| introduction action | | | ACTION : Jadis, l'action servait à l'homme ayant quelque chose à cacher ; elle s'auréolait des intentions vagues, gratuites ou inavouables. Aujourd'hui, agir, c'est exécuter un morceau d'algorithme, qui résume toute une vie traduite en calculs. L'initiative, les interruptions, ne sont plus qu'illusions d'optique ; toute brisure, toute réfraction, étant efficacement modulées par une conscience, toujours égale, ou par la machine socio-économique, machine, qui façonne désormais le contenu des gestes de l'homme. | | | | |
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| action | | | Tous les salopards nous renvoient aux candides motifs, pour justifier leurs sales actions. « Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection » - La Bruyère. Avec le plus droit des motifs, l'action sera toujours courbe ; n'écoute pas Sénèque : « L'action ne fut guère droite, si le motif ne l'a pas été » - « Actio recta non erit, nisi recta fuerit voluntas ». Les prônes sont pires que les actions ! « La récompense de l'acte dépend de ses intentions » - le Coran. L'action n'a pas d'intérieur, qui aurait pu la sauver, toute sa fécondité est à l'extérieur. L'action est trop franchement naturelle et le motif (et même le quiétif de Schopenhauer) est trop hypocritement artificiel. | | | | |
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| action | | | L'incapacité de me sentir vainqueur, l'oscillation entre la honte de la guerre et la honte de la paix. L'heureuse stabilité de ceux qui n'éprouvent qu'une seule de ces hontes ! L'heureuse béatitude de ceux qui n'en connaissent aucune ! | | | | |
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| action | | | On ne se rend compte de l'écoulement du temps (qui provoque la seule vraie tragédie – l'affaissement des rêves) qu'en s'immobilisant sur ses rives. En essayant de surnager, nous prenons la peur chavirante pour la joie de la vitesse. | | | | |
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| action | | | Préférer l'Agir au Faire, l'action à la production, la résolution de contraintes à l'avance vers le but, la liberté des buts à la liberté des moyens. Aristote : « Seul le mouvement, dans lequel le but est immanent, est l'action-praxis ». L'action-poïésis serait le mouvement animé par le rêve, cette contrainte transcendante, un telos intérieur au-dessus du skopos extérieur (cette action vers l'extérieur - Tat nach außen - Nietzsche) ; le malheur est que, au-delà du rêve défait, sévit le bilan, l'action-prohairésis, qui te laissera, le plus souvent, non pas avec une paix d'âme, mais avec une honte. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'acte cupide instaura partout une paix d'âme ; les états d'âme sont rayés des messes et raillés par les masses. La cléricature d'antan, connue par sa trahison face à la raison, fut auréolée d'ombrageuses et faramineuses défaites ; celle qui lui succéda, en revenant au giron du raisonnable, brille par ses triomphes transparents et grégaires. Le poète a honte de ses tranquillités. | | | | |
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| action | | | Au vaste ennui d'énoncer et à la profonde bêtise de dénoncer j'oppose la haute paix de renoncer. | | | | |
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| action | | | Le commencement, même privé de buts, est un vecteur : « Le chemin naît parce qu'on le fait » - Kafka - « Wege entstehen dadurch, daß man sie geht ». Et même avec des buts sobres atteints, je garderai surtout l'ivresse du parcours : « Ce qui reste d'une pensée, c'est le chemin » - Heidegger - « Was in einem Gedanke übrigbleibt ist der Weg ». Marcher précède le chemin, même Sartre le savait : « L'existence précède l'essence ». Je remplace l'être par le devenir, et je dis : « Dans l'ordre de l'existence, la façon de cheminer est le chemin lui-même ; c'est le cheminement qui nous fait être » - Kierkegaard. | | | | |
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| action | | | La musique en mouvement ne peut conduire qu'en caserne ou en cimetière ; c'est la musique de l'immobilité, n'ayant besoin d'aucun chemin, qui m'approche de ce qui m'est infiniment cher et lointain. Aucun silence ne peut la remplacer : « Le chemin vers tout ce qui est grand passe par le silence » - Nietzsche - « Der Weg zu allem Großen geht durch die Stille ». | | | | |
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| action | | | La conscience tranquille est possible, tant que mon action se déroule face à autrui ; mais quand j'agis face à Dieu, je suis condamné à la plainte de David : « contre Toi, et Toi seul, j'ai péché ». | | | | |
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| action | | | Les trois faces de l'homme - l'agir, le sentir, le penser - semblent être complètement disjointes et évoluent d'après des lois indépendantes ; l'écriture tente en vain de les unifier par des accords impossibles ; celui qui le comprend finit, immanquablement, par choisir le désastre comme leur fond, commun mais imaginaire. Le désastre, c'est la condamnation au multiple, réveillant la honte, l'intranquillité, la désespérance. | | | | |
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| action | | | Pour entrevoir ce que le soi inconnu représente, il faut commencer par le détacher de toute action. « Voir que le Soi n'agit pas, c'est voir » - Bhagavad-Gîtâ. Si ce n'est pas le Soi qui élève les murs, c'est bien Lui qui y perçoit des ruines. Le bon regard est le regard vibrant, ennemi de la paix des édifices et des âmes : « Le Soi est inquiétude »*** - Hegel - « Die Unruhe ist das Selbst ». | | | | |
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| action | | | L'obligation d'avancer mon esquif me poussera à m'intéresser aux étoiles et même réveillera l'angoisse des profondeurs. Qui rame ne voit pas le fond - c'est la sueur qui obstrue la vue. Ce seront les larmes, si je ne fais que scruter le ciel. Ou le sang, si je n'aspire qu'au fond. Le fond paraît net surtout aux aveugles de naissance. | | | | |
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| action | | | La paix extrême dans l'action, la passion extrême dans le rêve - tel est l'état de déséquilibre à entretenir. Les hommes cherchèrent toujours leur fichu équilibre soit dans la paix d'âme (l'Antiquité) soit dans la passion agissante (la modernité). | | | | |
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| action | | | Un emballement, peut-il être d'origine divine ? La paix d'âme, peut-elle être soufflée par le diable ? « Dieu donne le gouvernail, mais le diable donne les voiles » - proverbe russe - « Бог руль даёт, а чёрт - паруса ». Dans cette régate, je me sens plus proche de la bête. Encalminé, j'attends mon étoile et un bon vent, Dieu ne prêtant attention qu'aux droits chemins et aux boussoles. | | | | |
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| action | | | La sainte inquiétude : l'incompréhension de ce que je suis, de mes cordes et de mes flèches. L'inquiétude banale : née du souci de ce qui est à moi, de mes cibles. Les bons titres d'être ou de propriété sont délivrés par un sacrifice désarmant ou par une fidélité désarmée. | | | | |
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| action | | | Quand on a secoué l'apathie de l'action et calmé le fanatisme du rêve, où se retrouve-t-on ? - dans la platitude d'une tolérance moutonnière et d'une productivité robotique. | | | | |
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| action | | | Le cycle complet, c'est : agir, rugir, rougir, mais peu de gens, les veinards, parviennent au troisième stade et, ainsi, gardent une bonne conscience. Toute action blesse quelque chose ou quelqu'un : « La victimisation endeuille la gloire de l'action » - Ricœur. | | | | |
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| action | | | Placer son idéal si haut, qu'il devienne inatteignable, - une inconscience heureuse, et que Hegel traite de conscience malheureuse. | | | | |
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| action | | | On communique avec le bien par deux canaux : par l'action, qui cherche à nous procurer une paix d'âme, ou par la conscience, dans les deux acceptions du terme : la conscience intellectuelle, qui vénère la source mystérieuse du bien et constate l'impossibilité de la faire couler jusque dans nos mains, et la conscience morale, qui nous laisse dans l'inquiétude et la honte. | | | | |
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| action | | | Les hommes à conscience éveillée furent jadis, en même temps, parmi les plus actifs et entreprenants. Aujourd'hui, l'humanité se divise nettement en coupables et en capables, presque sans intersection. | | | | |
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| action | | | Celui qui cherche le repos intérieur provoque le plus d'agitations extérieures ; de mes appels à l'immobilité extérieure j'espère retirer quelques turbulences intérieures. | | | | |
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| action | | | Le renoncement honorable à la lutte n'est pas dicté par la peur de perdre, ni même par sa certitude, mais par l'impossibilité de rencontrer un ange ou un démon et par la profusion de moutons et de robots, sur toutes les arènes. Avant de tirer l'épée, pense à la fin d'Ajax : une méprise avec le troupeau surévalué, la honte, la folie, le suicide. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du fait qu'il fut le seul héros de l'Iliade à ne pas avoir été assisté par les dieux vengeurs : « Si Dieu veut te perdre, il te rendra d'abord fou » - proverbe latin - « Quem deus vult perdere, dementat prius » - cherche donc la bienveillance des dieux ou la complicité des anges. | | | | |
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| action | | | Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, vécue comme une ivresse, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. À leur ébriété lucide de repus de la manne monétaire, je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol - « ce qui ne tue pas alimente ». | | | | |
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| action | | | Disposer de routes peut même dispenser de cheminement et calmer le prurit d'inquiétude : « Il n'y a pas de chemin vers la paix ; la paix, c'est le chemin » - le Bouddha. Et le tao chinois n'est qu'une voie, un commencement actif et un mouvement passif, les deux se passant de logos des fins, un concept à mi-chemin entre l'être et le devenir. Et Jésus ne connaît pas d'autres chemins que Lui-même. « Faire, c'est se faire » - Valéry. | | | | |
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| action | | | La nature de tes contraintes me renseigne mieux sur ta proximité avec le bien, que l'application laborieuse de règles fussent-elles dictées par les principes en bronze. L'impératif catégorique est une misérable caricature, à côté de l'impératif hypothétique, noble et humble. On est bon par ce qu'on s'interdit de faire et non pas par ce qu'on fait. Aristote, Thomas d'Aquin et Kant nous diront, que les contraintes ne sont que des accidents et ne font pas partie de l'essence des actes, et la question est réglée – on sait comment gagner une bonne conscience. | | | | |
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| action | | | On vit au milieu des actes, on rêve au milieu des fantômes – l'horizontalité et la verticalité ; et une bonne philosophie ne devrait s'occuper ni de la vie ni de la mort, ici-bas, mais de l'élan vers le haut : la sublimation de nos joies et l'évaporisation de nos angoisses. Et puisque la soif de Dieu prend source dans les mêmes thèmes, la philosophie, en effet, devrait être ancilla theologiae. | | | | |
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| action | | | Ce que les hommes font, est de plus en plus inattaquable. Ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent est de plus en plus morbide. Mécanique des gestes, mécanique des cœurs. La synthèse : le vivant plaqué sur du mécanique (l'analyse de Bergson voyait le contraire). Et c'est précisément ce caractère mécanique qui accorde les actes et les pensées et qui est à l'origine du fléau de ce siècle - le pullulement des consciences tranquilles. « Votre esprit est emprisonné dans votre bonne conscience »*** - Nietzsche - « Ihr Geist ist eingefangen in ihr gutes Gewissen ». La recta ratio et la recta conscientia vont rarement de pair, quoiqu'en pense Cicéron. | | | | |
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| action | | | La conscience ne me dit ni ce que je dois penser ni ce que je dois faire, elle me convainc, par son trouble, son exaltation et son angoisse, qu'il existent, en moi, des voix, intraduisibles ni en mots ni en actes, et dont mon cœur est le témoin et mon esprit – le juge. | | | | |
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| action | | | Depuis que « l'acte ne colle pas à l'homme » - Upanishad - on inventa une colle universelle, l'argent, et on perdit le dissolvant, la bonne mauvaise conscience. | | | | |
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| action | | | L'action met en jeu mes forces communes, elle produit ; le bilan se situe entre l'arrogance et l'humiliation. Le rêve exprime mes faiblesses innées, il crée ; le bilan me bouleverse par l'angoisse ou la béatitude. Pour les robots, c'est beaucoup plus simple : « La Joie : la contemplation de notre puissance d'agir » - Spinoza - « Lætitia : suam agendi potentiam contemplatur ». Tout le contraire de Narcisse qui se contemple soi-même. | | | | |
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| action | | | La sérénité honore mes pas, mais mes ailes ont besoin de vertiges. | | | | |
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| action | | | Je vis, simultanément, deux vies : celle qui découle du cours du temps et celle qui tente de saisir ou de suivre ce qui est hors du temps et que j'appelle, faute de mieux, l'éternel. Le choix exclusif entre les deux ne se pose presque jamais. Agir ou contempler, calculer ou rêver, la rigueur ou l'intuition, l'équilibre ou le vertige, la paix ou la détresse – il faut accepter toutes ces poses, et en faire des gammes larges dont naîtra ma haute musique. | | | | |
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| amour | | | L'amour peuple ma solitude et me rend tellement seul dans la multitude. Ce qui me prépare à ma future angoisse : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé »* - Lamartine. | | | | |
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| amour | | | Ni l'art ni le savoir ni la puissance n'arrivent à libérer la vie de son accompagnement d'absurdité ou d'angoisse. Même le livre, qui réunit ces trois grandes illusions, finit par se lézarder ou s'écrouler. Seul l'amour réussit à préserver un semblant de consolation ou satisfaction. Ç'aurait dû être une grande victoire du Christianisme sur l'Antiquité. Mais seules les défaites apportent de la durée à ce qui est noble. | | | | |
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| amour | | | Deux facettes sont impliquées dans l'art de la vie : créer et admirer, imaginer et sentir, se tendre et s'assouplir - bref, masculinité et féminité. Avec la première, l'art gagne en pureté et perd en pulsations, la vie y est plus placide et plus factice. | | | | |
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| amour | | | En effet, Dieu est peut-être amour. Je me résigne assez facilement, que tous fassent la sourde oreille face aux mots, soufflés par mon esprit, ou que personne ne soit attiré par la hauteur que je vise, - mais, mon Dieu, comme il est difficile de porter la caresse non sollicitée par personne ! Dieu serait-Il caresse ? La caresse serait-elle Son commencement ? Suivie de ou précédée par l'émotion : « Au commencement était l'émotion » - Céline. Même l'éternel retour est le mieux illustré par les métamorphoses de la caresse, vues par Lucrèce : Vénus-volupté, Vénus-amour, Vénus-paix, Vénus-nature - le monde, au bout de la chaîne, retombant sur la caresse. | | | | |
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| amour | | | La résignation, pour ne pas être une simple lâcheté, doit être dictée par la noblesse, apaisée et réfléchie. Le contraire de la résignation, c'est l'amour, c'est à dire un mélange de folies et d'élans. « Une résignation, non pas mystique ni détachée, mais une résignation en éveil, consciente et guidée par l'amour, est le seul de nos sentiments, qui ne puisse jamais devenir un faux semblant » - Conrad - « Resignation, not mystic, not detached, but resignation open-eyed, conscious and informed by love, is the only one of our feelings for which it is impossible to become a sham ». Pourquoi cette peur devant ce qui est inventé ? Peu scénique en coulisses - contrairement au dynamisme anti-théâtral - la résignation gagne d'être mise en scène, par la honte et l'absurde. | | | | |
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| amour | | | Deux déviations de la passion : idéal (système, école, tribu) ou geste (pouvoir, gloire, paix). | | | | |
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| amour | | | Au commencement de l'homme était peut-être le désir du bonheur ; c'est lui qui, à son tour, donna lieu à l'angoisse de la création et de l'amour, car « le bonheur n'entrait pas dans les desseins de la création » - Freud - « die Absicht daß der Mensch glücklich sei, ist im Plan der Schöpfung nicht enthalten ». | | | | |
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| amour | | | Encore de l'abus de la négation : je suis invité, explicitement, à aimer mes ennemis, mais les ennemis de Dieu ne bénéficient pas de la même faveur écrite ; et puisque tout dévot a la manie de proclamer ennemi de Dieu toute tête qui ne lui revient pas, il détestera, en toute quiétude, tout ce qui lui paraît détestable. | | | | |
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| amour | | | Je me moque de leurs angoisses, nées des images abstraites d'infini ou de néant ; la seule que je respecte est celle d'un manque concret d'amour, de fraternité ou de créativité : ne plus savoir aimer, ne plus vouloir être consolé, ne plus pouvoir produire des métaphores. | | | | |
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| amour | | | Cœur comme matière exige beaucoup d'impassibilité. Cœur comme outil n'est utilisable qu'en et par pulsions. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un vecteur et non pas une valeur ; il est le contraire d'une foi, c'est un diktat du cœur déraisonnable et libéré, comme une religion est un diktat de la peur raisonnable. Le cœur croyant, d'habitude, y capitule, au nom des valeurs insidieuses ; c'est la raison méfiante de notaires qui commande les prix à afficher. Toutefois, l'amour est plus près d'un confessionnal que d'un ambon. | | | | |
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| amour | | | Le printemps de l'amour : en tout on vit une renaissance, on sème, parce qu'on s'aime, sans savoir pour quelles saveurs futures ; son été - beaucoup d'angoisses, de soucis d'ivraies, d'arrosages intenses ; l'automne - on se découvre fécond, on découvre le prix et la paix d'une moisson ; l'hiver - lire les souvenirs congelés, les mettre en mouvement, grâce aux regard et cœur immobiles. Ne sois pas l'homme d'une saison, sois un climat ! | | | | |
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| amour | | | Ils cherchent la paix et l'auto-satisfaction, en dominant leurs misérables affections. Sans vertiges ni honte vivifiante, dominés par leurs cervelles de robot, - que peuvent-ils entendre encore des affections de leurs âmes ataviques ? | | | | |
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| amour | | | L'amour est la seule manifestation pulsionnelle du beau, entraînant dans le même tourbillon et l'âme et le corps. On a peur d'imaginer, que les vibrations de ceux-ci ne s'accordent plus jamais. « Ne plus aimer, c'est ça, l'angoisse ; ne plus oser, c'est ça, l'enfer » - Maïakovsky - « Страшно - не любить, ужас - не сметь » - heureusement, l'angoisse s'avérera ennui et l'enfer – un paradis ennuyeux. | | | | |
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| amour | | | L'angoisse devrait servir d'armures à tes amours et audaces, avant qu'elles ne te surprennent, désarmé. Dostoïevsky (plagié par Maïakovsky et Bernanos) montre la même faiblesse : « Qu'est ce que l'enfer ? - La souffrance de ne plus pouvoir aimer » - « Что есть ад ? - Страдание о том, что нельзя уже более любить ». | | | | |
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| amour | | | Les uns s'angoissent dans le désir, d'autres - dans son absence : « Quand meurt le désir, naît l'angoisse » - Gracián - « Cuando se muere el deseo, nace el miedo ». Le bonheur est le trop plein d'une âme, qui déborde : « L'enfer est dans un cœur vide » - Gibran - « Hell is in an empty heart ». | | | | |
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| amour | | | Dieu nous munit d'instincts de l'amour, du bien et du beau, sollicitant notre corps, notre cœur ou notre âme ; l'esprit les prend en charge, et pour cela il dispose de deux structures d'accueil - la raison et l'imagination : pour les développer jusqu'à leur insertion dans des algorithmes du réel ou pour les envelopper de rythmes imaginaires et mystérieux ; il faut choisir entre la justesse apaisante et la caresse troublante. | | | | |
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| amour | | | Depuis Sénèque ou N.Lenclos, on sait, que les passions donnent de l'esprit aux sots et rendent sots les hommes d'esprit. Mais, l'impassibilité est un égalisateur des cervelles encore plus efficace. La passion déchaîne la meute ou anime la solitude, l'impassibilité élève le troupeau et rabaisse la solitude. | | | | |
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| amour | | | L'état normal du cœur est le vague, et celui de la pensée – le placide ; mais la pensée, à son apogée, a son pathos, et le cœur, au fond de lui-même, – sa clarté. C'est ce qui devrait être préféré à la clarté de la pensée et au pathétique du cœur. « On se rapproche par ses clartés ; on s'aime par ses obscurités »*** - Pascal. La pensée éclot dans un climat, le cœur s'épanouit dans un paysage. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi la flèche représente l'amour mieux que la corde tendue ? C'est ta corde, vibrante et sans prix, que Dieu l'espiègle met à l'épreuve. Laisse la flèche frissonnante, mais immobile, sur ton arc bandé, si tu ne veux pas la voir retomber, sans pointes ni empennages, à tes pieds impies et en paix. Étant donnée la flèche, l'amoureux serait, à la fois, l'arc et la cible (« zugleich Bogen der Ziele und Ziele von Pfeilen » - Rilke) ; il serait encore mieux inspiré de s'occuper surtout de la tension de sa corde. | | | | |
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| amour | | | Notre âme est nomade, et l'amour est un appel à la sédentarité. Tant que l'étoile éclaire le gîte et non pas les chemins, tant que l'amour fait tourner les yeux vers le firmament plus souvent que vers les horizons, les amoureux voueront leur magnétisme au foyer béni, à ces hautes et palpitantes ruines, et se méfieront de vastes et monotones migrations. À moins qu'une terre promise apparaisse au-dessus de la hauteur acquise et nous fasse rêver. | | | | |
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| amour | | | Dans toutes les sphères de sa vie, l'homme, désormais, fait ses choix, en suivant des algorithmes infaillibles ; l'amour aura été le dernier recoin, où la folie des rythmes imprévisibles trouve encore un refuge, et où le choix incalculable se fasse contre le calcul. « L'amour électif est le seul amour effectif » - Prichvine - « Любовь избирательная и есть настоящая любовь ». À l'opposé du calcul et de la paix d'âme : « L'amour est un bonheur d'enragé » - Cioran. | | | | |
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| amour | | | Il faut profiter des accalmies, pour mieux peindre les intempéries, puisque quand je vivrai celles-ci, je ne rêverai que de celles-là. « Tant que je n'aimais pas, je savais très précisément ce qu'était l'amour » - Tchékhov - « Пока я не любил, я отлично знал, что такое любовь ». | | | | |
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| amour | | | Je dois servir mon âme non pas en chevalier, avec son armure et son panache, mais en amoureux désarmé, avec sa lyre et son angoisse. | | | | |
