| action | | | Quitter le monde tel qu'on l'a trouvé, monde des choses. Vivre dans le monde où il ne se passe rien (« poems make nothing happen » - W.Auden). Ne pas chercher à transformer ni à transvaluer ; je sais que même les tentatives de traduire le « en soi et pour soi » en « en moi et pour moi » finissent par me faire envahir par le temps et par les lieux, dont est libre le soi inconnu, immobile et insituable, au-dessus des objets et des sujets, de l'essence et de l'existence. | | | | |
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| action | | | L'inaction, contrairement à l'action, ne prouve rien (et c'est là son titre de noblesse). Elle indique, par omission, ce à quoi nous refusons le droit de nous exprimer ou de nous représenter. « Ce qui est fait, même un sot est capable de le comprendre »** - Homère. Le vrai artiste comme le vrai scientifique, Homère ou Newton, valent surtout par le mystère de leurs commencements. | | | | |
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| action | | | La vraie connaissance de soi consiste à savoir creuser dans les motifs de nos gestes jusqu'à en mettre à nu le fond honteux. La difficulté est dans le faire et non pas dans l'être. Celui qui s'ignore et vit de son épiderme, c'est bien l'amoureux : « Il est facile d'être bon, quand on est amoureux » - Pavese - « E facile di essere buono, se sei amoroso ». | | | | |
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| action | | | L'intellect devrait entretenir une liaison hygiénique avec la passion, tout en tenant à son vœu de célibat : se marier, pour lui, signifiant passer de la convoitise à l'acte. Un grand esprit tient à s'ignorer ; tandis que l'événement l'oblige à s'épouser. | | | | |
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| action | | | L'action ne traduit rien, seul le choix d'inaction, face à un défi, est éloquent. Mon (in)action est ma race et mon refuge, à l'opposé du Bouddha. C'est dans des étables qu'on parle traces et subterfuges ; l'absence de toits est propre du solitaire dans ses ruines, où il peut « agir en primitif et prévoir en stratège » - R.Char. | | | | |
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| action | | | Une attitude à chercher : l'ubiquité, qui permettrait de se sentir soi-même dans le mot et dans l'acte, même si le bon sens y rechigne. | | | | |
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| action | | | Notre manière de suivre l'appel d'activisme ne traduit rien de notre fond ; sur notre surface vibrionnent nos actions, tout en ignorant nos abîmes. Ces houles sont vouées à la platitude : « Les actes ne méritent ni paradis ni enfer »* - Borgès - « Los actos no merecen ni paraíso ni infierno ». En revanche, la voie qu'emprunte notre chute dans le farniente porte des signes éloquents de nos vrais élans. Comparez les visages si variés et lisibles de Méridionaux avec la monotonie muette et illisible des regards nordiques. | | | | |
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| action | | | L'action engourdit, tout en remplissant le gouffre entre moi-même et les choses. Le rêve inquiète en creusant davantage ce gouffre. Le fin mot de l'histoire : plus je m'éloigne des choses, moins j'ai besoin de gués ou de cols. « On trouve toujours l'épouvante en soi, il suffit de chercher assez profond. Heureusement, on peut agir »* - Malraux. | | | | |
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| action | | | La maîtrise de soi se prouve le mieux par le genre d'inaction, qu'on a l'audace de tenter, c'est l'action de soi ; son inaction serait l'action du cerveau et du muscle, qui s'imagineraient de traduire le soi : « Celui qui voit l'action dans l'inaction et l'inaction dans l'action, est un sage » - Bhagavad-Gîtâ. | | | | |
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| action | | | Pour maîtriser la vie, il faut des secousses imprévisibles et violentes, qui huilent les rouages vitaux. Le contraire arrive au cœur : plus il s'agite et s'inonde, moins il est maître de soi. | | | | |
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| action | | | On n'est responsable que de ce qu'on ose ne pas faire. Dis-moi à quoi tu ne fais pas attention, je dirai qui tu es (Ortega y Gasset disait le contraire, sans trop d'intérêt). | | | | |
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| action | | | S'appliquer, s'exhiber, s'inventer - trois modes de manifestation de son moi, dans l'ordre croissant d'authenticité. « La vie la plus belle est celle que l'on passe à se créer soi-même »** - N.Barney. | | | | |
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| action | | | Attendre de l'art, qu'il vous apprenne quelque chose, qu'il vous arme, - étrange obsession des meilleurs, y compris Valéry. Je n'apprends que dans des guides statistico-savants ; une œuvre d'art devrait donner aux inéluctables fuites de soi la fraîcheur des sources, nous démunir de pores ou munir d'a-pories vitales, nous décuirasser, pour rendre la débâcle moins humiliante et plutôt cérémonielle. | | | | |
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| action | | | Par l'implacable loi de l'éternel retour, tout chemin s'achèvera en cercle. Gagner en hauteur, par un jeu en spirale, est un espoir niais. La hauteur commence par le courage de n'emprunter aucun chemin. Ou bien le chemin n'est que cheminement et le jeu du retour consiste à savoir traduire toute étape, même la finale, en point zéro d'un parcours inentamé. Se fuir est souvent le plus court chemin pour se retrouver : on court sans arrêt, pour arriver à ce qu'on fuit. | | | | |
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| action | | | Plus loin tu vas, mieux tu comprends, que ce n'était pas toi qui dictais et effectuais les pas. | | | | |
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| action | | | La liberté est hésitation et hasard ; c'est pourquoi mon acte, mon sentiment, ma pensée ne sont pas moi, mais de moi. Le moi mystérieux ne se réduit à rien de connu ; il est ce que l'inspiration est pour le poète. Il est la source de la création, qu'on pourrait appeler méta-savoir : « Le savoir se confond avec la poésie du soi absolu » - Schelling - « Die Wissenschaft löst sich in der Poesie des absoluten Selbst ». | | | | |
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| action | | | Je n'ai aucune répugnance à l'action ; je me contente de constater son intégral mutisme : elle ne traduit presque rien de ce qui, en nous, vaut d'être dévoilé. « Tout ce que vous faites trouve un sens dans ce que vous êtes » - Jean-Paul II - et puisque vous êtes condamnés à ignorer ce que vous êtes, ce sens est une chimère sans intérêt. | | | | |
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| action | | | Aucune œuvre littéraire ne traduit si nettement le conflit majeur de l'existence, entre le moi, qui réfléchit, agit et se connaît et le moi, qui frissonne, rêve et s'ignore, que la Pathétique de Tchaïkovsky ; et nulle part ailleurs on n'entend si nettement l'inéluctable débâcle du second, plein de honte, et le silence confus du premier, plein d'ironie. | | | | |
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| action | | | Être soi-même, accorder ses actes à ses pensées - de telles niaiseries nous détournent de la vraie dyade, qui résume notre existence (d'autres pousseraient même jusqu'à l'essence) : faire et se faire, le premier terme n'apportant presque rien au second, et le second prenant ses distances avec le premier. C'est très loin d'une lumineuse liberté quelconque et ressemble davantage à une contrainte obscure mais volontaire : « L'homme se confond avec sa liberté, qui est le néant, qui contraint la réalité-humaine à se faire au lieu d'être » - Sartre - quoique cette réalité (das Dasein) soit à faire ; c'est le soi qui se fait. | | | | |
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| action | | | Créer résulte du devoir (le Christ) ; créer équivaut au vouloir (Nietzsche) ; créer traduit le pouvoir (Valéry). Créer, c'est une unification des trois ; créer, c'est le soi connu, la face lisible du soi inconnu, du valoir. | | | | |
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| action | | | Toute réflexion philosophique devrait peut-être se concentrer autour de la question : quelle partie du moi peut être traduite par l'action ? - avec deux issues corollaires : vers la solitude ou/et vers la béatitude. | | | | |
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| action | | | Pour qu'on comprenne ce que j'entends sous faiblesse, je dois postuler, que tout passage à l'action relève de la force (et non pas de la faiblesse comme le prétendent les sages oisifs) ; la faiblesse est l'oreille, qu'on prête à l'appel du soi inconnu, mystérieux et fascinant, intraduisible ni en mots, ni en actes, ni en système. On peut en dire ce que de Maistre dit du monde, qui serait « un système de choses invisibles manifestées visiblement ». | | | | |
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| action | | | Je baisse les yeux, puisque mon acte, mon mot, mes yeux et même mon regard n'arrivent pas à se maintenir à la hauteur du miracle de la vie ; mais c'est, peut-être, le seul moyen de garder un souvenir intemporel de toute hauteur : par rabaissement de soi on compte monter. | | | | |
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| action | | | Pour le soi inconnu, être veut dire demeurer, et pour le soi connu - faire ; l'impossibilité d'une traduction fidèle de l'un vers l'autre (« la nausée, l'impossibilité d'être ce que l'on est » - Levinas), est à l'origine de nos tragédies ou de nos hontes. | | | | |
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| action | | | Volonté banale : orientée par un but, guidée par un chemin, motivée par des moyens ; volonté en tant que puissance, ou contrainte intérieure, - l'intensité du regard, réduisant au même les buts et les chemins, vécus comme un retour en ton soi. | | | | |
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| action | | | Dans l'édifice de mon soi, la volonté a le choix entre : agir, en sortant par la porte ; connaître, en se fixant à la fenêtre ; geindre, en cognant la tête contre les murs ; rêver, en perçant le toit, par le regard ou par le temps. Si, en plus, j'ai du talent, le monde, autour de mon château en Espagne ou de mes ruines, s'enrichira de belles représentations - me voilà schopenhauerien. | | | | |
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| action | | | Pour entrevoir ce que le soi inconnu représente, il faut commencer par le détacher de toute action. « Voir que le Soi n'agit pas, c'est voir » - Bhagavad-Gîtâ. Si ce n'est pas le Soi qui élève les murs, c'est bien Lui qui y perçoit des ruines. Le bon regard est le regard vibrant, ennemi de la paix des édifices et des âmes : « Le Soi est inquiétude »*** - Hegel - « Die Unruhe ist das Selbst ». | | | | |
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| action | | | La sagesse, c'est la honte, face à mes actions, et la pitié - face à mes rêves. Ainsi, je pourrai transgresser la règle biblique : « Ne sois pas sage à tes propres yeux ». Mais ne sois pas prophète dans des contrées, que tes pieds foulent. Et que tes mains ne sacralisent aucun de leurs actes. Cela fait beaucoup de tentations vaincues. | | | | |
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| action | | | Un rêve, hélas, inaccessible : vivre ce que je suis – je vis un devenir, qui n'est jamais fidèle à l'être inspirateur. Mais la fausse réalité : je suis ce que je vis – est pire, puisque mes gestes et mes mots cherchent l'ampleur ou la profondeur, tandis que mon être ne quitte jamais la hauteur. La vie se fige, oublie ou perd son élan - un vivant instantané sans un créant éternel. | | | | |
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| action | | | L'agir est pardonnable ou respectable, si je reconnais d'en ignorer les ressorts et les portées. « Je ferai dans l'ignorance de ce que je fais, de qui je suis, d'où je suis, de si je suis »*** - S.Beckett. Cette ignorance peut être étoilée, même si j'élargis le cercle au-delà de l'agir, pour englober le penser, l'écrire, l'aimer. Et je finirai par me dire que notre soi inconnu est au centre de tout ce qui est sacré, mais sa circonférence ne se dessine nulle part. | | | | |
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| action | | | Mieux j'éclaire mes actions, mieux je me retrouve dans mes ombres. | | | | |
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| action | | | Ni l'action ni le mot ne sont des empreintes fidèles de notre meilleur soi. Avec les mots on crée des images, avec les actions - des choses. L'image, éloignée du vrai, peut devenir rêve, mais la chose, éloignée du vrai, ne peut être que mensonge. Les mots s'occupent de la traduction, et l'action - de la trahison. Traduttore - non traditore. | | | | |
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| action | | | La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise. | | | | |
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| action | | | Mon vrai visage, ce sont les caresses que je promets ou que je languis de recevoir. Mes actions ne sont que des masques de mon esprit, comme mes discours – des masques de mon âme. Mon soi connu est dans mes masques, mon soi inconnu – dans mon visage, qui porte « une grande, une unique arrière-pensée, à jamais inexprimable, celle qui, constante, habite les bons visages »* - Hofmannsthal - « der eine große, nie auszusprechende Hintergedanke, der stetige, der in guten Gesichtern steht ». | | | | |
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| action | | | Ni mes actes ni mes pensées ne sont jamais en contact immédiat avec mon soi inconnu ; chercher à me détacher de celui-ci, à lâcher prise, pour atteindre la sagesse, chinoise ou stoïcienne, sont des appels aussi creux que ceux qui m'inviteraient à renoncer au ciel, puisqu'il n'y aurait rien de solide. Dès qu'une musique émane de mon soi connu, je peux être certain de l'existence de la partition divine, soufflée par mon soi inconnu. | | | | |
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| action | | | Le but de l’écriture est le même que celui de l’existence : rester fidèle au rêve, à cet essentiel immuable, et sacrifier l’action, ce secondaire aléatoire. Le changement de soi est un objectif des médiocres ; je veux rester moi-même, c’est-à-dire rester à l’écoute de mon soi inconnu, révélé dans mon enfance et accompagnant tout mon regard sur l’azur, lointain ou haut. | | | | |
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| action | | | Mieux on voit l'aléatoire de l'action, mieux on reçoit le possible. Mieux on perçoit le possible, mieux on admire le réel. Mieux on conçoit l'imaginaire, mieux on se connaît. | | | | |
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| action | | | Même dans la religion, ce culte des genoux pliés et des mains ne s'occupant que de nos visages ou de nos cœurs, le chemin peut remplacer l’œuvre : « Ça ne sert à rien de marcher partout pour prêcher, à moins que la marche soit un prêche » - François d'Assise. Toutes les positions furent tentées pour attirer des ouailles : dansant ou courant (David), assis ou debout (le Christ). Mais on ne trouva rien de meilleur que la position couchée, pour s'écouter soi-même en tant que chemin et s'imaginer voyageur : « Le chemin appelant des voyageurs » - St-Augustin - « Via viatores quaerit ». | | | | |
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| action | | | Quand, dans une émanation de mon soi - action, pensée ou mélodie - je reconnais mon essence, d'habitude résistante et au mot et au geste et à la composition, je suis tenté de l'appeler - œuvre d'art ; une perplexité : j'y serais libre du monde et j'y serais esclave d'une force, dont je ne serais qu'un instrument, pour produire du bon ou du beau. Bergson ne voit que la première, banale, facette : « Un acte est libre, quand sa relation à moi-même est semblable à la relation d'une œuvre d'art avec son auteur ». | | | | |
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| action | | | Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | Ils veulent se connaître en s'agitant et s'affairant, tandis que toute action est démultiplication, et l'unité du soi n'est qu'un regard sur le Bien ou son désir : « Le désir du Bien, qui est désir de soi, conduit jusqu'à l'unité, c'est à dire à soi-même »** - Plotin. | | | | |
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| action | | | En interrogeant mon soi, hérissé de mouvements intraduisibles ni en actes ni en paroles, et en cherchant, désespérément, d'y mettre de l'ordre, je finis par préférer le terme organique de fidélité, au terme mécanique de cohérence. La tentative la plus probante, c'est l'écriture d'un livre, duquel, inexorablement, surgiront des images ou des sentiments, loin d'être des empreintes du réel. Et que dire des actes, qui ne sont que des écritures ratées ? Seuls ceux qui ne créent pas sont cohérents avec eux-mêmes. Le créateur est fidèle à sa création. | | | | |
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| action | | | On emploie le même terme de fait, pour parler du réel, dictant notre action, ou de l'idéel, structurant nos représentations ou soutenant nos interprétations. Mais si la soumission aux faits donne de la consistance à l'action, elle est signe de servilité de l'intellect, elle y prend quatre formes : en représentation – négligence pour la modalité des faits ; en formulation de requêtes – routine des références apprises, manque de métaphores ; en démonstration de propositions – oubli du sujet, des hypothèses ; en interprétation – confusion entre les faits réels et les faits modélisés. | | | | |
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| action | | | Je suis mon soi inconnu (ce qui produit mes songes), je deviens mon soi connu (ce que mon talent produit). Impossible de devenir ce que je suis, mais je peux être ce que je deviens. Ce que je deviens est déjà déchiffré ; ce que je suis est intraduisible en actes. | | | | |
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| action | | | Acte – ce qu'on fait pour les autres ; action – ce qu'on fait pour soi. | | | | |
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| action | | | Les hommes apprécient ce et ceux, principes ou hommes, qui font bouger le monde ; ô combien plus intéressants sont ceux qui y dénichent quelque chose de délicieusement immobile, invariant, apparenté à l'éternel ! « Ceux qui peuvent saisir ce qui est toujours égal à soi sont philosophes »*** - Platon. L'enfer, c'est le prurit des pieds ; et « l'immobilité, ce seul fragment de notre ressemblance à Dieu, qui nous reste du paradis »** - F.Schlegel - « Müßiggang, einziges Fragment der Gottähnlichkeit, das uns noch aus dem Paradies blieb ». | | | | |
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| action | | | Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret. | | | | |
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| action | | | Il vaut mieux ne pas savoir sa place plutôt qu'être contraint à ne pas la céder. Socrate ne s'appelait-il pas atopique ! | | | | |
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| action | | | Il va de soi, que je me déplaise dans ce que je fais et même dans ce que je pense ; je dois me plaire dans ce que je n'arriverai jamais à traduire en actes ou en mots ; le problème, c'est de trouver un lac pour mon regard, lac, dans lequel se refléterait fidèlement mon visage, c'est à dire mon rêve. | | | | |
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| action | | | Plus je me mesure avec les autres, plus je suis abusé par le misérable culte de la force ; je ne commence à cultiver une noble faiblesse qu'après d'honorables défaites, face à mon adversaire de choix, mon soi, inconnu et invincible. Cette volupté d'abandon et de sujetion est appelée, par certains, force, qui serait le dépassement de mon soi - dépasser ce qui est immobile ne fait tourner la tête que chez les adorateurs des pieds, oublieux des cervelles. | | | | |
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| action | | | Quatre acteurs agissent en mon nom : devant tout le monde, ce sont les pires de mes interprètes - le sous-homme et les hommes ; sans témoins, se lève, quand elle n'est pas trop atrophiée, l'autre moitié - l'homme et le surhomme. Ma valeur peut rester sans expression devant tout le monde et ne s'exprimer que hors toute estrade. Le valoir, contrairement au devoir, pouvoir et vouloir, est plus dans l'impression que dans l'expression. Les grégaires pensent, que les gestes les plus nobles ou héroïques s'accomplissent devant les témoins. Le plus noble en moi est ce qui n'a pas besoin de témoins, qu'il s'agisse d'actes ou de valeurs, contrairement à ce qui est vulgaire : « Sans spectateurs ni témoins, la richesse perd toute sa valeur » - Plutarque. | | | | |
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| action | | | La recherche d'invariants et de noyaux est un jeu des délicats ; laissons les sots chercher à changer le monde ou soi-même. | | | | |
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| action | | | Quand l'époque croule sous des questions, elle réveille chez l'homme un prurit narratif. Quand elle s'enorgueillit de réponses finales, l'homme s'en retourne dans l'introspection. Quand elle est muette, l'homme s'adonne à la contemplation. | | | | |
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| action | | | Que je prenne un marbre brut, ou bien une pièce travaillée par les autres (qu'elle soit en marbre, en air ou en béton armé), mon apport et mon effort doivent être de même nature, et le produit - ne garder que mes traits. | | | | |
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| action | | | Être performatif ou informatif, c'est tout ce que savent faire ceux qui ne maîtrisent pas la forme. Des entremetteurs, des émetteurs - et pas des commetteurs. | | | | |
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| action | | | Plus je me fie au rêve, plus justifiée est ma pose de Narcisse ; plus je m'identifie avec l'action, plus ravageur est mon doute sur ma valeur. Mes actes sont aux autres, tandis que mes rêves, c'est moi-même. Mais, paradoxalement, le regard du rêve est plus universel que les vues de l'action. | | | | |
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| action | | | Le contraire de ce qui arrive (à partir des choses - Wittgenstein et Derrida) est ce qui jaillit (à partir du sujet). L'inconscient, mystérieux et servile, ou le sujet en possession de son soi. Le malheur du premier est la proximité des choses ; le malheur du second est l'oubli du mystère, la fusion avec les problèmes. | | | | |
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| action | | | Je suis avec autrui, quand je réfléchis ou agis ; je ne suis avec moi qu'en écrivant, en verbifiant ma substance. | | | | |
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| action | | | Comme l'ironie est absence de mon soi connu et humble tentative de parler au nom de mon soi inconnu, le bien, lui, est absence d'actions s'en réclamant et sentiment aigu de sa présence dans ton cœur confus. Le sérieux et le mal – le sérieux est le mal ! La présence, la trace, l'empreinte, qui profanent l'original indicible. | | | | |
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| action | | | Ni fusion concrète (par l'intelligence) ni communication abstraite (par un langage) ne sont possibles entre le soi connu et le soi inconnu ; une coopération secrète, une dualité irréductible existent entre l'action et le sujet, le présent visible et le commencement invisible. L'homme est en permanence dans ce choix : être orienté-sujet ou orienté-action, comme la conception d'un programme informatique ; elle est soit orientée-objets soit orientée-prédicats. | | | | |
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| action | | | Pascal, Nietzsche et Valéry sont d'accord, pour ne pas glorifier le soi connu, c'est à dire nos productions ; mais là où Pascal le proclame haïssable, et Nietzsche lui voue une haine farouche, Valéry, le plus intelligent des trois, se contente de le trouver insignifiant. | | | | |
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| action | | | Quand, sur les chemins de l'action, de la contemplation ou du calcul, je suspends mes pas, pour n'entendre que l'appel du bon, du beau ou du vrai, appel obscur, troublant et irrésistible, je donnerai à cette écoute immobile, faute de mieux, - le nom ironique de chemin vers soi. | | | | |
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| action | | | Ce qui est relativement banal chez l'homme - ses forces, son savoir ou sa logique - se laissent traduire en langages communs de gestes ou de mots et y sont pris pour son vrai visage ; mais tout ce qu'il a de merveilleux - l'éthique, l'esthétique, le mystique - ne se livre qu'au talent exceptionnel, qui est l'art de fabriquer et d'animer des masques. Actum, ce qui est fait, opposé à actus, ce qui se fait. Œuvre de Dieu ou mon œuvre à moi, que ne distingue pas St-Augustin : « Je ne suis pas mon ouvrage » - « Non ipsa nos fecimus ». Le visage du génie humain se dévoile non pas dans un Je inaccessible, mais dans un jeu. | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance, surtout celle que Nietzsche appelle volonté d'un ordre (Wille ist Befehl), ressemble beaucoup à mes contraintes : l'action extérieure en est exclue, seule est visée l'intensité intérieure, intensité qui est fusion de la volonté et de la puissance, du sentiment et de la raison. Et le soi inconnu serait la hauteur même. « Volonté de puissance : accéder à la hauteur au-dessus de son soi » - Heidegger - « Wille zur Macht heißt : die Ermächtigung in der Überhöhung seiner selbst ». | | | | |
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| action | | | Avant même que je me mette à agir, à parler ou à penser, deux sujets préexistent en mon for intérieur : le soi connu (la créature, les yeux de l'espèce) et le soi inconnu (le créateur, le regard personnel). Et ma vie, par alternance, prendra forme soit d'une copie du premier, soit d'une parabole du second. | | | | |
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| action | | | Le soi, avec lequel s'identifie mon action, ne peut être qu'un pantin. L'homme libre « choisit non de coïncider avec soi, mais d'être à distance de soi »** - Sartre – mais il ne lui appartient pas de choisir la distance céleste, que seules les ailes peuvent mesurer. Les pieds sont avides de routes terrestres, sur lesquelles « la solution, le salut, c'est de coïncider avec soi » - Ortega y Gasset - « la salvación es volver a coincidir consigo mismo ». Mais le salut de l'âme est dans le mystère de l'immobilité et de l'ignorance étoilée d'un soi inconnu et inconnaissable. | | | | |
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| action | | | Mes yeux servent soit à répertorier des choses vues, des ampleurs, des empreintes des paysages, soit à imprimer au monde mon regard, ma hauteur, mon climat, qu'il soit modéré, désertique ou junglesque. L'action ou le rêve, la voie dogmatique ou la voix sophistique. « Le seul véritable voyage, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux » - Proust - les yeux de l'autre soi, du soi inconnu, s'appellent regard. | | | | |
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| action | | | On a beau n'être que virtuel, nos actes n'en émettent pas moins des messages - des attributs sans identité. Avec les seuls attributs, créer une identité, tel est l'objectif de nos productions artistiques : « Des chats sans ricanement, j'en ai vu plein ; mais le ricanement sans chat ! » - L.Carroll - « I've often seen a cat without a grin ; but a grin without a cat ! ». | | | | |
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| action | | | L'action, la réflexion, l'image modernes débordent d'extériorité ; finie, la race d'Empédocle, de Hölderlin ou de R.Char, qui vivait de « l'excès d'intériorité ». | | | | |
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| action | | | Même sans faire appel à nos forces matérielles, même dans les domaines, où ne règne que l'esprit, nous nous manifestons toujours par deux types d'attitudes – actions ou réactions, créativité ou intelligence. La noblesse peut nous accompagner dans les deux cas ; c'est ce que nous subissons ou maîtrisons qui en donnera la mesure. Le paradoxe : l'action naît en nous, où il vaut mieux subir l'obscure loi de notre soi inconnu ; la réaction a son origine extérieure, et nous devons maîtriser nos filtres et nos amplificateurs, c'est à dire notre soi connu, pour préserver notre visage. L'action est notre pose, et la réaction – notre position. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu n'a ni langage ni visage ni ouvrage ; c'est mon soi connu qui accède aux vocabulaires, aux qualités, aux outils ; ces deux soi sont incommensurables, et Aristote : « Ce que tu es en puissance, ton œuvre le montre en acte » - a tort. Le soi inconnu est l'énergie potentielle, et le soi connu – le dynamisme réel. | | | | |
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| action | | | Pour juger un homme, ni ses opinions ni ce qu'elles firent de lui n'apportent que quelques pâles lumières. Ce qu'il y a de non-mécanique, dans l'âme humaine, reste invariant, quels que soient les événements ou les opinions qui traversent les bras ou la tête. Tout ce qui est évolutif ou perfectible, chez l'homme, est secondaire et relève du soi connu ; mais l'homme le vrai, l'homme le divin, c'est le soi inconnu, ce siège de l'âme. Qu'on juge notre esprit, d'après les effets de nos opinions, qu'on y trouve notre soi connu ; avec l'âme, on vénère, on prie, on s'oublie, on se perd dans le soi inconnu. | | | | |
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| action | | | Mon mot, mon acte, ma pensée ne peuvent ni dissimuler ni traduire mon soi inconnu ; seul ce que j'évite (les contraintes), ou ce qui précède mon premier pas peut l'indiquer, vaguement, comme un graphe rappelle un arbre, comme un soupir témoigne d'une âme, comme un testament dévoile une mort. | | | | |
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| action | | | Dans l'action, ce sont le premier et le dernier pas qui comptent, et ils ne m'appartiennent pas : les circonstances et les buts me sont imposés. Dans la fiction, la place de ces pas est aussi décisive, mais il m'appartient de donner au commencement mon visage, formé par mon soi inconnu, et de remplacer la profondeur des buts par la hauteur des contraintes. Dans la fiction, tout est faux de b à y ; seuls a et z sont vrais ; c'est pourquoi il faut me fier à a, sans m'en imaginer l'auteur, et éluder z, en en laissant au lecteur l'illusion de la découverte. Ce livre est un hymne à a et un clin d'œil à y, à l'avant-dernier pas, où l'erreur est toute chaude et la vérité ne congèle pas encore le rêve. Mais tout cela est obsolète : depuis que l'existence est l'alpha et l'oméga des hommes, l'alphabet de l'essence est en déliquescence. | | | | |
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| action | | | Si on connaît les raisons de ses actes, on ne peut pas les proclamer libres. « Il y a un sentiment de liberté à suivre ses caprices, et de servitude – à courir pour son établissement »*** - La Bruyère. | | | | |
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| action | | | Ton soi connu se manifeste dans ton action et dans ton corps ; ton soi inconnu se devine dans ton cœur et dans ton esprit. « Derrière tes pensées et sentiments se tient un sage inconnu, appelé le soi »** - Nietzsche - « Hinter deinen Gedanken und Gefühlen steht ein unbekannter Weiser – der heißt Selbst ». | | | | |
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| action | | | Le Daimôn socratique : « Quelque chose de divin et de démoniaque, une voix qui se fait entendre de moi, mais qui jamais ne me pousse à l’action »** - correspond à cette source de création et de passions que j’appelle mon soi inconnu. Comme Descartes avec son Diable, et Cioran avec son Mauvais Démiurge. | | | | |
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| action | | | Mon tribut à la phénoménologie : toutes mes facettes peuvent se réduire aux relations binaires : l’être – moi et mon Créateur ; le devenir – moi et ma création ; le faire – moi et l’époque ; l’avoir – moi et la chose. Je dois tenir à la seule facette, où agit mon soi inconnu, - au devenir. | | | | |
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| action | | | Lesquelles de mes créations donnent une image plus fidèle de mon soi ? - celles des mains ? de l’esprit ? de l’âme ? Les spontanées, les profondes, les hautes ? On vit dans le réel, on rêve dans l’imaginaire ; donc, m’est avis que les premières de ces créations soient les plus authentiques, et Luther : « L’homme devrait se méfier de ce qu’il fait » - « Oportet hominem de suis operibus diffidere » - au jugement de l’esprit, a tort, bien qu’au tribunal de l’âme il ait raison. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu ignore le langage des idées et l’action des volontés, mais il peut influencer mes échelles de valeurs, en soumettant mon action à ma pensée, et ma pensée – à mon rêve. « L’essence véritable de mon soi n’est pas Je pense, mais J’agis » - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Ich ist nicht das Ich denke, sondern das Ich handle ». J’agis est moutonnier, je pense est robotique ; il ne reste aux rares possesseurs d’un soi inconnu que je rêve angélique ! | | | | |
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| action | | | Le soi connu est le fondement et non pas l’horizon de mes actes ; le soi inconnu est le firmament et non pas le gouffre de mes désirs. | | | | |
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| action | | | La sagesse, selon Aristote, est dans l’habitude et non dans l’acte. Mais qu'est-ce que l'aphoristique ? - une écriture, qui tente d'éviter l'habitude, pour devenir acte pur, sagesse immaculée, conception sans pénétration. Le soi inconnu se devine dans la continuité inexplicable de l'être, mais se traduit dans les césures évidentes du faire. Dans le langage monotone et disert d'une loi et dans la logique événementielle de rupture de son application. | | | | |
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| action | | | L’action ne s’oppose ni à la contemplation ni à la réflexion, mais au rêve. Celui-ci provient de mon soi inconnu ; les autres forment mon soi connu. Pour qualifier sa personne, chacun est libre de choisir l’un de ses soi comme interprète. Teilhard de Chardin voit « dans l’action - une dépersonnalisation absolue », tandis que pour Maître Eckhart affirmer sa personne consiste à « apprendre à être libre, au milieu de l‘action » - « lernen, mitten im Wirken frei zu sein ». | | | | |
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| action | | | Le moi fort et agissant se transvase, fatalement, dans les choses - le voilà, à la fois, victime des minables et triomphateur des minables. Qu'être terrassé par des fantômes est plus glorieux ! | | | | |
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| action | | | Tes actes (mécaniques, sociaux, verbaux, intellectuels) sont des réactions ultérieures à ce que ton soi connu est, tandis que tes rêves sont des actions originaires, menant à ton soi inconnu. Pas de liens de parenté entre tes actes et tes rêves. | | | | |
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| action | | | Plus on va, mieux on comprend que son soi inconnu se traduit mieux par ce qu’on invente que par ce qu’on vit. | | | | |
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| action | | | Les sens forment ton soi connu, c’est-à-dire tes représentations, t’armant pour l’action. Ton soi inconnu ne doit pas grand-chose à l’expérience, il est fondamentalement inné ; il résume tes désirs, tes styles, ton goût dans la création. Le premier est omniprésent, permanent, humble ; le second est imperceptible, soudain, autoritaire. | | | | |
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| action | | | La création dans le vrai n’est qu’une action humaine routinière ; la création dans le beau est un devenir s’inspirant du divin, du soi inconnu, un devenir cherchant l’intensité de l’être. Et Maître Eckhart ne s’insurge que contre la première : « Ne songe pas à fonder ton salut sur une action ! L’homme doit le fonder sur un être » - « Denke nicht, dein Heil zu setzen auf ein Tun ! Man muss es setzen auf ein Sein ». | | | | |
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| action | | | Tu vaux par ce que tu es et par ce que tu fais. Ce que tu es se décompose en ton soi inconnu, l’inspirateur, le représentant de Dieu dans ton âme, et en ton soi connu, la volonté et le talent de ton esprit, avec tes connaissances et tes goûts. Ce que tu fais se divise en création, scientifique (l’esprit) ou artistique (l’âme), et en actions sociales, pour t’incruster dans la société et pour survivre. L’essence et l’existence, le virtuel et le réel. | | | | |
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| action | | | La raison et la liberté choisissent ton action ainsi que ses causes. La liberté découlant de ta raison n’est que raison. La liberté est un vague appel du Bien, elle est ton goût du Beau et tes contraintes du Vrai. Ta raison, ne connaissant que ton intérêt immédiat doit être absente du tribunal du vrai Bien (du Bien divin) ; ta raison entoure de contraintes ta créativité dans le Beau ; ta raison est seul juge du Vrai. À la sentence, totalement vide, de Rousseau : « sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause » - tu préféreras celle-ci : grâce à la liberté, tu peux échapper à la raison égoïste et préférer la musique insensée du Bien à son bruit mécanique et trouver ton propre chemin dans les labyrinthes du Beau. Les causes humaines se fabriquent ou s’inventent ; les causes divines enchantent ton soi inconnu. | | | | |
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| introduction amour | | | AMOUR : Je dis, que j'aime, lorsqu'un visage ou un son recréent pour moi un monde entier, plus lumineux, plus complet, plus palpitant, le seul destiné à me placer au centre. Ce monde naît dans un premier mouvement, dont on ne voit jamais la source. Et je me mets à lui consacrer mon dernier souffle, mes derniers secrets, mes derniers retranchements. On ne prouve sa liberté qu'en s'abandonnant à cet esclavage. | | | | |
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| chœur amour | | | RUSSIE : Quand l'amour oriente mes sens sur les mêmes objets que le bon sens, je reste fidèle à moi-même. Avec la Russie, on se perd, on se surprend, on se dépasse. L'horreur glace le regard, et pourtant le rêve continue à fasciner par tant de fatalité des fins ultimes de l'homme qu'on lit dans cette terre russe plus forte que les hommes. | | | | |
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| amour | | | On aime le mieux celui qu'on connaît le moins. On doit donc aimer soi-même. Et aimer Dieu est une très sage résolution ; Montesquieu : « Je n'aime point Dieu parce que je ne le connais pas, ni le prochain parce que je le connais » - a de graves problèmes avec ses facultés d'admirer ou de s'étonner. | | | | |
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| amour | | | Qu'est-ce qui, chez l'homme, est le plus digne de notre admiration ? - son âme. La voix de quelle âme est la plus indubitable et bouleversante, même en restant indéchiffrable ? - la tienne propre. Celui qui n'est pas narcissique ne sait pas s'écouter. | | | | |
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| amour | | | Les miracles de la vie s'éclosent dans la félicité, ses mirages - dans le malheur. Je suis moi-même dans la joie et ne me reconnais plus dans les cauchemars. Pourtant, c'est dans les cauchemars que je manifeste le mieux mon caractère (« comme si je n'avais la vraie sensation de mon moi que lorsque je suis infiniment malheureux » - Kafka - « als bekäme ich das wahre Gefühl meiner Selbst nur wenn ich unerträglich unglücklich bin »). Morale : le meilleur de nous-mêmes ne se montre pas dans la force. Le meilleur ne se prouve par rien. | | | | |
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| amour | | | Toute passion, qui se détache de moi, emporte une partie de mon âme. Développer des barrages et soupiraux, pour maintenir sa force ou l'envelopper de mots, qui entretiendraient sa faiblesse royale et nue ? La partialité privilégiant la faiblesse, s'appelle amour, la plus défaitiste des passions ! « L'amour est la plus noble des fragilités de l'esprit » - Dryden - « Love's the noblest frailty of the mind ». | | | | |
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| amour | | | Les dictionnaires du malheur sont inépuisables, mais le traduisent en langues étrangères. Rien n'est plus pauvre en paroles que le bonheur, mais c'est bien dans sa voix que j'entends mes idiomes. | | | | |
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| amour | | | La création, la contemplation, l'ascèse sont des états enviables de l'homme évolué. L'homme, là-dedans, est un matériau comme une pierre, une merveille comme une vache, une impossibilité comme Dieu. Être sous-développé : quand, en même temps que moi-même, l'univers entier pourrit, se décompose, perd son sens. | | | | |
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| amour | | | Être poète, c'est être amoureux ; mais la poésie procède par phylogenèse, en quittant l'espace, et l'amour, en quittant le temps, est ontogénétique. Les prosateurs consolident, les poètes rendent impondérable. Aimer d'un poète, c'est se sculpter, ou sculpter ses divinités, être, au choix, Narcisse ou Pygmalion. « Les polissons sont amoureux, mais les poètes sont idolâtres » - Baudelaire. | | | | |
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| amour | | | De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide. | | | | |
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| amour | | | Je suis l'homme de notre Loi et l'homme de mon étoile (ce sont, d'ailleurs, les deux seules choses qui émerveillaient Kant) ; et je ne devrais les convier ni au même moment ni pour débattre d'un même problème : la justice et l'amour doivent ignorer jusqu'à leurs existences respectives. | | | | |
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| amour | | | Ton soi inconnu réveille tes passions, mais c’est ton soi connu qui les met en relief, en couleurs ou en musique. Avec l’âge, les dons du second restent presque inchangés ; mais l’intensité de la voix du premier faiblit, c’est là que réside la tragédie d’un poète, c’est-à-dire d’un amoureux. La belle recette de St-Augustin : « Ils aiment en admirant et admirent en aimant »* - « Admirantes diligunt et diligentes admirantur » - ne s’applique qu’à la jeunesse ; les vieux entendent la même musique, mais leur passion perd de la hauteur. | | | | |
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| amour | | | Je suis avec mon soi connu, lorsqu'il s'agit de faire, de réfléchir, de ressentir ; mais pour que je sois avec mon meilleur soi, avec le soi inconnu, il faut que j'aime. « Quand je n'aime pas, je ne suis pas moi-même »** - Tsvétaeva - « Я, когда не люблю, - не я ». | | | | |
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| amour | | | La meilleure façon de donner est de se donner ; pour créer, rien ne vaut s'être créé ; mais pour aimer, s'aimer n'apporte rien et gâche, souvent, tout : « Veux-tu qu'on t'aime ? Ne t'aime pas » - Hugo. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un plongeon dans la source du rêve, où vivote, d'ordinaire, notre soi inconnu ; avec le dessèchement du pays du rêve, entraînant une non-vitalité de l'amour, on ne reste qu'en compagnie de son soi connu, bien enraciné dans le terre-à-terre. « L'amour d'un être nous fait pénétrer dans une vie inconnue et faire bon marché du reste »** - Proust. | | | | |
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| amour | | | L'objet de l'amour narcissique est le soi inconnu, incarnant l'excellence de l'espèce et ignorant la comparaison des genres. Le mystère de cet amour contient le mystère du monde entier ; et ce mystère est non pas seulement observé, comme avec autrui, mais vécu. On ne peut aimer que ce qu'on ne comprend pas, et non pas l'inverse : « Tant que l'homme ne parvient pas à se connaître, tant il lui sera impossible de s'aimer » - J.G.Hamann - « So lange es den Menschen nicht möglich ist, sich selbst zu kennen, so lange bleibt es eine Unmöglichkeit für ihn, sich selbst zu lieben ». L'amour du connu ne peut être que gentillâtre, le vrai amour est idolâtre. | | | | |
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| amour | | | Tant qu'on est avec soi-même (avec le soi connu), on peut être cohérent et honnête, on ne peut pas aimer ; aimer, c'est s'abandonner à son soi inconnu, ce fond, qui prendrait la forme d'un être aimé ; se retrouver est souvent le signe d'une grande perte. « Quand l'amour s'arrête, advient le grand retour vers soi-même » - Tsvétaeva - « Когда любовь кончается, наступает великое возвращенье в себя самоё ». | | | | |
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| amour | | | Parmi tous les excès qui rythment mon existence, l'amour est celui qui me met le plus près de mon soi inconnu : je me reconnaîtrai dans l'espérance, dans la caresse, dans la solitude et dans la souffrance, et je les exalterai, tandis que la vie des autres sens ne cesse de les dégrader. | | | | |
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| amour | | | Ni réflexion ni pulsion n'atteignent ni ne délimitent mon soi inconnu ; sa seule manifestation indubitable est l'amour qu'on me porte. « Où est ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ? »* - Pascal - il est ma source profonde, il est le haut firmament de ceux qui m'aiment. | | | | |
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| amour | | | Celui qui se connaît ne peut pas être narcissique ; seule une belle femme peut le faire se perdre et se mettre ainsi à s'aimer. | | | | |
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| amour | | | Les yeux, quand ils s'humectent ou se ferment au bon moment, font des découvertes ou des pertes des deux côtés des pupilles : regards sur complice, égards pour Narcisse. « Ce que tu vois, l'amour le voilera ; ce qui est caché fait entrevoir l'amour » - Arioste - « Quel che l'uom vede, l'amor gli fa invisibile ; e l'invisibil fa veder Amore ». | | | | |
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| amour | | | C'est l'amour qui trouve le meilleur emploi pour tous les éléments de mon arbre : « L'amour s'élève jusqu'à votre hauteur et caresse vos branches les plus délicates. Il descendra jusqu'à vos racines et les secouera là où elles s'accrochent à la terre »** - Gibran - « Love ascends to your height and caresses your tenderest branches. Love shall descend to your roots and shake them in their clinging to the earth ». Et il m'apprend à vivre en déraciné, à la nouvelle étoile, sous de nouvelles ombres. Et je comprendrai, que le soi, c'est la hauteur, où naissent des couleurs : « Les ombres rehaussent les couleurs »*** - Leibniz. | | | | |
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| amour | | | Le désir de devenir, ou même la certitude soudaine d'être - pur, parfait, au sommet de mes dons, de mes soifs, de mes regards, - tels sont les symptômes d'un état amoureux. Les purs découvrent un récipient de leur pureté, et les impurs découvrent la source d'eux-mêmes. « L'imparfait a plus besoin d'amour que le parfait » - Wilde - « It is not the perfect, but the imperfect, who have need of love ». | | | | |
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| amour | | | Connaître, c'est reconnaître - aimez ce que vous ne connaissez pas. Aimer, c'est découvrir un arbre, où tout n'est qu'inconnu ; il s'unifie aussi bien avec le monde qu'avec le vide. L'amour qu'on nous porte, plus que la création que nous portons, est reconnaissance de notre soi inconnu, non cultivé, inarticulable, naturel – Hegel ne disait pas autre chose. | | | | |
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| amour | | | Le vrai soi, le soi réel, celui qui est le proche de la perfection, c'est peut-être le soi inconnu, digne de notre amour : « C'est simple amour de soi, d'être inconsolable à la vue de ses propres imperfections » - Fénelon. | | | | |
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| amour | | | Le fort est rarement aimé ; la terreur ou l'envie sont vécues par lui comme substituts de l'amour ; c'est pourquoi il s'aime ; aimer sa force est ignoble, on ne peut aimer, au fond de soi-même, que sa faiblesse ou sa solitude. Mais même ce dernier carré est si fragile : « On cesse de s'aimer si quelqu'un ne nous aime » - G.Staël. | | | | |
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| amour | | | L'écoute soudaine du soi inconnu est le signe même d'un amoureux, et le poète est un éternel amoureux, puisqu'il est le seul à en imiter la voix. « L'essence de l'amour : le sacrifice de la conscience de son soi et sa redécouverte et maîtrise dans cet oubli même » - Hegel - « Das wahre Wesen der Liebe besteht darin, das Bewußtsein seiner selbst aufzugeben, doch in diesem Vergessen sich erst selber wirklich zu besitzen » - on abandonne son soi connu, pour se fusionner avec l'inconnu. Et puisque la poésie correspond exactement à la même définition, le poète est l'éternel amoureux, sacrifiant ce qu'il possède à la fidélité à ce qui le possède. | | | | |
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| amour | | | Aimer, ce n’est pas se réjouir de, mais se réjouir grâce à. Le lieu et la source de mon amour, c’est mon cœur, dans lequel le Créateur mit ma capacité d’aimer. L’objet de mon amour y apporte la grâce ! | | | | |
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| amour | | | Qu'attends-tu de l'autre ? - une excitation ou un amour ? Ce qui excite, c'est notre génie, ces dons divins, qui constituent notre soi inconnu. Ce qu'on aime en nous, c'est notre caractère, notre activisme, ce qui résume notre soi connu. Inventer un amour est une tâche à portée de notre imagination ou de notre intelligence, tandis que créer une excitation est hors de portée de l'art. Le choix d'artiste est choix d'amant, puisque son réel est son imaginaire. | | | | |
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| amour | | | La noblesse de l'esprit, la passion du cœur, la caresse de l'âme, c'est le même climat, se manifestant aux saisons différentes de notre soi, gravitant autour d'une vie mystérieuse. « La passion seule donne aux images – esprit, vie et langage » - J.G.Hamann - « Leidenschaft allein giebt Bildern - Geist, Leben und Zunge ». | | | | |
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| amour | | | Avec l'âge, on connaît de mieux en mieux les autres et se méconnaît davantage – une condition nécessaire pour devenir misanthrope et n'aimer que soi-même. | | | | |
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| amour | | | La recherche de réussites est une manie des hommes, dont seul l'amour nous fait douter ; l'ombre d'un malheur menaçant et fatal pèse toujours sur la lumière amoureuse. Les plus perspicaces créent eux-mêmes ces ombres de toutes pièces, puisque « on se plaît dans un amour malheureux » - Th.Mann - « in einer unglücklichen Liebe gefällt man sich ». | | | | |
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| amour | | | La distance apporte de la lumière à l'amitié et de l'obscurité à l'amour. Mais le meilleur, et le plus rare, en toi, perd en saveur, à tout afflux de netteté. Cherche donc la compagnie de l'ami et dérobe-toi à l'assiduité de la maîtresse : dans la clarté amicale, réjouis-toi de l'attrait des ombres vacillantes et dans des limbes amoureux, inspire-toi d'une lumière intraitable. | | | | |
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| amour | | | Aimer, c'est ne pas avoir à choisir, d'où l'étrangeté de diligere, signifiant soit aimer soit choisir. Et s'il fallait lire : choisis ton prochain, comme tu choisis toi-même ? | | | | |
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| amour | | | Dans chaque homme on trouve la triade chrétienne : le Père - le soi inconnu, le Fils - le soi connu, l'Esprit Saint - l'amour. La dernière hypostase se justifie par le fait, que l'amour est le seul sentiment humain, qui n'appartienne ni à l'ampleur de l'espèce ni à la profondeur de l'individualité, et nous voue à la hauteur des béatitudes, des prières et des souffrances. | | | | |
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| amour | | | Aimer, selon des calculateurs (Aristote ou Thomas d'Aquin), serait souhaiter du bien à l'aimé ; mais aimer, c'est se trouver au-delà du bien, du beau, du vrai et même de son soi connu : « Qui aime se trouve au-delà de soi » - H.Broch - « Wer liebt ist jenseits seiner Grenze ». Pouvoir se passer du vrai, pour savoir et même pour être : « Tant de choses tu sais de l'être que tu aimes, sans les tenir pour vraies »** - Canetti - « Sehr vieles weiß man von den Menschen, die man liebt, und hält es doch nicht für wahr ». | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme mon soi inconnu, le bien, le bonheur ou Dieu, s'impose comme une pure présence-absence, sans que je puisse manipuler la distance qui m'en sépare ou y ajouter mes propres couleurs. « Ce que tu cherches ou ce que tu fuis ne saurait être du bonheur » - Lermontov - « Он счастия не ищет и не от счастия бежит ». Le peindre est le recréer. | | | | |
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| amour | | | L'amour réveille les superlatifs : « Aimer, c'est une espèce d'action, visant la volupté ; être aimé ne mène à aucune action, être aimé est une forme de supériorité » - Aristote - de supériorité sur ses semblables, tandis qu'aimer, c'est la supériorité de la source de tout Bien, de mon soi inconnu, sur mon soi connu. | | | | |
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| amour | | | Le vrai amour est celui qui surgit d'un contact immatériel avec le soi inconnu de l'autre ; mais c'est toujours à cause de mon soi connu, bien matériel, que je n'aime plus. | | | | |
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| amour | | | Le plus pur des amours – quand personne n'aime l'objet de ton amour. C'est ce que se disait sans doute Narcisse. | | | | |
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| amour | | | Tout humain porte un soi inconnu, dont l'aura invisible émane de son visage. Lorsque cette aura se révèle à un autre visage, l'illumine ou l'embrase, se produit un miracle qu'on appelle amour. En définitive, on n'aura embrassé que des fantômes ou des spectres. | | | | |
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| amour | | | Le bien est paralytique, et l'amour est aveugle ; ils s’entraident, pour ne pas dépeupler notre facette sacrée, qu'ils sont les seuls à animer. L'homme se manifeste, vers l'extérieur, par la science et l'économie, mais sa trinité intérieure complète est faite du philosophe, de l'artiste et du saint, et puisque Dieu seul est saint, le bien et l'amour sont les seuls témoins de notre origine divine. Si le soi connu se charge de notre intelligence et de notre création, le soi inconnu représente le sacré ou, au moins, le noble. | | | | |
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| amour | | | Le soi connu nous donne de l'ampleur ; le soi inconnu, lui, se décompose sur l'axe vertical : la profondeur de ce dont nous sommes porteurs et la hauteur de ce vers quoi nous nous sentons portés - nos dons, d'un côté, et nos passions, de l'autre. On nous respecte, ou tombe amoureux de nous, à cause de ce que nous portons - notre talent, notre beauté, notre rayonnement, mais on se sent heureux de vivre à côté de nous - à cause de nos palpitations silencieuses, ou de nos ombres, face à la lumière du bien, du bon, du vrai. | | | | |
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| amour | | | Rien de ce qui est lisible, par exemple ce qu’est ou fait mon soi connu, ne peut être attribut de mon soi inconnu (qui n’a pas d’attributs, il n’a que des vecteurs, des élans, des convergences vers mes limites inaccessibles). Le rêve – être aimé pour mon essence illisible et qui aurait touché une âme pénétrante. L’amour pour le palpable est affaire des glandes et des hormones ; il se forme sur les mêmes cordes que la haine ou l’indifférence. | | | | |
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| amour | | | J’aime et je désire non pas à cause des manques (Platon), mais, au contraire, à cause des débordements dans mon cœur, dont mon soi connu n’est pas tout à fait le maître. Mais j’ai aussi mon soi inconnu, pourvoyeur de courants et d’élans, et je suis, aux instants extatiques, ce soi qui me dépasse. Avant que l’objet de mon désir apparaisse, je porte déjà cet élan secret. | | | | |
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| amour | | | L’amour n’est compatible ni avec la sédentarité (inemploi des ailes), ni avec le nomadisme (suremploi des pieds) ; il est le chaos des coordonnées et des dates, le commencement, la caresse du regard ou de l’épiderme, par illuminations initiatiques, l’élévation du soi connu vers le soi inconnu. | | | | |
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| amour | | | Aimer, c’est laisser la voix à son soi inconnu ou entendre le soi inconnu de l’être aimé ; dans tous les cas – malgré le bruit et même la musique du soi connu. | | | | |
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| amour | | | Dans chaque être humain il doit exister des traits non-sollicités, cachés, divins, que seul l’amour, qu’on lui porte, peut mettre en évidence. « Je ne suis pas l’homme que tu aimes en moi, il est plus beau que moi » - Prichvine - « Тот человек, кого ты любишь во мне, конечно, лучше меня: я не такой ». On aime notre soi inconnu, et l’on finit par l’aimer nous-mêmes. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi les amoureux sont les meilleurs des écrivains ? - parce que l'amour est le plus grand annulateur de tous les parcours du regard ; et le point zéro de l'action, de la réflexion et du sentiment sont les premières conditions d'une écriture originale et noble ; des livres sur des livres, genre florissant chez des rats de bibliothèques, n'ont de valeur qu'anecdotique. | | | | |
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| amour | | | Tout poète est amoureux, mais tout amoureux n’est pas poète. Le poète fait partie de la seule race, consciente de l’existence de notre second soi, du soi inconnu, inspirateur de la musique de nos sentiments et de nos images. « L’amour est l'oubli de soi » - H.-F.Amiel – du soi connu, résident de notre esprit, l’oubli pour mieux se souvenir, enfin, du soi inconnu, résident tantôt de notre cœur et tantôt de notre âme ! | | | | |
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| amour | | | Aimer, contrairement à toutes les autres passions, c'est aspirer à ce qui n'est absolument pas moi, ne désirer aucun partage, donner sans me déposséder, découvrir les délices d'un éloignement, qui ne m'approche que de moi-même, échanger des messages, dont j'ignore, moi-même, la langue magique. | | | | |
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| amour | | | Deux êtres constituent notre personnalité : celui de notre soi inconnu, ne s’exprimant que dans la création et n’étant visible qu’aux yeux amoureux, et celui de notre soi connu, qui, le plus souvent, obstrue la vue du premier. Heureux celui qui trouve les yeux qui percent ce voile : « Aimé pour nous-mêmes, ou plutôt aimé malgré nous-mêmes » - Hugo. | | | | |
