| art | | | Me sentir tragique et le peindre en comique. Tendre vers le comique et susciter le tragique. Tel est le prix de mon goût des contrastes, se réconciliant sur un même axe, voué à la même intensité. | | | | |
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| art | | | Ce que j'attends de la littérature : soit de la matière intelligente, relevée par le talent (Valéry), soit un ton, qui se prêterait, à la fois, à la lecture à travers les pleurs ou à travers les rires (Shakespeare et Cervantès). Mais ces deux sources, apparemment, ne se croisent jamais. | | | | |
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| art | | | Ce qui donne un sens à cette écriture, c'est le lecteur idéal, mon alter ego (ou plutôt mon altus ego), celui qui, en découvrant ce livre, en serait jaloux, avant d'en être séduit. Mais ce sont mes égaux, imaginaires, impossibles, qui me comprendraient et pleureraient ensemble une défaite annoncée, un amour insensé, mais ils ne parviendraient jamais jusqu'à mes yeux. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est une lutte contre le hasard, mais il comporte, lui-même, deux types de hasards internes : le hasard d'émission et le hasard de réception ; le premier, c'est le coup de dés que toute pensée émet (Mallarmé), et le second, c'est la bouteille à la mer recevant cette pensée ; le drame du message et la tribulation de la messagerie. | | | | |
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| art | | | Élever le hasard à la hauteur d'un destin - l'art tragique ; réduire le destin aux bas-fonds du hasard - l'art comique ; lire le destin dans le hasard, rire du hasard dans le destin - l'art ironique. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas un hasard que les premiers arts furent la poésie et le théâtre : la poésie satisfait le premier besoin de l'âme – la musique dans le regard, dans le mot, dans le geste ; et le théâtre satisfait le premier besoin de l'esprit – créer des scènes abstraites, sur lesquelles se dérouleraient des tragédies ou des comédies, traduisant le dessein du Dramaturge, mettant en jeu le talent des acteurs, l'exubérance du décor, les contraintes spatiales, les ressources verbales et les dénouements finals. Et l'intelligence philosophique débuta par le genre le plus poétique – par l'aphorisme. | | | | |
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| art | | | En fait d'art, la connaissance la plus utile, c'est comment naît une larme. | | | | |
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| art | | | Le poète aime le printemps pour les chimères qui naissent et l'automne - pour celles qui se meurent. Les fleurs à peine nées et les fleurs à peine mortes. Chanter apparitions, pleurer disparitions - le contraire de Nietzsche : « être sans pitié pour ce qui est faible ou mourant en nous » - « unerbittlich sein gegen alles, was schwach und alt an uns ist ». | | | | |
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| art | | | Les Français pensent avoir créé la tragédie plus parfaite que chez les autres, mais la perfection n'est pas une catégorie artistique, elle appartient à la réalité. La présence du vouloir rapproche de la réalité, mais éloigne de la tragédie, qui, comme chez Shakespeare, est dans le devoir sans le vouloir. | | | | |
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| art | | | Naissance du style sec : le sang ou la larme pressent, prêts à se répandre sur ma page ; leur fermentation trop rapide risquerait de faire oublier le goût de leurs sources ; je finis par me dédier à l'arbre, conservateur de sources illisibles, conducteur de sèves invisibles. | | | | |
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| art | | | Le contraire de la caresse, c’est la violence – verbale, musicale ou gestuelle. La caresse est unique, la violence est commune. La violence rend la tragédie de la vie - banale, la caresse lui apporte de la consolation. Quand on découvre la poésie par Shakespeare ou J.Racine, on pense que « la violence, en poésie, est tout » - G.Steiner - « violence is all in poetry ». Quand on comprend Tchékhov, on ne cherche que la caresse. | | | | |
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| art | | | Non seulement il est impossible de trancher si la beauté des choses naît en elles-mêmes ou dans notre regard, mais toute exclusive y débouche sur une tragédie : « Un être bien malheureux serait celui qui aurait le sens interne du beau et qui ne reconnaîtrait jamais le beau dans les objets » - Diderot, et le bonheur de celui qui est privé de son propre regard ne peut être que bien court et manquant de hauteur. | | | | |
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| art | | | L'œuvre idéale : un fond, tragique, dionysiaque, humble, rendu par une forme, apollinienne, royale, maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Dans les écrits savants modernes, les auteurs ne se rendent pas compte, que n'importe quel de leurs collègues aurait pu écrire leurs chinoiseries et que le choix de leurs concepts et de relations entre eux n'est que le hasard des traditions académiques. Prenez, par exemple, ceci : « La division est la structure fondamentale de l'univers tragique » - Barthes - une excellente ineptie cartésienne, pour qu'on s'amuse au jeu de substitutions ! Dans le désordre, substituez à division - multiplication, soustraction, addition, à structure - descriptif, comportement, à fondamentale - auxiliaire, superflue, à univers - recoin, cuisine, à tragique - comique, épique - tout est aussi valable et sot ! De Gargantua à Phèdre, tout y passe. | | | | |
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| art | | | Jadis, quelques rares, belles et solitaires voix, majestueusement égales, pour chanter le vertige des profondeurs tragiques ou des hauteurs romantiques. Aujourd'hui, des hordes de voix hystériques, basses et grégaires, pour narrer des platitudes. | | | | |
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| art | | | Comment finit-on par s'attacher à la maxime, au détriment du récit ? - en ne gardant de l'opéra que le drame, de l'oratorio – que le mystère, et en se concentrant sur la cantate, puisque, dans ce qui est dramatique et mystérieux, seules comptent la musique et la voix, non diluées par la durée et l'action. | | | | |
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| art | | | La platitude des écrits émerge, chez les triviaux, à cause de l'équivalence entre ce qu'ils ont, ce qu'ils font et ce qu'ils sont, ces trois registres étant chez eux transparents et contenant des constantes communes. Et c'est de l'impossibilité de cette équivalence, chez les subtils, que surgit leur arbre dramatique, dont toutes les branches sont chargées d'inconnues individuelles. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est une mise en valeur des axes entiers – le Bien et le Mal, la force et la faiblesse, la fidélité et le sacrifice, la fierté et l'humilité, la proximité et le lointain, l'ascension et le déclin. Tandis que la vie, c'est à dire l'instinct et le bon sens, me fait pencher vers une seule extrémité, le choix éthique, avec sa tragédie – l'insignifiance des actes. La tragédie de l'art se traduit par l'ironie, que mérite l'extrémité esthétique violente, et par la pitié, qu'inspire la douce extrémité éthique ; appliquées à doses égales, elles assurent l'intensité du même. | | | | |
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| art | | | De Sophocle à Corneille, en passant par Shakespeare, la tragédie suivait la recette aristotélicienne – se traduire par l’action et non pas par le récit. Seul Tchékhov dépassa – en hauteur ! - cette vision bien primitive, l’illusion d’une profondeur événementielle ; il devina (inconsciemment !) la grande tragédie dans l’impermanence, la vulnérabilité ou l’extinction des plus beaux états d’âme, de ceux d’un amoureux, d’un artiste, d’un rêveur – bref, non pas d’un acteur mais d’un spectateur. Il faudrait peut-être ne pas oublier L.Sterne : « La plus délicieuse de nos jouissances s’achèvera dans la terreur »* - « The loveliest of our pleasures ends with a shudder ». | | | | |
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| art | | | La tragédie doit transiter par la mélancolie, par cette soif, née du conflit entre le vouloir lyrique, le devoir empirique et le valoir aristocratique. C'est pourquoi les comédies tragiques, vécues par les personnages de Tchékhov, sont au-dessus des tragédies comiques, que jouent les repus du pouvoir (Job, Andromaque ou Hamlet) et les repus du savoir (Faust ou Manfred). | | | | |
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| art | | | Rien d’exceptionnel dans le savoir ou dans l’intelligence de Dostoïevsky ou de Nietzsche ; il est ridicule de les comparer sur ces dimensions : « Son [Dostoïevsky] savoir n’était pas moindre que celui de Nietzsche, mais il savait aussi ce que Nietzsche ne savait pas » - Berdiaev - « Oн знaл нe мeньшe, чeм знaл Hицшe, нo oн знaл и тo, чeгo Hицшe нe знaл ». Ils ne sont grands que par la qualité du son et du ton, des mélodies et des intensités. Dostoïevsky connaît l’angoisse du Bien (l’amour, le Christ, la liberté), condamné à rester dans le cœur (le corps), et il la rend par une incessante suffocation. Nietzsche connaît la divinité du Beau (l’âme, la création, l’angélisme), dont la noblesse autocratique exige la subordination tragique des autres fibres, fussent-elles divines. | | | | |
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| art | | | Si je ne m'adresse qu'aux oreilles, je finirai par aligner des notes au lieu de faire entendre ma voix, qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale. | | | | |
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| art | | | La gymnastique scripturale consiste à éliminer systématiquement tout ce qui est dramatique - l'exception, l'exacerbation, l'extrémisme - et à lui substituer, à doses égales, le tragique et le comique. | | | | |
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| art | | | La fabuleuse mise en scène des Troyennes, dans l’amphithéâtre de Syracuse ; mais ce n’est pas dans la souffrance des vaincus que je perçois la vraie tragédie, mais dans la compassion qu’Euripide éprouve pour ses ennemis martyrisés – de l’incorrection politique ! Son acolyte, J.Racine, n’a d’empathie que pour les siens. | | | | |
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| art | | | Depuis Socrate, on considère techniquement identiques les génies comique et tragique ; mais le don comique n’est qu’un talent, tandis que le goût tragique relève vraiment du génie. La comédie peut se contenter de rires et d’applaudissements, tandis que la tragédie est toujours accompagnée de noble musique ou de profond silence. Ainsi, je ne vois d’autre tragédien complet que Tchékhov, à qui G.Steiner, soudain devenu sourd ou trop naïf, refuse ce statut : « Tchékhov n’entre pas dans la catégorie de tragédien » - « Chekhov lies outside a consideration of tragedy ». Et peu importe ce que Tchékhov lui-même pensait de ses genres. « Ce n’est pas une comédie, comme vous me l’écriviez, c’est une tragédie » - Stanislavsky - « Это не комедия, как Вы писали, - это трагедия ». | | | | |