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| amour | | | Parmi les mystères du Bien, le plus étranger à la raison s'appelle amour ; quand on lui succombe, on devient étranger à tout ce qui est dicté par l'intérêt, par l'instinct d'équilibre et de paix, on souffre métaphysiquement. Ce qui épaissit cette énigme, c'est que, inversement, avoir éprouvé une vraie souffrance nous jette dans les affres d'un amour encore moins compréhensible. « Nous ne pouvons vraiment aimer qu'avec la douleur, et seulement par la douleur »* - Dostoïevsky - « Мы истинно можем любить лишь с мучением и только через мучение ». | | | | |
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| amour | | | Le culte ignoble de la paix d'âme, dans l'Antiquité, découle, peut-être, de l'absence de la femme des horizons intellectuels et même sentimentaux. À comparer avec le rôle des maîtresses à la Renaissance ou avec les salons des élégantes parisiennes au siècle des Lumières. Avec la femme en point de mire, déboulent des chantres, des chevaliers, des musiciens et se sauvent les sages raseurs. | | | | |
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| amour | | | On perçoit la vie sous deux angles, l’historique et le musical, les yeux-raison ou le regard-ouïe, les vestiges ou le vertige. La seconde lecture se réduit, de plus en plus, à la première : les rythmes apaisent et les harmonies se soupèsent. Quand à la mélodie, ce support des passions et des mystères, elle devient inaudible. Un dommage collatéral – l’amour, puisque « en volupté, ne cède la musique qu’à l’amour, mais il est mélodie » - Pouchkine - « из наслаждений, одной любви музыка уступает, но и любовь – мелодия ». | | | | |
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| amour | | | Les bras tombés, l’inquiétude insurmontable, l’angoisse devant l’infini, c’est dans cet état qu’on vit l’amour en tant que mystère. Vu en tant que problème, tu affronteras l’amour en combattant et le mutileras. Pressenti en tant que solution, tu profaneras l’amour, en le pesant en unités finies. | | | | |
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| amour | | | N’être que proches ou n’être qu’éloignés, pour les amoureux, ne promet que l’ennui transparent ou la nette angoisse, où se fanera toute opacité extatique. Il faut laisser cohabiter l’ultime éloignement avec l’ultime proximité ; ce qui promet des ténèbres, des mystères et des élans. | | | | |
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| amour | | | Le doute te fait descendre ; celui de l’esprit – vers la profondeur ; celui du cœur – vers les affres. « Aimer, c'est échapper au doute, c'est vivre dans l'évidence du cœur » - Bachelard – l’amour naît dans l’angoisse des doutes et ne survit que par la douceur des évidences. | | | | |
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| chœur art | | | CITÉ : La caverne a bien connu l'art balbutiant, mais c'est la cité qui le porta au stade articulé. Le mécène créa la longévité artistique, car le remords des tyrans les rendait sensibles à la beauté et déliait leur bourse à la convoitise de l'artiste affamé. La démocratie, avec sa conscience tranquille et son culte de l'argent mérité, sonna le glas de la création gratuite. | | | | |
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| art | | | Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres), dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de rengaine ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité. Je sais que « le destin funeste de la métaphore - la chute dans le réel »*** - Baudrillard - comme toute aléthéia poétique aboutit, tôt ou tard, à une doxa prosaïque. | | | | |
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| art | | | Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne, sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie. Dans ce monde avachi, la beauté paisible semble être fourbue ; on ne peut plus compter que sur le frisson. | | | | |
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| art | | | Le vrai casse-tête de l'écrivain n'est pas pour qui on écrit, mais qui écrit et à qui on se confie. L'esprit vaniteux ou l'âme pécheresse – tels sont les candidats à la paternité. Le premier ne peut avoir qu'un seul auditoire – les hommes ; mais la seconde n'a même pas son langage à elle. L'âme n'émet qu'une musique, et elle se fie à l'esprit, qui est son seul véritable public et confesseur. L'âme nue inspire la pitié, le dégoût ou l'angoisse ; et l'esprit en deviendra complice, bourreau ou imposteur, ou tous à la fois. Au pis aller, il se prendra pour juge, il exhibera des aveux, rédigera des verdicts ou trouvera des excuses procédurales ou des circonstances atténuantes. Les confessions, genre le plus mensonger. | | | | |
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| art | | | Le véritable promoteur de l'art fut toujours le marchand, tiraillé par le mauvais souvenir des saloperies, qu'il fut amené à perpétrer. La meilleure dispensatrice d'aumônes fut toujours la honte. Les instincts carnivores bien canalisés, l'excellente bonne conscience l'anime désormais et laisse peser, sur l'avenir de l'art, de sombres perspectives, prévues par le deuxième Commandement. | | | | |
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| art | | | L'artiste-artisan, par conviction ou par dépit, proclame, que le fond et la forme doivent être de même tonalité. L'artiste à la plume impassible veut justifier la platitude de la forme par la houle du fond à maîtriser, fond resté muet, dans une traduction servile. L'artiste-énergumène fait la découverte fondamentale : toute forme artistique doit être apollinienne ; ne peut être dionysiaque que le fond, lisible à travers la forme inventée et libre. | | | | |
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| art | | | Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme. | | | | |
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| art | | | Ce qui, de peur de vieillir, veut se placer dans l'avenir est généralement bien fade : « Ce qui porte trop sa date vieillit et passe avec le moment » - A.Suarès ; il faut se détourner du temps, de celui qui court comme de celui qui s'annonce ; toute date, comme tout nom, ne doit pas déborder le cadre et empiéter sur ton tableau. | | | | |
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| art | | | Que je colle mon nez à la vie, ou bien que je me livre à l'imaginaire le plus débridé, mon écrit portera la même part de mon talent, de mon savoir ou de mes inquiétudes. Pour qu'une vie naisse de mes pages, seul mon talent est nécessaire. « Que ta vie s'accorde avec l'écrit, et ton écrit - avec la vie, sinon tous les échos de ta lyre sonneront faux » - Batiouchkov - « Живи как пишешь, и пиши как живёшь : иначе все отголоски лиры твоей будут фальшивы » - la vie n'a pas de musique à elle, elle est pleine de bruits, que la lyre ou l'esprit traduisent en notes. Si je peux vivre ce qui est écrit, c'est que c'est un mauvais écrit ; le bon n'est fait que pour me faire rêver. | | | | |
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| art | | | Jadis, on conseillait à l'auteur de n'apparaître nulle part dans son œuvre ; aujourd'hui, l'auteur veut être partout. Et, en plus, oubliant sa vocation d'instigateur de révoltes, il veille, de plus en plus fidèlement, sur la paix des marchands. Et, tel un gendarme, il ne voit dans l'ordre qu'un moyen d'assurer une circulation d'idées fluide. | | | | |
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| art | | | Sans honte ni angoisse de l'auteur, l'art ne serait pas au-dessus des arts décoratifs ; mais, si tu veux faire entendre ta propre voix, il ne doit pas en porter des traces, qui sont toujours communes ; rester aux commencements, dans lesquels, avec la même probabilité, peuvent naître et le bonheur et la douleur du lecteur. Seul ton talent devrait en être responsable, l'intensité, non pas la véracité. « Nous ne possédons pas l'art. Nous n'avons à le payer ni par des souffrances, ni par des remords » - Pessõa. Parfois, chanter le rêve, c'est inviter à dormir. | | | | |
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| art | | | La maxime est le seul genre littéraire, dans lequel on ne négocie pas sa valeur, on l'impose. « Les aphorismes sont un genre foncièrement aristocratique d'écriture. L'aphoriste ne discute ni n'explique, il affirme ; et dans son affirmation perce la conviction, qu'il est plus profond ou plus intelligent que ses lecteurs » - W.Auden - « Aphorisms are essentially an aristocratic genre of writing. The aphorist does not argue or explain, he asserts ; and implicit in his assertion is a conviction that he is wiser or more intelligent than his readers ». Mais, au fond de lui-même, il sait, que ses affirmations ne valent que par leurs métaphores et que toute intelligence s'évente vite au souffle de l'ironie. L'aphorisme n'est pas maison et repos, mais ruine et élan. | | | | |
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| art | | | La métaphore règne aussi bien en poésie qu'en prose et en philosophie ; elle s'attaque, respectivement, au langage, à la représentation ou à la réalité. Les plus connues des métaphores de la réalité : Dieu (pour tous les angoissés), l'Être (de Parménide à Heidegger), l'Idée (Platon), les catégories (Aristote), la perfection (de Spinoza à Valéry), la pensée (Descartes), la chose en soi (Kant), la volonté (Schopenhauer), l'intensité (Nietzsche). | | | | |
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| art | | | La poésie est le seul lieu, où les cadences des pensées et les ondes des sentiments subissent le même sort, pour devenir de la musique du même ordre. Le poète, contrairement au philosophe, n'a pas besoin de filtres ; il amplifie ou transforme, pour nous inquiéter et non pas pour nous consoler. | | | | |
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| art | | | Le poète a beau oublier le réel et pratiquer ainsi l’innocence de la création, la lourde réalité des mots et des actes le rattrape, lui fait ressentir le gouffre avec ses images impondérables et le plonge dans une angoisse, qui rend son verbe encore plus libre et vibrant. | | | | |
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| art | | | L’art, c’est le culte de la hauteur : insensible à l’art est in-erte (sans art), l’artiste est toujours en al-erte (à la hauteur). | | | | |
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| art | | | L’art sobre glace par l’insignifiance du monde qu’il décrit ; l’illusion de grandeur ou la consolation noble ne peuvent venir que d’une ivresse : « L’ivresse de l’art est plus apte à voiler les terreurs du gouffre » - Baudelaire. | | | | |
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| art | | | La tranquillité de la plume - au service de la vibration des lignes tracées ; le tableau tranquille ne peut être ni noble ni beau, même s’il est juste et vaste. | | | | |
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| art | | | Rien d’exceptionnel dans le savoir ou dans l’intelligence de Dostoïevsky ou de Nietzsche ; il est ridicule de les comparer sur ces dimensions : « Son [Dostoïevsky] savoir n’était pas moindre que celui de Nietzsche, mais il savait aussi ce que Nietzsche ne savait pas » - Berdiaev - « Oн знaл нe мeньшe, чeм знaл Hицшe, нo oн знaл и тo, чeгo Hицшe нe знaл ». Ils ne sont grands que par la qualité du son et du ton, des mélodies et des intensités. Dostoïevsky connaît l’angoisse du Bien (l’amour, le Christ, la liberté), condamné à rester dans le cœur (le corps), et il la rend par une incessante suffocation. Nietzsche connaît la divinité du Beau (l’âme, la création, l’angélisme), dont la noblesse autocratique exige la subordination tragique des autres fibres, fussent-elles divines. | | | | |
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| art | | | Il faut que ton œuvre se lise comme une inquiétante épigraphe, plutôt qu'une paisible épitaphe. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | L’harmonie sert aux enchaînements en continu ; elle n’est qu’un critère secondaire pour celui qui se dédie aux élans des seuls commencements. Le vraiment Beau voisine avec l’horrible. Dostoïevsky, qui, jamais, ne connut ni l’équilibre ni la paix, nous surprend : « La beauté est dans l’harmonie et le calme » - « В красоте гармония и спокойствие ». | | | | |
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| art | | | La beauté de l’être se sculpte dans une harmonie paisible ; la beauté du devenir – dans un élan mélodieux. Le talent est dans leur entente rythmique. « L’élan exclut la tranquillité, cette condition indispensable du Beau » - Pouchkine - « Восторг исключает спокойствие, необходимое условие прекрасного ». | | | | |
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| introduction bien | | | BIEN : Devant les assauts méthodiques de la machine, le Bien, avec le beau et le mystère, fait partie des derniers bastions. On ne peut plus, hélas, claironner en les déclarant inexpugnables ou imprenables. Un travail de sape introduit dans nos châteaux assiégés des hérauts de charité proclamant la conscience en paix, des mercenaires de la joliesse dressant des étendards mercantiles, des messagers pseudo-mystérieux porteurs d'images cryptiques à usage mécanique. | | | | |
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| chœur bien | | | RUSSIE : Comment s'appelle le pays, où l'on mélange et oublie la justice et le bourreau, et s'apitoie sur le bagnard et le pendard ? La Russie. Que l'Asie cherche son nirvana en s'oubliant, que l'Europe trouve sa paix en fouillant sa mémoire - la Russie n'a plus ni mémoire ni oubli, ces facultés mécaniques, - elle réinterprète ce qui n'a plus de représentation. | | | | |
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| bien | | | La veille : l'angoisse du cœur et la paix de la tête. Le sommeil : la révolte de la tête et la charité du cœur. Bercées par la mort dans l'âme. | | | | |
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| bien | | | L'explication de la paix d'âme du salaud d'aujourd'hui : contrairement aux époques précédentes, il ne voit plus les bleus, plaies et bosses de ses victimes. Le bâton pesait sur la conscience beaucoup plus que le papier et les cartes de crédit. « La conscience tranquille nuit à la santé de l'âme »* (Euripide) et finit par l'étouffer. Et sans l'âme, c'est à dire sans conscience, ils vivent en torpeur, sans connaître la honte : « Les blessures de la conscience ne se cicatrisent jamais » - Publilius - « Cicatrix conscientiae pro vulnere est ». | | | | |
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| bien | | | Signe d'artiste : fuir la paix, chercher le cygne à protéger ou l'hydre à abattre. Sans combat, je suis machine ou macchabée déambulant. La vie est un miroir de nos solitudes ou un mouroir de nos attachements. | | | | |
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| bien | | | L'effroi, le jour où je me dirai : il ne reste plus un SEUL beau livre, que je n'aurais pas encore lu ; et la conscience, jusqu'à présent étouffée par la bonne lecture, qui se remettra à me tarauder de plus belle. « De bons livres plus une conscience en paix, voilà la vie idéale » - Twain - « Good books and sleepy conscience : this is the ideal life ». | | | | |
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| bien | | | Le suicide serait une question d'incapacité de renouveler ses réserves : « Tant que l'on peut donner, on ne veut pas mourir » (Desbordes-Valmore). Tant que l'on veut prendre, on peut vivre. Tranquillement. En esclave : « On n'a la liberté de tout faire que lorsqu'on a tout perdu » - E.M.Remarque - « Erst nachdem wir alles verloren haben, haben wir die Freiheit alles zu tun ». | | | | |
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| bien | | | Aucune relation entre ta (non-)participation à l'œuvre du bien et l'intensité de l'angoisse, qui t'étreint. La gratuité du bien est absolue. L'être y est plus près de la source mystique que le devenir : être bon y est la seule solution du problématique faire le bien. Certains prêtent au Christ (à travers Nietzsche) cette belle parole : « Pour être bon, il suffit d'être faible »*** (Enthoven). | | | | |
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| bien | | | Plus stoïque est ta sérénité face au mal, plus ironique est ton « angoisse devant le Bien » (Kierkegaard). | | | | |
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| bien | | | Le sot pense être capable d'être bon et juste ; le sage comprend, que l'existence même des sens de Bien et de justice en prouve la tragique inaccessibilité. Fausse espérance et vrai désespoir. Épicure n'y comprit rien : « Le juste reste hors inquiétude ; tandis que l'injuste en est frappé au plus haut point ». C'est la montée du rouge au front qui me fait sentir la proximité de la justice : plus je me sens juste, plus je suis coupable. | | | | |
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| bien | | | Dieu créa l'axe du Bien, sans en fixer ni le point zéro ni l'unité de mesure ; reconnaître l'inquiétante mobilité de ces deux paramètres est signe de la liberté et de la noblesse d'un homme, mais c'est ce qui le prive et de la paix d'âme et de la sérénité d'esprit. Le sot soit encense un Bien absolu soit fustige un mal absolu, tandis que n'est absolue que l'existence de l'axe. Aucun repère n'éloigne définitivement ton acte de la proximité axiale du mal. | | | | |
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| bien | | | La honte précède toute prise de décision (hypo-crisie !) et se mue, à la fin, en conscience trouble, chez l'homme libre et conscient, ou en bonne conscience - chez l'esclave insensible. « La honte est un mouvement de sens opposé à la conscience » - Levinas - conscience psychique ? conscience morale ? C'est la conscience interne, et non pas le fait externe, qui reflète et incarne - je dirais même - crée ! - le Mal. | | | | |
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| bien | | | Une certaine noblesse des Anciens venait de la distinction, qu'ils faisaient entre la morale pour l'âme et celle pour l'action ; chez les modernes, seule la dernière survécut, ce qui, paradoxalement, amena la funeste paix d'âme, aequitas animae, dont rêvait l'Ancien, tout en les débarrassant du ballast de la noblesse, qui est, avant tout, le sentiment de honte, periculum animae. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est le seul universal qui échappe non seulement à une traduction en actions, mais aussi à une représentation par idées. « C'est la passion du Bien, ce n'est pas l'idée du Bien, qui changera le monde » - J.Benda - laissons le monde en paix, c'est l'intranquillité humaine qui y trouvera son compte. | | | | |
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| bien | | | Tant que j'habite la réalité, c'est à dire l'action, la mauvaise conscience me suit ; on ne peut la calmer qu'en plongeant dans le rêve : « Je sais que je suis enchanté ; cela suffit, pour garder ma conscience en paix » - Cervantès - « Yo sé que voy encantado, y esto me basta para la seguridad de mi conciencia ». | | | | |
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| bien | | | La mauvaise conscience est une excellente conscience ! C'est celle qui s'élève en nous, pour nous accuser, même sans citer de faits. Ce qu'ils appellent bonne conscience est, en fait, une très mauvaise conscience, car elle les prive de toute honte. « Conscience en paix - meilleur oreiller » - proverbe allemand - « Ein gutes Gewissen ist das beste Ruhekissen ». | | | | |
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| bien | | | Dieu plaça en nous un ver du remords et de la honte. Toute la modernité s'efforça de nous en débarrasser, en envahissant nos oreilles de bruits rassurants et endormants. Mais « la bonne conscience est une invention du démon »** - A.Schweitzer. Toute la philosophie de l'Antiquité fut au service du Malin, tandis que « le philosophe doit être la mauvaise conscience de son temps » - Nietzsche - « der Philosoph hat das schlechte Gewissen seiner Zeit zu sein ». Tant que le bon droit n'est qu'écrit, son encre se substitue au sang. Le sang ne charrie que le remords. La bonne conscience est une question de circulation. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux espèces qui, face au problème du Mal, gardent une conscience tranquille : les moutons, puisqu'ils vivent dans l'action, et celle-ci, étant collective, n'interpelle pas leur âme individuelle, et les robots, puisqu'ils évoluent selon des algorithmes et ceux-ci, étant infaillibles, n'imaginent plus de bugs spirituels. Le muscle et la cervelle, livrés à eux-mêmes, - deux ennemis du Bien. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, aujourd'hui, n'est évalué qu'à l'échelle économique ; la plus-value évinça la valeur ; tout activisme cérébral devint préférable à la générosité du cœur ; toutes les crapules disent que « le Mal agissant vaut mieux qu'un Bien passif » - W.Blake - « Active Evil is better than passive Good ». Le Bien, agissant et sûr de son fait, ne peut être qu'un mal. Obnubilé, comme tous les autres, par l'action, vous ne risquez pas d'en avoir la berlue. Et votre idole, l'équanimité du bonze, est honnie par le Bien, porteur d'une conscience trouble. | | | | |
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| bien | | | Ils appellent salut – une paix d'âme, résultant de nos péchés pardonnés ou oubliés, tandis qu'il serait une âme trouble et vibrante, reproduisant la musique de nos rêves immaculés. Le salut, c'est le triomphe de ta musique sur le silence de Dieu et le bruit des hommes. | | | | |
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| bien | | | La paix d'âme devint une épidémie, tempérée par l'indignation réglementaire. La résignation et la honte quittèrent les hommes d'aplomb et sans péché. Tous les écrivains prient sur la science, aucun n'interpelle les consciences. « Les bons écrivains sont les remords de l'humanité » - Feuerbach - « Die echten Schriftsteller sind Gewissensbisse der Menschheit ». La bonne écriture part de l'aveu honteux, que nos rêves ne se laissent reproduire ni en un geste ni en un acte ni même en un mot, qui est cependant leur ultime chance. La mauvaise littérature se dévoue à l'enterrement du rêve et à la proclamation des droits de l'acte. | | | | |
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| bien | | | L’état de ma conscience, état et naturel et culturel, doit être trouble, plein de mélancolies, de regrets, de résignations, de hontes. C’est pourquoi leurs fichues vertus, censées, par définition, apporter une conscience tranquille, ne m’inspirent ni envie ni sympathie. | | | | |
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| bien | | | Ils sont tellement habitués à voir dans un discours soit une démonstration soit une invitation à agir, qu'ils l'opposent au silence, qui serait le seul support du Bien : « La conscience parle sur le mode angoissant du silence » - Heidegger - « Das Gewissen spricht im unheimlichen Modus des Schweigens » - à moins qu'on y vise la honte ou la pitié, qui sont parmi nos sentiments les plus irrésistibles et silencieux. | | | | |
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| bien | | | Les hommes libres se débarrassèrent de la honte, considérée comme une forme d'esclavage. Plus ma conscience est tranquille, plus esclave je suis de mes actes, mais l'homme vraiment libre en porte sur lui, en permanence, la honte. | | | | |
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| bien | | | L'angoisse et le fanatisme s'associent mieux avec la vertu que le courage et la paix d'âme. Ce sont des scélérats qui disent, que « la vertu est sans peur et la bonté - sans crainte » - Shakespeare - « virtue is bold and goodness never fearful ». Le mal, lui, se fait, le plus souvent, dans la sérénité, justifiée par une raison sans faille et accompli par une main sans crainte. | | | | |
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| bien | | | En agissant au nom du mal, je n'ai que la peur ; en agissant au nom du bien, j'ai, en plus, la honte. | | | | |
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| bien | | | En l'absence des lois précises, tes actions se soumettaient au jugement soit de ta propre liberté, soit des caprices du prince, du prêtre ou du notable ; la conscience avait, tout le temps, de bonnes raisons de rester trouble ; chacun se sentait pêcheur. Avec la mise en œuvre des normes, le sentiment du péché, inhérent à toute action, disparut, les consciences se calmèrent, d'où une lecture ironique et paradoxale de ce mot de Confucius : « Rares sont ceux qui pêchent par discipline ». | | | | |
