| chœur action | | | ART : La littérature a beaucoup à apprendre de la musique ou de la peinture pour devenir aussi désintéressée qu'elles. L'art devrait magnifier l'immobilité des mains et les pérégrinations de l'âme. Se désintéresser des pas et s'occuper des rythmes, se moquer des cibles et s'identifier avec des cordes, aimer la flèche immobile. | | | | |
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| chœur action | | | SOUFFRANCE : L'accord entre action et pensée est une joie de l'homme ordinaire. Pour le délicat, la rencontre des bras et de l'âme est une souffrance, une clarté, qui outrage la pudeur des ombres. Nous souffrons de la droiture du muscle, qui ne reproduit pas les courbures de nos rêves. Ceux qui condamnèrent Sisyphe étaient d'excellents experts en tortures. | | | | |
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| chœur action | | | AMOUR : On est amoureux - d'un paysage, d'une femme, d'un livre - tant que les yeux, les bras, le cerveau n'y jouent que les seconds rôles, l'essentiel étant interprété par l'âme. L'amour, comme la force de gravitation, n'est grand qu'en tant que fatalité : un vide vivant entre deux corps ou deux cœurs, qui cependant savent, que l'attirance joue son jeu incompréhensible et irrésistible. | | | | |
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| chœur action | | | MOT : L'antithèse de l'action serait peut-être le mot, symbole des images, qui ne s'incrustent ni dans le sol ni dans les murs et qui refusent aux mains le rôle d'interprète entre l'âme et les yeux. Plus la liberté d'agir est grande, plus les actes de basse extraction fraternisent avec la noblesse déchue des mots. Plus on fait plier la tête au reptile laborieux, plus doux est le sommeil du volatile verbeux. | | | | |
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| chœur action | | | BIEN : On n'est pas perdu pour le bien, tant qu'on a la conscience en éveil. L'action crée une telle illusion de notre droit au sommeil des justes, que seul un rêve cauchemardesque nous rend aux frissons de la position couchée. Le bien ne naît que la nuit, quand le rouge au front, les bleus de l'âme et le gris du geste se confondent en une bigarrure inextricable et pudique. | | | | |
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| action | | | La plénitude te pousse vers l’horizon des actes ; le vide réveille l’appel de la hauteur. L’inspiration arrive à l’âme aux moments d’un vide dans l’esprit ; il faut savoir créer ce vide, ouvert au ciel. | | | | |
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| action | | | L'homme se manifeste en homme d'action et en homme de rêve, tout en se servant des mêmes ressources - l'esprit, le cœur, l'âme. Mais si tout ce qu'entreprend l'homme d'action peut s'interpréter en rêve, ce qu'entrevoit l'homme de rêve n'a aucune chance d'être reflété par l'action. | | | | |
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| action | | | Plus orgueilleux est l'esprit ou le muscle, plus servile devient l'âme. Une raison suffisante pour devenir misologue et chercher l'humilité des représentations et la volonté d'impuissance. Car, depuis les jansénistes ou même depuis St-Augustin, on sait, que la volonté de l'homme, traduite en actions et sourde à la grâce, produit, inévitablement, du mal. J'aurais même laissé complètement tomber la grâce… | | | | |
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| action | | | Toute agitation des hommes a le même sens : « Regardez-moi ! ». Le médiocre l'intitule « Je cherche la vérité », le sot - « Je tiens le bien », le sage - « Je suis hanté par le rêve ». Et l'on voit leurs pieds, leurs mains ou leur âme. | | | | |
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| action | | | Le rêve – une pensée, qui illumina mon âme, sans se propager jusqu'à mes bras. « La pensée, qui ne passerait pas à l'action, s'éteindra d'elle-même » - Dostoïevsky - « погаснет мысль не трудящаяся » - oui, mais elle laisserait briller dans le noir, peut-être, quelques étoiles. Mêlée à l'action, elle éclairerait des routes ou pâturages, mais me désintéresserait du ciel. La vie, n'est-elle pas des souvenirs, ceux des étincelles ou des comètes ? | | | | |
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| action | | | Entre l'être et le connaître, le faire. Être, c'est végéter, vivre dans des réponses. Connaître, c'est partir, glaner des métaphores et métamorphoses comme de belles interrogations, qui s'énoncent, s'écoutent, s'admirent sans espoir de retour dans l'univers, qui les enfanta. Faire, c'est se renier, laisser la cervelle ou la main assoupies interpréter les songes d'une âme en éveil. « Le monde, c'est la douceur du rêve de vivre et l'amertume de l'acte de vivre »** - Héraclite. | | | | |
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| action | | | Quand il est question de faire des pas, je pense à la majesté d'un arbre, qui a en lui toutes les saisons et tous les grades. L'arbre, qui s'agite, se transforme peut-être en forêt, mais il y perd son âme. | | | | |
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| action | | | Les mains sont aveugles : bras vengeurs, paumes consolatrices, doigts de justice - le commanditaire n'est pas la main, il est toujours ailleurs - dans le cœur, dans l'âme, dans la cervelle. | | | | |
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| action | | | Gymnastique de l'interprétariat : lire la misère et la nudité apparente des choses comme tentatives de traduction d'un texte riche et soigné, tentatives ayant fait long feu, et dont j'accueille les cendres. « Un rapport continu des choses avec l'infini et avec l'homme, une vie indéterminée et vague, le tout en relation avec les élans de l'âme » - Leopardi - « Un rapporto continuo delle cose coll'infinito e coll'uomo, una vita indefinibile e vaga, il tutto in relazione cogli slanci dell'animo ». | | | | |
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| action | | | L'espérance est la foi dans la valeur d'une âme intraduisible en actes ; dès que cette foi se disloque, aucune raison de vivre ne t'accompagnera plus. Le suicide pourrait être vécu comme un refus d'agir, à l'opposé des activistes : « La mort volontaire ne devrait pas être une fuite devant les actes, mais un acte de plus » - Plutarque. | | | | |
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| action | | | Le combat d'idées se règle au pugilat ; le combat de mots dégénère en affrontement des idées ; le combat des états d'âme s'enlise en querelles de mots. Désarme-toi ! - la bonne devise du capitulard que je devins. Leopardi ne se doutait pas à quel point il avait raison : « Un peuple de philosophes serait le plus couard du monde »* - « Un popolo di filosofi sarebbe il piú codardo del mondo ». | | | | |
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| action | | | La multitude de flèches non décochées est telle, que je dis à mon âme illuminée : nous nous battrons à l'ombre. | | | | |
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| action | | | Qu'on marche ou qu'on s'immobilise - on s'égare toujours. La question est - avec quoi ? Avec les pieds égarés on rate des prodiges, avec l'âme égarée on attrape des vertiges. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'acte cupide instaura partout une paix d'âme ; les états d'âme sont rayés des messes et raillés par les masses. La cléricature d'antan, connue par sa trahison face à la raison, fut auréolée d'ombrageuses et faramineuses défaites ; celle qui lui succéda, en revenant au giron du raisonnable, brille par ses triomphes transparents et grégaires. Le poète a honte de ses tranquillités. | | | | |
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| action | | | À tout moment, une de nos facettes doit être active et, ipso facto, - profanée ; et il vaut mieux que ce soit notre bras plutôt que notre âme ; il faut entourer celle-ci d'oisivetés et d'indéterminations ; laisser les affairés croire, que « la seule chose qui vaille dans ce monde, c'est l'âme active » - Emerson - « the one thing in the world, of value, is the active soul ». | | | | |
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| action | | | L'âme place des panneaux indicateurs, avec des distances à ne pas parcourir et avec des frontières à ne pas franchir. C'est l'esprit, c'est à dire le regard, qui les interprète, la volonté étant au volant. « L'esprit sert à tout, mais il ne mène à rien » - Talleyrand. | | | | |
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| action | | | Horrible et absurde, avec de telles épithètes le sot affuble et accable la vie, pour justifier les miasmes de son action ; le sage applique les mêmes – aux prémisses de la beauté et du rêve, pour rendre encore plus mystérieux son enthousiasme et son admiration. La vie de l'esprit, la vie sociale, est trop pleine de sens et de transparence ; la vie de l'âme, la vie artistique, offre un vide béni, où doit retentir la musique, insensée et impénétrable. | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | Homme de scène, homme d'action… Deux types d'échelles, plutôt que deux types d'hommes. L'agir noble : partager mon pain ou tendre ma main à celui qui est tombé - gestes dont est capable, un jour, n'importe quelle crapule. La scène est un paradigme beaucoup plus discriminatoire : qui m'observe et me juge ? quelle lumière m'illumine ? Quelle distance me sépare de la rue ? Quel est le genre de ma pièce ? En quelle langue sont mes paroles ? Quelle est la part du dramaturge ou du démiurge dans mon texte ? Qui incarne mon héros ? - ma raison, mon cœur ou mon âme ? Homme d'action n'est qu'un cas mineur d'homme de scène, qui, à son tour, n'est qu'un cas extraverti d'homme de rêve. | | | | |
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| action | | | Dans ce chapitre, je suis peut-être en retard sur mon siècle : l'action, accompagnée jadis d'orgueil ou de honte, devint aujourd'hui opération, c'est à dire exécution d'un morceau d'un algorithme incolore, insipide, indolore. L'âme, détachée désormais des mains et cerveaux, chôme ou suit une formation de cadres inférieurs. | | | | |
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| action | | | Les âmes vouées au visible trouvent leur joie dans l'action. Incapables d'apercevoir des ectoplasmes de la contemplation ni de suivre les zombies de la réflexion. | | | | |
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| action | | | L'âme désire, l'esprit veut, la raison commande, c'est cet accord spatial que je préfère à la platitude temporelle : « L'esprit commande que l'esprit veuille » - St-Augustin - « Imperat animus, ut velit animus ». | | | | |
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| action | | | On améliore sa voix en pratiquant non seulement la rhétorique, mais aussi l'art du silence ; il faut voir dans l'action - un silence de l'âme, qui pourrait rendre d'autant plus pure son éloquence. | | | | |
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| action | | | Vivre, d'un côté, penser ou faire - de l'autre : vivre comme on pense, c'est se rapprocher du robot ; identifier la vie à l'action, c'est se mettre dans la peau du mouton. On devrait vivre du cœur et laisser l'esprit et la volonté se fusionner dans l'âme, dans ce créer, qui est union du penser et du faire, une vie inventée, naissant au milieu du beau et du bon et se solidarisant de la vie la vraie. | | | | |
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| action | | | Nég-liger veut dire ne pas lire, et ne pas négliger le Verbe signifie - Le lire, et non pas agir. Être davantage attiré par les sons de Ses cordes que par la précision de Ses flèches. Cette puissance sans actes ne fut jamais appréciée que par des stylites : « Où trouvera-t-on jamais dans le monde une faculté qui se renferme dans la seule puissance sans exercer acte ? » - Leibniz – dans la philosophie moderne, il ne reste plus de place aux relations unaires ; on n'imagine plus ni l'esprit ni l'âme seuls, sans médiation de leurs cibles. | | | | |
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| action | | | Les défaites des âmes ataviques passent inaperçues, tandis que les défaites des bras ou des têtes sont toujours bien compréhensibles et leurs conséquences - bien lisibles. Jamais le muscle et la cervelle ne furent aussi solidaires. On ne sait plus, sur qui tombe la punition de jadis : « Quand le bras a failli, l'on en punit la tête » - Corneille. Quand l'âme innocente a réussi, l'on en félicite, hélas, les deux arrogants complices. | | | | |
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| action | | | Les journaliers, suant sur leur pages, grises et vastes, clament, que le génie est affaire de patience et de persévérance. La patience en geste - le talent - conduit à l'immobilité des pieds et rejoint l'impatience de l'âme - le génie - pour donner des ailes au rêve. | | | | |
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| action | | | Du silence de l'univers, la patience de l'esprit extrait les cadences, et l'impatience de l'âme – la musique. Ce qui est objectif ne promet qu'une désespérance, ferme et lucide ; l'espoir, éphémère et beau, ne peut venir que de la musique de l'âme. Et l'espérance de Vauvenargues : « La patience est l'art d'espérer » - est de l'artisanat bien pesé et non de l'art impondérable. | | | | |
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| action | | | Ils appellent danger ce qui pourrait gêner une ascension sociale. « Plutôt un mouvement périlleux qu'une immobilité sans danger » - Keats - « Better being imprudent moveables than prudent fixtures ». Le péril du mouvement, c'est un bleu sur l'épiderme, une grisaille dans la tête ou un vide côté âme. Le péril de l'immobilité, c'est un rouge au front, une noirceur dans le regard, un trop plein côté cœur. | | | | |
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| action | | | Sisyphe versait le trop plein de son cœur dans le vide de la vie. Le monde est vide, quand le but perd de son poids ; le cœur est plein, quand les contraintes lointaines emboîtent le pas au but immédiat. La souffrance de Sisyphe est supérieure à celle de Tantale (la souffrance tient en forme l'âme, et « Sisyphe se faisait les muscles » - Valéry), comme la contrainte suivie est supérieure au but poursuivi, pour maintenir notre fringance. | | | | |
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| action | | | Celui qui se sent maître de l'Action à faire est, en général, esclave de l'Action faite. Pour mieux maîtriser celle-ci, il vaut mieux se sentir esclave de celle-là. Dans le domaine des actions, se méfier du vertige des commencements, songer surtout aux fins. Maîtriser, à la fin, le remords de l'âme désabusée est plus vital que se laisser porter, au début, par l'essor des bras abusés. | | | | |
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| action | | | Celui qui s'agite ne s'occupe, en général, que des choses, qui traînent sous les pieds et qu'on saisit avec ses griffes, tandis celui qui attend des miettes ou des aumônes a de bonnes chances de recevoir, dans son âme, des choses tombant du ciel. | | | | |
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| action | | | Ceux qui s'enorgueillissent d'aller jusqu'au bout font, la plupart du temps, du bourrage et de l'étalage - dans cette détermination je reconnais plutôt un gueux. La noblesse est dans l'art des commencements fiers et des fins humbles. Aimer la musique, mais en ignorer le sens. | | | | |
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| action | | | Tant de pieuses réflexions sur le sens de la vie, tandis que, plus souvent, on doit choisir entre la vie ou le sens : entre l'orchestration de son âme polyphonique ou l'instrumentalisation des gammes monotones des autres, entre les ruines éternelles ou la salle-machines moderne, entre l'implosion du sujet ou l'explosion du projet. | | | | |
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| action | | | C'est avec les graines du champ de l'impossible qu'il faudrait ensemencer celui du possible. Pour des récoltes immortelles, la génétique modifiée est sans danger. « Ô mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible » - Pindare. Ne pas se laisser envahir par l'ivraie du nécessaire. C'est ainsi que t'avaient lu et mis en exergue, respectivement, Camus et Valéry. La vie, la beauté, le Bien, pour la raison mécanique, la machine, sont impossibles. Regardez, aujourd'hui, les champs du possible, en peinture ou en musique, - les distinguez-vous des décharges publiques ? Et l'écriture, elle aussi, subit chaque jour davantage cet urbanisme lugubre et aculturel, ennemi de la kénose vivifiante. | | | | |
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| action | | | Qu'emporte de nous, le mot, le regard, le geste ? La vie est-elle une traduction libre d'un texte insensé ou la création d'un discours inédit ? Se peut-il que « l'âme n'ait pas de secret, que la conduite ne révèle » - proverbe chinois ? Et si une œuvre n'était créatrice que révélatrice ? Psychologisme transcendantal ! | | | | |
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| action | | | Aucune imitation humaine de l’œuvre de Dieu n’est possible, puisque celle-ci ne concevait que des miracles et des mystères, tandis que toute œuvre humaine, même mystique, ne produit que des problèmes et des solutions. Mais il y a un parallèle incompréhensible entre l’extase (prévue par Dieu) devant la beauté érotique du corps et l’extase (réservée aux esprits nobles) devant la beauté romantique de l’âme. Seul un rêveur peut s’inspirer des merveilles de la c(C)réation. | | | | |
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| action | | | Odysseus et l'enfant prodigue, partis à l'étranger, rêvent d'un retour au sein de leurs familles. L'action et la pensée sont ces pays étrangers, où s'aventure l'âme vagabonde. Et quelle joie et quelle merveille, son retour au bercail, au rêve, déjà chargé de mots, d'images, de souvenirs, de pauvretés et de dangers. | | | | |
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| action | | | Mon vrai visage, ce sont les caresses que je promets ou que je languis de recevoir. Mes actions ne sont que des masques de mon esprit, comme mes discours – des masques de mon âme. Mon soi connu est dans mes masques, mon soi inconnu – dans mon visage, qui porte « une grande, une unique arrière-pensée, à jamais inexprimable, celle qui, constante, habite les bons visages »* - Hofmannsthal - « der eine große, nie auszusprechende Hintergedanke, der stetige, der in guten Gesichtern steht ». | | | | |
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| action | | | La narration, face à la métaphore, est comme l'action, face au rêve, - changer l'or en petite monnaie. Ce qui se justifie en additions peut être aberrant en projection. Projetée sur l'âme, toute action ne laisse qu'une empreinte vide. | | | | |
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| action | | | La liberté mécanique : ne pas avoir de contraintes extérieures ; la liberté organique : suivre les contraintes intérieures, formulées par l'âme. Ou bien on est pour le rationnel et le vrai, ou bien – pour le bon ou le beau irrationnels. | | | | |
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| action | | | Les plus belles des idées conduisirent les hommes aux pires des actes ; le noyau noble des idées est fait d'images musicales, et leur seule expression authentique doit être confiée à l'âme d'artiste et non pas aux muscles d'artisan. « Les idées claires servent à parler ; mais c'est par quelques idées confuses que nous agissons » - J.Joubert – l'artiste parle, en poursuivant des images et non pas des idées, que celles-ci soient claires ou obscures ; les idées sont aprioriques, pour l'artisan, et apostérioriques – pour l'artiste. | | | | |
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| action | | | Ma vie se résume en deux destinées : la première est tracée par mon action et mon esprit, et la seconde – par mon âme et ma création. Tout homme sensible finit par comprendre, que les pas sur la première voie n'apportent rien de significatif à la qualité de la seconde. Mais aucun progrès ne m'attend sur la voie éternelle, la seconde ; je n'y vivrai que le retour du même, car le talent de mes compositions, l'intensité de mes couleurs, la noblesse de mon regard sont trois dons du ciel non évolutifs. | | | | |
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| action | | | Mieux on voit l'aléatoire de l'action, mieux on reçoit le possible. Mieux on perçoit le possible, mieux on admire le réel. Mieux on conçoit l'imaginaire, mieux on se connaît. | | | | |
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| action | | | Que ce soit devant la raison ou bien devant l'âme, on interprète nos actes d'après les mêmes critères : les buts, les moyens, les contraintes. Pour la raison, une justification terre-à-terre est toujours fidèle et immédiate. Mais le jugement de l'âme met ces critères à une telle hauteur, que l'interprétation devient de la traduction libre et arbitraire, pleine d'incohérences et de faux amis. « Nous sommes libres quand nos actes expriment notre personnalité » - Bergson – mais nous avons autant de personnalités que nous avons d'organes d'expression et de perception ; libres pour la raison, nous sommes si souvent esclaves aux yeux de l'âme, comme, d'ailleurs, l'inverse. | | | | |
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| action | | | Le mal n'est pas dans le contenu de mes actes, mais dans la nature de l'écho qu'en reçoit mon âme ; cet écho sonne honte ou remords plus souvent que bonne conscience. Les mouvements du vouloir (les passions, le goût, la noblesse) et du faire (le progrès, l'intelligence, le courage) ne croisent pas l'axe du bien sous le même angle. Toute bien-veillance a dans son voisinage une mal-faisance. | | | | |
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| action | | | Jadis, l'homme pensait le rêve, et le hasard décidait de son agir ; le décalage entre ces deux sphères rendait le mal omniprésent. Aujourd'hui, l'homme pense comme une machine, et son action est exécution d'un algorithme bien rodé ; une paix d'âme en résulte, l'illusion de suivre l’œuvre du bien. | | | | |
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| action | | | L'esprit suffit pour entendre un poème, cette musique nommée et datée ; seule l'âme peut entendre la poésie, cette musique atemporelle et atopique. « Le poème merveilleux est l'affaire des profanes, la poésie mystérieuse et invisible est une recréation de mystes » - Platon. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | On communique avec le bien par deux canaux : par l'action, qui cherche à nous procurer une paix d'âme, ou par la conscience, dans les deux acceptions du terme : la conscience intellectuelle, qui vénère la source mystérieuse du bien et constate l'impossibilité de la faire couler jusque dans nos mains, et la conscience morale, qui nous laisse dans l'inquiétude et la honte. | | | | |
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| action | | | Dans ma jeunesse, j'ignore mon corps et je pense connaître mon âme ; dans ma vieillesse, je ne connaîtrai, hélas, que trop bien, mon corps, mais, heureusement, je ne comprendrai plus les sources de mon âme. Et l'on se réjouit le mieux de ce qu'on ignore, et l'on agit selon ce qu'on connaît. | | | | |
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| action | | | Notre action : une merveille d'organisation, une merveille de performance, une merveille de liberté et une horreur pour l'âme pure, avec son chaud chaos impuissant et intraduisible, s'abandonnant à la servitude de l'amour ou de la création. | | | | |
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| action | | | Tant que mon âme ne participe pas à mes choix vitaux, je ne peux pas parler de ma liberté ou d'un bien que je suivrais. « L'homme d'action reçoit les motifs de ses actes immédiatement de la vie même ; l'homme de rêve suit les motifs, reflétés par son âme »** - Prichvine - « Деловые люди получают мотивы своих действий непосредственно от жизни ; мечтатели, в поступках своих, руководствуются мотивами, преломленными в их душе ». | | | | |
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| action | | | Le soi-disant homme libre : quelles conséquences aura mon action ? Le soi-disant esclave : ai-je bien agi ? Voyez-vous la différence entre cet homme libéré et le robot ? Je ne suis pas là où j'agis, dit l'homme, dégagé des calculs et esclave de son âme. | | | | |
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| action | | | L'ironie et l'action : l'ironie des symptômes, l'ironie du diagnostic, l'ironie des palliatifs. Se moquer du hasard, de l'intelligence, de la force. Prendre au sérieux la musique, qui est leur antimatière, en-deçà de l'âme. | | | | |
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| action | | | Il y a tant de choses, d'angles de vue, d'idées, dont la seule évocation me plonge déjà dans la banalité et la platitude ; les bonnes contraintes servent à éviter ce piège ; elles sont mon devoir, mais mon valoir se bâtit par mon talent, sachant se servir de ces contraintes. Donc, il ne faut pas s'arrêter à « Un homme ne vaut que par ce qu'il n'a pas fait » - Cioran – et laisser faire l'âme, une fois que l'esprit a fait son travail de filtrage. Ce que je ne pus atteindre est secondaire ; c'est ce que je ne dus ni voulus atteindre, grâce à mes contraintes, qui est plus éloquent. | | | | |
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| action | | | Les soucis du fond et ceux de la forme - quand on sait les séparer, on est artiste. L'action et la réflexion s'occupent du premier, le goût et le talent – de la seconde. Et dans la vie des grands, comme dans un roman, le fond finit par effacement ou banalisation, et c'est la forme qui persiste dans notre esprit, ennobli et devenu âme. Curieusement, enseigner le fond d'un métier – de charpentier, de philosophe ou de gendarme – se dit former. Hegel - « Le travail forme - Arbeit bildet » - joue la-dessus. | | | | |
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| action | | | Aucun rêve volage n'échappe plus au harcèlement de quelque action bâtarde, qui s'en réclame. Aucun soupir n'évite une décomposition en harmoniques reproductibles. L'œil des capteurs dénude tous les recoins de l'âme. La pudeur ironique nous condamne à la honte. | | | | |
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| action | | | La liberté la plus mystérieuse est celle de l'action (avec la liberté abstraite – en pensée, en foi ou en politique - les choses sont beaucoup plus simples). Un scénario se déroule ; ma raison pèse mes acquis, mes contraintes, mes buts, pour choisir le décideur de mon prochain acte (partie du scénario) - entre mon esprit ou mon âme ; le décideur suit sa logique (le bien aveugle ou la cohérence lucide), formule l'objectif et s'adresse à ma raison, pour qu'elle conçoive l'acte, en accord avec l'objectif ; la raison élabore l'acte et le transmet à ma volonté ; ma volonté déclenche l'acte. La volonté ne coïncidera avec la liberté que si le décideur fut mon âme. Descartes ne voit pas cette nuance : « La volonté et la liberté ne sont qu'une même chose ». N'empêche que mon âme ne se reconnaîtra jamais dans mon action. L'âme est dans l'impuissance, la cécité, l'intraduisibilité du bien. | | | | |
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| action | | | Impossible de renoncer à l'action ; impossible, en agissant, de me vouer à mon âme. « Tu ne peux à la fois prendre soin de ton âme et des choses extérieures » - Épictète. Pas de lumière inextinguible autour de mon âme, pas d'heures astrales, seulement des illuminations, des instants, des étincelles. | | | | |
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| action | | | Les Grecs distinguaient bien le dynamisme de la verticalité et l'énergie de l'horizontalité : l'élan de l 'âme vers le haut, facilité par les contraintes du corps en bas. | | | | |
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| action | | | Une bonne ombre traduit l'éclat et le mystère de l'astre, au hasard de mes pérégrinations dans ma caverne ; l'objet qui la projette est, le plus souvent, aléatoire. La parole qui n'est que l'ombre de l'action, devrait se détacher de l'action, pour parler de l'astre. D'ailleurs, à son tour, « action est l'ombre de la contemplation et de la raison » - Plotin. Et celles-ci, à leur tour, ne sont que des miroirs de l'âme. Un beau destin d'homme est peut-être de vivre en projecteur des ombres. Pour le créateur, l'action est secondaire, comme tout ce qui n'est que nécessaire ; la contemplation, même superflue pour l'action, est primordiale. | | | | |
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| action | | | La raison, comme le corps, habite l'espace-temps, et l'action est sa dimension temporelle. Son espace est occupé par ses trois hypostases : l'esprit, l'âme, le cœur – la profondeur du savoir, la hauteur de la beauté, la largeur de la fraternité. Une seule de ces dimensions manque, et voilà qu'apparaît le spectre de la platitude, d'un monde unidimensionnel ou fermé. | | | | |
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| action | | | Dans l'action, le corps défigure l'âme ; dans la réflexion, l'âme redessine le corps. « C'est la vie, et non pas la mort, qui sépare l'âme du corps »* - Valéry. | | | | |
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| action | | | Le soi, avec lequel s'identifie mon action, ne peut être qu'un pantin. L'homme libre « choisit non de coïncider avec soi, mais d'être à distance de soi »** - Sartre – mais il ne lui appartient pas de choisir la distance céleste, que seules les ailes peuvent mesurer. Les pieds sont avides de routes terrestres, sur lesquelles « la solution, le salut, c'est de coïncider avec soi » - Ortega y Gasset - « la salvación es volver a coincidir consigo mismo ». Mais le salut de l'âme est dans le mystère de l'immobilité et de l'ignorance étoilée d'un soi inconnu et inconnaissable. | | | | |
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| action | | | Mains oisives, tête active. Mais tête active, âme en dérive. | | | | |
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| action | | | Le bien est l'état de notre cœur, où affleurent aussi nos hontes et nos impuissances. Ni les idées ni, encore moins, les actions ne peuvent s'y associer. « La bonne action, commise pour le salut de ton âme, n'est point bonne » - Berdiaev - « Добрые дела, которые совершаются для спасения собственной души, совсем не добрые » - le salut de ton âme, c'est la fidélité à la musique ; le salut de ton cœur, c'est le sacrifice de l'action (et non pas l'action de sacrifice). | | | | |
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| action | | | L'action et la logique servent à chercher une solution, tandis que c'est surtout le langage qui aide à formuler le problème – deux milieux, deux démarches, deux outils difficilement compatibles. Comme les mystères ne se dissipent pas avec le même état d'âme, qui nous y a plongés. Les images, les mots, les concepts - dans chaque domaine nous avons un expert indépendant : l'âme, le cœur, l'esprit. Choisir un mystère, énoncer un problème, inventer une solution. | | | | |
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| action | | | Le rêve ne peut pas être innocent, il s'y point toujours un état d'âme extatique, coupable, échappant à toute bonne logique acquittante. On s'en tire mieux avec l'action, qui est si souvent le contraire du rêve : « La vraie vie est l'éternelle innocence de l'agir » - Goethe - « Das wahre Leben ist des Handelns ewige Unschuld » - la vie, moins vraie mais plus musicale, se dédie au rêve. Le rêve est un sacrifice, et tout sacrifice est à ta charge, surtout le sacrifice des idées : « Aimer, voici l'éternelle innocence ; la seule innocence, c'est de ne pas penser » - Pessõa. | | | | |
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| action | | | Dans les actes que j'ai admirés le plus, aucune idée, accompagnatrice ou inspiratrice, ne vient appuyer mon enthousiasme. Et vice versa, dans les idées qui m'enthousiasmèrent le plus, - aucune trace de leur solidarité avec des actes quelconques. L'esprit de l'auteur les conçoit, tous les deux, mais c'est la présence de son âme que je dois percevoir, pour l'aimer, - une âme, noble et désintéressée, dans le premier cas, ou une âme, élégante et passionnée, dans le second. | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | L'action s'ensuit d'une inertie intéressée, et la passion – d'un élan désintéressé. Pour ce sot de Spinoza : « Les actions de l'Esprit naissent des seules idées adéquates, mais les passions dépendent des seules idées inadéquates » - « Mentis actiones ex solis ideis adæquatis oriuntur, passiones autem a solis inadæquatis pendent ». Ce sont les idées qui naissent de l'esprit ou des passions et non pas l'inverse. La passion est un attribut d'un esprit se muant en âme (mais Spinoza ne connaît que mens et ignore anima). Et l'adéquation n'a rien d'absolu, mais repose sur la rigueur des représentations et interprétations, où le libre arbitre, et non pas la fichue autonomie, est roi. Un bel esprit se réveille dans les impasses, inquiétantes et initiatiques, et non pas dans de doucettes certitudes intermédiaires. | | | | |
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| action | | | Le bonheur, c’est la création, inspirée par l’âme, sans accord, ni préalable ni postérieur, de la raison. Le bonheur, promis par Aristote : « Le bonheur, c’est l’activité de l’âme, conforme à la raison » - est insipide, bien que certain, puisqu’il n’y a plus d’âmes. | | | | |
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| action | | | La hauteur du ciel s'offre à tous, mais son appel est perçu de deux manières : soit il fait chercher des chemins et met en marche nos pieds et nos calculs, soit il se transforme en élan et réveille nos ailes et nos âmes. Et Goethe : « Du ciel, en passant par le monde, vers l'enfer » - « Vom Himmel durch die Welt zur Hölle » - parle d'un enfer collectif. Nietzsche voit un ciel et un enfer personnels : « Le sentier vers mon propre ciel passe toujours par la volupté de mon propre enfer » - « Der Pfad zum eigenen Himmel geht immer durch die Wollust der eigenen Hölle », tandis que le ciel, ou Dieu, est toujours commun pour les hommes fraternels. N'est personnel que l'élan, mais il exclut tout chemin. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d'actions et de rêves. Les premières sont interprétées par l'esprit, à travers l'intérêt, la société, le savoir ; les seconds sont représentés par l'âme, à travers les dieux, la musique, la noblesse. L'ivresse, devant mon étoile, ne s'évente pas par l'astronomie. Et Épicure : « Il vaut mieux croire aux fables qu'on raconte sur les dieux, que de s'asservir à la nécessité des physiciens » - est bien bête. | | | | |
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| action | | | Pour juger un homme, ni ses opinions ni ce qu'elles firent de lui n'apportent que quelques pâles lumières. Ce qu'il y a de non-mécanique, dans l'âme humaine, reste invariant, quels que soient les événements ou les opinions qui traversent les bras ou la tête. Tout ce qui est évolutif ou perfectible, chez l'homme, est secondaire et relève du soi connu ; mais l'homme le vrai, l'homme le divin, c'est le soi inconnu, ce siège de l'âme. Qu'on juge notre esprit, d'après les effets de nos opinions, qu'on y trouve notre soi connu ; avec l'âme, on vénère, on prie, on s'oublie, on se perd dans le soi inconnu. | | | | |
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| action | | | Mon mot, mon acte, ma pensée ne peuvent ni dissimuler ni traduire mon soi inconnu ; seul ce que j'évite (les contraintes), ou ce qui précède mon premier pas peut l'indiquer, vaguement, comme un graphe rappelle un arbre, comme un soupir témoigne d'une âme, comme un testament dévoile une mort. | | | | |
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| action | | | Un bon douteur constate un gouffre entre la portée de son action et le sens de sa pensée, sans parler de l'élan de son rêve. Et dans son esprit et dans son âme, il entretiendra une saine irrésolution, tandis que son bras dira, que « ma maxime était d'être le plus résolu en mes actions » - Descartes. | | | | |
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| action | | | L’existence, c’est le hasard, et l’essence – le destin. Il est bête de voir dans le hasard l’accomplissement du destin. Le destin est invisible, il ne quitte jamais notre âme ; l’esprit dévoile le hasard, le robot s’en débarrasse et transforme le destin en algorithme. « La vie de celui qui agit robotiquement est essence sans existence » - A.Carpentier - « Quien actúa de modo automático es esencia sin existencia ». | | | | |
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| action | | | La vie est faite d’actions et de rêves, que, respectivement, nous exerçons sur terre ou vouons au ciel ; mais les plus nobles mouvements, de l’esprit ou de l’âme, les fidélités et les sacrifices, y ont des places presque opposées. Sur terre, je cherche la fidélité aux rêves ; le sacrifice des actions m’aide à rester au ciel. La fidélité aux actions ou le sacrifice des rêves nous rendent moutons ou robots. | | | | |
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| action | | | Forger ou pétrir ? Écrémer ou approfondir ? Faire fondre le bronze des jours, par le feu de ton âme ? Ou bien ne toucher qu'à l'argile de l'imagination ? | | | | |
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| action | | | Lesquelles de mes créations donnent une image plus fidèle de mon soi ? - celles des mains ? de l’esprit ? de l’âme ? Les spontanées, les profondes, les hautes ? On vit dans le réel, on rêve dans l’imaginaire ; donc, m’est avis que les premières de ces créations soient les plus authentiques, et Luther : « L’homme devrait se méfier de ce qu’il fait » - « Oportet hominem de suis operibus diffidere » - au jugement de l’esprit, a tort, bien qu’au tribunal de l’âme il ait raison. | | | | |
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| action | | | La raison n’est pas la seule à dicter les motifs de nos actions : l’esprit en formule les raisons explicites, le cœur en souffle les implicites, et l’âme, chez les créateurs dans l’âme, en bâtit la mystique. « Les mythes sont l’âme de nos actions et de nos amours »** - Valéry. | | | | |
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| action | | | Tout réveil de la conscience commence par nos sens, dont les signaux sont captés, tout d’abord, par l’âme et non pas par l’esprit, avec ses pensées ou ses actes (du mouton cartésien au robot hégélien). Schelling résume cette funeste bassesse mécanique : « Le seul concept immédiat est celui de l’activité » - « Das Handeln ist der einzige unmittelbare Begriff ». | | | | |
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| action | | | La honte, c’est ce que, immanquablement, j’éprouve, quand, tout en ayant mon étoile au-dessus de mon âme, je laisse mes mains accomplir une action, sans même provoquer l’éclipse de mon astre. « Quand le soleil commande, agir peu »** - R.Char. | | | | |
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| action | | | Dans l'opposition entre la tension de la corde et les flèches touchant leur cible, entre la maîtrise et l'accomplissement, entre potentia et actus (entre la dynamique et l'énergie aristotéliciennes, entre la potentialité et l'actualité kantiennes ou heideggériennes), je me range résolument du côté opposé au Stagirite et aux phénoménologues, pour le recueillement de l'âme, contre l'extraversion de l'esprit. Tout ce que l'esprit perçoit dans le contact avec les choses, l'âme le conçoit dans l'isolement et dans la solitude. | | | | |
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| action | | | Les événements devinrent si prévisibles, transparents et insipides, que seule l'éloquence journalistique en entretient encore l'intérêt. Et dire, que, jadis, les meilleurs orateurs appelaient au silence, face aux faits, si pittoresques ou/et si horribles. La vraie éloquence vise, au-delà d'un état de fait, - un état d'âme. Pour fixer le fait, il faut décocher des flèches ; pour atteindre l'âme, il suffit de bien bander son arc. L'art est un état d'âme, et l'intelligence est un état de faits. | | | | |
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| action | | | Un être est libre, lorsqu’il accomplit des gestes, dont est incapable un être minéral ou robotique. Un animal peut donc être libre, mais l’homme, en plus, en est conscient. Et le sommet de la gloire humaine est que sa liberté peut être commandée par trois dons, ou organes, divins – le cœur (liberté éthique), l’âme (liberté esthétique), l’esprit (liberté intellectuelle). | | | | |
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| action | | | Jadis, pour agir, l’esprit avait besoin de force et de volonté banales, et pour rêver, l’âme s’abandonnait à la noble faiblesse. « La volonté, cette ennemie intérieure de l’âme » - St-Augustin - « Voluntas, velut hostis interior ». Aujourd’hui, les âmes sont mortes, et les esprits ne se vouent qu’à l’exécution d’algorithmes. | | | | |
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| action | | | Tout acte (comme toute pensée) est fruit d’une routine (sociale ou langagière) ou d’un hasard (l’état des muscles ou l’état d’âme) ; d’après le pénétrant Valéry, il serait un lapsus, tandis que le but d’un créateur (homme d’action ou homme de rêve) serait d’en faire entrevoir des invariants. | | | | |
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| action | | | Avec le temps, le travail des yeux parcourt un cycle : dans ton enfance ils boivent le monde, ensuite ils le voient ; un jour, ils deviennent regard, qui recrée le monde, ensuite il se dévoue à en entretenir la soif. Les yeux finissent par s’attacher à l’esprit créateur, comme les oreilles – à se solidariser avec l’âme musicale. Le cœur, lui, reste toujours solitaire. | | | | |
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| action | | | Ton étoile ne se livre qu’au regard de ton âme ; ni la raison ni les pieds ni les mains ne t’en rapprochent. C’est ainsi qu’il faut comprendre Dante : « Si tu suis ton étoile, un port de gloire t’attend au bout » - « Se tu segui la tua stella, non puoi fallire a glorioso porto ». | | | | |
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| action | | | Le sentiment et la pensée, évidemment, accompagnent toute action, mais mesquinement, en se profanant. On devrait les tenir à l’écart des itinéraires arbitraires de nos bras ; le cœur et l’esprit devraient se confier à l’âme, qui se voue à la musique de ses états et se détourne du bruit des états du monde. « Les plus forts pensent ce qu’ils font et font ce qu’ils pensent » - Unamuno - « Los fuertes piensan lo que hacen y hacen lo que piensan » - le premier est banal et le second - impossible. | | | | |
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| action | | | Tu vaux par ce que tu es et par ce que tu fais. Ce que tu es se décompose en ton soi inconnu, l’inspirateur, le représentant de Dieu dans ton âme, et en ton soi connu, la volonté et le talent de ton esprit, avec tes connaissances et tes goûts. Ce que tu fais se divise en création, scientifique (l’esprit) ou artistique (l’âme), et en actions sociales, pour t’incruster dans la société et pour survivre. L’essence et l’existence, le virtuel et le réel. | | | | |
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| action | | | L’écriture discursive est un acte (fondé sur l’esprit), mais l’écriture poétique ou musicale relève plutôt du rêve (l’inspiration de l’âme). Et Cioran : « On ne vit qu’en épuisant la substance de notre âme, en trivialisant par des actes ses virtualités, en enterrant ses éruptions sous des formules » se méprend sur les fonctions de l’âme. | | | | |
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| action | | | La première qualité de ton âme est la grâce de sa création qui t’attire vers les firmaments ; le poids du corps et de l’esprit te fait pencher vers la basse terre. L’impondérable culture du rêve ou la pesante nature de l’action – tel est le choix qui dit si tu es poète ou activiste. « La parole qui ne mène pas à l’acte n’est que du bruit sur Terre » - Th.Carlyle - « Speech that leads not to action is a nuisance on the Earth » - bruit sur Terre, musique aux cieux. | | | | |
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| action | | | Pour ériger ma tour d’ivoire, les matériaux de construction et les outillages me sont fournis par l’esprit et les yeux, mais ni l’âme ni le regard ne sont esclaves de mon atelier (Sklave seiner Werkstatt – S.Zweig). Ils convertissent le silence mystérieux et la lumière incolore du monde en mélodies et arcs-en-ciel des mots. | | | | |
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| action | | | Les définitions et leurs applications – telles sont les fonctions de l’intellect. Le cœur – défini sans applications validées ; l’esprit – définitions et applications ; et « l’âme est un prolongement de l’homme dans l’indéfini » - Hugo – et ses applications indubitables sont des passions, dont l’art est le chantre. | | | | |
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| action | | | Oui, tu commets certainement des actions sociales, motivées pourtant par ta passion, mais tu finiras toujours par regretter de ne pas l’avoir dédiée plutôt à ton propre état d’âme ou, au pire, à une idée désintéressée ou à une grisante image. La passion existe pour être mise en musique et fuir le silence des actions. | | | | |
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| action | | | Toute vertu des actes, sous un regard assez haut, se dissipe. Et les vices cachés des actes ne se dissipent que par la vertu des métaphores, ces caresses verbales de l’âme, calmant le désarroi du cœur trompé. | | | | |
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| action | | | Le désir vise l’état des choses ou des idées, et l’espérance – celui de l’âme ; le premier réclame l’action, et la seconde – le rêve. Toute action comportant une part du Mal, le chemin, partant du désir, conduit vers le désespoir ; tout rêve étant un appel d’un Bien intraduisible et inaccessible ne peut vivre que d’intensité immatérielle. | | | | |
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| action | | | Agir ou apprendre, telles sont des lectures possibles de l’être. Si être est ce que je manifeste par mon action, il vaut mieux ne pas être (pour mon âme) ce que je suis (pour mon esprit). Si être est ce que je réussis à savoir en profondeur, il faut que je puisse munir mon devenir, mon valoir, mon devoir, mon vouloir, mon pouvoir, de l’intensité de l’être, pour prétendre à la hauteur. | | | | |
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| action | | | Notre existence s’éploie sur deux faces : agir ou créer, l’acteur ou l’auteur, la vie ou le rêve, le commun ou l’individué, la force ou l’imagination. La première, appuyée sur l’esprit social, triomphe partout, chez tous ; la seconde, portée par l’âme solitaire, devint si rare, presque introuvable. | | | | |
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| action | | | La pensée, digne de ce nom, ne peut être que personnelle et dictée par un état d’âme (les âmes sont particulières) et non pas d’un ordre d’esprit (les esprits sont communs). On fait trop d’honneur à l’action si l’on l’affuble d’une pensée originaire motivante. Toute action est faiblesse de l’âme. | | | | |
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| action | | | La plus utile contrainte pour l’esprit évaluateur (refus de l’inessentiel) est dictée par la liberté, dans l’essentiel, de l’âme créatrice. | | | | |
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| chœur amour | | | PROXIMITÉ DIVINE : Une des ambitions douteuses de l'amour est de rapprocher deux êtres. Plus lointaine est l'étoile, qui influe sur nos orbites, plus prodigieuse est son attirance. Que les cœurs prennent part à l'ivresse des corps, mais que les âmes continuent à s'entrelacer, sans se toucher. Le cœur n'a pas d'yeux, tandis que tout ce que l'âme regarde à ras d'yeux est voué à l'indifférence. | | | | |
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| amour | | | Toutes les passions logent assez nettement dans la cervelle avant de contaminer les mains, les pieds ou l'âme. Sauf l'amour. On ne sait jamais quelle cellule en serait frappée en premier. Face à lui, l'épiderme comme le cœur deviennent poreux, se laissent envahir par ses émanations, éruptions, courants, souffles, caresses. La cervelle abdique, l'espoir enfantin se met à bouleverser, le hasard aveugle à prendre l'allure du destin, la belle liberté à perdre ses titres de noblesse, le mystère à portée des grenouilles à auréoler le quotidien. | | | | |
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| amour | | | Toute rencontre de deux êtres peut se réduire à la métaphore de l'unification d'arbres : pour les esprits, l'entente se ferait par les racines, pour les âmes – par les fleurs, pour les cœurs – par les cimes. Aux hommes de science on ne demandera pas « le degré d'amour, avec lequel ils regardent leurs arbres » - Dostoïevsky - « степени любви, с которою они смотрели на деревья », puisque le scientifique lève rarement son regard, familier surtout des feuilles de ce jour. | | | | |
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| amour | | | Toute sensation a, pour demeure finale, soit l’esprit (sensations intelligibles), soit l’âme (sensations artistiques), soit le cœur (sensations mystiques), mais sa trajectoire les traverse, toutes les trois. Seuls l’amour et la musique se logent directement au cœur, leur véritable interprète. Mais l’amour a tous les attributs de la musique : l’harmonie dans l’intensité, le rythme dans les pulsions, la mélodie dans l’écoute du monde. | | | | |
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| amour | | | Qu'est-ce qui, chez l'homme, est le plus digne de notre admiration ? - son âme. La voix de quelle âme est la plus indubitable et bouleversante, même en restant indéchiffrable ? - la tienne propre. Celui qui n'est pas narcissique ne sait pas s'écouter. | | | | |
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| amour | | | En poésie, l'assouvissement est plus important que la soif. Avec la femme, c'est l'inverse, mais le déséquilibre est du même ordre. Il y a de l'âme, dans les deux cas, tandis que l'équilibre entre désir et possession est signe de quelque chose sans âme. | | | | |
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| amour | | | Au-dessus de l'âme - la passion et le génie. Le génie est le pressentiment de la liberté dans des étendues à perte de vue de l'esclavage. La passion est le choix de l'esclavage, face à une piètre liberté. C'est ainsi qu'on nomme un génie ou une passion bâclés - folie géniale, folle passion. Rien n'amuse tant la hargne du vulgaire qu'un géant tombé ou un saint succombé. | | | | |
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| amour | | | L'homme des petites passions habite une seule planète, aux pôles uniques, qui orientent sa volonté. Les grandes passions nous aimantent à jamais et, dans nos pérégrinations interstellaires, rendent superflus les pôles et les itinéraires. L'âme y sentira son nord, sans consulter des cadrans ou des annales. L'homme passionné est plutôt une aiguille poignante qu'une aiguille enseignante. « Toutes les choses doivent ; seul l'homme est l'être qui veut » - Maître Eckhart - « Alle Dinge müssen ; der Mensch allein ist das Wesen das will ». | | | | |
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| amour | | | Toute passion, qui se détache de moi, emporte une partie de mon âme. Développer des barrages et soupiraux, pour maintenir sa force ou l'envelopper de mots, qui entretiendraient sa faiblesse royale et nue ? La partialité privilégiant la faiblesse, s'appelle amour, la plus défaitiste des passions ! « L'amour est la plus noble des fragilités de l'esprit » - Dryden - « Love's the noblest frailty of the mind ». | | | | |
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| amour | | | Le cœur ne sait pas chercher, il trouve ce qu'avait cherché l'esprit. La vie nous introduit partout, mais c'est l'âme, qui referme la porte. Mais une fois rentré chez soi, dans ses chaudes ruines, il vaut mieux ignorer les toits et même les portes laisser ouverts les toits et même les portes, être ouvert à la vie et à la mort. | | | | |
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| amour | | | Penser avec son cœur et sentir avec son esprit, folie raisonnable et ratiocination tout de cœur - ne serait-ce pas cela, l'âme de la féminité ? Ou de la croyance populaire : « Voici le fruit de l'esprit : amour, paix, bonté, foi, maîtrise de soi » - St-Paul, puisque tout, dans cette liste, ne peut être que fruit d'une folie, d'une résignation ou d'une méprise, et jamais - de l'esprit. | | | | |
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| amour | | | L'amour est une perpétuelle confusion de genres, où le comique des oreilles voisine avec le tragique des yeux : les sens nous poussent à rire et le sens - à pleurer. Le rôle de l'obscurité, des foyers et des entractes (dans l'amour, plus longs que les actes) est aussi à saluer. | | | | |
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| amour | | | Tout ce qui est somptueux - la vie, l'art, la langue, la femme - peut être vécu comme mystère, comme problème ou comme solution. Il nous faut trois âmes, chacune ne relevant que ses propres défis et non ceux des autres. Le mystère devrait être sans défense, ni résistance. | | | | |
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| amour | | | Aimer : quand, sous mes yeux incrédules, le corps, l'esprit et le cœur de l'être aimé deviennent âme. | | | | |
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| amour | | | Il n'est pas de plus forte et irrésistible béatitude que de se noyer dans les yeux d'un être aimé ; mais, pendant un instant, détache ses pupilles de son corps désirable, de son cœur aimable, de son âme qui sent tout et de son esprit qui voit tout, - je verrais dans ses trous noirs, monstrueux et vides, ce que ressentirait un Martien : les pupilles d'un poulpe, d'une hyène ou d'une chauve-souris qui me guette. Et devant mon miroir j'éprouverais la même horreur. | | | | |
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| amour | | | Que rien ni personne ne puisse se maintenir longtemps en tant qu'objet d'amour, que le beau finisse toujours par désespérer, que tout pas vers le bien te fasse traverser le mal, - faut-il en conclure à l'absurdité de ce monde et te morfondre dans l'abattement ? - n'écoute pas trop l'objet créé et aimé, écoute ton âme, capable d'aimer, écoute ton esprit, capable de créer. | | | | |
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| amour | | | La largesse est la dimension naturelle du cœur, comme la profondeur - celle de l'esprit et la hauteur - celle de l'âme. Il semblerait, que le seul mouvement qui, simultanément, élargisse le cœur, approfondisse l'esprit et rehausse l'âme, ce soient les passions. | | | | |
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| amour | | | Si aucune honte n'accompagne mon sentiment lumineux, c'est à dire qu'il ignorerait toute ombre, alors, sans doute, je me trouvais sous une mauvaise lumière. « Un grand sentiment ne craint pas la honte ; il n'est qu'une ombre d'une authenticité future » - Tsvétaeva - « Большие чувства не боятся стыда. Они - тень грядущих достоверностей » - ce qui resterait juste, même si ce sentiment n'était qu'une invention intemporelle de l'âme. | | | | |
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| amour | | | Les percées de l'esprit, de l'âme ou du cœur ont le même secret, la même formule : un sacrifice inspirateur suivi d'une fidélité créatrice ; leur dénominateur commun s'appelle amour : l'amour du vrai, l'amour du beau, l'amour du bon. Être libre et savoir se sacrifier seraient-ils synonymes ? - « Plus l'âme se sacrifie sans retour, plus elle est libre »*** - Fénelon. | | | | |
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| amour | | | On n'arrive à associer l'idée d'immortalité ni au corps, ni à l'âme, ni à la conscience ; ce qui s'en rapproche le plus, c'est la caresse que je voue à un visage, à un souvenir, à ce qui m'avait muni de regard, aux mains de ma mère, bref à l'absurdité insondable d'un aveugle amour, qui ne dure qu'un moment : « L'immortalité : un instant, pour le génie, une longue vie – pour les médiocres » - Prichvine - « Для гениальных бессмертие - в мгновении, а для обыкновенных - в долготе жизни ». L'immortelle caresse, au-dessus de l'immortalité d'une conscience selon Pythagore, ou Socrate, d'une pensée selon Aristote, d'une foi selon le Christ, d'une création selon l'Artiste. | | | | |
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| amour | | | Le but, c'est la musique et non pas la passion ; d'une âme apaisée peut couler une mélodie bouleversante ; un torrent pathétique peut ne produire que de la cacophonie ; l'idéal, c'est l'amplitude - entre la profondeur du ressenti et la hauteur du ressentant, le tout rendu par une ample voix. | | | | |
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| amour | | | L'esprit manipule des valeurs au comparatif, fournies par des capteurs ; l'âme, elle, n'est sensible qu'au superlatif, auquel réagissent ses cordes. « Il existe ces drôles de cordes dans l'âme humaine ! Insensibles aux appels tonnants elles se mettent soudain à vibrer aux mots prononcés tout bas » - Dickens - « There are chords in the human heart, which will remain senseless to appeals the most passionate, and respond at last to the slightest casual touch ». Le cerveau traduit les mots, nettement filtrés par l'oreille, mais le cœur en connaît la langue originelle, qui ne jaillissait que des yeux silencieux. | | | | |
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| amour | | | Ni réflexion ni pulsion n'atteignent ni ne délimitent mon soi inconnu ; sa seule manifestation indubitable est l'amour qu'on me porte. « Où est ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ? »* - Pascal - il est ma source profonde, il est le haut firmament de ceux qui m'aiment. | | | | |
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| amour | | | La jeunesse - une facile acquisition d'habitudes ; la vieillesse - la difficulté de s'en débarrasser. La passion est le seul obstacle de ces inerties, qu'elle soit un amour ou un enthousiasme ; dans les deux cas, c'est une créativité, celle du cœur ou celle de l'âme, qui nous y conduit ; toute créativité est une victoire sur le temps et son implacable logique. | | | | |
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| amour | | | L'amour n'est beau que quand il se résigne à être un éternel élève ; l'amour-maître, l'amour qui parle soi-disant son langage, est un imposteur. Il n'a pas de mots à lui ; il plagie et pille les vocabulaires finis de notes, pour en tapisser la voie vers un infini purement musical. La langue natale de l'âme (Baudelaire) ne comprend que des interjections. | | | | |
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| amour | | | L'âme et l'esprit, frappés par l'invisible ou l'indicible, abandonnent la partie au profit du cœur, deviennent cœur, dans le pourquoi du bien ou dans le comment de l'amour. « Je ne vous aime pas tellement, je vous aime comment » - Tsvétaeva. | | | | |
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| amour | | | Les yeux d'amoureux, la vue de sage, le regard de créateur - le bouquet complet, la fusion d'un cœur, d'un esprit, d'une âme - à offrir à un talent. | | | | |
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| amour | | | La foi et l'amour, ces supports palpables de nos espérances, quittent les cœurs avilis des hommes. L'espérance, c'est l'appel et l'attrait des chimères, et ce qui la remplace, dans nos cœurs, est le calcul, qui est l'appât du visible. « L'espérance est ce rêve, qui tient en éveil ton âme »** (Aristote), apothéose d'une âme vaincue : « L'espérance est la plus grande victoire, que l'homme puisse remporter sur son âme » - Bernanos, et même son agonie : « Se déshonore quiconque meurt escorté des espoirs, qui l'ont fait vivre »*** - Cioran. | | | | |
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| amour | | | Le beau nom de volonté n'est vraiment grand que lorsque derrière lui on devine aussi bien l'esprit que l'âme, le cœur et le corps, la puissance y étant rejointe par la hauteur, la passion et la caresse. | | | | |
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| amour | | | La femme est bien un paysage qu'anime un climat : le poète, l'homme. « Votre âme est un paysage choisi » - Verlaine. Les décors mécaniques et les thermostats programmés se substituent de plus en plus aux âmes de la nature, aux échappées de vue. | | | | |
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| amour | | | Un jour, on comprend que la chair, contrairement au corps, est aussi immatérielle que l'âme ; l'âme, dispensatrice des caresses invisibles, la chair, réceptacle des caresses du regard et de la peau. | | | | |
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| amour | | | Chez les écrivains, il y a une énigmatique relation entre la qualité de leurs amours secrètes et le degré de fébrilité de leur style ; mais je ne saurais déterminer où est la cause et où est l'effet. Les amours délicates favoriseraient les classiques (Goethe, Flaubert, Valéry), les amours banales réveilleraient les romantiques (Lamartine, Hugo, Pasternak), les amours vulgaires pousseraient les véhéments (Tolstoï, Nietzsche, Cioran). L'esprit, le cœur ou le corps y sont conducteurs de leurs émois. Mais il semblerait que le plus parfait organe de l'amour fût, malgré tout, l'âme (Goethe serait du même avis) ; et c'est l'exemple unique de Tsvétaeva, qui connut toutes les trois sortes d'amour et n'aima que de l'âme, et qui en est la plus belle et la plus tragique illustration. | | | | |
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| amour | | | L'âme n'est ni éternelle ni porteuse d'une éternité ni même en contact avec une éternité, elle est élan vers l'inexistant atemporel, élan qui est à la fois agentia et amantia (Lulle), ce besoin de caresses sacrées, animant nos meilleurs images, regards ou frissons. Mais puisque cet élan est toujours tourné vers l'au-delà des choses et des idées, on accorde à l'âme, métaphoriquement, un voisinage avec l'éternité. | | | | |
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| amour | | | L'esprit est juge en dernière instance, dans toutes nos controverses intérieures, sauf en amour, où cette prérogative appartient à l'âme. C'est l'âme qui, devant les attaques de l'amour, assure la glorieuse reddition de l'esprit, du corps et du cœur. | | | | |
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| amour | | | Ce qu'on dit de l'amour : « L'âme est le lieu de ses mystères, le corps son Livre Révélé » - J.Donne - « Love mysteries in soules doe grow, but yet the body is his booke » - s'applique aussi à l'art et à la science, qui sondent les mystères du beau et du vrai, mais doivent se contenter de rendre lisible, c'est à dire charnel ou formel, ce qui, au fond, n'est qu'intelligible. Le corps de l'art et de la science s'appelle représentation. Ce que l'oreille entend dans l'Écriture, l'œil devrait graver dans la Table des Lois. | | | | |
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| amour | | | La vie gardait son sens grâce à deux vides, côté tête et côté cœur : la curiosité de l'esprit et la soif de l'âme, qui ne cherchaient qu'à se remplir. « Stop to fill your head with science - for to fill your heart with love is enough » - Feynman - « Ne cherchez pas à remplir de science votre tête, car remplir d'amour votre cœur, c'est déjà suffisant ». Le plus fascinant, c'est que, apparemment, la source, d'où coulent l'émotion ou l'intelligence, n'est ni dans la nature ni dans le hasard, - elle est en nous ! Comme une règle, qui ne demande qu'être appelée. Et peut-être, de surcroît, cette source est la même, pour ces deux courants qui s'ignorent. | | | | |
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| amour | | | La caresse est à l'âme ce que l'algorithme est à l'esprit, et l'orgie – au corps. La caresse est l'esprit, devenu charnel, ou le corps, devenant spirituel. | | | | |
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| amour | | | Homme et femme d'aujourd'hui : deux cervelles, se dévisageant et ne communiquant que par des chiffres. Dans les âmes ataviques - les couleurs sont perçues comme longueurs d'ondes ou revêtements étanches. « L'avenir de l'homme est la femme ; elle est la couleur de son âme » - Aragon. L'avenir des hommes ne dépasse plus leur agenda ; leurs couleurs ne sont que des mixages mécaniques. | | | | |
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| amour | | | Une complète différence de nature entre ces deux voluptés : la caresse à donner ou la caresse à recevoir, entre mon corps touchant et mon corps touché ; j'extrapole la vie sur l'art, et je trouve un énorme gouffre entre mon âme touchée et mon esprit touchant, ces deux outils du corps : pour interpréter ou pour représenter le monde, et qui, à tour de rôle, se renvoient de la matière à caresser par le verbe. « La volupté recherche les choses belles, sonores, suaves, agréables au goût et au toucher » - St-Augustin - « Voluptas pulchra, canora, suavia, sapida vel gustavi vel tetigi discernitur » - décidément, la caresse est la curiosité et du corps et de l'esprit, et c'est l'âme qui les unit. | | | | |
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| amour | | | L'âme qui aime n'est plus à l'homme, elle se donne ou se vend à l'ange. Dieu n'apprécie que le troc, le diable tient aux intérêts. Tous les deux sont témoins, quand on déclare la perte. | | | | |
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| amour | | | Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir (conatus) selon Spinoza, rire selon Kant, esprit selon Hegel, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le décervelé, le servile et le végétal. | | | | |
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| amour | | | Ils cherchent la paix et l'auto-satisfaction, en dominant leurs misérables affections. Sans vertiges ni honte vivifiante, dominés par leurs cervelles de robot, - que peuvent-ils entendre encore des affections de leurs âmes ataviques ? | | | | |
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| amour | | | L'amour, porté en soi, sans objet ni espérance, n'est que tendresse, se nourrissant d'elle-même. L'amour est un réveil des soifs de l'âme ; la tendresse irrigue le cœur endormi. L'âme est gorgée de soifs inassouvies, auxquelles l'amour invente la fontaine. Avec la tendresse, je suis à la paisible et certaine œuvre du bien ; l'amour me fait découvrir l'intensité vibrante sur tout l'axe du bien et du mal, de la pureté de l'ange au remords de la bête, le grâce à se convertissant facilement en malgré. | | | | |
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| amour | | | Celui qui n'a jamais lu l'amour dans les yeux d'une femme posés sur lui, peut-il chanter l'amour ? Peut-on chanter le sourire en oubliant la bouche ? Notre âme contient toutes les cordes de tout ce qui est beau en puissance, et elles peuvent résonner sans aucun contact avec la chose exaltée par le chant. | | | | |
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| amour | | | L'amour est la seule manifestation pulsionnelle du beau, entraînant dans le même tourbillon et l'âme et le corps. On a peur d'imaginer, que les vibrations de ceux-ci ne s'accordent plus jamais. « Ne plus aimer, c'est ça, l'angoisse ; ne plus oser, c'est ça, l'enfer » - Maïakovsky - « Страшно - не любить, ужас - не сметь » - heureusement, l'angoisse s'avérera ennui et l'enfer – un paradis ennuyeux. | | | | |
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| amour | | | Les uns s'angoissent dans le désir, d'autres - dans son absence : « Quand meurt le désir, naît l'angoisse » - Gracián - « Cuando se muere el deseo, nace el miedo ». Le bonheur est le trop plein d'une âme, qui déborde : « L'enfer est dans un cœur vide » - Gibran - « Hell is in an empty heart ». | | | | |
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| amour | | | Tomber amoureux, c'est devenir regard, face au monde, qui redevint inconnu. Un dérèglement de l'accommodation des yeux. « L'amour est tout yeux et ne voit rien » - proverbe chinois. Les yeux de l'amoureux, embués et tournés vers le haut, ne servent qu'à éclairer son âme, devenue ombrageuse. | | | | |
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| amour | | | Dieu nous munit d'instincts de l'amour, du bien et du beau, sollicitant notre corps, notre cœur ou notre âme ; l'esprit les prend en charge, et pour cela il dispose de deux structures d'accueil - la raison et l'imagination : pour les développer jusqu'à leur insertion dans des algorithmes du réel ou pour les envelopper de rythmes imaginaires et mystérieux ; il faut choisir entre la justesse apaisante et la caresse troublante. | | | | |
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| amour | | | La passion est un besoin soudain de sacrifier ce qui est fort ou de rester fidèle à ce qui est faible. L'esprit, l'âme ou le corps sont les organes, en général – exclusifs, de ces résistances à l'inertie ambiante. Mais seul l'amour les aligne de front, tous les trois : « L'amour est de toutes les passions la plus forte, parce qu'elle attaque à la fois la tête, le cœur et le corps » - Voltaire. | | | | |
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| amour | | | Au lieu de preuves, l'amour devrait vivre d'épreuves. Comme l'essentiel de l'âme est invisible aux yeux, son existentiel est indémontrable par l'esprit. | | | | |
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| amour | | | Être vieux, c'est ne croire plus que ses yeux. Des rides dans les cerveaux sont précoces, de nos jours, tandis que chez les jobards même le cœur est sans rides. Dans la jeunesse, le cœur iconoclaste entraîne une âme crédule ; dans la vieillesse, c'est l'esprit incrédule qui entraîne le cœur sans foi. | | | | |
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| amour | | | Dans la mise en place du rendez-vous avec ma Muse, la raison c'est le choix du lieu, de la date, du décor. Mais, en cachette, ce rendez-vous est attendu par mon esprit, mon corps, mon âme – la séduction, la volupté, la jouissance. L'enfant de l'âme s'appelle volupté : Psyché et Hédoné. | | | | |
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| amour | | | Il y avait des objets d'expérience et des objets d'imagination, que maîtrisaient nos bras ou nos esprits. Et il y avait l'amour, qui venait surprendre nos âmes et rendait nos existences et nos rêves purement artificiels et hautement heureux. Aujourd'hui, même l'amour est un objet d'expérience, dans cette chaîne de (re)production naturelle, que devint la vie. Les cerveaux et les cœurs sont au plus bas, au service des griffes. | | | | |
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| amour | | | L'horreur de cette époque, traquant le sens et se séparant des sens. On vivait jadis de l'émotion des idées ; ils ne vivent plus des émotions, mais de l'idée des émotions. Cet éloignement à l'horizontale de l'esprit ne te sort pas de la platitude. Seule la verticale de l'âme permet de vivre pleinement l'harmonie d'un désordre et l'ordre d'une beauté. | | | | |
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| amour | | | Dante est dans le regard, Béatrice est dans la hauteur. « L'éternel Féminin nous aspire vers le haut » - Goethe - « Das Ewig-Weibliche zieht uns hinan ». Élever son regard devient question de conservation de l'espèce : « Psyché est fécondée par le regard d'Éros » - Salomé. Heureusement, le vrai regard a une bonne source : « L'amour est le regard de l'âme »*** - S.Weil. | | | | |
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| amour | | | Notre âme est nomade, et l'amour est un appel à la sédentarité. Tant que l'étoile éclaire le gîte et non pas les chemins, tant que l'amour fait tourner les yeux vers le firmament plus souvent que vers les horizons, les amoureux voueront leur magnétisme au foyer béni, à ces hautes et palpitantes ruines, et se méfieront de vastes et monotones migrations. À moins qu'une terre promise apparaisse au-dessus de la hauteur acquise et nous fasse rêver. | | | | |
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| amour | | | L'esprit et l'âme ne sont que deux hypostases (sive animus, sive intellectus – même si Descartes aurait dû y mettre anima et non animus), se muant facilement l'une dans l'autre, en fonction du climat de notre cœur. C'est l'amour, la Chair, la Caresse qui, en revanche, restent irréductibles et couronnent ou complètent notre divinité jusque dans une triade. Le Verbe doit (pro)céder (de) à la Caresse. | | | | |
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| amour | | | La faiblesse du cœur aide à aimer, et donc à acquiescer, à une même perfection ; la force de l'âme permet de munir d'une même intensité et l'acquiescement et la négation. Deux manières de vivre un retour du même. | | | | |
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| amour | | | La créature animale et la créature divine, en nous, ne se trouvent jamais aussi fusionnées que lorsqu'un amour aveugle envahit notre âme. Mais l'ironie humaine aide à n'y voir qu'un stratagème du pécheur, une inversion diabolique : la honte du divin, tempérée par la foi en l'animal. | | | | |
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| amour | | | Pour l'homme d'aujourd'hui, la seule inégalité intouchable reste l'inégalité des comptes en banque. L'une des dernières, l'inégalité sacrée, dans un amour entre un homme et une femme, est en train de s'effacer, au profit d'un contrat entre partenaires égaux en tout : « L'amour est une fusion avec ton proche en esprit, avec ton égal en dignité et en vocation » - Berdiaev - « Любовь есть слияние с родным по духу, равным по достоинству и призванию ». - fini, le beau lointain, ignorant les dignités et vocations, qui attirait nos âmes néophytes. | | | | |
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| amour | | | L'âme, c'est la faculté d'aimer quoi qu'en disent les sens ou le bon sens. | | | | |
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| amour | | | Le corps, en tant que support de l'âme, ce ne sont ni la physiologie, ni l'âge, ni l'anatomie, ni les nerfs, mais la mémoire des voluptés ou défaillances de nos caresses, au milieu des rêves, des mots, des attouchements. Ceux qui se laissent influencer par les tracas de leur estomac, par la profondeur de leurs larmes, par la hauteur de leur rire, font, d'habitude, pleurer d'ennui. | | | | |
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| amour | | | La noblesse de l'esprit, la passion du cœur, la caresse de l'âme, c'est le même climat, se manifestant aux saisons différentes de notre soi, gravitant autour d'une vie mystérieuse. « La passion seule donne aux images – esprit, vie et langage » - J.G.Hamann - « Leidenschaft allein giebt Bildern - Geist, Leben und Zunge ». | | | | |
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| amour | | | Créer, aimer, se résigner - l'esprit, le cœur, l'âme - une triade, où chaque personne ne peux se passer des deux autres. La confection, guidée par l'affection, auréolée de la défection et visant la perfection. | | | | |
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| amour | | | Dans le corps, où logent pèle-mêle l'âme, le muscle et la cervelle, aucune étanchéité sûre : on inocule une dose d'algèbre destinée au cerveau, on en retrouve des traces jusque dans notre capacité d'aimer. | | | | |
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| amour | | | Je dois servir mon âme non pas en chevalier, avec son armure et son panache, mais en amoureux désarmé, avec sa lyre et son angoisse. | | | | |
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| amour | | | Même dans l'amour, l'ignorance étoilée est l'état d'âme le plus probant et souhaitable ; dès que le pourquoi s'illumine ou touche la terre, le qui devient trop visible et le comment – trop lisible. | | | | |
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| amour | | | Un casse-têtes psychologique : si, en plus de mon âme, ma raison même me persuade, qu'il est dans mon intérêt de sacrifier ce qui rapporte ou de rester fidèle à ce qui me ruine, serais-je libre ou amoureux, en suivant cette ligne de conduite ? | | | | |
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| amour | | | L'épreuve par ses faims est, pour le corps, le pire des surmenages ; l'âme, au contraire, s'en nourrit et y gagne en pugnacité. | | | | |
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| amour | | | Aujourd'hui, qu'est-ce qui aime et admire ? Avec le dépérissement du Bien, remplacé par les codes, le cœur devint inutile et légua ses fonctions à la raison. Avec l'extinction des âmes (l'agonie de l'âme européenne – Valéry), l'esprit reste le seul juge du Beau, devenu Joli, suite aux attentes de la foule raisonneuse et calculatrice. | | | | |
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| amour | | | La noblesse d'esprit est dans l'égalité profonde des pensées, la noblesse d'âme est dans la haute fraternité des sentiments, la noblesse du cœur est dans la vaste liberté de l'amour. | | | | |
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| amour | | | L'homme vit de l'esprit, et la femme – du cœur. La secousse, l'élan de leur attirance mutuelle, réduit l'esprit de l'homme au souci du corps ou à la musique de l'âme, tandis que la femme reste fidèle à son cœur immutable. Cette fidélité inconsciente auréole la femme ; l'homme se confirme dans la conscience du sacrifice intérieur. | | | | |
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| amour | | | L'amour est une vérité du cœur et un mensonge de l'âme : les ombres s'y découvrent la pureté de la lumière, la faiblesse y présente la grandeur de la force, la misère y est vécue comme une richesse inestimable. Tout seul, on y incarne l'univers. | | | | |
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| amour | | | L'âme n'a pas de mots à elle. La poésie seule, en bousculant les dictionnaires, peut jouer à l'interprète imposteur, l'illusion naissant dans l'étrangeté des arabesques et des idéogrammes, à la prononciation gutturale imprévisible. Toute illusion de la vie est plus sonore que la vie, question de la disposition des bonnes cordes. L'âme n'a que des ailes : « L'amour, c'est la paire d'ailes, dont Dieu a pourvu l'âme, pour qu'elle s'élève à Lui » - Michel-Ange - « Amore ‘mpenna l'ale, né l'alto vol al suo creatore, l'alma ascende ». | | | | |
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| amour | | | Pas de chemin commun menant à l'amour ou à la haine : l'amour est une cause de mon espérance d'âme ; la haine est un effet de ma désespérance d'esprit. | | | | |
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| amour | | | Le talent, aussi bien artistique qu'érotique, consiste à ne pas suivre le sot conseil d'abandonner la surface et de se plonger, d'entrée de jeu, dans les profondeurs de la chose désirée. Dans toutes les profondeurs je tombe sur de nouvelles surfaces, qu'il s'agit de savoir caresser, avant que la chose n'enfante d'une progéniture, digne de mes ardeurs. Mon imagination est plus prolifique sur la première surface, où mon âme domine encore mon corps. | | | | |
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| amour | | | La raison n'est qu'un témoin de l'amour, c'est l'âme qui en est la nourrice. Avec le dépérissement des âmes, la raison se substitua à elles. Jadis malveillante : « La raison contre l'amour ne peut chose qui vaille » - Ronsard – elle en est, désormais, imposteuse. | | | | |
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| amour | | | L'érotisme est le seul domaine, où l'âme est plus près de la matière que de l'esprit. Et le bel humour de Wilde : « Pour le philosophe, les femmes représentent le triomphe de la matière sur l'esprit, et les hommes – celui de l'esprit sur la morale »** - « Women represent the triumph of matter over mind, men represent the triumph of mind over morals » pourrait passer pour le triomphe de l'âme. | | | | |
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| amour | | | L’amour est peut-être le seul sentiment qui atteint les sommets, quel que soit l'organe qui s'y adonne : l'esprit, l'âme ou le corps. Et d'ailleurs, ses plus beaux triomphes s'emportent, lorsque un seul de ses trois alliés fait taire les deux autres. Ainsi l'amour n'y a rien de nécessaire, mais tout lui y est suffisant. | | | | |
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| amour | | | L'amour : un hasard, qui fait fusionner les yeux et les sens, dans un même frisson, un hasard, sur lequel l'esprit ferme les yeux et l'âme ouvre le regard. Dès qu'une loi y touche, l'amour ne sert qu'à renforcer la Distribution du Grand Nombre. L'intuition : un hasard auquel a cru l'âme. Comme la volupté se dévoilant au corps. | | | | |
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| amour | | | Après l’âme, le cœur lui aussi quittera bientôt les hommes ; il ne leur restera que le désir, sans amour ni noblesse. Personne ne comprend plus ces finasseries de Freud : « Là où ils aiment, il n’y a pas de désir, et là où ils désirent, il n’y a pas d’amour » - « Wo sie lieben, begehren sie nicht, und wo sie begehren, können sie nicht lieben ». | | | | |
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| amour | | | Je parviens à imaginer, que je reste moi-même, privé de tous mes sens, sauf le toucher, ce symbole même de la caresse. Et même les autres sens, à leurs sommets respectifs, culminent aux caresses : la beauté – pour les yeux, la musique – pour les oreilles, l'arôme – pour le nez, la saveur – pour la langue. Et l'intelligence – caresse de l'esprit, comme l'amour – caresse de l'âme. | | | | |
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| amour | | | Toute création humaine – de théorèmes, d’arbres, de poèmes – part d’un besoin divin, et Aphrodite, plus nettement qu'Hermès, pousse mon âme ou mes mains vers une rupture avec l’inertie du monde mécanique. Mais pour être complet, c’est-à-dire universel à l’échelle divine, je dois compléter mon jury céleste par Athéna et Apollon, en flanquant l’amour d’intelligence et de beauté. Et je m’adresserai à Zeus, maître des foudres critiques et amateur des volontés de puissance. | | | | |
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| amour | | | La possession ou la caresse, ce qu’on obtient ou ce dont on rêve, l’esprit dans les profondeurs ou l’âme aux anges, la danse hors espace ou l’espérance hors temps. | | | | |
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| amour | | | Rien de ce qui est lisible, par exemple ce qu’est ou fait mon soi connu, ne peut être attribut de mon soi inconnu (qui n’a pas d’attributs, il n’a que des vecteurs, des élans, des convergences vers mes limites inaccessibles). Le rêve – être aimé pour mon essence illisible et qui aurait touché une âme pénétrante. L’amour pour le palpable est affaire des glandes et des hormones ; il se forme sur les mêmes cordes que la haine ou l’indifférence. | | | | |
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| amour | | | Une attitude qui, par la volonté bien bête d’être original en tout, répugne à l’instinct charnel (le Nietzsche frustré et le Valéry comblé y succombent), cette attitude ne voit pas qu’on n’est en partage avec les autres que par l’esprit et non pas par le cœur. Et l’ivresse d’un cœur débordant ou d’un corps palpitant est semblable à l’ivresse de l’âme enchantée, à l’écoute d’une musique. L’esprit devrait se taire ou s’éclipser devant toute ivresse incompréhensible ou cachottière. | | | | |
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| amour | | | Il faudrait réserver le terme d’amour à ses deux éruptions inconditionnelles : l’amour maternel, viscéral, imbu d’esprit de sacrifice aveugle, et l’amour sensuel, à fidélité aveugle, porté à un être du sexe opposé ; ce sont des caresses – par le regard, par le mot, par la main. En revanche, l’amour de Dieu, de vérité ou de patrie devrait être réduit aux choses sacrées : le sacré du lointain, le sacré de l’immédiat, le sacré du proche. L’âme sacralise la Création divine, l’esprit - la création humaine, le cœur – l’émotion de notre venue au monde. | | | | |
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| amour | | | Le cœur amoureux ne devrait pas se détourner du soutien de l’âme ou de l’esprit : « On aime ce qu’on ne saurait ni définir ni nommer » - Bélinsky - « Любят то, чего не умеют ни определить, ни назвать » - l’âme envelopperait ton imagination de l’intensité des caresses, et l’esprit les développerait en mélodies et métaphores. | | | | |
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| amour | | | La hauteur noble, la hauteur à garder, n’est pas dans un lieu à ne pas quitter, elle est dans un élan qu’apportent une âme chevaleresque ou un cœur amoureux, un regard fraternel ou les ailes palpitantes, bref – une amitié de rêve ou un amour de caresses. « L’amitié est l’amour sans ses ailes ! » - Byron - « Friendship is Love without his wings ! ». | | | | |
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| amour | | | L'erreur, remontant à Diogène, fut de chercher à séparer l'âme du corps. Il faut reconnaître, qu'ils ne voient dans le corps que des cadences du hard et non pas des caresses du soft. Le poète procure des jouissances au corps, même par des caresses verbales, musicales ou mentales. L'âme ardente sans le corps n'est qu'une raison froide. | | | | |
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| amour | | | L’état d’esprit, l’état d’âme – on sait bien ce que c’est, on en connaît les rouages et les parcours ; mais l’état du cœur reste une notion vague et belle, puisque les finalités de cet élan se réduisent à sa source. On aime l’amour, c’est-à-dire l’état de notre cœur, plus qu’on n’aime la personne aimée. | | | | |
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| amour | | | Derrière toute extase d’artiste ou d’amoureux, il y a toujours, directement ou non, un objet réel associé, auquel il faut porter ta reconnaissance ou ta chaleur. Mais ce n’est pas l’objet aléatoire de ton imitation ou de tes caresses qu’il faille y vénérer, mais la création inspirée de ton âme ou la passion incompréhensible de ton cœur. Pour les sots, évidemment, notre félicité réside « dans la sorte d’objet auquel nous sommes attachés par l’amour » - Spinoza - « in qualitate obiecti, cui adhaeremus amore ». On crée ou l’on aime, dans le Beau mystérieux – au-delà du problème du bien palpable. | | | | |
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| amour | | | Tout poète est amoureux, mais tout amoureux n’est pas poète. Le poète fait partie de la seule race, consciente de l’existence de notre second soi, du soi inconnu, inspirateur de la musique de nos sentiments et de nos images. « L’amour est l'oubli de soi » - H.-F.Amiel – du soi connu, résident de notre esprit, l’oubli pour mieux se souvenir, enfin, du soi inconnu, résident tantôt de notre cœur et tantôt de notre âme ! | | | | |
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| amour | | | Pour tes pas fébriles d’amoureux, l’amour peut ouvrir tant de gouffres, mais il te munit, en même temps, de bonnes ailes ; il est la hauteur même. Et l’Ecclésiaste : « N’arrête point tes regards sur une fille, de peur que sa beauté ne vienne à causer ta chute » - ne voit que le souffle coupé du corps, sans tenir compte des ailes de l’âme. | | | | |
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| amour | | | C’est la proximité des âmes qui entretient l’amitié ; c’est du lointain du sentiment qu’ont besoin les cœurs amoureux. | | | | |
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| amour | | | Ne plus savoir aimer est une souffrance profonde, celle d’un esprit, abandonné par le cœur ; mais aimer nous rend vulnérables face à la souffrance haute, celle d’une âme, fusionnée avec le cœur brisé. « Jamais nous ne sommes plus exposés à la douleur que lorsque nous aimons » - Freud - « Niemals sind wir ungeschützter gegen das Leiden, als wenn wir lieben ». | | | | |
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| amour | | | Comme dans tout ce qui bouleverse l’âme ou émeut le cœur, dans l’amour cohabitent le réel et l’irréel ; pour le consolider, l’homme banal développe les facettes réelles, et pour le fêter, l’homme subtil enveloppe de caresses – les irréelles. Et les caresses les plus durables ne se dégagent pas des mains ni même des mots, mais des regards, des phantasmes, des rêves. Et l’on ne sait jamais ce qu’elles enveloppent ; c’est comme la musique, portant un sentiment, invisible et irrésistible. | | | | |
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| amour | | | L’amour est un descendant du Bien ; il peut se passer du Beau, comme l’idolâtre du Beau se passe du Bien. « On admire le monde à travers ce qu'on aime » - Lamartine. L’admiration est affaire de l’âme, cette gardienne du Beau. | | | | |
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| amour | | | Les plus belles qualités du cœur, de l’âme, de l’esprit se réduisent, en fin de compte, à la même chose – à la maîtrise des caresses, qui exprimeront, respectivement, l’amour, la noblesse, le talent – le visage illuminé, le regard mélancolique, la tête haute. « Le visage dévoile la couleur du cœur » - Dante - « Lo viso mostra lo color del coro ». | | | | |
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| amour | | | Ton âme et ton esprit peignent leur vague état avec des ombres, d’autant plus précises que la lumière provienne de ton cœur amoureux ; et c’est peut-être la seule chose qu’il faille demander au cœur. « Aimer, c'est avoir une lumière dans le cœur »*** - Hugo. | | | | |
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| amour | | | L’amour dès le premier regard apporte de la béatitude et de la certitude ; l’amour dès le dernier regard – la honte et le remords - c’est ce qui m’arriva à la mort de ma mère – j’ai compris, de quel amour elle fut digne, et je n’avais pas su le lui faire sentir – ma vie commença à palpiter avec mon esprit du savant, se tourna vers l’âme du créateur, et finit, trop tard, hélas, par se tapir dans mon cœur inexpérimenté, où m’attendait un amer regret. | | | | |
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| amour | | | Le Bien appartient au cœur, comme le corps et ses désirs ; et l’amour est le désir – mystérieux, sensuel ou immatériel. Quand on dit, que le poète est un éternel amoureux, cela veut dire, que son complice, son âme, parcourt le chemin de son cœur. « Le désir est affaire du corps, mais nous sommes, l’un pour l’autre, - des âmes »*** - Tsvétaeva - « Хотеть — это дело тел, a мы друг для друга - души ». | | | | |
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| amour | | | Une femme, amoureuse d’un homme, suit soit son cœur soit son corps soit son âme : la première fait de l’homme un ange, qui finit par s’envoler ailleurs ; la deuxième en fait une bête, qui rampera dans la platitude ; la troisième veut et peut imaginer dans son amoureux un ange des hauteurs ou une bête des profondeurs. | | | | |
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| amour | | | Il est également stupide de voir dans l’amour charnel une volonté de conservation de l’espèce que de voir dans la persévérance de rester en vie l’essence de ton soi-même. Ce qui est raisonnable, en application à ton corps, est idiot pour l’âme du beau, le cœur du bien, l’esprit du vrai. | | | | |
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| amour | | | L’âme, c’est le don de ce qui est ton intérieur ; l’esprit, c’est la possession de ce qui t’est extérieur. Avec le dépérissement des âmes, les actes et même les sentiments se tournent vers l’extérieur. « L'amour commence par l'éblouissement d'une âme, qui n'attendait rien, et se clôt sur la déception d'un moi qui exige tout » - G.Thibon. | | | | |
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| amour | | | L’amour entre un homme et une femme n’entre pas dans la triade divine de notre conscience – les facettes éthique, esthétique, spirituelle. La première de ces facultés, symbolisée par le cœur, n’est nullement impliquée dans les péripéties d’un amour érotique ; le cœur ne s’occupe que du Bien inexprimable et du Mal inévitable ; l’amour des croyants ou des chercheurs de vérités relève des bas-fonds des faibles d’esprit. Donc, on devrait inventer une quatrième hypostase, porteuse de la fonction érotophore. En plus, le dénominateur commun entre celle-ci et le cœur, l’âme, l’esprit - la caresse – en serait le mieux illustré. | | | | |
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| amour | | | Comme avec tout état d’âme ou de cœur, on peut associer à l’amour un arbre ; celui-ci serait l’arbre le plus chargé d’inconnues, ce qui le rend le plus unifiable de tous : « L'amour est la suppression de la distance ; il est, dans son essence, unification, identification, fusion » - H.-F.Amiel – mais aucun des amoureux ne se reconnaîtrait dans l’arbre unifié. | | | | |
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| amour | | | L’art de ne pas perdre son amour – le faire vivre dans des domaines séparés : que le cœur aime le cœur, que la bouche aime la bouche, que l’âme aime l’âme. Les (con)fusions apportent à l’amour une clarté mortifère. | | | | |
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| amour | | | L’effet de la musique peut se rapporter aux fréquences des sons, de même que l’amour – au jeu des hormones. Ces sobres constats de l’esprit n’éventent pas l’ivresse de l’âme, du cœur ou du corps. | | | | |
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| amour | | | La douleur et la caresse semblent être les seules sensations à être partagées, à part égales, entre le corps et l’esprit. Toutes les autres – la mémoire, le muscle, la volonté – ont une demeure unique. | | | | |
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| amour | | | Toute sollicitation externe normale retire de toi ce que ton esprit perçoit ou ton âme conçoit – le travail de ton soi connu – tu te couvres. Mais l’amour te plonge dans un chaos du cœur et du Bien exprimable – la voix inaudible de ton soi inconnu – tu te découvres. | | | | |
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| art | | | Les expériences extatiques de l'esprit doivent servir à peindre les états de l'âme – le devenir artistique au service de l'être organique. | | | | |
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| art | | | La création, c'est la rencontre de la pesanteur et de la grâce, d'où la grâce sorte vainqueur. Triomphe du pneumatique sur le grammatique. « L'art est le regard sur le monde dans l'état de grâce »** - H.Hesse - « Kunst ist Betrachtung der Welt im Zustand der Gnade ». On peut même s'y passer de monde. Le regard est un tableau ou une musique, naissant dans mon âme, et la création en est un écho, tourné vers l'âme elle-même. Et il est sans importance si l'âme a, face à elle, le monde, le néant ou mon propre visage. | | | | |
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| art | | | Devant une feuille blanche, j'ai beau m'accrocher à ma cervelle et déverser mon âme, au bout du compte je vois, que ce que j'aimerais surtout que l'on reconnût - c'est mon visage. À travers les carreaux des vitrages et les barreaux de ma cage. | | | | |
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| art | | | Le but ultime de l'art : que mon image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand je touche aux deux, j'arrive à l'extase, à la naissance d'un style : l'ivresse en accord avec l'équilibre. Ek-stasis - se tenir au-delà, être en accord avec le soi inconnaissable, se faire son souffle, traduire son âme : « L'âme des choses est insufflée par le style » - V.Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| art | | | Ni confessions ni testaments ni catéchèses – mais la musique ! Faite de soupirs, d'élans, de silences. L'état d'âme – le point d'arrivée. Ambition d'artiste. | | | | |
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| art | | | Le sentiment esthétique est statique, et l'art est la transposition de la dynamicité des choses en staticité des images. Garder l'immobilité des représentations est une qualité divine, vouloir traduire en bougeotte activiste ce qui, dans l'âme, témoigne de l'intemporel et de l'immuable, est mesquin, sans être diabolique. « Ne se prête au chant initiatique que l'unique, le sauvé du flux des choses » - H.Broch - « Nur das Einmalige, das aus dem Fluß der Dinge herausgerettet ist, öffnet sich zum richtunggebenden Gesang ». | | | | |
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| art | | | Aucune représentation, aucune interprétation du soi inconnu n'est possible, et l'on veut pourtant en entériner l'irrécusable présence. Il semblerait que les seuls exercices passablement réussis relèvent de la poésie, mais au prix d'un certain hermétisme : « L'obscurité qu'on reproche à la poésie ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit qu'elle explore, nuit du mystère, où baigne l'âme humaine »* - Saint-John Perse. | | | | |
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| art | | | La musique est le plus anti-philosophique des arts, puisqu'elle ignore la priorité absolue de la consolation et nous laisse un libre choix entre l'abattement et l'enthousiasme. Mais son mérite est de nous mettre immédiatement sur l'axe désespoir-espérance, car tous les autres s'y réduisent, par un travail implacable de l'esprit. La musique nous épargne ce travail et nous laisse en compagnie de l'âme. | | | | |
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| art | | | Le vrai casse-tête de l'écrivain n'est pas pour qui on écrit, mais qui écrit et à qui on se confie. L'esprit vaniteux ou l'âme pécheresse – tels sont les candidats à la paternité. Le premier ne peut avoir qu'un seul auditoire – les hommes ; mais la seconde n'a même pas son langage à elle. L'âme n'émet qu'une musique, et elle se fie à l'esprit, qui est son seul véritable public et confesseur. L'âme nue inspire la pitié, le dégoût ou l'angoisse ; et l'esprit en deviendra complice, bourreau ou imposteur, ou tous à la fois. Au pis aller, il se prendra pour juge, il exhibera des aveux, rédigera des verdicts ou trouvera des excuses procédurales ou des circonstances atténuantes. Les confessions, genre le plus mensonger. | | | | |
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| art | | | Les yeux des hommes sont en permanence ouverts, en quête de conquêtes. Quelle idiotie que d'écrire, au contact des choses, pour que nos yeux s'ouvrent davantage ! L'écriture noble, écriture au contact de l'âme, devrait donner l'envie de les fermer. | | | | |
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| art | | | La musique nous laisse en communion immédiate avec notre âme, elle n'apporte rien à notre regard. Le regard est l'équilibre entre l'esprit et l'âme, où la représentation chromatique conduit à l'interprétation musicale. | | | | |
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| art | | | J'aimerais, qu'on comprît, que ce livre aurait gardé tout son sens, si je n'avais pas lu un seul des auteurs, qui en font le fond lointain ou le cadre immédiat. Nous sommes au temps des orages ; des nuages aléatoires traînent au-dessus de nos âmes réceptrices, chargées d'images et d'émotions ; l'éclair doit ne garder que le souvenir de nos âmes illuminées. Un bon exemple de fortuité des nuages passagers : pour Nietzsche - le bref passage de Schopenhauer et de Wagner, aux fonctions météorologiques. | | | | |
