supériorité, c’est la solitude, et la solitude, c’est la souffrance. Je jalouserais plutôt le plouc, inconscient de son infériorité et nageant dans un gras bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | Ma consolation consiste à créer un ange de beauté, dans et par un rêve de hauteur, là où, dans la réalité, règnent le vide, la ténèbre, le désespoir sans fond. À l’instar de ce starets, consolant une paysanne, qui vient de perdre son enfant : « Ne te console pas, pleure, mais souviens-toi, que ton petit garçon est un ange » - Dostoïevsky - « Не утешайся, и плачь, только вспоминай, что сыночек твой – ангел » - je suis et le starets et la paysanne et le rêve. Et la hauteur, pleurant mon enfant mort. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, ne doit rien à la bonne foi, à la cohérence, à la suite dans les idées ; tout au contraire, la raison plaide toujours en faveur de l’angoisse incurable, et Sartre, au fond : « Nous fuyons l’angoisse dans la mauvaise foi » a raison, seulement il faut savoir vivre cette fuite dans le temps en tant que consolation dans l’espace. | | | | |
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| souffrance | | | Adoucir les capitulations, par des caresses verbales, plutôt que redonner l’envie de se battre, par des promesses d'idéal, - telle serait la fonction de ma consolation. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne permet pas de redresser ma tête après un naufrage regrettable ; elle tente, tout en gardant ma tête basse, d’élever mon âme, avant que celle-ci n’affronte un naufrage prédestiné. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne me réconforte pas, elle apporte de l’aura invisible à mes faiblesses, fatales et nobles. | | | | |
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| souffrance | | | Je me distingue par le bonheur que je crée, plus que par le malheur que je subis. Il faut donc m’attarder plus sur mes chants que sur mes pleurs. Les seules souffrances, qui méritent ma consolation, sont presque imaginaires, puisqu’elles se produisent entre une réalité unifiante et une sensibilité inimitable, et où la seconde finit par succomber. Le bonheur est une consolation, triomphante et éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Les abattements, dont je cherche une consolation, sont surtout ceux que je ne partage avec personne, ou, plutôt, que j’envisage sous un angle de vue exclusif. Les leurres collectifs sont de l’opium, et je veux de l’ambroisie, réservée aux divins. | | | | |
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| souffrance | | | Pour moi, spectateur, l’extinction des âmes chez les hommes n'est qu'un mélodrame ; la perte de vitalité de mon âme à moi est une tragédie, pour l’acteur que je suis. Un talent perdant son élan, une passion se morfondant dans un infâme équilibre, une voix adressée à Dieu et qui chercherait, bassement, des oreilles vulgaires – tant de rôles que je serais amené à jouer sur une scène de moins en moins obscure, devant mon soi inconnu, dramaturge lucide et juge inclément. « C’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme »*** - Unamuno - « Por esto me tortura el problema de la duración de mi alma ». | | | | |
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| souffrance | | | Mon vrai désespoir n’est pas la malveillance du sort ou la faiblesse de mes moyens, provoquant ma chute brutale, mais la lente et irrémédiable descente de ce, qui fut, dans la jeunesse de mon rêve, grand, pur, mystérieux et noble, - vers la banalité, l’extinction, l’insignifiance, la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | En volume – l’étendue de la noblesse, la profondeur de l’intelligence, la hauteur du regard – je les surclasse, tous. Mais j’ai des périmètres trop discrets, des surfaces trop fermées, des angles trop aigus – les seuls points de contact modernes. Une sinistre indifférence en résulte et m’humilie. Beethoven sans reconnaissance. Extraterrestre, attaché à mon étoile, en quête d’espaces interstellaires. « Ce qui me frappe le plus, c’est l’indifférence à mon égard » - Tsvétaeva - « Я больше всего удивляюсь, когда человек ко мне равнодушен ». | | | | |
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| souffrance | | | Le postier de mon espérance doit être inexistant, comme cet Ange, porteur de la Bonne Nouvelle, de cette fumisterie, effaçant tout de même tant de nuisibles évidences. | | | | |
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| souffrance | | | Mes espérances ne s’accrochent qu’aux spectres, mais mes hontes ont des supports bien réels – d’où l’intérêt pragmatique, voire cynique, de ne pas trop m’attarder dans le réel. | | | | |
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| souffrance | | | Je n’appellerais pas consolation les paroles de réconfort, au moment où la perte est déjà consommée. C’est l’affaiblissement de ma sensibilité, face au Beau se ternissant, au Bien se taisant, au Vrai se banalisant qui rend urgente une consolation. Cette éphémère consolation me placerait aux extrémités inaccessibles - à la hauteur de la création ou à la profondeur du créé. La consolation – la vivacité de l’élan, même en absence de cibles et d’armes. | | | | |
