| introduction action | | | ACTION : Jadis, l'action servait à l'homme ayant quelque chose à cacher ; elle s'auréolait des intentions vagues, gratuites ou inavouables. Aujourd'hui, agir, c'est exécuter un morceau d'algorithme, qui résume toute une vie traduite en calculs. L'initiative, les interruptions, ne sont plus qu'illusions d'optique ; toute brisure, toute réfraction, étant efficacement modulées par une conscience, toujours égale, ou par la machine socio-économique, machine, qui façonne désormais le contenu des gestes de l'homme. | | | | |
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| chœur action | | | INTELLIGENCE : Il suffit d'être bête pour triompher de l'action ; mais il faut être intelligent pour s'en laisser abattre. La position couchée, la plus prometteuse du rêve, s'acquiert parfois par ruse. L'action est intelligente, quand elle est instinctive et ne montre aucune trace des rouages entraînants ou motivants. L'intelligence dans l'action consiste à escamoter le bon raisonnement. | | | | |
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| action | | | L'usage direct des choses - machinisation, l'usage indirect - fétichisation. Robot ou poète. | | | | |
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| action | | | Pour les uns la vie se réduit à l'application des ordonnances, pour les autres - aux imprévisibles vivisections. Dans l'action, il vaut mieux écouter le généraliste, dans la réflexion - l'expérimentateur. | | | | |
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| action | | | S'il fallait absolument renoncer à l'immobilité et choisir un mode de déplacement, je choisirais le vol d'un oiseau migrateur : ignorance d'horaires et de destinations, élan sans source, retour aux origines. Ce vol, guidé par un instinct sauvage, est une condition de bonne écriture, qui ne laisse pas voir les contraintes et se focalise sur le vertige du vol. Mais écrire dans une langue étrangère, c'est ne pas avoir cet instinct, apprendre la théorie du magnétisme et la météorologie, cesser d'être un volatile et ressembler à un robot, vérifiant les données de ses capteurs (Cioran parlait d'un « pigeon savant et désemparé »). | | | | |
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| action | | | La connaissance et l'action avancent désormais, main dans la main. Le particulier prend appui, de plus en plus, sur l'universel. Le casse-tête de l'intellectuel : trouver une vue d'esprit que n'enregistrerait pas d'emblée le service de brevets industriels. | | | | |
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| action | | | On peut toujours s'approfondir, s'outrepasser, s'étendre ; mais la hauteur, elle, c'est une impossibilité de progrès et une chance de ne pas régresser en restant immobile. « Décadence de la verve et de la poésie, à mesure que l'esprit philosophique a fait des progrès : on cesse de cultiver ce qu'on méprise » - Diderot. La philosophie de la hauteur : désintérêt pour le comparatif dans l'appel banal d'une vie plus heureuse, plus sensée, plus libre. L'homme est en ceci différent de l'animal, qu'il est sensible au superlatif ; le comparatif étant à la portée des moutons et des robots. | | | | |
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| action | | | L'immobilité de la mare est pareille au robot, à la pensée stagnante ; l'immobilité du fleuve - de la source à l'estuaire - est pareille à l'arbre traversant les saisons. | | | | |
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| action | | | Le premier adversaire de mon immobilisme est l'inertie, qui devint aujourd'hui synonyme d'action. Le devoir et la contrainte se lisent désormais dans des modes d'emploi, rédigés par les autres. « Le noble : avancer vers ce qu'il s'impose comme devoir et contrainte »*** - Ortega y Gasset - « Nobleza : a trascender hacia lo que se propone como deber y exigencia ». | | | | |
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| action | | | L'homme de contemplation (Platon) ou l'homme d'action (Aristote) ne sont que de mécaniques projections de l'homme de création : le musée ou l'usine, pâles reflets de la vie. | | | | |
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| action | | | Le sentiment a sa dynamique interne, pour arrêter le temps, se fondre dans l'être, et son énergie externe, pour mettre en mouvement l'espace, se diluer dans le devenir. Compatibles, mais non interchangeables. Sauf peut-être pour les robots : « Ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique » - H.Spencer - « what exists in consciousness under the form of feeling is transformable into an equivalent of mechanical motion ». | | | | |
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| action | | | La maxime est faite pour bercer le rythme de mes rêves et non pas pour tracer l'algorithme de mes actes. Personne n'est ni poète ni philosophe - par ses actes ; on ne l'est que par son chant. | | | | |
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| action | | | Jadis, on passait à l'action pour tester sa liberté (« L'action rachète l'esprit ; on cesse un peu d'être machine » - A.Suarès) ; aujourd'hui, elle est le chemin le plus sûr menant à la servilité robotique. | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | L'homme s'attache, de plus en plus, à ce qui est dynamique - ses instincts (la part moutonnière) et ses moyens (la part robotique), et se détache de ce qui est immuable - ses buts (la part du rêve). La seule tentative de les réconcilier consiste à les tempérer, par des contraintes, s'appliquant aussi bien au passager qu'à l'intemporel. | | | | |
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| action | | | Dans ce chapitre, je suis peut-être en retard sur mon siècle : l'action, accompagnée jadis d'orgueil ou de honte, devint aujourd'hui opération, c'est à dire exécution d'un morceau d'un algorithme incolore, insipide, indolore. L'âme, détachée désormais des mains et cerveaux, chôme ou suit une formation de cadres inférieurs. | | | | |
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| action | | | Le regard ne devrait pas servir de guide aux pieds, mais d'élan aux ailes ; il sied davantage au toit inexistant des ruines qu'aux fenêtres étanches des étables ou des salles-machine ; le regard deviendrait désir et non plus volonté. Combien de fois la volonté se met à la fenêtre, avant que l'action franchisse la porte (Érasme) ? Le désir est un coup d'ailes provoqué par l'appel de ton étoile immobile. | | | | |
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| action | | | Les activistes ne savent pas ce qu'est le vouloir, qui ne se traduirait pas dans le faire. Et, absorbés par le faire mécanique, ils finissent par oublier ce qu'est le vouloir organique. Une robotisation réussie, enfin, car, jadis, le désir n'avait pas encore abandonné vos circuits mal intégrés. Jadis, on passait l'essentiel de sa vie à désirer, sans faire ; aujourd'hui, cette proportion s'inversa. | | | | |
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| action | | | On exclut son cœur du jury de ses actes - on devient un monstre robotique ; on en fait l'arbitre ou l'acteur - on devient un monstre moutonnier. La morale : fuir la rampe et la scène, chercher l'ombre, laisser son cœur au paradis des spectateurs. | | | | |
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| action | | | Vivre, d'un côté, penser ou faire - de l'autre : vivre comme on pense, c'est se rapprocher du robot ; identifier la vie à l'action, c'est se mettre dans la peau du mouton. On devrait vivre du cœur et laisser l'esprit et la volonté se fusionner dans l'âme, dans ce créer, qui est union du penser et du faire, une vie inventée, naissant au milieu du beau et du bon et se solidarisant de la vie la vraie. | | | | |
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| action | | | La fonction principale des contraintes n'est pas le choix de chemins ou de buts, mais la qualité du seul pas éloquent, du premier ; au-delà, c'est déjà l'inertie ou l'algorithme. Dans les actions, dont je me détourne, les actions à exécuter et non pas à créer, même le premier pas découle du mouton ou se programme par le robot. | | | | |
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| action | | | On cherchait à transformer ce monde par les passions, par les mains, par les idées, par les regards, et l'on finit par confier cette tâche aux seuls cerveaux robotisés. Ni transformer ni même contempler, mais - recréer, telle serait le meilleur emploi de notre premier levier, le regard. La contemplation n'est peut-être pas son meilleur usage. Serait-ce l'inévidence du contact avec la chose vue ? | | | | |
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| action | | | On tentait jadis de munir l'action de passions ou de noblesse, mais l'on comprit vite, qu'un dossier complet, financier, juridique et corporatif, atteignait plus avantageusement les mêmes objectifs. Et, au lieu de lancer des vœux pieux et héraldiques : « Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » - E.Rostand - on formule des scénarios, gestionnaires, promotionnels ou littéraires, sous forme d'un cahier des charges. | | | | |
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| action | | | C'est avec les graines du champ de l'impossible qu'il faudrait ensemencer celui du possible. Pour des récoltes immortelles, la génétique modifiée est sans danger. « Ô mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible » - Pindare. Ne pas se laisser envahir par l'ivraie du nécessaire. C'est ainsi que t'avaient lu et mis en exergue, respectivement, Camus et Valéry. La vie, la beauté, le Bien, pour la raison mécanique, la machine, sont impossibles. Regardez, aujourd'hui, les champs du possible, en peinture ou en musique, - les distinguez-vous des décharges publiques ? Et l'écriture, elle aussi, subit chaque jour davantage cet urbanisme lugubre et aculturel, ennemi de la kénose vivifiante. | | | | |
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| action | | | Le mot perdit définitivement la partie contre le fait. Le mot coloré, porteur de silence rieur ou sanglotant, n'a plus aucune valeur d'échange ; les faits incolores s'échangent dans le brouhaha mécanique des foires ou des salles-machine. | | | | |
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| action | | | Le sot dominateur prête beaucoup de cohérence à ses actes et en conteste chez les autres ; le sot incompris en accorde aux autres et s'efforce d'en atteindre pour soi-même. L'ironiste - sot ou sage - fut jadis intégralement fataliste, mais les progrès de la mécanique - mécanique, le seul porteur de la cohérence - chez l'homme calculable et déductible, firent de son cœur un bon dépositaire de syllogismes. | | | | |
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| action | | | Qui fut, de tous les temps, le plus dynamique et le plus entreprenant ? - un conquérant, un banquier, un marchand. L'impulsion première d'un être noble fut la tête tournée du côté des étoiles et les mains plus près du cœur que du marteau ou du sabre. Tout goujat réussi exhibe la sottise de Sénèque : « L'effort, c'est l'apanage de l'élite » - « Labor optimos citat ». Le seul effort noble est celui des commencements, des découvertes d'un courant nouveau, même, quelquefois, d'un contre-courant. Mais du haut de sa tour, sans quitter ses ruines. Toutefois, il n'y a plus d'élites, tout effort se réduisant aujourd'hui à l'appui sur un bouton. | | | | |
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| action | | | Le sot admire l'action, résultant d'une intelligence calculante, a priori ; le sage admire, a posteriori, l'acte né d'une intelligence inconsciente, innée. La même chose avec les pensées : le sot respecte la pensée-résultat, mesurée en masses ou en décibels ; le sage aime la pensée impondérable, naissant d'une musique de mots. | | | | |
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| action | | | Toutes les tâches, où l'on sait ce qu'on fait, seront un jour confiées à la machine. Heureusement, il nous resteront des taches, où l'on ne sait pas ce qu'on tait. | | | | |
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| action | | | Le rêve se crée et l'action se fait ; et l'homme est sa création et non pas sa production. Mais depuis Hegel, Malraux et Sartre on pense que l'homme est ce qu'il fait. Dans ce monde robotisé, l'homme noble se manifeste au premier chef par ce qu'il ne fait pas - pour ne pas profaner son rêve. | | | | |
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| action | | | La création peut intervenir aussi bien dans ce qui se fait que dans ce qui se dit ; elle en donne même la valeur. Malheureusement pour le Verbe, qui, pendant les millénaires, avait dominé l’action, il s’enlise désormais dans la routine d’une manière encore plus radicale que l’action. La musique, occultée par le bruit de l’époque, abandonne le Verbe ; il n’y a plus de rythmes verbaux, capables de défier les algorithmes des robots. Il y a plus de créativité en technologies qu’en mythologies. | | | | |
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| action | | | Pour viser le savoir, l'action ou l'espérance, Kant préconise, respectivement, la puissance, le devoir et l'audace. Plus percutante est la gymnastique quotidienne de Pythagore : « En quoi ai-je failli ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je omis de mes devoirs ? ». Et, en plus, elle est plus inaccessible aux machines. | | | | |
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| action | | | Aujourd'hui, de plus en plus, on lit dans les gestes humains de simples applications de codes ; on finit par se demander : où y a-t-il plus de vie ? dans les livres ou dans les actes des hommes ? | | | | |
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| action | | | Quand on a secoué l'apathie de l'action et calmé le fanatisme du rêve, où se retrouve-t-on ? - dans la platitude d'une tolérance moutonnière et d'une productivité robotique. | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste à réduire une action à l'appui sur un bouton. Et son échec peut s'expliquer soit par la mauvaise action déclenchée, soit parce que le bouton est mal placé, pour les yeux, les mains ou le cerveau, soit parce qu'il est mal dessiné. La pragmatique, la poétique, l'esthétique. | | | | |
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| action | | | Ceux qui manquent de souffle déclarent ne pas se laisser porter par le vent ; l'appui sur le misérable bouton, ils l'appellent – maîtriser le gouvernail, avec leurs cerveaux ou muscles. Apporter mon souffle, tendre mes voiles, suivre mon étoile, écouter mes sirènes - ne te moque pas trop des naufragés par eux-mêmes, ne t'agrippe pas trop à la boussole des autres. Les instruments à cordes animent mes ruines ; les instruments à vent préparent mes épaves. Garde tes cordes bien tendues, apprends à te servir des courants contrariants : « les vents hostiles, amis des voiles royales » - Emerson - « head-winds right for royal sails ». | | | | |
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| action | | | Ce qui se fonde sur le rêve a de bonnes chances de déboucher sur un beau rythme ; ce qui se fonde sur l'acte ne peut aboutir qu'aux algorithmes. « Sème un acte, tu récolteras une habitude ; sème une habitude, tu récolteras un caractère ; sème un caractère, tu récolteras une destinée » - Dalaï-Lama – ces destinées, comme ces habitudes, seront celles des robots. | | | | |
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| action | | | Pour enjoliver le parcours de sentiers battus, ils veulent voir dans leur chemin – une corde raide, qu'il s'agit de maîtriser. Aucun équilibre mécanique ne résiste à une optique ironique. Le chemin est meilleur, lorsque le regard, mieux que les pieds, le mesure et le marque. En dehors du cirque, l'équilibriste chute le premier. Pour la construction de ta tour d'ivoire, les pierres d'achoppement, les contraintes, s'avèrent plus résistantes que les pierres kilométriques, les jalons des parcours. | | | | |
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| action | | | Le milieu, qui n'existe plus, c'est celui, où perdre une larme, et même perdre la main ou perdre la face, ne débouchait pas automatiquement sur la perte de tout prestige. Le premier symptôme du robot : une concentration permanente du muscle, un garde-fous cérébral neutralisant tout écart lacrymal. | | | | |
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| action | | | On peut être obsédé au même point soit par des solutions (les moutons), soit par des problèmes (les robots), soit par des mystères (les poètes). « La tâche du philosophe n'est pas du tout la résolution de problèmes, mais la peinture d'une vie, surchargée de mystères et de problèmes »** - Chestov - « Дело философов вовсе не в разрешении проблем, а в искусстве изображать жизнь как можно более таинственной и проблематичной » - surtout, de mystères de la souffrance et de problèmes du langage. | | | | |
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| action | | | Certains virent le logos - dans l'action, et ils le trouvent, aujourd'hui, - dans la paralysie. Je le préfère paralysé que robotisé. C'est le robot qui émerge en vainqueur. La paralysie frappe le mythos, abandonné par le logos. | | | | |
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| action | | | Les hommes ne sentent plus de quoi ils sont capables, tandis que tout ce qui se calcule est si prosaïque, que cela coupe l'envie d'agir chez les plus sensibles. Les hommes d'aujourd'hui sont bardés de capteurs infaillibles ; des algorithmes optimaux déclenchent des actes préprogrammés. La qualité, qui empêche les hommes de rêver, c'est de bien avoir calculé, que toute déviation contemplative est contre-productive. | | | | |
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| action | | | Les rapports entre penser et agir, comparés avec ceux entre la question et la réponse, sont inverses, mais sont souvent très éloignés des rapports de cause à effet. Et comme les meilleures questions contiennent la réponse, la bonne pensée peut se passer de développement par l'acte. La pensée est une inspiration, et l'acte – une expiration. En expirant on rit, sanglote ou soupire ; l'inspiration est ce qui féconde l'expression. L'agir n'est que technique ou fonctionnel. | | | | |
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| action | | | Le contraire du faire : dans les petites choses – végéter, dans les grandes – ne pas créer, dans les sublimes – rêver. Et le protagoniste du faire s'y appellerait – mouton, artiste ou robot. | | | | |
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| action | | | Jadis, l'homme pensait le rêve, et le hasard décidait de son agir ; le décalage entre ces deux sphères rendait le mal omniprésent. Aujourd'hui, l'homme pense comme une machine, et son action est exécution d'un algorithme bien rodé ; une paix d'âme en résulte, l'illusion de suivre l’œuvre du bien. | | | | |
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| action | | | Le soi-disant homme libre : quelles conséquences aura mon action ? Le soi-disant esclave : ai-je bien agi ? Voyez-vous la différence entre cet homme libéré et le robot ? Je ne suis pas là où j'agis, dit l'homme, dégagé des calculs et esclave de son âme. | | | | |
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| action | | | L'acte d'homme ou l'action des hommes, dans la modernité, deviennent activisme de mouton ou activité de robot. | | | | |
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| action | | | L'écriture, la poésie et la philosophie nous furent données par des rêveurs ahuris et passionnés - Prométhée, Orphée ou Narcisse - et que profana, bêtement, le calculateur Icare, en tentant de traduire ces rêves musicaux dans les actes mécaniques. Nos héros nous apprirent aussi la multiplicité du visage féminin, à travers Pandore (la fatalité des maux), Eurydice (la fatalité de l'avant-dernier pas), la nymphe Écho (la fatalité du reflet et de la solitude). | | | | |
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| action | | | Le renoncement honorable à la lutte n'est pas dicté par la peur de perdre, ni même par sa certitude, mais par l'impossibilité de rencontrer un ange ou un démon et par la profusion de moutons et de robots, sur toutes les arènes. Avant de tirer l'épée, pense à la fin d'Ajax : une méprise avec le troupeau surévalué, la honte, la folie, le suicide. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du fait qu'il fut le seul héros de l'Iliade à ne pas avoir été assisté par les dieux vengeurs : « Si Dieu veut te perdre, il te rendra d'abord fou » - proverbe latin - « Quem deus vult perdere, dementat prius » - cherche donc la bienveillance des dieux ou la complicité des anges. | | | | |
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| action | | | Les plus belles paroles ou notes sur l'héroïsme et le combat furent composées par des capitulards : « Résignation ! Quel misérable refuge, et pourtant il est le seul qui me reste » - Beethoven - « Resignation ! Welches elende Zufluchtsmittel, und mir bleibt es doch das einzig übrige ». Hélas, tous les autres refuges se transforment fatalement en caserne, étable ou salle-machines. | | | | |
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| action | | | Les lieux, où est encore possible l'audace du premier pas, ce sont l'art et la philosophie, et pratiquement jamais la science ou la technique. L'homme est le commencement, et le robot - l'enchaînement algorithmique ; on sait maintenant où nous conduirait la science. | | | | |
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| action | | | Dire que la vie est une permanente résolution de problèmes, c'est soit une anodine, précise et indéniable observation, quand on se limite au cerveau, soit une infâme profanation du mystère de la vie, quand on résume ainsi l'homme tout entier. | | | | |
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| action | | | Être libre ou se libérer, s'appuyer sur l'inertie ou se laisser entraîner par l'ironie, être dans la pesanteur ou dans la grâce - c'est cela, le vrai choix vital ! La pesanteur - adhérence sans adhésion ; la grâce - adhésion sans adhérence. Liaison ou lien. Amnésie suffisante ou amnistie impossible. Référence d'un code ou révérence d'une ordalie. | | | | |
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| action | | | Il devient de plus en plus facile d'orienter sa vie selon une idée, puisque les idées, comme la vie, devinrent algorithmiques, calculables. La meilleure métaphore de ce fonctionnement s'appelle ordinateur. L'intellectuel, ne serait-ce pas celui qui attache à l'idée imaginaire au moins autant de mesure et d'admiration qu'à la vie ? Ou celui qui est capable de produire des images transformables en idées ? | | | | |
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| action | | | Pourquoi l'image d'arbre périclite-t-elle ? Parce que tous les usages du bois - du gourdin au cercueil, de l'amulette à la Croix - s'abandonnent au profit des matériaux plus résistants. J'oublie souvent l'une des fonctions vitales de l'arbre : absorber les miasmes des actions humaines, pour faire respirer, ensuite, nos rêves. Le carbone des moutons pollueurs ou des robots imitateurs, transformé en oxygène du créateur solitaire. | | | | |
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| action | | | Après le crépuscule des idoles, deux issues : le scintillement incertain d'une étoile romantique, ou la lumière blafarde d'une action robotique. Dans la nuit solitaire, on ne rêve plus, on se prépare pour le jour à la lumière certaine et sans étoiles. | | | | |
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| action | | | Aucun rêve volage n'échappe plus au harcèlement de quelque action bâtarde, qui s'en réclame. Aucun soupir n'évite une décomposition en harmoniques reproductibles. L'œil des capteurs dénude tous les recoins de l'âme. La pudeur ironique nous condamne à la honte. | | | | |
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| action | | | Pour devenir impérissable, il faut atteindre le stade de mythe ; le style mythique, ce sont les ruines. C'est le seul style qui sauve la grandeur des édifices, des poèmes et des gestes. Et c'est la transformation de nos tours d'ivoire en salles-machine, qui efface toute grandeur de nos mémoires héroïques. | | | | |
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| action | | | Sans contraintes politiques ou économiques, tant d'hommes agissent en esclaves ; l'homme, libre au fond de lui-même, peut garder sa liberté même dans les chaînes. Voilà comment le robot voit la liberté : « La liberté est l'absence de toute contrainte à l'action » - Hobbes - « Liberty is the absence of all the impediments to action ». C'est même un robot du plus bas étage, puisque le robot moderne est capable de résoudre des contraintes. La liberté est dans le mystère des contraintes et non pas dans les solutions des buts. | | | | |
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| action | | | Aujourd'hui, le danseur et le calculateur (Beaumarchais) exercent le même métier, après l'adhésion du premier aux valeurs du second. La danse devint calcul qui marche. | | | | |
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| action | | | Tout geste de liberté prouve la divinité de notre nature ; en être conscient et ébloui est peut-être le sens même de la vie. Aux moutons manque la conscience, et aux robots - l’éblouissement. | | | | |
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| action | | | Manier des objets qui existent, discourir la-dessus ou d'en donner mon avis – tout cela mobilise en moi ce qui est propre au genre moutonnier ou robotique. Je me montre par l'attouchement des objets, qui n'existent pas, par le regard, ou au moins par l'évitement des objets sans hauteur. « L'objet nous désigne plus que nous ne le désignons » - Bachelard. | | | | |
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| action | | | Étymologiquement, l'acte, c'est une chose faite, et l'action, c'est la routine bien maîtrisée, visant un but précis. À l'opposé se trouve la création, un talent imprévisible, respectant les contraintes et chantant les commencements. | | | | |
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| action | | | Ce que les hommes font, est de plus en plus inattaquable. Ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent est de plus en plus morbide. Mécanique des gestes, mécanique des cœurs. La synthèse : le vivant plaqué sur du mécanique (l'analyse de Bergson voyait le contraire). Et c'est précisément ce caractère mécanique qui accorde les actes et les pensées et qui est à l'origine du fléau de ce siècle - le pullulement des consciences tranquilles. « Votre esprit est emprisonné dans votre bonne conscience »*** - Nietzsche - « Ihr Geist ist eingefangen in ihr gutes Gewissen ». La recta ratio et la recta conscientia vont rarement de pair, quoiqu'en pense Cicéron. | | | | |
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| action | | | Tout savoir factuel et déductif sera bientôt câblé, il sera à portée de tout concierge, avec l'ordinateur incrusté dans sa montre. Le vrai casse-tête sera le contrôle du savoir dynamique : qui aura le droit de déclencher des avalanches événementielles ? Le poète, ayant cessé d'être passeur de mots, se retrouvera dans l'emploi nouveau de codeur de mots de passe et de dépoussiéreur de touches. | | | | |
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| action | | | Le nihiliste : être créateur de ses propres commencements. Les autres – l'inertie des enchaînements. | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste en actes réflexes, qu'on soit en proie au rêve ou à l'algorithme. Affaire de câblage, où seul ce saboteur de rêve est apte de placer des courts-circuits entre les stimuli magnétisants et les réactions électrisées. | | | | |
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| action | | | Jadis, tout progrès technique se gagnait à la sueur des fronts solitaires ; aujourd'hui, il se programme dans l'indifférence des robots collectifs. Aucun élan, aucun rêve ne pouvait remplacer un effort organique ; l'effort mécanique arrête les élans et éteint les rêves. | | | | |
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| action | | | Toutes les actions des hommes devinrent si sensées, calculées, intéressées, que j'ai envie de réhabiliter le mot vanité – mais qui encore est capable d'agir ou de rêver en vain, sans chercher à en retirer quelque profit ? | | | | |
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| action | | | Tout ce qui s'achève n'est plus de la vie, mais de l'inertie. La vie est dans le toupet du premier pas, dans un sens, que l'inertie ignore. « Ici, sur terre, tout ne fait que commencer et rien ne s'achève »** - Dostoïevsky - « Здесь, на земле, всё начинается и ничего не кончается ». Finis coronat opus - un adage, bon tout juste pour la mécanique. | | | | |
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| action | | | L'action devient indiscernable de la théorie : la première est désormais calculable, et la seconde - rentable. | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | L'action s'ensuit d'une inertie intéressée, et la passion – d'un élan désintéressé. Pour ce sot de Spinoza : « Les actions de l'Esprit naissent des seules idées adéquates, mais les passions dépendent des seules idées inadéquates » - « Mentis actiones ex solis ideis adæquatis oriuntur, passiones autem a solis inadæquatis pendent ». Ce sont les idées qui naissent de l'esprit ou des passions et non pas l'inverse. La passion est un attribut d'un esprit se muant en âme (mais Spinoza ne connaît que mens et ignore anima). Et l'adéquation n'a rien d'absolu, mais repose sur la rigueur des représentations et interprétations, où le libre arbitre, et non pas la fichue autonomie, est roi. Un bel esprit se réveille dans les impasses, inquiétantes et initiatiques, et non pas dans de doucettes certitudes intermédiaires. | | | | |
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| action | | | Le contraire de volonté s'appelle inertie – penser et/ou agir en fonction d'une objectivité. La volonté, c'est l'élan d'un commencement, subjectif et audacieux. | | | | |
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| action | | | L'action met en jeu mes forces communes, elle produit ; le bilan se situe entre l'arrogance et l'humiliation. Le rêve exprime mes faiblesses innées, il crée ; le bilan me bouleverse par l'angoisse ou la béatitude. Pour les robots, c'est beaucoup plus simple : « La Joie : la contemplation de notre puissance d'agir » - Spinoza - « Lætitia : suam agendi potentiam contemplatur ». Tout le contraire de Narcisse qui se contemple soi-même. | | | | |
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| action | | | L'action fut un plat journalier, créant des conditions favorables pour nous vouer à la profondeur du sentiment ou à la hauteur du rêve. Aujourd'hui, les rôles s'inversèrent, et la platitude règne aussi bien dans les muscles que dans les cœurs. « La Civilisation des machines s’inspire de son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action » - G.Bernanos. | | | | |
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| action | | | Tant que je suis guidé par un but, je ne fais qu’exécuter un algorithme. La créativité, c’est avant tout, la génération de rythmes, motivée par la noblesse des contraintes et inspirée par la hauteur des commencements. « Le propre de la créativité réside dans l’absence de but préalable » - A.Connes. | | | | |