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| art | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire qu’il fasse sablier avec le cerveau ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». | | | | |
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| art | | | C'est la calme majesté d'esprit qui accompagne et rend mieux le tremblé d'âme. Le tremblé de pinceau le défigure et le trahit. Dante : « Maîtrisant l'art, la main d'artiste tremble » - « L'artista ch'a l'abito de l'arte ha man che trema » - a tort. | | | | |
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| art | | | Je veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ma toile, qu'une cage. Et je balbutie, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. « Malgré la passion du mouvement, ce que désirais le plus, c’était d’être renfermé dans une cage » - Chagall - « При всей любви к передвижению я всегда больше всего желал сидеть запертым в клетке ». Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau, qui soutienne sa cage » - Hugo. On vit le mieux sa liberté à travers, ou même en-deçà des contraintes : « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde - aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ». | | | | |
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| art | | | Toute âme est poétique, tandis que les cœurs nous divisent en contemplateurs et en acteurs. L'esprit, comme le cœur, peuvent faire des vers, mais l'âme seule est poète. L'art n'est qu'une belle contrainte, que l'esprit respecte et le talent lui donne les moyens ; le cœur, qui s'y plie, bat pour réveiller l'âme de poète. | | | | |
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| art | | | L'âme d'écrivain, le corps de ses écrits, le vêtement de sa pensée : le désir, avoué, de s'habiller et le désir, inavouable, de se déshabiller. | | | | |
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| art | | | Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées - la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad »). On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume ! | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas un hasard que les premiers arts furent la poésie et le théâtre : la poésie satisfait le premier besoin de l'âme – la musique dans le regard, dans le mot, dans le geste ; et le théâtre satisfait le premier besoin de l'esprit – créer des scènes abstraites, sur lesquelles se dérouleraient des tragédies ou des comédies, traduisant le dessein du Dramaturge, mettant en jeu le talent des acteurs, l'exubérance du décor, les contraintes spatiales, les ressources verbales et les dénouements finals. Et l'intelligence philosophique débuta par le genre le plus poétique – par l'aphorisme. | | | | |
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| art | | | Depuis Aristote et F.Bacon, on répète cette aberration, que l'art, c'est l'homme complétant ou imitant la nature. Dieu créa des algorithmes, auxquels, miraculeusement, obéit la nature ; l'homme crée des rythmes, qu'apprécie ce qu'il y de plus artificiel - notre âme. L'art est dans l'invention de sources et non dans le puisement de confluences divines. Le naturalisme, comme prolongement de l'art, est de l'imitation, où je me ridiculiserais, devant le Créateur inimitable. | | | | |
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| art | | | L'art est un haut courant, dont on ignore la source. La virtuosité ou la maîtrise guident le parcours du fleuve, mais seul le génie porte à l'océan le message de la source. Comme la source, l'âme n'a pas de langage à elle (pas de sa douce langue natale - Baudelaire) ; seul le magnétisme d'un outil sourcier crée l'illusion d'un courant d'âme. | | | | |
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| art | | | Nos seuls lecteurs sont la raison et l'oreille. Jamais le cœur, jamais l'âme. L'oreille est plus proche du cœur, la raison - de l'âme. Ne pas se tromper d'interlocuteur, qui ne sera donc qu'un ambassadeur, et qui transmettra, comme il peut, nos notes et nos mémorandums, que dictaient nos cœur et âme. | | | | |
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| art | | | L'écriture devrait servir à maintenir à une hauteur recherchée mes troubles d'âme. Non pour chatouiller ma vanité par des visions de chutes ou d'envolées. Garde ta disponibilité de volatile : « Être léger comme l'oiseau et non comme la plume » - Valéry. Plume à la main, je suis un juge dessaisi ou un accusé par contumace. | | | | |
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| art | | | Dans toute œuvre d'art, il y a une facette temporelle, portant la sensibilité, et une facette spatiale, reflétant l'intelligence. Sur la première, la musique l'emporte sur le récit, en qualité des échos de notre âme. Sur la seconde, le bâti poétique, plus que la construction philosophique, excite notre esprit. | | | | |
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| art | | | Dans un contexte littéraire, la musique, c'est surtout la musique symphonique, où s'affirme le compositeur-esprit, brille l'interprète-âme et où nos sens sont des instruments ; et je suggérerais que ce n'est pas l'ouïe qui devrait être le plus sollicités de ces instruments, mais le toucher, la caresse. En dernière instance, ce sont nos sens qui devraient animer nos mots. En poésie, ce mouvement se complète, en s'inversant, et devient : « l'écoute réciproque de l'élan et du mot » - Mandelstam - « соподчиненноcть порыва и текста ». | | | | |
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| art | | | Peut-on peindre son soi, en confessant ses turpitudes, face aux Manichéens ou aux duchesses (St-Augustin ou Rousseau) ? - à la limite, on y trouve quelques éclats de cervelle. Heureusement, il y a aussi la chair ; et la concupiscence augustinienne ou la mauvaise paternité rousseauïste nous font entrevoir quelque chose de vraiment intime. Heureusement, il y a aussi l'âme et le talent, c'est à dire le regard, qui, à toute sa production, affecte le genre de confession ou de testament. | | | | |
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| art | | | Pour un non-artiste, le langage et l'esprit servent à reproduire le bruit (ou le silence) du monde, tandis que, pour un homme d'esprit, la poésie et la philosophie en extraient la musique ; la poésie est le même dépassement du langage que la philosophie - celui de l'esprit ; mais la nature de la musique, qui en naît, est la même, dans les deux cas, pour élever l'âme ou consoler le cœur. | | | | |
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| art | | | L'art est la tentative de mettre en contact direct mon soi connu et mon soi inconnu, mon visage et mon âme. | | | | |
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| art | | | L'écriture est union de la peinture et de la musique : dans son écrit, l'écrivain met son corps, comme le peintre, et son âme, comme le musicien ; d'une union réussie entre le corps et l'âme naît l'esprit ; la dénatalité sévit aujourd'hui au pays littéraire, où prolifère et pullule le clone. | | | | |
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| art | | | Ni donné ni construit (tâches réservées à Dieu ou à l'artisan), mais engendré (tâche d'artiste) – telle devrait être l'impression se dégageant du fruit de ta plume, mais la pudeur et le bon goût t'interdiront de peindre les ébats fécondants, entre l'esprit et l'âme, entre le regard et la langue, entre l'orgueil et l'humilité. | | | | |
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| art | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe inconnu ; le romantisme se sert de l'âme comme le classicisme - de l'esprit. Seulement, il ne faut pas pousser trop loin sa fidélité, puisque derrière l'esprit se vautre la raison de reptile et derrière l'âme guette la folie de volatile. La reptation semble l'emporter, en séduction, sur la chute ; le romantisme humaniste s'étiole, et le classicisme conduit vers une culture mécaniste. | | | | |
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| art | | | La bonne écriture est un palimpseste : une couche fraîche de mots, par-dessus les esquisses de notre âme à court d'outils. La mauvaise : le canevas des choses d'aujourd'hui forçant une peinture de reproduction. | | | | |
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| art | | | La profondeur d'une harmonie se reconnaissant dans la hauteur d'une mélodie - l'art réussi ; le monde, dans lequel je vis, s'unifiant avec le monde, qui vit en moi - toute la littérature est là : soit mon âme accueille une mélodie et je lui cherche des mots d'esprit, soit mon esprit subit le poids des mots et je cherche une mélodie qui les porte jusqu'à mon âme. | | | | |
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| art | | | Plus je me laisse fasciner par le fond, plus étriqué devient mon diapason sur la chaîne : esprit - âme - cœur - corps - habit - le plus souvent, ce seront deux chaînons adjacents qui m'obstrueront le reste. Plus je maîtrise la forme, mieux je me passe des intermédiaires pour ne plus jouer, enfin, que sur le registre : esprit-habit, le reste n'étant que délicatement suggéré. | | | | |
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| art | | | Les passages entre la nature (réalité) et la liberté (jugement de valeur) : par le sacré, par le bien, par le beau, par le vrai. Le sacré est entièrement dans le conçu de mon âme, le bien - dans le perçu de mon cœur, le beau comme le vrai métaphorique sont des navettes entre le représenté et le réel. C'est pourquoi l'art et la science sont plus complets que la religion et l'éthique. | | | | |
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| art | | | L'art est le but, l'âme - le moyen, l'esprit - la contrainte, la vie - la page blanche. | | | | |
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| art | | | Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il me faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de mon âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés. | | | | |
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| art | | | Intrigué par une silhouette, qui point sous les yeux de mon âme, je me mets à frotter la vitre des mots ; le goût de la perfection mobilise toutes mes ressources pour la polir, au point qu'un jour elle devient un miroir, avec le seul objet reflétable, mon âme éblouie, irisée, mais sans silhouette. | | | | |
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| art | | | Ni miroirs, ni échos, ni modèles, ni horloges, ni récits ne peuvent rendre ce qui sourd dans mon âme. Quelque chose entre une mélodie et une formule. C'est pour cela, peut-être, que même les tableaux auraient dû relever du genre aphoristique. Me fusionner en un minimum d'espace. Aucune effusion de la cervelle ne vaut une fusion de l'âme, du tempérament et du talent. | | | | |
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| art | | | Nos rapports avec la vie prennent forme en fonction des trois types de son interprétation : par le cerveau (la science), par les sens (l'instinct), par l'âme (l'art) - la comprendre, la subir, la jouer. La vie semble être un jeu, puisque seul l'art fait durer l'illusion d'une fidélité à la vie. | | | | |
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| art | | | La philosophie devrait créer des états d'esprit, comme la littérature crée des états d'âme. Créer un ciel, une hauteur, à laquelle s'illuminent ou se consument nos astres, nos espérances ou rêves les plus hauts. Mais les concepts des philosophes cathédralesques se distribuent en préfabriqués (Dostoïevsky : « Maintenant, les idées se vendent comme de petits pains » - « Мысли теперь продаются как калачи »), tandis que « les concepts sont des aérolithes plutôt que des marchandises » - Deleuze. | | | | |
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| art | | | J'ai beau m'exclure de ma palette - dès que je prends un pinceau, des miroirs sont là pour renvoyer de mes reflets sur ma toile. Ce qui compte, c'est ce que j'exhibe devant eux : mes pieds, mon esprit ou mon visage. Et Gracián n'est pas allé assez loin : « Il y a des miroirs pour le visage, il n'y en a pas pour l'esprit » (« Hay espejos del rostro, no los hay del ánimo »). | | | | |
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| art | | | Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ». | | | | |
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| art | | | La même lumière nous atteint, et en traversant notre soi se brise en reflets de mots ou de notes ; notre climat, cette matière transpercée, porteuse de la même brisure régulière, ne laisse, d'habitude, que des traces de nos yeux, cervelles, bras ou pieds ; mais un bon artiste, ce créateur de brisures nouvelles, produit un jeu d'ombres, dont la source de lumière reconstituée s'appellera âme. | | | | |
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| art | | | La poésie - s'arracher à la routine du rapport chose-mot, pour redécouvrir la consistance primordiale ou initiale des couleurs, des arômes et des mélodies. « Le sens, dont on munit les choses, leur donna de l'âme, de la hauteur, de la proximité, mais les priva de couleurs »*** - Pasternak - « Введённый в вещи смысл одушевил их, возвысил, сделал близкими и обесцветил ». | | | | |
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| art | | | L'explication de la dégénérescence de l'art se trouve quelque part dans les rapports entre l'âme, l'esprit et la réalité. Jadis, une distance salutaire séparait l'artiste du réel ; aujourd'hui, c'est le réel qui envahit toutes les âmes et tous les esprits. L'art a beau continuer à se réclamer de l'âme, mais l'âme elle-même n'est plus qu'un pâle reflet de la réalité. Et lorsqu'on cherche la source ailleurs, on se trompe et de lieu et de dimension : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, ô Beauté ? » - Baudelaire - comme si le ciel avait une autre dimension que la hauteur et que posséderait l'abîme ! | | | | |
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| art | | | Ils veulent bourrer leurs écrits de pensées et de sentiments (qui peuvent être respectables), tandis que le bon artiste sait, qu’il faut n’y mettre que de la musique humaine et des échos des mystères divins (qui génèrent de la matière et pour l’âme et pour l’esprit). « Ô viens, l’union de mélodies magiques, d’idées et de passions » - Pouchkine - « Ищу союза волшебных звуков, чувств и дум ». | | | | |
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| art | | | Ils me parlent de ce qu'un quidam, écrivain de son métier, croit, adore, nie, tolère ; ils scrutent son esprit, ses phobies, son savoir ; au bout de trois lignes, je vois, que le bonhomme manque tout simplement de talent, ce qui enlève, irrévocablement, tout intérêt à ses rapports avec Dieu, l'intelligence ou l'âme. Chez l'observateur, la foi, l'intuition ou la passion ne valent rien, si le pinceau, qui les exprime, est dépourvu de bonnes couleurs. | | | | |
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| art | | | L'artiste, qui ne serait pas un grand artiste, est-il inutile ? - oui, mais les grands le sont également et même au plus haut degré. Mais, contrairement aux cordonniers, les poètes, même médiocres, n'ont pas que des piétons comme commanditaires et juges. Il est vrai, que le gros du troupeau aurait pu et dû exercer le sacerdoce de boutiquier, sans vendre son âme. Seulement, quelques brebis galeuses auraient retrouvé leur véritable statut, celui de vagabond, de nomade. | | | | |
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| art | | | Qui est le vrai producteur de mon œuvre ? - le moi ? mon esprit ? ma mémoire ? mon âme ? Tant de doutes sur la paternité, et encore davantage sur la valeur de ma progéniture, ni traître ni maître ; la pitié pour le moi et l'ironie pour l'œuvre entretiennent cette profonde ambigüité. | | | | |
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| art | | | À l'échelle verticale, l'écriture doit viser et l'esprit (la profondeur) et l'âme (la hauteur). Le besoin d'un écho, d'une reconnaissance hégélienne ou d'une recognition kantienne, nous poursuit : de l'esprit on attend l'étonnement et la fraternité, et de l'âme – une espèce de réciprocité amoureuse. Les eunuques ne le comprennent pas : « L'amour de la gloire, cette dernière infirmité des têtes nobles » - Hume - « Love of fame, the last infirmity of noble minds ». | | | | |
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| art | | | Tout écrit se réduit à un arbre, mais seul le style va encore plus loin et fais de l'arbre un être vivant, dans lequel on reconnaîtra une main qui caresse, des pieds qui mesurent la terre, une digestion saine, les yeux qui deviennent regard, l'ouïe qui se tourne vers les hommes, le goût qui recherche de la délicatesse, le flair qui devine le danger et la joie, le cœur qui s'élargit et l'âme qui s'élève. Et tant d'éclopés, ou de constructions mécaniques, là où le style manque. | | | | |
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| art | | | L'inspiration n'est pas la matière - de rêves ou de sensations - qu'il s'agirait de simplement noter. Elle n'est pas la forme, non plus, - le style ou le ton - à imprimer à tout fond, se trouvant sous la main. Elle n'est que l'organe furtif, qui se met à créer ex nihilo, dans un langage, qui, même à l'auteur, paraît être, au début, incompréhensible. Si le premier à comprendre ce message est l'esprit, on a à faire avec une intuition intellectuelle ; et si c'est l'âme, alors c'est une révélation aux initiés. | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui fait parler son âme, enveloppée par son cœur et développée par son esprit. « La littérature est produite par les âmes qui pensent » - Carlyle - « Literature is the Thought of thinking Souls ». Les têtes qui sentent sont plus rares ; elles extraient de profondes matières premières, les autres fabriquent plutôt des produits terre-à-terre. « Tant d'usines pour fabriquer des génies, mais des matières premières ne sont plus livrées »** - S.Lec. | | | | |
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| art | | | La valeur inconditionnelle d'une œuvre d'art frappait, jadis, votre âme, et vous parveniez même, parfois, à en dégager des idées pour votre esprit. Aujourd'hui, devant des pinceaux ou plumes aléatoires, il faut s'interroger sur les idées, qui auraient pu guider la raison de l'auteur, pour n'aboutir qu'au prix d'un produit. | | | | |
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| art | | | En écriture, être libre signifie ne pas suivre un seul maître, même s'il s'appelle l'esprit. « Bien écrire, c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût » - Buffon. Le fait d'avoir le dernier donne le droit de parler au nom des deux premiers. Mais l'essentiel n'est pas dit - la grâce du verbe dont la présence remplace tout et dont l'absence efface tout. Une servitude du génie doit compléter la liberté du talent. | | | | |
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| art | | | La poésie, comme l'arrière-plan de tout art et donc de l'âme, trouve dans la mathématique son homologue dans le domaine de l'esprit : la mathématique est la poésie des sciences. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le dire s’oppose au direchanter, au diredanser, au rire, au pleurer. C’est pourquoi les envies de dire des raseurs aboutissent au bailler des lecteurs : « On n’écrit pas pour dire quelque chose, on écrit parce qu’on a quelque chose à dire » - Fitzgerald - « You don't write because you want to say something, you write because you have something to say ». Le dire, débordant de la bouche, signifie, le plus souvent, une sécheresse atavique de l’âme. | | | | |
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| art | | | Le talent, c'est à dire mon valoir, et non pas mon ample pouvoir ni le profond savoir ni même mon intense vouloir, qui doit être l'essence, c'est à dire la forme de mon opus. « L'art n'est rien d'autre que de ne faire apparaître que le talent » - Griboïedov - « Искусство в том только и состоит, чтоб подделываться под дарование ». En revanche, la technique doit y être cachée : « Dans un art admirable l'art lui-même est caché »*** - Ovide - « Ars adeo latet arte sua ». C'est l'incapacité de chevaucher Pégase qui pousse la piétaille à s'engager sur les chemins battus du vrai, du juste ou du complet. Avec l'artiste, ce n'est pas la bouche sereine qui parle, mais l'âme incertaine : « Chez l'artiste, l'art ferme sa bouche d'homme » - Pasternak - « в искусстве человеку зажат рот ». | | | | |
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| art | | | C'est l'aplatissement des gouffres, le lissage des âmes et l'assèchement des cœurs qui sont à l'origine du désintérêt pour les sommets, puisque toute profondeur, jadis palpitante, est vouée désormais à la platitude, et un savoir sans voiles conduit vers un vouloir sans étoiles. Et l'un des sommets s'appelle l'art de la maxime. « Face aux maximes, vous faites la fine bouche, comme si le monde n'était qu'une platitude, sans sommets ni torrents » - R.Schumann - « Ihr rümpft bei Aphoristischem die Nase ; ist denn die Welt eine Fläche und sind nicht Alpen darauf, Ströme ? ». | | | | |
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| art | | | Ce qui est intraduisible en musique devrait être exclu de l’écriture : le ressentiment, le souci quotidien de ce siècle, la soif de reconnaissance. Et l’exploit suprême – aller tout droit à l’âme, en contournant l’esprit, complice mais humble. Faire ressentir, que la seule action authentique du cœur, c’est le chant. | | | | |
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| art | | | La peinture, la musique et la poésie sont mortes, en tant que sondes ou bouquets de l'âme emplumée. Mais jamais elles ne furent aussi sondées et séchées par des cervelles diplômées. | | | | |
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| art | | | Avec la poésie, quand la compréhension en a chassé le noyau prosaïque, la perplexité devant les bribes inutiles et incompréhensibles peut continuer à agiter l'âme, quand bien même la tête se sentirait frustrée devant l'utile évaporé. La poésie répugne aux tableaux et se fait de fragments, de beaux détails. | | | | |
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| art | | | La seule source d’excitations, indépendante de mon soi connu, est la musique, dont la perception semble être prérogative de mon soi inconnu, demeurant dans mon âme. Mais un poème provoque toujours un écho de mon esprit, c’est-à-dire de mon soi connu. « La musique, belle par transparence, et la poésie – par réflexion »* - Valéry. | | | | |
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| art | | | Le paradoxe du poète : par ses images, il veut toucher au mystère, or tout mystère est indicible et inexprimable. Donc, la poésie est une forme de folie : dire ce qui est indicible. « Nous représentons l'indicible pureté à partir de la dicible impureté » - Jankelevitch. Ce que tu dis relève des problèmes de l'âme ou des solutions de l'esprit ; le mystère indicible, ce seraient ces invisibles contraintes qui impriment une musique au bruit du dicible. Le mystère serait la musique de la vie, que seule une oreille poétique peut capter et interpréter. | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes de poésie, ayant trois sources totalement différentes, trois lois complètement disjointes, trois langages incompatibles, et pourtant divinement solidaires : ma poésie intérieure, où s'accordent l'appel du bon et l'émotion du beau ; la poésie du monde, où se devine un majestueux Créateur ; et, enfin, la poésie qui sort de ma plume, de mes notes ou de mon pinceau - de ma création, qui achève cet anneau mystérieux. Il doit y avoir un méta-langage, un méta-opérateur, qui sacre cette relation ternaire, que la raison refuse et l'âme salue. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'œil, mais le cœur, ce n'est pas l'esprit, mais l'âme, qui dicteront si mon art sera serein ou trouble, musical ou insonore, absolu ou borné. « L'art romantique n'aspire plus à reproduire l'intensité de la vie dans son état de sérénité infinie » - Hegel - « Die romantische Kunst hat die Lebendigkeit des Daseins in seiner unendlichen Stille nicht mehr zu ihrem Ziel ». La vie est une excellente contrainte d'un art humain, mais elle est un piètre but, digne d'un art photographique ou robotique. Quant à l'art classique, il est de l'art romantique si bien maîtrisé, qu'une vie nouvelle en surgit, en rien inférieure à la vie réelle. | | | | |
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| art | | | L'art : la transposition de ce qui se pense dans ce qui s'exprime ; la science, c'est presque le contraire : passage de ce qui s'observe à ce qui existe. D'après Platon, l'arithmétique doit : « faciliter à l'âme sa conversion du devenir à l'être ». | | | | |
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| art | | | Le seul art noble est l'art romantique, où l'émotion s'équilibre avec l'ironie dans une peinture d'un état d'âme. « L'art est, avant tout, un état d'âme »*** - Chagall - « Искусство - это прежде всего состояние души ». À la peinture, les abstraits opposent la divination. L'appel des formalistes - ne pas nommer l'objet, mais seulement le suggérer, est irrecevable. Quand on évite le bon objet, on tombe, fatalement, sur un autre. Et puisque toute relation et tout qualificatif peuvent et doivent se muer en objets à part, chercher des rapports et couleurs au détriment des objets est également sans objet. | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | Respectivement, le but, les moyens et les contraintes de l'art : mettre en mouvement les meilleures cordes de notre âme, faire ressentir la beauté poétique du monde, imposer au langage la noblesse musicale. La musique est aux commencements, elle est la contrainte, filtrant tout bruit, écartant ce qui est sans poésie, entretenant la tension de nos cordes. | | | | |
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| art | | | La naissance du culte de l'art : en communion avec la réalité, j'y découvre une merveille ; je tente de la décrire, avec des images communes – aucune sensation merveilleuse ne s'en dégage ; je fais appel aux images fraîches, poétiques, inouïes – une merveille en surgit, mais sans aucun lien immédiat avec la réalité ; je tente la même expérience, sans me référer à la réalité, et le résultat est le même ; je me détourne de la réalité, je me tourne vers mon âme, dans laquelle se reflète non seulement mon visage, mais l'univers entier. | | | | |
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| art | | | Le style est une prise de distance ; si la métrique se formule par l'esprit, on a affaire au style classique ; si elle se forme par l'âme, on est dans un style romantique. Et il n'y a, dans l'art, que ces deux styles ; toutes les autres métriques sont mécaniques. | | | | |
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| art | | | Ceux qui cherchent des échos ne produisent que du bruit ; tout écho de la musique, émanant de l'artiste, ne peut être que du bruit. La musique ne provoque que des états d'âme inimitables – héroïques, nostalgiques ou lyriques ; le bruit vise des idées ou des actes reproductibles. | | | | |
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| art | | | L'œil et l'oreille sont connectés à l'esprit ; lorsque, pendant le passage du sensible à l'intelligible, l'esprit impassible se transforme en cœur saignant ou en âme bouleversée, on est en présence d'un Bien, qui nous taraude, ou d'une beauté, qui nous élève. Dans le second cas, si l'objet d'émotion est œuvre humaine, on est en présence de l'art. La mort de l'art est annoncée par l'extinction des âmes. Tant d'œuvres d'art qui ne sont plus que des valeurs purement fiduciaires. | | | | |
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| art | | | L'harmonie serait une bonne entente entre les rythmes apolliniens et les mélodies dionysiaques, entre mon cerveau et mon âme. L'harmonie – une mélodie de Dionysos, rendue par le rythme d'Apollon. | | | | |
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| art | | | Depuis un siècle et demi, le problème de la culture n'est pas dans sa fonction, mais dans son organe ; partout, où régnait l'âme individuelle, s'érige, en seul juge, l'esprit collectif. Valéry voit le mal dans le peu d'esprit critique : « La libre coexistence des principes de vie et de connaissance les plus opposés », tandis qu'il est dans le peu d'âme aristocratique. | | | | |
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| art | | | L'état de la poésie (versification), de la peinture, de la musique modernes est cadavérique ; et le prochain catafalque attend le théâtre (avec l'Anglais), l'architecture (avec le Français), la philosophie (avec l'Allemand). En littérature et dans le spectacle ne survit que la tonalité divertissante et avilissante, pour épater les repus. La raison en est la même : l'extinction de la poésie, en tant qu'état d'âme, en absence des âmes. Ils cherchent à choquer les esprits, tandis que l'art est le désir et le don de caresser les âmes. | | | | |
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| art | | | Avoir l'esprit de philosophe, l'âme de poète et le cœur de musicien – tel est le profil idéal d'un écrivain. Nietzsche, Valéry, Pasternak – les plus belles illustrations ! | | | | |
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| art | | | La vie n'apporta rien à mon écriture ; je ne puise que dans mes états d'âme, et ceux-ci communiquent non pas avec mes faits, mais avec mes rêves. Vivre pour écrire ou écrire pour vivre sont deux sottes attitudes de graphomane ou de tâcheron. L'homme parfait vit et crée dans trois mondes (le vrai, le beau, le bon), dominés par l'esprit, l'âme ou le cœur. | | | | |
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| art | | | Je ne cherche pas mes aliments littéraires chez autrui ; je les trouve dans mon esprit, l'âme se chargeant de leur goût, et le cœur – de leurs épices et excitants. Et mon corps apporte les matières premières et primaires. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | Quatre genres de matières premières se partageaient, à taux égal, la palette des écrivains – l'événement, la chose, l'idée, l'état d'âme. L'invocation des deux premiers, des périphériques, servait souvent à mieux mettre en relief les deux derniers, les centraux. Aujourd'hui, tous les écrivains proclament leur attachement passionné aux derniers, mais sous leurs plumes s'amoncellent des tas informes et interchangeables des faits divers communs. | | | | |
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| art | | | Tout écrit est fait d'un fond (les faits) et d'une forme (les métaphores). Vu la disparition des métaphores (suite à l'extinction des âmes) et la bonne santé des faits (avec la tyrannie de la raison), on acquiescerait, ironiquement, à la bêtise de Ronsard : « La matière demeure et la forme se perd ». | | | | |
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| art | | | L'exclusivité de la nature humaine – une conscience inquiète du Bien divin, déposé dans notre cœur ; l'apport de la civilisation – la découverte et l'exploitation du Vrai par notre esprit. La culture, c'est l'émotion spontanée de notre âme devant la Beauté de l'œuvre humaine créatrice, la vénération de la nature et le respect de la civilisation. Ce n'est pas le manque de créateurs qui explique le dépérissement de la culture actuelle, mais l'extinction des âmes, au profit d'une nature moutonnière et d'une civilisation robotique. | | | | |
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| art | | | De Sophocle à Corneille, en passant par Shakespeare, la tragédie suivait la recette aristotélicienne – se traduire par l’action et non pas par le récit. Seul Tchékhov dépassa – en hauteur ! - cette vision bien primitive, l’illusion d’une profondeur événementielle ; il devina (inconsciemment !) la grande tragédie dans l’impermanence, la vulnérabilité ou l’extinction des plus beaux états d’âme, de ceux d’un amoureux, d’un artiste, d’un rêveur – bref, non pas d’un acteur mais d’un spectateur. Il faudrait peut-être ne pas oublier L.Sterne : « La plus délicieuse de nos jouissances s’achèvera dans la terreur »* - « The loveliest of our pleasures ends with a shudder ». | | | | |
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| art | | | Quand, dans mes yeux, les couleurs et les formes se mettent à parler musique, quand donc la vue cède en intensité à l’ouïe, je deviens plus qu’un témoin, je deviens regard, - mon âme barbare en serait muée en juge partial mais illuminé. « Les yeux sont des témoins plus exacts que les oreilles » - Héraclite. | | | | |
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| art | | | Fulgurances, épanchements – telles sont les formes, qui s’offrent, spontanément et naïvement, à mon désir d’écriture – me hisser, exploser. Mais, finalement, c’est dans le lapsus, dans la chute, que mes mots et mes états d’âme se reconnaissent le mieux. | | | | |
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| art | | | Et la vie et l’art se décomposent sur trois axes : l’intelligence, le talent, la noblesse, en visant, respectivement, les finalités, les parcours, les commencements. Et Valéry, tenant surtout au talent, reproche au siècle ses raccourcis : « La vie moderne nous offre tous les moyens courts d’arriver au but sans avoir à faire le chemin »** - au lieu de s’horrifier de la disparition de commencements dans l’imaginaire moderne. La noblesse réside dans l’âme, l’organe délaissé par ce siècle. | | | | |
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| art | | | L’esprit compose le rêve, que lui dictent les yeux fermés ; l’âme, qui le lit, les yeux ouverts, se fait oreilles, pour entendre la musique, que visait, comateux, le rêve. La possibilité de l’art est dans ces deux paires d’yeux, tantôt naissants tantôt évanescents, découvrant la caresse ou devenant l’ouïe. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique interviennent la musique et le travail, la composition et l’exécution, la liberté et le destin. Et si « le véritable destin d’un grand artiste est un destin de travail » - G.Bachelard, c’est-à-dire la main et l’esprit, sa liberté, c’est-à-dire sa musique, est ailleurs, dans l’âme. | | | | |
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| art | | | Sans une dimension musicale, l’art est impensable. Mais on ne crée jamais la musique (par son esprit) sans porter en son âme, au préalable, une autre musique, inconsciente, intérieure, personnelle. Sans celle-ci, on peut produire des comptes rendus, de la philosophie académique, mais on n’enflammera jamais les âmes. « Le secret de l’écriture réside dans la musique involontaire dans l’âme » - V.Rozanov - « Секрет писательства заключается в невольной музыке в душе ». | | | | |
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| art | | | La raison tient au bon et au vrai, mais l’âme a le droit de tout sacrifier au beau. Les valeurs particulières de l’être terrestre deviennent les axes entiers pour le devenir céleste, la création. Dans l’art qui veut être la vie même, les axes, détachés du temps, deviennent ellipses, boucles – l’éternel retour. L’art reste le Même. | | | | |
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| art | | | Ne s’adressant qu’au Créateur, mon écrit ne donne rien à ses lecteurs improbables, il s’attend plutôt à en recevoir un double accueil, une double interprétation : par un esprit - recevoir un sens, une répartition de ses profondeurs et de ses hauteurs, et par une âme - recevoir une émotion, se faire aimer. « Le destin d’un livre est dicté par les capacités des lecteurs » - Térentianus - « Pro captu lectoris habent sua fata libelli ». | | | | |
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| art | | | Ils partent des objets, que la conscience délimita déjà, et l’intellect conceptualisa et verbalisa ; je pars de ces perceptions pré-conscientes que j’appelle états d’âme ; c’est pourquoi l’essentiel de mon énergie porte sur les commencements : partir de l’âme, porté par l’esprit. | | | | |
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| art | | | Comment naît la musique d’une écriture ? - les battements du cœur en imposent le rythme, et l’harmonie de l’âme en compose les mélodies. | | | | |
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| art | | | La littérature est le seul domaine, où l’idéal consiste en l’équilibre entre le fond et la forme ; le talent de l’âme, crée une forme idéale, et les contraintes de l’esprit délimitent le fond idéal. | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | Pour l’homme, l’univers est décrit par les trajectoires de la nature et de la culture. Le cycle de l’existence de la nature est horrible et incompréhensible ; deux tableaux qui défient toute imagination : la naissance invraisemblable de la matière dans/après le Big-Bang, la mort de l’esprit dans un espace aux étoiles toutes éteintes. Est-ce que le parcours de la culture serait semblable ? - des graffiti de cavernes à la glaciation des âmes, face aux étoiles abandonnées. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique, l’éternel retour correspondrait à deux états d’âme différents : celui du créateur comme motif initial, aboutissant à celui du contemplateur comme finalité. Mais c’est toujours l’âme qui crée et qui exulte. En chemin, se produisent des hasards heureux – le talent livre l’enveloppe du style, et l’intelligence développe les pensées, mais on garde surtout le commencement et sa cible, pouvant servir d’un nouveau commencement. | | | | |
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| art | | | Comment accédait au feu l’homme des cavernes ? Il lui fallait un savoir, une volonté, une puissance, pour frotter une pierre contre une autre, et, l’air aidant, diriger l’étincelle sur des brindilles. La littérature relève aussi d’une espèce de pyrologie : mon élan est l’étincelle, ma langue est l’air, mes pierres sont les contraintes et ma chaume – les choses évoquées. La chaleur produite est partagée entre le corps, l’esprit et l’âme. | | | | |
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| art | | | Dans l’art complet, toute notre triade – cœur, âme, esprit – noblesse, talent, intelligence - naissance du désir, poursuite de la beauté, mise en forme – doit être impliquée : le cœur réclame, l’âme déclame, l’esprit proclame. | | | | |
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| art | | | Toute la puissance et toute la beauté du chêne découlent de la merveille minérale et vitale, programmée par le Créateur dans un gland. L’esprit s’en contente, mais les yeux veulent admirer le tronc et le feuillage. Et puisque l’art verbal, c’est un déroulement virtuel de tableaux que peint l’âme, le talent consiste à n’expliciter que l’énergie du commencement et laisser au lecteur le souci des parcours et finalités. Le chêne à naître, le chêne naissant ou le chêne né peuvent être soit narrés soit chantés. Quand tout instant, toute durée, par une magie du chant, se métamorphosent en commencements, on est en présence d’un talent supérieur. | | | | |
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| art | | | Avec la musique, le cœur ressent, avant que l’âme croie ou l’esprit comprenne. Avec le discours littéraire, le croire et le comprendre sont indispensables, pour que le ressentir final puisse être reproductible. Mais je veux être cru non pas sur parole, mais sur la mélodie. | | | | |
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| art | | | La bonne hiérarchie d’artiste : le Beau de l’âme - au-delà du Bien, le Bien du cœur – au-dessus de la Vérité de l’esprit. L’artiste complète le philosophe : « La place du Bien, au-dessus de l’essence est l’enseignement définitif de la philosophie » - Levinas. | | | | |
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| art | | | Tu ne traduis pas tes états d’âme, tu les réinterprètes ; ni l’authenticité ni la fidélité, mais la créativité ; il s’agit de rendre l’élan et non pas un état ou même une hauteur ; il y faut un esprit maître et non pas une raison servile. Plus l’âme est ardente et perdue, plus froid et concentré doit être l’esprit, pour produire des reflets crédibles. « Si un vertige meut ton cœur et ton esprit – que désirer de plus ! » - Goethe - « Wenn dir's in Kopf und Herzen schwirrt, was willst du Bessres haben ! » - l'esprit déséquilibré créera du bruit plutôt que de la musique. | | | | |
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| art | | | Le culte du présent non seulement éteint le rêve du passé imaginaire ou du futur à bâtir, mais, surtout, il rend l’éternité du lointain sans intérêt. Comment mon écrit peut-il attirer leurs yeux affairés, puisque je n’y mets que de l’épique, du mythique, de l’initiatique. « Les livres médiocres flattent nos faiblesses – du siècle, de l’âge, du sexe » - Tsvétaeva - « Плохие книги льстят слабостям: века, возраста, пола ». Ces faiblesses d’esprit sont vécues comme forces par les atrophiés d’âme. | | | | |
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| art | | | Chez tout écrivain, il est facile de deviner quelle est la voix que l’auteur écoute. Le plus souvent, c’est la voix de son siècle ; ensuite, viennent ceux qui écoutent leurs prédécesseurs ; le cas le plus rare est celui où l’on n’écoute que Dieu, c’est-à-dire son âme. | | | | |
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| art | | | L’artiste se sert de trois outils – l’âme, le cœur, l’esprit. L’âme dicte des contraintes à l’esprit dominateur et initiateur ; l’âme dessine des cibles inaccessibles aux élans du cœur survolté et incertain. « L’esprit écrit avec un stylo, le cœur – avec un crayon »** - Nabokov - « Пером пишет ум, карандашом – сердце ». | | | | |
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| art | | | Rien d’exceptionnel dans le savoir ou dans l’intelligence de Dostoïevsky ou de Nietzsche ; il est ridicule de les comparer sur ces dimensions : « Son [Dostoïevsky] savoir n’était pas moindre que celui de Nietzsche, mais il savait aussi ce que Nietzsche ne savait pas » - Berdiaev - « Oн знaл нe мeньшe, чeм знaл Hицшe, нo oн знaл и тo, чeгo Hицшe нe знaл ». Ils ne sont grands que par la qualité du son et du ton, des mélodies et des intensités. Dostoïevsky connaît l’angoisse du Bien (l’amour, le Christ, la liberté), condamné à rester dans le cœur (le corps), et il la rend par une incessante suffocation. Nietzsche connaît la divinité du Beau (l’âme, la création, l’angélisme), dont la noblesse autocratique exige la subordination tragique des autres fibres, fussent-elles divines. | | | | |
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| art | | | L’esprit d’espèce, esprit prosaïque, scrute l’Être philosophique, l’âme de genre, âme poétique, cerne le Devenir poétique. « Né de l’appel du devenir, le poème s’élève de son puits de boue et d’étoiles »** - R.Char. | | | | |
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| art | | | Tout art est dans la musique – verbale, picturale, sonore, philosophique. L’artiste, en nous, c’est notre âme, mais sa musique, son fond, doit être portée par la forme – les mots, les idées, les images – la tâche de notre esprit. L’esprit s’entend bien avec l’âme, mais reste désarmé face au cœur insondable, d’où l’impératif d’artiste – mettre le Beau au-delà du Bien. | | | | |
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| art | | | L’un des buts de l’écriture est d’occulter le comparatif et rester en compagnie du seul superlatif. En exclure tes contemporains est une prévention pédagogique à recommander. Soli Deo auribus – aurait pu être ma devise (plagiée de Bach : Soli Deo gloria). Quand ton seul auditeur, interlocuteur muet, est un absolu inexistant, appelé Dieu, tu deviens bon Narcisse : « L’âme de philosophe contemple sa propre contemplation »** - Dante - « L’anima filosofante contempla il suo contemplare medesimo ». | | | | |
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| art | | | La fièvre est maléfique dans un cœur sensible, bénéfique à une âme paisible et catastrophique pour un esprit corruptible. Pour peindre l’ardeur, le pinceau doit être froid. | | | | |
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| art | | | La poésie – l’enveloppement musical d’une image, d’un état d’âme, d’une impression, d’une mélodie ou d’un rythme. Leur développement discursif, inévitablement, sera de la prose, qui est un métier à part ; c’est dans ce piège que tombèrent Baudelaire et A.Rimbaud, dans leurs exercices hors rimes et mesures. | | | | |
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| art | | | Chez Nietzsche, van Gogh, Nabokov, j’entends surtout une musique. Aucun art sans musique ne peut m’attirer. Aucun esprit, développé en profondeur, ne vaut l’âme, enveloppée par la hauteur. | | | | |
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| art | | | Je ne produis ni récits à lire ni assertions à juger, mais états d’âme comme partitions ou songes à interpréter, dans les deux sens du mot, musical et intellectuel. | | | | |
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| art | | | Ce qu’il y a de meilleur, dans mon cœur, est muet ; tout ce qu’il y a de profond, dans mon esprit, est commun ; pour m’exprimer, il ne me reste que mon âme. « Mon art, c’est l’azur de l’âme, débordant sur ma toile »* - Chagall - « Моё искусство - лазурь души, изливающаяся на холст ». | | | | |
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| art | | | La chronologie des ambitions d’un écrivain médiocre suit deux étapes : exhiber des vérités, jeunes et vastes, exposer des doutes, profonds et mûrs. Tandis que le seul objectif d’un bon écrivain est d’apporter de la hauteur à ses états d’âme. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit se trouvent le fond d’un avis d’esprit et la forme d’une vie d’âme. Les avis poussent aux actes et aux critiques, la forme témoigne des tacts d’une musique. Ce qui me rend réfractaire du fond et sectaire de la forme. | | | | |
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| art | | | Les récits, avec leur inévitable platitude, t’invitent à promener tes yeux et ta raison sur leurs pages ; les maximes, s’énonçant sur des sommets, ont pour ambition - redresser ton regard et parler à ton âme. | | | | |
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| art | | | L’âme forme le regard, enveloppant des choses ; les yeux de l’esprit le développent en relations. C’est presque la même chose que de dire : « L’esprit est l’œil de l’âme » - Vauvenargues. | | | | |
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| art | | | L’ordinateur n’a pas à s’excuser auprès de Gutenberg, à cause de la chute du prestige et de la diffusion du livre. Le problème est ailleurs : il y a, aujourd’hui, autant de talents qu’aux toutes autres époques, et même peut-être autant de désirs de bonnes lectures ; ce qui disparut, c’est l’originalité, la musique, la noblesse – bref, l’âme, aussi bien chez l’écrivant que chez le lisant. Là où jadis s’éployait le rêve, une raison pseudo-révoltée, pseudo-savante, pseudo-exceptionnelle remplit les pages monotones, robotiques, tournées vers l’actuel et ignorant l’éternel. | | | | |
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| art | | | L’échelle croissante de la qualité du style en littérature : la suite dans les idées de l’esprit, l’intonation de la voix du cœur, l’intensité des états d’âme. | | | | |
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| art | | | Je veux traduire mon état d’âme ; celui-ci, certainement, équivaut à une mélodie que, malheureusement, je n’entends pas ; mais je veux qu’un lecteur n’entende qu’une mélodie, qui correspondrait à son propre état d’âme, peut-être très différent du mien. C’est une ambition homérique ou beethovénienne. | | | | |
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| art | | | Le bonheur de l’écriture consiste à trouver un accord musical – même à contre-point ! - entre ton mot et ton état d’âme. Ceux qui ‘souffrent’ de l’imprécision des mots pour décrire une boîte d’allumettes sont des sots sans âme. | | | | |
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| art | | | Qu’on devine, dans ton écrit, quelle hauteur vise ton âme ou quelle profondeur scrute ton esprit, sans les confondre, - tel est le rêve de tout créateur. Tant qu’existaient des âmes, on pouvait encore défier St-Paul : « On sème un corps de l’âme, en surgit un corps de l’esprit ». Aujourd’hui, des esprits médiocres moissonnent l’insipidité des esprits médiocres. | | | | |
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| art | | | La maxime ne peut être ni constat, ni verdict, ni nécessité, ni vérité ; elle ne peut exprimer que la musique d’un état d’âme. | | | | |
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| art | | | Je pratique l’écriture des réponses (celle des questions est toujours entachée de banalités), mais leurs sources ne sont pas des questions (que chacun est libre d’inventer), mais l’excitation, un état d’âme suffisamment rare, mais universel ; la réponse, elle, est toujours personnelle. | | | | |
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| art | | | Progrès en écriture : écrire comme les autres parlent, décrire ce que tu vois dans le paysage de ton esprit, transcrire ce que tu entends dans le climat de ton âme. | | | | |
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| art | | | Mon écrit n’offre que des habits ; au lecteur - d’y essayer son corps, son esprit ou son âme, pour qu’une beauté en surgisse. | | | | |
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| art | | | Des états d’âme, des objets composites, des illuminations sont souvent informes, dépourvus de noms ; ce sont les objectifs les plus intéressants d’une écriture elliptique, qui est peut-être la plus noble. L’écriture hyperbolique peut te faire t’enliser dans un maniérisme intenable ; l’écriture parabolique peut conduire à un relativisme aplatissant. | | | | |
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| art | | | Mon état d’âme - ce désir difforme, cette voix du Bien - sert de commencement pour le chanter ; mais, en le chantant, un autre désir, inspiré par la forme naissante, surgit, - une voix du Beau. Le rêve musicalisé, c’est la rencontre de ces deux voix. « Je te chercherai par mes désirs ; je te désirerai en te cherchant » - Anselme - « Quaeram te desirando, desiderem quaerando ». | | | | |
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| art | | | La musique : l’accès émouvant aux objets invisibles. La littérature devrait viser le même effet : rendre grandiose l’accès aux états d’âme, en transformant les objets en relations, et les relations – en objets ; ces transformations sont des caresses verbales. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre est creuse, si elle ne vaut que par ce qu’on y voit ; c’est la part de l’invisible qui est décisive, et non pas par une dissimulation quelconque, mais par l’indispensable présence d’inconnues dans ton arbre. Et cette invisibilité peut concerner l’esprit – jeu intellectuel, l’âme – jeu poétique, le cœur – jeu sentimental. | | | | |
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| art | | | Trois états difficilement comparables, incommensurables, incompatibles et pourtant constituant une chaîne, bien que discontinue : l’état du cœur, provenant de ton soi inconnu, émouvant ton âme, stimulant son inspiration ; l’état de ton âme motivée, résumant ton soi connu, créateur, inventeur, poète ; l’état de ton esprit, tentant de reconstituer un état du cœur originaire, à partir du tableau, peint par ton âme. Ces deux états du cœur ne coïncideront jamais ; le premier est dépourvu de langage ; le second n’est que langage. | | | | |
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| art | | | L’art : créer des vibrations de nos sens, en harmonie avec ton état d’âme, état réel ou imaginaire. Mais tout état d’âme n’est qu’une nébuleuse ; y placer ton étoile est un noble but de l’art et le seul moyen de faire valoir ta personnalité. | | | | |
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| art | | | Tu crées une mélodie inspirée, lorsque tu écoutes la voix de ton soi inconnu et non pas celle de la rue ; mais ce n’est pas une garantie du succès – la même inspiration doit, en même temps, rehausser ton esprit, ton âme et ta plume, ce serait le seul état vraiment inspiré et fécond. | | | | |
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| art | | | Un état d’excitation, une reconnaissance d’une force, un positionnement flatteur sur la scène publique – quand j’énumère ces objectifs communs de tout candidat-littérateur, je suis navré de constater qu’ils peuvent s’obtenir sans aucun talent, sans aucune noblesse, sans aucun acte (terme de Valéry), c’est-à-dire sans aucune passerelle nette entre l’œuvre et l’état d’âme de l’auteur artiste (et non pas de l’homme biographique). | | | | |
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| art | | | Les contraintes – l’outil de l’esprit ; la noblesse – l’outil de l’âme ; le talent – l’art de l’usage coordonné de ces deux outils, le premier servant à déblayer le fond, le second – à affiner la forme. | | | | |
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| art | | | La nullité littéraire des musiciens et des mathématiciens s’explique par l’impossibilité de traduire la musique en autre chose que la danse ou d’interpréter la mathématique, en revenant au réel relatif et en sortant de l’idéel absolu. Danseur ou penseur, ces deux dons sont les seuls à faire de toi un écrivain. « J’aime la vie elle-même et non des au-delà quelconques ; je ne suis pas rêveur, je ne fouille pas mes états d’âme » - Prokofiev - « Я люблю самую жизнь, а не витания где-то, я не мечтатель, я не копаюсь в моих настроениях ». | | | | |
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| art | | | La poésie ne devrait ni parler, ni suggérer, ni dissimuler, ni se confesser, mais uniquement – produire de la musique des mots, des images, des pensées, des états d’âme. La musique se passe de nos analyses, pour aller tout droit à l’âme. | | | | |
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| art | | | Ne décris pas ce qu’on peut voir ; ne cherche pas à traduire en musique obscure ce qui n’est qu’un bruit trop net ; écris pour que de ton regard sur l’invisible naisse une musique, adressée aux yeux fermés, à l’âme ouverte. | | | | |
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| art | | | La haute couture s’adresse au beau corps, dont la beauté gagnerait à se couvrir d’un bel habit, au milieu des admirateurs. L’art aphoristique fait presque la même chose : il n’offre que l’ornement, prévu pour une belle âme, qui serait fière de le porter – dans la solitude. | | | | |
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| art | | | On commença par séparer l’émotion et la beauté, et l’on comprit que la création, c’est-à-dire la traduction des états d’âme, devenait inutile, puisque la beauté sans frissons, c’est-à-dire la joliesse, se fabrique – l’histoire de la dégénérescence de l’art. | | | | |
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| art | | | C’est par l’âme, et non pas par l’esprit, qu’il faut tendre vers le Beau. L’esprit ne conduit que vers les impasses, les désespoirs, l’absurde. C’est pourquoi tant de spirituels se contentent du médiocre, ayant échoué dans la poursuite du Beau. | | | | |
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| art | | | Tous les arts peuvent contenir du mystère, que tu es libre d’interpréter ; mais la belle musique, sans, nécessairement, en contenir un, crée dans ton âme un état de mystère irrésistible, que tu vis, sans l’interpréter. | | | | |
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| art | | | À quel organe s’adressent les livres d’aujourd’hui ? À une tête en proie à l’ennui, à un estomac à digestion rapide, au faciès fréquentant les plateaux télé. Et pourquoi se tourner vers un esprit fade, une âme moribonde, un cœur emphatique – le lot de la majorité - et qui ne pèsent rien sur la balance du succès escompté ? | | | | |
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| art | | | L’âme s’incarne dans tous les arts, sauf dans la musique, qui est l’âme désincarnée. La poésie est l’incarnation, ou l’enfant, de la musique, par l’intermédiaire de l’esprit ou du cœur. | | | | |
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| art | | | Les mots peuvent traduire l’impression que nous recevons de n’importe quel art, sauf de la musique. L’expressivité des mots est le critère le plus sûr d’une intelligence ; c’est pourquoi aucun art n’est commenté par tant d’imbéciles que la musique. Les commentaires d’un poète ne décrivent que l’état de sa propre âme. | | | | |
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| art | | | Plus haute est l’harmonie musicale – dans les notes, les mots, les coups de pinceau, les pensées – plus profonde est l’émotion qu’elle provoque chez les âmes sensibles. « Le rythme et l’harmonie pénètrent irrésistiblement au plus profond de l’âme » - Platon. | | | | |
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| art | | | Ce qui constitue l’état de mon âme – l’intensité, l’énigme, l’extase – est intraduisible en mots ; c’est pourquoi il existe la musique. « Je vois ma vie comme l’expression de la musique » - Einstein - « Ich sehe mein Leben als Ausdruck der Musik ». | | | | |
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| art | | | Les mots et images n’apportent rien au sentiment visé, comme le portrait ou le roman n’apportent rien à l’homme représenté, ni l’Intelligence Artificielle - à l’intelligence. Mais sans l’âme ou l’esprit actifs, le cœur risque de sombrer dans la passivité. | | | | |
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| art | | | Tout livre d’art doit être codé ou écrit à l’encre sympathique. Tout homme à l’âme vivante possède un décodeur nécessaire, pour entendre la musique de ce livre ; il serait même suffisant, si, en plus, cet homme avait une tête bien faite. | | | | |
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| art | | | N’importe qui peut ne faire de son écrit qu’un étalage de questions. Mais l’écriture, qui consisterait, essentiellement, de réponses, ne vaut que si l’on réussit à trouver à celles-ci des questions intéressantes ou, au moins, cohérentes. Aux réponses : âme immortelle, savoir absolu, connaissances a priori il n’y a aucune question qui exciterait notre curiosité ou notre goût du subtile – ce sont des morts-nés. | | | | |
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| art | | | Le genre discursif : une même chaîne, qui relie des héros, des bandits, des badauds, et qu’on traîne, en plein jour, vers les forums, les salles de vente, les abattoirs. Le genre aphoristique : un faisceau d’étincelles, projetant des ombres dans la nuit des âmes. | | | | |
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| art | | | Les mécaniques unités aristotéliciennes préparaient déjà l’art des robots ; la seule unité, dont je puisse me targuer, est la hauteur, de laquelle j’observe les états de mon âme. Atemporel, atopique, passif. | | | | |
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| art | | | Puisque aucune identité n’est possible entre ta conscience et tes tentatives de la décrire, il vaut mieux renoncer à écrire ce que tu penses ou ressens ; je préfère assister, sur mes pages, à la naissance d’une pensée ou d’un état d’âme, dont je ne soupçonnais même pas l’existence. | | | | |
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| art | | | La poésie et la philosophie ne furent possibles que grâce aux loisirs que pouvaient s’offrir des âmes sensibles ou des esprits aigus. L’extrême professionnalisme moderne étouffa les âmes et étriqua les esprits ; l’étroite et sobre profondeur succéda à la vaste hauteur et à l’enivrante intensité. | | | | |
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| art | | | Le style est l’harmonie, maintenue par l’esprit ; le talent est la mélodie, née dans l’âme, et les battements du cœur imposent le rythme. | | | | |
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| art | | | Dans ton écrit, tu as beau ne viser que des fleurs (des états d’âme), il en surgira, immanquablement, un arbre d’esprit, structuré par des idées, qui approfondissent les racines et étendent des ramages. Mais la beauté de l’ensemble doit consister en qualité d’accès aux fleurs, c’est-à-dire – dans le style. | | | | |
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| art | | | Un état d’âme que tu es censé rendre ne se réduit ni aux images ni aux idées ; irrémédiablement tu vas l’inventer. L’auteur et l’homme ne peuvent donc jamais coïncider ; aucun d’eux n’est disciple de l’autre. | | | | |
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| art | | | La musique picturale ou verbale existe, car c’est elle qui fait résonner ton âme, sans que tu comprennes pourquoi, sans que tu voies l’objet de ton bouleversement. | | | | |
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| art | | | Le regard, dont je parle, n’est pas tellement dans l’œil, puisque ce regard se dédie à la création, c’est-à-dire à la conception (par l’âme) et à l’exécution (par l’esprit). | | | | |
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| art | | | Il est naïf d’opposer, et même de préférer, nos sensations à notre culture ; les premières, provenant du corps, sont pratiquement identiques chez les aristocrates et chez les goujats, tandis que notre tribut à la culture porte toujours les traces de nos propres états d’âme. | | | | |
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| art | | | Chez un philosophe, on (res)sent le climat, pointilliste, laconique, ascendant, de son âme ou/et comprend le paysage, vaste, cohérent, connexe, de son esprit. Avec la disparition des âmes, on est orphelin de climats solitaires et plongé dans la multitude de paysages. Mais l’artisanat (photo)graphique rendit ces paysages – interchangeables. L’aphorisme reste le dernier genre, qui fasse parler l’âme. | | | | |
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| art | | | Tant de galimatias – philosophiques, picturaux, musicaux (la liste reflète la chronologie des agonies) – se présentent comme l’avènement de la sensibilité pure. Dans un langage plus réaliste, je parlerais du hasard des relations entre concepts, du hasard des couleurs ou des formes, du hasard du croisement des tons, des rythmes. Bref, la disparition de la mélodie – spirituelle, pittoresque, émotive. À force de moduler à outrance les reliefs de notre âme, on aboutit à une platitude idéologique, formelle, impersonnelle. | | | | |
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| art | | | Le chemin menant à la naissance de ton regard poétique : tu ne comprends plus, tu n’entends plus, tu ne vois plus – et tu fais appel au goût (les contraintes de l’esprit) et au toucher (la caresse de l’âme). | | | | |
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| art | | | J’ai choisi de me montrer, plutôt que de montrer les autres ; ce qui revient à préférer le chant au récit. Le seul musicien, chez moi, est mon âme ; en absence des âmes, personne ne m’entend – l’âme n’est entendue que par des âmes – ma réplique au fragment de F.Schlegel : « Les esprits ne se montrent qu’aux esprits »* - « Geister zeigen sich nur Geistern ». Les abstractions, les rêves, les spectres passent, inaperçus, inentendus… | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’esprit n’est qu’un bon manœuvre au service de l’âme créatrice. Avec les âmes éteintes, les esprits se machinisent davantage : ils gagnent en cohérence et perdent en agilité. | | | | |
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| art | | | L’art ne s’adresse qu’à ceux qui ont une âme ; il consiste à peindre des rencontres uniques, jamais produites par le passé, entre des concepts, grâce à un nouvel angle de vues sur eux. La vue de cette rencontre, ce trope, le contraire du hasard, provoque une émotion dans les âmes, qui disposent de facettes autres que la réfléchissante ou la calculante (ce fut le cas malheureux d'Aristote). La métaphore est un triomphe du talent sur le hasard. | | | | |
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| art | | | Deux sortes d'émanations du soi inconnu : des impulsions ou des vibrations – la créativité ou l'âme. L'art, c'est l'heureuse rencontre de ces deux courants, de ces deux fonds, portés par le talent, qui est la forme même du soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Mes phrases se composent dans un tumulte, mais la recherche de chaque mot capital, à y insérer, exige un calme – l’état d’âme et l’état d’esprit. | | | | |
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| art | | | Tout ce que s’exprime (le fond et la forme) par l’artiste s’imprime dans le lecteur/spectateur/auditeur (muni d’un cœur, d’une âme, d’un esprit). Le meilleur émetteur cultive la forme, à travers laquelle le meilleur récepteur perçoit le fond – la hauteur maîtrisée par le premier et la profondeur découverte par le second. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre-d’art, l’amorçage devrait provenir du cœur, le langage – être maîtrisé par l’esprit, le message – dicté par l’âme. En pratique des meilleurs, le temps n’y intervient pas, l’auteur vit une étonnante synchronie, ce qui permet de prendre le cœur, avec ses commencements, pour véritable auteur. Et puisque les cœurs des admirateurs, contrairement à leurs âmes, survivent à la peste de la robotisation mondiale, le sens de la création, vu par Beethoven : « Du cœur – vers le cœur » - « Von Herzen zu Herzen gehen », - est juste. | | | | |
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| art | | | Ils écrivent pour remplir les rayons de la consommation de masse ; j’écris pour les goûts qui, peut-être, n’existent même pas. Mais l’âme est faite pour cuisiner ou goûter de la beauté, irrésistiblement. Dans une société sans âme, aucun rayon n’est plus prévu pour la beauté gratuite, désormais non-nutritive. | | | | |
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| art | | | Ce n’est certainement pas l’ambition qui me pousse à écrire, mais la beauté recherchée des mots à naître pour chanter mes états d’âme. | | | | |
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| art | | | L’inspiration (état d’âme dans l’espace, créant un enthousiasme a posteriori) n’a aucun rapport avec l’excitation (état d’âme dans le temps, portant un enthousiasme a priori). Une main tremblante est compatible avec un esprit ferme, tous les deux au service de l’âme. On vit dans le temps (un devenir de routine), on rêve dans l’espace (un être de rupture). | | | | |
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| art | | | Aujourd’hui, la foule (ou des règlements écrits) est le seul juge en politique, en esthétique, en éthique ; l’écrit, qui s’adapta à ses goûts, est plus pitoyable que l’image, qui n’exige pas la présence d’une âme et n’a nul besoin de l’esprit, les yeux passifs se nourrissant des écrans. « Où l'image tient lieu de la parole, la matière évince l'esprit » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | En approfondissant ton regard sur n’importe quel objet – que ce soit un cristal, un papillon, un rugbyman – tu finiras par tomber sur des mystères grandioses, incitant ta vénération de la Création ; mais l’écrivain, dans son choix d’objets, doit poser des contraintes sévères et remonter aux genres les plus abstraits, où disparaîtraient les atomes, les yeux, les cervelles et ne resteraient que les états d’âme enchantée. | | | | |
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| art | | | L’écriture : l’objet initial – un état d’âme, réel, non langagier, non conceptualisé, ensuite – son reflet, de vagues concepts avec de vagues relations, leurs places vagues dans une représentation naissante, des mots trop précis, trop limités, trop galvaudés, la nécessité de métaphores, qui finissent par peindre un état d’âme aux frontières trop nettes et imprévues, et c’est le chemin d’accès de ce dernier état avec l’état d’âme initial qui déterminera la qualité de ton écriture. | | | | |
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| art | | | Les dieux sont plus souvent querelleurs ou rivaux plutôt qu’alliés ou frères. D’autant plus précieuse est l’alliance entre Apollon et Éros, dans l’amour (la beauté féminine et le désir masculin) et dans l’art (la beauté comme but et l’excitation comme prélude de la création). « L’art est un appétit de l’âme en quête de volupté »*** - A.Suarès - Zeus et Athéna, la volonté et l’intelligence, se fusionnent dans notre esprit qui entretient la soif de l’âme. | | | | |
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| art | | | La notion de caresse peut être trouvée dans tous les arts : la caresse musicale consiste, peut-être, dans les nuances du timbre – neutre, pur, tendre, perçant ; la caresse picturale – dans l’harmonie de la composition ; la caresse littéraire – dans le rythme stylistique ; la caresse poétique – dans la mélodie des vers. Dans tous les cas, la caresse naît de la musique de l’âme. | | | | |
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| art | | | L’exégèse de mes notes : le cœur secoué par des soupirs ou frissons, l’âme en retient des rythmes, des timbres, des mélodies, l’esprit se libère du temps, grave cette musique temporelle du sensible dans l’espace des paroles intelligibles, une nostalgie traduite en mélancolie hors-temps. | | | | |
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| art | | | Du même noble état d’âme peuvent surgir aussi bien une grisaille qu’une illumination. Ne pas se laisser abuser par cet état (le fond), ne tenir, ne garder, ne soigner que la beauté et l’intelligence (la forme). | | | | |
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| art | | | Le cycle de vie d’une œuvre d’art : l’âme est émue par un fond vague, le cœur le munit d’ardeur, l’esprit spatial y met des contraintes, le talent fournit des outils – pour que l’âme finisse par en trouver une forme, que l’esprit temporel réduira en cendres. L’auteur est Phénix ; il vit de l’obscurité de la flamme naissante, meurt de la clarté des cendres nées et ressuscite par un retour éternel. | | | | |
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| art | | | Les trois types d’artiste : l’apollinien, avec son esprit en marbre ; le dionysiaque, avec son corps déchaîné ; le faustien, avec son âme solitaire. | | | | |
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| art | | | Le genre aphoristique est le seul genre cosmopolite ; les âmes sont nationales, mais l’esprit est universel. « L’idiome d’une race, dont l’apogée d’esprit est la maxime »*** - J.Joyce - « The tongue of a race the acme of whose mentality is the maxim ». | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | Donner un nom à nos états d’âme innommables ou innommés, tel est le sens de l’art. Mais ce baptême n’exige aucun développement et n’est que témoignage d’une naissance. « Les plus belles œuvres d’art du monde racontent leur commencement »*** - Pasternak - « Лучшие произведенья мира рассказывают о своем рожденьи ». | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, c’est-à-dire mon âme, envoie à ma conscience un message mélodique ; la conscience prie mon soi connu, c’est-à-dire mon esprit, de munir le message d’une enveloppe langagière. L’opéra, serait-elle la métaphore la plus plausible de la création artistique ? | | | | |
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| art | | | Ton ouvrage ne doit ni refléter la réalité (qui est surtout un problème), ni traduire une idée (qui n’est qu’une solution), mais caresser un état de ton âme (qui est plus qu’un mystère). | | | | |
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| art | | | Le style est le rejet du hasard et de la banalité, pour trouver une expression symbolique (verbale ou autre) de nos états d’âme inarticulés, les deux étant dans la verticalité individuée et non pas dans l’horizontalité commune. Et peu importe que l’état d’âme émettrice ne coïncidera jamais avec l’état d’âme réceptrice. | | | | |
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| art | | | L’art est la peinture de tes états d’âme ; de tout tableau réussi émerge le chant d’un rêve ; de tout chant tu peux extraire le récit d’une pensée ; toute pensée a partie liée avec la vie. Donc, l’art réconcilie le rêve et l’action, qui ne se rencontrent guère ailleurs. | | | | |
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| bien | | | L'attitude inepte : vilipender le progrès en brandissant les noms de la Saint-Barthélémy ou de l'Holocauste. La seule régression, qui vaille la peine d'être épinglée est l'automatisme de la bonhomie. « Nous sommes automates dans les trois quarts de nos actions »*** - Leibniz - ce taux (qui fut de moitié-moitié chez Pascal), aujourd'hui, décupla : « L'homme tourne à l'automate ; tout y sera, moins l'esprit ; cette loi est celle du troupeau »** - A.Suarès - ce qui t'échappa, c'est que l'esprit même, aujourd'hui, tourne au troupeau. Les cœurs y sont illégitimes, et les âmes - orphelines. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans les buts, ceux-ci sont toujours louables. Il l'est encore moins dans les intentions, celles-ci sont toujours hypocrites. Il est dans la nature des contraintes, que je n'ai même pas besoin de résoudre, pour les accepter. « La grandeur de l'ame n'est pas tant tirer à mont, et tirer avant, comme sçavoir se circonscrire »** - Montaigne. | | | | |
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| bien | | | Ils voient la racine du mal dans le mensonge, dans le trucage, dans l'irrationnel. Tandis qu'il envahit le vrai, le translucide, le raisonnable. Le mal est vraiment radical (« das radikal Böse » de Kant, dont on ne voit aucune raison compréhensible - kein begreiflicher Grund ist da), et la racine s'appelle (tout) acte (et le poing nu y est aussi pernicieux que la technique, dans laquelle Heidegger place son mal radical à lui, semblable à Sartre ou aux Orthodoxes, avec leur manque d'être, en tant qu'origine du mal, à rapprocher de l'oubli de l'être). Et aucun péché originel n'en couvre la moindre parcelle ; le seul palliatif étant agir, les yeux et l'âme éteints. | | | | |
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| bien | | | Épicure s'approche du Bien par la souffrance du corps (il fut cacochyme) et par le plaisir de l'âme (sage, raisonnante), tandis que c'est le plaisir du corps (dans l'aveuglement des sens) et la souffrance de l'âme (devant l'infaisabilité du Bien) qui nous le font découvrir et vénérer. | | | | |
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| bien | | | La veille : l'angoisse du cœur et la paix de la tête. Le sommeil : la révolte de la tête et la charité du cœur. Bercées par la mort dans l'âme. | | | | |
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| bien | | | L'explication de la paix d'âme du salaud d'aujourd'hui : contrairement aux époques précédentes, il ne voit plus les bleus, plaies et bosses de ses victimes. Le bâton pesait sur la conscience beaucoup plus que le papier et les cartes de crédit. « La conscience tranquille nuit à la santé de l'âme »* (Euripide) et finit par l'étouffer. Et sans l'âme, c'est à dire sans conscience, ils vivent en torpeur, sans connaître la honte : « Les blessures de la conscience ne se cicatrisent jamais » - Publilius - « Cicatrix conscientiae pro vulnere est ». | | | | |
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| bien | | | Un goût ne peut pas être parfait sans l'ironie, cette arme du vaincu ; une âme ne peut pas être haute sans l'élan de la pitié pour un malheureux plus pur que toi. Valéry, qui ne fut jamais meurtri ni n'eut d'amis en ruines, reste affreusement incomplet. | | | | |
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| bien | | | Quand mon âme fait taire tous les motifs, le Bien apparaît comme tentation et même chute (« La tentation est pire que le meurtre » - le Coran). Je me mets à douter de l'origine des ailes, qui cachent ma honte. J'apprendrai à porter mon âme en écharpe. | | | | |
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| bien | | | Le mal n'est jamais dans une déviation, ni dans l'existence du chemin ni dans ses provenances ou destinations, - mais dans le cheminement même. À moins que le départ réel des pieds ne serve qu'à entretenir l'exil immobile et virtuel de l'âme : « Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls, qui partent pour partir » - Baudelaire. | | | | |
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| bien | | | Le vrai appartient à la raison ; le beau réside dans l'âme. Mais nos rapports avec le Bien se forment à travers l'un ou l'autre : « le beau est un enjeu terrible ; pour le gagner, le diable défie Dieu, et l'âme humaine est ce champ de bataille » - Dostoïevsky - « красота страшная вещь, здесь Бог с диаволом борется, а поле битвы - сердца людей ». | | | | |
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| bien | | | Nous avons peut-être deux âmes : une forte et héroïque, sachant faire des sacrifices, et une faible et sainte, osant la fidélité. Elles auraient deux canaux d'échanges : l'ironie face à la force et la pitié pour la faiblesse. Dans la pitié, la noblesse fait que l'âme sacrifie sa force impure à la pure faiblesse. | | | | |
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| bien | | | La honte disparut chez nos semblables, avec l'intrusion de la raison dans tous les compartiments de l'âme. Et lorsqu'ils trouvent, qu'il n'y a pas assez de raison dans leurs microscopiques émotions, l'embarras qui les gêne sera appelé par eux - honte. Ils ne comprendront jamais, que ce qui est hors de la raison peut ne pas être contre la raison. Tout homme sensé est hanté par la vague sensation de souillure, de péché sans acte ni expiation, dont il ne décèle aucune origine raisonnable. | | | | |
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| bien | | | Cette sotte fiction : l'âme humaine déchirée entre Dieu et Satan ; le vrai déchirement - trouver satanique toute action s'inspirant de la pensée tournée vers Dieu. Il n'y a pas de Satan, il y a inaccessibilité de Dieu par l'action. Voir le Satan, c'est manquer d'ironie, qui en confirme l'inexistence : « L'ironie est un trait d'esprit, qui dévitalise la réalité du mal » - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Que ton cœur soit plus près du plus faible ; que ton esprit ne défie que le plus fort ; que ton âme ne s'attarde en aucune compagnie et reste seule et désarmée. | | | | |
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| bien | | | Être conscient du mal : savoir, que dans tout mon arbre, héraldique, idéel ou gestuel, se niche un serpent ; et je ne sais jamais si, pour me tenter, il me tendra un fruit, une fleur ou une ombre. En l'attendant, que l'espérance s'occupe de mon arbre : « Si ton arbre reste verdoyant dans ton âme, un chant d'oiseau y naîtra peut-être » - proverbe chinois. | | | | |
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| bien | | | Je me projette vers l'extérieur - je suis inondé de honte d'engagement ; je me recroqueville à l'intérieur de mon âme - j'y bois la pureté de dégagement. De la rencontre entre ces deux regards naît la sagesse ; Platon se montre bigleux en opposant le philosophe aux coupables et aux âmes saintes. | | | | |
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| bien | | | Les âmes naïves s'imaginent, que le malheur du monde ne viendrait pas de la force des pires, mais de la faiblesse des meilleurs ; c'est la force même qui est l'origine du mal, et le pire mal se produit, lorsque les meilleurs y accèdent et s'en servent. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant. | | | | |
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| bien | | | L'idée est ce qui doit être justifié ; la bonté et la beauté sont mouvements d'âme se passant de toute justification ; ce qui est dit de bonté - donc, des idées - n'est pas bonté, et dire, que « la beauté est idée, beauté et vérité sont une seule et même chose » - Hegel - « die Schönheit ist Idee, so ist Schönheit und Wahrheit dasselbe », est inepte ! | | | | |
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| bien | | | La liberté, si importante en éthique, est inutile en esthétique : la grâce ou le donné s'y passent de notre liberté et vont tout droit à l'âme, sans interpeller notre volonté. « La liberté n'est pas de décider, mais d'être décidé » - Enthoven - la liberté est de savoir au nom de quel sacrifice je décide et au nom de quelle fidélité je suis décidé ! | | | | |
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| bien | | | Ils ont beau aller au-delà du beau et du hideux (Baudelaire), ou du Bien et du mal (Nietzsche), la bonté et la beauté, inséparables de l'âme, nous rattrapent tous. Les plus obtus, ou les plus rapides, ou les plus sourds, s'imaginent y tomber seulement sur le vrai livide ou sur l'être insipide et se mettent à hurler à la mort de Dieu, tandis que, par cette fission, c'est leur propre vie qui fiche le camp au profit de la seule cervelle. | | | | |
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| bien | | | Le vrai Mal ne sort blanchi d'aucun confessionnal ; le Mal est, par définition, sans rédemption possible ; il est sécrété, chaque fois que l'âme croit avoir entendu une réponse à son interrogation du Bien, ce grand muet, contrairement à ce grand orateur qu'est le Beau. | | | | |
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| bien | | | Les valeurs métaphysiques n'ont pas de négation : le Bien, qui nous travaille, n'a pas besoin d'un Mal, qui n'existe que dans l'acte et jamais - dans le cœur, comme le frisson du Beau dans l'âme n'a rien à voir avec le frisson du dégoût dans les yeux ou dans la raison. | | | | |
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| bien | | | Inévitablement, l’artiste, fidèle à l’art, se livre à la servitude du cœur, au diktat de l’esprit, aux caprices de l’âme « Dans toutes les sphères, l’homme est tyran, traître ou prisonnier » - Pouchkine - « На всех стихиях человек - тиран, предатель или узник ». | | | | |
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| bien | | | Une certaine noblesse des Anciens venait de la distinction, qu'ils faisaient entre la morale pour l'âme et celle pour l'action ; chez les modernes, seule la dernière survécut, ce qui, paradoxalement, amena la funeste paix d'âme, aequitas animae, dont rêvait l'Ancien, tout en les débarrassant du ballast de la noblesse, qui est, avant tout, le sentiment de honte, periculum animae. | | | | |
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| bien | | | Deux lamentables artifices, fondés sur une négation mécanique : Baudelaire et Nietzsche, s'imaginant qu'en renonçant au beau ou au bon, on puisse les rejoindre, les réinventer ou les réévaluer au-delà du Bien et du sublime, qui, eux, sont toujours en-deçà de nos épidermes, cervelles et âmes. « J'ai pétri de la boue et j'en ai fait de l'or » - Baudelaire - mais la boue perce. | | | | |
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| bien | | | Le premier calmant des troubles de la conscience est l'action, avec ses illusions sur le droit (consistant en connaissance des lois et des codes) et la puissance (se réduisant de plus en plus à l'appui sur un bouton). « Que nos bras forts soient notre conscience »** - Shakespeare - « Our strong arms be our conscience » - la cécité des muscles se compléta par la surdité des cœurs et le mutisme des âmes. | | | | |
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| bien | | | Le Bien persiste, protégé par son mystère ; le Vrai existe, puisqu’il est une solution ; mais le Beau est suspendu entre le mystère fugace et la solution tenace. C’est pourquoi, à côté du cœur et de l’esprit, l’âme est la plus vulnérable et même volatile. Elle s’éteint dès qu’on n’écoute plus la musique, qui est la nourriture de l’âme. « Que suis-je venue faire dans ce monde ? - écouter mon âme » - Tsvétaeva - « Что я делаю на свете? - Слушаю свою душу ». | | | | |
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| bien | | | Ni l'analogie ni la négation, à partir du Bien, ne nous éclairent sur la nature du mal, mais le déchirement tragique entre le Bien métaphysique, que nous portons dans notre âme, pure et infinie, et l'action, imposteuse et finie, et qui se charge de la traduction impossible de ce Bien inarticulable. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux espèces qui, face au problème du Mal, gardent une conscience tranquille : les moutons, puisqu'ils vivent dans l'action, et celle-ci, étant collective, n'interpelle pas leur âme individuelle, et les robots, puisqu'ils évoluent selon des algorithmes et ceux-ci, étant infaillibles, n'imaginent plus de bugs spirituels. Le muscle et la cervelle, livrés à eux-mêmes, - deux ennemis du Bien. | | | | |
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| bien | | | La vertu est immatérielle, et pourtant on ne peut pas douter de sa miraculeuse présence innée dans notre âme. La vertu est manière, et le vice est matière ; nous prêchons la première et pratiquons le second. On peut démolir le vice ; on n'arrivera jamais à extirper de nous la vertu ; la vertu reste constante et immuable, quels que soit le volume du vice aboli, écarté, commis ou favorisé. | | | | |
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| bien | | | Si la vertu et la raison justifient les buts et les moyens, l'âme s'occupe des contraintes. Elle sacre le but, en ne validant que les moyens nobles. | | | | |
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| bien | | | Ils appellent salut – une paix d'âme, résultant de nos péchés pardonnés ou oubliés, tandis qu'il serait une âme trouble et vibrante, reproduisant la musique de nos rêves immaculés. Le salut, c'est le triomphe de ta musique sur le silence de Dieu et le bruit des hommes. | | | | |
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| bien | | | La beauté n'est pas une lumière, mais déjà une réfraction par le prisme de mon âme ; le retour aux sources n'a pas de sens. Le mal n'est qu'une zone virtuelle du spectre d'une lumière des actes ; avec un prisme exigeant, j'arriverai toujours à l'afficher sur l'écran de mon âme, quel que soit l'acte. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est qu'un appel passif de l'amour ; l'amour, comme le beau, a pour organe - l'âme fière, tandis que le Bien loge dans le cœur chétif. Rien de commun, en revanche, entre le Bien et le beau : le beau a aussi bien sa source que ses effets, pleins de grandeur et de puissance, tandis que le Bien n'a qu'une source, vouée à la faiblesse et à l'inabouti. Et Plotin : « Le Bien est l'au-delà et la source du Beau » - ignore, que l'au-delà du Beau est l'esprit et sa source - l'âme. | | | | |
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| bien | | | Toutes les idées (qu'elles soient scientifiques, esthétiques ou mystiques) peuvent se réduire soit à une abstraction dans une représentation, soit à une corporéité dans un acte. Une seule exception, et là je suis d'accord avec Platon, - l'idée du Bien, qui fuit le concept, mais fuit encore plus - la réalité de la matière, des esprits ou du temps. On sait où résident l'amour, la noblesse ou l'intelligence, on ignore tout de la demeure du Bien ; c'est un foyer sans portes, toits, murs ou fenêtres, d'où ne part aucun chemin, aucune lumière, contrairement à la vision platonicienne : « L'idée du Bien donne l'être et l'essence aux autres idées » - (pour toi, est bien ce qui te fait du bien – pitoyable !) - toute la splendeur du Bien est tournée vers l'intérieur, vers notre âme. Ni l'intelligence ne peut procéder du Bien, ni l'âme ne peut émerger de l'intelligence. | | | | |
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| bien | | | La plupart des idées ou des mouvements d'âme admettent une traduction en matière ou en substance, mais « le Bien est au-delà de la substance, dans une surabondance de majesté » - Socrate - on peut agir au-delà du Bien, on ne peut que rêver au-delà de la substance. | | | | |
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| bien | | | Aujourd'hui, la valeur des personnes se calcule en surface. La même platitude mesure la science sans conscience et l'ignorance avec arrogance, en absence des âmes hautes et de hontes profondes. « La profondeur de ta honte détermine la hauteur de ta personne »* - Iskander - « Глубина стыда определяет высоту человеческой личности ». | | | | |
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| bien | | | Les mots, bizarrement et peut-être hypocritement, affermissent la vertu plus que ne l'amoindrissent les actions. Contre le viol de mon âme, par ce maraudeur d'acte, il n'existe pas de contraceptif ; et je serai obligé de porter à terme cet avorton de mauvaise conscience et de le garder ma vie durant. En se mettant à concevoir in vitro, l'âme perd sa virginité. | | | | |
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| bien | | | La chute du prestige de la vertu est une question de statistiques : les occasions de la pratiquer, comme utiliser les pièces d'or, devinrent si rares, que l'organe responsable, l'âme, devint atavique. La noblesse, ne serait-elle pas réduction d'échanges et autarcie des besoins ? Et elle serait sans prix : « La noblesse est la seule vertu » - Juvénal - « Nobilitas est unica virtus ». La pitié, ne serait-elle pas hors usage, puisque l’État s’en charge ? « La pitié est la seule vertu Naturelle »* - Rousseau. | | | | |
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| bien | | | Une étrangeté de notre vocabulaire spirituel : esprit et âme, ces deux faces d'un même organe immatériel, articulant le vrai et créant le beau ; tandis que le Bien, voué au stade de pure potentialité, fut placé dans un organe matériel – le cœur. | | | | |
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| bien | | | La vraie culture est dans la redécouverte des traces du péché originel. Dès qu'on s'en sent inentaché, on se couvre de pâtés de barbarie. Mais ce n'est pas dans un passé qu'est placée la grandeur déchue de l'âme, mais dans la hauteur intenable, qu'aucune profondeur ne remplace. Le temps ne rachète pas ce dont nous prive l'espace. On exagère la nocivité du péché originel et n'insiste pas assez sur la monstruosité du péché final - de l'assassinat de la beauté, qui se déroule sous nos yeux. | | | | |
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| bien | | | La liberté ne s'exerce que par l'esprit, mais elle met en jeu, respectivement : le cœur, pour sacrifier au Bien désintéressé ; l'âme, pour s'adonner à la hauteur, en abandonnant le terre-à-terre ; le corps, pour accepter la déraison de la volupté. | | | | |
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| bien | | | Nos péchés visibles, ponctuels et aléatoires ne sont qu'un reflet du mal invisible, continu et fatal, incrusté en toute matière, que notre esprit découvre et que notre âme, gardienne du Bien, ignore. | | | | |
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| bien | | | La raison, chez Kant, a trois hypostases : guidée par la vérité pure elle est esprit, de retour à la bonne pratique elle est corps, soulevée par le don du beau elle est âme. L'esprit et l'âme s'acquittent fidèlement de leurs missions, tandis que le corps, agissant au nom du Bien, s'avère mauvais interprète, imposteur et corrupteur. De tout ce qu'il y a de merveilleux, chez l'homme, le Bien est peut-être le seul appel à ne se fier qu'au rêve et à renoncer à toute traduction en actes. D'où son prestige chez Socrate. | | | | |
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| bien | | | Plus de noblesse veut mettre mon âme dans ma pose, plus de déchirements et d'hésitations envahissent mon esprit. Mais quelle facilité d'adopter et de justifier une basse attitude ! La vilenie est dans le geste sans remords, la noblesse est dans la pose sans lumière. Le remords du faraud n'est que pose, et ses ombres ignorent la lumière originelle. | | | | |
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| bien | | | Sur son lit de mort, personne ne regrette de ne pas avoir tout fait pour sa carrière. Mais tous regrettent de ne pas avoir tout fait pour leur âme. Que la vie soit faite pour le bon et pour le beau, et non pas pour l'utile, est un joyeux mystère pour un poète, toujours renaissant, et un macabre problème pour un goujat agonisant. | | | | |
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| bien | | | L'angoisse et le fanatisme s'associent mieux avec la vertu que le courage et la paix d'âme. Ce sont des scélérats qui disent, que « la vertu est sans peur et la bonté - sans crainte » - Shakespeare - « virtue is bold and goodness never fearful ». Le mal, lui, se fait, le plus souvent, dans la sérénité, justifiée par une raison sans faille et accompli par une main sans crainte. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est à dire la grandeur et la noblesse, ne s'inscrit jamais durablement dans les actes des hommes ; je finirai par ne plus le trouver que dans les livres, les tableaux, les mélodies et je le refuserai aux hommes. Solitude d'une vie silencieuse, réduite à l'attente d'un art musical. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est une pulsation inarticulée de ton cœur, ayant besoin d'une traduction. Trois interprètes se présentent : le bras, l'esprit ou l'âme – l'action, la raison, la beauté – le traître, le sophiste, l'artiste. « Il faut saisir les problèmes éthiques sous l'angle esthétique » - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | Le soi connu forme une conscience du monde, fondée sur l'esprit ; le soi inconnu forme une conscience du monde, fondée sur l'âme. Le rêve est cette conscience du réel, détachée de nos bras et de nos pensées, et tournée vers le Bien et le beau irresponsables. Mais « la conscience du rêve est la négation du rêve » - Jankelevitch – si cette conscience nage dans le vrai affairé, au lieu du bon ou du beau immobiles. | | | | |
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| bien | | | La vertu et la liberté semblent se reposer paradoxalement sur les contraintes : « Qui regarde les contraintes comme la base de la vertu, qu'il tienne pour son devoir de l'affermir d'abord dans son âme » - Socrate – puisque l'esprit, lui, est plutôt indifférent et à la vertu et à la liberté. | | | | |
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| bien | | | L'art prépare l'âme à recevoir les soi-disant vertus : par l'opposition (je suis contre), à travers la position (je monte la garde autour de mon vide) ou bien, ce qui est le cas le plus rare et noble, - dans la disposition (être aux aguets). | | | | |
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| bien | | | Le bien humain se traduit en actions, dictées par la générosité et la gentillesse ; la fidélité au Bien divin se reconnaît dans l’écoute, honteuse, du cœur et dans la critique, impitoyable, de tes actes, par l’esprit. « Dans mes actes – rien de bon, mais dans mon âme, ma foi, je fus un homme du Bien »** - Pouchkine - « Не делал доброго, однако ж был душою, ей-богу, добрый человек ». | | | | |
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| bien | | | Faire le bien pour l'amour de Dieu ? - mais les hommes n'aiment que Sa face visible, ils n'écoutent pas Sa voix inaudible et irrésistible, la voix du Bien. On ne peut aimer que l'invisible ou l'illisible, ces belles ruines de l'âme (« Il n'y a dans le visible que les ruines de l'esprit »* - Merleau-Ponty)., mais on ne s'intéresse plus qu'à ce qu'on voit ou lit. On fait le bien par indifférence. | | | | |
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| bien | | | Le sens de la vie : garder, à l'esprit et dans l'âme, la conscience de cette flamme divine, au fond de ton soi inconnu, flamme inextinguible qui s'appelle le Bien, et créer, par ton soi connu, deux traductions de ce message originaire cryptique : l'esprit formant des discours vrais, l'âme forgeant ou se délectant des belles images ; ces traductions sont la connaissance et le rêve. | | | | |
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| bien | | | Combattre ou tolérer le mal – multiplier le mal qui me ronge ou multiplier le mal qui ronge les autres – face au mal réel, sauver le corps des autres ou condamner ma propre âme à de nouveaux remords. Le Bien est mystérieux, et le défi problématique du mal est sans solution ; le Bien divin n'est bien que sans énergie. « Pitié pour le mauvais, pour sauver le bon »* - Publilius - « Honeste parcas improbo, ut parcas probo ». | | | | |
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| bien | | | Quand est-ce que je vis pour de bon ? - quand je me connais ? quand je suis mes idées ? quand je suis dans le vrai et mon acte est adéquat à mes convictions ? - non, je vis, quand mon âme vibre, inconsciente et ouverte, à l'appel du Bien ou à la résurgence du beau. | | | | |
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| bien | | | L'état de compassion est signe de maturité de l'âme. Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est quelle en fut l'avant-dernière saison ? Le remords, l'angoisse, la toquade ? Et c'est ainsi que l'amour s'appellera pénitence, faiblesse ou force. | | | | |
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| bien | | | La place du doute noble est entre la hauteur de mon âme bouleversée et la profondeur de mon esprit désemparé. C'est pourquoi le Bien est le sujet le plus approprié pour douter et me morfondre. En revanche, là où règne, séparément, l'esprit ou l'âme, il ne sert à rien de suspendre mon jugement, il y faut creuser ou planer. | | | | |
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| bien | | | Sans le Bien vrillé dans notre cœur, sans la sexualité vrillée dans notre corps, notre esprit aurait perdu une immense source de mystères et sa capacité de se transformer en âme. | | | | |
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| bien | | | Mieux mon cœur ressent l'appel du Bien, moins mon âme confie aux actes l'écho ou la réplique fidèles de ce Bien. Mais plus mon esprit l'examine, plus il est enclin de sceller l'alliance scélérate du bras séculier et du cœur sacré. C'est l'abondance et l'évidence du sens et non pas son vide - « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » - Arendt - « It is in the emptiness of thought that fits the evil » - qui laissent le mal se faufiler dans l'imposture des actes. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se reconnaît mieux dans le hasard de mes états d'âme que dans les règles de mon esprit. « Le Bien et le mal c’est l’harmonie du hasard et du Bien » - S.Weil, tout en sachant que le Mal niche dans tout hasard des actes. | | | | |
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| bien | | | Dans nos parcours vitaux, l'esprit impose des contraintes et pose des jalons, le cœur dispose des commencements et l'âme transpose les horizons en firmaments. « La raison peut nous avertir de ce qu'il faut éviter, le cœur seul nous dit ce qu'il faut faire »* - J.Joubert. | | | | |
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| bien | | | Les yeux de l'esprit suffisent, pour constater le Mal ; la révélation profonde du Bien n'est donnée qu'au regard de l'âme, cet outil atavique chez la gent moderne. « Le Bien est plus intéressant que le mal parce qu’il est plus difficile »* - Claudel. | | | | |
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| bien | | | La joie la plus secrète du cœur est dans la sensation de la présence, dans son sein, du Bien énigmatique ; en contre-point, l'esprit se remplit de mélancolie, à cause de l'absence des astres au milieu des idées et des actes ; pour que ma création soit équilibrée, elle devrait se fier à l'âme, pleureuse à l'intérieur et joyeuse à l'extérieur. | | | | |