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| souffrance | | | Tous mes contacts avec la réalité sociale se terminaient par le dégoût, l’humiliation, la honte. Pourtant, dès que le rouge au front s’atténuait, le bleu du rêve me rendait heureux. J’ai fini par détacher mes souvenirs de ce qui n’était que vrai, pour ne garder que ce qui n’était qu’imaginaire. Ce don d’ubiquité sauva mon acquiescement au merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | Sous consolation, j’entends l’accord harmonieux entre le mystère lointain du Bien et du Beau, face au problème du Vrai proche et écrasant. Mais il est possible, qu’une autre puisse consister à apprendre à vivre du rire ignorant les pleurs. « L’art sera le rire de l’intelligence, comme il fut chez Platon, Mozart, Stendhal » - G.Steiner - « Art will be the laughter of intelligence, as it is in Plato, in Mozart, in Stendhal » - mais laissons tomber l’intelligence… | | | | |
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| souffrance | | | Le mufle : je lui présente ce qui, en moi, est vulnérable, il ne met même plus de doigts dans mes plaies, il me laisse sur ma croix, aux soins du service de nettoyage social. Le noble : dans le vulnérable, il devinera et me montrera de l'invulnérable. Tant d'espérance pour les organes de mon anatomie mentale devenus talons d'Achille. | | | | |
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| souffrance | | | La misère matérielle a cette qualité unique de multiplier des mirages, à cause du nombre des choses inaccessibles ; et c’est ainsi, après l’élimination de l’inessentiel, se forment des rêves de l’essentiel. Après l’amour maternel, c’est la deuxième raison de m’attacher à mon enfance. | | | | |
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| souffrance | | | Mon cœur, un jour, cessera de battre. Si cette certitude imprègne ma vie, deux sentiments peuvent en surgir : l’absurdité cynique (de l’existence) ou l’espérance lyrique (de l’essence), se moquer de la Création ou faire confiance au Créateur. | | | | |
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| souffrance | | | Je n’ai jamais connu d’imbéciles malheureux. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la traversée de la vie, ce qui me manquerait le plus, ce ne sont ni le gouvernail, ni la barre, ni la boussole, mais le scintillement de mon étoile, me permettant de jeter mes ombres vivantes sur tout ce qui est haut ou profond – mes vénérations ou mes naufrages. | | | | |
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| souffrance | | | La stature de mes bonheurs et de mes malheurs est définie par mon regard : je cherche à en comprendre la désolante profondeur ; je tente de les faire affleurer sur une surface calmante ; je les élève dans une vibrante hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Dostoïevsky veut être consolateur des autres ; Nietzsche veut rester inconsolé ; je veux être consolé par moi-même, consolateur. | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement en vue d’une mort imminente qu’on doit faire taire son âme enténébrée, dispensatrice de folles espérances, et laisser agir son esprit lucide, porteur du désespoir final. Et je comprends Don Quichotte, sur son lit de mort, regretter surtout ses lectures de livres de chevalerie et faire graver sur sa tombe ces mots : « Mourir sain d’esprit et vivre fou d’âme »** - Cervantès - « Morir cuerdo y vivir loco ». | | | | |
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| souffrance | | | Ma mélancolie des commencements est le contraire exact de leur mélancolie de la fin du monde. | | | | |
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| souffrance | | | Je n’ai connu que des succès majeurs et des échecs mineurs ; les premiers, invisibles, ont nourri mes rêves ; les seconds, criards, ont empoisonné ma vie. | | | | |
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| souffrance | | | Le Commencement d’un rêve (qui n’est pas Verbal) et la Fin d’une vie sont les moments les plus intenses. Je place la caresse (l’espérance) dans le premier ; la seconde (le désespoir) est résumée par ce gémissement évangélique, qui ne sonne tragiquement qu’en allemand : Es ist vollbracht (Bach y apporta un effet musical insurpassable). | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie, l’enfer est personnel et le paradis – collectif. Dans le rêve, c’est l’inverse. C’est pourquoi je m’occupe davantage de l’espérance paradisiaque que du désespoir infernal. | | | | |
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| souffrance | | | Il est assez facile de tenir tête à ce qui est, il suffit souvent de lui passer outre. C'est ce qui n'est pas qui m'atteint et me blesse. Souffrir pour ou par ce qui est avilit le compagnon de l'irréel que je suis. | | | | |
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| souffrance | | | La misère et la solitude me poursuivirent en mon enfance comme en ma jeunesse. Mais il fallait consoler ma mère, dont le malheur fut beaucoup plus vaste et incurable. Le bon Sénèque, avec le stoïcisme de sa lettre à sa mère, m’aida. Je l’imitais : « Car même sans pouvoir empêcher tes larmes couler, je serais parvenu à les essuyer » - « Cum lacrimas tuas, etiam si supprimere non potuissem - abstersissem ». | | | | |
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| souffrance | | | J’aimerais, que ma parole soit sensible comme une voix, et que ma voix soit aussi intelligible qu'une parole, au point de renverser la distribution de rôles aristotélicienne : « La voix sert à signifier la douleur, et la parole existe en vue de manifester l'utile ». | | | | |