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| action | | | La même nécessité d'action se lit dans le conatus spinoziste, la volonté schopenhauerienne ou nietzschéenne, l'élan vital bergsonien. Mais sa nature peut être soit mécanique soit organique : soit développer l'idée par un discours sans vie, soit envelopper le discours du souffle de l'idée. La cohérence discursive du pouvoir ou l'intensité inchoative du vouloir. La puissance de la volonté ou la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | Jadis, le philosophe entamait son parcours en tant qu'un homme perdu dans la forêt épaisse des idées ; la panique dictait la direction, presque aléatoire mais unique, de sa fuite ; le hurlement ponctuait les accès de ses désespérances. Aujourd'hui, les forêts disparurent ; les idées rejoignirent les usines et bureaux des actes ; des cadences mécaniques marquent le parcours académique, jusqu'au crématorium prépayé le plus proche. | | | | |
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| action | | | L'action a deux contenus – la production et la création. La première facette, bien analysée par Marx, conduisait à la machinisation sociale et technique, tandis que l'originalité de notre époque est l'application de cette tendance à la création même. C'est pourquoi l'action perd ses derniers charmes. Voilà ce que nous coûte l'abandon de l'homme au profit du robot : ils refusent à l'homme d’être le maître de la création, et ils font de l'homme - l'esclave de la production. | | | | |
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| action | | | Dans le parcours social, la victoire est un acte bestial, implacable, froid ; dans le parcours personnel, beaucoup plus humaine est la défaite, mais, hélas, aussi chaude soit-elle, elle ne fait pas fondre la glace, qui t'isole de la tiédeur des hommes. | | | | |
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| action | | | Le travail, aujourd’hui, est l’exécution d’un algorithme en vue d’un but parfaitement transparent et rationnel, le contraire de ce qu’est la caresse à donner : un secret commencement, aux conséquences imprévisibles, le seul retour désiré étant une caresse à recevoir. Mais, peut-être, « primitivement, caresse et travail devaient être associés » - Bachelard - pour que la praxis profonde rejoigne la haute poïésis. | | | | |
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| action | | | L’existence, c’est le hasard, et l’essence – le destin. Il est bête de voir dans le hasard l’accomplissement du destin. Le destin est invisible, il ne quitte jamais notre âme ; l’esprit dévoile le hasard, le robot s’en débarrasse et transforme le destin en algorithme. « La vie de celui qui agit robotiquement est essence sans existence » - A.Carpentier - « Quien actúa de modo automático es esencia sin existencia ». | | | | |
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| action | | | La vie est faite d’actions et de rêves, que, respectivement, nous exerçons sur terre ou vouons au ciel ; mais les plus nobles mouvements, de l’esprit ou de l’âme, les fidélités et les sacrifices, y ont des places presque opposées. Sur terre, je cherche la fidélité aux rêves ; le sacrifice des actions m’aide à rester au ciel. La fidélité aux actions ou le sacrifice des rêves nous rendent moutons ou robots. | | | | |
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| action | | | La machiavélique Compagnie de Jésus, avec son « La fin justifie les moyens », est trop dans le temps, l'action, la logique, et pas assez dans l'héraldique, tandis que le but peut ne servir qu'à ériger de belles contraintes et à déployer des moyens à ne pas employer. Dans le but, ce qui compte est l'art de sa formulation ; dans les moyens - le parcours raisonné de leur recherche. Je préfère m'en tenir à la noblesse héréditaire du langage, refusée aux gueux de la logique ou aux nobliaux de la mécanique. | | | | |
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| action | | | À la source de mon action peut se trouver la nécessité (pas de liberté), le calcul (liberté mécanique), l’arbitraire (caprice ou liberté éthique). | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu ignore le langage des idées et l’action des volontés, mais il peut influencer mes échelles de valeurs, en soumettant mon action à ma pensée, et ma pensée – à mon rêve. « L’essence véritable de mon soi n’est pas Je pense, mais J’agis » - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Ich ist nicht das Ich denke, sondern das Ich handle ». J’agis est moutonnier, je pense est robotique ; il ne reste aux rares possesseurs d’un soi inconnu que je rêve angélique ! | | | | |
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| action | | | Tout réveil de la conscience commence par nos sens, dont les signaux sont captés, tout d’abord, par l’âme et non pas par l’esprit, avec ses pensées ou ses actes (du mouton cartésien au robot hégélien). Schelling résume cette funeste bassesse mécanique : « Le seul concept immédiat est celui de l’activité » - « Das Handeln ist der einzige unmittelbare Begriff ». | | | | |
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| action | | | Jadis, l’acte fut directement associé au vouloir ; la modernité le réduit en savoir et au pouvoir ; la volonté devint moutonnière ou, pire, robotique. Aucune métaphysique de l’acte n’est plus possible. Il faut enterrer Descartes et Kant et ressortir Nietzsche. | | | | |
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| action | | | Sans posséder le savoir, agir, par inertie, comme les autres – le mouton ; agir selon son savoir, développé en algorithme, - le robot ; agir contre son savoir – l’ange du sacrifice ou la bête de la fidélité – l’homme libre ! | | | | |
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| action | | | L’action peut être libre ; la fabrication est toujours de la servitude. De l’homo actio nous mutons vers l’homo faber. | | | | |
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| action | | | Un être est libre, lorsqu’il accomplit des gestes, dont est incapable un être minéral ou robotique. Un animal peut donc être libre, mais l’homme, en plus, en est conscient. Et le sommet de la gloire humaine est que sa liberté peut être commandée par trois dons, ou organes, divins – le cœur (liberté éthique), l’âme (liberté esthétique), l’esprit (liberté intellectuelle). | | | | |
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| action | | | Des expressions du genre - réaliser un idéal – ne m’inspirent que du dégoût, parce qu’aucun acte, mécanique et imposteur, ne peut rendre, authentiquement, un rêve. En revanche, j’ai du goût pour – idéaliser une réalité – puisque c’est ainsi qu’on pourrait définir la naissance d’un rêve. | | | | |
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| action | | | Jadis, pour agir, l’esprit avait besoin de force et de volonté banales, et pour rêver, l’âme s’abandonnait à la noble faiblesse. « La volonté, cette ennemie intérieure de l’âme » - St-Augustin - « Voluntas, velut hostis interior ». Aujourd’hui, les âmes sont mortes, et les esprits ne se vouent qu’à l’exécution d’algorithmes. | | | | |
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| action | | | La notion de recherche a un sens stratégique et un autre, tactique. Le premier : ayant sous les yeux un but précis, choisir un point de départ et trouver un chemin vers le but. Le second : ayant, en point de mire, l’une des trois étapes stratégiques - le but, le chemin, le commencement – chercher, pour cette étape stratégique, son but, son chemin ou son commencement tactiques. Préconisant le commencement, c’est-à-dire la hauteur, je dois, néanmoins, en trouver la finalité, le parcours, la source. Le profond part des fins, le superficiel – des chemins ; les premières sont communes, et les seconds – mécaniques. | | | | |
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| action | | | Quand ils s’indignent du progrès des seuls moyens, les intellos veulent m’orienter vers le culte des finalités. Mais celles-ci sont générales, communes - idéologiques, économiques ou robotiques. Je tiens à ce qui est particulier – aux commencements, dont les illusions, contrairement à celles des finalités, ne sont pas à atteindre mais à guider mon regard. | | | | |
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| action | | | Le regard, dont je parle, naît, implicitement, dans la hauteur, dans la verticalité, qui, entre autres, percerait la noblesse de tes actes ; leur efficacité, en revanche, est évaluée par un regard horizontal. | | | | |
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| action | | | Dans la société, faire le Bien, c’est s’appliquer à suivre, consciencieusement, une filière normative, d’utilité publique – tâche à portée des robots. Dans la solitude, on cherche à être bon, sans chercher à appliquer cet état à la pratique. « L’homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu ; il vit avec les autres, et il a besoin d’honneur » - N.Chamfort. | | | | |
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| action | | | Deux activités, presque opposées, mais portant le même nom – être maître de soi-même : soit formuler des lois rigoureux, auxquelles tu dois obéir, soit ériger de vagues contraintes, qui excluent de ta vision des objets indignes mais visibles, et te laissent en compagnie des objets invisibles et dignes – une discipline mécanique ou un nihilisme organique. | | | | |
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| action | | | La vie est infiniment plus énigmatique et vertigineuse que n’importe quel récit romanesque, pourtant on continue à se passionner pour les créations littéraires. La même chose est valable pour les recherches en Intelligence Artificielle, qui n’arriveront jamais à atteindre le niveau des plus subtiles pensées humaines, de celles qui s’écarteraient du calcul brut. | | | | |
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| introduction art | | | ART : Tous les métiers, aujourd'hui, exigent de tout impétrant qu'il exhibe, dès l'entrée, ses diplômes. L'art reste une des dernières échappatoires des charlatans, où ils peuvent exercer leurs lubies, sans s'exposer en permanence au risque d'un contrôle inopiné par des inspecteurs orthographiques ou symphoniques. Produire des unités de mesure n'est pas un secteur porteur ; il est moins que secondaire, moins que primaire ; il prétend donner un sens à l'extraction et à la métamorphose de matières. Avec les chameliers, les poètes seront déclarés déserteurs par le mobilisateur mécanique. | | | | |
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| chœur art | | | INTELLIGENCE : Jadis, une œuvre se découvrait intelligente après coup, par subtile déduction ou par un effet de bord insignifiant. Aujourd'hui, cette ambition s'affiche comme un fait préliminaire, nullement propagé par le mot flasque, au misérable souffle. L'intelligence fuit l'art pour n'être plus qu'artificielle, exposant, criards et rutilants, ses rouages sans liens imprévus. | | | | |
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| chœur art | | | VÉRITÉ : L'art est ce qui rend la vérité aimable. Il est la grâce et non pas le corps, l'allure et non pas la distance, le climat et non pas la récolte. Sans l'art, toutes les vérités seraient soit déjà cataloguées soit préprogrammées dans un langage déjà spécifié. Dans l'inattendu, l'art n'a plus de complices ; la vérité des codes est la seule mode. | | | | |
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| art | | | Une culture grandit par la part de l'irrationnel qu'elle comporte, une civilisation - par la part du rationnel. « La culture est organique, la civilisation - mécanique » - O.Spengler - « Kultur ist organisch, Zivilisation - mechanisch ». Le poète s'opposera toujours au robot, comme le mechanicus, l'homme des protocoles, s'opposait jadis à l'Orateur, à l'homme de la parole (Nicolas de Cuse). | | | | |
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| art | | | Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé. | | | | |
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| art | | | La langue est une œuvre collective et vivante, où presque toute tentative de créer artificiellement des néologismes morpho-lexicaux est de l'enfantillage, voué à échouer lamentablement, comme, par exemple, cette naïve niaiserie de Khlebnikov ou de Joyce, où je n'entends que le grincement de roues dentées, qui fabriquent des mots loufoques et visent une profondeur programmée, celle d'un rouage sans vie, dans une platitude mécanique. Le talent n'a que deux moyens de se traduire en actes : le haut style et la profonde intelligence. | | | | |
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| art | | | Dans l'effort, lié à tout art, il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot, qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'une prémonition. | | | | |
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| art | | | Le concurrent du roman français : au XVIII-ème siècle - le bréviaire, au XIX-ème - l'état civil, au XX-ème - la gazette, au XXI-ème (?) - la gestion de portefeuilles ou le mode d'emploi. | | | | |
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| art | | | Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature, qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse. | | | | |
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| art | | | La fin de l'art sonnera le jour, où l'artiste aura compris le au nom de quoi pour confier le comment à l'analyste-programmeur qu'il sera devenu. | | | | |
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| art | | | Chant - conte de fées - mythe - pièce de théâtre - scénario - cahier des charges ; l'art achève sa trajectoire : gestation, gesticulation, gestion. | | | | |
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| art | | | Chez le bon écrivain, localement s'impose et subjugue un libre arbitre, mais globalement une sensation de cohérence fatale s'en dégage. Chez le mauvais, localement règne une cohérence mécanique mais globalement, c'est le libre arbitre des écoles, coteries et guildes, qui résume tout. | | | | |
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| art | | | Une fois que j'ai recueilli, ressenti, saisi les chauds balbutiements du monde, je pourrai réagir en confesseur (si j'ai le talent d'âme ou de plume) ou en professeur (si l'inertie de mouton ou le réflexe de robot sont les motifs de mon existence) : ou bien la musique des métaphores ludiques et consolantes, ou bien le silence des formules logiques et pontifiantes. | | | | |
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| art | | | Le but le plus enviable de l'écriture : qu'à travers ton cerveau on découvre ton visage et lui voue un regard fraternel. À comparer avec « Perdre le visage, écrire n'a pas d'autre but » (G.Deleuze). Ces sots, qui opposent l'interprétation et le manifeste aux protocoles d'expérience et programmes de vie ! Ta Muse - au minois hors commun - devrait être la seule à tenir le miroir. En son absence, on se contentera du lac le plus proche. | | | | |
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| art | | | L'écriture est union de la peinture et de la musique : dans son écrit, l'écrivain met son corps, comme le peintre, et son âme, comme le musicien ; d'une union réussie entre le corps et l'âme naît l'esprit ; la dénatalité sévit aujourd'hui au pays littéraire, où prolifère et pullule le clone. | | | | |
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| art | | | Face aux adeptes du mot unique, qui s'imaginent cambrioleurs devant un coffre-fort, égrenant des chiffres, avant de se saisir du trésor grâce à la combinaison gagnante : je rêve de clefs, dont la beauté me ferait oublier toute serrure (« pouvoir enténébré de la clef » - Celan - « eingedunkelte Schlüsselgewalt »). Vol ou don. | | | | |
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| art | | | Exclus de ta vie les événements, qui auraient pu arriver à n'importe qui ; ceux qui restent se cantonnent dans les rêves imagés. Je les fixe avec des métaphores, d'où jaillit une vie inconnue, mais dès que je les développe, la vie se dissipe et j'entends les roues dentées ou je lis les compteurs. L'art, c'est le courage de l'abandon, au sommet, ou mieux, en hauteur optimale. | | | | |
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| art | | | Dans l'écrit de jadis on sentait le frisson des mains, des cervelles et des plumes (« découvrir une chose, c'est la mettre à vif »** - G.Braque) ; aujourd'hui, le mode flagrant, qui domine, est copier-coller. | | | | |
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| art | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe inconnu ; le romantisme se sert de l'âme comme le classicisme - de l'esprit. Seulement, il ne faut pas pousser trop loin sa fidélité, puisque derrière l'esprit se vautre la raison de reptile et derrière l'âme guette la folie de volatile. La reptation semble l'emporter, en séduction, sur la chute ; le romantisme humaniste s'étiole, et le classicisme conduit vers une culture mécaniste. | | | | |
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| art | | | Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, je n'offre au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure. | | | | |
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| art | | | De beaux noms et titres préparèrent l'instrumentation de l'art des robots : « Ars Magna » (Lulle) et « Sigillus Sigillorum » (G.Bruno). | | | | |
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| art | | | Ma répulsion pour la dissertation vient aussi de cette observation, que le langage des questions et celui des réponses sont radicalement différents. La langue n'est un outil plein que dans le premier cas ; dans le second, on s'occupe de substitutions de termes, fournies par un interprète conceptuel et non langagier. Seul le premier langage est vraiment expressif ; le second est essentiellement mécanique. | | | | |
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| art | | | L'écriture persuade d'une chose : aucune autre agitation de l'esprit ne vaut celle qui naît au bout de ta plume. Et elle rend le bête encore plus bête, et le délicat encore plus délicat. Sans l'écriture, on glisse imperceptiblement vers l'état de robot ou de mouton. « On se ruine l'esprit à trop écrire. On le rouille à n'écrire pas » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme. | | | | |
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| art | | | Comme la science, l'art peut être appliqué ou fondamental, mais si la passion du pur savoir survit bel et bien, même au milieu des robots, la passion de la pure forme est étouffée par l'invasion des moutons, à moins que ce soit par le choix de mauvaises altitudes. | | | | |
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| art | | | Tant de livres, qui enseignent ou renseignent, et si peu - qui saignent. En se détournant des astres, on creuse jusqu'à atteindre une platitude finale ; en se penchant sur nos plaies, on découvre, dans nos émotions saturniennes, la hauteur initiale. | | | | |
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| art | | | La vie profanée, comme l'art profané, c'est la prégnance du calcul silencieux, guidant les actes ou dessinant les images. Mais la vie la vraie a ses intensités et ses miracles, et l'art vrai - sa musique (rythmes, mélodies, harmonies, hauteurs). « Je veux qu'on dise de mon œuvre : cet homme sent intensément » - Van Gogh – Apollon s'inspirant de Narcisse. Si l'art pour l'art signifie ne pas atteindre l'intense et le miraculeux, autant le classer parmi les profanations. | | | | |
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| art | | | Jusqu'aux impressionnistes, n'importe qui pouvait se permettre de juger de la beauté des tableaux des maîtres ; depuis, seuls des marchands et des investisseurs sont convaincus de l'excellence des gribouillis, qui décorent les bureaux des PDG ou les salons des basketteurs ou des avocats. Moi, sale conservateur, je continue à préférer Bouguereau à Renoir. Par respect de la défunte peinture, il faudrait serrer en cabanon tous ces robots-tâcherons de M.Duchamp, Warhol, F.Bacon, P.Soulages, où ils pourraient se livrer à leurs exercices sanitaires, mécaniques et géométriques, loin des caprices poétiques de la liberté. À force de sophistiquer les règles du jeu de fond, ils en oublièrent l'enjeu, qui se trouve à l'opposé - en hauteur de la forme. | | | | |
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| art | | | Puisque le littérateur d'aujourd'hui s'adresse soit aux moutons soit aux robots, son écriture est soit discursive soit intentionnelle - trop d'ennui ou trop de mécanique ; la noblesse solitaire et l'intelligence solidaire s'adressent à l'arbre et se moquent de la forêt. | | | | |
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| art | | | Le monde n'est pas un catalogue de choses, ni même un roman d'aventures, mais un poème. Il s'agit de le traduire : dans un silence mécanique, dans un bruit de concepts, dans une musique d'images. Très proche d'une traduction littéraire : « La traduction prosaïque, c'est de la servitude, la traduction poétique, c'est de la rivalité » - V.Joukovsky - « Переводчик в прозе - раб, переводчик в стихах - соперник ». | | | | |
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| art | | | Tout écrit se réduit à un arbre, mais seul le style va encore plus loin et fais de l'arbre un être vivant, dans lequel on reconnaîtra une main qui caresse, des pieds qui mesurent la terre, une digestion saine, les yeux qui deviennent regard, l'ouïe qui se tourne vers les hommes, le goût qui recherche de la délicatesse, le flair qui devine le danger et la joie, le cœur qui s'élargit et l'âme qui s'élève. Et tant d'éclopés, ou de constructions mécaniques, là où le style manque. | | | | |
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| art | | | La pensée, c'est le contenu pur, elle n'a pas de forme ; on ne peut pas lui rester fidèle en restant en contact avec elle ; il est idiot de dire, que « le style d'idées doit se mouler sur la pensée » - J.Benda. C'est aussi spirituel que d'inviter l'amour à s'inspirer du Code civil. La vie se moule-t-elle sur un squelette ? | | | | |
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| art | | | La poésie fut à l'origine de tous les genres littéraires, puisque l'homme naît poète ; c'est la cité qui le rendit prosaïque. « Enfin un Philosophe, ne pouvant se plier aux règles de la poésie, hasarda le premier d'écrire en prose » - Condillac. Il se détourna de ce qui reproduisait des rythmes - que ce soit le cœur ou la raison - pour se vouer à l'arythmie, à l'arithmétique, à l'algorithme. Et cette nouvelle espèce contribua pour l'extinction de l'originelle. | | | | |
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| art | | | L'art n'est qu'un langage de plus pour interroger l'immensité muette de la vie. L'artiste la fait chanter, là où les autres la font parler. La vie réelle est l'action, et l'art est le rêve. « Si je pouvais embrasser la vraie vie, je n'aurais pas besoin d'art. L'art commence précisément où la vie réelle cesse » - Wagner - « Die Kunst würde allen Grund verlieren, wenn ich die Wirklichkeit des Lebens umarmen dürfte. Wo das Leben aufhört, da fängt die Kunst an ». L'art pour l'art, comme la langue pour les linguistes - sensé, mais à l'intérieur d'une mécanique, tandis que l'art, comme la langue, est l'extérieur d'une métaphysique. | | | | |
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| art | | | Beauté est presque un synonyme de musique. Là, où il y a de l'harmonie, de la vibration, du rythme, de la corde tendue, naît la musique. Dans les productions artistiques modernes je vois et lis bien des notes, destinées à l'exécution robotique par des instruments robotiques, pour un public robotique, je n'y entends pas de musique. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'œil, mais le cœur, ce n'est pas l'esprit, mais l'âme, qui dicteront si mon art sera serein ou trouble, musical ou insonore, absolu ou borné. « L'art romantique n'aspire plus à reproduire l'intensité de la vie dans son état de sérénité infinie » - Hegel - « Die romantische Kunst hat die Lebendigkeit des Daseins in seiner unendlichen Stille nicht mehr zu ihrem Ziel ». La vie est une excellente contrainte d'un art humain, mais elle est un piètre but, digne d'un art photographique ou robotique. Quant à l'art classique, il est de l'art romantique si bien maîtrisé, qu'une vie nouvelle en surgit, en rien inférieure à la vie réelle. | | | | |
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| art | | | Dans le choix de ses matériaux, l'écrivain ne peut, malheureusement, pas se contenter de ses rêves et se passer de faits, et donc snober le temps. S'occuper du futur, de toute évidence, relève de notre facette robotique ; il restent le passé étendu, le vertical, et le passé immédiat, l'horizontal, (le présent n'existant que dans notre sensibilité immémoriale), la culture ou la nature, la personnalité ou le mouton. S'écarter du second est l'une des contraintes qu'on doit s'imposer. | | | | |
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| art | | | Le style est une prise de distance ; si la métrique se formule par l'esprit, on a affaire au style classique ; si elle se forme par l'âme, on est dans un style romantique. Et il n'y a, dans l'art, que ces deux styles ; toutes les autres métriques sont mécaniques. | | | | |
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| art | | | L’artisan d’aujourd’hui est le même que jadis – son outil évolue mais pas son regard. En revanche, c’est le regard d’artiste qui devint artisanal. « Quelle merveilleuse époque que la nôtre, où les plus grands peintres aiment à devenir potiers » - G.Bachelard - les philosophes deviennent bien chroniqueurs ou sociologues. Un robot, parmi les autres, peut proclamer, fièrement : Nous sommes tous des potiers ! | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas le trop de mécanique dans les moyens – la photographie, le cinéma, l'électronique – qui explique le dépérissement de l'art, mais le pas assez d'organique dans les commencements – l'élan, l'émotion, la noblesse. | | | | |
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| art | | | On ne peut plus imaginer un auteur, qui aurait du succès avec ses épanchements mélancoliques ; l'attente générale se converge vers l'hilarité picaresque. Le mode nostalgique des héros et des poètes (et même de Chaplin ou de de Funès) est mort, puisqu'il n'y a plus ni héros ni poètes. Les hommes retinrent la leçon de l'éducateur des robots : « Par mal, j'entends toute forme de tristesse » - Spinoza - « Per malum intelligo omne tristitiæ genus » - le bien mécanique déborde de jovialité. | | | | |
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| art | | | Par sa volonté de proclamer la beauté, le monde, surgi des tableaux des peintres d'avant les impressionnistes, défiait le monde réel ; depuis, le robot insensible à toute beauté guide les pinceaux ou les queues d'âne, tout y est laid, froid, mécanique, dans cette industrie, sordide héritière de la peinture défunte. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | La mort – de Dieu, de l’art, de l’homme – se réduit, peut-être, à la mort de la beauté et non pas parce s’arrêtèrent son souffle et le battement de son cœur, mais parce que les hommes finirent par ne plus la voir. Les yeux robotiques ne perçoivent pas tout ce que voyait le regard humain. | | | | |
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| art | | | Quand on ne voit plus le mystère profond de la nature ni ne ressent la haute beauté de la culture, il reste la civilisation robotique. Par inertie, celle-ci tente de poétiser la prose du monde ou de prosaïser la poésie de jadis, mais les résultats sont juste bons pour décorer les bureaux ou salles-machines. L'art n'est possible que là où il y a entente entre l'admiration de la nature et la gloire de la culture. Dans le monde des célébrités audio-visuelles et des compétitions envieuses, l'art est condamné au dépérissement. Les projets mécaniques rendent superflus les sujets organiques. | | | | |
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| art | | | C'est en fonction de la place de la forme et du contenu que l'histoire de l'écriture peut être divisée en trois étapes - la moutonnière, la poétique, la robotique : la domination du contenu (des choses, du quoi), le culte de la forme (des relations, du comment), la règle de production de la forme à partir du contenu (du pourquoi, de la causalité comme forme banale d'un fond, qui se réduit aux lois naturelles ou aux conventions humaines). Tout écrit d'art naissait jadis d'une réflexion abductive, aujourd'hui il veut être déductif, et la machine l'y surclassera. | | | | |
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| art | | | L'exclusivité de la nature humaine – une conscience inquiète du Bien divin, déposé dans notre cœur ; l'apport de la civilisation – la découverte et l'exploitation du Vrai par notre esprit. La culture, c'est l'émotion spontanée de notre âme devant la Beauté de l'œuvre humaine créatrice, la vénération de la nature et le respect de la civilisation. Ce n'est pas le manque de créateurs qui explique le dépérissement de la culture actuelle, mais l'extinction des âmes, au profit d'une nature moutonnière et d'une civilisation robotique. | | | | |
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| art | | | La dégringolade de la fonction d’artiste : de la noble création hors espace-temps vers la transmission de l’ancien élitiste vers le contemporain moutonnier et, enfin, vers la communication entre les robots, vautrés dans le présent. | | | | |
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| art | | | Pour exprimer sa personnalité, une certaine unité, ou fidélité à ses choix vitaux ou artistiques, est nécessaire. L’unité des choses évoquées (tenir à leur prix - le mouton), l’unité des jugements formulés (rester fidèle à une valeur prouvée - le robot), l’unité de l’intensité chantée (maîtriser tout l’axe de valeurs mouvantes – l’artiste). Chez tous, des contradictions de forme sont inévitables ; elles son involontaires et destituantes, chez les deux premiers, volontaires et justifiées - chez le troisième. | | | | |
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| art | | | L’homme, que je perçois dans l’art moderne, est notre contemporain, portant le goût de nos foules et exerçant un métier de notre siècle ; incompréhensible pour l’humanité d’antan, il n’en hérite rien. La vie et l’individu sont toujours présents, dans cet art, mais ils devinrent si mécaniques et interchangeables, que cet art est plus près des statistiques que de la musique. | | | | |
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| art | | | La curiosité des yeux est partout ; nulle part on ne voit la créativité du regard. Le regard – un visage irradiant une mélodie. Le visage disparut de la peinture, et la mélodie – de la musique. Il restent la géométrie et les cadences. | | | | |
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| art | | | Le classicisme est l’apogée d’une technique ; le romantisme est la révolte de ce qui est organique dans la nature même de l’art. « Le romantisme est une réaction de l’élément organique propre de la culture contre son élément technique » - Berdiaev - « Романтизм есть реакция природно-органического элемента культуры против технического ее элемента ». Ce qui relève de la technique – l’inertie stylistique, l’esprit journalistique, les aréopages statistiques. | | | | |
