| action | | | Tout travail d'ascension mène vers la platitude ; seul l'élan vers la chute donne quelque espoir de hauteur. C'est ainsi, par cette « manière inexorable de perdre et de se perdre » (Blanchot), que se rencontrent des esprits philosophiques. | | | | |
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| action | | | Dans tout geste de l'homme, même dans le plus souillé par le calcul, on peut discerner de la grâce. À condition d'avoir surmonté ou repoussé la pesanteur du calcul, question de levier ou d'élan. | | | | |
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| action | | | Le miracle de l'homme : la suprématie du désir sur le désiré, de la liberté - sur l'action, de l'immobilité de la source - sur le courant de la création. « L'action, le mot, l'événement ne sont que des représentations ; le chemin de la nostalgie et de la liberté ne se donne jamais à la marche » - H.Broch - « Das Getane und das Gesprochene und Geschehene sind nichts als eine Darbietung ; aber der Weg der Sehnsucht und der Freiheit ist niemals ausschreitbar » - il se donne à la danse, mais il y devient impasse des pieds ou scène du regard. | | | | |
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| action | | | Les actions sont des parties de notre tout terrestre ; notre tout céleste trouve toute action pitoyable, ce qui nous ouvre au rêve, c’est-à-dire à l’élan vers ce tout inaccessible et divin. | | | | |
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| action | | | Par l'entremise incontournable du langage nous sommes tous dans l'homme relatif. Par rapport à quoi, là est la question. Pour la majorité, c'est l'homo historicus coulé dans le fait. Pour les meilleurs - l'homo phantasiae aspiré par le rêve. | | | | |
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| action | | | S'il fallait absolument renoncer à l'immobilité et choisir un mode de déplacement, je choisirais le vol d'un oiseau migrateur : ignorance d'horaires et de destinations, élan sans source, retour aux origines. Ce vol, guidé par un instinct sauvage, est une condition de bonne écriture, qui ne laisse pas voir les contraintes et se focalise sur le vertige du vol. Mais écrire dans une langue étrangère, c'est ne pas avoir cet instinct, apprendre la théorie du magnétisme et la météorologie, cesser d'être un volatile et ressembler à un robot, vérifiant les données de ses capteurs (Cioran parlait d'un « pigeon savant et désemparé »). | | | | |
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| action | | | Notre manière de suivre l'appel d'activisme ne traduit rien de notre fond ; sur notre surface vibrionnent nos actions, tout en ignorant nos abîmes. Ces houles sont vouées à la platitude : « Les actes ne méritent ni paradis ni enfer »* - Borgès - « Los actos no merecen ni paraíso ni infierno ». En revanche, la voie qu'emprunte notre chute dans le farniente porte des signes éloquents de nos vrais élans. Comparez les visages si variés et lisibles de Méridionaux avec la monotonie muette et illisible des regards nordiques. | | | | |
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| action | | | L'action est une charnière entre les démarches essentialiste et existentialiste. La première : remplir l'espace avec le savoir, le sens, l'action ; la seconde : traverser le temps avec l'action, l'émotion, la souffrance. Hélas, de nos jours, c'est le sens qui s'imposa et l'émotion qui s'éclipsa. | | | | |
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| action | | | Gymnastique de l'interprétariat : lire la misère et la nudité apparente des choses comme tentatives de traduction d'un texte riche et soigné, tentatives ayant fait long feu, et dont j'accueille les cendres. « Un rapport continu des choses avec l'infini et avec l'homme, une vie indéterminée et vague, le tout en relation avec les élans de l'âme » - Leopardi - « Un rapporto continuo delle cose coll'infinito e coll'uomo, una vita indefinibile e vaga, il tutto in relazione cogli slanci dell'animo ». | | | | |
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| action | | | Qu'emporte un geste, en me quittant ? Demande comment il est né : par routine ou par rupture, dans une contingence ou un choix, derrière une inertie ou un élan. Et je lui laisserai l'indifférence d'un tableau de bord ou la honte d'une fausse empreinte. | | | | |
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| action | | | Chez les agités des pieds - l'exigüité des vues et l'insipidité du goût ; l'étendue du désir et la saveur du vaste chez les immobiles du regard, aux ailes pliées. | | | | |
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| action | | | L'intérêt du discontinu : après le vertige de l'amorce, ne pas enchaîner par l'inertie de l'exploitation. De commencement en commencement – tel est le secret de l'éternel retour ; l'intensité est ponctuelle, et le progrès - linéaire. | | | | |
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| action | | | La hauteur n'est pas dans la capacité d'indiquer les directions (Schiller ou Nietzsche), mais dans celle de voir nettement les chemins à ne pas parcourir. Tous les chemins se dessinent dans l'horizontalité ; dans la verticalité, il n'y a ni tournants ni pentes, que des élans et des chutes : « Le chemin vers la hauteur et le chemin vers la profondeur sont un »* - Héraclite - et il n'est ni spatial ni même bidimensionnel, mais réduit à un point, où demeurera ton regard. | | | | |
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| action | | | J'aime l'arbre : aspirant à la hauteur, se moquant de son étendue, cachant sa profondeur. Le dernier pas s'effectuant au même point que le pas premier. Les pas virtuels, traduits dans une agitation désespérée sur place. Les ailes de l'arbre, ce sont des inconnues, pouvant se trouver partout, aux racines, aux feuillages ou aux ombres, et qui tendent vers l'unification avec le monde. | | | | |
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| action | | | Je reste avec les solutions - je fais du sur place ; je me tourne vers les problèmes - je progresse (« les problèmes naissent, quand on avance » - Chesterton - « progress is the mother of problems ») ; j'aspire aux mystères - je les découvre dès que je m'adonne à l'immobilité complice. | | | | |
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| action | | | Près du but, l'artiste vit le vide ou l'impuissance d'une déconcentration ; le vrai bonheur l'accueille dans l'extase des commencements ou dans le vertige du parcours : « Malheur à toute forme de culture, qui indique l'aboutissement, au lieu de faire notre bonheur sur le chemin elle-même » - Goethe - « Wehe jeder Art von Bildung, welche uns auf das Ende hinweist, anstatt uns auf dem Wege selbst zu beglücken » - le chemin des meilleurs est le commencement même. | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance (ou plutôt le désir de force) ne concerne ni les muscles ni, encore moins, la flèche décochée, mais exclusivement, la corde, sa tension, l'intensité entre elle, mes doigts et mon regard (c'est la dynamique aristotélicienne face à son énergie). Mais les hommes n'en retinrent que la force de frappe et la cible frappée. L'homme vaut par « les flèches, sans cible, de sa raison »** - Tennyson - « the viewless arrows of his thoughts ». | | | | |
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| action | | | L'intensité comme fond de l'existence est dans l'essor et nullement dans l'effort, comme le croient les activistes : « Notre vie ne vaut que par les efforts qu'elle nous a coûtés » - Mauriac. | | | | |
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| action | | | L'homme désire ; à un moment donné, au lieu de continuer à désirer, il se met à agir : par la parole, par la raison, par le muscle ; la discordance entre le désir et l'acte, très rapidement, devient flagrante ; dans cette banale platitude, où il n'y a ni dissimulation ni aliénation ni refoulement, la psychanalyse prétend découvrir des gouffres d'inconscience. Imposer un sens à ce qui en est dénué, dénicher un sens paillard dans ce qui n'est que criard - deux démarches d'un même charlatanisme. | | | | |
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| action | | | Mon esprit et mes jours décrivent les cercles : mystère - problème - solution - mystère et regard - désir - action - réflexion - regard, mais mon âme éternelle ne doit faire escale que dans le mystère et le regard, dans l'intensité et le visage ; le reste ne fera que contribuer à l'éternel retour du même. Mais ce même est hautement sélectif ; ne méritent mon intensité que les choses dignes de mon désir, choses sélectionnées par mes contraintes volontaires. | | | | |
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| action | | | On maîtrise la solution, on comprend le problème, on vénère le mystère - le bon sens consiste à ne pas se tromper de verbe, dans cette hiérarchie. « Pour comprendre un problème, il vaut mieux se libérer du désir d'en avoir la solution »** - Bhagavad-Gîtâ - le désir a partout sa place, il est dans la volonté de franchir les frontières entre ces trois espaces intellectuels, plus que dans le séjour dans l'un d'eux. « Ne sont désirables que les activités, qui ne recherchent rien en dehors de leur pur exercice » - Aristote - par exemple, l'art du retour du fruit à la fleur. | | | | |
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| action | | | Le regard ne devrait pas servir de guide aux pieds, mais d'élan aux ailes ; il sied davantage au toit inexistant des ruines qu'aux fenêtres étanches des étables ou des salles-machine ; le regard deviendrait désir et non plus volonté. Combien de fois la volonté se met à la fenêtre, avant que l'action franchisse la porte (Érasme) ? Le désir est un coup d'ailes provoqué par l'appel de ton étoile immobile. | | | | |
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| action | | | Les activistes ne savent pas ce qu'est le vouloir, qui ne se traduirait pas dans le faire. Et, absorbés par le faire mécanique, ils finissent par oublier ce qu'est le vouloir organique. Une robotisation réussie, enfin, car, jadis, le désir n'avait pas encore abandonné vos circuits mal intégrés. Jadis, on passait l'essentiel de sa vie à désirer, sans faire ; aujourd'hui, cette proportion s'inversa. | | | | |
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| action | | | Les étapes de ma victimisation : l'élan, l'acte, le savoir, la langue, le ton - autant d'immolations, de ruptures et de discontinuités ; je ne serais qu'âne, bouc ou agneau, si je ne vais pas jusqu'au bout de cette chaîne ; et là, on saura si je suis rossignol, coucou, lion ou cygne. | | | | |
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| action | | | Le mot est pur s'il peut se passer d'idées, l'idée est pure si le désir ne s'en mêle pas, le désir est pur si le passage à l'acte ne l'assouvit guère. Mais la multitude aime des amalgames : « Celui qui désire sans agir, engendre la pourriture » - W.Blake - « He who desires but acts not breeds pestilence ». Celui qui agit, immunisé contre le virus de honte ou de désir, gagne en stérilité et perd en saveur. | | | | |
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| action | | | Un rêve, hélas, inaccessible : vivre ce que je suis – je vis un devenir, qui n'est jamais fidèle à l'être inspirateur. Mais la fausse réalité : je suis ce que je vis – est pire, puisque mes gestes et mes mots cherchent l'ampleur ou la profondeur, tandis que mon être ne quitte jamais la hauteur. La vie se fige, oublie ou perd son élan - un vivant instantané sans un créant éternel. | | | | |
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| action | | | Le sage n'apprend pas grand-chose dans ses propres erreurs (qui peuvent être pleines de saveurs), mais celles des autres lui sont souvent utiles (pour éviter des indigestions). « Les sages évitent les erreurs des niais, mais les niais n'imitent pas les réussites des sages » - Caton. C'est pourquoi les niais sont plus heureux, dans leur paisible platitude, puisque les réussites des sages, ce ne sont que des consolations des chutes ou des bénédictions des envolées. | | | | |
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| action | | | L'obligation d'avancer mon esquif me poussera à m'intéresser aux étoiles et même réveillera l'angoisse des profondeurs. Qui rame ne voit pas le fond - c'est la sueur qui obstrue la vue. Ce seront les larmes, si je ne fais que scruter le ciel. Ou le sang, si je n'aspire qu'au fond. Le fond paraît net surtout aux aveugles de naissance. | | | | |
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| action | | | C'est la qualité du désir, en intensité et non en sincérité, qui amortit la honte de la nécessaire action, à laquelle je … renonce. « Avec le désir - mille moyens ; sans le désir - mille contraintes ! » - Pierre le Grand - « Есть желание - тысяча способов ; нет желания - тысяча поводов ! ». Pour élever ou entretenir le désir, rien de plus efficace que de bonnes contraintes ; pour le tuer, rien de plus sûr que de mauvais moyens. | | | | |
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| action | | | Agir est affaire de traductions successives : du désir en conviction, de la conviction en projet, du projet en moyens, des moyens en actes. Et cette chaîne est une suite de ruptures, aucune traduction n'étant fidèle entre les langages du désir, du discours, de la volonté, du geste, du sens. Si l'on suit le beau, on est infidèle au vrai ; si l'on suit le vrai, on s'éloigne du beau. « La traduction, comme la femme, est infidèle, quand elle est belle, et n'est pas belle, quand elle est fidèle » - Shaw - « Translations are like women : the beautiful ones are not faithful and the faithful ones are not beautiful » (voir aussi Lao Tseu). | | | | |
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| action | | | La paix extrême dans l'action, la passion extrême dans le rêve - tel est l'état de déséquilibre à entretenir. Les hommes cherchèrent toujours leur fichu équilibre soit dans la paix d'âme (l'Antiquité) soit dans la passion agissante (la modernité). | | | | |
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| action | | | On tentait jadis de munir l'action de passions ou de noblesse, mais l'on comprit vite, qu'un dossier complet, financier, juridique et corporatif, atteignait plus avantageusement les mêmes objectifs. Et, au lieu de lancer des vœux pieux et héraldiques : « Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » - E.Rostand - on formule des scénarios, gestionnaires, promotionnels ou littéraires, sous forme d'un cahier des charges. | | | | |
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| action | | | C'est avec les graines du champ de l'impossible qu'il faudrait ensemencer celui du possible. Pour des récoltes immortelles, la génétique modifiée est sans danger. « Ô mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible » - Pindare. Ne pas se laisser envahir par l'ivraie du nécessaire. C'est ainsi que t'avaient lu et mis en exergue, respectivement, Camus et Valéry. La vie, la beauté, le Bien, pour la raison mécanique, la machine, sont impossibles. Regardez, aujourd'hui, les champs du possible, en peinture ou en musique, - les distinguez-vous des décharges publiques ? Et l'écriture, elle aussi, subit chaque jour davantage cet urbanisme lugubre et aculturel, ennemi de la kénose vivifiante. | | | | |
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| action | | | Les vrais élans et vertiges tendent vers les limites inaccessibles et peuvent donc être vus comme symboles de l’immobilité. D’autres y voient de l’ennui et s’accrochent à l’appel du mouvement : « L’esprit, en s’entraînant au vertige, finit par se donner l’illusion de la mobilité » - Bergson. | | | | |
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| action | | | L'héroïsme d'action n'exista jamais. « Il n'y a pas de héros de l'action. Il n'y a de héros que dans le renoncement et la souffrance »** - A.Schweitzer. Renoncer aux choses au profit des images ; souffrir des choses intraduisibles, se réjouir des images qui, intraduisiblement, les traduisent. La prétention de l'héroïsme naît de l'illusion, que l'action puisse traduire le désir. La prétention de la noblesse, qui veut orienter le désir vers des valeurs, est aussi irrecevable : « Les vecteurs avant les valeurs »** - R.Debray. Les désirs sont nos vecteurs ; et une façon, légèrement indécente, de continuer à tenir aux valeurs, dont tout le monde se fout, - c'est la farce. | | | | |
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| action | | | Aucune imitation humaine de l’œuvre de Dieu n’est possible, puisque celle-ci ne concevait que des miracles et des mystères, tandis que toute œuvre humaine, même mystique, ne produit que des problèmes et des solutions. Mais il y a un parallèle incompréhensible entre l’extase (prévue par Dieu) devant la beauté érotique du corps et l’extase (réservée aux esprits nobles) devant la beauté romantique de l’âme. Seul un rêveur peut s’inspirer des merveilles de la c(C)réation. | | | | |
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| action | | | Le choix de chemin est un vote des pieds contre les ailes, qui ne connaissent que l'élan : « Rien qu'un élan ou un vol : planer ou désirer - sinon, sur tous les chemins, ne t'attend que ta perte » - A.Blok - « Только порыв и полёт, лети и рвись, иначе - на всех путях гибель ». L'action ne vaut que par l'élan, qui nous pousse à nous quitter, le temps d'une faiblesse : « Tout n'est qu'effort et rythme. Élan sans but ! Terrible est l'instant, où disparaît l'élan » - Bounine - « Всё ритм и бег. Бесцельное стремленье ! Но страшен миг, когда стремленья нет ». | | | | |
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| action | | | On se trouve en hauteur, sans le moindre effort ; pour atteindre la profondeur, il faut y plonger. Ceux qui s'y décident finissent par surnager, pour, ensuite, continuer à ramper. Ces espèces ont rarement assez de souffle, pour être aspirées vers la hauteur. Celle-ci n'est pas dans les nues, elle est dans le détachement de tout lieu. | | | | |
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| action | | | Dans leurs impératifs catégoriques, ils parlent beaucoup trop de fins et de moyens, ils oublient les commencements : il faudrait agir, comme si ton action, dégagée du contingent, pouvait être le premier pas d'un élan devenue nécessaire. Et tout le reste est fioriture. | | | | |
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| action | | | La fidélité au désir ou son sacrifice, l'épicurien ou le stoïcien, auraient pu s'équivaloir si, au lieu de s'intéresser à la volonté, c'est à dire à l'inertie ou à la fuite en avant, ils se penchaient sur la puissance, c'est à dire sur l'intensité et son retour éternel ; c'est ainsi que Nietzsche interpréta la misérable idée spinoziste : la béatitude (le conatus) résiderait dans l'augmentation (le progrès, donc, – à l'opposé de l'éternel retour) de la puissance d'agir, tandis que, pour Nietzsche, il s'agit de la puissance de rêver. Comme quoi, les (pseudo-)parentés philosophiques se fondent sur les mots et non pas sur le sens. | | | | |
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| action | | | Toute émanation humaine, qu'elle provienne des bras ou du cerveau, contient et de l'homme et de l'œuvre : la part et du producteur et du créateur, de l'inertie et de l'élan. Et l'on a raison de négliger le premier et de ne s'intéresser qu'au second (« l'homme n'est rien, l'œuvre est tout » - Flaubert). Tout à tour, le Logos incarné ou le pathos désincarné. | | | | |
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| action | | | Pourvu qu'on ait du talent, la démarcation intéressante ne passera pas entre un libre penseur et un épigone, mais entre l'élan et l'inertie, entre le commencement et le développement, entre l'inconnu irrésistible et le connu résistant, entre le regard étoilé et la trajectoire en continu. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'avant-dernier pas a des noms malheureusement compromis : avant-décision - hypo-crisie, ou avant-jugement - pré-jugé (l'exemple célèbre est donné par la mort, qui, aux yeux de Dieu, n'est qu'un pré-jugé, Vor-Urteil - Nietzsche). Il ressemble au désir d'Aristote ou Spinoza - vision des fins dépourvue de moyens - mais je l'associe plutôt au repérage de contraintes. Cette recherche débouche souvent sur un autre nom compromis : la scolastique - la noble oisiveté. | | | | |
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| action | | | Je n'aspire ni au vide ni au trop plein, je n'aime pas la contrainte des frontières accessibles mais infranchissables, je ne veux pas être un récipient, je veux pouvoir prendre la forme de tout ce qui m'entraîne, me plénifier. Plus nous sommes vides des choses qui pèsent ou ancrent, plus pleins sont nos coups d'ailes et plus larges nos horizons. Si tu veux vivre dans les mots, sois mort pour les choses. | | | | |
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| action | | | Les étapes de mon mûrissement, face au désir : le maîtriser, le calculer, le rêver, le peindre – héroïque, intelligent, poétique, créateur. | | | | |
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| action | | | L'action se fait au nom de ce qui est et/ou sera ; s'attacher à ce qui n'existera jamais est autrement plus noble, et cet essor s'appelle rêve. | | | | |
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| action | | | Se sentir flèche pointant une cible inaccessible et chercher à faire de sa vie une tension digne de cette distance à ne jamais parcourir. Exercice des moyens et test des contraintes. « La dignité de l'homme se fonde et tombe avec ceci : il peut se donner des buts inaccessibles » - H.Hesse - « Die Würde des Menschen steht und fällt damit, daß er sich die Ziele im Unerreichbaren setzen kann » - élan et chute - la tragédie d'Icare. | | | | |
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| action | | | Les Grecs distinguaient bien le dynamisme de la verticalité et l'énergie de l'horizontalité : l'élan de l 'âme vers le haut, facilité par les contraintes du corps en bas. | | | | |
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| action | | | L’obsession par les fins conduit au culte de la maturité ; pour qui ne se passionne que pour la floraison des commencements, la maturité ne sert à rien. | | | | |
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| action | | | Tout geste de liberté prouve la divinité de notre nature ; en être conscient et ébloui est peut-être le sens même de la vie. Aux moutons manque la conscience, et aux robots - l’éblouissement. | | | | |
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| action | | | L’homme est cerné, d’un côte, par le possible et, d’un autre côté, par l’impossible ; il est Ouvert du côté de l’impossible et Fermé du côté du possible ; il est donc dans le rêve de l’inatteignable et dans l’action vers une cible à toucher. | | | | |
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| action | | | Je vaux par ce que je veux atteindre par la musique de mon regard absent ou par l'intensité de mon élan sans ailes, par le vague de mon interprétation par l'art. Mais c'est ce que je peux voir avec mes yeux ou tenir avec mes mains qui me représente, trop nettement, auprès de la vie. | | | | |
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| action | | | Mes actions font appel à ma force ou à ma musique, à l'arc ou à la lyre. Je tends le mieux les cordes d'arc - dans une attitude malgré ou contre. La lyre se tourne vers le oui fraternel, elle n'a pas grand-chose à gagner avec des ennemis : « L'ennemi, lui aussi, fait vibrer ta corde sensible. Pour qu'elle casse »* - S.Lec. Tandis qu'avec l'arc « nos vrais ennemis sont silencieux »* - Valéry – pour nous faire relâcher nos cordes désœuvrées. | | | | |
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| action | | | On vit au milieu des actes, on rêve au milieu des fantômes – l'horizontalité et la verticalité ; et une bonne philosophie ne devrait s'occuper ni de la vie ni de la mort, ici-bas, mais de l'élan vers le haut : la sublimation de nos joies et l'évaporisation de nos angoisses. Et puisque la soif de Dieu prend source dans les mêmes thèmes, la philosophie, en effet, devrait être ancilla theologiae. | | | | |
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| action | | | Dissimuler les ressorts, ne laisser apparaître que l'élan - la fin de toute activité noble : la foi câble le pourquoi, l'intelligence - le comment, l'art - le où et le quand. L'intelligence et l'art substituent leurs ad-Verbes dans le Verbe titubant : « Pourquoi m'as-Tu abandonné ! ». | | | | |
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| action | | | La vie se résume en actes, pensées et rêves : le hasard (des parcours), l’art (des finalités), le départ (des élans). | | | | |
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| action | | | Jadis, tout progrès technique se gagnait à la sueur des fronts solitaires ; aujourd'hui, il se programme dans l'indifférence des robots collectifs. Aucun élan, aucun rêve ne pouvait remplacer un effort organique ; l'effort mécanique arrête les élans et éteint les rêves. | | | | |
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| action | | | Le rêve ne peut pas être innocent, il s'y point toujours un état d'âme extatique, coupable, échappant à toute bonne logique acquittante. On s'en tire mieux avec l'action, qui est si souvent le contraire du rêve : « La vraie vie est l'éternelle innocence de l'agir » - Goethe - « Das wahre Leben ist des Handelns ewige Unschuld » - la vie, moins vraie mais plus musicale, se dédie au rêve. Le rêve est un sacrifice, et tout sacrifice est à ta charge, surtout le sacrifice des idées : « Aimer, voici l'éternelle innocence ; la seule innocence, c'est de ne pas penser » - Pessõa. | | | | |
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| action | | | Dans les actes que j'ai admirés le plus, aucune idée, accompagnatrice ou inspiratrice, ne vient appuyer mon enthousiasme. Et vice versa, dans les idées qui m'enthousiasmèrent le plus, - aucune trace de leur solidarité avec des actes quelconques. L'esprit de l'auteur les conçoit, tous les deux, mais c'est la présence de son âme que je dois percevoir, pour l'aimer, - une âme, noble et désintéressée, dans le premier cas, ou une âme, élégante et passionnée, dans le second. | | | | |
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| action | | | Tous mes actes méritent un mépris, un ricanement ou une indifférence ; il restent mes rêves, habillés de mots ou d'élans ; ils sont ce qui restera de l'édifice de ma vie – ses ruines. « Un grand homme qui tombe n'est pas plus exposé au mépris que les ruines » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, non magis contemni quam ruinae ». | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | C'est par l'effort qu'on élargit les horizons et approfondit le savoir, mais la hauteur, elle, se donne au ravissement et se refuse à l'ascension. | | | | |
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| action | | | L'action s'ensuit d'une inertie intéressée, et la passion – d'un élan désintéressé. Pour ce sot de Spinoza : « Les actions de l'Esprit naissent des seules idées adéquates, mais les passions dépendent des seules idées inadéquates » - « Mentis actiones ex solis ideis adæquatis oriuntur, passiones autem a solis inadæquatis pendent ». Ce sont les idées qui naissent de l'esprit ou des passions et non pas l'inverse. La passion est un attribut d'un esprit se muant en âme (mais Spinoza ne connaît que mens et ignore anima). Et l'adéquation n'a rien d'absolu, mais repose sur la rigueur des représentations et interprétations, où le libre arbitre, et non pas la fichue autonomie, est roi. Un bel esprit se réveille dans les impasses, inquiétantes et initiatiques, et non pas dans de doucettes certitudes intermédiaires. | | | | |
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| action | | | Le contraire de volonté s'appelle inertie – penser et/ou agir en fonction d'une objectivité. La volonté, c'est l'élan d'un commencement, subjectif et audacieux. | | | | |
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| action | | | L'absence de but décrit aussi bien le mauvais que le bon nihilisme. Le premier, l'absurdiste, le constate et se met à se lamenter et à justifier son cynisme. Le second, le noble, le proclame par un acte de volonté, car l'essentiel de nos élans et de nos visages s'associe à la hauteur de nos commencements et à la noblesse de nos contraintes. | | | | |
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| action | | | La hauteur du ciel s'offre à tous, mais son appel est perçu de deux manières : soit il fait chercher des chemins et met en marche nos pieds et nos calculs, soit il se transforme en élan et réveille nos ailes et nos âmes. Et Goethe : « Du ciel, en passant par le monde, vers l'enfer » - « Vom Himmel durch die Welt zur Hölle » - parle d'un enfer collectif. Nietzsche voit un ciel et un enfer personnels : « Le sentier vers mon propre ciel passe toujours par la volupté de mon propre enfer » - « Der Pfad zum eigenen Himmel geht immer durch die Wollust der eigenen Hölle », tandis que le ciel, ou Dieu, est toujours commun pour les hommes fraternels. N'est personnel que l'élan, mais il exclut tout chemin. | | | | |
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| action | | | La même nécessité d'action se lit dans le conatus spinoziste, la volonté schopenhauerienne ou nietzschéenne, l'élan vital bergsonien. Mais sa nature peut être soit mécanique soit organique : soit développer l'idée par un discours sans vie, soit envelopper le discours du souffle de l'idée. La cohérence discursive du pouvoir ou l'intensité inchoative du vouloir. La puissance de la volonté ou la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | Le parcours d'un homme d'action suit, chronologiquement ou abstraitement : l'esprit, ensuite - le cœur, et enfin - l'âme ; l'esthétique, l'éthique, la mystique ; c'est ainsi que, partant des choses, on traverse les valeurs, pour se retrouver dans le soi inconnu, qu'on appellera intensité, tenseur-vecteur ou hauteur. Les choses, ce sont des objets, des théories, des idéologies ; les valeurs - le bien, le beau, le juste, le libre ; la hauteur (mon terme à moi) - l'essor, le rythme, la noblesse. | | | | |
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| action | | | Un bon douteur constate un gouffre entre la portée de son action et le sens de sa pensée, sans parler de l'élan de son rêve. Et dans son esprit et dans son âme, il entretiendra une saine irrésolution, tandis que son bras dira, que « ma maxime était d'être le plus résolu en mes actions » - Descartes. | | | | |
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| action | | | Ce n’est pas le hasard qui dévierait l’action du bien vers le mal : « Je te cultivais, vertu, comme une réalité, et tu n'étais qu’esclave du hasard » - Plutarque – mais c'est une fatalité même. Le Bien vit de l’élan et du rêve et fuit les fins et la réalité. | | | | |
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| action | | | L’effet bienfaisant de disposer – ou mieux – de les créer ! - des buts inaccessibles : tu renonces aux parcours et te concentres dans l’élan, dans le commencement, fidèle à l’étoile, créatrice ou inspiratrice de ces buts. | | | | |
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| action | | | Le Daimôn socratique : « Quelque chose de divin et de démoniaque, une voix qui se fait entendre de moi, mais qui jamais ne me pousse à l’action »** - correspond à cette source de création et de passions que j’appelle mon soi inconnu. Comme Descartes avec son Diable, et Cioran avec son Mauvais Démiurge. | | | | |
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| action | | | Ni la marche, ni même l’escalade ne nous approchent de la hauteur. Nous ne pouvons ni progresser vers elle ni, a fortiori, l’atteindre ; nous ne pouvons que tendre vers elle, par l’élan d’un regard immobile ; elle est dans la soif et non pas dans son assouvissement. | | | | |
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| action | | | Au pays du rêve il n’y a pas de routes ; tout mouvement y est chute ou élan ; s’y égarer veut dire perdre le vertige, s’installer dans la platitude ; l’action y contribue. « Agir, c’est s’égarer » - Arendt - « Handeln heißt irren ». | | | | |
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| action | | | L’être, qui se dégage du récit de mes actes, m’est étranger ; c’est l’être, que j’invente, en fuyant la réalité et en suivant l’élan de mes rêves, qui m’est beaucoup plus proche. Je me cache en me révélant ; je me révèle en me cachant. | | | | |
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| action | | | Le soi connu est le fondement et non pas l’horizon de mes actes ; le soi inconnu est le firmament et non pas le gouffre de mes désirs. | | | | |
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| action | | | On pourrait définir le rêve comme une excitation n’appelant pas à l’action. | | | | |
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| action | | | Un Oui enivré - aux commencements personnels, des Non, sobres et sacrificiels, - aux parcours collectifs, un but - comme fidélité à l'élan des commencements. | | | | |
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| action | | | Aucun chemin ne mène au rêve ; aucun progrès ne s’y produit ; le rêve n’est qu’un élan vers l’inaccessible immobile. Et quand on s’émerveille « du rêve condensé en fait », on finira, avec amertume, par y voir le passage « de l’inaccessible à l’état de chemin battu » - Hugo. | | | | |
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| action | | | Aux actes, transformations, amplifications je préfère le filtrage : le rétrécissement des horizons au minimum de choses, pour me concentrer sur les sources, les commencements, tenant à la hauteur, en absence finale de choses. L’homme commence à valoir par les choses qu’il exclut et par l’élan vers l’inexistant. | | | | |
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| action | | | Tout enchaînement d’idées est un acte, mais tout acte est dépourvu de noblesse. Donc, contente-toi d’une idée solitaire, d’un commencement, qui ne serait qu’un élan atemporel, sans suites. | | | | |
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| action | | | Désirer l’inaccessible, c’est-à-dire rêver, c’est renoncer à l’action au profit du rêve. Pour l’accessible, on peut être d’accord avec Valéry : « L’action transforme le désir en possession de la chose désirée ». | | | | |
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| action | | | Les essentielles de mes notes sont des tentatives de rendre l’élan vers des cibles nobles mais inaccessibles, puisqu’elles relèvent du rêve. Donc, ce sont des appels au chant des commencements, sans chercher à réciter la prose des développements. Si l’on retourne à la réalité, c’est Einstein qui a raison : « Ne raconte à personne tes projets, n’exhibe que tes résultats » - « Erzähle niemanden deine Pläne, zeige ihnen nur deine Ergebnisse » - ce qui suppose des représentations et interprétations communes. La logique est une anti-musique. | | | | |
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| action | | | Sobre dans la vie, enivré dans le rêve – telle devrait être l’harmonie de ton existence. L’inversion de ses états conduit aux monstres de Goya. Quand on est partout sobre ou partout enivré, on jugera ainsi les séjours dans la vie ou dans le rêve : « Merveilleuse est la sobriété de l’enivré ; horrible est l’ivresse du sobre » - G.Simmel - « Wundervoll ist die Nüchternheit des Trunkenen; entsetzlich die Trunkenheit des Nüchternen ». | | | | |
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| action | | | Les sens forment ton soi connu, c’est-à-dire tes représentations, t’armant pour l’action. Ton soi inconnu ne doit pas grand-chose à l’expérience, il est fondamentalement inné ; il résume tes désirs, tes styles, ton goût dans la création. Le premier est omniprésent, permanent, humble ; le second est imperceptible, soudain, autoritaire. | | | | |
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| action | | | La loi de la pesanteur intervient dans toutes tes actions et finit par te rabattre sur la terre ; le rêve, c’est ne pas quitter des yeux ton étoile, pour rendre ton élan vers elle - impondérable. | | | | |
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| action | | | Le rêve est nourri, en permanence, par la vie, tout en en étant l’opposé. Et la volonté, qui a ses racines dans la vie et ses floraisons – dans le rêve, cette volonté naît d’un trop plein, plutôt que d’un manque (Schopenhauer, S.Freud) ; deux flux en découlent – le désir ou l’action. | | | | |
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| action | | | Toutes les finalités essentielles sont déterminées (sans nécessairement être atteintes) par ce qui anime le premier pas : le regard – vers Dieu, le rêve – vers la consolation, l’intelligence – vers la vénération, la noblesse – vers la hauteur, l’enthousiasme – vers le bonheur, l’ironie – vers le style, le talent – vers la beauté, l’amour – vers le mystère. Dans cette banalité, ce qui est surtout à retenir, c’est l’irréversibilité entre l’effet et la cause. | | | | |
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| action | | | Même ceux qui, dans leur élan créatif, tiennent à la primauté du commencement, adoptent, le plus souvent, celui des autres. La volonté n’y suffit pas, il faut de l’intelligence. « J’ai voulu partir de mon commencement » - Valéry. | | | | |
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| action | | | Les définitions et leurs applications – telles sont les fonctions de l’intellect. Le cœur – défini sans applications validées ; l’esprit – définitions et applications ; et « l’âme est un prolongement de l’homme dans l’indéfini » - Hugo – et ses applications indubitables sont des passions, dont l’art est le chantre. | | | | |
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| action | | | Oui, tu commets certainement des actions sociales, motivées pourtant par ta passion, mais tu finiras toujours par regretter de ne pas l’avoir dédiée plutôt à ton propre état d’âme ou, au pire, à une idée désintéressée ou à une grisante image. La passion existe pour être mise en musique et fuir le silence des actions. | | | | |
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| action | | | Le désir vise l’état des choses ou des idées, et l’espérance – celui de l’âme ; le premier réclame l’action, et la seconde – le rêve. Toute action comportant une part du Mal, le chemin, partant du désir, conduit vers le désespoir ; tout rêve étant un appel d’un Bien intraduisible et inaccessible ne peut vivre que d’intensité immatérielle. | | | | |
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| action | | | Que vaut-il mieux : être marcheur sans destination ou destination sans marche ? Dans les deux cas, les yeux restent fermés : se vouer à l’intensité de l’effort ou regarder le scintillement de son étoile - je vote pour le second choix. | | | | |
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| action | | | Il est embêtant de vivre ce dilemme – choisir entre l’immobilité, qui rend les yeux perçants, et l’élan, qui rend le regard enivrant. La profondeur, menacée d’affleurer la platitude, ou la hauteur, avec son souci d’atterrissage brutal. | | | | |
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| chœur amour | | | IRONIE : Il y a peu de voisinages aussi incompatibles que celui de l'amour et de l'ironie. C'est pourquoi l'amour heureux, c'est-à-dire aveugle, survit mieux chez la gent grave. L'ironie égalise, et l'amour vit de chutes ou d'envolées. Ironiquement on s'avoue vaincu, et l'amour conquérant est porté par une vision de nimbes. | | | | |
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| amour | | | En effet, Dieu est peut-être amour. Je me résigne assez facilement, que tous fassent la sourde oreille face aux mots, soufflés par mon esprit, ou que personne ne soit attiré par la hauteur que je vise, - mais, mon Dieu, comme il est difficile de porter la caresse non sollicitée par personne ! Dieu serait-Il caresse ? La caresse serait-elle Son commencement ? Suivie de ou précédée par l'émotion : « Au commencement était l'émotion » - Céline. Même l'éternel retour est le mieux illustré par les métamorphoses de la caresse, vues par Lucrèce : Vénus-volupté, Vénus-amour, Vénus-paix, Vénus-nature - le monde, au bout de la chaîne, retombant sur la caresse. | | | | |
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| amour | | | La possession est un terme qui couvre tout un axe, allant du savoir à la femme : de la plus raisonnable des maîtrises à la plus folle des extases ; Ève en serait un symbole. Et cet axe est parfaitement parallèle à celui de l'homme, allant de l'ange, humble créateur, à la bête, fière et dominatrice. | | | | |
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| amour | | | En poésie, l'assouvissement est plus important que la soif. Avec la femme, c'est l'inverse, mais le déséquilibre est du même ordre. Il y a de l'âme, dans les deux cas, tandis que l'équilibre entre désir et possession est signe de quelque chose sans âme. | | | | |
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| amour | | | Le contraire de l’agir est le caresser ; et l’amour est dans l’art de réduire la sensibilité et la sensualité aux caresses du cœur ou du corps – garder la clarté d’une fin et le vertige d’un commencement. | | | | |
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| amour | | | Chez les autres, je ne vois que le sens et non pas le désir. Chez moi, au contraire, tout ce qui compte - la vie, la femme, la vérité - n'est que désir. | | | | |
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| amour | | | Désirer, c'est chercher à se débarrasser d'une vérité. Mais il ne faut pas la balancer seule, mais la flanquer de son contraire, pour donner à ton désir un vrai élan, celui d'une négation forte. « Le trait le plus marquant de l'homme est son sens des choses à ne plus croire » - Euripide. | | | | |
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| amour | | | C'est dans un mélange de simplicité et de mystère, d'abandon et de fanatisme, qu'on finit, dans l'amour, par aimer et ses douleurs et ses joies, qui s'alternent et se substituent, sans qu'on sache où est la ligne de fuite. Plus on accumule ses brûlures, mieux on goûte à ses douceurs. L'inverse, hélas, est aussi vrai : « De mon désir je brûle ; d'où vient l'atroce feu des pleurs ? » - Pétrarque - « S'a mia voglia ardo ; ond'è 'l pianto e tormento ? ». | | | | |
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| amour | | | De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide. | | | | |
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| amour | | | Le vrai regard est comme une caresse - l'art d'attouchement initiatique, tout en surface ; la profondeur, comme une possession, crée un paysage, mais fausse le climat. « Tout vrai regard est un désir »** - Musset. | | | | |
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| amour | | | Rencontre merveilleuse du désir et de la jouissance, s'arrêtant au seuil infranchissable du manque - le rêve, avec son autre nom : volupté ou mieux Lust ! « Qu'est-ce en somme la rose - que la fête d'un fruit perdu » - Rilke. | | | | |
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| amour | | | Au commencement de l'homme était peut-être le désir du bonheur ; c'est lui qui, à son tour, donna lieu à l'angoisse de la création et de l'amour, car « le bonheur n'entrait pas dans les desseins de la création » - Freud - « die Absicht daß der Mensch glücklich sei, ist im Plan der Schöpfung nicht enthalten ». | | | | |
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| amour | | | J'aime, tant qu'au créer ne se substituent ni le bâtir ni le construire, tant que l'élan de la forme me préserve du contact avec le fond. | | | | |
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| amour | | | Ton soi inconnu réveille tes passions, mais c’est ton soi connu qui les met en relief, en couleurs ou en musique. Avec l’âge, les dons du second restent presque inchangés ; mais l’intensité de la voix du premier faiblit, c’est là que réside la tragédie d’un poète, c’est-à-dire d’un amoureux. La belle recette de St-Augustin : « Ils aiment en admirant et admirent en aimant »* - « Admirantes diligunt et diligentes admirantur » - ne s’applique qu’à la jeunesse ; les vieux entendent la même musique, mais leur passion perd de la hauteur. | | | | |
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| amour | | | Tout élan finit par s'avérer pitoyable, sans pour autant me détacher de la merveille de la vie, sauf l'appel de l'amour ; ou, peut-être, lorsque l'amour même s'écroule sur mon échelle de valeurs, mon suicide serait l'issue la plus juste. « On se supprime, quand l'amour se révèle misère, infirmité » - Pavese - « Ci si uccide perché un amore ci rivela miseria, infermità ». | | | | |
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| amour | | | Cœur comme matière exige beaucoup d'impassibilité. Cœur comme outil n'est utilisable qu'en et par pulsions. | | | | |
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| amour | | | L'amour : les hommes en meurent, et les femmes en vivent ; l'homme aspire au mouvement et la femme à l'immobilité ; et l'amour, le vrai, donne l'immobilité ; l'amour féminin se désengage, l'amour de l'homme s'engage. | | | | |
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| amour | | | Dans la vie plate, nous vivons des forces claires, et voilà que l'amour nous fait découvrir d'obscures sources de faiblesses. Et tout élan vers une faiblesse envoûtante nous élève à une hauteur, où seul un souffle d'amour permet de respirer. La souffrance, c'est la faiblesse. L'art de chanter la faiblesse, c'est la poésie. « Je veux chanter l'amour, et voilà qu'il devient souffrance. Mais dès que je veux chanter la souffrance, elle devient amour » - Schubert - « Wollte ich Liebe singen, ward sie mir zum Schmerz. Und wollte ich Schmerz nur singen, ward er mir zur Liebe ». | | | | |
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| amour | | | L'inspiration : s'arracher, ou être arraché, à l'inertie, tomber sur un point zéro sans cause, passer le flambeau à une fibre créatrice. Cette rencontre entre l'inspiration et la création s'appelle culte des commencements, dont vivent l'artiste, l'amoureux et le rêveur ; dès que la première impulsion est éteinte, intervient la routine, palissent l'art, l'amour et le rêve. | | | | |
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| amour | | | L’amour, qu’il soit de Dieu ou du prochain, n’est pas une porte qu’il s’agisse d’ouvrir. Tout amour est avant tout une clé, dont on n'a même pas l'envie de se servir. Dès qu'on touche aux serrures, on s'évade, redevient libre et donc sans élan cellulaire. Le prochain attend ta chaleur, Dieu se contentera de ton intelligence - amor intellectualis Dei. | | | | |
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| amour | | | Non, l'amour ne nous grandit point ; tout au contraire, il nous réduit à un seul point vécu comme la source de tout rayonnement. Et il ne produit que des balbutiements en discontinu. C'est l'absence d'amour qui délie et déplie les plumes et les ailes. L'amour est le retour aux sources sauvages, il est « l'appétit de la matière première » - F.Bacon - « appetitus materiae primae ». | | | | |
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| amour | | | L'âme n'est ni éternelle ni porteuse d'une éternité ni même en contact avec une éternité, elle est élan vers l'inexistant atemporel, élan qui est à la fois agentia et amantia (Lulle), ce besoin de caresses sacrées, animant nos meilleurs images, regards ou frissons. Mais puisque cet élan est toujours tourné vers l'au-delà des choses et des idées, on accorde à l'âme, métaphoriquement, un voisinage avec l'éternité. | | | | |
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| amour | | | Les ressources de la faiblesse sont plus riches et imprévisibles que celles de la force : « L'homme aime tant qu'il peut ; la femme aime tant qu'elle veut » - Klioutchevsky - « Мужчина любит сколько может ; женщина любит сколько желает » - il est plus facile de munir le désir d'une volonté que la volonté - d'un désir. | | | | |
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| amour | | | Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir (conatus) selon Spinoza, rire selon Kant, esprit selon Hegel, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le décervelé, le servile et le végétal. | | | | |
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| amour | | | Chez l'homme on respecte surtout la volonté et chez la femme – la spontanéité. C'est pourquoi l'amour non-partagé rend la femme – digne de pitié, et l'homme - pitoyable. | | | | |
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| amour | | | Tout le monde cherche un sens à la vie, tandis qu'il faudrait en deviner la musique ou, à défaut, écouter son bruit, pour le transformer en ta propre musique. « La vie est dans le Désir, non dans le Sens »** - Chaplin - « Life is a Desire not a Meaning ». Le désir est dans les Sens, pas dans la Vie. Le sens est dans le Désir, pas dans la Vie. | | | | |
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| amour | | | Un manque corporel, provoquant un débordement sensuel, telle est la généalogie d’Éros, cet ange-démon, intermédiaire entre les dieux et les hommes, divinement mystérieux, humainement bestial. | | | | |
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| amour | | | Quand ton cœur amoureux bat sa secrète cadence, le reste du monde se dépeuple au-delà des horizons de ton île déserte : « La vie devient un lieu désert, dès que notre bonheur se réduit à l'amour » - Bélinsky - « Если бы наше счастие заключалось в любви, жизнь была бы пустынею ». | | | | |