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| souffrance | | | Plus qu’en moi-même, mon rêve est dans l’élan vers une cible, inaccessible et indicible, que j’appelle mon étoile ; et la consolation consiste à rendre à cette lumière lointaine et faiblissante un peu de son éclat d’antan et à mes ombres – un peu plus de consistance. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation que je cherche serait une résurrection plutôt qu’une guérison. Magnifique sous forme d’un Verbe, d’un tableau, d’une Passion musicale, et néant – dans la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Dans l’âme de mécréant, que je suis, le rêve occupe la place que le croyant accorde au paradis, le refuge ou la destination de l’espérance. Dans l’esprit, où sévit le réel, éclot le désespoir, l’anti-chambre de l’enfer. « Tout lieu serait enfer, s’il n’est le paradis » - Ch.Marlowe - « All places shall be hell that is not heaven ». | | | | |
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| souffrance | | | L’état d’âme, le plus efficace contre le désespoir, je l’appellerais - docte inconscience. Plus tu t’occupes des connaissances universelles ou de ta propre conservation, plus vulnérable tu seras face à l’angoisse existentielle. | | | | |
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| chœur vérité | | | SOLITUDE : Les vérités ne se promènent jamais seules, ce qui me les rend peu appétissantes et suspectes. Je m'attarde plus volontiers auprès d'un mensonge, toujours solitaire. Le mensonge de masse n'existe pas, chacun le colore de bigarrures de ses doutes et s'en détache par ses propres échappatoires. Toute vérité a besoin d'un arbitre mécanique, impassible. | | | | |
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| chœur vérité | | | ACTION : Tout mode d'emploi est une vérité agissante. Je les préfère gisantes ou grisantes. Cependant, seule l'action rend la vérité vraiment miraculeuse, car, universelle, découverte au milieu des abstractions, sur une page, elle trouve un étrange écho existentiel, au milieu des choses, auxquelles elle n'avait jamais songé. | | | | |
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| vérité | | | Les sophistes, ceux qui vendent des vérités aux ratés bien en vie, me sont plus sympathiques que les positivistes, ceux qui les acquièrent en usufruit auprès des triomphateurs mourants. | | | | |
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| vérité | | | La vérité sans sujet, c'est ce que suit et poursuit le siècle, la vérité technique. Mais c'est la vérité sans objet, la vérité artistique, qui me séduit : de belles échappées de vue sur des bribes fortuites d'une réalité inaccessible. | | | | |
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| vérité | | | Ils prennent le stylo, parce qu'ils auraient des vérités en feu à annoncer au monde incrédule et intrigué. Je ne vois qu'un monde hostile et indifférent, et des vérités en loques. | | | | |
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| vérité | | | Il y a tant de remontées mécaniques, vers des crêtes des vérités bien balisées, que je préfère vivre mon vertige au pied de l'arbre chargé de rêves hors pistes. | | | | |
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| vérité | | | Il suffit d'être fort, pour posséder une vérité ; mais il faut mobiliser toutes les ressources de la faiblesse, pour suivre, fasciné et immobile, sa lente mise à nu. Il est nécessaire et suffisant de l'aimer, pour que, du veilleur de ses échéances, je passe au voyeur de ses déchéances, sans la répudier. | | | | |
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| vérité | | | La vérité légitime, sur ses fonts baptismaux, mérite attendrissement ; la vérité sous perfusion de mots ne m'inspire aucune pitié, elle devrait être abandonnée de plumes et d'étoiles. La bâtardise de tout mensonge saute aux yeux de tout préposé aux enfants trouvés, mais une belle ascendance peut se découvrir à la lecture de registres secrets. | | | | |
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| vérité | | | Ils m'invitent à chercher la vérité dans leur vie ; mon tempérament cherchera à insuffler la vie à mes vérités ; et enfin mon ironie p(t)rouvera, que la vraie vie est grise (c'est l'inventée qui grise) et que la vérité vivante est bête (n'éblouit que l'abstraite). | | | | |
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| vérité | | | Est-ce la peine de claironner ma croisade pour la vérité, quand je sais que, pour les appels les plus envoûtants, l'aboutissement incontournable est : notre solitude, leur foire, mon échouage. Ni terre ni croix ni écriture saintes, mais ruines et souterrains des châteaux en Espagne, où le sacré gît couronné de sacrilèges. | | | | |
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| vérité | | | Exposer « la vérité de sa nature » (Juvénal, St-Augustin, Abélard, Rousseau, Wittgenstein), ou s'inventer dans des convulsions de la honte (Dostoïevsky, Kafka, Cioran) - les seconds me convainquent davantage de leur authenticité (подлинный-authentique, en russe, ne signifie-t-il pas arraché sous la torture ! Et toute confession digne de notre intérêt devrait s'appeler Historia calamitatum). | | | | |