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| art | | | Le génie est un sens, comme la vue ou le toucher, et qui est toujours de nature musicale ; il est ce flair, ce rythme, qui naît d'une fusion de la vue des rites et du toucher des mythes, et qui, aujourd'hui, contaminé par l'ouïe algébrique, sombre dans l'algorithme. | | | | |
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| art | | | L’ordinateur n’a pas à s’excuser auprès de Gutenberg, à cause de la chute du prestige et de la diffusion du livre. Le problème est ailleurs : il y a, aujourd’hui, autant de talents qu’aux toutes autres époques, et même peut-être autant de désirs de bonnes lectures ; ce qui disparut, c’est l’originalité, la musique, la noblesse – bref, l’âme, aussi bien chez l’écrivant que chez le lisant. Là où jadis s’éployait le rêve, une raison pseudo-révoltée, pseudo-savante, pseudo-exceptionnelle remplit les pages monotones, robotiques, tournées vers l’actuel et ignorant l’éternel. | | | | |
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| art | | | Dans le comment (le style) de l’artiste, l’intuition individuelle reconstitue le pourquoi (la noblesse) ; du pourquoi (le gain) de l’homme d’action, la rigueur commune déduit le comment (l’algorithme). | | | | |
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| art | | | Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). « Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire » - Voltaire. Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien - « Indocti dicunt omnia. Doctis est electio et modus ». Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz totaux dans l'action, la vérité, la liberté. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale. | | | | |
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| art | | | L'impasse est un lieu idéal pour échapper à l'étable, où aboutissent tous les discours académiques sur des sentiers battus. Badiou ne se doutait pas, à quel point il avait raison : « Promotion du fragment, discours en miettes, tout cela argumente en faveur d'une ligne de pensée sophistique et met la philosophie en impasse ». La miette, sous une bonne plume, peut se muer en perle ; vos raisonnements ne peuvent polir ou curer que le circuit intégré ou le tout-à-l'égout. La philosophie est l'art de la métaphore vitale. | | | | |
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| art | | | Quoi qu’on en dise, l’impulsion initiale, dans l’écriture, ne débouche que sur la volonté de te saisir d’une feuille blanche, sur rien de plus. Elle provient de ton soi inconnu. Le vrai mouvement initial, verbal, aléatoire et imprévisible, vient des images, des idées, des mélodies, des mots initiaux, générés par ton soi connu, avec le désir de préserver l’impulsion, inarticulée ou indicible, qui aura servi d’origine stimulante. Seuls tes commencements gardent un contact avec ton soi inconnu ; au-delà, c’est déjà du travail mécanique, non-qualifié. | | | | |
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| art | | | Jadis, le goût, le style, le talent d’un artiste libre généraient une œuvre d’art ; aujourd’hui, toutes les conditions formelles et significatives sont dictées aux esclaves, apprentis-écrivaillons, par l’actualité despotique. Et en qualité d’exécution, la machine finira bientôt par surclasser ces tâcherons interchangeables. | | | | |
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| art | | | L’inspiration détermine la hauteur des commencements, l’inertie cerne l’étendue des parcours, le besoin de fermeture et de solidité dicte les fins. Et puisque je ne veux pas subir de poussées mécaniques extérieures et veux être un Ouvert et un chantre des faiblesses, je serai l’homme des commencements, tout pas développeur faisant perdre de la hauteur initiale. Je serai donc à l’écoute de mon soi inconnu, source des inspirations. | | | | |
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| art | | | L’ennui du genre discursif est dans la mécanique des rapports entre causes et effets, contrairement au genre aphoristique, dans lequel s’exprime une prédestination originaire et organique. Valéry applique la même définition au poème : « Le poème apparaît des fragments, un commencement prédestiné de quelque chose ». | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, l’homme ne formule que des vœux pieux, c’est l’auteur qui les exauce ; l’homme a un visage, l’auteur n’a qu’un masque, et tout masque est fabriqué par une machine – un terrible constat que doit admettre, humblement, l’auteur. Mais c’est l’homme qui entretient et perfectionne la machine, en lui inculquant ses sens. Toute communication directe entre l’auteur et l’homme banalise le message, avec l’illusion de le personnaliser. | | | | |
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| art | | | Ce qu’ils appellent art moderne est au service des marchands, qui, à leur tour, suivent la demande des hommes d’affaires. Tous les phares de la beauté sont éteints. « L’art est au service de la beauté, et celle-ci est le bonheur de maîtriser la forme »** - Pasternak - « Искусство служит красоте, а красота есть счастье обладания формой ». La forme artistique, organique, devint forme mécanique, robotique. | | | | |
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| art | | | Rendre un climat convient à la musique, rendre un paysage – à la peinture ; la poésie devrait se concentrer sur le premier et ne confier au second que des cadres. Or, il y a trop de paysages, chez Dante, et pas assez de climats. Seul le romantisme se voua aux climats uniques et ardents ; mais l’art moderne, et même la philosophie, se tournèrent vers la reproduction de paysages mécaniques. | | | | |
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| art | | | Les mécaniques unités aristotéliciennes préparaient déjà l’art des robots ; la seule unité, dont je puisse me targuer, est la hauteur, de laquelle j’observe les états de mon âme. Atemporel, atopique, passif. | | | | |
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| art | | | Le talent n’a sa place que dans un livre idéal : le style en est le contenant, et la noblesse – le contenu. Inverser les rôles, c’est rendre le livre – maniéré ; l’inertie y remplace le talent. Maître ou esclave. | | | | |
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| art | | | 1966, 1970, 1988 – les dates de la mort du dernier poète en Russie, en Allemagne, en France. J’ai beau m’extasier devant la merveille de la sauterelle, je ne peux en conclure, en absence de poètes, que « the poetry of Earth is never dead » - J.Keats. Les poètes traduisaient les concepts en rêves ; nos contemporains réduisirent tout rêve – en concept. Ce n’est plus aux mânes ou momies de la défunte qu’on rend hommage, mais à ses images de synthèse. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’esprit n’est qu’un bon manœuvre au service de l’âme créatrice. Avec les âmes éteintes, les esprits se machinisent davantage : ils gagnent en cohérence et perdent en agilité. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre-d’art, l’amorçage devrait provenir du cœur, le langage – être maîtrisé par l’esprit, le message – dicté par l’âme. En pratique des meilleurs, le temps n’y intervient pas, l’auteur vit une étonnante synchronie, ce qui permet de prendre le cœur, avec ses commencements, pour véritable auteur. Et puisque les cœurs des admirateurs, contrairement à leurs âmes, survivent à la peste de la robotisation mondiale, le sens de la création, vu par Beethoven : « Du cœur – vers le cœur » - « Von Herzen zu Herzen gehen », - est juste. | | | | |
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| art | | | En quoi les plumes modernes sont-elles différentes de celles des millénaires qui nous précédèrent ? - le mépris solitaire se mua en indignation grégaire, la volonté de rester hors du temps disparut dans l’embrigadement en espace, la langue oublia ses recoins particuliers, pour se déferler dans des lieux communs, aux extases lyriques se substituèrent les excitations mécaniques. | | | | |
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| art | | | Tu constates que l’art et la hauteur quittent le ciel et rejoignent la terre ; tout lyrisme mort, les termes désuets, l’infini et l’éternité, ne font plus battre les cœurs, ils battent les cadences des machines. Ta nostalgie t’empêche de croire tes yeux qui lisent : « L’artiste est l’éternité, dont la hauteur pénètre nos jours » - Rilke - « Der Künstler ist die Ewigkeit, die die Tage von oben durchdringt ». | | | | |
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| art | | | L’art est mort. Ou, pour laisser une chance, non artistique mais sociale, à ses héritiers illégitimes – l’art moderne est nul. Après Delacroix – aucun peintre, après Heidegger – aucun philosophe, après R.Char – aucun poète, après Chostakovitch – aucun compositeur. Toutes les (res)sources d’art sont totalement épuisées ; l’avenir appartient aux machines, dans les ordinateurs ou dans les têtes. | | | | |
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| chœur cité | | | HOMMES : On imagine très facilement la cité d'aujourd'hui fonctionnant sans la moindre intervention des hommes. Tout rouage vital obéit aux commandes numériques. Toute vision ou tout attouchement se réfèrent aux capteurs infaillibles. Il reste le goût, cet enfant terrible, alogique et analogique, se débattant entre les pattes des hommes digitaux. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas l'absence des premiers qui me frustre dans la démocratie, mais l'absence d'écarts, de visages : des coordonnées, des numéros d'ordre, on déduit la totalité du titulaire. Le n -ème membre découle entièrement du n-1 -ème et du n+1 -ème et aucun n'a de curiosité pour son premier terme ni ne tend vers le dernier, vers ses limites. | | | | |
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| cité | | | L'idée, qu'un homme quelconque en vaut un autre, est une idée aristocratique. L'idée démocratique est qu'il faille permettre à un homme quelconque de dominer un autre, s'il en a des moyens légaux. L'idée tyrannique est, qu'un chef élu de Dieu vaut mieux qu'un élu des hommes : « Il est plus facile à un chameau de passer par un chas d'aiguille, qu'à un grand homme - d'être découvert par une élection » - Hitler - « Eher geht ein Kamel durch ein Nadelöhr, ehe ein großer Mann durch eine Wahl entdeckt wird ». | | | | |
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| cité | | | On n'a jamais vu autant de sagesse qu'aujourd'hui. L'ennui, c'est que, d'individuelle et pulsionnelle, elle devint partout collective et mécanique. Et aucun espoir qu'un homme divin nouveau proclame inepte la sagesse du monde, c'est à dire du troupeau, et soit cru et suivi. | | | | |
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| cité | | | Le coup que je reçois dans une tyrannie s'identifie avec l'esprit d'un tyran, que je pourrai haïr. Dans une démocratie, ce coup est anonyme, dicté par la lettre. La haine charnelle nourrit un désespoir vivant, l'avanie mécanique, inorganique, fait désespérer de la vie. | | | | |
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| cité | | | Les hommes les plus terrorisés par l'avènement de la machine dans les affaires humaines sont ceux qui en sont paradoxalement les plus proches, par l'exclusion du cœur de tout débat vital. | | | | |
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| cité | | | Tout bel appel à une meilleure justice se terminait dans le sang. Tout appât du gain sordide faisait avancer la machine sociale. Les défenseurs du genre humain sont, aujourd'hui, tous, dans les affaires, quand ils ne sont pas devenus misanthropes. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le monde libre fut séparé du monde asservi. Aujourd'hui, la frontière entre liberté et esclavage passe à travers chacun de nous. Les mains, le cœur et presque tout ce qui est viscéral vivotent, mécaniques et serviles, et il ne vibrent, dans la zone libre, que les producteurs de bile et de fiel. | | | | |
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| cité | | | Deux idoles possibles : l'expansion ou la fraternisation. La procession de la première : ennui, robotisation, progrès ; de la seconde : enthousiasme, tyrannie, faillite - « Toute communauté, fondée dans l'enthousiasme, finit dans l'imbécillité » - Proudhon. Refuser cette dichotomie, c'est être bête à pleurer ou démagogue à lier, ou les deux à la fois. | | | | |
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| cité | | | L'intellectuel de tous les temps, homme de noblesse et de hauteur, combattait une vérité dégradante et laissait le soin de s'attaquer aux mensonges - aux hommes d'action. Un respect mécanique de toute vérité et un culte de l'action expliquent, aujourd'hui, l'extinction de la race d'intellectuels. | | | | |
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| cité | | | Mon acharnement contre les forts (et le robot, son aboutissement) parachève (?) une longue, et assez stérile, tradition française, où la cible fut : les scolastiques (Descartes), les cléricaux (Voltaire), les gentilshommes (Rousseau), les bourgeois (Flaubert), les intellectuels (mes contemporains). Hélas, vitupérer les zombies - Dieu, le peuple, l'ignorance - est un exercice sans grâce. | | | | |
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| cité | | | Toute la philosophie allemande d'avant Nietzsche préparait le chemin du robot, et paradoxalement ce sont les pires des robots allemands qui ont choisi pour symbole - Nietzsche ! On reconnaît une noble pensée par les catastrophes que déclencherait sa mise en application. « Néron eût été un grand prince, s'il n'eut été gâté par le galimatias de Sénèque » - Ch.Fourier. | | | | |
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| cité | | | La perte du sens du grandiose : les finalités de plus en plus vagues et les moyens, la raison instrumentale, de plus en plus efficaces, le désintérêt pour les commencements. Ces symptômes ont toujours précédé le déferlement de la barbarie. On tenta d'ajouter du lyrisme bleu aux horizons grisâtres ; le résultat - encore plus de gouttes rouges et d'injustice noire. Impasse. Montée inexorable du robot paisible et juste, qui finira par détruire l'homme. | | | | |
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| cité | | | Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert, mais sous lequel on se demande : qui rêve encore aux heures grasses ? Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres ? Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit. | | | | |
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| cité | | | Le Léviathan, de crocodile ou d'hydre, se mua en une brave vache, qui ne s'occupe que de moutons. Mais les seules conceptions productives s'effectuant désormais in vitro, il faut s'attendre à la prolifération de robots producteurs et de robots produits. | | | | |
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| cité | | | De l'importance des sources d'une civilisation : toutes les abstractions européennes remontent à une culture vécue ; toutes les normes du vécu américain remontent aux abstractions fondatrices. On se retrouve auprès de ses sources ; c'est pourquoi le robot est un état naturel outre-Atlantique. | | | | |
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| cité | | | Félicitons ce monde, en train de réussir son pari millénaire - éliminer le bourreau et l'imbécile. La victime et le non-calculateur, une minorité en voie d'extinction, n'ont que le robot, intelligent et au coup de grâce infaillible, pour oppresseur sans états d'âme. | | | | |
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| cité | | | Le hasard et la force brute désignaient, naguère, le gagnant : « de troubles appels à de troubles actions gouvernent le monde » - Goethe - « verwirrende Lehre zu verwirrendem Handeln waltet über die Welt ». Aujourd'hui - l'algorithme et la force élaborée. Sur l'échelle du bien, cette distinction est toujours une chute. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, avec les meilleurs, surchargés de savoir et d'intelligence, elles sont si retentissantes. « On ne peut que déchoir, quand on attrape un moral de vainqueur »** - R.Debray. | | | | |
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| cité | | | Une guerre pour une vraie liberté, que mena pourtant une nation de robots contre un peuple héroïque, - guerre de Vietnam. Une guerre pour un peu plus d'humanité, guerre menée par des barbares modernes contre des barbares moyenâgeux, - guerre d'Afghanistan. Quel journaliste peut se permettre de telles formules incorrectes ? | | | | |
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| cité | | | L'évolution de la civilisation suit celle des rôles, qu'y joue l'homme social. Quand un rôle arrive à sa perfection logique, il s'appelle fonction de robot, et le scénario correspondant - algorithme. Il ne nous reste que quelques ultimes ratures dans ce script triomphant. | | | | |
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| cité | | | La mécanique des rapports humains évinça partout le chaos originel, ce chaud milieu, où je puisse encore respirer. Nietzsche a tout vu de travers : « la civilisation n'est qu'une mince pellicule au-dessus d'un chaos brûlant » - « Kultur ist nur ein dünnes Apfelhäutchen über einem glühenden Chaos ». | | | | |
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| cité | | | Entre la pensée totalitaire (l'Un, la passion, le rêve) et la pensée libre, le choix est libre. Toutefois, le contraire de l'Un n'est pas un multiple libre, mais le hasard d'esclave ; le contraire de la passion n'est pas la raison, mais la mécanique ; le contraire du rêve n'est pas le rythme mais l'algorithme. Leur pensée libre est le grincement du cerveau et le silence de l'âme. | | | | |
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| cité | | | La modernité - le culte de la version courante, le rejet de conversions. Messageries et communication opposées à messages et communions. Le prix occultant la valeur : « L'ère de la facticité, où il ne s'agit plus de valoir, mais de faire valoir »** - Baudrillard. | | | | |
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| cité | | | Leur progression : la morale du sujet, l'éthique de l'individu, la règle du contribuable - l'âme, l'esprit, la machine. De la règle divine, le sage induit une morale humaine ; le sot déduit une régle humaine de la morale de Dieu. | | | | |
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| cité | | | Ce ne sont pas tant ses rides qui empêchent, que je m'éprenne de la liberté, que la peau trop lisse de son image de synthèse. | | | | |
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| cité | | | Le monde, qui sacrifie tout pour la liberté, est voué à la seule technique, ma pique à : « le monde, qui sacrifie tout à la technique, est perdu pour la liberté » - G.Bernanos. | | | | |
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| cité | | | Le contraire de liberté s'appelle passion ; il n'y a pas de liberté spirituelle - qui est toute de passion - la seule liberté respectable est la liberté politique. Le rêve silencieux, cette source de toute passion asservissante, est étouffé par le calcul libérateur et bavard. Lu à la porte d'une chambre d'hôtel ce magnifique écriteau, adressé aux femmes de ménage et exprimant une énigmatique et profonde sagesse : « Le rêve achevé, la voiX est libre » ! | | | | |
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| cité | | | La mystique de la liberté (Berdiaev) est inféconde ; se frotter à son problème (Dostoïevsky) rend stérile ; le pullulement de ses solutions (les libéraux) témoigne de la natalité fulgurante du robot. | | | | |
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| cité | | | La démocratie, c'est la littéralité, la présentation juridique évinçant la représentation lyrique, la critique algorithmique se passant de la topique rythmique - elle est une barbarie glacée du robot. Faut-il pour autant, prôner la barbarie chaude des bêtes pour sauver l'art ? Nos veines coupées appellent la tiédeur liquéfiée plutôt que les brûlots pétrifiés. | | | | |
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| cité | | | Je suis ce que je veux, je suis ce que je peux, je suis ce que je dois - l'homme héroïque, l'homme créateur, l'homme moral. Plus ils sont indépendants, en moi, plus je suis libre. Lorsqu'ils se fondent en un seul personnage, je suis mouton ou robot. | | | | |
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| cité | | | Comment puis-je m'entendre avec les démocrates, ces robots de l'horizontalité ou moutons de la verticalité, si je suis tantôt maître (du verbe que je conjugue) tantôt esclave (de l'émotion qui me subjugue) ? | | | | |
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| cité | | | Je suis esclave de la loi (« nous sommes esclaves de la loi, afin d'être libres » - Cicéron - « legum servi sumus ut liberi esse possimus ») - je deviens robot ; je suis la loi des esclaves (« tu n'es plus esclave, mais fils de la loi » - St-Paul) - je reste mouton. Où l'universel peut-il rencontrer l'existentiel, sans tourner au troupeau ou à la machine ? - dans un souterrain, où j'installe mes ruines souveraines. | | | | |
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| cité | | | L'histoire avait un sens - et présentait un intérêt pour son étude - lorsque la cité tenait un mythe ou une utopie en point de mire, sous forme ethnique, étatique ou civilisationnelle. Depuis que l'histoire n'est plus portée par l'enthousiasme, mais par l'apathie (« Ne pas laisser l'élan devenir enthousiasme ; la vertu est dans l'apathie » - Kant - « Den Schwung mäßigen um ihn nicht bis zum Enthusiasmus steigen lassen ; die Tugend erfordert Apathie »), depuis que les hommes préférèrent la justice robotique et la sensibilité moutonnière, l'histoire n'est pas plus instructive que la météorologie. | | | | |
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| cité | | | Il y a très peu de choses, sur lesquelles le poète ait un avis ; le propre des moutons et des robots est d'en avoir un sur tous les sujets, y compris la bonté, la fraternité, l'amour ou le rêve. La fin de l'Histoire fut signée le jour, où leur avis la-dessus se mît à peser plus que celui du poète. | | | | |
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| cité | | | De la servitude à la liberté : l'absence de choix (mouton), les choix imposés (esclave), les choix calculés en fonction du contexte (robot), les choix atteints depuis le degré zéro de l'existence, de la création, du désir, du goût. Ce niveau primordial surgit à l'endroit, où la croyance se substitue à la raison, il n'est donc pas vide, il est ce « bercail poétique, où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes »* - Bachelard. | | | | |
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| cité | | | Quel fut le premier cadeau, que Zeus le taquin offrit à Europe séduite ? - un robot, Talos, créateur de la police des frontières. On connaît l'aventure de la lignée taurine, le bel avenir de la branche robotique commence à s'éployer sous nos yeux. | | | | |
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| cité | | | Leur misérable révolte naît de l'incompréhension de la déraison conduisant à l'injustice. C'est tout le contraire de la mienne ; trop de raison froide, trop de justice mécanique, crevant les yeux sans larmes. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme se soucie du surhomme, le communisme - du sous-homme, la démocratie - des hommes. À cette triade manque le quatrième élément (selon Dostoïevsky et Nietzsche) - l'homme, jadis au centre de l'humanisme, aujourd'hui évincé au profit du robot, qui prit sa place (comme le mouton s'était substitué jadis aux surhommes et sous-hommes). | | | | |
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| cité | | | La modernité : percevoir l'humanité en tant qu'un troupeau de moutons, sans flamme, et l'homme - en tant qu'un robot, sans drame. Le trépas, dans les deux cas, - avec le front plissé, sans cheveux dressés. Et dire que, jadis, on pouvait encore s'interroger : « Pourquoi est-on si ému à la mort d'un seul ? - la mort d'un seul est bien une mort, celle de deux millions - de la petite statistique » - E.M.Remarque - « Warum sind wir so erregt wegen eines einzelnen : ein Einzelner ist immer der Tod — und zwei Millionen immer nur eine Statistik ». | | | | |
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| cité | | | Les critiques qu'on entend aujourd'hui s'adressent à un professionnel : capitaine d'industrie, politicien, fonctionnaire, avec ses chiffres et ses agendas, jamais à l'homme, avec ses peurs, ses hontes et son orgueil. | | | | |
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| cité | | | Plus qu'à la virulence lyrique de Marx, c'est à l'érudition mécanique de Hegel que le XX-ème siècle doit ses plus horribles holocaustes : toutes ces balivernes sur l'Histoire, la dialectique, la religion, l'État, où tout est minable, tout est contre la liberté imprévisible de l'homme et pour la rigueur toute robotique. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie et la démocratie visent les mêmes normes, mais la tyrannie en prône l'esprit, c'est à dire les valeurs, tandis que la démocratie se satisfait avec la lettre, les lois. L'esprit couvre autant de saloperies collectives que la lettre - de saloperies personnelles. Comment veux-tu être humilié ? En tant que mouton ou en tant que machine ? | | | | |
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| cité | | | L'idéal de la liberté est atteint : le veau d'or se moque et du lion hiératique et du mouton démotique ; l'idéal de l'égalité triomphe : le loup et l'agneau sont assurés de démarrer leur course à partir des mêmes starting-blocks ; quand on s'avisera de se pencher sur la fraternité, on la trouvera tout prête à unir, corps et âmes, les robots que seront devenus les hommes libres et égaux. | | | | |
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| cité | | | Un silence écrasant, étouffant, répugnant, ce silence des politiciens ou des intellectuels d'aujourd'hui sur ce que le monde devrait être ; le déferlement du réel, c'est à dire du marchand, dans toutes les sphères, où, jadis, se croisaient des idées, des utopies ou des rêves ; à la mort du poète, les jurés moutonniers interprétèrent correctement son testament, en léguant tous ses biens au robot. | | | | |
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| cité | | | Autant, propagée dans les cerveaux insensibles, la robotisation est un horrible fléau, autant elle est prometteuse en tant qu'ossature du corps de la cité ; elle permet d'éviter le piège d'une personnification d'un projet fraternel, qui avait toujours débouché sur des boucheries ; ainsi, l'appréhension de R.Debray : « Le malheur de l'universel est qu'il lui faut s'incarner dans une nation, un leader, un parti » n'est plus de mise, pour le malheur des politiciens et pour le bonheur des humbles. Les inspecteurs des impôts assureront, en douceur, la justice matérielle, là où échouèrent, bruyamment et dans le sang, les messies. | | | | |
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| cité | | | De misérables cornichons, comme Popper et Hayek, plus américains que les Américains, voient dans l'écroulement du communisme réel une raison suffisante pour ne prier que sur la libre entreprise, la technologie, l'égalité des chances. Et ils ont raison, dans leur temple - l'immense et silencieuse salle-machines, où calculent et s'agitent des robots libres au cœur éteint. Et moi, j'aurais tort, si je voulais propager mes idées de fraternité charnelle et d'égalité des assiettes en dehors de mon club de gentlemen. | | | | |
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| cité | | | C'est la sueur des fronts des esclaves, esclaves des sillons ou esclaves d'une feuille blanche, et non pas le sang des hommes libres, qui fut la semence de la liberté ; les martyrs n'engendrent que des tyrannies. Le sang, engrais ou lubrifiant, il ne se mêle plus au ruissellement de larmes, ni de sueur, ni d'encre. En version clonage transgénique, la liberté se contente d'arrosage artificiel. | | | | |
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| cité | | | Ils voient dans l'argent un instrument de la liberté. Que Pinocchio, fabriqué par d'autres outils, outils du rêve, paraît vulnérable, face aux robots à la cervelle, mâchoire et entrailles infaillibles, robots sortant de leur outil sans pitié ni honte. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire voudrait, que tout faible pût compter sur la solidarité du fort. « Pour que, si, tombé, tu cries : Camarade ! - la Terre entière se penche sur toi » - Maïakovsky - « Чтоб вся на первый крик : - Товарищ ! - оборачивалась земля ». Mais aujourd'hui, où l'indifférence ne gêne en rien le fonctionnement de l'homme robotisé, celui-ci rejoint le cimetière avec la même paix d'âme que son bureau. Le problème se simplifia, depuis que l'homme devint mouton raisonneur ou robot raisonnant. Et il existeront des préposés aux défaillances, pour que la Terre, en toute bonne conscience, puisse continuer à vaquer à ses saloperies, sans tourner la tête. Qui encore peut dire que « autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif » - Levinas ? | | | | |
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| cité | | | Même si le thème de liberté devint l'apanage du robot, et celui de fraternité s'applique surtout au mouton, celui d'égalité reste difficilement casable, avec deux lectures alternatives : à travers la liberté - l'égalité idéologique, donc minable, ou à travers la fraternité - l'égalité sentimentale et même physiologique, donc humaniste. | | | | |
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| cité | | | Le démocrate se transforme, tout naturellement, en robot : la loi écrite est rédigée en langage algorithmique ; le tyran est déjà un mouton : qui poursuit apprend aussi à suivre. | | | | |
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| cité | | | Le monde complexe, c'est la stabilité de ses sous-ensembles : le réel (l'horizontalité humaine) et l'imaginaire (la verticalité divine), le réel comprenant, à son tour, le rationnel (l'État) et le naturel (l'homme). Dieu étant proclamé mort, l'État s'éclipsant au profit de l'économie, l'homme naturel raidi en robot artificiel, nous sommes livrés au seul réel, compact et irrespirable. De la triade anarchiste - Dieu, l'État, la Propriété - il ne reste que la dernière hypostase. | | | | |
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| cité | | | Dans la liberté, le robot voit un mode d'application de la vérité. Cette vérité appliquée s'appelle machine. La vérité univoque résulte de la liberté appliquée. Le premier élan de la liberté vient toujours d'un beau mensonge. La grisaille de la vérité enveloppe ensuite la liberté incolore ignorant le « délire dionysiaque de la vérité » (Hegel - « bacchische Sinnenlust »). | | | | |
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| cité | | | Ce que vaut une vérité banale s'apprend en prison ou en exil ; la belle vérité, la vérité naissante, se présente comme un beau mensonge. « La vie en liberté n'est qu'une vie de tromperies et de mensonges » - L.Andréev - « Жизнь на свободе есть сплошной обман и ложь ». Oui, le ciel est plus beau, vu à travers les barreaux, mais la liberté amène plutôt la vérité et l'honnêteté, c'est à dire l'ennui robotique. Notre soi a quelques chances de percer à travers des mensonges organiques ; au milieu des vérités mécaniques, il perd ses couleurs et sa vitalité. À moins qu'on décrète : est vrai ce qui palpite, est mensonge ce qui est plat. | | | | |