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| amour | | | L'amour est la seule manifestation pulsionnelle du beau, entraînant dans le même tourbillon et l'âme et le corps. On a peur d'imaginer, que les vibrations de ceux-ci ne s'accordent plus jamais. « Ne plus aimer, c'est ça, l'angoisse ; ne plus oser, c'est ça, l'enfer » - Maïakovsky - « Страшно - не любить, ужас - не сметь » - heureusement, l'angoisse s'avérera ennui et l'enfer – un paradis ennuyeux. | | | | |
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| amour | | | L'angoisse devrait servir d'armures à tes amours et audaces, avant qu'elles ne te surprennent, désarmé. Dostoïevsky (plagié par Maïakovsky et Bernanos) montre la même faiblesse : « Qu'est ce que l'enfer ? - La souffrance de ne plus pouvoir aimer » - « Что есть ад ? - Страдание о том, что нельзя уже более любить ». | | | | |
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| amour | | | Les uns s'angoissent dans le désir, d'autres - dans son absence : « Quand meurt le désir, naît l'angoisse » - Gracián - « Cuando se muere el deseo, nace el miedo ». Le bonheur est le trop plein d'une âme, qui déborde : « L'enfer est dans un cœur vide » - Gibran - « Hell is in an empty heart ». | | | | |
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| amour | | | Le Mongol et l'Arabe persistent chez le Russe et l'Espagnol - les deux réduisent les sentiments de la femme à la patience ou à la pitié et s'imaginent que la femme se donne à l'amant, uniquement parce qu'elle le sent souffrir de son désir. | | | | |
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| amour | | | Aujourd'hui, ceux qui réussissent leur vie n'aiment pas l'art. « Qui aime l'art ? - celui qui a raté sa vie » - Klioutchevsky - « Искусство любят те, кому не удалась жизнь ». L'homme réussi ne peut même pas savoir ce que c'est que d'aimer, l'amour fou étant le goût des désastres délicieux. L'amour sage, lui, c'est savoir colorer sa vie tantôt de chutes, tantôt d'élans, à l'opposé de la platitude des hommes réussis. | | | | |
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| amour | | | Dante est dans le regard, Béatrice est dans la hauteur. « L'éternel Féminin nous aspire vers le haut » - Goethe - « Das Ewig-Weibliche zieht uns hinan ». Élever son regard devient question de conservation de l'espèce : « Psyché est fécondée par le regard d'Éros » - Salomé. Heureusement, le vrai regard a une bonne source : « L'amour est le regard de l'âme »*** - S.Weil. | | | | |
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| amour | | | Il faut profiter des accalmies, pour mieux peindre les intempéries, puisque quand je vivrai celles-ci, je ne rêverai que de celles-là. « Tant que je n'aimais pas, je savais très précisément ce qu'était l'amour » - Tchékhov - « Пока я не любил, я отлично знал, что такое любовь ». | | | | |
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| amour | | | Aux amoureux, il vaut mieux être deux arbres à part, aux branches chargées d'inconnues, et vivre la naissance fusionnelle d'une mélodie unifiée, harmonisée. Et garder, chacun, sa solitude, dans un élan vers la même cime : « dans une fuite, où être deux ne signifie que double solitude » - Musil - « eine Flucht, auf der das Zuzweiensein nur eine verdoppelte Einsamkeit bedeutet ». | | | | |
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| amour | | | L'oubli des vraies passions se devine dans l'aberration étymologique du mot passion (Leidenschaft, страсть), associant à la transe – l'endurance. | | | | |
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| amour | | | Face aux choses hautes, mon mot devient pudique, comme mes caresses - face à la chose charnelle. Mais après le mot, la pudeur redouble, tandis qu'après l'acte elle retombe. La hauteur, dans le premier cas, joue le même rôle que les cloaques du désir, dans le second. | | | | |
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| amour | | | Pour que nous nous aimions les uns les autres, il ne faut ni des buts, ni des chemins, ni des moyens, ni même des contraintes, mais une frontière, une limite, une ligne de crête, dont l'appel ou la vue ferait venir des larmes dans nos yeux fraternels. | | | | |
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| amour | | | La femme vaut par la hauteur du désir qu'elle entretient dans l'homme. Dès qu'elle se mêle de la platitude du féminisme, des droits, de la compétition, sa valeur s'effondre, c'est à dire elle se marchandise. D'où la disparition des amoureux, c'est à dire des poètes. | | | | |
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| amour | | | La peinture d'un enfer coule de source, même chez ceux qui ne connurent ni flammes ni honte. C'est le paisible paradis qui se refuse aux pinceaux sans frisson. Celui-ci ne peut venir que de l'amour : Dante fut guidé par Béatrice, Goethe fut l'éternel amoureux, mais Gogol brûla la seconde partie des Âmes Mortes, faute de Muse. La présence de Dieu n'aide que les charlatans. | | | | |
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| amour | | | Depuis Jésus, on sait que Dieu est Amour (Éros), mais Marx lui oppose Polémos, Nietzsche – Dionysos, Freud – Thanatos. Le soupçon tue l'amour. | | | | |
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| amour | | | Le désir, dispose-t-il d'un même organe, pour se manifester au monde, sous toutes ses formes ? Le désir de vibrer, le désir d'être, le désir d'avoir - la musique d'ailleurs, la cadence intérieure, le bruit extérieur. La passion, la curiosité, l'appétit - les cloisons s'y imposent. | | | | |
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| amour | | | Le beau vaut par l'amour qu'on lui porte ; Narcisse ne se juge pas le plus beau, mais trouve en lui-même la source et l'instrument de toute palpitation devant la beauté universelle, il n'a pas besoin d'intermédiaires. | | | | |
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| amour | | | La passion de et pour l'inconnu entretient et la science et l'amour ; il faut introduire de nouvelles inconnues dans l'arbre de la connaissance voluptueuse et réveiller, ainsi, des unifications inespérées avec l'arbre de la vie. Stendhal appelle cette magie – cristallisation (des branches recouvertes de nouveaux cristaux) : « opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections ». | | | | |
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| amour | | | Le plus beau compliment que je puisse te faire : je ne connais aucun vaste chemin-solution, menant vers toi ; je ne connais aucun milieu-problème, où nous pourrions nous dévisager profondément ; je ne te connais qu'à travers un élan-mystère, qui nous fait frissonner à une même hauteur, sans que nos mains ou pensées se touchent. | | | | |
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| amour | | | L'homme vit de l'esprit, et la femme – du cœur. La secousse, l'élan de leur attirance mutuelle, réduit l'esprit de l'homme au souci du corps ou à la musique de l'âme, tandis que la femme reste fidèle à son cœur immutable. Cette fidélité inconsciente auréole la femme ; l'homme se confirme dans la conscience du sacrifice intérieur. | | | | |
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| amour | | | Il suffit d'être intelligent, pour comprendre que l'action ne parvient jamais à traduire un élan du Bien. Pour comprendre qu'un élan d'amour aboutit aux actes muets, décousus ou aléatoires, il faudrait, en plus, une dose d'honnêteté ou d'ironie. La vie de celui (Wordsworth), pour qui « la plus belle page de la vie – les actions dictées par l'amour et le Bien » - « the best portion of life are acts of kindness and love » – doit n'avoir été qu'un malentendu. | | | | |
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| amour | | | Tout humain porte un soi inconnu, dont l'aura invisible émane de son visage. Lorsque cette aura se révèle à un autre visage, l'illumine ou l'embrase, se produit un miracle qu'on appelle amour. En définitive, on n'aura embrassé que des fantômes ou des spectres. | | | | |
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| amour | | | Le talent, aussi bien artistique qu'érotique, consiste à ne pas suivre le sot conseil d'abandonner la surface et de se plonger, d'entrée de jeu, dans les profondeurs de la chose désirée. Dans toutes les profondeurs je tombe sur de nouvelles surfaces, qu'il s'agit de savoir caresser, avant que la chose n'enfante d'une progéniture, digne de mes ardeurs. Mon imagination est plus prolifique sur la première surface, où mon âme domine encore mon corps. | | | | |
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| amour | | | Les plus nobles des passions se moquent de la connaissance ; les danses de celles-là se passent des béquilles de celle-ci. Et Spinoza a presque raison : « Les passions marquent toujours une connaissance mutilée » - « Passiones semper indicant contra nostram mutilatam cognitionem » - seulement il prend une cause pour un effet. | | | | |
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| amour | | | L'incompréhension de l'essentiel, tel est le milieu naturel, dans lequel l'amour peut s'entretenir. Et commencer à comprendre est souvent le symptôme de sa proche extinction. « L'amour est fait du désir de comprendre, et à force d'échecs répétés, ce désir meurt » - J.Green - quel galimatias ! Le premier symptôme de l'amour est l'absence de tout désir de comprendre et la cécité du sens critique. | | | | |
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| amour | | | Après l’âme, le cœur lui aussi quittera bientôt les hommes ; il ne leur restera que le désir, sans amour ni noblesse. Personne ne comprend plus ces finasseries de Freud : « Là où ils aiment, il n’y a pas de désir, et là où ils désirent, il n’y a pas d’amour » - « Wo sie lieben, begehren sie nicht, und wo sie begehren, können sie nicht lieben ». | | | | |
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| amour | | | Que ton amour surgisse de l’illusion ou bien de la réalité, l’attirance initiale serait du même ordre ; mais si tu peux alimenter l’illusion par ton imagination, rien ne sauve la réalité de sa végétation finale. Donc, même ébloui par la seule réalité, sache la munir d’une illusion, si tu veux défier le temps. | | | | |
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| amour | | | Rien de ce qui est lisible, par exemple ce qu’est ou fait mon soi connu, ne peut être attribut de mon soi inconnu (qui n’a pas d’attributs, il n’a que des vecteurs, des élans, des convergences vers mes limites inaccessibles). Le rêve – être aimé pour mon essence illisible et qui aurait touché une âme pénétrante. L’amour pour le palpable est affaire des glandes et des hormones ; il se forme sur les mêmes cordes que la haine ou l’indifférence. | | | | |
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| amour | | | J’aime et je désire non pas à cause des manques (Platon), mais, au contraire, à cause des débordements dans mon cœur, dont mon soi connu n’est pas tout à fait le maître. Mais j’ai aussi mon soi inconnu, pourvoyeur de courants et d’élans, et je suis, aux instants extatiques, ce soi qui me dépasse. Avant que l’objet de mon désir apparaisse, je porte déjà cet élan secret. | | | | |
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| amour | | | Une attitude qui, par la volonté bien bête d’être original en tout, répugne à l’instinct charnel (le Nietzsche frustré et le Valéry comblé y succombent), cette attitude ne voit pas qu’on n’est en partage avec les autres que par l’esprit et non pas par le cœur. Et l’ivresse d’un cœur débordant ou d’un corps palpitant est semblable à l’ivresse de l’âme enchantée, à l’écoute d’une musique. L’esprit devrait se taire ou s’éclipser devant toute ivresse incompréhensible ou cachottière. | | | | |
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| amour | | | L’amour n’est compatible ni avec la sédentarité (inemploi des ailes), ni avec le nomadisme (suremploi des pieds) ; il est le chaos des coordonnées et des dates, le commencement, la caresse du regard ou de l’épiderme, par illuminations initiatiques, l’élévation du soi connu vers le soi inconnu. | | | | |
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| amour | | | Aujourd’hui, l’homme est plongé, en permanence, dans une foule, physiquement ou virtuellement. Même seul, même avec un être cher, l’homme reste porteur d’instincts grégaires. L’amour est le seul événement qui le rende vraiment solitaire, face à ses nobles faiblesses, l’espace d’un vertige. L’ivresse passée et la solitude brisée, dégrise l’habitude et reparaît la multitude. | | | | |
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| amour | | | J’émets tant d’ondes invisibles et inévaluables, et l’une d’elles atteint un être humain et met en mouvement sa fibre d’amour. Mais je ne sais jamais l’origine de mes irradiations, qui n’est certainement ni ce que je fais ni même ce que je suis. « Comment peux-tu aimer quelqu'un sans l'aimer tel qu'il est ? » - R.Gary – mais c’est le seul amour authentique ! Dans le même frisson irréfutable, sentir et l’onde et le corps. | | | | |
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| amour | | | La hauteur noble, la hauteur à garder, n’est pas dans un lieu à ne pas quitter, elle est dans un élan qu’apportent une âme chevaleresque ou un cœur amoureux, un regard fraternel ou les ailes palpitantes, bref – une amitié de rêve ou un amour de caresses. « L’amitié est l’amour sans ses ailes ! » - Byron - « Friendship is Love without his wings ! ». | | | | |
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| amour | | | Les charmes principaux de la vie provenaient, jadis, de l’ignorance, involontaire ou volontaire, des moyens bornés ou des vastes contraintes. Mais depuis que le savoir dicte et les gestes et les frissons, nos voluptés perdirent de leur intensité. « L’amour précède la connaissance, et celle-ci tue celui-là » - Unamuno - « El amor precede al conocimiento, y éste mata a aquél ». | | | | |
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| amour | | | Si, dans ton écrit, l’expression d’un sentiment semble en être un reflet fidèle, ce sentiment doit être médiocre ou banal. Le créateur veut des sentiments indicibles, dont seule la musique peut rendre le frisson. « L’amour parfait est une déception sublime, puisqu’il est au-dessus de l’exprimable » - Chaplin - « Perfect love is the most beautiful of all frustrations because it is more than one can express ». | | | | |
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| amour | | | Le corps de celui qui ne sait pas être ange est un corps de bête ; l’ange qui ne sait pas déployer ses ailes, tourne en robot. | | | | |
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| amour | | | Le sentiment vaut par l’élan et sa cible ; plus celle-ci est mystérieuse et celui-là – immatériel, plus grande sera la hauteur promise. « L’amour, ce sont les ailes, élevant l’homme à la plus grande hauteur »* - Gorky - « Любовь - это крылья, на которых человек поднимается выше всего ». | | | | |
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| amour | | | L’état d’esprit, l’état d’âme – on sait bien ce que c’est, on en connaît les rouages et les parcours ; mais l’état du cœur reste une notion vague et belle, puisque les finalités de cet élan se réduisent à sa source. On aime l’amour, c’est-à-dire l’état de notre cœur, plus qu’on n’aime la personne aimée. | | | | |
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| amour | | | Derrière toute extase d’artiste ou d’amoureux, il y a toujours, directement ou non, un objet réel associé, auquel il faut porter ta reconnaissance ou ta chaleur. Mais ce n’est pas l’objet aléatoire de ton imitation ou de tes caresses qu’il faille y vénérer, mais la création inspirée de ton âme ou la passion incompréhensible de ton cœur. Pour les sots, évidemment, notre félicité réside « dans la sorte d’objet auquel nous sommes attachés par l’amour » - Spinoza - « in qualitate obiecti, cui adhaeremus amore ». On crée ou l’on aime, dans le Beau mystérieux – au-delà du problème du bien palpable. | | | | |
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| amour | | | L’amour, comme la hauteur, le bonheur ou le Bien, est surtout un élan, un désir, une aspiration à atteindre une limite inaccessible. « L’un des avantages du malheur est de pouvoir désirer le bonheur » - Unamuno - « Una de las ventajas de no ser feliz es que se puede desear la felicidad ». Être grand Ouvert est ne pas posséder ses limites. | | | | |
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| amour | | | Tu es amoureux, lorsque tout attouchement avec l’être aimé – par le regard, la main, le souvenir, le désir – cesse d’être acte et devient caresse, excitante ou apaisante, voluptueuse ou douce, te précipitant dans l’abîme ou t’élevant dans la hauteur. Tu n’es plus ni les yeux ni le regard, et l’être aimé n’est plus l’objet regardé, c’est toi qui es regardé et aimé par Dieu, qui est Amour. | | | | |
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| amour | | | Aimer, contrairement à toutes les autres passions, c'est aspirer à ce qui n'est absolument pas moi, ne désirer aucun partage, donner sans me déposséder, découvrir les délices d'un éloignement, qui ne m'approche que de moi-même, échanger des messages, dont j'ignore, moi-même, la langue magique. | | | | |
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| amour | | | La solitude m’accompagne depuis ma tout première enfance, et je peux témoigner qu’elle ne condamne pas à ne plus savoir aimer. Mais il est vrai, que, dans la solitude, on vit plus souvent du désir d’aimer que de l’amour lui-même. Mais doit-on le vivre ou bien seulement le rêver ? | | | | |
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| amour | | | N’être que proches ou n’être qu’éloignés, pour les amoureux, ne promet que l’ennui transparent ou la nette angoisse, où se fanera toute opacité extatique. Il faut laisser cohabiter l’ultime éloignement avec l’ultime proximité ; ce qui promet des ténèbres, des mystères et des élans. | | | | |
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| amour | | | Dans la réalité, il n’y a rien d’éternel ou d’infini ; il faut les inventer, comme les invente le mathématicien, en tant que processus. Pour le poète, ce serait de l’élan. « Impossible de te détacher des choses passagères, si tu n’es pas épris des choses éternelles »** - St-Augustin - « Amor rerum temporarium non expugnatur, nisi aliqua suavitate aeternorum ». | | | | |
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| amour | | | Tu n’es pas maître de la profondeur de tes pensées ni de la hauteur de tes sentiments ; l’objectivité logique et l’élan mystique, respectivement, y sont des guides. Donc tu devrais davantage songer à la hauteur de tes pensées et à la profondeur de tes sentiments, pour être un homme complet, c’est-à-dire un sage ou un amoureux. | | | | |
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| amour | | | Comme dans tout ce qui bouleverse l’âme ou émeut le cœur, dans l’amour cohabitent le réel et l’irréel ; pour le consolider, l’homme banal développe les facettes réelles, et pour le fêter, l’homme subtil enveloppe de caresses – les irréelles. Et les caresses les plus durables ne se dégagent pas des mains ni même des mots, mais des regards, des phantasmes, des rêves. Et l’on ne sait jamais ce qu’elles enveloppent ; c’est comme la musique, portant un sentiment, invisible et irrésistible. | | | | |
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| amour | | | Plus je te veux, moins je te connais ; moins je te connais, mieux je te crée ; mieux je te crée, mieux je te veux. | | | | |
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| amour | | | Pour les amoureux, réunir leurs forces les rapproche des sobres robots ; fusionner leurs faiblesses en fait des anges enivrés. « Tu ne peux être aimé que là où tu peux te permettre d’être faible »* - Th.Adorno - « Geliebt wirst du einzig, wo du schwach dich zeigen darfst ». | | | | |
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| amour | | | Ce n’est pas la beauté qui enflamme l’amour ; c’est l’amour qui fait flamboyer des beautés jadis invisibles. | | | | |
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| amour | | | L’amoureux, comme le poète, se reconnaît par l’élan altier de son état, plutôt que par l’étendue de ses actes ou par la profondeur de ses raisons. | | | | |
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| amour | | | Notre conscience a deux demeures – le soi connu, qui agit, et le soi inconnu, qui rêve. Quitter la première, pour rejoindre la seconde, est un acte désirable. Cet acte, étymologiquement, s’appelle extase, dont la plus belle manifestation est l’amour. « L’amour est un extase : il nous fait sortir de nous-mêmes »** - Unamuno - « El amor es un éxtasis : nos saca de nosotros mismos ». | | | | |
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| amour | | | À l'enfer, avec sa tentation par la révolte, au purgatoire, avec sa tentation par la perfection (Chateaubriand), je préfère mon paradis, avec ma tentation par le désir et la caresse. Ni l'éternité de débandade, ni l'avenir de mascarade, mais le présent de toquade. | | | | |
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| amour | | | L’amour dès le premier regard apporte de la béatitude et de la certitude ; l’amour dès le dernier regard – la honte et le remords - c’est ce qui m’arriva à la mort de ma mère – j’ai compris, de quel amour elle fut digne, et je n’avais pas su le lui faire sentir – ma vie commença à palpiter avec mon esprit du savant, se tourna vers l’âme du créateur, et finit, trop tard, hélas, par se tapir dans mon cœur inexpérimenté, où m’attendait un amer regret. | | | | |
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| amour | | | On regrette souvent les moments où l’intelligence l’emporte sur le désir ; on ne regrette presque jamais ceux où le désir l’emporte sur l’intelligence. | | | | |
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| amour | | | En amour, comme en poésie, la plus secrète volupté est due aux contraintes rythmiques ou gestuelles. « Le grand mérite de la pudeur est de donner du prix aux caresses »* - Morand. | | | | |
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| amour | | | L’échelle ascendante de la qualité de ton amour, en fonction de son effet sur ta volonté d’agir : l’énergie nouvelle pour tes bras ou ta cervelle, aucun changement dans tes actions, tes bras qui tombent et ton cœur les remplace, en fébrilité ou en noblesse, – l’amour stimulant, l’amour dissimulant, l’amour adulant. | | | | |
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| amour | | | Le Bien appartient au cœur, comme le corps et ses désirs ; et l’amour est le désir – mystérieux, sensuel ou immatériel. Quand on dit, que le poète est un éternel amoureux, cela veut dire, que son complice, son âme, parcourt le chemin de son cœur. « Le désir est affaire du corps, mais nous sommes, l’un pour l’autre, - des âmes »*** - Tsvétaeva - « Хотеть — это дело тел, a мы друг для друга - души ». | | | | |
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| amour | | | Les pulsions de l’amour ou de l’art, les charnelles ou intellectuelles, se ressemblent : la volonté inconsciente de (pro)créer. | | | | |
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| amour | | | En oubliant sa liberté, tout être vivant, l’homme y compris, peut être vu comme une matière première, tel un marbre. Il faut être créateur ou amoureux, pour que son regard enflammé y devine un ange. « J'ai vu un ange dans le marbre et j'ai seulement ciselé jusqu'à l'en libérer » - Michel-Ange - « Ho visto un angelo nel marmo e ho scolpito fino a liberarlo ». | | | | |
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| amour | | | Chez un violent, le désir réveille l’appétit sauvage (la volonté de satisfaire sa voracité dominatrice), et chez un doux – la pitié (la perfection, la source, restant attirante mais inaccessible à ses soifs). C’est à celui-ci que pensait Schopenhauer : « Tout pur et vrai amour n’est que pitié » - « Alle wahre und reine Liebe ist Mitleid ». | | | | |
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| amour | | | La mathématique, la musique et l’amour sont peut-être les seuls excitants qui nous laissent perplexes, désarmés, face à notre soi inconnu, immatériel. La mathématique – par la stupéfiante harmonie des grandeurs abstraites ; la musique – par l’émotion soudaine, émancipée de l’esprit inutile ; l’amour – par l’élan, naissant d’une attraction irrésistible, injustifiable. | | | | |
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| amour | | | Les grands sentiments ne se traduisent jamais par de grands actes ; ces sentiments ne se livrent qu’à la musique pathétique ou au mot poétique, dans lesquels palpite une détresse ou agonise une béatitude. | | | | |
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| amour | | | L’effet de la musique peut se rapporter aux fréquences des sons, de même que l’amour – au jeu des hormones. Ces sobres constats de l’esprit n’éventent pas l’ivresse de l’âme, du cœur ou du corps. | | | | |
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| amour | | | La douleur et la caresse semblent être les seules sensations à être partagées, à part égales, entre le corps et l’esprit. Toutes les autres – la mémoire, le muscle, la volonté – ont une demeure unique. | | | | |
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| amour | | | Quand une œuvre, dont enfante un homme, est palpitante, c’est certainement une femme qui l’avait engendrée. Rilke et Pasternak, poétiques et sublimes, le confirment. Comme les placides Aristote et Kant, intelligents et raseurs. | | | | |
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| amour | | | Jadis, la femme faisait de l’homme un ange placide ou une bête déchaînée. Aujourd’hui, elle en fait un robot sans qualités. | | | | |
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| chœur art | | | DOUTE : L'art et la science, dans leurs racines et leurs aspirations vers le haut, sont chargés du doute, mais on ne les apprécie que pour la certitude de leurs fruits attirés vers le bas. Toute clarté, dans l'art, est de l'impuissance, de l'incapacité de s'ouvrir à d'autres langages ou d'atteindre une autre altitude, un arrêt au milieu de son temps. | | | | |
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| art | | | Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion. | | | | |
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| art | | | Le but ultime de l'art : que mon image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand je touche aux deux, j'arrive à l'extase, à la naissance d'un style : l'ivresse en accord avec l'équilibre. Ek-stasis - se tenir au-delà, être en accord avec le soi inconnaissable, se faire son souffle, traduire son âme : « L'âme des choses est insufflée par le style » - V.Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| art | | | Ni confessions ni testaments ni catéchèses – mais la musique ! Faite de soupirs, d'élans, de silences. L'état d'âme – le point d'arrivée. Ambition d'artiste. | | | | |
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| art | | | Deux conflits polissent une œuvre : entre le fond et la forme et entre la forme et la matière. Quand on comprend, que le premier se réduit au second, on a des chances de devenir artiste. Non seulement « la matière aspire à la forme » - Aristote, mais la forme appelle et déconstruit le fond (Gestalttheorie). | | | | |
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| art | | | Au lieu d’offrir des étincelles bleues, res cogitans, ils déversent de la matière grise, res extensa. | | | | |
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| art | | | Ce qui est bancal et bête, dans une métaphore ou dans une pensée, cherche son salut dans le développement ; mais ce qui est déjà plein - y perd. « L'image gagne toujours à ne pas être développée »** - Aragon - la pensée, en dernière instance, y gagne aussi. Et c'est l'émotion première qui en est victime, puisqu'elle n'est vivante que près de sa source, à laquelle on ne peut être fidèle qu'en mourant de soif. | | | | |
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| art | | | Une curiosité psychologique : plus quotidienne est l'œuvre - plus grandiloquent est son commentaire par l'auteur, plus haute est l'envolée - plus cafouilleuse est sa défense. Shakespeare commentant son œuvre - inimaginable ou pitoyable ! Flaubert, ce Molière moderne, se rattrape magistralement en gloses, qui surpassent l'œuvre. Les Werther et Nouvelle Héloïse ne se trouvent aujourd'hui que dans des journaux intimes. | | | | |
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| art | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire qu’il fasse sablier avec le cerveau ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». | | | | |
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| art | | | L'harmonie inarticulée (la voix divine marmonnant ses théories), le chaos pré-articulé (l'obscure justification de mes modèles), l'harmonie articulée (l'impertinence d'un art imposteur, aspiré vers la théorie par-dessus les modèles) - l'art est l'hymne froid au chaos chaud au moyen d'une harmonie chaude et incompréhensible. | | | | |
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| art | | | L'homme-éponge : une lente et continuelle aspiration, suivie d'une longue expiration ; l'homme-écho : nulle expiration sans la compagnie d'une aspiration. Mais c'est seulement l'homme-poète, l'homme d'inspiration, qui fait sentir le souffle. | | | | |
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| art | | | L'âme d'écrivain, le corps de ses écrits, le vêtement de sa pensée : le désir, avoué, de s'habiller et le désir, inavouable, de se déshabiller. | | | | |
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| art | | | Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées - la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad »). On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume ! | | | | |
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| art | | | Pour nous révéler, comme pour nous cacher, l'art, à l'instar des muscles ou des cervelles, est impuissant, imposteur et même faussaire. L'art ne peut que peindre notre circonstance : les barreaux de notre cage, l'élan de notre tour d'ivoire et le périmètre de nos ruines. Tout ce qui nous exprime nous imprime, tout ce qui nous développe nous enveloppe, - mais nous restons insaisissables. | | | | |
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| art | | | Tous les plumitifs clament leur inappartenance à tout courant. Quand on a de bonnes voiles et, surtout, quand on a son propre souffle, on devrait se désintéresser du courant lui-même. Et le meilleur navigateur n'a pas besoin de déployer sa voile ni même gaspiller, trop près du sol, son souffle. Son plus beau désir de voyage est dans la suspension à l'aplomb des voies impénétrables. | | | | |
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| art | | | La hauteur du regard d'un écrivain, c'est le désir de contenir la résonance entre les murailles, dans les limites du goût. Au-dessus - la sensibilité, en-dessous - la compréhension. Et le goût est la complicité harmonieuse entre les deux. | | | | |
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| art | | | Le poète, c'est le désir toujours renaissant, remettant les pendules à l'heure zéro, communiquant, Dieu sait comment, avec l'éternité, cet oubli du temps, cette durée, qui ne se réduit jamais aux heures, cet éternel retour aux commencements. Les fardeaux de la vie ne rendent ce désir que plus léger ; c'est porté aux nues qu'il gagne en poids et en besoin d'ailes. | | | | |
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| art | | | Être poéteux, c'est ne voir que le beau. Être poétique, c'est voir de la poésie partout. Être poéteux, c'est t'élever jusqu'à la beauté, qui te frappe. Être poétique, c'est tout élever jusqu'à ta hauteur. Avoir de la hauteur, être à la hauteur. Être poéteux, c'est mourir faute d'images ou de couleurs viables. Être poétique, c'est insuffler la vie dans des tableaux effacés. Être poéteux, c'est refuser aux constats l'accès au désir. Être poétique, c'est réveiller le désir dans des constats. Être poéteux, c'est demander au moment unique : Suspends ton vol. Être poétique, c'est trouver dans chaque instant quelque chose, qui mérite d'être suspendu. Survol anaphorique sans envol métaphorique. | | | | |
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| art | | | Signe de présence d'idées dans une image, qui trouva son mot : elle ne se fige guère et reste presque crue, prête à servir de matière première pour un nouvel étonnement, nouvel arbre de désir : « De la semence de l'étonnement naît l'arbre de la raison, lequel produit des fruits capables d'étonner » - Nicolas de Cuse - « De semine admirationis arbor exoritur rationalis, quae fructus parit admirationi similes ». Le doute perd de hauteur : jadis, la présence réelle suggérait un corps derrière des images (l'Eucharistie) ; aujourd'hui, on doute des images, qui se trouveraient derrière des mots trop plats. | | | | |
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| art | | | L'écriture devrait servir à maintenir à une hauteur recherchée mes troubles d'âme. Non pour chatouiller ma vanité par des visions de chutes ou d'envolées. Garde ta disponibilité de volatile : « Être léger comme l'oiseau et non comme la plume » - Valéry. Plume à la main, je suis un juge dessaisi ou un accusé par contumace. | | | | |
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| art | | | Dans toute œuvre d'art, il y a une facette temporelle, portant la sensibilité, et une facette spatiale, reflétant l'intelligence. Sur la première, la musique l'emporte sur le récit, en qualité des échos de notre âme. Sur la seconde, le bâti poétique, plus que la construction philosophique, excite notre esprit. | | | | |
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| art | | | Dans un contexte littéraire, la musique, c'est surtout la musique symphonique, où s'affirme le compositeur-esprit, brille l'interprète-âme et où nos sens sont des instruments ; et je suggérerais que ce n'est pas l'ouïe qui devrait être le plus sollicités de ces instruments, mais le toucher, la caresse. En dernière instance, ce sont nos sens qui devraient animer nos mots. En poésie, ce mouvement se complète, en s'inversant, et devient : « l'écoute réciproque de l'élan et du mot » - Mandelstam - « соподчиненноcть порыва и текста ». | | | | |
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| art | | | Une œuvre d'art - certainement pas un achèvement, ni une vie suspendue, lévitante, mais un jaillissement, une naissance de mesures, de poids et d'essors : « Les œuvres les plus belles relatent leur propre naissance »** - Pasternak - « Лучшие произведения рассказывают о своём рождении ». Le créateur choisit les lieux et les instants de ses (re)naissances, en y imitant la naissance annoncée du Verbe. | | | | |
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| art | | | Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance. | | | | |
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| art | | | L'écriture est une savante reconstitution d'une tour d'ivoire, à partir des ruines ; une envolée des mots pour freiner la chute des sons ; un poids salutaire pour l'équilibriste indécis de la corde raide ; l'assentiment du regard en dépit du ressentiment des larmes : « Voué au regard, adoubé pour la Tour, ce monde me plaît »* - Goethe - « Zum Schauen bestellt, dem Thurme geschworen, gefällt mir die Welt ». | | | | |
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| art | | | Ils veulent bourrer leurs écrits de pensées et de sentiments (qui peuvent être respectables), tandis que le bon artiste sait, qu’il faut n’y mettre que de la musique humaine et des échos des mystères divins (qui génèrent de la matière et pour l’âme et pour l’esprit). « Ô viens, l’union de mélodies magiques, d’idées et de passions » - Pouchkine - « Ищу союза волшебных звуков, чувств и дум ». | | | | |
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| art | | | Le talent s'attache au bon, mais le génie vise le meilleur, qui reste pourtant invisible et inaccessible ; c'est cette cible que je dois rendre présente, tout en ne montrant que la puissance de mes cordes. « Je rate la mesure que je vise ; seul un Dieu se doute de mon désir de mesurer le meilleur »** - Hölderlin - « Nie treff ich, wie ich wünsche, das Maß. Ein Gott weiß was ich wünsche, das Beste ». C'est la volonté finale qui prend le dessus sur le désir des commencements : « Choisir non seulement le bon, mais le meilleur, est une loi de notre volonté » - J.G.Hamann - « Die Wahl nicht nur des Guten, sondern des Besten, ist ein Gesetz unseres Willens » - heureusement, on s'aperçoit, ensuite, que le meilleur est toujours, en soi, - un commencement. | | | | |
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| art | | | Ils veulent, par leurs livres, assouvir notre soif, tandis que je ne cherche qu’à la maintenir. Tout bon livre est une proclamation d’une soif. | | | | |
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| art | | | Le style que j'apprécie le plus est le style inaugural, le style de l'aube ou des commencements, de l'accès, par essor ou par chute, vers le point zéro de tout ce qui est vital, accès donnant sur la hauteur. « Écrire, c'est avoir la passion de l'origine »** - Jabès. | | | | |
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| art | | | La représentation crée un Fermé, l'interprétation y reste, tandis que l'art est dans l'aspiration d'un Ouvert créé : « Une aspiration fermée dans le cadre d'une interprétation, voici ce qu'est l'art » - B.Croce - « Un'aspirazione chiusa nel giro di una interpretazione, ecco l'arte » - qu'un tableau ait besoin de cadre, notre regard peut l'ignorer. | | | | |
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| art | | | Le soi connu et le soi inconnu forment nos frontières : le premier s'occupe de nos clôtures et le second - de nos ouvertures. Nos limites accessibles, critiques, sont dessinées par la science ; de ce côté-ci nous sommes clos. Mais tout le contenu de l'art est dans l'élan vers nos limites inaccessibles ; l'art est ce qui nous donne la sensation d'être Ouverts, puisque son élan naît aux sources même du beau, et ses limites sont hors de notre emprise et nous font rêver. « Une œuvre universelle : ayant montré les limites de ses lieu et époque, - montrer, sans limites, ce qui dépasse le lieu et l'époque » - Tsvétaeva - « Мировая вещь : предельно явив свой край и век - беспредельно являет всё, что не-край и не-век ». | | | | |
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| art | | | La prose vise le fini, elle est le parcours, la clôture de nos frontières. La poésie vise l'infini, mais elle n'est que dans le passage à la limite, dans l'élan asymptotique au sein d'un Ouvert. | | | | |
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| art | | | On renonce au développement suite aux contraintes que s'impose un bon goût : « La profondeur du sage est dans l'indifférence pour le développement »*** - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen » - ou une bonne obsession : « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »*** - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir, que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie. | | | | |
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| art | | | La maxime est le seul genre littéraire, dans lequel on ne négocie pas sa valeur, on l'impose. « Les aphorismes sont un genre foncièrement aristocratique d'écriture. L'aphoriste ne discute ni n'explique, il affirme ; et dans son affirmation perce la conviction, qu'il est plus profond ou plus intelligent que ses lecteurs » - W.Auden - « Aphorisms are essentially an aristocratic genre of writing. The aphorist does not argue or explain, he asserts ; and implicit in his assertion is a conviction that he is wiser or more intelligent than his readers ». Mais, au fond de lui-même, il sait, que ses affirmations ne valent que par leurs métaphores et que toute intelligence s'évente vite au souffle de l'ironie. L'aphorisme n'est pas maison et repos, mais ruine et élan. | | | | |
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| art | | | Avec les grands auteurs, on les sent portés par l'élan de leurs propres images ; avec les médiocres, on les voit porteurs anonymes des idées des autres. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'œil, mais le cœur, ce n'est pas l'esprit, mais l'âme, qui dicteront si mon art sera serein ou trouble, musical ou insonore, absolu ou borné. « L'art romantique n'aspire plus à reproduire l'intensité de la vie dans son état de sérénité infinie » - Hegel - « Die romantische Kunst hat die Lebendigkeit des Daseins in seiner unendlichen Stille nicht mehr zu ihrem Ziel ». La vie est une excellente contrainte d'un art humain, mais elle est un piètre but, digne d'un art photographique ou robotique. Quant à l'art classique, il est de l'art romantique si bien maîtrisé, qu'une vie nouvelle en surgit, en rien inférieure à la vie réelle. | | | | |
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| art | | | Jadis, quelques rares, belles et solitaires voix, majestueusement égales, pour chanter le vertige des profondeurs tragiques ou des hauteurs romantiques. Aujourd'hui, des hordes de voix hystériques, basses et grégaires, pour narrer des platitudes. | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | L'harmonie serait une bonne entente entre les rythmes apolliniens et les mélodies dionysiaques, entre mon cerveau et mon âme. L'harmonie – une mélodie de Dionysos, rendue par le rythme d'Apollon. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas le trop de mécanique dans les moyens – la photographie, le cinéma, l'électronique – qui explique le dépérissement de l'art, mais le pas assez d'organique dans les commencements – l'élan, l'émotion, la noblesse. | | | | |
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| art | | | L'intensité artistique est plus compatible avec une faiblesse noble qu'avec une basse puissance ; elle vérifierait peut-être cette belle contrainte ; « minimum d'énergie, maximum d'excitation » - Valéry. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | Le goût, naissant sur ma langue de lecteur, ou le goût, transmis dans ma langue d'écrivain, - les mêmes mots désignent deux phénomènes incomparables, une nature physiologique ou une culture pathologique, le plaisir ou la passion. | | | | |
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| art | | | Où et quand dominer la passion ; pourquoi et comment céder à la pulsion – la seconde tâche est plus délicate, c’est pourquoi la volonté de puissance se traduit par la mise de la pulsion d’esthète au-dessus de la passion d’ascète. | | | | |
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| art | | | Quelle chance eut la France avec Voltaire et Chateaubriand en tant que juges complémentaires en esthétique ! Tout bon écrivain français devrait les avoir en vue, en permanence : l'ironie du premier l'empêcherait de ne se vouer qu'à l'exalté, et la noblesse du second lui désapprendrait à ne fréquenter que le genre persifleur. | | | | |
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| art | | | L’élan, la beauté, la noblesse surgissent de la forme et non pas de l’idée. Et même si Baudelaire a raison : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus lumineuse », il vaut mieux contraindre par des idées filtrantes, pour que la forme jaillisse, portant nos ombres ! | | | | |
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| art | | | Fulgurances, épanchements – telles sont les formes, qui s’offrent, spontanément et naïvement, à mon désir d’écriture – me hisser, exploser. Mais, finalement, c’est dans le lapsus, dans la chute, que mes mots et mes états d’âme se reconnaissent le mieux. | | | | |
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| art | | | Le poète a beau oublier le réel et pratiquer ainsi l’innocence de la création, la lourde réalité des mots et des actes le rattrape, lui fait ressentir le gouffre avec ses images impondérables et le plonge dans une angoisse, qui rend son verbe encore plus libre et vibrant. | | | | |
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| art | | | En littérature, l’élan du commencement, né dans la hauteur ou la grandeur, vaut plus que les moyens du parcours, aussi profond qu’il soit. Et d’ailleurs, l’échec dans le second volet explique parfois le succès dans le premier. Mais l’échec dans le premier rend banale toute réussite dans le second. | | | | |
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| art | | | Sans une dimension musicale, l’art est impensable. Mais on ne crée jamais la musique (par son esprit) sans porter en son âme, au préalable, une autre musique, inconsciente, intérieure, personnelle. Sans celle-ci, on peut produire des comptes rendus, de la philosophie académique, mais on n’enflammera jamais les âmes. « Le secret de l’écriture réside dans la musique involontaire dans l’âme » - V.Rozanov - « Секрет писательства заключается в невольной музыке в душе ». | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | Comment accédait au feu l’homme des cavernes ? Il lui fallait un savoir, une volonté, une puissance, pour frotter une pierre contre une autre, et, l’air aidant, diriger l’étincelle sur des brindilles. La littérature relève aussi d’une espèce de pyrologie : mon élan est l’étincelle, ma langue est l’air, mes pierres sont les contraintes et ma chaume – les choses évoquées. La chaleur produite est partagée entre le corps, l’esprit et l’âme. | | | | |
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| art | | | Dans l’art complet, toute notre triade – cœur, âme, esprit – noblesse, talent, intelligence - naissance du désir, poursuite de la beauté, mise en forme – doit être impliquée : le cœur réclame, l’âme déclame, l’esprit proclame. | | | | |
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| art | | | Tous les artistes sont amenés à adhérer à ce qui se fait et à renoncer à ce qu’ils voulaient faire. Seulement, dans le vouloir faire, ce qui compte c’est le vouloir et non pas le faire. Il faut rester fidèle au vouloir, au désir, à l’élan, et non pas au produit. D'ailleurs, le produit, qui ne porterait plus les traces de ton vouloir individuel viscéral, ne relèverait que du factuel banal, et ne serait pas digne de ta paternité. | | | | |
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| art | | | La maxime est un bond, par-dessus la platitude discursive ; aucun autre genre n’est aussi efficace, pour traduire un vol, un élan, parti de l’étincelle d’un commencement et tendant vers l’étoile que je suis le seul à voir. | | | | |
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| art | | | Avec la musique, le cœur ressent, avant que l’âme croie ou l’esprit comprenne. Avec le discours littéraire, le croire et le comprendre sont indispensables, pour que le ressentir final puisse être reproductible. Mais je veux être cru non pas sur parole, mais sur la mélodie. | | | | |
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| art | | | Tu ne traduis pas tes états d’âme, tu les réinterprètes ; ni l’authenticité ni la fidélité, mais la créativité ; il s’agit de rendre l’élan et non pas un état ou même une hauteur ; il y faut un esprit maître et non pas une raison servile. Plus l’âme est ardente et perdue, plus froid et concentré doit être l’esprit, pour produire des reflets crédibles. « Si un vertige meut ton cœur et ton esprit – que désirer de plus ! » - Goethe - « Wenn dir's in Kopf und Herzen schwirrt, was willst du Bessres haben ! » - l'esprit déséquilibré créera du bruit plutôt que de la musique. | | | | |
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| art | | | La tranquillité de la plume - au service de la vibration des lignes tracées ; le tableau tranquille ne peut être ni noble ni beau, même s’il est juste et vaste. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | L’artiste se sert de trois outils – l’âme, le cœur, l’esprit. L’âme dicte des contraintes à l’esprit dominateur et initiateur ; l’âme dessine des cibles inaccessibles aux élans du cœur survolté et incertain. « L’esprit écrit avec un stylo, le cœur – avec un crayon »** - Nabokov - « Пером пишет ум, карандашом – сердце ». | | | | |
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| art | | | Tout livre est un arbre, qui peut être jugé soit en tant que fontaine soit en tant qu’éponge, donc – par le particulier ou par l’universel. Dans le premier cas compteront les racines, les fleurs, les fruits ; dans le second – les cimes, les branchages, les ombres. Et puisque l’unification avec d’autres arbres est la première fonction de tout arbre, c’est la présence de variables et de vecteurs de ses élans qui détermine sa valeur. D’où la grandeur de Dostoïevsky et de Nietzsche. | | | | |
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| art | | | La fièvre est maléfique dans un cœur sensible, bénéfique à une âme paisible et catastrophique pour un esprit corruptible. Pour peindre l’ardeur, le pinceau doit être froid. | | | | |
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| art | | | Je ne suis pas moi-même, en exhibant des choses, leurs places, leurs liens, leurs poids ; je ne me reconnaît que dans l’élan vers ce qui existe bien avant les mots ou les pensées. « On n’arrive à peindre poétiquement que les élans »** - Mandelstam - « Единственное, что поддаётся поэтическому изображению, - порывы ». | | | | |