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| vérité | | | Je sens l'ennui des vérités récitées, dès que je suis tenté de m'adresser à une oreille concrète ; c'est la présence d'une oreille abstraite qui me procure le plaisir de mensonges chantés. | | | | |
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| vérité | | | Plus je deviens plat et inexpressif et plus je me rapproche du vrai et du juste. Le torve et l'ampoulé m'en éloignent, mais rendent plus sensible au beau et au langage. | | | | |
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| vérité | | | Tout compte fait, un boutefeu se shootant au mensonge m'est légèrement plus sympathique que l'apathique fonctionnaire de la vérité (Husserl). | | | | |
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| vérité | | | Il est si facile de réduire n'importe quel édifice d'idées véridiques à l'état de ruine, qu'il vaut mieux me consacrer au difficile entretien de mes ruines immémoriales, au confort des mensonges immortels et sans cette hypocrisie : « toute ruine est aussi une ruine d'idées fausses » - Valéry. | | | | |
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| vérité | | | Celui-ci ne narre que des vérités - impossible de ne pas être d'accord avec lui ; son récit n'est que cohérence et suite dans les idées - et je m'y enquiquine à mort ; cet autre est fragmentaire, on ne voit pas où il veut en venir, il se perd et me perd - et, dans sa compagnie, je me sens lucide et fraternel. | | | | |
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| vérité | | | La vérité : le puits, sa profondeur, la longueur de ta corde, le volume de notre seau. Je reste plus volontiers en compagnie de votre soif, de ma noyade, de la hauteur de notre chute, bref - du mensonge. | | | | |
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| vérité | | | Dans mes ruines, que commençait à battre la marée humaine, je me tourne vers une île déserte, utopique de préférence, pour donner plus de frissons au rêve à sceller dans une bouteille ; mais les hommes verront dans mon périple une banale expédition, pour aborder la vérité : « L'île de la vérité est entourée par un puissant océan, dans lequel bien des intelligences iront faire naufrage dans les tempêtes de l'illusion » - F.Bacon - « The island of truth is lapped by a mighty ocean in which many intellects will still be wrecked by the gales of illusion ». | | | | |
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| vérité | | | Si je ne m'intéresse qu'à la vérité, c'est à dire – aux solutions, je ne ferai que de la science. Mais si mon intérêt va jusqu'aux problèmes, c'est à dire au langage, ou, mieux, si je suis chatouillé par le goût des mystères, c'est à dire par la beauté symbolique, je tenterai de me vouer à la poésie ou à la philosophie. Les solutions sont possibles grâce aux systèmes, mais Wittgenstein : « Les systèmes sont exactement ce, sur quoi on ne peut pas parler » - « Die Systeme sind gerade das, wovon man nicht reden kann » - est complètement à côté de la plaque, puisque, au-dessus des systèmes, se bâtit le pouvoir philosophique et le discours poétique. Et l'on est obligé de se taire, si l'on ne maîtrise ni la philosophie ni la poésie. | | | | |
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| vérité | | | En disant l'inventé, je me sens dans le moi le vrai, l'inconnu ; en disant le vrai, je me sens dans le moi le faux, le connu ; la vérité dite, c'est la platitude. | | | | |
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| vérité | | | La vérité (aléthéia) doit, en effet, être arrachée à la réalité (représentation, requête, interprétation, sens - les étapes d'arrachement : conceptuelle, langagière, logique, métaphysique) : « La vérité est arrachement en mode de dévoilement » - Heidegger - « Wahrheit bedeutet das einer Verborgenheit Abgerungene » ; seulement, je ne vois pas de place pour dissimulation ou voiles : aucun jeu de dés de la part du Créateur. Ce n'est pas un dévoilement, mais une unification d'arbres, c'est à dire une substitution d'inconnues réciproques (qui ne sont jamais des voiles, mais des places vides) par des valeurs, qui est le pas décisif vers le surgissement de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | L'une des plus utiles contraintes est celle qui interdit à mon regard de voir certaines choses, que mes yeux voient. Pouchkine et Nietzsche appellent ce refus - mensonge qui élève ; voir ce que voit tout le monde est certes une vérité, mais elle me rapproche de la platitude. | | | | |
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| vérité | | | Tout se met à parler dans l'univers, dès que je le chante. Mais aussi bien les oreilles bien accommodées que le don de prosopopée sont rares. Pour qu'on y entende le Verbe ou/et lise la vérité, les oreilles et les yeux doivent maîtriser les bons alphabets ou solfèges, c'est à dire devenir l'âme et l'esprit, ces vrais maîtres d'interprétations libres. Quand on maîtrise la vérité, on n'aime que le Verbe, quoiqu'en dise St-Augustin : « aimer non pas les paroles, mais la vérité dans les paroles » - « in verbis verum amare, non verba ». | | | | |