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| bien | | | L'âme est pleine de flèches et de vecteurs, pour mes goûts, mes élans, mes préjugés ; mais le cœur n'a que quelques points indéfinis, témoins d'un Bien immatériel, intraduisible ; à la hauteur d'âme et à la profondeur de cœur, l'esprit apporte des horizons des idées et des actes. « La conscience est la ligne droite, la vie est le tourbillon » - Hugo. Dans la conscience, le Français voit l'esprit, l'Allemand – le cœur, le Russe – l'âme. Tous les tourbillons, aujourd'hui, se calmèrent dans une platitude. | | | | |
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| bien | | | La sacrée triade humaine – corps, esprit, âme – ne peut se passer d'aucune de ses hypostases, sans déshumaniser l'homme. Mais il faut avouer que l'oubli moderne de l'âme conduit aux effets moins désastreux que le rejet chrétien, antique ou médiéval, du corps ou de l'esprit. Le moine concupiscent ou l'inquisiteur ignare furent plus nocifs pour l'éthique que n'est, pour l'esthétique, le comptable mesquin. | | | | |
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| bien | | | Aucune montée vers la hauteur, à partir du Bien, rien ne peut aller au-delà du Bien, tandis que l'esprit qui sacrifie devient âme, et l'âme qui sacrifie devient cœur ; mais la fidélité au Bien, final et inexprimable, nous retourne à l'esprit initiatique. Rien n'échappe à l'esprit qui connaisse ce retour éternel. | | | | |
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| bien | | | Pour mieux comprendre ce qu'est la liberté, compare la relation entre la masse et l'énergie, en physique, avec celle entre le corps et l'âme, en éthique, - tu verras tout de suite, que dans le second cas aucune fonction continue, aucune causalité directe entre ces substances, ne sont possibles, contrairement au premier cas. La notion de saut, de rupture ou, mieux, de sacrifice, est indispensable, pour juger de ma liberté. | | | | |
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| bien | | | Dieu-intelligence se reflète dans notre esprit, Dieu-beauté est perçu par notre âme, mais Dieu-bonté ne se démontre jamais et ne quitte jamais notre cœur, d'où cette tentation : « Le philosophe met sa vision du Bien à la place de Dieu » - Chestov - « Философ своё понятие о добре ставит на место Бога ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne se traduit ni en actes, ni en pensées, ni en promesses ; on ne peut qu'en brûler ou vibrer, en se taisant, en s'immobilisant. L'esprit a son harmonie et l'âme a ses rythmes, traduisibles en mots, mais la musique du cœur ne peut être que de la musique. | | | | |
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| bien | | | L'absence de Bien, dans les affaires des hommes, endurcit les esprits des sots et illumine et attendrit les âmes des justes. Cette absence fait des premiers – des moutons ou des robots ; les seconds viennent à vénérer davantage le Bien, introuvable sous nos mains et assigné à sa seule demeure certaine – à nos âmes. Le monde est plein de beautés, divines ou humaines ; l'esprit orgueilleux prend possession de vérités du monde ; mais le Bien échappe à toute projection sur le réel et reste incrusté dans l'âme. | | | | |
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| bien | | | La vie et l'art – les coordonnées d'une création, la longitude et la latitude d'un corps cosmique, né de l'unification d'une âme et d'un esprit. La vie, c'est le climat de ma latitude ; l'art, c'est la maîtrise de tous les paysages de l'axe longitudinal, d'un pôle à l'autre ; mais les mêmes forces telluriques, les mêmes fonds, le même Soleil, bien que des constellations différentes. Il se trouve, que la longitude du Beau est à l'opposé de celle du Bien, tout en étant son prolongement – à la profondeur de celui-ci correspond la hauteur de celui-là. | | | | |
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| bien | | | L’esprit est dans le faire et l’âme est dans le vouloir ; et l’on veut faire le Bien et l’on fait le Mal qu’on ne veut pas – on échoue où l’instigateur est l’âme, on réussit où l’acteur est l’esprit. | | | | |
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| bien | | | Semblable à Dieu, l’homme a plusieurs demeures : son soi connu habite dans le séjour du Vrai, l’esprit, et son soi inconnu se cache soit dans la cage du Bien, le cœur, soit dans le temple du Beau, l’âme. Quand on n’est voué qu’au Vrai, on voit dans son gardien – le Patron (Grothendieck) et dans les fantômes des deux demeures restantes – les Autres. Je ferais l’inverse. | | | | |
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| bien | | | N’importe quel âne (et même celui de Buridan), comme n’importe quel autre animal, peut exercer la liberté du choix, la liberté moutonnière. La seule liberté noble est la liberté du sacrifice, et qui ne peut provenir que de l’âme. La liberté est l’âme. Ceux qui préparent la mutation humaine en robots diront : « L’esprit se réduit à la liberté » - Hegel - « Das Wesen des Geistes ist die Freiheit » - l’esprit est la servitude ! | | | | |
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| bien | | | Le Bien n’est ni moyen, ni voie, ni but ; il est une étincelle, un appel illisible, troublant ma conscience, rendant humble mon esprit, et pudique – mon âme. | | | | |
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| bien | | | Il n’y a que quatre genres d’action, témoignant, respectivement, de la routine (moutonnière ou robotique), de la bêtise (conscience tranquille), de la liberté (humilité consciente), de la férocité (culte de la force, cynisme). La liberté signifierait ici la présence de sacrifices ou de fidélités, dans les motivations, et la bêtise – leur absence, la poursuite de ses intérêts rationnels. En tout cas, le mal est présent dans toutes formes d’action, et le salut (l’innocence) n’est accessible que sola fide. « Un sacrifice de ses intérêts est le besoin d'une âme noble »*** - N.Chamfort. | | | | |
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| bien | | | L’intelligence, ou la raison, - dans les affrontements entre l’esprit et l’âme - peut servir d’arbitre pour tout thème sauf le Bien ou l’espérance, ces états d’âme injustifiables. Toute docta spes est impensable. | | | | |
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| bien | | | La liberté supérieure – dans toute action morale, désavouer la bonne et opter pour la mauvaise conscience. Même le sacrifice de la force ou la fidélité à la faiblesse ne doivent pas me dévier de cette posture (l’âme choisit des poses, l’esprit formule des positions, le cœur se résigne pour la posture). « La différence entre le Bien et le Mal ne consiste que dans la liberté, n’existe que pour la liberté »* - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | Dans ce monde, la somme des maux n'est plus constante, puisque de plus en plus d'actions se déclenchent par la volonté des machines, que celles-ci soient électroniques ou câblées dans les cerveaux humains. La répartition des maux changea, elle aussi : le mal ne coule plus des mains et des langues, il déborde vers les têtes et les âmes. | | | | |
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| bien | | | Mes cinq sens m'aident à tendre vers le Beau (la caresse par la vue et le son) ; mais la voix du Bien ne retentit que dans mon cœur, et la voie du Vrai n’est tracée que par mon esprit. Diogène Laërce a tort : « Toutes nos connaissances viennent des sensations ». | | | | |
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| bien | | | C’est le Beau et non pas le Bien qui apporte la consolation la plus irrésistible. « La Beauté est une promesse du bonheur » - Stendhal. L’âme est ouverte à la musique du Vrai ou du rêve, tandis que le cœur ne communique qu’avec le frisson de mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | Du point de vue éthique, on arrive, tôt ou tard, à cette affligeante conclusion : ce qui agit, ce ne sont ni les idées (Platon), ni l’âme (Spinoza), ni l’esprit (Leibniz), mais bien les bras, l’intérêt, le calcul – ideae mensque non agunt. Les métaphores n’ont aucun poids en éthique ; comme la gentillesse – en esthétique. | | | | |
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| bien | | | L’esprit se sent solidaire des preuves du vrai ; l’âme s’identifie avec les beaux objets ; mais le cœur ne se reconnaît pas dans les œuvres dites charitables. « La distance infinie des esprits à la charité »** - Pascal. Le Bien semble n’être créé que pour entretenir la honte et l’intranquillité. | | | | |
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| bien | | | Devant l’accumulation monstrueuse du Mal, qu’échafaudent toutes nos actions, on peut faire appel aux trois juges – la raison, les yeux de l’esprit, le regard de l’âme. La première conclut à la liberté déviée de l’homme-scélérat ; les deuxièmes stigmatisent le mauvais démiurge ; le troisième s’émerveille de l’existence même de notre sens du Bien et vénère le Créateur incompréhensible et souvent impuissant. | | | | |
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| bien | | | Tant qu'on n'évoque le Bien, le Beau, le Vrai que pour valider les faits réels, on reste dans le provincial ; les valeurs universelles ne surgissent que du renvoi aux cœurs, porteurs d'un Bien muet, aux esprits, plongeant dans les mystères divins, aux âmes, rendant audible la lointaine musique du rêve. | | | | |
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| bien | | | L’âme est la lumière divine, l’élan ailé, la pureté angélique, l’humilité dans l’action. Créatrice, elle peint des ombres dansantes, à l’opposé de la lourde noirceur, qui surgit de l’extinction des âmes et de la domination des esprits ou de la faiblesse des cœurs. Ce ne sont pas « les noirceurs de l’homme, se livrant, perfidement, à la noirceur des actes » - Soljénitsyne, qui sont à l’origine du Mal, mais le fait, que « le même cœur déborde tantôt d’un mal à l’apogée, tantôt d’un bien auroral » - « сердце то теснимо радостным злом, то рассветающим добром ». | | | | |
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| bien | | | La sagesse banale classe comme bien ce qui procure un plaisir, et comme mal - ce qui provoque une douleur. C'est un cas du postulat de base : n'est vrai que ce qui marche. Pourtant, même les utilitaristes doivent connaître la peine d'amour et la mauvaise joie, à moins que Dieu, juste en répartition des dons de l'esprit et du cœur, prive certains d'entre nous - de l'âme. | | | | |
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| bien | | | La honte finale ou les contraintes initiales sont des états d’âme centraux de l’homme d’action ou de l’homme du rêve, de Don Juan ou de Don Quichotte. | | | | |
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| bien | | | Chez les hommes, amputés de cœur, que devient la bonté ? - bonhomie ! Et c’est l’esprit, désolidarisant avec l’âme, qui réduit la beauté à la géométrie ou au métronome. | | | | |
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| bien | | | La place de la honte définit la tonalité d’un écrivain : Nietzsche fut torturé par la honte, venant de ses déficiences physiologiques et de son amour-propre froissé ; Cioran porta la honte de sa jeunesse d’un abjecte nigaud pro-nazi ; l’absence de toute honte rendit l’intelligence de Valéry - libre de toute contrainte sentimentale, pure et profonde par son contenu intellectuel. La noblesse et le style naissent de la honte, dans la faiblesse ou la bassesse, d’où la grandeur de Nietzsche et l’élégance de Cioran. Valéry émerveille notre esprit ; Nietzsche élève notre cœur ; Cioran caresse notre âme. | | | | |
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| bien | | | Le plus mystérieux fait humain est que le dernier jugement est prononcé par le cœur, auquel se plie l’esprit universel et auquel se soumet l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | Appliquer ta liberté, pour te débarrasser de la honte et de la pitié, est un signe presque certain de ta bassesse. Mais il y a des exceptions paradoxales, témoignant, au contraire, d’une hauteur d’âme – c’est le cas de Nietzsche. Seul un grand artiste peut se permettre de sacrifier le Bien terrestre au nom du Beau céleste. | | | | |
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| bien | | | J’exclus la pitié du champ social, où ne peut intervenir efficacement que la raison, tandis que l’implication du cœur dégénère si facilement en sensiblerie stérile et la descente de l’âme sacrifie les hautes impasses de la beauté aux sentiers battus de l’hypocrisie. Ma pitié ne va qu’aux solitaires, avides de fraternité et ne recevant que l’indifférence ; ici, la raison solidaire rejoint le cœur compatissant et l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | La force évidente favorise les bâtisseurs - elle approfondit ton esprit et agrandit ton âme ; la faiblesse secrète ennoblit le locataire - elle rehausse ton cœur. Le cœur forme le regard ; et pour celui-ci, les ruines et les châteaux d’ivoire ont la même hauteur. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, même anémique ou incompréhensible, guérit certaines blessures de l’âme ; le Mal, même inconscient ou aléatoire, ouvre de nouvelles plaies dans l’esprit. « Le mal te pénètre lentement, comme une maladie ; le Bien arrive en courant tel un médecin » - R.W.Emerson - « Evil comes at leisure like the disease ; Good comes in a hurry like the doctor ». | | | | |
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| bien | | | Le Mal réside dans l’action, et donc dans les choses ; le Bien ne quitte jamais le cœur. Il faut avoir une âme bien perspicace, pour percevoir le Bien dans les choses : « Une âme de bien perce en vilaines choses » - Shakespeare - « There is some soul of goodness in things evil ». | | | | |
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| bien | | | Le Beau et le Vrai t’appartiennent ; tu es libre d’en faire usage. Mais le Bien reste un cadeau de Dieu, qui ne peut pas quitter ton cœur, sans être, inévitablement, souillé par une présence du Mal. « Pour faire le bien, il faut d’abord le posséder » - Aristote. Tous le possèdent, tous tentent de le faire, mais peu s’aperçoivent, que la condition humaine mêlera à la pureté du cœur – l’imperfection du fait dévoyé. Pour aimer le Bien, il faut reconnaître qu’on n’en est pas le maître. | | | | |
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| bien | | | Nos sens nous aident à apprécier tout ce que l’esprit imagine ou l’âme crée. Mais le Bien, la caresse, ce langage du cœur, se passe de nos sens. « Le Bien est un langage que les muets parlent et que les sourds entendent » - M.Twain - « Kindness is a language which the dumb can speak and the deaf can understand ». | | | | |
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| bien | | | Une conscience trouble et la mélancolie sont compatibles avec un bonheur noble. Mais tous les Sages pensent le contraire : « Deux genres d’état d’âme heureux : une bonne conscience ou un cœur toujours joyeux » - Kant - « Es gibt zweierlei Art von glücklicher Gemütsverfassung: das gute Gewissen, das stets fröhliche Herz ». | | | | |
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| bien | | | Le cœur dessine la morale, l’âme désigne le goût, l’esprit signe l’audace créatrice – et je ne vois aucune connivence entre ces trois sources de trois faces indépendantes de notre personnalité. | | | | |
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| bien | | | La continuité, dans une vie rationnelle, produit l’habitude, le sentiment blasé, la paix d’âme. La honte, qui est toujours irrationnelle, est une rupture, le début d’un nouveau départ, d’une renaissance, d’un élan ou d’une délivrance. | | | | |
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| bien | | | Dans ton existence terrestre, la sagesse est double : vénérer le Bien, au fond de ton cœur, et distinguer le cas, où doit dominer ton esprit, et le cas où il faut lui préférer ton âme : la raison, la vie, l’avance ou la folie, le rêve, la défaite. Tout, évalué à la courte échelle de ta condition humaine. | | | | |
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| bien | | | Le mal, c'est le silence de la honte ; c'est pourquoi le vrai contraire du mal, cette grisaille de l'âme, n'est guère le bien rosâtre, mais - la noblesse, qui commence par un rouge au front ! | | | | |
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| chœur cité | | | MOT : Le forum s'incline devant la lettre pinailleuse et se gausse de l'esprit nonchalant. Le mot du degré zéro, cet écho de l'esprit infini, lui est sans poids ; il n'aime que le lourd enchaînement juridique protégeant le possédant de la furie fondatrice des dépossédés. Les titres de propriété, rédigés en mots sans âme, pris pour titres de noblesse, l'âme sans mots. | | | | |
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| cité | | | Conversion fut affaire d'âme ou d'épée. Désormais, être convertible est anodin aussi bien en matière religieuse que monétaire, le mouton et le veau assurent le pouvoir du rachat ou d'achat. | | | | |
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| cité | | | De belles âmes oratoires soufflent la flamme de la révolte. De grises âmes aléatoires montent sur les brèches. Après le déblaiement de barricades, profitent de l'accalmie - de basses âmes jubilatoires. | | | | |
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| cité | | | Une tyrannie apporte de l'intensité humiliante à l'âme noble et de l'intensité triomphante à l'âme basse : elle plonge la conscience de toutes les deux dans une obscurité. La démocratie, en rendant toutes les deux homogènes, cupides, calculatrices et transparentes, les aplatit et dévitalise. | | | | |
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| cité | | | Le chaos d'une âme barbare et l'harmonie d'une âme poétique, se sentent offensés par la règle démocratique. Le démocrate de raison met dans le même panier la barbarie et la poésie ; par exemple, il pense que les plus grandes calamités du siècle dernier ont pour origine une barbarie - la soif de pouvoir, l'intolérance, la brutalité – tandis que ce fut bien une poésie - la grandeur, le déni de la force marchande, la vision eschatologique de l'homme. | | | | |
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| cité | | | Les étapes successives de l'évolution moderne : dévitalisation, désublimation, neutralisation. Mais les révolutions faisaient pire : polarisation, sublimation, décapitation. Se réfugier dans l'involution : se méfier de la tête et vivre des charges de l'âme. | | | | |
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| cité | | | En quoi la force de l'argent est plus honorable que la force du glaive ? Celui-ci faisait trembler pour notre corps, celui-là - pour notre âme. | | | | |
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| cité | | | Être libre, au sens banal du mot, c'est ne plus éprouver le besoin de se donner des contraintes. Mais la différence entre les contraintes et les buts est que les premières, non-écrites et individuelles, viennent de l'âme, tandis que les seconds, toujours écrits et communicables, sont dictés par l'esprit. | | | | |
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| cité | | | Le danseur espérant égaler le calculateur, une fois aux affaires, - tous les cataclysmes du XX-ème siècle viennent de cette funeste illusion. Ceux qui refusent de réduire leurs vies à la marche, leurs voix - aux sondages d'opinions et leurs âmes - à la messe dominicale continuent à escamoter cette fatale évidence. | | | | |
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| cité | | | Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert, mais sous lequel on se demande : qui rêve encore aux heures grasses ? Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres ? Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit. | | | | |
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| cité | | | La révolte est dans le motif esthétique, et la révolution - dans l'acte pragmatique. Le plaintif et le caritatif ne se rencontrent jamais, sans s'horrifier mutuellement. Entre le motif et l'acte se faufile l'idée, qui est toujours près du premier, et c'est une bonne révolte que vise R.Debray : « Une révolution, c'est un triomphe de l'idée sur le fait » ; ajoutons que, en matière d'idées, le triomphe côté rue tourne toujours, et très rapidement, en débâcle côté âme. | | | | |
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| cité | | | Entre la pensée totalitaire (l'Un, la passion, le rêve) et la pensée libre, le choix est libre. Toutefois, le contraire de l'Un n'est pas un multiple libre, mais le hasard d'esclave ; le contraire de la passion n'est pas la raison, mais la mécanique ; le contraire du rêve n'est pas le rythme mais l'algorithme. Leur pensée libre est le grincement du cerveau et le silence de l'âme. | | | | |
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| cité | | | Leur progression : la morale du sujet, l'éthique de l'individu, la règle du contribuable - l'âme, l'esprit, la machine. De la règle divine, le sage induit une morale humaine ; le sot déduit une régle humaine de la morale de Dieu. | | | | |
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| cité | | | Face à la détermination du State Department et du Pentagone, l'Européen se lamente, qu'aucune voix forte et commune ne retentisse de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais la voix européenne, jadis, se réduisait à l'âme, au frisson des cordes éthique, esthétique et mystique. Elles ne vibrent plus ; et dans le brouhaha monocorde économique, qui seul atteint aujourd'hui les oreilles, seule compte l'intensité boursière. | | | | |
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| cité | | | Maintien d'équilibre du corps européen : la menace russe provoqua une excroissance, côté cervelle, - un organe de l'intérêt commun ; l'amitié américaine réduisit à l'état atavique d'apesanteur l'organe superflu - l'âme. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes tentèrent d'imposer l'âme exaltée ou prodigue comme la dignité suprême de l'homme, mais ce qui est sommet chez un anachorète s'avéra abîme dans une société. Et notre démocratie a raison de réduire l'homme au corps, c'est à dire à la raison, où l'exaltation et la prodigalité sont des marchandises comme les autres. | | | | |
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| cité | | | La facilité du Non, à une société, asservie par une monumentale tyrannie, élève, artificiellement, l'âme ; la difficulté du Oui, à une société, dépassionnée par une démocratie mesquine, abaisse, fatalement, l'esprit. Mais, en politique, c'est à l'esprit de mener le bal, et la marche horizontale y évincera la danse verticale. | | | | |
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| cité | | | Une utopie politique gagne en pureté, lorsqu'elle se double d'une uchronie poétique, une raison futuriste - d'une âme nostalgique, une liberté fraternelle - d'une solitaire irréversibilité. | | | | |
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| cité | | | De la vertu propédeutique de la ponctuation : prends les trois formules, qui résument les régimes politiques - « parle toujours », « répète après moi », « tais-toi » - et relis-les avec, successivement, le point d'exclamation, le point d'interrogation, les points de suspension - le chœur, le dialogue, le soliloque - qui réveillent en toi le rebelle, le penseur, le rêveur. Là où tu t'attarderas le plus sera ton âme. | | | | |
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| cité | | | La Bourse, la concurrence, la course aux profits seraient d'excellents outils, pour amener le progrès économique et pour décider qui doit produire des ordinateurs, chemises ou polices d'assurance, s'ils ne décidaient pas, en même temps, de la différence du contenu de nos assiettes. Les rebelles niais cherchent des poux à l'outil, au lieu de les dénicher et écraser dans ce qui les met en marche et s'en sert - des cervelles orgueilleuses ou des âmes soumises. | | | | |
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| cité | | | Étant né dans un bagne, hors circuits sociaux normaux, je reste étranger aussi bien à l'individualisme rural qu'au collectivisme citadin ; pour entretenir le contact des âmes, nul besoin de quitter ma cellule ou mes ruines. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire est un poète, il lui faut des noms - du vent, du sang, du gang. Le conservateur est un homme d'action, il lui faut des verbes ; il ment, il tend, il vend - il ment au cœur, il tend vers la raison, il vend l'âme. | | | | |
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| cité | | | Une domination écrasante des hommes de droite, parmi mes plumes les plus estimées - comment le réconcilier avec mes vues politiques, qui me classeraient à l'extrême gauche ? Le bon goût serait-il à l'opposé du bon cœur ? La pensée intelligible et l'âme lisible naîtraient-elles de la maîtrise de nos fibres sensibles ? | | | | |
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| cité | | | Si vous voulez une humanité, tenant au pur ou au fraternel (ces deux hypostases politiques du sacré), à la grandeur d'âme, à la générosité du cœur, à la noblesse d'esprit, le passage par des camps de concentration est inévitable - telle est la terrible leçon du XX-ème siècle, qui fait de chacun de nous - un partisan inconditionnel du lucre comme du seul appât non sanguinaire. Combien de siècles faudra-t-il attendre, avant que l'homme-consommateur et l'homme-contribuable redécouvrent l'homme-saint, l'homme-héros, l'homme-frère ou l'homme-poète ? | | | | |
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| cité | | | La tyrannie : se disputer sans discuter ; la démocratie : discuter sans se disputer. L'esprit discute, l'âme se dispute - pourquoi s'étonner, que le romantique soit porté sur l'injustice ! | | | | |
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| cité | | | Une chose sacrée, comme l'amour ou la liberté, lorsqu'on ne fait qu'écrire partout son nom, au lieu de le chanter, ne sera plus adorée que pour sa lettre, son esprit s'évaporant et son âme expirant. | | | | |
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| cité | | | La parole des tyrans, tout en pétrifiant les hommes, est censée animer la forme des pierres. La parole démocratique ne pétrifie que des pierres, et l'homme démocratique, au fond de soi-même, y anime le robot. Les Commandements et les lois doivent se graver en pierre, pour que les âmes en paix puissent s'en remettre aux esprits, c'est à dire à la Lettre. | | | | |
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| cité | | | Dans les pays où règne l'arbitraire, les hommes semblent de bois ; là où la loi est maître, les machines semblent avoir une âme, à laquelle ne manque que l'émotion, celle qui est de trop aux hommes des caprices. Malheureusement, l'action, souvent, leur fut également de trop. Mais plus la parole et la justice sont accessibles à l'homme, plus on sent, dans sa voix, des intonations et des intentions des machines. | | | | |
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| cité | | | L'inégalité matérielle blesse le regard de l'âme et caresse l’œil de la raison. Aujourd'hui, l'âme, inspiratrice du beau et du bon, s'éteint au profit de la cervelle, dont les yeux ne voient dans l'injustice éthique que sa dimension géométrique. Dans la volonté de justice esthétique, ils ne voient que l'envie économique. Le plus grand avantage de l'égalité matérielle est le surgissement forcé de valeurs autres que marchandes. | | | | |
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| cité | | | Dans un écrit, entre docteur et doctrine, j'ai le faible de m'intéresser davantage au premier, source d'une mystique sensible, plutôt qu'à la seconde, n'aboutissant qu'à une politique intelligible. « Toutes les doctrines sont belles dans leur mystique et laides dans leur politique » - Péguy. Sous régimes différents, les doctrines n'enlaidissent pas les mêmes parties du corps social : toute tyrannie mutile les bras, pourrit les poumons et ébranle la cervelle ; la démocratie assagit le cœur, dessèche l'œil et endort l'âme. | | | | |
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| cité | | | Dans quels systèmes la spiritualité était portée aux nues ? - sous le nazisme et sous le bolchevisme. Moins un régime politique se préoccupe des âmes, mieux se porteront les corps et les esprits. | | | | |
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| cité | | | L'esprit ou l'âme s'enflamment facilement, quand on en appelle à la générosité, pour se lancer dans des aventures de la cité, tandis que le cœur reste fidèle à sa vocation de solitaire. C'est pourquoi les messages de Voltaire (l'esprit de liberté) et de Tolstoï (l'âme compatissante) jouèrent un rôle si néfaste dans les férocités révolutionnaires françaises et russes, tandis que le romantisme allemand (le cœur rêveur) excluait toute fraternité dans la rue avec des philistins. | | | | |
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| cité | | | Les conservateurs pensent que la dépravation des mœurs est conséquence de la diffusion des lumières (ce qu'en pensent les hommes du progrès est pire). Le dépistage de la corruption est affaire du nez. L'odorat étant le sens le plus affecté par le progrès des sociétés aseptisées, la corruption des têtes passe à l'as aussi subrepticement que la lèpre des âmes. C'est dans des ténèbres extérieures du doute que l'homme s'élève à la lumière de sa conscience. | | | | |
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| cité | | | Quand ta vie libre est déjà envahie par la foule, ce n'est plus de la servilité, mais de la complicité ; sinon une servilité sociale (d'épiderme et de raison) protège la liberté vitale (d'âme et d'esprit). « Demandez des âmes libres, bien plutôt que des hommes libres » - J.Joubert. | | | | |
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| cité | | | Les esprits sont des libres entreprises ; les âmes exercent une tyrannie aristocratique. D'où l'extinction de celles-ci et la prolifération de ceux-là. Plus de rêveurs, esclaves de leurs âmes ; que des ruminants libres, négociant avec leurs esprits. « Rien ne m'est plus étranger que toute cette engeance, européenne et américaine, de libres penseurs » - Nietzsche - « Nichts ist mir unverwandter als die ganze europäische und amerikanische Species von libres penseurs ». | | | | |
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| cité | | | La démocratie a l'honnêteté de poser de vrais problèmes, dans toute leur profondeur ; elle a les compétences pour apporter de vraies solutions, dans toute leur ampleur ; mais elle évente de vrais mystères, qui vivotent dans leur hauteur, abandonnée des démocrates. La probité, l'objectivité, la responsabilité sont la santé de la raison et la peste de l'âme. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes entraînent les nations dans la dimension verticale, où aucune stabilité n'est possible, et, comble d'ironie, la dégringolade finale fera découvrir toute la platitude de leurs fins ; la démocratie nous installe dans la platitude des commencements, mais apporte la stabilité de l'horizontalité. « Sans un axe vertical, rien de solide à l'horizontale »* - R.Debray – dans la hauteur, les choses sont encore plus instables, mais elle nous donne le vertige, élargit les horizons, tourne nos âmes vers les firmaments. La hauteur n'est pas une dimension de plus, mais un état d'âme, bref, vulnérable, sacré, une espèce de révélation soudaine. | | | | |
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| cité | | | Jadis, la littérature fut totalitaire : elle enveloppait une âme secrète d'un style et d'une pose, que « l'on adore ou l'on maudit » (Rousseau) ; aujourd'hui, elle est démocratique : elle développe des informations et des positions, connues de tous, et qu'on parcourt dans des rubriques des faits divers. | | | | |
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| cité | | | Pour un esprit qui se cherche, l'idée de révolution est un exil viril, mais une piètre patrie. La patrie est un giron, où je m'apaise et reçois des caresses ; la révolution est une âme ardente, qui se fie aux bras, le front mouillé et fébrile et les yeux enflammés et secs. Mais sans avoir connu l'exil, je ne m'attacherai pas bien à la patrie. | | | | |
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| cité | | | Pour un artiste libre, la tyrannie est une bienfaisante contrainte plutôt qu'un paralysant avilissement. Surtout s'il tient à l'expression secrète de son âme plus qu'à l'impression autorisée sur papier. « Ils ont la liberté de pensée, ils exigent la liberté de parole » - Kierkegaard. | | | | |
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| cité | | | Les soifs, dont mourait notre âme, devinrent soifs, dont vit l'économie. Mais il est inepte de dénoncer le plaisir de la possession matérielle : « L'exécrable soif de l'or » - Virgile - « Auri sacra fames » ou « la misérable passion de richesses » - Ovide - « amor sceleratus habendi », sans comprendre, qu'avec l'égalité matérielle, ce désir est aussi dépassionné que la santé ou le bon appétit. | | | | |
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| cité | | | Les affects et les affaires : contrairement aux premiers, on ne règle pas ces dernières en chantant ou en dansant, mais en parlant et en marchant. Et quand on nous invite : laissez parler votre cœur ou danser votre âme, on peut être certain, que la voix sous-jacente est totalitaire. Ou chrétienne : « Au fond, le christianisme est bolchevisme » - Heidegger - « Das Christentum ist in der Tat bolschewistisch ». | | | | |
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| cité | | | Devant tant de lumière certaine, autour de mes droits bien compris et écrits, je finis par ne plus distinguer la belle stature de la liberté, puisque « la liberté s'illumine dans les ténèbres » - Berdiaev - « тьма связана со Светом свободы ». Dans ce siècle de transparence, j'apprécie la chance d'avoir une âme opaque. | | | | |
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| cité | | | Les finalités d'une action politique sont trop vagues – la gageure est arbitraire et démagogique ; les moyens d'y parvenir sont trop grossiers – l'engagement collectif est impératif ; il reste l'élan initial, l'écoute du cœur compatissant ou de l'âme ardente – le désengagement dans le commencement même, lucide devant des fins ou parcours ingrats ou profanés, l'enchantement premier survivant à tout désenchantement dernier. | | | | |
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| cité | | | Les hommes nobles, dans leurs recherches de la hauteur, sont souvent attirés et induits en erreur par l'ampleur des actes des princes de ce monde. À la fin, les défauts des cervelles et des bras de ceux-ci, près des horizons, sont pris pour la trahison du firmament des âmes de ceux-là. Platon, Gracián, Machiavel, R.Debray, dans leurs récits du réel politique, ne nous apprennent rien, leurs chants de l'irréel poétique gardent toute leur rafraîchissante valeur. Ils eurent des rêves, résistant à toute épreuve par l'ingrate et décevante action. | | | | |
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| cité | | | Le totalitarisme : au départ – la bigarrure des enthousiasmes et des espérances, à l'arrivée – la noirceur des goulags et la grisaille des vitrines. La démocratie : au départ – la grisaille des calculs égoïstes, à l'arrivée – la transparence d'une liberté aptère et la bigarrure des vitrines. Dans le premier cas, à la fin, l'esprit reste sans emploi ; dans le second, ce sera l'âme. | | | | |
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| cité | | | Le seul intérêt des indéfendables notions de caste et de domination, dans la société, consiste à examiner, sous le même angle, ma propre âme et d'y instaurer des hiérarchies aristocratiques. « Ce désir des distances, toujours recommencées, toujours plus grandes, à l'intérieur de l'âme même, cette formation d'états d'âme, toujours plus hauts, plus rares, plus lointains, plus vastes »*** - Nietzsche - « Jenes Verlangen nach immer neuer Distanz-Erweiterung innerhalb der Seele selbst, die Herausbildung immer höherer, seltnerer, fernerer, weitgespannterer Zustände ». | | | | |
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| cité | | | Une grande nation, admirant le reflet de son âme, aux heures astrales de sa culture, tel Narcisse, - cette image me séduit. Les repus, ignorant ces vertiges, disent : « Une humanité unifiée n'aurait que mes mépris, si elle n'était occupée qu'à s'enivrer d'elle-même » - J.Benda – les arbres s'unifient, les forêts, qui y parlent, chosifient. | | | | |
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| cité | | | La liberté entre les riches et les pauvres ne peut être que cynique ; la fraternité entre les riches et les pauvres ne peut être qu'hypocrite. Et puisque la liberté de l'homme de l'esprit, comme la fraternité de l'homme de l'âme, sont pratiquement atteintes, il ne reste que l'égalité de l'homme du cœur à instaurer. | | | | |
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| cité | | | La multiplication du nombre de consciences tranquilles est le trait psychologique le plus original de notre époque ; l'équivalence, ressentie entre le respect du droit écrit et le sentiment d'innocence, en est l'origine. Jadis, pour se prendre pour savetier ou prince (Locke), il suffisait de consulter son corps ; l'âme de tous penchait du côté du savetier, puisque l'abus et la mauvaise conscience furent le lot de tous. Depuis l'abolition de tout privilège princier, on ne reconnaît plus que les catégories de citoyen et de contribuable, qui font de nous robots sans âme. | | | | |
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| cité | | | Plus fièrement on proclame l'inégalité des âmes, plus humblement on reconnaît l'égalité des corps. Mais ces deux sortes de fraternité ne peuvent cohabiter que dans un esprit noble. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes auraient dû dénoncer les ravages sentimentaux de la machine intra-humaine et rester indifférents à l’évolution irrésistible de la machine extra-humaine. Mais ils se comportent en vierges effarouchées lorsqu’un politicien déclare aimer la machine entrepreneuriale ou un autre lui trouver une âme : « La nouvelle la plus terrifiante du monde » - Deleuze. Ah qu’un Chateaubriand ou un Lamartine hautain et ironique nous manque ! | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, seules des minorités font élever les âmes et baisser les têtes. Les majorités, jadis écrasantes, ne sont plus qu’aplatissantes. | | | | |
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| cité | | | Portée par les bas-fonds collectifs, l’indignation monte et se dissipe par le temps, ce devenir de l’esprit ; le mépris, lui, descend de sa hauteur solitaire, pour s’incruster dans l’espace, cet être de l’âme. Les dépourvus de bons altimètres confondent la pesanteur et la grâce : « On méprise d’en-bas, on ne saurait s’indigner que d’une hauteur » - G.Bernanos. | | | | |
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| cité | | | Rien de nouveau, de nos jours, dans la domination de l’économique sur le politique. Ce qui est vraiment nouveau, c’est la disparition de la honte chez le possédant. L’inégalité est si nettement justifiée, protégée et codifiée, qu’aucun remords ne trouble plus la bonne conscience du fort ; et le faible s’imagine sur les gradins, devant une arène où il admire les gladiateurs d’industrie croiser leurs business-plans. Disparaît l’âme, celle des révoltés et celle des révoltants. L’époque n’a plus besoin de héros ; tout élan héroïque est immédiatement ridiculisé ou étouffé par le Code Pénal et l’ironie des journalistes. | | | | |
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| cité | | | L’esprit démocratique ou l’âme aristocratique : l’ivresse ou le vertige, le discours ou la musique, Dionysos ou Orphée. | | | | |
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| cité | | | Ce n’est pas l’indignation, mais la honte ou le mépris, qui devraient motiver le révolutionnaire. Mépriser la force cynique, avoir honte des privilèges de naissance, d’intelligence, d’assiduité, de connaissances, des privilèges matériels. Mais une belle et pure révolution, tout en adhérant à la démocratie des esprits, devrait prôner l’aristocratie des âmes. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique s’exerce à la lumière de la Loi, à laquelle adhère mon soi connu, comme ceux des autres ; la liberté éthique ne se manifeste que dans les ténèbres de mon soi inconnu. Pour celui qui écoute son âme, dans la seconde liberté, la plus belle, perce le Bien ; dans la première liberté, la mécanique, ne s’impose que le Vrai géométrique ; « L’homme, qui est conduit par la raison, est plus libre dans la cité que dans la solitude, où il n’obéit qu’à lui-même » - Spinoza - « Homo, qui ratione ducitur, magis in civitate, quam in solitudine, ubi sibi soli obtemperat, liber est ». | | | | |
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| cité | | | La société moderne refuse que les hommes soient égaux en matière, mais cultive les hommes pareils en esprit – manque du cœur ou manque de l’âme. | | | | |
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| cité | | | Le démocratisme concerne l’esprit, et l’aristocratisme – l’âme ; il n’y a pas de conflits entre la raison (ou le Bien) et la noblesse. Le rêve n’est possible que parce qu’il y a la réalité. | | | | |
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| cité | | | Tout débat ou combat politique, autour des sujets mesquins, profane ton esprit et abaisse ton âme. La bassesse est contagieuse : tout contact avec elle, même pour l’abattre, introduira des germes de platitude dans ton soi, qu’il soit humble ou hautain. On ne garde sa pureté qu’en ne combattant que des anges. | | | | |
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| cité | | | Le cœur doit être à gauche, et l’esprit finit par pencher vers la droite ; mais le créateur en toi, c’est-à-dire ton âme, ne doit pas se mêler de cette géométrie variable et rester fidèle à la constante hauteur. « Être de gauche, comme être de droite, est une manière, parmi l’infinité des autres, que l’homme choisit, pour être imbécile ; en effet, les deux sont des formes d’hémiplégie morale »** - Ortega y Gasset - « Ser de la izquierda es, como ser de la derecha, una de las infinitas maneras que el hombre puede elegir para ser imbécil ; ambas, en efecto, son formas de la hemiplejía moral ». | | | | |
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| cité | | | La responsabilité ou l’irresponsabilité n’ont pas grand-chose à voir avec la liberté ; mais la responsabilité passive purifie le cœur, la responsabilité active solidifie l’esprit, l’irresponsabilité créative rehausse les rêves de l’âme. | | | | |
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| cité | | | Dans les sociétés démocratiques, la plupart de conflits se déroulent dans une horizontalité, régie par la loi. Ce sont nos conflits internes les plus aigus qui se placent dans une verticalité du rapport maître-esclave : le soi inconnu et le soi connu, l’âme capricieuse et l’esprit droit, l’élan du sentiment et l’immobilité des actes, le regard créateur et les yeux curieux, l’admiration et la grogne, l’espérance rêveuse et le désespoir net. | | | | |
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| cité | | | Je m’aperçus trop tard, que l’emploi péjoratif de mots tels que troupeau, grégaire, commun, m’exclut, sur le champ, du clan des hommes de gauche, dont je me revendiquais, naïvement. Mais la droite me rejeterait encore plus résolument à cause de mon mépris de la force. Aucun pugilat d’idées, vraies pour l’esprit et pourries pour les âmes, ne me profana. | | | | |
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| cité | | | Tes pieds, ton cœur et la partie rationnelle de ton esprit sont sur terre, et il est inévitable, qu’ils prennent part aux zizanies entre réformismes et conservatismes, dans la vallée des larmes, dans la platitude bruyante. Mais tes ailes, ton âme et la partie irrationnelle de ton esprit te placent en hauteur, laquelle te détache des soucis du jour et te fait entendre la musique atemporelle, où le chant, le soupir, le sanglot se passent d’actes. | | | | |
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| cité | | | L’économie ne se substitua pas à la culture, à l’intelligence, à l’enthousiasme ; ceux-ci, au contraire, gagnèrent beaucoup en largeur et même en profondeur, c’est l’organe qui les animait qui n’est plus le même. Jadis, c’était l’âme extatique, amie des hauteurs ; aujourd’hui, c’est l’esprit calculateur, plongé dans la platitude du présent, sans la curiosité pour l’aboutissement à venir, sans la recherche de sources au passé. | | | | |
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| cité | | | La logosphère millénaire cède sa place à l’iconosphère des versions jetables. Vernadsky et Teilhard de Chardin prédirent l’avènement de la noosphère (héritière de géosphère et biosphère), cette métropole de la raison, au royaume de l’âme. C’est fait sans violence, par la simple extinction des âmes. | | | | |
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| cité | | | L’économie ne dominait pas la culture tant que restaient quelques idées, provenant de l’idéologie (se substituant à la culture) et non testées par l’économie. Une fois que le désastre couronna ces expériences, l’économie triompha de la culture. Les âmes désenchantées se convertirent en esprits désabusés. | | | | |
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| cité | | | O.Spengler et Cioran, bercés et aveuglés par d’obscures lueurs orientales, voient et proclament les crépuscules européennes. Ils n’y voient que la décadence et l’affaissement. Ils ne veulent pas reconnaître que l’essor, chez les autres, est celui de la moutonnaille ou de la robotesque, tandis que l’individualisme européen préserve une saine dose d’humanisme, dans sa civilisation, et un bon goût pour la beauté, dans sa culture. Quant à la disparition des âmes et à la promotion de la masse au grade de juge suprême, c’est un phénomène mondial, qui, à l’échelle relative, ne dégrade pas l’Europe. | | | | |
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| cité | | | L’oppression, le fanatisme, les pestes menaçaient surtout nos corps ; la mécanisation des esprits, aujourd’hui, étouffe nos âmes, et cette épidémie paraît être irréversible et incurable. | | | | |
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| doute | | | Deux sortes d'extase : l'âme, quittant le corps et retrouvant ses vocations d'origine ; le corps, oubliant la sagesse de l'âme et se livrant aux instincts sauvages. La folie, c'est leur rencontre. | | | | |
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| doute | | | L'homme subtil vénère, en hauteur, l'ordre et surmonte, en profondeur, le désordre. Le deuxième cas, pour l'homme intelligent, est beaucoup plus fréquent, et on peut dire, que la vraie anthropologie est avant tout une entropo-logie. Par un essor-hauteur de l'âme on surmonte l'homme plus sûrement que par son élargissement-distance (Nietzsche - « Distanz-Erweiterung innerhalb der Seele »). | | | | |
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| doute | | | Dès que la lucidité devient seul juge, le spectre d'un vide stérile envahit mon regard. Et je me réfugie auprès du premier asile, où est encore toléré le vague à l'âme, et le vide s'anime. | | | | |
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| doute | | | La plupart des choses vécues vaguement, dans notre âme, se décantent et se fixent à force des formalisations et des attributions de sens ; mais, au bout de ce cycle, les meilleures d'entre elles, ne gagnent que davantage de mystère, et l'on assiste à l'éternel retour du même, à la fusion entre le naïf, le formel et l'évanescent, entre le poids, la valeur et le souffle. Sans qu'on sache, si c'est notre bonheur ou notre misère : « L'âme vit la hauteur et la profondeur non pas comme ravissement ou accablement, mais comme permanent retour, sans avoir quitté son être propre »*** - H.Broch - « Das Oben und das Unten werden von der Seele weder als Beglückung noch als Beschwerden empfindet, aber als die ständige Wiederkehr innerhalb ihres eigenen Seins ». | | | | |
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| doute | | | Projetée hors de nous-mêmes, la lumière impose un ordre sédentaire auquel répugnent le cœur migrateur, l'âme vagabonde, l'esprit nomade. L'adresse ou les coordonnées définitives ne sont utiles que si j'attends une réponse de quelqu'un d'autre que moi-même, phénomène rare. | | | | |
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| doute | | | Un système, me dit-on, est une clef, un passe, pour ouvrir des serrures de l'esprit et accéder à la vie de l'âme. C'est enfoncer une porte ouverte ! La vie nous envahit, il suffit de s'ouvrir devant elle. | | | | |
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| doute | | | Il suffit de baisser la tête ou élever l'âme, pour se rendre compte que toute fixité, sentimentale ou spirituelle, est une errance, au prime abord imperceptible ; l'astronomie et la science de l'âme nous l'apprennent. « Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants » - J.Racine. L'inertie et la sédentarité du regard fixe sont dans les pieds et dans la cervelle. | | | | |
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| doute | | | Dans le naturel on agit, dans l'artificiel on crée. Tout ce qui est naturel - le cœur ou l'âme - aspire à la clarté. Survient ce sacré esprit et nous livre à une nouvelle et époustouflante obscurité. | | | | |
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| doute | | | L'âme vit de l'invisible, et l'esprit lui en fournit de nouveaux mystères, dont est prodigue la bonne nature : « La nature ne nous présente l'invisible qu'en mystères » - J.G.Hamann - « Die Natur unterrichtet uns von dem Unsichtbaren in lauter Rätseln ». | | | | |
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| doute | | | Seule une clarté de tête peut rendre un vague à l'âme. | | | | |
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| doute | | | Tous nos mondes de fictions ou de rêves se projettent sur ou sont projetés par la réalité, indépendamment du degré de notre franchise, notre imagination ou notre intelligence. Le réel se présente à nous par nos yeux (la beauté), notre esprit (le langage), notre âme (la souffrance), notre cœur (la bonté). Même un fou ne quitte jamais le sol du réel, car il a un langage. | | | | |
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| doute | | | À tous les illuminés-prophètes, dont la première lumière tourne irrévocablement en éclairage public, je préfère un enténébré poète, dont les dernières ombres servent de fond à mon étoile. « Je suis fils de la nuit. Ne suis ni prophète ni médecin, mais conducteur des âmes » - Homère. | | | | |
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| doute | | | La clarté dans la tête - irremplaçable pour mieux cerner mon vague à l'âme. | | | | |
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| doute | | | Il y a en moi ce que je crois et connais, et ce dont je me méfie et ignore. Je m'évertue à ne parler à autrui qu'au nom de la seconde facette, la première étant commune à tous. Savoir l'esprit de l'homme empêche de le connaître côté âme. Mais il faut croire en son ignorance de soi ; c'est ce que voulait dire Lao Tseu : « Si tu ne crois pas en toi-même, personne ne te croira ». | | | | |
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| doute | | | L'esprit reste en contact avec la profondeur et l'âme – avec la hauteur, puisque celui-là a des pieds et celle-ci – des ailes. L'indécision provient, le plus souvent, de l'âme. « Si mon âme pouvait prendre pied, je n'essaierais pas, je me résoudrais » - Montaigne. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes sont le lot des commentateurs et des critiques. Chez tout vrai auteur, même réputé tenir mordicus aux systèmes, on trouve du ton dubitatif et humble. Les systèmes inébranlables, qu'on daube, sont le plus souvent des fantômes, nés dans la grise imagination des zoïles. Tout homme ayant assez de hauteur d'âme finit par avoir un système profond, mais il sait, que « même le plus grand des systèmes n'est qu'un fragment »* - F.Schlegel - « auch das größte System ist doch nur Fragment ». | | | | |
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| doute | | | L'âme est en charge de mes valoirs et de mes vouloirs, donc de ma noblesse et de mes passions. L'esprit, lui, s'occupe de mes pouvoirs et de mes devoirs, donc de mes lumières et de mes actes. Mais les deux ne sont que deux fonctions d'un même organe, d'une méta-âme ou d'un méta-esprit, l'organe qui doit entretenir le prestige de l'obscur dans les affaires de l'âme et la dignité du lumineux dans celles de l'esprit. | | | | |
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| doute | | | Aucune sophistique ne pallie le mauvais goût ; mais le bon goût conduit toujours à une sophistique extérieure, en délicat équilibre avec la dogmatique intérieure. Le dogmatique est celui qui enflamme son esprit des croyances ; « le sophiste est celui qui purifie son âme des opinions » - Platon. | | | | |
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| doute | | | Les yeux sont un organe de l'esprit, et le regard – celui de l'âme ; l'âme, c'est l'esprit, visité par une grâce. « Tout ce que nous voyons sans la lampe de Sa grâce, ce n'est que vanité » - Montaigne - donc, apprécions Son voir plus que le savoir. | | | | |
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| doute | | | Nous connaître, c'est connaître notre âme, mais celle-ci est exposée au souffle d'un esprit supérieur, dont tout contact nous est interdit, - celui qui dit se connaître ne connaît que ses glandes. Ou, au mieux, ses muscles : « Ce que je connais de moi-même est ce qui prend part à l'action » - Bergson - c'est à dire une misérable surface de ma face invisible dont la profondeur m'est interdite et que seule réinvente la hauteur de mon âme. | | | | |
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| doute | | | La vertu, en pleine lumière, ne peut être que petite vertu, comme le péché, commis dans l'obscurité, n'est que petit péché. « Le péché n'est pas dans la ténèbre, mais dans le refus de la lumière » - Tsvétaeva - « Грех не в темноте, а в нежелании света ». Le vice s'appuie sur la nette raison, la vertu cherche sa raison dans le vague à l'âme : « Les vertus ont leur siège dans la partie irrationnelle de l'âme »* - Aristote. | | | | |
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| doute | | | Que trouve-t-on dans son âme ? - une musique silencieuse, une peinture des yeux fermés, une raison d'avant le Verbe, des attirances sans objets, et la tâche humaine d'introspection est tout de traduction ; je n'y vois aucune place pour la dissimulation, le refoulement, l'aliénation - toutes les philosophies du soupçon (et même l'école nietzschéenne de suspicion - die Schule des Verdachts - lorsqu'elle s'écarte du mépris - der Verachtung) ne s'adressent pas à l'homme, mais au robot, qui s'imagine, que ses copies sont plus authentiques que ses dissimulations. | | | | |
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| doute | | | Le seul moyen (d'essayer) de me connaître moi-même est de peindre mon image, mais « le portrait que j'ai de moi est aussi peu Moi, que le portrait que j'ai de toi »*** - Valéry. Et seuls les Narcisse nés trouvent un bon lac, pour que les yeux de l'âme puissent se passer du pinceau de l'esprit. | | | | |
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| doute | | | L'âme, c'est la pression sous la membrane de mon regard ou sous l'épiderme de mes gestes, l'appréhension. L'esprit, c'est la compréhension, l'universalité de l'im-pression de lumière. Le cœur, c'est l'incompréhension, l'existence de l'ex-pression des ombres. L'âme éclectique est condamnée à osciller entre l'impressionnisme et l'expressionnisme. | | | | |
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| doute | | | La création est d'autant plus haute, que l'esprit se met du côté de l'inconnu et l'âme déborde vers le connu. C'est la victoire sur le soi connu que salue Lao Tseu : « Qui se vainc soi-même a la force de l'âme », puisque le soi inconnu, c'est l'âme. | | | | |
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| doute | | | Le point commun entre la poésie et la mathématique : la forme engendre le contenu - un mystère de l'âme, un mystère de la raison ; la réalité se pliant, Dieu sait pourquoi, - devant la liberté. L'imagination est ascendante (vers l'intonation) en poésie et descendante (vers l'intuition) - en mathématique, et D.Hilbert oublie d'en donner le sens : « Celui-là abandonna la mathématique et devint poète ; il manquait d'imagination pour être mathématicien » - « Der hat die Mathematik aufgegeben und ist Dichter geworden, für die Mathematik hatte er zu wenig Fantasie ». | | | | |
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| doute | | | Mon âme a deux foyers : celui qui perçoit et celui qui conçoit ; le premier doit être romantique - être plein et, pourtant, vivre du manque ; le second doit être classique - vivre du vide et créer la plénitude. La vie, projetée vers la profondeur, prend forme de l'être, projetée en hauteur - le fond du créer. | | | | |
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| doute | | | Ces moments magiques, où le soi secret se manifeste : par un son, par un ton, par un fond ; aucune suite, aucun développement, on cherche à envelopper cet état d'âme, on ne s'intéresse qu'à sa naissance - c'est cela, le goût des commencements. « Ne me séduit que ce qui me précède » - Cioran - tu aurais pu ajouter - et ce qui m'achève. | | | | |
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| doute | | | Je ne connais pas un seul passage philosophique, qui, pour mon adhésion, mon plaisir ou mon respect, gagnerait quoi que ce soit grâce à l'argumentation, au fol amour de la vérité ou à l'impeccable rigueur. En revanche, combien d'extases devant la solitude d'un balbutiement, d'une honte, d'une métaphore, bref - d'un accord. Le but de la philosophie est la traduction en musique de tout bruit de la vie, montant de mon cœur ou de mon âme. Et non pas son aléatoire et pénible déchiffrage. | | | | |
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| doute | | | La conscience de l'esprit humble rend vitale l'existence, dans l'âme, d'une source d'hésitation et d'inquiétude, d'un punctum pruriens, de cette « intranquillité, qui ne se laisse pas calmer par un regard sceptique ou critique »*** - Schopenhauer - « Unruhe, die sich weder durch Skepticismus noch durch Kriticismus beschwichtigen läßt ». La conviction est le sommeil d'une conscience sans rêves. | | | | |
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| doute | | | Je peux raisonnablement prétendre à la maîtrise de mon esprit, mais je suis soumis à mon âme déchaînée et à mon cœur sans frein. Le meilleur de moi est ce qui ne m'appartient pas. | | | | |
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| doute | | | Quels fermeté, ordre et netteté doit-on posséder dans son esprit, pour se permettre un discours enthousiaste sur le doute, le vide et le chaos, qui règnent dans son âme ! Mais il faut y aller de bon cœur. | | | | |
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| doute | | | Dans le livre de notre vie, les doutes et les convictions devraient n'être que d'invisibles contraintes, nous empêchant de nous engager dans des chemins battus (que sont tous les chemins) et dégageant la vue sur notre étoile (qui n'éclaire que notre âme sédentaire). | | | | |
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| doute | | | La philosophie devrait ne traiter que deux questions : comment l'esprit atteint une profondeur du verbe et pourquoi l'âme aspire à la hauteur consolante. Pas de déductions, que des abductions. Plus près du dogmatisme que du sophisme. Des maximes tranchantes, non des discours flanchants. | | | | |
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| doute | | | Que je dissimule tous les faits de ma vie, ou bien que j'y obéisse à une sincérité impitoyable, les résultats seront, en tout point, comparables, dès qu'il s'agit d'entendre la vraie musique de mon âme. Et je comprendrai, que savoir éliminer tout bruit des faits et créer autour de mon soi un silence des choses, en est le moyen le plus sûr. | | | | |
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| doute | | | Signes de grandeur d'une écriture : la cohabitation du mépris et de la compassion, de la force et de la faiblesse, de l'espérance et du désespoir, de la fraternité et de la solitude, de la fierté et de l'humilité. Les deux poses antagonistes s'adressent aux objets différents, aux moments différents de l'âme, en langages différents - c'est le contraire du relativisme, qui les met sur le même plan, au même moment ou avec la même indifférence. | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'idée déjà nette, tel est le premier besoin d'un esprit philosophique, à la recherche du mot ; celui-ci sera ascétique, neutre, aptère, si telle est l'idée. L'âme poétique a besoin d'autel et non pas d'ex-voto ; des mots immolés, chantants ou psalmodiants, surgit la musique, et dans la haute musique viennent, miraculeusement, s'incarner de profondes idées. Seule la netteté finale peut être grande ; tout début net est nul. | | | | |
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| doute | | | Une paix d'âme est l'un des pires états d'âme, et l'on l'évite par des secousses provoquées par le passage d'un état de doutes à un état dogmatique. L'esprit de système conduit à l'ennui encalminé, avant la détresse. | | | | |
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| doute | | | À l'échelle verticale, la vie de l'esprit, comme celle de l'âme, est fonction de la profondeur du doute sur ce qui existe (la négation ou le nihilisme) et de la hauteur des certitudes sur ce qui n'existe pas (la foi ou l'acquiescement). Le doute doit être plein d'ironie et les certitudes - pleines de tendresse. | | | | |
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| doute | | | L'état naturel de notre âme est la nuit ; l'éclairage égal, narratif ou systématique, que notre esprit projette sur l'âme, la réduit à un état minéralogique ; seul l'éclair d'une maxime en préserve le mystère. « Heureux celui qui, sachant tout ce qui concerne les jours, fait sa besogne, consultant les avis célestes »*** - Hésiode. | | | | |
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| doute | | | Toute notre vie consciente consiste en deux mouvements opposés : nous recueillir en nous-mêmes, en compagnie de notre âme, pour en vivre des pulsions, ou nous mettre hors de nous-mêmes, pour nous juger par notre esprit. Très tard, on finit par se demander, si ce n'est pas le même organe, qui serait le cœur, et son regard - la caresse. | | | | |
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| doute | | | L'âme est ce qui vit, organiquement, directement, aveuglement, le mystère indicible du monde ; l'esprit est ce qui, par un doute ravageur, le traduit en problèmes conceptuels ou langagiers. Deux observateurs s'en mêlent, le corps et la raison, qui en cherchent des solutions - la caresse ou l'algorithme, les deux faisant visiblement partie du dessein divin. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, celui qui veut, et le soi connu, celui qui peut, heureusement s'ignorent ; le premier insuffle le langage de rêves, le second le traduit en langage d'images et de mots ; l'âme, qui porte le regard, et l'esprit, qui peint les choses vues. « Cette étrangeté de soi à soi, qui est l'aiguillon de l'âme » - Levinas. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître mon soi connu, il suffit de vouer à son image mes yeux ou mon esprit. Je ne peux pas connaître mon soi inconnu, je peux l'aimer, grâce à l'image, qu'en renvoie mon regard, c'est à dire mon âme. C'est, peut-être, l'objet tant convoité par Narcisse et qui l'empêche d'être immortel. Ne sont immortels que le désamour et l'imitation. La créature, la création, le créateur sont tous voués à néant. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, c'est la raison et non pas l'âme qui nous convainc plus sûrement de notre propre mystère : « La nature de l'homme est un mystère impénétrable à l'homme même, quand il n'est éclairé que par la raison seule » - d'Alembert. Mais le cœur n'y surajoute que de la folie, et l'âme - que des ombres ; ce qui rend ce mystère - encore plus impénétrable ; il appartient à l'esprit de le peindre, dans un jeu de lumières et d'ombres. | | | | |
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| doute | | | Celui-là tâtonne, s'égare, se perd, mais de ses paroles monte une musique, qui fascine jusqu'à mon esprit ; celui-ci exhibe des choses indubitables, appelle des procédés irréfutables, expose une probité à toute épreuve, et je l'accueille dans un silence d'âme, sans que sa moindre fibre ne se mette en mouvement. Toutefois, ceux qui savent le mieux, se perdent le mieux. | | | | |
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| doute | | | Une âme vit de ses soifs à ne pas assouvir et de ses vides à ne pas remplir. « Il y a dans toute âme vivante un vide et une profonde soif » - Koestler - « There is a vacancy in every living soul, a deep thirst in all of us ». Seules les âmes mortes débordent de certitudes, mais leur satiété est peu profonde. | | | | |
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| doute | | | Le mot et le regard sont d'autant plus grands, que même des muets et des aveugles pourraient les maîtriser : « L'aveugle garde le regard comme le muet la parole - l'un et l'autre dépositaires de l'invisible, de l'indicible - gardiens infirmes du rien »* - Jabès. La part de l'œil, de la bouche ou de l'oreille - dans le regard, le mot ou le son - est presque insignifiante à côté de ce qu'apportent l'âme, le visage ou la cervelle. L'infirmité de la conscience - manquer de doigt vengeur, se sentir près d'un banc des accusés. | | | | |
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| doute | | | Tous ceux qui font de la connaissance de soi - enfer de l'esprit, purgatoire de l'âme ou paradis du cœur – sont bêtes. Le soi est miraculeusement identique au monde d'ici-bas, dont l'essentiel nous restera à jamais inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Les yeux, indissociables de la cervelle, pénètrent et déchiffrent tout paysage des choses. Le regard, en revanche, pactisant avec l'âme, crée un climat des images, qui se démarque des choses et s'ouvre aux rêves. | | | | |
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| doute | | | Tout existant peut devenir grandiose, il suffit d'y déceler la part mystérieuse de l'inexistant. « C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière » - E.Rostand. Le poète - celui qui reçoit un maximum de lumière, pour produire les plus belles des ombres. La nuit, l'âme obscure suit la lumière de mon étoile ; de jour, l'esprit lumineux se laisse charmer par les recoins cachés de mon âme. | | | | |
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| doute | | | Dans l'âme, ce n'est pas un vague qui règne, mais une émotion, en absence de mots, d'idées et même d'images. Ce qui s'en approche le mieux, c'est la musique, ce qui existe bien avant les mots. Parler de la réalité, matérielle ou spirituelle, ou parler de l'âme, ce sont deux arts distincts. Au royaume des mots, les notes sont vagues. | | | | |
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| doute | | | Le cerveau complète l'œil et l'oreille, sans sortir de la platitude des images. C'est l'âme qui les interprète dans un langage à reliefs musicaux. On vit dans l'espace de l'esprit et dans le temps de l'âme. | | | | |
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| doute | | | On ne retire pas grand-chose des contacts avec un autre soi-même ; la rencontre, que je dois appeler de mes vœux, est celle entre mon soi connu et mon soi inconnu, entre la forme de mon esprit et le fond de mon âme, entre la matière et la manière. Les autres ne sont que de la matière, dont peuvent se passer mes meilleures formes. | | | | |
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| doute | | | L'esprit lucide, à l'appétit fade, pêche, en eau transparente. L'âme indécise crie famine et se noie en eau trouble, gain du pêcheur, le mot. | | | | |
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| doute | | | Je m'intéresse à tout, dit le philosophe allemand ; je m'en fous de tout, lui rétorque le philosophe français. Les deux ne manquent ni de buts ni de moyens, ils manquent de bonnes contraintes. L'attitude anti-philosophique, c'est le sentiment de terre ferme dans nos modèles du monde. Lâcher prise, c'est une première allusion au réveil d'une vraie réflexion. Mais il faut avoir bien possédé par l'esprit ce que j'envisage d'abandonner par mon âme. L'esprit philosophique, c'est un fort cerveau cédant le pas à une âme ironique. | | | | |
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| doute | | | Tout un chacun est plein du mystère de l'invisible, qui surgit au fond de notre âme, sous un regard vivant. Et tous, nous sommes capables de le traduire en problème de notre genre. Mais un mystère au moins aussi épais gît dans le visible. Et il éblouit surtout, lorsque mon intelligence réussit à rendre invisible sa provisoire solution, créée par notre espèce. | | | | |
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| doute | | | L’égale inquiétude – avoir l’esprit trop vague ou l’âme trop précise. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu se livre à l'âme tâtonnante et fuit la pensée cohérente ; là, où parle le soi connu, le chœur s'y faufile et, souvent, me gouverne. Dès que j'ai envie d'être là où je pense, je me retrouve en étable. « Là où je suis, il n'y a plus à penser » - Artaud. Pour le soi inconnu, je suis vient d'être ; pour le connu - de suivre. | | | | |
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| doute | | | Leur lucidité de robots résulte d'un séjour prolongé au milieu étroit des solutions mécaniques ; la lucidité du sage est la faculté de ses yeux et de ses oreilles de percevoir partout des mystères organiques. Le robot devient inaccessible à la joie à cause de ses ressentiments et du dépérissement de ses cordes jadis sentimentales ; le sage se réjouit de l'inépuisable beauté du monde. La cohabitation fraternelle entre la lucidité et la joie est, d'ailleurs, signe d'un esprit, ouvert au rêve, et d'une âme, ouverte à l'éveil. Les aigris, les incompris, les rebelles forment la lie humaine. | | | | |
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| doute | | | Oui, il n'y a, dans le monde, ni couleurs ni sons, mais seulement des ondes ; pourtant, nos récepteurs, captant ces ondes, nous bouleversent par des tableaux et des mélodies ; la réalité passive enjoint de la mimesis à notre idéalité active. Le besoin de couleurs, dans notre esprit, dans l'homo faber ou l'homo pictor, réveille le souci de l'être, au-delà de l'espace ; le besoin de sons provient de l'âme, du devenir intemporel, de l'homo sacer ou l'homo poeticus ; l'art ou la science, dans le premier cas, la foi ou la philosophie - dans le second. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c'est à dire l'esprit, dispose de la noblesse et de l'intelligence, qui sont des espèces d'aigle et de serpent de l'artiste Zarathoustra, pour lui rappeler la hauteur des cercles de l'existence ; mais le talent appartient au soi inconnu, et il n'est pas les yeux, mais le regard de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Si l'âme produit nos extases (mystères) et l'esprit forge nos goûts (problèmes), c'est la raison qui formule nos convictions (solutions). La conscience intervient bien dans ce travail : chez un sage, cette conscience, trouble, ne touche qu'aux mystères et aux problèmes ; chez un sot, une conscience en paix le conduit aux solutions. | | | | |
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| doute | | | Pour que je me tourne du côté de mon soi inconnu, il y a une technique facile : reporter l'admiration des organes – y compris de mon esprit, y compris de mon âme – sur leurs fonctions. C'est ici que j'ai la sensation de faire partie de ce qui, tout en étant moi, est plus grand que moi – l'unification enrichissante, mystifiante, rehaussante. La hauteur d'une admiration est ce que la profondeur est à la connaissance – un contact, ou son illusion, d'avec l'au-delà. | | | | |
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| doute | | | Il y a une obscurité qui voile un esprit orgueilleux, cherchant à être hébergé chez les grands : et il y a une obscurité qui dévoile une âme humble, voulant rester fidèle aux ténèbres qu'elle héberge. | | | | |
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| doute | | | S'imaginer porteur exclusif d'un mystère, dont seraient dépourvus les bouseux, est bête. Le vrai, le noble, le divin mystère est présent dans chaque âme humaine ; le problème, c'est d'accéder à cet organe, de plus en plus délaissé et inutile dans les plats soucis des hommes, et de le faire parler ou, plutôt, - chanter. | | | | |
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| doute | | | Le doute ne traduit rien d'intéressant en nous, car ce que nous avons de plus passionnant, c'est à dire la noblesse et le goût, ne se manifestent que dans des certitudes viscérales et même dogmatiques. Mais le dogmatisme de notre âme se complète par la sophistique de notre esprit : « Tout ce qu'il y a de positif en philosophie est sophistique » - Valéry. Le doute est bon pour chercher du vrai ; il ne vaut pas grand-chose pour créer, extraire ou vénérer le beau. | | | | |
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| doute | | | Perdre sa dernière illusion, c'est un désastre, pour quelqu'un qui garde encore quelques cordes sensibles dans son âme, et le pas décisif joyeux vers la robotisation finale, pour les niais, ceux qui prônaient toujours un bonheur sans illusions. | | | | |
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| doute | | | Les visages, les actes, les pensées des autres m'apprennent presque tout sur ce qu'est mon soi connu ; ils ne m'apprennent presque rien sur mon soi inconnu. Et même moi-même, j'ai beau interroger ce dernier, je n'entendrai jamais de réponses intelligibles ; il se réduit aux questions, dans un langage musical, qui surgissent au fond du silence de mon âme, pour la bouleverser et s'évanouir. « Troublé par le mystère, ton esprit, en se cherchant, se fuit » - Schelling - « Der Geist, der, wunderbar getäuscht, sich selber suchend, sich selber flieht ». | | | | |
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| doute | | | Ton cœur et ton âme créent l’illusion, que ton univers intérieur et l’univers extérieur soient homomorphes, et que tu retrouves dans celui-là tout ce que celui-ci te cèle. Mais ton esprit, qui maîtrise tous tes récepteurs, et qui sait projeter leurs données sur les sources originaires, ton esprit sait, que toi, avec ton univers, tu es confiné dans une cage, au-delà de laquelle aucun de tes capteurs n’a de prise. La cage est ta sobre réalité ; et son au-delà n’est que ton rêve enivrant. | | | | |
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| doute | | | L'âme serait créée avant le corps (Platon) et aurait pour siège le cerveau ; l'âme ardente serait dans le cœur (Aristote), pour équilibrer le froid cerveau ; l'âme serait à la couture entre le cerveau et le corps (Descartes), dans une glande pinéale ; la théorie du transfert des soupçonneux nous la ferait croiser jusque dans le bas-ventre. Où qu'on loge le regard, ce n'est pas aux yeux d'en dicter la hauteur. | | | | |
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| doute | | | Dans le noble édifice de l'esprit, les connaissances ne sont que la basse cuisine. Et se passionner pour les limites de ces connaissances, c'est faire de la chimie des calories et des molécules. Tandis que dans la salle d'apparat ou dans l'alcôve trône l'alchimie de l'âme ou du corps. | | | | |
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| doute | | | L'esprit accompagne toute idée, qui atteigne mon œil ou mon oreille ; ce qui compte, c'est ce qu'elle touche : l'âme ou la raison. En retour, l'âme munit les yeux d'un bon regard et les oreilles - d'un bon filtre, ce qui fait naître, dans les deux, plus qu'un avis - une vie. Même si le vu et le dit se logent dans des demeures différentes. | | | | |
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| doute | | | Si je réussis à placer mes fins dans l'élan de mes commencements, je réalise un tour de l'éternel retour : les horizons inaccessibles, auxquels aspire mon âme, seraient traduits en haut firmament, où me maintient mon talent. Et que mon esprit observateur s'occupe du secondaire maîtrisé – des parcours, des liaisons. | | | | |
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| doute | | | L'une des plus grandes perplexités de la Création divine : qu'est-ce qui est plus originaire, la chose ou la fonction ? La lumière ou l’œil, la beauté ou l'âme, l'harmonie ou l'esprit, la bonté ou le cœur ? | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas pour l'espoir de débrouiller le mystère que celui-ci mérite d'être respecté. Le mystère n'offre ni écheveaux ni puzzles, on ne s'en aperçoit que lorsqu'il se mue déjà en problème. Le mystère, ce n'est pas un manque d'explication, c'est l'état d'une âme, qui adhère sans besoin d'explication. | | | | |
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| doute | | | L'âme n'a pas de secrets ; elle peut avoir des mystères. Plus mon geste tente de les dévoiler, plus je doute de leur existence. | | | | |
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| doute | | | Montrer, c'est faire appel aux contraintes ; démontrer, c'est suivre un parcours. Le parcours, c'est presque tout en mathématique ; les contraintes, c'est presque tout en poésie. Garde celui-là à ton esprit ; impose les secondes à ton âme. L'esprit sait ce qu'il peut narrer ; l'âme se doute bien de ce qu'elle doit chanter. | | | | |
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| doute | | | Deux porte-voix possibles, pour m'exprimer : le soi connu ou le soi inconnu. Mes maîtrises et mes expériences, ou mes perditions et mes rêves ? Dois-je coller mon verbe à mon corps et à mon esprit, pour qu'il en soit solidaire, ou bien dois-je créer un personnage imaginaire, en contact mystérieux avec mon âme irresponsable, tenant des propos imprévisibles ? Je penche pour le second choix, mais ce que furent Socrate pour Platon, Zadig pour Voltaire, Zarathoustra pour Nietzsche, s'appelle, chez moi, - mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Des forces hétérogènes animent, respectivement, nos corps, esprits et âmes ; et tout homme, consciemment ou non, crée, pour chacun de ces organes, une hiérarchie de ces forces, - une tâche de pure psychologie et que Nietzsche appelle volonté de puissance. Un don d'artiste permet de munir ces hiérarchies d'une même intensité – c'est le retour éternel du même, l'équivalence de la vie et de l'art, l'intronisation du surhomme. | | | | |
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| doute | | | Ni l'action ni la réflexion ni même les larmes ne traduisent pas fidèlement mon soi inconnu ; le corps, l'esprit, le cœur sont impuissants dans leurs recherches, seules comptent les trouvailles de l'âme, surgies du talent. | | | | |
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| doute | | | Je suis piètre danseur, piètre chanteur, piètre rimeur, piètre constructeur ; néanmoins, je me reconnais davantage dans la danse que dans la marche, dans le chant que dans le récit, dans la métaphore que dans le syllogisme, dans le mot hautain que dans l'idée profonde. Et je finis par comprendre, que le point commun de mes attachements s'appelle musique ; elle voile l'esprit, dénude le cœur et exhibe l'âme. | | | | |
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| doute | | | Le serpent, et même peut-être la taupe et le chien, surclassent l'aigle en qualité de leur regard. « Si tu prêtes foi aux yeux plus qu'à l'esprit, en sagesse tu serais inférieur à l'aigle » - Apulée - « Si magis pollerent oculorum quam animi iudicia, profecto de sapientia foret aquilae concedendum » - heureusement, les yeux fermés et le regard transforment ton esprit en âme, qui est porteuse de la véritable sagesse. | | | | |
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| doute | | | Pour briller en plein jour, il faut que mon âme sache créer de l'obscurité nocturne. Pour garder nuitamment la veille, il faut que mon esprit possède de la clarté diurne. | | | | |
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| doute | | | Mes mots et mes actes admettent deux interprétations – dans le contexte temporel où se compose le discours objectif de mon soi connu, ou bien dans le contexte spatial où se joue la musique subjective de mon soi inconnu, bref dans le devenir ou dans l’être. Mais qui entendra « ce moi obscur, incapable de s’objectiver en esprit, âme, cœur » - H.F.Amiel ? | | | | |
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| doute | | | La partie créative de la vie est dans les va-et-vient entre la réalité et ses représentations ; l’esprit scientifique est dans la recherche d’une adéquation entre ces séjours, et plus convaincante est celle-ci, plus grand est le talent. L’âme d’artiste est dans l’affirmation d’autonomie des représentations, et la distance, ainsi créée, maintenue, maîtrisée, reflète le même talent ; c’est celui-ci qui est le même, dans l’éternel retour nietzschéen, il est le contenu créatif du devenir – la répétition de la différence, plutôt que celle de l’identité. | | | | |
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| doute | | | La matière, la vie, le moi sont inséparables et se trouvent fusionnés dans ma conscience – mon corps-esprit qui sait, mon cœur qui sent, mon âme qui crée, et qui occupent le même centre de mes soucis. Y placer une seule de ces parties-substances est absurde, puisque l’absence des autres parties priverait de sens le tout. | | | | |
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| doute | | | Le rêve est un chant, né de l’attirance de mon âme pour l’inaccessible ; ce qui est accessible à mes sens constitue la réalité. La représentation du rêve s’appelle l’art ; la représentation de la réalité s’appelle le savoir, dont le contenu le plus rigoureux s’appelle la science. Dans tous les cas, la représentation relève entièrement de l’intelligible et non pas du sensible comme le pensent Aristote et Kant : « Un jeu aveugle des représentations, c’est-à-dire moins qu’un rêve » - « Ein blindes Spiel der Vorstellungen, d. h. weniger als ein Traum ». | | | | |
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| doute | | | Le vrai désespoir vient d’une bonne certitude et non pas d’un mauvais doute. Le doute est source des mauvaises espérances. Les doutes et les certitudes sont affaires de l’esprit ; mais c’est l’âme, avec ses rêves et ses vertiges, qui nous fait découvrir de bonnes espérances, sans lucidité ni promesses. | | | | |
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| doute | | | Il y a un devenir naturel, fatal et dévastateur, et un devenir humain, créateur et intense. Le scientifique perçoit dans le premier des manifestations de l’Être quasi-éternel, qu’il modélise, objectivement, - la science est ontologique. L’artiste poétise, subjectivement, cet Être, pour constituer le flux de son devenir esthétique – l’art est poétique. Et puisque toute ontologie se réduit aux nombres, « pour faciliter la conversion de l’âme du Devenir au vrai Être, rien ne vaut la contemplation de la nature des nombres » - Platon. L’âme ainsi convertie s’appellera esprit. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, ce sont mon esprit certain et mon cœur incertain ; le soi inconnu, c’est mon âme qui m’attire vers telles certitudes ou tels doutes - « Ce Moi, c’est-à-dire l’Âme, par laquelle je suis ce que je suis »*** - Descartes - où de très belles ambigüités surgissent, avec des substitutions des verbes suivre ou être ! | | | | |
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| doute | | | Ma conscience – la maîtrise de la cohérence de mes gestes, de mes mots, de mes idées – c’est le souci de mon soi connu. Mon soi inconnu relève de l’inconscience, orientant mon regard, animant mes états d’âme, me faisant quitter la voie certaine de mon intérêt droit, bref agissant au nom des valeurs incompréhensibles. Le banal, on le comprend ; et l’on ne peut que croire en merveilleux, même incompréhensible : « La plus grave des erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi » - Alain – tout réduire au conscient n’est peut-être pas une erreur, mais c’est une bêtise. | | | | |
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| doute | | | L’homme thésaurise ou se dépense. Le rêveur emmagasine toute lumière qui atteint ses yeux, sa peau ou son esprit ; il émet des ombres de son âme. Le créateur est éponge du clair et fontaine de l’obscur. Ses clartés sont empruntées ; ses obscurités, il les garde en propre. Le conformiste fait l’inverse. | | | | |
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| doute | | | Tes yeux sont une éponge, et ton regard – une fontaine. L’esprit guide ceux-là, l’âme – celui-ci. La volonté assure au regard une bonne épaisseur, et l'émotion - une bonne hauteur. « Le regard, ce n'est pas une sèche lumière ; il est tout de volonté et d'émotion » - F.Bacon - « The human understanding is no dry light, but receives infusion from the will and affections ». La lumière, elle, a un rôle plutôt mécanique que ludique, dans le dépouillement des images. | | | | |
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| doute | | | L’erreur la plus impardonnable, c’est de nous dévier de notre tâche divine – rêver et créer, ou de nous vouer à la fonction animale – chasser et dominer. La raison soutient celle-ci, l’âme – celle-là. « La raison nous trompe plus souvent que la nature » - Vauvenargues. La raison pèche par calcul, la nature – par omission. | | | | |
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| doute | | | Au-delà du commencement jouent les forces, les vérités, les reconnaissances, bref quelque chose de médiocre ; et aucune profondeur des (in)certitudes ne peut rivaliser avec la hauteur de la noblesse et de l’élan vers un infini initiatique et qu’imprime dans notre âme un beau commencement ! | | | | |
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| doute | | | Deux perversités dans l’écriture : l’obscurité dans la présentation des choses claires (le manque d’intelligence ou de talent) ou la clarté dans la présentation des choses vagues (le manque de sensibilité ou de noblesse). Exemples : les choses claires – les vérités ; les choses vagues – les états d’âme. | | | | |
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| doute | | | Si un esprit, sans talent ni intelligence, dessine ses ombres, je n'en retire que … des ombres. Si une âme peint, avec talent, les siennes, je devine une haute lumière, qui les projette. | | | | |
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| doute | | | Ta vie la plus intéressante consiste à écouter tes états d’âme, qui ne se réduisent ni à la présentation de tes actes ni à la représentation de tes pensées. Le mystère le plus stimulant pour la création est là. | | | | |
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| doute | | | Se parler, entre âmes-sœurs, dans le noir le plus complet, sans la moindre lumière physique ou intellectuelle, me fait penser, que ceux qui savent qu’il n’y a rien au-dessus des caresses, ce sont les aveugles. Dans le noir, non seulement la peau, mais aussi le mot et le sanglot, font ressentir la vraie merveille de la vie. | | | | |
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| doute | | | Tout ce qui fait battre mon cœur et élever mon âme remonte à ma première jeunesse ; l’âge adulte n’a presque rien ajouté à mes totems primesautiers. Un don du ciel - « la mystérieuse capacité de l’âme ne refléter, dans la vie, que ce qui m’appelait ou terrorisait dans mon enfance »** - Nabokov - « таинственная способность души
воспринимать в жизни только то, что когда-то привлекало и мучило в детстве ». | | | | |
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| doute | | | Qu’est-ce qui est plus accessible à ma conscience ? - ce que mes sens communiquent de la matière extérieure, ou ce que mon esprit, mon cœur ou mon âme me soufflent ? « Notre univers intérieur est plus réel que l’univers visible » - Chagall - « Наш внутренний мир более реален, чем мир видимый ». | | | | |
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| doute | | | L’esprit ébloui ferme les yeux et se réjouit du regard pénétrant de l’âme ; les yeux ouverts de l’esprit éclairé arrachent au doute ce qui devra appartenir au savoir. Le premier est plutôt créateur, le second – producteur. | | | | |
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| doute | | | Se tromper sur le réel est signe de la faiblesse d’esprit ; se laisser tromper par le rêve – signe de la force d’âme. L’espérance doit être l’un de ces rêves, trompeurs mais nobles. « L’espérance trompe les plus grandes âmes » - Vauvenargues – mais tu oublies de préciser que c’est par un consentement enthousiaste ! | | | | |
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| doute | | | Les yeux subissent le flux d’images, tandis que le regard le filtre, en ne gardant que ce qu’il veut ou doit voir ; l’esprit l’amplifie en profondeur, et l’âme le transforme en figures. | | | | |
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| doute | | | L’âme, hélas, n’ayant pas de langage à elle, c’est, malheureusement, l’esprit qui se charge de ton écriture. L’une des premières fonctions de l’esprit est la clarté, de plus en plus profonde et désespérante, tandis que l’âme s’enfonce dans des ténèbres, de plus en plus hautes, porteuses d’espérances. « Seules, d’obscures formules permettent l’espoir, quand tout ce qui est clair est terrible »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Aucun discours ne peut rendre fidèlement nos états d’âme, puisque ceux-ci sont toujours vagues et n’ont pas de noms. Une image nette a plus de chances n’être qu’une imposture, tandis qu’une image vague peut avoir le mérite de comporter la même dose d’incertitude que l’original. « Le tableau du chaos n’est pas la même chose qu’un tableau chaotique » - Benjamin - « Die Schilderung des Verwirrten ist nicht dasselbe wie eine verwirrte Schilderung ». | | | | |
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| doute | | | Pour celui qui ne s’exprime que par des ombres, l’extinction de toutes les lumières est la fin du monde – la mort. Lumière du ciel, lumière de l’esprit, lumière du Bien. Des hypostases divines de l’homme, la dernière à mourir, en tant que lumière, c’est l’âme. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu n’est que lumière, et le soi connu est imprégné de ténèbres, occultant notre origine et notre fin. Quand le premier pénètre ou anime le second, l’homme devient penseur, créateur d’ombres. « La lumière divine met en fuite les ténèbres de l’âme » - St-Augustin - « Lux divina, animae tenebras fugat ». | | | | |
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| doute | | | L’âme, sans ombre, ne peut pas espérer ; l’esprit, sans lumière, ne peut pas désespérer. « Mon désespoir, dit l’Esprit, est encore lumière. Tandis que l’âme a cette chance de se lamenter dans ses ténèbres »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | La philosophie peut suivre la raison ou l’âme. La raison étant largement universelle, la première de ces philosophies est commune, se résume et se consomme facilement. Mais les âmes sont, toutes, différentes ; et la seconde des philosophies est essentiellement personnelle et se réduit souvent à la peinture des états d’âme incomparables. La première ignore l’âme ; la seconde méprise la raison. | | | | |
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| doute | | | Toute la réalité, vue par son éventuel Créateur, est improbable. De ce point de vue, le rêve, en tant que produit d’une imagination et d’une sensibilité, est plus compréhensible non seulement par notre âme mais par notre esprit aussi. | | | | |
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| doute | | | Pour être connu, il faut avoir été représenté et habillé en mots. Tout ce qui n’a pas encore trouvé une enveloppe verbale – dans nos pensées ou nos états d’âme – peut être appelé – inconnu. « Seigneur Inconnu – voilà le cercle de ma hauteur »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Savoir, sentir, rêver qu’on vit est plus qu’un plaisir (Aristote), ce sont trois mystères - de l’esprit, du cœur, de l’âme. | | | | |
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| doute | | | La science émet des lumières, et l’intelligence les reçoit ; ce sont des fonctions rationnelles de l’esprit. Mais le cœur reçoit une lumière intérieure, irrationnelle, le mystère y est plus profond, car il atteint l’amour ; l’âme émet des ombres, irrationnelles, le mystère y est plus haut, car il s’y agit d’une création humano-divine. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est une musique, qui émeut mon cœur, rehausse mon âme et approfondit mon esprit. Celui qui ne l’écoute pas ne vit que de son soi connu, dont l’abandon n’est pas répréhensible, il rend possible la découverte, la création, l’étonnement, mais dans la platitude du commun, puisque le soi connu est presque identique chez tous. | | | | |
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| doute | | | La chose en soi est un concept totalement objectif ; le sujet humain n’est nullement impliqué dans la formation de son contenu. Seul un esprit tordu et une âme égarée, comme ceux de Schopenhauer, peuvent associer la chose en soi avec la volonté ! | | | | |
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| doute | | | L’esprit est la lumière de la connaissance ; le cœur est les ténèbres de l’inconnaissable ; l’âme est l’ombre ou l’étincelle (scintilla animae de Maître Eckhart) qui cherche que l’esprit éclaire le cœur. | | | | |
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| doute | | | Que le corps et l’âme soient séparés ou indissolublement liés, la mort pourrit le premier et éteint la seconde. Sans atomes vivants, pas de sensations vivantes. | | | | |
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| doute | | | Dans ses exercices d’illumination, l’esprit sensible cherche la complicité du cœur ; mais pour l’âme, dont la fonction première est la projection de ses ombres, la lumière de l’esprit ne sert que d’instrument, de source sans message propre. Le cœur est voué aux ténèbres d’inaction, de silence, de résignation, qui couvrent ou complètent l’assurance de l’esprit. « Le cœur expie les lumières de l’esprit »* - Cioran. | | | | |
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| doute | | | Dans tous ses compartiments, le monde est saturé de mystères ; face à ces Créations, celui qui est incapable de vénérations ou d’admirations doit, au moins, éprouver un vif étonnement. Les absurdistes, se contentant de maudire ce monde, dénué de sens, ont, parfois, de l’âme, mais ils sont certainement faibles d’esprit. | | | | |
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| doute | | | Une vision du monde s’appuie sur le connu, l’inconnu, l’inconnaissable. Chez l’homme de la rue, elle se réduit à l’inconnu ; chez le scientifique, démuni d’âme, - au connu. Mais tout ce qui est universellement connu, fixe, est commun ; et la vision du monde ne vaut que par sa facette personnelle. La part de l’inconnu ne traduit que notre ignorance, tandis que l’inconnaissable, reconnu comme tel même par les scientifiques, est le seul support valable d’une vision, à la fois poétique et philosophique. | | | | |
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| doute | | | Peut-être, l’ange et la bête ne sont pas nos deux facettes intérieures, mais deux genres de gardiens extérieurs de notre âme, et le but de notre existence serait de nous confier à un ange. Si l’on rate cette gageure, c’est, fatalement, la bête, c’est-à-dire le daemonion socratique, qui prendrait sa place. Et ce serait pour toute la vie, soit celle de nos actes soit celle de nos idées. Serions-nous un jouet de cette fatalité céleste ? | | | | |
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| doute | | | L’apparence, c’est ce que produit ton esprit ; et le fond, c’est ce qu’éprouve ton âme. Cioran a l’apparence de maladie et le fond de santé, bien qu’il affirme exactement le contraire ! | | | | |
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| doute | | | Il faut distinguer les illusions qui fourvoient notre esprit et les illusions qui nourrissent notre âme. Elles ne sont que très rarement les mêmes. | | | | |
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| doute | | | Les plus profondes ruptures dans nos états d’âme se produisent aux frontières : l’angoisse – à la frontière entre le psychique et le réel ; l’espérance – entre le rêvé et le vécu. Les hommes sages et ennuyeux ne quittent pas le tiède noyau de l’homogénéité ambiante et ne se hasardent pas à s’approcher des frontières. | | | | |
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| doute | | | L’ouverture d’esprit – accepter tout ce qui est proche de tes yeux ; l’ouverture d’âme – ne t’attacher qu’au lointain, être un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Certes, ton art a besoin de lumière, pour projeter des ombres, la substance de ta création ; mais il peut se passer d’objets intermédiaires, auxquels tu substitueras des états immatériels de ton âme. | | | | |
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| doute | | | Le retour éternel souligne le (pré-)commencement unique de toutes les entreprises d’un créateur, d’un artiste. Aucun parallèle quelconque avec l'immortalité d’âme. Le retour éternel est pratiqué par notre esprit mortel (le soi connu, développeur de finalités), prêtant son oreille à notre âme (le soi inconnu, inspiratrice de commencements). | | | | |
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| doute | | | L’instant où ton soi connu est touché par ton soi inconnu, par ton âme donc, est instant d’inspiration. Mais Hugo associe l’âme au soi connu : « Les âmes, les moi mystérieux, vont vers le grand moi ». Le soi inconnu est atemporel et immobile ; seul le soi connu connaît les lieux et les dates. | | | | |
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| doute | | | L’arbitraire est bêtise, si tu le fais passer pour universel ; il est légitime, si tu y affirmes ton goût insoumis ou tes états d’âme innommables. | | | | |
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| doute | | | La croyance la plus haute est formulée par un esprit, en bout de course vers l’origine du savoir. Le savoir le plus profond est adoubé par une âme, bouleversée par l’harmonie divine du monde. | | | | |
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| doute | | | Le regard perçant de l’esprit suffit pour trouver de la grandeur dans tout ce qui vient de la Création divine. Ces créatures devraient être presque les seules que viserait le regard créatif de l’âme. Pour le reste, celle-ci devrait s’imposer la contrainte la plus utile – éliminer de son champ de vision les choses n’ayant aucune chance d’être peintes en grand. | | | | |