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| art | | | Goethe ne voyait la littérature cosmopolite (et non pas universelle, comme on traduit d’habitude die Weltliteratur) que dans quatre pays européens. Au sens abstrait, cette littérature n’exista jamais ; au sens concret, elle ne pouvait toucher qu’une poignée des polyglottes : ils étaient des milliers au XVIII-e siècle, des centaines – au XIX-e, des dizaines – au XX-e. Au XXI-e, il n’y a en pas un seul. Cette défunte rejoint le néant de Dieu, de la poésie, de la tragédie. Quant aux littératures nationales, en Europe, elles sont toutes sorties de Dante. | | | | |
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| art | | | Toute grande culture a ses propres repères de profondeur : l’allemande – dans l’intensité et les concepts ; la française - dans l’intelligence et le style ; la russe – dans l’humilité et la tragédie. Tous ces repères s’ancrent dans la réalité ; tandis que la hauteur ne s’évalue que par la part et la qualité du rêve. Le Russe semble y être le plus compétent. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | La prose flaubertine : Sartre y décèle un penseur, et Valéry la trouve insupportable pour celui qui pense ; le goût et l’intelligence de Sartre s’y avèrent lamentables. Mais ni l’un ni l’autre ne s’attardent sur la Correspondance de Flaubert, qui, probablement, est la plus belle de l’Histoire littéraire. L’inverse de Tchékhov – nul en épistolier, génie en tragédien. Le genre épistolaire est le plus proche du journal intime ou de l’aphorisme, c’est pourquoi j’aime Flaubert, énergumène et amoureux. Celui qui écrit à L.Colet est infiniment au-dessus du joueur de cartes, l’auteur de la Dame au petit chien. | | | | |
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| art | | | Des larmes complices, plutôt que des sourires moqueurs, accompagnent ma lecture de Tchékhov ; mais la mélancolie est le plaisir royal des purs (la folie mélancolique guidait Don Quichotte). Même J.Racine le comprenait : la « tristesse majestueuse fait tout le plaisir de la tragédie »**. | | | | |
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| art | | | Tchékhov est le Mozart de l’art tragique ; chez les deux on trouve le plus grand écart entre l’homme et l’auteur – l’homme y est invraisemblablement bête et l’auteur – invraisemblablement pénétrant. Tchékhov ne fut nullement délicat, et Mozart ne fut jamais envahi par un rêve. Pourtant, les pièces de Tchékhov sont pleines d’une musique délicate ; les opéras et les concertos de Mozart nous renvoient aux rêves d’un dramatisme déchirant. | | | | |
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| art | | | L’homme ou l’auteur, agir par le soi connu ou créer selon le soi inconnu, le style de l’horizontalité ou l’intensité de la hauteur, se mesurer aux hommes ou s’exprimer dans la solitude, se résumer dans l’immanence ou se dépasser dans la transcendance, naviguer grâce à la brise comique ou se noyer dans le naufrage tragique. Bref, il faut renoncer aux discours de l’homme et ne suivre que la musique de l’auteur. | | | | |
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| art | | | Depuis presque un siècle – aucune œuvre tragique, mais les macabres prolifèrent. | | | | |
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| art | | | Les Anciens inventèrent tous les genres littéraires, que la modernité ne fait qu’imiter. Le seul genre, où une réelle nouveauté fut introduite, c’est la tragédie, dont le vrai sens fut découvert par Tchékhov. Ni Dante ni Shakespeare ni Descartes ne peuvent prétendre à de telles trouvailles. Nabokov ne trouvait chez Tchékhov : « que des trébuchements continus, mais c’est l’homme, qui ne quitte pas des yeux les étoiles, qui trébuche »** - « непрерывное спотыкание, но спотыкается человек, заглядевшийся на звёзды ». | | | | |
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| art | | | Les pièces de Tchékhov réveillent des sentiments tragiques, chez les rêveurs, et mélancoliques, chez les railleurs. « Tchékhov adressait aux hommes joyeux le chagrin de ses livres » - Nabokov - « Чехов писал печальные книги для весёлых людей » - c’est ce que lui-même pensait, à la Mozart, c’est-à-dire – bêtement. | | | | |
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| art | | | Depuis plus de deux millénaires, dans la dramaturgie tragique domine la mort violente. « Le théâtre tragique met trop d’importance à la vie et à la mort »* - N.Chamfort. Le naufrage, le dépérissement ou l’agonie du rêve, cette véritable tragédie, n’attire pas l’attention européenne. | | | | |
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| souffrance | | | Soupir et larme. Le soupir monte, la larme tombe. La ventilation du halètement, l'arrosage du regard. On enterre le soupir, dans la larme on fait refléter l'étoile. Le soupir t'emporte, la larme t'enchaîne. Du soupir naît le mot, que la larme rend inutile. C'est un chant du cygne, car, aux futurs concours du plus beau soupir et de la plus chaude larme il n'y aura que serpents et crocodiles. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai tourment, ce n'est pas de ne plus être, mais de ne pas savoir être sans avoir. Je ne suis qu'intensité, mais il me faudrait maîtriser la terre - pour marquer mon époque, l'air - pour être respirable, le feu - pour laisser des empreintes et l'eau - pour que l'encre la couche sur papier. « Ce n'est pas l'éternité que tu demanderas à la vie, mais l'intensité »*** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance n'est qu'une mystérieuse contrainte, qui rend encore plus majestueuse la vraie quête, celle du bonheur d'un haut regard sur la vie. (Car « il est trop facile de mépriser la vie, dans le malheur » - Martial - « rebus in angustis facile est contemnere vitam ».) Le Bouddha, qui y vit l'origine de tout savoir, se disqualifie par cette myopie. « Par la souffrance l'esprit devient vivace et n'accède à l'absolu qu'à travers des contraintes »* - Kant - « Der Geist wird durch Leiden thätig, gelangt zum Absoluten nur durch Schranken ». | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir n'est pas un sacrifice à ce que nous aimerions être. Il est, plutôt, le lieu de sacrifice, d'où s'élève le mieux ce qui pèse le plus : notre angoisse ou notre honte. Toutefois, en état exalté, il vaut mieux visiter les ruines que les temples. Dans les ruines, la souffrance aide à révéler le rang des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | Quand la sève de la vie est accessible, la sueur s'absorbe, l'encre se solidifie, la larme tarit, le sang enivre, celui des autres. Seul le poète connaît la lancinante soif près de la fontaine ; Tantale, qui, au lieu de s'abaisser par le geste, s'élèverait par le regard ; la fontaine de Siloë, n'a-t-elle pas rendu le regard aux yeux éteints ? L'obscur désir, face à la claire fontaine, ou comme le dirait Freud - la libido, est le nom de cette soif. | | | | |
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| souffrance | | | Pour parler de soi, geindre paraît plus propice que jubiler. La souffrance, bizarrement, prend la forme de ton essence, tandis que la jouissance est étrangement anonyme. On serait tenté de croire, que in principio le verbe était accompagné de la douleur, n'exprimait que la douleur. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est faite d'admirations de la Chose (visage ou image) et d'impuissance de La rendre ou de L'approcher ; elle est faite donc d'espérances et de désespoirs, de positions fermes du sentiment et de poses tâtonnantes de l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Pour étouffer l'angoisse inexistentielle, trois stratagèmes vitaux : agir, créer, aimer. Leur artifice se trahit facilement, sauf le cas béni, où ses trois écrans tombent de la même hauteur et voilent la même scène. | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ce ne sont ni l'espoir ni le désespoir qui composent le chant le plus beau, mais un duo entre le zéro et l'infini (darkness at noon de Koestler) du regard. Tantôt ils s'annihilent, tantôt se substituent, tantôt se confessent. Le désespoir est le maître, nous apprenant le chant, l'espoir en est l'élève. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai espoir est hors du temps : c'est une foi en un sens ou en une beauté, plus grands et plus hauts que ce qu'en disent nos sens ou notre esprit, et que notre âme accueille. Non pas l'attente du possible, mais l'entente avec l'impossible. « C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain » - Montaigne. | | | | |
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| souffrance | | | Deux recettes fallacieuses contre l'anxiété : l'humilité ou le mépris, s'appuyant soit sur la sophistique soit sur l'éristique. Ces deux remèdes finissent par aggraver le mal. L'amitié d'un mot ou d'un homme est un palliatif plus bénin : l'amitié est vaudevillesque, tandis que l'humilité est tragique et le mépris dramatique. | | | | |
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| souffrance | | | On s'imagine un glorieux martyre, qu'on subit de la main des canailles déchaînées et haineuses, et l'on ploie sous l'indifférence d'un brave homme sans malice. | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de Dostoïevsky, une larmette d'enfant le faisant rendre le billet à Dieu ; l'ineptie de Bergson, un seul enfant damné désavouant la Création ; l'ineptie d'Einstein, un seul enfant malheureux rendant tout progrès impossible ; l'ineptie de Camus, la souffrance non-justifiée d'un enfant étant révoltante ; l'ineptie de Sartre, les livres ne faisant pas le poids, face à un enfant qui meurt ; l'ineptie du parti pris des choses, voyant dans la souffrance des enfants le mal absolu - mais un bon écrivain est une présence divine comprenant toujours une bonne enfance, une bonne pleureuse et un bon croque-morts ! Inconsolable comme le père des Kindertotenlieder et implacable comme l'Erlkönig. L'un des buts d'un art serait : comment transformer une larme d'enfant en une pensée d'adulte. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles plumes prônent le style sec. Pour ne pas moisir, au milieu de ta prose jadis larmoyante, n'occulte pas, mais sculpte ta larme. Sors-la du souterrain et peuples-en les ruines. Et que ton style devienne regard : « Le style est une manière absolue de voir les choses » - Flaubert. Avoir du style, c'est orienter le hasard et dominer la routine par une expression magnétisante. | | | | |
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| souffrance | | | La tentation de me dire : Dieu est contre moi ; Il doit n'exister pour moi qu'ironiquement et jamais sérieusement, une espèce d'hurluberlu muet. Dans ma cage et, simultanément, en dehors. Être mon regard, perçant mes barreaux et accompagnant mes évasions. | | | | |
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| souffrance | | | La première fonction de la larme - réagir à l'intrusion des corps étrangers dans nos yeux (de la matière dans notre regard). La vallée des larmes se prête bien à l'érection d'une bonne et pure hauteur du regard, sur un fond de naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | Trois issues d'une souffrance : elle te lamine (en profondeur), elle t'élimine (de l'étendue), elle t'illumine (dans la hauteur). | | | | |