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| vérité | | | Plus une vérité est lumineuse, plus belles sont les ombres, que je dois être capable de reconstituer autour d'elle. Quand le flambeau d'une vérité dissipe un brouillard, on n'a plus besoin de lumière. Le brouillard même est une vérité balbutiante (la vérité claironnante n'ayant pas besoin de lumière) et la vraie lumière n'est que l'aube d'un langage en puissance, fait des ombres naissantes. Sans bonnes ombres, la lumière(-)nuit. | | | | |
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| vérité | | | Je me fiche de vérités (que n'importe qui peut exhiber), il me faut des maximes. Ils se fichent de maximes (de leurs style et ton), il leur faut des vérités : « Il vaut mieux trouver du vrai, même dans des vétilles, plutôt que discutailler sur des maximes, sans aboutir à la vérité » - Galilée - « Io stimo più il trovar un vero, benché di cosa leggiera, che 'l disputar delle massime, senza conseguir verità ». Voilà ce qui explique la prolifération de vétilles, dans vos valeurs et calculs, et l'extinction de la maxime comme genre désintéressé et aristocratique. | | | | |
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| vérité | | | Les doutes m'ouvrent de vastes perspectives de recherche, tandis que « l'évidence de la vérité me met dans l'impasse » - Phèdre. | | | | |
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| vérité | | | Le faux surprenant m'affuble d'ailes, le vrai routinier ricane de mes bosses. Ce n'est pas le poids soulevé qui fait le mérite principal des ailes. Mais c'est bien dans les bosses que nous déposons nos ultimes soifs. | | | | |
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| vérité | | | Le sot s'éloigne de la vérité, pour rester dans le mensonge, et le sage, pour préparer une vérité nouvelle, et le paradoxe en est un subtil subterfuge. Si la vérité est grande, elle garde sa valeur, et je l'admirerai de loin encore davantage, comme tout ce qui est grand ! Les convictions sont des tentatives, toujours réussies, de serrer, dans mes bras, une vérité paralysée avant d'en essuyer le mépris. Pour parer l'assaut de doxa, rien de plus spontané que des para-doxes. | | | | |
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| vérité | | | Même l'arbre pousserait en suivant des syllogismes (Hegel). « Il n'y a que Dieu qui sache comment le syllogisme s'exécute en nous » - Diderot. Même le Verbe se laisse définir par une grammaire (générative, transformationnelle ou de ré-Écriture !). C'est pourquoi je dédaigne l'arbre des saisons, pour me réfugier dans l'arbre du climat. | | | | |
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| vérité | | | Les étapes de la dévaluation des vérités : très vite, je ne vibre plus à l'évocation des vérités immortelles des autres, de celles qui sont ou de celles qui se donnent ; ensuite, je m'ennuie avec mes propres vérités mortelles, avec celles que je conçois ou avec celles que je crée. Aux certitudes et aux finalités des réseaux je préférerai mon arbre d'incertitudes et de commencements. | | | | |
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| vérité | | | Les amants malheureux me chagrinent, et je pense me débarrasser du mensonge, en me débarrassant de la honte. Mais sans la honte, je n'aurai pas non plus de vérités brûlantes. Et c'est la vérité austère, matrimoniale et fiscale, qui scellera mon bonheur hors des cieux. | | | | |
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| vérité | | | C'est en soumettant un discours à l'épreuve par négation qu'on reconnaît un profond, un superficiel ou un hautain. La rigueur du premier rendrait la négation impossible ; la verbosité du deuxième admet la véracité simultanée de l'affirmation et de sa négation ; enfin, chez le troisième, la proposition niée serait sans noblesse. Je sais maintenant si je dois chercher le vrai, le bon ou le beau. | | | | |
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| vérité | | | Je veux dire hautement ce que je fus (Rousseau). Mais mes auditeurs entendraient profondément ou largement, et chercheraient, en vain, le grand que je fisse ou le vrai que je disse ; le soi ne peut habiter qu'en hauteur de l'être. | | | | |
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| vérité | | | Les difficultés de logique se surmontent même par des ignares de logique ; le milieu naturel de la vraie pensée, ce n'est ni la rigueur ni la connaissance, ce sont nos ténèbres : ce n'est pas une clarté qu'elle apporte – elle rend superflue toute lumière. Une pensée altière laisse la logique à ses laquais-calculateurs, elle garde son altitude. La logique ignore l'altimètre et n'offre que des garde-fous, pour que je ne dégringole pas dans la vallée des platitudes. Ailleurs, elle cache le ciel, pour qu'on ne se découvre pas des ailes. | | | | |
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| vérité | | | Dans la nature, il y a des régions vagues, que la raison humaine est appelée à illuminer. Mais il y a aussi des zones d'ombres éternelles, où tout éclaireur est ridicule. « La vérité est l'éclaircissement des ténèbres ; aucune vérité ne peut donc exister sur les ténèbres de l'être »** - Berdiaev - « Истина есть освещение тьмы, и потому не может быть истины о тьме бытия ». - l'être occupant tout l'espace du vivant, je me demande ce que valent d'autres vérités. | | | | |