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| art | | | Le hasard, aujourd’hui, règne dans tous les arts dégénérés ; le chasser fut toujours un souci, inhérent à toute recherche de la beauté ; son élimination définitive étant clairement impossible, il faut en faire un allié, comme les pauses, dans la musique, peuvent ne gâcher ni le rythme ni la mélodie, et même les rendre plus pathétiques. | | | | |
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| art | | | Du soi inconnu émanent des élans fous, que le soi connu métamorphose en musique rationnelle. « Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu’écrit la raison »** - Gide. | | | | |
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| art | | | L’auteur classique ne perd pas de vue l’embouchure, le delta ; le romantique invente les sources, les torrents. L’achèvement ou l’élan. La satisfaction ou l’espérance. | | | | |
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| art | | | La création est artistique, lorsque l’élan, émanant du créé, traduit bien l’élan du créateur. Mais ce n’est jamais que de la traduction dans un langage humain de ce qui est sans langage. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’intelligence, c’est la structure solide d’un arbre, grâce à laquelle tu peux chanter les fleurs, te régaler des fruits, te réfugier dans une belle ombre, vibrer à l’appel des cimes. « La pensée doit être cachée dans les vers comme la vertu nutritive dans un fruit »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | L’harmonie sert aux enchaînements en continu ; elle n’est qu’un critère secondaire pour celui qui se dédie aux élans des seuls commencements. Le vraiment Beau voisine avec l’horrible. Dostoïevsky, qui, jamais, ne connut ni l’équilibre ni la paix, nous surprend : « La beauté est dans l’harmonie et le calme » - « В красоте гармония и спокойствие ». | | | | |
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| art | | | Une œuvre d’art a deux sources – l’homme et l’auteur, le moi connu et le moi inconnu ; le second inspire des élans et des ombres ; le premier tente de les représenter. Et puisque l’auteur, aujourd’hui, disparut, il n’y a plus de conflit possible entre l’auteur et l’homme ; tout doit être attribué à l’homme, aussi bien ses copies du réel que ses tentatives de délires. Ni Baudelaire ni Flaubert ni F.Céline ne peuvent plus se justifier, en redirigeant les juges vers l’ange d’auteur, pour sauver la bête d’homme. | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | Je pratique l’écriture des réponses (celle des questions est toujours entachée de banalités), mais leurs sources ne sont pas des questions (que chacun est libre d’inventer), mais l’excitation, un état d’âme suffisamment rare, mais universel ; la réponse, elle, est toujours personnelle. | | | | |
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| art | | | Les plumes sèches prétendent traduire le passionnel en rationnel ; les plumes ardentes cherchent à traduire le rationnel en passionnel. | | | | |
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| art | | | La beauté dans l’art : un élan irrésistible vers une hauteur spirituelle, musicale, verbale, mystique. Aucune profondeur ne pallie à l’absence de hauteur. | | | | |
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| art | | | Sur leurs pages, ils déversent tant de matière, pour que quelque chose de joli en ressorte, tandis que l’apparition du Beau est due à une contrainte - à une séparation d’avec toute matière. Le Beau ne peut être qu’aérien, pour que son feu ne soit ni éteint par l’eau discursive ni écrasé par le souci terrien. | | | | |
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| art | | | Je dénonce la misère extrême de la musique, de la poésie et de la peinture modernes, mais soudain j’ai une illumination – mais il n’y a plus rien à chanter, plus rien à peindre ! Et je n’en veux plus à ces sujets infortunés, privés d’objets, dignes de leurs élans stériles. | | | | |
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| art | | | La danse donne l’envie d’élans et de caresses ; la marche se réduit aux chiffres et aux progrès. « La parole ne vaut que par une substitution, elle étiquette ; le chant fait vouloir, il se met à ma place »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, la force ne t’apporte qu’une proportion plus grande dans le semblable ; c’est dans l’usage de ta faiblesse que tu crées une forme nouvelle, un relief plus original, une intensité plus vibrante. | | | | |
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| art | | | Trois états difficilement comparables, incommensurables, incompatibles et pourtant constituant une chaîne, bien que discontinue : l’état du cœur, provenant de ton soi inconnu, émouvant ton âme, stimulant son inspiration ; l’état de ton âme motivée, résumant ton soi connu, créateur, inventeur, poète ; l’état de ton esprit, tentant de reconstituer un état du cœur originaire, à partir du tableau, peint par ton âme. Ces deux états du cœur ne coïncideront jamais ; le premier est dépourvu de langage ; le second n’est que langage. | | | | |
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| art | | | Quoi qu’on en dise, l’impulsion initiale, dans l’écriture, ne débouche que sur la volonté de te saisir d’une feuille blanche, sur rien de plus. Elle provient de ton soi inconnu. Le vrai mouvement initial, verbal, aléatoire et imprévisible, vient des images, des idées, des mélodies, des mots initiaux, générés par ton soi connu, avec le désir de préserver l’impulsion, inarticulée ou indicible, qui aura servi d’origine stimulante. Seuls tes commencements gardent un contact avec ton soi inconnu ; au-delà, c’est déjà du travail mécanique, non-qualifié. | | | | |
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| art | | | L’art : créer des vibrations de nos sens, en harmonie avec ton état d’âme, état réel ou imaginaire. Mais tout état d’âme n’est qu’une nébuleuse ; y placer ton étoile est un noble but de l’art et le seul moyen de faire valoir ta personnalité. | | | | |
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| art | | | Le rêve, qui me poursuit depuis mon enfance, – être poète ! Et la terrible déception dans l’impression d’être passé à côté de ce métier des anges. D’autres vocations m’en dévièrent, bien que mon regard sur l’essentiel de la vie gardât des interrogations et vibrations poétiques. Ah, si Valéry avait raison : « Être peintre, c’est chercher indéfiniment ce qu’est la Peinture ! »*. | | | | |
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| art | | | On commença par séparer l’émotion et la beauté, et l’on comprit que la création, c’est-à-dire la traduction des états d’âme, devenait inutile, puisque la beauté sans frissons, c’est-à-dire la joliesse, se fabrique – l’histoire de la dégénérescence de l’art. | | | | |
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| art | | | Ce qui constitue l’état de mon âme – l’intensité, l’énigme, l’extase – est intraduisible en mots ; c’est pourquoi il existe la musique. « Je vois ma vie comme l’expression de la musique » - Einstein - « Ich sehe mein Leben als Ausdruck der Musik ». | | | | |
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| art | | | Rendre un climat convient à la musique, rendre un paysage – à la peinture ; la poésie devrait se concentrer sur le premier et ne confier au second que des cadres. Or, il y a trop de paysages, chez Dante, et pas assez de climats. Seul le romantisme se voua aux climats uniques et ardents ; mais l’art moderne, et même la philosophie, se tournèrent vers la reproduction de paysages mécaniques. | | | | |
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| art | | | Si tu veux, que tes idées vibrent et s’illuminent, tu apprendras, plus tard, que les cadences et fréquences, finalement, furent communes et que les lumières pouvaient être remplacées par des lampes moins ambitieuses. Il faut, que tes idées accompagnent des élans vers l’inaccessible et que tu t’exprimes davantage à travers tes ombres. | | | | |
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| art | | | Verbalement, l’élan vers l’inaccessible ne peut être rendu que par un langage irrationnel, poétique. Peindre et justifier cet élan est peut-être la première tâche du poète : « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »** - Cioran – c’est, à la fois, une puissance du rêve et un aveu de faiblesse dans le réel. | | | | |
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| art | | | Le talent est dans cette dualité : être porté par un élan et en créer un autre, nullement obligé d’être une copie du premier. Une profondeur inconsciente et une hauteur maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Plus tu vas, moins tu penses que le talent, ce soit l’harmonisation ou la coordination entre ce que tes yeux croient et ce que ton regard crée. Décidément, le talent n’est que ton regard initiateur et vibrant, bien que certaines choses vues se mettent, parfois, à vibrer, elles aussi ; le réel ne constitue qu’un cadre commun, qui conviendrait à tant de tableaux disparates. | | | | |
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| art | | | Il y a des écrivains qui pensent, orgueilleusement, posséder des idées si importantes, qu’elles doivent être aussitôt énoncées ; il y en a d’autres qui, fièrement, déclarent en être possédés – les pédants ou les minaudants. Dans l’art, les idées n’inspirent ni les hauts départs ni les profondes arrivées ; elles naissent, par hasard ou par inadvertance, dans les parcours, à l’insu du marcheur, ou plutôt du danseur ; elles illuminent les chemins ; mais n’apportent presque rien aux élans, toujours obscurs. | | | | |
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| art | | | La musique picturale ou verbale existe, car c’est elle qui fait résonner ton âme, sans que tu comprennes pourquoi, sans que tu voies l’objet de ton bouleversement. | | | | |
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| art | | | L’élan vertical du pathos ne peut se maintenir que grâce aux fondements implacables du style. Ce cas heureux constitue le talent. | | | | |
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| art | | | Les nuances, même les nuances du grand, relèvent du genre elliptique, fini, sans élan ; les maximes doivent être paraboliques (élans vers le proche) ou hyperboliques (élans vers le lointain). | | | | |
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| art | | | L’art sans passions, sans préjugés, sans partialités n’existe pratiquement pas ; et toutes ces qualités ne sont que des manifestations d’un narcissisme. Il faut, donc, d’abord s’aimer tout court, avant de s’aimer dans l’art, si l’on en porte un talent. « Aimez l’art en vous, avant de s’aimer dans l’art » - Stanislavsky - « Любите искусство в себе, а не себя в искусстве ». L’art en nous n’est qu’une place ; toi, dans l’art, tu es déjà un créateur. | | | | |
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| art | | | La noblesse, dans l’art, consiste à donner de la hauteur à ce qui t’entraîne vers un but digne (l’élan vers l’inaccessible) et à ce qui retient tes commencements indignes (la pureté des contraintes). | | | | |
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| art | | | Mes phrases se composent dans un tumulte, mais la recherche de chaque mot capital, à y insérer, exige un calme – l’état d’âme et l’état d’esprit. | | | | |
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| art | | | La beauté de l’être se sculpte dans une harmonie paisible ; la beauté du devenir – dans un élan mélodieux. Le talent est dans leur entente rythmique. « L’élan exclut la tranquillité, cette condition indispensable du Beau » - Pouchkine - « Восторг исключает спокойствие, необходимое условие прекрасного ». | | | | |
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| art | | | Le beau se hisse du charme harmonieux du joli à l’élan vertigineux du sublime ; il est dans le devenir créateur, comme le bon intraduisible est dans l’être – la hauteur et la profondeur, l’axe vertical, que complète le vrai horizontal. | | | | |
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| art | | | Deux sortes d’effets de la lecture d’un bon livre : soit il te renvoie à ton intérieur, te focalise sur toi-même – c’est un incitant ; soit il te projette sur un monde extérieur, un monde auquel tu dois réagir – un excitant. Cette belle dichotomie est pratiquée par mon ami R.Debray. | | | | |
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| art | | | En quoi les plumes modernes sont-elles différentes de celles des millénaires qui nous précédèrent ? - le mépris solitaire se mua en indignation grégaire, la volonté de rester hors du temps disparut dans l’embrigadement en espace, la langue oublia ses recoins particuliers, pour se déferler dans des lieux communs, aux extases lyriques se substituèrent les excitations mécaniques. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, tu es inspiré lorsque ton produit ne résulte ni du pourquoi ni du pour quoi, tout en étant inséparable de tes sensations, individué, se réduisant à l'impulsion d’un commencement. Le taux de niaiseries (qui guettent toute production ambitieuse) y est nettement inférieur à ce qui vient du suivi cohérent d’un but (qui est toujours commun). | | | | |
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| art | | | La musique est l’art le plus universel ; elle met dans un état extatique aussi bien les foules, sur les champs de bataille ou dans les stades, qu’un solitaire, entre ses quatre murs. « On dit bien que la musique est la langue des anges » - Carlyle - « Music is well said to be the speech of angels » - c’est le talent du compositeur qui traduit l’appel solitaire ou collectif, entendu soit par l’ange soit par la bête. | | | | |
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| art | | | L’élan et le talent – deux composants incontournables de toute création artistique. Le premier – l’intensité et le rythme ; le second – les mélodies et l’harmonie. On peut se passer d’élan réel, ou inventer un élan artificiel, mais rien ne sauve l’absence du talent. L’art doit consister en musique complète ; sans élan, toute musique risque de n’être que du bruit. | | | | |
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| art | | | Les dieux sont plus souvent querelleurs ou rivaux plutôt qu’alliés ou frères. D’autant plus précieuse est l’alliance entre Apollon et Éros, dans l’amour (la beauté féminine et le désir masculin) et dans l’art (la beauté comme but et l’excitation comme prélude de la création). « L’art est un appétit de l’âme en quête de volupté »*** - A.Suarès - Zeus et Athéna, la volonté et l’intelligence, se fusionnent dans notre esprit qui entretient la soif de l’âme. | | | | |
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| art | | | Le mode discursif, c’est de la transpiration entretenue ; l’inspiration n’est attendue que par l’aphoriste ou le poète. Ton attente déçue, le renversement te menace : « Quand s’en va l’inspiration, arrive la dissertation »* - R.Debray. L’inspiration s’arrête à l’incitation et ne va pas plus loin que les incipits. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique, l’invention-inspiration s’oppose aussi bien à la routine-inertie qu’à la droiture-franchise. « La sincérité voulue mène à la réflexion qui mène au doute, qui ne mène à rien »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Si la sobriété en poésie est pauvreté (Hugo), le plus riche en ivresses poétiques est certainement Shakespeare. | | | | |
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| art | | | Le cycle de vie d’une œuvre d’art : l’âme est émue par un fond vague, le cœur le munit d’ardeur, l’esprit spatial y met des contraintes, le talent fournit des outils – pour que l’âme finisse par en trouver une forme, que l’esprit temporel réduira en cendres. L’auteur est Phénix ; il vit de l’obscurité de la flamme naissante, meurt de la clarté des cendres nées et ressuscite par un retour éternel. | | | | |
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| art | | | Les trois types d’artiste : l’apollinien, avec son esprit en marbre ; le dionysiaque, avec son corps déchaîné ; le faustien, avec son âme solitaire. | | | | |
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| art | | | Seul l’auteur à forte personnalité, à firmament noble et à profondeur intelligente doit se mettre au fond de son œuvre ; l’audace adoptée par Chateaubriand et Stendhal et sagement déclinée par Hugo et Flaubert. Le tempérament russe enivrant poussa à cette audace Pouchkine, Tolstoï et Tsvétaeva, pour qu’on admire la grâce, la conscience morale ou la passion. | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | Le fond de tout écrivain est tapissé de valeurs, et celles-ci constituent, depuis longtemps, un thésaurus commun, complet et définitif. C’est seulement le choix fractal qui définit l’originalité du fond. La véritable originalité vient donc de la forme ; c’est elle qui est la cause, projetant ses effets sur le fond des valeurs. Kandinsky renverse, à tort, cette perspective : « L'aspiration de créer, dans l’esprit humain, une valeur nouvelle » - « Die Sehnsucht, im menschlichen Geist einen neuen Wert zu schaffen ». | | | | |
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| art | | | L’un des concepts, peut-être le plus protéiforme et mystérieux, est celui de caresse, qui rapproche l’art, l’érotisme et la noblesse – la fusion dans l’indirect, dans le lointain, dans l’extatique, l’élan de l’immobilité. | | | | |
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| chœur bien | | | MOT : Associé à la bonté, tout mot transforme en vaudeville ce qui avait de bonnes chances de rester comédie. Le mot est aussi impuissant avec le Bien qu'avec le bonheur : il devrait les priver de leur côté actif, désir et vouloir, et les voiler d'une épaisse passivité - pudeur et devoir. Le succès des tragédies prouve, que le meilleur outil du mot est la négation. | | | | |
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| bien | | | Derrière le mal je ne vois aucun visage, tandis que tout Bien cherche à se loger dans un sourire familier. Le diable, c'est l'anonymat des hommes, le diable n'existe donc pas ; Dieu, c'est le désir de confier ma joie aux yeux chers, yeux absorbant mon regard. | | | | |
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| bien | | | Un goût ne peut pas être parfait sans l'ironie, cette arme du vaincu ; une âme ne peut pas être haute sans l'élan de la pitié pour un malheureux plus pur que toi. Valéry, qui ne fut jamais meurtri ni n'eut d'amis en ruines, reste affreusement incomplet. | | | | |
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| bien | | | Qu'est-ce qui est à l'origine de l'homme, la chute d'un ange ou la socialisation d'un prédateur ? La première version, la rousseauïste, est invraisemblable, le progrès global paraissant être une norme. Mais la seconde hypothèse voudrait dire, que Nietzsche a raison, et que la pitié mène à la décadence, à la chute. Seulement, il ne faut pas oublier, que sans la pitié, la société ne peut converger que vers deux modèles : le mouton et, en second lieu, - le robot, les deux espèces ignorant aussi bien la chute que l'essor. | | | | |
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| bien | | | La vie, c’est ce qu’il y a de plus proche ; et le rêve – ce qu’il y a de plus lointain. Le Mal est toujours sous tes pieds, dans tes muscles, en ton cerveau ; et le Bien n’est qu’une cible inaccessible, au-delà des rêves. Et la langue de R.Char a fourchu : « Le mal vient toujours de plus loin qu’on ne croit » - c’est, évidemment, le Bien qui s’y réfugie, intraduisible, immatériel et immatérialisable. | | | | |
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| bien | | | La volonté est bonne, quand elle reste dans son enfance appelée désir. Passée à l'acte et déjouée par le hasard, elle s'éloigne du Bien. Et, enfin, même si la volonté humaine est mauvaise, l'homme est visiblement né de la bonne volonté de Dieu (c'est ainsi qu'il faudrait lire la Bible). Dieu éprouve la liberté qu'il donna à l'homme ; mais au lieu de la traduire en larmes, l'homme en fit une arme : « La Bonne Volonté n'existe pas. La volonté est un mal ; elle est l'écrasement des autres ou l'égoïsme » - W.Blake - « There can be no Good Will. Will is always Evil ; it is persecution to others or selfishness ». | | | | |
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| bien | | | Qu'est-ce que la vertu ? - l'art de créer un équilibre entre le désir et la réalité. Tout vice naît par excès ou par défaut, soit de désir soit de réalité. | | | | |
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| bien | | | En refusant à l'action une traduction fidèle de notre élan vers le Bien, indéniable et irrésistible, nous en libérons notre essence. « La liberté n'a pas à choisir entre le Bien et le mal ; elle annihile le mal, elle le réduit à néant »** - Chestov - « Свобода не выбирает между злом и добром : она истребляет зло, превращает его в ничто ». | | | | |
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| bien | | | Le seul Bien, méritant nos frissons, est celui qui implique nos sacrifices et/ou nos fidélités, dans les moments cruciaux de notre existence ; il coïncide donc avec le problème de la liberté éthique, la seule liberté noble. Quant aux autres libertés, c'est une question de dignité ou d'intelligence, et non pas de noblesse. « Dans la vie, tout doit passer par rejet de la tentation de la liberté » - Berdiaev - « Всё в жизни должно пройти через отвержение соблазнов свободы ». | | | | |
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| bien | | | Si l'on savait ce que c'est que le Bien, on lui attacherait aisément le devoir de nos contraintes, le pouvoir de nos actes ou le vouloir de nos buts. Mais la vision naïve domine : « Vouloir est de l'homme, vouloir le mal est de la nature corrompue, vouloir le Bien est de grâce » - Calvin. Tu te trompes de verbe : au lieu de vouloir il serait plus juste de parler de pouvoir et devoir. Ce n'est pas le but, mais les contraintes qui nous orientent vers le mal ; non pas le désir, intime et désarmé, mais la puissance du robot ou l'obéissance du mouton. | | | | |
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| bien | | | Dieu nous fit bons ; l'esprit, en ne nous poussant que vers le vrai, nous fait perdre le sens du bon ; et c'est le sentiment qui en pâtit le plus : hors nature et hors d'esprit, il ne suit que la loi mécanique. « Toutes les aspirations saintes de l'homme sont en lui, dès avant qu'il pense et qu'il sente »*** - Proudhon. | | | | |
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| bien | | | La culpabilité, est-elle innée ou acquise ? Rousseau penche pour la seconde réponse, et moi, avec Tolstoï, - pour la première. Le Créateur nous tente par deux sortes d'énigmatique liberté : traduire la voix du Bien en actes, ou celle du beau – en création. Mais si la seconde liberté nous donne des ailes, la première nous conduit, inexorablement, au désespoir et à la honte. | | | | |
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| bien | | | Le regard sur le mal est double : soit on suit l'histoire de la raison, soit celle du rêve – les actes ou les œuvres de fiction, la réalité ou l'invention. Dans la première, on constate des victoires constantes du mal sur le Bien, mais dans la seconde – triomphe le Bien. L'artiste, serait-il celui qui, à l'enchaînement fatal, le rêve – l'acte et donc le Bien – le mal, ajouterait le deuxième chaînon : le mal – la victoire de Dieu sur le mal ? L'artiste est celui qui crée devant Dieu, surtout devant le Dieu altier, inexistant mais irrésistible ; dans l’élan vers Lui Sénèque voyait : « une vieille maxime : élève-toi jusqu’à Dieu » - « illud vetus præceptum: sequere Deum », que tenta de suivre Casanova. | | | | |
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| bien | | | Que tu te sentes cerné par le mal (le gnostique Cioran) ou habité par le Bien (le béat Socrate), ce qui compte, c'est l'élan et la noblesse, et peu importe dans quel sens – même vers un mal à fuir ou à peindre. | | | | |
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| bien | | | Le choix est entre faire, extérieurement, le Bien, en consolant un malheureux ou en le libérant d’une souffrance, ou être, intérieurement, dans le Bien, par le frisson ou la honte. Plus pur on est, plus radicalement se pose ce choix : « Dans tous les problèmes poignants, il y a le choix seulement entre le Bien surnaturel et le mal » - S.Weil. | | | | |
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| bien | | | Dans l'aurore d'aujourd'hui, j'introduis le crépuscule de la honte d'hier, auréolant la pitié du lendemain. Désir, fidélité et sacrifice, c'est ainsi qu'on reste inentamé à chaque aurore. | | | | |
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| bien | | | Quand est-ce que je vis pour de bon ? - quand je me connais ? quand je suis mes idées ? quand je suis dans le vrai et mon acte est adéquat à mes convictions ? - non, je vis, quand mon âme vibre, inconsciente et ouverte, à l'appel du Bien ou à la résurgence du beau. | | | | |
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| bien | | | La place du doute noble est entre la hauteur de mon âme bouleversée et la profondeur de mon esprit désemparé. C'est pourquoi le Bien est le sujet le plus approprié pour douter et me morfondre. En revanche, là où règne, séparément, l'esprit ou l'âme, il ne sert à rien de suspendre mon jugement, il y faut creuser ou planer. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est pas couleur de rose, mais couleur de sang, du front en flamme ou des yeux en larmes. Le mal est gris, omniprésent, égalisateur. C'est le Bien irréel et non pas le Mal réel qui apporte des couleurs au tableau du monde, et Boehme a tort : « Sans le Mal tout serait incolore, comme un homme sans passions » - « Ohne das Böse wäre alles so farblos, wie ein Mensch ohne Leidenschaften ». | | | | |
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| bien | | | L'âme est pleine de flèches et de vecteurs, pour mes goûts, mes élans, mes préjugés ; mais le cœur n'a que quelques points indéfinis, témoins d'un Bien immatériel, intraduisible ; à la hauteur d'âme et à la profondeur de cœur, l'esprit apporte des horizons des idées et des actes. « La conscience est la ligne droite, la vie est le tourbillon » - Hugo. Dans la conscience, le Français voit l'esprit, l'Allemand – le cœur, le Russe – l'âme. Tous les tourbillons, aujourd'hui, se calmèrent dans une platitude. | | | | |
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| bien | | | À quelle époque mettait-on l'esprit chevaleresque au sommet des valeurs éthiques ? - au Moyen-Âge ! Mais le nouveau Moyen-Âge, qu'on vit aujourd'hui, c'est le règne du goujat : « Oubliez la vérité objective et vous rendrez les Terriens plus pragmatiques et libéraux » - Rorty - « To forget about objective Truth would make the world's inhabitants more pragmatic, more liberal » - pour les pragmatiques, ne vaut que ce qui s'achète, tandis que l'absolu, ou la vérité objective, à leurs yeux, c'est la gratuité inconditionnelle des rêves, des passions, des sacrifices. | | | | |
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| bien | | | L'homme moderne peut être surtout défini par ces deux qualités, déjà robotiques : la première - aucun frisson, aucune curiosité devant la féerie d'un ciel étoilé, et la seconde - aucun pressentiment d'une source intérieure du Bien et de la justice. Ce qui mérite d'être signalé, dans cette banalité, c'est que ce sont deux seuls traits qui suscitaient le plus grand émoi chez l'austère Kant. | | | | |
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| bien | | | La majorité de ceux qui s'attroupent sur des sentiers battus disent sincèrement que ce qui les y avait amenés est la recherche de leur propre voie. D'où l'intérêt de s'attarder dans des impasses. « Par deserts lieux errants, où n'a chemins, ne voye » - C.Marot. Le mal est tout chemin qu'emprunte le Bien, en quittant son impasse. | | | | |
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| bien | | | Les moralistes peignent les horizons visibles – les aphorismes, les cibles ; les esthètes immoralistes s'envolent vers le firmament invisible – les maximes, les cordes tendues. | | | | |
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| bien | | | L’intellect, face au Bien et à l’action : il aide à vénérer le mystère du premier ; par la solution de la seconde, il ne peut que nous accompagner dans le mal. « Tout le mal que j’ai fait, je l’ai fait par réflexion ; et le peu de bien que j’ai pu faire, je l’ai fait par impulsion »** - Rousseau. Le Bien m’interpelle, mais je ne puis en inoculer une trace dans mes actes que par un réflexe aveugle ; la réflexion ne fait qu’illuminer le mal fait ou à faire. Le Créateur mit en nous l’élan d’une flèche, sans donner la moindre indication des arcs à bander ou des cibles à toucher. | | | | |
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| bien | | | C’est le Beau et non pas le Bien qui apporte la consolation la plus irrésistible. « La Beauté est une promesse du bonheur » - Stendhal. L’âme est ouverte à la musique du Vrai ou du rêve, tandis que le cœur ne communique qu’avec le frisson de mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | Le poète n’exclut pas le Bien de ses horizons ; seulement, le Bien se terre dans la profondeur de notre conscience passive, tandis que la poésie a pour but – ne pas quitter la hauteur de sa créativité enivrée ; de la hauteur du Beau, toutes les passions terrestres semblent se valoir. « La poésie est au-dessus de la morale » - Pouchkine - « Поэзия выше нравственности ». | | | | |
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| bien | | | Il n’existe aucune recette pour faire le Bien, mais il est trivial de le vouloir. Avec la vérité, c’est l’inverse ; mais la vérité est affaire de l’homme-automate, tandis que le Bien – celle de l’homme-aristocrate. Celui-ci dit : « Il vaut mieux désirer le bien que de connaître la vérité »** - Pétrarque - « È preferibile volere il bene che conoscere la verità ». | | | | |
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| bien | | | Chez les philosophes, rien d’intéressant ne fut jamais écrit sur la nature divine du Bien, qu’il soit idéel (Platon) ou souverain (Aristote) ; ils parlent de justice, de bonhomie, d’utilité, de bonheur, ces tentatives louables de ne pas être un salaud, mais qui n’ont rien à voir avec l’appel, ardent mais inarticulable, du Bien, qui ne peut jamais quitter son unique demeure, le cœur (et ceci est proprement divin), et se traduire en actes. | | | | |
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| bien | | | La continuité, dans une vie rationnelle, produit l’habitude, le sentiment blasé, la paix d’âme. La honte, qui est toujours irrationnelle, est une rupture, le début d’un nouveau départ, d’une renaissance, d’un élan ou d’une délivrance. | | | | |
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| bien | | | Les impératifs catégoriques : dans le Vrai – le savoir et la rigueur, dans le Beau – le talent et la noblesse, dans le Bien – l’humilité et la honte. Partout, le premier pas – le désir, la volonté, l’élan humains ; le dernier – l’admiration du mystère du Dessein divin : de l’harmonie, de l’émotion, de l’abnégation. Dans la société, le sens de ces impératifs est profond, car universel ; en solitude, il est haut, car individuel et pur. | | | | |
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| bien | | | Le sens du Bien admet trois lectures : en tant que mystère, problème ou solution. Ainsi, il devient, pour l’esprit humain, - élan d’un rêve philosophique, sujet d’une étude scientifique, objet d’application naïve. Le philosophe est au-delà, le scientifique – dedans, le naïf – à côté. | | | | |
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| cité | | | L'homme libre d'aujourd'hui ne connut ni l'élan, ni l'écartèlement, ni le joug d'une idylle politique, défiant la force de l'argent. Il ne connut que le règne, sans partage, du boutiquier. Les cobayes des expériences poético-inquisitoriales devinent plus aisément les délices d'une société des marchands, que les adeptes de la vérité économique n'imaginent les horreurs d'une vérité utopique faite chair. Plus on est libre, plus on est aveugle. « Voltaire a dit : plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres. Ses successeurs ont dit au peuple, que plus il serait libre, plus il serait éclairé ; ce qui a tout perdu » - Rivarol. | | | | |
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| cité | | | La démocratie vaincra, car elle est le seul modèle, qui appelle à s'unir, tous les autres commençant par le désir de se diviser. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse, qu'aucune ratio cognoscendi ne calme, - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre. | | | | |
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| cité | | | Justification du culte de la résignation : plus les hommes se soumettent au règne du boutiquier, plus y gagnent la justice et l'égalité. Plus vil est le héros du jour, plus constructif est l'élan des jeunots. Plus gris est l'horizon des désirs, plus de couleurs offre le terre-à-terre des actes. | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | La facilité du Non, à une société, asservie par une monumentale tyrannie, élève, artificiellement, l'âme ; la difficulté du Oui, à une société, dépassionnée par une démocratie mesquine, abaisse, fatalement, l'esprit. Mais, en politique, c'est à l'esprit de mener le bal, et la marche horizontale y évincera la danse verticale. | | | | |
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| cité | | | Le conflit politique le plus irréductible oppose les sentimentaux aux cyniques, les tenants de la justice aux promoteurs de la liberté. Les premiers engendrent la misère et l'élan, les seconds - l'opulence et l'ennui. | | | | |
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| cité | | | L'histoire avait un sens - et présentait un intérêt pour son étude - lorsque la cité tenait un mythe ou une utopie en point de mire, sous forme ethnique, étatique ou civilisationnelle. Depuis que l'histoire n'est plus portée par l'enthousiasme, mais par l'apathie (« Ne pas laisser l'élan devenir enthousiasme ; la vertu est dans l'apathie » - Kant - « Den Schwung mäßigen um ihn nicht bis zum Enthusiasmus steigen lassen ; die Tugend erfordert Apathie »), depuis que les hommes préférèrent la justice robotique et la sensibilité moutonnière, l'histoire n'est pas plus instructive que la météorologie. | | | | |
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| cité | | | Le boutiquier comme symbole, tel est le point de départ commun de Marx et de Hitler, du marxisme et du nazisme. L'élan de haute justice de Marx, pour redresser le faible, ou la pulsion de basse envie de Hitler, pour se dresser en force. La haine de tout boutiquier - l'attitude marxiste, ou la haine du grand boutiquier par le petit - l'attitude des nazis. Mais l'élan ou la pulsion, lâchés dans la foule, produisent le même effet - la férocité contre l'autre. | | | | |
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| cité | | | De la servitude à la liberté : l'absence de choix (mouton), les choix imposés (esclave), les choix calculés en fonction du contexte (robot), les choix atteints depuis le degré zéro de l'existence, de la création, du désir, du goût. Ce niveau primordial surgit à l'endroit, où la croyance se substitue à la raison, il n'est donc pas vide, il est ce « bercail poétique, où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes »* - Bachelard. | | | | |
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| cité | | | Dans sa jeunesse, on s'intéresse à la politique par passion, à l'âge mûr – par intérêt, et dans sa vieillesse – par ennui. | | | | |
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| cité | | | Le premier ennemi du goujat est l'ennui ; c'est pourquoi il est contre l'égalité matérielle, où il ne saurait plus déployer ses dons de rapace ou de charognard. Le premier désir des âmes électives est, que leurs émotions soient libérées du poids des choses et des pesanteurs ; c'est pourquoi elles sont pour cette égalité, qui rendrait leurs joies d'autant plus immatérielles et donc - hautes. | | | | |
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| cité | | | On connaît la spirale des révolutions : genèse des prophètes, création des apôtres, enfer des inquisiteurs : « La marche à l'étoile : ceux qui vont devant portent la houlette, ceux qui marchent derrière ont un fouet »*** - G.Braque. | | | | |
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| cité | | | L'effet désastreux d'une liberté acquise : on succombe à une léthargique paix d'âme. Et ce n'est pas par hasard qu'on les mette souvent ensemble, soit en repus : « Je consacre mes retraites à ma liberté, à ma tranquillité » - Montaigne, soit en plaisantin : « Le repos et la liberté, les rois ne les donnent point, ou plutôt qu'ils ôtent » - Voltaire, soit en dépité, amoureux ou vaniteux : « Ici-bas, nulle trace d'un autre bonheur, que la tranquillité et la liberté » - Pouchkine - « На свете счастья нет, но есть покой и воля ». Dommage, puisqu'on sait bien, que ce sont les esclaves de deux maîtres, d'Apollon et de Dionysos, qui réussissent le mieux les nobles tâches de beauté et d'intranquillité. | | | | |
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| cité | | | Dans la liberté, le robot voit un mode d'application de la vérité. Cette vérité appliquée s'appelle machine. La vérité univoque résulte de la liberté appliquée. Le premier élan de la liberté vient toujours d'un beau mensonge. La grisaille de la vérité enveloppe ensuite la liberté incolore ignorant le « délire dionysiaque de la vérité » (Hegel - « bacchische Sinnenlust »). | | | | |
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| cité | | | Parmi les plus zélés de l'aspiration néfaste à devenir scientifique se trouvent les barbares. Jadis, la barbarie d'esprit conduisait à la barbarie du corps ; aujourd'hui, la barbarie d'âme engendre une civilisation de raison - le mouton du sentiment dégénérant en robot de la pensée. | | | | |
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| cité | | | Prends à Dieu ce qui est à Dieu ; prends à César ce qui est à César. L'aspiration vers le parfait et le souverain. | | | | |
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| cité | | | Dès que je possède la liberté, je m'attache, comme tout le monde, aux biens, au consensus des sujets et à la présence du maître. Et je me souviens de mes premières amours, où, épris de la liberté, je voulais être riche sans biens, puissant sans armes, sujet sans maître. Mais dès que je possède la puissance, je n'ai plus la liberté : « Cet étrange désir - chercher la puissance et perdre la liberté » - F.Bacon - « It is a strange desire to seek power and to lose liberty ». Ceux qui veulent pouvoir sont rarement libres ; ceux qui peuvent vouloir le sont plus sûrement : « La liberté est une sensation de pouvoir vouloir »** - Valéry. | | | | |
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| cité | | | Une notion économique de gain, opposée à une notion idéologique de victoire, - la démocratie, opposée au totalitarisme, - la sobriété de la raison triomphant de l'ivresse des sens. | | | | |
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| cité | | | Le beau concept d'Ouvert est profané par leur fichue société ouverte : l'élan individuel vers nos limites inaccessibles, remplacé par la morne compétition des rampants grégaires. | | | | |
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| cité | | | Cette société oublia les sources de l'homme et se désintéressa des finalités des hommes : tout son dynamisme est dans le changement de versions courantes de logiciels, de types d'imposition, de mariage ou de budgétisation, d'ingrédients alimentaires, picturales ou électroniques. Tandis que le culte des commencements consisterait peut-être dans la joie de peindre des caps et des destinations, à ne pas suivre des pieds, mais seulement du regard, pour s'émouvoir et s'humaniser. | | | | |
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| cité | | | Le funeste projet, né dans les têtes exaltées de Marx ou Nietzsche, celui d'éduquer un homme nouveau, fut mis en chantier par les bolcheviques et les nazis, mais toute tentative de créer « un homme nouveau, intérieur et céleste » - Thomas d'Aquin - « homo novus interior et celestis » échoue à cause de l'homme ancien, tout à l'extérieur et si terre-à-terre. | | | | |
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| cité | | | Les notions de noblesse ou de dignité fleurissent sous les régimes totalitaires, et la culture y a l'ambition de s'élever à la hauteur de la nature. L'exaltation collective y contribue à donner un sens optimiste à l'existence. L'inculture monstrueuse ne se révèle qu'avec le retour de la liberté, qui nous rendra plus humains, c'est à dire plus pessimistes. Ne crois plus que « la culture rend la vie plus digne d'être vécue » - T.S.Eliot - « culture - that which makes life worth living ». | | | | |
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| cité | | | Les finalités d'une action politique sont trop vagues – la gageure est arbitraire et démagogique ; les moyens d'y parvenir sont trop grossiers – l'engagement collectif est impératif ; il reste l'élan initial, l'écoute du cœur compatissant ou de l'âme ardente – le désengagement dans le commencement même, lucide devant des fins ou parcours ingrats ou profanés, l'enchantement premier survivant à tout désenchantement dernier. | | | | |
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| cité | | | La dégénérescence ne naît ni de la lutte entre les forts et les faibles, ni de la domination de l'une de ces classes, mais plus sûrement de l'entente spirituelle entre elles : les faibles reconnaissant aux forts le mérite et les privilèges qui en découlent, les forts adoptant le goût des faibles, les deux ignorant envies et mépris. Ni esclaves ni maîtres, aux sentiments véhéments, – mais robots passifs et robots actifs, aux instincts apaisés. | | | | |
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| cité | | | Un jeune, au cœur palpitant et aux élans naissants, écoute deux clans politiques qui semblent être sentimentalement irréconciliables : les uns disent – produisons, et les autres – rêvons. Facile de deviner que Che Guevara attirera davantage de jeunes enthousiastes que Mme Thatcher. Ces jeunes, devenus hommes mûrs, finiront par découvrir, que, en dehors des discours idéologiques, enflammés ou ternes, les deux coteries manquent au même point de noblesse et de couleurs et pratiquent la même grisaille réaliste. L'engagement collectif sera suivi du dégagement personnel. | | | | |
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| cité | | | L’homme de nature est fait pour guetter, chasser, dévorer ; des mutations par la culture lui apprirent à légiférer, à voter, à consommer. Seuls les solitaires, aux appétits et goûts immatériels, se découvrent des ailes invisibles, arrêtent de ramper et cherchent à voler. « Il en est si peu qui savent qu’ils ont des ailes et sont faits pour voler » - Grothendieck - non, les ailes ne poussent que dans l’imagination des poètes, l’humanité prosaïque, ignorant les rêves, en est dépourvue. | | | | |
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| cité | | | Rien de nouveau, de nos jours, dans la domination de l’économique sur le politique. Ce qui est vraiment nouveau, c’est la disparition de la honte chez le possédant. L’inégalité est si nettement justifiée, protégée et codifiée, qu’aucun remords ne trouble plus la bonne conscience du fort ; et le faible s’imagine sur les gradins, devant une arène où il admire les gladiateurs d’industrie croiser leurs business-plans. Disparaît l’âme, celle des révoltés et celle des révoltants. L’époque n’a plus besoin de héros ; tout élan héroïque est immédiatement ridiculisé ou étouffé par le Code Pénal et l’ironie des journalistes. | | | | |
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| cité | | | L’esprit démocratique ou l’âme aristocratique : l’ivresse ou le vertige, le discours ou la musique, Dionysos ou Orphée. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme s’adressait à la bête, et le bolchevisme – à l’ange ; mais l’homme passionné est une fusion indissoluble des deux, d’où l’identité des résultats – la terreur, l'extermination d'indécis ou d’indésirables. Heureusement pour l’humanité, les passions disparurent de la scène politique ; et l’homme serein se présente désormais comme une paisible cohabitation du mouton et du robot. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans aimeraient qu’on s’adonne, passionnément, à une servitude aveugle et béate ; la démocratie cultive l’adhésion réfléchie et dépassionnée. Dieu même serait un démocrate, puisque, selon Descartes et Spinoza, il pratique une liberté d’indifférence. | | | | |
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| cité | | | L’enracinement national est la somme des passions collectives partagées, et le déracinement – aucune ou peu de ces passions. « Le fondement de ma perception du monde consiste en mon déracinement dans celui-ci » - Berdiaev - « Неукоренённость в мире есть основа моего мироощущения ». Les solitaires furent toujours des hommes de trop, inutiles pour la conquête ou la préservation de la liberté commune. Même leur fraternité ne va pas au-delà des déserts, cavernes ou ruines. | | | | |
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| cité | | | La démocratie n’a rien à voir avec la profondeur du savoir ou avec la hauteur du valoir ; sa meilleure assise, c’est la platitude – se fier aux yeux calculateurs, se méfier des regards adorateurs. L’exemple de l'horreur communiste l’illustre bien : « Le communisme est descendant du christianisme, de la hauteur du regard sur l’homme »** - Dostoïevsky - « Коммунизм произошёл из христианства, из высокого воззрения на человека ». | | | | |
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| cité | | | Une chose commune n’est souhaitable que si elle est animée d’une passion. Au passé, on trouve une liste interminable de passions, qui réunissaient autour d’elles des hommes enflammés, serrant des rangs fraternels. Et je ne reprocherais pas à ce siècle, dépourvu de passions, un manque de sensibilité ; les choses sont plus prosaïques : toutes les passions furent testées, et il s’avère que la plupart d’entre elles se résument dans une gestion plus rationnelle des affaires publiques, et quelques passions exotiques, restant vivantes, ne sont cultivées que par des anachorètes sans aucun pignon sur rue. | | | | |
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| cité | | | Dans les sociétés démocratiques, la plupart de conflits se déroulent dans une horizontalité, régie par la loi. Ce sont nos conflits internes les plus aigus qui se placent dans une verticalité du rapport maître-esclave : le soi inconnu et le soi connu, l’âme capricieuse et l’esprit droit, l’élan du sentiment et l’immobilité des actes, le regard créateur et les yeux curieux, l’admiration et la grogne, l’espérance rêveuse et le désespoir net. | | | | |
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| cité | | | La politique ne peut servir de support des passions que sous les régimes qui étouffent la liberté ; là où les libertés fondamentales sont suffisamment ancrées dans la conscience collective, l'intérêt pour la politique ne conduit qu’à la mesquinerie et à l’ennui. | | | | |
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| cité | | | L’économie ne se substitua pas à la culture, à l’intelligence, à l’enthousiasme ; ceux-ci, au contraire, gagnèrent beaucoup en largeur et même en profondeur, c’est l’organe qui les animait qui n’est plus le même. Jadis, c’était l’âme extatique, amie des hauteurs ; aujourd’hui, c’est l’esprit calculateur, plongé dans la platitude du présent, sans la curiosité pour l’aboutissement à venir, sans la recherche de sources au passé. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique est une valeur prosaïque et l’on la conquiert en partant de la liberté d’expression et de la liberté du commerce. Érigée en valeur poétique (Étoile d’un bonheur enchanteur - Pouchkine - Звезда пленительного счастья), elle restera inaccessible à vos ailes, rognées par des tyrans. | | | | |
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| cité | | | Pour savoir ce qui te dépasse, il faut que tu indiques tes limites. Étant, en même temps, une bête sociale et un ange solitaire, tu as deux groupes de critères selon lesquels tu te places en haut ou en bas d’une échelle de valeurs. Le premier groupe comprend : action, reconnaissance, savoir, héritage tribal – la profondeur en dessinera tes limites et établira une hiérarchie pseudo-fraternelle. Le second : intelligence, noblesse, beauté, goût – la hauteur y accueillera les égaux, les vrais fraternels. Reste ange, ne cherche pas ce qui te dépasse, sois dans l’élan vers tes limites angéliques. | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| doute | | | Dans les crépuscules, le créateur sent l'approche du premier souffle, l'habitué de la clarté du jour les trouve irrespirables. Rarement le premier élan jaillit d'une source limpide. La source obscure, c'est l'imagination, l'ami certain de l'incertitude (« amicus certus in re incerta » - Cicéron). | | | | |
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| doute | | | L'homme subtil vénère, en hauteur, l'ordre et surmonte, en profondeur, le désordre. Le deuxième cas, pour l'homme intelligent, est beaucoup plus fréquent, et on peut dire, que la vraie anthropologie est avant tout une entropo-logie. Par un essor-hauteur de l'âme on surmonte l'homme plus sûrement que par son élargissement-distance (Nietzsche - « Distanz-Erweiterung innerhalb der Seele »). | | | | |