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| bien | | | En esthétique, la lumière vient du monde, et les ombres – de ma créativité ; en éthique, les rôles s'inversent : toute la paisible lumière du Bien reste en moi, et toute tentative de la projeter vers l'extérieur aboutit aux ombres inquiétantes. Le bonheur, c'est d'en trouver une cohabitation vivable : « Toute la félicité dans la vie est dans l'alternance de la lumière et des ombres » - Tchaïkovsky - « Прелесть жизни - чередование света и тени ». | | | | |
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| bien | | | Tous les vertueux, ceux qui se débarrassèrent de toute violence et de toute ardeur, voient dans les passions une source du mal ou du péché. Tandis que celui qui n'est pas encore absorbé dans la platitude, te donnera un bon conseil : « Tu craindras davantage l'accalmie que le mal ; dans le péché passionné n'est pas le mal, mais la floraison » - Volochine - « Беги не зла, а только угасанья ; и грех, и страсть — цветенье, а не зло ». | | | | |
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| bien | | | L'état de compassion est signe de maturité de l'âme. Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est quelle en fut l'avant-dernière saison ? Le remords, l'angoisse, la toquade ? Et c'est ainsi que l'amour s'appellera pénitence, faiblesse ou force. | | | | |
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| bien | | | Non seulement l'homme est innocent originairement (Rousseau), mais il l'est toujours, tant qu'il reste en compagnie de son cœur, sans confier son innocence aux bras. Le Bien est l'innocence du sentiment non traduit en actes ; la mal est le rapprochement entre le sentiment et l'acte. Chez l'homme de caverne, l'acte fut personnel, d'où la persistance de sa honte. Chez l'homme moderne, tout acte est social, d'où sa conscience tranquille. | | | | |
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| bien | | | Ne vivre que de l'agir, c'est s'identifier avec la fourmi, le mouton ou le robot ; mais vénérer le seul non-agir, c'est vénérer la vache. Le Mal est dans l'identification de l'agir et du rêver ; ni la paix ni la tourmente ne me sauvent du Mal, et ce bouddhiste de Cioran a tort : « Le principe du Mal réside dans l'incapacité au quiétisme ». | | | | |
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| bien | | | L'étroitesse de la gamme du doute explique la prolifération des consciences tranquilles. Le soi connu, le terrestre, se calme en s'interrogeant : mes réalisations, m'approchent-elles de mes ambitions ? Le soi inconnu, le céleste, est déchiré par le dilemme : suis-je un dieu ou une canaille ? | | | | |
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| bien | | | Rien de spirituel à découvrir dans le mal qui frappe de l'extérieur mes intérêts, mes goûts ou mon corps ; le seul mal intéressant est celui qui naît de mes conflits intérieurs : entre le Bien, logé dans mon cœur et l'action qui taraude mon corps. Autant la lutte extérieure, pour prouver mon intelligence ou mon talent, est valorisante, autant la lutte intérieure entre le rêve immobile et le mouvement actif est angoissante et dégradante. « La provocation au combat est l'un des moyens de séduction les plus efficaces du Mal »** - Kafka - « Eines des wirksamsten Verführungsmittel des Bösen ist die Aufforderung zum Kampf » - d'où l'intérêt des capitulations précoces. Mais tenir à la caresse imaginative, même au milieu des rudesses possessives. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est métaphysique, et le Mal est réel ; toute projection ou justification du Bien, dans la sphère de nos actes, ne peut donc être qu'imaginaire, pour ne pas dire hypocrite. La sensation du Bien ne nous quitte pas même aux moments de la plus plate lucidité, loin de toute action, de tout cataclysme, de toute angoisse. Nietzsche, qui voit dans la peur l'origine et dans le Mal la source du Bien, Nietzsche qui en dénonce l'hypocrisie, montre sa profonde ignorance du sujet. De même les rapports entre la force et la faiblesse, le sain et le maladif, la volupté et la souffrance. Il lui fallait justifier la neutralité de son pinceau dans la peinture des axes entiers – la noble attitude d'artiste, mais trop humaine. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n’est qu’un appel inarticulable, excitant notre cœur, il n’est ni incitation à l’acte ni question à la conscience ; le Mal n’est pas seulement la surdité, face à cet appel, mais aussi des tentatives dogmatiques de répondre, par un geste éthique ou pragmatique, à des questions faussement claires du pseudo-Bien. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est une interpellation angoissée, vrillée dans notre cœur, mais interdite de sortie dans le monde des actes ; le Mal n’est pas la privation d’un bien, il accompagne tout acte, qu’il soit agréable, neutre ou nocif. Le seul antonyme crédible du Bien serait l’indifférence, le cœur éteint. Et puisque l’homme se détourne du rêve (cet aliment du Bien) et se réduit à ses actions, l’hypothèse du mauvais Démiurge (moderne) est assez plausible. | | | | |
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| bien | | | Le vrai m’invite à dévoiler le monde – je deviens héraut de la connaissance ; le beau chatouille mes sens – me voilà chantre d’une musique ; mais le Bien qui inquiète mon cœur reste inutile, inutilisable, intraduisible, d’où son dépérissement. Il me faut du bruit ou de la musique ; le silence me paralyse, me rend angoissé ou indifférent. Je reste le même (Rousseau penserait le contraire), mais avec un organe atavique. | | | | |
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| bien | | | L’espèce humaine hérita de ces ancêtres deux traits sociaux principaux – le besoin de troupeau (pour calmer son inquiétude) et le besoin de reconnaissance (pour calmer son doute). Le seul don divin, qu’elle ne partage pas avec les autres animaux, est l’étincelle du Bien, prenant forme d’une flamme de honte ou d’un incendie d’action. | | | | |
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| bien | | | Le ton, qui convienne le mieux, pour sonder le Bien ou relater l’amour, c’est le désespoir ou la résignation, le ton que trouvent Nietzsche ou Tchékhov ; Platon, en y mêlant la pensée grave ou l’Idée légère, profane les deux. | | | | |
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| bien | | | On ne peut atteindre le Ciel qu’en sacrifiant quelque chose de vital sur la Terre ; mais le Ciel, c’est l’angoisse, la consolation fugitive, la solitude des joies et le silence du Bien. Mais l’obsédé de l’Action trouvera toujours une justification de son ancrage à la Terre : « Au Ciel il n’y a aucune occasion de sacrifice, tout n’y est que calme et volupté » - A.Carpentier - « En el Reino de los Cielos - imposibilidad de sacrificio, reposo y deleite ». Le Ciel s’ouvre, quand je reste seul, débarrassé des autres et même de mon propre soi connu ; l’Enfer sévit sur la Terre des autres. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n’est ni moyen, ni voie, ni but ; il est une étincelle, un appel illisible, troublant ma conscience, rendant humble mon esprit, et pudique – mon âme. | | | | |
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| bien | | | Il n’y a que quatre genres d’action, témoignant, respectivement, de la routine (moutonnière ou robotique), de la bêtise (conscience tranquille), de la liberté (humilité consciente), de la férocité (culte de la force, cynisme). La liberté signifierait ici la présence de sacrifices ou de fidélités, dans les motivations, et la bêtise – leur absence, la poursuite de ses intérêts rationnels. En tout cas, le mal est présent dans toutes formes d’action, et le salut (l’innocence) n’est accessible que sola fide. « Un sacrifice de ses intérêts est le besoin d'une âme noble »*** - N.Chamfort. | | | | |
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| bien | | | Peut-être, mes diatribes contre les Anciens, préconisant une paix d’âme, sont mal ciblées. Toute palpitation autour des tracas communs est risible, et il faut leur opposer l’attitude la plus impassible. L’interpellation par le grand n’est donnée qu’aux élus ; la honte, face au Bien inaccessible, ou la vénération, face au Beau incompréhensible, doivent se traduire en mélodies ou reliefs, qui sont à l’opposé de la tranquillité des moutons ou robots. | | | | |
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| bien | | | L’esprit se sent solidaire des preuves du vrai ; l’âme s’identifie avec les beaux objets ; mais le cœur ne se reconnaît pas dans les œuvres dites charitables. « La distance infinie des esprits à la charité »** - Pascal. Le Bien semble n’être créé que pour entretenir la honte et l’intranquillité. | | | | |
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| bien | | | De tous les rôles sociaux, que tu es amené à jouer, les plus utiles sont ceux de victime ou de bourreau. En tant que victime, tu vis une révolte, débouchant nécessairement sur l’enthousiasme ; en tant que bourreau, tu réveilles chez toi une honte bénéfique. Le pire des rôles est celui d’une conscience en paix. | | | | |
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| bien | | | Ils disent, que ce qui, dans la sécurité, t’empêche de te tenir tranquille et de t’y endormir, ce serait le vice. Mais du trop de veille dynamique naissent les pires des vices ; la vertu, elle, naît d'une profonde faiblesse et apparaît dans un haut rêve. Le vice nous envahit par les yeux ouverts et les mains emballées. La vertu accompagne l'immobilité des pieds et la honte dans les yeux. | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne peut pas entrer dans mon cœur de l’extérieur ; il y est déjà, avant même que je m’en aperçoive ; n’ayant à l’extérieur aucune trace de ses sources ni aucune projection vers le présent ou l’avenir, il ne s’exprime que par mes hontes et mes angoisses, tournées vers l’intérieur. | | | | |
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| bien | | | Avoir quelque chose à cacher aurait dû être la cause de la honte ; or, c’est l’inverse qui se produit en moi : une honte, dont je ne vois aucune raison immédiate, me frappe et crée la sensation d’avoir quelque chose de honteux à cacher, et ma fébrilité tombe sur une action récente quelconque, aléatoire, mais qui porterait les stigmates de mes embarras. La honte, peut-être, ne fut créée que pour nous faire revenir au Tribunal du Bien, nous, les faux innocents. | | | | |
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| bien | | | La honte, l'obstacle, de l'humble est dans la nécessité même des pas qui le fait rougir et douter ; la conscience tranquille de l'éhonté lui est donnée par la distance même, parcourue dignement et laborieusement. | | | | |
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| bien | | | Jadis, chacun s’écoutait, une conscience intérieure était la seule voix audible et inquiétante, un épais silence couvrait le monde extérieur. Rarement, ce silence se brisait par quelques rugissements, pleurs ou acclamations. Désormais, ton ouïe est envahie en permanence par un brouhaha collectif, auquel tu mêles ta misérable voix, en quête d’échos ou de reconnaissance. « La conscience est une voix intérieure qui nous avertit que peut-être quelqu’un nous observe » - Mencken - « Conscience is the inner voice that warns us somebody may be looking » - les consciences s’endormirent, car on n’écoute plus que la voix de la masse et en reproduit l’inconscience. | | | | |
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| bien | | | Une conscience trouble et la mélancolie sont compatibles avec un bonheur noble. Mais tous les Sages pensent le contraire : « Deux genres d’état d’âme heureux : une bonne conscience ou un cœur toujours joyeux » - Kant - « Es gibt zweierlei Art von glücklicher Gemütsverfassung: das gute Gewissen, das stets fröhliche Herz ». | | | | |
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| bien | | | La continuité, dans une vie rationnelle, produit l’habitude, le sentiment blasé, la paix d’âme. La honte, qui est toujours irrationnelle, est une rupture, le début d’un nouveau départ, d’une renaissance, d’un élan ou d’une délivrance. | | | | |
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| bien | | | Les plus grandes injustices proviennent de la récompense du Bien agissant et de la punition du Mal, incrusté en toute action. Le vrai Bien, c’est la conscience trouble et la méfiance envers ses bras – la honte ; le vrai Mal, c’est la conscience en paix et la confiance en ses bras – le cynisme. L’inaction du premier ne conduit qu’à la régression ; le dynamisme du second amène du progrès. | | | | |
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| cité | | | Sans liberté extérieure, le seul moyen de respirer sa liberté intérieure est de se réfugier dans la solitude. Sans liberté intérieure, le seul milieu, c'est le troupeau. | | | | |
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| cité | | | Cheminement de la défaite : l'homme qui rêve cède à l'homme qui vote, l'homme qui vote à l'homme qui consomme, l'homme qui consomme à l'homme à bonne conscience. Au-delà, il n'y a rien de plus féroce. | | | | |
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| cité | | | Le plus grand acquis de la liberté est la conscience sereine. Jamais, au pays des tyrans, on n'empruntait le chemin de la bassesse avec une telle paix d'âme. | | | | |
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| cité | | | Aucune tyrannie ne réussit jamais à constituer une meute aussi impitoyable et solidaire que le troupeau démocratique. La meute pourchasse ce qui bouge et laisse en paix ce qui s'immobilise ; le troupeau piétine ce qui cherche à se détacher de la terre. « Une fois dans la meute, que tu aboies ou non, il faudra bien que tu frétilles » - Tchékhov - « Попал в стаю, лай не лай, а хвостом виляй ». Et asinus asinum fricat… « Pour être membre honorable du troupeau, il faut que tu sois déjà mouton toi-même »** - Einstein - « Um ein tadelloses Mitglied einer Schafherde sein zu können, muß man vor allem selbst ein Schaf sein ». | | | | |
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| cité | | | L'urgence des rendez-vous de la Justice nous fait oublier les signaux de la Sagesse. On se fait écraser sous les roues de l'Histoire, ou l'on se retrouve dans un cul-de-sac du Progrès ou dans les embouteillages de la Peur. La Justice, c'est l'Égalité de choix de fourrage, la Liberté de sa digestion et la Fraternité entre le Fort et le Faible. | | | | |
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| cité | | | Le malheur, c'est la peur, mais le bonheur, ce n'est pas son absence. La tyrannie, c'est le mensonge, mais la vraie liberté, c'est bien plus qu'éviter le mensonge. | | | | |
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| cité | | | La confrérie des intellos européens ne suscite pas plus d'inquiétude que le syndicat d'épiciers (le charlatanesque Nolain, auréolé de quatre excommunications, le rocambolesque Th.More, béatifié et par le Vatican et par le Kremlin, sont jalousés pour leurs nimbes, qu'on refuse au conformisme montanien). Il faut admettre que ce sont bien les meilleurs qui régentent la Cité - un très fâcheux constat pour un fustigeur de métier ou de tempérament. Ceux qui vivent du ressentiment de nains sont rarement capables d'un acquiescement de géants. | | | | |
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| cité | | | La perte du sens du grandiose : les finalités de plus en plus vagues et les moyens, la raison instrumentale, de plus en plus efficaces, le désintérêt pour les commencements. Ces symptômes ont toujours précédé le déferlement de la barbarie. On tenta d'ajouter du lyrisme bleu aux horizons grisâtres ; le résultat - encore plus de gouttes rouges et d'injustice noire. Impasse. Montée inexorable du robot paisible et juste, qui finira par détruire l'homme. | | | | |
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| cité | | | L'étrange parallèle entre l'Allemagne et la Russie : une multitude de voix, jeunes et rebelles, jaillirent au lendemain des cataclysmes de la Grande Guerre, un silence de mort suivit l'écroulement du nazisme et du stalinisme. La vitalité de la résignation n'existe plus ; l'horreur ou la honte de la conscience morale se transforment en une paisible, orgueilleuse et stérile conscience mentale. | | | | |
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| cité | | | L'observation, qui ne s'est jamais démentie : ceux qui hurlent le plus fort : Comment peut-on accepter ce monde ! sont les pires des conformistes, repus dans leur paix d'âme démocratique. La noblesse d'un acquiescement dédaigneux ne loge plus que dans des souterrains affamés. | | | | |
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| cité | | | Malraux vit juste, en prédisant au XXI-ème siècle un mainstream religieux (avec les dieux réintégrés), mais il ne pouvait pas se douter de sa vraie raison – la désintégration des poètes, la sécularisation des penseurs, la perte de vocation des martyrs. Le rouge au front, on se jettera dans les bras du Pape, du Dalaï-Lama, de l'Ayatollah, en fuyant le seul occupant de la scène publique - le marchand. Ou, tout au contraire, on congédiera les héritiers de Sabaoth, du Bouddha et de Lao Tseu, pour adhérer, conscience en paix, au seul dieu qui ait réussi, à l'Hermès des marchands. La seconde issue est plus probable. | | | | |
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| cité | | | Les dernières tentatives d'introduire du sacré dans les affaires des hommes aboutirent à Auschwitz et au Goulag. Depuis, aucune déviation, aucun effondrement, aucune brisure : une consensuelle confirmation ou un paisible rétablissement de la valeur éternelle, du lucre. | | | | |
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| cité | | | Quand le miséreux subit de moins en moins la précarité et commence à goûter de plus en plus de sécurité, il n'arrête pas de geindre. Devenu repu, il est désormais imbu de son angoisse, dans le pari risqué d'une machination financière. | | | | |
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| cité | | | Deux points capitaux communs, entre le nazisme et le bolchevisme : l'exaltation du vainqueur et l'élimination du vaincu ; sur le premier point, les sources sont à l'opposé, l'anti-humanisme face à l'humanisme : glorifier le fort, le supérieur ou bien le faible, l'exploité ; mais sur le second point, la ressemblance est complète : voir dans l'adversaire un sous-homme, un insecte, un ennemi du peuple - le mépris d'espèce aboutissant même plus sûrement à l'abattoir qu'à la salle de tortures. Et si c'était une fatalité de tout matérialisme ? - « En supprimant les injustes, on s'assurera plus de tranquillité » - Démocrite. | | | | |
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| cité | | | De tout temps, on se doutait bien, que « la propriété, c'est le vol »* (Proudhon), mais les consciences des riches sont aujourd'hui en paix, puisque la loi écrite dédouane désormais toutes leurs saloperies, et la loi morale est morte, suite, d'ailleurs, aux mêmes symptômes que l'agonie de l'art : faute de mécènes à conscience trouble. | | | | |
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| cité | | | C'est la science, celle des Encyclopédistes ou des marxistes, et non pas la conscience, qui conduisait aux révolutions. Avec, au sommet des sciences, la science dite politique, aucune émeute ne menace plus nos rues. Et toutes les consciences nagent dans un apaisement douceâtre, - assoupies, baillantes. Au dîner, la révolution meublera la conversation, pour pimenter de bobards le palais des repus. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire voudrait, que tout faible pût compter sur la solidarité du fort. « Pour que, si, tombé, tu cries : Camarade ! - la Terre entière se penche sur toi » - Maïakovsky - « Чтоб вся на первый крик : - Товарищ ! - оборачивалась земля ». Mais aujourd'hui, où l'indifférence ne gêne en rien le fonctionnement de l'homme robotisé, celui-ci rejoint le cimetière avec la même paix d'âme que son bureau. Le problème se simplifia, depuis que l'homme devint mouton raisonneur ou robot raisonnant. Et il existeront des préposés aux défaillances, pour que la Terre, en toute bonne conscience, puisse continuer à vaquer à ses saloperies, sans tourner la tête. Qui encore peut dire que « autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif » - Levinas ? | | | | |
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| cité | | | L'effet désastreux d'une liberté acquise : on succombe à une léthargique paix d'âme. Et ce n'est pas par hasard qu'on les mette souvent ensemble, soit en repus : « Je consacre mes retraites à ma liberté, à ma tranquillité » - Montaigne, soit en plaisantin : « Le repos et la liberté, les rois ne les donnent point, ou plutôt qu'ils ôtent » - Voltaire, soit en dépité, amoureux ou vaniteux : « Ici-bas, nulle trace d'un autre bonheur, que la tranquillité et la liberté » - Pouchkine - « На свете счастья нет, но есть покой и воля ». Dommage, puisqu'on sait bien, que ce sont les esclaves de deux maîtres, d'Apollon et de Dionysos, qui réussissent le mieux les nobles tâches de beauté et d'intranquillité. | | | | |
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| cité | | | L'avantage de la pauvreté est de se trouver en bas de l'échelle sociale et d'être obligée de scruter le ciel, d'où pourrait tomber une manne quelconque. Ceux qui se trouvent en haut ont les yeux rivés aux pieds de l'échelle de peur de dégringoler. | | | | |
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| cité | | | Trois objets de nos convoitises, dans une société : une aumône, un vol, un salaire, et, respectivement, nous nous y apitoyons, appâtons, pâtissons. Le progrès, c'est le rapprochement de ces trois rôles, et son résultat le plus patent - les consciences tranquilles. | | | | |
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| cité | | | Tous les Anglo-Saxons sont de prosaïques calculateurs, même les poètes anglo-saxons : « Qu'aucun tyran ne récolte ce que tu sèmes ; qu'aucun imposteur ne touche à ton trésor ; qu'aucun fainéant ne profite de ce que tu tisses ; que l'arme que tu fourbis ne serve qu'à ta défense » - P.B.Shelley - « Sow seed, - but let no tyrant reap ; find wealth, - let no imposter heap ; weave robes, - let not the idle wear ; forge arms, - in your defence to bear » - ce pieux tableau convient aussi bien au révolutionnaire sanguinaire qu'au paisible boutiquier - béatification de l'égoïsme. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas tant le nombre de voleurs, qui augmente avec le nombre de lois, que le nombre de volés en puissance, puisque la loi légitime la propriété, et la propriété, c'est le vol. Où y a-t-il plus de vol : chez ceux qui prirent ou chez ceux qui veulent reprendre ? Ceux qui, jadis, tremblaient pour leur fortune et gardaient une conscience trouble, vivent, aujourd'hui, en paix d'âme et de bourse, grâce aux indulgences légiférées. La justice écrite réprime celui qui veut voler le volé. La justice non-écrite s'évapora, puisqu'elle s'adresse à l'organe atavique des hommes, à l'âme. | | | | |
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| cité | | | Produire, réussir, profiter - tels sont les seuls soucis du dernier homme, qui ricane des États-Providences, redistribuant quelques miettes ramassées sur sa table - aux moins chanceux que lui ; à ses yeux, noyés dans la graisse et l'indifférence, les misérables n'ont qu'à s'en prendre à leur paresse et à leur manque d'initiatives. | | | | |
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| cité | | | Quelle foule fut plus abjecte, la soviétique ou la nazie ? Celle que la peur paralysait ou celle qui ignorait la peur ? Les moutons se laissant traîner vers l'abattoir ou les robots exterminateurs ? Tout compte fait, la peur ne modifie pas grand-chose dans la nature innée de toute foule, et Spinoza : « La foule est terrible, quand elle est sans crainte » - « Terret vulgus nisi metuat » - aurait pu écrire - « sans ou avec crainte ». | | | | |
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| cité | | | La démocratie n'est pas la peste ; au contraire, elle administre de saines vaccinations contre contamination par le doute essentiel ou par les certitudes existentielles ; elle fait avaler de sages calmants et apposer d'étanches cataplasmes, nous rendant insensibles aux râles des pestiférés. Non, la démocratie ne comporte ni microbes ni bacilles ni virus ; elle apprend à respirer dans une atmosphère stérile. | | | | |