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| doute | | | L’âme enchantée sollicite l’esprit perspicace ; l’esprit cherche, l’âme trouve ; l’esprit met des contraintes, l’âme y adapte l’harmonie et les rythmes. Le soi inconnu motive l’âme ; le soi connu apporte des outils à l’esprit. | | | | |
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| doute | | | L’aphoristique est le seul genre littéraire Ouvert, les autres sont fermés puisqu’ils se réalisent par épuisement de leur sujet. Une maxime est une étincelle que le lecteur est libre de transformer en lumière de son esprit ou en ombres de son âme. | | | | |
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| doute | | | L’existence de notre soi inconnu était mieux perçue par l’homme des cavernes que par nos contemporains, qui n’accèdent au réel que par les mots et nos sens ; or le soi inconnu n’a ni mots ni maux ; il ne fait que contenir notre essence créatrice, non-langagière. « Ce moi le plus profond est le même chez tous, il est le ‘sens’ » - H.Hesse - « dies Innerste Ich ist bei allen Menschen gleich, es ist der 'Sinn' » - mais il reste absent et muet, puisque notre organe de sa perception, l’âme, devint atavique. | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | Tout ou parties – tel est le choix qui se présente à ton regard sur toi-même (ou même sur tout homme). C’est aussi un test de ta liberté, ou, plus précisément, de ta capacité de distinguer entre la liberté d’un tout statique et celle des parties créatrices. Presque tous – romanciers, philosophes, scientifiques – penchent pour tout (totalité, unité, bloc, conglomérat, ensemble). Les rares – des poètes ! - restent sceptiques face aux parcours préprogrammés et monolithiques et vouent un culte aux seuls commencements (parties indépendantes !), provenant des sources imprévisibles, où surgissent soudain des états d’âme, des mots, des mélodies. Voici pourquoi tout aphoriste doit être poète. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | L’idéel surgit du réel comme l’âme – du corps. Toute idée d’une identité, d’une fusion, d’une unité entre les deux n’a aucun sens intéressant. La seule exception, c’est la mathématique, dont le réel et l’idéel sont identiques. | | | | |
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| doute | | | Le mystère loge aussi bien dans les esprits que dans la matière. Dans cette dernière il est de nature physico-chimique, et dans les premiers il se rapporte à la liberté et à la créativité. L’esprit seul peut s’exalter des mystères des atomes ; il faut de l’âme pour s’émerveiller des mystères du vivant. Pour l’âme, rien de mystérieux dans la mort, tout est merveilleux dans la vie. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu réveille chez moi un état d’âme ; mon soi connu cherche des mots, imprimant des notes, des accords, des rythmes, des timbres ; mon esprit y trouve des idées, exprimées en mélodies, et c’est mon âme (mes dons) qui les interprète. L’interprétation ne s’occupe ni de recherches ni de trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Pour raisonner sur des notions vagues, telles que Dieu, âme, esprit, liberté, le mode opératoire est la formulation d’hypothèses (qui ne fassent pas partie de la représentation stable, avérée). Toute la poésie est un exemple de raisonnement hypothético-déductif ! | | | | |
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| doute | | | Mon inspirateur, mon soi inconnu, ignore mes sensations et va tout droit aux états d’âme que je dois poétiser, envelopper de mes caresses verbales. Développer les sensations est affaire des prosateurs. | | | | |
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| doute | | | Quand on voue son âme aux étincelles, on se fiche de la durée ; c’est la lumière la plus fugitive qui jette les ombres les plus intenses. | | | | |
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| doute | | | L’exposé de mes images, de mes idées, de mes états d’âme, les actes auxquels se décide mon esprit ou mon intuition n’admettent aucun déterminisme. Le libre arbitre est irréductible à une logique quelconque. Penser le contraire, c’est justifier le règne des robots dans le monde des vivants. Pourtant, nous nous dirigeons vers cette funeste réalité. | | | | |
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| doute | | | Aucun invariant ne résiste au flot du Temps et se désagrège – une comédie pour l’esprit, une tragédie pour l’âme. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu est prêt à sculpter aussi bien ce que tu prises (l’ange te le souffle) que ce que tu méprises (la bête t’y invite) – et ce soi le peut. D’où l’intérêt de deviner si ton soi inconnu le veut ou non. C’est un devoir de ton âme et un savoir de ton esprit. | | | | |
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| doute | | | Ton soi inconnu t’insuffle un état d’âme, un arbre de questions où ne figurent ni mots ni idées ni notes, que des variables. Et ton soi connu les unifie avec ses fleurs ou fruits interprétatifs, pour générer un arbre musical de réponses. L’inspiration de R.Char fut déjà plus développée : « Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions ». | | | | |
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| doute | | | Le profond enthousiasme de l’esprit et la haute mélancolie de l’âme, cette cohabitation difficile oblige à chercher une demeure commune sur terre, ressemblant, hélas, aux ruines. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, c’est-à-dire un état d’âme ou une question sans paroles, motivent l’aphoriste ; sa maxime ne sera qu’une réponse, contenant une instigation, une invitation à inventer des questions qui y mènent (la déconstruction derridienne). | | | | |
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| doute | | | En création littéraire comptent trois qualités – l’inspiration, la maîtrise, l’ambition. La troisième est commune ; la deuxième – mécanique ; seule la première est mystérieuse et personnelle, en elle se révèle ton soi inconnu, en elle ton âme accède au savoir non-verbal. Ton soi connu, réduit aux mots non-mystérieux, « ignore beaucoup de ce que sait son âme » - Gogol - « многого не знает из того, что знает душа её ». | | | | |
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| doute | | | Le réceptacle du rêve est l’âme ; avec la raréfaction de celles-ci, l’homme reste face à la seule réalité. Le rêve qui s’éloigne rend mélancolique, tandis que la réalité faiblissante ne réveille qu’une nostalgie. L’existence de Chateaubriand étant vouée à l’âme, il introduit, tout de même, une fausse symétrie : « Les chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les chimères d'une existence désoccupée », puisque les premières comptent sur une espérance, de rêve et de hauteur, tandis les secondes – sur un espoir, réel et plat. | | | | |
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| doute | | | Tant de réponses à la question d’apparence banale – que suis-je ? Les autres proclament : ce que je fais, sais, pense, veux, peux, dois. Moi, je dis : ce que je vaux. Et je vaux surtout par mes états d’âme, que m’inspire mon soi inconnu et dans lesquels il n’y a ni action ni langage ni idées, ces composants de l’être des autres, provenant de leur soi connu. Ce que je suis est fait par et de l’Inconnu. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, c’est l’élan, l’état d’âme exaltée, l’état encore dépourvu de mots, d’images, de pensées, l’état que connaît tout homme, mais seul un talent trouve son expression, débouchant sur un sens imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | Les états (de la matière) et les productions (des esprits), avec leurs coordonnées spatio-temporelles, sont la seule réalité. Hors de la réalité, hors-temps et hors-espace, se trouvent des rêves inexprimés (états d’âme) et des vérités éternelles (productions mathématiques). | | | | |
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| doute | | | Si tu attrapes une inquiétude d’âme ou si une honte remue ta conscience, tu te rendras ouvert à la joie d’une espérance salvatrice et d’une hauteur de ton regard futur, ; mais tes yeux seraient voués à la triste bassesse, si tu savoures ta paix d’âme ou te vautres dans une assurance béate. | | | | |
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| doute | | | Puisque mon soi inconnu est à l’origine de mes états d’âme mémorisables, on peut les appeler aventure intérieure, qu’il s’agit de convertir en formule extérieure, en maxime, avec une profondeur implicite de la source et la hauteur explicite du commencement. | | | | |
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| doute | | | Le domaine de l’esprit, c’est le progrès des solutions ; le domaine de l’âme, c’est l’embellissement des problèmes ; le domaine du cœur, c’est l’énigme des mystères. Je suis progressiste du premier, réactionnaire du deuxième, croyant du troisième. | | | | |
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| doute | | | La foi peut être aveugle (la religion), charlatanesque (le progressisme révolutionnaire ou l’apocalyptisme réactionnaire), poétique (quitter la réalité, pour se réfugier dans un rêve). Les deux premières prônent l’esprit rigide et fermé, la dernière adore les productions de l’âme ouverte. | | | | |
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| doute | | | L’esprit se sert des yeux, l’âme anime le regard ; l’un perçoit, l’autre conçoit. « On voit le monde par parties, mais le tout est dans l’âme » - Emerson - « We see the world piece by piece ; but the whole is the soul ». | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu s’insinue dans l’âme de ceux qui en ont une, mais sa présence est ignorée par ceux qui n’écoutent que ce qui a déjà trouvé une forme en tant que mots, images ou idées. Or, le soi inconnu n’exprime que l’élan et, encore plus vaguement, l’étoile visée, - une corde tendue mais aucune cible visible. Son attente s’éveille souvent par la conscience des états d’âme inexprimables et la confiance à sa source, mystérieuse, immatérielle, excitante. « Pour moi, le moi connu est trop petit » - Maïakovsky - « 'Я' для меня малó ». | | | | |
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| doute | | | Aucun chemin ne mène à l’âme ; son accès est réservé au seul soi inconnu, imprévisible et in-intellectuel, ni concret ni abstrait – un souffle de Dieu ; et cet accès se passe de langage et d’esprit. « L’esprit abstrait trouve l’accès à l’âme » - Kandinsky - « Der abstrakte Geist findet einen Zugang zur Seele » - c’est confondre la cause et l’effet, l’inspiration et l’expiration. Tout esprit est abstrait ; dès qu’il devient vibrant, il se mue en âme. | | | | |
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| doute | | | Dans l’âme s’arrête l’effet, les objets, et commence la cause, le regard. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu s’exprime à travers ton devoir-conscience (attaché à l’étendue que foulent tes pieds) et ton pouvoir-connaissance (formé dans la profondeur de ton esprit). Ton soi inconnu est responsable de ton vouloir-passion (stimulé par la hauteur de ton âme). Ce sont trois dimensions de ton valoir-noblesse – l’action, la réflexion, l’élan. Le choix capital, dans ton existence (la première dimension), est le choix du lieu de ton essence (les deux dernières dimensions) – puiser dans la profondeur inépuisable ou tendre vers la hauteur inaccessible. Le dernier choix est propre des poètes et des bons philosophes. | | | | |
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| doute | | | L’esprit vit de certitudes lumineuses ; l’âme rêve au milieu de l’obscurité ombrageuse. C’est l’extinction des âmes solitaires qui explique le désintérêt actuel pour les ombres et la volonté de tout soumettre au jugement d’une lumière commune. | | | | |
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| doute | | | L’Histoire : des ramassis de faits, des tas de leurs sens, des amas de conséquences immédiates – mais aucun catalogue de possibles lointains et encore moins de projections sur l’avenir non-avenu. Quant à la qualité de tes réflexions, il est beaucoup plus fructueux de te fouiller toi-même, de réfléchir ton âme intemporelle, que de réfléchir sur les époques ou les lieux avérés. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOUFFRANCE : La modernité a réussi à escamoter tout ce qui parle de souffrance. Les murs les plus épais la séparent des hôpitaux, du prochain, de l'âme. La souffrance moderne ne vit que de l'attention que lui portent les autres, ne se traite que par l'intervention des autres, ne meurt qu'entourée de la robuste santé des autres. Quand l'angoisse tarit dans l'âme, c'est la poisse qui coule des mains. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la poésie de l'art apportait aux cœurs, bronzés ou brisés, un complément de l'âme, nous permettant de ne pas succomber au poids de la raison prosaïque. Mais, visiblement, la vie fut prédestinée à se réduire aux algorithmes ; il s'agit, désormais, de dresser un bûcher funèbre pour nos rythmes d'antan, pour nos livres et nos étoiles : « La Loi de la vie se grave dans des machines et non plus dans des livres » - Volochine - « Законы жизни вписаны не в книгах, а в машинах ». | | | | |
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| hommes | | | La poésie est morte ; il est temps d'en oublier les épitaphes et d'en écrire la biographie posthume. La défunte suivante sera l'âme, mais il n'y aura plus ni nécrologistes éplorés ni notaires s'intéressant au testament d'une migrante ininsérable. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens attaquent des poètes et des sophistes, et non pas la poésie et la sophistique. Aujourd'hui, avec l'extinction des métaphores, l'homme moderne ne sait même plus ce que sont la poésie de l'âme ou la sophistique de l'esprit ; la rhétorique de comptable lui suffit. | | | | |
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| hommes | | | Deux lignées d'hommes, remontant à Prométhée ou à Orphée, au feu ou à l'air - la technique ou la musique, servir l'esprit ou s'asservir à l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Trois belles races se succédèrent – les héros, les poètes, les penseurs – Odysseus avant Homère, Homère avant Héraclite. Et ils disparaissent dans le même ordre (en mode FIFO – first in first out) : le héros appartient déjà au passé ; au présent s'achève l'extinction des poètes ; le penseur, bientôt, les rejoindra dans le néant des cœurs, des âmes et des esprits. Dans ce monde digitalisé, il ne resteront que les robots. | | | | |
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| hommes | | | Quand, en croisant mes contemporains, je me désespère de ne pas trouver parmi eux la moindre trace de l'âme, je me dis que je me trompais peut-être, en voyant dans l'âme un organe universel de sensibilité et de création ; et si elle n'était que la création même, une création arbitraire, sans aucune réalité psychique ou mentale, une création des poètes, des rêveurs, des marginaux ? Cette hypothèse me glace. | | | | |
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| hommes | | | Éructer ses indignations, ne pas décolérer, être celui par qui le scandale arrive, imiter la dégaine des ruffians – telles sont, aujourd'hui, les recettes du succès littéraire. Qui se soucie encore de l'état apaisé des esprits et de la musique de l'âme ? La grossièreté de masse l'emporte désormais sur la noblesse de race. | | | | |
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| hommes | | | La dé-cadence n'est pas une chute quelconque (hors d'un occulte être, vers un occulte étant), elle est l'insensibilité aux meilleures cadences, aux convulsions et exultations. La chute des âmes perdant leurs ailes (Platon). | | | | |
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| hommes | | | Les seuls métèques à l'échelle planétaire, les Juifs, exilés ou errants, clament l'universel. Mais au lieu de chercher une patrie éphémère et exaltante du côté des nues, des horizons ou des catacombes - donc, dans la hauteur, le souffle ou la honte - ils la trouvent sur un sol solide et anonyme : dans le savoir, les droits de l'homme, les polémiques d'écoles. « L'univers entier est la patrie des âmes hautes » - Démocrite. | | | | |
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| hommes | | | De mes trois patries adoptives - « unheimliche Heimaten » (Freud) - il ne me reste que trois exils sans issue, trois nostalgies sans partage : poésie allemande, âme russe, esprit français. « Mal du pays sans pays » - Nietzsche - « Heimweh ohne Heim ». Il m'arrive de regretter de ne pas être Juif, comme Celan ou G.Steiner, pour me recroqueviller dans une neutralité distante. | | | | |
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| hommes | | | Toute harmonie se réduit aux nombres, mais aux nombres câblés qu'excluent les alphabets de l'âme tâtonnante. L'horreur de notre époque est que le nombre crève la vue et que l'âme se munisse de capteurs froids et infaillibles. Le plasticien évalue la nature ; la machine porte le verdict au rêve. Et l'homme se machinise, ses rêves naissent dans son cerveau en veille et non pas dans une nuit astrale. Les cœurs, ces organes ataviques : « La civilisation occidentale remplit le cerveau de connaissances, sans chercher à remplir le cœur - de compassion » - Dalaï-Lama. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les livres de fiction nous renvoyaient à ce qui se chantait dans nos rêves, ensuite – à ce qui se faisait dans la vie, enfin – à ce qui se voit à la télévision. Ces étapes marquent l'expiration de l'âme, de l'esprit, du cœur. Le regard, créateur d'images personnelles, s'éteignit, il ne restent que les yeux, dévoreurs d'images communes. | | | | |
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| hommes | | | La ruine des âmes est, aujourd'hui, si vaste, que même en ajoutant la haute conscience à la science profonde, on reste dans une platitude. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit ému se mue en âme ; dans son état normal, l'esprit doit être imperturbable, froid, impartial, il est juge et non pas législateur. Laissons ce dernier rôle à l'âme, avec ses pulsions, ardeurs et fanatismes. Les hommes peuvent ne plus redouter ce déferlement des extrêmes, puisque leur âme devint atavique et inutile ; aujourd'hui, la justice est formulée et exécutée par le même robot de raison. Mais l'homme seul se moque de la raison superflue et devient, inévitablement, tyran et énergumène. | | | | |
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| hommes | | | La civilisation se grave en mémoire impassible, la culture façonne l'âme véhémente. « La culture, c'est ce qui demeure dans l'homme, lorsqu'il a tout oublié » - proverbe japonais. La culture, c'est la hauteur vibrante, tandis que la mémoire ne reflète que la profondeur. Dans la hauteur, surtout, on frissonne : « Ne cherche pas la hauteur du savoir, mais son frisson » - St-Paul, mais une fois le bon frisson trouvé, j'apprends, qu'il m'élève vers la hauteur. | | | | |
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| hommes | | | J'ai porté, à travers la vie, le même volume de lumière enthousiaste, avec deux sources ou ressources : dans mon enfance, l'homme restait dans l'obscurité problématique et les hommes brillaient par leurs solutions. Avec l'âge, cette proportion s'inversa : l'homme rayonne dans l'âme mystérieuse et les hommes s'éteignirent dans les ténèbres sans mystère. « L'homme est un mystère, et toute l'humanité repose sur la vénération du mystère de l'homme »* - Th.Mann - « Der Mensch ist ein Geheimnis, und alle Humanität beruht auf der Ehrfurcht vor dem Geheimnis des Menschen ». | | | | |
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| hommes | | | La volonté guidée exclusivement par la raison, telle est la conséquence mentale de la robotisation cérébrale des hommes ; la volonté de vie (Schopenhauer) ou la volonté de puissance (Nietzsche), ces deux formes d'un soi inconnu, unique, voué à une défaite glorieuse, disparurent au profit de la volonté de réussir, cette forme d'un soi connu, transparent et grégaire. Le romantisme, c'est l'élégance d'acceptation de la défaite ; le contraire du romantique n'est pas le classique (qui est un romantique apaisé), mais le robot, programmé pour la réussite du cerveau et la perte de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | L'âme d'une véritable culture est dans la culture d'une âme inventée. (« L'Américain réel est plutôt sympathique ; c'est l'idéal A(a)méricain qui est moche » - Chesterton - « The real American is all right ; it is the ideal American who is all wrong »). Plus on s'attarde sur ce qu'on voit - plus on est barbare. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes ont une conscience tranquille, mais ils n'ont pas de conscience, ils ont une paix d'âme, mais ils n'ont pas d'âme, ils prennent à cœur leur force, mais ils n'ont pas de cœur, que la force. | | | | |
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| hommes | | | Ils pensent qu'en occultant notre personne, dans les productions de notre âme, nous gagnions en altruisme, largesse de vues ou profondeur. Mais parler de soi, se peindre ou se chanter, ou bien s'en prendre aux autres met en jeu les mêmes palettes ou cordes ; nous n'exhibons que notre visage quel que soit le portrait que nous peignions. Et nous gagnons certainement en hauteur, quand nous avons le courage de nous attaquer au sujet le moins susceptible d'être copié mécaniquement - à nous-mêmes, le seul sujet qu'on ne peint qu'à la verticale. « Pourquoi peindre une toile, si j'en suis une » - Dickinson - « I would not paint a picture, I'd rather be the one ». | | | | |
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| hommes | | | Que les hommes aient perdu le sentiment de la honte est dû, en partie, au fait, qu'aucune nudité de l'âme n'est plus osée ; une carapace ou ceinture grégaire est portée en toute circonstance. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit peut se transmuer dans deux directions : on l'avilit - il devient machine, on le subjugue - il se métamorphose en âme. L'étonnement désertant les hommes, et l'avilissement devenant indolore, la robotisation semble être le seul avenir plausible de l'intelligence. | | | | |
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| hommes | | | Trois regards sur l'humanité d'aujourd'hui : l'historique, l'éthique, le personnel. C'est la société la plus juste, la plus intelligente, la plus généreuse. C'est un troupeau sans âme, sans rêve, sans horizons. C'est une meute d'impitoyables hyènes, un réseau de robots solidaires écrasant toute espèce non beuglante ou non calculante. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se désespèrent de l'absurdité du sens de la vie ne sont sensibles qu'aux deux niveaux de l'admiration : celui de la chose créée (désirée, conçue, possédée) et celui du processus de la création. Mon espérance est exclusivement liée au troisième niveau, celui de la fonction même. Elle est cet arbre, ne se réduisant ni aux fruits ni aux fleurs, surmontant et le vivifiant déracinement et l'appel des cimes et la densité des ombres. Elle est la hauteur, qui est fonction de l'âme ; elle est le regard, qui est fonction de l'esprit ; elle est l'amour, qui est fonction du cœur. « Le malheur, c'est l'absence de fonction » - Kierkegaard. | | | | |
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| hommes | | | La théorie évolutionniste annonce la suprématie du fort ; Nietzsche dénonce celle du faible. Tous les cartésiens voient en l'esprit le sommet de nos facultés ; et Nietzsche en fait la lie. Pourtant, la contradiction n'est pas du côté, où l'on la cherche ; elle n'est que psycho-langagière : Nietzsche appelle faible celui que tout le monde, moi y compris, appelle fort ; et son esprit est vaste, tandis qu'il n'est respectable que profond, tout en s'opposant à la hauteur d'âme. « Celui qui a de la force, se défait de l'esprit ; j'entends par esprit la grande maîtrise de soi-même »*** - Nietzsche - « Wer die Stärke hat, entschlägt sich des Geistes ; ich verstehe unter Geist die grosse Selbstbeherrschung » - et l'on finit par se solidariser d'avec son âme, le porte-voix du soi inconnu ! | | | | |
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| hommes | | | Plus je vois dans la tête le foyer de ma personnalité, plus je perds mon visage. « L'humanité a égaré le secret de se donner à soi-même un visage » - G.Bataille. Mieux je renonce à ma personnalité visible, au profit de mon soi invisible, plus mon âme a de chances d'en devenir le chantre. | | | | |
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| hommes | | | La supériorité en profondeur du savoir, en ampleur de l'action ou de la liberté n'est pas une supériorité noble ; elle ne peut l'être qu'en hauteur du regard : « Il faut être supérieur à l'humanité par sa hauteur d'âme »** - Nietzsche - « Man muß der Menschheit überlegen sein durch Höhe der Seele ». | | | | |
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| hommes | | | L'esprit s'incline devant le miracle du vivant, l'âme l'élève. Et la robotisation de l'homme, c'est la dévitalisation de l'âme, suivie de l'aplatissement de l'esprit ; est robot celui qui ne voit plus de miracles, celui qui ne perçoit que la surface mécanique des pensées profondes et des hauts sentiments. | | | | |
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| hommes | | | Ils libèrent leur âme des tyrans, de Dieu, des censeurs, pour se retrouver avec leur seule cervelle, sans liberté, sans hauteur, sans originalité. L'âme, dépourvue de tous ses attributs, devint atavique. | | | | |
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| hommes | | | De nos jours, avoir une âme semble être aussi honteux qu'avoir un corps l'était au Moyen-Âge. | | | | |
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| hommes | | | Quand la production succède à la création, les formes platoniciennes de l'art - l'icône (pour le cœur), l'idole (pour la raison), le fantasme (pour l'âme) - se dévitalisent et se banalisent ; il ne restent que des pièces fractales et inertes d'un puzzle ou d'un circuit. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la vie disposait d'une scène publique, où se produisaient trois guildes d'acteurs - la politique, la scientifique et l'artistique ; la scène moderne, c'est l'écran, envahi par les spectateurs se prenant pour acteurs. Et la pièce jouée n'a plus besoin ni de démiurge ni de dramaturge, le verdict de l'audimat dicte les images à fabriquer et à propager. La diffusion de vidéogrammes de masse se substitua à la confusion des âmes de race. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le meilleur philosophe fut poète (ami des ingénus), ensuite il devint savant (ami des ingénieux), aujourd'hui il est technicien (ami des ingénieurs). Le premier, soucieux de son âme, lui amenait de sa propre nourriture, le deuxième, épris d'esprit, digérait celle des autres, le troisième, produit de règlements, patauge au milieu de ses propres déjections. | | | | |
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| hommes | | | L'époque moderne enterra la controverse millénaire entre l'esprit, conduit par la raison, et l'esprit, séduit par l'âme. C'est la métaphore architecturale qui la rendait le mieux : la raison évolua de la Caverne au bureau climatisé, en passant par casernes et étables ; l'âme eut un faible pour la tour d'ivoire que nous rappellent encore ses souterrains et ruines. Mais même sur ses soupiraux, le badaud d'aujourd'hui ne lit que géométrie et dates. | | | | |
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| hommes | | | Une bien étrange règle, et qui traduit peut-être une justice, qui nous échappe : les hommes peuvent proclamer la grandeur divine sur trois registres disjoints : par l'acte du cœur, par le mot de l'esprit, par la musique de l'âme, mais les meilleurs écrivains sont éclopés du geste, les meilleurs musiciens sont débiles dans le mot, les meilleurs des actifs se foutent et du mot et de la musique. Et puisque, sur cette échelle ascendante, la musique paraît être le langage de Dieu et le geste - Son modèle, la portée du mot consisterait à savoir composer ou peindre des gestes musicaux. | | | | |
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| hommes | | | C'est l'âme et non pas la raison qui nomme maîtres ou esclaves ; la raison fixe le rayon de ton action, mais l'âme oriente le sens de ton regard. « Les fers n'entravent que les mains ; c'est la raison qui fait esclave ou maître » - Grillparzer - « Es binden Sklavenfesseln nur die Hände, der Sinn, er macht den Freien und den Knecht ». La raison, elle-même, aurait besoin de fers ; livrée à elle-même, elle fait pulluler le petit maître, à l'âme d'esclave. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs tableaux, les Anciens peignent, à 95%, l'Homme et à 5% - l'homme de l'Antiquité ; à la Renaissance, cette proportion est de 50/50 ; aujourd'hui, 5% seulement vont à l'Homme, le reste dévolue au siècle, à la routine, aux choses. Jadis, ils prêtaient aux choses inanimées des larmes (lacrimae rerum - Virgile) ou même une âme (Lamartine) ; aujourd'hui, où l'âme est obsolète, ils n'y mettent que leur esprit. | | | | |
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| hommes | | | La technique moderne est admirable en tant que moyen, acceptable en tant que but, passable en tant que contrainte, et franchement abominable en tant que contenu de la vie. L'invention de la roue ou de la machine à vapeur ne s'insinuait pas entre la raison et l'âme de l'homme de la rue, mais l'ordinateur lui rend obsolète le conte de fées, obstrue le ciel et l'éloigne du frère. | | | | |
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| hommes | | | L'extinction de l'âme, l'hypertrophie du cerveau - tel est l'homme moderne. Matière sans manière, dans le spirituel et dans le charnel. « Ce n'est point la chair corruptible, qui a rendu l'âme - pécheresse, mais l'âme pécheresse a rendu la chair - corruptible » - St-Augustin - « Nec caro corruptibilis animam peccatricem, sed anima peccatrix fecit esse corruptibilem carnem ». | | | | |
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| hommes | | | Au sens le plus dramatique, Dieu est mort signifie l'homme est mort ; non pas que l'âme divine, en nous, cessa de battre, mais qu'on ne l'entende plus ; la vie des hommes est désormais si remplie de bruit et de platitude, qu'aucune musique céleste ne les atteint ni ne les soulève. | | | | |
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| hommes | | | L'un des premiers à introduire la sensibilité de robot, en Europe, fut Proust ; ce funeste travail fut d'autant plus profond et irréversible, qu'il revisitait et reformulait le contenu même de l'art ; par exemple, après l'écoute d'un morceau de musique, « Swann s'en représentait l'étendue, les groupements symétriques, la graphie » - je n'ai même pas envie d'étrangler un tel connaisseur, puisque je n'y vois que des roues dentées, dépourvues de tout attribut d'âme. | | | | |
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| hommes | | | À la pointe de la science, jadis, se trouvaient des poètes, philosophes, mathématiciens, physiciens, biologistes, qui furent, en même temps de véritables encyclopédistes et humanistes, pratiquant la science avec conscience ; quand j'entends l'élite savante de nos jours, les informaticiens, ces misérables robots sans âme, à la réflexion binaire, aux horizons de techniciens des platitudes, je plains leurs ancêtres, d'Homère à Einstein, pour une telle descendance indigne. | | | | |
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| hommes | | | La vie de tout homme peut se réduire à la recherche d'une demeure pour son âme, et l'évolution moderne place l'essentiel de cet effort dans l'assurance tout-risque contre toute calamité. Mais les bâtisseurs aboutissent au résultat encore plus misérable : tout château ou forteresse, ou même ton propre soi, finira par être habité par l'ennui. On ne sauve ses emballements ou angoisses qu'au milieu des ruines préfabriquées. | | | | |
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| hommes | | | Tous les repus d'aujourd'hui, des philosophes aux chanteurs, des scientifiques aux footballeurs, des publicistes aux artistes, nous appellent à nous indigner : comment peut-on vivre avec X euros ? Pour une fois, que les Anciens sont plus nobles, avec leur condamnation unanime de la colère (de cohibenda ira) ! À condition, toutefois, qu'on ne glisse pas dans l'infâme paix d'âme. | | | | |
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| hommes | | | Le côté angélique de l’homme : la sainte santé de l’esprit, la sainte bonté du cœur, la sainte beauté de l’âme. Son côté de bête : le despotisme de l’esprit, l’activisme du cœur, l’animisme de l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Nos vraies passions ont leur source et leur fond dans l'être, et non pas dans le devenir et encore moins dans l'avoir, comme l'annonce le docte Kant, jamais ravagé par une passion quelconque, et qui ne reconnaît que trois passions humaines : possession, domination, vanité - Habsucht, Herrschsucht, Ehrsucht. La seule véritable passion, c'est la musique : créée par le talent, vécue par l'âme, interprétée par l'esprit, musique présente en toute section de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | Le monde germanique eut toujours le culte de la force, se justifiant par l'ampleur d'un cœur en bronze ; le monde slave tint à la bonté, nous interpellant de la hauteur d'une âme languissante ; le monde latin s'épanouit dans la beauté, gisant dans la profondeur d'un esprit créateur. Mais c'est le premier culte qui l'emporte aujourd'hui, accompagné de la certitude de notre finitude : « Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces, de son étendue et de ses limites »*** - J.Joubert – heureux vieux temps, où l'homme, ouvert et faible, vivait de son aspiration vers ses limites ! | | | | |
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| hommes | | | L'aristocratisme consiste à chasser la machine de la proximité d'avec notre âme. Hors de nous, tout machinisme est à saluer, y compris le polytechnique : « L'aristocratie polytechnique est la plus inhumaine de toutes » - G.Bernanos. La goujaterie gestionnaire l'a rejointe. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes disposent de mêmes moyens d'accès à ces deux facettes de la réalité - l'âme silencieuse et le bruit du monde ; seuls les poètes et les philosophes savent en extraire la musique : dans les premiers, c'est l'âme qui se met à chanter ; les seconds transforment le bruit sensible en musique intelligible ; mais les meilleurs des philosophes finissent par reconnaître, que dans l'âme poétique se retrouve toute la réalité ; l'âme qui se met à parler devient leur définition commune. | | | | |
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| hommes | | | Pour réussir dans la vie, on n'a plus besoin d'une âme de héros, d'un cœur de lion ou d'une peau de renard, une cervelle de robot y suffit largement. | | | | |
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| hommes | | | La manie du changement devint une véritable épidémie, chez l’homme-robot. Il est donc normal, que l’homme organique se mette à chercher l’immuable ou l’éternel, c’est-à-dire ce qui n’existe pas. Rien de tel dans les idées ou les images ; on devrait rester en compagnie du cœur, demeure du Bien fugitif, et de l’âme, source de nos fulgurances, dans le mutisme ou dans le chant. | | | | |
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| hommes | | | La culture nous propose des masques, sous lesquels s'exprime notre âme ; la civilisation façonne le vrai visage de la raison, visage sans expression. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme n'est pas l'esprit de liberté, qui rassure, mais l'âme troublée par la place que prend inexorablement, dans son voisinage, le robot. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, c'est en perdant la tête qu'on prouvait qu'on en avait une ; aujourd'hui, ayant perdu l'âme, les hommes s'exhibent dans ses épanchements. | | | | |
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| hommes | | | La musique est le moins humaniste des arts ; nulle part ailleurs le sublime ne côtoie d'aussi près l'horrible. Comment peut-on croire que « la vraie musique n'exprime que des sentiments et idées humanistes » - Chostakovitch - « настоящая музыка способна выражать только гуманные чувства и идеи » ? Le vrai humanisme est solitaire, immaculé et sacré : Bach - solitude du Dieu humilié et sali, Mozart - solitude du Dieu pur, Beethoven - solitude de l'homme pur se passant de Dieu, Tchaïkovsky - solitude de l'homme, entre la pureté divine et la boue, elle aussi divine. Le vrai humanisme ne quitte pas les têtes et les âmes, pour se traduire en actes ; l'humanisme activiste pouvait visiter jusqu'aux mélomanes des Einsatz-Kommandos et des Troïkas du NKVD. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes tous visités par des pulsions grossières et par des pulsions sublimes ; ce qui les valorise, ce n'est pas la présence angélique de l'esprit ou la présence bestiale du corps, mais leur absence, en présence de l'âme, qui sanctifie tout, qui purifie tout, qui empêche nos élans de sombrer dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Évidemment, le corps humain, comme celui d’un clopotre, comme la matière elle-même, - ce sont des miracles. Même l’esprit devrait adhérer à cette vision, sans parler de l’âme ; ceux qui sont dépourvus et de l’un et de l’autre pensent que « Dieu a fabriqué notre corps comme une machine » - Descartes. | | | | |
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| hommes | | | J’ai traversé toutes mes rencontres avec les hommes – l’azur à l’âme ou le rouge au front. « Je n’ai jamais marché, mais nagé, mais volé parmi vous »*** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | L'homme devrait laisser cohabiter en lui le sous-homme et le surhomme, et se débarrasser au maximum des hommes. « L'homme est un génie, les hommes ne sont qu'un monstre acéphale »* - Chaplin - « Man is a genius. But men form the Headless Monster ». C'est plutôt à l'homme de ressembler à cette bête, lorsqu'il oublie d'être un ange. Les hommes d'aujourd'hui ne sont qu'une tête, tête séparée de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | L'imagination avait son bercail ou étincelle - l'âme, et son achèvement ou brasier - l'émotion. Le progrès leur substitua la raison, qui n'en eût dû être qu'un pare-feu. Il n'y a presque plus de distance entre l'imagination et la raison. Une belle sauvage se livrant au mieux-payant. L'heureux vieux temps où l'on pouvait encore dire : « Le peuple a besoin qu'on l'éblouisse et non pas qu'on l'éclaire » - Ch.Fourier. | | | | |
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| hommes | | | Le Créateur créa l'esprit, pour qu'il explore les profondeurs, et l'âme, pour qu'elle aspire vers le haut. Souvent, on se trompe de dimension : « Connaître ce qui est plus haut que l'homme, tel est donc l'apanage de l'homme accompli » - Diogène Laërce - et voilà que la raison de cet homme accompli a bien appris ce qui est plus haut que l'homme : le commerce et la force. Aujourd'hui, on est marchand triomphateur ou homme écrasé. Une défaite annoncée, désormais, c'est croire en l'homme comme couronnement de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | Quand je lis les propres réflexions de ceux, qui voient la place de la pensée valéryenne dans un album pour filles, j'y tombe sur un ennui, épais et plat, qui paralyserait et poétesses et duchesses et concierges. Même Sartre est comique, lorsqu'il parle de l'ignorance de Valéry (ce qui est aussi statistiquement juste et intellectuellement bête que de trouver, que Dieu n'est pas un artiste). Comment leur faire comprendre, que ce n'est pas le savoir, mais le savoir du savoir, le temps hors du temps, idea ideæ, qui est signe d'un esprit supérieur ? Leurs réponses aux questions des autres sont incolores ; aucune envie de répondre à leurs questions grisâtres. Je ne sais même pas, si Sartre est un peu intelligent ou non. | | | | |
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| hommes | | | L'homme complet est à l'aise dans la loi (les problèmes formels) de l'esprit, dans le chaos (les mystères des élans) de l'âme, dans le vide (musical, sans solutions matérielles) du cœur. L'inaptitude au chaos et à la musique pousse les hommes unidimensionnels à introduire partout des lois. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit de la science est dans ses constantes, son âme - dans ses inconnues, son corps - dans ses unifications avec l'arbre philosophique. « L'âme de la science a besoin d'un corps » - Mendeleev - « Душе науки нужно тело ». Tant que ce corps réclamait des caresses - par l'élégance, par l'amour, par la volupté - la science laissait son esprit se muer en âme. Mais depuis que la science se pratique sans conscience, non seulement elle perdit son âme, mais même son esprit devint une espèce de calculatrice dans un corps électronique. Pourtant, on pensait jadis, que « rien ne nous est plus présent que notre âme » - St-Augustin - « nihil sibi ipsi praesentius quam anima ». | | | | |
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| hommes | | | Le nombre, l'atome et l'ADN sont plus près du dessein divin que le prix, le matériau ou l'élevage ; c'est pourquoi la science, plus souvent que la technique, devrait interpeller l'âme. « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » - Rabelais. De nos jours, plus répandu est le vice inverse : quand la conscience ne s’appuie que sur la science, sur le progrès technique, l’âme, c’est-à-dire le soi particulier, finit par se fusionner avec l’esprit commun. L’extinction moderne des âmes y a son origine. | | | | |
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| hommes | | | La technique, c'est la raison et la lumière, mais, pour la pratiquer, l'homme est amené à renoncer à son visage et à son regard. La transcendance grise est la plus perfide. « L'époque marquée par une intelligence technique, l'argent et le regard voué aux choses, c'est l'américanisme dénué de toute âme »** - O.Spengler - « Ära, geprägt durch technische Intelligenz, Geld und den Blick für Tatsachen, ein vollkommen seelenloser Amerikanismus ». | | | | |
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| hommes | | | Oui, non seulement l'homme est joueur, mais il participe, simultanément, aux trois jeux - le jeu de hasard, le jeu musical, le jeu intellectuel, où il donne sa procuration au corps, à l'âme ou à l'esprit. On y devine les trois joueurs : l'homme d'action, l'artiste, le philosophe. Mais l'idéal ludique est leur combinaison : un jeu d'idées musical, dû aux hasard divin de sa source. | | | | |
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| hommes | | | La « pensée de Midi » (Camus) m'est étrangère, je suis un homme du Nord. Le Midi, c'est la faconde en continu ; le Nord, c'est le rêve en pointillé. Avec des transfuges : Leopardi, Valéry ou Borgès, s'il le faut. En reniant, à contrecœur, les congénères : J.Donne, Hölderlin ou Pouchkine. Quand on est porteur des ardeurs autonomes, le Borée capricieux et froid les accompagne mieux que le Zéphyr constant et douceâtre. Suivre son Étoile du Nord et porter sa Croix du Sud. « Inondé de mystère, cette lumière boréale de l'âme » - S.Zweig - « Überlichtet von Geheimnis, Nordlicht der Seele » - c'est sous cette lumière discrète de l'âme que naissent les meilleurs jeux d'ombres de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Le monde ne devint pas plus fini, mais c'est le choix d'outils de mesure qui détermina la déchéance de l'infini. Pour mesurer le fini, on fait appel à l'esprit, aux yeux, à la profondeur, et pour s'en prendre à l'infini, on se servait, jadis, de l'âme, du regard, de la hauteur. Aujourd'hui, le second arsenal est abandonné, au profit exclusif du premier. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut attiré par ce qui était intelligible, délicat ou lisible, c'est à dire sollicitait notre esprit, notre âme ou notre goût. Aujourd'hui, pour être valable, il faut être visible ; la visibilité sur la scène publique comme le premier critère de la valeur. Toutes les qualités sont désormais numérisables ; l'écrasante horizontalité quantitative sépare l'homme de ce qui ne vaut qu'en hauteur, où le chiffre n'a aucun poids. Et les différences les plus notables proviennent de la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la querelle du voyage opposait la voile à l'ancre, pour que voguât ou se calmât notre cœur. Aujourd'hui, c'est une question du container, des tarifs, des horaires. Les transports de l'âme assurés de bon port. | | | | |
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| hommes | | | Je trouve plus de vie, d'étonnement, de mystère – dans un beau livre, que dans les hommes d'aujourd'hui, d'une transparence insupportable. Extinction de l'âme, coulée dans une raison en bronze. Même le ciel, on le découvre désormais non pas dans les yeux d'un homme amoureux, mais dans un livre : « Et, tel un livre parmi d'autres, tu trouveras le ciel, dans une âme dépeuplée » - A.Blok - « И небо - книгу между книг - найдёшь в душе опустошённой ». | | | | |
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| hommes | | | Ils s'engueulent avec leur cuisinier, créditeur ou éditeur, et ils appellent passion leur mauvaise humeur, due au débordement de bile, et ils se mettent à appeler de leurs vœux une céleste paix d'âme. « Il faut que le cœur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme » - Rousseau. L'âme vraie se moque éperdument de cette paix des bêtes et vit de la passion du combat avec l'Ange. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque est peut-être la première, où il soit permis de douter de l'inaliénabilité du rêve onirique. Une fonction d'âme désactivée par ce contrôleur de cerveau à cause du peu d'appels. | | | | |
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| hommes | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe, qui tantôt vibre et tantôt calcule. À l'évocation des choses qui n'existent pas, mais réclament une forme, ou au défi des choses raisonnables, qu'il s'agit de maîtriser. Avec la mort des poètes, la première fonction humaine devint presque atavique. Le sobre Socrate l'avait prévu : « Le poète donne une mauvaise orientation à l'âme, en flattant ce qu'il y a en elle de déraisonnable » - désormais les orientations et les trajectoires se calculent, mais ne se chantent plus, dans l'organe unidimensionnel. Une mise en prose, si semblable à une mise en bière. | | | | |
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| hommes | | | Chez tout homme, en cherchant bien, on découvre une âme ; mais lui-même, tourné vers les hommes, ne s'en doute même plus. « La plupart des hommes oublient, qu'ils ont une âme, et se répandent en tant d'actions, où il semble qu'elle est inutile »*** - La Bruyère. | | | | |
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| hommes | | | Leur platitude : on ne s'y élève pas par son âme, on ne s'y abaisse pas par son esprit – que des calculs monotones dans une horizontalité sans relief, dans ce monde plat, sans paradis ni enfer. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se fient de plus en plus à la vue, c'est à dire à l'esprit : face aux faits ou événements criards, celui-ci en rend compte. Tandis que le philosophe, c'est surtout une bonne ouïe, c'est à dire l'âme : face aux rêves ou appels silencieux, elle en rend la musique. | | | | |
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| hommes | | | Une nation est définie par son corps, son esprit, son âme, c'est à dire – par sa société, sa civilisation, sa culture. Je me sens étranger dans la société russe (à cause de sa grossièreté et sa servilité) et dans la société française (à cause de sa mesquinerie et sa sensibilité atavique). La littérature, la musique, le théâtre russes me sont aussi proches que la philosophie allemande ou la littérature française. Enfin, la civilisation, c'est à dire les libertés, l'État, la justice, m'attachent à la France beaucoup plus qu'à la Russie. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement les bonnes fontaines disparurent, les bonnes soifs ne se cultivent plus. La musique des sources, le rythme, n'atteint plus leurs oreilles ; l'algorithme, la règle d'une existence mécanique, étanche leurs basses soifs. L'âme, qui entretenait nos meilleurs désirs, ne craint plus l'avertissement socratique : « Boire sans soif fait mal à l'âme », elle n'est plus sensible ni à la joie ni à la souffrance. | | | | |
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| hommes | | | Le talent et la noblesse sont des voix de l'éternité ; dès qu'ils réveillent l'esprit ou le devenir, ceux-ci se transforment en l'âme et en la création, et leur porteurs deviennent « hommes à l'âme éternelle et l'éternel devenir »* - Nietzsche - « Menschen mit ewigen Seelen und ewigem Werden » - sans attouchement par l'éternité, tout est bassement et médiocrement mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Deux contenus possibles de la vie, difficilement compatibles : le progrès ou l'intensité, la bougeotte des yeux ou l'immobilité du regard, l'agora surpeuplée ou les ruines solitaires, l'esprit affairé ou l'âme éblouie. Ou bien « notre vie est un voyage, dont le guide est l'idée » (Hugo), ou bien notre vie est une féerie intérieure, dans laquelle se perdent, s'abandonnent, se soutiennent et se relèvent des images et des idées. | | | | |
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| hommes | | | Impossible d'échapper au mouvement, mais je peux en choisir le commanditaire : les pieds, les yeux ouverts, les yeux fermés. Trois pays d'altitudes différentes, trois circuits de complexités incomparables. Connaître les routes des autres est aussi important que savoir faire les pas soi-même. Les idées provoquent le prurit des pieds, servent de bornes garde-fous pour le cerveau, dessinent les virages de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | On s’attache à un pays par la voie mystique (le cœur – la nature des sentiments sacrés), esthétique (l’âme – la culture des belles idées), pragmatique (le corps – la civilisation des besoins vitaux). Ne peuvent les réconcilier que les esprits forts. | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | Ils rêvent comme s'ils étaient en éveil ; je cherche à donner à l'éveil le caractère du rêve. L'homme qui rêve a de l'âme, l'homme qui veille fait appel à l'esprit ; une mutation robotique nous rendit tributaire du seul esprit ; le terme de spirituel, qui désignait jadis la cohabitation de ces deux facettes d'un même organe, est caduc. | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Avec l'extinction des âmes, ce qui s'appelait jadis désir finit pas s'associer avec les besoins du corps ou de l'esprit ; le vrai désir est un besoin de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Des intelligents, des savants, des justes, des inventifs, des heureux – aucune époque n'en disposait autant que la nôtre. Une seule catégorie dégringola, celle de rêveurs, à cause du dépérissement de leur organe, l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Détacher le regard des choses est une gymnastique, qui munit mon esprit de la noblesse de mon âme : « Qu'il est beau, le regard sur les choses ; qu'il est horrible de devenir choses »* - Nietzsche - « Es ist schön die Dinge zu betrachten, aber schrecklich sie zu sein ». | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine s'éploie sur deux plans, l'horizontal social et le vertical personnel, suivant l'inertie ou l'intensité. L'esprit et le muscle suffisent pour réussir le premier ; le second exige de l'âme. « On ne peut atteindre à l'intensité vitale qu'au prix de son soi » - H.Hesse - « Intensiv leben kann man nur auf Kosten des Ichs ». | | | | |
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| hommes | | | L'esprit constate l'égalité des yeux, mais l'âme introduit une inégalité des regards. Le cœur reconnaît l'égalité des âmes, mais l'esprit perçoit l'inégalité des souffrances et des imaginations. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fustigeait l'ignorance et s'apitoyait sur l'esprit malmené. Mais l'ignorance ne se mêle plus des controverses spirituelles. Et aujourd'hui, l'esprit, ragaillardi, ricane sur son adversaire moderne écrasé - l'âme. L'ignorance étoilée, qui accompagnait jadis le rêve, s'éteignit ; partout se propage la pâle lumière artificielle d'un savoir aptère. | | | | |
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| hommes | | | Il est à la mode, aujourd'hui, de dénigrer les progressistes ; pourtant, dans les valeurs, que les dénigreurs eux-mêmes apprécient le plus - la liberté, la productivité, les droits de l'homme -, le progrès est évident, malgré quelques horribles ratés. En revanche, ils ne voient pas la chute la plus abominable, qui caractérise notre époque – la mort de la poésie, suite à l'extinction des âmes. | | | | |
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| hommes | | | L'orgueil vient de l'esprit, et la fierté – de l'âme. Je dois apprendre au premier à baisser ses yeux et à la seconde – à garder sa hauteur. La hauteur appartient au regard qui trouva et non pas au regard qui cherche. Et Nietzsche : « Vous voulez vous élever et vous levez vos yeux ; moi, je baisse mes yeux, car je suis en hauteur » - « Ihr seht nach oben, wenn ihr nach Erhebung verlangt. Und ich sehe hinab, weil ich erhoben bin » - s'adresse aux yeux de l'esprit et à l'altimètre de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | On cogite beaucoup, de nos jours, sur le futur robot, muni, par nos soins, d'une âme. Jadis, on se croyait déjà un robot : « L'âme humaine est une espèce d'automate spirituel » - Leibniz. Avec de telles autorités, l'homme robotisé peut ne plus pleurer son âme atavique. | | | | |
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| hommes | | | Diogène et de Maistre croisent des Athéniens ou Spartiates, des Français ou Russes, mais ne trouvent pas d'homme ; Renan découvre la culture de l'homme, avant la culture du Français ou de l'Allemand ; les premiers suivent la nature, et le second, en écoutant son âme, touche aux fonds éthique et esthétique de la culture. | | | | |
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| hommes | | | Plus on cultive le prototype prométhéen, plus banal, sain et productif devient l'homme. Une efficacité grandissante, avec l'âme, qui va en s'effaçant. | | | | |
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| hommes | | | Dans les productions de l'esprit, il est assez facile d'évaluer la part de l'âme, puisque, dans l'ordre de parenté, l'âme, en moi, se trouve le plus près, successivement, du sous-homme, du surhomme, de l'homme, des hommes, avec quatre intonations qu'on arrive, en général, à distinguer. Par exemple, mieux, dans ma voix, on entend les hommes, plus muette est mon âme. | | | | |
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| hommes | | | L’homme d’aujourd’hui se réduit à ses fonctions robotiques – l’apprentissage de formes, l’imitation d’actes, l’exécution de tâches. Jadis, on le représentait en tant qu'organes divins – le cœur, l’esprit, l’âme – dont, respectivement, passions, désespoirs, consolations furent la forme, et l’héroïsme, l’intelligence, la noblesse - le fond. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la vie se déroulait entre la sobriété du sens et l'ivresse des sens ; la sobriété de la raison l'emporta, et une sobre concentration règne dans toutes les têtes, l'âme ayant crevé suite à la gueule de bois trop prolongée. J'envie le temps, où l'on pouvait dire cette chose invraisemblable : « L'homme moderne s'enivre des dissipations » - Valéry. | | | | |
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| hommes | | | Je regrette l’ennui de la mythologie de la raison, pratiquée il y a deux siècles, lorsque l’horreur de la sociologie de l’âme m’étouffe, aujourd’hui, dans ce siècle sans mythes ni âmes. | | | | |
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| hommes | | | Rôle, scénario, produits – tel est le cadre robotique, commun aux betteraviers et philosophes (écoles, conférences, publications). Le poète n’a plus de place dans ces réseaux glaciaux ; l’esprit ne sait plus se muer en âme. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui amplifient ou transforment, retirent du fracas des esprits affairés l’assourdissement et l’ahurissement ; avec mes filtres, je n’en retiens que le silence des âmes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | Défiée par l’Asie moutonnière, contaminée par l’Amérique robotique, l’Europe perd son essence, qui fut son âme ; cette âme en agonie, mais écœurée par ces deux monstres d’inculture, cette âme se mue en esprit calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Dans la Sainte Trinité, chaque personne semble pouvoir se passer de ses deux collègues, sans la moindre gêne ; la sainte trinité humaine – l’esprit, l’âme, le cœur – possède la même indépendance, à en juger d’après la congélation des cœurs et l’extinction des âmes, - l’esprit robotique survivant, proclamé éternel (Hegel et Husserl), n’est saisi d’aucune angoisse existentielle. | | | | |
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| hommes | | | Ils s’indignent des actes ou des états de fait, tandis que c’est aux rêves éteints et aux états d’âme atavique que nous devrions adresser les plus horrifiées de nos appréhensions. | | | | |
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| hommes | | | Dans tout homme cohabitent la bête sociale et l’ange individuel, des impuretés consensuelles et une pureté inimitable, des horizons de besoins et des firmaments de contraintes, l’esprit unificateur et l’âme solitaire. | | | | |
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| hommes | | | Humaniste est celui qui réconcilie la raison et la foi, l’esprit et l’âme, la dignité et l’humilité, la lutte et la consolation ; anti-humaniste est celui qui les fusionne. | | | | |
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| hommes | | | Un beau cœur tressaille dans les abîmes ; une belle âme palpite dans les nues ; un esprit d’inertie et d’action se vautre dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Ils énumèrent des imperfections, ratages, horreurs du monde (une tâche à portée de tout sot) et concluent à son absurdité et conjurent l’âme indignée à se substituer à l’esprit, complice du pire. Ce qui s’appelle – vivre de faits, qui, pourtant, ne sont qu’une bibliothèque de signaux, nullement opposée à la sensibilité, qui, elle, sait transformer les yeux du réel en regards de l’imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Dieu n’est intéressant que par ce qu’Il imagina au Commencement ; s’Il est mort, l’homme-créateur devrait se vouer aux commencements humains ; la matière et l’esprit étant déjà suffisamment dessinés par Dieu, il nous restent le cœur et l’âme, le Bien et la Beauté. Si l’on n’est pas créateur, on peut se lamenter : « Les dieux, les démons, les génies étant morts, le monde se laissa submerger par des commencements » - Chestov - « Боги и демоны и гении умерли — мир заселился началами » - j’avoue n’apercevoir aucun déluge, c’est la sécheresse qui nous inonde. | | | | |
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| hommes | | | C’est l’extinction des âmes qui explique l’absence des grands sentiments. Les corps ne communiquent plus qu’avec les esprits ; les minables tracas corporels s’allient avec la médiocrité spirituelle, tandis que, jadis, « toute jouissance et toute souffrance clouaient l’âme au corps » - Platon. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le théâtre, mais le bureau, qui est le paradigme dominant, dans la vie de l’homme. Finis, les personnages, avec des rôles multiples, joués par l’esprit, le corps, le cœur ou l’âme du même homme ; désormais, l’homme est une personne unidimensionnelle (au masque unique), exécutant un algorithme ou suivant les règles, prédéfinis pour sa cervelle ou ses muscles. La seule dramaturgie, aujourd’hui, c’est l’économie. | | | | |
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| hommes | | | Tout, dans le monde moderne, déborde de (bon) sens, mais les déclinistes voient partout une montée de l'insignifiance, sans même remarquer la chute des âmes, qui, jadis, défiaient le bon sens. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est peut-être ce qui me permet de croire en mon soi inconnu ; et la robotisation de l’homme découle bien de l’extinction des âmes et donc de l’oubli du soi inconnu et de la seule présence du soi connu, du commun. Qui choisissent-ils, lorsqu’ils se choisissent eux-mêmes ? « En me choisissant, je choisis l’homme » - Sartre – aujourd’hui, ce choix pointe certainement le robot. | | | | |
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| hommes | | | Les choses les plus fascinantes - l’univers, la vie, l’esprit - furent créées ex nihilo. Certains tentèrent d’imiter ce prodige : « Tu feras de l’âme, qui n’existe pas, un homme meilleur qu’elle » - R.Char – le créateur, rejoignant le penseur et l’amoureux, pour former une triade de rêve. | | | | |
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| hommes | | | Pour le robot moderne, qu’il soit ingénieur, garagiste ou philosophe, la vie, c’est la formulation, la démonstration et l’application des vérités – tout le contraire de ce qu’on appelait jadis vitalisme. Je finis par opposer à cette vie mécanique – le rêve poétique : formules en tant que forme, démonstrations en tant que musique, applications en tant qu’élan. Foin des vérités cadavériques – pour des états d’âme mélancoliques. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la science ignorant la conscience (hypertrophie des esprits et déperdition des âmes), la disparition des commencements personnels au profit des enchaînements collectifs, les prises mécaniques de décisions vitales. « On touche au noir matin de la matière, au triomphe de l’automate, à la barbarie savante »* - A.Suarès. | | | | |
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| hommes | | | Un nationalisme réfléchi, en littérature comme en politique, est toujours abjecte ; seul un nationalisme pulsionnel est pardonnable (Hölderlin, dont les firmaments anxieux me sont chers, ou bien Dostoievsky, chez qui tout n’est que pulsion). Un cosmopolitisme n’est bon que réfléchi, surtout chez les polyglottes (Nabokov ou G.Steiner, deux auteurs, dont les horizons me sont les plus proches) ; pulsionnel, chez les monoglottes, il ne traduit qu’un artifice de l’âme et une froideur de l’esprit. | | | | |
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| hommes | | | En quoi le poète et le mathématicien se distinguent des autres hommes ? Surtout, dans le fait, que les mots de ceux-ci visent directement la platitude des choses, tandis que les symboles de ceux-là s’attachent aux représentations, où règnent la séduction ou la déduction, la hauteur ou la profondeur, la liberté du particulier ou l’harmonie de l’universel, le rythme d’une âme ou la mélodie d’un esprit. L’éternité sidérale écoute les créateurs ; le présent banal accueille les producteurs. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absence des âmes, les passions profondes finirent par se solidariser avec des passions basses, dont est capable n’importe quel esprit, qu’il soit fort ou faible. L’âme forte, ou l’âme tout court, n’aspire qu’à la hauteur de tout ce qui est pensé ou senti. « L’âme forte est dominée par quelque passion altière »* - Vauvenargues. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation des âmes n'a rien à voir avec une mathématisation des savoirs. Peintres et géomètres sont frappés aujourd'hui par la même inculture et au même degré. | | | | |
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| hommes | | | Deux jugements te résument en tant qu’homme : ce que tes yeux (c’est-à-dire ton esprit) constatèrent dans le monde, et ce que ton regard (c’est-à-dire ton âme) inventa en toi-même. Et chacun de ces jugements porte, nécessairement, l’influence de chacune de tes quatre hypostases : l’homme (l’espèce), le sous-homme (la faiblesse), le surhomme (le rêve), les hommes (la masse). L’espèce devrait dominer dans le travail de tes yeux ; le rêve et l’humilité – dans la création de ton regard. Devant tes yeux, la masse est plutôt sympathique ; elle est répugnante – en tant que guide de ton regard. | | | | |
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| hommes | | | Tant de voix grégaires pestent contre la décomposition, la putréfaction, la dégénérescence du monde, là où je ne vois que trop d’ordre, de raison, de sens, de justice et même d’intelligence. Il ne manque à cette perfection mécanique qu’un peu d’âme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, au chaos de l'horrible quotidien, l'artiste répondait par un ordre des idées éternelles ou des images de l'au-delà ; aujourd'hui, avec un ordre infaillible, régnant dans un quotidien soporifique, l'artiste se doit de rappeler le chaos primordial des âmes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | Oui, Goya vit juste : les rêves, fricotant avec la seule raison, enfantent des monstres et furent des monstres, déjà, eux-mêmes. Jadis, l’âme s’unissait à l’esprit, pour enfanter de rêves, beaux et sensuels ; mais l’âme, aujourd’hui, est frigide et l’esprit – châtré. | | | | |
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| hommes | | | En France, on habitua tellement les esprits à l’omnivoracité, qu’ils devinrent aussi démesurés que les foies des oies gavées, au détriment d’autres organes. « Il sert peu d’avoir de l’esprit, lorsque l’on n’a point d’âme »* - Vauvenargues. Le goût en est la première victime. | | | | |
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| hommes | | | Quand j’entends ces orgueilleuses proclamations, que la liberté, la paix d’âme, la dignité ne nous sont accordées qu’après des combats quotidiens, je vois des meutes, des grimaces, des échauffourées, des griffes, je ne vois pas d’homme. Je n’apprécie chez l’homme que des cadeaux de Dieu, cadeaux recroquevillés au fond de notre cœur, de notre âme, de notre esprit, et qui ne sont vivants qu’en solitude. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se réduit à ces trois facettes : les actes, essentiellement imposés de l’extérieur, forcés, mécaniques ; les pensées, finissant toujours par devenir communes ; enfin, les états d’âme muets – des élans vers l’inaccessible et des rêves de l’inexistant. Les choses, les tableaux, la musique. Les lieux, les paysages, le climat. | | | | |
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| hommes | | | Par rapport aux siècles précédents, le nôtre gagne en intelligence, en tolérance, en justice, mais perd en tendresse. « La civilisation d’aujourd’hui, c’est la platitude des âmes » - Koublanovsky - « Цивилизация наших дней уплощает души » - l’âme devrait se tourner du côté de la culture ou de la nature, et non pas de la civilisation. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd’hui, le monde est plein de Brutus qui, au nom d’une Loi écrite (par l’esprit), s’allient avec l’assassin (Pompée) de leur père (où est le cœur ?) et, l’âme éteinte, assassinent leur père adoptif (César). | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, de nos jours, y a-t-il si peu de frères ? - parce que la fraternité naît dans l’âme ardente, et les âmes s’éteignent partout, en se soumettant à la froideur des esprits. « Si tous portent dans leur âme l’idéal de la Beauté, ils seront frères » - Dostoïevsky - « Имея в душе идеал Красоты, все станут один другому братьями ». Et la Beauté céda sa place au design. | | | | |
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| hommes | | | L’âme crée le rêve, l’esprit (re)produit la réalité. Aujourd’hui, dans l’absence des âmes, seul l’esprit robotique fabrique ce que, par inertie, on continue d’appeler œuvres d’art au rêve absent. | | | | |
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| hommes | | | L’esprit cherche l’universalité, l’âme – la proximité, le cœur – la fusion. | | | | |
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| hommes | | | Nous vivons trois vies : la naturelle, la savante, la romantique ; mais le merveilleux est présent dans toutes les trois. Dans la routine de la première, ce merveilleux se vit par le cœur ; dans la profondeur de la deuxième, il se prouve par l’esprit ; dans la hauteur de la troisième, il se crée par l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Jamais il n’y avait autant de théâtres, bibliothèques, librairies, que de notre temps, et jamais la notoriété de la culture et de ses porteurs n’était aussi basse. L’irruption de la masse sur la scène publique en est la raison principale, et non pas un abrutissement quelconque ; jamais, à l’échelle de l’intelligence, de la justice et de l’efficacité, l’esprit collectif n’eut un tel poids, tandis que la grâce des âmes individuelles devint impondérable aux balances robotisées. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui désigne ta patrie, ce ne sont ni les coordonnées de tes racines, ni les couleurs de tes fleurs, ni la saveur de tes fruits, mais les objets, qui reçoivent l’intensité de tes ombres, et s’en réjouissent – fantômes, états d’âme, rêves. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le tumulte du monde justifiait, peut-être, la recherche d’une paix d’âme ; aujourd’hui, l’ennui du monde devrait être compensé par l’intranquillité de l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Le corps de l’homme descend nettement de l’animal, mais son cœur, son âme, son esprit témoignent d’une descendance divine ; la bête cohabite avec l’ange, mais toute ténèbre bestiale peut être dissipée par une lumière angélique. Mais Valéry : « J’ai de la répugnance pour tout ce qui est mélange d’animal et d’ange. Mais j’aime l’un et l’autre bien séparés » - ne veut pas l’admettre. | | | | |
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| hommes | | | La merveille de l’homme : le beau surgit du nécessaire, quand l’homme développe, par son esprit, le fond divin du monde, et le beau naît aussi du possible, quand, par son âme, l’homme enveloppe ce monde d’une forme humaine, arbitraire et artistique. Et puisque l’harmonie entre le fond et la forme s’appelle style, l’homme est vraiment le style ! | | | | |
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| hommes | | | Les cœurs désapprirent à aimer et à pleurer, ils ne se brisent plus, ils se bronzent ; avec les âmes, c’est encore plus anonyme et anodin : « La perte de l’âme est indolore »** - G.Thibon. | | | | |
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| hommes | | | Plus tu t’extasies sur les aventures, vécues dans les restaurants, hôtels, aéroports, plus sec sera ton cœur et plus commune ton âme. Peut-être on peut dire la même chose des ripailles, auberges et bagarres des médiévaux. Il faut s’attacher aux choses inexistantes, pour garder quelque chose de chevaleresque. | | | | |
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| hommes | | | Voici ce que vise un professeur de philosophie, ex-Ministre : Dénoncer le narcissisme des personnes et les dangers d’un règne de l’émotion ! Ces écolâtres, auraient-ils donc une âme ? Il faut en avoir une pour se réjouir de la beauté du monde, rien qu’en s’admirant, ou pour y laisser régner la musique de l’émotion. Mais le robot sans âme nous cerne… | | | | |
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| hommes | | | Ce qui me chagrine dans notre époque, ce n’est pas tellement que, dans le débat intellectuel, le sens mécanique domine largement la fantaisie lyrique, mais que ce sens n’ait plus besoin d’aucune fantaisie : les complicités et les adversités s’établissent sans aucun concours des âmes. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est ce qui dirige ton regard sur ton étoile ; l’extinction des âmes, aujourd’hui, s’explique par la tyrannie du sens, que seul l’esprit trace et en fait des sentiers battus, même pour les aveugles. « Quand on a son bon sens, il est inutile de frapper aux portes de la poésie »** - Platon. | | | | |
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| hommes | | | L’homme a besoin d’un bon regard d’esprit pour mieux interpréter les ombres d’âme ; mais il hérita l’instinct aveugle du mouton et la raison transparente du robot. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | La noble vitalité d’une nation dépend des réserves d’indicible, où se recrute le sacré, et qu’entretient l’âme. Mais l’esprit des nations évoluées mène son travail de sape, de désacralisation, en attribuant des noms définitifs à ce qui aurait dû rester innommable. Elles finissent, comme les autres, par perdre leur âme, et dans les joutes internationales, désormais jouées par les seules cervelles, elles perdent contre les nations plus cyniques, moins sensibles, plus désanimées. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques ou les pusillanimes geignent sur les commencements (le monde raté) ou sur les fins (la mort). Le cas est incurable, lorsque ces deux états d’esprit cohabitent chez un même personnage. On se débarrasse rarement de la seconde calamité, mais la première offre une échappatoire – pour ta création ou tes rêves, invente tes propres commencements, hors le temps, hors les soucis terrestres, commencements tournés vers les limites célestes. Et la fidélité à cet état d’âme constitue l’essence de toute grande consolation. | | | | |
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| hommes | | | Jadis l’Europe avait une âme ; c’est l’agonie de cette Europe-là que je pleure. L’Europe de l’esprit, c’est-à-dire du savoir et de l’intelligence, se porte bien, malgré quelques jérémiades des intellectuels du siècle dernier. | | | | |
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| hommes | | | Strictement parlant, tout homme est cohabitation d’un scientifique et d’un artiste. Le premier représente le monde et raisonne la-dessus ; le second s’exprime par le chant et la danse. La réalité et les rêves, la vérité et la beauté. L’essentiel : les pensées, et même les croyances, appartiennent aux représentations et non pas au réel ; le sens esthétique est un cadeau de Dieu. Seul le corps est dans le réel ; l’âme est toujours ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | L’une des merveilles de l’homme : dans ses yeux on peut percevoir tout ce que l’esprit, le cœur ou l’âme sont capables d’éprouver. Les deux premières sources sont présentes dans tous les yeux ; la dernière, suite à la raréfaction des âmes, disparaît de la plupart des faces. | | | | |
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| hommes | | | Ton âme invente des hauteurs, invisibles aux autres ; ton esprit s’émerveille devant l’universel, dont tu ne partages la place avec personne. Ceux qui sont inaptes à ces deux tâches essentielles, se lamentent sur l’absence de sommets et de lois. | | | | |
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| hommes | | | À l’âge mûr, vivre de son esprit, c’est se désespérer ; vivre de son âme, c’est créer des espérances fugitives ; il faudrait vivre de son cœur, qui est le seul à n’apporter que l’entente avec soi-même, à l’âge juvénile. « Ô enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais ! »** - Chateaubriand. | | | | |
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| hommes | | | La liberté est le signe de vie de notre esprit, et la palpitation – celui de notre âme. Ces signes s’illuminent soit à l’extérieur, soit à l’intérieur de notre corps. D’abord, par l’esprit et par l’âme tâtonnants, nous vivons notre enfance, autour de nous ; ensuite, c’est l’enfance, s’appuyant sur nos âmes et esprits d’adultes, vit en nous. On devient mouton, en perdant la liberté ; en perdant la palpitation, on devient robot. | | | | |
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| hommes | | | La fadeur et la grisaille sino-américaine ont quelques adeptes européens : « Tant qu’on n’a pas peint un gris, on n’est pas un peintre » - Cézanne. « Les extases de la grisaille : un rap mystique, une tiède dérive, une indifférence créatrice » - Sloterdijk - « Die grauen Ekstasen : Mystischer Rap, laue Drift, schöpferische Indifferenz ». Heureusement, la résistance exista toujours : « L’ennemi de toute peinture est le gris » - Delacroix - on aurait pu dire – de tout art. Plus que par les yeux, l’azur est perçu par les âmes, qui se font rares. | | | | |
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| hommes | | | Chez l’homme, jadis, à côté d’un esprit calculateur se blottissait une âme rêveuse. Dans tout ce qui se calcule, la machine, un jour, dépassera l’homme ; mais ce n’est pas ça qui rendra l’homme – idiot (comme le pensait Einstein), mais le fait qu’il n’aura plus d’âme, c’est-à-dire de rêves. | | | | |
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| hommes | | | Mon âme assoiffée ne voit pas sa place dans ce monde des esprits repus. | | | | |
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| hommes | | | Le romantisme et son support, l’âme, sont les premières victimes de l’américanisation de l’Europe. S.Weil le savait, mais qui, aujourd’hui, l’écouterait ? | | | | |
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| hommes | | | Les objets et les projets remplissent désormais tous les recoins de notre conscience par trop rationnelle ; le sujet désemparé n’a plus de place dans ces horizons trop pleins, et l’âme, sa conscience créatrice ou morale, sa voix d’antan, est muette, dépérit, faute d’emploi. « Le monde moderne porte en lui-même son absence d'âme »* - Malraux. | | | | |
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| hommes | | | L’essence d’une époque se réduit au sens et à la musique de ses messages. Le premier est profond, quand il est dicté par l’esprit ; la seconde est haute, quand elle est composée par l’âme. Le premier résume le progrès matériel ; la seconde – le culte d’une beauté immobile. Le premier ne connut qu’une seule interruption – l’écroulement de L’Antiquité sous les coups des instincts barbares ; depuis la Renaissance une nouvelle ère de progrès ininterrompu s’installa. La seconde commença sa dégénérescence à la fin du XIX-me siècle, pour se machiniser définitivement un siècle plus tard. On n’a rien à reprocher au progrès matériel ; on n’a qu’à regretter l’extinction des âmes. La civilisation enterra la culture. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel est celui qui ne s’adresse pas aux personnes concrètes mais aux thèmes ou tonalités abstraites. Il n’a donc personne à convaincre ou influencer ; il ne puise pas ses mots dans le goût du temps, il en cherche ceux qui rendent ses états d’âme ou, au moins, reconstituent un état d’âme artificiel. Même à contre-point ils doivent envelopper ou accompagner la mélodie véridique, qui naît dans notre conscience palpitante. L’intellectuel est celui qui retrouve dans son âme solitaire (et non pas dans son esprit commun) les reflets de tout ce qui compte à l’échelle verticale des valeurs et des talents. Le monde n’est que le cadre de ses tableaux. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’élite, la première fonction de l’âme est de rêver ; celle de l’esprit – de créer. Les rêves faiblissent, et la création glisse vers l’absurdité, d’où l’intérêt du renouvellement des consolations et des langages. Jadis, seule l’élite laissait des traces dans la mémoire collective ; aujourd’hui – c’est la foule, qui ignore l'appel consolant et la richesse langagière. Mais le tragique reste une constante de l’élite ; il ne fut jamais une propriété de la foule. La calamité sociale est la soumission de l’élite à la foule. | | | | |
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| hommes | | | Les adeptes de la raison triomphante voient dans la noosphère (le milieu du savoir accumulé) l’héritière des éléments inertes (géosphère, atmosphère, pyrosphère, hydrosphère) ; ceux de l’âme humiliée – dans la pneumosphère, que prôneront les marchands de pneus. | | | | |
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| hommes | | | On appelait maladies du siècle les mélancolies durables des âmes ; aujourd’hui, on parle de performance ou de santé des versions courantes, versions jetables, versions des esprits robotisés. | | | | |
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| hommes | | | La foi en âme immortelle ou à la vie éternelle ne peut être que grégaire (d’autant plus vide et froide que les âmes se raréfient et la vie, de plus en plus, s’oppose au rêve). À cette farce de foi populacière, je préfère le tableau du monde que peint la raison tragique, s’appuyant, certes, sur un savoir collectif, mais disposant d’une palette de couleurs personnelle. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est réaliste, l’Allemand et le Russe – rêveurs. Ceux-ci visent le fond, celui-là – la forme. Ceux-ci pêchent leurs images dans un tiroir profond, où s’entassent l’absolu de l’âme ou l’éternel du cœur ; celui-là se borne à ce qui prit la forme de connu, prouvé, réussi, dans la hauteur de l’esprit. Seul le Français sait que tous les fonds furent déjà explorés et il se concentre sur l’invention des formes. | | | | |
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| chœur intelligence | | | NOBLESSE : L'intelligence se loge souvent dans un mufle et abandonne un poète. Il y a le même taux d'aristocrates dans les chaumières que dans les colloques d'épistémologie. L'aristocratisme est l'intelligence de l'âme élective, tandis que la goujaterie résulte de plus en plus souvent de l'intelligence des muscles communs. | | | | |
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| intelligence | | | Le cerveau est une excellente unité arithmétique, mais qui devient détestable, dès qu'il se substitue à nos périphériques, où s'impriment les âmes, se magnétisent les cœurs ou se gravent les mystères. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit expert et l'âme créatrice, tels sont deux éléments interpénétrants de notre intelligence ; le premier justifie le libre arbitre de nos représentations nouménales et le second anime la liberté de nos interprétations du monde phénoménal ; explorer le monde réel ou se réjouir du monde des apparences ; la transcendance la plus rigoureuse est compatible avec l'immanence la plus débridée. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a en nous trois sortes d'infini : le géométrique auquel on accède par une extrapolation du fini, l'esthétique dont témoigne le plaisir de l'âme, l'affectif surgissant dans l'aveuglement du cœur. Aucune hybridation entre eux n'a de sens, pourtant, c'est ainsi que procèdent les nigauds. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | L'anatomie comparée de l'intelligence : l'esprit, c'est la tête d'homme ou les pieds de femme ; le cœur, c'est les pieds d'homme ou les ailes de femme ; l'âme, c'est les ailes d'homme ou la tête de femme. Les pieds - où nous sommes ; les ailes - où nous nous sentons portés ; la tête - où nous nous voyons. | | | | |
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| intelligence | | | À leur naissance, les pensées sont incolores, et elles le restent, tant que l'irisé de l'âme ne les touche. Et non pas l'inverse : « L'âme se colore par l'effet des pensées » - Marc-Aurèle. Les palettes appartiennent à l'âme ; la géométrie et le dessin sont les outils de l'esprit. Avec la fatale extinction des âmes, toute pensée finit dans la grisaille mécanique. Les pensées engrangent le conscient, l'âme arrange l'inconscient. | | | | |
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| intelligence | | | Un, deux, trois - toute l'algèbre du goût est là : un, le repli ou la tautologie - l'art pour l'art, le savoir pour le savoir ; deux, la fuite ou le combat - échapper à l'acte ou défier le mot ; les triades - le pour de la mémoire, le contre de la machine, les deux dans un langage émergeant de l'âme. La part du monocorde, du binaire, du trivial. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence, c'est ce qui permet à l'émotion de se propager de l'âme au regard, au lieu de s'éteindre dans un prurit gestuel ou narratif. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que nos contemporains appellent labyrinthe de la vie est, en réalité, un réseau, dont les nœuds sont des états d'âme. L'homme référence, à tâtons, des liaisons plausibles, la vie en devine le sens et nous conduit au nœud, où nous feignons l'assurance ou fêtons la surprise. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, évidemment, voit plus que les yeux et entend mieux que l'oreille. L'âme, elle aussi, est reliée aux yeux et oreilles, mais par des filtres grinçants et impitoyables, non par des conducteurs ondoyants. Les yeux fermés, mieux que l'esprit ouvert, font, que des choses continuent à mériter d'être contemplées. Je t'entendrai, si tu réussis à peindre ton regard. « Parle, pour que je te voie » - Socrate - est plus douteux. | | | | |
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| intelligence | | | Kant a raison de composer ses Critiques, en suivant ses trois transcendantaux – le vrai, le beau et le bien, dont s'occupent l'esprit, l'âme et le cœur. Mais si l'exercice de leurs fonctions est semblable pour l'esprit et l'âme, le cœur ne peut que vénérer le bien, sans pouvoir l'associer aux actes. Donc, si à la transcendance profonde on préfère l'ascendance haute, on s'occupera des organes responsables : l'esprit veillant sur le pouvoir et le devoir, l'âme palpitant dans le vouloir et le valoir. Le cœur y est un grand muet analphabète. | | | | |
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| intelligence | | | C'est la raison qui a besoin d'ailes pour rester fidèle à la terre. L'âme, elle, a besoin de plomb pour atteindre des hauteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Toute vraie illumination ne dure qu'un instant ; l'esprit n'en a pas besoin, il est la netteté des frontières entre le jour et la nuit. « La netteté est la juste répartition de lumières et d'ombres »* - J.G.Hamann - « Deutlichkeit ist eine gehörige Verteilung von Licht und Schatten ». L'esprit ignore les saisons, il n'est même pas les couleurs d'un paysage, il en est la géométrie. Mais ce n'est qu'en son clair pays que s'acclimatent des cœurs déracinés. Mais il faut l'enténébrer pour illuminer l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | La hiérarchie des esprits s'établit d'après la nature du langage qu'il adopte ; au sommet se trouve le génie, qui est le langage de l'âme. « L'intelligence est un esprit mécanique, la subtilité – le chimique et le génie - l'organique » - F.Schlegel - « Verstand ist mechanischer, Witz ist chemischer, Genie ist organischer Geist ». | | | | |
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| intelligence | | | Toute caractéristique du contenu peut être complètement rendue par une forme, astucieusement imaginée ou inventée, par l'esprit ou par l'âme. Ainsi, une fois qu'on s'est débarrassé du contenu, on est exclusivement dans les arts des formes, c'est à dire soit dans la science, donc dans la mathématique, soit dans la poésie, donc dans la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Se moquer des concepts philosophiques, évincer de soi le sous-homme et pratiquer le dithyrambe - pour ces trois audaces, questions de vocabulaire, de gymnastique et de genre, on peut pardonner à Nietzsche son culte de l'âme et son oubli du cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Pour mes appétits banals, le seul plat de résistance c'est le fade esprit, le même sur tous les méridiens. Mais mes soifs inextinguibles ne s'entretiennent que par les seuls épices poussant dans mon climat austère - le cœur frileux et l'âme photophobe. | | | | |
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| intelligence | | | Connaît-on un seul penseur, que la logique aristotélicienne, la méthode cartésienne ou la dialectique hégélienne aurait aidé à bâtir son propre édifice (différent de casernes) ? Ce n'est ni le cheminement, ni l'accès aux chemins, ni le choix de bifurcations qui détermine nos exploits, mais le don pour la danse, faisant mépriser la marche, la hauteur d'âme surclassant la profondeur d'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Tout compte fait, nous avons un seul instrument mental, qui s'appellera soit esprit (lorsqu'on traque le vrai) soit âme (lorsque le bon nous taraude ou le beau nous soulève), et un seul interprète, qui s'appelle raison. Mais aussi bien l'outil que la fonction relèvent du mystère : « La raison n'est qu'un instinct merveilleux et inintelligible dans notre âme » - Hume - « Reason is nothing but a wonderful and unintelligible instinct in our souls ». | | | | |
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| intelligence | | | L'être trop vague et l'avoir trop net sont à l'origine des fondations de leurs pensées. Leurs édifices sont sans charme ni vue sur l'étoile ; leur être mécanique naît du non-avoir tout aussi mécanique. Il faut laisser le devenir, du soupir ou de la prière, animer nos tours d'ivoire, sous-sols et ruines, ces séjours principaux d'une pensée organique. Je suis l'âme et j'ai un corps, le dualisme d'initiation préféré au monisme initial (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | Prôner l'âme synthétique, pour effleurer les origines ou aboutissements ; se résigner à l'esprit analytique, pour égrener et appesantir les pas entre le premier et le dernier. Les brouillons abusent de synthèse, les stériles - d'analyse. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit reflète fidèlement tous les bruits du monde, mais lorsque le talent ou la sensibilité l'animent, il se transforme en âme, qui n'est que musique. Jankelevitch confond ces deux hypostases de notre soi : « Dans notre âme résonnent tous les bruits de l'univers. À la philosophie de les convertir en musique ». | | | | |
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| intelligence | | | Une image mentale peut avoir nettement fixé une chose, mais pour l'évoquer (viser, référencer, y accéder) on doit bâtir un chemin conceptuel ou linguistique, qui résume la connaissance (compétence) ou la maîtrise (performance) de la chose. Vision sans les yeux, lecture sans le texte jaillissent de l'âme à une profondeur, qu'aucun intellect ni aucune langue n'atteignent jamais. Le plus grand mystère de Dieu : l'esprit connaît l'essence avant d'évoquer la moindre représentation ! | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes les équations de la vie, où figure le monde, je peux lui substituer moi-même. Le cogito s'avère équivalent du Deus cogitat ! « L'homme est un monde en miniature » - Boèce - « Homo mundus minor ». Quand je le découvre, je me mets à me moquer de solutions, tout en accompagnant le mystère de merveilleuses inconnues, qui aboutissent à moi. « J'aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l'homme intérieur, qui est en moi »** - St-Augustin - « Amo Deum meum : lucem, vocem, odorem, cibum, amplexum interioris hominis mei ». Surtout, depuis que nous savons que, par la volonté de Dieu, nous ne sommes pas seulement matière, mais aussi onde. Les mêmes forces originaires formèrent et la nature et notre âme. | | | | |
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| intelligence | | | Bâtir un modèle ou l'interroger, l'intelligence de l'âme ou l'intelligence du langage ; la conception, enrichissant un discours intérieur, ou la construction, résumant un discours extérieur. Deux activités dont la seconde se réduit, à moitié, à la première. Pour l'intelligence, le modèle est au-dessus de la requête ; pour le poète, la requête s'émancipe du modèle ; pour le philosophe, celui qui sait préserver l'étonnement de la conception et du questionnement, - les deux se valent. « L'interrogation véritable n'exprime pas un problème, mais indique plutôt un petit mystère »** - Merleau-Ponty. | | | | |
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| intelligence | | | La création et la sagesse, ce sont deux sommets des deux univers, dans lesquels évoluent notre esprit et notre âme : le langagier et l'indicible, le haut devenir et l'être profond, l'art et la science, le beau et le vrai, d'un côté, la philosophie, le bien, - de l'autre, ce qui s'incruste dans le temps et ce qui explore l'intemporel. La rencontre des deux s'appelle génie. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes de réel : le minéral, le vital, le social. Leurs contraires s'appellent mot, pensée, aristocratisme. Éviter de se servir du premier comme du support de ses émotions ; vénérer le mystère du deuxième, sans le réduire aux solutions du troisième ou aux problèmes du premier ; ne pas se frotter au troisième, qui est pourtant le seul à donner un sens à une écriture. Et ils n'entendent pas la chose de la même oreille : « exclus-en le réel » (Mallarmé, le premier sens) ; « s'immuniser contre le réel » (Proust, le deuxième) ; « l'âme outragée par le réel » (Chestov, le troisième) ; « le réel est nul » (Valéry, tous les trois). | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination n'est qu'une intellection vibrante. Manier les états mentaux (Valéry) ou manier les états d'âme (moi !) relève des mêmes cordes. L'Ange pur, astreint par la pudeur du sentiment ; l'ange impur, contraint par la honte du penser calculateur. | | | | |
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| intelligence | | | Nous avons un seul organe de préhension – notre conscience ; mais trois types de réaction différents nous obligent de donner trois noms différents à cet organe multiforme – cœur, esprit, âme – la répréhension morale, la compréhension intellectuelle, l’appréhension spirituelle. | | | | |
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| intelligence | | | L'énergie du cerveau est orientée-objets, celle de l'âme - orientée-relations, celle de l'esprit - orientée-méta-entités ; de la prééminence de l'une de ces orientations sortent savants, artistes ou philosophes. De leur équilibre naissent des chantres, désorientés ou ironiques, de l'immobilité. | | | | |
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| intelligence | | | Les machines confrontent déjà nos muscles aux bonnes solutions, bientôt elles vont confronter nos cerveaux à de vrais problèmes (Einstein n'y croyait pas, à tort), un jour elles confronteront nos âmes aux débuts de notre mystère. | | | | |
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| intelligence | | | Je contiens en moi un homme du regard (sensibilité, tempérament, goût) et un homme des preuves (imagination, intuition, puissance). Entre les deux - la corde raide de l'intelligence. J'en garde l'équilibre, en maintenant le premier par l'amplification et en entretenant le second par le filtrage, et non pas l'inverse, qui rendrait le regard - fuyant et la preuve - envahissante. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est la promptitude et la maîtrise pour sauver le plus défaillant des trois protagonistes : l'intelligence, le langage, la sensibilité. Ce qui est infiniment plus élastique que la vue bien bornée et partiale de Wittgenstein : « La philosophie est une lutte contre la manière, dont le langage ensorcelle l'intelligence » - « Die Philosophie ist ein Kampf gegen die Verhexung unseres Verstandes durch die Mittel unserer Sprache » - la philosophie, au contraire, est la fusion avec le langage, la confiance faite au langage, au détriment de la réalité et de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | L'attouchement (l'excitation de nos sens par l'appel des choses) et l'élan (le désir de l'âme visant les objets) précèdent la pensée (au sens moderne et non cartésien du mot – l'orientation de l'esprit) et se présentent mieux en tant que certitudes premières. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un écrit de philosophie, la culture philosophique représente un apport négligeable ; l'esprit y est inséparable de la chair ; les horizons n'y attirent qu'à une belle hauteur de tempérament, de style ou d'émotion. La plus belle intelligence est celle qui écoute son âme et affine son goût, au lieu de scruter et confiner sa mémoire. Peu me chaut la supériorité oculaire de Descartes sur Pascal, de Bergson sur Alain, de Sartre sur Valéry, si les seconds surclassent les premiers en qualité de leur sensibilité et de leur regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi absolu (Kant, Fichte, Hegel) serait une pure liberté, source d'une vaste et profonde philosophie transcendantale ; mon soi inconnu est, avant tout, source de contraintes, pour que mon esprit parte de mon âme, dans un courant poétique, dont le premier souci est de garder la hauteur de source. La rigueur des valeurs face à la vigueur des vecteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, il est possible de briller par la continuité de son système, par le style de ses transitions, par la connexion de ses étendues ou l'ouverture de ses frontières ; mais l'imagination s'y vide rapidement, l'intuition y devient vite superflue et le tempérament - inutile. Rien d'excitant n'en peut plus être attendu, après Aristote, Descartes et Kant, que les impuissants de la métaphore vivifiante continuent à imiter pâlement. Le cerveau s'acquitta de sa mission géométrique exhaustive auprès de l'esprit ; celui-ci ne peut plus espérer de la nourriture que de la musique de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Refuser à la raison de s'immiscer dans les querelles de l'âme est signe d'une indigence spirituelle. Mais avoir honte de la présence de l'âme confuse et cachottière aux confrontations de l'esprit inquisiteur témoigne de l'indigence plus grave encore. Anémie du serein ou acédie du divin. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie s'occupe des choses, qui n'admettent pas de système, ou, au moins, où aucun progrès systématique n'est significatif. Aucun système ne pourra jamais rendre la signification d'un regard, d'un style, d'un état d'âme, d'une forme de vie. Aucun système n'est capable d'apporter à la philosophie ce que lui apportent les métaphores. L'aphorisme est un arbre de métaphores ; l'attrait d'une même hauteur et le souci d'un même regard, la pensée unifiante, en font un système en aphorismes. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme, c'est l'attention que je porte à mon inertie de race (la voix irrationnelle de mon âme) et le mépris pour leur inertie de masse (la voie battue par l'habitude et le conformisme) ; il est le refus d'accorder à la seule raison l'évaluation de mes choix vitaux et le refus d'accepter le mimétisme social ; avec cette arme paradoxale de l'inertie, il est le seul à affronter et le mouton et le robot. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne intelligence est aussi sensible à la caresse qu'un épiderme. Mais l'humanité devint pachydermique : émouvoir ou frapper, une âme ou une tête, se fait à travers calculer. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est l'une des frontières de la volonté, comme l'être surgissant en toute section du devenir. La représentation est une traduction du monde, en deux modes possibles - reproduction ou création ; et c'est le soi, et non pas le monde, qui se réduit à la volonté et à la représentation, c'est à dire au travail du libre arbitre, la liberté étant réservée à notre âme, animée par le frisson intraduisible. | | | | |
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| intelligence | | | L'âme est inséparable du corps (et donc elle s'annihile avec l'extinction de celui-ci) non pas à cause d'une mémoire matérielle (qui même n'existe probablement pas), mais parce que toute image, toute pensée, tout jugement de l'âme porte, inexorablement, une coloration corporelle, liée aux jouissances, souffrances, espérances, et, en plus, cette coloration est nettement placée dans le temps - tout état d'âme est daté. | | | | |