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| souffrance | | | Les manifestations, joyeuses et extérieures, de nos pulsions – le nourrisson s'attachant à sa mère, l'amoureux oubliant le monde pour une paire d'yeux, le créateur obsédé par la gloire – ont peut-être une même origine, sombre et intérieure, – la détresse de l'abandon, du manque ou de la solitude. | | | | |
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| souffrance | | | La raison s'identifiant de plus en plus avec le dit, les seuls témoins de l'indicible seront bientôt les rires et les pleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Les inconscients, s'adonnant au rire et à la danse, - les seuls heureux de la terre ! De l'incapacité de jouir naît le souci du savoir, de la puissance ou du rêve, qui mène, inéluctablement, au désespoir. Le malheur, c'est qu'au rire jeune succède toujours un rire jaune. | | | | |
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| souffrance | | | Après m'être attardé aux mystères dionysiaques (la danse à la Nietzsche) et aux mystères orphiques (le chant à la Rilke), je me suis arrêté aux mystères d'Éleusis, où règne le rythme sans rites. Le passé, le présent, le futur tournés vers le deuil : Dionysos pleurant sa mère, Orphée - son épouse, Déméter - sa fille. | | | | |
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| souffrance | | | L'espace d'un soupir, le chant sépare l'âme du corps et fait oublier la souffrance : « Qui chante son mal l'enchante »** - du Bellay. Qui le narre en déchante. (La virgule oubliée y assure la poésie : les Portugais auraient prosifié : « Qui chante, son mal enchante ; qui pleure, son mal augmente »). | | | | |
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| souffrance | | | Ce que la modernité gagne en angoisses, elle le perd en tragédies ; la lancinante tristesse de l'âme se mua en aigreur nauséabonde de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas la destinée, elle-même, qui est tragique pour l'homme prométhéen, mais la défaite dans la lutte contre elle. Toute lutte est comique, quels que soient l'adversaire et l'enjeu, - le credo de l'ironiste, acceptant d'être boiteux à condition de ne combattre que l'ange. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie trouble celui qui a une conscience nette et purifie celui qui l'a trouble. | | | | |
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| souffrance | | | La comédie - prouver que tout plongeon dans les profondeurs, comme toute envolée vers la hauteur, peuvent se réduire à la platitude du quotidien. La tragédie - sauver une profondeur désespérante ou une hauteur d'espérance en leur évitant cette chute vers la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme tragique est celui, dont la pitié est condamnée à ne pas trouver d'objet et dont la honte ne s'explique par aucun acte. Et aucune échappatoire due au hasard ; une loi implacable et nue. Les hommes de l'orgueil ou de la haine, qui hurlent à la tragédie, ne traduisent que l'ennui de leurs colloques et dîners en ville. | | | | |
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| souffrance | | | La raison principale de ce geignement général des hommes, à cause d'un malheur extérieur, qui les ravage, est leur imperméabilité au sentiment tragique, qui place en nous-mêmes la source de tout ce qui mérite d'être pleuré. | | | | |
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| souffrance | | | Personne n'échappe à la tentation de peindre la terreur du Jugement Dernier : le médiocre - pour réciter celle de l'implacable Vengeur, le profond - pour claironner, ex cathedra, celle qu'il voue lui-même à ses semblables, le hautain, enfin, pour vivre celle qu'il s'inflige à lui-même, au fond de ses ruines, sur un banc d'accusés. | | | | |
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| souffrance | | | L'acquiescement au monde ou la résignation d'y échouer, ces deux apparentes antinomies, en se solidarisant, deviennent deux facettes d'une même tragédie ; donc, Nietzsche, la-dessus, n'est qu'un prolongement de Schopenhauer. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a qu'un seul vocabulaire, celui des palpitations, on n'y décèle ni images ni mots ni concepts ; c'est la seule source crédible du sentiment tragique : ne pas reconnaître mon âme dans le langage de mes gestes ou de mes pensées, auquel je suis réduit ou condamné. | | | | |
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| souffrance | | | Le plaisir est une sensation aussi mystérieuse que la souffrance (sans en être la négation), mais dont on ne tire que des images bien pâles. Serait-ce à cause de la faible amplitude de l'échelle plaisir-répugnance, comparée avec celle de souffrance-paix ? | | | | |
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| souffrance | | | Notre âme est plus universelle que notre cœur, puisqu'elle est sensible aussi bien au comique qu'au tragique, tandis que le cœur reste inaccessible au comique. La Bruyère : « La vie est une tragédie pour celui qui la sent et une comédie pour celui qui la pense » - est trop tranchant, et son plagiaire : « un homme complet peut porter la tragédie dans son cœur et la comédie - dans sa tête » - « a sane man can have tragedy in his heart and comedy in his head » - plus prudent et juste. La vie a un sens tragique et un contenu comique. | | | | |
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| souffrance | | | On ne peut étouffer ou couvrir la clameur de l'horreur, de la tragédie, de la souffrance qu'avec une musique héroïque, et l'acquiescement à la vie est cette seule musique possible, l'éternel retour de la métaphore désarmante, la rencontre de la création, de l'ironie et de l'amour. Mais si le beau atténue l'horrible, l'intense ne fait qu'aggraver le terrible. | | | | |
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| souffrance | | | En hauteur, la joie et le deuil ne se séparent pas ; pourtant, c'est uniquement la joie qu'on devrait y chanter. « Beaucoup essayèrent de rendre joyeusement la plus haute joie ; à moi, elle s'exprime en larmes » - Hölderlin - « Viele versuchten das Freudigste freudig zu sagen ; es spricht mir sich in der Trauer aus ». | | | | |
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| souffrance | | | Toute lutte finit par dévitaliser un peu davantage notre esprit ; la résignation schopenhauerienne et la vitalité nietzschéenne ne s'opposent guère et, souvent, l'une aboutit à l'autre, pour donner naissance à une tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | On est toujours tenté de prêter le pire destin à ce qui est sublime ; la beauté se prête mal à la plate béatitude. Un destin est tragique ou il n'est guère un destin. Les choses sans beauté n'ont pas de destin du tout, elles n'ont que les statistiques. Fleurir l'espace d'un matin ou gérer un cycle de vie. | | | | |
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| souffrance | | | Les repus, confondant l'âme d'avec le ventre, disent que le cœur et l'âme de la vie, c'est la souffrance. Mais tout fond de la vie, pour un artiste, est le bonheur, et c'est seulement sur l'épiderme - sur les mots opaques - qu'il dépose sa charge de souffrance, qui est l'impossibilité d'être translucide et la certitude, qu'on prend sa vivisection esthétique pour une dissection mystique. | | | | |
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| souffrance | | | Des désillusions, des désenchantements, des trépas, ce ne sont que d’horribles banalités ; notre tragédie est ailleurs - c’est que ni l’amplitude de nos actes ni la profondeur de nos mots ne parviendront jamais à embrasser ou à rendre la hauteur de nos rêves muets, de nos dons musicaux, de nos passions inarticulables. Tout le génie de Tchékhov est dans cette vision désespérante. | | | | |
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| souffrance | | | Tchékhov comprit mieux que Shakespeare l'essence de la tragédie – il ne peint que les souffrances incurables. | | | | |
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| souffrance | | | Si je veux devenir fort, je réveillerai en moi un prédateur et je serai obligé de le nourrir. En me déchirant. | | | | |
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| souffrance | | | L'éternel retour de Nietzsche est tragique puisque éphémère ; le einmal, nur einmal (une fois, qu'une fois) de Rilke ou le never more (plus jamais) de Poe sont comiques puisque réels. Le retour à chercher n'est pas celui du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille, mais de la réalité et du rêve, ou de la réalité et de la mémoire, la réalité se définissant ensuite par l'intensité entretenue des songes ou des représentations. Ce retour éphémère, ce sacrifice du nouveau, entretient le bonheur éphémère, le seul digne de notre fidélité. | | | | |
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| souffrance | | | Entre ma naissance, où j'étais le seul à pleurer, et ma mort, où je serai, peut-être, pleuré par les autres, la larme n'ennoblit plus la vie, ni la joie - la mort. Mes paupières fermées, qu'ils découvrent mon regard, mon rêve ou mon ironie ! « Ci-gît moi, tué par les autres » devint, pour le regard de Valéry : « un long regard sur le calme des dieux ». Pour le rêve de Rilke : « enseveli sous le poids des paupières, tu n'es plus rêve de personne » - « Niemandes Schlaf zu sein unter so viel Lidern ». Pour les larmes de Tsvétaeva : « Plus envie de rire » - « Уже не смеётся ». Pour l'ironie de Gogol : « Je rirai un jour avec mon mot amer » - « Горьким словом моим посмеюся ». | | | | |
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| souffrance | | | L'une des premières fonctions de la philosophie est la consolation artistique de notre défaite face à la vie ; donc elle ne peut être ni ludique, puisque le jeu est avant tout un appât de gain, ni sérieuse, puisque tout sérieux mène au malheur, au découragement, au désespoir. La définition platonicienne de philosophie comme jeu sérieux est sujette à critiques. À moins que, ironiquement, il ait voulu en faire un approfondissement de la tragédie. Sous une lumière naturelle, la vie, c'est une marche macabre de nos ombres tragiques, et la philosophie serait une lumière artificielle, qui en ferait une danse, non moins tragique mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | Manière de vivre, création de concepts, recherche de vérités, explication du monde – tant de ces balivernes insipides sont collées au beau nom de la philosophie, dont la première fonction fut, aux époques tragiques, - la consolation des agonies humaines. Mais ni la tragédie ni la comédie ne constituent plus le fond de l'existence, mais les modes d'emploi et les cahiers des charges, ni anesthésiants ni euphorisants. | | | | |
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| souffrance | | | Le tragique : une noblesse intérieure vivante ne trouvant pas (ou plus) d'écho, d'expression ou d'interprétation dans le réel ou l'imaginaire extérieurs, même artificiels. Sans conflit, sans annihilation, sans contradiction – la fatalité d'une frontière infranchissable. Le tragique naît des constats et non pas des négations. | | | | |