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| amour | | | La vie devenant de plus en plus mécanique, l'amour devient de plus en plus un amour malgré. Jadis, il s'affirmait contre le monde entier ; aujourd'hui, il est même contre le soi-même trop prévisible. Jadis, l'action pouvait exprimer un caractère ou une passion ; aujourd'hui, elle est signe d'alignement sur la vie sociale. Moins je m'engage dans des actions pour mon amour, moins il sera fantoche. | | | | |
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| amour | | | Notre conscience a deux demeures – le soi connu, qui agit, et le soi inconnu, qui rêve. Quitter la première, pour rejoindre la seconde, est un acte désirable. Cet acte, étymologiquement, s’appelle extase, dont la plus belle manifestation est l’amour. « L’amour est un extase : il nous fait sortir de nous-mêmes »** - Unamuno - « El amor es un éxtasis : nos saca de nosotros mismos ». | | | | |
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| amour | | | Il est également stupide de voir dans l’amour charnel une volonté de conservation de l’espèce que de voir dans la persévérance de rester en vie l’essence de ton soi-même. Ce qui est raisonnable, en application à ton corps, est idiot pour l’âme du beau, le cœur du bien, l’esprit du vrai. | | | | |
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| amour | | | Tu connais les autres mieux que toi-même, donc ton soi-même, le soi inconnu, est plus digne de ton amour que les autres, puisqu’on n’aime que ce qu’on ne comprend pas, et Narcisse a parfaitement raison. | | | | |
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| amour | | | La mathématique, la musique et l’amour sont peut-être les seuls excitants qui nous laissent perplexes, désarmés, face à notre soi inconnu, immatériel. La mathématique – par la stupéfiante harmonie des grandeurs abstraites ; la musique – par l’émotion soudaine, émancipée de l’esprit inutile ; l’amour – par l’élan, naissant d’une attraction irrésistible, injustifiable. | | | | |
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| amour | | | L’âme, c’est le don de ce qui est ton intérieur ; l’esprit, c’est la possession de ce qui t’est extérieur. Avec le dépérissement des âmes, les actes et même les sentiments se tournent vers l’extérieur. « L'amour commence par l'éblouissement d'une âme, qui n'attendait rien, et se clôt sur la déception d'un moi qui exige tout » - G.Thibon. | | | | |
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| amour | | | Il y a mon soi connu (le créateur transparent), mon soi inconnu (l’inspirateur invisible) et il y a un monde, créé, implicitement, par une coopération entre ses deux-là – mes émotions, mes idées – mes livres. Tout compte fait, c’est selon ce monde que j’aimerais être vu ou aimé. « Que votre amour aille à mon monde et non pas à moi-même »* - Tsvétaeva - « Любите не меня, а мой мир ». | | | | |
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| amour | | | Le mystère est voué à l’inconnu, et seul ton soi inconnu peut y avoir accès. Quelque chose de sacré traîne toujours au voisinage de tout mystère ; c’est pourquoi dévoiler celui-ci relève d’une profanation, comme la caresse érotique est une profanation de la pudeur. « Le mystère ne peut être connu que dans la profanation » - Levinas. | | | | |
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| amour | | | Narcisse le soi connu voit, dans son reflet, le spectre du soi inconnu, dont il tombe amoureux. La bête et l’ange, finissant par s’aimer. | | | | |
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| amour | | | Narcisse se rêve plus qu’il ne s’aime. | | | | |
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| amour | | | Toute sollicitation externe normale retire de toi ce que ton esprit perçoit ou ton âme conçoit – le travail de ton soi connu – tu te couvres. Mais l’amour te plonge dans un chaos du cœur et du Bien exprimable – la voix inaudible de ton soi inconnu – tu te découvres. | | | | |
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| amour | | | À l’origine de toute caresse se trouve, évidemment, un fantôme d’amour. Notre soi connu devrait s’en inspirer pour que son fruit, le Devenir, ne soit que des caresses, en réponse à notre soi inconnu, porteur de l’amour et de l’Être. | | | | |
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| chœur art | | | NOBLESSE : L'art est la faculté de créer un rythme s'écartant du visible. Mais c'est la définition même d'aristocratisme en action ! Il manque aujourd'hui à l'artiste l'expérience des mansardes ou des bagnes, pour que sa langue atteigne à une dignité patricienne. Vivre en marge des autres et au centre de soi-même - les plébéiens font l'inverse ! | | | | |
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| art | | | Trois approches de l'écriture : par l'opinion, pour le trémoussement et près de la hauteur. Se manifester, se fêter, s'effacer. | | | | |
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| art | | | Le rêve de tout artiste : peindre un tableau apollinien d'une fête dionysiaque - être absent dans ce qui m'est le plus cher. Et comme le rêve, cette ambition ne connut jamais de succès. | | | | |
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| art | | | Il peut y avoir un bon style de présence de l'auteur comme un bon style de son absence. Quand on déclare, qu'il vaut mieux laisser la Nature et l'Éternité agir à la place de l'auteur, agissent, le plus souvent, la matière et la géométrie. | | | | |
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| art | | | Le but ultime de l'art : que mon image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand je touche aux deux, j'arrive à l'extase, à la naissance d'un style : l'ivresse en accord avec l'équilibre. Ek-stasis - se tenir au-delà, être en accord avec le soi inconnaissable, se faire son souffle, traduire son âme : « L'âme des choses est insufflée par le style » - V.Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| art | | | Trois races d'écrivain-éponge : ceux qui s'adressent aux contemporains (solution temporelle), aux pairs (problème spatial), à soi-même (mystère vital). Le message universel ne naît que chez les derniers : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et leurs morts, étrangement espacées chaque fois d'un demi-siècle précis… | | | | |
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| art | | | Trois sortes de bons écrivains : ceux qui font défiler beaucoup de choses, et dans toutes on devine un beau regard d'homme ; ceux qui n'exhibent qu'eux-mêmes, mais on arrive à y reconstituer le regard sur beaucoup de choses ; ceux, enfin, dont le regard donne rendez-vous au vôtre à une hauteur inaccessible aux choses. Quant aux mauvais, le plus décevant spécimen est celui qui nous laisse trop longtemps en tête-à-tête avec des choses. | | | | |
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| art | | | Aucune représentation, aucune interprétation du soi inconnu n'est possible, et l'on veut pourtant en entériner l'irrécusable présence. Il semblerait que les seuls exercices passablement réussis relèvent de la poésie, mais au prix d'un certain hermétisme : « L'obscurité qu'on reproche à la poésie ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit qu'elle explore, nuit du mystère, où baigne l'âme humaine »* - Saint-John Perse. | | | | |
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| art | | | Les sources du beau sont en nous, mais nos traductions n'étant pas en chaque occasion assez artistiques, devant le beau réussi des autres nous éprouvons l'envie de nous taire, d'arrêter notre discours sans grâce et, confus, de nous reconnaître, enfin, dans la production d'un autre. C'est, je crois, un sens possible du « le beau désespère » de Valéry. Un autre serait la sensation de chute de la trajectoire artistique : de la loi de l'être vers le hasard du devenir, à l'opposé de la science : du hasard de l'être vers la loi du devenir - le vrai rassure. | | | | |
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| art | | | Au début on pense, que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend, que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur soi-même. Première étape, l'inacceptable, - regarder le monde à travers les livres des autres. La seconde, l'acceptable, - aimer l'art en moi et non pas moi dans l'art. Mais plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur son vrai soi, qui est toujours artiste. | | | | |
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| art | | | Je parle à mon semblable, pour en être compris ; j'écris devant Dieu, pour Le comprendre, - il faut écrire à l'absent, à l'inexistant. L'écrit s'inspire de mon soi inconnu ; mon soi connu s'exprime dans l'oral. Deux talents, rarement compatibles. | | | | |
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| art | | | Je prône une littérature déplacée, dans trois sens du terme : éloignée des foyers fréquentés, malséante à l'endroit de sa parution, n'ayant de coordonnées lisibles ni dans le temps ni dans l'espace. Être bien placé est le contraire de ne pas connaître sa place, ici-bas, de prendre de la hauteur, de « hausser le temps » (Rabelais). Être une personne déplacée ! | | | | |
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| art | | | Quand, dans le devenir créatif, dominent l'art et l'intensité, le temps disparaît des attributs de la création, et le regard de créateur remplace les yeux d'homme ; c'est un retour éternel, retour sur soi, retour du même soi, après une brève traversée du temps. | | | | |
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| art | | | La charpente triadique d'un beau sonnet rend dérisoire et éculé tout échafaudage d'une dialectique professorale. Que vaut un livre de recettes, si tout ingrédient de ma cuisine n'a de goût que pour moi ? | | | | |
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| art | | | Le seul intérêt d'une publication est de m'observer, moi-même, dans un objet plus infidèle, mais mieux réfléchissant qu'un miroir, objet extérieur, capable d'entamer avec moi un dialogue, objet étranger comme ma propre enfance. Un manuscrit est un confessionnal, un livre - un péché inexpiable. | | | | |
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| art | | | Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image, que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ma reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Je me construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? Où mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ? | | | | |
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| art | | | En littérature, le style, c'est l'emploi individué, conscient, cohérent et maîtrisé, des déviations langagières ; il est l'affirmation de la domination d'une forme nouvelle, face à un vieux contenu résistant. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre d'art, le commencement, c'est la contrainte, imposée par le regard (le soi inconnu) et suivie par le style (le soi connu). Un commencement réussi serait une pure caresse : « ces regards brillants de caresses » - Balzac. | | | | |
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| art | | | Je veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ma toile, qu'une cage. Et je balbutie, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. « Malgré la passion du mouvement, ce que désirais le plus, c’était d’être renfermé dans une cage » - Chagall - « При всей любви к передвижению я всегда больше всего желал сидеть запертым в клетке ». Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau, qui soutienne sa cage » - Hugo. On vit le mieux sa liberté à travers, ou même en-deçà des contraintes : « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde - aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ». | | | | |
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| art | | | Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de crapahuter parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : les métaphores sont héritières des idées, comme les nobles ruines – héritières des châteaux en Espagne. | | | | |
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| art | | | Le soi inconnu est, tandis que la meilleure facette du soi connu, la créatrice, devient. La musique, cette traduction de l'indicible voix du soi inconnu, est un processus et non pas un état. Ce serait le sens de l'appel nietzschéen de devenir ce que tu es. | | | | |
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| art | | | Tant d'écrivains, dont le seul intérêt est de fournir à un autre une occasion pour écrire une phrase. Ce livre en fournit d'innombrables exemples. « Je ne fais parler les autres que pour mieux m'exprimer moi-même » - Montaigne. | | | | |
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| art | | | Pour nous révéler, comme pour nous cacher, l'art, à l'instar des muscles ou des cervelles, est impuissant, imposteur et même faussaire. L'art ne peut que peindre notre circonstance : les barreaux de notre cage, l'élan de notre tour d'ivoire et le périmètre de nos ruines. Tout ce qui nous exprime nous imprime, tout ce qui nous développe nous enveloppe, - mais nous restons insaisissables. | | | | |
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| art | | | L'art n'est possible que parce qu'il est impossible de faire de sa vie une œuvre ni d'être l'artiste de soi-même. | | | | |
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| art | | | Le but de la lecture : découvrir en soi des sources cachées, d'où aurait pu jaillir la lumière. | | | | |
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| art | | | Le contraire de la poésie, c'est l'intimité, la familiarité, la sensation d'un lieu à soi. C'est pourquoi la poésie est l'exil, la migration, l'errance. Et les ruines sont une solution du problème de la Tour d'ivoire bâtie par le mystère des sans-abri. | | | | |
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| art | | | Chanter le pouvoir de l'art, qui ne fait pas de doute, tout en sachant les limites de mes propres moyens, qui ne sont que doutes. | | | | |
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| art | | | Je ne peux pas aimer un écrivain, qui ne soit pas sa propre matière. | | | | |
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| art | | | Être sa propre source ou son origine ne suffit pas pour être original. L'originalité est un plasma charrié des profondeurs, où il vaut mieux ne pas descendre, une lave fertilisant, dans une longue perspective, le sol de la vie. En plus, la géologie veut, que les volcans s'ouvrent toujours en hauteur. | | | | |
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| art | | | Plus je me mêle de la peinture de la réalité, plus vague et commune est mon image ; plus je m'en détourne, plus déterminés sont mes traits. Pour savoir qui je suis, il faut me laisser divaguer. | | | | |
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| art | | | Tout grand écrit naît d'une ivresse, ivresse des choses, des idées, des mots ; mais le plus grand secret consiste à savoir s'enfiévrer de soi-même. Ce beau conseil d'Horace : « tu ne planteras aucun arbre austère avant la vigne sacrée » - « nullam sacra vite prius severis arborem » ! | | | | |
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| art | | | Les uns exposent leur vie, les autres leur savoir, d'autres encore leur sexe. Mais le meilleur art, c'est se cacher élégamment, se perdre, s'éluder, faire entendre son mutisme. Se faire regard, parler aux aveugles, qui verraient en te lisant. | | | | |
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| art | | | Je ne sens que vaguement où je commence, rien de plus obscur que mes fins - pourquoi s'étonner, que ce que je peins avec le plus de netteté soit mon absence ! | | | | |
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| art | | | Même dans l'art, la fonction collective domine désormais la forme personnelle. La devise des designers, form follows function, devint une norme ; l'artiste oublia que le beau pour soi se déprécie en présence de l'utile pour les autres. | | | | |
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| art | | | Artiste est celui qui inverse la hiérarchie habituelle des hypostases de notre soi inconnu ; elle devient – idée, icône, idole, image – en privilégiant la couleur haute face à la rigueur profonde, l'arbre musical - aux structures silencieuses. | | | | |
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| art | | | On ne peut bien écrire qu'en comprenant, que l'écrivain, en nous, ne doit rien à l'homme que nous sommes. | | | | |
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| art | | | Ma présence, dans un livre, se manifeste non pas par l'ostentation de mes opinions, mais par l'écart que je mets entre moi et les choses. Mais je peux me fondre avec une chose en profondeur et en être infiniment éloigné en hauteur. Et la meilleure absence, là-bas, se dégage parfois d'une belle présence, là-haut. | | | | |
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| art | | | Le livre est plus perdu et plus aveugle que ton soi indicible. À celui-ci de le guider vers des sentiers, où poussent des images et s'entraînent des pas. | | | | |
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| art | | | Ceux qui lisent peu se surestiment et ceux qui lisent trop - surestiment les autres. Le bon équilibre de modestie et de fierté naît de fréquentations égales des autres et de soi-même. | | | | |
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| art | | | Le poète devrait penser en vers et non pas versifier ses pensées. Le poète dans l'âme dit Je fleuris comme les autres disent J'imagine, Je crée, Je produis. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, source de mes images et de ma musique, contient déjà toutes les merveilles de la vie ; l'expérience n'y apporte rien de décisif. Ce qui compte, dans mes productions, ce n'est pas ce que j'ai vécu ni ce que j'ai entendu, mais ce que je fais voir ou laisse entendre, en traduisant mon inspiration irréelle. | | | | |
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| art | | | Peut-on peindre son soi, en confessant ses turpitudes, face aux Manichéens ou aux duchesses (St-Augustin ou Rousseau) ? - à la limite, on y trouve quelques éclats de cervelle. Heureusement, il y a aussi la chair ; et la concupiscence augustinienne ou la mauvaise paternité rousseauïste nous font entrevoir quelque chose de vraiment intime. Heureusement, il y a aussi l'âme et le talent, c'est à dire le regard, qui, à toute sa production, affecte le genre de confession ou de testament. | | | | |
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| art | | | Le but le plus enviable de l'écriture : qu'à travers ton cerveau on découvre ton visage et lui voue un regard fraternel. À comparer avec « Perdre le visage, écrire n'a pas d'autre but » (G.Deleuze). Ces sots, qui opposent l'interprétation et le manifeste aux protocoles d'expérience et programmes de vie ! Ta Muse - au minois hors commun - devrait être la seule à tenir le miroir. En son absence, on se contentera du lac le plus proche. | | | | |
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| art | | | L'art est la tentative de mettre en contact direct mon soi connu et mon soi inconnu, mon visage et mon âme. | | | | |
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| art | | | Trois sortes d'audace font reconnaître un maître : l'audace pré-langagière (Cioran), l'audace de langue (Rilke, Pasternak), l'audace de concepts (Valéry). Et Shakespeare en est le plus grand, car il a l'audace de les pratiquer toutes les trois, même sans posséder la profondeur des premiers. Le talent veut gloser sur les autres, le génie peut oser la confiance en son propre soi inconnu. | | | | |
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| art | | | L'indépassable, en nous, est ce qui réussit à rester immobile. J'écris pour préserver ce centre - de la bougeotte générale. Écrire pour ne pas se parcourir, et non pas se scruter pour se narrer. | | | | |
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| art | | | Les romans ou les vers ne sont que des applications, des images projetées d'un noyau, seul digne d'être peint, de notre climat intérieur, de notre réfringence qu'identifie la qualité de nos ombres. Et cette source ne peut se peindre qu'en maximes. Il faut être sot pour croire, que « toute opinion philosophique, énoncée sous forme d'aphorisme, est une bêtise » - Unamuno - « Cualquier opinión filosófica, formulada en el aforismo, es una tontería ». On n'étale que ce qui est difforme. | | | | |
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| art | | | Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain, apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé, si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même, pour mieux vivre le naufrage quotidien, au milieu des courants hostiles, sans aucune Loreley en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle, que je maîtrise, sans chavirer. | | | | |
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| art | | | Le miroir narcissique, l'écran d'observateur, le métronome de savant, comme figures ou instruments d'art pour saisir ce qui se rythme ou se cadence, paraissent bien inutiles et niais, quand on a la chance de posséder un bon altimètre. | | | | |
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| art | | | L'artiste d'antan voulait s'adresser à Dieu ; celui de nos jours se produit devant son spectateur ou son lecteur ; l'homme fait la roue devant la femme ; la femme s'exhibe devant l'homme. Dans le lac, l'artiste Narcisse n'avait pas trouvé un miroir, mais une frontière, qui l'isolait des autres (comme la fontaine de Villon ou la mer de Valéry) ; le visage qu'il aimait était peint par son imagination, en tête-à-tête avec le dieu de la beauté. Et le visage est peut-être ce que nous avons de plus intérieur, Socrate, dans sa seule prière : « Cher Pan, donnez-moi la beauté intérieure, et que l'extérieur soit en harmonie avec l'intérieur ! »** - l'avait bien compris. | | | | |
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| art | | | La profondeur d'une harmonie se reconnaissant dans la hauteur d'une mélodie - l'art réussi ; le monde, dans lequel je vis, s'unifiant avec le monde, qui vit en moi - toute la littérature est là : soit mon âme accueille une mélodie et je lui cherche des mots d'esprit, soit mon esprit subit le poids des mots et je cherche une mélodie qui les porte jusqu'à mon âme. | | | | |
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| art | | | Tout écrit est composé de trois parties : d'un noyau banal et reproductible, d'un remplissage vrai et insipide, d'une gangue fausse et prégnante. Ne pas donner l'envie de secouer ton arbre pour mettre à nu son noyau commun ; se fondre avec la gangue. | | | | |
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| art | | | Une règle infaillible : chaque fois que je m'absente de mon opus, ce ne sera ni le bon Dieu ni l'éternité ni la beauté qui occuperont ma place, mais bien l'ennui, le mouton et l'inertie. Libre aux Flaubert ou Gide de penser le contraire. | | | | |
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| art | | | Nos sens et l'art : l'un crée, parce qu'il voit des choses, l'autre - parce qu'il entend des voix, le troisième - parce qu'un attouchement le conduit à sculpter son regard, où le flair et le goût se disputent la palme. | | | | |
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| art | | | L'état inspiré résulte d'un contact miraculeux avec mon soi inconnu, contact qui surgit et s'annihile indépendamment de ma volonté. Comment reconnaître un maître ? Peut-être « la maîtrise, c'est le souvenir d'une inspiration »** - Iskander - « Мастерство есть воспоминание о вдохновении ». | | | | |
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| art | | | L'implacable chronologie verticale de l'évanescence finale nous est donnée par Goya : « la mort de l'Objet, la mort de l'Auteur, la mort de l'Œuvre et la perte du regard, la mort des Valeurs » - « la muerte del Objeto, la muerte de la autoría, la muerte de la obra y la pérdida de la mirada, la muerte de los valores ». Sur quelle longévité parier ? - de la main, qui traçait, ou de ce qui avait été tracé ? | | | | |
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| art | | | Chercher à se débarrasser de son ombre trop grande (Flaubert, Kafka) ou chercher à propager des lumières extérieures (l'ambition des majorités) sont des buts médiocres, surtout comparés avec la belle contrainte - un angle de vue, jouant de la taille des ombres et de l'intensité des lumières, une union du nombre et de l'expression, une coopération du calculateur et du danseur : « L'horloge de lumière : mesurer ce qu'on manifeste, manifester ce qu'on mesure »*** - Valéry. | | | | |
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| art | | | La vision est hors de moi, et l'audition – dedans. Ainsi, ce qui est le plus près de moi et réveille mes sentiments les plus intimes, c'est la musique. La souffrance et l'amour accompagnent la musique et doivent être plus près du Commencement que les choses, sans parler du verbe, ce venu de dernière minute. Dans l'écrit, il faut imposer la primauté de la musique et réduire au minimum la place des choses vues ou verbalisées. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'invasion par le moi qui ravagea l'art moderne ; dans l'expression du moi il y a une part de l'inertie, langagière ou sociale, et une part spirituelle, en relation avec le Créateur ou avec la création ; c'est l'extinction de la seconde et l'hypertrophie de la première, l'inconscience de son origine, qui firent de l'art exhibition de parties banales et absence d'un tout mystérieux. | | | | |
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| art | | | Le secret d'une grande littérature : créer le plus grand écart entre l'auteur et son rêve, et en vivre l'harmonie (Pouchkine ou Goethe) ou le conflit (Cervantès ou Cioran). | | | | |
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| art | | | La musique est le seul art - et même pas la peinture - où la lumière parvient à moi déjà décomposée en coloris séparés. La lumière est blanche ailleurs, et c'est le prisme de ma sensibilité et de mon goût qui produit les vraies couleurs. Et pour cette recomposition, l'intensité de mes ombres m'est plus importante que la pureté de ma lumière propre. | | | | |
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| art | | | Le médiocre, en étalant, d'une main incertaine, ses pensées tout prêtes, crée un faux mystère ; le bon artiste crée, en passant, de vraies pensées inattendues, en traduisant un mystère, qui vit en lui. Mais il ne faut pas oublier, que ce que tu essaies de traduire est plus mystérieux. | | | | |
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| art | | | Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme. | | | | |
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| art | | | Vis-à-vis de mes écrits je n'éprouve pas de sentiments paternels, puisque toute insémination ne peut y être qu'artificielle. Je ne m'en sens pas le fils naturel non plus, car dans ma substance pré-langagière, à l'état sauvage, aucune analyse génétique n'est possible. Et Valéry a doublement tort : « L'homme, père et fils des idées, qui lui viennent ». | | | | |
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| art | | | J'ai beau m'exclure de ma palette - dès que je prends un pinceau, des miroirs sont là pour renvoyer de mes reflets sur ma toile. Ce qui compte, c'est ce que j'exhibe devant eux : mes pieds, mon esprit ou mon visage. Et Gracián n'est pas allé assez loin : « Il y a des miroirs pour le visage, il n'y en a pas pour l'esprit » (« Hay espejos del rostro, no los hay del ánimo »). | | | | |
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| art | | | Deux types d'écrivain intéressants : celui qui porte, en soi, une lumière si libre, que le choix des objets à éclairer devient sans importance, et celui qui, trouvant que toute lumière ne peut être qu'extérieure, crée des jeux des ombres jetées par son soi ineffable. | | | | |
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| art | | | Le type d'amplification ou le choix d'opérateur - l'addition, la multiplication, l'élévation à la puissance - classent les écrivains en trois familles : se joignant à l'étendue, augmentant la profondeur, gardant la hauteur. C'est encore plus flagrant avec les philosophes : élargissant, transformant ou intensifiant l'existence. Les pires de tous, les modernes, affichent même la soustraction comme seule base du sujet et de l'être. | | | | |
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| art | | | Qui est le vrai producteur de mon œuvre ? - le moi ? mon esprit ? ma mémoire ? mon âme ? Tant de doutes sur la paternité, et encore davantage sur la valeur de ma progéniture, ni traître ni maître ; la pitié pour le moi et l'ironie pour l'œuvre entretiennent cette profonde ambigüité. | | | | |
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| art | | | Notre soi est toujours un mélange inextricable entre le propre viscéral et le commun mental ; clamer que je ne parle qu'en mon nom propre ou au nom des valeurs universelles n'infirme ni ne confirme rien sur la vraie part de ma voix primordiale dans le message (« Je ne peux écrire qu'à travers moi-même » - Gogol - « Не могу писать мимо себя ») ; on n'a son propre regard à soi que lorsque l'essentiel est dû au talent musical, à la fois de compositeur, d'interprète et de maître d'acoustique, et non pas aux thèmes, instruments, lieux ou forces. | | | | |
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| art | | | Les profonds et les médiocres s'attachent au fond (les connaissances, la cohérence, la justice) : les profonds - pour le maîtriser, les médiocres - à cause de son prestige, les deux - parce qu'ils gardent la tête haute ; les hautains, dans leur âme profonde, s'accrochent à la forme (la musique, le ton, la noblesse). Le vrai commun asservit les têtes ; le beau unique rend libres les âmes ; le bon est à portée des cerveaux et des bras des premiers, il ne quitte pas l'étoile des seconds. Les positions doctrinaires, face au fond, ne traduisent plus rien de personnel ; seule la pose musicale d'esthète ou d'ascète, face à la forme, peut faire entrevoir une promesse d'originalité. | | | | |
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| art | | | Il faut être classique par le fond et romantique par le ton : concevoir, par son soi connu, le monde entier, et oublier le monde entier, en prêtant l'oreille à son soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Dans le meilleur des cas, le soi connu se verbalisera dans des épîtres ; le soi inconnu a besoin de révélations, pour être entendu, car il est « le moi latent de l’infini patent » - Hugo. Le travail ou la création : « Le talent travaille, le génie crée » - R.Schumann - « Das Talent arbeitet, das Genie schafft ». Le travail t'attelle, la création te révèle : « La création est une révélation de mon moi, devant Dieu et le monde » - Berdiaev - « Творчество - это откровение “я” Богу и миру ». La poésie, serait-elle l'outil de dévoilement philosophique ? « La philosophie n'a pas le moindre organe pour entendre une révélation » - Heidegger - « Auf Offenbarung zu hören, fehlt der Philosophie jedes Organ ». | | | | |
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| art | | | Ce qui compte en littérature doit être achevé par la forme et rester en suspens par le fond, pour que le lecteur ne puisse poursuivre, par soi-même, que vers les derniers pas évités du fond et se laisser caresser par les premiers pas de l'auteur. La forme, c'est la maîtrise et la fidélité du premier pas, le côté monologique, la face du soi inconnu ; le dialogue, c'est le fond, la face du soi connu ; l'interprétation inévitable du monologue, du langage au soi inconnu, - en tant que langage dialogique du soi connu (Selbstgespräch - Sprache des Selbsts - Hegel). | | | | |
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| art | | | Le soi connu et le soi inconnu forment nos frontières : le premier s'occupe de nos clôtures et le second - de nos ouvertures. Nos limites accessibles, critiques, sont dessinées par la science ; de ce côté-ci nous sommes clos. Mais tout le contenu de l'art est dans l'élan vers nos limites inaccessibles ; l'art est ce qui nous donne la sensation d'être Ouverts, puisque son élan naît aux sources même du beau, et ses limites sont hors de notre emprise et nous font rêver. « Une œuvre universelle : ayant montré les limites de ses lieu et époque, - montrer, sans limites, ce qui dépasse le lieu et l'époque » - Tsvétaeva - « Мировая вещь : предельно явив свой край и век - беспредельно являет всё, что не-край и не-век ». | | | | |
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| art | | | Je suis libre de choisir mon sujet, mon genre, mon exigence ; je ne peux pas choisir mon style, qui est peut-être la seule vague manifestation de mon soi inconnu, que je ne puisse pas soumettre à mon seul talent. « Le style est plus près des origines que toute conviction » - Koublanovsky - « Стиль первичнее выбора ». Et les fautes de style résultent de mon inattention à mon soi inconnu. | | | | |
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| art | | | La réalité, c'est la vie palpable du soi connu ; le rêve, c'est à dire la musique et la poésie, c'est la vie inventée du soi inconnu ; la vie supérieure est non pas dans le créé vécu, mais dans la création à vivre. « Dans la poésie, la vie est encore plus vie que dans la réalité » - Bélinsky - « В поэзии жизнь более является жизнью, нежели в самой действительности ». | | | | |
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| art | | | Les livres modernes sont une espèce de tout-à-l’égout ; aucune illusion d'un puits, ni même de l'eau courante. Le bon lecteur est reconnu par la longueur de sa corde, permettant de puiser dans les livres profonds. Ou bien qu’il soit comme Narcisse, ne se transformant en bonne Samaritaine, que lorsque, comme le Bouddha, il est coincé dans le puits. | | | | |
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| art | | | L'artiste peut se permettre de tricher pour le beau, par exemple : « Je me taille une cible d'après l'impact de ma flèche »** - K.Kraus - « Ich schnitze mir den Gegner nach meinem Pfeil zurecht ». Je suis libre non pas parce que je sais que je pense (« L'homme est libre parce qu'il n'est pas soi, mais présence à soi » - Sartre), mais parce que je peux sacrifier pour le bien et mentir pour le beau. Ainsi on aboutit à : « L'artiste trahirait soi-même dans une sorte de sincérité » - Chesterton - « An artist will betray himself by some sort of sincerity ». | | | | |
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| art | | | Flaubert ou Joyce veulent s'exclure de l'espace de leur œuvre : « Que ce soit à l'intérieur, derrière, en dehors ou au-dessus de son œuvre, l'artiste reste invisible » - Joyce - « The artist remains within or behind or beyond or above his handiwork, invisible ». Que ces liens spatiaux sont pâles ! Les temporels, chez toi, ne furent pas plus éclatants, puisque le jour d'Odysseus et la nuit de Finnegan n'apportent ni le mystère de la lumière ni celui des ombres. | | | | |
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| art | | | La seule source d’excitations, indépendante de mon soi connu, est la musique, dont la perception semble être prérogative de mon soi inconnu, demeurant dans mon âme. Mais un poème provoque toujours un écho de mon esprit, c’est-à-dire de mon soi connu. « La musique, belle par transparence, et la poésie – par réflexion »* - Valéry. | | | | |
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| art | | | L’acte producteur change mon soi connu évolutif, mais l’acte créateur doit presque tout à mon soi inconnu immobile. Mais toute création comporte de la production, et Grothendieck : « L’acte créateur transforme l’être qui l’accomplit » - distingue sans doute l’accomplisseur du créateur. | | | | |
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| art | | | Pour exercer nos dons, la littérature dispose des mêmes deux volets que la philosophie : la consolation et le langage ; mais le discours philosophique s'adresse au soi inconnu, abstrait et inexistant, tandis que la fiction littéraire – au soi connu, charnel et obsédant. Le philosophe vise le frère, et l'écrivain s'occupe de lui-même, pour se sauver du néant, fini ou infini. Leurre de la réflexion, leurre de la création. L'écrivain, avec sa plume fébrile, fait la même chose que cette paysanne de Tourgueniev, qui, le front contre le cercueil de son fils, avale goulûment sa soupe, puisqu'il y avait – du sel ! | | | | |
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| art | | | L'ange se présenta en rêve à Socrate (et que celui-ci prit pour le Démon, son véritable soi inconnu) et exigea de lui d'écrire de la musique au lieu de la philosophie. C'est pour cela peut-être qu'il n'écrivit rien, privé de don poétique, puisque la goétie écrite s'appelle poésie. | | | | |
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| art | | | Dans un portrait, certains yeux n'aperçoivent que des périmètres ou surfaces ; il faut avoir un certain regard pour reconstruire un paysage ou sentir un climat. Qui fait mieux que Montaigne, qui, tout en citant des paysages des autres, ne fait que peindre son propre climat ! Pascal : « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre » - ne le comprit pas. | | | | |
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| art | | | De ma plume ressort aussi bien ce que mon soi connu maîtrise, que ce que mon soi inconnu électrise ; elle est comme cette Léda, sachant engendrer du mortel et de l'immortel, se pliant soit à une profonde liberté, soit à une haute servitude. | | | | |
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| art | | | Mon soi connu, par ses problèmes et ses solutions, communique aisément avec d'autres hommes, mais il serait naïf de lui prêter plus d'universalité qu'à mon soi inconnu, caché dans son mystère. Le premier est dans l'invention de langages, et le second – dans la pureté indicible. « Une parole intime, où il n'y a point d'effets ni de stratagèmes, ne peut pas ne pas être universelle »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture, ton soi connu se manifeste dans le quoi affirmatif de ce qu'il aime, fait ou pense ; et ton soi inconnu perce, obscurément, dans le quoi négatif des contraintes, dans le comment du style inconscient, dans le pourquoi de la noblesse innée, dans les où et quand de l'intelligence câblée. | | | | |
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| art | | | L'art en moi - un moyen ; moi dans l'art - un but ; autrui - une contrainte. | | | | |
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| art | | | Lorsqu'on ne peint que son regard et non pas les choses vues, on ne doit pas craindre la fuite et la perte de ses couleurs (Kafka). On n'écrit ni face à soi-même ni face aux choses - pour, dans les deux cas, n'animer que le vide de la vie - on écrit face à la vie du vide. Ou face à la mort, en faisant semblant de ne pas mourir, dans l'agonie du verbe. | | | | |
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| art | | | Je sais que le contenu de mon écrit ne présente que des questions, tandis que sa forme y apporte aussi des réponses. Si mon soi m’est plus important que le monde, j’imposerais des contraintes draconiennes au contenu et je polirais davantage la forme. | | | | |
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| art | | | L’existence est molle, et l’essence est dure ; pour se sculpter, il faut savoir se pétrifier, il faut avoir le regard de Méduse. | | | | |
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| art | | | Le but de l'art consiste à sculpter la statue de ton soi, dont l'essence est dans ce qu'on veut, ce qu'on peut et ce qu'on doit, au stade de potentialité, sans aucun complément d'objet, tandis que ce qu'on est présente très peu d'intérêt. « On est ce qu'on peut, mais on sent ce qu'on est » - Stendhal. Le pinceau descriptif est des plus grossiers et banals. Peindre exclut narrer. | | | | |
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| art | | | Écrire devant Dieu : si l’on enlève l’emphase, cette devise signifie que mon soi connu écrit sous le regard de mon soi inconnu ; l’humilité du premier s’appuie sur la fierté du second. | | | | |
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| art | | | Je ne décris aucun objet que j’aborde ; par-dessus lui j’écris mon soi, car décrire Venise, une boîte d’allumettes ou des sorties de marquises relève du même genre mineur. Décrire la chose, c’est d’écrire par-dessus son soi-même - un palimpseste auto-destructeur. | | | | |
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| art | | | Du soi inconnu émanent des élans fous, que le soi connu métamorphose en musique rationnelle. « Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu’écrit la raison »** - Gide. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, il faut ne s’adresser qu’à soi-même et donc – à Dieu. Après le sublime éclat de ses Cahiers, quelle dégringolade, chez le grand Valéry, dès qu’il cherche, dans un genre discursif, à convaincre les autres de la grandeur de Léonard, Descartes ou Berlioz ! | | | | |
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| art | | | L’idéal d’écriture : que ton soi connu, avec ses événements, son époque, ses avis, y soit absent, et qu’on y prenne tes mots pour une traduction – ou une interprétation fidèle – de la musique de ton soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Le but de l’écriture : que ton soi connu temporel, par son interprétation inspirée, fasse carillonner la partition de ton soi inconnu intemporel. | | | | |
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| art | | | Une œuvre d’art a deux sources – l’homme et l’auteur, le moi connu et le moi inconnu ; le second inspire des élans et des ombres ; le premier tente de les représenter. Et puisque l’auteur, aujourd’hui, disparut, il n’y a plus de conflit possible entre l’auteur et l’homme ; tout doit être attribué à l’homme, aussi bien ses copies du réel que ses tentatives de délires. Ni Baudelaire ni Flaubert ni F.Céline ne peuvent plus se justifier, en redirigeant les juges vers l’ange d’auteur, pour sauver la bête d’homme. | | | | |
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| art | | | Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). « Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire » - Voltaire. Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien - « Indocti dicunt omnia. Doctis est electio et modus ». Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz totaux dans l'action, la vérité, la liberté. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale. | | | | |
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| art | | | Trois états difficilement comparables, incommensurables, incompatibles et pourtant constituant une chaîne, bien que discontinue : l’état du cœur, provenant de ton soi inconnu, émouvant ton âme, stimulant son inspiration ; l’état de ton âme motivée, résumant ton soi connu, créateur, inventeur, poète ; l’état de ton esprit, tentant de reconstituer un état du cœur originaire, à partir du tableau, peint par ton âme. Ces deux états du cœur ne coïncideront jamais ; le premier est dépourvu de langage ; le second n’est que langage. | | | | |
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| art | | | Quoi qu’on en dise, l’impulsion initiale, dans l’écriture, ne débouche que sur la volonté de te saisir d’une feuille blanche, sur rien de plus. Elle provient de ton soi inconnu. Le vrai mouvement initial, verbal, aléatoire et imprévisible, vient des images, des idées, des mélodies, des mots initiaux, générés par ton soi connu, avec le désir de préserver l’impulsion, inarticulée ou indicible, qui aura servi d’origine stimulante. Seuls tes commencements gardent un contact avec ton soi inconnu ; au-delà, c’est déjà du travail mécanique, non-qualifié. | | | | |
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| art | | | L’art : créer des vibrations de nos sens, en harmonie avec ton état d’âme, état réel ou imaginaire. Mais tout état d’âme n’est qu’une nébuleuse ; y placer ton étoile est un noble but de l’art et le seul moyen de faire valoir ta personnalité. | | | | |
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| art | | | Tu crées une mélodie inspirée, lorsque tu écoutes la voix de ton soi inconnu et non pas celle de la rue ; mais ce n’est pas une garantie du succès – la même inspiration doit, en même temps, rehausser ton esprit, ton âme et ta plume, ce serait le seul état vraiment inspiré et fécond. | | | | |
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| art | | | L’inspiration détermine la hauteur des commencements, l’inertie cerne l’étendue des parcours, le besoin de fermeture et de solidité dicte les fins. Et puisque je ne veux pas subir de poussées mécaniques extérieures et veux être un Ouvert et un chantre des faiblesses, je serai l’homme des commencements, tout pas développeur faisant perdre de la hauteur initiale. Je serai donc à l’écoute de mon soi inconnu, source des inspirations. | | | | |
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| art | | | Les bons écrivains sont de deux sortes – des aliments et des excitants : les premiers m’apportent de la vie, et les seconds me transportent au royaume du rêve ; les premiers développent des problèmes communs, les seconds m’enveloppent de mystères individuels ; mon soi connu se nourrit des premiers, mon soi inconnu garde ses soifs, grâce aux seconds. | | | | |
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| art | | | L’homme ou l’auteur, agir par le soi connu ou créer selon le soi inconnu, le style de l’horizontalité ou l’intensité de la hauteur, se mesurer aux hommes ou s’exprimer dans la solitude, se résumer dans l’immanence ou se dépasser dans la transcendance, naviguer grâce à la brise comique ou se noyer dans le naufrage tragique. Bref, il faut renoncer aux discours de l’homme et ne suivre que la musique de l’auteur. | | | | |
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| art | | | L’art sans passions, sans préjugés, sans partialités n’existe pratiquement pas ; et toutes ces qualités ne sont que des manifestations d’un narcissisme. Il faut, donc, d’abord s’aimer tout court, avant de s’aimer dans l’art, si l’on en porte un talent. « Aimez l’art en vous, avant de s’aimer dans l’art » - Stanislavsky - « Любите искусство в себе, а не себя в искусстве ». L’art en nous n’est qu’une place ; toi, dans l’art, tu es déjà un créateur. | | | | |
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| art | | | Il faut savoir tirer de bons corollaires du théorème de l'amorphisme de Musil : « Si nous essayons d'abstraire de nous-mêmes ce qui n'est que convention inhérente à l'époque, il reste quelque chose de tout à fait amorphe »** - « Versuchen wir von uns abzuziehen, was zeitbedingtes Convenu ist, so bleibt etwas ganz ungestaltetes ». L'une de ces conventions, prêtées au moi formé par l'époque, est sa basse soif de reconnaissance : « L'art est une recherche souffrante du moi avide de triomphe » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | Deux sortes d'émanations du soi inconnu : des impulsions ou des vibrations – la créativité ou l'âme. L'art, c'est l'heureuse rencontre de ces deux courants, de ces deux fonds, portés par le talent, qui est la forme même du soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Deux sortes d’effets de la lecture d’un bon livre : soit il te renvoie à ton intérieur, te focalise sur toi-même – c’est un incitant ; soit il te projette sur un monde extérieur, un monde auquel tu dois réagir – un excitant. Cette belle dichotomie est pratiquée par mon ami R.Debray. | | | | |
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| art | | | La voix intemporelle de ton soi inconnu ne peut inspirer que tes commencements ; la voix du présent t’invite à l’inertie des développements ou au calcul des finalités. « L’essentiel de l’art se produit à l’instant de sa conception »* - B.Pasternak - « Самое важное в искусстве есть его возникновенье ». | | | | |
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| art | | | Tu contiens trois ressources : la matérielle – tes sensations ; mi-matérielle mi-spirituelle – la mémoire ; la spirituelle – le langage (avec la logique incorporée). Laisser leurs empreintes sur tes actes ou sur ta page blanche est une démarche banale, indigne de l’art. L’art consiste à créer ce que ton soi connu ne contenais pas, créer sous l’impulsion de ton soi inconnu, pour ton propre étonnement. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu ne connaît pas la nécessité ; il est la voix même de la liberté intemporelle, c’est elle qui, soudain, me poussera à écrire. Si tu crois écrire par nécessité, tu n’écouteras que la voix de ton soi connu, adressée au présent, aux autres. Une vague transcendance ou une transparence banale. | | | | |
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| art | | | Mais, cherchant l'expression, qu'est-ce que j'exprime, au juste ? - ce que je suis (le pouvoir) ? ce que j'aime (le vouloir) ? ce que je parais (le valoir) ? Une part honteuse du hasard, de ce contraire du devoir, y affleure. | | | | |
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| art | | | Le soi inconnu d’un artiste lui suggère la profondeur d’une représentation à concevoir et la hauteur d’une interprétation à jouer, fuir la tiédeur, être, successivement, froid ou enflammé, penseur ou acteur. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, c’est-à-dire mon âme, envoie à ma conscience un message mélodique ; la conscience prie mon soi connu, c’est-à-dire mon esprit, de munir le message d’une enveloppe langagière. L’opéra, serait-elle la métaphore la plus plausible de la création artistique ? | | | | |
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| doute | | | Tant d'aveugles clament s'être trouvés ou, au moins, visent cet objectif, qui leur paraît distinct et accessible. Mais le moi-même n'est que l'arc, dont mon regard est la flèche. Me perdre des yeux signifie me trouver en regard. | | | | |
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| doute | | | Ce qui, en moi, est visible - me cache. C'est ma manière de voiler l'invisible qui m'exprime le mieux. | | | | |
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| doute | | | Le choix entre clair et obscur est rare. Le choix beaucoup plus fréquent et sérieux est entre ce qui s'accorde avec ma musique intérieure et ce qui fausse ses notes. Et tout n'est pas perdu pour Mozart : « Je ne sais pas écrire poétiquement ; je ne peux pas produire des jeux d'ombres et lumières avec ma parole ; je n'arrive pas à exprimer mes sensations par des gestes » - « Ich kann nicht poetisch schreiben ; ich kann die Redensarten nicht so einteilen, daß sie Schatten und Licht geben ; ich kann durch Deuten meine Gesinnungen nicht ausdrücken ». | | | | |
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| doute | | | Nier une absurdité peut apporter de la lumière aux autres, jamais à moi-même. L'absurdité de la chose niée se traduit en mesquinerie de la négation. Ne méritent d'être niées que des choses sensées. | | | | |
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| doute | | | Chaque fois que vous trouvez mon mot trop clair, je suis sûr, que vous ne me comprenez pas. « Ce qui devient clair cesse d'être de moi »*** - Nietzsche - « Eine Sache, die sich aufklärt, hört auf, uns etwas anzugehn ». | | | | |
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| doute | | | La dialectique sophistique favorise les tableaux triadiques ; la dialectique dogmatique leur préfère l'axe, la dualité, dont le soi est le cas le plus flagrant. Et j'y trouve tant d'oppositions mal tranchées : l'inconscient n'est qu'une partie câblée du conscient, l'essence est une précondition nécessaire de l'existence, la transcendance est l'immanence justifiée. Le soi se décompose le mieux entre le vouloir et le pouvoir, entre le rêve et l'action, entre le divin et l'humain, entre la création et la créativité, bref – entre le soi inconnu et le soi connu. | | | | |
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| doute | | | Projetée hors de nous-mêmes, la lumière impose un ordre sédentaire auquel répugnent le cœur migrateur, l'âme vagabonde, l'esprit nomade. L'adresse ou les coordonnées définitives ne sont utiles que si j'attends une réponse de quelqu'un d'autre que moi-même, phénomène rare. | | | | |
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| doute | | | L'intégrité de ce qui est acquis est la norme des relations dépassionnées. Pour mieux se retrouver, dans des limites invétérées. La passion, c'est l'incitation aux annexions et séparatismes. Pour se retrouver soi-même, aux frontières obscures. | | | | |
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| doute | | | Nos limites jouent deux rôles : déclencher nos élans ou mesurer nos forces. Dans le second cas (Odysseus ou Hegel), le soi connu se dépasse et augmente le volume de son savoir. Dans le premier (Orphée ou Rilke) – l'appel de notre soi inconnu nous fascine, inaccessible, et sacre notre regard immobile sur notre étoile. | | | | |
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| doute | | | Bien que tu ne te sois pas trouvé, ne te perds pas. | | | | |
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| doute | | | L'une des fonctions de notre soi inconnu consiste à nous rendre ouverts, c'est à dire donner un sens à notre élan vers nos frontières inaccessibles : « Aucune autre contrainte ne pèse sur le soi, sauf celle de poser les limites, qu'il peut pousser jusqu'à l'infini »** - Fichte - « Das Ich steht unter keiner anderen Bedingung, als unter der, daß es Grenzen setzen muß, die es in die Unendlichkeit hinaus erweitern kann ». | | | | |
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| doute | | | Abondance de lumière, sans qu'aucun feu ne l'entretienne - l'une de ses inventions, qui forment le futur robot. Abondance d'espace, abondance d'espoir, abondance d'esprit - qui ne sont ni pour nous ni à nous ni en nous, nous, les ombres chaudes, ignorant notre lumière. | | | | |
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| doute | | | La conscience de mon soi inconnu - me munir du regard, que je mettrai au-dessus et des choses perçues et des idées conçues (je pourrai l'appeler, comme Nietzsche – mon univers inconnu interne – unbekannte Welt in mir). La conscience de mon soi connu - me voir, bossu ou déçu. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue, que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l'espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l'on finit par se rendre à cette belle évidence : l'incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Sur les axes essentiels, honte - fierté, force - faiblesse, chaos - ordre, plaisir - douleur, je n'arrive pas à placer les valeurs de mon soi, opération pourtant presque banale, lorsqu'il s'agit des autres ; cette indétermination m'oblige à m'inventer. « Quand je pénètre dans moi, je bute sur le chaud et le froid, la lumière ou l'ombre, l'amour ou la haine » - Hume - « When I enter into myself, I stumble on heat or cold, light or shade, love or hatred » - ce n'est pas dans un bloc de marbre qu'il me faudra sculpter ma statue crédible, mais ex nihilo. | | | | |
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| doute | | | Plus achevé est l'autoportrait, que je dessine, plus faux et reproductible il est. Et je renonce aux traits nets au profit des points sans modulations visibles. | | | | |
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| doute | | | La lumière pragmatique inonde le quotidien des hommes, qui vivent de plus en plus dans l'illusion d'un milieu sans ombres. D'où la chute de l'art et de la philosophie, qui ne vivent que des ombres. « Au fond de chacun, il y a son noyau inconnu, masse d'ombre, qui joue le moi et le dieu »*** - Valéry. Dieu voulut, à l'opposé de Nietzsche, que ce noyau fût fait de faiblesses (« Kern voll Schwäche »*** - Rilke !) ; dans l'inconnu de la volonté de puissance il y a autant de sources d'ennui que dans le connu de nos défaites : « L'inconnu passe pour grandiose » - Tacite - « Ignotum pro magnifico est ». | | | | |
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| doute | | | Ce qui est certain me permet de m'entendre avec les autres ; ce qui est incertain - de m'entendre moi-même. Les sceptiques, qui ne s'intéressaient qu'à l'incertain, étaient peut-être les meilleurs spécialistes du soi. | | | | |
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| doute | | | C'est par le choix des lieux, dignes qu'on s'y perde, qu'on reconnaît le mieux son âme-sœur. Là où l'on se connaît, règne la logique tribale, artisanale ou minérale. « Se connaître est la démangeaison des imbéciles » - Bernanos. On ne connaît que ce qu'on partage : « Se connaître, c'est fatalement prendre sur soi le point de vue d'autrui » - Sartre. | | | | |
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| doute | | | Il y a en moi ce que je crois et connais, et ce dont je me méfie et ignore. Je m'évertue à ne parler à autrui qu'au nom de la seconde facette, la première étant commune à tous. Savoir l'esprit de l'homme empêche de le connaître côté âme. Mais il faut croire en son ignorance de soi ; c'est ce que voulait dire Lao Tseu : « Si tu ne crois pas en toi-même, personne ne te croira ». | | | | |
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| doute | | | Deux sortes disjointes de lieux : ceux où je me montre et ceux où je me cache. La seule illusion architecturale durable, qui permettrait d'exercer ces deux modes d'existence au même endroit, semble être les ruines. | | | | |
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| doute | | | M'être familiarisé avec toutes les meilleures plumes du monde tua en moi le lecteur ; aucune chance que je tombe encore sur un auteur à la hauteur de Nietzsche, à l'intelligence de Valéry, à l'ironie de Cioran. La source livresque s'est définitivement tarie. De bonnes soifs ne peuvent dorénavant jaillir que de moi-même. | | | | |
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| doute | | | Mon visage ne se donne ni au discours ni aux couleurs ni à la musique. La première sensation est celle d'un voile, que je cherche à rendre le plus fidèle possible. Du maximum de la fidélité seconde naît le seul décalque crédible - le masque. « C'est lorsqu'il parle en son nom propre que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque, et il se dévoilera »** - Wilde - « Man is least himself when he talks in his own person. Give him a mask, and he will tell you the truth ». | | | | |
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| doute | | | Dans notre Ouvert humain, tant de suites de pensées, d'images ou d'émotions, qui tendent vers notre commencement miraculeux ou vers notre fin abyssale, et aboutissant, toutes, aux valeurs-limites hors de nous, inspirant l'amour ou la terreur. Mais, contrairement à ce qu'en pense Hölderlin, ces deux bornes s'ignorent. | | | | |