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| cité | | | L'une des raisons de la paix civile d'aujourd'hui est que ceux qui ont raison l'emportent sur ceux qui ont tort, c'est à dire sur ceux qui battent leur coulpe (« Prie, pour avoir toujours tort à l'égard de Dieu » - Kierkegaard), les blessés, ceux qui se font rééduquer à l'école des forts, le bâillon bien enfoncé sous anesthésie locale. | | | | |
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| cité | | | À l'agneau, surpris dans son refuge précaire, le loup assène la bonne règle : « Celui qui abandonne la liberté pour la sécurité ne mérite ni la liberté ni la sécurité » - Franklin - « They that can give up essential liberty to obtain a little temporary safety deserve neither liberty nor safety ». Heureusement, aujourd'hui, il restent tellement de ruines abandonnées d'appétits de rapaces, où se tapissent les agneaux d'un Dieu mort. | | | | |
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| cité | | | Dans cette société sévit l'arbitraire, et dans celle-ci apaise la loi. L'homme, avec la même présence de vertus et de vices, vit d'inquiétude et de honte, dans le premier cas, ou bien se repaît de conscience tranquille, dans le second. Un malheur moutonnier, un bonheur robotique. Le E.Jünger centenaire, avec ses dernières paroles : « Ma lecture approfondie de Dostoïevsky me rendit susceptible aux rêves inquiets » - « Meine intensive Dostojewski-Lektüre macht mich für unruhige Träume anfällig » - découvrit la saine inquiétude. | | | | |
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| cité | | | Pour un esprit qui se cherche, l'idée de révolution est un exil viril, mais une piètre patrie. La patrie est un giron, où je m'apaise et reçois des caresses ; la révolution est une âme ardente, qui se fie aux bras, le front mouillé et fébrile et les yeux enflammés et secs. Mais sans avoir connu l'exil, je ne m'attacherai pas bien à la patrie. | | | | |
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| cité | | | L'arbitraire des tyrans, dans une société totalitaire, fait trembler tout déviationniste, qu'il soit politique ou moral ; on y est souvent placé devant sa conscience trouble, à tort ou à raison. Dans une démocratie, seule la loi écrite restreint l'homme, d'où la prolifération de consciences en paix chez les crapules morales. L'oubli du péché originaire, inhérent à tout acte, éloigne du Bien. | | | | |
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| cité | | | Voir la souffrance des pauvres et garder sa conscience sans trouble est trahir sa vocation au métier de bourreau. Pour ennoblir ces penchants patibulaires, on inventa des fumeuses théories des victimes prédestinées. | | | | |
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| cité | | | La multiplication du nombre de consciences tranquilles est le trait psychologique le plus original de notre époque ; l'équivalence, ressentie entre le respect du droit écrit et le sentiment d'innocence, en est l'origine. Jadis, pour se prendre pour savetier ou prince (Locke), il suffisait de consulter son corps ; l'âme de tous penchait du côté du savetier, puisque l'abus et la mauvaise conscience furent le lot de tous. Depuis l'abolition de tout privilège princier, on ne reconnaît plus que les catégories de citoyen et de contribuable, qui font de nous robots sans âme. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, le pauvre a le droit de vote et la liberté d’expression, ce qui endort la conscience paisible du riche. Attendri, il dit : « La justice sociale a pour fondement la dignité et non pas l’égalité » - Berdiaev - « Социальная правда основана на достоинстве, а не на равенстве ». | | | | |
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| cité | | | Un bon révolutionnaire serait un énergumène au cœur brûlant, tête froide et mains propres (Dzerjinsky) ; je présente tous les traits d'un contre-révolutionnaire : j'aime le cœur en paix, la tête en feu et les mains confuses s'agrippant au banc des accusées. | | | | |
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| cité | | | Les révoltes des défavorisés devinrent aussi mécaniques que l’arrogance des favorisés – la conscience tranquille des forts et l’émeute sans conscience des faibles. | | | | |
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| chœur doute | | | IRONIE : Plus je pratique le sabotage des certitudes rouillées, plus l'ironie décapante a de prises avec mon outillage. L'ironie, c'est le respect du marteau et la peur du clou, avec peu d'entrain dans l'exécution du geste, qui consacre le mur ou la croix. Être suspendu par la seule force de mon regard crédule et m'écrouler à la première apparition d'un huissier ou d'une femme. | | | | |
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| doute | | | Le sot a peur de l'inconnu, et c'est dans le connu qu'il trouve la raison de ses plates certitudes. Le sage porte l'angoisse du connu, de la mécanique desséchant l'organique, et son plus haut enthousiasme s'adresse à l'inconnu ou à l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Il est bon, que la foule se vautre dans des certitudes ; l'émeute naît du doute ; rien de moins dangereux qu'agglutination de bonnes consciences. | | | | |
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| doute | | | Avec des requêtes, on est en proie au problème ; on ne peut y être qu'intelligent. Avec la réponse, on se détend dans la solution ; on peut y être heureux. Mais avec une requête totale, où aucun mot ni image ne sont encore nés, on ne peut être qu'un sage malheureux ou un sot angoissé, c'est à dire - être passionné, être dans le mystère. | | | | |
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| doute | | | Le faible, par son doute naïf, annonce la fin du règne de l'évidence et aboutit à une évidence sans relief. Le fort, par ses certitudes intuitives, rappelle les secousses, sans lendemain, du doute et se bâtit des ruines pittoresques hantées par un doute apaisé. | | | | |
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| doute | | | Le soi est si loin de ce qui se montre, se dit ou se fait, que ce soit par les autres ou par moi-même, que le désir d'être soi-même - le fondement de la bonne conscience - est une aberration des sots. À moins qu'être soit ce qui subsiste, quand je ferme mes yeux, pour créer un écran, et ma bouche, pour laisser parler ma plume, et quand je laisse tomber mes bras, pour jouir des images insaisissables. | | | | |
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| doute | | | À quoi dois-je m'attendre, si je mets au centre ce qui m'est le plus énigmatique et impénétrable, moi-même ? - au jeu passionnel des ombres, à la perte de repères, au vertige. Et qu'ils sont sots, ceux qui se disent : « placez-vous au centre, et le vrai, le juste et le paisible vous appelleront » - Emerson - « place yourself in the middle, and you are impelled to truth, to right and contentment ». L'arbre, lui aussi, n'a pas de centre compréhensible, ce qui le rend sacré. | | | | |
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| doute | | | Derrière le terme de vie - deux réalités radicalement différentes : le fruit rationnel des expériences et observations des autres et de moi-même, d'une part, et de l'autre - la source mystérieuse de mes vibrations, chants ou angoisses, au fond de moi-même. C'est au courant de la seconde que mon œuvre doit s'écrire ; la première, c'est ce fameux pinceau qui doit être absent de mon tableau. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre l'origine de « Qui n'est pas contre vous, est avec vous » de Jésus, ce n'est pas la peine de sonder son cœur, il suffit de remarquer, que cet excellent logicien le déduisit de son « Qui n'est pas avec Moi, est contre Moi ». L'erreur des hommes est d'y prendre le moi inconnu pour le connu, sinon ils auraient moins de peur et plus d'espérance. | | | | |
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| doute | | | Même la lumière n'est recherchée aujourd'hui que pour une navigation en toute sécurité : « L'ombre d'un arbre exprime aussi l'azimut et la hauteur du soleil » - Alain - n'importe quelle poubelle aurait rendu le même service ! Mais l'arbre représente le mieux le zénith incertain et la hauteur angoissée de mes ombres. « J'aime l'homme incertain de ses fins, comme l'est l'arbre » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Peu de choses méritent qu'on en ait une opinion, se refuser d'en avoir apporte et de la pureté et de la sérénité ; l'avare en choix s'expose à la misère de la fébrilité, tandis que le sot, qui a une opinion sur tout, exhibe tant de sérénité ! | | | | |
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| doute | | | Tout le monde cherche le nom, pour désigner la grandeur du monde, et l'on le trouve en fonction de ses faiblesses : le rêveur, au regard ahuri, l'appelle Mystère, le je-m'en-foutiste, devant les choses vues incompréhensibles, - Absurde, l'angoissé, aux yeux pleins de voix, - Foi. Le déracinement, qui voue à la hauteur complexe ; l'ironie, qui réduit tout à la platitude réelle ; la pitié, qui promet d'imaginaires profondeurs. | | | | |
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| doute | | | La conscience de l'esprit humble rend vitale l'existence, dans l'âme, d'une source d'hésitation et d'inquiétude, d'un punctum pruriens, de cette « intranquillité, qui ne se laisse pas calmer par un regard sceptique ou critique »*** - Schopenhauer - « Unruhe, die sich weder durch Skepticismus noch durch Kriticismus beschwichtigen läßt ». La conviction est le sommeil d'une conscience sans rêves. | | | | |
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| doute | | | Une paix d'âme est l'un des pires états d'âme, et l'on l'évite par des secousses provoquées par le passage d'un état de doutes à un état dogmatique. L'esprit de système conduit à l'ennui encalminé, avant la détresse. | | | | |
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| doute | | | C'est la profondeur d'indétermination de notre disposition fondamentale (la Grundstimmung de Heidegger) qui en montre la hauteur : l'angoisse immotivée (Heidegger), la nausée, légèrement trouble (Sartre), la peur transparente (la foule) – et l'émerveillement mystérieux, absorbant toutes les convulsions et toutes les ombres. | | | | |
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| doute | | | La raison devrait n'être qu'un cadre net de mon portrait flottant, tissé d'approximations et d'incertitudes. La raison est dans les mots et les représentations, et mon portrait est de frissons, de couleurs et de mélodies. Si, en me peignant, je suis d'accord avec la raison, c'est mon robot intérieur qui s'exprime. Si, dans mes traits de pinceau, j'ai peur de me tromper, c'est mon mouton extérieur qui me paralyse. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes se constatent dans des modèles et n'ont qu'un sens vague dans la réalité, qui est la perfection, c'est-à-dire au-dessus de toute certitude. La certitude berce le réaliste jusqu'à son dernier jour. Il prend son mal en patience béate. « L'incertitude est le pire de nos maux jusqu'au moment, où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude » - A.Karr. | | | | |
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| doute | | | Ils voient dans le mythe de la Caverne - l'apologie de la lumière, tandis qu'il me dit, que le jeu des ombres est mon seul original, une traduction d'un texte divin, dont je ne maîtriserai jamais la grammaire. « Nous sommes une ombre profonde, laissez-nous en paix, les ignares » - G.Bruno - « Umbra profunda sumus, ne nos vexetis inepti ». | | | | |
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| doute | | | L'acquiescement noble n'est pas un apaisement silencieux, mais une inquiétude rythmée, mélodieuse et harmonieuse. | | | | |
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| doute | | | L'inquiétude est connue pour donner de grandes ombres, même à ce qui est petit. Mais la quiétude nous débarrasse de tout souci d'ombres, sans lesquelles on ne verra jamais rien de grand. Douter de soi injecte une saine dose d'intranquillité. « L'artiste n'atteint rien de haut, s'il ne doute pas de soi-même » - de Vinci - « Quel pittore che non dubita, poco acquista ». | | | | |
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| doute | | | La clarté diminue les hommes et les choses, elle diminue aussi nos inquiétudes. Mais voir encore plus clair, c'est savoir par où peut jaillir une nouvelle obscurité, sans agrandir les choses ni abêtir notre quiétude, et vivant d'une lumière inaccessible. | | | | |
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| doute | | | L’égale inquiétude – avoir l’esprit trop vague ou l’âme trop précise. | | | | |
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| doute | | | Si l'âme produit nos extases (mystères) et l'esprit forge nos goûts (problèmes), c'est la raison qui formule nos convictions (solutions). La conscience intervient bien dans ce travail : chez un sage, cette conscience, trouble, ne touche qu'aux mystères et aux problèmes ; chez un sot, une conscience en paix le conduit aux solutions. | | | | |
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| doute | | | Que la qualité de nos certitudes ou de nos doutes dépende de la musique, qui s'en dégage, est démontré par l'assurance (sereine ou angoissée) de Mozart et Beethoven et par l'hésitation (religieuse ou honteuse) de Bach et Tchaïkovsky. | | | | |
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| doute | | | Nous existons en deux modes : dans l'espace et dans le temps ; un pressentiment ou une angoisse nous poussent à chercher une évasion de cette cage ; et je ne connais qu'un seul scénario réussi : poussé par le goût de la création, porté par le souffle du talent, logé dans la hauteur extra-terrestre ; inutile de préciser, que l'espace psychologique, dans lequel nous vivons, n'a pas de dimension verticale, ou, au moins, ignore le demi-axe céleste. | | | | |
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| doute | | | De haute lutte, ils atteignent à la basse sérénité ; je m'agrippe à mon haut vertige, dû à mes basses résignations. | | | | |
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| doute | | | On ne peut connaître ni soi-même ni ses limites ; on ne peut que croire en un soi divin, soi inconnu, et l’on peut éprouver l’élan vers ses limites inaccessibles ; dans les deux cas, on perd sa paix d’âme, fondée sur la connaissance, et l’on vit de son « cor inquietum » (St-Augustin). | | | | |
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| doute | | | Aujourd’hui, le philosophe académique, comme l’ingénieur ou l’avocat, possède une demeure, où règnent la sérénité, l’objectivité, la paix d’âme. Que penser de ceux, pour qui « la philosophie est une angoisse, une arrogance, une intranquillité, - le philosophe n’a pas de domicile fixe » - G.Spaeth - « философия - тревога, притязание, беспокойство - философ не имеет пристанища » ? | | | | |
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| doute | | | La Caresse fut le commencement de l’homme angélique ; l’Angoisse – celui de l’homme bestial ; nous sommes condamnés à les assumer toutes les deux. « Au Commencement était la peur, puis la résistance, ensuite le Verbe, le secret » - R.Char – l’Étrange, le mystère ou le secret, n’apparurent qu’avec le poète, c’est-à-dire avec l’homme de culture. | | | | |
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| doute | | | La sérénité des yeux ouverts, qui cherchent, aboutit à l’angoisse ; l’inquiétude des yeux fermés, qui trouvent, promet l’espérance. | | | | |
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| doute | | | Pour Socrate, une vie après la mort, est une claire réalité, et pour Jésus – un rêve éphémère ; le premier garde une sérénité admirable, comme admirable est l’angoisse du second. | | | | |
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| doute | | | Une bonne philosophie commence par un vague écho d’une mélodie, d’une angoisse ou d’une métaphore ; il s’agit de l’habiller de mots qui garderaient et la musique et l’inquiétude et la poésie. | | | | |
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| doute | | | Les plus profondes ruptures dans nos états d’âme se produisent aux frontières : l’angoisse – à la frontière entre le psychique et le réel ; l’espérance – entre le rêvé et le vécu. Les hommes sages et ennuyeux ne quittent pas le tiède noyau de l’homogénéité ambiante et ne se hasardent pas à s’approcher des frontières. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | Les récits autobiographiques les plus photographiques, les plus véridiques, les plus honnêtes, écrits avec une conscience en paix sont les plus ennuyeux. Tout écrit est une réinvention verticale d’une existence horizontale. Si la hauteur n’est pas ton milieu naturel, tu es condamné à rester dans la platitude, que tu sois héros ou génie. | | | | |
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| introduction hommes | | | HOMMES : Les hommes ont tenté toutes les formes de cohabitation : meute, bande, volée, clan, club, caste, pub, secte. Leur préférence alla finalement à troupeau, car marcher, bêler et paître résument mieux leurs besoins que les ailes, les mots, les rites et les soifs. Le berger, aujourd'hui, n'est ni prêtre ni roi ni peuple, c'est un mouton comme tous les autres : le même regard vers le bas, le même goût pour l'ivraie, la même quiétude d'âme faute de brebis égarées. Le mouton individualiste et égoïste s'appellera robot. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOUFFRANCE : La modernité a réussi à escamoter tout ce qui parle de souffrance. Les murs les plus épais la séparent des hôpitaux, du prochain, de l'âme. La souffrance moderne ne vit que de l'attention que lui portent les autres, ne se traite que par l'intervention des autres, ne meurt qu'entourée de la robuste santé des autres. Quand l'angoisse tarit dans l'âme, c'est la poisse qui coule des mains. | | | | |
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| chœur hommes | | | DOUTE : L'homme fut synonyme des hommes, tant que leurs doutes respectifs étaient d'une même ampleur. L'homme ne sait plus où placer son encombrante indécision, les hommes affichent leurs certitudes avec une paix d'âme inégalée. Pour la première fois dans l'histoire, la destinée des hommes est bien comprise - devenir des machines infaillibles et insensibles. | | | | |
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| hommes | | | Tous les esprits clabaudeurs prédisent à l'humanité un abîme, matériel ou moral : « La nature des peuples est d'abord rude, ensuite sévère, plus tard - débonnaire, après - délicate, et finalement - dissolue » - G.B.Vico - « La natura dei popoli è prima cruda, poi severa, quindi benigna, appresso delicata, finalmente dissoluta ». Je ne suis pas du tout de cet avis : ce qui attend cette humanité est une immense et paisible platitude. Et qui est aussi inepte que son contraire de jadis, l'immense et fumeux destin, en dents de scie, et qui n'est que comédie, tandis que ce qui est réellement tragique, c'est la liberté. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques vouent le monde aux catastrophes. Il va les démentir par une paisible robotisation et la muséification de l'art et des passions. Où l'on lira : « Celui qui finit par comprendre, que la vie est dans l'inquiétude et l'angoisse, cesse sur le champ d'être homme ordinaire » - A.Blok - « Тот, кто поймёт, что смысл человеческой жизни заключается в беспокойстве и тревоге, уже перестанет быть обывателем ». | | | | |
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| hommes | | | L'élégance, c'est la culture du passé. La barbarie, c'est la cultivation du présent. L'élégance barbare, c'est le culte de l'avenir. Disserter sur le passé, déserter l'avenir. Sortir du présent, sertir le passé. L'homme moderne, c'est « l'ahurissement débile devant son temps »* - Pouchkine - « слабоумное изумление перед своим веком ». Le présent m'appartient, c'est pourquoi je ne peux pas en être libre, j'en suis l'otage ; je ne suis libre que face à l'inatteignable, otage de l'éternité. « La peur de ne plus suivre son temps est l'aveu de son esprit moutonnier » - Tsvétaeva - « Страх отстать - расписка в собственной овечьести ». | | | | |
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| hommes | | | Tous ceux qui se trouvent sur la scène publique se voient en victimes de calomnies, de complots, d'incompréhension, de cautèle. Vu d'un peu plus près, toutes ces véhémences se réduisent aux peccadilles de date, d'adjectif, d'hypothèse. Les purs rêvent de haute opacité tourmentée, seuls les transparents nagent dans la plate clarté, aux ondes microscopiques. | | | | |
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| hommes | | | La même antienne, deux fois séculaire, de Balzac à Cioran : l'échec retentissant d'un monde à la dérive, bouleversant toute la tribu. Moi, je vois le paisible succès d'un monde sur-ordonné, étouffant l'élan de tout solitaire. Par ailleurs, toute dérive, aujourd'hui, se calcule comme toute autre trajectoire en continu. | | | | |
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| hommes | | | Plus de liens viscéraux, en dur, en chair et en os, que des liens calculés, déduits, virtuels. Le métier de Gordias s'informatise, tout nœud s'incruste dans un réseau sémantique, dont l'interprète rejeta la hache et ne fait qu'appliquer des règles, pour qu'aucun gémissement ne mette en branle la paix associative et transitive. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de patrie : endormie ou évéillée. La première se laisse abuser par des aigrefins ou berce mes rêves ; la seconde calme mes aigreurs et fait de moi - un aigrefin. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes ont une conscience tranquille, mais ils n'ont pas de conscience, ils ont une paix d'âme, mais ils n'ont pas d'âme, ils prennent à cœur leur force, mais ils n'ont pas de cœur, que la force. | | | | |
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| hommes | | | L'angoisse des échéances de l'avoir les empêche de suivre la joyeuse « déchéance de l'être » - Heidegger - « Verfallenheit des Daseins ». Qui, même, peut être mise en musique (« L'être est dans le chant » - Rilke - « Gesang ist Dasein »). Mais leur esprit n'attise que la soif de la puissance ; chez les poètes, « c'est dans le chant que souffle leur esprit »** - Hölderlin - « im Liede wehet ihr Geist ». | | | | |
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| hommes | | | Et dire que l'homme, qui aujourd'hui se vautre dans une paisible platitude et ne vise que l'étendue, fut un ange de hauteur, défiant toute chute. Heureusement, il reste la femme, qui lorgne toujours, instinctivement, vers la profondeur : « La femme doit trouver la profondeur, menant à sa surface » - Nietzsche - « Das Weib muß eine Tiefe finden zu seiner Oberfläche ». | | | | |
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| hommes | | | J'oublie souvent que ce qui empêche le troupeau humain de devenir définitivement moutonnier ou robotique est l'inquiétude ; donc, si l'on veut accélérer ce processus irréversible, il faut continuer à employer le berger stoïque ou cartésien. | | | | |
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| hommes | | | « N'ayez pas peur ! » - leur inculquent les Papes, gendarmes, députés, maîtres à penser ou patrons ; deux réactions : ils se débarrassent du soupçon (les moutons) ou du frisson (les robots). Déjà, Sénèque leur ouvrait cette sinistre voie : « Quitte l'espérance, la peur te quittera » - « Desines timere, si sperare desieris ». | | | | |
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| hommes | | | Les rapports organiques de l'homme avec l'élan, l'angoisse et l'invisible disparurent au profit de ses rapports mécaniques avec sa propre visibilité et avec l'argent. Tout chevalier s'engagea dans la cavalerie de St-Georges. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'Antiquité, on peut trouver des égaux à Dante, Léonard, Michel-Ange, on n'en trouvera pas à Bach ; c'est la découverte de la musique qui nous rend modernes, au sens non-banal du terme ; que la passion, la souffrance ou l'angoisse puissent servir de thèmes aux plus belles mélodies, auxquelles se réduirait la vie, voilà une idée, qui n'effleure aucune tête antique. | | | | |
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| hommes | | | Un nombre anormalement élevé de nigauds, chez ceux qui vont toujours jusqu'au bout, ne font jamais de compromis, n'ont jamais peur ; mais un même nombre d'égarés, de girouettes et de couards que chez leurs antagonistes. | | | | |