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| cité | | | Le mouton ne s'intéressait qu'au matériel, tandis que le robot penche nettement pour le logiciel ; en plus, le robot n'a plus de problèmes de digestion. Le veau d'or reçoit l'hommage de ce monde. Même certains ordres chevaleresques suivirent cette idolâtrie : « Quelle époque : la Toison d'or endossée par le veau d'or ! »** - K.Kraus - « Es kommt die Zeit, wo das goldene Vlies vom goldenen Kalb bezogen wird ! ». | | | | |
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| cité | | | Plus on est libre, plus la création est mécanique. La création organique surgit des contraintes, aussi bien de celles des autres que des tiennes propres. La vaste liberté des cerveaux réduit la hauteur des âmes. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie se présente toujours comme une exception, mais les calamités afférentes s'avèrent très rapidement être une règle. La démocratie, même des exceptions sait faire une règle ; mais ce bienfait social, appliqué à l'homme, en fait un robot, ce qui est surtout une calamité pour un créateur, qui est toujours un tyran. | | | | |
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| cité | | | L'intérêt social de l'homme éclipsa son intérêt vital ; au mouton, on pouvait faire ressentir ce dernier, pas au robot. « Les hommes sont si bêtes, qu'il faut les traîner vers le bonheur » - Bélinsky - « Люди так глупы, что их насильно нужно вести к счастью ». En plus, ils sont aujourd'hui si intelligents, qu'aucun malheur d'autrui ne perturbe leurs calculs. Goethe : « Comment protéger la foule contre la foule ? » - « Wer beschützte die Menge gegen die Menge? » - est étonnamment grégaire. | | | | |
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| cité | | | Dans les pays où règne l'arbitraire, les hommes semblent de bois ; là où la loi est maître, les machines semblent avoir une âme, à laquelle ne manque que l'émotion, celle qui est de trop aux hommes des caprices. Malheureusement, l'action, souvent, leur fut également de trop. Mais plus la parole et la justice sont accessibles à l'homme, plus on sent, dans sa voix, des intonations et des intentions des machines. | | | | |
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| cité | | | Dans une nation barbare, n'est éloquent que le mugissement du peuple ; chez les nations évoluées, c'est son silence. Ce sont des moutons sans cervelle ou des robots sans cœur ; le premier n'est sympathique que silencieux, le second - que ronronnant. | | | | |
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| cité | | | Leurs leaders connaissent le chemin, le suivent et le montrent. Seulement, ils ignorent eux-mêmes, qu'ils marchent sur des sentiers battus ou dans des circuits robotiques. Le seul guide, qui m'intéresse, est celui qui me montre ou m'attire vers mon étoile. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique devint bien réelle, seulement elle changea de genre ; de fable elle se mua en mode d'emploi ou manuel de références, à usage des robots gouvernables. C'est de la ringardise romantique que de ronchonner : « La liberté politique est une habile fable, inventée par les gouvernants pour endormir les gouvernés » - Napoléon - tous veillent, aujourd'hui, et personne ne rêve. | | | | |
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| cité | | | Les industriels, les footballeurs, les avocats dormiront tranquilles, dans cette humanité des robots, respectueux de l'égalité des droits. Plus l'écart-type baisse, dans le domaine des goûts, plus servile et tolérante devient la jugeote populaire, face aux écarts monétaires. Dans cette mentalité, on voit la genèse des pauvres en esprit, des assoiffés de et des persécutés pour la justice. Les âmes étant, aujourd’hui, éteintes, la diatribe d’Héraclite : « Que la richesse ne vous fasse pas défaut, afin que l’indigence de votre âme se découvre » est passée à côté de la plaque. | | | | |
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| cité | | | Ils se plaignent du retard, pris par le développement spirituel, comparé avec le foudroyant progrès matériel. Un sot est, à ses yeux, toujours entouré d'imbéciles, et de plus en plus désespérants. Le monde est sursaturé de spiritualité au même point que de mécanique, c'est le rêve qui se raréfie sur les horizons des hommes. | | | | |
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| cité | | | Avec la disparition des saintes huiles et des bûchers, le sacré perdit en solennité et, partant, en épouvante. L'esprit chevaleresque et la vilenie se retrouvèrent en complicité mécanique, puisqu'ils comprirent la leçon : « Oignez vilain, il vous poindra. Poignez vilain, il vous oindra » - Rabelais. Le poète oint n'a plus personne à poindre. | | | | |
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| cité | | | L’universel n’est pas unidimensionnel ; ses versions s’adressent aux moutons, aux robots, aux poètes, et ses valeurs seraient exprimées respectivement, en nombres, en algorithmes, en rêves. Dans la sphère politique, le communisme entraîna dans sa chute toute universalité poétique ; le mouton et le robot s’en réjouirent. | | | | |
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| cité | | | Leur sordide liberté fait marcher les salles-machine, elle ne fait pas danser nos fibres patriotiques, qui, jadis, trouvaient écho dans les chaumières et dans les châteaux. « Fini le patriotisme : argent libre, amour libre, église laïque libre, dans un État laïc libre » - Joyce - « No more patriotism. Free money, free love and a free lay church in a free lay state ». Dans votre laïcité robotique, les programmes et projets remplacèrent les prières. | | | | |
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| cité | | | Dans des bistrots parisiens, vous dénoncez le pouvoir des génocideurs de l'espèce, tandis que vous faites partie de ces génocideurs du genre d'homme, enterré depuis belle lurette dans son ghetto du rêve (on ne nomme homme que celui qui s'élève au-dessus de sa race). S'exerçant sur les machines, votre pouvoir ne porte plus de traces de vie. Votre vie, votre espèce et votre race s'évaluent en pesanteurs et non en grâces. | | | | |
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| cité | | | Si tu hurles, aujourd'hui, avec les loups, ce n'est plus pour interpeller la lune, mais bien pour réclamer ta part du butin. « L'homme est un loup pour l'homme ; la femme encore plus loup pour la femme ; le clerc, pire que loup pour le clerc » - Plaute - « Homo homini lupus ; femina feminae lupior ; clericus clerico lupissimus ». Heureux temps, où l'homme n'était pas encore un clerc intégral ! « Homo homini Deus » (Hobbes) est une obsolescence raillée par les meutes. | | | | |
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| cité | | | L'aubaine pour le robot - le droit de faire ce que la loi permet - la liberté robotique. On ne prouve sa liberté que par des raisons des transgressions, par le choix de rythmes défiant les algorithmes. Tant que ce sont les loups qui rédigent les lois, les agneaux peuvent remercier le sort de n'être que des vaches à lait. Quand les agneaux s'y mettent, ils réduisent tout le monde en ânes, caméléons ou perroquets. | | | | |
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| cité | | | Tout problème social a trois solutions : au nom de moi, au nom de toi, au nom de nous. Les deux premières laissent de la place au mystère, à la fraternité, au sacrifice ; la troisième ouvre la voie royale aux robots que nous deviendrons. | | | | |
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| cité | | | Le contraire du robot présentiste, aux yeux toujours écarquillés sur le souci de ce jour, est le révolutionnaire, au regard tourné vers l'inexistant - le regard, bouleversé et compatissant, sur le passé, le regard, fraternel et caressant, sur le futur. « Une révolution est une lutte entre le passé et le futur » - F.Castro - « Una revolución es una lucha entre el pasado y el futuro » - ce n'est pas une lutte mais une complémentarité, pour constituer l'axe révolutionnaire. | | | | |
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| cité | | | Ils veulent que le droit des motions l'emporte sur le devoir des passions. En l'emportant, le droit expulse les passions et finit par ne plus s'en souvenir. Le droit est dicté par des passions utilitaires assagies. La liberté somptuaire édicte, parfois, d'étranges droits à l'esclavage d'une vraie passion, mais son champ d'application est ravagé par le robot. | | | | |
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| cité | | | Jadis, la loi prescrivait l'unité des moutons ; aujourd'hui, elle impose la fraternité des robots. Le sacré, lui, est hors-la-loi. | | | | |
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| cité | | | Quelle foule fut plus abjecte, la soviétique ou la nazie ? Celle que la peur paralysait ou celle qui ignorait la peur ? Les moutons se laissant traîner vers l'abattoir ou les robots exterminateurs ? Tout compte fait, la peur ne modifie pas grand-chose dans la nature innée de toute foule, et Spinoza : « La foule est terrible, quand elle est sans crainte » - « Terret vulgus nisi metuat » - aurait pu écrire - « sans ou avec crainte ». | | | | |
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| cité | | | Où le progrès est possible régnera, ou règne déjà, la machine. Le goût et le style ne naissent que là, où tout progrès est absurde. L'élargissement du possible est un progrès, mais pas son haussement. | | | | |
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| cité | | | Parmi les plus zélés de l'aspiration néfaste à devenir scientifique se trouvent les barbares. Jadis, la barbarie d'esprit conduisait à la barbarie du corps ; aujourd'hui, la barbarie d'âme engendre une civilisation de raison - le mouton du sentiment dégénérant en robot de la pensée. | | | | |
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| cité | | | Le caprice solitaire et la qualité salutaire, ces signes de la verticalité, disparurent, face au culte solidaire de l'organisation horizontale et de la quantité. | | | | |
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| cité | | | Ce qui prouve, que le sacrifice et la fidélité sont des mouvements innés et divins, c'est le besoin qu'éprouve aujourd'hui le loup de faire des sacrifices, le jour de kermesses ou grand-messes, et le mouton - de rester fidèle au troupeau, tout en proclamant de ne plus en faire partie. L'agneau et le bouc émissaire sont des poses surannées, dont rêvait l'ange, avant de sombrer en elfe robotisé. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans n'aiment ni la vérité ni la justice, proclament les sots doctes. Tandis que la faute des tyrans est justement d'aimer ce qui ne doit être que prouvées et codifiées, en toute impassibilité, tâches de robots. Les tyrans-robots n'existent qu'en science-fiction. Tous les tyrans sont des moutons par esprit, suivant leurs états d'âme de loups et écoutant leurs instincts d'hyènes. | | | | |
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| cité | | | De la différence entre, jadis, le troupeau chaotique de moutons et la société d'aujourd'hui, ce réseau social de robots : on n'a plus besoin de chiens de garde, qui surveillent, aboient ou mordent, quelques robots de plus suffisent, silencieux, corrects, infaillibles, exécutant un algorithme, écrit dans le même langage que les tâches gestionnaires, productives ou créatives. | | | | |
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| cité | | | Le combat entre le fort et le faible - thème central et de Marx et de Nietzsche ; mais pour le premier, il se déroule entièrement en dehors de l'homme, au milieu des hommes, sous forme d'une lutte des classes ; chez le second, il est entièrement intérieur à l'homme, où le sous-homme fait toujours son travail de sape ; tous les deux sont pour la victoire du fort : le premier - en rendant fort le faible actuel, le second - en surmontant l'homme banal, en soi-même. Aujourd'hui, les hommes triomphèrent, à l'extérieur, et le sous-homme - à l'intérieur ; l'homme est remplacé par le robot, et le surhomme - par le mouton le plus habile ou chanceux. | | | | |
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| cité | | | La liberté, c'est l'intelligence qui ne s'est pas encore câblée, laissant un intervalle entre l'excitation et la réaction. Les hommes avancent, inexorablement, vers l'esclavage final, où l'on n'aura que des réflexes intelligents. | | | | |
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| cité | | | Le mouton suit ce que veut son instinct sourd ; le robot exécute ce que peut son algorithme monotone ; l'homme libre tâte ce que vaut la voix palpitante du bien. Mais les deux premières espèces prétendent, elles-mêmes, être libres : « Être libre, ce n’est pas pouvoir faire ce que l’on veut, mais c’est vouloir ce que l’on peut » - Sartre. La liberté ne se mesure qu'à l'échelle verticale du valoir (la noblesse et le talent) ou du devoir (la fidélité et le sacrifice) ; le vouloir (l'instinct ou la violence) et le pouvoir (la force et l'inertie) appartiennent à l'horizontalité. | | | | |
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| cité | | | Ceux qui dénoncent le plus fort la nocivité des idéologies, en matière des libertés, prônent, en toute conscience tranquille, l'idéologie méritocratique de l'abjecte inégalité. Autant le mouton veut l'égalité des goûts, autant le robot veut l'inégalité des menus. L'homme y perd et en science et en conscience. | | | | |
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| cité | | | Cette société oublia les sources de l'homme et se désintéressa des finalités des hommes : tout son dynamisme est dans le changement de versions courantes de logiciels, de types d'imposition, de mariage ou de budgétisation, d'ingrédients alimentaires, picturales ou électroniques. Tandis que le culte des commencements consisterait peut-être dans la joie de peindre des caps et des destinations, à ne pas suivre des pieds, mais seulement du regard, pour s'émouvoir et s'humaniser. | | | | |
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| cité | | | Le même besoin, traduit en langues aristocratique ou démocratique : rêve ou amusement. L'élégance et la lecture ou bien le sport et l'ordinateur. Image en puissance ou image préfabriquée. | | | | |
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| cité | | | Dans cette société sévit l'arbitraire, et dans celle-ci apaise la loi. L'homme, avec la même présence de vertus et de vices, vit d'inquiétude et de honte, dans le premier cas, ou bien se repaît de conscience tranquille, dans le second. Un malheur moutonnier, un bonheur robotique. Le E.Jünger centenaire, avec ses dernières paroles : « Ma lecture approfondie de Dostoïevsky me rendit susceptible aux rêves inquiets » - « Meine intensive Dostojewski-Lektüre macht mich für unruhige Träume anfällig » - découvrit la saine inquiétude. | | | | |
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| cité | | | L'éviction de charlatans et d'intolérants - explication première de l'intronisation du robot. | | | | |
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| cité | | | Et si l'homme fut prévu pour être une espèce d'hyène, et seule la civilisation fît, que nous nous évertuassions à défier le serpent, la colombe ou le mouton ? Lorsque j'y pense, je pardonne tout au robot. | | | | |
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| cité | | | Être à égale distance de tout, sans bonne hauteur, peut être encore plus médiocre que de pencher d'un seul côté. Dans la contemplation de la lutte : accepter ou rejeter, bâtir ou contempler, expliquer ou s'éberluer, - seule une bonne hauteur te permettra de reconnaître le plus défaillant, pour le rejoindre à temps ! « Le triomphe de l'art est d'être capable de faire de la cause la plus faible la cause la plus forte » - Protagoras. Dans un haut combat, c'est à dire dans celui, où ne figurent ni la vérité ni la mécanique, la sophistique est nettement plus digne et noble que la dogmatique. | | | | |
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| cité | | | Être révolté, c'est vouloir être autre qu'on n'est ; on y réussit presque toujours, pour devenir, en bout de piste, machine ou troupeau, c'est-à-dire rien. Être résigné, c'est désirer ne pas se séparer de soi, qui est le seul tout tolérable. | | | | |
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| cité | | | Quel philosophe est considéré aujourd'hui, par les instances académiques, pur et authentique ? - celui qui remâche infiniment les inepties de Spinoza, Hegel, Husserl. Imaginez l'horreur d'un État, qui serait dirigé par de tels bavards ou robots ! Ce fut pourtant le rêve de Platon. | | | | |
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| cité | | | Aucune force extérieure ne peut nous priver de notre liberté intérieure ; celle-ce ne se perd qu'en suivant soit l'inertie moutonnière, soit l'algorithme mécanique. Ceux qui sont déjà tout près du mouton ou du robot pensent qu'« il est aisé d'écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de l'homme » - Tagore. | | | | |
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| cité | | | Au cosmopolitisme stoïco-chrétien et à l'internationalisme socialo-communiste succéda le globalisme des marchands. À la prière et au chant succéda le hurlement des traders et le silence des machines. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique prend appui sur la fidélité collective à la Loi rationnelle ; la liberté personnelle – sur le sacrifice intime de ses intérêts rationnels. Aucun point commun entre ces deux phénomènes, tout les oppose. Sauf chez les robots, qui les calculent et les implémentent. « Il n'y a pas deux libertés, une liberté 'civile' et une liberté 'intérieure'. Il n'y a qu'un libre arbitre » - Ricœur. | | | | |
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| cité | | | Ils agissent en robots collectivistes ou raisonnent en esclaves intimistes : « On ne gagne pas la liberté, au milieu d'une foule, on l'y perd » - Chafarévitch - « В толпе свобода не реализуется, а теряется ». Avec une tête et une société bien faites, les libertés politique ou spirituelle, celle des buts et celle des contraintes, sont faciles à gagner et à maintenir ; il reste la liberté des moyens, la liberté que procure ou en prive l'inégalité matérielle, cette honte, qui arrange tout le monde. | | | | |
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| cité | | | La culture est ce qui permet de prendre de haut la nature, la vérité et la liberté, tout en les maîtrisant. Et l'enseignement de langues anciennes et d'Histoire de philosophie, tant qu'il s'adressait aux élites, taraudées par le beau et le juste, en fut l'un des piliers. Mais depuis que le bouseux repu envahit l'école, il vaut mieux oublier le latin et enseigner l'écologie, le marketing et le traitement de textes, pour que triomphent la nature, la vérité et liberté mécaniques. En tout cas, la culture est condamnée, comme tout ce qui est organique. | | | | |
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| cité | | | Il faut préférer l'État moderne, transparent et mécanique, à l'État ancien, opaque et organique, et donc plus soumis aux exaspérations des peuples ou aux maladies des élites. Plus claire est la loi, plus nonchalantes sont les foules aux stades et dans les syndicats. Moins de sang dans les rouages étatiques, plus la qualité de l'encre pathétique comptera face à celle du sang sympathique. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas la portée ou la pertinence de leurs descriptions qui me fait ricaner des scientifiques, des journalistes ou des phénoménologues, mais la misère de leurs expressions. C'est comme les rapports entre la liberté et la justice : sans la justice fraternelle, la liberté fait partie de la mécanique. | | | | |
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| cité | | | Le degré de liberté est mesuré soit par son rayon soit par le choix de son centre. Le rayon n'en est que hasard ; c'est au centre que se dessinent mes trajectoires discontinues. Au rayon d'action, et même au rayonnage des acquisitions, il faut préférer le rayonnement, à l'origine de mes ombres picturales. La liberté se mesure en chaleur émise ou réfléchie, plutôt qu'en superficie circonscrite. Ni la lumière, dont ma liberté y dresse des ombres, ni l'amplitude de mon orbite ne sont à moi ; mais c'est à moi de créer une atmosphère, dans laquelle une vie, c'est à dire la liberté, est possible. | | | | |
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| cité | | | Tant que l'homme imitait le loup, l'âne, le mouton, la chouette ou le rossignol, on pouvait le traiter d'animal politique (Aristote), mais mué en robot, dans une société où ce n'est plus la politique mais l'économie qui règne, il devint matière première presque minérale, sans réflexes, sans instincts, mais maîtrisant à fond son rôle dans un algorithme mécanique. | | | | |
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| cité | | | Ce qui est horrible, ce n'est pas tant l'absence d'une vision eschatologique de la cité, mais que cette absence est peut-être justifiée. L'avenir des hommes ne serait ni fraternité ni créativité, mais routine intermédiaire. | | | | |
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| cité | | | L'animal politique, le fabricant d'outils - quand je lis ces pénétrantes définitions de l'homme, faites par Aristote et Franklin, j'y reconnais tout de suite le mouton et le robot modernes. | | | | |
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| cité | | | Il n'y a plus ni anges ni démons, pour les combattre, au nom des valeurs du ciel. Il n'y a plus que des robots-oppresseurs et des robots-opprimés, qui se chamaillent au nom des valeurs robotiques communes. | | | | |
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| cité | | | Trois sortes de libertés qu'on exerce hors de soi : la politique, l'intellectuelle, l'économique. La société robotique assure parfaitement la première ; l'instinct moutonnier rend invisible et inaccessible la deuxième ; la troisième est la seule qui mérite encore de la considération, mais seuls les Scandinaves, pour qui la liberté, c'est l'égalité matérielle, s'en rendent déjà compte. | | | | |
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| cité | | | On instaure une démocratie grâce à l'héroïsme du non, que jettent les hommes à la face d'une tyrannie ; la démocratie se maintient grâce à la bassesse du non, que lui opposent les moutons repus et les robots trapus. Dans une société démocratique, le oui est propre des moines, des clochards et d'autres solitaires. | | | | |
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| cité | | | La dégénérescence ne naît ni de la lutte entre les forts et les faibles, ni de la domination de l'une de ces classes, mais plus sûrement de l'entente spirituelle entre elles : les faibles reconnaissant aux forts le mérite et les privilèges qui en découlent, les forts adoptant le goût des faibles, les deux ignorant envies et mépris. Ni esclaves ni maîtres, aux sentiments véhéments, – mais robots passifs et robots actifs, aux instincts apaisés. | | | | |
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| cité | | | Mes ruines, ma statio la plus dramatique, au-dessus de leurs unde venis ? ou quo vadis ? Elles seraient une espèce de royaume des cieux évangélique, celui qui émerge par la violence. Il est très instructif que, dans la logorrhée phénoménologique, violence s'oppose à discours, comme une parabole s'oppose à la litanie, une forme haute - aux bas-fonds, les ruines - aux casernes. Le totalitarisme philosophique rendait la pensée - moutonnière ; mais plus on introduit de la démocratie dans la pensée, plus robotisée en ressort celle-ci ; seule l'aristocratie la rend personnelle et libre. | | | | |
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| cité | | | La multiplication du nombre de consciences tranquilles est le trait psychologique le plus original de notre époque ; l'équivalence, ressentie entre le respect du droit écrit et le sentiment d'innocence, en est l'origine. Jadis, pour se prendre pour savetier ou prince (Locke), il suffisait de consulter son corps ; l'âme de tous penchait du côté du savetier, puisque l'abus et la mauvaise conscience furent le lot de tous. Depuis l'abolition de tout privilège princier, on ne reconnaît plus que les catégories de citoyen et de contribuable, qui font de nous robots sans âme. | | | | |
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| cité | | | Dans tout discours, concernant la vie de la cité, il y a une part du constat (diagnostic d'une crise), une part de l'appel (à l'action motivée), une part de la métaphore (tableau exalté) - travail robotique, exécution moutonnière, création artistique. Dans la cité antique domina la vision artistique ; jusqu'au XX-ème siècle, le rythme grégaire fut déterminant ; aujourd'hui, nos politiciens suivent, aveuglement et sourdement, l'algorithme robotique. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes auraient dû dénoncer les ravages sentimentaux de la machine intra-humaine et rester indifférents à l’évolution irrésistible de la machine extra-humaine. Mais ils se comportent en vierges effarouchées lorsqu’un politicien déclare aimer la machine entrepreneuriale ou un autre lui trouver une âme : « La nouvelle la plus terrifiante du monde » - Deleuze. Ah qu’un Chateaubriand ou un Lamartine hautain et ironique nous manque ! | | | | |
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| cité | | | Comment appelleriez-vous l’être qui n’agirait que selon la dictée de la raison (dictamina rationis) ? - oui, ce serait bien un robot. Mais c’est ainsi que Spinoza définit l’homme libre ! | | | | |
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| cité | | | Aux dieux sanguinaires, le nectar et l’ambroisie, symbolisant une mort vaincue et une vie immortelle, servaient de poudre aux yeux, tandis que leur vraie pitance, c’était la fumée des victimes, immolées sur les autels sacrés. Aujourd’hui, les dieux renoncèrent à l’immortalité et se succèdent, par versions courantes jetables ; leur autel, c’est le marché aseptisé, aucune pollution olfactive ou sonore n’en émane ; les victimes consentantes graissent ou refroidissent les circuits d’un Moloch impassible ; les dieux et les hommes, tous, – robots pré-programmés. | | | | |
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| cité | | | Des sentiments noirs – l’indignation, le mépris ou l’indifférence - sont inévitables, ce qui fait de nous hommes de gauche, de droite ou du marais. C’est notre enfance qui détermine notre profil, en fonction du milieu de nos regards : la réalité humaine (conflits, orgueils, jalousies), la réalité surhumaine (contes de fées, rêves, solitudes), la réalité inhumaine (routines, conformismes, platitudes). Ma première enfance passa dans le deuxième milieu, dans l’immensité des forêts, des livres, des montagnes et des chants de ma mère. Le mépris de ce qui est sans relief ni mélodie fit de moi un homme de droite, ce que j’appris un demi-siècle plus tard, ayant vécu dans la certitude de faire partie des extrémistes de gauche… | | | | |
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| cité | | | Plus on se méfie des rêves de Th.More et plus on se fie aux calculs d’A.Smith, plus assurés sont le progrès économique et le déclin éthique ou poétique. « La race la plus stupide et immonde est celle des marchands » - Érasme - « Est omnium stultissimum et sordissimum negotiatorum genus ». Au pays du robot infaillible, l’intelligence est sans importance et la noblesse – sans pertinence. | | | | |
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| cité | | | La liberté n’est plus à défendre, ce qui est une des raisons d’installation du robot dans les têtes démocratiques. Jadis, on était homme, dans la mesure où l’on prenait part à la liberté, et c’étaient des héros, des poètes, des rebelles ; aujourd’hui, ce sont des cambrioleurs, des kamikazes, des fraudeurs. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique s’exerce à la lumière de la Loi, à laquelle adhère mon soi connu, comme ceux des autres ; la liberté éthique ne se manifeste que dans les ténèbres de mon soi inconnu. Pour celui qui écoute son âme, dans la seconde liberté, la plus belle, perce le Bien ; dans la première liberté, la mécanique, ne s’impose que le Vrai géométrique ; « L’homme, qui est conduit par la raison, est plus libre dans la cité que dans la solitude, où il n’obéit qu’à lui-même » - Spinoza - « Homo, qui ratione ducitur, magis in civitate, quam in solitudine, ubi sibi soli obtemperat, liber est ». | | | | |
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| cité | | | Le nazisme s’adressait à la bête, et le bolchevisme – à l’ange ; mais l’homme passionné est une fusion indissoluble des deux, d’où l’identité des résultats – la terreur, l'extermination d'indécis ou d’indésirables. Heureusement pour l’humanité, les passions disparurent de la scène politique ; et l’homme serein se présente désormais comme une paisible cohabitation du mouton et du robot. | | | | |
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| cité | | | Il n’y a plus de tyrans individuels, avec une tyrannie imposée, mais un nouveau tyran, collectif celui-là, s’y est substitué – le public, son opinion, son jugement – une tyrannie involontaire, acceptée de bon cœur par toutes les élites. Tout y est évalué en chiffres – nombre de juges, de lecteurs, d’auditeurs, tirages d’impression, bilan des ventes. « Se soumettre au pouvoir ? Au peuple ? Ça revient au même » - Pouchkine - « Зависеть от властей, зависеть от народа — Не всё ли нам равно? ». | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie moderne, l’instinct grégaire transforme l’homme en machine, ce qui ne fait qu'agrandir la salle-machines qu’y devint la vie sociale. Sous une dictature, c’est autrement plus dramatique : « En s’attroupant, les hommes perdent leur visage, pour devenir un troupeau d’abord et ensuite - une meute » - Tsvétaeva - « Когда людей, скучивая, лишают лика, они делаются сначала стадом, потом сворой ». | | | | |
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| cité | | | L'idée communiste m'est d'autant plus sympathique que, depuis l'effondrement de l'URSS, elle fut, sur-le-champ, abandonnée par tous, tandis que l'idée national-socialiste continua à intriguer des rêveurs comme Heidegger, qui apercevait une folle parenté entre américanisme et bolchevisme. Le communisme, contrairement aux autres, n'est pas une voie, mais un regard. Toutefois, la voie est aussi facilement robotisée par les pieds que le regard - moutonnisé par la cervelle. « L'Amérique, l'étable de la liberté, habitée par des goujats de l'égalité » - Heine - « Amerika, der Freiheitsstall, bewohnt von Gleichheitsflegeln ». | | | | |
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| cité | | | Le mouton se calme par l'égalité, le robot s'excite de la fractalité avec les autres. Sur les chemins périmés - l'exclusion de circuits solitaires ; sur les chemins programmés - l'inclusion de circuits solidaires. | | | | |
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| cité | | | Dans une société inégalitaire, la fraternité ne peut s'établir qu'à travers la honte ou la révolte avalées ; et puisque la honte du fort et la révolte du faible disparaissent, l'avenir appartient à la solidarité des robots. | | | | |