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| doute | | | Mieux je me peins - plus je m'ignore et mieux je me comprends. Et je comprends, que les autres ne me connaissent que d'après caricatures. | | | | |
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| doute | | | Après le maintien sournois dans les ténèbres intérieures, voici l'entretien courtois de la lumière extérieure, mais ils sont toujours aussi peu nombreux, ceux qui tiennent à leur propre bougie, ne jetant que leur propre ombre : « Je rendrai l'électricité si accessible, que seul l'aristocrate se permettra le luxe de s'éclairer à la bougie » - Edison - « I want to make electricity so cheap, that only the rich can afford to burn candles ». | | | | |
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| doute | | | Le soi est si loin de ce qui se montre, se dit ou se fait, que ce soit par les autres ou par moi-même, que le désir d'être soi-même - le fondement de la bonne conscience - est une aberration des sots. À moins qu'être soit ce qui subsiste, quand je ferme mes yeux, pour créer un écran, et ma bouche, pour laisser parler ma plume, et quand je laisse tomber mes bras, pour jouir des images insaisissables. | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas en connaissance, mais en appétence de soi, qu'il faut progresser : il faut se vouloir à défaut de se connaître. Se connaître voudrait dire maîtriser la tension de ses cordes (« il faut se connaître, pour régler sa vie » - Pascal), mais, pour interpréter une belle mélodie, d'autres dons sont plus vitaux. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu surgit de la nature, et le soi connu provient de la culture. Le second formule des problèmes et en cherche des solutions ; le premier en garde le mystère, dont l'absence trahit le poids du troupeau et témoigne du manque de personnalité. | | | | |
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| doute | | | La sagesse et la puissance sont tout de maîtrise des contraintes et très peu de savoir des sources et fins. Déjà, Platon voyait dans l'égocratie, ou la maîtrise de ses propres contraintes (la tempérance), – le plus haut des biens. Parmi les contraintes : la méconnaissance de soi et la maîtrise d'autrui - presque le contraire de Lao Tseu : « Connaître autrui est intelligence ; se connaître est sagesse. Maîtriser autrui est force ; se maîtriser est puissance ». | | | | |
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| doute | | | Le sage compromis entre moi et autrui serait l'ubiquité : « Tout homme est deux hommes et le véritable est l'autre » - Borgès - « Todo hombre es dos hombres y el verdadero es el otro », ou l'ignorance étoilée : « Je me suis toujours été un autre » - R.Gary. Même la généalogie du soi connu s'écrit sur les deux volets du diptyque : l'enfant de l'époque et l'enfant inactuel, c'est le second qui se trouve plus souvent du côté du meilleur soi, de l'inconnu. | | | | |
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| doute | | | Se connaître signifierait unité du sujet et de l'objet, projet digne des robots. On peut comprendre ce que fait et même ce qu'est mon soi connu ; l'essence de mon soi inconnu me restera toujours incompréhensible, sans être un objet, il me souffle des projets. Ce qui est proche devient si vite muet : « Je ne me connais pas, et Dieu m'en garde » - Goethe - « Ich kenne mich auch nicht, und Gott soll mich auch davor behüten ». L'autoscopie ne sert à rien, seule l'autoécoute est utile dans la recherche de ta meilleure source, celle de la musique. | | | | |
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| doute | | | L'ambition suprême de ma réflexion, face à l'insondabilité et l'ineffabilité de mon moi : être une belle ombre d'une lumière inaccessible, ombre projetée en hauteur. Je plains ces piteux connaisseurs ou maîtres de leurs soi-mêmes transcendantaux ou immanents, se vautrant dans leurs profondeurs viabilisées : « L'objectif suprême de ton évolution : devenir maître de ton soi transcendantal, être le soi de ton soi » - Novalis - « Die höchste Aufgabe der Bildung ist, sich seines transzendentalen Selbst zu bemächtigen, das Ich seines Ichs zu sein ». Quand je suis dans la forme, je ne peux être que dans le nous dialogique, du côté des ombres. | | | | |
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| doute | | | À quoi dois-je m'attendre, si je mets au centre ce qui m'est le plus énigmatique et impénétrable, moi-même ? - au jeu passionnel des ombres, à la perte de repères, au vertige. Et qu'ils sont sots, ceux qui se disent : « placez-vous au centre, et le vrai, le juste et le paisible vous appelleront » - Emerson - « place yourself in the middle, and you are impelled to truth, to right and contentment ». L'arbre, lui aussi, n'a pas de centre compréhensible, ce qui le rend sacré. | | | | |
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| doute | | | La puissance a deux domaines d'application : la représentation et l'interprétation. La création ou la réflexion. Chez le créateur, ce n'est pas la monade - volonté de puissance - qui le résume, mais la dyade - la volonté et la puissance - qui constitue un véritable axe de sa personne : la volonté gît au fond du soi inconnu et la puissance forme le soi connu. Dionysos est dans la volonté charnelle, que la puissance spirituelle d'Apollon traduit. | | | | |
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| doute | | | Mon soi n'est bon qu'en tant qu'outil ; le dissimuler ou chercher son authenticité sont deux bêtises d'égale banalité. Parler de soi, ce n'est pas trahir mon soi : « Parler beaucoup de soi est un moyen de se dissimuler » - Nietzsche - « Viel von sich reden ist auch ein Mittel sich zu verbergen » - c'est se tromper de matière ; le soi en tant que matière n'est pas plus révélateur que n'importe quelle chose ; le soi en tant qu'outil, c'est le mot, éclipsant la chose. | | | | |
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| doute | | | Le visage est toujours problématique ; la parole sans grâce le réduit au grade de solution lisible, la parole inspirée en fait un mystère visible. La lumière de la parole est dans le soi inconnu, l'inspirateur, et les ombres se forment par le soi connu, le créateur. Le bonheur - dédier mon mot à un visage, qui en devient vivant, tout en restant incompréhensible : « Écrire, c'est affronter un visage inconnu » - Jabès. | | | | |
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| doute | | | Leurs théories du soupçon ou du déguisement partent de l'hypothèse d'une authenticité possible, dans le verbe ou dans le geste, qui rendraient fidèlement notre moi, habituellement inavouable ou indépistable. Authenticité impossible, car seule l'invention-création (que Valéry appellerait transformation, car toute création est de la traduction, ce qui suppose un original à transformer) est le vrai visage de l'homme, la visagéifiction. La seule vraie différence entre artiste et mouton-robot est dans les deux acceptions du terme de modèle : le second reproduit le modèle courant, le premier en crée une représentation nouvelle. | | | | |
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| doute | | | Le sage n'abandonne pas ses convictions, il abandonne le langage vieux jeu, dans lequel elles furent énoncées. | | | | |
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| doute | | | Dans l'exposé de ce qui est connu, tous les hommes atteignent des statures comparables ; c'est dans le style de nos attouchements de l'inconnaissable, que notre vraie valeur s'affirme. Et Wittgenstein : « Moins tu te connais et te comprends, moins grand tu es » - « The less somebody knows & understands himself the less great he is », n'y est bête qu'au second degré. | | | | |
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| doute | | | C'est l'incompréhension et la perplexité qui rendent la vie désirable. « Donnez un but précis à la vie : elle perd instantanément son attrait » - Cioran. Le sot est plus souvent myope que presbyte : il sait où il va, sans savoir où il est. | | | | |
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| doute | | | C'est ce que je fais de la lumière commune qui fait de moi un mouton, un héros ou un créateur : m'en servir pour mettre au jour des choses cachées, me jeter dans son feu géniteur, la faire oublier par mon jeu des ombres, projetées par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Quel sens mettre dans la dissimulation de celui qui, sans être cryptomaniaque, avoue ne pas se connaître ? Le même gâchis que l'authenticité des sots. | | | | |
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| doute | | | Nous connaître, c'est connaître notre âme, mais celle-ci est exposée au souffle d'un esprit supérieur, dont tout contact nous est interdit, - celui qui dit se connaître ne connaît que ses glandes. Ou, au mieux, ses muscles : « Ce que je connais de moi-même est ce qui prend part à l'action » - Bergson - c'est à dire une misérable surface de ma face invisible dont la profondeur m'est interdite et que seule réinvente la hauteur de mon âme. | | | | |
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| doute | | | Nihiliste n'est pas celui qui veut nier mécaniquement, mais celui qui peut affirmer organiquement, c'est à dire en partant de soi-même, sans s'appuyer sur les autres. Il vaut par la qualité des points zéro de ses Oui. | | | | |
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| doute | | | Que puis-je savoir de mon soi, à part le sum découlant de cogito me cogitare ? La conscience contient si peu de conscience de soi. Il y a ceux qui se vantent de se connaître (et composent des panégyriques de la connaissance de soi - Grothendieck) et ceux qui s'inventent. La présentation est chaude, vague et muette, la représentation - froide, nette et éloquente. | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni dans les réponses, ni dans le questionnement, ni dans le parcours de la question à la réponse, ni dans le silence ; si, après ces quatre négations, je me sens authentique, je me trompe de voies ou de voix. Notre essence restera soit hypothétique soit utopique soit mythique ; seule l'existence est authentique, c'est pourquoi il faut la mépriser, ou, au moins, négliger, pour vivre le vertige de l'essence inconnue. | | | | |
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| doute | | | Les étapes d'approfondissement, aboutissant à l'illusion du soi : je n'affirme pas ce que je suis ; je ne suis pas ce que j'affirme ; le Je et le Moi sont identiques et également inapprochables. Et si « être un homme, c'est savoir distinguer son Je et son Moi » (S.Weil), l'homme est un fieffé illusionniste ! | | | | |
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| doute | | | C'est dans la proportion entre nos firmaments cachés et nos horizons visibles que se bâtit notre demeure. Contrairement aux intuitions géométriques apparentes, notre intériorité doit être haute et notre extériorité - profonde. | | | | |
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| doute | | | Que trouve-t-on dans son âme ? - une musique silencieuse, une peinture des yeux fermés, une raison d'avant le Verbe, des attirances sans objets, et la tâche humaine d'introspection est tout de traduction ; je n'y vois aucune place pour la dissimulation, le refoulement, l'aliénation - toutes les philosophies du soupçon (et même l'école nietzschéenne de suspicion - die Schule des Verdachts - lorsqu'elle s'écarte du mépris - der Verachtung) ne s'adressent pas à l'homme, mais au robot, qui s'imagine, que ses copies sont plus authentiques que ses dissimulations. | | | | |
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| doute | | | Se méconnaître, c'est, en permanence, faire que le Même soit autre, exotique, ce qui entretient l'intensité des sensations et constitue le retour du Même. Trouver de l'inexistant à partir de la méconnaissance de soi, plutôt que chercher la connaissance ou la reconnaissance de ou par ce qui existe ou pèse. | | | | |
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| doute | | | Comment sauver du ridicule les sages delphiques ? - en reconnaissant l'équivalence de ces trois étapes : connais-toi toi-même - lis la vie toi-même et en toi-même - traduis ce que tu y entends. À la sortie, même si je ne m'y reconnais plus, ce serait le seul soi authentique, celui de la docte ignorance, opposée au savoir indocte. Se ipsam cognoscere devint la sotte devise de Hegel et de Marx. Le soi connu est misérable ; c'est le soi inconnu qui est notre trésor, pour l'observateur et non pas pour le marcheur : « Aller au bout de soi-même est une stratégie de pauvres »** - Baudrillard. | | | | |
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| doute | | | Le seul moyen (d'essayer) de me connaître moi-même est de peindre mon image, mais « le portrait que j'ai de moi est aussi peu Moi, que le portrait que j'ai de toi »*** - Valéry. Et seuls les Narcisse nés trouvent un bon lac, pour que les yeux de l'âme puissent se passer du pinceau de l'esprit. | | | | |
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| doute | | | Derrière le terme de vie - deux réalités radicalement différentes : le fruit rationnel des expériences et observations des autres et de moi-même, d'une part, et de l'autre - la source mystérieuse de mes vibrations, chants ou angoisses, au fond de moi-même. C'est au courant de la seconde que mon œuvre doit s'écrire ; la première, c'est ce fameux pinceau qui doit être absent de mon tableau. | | | | |
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| doute | | | Une illusion stérile et bête : il y aurait en nous un soi secret, dont la recherche et la fouille constitueraient le sens de notre existence ; le plus souvent, ces gribouilleurs nous assomment avec des platitudes, où ne perce rien de personnel ni d'unique. C'est la forme même de la recherche, même si son objet n'est désigné que par de vastes et vagues contraintes, qui reflète mieux notre soi, qui n'est valable qu'introuvable et ne vaut rien une fois trouvé. | | | | |
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| doute | | | La foi en soi - une double aberration qui, curieusement, s'avère être plus acceptable que la connaissance de soi, où, systématiquement, on se trompe soit de connaissance soit de soi. Comme quoi une double négation de la raison est parfois presque de la raison. | | | | |
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| doute | | | Tout homme lucide fait, tôt ou tard, cette découverte : s'imaginer l'emporte sur s'analyser, dans la vraisemblance et la qualité des contours de soi qu'on esquisse. | | | | |
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| doute | | | N'être que l'ombre de moi-même - une belle perspective, surtout si j'avais préféré une lumière mystérieuse aux banales lanternes de la cité. Encore mieux - que les ombres soient mon vrai ouvrage portant des reflets des nobles objets, filtrés par mon goût des ténèbres. | | | | |
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| doute | | | Le soi, dont on parle, représente, en nous, deux antagonistes : le soi inconnu, qui frissonne et appelle, et le soi connu, qui crée et maîtrise. Quand nous comprenons, que nos vraies défaites ne sont pas dues à l'adversité extérieure, mais à l'incommensurabilité entre nos deux soi, le muet et le bavard, tous les deux à l'intérieur de nous-mêmes, nous touchons au sentiment tragique. | | | | |
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| doute | | | La création est d'autant plus haute, que l'esprit se met du côté de l'inconnu et l'âme déborde vers le connu. C'est la victoire sur le soi connu que salue Lao Tseu : « Qui se vainc soi-même a la force de l'âme », puisque le soi inconnu, c'est l'âme. | | | | |
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| doute | | | Le soi se loge quelque part sous la boîte crânienne, observe la conscience et déclenche des actes ; aucun oracle delphique, aucun cogito, aucun réseau ne neurones ne m'éclaire sur son mystère ; il est la flèche de Zénon, qui, visiblement, vole, mais, pour ma raison, - reste immobile. Aucune solution donc du problème grec de connaissance ni du problème égyptien de vérité (personne ne souleva mon voile), qui nous illuminerait sur le mystère du soi, où le connu et le vrai restent impuissants. | | | | |
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| doute | | | L'authenticité peut être définie comme l'appropriation de notre essence articulée ou attribuée, c'est à dire d'un reflet misérable d'un mystère lumineux, indicible et inclassable. | | | | |
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| doute | | | Mon âme a deux foyers : celui qui perçoit et celui qui conçoit ; le premier doit être romantique - être plein et, pourtant, vivre du manque ; le second doit être classique - vivre du vide et créer la plénitude. La vie, projetée vers la profondeur, prend forme de l'être, projetée en hauteur - le fond du créer. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre l'origine de « Qui n'est pas contre vous, est avec vous » de Jésus, ce n'est pas la peine de sonder son cœur, il suffit de remarquer, que cet excellent logicien le déduisit de son « Qui n'est pas avec Moi, est contre Moi ». L'erreur des hommes est d'y prendre le moi inconnu pour le connu, sinon ils auraient moins de peur et plus d'espérance. | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni un but salutaire ni une contrainte problématique, mais un mystérieux commencement, le point zéro, jamais en contact avec le premier pas. L'idéal : commencer par le soi inconnu, finir par le soi connu. | | | | |
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| doute | | | Se prendre pour un astre ou pour la nuit est également sans lendemain ni envergure ; être source des ombres, sans savoir si l'on est dans l'espace ou dans le temps, est plus réaliste et ambitieux. | | | | |
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| doute | | | Partir de soi, aller vers soi - deux errances, de banalité égale, et ayant pour origine l'idée d'un soi connu ou connaissable, et aboutissant, logiquement, dans des étables. Le seul soi crédible est le soi sculpté, hors tout chemin, dans des ruines d'un soi immémorial, et exposé non pas au musée ou en librairie, mais au fond de mon souterrain ironique, où je place ma tour d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | L'activation du moi inconnu apporte aussi peu à la connaissance du vrai que celle du moi connu - à la justification du beau ou du bon. Pourtant, leurs substances, dans nos modèles, sont de même nature. L'a priori de la représentation est désavoué par une interprétation, câblée trop profondément pour notre cervelle surfacique. | | | | |
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| doute | | | Ces moments magiques, où le soi secret se manifeste : par un son, par un ton, par un fond ; aucune suite, aucun développement, on cherche à envelopper cet état d'âme, on ne s'intéresse qu'à sa naissance - c'est cela, le goût des commencements. « Ne me séduit que ce qui me précède » - Cioran - tu aurais pu ajouter - et ce qui m'achève. | | | | |
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| doute | | | Me connaître ou ne connaître que ce qui est à moi, c'est la même chose. Mon soi inconnu est inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | On devient son soi connu, on est son soi inconnu. Une belle et inaccessible ambition : rendre la hauteur du devenir - digne de la profondeur de l'être. Mais l'expiration ne saurait jamais être asymptote de l'inspiration. | | | | |
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| doute | | | Ma main droite caresse ma main gauche ; laquelle est plus proche de ma conscience ? - la caressante ou la caressée ? le sujet ou l'objet ? La même perplexité qu'entre le corps et l'âme. Mais ce déclic ne se produit pas entre l'entendeur et le parleur, lorsque je m'écoute parler. L'ouïe et la vue ne font pas partie du corps ; je ne me vois ni ne m'écoute, mais ça se voit et ça s'écoute en moi. | | | | |
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| doute | | | Je peux raisonnablement prétendre à la maîtrise de mon esprit, mais je suis soumis à mon âme déchaînée et à mon cœur sans frein. Le meilleur de moi est ce qui ne m'appartient pas. | | | | |
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| doute | | | Qu'ignore, au juste, Narcisse ? - qu'il y ait d'autres visages ? que le visage ne soit pas à lui ? que le visage ne soit pas de lui ? Dès qu'on connaît la réponse, on n'est plus narcissique, c'est à dire qu'on se connaît, c'est à dire on est mort. | | | | |
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| doute | | | Il est impossible de jouer à cache-cache avec ce qui nous bouleverse de l'intérieur ; aucune révélation de notre moi, due à la sincérité ou à la perspicacité, n'est sérieuse ni intéressante. Celui qui, néanmoins, y croit, parle de recherche de la vérité et finit par tomber sur ce que trouve n'importe quel sot sans le moindre effort d'authenticité ou d'imagination. Seule une libre invention est capable de rendre quelques traits de notre visage, et encore… | | | | |
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| doute | | | Se perdre au milieu des problèmes ou de leurs solutions est signe de bêtise ; la sagesse est de reconnaître, que je me perde, entouré de mystères, tels que le monde, l'homme ou moi-même. | | | | |
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| doute | | | Rendre fidèlement le soi connu, inventer intuitivement le soi inconnu - telle est la ligne de démarcation entre l'homo faber et l'homo pictor. Celui qui s'attache à la claire poïésis ou celui qui pratique la tâtonnante mimesis. Mais un retournement sémantique déplorable fit, que la poésie inventive relève aujourd'hui de la mimesis, tandis que des narrations mimétiques reprirent la lourdeur de la poïésis. | | | | |
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| doute | | | Le soi, précieux et original, se refuse à la lumière, également répartie et le condamnant à la platitude ; je ne le perçois qu'illuminé par des étincelles soudaines ; l'exercice de Valéry ou de Nietzsche (der Versuch) relève de la même vision. | | | | |
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| doute | | | Un jour on comprend, qu'aucune voix divine n'anime l'univers, que même son bruit ne porte aucun message ; on ne s'abandonne plus à son ouïe, on se fait regard ; d'entendeur on devient compositeur ou interprète ; c'est dans la naissance de ma musique à moi que je finis par reconnaître le créateur : « Dieu est mort ; traduisez : Dieu, c'est moi »** - Lacoue-Labarthe. | | | | |
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| doute | | | Deux illusions sur le soi : l'illusion idéaliste - le soi est connu, c'est mon être, je le traduis fidèlement dans mes mots et mes idées ; l'illusion matérialiste ou existentialiste - le soi ne vient à l'existence qu'à travers mes actes. L'existence du soi est indubitable, mais il n'a ni sa substance, ni son langage, ni son sens ; on ne peut que le vénérer, ce qui aboutit soit à l'espérance (le soi serait immortel) soit au désespoir (le soi se réduirait aux essors, qui s'épuisent et meurent, sans laisser de traces fidèles). | | | | |
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| doute | | | Quelle autre démonstration d'une existence hors espace-temps que le moi, se révélant dans cette coordination miraculeuse entre les sens, le cerveau, les muscles, la conscience métaphysique ! Tous accessibles à tout moment et en toute circonstance, dans un parallélisme et une unité inconcevables ! | | | | |
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| doute | | | Me connaître, c'est comprendre l'instrument, dont je suis appelé à jouer : grosse caisse ou violon, harpe ou triangle ; mais cette connaissance n'existe guère pour l'homme-orchestre, l'homme-compositeur ou l'homme-silence, qui sont condamnés à se réinventer, en se vidant avant tout premier son. C'est la musique du monde qui se jouera en, de ou par moi. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu est fermé, il a besoin de clôture, sous les yeux ou sous les pieds, pour se retrouver entre proches ; le moi inconnu est ouvert, il a besoin d'horizons, pour continuer à converger vers le lointain inaccessible, et de firmaments, pour ne pas perdre de vue son étoile. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu est solidaire de mon fait et de ma pensée ; le moi inconnu n'est embrassé que de mon regard ; quand on ne fait pas cette différence, on se mêle les pédales : « Le moi fuit toujours mon regard, qui ne peut jamais l'atteindre. Mais l'idée de moi, elle, peut être nette » - F.Schlegel - « Anschauen können wir uns nicht, das Ich verschwindet uns dabei immer. Denken können wir uns aber freilich ». Le regard est le porte-parole du moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu se fait, même au-delà de l'existant ; le soi inconnu est, même dans l'inexistant. Parménide serait choqué, Heidegger peut-être pas. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, les tentatives de rationaliser le soi inconnu débouchent soit sur la superstition (la représentation religieuse), soit sur le charlatanisme (l'interprétation psychanalytique) ; seuls les doux rêveurs se contentent encore de le vénérer, irrationnel et irréductible. | | | | |
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| doute | | | Oui, je ne peux me réaliser qu'en tant qu'un jeu d'ombres, dans ce soi connu, articulé, fini, maîtrisable ; mais je dois vénérer la lumière de mon soi inconnu, indicible, infini, inaccessible. Comme une cible impossible, servant de mon étoile, et je sais que tout impossible extérieur intéressant a sa réplique dans moi-même. | | | | |
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| doute | | | Que je dissimule tous les faits de ma vie, ou bien que j'y obéisse à une sincérité impitoyable, les résultats seront, en tout point, comparables, dès qu'il s'agit d'entendre la vraie musique de mon âme. Et je comprendrai, que savoir éliminer tout bruit des faits et créer autour de mon soi un silence des choses, en est le moyen le plus sûr. | | | | |
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| doute | | | Zarathoustra, à midi sans ombres, la lumière étant portée par l'aigle et le serpent - comment s'imaginer le retour de cette aveuglante foi ? - à minuit, où tout n'est qu'ombre dévoilante, un chien hurlant à la lune, - une conversion, grâce au même vecteur, plutôt qu'inversion ou réévaluation des valeurs, le nihilisme extérieur (derrière moi, en-dessous de moi, hors de moi - hinter sich, unter sich, außer sich - Nietzsche) se convertissant en nihilisme intérieur (mon meilleur moi m'est inconnu). | | | | |
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| doute | | | C'est à son soi inconnu - inarticulé, invariant, insondable - qu'il faut appliquer les trois outils intellectuels que sont la transformation, l'amplification et le filtrage ; mais le conformisme et la routine nous poussent à nous en servir, pour gonfler le soi connu, commun et transparent, ou, pire, pour refléter la stature, déjà bien évaluée, des autres. | | | | |
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| doute | | | Le sujet est un outil de perception, le soi - un outil de conception, le Je - un outil de création ; et c'est la volonté (perceptio plus appetitus de Leibniz) qui les met, tous, à contribution pour aboutir aux représentations, c'est à dire, d'après Schopenhauer, au monde, sans que je fasse appel ni aux choses ni à autrui. | | | | |
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| doute | | | Le soi pur de Valéry est trop lié au tout du monde, le soi absolu de l'idéalisme transcendantal de Kant est trop mécanique, mon soi inconnu a l'avantage de ne se mêler ni des opérations analytiques ni des opérandes ensemblistes – il est l’algèbre de la création. | | | | |
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| doute | | | Reconnaître, que j'ignore mon soi, rend ma création plus mystérieuse, mon humilité - plus profonde et ma liberté - plus haute, puisqu'elle est plus sujette à s'abaisser sous l'autorité d'une connaissance que de s'aplatir sous le diktat d'une ignorance. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, ce sont nos prix, nos valeurs, nos fonctions ; le soi inconnu, ce sont nos invariants, nos vecteurs en dimensions cachées, nos singularités sans coordonnées, notre noyau toujours annihilé, plus pur que le soi pur. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c'est surtout notre visage ; mais le soi inconnu, peut-être, ne peut avoir que des hypostases (comme le moi pur - reines Ich - de Fichte ou Husserl). | | | | |
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| doute | | | Le soi connu n'est qu'une projection du soi inconnu ; celui-là, le Fermé, il a, pour frontière accessible, - l'horizon, dont on cherchera des approches ; le soi inconnu, cet Ouvert, a, pour frontière, - le firmament inaccessible, qui donne des ailes. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu se montre aux yeux, avec leurs prix et leurs mesures ; le soi inconnu se donne au regard et reste sans prix ni mesure. Le phénoménal représenté et le mental interprété. | | | | |
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| doute | | | À Heidegger, pour savoir ce qu'est l'être, il faut savoir ce que le soi inconnu est (« nur wenn ich weiß, wer ich bin, kann ich wissen, was sein heißt ») ; la résignation à l'ignorance de soi sacralise nos désirs, la seconde ignorance sacralise doublement notre intelligence. | | | | |
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| doute | | | Peu importe si je vise l'extérieur ou l'intérieur, peu importe si je suis le chemin des pieds ou des yeux, ce qui compte, c'est la part du mystère qui accompagne mon regard, c'est ainsi que je corrigerais Novalis, nous invitant à vénérer : « le chemin mystérieux vers l'intérieur » - « den geheimnisvollen Weg nach innen ». | | | | |
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| doute | | | L'une des contraintes les plus utiles que s'impose un bel esprit, avant de prendre la plume et faire résonner la musique de son soi inconnu – la saine méfiance devant ses propres forces, devant son soi connu ; les médiocres ont besoin de confiance en soi connu, pour se narrer, en raisonnant. | | | | |
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| doute | | | La jeunesse brille par la naïveté de sa bêtise : tout va de soi. La maturité se ternit par la pinaillerie de son intelligence : le soi va vers tout. L'horizon trop étroit – faute de moyens, le firmament trop bas – faute de contraintes. | | | | |
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| doute | | | Il y a un mysticisme d'impuissance, partant de l'indétermination des limites, et un mysticisme de puissance, que j'appellerais nihiliste, et qui consiste à me reconnaître Ouvert et à tendre, malgré tout et en deçà du soi inconnu, vers mes frontières, qui ne m'appartiennent pas, mais savoir, que, au-delà, le monde est fermé, pouvoir m'y basculer et atteindre ce qui, pour le soi inconnu, fut étranger, divin ou simplement inaccessible. | | | | |
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| doute | | | Dès que tu crois être en communication directe avec ton meilleur soi, le soi inconnu, pense au mot augustinien : « Si tu le comprends, ce n'est pas Dieu » - « Si enim comprehendis, non est Deus » - laisse les meilleures voix à leur miraculeuse inexistence. | | | | |
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| doute | | | Deux déviations de la pensée : la sécheresse monocorde d'une réflexion ou la sourde fébrilité d'une foi ; la musique est née de l'accord entre la méditation de mon soi connu et la préméditation de mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | L'évolution et l'éclair - telle est la trajectoire du soi connu ; des invariants et des ombres - tels sont des signes du soi inconnu. « J'ai conscience d'un soi identique, face à la diversité des représentations, que mon regard saisit » - Kant - « Ich bin mir des identischen Selbst bewußt, in Ansehung des Mannigfaltigen der mir in einer Anschauung gegebenen Vorstellungen » - ce soi identique et immuable est le seul à nous parler directement d'un certain être des choses. « Le problème est : dissocier en soi l'œil et le regard, séparer le moi authentique de cet autre qui pose » - Jankelevitch - je ne suis pas sûr, que notre acteur nous soit plus étranger que notre spectateur. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, celui qui veut, et le soi connu, celui qui peut, heureusement s'ignorent ; le premier insuffle le langage de rêves, le second le traduit en langage d'images et de mots ; l'âme, qui porte le regard, et l'esprit, qui peint les choses vues. « Cette étrangeté de soi à soi, qui est l'aiguillon de l'âme » - Levinas. | | | | |
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| doute | | | Avoir ou être, ces deux vacuités reflètent assez bien la frontière entre le soi connu et le soi inconnu : on est, sans posséder son meilleur soi. Je deviens. Et je maîtrise ce moi connu, qui connaît, doute et évolue. Mais je ne peux pas approcher l'immuable, le crédule et le créatif, qui est mon moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu est au soi inconnu ce que le devenir électif est à l'être effectif - une forme temporelle d'un contenu intemporel ; l'être justifie et bénit, mais ne se laisse pas appréhender. | | | | |
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| doute | | | Tenir en piètre estime le développement, m'occuper davantage du comment des mots que du pourquoi des idées, m'amuser aux jeux du langage, qui me font épouser des antinomies verbales sans répudier l'unité de mon souffle, - tel est le secret de la plus belle écriture, mais il suppose une maîtrise, une intelligence et un soi puissant, conscient et inconscient à la fois. Sur les axes, qui méritent mon regard, ce qui compte, c'est l'intensité de leurs extrémités et non pas mon choix d'un point privilégié, ma pose musicale et non pas ma position doctrinale. | | | | |
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| doute | | | Il y a deux sujets en moi : le soi inconnu - le spontané, l'esclave de l'interprétation inconsciente, et le soi connu – le réfléchi, le maître de la représentation. L'herméneute constant, proche de l'être, et l'ontologue évolutif et variable, se fixant dans l'étant. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître mon soi connu, il suffit de vouer à son image mes yeux ou mon esprit. Je ne peux pas connaître mon soi inconnu, je peux l'aimer, grâce à l'image, qu'en renvoie mon regard, c'est à dire mon âme. C'est, peut-être, l'objet tant convoité par Narcisse et qui l'empêche d'être immortel. Ne sont immortels que le désamour et l'imitation. La créature, la création, le créateur sont tous voués à néant. | | | | |
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| doute | | | Ce qui se passe dans mon âme est irréductible aux idées et mots ; aucune précision verbale ou conceptuelle ne m'en approche. « La franchise et la netteté, c'est ce qu'il vous faut, pour cacher vos propres pensées ou d'embrouiller celles des autres » - Disraeli - « Frank and explicit - that is the right line to take when you wish to conceal your own mind and confuse the minds of others » - la seule franchise avec soi-même, et encore, ne serait que musicale, donc au-delà des mots et pensées. Vos pensées, ce sont donc vos incertitudes, et vous cherchez à réduire au même état les pensées des autres - bon moyen, pour continuer à ne pas se connaître et, surtout, ne pas connaître les autres. Plus le mot est net, plus la pensée, en soi, perd de la sur-éminence, du relief, et finit par s'aplatir. | | | | |
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| doute | | | La raison devrait n'être qu'un cadre net de mon portrait flottant, tissé d'approximations et d'incertitudes. La raison est dans les mots et les représentations, et mon portrait est de frissons, de couleurs et de mélodies. Si, en me peignant, je suis d'accord avec la raison, c'est mon robot intérieur qui s'exprime. Si, dans mes traits de pinceau, j'ai peur de me tromper, c'est mon mouton extérieur qui me paralyse. | | | | |
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| doute | | | L'horreur ou l'émerveillement devant mon soi, que soi-disant je réussis enfin à connaître, sont des méprises, même si la seconde est plus honorable. Nos goûts et nos dégoûts ne devraient se former ni selon la connaissance de l'organe, ni selon la maîtrise de la fonction, mais selon la qualité de la création, dont on ignorera à jamais l'auteur et la source. | | | | |
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| doute | | | Une perte irréversible - perte de son obscurité innée. On ne peut rester soi-même que dans le noir. Le soi connu gagne d'être mis en lumière, mais le meilleur, le soi inconnu, ne se traduit clairement que par des imposteurs ; il n'est crédible qu'inventé. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu n'est que l'épiderme presque mort que caressent mes mots, mais seul le moi inconnu en est le vrai bénéficiaire vivant, c'est à dire excitant et excité. Mais ces mots ni ne l'expliquent ni ne l'éclairent : « Plus je m'explique, moins je me comprends ; tout n'est pas inexprimable en mots, uniquement la vérité vivante »** - Ionesco. | | | | |
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| doute | | | Dans mon livre, le fond, le sens, le volume viennent de mon soi connu ; la forme, la musique, la noblesse – de mon soi inconnu. Plus je m'identifie avec le second, plus j'aurai le droit de parler d'un livre consubstantiel avec son autheur (Montaigne) ; sinon, il ne serait qu'accidentel. | | | | |
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| doute | | | Si je tiens à la métaphore de théâtre, pour résumer la vie, ce qui le résume le mieux, ce serait le besoin de sauvegarder l'illusion enivrante, qu'il ne faut pas laisser éventer par de sobres vérités intempestives. Sur la scène de la vie, dès que l'illusion faiblit, il faut tirer le rideau. Si, en plus, je suis mon propre spectateur, je m'apercevrai, qu'en coulisses, on ruminera machinalement les paroles pathétiques, déplacées et désuètes. | | | | |
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| doute | | | Le sage, contrairement au niais, ne sait que rarement ce qu'il cherche : « On cherche l'absolu et ne trouve que le résolu » - Novalis - « Wir suchen überall das Unbedingte und finden immer nur Dinge ». Par ailleurs, il ne cherche même pas, ses trouvailles résultent du désir de donner de soi avec panache. Les autres prennent ce qu'ils trouvent. | | | | |
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| doute | | | Une fois exprimé, le sentiment n'est ni vrai ni faux, mais là où l'adulte robotisé applique une nomenclature du sens l'enfant accepte une maculature des sens. L'enfant est celui qui ignore totalement ce qu'il est ; appréciez alors la double ironie d'Héraclite : « Nous ne sommes jamais plus près de notre moi que lorsque nous retrouvons la gravité des jeux des enfants ». | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu n'est pas quelque chose de plus, par rapport au soi connu, mais il est d'une autre substance, irréductible ni aux choses ni aux mots, n'admettant ni mesures ni sens. | | | | |
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| doute | | | L'origine d'un nouveau langage : naît-il dans la fraîcheur ou l'étrangeté de la requête, de la réponse, du modèle ? Ce qui dévoilera un poète, un sage ou un philosophe. | | | | |
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| doute | | | C'est dans la hauteur qu'on doute le mieux, les certitudes étant renvoyées vers les profondeurs ou platitudes. Nietzsche se trompe de dimension : « Il faut douter plus profondément » - « Es muß gründlicher gezweifelt werden », mais c'est toujours mieux que de ne pas douter de la plus grande des incertitudes - de notre moi (Descartes). La naissance de la pensée : choisir un bon langage, formuler une bonne négation, viser une bonne hauteur - une belle croyance émergera d'un beau doute. | | | | |
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| doute | | | Tous ceux qui font de la connaissance de soi - enfer de l'esprit, purgatoire de l'âme ou paradis du cœur – sont bêtes. Le soi est miraculeusement identique au monde d'ici-bas, dont l'essentiel nous restera à jamais inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent à prendre pleinement conscience de soi - ces trois couches, lourdes et indéfinissables, au-dessus de soi l'ensevelissent, sans lui apporter ni lumière ni ombres. Un signe de la sagesse serait d'être heureux et ému, puisque le meilleur soi, le soi inconnu, continue à faire jaillir de nouvelles questions. Le contraire de la sagesse s'appelle transparence, celle entre le questionnement naissant et ses réponses fixes. | | | | |
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| doute | | | Ce que produit notre soi connu a tendance d'être lumineux, mais le soi inconnu est enveloppé dans un épais mystère. Le second, l'inintelligible, semble n'être que ténèbres au premier, à l'intelligible. Ceux qui pensent n'être que transparence à eux-mêmes, exhibent des substances dont l'intelligibilité n'a d'égale que leur bêtise. | | | | |
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| doute | | | Le souffle, les couleurs et les rythmes se moquent de clarté, mais ils ne naissent qu'à travers toi-même ! Ne te presse pas à voir clair et à te détourner de toi-même : « Comment voir clair ? En renonçant à regarder à travers toi-même » - Tchaadaev. | | | | |
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| doute | | | L'existence de lois de la nature démunit de son aura tout subjectivisme transcendantal : qu'on se fie, intégralement, à ses sens ou qu'on s'en méfie, on aboutit aux mêmes modèles. Celui qui doute de l'existence de corps célestes, d'atomes ou d'espèces, bâtit des châteaux de cartes phénoménologiques ; celui qui n'en doute guère, envoie des vaisseaux inter-planétaires, maîtrise la matière et l'énergie et doute de soi-même. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, c'est le regard ; le soi connu ne produit que des représentations. « La conscience de mon soi dans la représentation Je n'est pas un regard, mais une représentation purement intellectuelle » - Kant - « Das Bewußtsein meiner selbst in der Vorstellung Ich ist gar keine Anschauung, sondern eine bloß intellektuelle Vorstellung ». | | | | |
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| doute | | | Ma vie se réduit à ce que j'éprouve, dans mon fond obscur, et à ce que je prouve, par mes formes lumineuses ; et il y faut installer une espèce de discipline militaire : obéir à mon soi inconnu et commander à mon soi connu. | | | | |
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| doute | | | L'esprit de suite est bon pour l'ingénieur et néfaste pour le poète. Le rêve n'est traduisible qu'en pointillé, les actes remplissent des chaînes. Je connais les autres par la mémoire en continu et je me découvre moi-même dans l'oubli des traces. Répète la noble prière de S.Weil : « Que je sois hors d'état d'enchaîner par la moindre liaison deux pensées »**. J'aime la raison qui prie et la foi qui lie. | | | | |
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| doute | | | L'inquiétude est connue pour donner de grandes ombres, même à ce qui est petit. Mais la quiétude nous débarrasse de tout souci d'ombres, sans lesquelles on ne verra jamais rien de grand. Douter de soi injecte une saine dose d'intranquillité. « L'artiste n'atteint rien de haut, s'il ne doute pas de soi-même » - de Vinci - « Quel pittore che non dubita, poco acquista ». | | | | |
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| doute | | | On ne retire pas grand-chose des contacts avec un autre soi-même ; la rencontre, que je dois appeler de mes vœux, est celle entre mon soi connu et mon soi inconnu, entre la forme de mon esprit et le fond de mon âme, entre la matière et la manière. Les autres ne sont que de la matière, dont peuvent se passer mes meilleures formes. | | | | |
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| doute | | | Se connaître, l'une de ces fumisteries, héritées de l'Antiquité. Pour évaluer mon soi connu – nul besoin d'introspection : les sources de mes goûts et de mes passions sont communes à tous mes contemporains, autant scruter mon voisin plutôt que fouiller, vaguement, dans ma conscience insaisissable. Mais le soi inconnu, par définition, n'est qu'une étincelle divine du génie, qui n'a ni un langage fonctionnel ni un outillage intellectuel ; il m'inspire sans se dévoiler ; si je prétends le connaître, je me trompe de cerveau ou d'yeux. | | | | |
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| doute | | | Sombrer dans la sagesse, se surmonter, se connaître, retrouver la paix et l'entente avec soi-même – une perspective minable et impossible. En revanche, une sensation cuisante, que je ne pourrais être d'aucun secours à moi-même. Je me repais de désistements et de capitulations. | | | | |
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| doute | | | Quand on se connaît, on vit dans la solution connue ; quand on se cherche - dans le problème du soi inconnu ; quand on s'invente - dans le mystère du soi inconnaissable. « On n'est ridicule que lorsqu'on ne veut pas être ce qu'on n'est pas »* - Leopardi - « Le persone non sono ridicole se non quando non vogliono essere ciò che non sono ». | | | | |
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| doute | | | Être jeune : continuer à ne pas se connaître, à ne pas vouloir se ressembler, à entretenir l'ubiquité entre le regard et le geste : « Seul le creux se connaît »* - Wilde - « Only the shallow know themselves » - mais les creux seraient en nombre : « À tous les hommes il est accordé de se connaître » - Héraclite - ce don des sots s'est vu, apparemment, quelques refus. | | | | |
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| doute | | | Vouloir se connaître est une illusion, mais vouloir être reconnu est une bêtise. « Veux-tu être connu de tous ? tâche d'abord de ne connaître personne » - Sénèque - « Vis omnibus esse notus ? prius effice, ut neminem noveris ». Trouve le bonheur dans les étincelles de ton soi inconnu ; ne compte pas sur les bluettes de ton soi connu. « Être heureux, c'est pouvoir se voir sans horreur » - Benjamin - « Glücklich sein heißt ohne Schrecken seiner selbst innewerden können ». | | | | |
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| doute | | | Se moquer des oracles delphiques, de « Deviens ce que tu es » - Pythagore et Pindare, de « Sei was du bist » de F.Schlegel, de « Werde was du bist » de Nietzsche - s'inventer en toute occasion (entwerden) - « se piper soi-même » (Pascal). Sois ce que tu deviens (ce que fait de toi ta plume) ! | | | | |
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| doute | | | Les profondeurs de l'esprit sont aussi insondables que les hauteurs de l'âme. Je suis dangereusement près de la platitude, lorsque je ne parle qu'au nom de mon soi connu. Le talent est le seul interlocuteur de mon soi inconnu, parlant les deux langages : l'intelligence et la noblesse. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu se livre à l'âme tâtonnante et fuit la pensée cohérente ; là, où parle le soi connu, le chœur s'y faufile et, souvent, me gouverne. Dès que j'ai envie d'être là où je pense, je me retrouve en étable. « Là où je suis, il n'y a plus à penser » - Artaud. Pour le soi inconnu, je suis vient d'être ; pour le connu - de suivre. | | | | |
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| doute | | | Comment parvenir aux commencements ? - en comprenant ce qui ne l'est pas, en l'éliminant, - donc, par des contraintes. Une fois la durée ou l'enchaînement interdits, mon soi inconnu n'aura qu'un seul interprète possible - mon génie ; et sans le génie, je ne suis que médiation. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c'est à dire l'esprit, dispose de la noblesse et de l'intelligence, qui sont des espèces d'aigle et de serpent de l'artiste Zarathoustra, pour lui rappeler la hauteur des cercles de l'existence ; mais le talent appartient au soi inconnu, et il n'est pas les yeux, mais le regard de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Notre soi inconnu étant notre limite inaccessible, le soi connu devrait renoncer à tout achèvement et ne s'occuper que des commencements et des élans vers les limites, être un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Pour que je me tourne du côté de mon soi inconnu, il y a une technique facile : reporter l'admiration des organes – y compris de mon esprit, y compris de mon âme – sur leurs fonctions. C'est ici que j'ai la sensation de faire partie de ce qui, tout en étant moi, est plus grand que moi – l'unification enrichissante, mystifiante, rehaussante. La hauteur d'une admiration est ce que la profondeur est à la connaissance – un contact, ou son illusion, d'avec l'au-delà. | | | | |
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| doute | | | Réduits à l'homme, l'être heideggérien est mon soi inconnu, et son étant – mon soi connu ; et c'est Héraclite qui nous met d'accord : ce qui fait apparaître, c'est à dire la nature ou l'être, aime à se voiler. | | | | |
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| doute | | | Mieux je fouille l'homme intérieur en moi, plus je comprends, que presque tout y est, dans une certaine perspective, assez commun - mes images, mes sentiments, mes pensées. Et que mon cachottier soi inconnu se manifeste mieux, lorsque je me quitte, pour prier, aimer ou m'étonner. Et je ne retournerai en moi que pour créer. | | | | |
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| doute | | | Le soi, c'est l'être et la liberté, et le moi, c'est l'étant et la solitude ; ce sont, peut-être, le soi inconnu qui t'inonde de lumière, et le soi connu qui n'émet que des ombres. | | | | |
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| doute | | | Celui qui pense que, pour prendre du champ et devenir 'objectif', il faut s'écarter de soi-même, se trompe – notre soi ne nous quitte jamais. Sans la fabuleuse servilité de notre cerveau et de nos muscles, nous ne saurions rien de notre liberté ! Et nous ne pouvons juger de notre lumière que selon la qualité de nos ombres. | | | | |
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| doute | | | Le talent aide à développer le fond ; le génie se charge de l'envelopper de formes. Le génie ne serait que le soi inconnu d'un créateur. « Le développement consiste à s'éloigner de soi, en rendant le moi infini, et à revenir à soi, en rendant le moi fini » - Kierkegaard – on n'y modifie pas le même interlocuteur, on en change. | | | | |
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| doute | | | Être ou paraître – cette paire est encore un candidat à la synonymie avec mon soi duel, l'inconnu et le connu : m'abandonner au premier et maîtriser le second ; ne pas chercher, comme les philosophes, à y inverser les verbes. | | | | |
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| doute | | | Les visages, les actes, les pensées des autres m'apprennent presque tout sur ce qu'est mon soi connu ; ils ne m'apprennent presque rien sur mon soi inconnu. Et même moi-même, j'ai beau interroger ce dernier, je n'entendrai jamais de réponses intelligibles ; il se réduit aux questions, dans un langage musical, qui surgissent au fond du silence de mon âme, pour la bouleverser et s'évanouir. « Troublé par le mystère, ton esprit, en se cherchant, se fuit » - Schelling - « Der Geist, der, wunderbar getäuscht, sich selber suchend, sich selber flieht ». | | | | |
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| doute | | | J'entends la musique de mon soi inconnu, c'est à dire son élan, son intensité et sa mélodie ; ce langage défie tout verbalisme, toute représentation ; pourtant, il s'agit de le traduire par mon soi connu, maître du verbe et du concept. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est un centre, et le soi connu – la circonférence, parcourue par mon regard et calculée d'après ma culture. La culture est un faisceau de rayons, dans lesquels furent entreprises des tentatives, réussies ou échouées, tentatives des autres de capter le beau. La culture est ainsi une excellente contrainte, m'épargnant des sentiers battus, où il n'y a plus rien de grandiose à prospecter. | | | | |
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| doute | | | Tel le Dieu des Chrétiens, le soi inconnu s'incarne en plusieurs hypostases, plus ou moins équivalentes, mais dont les domaines d'excellence n'ont pas de frontières communes ; elles ne collaborent ni ne se chamaillent ; Pascal sème des zizanies impossibles : « Chaque moi est ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ». | | | | |
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| doute | | | Le visage de ceux qui proclament, doctes, se chercher est, d'habitude, déjà une copie en dur d'un prototype grégaire ; ils cherchent des finalités sur des sentiers battus ; le vrai, le grand, le mystérieux soi ne se manifeste que si l'on fuit son soi visible, sans craindre les impasses, et ne vit que des commencements, des amorces, les pieds en paix et le regard en feu. | | | | |
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| doute | | | Aucune empreinte fidèle de mon vrai visage n'est possible ; il ne peut se manifester que par des masques, que je fabrique en fonction de ma vision des rôles à jouer, des scènes à monter et des spectateurs, curieux de mes prodiges. | | | | |
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| doute | | | Parler d'identité, ou même d'écarts, entre le soi connu et le soi inconnu – est absurde, puisqu'ils sont incommensurables, l'un est dans les valeurs et l'autre n'est que les vecteurs. Ou, puisque le mot vecteur a deux acceptions : le premier est dans le vecteur qui porte, et le second – dans celui qui indique la direction ; ce serait le yin-yang chinois. | | | | |
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| doute | | | Tsvétaeva - un don organique total, aucune adaptation au mécanique. Quelqu'un, qui croît et se sculpte, comme un arbre ou un Narcisse, ce qui est mieux que grandir ou se construire : « Tsvétaeva ne se maîtrisait pas, ne se construisait pas, elle ne se connaissait même pas et cultivait cette ignorance » - Berbérova - « Цветаева не владела собой, не строила себя, даже не знала себя и культивировала это незнание » - voilà encore de l'ignorance étoilée ! Si les autres ne vivent que de leur soi connu et maîtrisé et ignorent leur soi inconnu et sacré, c'est qu'ils s'éloignent de l'ange et s'approchent du robot. | | | | |
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| doute | | | Se confirmer ou se renier, en continu, - deux inerties, qui empêchent de créer, cet acte qui est toujours sporadique, en pointillé, en rupture. | | | | |
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| doute | | | Signe de sottise : l'accord systématique avec soi-même. L'accord chaotique l'est davantage. Il faut que l'accord naisse dans le mot, effleure la chose et meure dans l'idée. Le soi se dilue dans le mot en soi, dans l'idée en soi (Platon) dans la chose en soi (Kant). | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est aussi taciturne que Dieu ; il ne sert à rien de lui poser des questions ou de lui présenter des réponses. Mais la conscience de sa mystérieuse présence nous rend plus nobles, plus intelligents et même, peut-être, plus grands : « Celui qui écoute son grand soi devient plus grand, celui qui écoute le petit – plus petit » - Mencius. | | | | |
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| doute | | | Tout mon soi connu est dans le devenir, dans l’action ou la création ; c’est ainsi qu’il esquisse ou atteint l’être qui n’est autre chose que mon soi inconnu. « Vis-à-vis de soi-même, l’homme se fait inconnu. Il agit sur son être »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Si mon regard naïf en moi ou autour de moi (Bergson) ne produit pas de système (château, phare, ruines), cela voudrait dire, que mon soi est trop encombré de choses disparates, ou bien que je manque de regard architectural, et que j'ai beau être peintre en bâtiment, je ne serai jamais un peintre. Mieux je me vide des autres, plus systématique sera mon message. | | | | |
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| doute | | | Ils veulent tout réduire à ce qui leur paraît être connu : au Moi et au Monde - vouloir et pouvoir. Je ne suis attiré que par deux monumentales inconnues : Soi et X - souffle divin et substitutions harmonieuses. | | | | |
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| doute | | | La bonne imposture - la création de solitaire entravé ; la mauvaise - le libre dialogue avec le soi inconnu. Wagner, à son insu, traduisit cette amère ironie : « Seul celui qui est en accord avec soi-même est libre » - « Wer ganz seinem Wesen gemäß, vollkommen im Einklang ist, der ist frei ». | | | | |
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| doute | | | Plus on se livre à une analyse rigoureuse, mieux on comprend, qu'une synthèse arbitraire promet plus de nuances et même d'idées. « Dans le regard sur mon soi, je donne à la représentation une préférence par rapport à l'interprétation » - Schiller - « An sich selbst gebe ich der Darstellung vor der Untersuchung den Vorzug ». | | | | |
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| doute | | | Notre vrai soi est un grand muet, comme Dieu ou la réalité ; être d'accord avec soi-même est une ânerie impossible. Mieux on s'interroge, moins on se comprend. « L'homme est un inconnu pour lui-même, et il ne sait jamais ce qu'il est capable de produire sous une provocation neuve » (volé chez St Augustin) - Claudel. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu se traduit par la lumière, caressante et certaine : les ombres, tragiques et furtives, traduisent le soi inconnu : « Le moi inconnu exige un milieu éphémère, comme en offrent les ombres » - Kierkegaard. | | | | |
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| doute | | | Les vertus horizontales de la simplicité en pensées, sans grandeur, conduisent à l'authenticité en actes, sans saveur. « La simplicité et la platitude sont un gage de l'authenticité ; à l'opposé de la saveur dont l'intensité est condamnée à s'user » - Confucius. La platitude inusable préservera mon soi, connu et authentique, mais mon soi inconnu, imposteur et savoureux, ne se manifeste que par l'intensité ! | | | | |
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| doute | | | L'Ego, le moi, le Je - celui qui cherche, celui qui se cherche, celui qui trouve - trois facettes pleines, se refermant sur un vide innommable. | | | | |