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| intelligence | | | À force de constater qu'on arrive à prouver n'importe quelle idée, on comprend, que l'intelligence seule, non soutenue par un goût ou une noblesse, ne peut aboutir qu'au cynisme ou désenchantement désabusés. Les meilleurs essors de l'âme se produisent dans les ultimes impasses de la raison. | | | | |
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| intelligence | | | Les étapes ascendantes du mûrissement d'une bonne tête : penser, se regarder penser, savoir se regarder penser - la mécanique, l'intelligence, la connaissance ; une fois ce minimum vital atteint, il faut le mettre sur le métier à trois navettes : pouvoir, vouloir, devoir - le talent, l'intensité, la morale - l'esprit, l'âme, le cœur. | | | | |
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| intelligence | | | L’œil nous présente un espace à deux dimensions ; l'espace réel en a trois ; l'esprit peut concevoir aisément un espace à quatre ou même à un nombre infini de dimensions, dont le bon Dieu espiègle voulut peut-être nous priver. Mais comment réduire ou généraliser l'axe temporel ? L'énigme du temps, pour l'esprit, est aussi insoluble que l'énigme du bien pour l'âme. Ce qui est le plus fascinant, ce n'est pas le changement, le devenir, de la matière, mais la place, l'être, de l'instant écoulé. Le feu du temps, tout dévorant, tout engloutissant, faisant de toute matière un éternel recommencement, tout régénérant ; Phénix, complice de Chronos, en serait-il la seule image parlante ? Tout instant du passé est même moins que cendre - un vrai néant, un vrai vide, une vraie absence. | | | | |
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| intelligence | | | La transcendance s'associe avec tout Ouvert, dont l'essence serait capable d'une projection par l'infini, et tendrait vers une valeur aux frontières, dans cette clôture inaccessible de l'Ouvert transcendé. « Tu ne trouverais pas les limites de l'âme, même en parcourant toutes les routes » - Héraclite - et si l'on les trouve, on ne serait plus chez soi. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes visitent l'édifice de la science en touristes ahuris et pensent en retirer de savantes synthèses, sous forme de graffiti, qu'ils laissent sur les murs, graffiti affublés de titre de pensées. « Des sciences à la pensée, il n'y a pas de pont, mais seulement le saut » - Heidegger - « Es gibt von den Wissenschaften her zum Denken keine Brücke, sondern nur den Sprung » - il n'y a pas plus de pensées en philosophie qu'en jardinerie, mais le souci du saut est, en effet, un souci philosophique - le saut entre le désarroi de l'esprit et la joie de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Mieux je comprends le monde, plus banal devient mon désir rationnel et plus vital – mon désir irrationnel. Le pessimisme raisonnable et l'optimisme fou gagnent, simultanément, en crédibilité ; et ils doivent constituer le climat de mon désir, ce paysage de mon âme. | | | | |
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| intelligence | | | Une hiérarchie de valeurs externes s'établit en fonction de la hiérarchie de mes juges internes : à ma raison, à mon esprit, à mon âme, en tant que juges, correspondent le savoir, l'intelligence, le talent des autres. Et c'est ainsi qu'au-dessus du beau savoir de G.Steiner je placerai l'intelligence de Valéry, et le beau talent de Nietzsche - au-dessus de l'intelligence de Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie spiritualité est à l'opposé des connaissances ; elle est l'art d'écouter ton âme et d'en reproduire la musique, et non pas l'artisanat de fouiller ta mémoire et d'en présenter un compte-rendu. « Depuis la Renaissance, l'anti-spiritualité engloutit l'homme, qui ne s'occupe désormais que des problèmes matériels, dont celui de la connaissance » - Tarkovsky - « Начиная с Возрождения, проблема познания относится к материальным проблемам - бездуховность поглотила мужчин ». | | | | |
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| intelligence | | | L'image du monde se forme en nous à travers les mailles de l'esprit et les cordes de l'âme, ce qui donne à cette image la profondeur conceptuelle et/ou la hauteur musicale. Le regard et la tonalité (le in-der-Welt-sein et la Stimmung de Heidegger). Le bruit du monde se transformant en symboles ou en musique. La philosophie pure et la pure musique sont deux cas extrêmes, avec l'extinction de l'une de ces sources. | | | | |
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| intelligence | | | Ni l'ampleur ni le self-control ne prouvent la grandeur d'un cerveau. S'étendre en profondeur, c'est à dire développer, est propre à tout esprit, comme il est propre à toute âme d'envelopper, c'est à dire de caresser en surface, tout en gardant une hauteur, de rêve ou de langage. Mais, pour mieux garder le cap haut, un gouvernail vaut mieux que les ailes, la maîtrise vaut mieux que les horizons. | | | | |
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| intelligence | | | Le véritable fond de la création n'est ni mon ambition, ni mon savoir, ni même mon talent, mais mon soi inconnu, cette passerelle invisible, qui lie mon esprit à l'âme du monde, âme que d'autres appellent être : - ce qui exige création et audace - et si cet appel devient inaudible, c'est que je devins un misérable étant, connaissant l'inertie et ignorant la création. | | | | |
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| intelligence | | | Toute matière, qui ne se réduise pas au nombre, est nulle ; la partie de l'esprit, irréductible au nombre, s'appelle âme. « Le nombre est la caractéristique primordiale de l'être en soi, c'est à dire de l'union de l'Un et du Multiple ; le nombre, c'est la structure, le rythme et la symétrie des choses, c'est à dire, selon les pré-socratiques, - leur âme » - A.Lossev - « Число является начальной характеристикой бытия в себе, т.е. единораздельности ; число - структура, ритм и симметрия вещей, т.е., с досократовской точки зрения, - их душа ». Cette ontologie pythagoricienne ennoblit le nombre, comme l'illimité ennoblit la limite. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les autres, nous sommes surtout un paysage, et pour nous-mêmes - un climat. Reflets de nos actions ou de nos émotions. « Chacun est le climat de son intelligence » - Lamartine. L’œil saisit le paysage, le regard s'imprègne du climat. Que ce soit intelligent ou bête, que ce soit le pays ou la langue, qui illustrent cette leçon de météorologie sentimentale, - on est le concentré de son parallèle, la cordialité de l'esprit, ou de son méridien, la spiritualité du cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes ne voit aucun attribut commun entre nos substances corporelle et spirituelle. Comment veut-il séparer les attributs, attachés à notre vue, à notre ouïe et même à notre toucher ? Tout y est corps et tout y est âme. | | | | |
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| intelligence | | | Que deviendrait l'âme sans la mimesis, ou la répétition presque mécanique, ou la réanimation magique de nos souvenirs et de nos émotions ? Si la mémoire humaine avait la même permanence que la mémoire des ordinateurs ? Si nos émois laissaient une contre-empreinte matérielle, qu'on intensifierait, effacerait ou réactiverait à volonté ? Cette âme ne serait qu'esprit ou machine. La répétition mentale est un miracle logique et organique, dans lequel le corps joue un rôle périphérique d'une mémoire de masse somnolente, tandis que la mémoire centrale, vive, volatile maintient l'âme en état de veille. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi inconnu est tout simplement notre âme, qui, chez un philosophe, s'incarne dans l'une des deux hypostases du soi connu : elle devient cœur, dans la recherche de consolations à la détresse humaine, ou elle devient esprit, dans son regard sur la merveille du langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le corps, ce sont des capteurs qui envoient des signaux à l'âme, qui les transforme en jouissances, en souffrances ou en connaissances (dans ce dernier cas, l'âme s'appellera esprit) : signal - caresse/blessure - musique. Leur rapport n'est ni fusion phénoménologique ni séparation bergsonienne, mais cohabitation entre la fontaine et la soif. | | | | |
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| intelligence | | | Le matérialisme et l'idéalisme, pour nos yeux, sont comme l'esprit et l'âme - pour notre regard : là où l'objet n'est que trop visible, le matérialisme et l'esprit suffisent ; pour l'invisible nous réservons le meilleur de nous. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit et l'âme avancent en parallèle : devant l'embryon devenant homme et devant la fleur devenant fruit, l'esprit saisit le comment du devenir et l'âme - le pourquoi de l'être. Le bras armé de l'âme est la création ; le bras armé de l'esprit est l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, là où l'on n'entend pas de musique (le marteau auriculaire de Nietzsche), il n'y a rien à chercher ; l'âme est l'esprit sachant réduire à l'ouïe tous nos sens, et la philosophie est exactement la fonction, qui réalise cette transformation. Le cœur réduit le même esprit au toucher, à la caresse. La musique, le regard, la caresse semblent être des synonymes, ou des traductions d'un même mot dans des langages divins différents. | | | | |
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| intelligence | | | Avant de chercher l'intensité de la pensée (ce qui en est le but), il faut lui imposer des contraintes. Un saint filtrage, avant toute amplification. Une fois ce travail de l'esprit accompli, le relais sera passé au vrai créateur, à l'âme. L'esprit prépare l'horizontalité, pour que mieux s'épanouisse la verticalité de l'âme. Les bonnes œillères des yeux profiteront à la pureté du regard. | | | | |
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| intelligence | | | La déconstruction : face aux manifestations d'un être vivant inconnu, d'un presque extra-terrestre, en reconstruire le squelette, l'anatomie, le cerveau et peut-être même l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de mon existence est de faire entendre ma musique, mais je passe l'essentiel de mon temps à accorder ou à désaccorder mon instrument. Les oreilles, les yeux, l'âme, le cerveau d'autrui n'apportent presque rien aux meilleurs chants, danses, poèmes, poses. Mais pour la maîtrise de la mélodie, la maîtrise de l'instrument ne suffit pas - il faut un accord entre mes cordes et celles de l'instrument. | | | | |
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| intelligence | | | Nos barbus antiques s'imaginaient, que la connaissance de la raison des choses pût leur procurer une vie heureuse (Virgile). Tandis que beaucoup plus heureux est l'homme qui en devine l'âme, que semblent posséder même les objets inanimés, puisque cet homme ira ensuite jusqu'à connaître la raison de l'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Au commencement, il faut tout oublier ; mais l'esprit n'en est pas capable ; l'esprit, s'attaquant aux commencements s'appelle âme : « Dans le commencement, l'esprit n'est pas chez lui ; il aime des colonies » - Hölderlin - « Zu Haus ist der Geist nicht im Anfang : Kolonie liebt der Geist » - l'esprit vit de conquêtes, en pays étranger ; l'âme, c'est notre patrie. | | | | |
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| intelligence | | | Et la réalité et le rêve mettent à l'épreuve notre esprit et notre âme ; la réalité offre l'horizontalité, et le rêve – la verticalité. L'idéal est de choisir la seconde dimension, puisque « la hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de l'intelligence » - Hugo. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation fixe la valeur, et la (méta-)interprétation (la validation) formule une valeur de cette valeur. Aucune théorisation de cette validation n'est possible, ce qui justifie le rôle qu'y jouent souvent la noblesse d'âme ou la caresse d'esprit, plutôt qu'une obscure adéquation quelconque avec la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit représente la marche de mon soi connu ; l'âme interprète la danse de mon soi inconnu. L'esprit est en contact permanent avec le monde ; l'âme ne quitte jamais ma propre conscience, façonnée par l'esprit et résumant l'essence du monde. L'interprétation est le dernier chaînon dans mes échanges avec l'essentiel (où la danse et le chant dominent) ; donc l'intentionnalité ou le souci, que d'autres placent près des choses, ne devraient pas quitter mon âme. Dans le secondaire, même l'esprit est inutile, le réflexe ou l'inertie suffisent. La phénoménologie de l'esprit ne s'occupe que du secondaire. La nature de l'esprit devrait céder à la culture de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le cœur est dogmatique (et c'est lui qui inspire le premier pas), l'esprit est sophistique (le pas second vient de lui), l'âme est dialectique et créatrice (elle entoure les pas – de frontières et donne à ces pas – des chemins et des limites). La crise moderne vient de l'hibernation des cœurs et de l'extinction des âmes, ce qui fait de nous des robots, ne vivant que de l'enchaînement des pas mécaniques. | | | | |
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| intelligence | | | La conscience : le vécu de mon corps et l'instantané de mon âme, la répétition intelligible et la présence sensible. Mais chez les robots modernes, « une conscience sans corps ni âme est pensable » - Husserl - « ein leibloses und seelenloses Bewußtsein ist denkbar ». | | | | |
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| intelligence | | | Il n'y a aucune différence notable entre les démarches subjective ou objective ; on déploie le même savoir et la même personnalité, en exhibant les états de son âme qu'en pérorant sur l'esprit absolu. La véritable différence oppose ceux qui suivent l'inertie du troupeau à ceux qui partent de leurs propres commencements de solitaires ; le talent peut sauver les premiers, les seconds comptent sur leur génie (au sens humble, comme le génie pontifical ou informatique). Tout ce que l'esprit universel peut concevoir est déjà préconçu dans l'âme individuelle. | | | | |
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| intelligence | | | Ayant compris le particulier, l'esprit y lit un fond universel ; l'âme, ayant admiré l'universel, en crée une forme particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Si, dans ma perception, je privilégie la vue (et la compréhension), j'ai affaire à mon esprit ; et si je privilégie le toucher (et la caresse), le même organe s'appellera âme. Même Descartes, tout en partant de l'esprit, le savait : « Le premier principe est que notre âme existe ». Et quand l’œil de l'esprit se laisse guider par le toucher de l'âme, naît mon regard. | | | | |
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| intelligence | | | Âme et esprit sont deux fonctions, exercées par un même organe, que, faute de mieux, on pourrait appeler Logos, se tournant tantôt vers le beau et le noble et tantôt vers le divin et l'intelligent. Une fonction, maîtresse de l'organe, – une très belle idée d'Héraclite : « À l'âme appartient le Logos, qui s'accroît de lui-même ». | | | | |
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| intelligence | | | Le meilleur usage de la philosophie consiste en peinture de mes états d'âme ; cet exercice exige le choix des axes, autour desquels je développe mes idées ou lesquels j'enveloppe dans mes métaphores ; ce choix correspond à la mise en place des contraintes ; pour moi, ce sont la noblesse, l'arbre, l'intelligence ; pour Nietzsche – le retour éternel, la volonté de puissance, le surhomme. Ce qu'il faut retenir de ces banalités, c'est qu'il ne faille pas exagérer le rôle des contraintes communes, il faut écouter la musique des commencements personnels. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’y a pas de contact entre le soi connu et le soi inconnu ; leur frontière commune n’appartient à aucun des deux ; les deux sont Ouverts. Le soi inconnu, l’âme, s’adresse à l’autre ; l’esprit, le soi connu, y tend. Le sens de la vie est dans cette convergence infinie. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois pas de catégorie aussi hétérogène que la transcendance ; elle se mêle de l’esthétique, de l’éthique, du temporel, de l’inconscient - aucun point commun entre ces miracles ; le Créateur fut un génie du beau, du bon, du temps, de l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe devrait s’occuper non pas de données ou de connaissances, mais d’illuminations. Quand je tombe sur un livre d’un professeur de philosophie, d’abord je me réjouis – enfin quelqu’un, resté en dehors du commerce et de l’informatique, mais, au bout de quelques pages, je me rends compte que l’auteur ne propose qu’un système de gestion de bases de données de plus. Un langage de comptabilité ou de programmation lui aurait suffi. La cause de la disparition de la philosophie des affaires des hommes ne sera pas la solution de ses problèmes, mais l’extinction des mystères dans les cerveaux sans âme. | | | | |
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| intelligence | | | Et l’esprit et l’âme ont le même besoin d’imagination, fournissant, respectivement, des idées ou des mélodies, des concepts ou des spectres. L’âme imaginative, en compagnie des concepts, les travestira facilement en spectres ; en sens inverse, l’esprit imaginatif, ne se fera pas duper par les spectres, qu’il apprivoisera avec des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Les quatre étapes du surgissement de mes notes : l’état de l’âme, la musique, les mots, la pensée. Une bonne contrainte : ne jamais commencer par la dernière étape. | | | | |
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| intelligence | | | Si ma plume est plus près de mon âme que de mon esprit, je soignerai mieux la forme (l’essence de mes rêves) que le contenu (l’existence de mes actes). C’est pourquoi l’existentialisme est, le plus souvent, lamentable. Un bon psycho-logue peut se permettre d’être misologue. | | | | |
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| intelligence | | | Au-delà du Bon et du Beau, s’approfondit l'esprit du Vrai ; au-delà du Bon et du Vrai, s’élève l'âme du Beau ; au-delà du Beau et du Vrai, se recueille le cœur du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | Mes premières perceptions proviennent soit de la matière première (corps sans âme, sensations) soit de l’esprit premier (âmes sans corps, musique) ; dans la conceptualisation, il faut ajouter de la musique à celles-là et du corps – à celles-ci. | | | | |
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| intelligence | | | Devant un poème imprimé, un analphabète ne reconnaîtrait ni lettres ni mots ni sons ni rimes ni mélodies. « On aurait beau errer dans un cerveau, on n’y trouverait pas un état d’âme » - Valéry. Pourtant, dans le même organe se gravent et les traits d’esprit et les coups de cœur et les états d’âme – il suffit d’en maîtriser la graphie et de disposer d’un bon éclairage. | | | | |
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| intelligence | | | Je vois trois clans adversaires de la philosophie : le robot et le mouton (la raison ou l’imitation s’opposent à l’âme et à la personnalité du philosophe), les linguistes (qui observent la langue de l’intérieur de sa grammaire, tandis que le philosophe y voit une couche instrumentale au-dessus des représentations), la religion (avec ses promesses, placées dans le réel, tandis que la consolation philosophique provient du rêve). | | | | |
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| intelligence | | | Pour la peinture philosophique, le réel aurait dû ne servir que de toile, de support matériel nécessaire, tandis que l’essentiel aurait dû être dédié à l’imagination, langagière et lyrique, irréductible à la raison. La Realphilosophie (Hegel) des rats de bibliothèques, bavards et calculateurs, face à la vraie philosophie des poètes, dont l’esprit chante ou danse, pour devenir âme, pour nous faire aimer la vie abyssale et le verbe musical. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est la fonction centrale de l’esprit et de l’âme : la représentation objective de la Création divine par celui-là, et la représentation subjective de notre création humaine par celle-ci. Et la vie est la palpitation devant l’être de la première et l’enthousiasme dans le devenir de la seconde. Quand on assez doué, pour munir ce devenir de l’intensité de l’être, on peut dire avec Nietzsche : « L‘Être – la seule représentation que nous en avons est vivre » - « Das Sein – wir haben keine andere Vorstellung davon als leben ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce que la volonté basse ? - l’avidité du pouvoir, de la force – le pessimisme intelligent et passager - l’esprit. Qu’est-ce que la volonté noble ? - l’élan vers ton étoile, la consolation par ta faiblesse – l’optimisme d’un rêve d’éternité - l’âme. « Le pessimisme de l’intelligence, l’optimisme de la volonté » - R.Rolland. | | | | |
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| intelligence | | | Pour l’esprit, toute matière, qu’elle soit abstraite ou physique, se développe, intellectuellement, avec les mêmes outils. L’âme, elle, a besoin d’envelopper, sensiblement, l’indicible ou l’immatériel, le fugace ou l’absent, en créant, chaque fois des outils nouveaux – des langages, dont l’âme, elle-même, est dépourvue. | | | | |
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| intelligence | | | Il est naïf de chercher ton originalité par les pensées ; celles-ci sont, depuis longtemps, répertoriées, toutes, dans le thésaurus mondial exhaustif. Mais même tes états d’âme sont certainement partagés par des autres ; toute exclusivité y est aussi impossible. À cette démocratie du fond, tu ne peux opposer que l’aristocratie de la forme, c’est-à-dire l’art de te servir des pensées pour peindre des états d’âme ; le style original est dans les relations et non pas dans les objets. | | | | |
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| intelligence | | | Que devient un théorème prouvé ? - une loi ; le mathématicien légifère et l’esprit s’y soumet. Une maxime bien ciselée énonce une loi, adressée à quelques cœurs ou âmes, qui acceptent sa forme musicale, sans nécessairement, adhérer à son fond moral. Le contraire de légiférer, c’est proliférer l’arbitraire, le hasard, le bavardage. | | | | |
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| intelligence | | | Cet organe unique, qui constitue la personne intellectuelle et qu’Aristote appelle ‘âme’, je ne lui trouve pas de dénomination adéquate et l’affuble de terme de ‘conscience’, dans lequel on devine de la sensation (de et vers les choses) et de la réflexion (dans les deux sens du mot). « La conscience [âme] a trois éléments : l’excitation, la pensée, l’élan »** - Aristote. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit, c’est la liberté, – depuis Hegel on marmonne cette incantation, ampoulée et bête. L’esprit est voué à la Loi, et la Loi, c’est la nécessité et non pas la liberté. La liberté a un sens pour l’âme, immortelle et sacramentelle, et pour un cœur, fidèle ou sacrificiel. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit donne au réel la forme et au rêve – le fond ; l’âme fait l’inverse. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est un don de l'esprit : vivre non pas des choses vues par les yeux, mais de la perception ou de la création de la musique par ton âme, qui est le siège du goût et du style. Avoir son propre regard te prédestine au grand bonheur ou au grand malheur. « Le bonheur est dans le comment et non pas dans le quoi ; il est un talent, et non pas une chose » - H.Hesse - « Das Glück ist ein Wie, kein Was ; ein Talent, kein Objekt » - le malheur, c'est la faiblesse du comment et l'invasion par le quoi. | | | | |
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| intelligence | | | Plus que la vie profonde de l'esprit, c'est la vie haute de l'âme qui l'assure la descendance philosophique : « La philosophie doit garder la ligne de faîte de l'âme, donc la fécondité de tout ce qui est grand »** - Nietzsche - « Die Philosophie soll den geistigen Höhenzug festhalten ; damit die Fruchtbarkeit alles Großen » - la fécondité de créateur d'arbres, aux feuilles variables, ouvertes à l'unification. Un arbre est grand, quand tout autre arbre, unifié avec lui, en sort grandi. Même avec un agonisant cloué à ses branches. | | | | |
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| intelligence | | | Le discours : ce qui est son contenu et ce qu’on appelle son fond peut, presque toujours, être exhaustivement spécifié par une forme ; c’est pourquoi les vrais artistes (comme les vrais scientifiques) ne se préoccupent guère du fond et se consacrent à la forme. Parmi les exceptions, je ne vois que les états d’âme, ces fonds inspirateurs, en provenance de notre soi inconnu, et pour lesquels on ne dispose d’aucune forme préexistante. C’est là que commence la vraie création. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les productions de l’âme, la mémoire ne sert à rien ; seule la tête, en gros commune à tous, en profite, pour consolider son métier et affaiblir son originalité. « J'aime mieux forger mon âme que la meubler » - Montaigne - et l’originalité en est le meilleur forgeron. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit, c’est la profondeur du regard ; l’âme, c’est la hauteur de la noblesse ; le cœur, c’est l’ampleur de la compassion. | | | | |
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| intelligence | | | Le cœur, ne sachant pas traduire en actes le Bien qui y demeure ; l’esprit, ne sachant pas échapper au Vrai désespérant qui l’envahit ; l’âme, ne sachant pas calmer le Beau qui y palpite – tout le contraire de la posture stoïcienne, la tragédie face à la pantomime. | | | | |
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| intelligence | | | Pour émettre une pensée, l’esprit ne doit pas être seul : le cœur et l’âme devraient y participer ; le premier – pour ennoblir le fond, la seconde – pour polir la forme ; toutefois, ceci n’est jouable qu’avec ceux qui ont un cœur qui crie la douleur et une âme qui crée la consolation ; chez les autres, on bâillonne le cœur et piétine l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n’est pas une vision du monde que doit exposer un philosophe, mais son propre regard, presque sans objets extérieurs, peindre son état d’âme vibrant, puisque l’esprit philosophique contient déjà les échos de tous les mystères du monde. Les problèmes et les solutions, il faut les laisser aux non-philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne connais pas d'autre symbole, qui serait également propre à cerner les images ou à expliciter les concepts, que l'arbre. Il est immobilité et mouvement, loi et liberté, nombre et tableau. L'art de l'arbre est le climat de l'âme, comme la vie de la montagne est le paysage de l'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Toute sensation du corps est spontanée et commune, elle est là pour être comprise, abstraitement, par l’esprit et sublimée, sentimentalement, par l’âme ; plus de profondeur ou plus de hauteur. On ne doit pas mettre le matériau au-dessus de l’œuvre, comme le fait Hume : « La plus animée des idées ne vaut pas la sensation la plus terne » - « The most lively thought is still inferior to the dullest sensation ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? - la musique ! - l’harmonie de la matière et la mélodie de la vie, réveillent tantôt mon esprit scientifique, tantôt mon âme poétique. Tant de choses ont été déjà dites la-dessus ; c’est pourquoi mon outil initial, même s’il n’est pas le plus créateur, ce sont les contraintes, me protégeant de la banalité et du plagiat. | | | | |
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| intelligence | | | La continuité de ton essence se maintient par la mémoire – pour ton esprit, par le goût – pour ton âme, par la honte – pour ton cœur. Le plus fragile – ou mobile -, c’est l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence s’éprouve dans les deux sphères – la représentation et l’interprétation. Dans les deux cas, on a à faire aux outils et aux usages d’outils. Les outils se valident par la logique ; c’est l’humanité entière qui en est porteuse ; les comprendre relève de l’intelligence commune, et leur usage (ou leur choix) - de l’intelligence individuelle, la seule où l’âme rejoint l’esprit. Dans la représentation, l’intelligence individuelle consiste à deviner les futures interrogations ; et dans l’interprétation – à reconstruire les commencements représentatifs. Elle consiste donc dans l’harmonie des passages d’une sphère à l’autre. | | | | |
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| intelligence | | | Tes questions dévoilent l’universalité et la profondeur de ton esprit ; tes réponses – l’originalité et la hauteur de ton âme. | | | | |
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| intelligence | | | La science : formuler une vaste question, à laquelle on cherche des réponses rigoureuses et leurs interprétations. La philosophie (comme tout art) : formuler une haute réponse, pour laquelle on cherche des questions élégantes, s’appuyant sur une représentation profonde. Tôt ou tard, la première tâche sera prise en charge par des robots ; l’art est en train de dégénérer à cause du dépérissement des âmes ; il reste la philosophie, car son outil, l’esprit, a une bonne mémoire, capable de ressusciter l’âme et de redevenir ainsi un art à part entière. L’universalité de la recherche de solutions sera remplacée par la particularité de la recherche de mystères. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée est la suite de quatre étapes : un état d’âme (inspiré par notre soi inconnu), un discours (culture langagière de notre soi connu), des substitutions de mots par concepts (intelligence et connaissances de notre soi connu), un sens (réseaux de concepts – à communiquer). | | | | |
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| intelligence | | | Deux sortes de concepts sont manipulées par les créateurs : l’immobile (l’Être) et le mobile (le Devenir), ce qui trace une vague frontière entre deux clans – les platoniciens (Heidegger) ou les héraclitéens (Nietzsche), la géométrie ou la musique. « La mathématique assiste l’âme dans sa conversion du Devenir vers l’authentique Être » - Platon. Les plus belles idées s’exprimant mieux par le Devenir (le style), Héraclite se réconcilie avec Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Les deux premières exigences d’un philosophe : croire en essence divine du Vrai, du Beau, du Bien et créer le cadre de l’existence humaine, en dessinant les domaines où règnent l’esprit, l’âme, le cœur. | | | | |
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| intelligence | | | En mathématique, contrairement aux autres sciences, on ne modélise pas les choses en soi, en créant des objets d’étude ; ceux-ci y sont identiques à celles-là. La mathématique est une rationalité objective, mais il se trouve que les rationalités subjectives, aussi bien dans la matière que dans les esprits, s’y plient, ce qui fait de la mathématique une véritable ontologie de l’Univers. C’est dans l’irrationnel – l’art ou l’émotion, l’âme ou le cœur – que l’homme se dégage de la nécessité et proclame sa liberté. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que mes yeux m’apportent des autres (de leur savoir, de leurs actes, de leur intelligence) s’appelle connaissance ; ce que mon regard m’apprend de moi-même (de mon esprit, de mon cœur, de mon âme) s’appelle conscience. L’IA neuronale n’a ni la connaissance objective ni la conscience individuelle ; elle reproduit les performances, statistiquement moyennes, résumant les expériences linguistiques des millions de livres, d’articles, de rapports, disponibles sur la Toile. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui se formule à partir de concepts, abstraits ou spatio-temporels, n’est pas de la pensée, mais de la routine. La pensée naît au milieu de choses vagues : sensations, conscience, désir, opposition, empathie, honte, enthousiasme, angoisse, ni conceptualisées ni verbalisées. Une espèce de mélodie, de puissance naissante, de timbre, de hauteur se fie aux mots approximatifs qui forment une réalité avec de vagues rapports avec tes états d’âme initiaux. Dans cette réalité artificielle percent des idées ; une fois reliées, elles résultent en pensées. | | | | |
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| intelligence | | | Différence entre pensée naissante et pensée née (la liberté a la même destinée). La seconde, la figée, s’exprime dans le langage de la logique et se confirme par la méthode mathématique ; la beauté n’y est qu’intellectuelle et la langue naturelle n’y apporte rien. La première est un effet, souvent inattendu, qu’une enveloppe langagière, la forme qu’on donne à ses états d’âme, laisse apparaître en tant que le contenu, le fond, d’un esprit indicible. La seconde sonde, en profondeur, l’œuvre du Créateur ; la première tente, en hauteur, d’exprimer la créativité humaine. Les appareils de mesurage, pour la seconde ; la fontaine d’âme ou l’éponge d’esprit, le regard ou l’écoute, pour la première. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois aucun intérêt de développer (en profondeur ou en étendue) les réflexions d’un philosophe quelconque ; je n’éprouve que le besoin d’envelopper mes propres états d’âme (qui, en gros, sont communs à tous les introspectifs) – en hauteur d’un style, d’un ton, d’une noblesse. La seule philosophie, digne d’admiration ou de respect, est celle qui parte de zéro, pour proclamer ses commencements, tout en se moquant de ses parcours ou finalités que pourraient suivre les esprits, mais qui laisseraient imperturbables les âmes. Le savoir et la vérité ne sont point des sujets philosophiques. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, c'est un compromis entre la volonté, qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation, qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence, qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste » - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ». | | | | |
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| ironie | | | Jadis, le ciel avait la hauteur des âmes ; aujourd'hui, il est aussi profond et aussi plat que les esprits. Et ils accusent le ciel d'être trop exigu… | | | | |
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| ironie | | | Avec la profondeur s'étend le creux, avec la hauteur s'étend le vide. Le creux d'un cœur enseveli, le vide d'une âme dilatée. Que ne comble que l'ironie d'un espoir sans volume, cet « art des profondeurs et des hauteurs » - Deleuze. | | | | |
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| ironie | | | Les Anciens reprochent aux hommes de parler plus qu'ils ne pensent et de penser plus qu'ils ne vivent. La pensée et la vie ayant muté, de nos jours, en schémas et en normes, et le silence de l'âme remplissant la parole, il faudrait dire aujourd'hui qu'ils pensent, malheureusement, plus qu'ils ne parlent et qu'ils vivent, hélas, plus qu'ils ne pensent. | | | | |
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| ironie | | | L'intelligence est, avant tout, un verre qui grossit (Lichtenberg), l'ironie - un verre qui rapetisse. Mais, une fois les yeux clos, le résultat, pour l'âme, s'inverse. | | | | |
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| ironie | | | Nos états d'esprit se traduisent fidèlement par nos prises de positions ; nos états d'âme sont à traduire à partir de nos poses. Caresses bestiales d'amour-propre ou tendresse musicale d'amour. Étrange parallélisme de lectures intellectuelle ou érotique du couple de mots – position-pose. | | | | |
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| ironie | | | On fouille les plus sublimes de ses états d'âme - et ceux des plus illustres des hommes - et l'on se dit, que la dernière des canailles aurait pu les épouser moyennant une infime transformation. Il ne reste à chanter que l'âme elle-même, incapable de donner de la voix distincte. | | | | |
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| ironie | | | Et si l'esprit et l'âme n'étaient que nos fantasmes, et si notre intérieur n'était prévu que pour les viscères et muscles ? Et si la caresse de notre peau était la dernière profondeur, qui nous soit accessible ? Même les robots doutent de l'existence d'un intérieur. | | | | |
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| ironie | | | L'esprit regarde, mais l'âme est le regard même, dépassant les choses vues. Pour se libérer de celles-ci, une myopie du sceptique ou une hauteur ironique pourraient suffire ; et voilà l'esprit devenue âme. | | | | |
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| ironie | | | Sans l'ironie, les seules issues sont le fétichisme d'esprit, après le premier triomphe, ou le masochisme d'âme, après le premier échec. | | | | |
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| ironie | | | Les pires atteintes viennent des tentations nées en moi-même. La cuirasse de l'âme devrait être tournée vers l'intérieur. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est le meilleur moyen de garder malléables les matériaux de l'âme. La haute prudence - transformer ce qui est le plus précieux - en vases protéiformes d'argile crue. | | | | |
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| ironie | | | Oui, on peut mettre de l'âme jusque dans la phonétique, si la raison commande de beaux accords entre râles, soupirs ou borborygmes. | | | | |
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| ironie | | | L'optimisme ou le pessimisme ne sont que des saisons chez une même personne, qui est un climat. Quand l’espoir veille, le désespoir peut dormir et vice versa. Le froid ou le chaud permanents sont pour des âmes étroites ; ils font oublier la fragilité du feu et de la lumière : « L'optimisme est propre aux âmes d'une seule dimension »** - Lorca - « El optimismo es propio de las almas que tienen una sola dimensión ». | | | | |
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| ironie | | | Celui qui dit, que Spinoza est le plus grand des philosophes, a la même image à mes yeux que celui qui tient Nostradamus pour le plus grand prophète et Freud pour le meilleur connaisseur de l'âme humaine - un charlatanisme génialement réussi à travers un langage violemment neuf. Serait-ce un trait commun des meilleurs des métèques, des Juifs ? | | | | |
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| ironie | | | Par l'ironie, j'appris à ricaner de mes débandades au lieu d'en rougir ou de m'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans ce triptyque : étonnement, ironie, élan - à vivre simultanément ! | | | | |
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| ironie | | | Ne gaspille pas l'énergie de ton âme dans la réduction de toute chose profonde à rien ; l'esprit critique tout seul suffit, pour que toute profondeur aboutisse tôt ou tard dans la platitude. Le bon nihilisme est créatif : au-dessus de n'importe quel rien, il imaginera de hautes choses. Le nihilisme est dans les commencements ascendants, dans les contraintes, qui se moquent des pieds et se fient aux ailes. | | | | |
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| ironie | | | Pour que mon âme se sente chez elle dans mes ruines, il faut que mon esprit ait réussi à devenir un véritable et honorable sans-abri. | | | | |
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| ironie | | | Pour s'approcher de l'achèvement artistique, il faut accepter l'inachèvement de l'avant-dernier pas, ce pas de raison, précédant le pas dernier, le pas d'âme. Heureusement, l'art n'est pas la marche, mais le regard. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur est question de rêves et de fantômes, mais « les ennemis du bonheur sont toujours en veille. Avec vos deux mains montez la garde du bonheur ! » - Zamiatine - « враги счастья не дремлют. Обеими руками держитесь за счастье ! » - une âme y serait plus efficace que les deux mains. | | | | |
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| ironie | | | Les lieux, propices pour philosopher : les hauteurs gémissantes de l'âme ou les profondeurs balbutiantes de l'esprit ; ici, on a besoin d'anesthésistes et de voyeurs, plutôt que de guérisseurs ou de spécialistes. | | | | |
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| ironie | | | L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, de bercer les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables, qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière - similia similibus curantur. « La consolation philosophique d'un Boèce installe en l'homme non pas tant la joie que l'anesthésie et la résignation »** - Jankelevitch - la résignation durable nous console mieux que la joie furtive. La résignation dans le réel amène parfois la maîtrise dans l’idéel, comme le dit le grand amateur de Boèce, l’hypocrite Casanova : « Mon seul plaisir était celui de me repaître de projets chimériques ». | | | | |
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| ironie | | | Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes. La profession libérale de robot-décorateur lui fera oublier, qu'il jouait jadis, dans la société, la fonction d'archonte de l'humanité (archontische Funktion der Menschheit – Husserl). | | | | |
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| ironie | | | À la découverte d'un nouvel état d'âme, s'attribuer un prix d'excellence. Comme un prix Nobel couronne tout inventeur d'un nouvel état de matière. | | | | |
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| ironie | | | La paix d'âme est un objectif minable, indigne d'un vrai ironique, qui est anti-irénique. « La paix d'âme est une vilenie d'âme »** - Tolstoï - « спокойствие - душевная подлость ». Elle stérilise non seulement l'âme, mais aussi l'esprit : « … telle une vague nostalgie … la philosophie est le contraire de toute tranquillité »* - Heidegger - « … als Heimweh nach … Philosophie ist das Gegenteil aller Beruhigung ». Le sage antique, en affirmant le contraire, rejoint le sot moderne. « L'esprit est inquiétude ; l'inquiétude est la vraie attitude face à la vie » - Kierkegaard. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie modale : qui peut perdre son esprit l'aura sauvé ; le scepticisme biblique : qui veut sauver son âme la perdra. | | | | |
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| ironie | | | Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures. | | | | |
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| ironie | | | Je maîtrise l'étendue en jouant de l'accommodation de mes yeux ou des foyers de ma loupe ; en profondeur, je prendrais plutôt un microscope de ma tête, et en hauteur - un macroscope de mon âme. | | | | |
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| ironie | | | L'avance technologique de l'âme sur le corps ne doit pas dissimuler ce paradoxe fondamental : l'âme n'est qu'un matériel, qui n'est mis pleinement en valeur que par le génie logiciel du corps. | | | | |
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| ironie | | | Aux autres, mon âme est une boîte noire ; pour repêcher son épave, savoir quels nombres y sombrent ou quelles fibres y vibrent, présente le même intérêt. | | | | |
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| ironie | | | Le Talmud réduit le côté bestial de l'homme à sa physiologie et met en relief ses trois côtés angéliques : avoir de l'intelligence, rester debout et parler hébreu - le contraire de ma vision : savoir écouter son âme, rester couché, respecter les langues mortes, gardiennes de l'éternel silence. | | | | |
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| ironie | | | Où réside la honte ? - dans le corps ou dans l'âme ? - quelle nudité a plus besoin d'être cachée ? « Le corps est l'habit de l'âme ; il en couvre la nudité et la honte » - J.G.Hamann - « Der Leib ist das Kleid der Seele. Er deckt die Blösse und Schande derselben » - la caresse sauvant l'altesse. | | | | |
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| ironie | | | La gravité désolante du christianisme est due au choix du lien de parenté divine le moins passionnel - Père-Fils. De combien de folâtres et ironiques adeptes supplémentaires pourrait s'enorgueillir l'Église, si ses Pères s'étaient penchés, par exemple, sur le lien Belle-Mère - Bru ! Entre la nature et notre âme ! | | | | |
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| ironie | | | Il n'y a que ton étoile qui peut te combler aussi bien par une lumière, qui te fait ouvrir les yeux, et par des ténèbres, qui te les font fermer au bon moment. « Cette obscure clarté, qui tombe des étoiles » - Corneille. Rebondissant en obscurité ostentatoire (telles les valeurs somptuaires valéryennes, opposées aux valeurs fiduciaires) et remontant au ciel. L'état d'âme embue l'œil, l'état d'esprit le dissipe et dessèche. « Dieu, ce mot ténébreux, gonflé de clarté » - Hugo. | | | | |
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| ironie | | | Le conflit entre le fond et la forme s'illustre le mieux par le tiraillement entre l'enthousiasme, ce fond de notre âme, et l'ironie, cette forme de notre plume. Mais en en inversant les rôles, on commet une faute de goût, que remarque Pessõa : « L'enthousiasme est une grossièreté ». | | | | |
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| ironie | | | En mythologie, on naît d'une côte (Ève), d'une cuisse (Dionysos), d'une tête (Pallas), jamais – d'une âme. | | | | |
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| ironie | | | L'avantage principal d'une paix d'âme est d'offrir les meilleures conditions, pour en peindre le tumulte. | | | | |
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| ironie | | | Le masque de la transparence, masque brodé de routines et d'habitudes, n'est porté que par des sots, orgueilleux, imperturbables et vastes ; les profonds et les hautains se résignent à l'authenticité de leurs visages opaques, animés par un cerveau créateur ou par une âme déracinée. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise de la verticalité : avoir sondé la profondeur, pour donner de l'élan ironique et sacrificiel à mon esprit ; avoir prêté un serment de fidélité à la hauteur, pour que s'y éploie mon âme ; avoir un pied-à-terre dans la superficialité, pour que mon cœur s'y adonne à la caresse des sens. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est, avant tout, question d'imagination et de puissance - savoir recréer ses propres saisons d'âme, que ce soit dans des ténèbres boréales ou sous un soleil de Midi. Quand on en manque, on est soit un mouton, subissant le calendrier commun, soit un robot, optimiste ou pessimiste, - vivant dans le meilleur (Leibniz) ou dans le pire (Schopenhauer) des mondes. | | | | |
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| ironie | | | Je veux chanter, en poète, l'esprit ou l'amour, la vie ou l'âme, et voilà qu'un zoïle bienveillant devine, que ce ne sont que des représentations de l'être (ou, pour paraître plus savant - de l'ousia), - me voilà proclamé métaphysicien, et mon chant promu ratiocination. | | | | |
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| ironie | | | Une paix d'âme peut devenir une espèce de ce calme mortel, qui paralyse le voilier. Heureusement, tôt ou tard, même un tout petit changement de pression cardiaque ou atmosphérique amènera des vagues à l'âme ou à la coque. | | | | |
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| ironie | | | Il y a des philosophes, chez qui on sent surtout un intense climat (Platon, Nietzsche, Heidegger) ; chez les plus raseurs, on ne voit que des paysages inanimés (Aristote, Descartes, Kant). | | | | |
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| ironie | | | La caresse, pour l'âme, serait la même chose que le mordant - pour l'esprit. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur de ma traversée de la vie, c'est l'ivresse et, donc, la fête. La fête de la fin de voyage, fête de l'esprit ; ou la fête du commencement, du départ, fête de l'âme. L'ivresse sur la route même ne promet que des accidents. | | | | |
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| ironie | | | L'esprit s'occupe du fond, et plus profond est celui-ci, mieux il vaut – on n'a pas besoin de contraintes. L'âme se charge de la forme, et pour que celle-ci garde sa hauteur, il faut débarrasser celle-là du ballast des choses et des actes. Dans ce dernier cas, la paresse semble être indiquée comme outil et guide : « La modération est la langueur et la paresse de l'âme » - La Rochefoucauld. | | | | |
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| ironie | | | Chez Nietzsche, Valéry, Cioran, il y a une espèce d'obsession, maladroite et mal-orientée, pour le fond – la force, la connaissance, la fébrilité - où ils s'avèrent assez médiocres, tout en étant brillants dans les exacts contraires, se résumant dans la forme : l'acquiescement résigné, l'intelligence intuitive, le style équilibré. Les défauts de notre esprit, favorisent-ils les qualités opposées de notre âme ? | | | | |
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| ironie | | | Les discours sirupeux ou baveux devinrent si dominants et perdirent à ce point tout souvenir de fraîcheur ou de renaissance, qu'on pourrait regretter la sécheresse de jadis : « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Héraclite - même si aucun Phénix ne touche plus la terre et réside, invisible et immobile, en hauteur aérienne. | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi est-il si facile de rendre notre âme solidaire du cerveau, du visage, des mains, des pieds ou de la peau, et non pas des viscères, de l'aorte ou de la vessie ? L'âme serait-elle vissée aux opérations mécaniques et nullement - aux opérateurs organiques ? Et la peau, avec sa soif de caresses, serait-elle l'élément le plus profond de notre soi ? | | | | |
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| ironie | | | Existe-t-il des béatitudes, les yeux ouverts ? - on suppose, que les yeux dessillés ne fournissent leurs découvertes qu'à la cervelle, comme les yeux fermés, prélude de la naissance du regard, ne partageraient leurs rêves qu'avec l'âme. Une haute ironie consisterait à intervertir ces interlocuteurs, pour découvrir le calcul des larmes et l'éblouissement des chiffres. | | | | |
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| ironie | | | Mon âme s'émeut, donc mon esprit devient - c'est ainsi que Pascal et Nietzsche répliqueraient au cogito, et où les verbes seraient aussi diserts que les noms, les pronoms et les conjonctions, plus éloquents que penser et être. | | | | |
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| ironie | | | La naissance de l'ironie : il est clair, que nos meilleurs états d'âme ne peuvent être rendus fidèlement que par la musique, mais nous sommes obligés de faire appel aux mots, qui, le plus souvent, sont dépourvus de musique - d'où la résignation ironique. | | | | |
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| ironie | | | Le savoir apporte de la joie à l'esprit et de la douleur à l'âme ; et ce n'est pas par additions ou soustractions qu'on en crée l'équilibre, mais par factorisations, cet art d'effacer ou d'introduire des différences. | | | | |
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| ironie | | | L'âme-artiste, amie des mots crus et corvéables, s'évertue à être remise à neuf ; mais l'esprit-artisan me fige, dans ses pensées en béton. Et c'est mon corps, qui n'est pas de marbre mais d'argile, qui en souffre. | | | | |
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| ironie | | | Poser des questions ne me rend pas plus intelligent, comme ne pas en poser ne me rend pas plus idiot. Mais faire chanter mon âme dans une réponse, dans laquelle un esprit fraternel fera parler sa propre question. | | | | |
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| ironie | | | L'authenticité, ou la présence, est ce qui se constate par les yeux ou les mains ; mais le rêve, ou l'absence, se donne au regard ou à l'âme, qui ne peuvent que t'inventer. L'invention est absence. « La vraie vie est absente »*** - Rimbaud. | | | | |
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| ironie | | | Du meilleur usage de mon trésor d'incertitudes : avec cette collection d'inconnues je décorerai mon arbre de nativité, en souvenir des visitations fécondes de l'esprit, suivies d'enfantements heureux de l'âme, pleine de grâce. La maxime est cet arbre sauveur, tendant ses rameaux de pitié et de honte, à unifier avec le monde naissant. | | | | |
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| ironie | | | La rareté augmente le prix, et le progrès - de l'homogène à l'hétérogène – les fait flamber, tandis que l'ironie - de l'hétérogène à l'homogène - déprécie les marchandises en les mettant sur le même rayon. Les choses les plus rares sont sans prix. La noblesse, par exemple. Et, en plus, ce qui est rare pour l’esprit profond est beau pour l’âme hautaine (Valéry) ; l’inverse : « Tout ce qui est sublime est aussi difficile que rare » - Spinoza - « Omnia praeclara tam difficilia quam rara sunt » serait aussi vrai. Le respect du rare serait signe de la culture : « L’humanité ne grandit que par la vénération du rare » - Nietzsche - « Verehrung des Seltenen, durch die allein die Menschheit wachse ». | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux est l'élément, dans lequel se meut l'esprit ; l'âme, qui s'en mêle, y introduit de l'ironie. On ne peut comprendre Aristote : « L'homme sérieux est celui qui désire de toute son âme » que si l'on sait, quel sens idiot il met dans le mot âme. L'immense grisaille de son opus De l'âme le confirme. | | | | |
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| ironie | | | Dommage qu'on ne puisse pas dire, en français, - l'âme de l'esprit, comme en anglais – the soul of wit, puisque l'âme n'est qu'un attribut d'un esprit, qui se laisse s'émouvoir. Dans l'écrit, on en apprécie la concision, mais sa fortune, en revanche, est dans le volume. Il n'y a qu'à visiter les bibliothèques ! | | | | |
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| ironie | | | Pour bien chanter les charmes de la faiblesse des mains, il faut posséder une très forte voix de l'âme. Les débâcles fracassantes n'enthousiasment que mises en musique apaisée. | | | | |
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| ironie | | | On ne parle jamais de fenêtres ou de toits, dans des édifices paradisiaques ou infernaux ; mais il y est souvent question de portes : « L'enfer a trois portes, où l'âme se perd : désir, colère, concupiscence » - Bhagavad-Gîtâ. Heureusement, il y a toujours la fenêtre de l'ironie (ad augusta), par laquelle on voit, que les portes plus étroites (per angusta) ne sont pas plus recommandables, bien que la braise y soit moins ardente. | | | | |
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| ironie | | | L’écrivain : l’ange et ses plumes me font lever l’âme, la bête me fait baisser la tête et me tend l’encre noire, pour y tremper ma plume. Le haut firmament de mon soi inconnu sera rendu par l’horizon étroit de mon soi connu. L’attrait de la lumière naîtra de la noirceur. « Jamais un homme vertueux n’a écrit de livre valable » - H.Mencken - « No virtuous man has ever written a book worth reading ». | | | | |
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| ironie | | | À quoi puis-je penser, dans un état apaisé ? - au coin du feu, au bon vin, à Louis de Funès. Mais une fois attrapé par la palpitation, je me mets à songer à la musique, à la création, à la consolation. Et je me mets à tricher : j’approche le feu de mon cœur, j’enivre mon âme, et c’est mon sombre esprit qui commence à émettre de belles ombres. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui laisse envahir son âme par les technologies deviendra idiot et robot, mais celui qui ne les laisse pas armer son esprit est déjà idiot, sans se prémunir contre la robotisation. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur est affaire des états d’âme et non des états de faits ; en absence des âmes, le culte du bonheur n’a d’égal en bêtise que son exécration. | | | | |
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| ironie | | | De la juste répartition de saisons entre l’esprit et l’âme : l’esprit vise la récolte automnale, et se voue au labeur estival ; l’âme part du diagnostic hivernal, désespérant, pour s’adonner à l’espérance printanière, d’autant plus que l’y joint le cœur réveillé. | | | | |
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| ironie | | | Le concret devrait ne servir que de bois d’allumage, tandis que l’abstrait offre l’étincelle, sans toutefois garantie de résultat. « Le concret éteint la pensée, l’abstrait l’enflamme » - Benjamin - « Die Konkretion löscht das Denken, die Abstraktion entzündet es ». Encore faut-il que ton esprit ait un bon foyer et ton âme – un bon souffle. | | | | |
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| ironie | | | Si l’on vous dit, que « pour un être qui est acte, la langue possède une expression adéquate - … » - Schelling - « für dieses Wesen, das Actus ist, hat die Sprache einen treffenden Ausdruck - … » - devineriez-vous quelle est cette expression ? Une massue ? Un poing ? Un muscle ? - eh bien, non, ils y fourrent – l’âme ! Les traducteurs mal inspirés d’Aristote passèrent par là. | | | | |
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| ironie | | | Tu ne peux avouer, sans rougir, que ta tête est vide de pensées et de vérités, que si ton cœur est inondé par le monde de Bien ou si ton âme inonde le monde de beauté. | | | | |
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| ironie | | | Obsédé seulement par les commencements, je reste assez indifférents aux fins et même aux centres. Je ne peux être ni anthropocentrique, puisque l’homme est englué dans l’irréversible progressus in simile, ni logocentrique, puisque ce n’est plus le noble Verbe qu’on y sous-entend mais un verbiage, ni même onirocentrique, puisque ce n’est plus le songe du cœur qui y est visé mais le sommeil de l’âme. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’aventure du Château en Espagne, interviennent trois personnages : l’architecte, le châtelain, le mémorialiste – l’esprit, le cœur, l’âme. L’esprit songe aux souterrains, puits, murs, toits, mâchicoulis et douves ; le cœur vit l’éclat des salons, la fête de la salle du trône, la joie des alcôves ; l’âme en voit la ruine terrestre et en reconstitue une chronique céleste. L’épique, le magique, le mélancolique. | | | | |
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| ironie | | | Je salue les triomphes du savoir utile, et même profond, de notre siècle. Et je m’étonne des geignements des hommes des Lumières : « On n’a jamais chargé l’esprit des hommes d’autant de connaissances inutiles et superficielles » - Vauvenargues – mais parmi celles-ci il y avait de bien hautes, que l’esprit transmettait à l’âme, car, contrairement à notre époque, il y avait encore des âmes et des hauteurs. | | | | |
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| ironie | | | La lecture d’un livre est une pêche au filet ; le plus souvent, je sors d’un livre – bredouille, puisque mes mailles sont si vastes qu’elles ne puissent attraper que des grands poissons – des métaphores, des idées, des états d’âme. Les soi-disant grands lecteurs captent et consomment du fretin – les personnages, les événements, les chamailleries. Je ne suis pas un érudit alourdi de vétilles, je suis un support de trésors qui scintillent. | | | | |
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| ironie | | | De temps en temps, il faut que tu te rappelles, que presque partout, dans l’Univers, règnent le noir, le froid et le silence ; et tu t’agenouilleras non seulement devant la lumière de ton esprit, la chaleur de ton cœur, la musique de ton âme, mais aussi devant les rayons solaires, la douceur océanique, la musique forestière. | | | | |
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| ironie | | | L’hilarité est une grande misère des esprits faibles – ma réplique à un penseur béat : « La mélancolie est le petit luxe des âmes pauvres ». Comment un goujat, dépourvu d’organes vitaux ou les vouant aux emplois viciés, peut-t-il juger de grâces ou de misères des âmes ? Tout homme, ayant une âme, connaît la mélancolie et sait se servir de la faiblesse des bras. | | | | |
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| ironie | | | L’esprit et l’âme sont immédiatement attachés à un âge ; de l’enfance à la vieillesse - tant d’étapes incompatibles. Ce qui dépend beaucoup moins du temps, c’est bien notre cœur ; c’est pourquoi il serait résolument plus sensé de compter sur la joyeuse Résurrection des cœurs, plutôt que des âmes et, encore moins, – des esprits, puisque ceux-ci seraient, le plus souvent, gâteux. | | | | |
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| ironie | | | Aujourd’hui, quels sont les porteurs principaux de l’harmonie, de la puissance, de la bigarrure ? - la platitude, la niaiserie, l’ennui. La noblesse du regard et l’intelligence de l’âme ne portent désormais que le silence, l’obscurité et l’impuissance. | | | | |
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| ironie | | | Chercher le sens de la vie est la même aberration que chercher la formule du rêve. Le sens accompagne des problèmes et leurs solutions ; il est impuissant devant le mystère ; et la vie est un mystère. Les formules sont dans un langage ; or, le rêve est indicible, on ne peut que le chanter, et la musique va droit à l’âme, sans s’arrêter dans l’esprit. | | | | |
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| ironie | | | Les quatre maximes morales cartésiennes : être catholique sans excès, ferme dans ses actions, s’adaptant à l’ordre du monde, marchant de la meilleure façon. Ni le cheval ni le Pape ne sauraient se réclamer d’une telle grandeur ou pureté d’âme. | | | | |
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| ironie | | | L’âme frappée d’ennui, cet état semble être à l’origine aussi bien de la comédie que de la tragédie en tant que genres ; rires et pleurs en découlent, bonheur ou malheur à la recherche de légèreté ou d’espérance, se débarrasser de la pesanteur ou s’accrocher à la grâce. | | | | |
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| ironie | | | Il faut mépriser, ou, au moins, rester indifférent aux actes qui ne sont dictés que par le corps, en absence d’un accord du cœur, de l’âme ou de l’esprit. Ceux-ci, par exemple, ne formulèrent jamais une plaidoirie valable en faveur du suicide. Il faut laisser ce sujet aux bavardages de salon, de pompes funèbres ou d’écriture apocalyptique. | | | | |
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| ironie | | | De la division du travail : l’esprit doit étudier, en profondeur, nos chutes, l’âme doit maintenir, en hauteur, nos élans. | | | | |
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| ironie | | | Le bon sacré ne dure qu’une saison d’âme – un printemps d’espérance ou un hiver de croyance – la soif des ardents. Le mauvais garde sa longévité grâce aux auréoles, nimbes ou casques, dont il couvre les caboches vides, - la nourriture des tièdes. | | | | |
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| ironie | | | Avec l’extinction des âmes, être en avance sur son temps, c’est prêcher le culte de l’esprit moutonnier ou du cœur des robots. | | | | |
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| ironie | | | Il est facile de fantasmer sur des signes d’agonie de tout ce qui est vivant ; il est beaucoup plus difficile de vivre des naissances de ce qui vivra dans les âmes, dans les livres, dans les notes. | | | | |
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| ironie | | | Progression de la profondeur : du Pensif de Michel-Ange au Philosophe (un comptable vérifiant ses comptes) de Chardin, au Penseur (initialement – Poète !) de Rodin - l'échine plus courbée, le nez encore plus près des choses, l'attraction de la hauteur s'exerçant encore moins sur l'âme. | | | | |
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| ironie | | | Tout embryon de mes notules est enfanté par mon esprit, chatouillé par mon âme, excitée par - une intelligence, une hauteur, une musique, une noblesse, une ironie. Autant de Muses différentes, et je ne sais pas laquelle est la plus fertile. | | | | |
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| ironie | | | Il était gênant, jadis, de parler de ton corps (on ne le connaissait que trop bien) ; aujourd’hui, il est encore plus gênant de parler de ton âme (devenue une grande inconnue). | | | | |
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| ironie | | | Jadis, l’écrivain érigeait des temples, peignait des épopées, exhibait ses états d’âme ; aujourd’hui, il reproduit des bureaux, des hôtels, des bistrots. Moi, bras tombés et visage contre un lac, je me contente d’entretenir le souvenir de belles ruines de mon passé. | | | | |
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| ironie | | | Difficiles d’accès, accès unique, mes notes permettent des parcours faciles et des finalités multiples. Rappelons, que le style est l’art de rendre original l’accès aux idées, aux images, aux états d’âme. L’objet, c’est le chemin qui y conduit. | | | | |
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| ironie | | | L’univers érupta du néant et retournera au néant – et ils continuent leurs incantations sur le salut du monde par un changement de civilisations ! Les seuls sujets, dignes d’être débattus, ce sont - le Valoir d’une âme créatrice, le Vouloir d’un cœur sensible, le Pouvoir d’un esprit étonné, le Devoir d’un corps mortel. Bref, ce qui a son sens premier dans la solitude. | | | | |
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| ironie | | | L’esprit anobli s’appelle âme ; celle-ci se refuse le sérieux et la haine, pour les transformer en ironie. L’ironie est la noblesse de nos détestations ou de nos hontes. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’ils appellent voix intérieure appartient à mon soi inconnu. « Le but d’une vie consciente est d’entendre la voix intérieure et de la suivre » - H.Hesse - « Ziel eines sinnvollen Lebens ist den Ruf der inneren Stimme zu hören und ihr zu folgen » - dans cette formule, il faut remplacer but par commencement, vie par rêve, consciente par inspiré, entendre par tendre l’âme, voix par inspiration, suivre par traduire - tout le reste est parfait… | | | | |
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| ironie | | | Les dons les plus exclusifs, et donc purs, sont le musical et le mathématique – une sidérante nullité des musiciens, cherchant à faire de l’esprit, ou des mathématiciens, dissertant sur l’âme. | | | | |
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| ironie | | | La honte de ton esprit et l’ironie de ton âme cohabitent, sans se parler : la honte de chercher la basse reconnaissance sur les forums et l’ironie de trouver la haute consolation entre tes quatre murs écroulés. | | | | |
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| ironie | | | Ne pas avoir de lecteurs est une très mauvaise raison pour m’en enorgueillir (comme le font, pourtant, Diderot ou J.G.Hamann – quis leget haec ?). Il faut m’assurer que mes paroles, placées en tel lieu de l’esprit, vues sous un tel angle de l’âme et fondées sur de tels critères du cœur – elles sont insurpassables ! Mais votre esprit est la foire ; votre âme est atavique ; votre cœur est flasque. J’écris de l’âme à l’âme, de l’âme-élan à l’âme-sœur, dans un univers sans lieux visibles ni dates lisibles. | | | | |
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| ironie | | | Les ailes visibles, même celle d’un cygne, sont soumises à la pesanteur ; les ailes invisibles, les seules à te rapprocher de la véritable hauteur, sont une grâce rare, un attribut secret de ton âme. Si tu as cette chance, on verra en toi – un ange. Mais méfie-toi des ailes visibles : « Qui pense avoir trouvé un ange, en ne voyant que des ailes, pourrait ne ramener à la maison qu’une oie » - Lichtenberg - « Wer einen Engel sucht und nur auf die Flügel schaut, könnte eine Gans nach Hause bringen ». | | | | |
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| ironie | | | Nos états d’âme, ce sont des nœuds de Gordias que tranche résolument l’aphoriste (au style tranchant - acutus dicendi genus) et démêle péniblement le discoureur. Climat ou paysage. | | | | |
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| ironie | | | Je ne veux pas laisser des traces du travail (de mon esprit) sur mes notules, même des traces lumineuses ; je m’arrête sur l’étincelle (de mon âme), dans un état suspendu, inachevé. | | | | |
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| chœur mot | | | SOLITUDE : Il faut bâtir avec des mots un espace de solitude, où l'on ne rencontre que soi-même. Les mots étriqués accueillent facilement la multitude, mais il faut chercher des mots vastes, pour être rempli par le souffle et la hauteur d'une âme esseulée et en perdition. On est vraiment seul, lorsque le mot ne peut être ni déclamé ni chuchoté, mais seulement tu. | | | | |
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| mot | | | L'ambition grisante et impossible – à travers mes mots faire parler mon âme. Les cœurs ne s'y prêtent pas non plus, ils parlent trop haut, et les âmes n'en captent que des échos rabaissés, terre-à-terre, infidèles. À l'état naturel, l'âme est nue ; c'est dans la nuit que son silence nous excite : « Le silence est une nudité de l'âme, qui s'est libérée de la parure des mots » - D.Fernandez - de jour, on ne peut l'admirer que sous cette parure. | | | | |
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| mot | | | Le vrai amoureux de perles ne les voue pas à un collier : « Les nuances se juxtaposent comme les perles : force est de supposer un fil, qui les retiendrait ensemble » - Bergson. Pour mes chères madones c'est cousu de fil blanc ou sympathique ; les gros colliers vont aux chairs des matrones. La caresse de la perle de grâce - à l'esprit, à l'âme, au corps, - ou la richesse de la pesanteur de masse, aux yeux des autres. Les marchands savent, que « les perles ne font pas le collier ; c’est le fil » - Flaubert. | | | | |
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| mot | | | Le mot est migrateur, il écoute les saisons de l'âme et se détache soudain du climat ambiant. L'idée est sédentaire, elle s'attache au paysage dessiné par l'esprit. « Un invisible courant porte la philosophie à hausser l'Âme au-dessus de l'Idée » - Bergson - ce courant s'est tari, au profit du visible, du réel, où l'âme aplatie sert de signalisation horizontale. | | | | |
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| mot | | | Les mots devraient faire deviner mon âme comme les caresses, qui sculptent un corps, ou comme le regard, qui cligne à Dieu et dédaigne de s'attarder même sur l'air. Le mot, c'est Orphée, l'idée, c'est Eurydice ; et je sais ce que doit devenir l'idée, une fois que je lui aurai adressé le regard définitif. | | | | |
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| mot | | | Entre les mots et le cœur le gouffre est plus infranchissable qu'entre les mots et l'âme. Il faut être plus sceptique avec l'expression de nos sentiments qu'avec la peinture de nos états d'âme. Ni le cœur ni l'âme ne possèdent de langage traduisible en mots ; on ne les évoque qu'en images irresponsables, n'ayant rien d'une empreinte et ne relevant que d'une création libre : « Ce qui est en la voix est symbole des affections de l'âme, et l'écrit - symbole de ce qui est en la voix » - Aristote. | | | | |
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| mot | | | Ne méritent d'être écrits que les mots, qui viennent chez moi à la place de quelque chose d'autre, plus vital, plus ample, plus entier, plus involontaire et qui aurait pu aussi bien être rendu par des mélodies, des couleurs ou d'imperceptibles mouvements d'âme. Et ce trop plein sans paroles, moi, en attente de mots, je suis tenté de l'appeler - vide mélodieux et salutaire. C'est ce que crée Mozart. Logopoeïa et phanopoeïa doivent être subordonnées à mélopoeïa. | | | | |
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| mot | | | Tout écrivain se penche sur ses états d'âme ; au début, on les évoque dans l'ampleur des faits ; ensuite, on les représente par la profondeur des idées ; et l'on finit par les peindre dans la hauteur des mots. Symptômes, thérapie, résurrection. | | | | |
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| mot | | | La totalité du langage se réduit aux formules logiques et aux références d'objets et relations (de l'un et du multiple ; la grammaire universelle engendrant une langue interne). Pas de quoi fouetter un chat. Mais, tel un musicien, je l'interprète, face à mon univers silencieux, et mon âme, en chef d'orchestre ou en casserole attachée à mon corps, fait entendre une mélodie ou un grincement, un soupir ou un bâillement. « En langage poétique, le signe acquiert une valeur à part, créant une espèce d'accompagnement du signifié » - R.Jakobson - « In poetic language, the sign takes on an autonomous value and creates a sort of accompaniment to the signified », et comme dans un opéra, la musique libre l'emporte souvent sur le livret imposé. « Même l'interprétation et l'emploi des mots suppose une création libre » - Chomsky - « Even the interpretation and use of words involves a process of free creation ». | | | | |
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| mot | | | La division en enthousiastes ou grincheux suit l'ambigüité du mot monde, qu'on salue ou maudit. Ce mot peut désigner la matière, la vie, les hommes - trois objets, auxquels on devrait réserver des organes de vue et de langage différents : le cerveau, l'âme ou la rate. | | | | |
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| mot | | | Le mot en pointillé crée des états d'âme éclectiques ; mais modulés par la trajectoire des idées (l'idée est l'acte du mot), ils doivent prendre une forme syncrétique, nuage de points orienté. L'idée organique traduit une image d'une seule pièce, le mot thaumaturgique la recrée de toutes pièces. « Les idées sont des créatures organiques ; la forme leur est donnée à la naissance, et cette forme est l'acte » - Lermontov - « Идеи - создания органические : их рождение даёт уже им форму, и эта форма есть действие » - les formes fécondes en idées (Valéry). | | | | |
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| mot | | | Le langage des contraintes décrit en l'air de belles demeures, c'est en cela qu'il est plus noble que celui d'échafaudage de buts. La vue du but interpelle le calcul, la sensation de la contrainte sollicite l'âme. Les contraintes sont semblables à ces belles combinaisons échiquéennes qu'on ne voit pas sur l'échiquier, mais qu'on devine derrière les coups positionnels joués. | | | | |
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| mot | | | L'idée entache l'âme, le mot donne à l'esprit une chance de pureté. Mais chercher à lessiver l'idée, pour faire apparaître le mot use le cœur en manque de blanchisseuses. Si la naissance du mot n'est pas suivie par vagissement de l'idée, autant étouffer ce mot au berceau, il n'est pas viable. | | | | |
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| mot | | | Le mot philosophique devient Verbe, lorsqu'il part, à la fois, de l'esprit, de l'âme et du cœur (verbum intellectus, mentis, cordis Mais les mots modernes sont dans le verbiage, où règne la chose (bassement matérielle ou pédantement immatérielle) – verbum rei. | | | | |
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| mot | | | La sincérité dans les mots : quand la sonorité d'une phrase est au diapason d'un état d'âme vibrant. Je n'aime l'authenticité que naissant à l'article de la suffocation. | | | | |
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| mot | | | L'idée atteint son objet de plein fouet, et l'on finit toujours par se dire, qu'il aurait mieux valu le rater, pour tâter un autre angle d'attaque. Le mot, lui, vise un état d'âme et le rate, pour se perdre le plus loin possible. Au milieu de ses ombres et non pas dans l'éclat de son orgueil, ébloui par des ambitions réalisées. | | | | |
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| mot | | | Glissades orthographiques, utiles pour la science de l'ironie : âme - âne, Seele - Esel, nóos (intellect) - ónos (âne). | | | | |
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| mot | | | L'être, c'est-à-dire l'âme invisible, est destiné au regard, c'est-à-dire à la prière et au rêve. Mais ils en firent l'objet culte de leurs syllogismes bancals, où le tragique se banalise et la logique s'enlise. | | | | |
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| mot | | | Dans leurs idées, ils prônent l'esprit de profondeur, sans avoir ni la profondeur d'esprit ni la hauteur d'âme ; c'est l'âme de hauteur qu'on devrait sentir à travers mes mots. | | | | |
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| mot | | | Une communion de deux âmes, c'est ce qu'ambitionnent mes mots ; et ton âme, ou son regard, est ce que gagnent les yeux de ton esprit, quand il aura finalement compris, que ce que je cherchais à te procurer fut la caresse. | | | | |
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| mot | | | Si, par mon discours, je cherche à représenter l'arbre entier, statique et sans inconnues, je n'aboutirai qu'à un organigramme, aux nœuds et flèches sans vie. Il suffit que j'enracine, vaguement, une seule fleur ou affleures, pudiquement, une seule racine, pour qu'une imagination puisse reconstituer la vitalité entière de l'arbre. On reconnaît l'homme par la place qu'il accorde à ses inconnues ; la plupart se vouent aux ramages : « L'homme se construit dans l'espace comme un branchage » - Saint Exupéry. | | | | |
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| mot | | | De l’importance des verbes : dans la vie, je suis un corps et j’ai un supplément d’âme ; dans l’art, j’ai un corps, mais je suis une âme. | | | | |
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| mot | | | Personne ne rit chez Homère ; l'amour, chez Platon, n'est que charnel ; l'enfer de Dante n'est pas plus effrayant qu'un musée minéralogique (où Dante se serait promené en touriste – Péguy ; « les formes et couleurs de la poésie de Dante sont de nature géologique » - Mandelstam - « Стихи Данта сформированы и расцвечены геологически ») - et l'on en garde le rire homérique, la passion platonique, la vision dantesque. Se méfier des adjectifs, cette cinquième colonne du hasard antonomastique. La traîtrise des noms est moins déroutante, quoique vous chercheriez en vain l'âme dans De l'âme d'Aristote (que, bizarrement, vous trouverez dans Cité de Platon), ou la nature dans Sur la nature de Parménide ou dans De natura de Lucrèce, ou la logique dans la Science de la Logique de Hegel. | | | | |
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| mot | | | L'esprit a plus besoin de plomb que d'ailes ; l'apparition des ailes le transforme en âme ; le meilleur prestidigitateur en est le mot : « C'est par les mots que l'esprit se munit d'ailes » - Aristophane. | | | | |
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| mot | | | Stratagème de l'écriture : faire oublier, que le mot (verbum oratio) est corps de l'idée intelligible (verbum ratio) et faire croire, qu'il est âme d'une sensibilité indicible. | | | | |
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| mot | | | Comment le noumène perturbe le phénomène ? - captation par des sondes ou captivation par des ondes. Une lame de fond, une âme de forme. | | | | |
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| mot | | | Le genre des mots âme et esprit est le même dans toutes nos langues - nos vibrations et élévations se ressemblent. Mais non nos chutes, puisque le cœur est féminin en anglais et neutre en allemand et russe. | | | | |
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| mot | | | La poésie est l'alternance inaliénable de sens et de sons, l'hésitation prolongée entre les deux. Privé du son, le mot n'est ni psychologue ni botaniste. Privé du sens, il peut toujours créer un état d'âme ou dessiner une fleur inédite. | | | | |
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| mot | | | Où peuvent se trouver - si elles existent ! - ces fichues idées platoniciennes ? Dans la réalité ? Dans le modèle ? - Non, presque exclusivement (sauf quelques constantes eidétiques - en physique, en chimie, en biologie) - dans le langage ! C'est à dire dans un outil de critique et non pas de topique. Ni représentation, ni interprétation, mais requête. « Le passage de la vie dans le langage constitue les Idées »** - Deleuze. Les universaux, en revanche, ne sont ni dans la réalité (universalia ante res - le réalisme platonicien), ni dans le langage (le nominalisme médiéval), mais bien dans le modèle (universalia in rebus - les impressions de l'âme aristotéliciennes). Quand on comprend, que non seulement les relations, mais aussi les propriétés et les attributs peuvent être représentés en tant que classes, toute discussion sur le lieu de leur existence devient superflue. | | | | |
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| mot | | | La raison visant les prémisses de l'âme ; l'âme arrivant aux conclusions de raison. Entre les deux - l'arbitraire du langage. | | | | |
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| mot | | | Le silence du mot (taceo) n'est pas silence de l'âme (sileo). « Là où la langue échoue, c'est la peinture qui parle » - proverbe latin - « Quod lingua nequit, pictura fatetur ». Pour une bonne oreille, où s'arrête la langue, commence la musique. Ce n'est pas au non-dit que doit être confié l'indicible, mais au chanté. | | | | |
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| mot | | | Ni les objets ni les mots n'ont d'âme. Pour qu'on découvre une âme dans un discours, il faut que les mots peignent un beau chemin d'accès, dont le parcours, jusqu'aux objets, fasse naître une musique hors la langue. | | | | |
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| mot | | | La demeure de l'être de l'homme est sa musique, qu'il puise, surtout, dans son âme, mais aussi dans la langue ; mais la langue a deux facettes, la descriptive et l'expressive, et seule la dernière est de la musique - deux objections au faux projet heideggérien d'enfermer l'être dans la langue. | | | | |
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| mot | | | Presque tous les Barbares, autour des Romains, parlaient des langues analytiques, avec des articles. Ils finirent par triompher du pauvre Latin synthétique, si libre, si riche en nuances rhétoriques et en flexions. Le robot analytique se réjouit du crépuscule des désinences qui soulagea l'esprit ; le fond y gagna ce qu'y perdit la forme ; l'âme s'en trouva démunie de bons usages, ce qui contribua à son extinction. | | | | |
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| mot | | | Le dualisme cartésien réduisant le monde soit à l'âme soit à la matière, infligea une grande injustice à la langue, qu'il classa parmi la matière (les philosophes analytiques, pour réparer les dégâts, tombèrent dans une hérésie encore plus grave). Or, l'âme qui conçoit et l'âme qui exprime, l'esprit et le goût, le modèle ou la quête, ce sont deux facultés si différentes et si autonomes, que la sainte triade, réalité - modèle - langage, s'impose. D'ailleurs, Descartes voit dans l'homme non pas une dualité, mais une triade, puisque les sens n'appartiennent ni à l'âme ni au corps, mais à leur fusion inextricable. | | | | |
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| mot | | | On a beau chanter la fonction, c'est à dire l'âme et la pensée, c'est l'organe, c'est à dire le corps et le mot, qui procure la jouissance la plus indubitable. « Le corps est l'organe-obstacle de l'âme, et les mots – l'organe-obstacle de la pensée » - Jankelevitch – en matières divines, le créateur, c'est à dire l'homme de l'imagination et de l'élan, est porté par la contrainte plus loin que par les moyens. | | | | |
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| mot | | | Le langage est la demeure de notre esprit. Entre ses murs se trouvent de bons miroirs, une excellente acoustique, d'infaillibles climatiseurs ; j'y introduis une image, une mélodie, un climat - je retrouve des échos et saisons imprévisibles. Dans le langage on se rencontre, on se retrouve. Mais ma texture intérieure doit être en harmonie avec mon architecture extérieure ; les meilleurs styles sont - château en Espagne, tour d'ivoire, ruines. Ruines et musique, uniques ou multiples, opposées à maison et voix : « L'univocité de l'être signifie, que l'être est Voix » - Badiou - comme, sans doute, il est Vers, puisqu'il est universel. Pour d'autres, il n'est que Silence, traduisible en musique par l'esprit devenu âme. « Le langage est séparé de toute relation à l'Être » - Gorgias. | | | | |
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| mot | | | Face à l'âme - deux interprètes, aux rôles assez proches - le corps et la langue. Le corps perçoit et imprime ce que l'âme exprime et conçoit, mais parfois le corps devient dominateur, comme la langue, et ce qui s'appelle caresse, pour le corps, s'appellera poésie, pour la langue. | | | | |
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| mot | | | Le mot conscience - une étrange cohabitation, en français, du sens psychique ou intellectuel (être conscient de, l'idée de l'idée) et du sens moral (avoir la conscience trouble, la honte de l'acte), le premier gardant des liens avec le savoir, le second en étant à l'opposé. L'allemand et le russe les séparent nettement : Bewußtsein - Gewissen, сознание - совесть. Jankelevitch juge même nécessaire une vaste étude, pour prouver, que ce mot a deux sens disjoints. D'autre part, on est d'autant plus intelligent qu'on trouve des points de rencontre des choses d'autant plus éloignés : « J'ai conscience de ma propre ignorance, c'est le point, où la honte se confond avec la clairvoyance » - Socrate. | | | | |
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| mot | | | Ces innombrables états d’âme, qui traversent ma conscience, mais qui n’admettent aucune étiquette verbale exhaustive ou définitive, - existent-ils ? Ou bien faut-il les classer à côté des autres grands inexistants – Dieu, le Bien, le mystère ? « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas » - Nabokov - « То, что не названо, - не существует ». | | | | |
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| mot | | | Avec des mots je bâtis une demeure, qu'habitera mon âme, qui se découvrira esprit enchanté (l'esprit étant une âme concentrée) ; on retrouve cette bonne chronologie dans ce titre heideggérien : « Bâtir, habiter, penser » - « Bauen, wohnen, denken ». | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, il y a un fond, mécanique et banal, l'idée, dictée par l'esprit, et il y a une forme, organique et musicale, inspirée par l'âme. La hauteur d'âme ne se révèle qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir et dont les oreilles perçoivent de la musique dans tout bruit de la vie. | | | | |
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| mot | | | Trois regards déterminent la qualité d'une écriture : sur le fond de l'âme mystérieuse (vénération vs ignorance), sur le passage problématique de l'âme vers le mot (talent vs authenticité), sur la forme résolue du mot (intensité vs rigueur). Un seul de ces regards absent, ou penchant trop nettement vers la seconde vision, - et l'écriture devient bancale. | | | | |
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| mot | | | C'est selon l'organe sollicité qu'on classe un écrit : l'oreille (une langue châtiée), l'esprit (les tableaux, les horizons), l'âme (la noblesse, l'intelligence) - un romancier, un philosophe, un poète. Les deux premiers, souvent, se contentent de leur seul organe de prédilection ; c'est le troisième qui, le plus souvent, en maîtrise tous les trois. Il se trouve que ce sont surtout des maximistes. | | | | |
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| mot | | | La langue offre ses services et à l'esprit et à l'âme. La première facette réduit le sens du discours – à la rigueur des représentations. La seconde – à l'expressivité des interprétations. L'oubli de la première favorise l'ignorance ou engendre le chaos, l'oubli de la seconde rend la langue – superflue, facilement remplaçable par la machine. | | | | |
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| mot | | | L’ambigüité latine, entourant le couple anima/animus, nous faisait croire, que l’Antiquité prônait une paix d’âme, tandis que c’est l’équilibre ou la tranquillité d’esprit qui furent visés. En revanche, le Bien, le plaisir, la vertu devaient assurer la bienheureuse intranquillité de l’âme. Le même discrédit frappait la passion, qu’on associait avec la souffrance et non pas avec l’extase ou l’enthousiasme. | | | | |
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| mot | | | Dans le langage, il n'y a ni idées ni images, il n'y a que des mots ; il faut aller au-delà des mots, pour trouver de bons ancrages ; et dans cette région se trouvent l'âme et l'esprit ; seul le talent est capable de construire des ponts au-dessus de ce gouffre. Quand l'esprit seul agit, je suis dans la science ; quand l'âme seule m'exprime, je suis dans l'art ; la cohabitation heureuse de l'âme et de l'esprit engendre les plus beaux genres - la poésie et la philosophie. | | | | |
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| mot | | | Le poète, sensuel et impulsif, peut, sur le registre du cœur, attribuer nos désirs et nos passions - au corps et à la réalité (ces traîtres-mots), mais le philosophe, sur le registre de l'esprit, ne peut pas ignorer, qu'ils se logent dans l'âme, se servant du corps comme d'un instrument, et que leur magie réside dans leur inexistence dans le réel, inexistence, cette raison de nos meilleures attaches. | | | | |
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| mot | | | Où, exactement, naît la musique, parmi le réel, l'intellectuel, le sentimental, le verbal ? Son créateur et l'interprète, l'âme, peut animer tous ces domaines ; toute matière peut y être vue comme une empreinte ou lue comme une partition. « Chaque langage dit une partition de la musique humaine » - M.Serres. | | | | |
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| mot | | | Peu de choses réunissent en elles, simultanément, autant de force et d'impuissance que le mot. « Je connais la force des mots. Du vent, semble-t-il, et… l'homme pourtant, avec toute son âme, ses lèvres, sa carcasse » - Maïakovsky - « Я знаю силу слов. Глядится пустяком, но человек душой губами костяком ». Ils sont bien des instruments à vent et, pour plus d'harmonie, ils se font accompagner de quelques cordes des pensées. La bouche et les doigts, qui s'adressent à l'œil et à l'oreille. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui manquent de musique, se rabattent sur le bavardage ; ceux qui manquent de mots, se réfugient dans le silence. Notre âme, notre esprit, notre corps – du mystère au problème, pour s'immobiliser dans la solution : « Je me comprends beaucoup moins bien dans ma parole que dans mon silence »*** - Hofmannsthal - « Ich verstehe mich selbst viel schlechter wenn ich rede, als wenn ich still bin » - un pas de plus, et tu retrouveras la bénie incompréhension de ta musique. | | | | |
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| mot | | | Dans le regard sur les composants de l'homme ou de l'ordinateur - sur l'âme et le corps, res cogitans ou res extensa, le logiciel et le matériel, il y a des parallélismes frappants, mais des divergences ne sont pas moins frappantes, et elles concernent et la représentation de connaissances et l'interprétation de requêtes. Chez l'homme, rien de comparable avec la primauté informatique de la représentation ; tout y est réduit à des (ré)interprétations fulgurantes. Mais dans l'exécution, le contraste est encore plus saisissant : l'équivalent du langage-machine, chez l'homme, semble être un langage de tropes, d'un niveau infiniment supérieur aux langages en logique ou orientés-objets ; les hiérarchies y sont inversées ! L'homme fut poète-né, avant de sombrer dans l'imitation de la machine ! | | | | |
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| mot | | | Si l'âme est dédiée aux ombres, le cœur, lui, est source de lumières. Mais sa lumière passe par quatre prismes radicaux avant de laisser son empreinte langagière : la volonté l'assagit, la raison interroge la volonté, les objets extorquent leurs références, la langue modèle les références. Comment s'étonner, que la bouche ne s'accorde jamais avec le cœur ? « Je hais comme les portes des Enfers celui dont le cœur n'est pas d'accord avec la bouche » - Homère. | | | | |
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| mot | | | De quoi peut être pleine l'âme ? Certainement pas de mots ni d'idées. Pourtant, « ce qui déborde du cœur jaillit aux lèvres » - l'Évangile. Si c'est pour déverser des mots fidèles, alors on est sûr de n'entendre que sornettes. Quand le cœur déborde, les mots sont de trop. Les lèvres, caressantes ou chantantes, remplissent le mieux le vide. | | | | |
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| mot | | | Se méfier des mots, qui consignent ou transforment l'accessible. Ils devraient rappeler à l'âme visible l'existence secrète d'une autre âme, invisible, rappeler en musique, où la touche unique, fidèle au réel, est impensable. | | | | |
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| mot | | | Les adjectifs traduisent la faiblesse des noms et l'indifférence face aux verbes ; mais la poésie étant le chant de la faiblesse, par un verbe partial, les adjectifs y sont les bienvenus. Sans eux, on peut, en effet, brosser, à grands traits, un arbre inéradicable (verbes-nœuds, noms-branches). Mais d'autres y chercheront des fleurs. Le verbe est l'âme, le nom - la raison, l'adjectif - le cœur. Pouchkine est dans l'harmonie de tous les trois, Lermontov est le verbe, Blok - l'adjectif, Pasternak - le nom. | | | | |
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| mot | | | La feuille de papier, en fonction de la saison de mes humeurs, peut être un sol fécond, la pierraille, le sable, le chemin battu, où de la graine de mon esprit germent les fruits de mon âme. De moi, laboureur, on ne réclamera qu'un climat et une vie en arbre. | | | | |
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| mot | | | Les pensées naissent tout habillées, comme le corps habille l'âme, les mots habillent les pensées ; on ne vit jamais les secondes sans les premiers. En revanche, les faits nus n'existant plus, les mots n'ont plus rien à y draper. | | | | |
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| mot | | | Ce n'est pas la maîtrise de la grammaire qui est signe que je possède une langue, mais la compréhension ou, mieux, une nette sensation des effets que provoquent les écarts par rapport à cette grammaire. | | | | |
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| mot | | | Décrire l'usage d'un clou ou le goût d'un fromage relève des mêmes ressources représentationnelles et langagières que pour décrire l'émoi d'une âme, écoutant une sonate, ou la peine d'un cœur, saisi par une compassion. La distance entre un discours et la réalité correspondante est toujours du même ordre. Il est donc bête d'affirmer, que « les propositions ne peuvent rien exprimer de Supérieur » - Wittgenstein - « Sätze können nichts Höheres ausdrücken », puisque dans l'Inférieur, elles n'ont pas plus de compétences. | | | | |
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| mot | | | Le langage n'a rien de réfléchissant ou d'illuminant ; il est aberrant de dire, que « le langage est le miroir du monde ; et la réalité est l'ombre portée de la grammaire » - Wittgenstein - « Die Sprache ist der Spiegel der Welt ; und die Realität ist der Schatten der Grammatik » (« miroir de l'esprit » - Leibniz, « miroir de l'âme » - Publilius) - plus qu'avec la réalité, le langage communique avec la représentation et la reflète. Cette image, spéculaire du réel, est l'une des introductions rampantes du robot. Le minable tournant analytique (Frege), aplatissant l'élégant tournant cognitif (Chomsky). | | | | |
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| mot | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit me dévisager et me parler, en anticipant, et m'apporter sa dose de foi et de griserie. La ventriloquence, c'est à dire la création à mon insu, doit avoir sa place, dans la peinture de mes passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. | | | | |
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| mot | | | Le langage exprime nos faits, nos idées ou nos états d'âme ; l’expression se convertit en représentation ; le sens de la représentation renvoie à la réalité. « Le langage est une transition, qui doit se réaliser d'abord en représentation et en dernière instance, en perception complète des choses mêmes »*** - Valéry - c’est la représentation qui est la transition entre le langage et la réalité. | | | | |
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| mot | | | Un discours convoque des mots et évoque des choses, mais le fond, visé par ces formes, ce sont des états de l'âme. Le vrai mystère, ce n'est peut-être pas l'être, seulement problématique, mais les états de l'âme. « Les états de l'âme entretiennent un rapport significatif, mimétique et direct avec l'être »* - Aristote. | | | | |
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| mot | | | Les mots sont un bien commun, ils sont toujours des reflets, des échos, des traductions. Que je le veuille ou pas, que je sois anachorète ou agoraphile, que je me scrute ou scrute le monde, mes mots renvoient aux choses, et ces choses appartiennent soit au présent soit au passé, aux faits ou aux images. Les faits peuvent chatouiller la curiosité, ils ne peuvent pas servir de tremplin ou de miroir, pour prendre en compte mes élans ou mes états d'âme. Il restent des images, et rien ne les représente mieux que les maximes des hommes du passé, d'où leur présence massive sur ces pages ; par-dessus leurs toiles je peins mes palimpsestes. | | | | |
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| mot | | | Ce qui parle en notre nom peut s’appeler cœur, âme ou esprit ; pour nous rendre justice, notre interlocuteur doit disposer de trois interprètes ; et il soumettra notre discours au jugement, respectivement, du Bien, du Beau, du Vrai et saura sacrifier les deux critères secondaires ; mais on s’y trompe souvent : « Les mouvements du corps et de l’âme, du langage et de la raison, doivent cesser devant la vérité » - Arendt - « The movements of body and soul as well as of speech and reasoning must cease before truth ». | | | | |
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| mot | | | L’animosité est affaire de l’esprit, comme la spiritualité – celle de l’âme. | | | | |
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| mot | | | La pensée vise l’éternité, la langue appartient à son siècle, le souci se contamine par le quotidien. Mais, enfin, surgit l’état d’âme, ne débordant guère d’un instant fugitif, et finit par faire oublier le temps et régner l’être. Le point, dont part tout vecteur de l’âme. Et l’on comprend que l’être intemporel n’est point équivalent au néant, mais qu’il est le meilleur interprète de l’éternité. Celle-ci n’est jamais un séjour, mais un point de mire ou d’aspiration. | | | | |