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| souffrance | | | Le besoin d'écrire naît de la honte d'avoir l'œil sec, tandis qu'une larme ravage ton cœur, la honte de marcher droit, tandis qu'une danse fait chavirer ton rêve, la honte de parler, tandis que ton fond n'est que chant, soupir ou râle. La résignation : « Le cri ne peut être égal ni à la douleur ni à la raison » - Sénèque - « Non potest par dolori esse, nec rationi, clamor ». | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles des larmes nostalgiques, celles qui pleurent ce que j'avais réussi à garder inconnu, ce dont je n'avais jamais effleuré la surface, ce que je n'avais approché qu'à coups d'ailes. Ce qui était passé par mes mains, en revanche, pourra rester dans les archives de mon insignifiance. | | | | |
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| souffrance | | | On élève le niveau du débat en s'adressant au public de plus en plus abstrait. Et l'on s'aperçoit, que tout bon discours débouche sur un soliloque, où une larme prend des contours d'une aporie. « La sagesse aux yeux pleins de larmes » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, comme l’entendent tous les écrivains d’avant Tchékhov, est celle de l’arbre, qu’abattent des hommes impitoyables. Mais la vraie tragédie est celle de la floraison de cet arbre. « Le pressentiment tragique, qu’au pic de la floraison, il ne se produira aucune nouvelle et noble croissance »** - H.Hesse - « Die traurigmachende Ahnung, daß in einer Hochblüte ein edles Wachstum sich nicht erneut » - la noble fleur, perdant, fatalement, sa première noblesse. | | | | |
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| souffrance | | | Dans l'état anesthésié, l'homme s'attache aux choses et aux règles et oublie la musique et l'élan. Dans la souffrance, l'homme retourne à son destin, qui est la tragédie comme l'est toute musique. « Toute douleur qui ne détache pas est de la douleur perdue » - S.Weil. Le nombre de nos points d'attache restant le même, il s'agit de s'attacher aux noyaux invisibles, aux rêves : « On meurt de l'essentiel, lorsqu'on se détache de tout » - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Naissance de la tragédie : je comprends, que mon regard peut se substituer à toute lumière, ensuite que mon regard se réduit aux jeux des ombres, enfin que tout ce qui est mesquin est voué à la platitude et tout ce qui est grandiose – aux ténèbres. Extinction, excitation, résignation. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est un objectif commun et de la comédie et de la tragédie : la comédie est affaire de l'esprit, espiègle et profond, et la tragédie – celle de l'âme, nostalgique et haute. La comédie se narre, et la tragédie se chante. La tragédie, c'est le regard fidèle, pur et lyrique, sur ce qui n'avait peut-être jamais existé, tels l'amour, le talent ou la tour d'ivoire imaginaires, vécus dans les ruines bien réelles. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n'est ni dans l'éthique (la compassion du moralisateur Aristote), ni dans l'esthétique (le pathos de l'artiste Nietzsche), mais dans le mystique (la passion de notre soi inconnu, inspirateur et créateur d'espérances impossibles). | | | | |
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| souffrance | | | Et la religion et la philosophie naissent dans le naufrage, dans la détresse de la vie, et elles ont le même but : contrer le néant, apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d'inventer le mot qui sauve »** - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « Le poème est une bouteille jetée à la mer, abandonnée à la foi chancelante qu'elle échoue quelque part sur une terre d'âme » - Celan - « Ein Gedicht ist eine Flaschenpost, aufgegeben in dem nicht immer hoffnungsstarken Glauben, irgendwo an Land gespült zu werden, an Herzland vielleicht ». | | | | |
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| souffrance | | | La comédie relativise et la tragédie absolutise. N.Chamfort perça bien, respectivement, leurs sources et leurs buts : « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs »***. | | | | |
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| souffrance | | | Deux immenses sottises vont de pair ; ne pas vénérer le souffle miraculeux de la vie qui t'habite et ne pas redouter l'instant, où ce miracle cessera dans ton corps inanimé. C'est pourquoi les épicuriens sont parmi les plus démunis et d'esprit et d'âme. « Sot est celui qui dit craindre la mort parce qu'il souffre de ce qu'elle doit arriver » - Épicure. | | | | |
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| souffrance | | | Plus une chose est dramatique, plus facilement naissent les métaphores qui la cernent. Je connais une seule exception à cette règle – la mort. L'horreur en mouvement permet un glissement vers une beauté tragique, mais l'horreur figée glace toute imagination. Et la vraie, la terrible solitude est la dissipation de toute métaphore et le plongeon dans un néant immobile : « Être seul, c'est s'entraîner à la mort »* - Céline. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le bonheur sont pleins de mystères, dont sont dépourvus la mort et le malheur. Et la souffrance, ce mystère de haute nostalgie, va mieux à l'idée de la vie qu'à celle de la mort, qui n'est qu'une plate terreur. Par inadvertance, les poètes introduisent le misérable malheur là où devrait ne retentir que la voix de la noble souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Les seules fibres, dont disposent encore les hommes, ce sont des capteurs numériques, enregistrant des cadences et non pas la musique. Tout ce qui, jadis, fut tragique est vécu sur un mode statistique. Le courage d'une âme, avec sa fidélité à la souffrance et son sacrifice du plaisir, n'est plus de ce monde, comme « la patience d'attendre, le courage de renoncer, l'héroïsme du sacrifice – en tragique croissant » - Jankelevitch. | | | | |
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| souffrance | | | L'excès de pessimisme donne des ailes à ma révolte, l'excès d'optimisme m'enfle de résignation, celle de prendre un stylo pour me dégonfler. Les deux ne sont que deux figures du nihilisme, aux saisons différentes. La révolte est comique et la résignation - tragique : « La vie est indigne de notre attachement : l'esprit tragique conduit à la résignation »*** - Schopenhauer - « Das Leben ist unserer Anhänglichkeit nicht werth : der tragische Geist leitet zur Resignation hin » - mais toi, qui ne connus jamais le vrai Dionysos, tu ne comprenais pas, que la résignation devant la vie pouvait signifier révolte du rêve, ce que comprit Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Le mot sans ailes m'est aussi hostile, il m'est aussi sans vie, que les yeux secs. Agiter sa plume, même trempée dans une larme, ne garantit, hélas, pas l'envol. | | | | |
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| souffrance | | | Ceux qui pleurent, aujourd'hui, prêtent à rire ; ceux qui rient sont bêtes à pleurer. | | | | |
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| souffrance | | | Les beaux états d'âme sont ceux qui ne peuvent pas durer. D'où mon refus, le désintérêt pour les enchaînements. Le rire prolongé sent le salon, le sanglot entretenu sent le cabanon - « Quand on pleure, seule la première larme est sincère » - Kundera. Le feu s'éteint d'autant plus vite, qu'il fut plus vif ; le génie dédaigne l'éclairage et le chauffage pour mourir sur un bûcher ou dans une étincelle. | | | | |
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| souffrance | | | L'être est tragique, à sa source insondable, et le devenir – comique, à ses finalités dérisoires ; c'est l'équilibre entre les deux, qui est la tâche du sage. Carlyle ne le comprend pas : « Ce qui est tragique dans la vie des hommes, c'est moins leurs souffrances que leurs échecs » - « The tragedy in life is not so much what people suffer, but rather what they miss ». | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie se joue entre la pureté du valoir et les ténèbres du vouloir. Le pouvoir tyrannique et le devoir libre dessinent le drame. La comédie, c'est la résolution de ces tensions, grâce au savoir ironique. | | | | |
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| souffrance | | | Ceux qui possèdent de bonnes ressources du rire n'écrivent pas : la tristesse de nos lignes est un palliatif de déviation des larmes de leur meilleur emploi. | | | | |
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| souffrance | | | Les sots et les philosophes protestent : je souffre et j'exulte, tandis que le scientifique exclut de sa vision toute sensibilité et ne sait pas ce qu'il fait. Tout savoir enrichit les vocabulaires et les syntaxes, même ceux des braiments, mais le savoir scientifique apprend mieux que les autres à maîtriser la plus belle des intonations, l'intonation ironique. Ah, si, en plus, le savant s'intéressait, comme jadis, à la tonalité mystique, pour produire de la musique tragique de la vie ! « Nous ne pouvons imaginer aujourd'hui, qu'un même homme soit un savant et un mystique »* - S.Weil. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire de ceux, qui soi-disant évitent ainsi de pleurer, révèle surtout le discrédit, que portent, chez eux, la honte et la pitié. Au milieu des rieurs sans honte, toute larme devint piteuse. | | | | |
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| souffrance | | | Réduire la vie aux choses, c'est la rendre insipide et plate ; transférer le poids des choses des yeux au regard, même tragique, c'est apporter à la vie l'intensité créatrice. « Préférer la douleur à la fadeur, aimer ce qui est intense et vif » - Voltaire. Savoir alterner bonheurs et douleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Si l'on farcit une pièce tragique avec des renvois aux concepts pompeux, cérémonieux et abstraits – la gloire, le péché, la grandeur – on obtient du Racine ou du Corneille, qui inspiraient à Valéry « le dégoût de ces confusions entre la mystagogie, la falsification du rêve » - la plus dégoûtante des falsifications étant le langage conventionnel, monotone, évident, clanique, codifié. Toute vraie tragédie doit pouvoir se dérouler sur une île déserte, dans la conscience d'un homme solitaire, et ne rien devoir aux chutes des ambitions ou aux manigances des méchants ; de la poésie ou de la compassion, c'est ce qu'on trouve chez Shakespeare ou Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, une beauté te bouleversa et fit battre ton cœur ; c’est elle qui sera, un jour, source de ta tragédie inévitable, le jour, où aucune ardeur ne naîtra plus de ton regard sur cette beauté. (Re)trouver de la beauté, dans la tragédie même, s’appelle consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Deux calamités s'opposent à la félicité des hommes – le sérieux et l'inégalité ; c'est pourquoi la plus belle image d'un homme parfait serait la fusion d'un Voltaire de l'ironie avec un Rousseau de la pitié - d'une lumière, profonde et espiègle, avec des ombres, hautes et tragiques. | | | | |