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| cité | | | La démocratie n’a rien à voir avec la profondeur du savoir ou avec la hauteur du valoir ; sa meilleure assise, c’est la platitude – se fier aux yeux calculateurs, se méfier des regards adorateurs. L’exemple de l'horreur communiste l’illustre bien : « Le communisme est descendant du christianisme, de la hauteur du regard sur l’homme »** - Dostoïevsky - « Коммунизм произошёл из христианства, из высокого воззрения на человека ». | | | | |
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| cité | | | Les révoltes des défavorisés devinrent aussi mécaniques que l’arrogance des favorisés – la conscience tranquille des forts et l’émeute sans conscience des faibles. | | | | |
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| cité | | | Les drames dans le domaine public devinrent banals ou ridicules ; les drames privés, depuis deux siècles, furent beaucoup plus particuliers ou nobles. Mais depuis que le privé machinisé s’identifia avec le public normalisé, partout règne la foule sans grâce, sans classes, sans races. Forts ou faibles, riches ou pauvres, intelligents ou bêtes – tous professent les mêmes goûts collectifs. Ni élites ni bas-fonds – moutons inconscients ou robots programmés. | | | | |
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| cité | | | La maladie de l’homme, c’est l’ignorance ; la maladie de la société, c’est l’autoritarisme. Jamais, l’homme et la société ne se portaient aussi bien qu’aujourd’hui : l’homme a l’infaillibilité de la machine, et la société canonisa les normes consensuelles. C’est bien d’une santé, et non pas d’une maladie, que parle Adorno : « La robotisation de l’homme n’est pas une maladie humaine, mais sociétale » - « Die Mechanisierung des Menschen ist keine Krankheit an den Menschen, sondern die der Geselleschaft ». | | | | |
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| cité | | | La généalogie d’Hitler et de Staline – Néron avec un téléphone ou Gengis-Khan avec une idéologie - visions a posteriori ou a priori de Cioran et de Tolstoï. Le futur monstre sera guidé par une voie robotique ou une voix moutonnière. La formule chérie de Staline, ennemi du peuple, fut appliquée, pour la première fois, à Néron (hostis publicus) ! | | | | |
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| cité | | | De bonnes leçons politiques : ne pas promettre un ciel à la terre, ne pas compter sur les étoiles pour éclairer nos ateliers, ne pas rêver sur les engins de calcul. Et l’on finit par comprendre que le métier d’un politicien, juste et efficace, est, sur tous les points, semblable à celui d'un comptable. | | | | |
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| cité | | | Potentiellement, l’homme peut avoir deux visages – celui d’une bête sociale et celui d’un ange solitaire. Dans les démocraties, on jugula les mauvais instincts de la première et inventa de mauvais rêves pour le second, ce qui eut pour effet que la bête se civilisa, tandis que l’ange se déculturisa. L’absence de l’ange rapprocha l’homme du robot. Dans les tyrannies, la solitude est impossible ; l’homme y est condamné à être une bête tribale, un mouton. | | | | |
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| cité | | | Après une tentative sanguinaire d’introduire une tyrannie moutonnière, on se dirige vers une démocratie robotique, pacifique. Et les robots et les moutons, en revanche, pourraient partager leur indignation avec cette vue anachronique : « Le monde tend vers l'angélisme, et il n'a jamais été plus satanique » - M.Serres. | | | | |
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| cité | | | L’Histoire est une suite chaotique d’événements imprévisibles ; aucun oraculat rationnel ne se réalisa. De pitoyables tentatives d’y déceler quelques lois - les galimatias, hégélien (sur la prédétermination historique d’avant et d’après l’avènement du Christ) ou marxiste (sur le caractère absolu de la lutte de classes), - s’évaporèrent. Néanmoins, la robotisation des hommes, suivie de celle des civilisations, aboutira, un jour, à l’élaboration d’algorithmes infaillibles, déterminant les parcours des machines désanimées que deviendront les acteurs de l’Histoire. Pourvu qu’un feu nucléaire n’éteigne pas tout signe de vie sur notre planète infortunée. | | | | |
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| cité | | | O.Spengler et Cioran, bercés et aveuglés par d’obscures lueurs orientales, voient et proclament les crépuscules européennes. Ils n’y voient que la décadence et l’affaissement. Ils ne veulent pas reconnaître que l’essor, chez les autres, est celui de la moutonnaille ou de la robotesque, tandis que l’individualisme européen préserve une saine dose d’humanisme, dans sa civilisation, et un bon goût pour la beauté, dans sa culture. Quant à la disparition des âmes et à la promotion de la masse au grade de juge suprême, c’est un phénomène mondial, qui, à l’échelle relative, ne dégrade pas l’Europe. | | | | |
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| cité | | | L’oppression, le fanatisme, les pestes menaçaient surtout nos corps ; la mécanisation des esprits, aujourd’hui, étouffe nos âmes, et cette épidémie paraît être irréversible et incurable. | | | | |
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| cité | | | Le parcours amphigourique, absolutiste et sanguinaire – hégélianisme, communisme, fascisme – une fois démasqué, aboutit à l’émergence de l’homme libre, noble et seul. Le parcours ironique, personnel et débonnaire – voltérianisme, grégarisme, présentisme – une fois triomphant, installe la foule dans les têtes des hommes interchangeables, mesquins et … rebelles. | | | | |
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| cité | | | On ne peut pas appeler foule un réseau social de robots. La réactivité de ce réseau devint si impitoyable, que tous les intellectuels circonspects se conforment à ses attentes. Les avis des élites complices devinrent aussi anodins que ceux des concierges. Ce que Valéry dit sur les moutons s’applique aux robots : « Si tu prêches par l’exemple, tu engendres du mouton ». | | | | |
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| cité | | | Crépuscules de la beauté, grisaille des pensées, le tout invariant enseveli sous les tas difformes - tel est le tableau effrayant de cette époque sans mystère, sans noblesse, sans hauteur, époque-fossoyeuse définitive de l’art expiré. Extraire la beauté mystérieuse (Baudelaire) devint stérile car ne trouvant aucun spectateur ; tous sont tournés vers la réalité banale, ennuyeuse, laide. | | | | |
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| cité | | | La société robotisée sacrifie le ciel pour sauver la terre ; ce qui est compréhensible, après tant de débâcles des tentatives de sacrifier la terre pour sauver le ciel (le christianisme ou le communisme). | | | | |
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| cité | | | Les tyrannies eschatologiques prônent des révolutions dans les commencements et peignent les avenirs radieux, tandis que le progrès socio-économique ne dépend que de la liberté de l’évolution, du développement encadré par la loi, vers l’état inertiel. L’état né (dernier) ne tient jamais les promesses de l’état naissant (premier). | | | | |
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| cité | | | On n’entre plus dans l’avenir à reculons, ne quittant pas des yeux les mythes du passé ; c’est sous nos pieds que tous les regards s’arrêtent pour ne fouiller que le présent, réduit aux chiffres. | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| cité | | | Les larmes, que la chute du mur de Berlin provoqua chez les âmes sensibles, ne seraient pas dictées par la seule joie d’accueillir la liberté, mais aussi, et même davantage, par la tristesse de voir le plus noble idéal humaniste, la fraternité des humbles, s’écrouler. Les hommes sans larmes, en furent les premiers profiteurs. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le progrès de la raison signifiait l’éloignement de l’homme du mouton ; aujourd’hui – son rapprochement avec le robot. | | | | |
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| cité | | | Finis les hommes du devoir existentiel, du vouloir essentiel, du pouvoir substantiel, c'est le valoir industriel qui les réduisit tous en robots. | | | | |
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| introduction hommes | | | HOMMES : Les hommes ont tenté toutes les formes de cohabitation : meute, bande, volée, clan, club, caste, pub, secte. Leur préférence alla finalement à troupeau, car marcher, bêler et paître résument mieux leurs besoins que les ailes, les mots, les rites et les soifs. Le berger, aujourd'hui, n'est ni prêtre ni roi ni peuple, c'est un mouton comme tous les autres : le même regard vers le bas, le même goût pour l'ivraie, la même quiétude d'âme faute de brebis égarées. Le mouton individualiste et égoïste s'appellera robot. | | | | |
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| chœur hommes | | | NOBLESSE : Les hommes acceptent tous les privilèges matériels, mais regimbent devant tout privilège spirituel, contre toute forme d'aristocratisme d'âme. Jadis, l'aristocrate fut avec les hommes qui prient, contre l'homme qui s'abêtit. Aujourd'hui, il aimerait mieux être, avec l'homme, plus près de la bête plutôt que, avec les hommes, se compromettre avec les machines. | | | | |
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| chœur hommes | | | CITÉ : La cité devint si mécanique qu'on oublie parfois qu'elle fut créée par les hommes. Les hommes en entretiennent les maternités et mouroirs, mais c'est le robot qui assure le reste des vies préprogrammées et interchangeables. Aucun tonneau, aucune ruine ne seraient plus tolérés comme habitat près des forums coquets aseptisés. | | | | |
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| chœur hommes | | | DOUTE : L'homme fut synonyme des hommes, tant que leurs doutes respectifs étaient d'une même ampleur. L'homme ne sait plus où placer son encombrante indécision, les hommes affichent leurs certitudes avec une paix d'âme inégalée. Pour la première fois dans l'histoire, la destinée des hommes est bien comprise - devenir des machines infaillibles et insensibles. | | | | |
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| chœur hommes | | | VÉRITÉ : Quand un sage s'intéresse à la vérité, cela produit des confessions cafouilleuses ou des testaments injustes. Chez les hommes, la vérité ne se conçoit qu'en codes et modes d'emploi. Pour les hommes, le contraire de la vérité trouvée, c'est l'ignorance ; pour le sage - la vérité recherchée. Laisser les vérités enracinées enterrer leurs morts, les ressusciter par le langage. | | | | |
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| hommes | | | Le temps est proche, où les gestes les plus fatidiques seront accomplis en mode virtuel. Jadis, on réglait les démêlées charnelles ou spirituelles en temps réel, à coups de massue ou de messe. Aujourd'hui, on assassine ou se confesse de plus en plus télématiquement. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne commence par la mise en sourdine de nos instincts de loup ou de hyène ; l'instinct de mouton aura été le dernier à survivre chez l'homme postmoderne, puisque le robot, qui s'installa en lui, en évinçant le mouton, n'a pas d'instincts, que des algorithmes. Jadis, on parlait d'instincts de survie ; aujourd'hui, c'est la survie de l'instinct qui est en cause. | | | | |
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| hommes | | | Les études plantent en nous un arbre du savoir, mais toutes les étapes de mûrissement, de ramification et de floraison sont désormais mécanisées, la commercialisation des fruits restant le seul souci permanent visible. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques vouent le monde aux catastrophes. Il va les démentir par une paisible robotisation et la muséification de l'art et des passions. Où l'on lira : « Celui qui finit par comprendre, que la vie est dans l'inquiétude et l'angoisse, cesse sur le champ d'être homme ordinaire » - A.Blok - « Тот, кто поймёт, что смысл человеческой жизни заключается в беспокойстве и тревоге, уже перестанет быть обывателем ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la poésie de l'art apportait aux cœurs, bronzés ou brisés, un complément de l'âme, nous permettant de ne pas succomber au poids de la raison prosaïque. Mais, visiblement, la vie fut prédestinée à se réduire aux algorithmes ; il s'agit, désormais, de dresser un bûcher funèbre pour nos rythmes d'antan, pour nos livres et nos étoiles : « La Loi de la vie se grave dans des machines et non plus dans des livres » - Volochine - « Законы жизни вписаны не в книгах, а в машинах ». | | | | |
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| hommes | | | Le problème n'est pas que les hommes ne sachent rien ou ne soient rien, mais que ce qu'ils savent et ce qu'ils sont se réduise aux algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne n'est ni fils des étoiles ni cousin des singes, mais proche parent des robots. | | | | |
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| hommes | | | Tentative de prophétie : on ne saoulera plus les mômes avec des contes de fées (finis les mythes !), on les sèvrera au Manuel de Référence du Nourrisson Stagiaire (apprentissage de rites !). La musique (ce qu'insufflent les Muses !) sera évincée par la casuistique (ce que dicte la ruse !) Après la poésie et la philosophie, l'humanité se vouera à la programmation - les mythes, les rites et les rythmes céderont la place à l'algorithme, cette exacte métaphore de l'état positif. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'ordinateur, mieux que l'homme, résume l'espèce humaine. Dans l'Antiquité, l'homme fut plus vaste que l'humanité ; avec les Encyclopédistes, l'équilibre entre les deux fut atteint ; aujourd'hui, l'homme n'est qu'une notice d'utilisation d'un rouage insignifiant des hommes. L'homme est à la traîne des hommes. L'humaniste aime l'homme ; « qui aime encore l'humanité ? - les cyniques et non pas les humanistes » - Kontchalovsky - « Человечество любят не гуманисты, а циники ». | | | | |
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| hommes | | | Le déluge de la raison et la colombe de Noé. Aucune feuille d'olivier à attendre, que des feuilles couvertes de chiffres. | | | | |
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| hommes | | | Vu de loin, la vie des hommes ressemble de plus en plus à un jeu de réflexion, et la vie de l'homme - à une loterie. La machine dicte l'enjeu du premier et les règles du second de ces jeux. | | | | |
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| hommes | | | Le désintérêt pour les commencements, l'incapacité de les réinventer, l'obsession par la routine de l'intermédiaire ou par la prose des finalités calculables. « Il est si difficile de trouver le commencement. Ou mieux : il est difficile de commencer au commencement »** - Wittgenstein - « It is so difficult to find the beginning. Or better : it is difficult to begin at the beginning » - ce n'est pas une question d'effort mais de goût, de talent et d'intelligence : « Fais cortège à tes sources » - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Le feu est mon commencement, la terre est ma contrainte ; mes moyens sont dans le liquide, où je peux alterner d'être éponge ou fontaine, et dans l'aérien, où mon propre souffle doit faire vibrer mes propres fibres. Mais l'homme moderne est en plastique étanche, et, dépourvu de souffle, il abuse d'instruments à vent. | | | | |
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| hommes | | | Trois belles races se succédèrent – les héros, les poètes, les penseurs – Odysseus avant Homère, Homère avant Héraclite. Et ils disparaissent dans le même ordre (en mode FIFO – first in first out) : le héros appartient déjà au passé ; au présent s'achève l'extinction des poètes ; le penseur, bientôt, les rejoindra dans le néant des cœurs, des âmes et des esprits. Dans ce monde digitalisé, il ne resteront que les robots. | | | | |
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| hommes | | | L'éviction successive de la poésie de toutes les sphères de l'intelligence. Aux origines, il suffisait au Poète de pratiquer l'interprétatif - les dieux, l'Histoire - (le scribe attitré le supplanta, avantageusement) ; ensuite, le Poète se reclassa dans le représentatif - les idées et les justifications - (l'érudit reçu ou admis le ridiculisa) ; hier, le Poète se réfugia dans le discursif - les images et les sons - (mais les bonnes oreilles se firent rares et l'image synthétique contenta les autres). Aujourd'hui, rien d'étonnant que le Poète s'accroche au non-figuratif, où l'on le confonde avec l'idiot du village. | | | | |
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| hommes | | | La plupart des hommes agissent d'ores et déjà en kantiens pratiques : leurs actions peuvent s'ériger en législation universelle, telles les trois lois de la robotique d'I.Asimov. | | | | |
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| hommes | | | Tout blasé se lamente de l'ennui et de la bêtise des hommes. Défaillances si faciles à ignorer, et avec superbe ! J'achoppe beaucoup plus sérieusement à la pétulance et à l'intelligence de mes semblables, qualités exercées avec l'infaillibilité des robots élégiaques (Cioran). | | | | |
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| hommes | | | Dans l'homme de jadis, il était facile de deviner la fonction, qu'il exerce comme un joueur enjoué. De nos jours, on ne voit que des fonctions, avec des hommes indiscernables et interchangeables, qui les remplissent avec le sérieux des pions. | | | | |
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| hommes | | | Retour à la nature peut signifier deux choses diamétralement opposées, puisque, pour les adorateurs du robot, ce qui est le plus prodigieux chez l'homme - le sacrifice et la fidélité - sont contre la nature ! | | | | |
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| hommes | | | On se libère du cadre national, on s'élève à l'humanité et l'on finit par ne plus avoir pour interlocuteur que le robot ou une page blanche, dont personne ne veut. | | | | |
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| hommes | | | Soyons honnêtes : l'homme-robot lui aussi vit de l'illusion, celle que le calcul épuise toutes les opérations humaines. Le pugilat face à la danse, le tournoi face au bal, tournoi d'algorithmes, bal de rythmes. | | | | |
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| hommes | | | Toute harmonie se réduit aux nombres, mais aux nombres câblés qu'excluent les alphabets de l'âme tâtonnante. L'horreur de notre époque est que le nombre crève la vue et que l'âme se munisse de capteurs froids et infaillibles. Le plasticien évalue la nature ; la machine porte le verdict au rêve. Et l'homme se machinise, ses rêves naissent dans son cerveau en veille et non pas dans une nuit astrale. Les cœurs, ces organes ataviques : « La civilisation occidentale remplit le cerveau de connaissances, sans chercher à remplir le cœur - de compassion » - Dalaï-Lama. | | | | |
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| hommes | | | Plus de liens viscéraux, en dur, en chair et en os, que des liens calculés, déduits, virtuels. Le métier de Gordias s'informatise, tout nœud s'incruste dans un réseau sémantique, dont l'interprète rejeta la hache et ne fait qu'appliquer des règles, pour qu'aucun gémissement ne mette en branle la paix associative et transitive. | | | | |
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| hommes | | | Tout prototype de structure, tout archétype d'objet aboutit, chez l'homme moderne, à un stéréotype de comportement. L'homme comme machina ex Dei. | | | | |
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| hommes | | | Dans toutes nos manifestations devant autrui nous sommes et ne pouvons être qu'acteurs. La banalité professionnelle de notre époque est que, face à l'émotion, toute ressource théâtrale se puise désormais dans des techniques apprises par cœur et non dans le cœur épris de panique. | | | | |
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| hommes | | | Jadis horrifiait la folie des masses, aujourd'hui terrifie leur raison. Leur folie naissait dans la hauteur non-maîtrisée des idées lyriques, pour aboutir dans les gouffres des faits diaboliques. Leur raison ne promet qu'une vaste platitude, celle des idées et celle des faits. | | | | |
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| hommes | | | L'homme-robot, l'homme sans inattendus, l'homme, qui sait ce qu'il veut et ce qu'on attend de lui : « Il n'y a que celui qui sait ce qu'il veut qui se trompe »* - G.Braque. | | | | |
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| hommes | | | Les contemporains de Montaigne, de Pascal, de Voltaire, de Hugo, de Valéry se lamentaient, exactement comme les nôtres, sur la dissolution des sens, l'effondrement des principes, la déchéance des hommes, la désintégration de l'humanité. La seule différence notable est que nous sommes contemporains des houellebecq. Ceux-là furent héritiers d'une grande culture, et ils concevaient leurs propres commencements ; ceux-ci sont porte-parole accumulatifs d'une inculture moutonnière ou robotique. | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine vue par les hommes d'aujourd'hui : un peu de chimie, un peu plus de mécanique et beaucoup d'arithmétique. « Les merveilles du monde ne sont que des symétries passagères » - Diderot. Des miracles indicibles partout où tombe un regard vivant, mais les hommes ne voient que causes, fonctions et chiffres. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d'émerveillement »*** - Chesterton - « The world will never starve for want of wonders, but for want of wonder ». | | | | |
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| hommes | | | Dans les années soixante-dix, Sakharov prévoyait, que l'avancée scientifique à venir la plus significative serait la modélisation conceptuelle. Beau et faux présage, mais si audacieux, face à tous ces Nostradamus de pacotille. La bêtise naturelle pèse toujours plus que l'intelligence artificielle, dans les soucis des hommes. | | | | |
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| hommes | | | Quand la culture européenne aura définitivement crevé, de désintérêt et sous les coups des barbares robotisés, on procédera à sa reconstitution à partir des musées et bibliothèques américains, et l'on l'appellera Renaissance américaine ou New Revival. Dante ou Cioran, réanimés à Harvard ou Palo Alto ! La nature humaine retrouvée, l'homme controuvé - banni… L'humanité savante vivant sous le slogan : More Wisdom in Less Time ! | | | | |
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| hommes | | | La vie est jalonnée de créations et d'apprentissages de scénarios (sujets, acteurs, rôles, scènes), ce qui demande de l'esprit et de l'intelligence. Mais notre époque, c'est le suivi des modes d'emploi de scénarios figés et robotiques, ce qui ne demande que de la discipline. L'algorithme devint ennemi de la liberté et de la fraternité ; il est le défi horizontal de la verticalité égalitaire. « À la place du concept de l'Être nous voyons le concept d'algorithme » - Arendt - « In place of the concept of Being we now see the concept of process » - laissons tomber l'être, c'est l'homme qui est remplacé par le robot. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit ému se mue en âme ; dans son état normal, l'esprit doit être imperturbable, froid, impartial, il est juge et non pas législateur. Laissons ce dernier rôle à l'âme, avec ses pulsions, ardeurs et fanatismes. Les hommes peuvent ne plus redouter ce déferlement des extrêmes, puisque leur âme devint atavique et inutile ; aujourd'hui, la justice est formulée et exécutée par le même robot de raison. Mais l'homme seul se moque de la raison superflue et devient, inévitablement, tyran et énergumène. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la dévitalisation des hommes - la perte de la sensation d'arbre. Ils poussent, telles branches préprogrammées, interchangeables, mesquines mais bien assises, au milieu desquelles ne sont plus accessibles ni majesté du tronc ni grandeur des racines ni intuition des cimes ni joie des fleurs ni volonté des graines. « Reconnais ton essence, pleine de soif de l'être, reconnais-la dans le mystère d'un arbre fort »** - Schopenhauer - « Erkenne dein vom Durst nach Daseyn so erfülltes Wesen, erkenne es in der geheimen Kraft des Baumes ». | | | | |
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| hommes | | | Ce déluge du kitsch pictural, musical, intellectuel, architectural, qui déferle sur l'Europe, à partir des USA, finira par transformer tous nos musées, étables, bistrots, églises, châteaux - en bureaux, en salles-machine, où le calcul silencieux se substituera aux chants, prières et extases. | | | | |
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| hommes | | | La soif de reconnaissance, captatio benevolentiae, frappant la foule entière ; le mépris que même le rustaud apprend à sécréter ; la pose d'incompris, de maudit ou de marginal adoptée par les émules de la machine ou de l'étable - telle est l'originalité de notre époque, époque la plus grégaire de toutes. | | | | |
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| hommes | | | La volonté guidée exclusivement par la raison, telle est la conséquence mentale de la robotisation cérébrale des hommes ; la volonté de vie (Schopenhauer) ou la volonté de puissance (Nietzsche), ces deux formes d'un soi inconnu, unique, voué à une défaite glorieuse, disparurent au profit de la volonté de réussir, cette forme d'un soi connu, transparent et grégaire. Le romantisme, c'est l'élégance d'acceptation de la défaite ; le contraire du romantique n'est pas le classique (qui est un romantique apaisé), mais le robot, programmé pour la réussite du cerveau et la perte de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | L'image du passé nous vient des fouilles : de l'Antiquité, on extrait les rythmes et les statues, et creusant les immondices de notre époque, on ne mettra au jour que les algorithmes et les statuts. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes chassèrent les démons ; au bout du triomphe : les anges, eux aussi, disparurent du champ occupé entièrement par les robots. | | | | |
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| hommes | | | La machinisation des hommes devint irréversible le jour, où ils voulurent n'être qu'éclairés et non plus éblouis. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme, du bouseux au mielleux, éprouve un mystérieux besoin de laisser derrière lui une trace vivante : un enfant, un arbre, un blason, un livre. Tout compte fait, il s'y agit toujours de mon arbre généalogique, dressé pour éterniser mes commencements. Révolte organique contre résignation mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Ils pensent qu'en occultant notre personne, dans les productions de notre âme, nous gagnions en altruisme, largesse de vues ou profondeur. Mais parler de soi, se peindre ou se chanter, ou bien s'en prendre aux autres met en jeu les mêmes palettes ou cordes ; nous n'exhibons que notre visage quel que soit le portrait que nous peignions. Et nous gagnons certainement en hauteur, quand nous avons le courage de nous attaquer au sujet le moins susceptible d'être copié mécaniquement - à nous-mêmes, le seul sujet qu'on ne peint qu'à la verticale. « Pourquoi peindre une toile, si j'en suis une » - Dickinson - « I would not paint a picture, I'd rather be the one ». | | | | |
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| hommes | | | Le prince de ce monde eut à gouverner les loups sauvages, ensuite - les moutons barbares, enfin - les robots civilisés. Le bâton devenu caduc, la carotte télévisuelle, cette unique alimentation des robots, suffit désormais ; Ch.Fourier employait déjà le sigle C.B.S. - civilisé, barbare, sauvage – pour décorer ses phalanstères. | | | | |
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| hommes | | | La jeunesse : création de scénarios et algorithmes, dont les étapes les plus cruciales sont exécutées inconsciemment ; la maturité : exécution routinière de toutes les étapes de scénarios câblés. Mémorisation organique, oubli mécanique ; focalisation sur le but, focalisation sur les moyens ; les pointillés décrivant des trajectoires en continu, le continu se décomposant en pointillés. | | | | |
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| hommes | | | Les rouages de la société sont si bien huilés ou câblés, qu'ils tourneraient aussi bien qu'on mette à leurs commandes le dernier des sots ou le premier des experts, pourvu qu'ils maîtrisent le b-a-ba mercantile. La civilisation progresse, la culture régresse. « Ce qui est civilisé, c'est le monde, et non pas ses habitants » - Ortega y Gasset - « Lo civilizado es el mundo, pero su habitante no lo es ». | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | Le sage suit la loi de la vie : désirer, appeler, accéder. Le sot - celle de la mécanique : accéder, appeler, désirer. Ne prend ses désirs pour réalité que celui qui en a des moyens ; désirer la réalité est une tâche pour andouilles. | | | | |
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| hommes | | | La vie vaut surtout par sa forme, son expression, sa musique ; mais les hommes s'attachent à son fond : au pouvoir, au savoir, au vouloir, dont les valeurs, moutonnières, robotiques ou bestiales, se hissent au-dessus des valeurs vitales, c'est à dire musicales. | | | | |
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| hommes | | | L'humain s'associant de plus en plus fidèlement avec le robot, j'éprouve de plus en plus de sympathie négative pour l'inhumain, le surhumain, le post-humain. Quand je me réfugie dans les ruines, je m'imagine si facilement ange survivant à sa chute ; mais aux yeux des autres je deviens une bête, puisqu'aux lieux des chutes des anges s'ouvre une hauteur inconnue des mortels dénaturés. Les ruines sont une œuvre humaine, accueillie par la nature et s'y étant fondue. | | | | |
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| hommes | | | L'enfance est une saison sans grâce : prendre le merveilleux pour de la mécanique ; on n'est vivant que tant qu'on s'étonne ; l'adulte ayant gardé l'impassibilité infantile est pur robot. La vraie vie commence, quand ton âme tombe sur une musique, à son diapason, une musique du mot, de l'image, de la pensée ; l'enfance, c'est du tambourinage ou de l'apprentissage, exercés au hasard des autres. | | | | |
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| hommes | | | Ne pas être capable d'admirer l'étendue de l'expérience humaine, d'éprouver la profondeur de la solitude, de frissonner dans la hauteur de l'étonnement, c'est cela, l'enfance, une étape d'apprentissage mécanique ; mais on en garde la nostalgie comme celle de notre première maîtresse. | | | | |
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| hommes | | | L'homme réel, la cible électrisante ; l'homme potentiel, le magnétisme des flèches et la tension des cordes ; l'homme virtuel, mécanique ou électronique, sans vie des flèches ni mort des cibles. La fin qui recule, le début qui spécule, le milieu qui calcule. | | | | |
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| hommes | | | Évincer, en nous, l'âne serait plus difficile que l'hyène (Churchill). Après l'expulsion réussie, on se retrouve mouton et robot. | | | | |