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| mot | | | La psychologie, aujourd'hui, c’est le règne de la banalité, mais elle aurait pu être reine des sciences, puisqu’elle est, morphologiquement, fusion de l’âme (psyché) et de l’esprit (logos). | | | | |
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| mot | | | Quand je lis ces innombrables et plates amphigouries sur la lettre morte et l’esprit vivant, je comprends, que mes écrits dressent la lettre vivante contre l’esprit mort. Quand l’esprit devient vivant, il devient cœur qui crie ou âme qui crée. | | | | |
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| mot | | | Une amusante coïncidence, dans la définition de la honte comme le fait de ne pas être à la hauteur. Pour l’homme d’action, il s’agit d’un comparatif, et pour l’homme du rêve – d’un superlatif ; le premier voit les marches, et le second – la hauteur même, qui n’est pas un lieu, mais un état d’âme. | | | | |
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| mot | | | L’émotion (excitation) nous renvoie au mouvement (la terre), Aufregung – à la hauteur (l’air), волнение – à l’onde (l’eau). Pourtant, c’est le feu qui traduirait le mieux leur sens désirable. « Que l’amour soit une mer agitée entre les rivages de vos âmes » - Kh.Gibran - « Let love be a moving sea between the shores of your souls ». Il pourrait être aussi un néant, dont l’ardeur serait entretenue par la caresse des regards, des mains, des paroles. | | | | |
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| mot | | | Portés par un élan obscur, mes états d’âme planent, dans une hauteur que seule mon étoile illumine ; les mots devraient en être des ombres projetées sur un temps arrêté. | | | | |
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| mot | | | La langue est un outil, qui ressemble étonnamment à la substance immatérielle, divine, de l’homme. Elle contient, nécessairement, une logique, ce qui correspond au travail de l’esprit. Elle permet une créativité individuelle, apportant du plaisir esthétique, ce que l’âme aspire à goûter ou à produire. Elle est particulièrement merveilleuse dans ses tentatives de rendre les humbles vibrations de la conscience morale, ce qui comble le besoin du cœur. Malheureusement, on n’a pas encore de nom, pour désigner cet organe, qui, d’ailleurs, peut se passer de langue, pour penser, créer ou aimer ; il reste unique, tout en disposant de ses trois hypostases. Les Chrétiens auraient dû se servir de cet argument, dans leurs théodicées. | | | | |
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| mot | | | Chez tout le monde, la pensée commence par le désir, celui de viser, d’interroger, d’atteindre des objets et leurs relations. Mais sa traduction se réduit aux mots (le cas le plus banal), aux formules (chez les pédants), aux images (chez les bavards), aux états d’âme (le cas le plus rare et le plus noble). C’est surtout net chez les polyglottes : « Je pense en images, mais parfois d’une phrase russe ou anglaise surgit un ressac cérébral »* - Nabokov - « Я думаю образами, и лишь иногда русская или английская фраза вспенится мозговой волной ». | | | | |
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| mot | | | On se sert du terme d’événement aussi bien dans la réalité que dans les représentations. Dans celles-ci, l’événement est ce qui modifie les faits, qui admettent toujours une enveloppe langagière presque consensuelle. Mais dans la réalité, l’événement modifie surtout les états mentaux des hommes, et aucun langage ne peut les rendre, ni fidèlement ni uniquement, d’où la domination du langage poétique, du langage de l’âme, aux premiers stades de la culture. Toutefois, avec la robotisation des mentalités, les états mentaux s’uniformisent, et le langage commun, pauvre et prosaïque, suffit désormais pour décrire la vie intérieure des hommes sans âme. | | | | |
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| mot | | | Le fait que les mots ne rendent pas l’essentiel ou l’authentique de la vie ne les rend pas futiles ; ils ne le deviennent que s’ils ont la prétention d’être l’image authentique ; les mots d’artiste créent une autre vie, la vie des états d’âme, dans laquelle on croit ou dans laquelle on trouve un essor pour son enthousiasme. | | | | |
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| mot | | | Le relief du français fait ressortir les concepts avant les relations, l'anglais fait l'inverse, l'allemand et le russe entourent les deux d'une même indétermination. Le nombre de concepts dépassant, de loin, celui de relations, le français se prête mieux aux œuvres de l’esprit, mais en moindre mesure à celles de l’âme. | | | | |
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| mot | | | La langue maintient et développe ses couleurs et mélodies grâce aux inventives interventions des cœurs et des âmes. Et puisque aujourd’hui il n’y a plus ni cœurs ni âmes, l’esprit seul se charge de remuer et à réarranger le corps langagier, et l’on assiste à la lourde robotisation de la langue commune. | | | | |
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| mot | | | La richesse morphologique de l’allemand et du russe est très utile pour exhiber le niveau de notre culture ; mais c’est un cadeau empoisonné pour le poète, puisque cette facilité conduit trop facilement à l’illusion d’une beauté créée, tandis que cette illusion viendrait non pas de l’originalité des âmes, mais de celle des mots. | | | | |
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| mot | | | Les termes de géométrie ou de psychologie, auraient pu nous renvoyer à l’invention d’unités de mesure ou à l’écoute de l’âme – deux nobles activités. Mais si Spinoza ignore tout de cette lecture, Nietzsche l’accepte et l’applique. | | | | |
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| mot | | | En verbalisant mes états d’âme, je commence par ne pas trouver de mots ; et non pas à cause d’une misère de vocabulaires, mais de l’inexistence de mots qui auraient déjà fixé les objets à exposer, les objets sans nom consensuel. Et c’est dans la recherche de tournures de mots nouvelles que réside la source la plus féconde de mes trouvailles ; dans ce genre de recherches, une perte verbale débouche sur une découverte musicale. | | | | |
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| mot | | | Les langages peuvent être naturels (les langues nationales) ou artificiels (les langages technico-scientifiques ou artistiques). Le langage artificiel de nos réflexions s’appelle représentation ; le langage artificiel de la création, adressée à l’esprit, c’est la technique rationnelle d’un art, avec une seule exception – la musique, adressée directement à l’âme, et qui est peut-être le langage artificiel de nos sensations. | | | | |
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| mot | | | Attendre, saisir, s’approprier une idée aguichante, dépourvue de mots virils, est une posture stérile, n’échappant guère à la platitude. Il faut attendre l’appel d’un mot, c’est-à-dire d’une mélodie, d’une image, d’un élan, d’un état d’âme. Mon soi connu se pavane devant les idées impotentes ; mon soi inconnu caresse les paroles séduisantes. | | | | |
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| mot | | | L’évolution de l’outil principal d’une écriture artistique : de la confiance orgueilleuse en l'esprit, à la fière foi en l'âme, à la noble maîtrise par le mot, cette étape ultime de toute plume ambitieuse et éclairée, étape gênante pour le regard initiateur mais justifiée par la création finale. En plus, cette conclusion aboutit à cette antienne protéiforme, tout galvaudée qu’elle soit, - Au Commencement était le Verbe, puisque tout grand écrivain vaut par la qualité de ses commencements. Le rêve : réduire tout discours au statu nascendi. | | | | |
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| mot | | | La plus noble fonction du langage est de produire des contradictions ou harmonies nouvelles, afin de réconcilier ou de faire se rencontrer l'esprit avec l'âme. Ses fonctions barbares nous laissent en compagnie d'un esprit robotique ou d'une âme moutonnière. | | | | |
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| mot | | | En français, une belle homogénéité des contenus de nos trois facultés, celles du corps, de l'âme et de l'intelligence : la sensation, le sentiment, l'assentiment. | | | | |
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| mot | | | L'intellect (la raison outillée pour des finalités) pénètre trois couches : les sentiments, les concepts, les mots, où l'outil sollicite, respectivement, l'âme, l'esprit ou la métaphore. Si la science fait tout aboutir aux concepts, la philosophie (ou ses vassaux - la littérature ou la religion) trace deux parcours opposés : des mots aux sentiments – pour consoler, ou des sentiments aux mots – pour affirmer son intelligence, son goût ou son talent. | | | | |
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| mot | | | La musique de la poésie n‘est ni dans les rimes ni dans les rythmes ; elle est dans la proximité de son message avec les pulsions de notre âme : « La transmission de nos états d’âme pourrait être la vraie cible du discours poétique »* - Heidegger - « Die Mitteilung der Befindlichkeit kann eigenes Ziel der dichtenden Rede sein ». | | | | |
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| mot | | | Une confusion, dans les langues romano-germaniques, entre le rêve, qu’accompagne un ronflement, et le rêve, qu’écoutent les astres, associe la renommée désastreuse du rêve – avec le réveil ! Pour le second, le seul évoqué ici, c’est l’endormissement de l’âme, gardienne du rêve, qui est la tragédie du rêveur. « Le réveil fait aux rêves une réputation qu'ils ne méritent pas » - Valéry – la réputation de mon rêve est dans l’intensité de mon regard nocturne sur mon étoile et non dans mes yeux d’un bâilleur matinal. N’empêche que pour écrire ou mettre en musique mon rêve je dois être bien réveillé. | | | | |
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| mot | | | Pour rendre les états d’esprit (concentration, focalisation, perspectives), les mots viennent tout seuls ; la précision et la cohérence sont faciles et utiles à suivre. Pour rendre les états d’âme (inspiration, élans, extases), les mots manquent, car ces états sont indicibles ; la création ex nihilo est inévitable – on crée la mélodie, on ne suit pas la mesure. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles images verbales sont inséparables de la langue ; les plus profondes idées en sont indépendantes. Le tableau d’un haut état d’âme en est le compromis. | | | | |
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| mot | | | Dans l’écriture, l’esprit prosaïque, au calme plat, navigue entre choses et concepts ; le talent, c’est-à-dire l’âme poétique, produit la houle des mots. | | | | |
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| mot | | | Le mot doit résumer ton état d’âme, mais tout mot a pour origine ce qui provoque cet état - une mélodie, une image, une idée : la première comprime, la deuxième imprime, la troisième déprime. Un optimiste solitaire devrait donc s’inspirer davantage des sons que des fonds. | | | | |
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| mot | | | Une inspiration non-langagière crée mon état d’âme et demande d’exprimer celui-ci. Quant aux pensées tout prêtes, je ne les exprime presque jamais ; elles sont des effets inconscients, collatéraux, contingents. Je ne traduis que de l’inexprimable ! | | | | |
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| mot | | | En littérature, tu progresses par des détachements que tes mots osent, face, successivement, aux idées, sentiments, états d’âme, qui, fatalement, rejoignent, tôt ou tard, le patrimoine commun. L’originalité n’appartient qu’aux mots – la dernière leçon, souvent décourageante, de graphosphère. Le mot réussi est une caresse d’âme qui fait frissonner les esprits et les cœurs. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît un esprit subtil par le nombre d’hapax qu’on trouve dans son discours ; pour les états d’âme, qu’il s’agit de traduire, il n’existe pas de mots justes. | | | | |
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| mot | | | Contrairement aux mots vérité ou liberté, où le vague règne, le mot vie, a des antonymes assez nets, pour ne pas se tromper d’acception. Trois d’entre eux, les plus pertinents, correspondraient aux trois angles de vue, pratiqués, respectivement, par un biologiste, un cogniticien, un poète – matière inerte, raison, rêve. Face à matière inerte, la vie est un miracle de la Création. Opposée à raison, la vie exhibe des émotions, des états d’âme, des intuitions, des instincts. Avec rêve, la vie complète la double sphère de notre existence et se réduit aux actions. | | | | |
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| chœur noblesse | | | INTELLIGENCE : Comprendre que l'apport de l'intelligence peut ne faire que souiller une âme dépourvue de filtres aristocratiques. L'aristocrate ne dédaigne pas le nombre ; il sait élever les meilleures des quantités à la dignité des belles qualités : degré 0 de l'intelligence, 1 - l'auréole de la solitude, 2 - la clé d'accès à l'amour, 3 - celle du beau et du divin. | | | | |
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| chœur noblesse | | | ART : Si un art n'est pas aristocratique, il n'est qu'utilitaire. On en décorera des palais, mais on n'en embellira pas des chaumières. La Caverne est une galerie d'art aristocratique : c'est par l'ombre qu'un objet jette sur l'âme ouverte sur la vie qu'on en reconnaît l'étendue et l'éclat - de l'art vital. Le plein air et le néon ne valorisent que le minéral. | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai fond de l'homme, c'est bien la musique, dont la qualité dépend de cette concordance triadique : le cœur dicte son rythme, l'esprit conçoit son harmonie, l'âme émet sa mélodie. Seul le talent devrait se charger de la partie instrumentale. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur s'oppose presque toujours à la profondeur. Celle-ci est utile dans la construction de ponts, dans les concours administratifs et dans les sondages de la vidéosphère. La hauteur est inutile dans les productions des têtes et le commerce des cœurs, elle servirait, à la limite, aux transports de l'âme. J'aimerais savoir ce que l'Ecclésiaste entendait par la « haute profondeur », que l'homme n'atteindrait jamais. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ». | | | | |
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| noblesse | | | La dignité est pour l'esprit (cette âme inférieure) ce que la noblesse est à l'âme (cet esprit supérieur), les yeux du soi connu – au regard du soi inconnu. La dignité aide à garder la tête haute ; la noblesse fait baisser les yeux. L'indifférence ou la honte. L'orgueil ou la fierté. La dignité intégrale, c'est la noblesse des sots intégraux. | | | | |
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| noblesse | | | Chez l'homme, ce merveilleux parallélisme entre le matériel et l'immatériel : la mémoire et le muscle accompagnent l'esprit, et ce dernier mue en âme, dès que le corps s'adonne à la caresse ou découvre les joies de la faiblesse. Le corps et la raison sont bicéphales – une tête sobre et une autre - grisée. | | | | |
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| noblesse | | | Un plaisir mystique s'appelle caresse ; jadis, et le corps et l'âme vivaient de ce salutaire mystère : « Le corps attend un supplément d'âme, la mécanique exige une mystique » - Bergson, mais aujourd'hui, la mécanique s'installa partout, où demeurait l'âme, et tout mystère spirituel trouva sa solution robotique. | | | | |
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| noblesse | | | Mon siège, ma montagne, mon ciel, ces hauteurs sociale, intellectuelle, mystique, appartiennent à la géographie de mon esprit et ne m'approchent nullement de ma hauteur d'âme. Celle-ci se mesure le mieux au niveau du lac, avec une surface reflétant mon visage. | | | | |
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| noblesse | | | Toute âme d'exception est dans un déséquilibre, étant expression d'une seule des extrémités humaines - l'ampleur, la profondeur, la hauteur ; mais notre esprit a besoin d'équilibre, pour agir et créer ; à l'étranger, on découvre l'illusion d'une dimension complémentaire : « En Italie, Goethe cherche la profondeur des liaisons, Nietzsche - la hauteur des libertés » - S.Zweig - « In Italien, Goethe sucht tiefere Zusammenhänge, Nietzsche - höhere Freiheiten » - même si l'auteur s'y trompe de direction recherchée par ses protagonistes. | | | | |
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| noblesse | | | Devant « les flèches du désir vers l'autre rive » - « Pfeile der Sehnsucht nach dem andern Ufer » se voir « un pont et non un but » (« eine Brücke und kein Zweck ») - Nietzsche - c'est toujours de la voirie aménageant l'accès d'étables. À moins que le pont soit l'origine, et non pas un but, des rives. Je préfère un débordement de l'âme me mettant au pied d'un arbre, où je puis bander mon arc, sans décocher de flèches. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre sans espérance, c'est vivre librement et froidement la sobriété du calcul, projet digne des robots. Vivre de l'espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du rêve, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? « La métaphysique de Nietzsche est le nihilisme même » - Heidegger - « Nietzsche’s Metaphysik ist eigentlicher Nihilismus ». | | | | |
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| noblesse | | | Les plus utiles des contraintes sont les contraintes acoustiques ; ce n'est pas tant par la transformation du bruit du monde que j'en extrais la musique, mais par un filtrage impitoyable ; le reflet fidèle du vrai monde est bien musical, mais ce n'est pas dans un miroir de mon esprit profond, que je le verrais, - je l'entendrais sur les cordes de mon âme hautaine ; dès que je n'écoute le monde qu'à travers l'âme, tout devient musique ; le créateur est celui qui oublie le bruit du monde et porte l'écho de sa musique. | | | | |
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| noblesse | | | L'étoile doit éclairer mon âme et non pas le chemin. L'étoile se donne au regard et non pas au cheminement ni même aux coups d'ailes. Tout chemin mène à l'étable (fourmilière, meute, troupeau, phalanstère). N'écoute pas Novalis : « Le chemin du mystère te conduit vers toi-même » - « Nach innen geht der geheimnisvolle Weg », à moins que je m'y assoupisse pour rêver ; écoute Emerson : « Attelle ton char à une étoile » - « Hitch your wagon to a star » et laisse Pégase inventer le chemin même. De nos jours, on laissa tomber l'étoile, on accroche sa charrette aux millionnaires. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse est une dérivée du bon (le cœur) et du beau (l'âme), dans la sphère de l'esprit, où elle devient aussi primordiale que ces valeurs métaphysiques elles-mêmes. « Le talent nous fait découvrir l'immense merveille, qu'introduit la noblesse dans le dessein tragique de l'existence »*** - Pasternak - « Дарование открывает, как сказочно много вносит честь в общедраматический замысел существования ». | | | | |
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| noblesse | | | Si je reste dans la profondeur, j'écrirai en plein, que l'esprit froid interprétera comme un paysage figé ; si j'ose la hauteur, j'écrirai en creux, que remplira le chaud chaos de l'âme, pour enfanter d'un climat. | | | | |
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| noblesse | | | La langue - une grâce de l'esprit ; l'amour - une grâce du cœur ; la foi - une grâce de l'âme ; l'inspiration - une grâce de la poésie ; le visage de femme - une grâce d'outre-formes. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme doit avoir son propre souffle, indépendant de l'esprit ; celui-ci porte toujours une part mécanique, se fait contaminer par le désespoir, attrape le vertige des profondeurs ; l'âme, elle, doit être pleine de vie, d'espérance, de hauteur. Bizarrement, Kant intervertit les rôles de l'âme et de l'esprit : « L'esprit est ce principe, qui apporte de la vie à l'âme » - « Geist heißt das belebende Prinzip im Gemüte » (dans les traductions françaises homologuées, on procède à une perfide substitution). | | | | |
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| noblesse | | | N'importe quel imbécile peut se mettre face au jargon, au savoir, à la force et les défier, mais toute nuisance serait annihilée par l'insensibilité des puissants. En revanche, la hauteur, la noblesse, la faiblesse sont vulnérables ou pitoyables devant les attaques de la vulgarité : « La grossièreté vient à bout de toute raison et désarme tout esprit » - Schopenhauer - « Die Grobheit besiegt jedes Argument und verscheucht allen Geist » - quoiqu'il y faudrait parler de l'âme et du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve et la prophétie - deux courants vitaux d'âme : le premier descend, le second monte. Le rêve est une prophétie faite yeux ; la prophétie est un rêve fait regard. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la plèbe, je reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, je reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Je dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et je m'arrêterai, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir. | | | | |
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| noblesse | | | Du bon choix de compléments du Verbe : mets en lumière ton âme, mets à l'ombre ton cœur, mets au pas ton esprit. Laisse les autres dresser les esprits, amuser les cœurs et escamoter les âmes. | | | | |
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| noblesse | | | Mon vrai cœur est peut-être mon imagination, comme mon esprit est mon goût, et mon âme - mes larmes. Mais seul le poète a le droit de prendre les seconds pour les premiers. Ou les fusionner comme le Dieu de St-Augustin, qui aurait vu la flamme divine dans l'homme sous forme de cette magnifique triade : l'intelligence, le goût, le désir. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est un pur fantasme, tel le bien (Socrate), le cogito (Descartes) ou la volonté de puissance (Nietzsche) ; ce qui se met au-dessus du corps et de l'âme, en défiant la force et la matière (qui nous attirent vers l'horizontalité). Moins qu'un cri - une mimique, un mouvement littéraire (Valéry). | | | | |
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| noblesse | | | L'âme veut la loi, l'esprit - des principes, le cœur - des recettes. Bâtir la vie, c'est formuler des recettes comme applications des principes puisés dans la loi. | | | | |
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| noblesse | | | Pour traverser la vie, un guide est utile, mais les idées n'y sont que des tables statistiques. L'âme de musicien, c'est à dire le regard, reflétant nos paysages, même avec les yeux fermés, y est plus précieuse que l'esprit statisticien, nous ouvrant les yeux. | | | | |
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| noblesse | | | Nos sens sont si étroitement surveillés par notre raison, complice totale de la réalité, que notre perception du monde est toujours miraculeusement fidèle à l'original. Rien à voir avec le bâton d'un aveugle (Leibniz). Nos sens sont connectés à deux usagers : le cerveau et l'âme, pour naviguer ou bien vivre des vertiges. Il faut être sourd pour ne pas l'entendre. Le bâton, à l'origine des vertiges spontanés, est une invention récente. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif. | | | | |
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| noblesse | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit capte ou émet des lumières ; l'âme procure ou pare des ombres. L'esprit mesure l'heure ; l'âme fait oublier le temps. Même au midi de l'esprit, l'âme sait appeler son étoile. | | | | |
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| noblesse | | | La montagne, l'arbre, la caresse – la hauteur minérale, végétale, animale – trois métaphores-hypostases de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme a pour père mon soi inconnu et pour fiancé – le créateur en moi. Mais elle restera vierge, mieux à sa place près de ma croix ou de mes ascensions que de mes prêches ou de mes miracles. | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme ne s'éveille que lorsque j'interpelle mes passions. La dérisoire ambition des philosophes de former ou de forger les âmes les dévie de leur vraie vocation - apprendre à découvrir derrière tout bruit de l'esprit - une musique de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme vile, cherchant à calmer ses remords, dit, que le péché aime fréquenter les âmes élues. Mais la noblesse consiste à savoir mon âme dans le péché, même quand autrui et ma propre tête lui accordent l'innocence. | | | | |
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| noblesse | | | Notre savoir passe par notre ouïe, et notre valoir - par notre vue ; nos moyens, les filtres, ou nos contraintes, les paupières. Nos oreilles, ces orifices sans virginité ; nos yeux, ces sondes avec fécondité. Même pour les yeux, la meilleure paupière est la hauteur inviolable. Mais il faut savoir se dérober à la surveillance du cerveau, ce proxénète ou racketteur de nos âmes accueillantes. | | | | |
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| noblesse | | | Que valent mes révoltes face à l'accord monumental, qui unit mon âme à l'âme du monde ? à l'unisson, en canon, à contrepoints - tu ne peux qu'en développer le thème indiscutable… | | | | |
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| noblesse | | | Les récipients et moi : le calice, dont seule la lie fait sentir la profondeur ; ou le vase, dans lequel je me verse, et dont je devines la forme dès les premières gouttes. « Être conscient de la lie est signe de la présence de l'âme » - Don-Aminado - « Ощущение осадка есть признак души ». | | | | |
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| noblesse | | | Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison me fait honte ou la chair me caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, mon âme peut contempler tous les sommets de la vie. La félicité, c'est leur rencontre, que je vis corps et âme. | | | | |
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| noblesse | | | Que le trop de savoir finisse par peser est un cas, qui ne se présenta jamais, et la posture faustienne ne fait que cacher l'un des deux amers constats : l'incapacité de mettre son savoir en images ou l'humble reconnaissance, que les mystères obscurs de l'âme sont infiniment plus passionnants et profonds que les problèmes limpides de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Pour détacher l'âme du corps, l'un a besoin de quelques notes ou de quelques syllabes, l'autre - du meurtre d'un de ces jumeaux siamois, le troisième - de tirer la prise de courant commun, qui les alimente. | | | | |
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| noblesse | | | Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse. | | | | |
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| noblesse | | | L'arbitraire d'une belle âme force l'admiration ; l'arbitraire d'une âme basse m'en inspire l'horreur. L'ordre peut être beau même chez la crapule ; le désordre, l'ataxie, ne séduit que chez le poète. La beauté ne s'hérite pas, hélas ; ne s'hérite que l'arbitraire, qui finit par s'inscrire dans les règles des sots. | | | | |
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| noblesse | | | Le mystère est vu aujourd'hui comme quelque chose de frivole et d'impuissant. En absence d'âmes, ils attachent la gravité et la force à la seule raison. « Ô Mystère, ô tourment de l'âme forte et grave ! » - Vigny. Les âmes passionnées, défaites par l'esprit impassible, perdirent toute légèreté et s'adonnent au calcul intégral ; rien d'étonnant qu'elles délaissent le Mystère, avec son rêve séducteur, et se dévouent aux Solutions, avec leur fil conducteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme des sens : se délecter d'une pureté à même le plus noble des sens, les yeux de l'âme. Les yeux d'un esprit noble aident à voir de la pureté parmi n'importe quel empirisme. Pureté, face cachée de la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus fraternels incitants, c’est R.Debray qui me les offrit ; les plus savoureux des aliments, c'est chez Valery que j'en déguste ; les plus flamboyants des excitants, c'est Nietzsche qui m'en charge ; mais ce sont mon goût et mes appétits qui les commandent ou décommandent à ma table ; et je reste, volontairement, sur ma faim, cet état béni de mon corps et de mon âme. | | | | |
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| noblesse | | | Je salue tout triomphe de la machine nous assiégeant de l'extérieur. Mais je ne parviens pas à vaincre la répugnance devant la machine qui, de l'intérieur, subvertit l'homme, en bridant son cœur et en subjuguant son âme. | | | | |
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| noblesse | | | Les cœurs calculateurs ont honte de chamades et s'adonnent aux charades. Les âmes incolores vivent d'images de synthèse. | | | | |
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| noblesse | | | Les principes sans aucun lyrisme sont voués à la vulgarité robotique. Mais la vulgarité lyrique peut t'ôter des principes. C'est l'âme qui doit te guider dans le premier cas, et l'esprit - dans le second. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur de l'âme : se moquer des abîmes, ou plutôt n'en reconnaître qu'un seul, la mort. | | | | |
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| noblesse | | | Il est des sensations ou des images, qui envoûtent l'âme, mais désespèrent la langue : le bonheur, Dieu - qu'aucune forme langagière sérieuse n'épouse ; on est condamné à les laisser dans l'antichambre des métaphores platoniques. L’espérance a besoin des yeux fermés ; l’esprit commande les yeux ouverts, pour nous conduire vers la désespérance ; l’âme, c’est le regard, les yeux fermés, inventant des espérances fugitives. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a gros à parier, que ce n'est pas à l'horizon que se profileraient mon salut ou ma damnation (et si Hölderlin : « le lointain du salut par le signe » - « die Ferne rettender Winke » visait la hauteur ?). Ce serait plutôt près de mes pieds, où viendrait s'agenouiller le meilleur de moi, toujours chevaleresque et la tête basse, toujours vaincu et l'âme haute. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me proclamer libre, il ne suffit pas que la voix de mon âme s'élève au-dessus de la loi de mon esprit. Il faut, en plus, que cette voix soit de la musique divine et que cette loi ne soit pas lue au ciel. Toute noble liberté est triomphe de l'harmonie interne sur le calcul externe. Un simple interprète, non-compositeur, peut-il être libre ? | | | | |
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| noblesse | | | Tant que, pour garder la tête haute, on rejette la prosternation et la prière, on prouve, que son âme est d'ascendance basse. Mais si l'on courbe le cou pour témoigner de sa parenté avec une divinité, son âme s'abâtardit. Il faudrait réserver à la tête - l'horizontalité (« le courage pour l'étendue de la raison » - Benoît XVI - « Mut zur Weite der Vernunft »), pour que l'âme garde sa solitude - dans la hauteur. « La prière est le désespoir de la raison »** - Jankelevitch - puisque tout ce qui a la forme de prière a le fond précaire. J'aime la dialectique, approuvée par la prière, et la prière, sacrée par la dialectique. | | | | |
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| noblesse | | | La seule philosophie, à laquelle j'adhérerais, est la philosophie de la noblesse, dont la première pierre fut posée par Nietzsche (celles de l'ironie, vers soi-même, et de la pitié, pour l'homme, attendent leur architecte). Les stoïciens, épicuriens, cyniques ou sceptiques s'occupent du sous-homme, qui devrait tenir la tête haute ; l'aristocrate cultive l'homme à l'âme haute. | | | | |
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| noblesse | | | Au début, ils pensent protéger leur âme, en n'offrant aux autres que la vue de leur épiderme. Mais le ballet incessant des chatouilles, déchirures, caresses fait vite oublier l'auteur de toute musique ; on ne caresse pas les cordes de l'âme, on les tend, car la première fonction de la musique est le tragique et non pas le ludique. | | | | |
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| noblesse | | | Ce chapitre fut le premier de ce livre et aurait dû rester le seul. Mais l'ambition me dévoya et ce qui fut pressenti comme Soustraction de l'infâme se mua en une Somme de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | Mes forces banales développent, en toute liberté, le bruit de mon soi connu ; mes forces supérieures enveloppent, dans une obéissance enchantée, la musique de mon soi inconnu. La liberté n'apporte rien à l'âme ; la servitude déprave l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Le corps part des yeux, l'esprit – des choses vues, l'âme – du regard. Trois démarches difficilement compatibles dans l'espace, et que Goethe cherche vainement à fusionner dans le temps : « Né pour voir, préposé au regard » - « Zum Sehen geboren, zum Schauen bestellt ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour couper court à toute velléité d'héroïsme, dis-toi, qu'une histoire humaine sans un seul personnage est aussi réalisable qu'une algèbre sans un seul chiffre. « Notre vie est un récit sans trame ni héros, faite de la vacuité, du chaud balbutiement des digressions » - Mandelstam - « Наша жизнь - это повесть без фабулы и героя, сделанная из пустоты, из горячего лепета отступлений ». Mais si l'héroïsme dans la vie est chimérique, l'héroïsme de la raison, toujours plate, est envisageable : plonger dans la profondeur de l'esprit, devenir seul comme Jacob, ou s'élever à la hauteur de l'âme, devenir Ange, - et vivre de cette lutte. | | | | |
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| noblesse | | | But : garder l'âme haute. Moyens désirés : l'inclémence de la honte, la liberté de l'ironie, la vivacité du mot. Qui veut les moyens voudra le but. « Dans une grande âme tout est grand » - Pascal - y compris la honte. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes d'hommes : ceux qui croient, qu'un geste ou une réflexion expriment leur fond, et ceux qui s'avouent intraduisibles. En langage de l'âme, seul le visage est et la lettre et l'esprit et le tableau. Mais tu ne prouves son authenticité et grandeur qu'en inventant un masque monumental : « La folie des grandeurs est un masque de l'homme, qui se désespère de soi-même »** - Schnitzler - « Größenwahn ist die Maske eines Menschen, der an sich selbst verzweifelt ». Et Nietzsche serait frappé de folie, puisque, un jour, il crut en soi-même : « Accordez-moi la folie, afin que je finisse par croire en moi-même ! » - « Gebt Wahnsinn, daß ich endlich an mich selber glaube ! ». | | | | |
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| noblesse | | | L'ampleur d'une vie spirituelle résulte de la tension entre la profondeur de l'humilité et la hauteur du regard, la honte et l'ironie. Et puisque le talent, c'est surtout un don de l'ironie, ce don peut être un obstacle à l'amplitude de l'âme, si la honte ne le rejoint pas. | | | | |
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| noblesse | | | L'une des plus belles sensations de hauteur naît de la conscience, qu'un mouvement ascendant de l'âme prend appui sur un mouvement descendant de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Ni mon être (qui prend appui sur la profondeur de mon intelligence), ni mon devenir (qui rayonne à partir de l'ampleur de mon savoir) ne m'accompagnent là où est aspiré mon âme (qui ne vaut que par la hauteur de mon souffle, de ma noblesse) ; la hauteur est non-lieu de mon crime d'être né, suite à ma fuite devant le monde sans danger : « Il ne suffit pas de venir au monde pour être né » - R.Gary. | | | | |
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| noblesse | | | Si je baisse mon esprit, je deviens bossu, se disent les orgueilleux, et ils redressent la tête, sans s'apercevoir, qu'une bosse défigure leur âme. | | | | |
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| noblesse | | | Un miracle de notre interprète câblé ; dans l'expression des yeux se lit le portrait de l'âme ! Curieusement, sa musique, elle aussi, se concentre dans le regard, qui se laisse entendre. « Ô hauteur sans escales ! Ô chant d'Orphée ! Ô son à hauteur d'arbre ! » - Rilke - « O reine Übersteigung ! O Orpheus singt ! O hoher Baum im Ohr ! ». Un regard à hauteur d'arbre, une musique montant de notre Caverne intérieure… | | | | |
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| noblesse | | | Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'édifice de mon âme, seuls les soubassements doivent garder leurs attaches spatiales, que je refuserai aux fenêtres et aux toits ; ainsi je me retrouverai dans des ruines nihilistes - privées d'attaches temporelles ; débarrassé de l'irréversible devenir, j'y vivrai un éternel retour de l'être atemporel, à l'opposé du Nietzsche simple, pour qui, c'est la réminiscence du devenir qui rend éternel le retour (mais c'est l'un de ces opposés que le Nietzsche complexe aime épouser avec tant d'égalisante intensité – retour du même !). On est séduit par ce « pathos universel de l'illusoire réminiscence » - Jankelevitch. Et moins je vois les attaches banales, mieux je m'attache à la grande distance. | | | | |
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| noblesse | | | Que ce soit dans le vrai, le bon ou le beau, le sens de notre existence ne se transmet que par la musique, musique pressentie par le talent et appuyée sur l'intensité et le frisson, qui animent notre âme. Mais les tenants de l'équanimité plébéienne y voient leur obstacle principal : « Celui qui est sans trouble n'est à charge ni à lui-même ni aux autres » - Épicure. | | | | |
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| noblesse | | | Réussir son rêve ou réussir sa vie, il faut choisir, et il y va du choix de la bonne dimension. L'esprit est plus souvent du côté de la vie vaste et plate, et l'âme voue le rêve - à la hauteur. Et toute tentative de leur trouver un refuge commun dans une profondeur se termine par un lent affleurement à la surface, à la platitude. La chute du haut, au moins, tue et non pas banalise le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme a sa place jusque dans l'harmonie géométrique (comme la raison est toujours bien venue dans le chaos sentimental), mais la gent professoresque continue à encenser ces deux sinistres personnages, Descartes et Spinoza, pour avoir substitué partout anima par mens. | | | | |
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| noblesse | | | Des désirs qui me visitent : heureusement, beaucoup d'objectifs ignobles restent dans une réalité sans honte, hors de moi, sans pénétrer mon âme ; heureusement aussi, tout objectif noble reste ancré dans mon âme et ne s'associe avec rien de bassement réel. « Qui atteint tous ses buts, les avait placés trop bas »** - Karajan - « Wer all seine Ziele erreicht, hat sie zu niedrig gewählt ». | | | | |
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| noblesse | | | Pourquoi les âmes finirent-elles par devenir, comme les cervelles, tièdes, sans frisson ni fièvre ni éclat ? Parce qu'on suivit la recette platonicienne mal comprise : les nourrir. Mais au lieu de ne sélectionner que des aliments immatériels, composés d'élans et d'étonnements, pour en entretenir la pure flamme, on les encombra avec des matières lourdes, lois ou algorithmes, qui y éteignirent toute étincelle. « Étant grossier, tout esprit s'ignore et désire la chair, comme aliment et volupté »** - Boehme - « Ein jeder Geist ist rohe, und kennet sich nicht : nun begehret ein jeder Geist Leib, beides zu einer Speise und Wonne » - c'est dans l'image ou dans la donzelle que l'esprit entretient la belle illusion de soi. | | | | |
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| noblesse | | | Une froide solitude d’âme t’accompagnera dans la hauteur ; avant de t’y installer, imbibe-toi de la chaleur des rencontres fraternelles d’esprit dans la profondeur. « Hauteur et profondeur – le froid croise l’ardeur »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Le but de l'existence : sur cette terre, bâtir la demeure pour mon âme, qui y descendit Dieu sait d'où. « Amener l'âme à se sentir chez elle dans son exil » - S.Weil. Et puisque mon âme me conjure à suivre mon étoile, l'architecture des ruines, au toit percé et ouvert au ciel, paraît être la mieux adaptée. Mais sur papier, ces ruines seront dessinées sous forme d'une tour d'ivoire, aux vastes souterrains. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce qu'espérer ? - ne pas étouffer la voix inutile et mystérieuse du bon et du beau. L'espérance est un contact fécond et réciproque entre le cerveau et l'âme ; lorsque le premier néglige la seconde, je suis robot, et lorsque la seconde n'écoute plus le premier, je suis mouton ; dans les deux cas, je désire sans jouir, je suis exploitant du cerveau ou eunuque de l'âme ! | | | | |
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| noblesse | | | La médiocrité en appelle, tout le temps, à la pureté, à la grandeur et à la liberté, connues et fermées, lui servant de buts ou balances ; le talent, c'est ce qui les fait oublier ou n'en fait que des contraintes, figées et silencieuses, et permet de produire de nouvelles unités de mesure du pur, du grand et du libre - mesures sonores, ouvertes et palpitantes. « La grandeur d'une âme est dans son don de reconnaître une grandeur chez les autres » - Karamzine - « Талант великих душ есть узнавать великое в других людях ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas dans le solide des muscles, mais dans le liquide de ses faiblesses que l'homme diffère radicalement de la bête : dans la larme, dans l'encre, dans le fiel. Tant que le sang, et non pas la lymphe, alimente son âme. | | | | |
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| noblesse | | | La plupart du temps, sur des questions vitales, l'âme s'accorde avec l'intelligence ; mais, pour rendre leurs rapports plus vibrants ou plus confiants, des sacrifices mutuels doivent être demandés, de temps en temps : des capitulations de l'âme devant l'intelligence - le pessimisme, ou des capitulations de l'intelligence devant l'âme - l'optimisme ; c'est à ce prix qu'elles se restent fidèles. | | | | |
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| noblesse | | | Ce délicat choix entre le sang et le sens, entre la couleur et la valeur, où l'âme me fait pencher en faveur des premiers, et l'esprit me conduit vers les seconds ; et je finis par danser pour les premiers et de penser au nom des seconds, avec la musique pour leur seul dénominateur commun. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas l'heure qui déterminera la présence de mon étoile, c'est mon étoile qui marquera des heures élues, des heures astrales, ces heures intenses, emballées, porteuses du destin (geballte, schicksalträchtige Sternenstunden - S.Zweig). Elles sonnent, surtout, dans une âme qui retourne dans son désert, - les voix de prophètes y retentissent aussitôt. | | | | |
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| noblesse | | | De la musique on attend soit de la pureté soit de la grandeur ; le génie crée dans la pureté d'une hauteur acquise sans effort, et l'intelligence crée grâce à la tension entre une grande profondeur, gagnée par le cerveau, et une hauteur que sacre l'âme. Montagne ou arbre. Immobilité intemporelle ou croissance simultanée dans les deux sens, par les racines ou vers les cimes. | | | | |
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| noblesse | | | Aussi abstraite que soit n'importe laquelle de mes remarques, je ne parviens jamais à la détacher de mon corps, c'est à dire d'une caresse ou d'une douleur, vrillées au corps de mon discours. Valéry parle d'un corps de l'esprit comme d'une inconnue sur l'arbre intellectuel. L'inhumaine pseudo-ascèse platonicienne : « mourir au corps, pour libérer l'essence et renaître à l'être » - explique l'obsession des Anciens par la minable tranquillité de l'âme, prépare le chemin à l'idée saugrenue de la résurrection, et, surtout, justifie la robotisation actuelle des esprits (esprit de corps). | | | | |
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| noblesse | | | La culture est davantage dans la hauteur des vues que dans la profondeur de l'ouïe, dans la beauté des fleurs que dans la vérité des racines. Mais Protagoras a raison : « La culture n'éclôt dans l'âme que si elle descend aux racines ». | | | | |
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| noblesse | | | Il y a trois sortes de thèmes, abordables par un intellectuel : ceux, où 90% des hommes sont dans le vrai - on pratique le paradoxe, en s'y opposant, ou le conformisme, en y adhérant ; ceux, où 90% sont dans le faux - le conflit est entre la bêtise et l'intelligence, l'ignorance et le savoir, la platitude et la profondeur ; enfin, dans le troisième domaine, un homme de palinodies, un homme d'esprit et de virtuosité, trouvera toujours de bons arguments pour soutenir soit l'un soit l'autre des avis contraires - le choix serait question de goût, de passions, de hauteur du regard. Le premier domaine accueille la majorité des cerveaux et des plumes ; l'arbitre du deuxième est le scientifique ; tandis que le troisième est le seul, où devraient agir le cœur du poète ou l'âme du philosophe. Postures, positions, poses. | | | | |
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| noblesse | | | L'émotion et l'intelligence sont d'immenses problèmes, que nous dicte le mystère de l'âme et de l'esprit, ces derniers n'étant, peut-être, que deux émanations ou deux langages de ce qu'ils appellent être ; l'être ne serait envisageable qu'à travers l'âme ou l'esprit, qui en seraient des trous (Hegel et Sartre) ou des plis (Spinoza et Heidegger), et que j'appellerais, dans la même veine érotique, - des excitants ou des excités. | | | | |
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| noblesse | | | Est esclave celui qui ne voit pas ce que la liberté, même seulement extérieure, apporte à son âme. « On est esclave à cause de son âme d'esclave, inaccessible aux émois de la liberté. L'aristocrate est un homme aspirant à la beauté et à la liberté intérieure de son esprit » - A.Lossev - « Раб, потому что у него рабская душа, и недоступны ему переживания свободы. Аристократ есть внутренне духовно-свободный и прекрасный человек ». Aujourd'hui, c'est par des qualités de son âme qu'on devient aristocrate, et combien d'esclaves s'enorgueillissent d'un puissant esprit ! L'aristocrate est celui dont l'esprit, en se recueillant, devient âme, et dont l'âme maîtrisée devient esprit. L'âme n'a qu'une seule facette - l'humaine (l'âme intellectuelle d'Aristote) ; l'âme végétale ou animale (nutritive ou sensitive) est une aberration d'un esprit robotisé. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit fait des progrès dans son domaine exclusif, la profondeur ; le cœur, de même, gagne en lucidité dans l'ampleur des horizons mouvants ; ce n'est que l'âme, dans sa hauteur atopique, qui ne peut compter que sur l'intensité constante, comme facteur de puissance et porteur de l'éternel retour. Il faut donc vivre en esprit, avancer par le cœur et s'élever par l'âme ; l'action et l'écriture devraient les rendre solidaires. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur n'est pas un stade ultime d'un passage réitéré de moins à plus haut, mais un état d'âme intemporel, qui est essence même d'un esprit noble. | | | | |
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| noblesse | | | Combler le vide est une banalité, son entretien en état de béatitude est plus prometteur et même vital ! Le vide sacré se forme du déchirement entre le mouvement centripète de l'affirmation et celui, centrifuge, de l'(ab)négation, - « sibi vacare » (Sénèque). « Tous les péchés sont des tentatives de combler le vide. Aimer la vertu signifie supporter le vide »**** - S.Weil. La grâce ne touche qu'une âme désencombrée. | | | | |
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| noblesse | | | Si le changement de choses vues n'induit aucun changement de regard, ce n'est pas la peine de s'attarder la-dessus. « Ce sont les plus faibles des esprits et les plus durs des cœurs, qui aspirent le plus au changement » - Ruskin - « They are the weakest-minded and the hardest-hearted men that most love change ». Ne m'intéresser qu'aux choses, qui rehaussent mon regard : « Aspirer aux choses hautes est privilège des hauts esprits » - Cervantès - « De altos espíritus es aspirar a las cosas altas ». | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas ces profanations, purement verbales et anti-poétiques, du beau terme de commencement, que sont l'être ou le néant (par l'intermédiaire du devenir fantomatique), ces spectres interchangeables, sur lesquels se gargarisent Hegel et Sartre. Le commencement est un surgissement d'une émotion, d'une image, d'une mélodie, d'un état d'âme qu'aucun développement rationnel n'épouse ni n'explique ; on ne peut lui rester fidèle qu'en poésie d'enveloppement par un mot inspiré, c'est à dire puissant, ironique, créateur et noble. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le vivant, si je ne brûle pas, je pourris. « Il n'y a que deux formes d'existence : pourriture ou brûlure »** - Gorky - « Есть только две формы жизни : гниение и горение ». Souvent c'est la même chose : la pourriture dégage bien de la chaleur, et toute flamme finit dans des cendres. La forme est pour l'histrion, le fond - pour le spectateur. Savoir équilibrer le trop plein de la tête et étancher la vacuité du cœur - tel est le fond de l'existence. « Notre lot : végéter ou brûler de l'âme »*** - Pétrarque - « Nos autem vel torpemus vel ardemus animorum estibus ». | | | | |
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| noblesse | | | Lyrisme du son, lyrisme du mot, lyrisme du concept – musique, poésie, intelligence. La corde qui nous rend sensibles à ces vibrations s'appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | La fatidique confusion entre le savoir et le désir, qui règne parmi les philosophes : « Je ne désire rien connaître d'autre que Dieu et mon âme » - St-Augustin - « Deum et anima scire cupio, nihil plus » - tu aurais dû admirer l'œuvre de Dieu et mettre en musique ce qu'il y a d'inconnaissable dans ton âme ; tout n'y est que désir comme source et savoir comme contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut rester à égale distance rationnelle entre la palpitation et le mot (la note, la couleur, le marbre). L'attrait du mot égalisant l'élan du cœur, dans un bel équilibre. Mais il existent des distances irrationnelles, évaluées par l'âme : « Le poète est plus près de la mort que de la philosophie, plus près de la douleur que de l'intelligence, plus près du sang que de l'encre » - Lorca - « Un poeta - más cerca de la muerte que de la filosofía ; más cerca del dolor que de la inteligencia ; más cerca de la sangre que de la tinta ». Mais tu connais mieux que moi la mécanique des leviers : le cœur pesant plus que la métaphore, le point d'appui ne doit pas être au milieu. | | | | |
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| noblesse | | | En philosophie, on vise le pathos et la pureté de la pensée, en témoignage d'un esprit ardent. On remplace pensée par sentiment, esprit par âme, et l'on pourra mettre poésie à la place de philosophie. Mais si l'on élimine pathos, pureté et ardeur, en restant en la seule compagnie de pensée, on est sûr de déboucher sur une platitude ou sur un ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Ils vivent de plus en plus de ce qui calcule et bavarde ; or l'âme n'émet que de la musique, elle n'a pas non plus un langage à elle, elle est un silence évocateur. Et c'est ainsi que les hommes sourds à la musique concluent, que, lorsque nous vivons, nos âmes sont mortes et ensevelies en nous. Compter sur leur résurrection est encore plus bête. N'empêche que leurs voix s'entendent mieux dans des ruines ou cimetières, que j'entretiens seul, que dans des édifices ou autels que j'érige avec les autres. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui sert à maintenir l'équilibre de ma raison se trouve sur la terre ; la raison n'a rien à gagner, quand je lève mes yeux vers le ciel. Ce n'est pas la tête qu'il faut lever, mais l'âme, qui prendrait la relève des yeux. Ainsi se lisent la lumière céleste comme le noir terrien. L'homme au bandeau, ignorant le secret de l'anneau de Gygès et qui n'aurait que les yeux pour voir, ne voit plus rien. | | | | |
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| noblesse | | | Le corps et le cœur s'engagent, mais l'âme, c'est la force de dégagement (Platon). Cette âme céleste, descendue sur la terre, découvre la pesanteur, se sent obligée de s'engager et s'appellera – esprit. Depuis qu'Empédocle ajouta aux trois éléments célestes le quatrième, la terre, l'homme se cherche une nouvelle patrie - la terrestre, où, au lieu de brûler, de planer ou de chanter, il calcule. | | | | |
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| noblesse | | | Les mélodies, qui me bouleversent le plus, ne parviennent pas de mes oreilles et ne viennent pas de notes connues. Quand mon oreille se fait rêve, ma propre musique sait accompagner et le chant et le silence du monde ; un jour, je suis instrument, un autre - compositeur, un troisième encore - mélodie. Le jour de veille, tu ne reproduis que des cadences sans musique. | | | | |
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| noblesse | | | La conscience morale est l'art de garder l'équilibre entre l'esprit et l'âme, sans exiger que l'un s'aligne sur les valeurs de l'autre. « L'esprit se soumettant au jugement du cœur, voici la meilleure et la plus délicate voix de la conscience morale » - Batiouchkov - « Отчёт ума сердцу есть лучший и нежнейший цвет совести » - c'est aussi déraisonnable que le cœur sollicitant l'élan de l'esprit ; le cœur sans raisons et l'esprit avec du sentiment sont peut-être une seule et même chose, qu'on appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | Ne sont sacrés ni les objets (chers au cœur) ni les idées (chères à l'esprit), mais l'aura autour d'eux, l'aura que produit le souffle de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est un concept d'autant plus douteux, que deux grands sentiments, la honte et la pitié, lui sont franchement hostiles. La liberté est l'égalité des dons de l'esprit, du cœur et de l'âme. L'angoisse accable l'âme, la pitié fige le cœur, le dégoût ravage l'esprit. Mais aujourd'hui, l'angoisse est due à la faiblesse du cœur ; la pitié se calcule par un esprit sans honte ; le dégoût se dissimule dans des âmes sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | L'âme se fond dans l'azur d'un regard, quand elle est haute. Quand elle est basse (mais est-ce une âme ? ), elle suit la grisaille des yeux. « Ce sont de mauvais témoins pour les hommes que les yeux et les oreilles, quand ils ont des âmes barbares » - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit et l'âme, ce sont deux fonctions, opposées et souvent complémentaires, du même organe : « L'âme est gardienne des idées et l'esprit - pilote des sentiments. La pensée, cet oiseau éhonté, au vol rapide » - Nil de Sora - « Сердце, иже помыслам хранитель, и ум, чувствам кормчий, и мысль, скоролетящая птица, и бесстыдная ». Dès que la honte se présente, surgit l'âme ; dès qu'elle s'estompe, lève la tête l'esprit. « La pensée est une insolence éduquée » - Aristote. L'âme passe experte en serrures, l'esprit enferme le sentiment au fond des cales. La pensée porte les nouvelles des derniers déluges. | | | | |
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| noblesse | | | La fonction noble de l'âme – la sublimation de nos cinq sens : la musique, le flair, le goût, la caresse, le regard. L'esprit se contente du bruit, du calcul, de l'intérêt, de la possession, des yeux. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit parle, le cœur rit, gémit ou hurle, l'âme chante, et mon soi inconnu compose une musique, à laquelle ils devront s'adapter et s'y inscrire. | | | | |
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| noblesse | | | Le désir, ce ne sont peut-être ni les ailes de l'âme ni le plomb dans la chair, mais la hauteur dans son intensité, ou la profondeur dans sa densité. Et la volupté, ce n'est pas assouvir le désir, mais entretenir la soif, pas la convoitise mais la hantise. « Ne convoitant rien, rien ne l'entraîne vers la hauteur, rien ne l'accable jusqu'en profondeur » - Jean de la Croix - « No codiciando nada, nada le fatiga hacia arriba, nada le oprime hacia abajo » - il reste suspendu hors toute coordonnée. | | | | |
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| noblesse | | | Menant une vie matérielle des smicards, je peux, impunément, porter aux nues l'âme aristocratique ; si j'avais eu accès aux aises des titulaires de chaires, de filiales commerciales ou industrielles, j'aurais été peut-être attiré par la jérémiade en faveur de l'esprit des lumpen. | | | | |
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| noblesse | | | Les dons de l'esprit sont, évidemment, plus consistants et profonds que les dons de l'âme, dans leur hauteur éphémère. Mais les premiers sont essentiellement communs, les seconds étant le seul moyen de faire entendre ma propre voix. Le désintérêt pour la musique explique l'extinction des âmes et la monotonie des voix. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la volonté il y a plus de pouvoir que de vouloir ; c'est l'âme qui veut, mais c'est la volonté qui peut. Et l'on vaut par la concordance entre elles. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse se méfie du facile, mais le difficile est de plus en plus mesquin. Le grandiose se cache pourtant dans le facile. La seule réconciliation, pour un inconditionnel de l'âme haute, semble être la transformation, en catimini, du facile en difficile, de petits embarras en grande angoisse, puisque certaines frayeurs se dissipent par des frayeurs plus fortes. | | | | |
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| noblesse | | | Signe d'une aristocratie d'âme : le langage des contraintes portant sur les actions ou bien sur les pensées est le même. (Chez le goujat, le premier est trop rigoureux et le second - trop veule.) D'où une supputation - l'aristocratie ne serait-elle pas tout simplement une question de compétence (à défaut de performance) langagière ? La compétence est référentielle, la performance - inférentielle. | | | | |
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| noblesse | | | L'égalité des corps (de leurs besoins) est flagrante, celle des cœurs (de leurs faiblesses) est douteuse, celle des âmes (de leurs créativités) est impossible. « La création répugne à l'égalité, il lui faut l'inégalité, la hauteur » - Berdiaev - « Творчество не терпит равенства, оно требует неравенства, возвышения ». | | | | |
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| noblesse | | | L'âme, ambitionnant la profondeur, serait prise pour esprit ; elle risquerait de faire preuve d'une grande naïveté. L'esprit, ne quittant pas la hauteur, ferait soupçonner des envolées de l'âme ; il risquerait de témoigner de l'absence des ailes. D'où l'intérêt de la même contrainte : éviter tout contact avec la platitude ; ainsi l'âme resterait dans son milieu naturel, la hauteur, et l'esprit – dans le sien, la profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit, se découvrant les ailes, peut devenir âme ; l'âme, touchant le fond, se mue en esprit. Le pire des cas : sans rester au fond, être « l'âme qui a perdu ses ailes » - Plotin. | | | | |
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| noblesse | | | La nostalgie ne s'adresse ni à un lieu, ni à un fait, ni à une époque ; elle est un salut fraternel ou angélique à un état d'âme extraordinaire, débarrassé de la pesanteur du réel et tourné vers la grâce de l'irréel. Nos états d'âme ordinaires sont trop imbus des impacts visibles de la mémoire et de l'amour-propre ; la nostalgie est la pureté d'une image dématérialisée, libre, autonome, gardant ce qui est ineffaçable, donc idéel, dans le passé. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, et donc la profondeur, relèvent de l'esprit, et le regard, et donc la hauteur, – de l'âme. Le profond, cherchant à s'élever mais manquant d'âme, ne débouchera qu'à la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | La vie : le hasard géographique et physiologique en détermine les moyens ; les moyens, à travers le hasard social, en fixent les buts ; enfin, le sens de la vie découle mécaniquement des buts ratés ou réussis. Donc, en dehors du talent et dans ce qui ne dépend que de ma volonté, l'essentiel de ma personnalité ne se concentre ni dans le sens ni dans les buts de la vie, mais dans les contraintes que j'impose à ma vie : que mon cœur soit sceptique aux sirènes de l'action et attentif à l'appel du Bien et donc de l'amour ; que mon âme soit indifférente au bruit et sache en extraire la musique ; que mon esprit soit fidèle à mon âme, en interprétant sa musique. | | | | |
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| noblesse | | | Le passé est intéressant car légendaire. Le présent est trop transparent ; l'âme n'y a pas encore commencé son travail de fiction. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux s'entendent mieux avec l'esprit, et le regard – avec l'âme : les yeux sont faits pour voir et pleurer, et le regard – pour admirer et se consoler. | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur dépend du type d'éclairage ; dans le meilleur des cas, ce sont des émotions ou des états d'âme, vécus à la lumière des étoiles – la solitude, l'amour, la fraternité. Les progrès des éclairages artificiels tuent la grandeur. | | | | |
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| noblesse | | | La sainte trinité de ma conscience : découvrant la Loi, elle s'appellera Esprit ; bouleversée par le Mystère, elle se muera en Âme ; frappée par l'Amour, elle se concentrera dans le Cœur. Le beau monothéisme : croire que ces trois hypostases ne se séparent jamais. | | | | |
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| noblesse | | | Valider les rythmes de mon âme par les algorithmes de mon esprit, c'est comme consulter un cardiologue avant de tomber amoureux. Tant que le voir n'empêche pas le croire, on est jeune, c'est à dire poète ou révolutionnaire. | | | | |
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| noblesse | | | Si l'âme de mon commencement esquissé et l'esprit de la fin extrapolée sont ressentis comme les mêmes organes ou interprètes, j'ai réussi ma conception : la graine conduit à l'arbre, la hauteur dévoile la profondeur, l'amour explique la vie. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi connu me classe au milieu de mes contemporains, mon soi inconnu ne communique qu'avec les sources de l'homme éternel. L'esprit ou l'âme, le comparatif ou le superlatif ; le bon Narcisse n'admire que le second. Grothendieck les appelait Patron et Rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | La même noblesse anime les grands poètes ; elle peut se manifester par attachement aux mots (le talent et l'âme), aux courants d'idées (l'intelligence et l'esprit), aux formations politiques (le besoin de reconnaissance et la raison). Byron, Chateaubriand, Rilke se contentèrent du premier volet, Hölderlin, Nietzsche, Valéry y ajoutèrent le deuxième, Hugo, Maïakovsky, Aragon – le troisième. Goethe fut le seul à tenter tous les trois, comme notre contemporain, refusant les titres de poète et de héros, R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit s'entiche d'idéaux collectifs, l'âme forge son idéal individuel. Les premiers sont en ruines : l'idéal esthétique antique, l'idéal mystique chrétien, l'idéal éthique communiste ; les âmes dépassionnées devinrent stériles et n'enfantent d'aucun idéal ; l'homme moderne hurle au vide, au déclin, à la barbarie, tandis qu'il aurait dû se repentir de l'extinction volontaire de sa propre âme ; mais sa robotisation semble irréversible. | | | | |
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| noblesse | | | Il est clair, que l'âme est une chimère, pour désigner l'état d'un esprit, ému face à une beauté et tendant vers l'infini. Elle n'est donc pas un organe, mais un état irrationnel, sentimental : dans son état normal l'esprit formule le sens ou les raisons, devenu âme, il forme des sentiments ou des rêves. Aujourd'hui, il est voué exclusivement à la raison : « Le rêve sur l'infini de l'âme perd sa magie » - Kundera. | | | | |
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| noblesse | | | Pour la transmission, aussi bien dans l'espace que dans le temps, de tout message intellectuel, deux messageries sont utilisables : l'horizontale et la verticale. La première porte le savoir, les lieux, les dates ; la seconde – la musique, le style, la noblesse. Même les plus ardents des poètes sont projetés aujourd'hui dans une platitude monotone, anonyme, aptère, puisque le seul habitant de la verticalité, l'âme, fait désormais défaut. | | | | |
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| noblesse | | | Il est plus noble d'avoir honte de la richesse et de la paix d'âme plutôt que de supporter la pauvreté et la détresse. | | | | |
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| noblesse | | | Partout j'entends des jérémiades apocalyptique sur la défaite du sens et sur le triomphe de l'ignorance. Personne ne comprend plus, que dans la dissension qui oppose, depuis toujours, le sens aux sens et le savoir à la noblesse, ce sont les premiers qui sont vainqueurs – immondes ! Les victimes – l'âme et le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Dans nos souhaits de détacher l'homme du présentisme, le renvoi à l'Histoire ne sert à rien. Les thèmes éternels, les valeurs invariantes, la grandeur d'âme, ne nichaient pas plus dans les siècles mieux lotis que le nôtre. Les hommes vécurent toujours de la version courante ; il s'agit de les faire rêver de ce qui est invariable. Mais ce besoin d'immobilité se marie mal avec la bougeotte populaire. | | | | |
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| noblesse | | | La culture : entretenir les soifs du cœur (le Bien) et de l'âme (le Beau), une fois assouvi l'appétit de l'esprit (le Vrai) avec les aliments des meilleures des œuvres humaines. | | | | |
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| noblesse | | | Face à une belle soif de notre âme, la raison peut jouer deux rôles : nous aider à l’assouvir ou bien à l’entretenir. Alors on pourra dire : « C’est une excellente chose que l’appétit obéisse à la raison » - Cicéron - « Illud praestantissimum est, appetitum obtemperare rationi ». | | | | |
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| noblesse | | | Nos émotions, sentiments, humeurs trouvèrent déjà leurs noms ; les états d'âme en manquent, il faut les chercher ou/et les inventer. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme vaut par sa créativité et par ses admirations ; le dénominateur commun semble en être l’enthousiasme. « Ce qu’il y a de plus haut dans l’âme, c’est l’enthousiasme »* - Flaubert. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme est musicale, et le souci d'acoustique la rend alliée de certains vides ; l'esprit ne tolère pas le vide ; si je ne le remplis pas par une culture, c'est à dire d'un souci d'excellence, il sera envahi par le fait divers, ennemi du souci de l'être, de cette cura esse, qu'on retrouve dans pro-cureur et curé, se souciant de nos esprits ou de nos âmes et nous procurant des bancs des accusés ou des confessionnaux. | | | | |
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| noblesse | | | Être ou devenir, deux facettes de mon moi, l'essence et l'existence. L'être, ce sont mon intelligence et ma noblesse ; le devenir, ce sont mes actions et mon avoir. Il suffit d'avoir du talent, pour que, dans tous ces ingrédients, se manifeste ma création ; et le talent, c'est la prémonition et la maîtrise des caresses, que puissent prodiguer mon corps ou mon âme. Toute belle création est création de caresses – musicales, érotiques, intellectuelles. | | | | |
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| noblesse | | | De par ses visées, l'homme est un Fermé côté esprit et un Ouvert côté âme ; le premier ne tend que vers l'accessible, la seconde aspire à l'inaccessible. Le premier à le remarquer fut Héraclite : « Tu n'atteindrais pas les limites de l'âme, même en parcourant toutes les routes »**. | | | | |
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| noblesse | | | Se savoir juste, se voir fort - marques d'une âme basse. | | | | |
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| noblesse | | | La raison est équitablement répartie entre nous ; c'est la qualité de nos rêves qui nous distingue ; donc, pour commencer, il faut savoir trouver un bon moment, fermer les yeux, allumer le feu et la lumière de l'âme, projeter ses ombres sur un ciel d'azur. C'est ainsi que commence une philosophie de la vraie vie, celle de nos rêves. Les journaliers de la raison, éclopés de l'âme, proclament, doctes : « C'est avoir les yeux fermés que de vivre sans philosopher » - Descartes – une claire et distincte bêtise. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute ou âme haute, souvent il faut choisir ou en connaître le lieu le plus propice. « L'homme aux yeux baissés voit mieux le ciel »** - Iskander - « Люди с опущенными глазами чаще видят небо ». Dans les ruines solitaires, l'étoile se donne aux yeux scrutateurs, à travers le toit manquant ; mais dans la rue, elle n'est visible qu'au rêve, du fond des yeux baissés. | | | | |
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| noblesse | | | Le terme d'être, presque entièrement vide, est tout de même utile, pour désigner ce point médian entre la pensée et le rêve, ou entre la raison et l'âme. Le problème est dans l'entente impossible entre l'en-deçà de l'être, qui est vivre (où l'on vit selon son muscle), et son au-delà, qui est rêver (où l'on est selon son âme). | | | | |
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| noblesse | | | Une paix d’âme est toujours un symptôme d’une perte de soi et d’acceptation d’une médiocrité : « Je tenais l’inquiétude pour la garantie de ma sécurité »* - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Le développement des idées m’ennuie, puisqu’elles sont, le plus souvent, communes, à partager. Je tente de rester en compagnie de ma seule âme, dont les états me servent de matière pour ma musique ou pour ma peinture. « La représentation poétique des états d’âme est plus émouvante que toute analyse purement intellectuelle »** - H.Hesse - « Die dichterische Darstellung seelischer Geschehnisse ist ergreifender als jede nur intellektuelle Analyse ». | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit n’évolue que dans l’horizontalité de la raison et de l’action ; dès qu’il la quitte, pour se vouer à la verticalité, il devient âme, par une rupture et non pas par une marche. On ne va pas vers la hauteur on ne peut qu’y être ; c’est la différence entre le prix et la valeur : « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément » - Montaigne. | | | | |
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| noblesse | | | Les philosophes du paysage ou du climat : les premiers narrent les volumes et les surfaces et font des forêts – les parcs, des impasses personnelles – les routes communes, des horizons – les clôtures ; les seconds éprouvent la caresse des épidermes, l’embrasement des cœurs, la palpitation des âmes - ils trouvent au firmament la place de leur étoile. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme ne se manifeste que dans les commencements, c’est-à-dire dans le rêve. « La rêverie nous met en état d’âme naissante »** - Bachelard. L’âme serait la poule, et le rêve – l’œuf : va savoir qui fut le premier. | | | | |
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| noblesse | | | Les ronchons de métier, nostalgiques de la plume et hostiles au clavier d’ordinateur, oublient, que la facture, le fait divers ou le compte-rendu noircissaient plus de manuscrits que les lettres d’amour. Les mêmes repus glapissent sur la liberté qui recule, tandis que ce qu’il y a à déplorer, aujourd’hui, c’est bien la disparition des nobles servitudes d’âme ou de cœur. Peu importent les outils, le triomphe des sensations grégaires est dû au dépérissement de l’organe, de celui qui nous enivrait, en justifiant et en ennoblissant notre solitude. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu a des fonctions, il n’a pas d’organe permanent ; il surgit telle une étincelle d’une fusion momentanée du cœur, de l’âme et de l’esprit. Mon soi connu applique ses organes aussi bien matériels que spirituels. « À l’homme terrestre appartiennent l’œil, l’oreille, la langue, la main. À l’intérieur de nous est l’autre personne, l’homme céleste, l’aristocrate »** - Maître Eckhart - « Zum irdischen Menschen gehören das Auge, das Ohr, die Zunge, die Hand. Der andere, der himmlische Mensch, der in uns steckt, ist ein edler Mensch ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour se créer soi-même, ni le regard ni l’oreille ne servent à rien ; ce qui émane du soi inconnu, de ce modèle unique, ne porte ni lumière ni musique, mais un appel muet de la noblesse et de la beauté à naître ; Orphée ou Narcisse connurent cet état d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | L’homme est libre lorsque les choix conscients de son esprit profond, de son âme haute et de son cœur ardent coïncident, fraternellement. Les cœurs refroidissant et les âmes s’abaissant, cette concomitance devient mécanique. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit est despotique, l’âme – aristocratique, le cœur - démocratique. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme m’éblouit avec la lumière de la beauté, le cœur me fait réjouir des ombres de la caresse, le corps m’apprend les ténèbres de la souffrance, et l’esprit unificateur les place sous l’étoile de la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit sobre ne peut être que négateur. Pour dire oui au monde, on a besoin d’ivresse ou de folie ; l’âme et le cœur en sont porteurs permanents, tandis que l’esprit doit en être contaminé ; ce retournement de la volonté et de la représentation portera le nom de noblesse, complétant ainsi la dyade schopenhauerienne. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | L’audace et le don déterminent la stature d’un penseur, l’audace d’un devoir de créateur et le don d’un pouvoir de maître, les deux bénis par l’intensité d’un vouloir de rêveur. L’audace suffit pour développer noûs, intellectus, esprit, Vernunft ; mais le don est nécessaire pour tout envelopper par l‘âme. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce que j’admire le plus est marqué du sceau de faiblesse ; la pitié, que j’éprouve le plus intensément, s’adresse à ces orphelins, abandonnés non seulement par leur père, l’esprit, mais aussi par leur mère, l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Que tu sois randonneur des cimes ou explorateur des gouffres, tu fouleras des sentiers battus, si ton guide s’appelle esprit. L’âme ne promet que des impasses, mais tu y seras toujours pionnier. | | | | |
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| noblesse | | | La personne est une entité indivisible, mais de substance trine : l’esprit raisonnant, le cœur désirant, l’âme s’extasiant. Aucune substitution entre ces trois facettes d’un même organe n’est possible, et les deux dernières sont de plus en plus ataviques, chez l’homme qui n’est plus que calculateur. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ou l’âme, armés d’un regard assez profond ou assez haut, perçoivent ou conçoivent du mystère en tout sensible et en tout intelligible. Les yeux, baissés d’admiration ou dressés vers un ciel silencieux, sont le seul moyen de ressentir l’obscure présence du mystère ; cet état extatique s’appelle rêve. Mais ceux, qui forcent les portes du mystère, ne sont nullement des rêveurs et tombent certainement sur des balivernes. Le mystère n’a pas de domicile, pas de temples, pas d’autels ; pourtant il est le seul à justifier nos prières. | | | | |
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| noblesse | | | La métaphore des quatre éléments doit servir de qualificatif pour nos esprits, nos âmes et nos cœurs ; la combinaison idéale semble être : un cœur ardent, un esprit fluide, une âme aérienne, en vue de la terre, vue du ciel. Après l’extinction des âmes et des cœurs, la tendance de ce siècle robotique semble être la domination de la dimension terrestre dans le seul survivant, l’esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Il me faut mon étoile, illuminant mon âme, pour que celle-ci projette sur ma vie de beaux commencements. La recherche au bout de la nuit semble être une expédition adéquate : s’il s’agit de l’espace, au bout de l’élan se trouvera l’étoile ; s’il s’agit du temps, au bout du voyage poindra l’aurore. | | | | |
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| noblesse | | | À l’ouverture d’esprit au secret, pour être dévoilement (Heidegger), je préfère l’ouverture d’âme au mystère, pour devenir élan. | | | | |
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| noblesse | | | La vie inscrit tout dans la durée ; son contraire, le rêve, n’a de sens que dans un instant, dans une étincelle, dans une immobilité. Et puisque les états les plus nobles de notre âme – le bonheur, l’extase, le déchirement, l’espérance – ne peuvent pas durer, le besoin de rêve fit appel au livre, son guide le plus fidèle. | | | | |
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| noblesse | | | Toute larme purifie quelque chose : le cœur, encombré d’amour ou de honte ; l’âme, enténébrée par une beauté intenable ; l’esprit, en proie au noir désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | Ne déploie pas tes ailes, tant que tes pieds s’agitent. « Plus résolument ton âme se détache des basses envies terrestres, plus majestueusement elle rejoindra la hauteur céleste »* - St-Augustin - « Tanto gloriositus mens ad superiora promovetur, quanto diligentius ab inferioribus concupiscentia cohibetur ». | | | | |
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| noblesse | | | La merveille de l'homme est d'être muni exactement de ce qui permet de vivre le monde comme une pure musique : un instrument (le talent), un interprète (l'esprit), un auditeur (le cœur), un compositeur (l'âme). Paradoxalement, les yeux y sont absents, pourtant c'est bien le regard qui permet de voir cette merveille. C'est le regard et la mémoire qui rendent l'homme - mortel. « L'homme est un Dieu mortel »*** - le Trismégiste. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n’est qu’un élan vers la hauteur ; seul le talent complice permet d’en créer une demeure ou, plutôt un état d’âme musical, un regard créateur. La liberté et l’intelligence ne servent qu’à garder contact avec l’étendue des horizons actuels et la profondeur des chutes futures. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui est conscient des mystères impénétrables, entourant nos savoirs et nos passions, reconnaît la faiblesse de son esprit et sait se fier à la faiblesse de son âme – c’est une vraie force. De la fausse ou de la bornée, on peut dire : « La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Des Narcisse ratés, à cause de : pas assez d'azur au-dessus de leur âme ou au fond du lac ; la surface du lac troublé par l'agitation du quotidien ; une mare, prise pour un lac. | | | | |
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| noblesse | | | Pas de nostalgie pour mon enfance, mais une immense gratitude, s’adressant surtout à ma mère, qui m’avait fait découvrir mon âme, celle qui, toujours la même, croit, face à mes actes, mes pensées et même à mes sentiments – la vraie vie est ailleurs ! Une leçon qui ne peut être apprise que dans l'enfance. | | | | |
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| noblesse | | | Seules la force de l’esprit ou la noblesse de l’âme peuvent se permettre de se soumettre à la faiblesse du cœur. Et contrairement à ce qu’en pense Vauvenargues : « Nul homme n’est faible par choix », cette soumission est bien un choix ! | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ne nous est donné que pour scruter les profondeurs ; l’esprit visant la hauteur n’est que l’orgueil. La hauteur est un séjour rêvé de l’âme. « C’est pour la hauteur que m’est donnée une âme libre »** - Z.Hippius - « Свободный дух, он дан мне - для высот ». | | | | |
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| noblesse | | | Les besoins de mon âme remplissent tout l’Univers : de la hauteur de mes élans à la profondeur de mes angoisses, des horizons de ma culture à l’étendue de ma nature. En revanche, les besoins de mon esprit sont des plus modestes : plus il est affamé, non encombré par le souci du jour, plus créatif il est. Les pédants charlatanesques pensent, évidemment, le contraire : « Le degré de la misère d’un esprit humain peut se mesurer selon le peu de choses qui couvrent ses besoins » - Hegel - « An dem Wenigen, das so die Bedürfnisse des menschlichen Geistes befriedigen kann, können wir das Ausmaß seines Verlustes messen ». | | | | |
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| noblesse | | | Les plumes nobles sèment l’espérance, qui ne pousserait qu’en hauteur, que seuls les rêveurs cultivent. Les plumes vulgaires propagent le désespoir grégaire, pour rameuter tout ce qui traîne dans la platitude. Les premières s’adressent aux solitaires ; les secondes, à la recherche d’épigones, – aux hommes d’action. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme de la meilleure culture consiste en culture de l'âme. Le seul cultivateur, aujourd'hui, c'est le cerveau, dont les manipulations transgéniques rendirent l'âme robuste, résistante, onctueuse et sans goût. Sans aucun intérêt pour la philosophie, cette vraie culture de l'âme (Cicéron). | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | La seule fonction noble de nos espérances est de créer un état d’âme qui nous hisse au-dessus du réel. « Les rêves et les espérances s’éveillent sur Terre, mais s’accomplissent ailleurs »* - Chestov - « На земле пробуждаются мечты и надежды, исполняются же они не здесь ». | | | | |
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| noblesse | | | La calamité des temps modernes n’est ni dans le manque d’esprit chez les savants (ce qui exista toujours), ni dans le manque de savoir chez les hommes d’esprit (ce qui est commun depuis le siècle des Lumières), mais dans l’incapacité des hommes d’esprit de se transformer en hommes d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a assez d’artisans et de journalistes, pour servir les idées ou la vie, en les décrivant ; le rêve réclame un tableau d’artiste, se servant d’idées ou de vie communes, comme d’une matière première, de couleurs presque aléatoires, pour peindre ses propres états d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme, d’abord, est visuelle, pour s’imprégner de la beauté ; ensuite, plus mûre, elle devient auditive, pour se vouer à la musique. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacré et le noble sont affaires de l’âme et constituent le fond de nos meilleures espérances. Le désespoir est toujours une banalité, à laquelle nous veut conduire notre esprit, qui ignore et la majesté et le génie. | | | | |
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| noblesse | | | Aujourd'hui, la variété et la souplesse, ces attributs des belles âmes (Montaigne), sont propres des amuseurs publics. Le bel esprit est l'homme d'une seule idée ; la belle âme est l'homme d'un seul sentiment. La noblesse est cette idée et ce sentiment. | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | Moins tu réfléchis sur la mort, plus noble sera l’intranquillité – désirable ! - de ton âme. Et laisse les chercheurs de la paix d’âme penser dans le sens contraire : « Personne ne peut avoir l’âme tranquille sans méditer sur la mort » - Cicéron - « Sine mortis meditatione tranquillo animo esse nemo potest ». | | | | |
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| noblesse | | | Une découverte qu’on fait, malheureusement, trop tard : l’âme ne se réduit ni aux yeux ni aux oreilles ni à l’esprit. Ce n’est que lorsqu’on l’a découvert, qu’on peut envisager d’être un artiste. « J’eus l’impression de ne posséder, n’avoir besoin ni des oreilles, ni toutefois des yeux ou autres sens »* - Bach - « Es war mir, als wenn ich weder Ohren, am wenigsten Augen und weiter keine übrigen Sinne besäße noch brauchte ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour parler d’un état d’âme, il faut qu’il y ait une âme. Or, les cas, où l’âme se réveille, sont rarissimes ; le plus fréquemment, ils se manifestent chez le poète. Je n’évoque les états d’âme que lorsqu’un fourmillement poétique en autorise la peinture. L’âme dort dans les tumultes quotidiens ; un silence éternel la rend vivace. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit à la lumière de ton esprit, à la création de ton âme, à la noblesse de ton cœur. Le premier, la lumière, maîtrise ta vue, ta marche, ta parole ; la deuxième en crée les ombres - ton regard, ta danse, ton chant : le troisième munit de frissons le jeu de lumières et d’ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Les âmes sont rares, dans ce monde inanimé ; celles qui survécurent, agonisent et ne pourraient palpiter de nouveau que dans la hauteur des rêves ; mais elles se profanent dans la platitude de l’actualité, qu’on appelle, ironiquement, largeur de vues : « Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies » - Lamartine. | | | | |
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| noblesse | | | Même les plus cruels des bourreaux sont capables de rires et de pleurs, de ces messagers d’un cœur irresponsable. Mais le messager d’une âme responsable, le regard noble, ne s’irradie que des purs. | | | | |
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| noblesse | | | Tu es digne d’une hauteur, lorsque la force ou la faiblesse, l’opulence ou la misère, le triomphe ou le désastre ont la même valeur pour ton âme. « Si ton âme est toujours ailée, sont égaux pour elle huttes ou palais »** - Tsvétaeva - « Если душа родилась крылатой - что ей хоромы - и что ей хаты ». | | | | |
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| noblesse | | | À ceux qui cherchent des idées, pour guider leur vie, je préfère ceux qui ont trouvé des mots, pour peindre leurs rêves. À l’imagination du rêve Dostoïevsky préfère la réalité, tout aussi imaginaire : « Exhiber les entrailles de mon âme au marché littéraire serait une bassesse » - « Тащить внутренность души моей на литературный рынок почёл бы подлостью ». | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur appartient à l’esprit, et la hauteur – à l’âme ; c’est pourquoi il ne faut pas chercher, vainement, fundum animae (Maître Eckhart ou Luther), mais s’appuyer sur fundum intellectu, pour viser altitudinem animae. | | | | |
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| noblesse | | | Là où ce n’est pas l’essence mais la nuance qui compte, on est dans le commun, dans le comparatif, tandis que c’est dans le sublime, dans le superlatif, que s’exprime une âme originale. Le Français mise trop sur la nuance, tandis que l’Allemand vise surtout l’essence. | | | | |
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| noblesse | | | Regard sur mon étoile – c’est peut-être le critère le plus fréquent que j’applique à mes fidélités, béatitudes, tragédies, motivations, états d’âme, élans, espérances, admirations. L’idéal – en garder l’intensité, la direction, la fraîcheur. S’en consoler. | | | | |
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| noblesse | | | Autant les tourmentes de l’âme rehaussent ses créations, autant les troubles de l’esprit l’éloignent de la profondeur. « La vie de l’esprit n’atteint à sa vérité que lorsque celui-ci se trouve dans un état de déchirement » - Hegel - « Das Leben des Geistes gewinnt seine Wahrheit nur, indem er in der absoluten Zerrissenheit sich selbst findet ». L’esprit déchiré ne peut produire que des vérités décousues. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme s’éteindra en toi, comme ton esprit et ton cœur. Son immortalité ne peut signifier que son autonomie, son indépendance, contrairement à ses deux confrères, car elle est la seule à communiquer avec le mystère de ton soi inconnu, ton inspirateur, qui fera de toi un créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Chez un sage, la raison et le sentiment s’entendent en toute fraternité ; c’est le manque de connaissances d’un esprit trop dissipé ou d’intensité d’une âme trop passive, qui poussent l’homme à inventer des conflits inexistants entre la réflexion et l’émotion. | | | | |
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| noblesse | | | L’espérance n’est pas une attente du possible, mais une foi en l’impossible. « L’homme est une âme immortelle dans l’état d’espérance »* - F.Schlegel - « Der Mensch ist ein unsterblicher Geist im Zustande der Hoffnung ». L’esprit convaincu par l’impossible s’appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le rêve, il n’y a ni matière ni esprit, ces composants de la réalité ; le rêve est immatériel et ne repose que sur l’âme. Il est absurde de dire : « Je n'aime le rêve que tant que je le crois réalité » - A.Gide. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent artistique n’est peut-être que la présence, consciente ou non, d’une âme créatrice, demeure de la hauteur. Les esprits et les cœurs des hommes atteignent à peu près les mêmes profondeurs, mais sans la dimension céleste, ils sont condamnés à la platitude terrestre. Les idées et les sentiments sont démocratiques ; les états d’âme, mis en musique par le talent, - aristocratiques. Et Pouchkine : « Deux sortes d’absurdité : la première émerge du manque de sentiments et d’idées, pallié par les mots ; la seconde – de leur plénitude et du manque de mots » - « Есть два рода бессмыслицы : одна происходит от недостатка чувств и мыслей, заменяемого словами ; другая — от полноты чувств и мыслей и недостатка слов » - introduit une fausse symétrie : entre la vie servile et le rêve libre il y aura toujours un gouffre. | | | | |
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| noblesse | | | L’inutilité croissante de toute noblesse la condamne à disparaître. « Les plus nobles, aujourd’hui, courent le risque d’extinction, car leurs yeux, oreilles et âmes sont à la recherche de l’éveil et de la caresse »** - H.Hesse - « Heute müssen die Edleren hinsterben, da sie wache und zarte Augen, Ohren und Seelen haben ». - ils devraient davantage songer aux rêves qu’aux veilles. | | | | |
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| noblesse | | | Le Bien du cœur est réel, et la Beauté de l’âme est imaginaire ; l’écriture est dans l’imaginaire, c’est pourquoi le cœur y doit céder sa place à l’âme. Dans l’ascèse on renonce au luxe ; dans les contraintes on s’astreint au seul luxe. L’illusion divine d’une beauté profonde, le cœur face au monde ; la création humaine d’une haute beauté, dans la solitude de l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme est nourrie et assouvie par l’esprit, chasseur de mots et d’idées, et par le cœur, pourvoyeur de goûts et d’ivresses. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui est réel a des coordonnées et des dates, tandis que le rêve s’en détache. Pour s’adonner au rêve, tu n’as pas besoin de fuir la réalité ; il suffit que tu cesses de lire les leçons de ton esprit et que tu écoutes la musique de ton âme. | | | | |
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| noblesse | | | L’état d’âme que je guette : être possédé par un élan et en posséder les ressorts. Cet état ne peut durer, d’où mon culte des commencements. | | | | |
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| noblesse | | | Le Valoir de ton âme détermine le Devoir de ton corps, le Vouloir de ton cœur, le Pouvoir de ton esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Ce que vaut ton âme, seul ton esprit est capable d’exprimer ; il ne soufflera ni là où il veut ni là où il peut mais là où il sait et doit, sur ordre de ton âme, détentrice de la volonté et du pouvoir. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est un état d’âme et non un lieu ; elle est impondérable et s’oppose à la pesanteur, elle est une grâce qui, en s’élevant ne se soulève guère. | | | | |
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| noblesse | | | Le feu de ta passion n’est noble que s’il te trouve déjà à une hauteur. La hauteur de ton âme n’est accessible que grâce à l’air poétique, qui t’arrache à la terre de tes actions. L’essence aquatique, qui alimentera ton ascension, ce sera le sang de ton cœur ou l’encre de ta plume, tenue par ton esprit. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| chœur proximité | | | DOUTE : Le doute n'est fécond qu'au sujet de ce que nous fournissent les mains ou le cerveau, c'est-à-dire de ce qui nous est proche. Douter du doute, ce serait renoncer à écouter ce qui, au rythme lointain, palpite mystérieusement dans notre âme. La foi, c'est la réalité des cadences, dont on ignore la source, tout en l'admirant. | | | | |
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| chœur proximité | | | BIEN : Avec le beau, qui loge dans l'âme, et le mystère, qui privilégie la tête, le bien, du cœur, où il respire, est le troisième signe de notre participation à l'infini. Il semble être le plus coriace des trois, face à l'invasion du quotidien, qui place plus facilement des idoles du jour dans l'âme et des calculs mécaniques dans la cervelle que des saloperies dans le cœur. | | | | |
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| chœur proximité | | | HOMMES : Ce qui écorche notre épiderme, ce sont des hommes, trop proches de nous pour guérir notre âme. Ils s'assemblent en tribus pour ne pas rester seuls devant les plaies cachées, sans partage possible. Il faut chasser les hommes de toute finalité astrale et ne s'adresser à eux qu'en coups de main ou coups de pied. L'homme, lui, mériterait peut-être, ton coup d'ailes. | | | | |
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| proximité | | | Le ciel ne doit pas entendre mes pas, si je veux continuer à l'avoir pour compagnon ; si je ne cherche pas à l'illuminer, il m'offrira peut-être mon étoile. Mais si j'en fais le séjour de mon âme, je ne dois pas oublier qu'il est aussi la demeure des dieux morts ; qu'il soit ma haute ruine : « Demeure le céleste, le tué » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | Dieu : grand Sourd pour les candides, grand Muet pour les délicats, grand Bavard pour les cyniques : sensible dans nos joies, intelligible dans notre esprit, palpable dans notre âme. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré rôde autour de notre âme, la soulève en hauteur et la fait chuter en la chargeant de noms et de dates. Pourtant, « le penseur dit l'être ; le poète nomme le sacré » - Heidegger - « der Denker sagt das Sein ; der Dichter nennt das Heilige » - puisque le nommage poétique passe par la métaphore et non pas par le nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La philosophie éloigne le proche, pour en avoir une vue plus sobre ; la poésie rapproche le lointain, pour mieux s’en enivrer. La philosophie s’occupe de l’intensité de l’être ; la poésie cherche à en munir son devenir : « Le spectre de l’être s’entoure d’un azur au-delà de la page » - Nabokov - « Продлённый призрак бытия синеет за чертой страницы ». | | | | |
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| proximité | | | La représentation, c'est à dire une traduction des phénomènes en noumènes ou mathèmes, pour mieux comprendre ou mieux sentir le monde, est incontournable presque en tout ; je ne connais que deux exceptions – la beauté de l'œuvre divine sur la Terre et la musique humaine, nous ouvrant au ciel, – elles frappent l'âme sans intermédiaires. | | | | |
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| proximité | | | Le besoin d'un lointain accompagna les hommes. Les dieux, l'amour, le rêve peuplaient leurs fantasmes, avant que la religion, la famille, la science ne s'y substituent et ne calment les fébrilités humaines. Tout ce que les hommes finissent par maîtriser leur devient proche, éventé de tout mystère et ne portant aucune espérance d'infini. Avec la sobriété des sens et du sens, l'âme devint atavique. | | | | |
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| proximité | | | Le regard, c'est ce qui met en contact harmonieux mon âme tâtonnante et le monde, deux fantômes, s'ignorant à une distance vertigineuse. L'œil erre, la chose fuit, mais quand l'accommodation réussit, naît le regard. Comme chez les pacifiques Kant (la philosophie serait un champ de bataille - der Kampfplatz) et Hegel (qui serait l'issue du combat et le combat lui-même - das Kampfende und der Kampf selbst), les combattants étant leur esprit et l'énigme du monde. Quand on est intelligent, on aboutit à une paix universelle, à un acquiescement au monde, qui s'avère être équivalent à ton âme. On exprime le mieux son âme, en se tournant vers les étoiles ou en se mesurant à l'univers entier. | | | | |
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| proximité | | | Les hypostases divines chez l'homme : le cœur (pour tendre vers le Bien), l'âme (pour s'émouvoir devant le Beau), l'esprit (pour prospecter le Vrai). Les sens produisent ses hypostases humaines : le regard, le goût, l'intuition, la musique, la caresse. | | | | |
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| proximité | | | La beauté naît uniquement en notre désir, disent les matérialistes. « La beauté des choses vit dans l'âme de celui qui les contemple » - Hume - « The beauty of things resides in the soul of those who look at it ». Mais pourquoi toutes les fleurs sont-elles belles et pas seulement un petit tiers ? La beauté est hors de nous ! | | | | |
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| proximité | | | Je réussis mon livre d'autant mieux, qu'il puisse - et doive - être lu d'une plus grande distance. La meilleure peinture verbale est monumentale : « La sensibilité, après Apollon, doit faire appel à Héraclès » - Ortega y Gasset - « De Apolo se dirige la sensibilidad à Hércules ». Peindre le ciel, c'est par ce seul biais qu'on en renouvelle l'azur, azur se fanant à tout contact avec la grisaille du temps. « L'azur lointain, qui résiste à la proximité, est le lointain peint des coulisses » - Benjamin - « Die blaue Ferne die keiner Nähe weicht ist die gemalte Ferne der Kulisse » - l'art est création de l'aura des choses. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui soulage fut toujours préféré à ce qui sauve. Le désenchantement moderne est, qu'aucun salut n'enchante plus personne. La magie naturelle, se reflétant dans l'âme, fiche le camp, puisque la seule interface avec le monde se loge désormais dans la cervelle, tandis qu'un monde enchanté est celui, où se sent chez elle l'âme. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni le cœur (Pascal) ni l'âme (les romantiques) qui sentent Dieu, mais bien l'esprit (Valéry). Ne le reconnaissent que ceux qui ont du cœur et qui s'identifient avec l'âme. | | | | |