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| souffrance | | | La terreur, inévitablement, s'invite à toute fête de la beauté, puisque tout créateur a sous les yeux le beau miracle de l'engendrement et la banalité horrible de la mort. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie devrait chercher à réconcilier l'esprit et l'âme ; tout en donnant raison au hurlement de l'esprit – horror, horror, horror, elle trouverait un contre-point irrésistible dans la musique de l'âme – joie, joie, joie - une consolation lyrique dans l'irréparable tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas un conflit qui oppose le rêve à l'action, mais l'incompatibilité de leurs langages, tandis que chacun a raison dans son domaine. Il est bête de voir une tragédie dans le fait que deux antagonistes aient raison en même temps (Hegel) ; la tragédie est dans l'impossibilité d'exprimer une noblesse dans le langage d'une autre. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce ne sont pas des vicissitudes du parcours, mais le crépuscule des fins, assombrissant et dramatisant l'aurore des commencements : l'affaiblissement pressenti de toute la gamme de l'âme : l'émotion, l'espérance, le talent, la volonté, la jeunesse. C'est pourquoi le meilleur tragédien, ce n'est pas Shakespeare, mais Tchékhov. Ni l'action ni la réflexion, mais la pitié et l'impuissance. | | | | |
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| souffrance | | | Le sens du beau, évidemment, nous est donné par Dieu, c'est pourquoi « l'art est une lamentation désespérée de l'homme tourné vers Dieu » - Mérejkovsky - « Искусство - это безнадёжный плач человека о Боге ». Et qu'Il soit proclamé vivant ou mort, par chantres ou pleureuses, ne change pas grand-chose à la prière, que toute œuvre d'art est. « Le sage s'apitoie sur soi-même - heureux »** - Canetti - « Der Kluge klagt sich glücklich ». L'artiste a deux sources : Dieu et le hasard ; éliminer une part du hasard, c'est augmenter la part du divin. | | | | |
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| souffrance | | | Il est presque impossible de ne pas chercher de consolation à une douleur. Et que je trouve toujours. Mais je mets à l'épreuve ma noblesse en comprenant que la seule consolation définitive est éphémère bien que haute. | | | | |
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| souffrance | | | La chronologie, dans la détermination du genre de ton regard : souffrir et, donc, nier - à l'origine d'un sentiment profond et … comique ; statuer et, donc, souffrir - témoignant d'un sentiment hautain et tragique. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie pure suppose une solitude ; c'est pourquoi la tragédie de la révolte (exigeant la présence d'autrui) est moins noble que la tragédie de la résignation (résolue devant le soi seul). | | | | |
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| souffrance | | | Je ne te verrai plus - toute tragédie se réduit à cela ; mais puisque la réalité perçue ne peut être que devenir, la vie même est tragique, au moins dans l'acte du dénouement, où la fausse lucidité se dissipe. D'où l'intérêt du regard, c'est à dire des yeux intemporels, qui contemplent l'être. | | | | |
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| souffrance | | | La Bible sanguinaire, la tragédie grecque et la tragédie shakespearienne comportent trop de cruautés ou de perfidies, ce sont des vaudevilles. La vraie tragédie, la tragédie optimiste, est celle de Tchékhov, où il n'y a ni bourreaux ni victimes, et la convulsion nostalgique est vécue par un amour, une jeunesse, un talent, un rêve, une grâce, soumis à la loi, terrible et fastidieuse, de la pesanteur et de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'étant que l'esprit tourné vers l'infini, la consolation philosophique consiste à détourner l'esprit du fini, où tout est tragique et inconsolable, et à chercher à le transformer en âme, résignée à vénérer le Bien intraduisible et résolue à traduire le Beau insensé, ces seuls infinis indéniables. | | | | |
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| souffrance | | | Le stoïcisme ne veut pas voir dans la solitude et la souffrance – des misères atroces, comme le voit le nihilisme. Le nier, c'est pratiquer un optimisme tragique ; l'admettre – une tragédie optimiste. C'est le qualificatif qui signale si tu dis non ou oui à la vie insupportable ; le nom n'indique que la tonalité. La basse lutte ou la haute consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune volonté, aussi héroïque et déterminée soit-elle, ne peut me sauver de cette triple tragédie : le bien, disparaissant derrière le bas horizon de l'action, le beau, chutant du haut firmament du rêve, le vrai, expulsé de la profondeur et affleurant à la platitude. Quand l'esprit et les bras s'avouent leur impuissance, doit apparaître l'âme, la consolation d'une tragédie assumée. Quand ils continuent de s'agiter, la tragédie devient vaudeville. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie ne peut pas se dérouler en-dehors de l'éthique, mais son advenue, à partir des faits ou des idées neutres, à la métaphore vivifiante, se réalise grâce à l'acceptation, par l'esthétique, – de la présence déprimante de valeurs horribles sur l'axe du beau. « Où tu dis oui à l'horrible comme antithèse indispensable mais inhérente du beau, là est la tragédie » - Heidegger - « Tragödie ist dort, wo das Furchtbare als der zum Schönen gehörige innere Gegensatz bejaht wird ». | | | | |
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| souffrance | | | Accepter les deux extrémités, antagonistes pour non-artistes, sur un axe vital, les proclamer les mêmes, est un privilège des artistes. Et c'est l'origine tragique de l'idée d'éternel retour, de cette sagesse de la nostalgie (douleur du retour) des violents et des doux, à l'opposé de la nostalgie de la sagesse, que pratiquent les aigris. | | | | |
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| souffrance | | | La grande tragédie, ce ne sont pas des tracas publics des princes de ce monde, mais la langueur solitaire des serviteurs de Dieu, dont les talents, les sentiments, les rêves s’évaporent, face au vide des cieux. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la vie et non pas la philosophie qui produit notre dénuement tragique ; la philosophie ne peut ni ne doit qu’en inventer une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Deux soucis de l’être-pour-la-mort heideggérien (Sein-zum-Tode) : l’évidente tragédie de l’existence et l’indéfendable espérance dans l’essence. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le domaine du réel, notre pouvoir se réduit de plus en plus au savoir, comme, dans le domaine de l’illusoire, notre vouloir seul reflète désormais le valoir. Toute tentative de fusionner ces deux domaines, comme, par exemple, la poursuite de la volonté de puissance, est vouée à l’échec et ne peut donc être que tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne connais pas de héros tragiques ; les seules tragédies que je connaisse sont celles des résignés, des honteux, des inconsolables. Le hasard, dans un drame de circonstance, crée le héros optimiste ; la fatalité tragique conduit l’artiste pessimiste. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon philosophe se trouve une bonne source de la consolation humaine : Voltaire – dans l’ironie, Nietzsche – dans la musique, Heidegger – dans la poésie, Valéry – dans le mystère de la création. Rien de plus bête que le pessimisme sceptique. Ce qui est admirable, c’est que la consolation philosophique ne devienne convaincante que grâce à la qualité du langage, de cette seconde facette de toute bonne philosophie. Avec ces deux auréoles, la tragédie humaine gagne en hauteur et en couleurs, sans perdre de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Le plus noble des sentiments tragiques – l’angoisse, qui est la paralysante conscience de l’insignifiance, dans le monde réel, de mes plus précieux, authentiques et purs rêves, élans, attaches. L’angoisse, c’est le retour dramatique de la grâce, céleste et impondérable, qui sacralisait ma vie, sur la terre de la pesanteur. Aucun résident permanent des hauteurs n’est immune de ces chutes sporadiques. | | | | |
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| souffrance | | | Pour peindre la vie, l’intelligence fournit le sens, le goût prépare des palettes de couleurs, et le talent en crée l’harmonie. Avec la même palette, on peut peindre et le chagrin et la joie. Sans intelligence ni goût, ces deux tableaux n’exhiberaient que la grisaille décousue ; sans intelligence seule, on est manichéen, on ne lirait dans la vie que, séparément, une comédie ou une tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit nous souffle des mélodies et rythmes décharnés, mais la musique est composée et animée par notre âme. La tragédie naît de l’angoisse d’une âme, dont l’attente est trop haute pour un esprit trop lourd ; la tragédie c’est l’affaiblissement (extinction, effacement, chaos) de la voix de la hauteur (grandeur, pureté, noblesse), l’âme étouffée par les choses. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie n’est pas dans l’hybris, le chaos de la vie, que l’esprit représenterait ; la tragédie est dans l’harmonie de l’âme que la vie, implacable, paisible et cohérente, désagrège - l’intervention du temps égalisateur dans les reliefs inimitables de l’espace. | | | | |
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| souffrance | | | Un cœur brisé est à l’origine aussi bien du sentiment tragique de la vie que de la tragédie du rêve. L’action adoucit la vie ; l’espérance ressuscite le rêve. « Le cœur se brise à la séparation des songes » - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie est que tout ce qui est grand perde de l’intensité, de la couleur ou de la reconnaissance, et non pas à cause des malveillances, des hasards ou des fautes, mais par une fatalité temporelle absolue. C’est pourquoi les mauvais tragédiens font périr très jeunes leurs héros malchanceux. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’élimine pas la souffrance, fatale, incurable ; elle rend tenable sa cohabitation avec un élan, même vers des étoiles éteintes. « Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité ; tu connaîtras d’étranges hauteurs »** - R.Char – résistance, réconciliée avec résignation, s’appellera consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Pour moi, spectateur, l’extinction des âmes chez les hommes n'est qu'un mélodrame ; la perte de vitalité de mon âme à moi est une tragédie, pour l’acteur que je suis. Un talent perdant son élan, une passion se morfondant dans un infâme équilibre, une voix adressée à Dieu et qui chercherait, bassement, des oreilles vulgaires – tant de rôles que je serais amené à jouer sur une scène de moins en moins obscure, devant mon soi inconnu, dramaturge lucide et juge inclément. « C’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme »*** - Unamuno - « Por esto me tortura el problema de la duración de mi alma ». | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie du Bien – l’élan, ne touchant aucune cible ; la tragédie du Beau – l’élan, perdant de sa hauteur, la chute. La plus vivable des tragédies est celle du Vrai – l’élan, dont on vient de découvrir la source, l’inertie. | | | | |
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| souffrance | | | Nos pulsions criminelles, atroces ou féroces, ne sont pas humaines, mais bestiales, et doivent être exclues du tragique, qui est un apanage exclusivement humain. La vraie tragédie : le sublime, illuminant, un instant, notre existence, mais arrivant à la certitude de sa lente et fatale extinction. | | | | |