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| vérité | | | Chaque mot, chaque image verbale est une concession que je fais à mon sentiment ou à mon rêve indicibles. Mais regarde ces sots orgueilleux menant des vies sans aucune concession ! Ils ne peuvent vivre que des empreintes, des copies, des routines. Aux sentiments des robots – les images des robots. Que la vérité finale naisse du mot, soit, sa musique originaire doit s'inspirer du rêve inarticulé. | | | | |
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| vérité | | | Le mensonge ne trompe qu'une fois ; la vérité, en revanche, me garantit le sommeil du juste, tant de fois que j'aurai la paresse de ne pas en changer la berceuse. | | | | |
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| vérité | | | Les attributs transcendantaux - le bon, le beau, le vrai - s'appliquent aussi bien à la représentation qu'à la réalité, ou plutôt à l'esprit du réel ; ces deux sphères, l'humain et le divin, n'ont ni les mêmes critères ni les mêmes sources ; le bon réel est dans la pitié, le bon humain - dans la honte ; le beau réel est dans la conception, le beau humain - dans la création ; enfin, le vrai réel est dans le mystère de l'harmonie, le vrai humain - dans des problèmes bien formulés et dans des solutions bien déduites. Le bon et le vrai représentatifs peuvent s'écarter largement de leur homologues réels ; dans le beau, ou bien le réel est entièrement absent, ou bien un accord profond doit exister entre eux - je ne crois ni en Charogne, ni en Finnegan's Wake, ni en Carré Noir ni en 4'33''. | | | | |
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| vérité | | | Celui-là promet de ne relater que la vérité courageuse de ses pulsions les plus abjectes et de ses pensées les plus inavouables, et je m'ennuie avec ses récits, qui ne m'apprennent rien d'exceptionnel, et que n'importe quelle assistante sociale aurait exposés dans les mêmes termes, - je suis au milieu des statistiques. Celui-ci avoue, humblement, que ses mots et ses réflexions ne seraient que des divagations, des masques d'un visage, qu'il ne parvient pas à connaître lui-même, et j'y reconnais des échos d'une même voix, qui me taraude, moi aussi, - je trouve un frère. | | | | |
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| vérité | | | Le soi inconnu s'approprie des axes métaphysiques entiers ; c'est le soi connu qui est dans le seul positif. « Ma cause n'est ni le vrai ni le bon ni le juste ni le libre, mais uniquement - le Mien »** - Stirner - « Meine Sache ist nicht das Wahre, Gute, Rechte, Freie, sondern allein das Meinige ». Si, par omission, je réservais au Mien le beau et le haut, je serais près du bon compte. | | | | |
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| vérité | | | Quand un niais dit : la Terre est ronde ou l'équation d'Einstein est juste, dit-il la vérité ? Le sujet doit être présent dans la définition de la vérité ; plus je suis ignare, plus les faits avérés sont pour moi des hypothèses gratuites plutôt que des vérités universelles. | | | | |
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| vérité | | | Se soucier du vrai, c'est se soucier du soi connu : « Si je connais ma relation à moi-même, je l'appelle vérité » - Goethe - « Kenne ich mein Verhältnis zu mir selbst, so heiß ich's Wahrheit ». Là où commence la foi, initiatrice et invérifiable, gît mon soi inconnu, dont je ne vois aucune relation traçable. | | | | |
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| vérité | | | Dans l'évaluation de valeurs de vérité, je sous-estime la part de la vie. Le langage n'est pas tout ; dans les références d'objets et de relations, la vie - c'est-à-dire le savoir, la rigueur et la droiture de l'homme - intervient et peut bouleverser toute interprétation logico-linguistique. Et la post-vérité psycho-linguistique peut être plus révélatrice que la pré-vérité logique ; et ce passage fait partie de la naissance du sens. | | | | |
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| vérité | | | À la place de l'âme, qui fut la seule source de l'amour, ils ont un capteur d'intérêts matériels ; à la place de l'esprit, qui fut le seul producteur de vérités, ils ont une calculatrice ; et ils disent aimer la vérité. Quand j'aime, je suis incapable d'en nommer l'objet ; et quand je maîtrise l'objet, je ne peux pas l'aimer – on n'aime que ce qu'on ne peut ou ne veut pas connaître. | | | | |
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| vérité | | | Que d'inepties se profilent derrière le fier « C'est la vérité qui m'importe » ! Je dresse plus souvent les oreilles, quand j'aperçois une complaisance au mensonge, qui traduit mieux l'attachement à ce qui pousse vers la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Avoir bien trouvé, c'est trouver le langage - la logique - le système de vérités. Hors d'un langage fixe, la vérité ne se constate pas, mais se construit ou s'invente. Et si même ce n'était pas vrai, ce serait bien trouvé - c'est ainsi que je corrigerais G.Bruno : « Se non è vero, è ben trovato ». Avec ces temps et modes - traduttore traditore - cet adage a de bonnes chances d'être vrai ! | | | | |
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| vérité | | | Rien n'est vrai, je n'approuve rien, rien ne mérite être mon but, rien ne m'enthousiasme - y a-t-il un seul point commun entre ces riens creux et disparates ? - pourtant ils en font un amoncellement accusateur, pour le jeter à la face du nihilisme, qui crée du vrai, érige des contraintes, réveille les consciences. | | | | |