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| hommes | | | L'éducation moderne : tu es un cargo, au trajet prédéfini et commandes électroniques ; on te parle d'assurances et jamais de naufrage ; tu oublies les étoiles et te fies au satellite. « L'éducation est allumage de la flamme et non pas remplissage d'un vaisseau » - Socrate. | | | | |
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| hommes | | | Une maxime, c'est ce qui articule le sens du monde sans être réductible à un algorithme. « La part la plus vaste et précieuse de nos connaissances se résume en aphorismes ; et ce qu'il y a de grand et de meilleur, chez l'homme, n'est que l'aphorisme » - Coleridge - « The largest and worthiest portion of our knowledge consists of aphorisms : and the greatest and best of men is but an aphorism ». Le mouton se désintéressant du sens de l'existence, et le robot ne suivant que des règles, n'apprécieront jamais l'aphorisme. La maxime serait une maladie mondaine (La Rochefoucauld). | | | | |
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| hommes | | | Ils vivent en robots et, sur leur lit de mort, se découvrent hommes. Je vis en homme, mais reconnais, de plus en plus, être réduit en profondeur, comme tous, à une affreuse machine. Heureusement, il reste l'épiderme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le nous fut malade, dont profitait le sain moi. Aujourd'hui, le moi avorton est écrasé dans l'étau du nous à la santé mécanique ; plus le second avance, plus le premier recule. Et Chesterton se trompe de pronom (nos échecs au lieu de mes échecs) : « Le monde sera bientôt divisé entre ceux qui expliquent les raisons de notre succès, et ceux, un peu plus intelligents, qui tentent d'expliquer nos échecs » - « The world will very soon be divided into those who still go on explaining our success, and those somewhat more intelligent who are trying to explain our failure ». | | | | |
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| hommes | | | Où peut bien se cacher le meilleur de toi-même ? Et si c'était ce qui me reste, une fois que je me suis vidé de tout ce qui ne m'appartient plus, c'est à dire de tout ce qui était, en moi, visible ? « Ce qu'on ne nous prend pas nous reste, c'est le meilleur de nous-mêmes »* - G.Braque. Rien ne m'appartient, mon meilleur est toujours ailleurs, entre les mains d'un Créateur moqueur. J'appartiens à ce qui me surpasse, à ce que je crée, j'en suis esclave. Les libres, c'est à dire les mécaniques, proclament, orgueilleux et niais : « L'homme libre s'appartient » - Chesterton - « The free man owns himself ». | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne : de plus en plus de hasard dans la mise en orbite, le calcul de plus en plus inexorable de la trajectoire, la chute programmée, non polluante et anonyme. Les hommes incalculables et non calculants n’existent plus. « Tu es comète singulière, auprès des astres calculés » - Pouchkine - « Как беззаконная комета в кругу расчисленном светил ». Dans les mouvements des astres, tout se calcule ; mais le firmament de mon étoile défie l’astronomie, et ses trajectoires échappent à la géométrie et se fient à la poésie. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit peut se transmuer dans deux directions : on l'avilit - il devient machine, on le subjugue - il se métamorphose en âme. L'étonnement désertant les hommes, et l'avilissement devenant indolore, la robotisation semble être le seul avenir plausible de l'intelligence. | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique fut complice du poète, dans l'escamotage de la vie. Le sage moderne enfanta le juste et le naturel, qui bannirent la passion injuste et le culte de l'homme inventé. Du divorce entre la raison et le rêve ne survécurent que des enfants-monstres : la machine et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | Je m'aperçois que ma dyade - le rythme (le moi désirant) contre l'algorithme (le moi calculant) - doit être élargie à la triade platonicienne, pour inclure le thymos, le désir de la reconnaissance (la monade hégélienne, le moi grégarisant). | | | | |
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| hommes | | | J'oublie souvent que ce qui empêche le troupeau humain de devenir définitivement moutonnier ou robotique est l'inquiétude ; donc, si l'on veut accélérer ce processus irréversible, il faut continuer à employer le berger stoïque ou cartésien. | | | | |
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| hommes | | | La vie se présente en arc-en-ciel ; ma production de bile dépend des manques de bleu ; pourquoi, dans ce monde, qui va mieux que jamais, ces coulées sont toujours aussi denses ? Le monde de mon enfance exhibait deux couleurs suréminentes : le rouge et le noir, là où celui d'aujourd'hui n'affiche que le gris. Le bourreau et le monstre cédèrent leurs places au mouton et au robot, de la même grisaille. Le gris n'absorberait-il donc pas d'autres couleurs ? | | | | |
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| hommes | | | « N'ayez pas peur ! » - leur inculquent les Papes, gendarmes, députés, maîtres à penser ou patrons ; deux réactions : ils se débarrassent du soupçon (les moutons) ou du frisson (les robots). Déjà, Sénèque leur ouvrait cette sinistre voie : « Quitte l'espérance, la peur te quittera » - « Desines timere, si sperare desieris ». | | | | |
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| hommes | | | Les plus perspicaces diseurs de l'avenir des hommes sont Luther, La Fontaine et Kant ; le premier, à travers le servo arbitrio de la prédestination, voua l'homme au destin d'un rouage ; le deuxième, plus près de nous, le vit en franche moutonnaille ; le troisième, qui voyait plus loin, le qualifia de robot (abeille). | | | | |
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| hommes | | | Signes extérieurs de la robotisation des hommes : la dissociation entre compétence, intelligence et performance - subtilitas intelligendi, subtilitas explicandi, subtilitas applicandi. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton s'occupe de dicter et le robot - de résoudre le problème, et ils appellent cela - la vie (Popper) ! La vie est union des trois dons : don philosophique, pour dégager du mystère - des problèmes, don intellectuel, pour apporter au problème - une solution, don poétique, pour deviner derrière la solution - une nouvelle source mystérieuse. Dans ce cycle, le mystère reste intacte, c'est cela l'éternel retour. | | | | |
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| hommes | | | Ces misérables stoïciens et cartésiens, en nous conjurant de maîtriser les passions, ne peuvent en citer que gloutonnerie, rapine ou débauche ; ils ne pouvaient pas se douter, que du bourgeois qu'ils éduquaient émergera le robot, modéré, honnête et de bonnes mœurs. | | | | |
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| hommes | | | Autour, tout n'est mû que par le sens, tempéré par la sensation et abandonné du sentiment. Et dire que Nietzsche voyait dans l'absence de sens le danger des dangers et nous tendait un marteau pour abattre le nihilisme, celui même qui n'est pas du tout l'absence de sens, mais l'appel à le recréer à partir du point zéro de l'imagination et de la sensibilité, au lieu de vivre d'une répétition quelconque, fût-elle appelée éternel retour. Que tes « interrogations soient plus près des commencements ! »** - Heidegger - « Anfänglicher Fragen ! ». | | | | |
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| hommes | | | Le parcours de l'homme moderne : de la soif vers le manque. Au lieu d'un vide de sage ou d'une plénitude de poète - un comblage de robot. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, avoir le courage de ne pas être au courant de certaines évidences sociales est souvent le seul moyen d'échapper à la contamination par le conformisme ; comment ne pas ricaner devant le suranné : sapere aude ! En plus, ce siècle d'inerties oublie, que la devise complète fut : sapere aude, incipe ! Le goût des commencements et des finalités s'efface, au profit des mornes parcours robotiques. | | | | |
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| hommes | | | La création, la mort et le rêve, ce sont l'aube, le coucher de soleil et la nuit ; mais depuis que les hommes vouent toute leur vie à la lumière du jour, - on crée, on meurt et on rêve - robotiquement. « Tes jours s'en vont, sans nuits ni aubes » - G.Benn - « Die Tage gehn dir ohne Nacht und Morgen ». | | | | |
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| hommes | | | Le seul combat digne : entre l'homme divin (le surhomme, ou l'homme surmonté) et l'homme vain (le sous-homme, ou la machine des hommes), qui cohabitent en moi ; même Nietzsche n'en prône qu'un combat sans noblesse : « J'apporte la guerre : pas entre peuples, pas entre classes, une guerre entre l'homme et l'homme » - « Ich bringe den Krieg, nicht zwischen Volk und Volk, nicht zwischen Ständen, einen Krieg zwischen Mensch und Mensch ». | | | | |
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| hommes | | | L'esprit s'incline devant le miracle du vivant, l'âme l'élève. Et la robotisation de l'homme, c'est la dévitalisation de l'âme, suivie de l'aplatissement de l'esprit ; est robot celui qui ne voit plus de miracles, celui qui ne perçoit que la surface mécanique des pensées profondes et des hauts sentiments. | | | | |
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| hommes | | | Le robot actuel découle tout droit du rêveur du XVIII-ème siècle ; la poésie se trouve à l'origine de tous les grands courants ; rien de plus instructif que ce parcours - les poètes : Héraclite, Parménide, Pythagore ; les vulgarisateurs : Platon, Épicure ; les professionnels : Aristote, Kant. La taverne, la caverne, la caserne. | | | | |
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| hommes | | | La fin de l'Histoire signifie le début de l'ère du robot : toute accélération du progrès de l'espèce s'accompagne désormais d'un recul de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | À l'âge adulte, aucune lecture ne peut plus infléchir notre fond psychique, qui est déterminé par les livres de notre enfance ; les seuls noms, qui me viendraient à l'esprit, si je devais désigner mes véritables maîtres câblés, seraient ceux de Perrault, Andersen, Pouchkine, Grimm. Rien d'étonnant donc qu'aujourd'hui nos petites têtes blondes, gavées aux comics et codecs, finissent par exhiber des cerveaux de moutons et de robots. | | | | |
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| hommes | | | L'étonnement est l'un de ces sentiments humains qui préservent notre distance d'avec les robots ; mais depuis que, dans notre environnement, l'objet fabriqué dépasse en nombre l'objet naturel, en ne provoquant, dans le meilleur des cas que de la curiosité et non de l'étonnement, la pente de notre chute devint irréversible. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'image du paradis, tel qu'il est espéré par l'homme des bons sens, les premières béatitudes sont tavernes et lupanars ; heureusement, il ne lit pas Thomas d'Aquin : « Ces fonctions - manger, engendrer - disparaîtront chez les ressuscités » - « Quod in resurgentibus non erit usus ciborum neque venereorum », et dont le bon sens place les bienheureux dans des bureaux, où l'on ne fait que calculer. | | | | |
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| hommes | | | Les rapports organiques de l'homme avec l'élan, l'angoisse et l'invisible disparurent au profit de ses rapports mécaniques avec sa propre visibilité et avec l'argent. Tout chevalier s'engagea dans la cavalerie de St-Georges. | | | | |
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| hommes | | | Dans le robot moderne, cohabitent la pré-programmation des prix et le hasard des valeurs ; il est l'héritier direct de l'automaton d'Aristote, qui désignait le hasard, et du juste pécheur des jansénistes marqué par la prédestination. Saturé d'un sens cérébral, ce robot est un non-sens vital. | | | | |
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| hommes | | | Je vois les regards bien bas, les cœurs vidés, toutes les flammes éteintes ; ce serait un tableau paradisiaque, si l'on croit la vue biblique de l'enfer : « Hauteurs des regards, enflement du cœur - le flambeau des impies n'est que péché ». L'éclairage collectif, la platitude des regards et des cœurs, les oriflammes digitalisées accompagnent désormais le robot vertueux. En hauteur, ne s'accrochent au souffle de leur cœur que les hérésiarques du culte apostatique de la mesquinerie. | | | | |
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| hommes | | | Quand la production succède à la création, les formes platoniciennes de l'art - l'icône (pour le cœur), l'idole (pour la raison), le fantasme (pour l'âme) - se dévitalisent et se banalisent ; il ne restent que des pièces fractales et inertes d'un puzzle ou d'un circuit. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est fait pour vivre de sa soif, de l'éprouver par sa liberté, en vouant son regard aux bons cieux ; au lieu de cela, il se vautre dans la servitude de l'eau courante, fixe de ses yeux rassasiés le robinet ou le bouton le plus proche et oublie la hauteur de l'étoile. Qui encore verrait dans l'homme – un dieu tombé qui se souvient des cieux (Lamartine) ? | | | | |
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| hommes | | | Il n'y a aucune raison de pester contre la modernité, puisqu'elle se serait éloignée de la Nature ; le bon Dieu ayant créé la vache, l'arbre et la rivière, prouve, par là même, que l'homme d'aujourd'hui est plus près du dessein divin que l'homme préhistorique. Mais un bug se serait glissé dans le programme thuriféraire, car le cerveau, contre toute attente, l'emporta sur le ventre, en privant ainsi le mouton de la victoire finale, pour offrir le podium au robot. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la civilisation s'occupait de donner vie à l'avenir, et la culture gardait un lien vivant avec les commencements. Mais depuis que seul compte le présent, le rythme de la vie, dicté par l'imagination et l'intuition, tourna en algorithme, pour le robot que devint l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Le XIX-ème siècle (siècle des foires – Nietzsche – Jahrmarkts-Jahrhundert) prêchait le collectivisme et/ou la technique, d'où la mauvaise presse du nihilisme, qui est un défi au mouton et au robot, contre l'inertie dans la pensée et contre le calcul dans le sentiment. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, on nous annonce le dépérissement de la culture européenne, qui viendrait d'un nihilisme rebelle. Or, c'est un holisme grégaire qui s'en charge, avec beaucoup plus d'efficacité. « Chute de tout à cause de tous ! Chute de tous à cause de tout ! »** - Pessõa. Aucune contre-réforme, aucune contre-révolution en vue ; l'abêtissement, c'est à dire la robotisation (succédant à la moutonnaille, cette « parfaite et définitive fourmilière » vouée par Valéry à la permanence), semble être irréversible. Et comme conséquence logique - l'extinction du regard, puisque c'est la culture qui le forme (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | L'homme de talent n'a pas besoin de modes d'emploi, pour entretenir sa passion et briller en tant que manager ou violoniste ; la civilisation américaine, qui finira par devenir universelle, s'adresse aux incapables, incapables de flamme et de cervelle, pour assurer leur réussite en permettant : au manager - de gérer sa comptabilité et au violoniste - sa carrière. | | | | |
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| hommes | | | Un fait divers, sous la forme d'un compte rendu ou d'un procès verbal, - tel est le genre dominant aujourd'hui, puisque les hommes prirent au sérieux le verdict, politiquement correct, qu'après Auschwitz, écrire des poèmes relevait de la barbarie, et, même rédigé en prose, tout rêve fut banni. | | | | |
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| hommes | | | L'homme n'est pas encore robot : son optique s'appuie sur son regard plus que sur ses cristallins et pupilles ; et alors, si l'étant relève de notre optique (Heidegger - das Seiende gehört zu unserer Optik), c'est qu'il n'est pas très différent de l'être, qui ne se donne qu'au regard. | | | | |
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| hommes | | | Il est impossible d'être créateur, sans être interprète ; l'homme, sans se réduire à une machine, néanmoins en contient plusieurs. « Il y a de la géométrie dans la caresse des cordes ; il y a de la musique dans les sections coniques » - Pythagore. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme : non pas l'humanisation du divin, par un cerveau suffisant et impassible, mais la divinisation de l'humain, par une âme hésitante et palpitante. Mais aujourd'hui, hélas, c'est l'âme qui, sobrement, humanise, c'est à dire banalise, son rêve, et le cerveau, enivré, divinise, c'est à dire innocente, son acte, ce qui rapproche l'homme du mouton et du robot. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les pulsions et répulsions de l'homme d'élection ou de l'homme du troupeau : le premier les voue aux hauts projets, le second - aux bas objets ; le premier vit des impulsions primordiales, de la laetitia incipiendi, des commencements, le second - des impulsions mécaniques, de l'inertie. Les vrais commencements ne se calculent pas : « Rien ne prédétermine ce qu'est le commencement » - Hegel - « Das Sein des Anfangs ist bestimmungslos ». | | | | |
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| hommes | | | Deux excellents interprètes, aux fonctions globalement positives, supervisent notre cerveau - le mouton et le robot. Le premier assure la basse imitation ou la haute mimesis, le second - l'apprentissage et la constitution de scénarios. Le bonheur de l'homme et le malheur des hommes, c'est que nos fonctions les plus nobles excluent l'imitation et en appellent à la création ; elles sont, en plus, indécomposables en algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton réduit la vie à la consommation de solutions, le robot - à la résolution de problèmes, le philosophe - à la formulation de problèmes, le poète, blasé de solutions et brisé par des problèmes, - au retour grisé vers des mystères. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours on sait ce que sont les hommes, de lourds soupçons pesèrent toujours sur l'existence du sous-homme, et depuis peu on commença même à percer à jour l'essence du surhomme, mais on continue à ignorer ce qu'est l'homme. Tant qu'on le reconnaît, l'humanisme n'est pas mort ; dès que, implicitement mais définitivement, on proclame l'homme - mouton ou robot, c'en est fini de notre pitié, de notre honte et de nos enthousiasmes. | | | | |
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| hommes | | | Souvent, les journalistes vous présentent ce tableau apocalyptique : le monde doutant de l'existence des rivages, où il cingle, son navire démâté, sans boussole, prenant l'eau. Mais ce tableau reproduit la démarche des vrais artistes, toujours à la dérive ! La voile du vaisseau fantôme n'a jamais attiré que ceux qui ont leur propre souffle. Tandis que vous, les eunuques de la plume, vous, qui réussissez à charger vos marchandises littéraires sur le cargo éditorial, vous suivez le même circuit que les filières du pneu, de la machine-outil, de l'assurance, vous, avec votre inactualité palabreuse, où n'affleure aucune métaphore… | | | | |
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| hommes | | | Qu'il fut imprudent, ce sévère Kant, en dénonçant le pré-kantisme, où auraient régné l'auberge, la taule, le cabanon (Wirthaus, Zuchthaus, Tollhaus), pour nous conduire vers l'actuelle salle-machines ! Là-bas, au moins, le derviche, le brahmane ou le dingue pouvaient se livrer à la danse ; ici, votre robot ou programmeur s'occupe seulement de ce qui marche. | | | | |
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| hommes | | | Où cherchent-ils le séjour de ce règne planétaire de la technique ? - dans des laboratoires, ateliers, chambres d'enfants, tandis que le lieu, où sa terrible tyrannie s'exerce en toute impunité, tout en restant inaperçu, s'appelle - le cerveau mécanique. Les yeux impassibles du troupeau, qui y évincèrent le regard vibrant. | | | | |
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| hommes | | | La vie, sans aucun doute, est un miracle, mais est-ce que l'homme des cavernes s'en rendait compte ? Ou bien cette évidence est fruit de nos cerveaux hypertrophiés ? Toutefois, les Anciens, visiblement, ne comprenaient pas encore, que renouer avec sa vraie nature devrait n'avoir qu'un seul sens - redécouvrir l'émerveillement devant la féerie du monde. Le monde d'aujourd'hui étant vécu comme un rouage mécanique, jamais l'homme ne fut plus éloigné de sa nature. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès est l'œuvre de l'humaniste, qui évinça successivement le théologien, le militaire, le politicien, pour faire d'eux tous - des comptables, dont la culture est moutonnière et la civilisation - robotique. Et l'humaniste, lui-même, de médiéval ou encyclopédique, devint technique ; il est aujourd'hui tiers-mondiste, syndicaliste, écologiste, homophile, féministe ; l'humain tout court n'intéresse plus que les compagnons d'Emmaüs. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme commence par la reconnaissance d'une hiérarchie verticale des facettes humaines : miracle, seigneur de la nature, prodige de l'esprit, rêveur, amoureux etc. Mais l'horizontalité cynique finira par le rendre égal des moutons et des robots, qui ne veulent pas d'homme-maître. Pourtant, jamais l'espèce ne fut ainsi sans honte, comme aujourd'hui. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est lamentable, ce n'est pas tellement le fait que tous, aujourd'hui, vivent de l'actualité, mais que les actualités économique, littéraire, judiciaire, scientifique, politique se vivent sur le même ton, selon les mêmes critères, avec la même échelle de valeurs ; l'horizontalité temporelle, c'est à dire l'immense platitude, effaça tout appel de la verticalité spirituelle (aujourd'hui, on professe même des religions horizontales - Camus). Ils veulent abaisser l'homme jusqu'à cette infâme horizontalité, où l'homme retrouverait sa vocation de mouton ou de robot. Ce sinistre projet est en marche ; l'homme, débarrassé de ses rêves, et bercé par la platitude complaisante, est persuadé de se (re)connaître dans le plat robot qu'il devint. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y aurait plus de salut possible pour ce monde, qui n'a plus besoin de beauté ; le monde périra par cette absence, non prévue par cet optimiste que fut Dostoïevsky. Et s'il survit, l'archéologue, fouillant dans les ruines de notre époque, « tombera sur des machines, comme nous, jadis, tombions sur des statues » - Morgenstern - « wird Maschinen ausgraben wie wir Statuen ». | | | | |
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| hommes | | | Deux erreurs des hommes : celle du mouton - vouloir faire partie d'une forêt ou même être soi-même une forêt, ou celle du robot - ne se prendre que pour une branche d'arbre. « La sottise, c'est qu'une branche se prenne pour un arbre entier » - Boehme - « Was Thorheit ists, daß der Zweig will ein eigener Baum seyn » - l'homme, qui ne retrouve pas en soi tous les attributs de l'arbre, est voué à ne rester qu'une souche. | | | | |
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| hommes | | | La pire des choses, qui attend l'Europe, c'est l'entente finale entre Américains et Chinois, entre un idéal minable et l'absence d'idéal, entre la triste incompréhension américaine, face à la culture européenne, et, ces temps derniers, la stupéfiante pénétration chinoise de l'opéra italien, de la dramaturgie russe, de la philosophie allemande, du roman français, pénétration mécanique. La détresse d'une ardeur vivante, dominée par une froide technique, c'est ce que nous allons vivre. | | | | |
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| hommes | | | L'apprentissage et le partage (ces donations par esquisse des phénoménologues), deux sources humaines préprogrammées du dessein divin, aboutissant aux algorithmes ou aux fraternités, et, en même temps, deux grands sujets de l'informatique et de la pédagogie, ainsi que deux tristes justifications de l'évolution de l'homme vers le robot ou vers le mouton, ou deux bienfaits apportant le bonheur - l'habitude et l'amitié. | | | | |
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| hommes | | | L'un des premiers à introduire la sensibilité de robot, en Europe, fut Proust ; ce funeste travail fut d'autant plus profond et irréversible, qu'il revisitait et reformulait le contenu même de l'art ; par exemple, après l'écoute d'un morceau de musique, « Swann s'en représentait l'étendue, les groupements symétriques, la graphie » - je n'ai même pas envie d'étrangler un tel connaisseur, puisque je n'y vois que des roues dentées, dépourvues de tout attribut d'âme. | | | | |
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| hommes | | | À la pointe de la science, jadis, se trouvaient des poètes, philosophes, mathématiciens, physiciens, biologistes, qui furent, en même temps de véritables encyclopédistes et humanistes, pratiquant la science avec conscience ; quand j'entends l'élite savante de nos jours, les informaticiens, ces misérables robots sans âme, à la réflexion binaire, aux horizons de techniciens des platitudes, je plains leurs ancêtres, d'Homère à Einstein, pour une telle descendance indigne. | | | | |
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| hommes | | | Deux mille ans d'histoire de l'homme, déchiré entre la bête et l'ange, qui l'habitaient en se chamaillant ; aujourd'hui, les hommes, une fois constatée la mort de Dieu, se débarrassèrent aussi de l'ange, pour ne rester qu'en compagnie de la bête ; apprivoisée et dressée, celle-ci devient robot ; la bête, c'est l'expérience, l'apprentissage, et son contraire s'appelait toujours pureté, c'est à dire - voix de l'ange. | | | | |
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| hommes | | | On pensait, que seul le sourire pouvait être commercial, et non pas les pleurs ou les riress ; on sous-estimait l'inventivité robotique qui, après l'intelligence, mobilise aujourd'hui et la larme et la pétulance, pour séduire le chaland. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la domination robotique, dans les têtes des hommes : l'envie de bâtir des hiérarchies au-dessus du vivant est propre à tous, mais le mouton s'y attache au religieux, au politique, au technique, tandis que l'homme d'esprit - à l'éthique, à l'esthétique, au mystique ; ces valeurs étant fondamentalement irréductibles, on cherche leur au-delà, qui, chez le mouton, prend, inévitablement, l'allure d'un algorithme robotique, et chez l'homme du bien a des chances de déboucher sur un rythme noble. | | | | |
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| hommes | | | Toute la dégénérescence du genre humain se réduit à la mutation de rythmes en algorithmes - la reproductibilité mécanique d'idées, d'images, de sons ; les stades du commencement miraculeux ou de la finalité tragique devenant aussi programmables que toutes les étapes accumulatives ou déductives. | | | | |
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| hommes | | | La vision populaire consiste à réduire l'abstrait au concret ; il existent donc l'histoire, la mathématique, la peinture populaires, mais il n'existe pas de philosophie populaire, puisque la consolation par la création et le langage par-dessus la représentation sont des abstractions irréductibles. Mais il existe la populace philosophique : raisonneuse, argotique, mécanique. | | | | |
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| hommes | | | De tous temps, les voix, qui partaient de la scène publique, furent peu nombreuses, mais émanaient presque exclusivement des créateurs - princes, savants ou artistes. Aujourd'hui, tout quidam peut occuper cette scène, devenue immense, mais on n'y entend que deux types de voix - des consommateurs ou des producteurs, et le contenu respectif de ce brouhaha trahit nettement les deux seules espèces dominantes - moutons et robots. | | | | |
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| hommes | | | Avec quel soi veulent-ils identifier l'homme ? Pour Fichte : « la fin ultime de l'homme est l'harmonie avec soi-même » (« der Endzweck des Menschen ist die Übereinstimmung mit sich selbst ») ; pour Kant : « être en harmonie avec soi-même, c'est être généralisable » (« die Übereinstimmung mit sich selbst, die Allgemeinheit ») ; et pour Hegel : « il est fou de chercher l'harmonie avec soi-même ou le retour à la nature » (« die Übereinstimmung mit sich selbst, die Wiederkehr zur Natur, ist Wahnsinn »). Le choix serait donc entre une salle-machines, une étable ou un cabanon. | | | | |
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| hommes | | | Chez les hommes modernes, la fonction économique évince, petit-à-petit, les fonctions reproductive, imaginative, sacrificielle ; leur vie se réduit à la gestion de leurs comptes en banque ; et pour la première fois, le galimatias marxiste : « La vie détermine la conscience » - « Das Leben bestimmt das Bewußtsein » - s'applique, non pas évidemment à l'homme, mais au robot qu'il devint. Les existentialistes y ont aussi leur part de triomphe. | | | | |
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| hommes | | | L'homme-sujet est un nœud modal, où se croisent le pouvoir, le vouloir et le devoir, et qui vaut par la qualité des trois langages, qui expriment ces facettes : l'intensité, la hauteur, la noblesse. Mais il sera évincé par l'homme-savoir, l'homme-outil, l'homme-fonction, l'homme-service, interchangeable et élémentaire, enchaîné aux objets et projets des autres. | | | | |
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| hommes | | | Le dessein divin plaça dans notre enfance les traits les plus humains : hurler de surprise, pleurer de désespoir, rire à gorge déployée, jouer pour ne pas voir la vie, transformer les percepts et affects en concepts - partout le commencement, la découverte du vertige initiatique du regard et du sentiment. Mais l'adulte suivit le sentier moutonnier et le circuit robotique - le morne enchaînement, dans un rôle banal et interchangeable. Ce n'est pas seulement l'enfance qu'on trahit, mais aussi bien Dieu lui-même. | | | | |
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| hommes | | | La merveille, c'est l'homme ; la liberté n'est qu'un de ses attributs essentiels, mais qui ne mérite pas les hymnes, que lui chantent Berdiaev ou Sartre. La création en est un autre attribut, plutôt accidentel qu'essentiel, mais qui s'oppose plus nettement que la liberté à l'évolution ou à l'inertie mécaniques. La liberté la plus créative, comme la plus libre création, sont dues à la noblesse des contraintes ; la volonté et le talent les fructifiant. | | | | |
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| hommes | | | Qui garde ce que le passé nous lègue de noble et de grand ? - les nihilistes. Leurs antagonistes, les moutons et les robots, cette majorité bruyante, ne tiennent qu'à la version courante du bon, du beau, du vrai. | | | | |
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| hommes | | | Chaque époque fait des transferts réciproques entre ces trois sortes d'entités - des prix, des valeurs, des vecteurs, dont les volumes furent de tout temps comparables. Aujourd'hui, ce sont les valeurs qui se dissolvent et fichent le camp au profit des deux autres domaines : vers les prix, par la profanation du sacré tribal, et vers les vecteurs, par la production du sacré mécanique. | | | | |