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| doute | | | Deux porte-voix possibles, pour m'exprimer : le soi connu ou le soi inconnu. Mes maîtrises et mes expériences, ou mes perditions et mes rêves ? Dois-je coller mon verbe à mon corps et à mon esprit, pour qu'il en soit solidaire, ou bien dois-je créer un personnage imaginaire, en contact mystérieux avec mon âme irresponsable, tenant des propos imprévisibles ? Je penche pour le second choix, mais ce que furent Socrate pour Platon, Zadig pour Voltaire, Zarathoustra pour Nietzsche, s'appelle, chez moi, - mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | L'homme, qui ne maîtrise pas la forme, est un objet, sur lequel tombent des lumières aléatoires et renvoient sur un fond commun des ombres anonymes. Le rêve : être la nuit, sous ma propre étoile, dont les plus belles des ombres sont projetées par moi-même. | | | | |
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| doute | | | Ni l'action ni la réflexion ni même les larmes ne traduisent pas fidèlement mon soi inconnu ; le corps, l'esprit, le cœur sont impuissants dans leurs recherches, seules comptent les trouvailles de l'âme, surgies du talent. | | | | |
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| doute | | | Le contraire de la volonté de puissance, c'est l'inertie du soi connu, se prenant pour seul juge de ses actes ; la volonté de puissance, c'est, la domination que le soi inconnu impose au soi connu, domination par le ton, l'intensité, la hauteur. Quant aux autres, seul mon soi connu communique avec eux ; je leur vouerai mon énergie, mais je garderai pour moi mon dynamisme. | | | | |
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| doute | | | Je compose des ombres, sans pouvoir identifier ou développer la lumière et en enveloppant, jalousement, les choses, qui les projettent. L'expérience montre, que prétendre connaître les coordonnées de l'astre ou les contours des objets nous rend transparents, c'est à dire sans visage ni ombre. | | | | |
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| doute | | | Pascal, avant Dostoïevsky et Nietzsche, discerna nettement nos deux hypostases – l'ange et la bête. Mon soi inconnu est l'ange, et mon soi connu – la bête. Et il n'y a pas d'états intermédiaires entre les deux ; l'un fournit la lumière, l'autre en profite, pour jeter ses ombres. C'est pourquoi je suis sceptique face au grand midi nietzschéen : « entre la bête et le surhomme » - « der grosse Mittag zwischen Thier und Übermensch ». Le matin du commencement, sacré par l'ange, inspire la bête. | | | | |
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| doute | | | Il n'y a pas, en nous, de points fixes, par rapport auxquels on puisse calculer. Nous sommes toujours sur une circonférence avec une origine, qui nous maintient, tout en restant inaccessible. | | | | |
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| doute | | | La puissance et le talent appartiennent au soi connu ; le soi inconnu détermine la hauteur et envoie l’inspiration. Les amateurs de l’absolu, de la toute-puissance, inversent leurs rôles : « Le soi inconnu se définit comme une puissance absolue » - Schelling - « Das unendliche Ich ist als absolute Macht bestimmt ». | | | | |
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| doute | | | Aux deux extrémités du cogito, le soi connu pense, et le soi inconnu est. | | | | |
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| doute | | | Le cheminement du soi connu au soi inconnu : grattez le penser, vous trouverez, en-dessous, le croire ; répétez avec le croire, vous tomberez sur le sentir ; un dernier grattage, et vous restez avec le vouloir – la volonté de jouissance, ou de puissance, de la pensée, de la foi, du sentiment. Du soi connu, clair et distinct, du Fermé donc, vous arriverez au soi inconnu, obscur et sans limites, – à l’Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Les meilleures manifestations de mon soi inconnu sont imprévisibles ; je ne suis sûr de rester moi-même que dans le plat, l’évident, le consensuel. Les pseudo-connaisseurs disent : « Le sage est toujours fidèle à lui-même » - Sextus Empiricus. | | | | |
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| doute | | | Je peux aimer, et même vénérer, mon soi inconnu, mais mon soi connu ne mérite que du respect, de la honte ou de l’indifférence ; malheureusement, on donne à ces deux attitudes incomparables le même nom de passions« La source de nos passions est l’amour de soi » - Rousseau – ce qu’on doit saluer dans le premier cas, on doit le regretter dans le second. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes : un tamis, dans lequel je fais passer mes idées et mes mots. Jouer sur la largeur des mailles, ramasser des rechutes, constater l'agrandissement de ce qui reste à moi. C'est une bonne contrainte horizontale. Son équivalent vertical serait un regard, qui empêche de m'attarder sur des choses basses. | | | | |
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| doute | | | Je ne me connais qu’en multitude (cette nourriture terrestre, servie par les autres) ; en solitude, j’affronte mon soi inconnu (cette drogue céleste, me plongeant dans l’étonnement de moi-même, insaisissable). | | | | |
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| doute | | | Être ou devenir ce que je suis : dans le premier cas, je ne fais qu’écouter mes sens et en vivre la merveille ou la béatitude ; dans le second, j’écoute la voix de mon soi inconnu, m’invitant à créer de l’invisible, de l’ineffable, de l’impossible. Donc, le contraire du sois ce que tu es, ce n’est ni dissimulation ni imposture, mais la création, c’est-à-dire le deviens ce que tu es. | | | | |
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| doute | | | On ne peut connaître ni soi-même ni ses limites ; on ne peut que croire en un soi divin, soi inconnu, et l’on peut éprouver l’élan vers ses limites inaccessibles ; dans les deux cas, on perd sa paix d’âme, fondée sur la connaissance, et l’on vit de son « cor inquietum » (St-Augustin). | | | | |
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| doute | | | Ces va et vient, ces rapprochements et éloignements, ces reniements et acquiescements, ces fraternités et adversités, qui se déroulent entre ce que mon soi inconnu veut et ce que mon soi connu peut. Le talent permet d’en créer des axes continus, sur lesquels s’exerce l’éternel retour, grâce à la même intensité, artistique et vitale. Et c’est ce que Valéry reproche à Nietzsche : « Sa folie est de confondre ce qu’il est avec ce qui peut s’écrire ». | | | | |
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| doute | | | Il est facile de commencer au milieu des sentiers battus ; il est difficile de découvrir un vrai commencement. Le soi connu commence ; le soi inconnu vit du commencement. « Mon soi infini veut commencer au commencement » - Kierkegaard. | | | | |
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| doute | | | Mes mots et mes actes admettent deux interprétations – dans le contexte temporel où se compose le discours objectif de mon soi connu, ou bien dans le contexte spatial où se joue la musique subjective de mon soi inconnu, bref dans le devenir ou dans l’être. Mais qui entendra « ce moi obscur, incapable de s’objectiver en esprit, âme, cœur » - H.F.Amiel ? | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu tenta de parler à la terre ; trop absorbée par sa lumière et ses bavardages, elle se moqua de mes fébrilités obscures. Ulcéré, je fus presque forcé de me tourner vers le silence du ciel ; ses ténèbres et sa bonne oreille réveillèrent la musique de mon soi inconnu. Interdit de solidarité humaine, je découvrais la fraternité divine. | | | | |
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| doute | | | Dans la lumière commune, où se formulent des problèmes et se cherchent des solutions, toute tentative d’entrer en contact avec mon soi inconnu échoue ; celui-ci ne se laisse apercevoir que dans l’obscurité solitaire, où se donnent rendez-vous tous les mystères. | | | | |
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| doute | | | La liberté est indissociable aussi bien du soi connu que du soi inconnu. Parmi ses innombrables facettes, seule la liberté inconditionnée, comprenant l’éthique et l’esthétique, encadre le soi inconnu, portant une mauvaise conscience et subissant l’appel de la beauté. La liberté banale, commune, conditionnelle, guide le soi connu. Confondre ces deux libertés, réduire le premier soi au second, en faire le Soi Absolu, opposé au monde, est l’erreur commune des philosophes idéalistes allemands. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu n’intervient pas en formulation de mes buts, n’accompagne pas mes parcours ; il semble ne faire qu’inspirer ou bénir mes commencements. « Mystérieuse Moi, tu vas te reconnaître au lever des aurores »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | L’écoute de mon essence, c’est-à-dire de mon soi inconnu, permet de reconstituer l’arbre de mon existence - le parcours de mon soi connu - de la graine à la souche - et de pouvoir « me considérer comme un arbre »* - Montaigne - et me peindre ! | | | | |
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| doute | | | Pour le matérialiste, il n’y a qu’un seul soi – le connu, qui ne fait que voir et agir ; pour l’idéaliste, il y a, de plus, un soi inconnu, celui qui fait que le soi connu maîtrise, en plus, le regard et le rêve, à l’instant où un courant le relie, mystérieusement, au soi inconnu, l’instant appelé inspiration, prière ou extase. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent nihilisme la proclamation que ni Dieu ni la morale ni le bon sens ne contrôlent plus la pensée, et qu’il faille se soumettre à l’absurdité de l’existence. La source de ma pensée et de ma musique est mon soi inconnu, qui me souffle le sens exaltant de ma vie ; et l’écoute de ce souffle me remplace toute recherche du divin extérieur ou d’un Bien normalisé. Mon Vrai rejoindrait l’universel, mais mon Beau ne traduirait que ce souffle unique. Voilà le nihilisme qui me rendit à moi-même. | | | | |
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| doute | | | La matière, la vie, le moi sont inséparables et se trouvent fusionnés dans ma conscience – mon corps-esprit qui sait, mon cœur qui sent, mon âme qui crée, et qui occupent le même centre de mes soucis. Y placer une seule de ces parties-substances est absurde, puisque l’absence des autres parties priverait de sens le tout. | | | | |
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| doute | | | Ma chair mystique s’appelle soi inconnu ; ma chair éthico-esthétique s’appelle soi connu. De leur fusion doit naître le verbe d’artiste, ce qui est plus plausible, que l’Incarnation d’un Verbe stérile. | | | | |
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| doute | | | Tout le sens de la création humaine consiste à surmonter les horreurs, les grisailles, les énigmes, qui percent en toute création divine, et à finir par un OUI douloureux, extatique, fantasmagorique à cette œuvre grandiose et mystérieuse. Le NON de mon soi connu se narre ; le OUI de mon soi inconnu se chante. L’éternel retour est le passage de la narration au chant. | | | | |
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| doute | | | Comme la vue aide à former mon regard sur l’invisible, l’ouïe devrait servir à entendre mon soi inconnu. « La voix de mon soi connu doit devenir celle de mon soi inconnu » - S.Freud - « Wo es war, soll ich werden ». | | | | |
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| doute | | | Le soi connu a ses racines – la représentation, le langage, la pensée ; le soi inconnu a sa canopée – le valoir (le talent), le devoir (l’éthique), le vouloir (la noblesse). | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, ce sont mon esprit certain et mon cœur incertain ; le soi inconnu, c’est mon âme qui m’attire vers telles certitudes ou tels doutes - « Ce Moi, c’est-à-dire l’Âme, par laquelle je suis ce que je suis »*** - Descartes - où de très belles ambigüités surgissent, avec des substitutions des verbes suivre ou être ! | | | | |
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| doute | | | Ma conscience – la maîtrise de la cohérence de mes gestes, de mes mots, de mes idées – c’est le souci de mon soi connu. Mon soi inconnu relève de l’inconscience, orientant mon regard, animant mes états d’âme, me faisant quitter la voie certaine de mon intérêt droit, bref agissant au nom des valeurs incompréhensibles. Le banal, on le comprend ; et l’on ne peut que croire en merveilleux, même incompréhensible : « La plus grave des erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi » - Alain – tout réduire au conscient n’est peut-être pas une erreur, mais c’est une bêtise. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c’est la représentation, la puissance ; le soi inconnu, c’est la volonté, la musique. « La multitude ne comprend pas, comment, différant de soi, on s’accorde à soi, telle l’harmonie entre l’arc et la lyre »*** - Héraclite. | | | | |
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| doute | | | Le savoir, assurant tes performances (à défaut des compétences) devint si commun, que les différences avec les esprits des autres cessèrent d’être capitales. En revanche, le gouffre entre tes soi connu et soi inconnu reste aussi infranchissable. « Il se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui » - Montaigne. Ici, c'est le géomètre qui mesure les distances, en unités d'empathie (Einfühlung) ; là-bas - l'ignorant que nous n'avouons pas être, devant autrui, pour préserver notre narcissisme ou notre sympathie pour notre soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Les circuits intégrés silencieux remplacèrent, dans nos cerveaux, des roues dentées grinçantes ou des fibres gémissantes. « Je n'approuve que ceux qui cherchent en gémissant » - Pascal. Gémir, c'est admettre, humblement ou fièrement, en musique, que ton soi arbitraire veut s’émanciper de la raison nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu agit dans l’horizontalité ; mon soi inconnu rêve dans la verticalité : dans la profondeur se forment ses joies, dans la hauteur tendent ses mélancolies. Et puisque le soi connu donne rendez-vous à l’inconnu en hauteur, il n’en retire que de la souffrance. « Atteindre la jouissance de mon soi profond, l’on touche à la plaie muette » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | L'inconscient se réduit aux réflexes ; ce n'est pas l'inconscient qui constitue le soi inconnu, mais la conscience inarticulable : l'éthique, l'esthétique, la mystique, ce qui échappe à la conscience articulée autour des sensations, concepts ou mots, conscience du soi connu. Deux péchés des temps modernes : l'oubli du soi inconnu ou, pire, sa réduction au soi connu. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est auréolé de tant de faiblesses – il ne dispose ni de visage, ni de langage, ni d’outillage. Mais, comme pour la qualité du regard les yeux sont de peu de poids, pour la qualité de l’écoute du soi inconnu les oreilles n’apportent rien de significatif – il faut compter sur la force de mon soi connu. « Plus le moi connaît sa force, moins il la propose en exemple » - A.Suarès. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu dispose d’une volonté (il la maîtrise), mais mon soi inconnu propose (inspire) une volonté de la volonté (comme une pensée sur la pensée, une musique sur la musique). C’est ce second soi qu’il s’agit de préserver : « La volonté de la volonté afin d’assurer son propre soi » - Heidegger - « Der Wille zum Wille zur Sicherung seiner selbst ». Il est instructif de se rappeler, que l’auteur oppose la volonté de la volonté à celle de l’action ou de la grandeur (Handeln, Grösse). | | | | |
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| doute | | | Mon corps est une prison ; c’est à travers ses barreaux que mon soi inconnu forme mon regard sur le monde. Ma conscience, ce sont des ruines, que parcourent les yeux de mon soi connu, pour en reconstituer l’origine. | | | | |
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| doute | | | Réfléchir, agir, gémir – je soupèse leurs poids, pour mesurer mon soi inconnu et je trouve une valeur proche de zéro. Leurs leviers se situent trop près des autres, de l’espèce, du temps qui court ou de l’espace qui se fige. Le seul élan, qui me projette dans une bonne direction, provient du rêve inaccessible, naissant et mourant en moi-même, transformé dans un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Être soi-même s’adresse à mon soi connu. Le soi inconnu n’a pas de langage à lui, et il ne peut donc se manifester ni par l’acte ni par la pensée ni par le style, il n’est qu’une source de mes valeurs éthiques et esthétiques. Mais à tout ce qu’il souffle peut se substituer la routine du soi connu ; l’être originaire et original, chez la plupart des hommes, est évincé par l’étant social et passager. L’essence de l’être est globalement irreprésentable ; sa partie représentée s’appelle l’étant. Donc, le bon slogan serait – écoute ton être ! « Ton épanouissement – la représentation de ton essence, en suivant le commandement : soi toi-même » - H.Hesse - « Deine Entfaltung – die Darstellung des eigenen Wesens nach dem Gebot : Sei Du Selbst » - dans les Commandements, il faut passer du verbe au nom. | | | | |
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| doute | | | Mon vrai soi est mon soi inconnu, qui inspire mes rêves. Je ne me reconnais pas dans mon soi connu qui produit mes actes et mes pensées et qui reste pour moi un étranger. Mais le soi inconnu n’a ni langage ni souffrance sur lesquels devra se pencher mon soi connu – l’origine d’une vraie philosophie. | | | | |
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| doute | | | Se connaître est peut-être reconnaître, qu’au-dessus de mon soi connu plane mon soi inconnu. Au-dessus de l’intelligence et du langage se cache la source du Bien et du Beau, qui inspire mais ne s’exprime pas. | | | | |
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| doute | | | Je cherche ce qui serait encore plus bête que renonce à ton soi ! et je trouve sois toi-même ! Tout homme a quatre hypostases, et rester soi-même peut vouloir dire, respectivement : abaisse-toi, hisse-toi, sois tel que la nature t’a fait, sois solidaire de ta tribu. Dans tous les cas, ton meilleur soi, le soi inconnu, est perdant – en intensité, en créativité, en hauteur, en noblesse, en originalité. | | | | |
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| doute | | | Ce qui, en moi, est invisible et illisible, mais qui est ressenti comme plus grand que mon soi connu, sensible et intelligible, je l’appelle - mon soi inconnu. Celui-ci est vénérable et implacable ; celui-là, sans être haïssable, est exprimable et malléable. Se sentir porteur du grand, au lieu de prétendre d’être grand, prétention pitoyable. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu n’est que lumière, et le soi connu est imprégné de ténèbres, occultant notre origine et notre fin. Quand le premier pénètre ou anime le second, l’homme devient penseur, créateur d’ombres. « La lumière divine met en fuite les ténèbres de l’âme » - St-Augustin - « Lux divina, animae tenebras fugat ». | | | | |
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| doute | | | Deux rêves obsèdent d’innombrables de mes nuits : je cherche des limites de mon jardin et je découvre que je n’y avais jamais mis les pieds ; dans ma vieille maison, je découvre une pièce, dont je ne soupçonnais pas l’existence. Le but inaccessible de mes élans ? Le séjour de mon soi inconnu ? Et pas de Freud, sous la main, pour demander une interprétation plus savante. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu communique avec l’ensemble de tous les possibles, hors du temps ; mon soi connu se réduit aux possibles réalisés, à la mémoire, donc au passé, au temps. | | | | |
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| doute | | | Se connaître - mon scepticisme, face à ce but, n’ayant ni fond ni forme, ni début ni sens, s’explique par l’analogie avec le principe d’indétermination de la physique quantique : mieux je perçois mon soi connu, moins bien je conçois grâce à mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Aucune mystique dans le langage, dans le rêve, dans la représentation, dans l’interprétation ; la mystique ne se trouve que dans la réalité. Pour tout esprit sain et objectif, cette réalité, qu’elle soit minérale, vitale ou spirituelle, est impossible, inimaginable, mystérieuse. Un philosophe devient mystique, s’il reconnaît le mystère du réel, ne se contente pas, dans son discours, de ne toucher que le connu, admet la présence d’éléments divins dans cette partie de sa conscience que j’appelle son soi inconnu. Le mystique est admirateur du Créateur (d’)Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu n’est qu’un émetteur, tandis que mon soi connu est, à la fois, récepteur et émetteur. Le soi inconnu émet des messages codés, dont le soi connu ignore le chiffre ; ces messages ne servent que d’inspiration excitante. Le soi connu émet des messages en clair, mais destinés aux capteurs, sachant deviner ma longueur – ou plutôt ma hauteur - d’onde. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu ne formule que des réponses ; les questions, contrairement aux réponses, n’ont pas besoin de langage, et c’est ton soi inconnu qui les crée en tant que champs d’attraction. C’est ainsi que tu crées un dialogue, pour ne pas tomber dans le piège des soliloques sans interlocuteur. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est une musique, qui émeut mon cœur, rehausse mon âme et approfondit mon esprit. Celui qui ne l’écoute pas ne vit que de son soi connu, dont l’abandon n’est pas répréhensible, il rend possible la découverte, la création, l’étonnement, mais dans la platitude du commun, puisque le soi connu est presque identique chez tous. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu est, essentiellement, une éponge, qui absorbe le monde extérieur et le conçoit sous la forme des représentations ; mon soi inconnu est une fontaine, une source intérieure, résumant mon valoir (que Schopenhauer réduit à sa seule facette, le vouloir, tandis qu’il y a aussi le pouvoir et le devoir, que voyait bien Nietzsche). | | | | |
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| doute | | | Savoir, c’est maîtriser le pourquoi ; croire, c’est se fier au comment. L’espérance, c’est la fidélité à son soi inconnu ; le désespoir, c’est son sacrifice au profit du soi connu. Ils se complètent, pour donner du relief à la vie. | | | | |
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| doute | | | Pour être sincère (ou cachottier), il faut déjà se connaître ; c’est pourquoi la sincérité ou la dissimulation ont un tel prestige chez les imbéciles. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme est un manque de sensibilité ou d’imagination ou d’humilité. Leur débordement, provoqué par un soi inconnu, s’appelle nihilisme, créatif et narcissique. | | | | |
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| doute | | | L’homme s’affirme soit par des doubles de soi-même (l’objet reflétant le sujet), soit par des ombres (le sujet reflétant l’objet) ; dans le premier cas, un miroir suffit ; dans le second, on a besoin de lumière et d’objets sélectifs - dans l’ombre le sujet se fusionne avec l’objet. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu assume mes idées ; mon soi inconnu assume mon être. Parménide : « Le soi c'est de penser, de même que d'être » - veut les fusionner, ce qui est impossible. | | | | |
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| doute | | | Le retour éternel souligne le (pré-)commencement unique de toutes les entreprises d’un créateur, d’un artiste. Aucun parallèle quelconque avec l'immortalité d’âme. Le retour éternel est pratiqué par notre esprit mortel (le soi connu, développeur de finalités), prêtant son oreille à notre âme (le soi inconnu, inspiratrice de commencements). | | | | |
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| doute | | | Dans l’art, l’essentiel, pour tout créateur, est que son soi connu souffre et que son soi inconnu, tout en inspirant le premier, est dépourvu de langages (de mots, d’idées, d’images) que ce premier doit inventer. Ce tableau résume le contenu d’une vraie philosophie, qui devrait réveiller les consolations du premier et deviner les langages du second. Cette philosophie ne serait ni ce qu’on dissimule de son soi connu (Nietzsche) ni ce qu’on ignore de son soi inconnu (B.Russell). | | | | |
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| doute | | | L’instant où ton soi connu est touché par ton soi inconnu, par ton âme donc, est instant d’inspiration. Mais Hugo associe l’âme au soi connu : « Les âmes, les moi mystérieux, vont vers le grand moi ». Le soi inconnu est atemporel et immobile ; seul le soi connu connaît les lieux et les dates. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu ne se transforme pas en soi connu (à la façon de l’être-pour-soi se mutant en l’être-en-soi hégélien ou sartrien) et il n’a pas besoin pour cela d’un soi des autres. Le soi inconnu est une source mystérieuse, ne quittant jamais la hauteur, constituant l’élan et son intensité ; le soi connu les traduit en jaillissement d’images, dans le commencement, gorgé de musique et d’idées, fidèle à la hauteur génitrice. | | | | |
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| doute | | | J’exagère un peu moins que Valéry, pour désigner notre soi mystérieux ; pour Valéry, il est inconnaissable et pour moi - seulement inconnu. On ne connaît qu’à travers des représentations ; les relations en sont l’un des paradigmes. Or, des relations du soi inconnu avec le soi connu peuvent être définies en tant qu’influences, échos ou inspirations, ce qui met le premier dans le domaine du connaissable, bien qu’arbitraire. | | | | |
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| doute | | | L’âme enchantée sollicite l’esprit perspicace ; l’esprit cherche, l’âme trouve ; l’esprit met des contraintes, l’âme y adapte l’harmonie et les rythmes. Le soi inconnu motive l’âme ; le soi connu apporte des outils à l’esprit. | | | | |
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| doute | | | Dans le te connaître, il faut distinguer le connaître ton soi connu – ton savoir, ton goût, tes ambitions – et le connaître ton soi inconnu – les sources de tes désirs, l’intensité de ton regard, le sens de ta musique. Une tâche triviale et une tâche impossible. | | | | |
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| doute | | | Tu n’es toi-même que dans le commencement, puisque le parcours est mécanique et la cible – commune. Valéry est aussi intraitable : « Le commencement est délicat, la suite – étroite et la fin – toujours fausse »**. | | | | |
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| doute | | | La lumière des idées, et même celle des sentiments, est ou devient commune ; ne sont particulières que les ombres. La lumière n’est qu’un outil ; le créateur crée ses créatures – par des ombres. Celui qui porte des aliments et celui qui crée l’excitation. Le phos-phore ne devrait pas se faire trop d’illusions sur l’originalité, l’influence et les métamorphoses de ses lumières. « Porteur de lumière qui ne rendait lumineux personne » - Tchékhov - « Светлая личность, от которой никому не было светло » - c’est une banalité et non pas une tragédie ; la tragédie est l’incapacité de créer des ombres. | | | | |
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| doute | | | Il y a énormément de belles choses dont ton soi connu est capable mais en est inconscient ; c’est ton soi inconnu, aux rares instants de ses apparitions, qui porte ces choses à ta conscience et en gratifie ton soi connu, étonné, fier, heureux. | | | | |
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| doute | | | Je commence, comme tout le monde avec la sensation de suivre quelque chose de plus grand que mon humble soi ; vue de plus loin, ou de plus haut, cette grandeur s’avère appartenir à mon soi inconnu, le soi exécutant n’étant que mon soi connu, et je reçois une belle dose d’étonnement et de fierté. | | | | |
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| doute | | | L’écriture : la noblesse oblige d’écouter l’éthique, le talent sacrifie l’éthique au profit de l’esthétique, l’intelligence munit l’esthétique d’ombres mystiques. Ce n’est pas les autres, c’est toi-même que tu dois étonner ; plus profonde est ta lumière, plus hautes seront tes ombres. | | | | |
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| doute | | | L’intensité, tu dois la partager entre le rêve et la vie. Ton soi connu doit être emporté par l’intensité de la vie ; ton soi inconnu doit créer l’intensité du rêve. | | | | |
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| doute | | | Si tu cherches, en dehors, une lumière – doute des autres. Si tu te trouves dans les ombres – crois en toi. | | | | |
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| doute | | | Ton soi inconnu est responsable de ton valoir, tandis que tes devoir, vouloir, pouvoir reposent sur ton soi connu. « Dans la mesure où le sujet est artiste, il est délivré de son vouloir et devenu un médium » - Nietzsche - « Insofern das Subjekt Künstler ist, ist es von seinem Willen erlöst und gleichsam Medium geworden » - les désirs et les instruments d’art ne relèvent que du soi connu, de l’objet donc (le sujet est toujours le soi inconnu). Cette (con)fusion sujet/objet contamina tant de dionysiaques (adeptes de l’objet) et leur occulta la source apollinienne (le sujet). Le sujet n’est pas artiste (l’interprète), mais daemonion socratique (l’inspirateur). | | | | |
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| doute | | | L’existence de notre soi inconnu était mieux perçue par l’homme des cavernes que par nos contemporains, qui n’accèdent au réel que par les mots et nos sens ; or le soi inconnu n’a ni mots ni maux ; il ne fait que contenir notre essence créatrice, non-langagière. « Ce moi le plus profond est le même chez tous, il est le ‘sens’ » - H.Hesse - « dies Innerste Ich ist bei allen Menschen gleich, es ist der 'Sinn' » - mais il reste absent et muet, puisque notre organe de sa perception, l’âme, devint atavique. | | | | |
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| doute | | | L’impulsion qui va de ton soi inconnu au soi connu s’appellera inspiration ; mais le regard inverse, du soi connu comblé à l’obscur soi inconnu, est protéiforme – curiosité, reconnaissance, admiration. « Être soi-même à l’excès, voilà l’artiste » - A.Suarès – quand l’excès se mesure à la verticale et s’y perd ! Si le soi connu est un Devenir créateur, le soi inconnu serait l’Être inspirateur ! | | | | |
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| doute | | | L’ineptie très répandue – une fusion définitive entre le sujet et l’objet. Pour un narcissique, l’objet, c’est son soi connu, avec son savoir, sa sensibilité, sa créativité ; le sujet, c’est son soi inconnu, sans langage, sans mémoire, sans idées. Le concepteur et l’inspirateur. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu est l’outil et l’œuvre, le soi inconnu est la fonction et le style. | | | | |
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| doute | | | Semblable en cela à Dieu, ton soi inconnu, ne possédant aucun langage, est incapable de dialogue, ou, tout au plus, te gratifiant d’un « entretien du moi avec soi, de telle manière que le moi finisse par être résorbé dans l’autre »*** - Cioran - l’unification d’un arbre problématique avec un arbre mystérieux ! | | | | |
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| doute | | | Les autres sont pour toi aussi évidents que les ours ou les roses, ils tapissent la réalité. La chose la plus irréelle est ton soi inconnu, cette conscience pré-verbale, pré-idéelle, pré-iconique ; ton soi connu, en revanche, est plongé dans le réel. Le premier, le narcissique, t’apprend ce que tu vaux ; le second, le social, apprend ce que valent les autres. « L’apprentissage de la réalité est une blessure narcissique » - R.Debray – la surface de l’eau est la seule origine d’apprentissage de Narcisse ; la seule surface qui te reflète sur un fond d’azur du ciel, à l’opposé du réel. | | | | |
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| doute | | | Les éclairs de mon soi inconnu n’illuminent que des terrains vagues que fouillera mon soi connu. De nobles ruines du passé ou d’obscurs châteaux du futur en surgiront. | | | | |
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| doute | | | Avec quel personnage t’identifies-tu davantage - avec ce que tu es (tes actes) ou avec ce que tu vises (tes élans) ? Deux faces de ton soi : le soi connu du comparatif compétiteur ou le soi inconnu du superlatif inspirateur. Le commun ou le grand, l’ordinaire ou le sacré. La connaissance fraternelle du soi connu et sa reconnaissance libre de la grâce du soi inconnu sont à l’origine du sacré (qui est toujours collectif et libre). | | | | |
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| doute | | | Dans l’écriture, j’obéis à mon soi inconnu, je commande à mon soi connu. Je projette mes ombres grâce la lumière du second, je rêve grâce à la nuit du premier. | | | | |
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| doute | | | Ils avancent, pas à pas, vers plus de lumière savante. Une fois devenus maîtres, ils comprennent que la lumière, même la plus profonde, est commune, partagée avec la foule et sa platitude. Immobiles, les créateurs d’ombres ne quittent pas leur hauteur ; des étincelles de leur soi inconnu inimitable leur suffisent. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu réveille chez moi un état d’âme ; mon soi connu cherche des mots, imprimant des notes, des accords, des rythmes, des timbres ; mon esprit y trouve des idées, exprimées en mélodies, et c’est mon âme (mes dons) qui les interprète. L’interprétation ne s’occupe ni de recherches ni de trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Un rapport causal, vague et immatériel, se devine entre l’inspiration, provenant de mon soi inconnu, et la réalisation, due à mon soi connu inspiré. L’intrigue persiste et me pousse à chercher des attributs fortuits à cette Arlésienne, dépourvue de tout langage, de toute image, de tout adage. | | | | |
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| doute | | | La certitude qu’un Créateur est à l’origine du monde ressemble à la certitude de l’existence de mon soi inconnu, sans corps, sans volonté, sans langage. « Le soi est regardé comme inconnu et comme certain »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu s’occupe des horizons et des profondeurs ; la présence de la hauteur signale le souffle du soi inconnu. « L’objet du poème est de paraître venir de plus haut que son auteur » - Valéry – celui-ci venant du soi connu. | | | | |
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| doute | | | Notre mémoire est une base de connaissances, dont certaines tombent dans l’oubli, provisoire ou définitif, et ne sont accessibles qu’au soi inconscient, qui sait donc plus que le soi conscient. | | | | |
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| doute | | | Mon inspirateur, mon soi inconnu, ignore mes sensations et va tout droit aux états d’âme que je dois poétiser, envelopper de mes caresses verbales. Développer les sensations est affaire des prosateurs. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu est prêt à sculpter aussi bien ce que tu prises (l’ange te le souffle) que ce que tu méprises (la bête t’y invite) – et ce soi le peut. D’où l’intérêt de deviner si ton soi inconnu le veut ou non. C’est un devoir de ton âme et un savoir de ton esprit. | | | | |
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| doute | | | Le ton de soi à soi : en inspiration – du soi inconnu au soi connu ; en exécution – du soi connu au soi inconnu. « J’attends l’écho de ma grandeur interne »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Ton soi inconnu t’insuffle un état d’âme, un arbre de questions où ne figurent ni mots ni idées ni notes, que des variables. Et ton soi connu les unifie avec ses fleurs ou fruits interprétatifs, pour générer un arbre musical de réponses. L’inspiration de R.Char fut déjà plus développée : « Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions ». | | | | |
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| doute | | | Les définitions ne s’attachent pas aux choses réelles mais aux objets représentatifs. Ainsi même le soi inconnu, immatériel, indéfinissable se modélise en tant qu’objet bien défini. | | | | |
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| doute | | | En création littéraire comptent trois qualités – l’inspiration, la maîtrise, l’ambition. La troisième est commune ; la deuxième – mécanique ; seule la première est mystérieuse et personnelle, en elle se révèle ton soi inconnu, en elle ton âme accède au savoir non-verbal. Ton soi connu, réduit aux mots non-mystérieux, « ignore beaucoup de ce que sait son âme » - Gogol - « многого не знает из того, что знает душа её ». | | | | |
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| doute | | | Ni mon soi connu ni mon soi inconnu ne s’occupent des cibles de mes flèches ; le soi inconnu en souffle le sens, et la direction, mais la corde est tendue par le soi connu, sans jamais lâcher mes flèches immobiles. | | | | |
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| doute | | | La sensibilité, l’intelligence, l’action sont des attributs verbalisables de notre soi connu. Mais ce qui nous met dans un état d’excitation, de besoin de créer, de nous libérer, de nous surpasser relève de notre soi inconnu et n’admet aucune justification verbale. « Le Moi ne se dessine et ne se consolide que par référence à inconnus »** - Valéry. La source de nos commencements initiatiques est mystérieusement inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Rien ne peut se comparer à mon soi inconnu et qui serait si proche et si lointain, si intime et si inaccessible, si complice et si versatile. Là-dessus, Grothendieck est d’accord avec moi : « Le soi - la belle inconnue, riche de mystère, à la fois proche et lointaine, qui à la fois se dérobe et appelle »**. | | | | |
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| doute | | | Tant de réponses à la question d’apparence banale – que suis-je ? Les autres proclament : ce que je fais, sais, pense, veux, peux, dois. Moi, je dis : ce que je vaux. Et je vaux surtout par mes états d’âme, que m’inspire mon soi inconnu et dans lesquels il n’y a ni action ni langage ni idées, ces composants de l’être des autres, provenant de leur soi connu. Ce que je suis est fait par et de l’Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Ce qui n’a pas encore de nom est difficile, inconnu ; tu réveilles ton soi inconnu en montrant une résistance au connu, au facile, c’est une contrainte nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | On pense comprendre ce que l’autrui dit, pense, fait, mais on ne comprend pas ce qu’on ressent soi-même, sur quoi on s’appuie, quel but on vise, ce qu’on exclut. L’incompréhension de soi ne gêne en rien la compréhension de l’autre. | | | | |
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| doute | | | Puisque mon soi inconnu est à l’origine de mes états d’âme mémorisables, on peut les appeler aventure intérieure, qu’il s’agit de convertir en formule extérieure, en maxime, avec une profondeur implicite de la source et la hauteur explicite du commencement. | | | | |
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| doute | | | Celui qui dit se connaître soi-même ne sait pas qu’il ne sait rien. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu s’insinue dans l’âme de ceux qui en ont une, mais sa présence est ignorée par ceux qui n’écoutent que ce qui a déjà trouvé une forme en tant que mots, images ou idées. Or, le soi inconnu n’exprime que l’élan et, encore plus vaguement, l’étoile visée, - une corde tendue mais aucune cible visible. Son attente s’éveille souvent par la conscience des états d’âme inexprimables et la confiance à sa source, mystérieuse, immatérielle, excitante. « Pour moi, le moi connu est trop petit » - Maïakovsky - « 'Я' для меня малó ». | | | | |
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| doute | | | Aucun chemin ne mène à l’âme ; son accès est réservé au seul soi inconnu, imprévisible et in-intellectuel, ni concret ni abstrait – un souffle de Dieu ; et cet accès se passe de langage et d’esprit. « L’esprit abstrait trouve l’accès à l’âme » - Kandinsky - « Der abstrakte Geist findet einen Zugang zur Seele » - c’est confondre la cause et l’effet, l’inspiration et l’expiration. Tout esprit est abstrait ; dès qu’il devient vibrant, il se mue en âme. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu s’exprime à travers ton devoir-conscience (attaché à l’étendue que foulent tes pieds) et ton pouvoir-connaissance (formé dans la profondeur de ton esprit). Ton soi inconnu est responsable de ton vouloir-passion (stimulé par la hauteur de ton âme). Ce sont trois dimensions de ton valoir-noblesse – l’action, la réflexion, l’élan. Le choix capital, dans ton existence (la première dimension), est le choix du lieu de ton essence (les deux dernières dimensions) – puiser dans la profondeur inépuisable ou tendre vers la hauteur inaccessible. Le dernier choix est propre des poètes et des bons philosophes. | | | | |
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| doute | | | Les convictions sont surchargées de mots, je leur préfère le goût intuitif, impérieux et muet. Ce goût sert d’intermédiaire entre mon soi inconnu, l’inspirateur, et mon soi connu, le traducteur. | | | | |
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| doute | | | Les rapports de mon soi inconnu avec mon soi connu sont du même ordre que ceux entre la nature vivante céleste et les quatre éléments terrestres – la terre, l’air, le feu et l’air. L’animation, l’inspiration, l’épanouissement. Le mystère du dessein et le problème de l’incarnation. Providence et acte. Énergie immatérielle et dynamisme matériel. | | | | |
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| doute | | | À tous les âges, le soi inconnu, cet appel inarticulable ni en langages ni en idées ni en images, nous taraude, mais seul la vieillesse a l’humilité d’un soi connu confirmé, l’interprète fidèle de cet appel. Dans la jeunesse, l’introspection se fait par un soi connu, haut et balbutiant. Dans l’âge mûr – par un soi connu, profond et bavard. Dans la vieillesse – par un soi inconnu, vaste et laconique. Et puisque la platitude est la pire des tragédies, c’est bien dans la vieillesse qu’on découvre le vrai besoin de consolation en hauteur, hors la pesanteur du connu. | | | | |
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| doute | | | L’Histoire : des ramassis de faits, des tas de leurs sens, des amas de conséquences immédiates – mais aucun catalogue de possibles lointains et encore moins de projections sur l’avenir non-avenu. Quant à la qualité de tes réflexions, il est beaucoup plus fructueux de te fouiller toi-même, de réfléchir ton âme intemporelle, que de réfléchir sur les époques ou les lieux avérés. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, provenant de notre soi inconnu, n’a pas de forme (langagière) mais elle a un fond : un élan vers l’infini (hyperbolique ou parabolique) ou une harmonie du fini (elliptique). Il appartient à notre soi connu de convertir ce fond inarticulé en forme algébrique (la pensée) ou géométrique (l’image). | | | | |
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| doute | | | Que faire des lumières reçues ? Je vois ceux qui s'y chauffent, les reflètent ou les racontent et je comprends, que la plus belle façon d'en vivre est de les déposer ou enterrer pudiquement au fond de moi-même. Avec une conséquence irrémissible - je commence à émettre des ténèbres. | | | | |
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| chœur hommes | | | AMOUR : Un vagabond juif suggéra aux hommes l'amour comme contenu de leur regard sur autrui et sur le ciel. L'Autre devenu un alter ego interchangeable et jetable et le ciel se vidant, les hommes perdirent le fond paradoxal de leurs yeux et s'identifièrent à la forme banale de leurs oreilles. L'amour des hommes est aujourd'hui affaire de mimétisme. | | | | |
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| hommes | | | S’adresser à son soi inconnu, c’est parler devant Dieu, c’est avoir des choses à se dire. L’intello parisien est sûr d’avoir beaucoup de choses à dire, mais il ne parle que parce qu’il n’a rien à se dire. | | | | |
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| hommes | | | Quand on ne sait pas se donner ses propres contraintes, on se cherche des ennemis. Est philosophe celui qui sait se passer d'ennemis ; si mes pour sont universels et s'adressent à l'univers entier, mes contre individuels se tourneront vers les limites que j'aurais dessinées moi-même – le oui stratégique du regard et le non tactique des yeux. | | | | |
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| hommes | | | L'estime de soi, la volonté indéfectible de sa suffisance - les vertus le plus en vogue, dans cette société sans honte, qui suivit le conseil néfaste (peut-être sournois ou ironique) de Nietzsche : « épargner à quelqu'un une honte - le plus humain des gestes » - « das Menschlichste : jemandem Scham ersparen ». | | | | |
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| hommes | | | Tout, en dehors, se réduit à la lumière ; tout, en dedans, s'embellit et grandit des ombres. La littérature : avec la lumière extérieure peindre l'ombre intérieure. | | | | |
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| hommes | | | Le vrai intérêt des choses, qui nous libèrent des hommes, est leur curieuse propriété d'être réutilisables, pour réduire en obéissance notre propre moi. | | | | |
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| hommes | | | L'antihéros, l'homme n'élisant d'adversaires qu'au fond de soi-même. Le surhomme de Nietzsche en est un bel exemple, qu'un fâcheux malentendu classa parmi les héros (César Borgia, chez les blasés du pouvoir, a la même place que Hamlet, chez les blasés du devoir, Don Quichotte, chez les blasés du vouloir, et Faust, chez les blasés du savoir). | | | | |
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| hommes | | | Celui qui « marche droit devant soi » se doute rarement d'être entouré de ses semblables et prend la croupe du mouton, qui le précède (chameau, lion ou agneau - même défilé !), pour sa sphère d'excellence. Et ils s'encouragent : croire serait de donner à ses pas la cadence divine. | | | | |
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| hommes | | | Le vil besoin de reconnaissance – spirituelle, amoureuse, sociale – est, hélas, inné ; il ne quitte jamais notre soi connu, ce représentant de l'espèce. On ne s'en débarrasse qu'en se soumettant, aux moments extatiques, à son soi inconnu, à cet interprète de nos meilleurs élans, à cette source de notre liberté. | | | | |
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| hommes | | | La volonté guidée exclusivement par la raison, telle est la conséquence mentale de la robotisation cérébrale des hommes ; la volonté de vie (Schopenhauer) ou la volonté de puissance (Nietzsche), ces deux formes d'un soi inconnu, unique, voué à une défaite glorieuse, disparurent au profit de la volonté de réussir, cette forme d'un soi connu, transparent et grégaire. Le romantisme, c'est l'élégance d'acceptation de la défaite ; le contraire du romantique n'est pas le classique (qui est un romantique apaisé), mais le robot, programmé pour la réussite du cerveau et la perte de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Je reconnais ma patrie non pas en géographie, en linguistique ou en architecture, mais en musique. Par la résonance de mes cordes à l'évocation des images, muettes aux autres. | | | | |
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| hommes | | | Au fond, il n'existe pas d'opposition d'essence entre les hommes authentiques et les hommes controuvés, hypocrites ou affétés. Nous sommes tous des hommes inventés, mais le sot reproduit l'invention réussie des autres et se croit authentique, tandis que le sage se réinvente soi-même, au milieu de ses échecs. « La perle est l'autobiographie de l'huître »*** - Fellini - « La perla è l'autobiografia dell'ostrica ». | | | | |
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| hommes | | | L'Ouest ou l'Est : on est dans le phénoménal ou dans le cérémonial, dans le mythe du moi ou dans le rite du nous (le moi se formant davantage par ce qu'on émet que par ce qu'on subit et le nous ayant la tendance inverse), on se sculpte ou on s'occulte, on se taille un soi à connaître ou l'on se taille en laissant un vide d'un soi inconnu. | | | | |
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| hommes | | | Ils pensent qu'en occultant notre personne, dans les productions de notre âme, nous gagnions en altruisme, largesse de vues ou profondeur. Mais parler de soi, se peindre ou se chanter, ou bien s'en prendre aux autres met en jeu les mêmes palettes ou cordes ; nous n'exhibons que notre visage quel que soit le portrait que nous peignions. Et nous gagnons certainement en hauteur, quand nous avons le courage de nous attaquer au sujet le moins susceptible d'être copié mécaniquement - à nous-mêmes, le seul sujet qu'on ne peint qu'à la verticale. « Pourquoi peindre une toile, si j'en suis une » - Dickinson - « I would not paint a picture, I'd rather be the one ». | | | | |
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| hommes | | | Descartes a le mérite de nous avoir fourni un moyen de tri tri-vial : à la tri-furcation « …donc je suis », le journaliste prolonge le donc, le philosophe élargit le suis, le poète rehausse le je. | | | | |
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| hommes | | | Vivre, s'insinuer dans le monde, être regard ; ou vivre, se laisser remplir par le monde, être arbre ; on en trouve l'équilibre dans un regard à hauteur d'arbre. « L'homme se présente face à l'arbre, et l'arbre se le représente »** - Heidegger - « Wir stellen uns einem Baum gegenüber, und der Baum stellt sich uns vor ». Pour penser la pensée ou représenter la représentation, l'arbre est incontournable. | | | | |
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| hommes | | | En périodes ascensionnelles d'une culture, les yeux fouillent le monde à naître ; en périodes décadentes - le soi à ensevelir. Le rêve des yeux fermés est hors périodes et cultures ; le rêve - à travers le soi en dérive, faire voir le monde inaltéré. Il faut déjà être épave ou ruine, pour suivre le conseil de St-Augustin : « Au lieu du monde extérieur, rentre en toi-même » - « Noli foras ire, in teipsum redi ». | | | | |
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| hommes | | | L'insignifiance de notre époque n'est due ni à la tyrannie des sciences ni au dépérissement des arts, mais aux hommes en rupture de tout contact avec la noblesse, avec ses deux arbres unificateurs morts : la poésie et la passion. « L'homme n'est grand que guidé par la passion » - Disraeli - « Man is only great when he acts from passion ». L'horreur de ces hommes, c'est qu'ils crurent se connaître et maîtriser leur soi terrestre, tandis que les hommes célestes sont en difficulté à s'entendre avec eux-mêmes. | | | | |
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| hommes | | | La matière et l'esprit sont deux modèles nullement antagonistes ; aux hommes, on devrait tenir le langage matériel de l'égalité et à soi-même - le langage spirituel de la liberté. Le drame est que l'homme moderne fait l'inverse. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le nous fut malade, dont profitait le sain moi. Aujourd'hui, le moi avorton est écrasé dans l'étau du nous à la santé mécanique ; plus le second avance, plus le premier recule. Et Chesterton se trompe de pronom (nos échecs au lieu de mes échecs) : « Le monde sera bientôt divisé entre ceux qui expliquent les raisons de notre succès, et ceux, un peu plus intelligents, qui tentent d'expliquer nos échecs » - « The world will very soon be divided into those who still go on explaining our success, and those somewhat more intelligent who are trying to explain our failure ». | | | | |
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| hommes | | | Plus on gagne en avoir, plus on s'imagine qu'on puisse suffire à soi-même, pour être libre devant les autres ; plus on gagne en être, plus on ressent qu'on est nécessaire à soi-même, pour être libre à ses propres yeux. Épicure reste vague : « Le fruit le plus grand de la suffisance à soi-même : la liberté ». | | | | |
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| hommes | | | Où peut bien se cacher le meilleur de toi-même ? Et si c'était ce qui me reste, une fois que je me suis vidé de tout ce qui ne m'appartient plus, c'est à dire de tout ce qui était, en moi, visible ? « Ce qu'on ne nous prend pas nous reste, c'est le meilleur de nous-mêmes »* - G.Braque. Rien ne m'appartient, mon meilleur est toujours ailleurs, entre les mains d'un Créateur moqueur. J'appartiens à ce qui me surpasse, à ce que je crée, j'en suis esclave. Les libres, c'est à dire les mécaniques, proclament, orgueilleux et niais : « L'homme libre s'appartient » - Chesterton - « The free man owns himself ». | | | | |
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| hommes | | | Je m'aperçois que ma dyade - le rythme (le moi désirant) contre l'algorithme (le moi calculant) - doit être élargie à la triade platonicienne, pour inclure le thymos, le désir de la reconnaissance (la monade hégélienne, le moi grégarisant). | | | | |
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| hommes | | | Ces misérables stoïciens et cartésiens, en nous conjurant de maîtriser les passions, ne peuvent en citer que gloutonnerie, rapine ou débauche ; ils ne pouvaient pas se douter, que du bourgeois qu'ils éduquaient émergera le robot, modéré, honnête et de bonnes mœurs. | | | | |
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| hommes | | | La théorie évolutionniste annonce la suprématie du fort ; Nietzsche dénonce celle du faible. Tous les cartésiens voient en l'esprit le sommet de nos facultés ; et Nietzsche en fait la lie. Pourtant, la contradiction n'est pas du côté, où l'on la cherche ; elle n'est que psycho-langagière : Nietzsche appelle faible celui que tout le monde, moi y compris, appelle fort ; et son esprit est vaste, tandis qu'il n'est respectable que profond, tout en s'opposant à la hauteur d'âme. « Celui qui a de la force, se défait de l'esprit ; j'entends par esprit la grande maîtrise de soi-même »*** - Nietzsche - « Wer die Stärke hat, entschlägt sich des Geistes ; ich verstehe unter Geist die grosse Selbstbeherrschung » - et l'on finit par se solidariser d'avec son âme, le porte-voix du soi inconnu ! | | | | |
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| hommes | | | Plus je vois dans la tête le foyer de ma personnalité, plus je perds mon visage. « L'humanité a égaré le secret de se donner à soi-même un visage » - G.Bataille. Mieux je renonce à ma personnalité visible, au profit de mon soi invisible, plus mon âme a de chances d'en devenir le chantre. | | | | |
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| hommes | | | Je regarde leurs visages - la transparence, l'évidence, la parfaite connaissance de soi-même - ni étonnement ni honte : « cette lueur d'impuissance et de stupéfaction, qui fait défaut à la race sans secret »* - Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | La fin de l'Histoire, c'est aussi la fin de l'âge héroïque : plus de triomphes, que des succès ; plus de sacrifices ni de fidélités, que des calculs ; aucune ressource n'est plus cachée au fond de soi-même, tout se puise dans un thésaurus commun, tous sont des nains dressés sur les épaules des autres nains. | | | | |
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| hommes | | | Leur accommodation va aux choses connues ou aux buts pré-programmés, et elle devient assimilation, incrustation, empreinte débouchant sur l'action ; la meilleure accommodation se fait sur ton soi inconnu et fait naître le regard riche de son immobilité. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont comme les nombres ; ils peuvent être vus en tant qu'opérandes (notation géométrique), en tant qu'opération (notation algébrique), en tant que résultat (notation trigonométrique) - pro-jection, sou-mission, con-formisme - partout de l'esclavage, face aux ensembles abusant de fausses équivalences, car la réflexivité se brise sur la méconnaissance de soi, la transitivité faiblit, quand les extrêmes ne se touchent plus, la symétrie ne marche qu'avec des miroirs pipés. | | | | |
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| hommes | | | Ils colmatent leur vide en remplissant leur vie : par le travail, par la gamberge, par la reconnaissance ; tandis qu'il est essentiel de créer et d'entretenir en soi un vide, où continuerait à retentir la voix du Dieu, qui n'est pas mort, du Dieu vivant, de Celui du rêve et de la musique. | | | | |
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| hommes | | | Pour un maître du regard, la manière la plus naturelle de se présenter, devant son soi inconnu, est, le plus souvent, une afféterie ou une pose ; dès que les hommes apparaissent à ses horizons, il prend position ou adopte une posture, ces empreintes visibles d'une lumière lisible ; la pose est l'ombre lisible d'une lumière invisible. | | | | |
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| hommes | | | Je prends dans la rue, au hasard, le premier badaud, je l'autopsie - j'aurai découvert 99% de l'essence de l'homme, de son génome ; pour manifester mon misérable soi, il me reste ce 1%, que, d'ailleurs, je ne délimite bien que si je m'impose des contraintes impitoyables portant sur l'exclusion de ces 99%, pour ne pas faire ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme a un soi et un visage ; le soi, presque en entier, est partagé avec autrui, le visage est inimitable ; on peut et doit admirer le soi, on ne peut aimer que le visage ; on se comprend ou se méprend au même degré, qu'on se scrute ou scrute autrui, le visage crée sa propre vérité irrésistible ; le soi est un miracle d'espèce, le visage est une magie de caresse. Narcisse savait s'agenouiller dans des temples, avant de s'agenouiller devant le lac ; la page blanche reflète mon visage, question de profondeur de mon écritoire et surtout de hauteur de mon regard. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, tous les comptables, intellos ou ingénieurs, obsédés par l'appât du succès, s'efforcent à se dépasser, comme si le soi avait de nettes frontières, que seuls les faiblards n'oseraient franchir ; ils ne s'aperçoivent pas que l'espace réservé à cette compétition s'appelle platitude. En hauteur, on se sacrifie ou reste fidèle - c'est à dire, on capitule - face à son soi inconnu. « Ce n'est qu'en se dépassant que l'homme est pleinement humain » - Jean-Paul II - mais l'homme est tenté d'être, même par intermittences, surhumain, immuable et intraduisible. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est lamentable, ce n'est pas tellement le fait que tous, aujourd'hui, vivent de l'actualité, mais que les actualités économique, littéraire, judiciaire, scientifique, politique se vivent sur le même ton, selon les mêmes critères, avec la même échelle de valeurs ; l'horizontalité temporelle, c'est à dire l'immense platitude, effaça tout appel de la verticalité spirituelle (aujourd'hui, on professe même des religions horizontales - Camus). Ils veulent abaisser l'homme jusqu'à cette infâme horizontalité, où l'homme retrouverait sa vocation de mouton ou de robot. Ce sinistre projet est en marche ; l'homme, débarrassé de ses rêves, et bercé par la platitude complaisante, est persuadé de se (re)connaître dans le plat robot qu'il devint. | | | | |