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| doute | | | Plus on appuie sur la touche unique d'un système, plus on frappe à côté de la vie. « L'homme du système ne veut plus avouer à son esprit qu'il vit, que, tel un arbre, il aspire à l'ampleur autour de lui » - Nietzsche - « Der Systematiker will seinem Geiste nicht mehr zugestehen, daß er lebt, daß er wie ein Baum, in Breite um sich greift ». Cette perte d'ampleur vivifiante est due au manque de hauteur palpitante | | | | |
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| doute | | | De l'inertie et de la transparence les yeux extraient une profonde lumière ; le regard se baigne dans les ombres, dont les plus hautes naissent de la rencontre du mystérieux et du viscéral : l'amour maternel, le beau musical, le vrai cosmogonique. | | | | |
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| doute | | | Nos limites jouent deux rôles : déclencher nos élans ou mesurer nos forces. Dans le second cas (Odysseus ou Hegel), le soi connu se dépasse et augmente le volume de son savoir. Dans le premier (Orphée ou Rilke) – l'appel de notre soi inconnu nous fascine, inaccessible, et sacre notre regard immobile sur notre étoile. | | | | |
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| doute | | | Dans le naturel on agit, dans l'artificiel on crée. Tout ce qui est naturel - le cœur ou l'âme - aspire à la clarté. Survient ce sacré esprit et nous livre à une nouvelle et époustouflante obscurité. | | | | |
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| doute | | | L'une des fonctions de notre soi inconnu consiste à nous rendre ouverts, c'est à dire donner un sens à notre élan vers nos frontières inaccessibles : « Aucune autre contrainte ne pèse sur le soi, sauf celle de poser les limites, qu'il peut pousser jusqu'à l'infini »** - Fichte - « Das Ich steht unter keiner anderen Bedingung, als unter der, daß es Grenzen setzen muß, die es in die Unendlichkeit hinaus erweitern kann ». | | | | |
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| doute | | | Qu'est-ce qui me plonge dans une folie désirable, différente de celles qui sont à portée de tout le monde ? - c'est le choix d'un bon moment, pour la déclencher, et de bonnes choses, pour en recevoir des empreintes. Le goût et la maîtrise plutôt que le désir et l'abandon. N'y est pas fou qui le veut, mais seulement celui qui le peut. | | | | |
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| doute | | | Le soi est si loin de ce qui se montre, se dit ou se fait, que ce soit par les autres ou par moi-même, que le désir d'être soi-même - le fondement de la bonne conscience - est une aberration des sots. À moins qu'être soit ce qui subsiste, quand je ferme mes yeux, pour créer un écran, et ma bouche, pour laisser parler ma plume, et quand je laisse tomber mes bras, pour jouir des images insaisissables. | | | | |
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| doute | | | L'âme est en charge de mes valoirs et de mes vouloirs, donc de ma noblesse et de mes passions. L'esprit, lui, s'occupe de mes pouvoirs et de mes devoirs, donc de mes lumières et de mes actes. Mais les deux ne sont que deux fonctions d'un même organe, d'une méta-âme ou d'un méta-esprit, l'organe qui doit entretenir le prestige de l'obscur dans les affaires de l'âme et la dignité du lumineux dans celles de l'esprit. | | | | |
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| doute | | | Les mêmes profondeurs visitent tous les hommes, mais c'est le talent, c'est à dire la hauteur, qui détermine si les tentatives de les rendre resteront platitudes ou se solidariseront avec des envolées. La hauteur ne peut être qu'inventée ; la platitude est bien réelle. « C'est l'excès de la signification suggérée, c'est le fait de transformer le courant sous-terrain en un courant de surface, qui nous abaisse jusqu'à la prose »** - Poe - « It is the excess of the suggested meaning - it is the rendering the upper instead of the under current of theme, which turns into prose ». | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme est un contraire du scepticisme et de l'absurdisme. Pour ceux-ci, notre propre avis comme l'avis des autres ne valent rien. Pour le nihiliste, bâtir sur les avis des autres ne vaut rien ; seuls valent nos propres fondements, commencements, élans. Être nihiliste, c'est annihiler les avis des autres et ne compter que sur soi. Il va de soi, qu'il ne s'y agit pas de science, mais de poésie et de philosophie. | | | | |
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| doute | | | Il faut avoir parcouru les douzaines de ces pitoyables définitions de philosophie transcendantale, de philosophie de l'Histoire ou de monde comme volonté, chez Kant, Hegel et Schopenhauer, pour se débarrasser sur le champ de toute terreur devant les rats de bibliothèques. Aucun essor de la cervelle ne sauve la lourdeur du mot. | | | | |
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| doute | | | Il y a, chez l'homme, un désir naturel - repousser ou mieux dessiner les frontières de ce qu'il peut savoir, et un désir artificiel - survoler ou vénérer ce qu'il ne peut pas savoir ; lorsque les deux cohabitent, on est face à un philosophe : « Dans quelle mesure l'essentiel reste inconnaissable, le penseur ne le sait que grâce à son savoir » - Heidegger - « Kraft seines Wissens erst weiß der Denker, inwiefern er Wesentliches nicht wissen kann ». | | | | |
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| doute | | | Ton bonheur le plus pur est dû à ce qui n’existe pas, mais dont le rêve entretient ton élan. « L’homme vraiment heureux est celui qui réfléchit non seulement sur ce qui est, mais aussi sur ce qui n’est pas » - Tchékhov - « Истинно счастливый человек думает не только о том, что есть, но даже о том, чего нет ». | | | | |
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| doute | | | Deux illusions sur le soi : l'illusion idéaliste - le soi est connu, c'est mon être, je le traduis fidèlement dans mes mots et mes idées ; l'illusion matérialiste ou existentialiste - le soi ne vient à l'existence qu'à travers mes actes. L'existence du soi est indubitable, mais il n'a ni sa substance, ni son langage, ni son sens ; on ne peut que le vénérer, ce qui aboutit soit à l'espérance (le soi serait immortel) soit au désespoir (le soi se réduirait aux essors, qui s'épuisent et meurent, sans laisser de traces fidèles). | | | | |
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| doute | | | Le feu et l'amertume sont à l'origine des soifs les plus poignantes. Le chaud désir de vertiges et la lie amère œuvrent pour la même cause. « Qui boit le vin boive la lie » - Aristophane. Au fond de toute clarté s'ouvre le goût d'une nouvelle pénombre. La sédimentation ridiculisant l'alimentation. La fringale d'azur et d'éther montent aux yeux, quand la grisaille et l'insipidité alourdissent la cervelle. Boire la lie aide à mieux mourir de soif. | | | | |
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| doute | | | Voir plus clair est utile dans les codes administratifs, dans les démonstrations de théorèmes, dans les contrats mercantiles. Partout où se faufile le rêve s’apprécient les voiles, les ombres, les suspensions. La vérité est toujours un fait indifférent aux élans, une lumière commune monocorde ; le mensonge est la promesse de langages et d’audaces. | | | | |
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| doute | | | Être un Ouvert : vivre de l'élan vers la limite ; vivre à la limite ou vivre aux points déterminés, tendant vers la limite, sont deux attitudes des Fermés. Et je comprends Valéry, sceptique avec les seconds (Montaigne ou Pascal) et enthousiaste avec les premiers (Descartes ou Nietzsche). | | | | |
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| doute | | | Ce qui doit être Ouvert en nous, c'est notre désir, plutôt que notre regard, dont les frontières, verbales ou mentales, sont condamnées à nous appartenir. Et, au lieu d'y propager les lumières des autres, il vaut mieux y porter ses propres ombres. Corrections à apporter à Hölderlin : « Être une lumière ouverte, pour le regard ouvert » - « Dem offenen Blick offen der Leuchtende sein ». | | | | |
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| doute | | | Encore un bel axe, allant du rêve à la veille, et méritant, tout entier, mon enthousiasme et mon souci : veiller, pour tenir à la lumière des solutions humaines ; rêver, pour entretenir les ombres du mystère divin. | | | | |
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| doute | | | C'est l'anonymat de mes clartés ou obscurités qui les rend dignes de mes recherches. Les noms définitifs ne fixent souvent que des clartés pétrifiées ou des obscurités sans essor. On reconnaît une intelligence par sa faculté de manipuler de l'innommé, se décomposant d'après le caprice des concepts et des contraintes. Sortir une chose de l'ordinaire est plus difficile que de la tirer de l'inconnu. | | | | |
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| doute | | | Le sage, contrairement au niais, ne sait que rarement ce qu'il cherche : « On cherche l'absolu et ne trouve que le résolu » - Novalis - « Wir suchen überall das Unbedingte und finden immer nur Dinge ». Par ailleurs, il ne cherche même pas, ses trouvailles résultent du désir de donner de soi avec panache. Les autres prennent ce qu'ils trouvent. | | | | |
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| doute | | | Chez le sage, le besoin d'unification d'arbres va de pair avec la liberté d'introduction de nouvelles inconnues. « Laisser quelque chose en suspens, c'est un devoir, une victoire sur un autre besoin, le désir de tout unifier »*** - L.Salomé - « Etwas in der Schwebe lassen ist eine Pflicht : - Sieg über das Nebenbedürfnis, alles unter Einen Hut zu bringen ». Et l'on reconnaît le type d'homme d'après les lieux, où il est prodigue en variables - en racines, en feuilles ou en fleurs en suspens. | | | | |
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| doute | | | Par une inertie géologique abusive, les philosophes voient dans les fondations de nos demeures une analogie avec les fondements des édifices spirituels. Et ils baissent leur regard, pour assurer leur (dé)marche profonde, au lieu de l'élever, pour s'adonner à un élan vers la hauteur dansante. C'est le rôle de nos toits qui crée les vrais fondements ; les plus stellaires des styles sont les ruines et les tours d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | De Delphes à Königsberg, tant de soucis pour la connaissance de ses limites ou pour les limites de ses connaissances, tandis qu'il aurait mieux valu maintenir l'élan vers ses limites inaccessibles, rester un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | J'ignore le sens de la vie, mais la vie n'est que de perpétuelles naissances du sens : le désir (le mystère de son orientation ou focalisation), la conception (le problème de la prière, des références, de la négation), la délivrance (la solution dans la vérité, les substitutions). | | | | |
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| doute | | | Connaître (c'est-à-dire représenter) est ambition de l'artisan. C'est savoir (c'est-à-dire se sentir porteur des idées non-représentées) qui est désir du sage et de l'artiste ! Donc, chercher à faire connaître aux hommes ce qu'ils savent, c'est enguirlander l'artisanat (la transpiration) et non pas l'art (l'inspiration). | | | | |
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| doute | | | Le discours de tout homme, sain d'esprit, a le même taux de concepts et de désirs. La différence ne peut être que qualitative, en fonction du talent et de l'intelligence, et non pas du parti pris conceptualiste ou vitaliste. | | | | |
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| doute | | | C'est avec un règne de la lumière que j'associerais l'enfer - la morne transparence, l'accessibilité immédiate, la platitude sans relief ; et comme le jeu des ombres enchanteresses nous rapproche du paradis - l'étonnement du regard, le commencement du rêve, la chute du souffle et des yeux fermés ! | | | | |
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| doute | | | Notre soi inconnu étant notre limite inaccessible, le soi connu devrait renoncer à tout achèvement et ne s'occuper que des commencements et des élans vers les limites, être un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Si tu es vraiment ébloui par des merveilles lumineuses du monde, ne sois pas ridicule avec tes propres piètres lumières ; le seul moyen de rester à la hauteur de ton émerveillement est d'y répliquer, humblement, avec la palpitation de tes ombres. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes ou les incertitudes banales ne font que nous fixer dans la platitude. Les plus hautes certitudes, comme les plus hautes incertitudes, ont ceci en commun, qu'elles entretiennent notre vertige. | | | | |
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| doute | | | J'entends la musique de mon soi inconnu, c'est à dire son élan, son intensité et sa mélodie ; ce langage défie tout verbalisme, toute représentation ; pourtant, il s'agit de le traduire par mon soi connu, maître du verbe et du concept. | | | | |
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| doute | | | De haute lutte, ils atteignent à la basse sérénité ; je m'agrippe à mon haut vertige, dû à mes basses résignations. | | | | |
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| doute | | | On pénètre un problème, c'est à dire on le formule ; on ne pénètre pas un mystère, qui, on le sait, reste impénétrable. Le mystère est la caresse préliminaire. Du problème pénétré, l'homme retire une solution, ce qui promet la conception d'un nouveau mystère. | | | | |
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| doute | | | Le grand peut-être rabelaisien est pire que les petites certitudes des grenouilles de bénitier ; le néant absolu, qui t'attend, ne doit pas être entaché de relativisme. Vu en grand, même les certitudes apportent de la saine anxiété à l'allergique du sédentarisme. « Ce n'est pas le doute qui rend fou, c'est la certitude » - Nietzsche - « Nicht der Zweifel, die Gewissheit ist das, was wahnsinnig macht ». C'est le hasard matérialiste (le fors de Lucrèce) qui ne promet que la certitude d'ennui et d'horreur. | | | | |
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| doute | | | Qu'ai-je à faire avec les idées, claires et distinctes, dès qu'il s'agit de l'amour, des passions, de la mort, du beau et du bon, du mystère qui entoure tout ce qui est grandiose ? Qu'à la limite, elles s'occupent du vrai, cette partie secondaire et plate d'une existence vécue en relief et en grand ! | | | | |
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| doute | | | La raison ne quitte un homme sensé ni dans ses calculs ni dans ses folies ; le raisonnement est une concentration sur le but et les moyens, le rêve en est une concentration dans l'élan et non dans la maîtrise de nos limites sublimes. Kant s'y égare : « Le rêve est un dépassement fondamental et profond de frontières de la raison humaine » - « Schwärmerei ist eine nach Grundsätzen unternommene Überschreitung der Grenzen der menschlichen Vernunft ». L'homme Fermé croit connaître ses limites, il adopte le ton apocalyptique ; l'homme Ouvert peint sa convergence infinie sur un ton grand seigneur. Promesse ou noblesse des espérances. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est culturel est tristement versatile, ce qui est naturel stupéfie par sa permanence – regardez les idées éjectables et les fantasmes irréfutables, traitées par notre sophistique ou exhibés par notre dogmatique. Ceux qui guettent l'éternité restent plus souvent avec les fantasmes. | | | | |
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| doute | | | Dès que je sais ce que je fais, je quitte l'art, l'éros et le rêve. C'est dans l'ignorance étoilée que naît la beauté, la caresse et l'émotion. | | | | |
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| doute | | | Philosopher, ce n'est pas opposer une pensée rigoureuse à une vague doxa, mais savoir réduire, rigoureusement, toute pensée endormissante à l'état de doxa enthousiasmante. | | | | |
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| doute | | | Je deviens nihiliste non pas parce que les fins manquent, mais parce que je reconnais leur insignifiance à côté des commencements que j'invente, des contraintes que j'érige et de l'élan qui en résulte. | | | | |
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| doute | | | On ne peut poursuivre le visible qu’en profondeur ; là, soit je me contente de le maîtriser ou de le posséder, pour retourner ensuite à la surface de la vie, à la platitude donc, soit j’en vis l’attouchement ou l’illumination, qui me propulseront vers la hauteur, où me rencontre l’invisible, - parcours humain, parcours divin. | | | | |
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| doute | | | Les limites des choses ou de la vue font écarquiller les yeux ; aux limites du désir naît le regard. | | | | |
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| doute | | | Le cheminement du soi connu au soi inconnu : grattez le penser, vous trouverez, en-dessous, le croire ; répétez avec le croire, vous tomberez sur le sentir ; un dernier grattage, et vous restez avec le vouloir – la volonté de jouissance, ou de puissance, de la pensée, de la foi, du sentiment. Du soi connu, clair et distinct, du Fermé donc, vous arriverez au soi inconnu, obscur et sans limites, – à l’Ouvert. | | | | |
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| doute | | | On ne peut connaître ni soi-même ni ses limites ; on ne peut que croire en un soi divin, soi inconnu, et l’on peut éprouver l’élan vers ses limites inaccessibles ; dans les deux cas, on perd sa paix d’âme, fondée sur la connaissance, et l’on vit de son « cor inquietum » (St-Augustin). | | | | |
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| doute | | | Ceux qui vivent de et dans la lumière humaine et ne produisent que de la lumière modérée finissent dans la grisaille commune. Attiré par la lumière divine, le poète peint ses ténèbres inimitables, exaltées et ascendantes. Je ne suis pas fier de ces lignes baudelairiennes, aux valeurs inversées. | | | | |
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| doute | | | Pour le matérialiste, il n’y a qu’un seul soi – le connu, qui ne fait que voir et agir ; pour l’idéaliste, il y a, de plus, un soi inconnu, celui qui fait que le soi connu maîtrise, en plus, le regard et le rêve, à l’instant où un courant le relie, mystérieusement, au soi inconnu, l’instant appelé inspiration, prière ou extase. | | | | |
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| doute | | | Le vrai désespoir vient d’une bonne certitude et non pas d’un mauvais doute. Le doute est source des mauvaises espérances. Les doutes et les certitudes sont affaires de l’esprit ; mais c’est l’âme, avec ses rêves et ses vertiges, qui nous fait découvrir de bonnes espérances, sans lucidité ni promesses. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, ce sont mon esprit certain et mon cœur incertain ; le soi inconnu, c’est mon âme qui m’attire vers telles certitudes ou tels doutes - « Ce Moi, c’est-à-dire l’Âme, par laquelle je suis ce que je suis »*** - Descartes - où de très belles ambigüités surgissent, avec des substitutions des verbes suivre ou être ! | | | | |
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| doute | | | Les inconnues de mon arbre : en munir les feuilles de nouveaux ramages, les racines d’une nouvelle profondeur, ses cimes d’un nouvel élan. Rendre cet arbre - ouvert à l'unification avec le monde en attente de mes échos. « De haute lumière s’illuminent les arbres et jettent des ombres d’échos » - G.Benn - « Ein hohes Licht umströmt die alten Bäume und schafft im Schatten sich ein Widerspiel ». | | | | |
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| doute | | | Au-delà du commencement jouent les forces, les vérités, les reconnaissances, bref quelque chose de médiocre ; et aucune profondeur des (in)certitudes ne peut rivaliser avec la hauteur de la noblesse et de l’élan vers un infini initiatique et qu’imprime dans notre âme un beau commencement ! | | | | |
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| doute | | | Réfléchir, agir, gémir – je soupèse leurs poids, pour mesurer mon soi inconnu et je trouve une valeur proche de zéro. Leurs leviers se situent trop près des autres, de l’espèce, du temps qui court ou de l’espace qui se fige. Le seul élan, qui me projette dans une bonne direction, provient du rêve inaccessible, naissant et mourant en moi-même, transformé dans un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Tout ce qui fait battre mon cœur et élever mon âme remonte à ma première jeunesse ; l’âge adulte n’a presque rien ajouté à mes totems primesautiers. Un don du ciel - « la mystérieuse capacité de l’âme ne refléter, dans la vie, que ce qui m’appelait ou terrorisait dans mon enfance »** - Nabokov - « таинственная способность души
воспринимать в жизни только то, что когда-то привлекало и мучило в детстве ». | | | | |
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| doute | | | Ce qui nous renseigne sur l’infini, ce n’est certainement pas la perspective ; le scientifique se contentera du concept de voisinage, et le poète – de l’élan qui l’y porte. | | | | |
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| doute | | | Destin, prédestination, vocation, fatum – notions ampoulées, galvaudées, vagues et creuses, et qui ne disent pas grand-chose à ma vie ou à mon rêve. Des mots plus modestes – intérêt, désir, passion, goût – me sont plus proches et plus clairs ; et ma vie et mon rêve en sont pénétrés. L’axe : raison – pulsion est inépuisable. | | | | |
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| doute | | | En philosophie, tous les chemins vers la lumière sont battus, ternes, décousus ; ce qui vaut, pour notre dynamisme et nos élans, c’est la recherche de l’origine de nos ombres. | | | | |
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| doute | | | Deux rêves obsèdent d’innombrables de mes nuits : je cherche des limites de mon jardin et je découvre que je n’y avais jamais mis les pieds ; dans ma vieille maison, je découvre une pièce, dont je ne soupçonnais pas l’existence. Le but inaccessible de mes élans ? Le séjour de mon soi inconnu ? Et pas de Freud, sous la main, pour demander une interprétation plus savante. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu n’est qu’un émetteur, tandis que mon soi connu est, à la fois, récepteur et émetteur. Le soi inconnu émet des messages codés, dont le soi connu ignore le chiffre ; ces messages ne servent que d’inspiration excitante. Le soi connu émet des messages en clair, mais destinés aux capteurs, sachant deviner ma longueur – ou plutôt ma hauteur - d’onde. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu ne formule que des réponses ; les questions, contrairement aux réponses, n’ont pas besoin de langage, et c’est ton soi inconnu qui les crée en tant que champs d’attraction. C’est ainsi que tu crées un dialogue, pour ne pas tomber dans le piège des soliloques sans interlocuteur. | | | | |
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| doute | | | On n’atteindra jamais la chose en soi ; l’existence d’une faille entre elle et l’état de nos connaissances entretient notre sens ou notre goût du mystère. C’est comme la convergence certaine d’une suite, en mathématique, vers une valeur fini, mais – en infini nombre d’étapes. L’élément fractal élémentaire, visiblement, n’existerait pas. Et ceci est aussi vrai pour les particules élémentaires, que pour nos pensées ou nos extases, afin que vivent notre admiration et notre enthousiasme face à cette œuvre divine. | | | | |
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| doute | | | Tout bel élan est irrationnel ; et si, en plus, il évite la mesquinerie, la bêtise, la folie, - ces attributs de l’horizontalité, il peut être appelé – le rêve, puisque, alors, il ne pourrait tendre que vers la hauteur inaccessible. | | | | |
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| doute | | | Tout croire ou ne croire en rien – deux niaiseries du même acabit ou, plus précisément, une bêtise et une bêtise au carré, car s’appuyer sur un doute n’aide jamais à s’élancer vers le rêve. | | | | |
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| doute | | | Il vaut mieux vibrer, tout seul, dans la hauteur du vague que de s’aplatir avec les autres dans la profondeur du clair. | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de choses lumineuses qui m’attristent, et tant d’images ténébreuses qui me mettent en extase. Pourtant tout beau rêve est mélancolique, tout réel est un mystère inépuisable. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu ne se transforme pas en soi connu (à la façon de l’être-pour-soi se mutant en l’être-en-soi hégélien ou sartrien) et il n’a pas besoin pour cela d’un soi des autres. Le soi inconnu est une source mystérieuse, ne quittant jamais la hauteur, constituant l’élan et son intensité ; le soi connu les traduit en jaillissement d’images, dans le commencement, gorgé de musique et d’idées, fidèle à la hauteur génitrice. | | | | |
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| doute | | | Le passé, devenu figé, inaltérable, peut se réduire à la froide raison des constats et balances. Ils sont peu, ceux qui en retirent de chaudes étincelles, une flamme à transmettre. « Qui comprend le nouveau, en réchauffant l'ancien, peut devenir un maître »* - Confucius. | | | | |
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| doute | | | Dans nos rêves, élans et passions nous croyons plus que nous ne sachions ; le pire des doutes est celui qui veuille substituer la certitude à la croyance. | | | | |
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| doute | | | Dans le te connaître, il faut distinguer le connaître ton soi connu – ton savoir, ton goût, tes ambitions – et le connaître ton soi inconnu – les sources de tes désirs, l’intensité de ton regard, le sens de ta musique. Une tâche triviale et une tâche impossible. | | | | |
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| doute | | | L’aphoristique est le seul genre littéraire Ouvert, les autres sont fermés puisqu’ils se réalisent par épuisement de leur sujet. Une maxime est une étincelle que le lecteur est libre de transformer en lumière de son esprit ou en ombres de son âme. | | | | |
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| doute | | | Paradoxe à accepter : vouer le sérieux (et l’indifférence) à ce qui se réduit aux actes responsables et à la clarté définitive ; réserver l’ironie (et l’élan) à ce qui est grand ou noble, mais entaché d’inexistence. | | | | |
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| doute | | | Ne serait-il trop banal que d’aimer le mystère, puisque tout, en dernière instance, en relève ? Peut-être ce constat rend insignifiants les pas intermédiaires vers ce mystère inaccessible, et tu te concentreras dans le pas premier, que dis-je – dans le premier pressentiment, dans la première pulsion, dans le Commencement donc ! | | | | |
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| doute | | | L’impulsion qui va de ton soi inconnu au soi connu s’appellera inspiration ; mais le regard inverse, du soi connu comblé à l’obscur soi inconnu, est protéiforme – curiosité, reconnaissance, admiration. « Être soi-même à l’excès, voilà l’artiste » - A.Suarès – quand l’excès se mesure à la verticale et s’y perd ! Si le soi connu est un Devenir créateur, le soi inconnu serait l’Être inspirateur ! | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | On pratique trois sortes de philosophie : celle qui croit avoir résolu un problème et veut exhiber ses solutions ; celle qui reste insensible aux mystères du monde et leur substitue ses problèmes ; celle, enfin, qui s’adresse au Créateur des mystères indicibles et cherche à en composer des conceptuels. Trois sortes de regard – pratique, mécanique, extatique. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | Il faut s’appuyer sur le connu, pour mieux tendre vers l’inconnu. Avancer vers la hauteur de l’avenir inconnu à reculons, en scrutant l'étendue du passé connu. | | | | |
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| doute | | | Avec quel personnage t’identifies-tu davantage - avec ce que tu es (tes actes) ou avec ce que tu vises (tes élans) ? Deux faces de ton soi : le soi connu du comparatif compétiteur ou le soi inconnu du superlatif inspirateur. Le commun ou le grand, l’ordinaire ou le sacré. La connaissance fraternelle du soi connu et sa reconnaissance libre de la grâce du soi inconnu sont à l’origine du sacré (qui est toujours collectif et libre). | | | | |
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| doute | | | L’accommodation est facile, si tu vises les horizons figés du réel ; pour les firmaments, elle est presque impossible, car leurs résidents, les rêves, te bouleversent et te donnent des vertiges. | | | | |
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| doute | | | La valeur d’une profondeur ou d’une hauteur est dans la qualité du chemin, respectivement, vers les finalités ou les commencements, dans la clarté des étapes ou dans la fidélité à l’élan. « La plus véritable profondeur est la limpide » - Valéry ; la plus véritable hauteur est l’étoilée. | | | | |
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| doute | | | La sensibilité, l’intelligence, l’action sont des attributs verbalisables de notre soi connu. Mais ce qui nous met dans un état d’excitation, de besoin de créer, de nous libérer, de nous surpasser relève de notre soi inconnu et n’admet aucune justification verbale. « Le Moi ne se dessine et ne se consolide que par référence à inconnus »** - Valéry. La source de nos commencements initiatiques est mystérieusement inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Rien ne peut se comparer à mon soi inconnu et qui serait si proche et si lointain, si intime et si inaccessible, si complice et si versatile. Là-dessus, Grothendieck est d’accord avec moi : « Le soi - la belle inconnue, riche de mystère, à la fois proche et lointaine, qui à la fois se dérobe et appelle »**. | | | | |
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| doute | | | Être lumineux : dans le réel, aboutir à la clarté de la lumière commune, impassible ; dans l’idéel, aborder les ombres particulières, inimitables, inspirant un élan vers les étoiles. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, c’est l’élan, l’état d’âme exaltée, l’état encore dépourvu de mots, d’images, de pensées, l’état que connaît tout homme, mais seul un talent trouve son expression, débouchant sur un sens imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Face à tes limites, laisses-y jouer ta force périphérique, réduis-les à ton élan inabouti, fais-y de toi un Ouvert. Quant à ton noyau dur, tu t’y appuieras pour tout commencement, qui sera toujours un recommencement, un retour du même. Ton noyau, c’est l’inséparable fusion du fond et de la forme, en vue de servir de source. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu s’insinue dans l’âme de ceux qui en ont une, mais sa présence est ignorée par ceux qui n’écoutent que ce qui a déjà trouvé une forme en tant que mots, images ou idées. Or, le soi inconnu n’exprime que l’élan et, encore plus vaguement, l’étoile visée, - une corde tendue mais aucune cible visible. Son attente s’éveille souvent par la conscience des états d’âme inexprimables et la confiance à sa source, mystérieuse, immatérielle, excitante. « Pour moi, le moi connu est trop petit » - Maïakovsky - « 'Я' для меня малó ». | | | | |
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| doute | | | Aucun chemin ne mène à l’âme ; son accès est réservé au seul soi inconnu, imprévisible et in-intellectuel, ni concret ni abstrait – un souffle de Dieu ; et cet accès se passe de langage et d’esprit. « L’esprit abstrait trouve l’accès à l’âme » - Kandinsky - « Der abstrakte Geist findet einen Zugang zur Seele » - c’est confondre la cause et l’effet, l’inspiration et l’expiration. Tout esprit est abstrait ; dès qu’il devient vibrant, il se mue en âme. | | | | |
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| doute | | | Toute poésie contient une dose de mystique ; la philosophie, celle qui s’attache à l’arbre poétique, doit donc, elle aussi, en être pénétrée. « Le commencement dionysiaque de la mystique doit accompagner le commencement apollinien de la philosophie » - Berdiaev - « Дионисическое начало мистики необходимо сочетать с аполлоническим началом философии » - la mystérieuse hauteur de l’élan rejoignant la belle profondeur des cibles. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu s’exprime à travers ton devoir-conscience (attaché à l’étendue que foulent tes pieds) et ton pouvoir-connaissance (formé dans la profondeur de ton esprit). Ton soi inconnu est responsable de ton vouloir-passion (stimulé par la hauteur de ton âme). Ce sont trois dimensions de ton valoir-noblesse – l’action, la réflexion, l’élan. Le choix capital, dans ton existence (la première dimension), est le choix du lieu de ton essence (les deux dernières dimensions) – puiser dans la profondeur inépuisable ou tendre vers la hauteur inaccessible. Le dernier choix est propre des poètes et des bons philosophes. | | | | |
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| doute | | | Les rapports de mon soi inconnu avec mon soi connu sont du même ordre que ceux entre la nature vivante céleste et les quatre éléments terrestres – la terre, l’air, le feu et l’air. L’animation, l’inspiration, l’épanouissement. Le mystère du dessein et le problème de l’incarnation. Providence et acte. Énergie immatérielle et dynamisme matériel. | | | | |
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| doute | | | La perception ou la conception du monde : le travail horizontal des yeux impassibles ou l’envol (ou la plongée) vertical du regard émerveillé ; l’élargissement des problèmes et solutions ou l’approfondissement (l’élévation) des mystères. Le point le plus important : dans toute sphère de la matière ou de l’esprit, un regard perçant arrive à l’attouchement par le mystère. | | | | |
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| doute | | | À tous les âges, le soi inconnu, cet appel inarticulable ni en langages ni en idées ni en images, nous taraude, mais seul la vieillesse a l’humilité d’un soi connu confirmé, l’interprète fidèle de cet appel. Dans la jeunesse, l’introspection se fait par un soi connu, haut et balbutiant. Dans l’âge mûr – par un soi connu, profond et bavard. Dans la vieillesse – par un soi inconnu, vaste et laconique. Et puisque la platitude est la pire des tragédies, c’est bien dans la vieillesse qu’on découvre le vrai besoin de consolation en hauteur, hors la pesanteur du connu. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, provenant de notre soi inconnu, n’a pas de forme (langagière) mais elle a un fond : un élan vers l’infini (hyperbolique ou parabolique) ou une harmonie du fini (elliptique). Il appartient à notre soi connu de convertir ce fond inarticulé en forme algébrique (la pensée) ou géométrique (l’image). | | | | |
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| hommes | | | La même antienne, deux fois séculaire, de Balzac à Cioran : l'échec retentissant d'un monde à la dérive, bouleversant toute la tribu. Moi, je vois le paisible succès d'un monde sur-ordonné, étouffant l'élan de tout solitaire. Par ailleurs, toute dérive, aujourd'hui, se calcule comme toute autre trajectoire en continu. | | | | |
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| hommes | | | Le pulsionnel des hommes est horrible ; le rationnel de l'homme est misérable – pourtant, c'est ainsi qu'ils évoluent. L'homme devrait vivre du seul pulsionnel, pour en vibrer ; la société doit se pacifier par le rationnel. | | | | |
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| hommes | | | Le vil besoin de reconnaissance – spirituelle, amoureuse, sociale – est, hélas, inné ; il ne quitte jamais notre soi connu, ce représentant de l'espèce. On ne s'en débarrasse qu'en se soumettant, aux moments extatiques, à son soi inconnu, à cet interprète de nos meilleurs élans, à cette source de notre liberté. | | | | |
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| hommes | | | Pour les hommes n'est libre que la chute de proie ; ils ne se battent que pour l'envol de rapace. Je cherche à maîtriser ma chute de rapace et laisse libre cours à mon envolée de proie. | | | | |
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| hommes | | | Ne connaissant pas de chutes, ils confondent désormais la platitude avec la bassesse. « Pour pouvoir tomber bien bas, il faut un élan puissant » - Tolstoï - « Только с сильными стремлениями люди могут низко падать ». | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | Se remplir, le plus rapidement, les poches, en appliquant exactement la même rigueur commerciale à la vente de pétrole, de chansons ou de logiciels - telle fut, de tous les temps, l'aspiration de la pire des racailles. Aujourd'hui, cette ambition se nimbe du titre prestigieux de rêve américain, et il semblerait que ce soit le dernier qui reste dans ce monde désenchanté. C'est pourquoi tout marchand acquiesce, avec conviction : « Le rêve est au centre de l'existence humaine » - Chesterton - « The centre of every man's existence is a dream ». | | | | |
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| hommes | | | La fessée et le piquet rappelaient au môme que le monde, dans lequel il entrait, n'était pas le sien ; ce qui réveillait en lui le désir d'un autre monde, plus poétique et plus proche. Aujourd'hui, le monde est à lui, dès le berceau ; et son premier désir est d'ouvrir, le plus tôt possible, son propre compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Je suis riche du désir détaché de la possession ; ils sont riches des choses qu'ils possèdent ou qu'ils ne désirent pas (Gandhi). | | | | |
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| hommes | | | La culture européenne se distinguait par un élan vers l’invisible qu’on appelle regard. Dès que tout se confie aux yeux, c’est-à-dire à la raison calculante, la culture vit un déclin. | | | | |
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| hommes | | | Je m'aperçois que ma dyade - le rythme (le moi désirant) contre l'algorithme (le moi calculant) - doit être élargie à la triade platonicienne, pour inclure le thymos, le désir de la reconnaissance (la monade hégélienne, le moi grégarisant). | | | | |
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| hommes | | | Les rapports organiques de l'homme avec l'élan, l'angoisse et l'invisible disparurent au profit de ses rapports mécaniques avec sa propre visibilité et avec l'argent. Tout chevalier s'engagea dans la cavalerie de St-Georges. | | | | |
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| hommes | | | C'est par le volume, que l'homme occupe sur la scène publique, qu'on en détermine aujourd'hui la grandeur ; et il y en a des formules de plus en plus infaillibles. La vraie grandeur se réfugie dans un élan vers un Ouvert vertical, inconnu des géomètres, échappant aux mesures du fini. | | | | |
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| hommes | | | Les non mesquins conduisent les hommes à la liberté, les grands - à l'esclavage ; le oui mesquin est proféré par l'esclave ; l'homme vraiment libre est porteur d'un grand oui. « L'homme doit accepter sa servitude : celle de ses propres passions, et donc des hommes, ou celle de sa spiritualité » - Tolstoï - « Человек должен быть рабом : своих страстей, а значит, и людей, или же своего духовного начала ». | | | | |
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| hommes | | | En politique, en économie, en art – il n’y a plus de commencements, puisqu’il n’y a plus de bonnes contraintes, qui voueraient nos yeux calculateurs au présent et notre regard rêveur – à l’éternité. L’enchaînement de pas mécaniques, au lieu de l’élan initiatique. Ni valeurs ni ardeurs ni grandeurs – que la pesanteur, que notre époque préféra à ces grâces. « La grandeur réside dans le départ qui oblige »** - R.Char – le valoir dictant le devoir. | | | | |
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| hommes | | | La manie du changement devint une véritable épidémie, chez l’homme-robot. Il est donc normal, que l’homme organique se mette à chercher l’immuable ou l’éternel, c’est-à-dire ce qui n’existe pas. Rien de tel dans les idées ou les images ; on devrait rester en compagnie du cœur, demeure du Bien fugitif, et de l’âme, source de nos fulgurances, dans le mutisme ou dans le chant. | | | | |
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| hommes | | | La platitude finale des hommes est résultat d'une double échéance : la banalisation de la profondeur divine du désir et l'écroulement de la hauteur humaine de la volonté - pour se retrouver dans la programmation du robot sans épaisseur. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme est capable de descendre dans ses profondeurs, où se blottit son soi connu, aspiré vers la lumière. Mais très peu tournent leur regard vers la hauteur, ce séjour ombreux de leur soi inconnu et immobile. On connaît la trajectoire du premier : « C'est le moi d'en-bas qui remonte à la surface » - Bergson - chez les non-créateurs, surface voulant dire - platitude. | | | | |
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| hommes | | | Ils ignorent ce que c'est que le premier pas et se contentent des intermédiaires. Je ne connus que les premiers et les derniers pas : les premiers - brillamment réussis, les derniers - lamentablement échoués. Émotion raclée, promotion bâclée. | | | | |
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| hommes | | | Presque toujours et partout on peut constater que avant, c'était pire. Mais la fonction principale du passé n'est pas de ridiculiser ou de cultiver des nostalgies, mais de servir de matière première aux mythes. Un mythe, muni d'assez d'élégance ou de grandeur, engendre du sacré. Conserver au présent des raisons de s'enthousiasmer, tel est le vrai esprit conservateur. Son contraire s'appelle inertie, le culte de la version courante – en économie, en politique, dans l'art. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes tous visités par des pulsions grossières et par des pulsions sublimes ; ce qui les valorise, ce n'est pas la présence angélique de l'esprit ou la présence bestiale du corps, mais leur absence, en présence de l'âme, qui sanctifie tout, qui purifie tout, qui empêche nos élans de sombrer dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trente siècles, le nôtre est le premier à ignorer le romantisme ; la dernière agonie de celui-ci fut vécue par la génération précédente : « Le romantisme est le dernier grand élan, avant le règne de la platitude »** - H.Hesse - « Die Romantik ist der letzte große Aufschwung vor der Zeit der Verflachung ». | | | | |
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| hommes | | | Par le nom profané de danger on désigne aujourd'hui les risques mercantiles et par servitude - l'incapacité d'élaborer son propre business plan. Ils appellent liberté la latitude pour se servir soi-même et servitude - la contrainte ou le désir de servir les autres. Cette ironie, les Anciens ne l'auraient pas comprise : « Il vaut mieux une liberté pleine de dangers qu'une servitude tranquille » - proverbe latin - « Potior visa est periculosa libertas quieto servitio ». | | | | |
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| hommes | | | Le pathos ou le rêve n'apportent aucune lumière à notre vision de la matière, n'améliorent en rien notre efficacité de producteurs, n'augmentent jamais le niveau de vie, donc réduisons l'homme aux fonctions robotisables – telle est la devise, aujourd'hui, des techniciens, des juristes, des garagistes. Sous les coups du calculateur, même le danseur se mit à la marche. | | | | |
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| hommes | | | De toutes parts, ils sont cernés par les soucis grégaires, et ils s'imaginent, qu'en tournant le dos aux valeurs en cours (le premier besoin des conformistes), ils s'en émancipent et gagnent en originalité. Ils se trompent de plan : les détours dans la platitude n'apportent jamais le vertige de l'éternel retour à l'aplomb de la vie. | | | | |
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| hommes | | | Face au ciel, à quoi penses-tu – à la voie, à la vue, à la vie ? À l'ampleur, à la profondeur, à la hauteur ? Au mouvement, au regard, à l'intensité ? Aux galaxies, à la lumière, à ton étoile ? Et tu finiras par préférer à la pensée – les ailes. | | | | |
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| hommes | | | Les premiers génies de l'humanité furent dus à l'aspiration, poétique ou philosophique, par des astres ; l'inspiration, artistique ou chevaleresque, animait les génies de la Renaissance ; la lourde transpiration signale, aujourd'hui, la présence de nos génies mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | En puissance, tout homme possède une hauteur de son soi inconnu, dont l'accès est, malheureusement, condamné par la présence des hommes impassibles. La hauteur se donne à l'homme qui vibre : « Ceux qui ne chercheront refuge qu'en eux-mêmes, parviendront à la Hauteur. Mais il faut qu'ils soient inquiets » - le Bouddha. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont nés pour observer, établir, entretenir ou admirer l'ordre du monde. Le regard, la création, l'extase ayant fui ce monde, il ne reste aux hommes que la tâche d'entretien, où ils seront bientôt remplacés par des machines. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la mesquinerie de notre époque : quand manquent les faveurs divines, commencent aussi à manquer les ferveurs humaines. Et sans prodiges – pas de vertiges. | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | Avec l'extinction des âmes, ce qui s'appelait jadis désir finit pas s'associer avec les besoins du corps ou de l'esprit ; le vrai désir est un besoin de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | On ne frissonne pas moins, on frissonne moins bien ; aujourd'hui, c'est l'inquiétude pour les choses à avoir qui provoque des frissons de propriétaire ; jadis, c'est le frisson de rêveur qui prédestinait les choses invisibles à être. « Le meilleur lot de l'homme est le frisson » - Goethe - « Das Schaudern ist der Menschheit bester Teil ». | | | | |
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| hommes | | | Le peuple aime le vrai et le simple. C'est pourquoi il aime le journal et l'intellectuel moderne. Le poète, charlatan du mot, a du souci à se faire, s'il tient au peuple. Aimer, c'est accepter la chose telle qu'elle est (et non pas ce qu'elle fait). Le vrai et le simple ne sont beaux qu'en tant qu'essors, promesses, perspectives - donc, refus. | | | | |
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| hommes | | | L'Histoire est scandée par la part que les hommes accordent aux règnes de la raison ou/et du rêve. L'Antiquité ne vit que de la raison ; la Renaissance réveilla le rêve ; les Lumières atteignent l'équilibre entre les deux ; le romantisme crut pouvoir annoncer le triomphe du rêve ; la modernité, c'est un retour à la raison, sans la noblesse antique, sans l'élan de la Renaissance, sans l'élégance des Lumières, - le glas d'un romantisme étranglé. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | Désormais, tout mouvement de l'homme le met immédiatement au contact des choses ; c'est pourquoi il ne peut plus être un Ouvert, qui va vers l'éternité comme y vont les sources (Rilke). L'homme ouvert vit de l'élan des sources, dans l'ombre de son étoile ; l'inertie porte l'homme fermé, coupé des sources, vers ses propres frontières, trop nettes, car éclairées à la lumière commune. | | | | |
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| hommes | | | L’homme échappait à l’ennui parce qu’à côté des choses vivotait le rêve, défiant l’agitation matérielle et apportant de la vibration immatérielle. Mais depuis que le rêve s’assoupit, « l’action ne crée plus de tension ; il y a au contraire de la désintensification » - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Qui a plus de chances de rendre nos meilleurs élans, les élans intemporels ? L'homme pressé est englué dans le présent, l'homme lent veut embrasser des siècles ; seul l'homme immobile, en proie au vertige de la hauteur, peut chanter nos limites, les autres ne peuvent que les narrer, dans l'inertie d'une prose. | | | | |
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| hommes | | | Diogène et de Maistre croisent des Athéniens ou Spartiates, des Français ou Russes, mais ne trouvent pas d'homme ; Renan découvre la culture de l'homme, avant la culture du Français ou de l'Allemand ; les premiers suivent la nature, et le second, en écoutant son âme, touche aux fonds éthique et esthétique de la culture. | | | | |
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| hommes | | | Comment la vie et l'art formatent le présent ? - la vie s'occupe de l'intensité des événements, et l'art apporte les couleurs du passé et la musique de l'avenir. C'est la mort de l'art qui laisse la vie – seul juge de l'existence. Les faits profanent les ferveurs et les rêves. | | | | |
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| hommes | | | Le rêve n'est ni dans une projection vers l'avenir ni dans un plongeon dans le passé ; l'ailleurs du rêve n'est pas temporel, mais spatial, et il est le seul vrai antagoniste du présentisme actuel. Il y aurait donc deux familles superficielles : les hommes de culture, cultivant le passé intellectuel, et les hommes de nature, élancés vers le futur fraternel. Nietzsche : « Face au présent, on a hâte, on a peur ; face à l'avenir, on est méfiant » - « Man ist eilig und ängstlich für die Gegenwart, mißtrauisch für das Kommende » - y fait figure d'un homme de progrès, c'est à dire d'un imbécile. | | | | |