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| vérité | | | En passant du monde apparent au monde vrai, je ne gagne ni en ampleur ni en profondeur ni en précision. Seul compte le monde qu'inventent mon regard et mon verbe, c'est à dire la hauteur et la musique. Les vérités, comme les apparences, sont réparties également parmi sots et sages, parmi savants et ignares. | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe est non pas l'homme, qui médite plus, mais qui s'isole mieux. D'autres servent de caisses de résonances du brouhaha ambiant ; le philosophe découvre le silence, qui précède chacun de ses mots. Non pas tant distinguer le vrai du faux, mais ce qui chante en moi - de ce que me souffle l'époque récitante. | | | | |
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| vérité | | | Je passe, inévitablement, par la tentation du sophisme - un jour je me dirai : je prouve tout ce que je veux. Mais deux constats finissent par m'en éloigner : primo, quand à ma conviction s'ajoute mon adhésion, et la réalité, miraculeusement, s'y plie (aléthéia d'Aristote, adaequatio rei et intellectus de St-Augustin et d'Averroès, verum et factum reciprocantur de G.B.Vico, l'harmonie préétablie dans l'âme entre la représentation et l'objet de Leibniz, ce qui est rationnel est réel de Hegel - was ist wirklich ist vernünftig, la parole va à l'être, car elle en vient de Heidegger - das Wort geht zum Sein weil es vom Sein herkommt), le significatif rejoignant le formel ou s'y refusant dans l'irrécusable perplexité de Zénon d'Élée ; secundo, quand je comprends, que le choix des choses à prouver joue le rôle des contraintes, que ne s'imposent que le bon goût et la noblesse. | | | | |
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| vérité | | | Plutôt que de développer mes mirages, je devrais songer à l'enveloppement par images. C'est face au firmament que je dois être un grand Ouvert, à la poursuite du Beau et du Bon, blottis à mes frontières inaccessibles. | | | | |
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| vérité | | | Il suffit de ne pas avoir mon propre avis, pour être dans le vrai, car dans 99% des cas, où la vérité est en jeu, la réponse de la majorité est juste. Je ne peux montrer mon propre visage qu'en m'en écartant ; ou bien je continue à suivre les règles de la vérité et je me découvre dans mon mensonge, ou bien j'en change et les règles et l'enjeu et je me couvre de mon rêve. | | | | |
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| vérité | | | Le soi inconnu m'oriente vers l'éthique, l'esthétique et la mystique ; le soi connu ne maîtrise, seul, que le vrai. « La distinction radicale entre l'être extérieur, le vrai, et le sujet intérieur, susceptible d'illusions »** - Levinas. | | | | |
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| vérité | | | Le dévoilement peut être aussi respectable que le voilement ; il suffit de m'attarder davantage sur la qualité des voiles que sur la quantité de mes traits infidèles. | | | | |
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| vérité | | | Je commence à mériter le titre de nihiliste, si, pour presque toute fausseté, je suis capable de bâtir un langage, dans lequel elle serait vraie. Pour clamer la fausseté de tout, dans un même langage, il suffit d'être un sot. | | | | |
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| vérité | | | La chose, où ma voix se distinguerait le mieux, peut s'appeler évidence. La chose, dont je dois m'interdire l'écho, s'appelle bruit du monde. La chose, dont le langage est tout de signes et dépourvu de sons, s'appelle vérité. | | | | |
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| vérité | | | Aucun geste consolateur final en vue, se dit le matérialiste, en se mettant à hurler au désespoir. Le beau mystère du monde me fait oublier l'absurdité ou l'horreur des problèmes et des solutions dans ce monde, se dit l'idéaliste, cet « Inconsolé, à la Tour abolie » (G.de Nerval), et s'enivre d'espérance que sa seule Étoile ressuscite, espérance qui est à l'opposé de la lucidité : « L'espoir, qui émerge de la réalité, tout en la niant, est la seule manifestation de la vérité » - Adorno - « Hoffnung ist, wie sie der Wirklichkeit sich entringt, indem sie diese negiert, die einzige Gestalt, in der Wahrheit erscheint » - la vérité est toujours une solution, tandis que toute espérance niche dans des mystères. | | | | |
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| vérité | | | Par la fidélité au langage courant, je reste dans la vérité courante ; par le sacrifice du langage courant, j'en crée un langage nouveau, m'ouvrant aux vérités nouvelles. Une curiosité civilisationnelle – en russe, la fidélité à la vérité suppose le sacrifice de tout langage ; en hébreu, vérité et fidélité seraient synonymes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité s'établit dans les représentations et non pas dans la réalité (celle-ci sert à valider celles-là, en extrayant le sens de cette vérité, et non pas à la constater). Les concepts de rêve ou d'impôt ont le même degré d'abstraction et se trouvent à une même distance de la réalité. Et lorsqu'on applique la notion de vérité à la réalité, on dit, bêtement, qu'une vraie tristesse est meilleure que la fausse joie. La tristesse du vrai passé (courant) ne doit pas m'empêcher de vivre la joie du faux présent (à naître). | | | | |