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| proximité | | | L'âme catholique s'embrase pour la hauteur du Christ extériorisé et vit l'ascension ; le cœur orthodoxe embrasse la profondeur du Christ intériorisé et le rejoint dans la descente aux enfers ; la raison protestante suit l'étendue du Christ palpable et s'y immobilise. | | | | |
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| proximité | | | Je ne veux pas dévoiler les choses destinées à rester près de mon âme ; l'envie de les connaître annonce la séparation. | | | | |
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| proximité | | | Ni au ciel ni sur terre, les existentialistes ne parviennent à lire une échelle quelconque de valeurs et se remettent à l'aveugle action, sous leurs pieds. Ils ne veulent pas admettre, que ce qui est illisible à la raison peut être parfaitement sensible à l'âme et, partant, - intelligible pour un esprit étoilé. Mais, d'autre part, quand l'horreur d'un rapprochement inexorable de l'homme avec la machine me saisit, je ne sais plus quoi répondre à ces soi-disant impératifs esthétique et moral… | | | | |
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| proximité | | | Regarder les choses de loin ou de près ne fait que réveiller le plat prurit aux pieds ou au cerveau ; c'est mon regard, s'éveillant dès que je ferme les yeux et me détache des choses, qui me met en proximité urticante et vibrante avec mon âme immobile. | | | | |
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| proximité | | | Parmi ceux qui professent des avis contraires aux miens, tant d'âmes proches ; et, chez mes voisins en esprit, - tant d'étrangers lointains. Il n'existe pas de métrique commune entre l'âme, l'esprit et le cœur ; seule l'amitié en établit des distances comparables. | | | | |
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| proximité | | | Il suffit, que tu t'adresses non pas à tes collègues mais à Dieu, pour que tu me touches. Cet attouchement devient caresse, s'il se répercute de l'esprit à l'âme. Le talent, c'est l'art de réussir cet heureux glissement. | | | | |
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| proximité | | | Il est tout autant impossible d'imaginer ma vie dans l'au-delà qu'imaginer mon soi réparti entre deux corps (métempsychose), ou un corps habité par deux âmes (psychose). Ce qui explique le succès des résurrections ou des fusions en tout genre, chez le poète, manipulateur de l'impossible. | | | | |
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| proximité | | | Le plus grandiose, dans le dessein divin, est que les miracles de la matière, de l'esprit et de l'âme sont du même degré ; on hésiterait d'en dresser la préséance (ce que tenta, sans conviction, Kant : « Le monde est un animal, mais son âme n'en est pas Dieu » - « Die Welt ist ein Tier : aber die Seele desselben ist nicht Gott »). | | | | |
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| proximité | | | La vie, réelle ou inventée, peut avoir du charme en versions linéaire ou plate ; mais si je veux donner du volume à la vie surgissant de mes mots, il me faudra de l'étendue des images, de la profondeur des idées, de la hauteur de l'âme ; une seule dimension me manquera, et je dégringolerai dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Face à l'idée de sa propre mort, tout homme lucide, non berné ni bercé par une minable superstition, devrait passer sa vie à hurler sur la lune, les cheveux dressés, le cerveau en feu, les yeux fixés sur son tombeau. Pourtant, il se comporte, comme si une immortalité l'attendait au bout du chemin ; le Créateur mit en lui un irrésistible et bel instinct. « Nous ressentons, au fond de nous-mêmes, notre éternité » - Spinoza - « Sentimus experimurque nos aeternos esse ». Et ils continuent à se croire au théâtre : « Mon âme, il faut partir » - les dernières paroles de Descartes, de celui qui, pourtant, disait : « Il est certain, que mon âme peut exister sans mon corps ! ». | | | | |
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| proximité | | | L'air, qui est l'élément de la liberté et de la musique, sert d'étape à mon regard sur le ciel. Et le corps, peut-être, est cette terre, à partir de laquelle j’aperçois le mieux le feu divin : « Ainsi l'âme s'unit à l'âme, fût-ce par le chemin du corps » - J.Donne - « Soe soule into the soule may flow, though it to body first repaire ». Comme le mot, cherchant à embrasser mon âme obscure, est condamné à se fier à la transparence des pensées. | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu de Spinoza, à l'infinité d'attributs, est aussi loufoque que le Dieu s'incarnant dans un fils de charpentier ou s'identifiant avec un marchand de tapis. Le Dieu inconnu, le seul, qui mérite nos louanges, est celui qui, premièrement, déposa en nous les germes du vrai, du bon et du beau et, deuxièmement, pour les percevoir, nous munit d'un cerveau, d'un cœur et d'une âme. « Dieu se connaît mieux en restant inconnu »** - St-Augustin - « Deus scitur melius nesciendo ». | | | | |
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| proximité | | | Narcisse, qui serait incapable de s'adresser aux dieux, ni en croisant le regard d'Apollon ni en s'élevant à la hauteur de Dionysos (ces deux interlocuteurs réveillent notre soi inconnu), donc sans talent ni intensité, ne serait qu'un sot auto-satisfait, se contentant de son soi connu. L'esprit doit préserver imperturbable la surface réfléchissante, et l'âme – percer la profondeur houleuse. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est peut-être : Verbe - pour l'esprit, Amour - pour le cœur, Musique - pour l'âme et Caresse - pour le corps. Un corps, voué à la déchéance, a plus besoin de consolation que l'âme immuable : « Dieu n'est pas une exigence de l'âme, mais du corps » - R.Debray - l'esprit et l'âme se chargeant d'anesthésies ou d'euthanasies. | | | | |
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| proximité | | | Un athée est souvent un homme châtré, soit de l'intelligence, soit de la sensibilité, soit de l'âme. Ce qui peut rendre sa voix plus pénétrante. La greffe au cerveau ou aux glandes lacrymales, que subit un homme pieux, ayant rencontré Dieu, ne rend plus viriles ni sa pensée ni ses lamentations. Seule la compagnie d'un Dieu inconnu conduit à l'invention, cette seule authenticité humaine. | | | | |
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| proximité | | | Pour amortir le choc écrasant de nos misères rationnelles, le Créateur imagina une consolation irrationnelle – la création humaine. Mais quels en sont les vrais raisons, motifs, moteurs ? Deux réponses sont les plus répandues - pour le salut de mon âme ou pour accomplir une mission confiée par autrui, par l'au-delà, par devoir. La première est futile, symptôme de graphomanie, mais la seconde n'est pas plus glorieuse, non plus, puisqu'elle suppose une mimésis, à la place d'une poïésis. | | | | |
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| proximité | | | La foi grégaire et réglementaire se formait autour de mythes ou de rites : le sacrifice des angoissés ou la fidélité des forcés. Mais la vraie foi devrait venir de l'esprit équilibré et libre, dominant les troubles ou les ténèbres de l'âme. On crée par et dans des ombres, on croit dans la lumière, illuminant simultanément l'âme et l'esprit. « La foi consiste à ne jamais renier dans les ténèbres ce qu'on a entrevu dans la lumière » - G.Thibon - la fidélité dans les ténèbres est aussi belle que le sacrifice dans la lumière. | | | | |
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| proximité | | | Pour juger une œuvre d'art, il serait illusoire de la mettre à côté d'un objet créé par Dieu, un arbre ou un papillon, et d'évaluer la distance qui l'en sépare. La création ex nihilo est inaccessible à l'homme ; dans le meilleur des cas, je me vouerai aux commencements, mais l'origine restera hors de ma portée. Trois mesures ascendantes sont à la disposition de mon œil : la géométrie (intelligence), la mécanique (raison), l'âme (mystère) ; et c'est mon regard, si j'en suis capable, qui me rendra humble et fier, face au génie divin. « Je suis dans le commencement, mais l'arbre, c'est Toi »** - Rilke - « Ich bin das Beginnende, du aber bist der Baum » - un commencement poétique aussi est un arbre, et s'il a assez d'inconnues, il pourrait s'unifier avec l'arbre divin. | | | | |
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| proximité | | | Selon les témoignages bibliques, le Dieu monothéiste aurait les narines, les oreilles, le tube digestif, les yeux, les pieds, les doigts ; Il s'accorde l'exclusivité en matière de vérités et de bontés, mais, au moins en paroles, se désintéresse de la beauté. Pourtant, Son œuvre en regorge ! Ceux qui croient Le connaître ne communiquent avec Lui qu'en esprit ; ceux qui ne croient pas en Son existence possède souvent une âme, le seul outil qui nous mette en contact avec le beau. Le vrai créateur est créateur de dieux cachottiers ou inexistants. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui mériterait le nom de divin, à part Dieu lui-même, vit dans ton âme, sans liens compréhensibles avec la raison, les noms, les connaissances, privé, donc, de réalité, de langage, de représentation. « À jamais - innommable, à jamais - inconnu, à jamais - irreprésenté, et cependant - vécu dans l'âme »*** - D.H.Lawrence - « Forever nameless, forever unknown, forever unrepresented, yet forever felt in the soul ». Les uns verront ainsi leur Dieu, les autres - leur meilleur soi. | | | | |
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| proximité | | | Les simplets se limitent à modéliser les objets, les subtils commencent par les relations. Le Créateur s'y connaissait : « Le nom du Père n'est pas le nom d'une essence ni d'une action, c'est le nom d'une relation » - Grégoire de Nazianze - et le but de notre ancrage à la Création y serait de la rendre transitive : créer l'œuvre, comme le Père procrée le Fils consubstantiel, elle, l'œuvre d'esprit, procéderait de l'âme par le talent - une réplique humaine des relations trinitaires. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain mesurée par la seule raison peut être aussi sans ressorts que le proche le plus inerte. « L'espèce la plus vaine, ceux qui méprisent ce qui est proche et rêvent de ce qui est au loin » - Pindare. C'est l'âme qui découvre et sacre le lointain indubitable et … vain. On devrait inverser l'adage populaire et dire que ce qui est loin du cœur devrait rester loin des yeux. De nos jours, où l'on ne sait ni mépriser ni rêver, où l'on ne fait que mesurer, avec des outils pipés, le proche et le lointain se valent. | | | | |
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| proximité | | | On n'admire qu'à distance ; la familiarité révèle les vraies proportions, réveille des envies et des sarcasmes. Le soupir a sa place près des épidermes, pour une âme en pâmoison ; mais l'admiration a besoin d'un esprit concentré, à grandes voiles, que ce soit même avec un souffle coupé. | | | | |
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| proximité | | | Deux âmes, attirées le plus obscurément, l'une vers l'autre, du tréfonds de leurs lointains respectifs, connaissent le mieux la proximité astrale. « Les cœurs les plus proches ne sont pas ceux qui se touchent » - proverbe chinois. | | | | |
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| proximité | | | De la géométrie divine : au sommet du vivant, Dieu créa la raison humaine, pour qu'elle scrute Ses solutions-horizons. Ensuite, une troisième dimension surgit : Dieu crée l'esprit, pour explorer la profondeur de Ses problèmes, et l'âme - pour s'émouvoir de la hauteur de Ses mystères. Mais il est possible, qu'il existe non seulement un sur-homme, mais aussi un sur-Dieu, pour qui la création de cet espace humain fut un seul et même acte. | | | | |
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| proximité | | | Dans l'évolution de ces cadeaux divins, esprit et âme, l'homme imita Dieu, en créant le langage, qui comble l'esprit, et en devenant sensible à la musique, ce qui ravit l'âme. | | | | |
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| proximité | | | Accepter la vacuité de Dieu est un geste d'esprit aussi noble que le regard, que ton âme jette dans le trop-plein de Dieu, qui, en retour, illumine ton vide. | | | | |
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| proximité | | | Toute foi part des miracles. La foi collective, héritée, se fonde sur des miracles surnaturels, admis par l'esprit capitulard et fixés dans des calendriers. La foi individuelle, spontanée, renvoie aux miracles naturels, reconnus dans chaque élément de la nature par le regard de l'âme. La foi réglementaire est affaire de l'esprit ; la foi mystique est œuvre de l'âme. Quant aux miracles résultant d'une foi, c'est une affaire des psychiatres ou des chamanes : « Le miracle doit provenir de la foi, et non pas la foi – du miracle » - Berdiaev - « Чудо должно быть от веры, а не вера от чуда ». | | | | |
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| proximité | | | L’intuition du divin et la consolation humaine – leurs rôles ressemblent beaucoup : l’esprit, avec de bonnes raisons, proclame la mort de Dieu et la nature illusoire de toute consolation dans le réel ; mais l’âme aspire au grand Inexistant et s’enivre d’une consolation désincarnée, atemporelle, atopique. | | | | |
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| proximité | | | Notre cerveau n'est à l'aise que dans des univers clos ; l'Ouvert est affaire de l'âme. Une main fermée sur sa prise, ou une main tendue vers l'imprenable. Garder sous sa main ou à portée de sa main – Vorhandenheit ou Zuhandenheit (Heidegger) – une proximité stabilisatrice spatio-temporelle ou une proximité artificielle de l'élan. | | | | |
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| proximité | | | Quel sens donner à la prière ? - Dieu, c'est mon âme, et mon âme n'est ni la chose désirée ni le désir même, elle est l'étonnement, l'admiration, la vibration, l'extase, bref - la musique. Prier, c'est donc tenter de lire des partitions divines ou de créer mes propres partitions, si un don divin m'est octroyé. Ce don se manifeste par la voix intelligible de mon soi inconnu et seulement sensible. Souviens-toi, que prier, en hébreu, veut dire juger son propre soi. | | | | |
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| proximité | | | Les âmes dites basses se contentent de la superstition, cette seule religion, qui leur est accessible. Les âmes, qui se disent hautes, en revanche, s'adonnent, de préférence, à la seule vraie religion, celle qui est enregistrée au Ministère des Cultes et tournée vers Hermès. L'âme garde de la hauteur, tant qu'une hérésie l'accompagne. | | | | |
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| proximité | | | La grâce catholique ou orthodoxe se lit dans la création humaine ; la grâce protestante accompagne le caprice divin. Et puisque plus haute est la grâce, plus basse est la pesanteur, les protestants, si souvent, présentent une rare lourdeur. Mais les protestants ont raison de se moquer de nos actions comme stimulateurs de grâces divines : nous serions si misérables, si seules nos actions exprimaient ce que nous valons. Et non pas la libre grâce de Dieu ou de notre création ; la grâce suit nos âmes et non pas nos bras. | | | | |
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| proximité | | | Toutes les religions racoleuses me tendent leurs paris pascaliens, dans lesquels ne figurent aucune date, aucun nom, aucun événement ; une fois que je l'ai accepté, ils me ressortent des mages, des archanges, des navettes entre terre et ciel, et, dépité, abusé, je renoncerai aux dés, aux jeux, aux rébus, et je resterai avec le mystère de mon âme inexpliquée. | | | | |
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| proximité | | | Le monde de nos attirances est triple : le monde des lointains (où règnent l'arbitraire, l'extrémisme, l'irresponsabilité), le monde des proches (où nous guident la solidarité, l'entente, la maîtrise) et enfin le monde de la fraternité (où la démesure se substitue à la mesure). C'est de ce dernier monde que parle Heidegger : « La proximité ne s'établit pas selon la mesure des distances » - « Die Nähe ist nicht durch Ausmessen von Abständen festgelegt ». Le monde où les distances ne s'évaluent que numériquement est un monde sans distances de cœur, sans frontières d'âme. | | | | |
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| proximité | | | Je n'aime pas les frontières, qui servent pour délimiter des enclos, ou même des cloîtres, et dont la clôture me rendrait, mécaniquement, frère des autres renfermés. La frontière désirable est celle qui, inaccessible, m'attire et fait de moi un Ouvert, suivant des yeux de l'âme, et non pas des pieds de la raison, mes propres limites, dessinées par quelqu'un de plus haut que moi. | | | | |
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| proximité | | | Ils ne quittent pas des yeux – la chose. Cette scrutation est déclenchée par la raison, mais, arrivés à une certaine profondeur, ils avouent les limites de la raison et laissent la parole à ce qu'ils appellent la foi, cet aveu d'impuissance de la raison. Tandis que le bon relais devrait être assuré par l'âme, qui abandonnerait la chose pour le rêve, c'est à dire pour des images pleines d'intensité musicale. Dans ce rêve, la chose, au lieu d'être sondée dans son fond, serait enveloppée d'une forme nouvelle. | | | | |
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| proximité | | | Dans les semailles réelles, comme dans les résurrections virtuelles, le Hindou voit le corps, et le Chrétien – l'esprit ou l'âme. Mais dans l'économie humaine, le grain est de plus en plus remplacé par la conception in vitro, annoncée par des volatiles, tout de corps, sans imposer de croix à leurs élus, aux reptiles au cerveau reproductible. Les résurrections sont réservées aux mots ailés. | | | | |
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| proximité | | | Le mystère – une perplexité et une admiration, que la connaissance ne réfute pas et que la foi, peut-être provisoire, bénit. De notre regard sur la vie, il faudrait bannir la religion et garder la foi et le mystère. Pourtant, Nietzsche et Tolstoï formulent une religion sans foi ni mystères. L'aigle et la colombe manquent de dons de la chouette. Mais à la religion de la tête ou à la religion du cœur il faut préférer, au moins, la religion de l'âme, la poésie. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est un admirable cachottier : non seulement il munit l'homme d'un esprit, formulant des problèmes et inventant des solutions, mais Il imagina la transformation de cet esprit en âme, moyennant une ascension à une hauteur, où règnent des mystères. | | | | |
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| proximité | | | En quels termes puis-je parler de proximité ou d'accessibilité de mon soi inconnu ? Il m'est plus proche que la raison elle-même, puisque c'est lui qui anime mon esprit, pour qu'il devienne âme ; et ce souffle est plus spontané que mes mots, mes idées ou mes actes. Il est mon ouverture vers la merveille du monde, de la vie, de la raison ; il est si proche, que les myopes ne le voient même pas : « Le moi intérieur m'est caché » - Wittgenstein - « Das Innere ist uns verborgen ». | | | | |
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| proximité | | | Ce ne sont jamais les mêmes fibres qui vibrent devant la beauté incréée de la nature ou devant la beauté créée par la culture. Aucune trace du pinceau ou du Verbe du Créateur, dans le premier cas ; une perfection muette, devant laquelle l'esprit devient âme. Dans le second cas, l'âme s'émeut de la voix d'une âme sœur ; l'âme devient écho d'une musique, que l'esprit interprète. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit profond voit le Concepteur et le Penseur ; l'âme haute sent le Créateur et le Consolateur ; mais la raison plate ne fait qu'exécuter, machinalement, des algorithmes, elle n'a plus besoin ni d'esprit ni d'âme. Et puisqu'on vit la dictature de la raison, Dieu est proclamé mort. | | | | |
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| proximité | | | L'oubli des autres est une bonne contrainte ; l'oubli de soi est un bon moyen : « La création, et non seulement le salut, est ta vocation ; et, en son nom, tu dois parfois oublier et ton soi et ton âme » - Berdiaev - « Человек призван быть творцом, а не только спасаться. И во имя творчества забывать о себе и своей душе ». La création, par rupture, est le plus haut consolateur, quel que soit le créé : un arbre, un enfant, un poème. La routine, en continu, est le premier fossoyeur de l'espérance. | | | | |
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| proximité | | | Visiblement, Dieu s'exclut du domaine de l'action (où règne la liberté, vraie et vulgaire, celle du muscle et du calcul), pour n'habiter que celui du Bien (dont seul le cœur est le réceptacle et l'interprète libre) et pour consacrer l'homme à celui du Beau (que l'âme libre peuple de ses images divines). Dieu est cette triple liberté. | | | | |
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| proximité | | | Dans la vie, l'âme, hélas, n'est jamais confrontée à ce dilemme manichéen : se sauver ou se perdre ; celui qui pense la sauver la perd, celui qui sent la perdre en sauve peut-être une étincelle ; la honte en est plus fidèle interprète que la raison. | | | | |
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| proximité | | | La vraie foi surgit avec la magie du nombre, le regard initial ne naissant que dans la superstition de l'âme. « La mathématique nourrit la conversion du regard » - Platon. Mais mal digérée, la mathématique dévaste les âmes et les pousse à l'apostasie au profit des idoles désincarnées. | | | | |
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| proximité | | | Jamais les hommes n'étaient plus près du ciel : ils apprirent à se débarrasser du ballast de l'âme. | | | | |
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| proximité | | | Des hypostases d'Autrui : ma raison y voit l'autre, mon cœur - le semblable et mon âme - le prochain. La distance y est mesurée par les yeux, par les choses vues, par le regard. | | | | |
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| proximité | | | Pour se tourner vers nos origines divines, le cœur entend la voix du Bien, l'âme entend la musique du beau, l'esprit entend les cadences du vrai, et l'on s'adresse au Créateur, respectivement, en langage des mystères, des problèmes ou des solutions. | | | | |
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| proximité | | | Pour S.Weil, la pesanteur et la grâce s'excluent, pour Mandelstam - se complètent : « Vous renvoyez les mêmes signes, sœurs-jumelles, - la pesanteur, la grâce » - « Сёстры тяжесть и нежность ; одинаковы ваши приметы ». Elles sont parallèles, pour St-Augustin : « Ce que la pesanteur est au corps, la grâce l'est à l'âme » - « Quod enim est pondus in corporibus hoc est charitas in spiritibus ». | | | | |
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| proximité | | | Devant l'œuvre du Créateur : mon âme reconnaissante et ma raison pardonnante. | | | | |
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| proximité | | | On se rapproche par l'intérêt qu'on porte aux mêmes objets ; on se fraternise par l'intensité et la noblesse de relations entre objets. Nietzsche tombe sur la volonté et la puissance, chez Schopenhauer et Spinoza, mais la volonté du premier se forge dans le ressentiment (et non pas dans l'acquiescement nietzschéen), et la puissance du second s'attache à un esprit du savoir (et non pas sur l'âme du valoir nietzschéen). Et Nietzsche finit par se détacher de ses faux ancêtres (comme Valéry – de Descartes, avec sa méthode). | | | | |
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| proximité | | | Quand ce, que l'esprit conçoit comme infiniment lointain, l'âme perçoit comme infiniment proche, il y a de bonnes chances qu'on soit en présence du divin ; mais les deux avis sont indispensables. « Ne suis-je Dieu que dans la proximité ? Ne le suis-je pas aussi celui du lointain ? » - la Bible. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'est certainement pas une lumière, il est plutôt les ténèbres mêmes, inentamées et inscrutables ; toute lumière est dans ton esprit. Mais la propager est futile, puisqu'elle est la même dans toutes les têtes. Il te restent les ombres de ton âme, que tu chercheras à rapprocher des ombres divines, pour clore le cycle de la création. | | | | |
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| proximité | | | Le mûrissement en sagesses et en extases : le sacré se détache de Jérusalem et s'attache à Athènes. Où un dieu clame son existence, raisonne la routine du troupeau ; là, où le Dieu inexistant anime les esprits et élève les âmes, résonne la voix de l'homme, créateur et fraternel. | | | | |
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| proximité | | | Le cœur et l'âme peuvent vivre le mystère, ils ne peuvent pas le comprendre. Seul l'esprit en est capable. Pourtant, pour adhérer au plus grand des mystères, à Dieu, le croyant exclut l'esprit et ne compte que sur l'âme. Celui qui est le plus près de Dieu est peut-être l'incroyant, dont l'esprit émerveillé scrute son âme et y découvre un mystère à la hauteur de l'univers tout entier. Plus que paisible amour du bon ou irrépressible désir du vrai, Dieu est reconnaissance exaltée du beau. | | | | |
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| proximité | | | Dès qu'on se découvre les ailes, on est appelé par le lointain. « Lorsque l'âme a des ailes, elle se met à planer dans les hauteurs » - Platon. Sans l'usage des ailes l'âme, vite, dépérit. | | | | |
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| proximité | | | Céleste ou Très-Haut, telles sont les épithètes dont on affuble Dieu, jamais – terrestre ou profond. L'âme serait préférée à l'esprit, le rêve ou la douleur – à la connaissance. Mais les sots continuent leurs doctes litanies : « Dieux aiment la profondeur et non le tumulte de l'âme » - Wordsworth - « The Gods approve the depth and not the tumult of the soul ». | | | | |
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| proximité | | | Pour savoir si j'ai un bon Dieu, face à moi, il faudrait savoir si c'est malgré ou grâce à la longue distance qui m'en sépare, qu'Il demeure si proche de moi. Les trois métriques - celles du cerveau, du cœur et de l'âme - s'éploient rarement en parallèle. | | | | |
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| proximité | | | En écrivant, je m’adresse aux oreilles impossibles, qui ne sont ni de mes complices ni de mes pairs, mais cette écoute me motive, me rassérène et m’intimide. À celui qui me lira amoureusement, je tends, fébrilement, aussi bien la lumière de mon esprit que les ténèbres de mon âme. Et, fatalement, je me rends compte, que le seul lecteur ainsi visé, inconsciemment, c’est Dieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée »** - la Bible. | | | | |
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| proximité | | | Il faut reconnaître, que le corps n'est que notre surface, notre profondeur étant confiée à l'esprit et la hauteur - à l'âme ; mais toutes les deux, pour se rester fidèles, doivent passer par un sacrifice corporel, tel Dieu le Père et l'Esprit Saint, devant la Croix expiatoire, où expire le Fils. Et la poésie est une imitation de la Passion : « De leur hauteur, les âmes pleurent le corps, qu'elles viennent d'abandonner »** - Tiouttchev - « Души смотрят с высоты на ими брошенное тело ». | | | | |
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| proximité | | | Ni les vues de l’esprit ni le toucher de l’âme ne rapproche ni n’éloignent de Dieu ; Dieu est affaire du flair du cœur ; ne vivre que du présent fait perdre le goût de l’éternel. « Il n’y a pas de plus grand obstacle à l’encontre de Dieu que l’odeur du temps » - Maître Eckhart - « Es gibt kein größeres Hindernis für Gott als der Geruch der Zeit ». | | | | |
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| proximité | | | La volonté de puissance est une pulsion que n’éprouvent que les scientifiques et les artistes, puisque leur regard est tourné vers l’absolu, vers ce Dieu, Créateur de notre esprit curieux et de notre âme inapaisée ; la volonté divine sous-jacente serait l’asile de leur créativité, tandis que chez les autres, « la volonté de Dieu est l’asile de l’ignorance » - Spinoza - « Dei voluntatem, hoc est, ignorantiae asylum ». | | | | |
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| proximité | | | La bonne philosophie (comme toute poésie) peut se passer de concepts de vérité, de savoir, de nécessité. Les mauvaises, l’académique ou la religieuse, par pédantisme ou fanatisme, en sont surchargées, en abusant de philologie ou de misologie. L’académique, au moins, les loge dans l’esprit libre, critique et initiatique, proche de l’universel ; la religieuse leur trouve l’appui dans l’âme servile, dévouée aux Écritures. La croyance achève le parcours profond du sage ; elle précède l’errance superficielle du sot. | | | | |
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| proximité | | | La prière – ni intercession, ni pétition, ni contemplation, mais la musique d’une âme solitaire, en émoi devant la beauté et la tragédie du vivant. | | | | |
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| proximité | | | De l'âme et du cœur partent les regards superstitieux vers le beau ou vers le bien. Dieu ne peut trouver refuge que dans la perspective de ces regards. Mais c'est à l'esprit de préparer les fondations, faites du connu, de l'inconnu et de l'inconnaissable. | | | | |
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| proximité | | | La foi, c’est l’écoute de mon âme, c’est la vénération émerveillée du miracle de la vie ; cette foi prodigue ma seule consolation crédible. En revanche, tout renvoi, par une raison dévoyée, aux promesses, aux preuves, aux croyances dogmatiques ne fait qu’étouffer ma sensibilité. La vraie consolation est le triomphe de l’âme sur la raison, le triomphe du Beau incompréhensible sur le Vrai bien compris. « La religion, en tant que source de consolation, est un obstacle à la véritable foi » - S.Weil. | | | | |
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| proximité | | | On m’invite à adorer Dieu en vérité et en esprit. Ma première réaction – la perplexité, puisque n’adorent que le cœur ou l’âme, et, en plus, la vérité et l’esprit sont des attributs régaliens du logicien et non pas de l’artiste. Mais, en second lieu, j’admets que la merveille du Bien et du Beau ne pouvait être conçue que par un Esprit adorable. | | | | |
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| proximité | | | Le Bien et le Beau, ces cordes, biologiquement inutiles et irrationnelles, furent placées par le Créateur dans mon cœur et mon âme en tant que supports de la consolation divine, face à la tragédie de la vie et à l’horreur de la mort. La consolation humaine, se logeant dans l’action et non pas dans le rêve, m’éloigne de la hauteur et me replonge dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Dire que Dieu est la Nature (Spinoza) est aussi idiot, que dire que l’horloger est l’horloge. Dieu créa cette nature merveilleuse, couronnée par la vie ; Dieu mit dans l’homme trois sublimes facultés – le cœur, l’âme, l’esprit ; mais si le Bien reste une étincelle divine, réchauffant notre cœur mais intraduisible en actes, la Beauté et la Vérité (l’art et la science) sont des œuvres entièrement humaines. L’art est affaire de sensibilité et de génie ; la science est affaire de représentation et de langage. Dieu, apparemment, n’a pas besoin de ces attributs ; par ailleurs, tous les attributs, qu’on lui prête, sont anthropomorphes ; Dieu n’est pas seulement muet, mais nu et peut-être inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Croire en Dieu connu, en Europe, ce fut entretenir fanatisme, hypocrisie, lyrisme, mais ce sont, très exactement, les piliers de l’art occidental ! L’annonciation de la mort de Dieu accélérera donc la mort de l’art ; à l’artiste, palpitant au milieu de ses hyperboles et paraboles, succédera le robot elliptique, rationnel, honnête, sans états d’âme. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain de mon corps – l’enfance ; le lointain de mon cœur – la femme ; le lointain de mon âme – la noblesse ; le lointain de mon esprit – l’intelligence. Il faut n’écrire qu’au nom des ombres du lointain, se méfier de la lumière proche. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est humain est aussi divin ; seul le degré d’évidence de la pénétration divine diffère d’un universal à l’autre. La facette touchée est aussi différente : le Vrai est plutôt humain, il enténèbre mon esprit ; le Beau de la création, divine ou humaine, illumine mon âme ; le Bien est entièrement divin, il console mon cœur. | | | | |
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| proximité | | | Dieu, Lui aussi, a peut-être un cœur, une âme, un esprit. Être divin consisterait à te rapprocher de l’une de ces hypostases – l’amoureux, le poète, le penseur. Tenter de les embrasser, toutes les trois à la fois, serait tenter d’être philosophe. | | | | |
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| proximité | | | En cherchant l’essence de Dieu, tu n’arrives à imaginer ni ses yeux ni sa cervelle ni son allure ; en revanche, une intuition de ses oreilles, bien que vague et abstraite, se forme dès que tu ambitionnes une création artistique. Étranger aux mots, Il ne serait sensible qu’aux mélodies, aux échos de son Verbe languissant. Tout art ne vaut peut-être que dans la mesure où y perce une musique. « La musique, c’est un dialogue avec Dieu » - Mravinsky - « Музыка - это разговор с Богом » - c’est un monologue de l’âme, allant tout droit au cœur, sans passer par le cerveau. À défaut des mots ou des notes, même les actes devraient pouvoir s’interpréter, par des initiés, comme une partition. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui t’est le plus précieux – l’élan, le rêve, la femme, la foi – laisse-les au lointain, inaccessible à l’âme et inexistant pour l’esprit. « Je suis Dieu de près, dit le Seigneur, et non plus Dieu de loin » - la Bible – ton existence factice T’a perdu. | | | | |
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| proximité | | | Ce que je crois est dicté par mon goût, donc par mon âme libre, hors toute aide extérieure. Ce que je ne crois pas est formulé par mon esprit, fabricant de contraintes dans le choix de thèmes publics. C’est pourquoi l’Évangile veut porter secours à l’incrédulité du croyant. | | | | |
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| proximité | | | La troisième hypostase du Dieu des Chrétiens porte un nom, dû à un malentendu linguistique ; sa fausse unité, Esprit, correspond aux trois hypostases humaines – cœur, âme, esprit. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni ce monde d’autant de rigueur, pour notre esprit, que de mystères, pour notre âme. La pensée humaine ne dévoile pas Dieu plus que le rêve humain. Dieu ne prête pas plus l’oreille aux calculs qu’aux chants, aux rires et aux larmes de l’homme. | | | | |
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| proximité | | | Les chemins, qui m’attirent le plus, sont ceux où je ne mettrais jamais les pieds, car ils se perdent dans le lointain et conduisent aux cibles inaccessibles. Mais rien que le regard fidèle sur eux apporte deux résultats paradoxaux : l’ennoblissement de la faiblesse de l’esprit et l’humble force de l’âme. | | | | |
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| proximité | | | Que le Créateur ait mis l’essence divine dans notre cœur, plutôt que dans notre âme ou notre esprit, se prouve par le fait, que les bêtes sont capables de création et sont pourvus de raison, mais elles ignorent la larme et le rire. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est affaire de l’esprit, qui est le seul à pousser le savoir jusqu’aux miracles de la Création. Quand l’âme ou le cœur s’en mêlent, ils nous rendent fanatiques ou éberlués ; ils ne connaissent que la solitude, impensable en tant que séjour de Dieu et dont nous tire l’esprit communicateur. | | | | |
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| proximité | | | Le détachement oriental ensorcelé, comme l’attachement occidental calculé, sont des chimères mécaniques, avec des leviers défaillants : on se détache, par l’esprit, de l’inessentiel ; on s’attache, par l’âme, à l’essentiel – les organes respectifs font défaut des deux côtés. | | | | |
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| proximité | | | Savoir ou croire, la lumière ou les ombres, la science ou l’art – le premier membre de ces dyades contient, évidemment, infiniment plus d’intelligence, de rigueur, de sérieux. La seule lumière, dont se sert l’homme, créateur et artiste, provient de sa raison (même si celle-ci ne fait que refléter une lumière reçue d’ailleurs) ; son âme la projette sous la forme des belles ombres. Renoncer à la raison, comme le réclament les religions révélées, c’est nous condamner aux ténèbres. | | | | |
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| proximité | | | On peut s’étonner du Vrai, admirer le Beau, mais on ne peut aimer que le Bon. Et il semblerait que seul Dieu fût bon (on voit les fruits mystérieux de Ses actes, tandis que tous nos actes sont transparents et entachés du Mal). Donc l’appel du Christ de haïr (je soupçonne que le vrai sens fut – ne pas aimer !) nos proches (notre corps, donc) et même notre propre âme (porteuse du Beau) n’est pas si cruel que ça. L’amour, en particulier celui de nos mères – dans les deux sens ! - est divin, donc il n’est pas exclu par cet impératif, à première vue trop catégorique. | | | | |
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| proximité | | | Tant de définitions farfelues de ces termes ‘métaphysiques’ – Grâce et Créateur. Je dirais que la grâce est toute sortie inexpliquée de l’inertie des Lois, et le Créateur est l’auteur anonyme de nos trois hypostases : le Bien mystérieux, le Beau inutile, le Vrai universel. Mais les attribuer à Dieu : « L'âme, le cœur et l'esprit, c'est la trinité qui est dans l'unité de l'homme comme dans l'unité de Dieu » - Hugo – est un anthropomorphisme gratuit. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur du regard est doublement bénéfique – elle égalise tous les actes sans créateur et divinise toute créature et toute création. « Bénie soit l’âme qui s’élance vers la hauteur, pour percevoir toute chose dans sa divinité » - Maître Eckhart - « Selig ist die Seele, die sich hinüberschwingt, um alle Dinge in der bloßen Gottheit zu empfangen ». | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni notre conscience de ses trois facettes proprement divines – l’esprit, pour croître dans le vrai, l’âme, pour créer dans le beau, le cœur, pour croire dans le bon. Le vrai nous approfondit, le beau nous élève, le bon … - le bon, après le désenchantement fatal de sa traduction en actes, cherche, fébrilement, à remplir le vide ainsi créé – c’est ainsi que naît le sacré - religieux, tribal ou mystérieux. | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui te façonne, c’est la découverte, a posteriori, d’états d’âme, d’idées, de mélodies et même de faits, au passé, dont aucune prise de hauteur ne diminue les dimensions et même, souvent, les rehausse - la découverte du sacré. | | | | |
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| proximité | | | L’entretien de ta mémoire te protège contre l’oubli ou le présentisme. C’est le parcours périodique de la mémoire à long terme qui en reconstitue, renouvelle ou réinvente l’essentiel. L’esprit y introduit des évaluations, des causalités et des coordonnées, spatiales ou temporelles ; le cœur y repêche des remords et des hontes ; l’âme imagine la profondeur de tes fidélités ou la hauteur de tes sacrifices et fait fusionner la forme spirituelle avec le fond corporel. Le goût pour la noblesse et la caresse, dans l’idéel courant, se reconnaissant dans la misère et la violence du réel passé. | | | | |
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| proximité | | | La fraternité est la proximité des âmes sensibles. Et les âmes forment nos personnalités ; les âmes s’imposent des contraintes (comme, dans leurs domaines, les cœurs et les esprits) : en Europe, on se détache de la multitude, en Asie, - de son propre soi ; en Europe, on devient héros narcissique, en Asie – moine collectiviste. La liberté et l’égalité naissent de la fidélité à son soi et des sacrifices au nom d’une compassion pour les autres – seuls les Européens possèdent ces qualités. | | | | |
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| proximité | | | Avec les progrès de la démocratie et de la protection sociale, l’homme libre n’eut plus besoin de Dieu et le proclama mort. Dieu-protecteur, Dieu-consolateur, Dieu-amour disparurent des horizons, sans provoquer la moindre secousse dans les âmes débarrassés de mystères. Mais, fuyant l’ennui des hommes-robots et se réfugiant au milieu des rêveurs, enthousiastes dans l’âme, Dieu-créateur est toujours en vie, Il ne fit que se coucher, dépité. | | | | |
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| proximité | | | L’âme est la maison de la verticalité – de la hauteur poétique à la profondeur philosophique. Nietzsche pensait l’avoir visitée, puisqu’il avait lu, à l’entrée, l’adresse – l’Âme du monde. Il l’a trouvée complètement vide, ce qui prouvait sa désertion par l’Habitant des Hauts Cieux, le Dieu. Et il proclama Celui-là – mort. Aujourd’hui, il n’y a plus d’âmes, puisque tout gît désormais dans la platitude, aussi bien le devoir du vouloir que le pouvoir du savoir. Il faut quitter la banalité du réel (les ruines) et se vouer à la créativité du rêve (rehaussée par le Créateur inventé). | | | | |
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| proximité | | | Je fuis les croyants à cause de la bêtise de leur regard ; je fuis les athées à cause de la bêtise de leurs yeux. Souvent, les premiers ont du cœur, et les seconds - de l’esprit. Aux deux manque l’âme. | | | | |
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| proximité | | | Les cinq sens humains sont vrillés dans la matière, le corps d’homme ; les trois sens divins – le Bien, le Beau, le Vrai – animent son esprit, sachant se métamorphoser en cœur ou en âme. | | | | |
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| proximité | | | L’objectivité est la prérogative de Dieu, celui qui créa l’Univers, dans lequel le Vrai s’incarne dans la matière et s’offre à l’esprit humain pour examen, tandis que le Bien et le Beau inondent le cœur et l’âme humains. Notre conscience vit dans deux mondes objectifs, universels : le premier - les problèmes et les solutions mathématiques ; le second - les beautés et les mystères de la nature. Aucune subjectivité ne peut se passer d’une référence à l’un de ces mondes objectifs ; le monde subjectif, ainsi créé, ne peut être qu’inerte, stérile, sans métaphore, sans vie. L’artiste abstrait est un tâcheron mécanique. La beauté du monde qui nous entoure ne sera jamais dépassée par la beauté dont notre création entourerait les échos de ce monde. | | | | |
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| proximité | | | Volontairement ou non, la tâche d’artiste consiste à mettre au même diapason son âme et son esprit. Or, l’image qui se devine dans mon soi inconnu possède deux facettes, l’une humaine, orientant mon esprit, l’autre divine, excitant mon âme. Le devoir d’artiste est d’adresser son message à une personne, virtuelle ou réelle ; ne voyant aucun visage réel, je me tourne vers le virtuel, que j’appellerais mon soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| russie | | | Pour voir du Chaos, il faut de bonnes oreilles ; pour le faire parler - de bons yeux. Quand on invertit, benoîtement, les rôles, on n'obtient que du désordre. Les moments à guetter : l'ordre s'avérant harmonie (l'esprit français reflété par Valéry), le désordre se sublimant en chaos (l'âme russe, vue par Dostoïevsky). | | | | |
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| russie | | | L'âme russe n'a pas la trempe asiatique, ni ses pas - la prudence européenne. La première se grise d'innocentes libations ; les seconds s'embrouillent sans indicateurs érigés par la volonté défaillante. | | | | |
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| russie | | | Si les Russes n'avaient fait qu'imiter Pouchkine, ils auraient eu une littérature européenne comme les autres, avec les hommes au centre. Mais ils lui donnèrent leur cœur, l'âme se tournant vers l'homme et cela donna une grande littérature russe. | | | | |
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| russie | | | Un autre exemple de mésintelligence. Les personnages littéraires russes, appréciés en Europe, représentent des idées ou des comportements : Raskolnikov, Ivan Karamazov, Anna Karénine. Tandis que les Russes, eux-mêmes, s'attachent davantage à ceux qui incarnent leur âme : Tatiana Larina, Natacha Rostova, Aliocha Karamazov, les Trois Sœurs. | | | | |
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| russie | | | Chant accueillant un beau rêve et parole rébarbative ; danse, où vibre une belle âme, et marche disgracieuse ; musique touchant nos meilleures fibres et rugissements qui glacent ; intelligence atteignant de hautaines cimes et bêtise à se terrer de honte - tel est ce pays, le plus déséquilibré et le plus déconcertant du monde. « Le petit bourgeois, offensé, ricane de ces chants, le saint visionnaire a les yeux pleins de larmes » - H.Hesse - « Über diese Lieder lacht der Bürger beleidigt, der Heilige und Seher hört sie mit Tränen ». La triple énigme pour Nietzsche : « Les méchants n'ont pas de chants. - Mais d'où vient le chant des Russes ? » - « Böse Menschen haben keine Lieder. - Wie kommt es, daß die Russen Lieder haben ? ». | | | | |
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| russie | | | Une culture a deux fondements possibles - le confort de ma civilisation et le disconfort de mon âme. La douillette civilisation occidentale calma les troubles d'âme et dicte désormais chez elle toutes les aspirations culturelles. L'horrible civilisation russe ne sert que de décor apocalyptique, sur le fond duquel se jouent des tragédies des âmes déracinées. | | | | |
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| russie | | | L'âme russe est temporelle, l'européenne - spatiale. Peu de bâtisseurs ou de héros, chez les premiers, que des nomades et artistes. | | | | |
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| russie | | | Le Russe veut vivre ex nihilo, les marches de l'histoire et la concentration étriquée lui répugnent. Il perd son identité dans chaque tentative d'apprentissage, car apprendre, c'est encombrer une partie du vide salutaire, où se concentre notre âme. De peur de la liberté, il est esclave du vide. « La découverte d'être libre, le rend vide » - Ortega y Gasset - « De puro sentirse libres se sienten vacías ». | | | | |
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| russie | | | Qui se souvient encore des joutes russes avec la profondeur européenne libre, avec la tendresse asiatique raffinée ? Qui redécouvrira ce que personne n'avait : l'âme vaste et ouverte, sibylline aux Européens à comportement trop évident, intolérable aux Asiates cachottiers et impulsifs ? | | | | |
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| russie | | | Toute superficialité veut sauver la face en s'accrochant aux extrêmes. L'âme russe se croit plus près des débuts et des fins et voue l'esprit européen au milieu, pour ne pas dire à la médiocrité. Poème du Commencement, Poème de la Fin - tels sont les titres de deux visions, poétiques et eschatologiques, typiquement russes, où sont chantés la caresse et le feu, le Naître et le Disparaître. La liberté étant dans le premier et peut-être dans l'avant-dernier des pas, et l'esclavage - dans leur enchaînement, on peut ne pas avoir honte d'errer avec la première plutôt que de compter avec et sur le second. Mais sans savoir bien compter, on risque de ne pas apercevoir beaucoup de zéros cachés derrière le chiffre 1 et n'en voir que trop derrière tout signe d'infini. | | | | |
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| russie | | | Tout ou partie ? - « La vocation des Russes est de donner une philosophie de la spiritualité du Tout » - Berdiaev - « Русские призваны дать философию цельного духа » ; c'est oublier, que la spiritualité, dans les grandes cultures, la russe, l'allemande, la française, se loge déjà dans une partie (l'âme, le cœur, l'esprit) de notre tout. C'est l'impuissance dans le local qui nous jette souvent dans les bras de l'irresponsable global. | | | | |
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| russie | | | Comment on s'attribue l'exclusive : le Sonderweg (voie à part) de la philosophie allemande, l'exception culturelle française, la загадочность (énigme) de l'âme russe. Et, paradoxalement, leurs horizons s'appellent : le Weltgeist (âme du monde), l'universel, la всеотзывчивость (ouverture à autrui). | | | | |
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| russie | | | C'est dans le liquide que s'éploie l'âme russe : dans le sang, dans la sueur, dans la larme, dans la vodka. Le cerveau semble en être également atteint : « Le cerveau russe est mouillé ; il ne flambe pas du feu de l'intelligence, et quand tombe en lui l'étincelle du savoir, il s'enfume et s'éteint »* - Gorky - « Сырой русский мозг не вспыхивает огнём разума, когда в него попадает искра знания, - он тлеет и чадит ». C'est presque aussi mauvais qu'une âme sèche ; aux saignées ou sanglots du vouloir, qui l'interpellent ou l'inondent, elle ne renvoie que de la fumée. Voltaire, qui faisait du philosophe un pompier : « la superstition met le monde en flammes, la philosophie les éteint », aurait apprécié… | | | | |
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| russie | | | Une étrange espérance, fondée sur des miracles aux yeux fermés, des renversements des états d’âme, des exploits mythiques d’un cœur résigné, une espérance donc sans aucun appui réel accompagne le Russe dans les calamités qui constituent son quotidien. Cioran, avec sa répugnance pour toute forme d’espérance, a quelques lacunes à combler : « Rien de ce qui est russe ne m’est étranger ». | | | | |
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| russie | | | L'idéalisation bien pesée du présent réveille la passion du passé, fait prospérer la civilisation et ne laisse les révolutions éclater que sous les crânes. Les Russes font tout l'inverse : le présent trop répugnant, le futur gratuitement idéalisé, le passé ignoré – cet état d'âme émeutier ruina la Russie. | | | | |
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| russie | | | La vie, pour un Russe, est un défi à toute norme, et la corruption de ses propres mains lui donne plus de prétextes pour pérorer, pathétiquement, sur la pureté de son âme. « Si la loi était respectée à la lettre et les pots de vin étaient bannis, aucune vie ne serait plus possible en Russie » - Herzen - « Если бы в России строго выполнялись все законы и никто не брал взяток, жизнь в ней была бы совершенно невозможна ». | | | | |
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| russie | | | La verticalité n'est pas la dimension préférée des Russes ; les sous-hommes et les surhommes ne font pas parties des catégories préconisées par ceux qui voient en tout homme une pénible cohabitation de la bête (la chair), de l'homme même (l'âme) et de l'ange (l'esprit), sur la même terre, vaste et chaotique. Rien d'étonnant, que celui qui n'entre pas dans la dyade pascalienne, c'est à dire n'est ni ange ni bête, n'interpelle que l'âme. | | | | |
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| russie | | | En Europe, tout ce qui est faux mais utile est entaché de vérités réglementaires. En Russie, en sens inverse, c'est la vérité qui subit ces mutilations : « En Russie, tout savoir est teinté de fausseté » - Conrad - « In Russia, all knowledge is tainted with falsehood ». Vos vérités incolores protègent bien la grisaille des cerveaux, mais dévastent la palette des âmes. | | | | |
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| russie | | | Les diversités urbaine ou mentale sont difficilement compatibles. Ainsi, pour certains, la Russie serait « minimum de diversité avec maximum d'espace » - Kundera. C'est ce qu'on constate en Russie, quand l'œil ne s'arrête que sur des objets de la civilisation - le confort du corps. L'inquiétude de l'âme repose sur des objets de la culture. Mais cet œil-ci peut manquer même aux spécialistes de l'histoire byzantine. La Russie est le seul pays au monde, où le gouffre entre la civilisation et la culture est infranchissable. | | | | |
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| russie | | | Pour qualifier une attitude face au pouvoir, seuls les Russes continuent encore à employer le verbe aimer (aimer le Tsar, le Petit Père des peuples, le Président). « Contrairement à l'intelligentsia, l'intellectuel peut aussi bien aimer que ne pas aimer le pouvoir en place » - Kontchalovsky - « Отличие интеллигентства от интеллектуала : интеллектуал может любить свою власть, а может и не любить ». On ne peut aimer ou haïr un Code, un mode d'emploi, une réglementation, on les rédige, contrôle, applique. Mais le Russe veut partout mettre de l'âme, ce qui la rend universelle et introuvable. | | | | |
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| russie | | | Quand les horizons sont bouchés, l'universel prend facilement la forme du clocher le plus proche. C'est ainsi qu'il faut voir la prétention russe à l'universalité. La fuite devant les actes se faisant passer pour l'ouverture d'esprit et faisant tarir la fécondité de l'âme. | | | | |
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| russie | | | Partout la liberté, pour devenir forte, se pare d'habits légaux. Sauf en Russie : « L'âme russe est forte, puisqu'elle va nue ; et libre, puisqu'elle s'éprend de servir » - Saint-John Perse. La nudité d'esclave acquit un certain prestige, dans une province romaine, il y a deux mille ans. Aujourd'hui, ce serait une atteinte à l'ordre public. | | | | |
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| russie | | | La Russie fut un climat. Son empire vola en éclats, sa race se métissa, sa personne se fondit en foule, le climat de ses cieux et de ses âmes résiste mieux que le reste à l'épreuve de l'histoire. « L'Angleterre est un empire, l'Allemagne - une race et la France - une personne » - Michelet. | | | | |
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| russie | | | L'actualité, aujourd'hui, occupe la totalité des horizons humains ; tout est consacré au jour, et la nuit des temps n'attire plus grand-monde. Curieusement, actualité se dit en russe - haine du jour : « Je porte au siècle la haine du jour » - Maïakovsky - « Я веку злобу дня несу ». Il serait plus subtil de porter au jour l'amour du siècle. | | | | |
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| russie | | | L’âme russe, comme la littérature russe : climat de chagrin, paysage sans chemins – condamnées aux ombres sans liesses et aux départs sans promesses. | | | | |
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| russie | | | La chanson et le chant me rendent la Russie et la France si proches. Mais si en Russie tout commence par une chanson, en France, par elle, tout finit. Le chant russe me rappelle la pesanteur profonde de l'existence, et le chant français m'ouvre à la haute grâce du rêve. L'âme et l'esprit se croisent dans la voix chantante. | | | | |
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| russie | | | Tant d'envolées, enjôleuses ou savantes, sentimentales ou sermonnaires, à l’eau de rose ou au vitriol, autour de l'esprit français ou de l'âme russe, tandis que leurs architectes principaux sont le banquier parisien et le gendarme moscovite, à l'origine des salons et des bagnes. | | | | |
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| russie | | | À côté de la fourmi asiatique et du mouton européen, j'ai de la compassion pour la gazelle africaine (qui n'a besoin que des autres), de la cigale latino (qui se fiche des autres) et de la marmotte russe (qui roupille, pour ne pas subir les autres). | | | | |
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| russie | | | L'Histoire russe s'étend sur quatre continents ; pour certains, ses chapitres asiatique et américain restent sans Histoire du tout : « Jetons dehors la Sibérie ; nous n'avons rien à partager avec elle, car elle se trouve hors de l'Histoire » - Hegel - « Sibirien ist wegzuschneiden. Sie geht uns überhaupt nichts an, weil sie außerhalb der Geschichte liegt ». Ces paroles d'un misérable petit-bourgeois firent pleurer le grand Dostoïevsky dans son bagne sibérien, car, à ses yeux, elles signifiaient la mort du dieu européen, la mort d'une véritable liberté. Il est vrai, que dans mon bagne à moi, où Dostoïevsky se maria, aucun esprit absolu ne m'apparut, seules y apparaissaient des âmes. Mais ce n'est pas aux Hegel d'écrire l'Histoire des âmes. « La tenace raison d'être était tournée vers la Sibérie des Exilés, vers la Poésie, Exil et Terre de la Fierté de l'Homme » - Celan. | | | | |
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| russie | | | Le Français, comme les Anciens, vise l'équilibre et la tranquillité ; le Russe s'ennuie dans une paix d'âme ; sans savoir bien réfléchir, il est chez lui dans une agitation inarticulable. « Les Allemands s'exaltent par la méditation au lieu de se calmer » - Stendhal. Et pourquoi ne pas faire un compromis, en vouant la raison au calme, le cœur – à l'exaltation et l'esprit – à la méditation ? | | | | |
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| russie | | | Le Russe veut tout évaluer à l'aune de l'âme, le Français ramène la valeur de l'homme à l'esprit. Mais je ne comprendrai jamais, pourquoi le Russe admire l'escroc, le voyou, le parvenu, si peu respectueux de l'âme, ni pourquoi le Français porte aux nues Proust, Céline ou Houellebecq, si manifestement dépourvus de tout esprit. | | | | |
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| russie | | | La beauté et l'ordre rendent notre esprit objectif et juste ; la laideur et la violence rythment le quotidien russe, et en essayant de lui échapper, le Russe croit rencontrer l'âme, qui ne peut être que subjective, sporadique et partiale. | | | | |
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| russie | | | L'esprit universel français (Montesquieu), le cœur sacré des peuples (Hölderlin - heiliges Herz der Völker), l'âme vaste du Russe (Dostoïevsky - размах русской души), - on s'y trompe d'adjectif : l'esprit doit être vaste, le cœur - universel, et l'âme - sacrée. | | | | |
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| russie | | | J'accorde à la France la palme d'universalité, mais c'est par simple constat que le cœur (l'Allemagne) ne peut être que national, que l'âme (la Russie) est plus près des étoiles que du sol, tandis que l'esprit est la chose la plus cosmopolite. | | | | |
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| russie | | | Pour clarifier leurs rapports avec Dieu, le Russe, le Français, l'Allemand, abandonnent leur organe principal – l'âme, l'esprit, le cœur – et comptent, respectivement, sur l'esprit (pour Le connaître), le cœur (pour s'en émouvoir) ou l'âme (pour Le réinventer). Rousseau : « Croirai-je qu'un Scythe soit moins cher au Père, et pourquoi penserai-je qu'il lui ait ôté, plutôt qu'à nous, les ressources pour le connaître ? » - a peut-être raison. | | | | |
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| russie | | | Le Russe ne comprend pas les valeurs européennes et s’auto-proclame – nihiliste ; il avance à tâtons, vers des ténèbres, et l’enjolive par un état d’esprit pseudo-eschatologique. « Le Français est dogmatique ou sceptique ; l’Allemand – mystique ou critique ; le Russe – apocalyptique ou nihiliste » - Berdiaev - « Француз бывает догматиком или скептиком ; немец — мистиком или критицистом ; русский — апокалиптиком или нигилистом ». L’Européen voit nettement le rôle social de l’esprit et laisse aux caprices personnels dialoguer avec le cœur ou l’esprit. Le Russe vit tout en vrac et son âme s’entend si rarement avec son esprit. | | | | |
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| russie | | | Là où l’Européen s’attend à la compréhension, à la générosité, à la justice, le Russe ne compte que sur le sacrifice. « Nécessité du sacrifice : la grande idée qui a présidé à toutes les époques de l'histoire russe, traversé l'esprit russe, imprégné l'âme russe, inspiré la culture russe » - D.Fernandez. | | | | |
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| russie | | | L’homme en général est un concept creux ; l’universalisme a tellement de facettes. Le Français voit l'homme en train de réfléchir, l’Allemand – à calculer, le Russe – à souffrir (il porte le génie de l’art de souffrir). Et puisque, quelle que soit la trajectoire humaine, au bout nous attend la souffrance, le Russe est peut-être l’homme le plus universel. « Pourquoi les plus brillants des Européens cherchaient en Russie de la consolation, de l’espérance, de l’âme ? Serait-ce à cause de cette réponse russe, qui porte sur l’homme en général ? »* - V.Soloviov - « Почему умнейшие из европейцев искали утешения, надежды и души в России? Не потому ль, что русский ответ касается человека в целом? ». | | | | |
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| russie | | | Qu’apporte au Russe la clarté ? - des vérités communes, l’ennui personnel, l’absurdité de tout rêve. « L’insécurité effrayante de ces âmes russes, qui se plaisent aux situations embrouillées » - R.Rolland. La clarté, qu’installe l’algorithme de l’esprit, finit par rendre inaudible tout rythme de l’âme. Les assemblées humaines du futur ressembleront à nos salles-machines, comme, récemment, elles ressemblaient aux étables. | | | | |
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| russie | | | Dans les affaires humaines, ce qui ne s’unifie pas avec l’universel ne peut relever que du folklore, de la folie ou de la bêtise. Tout en ignorant le fond de la culture européenne, le Russe est solidaire de ses formes : « L’âme russe est l’un des fragments les plus précieux de l’âme universelle » - S.Zweig - « Die Seele des Russen ist das Kostbarstes Fragment der Weltseele ». | | | | |
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| russie | | | L’échec, pour un homme, vivant d’initiatives, de responsabilités, de progrès, paralyse souvent l’énergie de son activisme et même de son esprit ; mais le Russe, résigné, paresseux et fataliste, garde, dans les pires des débâcles, toute l’énergie de sa passivité et de son âme, lui permettant de surmonter des désastres, auxquels succombent les autres. | | | | |
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| russie | | | L’âme du soi connu, c’est de la sensiblerie et de l’ouverture au présent ; l’âme du soi inconnu n’est donnée qu’aux créateurs et poètes, elle n’est ouverte qu’à l’infini, elle se détache du temps qui court. La première, l’évidente, c’est l’âme russe ; la seconde, secrète, est celle, dont parle Pouchkine : « Avec de l’âme et du talent, me faire naître en Russie – quelle diablerie ! » - « Чёрт догадал меня родиться в России с душою и с талантом! ». | | | | |
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| russie | | | L’âme et le cœur russes sont sensibles aux même pulsions qu’en Occident. Mais la raison, dont l’action et les mœurs, subit une influence néfaste d’un Orient barbare (les cultures japonaise, chinoise, indienne n’apportèrent absolument rien à la civilisation russe). Mais le combat civilisationnel se déroule dans la raison, d’où l’âpreté et l’incompréhension du dialogue tendu et méfiant avec l’Occident. | | | | |
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| russie | | | Depuis trois siècles, la fâcheuse manie de se contenter de son vague regard, au lieu de se nourrir de ses yeux impartiaux, empêche le voyageur russe en Europe d’en tirer de bonnes leçons, le plonge dans un ‘désenchantement’ grandiloquent, l’autorisant à donner des leçons à l’Europe, qui aurait perdu l’esprit chevaleresque, pompeux et hautain. Et, le mur avec l’Europe épaissi, il retourne dans sa sauvagerie sociale, l’âme en paix. | | | | |
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| russie | | | Le milieu naturel du Russe est le milieu verbal et non pas conceptuel. Les mots sont des naissances d’un état d’âme, sans le besoin d’aboutir aux finalités ; les concepts sont des finalités d’un raisonnement, sans le besoin d’évoquer leurs sources. L’eschatologie russe est inchoative, non conclusive. Dans la littérature russe, « les phrases sont souvent laissées en suspens à cause du doute sur la meilleure façon de les terminer » - V.Woolf - « sentences often left unfinished from doubt as to how best to end them ». | | | | |
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| russie | | | L’orgie, la forme la plus commune pour l’expression de l’âme russe : l’ivresse, la pénitence, l’annihilation, l’oubli, l’hyperbole morale, intellectuelle, comportementale, la haine du culturellement évolué, la passion pour le naturellement originaire. | | | | |
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| russie | | | D’une manière inexplicable, et peut-être complètement aléatoire, les deux thèmes principaux d’une bonne philosophie – la consolation et le langage – correspondent aux deux traits nationaux russes les plus saillants et touchant davantage le moujik que l’aristocrate ou l’intellectuel. Le besoin de consolation perce dans leurs appels à la pitié, à la compassion et surtout dans la vision du Christ-Paraclet, du Consolateur, plus que du Sauveur, comme dans l’Occident. Enfin, la richesse phonétique, morphologique, syntaxique du russe munit cette langue d’une liberté phénoménale. Le discours dans les langues romano-germaniques renvoie, immédiatement, aux représentations conceptuelles sous-jacentes, tandis que le discours russe traduit, avant tout, les états d’âme, le degré d’ironie ou de perplexité, l’intensité des désirs ou des espérances. Et c’est la raison principale du succès de la littérature russe. | | | | |
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| russie | | | La liberté est une abstraction spirituelle qui n’a ni définitions ni règles ; la démocratie est une traduction matérielle de la liberté dans ces catégories, mais cette traduction, par la raison, est impossible sans la liberté, portée déjà dans l’âme. Les Russes ne le comprennent pas : « Les libéraux s’attendrissent sur le peuple abstraitement, en visant leurs propres objectifs abstraits » - Koublanovsky - « Либералы радеют за народ умозрительно, преследуя свои умозрительные цели ». | | | | |
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| russie | | | En Russie, à cause de son régime grossier, envahissant et méfiant, je ne pouvais pas me débarrasser du réel, qui collait à mes états d’âme et à mon regard sur le monde. Je n’ai trouvé le rêve libre et enthousiaste qu’une fois en Europe. Je ne porte plus d’angoisses extérieures, sous une lumière indiscrète ; elles se métamorphosèrent en solitude intérieure et pleine d’ombres bienfaisantes. | | | | |
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| russie | | | Dans ses sentiments, le Russe voit de hautes idées et n’apprécie des idées que si, dans elles, il devine des sentiments profonds. « Cette mystérieuse inflammation de l’âme russe et son indomptable plaisir de tirer d’elle toutes choses, des sentiments et des idées »** - S.Zweig - « Jene geheimnisvolle russische Entzündung der Seele und ihre unbändige Lust, Gefühle und Ideen noch ganz heiß aus sich herauszustoßen ». | | | | |
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| russie | | | Dans la largeur de son âme le Russe propage des langueurs et des souffrances ; dans la profondeur de son cœur l’Allemand sombre dans des mystères et des verbiages ; dans la hauteur de son esprit le Français sublime des superficialités et des styles. | | | | |
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| russie | | | Je suis enfant de la forêt sibérienne. L’ours m’était plus proche que le caniche. La framboise et le sureau, à la lisière, et non pas le chocolat et le sorbet, accompagnaient mes premiers festins gourmands, solitaires et non collectifs. Mais j’y reconnais la même substance, qui, jadis, animait mes soirées, et, aujourd’hui, anime mes matinées – le livre. Les contes de fées, que, rentrant de son usine, me lisait ma mère ; la poésie, lyrique ou philosophique, qui s’incarne dans mes états d’âmes, dans les images ou les mots, se déversant sur mes pages. Je ne sais plus où l’emporte la nature, où s’incline la culture. La civilisation la plus tardive de la planète. | | | | |
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| russie | | | Trois tribus me prirent pour sien, car je fus admiratif devant l’esprit universel français, soulevé par le cœur solitaire allemand, ému par l’âme fraternelle russe. | | | | |
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| russie | | | La spiritualité complète accorde aux trois mystères - la vie, le beau et le bien - des poids comparables. Mais des spiritualités partielles - de l'âme, de l'esprit, du cœur - privilégient le bien (la russe), le beau (la française) ou la vie (l'allemande). Et elles s'accusent, mutuellement, du manque de spiritualité chez leurs voisins. | | | | |
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| chœur solitude | | | DOUTE : La solitude a l'avantage de mettre sur le même pied les plus sordides certitudes et les plus lumineux des doutes. On n'attend d'eux qu'un peu de chaleur. La clarté nue est le pire compagnon de la solitude ; heureusement, la solitude est le meilleur pourvoyeur de chaos vestimentaire, qui dissimule tant bien que mal la nudité blessante d'une âme esseulée. | | | | |
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| solitude | | | L'âme est muette - voici l'origine de la solitude. Pour qu'elle trouve une âme sœur, mes mains s'agitent ou ma cervelle se démène, mais leur message est dénué de soupirs qu'aimerait leur confier mon âme. | | | | |
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| solitude | | | Le degré de solitude se mesure moins en nombre de têtes, qui accompagnent mes gestes, qu'en accord des cœurs ou en unisson des âmes. La cacophonie de mes gestes, les dissonances de mon cœur, la hauteur désertique de mon âme m'interdisent toute chorale. | | | | |
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| solitude | | | Le meilleur moyen de me libérer de la toile d'araignée sociale est de filer à l'anglaise. Tout geste abrupt réveille les arachnides et leurs instincts carnivores. Ne serait-ce que pour cela, la révolte et la colère devraient être les plus imperceptibles de mes sentiments. Il faudrait savoir transformer la bile jaune colérique en bile noire mélancolique et ne pas chercher à m'en laver. Ne sois pas fanfaron, « celui à qui le mal ne peut nuire » - St-Augustin - « cui nec malitia nocet ». Sans me dévorer, déjà leur présence est une nuisance pour mon âme : « Ils peuvent me faire périr, mais non pas me nuire » - Épictète. | | | | |
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| solitude | | | Plus la raison me dit, que je mérite ma solitude, et que les autres, qui me fuient, en fin de compte, me sont bien supérieurs, plus mon âme distille le mépris. L'âme démocratique n'existe pas, elle est servile ou aristocratique. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est un cas rare de coopération harmonieuse entre les corps constitutifs de l'homme : l'esprit la peuple de fantômes, le cœur en réchauffe les souterrains et combles, l'âme l'ouvre aux étoiles. | | | | |
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| solitude | | | Mon goût pour l'exil immobile est peut-être le stade suprême de la fameuse nostalgie de la vie errante (Wanderlust). L'âme ou les pieds apatrides, l'appel du haut incompréhensible ou l'appel des horizons inaccessibles. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Plus on est perspicace et inventif dans la lecture des vertus d'une patrie, d'un livre ou d'un état d'âme, plus irrésistible devient l'attirance de l'exil comme mode d'expression de son amour. Que vaut un pays ? - il suffit de compter le nombre d'exilés tenant à le réinventer. | | | | |
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| solitude | | | L'art d'être heureux suit l'échelle croissante de mes renoncements à la reconnaissance : par la société, par mes pairs, par les yeux d'une femme. Ces ressources épuisées, il ne me restera que la vraie solitude : ne plus pouvoir renoncer qu'à moi-même (où je devrai faire mentir Sartre : « rien ne peut te sauver de toi-même »), ne plus avoir d'erreurs salutaires, survivant à toute vérité. L'homme du troupeau ne serait que « le désir de reconnaissance » - Hegel - « Bewegung der Anerkennung » - penses-y, si tu veux sauver ton âme : « Rien n'anéantit l'âme aussi sûrement que le désir de plaire » - Gorky - « Ничто не умерщвляет душу так быстро, как жажда нравиться людям ». | | | | |
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| solitude | | | L'âme libre mène vers l'île déserte. Ce galérien d'esprit ne promet que le bagne. Les serviles des deux camps vivent en continentaux besogneux, soumis aux instincts de troupeau. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma première jeunesse, je me crois seul, mais, en réalité, je partage ma vue avec le monde entier. Ensuite, je me trouve une fratrie lucide, qui m'isole d'une majorité aveugle. Et je finis, avec mon esprit unifié avec la merveille de l'humanité, mais dans une solitude de mon regard, nostalgique de l'enfance. Une étonnante stabilité de l'union : l'âme et l'esprit, la fierté et l'humilité, le rêve et la raison. | | | | |
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| solitude | | | Pour celui qui n'a pas accumulé un stock de sentiments, d'images, de mots, musicaux et libres, l'entrée en solitude signifiera un désert, animé par l'esprit de foires et dénué de mirages pour son âme. | | | | |
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| solitude | | | Étant tricard des terres et des cieux, je ne peux ni dresser un ciel russe (son âme) sur une terre française (sa douceur), ni amener sur la terre russe (sa souffrance) un peu de ciel français (son esprit). | | | | |
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| solitude | | | Le seul « terrier du moi » (Kafka - « der Erdbau oder das Einschließen in die eigene Welt des ICHs »), où je puisse encore hurler à mon étoile, sans intriguer les loups ou les polices, ne peut être que ruines, les plus hautes cavernes de l'âme, où, pour tromper ma solitude, j'éviterai l'intrigue d'un labyrinthe et bâtiras un réseau d'intrigues. | | | | |
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| solitude | | | Quand ni le hasard ni les vicissitudes extérieures mais un état de ton âme t’enferme dans ta solitude fatale, tu te mets à mépriser la tiède horizontalité et t’installes dans une hauteur polaire - tu n’es plus enfant ni des sources ni des horizons, tu changes de dimension. | | | | |
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| solitude | | | Pour que ma plume parle mon propre langage, il me faut du silence alentour ; les sots écrivent ce qu'ils entendent, par l'oreille ou par la raison, dans le brouhaha ambiant ; il faut que, dans ce que l'esprit solitaire note, l'âme universelle entende la musique - l'interprète amoureux du représentant, Narcisse. | | | | |
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| solitude | | | Ils ont raison : tout déracinement est barbare. Mais il nous donne une chance d'être libérés de la basse pesanteur ; aucun enracinement, en revanche, ne se fait dans la hauteur (quoiqu'en pense Platon) ; il se fait en étendue, pour ne pas dire - en platitude : « L'enracinement est le besoin le plus méconnu de l'âme » - S.Weil. Dans la dialectique de la croissance et de la pesanteur, Valéry voyait la grâce de l'arbre. | | | | |
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| solitude | | | Quand ton exaltation te porte à croire entendre une vox Dei, dis-toi que ce n'est qu'une vox populi - tu retrouveras vite le béni silence de tes dialogues inentamés, où naissent et le sentiment et la pensée : la pensée est un soliloque de l'âme sur le chemin vers elle-même (Platon). L'âme est muette ; c'est dans des impasses de la raison que je la comprends le mieux ; un moyen, incertain mais indicatif, pour que mon esprit en soit son porte-parole, est de ne pas me laisser envahir par le bruit de mon siècle. L'esprit, détourné des choses, et si c'était l'âme même ? | | | | |
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| solitude | | | Se rencontrer soi-même en multitude - une utopie consolante ; se rencontrer soi-même en solitude - une utopie désespérante. Jeux de miroirs ; l'âme ignore ses sources ; même Narcisse tombe amoureux d'autrui. Comme le créateur, devant son œuvre : « Cet être, c'est moi : ma richesse est aussi mon manque »** - Ovide - « Iste ego sum : inopem me copia fecit », ce qui est le cogito d'artiste. | | | | |
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| solitude | | | Plus profonde est ma solitude, plus haut est le ciel au-dessus de mon âme et plus vaste est la vie, qui s'étend sous ce ciel. Et Flaubert n'y a rien compris : « Que le monde est vide pour qui le parcourt seul ». Il se désemplit de choses, accumulées par des autres, mais s'ouvre aux secousses, panoramas et teintes, que le monde à moi, en moi, est capable de transmettre. Surtout, si c'est du regard et non des pieds que je le parcours. | | | | |
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| solitude | | | Le bonheur, c'est l'autre, c'est la caresse ou la reconnaissance. « Toute joie de l'âme se réduit à la soif de gloire » - Hobbes - « Animi autem voluptas omnis, ad gloriam refertur ». L'un des contraires du bonheur s'appelle la noblesse : bâtir une fontaine inaccessible pour son âme assoiffée. | | | | |
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| solitude | | | Se trouvant seuls dans leur bureau, devant un coffre-fort, ils préparent leurs fulgurances : « La chute vers l'abîme, l'ascension vers les cimes, seront les plus chères pour qui est solitaire » - Kipling - « Down to Gehenne or up to the Throne, he travels the fastest who travels alone ». Tous les voyages sont horizontaux ; l'esprit a pour vocation la maîtrise de la profondeur, et l'âme est gardienne de la hauteur ; les deux - animés par le regard immobile, ce guide du voyageur aux ailes pliées. Dans les platitudes des autres voyages, tout solitaire, aux ailes d'ange, devient solidaire des pieds des bêtes. | | | | |
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| solitude | | | Deux défauts impardonnables chez tous les Anciens : chercher la misérable paix d'âme (ce qui équivaut platitude et renoncement à la musique, qui naît de l'expérience des notes graves et aigües de la vie) et croire, que fuir la multitude protège du grégarisme (tandis que le seul troupeau contagieux et pernicieux avance en moi-même). La solitude est toujours signe de ma mauvaise santé. Ma solitude ne vient pas de ma fuite, face aux malades, mais de la fuite des sains d'esprit, face à mon esprit malade. Mais c'est mon âme saine qui en pâtira le plus. | | | | |
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| solitude | | | Avec qui converses-tu en solitude ? Presque tous continuent à s’adresser aux hommes ; Cicéron, Montaigne ou nos professeurs de philosophie – aux livres. Je ne dialogue qu’avec mes états d’âme, pour lesquels les hommes et les livres ne sont que des thèmes aléatoires, de la matière première. | | | | |
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| solitude | | | Si l'on tient à la création, c'est que l'on compte, même inconsciemment, sur la présence d'un regard ou d'une oreille ; donc, un créateur, ou, plutôt, son esprit, ne peut jamais être seul. Quelque chose nourrit aussi la même espérance dans le cœur, qui veut aimer, même dans le vide ; seule l'âme est vouée à une inconsolable solitude, où elle cherche à entraîner et l'esprit et le cœur. | | | | |
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| solitude | | | Il n'existe pas d'idées solitaires ; n'importe laquelle, rebelle ou sage, fière ou humble, neuve ou ancienne, trouvera écho et accolade. L'idée est un état mental, et dans ce domaine, l'humanité est compacte, sans singularités. Le mot, lui, reflète l'état d'âme ; il a besoin de fraternité, de cette proximité imaginaire, qui commence par un éloignement de ce qui est trop réel. Déluge d'idées, face au refuge du mot. | | | | |
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| solitude | | | Dans la société moderne, on ne pourrit plus d'être entassés ; l'air y devint si aseptisé, le climat artificiel si stérile et les pompes funèbres si promptes à débarrasser la terre de toute pestilence. Les pires des gangrènes se forment désormais au-delà des épidermes ; et c'est le sens du coude qui permet parfois de chasser le troupeau de l'âme. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, l'esprit garde toute sa vigueur, l'âme - toutes ses couleurs et rythmes, mais le cœur - perd toutes ses raisons d'être. « Un cœur solitaire n'est plus un cœur » - Machado - « Un corazón solitario no es un corazón ». | | | | |
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| solitude | | | Pour sentir le vrai miracle de la vie, il faut être plongé, sans retour, dans une noire solitude et s'être rendu définitivement à la certitude de l'absence de tout dieu, qui donnerait un sens à tant de vide autour de ton corps, de ton cœur, de ton âme. Pour juger de la valeur de la vie, faut-il frôler, sur le même axe, un point tendant vers la mort ? | | | | |
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| solitude | | | Danger de la solitude : l'âme devient largement ouverte, et dans ces béances, des choses sans valeur peuvent s'engouffrer plus facilement que lorsque je suis dans la multitude ; je devrais profiter de cette ouverture pour m'en vider. « Rien n'est plus vide qu'une âme encombrée » - G.Thibon. | | | | |
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| solitude | | | Si mon écrit s'adresse aux autres, j'y suis surtout un géomètre, un Fermé, aux frontières familières ; je deviens mystique dès que je parle à moi-même, je deviens un Ouvert, puisque je ne me connais que par mon élan vers mes frontières infinies. Être mystique, c'est suivre l'attirance de mon âme vers ce monde silencieux, la demeure de mon soi inconnu, ce soi qui ne se révèle à moi-même que par une musique naissante, et que cherchera à interpréter mon esprit. | | | | |
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| solitude | | | Se trouver, pour les hommes, signifie, le plus souvent, trouver l'endroit le plus propice et performant, au sein d'un rouage collectif. Ceux qui se doutent de l'existence d'un soi inconnu et inimitable, se tournent vers son mirage et se retrouvent plus seuls que jamais. « Si je devais retrouver le chemin vers moi-même, il faudrait que je me résignasse à l'horreur de la solitude » - G.Mahler - « Sollte ich wieder zu meinem Selbst den Weg finden, so muß ich mich den Schrecknissen der Einsamkeit ausliefern ». Cette résignation est un état d'âme, qui résiste aux mots, mais se donne aux meilleures notes. Quel écrivain peut y être plus convaincant que toi et Beethoven ? Ou Tchaïkovsky : « Le destin est irrésistible ; il ne te reste que la résignation et une stérile angoisse » - « Фатум непобедим ; остаётся смириться и бесплодно тосковать ». | | | | |
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| solitude | | | L'état d'âme, par rapport à la réalité, devrait être comme le climat, comparé au paysage, - une fatalité presque immuable, forçant notre saine résignation. En tant qu’état d’âme et contrairement à une maladie, la solitude est incurable. | | | | |
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| solitude | | | Mon feu ou mes lumières sont, à quelques degrés près, les mêmes que chez la plupart de mes semblables. Seules mes ombres me distinguent des autres, mais elles sont projetées, surtout, vers l'intérieur et n'intriguent donc personne. « On a beau porter dans son âme un feu ardent ; il se peut, que personne n'éprouve l'envie de venir s'y chauffer. Les passants verront juste de la fumée et passeront, sans s'arrêter » - Van Gogh. Quand j'aurai débarrassé mon intérieur de futilités impures, aucune fumée ne profanera mon feu, qui, de mes ruines, bâties à l'écart de tout chemin, pourra tendre vers mon étoile, à travers mon toit percé. | | | | |
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| solitude | | | L'esprit ne gagne en vigueur qu'en se frottant aux autres ; la solitude le démobilise. « Dans la solitude, l'esprit revigoré apprend à ne s'appuyer que sur lui-même » - L.Sterne - « In solitude the mind gains strength and learns to lean upon itself » - ce Münchhausen y apprend à compter sur ses faiblesses. La solitude est l'endroit, où l'esprit avoue aux autres, plus vigoureux que lui, - surtout à l'âme - qu'il ne faille pas compter sur lui, puisqu'il ne sait que compter. Dans la solitude, l'arithmétique est remplacée par la rythmique. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | Être plus près du beau ne veut pas dire être plus noble. Et, à voir de plus près, l'esprit est peut-être plus aristocratique que l'âme. Sur une île déserte, le grand et le noble pourraient garder leur valeur pour l'esprit, tandis que le sacré se volatiliserait. « Qu'est-ce que le sacré ? C'est ce qui unit les âmes » - Goethe - « Was ist heilig ? Das ist's, was viele Seelen zusammenbindet ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude favorise l'expression fragmentaire, dans laquelle manquerait un commencement, un développement ou un achèvement ; la solitude elle-même y est une bonne contrainte. « L'âme isolée n'envisage que des fragments » - Plotin. L'âme grégaire et cohérente subordonne son action aux Codes et modes d'emploi. Le fragment artistique est un écho de l'Un divin, surtout lorsqu'il découle des hauts commencements et vise des fins profondes. | | | | |
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| solitude | | | Trop d'échos et trop de clartés – tels sont les inconvénients d'un séjour prolongée dans la multitude, tandis que « la solitude, c'est le silence autour de l'âme et la plénitude du regard » - Berbérova - « одиночество - тишина души и полнота сознания ». Le regard naît dans l'absence de repères, et l'âme concentrée fait naître de la musique dans les choses vues et silencieuses. | | | | |
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| solitude | | | Plus on est conscient de l'Éden solitaire de notre âme, plus impénétrable et captivante devient la jungle tribale de notre esprit. « Dans nos jardins, se préparent des forêts » - R.Char. L'âme contemple et engendre l'arbre, l'esprit l'unifie, propage et relie. | | | | |
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| solitude | | | Potentiellement, l'homme est une bête sociale et un ange solitaire. Dans son premier milieu, il déploie son urbanité, orientée vers les finalités et animée par les moyens ; dans le second, il invente son île déserte, où il place ses commencements. Malheureusement, on le convainquit, qu'il ne pouvait plus y avoir des îles inexplorées ; il ne les cherche plus ; même seul devant son âme, il n'est plus Robinson, mais citoyen, contribuable, collaborateur. | | | | |
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| solitude | | | Je transmets les vues de mon esprit ou j'émets les états de mon âme – je formule mes positions, mes appels, ou je forme ma pose, mon visage – une soif profonde de fraternité ou une haute fontaine, où je suis condamné à rester seul, à mourir seul. | | | | |
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| solitude | | | Peu importe si l'on est peuple du Livre, de la Loi, du Verbe ; ce qui compte est ce qu'on devient, une fois le livre numérisé, la loi câblée, le verbe enseveli, - tiendrait-on à l'indicible, qui serait resté le seul interlocuteur de l'âme solitaire et de l'esprit orphelin ? | | | | |
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| solitude | | | Le nihilisme est impensable en sciences, stupide en économie, périlleux en politique. Il n'est à sa place que dans une âme solitaire, soucieuse de la surface du lac, dans lequel elle veut se refléter, et que ni les courants ni les pierres des autres ne doivent troubler. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire n'a pas de visage, il est satisfait de ses bras et de sa cervelle, mais Narcisse n'aime que son âme, et dans son regard baissé il y a plus de honte que de contentement. | | | | |
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| solitude | | | Quand on dit, que nous sommes en dehors de nous-mêmes, le premier nous désigne le cerveau et le second - l'âme ou Dieu (selon St-Augustin) ; le premier évalue et le second juge ; le premier dialogue, le second est voué à la solitude ; le premier comprend - pige - le second, et le second comprend - inclut - le premier. | | | | |
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| solitude | | | L’espérance, c’est un espoir de solitaire : personne ne doit en indiquer la direction, obstruer les horizons, se mêler des chemins et des moyens et, surtout, habiter le firmament. L’espérance, c’est la nuit de l’esprit et l’illumination de l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Presque tout est commun dans l’imagination de finalités ou de parcours, à laquelle se livrent, respectivement, les absurdistes et les pédants. Seuls les nihilistes, avec leur imagination de commencements sauvent l’intellect de la routine des commentaires des autres. Mais les beaux commencements ne naissent que dans la solitude ; affronter celle-ci est presque toujours une malchance pour l’esprit et une chance pour l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Je lis, chez les philosophes-raseurs, une prétention à l’universalité, mais je n’y vois que de l’arbitraire, consensuel et banal ; je pars de l’arbitraire de mes états d’âme, mais j’y découvre, chaque fois, de l’universel insoupçonné. Dans l’univers entier, ceux-là ne perçoivent que de l’arbitraire commun ; de mon arbitraire spontané naît une universalité divine imprévisible, j'en suis davantage imitateur que créateur. | | | | |
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| solitude | | | Ce n’est pas la boue des autres qui me souille, dès que je me plonge en foule, c’est la sensation et la certitude de ma propre impureté. Je dois me débarrasser de l’illusion la plus pernicieuse, qui associe la solitude à la pureté. La pureté, c’est le dépassement des choses, des actes, des pensées, des mots, de ce qui m’apporte l’intellect, pour vivre la béatitude du cœur ou la hauteur de l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Je ne choisis pas la folie du rêve ; c’est la vie qui m’expulse et me propulse vers les ténèbres plus hospitalières qu’elle. « Laisse-toi t’enivrer, mon âme, s’il ne te reste que l’ivresse » - Pasternak - « Давай безумствовать, сердце моё, если ничего, кроме безумства, нам не осталось ». | | | | |
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| solitude | | | Aucune présence humaine, aucune reconnaissance, aucun orgueil ne peuvent m’arracher à ma solitude, qui n’est qu’un fatal état d’âme. « On peut guérir de la solitude, qui n’aurait été qu’une circonstance, mais en tant qu’un état d’esprit, elle est incurable » - Nabokov - « Loneliness as a situation can be corrected, but as a state of mind it is an incurable illness ». | | | | |
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| solitude | | | Aujourd’hui, plus un homme possède de qualités spirituelles ou sociales – intelligence, dynamisme, indépendance – plus profondément il s’englue dans le troupeau. La solitude n’engloutit que l’homme de l’âme, c’est-à-dire du rêve. Et puisque les âmes se raréfient, les multitudes s’épaississent. | | | | |
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| solitude | | | Une fois mon livre achevé, de vagues espérances se forment, inévitablement, au sujet de son accueil. Mon amour-propre n’y participe guère, il en est absent ; qu’on me comprenne, m’imagine ou m’aime – toutes ces réactions ne peuvent se fonder que sur des malentendus. Mais savoir, qu’un lecteur, refermant mon livre, se découvrit soudain une âme et se mit à mieux l’écouter, me ferait plaisir. | | | | |
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| solitude | | | Avec des résultats mathématiques, il est capital de trouver quelqu’un qui te comprenne et partage ton enthousiasme. Mais dans l’art, l’adhésion ne peut être qu’un fugace état d’âme, sur lequel il serait idiot de compter, pour te donner du panache supplémentaire. Tout orgueil de l’artiste doit être solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Les plus beaux chants pour la fraternité ou pour l’amitié se composaient dans une solitude noire. « Les étoiles, l’azur lointain, la muette tristesse des bois, des déserts me font oublier l’amitié » - Merejkovsky - « Ближе друзей — звёзды, синяя даль, и лесов и пустыни немая печаль ». Il faut croire en l’âme-sœur inconnue, sinon, en absence des misérables, tu oublierais jusqu’au Bien même. | | | | |
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| solitude | | | La solitude : ton corps y vaut par sa liberté, ton cœur ne peut qu’y souffrir, ton esprit ne la voudra que pour créer, ton âme lui devra sa noblesse. | | | | |
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| solitude | | | Se perdre ou se trouver sont de creuses péripéties des adeptes de parcours ou de buts communs, même poursuivis dans la solitude. Celui qui se contente des commencements, dictés par son soi inconnu, s’identifie avec la musique, composée par son soi connu, – créateur et création – l’âme et l’esprit, qui n’ont rien à perdre ni rien à trouver, puisqu’ils restent hors-temps. | | | | |
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| solitude | | | La solitude de l’esprit : mon château en Espagne, pris par tous pour un château de cartes ; aucun fantôme ne le hante ; moi-même, je finis par n’y voir que des ruines. La solitude de l’âme : aucune constellation près de mon étoile. La solitude du cœur : mon incapacité de partager les émotions collectives. | | | | |
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| solitude | | | On n’a pas besoin de Sahara, pour se mettre à l’épreuve de la solitude. Les meilleurs déserts, on les crée soi-même. Ce n’est pas l’Himalaya, qui donne les meilleurs vertiges de la hauteur. Les tempêtes sublimes remuent les âmes et non pas les esquifs. Les meilleures croyances ne se puisent pas dans les livres sacrés, mais dans les regards pénétrants. | | | | |
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| solitude | | | Byron trouva en mélancolie un état d’âme noble, ce qui ne fut envisagé ni à l’époque classique ni, encore moins, dans l’Antiquité, où la bonne humeur et l’âme en paix furent omniprésentes sur l’agora. Aristote fut-il mélancolique ? - cette hypothèse reste sans réponse, puisque son style est sans relief. R.Debray est le dernier byronien. | | | | |
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| solitude | | | Les états d’âme, dignes d’être traduits en mots, images et idées, sont inspirés par une source interne, sans langage, sans ouïe ; mais tes monologues se déposent devant cette source, que tu appelleras mon soi inconnu. « L’art monologique des grands solitaires est un dialogue avec un autre toi-même »*** - O.Spengler - « Die monologische Kunst sehr einsamer Naturen ist Zwiesprache mit einem Du ». | | | | |
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| solitude | | | Ta solitude, en tant qu’un état d’âme, ressemble à la foi chrétienne, puisqu’elle se présente en vague trinité : un arbre, tendant ses inconnues aux forêts indifférentes ; un désert, dont tu es le seul à voir les mirages ; une montagne, dont la hauteur égalise les choses, les images, les pensées. Le mystère, le problème, la solution – ces hypostases, sachant inverser leurs rôles. | | | | |
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| solitude | | | Les yeux sont là pour comprendre et représenter, pour communiquer avec les autres ; le regard est là pour traduire en musique personnelle, solitaire, tes états d’âme. | | | | |
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| solitude | | | Le cœur est un grand muet dans le domaine des actes ; l’esprit est un grand sourd dans le domaine des émotions ; seule l’âme, dans le domaine de l’art, peut exprimer ses états, qui peuvent être communs : « La forêt est un état d’âme » - Bachelard – ou personnels, où ils ne sont qu’un arbre solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La matière principale des poètes et des philosophes, ce sont leurs états d’âme. Le simple mortel se nourrit de faits spatiaux et d’événements temporels. Le rêve universel et la vie courante. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les têtes, aujourd’hui, sont remplies de choses communes, collectives ; être soi-même, c’est donc s’identifier avec la foule – pas de quoi s’enorgueillir. Jadis, il y avait des âmes, ces refuges d’un soi inconnu ; mais se réclamer de celui-ci condamnait à la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Être conscient de sa solitude et y trouver de bonnes raisons de vivre d’espérance, telle peut être la définition même de la hauteur d’âme. C’est la solitude qui amène la hauteur et non pas l’inverse : « Prenez de l'altitude, il y a moins de monde » - de Gaulle. | | | | |
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| solitude | | | C’est seulement a posteriori que je découvre que mon besoin d’écrire vient du rejet des mots de la tribu. Ceux-ci se réduisent à la maîtrise de la matière, au respect de la loi écrite, au sérieux de la cohabitation ; tandis que mon inspiration vient de mes états d’âme, fondés sur l’intelligence immatérielle, la noblesse de l’arbitraire, l’ironie de la défaite. | | | | |
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| solitude | | | L’intellectuel est un singleton, s’incarnant dans les trois hypostases – le cœur (la voix), l’âme (la caresse), l’esprit (le regard) ; il est la noblesse et la maîtrise de leurs métamorphoses et symbioses. Il se désolidarise de ses bras et pieds ; il cherche la reconnaissance de son unité tripartite ; il méprise la reconnaissance des multitudes de ce jour et se reconnaît le mieux dans la solitude atemporelle. Ce genre, dans lequel le sous-homme (la honte) rencontre le surhomme (l’intensité), est mort ; toutes les consciences humaines, sans cœur ni âme, se vouent, aujourd’hui, aux seuls esprits claniques. | | | | |
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| solitude | | | En France, on veut charger l’esprit de l’intellectuel d’une mission auprès de la collectivité ; lui dont l’âme, inspirée, devrait viser surtout des émissions, artistiques et solitaires. L’intellectuel devrait remédier à l’agonie de la culture, cette extinction des âmes. | | | | |