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| souffrance | | | En gros, c’est entre l’ange et la bête, au sein d’un même personnage, que se déroulent les vraies tragédies. Opposer les bons aux méchants, les sots aux brillants, les libres aux serviles est une démarche anti-artistique. « Des caractères antinomiques, ce n’est pas de l’art, c’est un ressort vulgaire des tragédies françaises » - Pouchkine - « Противуположности характеров - вовсе не искусство, но пошлая пружина французских трагедий ». | | | | |
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| souffrance | | | L’ignorance étoilée se maintient, tant que notre regard ne quitte pas notre étoile, comme notre savoir s’étend, tant que nos yeux ne se referment pas définitivement. Avec le savoir grandit non seulement le doute paisible sur la profondeur, mais aussi la tragique certitude, celle de la chute de ce qui fut grand et haut. « Nous sommes écartelés entre l’avidité de connaître et le désespoir d’avoir connu »** - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne peut être que tragique : par la beauté d’un rêve faire triompher l’âme noble sur l’impitoyable esprit, la vérité métaphorique l’emportant sur la vérité mécanique. « La vérité est noble, et l’image qui la révèle, c’est la tragédie » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Chez tous les tragédiens, c’est une réalité horrible qui constitue la trame du récit ; seules les tragédies tchékhoviennes n’accordent aucun rôle à la réalité, qu’elle soit paisible ou tourmentée. La magie d’un amour, l’extase d’une création, la hauteur d’un rêve, perdant, avec le temps, fatalement, d’intensité ou de sens, et se résumant dans un état proche de l’ennui, - telle est la vraie tragédie des hommes sensibles ; elle est intérieure et point extérieure. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme de la réalité connaît les injustices, les douleurs, les effondrements – il ne connaît pas de tragédie intérieure, que des tracas communs, propres à son rang. L’homme du rêve désincarné porte dans sa chair, fatalement, la honte ; et la vraie tragédie, tragédie d’un solitaire, c’est le déchirement entre le rêve céleste et la honte terrestre. Le hasard du réaliste ou la fatalité du rêveur. Rien de tragique chez Médée, Hamlet ou Phèdre ; la tragédie n’est présente que chez Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Avec cette vision stupide de la tragédie : « Le cas particulier d’injustice, réfutant la domination de l’ordre » - G.Steiner - « The individual instance of injustice that infirms the general pretence of order » - on est, hélas, d’accord avec tous les tragédiens européens, mais contre l’art noble. Heureusement il y eut Tchékhov : « La démonstration socratique de l’unité finale entre les drames tragique et comique est définitivement abandonnée. La preuve en est l’art de Tchékhov » - G.Steiner - « The Socratic demonstration of the ultimate unity of tragic and comic drama is forever lost. But the proof is in the art of Chekhov ». Il n’y a pas de preuves, chez Tchékhov, il n’y a que la langueur solitaire d’un rêve agonisant. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants les plus exaltants de ton existence : le vague du lointain, l’amour te faisant renaître, la fleur refusant de se transformer en fruit ; d’où cette bonne définition de la tragédie : « Le fruit déçoit, l’amour s’éteint, le temps égalise »* - Swinburne - « Fruits fail, love dies, time ranges ». | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie est l’épuisement fatal de nos mélodies, et la consolation consisterait à transposer une symphonie vitale en un solo, lointain, mélancolique mais fidèle à l’original. « Je crois en vie éternelle, exclame la tragédie ; tandis que la musique est l’idée immédiate de cette vie »*** - Nietzsche - « Wir glauben an das ewige Leben, so ruft die Tragödie ; während die Musik die unmittelabare Idee dieses Lebens ist ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie ne réside ni dans le corps qu’on martyrise, ni dans l’esprit qu’on méprise, mais dans l’âme qui agonise. « La tragédie s’accomplit dans les âmes »** - Tchékhov - « В душах совершается трагедия », car le naufrage les attend en vue des Îles des Bienheureux. | | | | |
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| souffrance | | | Devenir plus sec – dans ses yeux, ses pensées, ses rêves – telle est la véritable tragédie de l’homme. | | | | |
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| souffrance | | | Ton espérance : au milieu d’une sécheresse, s’aggravant dans le lit de tes torrents d’antan, en pleine perte de ton être dans un néant commun, continuer à croire en hauteur de tes sources. Fermer tes yeux, mais ne pas perdre ton regard sur ton étoile, de plus en plus lointaine. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie littéraire, il peut y a voir trois fonds possibles : l’historique (le réel), le mythique (l’imaginaire), le lyrique (le rêvé) ; le talent, c’est-à-dire la maîtrise de la forme élégante, justifie l’existence de tous les trois. Mais le contenu d’une vraie tragédie ne peut être que lyrique – la nostalgie des rêves agonisants. | | | | |
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| souffrance | | | Plus le spectacle du monde, perçu par tes yeux, est joyeux, plus mélancolique est la musique dont ton regard accompagne ce spectacle. Le Beau voisine avec l’horrible, et le joyeux – avec le mélancolique. D’où le devoir de l’artiste d’être homme de l’axe et non pas de la valeur. | | | | |
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| souffrance | | | L’essence ou la profondeur philosophiques, pour échapper à la platitude finale, doivent s’acoquiner avec les bas-fonds tragiques de l’existence ; c’est, peut-être, leur seule chance de rejoindre l’incorruptible hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | La réalité est faite de vérités, et le rêve – d’élans. La perte d’intensité de celle-là – la comédie ; la perte d’intensité de celui-ci – la tragédie. Le philosophe optimiste cherche la plénitude (trop difficile) des deux ; le philosophe pessimiste en voit le vide (trop facile). | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies banales (l’injustice) se terminent mal ; les vraies tragédies (la perte d’intensité des grands sentiments) se terminent bien – par une consolation, épiphane, invisible, volatile – pour l’esprit, mais ravivant - pour l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Par une espérance irréelle qui s’en dégage, la tragédie est une consolation ; et puisque la belle musique conduit à un désespoir inconsolable, la tragédie est incompatible avec la musique. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie, le conflit est une trame trop commune, facile et simple ; les crépuscules de la Beauté en sont une grande et belle ! C’est pourquoi Tchékhov est le plus grand tragédien. | | | | |
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| souffrance | | | L’excellent indice de l’origine de la vraie tragédie qu’en donne le comédien Dante : « Au commencement savoureux, à la fin insipide »*** - « In principio est admirabilis, in fine est foetida ». | | | | |
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| souffrance | | | La plus grande liberté consiste en indépendance, vis-à-vis de l’esprit, - du cœur ou de l’âme. Du Bien ou du Beau, vis-à-vis du Vrai. Et donc, cette liberté doit apporter de la consolation et non pas des blessures ou des amertumes. Le philosophe de la liberté, Berdiaev, s’y trompe lourdement : « La liberté apporte la souffrance et une vie tragique » - « Свобода порождает страдание и трагизм жизни ». C’est la vérité, ce produit irréfutable de l’esprit, qui amène ces calamités, qu’adoucissent le cœur ou l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Comme la mort elle-même, ce qui meurt en moi, tandis que je suis toujours en vie, n’est pas une tragédie, mais une extinction irréversible, tandis que la tragédie est un scintillement lointain de ce qui fut jadis une proche lumière, un éblouissement, et qu’une consolation peut encore maintenir en vie. | | | | |
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| souffrance | | | D'un naïf, on cherche à arracher un sourire, et d'un artiste - une larme. Dans les deux cas - l'accroissement d'ambigüités ou d'inconnues de ton arbre. Quand on manie de belles variables, on peut s'attendre à de belles substitutions. Ceux qui ne manient que les constantes, les '+' et les '-', ne méritent ni rires ni pleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Mélodrame : tu quittes ce que tu désirais ; tragédie : ce que tu désirais – te quitte. « Qu’on détourne les yeux et les oreilles de ce qu’on a quitté » - Sénèque - « Oculos et aures ab his quae relinquit, avertat » - et qu’on les dirige sur ce qui nous quitte, c’est la consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Peu soupçonnent, que derrière la banalité de la phrase – la vie est tragique – se trouve la définition même de la tragédie, que formula, génialement, Hugo : « La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime » ! La baisse d’intensité de ce qui, jadis, nous bouleversait. Et la consolation - un regard fidèle, se substituant à une étoile éteinte. | | | | |
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| souffrance | | | Par tes incantations aléatoires, éblouissements volontaires ou extases excitantes, tu peux arracher quelques consolations à une vie ou un rêve qui se fanent, mais tu n’arriveras jamais à adoucir le souvenir tragique de leur beauté originaire. « Aucune prière ne fera revenir une beauté sur le déclin » - Nabokov - « Не удержать тающей красоты никакими молитвами ». | | | | |
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| souffrance | | | Les auteurs tragiques grecs et latins s’adressaient aux héros tourmentés ou aux dieux capricieux (trop de grandes malchances), Shakespeare – à lui-même (trop de grandes malveillances), les Espagnols et les Français – aux courtisans (trop de grandes minauderies), Tchékhov – au seul personnage vraiment tragique, par la hauteur de sa souffrance, - à l’homme sensible, blessé, solitaire, inspirant une pitié ou une compassion. | | | | |
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| souffrance | | | La mort de l’espérance est un drame ; l’extinction d’une passion est une tragédie. « Déchu n’est pas l’espoir, mais l’élan même »** - Leopardi - « Non che la speme, il desiderio è spento ». | | | | |
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| souffrance | | | Tes larmes, de chagrin ou de joie, vont tarir – c’est là l’une des origines de la tragédie humaine. | | | | |
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| souffrance | | | Le besoin d’espérance apparaît avec la sécheresse au front, aux yeux, au cœur. « Rien de plus horrible – les yeux, la bouche, le cerveau – secs ; plus aucune sève, mais ma vie continue »** - Berbérova - « Самое страшное - высохнут глаза, рот, мозг. Не будет никаких соков, а я буду всё ещё жить ». Voici la vraie tragédie, la vraie souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche définit bien la tragédie : « Les regards de ma jeunesse et mes mystères les plus chers, c’est vous qui les massacrèrent »** - « Mordetet ihr doch meiner Jugend Gesichte und liebste Wunder », mais se trompe d’assassin, qui n’est ni Wagner ni Schopenhauer, mais le poids du réel. | | | | |