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| vérité | | | À fouiller dans la nature humaine, ce qui me laisse optimiste, c'est que les détenteurs de vérités savantes sont rarement experts en beautés, et que les artistes s'avèrent insensibles aux affres du bien. Et le robot, qui règne aujourd'hui dans les têtes, est un phénomène passager ; des poètes ou des saints réapparaîtront encore certainement sur nos scènes profanées. | | | | |
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| vérité | | | Pour le langage commun, je suis en permanence dans le faux (dans ces écarts, qui sont à l'origine de mon propre langage). Si je me moque des autres, cette moquerie concerne la rectitude et la certitude de leur marche vers un vrai sans éclat. Bref, je suis l'exact opposé de l'homme d'esprit, tel que le voit Chamfort : « Il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux ». | | | | |
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| vérité | | | Les plaisirs non entachés de clarté sont les plus vifs, c'est pourquoi je dois abandonner fréquemment les vérités trop racoleuses et transparentes, en perdant, provisoirement, mon orientation. La répudiation d'un vieux savoir m'ouvre à une nouvelle jouissance. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est l’obstacle et non pas l’allié de ma recherche de consolations. Dans les questions vitales, l’âme éprouve une espérance impossible, là où la vérité, appuyée par l’esprit, prouve un désespoir certain. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est une heureuse unification d'un regard interrogateur, plein d'inconnues, avec une branche d'arbre affirmatif. Mais le résultat, un ramage élargi, n'appartient plus à l'arbre. Je pourras m'en servir, pour consolider ses racines, pour réorienter ses cimes ou pour intensifier le flux de sa sève. Les requêtes sont des aliments, insensibles aux vérités, c'est la faim qui les met en valeur ! Les vérités repues ne laissent que des pousses stériles. | | | | |
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| vérité | | | Celui qui aime la vérité, qui veut-il confondre ? - le cachottier ou le menteur ? - cibles misérables. Le rêveur, porteur d’images indémontrables, est le vrai antagoniste de ces amateurs niais. Je suis avec celui qui « tend à parler non pas pour l’amour de la vérité, mais pour son propre plaisir » - Pétrarque - « tende a parlare non per amor di verità ma come gli aggrada » - j’évite de dire ce qu’un autre pourrait faire à ma place. | | | | |
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| vérité | | | Moi, non-astronome, je n’ignore pas la distance entre la Terre et la Lune, mais ce n’est pas une connaissance, ce n’est qu’une croyance, puisque je suis incapable de le prouver. La connaissance sort des preuves et non pas de l’ignorance, comme la lumière ne sort pas des ténèbres, mais des propriétés universelles de la matière. | | | | |
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| vérité | | | Une partie de mes contradictions est due à mes quadruples états d’esprit : le matinal (le créateur), le diurne (le réaliste), le vespéral (le pessimiste), le nocturne (le rêveur). | | | | |
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| vérité | | | Ne possédant pas de son propre langage, mon soi inconnu, mon inspirateur, ne me soumet pas de vérités comme sujets de polissage ou de développement, il me souffle des états d’âme, l’âme servant de passerelle entre mes deux soi. Et comme l’état d’âme est étranger à la durée, mon exposé prend, tout naturellement, la forme de maximes. | | | | |
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| vérité | | | La plus grande vertu, pour eux, c’est être dans le vrai. Je préfère vivre du bien ou rêver du beau. | | | | |
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| vérité | | | Il arrive à tous les grands d’émettre des avis niais sur certains sujets capitaux. Une réfutation élégante peut, néanmoins, déboucher sur un avis juste mais banal. C’est ce danger qui me guette, lorsque je m’en prends aux sottises de ceux que, par ailleurs, je respecte ; en tout cas, j’évite les sujets mesquins, pour écarter davantage le piège. | | | | |
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| vérité | | | Bannis les simulacres individués, omniprésentes les vérités communes – ma réaction spontanée aux innombrables gémissements des autres sur la persécution générale de la vérité et le règne, en tout lieu, du simulacre. Les sains sens bariolés, exposés à l’épidémie du sens grisâtre. | | | | |
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| vérité | | | Les contradictions à l’intérieur d’un même langage prouvent ma bêtise. L’un des symptômes d’une contradiction est l’étonnement ; la plupart de mes notes provoquent mon propre étonnement ; mais je sais que les contradictions sous-jacentes se justifient par changement de langage. L’intelligence est dans la maîtrise des langages incompatibles mais intéressants. | | | | |
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| vérité | | | L'amour de la vérité est une expression si impossible et niaise, que je finis par la parodier dans ma haine du syllogisme. Ma haine céleste des choses terrestres, face à leur amour terrestre des choses célestes. | | | | |
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