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| hommes | | | La vie du regard comprend trois étapes, en fonction de son inspirateur : autrui, Dieu, le soi ; curieusement, l'ontogenèse y reproduit la phylogenèse : comme dans la vie d'un homme, les hommes connurent le refus d'une tyrannie élitiste (adieu, le maître de race), ensuite - la mort du Dieu collectiviste (adieu, le sauveur de masses), avant de proclamer le règne du soi individualiste (bonjour, le produit de classe). Chez l'homme particulier, ce cheminement peut être plat, descendant ou ascendant ; dans le meilleur des cas, celui du danseur, il suit la ligne - solution (autrui), problème (Dieu), mystère (soi), et non pas l'inverse, comme chez le calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Et l'ange et la bête, dans l'homme, appartiennent à cette partie de sa réalité, qui est parfaite, tout en restant inconnue ; mais c'est la partie banale, connue et imparfaite qui l'occulte. | | | | |
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| hommes | | | La vie de tout homme peut se réduire à la recherche d'une demeure pour son âme, et l'évolution moderne place l'essentiel de cet effort dans l'assurance tout-risque contre toute calamité. Mais les bâtisseurs aboutissent au résultat encore plus misérable : tout château ou forteresse, ou même ton propre soi, finira par être habité par l'ennui. On ne sauve ses emballements ou angoisses qu'au milieu des ruines préfabriquées. | | | | |
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| hommes | | | Avec quel soi veulent-ils identifier l'homme ? Pour Fichte : « la fin ultime de l'homme est l'harmonie avec soi-même » (« der Endzweck des Menschen ist die Übereinstimmung mit sich selbst ») ; pour Kant : « être en harmonie avec soi-même, c'est être généralisable » (« die Übereinstimmung mit sich selbst, die Allgemeinheit ») ; et pour Hegel : « il est fou de chercher l'harmonie avec soi-même ou le retour à la nature » (« die Übereinstimmung mit sich selbst, die Wiederkehr zur Natur, ist Wahnsinn »). Le choix serait donc entre une salle-machines, une étable ou un cabanon. | | | | |
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| hommes | | | On ne peut se manifester que par son soi connu et respectable, tandis que le soi inconnu ne peut susciter qu'une vénération presque aveugle. Dans un écrit, pour prouver la valeur de l'auteur, le mépris du soi connu apporte plus que son respect ; l'auteur ne vaut que par son regard vers le soi inconnu. Quand Freud ou Proust parlent de perte de l'estime de soi, qui serait signe d'une décadence définitive, ils visent le soi connu (même camouflé sous un soi inconscient), qui, même sans être haïssable, est banal et universel. Tant de vainqueurs arrogants, aujourd'hui, baignent dans une estime de soi, grégaire et basse. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi se forme en fonction de ma propre identification : ma maison et mes muscles, mes livres et mon pays, mon Dieu et mon étoile - et mon soi se propagera dans une platitude commune, prendra du poids dans une profondeur anonyme, vivra un vertige dans une hauteur où retentit mon nom. | | | | |
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| hommes | | | Le sous-homme, en moi, est ce qui reste insensible à l'espérance et à la création ; la bonne politique avec les trois autres facettes : me méfier des hommes, me défier de l'homme (du soi connu), me confier au surhomme (au soi inconnu). | | | | |
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| hommes | | | Tout homme est capable de descendre dans ses profondeurs, où se blottit son soi connu, aspiré vers la lumière. Mais très peu tournent leur regard vers la hauteur, ce séjour ombreux de leur soi inconnu et immobile. On connaît la trajectoire du premier : « C'est le moi d'en-bas qui remonte à la surface » - Bergson - chez les non-créateurs, surface voulant dire - platitude. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est cerné de toute part par des images communes ; il ne peut être ouvert que vers la hauteur, où il peut encore vivre son soi inconnu, source de ses propres images : « Son regard ne scrutait plus l'étendue, mais s'évanouissait dans l'Ouvert »** - Rilke - « Sein Blick war nicht mehr vorwärts gerichtet und verdünnte sich im Offenen ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on ne savait pas ce qu'on est, et l'on s'inventait en écoutant ses rêves. Aujourd'hui, ils savent exactement ce qu'ils sont, ce qui rendit superflu tout rêve. On ne peut plus juger les hommes d'après ce qu'ils rêvent, ni même d'après ce qu'ils sont ou font, mais uniquement d'après ce qu'ils produisent. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les temps modernes, c'est la rareté des occasions, où l'on pourrait exhiber ses hontes. L'esprit de l'époque veut, qu'on soit en perpétuelle ascension, tandis qu'on se reconnaît mieux dans ses chutes : « La connaissance de soi est une descente aux enfers »** - J.G.Hamann - « Höllenfahrt der Selbsterkenntnis ». | | | | |
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| hommes | | | C'est là où l'on se perd qu'on a les meilleures chances de se trouver. Se connaître, paraît-il, c'est connaître son néant (Pascal) ou son horreur (Bossuet) : « Quelque accident fait-il, que je rentre en moi-même : je suis gros Jean comme devant » - La Fontaine. Le néant serait ce qui ne se donne qu'à l'intuition intellectuelle (Fichte), le Moi par exemple ; l'intuition empirique se chargeant du reste, du non-moi. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens semblent être condamnés à la fatalité, mais l'indigence matérielle ou politique ne faisait qu'exacerber leur créativité, qui consistait à se sculpter soi-même. Les modernes semblent être libérés de toutes ces contraintes, et pourtant ils se présentent comme sculptures achevées de l'inertie. Ceux qui ne savent pas se sculpter eux-mêmes prennent le moule grégaire pour leur propre création, et vivent l'inertie collective comme la révolte individuelle. | | | | |
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| hommes | | | Deux formes merveilleuses sont accessibles à l'homme : sa forme propre (et étant plutôt le fond même), largement commune à l'espèce et servant à remplir le vase divin, et la forme de sa création, où sa singularité et son talent s'occupent du vase même. « Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur »** - Pic de la Mirandole - « Nec te celestem neque terrenum, neque mortalem neque immortalem fecimus, ut tui ipsius quasi arbitrarius honorariusque plastes et fictor, in quam malueris tute formam effingas ». | | | | |
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| hommes | | | Quand on voit l'homme d'aujourd'hui, pleurnichant sur sa solitude, mais manquant de toute noblesse de pensée ou d'acte, on se dit, que peut-être la voix moyenne de la multitude n'est pas très différente. Le plus grand nombre pense ne pas faire partie de la multitude, qu'il voit haineuse et sotte, tandis qu'elle est prude, gentillette et de plus en plus avisée, mais elle se réduit à la loi statistique du grand nombre. | | | | |
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| hommes | | | L'exaltation du sujet n'est pas un apanage exclusif de notre époque ; ce qui est nouveau, c'est l'exaltation des objets minables et la grégarisation des sujets. Dans le je moderne il n'y a plus ni le moi libre ni le toi fraternel ; y règne un nous égalitaire. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre, l'atome et l'ADN sont plus près du dessein divin que le prix, le matériau ou l'élevage ; c'est pourquoi la science, plus souvent que la technique, devrait interpeller l'âme. « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » - Rabelais. De nos jours, plus répandu est le vice inverse : quand la conscience ne s’appuie que sur la science, sur le progrès technique, l’âme, c’est-à-dire le soi particulier, finit par se fusionner avec l’esprit commun. L’extinction moderne des âmes y a son origine. | | | | |
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| hommes | | | L'homme se compose de deux facettes : la mystérieuse ou la divine, qui nous projette vers la hauteur, et la problématique ou l'humaine, qui nous voue à la profondeur. Je soupçonne que le meilleur soi, le soi inconnu, soit exactement cette hauteur divine, qui, tout compte fait, n'est pas moins humaine que la platitude ou la profondeur du soi connu. « L'homme ne doit pas se tourner vers soi-même, mais vers la hauteur, qui vit en lui ; ce qui n'est qu'humain est en-dessous de cette hauteur » - Weidlé - « Человек обращён не к себе, а к тому высшему, что в нём живет. Всё только человеческое - ниже человека ». | | | | |
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| hommes | | | Dieu ne nous envoya aucun indice du sens de Sa création ; face au monde réel ou imaginaire, c'est à l'homme lui-même qu'il appartient d'en déterminer la hauteur ou la bassesse, la profondeur ou l'étendue, la grandeur ou le poids, la largesse ou le volume. « L'homme est la mesure de toutes les choses, de celles qui existent et de celles qui n'existent pas » - Protagoras. Mais seul l'homme de la démesure produit de bonnes unités de mesure. L'homme est plutôt le choix des échelles que la mesure même. Les choses, qui existent, prirent du poids, sous forme de marchandises, elles deviennent souvent la mesure des hommes. Les choses, qui n'existent pas, n'intéressent plus que le poète, qui les trouve dans son soi inépuisable. | | | | |
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| hommes | | | La transcendance algébrique ou l'immanence géométrique détournent l'homme de son seul infini, du soi inconnu, blotti dans sa Caverne, origine de la mesure humaine. « Au commencement, le feu, l'eau, la terre et l'air ne connaissaient ni raison ni mesure, en l'absence de Dieu » - Platon. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'homme fut prédestiné soit à commander, soit à obéir (les incapables de ces deux servitudes furent proclamés inutiles). Aujourd'hui, on a la chance de pouvoir échapper à ce jeu des maîtres-esclaves, en ne commandant ni en n'obéissant qu'à soi-même, dans une verticalité solitaire. Cependant, les hommes acceptent leurs places interchangeables, dans un réseau mécanique, où tout pouvoir et toute obéissance s'exercent dans une horizontalité, c'est à dire dans une platitude. « Au-delà de la hauteur du vrai, du bon, du beau s'étend ce qui nous abaisse – la platitude » - Goethe - « Hinter dem Ewigen des Wahren, Guten, Schönen lag, was uns alle bändigt, das Gemeine ». | | | | |
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| hommes | | | En puissance, tout homme possède une hauteur de son soi inconnu, dont l'accès est, malheureusement, condamné par la présence des hommes impassibles. La hauteur se donne à l'homme qui vibre : « Ceux qui ne chercheront refuge qu'en eux-mêmes, parviendront à la Hauteur. Mais il faut qu'ils soient inquiets » - le Bouddha. | | | | |
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| hommes | | | Sans le talent, toutes les productions sont circulaires ou rectilignes. Le talent, c'est le surgissement d'un second foyer, d'un soi connu articulé, à côté du soi inconnu inarticulable. Et le génie, c'est l'art d'écriture elliptique, équilibrée, harmonieuse, également respectueuse des deux foyers. | | | | |
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| hommes | | | L'homme eut toujours un pressentiment de son soi inconnu, qu'il cherchait, successivement, à rendre plus beau, plus grand, plus fort, bien que les seuls contacts crédibles avec l'original fussent réservés au seul domaine de l'art. L'art mort, l'homme ne cherche plus qu'à préserver la place sociale de son soi connu. Qui comprendrait encore Pascal : « Nous travaillons incessamment à embellir notre être imaginaire et négligeons le véritable » ? Hélas, au lieu des manières à embellir, on ne se soucie plus que des carrières à réussir. | | | | |
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| hommes | | | Impossible d'échapper au mouvement, mais je peux en choisir le commanditaire : les pieds, les yeux ouverts, les yeux fermés. Trois pays d'altitudes différentes, trois circuits de complexités incomparables. Connaître les routes des autres est aussi important que savoir faire les pas soi-même. Les idées provoquent le prurit des pieds, servent de bornes garde-fous pour le cerveau, dessinent les virages de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Ce qu'est l'humanité, je le sais essentiellement d'après la mémoire collective, et c'est rationnel, fermé, fini. Ce qui palpite en moi, en revanche, est irrationnel, ouvert, infini, et je l'appelle – le soi inconnu. Ma misère serait, que ma vie ne reflète que l'humanité transparente, sans la moindre étincelle de mon obscur soi. Seneque est encore plus catégorique : « Ô quelle vile chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! » - « O quam contempta res est homo, nisi supra humana surrexit ! ». | | | | |
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| hommes | | | Il est propre de l'homme de tendre vers des limites : les uns sont dans la créativité des commencements, des points zéro, des contraintes qui déterminent la nature de la convergence ; d'autres sont dans la routine des pas intermédiaires ; enfin, d'autres encore sont dans la limite même, tel Cioran, y plaçant son soi inconnu et ainsi restant un Ouvert : « Je suis la limite des tensions ». | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine s'éploie sur deux plans, l'horizontal social et le vertical personnel, suivant l'inertie ou l'intensité. L'esprit et le muscle suffisent pour réussir le premier ; le second exige de l'âme. « On ne peut atteindre à l'intensité vitale qu'au prix de son soi » - H.Hesse - « Intensiv leben kann man nur auf Kosten des Ichs ». | | | | |
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| hommes | | | Le confesseur, le philosophe, le poète savaient jadis ce que c'était que l'homme inconnu ; désormais, les statisticiens, que sont romanciers, médecins ou inspecteurs des impôts, nous enquiquinent avec l'homme connu, qui n'est que légèrement supérieur au cochon. « En tant que romancier, je me considère supérieur au saint, au scientifique, au philosophe, au poète, qui ne perçoivent jamais la bête en entier » - D.H.Lawrence - « Being a novelist, I consider myself superior to the saint, the scientist, the philosopher, and the poet, who never get the whole hog ». Cette bête ressemble de plus en plus au robot, intronisé dans des bureaux. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi inconnu, c’est mon intuition éthique, esthétique ou mystique ; mon soi connu, c’est mon talent particulier et mon savoir commun. Suivre mon soi signifie valoriser mon intuition grâce à mon talent. Mais pour le médiocre cela signifie exhiber son savoir, dont la banalité, courante ou future, lui échappe. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, pour survivre, l’homme fut obligé de surmonter la famine, la tyrannie, la maladie, et donc de manifester son propre caractère ou sa propre résilience ; aujourd’hui, il se contente d’une totale fusion de son soi inarticulé, indifférent et atavique avec ses réseaux sociaux. « La technique atteindra un tel niveau de perfection, que l’homme pourra se passer de lui-même » - S.Lec. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le soi de la foule s’inspirait du soi de l’homme sauvage ; aujourd’hui, c’est le soi de l’homme qui n’est qu’une copie du soi de la foule policée. Jamais l’appel à être soi-même ne produisait autant de conformistes. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est peut-être ce qui me permet de croire en mon soi inconnu ; et la robotisation de l’homme découle bien de l’extinction des âmes et donc de l’oubli du soi inconnu et de la seule présence du soi connu, du commun. Qui choisissent-ils, lorsqu’ils se choisissent eux-mêmes ? « En me choisissant, je choisis l’homme » - Sartre – aujourd’hui, ce choix pointe certainement le robot. | | | | |
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| hommes | | | Parmi les défaites de l'homme, la perte la plus fatale est celle de sa divinité (que d'autres appelèrent mort de Dieu). Tant que le prêtre, clérical ou laïc, s'adressait aux fantômes invisibles, le paroissien pouvait se persuader de leur présence virtuelle ; mais depuis qu'il ne harangue que le contribuable, aucun voile, aucun écran ne reflètent plus aucun mystère - une sobre réalité a tout envahi. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes un quadriparti : trois facettes humaines – l’homme, le sous-homme, les hommes – et une facette divine – le surhomme. Dans mon jargon, ce sont le soi connu et le soi inconnu – la vie transparente et le rêve obscur. Nietzsche va dans le même sens, il nous accorde deux facettes : l’homme et le surhomme. | | | | |
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| hommes | | | Les hypostases du soi, ou du quadriparti humain – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – se forment, respectivement, par le hasard biologique, la règle sociale, la routine psychologique, la création artistique. Et lorsqu’on veut dépasser l’homme, on ne précise jamais, laquelle des hypostases en profitera ; le cas le plus rare, mais le plus noble, vise la dernière, mais les deux autres dominent largement cette mutation nécessaire. | | | | |
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| hommes | | | Des quatre facettes humaines, ton soi inconnu s’occupe du surhomme ; le sous-homme, les hommes et l’homme résumant ton soi connu. L’inspirateur de rêves et l’exécutant d’actions. | | | | |
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| hommes | | | Pouchkine, par ses caresses, me fait sentir Russe ; Rilke, par ses noblesses, me place chez les Allemands ; Valéry, par ses finesses, me fait reconnaître Français. Et, soudain, je me rends compte, qu’ils sont, tous, - poètes ! Étranger à tous les clans, je ne suis fidèle à mon soi, solitaire et vrai, qu’au milieu – virtuel ou réel - des poètes ! | | | | |
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| hommes | | | Voici ce que vise un professeur de philosophie, ex-Ministre : Dénoncer le narcissisme des personnes et les dangers d’un règne de l’émotion ! Ces écolâtres, auraient-ils donc une âme ? Il faut en avoir une pour se réjouir de la beauté du monde, rien qu’en s’admirant, ou pour y laisser régner la musique de l’émotion. Mais le robot sans âme nous cerne… | | | | |
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| hommes | | | Ce que j’écris ici ne m’appartenait pas ; je ne m’en vide pas. Mes pieds sont, comme pour tout le monde, là, sur terre ; mais mes ailes, porteuses imprévisibles de mon soi inconnu, sont au service de la hauteur, la destinatrice de mes messages. Et il est compréhensible, que les réalistes, mettant en jeu leurs pieds et leurs muscles, se sentent vidés, après avoir déversé leurs prévisibles lourdeurs. | | | | |
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| hommes | | | L’homme moderne est si rempli de valeurs communes que même s’il fouille son soi, en quête d’originalité, il tombe sur ce que la foule lui avait injecté. | | | | |
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| hommes | | | Le pessimiste voue son ouïe aux bruits du monde et en conçoit le dégoût ; l’optimiste est un introspectif, retrouvant, au fond de soi-même, les échos du monde, échos électifs, fidèles et musicaux. Le premier est presque toujours grégaire et hypocrite ; le second est solitaire et imaginatif. | | | | |
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| hommes | | | Le misanthrope n’aime pas ce qu’il connaît (les hommes), il aime ce qu’il ne connaît pas (lui-même). Les paysages objectifs l’ennuient, c’est le climat subjectif qui le passionne. | | | | |
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| intelligence | | | Une banalité, qui demanderait réflexion : la vision de soi n'a pas besoin d'yeux. Est-ce cela qui explique, que le besoin de couleurs est le plus aigu des besoins chez celui qui tient à soi ? Partout, où mes yeux s'en mêlent, sévit la mécanique (ou l'optique), c'est pourquoi je me vois toujours le plus éloigné du robot. | | | | |
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| intelligence | | | La compréhension de l'autre commence par deviner la part du hasard et de la règle. Dans l'étranger, on prend souvent l'un pour l'autre. Chez soi-même, le sage ne voit que le hasard et le sot - que la règle. Mais le sage sent, que derrière son hasard se profile une immense règle, tandis que le sot ne croit qu'en piètres règles. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | Ils réduisent le sujet aux solutions, qu'il sait manier, et aux problèmes, qu'il est capable d'énoncer. « Une philosophie idéaliste : que le sujet y soit requis, non comme problème, mais comme solution de l'aporie de l'Un » - Badiou. Dans les deux cas, il se réduirait aux vulgaires scolies ou périodes, tandis que, convoqué comme mystère, par une philosophie idéaliste, il ferait honneur même à l'axiome du Multiple. | | | | |
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| intelligence | | | La primauté du regard, c'est la résignation à l'impossibilité de l'équilibre, ni même de l'entente, entre le moi observé et le moi qui s'observe (ce no man's land de la conscience ressemblerait au néant de Sartre), l'oubli du moi et la poursuite de l'acte d'observation guidé par le mot équidistant. | | | | |
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| intelligence | | | L'Être est le résumé latent ou le refuge de toutes les réponses. Mais « sa maison serait le langage » - Heidegger - « die Sprache ist das Haus des Seins » (il est instructif et comique de comparer avec Hegel : « La langue est l'être-là du soi » - « Die Sprache ist das Dasein des Selbsts » - des chiasmes à n'en plus finir…), langage, qui n'est que l'art des questions !? Et l'on ne peut interroger que des modèles, c'est à dire des représentations de l'être-là. Leur misérable être est un sédentaire, à demeure dans un asile pour verbes abusés ; vivent les ruines du devenir, de ce vagabond sans toit ni loi, touchant, dans ses souterrains, au Verbe pur et crucifié ! | | | | |
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| intelligence | | | Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « El hombre es una metáfora de sí mismo ». | | | | |
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| intelligence | | | La recherche du sens, pour les superficiels, a pour but - le trouver. Pour le subtil - bâtir un beau dialogue, avec soi-même. | | | | |
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| intelligence | | | Le cogito veut dire que, dans un discours sensé, devant tout verbe il faut placer je pense que… : je pense que je respire, je pense que je vois, je pense que je mens, je pense que je pense. Cartésius n'ajoute rien au Philosophe : « Avoir conscience que nous pensons est avoir conscience, que nous existons ». Comme le penser et l'être de Parménide, ou comme peser et devenir ! - mens et mensura, ou « l'intellection est le premier être » - Plotin. Cette obsession par un verbe impersonnel, même flanqué d'un sujet transcendantal, leur désapprend l'usage du pronom à la première personne, qui, seul, substitue aux choses et gestes - le regard. | | | | |
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| intelligence | | | Se moquer des concepts philosophiques, évincer de soi le sous-homme et pratiquer le dithyrambe - pour ces trois audaces, questions de vocabulaire, de gymnastique et de genre, on peut pardonner à Nietzsche son culte de l'âme et son oubli du cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'est-ce que penser ? - savoir que l'on doit (Kant), veut (Schopenhauer), peut (Valéry). Et sans le savoir - pas de valoir (Nietzsche) ; donc, au moins dans l'immédiateté, Descartes est plus près du moi que les autres. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit reflète fidèlement tous les bruits du monde, mais lorsque le talent ou la sensibilité l'animent, il se transforme en âme, qui n'est que musique. Jankelevitch confond ces deux hypostases de notre soi : « Dans notre âme résonnent tous les bruits de l'univers. À la philosophie de les convertir en musique ». | | | | |
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| intelligence | | | Ils ont épuisé l'idée de Divinité et trouvant le moi trop transparent se sont rabattus sur l'occulte Être, moins humain et légèrement moins sot que l'Existence, et dont le moi serait le Berger. L'homme serait l'être à venir et à se réduire à l'histoire, l'auteur serait mort et l'univers se refléterait dans la langue, l'ontologie effacerait la métaphysique. Des sources du nouvel anti-humanisme. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes les équations de la vie, où figure le monde, je peux lui substituer moi-même. Le cogito s'avère équivalent du Deus cogitat ! « L'homme est un monde en miniature » - Boèce - « Homo mundus minor ». Quand je le découvre, je me mets à me moquer de solutions, tout en accompagnant le mystère de merveilleuses inconnues, qui aboutissent à moi. « J'aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l'homme intérieur, qui est en moi »** - St-Augustin - « Amo Deum meum : lucem, vocem, odorem, cibum, amplexum interioris hominis mei ». Surtout, depuis que nous savons que, par la volonté de Dieu, nous ne sommes pas seulement matière, mais aussi onde. Les mêmes forces originaires formèrent et la nature et notre âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens du progrès de mon intelligence : l'étendue de la réponse, la profondeur de la question, la hauteur, à laquelle j'ose mon silence. Le silence est ce bel arbre, où s'unifient, indigentes, les questions et réponses. Les réponses finissent par approfondir et consolider mon soi connu ; la source des questions renvoie à la hauteur invariante de mon soi inconnu et en assure l'éternel retour. | | | | |
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| intelligence | | | Plus on est ignare, plus nombreuses sont des questions, autour desquelles, soi-disant, il y aurait silence des Anciens ou des Modernes. D'où le tapage innovant des souteneurs, - de pensées volages ou de thèses sages. Le savoir remplit de bruit toutes les cellules, mais apprend à s'évader vers le silence de soi. | | | | |
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| intelligence | | | Savoir raisonner en algèbre ou en philosophie paraît être deux dons incompatibles. Le don algébrique est pur, et le don métaphysique est impur ; l'imagination ne sert à rien pour ranger nos hontes, et l'écoute de notre moi ne produit aucun homomorphisme. Le raisonnement métaphysique ne vaut que par la qualité des errements, qu'il incorpore toujours. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois que trois choses ne dépassant pas le stade de l'intuition exclusivement intellectuelle : Dieu, l'esprit et le Moi. D'où mon scepticisme face à la religion, au savoir et à l'authenticité. | | | | |
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| intelligence | | | Philosopher, c'est créer des liens entre représenter, questionner et interpréter, avec les trois exagérations possibles : poétique, analytique, logique, dont seule la première est temporelle et personnelle. Ce qui est intemporel et abstrait est prédestiné à la machine. | | | | |
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| intelligence | | | Le progrès des représentations : soit on les approfondit (la métaphysique, la quête de l'être de l'étant), soit on les rehausse (le nihilisme, la quête de soi, l'art). Les buts et les contraintes s'y invertissent si facilement ; les métaphores et les concepts s'y muent, mine de rien, les uns dans les autres. D'ailleurs la plupart des concepts ne sont que des métaphores syntaxiques. « Une excitation nerveuse transposée en une image ! La première métaphore » - Nietzsche - « Ein Nervenreiz, übertragen in ein Bild ! Erste Metapher ». | | | | |
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| intelligence | | | Le soi absolu (Kant, Fichte, Hegel) serait une pure liberté, source d'une vaste et profonde philosophie transcendantale ; mon soi inconnu est, avant tout, source de contraintes, pour que mon esprit parte de mon âme, dans un courant poétique, dont le premier souci est de garder la hauteur de source. La rigueur des valeurs face à la vigueur des vecteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un système de connaissances complet, il doit y avoir un plan objectif - la logique et des structures, et un plan subjectif - des modèles des sujets, avec leur savoir (doutes, intuitions, expériences) et leurs modalités (vouloir, devoir, pouvoir). Les propositions bien formées n'apparaissent qu'après l'élimination (par l'interprétation extra-logique) de sujets. | | | | |
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| intelligence | | | Pour explorer le quoi, qu'on fasse appel à la technique la plus plate ou à l'ontologie la plus profonde, les résultats seront du même niveau. Les choses sont beaucoup plus subtiles avec le pourquoi et le comment, où la métaphysique artistique apporte des images autrement plus passionnantes que la science et l'art. Mais c'est avec la question du qui, que nous voyons le mieux, en quoi, comment et pourquoi le créateur est au-dessus de l'imitateur. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois types de connaissance : l'intuition intellectuelle (avant le modèle), la conceptualisation de métaphores (création du modèle), le sens des réponses aux requêtes (interrogation du modèle). La première est rencontre entre le sensible, le langagier et l'utilitaire, la deuxième est traduction dans l'intelligible, la troisième est épreuve de notre personnalité, de son intelligence et de son imagination. Trois efforts de nature totalement différente. | | | | |
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| intelligence | | | Compare les parcours, que font un paysage réel ou un paysage relaté dans un livre, jusqu'à leur absorption dans ta conscience ; ce qui est flagrant, c'est que le soi relié à mes sens et le soi commandant mon cerveau sont deux êtres, qui s'ignorent : le premier, c'est la rupture, et le second - la continuité. | | | | |
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| intelligence | | | Le cartésianisme est minable, puisqu'il place une opération de troisième ordre, le penser, avant ses prédécesseurs - le désirer et le sentir, qui ne sont pas moins indubitables. Et la machine va bientôt se prévaloir d'une réflexivité tout à fait compétitive, sans pour autant être travaillée par des angoisses ni délices. | | | | |
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| intelligence | | | Tout objet perçu par la conscience - à partir des sens, de l'imagination ou de la réflexion - devient une substance pré-réflexive, suspendue provisoirement, et candidate à être attachée aux modèles, qui existent déjà dans la conscience ou s'y reconstituent en fonction des sollicitations ; elle y sera donc dissoute, et le soi tirera la langue aux phénoménologues obtus. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes nos représentations abstraites, même dans les plus immatérielles, comme les objets mathématiques, les expériences de nos sens sont omniprésentes. Donc, leur fichue réduction phénoménologique et l'existence d'un moi transcendantal sont des fumisteries gratuites, nées dans les cerveaux des bavards, enivrés de verbiages. | | | | |
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| intelligence | | | Pour peindre, j'ai besoin d'une toile et d'un chevalet ; donc pour juger de mon don pictural, il suffit d'étudier mon intentionnalité, face aux industries du textile et du meuble - c'est ainsi que raisonnent les phénoménologues. « La canaille philosophique : dire que le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre » - Lacan, tandis qu'il traduit le soi, que dis-je, qu'il le crée, fécondé par l'Être. L'homme peut porter l'amour, au fond de soi-même, sans avoir jamais rencontré d'êtres aimables ; l'homme est ouvert à l'émotion esthétique ou éthique, dans un milieu, où n'affleuraient jamais que la laideur et le mal. La Rochefoucauld fut mauvais métaphysicien : « II y a des gens, qui n'auraient jamais été amoureux, s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». | | | | |
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| intelligence | | | Il est absurde d'opposer la souveraineté du Je à l'héritage des structures de l'espèce. Le sujet, sa liberté et son originalité, s'affirment surtout dans le regard sur les structures, qu'elles soient à lui ou à tout le monde. | | | | |
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| intelligence | | | La raison humaine relève presque exclusivement de l'essence de l'espèce et ne traduit qu'une partie infime de notre soi, qui se concentrerait donc dans la sensibilité (sens du sacrifice de notre liberté) et dans le talent (part de la musique dans notre voix), et non pas dans l'intelligence, comme pensent les écolâtres, pour qui mon soi, en tant que sujet de la liberté, ne fait que cogiter - ce soi sera moutonnier, ou, définitivement absorbé dans la réflexion, - robotique. | | | | |
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| intelligence | | | Le sujet, c'est l'union de trois créateurs : de représentations (Descartes), de requêtes (Valéry), d'interprétations (Nietzsche). Il doit donc offrir trois facettes : la scientifique, la philosophique, la poétique. L'esprit scientifique bâtit des modèles du monde, l'esprit philosophique les interroge, l'esprit poétique réinterprète le monde. Chacun des trois manque souvent de dons dans les deux autres sphères et croit pouvoir s'en passer, pour se dévouer exclusivement à la représentation, au questionnement sans fin, à la perpétuelle interprétation. C'est le poète qui en sort le moins ridicule. On finira par confier la science à la machine, ce qui enterrera définitivement le cogito (se réduisant à la représentation), pour ne laisser que l'homme de la nature, celui qui ne fait que réinterpréter. | | | | |
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| intelligence | | | La chose, peut-elle être pour moi, sans que j'en sois observateur ? Penser, c'est savoir naviguer dans une structure conceptuelle ou dans une logique résolutionnelle ; être, c'est plutôt inspirer - la créativité - la première et adhérer - le miracle - à la seconde. N'empêche que l'un des plus grands miracles de la création consiste en ceci : contrairement à ce que croient les modernes, le penser ne se valide pas par l'être, mais par notre machine logique intérieure (la certitude intuitive de Descartes ou les jugements synthétiques a priori de Kant), - pourtant il n'entre jamais en contradiction avec l'être ! | | | | |
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| intelligence | | | Leur savoir, anonyme, pesant et inodore, infecte nos fleurs et rabaisse nos cimes. Le bon savoir doit être solidaire de mon arbre, planté par mon soi inconnu : « Connaître, c'est s'éclater vers ce qui n'est pas soi, là-bas près de l'arbre » - Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | Quand on ne voit en pourquoi qu'une laborieuse remontée aux causes premières et en quoi - un docte attouchement au réel, on peut même renoncer à qui. C'est ainsi qu'ils peignent le sage, qui ressemblerait étrangement au singe qui, comme la rose (Angélus), est sans pourquoi. | | | | |
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| intelligence | | | Non seulement mes sensations sont communes au genre humain tout entier, mais elles n'entrent jamais en contradiction avec la réalité des choses ; le bon sens ne fait que ratifier les données des sens ; la connaissance représentée est donc en contact direct, même inconscient, avec le réel. La gnoséologie contient peut-être l'ontologie, mais l'observation ouverte, évidemment, est plus vaste que la connaissance fermée. Les modèles ont beau se ressembler, les langages divergents créent des copies-requêtes non-unifiables. | | | | |
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| intelligence | | | Tout cogniticien finit par admettre, que même l'existence, même celle de mon propre soi, peut être donnée non pas à titre de fait, mais comme résultat d'une déduction. La requête d'existence, comme toute proposition, aboutit soit aux faits soit aux virtualités. D'ailleurs, plus le moi est virtuel, plus il est riche et moins il a besoin de faits sans souffle des lois : « réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits » - Proust. À propos, la dimension temporelle virtualise tout fait. Comme, d'ailleurs, l'artistique, où le créateur est comme les particules élémentaires, créant un champ du possible, plutôt que celui du nécessaire. | | | | |
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| intelligence | | | Les sujets, ce sont des objets, auxquels sont associées des bases de connaissances, c'est à dire des représentations munies d'interprètes. Ainsi, on peut interpréter des requêtes : Qui croit (suppose, espère, souhaite, oublia, ignore, dissimule) que P ? | | | | |
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| intelligence | | | L'être, c'est ce fond de la réalité, matérielle ou mentale, qui joue trois rôles dans trois domaines disjoints : il guide la représentation, inspire les requêtes, sert de référence pour valider la représentation. Et son maître s'appellerait le moi transcendantal, celui qui défie toute science ; il est le complément intellectuel de son homologue artistique, du moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Les jugements ont deux dimensions – l'horizontale (à laquelle s'accroche la profondeur) et la verticale (tournée vers la hauteur). La première s'appuie sur nos connaissances responsables, et la seconde est dictée par notre goût irresponsable. La première facette est vite épuisée, devenant consensuelle, transparente et insipide. Seule la seconde permet de faire entendre l'appel de notre soi inconnu, ce juge infaillible et inépuisable. Ceux qui perdirent tout contact avec celui-ci, marmonnent, doctes et bêtes : « Rien de plus honteux que d'afficher des affirmations avant les connaissances » - Cicéron - « Nihil turpius quam cognitioni assertionem praecurrere ». | | | | |
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| intelligence | | | Non seulement le regard ne résume que le sujet et se moque des objets, mais son intensité est largement au-dessus de l'importance des choses vues, de la pertinence de l'acte de viser ou de la perspicacité des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Le véritable fond de la création n'est ni mon ambition, ni mon savoir, ni même mon talent, mais mon soi inconnu, cette passerelle invisible, qui lie mon esprit à l'âme du monde, âme que d'autres appellent être : - ce qui exige création et audace - et si cet appel devient inaudible, c'est que je devins un misérable étant, connaissant l'inertie et ignorant la création. | | | | |
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| intelligence | | | Élaborer ses propres formes et vivre de et en elles - telle est la fonction de mes représentations. Et il paraît, que « la seule chose, qui m'appartient en propre, est l'usage des représentations » - Épictète - tandis que même bien des sages prétendent détenir en propre l'interprétation, qui n'appartient qu'à l'espèce. N'est à moi que ce qui échappe au temps ; le contraire de Sénèque : « Seul le temps est à nous » - « Tantum tempus est nostrum ». | | | | |
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| intelligence | | | Le futur robot humanoïde commencerait l'analyse de la réalité à partir des données sensibles immédiates. Mais le cerveau humain n'a d'accès conscient ni à la rétine, ni aux membranes auriculaires, ni aux papilles ; il a toujours affaire aux données médiates, déjà modélisées par notre machine intello-sensorielle. Une raison de plus pour se moquer de l’ego transcendantal, qui n'est en rien supérieur à l'ego psychologique ; les deux partent avec exactement les mêmes prémisses, emploient les mêmes moyens et arrivent aux mêmes conclusions. | | | | |
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| intelligence | | | Tracer des frontières entre les clans ou écoles philosophiques est une tâche délicate. On peut commencer par le regard, que les philosophes eux-mêmes portent sur leurs exercices, et alors la première ligne de démarcation séparerait les scientistes des artistes. Chez les premiers, il y a deux groupes : discours léger et prétention à la sagesse (Platon, Sénèque), ou discours lourd et prétention à la rigueur scientifique (Spinoza, Hegel, Husserl). Chez les seconds, il y a aussi deux groupes : verbalisme prosaïque (Heidegger) ou intensité poétique (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Que je réfléchisse sur le désagrément d'une piqûre d'abeille, ou sur l'origine de mon angoisse, ou sur le fondement de mes connaissances, je mets en œuvre le même cerveau, je m'appuie sur les mêmes expériences et la même logique, la part de l'abstrait est la même. Terroriser les gens avec des méditations transcendantales, opposées aux méditations empiriques ou psychologiques, est une fumisterie des rats de chaires universitaires. Le moi transcendantal, le moi sensoriel, le moi psychique est le seul et le même personnage, qui, une fois passé à l'action, devient le moi connu ; resté au stade de puissance il s'incarne dans le moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi inconnu est tout simplement notre âme, qui, chez un philosophe, s'incarne dans l'une des deux hypostases du soi connu : elle devient cœur, dans la recherche de consolations à la détresse humaine, ou elle devient esprit, dans son regard sur la merveille du langage. | | | | |
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| intelligence | | | D'un côté - la linéarité du devenir, le fleuve phénoménal, le progrès, l'algorithme, l'apprentissage, le but, autrui, ou bien - l'éternel retour de l'être, la source nouménale, l'intensité, le rythme, le commencement, la contrainte, le soi - telles sont les lignes de partage entre ceux qui peuvent raisonner et ceux qui veulent résonner. On connaît le prix profond des premiers et la haute valeur des seconds. | | | | |
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| intelligence | | | Comparé avec la rigueur, la cohérence et même l'élégance des solutions qu'apporte l'Intelligence Artificielle, pourtant la moins profonde de toutes les formes d'intelligence, le bavardage phénoménologique autour de l'intuition catégoriale, de la conscience de soi et de la chose, de la réduction-épochè, de l'essence, de la vérité n'est que des balbutiements décousus, enfantins et prétentieux. L'ignorance des représentations (les philosophes analytiques) ou le pur verbiage autour de celles-ci (les phénoménologues) sont deux fléaux modernes. | | | | |
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| intelligence | | | L'erreur des phénoménologues : confondre les relations d'instanciation et d'appartenance. Une relation instanciée, tout en ayant droit aux accidents propres, garde la même essence que la relation abstraite elle-même, tandis qu'un élément acquiert, normalement, une nature différente de l'ensemble. L'objet, qui détient le savoir de la relation, s'appellera sujet. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, le soi apparaît avec Montaigne et culmine avec Nietzsche. Dans les écrits des impersonnels, le soi et les autres ont les mêmes attributs ; la même profondeur ou la même platitude leur étant réservée. Mais la peinture de soi est la preuve de la hauteur : « Sur soi on écrit à la hauteur, à laquelle on est » - Wittgenstein - « Über sich schreibt man, so hoch man ist ». | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit représente la marche de mon soi connu ; l'âme interprète la danse de mon soi inconnu. L'esprit est en contact permanent avec le monde ; l'âme ne quitte jamais ma propre conscience, façonnée par l'esprit et résumant l'essence du monde. L'interprétation est le dernier chaînon dans mes échanges avec l'essentiel (où la danse et le chant dominent) ; donc l'intentionnalité ou le souci, que d'autres placent près des choses, ne devraient pas quitter mon âme. Dans le secondaire, même l'esprit est inutile, le réflexe ou l'inertie suffisent. La phénoménologie de l'esprit ne s'occupe que du secondaire. La nature de l'esprit devrait céder à la culture de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | La causalité ne faisait pas partie des connaissances aprioriques ; chacun la modélisait d'après les bornes de son intellect et du savoir du siècle ; mais dans ses supports - matières, outils, opérations, acteurs - le consensus, dû à la science et à la robotisation des acteurs, est proche, où, au lieu d'être une relation sémantique complexe, la causalité relèvera de la banale syntaxe. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est l'écoute docile de mon soi inconnu par mon soi connu, il est la faculté des yeux de dépasser ou de se passer de la raison, pour admirer ou créer. Il est une manifestation de la hauteur ; viser la profondeur raisonnable n'est pas sa vocation : « Le regard sur la raison tombe dans la profondeur » - Heidegger - « Der Blick auf die Vernunft fällt in die Tiefe » - pour rebondir vers la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent, que le soi, c'est à dire mon regard, se forme au contact des choses, dans une intentionnalité binaire, servile et photographique, tandis qu'il est autonome comme le sont, dans une merveilleuse harmonie et concordance, l'objet, l'outil et le sujet ; et ce dernier est réductible à la fonction, dans le détachement du sensible. | | | | |
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| intelligence | | | Une esthétique calculable et jetable, telle est la réplique du technicien à la grogne du poète : « Un monde par essence esthétique va cesser d'obéir à des prescriptions esthétiques, telle est la barbarie de la science »** - M.Henry. Elle est au gouvernail d'un navire, à la navigation préprogrammée. Apprends à ne pas compter sur les voiles empruntées, mais sur ton propre souffle, même si tu étais condamné à garder ton immobilité au fond d'une cale, où t'ont abandonné tes ex-compagnons de route. | | | | |
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| intelligence | | | L'invention face à la reproduction, le sacrifice d'un soi si insaisissable face à la fidélité à un soi bien déterminé, - dans cette opposition des poses philosophiques, la première l'emporte largement sur la seconde, en qualité et même en cohérence : il suffit d'imaginer Marc-Aurèle vanter les vertus de la force, ou Montaigne se lamenter sur la souffrance, ou Nietzsche faire l'apologie de la faiblesse, ou Tolstoï se vautrer dans l'érotisme, ou Cioran en appeler au rire ; en revanche, Spinoza, Schopenhauer ou Sartre sont dans leurs soi respectifs, ce qui les rend plus ternes. Je ne connus que deux cas, où l'écrivain et l'homme, tous les deux pleins de noblesse, vécussent main dans la main, regard sur le regard, talent du talent - R.Char et R.Debray. | | | | |
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| intelligence | | | Prendre pour pierre angulaire le soi absolu et pur (Schelling ou Hegel), les objets de notre curiosité (la phénoménologie), le discours que nous énonçons face au réel (la philosophie analytique, le discours s’adressant toujours au représenté) – ces trois positions sont également bêtes, puisque l’essentiel est dans la qualité des relations que moi, le sujet (tout relatif et pas si pur que ça), je lie avec des objets sélectifs – l’intensité, la hauteur, la noblesse et qui ne résument que ma pose. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’y a pas de contact entre le soi connu et le soi inconnu ; leur frontière commune n’appartient à aucun des deux ; les deux sont Ouverts. Le soi inconnu, l’âme, s’adresse à l’autre ; l’esprit, le soi connu, y tend. Le sens de la vie est dans cette convergence infinie. | | | | |
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| intelligence | | | Ces chimères – ego, je, moi, sujet, conscience, être-là, mêmeté, ipséité ; aucun discours sérieux autour d’elles ne fut ni cohérent, ni étonnant, ni éclairant ; seules des métaphores pourraient en dessiner des frontières ; mais il ne reste plus de poètes chez la gent philosophale. Mon couple de soi, le connu et l’inconnu, cherche à y pallier, en mettant la créativité artistique au-dessus du travail académique. | | | | |
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| intelligence | | | L'être de l'étant - l'une de ces expressions creuses, que pourtant Heidegger déclare équivalente au retour éternel du même, en voyant dans le même - l'immuable et l'indicible être (Schelling y aurait parlé d'identique, Hegel - d'absolu et mon soi inconnu ne serait pas très loin), et dans le retour éternel - des cycles incessants du devenir ne manifestant que de l'étant. Moi, je vois dans le même - l'intensité, qui n'a grand-chose ni de l'être marmoréen, ni du fugitif devenir ; elle se veut éternellement la même. L'être de l'étant - son seul bon sens se traduirait par le banal : derrière ce phénomène, quelle est la loi ? Mais ils continueront à vous terroriser, en enchaînant - c'est la néantisation du néant (Nichtung des Nichts) ou l'audace (das Wagnis) ou l'être-là (das Dasein)… | | | | |
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| intelligence | | | La création est une production, que ne déterminent ni mon intelligence ni ma volonté ni mon savoir ni mon intérêt ; son déclencheur ou sa source s’appelle soi inconnu : « Le Moi est invariant, origine » - Valéry | | | | |
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| intelligence | | | On doit définir la philosophie non pas sur un seul registre, mais sur trois : ses commencements – mon soi, universel et narcissique, non soumis à l’Histoire ; ses parcours – mon talent, mon savoir, mes goûts ; ses finalités – ma consolation, mon tribut au langage. Elle doit donc être haute (donc personnelle, noble, stylée) et profonde (donc ouverte, intelligente, exaltée). Aucune place à y accorder aux catégories des rats de bibliothèques - la vérité, l’être, la liberté, la science. La philosophie est un art poétique. | | | | |
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| intelligence | | | Spontanément, on a de la sympathie pour celui qui refuse toute objectivité et s'extasie devant des tableaux peints par la seule subjectivité libre et déchaînée. Mais, ensuite, vient l'heure du bilan ; et l'on constate, dans les deux camps, le même taux de lieux communs et de trouvailles ; et l'on comprend, qu'à part le talent, rien ne prédispose à l'intelligence, la liberté et la créativité. Peu comptent les axiomes, c'est la première suite, le premier pas et le maintien de son émotion initiale qui détermineront ton envergure. | | | | |
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| intelligence | | | L’équivalence entre l’être et le penser, si elle existe, s’éploie, simultanément, sur trois niveaux, en fonction du degré de ma conscience et de la présence de ma liberté : mon soi organique (synapses, neurones, charges électriques – l’inertie, la conscience absente, l’algorithme préétabli), mon soi des sens (la conscience câblée, interprétant mes sensations, la réaction), mon soi de l’intellect (la conscience libre, le langage, l’action) – trois équivalences possibles, mais qui ne se ressemblent pas du tout entre elles. | | | | |
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| intelligence | | | Le surmoi est ce que j’hérite de l’espèce ; celui-là, chez un créateur, finit par être filtré et le résidu - absorbé par les soi, le connu et l’inconnu. « Le surmoi, planté en nous de l’extérieur, fanera, et ce que mon soi en aura accepté s’épanouira » - L.Salomé - « Das Über-Ich, in uns eingepflanzt vom Außen, hat abzuwelken ; das, was wir, vom Ich aus, bejahten, treibt in uns Blüte ». | | | | |
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| intelligence | | | Peu importe la différence entre le corps et la pensée des autres ; mais te penser est la pré-condition première de la conscience de ton soi, de ton fichu être donc. | | | | |
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| intelligence | | | Notre soi, ce sont des gestes et pensées, portant sur les choses plus ou moins universelles. Celles-ci, dans ma perception, sont développées par le soi des autres, qui est donc un Multiple, un soi-système ; elles sont enveloppées par mon soi, qui est l’Un, un soi-point. | | | | |
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| intelligence | | | Mon soi connu n’est pas une donnée fixe, dont j’essayerais de reproduire les contours ou le contenu ; en écrivant, je le crée ; il n’est ni préexistant ni difforme, comme il l’est pour Montaigne : « Je suis moi-même la matière première de mon livre ». | | | | |
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| intelligence | | | Le discours : ce qui est son contenu et ce qu’on appelle son fond peut, presque toujours, être exhaustivement spécifié par une forme ; c’est pourquoi les vrais artistes (comme les vrais scientifiques) ne se préoccupent guère du fond et se consacrent à la forme. Parmi les exceptions, je ne vois que les états d’âme, ces fonds inspirateurs, en provenance de notre soi inconnu, et pour lesquels on ne dispose d’aucune forme préexistante. C’est là que commence la vraie création. | | | | |
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| intelligence | | | Aussi merveilleux qu’ils soient, ni nos sens ni notre raison n’arriveront jamais à atteindre la profondeur mystérieuse de l’essence du monde. D’où, peut-être, par dépit, l’attirance qu’exerce sur nous la hauteur de notre propre soi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Jamais personne ne confondit la chose perçue avec la chose en soi ; la seule remarque à retenir de l’image de la Caverne platonicienne est que l’homme-maître (et non pas un prisonnier) peut intensifier ou rediriger la flamme, projetant des ombres de plus en plus congruentes avec la chose en soi inaccessible. | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les idées, aussi bien mesquines que sublimes, ont besoin de points d’attache verbaux, au sens vague ou protéiforme, que l’auteur fixerait en les attachant à ses représentations. C’est l’une des justifications de l’appel à ces avortons de notions comme être-exister-substance, métaphysique-transcendance-immanence, savoir-soi-conscience etc., une autre justification étant leur usage métaphorique et non pseudo-théorique. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée est la suite de quatre étapes : un état d’âme (inspiré par notre soi inconnu), un discours (culture langagière de notre soi connu), des substitutions de mots par concepts (intelligence et connaissances de notre soi connu), un sens (réseaux de concepts – à communiquer). | | | | |
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| intelligence | | | Si fort, et même exceptionnel, dans sa vision du langage, du soi, de l’affectivité, Valéry est si impuissant, dans son incompréhension totale de la philosophie et de la mathématique. Là, surpassant les docti, et ici, se plaçant, hélas, parmi les indocti. | | | | |
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| ironie | | | Se sentir au centre est bête ; ne se voir que sur une circonférence est hypocrite. Ce qui est moins sot et prétentieux, c'est la hauteur ironique évitant de préciser par rapport à quoi on s'élève. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la maîtrise de la réfraction de ce qui nous éclaire ou réchauffe, l'étendue du spectre allant de la réflexion à l'absorption, de la défection à la réfection. La méfiance devant le regard droit, devant la fidélité des empreintes ; la recréation d'une lumière souriante et infidèle, au milieu d'un sérieux chagrineux. | | | | |
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| ironie | | | Encore du calcul au service de l'ironiste : pour avoir plus de chances de donner un maximum de soi - commencer par reconnaître son vide. Ou, mieux, car plus dynamique : voir en l'ironie un « va-et-vient permanent entre la création et la destruction de soi »** - F.Schlegel - « ein stetes Wechselspiel der Selbstschöpfung und Selbstvernichtung ». | | | | |
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| ironie | | | La propension à m'étonner ne vaut rien si, dans moi-même, il n'y a rien d'étonnant. Imite St-Augustin : « Je suis devenu énigme à moi-même » - « Factus eram ipse mihi magna quaestio ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie serait la bravoure des faibles, cette arme pitoyable de l'humilié, et la lâcheté des forts. La bravoure des forts me fait ironiser sur les autres, la lâcheté des faibles - sur moi-même. | | | | |
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| ironie | | | Le mérite principal de l'ironie est de ne pas permettre, que la vie intérieure se réduise à la sottise extérieure, car dehors tout est relativement grave, l'absolue légèreté ne pouvant trouver refuge qu'en moi-même. | | | | |
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| ironie | | | La seule jeunesse qu'on puisse préserver dans la vieillesse, c'est de recommencer à ne reconnaître que soi-même, sans être discourtois avec Mozart, Nietzsche ou Valéry. Du désir de voir le scintillement du monde, je passerai au regard sur mon propre étincellement. | | | | |
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| ironie | | | Mon nihilisme est tout végétal et saisonnier : dans l'arbre de vie, je ne conteste aux hommes que la place qu'ils accordent au fruit. Mon hibernation tombe sur la seule saison, où ils sont eux-mêmes, la maturité. | | | | |
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| ironie | | | Le regard, ce serait cet outil de mesure qui perturbe le phénomène et obstrue l'objet ; l'observateur devient la seule réalité, digne qu'on n'en fouille pas les causes. | | | | |
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| ironie | | | Où est l'écho, et où est l'original ? - la bonne Nature ou la nôtre ? Il me semble qu'à notre intelligence répond une émotion du Père-joueur, et à nos émotions - une complicité de l'Esprit ironique. | | | | |
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| ironie | | | Ils disent : enlevez la poussière, la buée, la gangue et vous atteindrez à l'authenticité. Si celle-ci existe, je la verrais plutôt dans ce que vous cherchez à enlever, dans ce qu'inventent notre mot ou notre larme. « Les sentiments sont inventés comme les mots. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme » - Merleau-Ponty. C'est l'outil de fabrication qui nous distingue : chez les uns, c'est l'imagination, le goût, la sensibilité ; chez les autres - l'inertie, l'imitation, l'algorithme. | | | | |