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| hommes | | | La civilisation : un paysage horizontal, où s’harmonisent forêts et parcs, falaises et plages, sommets et plaines, ancrés dans le quotidien. La culture : un climat vertical – fatalité d’origines, élan vers l’intemporel. | | | | |
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| hommes | | | Avec la propagation de l’horizontalité des goûts, des regards, des élans, aucune altérité enthousiasmante n’est plus possible, on est dans l’Un, multiplié à l’infini. Qui comprendrait aujourd’hui Levinas : « Autrui surgit dans la dimension de la hauteur ». | | | | |
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| hommes | | | L’homme se manifeste sur trois plans : l’être, le paraître, le connaître. Tant qu’il garde une sobriété mécanique, il remplit ces plans, respectivement, d’actions, de reconnaissances, de mémoire. En mode organique, en pulsions donc, ces plans vivent du Bien profond initiatique, du haut Beau intermédiaire, du vaste Vrai final - la honte, le bonheur, le désespoir. | | | | |
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| hommes | | | La mécanisation des esprits toucha, chronologiquement, l’image et le mot, avant de s’attaquer à la musique, sa dernière victime. La prémonition visionnaire de A.Suarès : « Il arrive à l’homme de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran » - s’applique, aujourd’hui, aux mots et aux mélodies. C’est sur l’écran impassible que viennent mourir les anciens élans et métaphores. | | | | |
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| hommes | | | Suivre ses clairs intérêts, maîtriser ses passions – telle est l’attitude de la multitude, aujourd’hui ; mais ce sont, respectivement, les définitions même du mouton et du robot, qui acquièrent, ainsi, leur misérable liberté, nette et froide. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton est dans l’inertie, et le robot – dans la routine. Leurs tâches, imposées ou programmées, visent l’utile collectif. L’homme, en paraphrasant Sartre, est dans le commencement nihiliste, c’est-à-dire personnel, des passions inutiles. | | | | |
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| hommes | | | Dans les leçons d’Histoire on suivait jadis les pas de la musique : dans les poèmes, dans les passions. Aujourd’hui, on suit l’histoire des circuits commerciaux ou des avancées technologiques. Dans la mémoire des hommes, Watt finira par supplanter Homère, et la route de la soie – le chemin de Golgotha. Le Temps ne connaît plus que les horizons, il oublia les firmaments. | | | | |
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| hommes | | | Les porteurs de platitudes affirment donner la voix à leurs grandes profondeurs ; ceux qui sont habités par la hauteur affleurent leur surface, tournée vers le ciel, pour échapper à leur profondeur, trop proche de la terre. C’est à ceux-ci que s’adresse R.Char : « Émerge, autant que possible, à ta propre surface ». | | | | |
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| hommes | | | La vie moderne se réduit aux enchaînements routiniers, mécaniques, où l’essor ne trouve plus de place ; et l’essor est synonyme de commencement, aussi bien dans l’art que dans le rêve, et, pour l’intelligence chinoise, est le fondement même d’une vie de sage. La sagesse serait-elle en train de rejoindre l’art et le rêve dans leur convoi funèbre ? | | | | |
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| hommes | | | La robotisation de l’homme : une mutation de l’homme du désir en homme du besoin. | | | | |
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| hommes | | | Avec l’anglicisation du monde, on gagne bien en savoir et en pouvoir ce qu'on y perd en vouloir et, surtout, en valoir. On a le savoir, on n'a plus le désir ; désavoués, Platon qui désire savoir, moi qui sais désirer. Et Borgès se trompe de diagnostic : « Au fil des ans, nous sommes passé du français à l'anglais et de l'anglais - à l'ignorance » - « Con el decurso de los años pasamos del francés al inglés y del inglés a la ignorancia ». | | | | |
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| hommes | | | L’homme post-industriel, devenu le calcul utile, est une fatale mutation de la passion inutile, que fut l’homme spirituel (Sartre). | | | | |
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| hommes | | | Pour le robot moderne, qu’il soit ingénieur, garagiste ou philosophe, la vie, c’est la formulation, la démonstration et l’application des vérités – tout le contraire de ce qu’on appelait jadis vitalisme. Je finis par opposer à cette vie mécanique – le rêve poétique : formules en tant que forme, démonstrations en tant que musique, applications en tant qu’élan. Foin des vérités cadavériques – pour des états d’âme mélancoliques. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art, dans la galanterie, dans le doute ou dans les certitudes, on voulait, surtout, émouvoir ; aujourd’hui, on ne cherche qu’à exciter. « La clarté est bonne pour convaincre, mais elle ne vaut rien pour émouvoir. Soyez ténébreux ! » - Diderot. Comparez avec la transparence incolore, inodore, indolore des agités moutonniers modernes ! | | | | |
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| hommes | | | Un nationalisme réfléchi, en littérature comme en politique, est toujours abjecte ; seul un nationalisme pulsionnel est pardonnable (Hölderlin, dont les firmaments anxieux me sont chers, ou bien Dostoievsky, chez qui tout n’est que pulsion). Un cosmopolitisme n’est bon que réfléchi, surtout chez les polyglottes (Nabokov ou G.Steiner, deux auteurs, dont les horizons me sont les plus proches) ; pulsionnel, chez les monoglottes, il ne traduit qu’un artifice de l’âme et une froideur de l’esprit. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absence des âmes, les passions profondes finirent par se solidariser avec des passions basses, dont est capable n’importe quel esprit, qu’il soit fort ou faible. L’âme forte, ou l’âme tout court, n’aspire qu’à la hauteur de tout ce qui est pensé ou senti. « L’âme forte est dominée par quelque passion altière »* - Vauvenargues. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : l'impossibilité de chutes, l'improbabilité d'envolées ; rien d'excessif ni de saillant, la sécurité de la basse platitude. | | | | |
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| hommes | | | L’une des obsessions de ce siècle – la correction, aussi bien en tant qu’état qu’en tant que processus. Jadis, la raison vaseuse corrigeait l’émotion débordante ; aujourd’hui, l’émotion décadente corrige la raison rêveuse. | | | | |
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| hommes | | | Plus qu’une indifférence pour le grand, c’est une passion pour le mesquin que je reproche à ce siècle. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | Vivre, c’est évoluer dans la nature ou traverser l’histoire ; rêver, c’est quitter le naturel et le temporel et se passionner pour l’artificiel. | | | | |
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| hommes | | | Tout écrivain, aujourd’hui, pense qu’il doit répandre sur ses pages – de paisibles lumières de son intelligence ou d’excitants éclats de ses sens. Ce qui n’est qu’instrument, il prend pour objectif, et, surtout, il ignore la contrainte principale – la noblesse des objets projetés et la hauteur des écrans. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques ou les pusillanimes geignent sur les commencements (le monde raté) ou sur les fins (la mort). Le cas est incurable, lorsque ces deux états d’esprit cohabitent chez un même personnage. On se débarrasse rarement de la seconde calamité, mais la première offre une échappatoire – pour ta création ou tes rêves, invente tes propres commencements, hors le temps, hors les soucis terrestres, commencements tournés vers les limites célestes. Et la fidélité à cet état d’âme constitue l’essence de toute grande consolation. | | | | |
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| hommes | | | La bête, en nous, ce n’est pas un démon, une force du Mal ; notre bête se charge de nos extases, irrationnelles mais pures, comme notre ange garde notre noblesse, raisonnable mais flamboyante. Nous exprimer pleinement, c’est-à-dire avec le concours de l’ange et de la bête, c’est de nous inspirer ou de nous fendre d’extases nobles. | | | | |
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| hommes | | | La liberté est le signe de vie de notre esprit, et la palpitation – celui de notre âme. Ces signes s’illuminent soit à l’extérieur, soit à l’intérieur de notre corps. D’abord, par l’esprit et par l’âme tâtonnants, nous vivons notre enfance, autour de nous ; ensuite, c’est l’enfance, s’appuyant sur nos âmes et esprits d’adultes, vit en nous. On devient mouton, en perdant la liberté ; en perdant la palpitation, on devient robot. | | | | |
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| hommes | | | Trois marches de l’échelle mesurant un homme : la réussite (le prix), les critères retenus (la valeur), l’étoile visée (le vecteur) ; plus on va, mieux on se passe de deux premières et, grâce à la troisième, plus proche devient son ciel étoilé. Einstein ne voit pas cette dernière marche : « C’est en valeur d'un homme et non pas en son succès que consiste le sens de sa vie » - « Der Sinn des Lebens besteht nicht darin ein erfolgreicher Mensch zu sein sondern ein wertvoller ». | | | | |
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| hommes | | | La fadeur et la grisaille sino-américaine ont quelques adeptes européens : « Tant qu’on n’a pas peint un gris, on n’est pas un peintre » - Cézanne. « Les extases de la grisaille : un rap mystique, une tiède dérive, une indifférence créatrice » - Sloterdijk - « Die grauen Ekstasen : Mystischer Rap, laue Drift, schöpferische Indifferenz ». Heureusement, la résistance exista toujours : « L’ennemi de toute peinture est le gris » - Delacroix - on aurait pu dire – de tout art. Plus que par les yeux, l’azur est perçu par les âmes, qui se font rares. | | | | |
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| hommes | | | Les nourritures terrestres se refusent à ses appétits – voilà les tracas essentiels de l’homme de la terre. Les nourritures célestes sont à portée de mon élan immobile – voilà la consolation d’un homme du ciel. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel est celui qui ne s’adresse pas aux personnes concrètes mais aux thèmes ou tonalités abstraites. Il n’a donc personne à convaincre ou influencer ; il ne puise pas ses mots dans le goût du temps, il en cherche ceux qui rendent ses états d’âme ou, au moins, reconstituent un état d’âme artificiel. Même à contre-point ils doivent envelopper ou accompagner la mélodie véridique, qui naît dans notre conscience palpitante. L’intellectuel est celui qui retrouve dans son âme solitaire (et non pas dans son esprit commun) les reflets de tout ce qui compte à l’échelle verticale des valeurs et des talents. Le monde n’est que le cadre de ses tableaux. | | | | |
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| hommes | | | Je cherche la définition la plus précise et laconique de l’humain qui serait mon exact antipode, et je suis déçu de ne trouver que ceci : quelqu’un qui ne voit pas le merveilleux, logé en tout point, en tout objet sur notre planète, et qui donc ne s’en extasie pas, obsédé par l’absurdité et le désespoir. C’est que la liste de ces objets est infinie, et nos savoirs et nos élans sont finis. Au lieu d’une définition, je n'ai produit qu’un axiome. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | Je ne connus qu’un seul grand ami, et c’est lui qui m’apprit le sens d’une fraternité ardente. En revanche, la camaraderie reste, pour moi, une valeur froide, à être partagée, valeur commune. L’union fraternelle ou amoureuse est la rencontre de deux solitudes. | | | | |
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| hommes | | | L’homme-novateur surgissait du surpassement de la barbarie, du paganisme, du christianisme, de l’esclavage, de l’inégalité, de l’idéologie, du fanatisme ; mais aujourd’hui – quel élan peut provenir de la défense du mouton dominé ou du rejet du robot dominant ? Toutes les lettres s’alignent ici sur les chiffres. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours, on reconnaît trois sphères où agissent les hommes : la profondeur des scientifiques, la hauteur des artistes, la platitude de la majorité. L’énorme poids de l’actuelle platitude met à rude épreuve les deux autres catégories, en les attirant vers ses valeurs dominantes. Pour se défendre, la profondeur a ses écoles et ses utilités ; mais la hauteur n’héberge que des solitaires, dont la plupart, forcés ou consentants, rejoint la médiocrité, faute d’ailes. | | | | |
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| intelligence | | | L'ennui de l'être (Parménide), de la pensée (Descartes), de l'analyse (Kant) ; l'élan du poème (Héraclite), de la passion (Pascal), de la noblesse (Nietzsche) - l'anti-philosophie (Lacan) méprisant le verbiage et retrouvant le Verbe. | | | | |
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| intelligence | | | Ces magnifiques triades : œuvre - créateur - principe, éprouver - représenter - interpréter, pouvoir - vouloir - devoir, mot - idée - acte, désir - idéal - miracle - à croire que tout ce qui est beau ne s'exprime qu'en triades ! La gent de plume, de note et de rideau le comprit, pas celle de toile ; ne pas choisir une toile triangulaire est proprement incompréhensible ! Et je ne me moquerais presque plus de ce brave Cusain qui prouvait que son bon Dieu n'était qu'un triangle maximal ! | | | | |
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| intelligence | | | Les meilleurs juges de la place de l'élan poétique, dans les affaires des hommes, sont les mathématiciens, qui pénètrent la réalité, sans la toucher, qui croient en existence par l'appel d'harmonie et croient en harmonie par une démonstration d'existence. On se débarrasse de beaucoup d'orgueil, lorsqu'on comprend, que les modèles mathématiques nécessaires ne sont pas des représentations possibles du réel, mais le réel même, et que l'imagination poétique y est plus importante que la rigueur et le savoir. | | | | |
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| intelligence | | | On a beau compiler toutes les leçons du devoir être (la morale), du vouloir être (le désir), du pouvoir être (la volonté), on arrive inéluctablement à la conclusion, qu'on continue à ne même pas effleurer l'être. La seule orbite onto-distante autour de celui-ci paraît être empruntée par la poésie. Les autres sont trop elliptiques, pour qu'on puisse pressentir le bon foyer. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis que sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle, qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant - le cycle de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Le stoïcisme est tueur du rêve, puisqu'il nous invite à nous débarrasser du désir d'être ailleurs ou autrement. Ailleurs - parmi des fantômes, autrement - en fantôme. | | | | |
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| intelligence | | | Que deviendrait le corpus philosophique, si l'on le purgeait de tout élément vibratoire ou mystique ? - on ne garderait qu'Aristote et Kant, deux ignares en langages et en désespoir, les deux seuls sujets, dignes d'un intérêt philosophique ! | | | | |
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| intelligence | | | Toute belle pensée se reconnaît par l'équivalence de son fond et de son élan, le premier - dans l'ordre des représentations, le second - dans le désordre des interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | Le désir et la foi en philosophie : la transcendance est le désir de preuves ; l'immanence est la foi, qu'en dernière instance, toute preuve est tautologique. Et l'on finit par comprendre, que seule leur valeur, l'intensité simultanée du désir et de la foi, la hauteur, qui en résume l'essence ; cet état ek-statique s'appelle éternel retour : « le retour à sa source, au suprême désir, au premier don de la nature » - Dante - « lo ritornare a lo suo principio, sommo desiderio, prima da la natura doto ». | | | | |
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| intelligence | | | Peut-être les Chinois sont plus intelligents qu'Aristote : ce que celui-ci considère comme buts - le désir de savoir ou le bien final de l'action - les Chinois n'y reconnaissent que des contraintes immanentes, câblées, dont on ne parle plus. Par ailleurs, l'intérêt pseudo-philosophique de la notion de contrainte consiste dans le fait, qu'elle seule permet de cerner la vaseuse notion d'être (ignorée des Chinois) ; c'est, en effet, dans le langage des contraintes, qu'on décrit l'essence de ce qui précède la formulation des buts, la naissance des intentionnalités et même le calcul des moyens ; ainsi, l'être se réduirait aux frontières du possible et du nécessaire, plus qu'au centre suffisant. | | | | |
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| intelligence | | | À force de constater qu'on arrive à prouver n'importe quelle idée, on comprend, que l'intelligence seule, non soutenue par un goût ou une noblesse, ne peut aboutir qu'au cynisme ou désenchantement désabusés. Les meilleurs essors de l'âme se produisent dans les ultimes impasses de la raison. | | | | |
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| intelligence | | | Sur la voie de la pensée, le premier jalon est presque toujours un intérêt soit pour un objet soit pour une relation (et des associations d'images ne viennent qu'après la fixation de l'intensité du désir). Plus on est intelligent, plus souvent la relation se présente avant l'objet, l'opérateur avant l'opérande. | | | | |
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| intelligence | | | Pour peindre, j'ai besoin d'une toile et d'un chevalet ; donc pour juger de mon don pictural, il suffit d'étudier mon intentionnalité, face aux industries du textile et du meuble - c'est ainsi que raisonnent les phénoménologues. « La canaille philosophique : dire que le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre » - Lacan, tandis qu'il traduit le soi, que dis-je, qu'il le crée, fécondé par l'Être. L'homme peut porter l'amour, au fond de soi-même, sans avoir jamais rencontré d'êtres aimables ; l'homme est ouvert à l'émotion esthétique ou éthique, dans un milieu, où n'affleuraient jamais que la laideur et le mal. La Rochefoucauld fut mauvais métaphysicien : « II y a des gens, qui n'auraient jamais été amoureux, s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». | | | | |
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| intelligence | | | On reconnaît la présence d'une pensée par son mouvement vers des commencements (« das Hindenken zum Anfang » - Heidegger) ; son contraire s'appelle inertie - partir des commencements. L'élan auroral, le poids vespéral. La philosophie est l'art de garder l'élan, une fois un commencement touché, elle serait même « la discipline des commencements » - Husserl - « die Disziplin des Anfangs ». | | | | |
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| intelligence | | | Dans la proposition Je pense, la variable Je (en français elle est explicite, en latin, espagnol ou italien elle est implicite) devra s'unifier avant le prédicat penser (et même avant les prédicats souffrir, craindre ou désirer, beaucoup plus près de l'essence que penser), et donc la question de son existence se posera avant qu'on s'occupe de penser. Je s'unifiant avec une instance d'être humain, muni du prédicat penser, il serait donc plus raisonnable de dire : je suis, donc je pense. Ce qui paraît naïf est pourtant plus que raisonnable. Toutefois, ici, il s'agit de représentations fixes, ce que n'est pas le cas chez Descartes, qui cherche des représentations à fixer. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, pour concevoir, n'a besoin ni de lumière des idées ni d'ombres des sentiments ; on conçoit d'habitude dans le noir du désir ; c'est à tâtons, en avançant les sens ou les sons des mots, que le talent découvre les plus charmants objets de volupté et de pensée. | | | | |
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| intelligence | | | La méta-réflexion, ce refuge du fabricant d'outils dédaignant leur emploi. « L'ouïe de l'ouïe, la pensée de la pensée, la parole de la parole, il y a aussi le souffle du souffle, le regard du regard » - Upanishad. Mais attention, que la hauteur du « L'ennui, c'est le désir des désirs » - Tolstoï - « Тоска - желание желаний » - ne se transforme en profondeur du manque du manque. | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de philosophes de système : ceux qui le cherchent, en parcourant des yeux l'univers entier, et ceux qui le portent au fond de leur propre regard. Les premiers disposent d'idées, banales a posteriori ou/et farfelues a priori ; leur but, un tableau cohérent du monde, y est au centre. Les seconds s'identifient avec leurs mots, un concentré d'intelligence, de noblesse et de tempérament, un réseau de contraintes, déterminant l'élan de leurs commencements, dans leur propre voix, à travers leur propre visage. L'immense majorité des philosophes titulaires ne maîtrisent aucun système et ne s'occupent que de l'histoire routinière de la philosophie. | | | | |
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| intelligence | | | Le beau concept poético-mathématique d'Ouvert est très ambigu : ce qui, au sens de l'élan, est ouvert est souvent fermé, au sens de l'être. Par exemple, je suis ouvert en verticalité, au sens de l'élan (je ne maîtrise pas, j'ignore la limite qui m'attire), mais j'y suis fermé, au sens de l'être (rien ni personne ne peut posséder ce qui me limite, j'en suis propriétaire inconscient). | | | | |
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| intelligence | | | Quand l’intelligence ou le goût veulent prendre la forme d’une passion, leurs contenus deviennent de la sophistique ou de la dogmatique. Et le rêve, c’est l’entente entre la profondeur sophistique et la hauteur dogmatique, la puissance ironique de l’âge mûr justifiant l’impuissance lyrique de notre enfance. « La rigueur d’adulte est de la sophistique sur nos folies de jeunesse » - Kant - « Der Mann der Gründlichkeit wird der Sophiste seines Jugendwahns ». | | | | |
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| intelligence | | | Tant qu’un philosophe possède un style, un tempérament, une noblesse, peu importe s’il puise son inspiration dans la contemplation ou dans l’existence. Ce ne sont d’ailleurs que de misérables étiquettes. | | | | |
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| intelligence | | | La gigantesque érudition de Hegel devint une propriété commune de tous les professeurs à la Faculté – bavards, ampoulés, stériles, imitateurs – sans audace, sans élan, sans créativité, sans style. | | | | |
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| intelligence | | | Je refuse de gaspiller le beau terme d’Universaux pour l’attacher aux vétilles telles que blancheur. Je le réserve à la triade divine – le Bien, le Beau, le Vrai, qui touche tout homme, mais doit servir de base pour une bonne philosophie, s’articulant autour de la consolation et du langage. La noblesse, dans l’élaboration de consolations, découle de l’axe, allant d’une mélancolie à la tragédie et créé par la fatalité du Bien, de plus en plus inaccessible, et du Beau, dont le vertige faiblit. L’intelligence du regard sur le Vrai est déterminée par le rôle qu’on y accorde au langage en tant qu’intermédiaire logique entre la réalité et la représentation. Cette philosophie est donc rencontre d’une noblesse et d’une intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Mes connaissances et mes passions peuvent se résumer par un arbre, que ma curiosité ou mon ouverture d’esprit munissent de variables. Si je ne porte que des constantes, des certitudes, je ne serais jamais fructifié par un arbre complice, venant du monde extérieur. Je ne grandis que grâce à mes inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | En matières intellectuelles, toute ta noblesse (le valoir) et toute ta conscience morale (le devoir) se réduisent à tes élans (le vouloir), tandis que toute ton intelligence et tout ton savoir se réduisent à ton talent (le pouvoir). Comment ne pas comprendre la volonté de puissance (vouloir pouvoir ou pouvoir vouloir) comme l’essence de toute création ! | | | | |
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| intelligence | | | Tolstoï a une bonne culture et en fait bon usage ; Dostoïevsky ne la possède guère ; mais leur génie s’exprime surtout par la nature : l’éthique, chez le premier, et la mystique, chez le second. « Quand nos pulsions s’éruptent, avec leur spontanéité originelle, surgissent les Karamazov » - H.Hesse - « Wenn unsere Triebe, sich mit der uralten Glut ihrer Natürlichkeit regen, dann entstehen die Karamazows ». Pour Tolstoï, au lieu des pulsions, intervient la noblesse naturelle, celle du Prince André ou d’Anna Karénine. | | | | |
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| intelligence | | | Cet organe unique, qui constitue la personne intellectuelle et qu’Aristote appelle ‘âme’, je ne lui trouve pas de dénomination adéquate et l’affuble de terme de ‘conscience’, dans lequel on devine de la sensation (de et vers les choses) et de la réflexion (dans les deux sens du mot). « La conscience [âme] a trois éléments : l’excitation, la pensée, l’élan »** - Aristote. | | | | |
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| intelligence | | | Lorsque la pensée n’effleure que des choses ayant déjà un nom, on assiste à la banalité, si cultivée par la gent savante. Le créateur sent l’appel des choses innommées ou innommables, ce qui rapproche son discours d’une musique, parsemée d’impasses et de perplexités. « La pensée erre en quête d’indicible » - Cioran – on ne cherche pas l’indicible, on le ressent, aux instants inspirés. | | | | |
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| intelligence | | | Voir les choses, telles qu’elles sont, cette obsession des nigauds, n’a aucun mérite, que ce soit sur l’horreur ou sur l’admiration, que tu arrêtes ta prospection, nécessairement finie. En revanche, seul le regard créateur, donnant aux choses, réelles ou rêvées, des couleurs ou des vibrations, est à rechercher et à vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | La branche mathématique, que je pratiquai, et qui déclenche le mieux l’imagination et l’enchantement, c’est l’algèbre, puisqu’elle se libère de l’intuition spatio-temporelle. « Ce que l’algèbre exige le plus, ce sont l’esprit et l’enthousiasme » - F.Schlegel - « Die Algebra erfordert am meisten Witz und Enthusiasmus ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce n’est pas une vision du monde que doit exposer un philosophe, mais son propre regard, presque sans objets extérieurs, peindre son état d’âme vibrant, puisque l’esprit philosophique contient déjà les échos de tous les mystères du monde. Les problèmes et les solutions, il faut les laisser aux non-philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Aussi merveilleux qu’ils soient, ni nos sens ni notre raison n’arriveront jamais à atteindre la profondeur mystérieuse de l’essence du monde. D’où, peut-être, par dépit, l’attirance qu’exerce sur nous la hauteur de notre propre soi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Connaître ce qu’est la connaissance ; désirer que le désir se maintienne – deux belles tâches d’intelligence ou de noblesse, dans lesquelles auraient pu se retrouver les bons philosophes, en réconciliant la vie et le rêve. Au lieu de cela, la gent philosophesque s’attelle à désirer la connaissance (une platitude, une tâche à la portée des ploucs) ou connaître le désir (une pédanterie, une tâche des rats de bibliothèques). | | | | |
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| intelligence | | | La réflexion philosophique peut être atemporelle ou atopique, se focaliser sur l’être ou donner un sens au devenir, chercher l’universel ou exprimer le particulier, partir de la pensée ou tendre vers le rêve. La première attitude nous fait pencher sur l’immobile, sur l’abstraction, sur le langage ; la seconde – sur les commencements, sur l’énigme du passé et du présent, sur l’extinction de nos élans, sur la tragédie et la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence dans l’art : la maîtrise de synthèse ou d’analyse – une platitude ; la rigueur de représentation (ton savoir) ou d’interprétation (ta virtuosité) – une profondeur ; l’art de passer des idées (de tes élans) aux mots (coups de pinceaux ou notes) ou des mots (des autres) aux idées (tes métaphores) – la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Je m’aperçois, assez tardivement, que la dyade schopenhauerienne est très proche de la mienne : sa Volonté n’est qu’un élan ou un rêve, dont le fatal affaissement appelle une Consolation ; sa Représentation est la démarche centrale, pour comprendre la place du Langage dans un discours. C’est Nietzsche qui, plus poétique et révolutionnaire que moi, dévia la Volonté vers la puissance et la Représentation – vers le retour, toujours recommencé. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, c'est un compromis entre la volonté, qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation, qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence, qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste » - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ». | | | | |
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| ironie | | | Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré, car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas », car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous, que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur terre » - « Das höchste, was auf Erden erreicht werden kann, der Cynismus » - sur les cartes psychologiques, toutes les coordonnées d'écoles sont plates ; le relief, et donc la hauteur, s'introduisent par la troisième dimension, créée par le talent, l'ironie et la noblesse | | | | |
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| ironie | | | Dire que tout se vaut ne t'apprend rien sur ce qui est sans prix. L'ironie permet de prendre l'élan, mais le décollage exige un sol moins sarcastique. | | | | |
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| ironie | | | L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints. | | | | |
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| ironie | | | Oui, il faut savoir ce qu'on a à dire, mais, dans le meilleur des cas, on le sait mieux après qu'avant. Et Platon, avec ses idées préexistantes, est trop statique : « Le sage a quelque chose à dire, le sot a à dire quelque chose », là où le dynamisme cioranien : « On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire, mais parce qu'on a envie de dire quelque chose » fait des merveilles. Le désir donne au talent - de la hauteur ; la vue ne fait qu'en élargir l'étendue. | | | | |
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| ironie | | | Pour être écrasé par le pessimisme, il suffit de suivre jusqu'au bout n'importe quel chemin droit ; pour s'envoler vers l'optimisme, il faut emprunter ou inventer des voies obliques. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la pudeur des délicats. Elle dévie la verve de toute cible indigne, elle retire le jugement tranchant du monde du paisible savoir et le plonge dans l'univers du frisson caché. | | | | |
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| ironie | | | La seule jeunesse qu'on puisse préserver dans la vieillesse, c'est de recommencer à ne reconnaître que soi-même, sans être discourtois avec Mozart, Nietzsche ou Valéry. Du désir de voir le scintillement du monde, je passerai au regard sur mon propre étincellement. | | | | |
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| ironie | | | Aller au fond des choses ou ne pas y aller, ce sont deux choix d'égales promesses. Ce qui est beaucoup plus discriminant, c'est de savoir, quel y fut le mot central : aller, le fond ou les choses – l'élan, le but ou les contraintes. | | | | |
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| ironie | | | Tout ce qui monte, en continu (une prière, un appel, une révolte), est voué à la chute dans le néant, sans illumination aucune. Pour atteindre une hauteur honorable, mon élan doit se tourner vers l'intérieur et projeter au ciel mes ombres discrètes. | | | | |
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| ironie | | | Doute et déception devinrent thèmes préférés des sots et des conformistes. L'homme de goût et d'esprit ne rechigne pas à exhiber ses fanatismes indéfendables, et il est plus souvent porteur d'espérances, vertigineuses et irréalisables, que de lamentations, plates et argumentées. Le seul doute, fructueux ou tout prosaïquement utile, est le doute sur l'inessentiel. L'essentiel tient grâce à la foi involontaire ou aux cécités ou surdités volontaires. | | | | |
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| ironie | | | C'est en cédant à la tentation de l'inertie qu'on tombe souvent sur la source des élans inédits. Du désintérêt pour la nouveauté jaillissent soudain des soifs intemporelles. | | | | |
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| ironie | | | Le fait de dire tout haut ce qui doit n'être dit que tout bas, en aparté, doit être considéré comme une chute. Et de quel essor et de quelle puissance peut-on avoir besoin, pour chuchoter ce que hurlent, impudiques, les autres ! | | | | |
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| ironie | | | Il n'y a pas de chemins droits, pour monter au Parnasse, surtout si l'on m'observe de la Montagne Oblique, l'Hélicon. Guidé par les Muses, Apollon devient Dionysos. | | | | |
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| ironie | | | Dans nos émotions, ce qui est grave est insondable, et ce qui est amusant est inépuisable. La forme sérieuse d'un fond sérieux est ridicule ; la forme légère d'un fond léger est banale. C'est pourquoi, chez le sage, le sérieux s'élève par l'ironie et le comique se creuse jusqu'au sérieux. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise de la verticalité : avoir sondé la profondeur, pour donner de l'élan ironique et sacrificiel à mon esprit ; avoir prêté un serment de fidélité à la hauteur, pour que s'y éploie mon âme ; avoir un pied-à-terre dans la superficialité, pour que mon cœur s'y adonne à la caresse des sens. | | | | |
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| ironie | | | L'intérêt qu'on porte aux frontières peut viser plusieurs fins : la curiosité de leur franchissement, la chaleur d'une fraternité qu'elles engendrent, le vertige d'un élan vers elles ; la connectivité de l'espace, la clôture dans le temps, l'ouverture vers l'infini. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie dévitalise l'élan lyrique, elle est ennemie cynique de l'amour, elle est donc déconseillée aux femmes. « L'ironie est une affaire des hommes, comme le jeu d'échecs ou la philosophie » - E.Jünger - « Die Ironie ist Männersache wie das Schachspiel oder die Philosophie » - puisque aux échecs comptent les positions et en philosophie comptent les postures, et non pas les poses, hélas. | | | | |
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| ironie | | | Le chant convient mieux aux ombres, la lumière se donne même aux récits ; mais il y a des coqs, qui s'imaginent que non seulement le soleil est leur production, mais qu'il se lève à cause de leur chant, comme certains chants du cygne en annoncent le coucher. Il faut être reptile, pour ne pas aspirer aux astres et se contenter d'une Terre, qui tourne en rond. | | | | |
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| ironie | | | Un magnifique exemple de naissance de métaphores vibrantes à partir d'un impassible concept : l'Ouvert est une chose qui coïncide avec son intérieur - une sobre définition mathématique, qui, transposée au domaine spirituel, redessine les frontières et les limites de nos aspirations ou de nos espérances : tout point, où le moi n'est plus seul, ou s'arrête, sans continuer à me toucher, ne m'appartient pas ! De même : le Clos - la différence entre la chose et son intérieur appartient à la chose. Toute limite de mes élans, toute frontière de mon identification, m'appartiennent - le refus de la transcendance. | | | | |
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| ironie | | | Le besoin d'élargir la gamme musicale pousse l'enthousiaste Cioran vers les notes lugubres et le négateur Nietzsche – vers les notes acquiescentes : tandis que le musicien de l'intérieur Valéry reste fidèle à son élégance primordiale. Tout est inventé chez les premiers et authentique – chez le dernier. | | | | |
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| ironie | | | En cherchant les vertus de la jeunesse, on tombe sur ce côté mystérieux de notre sens esthétique : j'ai beau fouiller dans tous les avantages, que traditionnellement on attache à l'âge tendre, je n'en retiens que la beauté physique, ou, plus précisément, ce qu'on tient pour telle. La pureté, l'innocence, l'énergie, la force, l'élan, la créativité, le rêve, l'espérance et même la fraîcheur appartiennent à un autre âge. | | | | |
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| ironie | | | La responsabilité, ce fléau mental, robotisant toutes nos fonctions, des artistiques aux artisanales, devint si envahissante, que même son dernier challenger, la poésie, lui succomba, en grande partie. Quand on le constate, on pardonne à la gent professoresque l'immense irresponsabilité de ses logorrhées philosophiques. | | | | |
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| ironie | | | Dans les mentalités horizontales règne le dynamisme, qui assure la stabilité dans la platitude ; la verticalité se maintient grâce à l'immobilité de ce qui est le plus vital, immobilité vécue comme une chute ou une envolée, en fonction du vecteur courant de mon regard. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau bâtir un système irréfutable, prouvant que mes plus beaux essors naissent d'un génie profond, d'une vaste angoisse ou d'une haute solitude, mon intelligence ironique lui substitue facilement une autre justification, où n'apparaissent qu'un petit amour-propre froissé ou de petites défaillances. C'est ainsi qu'on doit entretenir un sain esprit critique. | | | | |
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| ironie | | | On met la barre trop bas - on profane son feu sacré, aspiré vers la hauteur ; on la met à la juste hauteur de ses talents - on devient inaudible, sans relief, au milieu des autres voix interchangeables ; enfin, en la plaçant trop haut, on est victime de son vertige, que les autres prendront pour une tempête dans un verre d'eau. La morale : libère-toi de buts, consacre-toi à l'élan et aux contraintes. | | | | |
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| ironie | | | Nous sommes tous voués à dériver selon l'axe du temps, mais ce sont l'instant et le vertige qui nous en réconcilient mieux que la distance et la lucidité. Donc, à la vitesse de la lumière je préférerai l'accélération des ombres. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu'on peut comprendre sans enthousiasme ni dégoût ne vaut généralement pas grand-chose. Ce monde sans admiration, bien compris et sans révolte, est le monde d'aujourd'hui. Dans la devise spinoziste (Nil mirari, nil indignari, sed intellegere !) se cache peut-être une ironie, qui rend cette diatribe bien ridicule. Plus que les moyens, c'est le but, acquiescentia animi, une bonne conscience, qui m'y donne de l'urticaire. | | | | |
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| ironie | | | Le désir de s'abandonner est le plus violent et le mieux réussi chez ceux qui voient la volupté suprême dans une maîtrise de soi. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux est l'élément, dans lequel se meut l'esprit ; l'âme, qui s'en mêle, y introduit de l'ironie. On ne peut comprendre Aristote : « L'homme sérieux est celui qui désire de toute son âme » que si l'on sait, quel sens idiot il met dans le mot âme. L'immense grisaille de son opus De l'âme le confirme. | | | | |
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| ironie | | | Dommage qu'on ne puisse pas dire, en français, - l'âme de l'esprit, comme en anglais – the soul of wit, puisque l'âme n'est qu'un attribut d'un esprit, qui se laisse s'émouvoir. Dans l'écrit, on en apprécie la concision, mais sa fortune, en revanche, est dans le volume. Il n'y a qu'à visiter les bibliothèques ! | | | | |
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| ironie | | | L'ouvert physique et l'ouvert topologique - aucune ressemblance ; et l'on observe, chez les poètes et les philosophes, que les plus perspicaces, comme toujours, sont, inconsciemment, plus près du concept mathématique que de l'image mécanique. Pour les pauvres d'imagination, l'Ouvert est tout bêtement … pénétrable (même pour Heidegger : « L'Ouvert laisse se pénétrer » - « Das Offene läßt ein ») ; pour les subtils, il est la condition tragique (Nietzsche et Rilke) de l'intensité de nos irréductibles élans. L'Ouvert est ce qui est dans la limite inaccessible, ce qui ne peut ou ne doit pas se connaître : « Ce que Nietzsche est et fit, demeure ouvert » - Jaspers - « Was Nietzsche ist und tat, bleibt offen ». | | | | |
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| ironie | | | Je dépensai tant d'énergie pour caricaturer les points de vue de mes adversaires virtuels, tandis que tout ce travail pâlit, face à ce que formule ce rat de bibliothèques : « Travailler dur contre la pure subjectivité de l'action, contre l'instantané du désir, ainsi que contre la vanité subjective des émotions et l'arbitraire du goût » - « Die harte Arbeit gegen die bloße Subjektivität des Benehmens, gegen die Unmittelbarkeit der Begierde, sowie gegen die subjektive Eitelkeit der Empfindung und die Willkür des Beliebens » - indépassable comme matière à bonnes contraintes ! Niez toute cette sagesse de robot, mot par mot, et vous me reconnaîtrez ! | | | | |
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| ironie | | | Là où règne le sérieux s'épanouissent le fanatisme, l'oppression ou l'indifférence. « Le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté » - Barrès – il est aussi une promesse de passions et même de fraternité. | | | | |
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| ironie | | | Encore de l'importance de la géométrie : le sot veut se mettre au foyer des figures de la vie ; le sage préfère la souplesse elliptique, la complétude parabolique, l'élan hyperbolique. | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi l'homme Nietzsche est si mesquin et malheureux ? - parce qu'il lui manque l'ironie, ce contraire du sérieux et du grave (dans la vie et dans l'art), et la pitié, ce compagnon du Bien (dans la vie). Ignorant ces deux élans, il les opposait ; pour lui, l'ironie de Voltaire et la pitié de Rousseau furent incompatibles. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, c'est la politesse du sens de l'harmonie : mesurer l'outrance, contenir le débordement, enraciner les envolées, rendre mélancoliques mes fureurs. | | | | |
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| ironie | | | On ne parle jamais de fenêtres ou de toits, dans des édifices paradisiaques ou infernaux ; mais il y est souvent question de portes : « L'enfer a trois portes, où l'âme se perd : désir, colère, concupiscence » - Bhagavad-Gîtâ. Heureusement, il y a toujours la fenêtre de l'ironie (ad augusta), par laquelle on voit, que les portes plus étroites (per angusta) ne sont pas plus recommandables, bien que la braise y soit moins ardente. | | | | |
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| ironie | | | À quoi puis-je penser, dans un état apaisé ? - au coin du feu, au bon vin, à Louis de Funès. Mais une fois attrapé par la palpitation, je me mets à songer à la musique, à la création, à la consolation. Et je me mets à tricher : j’approche le feu de mon cœur, j’enivre mon âme, et c’est mon sombre esprit qui commence à émettre de belles ombres. | | | | |
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| ironie | | | Quand tu ne t’occupes que de l’esprit (la représentation calculante) et des muscles (la volonté agissante), tu peux clamer, objectivement et bêtement, que ta philosophie se passe de consolations (Schopenhauer - « meine Philosophie ist trostlos »). Heureusement, il existent aussi une représentation palpitante et une volonté désirante, qui n’ont qu’une seule protectrice – la consolation. | | | | |
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| ironie | | | La philosophie étant surchargée d’interminables lourdeurs séniles, le seul moyen de lui donner des ailes de jeunesse serait de s'y limiter aux commencements. | | | | |
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| ironie | | | Le cercle ne cesse d’être vicieux, c’est-à-dire fermé et plat, qu’en découvrant la hauteur, en devenant ouvert, en se métamorphosant en spirale. Sous les coupes discrètes de l'ironie, la spirale peut être vécue comme un pointillé ou une constellation des points lumineux et libres, aspirés par la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | L’Idée couvre tous les champs expressifs, du borborygme à la formule logique ; la philosophie consiste à l’envelopper d’un style, qui, réduit nécessairement aux arrangements spatiaux de mots, ne peut être que géométrique. Chez Platon il est parabolique (les objets à la lumière mythique), chez Nietzsche – hyperbolique (les objets voués à la hauteur), chez Heidegger – elliptique (les objets n’ayant pas encore de nom). J’ai l’ambition de pratiquer un style conique : l’idée serait une corne d’abondance, un cône, avec l’humilité d’un angle de vue étroit, avec un flux du bien-être, avec l’élan vers l’infini ; la maxime émerge, suite au choix d’un plan, traversant le cône, pour créer une parabole, une hyperbole ou une ellipse. | | | | |
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| ironie | | | J’aime cette modestie, hypocrite et ironique, de Nabokov : « Laisse tomber les idées, fais frissonner le bleu, lis avec ta moelle et non avec ton crâne » - « Dismiss ideas, train the freshman to shiver, read with your spine and not with your skull ». Les idées sont un produit collatéral, magiquement surgissant de la musique des mots. Les dangers : plus on s’occupe des bleus, moins on est attentif à l’azur ; la moelle est trop proche de la digestion des insipidités, tandis que le crâne a tout, pour apprécier le goût, l’arôme, le regard, l’écoute, la caresse d’un sourire et le rythme d’un sanglot. | | | | |
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| ironie | | | Notre richesse est dans l’élan vers l’inconnu ; tout savoir appauvrit. | | | | |
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| ironie | | | Sur la hiérarchie des éléments, appliquée au genre de la confession : tout reptile aimerait être pris pour un volatile des hauteurs ou pour un aquatile des profondeurs ou pour un pyrophile des ardeurs. | | | | |
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| ironie | | | Apollon est dans une fin figée ; Dionysos – dans un commencement extatique. | | | | |
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| ironie | | | L’ange est conscient de ses sabots, mais il ne se sert que de ses ailes. | | | | |
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| ironie | | | Dans les profondeurs, tout - les connaissances, les idées, les intelligences - finit par être partagé par une communauté. Si tu veux être unique ou inimitable, cherche une bonne hauteur des rêves, des noblesses, des élans. | | | | |
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| ironie | | | De la division du travail : l’esprit doit étudier, en profondeur, nos chutes, l’âme doit maintenir, en hauteur, nos élans. | | | | |
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| ironie | | | Le bon sacré ne dure qu’une saison d’âme – un printemps d’espérance ou un hiver de croyance – la soif des ardents. Le mauvais garde sa longévité grâce aux auréoles, nimbes ou casques, dont il couvre les caboches vides, - la nourriture des tièdes. | | | | |
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| ironie | | | Mes notules doivent être fulgurantes (mon soi inconnu), avant d’être, éventuellement, éclairantes (mon soi connu). | | | | |
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| ironie | | | Tant que les étoiles restent hors de portée des engins spatiaux, elles garderont leur symbolisme poétique : l’ardeur de l’élan d’un poète vers leur hauteur chimérique forgera la force de son génie. « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »* - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | La ligne d’horizon est fonction de la hauteur à laquelle tu te places ; la disparition des horizons signale la médiocrité de ta hauteur. Rien ne se cache plus derrière l’horizon, puisque tout y est connu ; la verticalité n’attire que ceux qui vénèrent l’inconnu. | | | | |
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| ironie | | | L’inconvénient de la réussite est qu’elle est un calmant terrestre, tandis qu’on cherche des excitants célestes. « J'ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès » - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | Tu es saisi d’admiration ou de honte, en repassant tes paroles, proférées aux instants extatiques, narcissiques ou érotiques, - c’est de la folie, folie d’audace et de débordement, à l’opposé de la folie du vide, folie de verbiage et de remplissage qui s’empare des philosophes académiques. | | | | |