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| souffrance | | | Il est vain de protéger la vie, c’est-à-dire la réalité, contre la souffrance (das Leben gegen den Schmerz zu verteidigen – Nietzsche) ; ce combat est perdu d’avance – la douleur est invincible. Il faut défendre le rêve contre son affaiblissement, son oubli, son extinction – donc, contre la vraie tragédie humaine, pour n’en garder peut-être que de la mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie : après avoir été maître du sublime, glisser vers le statut d’esclave du médiocre. « La tragédie, c’est céder à la platitude »** - Chestov - « Трагедия - уступить обыденности ». | | | | |
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| souffrance | | | Avec l’âge, on gagne en lumières communes et perd en ombres individuelles. La tragédie est dans la faiblesse sentimentale des ombres et dans la force d’une lumière mécanique. Le salut est dans la vénération des ombres. | | | | |
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| souffrance | | | La grâce est prérogative de la jeunesse ; ensuite, entre en jeu la pesanteur, qui provoque des chutes d’intensité, d’enthousiasme, d’éclats, des pertes de hauteur. S’effondrer dans la platitude terrestre est irréparable ; pour l’éviter, la seule échappatoire, c’est tourner son regard sur le premier séjour de la jeunesse – une hauteur où naissaient des sentiments, des créations, des fidélités. La consolation, c’est retrouver dans ce regard – des échos de ce qui est regardé. | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité et la paix d’âme peuvent durer, mais ce qui est grand chez l’homme – l’intensité d’une passion, la hauteur d’une création, la pureté d’une noblesse – ont une existence courte et ont besoin d’une consolation, pour qu’on leur reste fidèle en puissance. C’est la source même de la vraie tragédie. « Le sens de la tragédie – la brièveté d’une vie héroïque »*** - G.Steiner - « The sense of the tragic : the shortness of heroic life ». L’héroïsme, c’est la fidélité à la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | L’arbre de vie dans ton imaginaire tragique : dans la jeunesse – une cécité face à tes racines, une floraison dans ton intérieur, les fruits poussant à l’extérieur et consommés pour entretenir la vie réelle et obscurcir des souvenirs de tes fleurs, de tes rêves éphémères. La consolation : devant tes yeux fermés – résurrection des pétales. | | | | |
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| souffrance | | | Les soucis sentimentaux, médicaux, vitaux accablent avec la même acuité, qu’on soit un plouc ou un sage ; les incantations stoïciennes n’offrent aucune défense contre cette fatalité, puisque la vie, son support, nous dote de mêmes organes bien fragiles. Heureusement, notre existence a une seconde facette, cette fois d’origine divine, - le rêve ; ici, tout est personnel, tout est dans les commencements créateurs, tout est défi à la souffrance et, plus généralement, à la tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Aucun raisonnement ne peut soulager le désastre de l’atterrissage de tes rêves ; mais le contraire du raisonnement est la fidélité aléatoire de ton regard sur ton étoile évanouissante. « Les dés te consolent » - Sénèque - « Alea solacium fuit ». | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit borné suit la voie rationnelle, et, au bout, parvient, inexorablement, à un désespoir ; l’âme ouverte écoute un appel irrationnel, source de rêves et de tragédies, et s’ingénie d’en garder une espérance. Vu sous cet angle, le vrai contraire du désespoir n’est pas l’espérance éphémère mais la tragédie palpable. « Un esprit délié répugne à la tragédie et à l’apothéose » - Cioran – un tel esprit serait plutôt animalier que délié ; un esprit noble apprécierait aussi bien la finitude elliptique que l’infini hyperbolique ! | | | | |
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| souffrance | | | Mes attentes vivent dans le réel, mes espérances – dans l’idéel. L’insuccès, dans les premières, amène des déceptions, dans les secondes – des tragédies. Et puisque mon essence est dans l’idéel, elle ignore les déceptions, cette essence des hommes pragmatiques. | | | | |
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| souffrance | | | Tout compte fait et malgré beaucoup d’objections valables, le progrès en philosophie est possible. La meilleure preuve en est sa pénétration par une haute poésie et par une profonde souffrance, ce qui fut ignoré dans l’Antiquité et timidement annoncé par quelques balbutiements à l’ère classique. Le bavardage abscons, autour de la vérité et du savoir, finit par ennuyer ceux qui prônaient la musique, lyrique ou tragique, du langage. | | | | |
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| souffrance | | | Un héros, périssant par la perfidie des autres ou pour accomplir sa propre destinée, - n’importe quel macchabée, sans exploits ni cabales, peut prétendre à ce titre ronflant et honorifique. La tragédie n’arrive qu’à ceux qui vécurent un rêve lumineux et en vivent une fatale éclipse ; le héros est celui qui en fait renaître une étincelle d’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Dans les péripéties humaines, tout peut être réduit au jeu, sauf le sens tragique. Celui-ci est ignoré par le Français moyen, dont la vie se joue comme un vaudeville permanent. Les jeux les plus subtils peuvent être tragiques ou comiques, d’où la mélancolie russe ou la jovialité italienne. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque élément du monde – Feu, Air, Terre, Eau (l’ordre est d'Empédocle) – me lie un frère malheureux : Sphinx (avec le goût des cendres), Icare (avec sa chute programmée), Dédale (avec ses impasses), Narcisse (avec une noyade si proche). | | | | |
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| souffrance | | | Le Commencement d’un rêve (qui n’est pas Verbal) et la Fin d’une vie sont les moments les plus intenses. Je place la caresse (l’espérance) dans le premier ; la seconde (le désespoir) est résumée par ce gémissement évangélique, qui ne sonne tragiquement qu’en allemand : Es ist vollbracht (Bach y apporta un effet musical insurpassable). | | | | |
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| souffrance | | | Tous les grands philosophes révèrent d’écrire un livre de consolations ; aucun ne réussit, car, au lieu d’adoucir la tragédie des rêves, ils s’attaquaient aux amertumes des tracas réels ou à la béatitude d’une vie d’au-delà. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce n’est pas l’intensification de tes chagrins, mais le ramollissement de tes emballements. | | | | |
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| souffrance | | | Épicure, Lucrèce, Sénèque, Boèce portent le sens tragique de la vie et, donc, se penchent sur la consolation. Chez les modernes, on ne trouve le besoin de consoler que chez Tchékhov. Le doute trivial de Descartes, le désespoir géométrique de Spinoza, l’absolu galimatieux de Hegel occupent, aujourd’hui, les esprits privés d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l’âme ; et celle-ci y est plus un outil qu’un objet. L’objet est fourni par les confrères de l’âme – le cœur et l’esprit. Le cœur est sensible au caractère tragique d’une vue de rêve ; il appelle le philosophe à chercher des consolations. L’esprit abstrait se réduit aux domaines de ses manifestations, ce qui nous conduit aux interrogations sur la place du langage dans un discours. | | | | |
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| souffrance | | | Dans les tragédies européennes, antiques ou modernes, les victimes adressent aux bourreaux, aux rois, aux ennemis les discours ampoulés, qui ne valent pas celui, humble et fou, que, dans la Cerisaie, Tchékhov adresse à une armoire. | | | | |
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| souffrance | | | Tu es soumis au désespoir, puisque tu ne quittes que rarement le réel, ce producteur de tes détresses. Ton refuge, ce sont tes rêves que tu matérialiseras dans tes mots ou tes notes. « Mes partitions viennent de mes perditions »** - Beethoven - « Ich schreibe Noten aus Nöten ». | | | | |
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| souffrance | | | Une grande beauté te promet le bonheur, ensuite te saisit d’angoisse et enfin te fige dans la tragédie. C’est pourquoi il faut te contenter de promesses impossibles, d’espérances inventés, de commencements. | | | | |
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| souffrance | | | Vivre rien que de ton regard, sans recours aux objets, sur lesquels il se poserait, et qui sont, en soi, toujours gris ou fortuits. Rêver des belles couleurs, qui se valent dans le noir, - pour produire du chaos sentimental ou de la musique d'auteur. | | | | |
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| souffrance | | | Nos pensées et nos actes sont loin de rejoindre l’infinie beauté du monde ; nous ne participons à celle-ci que par nos rêves, toujours mortels, toujours à fins tragiques. « On ne peut pas préserver la beauté, et c’est la seule affliction du monde »** - Nabokov - « Красоту нельзя удержать, и в этом единственная печаль мира ». | | | | |
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| souffrance | | | On peut combattre la souffrance venue de l’extérieur ; la souffrance intérieure est invincible, car son foyer, un rêve expirant, ne peut qu’être consolé, sans apaiser la souffrance elle-même. « La consolation est un étrange état d’âme qui laisse subsister la souffrance, mais élimine la souffrance de la souffrance »*** - G.Simmel - « Der Trost ist das merkwürdige Erlebnis, das zwar das Leiden bestehen lässt, aber das Leiden am Leiden aufhebt » - élimine le désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation ne s’adresse pas à celui qui souffre dans le réel (l’inconvénient de tous), mais à celui dont le rêve, jadis ardent, devient tiède (la tragédie des rares). | | | | |
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| souffrance | | | Le tragique est hors de la morale, ce résident du cœur ; donc, pour un auteur tragique, suspendu sur l’état de son âme, être au-delà du bien et du mal, est une attitude naturelle. Les moralistes classiques n’avait aucun sens du tragique. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas un remède pratique contre un malheur réel, au présent, mais un réveil magique des symptômes d’un bonheur éphémère, au passé. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie classique : le mal triomphe du bien ; la tragédie dostoïevskienne : le mal se faufile dans toute œuvre du bien. Vinrent, enfin, Nietzsche et Tchékhov, pour se mettre au-delà du bien et du mal, et placer le tragique non pas dans l’éthique mais dans l’esthétique. « Vous, spectres de ma jeunesse ! Vous, tous les regards d’amour, regards divins ! Ah, comme votre mort fut si soudaine ! »** - Nietzsche - « Oh ihr, meiner Jugend Erscheinungen ! Oh, ihr Blicke der Liebe alle, ihr göttlichen Augenblicke ! Wie starbt ihr mir so schnell ! ». | | | | |
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| souffrance | | | Les objets de tes désirs sont immatériels et n’offrent à ta sensibilité qu’une enveloppe, une espèce de peau qui ne demande que d’être caressée par tes rêves. Le drame survient lorsque cette peau y devient moins sensible à cause soit de la pesanteur terrestre, qui t’abaisse, soit de la grâce céleste, qui te quitte. C’est ici qu’apparaît le besoin d’une consolation philosophique qui, contrairement à toutes les autres se tourne non pas vers l’avenir mais vers le passé. | | | | |