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| hommes | | | D'Empédocle à Sartre, des légendes accompagnaient l'écrit des maîtres à penser ; aujourd'hui, les écrits des philosophes ne font qu'illustrer les faits divers des maîtres à se lancer en tant que produits qu'ils devinrent. La bêtise socratique se généralisa aujourd'hui : ne pas comprendre, que dans la chaîne – parler, penser, écrire – l'ampleur du tempérament, la profondeur du savoir, la hauteur du talent – les deux premières étapes sont presque inutiles, pour résumer une intelligence. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ce n'est pas la forêt qui est l'ennemi de l'arbre, mais la machine, qui se substitue aussi bien à la forêt qu'à l'arbre lui-même. L'arbre, réduit en circuit informationnel, n'a aucune chance de se transformer en une forêt fraternelle. La forêt anonyme cache les arbres solitaires. | | | | |
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| hommes | | | Le conflit central de notre époque est celui entre l'artisanat - savoir compter au sein d'un algorithme, et l'art - savoir créer des rythmes ; l'artisan-calculateur évinça l'artiste-danseur. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est, avant tout, homme-sujet, bardé d'attributs, dont la virtualité n'a rien à envier à n'importe quelle réalité, et qui, pour en atteindre les sommets ou les mettre en marche, n'a pas besoin de croiser, tout le temps, l'homme-objet, le sparring partner, le frère ou l'adversaire. Mais c'est l'homme-projet, c'est à dire l'homme-algorithme, l'homme-robot, qui les devance tous les deux : « L'homme est d'abord un projet » - Sartre. | | | | |
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| hommes | | | L'aristocratisme consiste à chasser la machine de la proximité d'avec notre âme. Hors de nous, tout machinisme est à saluer, y compris le polytechnique : « L'aristocratie polytechnique est la plus inhumaine de toutes » - G.Bernanos. La goujaterie gestionnaire l'a rejointe. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les musiciens et les philosophes trouvaient l'inspiration chez le poète ; aujourd'hui, c'est le mécanicien ou le statisticien qui est leur pair et leur premier semblable. | | | | |
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| hommes | | | Les mêmes têtes s'occupaient, jadis, de la représentation (la science), de l'interprétation (la technique) et de l'interrogation (la philosophie). Aujourd'hui, dans ces trois domaines, végètent trois sortes de robots : les premiers ignorent le sens et la forme, les deuxièmes – l'essence et le fond, les troisièmes – la logique et la vie. | | | | |
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| hommes | | | Pour réussir dans la vie, on n'a plus besoin d'une âme de héros, d'un cœur de lion ou d'une peau de renard, une cervelle de robot y suffit largement. | | | | |
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| hommes | | | En politique, en économie, en art – il n’y a plus de commencements, puisqu’il n’y a plus de bonnes contraintes, qui voueraient nos yeux calculateurs au présent et notre regard rêveur – à l’éternité. L’enchaînement de pas mécaniques, au lieu de l’élan initiatique. Ni valeurs ni ardeurs ni grandeurs – que la pesanteur, que notre époque préféra à ces grâces. « La grandeur réside dans le départ qui oblige »** - R.Char – le valoir dictant le devoir. | | | | |
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| hommes | | | La manie du changement devint une véritable épidémie, chez l’homme-robot. Il est donc normal, que l’homme organique se mette à chercher l’immuable ou l’éternel, c’est-à-dire ce qui n’existe pas. Rien de tel dans les idées ou les images ; on devrait rester en compagnie du cœur, demeure du Bien fugitif, et de l’âme, source de nos fulgurances, dans le mutisme ou dans le chant. | | | | |
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| hommes | | | La platitude finale des hommes est résultat d'une double échéance : la banalisation de la profondeur divine du désir et l'écroulement de la hauteur humaine de la volonté - pour se retrouver dans la programmation du robot sans épaisseur. | | | | |
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| hommes | | | Une triste et impardonnable crédulité de mon professeur de Mathématique, V.Arnold : « L’homme bien éduqué, consomme moins, se met à préférer Mozart, Shakespeare ou les théorèmes » - « Образованный человек меньше покупает, начинает предпочитать Моцарта, Шекспира или теоремы ». L’homme moderne fit de Mozart et de Shakespeare – les mêmes articles de consommation que les lessives ou les voitures, et les théorèmes seront bientôt traités par le robot plus efficacement que par l’homme. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme n'est pas l'esprit de liberté, qui rassure, mais l'âme troublée par la place que prend inexorablement, dans son voisinage, le robot. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les époques barbares, dont la nôtre, se définissent par l'attachement à la civilisation (qu'elle soit éclairée ou sombre) au détriment de la culture. La culture s'adonne au beau du pouvoir artistique, au bon d'un vouloir lyrique, au noble d'un valoir spirituel ; la civilisation, elle, ne connaît que le vrai du savoir robotique ou de l'ignorance moutonnière. | | | | |
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| hommes | | | Pour l'avenir de l'homme, il n'y a pas de pire danger que l'intérêt que les hommes porteraient au surhomme, car ils le confondent avec le sous-homme. Pour conjurer cette calamité, Nietzsche préconisait le retour des hommes au singe, mais c'est le robot qui s'y substitua. | | | | |
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| hommes | | | Oui, pour eux, Dieu est bien mort ; ils n'entendent plus Sa voix, au fond d'eux-mêmes, voix qui les appelait au bon, au beau, au vrai ; pour eux, le beau est conservé dans des musées, car ses œuvres sont chères, le bon ne sert qu'à ériger des règles morales, protégeant l'ordre établi, et le vrai ne se reflète que dans une législation mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Comment la vie, chez les hommes, perd de son aura et devient grisaille ? - par l'insensibilité croissante pour le mystère. « Le merveilleux forme la substance, dont se nourrit la vie » - E.Jünger - « Das Wunder ist die Substanz, von der das Leben zehrt ». Le premier pas : la traduction du mystère en problèmes ; le second, le fatal et l'irréversible : l'effacement de problèmes au profit des seules solutions. | | | | |
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| hommes | | | Les choses qui comptent dans ma vie se répartissent dans trois domaines : les solutions, les problèmes, les mystères. Le choix de ma demeure principale me classe : je serai, respectivement, mouton, robot ou nihiliste. Et Heidegger : « Le nihilisme : tenir pour rien tous les étants » - « Der Nihilismus : das Seiende im Ganzen ist nichts » - n'a raison qu'à un tiers : dans les solutions et problèmes, le nihiliste est aussi conformiste que les autres, mais dans les mystères, il n’allègue aucune autorité. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les émotions des hommes se réduisirent aux calculs, y compris les angoisses et les espérances, qui, jadis, n'avaient de sens que face à ce qui n'existait pas ou restait mystérieusement inconnu. La sotte définition de Goethe : « Un bourgeois, gonflé d'angoisses et d'espérances, - à faire pitié ! » - « Ein Philister, mit Furcht und Hoffnung ausgefüllt. Daß Gott erbarm' ! » - décrit non pas une canaille, mais une belle âme, qui, de surcroît, n'existe plus. | | | | |
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| hommes | | | Le calcul, l'action, la caresse - telles sont les facettes de notre être, se déployant dans la déduction (Aristote), la production (Marx), la séduction (Nietzsche), dévoilant la part du robot, du mouton, de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | On voit dans l'Histoire soit une chronologie des faits soit une cosmologie des mythes, un dogmatisme rationnel ou un sophisme imaginaire. La réalité et le présent évincent le rêve intemporel, et la première de ces lectures de l'Histoire finira par rester la seule possible, pour la plus grande satisfaction des robots que seront devenus les hommes. | | | | |
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| hommes | | | La perversité moderne : l'ange terrassé vit de passions nourricières, la bête triomphante vit de raison sans saveur. La bête privée de passions s'appelle robot, comme la bête abandonnée de la raison s'appelait mouton. | | | | |
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| hommes | | | Presque toujours et partout on peut constater que avant, c'était pire. Mais la fonction principale du passé n'est pas de ridiculiser ou de cultiver des nostalgies, mais de servir de matière première aux mythes. Un mythe, muni d'assez d'élégance ou de grandeur, engendre du sacré. Conserver au présent des raisons de s'enthousiasmer, tel est le vrai esprit conservateur. Son contraire s'appelle inertie, le culte de la version courante – en économie, en politique, dans l'art. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on ne savait pas ce qu'on est, et l'on s'inventait en écoutant ses rêves. Aujourd'hui, ils savent exactement ce qu'ils sont, ce qui rendit superflu tout rêve. On ne peut plus juger les hommes d'après ce qu'ils rêvent, ni même d'après ce qu'ils sont ou font, mais uniquement d'après ce qu'ils produisent. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation des hommes n'est pas dans la préférence du conceptuel, au détriment du métaphorique. Les vrais concepts sont d'origine extra-langagière. Le robot n'emploie que des métaphores figées, consensuelles, à travers lesquelles l'accès aux objets est immédiat, mécanique, sans aucun accompagnement musical, sans aucune danse de mots enchanteurs, sans aucune inconnue sur l'arbre du savoir. | | | | |
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| hommes | | | Enfants des mythes, enfants de l'Histoire, nous voilà orphelins de Dieu, orphelins du rêve ; et dans notre arbre généalogique croît et s'approche de nos branches le robot impassible et prolifique. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni le sous-homme ni le surhomme qui tuera l'homme, mais - les hommes. Et non pas à cause de leurs folies, mais de la folie de l'homme se rebiffant contre la raison des robots et des moutons. | | | | |
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| hommes | | | En Californie, Oracle avale Sun, l'économie du logiciel commence à dominer celle du matériel - l'un des symboles étonnamment précis de l'évolution parallèle de l'homme lui-même : de la matérialité du mouton à la logique robotique. | | | | |
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| hommes | | | L'évolution des esprits a une force d'inertie, portant beaucoup plus loin que l'évolution des lettres. C'est pourquoi, lorsque je vois les lettres modernes, qui auraient dû s'inspirer du pourquoi des styles, patauger dans le qui primitif et dans le quoi commun, et les esprits, obsédés par le seul angle mécanique, oublier le courant organique, je me dis, que, aujourd'hui, c'est l'esprit qui tue, et c'est la lettre qui, bientôt peut-être, vivifiera. | | | | |
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| hommes | | | Évidemment, le corps humain, comme celui d’un clopotre, comme la matière elle-même, - ce sont des miracles. Même l’esprit devrait adhérer à cette vision, sans parler de l’âme ; ceux qui sont dépourvus et de l’un et de l’autre pensent que « Dieu a fabriqué notre corps comme une machine » - Descartes. | | | | |
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| hommes | | | La définition cartésienne des animaux, en tant que machines, est étendue, aujourd'hui, à l'homme. Tant que l'injustice ou l'irrationnel hérissait le paysage humain, l'homme avait une chance d'échapper à la mutation en machine. Tous les Descartes modernes abandonnèrent cette ultime réticence et déclarèrent la justice - terrain non-déconstructible (Derrida) et même le seul. La honte des sens et l'ironie du sens - les seules facettes humaines, que la machine ne reproduira jamais ; quant au reste, Valéry a raison : « Le modèle Machine doit être pris comme base du système Homo ». | | | | |
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| hommes | | | Du temps de Descartes et Spinoza, la raison fut bafouée par le dogmatisme et la superstition ; mais aujourd'hui, où la raison triomphante étouffa toute forme de sensibilité, être cartésien ou spinoziste est signe d'un cerveau robotisé. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en parlant du vivant, on le comparaît avec du vivant. Aujourd'hui, toute mesure de l'homme est mécanique, digitale ou analogique. L'homme comme mesure se réduisit à l'unité tout arithmétique. | | | | |
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| hommes | | | Dans les ampleurs ou profondeurs discursives il n'y a rien de plus intimidant que dans les roues dentées. Au bout, on se trouve dans des étables ou casernes. Vu d'une certaine hauteur, tout discours continu se décompose en pointillés de culs-de-sac et de ruines qu'il s'agit d'entretenir. | | | | |
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| hommes | | | Dès que l'amuseur public a plus de temps d'antenne que l'intellectuel, celui-ci crie à l'apocalypse de la culture. Notre époque, infantile ? Où vont-ils chercher ça ? Jamais l'humanité n'était aussi abominablement adulte. Et le progrès évident de la tolérance ne fait qu'élargir la porte de l'étable commune. La barbarie moderne, si elle existe, n'est perceptible que dans la mécanique, qui gouverne sans partage, pour la première fois de l'Histoire, tous les cerveaux, qu'ils soient infantiles, académiques ou rebelles. | | | | |
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| hommes | | | Devenus machines eux-mêmes, les hommes ne se verront qu'à travers un protocole d'échange de données. Le format des cœurs reproduira celui des épidermes et des modes d'emploi. Ils ont déjà la sensibilité de machine enregistreuse. Être un homme, c'est rester accessible à la pitié et à la honte. | | | | |
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| hommes | | | Moi, fils de la Terre, en oubliant le Père je me prive, le plus souvent, de l'Esprit. Hors cette Trinité, même laïque, et où je ne suis qu'interprète, il n'y a que troupeau, celui des auteurs-robots, ceux qui ne rendent compte qu'à la raison. Pour bâtir un pont, la raison suffit, pour bâtir une vie on devrait rendre quelques comptes à la conscience, l'éternelle oubliée des raisonneurs. | | | | |
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| hommes | | | La machinisation, l'algorithmisation des goûts est paradoxalement tribut au plus ignoble des hasards. J'ignore mes fins, autant les vouer au hasard. Mais je dois être maître de mes contraintes, qui traduisent mon goût. Seul le caprice de l'artiste offre une houle alternative à la déferlante aléatoire à l'origine des destinées. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut cerné par des loups cruels, ce qui favorisait, sinon le chant, au moins un hurlement. Aujourd'hui, la dernière espèce humaine en voie d'extinction, le mouton, subit la mutation générale en robots. On regrette la forêt, on a presque une nostalgie de l'étable, voyant tout espace autour se transformer en salle-machines. | | | | |
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| hommes | | | Je disculpe la machine extérieure : elle fit tout, pour éloigner l'homme du bœuf, du vautour et de l'âne ; ce n'est pas sa faute, si l'homme laissa tourner en lui la machine intérieure, le robot, imitant le mouton. « La machine a tué l'Homme, l'Homme s'est fait machine, il fonctionne et ne vit plus »*** - Gandhi. | | | | |
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| hommes | | | L'homme vit de plus en plus de seules solutions ; la machine commence à savoir formuler des problèmes. Einstein se planta dans sa certitude : « La machine apprendra à résoudre tous les problèmes, mais elle n'en formulera jamais un » - « Die Maschine wird alle Probleme lösen können, aber sie wird niemals ein Problem stellen ». | | | | |
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| hommes | | | Le sacré des dieux, le pathos des héros, le délire des solitaires ne peuvent plus porter le message de leurs contemporains, message devenu algorithmique. Le vulgaire bâillonna le héros et apprit aux dieux à parler sa langue. Et regardez le bonheur des peuples, qui se passent de héros, tout en représentant les héros d'antan en innovateurs méritants et en proclamant héros moderne tout gagnant monétaire. Après les langues divine, poétique, sociale, nous ne communiquons plus qu'en quatrième langue, celle des robots. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit de la science est dans ses constantes, son âme - dans ses inconnues, son corps - dans ses unifications avec l'arbre philosophique. « L'âme de la science a besoin d'un corps » - Mendeleev - « Душе науки нужно тело ». Tant que ce corps réclamait des caresses - par l'élégance, par l'amour, par la volupté - la science laissait son esprit se muer en âme. Mais depuis que la science se pratique sans conscience, non seulement elle perdit son âme, mais même son esprit devint une espèce de calculatrice dans un corps électronique. Pourtant, on pensait jadis, que « rien ne nous est plus présent que notre âme » - St-Augustin - « nihil sibi ipsi praesentius quam anima ». | | | | |
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| hommes | | | Le nationalisme a un fond ardent, mais dès qu'il se cherche une forme extérieure - c'est l'incendie. Il aurait dû être un arbre, favorisant, aux branches supérieures, des transplantations organiques et des greffes biologiques, mais il confie trop souvent, hélas, la reproduction, mécanique, à ses racines pourries. | | | | |
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| hommes | | | Dans notre Infosphère actuelle, on regrette jusqu'à la Géosphère. Au feu géologique, à l'air des volatiles, à la terre des reptiles, à l'eau biologique succède le calcul robotique. « Dans le passage de la Biosphère à la Noosphère, pourra se manifester, géologiquement, l'esprit de l'humanité » - Vernadsky - « Переход Биосферы в Ноосферу, в котором сможет геологически проявиться разум человечества ». | | | | |
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| hommes | | | Tout est fade et mécanique, chez la nation la plus puissante, intelligente et riche du monde. Le culte de la mécanique s'empare de la planète ; et la prétention hégémonique, bientôt, sera justifiée et irréfragable, secondée par la tradition chinoise privilégiant la fadeur face à la saveur. | | | | |
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| hommes | | | Ils crurent tellement, que « un avis est précieux car vrai, et non parce qu'il est à moi » - Bélinsky - « убеждение должно быть дорого потому, что оно истинно, а не потому, что оно наше », qu'ils finirent par ne plus avoir d'avis à eux, tout devint collectif et robotique. | | | | |
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| hommes | | | La technique, c'est la raison et la lumière, mais, pour la pratiquer, l'homme est amené à renoncer à son visage et à son regard. La transcendance grise est la plus perfide. « L'époque marquée par une intelligence technique, l'argent et le regard voué aux choses, c'est l'américanisme dénué de toute âme »** - O.Spengler - « Ära, geprägt durch technische Intelligenz, Geld und den Blick für Tatsachen, ein vollkommen seelenloser Amerikanismus ». | | | | |
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| hommes | | | Le feu est donné à toutes les âmes, mais la raison ne cherche qu'à le dompter, au lieu de le laisser nous emporter. Comme l'air, créé pour porter notre musique, et qui ne retentit plus que du bruit de nos compteurs. | | | | |
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| hommes | | | Il faut beaucoup d'humilité, pour reconnaître, que l'homme est une merveille des merveilles ; les orgueilleux disent, qu'il est peu de choses, à côté des machines qu'ils gèrent. Mais ils demandent, qu'on leur dise, qu'ils valent plus que d'autres gestionnaires. | | | | |
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| hommes | | | Imaginez Platon, se cramponnant à sa cire et à son stylet et brocardant l'infamie technocratique des inventeurs du papier (comme Chateaubriand et Vigny maudissant la locomotive à vapeur) - c'est pourtant ce que font nos intellectuels geignards et aigris, face à la joyeuse avancée du gai savoir des ordinateurs. L'affreux Gestell de Heidegger n'est pas en salle-machine, il s'incruste dans vos circuits mentaux sans courant de rêve ! Le triomphe du robot, chez les hommes, n'est ni extérieur ni technique, mais intérieur et psychique. Moi, charlatan de mon étoile, dois-je m'effaroucher, puisqu'on se met à explorer les astres ? | | | | |
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| hommes | | | Le sens général de la modernité – l'éviction, l'extinction, le dédain de ce qui est faible, inefficace, non-rentable, inévident, discontinu. La culture en est la victime emblématique, et, aujourd'hui, tenir à la culture relève d'un fanatisme et traduit une marginalisation sociale ou un désastre intime. La culture est une incarnation désespérée d'espérances ; elle s'effondre dans un monde du calcul, sans espoir ni désespoir. À moins qu'elle fût toujours une défaite : « La culture, dans son essence la plus profonde et dans son sens religieux, est un immense échec » - Berdiaev - « Культура, по глубочайшей своей сущности и по религиозному своему смыслу есть великая неудача ». | | | | |
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| hommes | | | Dans la société : l'instinct domine, c'est l'homme de troupeau ou de meute ; l'instinct s'équilibre avec la liberté, c'est le citoyen ; l'instinct oublié, c'est le robot. Tous – glebae addicti. | | | | |
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| hommes | | | L'art le vrai fut possible, parce que les lieux de création furent très rares et parce la création exigeait une maîtrise et un don exceptionnels. D'où les deux sources de la barbarie moderne : le mouton eut l'accès à la scène publique et le robot apprit la production d'images. | | | | |
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| hommes | | | Le pathos ou le rêve n'apportent aucune lumière à notre vision de la matière, n'améliorent en rien notre efficacité de producteurs, n'augmentent jamais le niveau de vie, donc réduisons l'homme aux fonctions robotisables – telle est la devise, aujourd'hui, des techniciens, des juristes, des garagistes. Sous les coups du calculateur, même le danseur se mit à la marche. | | | | |
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| hommes | | | Le contraire d'organique s'appelle mécanique, le contraire de naturel s'appelle robotique. C'est ainsi qu'il faut comprendre les appels au retour à la nature (de Rousseau à Nietzsche). Le robot, c'est la fusion des hommes avec le sous-homme (l'homme de la nature s'identifiant avec l'homme des hommes), l'oubli de l'homme (côté divin) et le désintérêt pour le surhomme (côté créateur). | | | | |
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| hommes | | | Rires amples, regards bas, calculs profonds - ces trois prototypes de racaille se fondirent en un seul et même personnage, gris mélange de comptable, de folliculaire et de psychanalyste. | | | | |
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| hommes | | | Les textes et les faits modernes sont à ce point prédéfinis par la machine, que toute herméneutique en est réduite à l'algorithmique. Tout symbole (étymologiquement, deux morceaux d'une pièce de monnaie, pour que deux inconnus se reconnaissent !) s'accède par un mot de passe calculable. | | | | |
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| hommes | | | « L'eau des W.C., qui bouillonnait à intervalles réguliers dans les tuyaux » (B.Cendrars) - la plus belle phrase française, d'après H.Miller. Que ferait un Anglo-Saxon sans chiffres ni tuyauteries ? « Mrs D. et Le Manuel se vendent à la cadence de 148 et 73 par semaine. Cela ne me fait-il pas entrevoir une salle de bains et un W.C. ? » - V.Woolf - « Mrs D. and C.R. are selling 148 and 73 weekly. Does it portend a bathroom and a W.C. ? ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, il fallait connaître l'homme, pour lui trouver une fonction ; aujourd'hui, une fois que je comprends une fonction, je connais parfaitement l'homme qui l'occupera. « Peu d'hommes sont propres à inventer un rôle ; beaucoup le sont à le jouer » - J.Joubert. | | | | |
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| hommes | | | Les premiers génies de l'humanité furent dus à l'aspiration, poétique ou philosophique, par des astres ; l'inspiration, artistique ou chevaleresque, animait les génies de la Renaissance ; la lourde transpiration signale, aujourd'hui, la présence de nos génies mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Chez l'homme réel, on constate toujours une fusion inextricable de la bête et de l'ange pascaliens ; Dostoïevsky et Nietzsche essayèrent de les séparer : les héros du premier sont exclusivement des bêtes ou des anges, et chez le second, l'ange, le surhomme, est appelé à triompher de la bête, du sous-homme. Mais les hommes firent pire : ils abaissèrent l'ange et apaisèrent la bête, le produit ressembla dangereusement au mouton, avant de tourner en robot. | | | | |
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| hommes | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe, qui tantôt vibre et tantôt calcule. À l'évocation des choses qui n'existent pas, mais réclament une forme, ou au défi des choses raisonnables, qu'il s'agit de maîtriser. Avec la mort des poètes, la première fonction humaine devint presque atavique. Le sobre Socrate l'avait prévu : « Le poète donne une mauvaise orientation à l'âme, en flattant ce qu'il y a en elle de déraisonnable » - désormais les orientations et les trajectoires se calculent, mais ne se chantent plus, dans l'organe unidimensionnel. Une mise en prose, si semblable à une mise en bière. | | | | |
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| hommes | | | De l'importance de la chronologie des rêves et des réalités : les mythes, gorgés d'art et de vie, préparaient le règne de la raison européenne ; la raison américaine marchande engendra des mythes mécaniques – causes et effets. | | | | |
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| hommes | | | L'Utile, jadis méprisé par le Beau, s'enveloppa du Joli moutonnier et, aux yeux robotisés, dépouilla le Beau de son aura sacré. « Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l'Utile » - La Fontaine. | | | | |
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| hommes | | | Le bon héritage du passé n'est pas dans le remplissage et la structuration de notre mémoire, mais dans la constitution de bonnes contraintes, qui n'attacheraient notre esprit qu'au ton et à la noblesse, dont le dénominateur commun s'appelle hauteur. La barbarie, c'est de n'en garder que les faits, les savoirs, les systèmes, voués, tous, à la platitude. Le sommet de la barbarie, c'est le robot, ne vivant que de formules : « L'honneur fiche le camp – il en reste la formule, ce qui équivaut la mort » - Dostoïevsky - « Исчезает честь — остается формула чести, что равносильно смерти чести ». | | | | |
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| hommes | | | Que vaut un humain ? Commençons par constater que les généraux, les argentiers, les techniciens, avec leurs férocité, vénalité ou banalité, constituent la lie de la société. Enchaînons par reconnaître qu'en intelligence logique l'humain sera bientôt dépassé par l'ordinateur, comme, en force physique, il fut dépassé par les machines. L'humain vaut par la richesse, la beauté et la noblesse des émotions, que son talent sut vivre, peindre ou inspirer. Et vous conviendrez avec moi, que l'humain le plus digne de notre admiration est - la femme ! Au lieu de l'entraîner dans leur morne marche, les hommes devraient la laisser se vouer à la danse. | | | | |
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| hommes | | | Leur platitude : on ne s'y élève pas par son âme, on ne s'y abaisse pas par son esprit – que des calculs monotones dans une horizontalité sans relief, dans ce monde plat, sans paradis ni enfer. | | | | |
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| hommes | | | Joli paradoxe : dans ce siècle anti-musical, dans aucun autre domaine le déferlement mécanique n'est aussi flagrant que dans … la musique, qu'il s'agisse de symphonies ou de chansons des albums. Ce phénomène est semblable à la défense anachronique de la vérité et de la justice (dont la maréchaussée et le fisc s'occupent mieux que les révoltés de métier) et la dénonciation des interdits, des tabous, des persécutions (n'existant que dans des cerveaux fébriles, prétentieux et vides). | | | | |
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| hommes | | | Dans la recherche du bonheur du plus grand nombre, je salue l'esprit moutonnier et robotique, il est juste et efficace. C'est de voir des âmes, livrées aux mêmes tares esthétiques, mais recherchant le bonheur individuel, qui me donne la nausée. | | | | |
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| hommes | | | Pour rendre hommage aux idées éternelles, les Égyptiens plaçaient au fond de leurs sanctuaires des boucs, des singes, des chats, des crocodiles. À comparer avec l'hommage à l'idée de ce jour, dans nos temples rabougris, avec sacristies, autels ou façades n'attirant plus que des robots. | | | | |
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| hommes | | | Les amateurs de l'ordre des étables, des casernes ou des salles-machine reprochent aux aphoristes-nomades le chaos et l'absence d'architecture. Ces sédentaires ignorent les qualités des ruines, dictant la majesté du temps dans l'humilité de l'espace. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont nés pour observer, établir, entretenir ou admirer l'ordre du monde. Le regard, la création, l'extase ayant fui ce monde, il ne reste aux hommes que la tâche d'entretien, où ils seront bientôt remplacés par des machines. | | | | |
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| hommes | | | L'unification d'arbres est une dialectique autrement plus riche que la triste mécanique gordienne ou hégélienne. Tout arbre intellectuel étant bardé de valeurs et de vecteurs, fructifiants et prêts à être fructifiés. Mais les hommes d'hier se contentaient déjà de produits vectoriels, et l'homme d'aujourd'hui – de produits scalaires ; toute la vitalité arborescente est réduite au numéral. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement les bonnes fontaines disparurent, les bonnes soifs ne se cultivent plus. La musique des sources, le rythme, n'atteint plus leurs oreilles ; l'algorithme, la règle d'une existence mécanique, étanche leurs basses soifs. L'âme, qui entretenait nos meilleurs désirs, ne craint plus l'avertissement socratique : « Boire sans soif fait mal à l'âme », elle n'est plus sensible ni à la joie ni à la souffrance. | | | | |