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| hommes | | | Qui, aujourd'hui, mérite davantage l'attention de nos plumes, les hommes ou les livres ? Je penche de plus en plus pour le second terme. La vie des hommes devint si préprogrammée et impersonnelle, si dépourvue de ce qui est humainement céleste ou divinement livresque. Le livre, lui, qu'il soit aboutissement d'une vie ou commencement d'une création, est l'expression la plus fidèle de nos talents ou de nos impuissances, de nos angoisses ou de nos bonheurs. Je sais que même le livre, de nos jours, devient aussi ennuyeux que la vie, c'est à dire dédié exclusivement au réel. Et ce n'est pas demain que nous lirons les Sentences d'un nouveau Pierre Lombard. | | | | |
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| hommes | | | La vie de tout homme peut se réduire à la recherche d'une demeure pour son âme, et l'évolution moderne place l'essentiel de cet effort dans l'assurance tout-risque contre toute calamité. Mais les bâtisseurs aboutissent au résultat encore plus misérable : tout château ou forteresse, ou même ton propre soi, finira par être habité par l'ennui. On ne sauve ses emballements ou angoisses qu'au milieu des ruines préfabriquées. | | | | |
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| hommes | | | Tous les repus d'aujourd'hui, des philosophes aux chanteurs, des scientifiques aux footballeurs, des publicistes aux artistes, nous appellent à nous indigner : comment peut-on vivre avec X euros ? Pour une fois, que les Anciens sont plus nobles, avec leur condamnation unanime de la colère (de cohibenda ira) ! À condition, toutefois, qu'on ne glisse pas dans l'infâme paix d'âme. | | | | |
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| hommes | | | Qu'est-ce que le fond humain ? À 90% il est commun aux poètes, concierges, industriels, dockers, scientifiques - la peur des souffrances, le besoin d'amour, l'angoisse de la mort, la joie de découvrir ou de faire, l'attrait de l'amitié. Mais les pédants continuent leur doctes litanies en faveur du fond et accusent de maniérisme ceux qui ne tiennent qu'à la forme. Je devrais m'interdire d'éclairer un fond, que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; je ne vaux que par la forme de mes ombres. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme n'est pas l'esprit de liberté, qui rassure, mais l'âme troublée par la place que prend inexorablement, dans son voisinage, le robot. | | | | |
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| hommes | | | Pour calmer nos veilles, on inventa le mur, et pour calmer nos rêves – le toit. Et l'on oublia la félicité du nomade – dormir à la belle étoile. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, pour que les problèmes de la vie ne me paralysent plus : m'incruster dans les cadences d'une nouvelle solution, me laisser soulever par un nouveau mystère musical : « Peut-on vivre en sorte, que la vie cesse d'être problématique ? » - Wittgenstein - « Kann man so leben, daß das Leben aufhört, problematisch zu sein ? » - l'inertie d'une paix des bras ou le frisson des ailes. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les émotions des hommes se réduisirent aux calculs, y compris les angoisses et les espérances, qui, jadis, n'avaient de sens que face à ce qui n'existait pas ou restait mystérieusement inconnu. La sotte définition de Goethe : « Un bourgeois, gonflé d'angoisses et d'espérances, - à faire pitié ! » - « Ein Philister, mit Furcht und Hoffnung ausgefüllt. Daß Gott erbarm' ! » - décrit non pas une canaille, mais une belle âme, qui, de surcroît, n'existe plus. | | | | |
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| hommes | | | Savoir marcher n'apporte rien à l'art de la danse ; ce conseil : « Avant que de danser, apprends, au moins, la marche » - A.Pope - « Men must walk, at least, before they dance » - est du même ordre que : avant le chant, apprends la parole. Les études ont tendance de s'allonger, et l'on finit par désapprendre le vertige des pirouettes, dans la sécurité des girouettes. | | | | |
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| hommes | | | La vie devint une immense platitude ; les hommes ne connaissent plus ni chutes ni achoppements ; ils perdirent l’angoisse, en toute péripétie ils croient avoir raison ; avoir tort devint signe de faiblesse, et ils veulent paraître forts. | | | | |
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| hommes | | | Si je me soucie de mon propre arbre autant que de la forêt humaine, je mettrai à côté de la Haine du reproductif - ma Honte productive, et c'est sur cet axe que je composerai la musique de mes fureurs. Pour l'un des philosophes les moins musicaux, Spinoza, la haine et le remords furent les deux ennemis fondamentaux du genre humain. J'avoue y succomber, avec mon odium humani generis, et je vous laisse avec votre indifférence et votre paix d'âme. Le remords, si bien senti par Baudelaire, est une forme accidentelle, dont la honte est le fond primordial. | | | | |
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| hommes | | | Par le nom profané de danger on désigne aujourd'hui les risques mercantiles et par servitude - l'incapacité d'élaborer son propre business plan. Ils appellent liberté la latitude pour se servir soi-même et servitude - la contrainte ou le désir de servir les autres. Cette ironie, les Anciens ne l'auraient pas comprise : « Il vaut mieux une liberté pleine de dangers qu'une servitude tranquille » - proverbe latin - « Potior visa est periculosa libertas quieto servitio ». | | | | |
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| hommes | | | Écoute ce ton imprécatoire, cette obsession de la vitupération, qu'adopte le goujat pour s'adresser à ses semblables. « Celui qui vous met hors de vous-mêmes vous commande » - Lao Tseu. Sache te recueillir dans cet état apaisé et lénifiant, qui ferait honneur à ton affolement et à tes irrévérences. Que ton envoûtement soit asphyxié à cause de la hauteur, pas à cause de la puanteur. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la querelle du voyage opposait la voile à l'ancre, pour que voguât ou se calmât notre cœur. Aujourd'hui, c'est une question du container, des tarifs, des horaires. Les transports de l'âme assurés de bon port. | | | | |
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| hommes | | | Ils s'engueulent avec leur cuisinier, créditeur ou éditeur, et ils appellent passion leur mauvaise humeur, due au débordement de bile, et ils se mettent à appeler de leurs vœux une céleste paix d'âme. « Il faut que le cœur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme » - Rousseau. L'âme vraie se moque éperdument de cette paix des bêtes et vit de la passion du combat avec l'Ange. | | | | |
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| hommes | | | Chez l'homme réel, on constate toujours une fusion inextricable de la bête et de l'ange pascaliens ; Dostoïevsky et Nietzsche essayèrent de les séparer : les héros du premier sont exclusivement des bêtes ou des anges, et chez le second, l'ange, le surhomme, est appelé à triompher de la bête, du sous-homme. Mais les hommes firent pire : ils abaissèrent l'ange et apaisèrent la bête, le produit ressembla dangereusement au mouton, avant de tourner en robot. | | | | |
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| hommes | | | En puissance, tout homme possède une hauteur de son soi inconnu, dont l'accès est, malheureusement, condamné par la présence des hommes impassibles. La hauteur se donne à l'homme qui vibre : « Ceux qui ne chercheront refuge qu'en eux-mêmes, parviendront à la Hauteur. Mais il faut qu'ils soient inquiets » - le Bouddha. | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | Le monde grec fut rempli de tragédies, d'inquiétudes et de violences, mais du penseur grec émanent la sérénité, la paix, la bonne humeur. Le monde d'aujourd'hui, débordant d'ennui, de bon sens et de transparence, se repaît de violences verbales, d'inquiétudes banales, de tragédies machinales. | | | | |
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| hommes | | | La Paix d'âme remplaça et la Haine et l'Amitié, dans lesquelles Empédocle voyait les commencements des mondes ; le monde fonctionne sans accroc, bien que la vie s'en aille. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | Le rêve n'est ni dans une projection vers l'avenir ni dans un plongeon dans le passé ; l'ailleurs du rêve n'est pas temporel, mais spatial, et il est le seul vrai antagoniste du présentisme actuel. Il y aurait donc deux familles superficielles : les hommes de culture, cultivant le passé intellectuel, et les hommes de nature, élancés vers le futur fraternel. Nietzsche : « Face au présent, on a hâte, on a peur ; face à l'avenir, on est méfiant » - « Man ist eilig und ängstlich für die Gegenwart, mißtrauisch für das Kommende » - y fait figure d'un homme de progrès, c'est à dire d'un imbécile. | | | | |
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| hommes | | | Le stoïcisme veut réduire nos succès et débâcles - à la même placidité des sens. La hauteur, au contraire, en cherche l'inquiétude et l'intensité maximales. « Le succès est une mesure d'ampleur du bonheur, et l'insuccès en est un test de profondeur » - Prichvine - « Удача - это мера счастья в ширину, а неудача - есть проба на счастье в глубину » - et si ses mesures et tests aboutissent à une musique, c'est que la hauteur du bonheur y eut sa place régalienne. | | | | |
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| hommes | | | Dans la Sainte Trinité, chaque personne semble pouvoir se passer de ses deux collègues, sans la moindre gêne ; la sainte trinité humaine – l’esprit, l’âme, le cœur – possède la même indépendance, à en juger d’après la congélation des cœurs et l’extinction des âmes, - l’esprit robotique survivant, proclamé éternel (Hegel et Husserl), n’est saisi d’aucune angoisse existentielle. | | | | |
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| hommes | | | La peur de tomber les rendit inaptes à la danse, fit baisser les regards et oublier l’existence des ailes. | | | | |
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| hommes | | | Un nationalisme réfléchi, en littérature comme en politique, est toujours abjecte ; seul un nationalisme pulsionnel est pardonnable (Hölderlin, dont les firmaments anxieux me sont chers, ou bien Dostoievsky, chez qui tout n’est que pulsion). Un cosmopolitisme n’est bon que réfléchi, surtout chez les polyglottes (Nabokov ou G.Steiner, deux auteurs, dont les horizons me sont les plus proches) ; pulsionnel, chez les monoglottes, il ne traduit qu’un artifice de l’âme et une froideur de l’esprit. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : l'impossibilité de chutes, l'improbabilité d'envolées ; rien d'excessif ni de saillant, la sécurité de la basse platitude. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le tumulte du monde justifiait, peut-être, la recherche d’une paix d’âme ; aujourd’hui, l’ennui du monde devrait être compensé par l’intranquillité de l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Le culte de l’actualité ne date pas d’aujourd’hui, mais jadis cette actualité fut remplie de batailles, de découvertes, de chefs-d’œuvre d’art ; elle fut presque hors de la réalité. Aujourd’hui, je fais le tour des actualités européennes – et je suis écrasé par l’ennui et la banalité ; je fais la même chose en Russie – je suis paralysé d’horreur et d’angoisse. Dans les deux cas, tout est bien présent, réel, englué dans notre époque, - aucune envolée vers l’atemporel. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est le plus humain, lorsque, accablé par une angoisse, il lui cherche une consolation. Les matérialistes veulent réduire l’homme au robot : « Je prends pour libre celui qui ne connaît ni l’espérance ni la crainte » - Démocrite. | | | | |
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| hommes | | | En fonction de la place du merveilleux dans leurs vies, les hommes se divisent en trois catégories : ceux qui ne voient aucun miracle, ceux qui l’associent avec une superstition pseudo-historique, ceux qui le voient partout dans la nature – hommes de la cécité, hommes de la peur, hommes de la culture. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui m'obstruent le plus la vue de la vie ne sont ni crétins ni menteurs, mais d'honnêtes diseurs d'honnêtes et d'encombrantes vérités. C'est à se demander si le réveil des consciences ne viendrait des imbéciles. | | | | |
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| ironie | | | À l'ironie amère des orgueilleux, je préfère l'ironie des humbles, l'ironie du sel, celle d'une larme, d'une perlée au front angoissé ou d'une goutte en mer déchaînée. | | | | |
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| ironie | | | Ironie de l'incrédulité : ne pas croire aux miracles, pour en être mieux surpris et bouleversé. Car celui qui y croit, les vit imperturbé. | | | | |
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| ironie | | | Un nouveau courant de robots, philosophes professionnels ex-européens, qu'on pourrait qualifier de juste bons pour une université américaine. Ils sont pires que d'éternels moutons, justes et bons, qui partent méditer sur la tranquillité au pied des frangipaniers. | | | | |
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| ironie | | | D'autres cherchent la paix - en cultivant la révolte et l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire pacifique, au milieu de mes ruines résignées. La paix en est la forme, pour mieux préserver un fond lancinant. Les profondeurs sont vouées à la mesure imperturbée des ondes, et la hauteur - à l'écoute incertaine de la musique. Boehme a tort : « Qui ne désire que son repos, ne connaît pas ses propres profondeurs »** - « Wer sich nur um seine Stille kümmert, kennt seine eigene Tiefe nicht » - il ne connaîtra surtout pas la hauteur divine. | | | | |
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| ironie | | | Auprès des navigateurs je vaux par ce qui me manque : avirons, monnaies d'échange, havres bien abrités. Autant garder le rivage, en compagnie des meilleurs pilotes, et me laisser guider par mon étoile immobile. | | | | |
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| ironie | | | On a plus souvent besoin d'ironie comme arme contre ses propres emballements, plutôt que comme carapace, pour rester impassibles aux coups des autres. | | | | |
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| ironie | | | Une curieuse déviation des plus impétueux des poètes, esclaves de leur noblesse - Byron, Hölderlin, Lermontov - la litanie pour la liberté et la paix. | | | | |
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| ironie | | | L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, de bercer les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables, qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière - similia similibus curantur. « La consolation philosophique d'un Boèce installe en l'homme non pas tant la joie que l'anesthésie et la résignation »** - Jankelevitch - la résignation durable nous console mieux que la joie furtive. La résignation dans le réel amène parfois la maîtrise dans l’idéel, comme le dit le grand amateur de Boèce, l’hypocrite Casanova : « Mon seul plaisir était celui de me repaître de projets chimériques ». | | | | |
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| ironie | | | La paix d'âme est un objectif minable, indigne d'un vrai ironique, qui est anti-irénique. « La paix d'âme est une vilenie d'âme »** - Tolstoï - « спокойствие - душевная подлость ». Elle stérilise non seulement l'âme, mais aussi l'esprit : « … telle une vague nostalgie … la philosophie est le contraire de toute tranquillité »* - Heidegger - « … als Heimweh nach … Philosophie ist das Gegenteil aller Beruhigung ». Le sage antique, en affirmant le contraire, rejoint le sot moderne. « L'esprit est inquiétude ; l'inquiétude est la vraie attitude face à la vie » - Kierkegaard. | | | | |
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| ironie | | | Trois raisons pour qu'une voix porte plus loin : plus de souffle intérieur, une meilleure acoustique extérieure, de meilleurs amplificateurs du son. Le sot de naguère devait s'époumoner ou tambouriner devant des princes ; le sot moderne, apaisé, est plus bruyant à cause des micros et caméras. | | | | |
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| ironie | | | Les plus grands bavards écolâtres sont aujourd'hui ceux qui prêtent au silence les vertus de profondeur et de majesté et en chantent la communion et le déchiffrement. Quels hymnes à la solitude et à l'angoisse se composent dans leurs colloques, se terminant par des dîners en ville ! Les intellectuels repus se grisant de déceptions. | | | | |
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| ironie | | | L'avantage principal d'une paix d'âme est d'offrir les meilleures conditions, pour en peindre le tumulte. | | | | |
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| ironie | | | C'est Jules César qui expliqua, mieux que quiconque, la raison de l'intranquillité des poètes : « Plus que de ce qu'ils voient, les hommes s'inquiètent de ce qu'ils ne voient point »**. | | | | |
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| ironie | | | Une paix d'âme peut devenir une espèce de ce calme mortel, qui paralyse le voilier. Heureusement, tôt ou tard, même un tout petit changement de pression cardiaque ou atmosphérique amènera des vagues à l'âme ou à la coque. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau bâtir un système irréfutable, prouvant que mes plus beaux essors naissent d'un génie profond, d'une vaste angoisse ou d'une haute solitude, mon intelligence ironique lui substitue facilement une autre justification, où n'apparaissent qu'un petit amour-propre froissé ou de petites défaillances. C'est ainsi qu'on doit entretenir un sain esprit critique. | | | | |
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| ironie | | | Chacun a en soi une part de l'utilisateur d'outils, du constructeur et de l'inspirateur. L'artiste crée, le poète crie, l'homme craint ou croit. Trois stades d'admiration ou d'angoisse, avec un miroir ou avec un rasoir. | | | | |
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| ironie | | | Depuis que les sages nous font peur avec leurs vérités mortelles, dont personne n'est jamais mort, mais dont la grimace continue à faire jaser, « les femmes fuient les sages comme des animaux venimeux » - Érasme - « puellae sapientem haud secus ac scorpium horrent fugiunt ». Quand la femme s'en laisse contaminer, elle acquiert la capacité de poser tant de problèmes, tout en perdant celle d'exposer des mystères : « La femme n'est intelligente qu'au détriment de son mystère »*** - Claudel. | | | | |
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| ironie | | | Le vertige tranquille s'appelle ennui. | | | | |
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| ironie | | | De temps en temps, je suis rattrapé par une honte d'avoir dénigré Hegel ou Husserl, canonisés par toutes les chaires de philosophie du monde. Et moi, ne trouvant dans Science de la Logique ou Logique formelle que des inanités pseudo-logiques et logorrhéiques. Mais j'ouvre au hasard ces torchons et, immanquablement, je tombe sur des perles : « Tout jugement qui contredit un autre jugement est exclu » - Husserl - « Jedes widersprechende Urteil ist durch das Urteil, dem es widerspricht, ausgeschlossen » - et ma conscience trouble retrouve sa sérénité et ses ricanements. | | | | |
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| ironie | | | La relation sagesse-folie manque de symétrie : si le Socrate fou est bien Diogène, le Diogène assagi devint directeur commercial ou sous-préfet. | | | | |
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| ironie | | | Avant de nous assommer, pour la millième fois, avec les mêmes absurdités parménidiennes, cartésiennes ou husserliennes, les philosophes raseurs prennent la précaution de nous assurer de leur attachement à l'angoisse et à la révolte et de leur indifférence aux livres des autres. | | | | |
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| ironie | | | Où sévissent le tumulte et le désarroi, triomphent les médiocrités ; l’intellectuel ne brille qu’en temps de paix et d’ennui. L’originalité de notre époque somnifère est qu’on invente des turbulences factices, pour le plus grand bien des médiocrités. | | | | |
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| ironie | | | L'une des meilleures intelligences consiste à préserver le plus longtemps possible l'état de promesse, à entretenir la soif indicible, au lieu de tenir la parole donnée. Les mots en donnent un bon moyen. Avec la bêtise, tout est beaucoup plus simple : la satiété des yeux et l'avidité des idées. L'intelligence - l'attente, la soif, l'étonnement. | | | | |
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| ironie | | | Dans les profondeurs, tu n’as aucune chance de rencontrer un enfer – celui-ci se trouve entièrement dans la platitude quotidienne. De même, dans les hauteurs, tu ne toucheras jamais à un paradis pacifié – celui-ci a pour demeure ta solitude palpitante et ton angoisse vibrante. | | | | |
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| ironie | | | La méthode cioranique : pondez une phrase, aléatoire et creuse, par exemple : Le plat regard sur nos joies nous maintient en état de spectateurs apaisés. Introduisez-y quelques négations, emphases, angoisses et vous obtiendrez : L’exploration intellectuelle de nos paniques nous transforme en acteurs ahuris. Comment Gallimard pourrait-il résister à ces tours de passe-passe ? Cette méthode infaillible s’applique aussi bien aux contes de fées qu’aux comptes-rendus, pour finir par décorer les murs des chambres funéraires. | | | | |
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| ironie | | | Le rejet du monde s’appuie sur les évidences – la mort, les injustices, la facilité du dégoût. L’acceptation du monde est rare chez les imbéciles et fréquente chez ceux qui ont leur propre regard et leur propre goût ; les premiers se vautrent dans leur propre platitude apaisée, les seconds sondent la profondeur terrestre mystérieuse à partir de leur hauteur céleste houleuse. | | | | |
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| ironie | | | L’angoisse de l’homme est si fatale et son psychisme si malléable, que certains charlatanismes le submergent et le dominent si facilement. Et le soulagent ! Au plouc suffit la religion, au médiocre – la psychanalyse, au cultivé – une philosophie systémique. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe. | | | | |
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| noblesse | | | Le rejet a priori des choses est une opération de filtrage par de vagues contraintes, rejet dicté par un préjugé plat ou par un goût de hauteur ; c'est un état de défi, de guerre et d'exaltation. Le rejet a posteriori, dicté par la raison profonde ou plate, en vue d'un but transparent, conduit à un état de paix et de compromis, où poussent progrès et bassesses. | | | | |
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| noblesse | | | Pour vivre dans la mesure verticale, il faut une conscience trouble et un désir de rêver. Berbérova nous induit en erreur : « Tout le monde peut vivre selon la mesure verticale, dans une paix d'âme : il suffit de remplir trois conditions – vouloir lire, vouloir penser, vouloir savoir » - « Все люди могут жить по вертикали со спокойной совестью : для этого необходимо три условия - хотеть читать, хотеть думать, хотеть знать » - et puisque ces conditions ne sont pas exclusives, il suffit de méditer sur la place de ses dîners en ville, pour garder la conscience tranquille, à la hauteur de ses lectures de journaux. | | | | |
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| noblesse | | | L'engeance pseudo-pathétique pense, que la vie culmine grâce à la liberté, à la vérité et au courage. Qu'ils sont peu, ceux qui croient, que c'est, au contraire, dans de belles contraintes, dans la résistance aux vérités dégradantes et dans l'angoisse devant le mystère, que s'éploient leurs meilleures facettes. | | | | |
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| noblesse | | | Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, j'ai, au bout de mon visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible. | | | | |