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| souffrance | | | Dans ta jeunesse, tu te consoles surtout de petits tracas, liés à la malchance ou l’injustice extérieures. À l’âge mûr, tu te consoleras de tes propres rêves évanescents.« L’essentiel, faire de beaux rêves ; n’en plus faire que de mauvais, voilà vieillir » - A.Suarès. | | | | |
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| souffrance | | | Si le bon Dieu et le diable se réfugient dans les détails du parcours, l’Ange, lui, inspire l’essence des commencements, la musique sans finalités, la mélancolie ou la tragédie d’une sainte solitude. « Toute la musique de Bach est une tragédie angélique » - Cioran. La mélancolie est de Mozart. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, causées par la cruauté, l’injustice ou la malchance, peuvent se classer dans la catégorie des faits divers, pouvant accabler n’importe qui. La vraie souffrance ne frappe que les têtes rêveuses, créatrices, nobles, à l’instant d’aplatissement du sens de leur vie. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | L’état du monde doit n’inspirer, dans le pire des cas, qu’une nostalgie ; la tragédie ne devrait apparaître que du regard sur l’état de ton propre soi inconnu, état dégradable et souvent irréversible. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies de l’esprit sont communes, universelles ; seules les tragédies de l’âme méritent leur nom. La pensée du désespoir ou la musique d’espérance. « Les plus lumineux de nos chants viennent des plus sombres pensées » - P.B.Shelley - « Our sweetest songs are those of saddest thought ». | | | | |
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| souffrance | | | Même après la chute de tes rêves tu peux garder la hauteur, et ce sera une amère tragédie ; mais si tu perds tes ailes, si tu descends sur terre, ce ne sera qu’une douce comédie. « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs » - N.Chamfort. | | | | |
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| souffrance | | | Tous ceux qui projetaient des chemins du salut, pour l’humanité consentante, finirent dans les affres des impasses. Ils auraient dû se contenter de consolations solitaires, qui résident, toutes, dans tes commencements, dans ton regard immobile sur ton étoile immobile, dans ton élan immobile. | | | | |
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| souffrance | | | Ton esprit est la lumière commune, dont ton âme projette des ombres individuées, auxquelles ton cœur apporte de la chaleur – ce tableau résume la source de ton rêve. Un jour, aucun aliment terrestre n’entretient plus la lumière de ton esprit, et la tragédie, c’est la nuit sans aucune lumière. Mais tu ne vis que de la nuit. Et tu te mettras à rechercher des aliments célestes que t’offrira ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le rêve : dans la vie, la seule tragédie, c’est ton trépas ; dans le rêve, la tragédie accompagne toute extinction de tes étincelles, toute perte d’intensité de tes émotions, tout affaissement de ta créativité. Donc – pas trop de gémissements dans ta vie, pas trop de béatitudes dans tes rêves ! | | | | |
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| souffrance | | | Au royaume des rêves, la consolation est lyrique et finie ; elle est tragique et infinie au royaume du réel. Dans le premier, on dit au-revoir au rêve évanescent et appelé à renaître ; dans le second, on dit adieu à la vie qui s’arrête sans répit. Le rêve est fait de commencements ; la vie ne quitte pas des yeux - la fin. Mais dans les échecs, la nature de la consolation s’inverse : tragédie pour le rêve, elle n’est que déception pour la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Par ses caresses, la belle Hélène, la reine, ravit l’âme au premier Faust (celui de Ch.Marlowe), et l’on y découvre une vraie tragédie – l’incapacité soudaine de rêver, d’être artiste. La rustique Marguerite du second Faust (celui de Goethe) lui évite la tragédie, en le vouant à la banalité de l’éternité et du mal réels. | | | | |
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| souffrance | | | L’étrange absence du rêve, dans les panoplies littéraires, de l’Antiquité à l’époque romantique. D’où l’absence concomitante du tragique ; celui-ci naissant de l’anémie grandissante des rêves. Le XIX-me siècle est le seul à comprendre ce qu’est une vraie tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Dans l’âme de mécréant, que je suis, le rêve occupe la place que le croyant accorde au paradis, le refuge ou la destination de l’espérance. Dans l’esprit, où sévit le réel, éclot le désespoir, l’anti-chambre de l’enfer. « Tout lieu serait enfer, s’il n’est le paradis » - Ch.Marlowe - « All places shall be hell that is not heaven ». | | | | |
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| souffrance | | | Ni la cigüe de Socrate, ni la croix de Jésus, ni la blessure d’Hamlet ne sont des tragédies, mais le Bien évanescent du premier, la solitude du deuxième, la réduction de la vie aux seuls mots chez le troisième. | | | | |
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| souffrance | | | La ligne de partage la plus profonde sépare les rêveurs des hommes d’action, et c’est la nature de leurs angoisses qui en témoigne le plus éloquemment : les actifs narrent le sens tragique de la vie, les rêveurs chantent le sens tragique du rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur, la poésie, l’espérance éclosent dans l’air auroral, berceau des commencements ; la profondeur, la philosophie, le désespoir mûrissent sur la terre vespérale aux achèvements tragiques. Le liquide et l’ardent les accompagnent : le sang ou la larme, le feu ou les cendres. | | | | |
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| souffrance | | | Qu’on oublie les mythes du passé est triste ; mais ne plus créer de mythes, au présent, est tragique – on prépare le terrain du robot triomphant. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie est fatale et non pas redevable à une malchance. Si le Golgotha s’ensuivait d’une prédestination, il serait une tragédie ; m’est avis que ce fut une malchance, à cause de l’indifférence de Ponce Pilate. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédiens gréco-romains, Shakespeare, Racine s’attardent sur les ennuis des princes, ennuis dus à l’injustice, la perfidie, la cruauté, ce qui ne mérite pas le noble statut de tragédie ; les derniers des ploucs subissent des avanies de la même espèce. Tous ces soucis les accablent de l’extérieur, tandis que la vraie tragédie est élective, elle ne visite que les créateurs, les rêveurs et les amoureux, et elle naît dans leur intérieur, où les extases de jadis perdent, fatalement, de leur intensité – voici la vraie tragédie ! | | | | |
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| souffrance | | | Chantre de l’aube, le coq, annonçant la fin d’un rêve ou la sortie des ténèbres, est invoqué aux dernières heures de Socrate et de Jésus, qui proclament leur devoir, rendu à l’impitoyable et irrévocable lumière. Le coq optimiste de Zarathoustra chante au grand midi l’avènement de l’Éternel Retour, retour des ténèbres, porteuses de rêves. | | | | |
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| souffrance | | | Les tournants décisifs de ton existence se produisent le jour où il ne te restera plus d’aliments : d'abord, aliments pour vivre – la page vitale perd son poids ; ensuite aliments pour rêver - la page lyrique perd son apesanteur. « Le jour viendra où rien ne se rêvera, comme, déjà, rien ne se vit en toi »* - Tsvétaeva - « И станет грезить нечем, как и теперь уже нам нечем жить! ». | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, tout tracas banal était traduit par des rêveurs en tragédie extraordinaire ; aujourd’hui, toute vraie tragédie est vécue comme un malheur banal (ein gemeines Unglück – S.Freud). | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’usure par le temps réduit tout, irrévocablement, aux traces, ombres, poussière, il ne restera à la voix de ton âme que de chanter ces vénérables ruines, aux rêves ensevelis. « Tout, sauf ton esprit et ta lyre, se disloque et se désagrège » - Ovide - « Membra iacent diversa locis, caput lyramque excipis ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans quelle image se rencontrent la tragédie, l’espérance et le commencement ? C’est l’éternel retour du créateur ou l’aurore du rêveur, qui en donnent une idée assez précise. « Aube et résurrection sont synonymes » - Hugo. Le ciel ou la terre, Dionysos ou Phénix. | | | | |
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| souffrance | | | Les seuls deux portraits, qui trônaient sur le bureau de Heidegger, étaient ceux des deux victimes et chantres de la souffrance, Pascal et Dostoïevsky. Un philosophe, qui s’incline devant la poésie, découvre le sens d’une vraie tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est la réparation verbale d’un indicible abîmé. « Aujourd’hui, tout s’achève, puisque rien ne se répare plus » - Tsvétaeva - « Сейчас всё кончается, потому что ничто не чинится » - on ne pleurera que le tout des rêves, non des actes. | | | | |
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| souffrance | | | La nuit décroît ; le rêve difficile cède à la clarté facile ; le vouloir ne vise plus le savoir mais le pouvoir – symptômes d’une tragédie naissante. | | | | |
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| souffrance | | | L’origine de notre tragédie, cet affaiblissement de l’appel de nos rêves, aurait dû susciter une douce tristesse et non pas, comme c’est le cas, une violente angoisse – énigme… Pour Nietzsche, vivre une tragédie, c’était « souffrir du manque d’enchantements et de l’oppressante inquiétude » - « an der Entbehrung des Rausches und an einer drückenden Unruhe leiden », et la consolation serait la résurrection d’un enchantement évanoui. | | | | |
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| souffrance | | | Ta leçon d’humilité : imagine que tous aient, de nouveau, une âme, que tous se rappellent leurs rêves d’antan, que tous en ressentent les crépuscules menaçantes. Alors, tous pourraient-ils revendiquer l’état tragique ? Une minorité d’antan, étant rejointe par une majorité nouvelle, changerait le fusil d’épaule, en ne voyant dans leur existence qu’une comédie béate ! Peut-être, non seulement le beau doit être rare, mais le tragique aussi… | | | | |
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| souffrance | | | Aucune grande émotion ne dure. C’est même l’origine première du sens tragique de la vie aussi bien que la justification du genre aphoristique en littérature, opposé à la prolixité. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n’est pas dans les tracas extérieurs mais dans la souffrance intérieure – des tourments de Dieu (mystère de nos commencements), des tourments d’artiste (problèmes d’enthousiasme et de style), des tourments d’humanité (solutions de fraternité), des tourments d’homme (solutions de solitude). | | | | |
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