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| ironie | | | Je découvre ma caverne - je touche à la profondeur ; j'en fais des ruines - je deviens accessible à la hauteur. « Ton essence vraie n'est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi »**** - Nietzsche - « Dein wahres Wesen liegt nicht tief verborgen in dir, sondern unermesslich hoch über dir ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie du portraitiste : refuser de regarder et de reproduire la vie en face, car les traits de noblesse vont mieux aux profils. Le bon Dieu biblique refuse de faire voir Sa Face, mais promet de montrer Son Dos. Le Dieu coranique est plus libéral et franc : « Tout passera, seule subsistera la Face de ton Seigneur ». | | | | |
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| ironie | | | Vouloir, pouvoir, devoir s'associent, bêtement, avec, respectivement, la vie (Nietzsche), l'intelligence (F.Bacon), l'éthique. Il serait plus intéressant de parler de vouloir un type de pensée, de pouvoir révoquer notre suffisance, de devoir faire danser la vie. | | | | |
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| ironie | | | Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ». | | | | |
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| ironie | | | Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité - la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience - source de toute poésie ; l'intensité de la conscience - critère de la liberté (Bergson). | | | | |
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| ironie | | | La solution de l'être est dans un projet, son problème - dans un objet, son mystère - dans un sujet : du plus facile au plus ardu. Mais on ne trouve le meilleur que s'étant perdu : « se vouer au mystère, c'est se mettre sur le chemin de l'errance » - Heidegger - « die Entschlossenheit zum Geheimnis ist unterwegs in die Irre », ou ayant renoncé aux objets : « ce mysticisme sans objet, qui est en moi » - Valéry - il voulait dire est le moi. | | | | |
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| ironie | | | J'oublie souvent la vocation de l'arbre de recevoir dans ses branches des volatiles, qui pourraient concevoir la bonne idée d'y chanter. Dans tous les cas, ils devraient être de la même famille : « On ne chante juste que dans les branches de son arbre généalogique » - M.Jacob. D'autres arbres ne sont que des réseaux, dépourvus de fleurs de ma noblesse héréditaire. | | | | |
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| ironie | | | C'est par la faculté de s'inventer qu'on prouve le mieux l'existence d'un soi-même … intéressant. « Vivre, ce n'est pas se trouver ; vivre, c'est s'inventer » - Shaw - « Life isn't about finding yourself. Life is about creating yourself ». | | | | |
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| ironie | | | Pseudo-valeurs, refuges des médiocrités : vérité, liberté, authenticité. S'opposant au rêve impossible, à l'esclavage d'une passion, au désespoir autour d'un moi introuvable. | | | | |
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| ironie | | | Ici naît mon moi, à la maïeutique si multiple, que je convoque des cohortes des meilleurs accoucheurs. | | | | |
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| ironie | | | Deux lectures du perfide et ironique impératif de Delphes, « Connais-toi toi-même » : les sots en arrivent à la jubilation niaise, faussement réflexive - « Je me suis retrouvé », les sages - à la mélancolie passive du « Je suis perdu ». | | | | |
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| ironie | | | De l'abus de négation de la négation : Nietzsche n'a ni l'ironie ni la gaieté, mais il proclame partir de l'ironie (le mot, en tout cas, signifiant, à l'origine, requête), voit sa négation dans le sérieux, nie celui-ci, pour tomber sur la gaieté, dont il croît inonder le public incrédule. « On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même ; c'est parce qu'on est frivole qu'on ne se pend pas » - Voltaire. | | | | |
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| ironie | | | On est un Ouvert, lorsque son intérieur coïncide avec son soi - encore de l'ontologie mathématique. | | | | |
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| ironie | | | Tout le monde sait rire de soi-même, mais du soi hésitant et maladroit, tandis que c'est le soi arrogant et bon calculateur qui le mériterait davantage. | | | | |
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| ironie | | | Les plus pures des abstractions antiques se trouvaient à l'aise en compagnie des ivrognes, hétaïres ou pâtres ; de quelles ivresses, de quelles voluptés peut se réclamer ce sage moderne, dont les seules quêtes sont : l'Être, l'Un et l'Ego (si enivrants et banals pour un Athénien et si sobres et ampoulés pour un Parisien), sont-ils transcendants ou transcendantaux, immanents ou réels ? - des robots enrayés, des programmes, qui bouclent dans un vide stérile des circuits sans vie. | | | | |
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| ironie | | | Les sons et les couleurs entrent dans ma conscience, sans que le moi le réclame ou y intervienne ; c'est le moi qui doit y être (en)traîné, et son apparition, comme à l'intérieur de la conscience, marque le début du Je réflexif. | | | | |
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| ironie | | | La négation mécanique aide à me débarrasser de la terreur devant les pédants : prenez la bêtise raisonnable – le mensonge d'une conscience indépendante est une conscience libre – et comparez-la avec la bêtise savante - « La vérité de la conscience indépendante est la conscience servile » - Hegel - « Die Wahrheit des selbständigen Bewußtseins ist das knechtische Bewußtsein ». Le maître vaut par ses mensonges, devenus vérités à la génération suivante ; l'esclave vaut par la mémoire des vérités courantes. L'indépendance d'esprit est dans le sacrifice (de ce qui ne dépend plus que des autres), plutôt que dans la fidélité (à ce qui ne dépend que de moi). | | | | |
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| ironie | | | Un paradoxe entre noms et verbes, prix/valeur et apprécier/valoriser, peut se voir dans la définition du bon et du mauvais narcissisme : le mauvais valorise, de l'extérieur, le prix de ses copies, et le bon apprécie, de l'intérieur, la valeur de ses créations ; chez le premier, ses productions sont des traces reconnaissables du soi, chez le second - des échos d'un soi inconnaissable. | | | | |
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| ironie | | | Les imposteurs, qui veulent imiter Narcisse, se soucient surtout de miroirs, dans lesquels ils font refléter leurs basses têtes, à défaut de hauts visages ; ils ne comprennent pas, que le vrai outil du narcissisme est le regard. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui se dévore soi-même ignore la saveur (ou la fadeur) des autres. Son meilleur appétit se réveille, lorsqu'il se hume lui-même. Ce plaisir est méconnu de ceux qui ne dévorent que les autres. L'appétit de la multitude n'a rien à voir avec le visage, mais gît entièrement dans la cervelle. | | | | |
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| ironie | | | Le terme, qui revint à la mode - le déploiement, pour parler d'une expansion commerciale ou des antennes captant le bruit du monde. Jadis, on l'associait aux voiles ou aux ailes. Nietzsche y voyait le premier instinct de tout être vivant cherchant à déployer sa force (seine Kraft auslassen). Mais qu'est-ce qu'on peut déployer ? - son savoir, son tempérament, son talent, ses faiblesses, sa solitude ? Et dans quelle direction ? - vers la platitude du vous, vers la profondeur du nous, vers la hauteur du soi ? | | | | |
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| ironie | | | Brutus et Cassius, pour briller, choisirent un bon stratagème : sur le fond de nos absences - abandons ironiques - se dessinent nos traits les plus hautains. « La présence diminue la gloire » - G.B.Vico - « Minuit praesentia famam ». | | | | |
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| ironie | | | On ne voue pas à l'outil le même regard qu'à son œuvre. (« On est toujours fils de son œuvre » - Cervantès - « Cada uno es hijo de sus obras » ; mon moi est dans mon outil, ce moulin à vent du verbe : « Don Quichotte, mon Ego, Sancho Panza - mon moi » - W.Auden - « Don Quixote, the Ego, Sancho Panza - the self ».) L'idéal, c'est, après l'écrivain, chercher à rencontrer Dieu, le troisième niveau d'admiration et d'étonnement. | | | | |
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| ironie | | | Un magnifique exemple de naissance de métaphores vibrantes à partir d'un impassible concept : l'Ouvert est une chose qui coïncide avec son intérieur - une sobre définition mathématique, qui, transposée au domaine spirituel, redessine les frontières et les limites de nos aspirations ou de nos espérances : tout point, où le moi n'est plus seul, ou s'arrête, sans continuer à me toucher, ne m'appartient pas ! De même : le Clos - la différence entre la chose et son intérieur appartient à la chose. Toute limite de mes élans, toute frontière de mon identification, m'appartiennent - le refus de la transcendance. | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi est-il si facile de rendre notre âme solidaire du cerveau, du visage, des mains, des pieds ou de la peau, et non pas des viscères, de l'aorte ou de la vessie ? L'âme serait-elle vissée aux opérations mécaniques et nullement - aux opérateurs organiques ? Et la peau, avec sa soif de caresses, serait-elle l'élément le plus profond de notre soi ? | | | | |
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| ironie | | | Le chemin vers soi-même est aussi bête que le chemin contre soi-même ; la docte introspection comme la confession indocte ne valent pas grand-chose là où règne l'invention - le regard initiatique sur le soi inconnu, les yeux fermés sur le soi connu. | | | | |
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| ironie | | | Quand j'ai compris, que moi, comme tous les autres, j'emprunte tous mes sujets, mes objets et même mes projets - aux autres, et que je ne peux rendre ma nature la plus immédiate et la plus mystérieuse que par des artifices, dont moi-même, je suis le premier à être surpris, j'accepte, sourire ironique aux lèvres, d'être traité d'artificiel et d'emprunté. | | | | |
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| ironie | | | Pour ne pas se déchaîner, ils veulent vaincre leur soi connu. Je me déchaîne, m'étant soumis à mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent paisiblement au salon, en compagnie des dieux du foyer, protégé contre les caprices du ciel. Que peuvent-ils comprendre d'une écriture, née dans des ruines, désarmée et vulnérable, face à son étoile, sans connaître de lieu à soi ? Ses dieux l'y abandonnent, et l'inquiétude remplit son exil. | | | | |
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| ironie | | | L'harmonie entre le monde, dans lequel je vis et le monde, qui vit en moi, est préétablie ; nul besoin d'un génie quelconque, pour la créer. Le génie vit du second de ces mondes et ne découvre le premier qu'à travers la merveille des échos ou correspondances non-calculés et irrésistibles. | | | | |
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| ironie | | | La démonétisation du marché des idées est le meilleur moyen pour se rendre compte, que dans le troc des solutions notre époque n'a pas plus de marchandises que n'importe quelle autre. Être payé en monnaie de son espèce est un piège à crédules. | | | | |
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| ironie | | | L'homme esthétique admirerait ce qui est hors de lui, l'homme éthique - ce qui est une réplique de lui-même, l'homme religieux - ce qui est en lui (Kierkegaard). Que l'homme ironique, sans longue-vue ni miroir ni baume, leur est supérieur - admirer sa capacité d'admirer ! | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux, c'est la lutte politique et l'approfondissement du savoir, et l'une des tâches de l'ironie consiste à nous en débarrasser. « Ironie ! Vraie liberté, c'est toi, qui me délivres de l'ambition du pouvoir, du pédantisme de la science, de l'adoration de moi-même » - Proudhon. Toutefois l'ironie dédie le vertige et le savoir à la vénération de l'inconnu, dont le premier s'appelle soi. | | | | |
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| ironie | | | Quand on ne prend pas au sérieux la vie, on se prend trop au sérieux soi-même ! Les délices béates des jouissifs ont beaucoup de chances d'être une délicieuse sottise. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie relève, elle aussi, du pneumatique : dégonfler la pompe du réel (le monde) et enfler le silence de l'imaginaire (le moi), pour donner de mon propre souffle à mes voiles. | | | | |
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| ironie | | | La conscience d'avoir écrit ce livre ne m'apporte aucune satisfaction particulière ; ce qui est, en revanche, envoûtant, c'est la sensation, étonnante et gratifiante, que c'est ce livre qui m'a écrit. Et de tels (auto)portraits sont les choses les plus rares, et qu'on ne trouve certainement pas dans des confessions. | | | | |
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| ironie | | | Il n'est donné à personne de savoir sa vraie pente qu'il faille suivre ; toutefois, la chutante est plus prometteuse que la montante. Si la pente est vraiment à moi, elle ne peut mener que vers l'impasse. Les montées ou descentes des autres ne servent qu'à équilibrer mes errements ou à relativiser mes chutes. | | | | |
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| ironie | | | Le désir de s'abandonner est le plus violent et le mieux réussi chez ceux qui voient la volupté suprême dans une maîtrise de soi. | | | | |
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| ironie | | | Ce que je reproche aux phénoménologues, ce n'est pas tellement leur manie de mettre partout un complément d'objet, mais l'absence d'un sujet libre et le flasque de leurs verbes. | | | | |
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| ironie | | | Tout ce qu'un Narcisse demande à la profondeur du lac est de ne pas troubler sa surface réfléchissante. | | | | |
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| ironie | | | Encore de l'importance de la géométrie : le sot veut se mettre au foyer des figures de la vie ; le sage préfère la souplesse elliptique, la complétude parabolique, l'élan hyperbolique. | | | | |
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| ironie | | | Le premier mérite de l'au-delà est qu'il n'existe pas, ce qui permet au bon créateur de le réinventer, à la place du Démiurge, faiblard ou cachottier. Il y a des malins, des anges, pour qui l'en-deçà et l'au-delà ne forment qu'une grande unité. Ange est le nom qu'on donne à celle des bêtes, qui vit davantage de ses barreaux que de ses terreaux ; elle prouve sa liberté par le respect des contraintes mystérieuses et non pas par la connaissance des buts problématiques ; elle reconnaît ne pas se connaître ; elle devient le soi connu, tout en voulant être le soi inconnu, être messager de ce qui n'existe pas. | | | | |
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| ironie | | | Le marteau est une bonne métaphore pour s’opposer à la minauderie des nuances ; mais il faut que son matériau soit sélectionné par ton soi inconnu et que sa statue forgée soit celle de ton propre soi connu créateur. Tu dois être l’ange d’un tout personnel, au lieu d’être un démon commun, s’agitant dans le détail. | | | | |
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| ironie | | | L’écrivain : l’ange et ses plumes me font lever l’âme, la bête me fait baisser la tête et me tend l’encre noire, pour y tremper ma plume. Le haut firmament de mon soi inconnu sera rendu par l’horizon étroit de mon soi connu. L’attrait de la lumière naîtra de la noirceur. « Jamais un homme vertueux n’a écrit de livre valable » - H.Mencken - « No virtuous man has ever written a book worth reading ». | | | | |
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| ironie | | | Même pour me mêler à la plate discussion sur la différence entre l’être, le devenir et l’avoir, il vaut mieux choisir pour leur sujet et l’objet – mon propre soi. Je suis mon soi inconnu ; je possède mon soi connu ; le seul devenir, digne d’être remarqué, est ma création, l’être que mon soi connu produit, sur l’instigation implicite de mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Être indicible ou invisible, je peux le justifier, en me cachant derrière mon soi inconnu. Mais non – être inaudible, car mon soi inconnu doit émettre de la musique, à défaut de discours et de tableaux. | | | | |
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| ironie | | | Écrire, en se vouant à l’imaginaire plus qu’au réel, est comme ironiser, et donc ce genre d’écrivain devra s’absenter, c’est-à-dire la lumière de son soi connu devra se soumettre aux jeux d’ombres de son soi inconnu. « J’écris brièvement ; je ne puis guère m’absenter longtemps » - R.Char – car le soi inconnu ne se manifeste que dans des étincelles et s’éclipse dans une lumière continue. | | | | |
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| ironie | | | Mon soi inconnu est un coucou, déposant son œuf dans le nid de mon soi connu (se prenant pour rossignol, chouette ou aigle) et qui couve cet œuf incompréhensible. Une maternité littéraire injustifiable, inavouable, suspecte. | | | | |
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| ironie | | | La manie de ce siècle est de quitter son soi, vu comme une citadelle, trop sur la défensive ; on exhibe ses pensées, plus légères que l’air, et qui se dissipent par-dessus les basses murailles ; on creuse ses pensées, en-dessous des murailles plates, pour s’enfuir, en rampant. | | | | |
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| ironie | | | Le soi inconnu est, probablement, du genre féminin, puisqu’il joue, surtout, le rôle d’une muse ou d’une maîtresse pour le soi connu, dont la virilité est évidente. Les genres grammaticaux rendent la scène ambigüe : le soi connu est la créature, et le soi inconnu – le Créateur. Leur fruit commun, l’œuvre, c’est la création. | | | | |
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| ironie | | | Visiblement, mes notes n’établissent aucun lien avec le public moderne, mais elles créent beaucoup de passerelles avec mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Se débarrasser de soi-même, se trouver, se dissimuler – tous ces objectifs pseudo-littéraires sont d’égale niaiserie. Une voix inarticulée, qu’on appellera inspiration, soi inconnu ou Muse, doit te souffler des rythmes, des mélodies, des harmonies, que tu tenteras de traduire en images-mots-idées et de les coucher sur une page. Sans talent, le résultat sera une cacophonie ; avec du talent, tu émouvras quelqu’un, toi seul peut-être. | | | | |
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| ironie | | | Mes notules doivent être fulgurantes (mon soi inconnu), avant d’être, éventuellement, éclairantes (mon soi connu). | | | | |
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| ironie | | | De cet objet nous ne savons pas tout – par ce constat de concierge, tout est dit, pour définir la chose en soi… | | | | |
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| ironie | | | Tableau ou musique : tes yeux suffisent pour penser aux autres ; pour penser à toi-même, suffit ton oreille. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’ils appellent voix intérieure appartient à mon soi inconnu. « Le but d’une vie consciente est d’entendre la voix intérieure et de la suivre » - H.Hesse - « Ziel eines sinnvollen Lebens ist den Ruf der inneren Stimme zu hören und ihr zu folgen » - dans cette formule, il faut remplacer but par commencement, vie par rêve, consciente par inspiré, entendre par tendre l’âme, voix par inspiration, suivre par traduire - tout le reste est parfait… | | | | |
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| ironie | | | Je ne connais pas un seul auteur intelligent qui se moquerait de l’intelligence en lui opposant la vie, la passion, le rêve (toutes ces choses sont plus éclatantes chez un intelligent que chez un plouc de plume). Les sots visent la non-connaissance de soi, en adoptant les positions sociales, grégaires ; l’intelligent la possède, en tombe amoureux et se réjouit de sa pose narcissique. | | | | |
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| chœur mot | | | SOLITUDE : Il faut bâtir avec des mots un espace de solitude, où l'on ne rencontre que soi-même. Les mots étriqués accueillent facilement la multitude, mais il faut chercher des mots vastes, pour être rempli par le souffle et la hauteur d'une âme esseulée et en perdition. On est vraiment seul, lorsque le mot ne peut être ni déclamé ni chuchoté, mais seulement tu. | | | | |
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| chœur mot | | | PROXIMITÉ DIVINE : Après les yeux, le mot est le meilleur créateur de la proximité. Si je ne m'extasie pas moi-même devant mes écrits, je ne me suis rapproché ni de Dieu ni de moi-même ; j'écris pour des étrangers mécréants, dont la louange ou le ricanement resteront blasphématoires et intraduisibles. Le mot ne doit pas coller aux choses, s'il veut nous en approcher. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis - Er-äugnis - Nietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être - со-бытие - le co-être, ou vers leur fusion dans le soi, qui serait un événement d'appropriation : Er-eignis der Er-eignung - Heidegger - un joli jeu de mots, en allemand, et un impossible charabia en français). « Le regard, c'est une flèche visuelle décochée vers l'infini »*** - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c'est l'absence des choses qui fait de l'infini une vraie cible. Dieu même, au moins le Dieu des Grecs, hésite entre le regard (theoro - je vois) et l'action (theo - je cours). | | | | |
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| mot | | | Curieusement, plus je doute de moi-même, plus ferme devient mon mot. Une raison de plus de me débarrasser de mes duveteuses certitudes. | | | | |
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| mot | | | À part quelques traits phonétiques ou idiomatiques, la métaphore prend son envol dans la représentation sous-jacente et non pas dans la langue elle-même. Même le rapport entre les choses et moi-même, rapport reflété dans certaines métaphores, n'est pas une exception, puisque mon soi est également présent dans la représentation, comme tout autre sujet. Et je ne suis même pas sûr, que mon soi, surtout avec sa facette inconnue, y soit mieux représenté que celui des autres. | | | | |
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| mot | | | Jolie ambigüité dans cette jolie phrase - je suis fait de ce qui m'échappe : ou bien ce qu'il y a d'inconnu ou d'incompréhensible en moi est mon propre soi (le soi inconnu), ou bien ce qui rend mon essence est ce que, à mon corps défendant, je réussis à articuler. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, ni l'on ne se dénude ni l'on ne se dissimule, dans le mot on crée, on crée une requête, nécessairement ironique (ironie voulant dire interrogation), et dans laquelle je dois briller soit par ma présence soit par mon absence. Au cours de l'interprétation de cette requête se produisent des rencontres inattendues des objets (Protokollsätze) qui, hors de mon discours, pouvaient s'ignorer. Parmi les subjugués par le mot, on trouve surtout poètes ou tyrans, ces amateurs des régions inexplorées, vers lesquelles les mots bâtissent des ponts. | | | | |
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| mot | | | Le ridicule du Selbstsucht (enquête sur soi), le trop sérieux du Selbstzucht (requête sur soi) - il faut se tourner vers l'ironie du Selbstwucht (quête de soi) -, ni chercher ni cultiver, mais peser. | | | | |
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| mot | | | Je sais que c'est en moi, et non pas dans le monde bien entretenu, que se déposent des matières polluantes, mais toute bonne écologie de l'ego aboutit, pour moi, à l'égologie. | | | | |
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| mot | | | L'origine linguistique de la honte : ce qu'il y a de meilleur en nous n'a pas de langage et reste un appel inarticulé, une forme en puissance, une pure disposition sans ressources ni outils. L'invention d'alphabets, l'adamisme et l'ésopisme, la genèse de nos mondes ratés. | | | | |
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| mot | | | Valéry a de la répugnance pour ce moi impur, moi qualifié, et lui oppose l'ange pur, Dieu sans nom, la femme sans ombre, l'homme sans qualités ou les qualités sans l'homme. Mais il oublie, que tout qualificatif (satellite de syntagme), dans un autre langage, peut aboutir à une pureté conceptuelle (paradigme). | | | | |
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| mot | | | Pour aboutir à un effet d'aimantation, ils laissent les mots se frotter entre eux. Moi, je porte en moi cette aimantation, que j'essaye de transmettre à un mot, qui n'aurait pas besoin des autres, pour exercer son attirance. | | | | |
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| mot | | | Leurs mots sont reflet de ce que leurs yeux ont déjà vu dans les forums et leurs oreilles - entendu. Les miens - un regard déréistique, dont le reflet ou l'écho chercheraient leur siège en moi-même. « L'objet de tout ton désir est déjà en toi-même » - Angélus - « Alles was du willst, ist schon zuvor in dir ». | | | | |
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| mot | | | Je ne prête l'oreille aux sermons ou dissertations que si je sens, à leur origine, un désert et non pas des bibliothèques ou cimetières. On peuple de silence le désert du soi, désert d'initiés. Ce bon silence (das rechte Schweigen de Heidegger, si proche de celui de Wittgenstein), que seul un maître sait traduire en mots : « La philosophie est la reconversion du silence et de la parole l'un dans l'autre »*** - Merleau-Ponty. Une autre tâche de la philosophie devrait consister à écouter le bruit profond et tragique de la vie, pour le traduire en musique, haute, héroïque et consolante. Et peu importe, si cette musique était reconvertie en bruit difforme, par les oreilles modernes robotiques. | | | | |
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| mot | | | Notre soi le meilleur n'a pas de mots ni de langage fidèle de gestes. La vraie littérature naît de la sensation d'une traduction, d'une mimesis de ce fond innommable, indicible et ineffable dans la même langue. Sinon on plonge dans une langue étrangère. La meilleure traduction est celle dont l’original est illisible. | | | | |
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| mot | | | La première fonction du langage est la requête du modèle, non de la réalité. Plus on est intelligent, plus près du moi, et plus détaché de la réalité, est le modèle. Et je finis par remonter du mot vers sa source intérieure en moi au lieu d'en chercher une projection extérieure. | | | | |
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| mot | | | Ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre ni mon regard ni ma houle. Et, dans mon soi révélé ou palpitant, le mot n'a rien de palpable à embrasser ni à reproduire ; c'est une ambition bien niaise, que « ton fruit soit copie de toi-même » - Byron - « as our mould must the produce be » ; il n'y a rien à copier - ma création est moi ! Encore que ce soient les meilleurs qui le tentent ; les pires copient les autres ou les choses. | | | | |
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| mot | | | Dans toute tentative d'insuffler la vie aux mots, il y a une part du travail d'empailleur. Tout portrait, vu sous un certain angle, est un épouvantail ; mais ton champ doit être profondément labouré et porter de la bonne graine, prometteuse de hauteur. | | | | |
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| mot | | | La fonction cognitive du langage comprend et l'expressive et la communicative (W.Humboldt) : du silence (l'absence de sujet) on peut passer au monologue ou au dialogue, en introduisant le moi ou le toi, la métaphore ou les contraintes. Une tâche particulièrement facile en russe, où ego (его) veut dire lui. | | | | |
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| mot | | | Avant d'être action, tout écrit est réaction ; rebondir de la chose elle-même devint trop ordinaire, puisque tous les angles de vue furent déjà explorés ; plus prometteur est de rebondir non pas de la chose même, mais, déjà, du regard d'autrui sur elle : questionnement des questions, géographie avant paysage, paysage avant climat, se servir d'autrui comme miroir, contrainte ou panneau indicateur - tel est l'intérêt principal de mes citations. Stendhal pensait, qu'il fallait « faire son entrée dans ce monde par un duel » ; je m'en prépare la sortie en affrontant toute une coalition de meilleurs escrimeurs. Mais je compte sur l'amitié inespérée de certains de mes adversaires aînés, pour que nos épées tirées se redirigent vers des ennemis de nos princes ou de nos maîtresses. | | | | |
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| mot | | | Quand on refuse au modèle et à sa supra-structure, le langage, le rôle créateur de vérités, c'est à dire d'identités, de mesures et de logiques, on devient pyrrhonien, pour qui toute chose est « indifférente, immesurable, indécidable ». Le dialogue moi-réalité n'existe pas ; il fait partie du tétralogue : moi - modèle - langage - réalité (je sais, qu'il n'y a pas de nombre deux dans dialogue, et, par exemple, dans la plupart des dialogues platoniciens figurent plus de deux interlocuteurs). | | | | |
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| mot | | | Du croisement entre l'ironie et la pitié naît la noblesse ; la noblesse multipliée par l'intelligence réveille le talent ; le talent, séduit par l'idée, aboutit à la création ; la création, attirée par le soi, produit le mot - la généalogie du mot, du meilleur, de la maxime. | | | | |
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| mot | | | Seuls les polyglottes peuvent donner un sens profond au silence : les expressions d'un même sentiment, dans des langues différentes, n'offrant ni intersection ni noyau communs, on se réfugie dans ce vide silencieux, ce réceptacle du vrai soi (serait-ce la khôra platonicienne, cet espace réservé à l'accueil des idées ? ), du soi indicible et intouchable, débarrassé et des mots et des choses : « L'esprit vide d'objets est le but du sage » - Upanishad - je dirais qu'il en est la contrainte. | | | | |
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| mot | | | Mon ombre (mot) doit être droite, que je sois, moi-même, brisé ou écrasé. | | | | |
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| mot | | | Mes ruines des mots sont un compromis entre deux regards diamétralement opposés sur la langue : celui de Heidegger, qui y voit une maison hantée par le mystère de l'être, et celui de Valéry, qui en fait un fantôme fugitif, disparaissant dans le devenir du sens. Évidemment, Valéry est beaucoup plus intelligent et pertinent, mais il n'avait aucun soi à loger, le souci, que je partage avec Heidegger. | | | | |
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| mot | | | L'idiot, aujourd'hui, est celui qui ni ne sait ni juge ni palpite ; l'idiot de Nicolas de Cuse ne sait mais juge, l'Idiot de Dostoïevsky ne sait mais palpite ; les deux derniers idiots n'existent plus : personne n'est plus différent des autres ; au lieu des idiomes, ces mots à soi, ces mots des racines, tous emploient la langue grégaire, la langue surfacique, la langue de bois. | | | | |
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| mot | | | L'agaçante capacité protéiforme du verbe faire – de l'action au constat, de la création au bilan. Pour moi, le soi inconnu est fait ; il est à faire, pour Valéry : « C'est ce que je porte d'inconnu à moi-même qui me fait moi »*** - je le traduirais par : ce qui devient connu quitte mon vrai soi. | | | | |
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| mot | | | La parole et la pensée sont hors de moi, et le chant est en moi ; que, dans des édifices durables, le Dieu de l'horizon et de la profondeur soit mort, ne doit pas troubler le Dieu de la hauteur, éphémère et éternelle, qui est en moi, au fond de mon puits, de mon souterrain ou de mes ruines. Monuments aux morts hantés, monuments aux mots chantés. On chante dans les ruines, on hante les cavernes : « Dans la caverne de Platon nul mot pour signifier la mort » - Blanchot. | | | | |
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| mot | | | Deux sens du mot signifier : soit une finalité - former un arbre de signes, soit une source - renvoyer à l'origine inarticulable. Et c'est dans le sens respectif qu'on dira, que le soi connu est ce qu'il signifie, et que le soi inconnu signifie ce qu'il est. | | | | |
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| mot | | | Dans un bon écrit, le mot, personnel et libre, finit par dominer l'idée, qui, toujours, a la tendance de devenir universelle ou grégaire. On ne s'accroche aux idées que tant que leur mot est pâle. Plus le mot s'émancipe, plus l'idée s'éclipse. | | | | |
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| mot | | | Trois regards déterminent la qualité d'une écriture : sur le fond de l'âme mystérieuse (vénération vs ignorance), sur le passage problématique de l'âme vers le mot (talent vs authenticité), sur la forme résolue du mot (intensité vs rigueur). Un seul de ces regards absent, ou penchant trop nettement vers la seconde vision, - et l'écriture devient bancale. | | | | |
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| mot | | | Tuer son soi - le sui-cide - ah, si l'on pouvait ne se débarrasser que du soi connu, commun, bavard et immortel, pour rester avec le soi inconnu, indicible, vulnérable et renaissant ! | | | | |
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| mot | | | Ni les mots, ni même les caresses, n'arriveront jamais à rendre, fidèlement, le fond de ce qui anime notre soi, chaud, palpitant et inconnu ; mais les mots, et surtout leur forme, peuvent avoir leur propre saveur, dont la fin principale serait de nous détourner du monde extérieur et de nous laisser en tête-à-tête avec le monde intérieur. On dirait, que le chinois l'ignore : « Quand elle passe par notre bouche, la sagesse est fade et sans saveur » - Lao Tseu. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, il y a toujours une partie de qui, l'écho du soi connu, et une partie qui, la voix du soi inconnu. Les idées ou le style, la rigueur ou le ton, le savoir ou le valoir. | | | | |
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| mot | | | Ce qui est digne d'être appelé verbe, n'est pas de notre soi connu, mais à notre soi inconnu. Comme ne l'est pas, non plus, le dernier de nos gestes, nous résumant. L'inspiration ou l'expiration. | | | | |
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| mot | | | Ma vision-compréhension est, en grande partie, un emprunt au patrimoine commun des hommes, mais mon regard, c'est ma vision-création, qui commence par un détachement, par volonté ou par révélation, du monde connu, nommé. Nommer ne fait pas partie des prérogatives du regard (mais référencer, relier des noms avec de bons connecteurs - oui) ; le regard, c'est une projection du verbe sur un modèle du monde. Théorie voulait dire, jadis, - regard. Le regard est réduction de toute observation en introspection. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui manquent de musique, se rabattent sur le bavardage ; ceux qui manquent de mots, se réfugient dans le silence. Notre âme, notre esprit, notre corps – du mystère au problème, pour s'immobiliser dans la solution : « Je me comprends beaucoup moins bien dans ma parole que dans mon silence »*** - Hofmannsthal - « Ich verstehe mich selbst viel schlechter wenn ich rede, als wenn ich still bin » - un pas de plus, et tu retrouveras la bénie incompréhension de ta musique. | | | | |
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| mot | | | Dans le réel, il n'y a aucune trace de poétique ; la poésie est de la traduction et non de l'imitation (la mimesis de Platon et Aristote) ; traduction artistique d'un message mystique, inarticulé ; notre soi inconnu est mystique, et le soi connu – poétique ; la rencontre entre eux, la traduction du premier dans le langage du second, c'est la création. | | | | |
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| mot | | | Les objets, qu'ils soient petits ou grands, s'égalisent dans cette infâme horizontalité, due à la même logorrhée, qui les dilue. « Peu de paroles suffisent au sage, même pour un vaste objet » - Pindare. Le mot laconique du sage fait deviner le sujet parlant, quel que soit son objet ; le mot, toujours trop long, du sot exhibe et l'objet et le projet, au sujet muet. C'est de la bêtise ou de la … science sans conscience : « Dans la pensée scientifique, la médiation de l'objet par le sujet prend toujours la forme du projet » - Bachelard. | | | | |
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| mot | | | Le bon entendeur n'est écouteur que de courte durée. Le sot n'est qu'écouteur. « À bon entendeur, la parole suffit » - Plaute - « Dictum sapienti sat est ». Bien entendre, c'est aimer animer la parole soi-même. Le meilleur des entendeurs est celui qui, en plus, sait traduire les paroles en mots, les mots en style, le style en beauté. | | | | |
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| mot | | | Les rapports des choses avec les mots sont multiples et allégoriques, puisqu'ils sont, tous, entachés de représentations, par lesquelles transitent les mots. Un cogniticien le comprend, pas un grammairien ; il est idiot de chercher le seul mot, pour dire, qualifier ou animer une chose ; cette vision est celle qui vise à éliminer le pronom à la première personne du singulier - une vision de robots, encouragée par des doctes : « L'un des modes de représentation les plus erronés est l'usage du mot 'moi' » - Wittgenstein - « Eine der am meisten irreführenden Darstellungsweisen unserer Sprache ist der Gebrauch des Wortes 'ich' ». | | | | |
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| mot | | | Face à un discours, on a quatre domaines irréductibles : deux espaces nets - la langue et la réalité, et deux sphères vagues - la représentation-interprétation et la sensibilité mentale ; ce qui est net contient le sens, ce qui est vague contient l'expression. | | | | |
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| mot | | | Au royaume de l'Acte, le silence est d'or. Au royaume du Mot, seule l'alchimie du verbe frappe une bonne monnaie, toujours à l'effigie du faux-monnayeur. | | | | |
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| mot | | | Tout message est composé d'un pathos et d'un logos : le premier naît de l'interprétation du mot, le second réside exclusivement dans la représentation sous-jacente. L'écho hautain du soi inconnu, l'œuvre profonde du soi connu ; si je veux m'adresser à Dieu, je dois chercher le pathétique lointain, même au détriment du logique proche. | | | | |
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| mot | | | Mon coup de cœur, mon coup de plume, mon coup de pied, ce n'est pas moi, ils génèrent un discours, qui mène au soi. Le moi, immédiat et spontané, n'existe pas. Il faut renoncer à la mesquinerie de son quant-à-soi, pour s'en apercevoir. « J'échange le moi, maître de lui-même, contre le soi, disciple du texte » - Ricœur. | | | | |
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| mot | | | La compréhension des thèses d'un auteur se détermine par le choix de leurs négations (ou antonymes). Prenez, par exemple, Nietzsche, le contraire de danser ou vibrer - maîtriser, de l'Éternel Retour - le gain en maîtrise, du surhomme - le maître de soi. N'oublions pas, que les sept péchés capitaux ne sont pas des négations des sept vertus. Et qu'en grec, la vérité (aléthéia ou amen) serait opposée à l'oubli ou au commencement, et exister (ek-sister) - à rester en soi-même. | | | | |
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| mot | | | La crainte de Dieu n’est qu’un doute en Dieu (Il est ou Il n’est pas), puisque douter (deux choix) est lié à redouter. Les Russes sont étonnamment sages, faisant se voisiner doute et avis (сомнение et мнение), les Allemands – pathétiques, faisant découler désespérance (Verzweiflung) de doute (Zweifel), les Indiens – optimistes, avec nirvana, appelant tes deux soi (le connu et l’inconnu) à s’unifier. | | | | |
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| mot | | | La nature humaine se réduit au quadriparti nietzschéen – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – et elle se traduit nettement dans le contenu de toute création artistique, qui ne peut être qu’un dialogue, dans lequel l’homme (mon soi connu) s’exprime soit devant le surhomme (mon soi inconnu, Dieu), soit devant le sous-homme (le contemporain, le pair), soit devant les hommes (le clan, la tradition). Dans tous les cas on vise le feu, mais qui ne se maintient, aérien, qu’avec des aliments purs – le cas de Dieu en tant qu’inspirateur muet, une ouïe, un songe. Le dia-logue, avec deux autres dégénère en diarrhée aqueuse des sous-hommes ou en logorrhée terre-à-terre des hommes. | | | | |
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| mot | | | Presque partout, où j’emploie le mot commencement, j’aurais dû mettre naissance. Le vivant, opposé au marbre des idées, aux coloris des images, aux coordonnées des actions. La hauteur superlative du soi inconnu inspirateur, opposée à la hauteur comparative du soi connu créateur. | | | | |
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| mot | | | Les sentiments proviennent des causes nettes, que mon soi connu peut exhaustivement décrire, grâce à un vocabulaire bien connu de tous. Mais les états d’âme ne se manifestent que par leurs effets troubles ; ils n’ont pas de noms tout prêts, inutile de les narrer, on ne peut que les chanter. | | | | |
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| mot | | | Attendre, saisir, s’approprier une idée aguichante, dépourvue de mots virils, est une posture stérile, n’échappant guère à la platitude. Il faut attendre l’appel d’un mot, c’est-à-dire d’une mélodie, d’une image, d’un élan, d’un état d’âme. Mon soi connu se pavane devant les idées impotentes ; mon soi inconnu caresse les paroles séduisantes. | | | | |
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| mot | | | Ce n'est pas le mot, c'est à dire l'expression et la connotation, mais bien l'idée, c'est à dire la définition et la dénotation, qui nomme les choses et, ainsi, crée une clôture, l'attraction pour mes prochains immédiats, elle me limite par l'illusion de mon soi connu ; le mot, le juste, lui, m'invite à l'ouverture, au lointain inaccessible, il me maintient dans la certitude, que mon meilleur soi reste inconnu. | | | | |
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| mot | | | Pour faire ressentir, que l'homme est plus grand que les mots, il faut se montrer plus petit que ses mots. | | | | |
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| introduction noblesse | | | NOBLESSE : Toute prétention à l'exception, aujourd'hui, est de plus en plus numérique. Parvenir à un niveau d'aises matérielles suffit désormais pour faire partie des élites. La crème se compose de parvenus. L'aristocratie devrait se vouer à régner, être despotique dans le gratuit, non pas à gouverner, avoir le sens démocratique de l'équilibre d'échanges. Face à la vie, préserver le privilège de l'acceptation, - signe d'un authentique aristocratisme. La place du refus, en revanche, est dans toi-même. | | | | |
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| chœur noblesse | | | SOUFFRANCE : Jamais noblesse ne fut plus percluse d'impuissance, ni bassesse - plus vigoureuse. Nous finissons par avoir honte de ce qui se porte bien, en nous-mêmes, et par être fiers de ce qui nous lancine. Souffrir, c'est savoir le meilleur et le plus pur de nous-mêmes - inutile. Les ennuis surclassèrent la souffrance en capacité mobilisatrice. | | | | |
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| noblesse | | | Exister, c'est trouver des aliments, qui entretiennent mon feu intérieur, sans en altérer la pureté. Vivre de mon feu et exister pour mon feu. Ce qui pourrait servir de contrainte à l'écriture : « La seule préoccupation de la pensée est, que la flamme, qu'elle entretient, brûle du feu le plus ardent et le plus pur » - A.Schweitzer. J'en vis ou je le nourris (le contraire de la salamandre de François Ier : « J'y vis et je l'éteins » - « Nutrisco et extinguo »), la hauteur en assurant la pureté (« Aucune hauteur ne m'arrête » - « Quo non ascendam » du Roi-Soleil). | | | | |
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| noblesse | | | Parmi nos actes, nos pensées et nos passions, ce qui mérite d'incarner notre soi le meilleur, le soi inconnu, est ce qui se produit, comme si nous étions immortels, ou bien au nom de l'immortalité : « La vie est un combat pour l'immortalité. L'immortalité, c'est la perception et non pas l'idée de la vie »** - Prichvine - « Жизнь — это борьба за бессмертие. Бессмертие не идея, а самочувствие жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | L'engeance pseudo-pathétique pense, que la vie culmine grâce à la liberté, à la vérité et au courage. Qu'ils sont peu, ceux qui croient, que c'est, au contraire, dans de belles contraintes, dans la résistance aux vérités dégradantes et dans l'angoisse devant le mystère, que s'éploient leurs meilleures facettes. | | | | |
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| noblesse | | | Sur les axes des valeurs, Aristote cherche des commencements, Kant - des frontières, leurs épigones - leurs points préférés. Mais Nietzsche ennoblit l'axe tout entier, en le munissant d'une même intensité, qui est le fond de notre moi ; cette axiologie s'appelle l'éternel retour du même ; ce qui change en moi n'est pas moi. | | | | |
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| noblesse | | | Un maître survit aux contraintes des moyens (voir Goethe) et dépérit dans l'ennui des buts ; son soi est mieux visible dans les contraintes projetées que dans les buts atteints. C'est la banale liberté des moyens et la transparence des fins qui tuent toute noblesse. La noblesse commence souvent par la conscience des barreaux de la cage, dans laquelle se tient le soi inconnu et fauve. Chez le sage, c'est à dire chez celui dont le soi vigile valide le soi onirique, cette cage devient Caverne. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qu'on prend pour sonorité d'un personnage n'est souvent qu'acoustique d'une vie bien réglée, mettant en valeur des cordes sans vibration intérieure aucune. | | | | |
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| noblesse | | | Sur Terre n'est libre peut-être que mon premier pas, les suivants ne m'appartiennent pas, ou moi, je ne leur appartiens plus. Mais le regard posé sur mon étoile est toujours libre. Et les meilleurs chemins se tracent dans le ciel, à la lumière de mon étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu, c’est l’origine de mon inspiration, la grâce de mes rêves, grâce qui s’oppose à la liberté d’agir de mon soi connu. Quant j’écoute la musique du premier, je me libère volontiers du bruit du second. « Dans quel sens arrives-tu à te libérer de ton soi ? – là réside ta vraie valeur »* - Einstein - « Der wahre Wert eines Menschen : in welchem Sinn kann er zur Befreiung vom Ich gelangen ». | | | | |
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| noblesse | | | Étymologiquement, être absurde veut dire émaner d'un sourd. La voix du sourd aux appels du siècle fait vibrer mes propres cordes. Celle du sourd à Dieu, me fait regretter, qu'il ne soit pas muet. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir son propre soi (le soi connu) n'est pas un fait ou un point de départ, mais un but et une permanente conquête (le soi inconnu n'étant que contraintes et commencements). Face à la dissension avec la raison. Le moi docile est troupeau. « Le moi est plus dans ce qui gouverne que dans ce qui est gouverné » - St-Augustin - « Magis sum ego in eo quod rego, quam in eo quod regor ». | | | | |
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| noblesse | | | Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme a pour père mon soi inconnu et pour fiancé – le créateur en moi. Mais elle restera vierge, mieux à sa place près de ma croix ou de mes ascensions que de mes prêches ou de mes miracles. | | | | |
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| noblesse | | | Dis-moi de quoi tu te sens maître, en toi-même, et je te dirais ce que tu vaux. Je ne me respecte qu'emporté, sans offrir de résistance. Même un ahurissement maîtrisé me fait subodorer un vulgaire théorème. | | | | |
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| noblesse | | | Les récipients et moi : le calice, dont seule la lie fait sentir la profondeur ; ou le vase, dans lequel je me verse, et dont je devines la forme dès les premières gouttes. « Être conscient de la lie est signe de la présence de l'âme » - Don-Aminado - « Ощущение осадка есть признак души ». | | | | |
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| noblesse | | | Ma vie, c'est la trouvaille de Tout par quelque chose qui est moi. Pour les autres : « La vie est une quête, par un Rien, d'après quelque chose » - Morgenstern - « Das Leben ist die Suche des Nichts nach dem Etwas ». | | | | |
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| noblesse | | | Tout le monde cultive le souci de soi, mais, ordinairement, avec le regard de l'autre. C'est le souci de l'autre qui fait l'homme, surtout si son regard procède de lui-même. | | | | |
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| noblesse | | | Le choix est entre l'imposture (la mystification de soi) et la conscience de soi. L'artiste opte pour le premier terme, afin de communiquer avec la source de tout ce qui est mystérieusement humain. Les autres se partagent en deux groupes équivalents : les joueurs conformistes et les jouets anti-conformistes. | | | | |
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| noblesse | | | Le soi connu ignore ses ressorts ; il se détache de son œuvre, que lui souffla le soi inconnu. « L'homme parfait est sans soi, l'homme inspiré est sans œuvre » - proverbe chinois. Les yeux se baissent, où règne le regard. | | | | |
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| noblesse | | | La verticalité est le goût des hiérarchies axiales, la préférence donnée à l'absolutisme des comment, par rapport au relativisme des quoi. Soit le qui se projette sur l'infini des exubérances, soit sur la platitude des connaissances. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a gros à parier, que ce n'est pas à l'horizon que se profileraient mon salut ou ma damnation (et si Hölderlin : « le lointain du salut par le signe » - « die Ferne rettender Winke » visait la hauteur ?). Ce serait plutôt près de mes pieds, où viendrait s'agenouiller le meilleur de moi, toujours chevaleresque et la tête basse, toujours vaincu et l'âme haute. | | | | |
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| noblesse | | | Le sur-moi freudien est plutôt un sous-moi, puisque la psychologie des profondeurs est, en réalité, une psychologie de la bassesse ; la psychologie du souterrain fut créée par Dostoïevsky, avec son sous-homme, et celle de la hauteur - par Nietzsche, avec son surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Ciseler mon buste, dans mon souterrain, ou me peindre, dans ma tour d'ivoire, sont des tâches nobles. Tandis que ériger mon socle est ridicule. C'est la qualité de mes ruines qui renseigne le mieux sur la hauteur de mon piédestal et sur la grandeur de ma statue. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacrifice de l'horizontalité des réussites, la fidélité à la verticalité des chutes du soi connu et des envolées du soi inconnu - deux exercices de liberté, deux manières d'être rebelle. | | | | |
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| noblesse | | | Mes forces banales développent, en toute liberté, le bruit de mon soi connu ; mes forces supérieures enveloppent, dans une obéissance enchantée, la musique de mon soi inconnu. La liberté n'apporte rien à l'âme ; la servitude déprave l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes d'hommes : ceux qui croient, qu'un geste ou une réflexion expriment leur fond, et ceux qui s'avouent intraduisibles. En langage de l'âme, seul le visage est et la lettre et l'esprit et le tableau. Mais tu ne prouves son authenticité et grandeur qu'en inventant un masque monumental : « La folie des grandeurs est un masque de l'homme, qui se désespère de soi-même »** - Schnitzler - « Größenwahn ist die Maske eines Menschen, der an sich selbst verzweifelt ». Et Nietzsche serait frappé de folie, puisque, un jour, il crut en soi-même : « Accordez-moi la folie, afin que je finisse par croire en moi-même ! » - « Gebt Wahnsinn, daß ich endlich an mich selber glaube ! ». | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas me connaître - pressentir ma valeur et ignorer mon prix. Ce qui m'est propre et ce qui est commun à tous, ce sont deux domaines d'égales ressources et d'égales valeurs. Ceux qui, avec morgue, se cherchent finissent, d'habitude, par tomber sur des banalités, personnelles ou collectives, et par en proclamer la fade paternité. | | | | |
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| noblesse | | | Cette vaine et niaise recherche de la vérité, de la justice et de la raison, à l'intérieur de moi ; ces choses froides se trouvent à l'intérieur des codes et langages ; le moi ne porte que de chaudes palpitations, traduisibles soit en musique soit en calcul. Même la bonne mathématique est plus près de la musique que du calcul, elle est l'art d'éviter le calcul - elle manipule les ombres plus magistralement que les nombres. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée qui t'apaise est rarement de la pensée ; c'est la sensation de honte qui annonce, le plus souvent, sa pénible naissance. Marc-Aurèle : « que tu puisses avouer toujours sans honte tes pensées » - n'y a rien compris, tout en ignorant la profonde ironie de sa pseudo-sagesse : « qui vit en paix avec soi-même, vit en paix avec l'univers ». | | | | |
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| noblesse | | | Le stoïcisme est une morale des sots, des lâches et des esclaves - vaincre son soi, qu'il n'est donné à personne ni à connaître ni à affronter ! Le maître porte, confraternellement et noblement, le poids des défaites des autres maîtres, ce mélange de honte et de pitié. | | | | |
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| noblesse | | | Je parcours mon soi illimité, à la recherche de son essence, je m'arrête aux suites de : je pense, j'agis, j'innove, je suis ému, je maîtrise - pour converger, finalement, vers leur limite commune - je crée. Mais pour qu'elle présente un intérêt, il faut qu'elle ne m'appartienne pas, il faut donc que j'aie un talent, que je sois un Ouvert. Le monde même reste un Ouvert, grâce à la création (Heidegger - « Das Werk hält das Offene der Welt offen ». | | | | |
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| noblesse | | | Pourquoi les âmes finirent-elles par devenir, comme les cervelles, tièdes, sans frisson ni fièvre ni éclat ? Parce qu'on suivit la recette platonicienne mal comprise : les nourrir. Mais au lieu de ne sélectionner que des aliments immatériels, composés d'élans et d'étonnements, pour en entretenir la pure flamme, on les encombra avec des matières lourdes, lois ou algorithmes, qui y éteignirent toute étincelle. « Étant grossier, tout esprit s'ignore et désire la chair, comme aliment et volupté »** - Boehme - « Ein jeder Geist ist rohe, und kennet sich nicht : nun begehret ein jeder Geist Leib, beides zu einer Speise und Wonne » - c'est dans l'image ou dans la donzelle que l'esprit entretient la belle illusion de soi. | | | | |
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| noblesse | | | Les mêmes états et objets sont à l'origine des réactions romantique (chaude) ou mécanique (froide) ; mais le romantique y avait entendu de la musique, tandis que l'enregistreur y avait mesuré des décibels ou fréquences ; le conte de fée, face au compte rendu ; la réalité mélodique ou la réalité statistique. « Symbole et indice se regardent en chiens de faïence »** - R.Debray. Toute la vie, en puissance, est en moi ; m'écouter, c'est y déceler la musique (et non pas le bruit) du monde, que je porte, pour la traduire ensuite dans mon regard. | | | | |
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| noblesse | | | L'acquiescement radical est propre du soi inconnu ; la négation n'a sa place que parmi les contraintes et les buts du soi connu ; le mystère est dans l'existence même des axes et non pas dans des hiérarchies de leurs points ; l'instinct (liberté et volonté) détermine le oui, le calcul (intérêt ou savoir) dicte les non. | | | | |
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| noblesse | | | On admire le mieux le paysage, quand on est pourvu d'un immuable climat : « Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes » - Condillac. Les autres répètent, avec Heidegger, qu'ils « se tiennent toujours hors d'eux-mêmes, auprès de l'Être » - « 'Ich bin' ist immer jenseits des Seins, neben dem Sein als ständiger Anwesung » - qu'on soit dans le processus ou dans la frontière, qu'on soit Ouvert ou Fermé, qu'on soit regard ou énergie, on ne démord pas de son soi inconnu, ce gardien de l'être. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme n'est pas dans ce que j'hérite, mais dans ce que j'engendre ; j'hérite ce que mon soi connu m'énumère, j'engendre ce que mon soi inconnu chante dans son être. Au procès de ma vie, il ne suffit pas d'être témoin : « Afin qu'il témoigne d'avoir hérité ce qu'il est » - Hölderlin - « Damit er zeuge, was er sei, geerbt zu haben » - il faut aussi savoir me mettre dans la peau d'accusé ou dans les oripeaux de juge. | | | | |