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| noblesse | | | La paix d'âme signifie, par ailleurs, une infâme insensibilité à la musique, qui n'est que troubles, chutes, noyades, abandons. Mais la perspective la plus horrible étant la surdité musicale, toute consolation humaine doit se réduire au retour de la musique et de son intranquillité. « Le but de la philosophie n'est pas de calmer, mais d'inquiéter les hommes » - Chestov - « Задача философии не успокаивать, а смущать людей ». | | | | |
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| noblesse | | | Puisque tout est pur aux purs (St-Paul), ceux-ci n'ont jamais peur de se souiller. C'est le contraire de la hauteur qui est un tamis et un filtre, une peur vigilante. Il faut se sentir impur, sans même voir ses impuretés, ne fût-ce que pour comprendre, que Dieu a plus que les yeux. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif. | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur : mon choix de la noblesse et la noblesse de mes choix, ce qui promet davantage d'inquiétudes que de béatitudes. | | | | |
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| noblesse | | | Deux cultes opposés, celui du centre et celui du premier pas. Le centre dont tout s'éclaire et rayonne ; le premier pas naissant dans une troublante obscurité. Le centre, le problème de l'équilibre et de la paix. Le premier pas, le mystère des ruptures et de l'inquiétude, l'attirance de mes frontières inaccessibles, l'acceptation d'être un Ouvert. Mon soi inconnu hante mes limites ; son hypostase articulée investit mon centre. | | | | |
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| noblesse | | | La sécurité et la tranquillité sont des valeurs que partagent les barbus antiques et bibliques, ainsi que les compagnies d'assurances et les body-guards. La paix d'âme peuple les habitations sécurisées. Même les étoiles sont abandonnées de rêves et livrées à l'agitation : « Il faut, pour trouver le repos, aller jusqu'aux étoiles » - Jankelevitch. L'ultime recours à l'inquiétude nous voue aux démons et géhennes, à l'écart des cités et en proie aux étoiles inhabitables. « Tout ce qu'un homme peut faire pour un autre, c'est de le rendre inquiet » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée qui t'apaise est rarement de la pensée ; c'est la sensation de honte qui annonce, le plus souvent, sa pénible naissance. Marc-Aurèle : « que tu puisses avouer toujours sans honte tes pensées » - n'y a rien compris, tout en ignorant la profonde ironie de sa pseudo-sagesse : « qui vit en paix avec soi-même, vit en paix avec l'univers ». | | | | |
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| noblesse | | | Que ce soit dans le vrai, le bon ou le beau, le sens de notre existence ne se transmet que par la musique, musique pressentie par le talent et appuyée sur l'intensité et le frisson, qui animent notre âme. Mais les tenants de l'équanimité plébéienne y voient leur obstacle principal : « Celui qui est sans trouble n'est à charge ni à lui-même ni aux autres » - Épicure. | | | | |
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| noblesse | | | Ni le savoir ni la création, en eux-mêmes, ne justifient la vie ; seule la musique, qui deviendrait leitmotiv de celle-ci ou accompagnement de celui-là nous ferait oublier le silence absurde et angoissant de l'existence. Et toute musique naît des bonnes vibrations : « Le sens de l'existence est dans l'intranquillité et dans l'angoisse » - A.Blok - « Смысл жизни заключается в беспокойстве и тревоге ». St-Augustin (inquietas), Heidegger (Sorge), Borgès (intranquilidad) seraient d’accord. | | | | |
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| noblesse | | | L’angoisse existentiale et la passion existentielle sont parmi les plus nobles signes de notre humanité – une raison de plus de mépriser le scepticisme : « Le scepticisme guérit de deux calamités qui affligeaient l’humanité – l’inquiétude et le dogmatisme » - Sextus Empiricus. | | | | |
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| noblesse | | | Aussi abstraite que soit n'importe laquelle de mes remarques, je ne parviens jamais à la détacher de mon corps, c'est à dire d'une caresse ou d'une douleur, vrillées au corps de mon discours. Valéry parle d'un corps de l'esprit comme d'une inconnue sur l'arbre intellectuel. L'inhumaine pseudo-ascèse platonicienne : « mourir au corps, pour libérer l'essence et renaître à l'être » - explique l'obsession des Anciens par la minable tranquillité de l'âme, prépare le chemin à l'idée saugrenue de la résurrection, et, surtout, justifie la robotisation actuelle des esprits (esprit de corps). | | | | |
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| noblesse | | | L'optimisme encourage les consciences tranquilles, ce séjour de tant de bassesses ; le pessimisme nous conduit à la honte, cette antichambre de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La honte ou l’angoisse sont considérées comme des maladies par les bien-portants d’aujourd’hui. Mais ils ignorent que « ceux que nous plaignions de leurs embarras, méprisent notre repos »* - Vauvenargues. | | | | |
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| noblesse | | | La préservation d'une intranquillité d'âme est l'un des soucis permanents d'un poète, mais le chemin le plus sûr, qui y mène, est paradoxal : le culte de la faiblesse du geste, la paix des idées, la puissance des mots. « Voici un grand projet : avoir la faiblesse d'un homme et la tranquillité d'un dieu » - Sénèque - « Ecce res magna, habere imbecillitatem hominis, securitatem dei ». | | | | |
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| noblesse | | | L'expérience n'apporte rien pour l'attirance de la hauteur, attirance qui ne peut être qu'innée. L'expérience nous apprend la rigueur ; la vigueur, c'est l'intuition qui s'en charge. « En chacun de nous, se tapit un adolescent aspirant à l'incohérence de la hauteur » - Brodsky - « В каждом из нас кроется подросток, тянущийся к бессвязной выси ». On le laisse en paix et même on le nourrit de syllogismes, quand on découvre, que les bas-fonds ne présentent pas plus de cohérence. Ce qui est couture en bas est coupure en haut. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est un concept d'autant plus douteux, que deux grands sentiments, la honte et la pitié, lui sont franchement hostiles. La liberté est l'égalité des dons de l'esprit, du cœur et de l'âme. L'angoisse accable l'âme, la pitié fige le cœur, le dégoût ravage l'esprit. Mais aujourd'hui, l'angoisse est due à la faiblesse du cœur ; la pitié se calcule par un esprit sans honte ; le dégoût se dissimule dans des âmes sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse se méfie du facile, mais le difficile est de plus en plus mesquin. Le grandiose se cache pourtant dans le facile. La seule réconciliation, pour un inconditionnel de l'âme haute, semble être la transformation, en catimini, du facile en difficile, de petits embarras en grande angoisse, puisque certaines frayeurs se dissipent par des frayeurs plus fortes. | | | | |
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| noblesse | | | Il est plus noble d'avoir honte de la richesse et de la paix d'âme plutôt que de supporter la pauvreté et la détresse. | | | | |
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| noblesse | | | En gros, les hommes vivent et pensent, suivant les mêmes chemins et perspectives ; ce qui les distingue, c'est la matière de leurs maux et la manière de leur mots – leurs angoisses et leurs styles – leur face poétique et, donc, philosophique. Voir en philosophie un art de vivre ou de penser est également sot. Aucun philosophe ne vécut admirablement, aucun philosophe professionnel ne produisit de belles ou nobles pensées, comparables avec celles des poètes. | | | | |
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| noblesse | | | Une paix d’âme est toujours un symptôme d’une perte de soi et d’acceptation d’une médiocrité : « Je tenais l’inquiétude pour la garantie de ma sécurité »* - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Là où les vénérations et les mépris s’apaisent, s’installent l’indifférence et la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Depuis que les Grecs donnèrent la palme à la paix d’âme champêtre, narrée par Hésiode, au détriment du combat céleste trépidant, chanté par Homère, leurs philosophes se mirent à prôner l’impassibilité historique et à condamner les passions poétiques. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n’est pas une paix d’âme que devrait viser une bonne consolation, mais, tout au contraire, - apporter des raisons de vibrer, au moment où s’installent, irrésistibles, la monotonie ou la grisaille. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme libre d'aujourd'hui a une conscience sans le moindre trouble, tandis que l'homme pur prêche la suspicion à son propre égard. Dans le monde moderne, la pureté s'évapore, mais la boue, de mieux en mieux filtrée, nous envahit, cristalline. | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | Moins tu réfléchis sur la mort, plus noble sera l’intranquillité – désirable ! - de ton âme. Et laisse les chercheurs de la paix d’âme penser dans le sens contraire : « Personne ne peut avoir l’âme tranquille sans méditer sur la mort » - Cicéron - « Sine mortis meditatione tranquillo animo esse nemo potest ». | | | | |
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| noblesse | | | Avec mes chemins obliques, mes sophismes suivis de leurs réfutations, mes angoisses, j’aurais pris pour une définition de la bassesse ces mots de Sénèque : « Heureux celui qui ne chancelle jamais, est toujours d’accord avec lui-même, et attend sa dernière heure sans trembler » - « hominis bonum est, non vacillare, constare sibi, et finem vitae intrepidus expectare » - et qui, aux yeux de l’auteur, dépeignent la magnanimité ! | | | | |
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| proximité | | | Impossible de partager avec quelqu'un une évocation de Dieu. Il ne s'adresse jamais à une tribu, une planète ou une époque. Il ne se manifeste que quand toute image du prochain a disparu et je m'ouvre à l'admiration, à la paix ou au suicide. | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu trouvé apporte la paix, le Dieu recherché – l'angoisse, le Dieu senti, introuvable, inexistant – l'enthousiasme, l'admiration, l'amour. | | | | |
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| proximité | | | L'unique objet, dans lequel on puisse vivre la proximité la plus enthousiasmante et le lointain le plus angoissant - le visage de l'autre. Le regard, au sens propre, y prend l'allure d'un mystère sans fond. « On ne peut pas séparer le regard du visage » - Wittgenstein - « Den Blick kann man vom Gesicht nicht trennen ». Le visage est le miroir du cœur, ce pauvre cœur, choisi pour demeure par la machine, qui ne se contente plus de ses séjours dans les pieds, les mains et les cerveaux. Bientôt, les badges seront plus expressifs que les visages. « Jadis, on tenait à son visage et cachait son corps ; aujourd'hui, on s'occupe de son corps et oublie son visage » - Klioutchevsky - « Прежде дорожили лицом и скрывали тело, ныне ценят тело и равнодушны к лицу ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu est un tragédien, devant un public n'osant pas pleurer. (« Dieu est un comique, qui joue devant un public, qui a peur de rire » - Voltaire). Les sots écrivent, pour nous faire passer l'envie des larmes ; les naïfs - pour nous les faire venir ; les subtils - pour les recueillir. « L'art sert à nous essuyer les yeux »* - K.Kraus - « Die Kunst dient dazu, uns die Augen auszuwischen » - et la philosophie complète la tâche, en remplissant nos yeux d'éclat ou d'espérances. | | | | |
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| proximité | | | Oui, Dieu créa aussi la profondeur et l'étendue, pour y cultiver des belliqueux et des victorieux, mais c'est dans la hauteur qu'il laissa des capitulards et des anges. C'est ce que peut-être entrevit Job : « Dieu est Celui qui fait la paix dans les hauteurs ». Les calculs profonds des vainqueurs les stigmatisent ; pour les vaincus des hautes luttes, pour les anges, « l'espoir est l'alibi de la résignation »** - Enthoven. | | | | |
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| proximité | | | Il faut beaucoup de sang-froid et de calme pour embrasser, pour de bon, une foi ; l'excitation ne favorise que la connaissance. Et Chateaubriand : « J'ai pleuré et j'ai cru » - est certainement tombé sur des balivernes. | | | | |
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| proximité | | | L'angoisse, sans disparaître, se met à parler espérance ; le doute, sans perdre l'acuité de son problème, se mue en apaisant mystère, - c'est ainsi que je verrais la grâce. La grâce, c'est la caresse des fins et des commencements, des résignations et des révoltes. Caresse, le contraire de possession ou de maîtrise. Caresse, dans laquelle Socrate ne voyait qu'un compagnon du sensible et de l'intelligible, tandis que les hédonistes (Philèbe), plus sensibles peut-être que lui, tout en étant moins intelligibles, en faisaient un principe. | | | | |
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| proximité | | | La prière : ne pas savoir qui en est le destinataire, ne pas maîtriser sa langue, ne pas être capable d'expliquer ses mystères, ne pas pouvoir me débarrasser d'angoisses et de douleurs, ne pas savoir qui parle en moi - et de cet état d'âme apophatique doit surgir l'affirmation la plus authentique. La prière devrait exprimer non pas mes remerciements, mais mon admiration d’une œuvre que je comprendrai jamais. | | | | |
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| proximité | | | L'espérance est là non pas pour que disparaisse l'angoisse, mais pour que, sur un axe commun, la distance entre elles soit la plus grande et la tension - la plus forte ; si bien que cet axe serait une des cordes, sur lesquelles s'exercera ma musique ; et d'ailleurs, l'angoisse travaille en parallèle : elle rend l'espérance plus haute, comme l'espérance la rend plus profonde. | | | | |
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| proximité | | | La foi, comme tout ce qui est grand, peut être vécue sur les trois niveaux : le mystère de la création, le problème de la mort, la solution d'une religion - l'admiration, l'angoisse, l'ordre - choisis donc entre l'enthousiasme, la paralysie ou l'ennui. | | | | |
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| proximité | | | Face au monde, l'homme traverse trois étapes : l'apprentissage, la familiarité, l'angoisse - loin du monde et s'en approchant, fusionné avec le monde et le maîtrisant, étranger au monde et le maudissant ou le vénérant - de loin. Curieusement, les rapports avec Dieu suivent un cheminement en sens inverse. La leçon ? - en tout, éviter la familiarité, qui est oubli d'algorithmes ou de rythmes. | | | | |
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| proximité | | | La foi grégaire et réglementaire se formait autour de mythes ou de rites : le sacrifice des angoissés ou la fidélité des forcés. Mais la vraie foi devrait venir de l'esprit équilibré et libre, dominant les troubles ou les ténèbres de l'âme. On crée par et dans des ombres, on croit dans la lumière, illuminant simultanément l'âme et l'esprit. « La foi consiste à ne jamais renier dans les ténèbres ce qu'on a entrevu dans la lumière » - G.Thibon - la fidélité dans les ténèbres est aussi belle que le sacrifice dans la lumière. | | | | |
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| proximité | | | On ne connaît que trop l'angoisse du héros et la sérénité du prêtre. Je salue le martyr serein et le mystagogue angoissé. Et si Dieu, lui-même, manquait d'assurance et, à l'image de l'homme, était aussi fragile que lui ? Et la grandeur d'un philosophe serait d'apporter à l'Un ou à l'autre, - de la consolation vibrante et non pas une infâme paix ? | | | | |
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| proximité | | | Le nom que je voudrais donner au monde idéal - la soif inassouvie de Dieu. Le nom promis par mon époque - la Satiété Générale. Le monde sans fin calmante, le monde sans faim alarmante. | | | | |
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| proximité | | | La consolation n'est pas dans la conscience réelle que Dieu se soucie de nos misères terrestres, mais dans celle, éphémère, que notre participation à l’œuvre du beau ou du bon justifie ou soulage nos angoisses célestes. | | | | |
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| proximité | | | Science de mon salut - conscience de ma chute, encore l'un de ces axes, qui méritent, que je ne m'y accroche pas à une seule valeur, mais que je le munisse d'une même intensité. Le souci du salut mène à l'activisme, à la création, à la réinvention du sacré ; l'ivresse de la chute conduit au nihilisme, à la révolte, à l'angoisse. Les réunir, dans un même regard, - le triomphe de l'humain sur le divin ! | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu mesure les distances, ton soi inconnu crée les proximités. La mesure rassure, la création émeut. « La proximité n'est pas un état, un repos, mais une inquiétude, un non-lieu » - Levinas. La vraie proximité est divine ; on ignore la source et la finalité de son attirance. | | | | |
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| proximité | | | Les regards, dont je parle, ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale, que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n'est pas du « courage de l'aigle qu'aucun Dieu ne regarde » - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l'angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée, où elle prendrait ses parois pour un bon miroir : « Je me sens regardé, ce qui est le sens second et plus profond du narcissisme » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| proximité | | | La volonté de puissance est une pulsion que n’éprouvent que les scientifiques et les artistes, puisque leur regard est tourné vers l’absolu, vers ce Dieu, Créateur de notre esprit curieux et de notre âme inapaisée ; la volonté divine sous-jacente serait l’asile de leur créativité, tandis que chez les autres, « la volonté de Dieu est l’asile de l’ignorance » - Spinoza - « Dei voluntatem, hoc est, ignorantiae asylum ». | | | | |
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| proximité | | | Dans un monde sans Dieu, d’après ces oiseaux du malheur que sont les philosophes, on doit se livrer à l’absurdité, à l’horreur, à l’angoisse. Moi, je n’y vois que l’ennui mécanique pour les stériles, et la liberté créatrice pour les fertiles. | | | | |
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| proximité | | | La mort de Dieu est un effet du progrès social : depuis que la charité, la correction politique, la transparence bancaire ridiculisèrent l’énigme du Bien sois-disant divin, toute perplexité humaine se dissipa et rejoignit une conscience tranquille ; depuis que les enchères et les subventions publiques valorisèrent l’art, le goût, jadis gratuit, du Beau se plaça à côté de tout autre lucre. Quant à la troisième facette divine, celle du Vrai, elle se contente de ne plus communiquer qu’avec la machine, extérieure ou intérieure à l’homme. L’intérieur humain devenant aussi mécanique que son extérieur, et Dieu étant une affaire intérieure sentimentale, l’inexistence avérée de Celui-ci ni n’inquiète ni n’interroge. | | | | |
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| proximité | | | Les premières apparitions du Christ, dans les statuaires des Empereurs Romains, s’effectuaient en compagnie d’Apollon, d’Abraham, d’Orphée ; lui, si étranger à la beauté apollinienne, au nationalisme abrahamique, au chant orphique, il aurait souhaité ne se fraterniser qu’avec Dionysos et Socrate, avec l’ivresse et la résignation, en y apportant, en plus, l’angoisse. | | | | |
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| proximité | | | Pour croire en l’au-delà, l’angoisse (nourrie par la faiblesse) suffit ; pour avoir une foi en l’en-deça, il faut surtout de l’intelligence (complétant la connaissance). Du premier de ces croyants se déverseront d’innombrables NON à l’existence humaine ; le second se résumera dans un OUI à l’essence divine du monde. | | | | |
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| russie | | | Le Christ de Tolstoï est personnel ; il ne promet à ton front redressé qu’un rouge ardent, de honte ou de repentance. Le Christ de Dostoïevsky est national ; il invite ton front serein, avec ceux de tes compatriotes, à se prosterner devant de froids autels communs. | | | | |
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| russie | | | La vie est un prétoire. Le Russe se sent coupable devant ses juges, il se comporte en filou, fanfaron, cachottier, sans avoir rien à se reprocher. L'Européen, avec du poids et force paroles bien assénées expose ses rodomontades, la conscience en paix. Pour celui-ci, le non-lieu est une certitude psychologique. Jamais le Russe ne s'entendit avec ses défenseurs. Pire, il y vit toujours des complices de ceux qui le tyrannisent ! | | | | |
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| russie | | | L'Européen veut de la concentration pour sa raison et de la liberté - pour son cœur. La paix comme aboutissement : « Être libre, c'est croire l'être ! » - Unamuno - « ¡ Ser libre es creer serlo ! ». Chez le Russe, c'est le contraire : il veut de l'étendue pour son action et de la fatalité pour son sentiment. Comme aboutissement - la révolte. Être libre, c'est savoir à ne plus croire. | | | | |
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| russie | | | Le Russe veut vivre ex nihilo, les marches de l'histoire et la concentration étriquée lui répugnent. Il perd son identité dans chaque tentative d'apprentissage, car apprendre, c'est encombrer une partie du vide salutaire, où se concentre notre âme. De peur de la liberté, il est esclave du vide. « La découverte d'être libre, le rend vide » - Ortega y Gasset - « De puro sentirse libres se sienten vacías ». | | | | |
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| russie | | | L’Europe connaît les saignées purificatrices et les trêves profitables. Les guerres inondent les Russes de malheur, la paix n'y rend heureux personne. « Les communistes gagnent les guerres et perdent la paix » - R.Debray – du tsarisme au communisme, les raisons changent, mais pas les effets – l'asservissement et la misère. | | | | |
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| russie | | | Avec la question de l'origine de la tragédie communiste, on gagne en lucidité en répondant, successivement : puisqu'il y avait des salauds en Russie, puisqu'il y en avait dans des pays satellites, puisqu'en tout pays on peut trouver des hommes généreux. Cette idée généreuse est condamnée à l'horreur, car : une fois l'idée érigée en raison d'État, inévitablement, des salopards conformistes accéderont au pouvoir et des innocents auront peur de leur innocence. | | | | |
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| russie | | | Le jour, où même la Place Rouge sera grise d'ennui, je regretterais peut-être les jours, où elle était déjà noire de monde, encore blanche de neige, et même verte de peur. | | | | |
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| russie | | | La philosophie russe est la seule à être vraiment chrétienne, puisqu'elle est gorgée d'anxiété, d'angoisse et de repentance : la profondeur d'une pitié et la hauteur d'une ironie s'y rencontrent chaleureusement, au milieu des ruines, là où en Occident sévit la froide gravité des audaces et des constructions. | | | | |
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| russie | | | Même dans des transactions modernes, le Russe alterne le vol et le don, comme jadis - dans ses sacrifices ou ses fidélités. Il a besoin de voler, pour exhiber sa force, et de donner, pour calmer sa conscience. | | | | |
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| russie | | | Les diversités urbaine ou mentale sont difficilement compatibles. Ainsi, pour certains, la Russie serait « minimum de diversité avec maximum d'espace » - Kundera. C'est ce qu'on constate en Russie, quand l'œil ne s'arrête que sur des objets de la civilisation - le confort du corps. L'inquiétude de l'âme repose sur des objets de la culture. Mais cet œil-ci peut manquer même aux spécialistes de l'histoire byzantine. La Russie est le seul pays au monde, où le gouffre entre la civilisation et la culture est infranchissable. | | | | |