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| ironie | | | Une grande légèreté favorise la descente dans les profondeurs. Le poids du savoir permet un élan vers la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Quand on voit un autre en train de bailler, on est saisi de la même envie ; l’extase, en revanche, n’est nullement contagieuse ; c’est ce qui explique le succès populaire des écrivains raseurs et l’indifférence, avec laquelle la foule accueille les plumes ferventes. | | | | |
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| mot | | | Plus on touche à la prétendue profondeur des idées, plus on aspire à la délicieuse surface des mots. La meilleure possession naît des meilleures caresses, et celles-ci se dévouent plus efficacement à la peau sensible qu'aux fonds insondables. | | | | |
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| mot | | | La poésie devrait se vouer entièrement à ses mots et se moquer de ses idées ; le mot poétique est la musique, « l'idée de la poésie est la prose » - Benjamin - « die Idee der Poesie ist die Prosa » ; la prose, qui suit la musique, même en traînant ses idées, devient poésie. La langue, c'est la logique munie de musique. Le désir excite la poésie, qui enfante l'idée ; le mauvais amant confond effets et causes : « La poésie est une volupté couvrant la pensée » - Vigny. | | | | |
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| mot | | | La référence : une réponse langagière au désir, à la focalisation, à l'intention de désigner un objet ou une relation ; d'autres l'appellent intentionnalité ; sa diversité verbale est générée par des grammaires de réécriture (Chomsky). La signification : un renvoi pragmatique, hors du langage, à partir d'un fait conceptuel, établi par l'interprétation d'un discours, renvoi vers les objets réels - c'est ce que d'autres appellent - dialectique ; l'intuition et l'arbitraire en sont les seuls justificatifs. Wittgenstein nage, au milieu de ses binômes, et s'y noie, faute de trinité salutaire : langue, représentation, réalité. | | | | |
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| mot | | | La plus forte joie de vivre m'est communiquée par ces faux sceptiques, chez lesquels le naïf lit une démolition de tout élan, tandis qu'ils ne font que reconnaître, humblement, l'impossibilité de trouver un mot aussi prodigieux que l'enthousiasme. La reddition du mot sonne souvent le triomphe de l'émotion. « Ne te courbe que pour aimer » - R.Char. | | | | |
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| mot | | | Deux regrets : premier en sentiment, qui est dernier en forme ; premier en forme, qui ne trouve pas son sentiment. Désir : premier en forme enfante d'un sentiment premier. | | | | |
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| mot | | | On ne me lira jamais comme je veux, comme si les mots venaient d'être inventés. Pourtant c'est bien ainsi qu'on est tenté d'écrire. Forcer l'oubli des trajectoires connues des mots, les vouer à la destinée des hapax et solipsismes, esquisser des pointillés, qui en feraient pressentir envolées ou chutes. Le verbe créateur ne connaît pas de continuité, tandis que « la nature ne fait pas de bonds » - Leibniz - « natura non fecit saltus » - on ignorait encore les quantas atomiques et les mutations génétiques - que des bonds en discontinu ! La hauteur n'habite que le verbe ; il faut se méfier jusque du ciel : « Sur terre - des arcs brisés ; au ciel - des cercles parfaits » - R.Browning - « On the earth - the broken arcs ; in the heaven - the perfect round ». Et saluer le Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais non pas mon verbe ». | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | La passion primesautière disparaissant des entreprises des hommes, l'étymologie de pro-jet (Ent-wurf, на-бросок) devient de plus en plus incompréhensible. Mais la Entworfenheit (ouverture au monde ou, mieux, disponibilité) heideggérienne paraît être un bon terme, pour désigner la première fonction du langage - traduire l'élan de la conscience en une structure ou en un chemin d'accès des choses. | | | | |
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| mot | | | Le mot n'est signe ni de la chose ni du concept. Le mot est volonté de désigner la chose, volonté, qui ne débouche sur la chose qu'en transitant par le concept (et le concept, non plus, n'en déplaise à Aristote, n'est pas signe des choses ; le concept est la connaissance même de la chose). Le mot n'est ni similitude ni représentation, mais symbole évocateur, excitant, référençant, focalisant. Le mot est une forme travaillée par un désir de fond. | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit se déroulent des métaphores de l'illumination, indexées de désir, sans noms ni verbes, ne relevant d'aucune langue et pointant sur des objets, liens, variables (nomena nescio), valeurs de vérité. La langue le transforme en références (d'objets et de liens) et en formules logiques. Elle y introduit le temps, joue avec des qualificatifs, la négation, l'ellipse, bref avec ce qui n'apporte presque rien à la pensée. | | | | |
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| mot | | | Trois mots-parasites - liberté, désir, être - prolifèrent sur le bel arbre du rêve ascendant et de la sève descendante et en cachent et occultent la vue, arbre que le philosophe aurait dû défendre avec autant de conviction, que le chante, avec foi, le poète. | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de la pensée : désir - tache - contour - charge - mot - chose (poète - philosophe - peintre - amoureux - écrivain - acteur) - autant de langages ! Qui aura la patience et la sagacité à traduire le geste d'acteur en émotion de poète ? | | | | |
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| mot | | | Toutes les pensées, comme tous les rêves, ont cette fâcheuse et fatale propension à perdre, avec le temps, de leur profondeur ou de leur hauteur. À l’échelle verticale, c’est-à-dire en matière de pérennité et d’intensité, les mots bénéficient d’une longévité mieux assurée ; ils devraient en profiter pour consoler nos extases faiblissantes. Donc, la vraie philosophie, tout naturellement, est tragique. | | | | |
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| mot | | | L'esprit a plus besoin de plomb que d'ailes ; l'apparition des ailes le transforme en âme ; le meilleur prestidigitateur en est le mot : « C'est par les mots que l'esprit se munit d'ailes » - Aristophane. | | | | |
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| mot | | | Leurs mots sont reflet de ce que leurs yeux ont déjà vu dans les forums et leurs oreilles - entendu. Les miens - un regard déréistique, dont le reflet ou l'écho chercheraient leur siège en moi-même. « L'objet de tout ton désir est déjà en toi-même » - Angélus - « Alles was du willst, ist schon zuvor in dir ». | | | | |
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| mot | | | Avec les mots, hélas, on construit ; mais le discours de rêve aspire à ce qu'on en dise ce qu'on dit d'un arbre - il ne se construit pas, il croît. La tour d'ivoire ou la Tour de Babel : créer ou seulement toucher le ciel. Mes ouvriers mélangent leurs idiomes, mais ils ne font que hanter mon chantier, sans en dicter ni hauteur ni cadences. « Tout être spirituel se bâtit une demeure, et au-delà - un monde, et au-delà encore - un ciel » - Emerson - « Every spirit builds itself a house ; and beyond its house a world ; and beyond its world, a heaven ». | | | | |
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| mot | | | Dans l'écrit, je veux rester tonique ; je dois franchir plusieurs tests de qualité, avant d'exhiber mes sentences ; la tonicité peut et doit provenir des objets évoqués, des mots choisis, des idées émergentes, de mon tempérament – une seule de ces sources désavoue mes mots, et je peux être certain de leur défectuosité. | | | | |
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| mot | | | L'idéal de l'écriture : chercher à donner au poids des mots la fonction des ailes. Le ratage : le poids continue à tirer vers le bas les idées ; la victoire : une aspiration vers le haut, aspiration devenue en elle-même une idée. | | | | |
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| mot | | | Le langage n'est qu'une machine au service du désir : celui d'accéder (souci, focalisation, soupçon, intentionnalité) aux choses (les pragmata visées par des pathèmata) et celui de les évaluer (substitutions, hypothèses, modalités, valeurs de vérité). | | | | |
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| mot | | | L'Ouvert, en allemand (das Offene), signifiait jadis (par exemple, pour Hölderlin) - une libre nature, une hauteur montagnarde ; avec Rilke, le mot prit un sens mystique de l'appel des sources ; Heidegger lui donna une tournure topologique, avec le désir des frontières infinies ; enfin, Celan : « L'Ouvert est un domaine sans frontières, où l'homme se libère de lui-même » - « Das Offene ist der grenzenlose Bereich menschlicher Selbstbefreiung » - confond ce qui est sans frontières (l'infini) avec ce qui n'inclut pas ses propres frontières (l'ouvert mathématique ou lyrique que retinrent les commentateurs français). Chez Heidegger, la confusion avec le verbe ouvrir fait de l'Ouvert une espèce d'aléthéia - des mises en lumière de ce qui aurait été dissimulé. | | | | |
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| mot | | | Les choses les plus prometteuses n'ont pas de nom ; mais avant le nom naît l'image, qui naît avant le désir, qui naît avant l'idée, qui naît avant le concept, qui naît avant le mot ; et ce parcours, en lui-même, porte beaucoup plus de richesse et d'essence que le mot final ; et Celan : « Les choses n'adviennent à l'être que dans le mot » - « Im Wort werden und sind erst die Dinge » - y est trop cavalier. | | | | |
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| mot | | | On a beau chanter la fonction, c'est à dire l'âme et la pensée, c'est l'organe, c'est à dire le corps et le mot, qui procure la jouissance la plus indubitable. « Le corps est l'organe-obstacle de l'âme, et les mots – l'organe-obstacle de la pensée » - Jankelevitch – en matières divines, le créateur, c'est à dire l'homme de l'imagination et de l'élan, est porté par la contrainte plus loin que par les moyens. | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me débarrasser de la lourdeur des choses, sentir l'essor musical, pictural ou intellectuel, - c'est la lourdeur des mots qui me clouera au pilori, des mots, pour lesquels je ne suis qu'un intrus, lourdaud et balbutiant, perclus de mésaises de métèque. | | | | |
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| mot | | | L’ambigüité latine, entourant le couple anima/animus, nous faisait croire, que l’Antiquité prônait une paix d’âme, tandis que c’est l’équilibre ou la tranquillité d’esprit qui furent visés. En revanche, le Bien, le plaisir, la vertu devaient assurer la bienheureuse intranquillité de l’âme. Le même discrédit frappait la passion, qu’on associait avec la souffrance et non pas avec l’extase ou l’enthousiasme. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du mot possession – jouissance ou appartenance : je suis jouisseur du mot et propriétaire de l'idée. Le mot est plus proche de la chair et de l'âme que l'idée, affectée à la raison et à l'esprit. Je ne possède l'idée que par le mot bien membré. L'intuition dépourvue de mots n'est que désir commun ; or, l'idée vaut surtout par l'extase unique, que je lui imprime. | | | | |
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| mot | | | Ni l'idée ni le verbe n'emplissent le premier élan créateur. Au Commencement était quelque chose, qui ne parle pas encore, mais, déjà, console. « 'Au commencement était le Verbe' - un appel à redécouvrir dans ce monde la force créatrice de la raison » - Benoît XVI - « 'Im Anfang war das Wort' - Aufruf dazu, in der Welt die schöpferische Kraft der Vernunft neu zu entdecken » - avant le mot, avant la raison, il y a le désir, caresse à donner ou caresse à recevoir. Le mot lui donne une forme et la raison - un fond. Et la création, c'est l'heureuse rencontre des deux. | | | | |
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| mot | | | Avec un regard, à la fois pénétrant et caressant, appuyé par un mot sésamique, toute chose endormie peut se mettre à chanter. Dans les mêmes choses, il y a aussi, malheureusement, des litanies bien éveillées et criardes, que tout le monde narre avec des mots de robot. Répète la belle prière d'Hésiode : « Donnez-moi le chant de mon désir ! »***. | | | | |
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| mot | | | J'aime les allées verbales, où s'unifient les réseaux des soupirs gnomiques. « Grand arbre du langage peuplé de maximes et murmurant dans les quinconces du savoir, où le désir encore va chanter »** - Saint-John Perse. Quel genre verbal résiste encore à l'invasion des forêts ? - la maxime ! | | | | |
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| mot | | | Dans la représentation, les images ne sont que des attributs d'objets, comme, d'ailleurs, les noms. C'est l'objet lui-même (faisant partie d'un réseau spatial) qui est la première cible du désir, débouchant sur la pensée (prenant la forme d'un réseau temporel). La première grammaire de la pensée ne serait donc ni iconique ni onomastique ni pragmatique, mais thymique. | | | | |
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| mot | | | Tout message est composé d'un pathos et d'un logos : le premier naît de l'interprétation du mot, le second réside exclusivement dans la représentation sous-jacente. L'écho hautain du soi inconnu, l'œuvre profonde du soi connu ; si je veux m'adresser à Dieu, je dois chercher le pathétique lointain, même au détriment du logique proche. | | | | |
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| mot | | | Non, on ne pense pas en mots, mais en réminiscences d'envies ou répulsions, de possessions ou sacrifices, d'élans ou immobilités, de plaisirs ou inappétances. L'enveloppe verbale vient de notre culture, mais la pensée surgit de notre nature (une pensée décharnée s'appelle idée). « Les mots n'emmaillotent pas la pensée, ils en sont la chair » - G.Spaeth - « Слова - не свивальники мысли, а ее плоть » - une fois verbalisée, la pensée se sépare de son origine charnelle ; seul le mot s'imprègne d'une chair nouvelle. | | | | |
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| mot | | | Pour ranimer les mots, sans relief ni mélodie ni élan ni allusion, on devrait se rappeler que parole vient de parabole ; le Christ en savait quelque chose. | | | | |
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| mot | | | Ce livre, malgré quelques pulsions réussies, par étouffement ou exhibition, ne peut compter que sur un regard indulgent de frère ; aucune caresse spontanée d'amante ne naîtra, hélas, de son écoute, puisque la musique des images y est trop souvent trahie par le balbutiement incontrôlable des mots infidèles. | | | | |
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| mot | | | Quand on n'a plus d'essor pour entraîner des verbes, lourds de promesses, on finit par poursuivre le plus vaniteux, le plus flotteur, le plus dégonflé des verbes - être. « Déification du verbe être, voilà la moitié de la philosophie »*** - Valéry. C'est même pire : il s'agit de la déification de la copule. Et ils s'imaginent, en plus, que leur idole est monothéiste, tandis que c'est un monstre, avec une douzaine d'hypostases mécaniques, l'une plus raseuse que l'autre… | | | | |
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| mot | | | Les mots sont un bien commun, ils sont toujours des reflets, des échos, des traductions. Que je le veuille ou pas, que je sois anachorète ou agoraphile, que je me scrute ou scrute le monde, mes mots renvoient aux choses, et ces choses appartiennent soit au présent soit au passé, aux faits ou aux images. Les faits peuvent chatouiller la curiosité, ils ne peuvent pas servir de tremplin ou de miroir, pour prendre en compte mes élans ou mes états d'âme. Il restent des images, et rien ne les représente mieux que les maximes des hommes du passé, d'où leur présence massive sur ces pages ; par-dessus leurs toiles je peins mes palimpsestes. | | | | |
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| mot | | | La pensée vise l’éternité, la langue appartient à son siècle, le souci se contamine par le quotidien. Mais, enfin, surgit l’état d’âme, ne débordant guère d’un instant fugitif, et finit par faire oublier le temps et régner l’être. Le point, dont part tout vecteur de l’âme. Et l’on comprend que l’être intemporel n’est point équivalent au néant, mais qu’il est le meilleur interprète de l’éternité. Celle-ci n’est jamais un séjour, mais un point de mire ou d’aspiration. | | | | |
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| mot | | | Pour que le vertige du commencement soit libéré de la sobriété des fins, il fait détacher début du but. | | | | |
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| mot | | | L’émotion (excitation) nous renvoie au mouvement (la terre), Aufregung – à la hauteur (l’air), волнение – à l’onde (l’eau). Pourtant, c’est le feu qui traduirait le mieux leur sens désirable. « Que l’amour soit une mer agitée entre les rivages de vos âmes » - Kh.Gibran - « Let love be a moving sea between the shores of your souls ». Il pourrait être aussi un néant, dont l’ardeur serait entretenue par la caresse des regards, des mains, des paroles. | | | | |
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| mot | | | La langue est un outil, qui ressemble étonnamment à la substance immatérielle, divine, de l’homme. Elle contient, nécessairement, une logique, ce qui correspond au travail de l’esprit. Elle permet une créativité individuelle, apportant du plaisir esthétique, ce que l’âme aspire à goûter ou à produire. Elle est particulièrement merveilleuse dans ses tentatives de rendre les humbles vibrations de la conscience morale, ce qui comble le besoin du cœur. Malheureusement, on n’a pas encore de nom, pour désigner cet organe, qui, d’ailleurs, peut se passer de langue, pour penser, créer ou aimer ; il reste unique, tout en disposant de ses trois hypostases. Les Chrétiens auraient dû se servir de cet argument, dans leurs théodicées. | | | | |
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| mot | | | Chez tout le monde, la pensée commence par le désir, celui de viser, d’interroger, d’atteindre des objets et leurs relations. Mais sa traduction se réduit aux mots (le cas le plus banal), aux formules (chez les pédants), aux images (chez les bavards), aux états d’âme (le cas le plus rare et le plus noble). C’est surtout net chez les polyglottes : « Je pense en images, mais parfois d’une phrase russe ou anglaise surgit un ressac cérébral »* - Nabokov - « Я думаю образами, и лишь иногда русская или английская фраза вспенится мозговой волной ». | | | | |
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| mot | | | Le fait que les mots ne rendent pas l’essentiel ou l’authentique de la vie ne les rend pas futiles ; ils ne le deviennent que s’ils ont la prétention d’être l’image authentique ; les mots d’artiste créent une autre vie, la vie des états d’âme, dans laquelle on croit ou dans laquelle on trouve un essor pour son enthousiasme. | | | | |
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| mot | | | Du mot volonté j’exclus la détermination de l’acteur, son but et sa force, pour ne garder que son désir. Quelle purification pour la volonté de puissance ! | | | | |
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| mot | | | C’est de la sensation d’une hauteur suffisante ou d’une mélodie naissante que surgissent mes mots, qui ne résultent nullement d’un travail ou d’une méthode ; ces deux termes me sont profondément indifférents. Il faut de l’imposture de Descartes ou de la naïveté du Valery jeune, pour faire de la méthode un sujet, digne de nos emportements. | | | | |
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| mot | | | La langue n’est qu’un attouchement, une blessure ou une caresse du corps de la pensée qui est la représentation sous-jacente ; elle n’a rien de vivant, tout en réveillant les plus vives des sensations. Pour les ignares : « La langue est le corps de la pensée. C'est dans le mot que nous pensons » - Hegel - « Die Sprache ist der Leib des Denkens. Wir denken im Worte ». La langue n'en est que l'habit ; la royale nudité de la pensée n'en ressort que grandie. Peu importe que le sens, l'esprit de la pensée, soit hors la langue, celle-ci en porte les sens : le désir, la séduction, la promesse. Mais les sens s'éveillent en moi ; les objets et les liens sémantiques entre eux, visés par les sens, sont, la plupart du temps, dans la représentation ; les relations syntaxiques, que j'interroge, relèvent de la logique. Il ne reste au mot qu'envelopper ces élans, ces tentatives d'accès à l'extra-langagier. Dans le mot, nous nous exprimons ; nos pensées naissent et s'impriment hors la langue. | | | | |
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| mot | | | Voir ou concevoir : les yeux qui contemplent ou le regard qui agit, le verbiage ou le Verbe, le développement en étendue ou enveloppement par un élan vers la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Le néologisme, qui me manque le plus en français – l’ailation, le fait de se sentir pousser des ailes, une transfiguration qui élève, apporte de l’élation. Alors je pourrais traduire Pasternak : « Ton ailation te hisse au-delà des nuages ; la mienne, la féminine, fait serrer mes ailes contre la terre, pour les étendre au-dessus d’un oisillon en danger » - « Окрылённость дана тебе, чтобы на крыльях улетать за облака, а мне, женщине, чтобы прижиматься к земле и крыльями прикрывать птенца от опасности ». | | | | |
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| mot | | | Les autres tentent de remplir leurs mots ampoulés - de mystères artificiels et communs. Il faut faire l’inverse ; il faut voir de loin ou comprendre de près ou porter en soi les mystères du monde, pour oser les mettre en mots, humbles mais palpitants. | | | | |
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| mot | | | Le seul moyen, honnête et franc, de faire cohabiter, au sein d’un même langage, des avis contradictoires est de les munir, tous, d’ardeurs ou de palpitations comparables. | | | | |
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| mot | | | Attendre, saisir, s’approprier une idée aguichante, dépourvue de mots virils, est une posture stérile, n’échappant guère à la platitude. Il faut attendre l’appel d’un mot, c’est-à-dire d’une mélodie, d’une image, d’un élan, d’un état d’âme. Mon soi connu se pavane devant les idées impotentes ; mon soi inconnu caresse les paroles séduisantes. | | | | |
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| mot | | | Ce que tous les philosophes négligent, c’est le choix explicite des axes conceptuels, sur lesquels ils placent leurs mots fétiches. L’un de ces mots-parasites – la vie. À l’autre bout de l’axe, on devine, chez les soi-disant vitalistes, - la réflexion abstraite, l’érudition, le savoir, tandis que son occupant le plus intéressant est le rêve, ce qui fait de la vie synonyme de la réalité. Ainsi, cet autre terme, la passion, devient archi-flou, puisque, appliqué à la vie, il peut signifier l’obsession par la réussite, et, appliqué au rêve, – l’élan vers la hauteur. « Ce froid regard et nulle vie ; glas des passions inassouvies » - Boratynsky - « Взгляни на лик холодный, в нём жизни нет ; но как былых страстей заметен след ». | | | | |
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| mot | | | La pensée loge, évidemment, dans la représentation, mais on n’y atteint qu’après avoir dépouillé un discours de son enveloppe purement verbale. La langue est si riche en effets de style que cet enlèvement, en littérature, peut être une véritable caresse. | | | | |
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| mot | | | Une beauté picturale ou musicale ne peut jamais être rendue par les mots ; mais d’une beauté verbale peuvent émaner et des images harmonieuses et des mélodies bouleversantes ; dans ce cas, en expressivité et profondeur, elle surclasse tous les autres langages. Le verbe est tridimensionnel, tandis que la peinture ne connaît que l’étendue et la musique – la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Je me méfie des mots, nés d’une passion ; je salue la passion, surgissant des mots. | | | | |
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| mot | | | Pour rendre les états d’esprit (concentration, focalisation, perspectives), les mots viennent tout seuls ; la précision et la cohérence sont faciles et utiles à suivre. Pour rendre les états d’âme (inspiration, élans, extases), les mots manquent, car ces états sont indicibles ; la création ex nihilo est inévitable – on crée la mélodie, on ne suit pas la mesure. | | | | |
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| mot | | | Un discours et son interprétation contiennent, respectivement et potentiellement, des valeurs et des significations. La valeur peut se réduire au langage (en poésie, en épanchements passionnels) ; la signification débouche sur le sens (réseaux de concepts). | | | | |
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| mot | | | La langue émerge de notre quotidien terrien ; c’est une contrainte à ne pas négliger. Le talent littéraire consiste à s’inspirer de la hauteur du sensible naissant, à s’étonner de la profondeur de l’intelligible né, à ne pas laisser la pesanteur de la langue amortir ces deux élans vers deux admirables naissances, à garder leur grâce. | | | | |
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| mot | | | Le théâtre (dramatique ou musical) nous rappelle qu’entre le désir et le mot il existe une sphère expressive plus spontanée, plus viscérale, plus hermétique, composée de borborygmes et de soupirs, « la parole d’avant les mots » - Artaud -, et que le mot rationalise trop. | | | | |
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| mot | | | Le beau terme d’élan, auquel s’attachent tant de mes déclamations emphatiques (et que chercha, en vain, de ranimer Bergson), subira dans les oreilles de mes contemporains, en synchronie, la même profanation que, en diachronie, il vécut, en s’écroulant dans hormones et appétits. | | | | |
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| mot | | | En russe, les mots les plus expressifs laissent autour d’eux des incertitudes et ne traduisent qu’un élan plutôt qu’une finalité bien désignée ; des points de suspension plutôt que des points tout court. C’est bon pour la poésie enveloppante, mais ne favorise ni la musique développante ni l’art aphoristique (immobilité et concentration dans le commencement). Nabokov parlait de réticence musicale (музыкальная недоговорённость) dans le russe. | | | | |
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| mot | | | En littérature, tu progresses par des détachements que tes mots osent, face, successivement, aux idées, sentiments, états d’âme, qui, fatalement, rejoignent, tôt ou tard, le patrimoine commun. L’originalité n’appartient qu’aux mots – la dernière leçon, souvent décourageante, de graphosphère. Le mot réussi est une caresse d’âme qui fait frissonner les esprits et les cœurs. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me permettre une mégalo-manie, il faut porter en moi une manie-passion et avoir de bonnes notions de grandeur. Mais je ne pourrai plus me plaindre, comme jadis, du mépris du grand souffle (J.Benda ou Malraux), puisque, dans leurs climats artificiels, les hommes n'ont plus besoin de souffle, toutes leurs grandeurs, aujourd'hui, sont numériques, et au feu d'un mépris se substitua leur tiède flegme. | | | | |
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| noblesse | | | Chez l'homme, ce merveilleux parallélisme entre le matériel et l'immatériel : la mémoire et le muscle accompagnent l'esprit, et ce dernier mue en âme, dès que le corps s'adonne à la caresse ou découvre les joies de la faiblesse. Le corps et la raison sont bicéphales – une tête sobre et une autre - grisée. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur habitée ou conquise tournera rapidement en platitude ; elle n'a de consistance que non viabilisée et indomptable : « Le noble esprit, en vain, aspirera à la maîtrise de la hauteur pure » - Goethe - « Vergebens werden ungebundne Geister nach der Vollendung reiner Höhe streben ». | | | | |
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| noblesse | | | Devant « les flèches du désir vers l'autre rive » - « Pfeile der Sehnsucht nach dem andern Ufer » se voir « un pont et non un but » (« eine Brücke und kein Zweck ») - Nietzsche - c'est toujours de la voirie aménageant l'accès d'étables. À moins que le pont soit l'origine, et non pas un but, des rives. Je préfère un débordement de l'âme me mettant au pied d'un arbre, où je puis bander mon arc, sans décocher de flèches. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre sans espérance, c'est vivre librement et froidement la sobriété du calcul, projet digne des robots. Vivre de l'espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du rêve, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | Très tôt je comprends, que ma voix ne peut pas avoir de fond (les sources et les fins m'étant inaccessibles). Plus tard, j'apprends, hélas, que même la fusion avec la forme est une illusion de plus, qui dure le temps d'un emballement (« le dur désir de durer » de l'artiste - Éluard). Il ne me restera que la perspective, la voix qui s'éteint en échos mourants (flatus vocis), en regards évanescents. | | | | |
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| noblesse | | | Le cycle vital : l'écoute stoïque de tout courant de la vie (libido sciendi), le désir de puissance artistique (libido dominandi), l'aristocratique regard, baignant dans la pitié et la honte (libido sentiendi). Nietzsche n'accomplit que la moitié du parcours, prenant trop à la lettre les substantifs, se trompant systématiquement d'adjectif et oubliant le verbe ! | | | | |
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| noblesse | | | On s'imagine Nietzsche en surhomme, tandis qu'il est, si nettement, le dernier homme, tel qu'il le décrit lui-même, en train de poser les meilleures des questions : « Qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que la création ? Qu'est ce que le désir ? Qu'est-ce que l'étoile ? » - « Was ist Liebe ? Was ist Schöpfung ? Was ist Sehnsucht ? Was ist Stern ? ». Avec ses réponses, le surhomme, succédant au Dieu mort, est aussi peu crédible que son prédécesseur. | | | | |
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| noblesse | | | Désirer, c'est avoir une requête à soumettre. Le sot, qui imagine, que les mots représentent le monde, trouve son désir plein. Le désir du sage est vide, et il ne cherche qu'à être rempli par l'interprète le plus inspiré. Remplir, c'est substituer aux inconnues - des représentations d'au-delà des mots. Si l'on manque d'inconnues, si l'on ne cherche pas à s'unifier avec le monde, même imaginaire, on méritera le mot de Lermontov : « L'homme le plus vide est celui qui n'est rempli que de soi » - « Тот самый пустой человек, кто наполнен собою », à moins que ce vide artificiel ne serve que pour y accueillir une musique ou une voix de Dieu. Le dernier homme est rempli des échos des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas l'objet de contemplation qu'il faudrait muter en objet de désir, mais la contemplation elle-même. | | | | |
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| noblesse | | | Mon vrai cœur est peut-être mon imagination, comme mon esprit est mon goût, et mon âme - mes larmes. Mais seul le poète a le droit de prendre les seconds pour les premiers. Ou les fusionner comme le Dieu de St-Augustin, qui aurait vu la flamme divine dans l'homme sous forme de cette magnifique triade : l'intelligence, le goût, le désir. | | | | |
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| noblesse | | | La lumière de l'esprit ne se décompose pas et seul l'arc-en-ciel du cœur peut exaucer mon désir de couleurs. La chaleur du cœur, trop active, ne se préserve pas ; seule l'inertie de l'esprit peut garder ses empreintes. | | | | |
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| noblesse | | | Mon vote va au boutiquier, mon désir à l'amoureux, mon regard au philosophe, ma honte à l'ami, ma pitié au faible, mon ironie au fort, mon mot au poète, mon silence à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | La rencontre du regard, du désir et des ailes produit une voix, et c'est d'après la voix qu'on peut juger et un homme et une image et une idée. Par le grain de ta voix on devinera le timbre de ta vie. | | | | |
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| noblesse | | | Viser la hauteur, y tendre, n'apporte, en soi, pas grand-chose à la qualité de ton élan ; ton élan doit partir de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La gravitation humaine nous pousse vers les sous-sols ; on ne lui échappe qu'en hauteur, hors les atmosphères irrespirables. La hauteur géométrique fait partie des platitudes : « Si tu veux toucher la cible, tu dois viser légèrement au-dessus d'elle ; toute flèche en vol subit l'attraction de la terre »** - Longfellow - « If you would hit the mark, you must aim a little above it ; every arrow that flies feels the attraction of earth ». Toute cible visible subit, tôt ou tard, l'outrage de la gravitation, les flèches fussent-elles impondérables. L'amateur du ciel finit par maintenir la corde bien tendue et par ne plus décocher de traits. Il préférera l’hyperbole (l’élan) à la parabole (le récit). | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme ne s'éveille que lorsque j'interpelle mes passions. La dérisoire ambition des philosophes de former ou de forger les âmes les dévie de leur vraie vocation - apprendre à découvrir derrière tout bruit de l'esprit - une musique de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | Une certaine noblesse consiste à supprimer le temps en prenant le désir pour espoir. | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai élan n'est lié à aucun but palpable. Les déceptions viennent de cette mauvaise association. « La nature n'a pas de but, quoiqu'elle ait la loi » - J.Donne - « Nature hath no goal, though she hath law » - mais c'est la culture, et non pas la nature, qui édicte la bonne loi, faisant du commencement le contenu principal des élans créateurs. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus beaux et complets symboles du culte des premiers pas vers l’irréel : le regard d'Orphée sur Eurydice, à l'orée de la vie, ou celui de la femme de Loth, « renonçant à la vie pour un seul regard » - Akhmatova - « отдавшую жизнь за единственный взгляд », en se retournant vers l’origine de ses élans. À comparer la barque sans événement d'Orphée ou le sel de la Terre que devint Loth, avec les jeux préprogrammés pour le navire, chargé de marchandises, d'Odysseus. | | | | |
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| noblesse | | | La verticalité est le goût des hiérarchies axiales, la préférence donnée à l'absolutisme des comment, par rapport au relativisme des quoi. Soit le qui se projette sur l'infini des exubérances, soit sur la platitude des connaissances. | | | | |
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| noblesse | | | En séparant ton désir de son objet, garde l'étonnement de celui qui entre dans ce monde. Le rêve, c'est un petit miracle se déployant en toi-même. Tant de stériles croyances naissent d'un miracle extérieur, tant de stériles désenchantements produit un miracle raté. La promesse tenue ou la magie cruelle sont de mauvais pédagogues, mais de bons philosophes. | | | | |
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| noblesse | | | Tant de chercheurs du sens de la vie et si peu de ceux qui en attendent la musique, le mystère, l'élan. L’obsession par le sens et l’état atavique de nos sens sont parmi les premiers symptômes d’une robotisation de l’homme. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est ni la « durée-étendue » (Rousseau) ni l'« intensité-profondeur » (Nietzsche) des grands sentiments qui fait les grands hommes, mais l'intensité de la durée, du devenir, - la hauteur. On est ce qu'on devient, se dit l'homme d'élan ou de plume, tel fut le sens de la vie nietzschéenne, qu'il déforme lui-même dans le paradoxal : « Comment on devient ce qu'on est » - « Wie man wird was man ist » - à moins qu'il y mette simplement le comment au dessus du quoi, ce qui aurait dû donner : comment on est ce qu'on devient. | | | | |
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| noblesse | | | La sagesse est peut-être la conscience de sa juste hauteur, du souterrain à la tour d'ivoire. La bêtise est de l'associer à un mouvement : « La sagesse vient plus souvent de tes chutes que de tes envols » - Wordsworth - « Wisdom is oftentimes nearer when we stoop than when we soar ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse du rêve n’est ni dans la dignité du mouvement ni dans la netteté du but, mais dans l’immobilité d’un beau commencement. Renoncer à développer celui-ci rend la vie plus pauvre et le rêve – plus riche. | | | | |
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| noblesse | | | Ni mon être (qui prend appui sur la profondeur de mon intelligence), ni mon devenir (qui rayonne à partir de l'ampleur de mon savoir) ne m'accompagnent là où est aspiré mon âme (qui ne vaut que par la hauteur de mon souffle, de ma noblesse) ; la hauteur est non-lieu de mon crime d'être né, suite à ma fuite devant le monde sans danger : « Il ne suffit pas de venir au monde pour être né » - R.Gary. | | | | |
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| noblesse | | | Le désir : un élan, dont l'objet ne peut être désigné que par des métaphores ; si cet objet est palpable, visible ou intelligible, on a affaire aux souhaits, aux besoins, non aux désirs. La métaphore : l'image, qui, pour être lisible, doit être projetée au ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Le dernier homme, ce n'est pas nécessairement le ressentiment en soi, ni même son objet, ni le non orgueilleux et bête jeté à la figure du monde, mais le manque d'intensité de son regard capable d'égaliser les non et oui, dans un acquiescement, à la fois fier et humble, une naïve et essentielle soumission montanienne. Surhomme : l'effort au service de la résignation, l'intensité comme dénominateur commun de toute fraction de la vie - l'homme du désir sachant museler l'homme du besoin. Contrairement à l'ultra-humain ou au trans-humain, perçus en perspective temporelle, le surhumain s'évade du temps, puisque le vrai humain est intemporel. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que le rêve ? - une prière vers l'inexistant, un élan vers l'inconnu, un attachement à l'impondérable, un détachement de l'évident, un sacrifice des horizons et une fidélité au firmament, une reconnaissance que l'essentiel n'est pas dans le réel, une solitude du bien et une sacralité du beau. | | | | |
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| noblesse | | | Je prouve à la Terre passagère l'existence de mes racines par l'élan de ma cime vers le ciel éternel. En passant du végétal à l'architectural, je saurai qu'en me détachant de la Terre, je ne sauverai mes ailes déployées que par un toit entrouvert de mes ruines. Méfie-toi des murs, mures-en les fenêtres : « Que le meilleur de toi ne s'arrache pas à la Terre pour casser tes ailes contre les murs de l'éternel » - Nietzsche - « Lasst ihre Tugend nicht davon fliegen vom Irdischen und mit den Flügeln gegen ewige Wände schlagen ». | | | | |
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| noblesse | | | Il ne sert à rien de creuser dans les profondeurs de nos raisons, pour justifier nos rêves ; le vrai désir naît dans la hauteur (contrairement aux appétition, conatus, volonté, tournés vers la profondeur), et Kant avec les scolastiques - « ce n'est que SOUS de bons prétextes que nous désirons » (« nihil appetimus nisi SUB ratione boni ») - regardèrent dans une mauvaise direction. | | | | |
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| noblesse | | | Les feuilles, frémissant de leurs inconnues, donnent de l'élan à l'arbre, qui cherche à s'unifier avec le monde ; quand elles sont en hauteur, elles deviennent des ailes, - l'arbre retrouve la montagne. « Les hommes sont semblables aux feuilles des arbres » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Pourquoi les âmes finirent-elles par devenir, comme les cervelles, tièdes, sans frisson ni fièvre ni éclat ? Parce qu'on suivit la recette platonicienne mal comprise : les nourrir. Mais au lieu de ne sélectionner que des aliments immatériels, composés d'élans et d'étonnements, pour en entretenir la pure flamme, on les encombra avec des matières lourdes, lois ou algorithmes, qui y éteignirent toute étincelle. « Étant grossier, tout esprit s'ignore et désire la chair, comme aliment et volupté »** - Boehme - « Ein jeder Geist ist rohe, und kennet sich nicht : nun begehret ein jeder Geist Leib, beides zu einer Speise und Wonne » - c'est dans l'image ou dans la donzelle que l'esprit entretient la belle illusion de soi. | | | | |
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| noblesse | | | Espérer : ressentir un bénéfique élan vers la hauteur, élan dont on est incapable de désigner la source, la direction, la destination ou la matérialisation. L'espérance n'est qu'une noble contrainte. « Être du bond. Ne pas être du festin, son épilogue »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a en nous des pulsions inanoblissables, auxquelles il vaut mieux céder, pour ne pas abaisser notre pouvoir anoblissant. « Que ce qui en nous est bas aille vers le bas, afin que ce qui est en haut puisse aller vers le haut »* - S.Weil. | | | | |
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| noblesse | | | La bêtise principale des Anciens, y compris des épicuriens, consiste à vouloir étouffer les désirs ; ils n'en voient qu'une fin - leur satisfaction, tandis qu'il en existe une autre, plus noble, - leur entretien, à l'état d'un feu pur, comme cette fontaine est pure, près de laquelle on meurt de soif. Il ne s'agit pas de tromper sa faim, mais de l'entretenir. « Je n'aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim »*** - Artaud. Qui suit encore ce bel et subtil conseil de Pythagore : « Ton cœur de vains désirs ne se repaîtra plus » ? - il les entretiendra à distance ! Le désir, qui n'est pas vain, est avidité. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste ne dit pas, qu'il n'y ait pas de raisons pour s'enthousiasmer ou pour se morfondre, mais que ce n'est pas à la raison, c'est à dire à ce qui est fixe et plat, d'en décider, mais au goût, c'est à dire à l'essor profond vers une hauteur naissante. | | | | |
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| noblesse | | | Pour eux, le problème de la soif se réduit à l'état de la robinetterie, comme le mystère du désir - au manque, à l'absence, au néant, et ils brandissent leurs solutions sanitaires ou métaphysiques, pour te calmer. Qu'est-ce que le désir ? - un feu, qui ne demande au monde que d'être un aliment pur, pour l'entretenir et ne pas trop l'encombrer de cendres ou de fumées. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est dans son élan initial, dans son départ, mais toute arrivée est dans la réalité, où tout mouvement n'est que géométrique, toute hauteur vite réduite à la platitude, toute solitude souillée par la présence des autres. « Je voulais les attacher en haut, les mener à la réalité par des songes » - Chateaubriand - qui manque de regard manquera aussi de hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent et le désir font partie de ces choses temporelles, soumises au courant du Léthé, de l'apprentissage et du désenchantement. Le génie et le rêve ignorent l'oubli, se moquent de l'expérience et vivent de l'enthousiasme. | | | | |
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| noblesse | | | Est esclave celui qui ne voit pas ce que la liberté, même seulement extérieure, apporte à son âme. « On est esclave à cause de son âme d'esclave, inaccessible aux émois de la liberté. L'aristocrate est un homme aspirant à la beauté et à la liberté intérieure de son esprit » - A.Lossev - « Раб, потому что у него рабская душа, и недоступны ему переживания свободы. Аристократ есть внутренне духовно-свободный и прекрасный человек ». Aujourd'hui, c'est par des qualités de son âme qu'on devient aristocrate, et combien d'esclaves s'enorgueillissent d'un puissant esprit ! L'aristocrate est celui dont l'esprit, en se recueillant, devient âme, et dont l'âme maîtrisée devient esprit. L'âme n'a qu'une seule facette - l'humaine (l'âme intellectuelle d'Aristote) ; l'âme végétale ou animale (nutritive ou sensitive) est une aberration d'un esprit robotisé. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me trouver en tête-à-tête avec mon soi inconnu, il faut me vider, me débarrasser du ballast des choses terrestres et aspirer à une hauteur céleste. Pour découvrir, peut-être, dans ce vide béni - l'origine d'une pure plénitude : « Se servir du vide pour penser le plein » - Bergson. | | | | |
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| noblesse | | | La sensation de plénitude correspond souvent à une perte, à celle d'un élan, qui s'épanouissait grâce à un vide, vide en tant que conquête. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme n'est pas un système de valeurs, mais un type d'évaluateur, cherchant à se débarrasser de l'inertie collective de langage, de civilisation, d'habitude, et à se fier à l'élan, créatif et individuel. | | | | |
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| noblesse | | | Garder la hauteur veut dire savoir prendre de haut même les plus nobles de mes propres emportements. Nietzsche, le plus accompli des nihilistes, « a vécu le nihilisme au fond de soi-même jusqu'au bout et le garde derrière soi, en-dessous de soi, en dehors de soi » - « hat den Nihilismus in sich zu Ende gelebt, – der ihn hinter sich, unter sich, außer sich hat ». | | | | |
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| noblesse | | | L'apparition du regard, dans mes yeux, est facile de détecter : je verrais la terre à travers le ciel. « Le désir du regard le poursuit si fort, qu'il aspire au ciel et abandonne la terre » - Arioste - « Tanto è il desir che di veder lo incalza, ch'al cielo aspira, e la terra non stima ». Si, en plus, je munis mes yeux de noblesse et d'intensité, j'aurai un haut regard - je vivrais le ciel en vue de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de mon existence - l'intensité de mon regard, c'est à dire de mon rapport avec la vie, et qui s'atteint surtout grâce aux contraintes que je m'impose : mettre le désir au-dessus de la force (la volonté de puissance), ne pas m'attarder sur les choses, qui changent, entretenir l'excellence du regard (l'éternel retour du même), me mettre au-delà des valeurs, pour être moi-même leur vecteur (la réévaluation de toutes les valeurs) - trois synonymes du plan nietzschéen. Vie, volonté de puissance, art - comme trois hypostases d'une même substance tragique ! | | | | |
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| noblesse | | | Si le changement de choses vues n'induit aucun changement de regard, ce n'est pas la peine de s'attarder la-dessus. « Ce sont les plus faibles des esprits et les plus durs des cœurs, qui aspirent le plus au changement » - Ruskin - « They are the weakest-minded and the hardest-hearted men that most love change ». Ne m'intéresser qu'aux choses, qui rehaussent mon regard : « Aspirer aux choses hautes est privilège des hauts esprits » - Cervantès - « De altos espíritus es aspirar a las cosas altas ». | | | | |
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| noblesse | | | Dès que mon regard s'attache non pas à sa direction, mais à son intensité, je suis sollicité par la voix de la noblesse et de la musique. Je m'évade de la platitude, je deviens jouet des chutes et des essors. « C'est le regard qui fait s'élever ou s'effondrer ton esprit » - Ovide - « Ingenium voltu statque caditque ». | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur nihiliste est le désir, détourné des routes et tourné vers la hauteur. C'est ainsi que je dois comprendre les Anciens, voyant le bonheur dans l'étouffement de nos désirs. Il serait plus sage de n'en chercher le chemin qu'à la verticale de mon regard sur la carte du Tendre. La hauteur est une frontière inaccessible d'un Ouvert ; et le nihilisme n'est pas dans la transgression de plates limites, mais dans la vénération de nos plus hautes frontières infranchissables et dans « l'élan vertical dans l'Ouvert » - Rilke - « den Absprung, senkrecht ins Offene ». | | | | |
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| noblesse | | | La fatidique confusion entre le savoir et le désir, qui règne parmi les philosophes : « Je ne désire rien connaître d'autre que Dieu et mon âme » - St-Augustin - « Deum et anima scire cupio, nihil plus » - tu aurais dû admirer l'œuvre de Dieu et mettre en musique ce qu'il y a d'inconnaissable dans ton âme ; tout n'y est que désir comme source et savoir comme contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | Ils méprisent ce qu'ils ne désirent pas et se proclament purs. La bonne jugeote ou l'ironie poussent plutôt à tenir en mépris ou en honte l'objet de nos désirs. Le désir n'est beau ni pur que par le regard qui le porte. À moins que le désir soit un souhait aveugle. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut rester à égale distance rationnelle entre la palpitation et le mot (la note, la couleur, le marbre). L'attrait du mot égalisant l'élan du cœur, dans un bel équilibre. Mais il existent des distances irrationnelles, évaluées par l'âme : « Le poète est plus près de la mort que de la philosophie, plus près de la douleur que de l'intelligence, plus près du sang que de l'encre » - Lorca - « Un poeta - más cerca de la muerte que de la filosofía ; más cerca del dolor que de la inteligencia ; más cerca de la sangre que de la tinta ». Mais tu connais mieux que moi la mécanique des leviers : le cœur pesant plus que la métaphore, le point d'appui ne doit pas être au milieu. | | | | |
