J’aurais pu élever mes quatre chapitres – le Valoir, le Devoir, le Vouloir, le Pouvoir – au grade de catégorie, comme le faisaient des autres. Chaque catégorie aurait pu se prévaloir d’avoir produit quatre concepts constitutifs. La symétrie et la gloire ! Mais voilà que lèvent la tête l’Agir, l’Avoir, le Savoir, l’Être, le Lutter et tant d’autres, et me prouvent le ridicule d’une prétention à l’universalité, à l’exhaustivité, à l’exclusivité. Tant de représentations équivalentes d’une même réalité. Toutefois, sans fausse modestie, je compare ma Table avec celles des autres et je trouve la mienne – plus proche de l’âme que de l’esprit ; l’âme – réceptacle de la musique du monde, et l’esprit – interprète de celle-ci, certes maître de son art, mais mauvais juge de ce qui surpasse la connaissance. Le Vrai, progéniture du Savoir, est commun à tous les hommes, je ne lui prête donc pas beaucoup d’attention, mais, en même temps, je n’ai pas l’outrecuidance de me mettre aussi au-delà du Bien, au nom du Beau. Seulement, voilà, je ne vois aucun moyen de faire parler celui-là dans un langage des actes, des idées ou des images. Il est une étincelle bienfaisante, tandis que le Beau est un grand feu, projetant des ombres de mon soi inconnu, ombres qu’aucune lumière du Vrai n’est capable d’engendrer.

Quel plumitif d'aujourd'hui, ou de naguère, n'annonce des pages véhémentes ni ne dénonce le ronron de la mêlée ! À relire mes sorties étonnamment inoffensives, force est d'avouer que je suis tombé dans le même travers. On a beau tremper sa plume dans des encriers supposés pleins de bile, le dessin qui en découle charrie, hélas, autant d'éléments coulants que chez le dernier des conformistes. Des chercheurs d'or et chasseurs d'ours, dans ma famille de paysans de Sibérie, me verraient bien en producteur de miel et nullement en sécréteur de fiel, vocation que se découvre tout fugitif des ruches.

Pour être un véritable rabat-joie ou pour donner une vraie ivresse des défaites, on devrait posséder des dons plus chancelants et parsemer plus généreusement son parcours - de pierres d'achoppement incontournables, au lieu de se réfugier au milieu des ruines, de meubler sa tour d'ivoire ou d'aérer ses souterrains.

J'ai eu beau bannir le récit et n'inviter que le chant. Comment chanter la perfection criarde d'un monde où tu n'as pas ta place ? L'espèce progresse, le champ du vrai et du juste s'étend et se fertilise et tu n'y es pour rien, aucun rôle ne t'y est assignable, pas même celui d'engrais, d'ivraie ou d'épouvantail. Et si être trop invisible se doublait, à travers ce livre, d'être trop lisible ? La perspective de cette défaite supplémentaire me remplit d'une rassurante anxiété.