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| russie | | | Plus il y a de consciences troubles, chez les princes de ce monde, mieux se porte l'art, que les mécènes favorisent mieux que les ministères. L'immense pillage, auquel se livrèrent récemment les oligarques russes, rendit leur sommeil fragile, ce qui promet, en Russie, une prochaine résurgence des talents bien payés, en attendant que la Loi, et donc la paix d'âme, ne fasse retourner ces sponsors au seul lucre. | | | | |
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| russie | | | Les russophobes dénicheront toujours du cosaque, chez Dostoïevsky ou Tolstoï (et jusqu'à l'hymne italien : il sangue polacco bevé il cosacco), mais le cas d'un pur génie européen comme Tchaïkovsky les embête, un effort y est nécessaire : « Tchaïkovsky : la beauté en dehors de la connaissance, c'est la volonté de plaire, une musique efficace, une sorte de démagogie sentimentale de l'art » - Kundera. Une musique saupoudrée de syllogismes, cherchant à repousser et y échouant, un genre pragmatique des tâcherons - c'est ce genre de musicalité qu'il faut recommander à ces roquets du bruit politicien. « Nul mieux que Tchaïkovsky n'a exprimé ce mélange d'aspiration à l'infini et d'angoisse devant le destin, qui caractérise la Russie » - D.Fernandez. | | | | |
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| russie | | | Aux yeux des Russes, la philosophie tranquille, si prônée par les Européens, est la même aberration que la comptabilité palpitante. Aucun Russe ne brilla dans ce métier ingrat ; les meilleures têtes russes s'adonnent au lyrisme balbutiant des extatiques (Jankelevitch). | | | | |
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| russie | | | L'humilité te fait renoncer au courage (De-mut), te promet la paix (с-мирение), te tourne vers l'humus (qui est aussi à l'origine de l'homme) - et finit par s'identifier avec la hauteur, où la paix est rare et le découragement fréquent. | | | | |
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| russie | | | Doute, comme Zweifel, viennent de la peur du nombre 2 (qu'on ressent bien dans redouter) ; nirvana (se débarrasser de deux au profit de l'Un) suit la même pusillanimité ; seul le russe сомнение (со-мнение - avis partagé réconcilie le moi avec l'autre. | | | | |
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| russie | | | L'apparence est fantomatique en français, lumineuse en allemand (der Schein, de scheinen - éclairer), évidente en russe (видимость, de видеть - voir) ; c'est pourquoi le sceptique français est angoissé, l'allemand - enthousiaste et le russe - certain. | | | | |
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| russie | | | Du concret à l'abstrait, de l'actif au passif, du nécessaire à l'impossible : consolation promet un réconfort (solacium), Trost - une confiance (trauen), утешение - une tranquillité - une tranquillité (тишь). | | | | |
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| russie | | | L'angoisse des Allemands (die Angst) est profonde, celle des Russes (тоска) - haute ; pourtant, les mots angustia et тесен partaient de l'étroitesse, ce qui continue à dominer en français. | | | | |
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| russie | | | Tout particularisme n'est qu'incapacité d'accéder à un langage plus vaste. La vraie opposition, dans le débat intellectuel, n'est pas entre l'universel et le particulier, mais entre l'universel palpitant et l'universel mécanique. Le Grec et le Français penchent pour la mécanique, et l'harmonie finale est au rendez-vous. L'Allemand et le Russe tendent vers la palpitation, et de terribles déchirures aboutissent au gauchissement de leurs édifices. Pour que la maison commune soit agréable à vivre, il ne faut ni monter au plafond, ni taper de la tête contre les murs, ni s'extasier devant des ruines laraires : en communauté, il faut garder la paix moutonnière ou robotique. | | | | |
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| russie | | | Le Français, comme les Anciens, vise l'équilibre et la tranquillité ; le Russe s'ennuie dans une paix d'âme ; sans savoir bien réfléchir, il est chez lui dans une agitation inarticulable. « Les Allemands s'exaltent par la méditation au lieu de se calmer » - Stendhal. Et pourquoi ne pas faire un compromis, en vouant la raison au calme, le cœur – à l'exaltation et l'esprit – à la méditation ? | | | | |
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| russie | | | L’arbitraire du pouvoir des forts et la servilité apeurée des faibles, tous les deux asiatiques par leurs origines et passant, facilement, de l’un à l’autre, - tel est la triste Histoire politique russe, et que résume bien le plus notoire des russophobes lord A.Tennyson : « Contrée sauvage, où le Pouvoir et la Peur se rencontrent aux sommets de la brutalité » - « A savage land where meet the coarse extremes of Power and Fear ». | | | | |
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| russie | | | Depuis trois siècles, la fâcheuse manie de se contenter de son vague regard, au lieu de se nourrir de ses yeux impartiaux, empêche le voyageur russe en Europe d’en tirer de bonnes leçons, le plonge dans un ‘désenchantement’ grandiloquent, l’autorisant à donner des leçons à l’Europe, qui aurait perdu l’esprit chevaleresque, pompeux et hautain. Et, le mur avec l’Europe épaissi, il retourne dans sa sauvagerie sociale, l’âme en paix. | | | | |
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| chœur souffrance | | | CITÉ : Heureusement pour la cité, il devint honteux d'avouer ses plaies ; la quiétude affichée nous protège désormais des soubresauts lyriques et laisse à la douceâtre démocratie le souci de nos épidermes de plus en plus lisses. Les aspérités de l'âme sont contre-indiquées dans des rouages économiques huilés, où tout le monde s'engouffre. | | | | |
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| chœur souffrance | | | PROXIMITÉ DIVINE : La proximité recherchée à cause d'une souffrance est presque toujours fausse. C'est chair en paix qu'on communique le mieux avec le guérisseur d'âmes. Ne rapprochent que d'étranges réjouissances partagées au sein d'un naufrage. Les joies ne sont belles qu'imprévues, les souffrances - qu'appelées de ses vœux. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler – inspirer un regard noble sur la souffrance. Mais ce regard serait probablement d'autant plus angoissé. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir n'est pas un sacrifice à ce que nous aimerions être. Il est, plutôt, le lieu de sacrifice, d'où s'élève le mieux ce qui pèse le plus : notre angoisse ou notre honte. Toutefois, en état exalté, il vaut mieux visiter les ruines que les temples. Dans les ruines, la souffrance aide à révéler le rang des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | Nous pouvons triompher du désespoir, tant que nous avons encore des réserves d'abîmes pour nos futures chutes, des réserves de déserts pour assécher nos courants ou des réserves de tempêtes pour faire honte à nos accalmies. | | | | |
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| souffrance | | | L'Esprit descend non pas pour illuminer, mais pour souffler. Il est le voile, le vol, la voile, annonçant le vague, porté par la vague : il est chute ou naufrage au bout d'un voyage intranquille. | | | | |
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| souffrance | | | Pour étouffer l'angoisse inexistentielle, trois stratagèmes vitaux : agir, créer, aimer. Leur artifice se trahit facilement, sauf le cas béni, où ses trois écrans tombent de la même hauteur et voilent la même scène. | | | | |
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| souffrance | | | Le compétent n'exhibant pas de performances, c'est la source la plus répandue de souffrances non-physiques. De ce point de vue, elle est le contraire de la conscience tranquille, qui est le contentement de ses performances en absence d'une vraie compétence. | | | | |
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| souffrance | | | Deux recettes fallacieuses contre l'anxiété : l'humilité ou le mépris, s'appuyant soit sur la sophistique soit sur l'éristique. Ces deux remèdes finissent par aggraver le mal. L'amitié d'un mot ou d'un homme est un palliatif plus bénin : l'amitié est vaudevillesque, tandis que l'humilité est tragique et le mépris dramatique. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas la valeur comprise de la vie qui engendre la peur. C'est l'existence même de cette peur tenace qui suggère le prix d'une vie incomprise. | | | | |
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| souffrance | | | Les Anciens souffrent de soifs inassouvies et te soutiennent par l'harmonie et la raison ; les modernes digèrent mal leurs dîners en ville et t'accablent de visions d'angoisse et de folie. « Ce qu'il désire s'accomplit par là même que son désir demeure inassouvi » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| souffrance | | | Que la paix d'âme est symptôme des sots est bien connu ; mais que la souffrance, sans rien apporter aux sens du bien ni du beau, rend plus intelligent est une observation constante et énigmatique. C'est à croire, que les ailes ne poussent que dans des plaies. | | | | |
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| souffrance | | | Le remords et la honte m'attrapent dès que j'inhibe mon action, toujours abrutissante, et donne du loisir à mon esprit, affairé et écœuré. D'où l'appel des sots : « Que le travail vous apporte la paix, puisqu'on ne la trouve nulle part ailleurs » - Mendeleev - « Находите покой в труде, ни в чём другом его не найти ». | | | | |
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| souffrance | | | Ce que la modernité gagne en angoisses, elle le perd en tragédies ; la lancinante tristesse de l'âme se mua en aigreur nauséabonde de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | L'inquiétude comme cause et l'inquiétude comme effet. L'artiste exploite la première comme énergie alimentant ses hauts rythmes ; le philosophe étouffe la seconde comme trace des bas algorithmes. À propos, si l'art survit, ce sera peut-être parce que « jamais ne manqueront, heureuses ou malheureuses, les causes d'inquiétude » - Sénèque - « numquam derunt vel felices vel miserae sollicitudinis causae ». | | | | |
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| souffrance | | | Réduire toute la vie à l'horreur, chose presque spontanée, pour une sensibilité doublée d'une intelligence. Et le mot de Spinoza : « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort » - « Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat » - ne présente pas une sérénité de sage, mais une martingale d'angoissé. Songer à la manière d’être dépêché dans l’au-delà d'Eschyle, dont la calvitie reçut une tortue lâchée par un aigle myope, à la recherche d'une pierre, ou de Barthes, fauché par une camionnette. | | | | |
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| souffrance | | | Pour traduire à peu près les mêmes sentiments, il y a plus d'intensité dans la peur que dans le courage, dans l'angoisse que dans la lucidité face à la mort, c'est donc le premier terme de l'alternative que je préférerai. | | | | |
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| souffrance | | | Entre l'être et le devenir, ces deux mystères de la création divine ou humaine, s'incruste l'existence. Entre le vertige admiratif et l'extase inventive s'installe l'angoisse existentielle. Les pédants, ruminant leurs classifications mécaniques, ne sont pas touchés par ces soubresauts ; jaloux des poètes, ils se prennent pour des savants imperturbables : « Les ignares se représentent la matière d'une manière si subtile, si raffinée, qu'ils en attrapent le vertige » - Kant - « Unwissende denken sich die Materie so fein, so überfein, daß sie selbst darüber schwindlig werden ». | | | | |
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| souffrance | | | La caresse semble être non seulement au commencement de la Création, mais elle en serait même la fin ultime, puisque mes souffrances les plus irrésistibles viennent du manque de caresses pour ma peau, mon visage ou mon esprit ; car ma mère ou ma maîtresse, mon pair ou mon frère, mon collègue ou mon adversaire ne sont pas toujours là pour entretenir mon intranquillité grandiose et glisser vers l'angoisse morose. | | | | |
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| souffrance | | | Plus vaste et varié est la gamme de mes audaces, plus juste et riche sera mon tableau ; c'est la peur devant la honte, la douleur ou la perte, qui me prive de tant de couleurs et d'intensités. « Qui sait tout souffrir peut tout oser »* - Vauvenargues. | | | | |
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| souffrance | | | Tant de balivernes savantes au sujet des vérités qui libèrent et des connaissances qui guérissent. La connaissance apaise un malaise vital - la honte. La vérité me prive d'un joug désiré, de l'amour. Rien d'étonnant que de tels docteurs ne voient, en tout désir d'homme angoissé, que de la perversion, de la dissimulation ou de l'aliénation. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse banale - ne pas se sentir de son époque, se voir incompris par ses contemporains, ne se projeter que vers l'avenir ; la vraie angoisse commence par l'impossibilité de se sentir chez soi, voir en tout lieu un exil : « L'angoisse rend étranger » - Heidegger - « In der Angst ist einem unheimlich ». | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse est peut-être la sensation la plus énigmatique, inexplicable : aucune référence à la mort, à la douleur, à la menace, à la honte ne l'éclaire. Elle est vrillée à la vie et en reproduit le vertige. Surtout avec tout appel de la hauteur : « L'angoisse devant l'accès à la hauteur de la vie fait partie de la vie » - Kafka - « Unsere Angst vor dem Aufsteigen in ein höheres Leben ist die seine ». | | | | |
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| souffrance | | | La plus précieuse clarté est celle qui justifie notre angoisse. Souffrir pour une raison obscure est insupportable. Cependant, la meilleure joie, elle, est aveugle. | | | | |
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| souffrance | | | Dieu munit l'homme de rêves et d'angoisses ; la machinisation générale les réduisit en projets à calculer et en objets à contrôler. | | | | |
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| souffrance | | | La sérénité est propre de la multitude moderne béate, sans cesse réfléchissante. Et l'on apprécie la triple ironie occidentale à lire cette sagesse orientale : « Sans méditation, comment prétendre à la sérénité, et sans sérénité, comment prétendre à la félicité ? » - Bhagavad-Gîtâ. Ce monde déborde de ruminations et de paix d'âme, qui apportent une auto-satisfaction de robots. La félicité troublante est dans la naissance et dans l'écoute d'une musique, au milieu d'une vie. Et la bonne musique, au lieu de nous bercer dans une sérénité mécanique, nous remue et nous fait souffrir, sans en apporter la moindre explication. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur inspire le malheureux ; le malheur aspire l'heureux - l'adjectif est à nous, et le nom est à Dieu. Je suis malheureux, puisque je souffre ; je suis heureux, puisque j'ai une paix d'âme. Mais c'est la souffrance qui m'élève, et c'est la platitude qui m'écrase. Le bonheur est en-haut, le malheur est rampant. | | | | |
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| souffrance | | | Comme toute lutte avec le réel, au lieu de l'imaginaire, la douleur, elle aussi, affleure le quotidien et nous plonge dans la platitude. Ne compte accéder, par la souffrance, ni à la hauteur ni à la profondeur : « Je doute que la douleur nous rende meilleurs, mais elle nous rend plus profonds » - Nietzsche - « Ich zweifle, ob ein solcher Schmerz verbessert, aber ich weiß, daß er uns vertieft » - elle ne fait que renforcer les positions acquises sans combat. | | | | |
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| souffrance | | | Paradoxalement, c'est bien une paix d'âme qui nous livre le plus sûrement au désespoir, tandis que la plus belle espérance est promise à celui qui vibre au milieu des pulsions. La paix fait entendre le bruit (ou notre misère, dirait Pascal), l'inquiétude elle-même engendre de la musique. | | | | |
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| souffrance | | | Il ne faut pas voir dans l'espérance un moyen pour calmer mon angoisse ; toutes les deux forment un même axe, comme le nihilisme le fait avec l'acquiescement, un axe qui vaut par la hauteur, à laquelle je le hisse, et par l'intensité que j'y entretiens. | | | | |
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| souffrance | | | L'absurdiste ramène tout au problème du savoir ; les angoissés et les paisibles devraient leur piètre état à une ignorance respective quelconque. Tandis que la vraie angoisse est due à une conscience, plus forte que la science, et la vraie paix d'âme - à une science sans conscience. | | | | |
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| souffrance | | | Ni notre continu ni nos pointillés ne reproduisent rien de fidèle à l'essence du monde ; et nos inquiétudes viennent de cette séparation et non pas de nos lacunes ou de nos imperfections. Notre intranquillité est belle, car ce gouffre ou ce vide fatal dans nos connaissances est fait pour résonner et bouleverser notre âme ; l'esprit, qui est fait pour raisonner, cherche le continu monolithique, avec, en prime, une paix d'âme, et finit par nous enlaidir. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse mène certainement plus loin que l'espérance, mais l'espérance te maintient à une plus grande hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | On vaut par la douceur mélancolique de nos lamentations et par la violence hymnique de nos acquiescements. | | | | |
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| souffrance | | | Désapprendre à vivre est plus facile qu'apprendre à mourir. Et beaucoup plus utile. Pour mieux aimer. Transformer la lueur ardente, venant de l'amour ou de la mort, - en ombres : « Esclave de l'amour, je suis libre des deux mondes » - Hafez. La plus belle liberté est celle qui réussit à se mettre au-dessus de la souffrance : « Dans la possibilité de l'angoisse la liberté succombe écrasée par le destin » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | Une bonne recette, pour adoucir mes angoisses : donner au temps la hauteur de l'éternité, et à l'éternité – la profondeur du temps. Que mon poids soit mesuré en unités d'une balance invisible ; que tu sois plus familier de l'inconnaissable que du connu. | | | | |
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| souffrance | | | Toute philosophie qui parte de la mort acceptée (de la tienne ou de celle des autres) est une philosophie des robots. Comme la philosophie des moutons mûrit à partir de la paix d'âme. L'horreur de l'esprit et l'intranquillité de l'âme sont les préconditions d'une haute philosophie, qui est réconciliation ou unification : dans la consolation qu'elle apporte à un corps qui souffre ou dans la musique qu'elle crée entre réalité, concepts et langage. | | | | |
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| souffrance | | | L'état normal, ou plutôt désirable, de l'âme est l'inquiétude ou la douleur. L'absence de ces attributs prive l'âme de son essence, mais conforte la détermination de l'esprit. Et Cioran : « Quand l'âme est malade, il est rare que le cerveau soit intact » - voit de fausses contagions. Quand l'âme est bien portante, ce n'est plus l'âme qui tentera de chanter ou de danser. | | | | |
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| souffrance | | | Dès que j'élève ma maîtresse, mon regard ou mon espérance à une grande hauteur, en dehors des valeurs intelligibles, une inexplicable inquiétude ou même angoisse me prennent à la gorge. « Souffrir, c'est donner à quelque chose une attention suprême »** - Valéry. Le paradis, c'est peut-être la platitude de l'ordinaire ; et l'accès à la grande beauté mène à l'enfer. | | | | |
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| souffrance | | | Du bon usage de la mélancolie : l'état jovial, apaisé, aplatit nos gammes, rend nos oreilles trop ironiques avec les accords héroïques ou lyriques, nous arrache à la hauteur. « Le désespoir ne me déprime pas, il me soulève »*** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, cette visée centrale du prêtre et du philosophe, consiste à dévier le regard angoissé, fixé sur l'irréparable, vers une permanence quelconque, à laquelle on collera des étiquettes d'éternel, d'absolu, d'infini. Ce qui est curieux, c'est que les acceptions qu'attachent à ce jargon les religieux ou les écolarques sont incompatibles. Pourtant, le bien et la beauté, ces cordes on ne peut plus fragiles, soumises aux caprices et aux hasards, sont les seuls supports d'une véritable consolation. | | | | |
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| souffrance | | | On divise les philosophes en ceux qui nous apprennent soit à vivre (agir) soit à mourir (se suicider), la science d'Aristote ou l'art de Socrate. Ils devraient plutôt nous désapprendre toute notion de chaîne : que ce soit vers une vie accumulative (carpe diem) ou vers une vie ou une mort spéculatives (purpose-driven life, ou American way of Death). Pratiquer une culture de la pose et non l'inculture du résultat. Donner un sens au point zéro de la pensée et de la douleur, commencer par une vie intranquille et finir par une mort tranquille. Ne pas oublier, que « la pensée de la mort aide à tout, sauf à mourir » - Cioran. Pourtant on y pensa tellement comme à un aboutissement (au lieu de la vivre comme une contrainte), que même la mort devint impersonnelle : « Oh Seigneur, fais à chaque homme le don de sa propre mort » - Rilke - « O Herr, gib jedem seinen eignen Tod ». | | | | |
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| souffrance | | | Il ne faut pas chercher à vaincre le désespoir, pour, ensuite, sereinement, pratiquer une espérance ainsi renforcée. Rien ne peut empêcher l'esprit d'aboutir dans un profond désespoir, mais il faut savoir, aux moments décisifs, transformer l'esprit en l'âme, qui, seule, peut s'adonner, aveuglement, divinement, à la haute espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Tout regard droit sur la mort paralyse et décourage tout enthousiasme, surtout celui de l'art. L'art est un regard oblique, fuyant, étourdissant – sur la mort intouchable, inenvisageable. De cet art on peut dire : « Le vrai art naît de l'angoisse devant la mort » - H.Hesse - « Alle Kunst entsteht aus Angst vor dem Tod ». | | | | |
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| souffrance | | | L'optimisme : l'espérance matinale, face au désespoir vespéral, le rêve nocturne face à la réalité diurne. Le pessimisme : « Lui, avec la prémonition matinale des désastres du soir, moi – avec mon angoisse nocturne au-dessus des joies du jour » - Berbérova - « Он с утренними предчувствиями вечерних катастроф, я с ночными тревогами о дневных радостях ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance : le Bien individuel ne trouvant plus de traductions ni en gestes ni en paroles ni en regard ; le Beau d'élite devenant insipide et perdant toute appétence ; le Vrai collectif étouffant toute illusion, toute consolation, tout rêve. Son contraire : l'assurance du bien, l'inertie du beau, la paix du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | La source et le commencement sont deux milieux différents ; la paix de mon soi inconnu gît dans mes sources, et l'intranquillité de mon soi connu préside à tout commencement créateur. L'unité primordiale, sans langage, sans représentation, sans frontières, règne dans les sources ; le déchirement, le déracinement, l'ouverture accompagnent toute éruption des commencements. « Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs » - La Rochefoucauld – et si mon vrai soi, le soi inconnu, invérifiable, était ailleurs ? - comme la vraie vie. | | | | |
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| souffrance | | | Apprécie les sommets pour leur panique et leur désespérance, pour mieux y cultiver ta sérénité et ton espérance. N'écoute pas Shakespeare : « Dans les hauteurs te guette le danger, à leurs pieds tu vivras d'espérance » - « The lowest stands still in esperance, lives not in fear ». | | | | |