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| noblesse | | | L'expérience n'apporte rien pour l'attirance de la hauteur, attirance qui ne peut être qu'innée. L'expérience nous apprend la rigueur ; la vigueur, c'est l'intuition qui s'en charge. « En chacun de nous, se tapit un adolescent aspirant à l'incohérence de la hauteur » - Brodsky - « В каждом из нас кроется подросток, тянущийся к бессвязной выси ». On le laisse en paix et même on le nourrit de syllogismes, quand on découvre, que les bas-fonds ne présentent pas plus de cohérence. Ce qui est couture en bas est coupure en haut. | | | | |
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| noblesse | | | La conscience morale est l'art de garder l'équilibre entre l'esprit et l'âme, sans exiger que l'un s'aligne sur les valeurs de l'autre. « L'esprit se soumettant au jugement du cœur, voici la meilleure et la plus délicate voix de la conscience morale » - Batiouchkov - « Отчёт ума сердцу есть лучший и нежнейший цвет совести » - c'est aussi déraisonnable que le cœur sollicitant l'élan de l'esprit ; le cœur sans raisons et l'esprit avec du sentiment sont peut-être une seule et même chose, qu'on appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | La musique de ta vie ou de ta création naît du frisson, de celui de ton regard sur ton étoile ou de celui de tes métaphores, les deux – indispensables, pour faire vibrer tes cordes poétiques ou pour faire taire tout bruit prosaïque. « Il faut trembler pour grandir »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | La minable recette stoïcienne : « Une intensité permanente brise l'élan de l'esprit » - « Animorum impetus assiduus labor frangit » - contamina des romantiques : « La hauteur nous attire, et non les marches ; les yeux fixés sur la cime, nous traînons dans la platitude » - Goethe - « Die Höhe reizt uns, nicht die Stufen ; den Gipfel im Auge, wandeln wir gerne in der Ebene » - vous renoncez à l'intensité, vous voilà dans la lourdeur. La hauteur attire surtout ce qui est impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | L'irruption de regards rêveurs (schwärmerische Vision – Kant) ne provoque pas l'écroulement de la philosophie académique, mais l'assigne à sa véritable place – à la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Le désir, ce ne sont peut-être ni les ailes de l'âme ni le plomb dans la chair, mais la hauteur dans son intensité, ou la profondeur dans sa densité. Et la volupté, ce n'est pas assouvir le désir, mais entretenir la soif, pas la convoitise mais la hantise. « Ne convoitant rien, rien ne l'entraîne vers la hauteur, rien ne l'accable jusqu'en profondeur » - Jean de la Croix - « No codiciando nada, nada le fatiga hacia arriba, nada le oprime hacia abajo » - il reste suspendu hors toute coordonnée. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre dans une servitude essentielle est signe d'un homme d'exception. Non pas parce que « homme noble aspire à une loi » (Goethe), mais parce que la loi noble ne s'inspire que du rêve et ne respire plus au sein des actes. Dis-moi à quelle noble servitude tu te soumets, je te dirais de quelle vulgaire liberté - de, pour ou dans - tu peux te passer. | | | | |
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| noblesse | | | Savoir m'incliner devant ce qui me dépasse sur une échelle non-quantifiable, devant mon soi inconnu, par exemple, qui résume ce qu'il y a de divin dans mes frissons. Il y a des servitudes que seul un homme libre peut se permettre. | | | | |
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| noblesse | | | La passion et l'éclat, ou bien la durée et la cohérence, tels sont les traits qui divisent les hommes d'esprit en deux catégories difficilement compatibles : les laconiques brillants ou les bavards élégants. La hauteur proclamée ou la largeur acclamée et fondée sur la profondeur réclamée. Il est dangereux d'être bête, dans le premier cas ; dans le second, il ne sert à rien d'être intelligent. On risque de dégringoler dans la platitude, ou s'y affleurer à son insu. | | | | |
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| noblesse | | | On vaut par la noblesse et par le génie ; et la modalité du valoir, justement, est celle qui convient le mieux à la hauteur ; le vouloir et le pouvoir ne constituent qu'une épaisseur déterminée et finie ; la hauteur est dans l'inabouti réel et dans l'infini virtuel. « Être dans la hauteur, le pouvoir et le devoir, c'est être transcendantal ; vouloir la hauteur, sans le pouvoir ni devoir, c'est être transcendant » - F.Schlegel - « Transzendental ist, was in der Höhe ist, sein soll und kann ; transzendent ist, was in die Höhe will, und nicht kann oder nicht soll ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse : l'ardeur et la fraîcheur des commencements, la hauteur et l'ampleur des contraintes, la froideur et la rigueur des moyens. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme, ambitionnant la profondeur, serait prise pour esprit ; elle risquerait de faire preuve d'une grande naïveté. L'esprit, ne quittant pas la hauteur, ferait soupçonner des envolées de l'âme ; il risquerait de témoigner de l'absence des ailes. D'où l'intérêt de la même contrainte : éviter tout contact avec la platitude ; ainsi l'âme resterait dans son milieu naturel, la hauteur, et l'esprit – dans le sien, la profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit, se découvrant les ailes, peut devenir âme ; l'âme, touchant le fond, se mue en esprit. Le pire des cas : sans rester au fond, être « l'âme qui a perdu ses ailes » - Plotin. | | | | |
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| noblesse | | | La nostalgie ne s'adresse ni à un lieu, ni à un fait, ni à une époque ; elle est un salut fraternel ou angélique à un état d'âme extraordinaire, débarrassé de la pesanteur du réel et tourné vers la grâce de l'irréel. Nos états d'âme ordinaires sont trop imbus des impacts visibles de la mémoire et de l'amour-propre ; la nostalgie est la pureté d'une image dématérialisée, libre, autonome, gardant ce qui est ineffaçable, donc idéel, dans le passé. | | | | |
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| noblesse | | | Aucun bel et noble commencement ne servit de message fondateur. Les fondements, ce sont déjà les fins bien tracées. Toute l'énergie du bon commencement doit se concentrer dans l'élan initial, en mode discontinu, et son interprétation doit appartenir aux yeux de l'interprète et non pas au regard de l'auteur. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la musique et non pas la force de nos désirs qui nous distingue ; le malheur du noble, c'est pouvoir encore, mais déjà ne plus vouloir. Chez les médiocres, parmi lesquels se place Pascal, c'est l'inverse : « C'est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir ». | | | | |
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| noblesse | | | Les plus beaux désirs naissent non pas d'un manque dans le réel, mais d'un débordement dans l'imaginaire, non pas de la pesanteur de l'avoir terrestre, mais de la grâce de l'être céleste, non pas d'un prurit aux pieds, mais d'un élan des ailes. | | | | |
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| noblesse | | | Pour la transmission, aussi bien dans l'espace que dans le temps, de tout message intellectuel, deux messageries sont utilisables : l'horizontale et la verticale. La première porte le savoir, les lieux, les dates ; la seconde – la musique, le style, la noblesse. Même les plus ardents des poètes sont projetés aujourd'hui dans une platitude monotone, anonyme, aptère, puisque le seul habitant de la verticalité, l'âme, fait désormais défaut. | | | | |
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| noblesse | | | On crée par relais ou par pulsion. Ou bien on reprend le témoin d'un thème, d'une époque, d'une école, ou bien on éprouve un besoin, imprévisible, bouleversant, connu même des hommes de cavernes, sans s'associer encore aux mots, aux idées, aux images. Ou bien on défend des points de vue, avec des armes communes, ou bien on invente ses propres couleurs, on peint un axe entier, touchant à la profondeur de l'homme et à la hauteur du surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Le véritable sens de verticalité, ce ne sont pas tellement des hiérarchies, ces manifestations du comparatif ; les maximes hautes de Nietzsche et les maximes profondes de Valéry, ce sont des triomphes du superlatif ; tandis que les chutes aristocratiques et les envolées lyriques de Cioran surgissent au bout des parcours horizontaux. | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être c’est à l’échelle du plaisir qu’il faut mesurer l’élévation de la pensée : de la satisfaction dans la profondeur, vers le bonheur de l’ampleur, à l’extase en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs que nous prônons ne divergent pas beaucoup, m’est même avis qu’elles sont presque les mêmes pour tout le monde. Ce sont nos vecteurs et non pas les valeurs qui nous distinguent : un vecteur – un point d’origine de nos regards, le commencement, plus la hauteur de la flèche de nos désirs. | | | | |
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| noblesse | | | Garder la hauteur – entretenir les désirs dans un état de pureté que n’altéreraient ni leur assouvissement ni leur échec. Vivre platement – voir dans les désirs des protubérances gênantes qu’il s’agit de ramener à la platitude ambiante, par néantisation – satisfaction ou extinction. | | | | |
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| noblesse | | | Depuis que les Grecs donnèrent la palme à la paix d’âme champêtre, narrée par Hésiode, au détriment du combat céleste trépidant, chanté par Homère, leurs philosophes se mirent à prôner l’impassibilité historique et à condamner les passions poétiques. | | | | |
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| noblesse | | | Se surmonter, ce serait se détacher de tout ce qui est accessible, même en profondeur, et se donner des limites, en hauteur, et dont l’appel ne ferait qu’entretenir un élan, sans l’espoir de l’assouvir. Celui qui outrepasse ses limites les avait mal choisies, il est un Fermé ; l’homme du rêve est un Ouvert. | | | | |
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| noblesse | | | Mes yeux peuvent se contenter de la réalité, mais mon regard, sollicité par mon rêve, cherche à lui échapper. La réalité est fondée sur les profondeurs communes ; son apparence est accessible à mes yeux ; mais son sens et ses limites ne s’ouvrent qu’à mon regard. Tous les horizons sont fermés ; il me faut l’Ouvert du firmament, où j’aimerais placer mon élan, se matérialisant dans un devenir créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Plus profondément je me libère de mon soi connu, plus haut sera l'essor, en provenance de mon soi inconnu, dont je deviendrai esclave et/ou amoureux. | | | | |
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| noblesse | | | La vie des actes et la vie des rêves ; là, où, dans la première on marche et narre, dans la seconde on danse et chante. Les sots ne connaissent que la première, où ils peuvent dire : « Une vie, c’est son histoire, en quête de narration » - Ricœur. Dans cette vie on souhaite que ça marche ; dans l'autre, le rêveur désire que ça danse ! | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur, c’est un bon élan, ou regard, vers une étoile inaccessible ; c’est pourquoi l’échelle n’y servirait à rien, tandis que la sensation des ailes, même pliées, est indispensable. | | | | |
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| noblesse | | | La volonté dans l’acte ou la volonté dans le désir : la première surgit de nos profondeurs ou de nos routines superficielles, elle ignore la hauteur ; la seconde ne connaît que la hauteur, elle se réduit à l’élan. La première s’achève dans la possession d’un point de l’horizon ; la seconde s’éternise dans un regard sur une étoile inaccessible au firmament. « L’élan, mais sans la volonté ; l’aboutissement, mais sans le but »*** - Hippius - « Стремленье - но без воли. Конец - но без конца ». | | | | |
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| noblesse | | | Le contraire d’élan s’appelle mouvement. L’immobilité est le meilleur cadre, pour réveiller mes élans, et je l’atteins plus sûrement, lorsque la vie des événements ralentit et me laisse du répit. Pour les dépourvus d’ailes, les adeptes de la bougeotte, cette bénie concentration relèverait de l’enlisement. | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes de talent créateur : le poétique, le philosophique, l’intellectuel – mais pas de poète sans élan rythmé, pas de philosophe sans élan mélodieux, pas d’intellectuel sans élan harmonieux. Lorsque ces trois aspirations musicales ne se croisent que dans l’infini, on vit l’inspiration, on adresse ses soliloques à la seule Ouïe qui anime l’infini muet. | | | | |
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| noblesse | | | Le goujat veut que rien ne dépende de nos espérances (Spinoza) ; pour les habitués de la bassesse, c’est normal, puisque la seule chose qui en dépende vraiment, c’est la hauteur de nos élans. | | | | |
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| noblesse | | | L’homme vise en profondeur, souhaite en platitude et désire en hauteur ; l’objet poursuivi s’appellera maîtrise, puissance ou illusion ; le contenu en sera – la fin, le parcours, le commencement ; et l’homme en sera penseur, exécutant, rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ou l’âme, armés d’un regard assez profond ou assez haut, perçoivent ou conçoivent du mystère en tout sensible et en tout intelligible. Les yeux, baissés d’admiration ou dressés vers un ciel silencieux, sont le seul moyen de ressentir l’obscure présence du mystère ; cet état extatique s’appelle rêve. Mais ceux, qui forcent les portes du mystère, ne sont nullement des rêveurs et tombent certainement sur des balivernes. Le mystère n’a pas de domicile, pas de temples, pas d’autels ; pourtant il est le seul à justifier nos prières. | | | | |
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| noblesse | | | Je souhaite d’après mes bas intérêts d’esclave ; je désire selon mes hauts songes d’homme libre. Les fidélités ou sacrifices difficiles – telle est la meilleure manifestation de cette liberté. Et Horace : « Qui désire – craint, il ne sera jamais libre » - « Qui cupiet, mutuet, liber non erit umquam » - vise la liberté robotique et non pas éthique. | | | | |
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| noblesse | | | Mes passions se définissent soit par leur objet, se trouvant dans le monde extérieur ou dans mes propres gouffres, soit par leur intensité – l’élan vers un objet inexistant. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que je me mets à brosser un tableau d’espérance, une perspective vers des horizons cherchera à s’y incruster. Mais la vraie espérance n’est pas affaire de la vue vaste, mais du regard haut, - la perspective verticale, l’élan intérieur et non pas l’avance extérieure. | | | | |
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| noblesse | | | Il me faut mon étoile, illuminant mon âme, pour que celle-ci projette sur ma vie de beaux commencements. La recherche au bout de la nuit semble être une expédition adéquate : s’il s’agit de l’espace, au bout de l’élan se trouvera l’étoile ; s’il s’agit du temps, au bout du voyage poindra l’aurore. | | | | |
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| noblesse | | | À l’ouverture d’esprit au secret, pour être dévoilement (Heidegger), je préfère l’ouverture d’âme au mystère, pour devenir élan. | | | | |
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| noblesse | | | L’ivresse comme départ d’une écriture et arrivée d’une lecture, maîtrise concentrée et consolation dissipante, - ce moyen poétique, pour atteindre un but philosophique. « Il n’y a de vraie jouissance que là où il faut commencer par avoir le vertige »** - Goethe - « Es ist ja überhaupt kein echter Genuß als da, wo man erst schwindeln muß ». | | | | |
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| noblesse | | | La vie inscrit tout dans la durée ; son contraire, le rêve, n’a de sens que dans un instant, dans une étincelle, dans une immobilité. Et puisque les états les plus nobles de notre âme – le bonheur, l’extase, le déchirement, l’espérance – ne peuvent pas durer, le besoin de rêve fit appel au livre, son guide le plus fidèle. | | | | |
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| noblesse | | | La passion est un élan, qui me fait quitter le monde de la nécessité, de l’intérêt de l’espèce, de l’utile. Le moment idéal, pour prouver ma liberté. C’est de la foi, même si c’est de la mauvaise foi. | | | | |
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| noblesse | | | J’appelle ailes l’appel du vertige ou de la hauteur, ne m’arrachant pas à mon immobilité primordiale ; en tant que moyen de locomotion, elles ne me rapprochent pas de mon étoile et ne m’apportent qu’une sensation de brève et illusoire liberté. Comme pour les anges, ces ailes permettent d’oublier que je vais pieds nus, bras nus, pensées nues. Ces ailes sont une pesanteur et non une grâce. La grâce, c’est l’élan vers mon étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Ne déploie pas tes ailes, tant que tes pieds s’agitent. « Plus résolument ton âme se détache des basses envies terrestres, plus majestueusement elle rejoindra la hauteur céleste »* - St-Augustin - « Tanto gloriositus mens ad superiora promovetur, quanto diligentius ab inferioribus concupiscentia cohibetur ». | | | | |
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| noblesse | | | La transcendance, même la plus bête, est une invitation à découvrir la verticalité ; l’immanence, même la plus brillante, est une condamnation à l’horizontalité. Il faudrait chercher de la hauteur dans la première et de l’élan – dans la seconde ; mais c’est se faire un Ouvert ! | | | | |
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| noblesse | | | Vu du côté de la hauteur, être utile voudrait dire entretenir l’enthousiasme et l’élan, et Pascal : « La mathématique est inutile en sa profondeur » - aurait pu ajouter qu’en sa hauteur elle n’est pas seulement utile et certaine, mais peut servir de fond de toute réflexion stellaire. | | | | |
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| noblesse | | | L’étoile froide, comme ton regard froid sur elle, servent à mieux peindre l’ardeur de ton élan vers elle. | | | | |
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| noblesse | | | L’élan qui ne touche aucun objet : plutôt le vent qui répugne à la voile que la voile qui répugne au vent. | | | | |
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| noblesse | | | La finitude banalise les chemins et les buts ; seul le commencement peut être infini, en s’identifiant à l’élan vers l’inaccessible. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n’est pas une paix d’âme que devrait viser une bonne consolation, mais, tout au contraire, - apporter des raisons de vibrer, au moment où s’installent, irrésistibles, la monotonie ou la grisaille. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n’est qu’un élan vers la hauteur ; seul le talent complice permet d’en créer une demeure ou, plutôt un état d’âme musical, un regard créateur. La liberté et l’intelligence ne servent qu’à garder contact avec l’étendue des horizons actuels et la profondeur des chutes futures. | | | | |
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| noblesse | | | Je suis ce que valent mes élans, ce que veulent mes rêves, ce que peuvent mes mots. Les tâches de la verticalité. Le savoir ou le devoir ne s’y placent qu’aux horizons, dans l’horizontalité. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le domaine intellectuel, la grandeur est de savoir commencer et de savoir garder un élan vers des cibles inaccessibles. Et dans le mot paradoxal de Goethe : « Tu gagnes en grandeur, si tu ne peux pas aboutir » - « Daß du nicht enden kannst, das macht dich groß » - il faut remplacer peux par veux. | | | | |
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| noblesse | | | La négation ne se justifie que dans l’inessentiel ; dans l’essentiel, qui est mystérieux, grandiose, beau ou tragique, doit régner l’acquiescement, la vénération, l’extase ; une fois à genoux, on n’apprécie que l’immobile, l’invariant, l’inconnaissable – le même, celui qui vit l’éternel retour. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est ce qui, sans montrer de buts, fait sentir l’élan. Même vers l’inexistant. « Une utopie n’est pas un but, mais une direction » - Musil - « Eine Utopie ist aber kein Ziel, sondern eine Richtung ». | | | | |
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| noblesse | | | L'homme grégaire est condamné à écouter ou à reproduire le bruit du monde ; l'homme sensible est voué à entendre ou à créer de la musique ; le sens du toucher y ajoute le désir de caresser ou de consoler, et ceux de l'odorat et du goût le protègent des platitudes, celui de la vue fixe son esprit en hauteur - le désir de voir du vrai sensible, puisque pour atteindre au vrai intelligible, le cerveau tout seul suffit. | | | | |
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| noblesse | | | On n’atteint pas la hauteur ; on n’est que dans l’élan vers elle, inaccessible. Mais les mots, hélas, traînent par terre ; l’humilité nécessaire est de savoir s’abaisser jusqu’à eux. « Le génie est trop incrusté dans l’ampleur et la pesanteur terrestres, pour s’installer dans la hauteur » - Tsvétaeva - « Слишком обширен и прочен земной фундамент гения, чтобы дать ему уйти в высь ». | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes que je m’impose, ce n’est que du calcul dépassionné ; elles apportent de la hauteur et de la pureté à mes élans incalculables. L’aura des contraintes ne doit pas exister : « Mes je n’en veux pas sont une vraie passion » - V.Rozanov - « Моё не хочется есть истинная страсть ». | | | | |
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| noblesse | | | Les besoins de mon âme remplissent tout l’Univers : de la hauteur de mes élans à la profondeur de mes angoisses, des horizons de ma culture à l’étendue de ma nature. En revanche, les besoins de mon esprit sont des plus modestes : plus il est affamé, non encombré par le souci du jour, plus créatif il est. Les pédants charlatanesques pensent, évidemment, le contraire : « Le degré de la misère d’un esprit humain peut se mesurer selon le peu de choses qui couvrent ses besoins » - Hegel - « An dem Wenigen, das so die Bedürfnisse des menschlichen Geistes befriedigen kann, können wir das Ausmaß seines Verlustes messen ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans ton parcours d’horizons, dignes de ton savoir ou de tes passions, les contraintes, et non pas la quantité des objets convoités, sont déterminantes. La sobre intelligence limite les cibles de ton savoir, le goût ardent élimine le secondaire et te laisse en compagnie de l’essentiel. Celui, dont tous les objets à désirer se valent, n’a ni l’intelligence ni le goût. | | | | |
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| noblesse | | | L’évolution, dans la vie, consiste en qualité des contraintes et des renoncements ; ainsi, par exemple, ma loyauté se détache des actes, des pensées, des ambitions, pour ne se vouer qu’à mon étoile, c’est-à-dire à la hauteur et à l’élan vers celle-ci. | | | | |
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| noblesse | | | Une maxime doit exprimer l’élan vers l’inaccessible ; l’élan est plus près de l’immobilité des commencements que des distances parcourues. Donc, cette définition : « L’aphorisme n’est qu’un mouvement sans suite » - Musil - « Aphorismus – bloß Bewegung ohne Ergebnis » - est entièrement erronée. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’attends-tu de tes idées ? - un savoir touchant au mystère ? une clarté rassurante ? une beauté exaltante ? Et tu t’ancreras à la profondeur, te contenteras de la platitude, te dévoueras à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Dostoïevsky veut dépasser les limites, et Nietzsche veut réévaluer les valeurs – les limites et les valeurs des AUTRES ! C’est minable, puisque aucune originalité n’est plus possible dans les finalités ; le talent se manifeste surtout dans la fraîcheur et la noblesse de ses commencements ou, faute de mieux, dans l’ardeur ou l’intensité de l’élan vers des limites inaccessibles. | | | | |
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| noblesse | | | Si je devais choisir le siècle, où la profondeur humaine se manifestât de la manière la plus éloquente, j’opterais pour le XVIII-me. Mais, visiblement, même pour ses contemporains, la grandeur et la hauteur jouissaient d’un prestige plus précieux encore : « Comment avais-tu pris un essor si haut, dans le siècle des petitesses ? » - Voltaire (de Vauvenargues). | | | | |
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| noblesse | | | Mon lecteur : je ne cherche ni à l’inviter à me suivre, ni à l’égarer. Qu’il sente un peu moins la pesanteur de la terre ou un peu plus - la grâce du ciel ; qu’il invente un sentier, un élan, une envie de rejoindre, pour quelques instants une hauteur, qu’il ne partagerait avec personne. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve ne peut pas persister sans excitation par le réel ; mais tout réel est déjà au passé (le présent n’a pas de durée), donc le meilleur séjour du rêve, ce sont des ruines, gardant quelques souvenirs d’un passé glorieux. | | | | |
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| noblesse | | | Toute profondeur finit par être maîtrisée, et, donc, par rejoindre la platitude. La vraie hauteur se donne à nos faiblesses, elle ne peut pas être maîtrisée, on la subit, on la vit comme un élan vers l’inexistant ou l’inaccessible. La fausse hauteur, la hauteur maîtrisée, celle qui est due à la force ou à la persévérance, suivra le sort banal de toute profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | Tu comprends très vite, que les plus beaux de tes rêves sont inaccessibles, irréalisables, et tu acceptes la faiblesse comme leur digne compagne. « Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudrait pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature »* - Rousseau. | | | | |
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| noblesse | | | L’extinction des passions s’ensuit de l’inutilité, reconnue par le public, de la grandeur. En revanche, l'accomplissement de ce qui est petit s'accompagne, de nos jours, de tant de précautions gesticulaires, que, par comparaison, la pauvre passion individuelle passe inaperçue et sa grandeur universelle avec. | | | | |
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| noblesse | | | La vie hors science ridiculise ton savoir ; la vie sans talent artistique annihile ton valoir. Aucune trouvaille d’un fond ou d’une forme ne pourra pallier à ces carences irrécupérables. La vie, dans ce cas, ne se justifierait que par l’amour et l’humilité, qui sont une forme mystérieuse et un fond lumineux. « Si tu songes à bâtir une hauteur, prends pour fondement l’humilité »** - St-Augustin - « Cogitas construere celsitudinis, de fundamento cogita humilitatis ». | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | L’élan est un regard intense sur ce que ton étoile désigne au pays de l’inexistant, en absence de tout chemin, tracé par les autres. « Jamais la passion ne touche à ses limites »** - Platon. | | | | |
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| noblesse | | | Nietzsche déteste la platitude discursive, et pour lui trouver un inverse, il plonge dans la ‘profondeur vitale’ et en ressort son fichu instinct, qui est une construction artificielle, mécanique, l’inverse naturel étant la hauteur du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Depuis tant d’années je me répands en louanges des contraintes, à l’origine de l’élan angélique, et voilà que je tombe sur ce beau résumé de la personnalité valéryenne : « Centre de ressort, de mépris, de pureté »*** - Valéry - ce n’est plus un maître qui me parle, mais un frère ! | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit à la lumière de ton esprit, à la création de ton âme, à la noblesse de ton cœur. Le premier, la lumière, maîtrise ta vue, ta marche, ta parole ; la deuxième en crée les ombres - ton regard, ta danse, ton chant : le troisième munit de frissons le jeu de lumières et d’ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Plus que de pouvoir assouvir ton désir, tu dois chercher à en entretenir la soif ; ces deux facultés ne cohabitent pas souvent. « Le ciel fait rarement naître ensemble l’homme qui veut et l’homme qui peut » - Chateaubriand. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit aux choix entre élans et chemins ; l’absence de choix signifie soit la solitude soit la platitude. L’appel du Bien, le chant du Beau, la musique du noble, le silence des étoiles – tant d’objets de tes élans vers l’Inconnu ; les chemins ne mènent que vers le connu, même s’il s’agit de ton propre soi connu. | | | | |
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| noblesse | | | L’élimination de certains objets, attitudes, intonations, semble être un prélude à toute prise de position (ou, plutôt, de pose) philosophique ; il faut choisir : soit tu procèdes par des contraintes (en gros – mépriser la marche et chercher la danse), soit par des destructions (indignations, dénonciations, emphases sans extase). Le second choix est toujours facile, stérile, pusillanime ; le premier est une promesse de noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | On apprécie une chose selon deux critères : le sens, qui la résume, ou l’aspiration qu’elle provoque. La prose du premier critère, la domination, l’envahissement par le sens, caractérisent notre minable époque. Le second critère fut à l’origine de toute poésie, qui, aujourd’hui, rendit l’âme. Dans l’absolu, la demande de la noblesse est la même, mais dans le relatif cette demande devint microscopique à cause du déferlement des goujats innombrables dans les aréopages. | | | | |
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| noblesse | | | Regard sur mon étoile – c’est peut-être le critère le plus fréquent que j’applique à mes fidélités, béatitudes, tragédies, motivations, états d’âme, élans, espérances, admirations. L’idéal – en garder l’intensité, la direction, la fraîcheur. S’en consoler. | | | | |
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| noblesse | | | La patience nous empêche de vibrer, que ce soit dans un désespoir paralysant ou bien dans l’élan d’une espérance. | | | | |
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| noblesse | | | Les rêves sont souvent pathétiques, mais les idées – presque jamais. Celui qui tient au pathos sait de quel côté il doit le chercher. | | | | |
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| noblesse | | | L’espérance est une tentative de garder l’ivresse des sens, le refus de se dégriser. | | | | |
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| noblesse | | | Mets à tes Commencements l’élan ou la caresse. Ni des choses immanentes ni des savoirs transcendants, ces objets d’étude prosaïques des scientifiques. Le philosophe et le poète doivent s’occuper du chant du sujet. | | | | |
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| noblesse | | | Chez un sage, la raison et le sentiment s’entendent en toute fraternité ; c’est le manque de connaissances d’un esprit trop dissipé ou d’intensité d’une âme trop passive, qui poussent l’homme à inventer des conflits inexistants entre la réflexion et l’émotion. | | | | |
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| noblesse | | | Rêve de puissance est un oxymore ; le rêve ne peut naître que de ta résignation à détacher de la terre tes élans aériens, donc naître de ta faiblesse, de ton impondérabilité. La maîtrise, de ton existence ou de ton art, consiste en coopération mutuelle entre la profondeur du savoir et la hauteur du vouloir. | | | | |
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| noblesse | | | Les ailes apportent de la pesanteur à ton soi connu ; mais aussi de la grâce à ton élan vers ton soi inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | Aux termes d’être (réalité absolue, universelle) et de vie (réalité vécue, individuelle), je préfère celui de rêve, en opposition à toute réalité, - l’attraction par le mystère de nos meilleurs élans et de leurs cibles. | | | | |
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| noblesse | | | Dans ton attitude, face à l’existence, le choix capital se trouve entre ta soif et son assouvissement, entre ton désir et son objet, entre ton élan et sa cible. Se détacher du second terme est la clé de ton espérance. « Tout entier, je suis dans mon désir, dans mon élan, c’est mon élément, mon bonheur »** - Scriabine - « Я весь желанье, весь порыв - моя стихия, моё счастье » | | | | |
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| noblesse | | | Ce n’est pas aux convictions que tu dois rester fidèle mais à l’élan qui t’y avait propulsé ; mais tu ne gardes (le souvenir de) ton élan que si tu ne quittes pas des yeux ton étoile, ton vecteur. | | | | |
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| noblesse | | | L’état d’âme que je guette : être possédé par un élan et en posséder les ressorts. Cet état ne peut durer, d’où mon culte des commencements. | | | | |
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| noblesse | | | Ton rêve est une étoile d’azur impondérable qui illumine tes caresses et tes élans ; ta réalité est un trou noir et dans sa pesanteur grouillent des calculs et des mesures. Ton regard crée le rêve ; tes yeux sont créés par le réel. | | | | |
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| noblesse | | | L’élan d’un commencement, audacieux et personnel, est évincé, aujourd’hui, soit par le tableau d’une fin, précise et moutonnière, soit par l’algorithme d’un parcours, inertiel et robotique. | | | | |
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| noblesse | | | Le feu de ta passion n’est noble que s’il te trouve déjà à une hauteur. La hauteur de ton âme n’est accessible que grâce à l’air poétique, qui t’arrache à la terre de tes actions. L’essence aquatique, qui alimentera ton ascension, ce sera le sang de ton cœur ou l’encre de ta plume, tenue par ton esprit. | | | | |
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| noblesse | | | La maxime permet de maintenir la hauteur maximale ; la danse, laconique, planante et altière, se réduit à l’élan et veut ne s’adresser qu’au lointain, qu’aucune marche ne rapproche ni ne touche. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| chœur proximité | | | ACTION : Ni une foi réglementaire ni, encore moins, une action ne nous rapprochent de nous-mêmes. C'est le désir du point zéro, dans chaque départ, qui donnerait une bonne direction. L'action ne peut unir que les courts désirs, portés par la mesure et l'habitude. Ceux qui se touchent au-delà des choses, réclament le rêve inaccessible. | | | | |
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| proximité | | | Le bonheur est cette unique orbite autour d'un lourd et ardent astre du désir. Je m'en éloigne et je ne sens plus sa chaleur. Je m'en approche et je me brûle les ailes. Mais le vrai désastre, c'est le manque d'un astre. Lorsque dans cet équilibre, dans cette aurea mediocritas à la Horace, disparaîtra toute déviation dorée, et ne restera qu'une médiocrité linéaire. | | | | |
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| proximité | | | La beauté naît uniquement en notre désir, disent les matérialistes. « La beauté des choses vit dans l'âme de celui qui les contemple » - Hume - « The beauty of things resides in the soul of those who look at it ». Mais pourquoi toutes les fleurs sont-elles belles et pas seulement un petit tiers ? La beauté est hors de nous ! | | | | |
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| proximité | | | Le Big-Bang, les particules élémentaires, le temps, la lumière, la vie, le bon et le beau – quoi qu'on touche, dans la création divine, tout n'est qu'époustouflantes énigmes ! Rien de bêtement géométrique ou mécanique. Dieu répugnait à la simplicité, il Lui fallait notre consternation et perplexité perpétuelles. « Dieu n'a créé que des mystères »* - Dostoïevsky - « Бoг coздaл oдни зaгaдки ». | | | | |
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| proximité | | | L'homme et ses frontières : il est un espace, fermé à l'horizontale et ouvert à la verticale. Toutes ses bonnes limites - lorsqu'on tend vers un soi ascendant ou transcendant - se trouvent hors de lui. « Toutes mes frontières me fuient » - Rilke - « Alle meine Grenzen haben Eile » - mais moi, je suis dans l'élan vers mes frontières. Être un Ouvert, c'est vivre de la hauteur, de l'être : « L'être est la frontière du devenir » - F.Schlegel - « Das Sein ist die Grenze des Werdens ». Le Chinois, qui pourtant ignore l'Être et vit presque exclusivement dans l'horizontalité, pousse jusqu'à voir dans la Clôture (non-communication) la source de tout Mal. | | | | |
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| proximité | | | Avec l'image de limite, on pense soit à une frontière soit à une proximité ; ce qui, chez un Ouvert, crée des fraternités ou fait vivre, simultanément et dans un élan irrationnel, - le lointain appelant, haut et divin, et le proche appelé, profond et humain. | | | | |
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| proximité | | | Personne, ni le scientifique, ni le philosophe, ni le théologien, n'est plus près de Dieu que le poète. Ce que St-Augustin, Spinoza, Kant, les prix Nobel ou Fields développent autour de l'essence divine est d'un ridicule accompli et lamentable, tandis que l'intelligence divine est enveloppée par tout bel élan poétique, gratuit, incompréhensible et noble. | | | | |
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| proximité | | | Narcisse, qui serait incapable de s'adresser aux dieux, ni en croisant le regard d'Apollon ni en s'élevant à la hauteur de Dionysos (ces deux interlocuteurs réveillent notre soi inconnu), donc sans talent ni intensité, ne serait qu'un sot auto-satisfait, se contentant de son soi connu. L'esprit doit préserver imperturbable la surface réfléchissante, et l'âme – percer la profondeur houleuse. | | | | |
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| proximité | | | La pensée vivante est la pensée des commencements, cette poésie naissante ; la pensée soi-disant religieuse (oxymoron !), qui se tourne vers les fins ultimes (par exemple, Endzweck de Heidegger), est de la poésie sans élan. | | | | |
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| proximité | | | Le proche, même profond, se muant en superficialité ; le lointain, même hautain, privé de son élan vers l'infini, - deux origines de la platitude. | | | | |
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| proximité | | | On est superficiel, lorsqu'on se tient sur une seule des facettes existentielles : la réalité, la représentation, le langage. On est profond, lorsqu'on est capable de s'en tenir à distance égale. On a de la hauteur, lorsque la noblesse, le talent et le tempérament couronnent un regard profond. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert, c'est, au-delà d'un désir fini, savoir deviner un désir infini, c'est à dire un désir dont la source devient horizon ou firmament, et dont je me sens infiniment proche, tout en me rendant compte, que je ne la toucherai jamais, même par ma raison ou ma foi. C'est la nature des contraintes, humaines ou divines, qui reconnaîtra la nature du désir. C'est l'insensibilité au second type de contraintes qui fait dire à Heidegger : « L'Ouvert est le Tout de tout ce qui ne connaît pas de contraintes » - « Das Offene ist das Ganze alles dessen, was entschränkt ist ». D'autre part, être sans contraintes (et, donc, Ouvert, pour Heidegger) ne signifie nullement être infini. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit, l'instinct, le sentiment font de nous un Ouvert, aspiré ou fasciné infiniment par nos frontières asymptotiques ; la raison et l'expérience mettent à notre disposition nos frontières, par un effort fini. Nous sommes ouverts dans notre dimension verticale, et clos - dans l'horizontale ; donc, l'Ouvert de Rilke, s'étendant entre Terre et Ciel, est plus pur que celui de Heidegger, qui introduit dans son quadriparti (Geviert) une dimension inutile, Mortel-Immortel, si proche d'une plate clôture. Le Dieu transcendantal est absent de notre dimension verticale ; Il ne fait que clore nos horizons. | | | | |
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| proximité | | | Les vrais commencements consistent surtout dans l'élan vers une limite humaine inaccessible, indicible, inévaluable ; être ouvert, c'est être homme des commencements, être celui qui comprend, que tous les pas suivants n'apportent rien à l'élan initial et ne nous rapprochent pas radicalement de nos limites. « Surface limite externe – et lois internes »* - Valéry – belle définition d'un Ouvert, dont l'élan interne vise son horizon, inatteignable et beau ! | | | | |
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| proximité | | | Topologiquement banal et psychologiquement subtil : un point fait partie de mes frontières, si ma présence se manifeste dans chacun de ses voisinages. L'absence de frontières fera que je ne serai ni clos ni ouvert ; rien à voir avec l'ouverture comme pénétrabilité ou indétermination comme le voient des poètes. Comment qualifier un Ouvert noble ? - mon aspiration vers mes limites inaccessibles. Les yeux s'approprient les limites, le regard les éloigne. | | | | |
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| proximité | | | Une légende bien naïve, que même Nietzsche entretenait : jadis, il aurait existé des valeurs suprêmes, témoignant de la présence divine dans les affaires des hommes, et qui auraient sombré, suite aux réévaluations nihilistes, et le vide ainsi créé justifierait le constat de mort de Dieu. Ces valeurs n'existèrent jamais. Ce qui est beaucoup plus dramatique, c'est que les vecteurs disparurent, ces porteurs d'élans et d'enthousiasmes, de tours d'ivoire, de temples et de ruines. | | | | |
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| proximité | | | Un miracle, qui ne contredit en rien la mécanique, qui ne manifeste rien de surnaturel, qui ne se perçoit qu'en hauteur et qui te donne le vertige, s'appelle mystère. Un mystère, qui défie la nature, n'est qu'un miracle de superstitieux. Dans le déisme – aucune trace d'un quelconque (poly-, mono-, pan-)théisme. | | | | |
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| proximité | | | Une valeur (éthique, esthétique ou mystique) est un axe, et un vecteur y est une intensité, un goût, un sens ; ce n'est pas la préférence donnée à un point (position) qui compte, mais la conception de la limite (pose) : l'essor qui naît d'un mouvement, imaginaire et infini, vers une limite incompréhensible, limite que choisit la liberté d'un créateur Ouvert - créer, c'est s'attacher au vertige de la convergence et non pas à la limite même. La valeur-prix est question d'yeux, la valeur-axe - celle de regard. | | | | |
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| proximité | | | Les stades de mon regard sur l'infini : l'élan, l'étonnement, la définition. Les trois doivent cohabiter, et, pour rester un Ouvert (sur l'infini), tu ne peux pas te passer de ce regard : « La vie de l'homme s'exprime dans la relation du fini à l'infini » - Bounine - « Жизнь человека выражается в отношении конечного к бесконечному ». | | | | |
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| proximité | | | L'une des métaphores les plus immédiates de l'Ouvert humain est le Ciel, vu comme la limite de la Terre (en plus, ils seraient créés au même moment par l'Ensembliste universel !). Je deviens un Ouvert le jour, où à l'appel de l'horizon je préférerai l'élan vers le firmament. | | | | |
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| proximité | | | Faire d'un Fermé humain un Ouvert divin, c'est à dire dessiner des limites, qui ne nous appartiennent pas, mais qui nous appellent et nous interpellent, c'est créer du sacré. Tout sacré est une création humaine, qui nous tourne vers l'inaccessible extatique. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu ne m'appartient pas, tout en inspirant le goût et la création de mon soi connu. Celui-ci est dans l'élan vers les limites soufflées par celui-là, qui, penché sur le monde, serait ces limites mêmes : « Le soi philosophique, c'est le sujet métaphysique, frontière, et non partie, du monde »** - Wittgenstein - « Das philosophische Ich ist das metaphysische Subjekt, die Grenze - nicht ein Teil der Welt » - ce soi ouvert serait donc le soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Notre cerveau n'est à l'aise que dans des univers clos ; l'Ouvert est affaire de l'âme. Une main fermée sur sa prise, ou une main tendue vers l'imprenable. Garder sous sa main ou à portée de sa main – Vorhandenheit ou Zuhandenheit (Heidegger) – une proximité stabilisatrice spatio-temporelle ou une proximité artificielle de l'élan. | | | | |
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| proximité | | | La distance ou le dégagement, par rapport aux idées et actes des autres, est une bonne contrainte, indiquant de beaux chemins à ne pas parcourir (pour ne pas en faire des sentiers battus) ou de belles causes à éviter par mes bras (puisque leurs effets ne peuvent que désespérer). L'élan et ses ressorts doivent se trouver en moi-même, c'est mon soi, ma liberté, mon commencement et ma finalité. | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a aucun contact entre le fini et l'infini, ce qui rend l'aspiration du premier pour le second - divin, irréductible aux choses, mystique. L'infini restera isolé, solitaire. Toute image de l'infini s'inspire du fini en mode traduction, en changeant de langage : c'est le langage de représentation qui change, tandis que ceux de requêtes et d'interprétation peuvent être les mêmes. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert signifie : dans le temps – vivre dans un élan, asymptotique, infini, toujours recommencé ; dans l'espace – me rendre compte de mes meilleures limites, fascinantes mais ne m'appartenant pas. | | | | |
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| proximité | | | Dans le médiocre, je maîtrise mes limites, je suis un Fermé, j'y suis engagé ; dans le grand, je dois rester un Ouvert, vénérer mes limites, à jamais inaccessibles, dont je me dégage, tout en gardant l'élan vers elles. | | | | |
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| proximité | | | Les fondateurs d'Églises : ses Pères - l'orthodoxie, Charlemagne - le catholicisme, Luther - le protestantisme ; recel de faux, faux, usage de faux - tout est prévu pour la rétractation et le verdict. Et chaque fois huit siècles séparent ces croires à former, comme huit siècles séparent les pensers du formé : Aristote, St-Augustin, Thomas d'Aquin, Wittgenstein. La prochaine étape serait donc un nouveau croire. Mais croire, en absence des âmes, est-ce encore croire ? Thomas d'Aquin comptait onze passions ; quatre siècles plus tard, Descartes n'en voyait plus que six ; encore quatre siècles, et bientôt nous n'en serons qu'à zéro. | | | | |
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| proximité | | | La poésie est l'art d'entretenir la sensation du lointain, même dans la vie la plus proche. Mais cette sensation est, tout entière, dans l'élan initial. Le poète est un Ouvert, fasciné par ses limites intouchables. « Je suis resté poète jusqu'aux limites les plus lointaines » - Nietzsche - « Ich bin Dichter bis zu jeder Grenze geblieben ». | | | | |
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| proximité | | | Le cœur et l'âme peuvent vivre le mystère, ils ne peuvent pas le comprendre. Seul l'esprit en est capable. Pourtant, pour adhérer au plus grand des mystères, à Dieu, le croyant exclut l'esprit et ne compte que sur l'âme. Celui qui est le plus près de Dieu est peut-être l'incroyant, dont l'esprit émerveillé scrute son âme et y découvre un mystère à la hauteur de l'univers tout entier. Plus que paisible amour du bon ou irrépressible désir du vrai, Dieu est reconnaissance exaltée du beau. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n’est pensable qu’en tant qu’une abstraction, sans instanciation possible, - un Grand Inconnu. C’est à Lui que je dois ma liberté (surtout celle des sacrifices) et mon élan (prenant souvent la forme d’une prière musicale). Quant au dieu connu, Heidegger a raison : « L’homme ne peut ni prier ce dieu ni lui faire des sacrifices »* - « Der Mensch kann zu diesem Gott weder beten, noch kann er ihm opfern ». | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert : ne s’attacher ni aux frontières ni aux parcours, mais à l’élan, au commencement, au regard sur l’inaccessible. L’intensité atopique, opposée à la vitesse et aux lieux. | | | | |