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| solitude | | | Rester libre de l’influence de la multitude, dans mon âme, est l’état si facile à maintenir, que je n’attache pas beaucoup de poids à ma liberté, acquise hors toute lutte ; le fond et la forme de mon écrit sont davantage redevables à une espèce de servitude volontaire que m’imposent mes propres contraintes. | | | | |
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| solitude | | | Inscrire ma sensibilité de solitaire dans l’intelligible universel ; ne pas décrire mon intelligible commun par le sensible solidaire. Emprunter l’esprit des autres pour faire aimer mes états d’âme. | | | | |
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| chœur souffrance | | | CITÉ : Heureusement pour la cité, il devint honteux d'avouer ses plaies ; la quiétude affichée nous protège désormais des soubresauts lyriques et laisse à la douceâtre démocratie le souci de nos épidermes de plus en plus lisses. Les aspérités de l'âme sont contre-indiquées dans des rouages économiques huilés, où tout le monde s'engouffre. | | | | |
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| chœur souffrance | | | PROXIMITÉ DIVINE : La proximité recherchée à cause d'une souffrance est presque toujours fausse. C'est chair en paix qu'on communique le mieux avec le guérisseur d'âmes. Ne rapprochent que d'étranges réjouissances partagées au sein d'un naufrage. Les joies ne sont belles qu'imprévues, les souffrances - qu'appelées de ses vœux. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai espoir est hors du temps : c'est une foi en un sens ou en une beauté, plus grands et plus hauts que ce qu'en disent nos sens ou notre esprit, et que notre âme accueille. Non pas l'attente du possible, mais l'entente avec l'impossible. « C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain » - Montaigne. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'esprit, qui nécessairement ambitionne la force, toute souffrance est réductrice ; elle peut être rédemptrice pour l'âme, qui se penche sur nos faiblesses. La consolation chrétienne aurait pu être philosophique, si elle visait le présent désespérant et non pas le futur plein d'espérances. | | | | |
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| souffrance | | | Savoir bâtir de magnifiques contraintes et ne pas disposer de but, qui les aurait mises en œuvre. Sujet d'une frustration d'esprit ou d'une fierté d'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Le monolithe de la raison robotique phagocyta la science et l'art ; il ne reste au souffle de Dieu, pour atteindre nos âmes, qu'un seul trou (S.Weil) - la souffrance humaine. L'amour et la beauté y mesurent leur profondeur. « Dans l'art, la souffrance est la bienvenue » - Rostropovitch - « Страдание, в искусстве, - необходимо » - mais pour que la palette d'artiste soit complète, la félicité y est indispensable au même degré, elle y apporte la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se désespérait, puisque l'étincelle divine, scintillant au fond de son âme, était impuissante et inutile dans les ténèbres extérieures. Et sa subtile vérité était humiliée par le mensonge grossier de la place publique. Mais depuis que l'éclairage et la justice publics s'installèrent dans les affaires des hommes, l'homme, livré à la seule vérité, s'ennuie : « Sans le mensonge, qui la console, l'humanité périrait de désespoir et d'ennui » - A.France - l'homme périt, mais les hommes, robotisés, se consolident. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité est ce qui fait préférer le goût des larmes retenues à celui des sanglots. En deçà des paupières se déroulent de vrais drames, qu'on ne fait que jouer au-delà. | | | | |
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| souffrance | | | L'espace d'un soupir, le chant sépare l'âme du corps et fait oublier la souffrance : « Qui chante son mal l'enchante »** - du Bellay. Qui le narre en déchante. (La virgule oubliée y assure la poésie : les Portugais auraient prosifié : « Qui chante, son mal enchante ; qui pleure, son mal augmente »). | | | | |
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| souffrance | | | Ce que la modernité gagne en angoisses, elle le perd en tragédies ; la lancinante tristesse de l'âme se mua en aigreur nauséabonde de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | Je connus sur ma peau toutes les formes de souffrance, qui se prêtent à la grandiloquence des plumes sensibles, et je dis qu'elles ne comptèrent presque pour rien au fond de mon écrit. C'est à ce que nous n'avons jamais vécu, par exemple à nos rêves, que nous devons notre essence. « Notre caractère est déterminé plutôt par l'absence de certaines expériences que par des expériences réelles » - Nietzsche - « Unser Charakter wird noch mehr durch den Mangel gewisser Erlebnisse als durch das, was man erlebt, bestimmt ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation – dans la vie démâtée, revoir l’horizon de l’esprit, la voile du cœur et le souffle de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Contrairement au corps, la santé de l'âme se feint plus par émotion qu'elle ne se prouve par déduction ; ce que n'avait guère compris Épicure : « Il ne faut pas feindre de philosopher, mais réellement philosopher ». | | | | |
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| souffrance | | | Réduire toute la vie à l'horreur, chose presque spontanée, pour une sensibilité doublée d'une intelligence. Et le mot de Spinoza : « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort » - « Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat » - ne présente pas une sérénité de sage, mais une martingale d'angoissé. Songer à la manière d’être dépêché dans l’au-delà d'Eschyle, dont la calvitie reçut une tortue lâchée par un aigle myope, à la recherche d'une pierre, ou de Barthes, fauché par une camionnette. | | | | |
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| souffrance | | | Valet des idées et maître des mots, telle est la pose du poète, et il est toujours malheureux, puisque « Bonheur gît en médiocrité, ne veut ni maître ni valet » - Baïf, et « il n'est pas permis au poète d'être médiocre » - Horace - « Mediocribus esse poetis non concessere ». L'épée ou les chaînes, c'est une culture du fer, dont s'accommode mal la aurea mediocritas. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a qu'un seul vocabulaire, celui des palpitations, on n'y décèle ni images ni mots ni concepts ; c'est la seule source crédible du sentiment tragique : ne pas reconnaître mon âme dans le langage de mes gestes ou de mes pensées, auquel je suis réduit ou condamné. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur est bien notre sixième sens, mais chacun place son organe là où il se sent le plus touché : la vanité insatiable, l'amour instable, l'âme indomptable, le cerveau comptable. | | | | |
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| souffrance | | | La tension de mes cordes doit être déterminée par la mélodie intemporelle, qui se joue au-dessus de mon âme, et non pas par la (dés)espérance, qui pèse sur mes jours. La bonne espérance tend mon âme vers le passé, et le bon désespoir - vers l'avenir. Il faudrait peut-être, qu'à l'instar d'Apollon ou d'Héraclite, ma corde, sans perdre de son intensité, quitte l'arc, pour se mettre au service de la lyre. | | | | |
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| souffrance | | | Notre âme est plus universelle que notre cœur, puisqu'elle est sensible aussi bien au comique qu'au tragique, tandis que le cœur reste inaccessible au comique. La Bruyère : « La vie est une tragédie pour celui qui la sent et une comédie pour celui qui la pense » - est trop tranchant, et son plagiaire : « un homme complet peut porter la tragédie dans son cœur et la comédie - dans sa tête » - « a sane man can have tragedy in his heart and comedy in his head » - plus prudent et juste. La vie a un sens tragique et un contenu comique. | | | | |
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| souffrance | | | Le soi connu succombe au désespoir ; le soi inconnu se nourrit d'espérance. C'est à ce second soi que pense, peut-être, Kierkegaard : « Le péché : se trouvant devant Dieu dans l'état du désespoir, ne pas vouloir être soi ». Le vrai de l'esprit désavoue toute espérance ; le beau de l'âme neutralise tout désespoir. Et c'est dans la capacité de l'esprit de n'être soudain qu'âme, et de l'âme - de devenir spontanément esprit, que se résume la sagesse de la vie. Ce balancement produit la musique tragique de l'existence. | | | | |
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| souffrance | | | La honte d'une âme dénudée nous dévoile Dieu, que tout vêtement gestuel voile. Heureusement, il restent des ténèbres : « Je voudrais, que votre ombre au moins vêtît ma honte » - Verlaine. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur : avec Mozart, c'est l'ange qui y installe ton cœur arrêté ; avec Beethoven, c'est la bête qui la proclame pour ta tête redressée ; avec Tchaikovsky, on sent, qu'elle n'est que dans l'élan, né de la lutte entre l'ange et la bête, qui ont le même pouvoir sur ton esprit et ton âme et qui sont ton soi inconnu et ton soi connu, l'inspirateur et le créateur. | | | | |
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| souffrance | | | Les repus, confondant l'âme d'avec le ventre, disent que le cœur et l'âme de la vie, c'est la souffrance. Mais tout fond de la vie, pour un artiste, est le bonheur, et c'est seulement sur l'épiderme - sur les mots opaques - qu'il dépose sa charge de souffrance, qui est l'impossibilité d'être translucide et la certitude, qu'on prend sa vivisection esthétique pour une dissection mystique. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, lui, est un produit de l'esprit ; c'est pourquoi, dans ce monde robotisé et sans âme, l'hilarité déferle dans les contrées desséchées, oublieuses des larmes. « Il suffit d'avoir de l'âme, pour que des douleurs surgissent »** - Klioutchevsky - « Было бы сердце, а печали найдутся ». | | | | |
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| souffrance | | | L'origine d'une vraie souffrance reste inconnue, et cette souffrance ne lancine que mon âme, détachée du corps et de l'esprit ; si je la vois dans une défaite quelconque, ce ne seraient que des morsures de mon amour-propre ou des défaillances, pénibles mais non sacrées, de mon corps ou de mon esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Les cœurs continuent de battre, les âmes continuent de souffrir, mais l'attention des hommes se réduit à en mesurer les fréquences et à déclencher des anesthésies : la musique fait désormais partie des bruits externes, et la douleur se range du côté des ennuis professionnels ou familiaux. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur est question des certitudes faciles ; c'est pourquoi la canaille heureuse prolifère et la souffrance marque le front et l'âme de celui, rare, qui ignore les passerelles entre le bien dont on rêve et le bien que, soi-disant, on fait. « Ne pas comprendre si un homme est bon ou mauvais signifie, certainement, qu'il est malheureux »** - Klioutchevsky - « Когда не поймёшь, добрый ли человек или злой, можно смело сказать, что он - несчастный ». | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit, même s'il est plus lucide que l'âme, tente de nous détacher des pensées sombres, mais l'âme est portée en permanence vers la tristesse. « On ne se débarrassera jamais de ses chagrins, si l'on tâte en permanence son pouls » - Luther - « Wir kommen nie aus den Traurigkeiten heraus, wenn wir uns ständig den Puls fühlen ». Depuis qu'on ne tâte que sa cervelle, on ignore la fièvre, mais toute joie n'est plus que cérébrale. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie est question de la température de l'âme. La tiédeur rend celle-ci atavique, fondue avec la froide raison. Mais la raison, à laquelle l'âme passe son feu, devient esprit. Soit la prêteuse s'en sert, pour se nourrir, soit le nourrit, pour le servir - enfumer ou parfumer l'univers. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi la tendresse, cette partie de mon corps et de mon cœur, fait penser aux flammes des offrandes ? Parce qu'elle naît du feu de défaite, dont me marque l'autre partie de mon corps et de mon cœur, partie offerte à la honte. Et puisque la réussite sociale devint une manie universelle, la tendresse, pour la première fois dans l'histoire, disparut de toutes les sphères, où l'esprit eût la chance de se muer en âme. | | | | |
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| souffrance | | | Qu'on le veuille ou pas, le cerveau en éveil est la meilleure berceuse du désespoir et le meilleur interprète des espérances de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Paradoxalement, c'est bien une paix d'âme qui nous livre le plus sûrement au désespoir, tandis que la plus belle espérance est promise à celui qui vibre au milieu des pulsions. La paix fait entendre le bruit (ou notre misère, dirait Pascal), l'inquiétude elle-même engendre de la musique. | | | | |
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| souffrance | | | Un désespoir vivifiant ou une espérance mortifère : le premier naît d'une conscience, que les beaux élans de ton âme, comme les plus pénétrantes vues de ton esprit, sont voués à la chute, dans une platitude finale ; la seconde compte sur le calcul de la raison anticipante. Le premier fait verdoyer ta plume, la seconde l'engrisaille. Mais un désespoir calculé est pire qu'une espérance gratuite. | | | | |
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| souffrance | | | Je me fie à un courant d'encre, et il me mène vers un marais de tristesse. Laissons l'élément liquide dans son état le moins naturel, l'état inventé, l'immobilité. C'est sa meilleure chance de continuer à m'évoquer la forme de son récipient idéal, mon âme. | | | | |
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| souffrance | | | Les déceptions devraient ne frapper que l'esprit et laisser intactes les extases acquiescentes de l'âme. Tout ce qui découle des déceptions quitte le domaine du lyrique, pour s'installer dans le mécanique. Si je suis déçu même dans l'éphémère, c'est que j'avais certainement mal rêvé. | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Un malheur bien monté, comme idée d'un jeu, peut encourager. Une joie sans image, sans jeu d'idées, peut décourager. Mais le redressement de têtes peut annoncer l'entrée en platitude, et la lassitude d'âme - servir de moteur du style. | | | | |
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| souffrance | | | La pire dégringolade intérieure est de ne plus ressentir l'intensité des notes et des mots, qui, jadis, te bouleversaient et scandaient ta vie. C'est ce qu'on appelle peut-être – perdre la foi, se résigner à la monotonie de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie banale, le corps souffre, l'esprit calcule, l'âme dort. Dans la vie haute, l'âme s'adonne à l'émerveillement, l'esprit – à la souffrance, le corps - à la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | Les philosophes ni ne nous dissèquent ni ne nous guérissent, ils interviennent au stade de diagnostic, et, si celui-ci décèle des traces de l'incurable, - d'anesthésies et non pas de remèdes. Bien disséquer le cerveau aide parfois à guérir l'âme. Grâce à quelques saignées d'esprit les philosophes découvrent, qu'elles peuvent pallier nos meurtrissures intimes mieux que des effusions de sang réelles. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme, c'est l'esprit qui se laisse pénétrer par la voix du corps ; et le corps, c'est l'écho de la souffrance ou de la jouissance, tantôt apolliniennes et tantôt dionysiaques. L'esprit, séparé du corps, se mute en robot ; le corps, ignorant l'esprit, tourne en mouton. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme se nourrit du mystère de la souffrance et de la noblesse du plaisir. Et l'extinction de la voix de l'âme, dans le discours moderne, est due à la mesquinerie du souci du jour. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | Ni notre continu ni nos pointillés ne reproduisent rien de fidèle à l'essence du monde ; et nos inquiétudes viennent de cette séparation et non pas de nos lacunes ou de nos imperfections. Notre intranquillité est belle, car ce gouffre ou ce vide fatal dans nos connaissances est fait pour résonner et bouleverser notre âme ; l'esprit, qui est fait pour raisonner, cherche le continu monolithique, avec, en prime, une paix d'âme, et finit par nous enlaidir. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie, la grande, l'unique souffrance est ancrée dans ton enfance, l'âge adulte n'étant rempli que de petits malheurs communs. « Il est terrible, pour une conscience humaine, d'avoir subi, dans son enfance, une pression, que toute la souplesse de l'âme, toute l'énergie de la liberté sont impuissantes à lever »*** - Kierkegaard. Ceux qui s'attendrissent sur leur enfance heureuse, déformée par une ingrate maturité, ignorent ce qu'est la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | L'air, autour, foisonne d'événements perdus ; si je baisse la tête, sans baisser le regard, j'échappe à tant de bleus à l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | C'est dans la frénésie de la création qu'on comprend le mieux, que « Notre immortalité n'est pas une idée, mais un état d'âme » - Prichvine - « бессмертие не идея, а самочувствие жизни » - sinon le créateur sur le déclin fuirait les bibliothèques, pour s'occuper de ses obsèques, comme tout le monde. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme en paix et l'épaisseur d'épiderme favorisent notre accès à la profondeur ; l'esprit en feu et la souffrance nous ouvrent à la hauteur. Mais, respectivement, c'est notre esprit qui y gagne en poids et en savoir, et c'est notre âme qui y acquiert les ailes et le valoir. | | | | |
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| souffrance | | | L'état normal, ou plutôt désirable, de l'âme est l'inquiétude ou la douleur. L'absence de ces attributs prive l'âme de son essence, mais conforte la détermination de l'esprit. Et Cioran : « Quand l'âme est malade, il est rare que le cerveau soit intact » - voit de fausses contagions. Quand l'âme est bien portante, ce n'est plus l'âme qui tentera de chanter ou de danser. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi le beau caresse l'œil et l'âme, comment le regard et l'esprit doivent combattre l'horreur – ces questions sont les sources premières de nos étonnements créateurs. Peu y importe la chronologie : « La philosophie devrait commencer non pas par l'étonnement, mais par l'effroi » - Nietzsche - « Philosophie muß nicht mit dem Erstaunen, sondern mit dem Erschrecken beginnen » - c'est la topologie qui compte. L'exclusive y est toutefois injuste : l'effroi doit venir de moi, et l'étonnement, surtout, - du monde. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | Il ne faut pas chercher à vaincre le désespoir, pour, ensuite, sereinement, pratiquer une espérance ainsi renforcée. Rien ne peut empêcher l'esprit d'aboutir dans un profond désespoir, mais il faut savoir, aux moments décisifs, transformer l'esprit en l'âme, qui, seule, peut s'adonner, aveuglement, divinement, à la haute espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Une intuition naïve fait naître la pensée - d'un danger. Ce qui explique la manie du minable à évoquer des cataclysmes dictant ses pensées ahuries et dangereuses. La haute pensée est à l'abri des basses contagions, et il est bête de croire, que « penser haut est dangereux » - proverbe latin - « altum sapere periculosum ». C'est dans les foires, médiatiques ou universitaires, que même le penser bas, sans parler de penser tout court, est proclamé dangereux. La meilleure demeure de la pensée est la solitude, hermétique aux poisons et immunisée contre les morsures. | | | | |
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| souffrance | | | Quel est le point commun entre ces deux branches philosophiques – la recherche de consolations et la recherche autour du langage ? Peut-être la reconnaissance de la divinité de ces deux tâches – ennoblir la souffrance humaine et bâtir une maison langagière pour notre esprit et notre âme. Ce foyer philosophique commun s'appellerait sentiment religieux (« religiös zentriert » – Husserl). | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit a pour fonction la production de la puissance, tandis que l'âme nous fait pencher en faveur de la faiblesse, et l'on appelle cette dernière faculté – force d'âme : « Il n'y a de force d'âme que dans la résignation »* - Cioran ! | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est un objectif commun et de la comédie et de la tragédie : la comédie est affaire de l'esprit, espiègle et profond, et la tragédie – celle de l'âme, nostalgique et haute. La comédie se narre, et la tragédie se chante. La tragédie, c'est le regard fidèle, pur et lyrique, sur ce qui n'avait peut-être jamais existé, tels l'amour, le talent ou la tour d'ivoire imaginaires, vécus dans les ruines bien réelles. | | | | |
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| souffrance | | | Et la religion et la philosophie naissent dans le naufrage, dans la détresse de la vie, et elles ont le même but : contrer le néant, apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d'inventer le mot qui sauve »** - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « Le poème est une bouteille jetée à la mer, abandonnée à la foi chancelante qu'elle échoue quelque part sur une terre d'âme » - Celan - « Ein Gedicht ist eine Flaschenpost, aufgegeben in dem nicht immer hoffnungsstarken Glauben, irgendwo an Land gespült zu werden, an Herzland vielleicht ». | | | | |
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| souffrance | | | La seule chose dont la vue, même chez les plus endurcis du cœur ou revêches de l'âme, réveille quelque poésie est la mort. Ne serait-ce pas une des raisons, pour lesquelles si peu d'hommes voient de la poésie dans la vie ? Et si la poésie n'était qu'une autre vie, diaphane aux yeux non embués. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir est rationnel, net et irréfutable ; l'espérance est folle, vague et fragile. Pour espérer, il faut avoir la foi, c'est à dire l'âme : pour désespérer, il suffit d'avoir de l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Deux immenses sottises vont de pair ; ne pas vénérer le souffle miraculeux de la vie qui t'habite et ne pas redouter l'instant, où ce miracle cessera dans ton corps inanimé. C'est pourquoi les épicuriens sont parmi les plus démunis et d'esprit et d'âme. « Sot est celui qui dit craindre la mort parce qu'il souffre de ce qu'elle doit arriver » - Épicure. | | | | |
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| souffrance | | | En quittant la vie, il ne faut pas claquer furieusement la porte, ni même s'accrocher à la fenêtre, pour jeter un dernier regard sur le paradis terrestre, - non, il faut tourner l'âme vers ce toit imaginaire, d'où reste visible l'étoile de ton enfance. L'entretien de tes ruines facilite cette pose de fidélité et de sacrifice. | | | | |
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| souffrance | | | Les seules fibres, dont disposent encore les hommes, ce sont des capteurs numériques, enregistrant des cadences et non pas la musique. Tout ce qui, jadis, fut tragique est vécu sur un mode statistique. Le courage d'une âme, avec sa fidélité à la souffrance et son sacrifice du plaisir, n'est plus de ce monde, comme « la patience d'attendre, le courage de renoncer, l'héroïsme du sacrifice – en tragique croissant » - Jankelevitch. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon discours philosophique s'écrit dans la nuit troublante et prend, subrepticement, la forme de caresse. Plus l'espérance est extatique, plus douce et furtive doit être la caresse ; c'est ainsi que l'excitation et la béatitude montent, lorsque je descends, sagement, sur cette échelle des promesses : salut, pardon, consolation. De sotériologue et pédagogue devenir paraclète – consolateur. La consolation est la caresse des nobles. Et la bonne philosophie est « souveraine consolatrice des âmes découragées » - Boèce - « summum lassorum solamen animorum ». | | | | |
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| souffrance | | | Je prends toutes les manifestations de mon âme – la souffrance, la beauté, l'amour, le mystère, le rêve – et j'arrive à cette merveilleuse et terrible certitude – impossible de les séparer de mon corps ! La perspective de l'extinction de mon âme, après l'appui sur l'interrupteur de ma rate, - et je ne connaîtrai d'autre immortalité que celle d'un instant d'abandon, d'yeux fermés et de désirs ouverts. | | | | |
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| souffrance | | | Qu'elle soit lumineuse ou ténébreuse, grave ou espiègle, toute belle musique nous fait venir les larmes aux yeux. Le fond même de notre âme, qui est essentiellement musical, serait donc, par un étrange caprice divin, promis à la mélancolie : une fois nos fibres ébranlées, une secousse irrésistible atteint nos yeux sans défense. | | | | |
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| souffrance | | | Je suis un Janus, avec une face côté âme et l'autre côté esprit ; et la mélancolie naît du contraste entre elles. L'âme vit dans une musique, où l'harmonie du bien enveloppe la mélodie du beau et l'intensité du noble ; l'esprit, lui, développe du bruit autour des mots, des images, des idées, qui terminent leur parcours dans la platitude des actes, à l'opposé de la hauteur, dans laquelle trouvent refuge les rêves de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Les beaux états d'âme sont ceux qui ne peuvent pas durer. D'où mon refus, le désintérêt pour les enchaînements. Le rire prolongé sent le salon, le sanglot entretenu sent le cabanon - « Quand on pleure, seule la première larme est sincère » - Kundera. Le feu s'éteint d'autant plus vite, qu'il fut plus vif ; le génie dédaigne l'éclairage et le chauffage pour mourir sur un bûcher ou dans une étincelle. | | | | |
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| souffrance | | | Les passions de l'âme, comme la mémoire de l'esprit, pour se maintenir, ont besoin d'actualisation et de rafraîchissements périodiques, effectués par le talent et/ou la volonté, faute de quoi la passion tourne en mélancolie, et l'obsolescence dérègle la mémoire. Mais aucune répétition mécanique ne remplace le rafraîchissement organique. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l'âme consolante ou de l'esprit verbal ; si l'on ignore la stridence de la pitié et la musique du langage, on ne peut pas être philosophe. En création de concepts, en attachement à la vérité, en maîtrise de l'être, le philosophe académique ne dépasse en rien le garagiste. | | | | |
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| souffrance | | | La terrifiante certitude des « omnis moriar » et « letum omnia finit » - n'en déplaise à Horace et Properce - « tout de moi mourra » et « tout s'achève avec la mort ». Le corps livré au ver, l'âme livrée au vers. À l'arrivée, ni espoir ni recherche, laissés aux rabelaisiens : « Je m'en vais chercher un grand peut-être ». Ne fabriquent de l'éternel que des professionnels de la consolation gratuite - Leibniz, Kant, Hegel. Les bons charlatans se contentent d'en proclamer le mortel héroïsme : « C'est la précarité de l'œuvre qui met l'artiste en posture héroïque »*** - G.Braque. | | | | |
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| souffrance | | | Les sots et les philosophes protestent : je souffre et j'exulte, tandis que le scientifique exclut de sa vision toute sensibilité et ne sait pas ce qu'il fait. Tout savoir enrichit les vocabulaires et les syntaxes, même ceux des braiments, mais le savoir scientifique apprend mieux que les autres à maîtriser la plus belle des intonations, l'intonation ironique. Ah, si, en plus, le savant s'intéressait, comme jadis, à la tonalité mystique, pour produire de la musique tragique de la vie ! « Nous ne pouvons imaginer aujourd'hui, qu'un même homme soit un savant et un mystique »* - S.Weil. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est possible parce que l'angoisse ou la sérénité, chez la même personne, ont besoin d'embellissement, et l'intelligence leur propose des ressources comparables. C'est dans l'âme que se trouve le meilleur sismographe : « La philosophie est la culture de l'âme » - Cicéron - « Cultura animi philosophia est », que Heidegger voulut profaner avec son souci de l'être. | | | | |
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| souffrance | | | La honte naît souvent d'une pseudo-plénitude, tumultueuse et trouble, apportée par la raison, à l'endroit même, où l'on aimerait entretenir un vide pur et immobile, grâce à une sainte fêlure de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | La pensée doit introniser le langage et ennoblir l’espérance. « Une idée ne vaut que par l’espoir, qu’elle excite »* - Valéry. L’excitation est une soif de l’âme, soif maintenue auprès de la fontaine de l’esprit. | | | | |
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| souffrance | | | La mort est la seule ombre, n'ayant pour source aucune lumière. À moins qu'on croie en résurrection lumineuse de nos rates ou de nos glandes éteintes, annulant la mort de nos âmes enténébrées. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie et le ressentiment ont la même origine : un manque de caresses ; mais, pour le ressentiment, c'est l'amour-propre qui en éprouve l'aigreur, tandis que, avec la mélancolie, c'est l'âme ou l'épiderme qui en souffrent ; le ressentiment fait haïr le monde, et la mélancolie - l'aimer. | | | | |
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| souffrance | | | Rien de ce qui relève de l'intelligence ne résistera à la maîtrise par la machine : la logique, le langage, le style, la liberté, le hasard, l'invention. Certains états d'âme – la dignité, la résignation, la mélancolie, l'optimisme - pourront également être imités. Je ne vois qu'un seul type de plaisir, la caresse secrète, et un seul type de chagrin, la souffrance dans la joie, qui ne sauraient être machinisés. | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur fait de ta vie un paradis, que l'esprit représente en enfer et que l'âme interprète en purgatoire ; l'équilibre entre les trois est nécessaire pour une vie pleine ; la part de l'enfer restant stable, le seul risque vient de l'expansion de faux paradis ; le bon Pape se trompe de danger : « L'Église est là, pour conjurer la progression de l'enfer sur terre ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans la recherche de remèdes à nos maux, le philosophe doit imiter le charlatan ; seulement, celui-ci s'occupe de guérir un mal, qu'un bon médecin aurait pu traiter, tandis que celui-là doit se vouer à l'incurable. « Les hommes me demandent la voie du salut, la parole qui guérit » - Empédocle – et c'est dans une belle impasse que les âmes mortelles se réjouiront de ton impossible et irrésistible salut. | | | | |
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| souffrance | | | Vivre enthousiaste, avec une souffrance vrillée à l'âme, semble être l'état divin. Celui qui surmonte la douleur, dans la fadeur de l'indifférence, est plus proche de la bête que de l'ange. Et la projection de Dostoïevsky : « Celui qui triomphera de l'angoisse et de la souffrance sera Dieu lui-même » - « Кто победит боль и страх, тот сам станет Бог » - aboutira plus certainement au robot terrestre qu'au Maître céleste. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance naît de l'admiration ; l'une des admirations les plus profondes surgit d'un désespoir bien peint ; cette tâche incombe à l'esprit philosophique et à l'âme poétique. L'admiration basse est liée à la vénération de l'héroïsme, ce contraire de l'esprit et de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit guide l'action, l'âme insuffle le rêve. L'âme crée l'espérance, l'esprit fabrique le désespoir. « Toute tentative de vivre selon l'esprit conduit, immanquablement, au désespoir » - H.Hesse - « Jeder Versuch, nach dem Geist zu leben, führt unfehlbar zur Verzweiflung ». | | | | |
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| souffrance | | | Nous portons en nous deux personnages : celui qui souffre et celui qui diagnostique, le patient et le médecin ; et les moments les plus éclairants, pour la nature de notre âme souffrante et de notre esprit consolateur, sont les renversements de rôles entre ces personnages. Hippocrate et Tchékhov nous donnèrent des exemples saisissants. | | | | |
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| souffrance | | | L'authentique déluge, dans nos basses contrées robotisées, engloutit l'île déserte des âmes ; et ce livre est une Arche, où se réfugient toutes les espèces encore animées, mais disant adieu à leur monde perdu. | | | | |
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| souffrance | | | Plus haut est mon désespoir d'esprit, plus haute est mon espérance d'âme. Mieux mon esprit creuse, mieux mon âme s'élance. | | | | |
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| souffrance | | | L'anesthésiant est utile au corps, comme la pitié l'est à l'âme. Libérer le corps d'une pesanteur ; apporter de la grâce à l'âme. L'état d'âme, à ne pas confondre avec l'état du corps : « On se fatigue de la pitié, quand la pitié est inutile » - Camus. | | | | |
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| souffrance | | | La terrible preuve de notre totale disparition finale : impossible de donner à notre regard une intensité quelconque sans la présence de nos yeux et même de nos mains. Notre âme s'éteint avec la lumière dans nos yeux. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie devrait chercher à réconcilier l'esprit et l'âme ; tout en donnant raison au hurlement de l'esprit – horror, horror, horror, elle trouverait un contre-point irrésistible dans la musique de l'âme – joie, joie, joie - une consolation lyrique dans l'irréparable tragique. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce ne sont pas des vicissitudes du parcours, mais le crépuscule des fins, assombrissant et dramatisant l'aurore des commencements : l'affaiblissement pressenti de toute la gamme de l'âme : l'émotion, l'espérance, le talent, la volonté, la jeunesse. C'est pourquoi le meilleur tragédien, ce n'est pas Shakespeare, mais Tchékhov. Ni l'action ni la réflexion, mais la pitié et l'impuissance. | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité des jouissances et des peines, dans les cœurs des hommes, explique l'extinction des âmes mieux que l'invasion des esprits par le robot. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse et le langage, tels sont les deux seuls objets d'une réflexion véritablement philosophique ; c'est l'âme et l'esprit qui constituent l'organe unique de ces deux fonctions, et cet organe s'appelle l'humanisme. Aujourd'hui, chez la plupart des hommes, il est dévitalisé par des injections successives de deux virus - mouton et robot. | | | | |
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| souffrance | | | Embarqués sur le navire de vie, les éclairés ne détachent pas leurs yeux des cartes et des boussoles, les obscurs ne voient que la vague et l'horizon, les ténébreux vouent leur esprit au naufrage et leur âme - à la bouteille de détresse. | | | | |
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| souffrance | | | Pour sortir de l'anonymat d'une vie mortelle, il faut découvrir des biens immortels et vitaux. Mais, l'immortel déserta les âmes ; la mort des biens et des hommes devint un événement si bien géré et si plat, qu'elle ne se met même pas au-dessus des tracas financiers ou culinaires. On n'y songe qu'une fois grabataire. | | | | |
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| souffrance | | | Les larmes ne sont belles que gratuites, c'est à dire jaillissant d'un cœur, ébloui et vaincu, et non pas couronnant une raison triomphatrice. Pourtant, les yeux de mes contemporains ne sont plus reliés qu'à cette sèche raison. « On oublierait jusqu'à notre âme, si parfois nos yeux ne se mouillaient plus de larmes » - Karamzine - « Мы забыли бы душу свою, если бы из глаз наших слёзы не капали » - le plus souvent il y a méprise : la raison légèrement ébranlée étant prise pour l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Les malaises qui nous guettent, à toute étape vitale spatio-temporelle, sont si pénibles qu'il faut chercher des remèdes de cheval, pour nous étourdir. Les plus désirables s'appellent consolations philosophiques, ces caresses de l'esprit, administrées à un corps ou une âme malades. C'est le mot grec pharmakon qui le rend le mieux : à la fois poison, sorcellerie et charme, neutraliser l'angoisse, valoriser le rêve, embraser le regard. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance abreuve l'âme, abrite le cœur et abrutit la cervelle. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un habitué des bancs des accusés, l'acquittement lui fait retrouver de bons repères et, ce faisant, se perdre. La noblesse d'âme fond à la lumière libre. Faut-il s'exercer à la peine capitale ? « La mort est la fin d'une prison obscure, pour les nobles âmes » - Pétrarque - « La morte è fin d'una pregione oscura al'anime nòbili ». Toi-même, tu sus réconcilier la liberté douillette d'une tour d'ivoire avec l'inconfort d'une caverne, puisque, pour l'inscription sur ta propre tombe, tu hésitas entre Magnus Poeta et Philosophicus. | | | | |
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| souffrance | | | Tout désir comporte de la souffrance ; mais sans le désir, notre indifférence ne serait entourée que d'objets. Et comment doit-on appeler l'homme, resté, en absence d'élans, dans la seule compagnie des objets ? - robot ! Le robot humain, moins les algorithmes savants, s'appellerait bouddhiste, adepte du vide apaisant : « Aucun objet ne vaut qu'on le désire ». Quand on a le désir, bon ou beau, l'objet, même inexistant, se présenterait à ton cœur ou à ton âme, quoi qu'en pensent les Tibétains ou les phénoménologues. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l'esprit est en feu, ou l'âme pratique un sang-froid, le chaos mental ou la détresse morale seront au rendez-vous. La beauté, ou le bonheur, naissent de « froids regards de l'esprit et d'exaspérantes observations de l'âme » - Pouchkine - « Ума холодных наблюдений и сердца горестных замет ». Heureusement, on peut compter sur la chaleur intérieure de l'âme et sur l'espérance extérieure de l'esprit, pour que l'âme ait son regard, et l'esprit – ses notes. L'esprit verra au-delà des formules, et l'âme - au-delà des notules. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance doit être utile : telle une pierre, que le malheureux Sisyphe traîne vers un sommet, mais au lieu de la faire tomber à pic, d'en haut vers la vallée, comme le fait Cioran, en maugréant la terre entière, il faut essayer d'en faire une pierre de touche pour mes muscles, une pierre d'achoppement pour mon esprit, une pierre angulaire de mon âme. | | | | |
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| souffrance | | | A-t-il vécu, celui qui meurt avec des plaies, toutes visibles ? Et les plus saignantes, appelées stigmates, se trouveraient peut-être dans l'âme et non sur les mains. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'âme, vivre, c'est vibrer dans l'inquiétude des voluptés et des souffrances, et pour la raison - baigner dans la quiétude d'un gras bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance la plus haute, et donc (quoique) détachée de la matière, je la vois dans le monde imaginaire, où règnent les caprices de l'âme ; les repus placent leurs jérémiades dans le récit de leur vie, censée être réelle, et où gémit leur corps ou, dans le meilleur des cas, leur esprit. Mes souffrances réelles tapissent ma vie, mais témoignent du chaos, du hasard, de la déspiritualisation, ne méritant aucun réquisitoire artistique. Je ne verserai pas mes déboires réels dans le ciboire virtuel de mes prières. | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur, l'âme, l'esprit, tous les trois trouvent l'aliment pour leur expression dans le royaume des ombres : un fantôme, un rêve, un concept – pour palpiter, s'élancer ou approfondir. La houle des deux premiers provoque, fatalement, des souffrances, tandis que l'esprit n'avance que dans le calme ; penser est un calmant, sentir – un excitant. | | | | |
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| souffrance | | | La médecine, l'économie et la politique s'attaquent aux sources de nos souffrances, mais la consolation philosophique vise à atténuer la souffrance de la souffrance, afin qu'au-dessus des douleurs fatales se maintiennent la chaleur de notre cœur endolori ou la lumière de notre âme déchirée. | | | | |
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| souffrance | | | Mon espérance est une foi en une lumière, qui ne ressortira jamais de mon âme et qui n'effleurera jamais mon visage ; elle appartient à la nuit de mon désespoir. « L'espoir est de jour, l'espérance est nocturne » - M.Serres. L'espérance est une œuvre humaine et nullement divine, mais elle est aussi immatérielle que le Bien divin, déposé dans nos cœurs, sans effleurer nos gestes. | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a pas de langage, et son silence imposé est vécu comme une tristesse ou une angoisse. Elle est analogique, et l'esprit est numérique ; l'intelligence, c'est une fraternité entre eux. La mélancolie : un état d'âme rendu par un mot d'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Mon âme aspire à une musique sacrée, mais seuls mon esprit ou ma chair composent des harmonies, mélodies et rythmes, qui, souvent, s'avèrent profanes, – telle est l'origine de la véritable angoisse. Et que c'est mesquin et décharné que de la voir dans la liberté (Kierkegaard), dans le néant (Heidegger) ou dans les deux (Sartre) ! | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance et la désespérance cohabitent en moi, puisqu'elles proviennent des organes différents : le cœur ou l'âme, pour la première, l'esprit ou le corps, pour la seconde. Les origines, elles aussi, sont différentes : divines ou humaines. On se désespère dans l'action, on espère dans le rêve. « Agir dans le négatif nous est encore imposé ; être dans le positif nous est déjà donné »*** - Kafka - « Das Negative zu tun ist uns noch auferlegt, das Positive ist uns schon gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | Il est clair, que toute consolation est une capitulation. Capitulation de l'esprit. Mais oh combien plus pitoyable, ou plutôt imprévoyante, est la capitulation de l'âme, qui accepte le combat, et veut le gagner, pour devenir, ensuite, inconsolable ! | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'étant que l'esprit tourné vers l'infini, la consolation philosophique consiste à détourner l'esprit du fini, où tout est tragique et inconsolable, et à chercher à le transformer en âme, résignée à vénérer le Bien intraduisible et résolue à traduire le Beau insensé, ces seuls infinis indéniables. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, des accords de notes, de mots, d'états d'âme pouvaient rendre heureux un rêveur, qu'il soit rustaud ou aristocrate. Ces accords provenaient d'une nature ou traduisaient une culture. Avec la dégradation de la nature et le dépérissement de la culture, c'est à dire avec l'extinction des âmes, le taux de malheureux bondit, puisque le bonheur n'est accessible qu'à ceux qui sont capables de vivre d'illusions naturelles ou artistiques. | | | | |
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| souffrance | | | Nul n'a besoin d'incantations philosophiques, pour s'adonner aux plaisirs ou béatitudes, et plus aveuglement on s'y livre mieux ça vaut ; en revanche, c'est l'irrésistible angoisse, qui finit par glisser dans les plus optimistes des âmes et qu'aucune raison n'efface ni ne calme, c'est cette intranquillité qui se tourne vers le sage, pour que celui-ci détourne l'intensité d'une souffrance muette vers une musique caressante, consolante, irrationnelle, grandiose. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme romantique, l'éros ou la solitude me font expérimenter des formes pathétiques d'une petite mort, d'une mort théâtrale. Mais ce n'est ni en spectateur ni en acteur ni même en réalisateur que je dois affronter la vraie mort, mais en dramaturge : la beauté de la pièce de la vie me consolant devant la tombée du rideau. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance métaphysique, la seule dont j’y parle, devient vraiment belle, quand elle est flanquée d’un désespoir parfaitement physique et touchant les valeurs nobles mais irrécupérables. C’est lorsque aucun appui ne permet plus de projeter la moindre étincelle sur un avenir sans issue, donc lorsque seul un nihilisme intérieur, gratuit et irresponsable, offre ses ressources à ma musique et, d’une noirceur extérieure, laisse surgir une douceur illisible, c’est alors que l’espérance se fraternise avec mon angoisse, se fait consolation et m’assure que mes palpitations, perdues pour les yeux et l’esprit, portent un sens pour l’âme, au-dessus des faits, des calculs et même des passions. Cette espérance ne prétend sur aucune profondeur humaine, elle est dans une hauteur divine, inhabitable. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Un peu d’esprit suffit pour constater, au bout de tout chemin, - un désespoir. Un bon esprit l’étouffe par l’action ou le cynisme. Un esprit noble découvre son allié charitable, l’âme, porteuse de chimères et souffleuse d’espérances, hors chemins, hors temps, hors désir même, une caresse tout intérieure, c’est-à-dire une chaleur sans ressources et une lumière sans sources. | | | | |
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| souffrance | | | Créer selon l’âme, c’est éviter le bruit et n’émettre que la musique ; vivre selon l’âme, c’est chercher des consolations. Créer selon l’esprit, c’est rechercher un langage châtié ; vivre selon l’esprit, c’est souffrir. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l’esprit, toute espérance ne peut être qu’absurde ; pourtant, faute des âmes, c’est de l’esprit que les hommes d’aujourd’hui attendent du soulagement ou de la consolation, ce qui, fatalement, sentira calculs fallacieux. Seule l’âme crée des mystères consolants, comme l’esprit fabrique des problèmes désespérants. | | | | |
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| souffrance | | | Il suffit d’être intelligent et un brin sensible, pour qu’une réelle souffrance vous envahisse, à n’importe quel moment de l’existence. Le repu, lui, « attend une souffrance pour travailler » - Proust - ces souffrances - stomacales, administratives ou donjuanesques - se cultivent en dîners en ville, où l'on gave ses peines de cœur. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, le plus souvent, vient de l’extérieur, frappe mon corps, s’exprime par des signes nets, faciles à interpréter. La souffrance naît dans mon âme, suite aux représentations angoissantes que produit mon esprit ; elle est, comme toute mon essence immatérielle, - indicible, ce qui, donc, lance un défi à mes pinceaux et plumes. On narre la douleur, on chante la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit nous souffle des mélodies et rythmes décharnés, mais la musique est composée et animée par notre âme. La tragédie naît de l’angoisse d’une âme, dont l’attente est trop haute pour un esprit trop lourd ; la tragédie c’est l’affaiblissement (extinction, effacement, chaos) de la voix de la hauteur (grandeur, pureté, noblesse), l’âme étouffée par les choses. | | | | |
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| souffrance | | | L’incommensurabilité tragique entre la réalité et le rêve, entre un état d’âme et sa verbalisation, entre l’évidence du désespoir et l’espérance volatile fait de la création une espèce de rédemption, tentant de réconcilier ces deux facettes. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie n’est pas dans l’hybris, le chaos de la vie, que l’esprit représenterait ; la tragédie est dans l’harmonie de l’âme que la vie, implacable, paisible et cohérente, désagrège - l’intervention du temps égalisateur dans les reliefs inimitables de l’espace. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne permet pas de redresser ma tête après un naufrage regrettable ; elle tente, tout en gardant ma tête basse, d’élever mon âme, avant que celle-ci n’affronte un naufrage prédestiné. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit est inconsolable, c’est l’âme qu’il faut chercher à consoler. Et, pour ceux qui ont encore une âme, le mot de Dostoïevsky est juste : « L’âme est tentable, mais aussi consolable » - « Душа и испытуема и утешена » - elle est tentée par l’esprit et consolée, en dominant l’esprit. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | L’idéaliste enthousiaste, qui bâtit avec son âme, dit : l’espérance du sage se met au-dessus de la raison ; le matérialiste morose et jaloux se rebiffe : « les espoirs des sots sont dénués de raison » - Démocrite, en oubliant, que cette raison est la première pourvoyeuse de désespoirs, aussi bien pour les sots que pour les sages sans âme. | | | | |
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| souffrance | | | C’est bien le désespoir qui est signe de l’impuissance de l’âme (l’obtus Spinoza voyait dans celle-ci l’origine de l’impossible et condamnable espérance) ; l’âme dont le premier souci devrait se consacrer à la peinture d’une belle espérance atemporelle, irréfutable bien qu’impossible. | | | | |
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| souffrance | | | Pour moi, spectateur, l’extinction des âmes chez les hommes n'est qu'un mélodrame ; la perte de vitalité de mon âme à moi est une tragédie, pour l’acteur que je suis. Un talent perdant son élan, une passion se morfondant dans un infâme équilibre, une voix adressée à Dieu et qui chercherait, bassement, des oreilles vulgaires – tant de rôles que je serais amené à jouer sur une scène de moins en moins obscure, devant mon soi inconnu, dramaturge lucide et juge inclément. « C’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme »*** - Unamuno - « Por esto me tortura el problema de la duración de mi alma ». | | | | |
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| souffrance | | | Deux états d’âme mettent à l’épreuve mon courage ou mon imagination – un désespoir flagrant, à portée de ma raison, ou une fugitive espérance, aperçue par mon âme. « La résignation est de deux genres : l’une suivant le désespoir, l’autre s’inclinant devant l’imprenable espérance » - B.Russell - « Resignation is of two sorts, one rooted in despair, the other in unconquerable hope ». Le vrai courage – faire de cette inaccessibilité une grande espérance – un élan vers l’inexistant ! | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne peut être que tragique : par la beauté d’un rêve faire triompher l’âme noble sur l’impitoyable esprit, la vérité métaphorique l’emportant sur la vérité mécanique. « La vérité est noble, et l’image qui la révèle, c’est la tragédie » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit scrute la vie ; l’âme et le cœur sculptent le rêve. L’esprit s’occupe surtout du Vrai ; l’âme et le cœur se fient au Bien et au Beau. Le Vrai vital nous conduit inexorablement vers le désespoir ; le Bien et le Beau inventent des espérances. « Constater dans la vie une mélancolie incurable, c’est achever ce qui te reste de ton soi » - Chestov - « Обнаружить в жизни безысходную тоску значит добить себя ». Le soi connu est un Sphinx, qui renaît dans le feu mélancolique que déclenche le rêve du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie ne réside ni dans le corps qu’on martyrise, ni dans l’esprit qu’on méprise, mais dans l’âme qui agonise. « La tragédie s’accomplit dans les âmes »** - Tchékhov - « В душах совершается трагедия », car le naufrage les attend en vue des Îles des Bienheureux. | | | | |
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| souffrance | | | Ni le cœur ni l’âme n’ont ni leur logique ni leurs mots ni leurs idées ; ils n’ont que leurs états, allant de la béatitude à la souffrance. La traduction de ces états est la tâche d’artiste ; pour préserver une certaine harmonie, la règle du juste milieu semble y convenir. C’est pourquoi la mélancolie, ce milieu à égale distance des extrêmes, s’y prête le mieux. | | | | |
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| souffrance | | | En tant que remède spirituel, toute consolation finit par tuer, dans le temps, toute espérance ; la consolation n’est bonne qu’en tant que drogue euphorisante, entretenant, dans l’espace, l’illusion de l’éternité, mais « la perte des illusions amène la mort de l’âme » - N.Chamfort – d’où la multiplication des esprits et le dépérissement des âmes. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas dans une paix d’âme, mais dans la fierté retrouvée des passions vécues jadis, dans l’élan vers les étoiles éteintes. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies banales (l’injustice) se terminent mal ; les vraies tragédies (la perte d’intensité des grands sentiments) se terminent bien – par une consolation, épiphane, invisible, volatile – pour l’esprit, mais ravivant - pour l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit, objectivement, juge, l’âme, créativement, vit, le cœur, subjectivement, souffre. Le créateur devrait suivre Cioran : « Notre capacité à vivre est fonction du désespoir que nous étouffons ». | | | | |
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| souffrance | | | La plus grande liberté consiste en indépendance, vis-à-vis de l’esprit, - du cœur ou de l’âme. Du Bien ou du Beau, vis-à-vis du Vrai. Et donc, cette liberté doit apporter de la consolation et non pas des blessures ou des amertumes. Le philosophe de la liberté, Berdiaev, s’y trompe lourdement : « La liberté apporte la souffrance et une vie tragique » - « Свобода порождает страдание и трагизм жизни ». C’est la vérité, ce produit irréfutable de l’esprit, qui amène ces calamités, qu’adoucissent le cœur ou l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance et la douleur, dues à la condition humaine, frappent, avec la même intensité les délicats et les goujats, et, ce qui est le plus important, provoquent les mêmes conséquences. Aucun culte de ce genre de calamité ne peut apporter quoi que ce soit de positif à n’importe quel homme, aussi évolué ou profond qu’il soit, et aucune consolation ne freinerait notre descente aux enfers. En revanche, la souffrance, liée à l’extinction fatale de nos rêves, n’est connue que des hommes, dont l’âme avait atteint une certaine hauteur ; et s’accrocher aux souvenirs de nos élans de jadis peut servir de consolation, fallacieuse mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l’homme mortel, les produits principaux de l’esprit sont une vérité désespérante ou un vrai désespoir. Sans secours de son âme, l’homme est perdu. Mais il y a des fous, qui comptent sur une drôle de perfection de l’âme : « L’âme est parfaite, lorsqu’elle est soumise à l’esprit » - St-Augustin - « Est animae natura perfecta, cum spiritui suo subditur ». | | | | |
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| souffrance | | | C’est une soif affaiblie, et non pas un manque de fontaines, qui a besoin de consolation. Ce n’est pas l’esprit, creusant des gouffres, qui te rendra l’espérance, mais l’âme, dégageant ton étoile des nuages qui l’occultaient. « Dans la réflexion se trouve une source inépuisable de consolations » - Novalis - « Nachdenken enthält eine unendliche Quelle von Trost » - qui, rapidement, s’avéreront insipides, tandis que la consolation est retour du goût de vie ou de rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Mon soi connu se reconnaît le mieux dans l’enchantement ; les douleurs sont trop communes pour n’éclairer qu’un seul individu. De plus, la douleur frappe l’esprit ou le corps, tandis que l’enchantement caresse l’âme ; et l’âme sait transformer ses douleurs en élans ou rêves. | | | | |
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| souffrance | | | À tout coup reçu, le corps et l’esprit ont des réactions semblables – neutraliser la plaie ; mais le cœur et l’âme devraient ne se soucier que des blessures incurables – l’oubli réussi s’appellerait consolation. | | | | |
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| souffrance | | | L’espoir se tourne vers l’avenir, et l’espérance compte sur le passé ; celle-ci est une victoire de l’âme et du rêve, face à la souffrance, celui-là est une capitulation de l’esprit devant la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Les auteurs tragiques grecs et latins s’adressaient aux héros tourmentés ou aux dieux capricieux (trop de grandes malchances), Shakespeare – à lui-même (trop de grandes malveillances), les Espagnols et les Français – aux courtisans (trop de grandes minauderies), Tchékhov – au seul personnage vraiment tragique, par la hauteur de sa souffrance, - à l’homme sensible, blessé, solitaire, inspirant une pitié ou une compassion. | | | | |
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| souffrance | | | Paradoxalement, ceux qui cherchent une paix d’âme ne font que raisonner, dont l’aboutissement – le désespoir – les comble. Ceux qui ont besoin de frissons, les retrouvent dans l’espérance diaphane. | | | | |
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| souffrance | | | Tes états d’âme, aussi puissants, nobles et éclatants qu’ils soient, finissent, fatalement, par perdre, à la fin, de leur intensité et de leur attirance, d’où leur rôle déterminant dans la recherche de tes consolations. Dans ton écrit, tu devrais ne présenter que tes états d’âme initiaux – enthousiastes, admiratifs, amoureux. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie naît dans l’âme, mais elle contamine l’esprit, qui se met à fouiller la mémoire, à la recherche de sources, – en vain. C’est peut-être, cet échec qui distingue la mélancolie – de la tristesse. | | | | |
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| souffrance | | | Les excitations, euphoriques ou désespérantes, troublent l’image de ton étoile et en affaiblissent l’attraction. « J’ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire à celle qui désespère »*** - Van Gogh. La mélancolie est l’écho de l’appel de ton étoile, entendu par ton âme dans le silence de ton esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Les déceptions et les extases s’attachent aux événements, aux choses ; mais la mélancolie est la fatalité des âmes nobles. | | | | |
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| souffrance | | | Mes maximes, sans être ni inoculations ni pommades, ne s’adressent pourtant qu’aux porteurs de malaises incurables ; elles sont plutôt une atmosphère volatile et précaire, qui, l’espace d’un matin, ferait battre plus fort votre cœur ou rappellerait l’existence de votre âme immortelle. | | | | |
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| souffrance | | | Notre âme sécrète la mélancolie, que notre esprit tente de combattre. Mais l’esprit est commun, tandis que l’âme est personnelle ; nous combattons donc notre genre hapax au nom de l’espèce normative. | | | | |
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| souffrance | | | Sous la torture, nous apprit Soljénitsyne, on ne peut que gémir, sans dignité, comme un cochon qu’on égorge, la saleté souillant toute pureté. Rimbaud, en revanche, nous apprend, que les soi-disant torturés, les blasés, entonnent une musique savante, la tête haute, l’âme pure, le regard illuminé. Aucune illumination pour celui qui aurait séjourné dans un camp de concentration ; les ténèbres ne le quitteront plus. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance ne libère pas de l’angoisse, et le désespoir est compatible avec une apathique paix d’âme ; ces couples semblent même être inséparables : « L’espérance et l’inquiétude, ou bien le désespoir et la quiétude »** - Boratynsky - « Надежда и волненье, иль безнадёжность и покой ». | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie : après avoir été maître du sublime, glisser vers le statut d’esclave du médiocre. « La tragédie, c’est céder à la platitude »** - Chestov - « Трагедия - уступить обыденности ». | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité et la paix d’âme peuvent durer, mais ce qui est grand chez l’homme – l’intensité d’une passion, la hauteur d’une création, la pureté d’une noblesse – ont une existence courte et ont besoin d’une consolation, pour qu’on leur reste fidèle en puissance. C’est la source même de la vraie tragédie. « Le sens de la tragédie – la brièveté d’une vie héroïque »*** - G.Steiner - « The sense of the tragic : the shortness of heroic life ». L’héroïsme, c’est la fidélité à la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement en vue d’une mort imminente qu’on doit faire taire son âme enténébrée, dispensatrice de folles espérances, et laisser agir son esprit lucide, porteur du désespoir final. Et je comprends Don Quichotte, sur son lit de mort, regretter surtout ses lectures de livres de chevalerie et faire graver sur sa tombe ces mots : « Mourir sain d’esprit et vivre fou d’âme »** - Cervantès - « Morir cuerdo y vivir loco ». | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit borné suit la voie rationnelle, et, au bout, parvient, inexorablement, à un désespoir ; l’âme ouverte écoute un appel irrationnel, source de rêves et de tragédies, et s’ingénie d’en garder une espérance. Vu sous cet angle, le vrai contraire du désespoir n’est pas l’espérance éphémère mais la tragédie palpable. « Un esprit délié répugne à la tragédie et à l’apothéose » - Cioran – un tel esprit serait plutôt animalier que délié ; un esprit noble apprécierait aussi bien la finitude elliptique que l’infini hyperbolique ! | | | | |
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| souffrance | | | La lente et inexorable montée du désespoir dans la vie réelle devrait réveiller la furtive espérance, c’est-à-dire une consolation par un souvenir d’un rêve endormi. « L’espérance est un mouvement de l’âme qui témoigne du plus profond désespoir quant à l’état réel des choses »*** - Baudrillard. | | | | |
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| souffrance | | | Épicure, Lucrèce, Sénèque, Boèce portent le sens tragique de la vie et, donc, se penchent sur la consolation. Chez les modernes, on ne trouve le besoin de consoler que chez Tchékhov. Le doute trivial de Descartes, le désespoir géométrique de Spinoza, l’absolu galimatieux de Hegel occupent, aujourd’hui, les esprits privés d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l’âme ; et celle-ci y est plus un outil qu’un objet. L’objet est fourni par les confrères de l’âme – le cœur et l’esprit. Le cœur est sensible au caractère tragique d’une vue de rêve ; il appelle le philosophe à chercher des consolations. L’esprit abstrait se réduit aux domaines de ses manifestations, ce qui nous conduit aux interrogations sur la place du langage dans un discours. | | | | |
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| souffrance | | | L’âme tend vers l’ambroisie bienheureuse, mais l’esprit y verse du venin du désespoir. Mais puisque la souffrance accompagne tout breuvage vital, la sagesse consisterait à trouver un bon dosage, qui ferait du poison – un bon remède. | | | | |
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| souffrance | | | On peut combattre la souffrance venue de l’extérieur ; la souffrance intérieure est invincible, car son foyer, un rêve expirant, ne peut qu’être consolé, sans apaiser la souffrance elle-même. « La consolation est un étrange état d’âme qui laisse subsister la souffrance, mais élimine la souffrance de la souffrance »*** - G.Simmel - « Der Trost ist das merkwürdige Erlebnis, das zwar das Leiden bestehen lässt, aber das Leiden am Leiden aufhebt » - élimine le désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | La beauté qu’offre la nature, ou la gloire, que t’offre la société, peuvent faire redresser ta tête, mais non pas ton cœur, où résident tes rêves faiblissants. Les cœurs fragiles ne sont consolés que par les âmes agiles. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Le tragique est hors de la morale, ce résident du cœur ; donc, pour un auteur tragique, suspendu sur l’état de son âme, être au-delà du bien et du mal, est une attitude naturelle. Les moralistes classiques n’avait aucun sens du tragique. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur consolante est une grâce, un état d’âme suspendu, évitant toute pesanteur terrestre. Irréductible ni aux mots ni aux idées ni aux images. Mais ce serait aussi la définition de la musique. « La musique aspire à retourner à l’état incertain, dans lequel se concentre une vie blessée » - Sloterdijk - « Die Musik strebt in den Schwebezustand zurück, in dem sich das verletzte Leben sammelt ». | | | | |
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| souffrance | | | Les rêves se délavent comme les couleurs d’un tableau ou les empreintes, laissées dans notre âme par un beau livre. Le salut, ou la consolation, c’est de réduire tes impressions à la seule musique, qui semble être la seule à échapper à l’usure par le temps. Et tu appelleras le lieu qui accueille cette musique – ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | Il faut occuper les cellules les plus vivaces de notre mémoire avec des traces de nos états d’âme enthousiastes, au passé. C’est avec ces traces qu’il faudra, un jour, remplir le vide envahissant du présent, et ainsi nous éloigner de l’angoisse, nous consoler. | | | | |
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| souffrance | | | L’âme de châtelain doit persister dans les ruines de l’esprit. Elle se nourrit de ton regard, fidèle à ton étoile inextinguible ou réanimateur de ton étoile éteinte. Que l’esprit garde les sous-sols solides et que l’âme aspire au scintillement fragile au milieu des ténèbres. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies de l’esprit sont communes, universelles ; seules les tragédies de l’âme méritent leur nom. La pensée du désespoir ou la musique d’espérance. « Les plus lumineux de nos chants viennent des plus sombres pensées » - P.B.Shelley - « Our sweetest songs are those of saddest thought ». | | | | |
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| souffrance | | | Ton esprit est la lumière commune, dont ton âme projette des ombres individuées, auxquelles ton cœur apporte de la chaleur – ce tableau résume la source de ton rêve. Un jour, aucun aliment terrestre n’entretient plus la lumière de ton esprit, et la tragédie, c’est la nuit sans aucune lumière. Mais tu ne vis que de la nuit. Et tu te mettras à rechercher des aliments célestes que t’offrira ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Taedium vitae finira par éteindre toutes les lumières, toujours communes, de ton esprit ; gaudium somniorum embellira les ombres, toujours uniques, de ton âme. | | | | |
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| souffrance | | | Par ses caresses, la belle Hélène, la reine, ravit l’âme au premier Faust (celui de Ch.Marlowe), et l’on y découvre une vraie tragédie – l’incapacité soudaine de rêver, d’être artiste. La rustique Marguerite du second Faust (celui de Goethe) lui évite la tragédie, en le vouant à la banalité de l’éternité et du mal réels. | | | | |
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| souffrance | | | Dans l’âme de mécréant, que je suis, le rêve occupe la place que le croyant accorde au paradis, le refuge ou la destination de l’espérance. Dans l’esprit, où sévit le réel, éclot le désespoir, l’anti-chambre de l’enfer. « Tout lieu serait enfer, s’il n’est le paradis » - Ch.Marlowe - « All places shall be hell that is not heaven ». | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’usure par le temps réduit tout, irrévocablement, aux traces, ombres, poussière, il ne restera à la voix de ton âme que de chanter ces vénérables ruines, aux rêves ensevelis. « Tout, sauf ton esprit et ta lyre, se disloque et se désagrège » - Ovide - « Membra iacent diversa locis, caput lyramque excipis ». | | | | |
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| souffrance | | | L’incapacité de percevoir le mystère miraculeux du monde est une cécité intellectuelle (dans le pire des cas - un matérialisme primitif), qui, inéluctablement, conduit au désespoir, tandis que l’admiration, ou même la vénération de ce mystère est la source de la seule espérance, espérance mystique. Ceux qui espèrent vivent du commencement de tout ce qui est haut ; les aveugles pleurent les finalités, incompréhensibles, plates ou absurdes. « Notre âme porte en elle des embryons du désespoir dans l’incroyance, dans l’absurdité des fins et des aboutissements » - Kandinsky - « Unsere Seele birgt in sich Keime der Verzweiflung des Nichtglaubens, des Ziel- und Zwecklosen ». | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme, sachant s’écouter et reconnaissant s’ignorer, vit, tôt ou tard, cet état de sa conscience : un cœur exsangue, une âme fléchissante face à un esprit toujours serein, prêchant le désespoir. Et sa volonté tenterait cette grande leçon : au cœur - la résignation à porter un gouffre infranchissable entre le motif et l’acte ; à l’âme – la consolation en tant que l’humble fidélité aux premiers élans de sa jeune noblesse ou de sa noble jeunesse. | | | | |
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| souffrance | | | Ta leçon d’humilité : imagine que tous aient, de nouveau, une âme, que tous se rappellent leurs rêves d’antan, que tous en ressentent les crépuscules menaçantes. Alors, tous pourraient-ils revendiquer l’état tragique ? Une minorité d’antan, étant rejointe par une majorité nouvelle, changerait le fusil d’épaule, en ne voyant dans leur existence qu’une comédie béate ! Peut-être, non seulement le beau doit être rare, mais le tragique aussi… | | | | |
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| souffrance | | | Des miasmes désespérants ne peuvent venir que d’un cœur trop enflammé ou d’un esprit trop glacial, jamais – d’une âme pure et ardente. Mais qui encore a une âme ? | | | | |
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| souffrance | | | On a tort d’opposer l’espérance au désespoir : celui-ci gémit dans le réel, celle-là chante dans le rêve. Deux interprètes, si souvent à l’opposé l’un de l’autre, – l’esprit et l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus de toi, ce n’est pas le même ciel qui intimide ton esprit ou encourage ton âme. Pour te tourner vers le premier, tu dois lever les yeux ; pour te donner au second, tu dois lever le regard. Le premier, gardien des ténèbres, approfondit ton désespoir ; le second, hébergeur de ton étoile, t’élève jusqu’à l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | L’état d’âme, le plus efficace contre le désespoir, je l’appellerais - docte inconscience. Plus tu t’occupes des connaissances universelles ou de ta propre conservation, plus vulnérable tu seras face à l’angoisse existentielle. | | | | |
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| souffrance | | | L’euphorie ou la désespérance de ta plume sont des états de ton cœur qui favorisent la peinture commune et plate. Du choc entre les deux surgit la mélancolie : vers la profondeur de l’esprit ou vers la hauteur de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | L’expérience montre que le soupir et la larme reflètent l’état d’âme le plus fréquent chez tout le monde et à tout moment, affaire du degré de conscience ; exhiber son propre chant, fier, solitaire et mélancolique n’est donc ni égoïste ni élitiste ni narcissique, mais modeste et humble. | | | | |
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| vérité | | | Les transcendantaux : le Bien, le Beau et le Logique. Mais ni les bonnes actions, ni les beaux objets ni les vérités ne le sont pas. Le Vrai ne quitte presque pas le domaine langagier, effleure à peine le conceptuel et ignore le réel. Le Bon ne loge que dans l'âme, se tait ou se profane dans le réel et se chante ou se rehausse dans le langagier. | | | | |
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| vérité | | | Au sein de quelles structures s'intéresse-t-on aux contradictions ? Celui qui les déplore dans le langage même est creux ou bête ; leur réduction à la représentation est lucide mais mécanique ; c'est au milieu de nos états d'âme, enfin, que se trouvent des contradictions mystérieuses et organiques. Bavardage, cognitique, tragédie. | | | | |
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| vérité | | | L'épicurisme - savoir donner un goût délectable à toute vérité, qui, en elle-même, est toujours insipide. Une tâche, dont seule l'âme peut s'acquitter ; et non pas la raison, qui grogne : « de la source même des plaisirs jaillit quelque chose d'amer » - Lucrèce - « medio de fonte leporum, surgit amari aliquid ». | | | | |
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| vérité | | | Ce qui, aujourd'hui, glace l'âme, c'est le caractère irréfutable des vérités, dont vivent les hommes. On ne s'enflamme que pour le fragile ou l'éphémère ; et l'âme sans feu devient, rapidement, raison froide. « C'est quand nous avons raison que nous sommes le plus impitoyables » - Herzen - « Мы всего беспощаднее, когда мы правы ». | | | | |
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| vérité | | | Non seulement la vérité n'a rien à voir avec le feu, elle n'a même de notion de distance : soit on la tient, soit on est incommensurable avec elle. On ne peut ni s'en approcher ni n'en brûler : « Il faut vivre avec la vérité comme avec le feu : pas trop près, pour ne pas se brûler, pas trop loin, pour ne pas avoir froid » - Diogène Les âmes chevaleresques ou les esprits fraternels s'enflamment et se chauffent ailleurs, auprès du beau ou du bon. La vérité pourrait, éventuellement, servir de ressource alimentaire. | | | | |
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| vérité | | | Tout se met à parler dans l'univers, dès que je le chante. Mais aussi bien les oreilles bien accommodées que le don de prosopopée sont rares. Pour qu'on y entende le Verbe ou/et lise la vérité, les oreilles et les yeux doivent maîtriser les bons alphabets ou solfèges, c'est à dire devenir l'âme et l'esprit, ces vrais maîtres d'interprétations libres. Quand on maîtrise la vérité, on n'aime que le Verbe, quoiqu'en dise St-Augustin : « aimer non pas les paroles, mais la vérité dans les paroles » - « in verbis verum amare, non verba ». | | | | |
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| vérité | | | Le vrai n'est ni dans les choses ni dans les rêves, il est dans les mots suspendus au-dessus d'une représentation et interprétés par la raison. Mais l'âme, elle aussi, veut parfois se mêler de la véracité, et alors on dit que « les rêves sont plus vrais que les choses : car il y a plus d'affinités entre les fantômes de l'imagination et l'âme, qui les produit, qu'entre cette âme et le monde extérieur » (Custine). La raison ne s'occupe que du langage, c'est l'âme qui fait adhérer à ce qui y prend forme. | | | | |
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| vérité | | | Ni le soi inconnu ni l'être ineffable n'ont rien à gagner des vérités, qui ne manient que des connaissances. « Formuler la vérité, c'est accroître la connaissance de soi, afin que l'âme y reconnaisse la croissance de l'être dans l'univers » - H.Broch - « Die Wahrheitsäußerung, damit die Seele sich das, was dem Ich durch die Selbsterkenntnis zugewachsen ist, wiedererkenne als Seins-Zuwachs im All ». Plus profondément on connaît l'univers, plus haute est la foi dans le soi inconnu, qui est l'âme de l'univers. | | | | |
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| vérité | | | L'enthousiasme, la vénération, le vertige sont irrationnels, donc en-dehors du domaine de la vérité, et pourtant ce sont les meilleurs signes d'une vie triomphante. « La vérité finit toujours par triompher dans la vie, mais souvent une vie n'y suffit pas » - Eisenstein - « В жизни правда всегда торжествует, но жизни часто не хватает ». Une vie d'action est brève, elle bâtit des murs et des toits. Longue et intemporelle est une vie d'âme ; ouverte aux étoiles, elle ignore les toits ; au clair de lune, tant de chutes ne sont que des étoiles filantes du désir. | | | | |
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| vérité | | | Un immense mystère : pourquoi le vrai, dans la réalité, est si souvent mêlé au beau ? Au point, que la séduction par le réel est attribuée souvent au vrai et non seulement au beau, comme la déduction dans la représentation débouche si souvent sur le beau. La justesse de l'esprit se muant en caresse de l'âme. « La tentation est la sollicitation de la beauté, sans bonté ni vérité » - Jankelevitch – la tentation est une séduction aveugle. | | | | |
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| vérité | | | On reconnaît une véritable pensée philosophique, c'est à dire celle qui aborde, simultanément, l'esprit, l'âme et la réalité, par sa résistance à toute sape sophistique ; tandis que toute recherche de la vérité, réduite à la simple raison, s'écroule au premier attouchement éristique. Pourtant, c'est, aujourd'hui, la seule raison d'être des professionnels, qui font de la philosophie une savante recherche, facilitant le progrès. | | | | |
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| vérité | | | L'amour, la beauté, la vérité – le mystère du cœur, le problème de l'âme, la solution de l'esprit – la noblesse, la création, l'intelligence. | | | | |
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| vérité | | | La beauté est maîtresse du poète ; elle ne devrait se marier ni avec le vrai ni avec le bon. Les pitoyables idées platoniciennes devaient naître du mariage entre le beau et le vrai ; tandis le vrai mot, mot rédempteur, naît de la beauté, animée (couverte d'âme) ou visitée par le bon esprit. | | | | |
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| vérité | | | L'âme n'ayant pas de mots à elles, ni la vie - de sa vérité, la tâche du sage est humanitaire : chanter l'éloquence d'un muet et bâtir la défense d'un condamné. « Exprimer les mots de l'âme et consacrer la vie à la vérité » - Juvénal - « Verba animi proferre et vitam impendere vero ». | | | | |
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| vérité | | | L'âme ne peut ni ne doit fonder son essence sur la vérité, cette affaire des parcours et des finalités. L'âme est dans les commencements, mus par le bien et le beau. Elle n'a pas à intervenir dans les péripéties des vérités triomphantes ou déclinantes. « L'âme doit se baigner dans l'éther d'une substance unique, dans laquelle tout ce qu'on avait tenu pour vrai s'est écroulé » - Hegel - « Die Seele muß sich baden in dem Äther der einen Substanz, in der alles, was man für wahr gehalten hat, untergegangen ist » - ce sobre éther est toujours assez bas, il est dépourvu de tout arôme et ne sert qu'à aérer des machines poussiéreuses. En hauteur, on respire un autre éther, un éther enivrant, le bon ou le beau. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai, en tant qu'un des universaux médiévaux, coïncide avec le réel, avec le parfait, avec le pré-créé. Curieusement, c'est par des dyades, plutôt que par des triades, qu'on les perce le mieux : le bien, avec ses facettes de pitié et de justice, le beau, avec celles de création et de jouissance, le vrai, avec celles de représentation et d'interprétation, - le cœur, l'âme, l'esprit. Nous sommes des Ouverts, sur la première facette, et des Fermés – sur la seconde. Être un Ouvert, c'est accorder à l'inconnu la valeur de nos limites inaccessibles : le bien, net, mais intraduisible en langage des actes ; le beau, inspiré par un obscur idéal et répugnant aux choses mêmes ; le vrai, constatant la merveille de l'horloge et nous faisant nous agenouiller devant l'Horloger inconnu. Tout créateur finit par s'identifier avec ses facettes ouvertes. | | | | |
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| vérité | | | La cohérence du discours ou l'adéquation avec la chose modelée n'ont rien à voir avec la vérité. Dans l'évaluation du discours, en vue d'en établir la vérité, on fait abstraction de la chose. Le sujet n'est qu'un évaluateur qui, bien au-delà de la cohérence, cherche surtout des substitutions de variables imbriquées dans le discours, variables, qui enveloppent nos vagues à(de) l'âme : il faut « se faire une trop haute idée de ses sensations, pour s'attacher à les rendre cohérentes »** - Enthoven - le plus parfait et chaud chaos intérieur peut, en effet, être représenté par un ordre parfait des chiffres. | | | | |
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| vérité | | | La paix d'âme ou le repos d'esprit sont deux calamités, que favorisent les vérités fixes : « Nous aimons tellement le repos d'esprit, que nous nous arrêtons à tout ce qui a quelque apparence de vérité » - J.Joubert. Vu sous cet angle, le contraire de la vérité serait la beauté ou la noblesse, qui nous promettent des extases, des fidélités ou des sacrifices, éprouvés hors toute raison prouvée. La beauté se montre et ne se démontre pas. La vérité assure les cadences, et la beauté – la musique. | | | | |
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| vérité | | | Les plus belles sensations du vrai proviennent non pas d'un doute coriace vaincu, mais de la capitulation devant une certitude désarmée. Il y aurait, dans notre âme, des semences de vérité restées au stade de germes, mais qui sont néanmoins aussi vraies que de lourds sillons de nos champs. | | | | |
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| vérité | | | Le bien n'est ni dans la pensée ni dans les choses (le cœur en est la source, la demeure et le juge) ; le beau est également réparti entre la pensée et la chose (l'âme contenant un reflet fidèle du monde) ; le vrai est dans la pensée et non pas dans la chose (l'esprit ne sachant interpréter que ce qui s'articule dans un langage). | | | | |
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| vérité | | | Le poète ne cherche ni un vrai à démontrer ni un faux à désavouer ; avec la poésie, le beau de l'âme peut se passer du vrai de l'esprit. Le vrai le plus profond est toujours près de la surface des choses et de la platitude des idées : mais le beau hautain en est toujours éloigné : « Le poète se trouve à une distance infinie du vrai » - Socrate – voilà de la bonne géométrie ! | | | | |
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| vérité | | | À la place de l'âme, qui fut la seule source de l'amour, ils ont un capteur d'intérêts matériels ; à la place de l'esprit, qui fut le seul producteur de vérités, ils ont une calculatrice ; et ils disent aimer la vérité. Quand j'aime, je suis incapable d'en nommer l'objet ; et quand je maîtrise l'objet, je ne peux pas l'aimer – on n'aime que ce qu'on ne peut ou ne veut pas connaître. | | | | |
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| vérité | | | Le véridique face à l'inventé : aucun constat crédible pour peindre l'âme, le cœur ou l'esprit. Seule la qualité de l'invention y met des couleurs et des formes. Tout appel au triomphe de la vérité, dans ces canevas, ne fait que fausser la perspective. D'autant plus, qu'on ne peut qu'être naturel, on ne peut pas chercher à le devenir, ce qui débouche toujours sur des clichés. La sagesse incréée ne peut être que niaise. | | | | |
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| vérité | | | Je passe, inévitablement, par la tentation du sophisme - un jour je me dirai : je prouve tout ce que je veux. Mais deux constats finissent par m'en éloigner : primo, quand à ma conviction s'ajoute mon adhésion, et la réalité, miraculeusement, s'y plie (aléthéia d'Aristote, adaequatio rei et intellectus de St-Augustin et d'Averroès, verum et factum reciprocantur de G.B.Vico, l'harmonie préétablie dans l'âme entre la représentation et l'objet de Leibniz, ce qui est rationnel est réel de Hegel - was ist wirklich ist vernünftig, la parole va à l'être, car elle en vient de Heidegger - das Wort geht zum Sein weil es vom Sein herkommt), le significatif rejoignant le formel ou s'y refusant dans l'irrécusable perplexité de Zénon d'Élée ; secundo, quand je comprends, que le choix des choses à prouver joue le rôle des contraintes, que ne s'imposent que le bon goût et la noblesse. | | | | |
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| vérité | | | Jadis, l'esprit était inséparable de l'âme. Il devenait âme, aux instants, où la voix du beau ou du bon couvrait celle du vrai. Aujourd'hui, resté avec le seul vrai, l'esprit n'est plus qu'affaire de calories ou du mimétisme. « Nous devons penser l'esprit comme relevant de la biologie, tout comme la digestion ou la photosynthèse » - Searle - « We have to think the mind as biology bound, just like digestion or photosynthesis ». Pour comprendre la nature de la bile ou de la larme, il leur faut étudier le processus de sécrétion d'amertumes ou d'absorption de sels, comme pour la naissance du Verbe ou la procession de l'Esprit. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui sépare la civilisation et la culture, c'est la place de la vérité agissante : la première est mue par le savoir et l'efficacité, et la seconde - par le valoir et le rêve. | | | | |
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| vérité | | | La décadence humaine : avec l'âge, on ne porte plus la beauté, ensuite on ne vénère plus le Bien, enfin on devient indifférent au vrai. On perd la jeunesse du corps, la jeunesse de l'âme, la jeunesse de l'esprit. Incapable de rendre sacrées les ruines intemporelles, on devient soi-même une ruine du temps. | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | Tant que l'ignorance et le mensonge infestaient et corrompaient les esprits, je pouvais voir dans la vérité un allié ; mais depuis qu'elle, en allié de l'esprit, rend inutiles les âmes, j'éprouve de la sympathie pour une ignorance étoilée et un mensonge enivrant. | | | | |
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| vérité | | | La vérité mécanique s'énonce toujours dans un univers fermé, mais il faut être un grand Ouvert, pour proclamer des vérités vivantes. L'homme ouvert sait, que la vérité sort des mots et non pas des choses. L'ouverture est aussi utile à l'esprit, pour dire le vrai, qu'au cœur, pour dire le bon ou à l'âme, pour dire le beau. | | | | |
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| vérité | | | L'esprit du réel ou l'âme du rêve sont deux modes de perception – et par le même organe ! - du même monde : la profondeur d'une vérité mécanique ou la hauteur d'une beauté mystique. | | | | |
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| vérité | | | Pour parler de l'existence, nous pouvons porter en nous trois mondes : celui du vrai, celui du beau, celui du Bien, dans lesquels nous plongent nos trois interprètes – l'esprit, l'âme, le cœur, et qui font de nous un intellectuel, un artiste, un saint. D'où trois cas extrêmes : si je ne reconnais que le monde du vrai, je devrais affronter, dans une lutte féroce, un désespoir noir ; si je ne vis que du beau, je vivrais une espérance dans l'inexistant ; si je me laisse emporter par l'émoi du Bien, je porterais l'amour ou la caresse à ce monde immatériel. L'existence est placée par l'esprit dans une représentation, par l'âme – dans un langage, par le cœur – dans la réalité. L'union des trois paraît être impossible ; il faudrait être un ange, ou celui qui n'affronte que les anges. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui fait oublier la vérité : visées d’un violent, inspiration d’un poète, ivresse d’un amoureux. La vérité calcule dans l’immobilité, et la passion peint le tumulte. La vérité est incolore, et la passion, c’est la montée du rouge ou de l’azur. Pouchkine : « Où l'amour manque, manque la vérité » - « Нет истины, где нет любви » confond le sens musical avec la vérité banale. L’amour est affaire du cœur ; même l’âme en est exclue quoi qu’en pense Karamzine : « L’âme est absente où est absent l’amour » - « Где нет любви, нет и души ». | | | | |
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| vérité | | | Aristote et Platon, dilettante du vrai et dilettante du bien, sont franchement ignares dans le beau, qu'ils imaginent en tant qu'éclat du vrai ; le beau est une lumière invraisemblable, une source inattendue, une cause nouvelle des effets bienfaisants dans notre âme, un regard néophyte, faisant baisser nos yeux incrédules. Le vrai n'est qu'une représentation, tandis que le Bien est dans la réalité divine et le beau – dans son interprétation humaine. | | | | |
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| vérité | | | Mes yeux fermés, mon esprit crée, constate ou évalue la vérité muette ; mon cœur la soupèse et l’anime, et mon âme la colore ou la fait parler. Mais elle ne se voit pas, comme, non plus, les objets mathématiques. Seules sont visibles, pour mon âme, ses métaphores : « On ne peut voir la vérité qu'avec les yeux de l'âme » - Platon. | | | | |
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| vérité | | | Face à la fidélité et la poursuite, ampoulées et graves, de la vérité, le seul contraire intéressant n’est ni le mensonge ni l’ignorance mais bien la musique, cet unique langage qui n’a que faire de la vérité, car ses messages vont tout droit à l’âme, sans s’attarder dans l’esprit. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui décide du vrai ou du faux, ce sont les outils – la logique, la poésie, l’éthique. De même, pour voir la lumière ou les ténèbres, on fait appel aux outils – aux yeux, à l’imagination, à l’âme. Les mal outillés se contentent de platitudes ampoulées et insensées : « Comme la lumière se montre et montre les ténèbres, la vérité se détermine et détermine la fausseté » - Spinoza - « Sicut lux se ipsam et tenebras manifestat, sic veritas norma sui et falsi est ». | | | | |
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| vérité | | | Il y a les yeux qui reflètent et enregistrent – les yeux corporels – le savoir. Et il y a les yeux qui dictent et imposent – les yeux spirituels – le regard. Des vérités découvertes ou des vérités créées. | | | | |
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| vérité | | | La vérité surgit d’une interprétation du discours ; elle n’appartient qu’à ce discours ; dans la représentation, il n’y a que des vérités triviales, axiomatiques, apodictiques. Il est bête de dire que « l’art représente, pour un regard sensible, la vérité de l’idée » - Hegel - « die Kunst stellt die Wahrheit der Idee für die sinnliche Anschauung dar ». La vérité n’est qu’un effet collatéral et inattendu d’une union sensuelle entre l’esprit et l’âme. | | | | |
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| vérité | | | Tout ce qui touche à la vérité pourra être confié à l’ordinateur. Nos âmes ne devraient jamais se mêler à cette tâche robotique. Et, heureusement, la niaise invitation de Platon : « Il faut aller à la vérité de toute son âme » ne sera plus relevée par personne, puisque il n’y a plus d’âmes. | | | | |
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| vérité | | | Dans la définition de la vérité philosophique (intellectus – rei), comment faut-il comprendre rei ? - m’est avis, que c’est seulement en fonction des buts atteints. Et je ne vois ces buts que dans l’admiration du mot (qui se mesure avec nos sentiments indicibles) et dans la consolation de l’âme (face aux terribles verdicts que l’esprit formule à l’égard de nos destinées personnelles). Si les idées, telles que chose en soi, esprit absolu, fonction représentative du mot, apportent de l’enthousiasme à leurs adeptes, elles sont vraies pour la réalité philosophique. Mais bêtes ou triviales. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est l’obstacle et non pas l’allié de ma recherche de consolations. Dans les questions vitales, l’âme éprouve une espérance impossible, là où la vérité, appuyée par l’esprit, prouve un désespoir certain. | | | | |
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| vérité | | | L’âme, qui concocte des consolations éphémères, tourne le dos à la vérité ; l’esprit, qui se voue à la vérité, ne conduit que vers un désespoir certain. « Le sentiment ne parvient pas à convertir la consolation en vérité, et la raison ne réussit pas à convertir la vérité en consolation »*** - Unamuno - « El sentimiento no logra convertir el consuelo en verdad, ni la razón tiene éxito en convertir la verdad en consuelo ». | | | | |
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| vérité | | | Tous nos mouvements, de l’extase au calcul, partent du corps ; mais pour devenir intelligible, il doit s’allier avec nos facettes divines. Jadis, il pratiquait la connivence avec le cœur et l’âme, dans le sacrifice ou dans la beauté. Platon : « Les philosophes s’exercent à la séparation de l’âme et du corps » - voulut le détacher de l’âme ; le christianisme l’arracha du cœur ; il ne resta que l’alliance avec l’esprit, pour réduire le corps à l’hygiène et à l’obéissance syllogistique. | | | | |
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| vérité | | | Le Lucrèce, ombrageux et mélancolique, et l’Épicure, lumineux et enjoué, exposent les mêmes vérités, plutôt grisâtres, mais quel éclat des états d’âme ! On devrait ne faire que survoler les vérités impassibles et ne se poser qu’en hauteur des âmes, angoissées ou béates. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les vérités, qu’Aristote (ou tout autre philosophe) découvrit, sont aujourd’hui de pâles platitudes (et, à l’époque, elles ne furent pas palpitantes non plus) ; et lui, Aristote, les mettait plus haut que l’amitié de Platon ! Et cette trahison de l’âme particulière, au nom d’un esprit commun, continue de sévir dans les cerveaux robotisés. | | | | |
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| vérité | | | La fin terrible de ton corps, le parcours de ton âme aboutissant dans l’impasse, les résumés de tes yeux profanant les commencements de ton regard, tes extases quittées par l’intensité – tant d’objets de la consolation, que seul le mensonge puisse apporter. « Comme l’amour, comme la mort, la vérité a besoin des voiles du mensonge » - Céline. | | | | |
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| vérité | | | Le contraire de la Loi s’appelle le hasard, l’arbitraire, la folie. Le rêve, l’amour, l’inspiration, sans parler de l’art en général, ont leurs lois internes, non-écrites, mystérieuses. Qu’on leur obéisse a priori ou qu’on les reconnaisse a posteriori, une haute vérité percera dans le cœur ou dans l’âme. | | | | |
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| vérité | | | Ne possédant pas de son propre langage, mon soi inconnu, mon inspirateur, ne me soumet pas de vérités comme sujets de polissage ou de développement, il me souffle des états d’âme, l’âme servant de passerelle entre mes deux soi. Et comme l’état d’âme est étranger à la durée, mon exposé prend, tout naturellement, la forme de maximes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité s'établit par un interprète logique neutre, appliquant les mêmes règles aux objets réels ou éphémères, aux relations sentimentales ou mécaniques. C'est en cherchant à donner un sens aux hypothèses démontrées que nous réintroduisons le travail de l'âme dans le domaine de l'esprit. | | | | |
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| vérité | | | La vie s’exprime soit en langage de la raison soit en celui de la musique. Le premier exige l’intervention de l’esprit et aboutit aux vérités, le second va directement à l’âme, créatrice d’images, où l’esprit a peu de place. « La vie, c’est la vérité, mais l’âme réclame l’invention » - Z.Hippius - « Жизнь – правда, но сердце ищет обмана ». | | | | |
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| vérité | | | La rigueur formelle apporte moins à la qualité des vérités philosophiques (en acceptant, un instant, l’hypothèse de cet oxymore) que l’étonnement ou l’émotion. Notre machine intérieure est capable de rigueur ; notre âme, seule, porte des frissons. La machine est inutile en philosophie ; et sans frisson, la philosophie est nulle. | | | | |
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| vérité | | | La rigueur, dont un minimum vital suffit pour nourrir l’âme, est affaire, presque exclusivement, de l’esprit, qui, dans la peinture du monde, se contente du noir et blanc. L’âme dispose d’une palette de couleurs, dont l’esprit ne maîtrise que la formule chimique. | | | | |
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| vérité | | | On passe des apparences aux vérités comme on passe des sensations – aux récits de celles-ci – par un adoubement : les huiles sacrées du Langage oignent les esprits roturiers et y insufflent des âmes royales. | | | | |
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| vérité | | | S.Weil : « Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre » - y est bien bête. Oui, avec une représentation figée, le sacré, comme la vérité, sont ce qui n’admet pas de doute. Mais les langages et les représentations changent en permanence, et le véridique et l’idolâtre peuvent se séparer sans retour. Mais le plus important, c’est que la vérité est totalement dépourvu de l’essentiel du sacré – de la sensibilité du cœur et de l’élévation de l’âme. | | | | |
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| vérité | | | Le génie crée une toile de fond, un langage, tissé par un nouveau style ; tandis qu’au premier plan doivent palpiter des états d’âme exceptionnels et non pas végéter des vérités, tôt ou tard communes. « La première et la dernière exigence qu’on adresse au génie est l’amour de la vérité » - Goethe - « Das Erste und Letzte, was vom Genie gefordert wird, ist Wahrheitsliebe » - il n’y a qu’une poignée de belles vérités, qui méritent une passion ; l’immense majorité ne méritant qu’un intérêt pragmatique. | | | | |
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| vérité | | | L’âme invente la réponse ; à l’esprit – de trouver une question qui aurait pu en être l’origine. | | | | |
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| vérité | | | À première vue, la vérité s’oppose au rêve, mais il y a, entre eux, aussi, un parallèle : les deux ont besoin d’un complément d’objet. La vérité n’a pas de sens sans une assertion langagière à prouver ; le rêve est une chimère si son élan sentimental ignore ou l’étoile visée, ou le frisson initial de l’esprit, ou l’état d’âme à rendre. | | | | |
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| vérité | | | Tout produit de la science ou de l’art se formule dans un langage (naturel, pictural, musical, technique, mathématique). Même une composition musicale, un tableau, une sculpture tendent à nos oreilles, à nos yeux, à nos esprits et nos âmes des propositions à évaluer. Certaines de ces évaluations doivent être validées par l’affrontement avec la réalité ; d’autres – la musique, la poésie, la mathématique – ne vont pas plus loin qu’aux représentations. Dans les deux cas, on fait appel à la notion de vérité, dont la première étape se déroule dans la représentation (émotions ou démonstrations), mais dans le premier cas, la véracité doit, en plus, passer par une seconde étape, pour se confirmer par la réalité, par une satisfaction intuitive. Dans le premier cas, on peut découvrir les vérités ; dans le second, on ne peut que les prouver. C’est pour cela que la musique et la mathématique sont les domaines les plus purs, les plus nobles et les plus divins ! Dieu est dans l’harmonie du son ou du nombre. | | | | |
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