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| noblesse | | | Le dépassement, nietzschéen ou populaire, en tant que mode de propulsion vers le surhomme ou le superman, est une démarche des Fermés : en-deçà de la frontière, on peut espérer une fraternité artificielle, et au-delà - une plate satisfaction de la volonté de puissance. Ô combien plus noble est l'homme Ouvert, qui se fiche des dépassements, et vit de l'intensité de l'élan, l'attirant vers sa limite, qui ne lui appartient pas ! Chez les Fermés, tout passage à la limite les laisse avec et en eux-mêmes. Une définition d'Ouvert, mathématiquement rigoureuse, se trouve chez un poète : « Sans cesse un désir, vers ce qui n'est point lié, s'élance »** - Hölderlin - « Immer ins Ungebundene gehet eine Sehnsucht ». | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les idées de perfectionnement graduel ne faisaient que décerveler les hommes. Socrate, Tolstoï ou Gandhi propageaient cette sottise. « Je crois qu'on ne peut mieux vivre qu'en ayant la pleine conscience de son amélioration » - Socrate. Alors je n'ai aucune chance de bien vivre, moi, qui aime brûler les ponts, qui découvre en moi-même de nouvelles hontes ou de nouveaux vides. Deviner, même inconsciemment, ce qui, en moi, reste immuable et invariant, a plus de chances de rendre ma vie supportable. « Vivre selon ton soi le plus noble, qui est en toi »** - Aristote – et peu importe, que ce soi reste inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | Toute exploration des ampleurs ou profondeurs humaines m'éclaire sur moi-même, et Lao Tseu a tort : « Plus on voyage au loin, moins on se connaît » ; c'est le séjour dans la hauteur, qui m'apprend, que le vrai soi (celui de Plotin ou mon soi inconnu) est inaccessible ; mais pour réussir ce voyage, je dois devenir impondérable et être porté par mon propre souffle – et je me porte d'autant mieux quand je suis conscient de ne pas me connaître. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne me connais aucun progrès, dont je me sentirais fier, mais toute continuité ou fidélité aux premiers émois de l'amour, de la création, de la liberté, bref à mon soi inconnu, non-évolutif, me réjouis. Celui qui vit du soi connu, dit : être libre (être homme, femme, poète) n'est rien, le devenir, c'est le sommet - celui qui, en soi, avant toute lutte, ne portait déjà la liberté, ne découvrira que ses substituts. | | | | |
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| noblesse | | | La contemplation me fait gagner de la largeur ; la réflexion me conduit à la profondeur ; mais je ne découvre la hauteur qu’en écoutant la musique de mes rêves – le contraire de : Tourgueniev : « Si ton but est la hauteur, tu ne dois plus penser à toi-même » - « Кто стремится к высокой цели, уже не должен думать о себе ». | | | | |
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| noblesse | | | À ceux qui veulent créer l'horizon de tous les horizons je répliquerais, qu'avoir un firmament, rien que pour moi, me comblerait davantage. Question de choix d'axes. | | | | |
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| noblesse | | | On peut se permettre d'écrire sur le monde en ne s'appuyant que sur la profondeur, d'écrire sur son époque en ne maîtrisant que l'ampleur ; mais on ne peut se décrire soi-même qu'à une grande hauteur, où, à défaut du réel, on placera son idéel. | | | | |
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| noblesse | | | Les appels pathétiques à changer ou à perfectionner notre vie individuelle, qu'on entend chez Tolstoï, Rilke, Wittgenstein ou Sloterdijk, sont presque sans objet, puisque, chez nous, les traits perfectibles sont parmi les plus insignifiants, l'essentiel étant câblé en dur depuis notre adolescence. Le méliorisme ne peut agir que sur le troupeau. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me trouver en tête-à-tête avec mon soi inconnu, il faut me vider, me débarrasser du ballast des choses terrestres et aspirer à une hauteur céleste. Pour découvrir, peut-être, dans ce vide béni - l'origine d'une pure plénitude : « Se servir du vide pour penser le plein » - Bergson. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus coriaces de toutes les valeurs, résistant à ma volonté de les juger par-delà d'elles, sont celles qui viennent des buts. Nietzsche, lui-même, y succombe : « Que veut dire le nihilisme ? - que les valeurs suprêmes se dévalorisent. Que le but fait défaut ; la réponse au 'pourquoi' » - « Was bedeutet Nihilismus ? Daß die obersten Werte sich entwerten. Es fehlt das Ziel ; es fehlt die Antwort auf das 'Warum' ». Dès que le comment et le qui du talent et de la noblesse sont organiquement là, le pourquoi de l'intelligence se manifeste presque mécaniquement. | | | | |
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| noblesse | | | Garder la hauteur veut dire savoir prendre de haut même les plus nobles de mes propres emportements. Nietzsche, le plus accompli des nihilistes, « a vécu le nihilisme au fond de soi-même jusqu'au bout et le garde derrière soi, en-dessous de soi, en dehors de soi » - « hat den Nihilismus in sich zu Ende gelebt, – der ihn hinter sich, unter sich, außer sich hat ». | | | | |
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| noblesse | | | L'homme est pourvu de si merveilleux capteurs du réel, que son monde intérieur reflète fidèlement, et en tout point, malgré l'effet de la Caverne, - le monde extérieur. Partir du sujet (le vitalisme) ou bien de l'objet (la phénoménologie) promet les mêmes tableaux, les mêmes profondeurs, la même architecture. Ce n'est qu'en hauteur que cet équilibre se rompt et qu'on gagne, en s'accrochant à l'homme. L'exemple flagrant en est l'interprétation de l'éternel retour du Même. Dans ce même, Heidegger voit l'immuable Être extérieur, et moi, j'y vois l'intensité tout intérieure, l'excellence, l'extase du superlatif et non pas la paix ou la certitude du positif, et encore moins la platitude du comparatif (l'attitude de la majorité, dictée par le goût du changement). | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de mon existence - l'intensité de mon regard, c'est à dire de mon rapport avec la vie, et qui s'atteint surtout grâce aux contraintes que je m'impose : mettre le désir au-dessus de la force (la volonté de puissance), ne pas m'attarder sur les choses, qui changent, entretenir l'excellence du regard (l'éternel retour du même), me mettre au-delà des valeurs, pour être moi-même leur vecteur (la réévaluation de toutes les valeurs) - trois synonymes du plan nietzschéen. Vie, volonté de puissance, art - comme trois hypostases d'une même substance tragique ! | | | | |
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| noblesse | | | Le perfectionnement de mon savoir ou de mes capacités ne demande aucun effort de ma volonté, il est presque mécanique. Il s'agit non pas de viser un perfectionnement comparatif, mais miser sur le parfait superlatif de mon soi inconnu, qui n'est que la résurrection du Dieu proclamé mort. | | | | |
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| noblesse | | | Ils vivent de plus en plus de ce qui calcule et bavarde ; or l'âme n'émet que de la musique, elle n'a pas non plus un langage à elle, elle est un silence évocateur. Et c'est ainsi que les hommes sourds à la musique concluent, que, lorsque nous vivons, nos âmes sont mortes et ensevelies en nous. Compter sur leur résurrection est encore plus bête. N'empêche que leurs voix s'entendent mieux dans des ruines ou cimetières, que j'entretiens seul, que dans des édifices ou autels que j'érige avec les autres. | | | | |
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| noblesse | | | Tous, aujourd'hui, ne s'occupent que de faire marcher les rouages d'une vie commune ; ils oublièrent la danse, qui ne naît qu'au fond de nous-mêmes, puisqu'ils n'écoutent que le forum. Seuls les poètes se désolent, « quand on n'a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie… » - Céline. Tant et si bien que le danseur se mue en calculateur. Nous aurions dû habituer la vie à notre cacophonie dès le plus jeune âge. « Il faut porter un chaos en soi, d'où peut émerger une étoile qui danse »* - Nietzsche - « Man muss noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können ». La danse est à la marche ce que le chant est à la parole ou la poésie à la prose ou encore l'écriture en hauteur à l'écriture en longueur. Le bruit de fond, face à la musique, de pure forme. | | | | |
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| noblesse | | | Les prix, ce sont des moyens ; les valeurs, ce sont des buts ; les vecteurs, ce sont des contraintes. Le soi inconnu se manifeste dans les contraintes : le soi connu formule les buts et forge les moyens. Les plus belles valeurs sont irrationnelles, une valeur rationnelle se réduit à un prix ; une chose irrationnelle, déclarée sans prix, a des chances de s'avérer valeur. | | | | |
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| noblesse | | | La seule beauté au ciel, c'est mon étoile. Tout ce qu'elle illumine sur terre se met à danser, au milieu de ce qui marche ou rampe. « Comme la terre me paraît vile, quand je regarde le ciel ! »* - Loyola - « ¡ Qué vil me parece la tierra, cuando contemplo el cielo ! ». Et le chemin n'est pas long : « Dieu est au ciel, et le ciel est en toi »** - Boehme - « Gott ist im Himmel, und der Himmel ist im Menschen ». | | | | |
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| noblesse | | | Parmi ceux qui prétendent maîtriser leur meilleur soi, je ne connais aucun grand. La grandeur est dans la qualité de notre ouïe, permettant d'interpréter la voix de notre soi inconnu, et dans le talent de notre soi connu. Donc, il faut se moquer de ceux qui disent : « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même » - Defoe - « The true greatness of life is to be masters of ourselves ». Le seul soi, la source de ma perplexité, appartient à l'espèce et échappe à ma maîtrise ; je ne peux maîtriser que des traductions de l'original hermétique. La maîtrise de soi est de l'imposture ; elle n'aide qu'à me perdre au milieu des autres. Même dans la solitude, une ubiquité me guette : m'attacher à celui que j'invente ou à celui qui invente. Je suis grand, quand eux, miraculeusement, coïncident. | | | | |
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| noblesse | | | Heureux temps anté-diluvien, où l'on pouvait se rendre aux Enfers et puis retourner dans ses pénates ! Et dire, orgueilleusement : « Plutôt être fermier au royaume des vivants, que roi au royaume des ombres » - Homère. Dans ton étable, tu ne manqueras ni de bougies ni de fourrage ; plutôt garder mes ombrages et mon effigie, dans ma Tour abolie. | | | | |
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| noblesse | | | En l'absence des autres, je me place, spontanément, aux extrémités de tous les axes de valeurs ; mais mes superlatifs s'effondrent à toute épreuve du comparatif. Être dans la vie ou dans l'art, parfois, surtout si l'on n'est pas Nietzsche, s'excluent : « Je compare, donc je vis » - Mandelstam - « Я сравниваю — значит, я живу ». Il faut savoir choisir entre le regard et le poids : « Quand je me considère, je me désole ; quand je me compare, je me console » - Talleyrand. Dans considérer, on sent la présence des astres ; dans comparer, gît une égalité des pareils. « Si je me considère, je m'annule » - Valéry. Le soi connu, dont il est question ici, est, en effet, source de nos hontes, il est dans le comparatif ; le superlatif ne s'applique qu'au soi inconnu, dont on dit : « Humble quand je me compare, inconnu quand je me considère »*** - Tsvétaeva. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit parle, le cœur rit, gémit ou hurle, l'âme chante, et mon soi inconnu compose une musique, à laquelle ils devront s'adapter et s'y inscrire. | | | | |
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| noblesse | | | Savoir m'incliner devant ce qui me dépasse sur une échelle non-quantifiable, devant mon soi inconnu, par exemple, qui résume ce qu'il y a de divin dans mes frissons. Il y a des servitudes que seul un homme libre peut se permettre. | | | | |
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| noblesse | | | Quand un noble vouloir a la double veine d'être porté par un pouvoir intellectuel, il résulte en un valoir poétique – la volonté de puissance de mon soi connu, faisant vibrer les meilleures cordes de mon soi inconnu. Tout impetus (élan) se désintéressant du scopum (regard, profané en cible) et se résumant en un conatus (intensité). | | | | |
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| noblesse | | | J'ai deux visages – l'adorateur et le créateur. Le second, c'est mon meilleur masque. « Nous sommes condamnés à nous inventer un masque, pour, ensuite, découvrir que ce masque est notre véritable visage »** - Paz - « Estamos condenados a inventarnos una mascara y, después, a descubrir, que esa mascara es nuestro verdadero rostro ». Le symbole de ce masque est le regard, dans lequel ne se reconnaissent entièrement ni nos yeux ni notre cervelle. | | | | |
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| noblesse | | | Les présomptueux (St-Augustin, Rousseau) imaginent pouvoir exhiber leurs vrais visages ; parmi les masqués avoués - profonds ou hautains - il y a ceux qui croient, que le masque les cache (Descartes, Nietzsche) et ceux, les plus lucides, qui les y réduisent (Valéry, Cioran). « L'homme ne vit pas, il s'invente »** - Dostoïevsky - « Человек не живёт, а самосочиняется ». Me montrer ou me cacher sont parfaitement équivalents ; m'inventer est mon seul visage transmissible. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui se cherche cherche un père ; celui qui s'est trouvé cherche un frère ; celui qui est ironique avec son soi connu prodigue et pathétique avec son soi inconnu prodige invente son arbre généalogique descendant. | | | | |
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| noblesse | | | Nietzsche prône la guerre – ni de races ni de classes ni de masses – mais la guerre de faces, à l'intérieur de l'homme seul et acquiescent, dont la face à défendre, ou plutôt à sauver, s'appelle surhomme, la seule face divine et immortelle. Les trois autres faces – l'homme, les hommes, le sous-homme – constituent mon soi connu mortel, muni d'auto-défenses suffisantes. | | | | |
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| noblesse | | | Cultiver le rêve, c'est être un Ouvert, accepter de tendre vers de belles et lumineuses limites, qui ne m'appartiennent pas, sont au-delà de mon soi connu et me fascinent. « La limite : être encore immanent, mais indiquer déjà une transcendance » - Jaspers - « Die Grenze : noch immanent zu sein und schon auf Transzendenz zu weisen ». La transcendance : une hauteur, me concernant profondément, tout en m'étant inaccessible ; mon soi inconnu y réside. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi connu me classe au milieu de mes contemporains, mon soi inconnu ne communique qu'avec les sources de l'homme éternel. L'esprit ou l'âme, le comparatif ou le superlatif ; le bon Narcisse n'admire que le second. Grothendieck les appelait Patron et Rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | On traverse les passions, les souffrances, les illuminations ; on adresse à leur source, à son soi inconnu, les vœux de reconnaissance et de vénération ; on comprend que le sens de l'existence est d'entretenir cette soif profonde et cette haute musique. Et l'on tombe sur les crétins, pour qui « la fin suprême de l'homme : connaître d'une manière adéquate et soi-même, et toutes les choses » - Spinoza - « finis ultimus : se resque omnes adæquate concipiendum ». De ces crétins est né le robot moderne, ignorant et la soif et la musique. | | | | |
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| noblesse | | | L'opposition centrale, dans la vie, est entre le réel et le rêve ; il vaut mieux être plus près du rêve du monde que du moi-même réel ; les appels grandiloquents, qui visent les fières retrouvailles avec moi-même, visent, le plus souvent, le moi réel, le connu, l'inférieur. Mais le soi de rêve est inaccessible comme but et ne se manifeste que dans les contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur, les victoires et les défaites se valent et doivent servir de matière à notre fond tragique ; dans la profondeur, il vaut mieux réduire les deux à leur future forme comique. La hauteur est habitée par notre soi inconnu ; la profondeur est la demeure de notre soi connu, il s'agit de ne pas le laisser s'abattre dans la défaite ni s'enivrer dans la victoire : « Qui triomphe de soi dans la victoire triomphe doublement » - Publilius - « Bis vincit qui se vincit in victoria ». | | | | |
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| noblesse | | | Tu es ce que sont tes commencements. À la fin, tout - tes pensées, tes actes, tes rêves - ne seront que ruine. Veux-tu l'être, comme t'y invite Nietzsche : « À la fin tu seras ce que tu es » - « Du bist am Ende, was du bist » ? La seule chose qui comptera à la fin, c'est la consolation, mais qui ne peut provenir que de l'Autre, celui qui te sortira de l'enfer. | | | | |
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| noblesse | | | C'est d'après la place que j'accorde au nihil qu'on reconnaît le genre de nihilisme que je pratique. Dans le meilleur des cas, c'est le point de départ qui est visé, l'origine ou le point zéro de mon regard sur le monde, et que j'aurai débarrassé de la présence d'autrui. Mais les démons de Dostoïevsky le placent dans les finalités, et Nietzsche – dans le parcours ; on devient, chez eux, adversaire de Dieu ou des hommes, au lieu de soi-même. | | | | |
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| noblesse | | | L’art de mon obscur soi inconnu et la vie de mon esprit transparent : je me rends compte de l’existence du premier, lorsque je lui sacrifie, heureux, le second. C’est l’exact contraire de Hegel, qui sacrifiait son soi à la vie de l’Esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Une paix d’âme est toujours un symptôme d’une perte de soi et d’acceptation d’une médiocrité : « Je tenais l’inquiétude pour la garantie de ma sécurité »* - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu a des fonctions, il n’a pas d’organe permanent ; il surgit telle une étincelle d’une fusion momentanée du cœur, de l’âme et de l’esprit. Mon soi connu applique ses organes aussi bien matériels que spirituels. « À l’homme terrestre appartiennent l’œil, l’oreille, la langue, la main. À l’intérieur de nous est l’autre personne, l’homme céleste, l’aristocrate »** - Maître Eckhart - « Zum irdischen Menschen gehören das Auge, das Ohr, die Zunge, die Hand. Der andere, der himmlische Mensch, der in uns steckt, ist ein edler Mensch ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour se créer soi-même, ni le regard ni l’oreille ne servent à rien ; ce qui émane du soi inconnu, de ce modèle unique, ne porte ni lumière ni musique, mais un appel muet de la noblesse et de la beauté à naître ; Orphée ou Narcisse connurent cet état d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Fonder ma vie sur le savoir est certes bête, mais la redresser par le rien n’est guère plus glorieux. Il faut orienter ma vie par le rêve, cette ignorance étoilée, que m’inspire mon soi inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | Plus profondément je me libère de mon soi connu, plus haut sera l'essor, en provenance de mon soi inconnu, dont je deviendrai esclave et/ou amoureux. | | | | |
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| noblesse | | | Mes passions se définissent soit par leur objet, se trouvant dans le monde extérieur ou dans mes propres gouffres, soit par leur intensité – l’élan vers un objet inexistant. | | | | |
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| noblesse | | | J’exprime mon soi inconnu par les ombres, que projette mon étoile ; mais pour faire valoir mon soi connu, il me faut des étincelles, des scintillements et non une lumière en continu, qui égalise ce qui est haut ou profond avec ce qui est plat. Le don que me fait le monde mystérieux - ou le cadeau de ma vision de ce monde. « Le monde n’est nullement une suite des hasards prédateurs, mais une joie scintillante, un cadeau » - Nabokov - « Мир вовсе не череда хищных случайностей, а мерцающая радость, подарок ». | | | | |
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| noblesse | | | Certains bâtissent des murs autour de leur solitude ; d’autres se contentent d’ouvrir les portes ou les fenêtres, pour accueillir ou décrire leur époque ; les meilleurs érigent des voûtes, dans leur tour d’ivoire ou leur autel, voûtes au-dessus de leur propre soi et destinées à devenir de vénérables ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre son idéal (par son soi connu) ou en rêver (par son soi inconnu) – il faut choisir ! L’idéal vécu devient méthode ou projet – une profanation. Je n’affirmerais pas que tous ceux qui prétendent vivre selon leur idéal soient des imbéciles, mais il est sans aucun doute que ceux-ci en constituent une majorité. | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de la vie est déterminé par la division de notre soi en deux domaines – le divin et l’humain, le mystérieux et le créateur, l’éternel et le passager. Et l’art de subordonner, ou même de sacrifier, la seconde facette à la première donne à la vie le sens le plus net. Ce n’est pas la recherche mais la révélation qui conduit à cette découverte. Mais, hélas, ceux qui cherchent le sens de leur vie sont inconscients de la première hypostase. | | | | |
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| noblesse | | | La conscience se réduit à mes trois facettes – le vouloir, le pouvoir, le devoir, dont l’harmonie détermine la quatrième, la finale – le valoir. Les combinaisons binaires, aussi, définissent nos qualités : le vouloir et le pouvoir du devoir – les contraintes ; le vouloir et le devoir du pouvoir – la noblesse ; le pouvoir et le devoir du vouloir – l’intelligence. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit aux choix entre élans et chemins ; l’absence de choix signifie soit la solitude soit la platitude. L’appel du Bien, le chant du Beau, la musique du noble, le silence des étoiles – tant d’objets de tes élans vers l’Inconnu ; les chemins ne mènent que vers le connu, même s’il s’agit de ton propre soi connu. | | | | |
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| noblesse | | | La meilleure chance de te hisser vers le haut de ton soi inconnu est de descendre au bas de ton soi connu. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme s’éteindra en toi, comme ton esprit et ton cœur. Son immortalité ne peut signifier que son autonomie, son indépendance, contrairement à ses deux confrères, car elle est la seule à communiquer avec le mystère de ton soi inconnu, ton inspirateur, qui fera de toi un créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Les ailes apportent de la pesanteur à ton soi connu ; mais aussi de la grâce à ton élan vers ton soi inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | Ceux qui n’ont ni l’intelligence ni la profondeur, les accordent généreusement aux médiocrités. Avec la hauteur, l’exigence est encore plus inconditionnelle : « Sans se reconnaître une hauteur de vues, on ne peut pas la reconnaître chez les autres »* - Tsvétaeva - « Только те, кто высоко ценит себя, могут высоко ценить других ». | | | | |
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| noblesse | | | C’est bien de vouloir entretenir en soi-même les plus fortes passions, mais où est leur force ? Dans l'agitation, l'intérêt ou la noblesse ? L'aristocrate s'y retrouve en compagnie du fanatique et du cynique. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| chœur proximité | | | ACTION : Ni une foi réglementaire ni, encore moins, une action ne nous rapprochent de nous-mêmes. C'est le désir du point zéro, dans chaque départ, qui donnerait une bonne direction. L'action ne peut unir que les courts désirs, portés par la mesure et l'habitude. Ceux qui se touchent au-delà des choses, réclament le rêve inaccessible. | | | | |
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| proximité | | | Le sot, croyant ou athée : le monde est grand et moi - petit. Le créateur athée : le monde est petit et moi - grand. Le créateur croyant : le monde et moi sommes de même taille. Pour le pessimiste, la taille est minable, pour l'optimiste - énorme. | | | | |
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| proximité | | | Dieu absent de la nature ? Mais Il est là, chaque fois que j'admire ! Le bon écrivain est dans son œuvre, chaque fois qu'une admiration surgit Dieu sait pourquoi et comment. C'est minable que d'être présent devant des choses ; il faut être présent derrière le verbe. | | | | |
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| proximité | | | Si je suis beau ou fort, ma beauté ou ma force font partie de moi-même. Mais que doit penser le hideux ou le faible ? Le moi immédiat est toujours un imposteur. « Un bel homme n'est jamais grand » - Martial - « Qui bellus homo est, pusillus homo est ». | | | | |
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| proximité | | | Face au monde, je suis une créature de Loi, de Foi ou de Soi - de l'évolution vers la lettre, de la Révélation de l'esprit, de la Révolution par le mot. | | | | |
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| proximité | | | En m'extasiant devant chacun de mes sens - face à la merveille de la fonction, à la merveille de l'outil, à la merveille de l'empreinte - je ne sais pas sur quelle facette la présence du prodigieux démiurge est la plus manifeste. Mais l'absence d'une seule, dans la perspective de la vie, rend absurde toute idée de hasard, de réalisation mécanique ou de résurrection. Le démiurge n'est pas mauvais, comme disent les Gnostiques, pour justifier leur recherche du soi ; il est bon, puisque je peux créer au nom de et par un soi inconnaissable, qui est le vrai destin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | On est plus près de soi-même dans l'hésitation qu'en certitude. Le soi est entouré d'une muraille d'indéterminations et d'incompréhensions ; celui qui la gravit ne découvre au-dedans qu'un vide primordial, que seule ton imagination endeuillée peut investir | | | | |
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| proximité | | | Pour te regarder, place-toi un peu plus loin de toi-même et un peu plus près de ton prochain. Pour regarder ailleurs, il faut faire l'inverse. | | | | |
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| proximité | | | Les choses n'ont de l'importance que dans la mesure, où elles me rapprochent ou m'éloignent d'avec moi-même. Le meilleur service que les choses peuvent me rendre est de joindre les contradictions béantes à l'intérieur ou de briser l'harmonie consensuelle et fallacieuse à l'extérieur. | | | | |
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| proximité | | | La beauté naît uniquement en notre désir, disent les matérialistes. « La beauté des choses vit dans l'âme de celui qui les contemple » - Hume - « The beauty of things resides in the soul of those who look at it ». Mais pourquoi toutes les fleurs sont-elles belles et pas seulement un petit tiers ? La beauté est hors de nous ! | | | | |
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| proximité | | | L'homme peut se définir de trois manières, comme on définit des objets mathématiques, par outils ensembliste, algébriste ou topologique : par ses attributs, par ses images ou par ses frontières. Ce qui est mon moi commun, ce qui m'annihile ou constitue mon noyau, ce qui est digne de ma proximité. Mes moyens, mes buts, mes contraintes. | | | | |
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| proximité | | | Pascal : la chose la plus proche de l'homme est la souffrance, vénérons-la ; Flaubert : il existe le mot le plus proche de la chose, cherche-le ; Valéry : toute pensée fixe s'écroule sous le regard plus proche, abandonne-la ; Cioran : la familiarité proche dégrade tout, réfugions-nous dans les ruines sans métrique. Sous peu, on se refusera même la proximité avec soi-même. | | | | |
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| proximité | | | Laquelle de mes images est la plus proche de moi ? Celle de mon livre ou celle de ma vie ? Mon arbre ou ma forêt ? Le césar se reconnaissait-il mieux sur son effigie ou dans son fils ? Se reproduire ou se simuler : « Je n'ai jamais été que le simulacre de moi-même » - Pessõa - le moi étant un inconnu sacré, dont on ignore le lieu et la date du sacre, il vaut quelques rites d'artiste ou mythes de théiste. « Je suis encore très loin de moi, mais je veux le devenir ! » - G.Benn - « Ich bin mir noch sehr fern. Aber ich will Ich werden ! ». | | | | |
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| proximité | | | L'homme et ses frontières : il est un espace, fermé à l'horizontale et ouvert à la verticale. Toutes ses bonnes limites - lorsqu'on tend vers un soi ascendant ou transcendant - se trouvent hors de lui. « Toutes mes frontières me fuient » - Rilke - « Alle meine Grenzen haben Eile » - mais moi, je suis dans l'élan vers mes frontières. Être un Ouvert, c'est vivre de la hauteur, de l'être : « L'être est la frontière du devenir » - F.Schlegel - « Das Sein ist die Grenze des Werdens ». Le Chinois, qui pourtant ignore l'Être et vit presque exclusivement dans l'horizontalité, pousse jusqu'à voir dans la Clôture (non-communication) la source de tout Mal. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par comprendre, qu'aucune autorité extérieure ne peut prendre en charge les questions les plus brûlantes de mon existence, et je finis par reconnaître qu'aucune autorité intérieure, non plus, ne résume mon essence. À ce double meurtre, les spadassins, le soi connu et le soi inconnu, donnent le nom métaphorique de mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Dès que j'entends parler de l'Être (l'Étant, la présence) suprême de la métaphysique, derrière lesquels doit se deviner le profil - ou la Face ou le dos ! - de Dieu, sur-le-champ, je fais tomber ces substantifs et m'accroche à la divinité pronominale de la première personne, se moquant de participes évasifs, de superlatifs et de préfixes furtifs. En fuyant une profonde substantivation, le moi se met à se verbaliser en hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Puisqu'on n'aime que ce qu'on ignore, l'amour de Dieu n'est pas si niais que ça ; et si l'on y ajoute la honte étrange, qui nous étreint, on commence à apprécier la dichotomie augustinienne : « L'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste » - « Fecerunt itaque civitates duas amores duo : terrenam scilicet, amor sui usque ad contemptum Dei ; cœlestem vero, amor Dei usque ad contemptum sui ». Chez celui qui s'ignore, les deux termes s'équivalent, et la cité, dont on ne saurait plus percer l'origine, terrestre ou céleste, prendra la fière allure des ruines. | | | | |
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| proximité | | | Techniquement, l'astuce infaillible, pour mieux juger ma propre œuvre, est d'en devenir étranger, d'en prendre du recul, car la familiarité me réduit seulement en complice des autres - et toute œuvre appartient aux autres ! - là où la distance me rappelle, que je suis l'accusé principal de moi-même. | | | | |
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| proximité | | | Piètre Dieu, ou piètre amour, chez les bouddhistes : « On ne peut connaître Dieu qu'en l'aimant » (et St-Paul n'en est pas loin non plus). Un dieu connu ou un amour du connu ne peuvent être qu'insignifiants. Il faut aimer pour renaître et non pas pour connaître. Mais si se connaître, c'est entendre l'appel de son soi inconnu, aimer, ce serait se munir d'une bonne ouïe. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi est le seul contact direct avec Dieu ; et comme Lui, il reste inaccessible et incompréhensible ; je reconnais sa présence par le besoin de chanter (et non seulement de parler), de danser (et non seulement de marcher), de poétiser (et non seulement de narrer), bref - de prier, de ne pas m'attendre à une réponse et même de renoncer à poser des questions ; comme Dieu, on ne peut vénérer que le soi inconnu, sans se faire d'illusions : « Un poème est toujours une quête du moi » - G.Benn - « Ein Gedicht ist immer die Frage nach dem Ich ». | | | | |
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| proximité | | | Les étapes vers la méconnaissance définitive de son soi : on commence par l'identifier avec nos actes, ensuite on lui attribue nos idées, dans un dernier sursaut de chercheur opiniâtre, on laisse nos passions le représenter. Et l'on finit pas se résigner : entre le soi et n'importe quoi d'autre, il est toujours possible de percevoir d'infinis interstices. | | | | |
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| proximité | | | Découvrir que ce qui, sentimentalement, au fond de moi-même, m'est le plus proche est ce qu'il y a, mentalement, de plus lointain, m'interdit toute familiarité avec moi-même et me livre au tragique, c'est à dire au sentiment, que ma défaite devant le lointain n'est due qu'à moi-même, illusoirement si proche. | | | | |
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| proximité | | | Dieu voulut que je Le trouvasse sur le chemin de la liberté, dont le premier pas serait de me débarrasser de la bête sociale, mouton ou robot, qui se faufile en moi et me défigure. « Plus on approche de Dieu, plus on est seul »**** - Bloy. | | | | |
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| proximité | | | Tendre vers Dieu, c'est se donner une chance de se scruter soi-même : « Je tendais vers Dieu et je suis retombé en moi-même » - Anselme - « Tendebam in Deum, et offendi in meipsum ». | | | | |
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| proximité | | | Narcisse, qui serait incapable de s'adresser aux dieux, ni en croisant le regard d'Apollon ni en s'élevant à la hauteur de Dionysos (ces deux interlocuteurs réveillent notre soi inconnu), donc sans talent ni intensité, ne serait qu'un sot auto-satisfait, se contentant de son soi connu. L'esprit doit préserver imperturbable la surface réfléchissante, et l'âme – percer la profondeur houleuse. | | | | |
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| proximité | | | C'est du contact avec le lointain que me naît la sensation la plus nette de l'immédiat. Tant d'interprètes, communs et opaques, se faufilent entre moi et le plus proche. | | | | |
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| proximité | | | La distance, dont il est question ici, est semblable à leur différence ontologique : l'être du soi inconnu perce dans l'étant du soi connu, mais il est toujours infiniment distant, il se tient à l'écart, et cet écart est irréductible. | | | | |
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| proximité | | | Se rapprocher de la Nature ou s'en éloigner ? Débat trop vague, puisqu'il y a trois porteurs possibles des déviations (contre l'unicité de l'homme, au-dessus de ses mesures, au-delà de ses valeurs) : le mouton, le robot, l'ange. Le premier profane l'arbre au profit de la forêt ; le deuxième réduit les rythmes aux algorithmes ; le troisième sacrifie le soi connu au soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Exister, c'est m'attacher ou me manifester, être un problème ou une solution. Et il est clair que le mystère, quel que soit ce qu'il enveloppe, moi-même ou bon Dieu, n'existe pas. Mais vénérer cet inexistant, c'est se vouer à la hauteur, à partir de laquelle les deux premières hypostases doivent être perçues comme chutes. Dès que mes yeux les fixent, mon regard perd de la hauteur. | | | | |
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| proximité | | | À la possession trop intime : « Tout ce qui est à moi, est sur moi » - Bias - « Omnia mea mecum porto » - je préfère la possession à distance ; ce qui est sur moi n'est pas à moi. Tout ce qui est à moi, m'est caché. Plus une chose inaccessible me manque, mieux je la possède. Qu'est-ce qui est le plus lointain de mon soi connu ? - mes désirs ! Et Ovide : « ce que je désire, est avec moi » - « quod cupio, mecum est » vise son soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Dieu ne se montre pas, ne montre rien et même me cache à moi-même. Mais le crédule continuera à prier : « Montre-moi moi-même à moi-même » - « Me ipsum mihi indica ». | | | | |
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| proximité | | | Je touche à la création, quand je me débarrasse des choses et fais un désert autour de ma plume ; je touche au Créateur, dès que la moindre chose terrestre, sauf le désert, s'intercale entre Lui et moi ; ne pas voir le Créateur dans le créé est de la myopie. | | | | |
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| proximité | | | Je suis l'appel des fonds - j'y découvre une substance robotique ; je suis l'appel du large - je me trouve entraîné dans l'existence des moutons ; je suis l'appel du haut - et je trouve, enfin, mon essence, ce seul moyen de me séparer de moi-même, pour me voir et m'aimer. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui mériterait le nom de divin, à part Dieu lui-même, vit dans ton âme, sans liens compréhensibles avec la raison, les noms, les connaissances, privé, donc, de réalité, de langage, de représentation. « À jamais - innommable, à jamais - inconnu, à jamais - irreprésenté, et cependant - vécu dans l'âme »*** - D.H.Lawrence - « Forever nameless, forever unknown, forever unrepresented, yet forever felt in the soul ». Les uns verront ainsi leur Dieu, les autres - leur meilleur soi. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu est assez éloigné de l'en-soi hégélien (qui s'exprime, tandis que le soi inconnu ne fait qu'imprimer), mais il est assez proche du Dieu le Père, surtout dans ses rapports avec le Fils, ce soi connu, engendré par une voie non naturelle, et qui ne cherche qu'à traduire la volonté du Père ; pour observer leurs relations impénétrables, on aurait besoin d'un esprit, sain ou Saint. | | | | |
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| proximité | | | Rien de lisible chez moi n'émane de mon soi inconnu ; je ne fais que recevoir, par lui, de l'inspiration intelligible et vivre une aspiration sensible vers lui. Tant que je me sens porteur de ce mystère, je ne dirai pas que Dieu est mort. | | | | |
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| proximité | | | Perdre la sensation du lointain ou du proche infinis, c'est ainsi qu'on peut définir la mort de Dieu et/ou du soi inconnu, chez l'homme impie et robotisé. « Si tu te débarrasses de grands lointains, tout te sera également éloigné et également proche, dans un monde sans distances »** - Heidegger - « Durch das Beseitigen der grossen Entfernungen steht alles gleich fern und gleich nahe, ohne Abstand ». | | | | |
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| proximité | | | Le moi le plus proche, c'est à dire connu, est le plus insignifiant ; déposer l'inconnu précieux au plus lointain nous rapproche de ce qui est à aimer et à penser. Il faut savoir combiner la hauteur de soi avec l'éloignement de soi (Selbsterhebung, Selbstentfernung de E.Jünger). | | | | |
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| proximité | | | Je suis toujours à une même distance, distance infinie, de mon soi inconnu. Et il n'existe pas de chemins qui m'y mènent. Ne compte pas même sur la solitude : « La solitude est le chemin, choisi par le destin, pour te conduire à toi-même » - H.Hesse - « Einsamkeit ist der Weg, auf dem das Schicksal den Menschen zu sich selber führen will » - la solitude ne m'apprend que la futilité de mon soi connu. Chez les solitaires de profession, on continue de n’entendre que le bruit des forums affairés ; être seul, c’est ne s’exprimer qu’en musique mélancolique d’un désert découvert. | | | | |
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| proximité | | | Pour voir clairement, que « chacun est à soi-même le plus proche » - Térence - « proxumus sum egomet mihi », un regard lointain est nécessaire ; après ce constat, sera encore plus clair son corollaire : « Chacun est à soi-même le plus lointain »** - Nietzsche - « Jeder ist sich selbst der Fernste ». | | | | |
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| proximité | | | La meilleure des théodicées : qu'on cherche l'esprit au-dedans ou au-dehors, on produit les mêmes images. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu est un messager de Dieu, sensé me rappeler la présence des sens divins dans mon inconscience ; il adresse sa lumière à mon soi connu, qui en projette des ombres sur ma conscience. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu ne m'appartient pas, tout en inspirant le goût et la création de mon soi connu. Celui-ci est dans l'élan vers les limites soufflées par celui-là, qui, penché sur le monde, serait ces limites mêmes : « Le soi philosophique, c'est le sujet métaphysique, frontière, et non partie, du monde »** - Wittgenstein - « Das philosophische Ich ist das metaphysische Subjekt, die Grenze - nicht ein Teil der Welt » - ce soi ouvert serait donc le soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi connu, c'est mon temps, mon corps, mes fraternités ; mais on ne s'approche de Dieu qu'en se détachant du temporel, du corporel, du multiple (Maître Eckhart) ; ce Dieu ressemblerait à Âtman védantique ou à mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Quel sens donner à la prière ? - Dieu, c'est mon âme, et mon âme n'est ni la chose désirée ni le désir même, elle est l'étonnement, l'admiration, la vibration, l'extase, bref - la musique. Prier, c'est donc tenter de lire des partitions divines ou de créer mes propres partitions, si un don divin m'est octroyé. Ce don se manifeste par la voix intelligible de mon soi inconnu et seulement sensible. Souviens-toi, que prier, en hébreu, veut dire juger son propre soi. | | | | |
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| proximité | | | Ils abandonnent le haut au profit du profond, comme ils abandonnent le lointain, pour se fondre dans le proche, en fuyant l'inaccessible ou l'inexistant ; le résultat est le même – la platitude d'un soi commun et transparent. | | | | |
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| proximité | | | En quête d'émotions, je cherche et fouille la proximité, à commencer par moi-même, et je finis par comprendre, que ce sont des choses ou des points, à partir desquels tout s'éloigne, qui en présentent le plus grand intérêt. Et un jour, même mon soi ne quittera plus la ligne bleue de l'horizon. Les hommes pratiquent l'accommodation en sens inverse. | | | | |
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| proximité | | | L'action traduit un millième de ce que je suis, la réflexion - un centième, le rêve - un dixième. Si, dans le vide de ce qui reste, je n'étouffe pas, si une joie ou un amour, sans aucun appel d'air, dilatent mes poumons, alors, mon souffle ne peut me porter que vers la foi. | | | | |
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| proximité | | | Ils pensent, en effet, que Dieu ne fait qu'écouter, observer, toucher. Ils ne L'imaginent pas en train de lire. Écrire, serait-ce donc ne pas espérer un écho ? Une raison de plus pour se saisir de plume. « Écrire pour soi, c'est ainsi qu'on arrive aux autres » - Ionesco. | | | | |
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| proximité | | | En dehors des manuels, la seule profondeur respectable est celle de ma propre épaisseur, quel que soit le fond, sur lequel elle se pose. Mais l'homme moderne, qui veut passer pour profond, échafaude un savoir consensuel, au-dessus duquel ne s'étale que sa platitude. La hauteur, en revanche, est une attitude, qui égalise les points de départ (bien que les vrais départs soient rares) et ne tient qu'à la distance incompressible entre soi et les choses, basses ou hautes. « La distance, âme du beau »* - Lao Tseu. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu'une idole - Dieu, le salut, l'immortalité, le sens de la vie - se tenait debout, l'image consolante d'un progrès, d'un rapprochement, d'une victoire te permettait de t'accrocher au mouvement ou à la route. Mais une fois que l'inéluctable se produisit, et ton idole gît en ruines, la question la plus vitale, aux crépuscules de la vie, devient : que mettre à sa place ? Plusieurs solutions, également éphémères : proclamer ton soi inconnu en tant qu'un nouveau Dieu, t'étourdir dans le culte d'une création ou te griser dans le vertige d'une intensité. Et te rendre compte, que cultiver ton jardin ou éduquer tes élèves relève de la même anesthésiante niaiserie. | | | | |
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| proximité | | | L'Hindou regarde avec les mêmes yeux et Dieu et la vache. Toutefois, dans la vue, il y a l'œil (moi), la chose vue (l'autre) et le regard (Dieu) ; il suffit de s'y accommoder, pour ne devenir que regard, même devant une vache non sacrée. | | | | |
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| proximité | | | Il ne suffit pas de parler devant Dieu ; encore faut-il qu'on parle à soi-même, comme Hamlet, comme Pascal, comme Valéry. Et c'est ce qui manque à Cioran, qui se tourne tout le temps vers les autres, tout en se lamentant d’être obligé de s’adresser aux mortels. Même le destinataire de Nietzsche, le surhomme, n'est qu'une seule facette de soi, portant la puissance et méprisant la faiblesse. Mais ce qui est vulnérable en nous est plus noble. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est une affaire exclusive de l'homme créateur ; aucun mystère, ni Dieu ni le destin, ne la préfigurent, elle est la prérogative du soi connu, de sa force. Le soi inconnu, le mystique, l'intouchable et le divin, tapit nos profondeurs et fonde nos croyances : « Le soi, invisible, touchant, dans sa profondeur, Dieu – voici la foi » - Kierkegaard. | | | | |
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| proximité | | | La distance ou le dégagement, par rapport aux idées et actes des autres, est une bonne contrainte, indiquant de beaux chemins à ne pas parcourir (pour ne pas en faire des sentiers battus) ou de belles causes à éviter par mes bras (puisque leurs effets ne peuvent que désespérer). L'élan et ses ressorts doivent se trouver en moi-même, c'est mon soi, ma liberté, mon commencement et ma finalité. | | | | |
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| proximité | | | Nous sommes tous bornés ; à qui les bornes les plus significatives appartiennent-elles (à moi-même, aux autres, à Dieu) ? - là est la question. Comment j'y converge ? Avec quelle intensité ? Je suis vraiment un Ouvert, quand je suis maître de mon approche de mes limites divines, intouchables. | | | | |
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| proximité | | | Vain est tout ce qui ne mette pas d'accord nos deux soi, le connu et l'inconnu. Cent fois plus vain - ce qui nous y mette d'accord… Deux surfaces du ruban de Moebius : le lointain et le proche y changent si étrangement d'ordre. | | | | |
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| proximité | | | En quels termes puis-je parler de proximité ou d'accessibilité de mon soi inconnu ? Il m'est plus proche que la raison elle-même, puisque c'est lui qui anime mon esprit, pour qu'il devienne âme ; et ce souffle est plus spontané que mes mots, mes idées ou mes actes. Il est mon ouverture vers la merveille du monde, de la vie, de la raison ; il est si proche, que les myopes ne le voient même pas : « Le moi intérieur m'est caché » - Wittgenstein - « Das Innere ist uns verborgen ». | | | | |
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| proximité | | | L'imposture de notre soi connu, avec ses solutions, qui se substitueraient au mystère de notre soi inconnu, est du même ordre que celle de St-Paul, démystifiant, dévoilant le Dieu inconnu devant l'Aréopage. | | | | |
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| proximité | | | L'oubli des autres est une bonne contrainte ; l'oubli de soi est un bon moyen : « La création, et non seulement le salut, est ta vocation ; et, en son nom, tu dois parfois oublier et ton soi et ton âme » - Berdiaev - « Человек призван быть творцом, а не только спасаться. И во имя творчества забывать о себе и своей душе ». La création, par rupture, est le plus haut consolateur, quel que soit le créé : un arbre, un enfant, un poème. La routine, en continu, est le premier fossoyeur de l'espérance. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu mesure les distances, ton soi inconnu crée les proximités. La mesure rassure, la création émeut. « La proximité n'est pas un état, un repos, mais une inquiétude, un non-lieu » - Levinas. La vraie proximité est divine ; on ignore la source et la finalité de son attirance. | | | | |
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| proximité | | | Je ne sais pas si Dieu ou mon soi inconnu ont un esprit ; ce qui est certain, c'est qu'ils n'ont pas de visage ; et c'est ce qui les rend parfaits destinataires de mon écrit, car au lieu des affirmations, il parlera requêtes – arbres ouverts à l'unification suprême. « La question du penseur est la question de l'élève » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Les regards, dont je parle, ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale, que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n'est pas du « courage de l'aigle qu'aucun Dieu ne regarde » - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l'angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée, où elle prendrait ses parois pour un bon miroir : « Je me sens regardé, ce qui est le sens second et plus profond du narcissisme » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| proximité | | | Aimer son soi inconnu, sans le connaître, comme aimer Dieu sans Dieu, sont de bonnes définitions d'un philosophe ou d'un agnostique. | | | | |
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| proximité | | | La même distance sépare ces trois séjours du soi : la profondeur de l'être, la platitude de l'avoir, la hauteur du rêver – l'intelligence, l'action, la noblesse. | | | | |
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| proximité | | | En écrivant, je m'adresse toujours à mon interlocuteur virtuel, et ma tonalité dépendra de la distance qui m'en sépare. La morne impersonnalité des écrits académiques ou claniques s'explique par le choix des collègues comme confesseurs ou juges. Invite plutôt le Créateur ou Ses anges (dont mon propre soi inconnu) à se pencher sur mes pages, et je pratiquerai sans doute le ton grand seigneur. | | | | |
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| proximité | | | On appelle exote celui qui garde son étrangeté, entretient une distance avec autrui et se réjouit de sa différence. Mais l'union assure, mieux que la différence, l'exotisme de ce qui ne se veut pas approcher. L'étrangeté la plus honnête, distante et prometteuse à entretenir est celle d'avec soi-même. | | | | |
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| proximité | | | Si l’on n’entend pas Dieu, ce n’est pas parce qu’Il parlerait à voix trop basse, mais parce que Sa langue est trop haute pour ceux qui ne connaissent que les vocables de leur soi connu et ignorent la musique de leur soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Ma conscience, c’est ma surface, ou ma frontière. À partir d’elle, je peux soit me livrer à l’introspection de ma profondeur divine, soit me vouer à la hauteur de la création humaine. l’Être ou le Devenir, et ma conscience inaccessible me rend Ouvert dans les deux directions. Mais je dois munir ce Devenir d’assez de mystère et d’intensité, pour le rendre digne de mon Être. Me sentir dans un même milieu, en franchissant la frontière – le plus haut bonheur ! | | | | |
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| proximité | | | Mes actes, créatifs ou contemplatifs, maîtrisent, ou au moins sont en accord avec les voix du vrai ou du beau, que j’entends au fond de mon soi connu. Mais la voix du Bien, au fond de mon soi inconnu, reste sans écho ou constate d’irréconciliables dissonances. Mais, dans tous ces cas, la limite, vers laquelle converge mon enthousiasme, ne peut avoir qu’une origine divine. « Il faut chercher ce qui est au-dessus de la pitié et du Bien - il faut chercher Dieu » - Chestov - « Нужно искать того, что выше сострадания, выше добра. Нужно искать Бога » - on sait, que ces recherches sont vaines, il suffit donc de vénérer cette limite introuvable. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu’un Dieu connu auréolait les hauteurs, où Il invitait l’homme, celles-ci ne pouvaient être qu’humaines. Mais depuis que ce Dieu est mort, l’homme doit se surmonter, pour créer une hauteur divine, où son Dieu, inconnu et même inexistant, ne serait que son propre soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Il est plus facile de retourner chez les autres que de se retrouver avec soi-même. « Qui fuit les siens a long chemin » - Pétrone - « Longe fugit quisquis suos fugit » - puisqu'il n'y a rien de plus lointain que mon soi inconnu, mon étoile. | | | | |
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| proximité | | | L’homme a une hypostase humaine, son soi connu, et une autre, divine, son soi inconnu ; et la mort de Dieu signifie l’oubli de la seconde et l’idolâtrie autour de la première. L’homme, orphelin de maître céleste déchu, sera adopté par le maître terrestre crochu et finira par devenir robot lui-même. | | | | |
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| proximité | | | J’écoute ceux qui ont trouvé le sens de la vie – la dévotion, l’absurdité, la recherche de soi – une misère ! Et même si, en approfondissant ce sujet, on se penchait sur les trois mystères dont nous a doté le Créateur – le Bien, le Beau, le Vrai, le résultat serait très décevant : le sens des deux premiers est inaccessible, et le sens du Vrai est trop transparent, accessible même aux machines. À l’opposé du sens à chercher se trouve le rêve à créer. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux vivent comme vivent les roses – l’espace d’une floraison (qu’elle se mesure en matinées ou millénaires). Le chêne est enterré dans la souche, l’amour – dans la routine, la création – dans la production, le Beau – dans l’utile, le divin – dans le robotique. Tout bon croyant se transforme en Narcisse, admirant son sosie, superficiel et profond, - Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Avec la même perplexité et devant le même autel, tu dois vénérer le mystère des deux grands absents - Dieu et ton soi inconnu. Et, à tous les deux, tu dois adresser un acquiescement inconditionnel, toute négation ne faisant que t’abaisser. | | | | |
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| proximité | | | Se chercher ou se fuir sont des ambitions d’une même naïveté : on se trouve par le hasard de la création et l’on est indécollable de son soi, surtout de celui qui est inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Je ne suis moi-même que dans mes commencements (mon éternel retour spatial !) ; c’est là que me rencontre mon soi inconnu ; tout enchaînement m’éloigne de moi-même et me sépare de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni la Nature de miracles, que l’homme est totalement incapable de produire. Seul un artisticule niais peut viser l’imitation de la Nature. Il faut suivre l’appel inarticulé de son propre soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | La matière existe dans l’espace-temps, et les esprits – dans les représentations. Les esprits ne sont connus que par leurs traductions en actes, actes physiques (qui rejoignent la matière) ou langagiers (qui peuvent rester dans la sphère spirituelle). Je ne peux juger l’esprit des autres que par ses traductions ; je ne ressens le contact viscéral, conscient, qu’avec mon propre esprit que j’appellerai mon soi inconnu. Celui-ci est une œuvre divine, et, en tant que source de mon inspiration, il se trouve en voisinage immédiat avec Dieu, mon seul interlocuteur. Je m’adresse à mon semblable, au voisin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Comprendre le monde (et mon soi qui en fait partie) est une tâche scientifique, rationnelle, l’intelligence des représentations ; comprendre que le monde et mon soi sont des merveilles inconcevables est un élan irrationnel de la Foi en Créateur-magicien. Aujourd’hui, les philosophes ignares (car toujours hors toute science) s’occupent de la première activité, sans posséder l’intelligence requise (le bavardage sur les connaissances et la vérité leur suffit). Les têtes sensibles aux mystères de l’Univers s’inclinent, humblement, devant ce Dieu inconnu. | | | | |
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| proximité | | | La vraie introspection n’est ni verbale, ni idéelle, ni imaginative, mais mystique et n’envisage que ton soi inconnu. C’est la seule voie au bout de laquelle tu te rends compte de la présence émouvante du Créateur. « Lorsque je m’éveille à moi-même, je sens se déployer en moi la vie la plus splendide, et que je me sens un avec la divinité »*** - Plotin. | | | | |
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| proximité | | | Dieu : Son inexistence, au sens humain de la matière et de l’esprit, est évidente ; mais Son essence, se traduisant dans nos sens divins du Bien, du Beau et du Vrai, doit être reconnue, pour donner à notre vie spirituelle un sens immatériel. « Être seul et sans dieux, c’est elle, c’est bien la mort » - Hölderlin - « Allein zu sein und ohne Götter, das ist er, ist der Tod ». Reconnaître dans notre soi inconnu le représentant de Dieu sauve notre solitude. | | | | |
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| proximité | | | Face aux merveilles de l’Univers, l’absence d’un Dieu lumineux se compense dans l’obscur orphelinat de ton soi inconnu ; celui-ci est héroïque et créateur (la hauteur du surhomme de Nietzsche) ou bien condamné à la souffrance et la honte (la profondeur de l’homme du souterrain de Dostoïevsky). | | | | |
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| proximité | | | La fraternité est la proximité des âmes sensibles. Et les âmes forment nos personnalités ; les âmes s’imposent des contraintes (comme, dans leurs domaines, les cœurs et les esprits) : en Europe, on se détache de la multitude, en Asie, - de son propre soi ; en Europe, on devient héros narcissique, en Asie – moine collectiviste. La liberté et l’égalité naissent de la fidélité à son soi et des sacrifices au nom d’une compassion pour les autres – seuls les Européens possèdent ces qualités. | | | | |
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| proximité | | | Devant mon soi inconnu, je suis le plus pieux des incroyants. | | | | |
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| proximité | | | Notre soi inconnu est comme Dieu, aussi magique, immatériel, cachottier. Et je finis par les confondre, même si l’un est créé par l’Autre. « Le vrai Dieu est en intime union avec le moi »*** - Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu a trois canaux qui peuvent orienter ton écoute de ton soi inconnu – le cœur du Bien, l’esprit du Vrai, l’âme du Beau. Le premier inquiète, le deuxième rassure, le troisième élève. « Le corps humain surgit d’une matière vivante qui préexistait, mais le Créateur immédiat de son âme est Dieu » - Jean-Paul II – où il faut ajouter à l’âme – le cœur et l’esprit. | | | | |
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| proximité | | | Volontairement ou non, la tâche d’artiste consiste à mettre au même diapason son âme et son esprit. Or, l’image qui se devine dans mon soi inconnu possède deux facettes, l’une humaine, orientant mon esprit, l’autre divine, excitant mon âme. Le devoir d’artiste est d’adresser son message à une personne, virtuelle ou réelle ; ne voyant aucun visage réel, je me tourne vers le virtuel, que j’appellerais mon soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie matérialiste est un oxymoron, puisque la philosophie commence par la reconnaissance de la transcendance des dons, que sont les sens du Bon, du Beau et du Vrai, et de l’immanence des élans, que sont l’amour, la création et la raison – notre soi inconnu et notre soi connu. Le matérialisme les réduit aux collisions d’atomes, évoluant avec le temps. | | | | |