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| proximité | | | Dans la hauteur, choisie comme cible de tes élans, tu seras toujours seul ; il n’y a pas de proximité entre sommets. Les profondeurs, en revanche, sont communes, et les proximités y sont immédiates. Nietzsche et L.Salomé, respectivement, de la hauteur ou de la profondeur, s’interpellent : « De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer ? » - « Von welchen Sternen sind wir uns hier einander zugefallen? » - dit le premier, le maître. La seconde, l’élève, lui réplique : « Dans quelque profondeur cachée de notre être, des univers entiers nous séparent » - « In irgendeiner verborgenen Tiefe unseres Wesens sind wir weltenfern voneinander ». | | | | |
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| proximité | | | La vie, le rêve, la mort – il faut accorder une place juste à ces trois voisins de ta conscience : la vie doit être la plus proche possible ; le rêve doit se maintenir grâce au lointain où tu le crées ; enfin, la mort devrait être balancée derrière tous les horizons, puisque aucun échange avec elle ne produit rien de sainement palpitant. | | | | |
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| proximité | | | La répugnance, face aux certains sujets – l’actualité, le combat, la mort - et donc leur exclusion du centre de tes soucis, est la forme la plus efficace des contraintes que tu t’imposes. « Un vieux, dégoûté par la proximité de la mort, représente mal sa saison » - H.Hesse - « Ein Alter, der die Todesnähe hasst, ist kein würdiger Vertreter seiner Stufe ». Il vaut mieux se dédier à l’interprétation de son propre climat, qui devrait rester jeune à tout âge. La mort est un interlocuteur, qui rend inerte et plat tout ce qui est élans et reliefs. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui t’est le plus précieux – l’élan, le rêve, la femme, la foi – laisse-les au lointain, inaccessible à l’âme et inexistant pour l’esprit. « Je suis Dieu de près, dit le Seigneur, et non plus Dieu de loin » - la Bible – ton existence factice T’a perdu. | | | | |
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| proximité | | | L’infini : soit c’est une limite intellectuelle inaccessible, vers laquelle on peut, doit ou sait tendre – c’est l’élan vital ou le Dieu inconnu ; soit c’est un mot fourre-tout, accueillant toutes les énormités métaphysiques que la raison refuse d’envelopper ou de développer. | | | | |
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| proximité | | | Dans la musique, la beauté (Mozart) se substitue à Dieu, la grandeur (Beethoven) Le rend inutile, la passion (Bach) en traduit la noblesse. « La vénération, dans la musique, témoigne de l’omniprésence de la grâce divine »* - Bach - « Bei einer andächtigen Musik ist allezeit Gott mit seiner Gnaden Gegenwart ». | | | | |
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| proximité | | | Le visage humain est l’appel le plus immédiat à croire en Créateur. Le sourire au visage, sa grimace, son accablement, son mutisme même nous signalent la présence d’un grand Étranger, l’auteur des élans de nos cœurs et des envolées de nos pensées. Dieu est dans un grandiose éloignement, vécu comme une ardente proximité. | | | | |
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| proximité | | | Pourquoi parles-tu mieux de ton amour, lorsqu’il est lointain ? - parce que tu te retrouves plus près de ton étoile, qui est la seule à t’entendre et elle te souffle des mots inouïs. « Je suis si loin de toi, que mon élan se voile. Et je ne suis compris que par la proche étoile » - Rilke - « Ich bin von dir so ferne und sehn’ mich nach dir hin. Mich hören nur die Sterne ». | | | | |
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| proximité | | | Dans prier, il y a du désir, donc de l’élan ; et peut-être ce que j’appelle élan vers une étoile, vers une cible inaccessible n’est autre que la prière, surtout avec une inaccessibilité en hauteur, au-dessus de la vie, ce qui fait de l’élan – un rêve. | | | | |
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| proximité | | | En temps de détresse physique, la foi héréditaire peut servir de ferveur et jamais – de consolation ; celle-ci n’apaise que les détresses immatérielles – la lente extinction de nos rêves fervents. | | | | |
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| proximité | | | On se rapproche des autres par des valeurs communes, tandis que mes appels à la fraternité partent de mes vecteurs personnels. Mais l’élan individuel, contrairement aux mythes nationaux, est incompatible avec le sacré qui est toujours collectif ; on ne peut l’imaginer sans lieu ni date. Alors je l’invente à l’échelle de notre planète, sans frontières, sans l’Histoire. Heureusement, la Terre est bourrée de mythes de la Création divine. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est à la portée de tes sens ou de ton esprit finit par revêtir le grade de paisible évidence ; seul le lointain dans ton regard – sur Dieu, l’amour, le mystère – préserve tes extases indéfendables. Et Socrate a la vue terre-à-terre : « Le vent renforce la flamme, et la proximité - l’attraction ». | | | | |
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| proximité | | | Aucune marche vers l’infini ne t’en rapproche sur terre ; mais tu t’en fusionnes au ciel par ton élan, immobile, ailé et fidèle. | | | | |
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| proximité | | | Le point de mire de tes émotions, de tes images, de tes idées doit rester inaccessible, pour que celles-ci se trouvent dans un état suspendu, inachevé, réduit aux commencements et aux élans. | | | | |
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| proximité | | | La caresse fait de la proximité horizontale un lointain vertical, profond pour l’emphase et haut pour l’extase. | | | | |
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| proximité | | | Comprendre le monde (et mon soi qui en fait partie) est une tâche scientifique, rationnelle, l’intelligence des représentations ; comprendre que le monde et mon soi sont des merveilles inconcevables est un élan irrationnel de la Foi en Créateur-magicien. Aujourd’hui, les philosophes ignares (car toujours hors toute science) s’occupent de la première activité, sans posséder l’intelligence requise (le bavardage sur les connaissances et la vérité leur suffit). Les têtes sensibles aux mystères de l’Univers s’inclinent, humblement, devant ce Dieu inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Tu ne sais jamais, dans les instants extatiques de ta communion avec le Créateur, s’Il t’est proche ou lointain. Quelque chose de semblable arrive aux amoureux : cette merveille que, dans leur folie décisive, la proximité extrême et l’extrême éloignement se fusionnent, l’illumination et les ténèbres se fraternisent. « Qui peut distinguer les ténèbres de la dernière proximité et du dernier éloignement entre deux êtres ! » - L.Salomé - « Wer ergründet das Dunkel der letzten Nähe und Ferne voreinander ! » - c’est l’illumination alliée qui t’aidera ! | | | | |
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| proximité | | | Les enthousiastes et les croyants ont le même besoin de vénérer, l’en-deça pour les premiers, et l’au-delà – pour les seconds. Les premiers finissent par être déçus par le savoir, l’intelligence, la noblesse des auteurs autrefois vénérés ; il ne leur restera que le respect du style et de l’ironie. Les seconds se transforment en grenouilles de bénitiers ou en adeptes des sectes asiatiques. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie matérialiste est un oxymoron, puisque la philosophie commence par la reconnaissance de la transcendance des dons, que sont les sens du Bon, du Beau et du Vrai, et de l’immanence des élans, que sont l’amour, la création et la raison – notre soi inconnu et notre soi connu. Le matérialisme les réduit aux collisions d’atomes, évoluant avec le temps. | | | | |
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| chœur souffrance | | | PROXIMITÉ DIVINE : La proximité recherchée à cause d'une souffrance est presque toujours fausse. C'est chair en paix qu'on communique le mieux avec le guérisseur d'âmes. Ne rapprochent que d'étranges réjouissances partagées au sein d'un naufrage. Les joies ne sont belles qu'imprévues, les souffrances - qu'appelées de ses vœux. | | | | |
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| souffrance | | | Toute action passionnée et toute pensée profonde finissent par nous désespérer ; et l'espérance ne peut venir que des rêves, ayant emprunté la passion aux actions et transformé la profondeur réfléchie en hauteur réfléchissante. Toute visée de finalités nous affligera ; seul un culte des commencements rêveurs nous consolera. | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur ne s'élargit que sous la lame de la souffrance. L'aiguille du désir l'approfondit, la tenaille de la solitude le rehausse. Le bonheur n'est ni l'absence de désirs ni le désir assouvi, mais le désir même. | | | | |
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| souffrance | | | Quand la sève de la vie est accessible, la sueur s'absorbe, l'encre se solidifie, la larme tarit, le sang enivre, celui des autres. Seul le poète connaît la lancinante soif près de la fontaine ; Tantale, qui, au lieu de s'abaisser par le geste, s'élèverait par le regard ; la fontaine de Siloë, n'a-t-elle pas rendu le regard aux yeux éteints ? L'obscur désir, face à la claire fontaine, ou comme le dirait Freud - la libido, est le nom de cette soif. | | | | |
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| souffrance | | | L'Esprit descend non pas pour illuminer, mais pour souffler. Il est le voile, le vol, la voile, annonçant le vague, porté par la vague : il est chute ou naufrage au bout d'un voyage intranquille. | | | | |
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| souffrance | | | Je dois être sain d'esprit pour aspirer à une résurrection. Les malades n'ont besoin que d'un rétablissement. | | | | |
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| souffrance | | | J'ignore pourquoi les plus lumineuses envolées du sentiment naissent parmi la plus sombre et écrasante tristesse, où, en plus, on vit l'illusion de se reconnaître : « On cherche le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même » - Céline. | | | | |
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| souffrance | | | Sans douleur à chanter ni tromperie à décrier - pas de poète. Faute de pouvoir dénicher une souffrance vraisemblable, le poète d'aujourd'hui se met à flairer de fumeux mensonges - manipulations, intoxications, récupérations. Tandis qu'une vérité parfaitement réelle, mais insipide, s'étend à perte de vue (« Il est des vérités, dont la démonstration même montre qu'on n'a pas d'esprit »* - K.Kraus - « Es gibt Wahrheiten, durch deren Entdeckung man beweisen kann, daß man keinen Geist hat »). Le journalisme, c'est la terrible fin de tout élan poétique, esquissé il y a trois mille ans. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance inspirait le jeune ; aujourd'hui, elle est absente même de l'âge adulte. Bientôt, les hommes n'élèveront le cœur que juste avant d'expirer. Mais auront-ils encore le cœur ? C'est le seul organe, qu'aucune anesthésie, cérébrale ou chimique, ne pacifie. Et sans cette lancinante douleur, nos plus beaux élans restent sans voix (sans voie ?). De ce chagrin crucial, le chemin mène droit vers la vertu : « Calamitas virtutis occasio » - Sénèque. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je souffre dans ce monde, plus j'aspire à en être libéré, plutôt que d'y être comblé. Pour un homme hérissé de plaies, tout attouchement du monde est collision ou blessure. Et je ne trouverai meilleur tampon que les murs écroulés des ruines, hantées par le souvenir de mes semblables. | | | | |
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| souffrance | | | Comment me débarrasser du désespoir ? - vivre dans un Ouvert et ne me passionner que pour les perspectives se perdant hors de cet Ouvert. Tout ce qui débouche sur un monde clos est source d'ennui. Cet Ouvert est plus près du Fermé de Valéry que de l'Ouvert révélé (entborgen - aléthéia - illatence) de Heidegger. La passion est fusion, désirée, impossible et imaginaire, de mon élan et de mes limites : « Quand la forme vitale, créée par l'union naturelle de l'illimité et de la limite, vient à se détruire, cette destruction est souffrance ; et le retour à son essence constitue le plaisir »** - Platon. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation – dans la vie démâtée, revoir l’horizon de l’esprit, la voile du cœur et le souffle de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La comédie - prouver que tout plongeon dans les profondeurs, comme toute envolée vers la hauteur, peuvent se réduire à la platitude du quotidien. La tragédie - sauver une profondeur désespérante ou une hauteur d'espérance en leur évitant cette chute vers la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Tant de balivernes savantes au sujet des vérités qui libèrent et des connaissances qui guérissent. La connaissance apaise un malaise vital - la honte. La vérité me prive d'un joug désiré, de l'amour. Rien d'étonnant que de tels docteurs ne voient, en tout désir d'homme angoissé, que de la perversion, de la dissimulation ou de l'aliénation. | | | | |
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| souffrance | | | La musique est la seule forme poétique, où le bonheur le plus grand est vécu avec la sensation du plus grand désastre : une béatitude noyée dans des larmes, un élan paralysant. Un malheur, vécu en musique, devient une tragédie, élevant les cœurs. « Qui aime la musique, n'est jamais entièrement malheureux » - Schubert - « Wer die Musik liebt, kann nie ganz unglücklich werden ». | | | | |
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| souffrance | | | L'homme étant frappé d'anémie de la grandeur, son premier besoin aurait dû être une noble palpitation, ayant pour fond la beauté ou la terreur. Et ce sont, respectivement, la vie et la mort qui s'y complètent. Mépriser la vie, comme mépriser la mort, sont des attitudes d'un sot repu ou d'une brute. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un créateur, quelle jouissance que de sentir la source mystérieuse de ses meilleures trouvailles – en soi-même, ou, mieux encore, - dans son soi inconnu ! Cette conscience me visite entre la nuit de mon étoile et le jour de mon action, aux frontières entre l'élan et la honte. De nuit ou de jour – on souffre : « Quelle cuisante douleur que de porter soi-même nuit et jour, comme son propre témoin » - Juvénal - « Poena vehemens, nocte dieque suum gestare in pectore testem ». | | | | |
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| souffrance | | | La chronologie du sot enthousiaste : l'étonnement suivi de la déception. Chez le sage ironique, la déception précède la rencontre, et l'étonnement le visite à la fin. Ainsi se préserve l'immaculée déception, déposée dans tout désir profond et dont la satisfaction la féconde. Quand l'intensité des ombres profondes n'en cède en rien à l'intensité de la haute étoile, on entend mieux un carillon naissant qu'un glas du fini. | | | | |
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| souffrance | | | Les déceptions devraient ne frapper que l'esprit et laisser intactes les extases acquiescentes de l'âme. Tout ce qui découle des déceptions quitte le domaine du lyrique, pour s'installer dans le mécanique. Si je suis déçu même dans l'éphémère, c'est que j'avais certainement mal rêvé. | | | | |
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| souffrance | | | Impossible de nous débarrasser ni du désespoir ni de la croyance ; mais sur la gamme qu'ils forment il est loisible au talent philosophique de composer une musique de consolation. L’espérance n’est que frêle croyance, bâtie au-dessus de la certitude du désespoir : « Le contraire de désespérer, c'est croire » - Kierkegaard. Le contraire de désespérer, c’est s’enthousiasmer pour un rêve sublime et impossible. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, que je cherche, n’est pas dans la vie. Elle n’est même pas dans l’arbre de vie, avec son grain, ses fleurs et ses fruits – elle est avec ses ombres - la mémoire atemporelle, le rêve, l’élan des ailes pliées. | | | | |
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| souffrance | | | Dans l'état anesthésié, l'homme s'attache aux choses et aux règles et oublie la musique et l'élan. Dans la souffrance, l'homme retourne à son destin, qui est la tragédie comme l'est toute musique. « Toute douleur qui ne détache pas est de la douleur perdue » - S.Weil. Le nombre de nos points d'attache restant le même, il s'agit de s'attacher aux noyaux invisibles, aux rêves : « On meurt de l'essentiel, lorsqu'on se détache de tout » - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon discours philosophique s'écrit dans la nuit troublante et prend, subrepticement, la forme de caresse. Plus l'espérance est extatique, plus douce et furtive doit être la caresse ; c'est ainsi que l'excitation et la béatitude montent, lorsque je descends, sagement, sur cette échelle des promesses : salut, pardon, consolation. De sotériologue et pédagogue devenir paraclète – consolateur. La consolation est la caresse des nobles. Et la bonne philosophie est « souveraine consolatrice des âmes découragées » - Boèce - « summum lassorum solamen animorum ». | | | | |
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| souffrance | | | Le passé offre des solutions, l'avenir prépare des problèmes, seul le présent tient le langage des mystères. Et l'espérance peut porter les trois couleurs correspondantes : ne pas pleurer les disparitions, mais remercier le ciel d'avoir connu le disparu ; prier le temps de ne pas paralyser nos meilleurs élans ; s'émerveiller du spectacle du monde, qui se déroule dans notre regard. Seul le présent laisse ressentir l'écoulement mystérieux du temps ; temps et éternité sont des synonymes : « L'éternité, ni elle ne sera, ni elle ne fut ; elle est » - Hegel - « Die Ewigkeit wird nicht sein, noch war sie ; sondern sie ist » - et Parménide dit la même chose du temps. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance au positif – les bobos, l'oppression, la misère – est une bonne précondition d'une écriture emphatique. La souffrance au comparatif – les défaites, les jalousies, le manque de pot – est toujours mesquine et bien méritée. La souffrance au superlatif – la hauteur désertique, la douleur inscrite dans l'harmonie du monde, le temps, nivelant nos passions et nos talents – cette souffrance-là est inconnue des plébéiens, elle est le lot du sel de la terre, le sel des larmes. | | | | |
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| souffrance | | | La plus pure des mélancolies naît de l'enthousiasme : on ne parvient pas à se maintenir à son pic extatique et finit par vivre de sa mémoire, douce, évanescente, enivrante et toujours belle. Une chute amortie en caresses. La mélancolie la moins noble gît dans les déceptions : on s'attendait aux gouffres ou cimes, et l'on se retrouve dans la platitude – l'ennui déguisé en mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Les passions de l'âme, comme la mémoire de l'esprit, pour se maintenir, ont besoin d'actualisation et de rafraîchissements périodiques, effectués par le talent et/ou la volonté, faute de quoi la passion tourne en mélancolie, et l'obsolescence dérègle la mémoire. Mais aucune répétition mécanique ne remplace le rafraîchissement organique. | | | | |
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| souffrance | | | L'enthousiasme peut aller de pair avec l'avis le plus désespéré, que j'aie du monde (« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre » - Camus), car la meilleure source de mes élans peut se trouver tout entière en moi-même, à l'intérieur de mon regard. Quel enthousiaste de la chose funèbre que Cioran ! Comme le furent Pascal et Kierkegaard. L'espérance ou la désespérance ne brillent qu'aux cimes ! Et sont vouées à la platitude dès qu'elles visent la profondeur. La philosophie devrait se consacrer à donner le goût des cimes, tout en touchant aux profondeurs avec ses racines. | | | | |
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| souffrance | | | Toute la hauteur de l'art est dans l'élan tragique des commencements ; toute la profondeur de la vie est dans le courage d'assumer les suites de nos débuts, aussi redoutables, pour l'artiste, que la mort même. « Ce n'est pas la mort qu'on devrait redouter, mais ce qu'on n'arrive même pas à commencer à vivre » - Marc-Aurèle. | | | | |
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| souffrance | | | Seul un repu ou un débile peut ne pas redouter la solitude, la douleur, la non-reconnaissance. Mais cette angoisse paralysante ne se transforme en un frisson créateur que chez le poète. | | | | |
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| souffrance | | | Plus haut est mon désespoir d'esprit, plus haute est mon espérance d'âme. Mieux mon esprit creuse, mieux mon âme s'élance. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi du changement incessant du réel n’émane que la sensation de monotonie ? Et pourquoi le rêve immobile donne la sensation d’élan ? Dans le réel on s’ennuie, dans le rêvé on souffre : « Je souffre de l’irréel intact dans le réel dévasté » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Tout désir comporte de la souffrance ; mais sans le désir, notre indifférence ne serait entourée que d'objets. Et comment doit-on appeler l'homme, resté, en absence d'élans, dans la seule compagnie des objets ? - robot ! Le robot humain, moins les algorithmes savants, s'appellerait bouddhiste, adepte du vide apaisant : « Aucun objet ne vaut qu'on le désire ». Quand on a le désir, bon ou beau, l'objet, même inexistant, se présenterait à ton cœur ou à ton âme, quoi qu'en pensent les Tibétains ou les phénoménologues. | | | | |
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| souffrance | | | Le bagne, la servitude, l'orphelinat, la faim, la misère, la vermine, la violence, le froid, la boue, la solitude, la hideur, les taudis – chaque fois que je lis des épanchements lyriques des repus, qui auraient subi ces calamités, j'éprouve du dégoût, car je les ai vécues dans ma chair et je sais qu'elles n'apportent aucun élan, aucune pureté, aucune sagesse et ne donnent aucun droit à plus d'authenticité. Les inventer est beaucoup plus propédeutique que de les réciter. | | | | |
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| souffrance | | | Spinoza et Leibniz se rangent du côté du bonheur et de la joie, Schopenhauer et Kierkegaard – du côté de la souffrance et du désespoir, Heidegger et Cioran – du côté de l’ennui et de l’extase, mais seul Nietzsche parvient à joindre ces deux bouts, que couronne l'intensité de la vie et de l'art, l'éthique cédant place à l'esthétique. Le fond de la vie est bien animé par le bien, mais c'est le beau qui en crée la forme - l'art. | | | | |
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| souffrance | | | Le médiocre n’espère ni désespère ; la haute espérance d’un bel esprit découle de son profond désespoir. « Le suprême désespoir est de n’être pas désespéré » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Le plus noble des sentiments tragiques – l’angoisse, qui est la paralysante conscience de l’insignifiance, dans le monde réel, de mes plus précieux, authentiques et purs rêves, élans, attaches. L’angoisse, c’est le retour dramatique de la grâce, céleste et impondérable, qui sacralisait ma vie, sur la terre de la pesanteur. Aucun résident permanent des hauteurs n’est immune de ces chutes sporadiques. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’élimine pas la souffrance, fatale, incurable ; elle rend tenable sa cohabitation avec un élan, même vers des étoiles éteintes. « Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité ; tu connaîtras d’étranges hauteurs »** - R.Char – résistance, réconciliée avec résignation, s’appellera consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Pour moi, spectateur, l’extinction des âmes chez les hommes n'est qu'un mélodrame ; la perte de vitalité de mon âme à moi est une tragédie, pour l’acteur que je suis. Un talent perdant son élan, une passion se morfondant dans un infâme équilibre, une voix adressée à Dieu et qui chercherait, bassement, des oreilles vulgaires – tant de rôles que je serais amené à jouer sur une scène de moins en moins obscure, devant mon soi inconnu, dramaturge lucide et juge inclément. « C’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme »*** - Unamuno - « Por esto me tortura el problema de la duración de mi alma ». | | | | |
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| souffrance | | | La recherche de consolations, à travers ses propres abstractions métaphoriques, - telle est la vocation philosophique. Les philosophes attitrés en sont dépourvus et pratiquent deux ennuis professoraux : remâcher les discours des anciens ou afficher la passion de la vie, qui s’opposerait aux abstractions de l’esprit. Mais leur vie est celle des rats de bibliothèque contractuels. La belle vie ne ressort que sous la plume du poète et, en particulier, du philosophe. Les non-poètes ne devraient jamais entrer dans les cavernes des philosophes. | | | | |
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| souffrance | | | Deux états d’âme mettent à l’épreuve mon courage ou mon imagination – un désespoir flagrant, à portée de ma raison, ou une fugitive espérance, aperçue par mon âme. « La résignation est de deux genres : l’une suivant le désespoir, l’autre s’inclinant devant l’imprenable espérance » - B.Russell - « Resignation is of two sorts, one rooted in despair, the other in unconquerable hope ». Le vrai courage – faire de cette inaccessibilité une grande espérance – un élan vers l’inexistant ! | | | | |
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| souffrance | | | Les hommes passionnés, ne trouvant pas assez de reliefs dans la platitude ambiante, se reconnaissent dans l’élan ou la chute des rêves, dans le vertige ou dans la souffrance. Le philosophe est celui qui sait en créer un axe continu. « Vivre sera la passion, au sens religieux »** - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | L’ivresse – la terre échappe sous mes pieds ; l’angoisse – mes horizons s’effondrent ; le vertige – le firmament accueille mes rêves. Le vertige est peut-être la seule consolation que je puisse apporter à mes pieds égarés et à mes yeux trop lucides. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie du Bien – l’élan, ne touchant aucune cible ; la tragédie du Beau – l’élan, perdant de sa hauteur, la chute. La plus vivable des tragédies est celle du Vrai – l’élan, dont on vient de découvrir la source, l’inertie. | | | | |
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| souffrance | | | Je n’appellerais pas consolation les paroles de réconfort, au moment où la perte est déjà consommée. C’est l’affaiblissement de ma sensibilité, face au Beau se ternissant, au Bien se taisant, au Vrai se banalisant qui rend urgente une consolation. Cette éphémère consolation me placerait aux extrémités inaccessibles - à la hauteur de la création ou à la profondeur du créé. La consolation – la vivacité de l’élan, même en absence de cibles et d’armes. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants les plus exaltants de ton existence : le vague du lointain, l’amour te faisant renaître, la fleur refusant de se transformer en fruit ; d’où cette bonne définition de la tragédie : « Le fruit déçoit, l’amour s’éteint, le temps égalise »* - Swinburne - « Fruits fail, love dies, time ranges ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas dans une paix d’âme, mais dans la fierté retrouvée des passions vécues jadis, dans l’élan vers les étoiles éteintes. | | | | |
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| souffrance | | | La réalité est faite de vérités, et le rêve – d’élans. La perte d’intensité de celle-là – la comédie ; la perte d’intensité de celui-ci – la tragédie. Le philosophe optimiste cherche la plénitude (trop difficile) des deux ; le philosophe pessimiste en voit le vide (trop facile). | | | | |
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| souffrance | | | Ils voient leur désespoir dans l’absence/présence d’un infini, qu’ils ne parviennent pas à valoriser. L’infini des repus et des bavards n’est qu’une blague. Le seul infini métaphysique est dans la distance entre le Bien, ayant notre cœur pour demeure, et les lieux où notre action veut placer Celui-là. Notre plus grand malheur est dans l’extinction de notre regard, de cet élan vers l’inexistant, et qu’adoucit notre noblesse, en suivant ces étapes : la mémoire, la langueur, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance et la douleur, dues à la condition humaine, frappent, avec la même intensité les délicats et les goujats, et, ce qui est le plus important, provoquent les mêmes conséquences. Aucun culte de ce genre de calamité ne peut apporter quoi que ce soit de positif à n’importe quel homme, aussi évolué ou profond qu’il soit, et aucune consolation ne freinerait notre descente aux enfers. En revanche, la souffrance, liée à l’extinction fatale de nos rêves, n’est connue que des hommes, dont l’âme avait atteint une certaine hauteur ; et s’accrocher aux souvenirs de nos élans de jadis peut servir de consolation, fallacieuse mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | Tous les philosophes, indifférents à la recherche de consolations, sont des hommes sans cœur. Chez Nietzsche, la consolation, c’est l’élan vers le surhomme, vers le divin, vers l’inexistant donc – la plus noble des consolations ! | | | | |
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| souffrance | | | Mélodrame : tu quittes ce que tu désirais ; tragédie : ce que tu désirais – te quitte. « Qu’on détourne les yeux et les oreilles de ce qu’on a quitté » - Sénèque - « Oculos et aures ab his quae relinquit, avertat » - et qu’on les dirige sur ce qui nous quitte, c’est la consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Mon soi connu se reconnaît le mieux dans l’enchantement ; les douleurs sont trop communes pour n’éclairer qu’un seul individu. De plus, la douleur frappe l’esprit ou le corps, tandis que l’enchantement caresse l’âme ; et l’âme sait transformer ses douleurs en élans ou rêves. | | | | |
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| souffrance | | | Les commencements dévoilent tes élans, et les fins exhibent tes adieux ; le seul compromis possible entre eux serait un chant du cygne – nouveauté terrestre, ouverture céleste, frisson funeste ; le commencement comme porte de sortie, la fin comme porte d’entrée. | | | | |
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| souffrance | | | Peu soupçonnent, que derrière la banalité de la phrase – la vie est tragique – se trouve la définition même de la tragédie, que formula, génialement, Hugo : « La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime » ! La baisse d’intensité de ce qui, jadis, nous bouleversait. Et la consolation - un regard fidèle, se substituant à une étoile éteinte. | | | | |
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| souffrance | | | Privée de création artistique, sentimentale ou spirituelle, la vie se fige, dans de plates douleurs ou angoisses. « Tout ce qui est spirituel fut toujours mon anti-vie, mon anesthésique »** - Valéry. Si le remède n’est que spirituel, j’ai peur que l’accalmie ne soit qu’insipidité, engourdissement, paralysie. L'art ou la passion approfondissent la douleur et rehaussent l’angoisse. | | | | |
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| souffrance | | | Par tes incantations aléatoires, éblouissements volontaires ou extases excitantes, tu peux arracher quelques consolations à une vie ou un rêve qui se fanent, mais tu n’arriveras jamais à adoucir le souvenir tragique de leur beauté originaire. « Aucune prière ne fera revenir une beauté sur le déclin » - Nabokov - « Не удержать тающей красоты никакими молитвами ». | | | | |
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| souffrance | | | Paradoxalement, ceux qui cherchent une paix d’âme ne font que raisonner, dont l’aboutissement – le désespoir – les comble. Ceux qui ont besoin de frissons, les retrouvent dans l’espérance diaphane. | | | | |
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| souffrance | | | Les excitations, euphoriques ou désespérantes, troublent l’image de ton étoile et en affaiblissent l’attraction. « J’ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire à celle qui désespère »*** - Van Gogh. La mélancolie est l’écho de l’appel de ton étoile, entendu par ton âme dans le silence de ton esprit. | | | | |
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| souffrance | | | La mort de l’espérance est un drame ; l’extinction d’une passion est une tragédie. « Déchu n’est pas l’espoir, mais l’élan même »** - Leopardi - « Non che la speme, il desiderio è spento ». | | | | |
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| souffrance | | | La foi en rêve et la patience en vie – deux conditions d’une consolation, appuyé sur un mystère, inexistant et beau, et sur un réel, horrible et flagrant. La musique, souvent, répond à ces exigences. « De la patience et de la foi – et l’inspiration se donnera à celui qui aura surmonté son chagrin » - Tchaïkovsky - « Нужно терпеть и верить, и вдохновение явится тому, кто сумел победить своё нерасположение ». | | | | |
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| souffrance | | | La stature de mes bonheurs et de mes malheurs est définie par mon regard : je cherche à en comprendre la désolante profondeur ; je tente de les faire affleurer sur une surface calmante ; je les élève dans une vibrante hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | De prime abord, on s’imagine que la musique ou la passion devraient servir la cause de la joie ; or, on constate que, lorsqu’elles sont grandes et belles, une mélancolie en constitue le noyau, le sens et le but. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce n’est pas l’intensification de tes chagrins, mais le ramollissement de tes emballements. | | | | |
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| souffrance | | | Les consolations adressées à ta vie sont de brèves anesthésies, sans aucun suivi, sans aucune thérapeutique. Les consolations doivent se tourner vers ton rêve anémique, en revitalisant les illusions dont te nourrissaient les yeux fermés et le regard tourné vers les étoiles. Dans la vie, on t’injecte des placebos communautaires ; dans le rêve, tu bois des élixirs revigorant tes élans solitaires. | | | | |
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| souffrance | | | Plus qu’en moi-même, mon rêve est dans l’élan vers une cible, inaccessible et indicible, que j’appelle mon étoile ; et la consolation consiste à rendre à cette lumière lointaine et faiblissante un peu de son éclat d’antan et à mes ombres – un peu plus de consistance. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une cohabitation palpitante entre l’espérance et le désespoir – rêver son être et vivre son devenir. | | | | |
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| souffrance | | | Ta nostalgie : tu veux partager l’élan, le ton, les sujets qui animaient ta jeunesse ; tu veux revoir les visages de leurs témoins ; sans miroirs à ta portée, tu te mets facilement dans ta peau d’antan, ce que tu ne peux pas faire avec les visages, fanés ou morts, des autres. Au lieu des retrouvailles, collectives et joyeuses, tu vis une dévastation, solitaire et ténébreuse. | | | | |
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| souffrance | | | Tous ceux qui projetaient des chemins du salut, pour l’humanité consentante, finirent dans les affres des impasses. Ils auraient dû se contenter de consolations solitaires, qui résident, toutes, dans tes commencements, dans ton regard immobile sur ton étoile immobile, dans ton élan immobile. | | | | |
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| souffrance | | | Toute souffrance appelle l’espérance ; et celle-ci peut renaître par l’entremise de l’un des éléments : l’eau de Tantale pour entretenir ta soif, le feu de Prométhée pour l’intensité de ta flamme, la terre d’Antée pour ton appui face au ciel ; l’air d’Orphée pour te rapprocher de ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Dans ta recherche d’admirations juvéniles, tu comptes trop sur les aliments ; et lorsque tu comprends que les excitants auraient été plus vitaux pour préservation de tes rêves, il est souvent trop tard. « Tout s’affadit : aliments et rêves »*** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédiens gréco-romains, Shakespeare, Racine s’attardent sur les ennuis des princes, ennuis dus à l’injustice, la perfidie, la cruauté, ce qui ne mérite pas le noble statut de tragédie ; les derniers des ploucs subissent des avanies de la même espèce. Tous ces soucis les accablent de l’extérieur, tandis que la vraie tragédie est élective, elle ne visite que les créateurs, les rêveurs et les amoureux, et elle naît dans leur intérieur, où les extases de jadis perdent, fatalement, de leur intensité – voici la vraie tragédie ! | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme, sachant s’écouter et reconnaissant s’ignorer, vit, tôt ou tard, cet état de sa conscience : un cœur exsangue, une âme fléchissante face à un esprit toujours serein, prêchant le désespoir. Et sa volonté tenterait cette grande leçon : au cœur - la résignation à porter un gouffre infranchissable entre le motif et l’acte ; à l’âme – la consolation en tant que l’humble fidélité aux premiers élans de sa jeune noblesse ou de sa noble jeunesse. | | | | |
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| vérité | | | Un mensonge inspiré par une hauteur tourbillonnante est plus propice à la naissance d'un chaud courant du vrai qu'une vérité aspirée par une profondeur en paix. La vérité n'est qu'une réponse, et l'homme ne vit que d'échos de ses appels. | | | | |
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| vérité | | | Méfie-toi de la vérité traversant les saisons. La vérité féconde ne s'hérite pas. Sous un éclairage figé, où des vérités végètent, tout se reproduit mécaniquement, même le mensonge. N'aspirent ni n'appellent de nouveaux astres que des visions, vraies ou fausses, en quête d'un langage libérateur et fulgurant, arcana Dei. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les grandes vérités furent déjà dites ; et en promettre de nouvelles, au bout d'une course, devint charlatanesque. Le seul aboutissement désirable est dorénavant l'enthousiasme initial sauvegardé, c'est à dire préservant une part salvatrice d'utopie, de mensonge. « Il y a des esprits qui vont à l'erreur par toutes les vérités ; il en est de plus heureux qui vont aux grandes vérités par toutes les erreurs » - J.Joubert - les pédants, vivant de moyens communs, et les poètes, vibrant de leurs propres images. | | | | |
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| vérité | | | Les hellénistes ramènent la recherche de la vérité (aléthéia) à la lutte contre l'oubli (léthé) de l'être, contre la désoccultation ; cette lutte ressemble à l'intensité du devenir, dans le retour éternel au-dessus de l'être (l'intensité du devenir comme éternité - die Ewigkeit der Werdenfülle - Heidegger) ; le résultat étant le processus lui-même, l'entretien du désir, l'interprétation des interprétations, l'éternel retour faisant à la vérité du devenir la promesse d'être vérité tout court. | | | | |
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| vérité | | | La même naïveté, chez les candides et chez les écolâtres : le sens de l'existence serait de rester fidèle à quelques convictions acquises de haute lutte : « Il faut trouver une Idée vraie et ne jamais céder sur ses conséquences » - Badiou. Ils ne comprennent pas que : - les idées, en dehors de la science, ne valent rien sans métaphores ni élan (la chose n'y est vraie que si elle est belle ou bonne), - l'opiniâtreté est ridicule là où l'on cède à la musique, - le beau et le bon tirent non pas vers des déductions, mais vers des séductions. Toutefois, sans la hauteur, le dogmatisme et le relativisme se valent. | | | | |
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| vérité | | | La vertu et la vérité ont plus besoin d'un bon souffle que d'un bon havre. Et elles savent qu'un naufrage final les attend au bout de leurs périples, et elles se fient le mieux aux messages de détresse, rédigés à la lumière d'une bonne étoile. | | | | |
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| vérité | | | L'enthousiasme, la vénération, le vertige sont irrationnels, donc en-dehors du domaine de la vérité, et pourtant ce sont les meilleurs signes d'une vie triomphante. « La vérité finit toujours par triompher dans la vie, mais souvent une vie n'y suffit pas » - Eisenstein - « В жизни правда всегда торжествует, но жизни часто не хватает ». Une vie d'action est brève, elle bâtit des murs et des toits. Longue et intemporelle est une vie d'âme ; ouverte aux étoiles, elle ignore les toits ; au clair de lune, tant de chutes ne sont que des étoiles filantes du désir. | | | | |
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| vérité | | | Comment aspirer sérieusement à atteindre la paix ou la vérité, si les deux excellents spécialistes en matière, interrogés là-dessus, ne répondirent que par un sourire et par un silence - le Bouddha et le Christ ! | | | | |
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| vérité | | | Parmi vérités irrespirables naît un courant d'air de mensonges et entraîne un grand élan, mélange de pureté et d'opacité. | | | | |
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| vérité | | | La beauté du vrai se fonde sur sa rigueur, et celle du poétique – sur son déchaînement, - elles sont incompatibles. Le mathématicien crée une représentation subtile et formule la-dessus une hypothèse profonde, qu'il prouve élégamment – d'où la beauté mathématique. Le poète suggère, implicitement, une représentation mystérieuse et bâtit un chemin excitant vers des objets de celle-ci – d'où sa beauté vertigineuse. Et il est aberrant d'entendre parler d'identité de beauté entre la vérité du poème et le nihilisme du mathème (Badiou). | | | | |
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| vérité | | | Gradations de l'intelligence : voir le vrai dans une chose visible, dans un mot lisible, dans un mouvement (désir) risible. Chaque fois, on gagne, respectivement, en profondeur, en hauteur, en ironie. Tout cheminement inverse, le plus répandu aujourd'hui, est le glissement vers la bêtise, c'est-à-dire vers l'intelligence des robots. | | | | |
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| vérité | | | Il semblerait (Freud) que, dans l'inconscient, il n'y ait pas de négation ; serait-il le désir n'atteignant pas la volonté ? Que garde-t-il de la logique ? - les connecteurs ? les implications ? - puisque la volonté commence par eux. Ce qui est amusant, c'est que, machinalement, on associe l'inconscient avec le travail de sape du diable, or, d'après de bons logiciens (Wittgenstein), la négation serait l'enfer (et l'identité - le diable en personne ! ). | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | Bientôt, la machine, en quelques secondes, produira plus de vérités que l'humanité entière, dans toute son histoire. Et ils continuent leurs litanies de désir de vérité, au lieu de créer de nouveaux voluptueux langages, où la facette logique serait la moins désirable de toutes. | | | | |
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| vérité | | | Le rêve, c'est ce qui échappe à toute enveloppe verbale et, donc, ce qui se moque de vérité ; les chemins du rêve se dressent dans la verticalité des élans, toute vérité s'incrustant dans l'horizontalité des faits. « La voie de la vérité, c'est une corde, tendue non pas vers la hauteur, mais juste au-dessus de la platitude » - Kafka - « Der wahre Weg geht über ein Seil, das nicht in der Höhe gespannt ist, sondern knapp über dem Boden ». Planer ou trébucher. | | | | |
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| vérité | | | Dans mes ivresses, j'apprécie le goût du breuvage, la calligraphie de l'étiquette, la forme de la dive bouteille, mais je ne m'arrête pas sur le tire-bouchon. La vérité est un tire-bouchon, un outil sans pétillance ; d'ailleurs je lui préfère le sabre du style. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui fait oublier la vérité : visées d’un violent, inspiration d’un poète, ivresse d’un amoureux. La vérité calcule dans l’immobilité, et la passion peint le tumulte. La vérité est incolore, et la passion, c’est la montée du rouge ou de l’azur. Pouchkine : « Où l'amour manque, manque la vérité » - « Нет истины, где нет любви » confond le sens musical avec la vérité banale. L’amour est affaire du cœur ; même l’âme en est exclue quoi qu’en pense Karamzine : « L’âme est absente où est absent l’amour » - « Где нет любви, нет и души ». | | | | |
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| vérité | | | Chercher un salut dans la vérité, ce genre bien connu de sénilité frappe parfois même des jeunes, épris du savoureux, mais égarés au désert, sans saveur, de la vérité. « J'ai toujours mis la vérité au-dessus de mon salut » - Cioran – pauvre bougre… Le salut est dans la faculté de garder son élan, de se maintenir au-dessus de toute vérité écrasante. | | | | |
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| vérité | | | On ne trouve qu'en français cette commode différence entre langue et langage, le second complétant la première par une représentation. La langue est un objet statique des études linguistiques, et le langage est un outil dynamique du poète et du philosophe. Le poète habite les frontières vagues entre langue et représentation ; il violente les modes d'accès habituels aux objets ou les images des objets mêmes, son regard crée ainsi un vertige dans les yeux sensibles. Le philosophe est plongé dans la représentation, dont l'adéquation avec la réalité est son premier souci. La vérité du poète est dans le vertige, et celle du philosophe - dans la réalité. Et puisque la vérité des propositions est interne au langage, le poète est plus près du vrai. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est une prérogative de la science ; l’art lyrique, et donc la poésie et donc la philosophie, ne naissent que des apparences. Dès que cet art se mêle du vrai, il devient artisanal, décoratif, didactique ; il foulera la terre, visera les horizons, mais perdra l’appel des firmaments. | | | | |
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| vérité | | | La sévérité des codes civiques fit passer aux hommes toute envie d’exprimer des non-vérités, parmi lesquelles se trouvaient des rêves, de folles imaginations ou passions. Victimes collatérales. « Aucun art de formuler des non-vérités ne pallie l’incapacité de dire la vérité » - Pasternak - « Неумение сказать правду не покрыть уменьем говорить неправду ». J’aime le chant ; et aucun diseur de vérités n’est chanteur. | | | | |
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| vérité | | | La fin terrible de ton corps, le parcours de ton âme aboutissant dans l’impasse, les résumés de tes yeux profanant les commencements de ton regard, tes extases quittées par l’intensité – tant d’objets de la consolation, que seul le mensonge puisse apporter. « Comme l’amour, comme la mort, la vérité a besoin des voiles du mensonge » - Céline. | | | | |
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| vérité | | | Convictions, vérités, doutes sont d’insignifiantes, banales matières premières, à partir desquelles on cisèle son goût : ses contraintes, ses élans, ses contours. | | | | |
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| vérité | | | Le plaisir, qu’un jugement te procure, est dû davantage à l’angle de vue qu’à sa véracité ; le premier promet des vertiges, la seconde – de l’équilibre. | | | | |
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| vérité | | | Garder la soif, en tant que désir primordial, est le premier souci de l’homme sensible. Deux entités opposées, la vérité (discours qui se démontre et vise le savoir) et la métaphore (discours indémontrable, visant la beauté), contribuent, à parts égales, à l’entretien de cette soif. | | | | |
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| vérité | | | Le génie crée une toile de fond, un langage, tissé par un nouveau style ; tandis qu’au premier plan doivent palpiter des états d’âme exceptionnels et non pas végéter des vérités, tôt ou tard communes. « La première et la dernière exigence qu’on adresse au génie est l’amour de la vérité » - Goethe - « Das Erste und Letzte, was vom Genie gefordert wird, ist Wahrheitsliebe » - il n’y a qu’une poignée de belles vérités, qui méritent une passion ; l’immense majorité ne méritant qu’un intérêt pragmatique. | | | | |
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| vérité | | | À première vue, la vérité s’oppose au rêve, mais il y a, entre eux, aussi, un parallèle : les deux ont besoin d’un complément d’objet. La vérité n’a pas de sens sans une assertion langagière à prouver ; le rêve est une chimère si son élan sentimental ignore ou l’étoile visée, ou le frisson initial de l’esprit, ou l’état d’âme à rendre. | | | | |
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| vérité | | | Dans le domaine conceptuel, l’exemple peut être utile en tant qu’illustration d’une vérité ou réfutation d’une thèse fausse. Mais dans les cas les plus répandus, il n’est qu’incapacité de faire appel aux concepts. Un vrai héros est peut-être celui dont l’esprit n’a pas besoin d’exemple concret, puisque un concept abstrait brûle déjà dans son cœur. | | | | |
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| vérité | | | Vivre de l’humilité des vérités verbales fugitives et de la fierté des élans vers l’indicible certain. | | | | |
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