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| souffrance | | | L'exil est l'état d'esprit le plus propice à l'écriture libre. Les Psaumes de David, Pétrarque, Dante, G.Bruno, Rilke, Nabokov, Cioran. La paix d'âme étant devenue une patrie sans faille du Français moderne, la perspective d'un exil intérieur n'attire plus que des Descartes et des Hugo. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire et les pleurs sont deux humeurs d'égale utilité et intensité, pour saluer le bonheur ; la première - profonde, et la seconde - haute : il faut rire du bonheur compris, et pleurer - du bonheur incompréhensible. Il faut vouer le malheur - au silence et à l'impassibilité. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est possible parce que l'angoisse ou la sérénité, chez la même personne, ont besoin d'embellissement, et l'intelligence leur propose des ressources comparables. C'est dans l'âme que se trouve le meilleur sismographe : « La philosophie est la culture de l'âme » - Cicéron - « Cultura animi philosophia est », que Heidegger voulut profaner avec son souci de l'être. | | | | |
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| souffrance | | | La culture n'est pas ce qui sauve du naufrage vital (Ortega y Gasset : « Cultura es lo que salva del naufragio vital »), elle est ce qui rend plus pathétique le style de nos messages confiés à la bouteille, à bord de ce vaisseau fantôme qu'est la vie. C'est, peut-être, ce que voulait dire Nietzsche : « Montez à bord, les philosophes ! » - « Auf die Schiffe, ihr Philosophen ! » (les bons philosophes savent, depuis Pascal, qu'ils sont déjà fatalement embarqués), leurs havres d'intranquillité étant leurs propres épaves : « pour se maintenir, comme Pyrrhon, à flot dans l'océan de l'esprit » - Byron - « to float, like Pyrrho, on a sea of speculation ». Deux manières de penser le retour éternel : brûler ses navires, soigner le contenu de sa bouteille. | | | | |
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| souffrance | | | Parmi nos misères, comme parmi nos béatitudes, se trouvent des bizarreries inexplicables, échappant à toute causalité, échouant à exhiber leurs véritables sources. Ainsi l'angoisse, comme l'amour, opposés à la peur ou à l'amitié, nous surprennent, sans être précédés par aucun signe lisible ou intelligible. Certains appellent cette absence de cause – le néant : « L'objet de l'angoisse se présente comme un néant » - Heidegger - « Das Nichts stellt sich als das Wovor der Angst heraus ». | | | | |
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| souffrance | | | D'où viennent la honte et l'enthousiasme, dont l'union te résume le mieux ? Serait-ce le désarroi devant ton soi connu, si borné et si net ? La foi en ton soi inconnu, vague et infini ? Cela ressemblerait à la Nausée de l'en-soi de Sartre, rejointe par l'Angoisse devant le pour-soi. L'enthousiasme trouvant dans la terreur une proximité stimulante. | | | | |
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| souffrance | | | Les mêmes angoisses guettent tout mortel ; chacun cherche sa consolation, en fonction de ses talents, de son intelligence, de la hauteur de son regard. Fonctionnellement, le créateur n'y est pas très différent de celui qui plante un arbre ou une progéniture. Tous réussissent leurs débuts, tous échouent au final. Ne te fais pas trop d'illusions la-dessus : « La création, voilà ce qui délivre de la souffrance et rend la vie - légère » - Nietzsche - « Schaffen - das ist die große Erlösung vom Leiden, und des Lebens Leichtwerden ». On est créateur, si l'on s'occupe de l'arbre entier de la vie : de ses racines, de ses fleurs et de ses ombres, en y plaçant des inconnues, sources des lumières initiales et des ténèbres finales. | | | | |
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| souffrance | | | Seul un repu ou un débile peut ne pas redouter la solitude, la douleur, la non-reconnaissance. Mais cette angoisse paralysante ne se transforme en un frisson créateur que chez le poète. | | | | |
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| souffrance | | | Les penseurs se consacrent à la recherche de certitudes et de tranquillités, tandis que la seule chose atteignable reste un semblant de consolation - le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l'espérance, c'est justifier le frisson. Et dire que, jadis, la consolation fut le genre principal des meilleurs philosophes, genre inconnu des raseurs modernes. Dans l'Antiquité, la plus noble sagesse spirituelle s'appelait pharmakon, l'art de guérir, de consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Quel que soit le sens qu'on donne à opium du peuple - suspension du questionnement, foi ou espérance - même la tête la plus subtile n'échappe pas à ce besoin vital ; son opium sera : la dogmatique, pour calmer son angoisse, la sophistique, pour caresser son amour-propre, l'ironie, pour les alterner. L'angoisse allonge les bras, la requête approfondit les choses, l'espérance rehausse le regard. « En tout cas, l'espérance mène plus loin que l'angoisse » - E.Jünger - « Auf alle Fälle führt die Hoffnung weiter als die Furcht » - ce qui explique l'effet de l'opium des intellectuels (R.Aron). | | | | |
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| souffrance | | | Vivre enthousiaste, avec une souffrance vrillée à l'âme, semble être l'état divin. Celui qui surmonte la douleur, dans la fadeur de l'indifférence, est plus proche de la bête que de l'ange. Et la projection de Dostoïevsky : « Celui qui triomphera de l'angoisse et de la souffrance sera Dieu lui-même » - « Кто победит боль и страх, тот сам станет Бог » - aboutira plus certainement au robot terrestre qu'au Maître céleste. | | | | |
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| souffrance | | | Débarrassée de toutes les élucubrations de l'au-delà ou de la paix d'âme recherchée, la notion, chrétienne ou bouddhiste, de salut rejoint ma consolation, cette chimère provisoire, sauvant nos hauteurs de chutes, dont nous menace la souffrance. Le vrai est impuissant là où le bon et le beau font tendre nos meilleures cordes. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un écrivain, l'un des emplois les plus utiles de l'intelligence consiste à garder l'illusion, que l'écriture soit une communication salutaire avec l'au-delà de la mort et de l'angoisse, tandis que ce labeur est aussi trompeur et borné que tout travail abrutissant ou assourdissant. Vivre sans illusions est le lot des intelligences médiocres, même si elles sont puissantes. | | | | |
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| souffrance | | | Suivre des connaissances, c'est faire du cabotage, en vue de la terre ferme. Le goût, c'est l'appel du large (l'incertain), du profond (l'angoisse) ou de mon étoile (la noblesse), qui se propose pour guide. Les dépourvus de goût le voient dans des sorties à la campagne : « Le goût est un canal artificiel ; la connaissance navigue sur l'océan » - Disraeli - « Taste is an artificial canal. Knowledge navigates the ocean ». Le bon goût consiste à appeler de bonnes connaissances pour provoquer une houle. Le vertige est affaire de la terre, qui se dérobe, ou de l'air, qui réclame des ailes. L'eau comme le feu sont des éléments secondaires à l'école de navigation vers la vie. Une fois dans la vie, ils en accompagnent le naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse et le langage, tels sont les deux seuls objets d'une réflexion véritablement philosophique ; c'est l'âme et l'esprit qui constituent l'organe unique de ces deux fonctions, et cet organe s'appelle l'humanisme. Aujourd'hui, chez la plupart des hommes, il est dévitalisé par des injections successives de deux virus - mouton et robot. | | | | |
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| souffrance | | | La paisible vitalité de la horde moderne est due à l'héritage éthique de la femme de Loth : personne ne retourne plus la tête en entendant des clameurs de détresse, nulle caravane ne s'arrête ; si le sel de la terre vous manque, si aucune colonne ne brise plus la monotonie de vos plats forums, vous en connaissez le geste fondateur. | | | | |
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| souffrance | | | Le commerce, la technique, la voirie, la médecine, la police, la science, la vanité interceptent et étouffent mille angoisses, qui travaillaient le sauvage et lui faisaient dresser les cheveux ou les griffes. Et je me mets à attendre ma propre mort comme date-limite d'un produit périssable. « Encore un peu, et une mort bien à toi sera aussi rare qu'une vie bien à toi »* - Rilke - « Eine Weile noch, und ein eigener Tod wird ebenso selten sein wie ein eigenes Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | La beauté sans puissance et la puissance sans beauté, voilà ce qui nous éclaire sur l'origine de l'angoisse des artistes ou de la paix d'âme des managers et techniciens. | | | | |
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| souffrance | | | Les malaises qui nous guettent, à toute étape vitale spatio-temporelle, sont si pénibles qu'il faut chercher des remèdes de cheval, pour nous étourdir. Les plus désirables s'appellent consolations philosophiques, ces caresses de l'esprit, administrées à un corps ou une âme malades. C'est le mot grec pharmakon qui le rend le mieux : à la fois poison, sorcellerie et charme, neutraliser l'angoisse, valoriser le rêve, embraser le regard. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque instant, des angoisses, des douleurs, des détresses nous écrasent contre notre vallée des larmes ; pour lever les yeux vers le bonheur, qui veut nous porter, il faut de bonnes ailes. « Le bonheur est associé au geste de monter » - Teilhard de Chardin. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'âme, vivre, c'est vibrer dans l'inquiétude des voluptés et des souffrances, et pour la raison - baigner dans la quiétude d'un gras bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur, l'âme, l'esprit, tous les trois trouvent l'aliment pour leur expression dans le royaume des ombres : un fantôme, un rêve, un concept – pour palpiter, s'élancer ou approfondir. La houle des deux premiers provoque, fatalement, des souffrances, tandis que l'esprit n'avance que dans le calme ; penser est un calmant, sentir – un excitant. | | | | |
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| souffrance | | | Ils cherchèrent à rabaisser l'angoisse à l'état de souci et terminèrent, par inertie, dans la routine. Les ruines, cette maison ouverte de l'angoisse et de l'enthousiasme, se modernisèrent, pour devenir morne maison aseptisée du calcul. La nuit ne devient claire que grâce au néon. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a pas de langage, et son silence imposé est vécu comme une tristesse ou une angoisse. Elle est analogique, et l'esprit est numérique ; l'intelligence, c'est une fraternité entre eux. La mélancolie : un état d'âme rendu par un mot d'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Mon âme aspire à une musique sacrée, mais seuls mon esprit ou ma chair composent des harmonies, mélodies et rythmes, qui, souvent, s'avèrent profanes, – telle est l'origine de la véritable angoisse. Et que c'est mesquin et décharné que de la voir dans la liberté (Kierkegaard), dans le néant (Heidegger) ou dans les deux (Sartre) ! | | | | |
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| souffrance | | | Quand le plus impassible des penseurs m'assène : « Angoisse, mon véritable métier » (Valéry), je comprends, que ma vision de la consolation comme d'une moitié de toute bonne philosophie n'est pas exagérée. | | | | |
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| souffrance | | | Nul n'a besoin d'incantations philosophiques, pour s'adonner aux plaisirs ou béatitudes, et plus aveuglement on s'y livre mieux ça vaut ; en revanche, c'est l'irrésistible angoisse, qui finit par glisser dans les plus optimistes des âmes et qu'aucune raison n'efface ni ne calme, c'est cette intranquillité qui se tourne vers le sage, pour que celui-ci détourne l'intensité d'une souffrance muette vers une musique caressante, consolante, irrationnelle, grandiose. | | | | |
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| souffrance | | | La réaction humaine à l'horreur de la mort – le cri, le râle, le hurlement en vue d'un gouffre noir ouvert ; et la consolation, philosophique et musicale, consiste non pas à procurer une ataraxie sereine ou à composer une partition cohérente, mais à transformer ce terrible tohu-bohu en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance métaphysique, la seule dont j’y parle, devient vraiment belle, quand elle est flanquée d’un désespoir parfaitement physique et touchant les valeurs nobles mais irrécupérables. C’est lorsque aucun appui ne permet plus de projeter la moindre étincelle sur un avenir sans issue, donc lorsque seul un nihilisme intérieur, gratuit et irresponsable, offre ses ressources à ma musique et, d’une noirceur extérieure, laisse surgir une douceur illisible, c’est alors que l’espérance se fraternise avec mon angoisse, se fait consolation et m’assure que mes palpitations, perdues pour les yeux et l’esprit, portent un sens pour l’âme, au-dessus des faits, des calculs et même des passions. Cette espérance ne prétend sur aucune profondeur humaine, elle est dans une hauteur divine, inhabitable. | | | | |
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| souffrance | | | Deux soucis de l’être-pour-la-mort heideggérien (Sein-zum-Tode) : l’évidente tragédie de l’existence et l’indéfendable espérance dans l’essence. | | | | |
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| souffrance | | | Ne plus aimer (ou ne plus rêver, ce qui revient au même), voici une haute angoisse. Et l’angoisse est d’autant plus profonde que plus primordiale est la chose désirée et menacée, d’où l’horreur de la mort comme de l’antithèse de l’être. En paraphrasant Schelling (Le premier être est le désir - Wollen ist Ursein), on peut dire : « Le premier désir est d’être - Sein ist Urwollen ». | | | | |
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| souffrance | | | Un peu d’esprit suffit pour constater, au bout de tout chemin, - un désespoir. Un bon esprit l’étouffe par l’action ou le cynisme. Un esprit noble découvre son allié charitable, l’âme, porteuse de chimères et souffleuse d’espérances, hors chemins, hors temps, hors désir même, une caresse tout intérieure, c’est-à-dire une chaleur sans ressources et une lumière sans sources. | | | | |
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| souffrance | | | Toute coexistence rationnelle entre le réel et le rêvé aboutit au désespoir ; l’espérance ne peut naître que d’une rupture entre eux : soit tu agiras dans le réel, débarrassé de l’imaginaire, dans la quiétude de mouton ou l’algorithmie de robot, soit tu seras consolé, dans un rêve au seul firmament, sans horizons. | | | | |
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| souffrance | | | Si aucune grâce ne lui entr’ouvre l’accès à l’éternité, l’homme suivra des sentiers battus, avant de sombrer dans l’éternité finale, sans polluer le monde ni l’embêter par ses angoisses. La grâce, c’est le privilège des impasses : « Avant d’être expédié dans l’Éternité, l’homme s’attarde dans l’Impasse » - Don-Aminado - « Прежде чем отправиться в Вечность, человек заходит в Тупик ». | | | | |
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| souffrance | | | L’inertie d’esclave le rend calme, le commencement d’homme libre le rend inquiet. On comprend le conformisme des chercheurs de la paix d’âme. « La liberté engendre l’angoisse, le refus de la liberté apaise la souffrance » - Berdiaev - « Свобода порождает страдание, отказ же от свободы уменьшает страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | Brandir mes paisibles convictions est aussi inauthentique qu'exhiber mes convulsions. Même mes hésitations spasmodiques ne me ressemblent pas. Quelle tristesse, que de me rendre compte, que ce qui m'est le plus proche, c'est le mot, dans lequel j'essaie d'introduire mon visage éperdu ou une musique de moi. | | | | |
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| souffrance | | | Le plus noble des sentiments tragiques – l’angoisse, qui est la paralysante conscience de l’insignifiance, dans le monde réel, de mes plus précieux, authentiques et purs rêves, élans, attaches. L’angoisse, c’est le retour dramatique de la grâce, céleste et impondérable, qui sacralisait ma vie, sur la terre de la pesanteur. Aucun résident permanent des hauteurs n’est immune de ces chutes sporadiques. | | | | |
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| souffrance | | | Le cours de la vie a deux moteurs – l’inertie ou le commencement ; on échappe au premier et passe au second par une concentration initiale et personnelle. Deux fonds, en face, s’y prêtent : soit le temps qui me paralyse par la peur, soit l’éternité qui me libère par l’angoisse. Même le commencement est composé donc de deux moments : les ténèbres de la première pensée et la lumière du sentiment final. Et mon moi s’y incrustera en ombres. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, n’est pas un refuge, offrant toit et chaleur, mais des ruines, hantées par des fantômes, instantanés, ardents et fraternels. Gémissement, tourné en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, le plus souvent, vient de l’extérieur, frappe mon corps, s’exprime par des signes nets, faciles à interpréter. La souffrance naît dans mon âme, suite aux représentations angoissantes que produit mon esprit ; elle est, comme toute mon essence immatérielle, - indicible, ce qui, donc, lance un défi à mes pinceaux et plumes. On narre la douleur, on chante la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit nous souffle des mélodies et rythmes décharnés, mais la musique est composée et animée par notre âme. La tragédie naît de l’angoisse d’une âme, dont l’attente est trop haute pour un esprit trop lourd ; la tragédie c’est l’affaiblissement (extinction, effacement, chaos) de la voix de la hauteur (grandeur, pureté, noblesse), l’âme étouffée par les choses. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme sensible et imaginatif trouve toujours une haute raison, mystérieuse ou obscure, pour se consoler ; seuls les repus médiocres geignent au sujet de leur désespoir insondable et incurable. « Il est honteux d’être malheureux sans retour ! »** - Chestov - « Быть непоправимо несчастным — постыдно ! ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, ne doit rien à la bonne foi, à la cohérence, à la suite dans les idées ; tout au contraire, la raison plaide toujours en faveur de l’angoisse incurable, et Sartre, au fond : « Nous fuyons l’angoisse dans la mauvaise foi » a raison, seulement il faut savoir vivre cette fuite dans le temps en tant que consolation dans l’espace. | | | | |
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| souffrance | | | Le sage aptère choisit entre la sieste et l’angoisse ; le poète enveloppe de rêves la première et développe en hauteur la seconde. | | | | |
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| souffrance | | | L’ivresse – la terre échappe sous mes pieds ; l’angoisse – mes horizons s’effondrent ; le vertige – le firmament accueille mes rêves. Le vertige est peut-être la seule consolation que je puisse apporter à mes pieds égarés et à mes yeux trop lucides. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c’est un regard apaisé sur le Bien gratuit ou sur le Beau si cher. Mais l’angoisse trouble ce regard, et la raison crée, fatalement, cette angoisse. Si tu cherches le bonheur, fais donc taire la lourde raison, fais parler le rêve léger, qui constitue la seule consolation humaine, bien que malhonnête, opaque, endormante – serait-elle divine ? | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est matériel aboutit à l’ennui ; ce qui est spirituel – à l’angoisse. Pour entretenir une lueur d’espérance, il ne reste que l’inactuel, le rêve. « L’Espérance regarde au-delà du corps et de l’esprit »*** - Valéry. | | | | |
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| souffrance | | | Privée de création artistique, sentimentale ou spirituelle, la vie se fige, dans de plates douleurs ou angoisses. « Tout ce qui est spirituel fut toujours mon anti-vie, mon anesthésique »** - Valéry. Si le remède n’est que spirituel, j’ai peur que l’accalmie ne soit qu’insipidité, engourdissement, paralysie. L'art ou la passion approfondissent la douleur et rehaussent l’angoisse. | | | | |
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| souffrance | | | La foi en rêve et la patience en vie – deux conditions d’une consolation, appuyé sur un mystère, inexistant et beau, et sur un réel, horrible et flagrant. La musique, souvent, répond à ces exigences. « De la patience et de la foi – et l’inspiration se donnera à celui qui aura surmonté son chagrin » - Tchaïkovsky - « Нужно терпеть и верить, и вдохновение явится тому, кто сумел победить своё нерасположение ». | | | | |
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| souffrance | | | La stature de mes bonheurs et de mes malheurs est définie par mon regard : je cherche à en comprendre la désolante profondeur ; je tente de les faire affleurer sur une surface calmante ; je les élève dans une vibrante hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance ne libère pas de l’angoisse, et le désespoir est compatible avec une apathique paix d’âme ; ces couples semblent même être inséparables : « L’espérance et l’inquiétude, ou bien le désespoir et la quiétude »** - Boratynsky - « Надежда и волненье, иль безнадёжность и покой ». | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie : après avoir été maître du sublime, glisser vers le statut d’esclave du médiocre. « La tragédie, c’est céder à la platitude »** - Chestov - « Трагедия - уступить обыденности ». | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité et la paix d’âme peuvent durer, mais ce qui est grand chez l’homme – l’intensité d’une passion, la hauteur d’une création, la pureté d’une noblesse – ont une existence courte et ont besoin d’une consolation, pour qu’on leur reste fidèle en puissance. C’est la source même de la vraie tragédie. « Le sens de la tragédie – la brièveté d’une vie héroïque »*** - G.Steiner - « The sense of the tragic : the shortness of heroic life ». L’héroïsme, c’est la fidélité à la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Dans chaque extase le pessimiste voit une angoisse sublimée ; l’optimiste trouve dans chaque angoisse un prétexte pour s’extasier. | | | | |
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| souffrance | | | Même les plus orgueilleux des ratés ne peuvent pas renoncer à l’attente du succès. Le remède de ce prurit de reconnaissance serait-il l’anxiété en toute circonstance, qui égaliserait l’échec et la réussite ? | | | | |
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| souffrance | | | Le contraire de la consolation, c’est l’indifférence, le contentement de ton paisible état, l’oubli que tu as besoin d’être consolé. L’inquiétude pour un rêve évanescent doit t’accompagner dans toute paix d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Il faut occuper les cellules les plus vivaces de notre mémoire avec des traces de nos états d’âme enthousiastes, au passé. C’est avec ces traces qu’il faudra, un jour, remplir le vide envahissant du présent, et ainsi nous éloigner de l’angoisse, nous consoler. | | | | |
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| souffrance | | | La ligne de partage la plus profonde sépare les rêveurs des hommes d’action, et c’est la nature de leurs angoisses qui en témoigne le plus éloquemment : les actifs narrent le sens tragique de la vie, les rêveurs chantent le sens tragique du rêve. | | | | |
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| souffrance | | | L’origine de notre tragédie, cet affaiblissement de l’appel de nos rêves, aurait dû susciter une douce tristesse et non pas, comme c’est le cas, une violente angoisse – énigme… Pour Nietzsche, vivre une tragédie, c’était « souffrir du manque d’enchantements et de l’oppressante inquiétude » - « an der Entbehrung des Rausches und an einer drückenden Unruhe leiden », et la consolation serait la résurrection d’un enchantement évanoui. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie sert à surmonter la tristesse des passions déclinantes. « De l’ennui on ne triomphe que par la langueur » - Tsvétaeva - « Только в тоске мы победны над скукой ». | | | | |
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| souffrance | | | L’état d’âme, le plus efficace contre le désespoir, je l’appellerais - docte inconscience. Plus tu t’occupes des connaissances universelles ou de ta propre conservation, plus vulnérable tu seras face à l’angoisse existentielle. | | | | |
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