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| proximité | | | Qu'est-ce que le moi ? - le seul point de rencontre entre le plus proche et le plus lointain, le problème à égale distance entre l'évidence du mystère astral et la perplexité de sa solution corporelle. | | | | |
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| chœur solitude | | | NOBLESSE : C'est par la manière d'aborder un homme, une femme ou une idée qu'on reconnaît un bon aristocrate. Le solitaire, en manque de fréquentations avouables, ne peut être aristocrate qu'avec soi-même. S'entourer d'un cérémonial, tout en symboles étincelants et fiers, pour se présenter devant un soi en loques. | | | | |
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| chœur solitude | | | INTELLIGENCE : On affûte son intelligence dans le commerce des hommes ; ce n'est qu'en solitude qu'on comprend, que la naïveté peut être un bon bouclier. La multitude abrutit les sens, mais aiguise l'intelligence ; la solitude fait l'inverse. C'est seulement en multipliant mes interlocuteurs moqueurs au fond de moi-même, que je peux maintenir mon esprit en l'état de marche. | | | | |
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| chœur solitude | | | BIEN : Dans la solitude, on est plus porté vers l'attentat et la rapine que vers l'authentique recherche du bien, mais le bien y est beaucoup plus accessible. Il ne manque que l'oreille ou la main d'autrui. Et je le garde tel un trésor d'une guerre, qui n'aura pas lieu. Savoir s'apitoyer sur soi-même est l'ultime exutoire d'un bien, dont personne ne veut. | | | | |
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| solitude | | | Tous les paradis naturels sont en hauteur, où je rencontre mon soi inconnu ; tout ce qui prétend atteindre des profondeurs, en fuyant son soi connu, aboutit à l'enfer, puisqu'on y trouve toujours - les Autres. | | | | |
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| solitude | | | La noblesse des commencements est synonyme de la volonté de puissance. Avoir de bonnes raisons, pour se choisir soi-même comme source, ne pas partir d'un langage des autres, - mais c'est la définition même de nihilisme ! | | | | |
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| solitude | | | Les origines du sentiment de solitude : vivre en soi, par soi, avec soi, pour soi - ermite, mystique, aristocrate, égoïste. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est toujours une blessure, qu'on m'inflige. Qui ? - le monde, l'âme proche, moi-même - la solitude épique, dramatique, pathétique. | | | | |
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| solitude | | | L'étonnement d'un solitaire se mettant à se fréquenter soi-même : il retrouve le même cheminement de sa présence qu'ailleurs - du statut d'intrus à celui, plus enviable, d'indésirable. | | | | |
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| solitude | | | Je me tourne vers tout, personne ne le remarque. Je me détourne de tout et je me remarque. | | | | |
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| solitude | | | Plus que la connivence d'un ami, plus que le partage d'un bel esprit, plus que l'oubli auprès d'une femme, - c'est la présence imaginaire de ma mère qui enlève soudain le poids humiliant de la solitude. Elle seule me met en compagnie de l'interlocuteur le plus intéressé et le plus abandonné, - moi, enfant. Et je souffrirai un peu moins de ne plus être aimé, puisque « il n'y a rien de plus sacré et dévoué que l'amour d'une mère » - Bélinsky - « Нет ничего святее и бескорыстнее любви матери ». | | | | |
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| solitude | | | L'homme au singulier (Kierkegaard) n'est qu'un carnivore debout (couché au pluriel, on risque de muer en herbivore, en mouton, - couché au duel, au ciel, serait à creuser) ; l’homme n’est ange que seul ; parmi les hommes, il n’est qu’homme, c’est-à-dire bête. Toute vie est une vie dialogique, la vie monologique n'existe pas, ne l’est que le rêve. Le dialogue minimal : entre le moi observé et le moi qui s'observe. | | | | |
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| solitude | | | La solitude de blasé : continuer à se désemplir, mais désapprendre à combler le vide. | | | | |
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| solitude | | | Que le vide, en tant que marque d'un manque, m'est plus cher que la plénitude, en tant que manque d'une marque ! | | | | |
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| solitude | | | La solitude des blasés : tant de choses sont intériorisées, qu'il ne reste plus grand-chose à l'extérieur - rien à prendre. La solitude du pur : tout ce qui maîtrisait le langage du troupeau dépérit - rien à donner. | | | | |
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| solitude | | | Fuga mundi, la fuite devant la vie (Rimbaud ou Tolstoï), c'est peu. Je dois m'attraper, c'est-à-dire jouer au chasseur et au gibier, simultanément. Celui qui fuit a un chemin, celui qui poursuit - une centaine ; vivre tantôt la fatalité, tantôt l'exemption ou l'épreuve du choix. Savoir boucher les échappatoires, pour que l'espoir de retour soit mince en permettant d'aller d'autant plus loin. | | | | |
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| solitude | | | La multitude affiche et promet des liesses félonnes autour de mon soi épanoui, la solitude annonce des deuils fidèles de mon soi immortel. Rends-toi, sans conditions, à la merci du deuil, où tu es sûr de tout perdre, fuis l'alacrité racoleuse et triomphante, où tu es sûr de ne rien trouver. | | | | |
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| solitude | | | Deux prédestinations des murs autour de moi : éviter des intrusions, ne pas laisser me répandre vers le dehors. Réclusion tendant la main à exclusion. | | | | |
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| solitude | | | Le rire de Démocrite, qui ne regarde que les autres, vient peut-être de sa pitié plutôt que de sa moquerie ; les pleurs d'Héraclite, qui ne regarde que lui-même, viennent peut-être de son admiration plutôt que de son chagrin. | | | | |
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| solitude | | | La grandeur n'est pas dans la pose, où je suis seul contre tous. Elle est dans la non-perte de soi, quand je suis avec tous. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | À part une saine mobilisation de mes instincts de survie, en ma qualité d'étranger, l'exil aide à accomplir un exploit beaucoup plus glorieux, pour la qualité de mon regard, - je finis par devenir étranger à moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, il faut fuir la sensation du nid ou du cocon, où je puisse lécher mes plaies, - le seul abri digne de la majesté solitaire, ce sont des ruines, gardiennes de mon soi : « Il y a en toi un silence sacré, dans lequel tu peux retourner à tout moment, pour y être toi-même » - H.Hesse - « In dir ist eine Stille und ein Heiligtum, in die du jederzeit zurückkehren und du selbst sein kannst ». | | | | |
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| solitude | | | L'art d'être heureux suit l'échelle croissante de mes renoncements à la reconnaissance : par la société, par mes pairs, par les yeux d'une femme. Ces ressources épuisées, il ne me restera que la vraie solitude : ne plus pouvoir renoncer qu'à moi-même (où je devrai faire mentir Sartre : « rien ne peut te sauver de toi-même »), ne plus avoir d'erreurs salutaires, survivant à toute vérité. L'homme du troupeau ne serait que « le désir de reconnaissance » - Hegel - « Bewegung der Anerkennung » - penses-y, si tu veux sauver ton âme : « Rien n'anéantit l'âme aussi sûrement que le désir de plaire » - Gorky - « Ничто не умерщвляет душу так быстро, как жажда нравиться людям ». | | | | |
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| solitude | | | Devant la multitude, je suis un poisson de l'aquarium, une bête en cage, une torche vivante éclairant leurs banquets, et je ne peux adopter que la pose d'une autruche, d'un singe, d'un perroquet, d'un caméléon ou d'un feu follet. | | | | |
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| solitude | | | Apprends, dans ta solitude, à recréer la foule pour envisager la fuite. Proust aimait dans la solitude même la fuite devant soi. | | | | |
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| solitude | | | La musique nous laisse seuls, face à notre nature nue, et si encombrée et défigurée, d'ordinaire ; elle nous libère du nous-mêmes trop connu. C'est pourquoi, celui qui imagine se connaître parle de musique comme d'une intrusion d'un corps étranger, tandis que celui qui passe expert en ses propres côtés invisibles se sent plongé dans son élément. Tous se voient livrés à la solitude, mais les seconds portent un double fardeau : la solitude du pressentiment et la solitude de la reconnaissance. Les deux - sur un mode de souffrance : « La musique est enfant du chagrin » - Rachmaninov - « Музыка - дитя печали ». Qui aime le plus la musique ? - le malheureux ! Même si le volontaire Schubert pensait le contraire. | | | | |
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| solitude | | | L'esseulement est la solitude des sots : incapacité de se remettre à soi-même, de se contenter de sa propre contemplation, besoin de chercher le regard d'autrui. La vraie solitude : trouver son propre soliloque le plus passionnant des discours et manquer d'oreilles d'autrui. | | | | |
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| solitude | | | Chercher à échapper à la solitude, c'est fuir la pensée de la mort. Tous les moyens sont bons : avoir le pouvoir de dresser des échafauds, de m'absorber dans des prières, d'écrire un livre, de me fondre dans de beaux yeux, de donner naissance à un arbre ou à une fortune. C'est la perspective la plus égalisatrice, la plus lucide et la plus désespérante. D'où l'intérêt de m'imposer moi-même mon propre et irrévocable exil. Toute échappatoire ne menant que vers moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Se suffire à soi-même - la plus noble et la plus … ignoble des attitudes, autarcie ou narcissisme ; la formule de l'amour étant, semble-t-il : deux en un (Platon, Arendt) ou, mieux, deux en tant qu'un (Maître Eckhart). « L'ignare hautain se suffit à lui-même » - Lope de Vega - « Se sufre a sí mismo un ignorante soberbio ». | | | | |
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| solitude | | | Il est plus noble de m'immoler à un autel vide, au lieu de Tout immoler à l'autel de nos dieux ; la fumée y gagne en pureté, le feu - en intensité, l'étincelle - en hauteur. Mais cet autel, où je dépose mes trésors, est une ruine ; je devrais m'y moquer des offrandes d'Héraclite au Temple d'Artémis, de Rousseau - à Notre-Dame, de Valéry - au Palais Chaillot. | | | | |
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| solitude | | | Les hymnes et les églises – deux profanations de la musique et de la foi, qui auraient dû ne me laisser qu'en compagnie de moi-même. | | | | |
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| solitude | | | On peut en être presque certain : dès qu'un scribouillard orgueilleux proclame ne faire partie d'aucune école, ses copies sentiront l'air de sa vraie classe - de l'étable. Mon écrit sera là, où j'aurai trempé ma plume ; et l'encrier des rebelles est si souvent grégaire. La meute sévissant dans mes mots est plus collante que celle, dont je détache mes yeux. Tout bon écrit s'apprend à l'école-buissonnière de la vie, où les classes sont toujours surchargées de fantômes plus doués que moi. | | | | |
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| solitude | | | Dans un discours, on trouve toujours trois personnages impliqués : son auteur, le lecteur qu'il vise, le lecteur qu'il trouve. Chez un nihiliste solitaire, les deux derniers personnages sont – l'auteur lui-même : le soi connu écrit, inspiré par le soi inconnu et s'adressant à celui-ci. | | | | |
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| solitude | | | Le soi du geste et le moi du rêve - quand, miraculeusement, ils se rencontrent -, enfantent du toi de l'amour. Le soi, tout seul, mène vers les eux de masse ; le moi - vers le nous de race. | | | | |
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| solitude | | | Personne pour te tendre le miroir ; la houle ou les ténèbres déforment toute face réfléchissante ; et ton narcissisme se met à se refléter dans la nature entière. | | | | |
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| solitude | | | Peu d'esprit nous renvoie en nous-mêmes. Trop d'esprit - hors de nous-mêmes. Je gagne en clarté, dans la multitude ; je ne répands la lumière que dans ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | Dans mon enfance, les horizons se remplissent de choses trop visibles. Peu à peu, je les remplace par des chimères, qui sont mon soi ; et c'est ainsi que se referme, un jour, le cercle de ma solitude, mes ruines. Mais les ruines ont cet avantage acoustique : c'est le seul style architectural qui n'étouffe pas l'écho de mon enfance. | | | | |
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| solitude | | | Souffrir étant le lot commun, l'immense mérite de la solitude est qu'on ne souffre que de soi seul. | | | | |
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| solitude | | | Plus je monte vers le Moi abstrait, mieux je m'y reconnais et plus seul je suis. À partir d'un certain seuil, on n'est plus sensible qu'à la musique, cet acte pur. | | | | |
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| solitude | | | La solitude intérieure : le meilleur de moi, que j'appelle au dialogue, ne se laisse pas exprimer ; la solitude extérieure : le meilleur de moi, qui se manifeste, n'est ni remarqué ni apprécié de personne. Leur rencontre : mon meilleur - une muette désespérance. | | | | |
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| solitude | | | Réussir sa solitude, c'est s'y faire horizon (se chercher), perspective (se connaître) ou hauteur (se contempler). | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, pour échapper à la stérilité remuante, il faut se repaître de la méconnaissance de soi (contrainte). Ne pas succomber à la faim de connaissances (moyens) ni à la soif de reconnaissance (but). Être soi-même un arbre : « L'arbre est un produit, dans lequel tout est fin et réciproquement moyen »*** - Kant - « Der Baum ist ein Produkt, in welchem alles Zweck und wechselseitig auch Mittel ist ». | | | | |
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| solitude | | | Tout compte fait, la quête de soi se réduit à ces deux questions : ce qu'on a dans l'être et ce qu'on est dans l'avoir. Le soi n'est pas grégaire, si la solitude et Autrui apportent des réponses compatibles. | | | | |
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| solitude | | | La bénie méconnaissance de soi-même ! Ne savoir ni se résumer ni se reconnaître et ainsi ne pas découvrir, à ses dépens, que seules comptent les formes - des emplois, des agendas, des rêves, - tandis que les fonds sont soumis au hasard et à l'indifférence. « Toutes les places dans la vie sont déjà prises, il ne reste que l'extrême hauteur »** - Tsvétaeva - « Alle Plätze im Leben sind schon besetzt - aber es bleibt doch noch das ganze Oben » - nous sommes tous des arbres : celui qui perd des feuilles se trouve dans la platitude de la vie, aux déracinés est promis le ciel. | | | | |
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| solitude | | | Les accès et excès de la non-reconnaissance font tourner ma saine et grandiose humilité en folie des grandeurs douteuses. Hegel a raison, quand il voit dans le désir de reconnaissance un besoin humain majeur. Il appartient à mon regard de former mon reconnaisseur net, monumental ou mesquin, qui finira par déterminer le volume de mon soi tâtonnant. | | | | |
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| solitude | | | Théoriquement, ma Caverne intérieure aurait pu ne contenir que des ombres mécaniques d'une lumière organique ; mais j'y trouve, intactes, non seulement toutes les merveilles de la vie, et, avec du talent, j'y projette de si belles ombres de ma propre lumière secrète, que ma Caverne devient plus qu'un miroir fidèle - un lac, et moi, je deviens Narcisse ; aimer la vie devient m'aimer. | | | | |
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| solitude | | | La massification des hommes ne me gêne en rien. Ce qui m'effraie, ce n'est pas tellement la foule abreuvant de sarcasmes un solitaire, mais l'homme seul, imbibé de foules. | | | | |
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| solitude | | | À force de fermer souvent les yeux et de boucher les oreilles, je m'éloigne des choses et des hommes, sans m'approcher de moi-même. « La mauvaise vue te coupe des choses, la mauvaise ouïe - des hommes » - Kant - « Schlechtes Sehen trennt von den Dingen, Schwerhörigkeit - von den Menschen ». | | | | |
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| solitude | | | Je cherche à éviter toute inclusion en les transformant en appartenance, et voilà que mon soi élémentaire se réduit à la différence symétrique avec tout l'Un désirable. | | | | |
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| solitude | | | Je suis seul au sein d'un tout ouvert, que je choisis moi-même. Comment puis-je me plaindre, si le mien est condamné d'avance à être le plus désert lieu ? | | | | |
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| solitude | | | Se rencontrer soi-même en multitude - une utopie consolante ; se rencontrer soi-même en solitude - une utopie désespérante. Jeux de miroirs ; l'âme ignore ses sources ; même Narcisse tombe amoureux d'autrui. Comme le créateur, devant son œuvre : « Cet être, c'est moi : ma richesse est aussi mon manque »** - Ovide - « Iste ego sum : inopem me copia fecit », ce qui est le cogito d'artiste. | | | | |
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| solitude | | | L'homme du troupeau, abandonné par le troupeau, ne rentre pas en lui-même - il reste dans le troupeau virtuel, plus pernicieux que le réel ; aucun abandon ne le rend pas à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Plus profonde est ma solitude, plus haut est le ciel au-dessus de mon âme et plus vaste est la vie, qui s'étend sous ce ciel. Et Flaubert n'y a rien compris : « Que le monde est vide pour qui le parcourt seul ». Il se désemplit de choses, accumulées par des autres, mais s'ouvre aux secousses, panoramas et teintes, que le monde à moi, en moi, est capable de transmettre. Surtout, si c'est du regard et non des pieds que je le parcours. | | | | |
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| solitude | | | Quel symptôme doit justifier ma prise de plume ? - l'un des plus traîtres est la sensation, que ma solitude s'est mise à parler en moi-même ; l'un des plus prometteurs - la volonté d'y faire taire la multitude. | | | | |
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| solitude | | | Sortir de soi par la grande porte donnant sur une voie publique ? - à cette platitude je préfère les hautes ruines de soi, que je puisse quitter par la fenêtre, aux heures de désespoir, ou par le toit, aux heures astrales d'espérance (grâce à l'espérance, Haydn fut capable d'écrire un miserere en allegro !), ou par la dégringolade dans mon souterrain, quand le temps se brise. | | | | |
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| solitude | | | J'ai peur, que celui avec qui je reste, une fois en solitude, ne soit guère le soi, mais l'homme tribal ; à peine je me réjouis de ne plus me trouver en compagnie des autres, et voici que je ne m'entends plus et je découvre, que je me suis devenu, à moi-même, d'autant plus étranger. Dieu, accordez-moi quelques contacts avec le troupeau, pour qu'en le fuyant je m'attrape moi-même ! | | | | |
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| solitude | | | Je reconnais très facilement mes meilleurs interlocuteurs : ce sont ceux avec qui je reste seul. | | | | |
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| solitude | | | Plus haute est la montagne, plus rabougrie est l'herbe. Plus je crapahute près des cimes, plus courte est la vie, plus rares les rencontres, plus vastes les horizons et plus aigu le frisson. « Plus haut signifie plus en toi-même, plus froid et plus délicieux »** - Swedenborg - « Quo altius eo interius, frigidius et suavius ». Tant que tu croises les autres, ne te crois pas au sommet. Ceux qui y viennent par manque de cordée le polluent. | | | | |
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| solitude | | | Il est sain de vivre dans le manque de soi-même, mais il vaut mieux ne pas y toucher ; en tout cas, tout paradis, qu'il soit naturel ou artificiel, ne se donne qu'à l'ignorance de soi et pousse à l'inventer. Le paradis est dans l'invention, mais l'enfer - dans l'inventé. | | | | |
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| solitude | | | La vraie solitude est celle que je suis le seul à pouvoir rompre ; croire n'être qu'à l'avance, dans un lieu de rendez-vous fraternel, où tu « n'es solitaire que parce que les hommes ne t'ont pas encore rejoint » - Malraux - est présomptueux et bête. | | | | |
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| solitude | | | Même la solitude peut tourner en étable ou en foire, si elle s'alimente d'envie ou d'égoïsme. Mais comment échapper à cet accès d'irrésistible solitude, que me cause le bonheur de ceux que j'aime et qui sont heureux - sans moi ? ! | | | | |
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| solitude | | | L'un des plus sûrs moyens de devenir grégaire est de chercher à être différent des autres à tout prix. C'est notre musique intérieure qui, aux yeux et oreilles intemporels, nous rend uniques ; écoute donc leur chœur beuglant, à l'unisson : je veux être distinct des autres ! Distinguer les distinctions (das Unterscheiden des Unterschieds - Heidegger) - tel est le premier pas de celui qui porte en soi ses propres mélodies et possède une véritable personnalité. | | | | |
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| solitude | | | Quand on lit les définitions du soi énigmatique, qu'en formulent ses austères chercheurs, on découvre le même silence et le même vide que dans les définitions les plus grégaires. Et ils veulent y placer leur tranquillité ! Dans l'intranquillité, au moins, on découvre nécessairement de la musique, qui est peut-être le seul but - irréel ! - de l'existence, dont l'hésychasme extérieur n'est qu'une bienfaisante et chaste contrainte. « L'irréalité inquiétante de la pure humanité » - H.Arendt - « verrückte Irrealität der reinen Menschheit » est, plus souvent, à rechercher qu'à fuir. | | | | |
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| solitude | | | L'amour, l'admiration, la honte - le Je en contient tout ce qu'il y a de sensible ou d'intelligible, sans avoir besoin de la présence effective du Tu ; la substance de sa relation avec le Tu est dans le Je même ; le Tu accidentel peut même la dégrader ou l'abaisser ; la plus pure et haute communion avec le Tu se fête dans la solitude du Je. | | | | |
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| solitude | | | Je suis dans la solitude à partir du moment, où je n'aperçois ni ne tiens plus compte de visages des autres ; un état, qui est accessible même hors îles désertes. Sans visages - pas d'images, sans images - pas d'idoles ; je vivrai, le regard fixé non pas aux murs hersés, mais au toit percé. Pour pleurer le visage perdu de ma mère ou l'image disparue de mon soi ; et pour comprendre, qu'on n'est jamais, hélas, seul. | | | | |
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| solitude | | | L'enfer, ce n'est pas que les autres n'atteignent pas mon regard (Sartre), mais que je perde le mien ; danger, qui se présente chaque fois, que je préfère la lumière problématique de mes yeux aux ombres mystérieuses de mon regard. | | | | |
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| solitude | | | L'absence radicale d'Autrui me débarrasse, presque zoologiquement, de doutes et de hontes, qui resurgissent inéluctablement dès la nouvelle réapparition, pénible ou infernale (Sartre), de mes semblables. Interroger mon soi introuvable et problématique ou d'en rougir sera mon enfer ; ce paisible et mystérieux soi, fondu dans et avec la nature paradisiaque, chez l'homme s'imaginant seul. | | | | |
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| solitude | | | Celui qui croit se connaître ne quitte pas la compagnie de son soi ; avec sa méconnaissance on devient maître de la solitude. « Ma compétence - la solitude et la retraite » - Cicéron - « Mihi, solitudo et recessus provincia est ». | | | | |
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| solitude | | | Le visage est nu, et le moi porte des habits des autres, ou au moins par tous endossables (je ne pousserai tout de même pas jusqu'à l'appeler - haïssable). Le moi cherche des prouesses, le visage se contente de caresses. | | | | |
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| solitude | | | La joie de créer se loge dans l'imaginaire, et le bonheur de vivre - dans le réel ; un élan solitaire, une rencontre, fragile et irresponsable, entre le beau, le bon et le noble, au fond de mon soi inconnu, ou une caresse, venue d'autrui, pour enivrer mon soi connu, mon soi vrai ; un hymne à ce que je suis, ma création, ou une récompense de ce que j'ai, de ma possession. | | | | |
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| solitude | | | Impossible de trancher, si au commencement était le verbe ou la concordance verbale ; en tout cas, ces deux faces de Dieu, dédiées à la création ou à la perpétuation de l'espèce, ne sauraient relever du Diable : « Le Nous est de Dieu, le Je est du Diable » - Zamiatine - « Мы - от Бога ; Я - от Дьявола ». | | | | |
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| solitude | | | J'ai mon soi séculaire, temporel, connu et mon soi divin, intemporel, inconnu. Le premier communique avec le monde, et le monde veut que je partage ses soucis et ses valeurs ; le second porte de vagues échos de l'univers et me souffle le sens de ses vecteurs. Est nihiliste celui qui dit fermement son non aux échelles séculaires, tout en offrant son oui à l'envol du second. Condamné à la solitude dans le monde transparent, il est entouré d'un univers étoilé. | | | | |
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| solitude | | | Vivre couché ou caché, pour vivre debout et heureux - depuis Épicure (« Vis caché »), cette coquetterie est propre de ceux qui baissent les yeux pour mieux attirer sur soi ceux des autres. « Se cacher pour vivre, c'est piller une tombe » - Plutarque. Dès qu'on agit, on n'est plus soi-même ; toute action est un masque : « Je m'avance masqué » - Descartes - « Larvatus prodeo ». Pour mieux te verser, cache ta source (si, par malheur, tu la connais). À comparer ce calcul tourné vers l'avenir, avec un regard, sur le passé, d'un poète : « Celui qui s'est bien caché a bien vécu » - Ovide - « Bene qui latuit bene vixit ». Et en plus, l'homme même serait, hélas, ce qu'il cache (Malraux), tandis que « les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent » - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, il existèrent trois types de philosophes, dont la voix s'articulait : dans un dialogue (avec un complice), dans un soliloque (du soi inconnu), dans un chœur (avec un rôle dicté par l'époque) – Platon, Nietzsche, Hegel. Les solitaires furent toujours plus pénétrants – Héraclite, Pascal, Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Le soi connu, celui qui agit, pétri d'orgueil et de transparence, celui, auquel veulent tant rester fidèles les sots, est grégaire et banal, même s'il est profond : « Moi superficiel et moi profond ne sont pas deux moi, mais deux aspects d'un seul et même moi » - Bergson. C'est le soi inconnu, au-delà des mots et des actes, solitaire et unique, qui est un vrai Autre. Et c'est au premier sans doute que pense Sartre : « Chacun est le même que les Autres, en tant qu'il est Autre que soi ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est, quoi qu'en pensent les blasés, - un manque d'hommes, un envahissement par des choses. Chamfort a tout vu de travers : « Dans la solitude, on pense aux choses et dans le monde on est forcé de penser aux hommes » - bien que les hommes eux-mêmes ne pensent plus qu'aux choses, et moi, dans ma solitude, ayant pour seuls témoins les choses, j'invente l'homme, libéré des choses et livré aux rêves. J'invente mon soi inconnu, je m'invente : « Le moi me contraint à l'inventer – lui que je ne vois jamais »*** - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Un besoin viscéral de ne parler que pour moi-même ; mais le soliloque n'existe pas ; je parle toujours avec quelqu'un ; parler avec mon propre soi, bizarrement, revient à parler pour les autres ; si je veux parler pour moi, il faut choisir mon interlocuteur, entre nous, vous et toi : la justice, l'orgueil ou la fraternité ; je fis le tour d'eux tous, et c'est le dernier qui me donna le plus de fil à retordre, mais j'y restai seul, c'est à dire dans une bonne compagnie. | | | | |
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| solitude | | | Traite ton prochain comme un moyen (les stoïciens), comme toi-même (l'évangile), comme une fin en soi (Kant), comme une contrainte (moi). | | | | |
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| solitude | | | Si mon écrit s'adresse aux autres, j'y suis surtout un géomètre, un Fermé, aux frontières familières ; je deviens mystique dès que je parle à moi-même, je deviens un Ouvert, puisque je ne me connais que par mon élan vers mes frontières infinies. Être mystique, c'est suivre l'attirance de mon âme vers ce monde silencieux, la demeure de mon soi inconnu, ce soi qui ne se révèle à moi-même que par une musique naissante, et que cherchera à interpréter mon esprit. | | | | |
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| solitude | | | Le vouloir témoigne surtout de la physiologie de l'espèce et, donc, se réduit essentiellement au quoi ; le pouvoir traduit le souci du genre et, donc, fait entrevoir le qui. Ceux qui veulent pouvoir sont plus nombreux et banals, que ceux qui peuvent vouloir ; la visée de puissance cède à la puissance de viser, la multiplication de cibles - à la tension de la corde. « On ne découvre le fond de nos pulsions que dans les passions animées par la seule puissance pure »** - Heidegger - « Triebe finden erst ihr Wesen als die von der reinen Macht erfüllten Leidenschaften ». | | | | |
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| solitude | | | Se trouver, pour les hommes, signifie, le plus souvent, trouver l'endroit le plus propice et performant, au sein d'un rouage collectif. Ceux qui se doutent de l'existence d'un soi inconnu et inimitable, se tournent vers son mirage et se retrouvent plus seuls que jamais. « Si je devais retrouver le chemin vers moi-même, il faudrait que je me résignasse à l'horreur de la solitude » - G.Mahler - « Sollte ich wieder zu meinem Selbst den Weg finden, so muß ich mich den Schrecknissen der Einsamkeit ausliefern ». Cette résignation est un état d'âme, qui résiste aux mots, mais se donne aux meilleures notes. Quel écrivain peut y être plus convaincant que toi et Beethoven ? Ou Tchaïkovsky : « Le destin est irrésistible ; il ne te reste que la résignation et une stérile angoisse » - « Фатум непобедим ; остаётся смириться и бесплодно тосковать ». | | | | |
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| solitude | | | Tous les arts créent des fraternités, des complicités, des clans, sauf la musique, qui ne crée de liens qu'avec toi-même. | | | | |
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| solitude | | | Quand je me sculpte ou bâtis mes propres ruines, je préfère mes propres pierres d'achoppement ou de touche. Avec celles des autres, même celles qu'on me jette, je construis des étables et casernes, même si je suis le seul à les peupler ou en imaginer un fier piédestal. | | | | |
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| solitude | | | Si, en moi-même, je ne renouvelle pas un vide, je me laisserai encombrer de vétilles, que deviennent toutes les choses périssables, dont ma propre image. Le vide bien aménagé me rend ouvert ; la promiscuité, au milieu des habitudes, rend claustrophobe. | | | | |
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| solitude | | | Qui est incapable de créer un autel à son effigie, s'affairera autour des bureaux, des tavernes ou des casernes. Le bon Narcisse saura noyer toute idole au fond du lac, dont seule la surface l'intéresse. Si mon regard est impropre à ciseler des idoles, mes yeux se contenteront de reproductions. | | | | |
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| solitude | | | Quand on tire le bilan des visions du monde, on constate, que le cogito est égal à l'épochè, la réduction à la subjectivité est égale à la réduction de la subjectivité, l'ontologie est égale à l'herméneutique – à la lumière de ces équivalences, comment peut-on ne pas devenir narcissique ? | | | | |
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| solitude | | | Ce qui aide la bonne voix à ne pas se fondre en chorales, c'est la conscience que ni les oreilles ni les bras des autres ne m'accueilleront, mais ma propre solitude, dont ce sera un retour au bercail. « Mes solitudes sont où j'arrive, mes solitudes sont d'où je pars » - Lope de Vega - « A mis soledades voy, de mis soledades vengo ». De ces efforts, centripète et centrifuge, naît un équilibre, précaire et salutaire, - l'immobilité des souterrains ou des ruines. | | | | |
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| solitude | | | Dans un monde, où la valeur se mesure surtout par la surface, occupée dans la platitude sociale, l'homme solitaire représente peu de choses. Ils ignorent, que certains refuges atteignent une hauteur, où la plume pèse plus que le volume. Comment l'expliquer aux pièces d'un motif plat conçu par le robot… | | | | |
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| solitude | | | Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort). | | | | |
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| solitude | | | L'omniprésence des regards des autres m'empêche de me regarder moi-même. « La solitude : une douce absence de regards » - Kundera. Toutefois, l'absence de regards des autres ne garantit pas ma propre présence dans mon regard amer, même panoptique. | | | | |
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| solitude | | | Plus j’ai, plus j’ai de chances qu’on regarde que je suis (mon soi connu) ; moins j’ai, plus j’ai de chances de garder ce que je suis (mon soi inconnu). | | | | |
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| solitude | | | Quand je suis avec les autres, je ne suis qu'une pièce d'un monde mécanique. Une fois seul, je découvre un monde organique, et en plus, il sera tout entier en moi et à moi ; ce n'est même pas la peine de le peupler, il est plein d'échos fidèles d'un monde perdu. | | | | |
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| solitude | | | Le troupeau m'atteint, avec la même probabilité, des deux côtés de l'épiderme. Sortir de moi-même, pour rejoindre Dieu, seul à seul avec Dieu ou seul avec moi-même. Celui qui compte sur un dialogue avec Dieu se trompe d'interlocuteur ou surestime ses dons d'interprète. Celui qui se résume en monologue surestime ses dons de représentateur. | | | | |
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| solitude | | | Ni confession, ni sermon, ni épître, ni bonne nouvelle - le mot d'artiste ne peut être qu'un burin de sa propre statue, érigée dans le souterrain de ses ruines hors tout circuit ou culte. Et qu'il n'espère pas qu'on entrouvre son soupirail ou s'agenouille devant son épouvantail. | | | | |
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| solitude | | | On se précipite dans la solitude, lorsqu'on entend le troupeau - la foule de la Johannes-Passion - ou lorsqu'on s'écoute soi-même - Il Vecchio Castello, la Pathétique, Dostoïevsky, Nietzsche. Après réflexion - l'appel du Concerto №1 ( Allegro Maestoso) de Paganini, Goethe, Tolstoï, Valéry - on se met à chercher son prochain, mais on ne l'atteint plus, on est hérissé d'éloignements, dans lesquels on n'entendra que le Dieu du Concerto №21 ( Andante) de Mozart. | | | | |
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| solitude | | | L'homme cajolé par sa patrie quitte souvent soi-même. Mais « comment fuir à soi-même, quand on quitte sa patrie ? » - Horace - « patria quis exul, se quoque fugit ? ». La patrie vaut, entre autres, par la qualité de l'exil qu'elle nous procure ; les meilleures voix s'enrouent sous un soleil familier et se raffermissent parmi d'indifférentes étoiles. La nuit est l'exil du rossignol. | | | | |
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| solitude | | | Pour préserver un salutaire optimisme, le solitaire se doit de se forcer à avoir une bonne opinion de soi-même, à devenir Narcisse. Cette opinion ne va qu'aux facettes sans prix, qui, en plus, s'affichent mieux en solitude. Dans la multitude, la philautie est plus racoleuse, mais ne vante que nos facultés vendables, sans reliquats d'auto-dérision. | | | | |
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| solitude | | | Face aux grandes épreuves, on se montre tel qu'on veut être ; face aux petites - tel qu'on est. D'où la valeur démonstrative de la solitude. Seul, je succombe aux petites tentations et résiste aux grandes. | | | | |
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| solitude | | | L'humble s'ignore, c'est pourquoi il s'admire, puisque, en soi, il trouve, en miniature, tout ce qui, dans le monde entier, est digne d'enthousiasme, tout en restant incompréhensible. Se mépriser, c'est être orgueilleux. Chesterton : « évite de te réjouir de toi-même » - « never learn to enjoy yourself » - n'y a rien compris. | | | | |
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| solitude | | | S'estimer devant sa conscience est plus facile que devant autrui. Devant une conscience somnolente, le respect de soi n'est qu'un somnifère de plus. Pour la réveiller, rien de plus efficace que le sentiment de la honte. « Plus tu as de hontes, plus tu vaux » - Shaw - « The more things a man is ashamed of, the more respectable he is ». Être sans honte, c'est être sans liberté, puisque la liberté, c'est le pouvoir d'agir contre soi. Et Nietzsche nous invite à la servitude : « Le sommet de la liberté : ne plus avoir honte de soi-même » - « Das Siegel der erreichten Freiheit : sich nicht mehr vor sich selber schämen ». | | | | |
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| solitude | | | Un talent apaisé sied aux classiques ; un talent fulgurant - aux romantiques ; mais derrière les deux on accède à une même vie, d'une même profondeur, et à une même noblesse, d'une même hauteur. Et souvent, le romantique résigné rejoint le classique rebelle. Et la solitude n'est pas une question de mépris ou de respect, qu'on porte aux autres, mais de hauteur, à laquelle on se voit soi-même. | | | | |
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| solitude | | | Mes rêves sont beaucoup plus près de moi que mes idées. Les idées sont des lumières ou des étincelles, mais je me reconnais mieux dans mes ombres. « Les rêves sont des ombres muettes de la pensée » - G.Spaeth - « Грёзы - немые тени мысли » - l'obsession par la pensée claire rend souvent sourd à la musique des ombres. | | | | |
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| solitude | | | L'espèce se résume bien dans ce que j'appelle mon soi connu, humain, universel et intelligible. La découverte de son soi inconnu, personnel, mystérieux, sensible, est l'une des origines les plus profondes de la solitude. « Plus les deux soi s'unissent, plus ce soi conjugué se sépare de tous les autres hommes » - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | Cioran écrit pour le salon (d'où l'importance du style) ; Valéry réfléchit devant Dieu (cet inexistant, indispensable pour une belle intelligence) ; Nietzsche s'extasie devant lui-même (dans une solitude du mot et de l'idée, nous bouleversant par leur musique). Je tente de réunir ces trois milieux, en un lieu que j'appelle mon soi inconnu. Mes trois confrères ont leur voix propre, puisqu'ils n'ont pas de collègues à rassurer ou à flatter ; pourtant, c'est ce que cherche la gent professoresque, en écrivant dans un jargon, miteux, lourd et farfelu. | | | | |
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| solitude | | | Si je sais être seul parmi les autres, je saurai être plus que moi-même, une fois seul. | | | | |
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| solitude | | | Mon visage, c'est mon soi inconnu, le créateur ; mon soi connu, le producteur, ne peut exhiber que des masques. Les masques, que grime l'homme de la multitude, sont reproductions des visions communes, tandis que le regard du solitaire invente ces masques, est obligé de les inventer. Même chez les meilleurs, la mascarade peut devenir fanfaronnade. Ce que Nietzsche dit de Spinoza : « O combien de sa propre vulnérabilité trahit cette mascarade d'un malade solitaire ! » - « Wie viel eigne Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken ! » - s'applique parfaitement à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Jadis, l'homme restait, le plus clair de son temps, en compagnie des autres, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir de la personnalité. Aujourd'hui, l'homme reste, le plus souvent, seul, face à soi-même, mais dans son intérieur ne retentit que le beuglement de troupeaux, qui le dispense d'avoir sa voix à lui. Persuadé de plaider pro domo, il n'émet que des échos des pro vulgo. Le mouton, dont même la mort est préprogrammée, s'appelle robot. | | | | |
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| solitude | | | Sol-ipsisme, ce mot, à la superbe morphologie, sans la mutilation par des rats de bibliothèques, aurait pu signifier : se connaître dans la solitude - une ambition impossible, mais belle. | | | | |
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| solitude | | | C'est parce que mes requêtes et mon regard s'adressent à un interlocuteur introuvable, et probablement inexistant, que je tombe dans la solitude. Chez les blasés, leur orgueilleuse solitude naît au sein du monde, où leurs bavardages ou leurs agissements ne suscitent pas assez de louanges. Un vrai solitaire n'a pas besoin de sortir du monde, pour rester avec ou chez soi. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve complète l'espace et le temps comme sphères de notre existence ; je ne vécus ni dans l'âge de mon soi connu, ni dans notre espace, ni dans votre temps, je vécus dans le rêve de mon soi inconnu - ni mémoire, ni langue, ni traces. | | | | |
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| solitude | | | Celui, dont la vie intérieure est misérable, a raison de suivre cette règle de F.Bacon : « Garde silence sur toi-même » - « De nobis ipsis solemus » - à conseiller à tous les sots, qui narrent l'ennui du monde. Le sage ne parle que de soi-même, mais dans ses tableaux on découvre les merveilles du monde. | | | | |
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| solitude | | | L'ouverture au monde, dont se gargarisent les grégaires, ne me rendra pas un Ouvert, car je suis un Ouvert grâce à mes propres frontières, cibles ou limites, et qui ne sont ouvertes qu'en-deçà de mon soi. | | | | |
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| solitude | | | J'aime la triade, qui manqua à l'enfance de Sartre : sans hériter ni l'ombre ni le regard, presque sans nom - en effet, ce sont les premières choses à inventer pour avoir droit au soi. Orphelin de nom, ignorant la première lumière et livré aux choses - telle fut mon enfance, d'avant le premier conte de fées, qui me débarrassa et de choses et de noms et me voua à leur réinvention : « Une chose perdue cherche un nom perdu » - Shakespeare - « A lost thing looks for a lost name ». | | | | |
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| solitude | | | Comment je tombe dans le narcissisme ? - en m'enquiquinant à mort des originaux ou des miroirs des autres, en découvrant, que la seule authenticité digne de mes étonnements est mon image, surgissant sous ma plume, dans le miroir de ma pitié, en absence de spectateurs. | | | | |
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| solitude | | | Quand on dit, que nous sommes en dehors de nous-mêmes, le premier nous désigne le cerveau et le second - l'âme ou Dieu (selon St-Augustin) ; le premier évalue et le second juge ; le premier dialogue, le second est voué à la solitude ; le premier comprend - pige - le second, et le second comprend - inclut - le premier. | | | | |
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| solitude | | | Rester seul à seul avec mon soi connu approfondit mon vide et en intensifie l'angoisse ; c'est le tête-à-tête avec mon soi inconnu qui engendre et rehausse mon enthousiasme. Celui-ci est vécu comme un vide béni, dont la première vocation est d'être rempli par ma propre voix. Ce vide initiatique est à l'opposé du vide critique, que j'éprouve au milieu des autres. | | | | |
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| solitude | | | Je préfère la cécité, qui me fait ne voir que moi-même, à la surdité, qui consisterait à n'écouter que les autres. Chez les autres, je vois avec beaucoup de difficultés ce qui s'émeut en moi ; je trouve facilement en moi tout ce qui émeut les autres. | | | | |
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| solitude | | | L’homme héroïque vit de l’action, en vue d’un objectif collectif ; l’action de l’homme pragmatique se réduit à l’exécution d’un algorithme commun ; l’homme lyrique se repaît des commencements immobiles, naissant dans lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Quand un individu ne dépasse la foule qu’en étendue intellectuelle, il vit le drame (externe et bien plat) de sa supériorité ou de son mépris ; mais lorsque un individu se place en hauteur, sans contact immédiat avec la foule, il vit la tragédie (interne et fatale), tragédie du gouffre qui sépare le rêve de son soi inconnu et la réalité de son soi connu. Le poète, hautain et ironique, est toujours plus intelligent que le profond philosophe, idéaliste ou existentialiste. | | | | |
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| solitude | | | Il faut n’habiter que son soi inconnu, mais ne juger ni voir son soi connu que de l’extérieur. Ainsi, on protège sa solitude, tout en s’ouvrant au combat ou à la fraternité. | | | | |
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| solitude | | | Aucune fratrie, aucune communauté ne m’accompagnent dans ma solitude, qui est un désert sans oasis ni caravanes ; pire, je n’y rencontre même pas le moi-même habituel, mon soi connu ; le seul à partager mon cachot est mon soi inconnu, muet, impuissant, sans empathie ni ailes. « Nous ne nous rencontrons que dans la solitude ; et en nous rencontrant, nous tombons sur tous nos confrères en solitude » - Unamuno - « Solo en la soledad nos encontramos; y al encontrarnos a nosotros mismos, encontramos a todos nuestros hermanos en la soledad ». - tu ne te secouas pas assez, pour te débarrasser du troupeau, avant d’entrer dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Comme tout ce qui est noble, l’originalité est une faiblesse ; mais seul un talent peut se permettre de n’être qu’une fontaine de son soi et renoncer à sa fonction d’éponge des autres. « La projection du soi est un coup tactique, dont la faiblesse inhérente est celle de l’originalité » - G.Steiner - « Self-projection is the move of the tactics, whose inherent weakness is that of originality » - tu penses être juge caustique, tu n’es que joueur tactique, - la stratégie, elle, appartient aux créateurs ! | | | | |
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| solitude | | | La tornade de la solitude, un jour ou l’autre, dans un lieu ou dans un autre, aspire chacun de nous. Mais l’homme commun, même dans la solitude, garde du troupeau, dans son regard ou dans son goût. Dans la vraie, dans la non-interchageable, solitude, l’homme créateur découvre son propre soi inconnu et restera dans sa seule compagnie, même s’il la sait mauvaise. « L’entrée en solitude, dans ton propre soi, te rend, par la grâce, égal de Dieu » - Maître Eckhart - « Abgeschiedenheit in sich selbst bringt in Gleichheit mit Gott, durch Gnade ». | | | | |
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| solitude | | | Se dire des vérités, dures ou douces, est également bête ; son soi, on se l'imagine, ce sont les autres qu'on devrait analyser. Plus on s'analyse, mieux on comprend, que sans l'imagination l'analyse la plus profonde reste plate. Plus on s'imagine, mieux on sent que la hauteur de l'imagination peut se passer de platitudes analytiques. | | | | |
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| solitude | | | Se perdre ou se trouver sont de creuses péripéties des adeptes de parcours ou de buts communs, même poursuivis dans la solitude. Celui qui se contente des commencements, dictés par son soi inconnu, s’identifie avec la musique, composée par son soi connu, – créateur et création – l’âme et l’esprit, qui n’ont rien à perdre ni rien à trouver, puisqu’ils restent hors-temps. | | | | |
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| solitude | | | La solitude de l’esprit : mon château en Espagne, pris par tous pour un château de cartes ; aucun fantôme ne le hante ; moi-même, je finis par n’y voir que des ruines. La solitude de l’âme : aucune constellation près de mon étoile. La solitude du cœur : mon incapacité de partager les émotions collectives. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, tu t’inventes, tu peins ton soi inconnu ; dans la multitude tu te sers de ton soi connu. Le devenir artistique du particulier ou l’être pratique de l’espèce. | | | | |
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| solitude | | | Le culte de tout chemin, qu'il soit battu ou nouveau, mène à l'étable. L'homme ne se retrouve, ou ne se devine, qu'au fond de ses impasses. Rien de continu en mouvement ne rend notre immobilité discrète. | | | | |
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| solitude | | | La solitude recherchée, dans les forêts, les villas, les pays exotiques, – suite aux déceptions ou débâcles dans la société – est une rigolade de repus. Une vraie solitude, comme un vrai désert, est en nous ; seulement, pour s’en apercevoir, il ne suffit pas d’avoir les yeux, il faut posséder son propre regard, dont nous munit notre soi inconnu, notre inspirateur de rêves et de retraites. | | | | |
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| solitude | | | D’une manière plus ou moins fidèle, dans ton soi se reflète l’humanité toute entière. Si, dans ta solitude, tu ne t’occupes que de ton soi, tu ne quittes pas les forums ou casernes. Ce n’est pas la créature qui doit être au centre de tes soucis, mais la création et le Créateur. C’est seulement ainsi que tu auras le droit de te proclamer solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Dans le futur, tu n’es qu’une souche inerte, dans un noir sans la moindre étincelle ; dans le présent, tu es partie interchangeable d’une forêt monolithique ; dans le passé tu peux être auteur de racines, de fleurs, de sèves d’un arbre ou d’une forêt, peuplant tes souvenirs ; être hors du temps, c’est t’occuper de canopées, d’élans, de rêves. | | | | |
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| solitude | | | Inévitablement, même aux plus narcissiques entre nous, il arrive de s’appuyer sur les valeurs communes qu’on prend, intuitivement, pour les siennes propres. De temps en temps, on s’en rend compte, on les rejette, on s'en déprend – voici la naissance de ses vrais commencements ou un retour à son soi-même. Le retour éternel (hors souci du temps, suite à un abandon-oubli) de Nietzsche est ce (re)commencement. | | | | |
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| solitude | | | Les autres ne sont pas plus infernaux que ton propre soi connu ; c’est par l’absence de celui-ci que ton soi inconnu solitaire, devenu Narcisse, reflète un art paradisiaque : « Je ne suis curieux que de ma seule présence ; tout autre n’est qu’absence »* - Valéry – c’est ainsi qu’on échappe à l’enfer sartrien. | | | | |
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| solitude | | | Les états d’âme, dignes d’être traduits en mots, images et idées, sont inspirés par une source interne, sans langage, sans ouïe ; mais tes monologues se déposent devant cette source, que tu appelleras mon soi inconnu. « L’art monologique des grands solitaires est un dialogue avec un autre toi-même »*** - O.Spengler - « Die monologische Kunst sehr einsamer Naturen ist Zwiesprache mit einem Du ». | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie, l’égoïsme intellectuel s’appelle nihilisme, et dans le rêve – narcissisme. Dans les deux cas – le culte du commencement individuel. | | | | |
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| solitude | | | J’oppose mon nihilisme narcissique au nihilisme initiatique de Nietzsche et au nihilisme apocalyptique de Cioran. Chez le premier, on substitue si facilement Zoroastre par Manès ou par le Crucifié, ce qui ferait du hasard – le maître de mon propre soi. Les chutes du second sont provoquées par toute vision d’une vermine humaine, astronomique ou animale, chutes de la hauteur d’un bureau bancal, avec des Cahiers, demandeurs d’effarouchements. | | | | |
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| solitude | | | Tout solitaire, en écrivant, s’adresse, inévitablement, à un interlocuteur, même si celui-ci reste muet. Ou bien tu accables d’invectives les hommes ingrats, ou bien tu cherches de l’inspiration auprès d’un personnage éphémère, que tu appelleras Dieu ou ton soi inconnu. Loin de l’introspection mystique, mécréant, l’écrivain français solitaire entretient une conversation de salon. | | | | |
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| solitude | | | La liberté, face aux influences extérieures, n’est qu’une facile contrainte que je m’impose. J’oscille entre la servitude que m’inflige mon soi inconnu et la maîtrise qu’exerce mon soi connu. | | | | |
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| solitude | | | Tous sont avides de triomphes ; c’est l’ampleur du lieu, où retentira la trompette – l’agora, le club, tes quatre murs - qui déterminera s’il s’agit d’un exploit moutonnier, robotique ou solitaire. Ses témoins : tes contemporains, tes complices, l’oreille de Celui, avec lequel s’identifie ton soi inconnu. | | | | |
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| solitude | | | Les choses aussi disparates, comme religion, conformisme, écriture, naissent du même besoin de remplir le vide, dans lequel se trouve, un jour, notre soi connu trop matérialiste, trop fini. Et l’on fait appel, respectivement, au besoin de consolation, de reconnaissance, d’écoute de son soi inconnu, infini. | | | | |
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| solitude | | | Se suffire à soi-même – une ambigüité : ni tes émotions ni tes réflexions n’ont de sens qu’en présence de celui qui a une ouïe et un regard infaillibles – ton soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les têtes, aujourd’hui, sont remplies de choses communes, collectives ; être soi-même, c’est donc s’identifier avec la foule – pas de quoi s’enorgueillir. Jadis, il y avait des âmes, ces refuges d’un soi inconnu ; mais se réclamer de celui-ci condamnait à la solitude. | | | | |
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| solitude | | | L’intelligence, dans l’art, peut s’encadrer de quelques vues générales, mais l’essentiel du tableau doit être dans le particulier – le ton, le style, la noblesse. La philosophie étant un art, cette remarque vaut aussi pour elle, quoi qu’en pensent les rats de bibliothèques : « Je pense mal, si j’y insinue quelque chose de mon soi » - Hegel - « Ich denke schlecht, indem ich von dem Meinigen etwas hinzutue ». | | | | |
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| solitude | | | Ton soi inconnu est ton interlocuteur idéal ; il est dépourvu de langage, comme Dieu ou ton propre rêve, et tu t’adresseras à lui, pour être surpris par ta propre création, imprévisible et solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Un paradoxe des temps modernes : ceux qui prônent l’originalité intégrale et commencent leurs discours par Moi, je sont les plus grégaires ; tandis que ceux qui cherchent désespéramment un nous, pour se trouver eux-mêmes, restent souvent dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | L’ange muet fraternise avec mon soi inconnu, cachottier et divin ; la bête bavarde s’insinue dans mon soi connu, ouvert et humain. Pourtant, l’amoureux et l’artiste, dans leurs rêves, écoutent l’ange, et dans leurs réalités, se soumettent à la bête. « Il n'y a pas d’œuvre d'art sans collaboration du démon » - A.Gide. | | | | |
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| solitude | | | Le narcissisme consiste à trouver tous les aspects de l’Être universel, en se limitant, en toute lucidité, à l’introspection de son propre Soi singulier (mon soi inconnu), ce qui réfute toutes les proclamations de la Fin de l’Histoire ou de l’Oubli de l’Être. | | | | |
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| solitude | | | Le narcissique Marc-Aurèle adresse ses pensées à soi-même : son soi connu verbal – à son soi inconnu idéal. | | | | |
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| solitude | | | L’honneur de ce que tu fais ou penses est proportionnelle à la part qu’à cet instant tu ne partages avec personne ; mais si tu y fais partie d’une assemblée, cette part, inévitablement, diminue, surtout s’il s’y agit d’un consensus impossible, comme en politique ou en philosophie. « Les hommes deviennent petits en se rassemblant »** - N.Chamfort. La force, rappelons-le, est souvent dans l’union des imbéciles. | | | | |
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| solitude | | | Ton narcissisme peut avoir deux faces : l’introspection subjective, résumant l’essentiel du monde, et la comparaison objective avec tes semblables. J’en ai toutes les deux, et la seconde me rend peut-être trop rationnel, je connais tous les autres, les rivaux, contrairement à Valéry : « Moi seul puis me donner ma gloire » - chez qui la première face est brillante et la seconde - trop déficiente. | | | | |
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| solitude | | | Je ne me résume pas dans mes analyses discursives, développantes, dans mes horizons égotiques ; je m’assume dans mes synthèses laconiques, enveloppantes, dans mes hauteurs égocentriques. | | | | |
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| solitude | | | La solitude involontaire me comble de mystères ; l’échange volontaire avec les autres me vide de mes convictions. La solitude est une bonne contrainte, m’éloignant des questions flagrantes de mon soi connu et me rendant attentif aux réponses énigmatiques de mon soi inconnu. | | | | |
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