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| hommes | | | Dans les ruines, on communique par le souvenir, le rêve ou l'étoile : dans leurs édifices, ils n'ont plus de messages propres, que des messageries collectives, des réseaux sociaux, c'est à dire robotiques : même les portes, les fenêtres et les murs n'y sont plus qu'écrans. Même la chanson populaire, qui tenait à la musique, à la voix, aux paroles, ne vaut plus que par le nombre de projecteurs et par les contorsions accompagnantes. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, banales dans leurs impossibilités, sont prophétisées par tous les sots de la planète : le déclin de l'homme et sa métamorphose. Vu l'immensité du troupeau robotique ambiant, le premier terme semble l'emporter ; le second fut tenté, par la foi et par le sang, et aboutit à la dégénérescence. Y aurait-il un troisième terme, un éternel retour à la bonne nature ? L'éternel retour lyrique - le monde sans être ; l'intemporel ennui logique - le monde sans devenir. | | | | |
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| hommes | | | Le talent et la noblesse sont des voix de l'éternité ; dès qu'ils réveillent l'esprit ou le devenir, ceux-ci se transforment en l'âme et en la création, et leur porteurs deviennent « hommes à l'âme éternelle et l'éternel devenir »* - Nietzsche - « Menschen mit ewigen Seelen und ewigem Werden » - sans attouchement par l'éternité, tout est bassement et médiocrement mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Dans un brouhaha sauvage on peut deviner un motif musical, mais quoi faire des cadences, sans mélodie aucune, que produit l'homme-robot d'aujourd'hui ? | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | Le monde grec fut rempli de tragédies, d'inquiétudes et de violences, mais du penseur grec émanent la sérénité, la paix, la bonne humeur. Le monde d'aujourd'hui, débordant d'ennui, de bon sens et de transparence, se repaît de violences verbales, d'inquiétudes banales, de tragédies machinales. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation générale des hommes semble être irréversible, mais l'ennui insipide, croissant et étouffant, amènera un jour le retour de l'élément tragique de l'existence humaine. On redécouvrira la béatitude des larmes : « Il vaut mieux être hédoniste austère qu'un rigoriste polisson » - Aristote. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne n'est ni ange ni bête, ni chaud ni froid, il est tiède mouton ou robot climatisé. | | | | |
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| hommes | | | Ils rêvent comme s'ils étaient en éveil ; je cherche à donner à l'éveil le caractère du rêve. L'homme qui rêve a de l'âme, l'homme qui veille fait appel à l'esprit ; une mutation robotique nous rendit tributaire du seul esprit ; le terme de spirituel, qui désignait jadis la cohabitation de ces deux facettes d'un même organe, est caduc. | | | | |
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| hommes | | | Chronologiquement, la plume eut pour allié : l'épée, la cornue, le cahier des charges. Ce n'est plus ni l'aigle ni la chouette qui la jugent et soutiennent, mais la machine, la même qui classe comptables, chanteurs et cyclistes. Sur la place du marché et non pas sur un champ de bataille ou dans un laboratoire. | | | | |
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| hommes | | | Le beau métier de vivre, c'est seulement chez les femmes désœuvrées qu'on le trouve encore ; les hommes affairés se réduisent de plus en plus au métier de faiseurs d'argent. Et la fichue émancipation de la femme tend d'en faire le même robot que l'homme : « La belle affaire pour vous d'égaler un avocat ou un pharmacien » - A.France. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la hauteur de l'art et la profondeur de la philosophie se projetaient sur les étoiles, ce qui enthousiasmait nos yeux et nos regards et faisait honte à nos bras. Depuis que ces projections se font exclusivement sur la platitude de notre existence terrestre, règne la raison technico-scientifique. La disparition de la honte a pour conséquence l'inutilité de toute consolation. Le sobre calcul remplit les regards et les vide de leurs vertiges d'antan. Au lieu de Dieu, on aurait dû pleurer l'art et la philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Heidegger, Ortega y Gasset et nos intellectuels parisiens dénoncent, bêtement, le règne de la technique, tandis qu'il n'est qu'une application du règne du lucre, si bien ancré dans les consciences populaires, que, si demain le poète gagnait mieux sa vie que l'ingénieur, la populace se mettrait à s'émouvoir des aubades et à encenser leurs chantres. | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Il est propre de l'homme de tendre vers des limites : les uns sont dans la créativité des commencements, des points zéro, des contraintes qui déterminent la nature de la convergence ; d'autres sont dans la routine des pas intermédiaires ; enfin, d'autres encore sont dans la limite même, tel Cioran, y plaçant son soi inconnu et ainsi restant un Ouvert : « Je suis la limite des tensions ». | | | | |
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| hommes | | | Quelques derniers soubresauts chez l'homme, juste avant de se muer définitivement en robot : le tiers-mondisme, l'écologie, la charité, vécus comme un succédané de sacrifice. « L'homme n'est homme que par le sacrifice » - Tolstoï - « Человек становится человеком только жертвой ». | | | | |
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| hommes | | | La Toile : la consolation centrifuge de moutons et la tribalisation centripète de robots. | | | | |
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| hommes | | | L'imbécile cherche des oppositions fortes, pour s'accrocher à l'extrémité vertueuse d'un axe qu'il ne maîtrise pas. Il n'existerait dans la réalité aucun robot ou mouton, je resterais attaché, avec la même détermination, au rêve de la musique et de la solitude. On n'a pas besoin de Bête, pour apprécier la Belle. | | | | |
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| hommes | | | L'équilibre moderne : les moutons apprirent le calcul, aux robots on apprit à former des troupeaux, des réseaux, - l'extinction de nature et de culture. Et dire qu'on rêvait jadis de « la présence de choses absentes, résultant de l'équilibre des instincts par les idéaux » - Valéry. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les programmes échiquéens battent l'humain, champion du monde, on sait ce qui attend le mathématicien : la machine le surclassera ; c'est la seule raison qui me fait croire, que le poète retrouvera, un jour, son prestige d'antan. « L'argent, le machinisme, l'algèbre, les trois monstres de la civilisation actuelle »* - S.Weil - les trois robots qu'ils seront devenus, au milieu des robots humains pleurant les muses disparues. | | | | |
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| hommes | | | Après le spirituel (la fête de l'âme), le rituel (la cérémonie de l'esprit) aussi fiche le camp au profit du ponctuel (l'agenda de la raison) : être au bon endroit au bon moment. L'avenir des hétérodoxes est dans la gestion des algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Dans le dessein divin concernant l'homme, l'imitation, ou l'adaptation, évidemment, précèdent la création ; mais, l'original nous étant caché, la vie ne fait que l'effleurer, tandis que l'art semble entrer avec lui en contact plus révélateur ; hélas, ces temps derniers, l'homme crut avoir trouvé dans le robot l'original divin jadis inaccessible, ce qui accélérera la disparition de l'art. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes abandonnèrent la quête de Gilgamesh et se résignèrent à leur sort terrestre et mortel, où l'on les achève comme moutons ou les repeint comme robots. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est juge du dire, les dieux ou les sirènes arbitrent le chant. L'intelligence, la parole et la marche jouent leur partie, face à la machine, et l'on peut être sûr de leur pitoyable déroute finale. Le rêve, le chant et la danse nous mettent face aux anges, où même les défaites sont glorieuses. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la nature des bouseux n'était en rien gênante pour la culture de l'élite, qui était la seule à occuper l'espace esthétique, hérité et héritable. Aujourd'hui, la foule renonça à la nature de classe, pour se vautrer dans une culture de masse. L'artiste pouvait garder un sourire, face aux moutons lointains et muets ; il est amer, face aux robots, bavards et envahissants. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie avait une chance de survivre à la robotisation des hommes, en restant, comme jadis, du côté du soft, avec des fonctions plutôt qu'avec des organes. Mais elle tenta de placer sa compétence du côté de la rigueur du hard ; la prétention d'être organe la dévalorisa, faute de performances. Ainsi, le soft perdit sa dernière interface lyrique, désormais seule la raison calculante l'exécute. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les cultures organiques finissent par tomber, au profit des civilisations mécaniques, et plus haute fut la culture, plus douloureuse sera la chute. C'est pourquoi le Français, aujourd'hui, est le plus malheureux des Européens. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, le quoi collectif dominateur découle d'un au nom de quoi économique, prédétermine le comment mécanique et le pourquoi cynique et présélectionne, par un algorithme presque infaillible, le qui, exécuteur d'une finalité mercantile impersonnelle. Fini le qui solitaire, maître des contraintes, de la noblesse et du talent, dictant le quoi sélectif, le pourquoi électif, le comment créatif. | | | | |
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| hommes | | | On cogite beaucoup, de nos jours, sur le futur robot, muni, par nos soins, d'une âme. Jadis, on se croyait déjà un robot : « L'âme humaine est une espèce d'automate spirituel » - Leibniz. Avec de telles autorités, l'homme robotisé peut ne plus pleurer son âme atavique. | | | | |
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| hommes | | | Avant qu'il arrive à la cogitation, l'homme passe par tant de pulsions et d'ombres ; même au berceau il commençait par des rires et des pleurs, avant le premier gazouillement sensé. Mais l'homme moderne perdit le sens des commencements, d'où le succès du cartésianisme, nageant dans l'intermédiaire et coupé de toute eschatologie. | | | | |
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| hommes | | | Les étapes de la dégénérescence de la race humaine : apprendre à vivre sans héros, sans maîtres à penser, sans poètes ; la dernière des disparitions est celle des philosophes ; il ne nous resteront que des sociologues, des psychanalystes, des idéologues, pour instruire ou guérir des robots. | | | | |
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| hommes | | | Le confesseur, le philosophe, le poète savaient jadis ce que c'était que l'homme inconnu ; désormais, les statisticiens, que sont romanciers, médecins ou inspecteurs des impôts, nous enquiquinent avec l'homme connu, qui n'est que légèrement supérieur au cochon. « En tant que romancier, je me considère supérieur au saint, au scientifique, au philosophe, au poète, qui ne perçoivent jamais la bête en entier » - D.H.Lawrence - « Being a novelist, I consider myself superior to the saint, the scientist, the philosopher, and the poet, who never get the whole hog ». Cette bête ressemble de plus en plus au robot, intronisé dans des bureaux. | | | | |
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| hommes | | | L’homme d’aujourd’hui se réduit à ses fonctions robotiques – l’apprentissage de formes, l’imitation d’actes, l’exécution de tâches. Jadis, on le représentait en tant qu'organes divins – le cœur, l’esprit, l’âme – dont, respectivement, passions, désespoirs, consolations furent la forme, et l’héroïsme, l’intelligence, la noblesse - le fond. | | | | |
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| hommes | | | De tous les temps, la barbarie s’annonçait par la domination de la matière sur la forme. La barbarie moderne a ceci de particulier, que la matière est de plus en plus abstraite et la forme – de plus en plus mécanique. La forme poétique, et donc abstraite, fiche le camp ; et la matière devient toujours plus virtuelle, mais avec une valeur d’échange grandissante. | | | | |
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| hommes | | | La vie aurait dû se résumer en quelques étincelles viscérales ; elle devrait être plus près de la zoo-logie que de la bio-graphie, puisque celle-ci se réduit au CV serein, à la suite de faits, d'actes, de dates, de documents. On s'éloigna du loup, de la chouette, du mouton, pour devenir proche parent du robot. | | | | |
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| hommes | | | Rôle, scénario, produits – tel est le cadre robotique, commun aux betteraviers et philosophes (écoles, conférences, publications). Le poète n’a plus de place dans ces réseaux glaciaux ; l’esprit ne sait plus se muer en âme. | | | | |
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| hommes | | | La médiocrité, c’est l’homme problématique – du genre moutonnier ; il est de plus en plus dominé par l’horreur froide de l’homme des solutions – du genre robotique. L’orphelin, c’est le genre poétique – l’homme du mystère. | | | | |
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| hommes | | | Défiée par l’Asie moutonnière, contaminée par l’Amérique robotique, l’Europe perd son essence, qui fut son âme ; cette âme en agonie, mais écœurée par ces deux monstres d’inculture, cette âme se mue en esprit calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Dans la Sainte Trinité, chaque personne semble pouvoir se passer de ses deux collègues, sans la moindre gêne ; la sainte trinité humaine – l’esprit, l’âme, le cœur – possède la même indépendance, à en juger d’après la congélation des cœurs et l’extinction des âmes, - l’esprit robotique survivant, proclamé éternel (Hegel et Husserl), n’est saisi d’aucune angoisse existentielle. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se manifeste sur trois plans : l’être, le paraître, le connaître. Tant qu’il garde une sobriété mécanique, il remplit ces plans, respectivement, d’actions, de reconnaissances, de mémoire. En mode organique, en pulsions donc, ces plans vivent du Bien profond initiatique, du haut Beau intermédiaire, du vaste Vrai final - la honte, le bonheur, le désespoir. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, pour survivre, l’homme fut obligé de surmonter la famine, la tyrannie, la maladie, et donc de manifester son propre caractère ou sa propre résilience ; aujourd’hui, il se contente d’une totale fusion de son soi inarticulé, indifférent et atavique avec ses réseaux sociaux. « La technique atteindra un tel niveau de perfection, que l’homme pourra se passer de lui-même » - S.Lec. | | | | |
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| hommes | | | La mécanisation des esprits toucha, chronologiquement, l’image et le mot, avant de s’attaquer à la musique, sa dernière victime. La prémonition visionnaire de A.Suarès : « Il arrive à l’homme de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran » - s’applique, aujourd’hui, aux mots et aux mélodies. C’est sur l’écran impassible que viennent mourir les anciens élans et métaphores. | | | | |
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| hommes | | | Ils vouent le surhomme à l’avenir et imaginent des chemins ou des ponts qui y mènent, tandis que, de toute évidence, il réside au passé, au milieu des impasses et des ruines, en compagnie du poète-pleureur ; l’avenir appartient au robot, dans son bureau, son hôtel, son aéroport, en compagnie de son banquier, son client, son agent. | | | | |
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| hommes | | | En lisant un bon philosophe d’antan, je dis : voici l’homme de la montagne, de la forêt, du désert, de l’océan, de la cellule ; avec les modernes, je les vois en tant que des nœuds anonymes d’un circuit neuronal, académique, éditorial, aux fonctions, genres, volumes, sujets préprogrammés. Climats personnels ou paysages communs. | | | | |
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| hommes | | | L’humanisme prêchait un homme, capable de compassion, de rêve, de beauté ; aujourd’hui, on apprécie la cohérence, le financement, l’écologie – ces traits du robot, régnant déjà dans tant de têtes déshumanisées. | | | | |
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| hommes | | | Les échelles biologique, sociale ou intellectuelle, dans l’évaluation d’un homme, sont totalement disjointes. D’après la première il est miracle ; suivant la deuxième il est mouton ou robot ; selon la troisième il est créateur ou imitateur. Et la formule tolstoïenne : « L’homme est une fraction : le numérateur est ce qu’il est et le dénominateur – ce qu’il en pense » - « Человек есть дробь, у которой числитель есть то, что человек собой представляет, и знаменатель то, что он о себе думает » ne s’applique qu’à la deuxième dimension. Ni divisions ni multiplications, ni l’extrême fierté ni l’extrême humilité, ne peuvent troubler l’identité du créateur avec sa création. | | | | |
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| hommes | | | La classe intitulée les Inclassables (autoproclamés) compte la population la plus dense ; grâce au polymorphisme, on accède à ses instances (joliment appelées contractions par le Cusain) à partir des robots (mechanici) ou des moutons. | | | | |
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| hommes | | | Décadence de l’arbre : les radicaux ignorant les racines, les juteux dont n’émane aucune sève, les florissants dédaignant les fleurs, les fructueux se contentant de fruits mécaniques, les ombrageux incapables de projeter de belles ombres. | | | | |
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| hommes | | | Un beau cœur tressaille dans les abîmes ; une belle âme palpite dans les nues ; un esprit d’inertie et d’action se vautre dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes commencèrent par concevoir des finalités, ensuite ils apprirent à spécifier des outils, des matières, des fonctions, des acteurs, bref des algorithmes permettant d’avancer vers ces finalités. Mieux rodés sont ces algorithmes, moins on a besoin de se souvenir des finalités. « La vie se construit, comme les nouvelles technologies, elle-même algorithmique et sans finalité » - M.Serres. Les artistes sont adversaires des algorithmes ; ils se consacrent aux commencements. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution de la vision de l’homme : Hobbes y aperçut la bête, Pascal lui enjoignit l’ange, Rousseau privilégia l’ange, Dostoïevsky accepta la cohabitation de l’ange et de la bête. Les hommes ne lisent plus les poètes, ils ne font que calculer – l’homme, pour eux, ne sera ni angélique ni démoniaque, mais robotique. | | | | |
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| hommes | | | Suivre ses clairs intérêts, maîtriser ses passions – telle est l’attitude de la multitude, aujourd’hui ; mais ce sont, respectivement, les définitions même du mouton et du robot, qui acquièrent, ainsi, leur misérable liberté, nette et froide. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton est dans l’inertie, et le robot – dans la routine. Leurs tâches, imposées ou programmées, visent l’utile collectif. L’homme, en paraphrasant Sartre, est dans le commencement nihiliste, c’est-à-dire personnel, des passions inutiles. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le paradigme de théâtre mais celui de Bourse qui conviendrait le mieux, pour situer la scène du monde. Ce fut le spectacle de déraison qui provoquait jadis la révolte des hommes ; aujourd’hui, ce qui réveille la mienne, c’est l'application mécanique d’une raison calculatrice. Trop de raison, trop de sens, trop de normes, au détriment d’un rêve agonisant. | | | | |
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| hommes | | | Dans les leçons d’Histoire on suivait jadis les pas de la musique : dans les poèmes, dans les passions. Aujourd’hui, on suit l’histoire des circuits commerciaux ou des avancées technologiques. Dans la mémoire des hommes, Watt finira par supplanter Homère, et la route de la soie – le chemin de Golgotha. Le Temps ne connaît plus que les horizons, il oublia les firmaments. | | | | |
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| hommes | | | Chez les hommes, la chronologie de la disparition du rêve : le mépris pour le miracle impossible, l’indifférence pour l’idéal imprévisible, le rodage de l’algorithme satisfaisant. | | | | |
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| hommes | | | La vie moderne se réduit aux enchaînements routiniers, mécaniques, où l’essor ne trouve plus de place ; et l’essor est synonyme de commencement, aussi bien dans l’art que dans le rêve, et, pour l’intelligence chinoise, est le fondement même d’une vie de sage. La sagesse serait-elle en train de rejoindre l’art et le rêve dans leur convoi funèbre ? | | | | |
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| hommes | | | Sans interventions de la société, que deviendrait l’homme de la nature ? - pour les rousseauïstes – un ange, et pour les fatalistes – une bête. Mais la cité y veille ; ces espèces s’éteignent, pour laisser la place aux moutons-contribuables et aux robots-exécutables. | | | | |
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| hommes | | | L’essence de l’homme a deux facettes - la poétique et la mécanique ; et son existence présente deux facettes réciproques : la création ou l’action. La seconde rapproche l’homme du mouton ou du robot et devrait être occultée. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le théâtre, mais le bureau, qui est le paradigme dominant, dans la vie de l’homme. Finis, les personnages, avec des rôles multiples, joués par l’esprit, le corps, le cœur ou l’âme du même homme ; désormais, l’homme est une personne unidimensionnelle (au masque unique), exécutant un algorithme ou suivant les règles, prédéfinis pour sa cervelle ou ses muscles. La seule dramaturgie, aujourd’hui, c’est l’économie. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès irrémédiable des hommes consiste en pénétration, dans leur vie, pénétration de plus en plus profonde des gestes mécaniques, des habitudes, en économie, en réflexions, en sentiments. La mort de la poésie accélère cette funeste procession. « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance » - Saint-John Perse. | | | | |
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| hommes | | | Nous assistons à l’échange de rôles entre existence et essence. Jadis, on associait à la première - l’objectivation et la liberté, et à la seconde – l’affirmation et la nécessité. Aujourd’hui, l’existence, c’est une objectivation moutonnière et une nécessité robotique, tandis que l’essence devient une affirmation inventée et une liberté créatrice. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine social, matérialiste, tout est robotisable ; dans le domaine intellectuel, idéaliste, tout est divin, puisque humain. Les adeptes du premier cherchent à comprendre la vérité – tâche du futur robot ; ceux du second veulent juger selon les valeurs, tâche artistique et narcissique. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est peut-être ce qui me permet de croire en mon soi inconnu ; et la robotisation de l’homme découle bien de l’extinction des âmes et donc de l’oubli du soi inconnu et de la seule présence du soi connu, du commun. Qui choisissent-ils, lorsqu’ils se choisissent eux-mêmes ? « En me choisissant, je choisis l’homme » - Sartre – aujourd’hui, ce choix pointe certainement le robot. | | | | |
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| hommes | | | Les jeux du XXI-me siècle sont d’un atroce sérieux, nous plongeant encore davantage dans la grisaille de la réalité. « Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité » - Freud - « Der Gegensatz zu Spiel ist nicht Ernst, sondern - Wirklichkeit ». | | | | |
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| hommes | | | La décadence commence par la domination du sens de l’existence sur la musique de l’essence ; et ceci se produit aussi bien dans la culture que dans les passions et les goûts. La tragédie grecque – l’affirmation du sens ; Bach – l’équilibre entre le sens et la musique ; Mozart et Beethoven – la domination de la musique ; Wagner – le retour vers le sens. Le sens incontrôlable étouffe nos fibres divines et se dévoue aux fils robotiques. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation de l’homme : une mutation de l’homme du désir en homme du besoin. | | | | |
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| hommes | | | Le sujet (moral ou juridique) est un objet, muni d’un vouloir, d’un pouvoir, d’un devoir, d’un savoir. Toutes ces compétences se transfèrent, inéluctablement, vers les machines, et le robot, bientôt, recevra le grade de sujet. | | | | |
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| hommes | | | L’homme post-industriel, devenu le calcul utile, est une fatale mutation de la passion inutile, que fut l’homme spirituel (Sartre). | | | | |
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| hommes | | | Chronologiquement, l’homme commença par rêver, bifurqua vers le croire, enchaîna par le penser, pour aboutir à l’agir seul. De l’ange au robot. | | | | |
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| hommes | | | Une fois proclamé mort, Dieu a d’innombrables échappatoires, pour ressusciter, ce qui n’est pas le cas de l’art, dont la mort paraît être définitive et constitue le côté le plus original de notre époque. Le constat clinique se confirme par ce symptôme infaillible – les voix des derniers artistes devinrent inaudibles, dans le brouhaha des chœurs mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Même les loisirs sont aujourd’hui mécanisés ; quelle chance eut l’humanité, qui, avant de découvrir les charmes du labeur, se livra aux jeux du charmeur ! « La fainéantise et le farniente permirent l’émergence de l’Homo poeticus, sans lequel le sapiens n’aurait plus évolué »** - Nabokov - « A lolling and loafing which allowed the formation of Homo poeticus - without which sapiens could not have been evolved ». | | | | |
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| hommes | | | Le bon côté de la robotisation actuelle : la vie devient soporifique, ce qui favorise la naissance du rêve. « La vie n’est que sommeil ! Et les révélations – la veille ! » - Pasternak - « Как усыпительна жизнь! Как откровенья бессонны! ». | | | | |
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| hommes | | | L'arbre du monde perd ses variables (de passions, de rêves, de sacrifices) et se fige dans des constantes collectives (d'intérêts, de sens, d'algorithmes) ; l'arbre organique devient structure mécanique. Dans ce monde robotique pullule la pensée collective et disparaît le sentiment individuel. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement le hard informatique dépasse déjà notre cerveau en puissance et en intelligence du calcul (le parallélisme d'exécution des arbres décisionnels, dont nous sommes incapables), mais le soft, lui aussi, commence à nous humilier et en profondeur des représentations et en rigueur des interprétations. Ah, si cette infériorité pouvait nous détourner de la voie de robotisation, dans laquelle nous sommes pitoyablement engagés, et nous remettre à notre vocation première – la poésie ! | | | | |
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| hommes | | | Pour le robot moderne, qu’il soit ingénieur, garagiste ou philosophe, la vie, c’est la formulation, la démonstration et l’application des vérités – tout le contraire de ce qu’on appelait jadis vitalisme. Je finis par opposer à cette vie mécanique – le rêve poétique : formules en tant que forme, démonstrations en tant que musique, applications en tant qu’élan. Foin des vérités cadavériques – pour des états d’âme mélancoliques. | | | | |
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| hommes | | | L'art a définitivement renoncé à son statut sacré et s'est soumis à la loi profane. L'économie tout-puissante profana les couleurs, mélodies et pensées ; le performant évinça le compétent ; le visuel se moqua de l'invisible ; le verdict statistique se substitua aux jurys artistiques ; la rue remplaça la scène. Mais, moyennant ces greffes, prothèses et outillages, la survie est assurée, même si l'identité du personnage le place désormais dans la famille des artisans, robots ou domestiques. Et qui parle de résurrection ou d'insurrection ne songe ni aux croix ni aux barricades, mais aux investisseurs audacieux. | | | | |
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| hommes | | | Une civilisation des messageries, égalisant tous les messages, - notre époque, le relativisme intégral. Seules y comptent les étiquettes digitalisées. | | | | |
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| hommes | | | Je reconnais notre espèce commune chez les Pygmées, les Tchouktches ou Touaregs, mais la seule nation où il ne reste plus presque rien d’humain, ce sont les Yankees robotisés : « Yankiser, c’est singer l’homme, quand on est automate » - A.Suarès. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la science ignorant la conscience (hypertrophie des esprits et déperdition des âmes), la disparition des commencements personnels au profit des enchaînements collectifs, les prises mécaniques de décisions vitales. « On touche au noir matin de la matière, au triomphe de l’automate, à la barbarie savante »* - A.Suarès. | | | | |
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| hommes | | | Depuis le Haut Moyen-Âge, l’évolution des choses se produisait, à peu près, à la même vitesse. Notre époque n’y a rien d’original. Mais, depuis deux mille ans, les choses projetaient deux sortes d’ombres sur nos idées ou sur nos actes, puisque deux sortes de lumière furent reconnues par tous – notre savoir et notre rêve. C’est dans l’extinction des étoiles et dans l’unicité des ombres pratiques que réside l’originalité de notre temps unidimensionnel. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art, dans la galanterie, dans le doute ou dans les certitudes, on voulait, surtout, émouvoir ; aujourd’hui, on ne cherche qu’à exciter. « La clarté est bonne pour convaincre, mais elle ne vaut rien pour émouvoir. Soyez ténébreux ! » - Diderot. Comparez avec la transparence incolore, inodore, indolore des agités moutonniers modernes ! | | | | |
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| hommes | | | Réfugié à Stanford, un philosophe français, pour prouver la suprématie de la culture américaine sur la barbarie française, cite l'organisation des services de chariots dans les aéroports, le comportement des automobilistes aux carrefours, le règlement d'achats aux caisses de supermarchés. Et le Citations' Index est aussi probant. Le nom du barbare moderne est connu - robot. | | | | |
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| hommes | | | Tant que la réalité des hommes restait chaotique, horrible ou incompréhensible, l'intérêt que lui portait un homme d'esprit fut légitime. Mais aujourd'hui, où cette réalité devint unidimensionnelle, robotisée et transparente, on devrait lui tourner le dos et ne peindre que la puissance d'artiste, puissance intériorisée et mise en musique, d'où serait bannie la réalité mécanique et insipide. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | Dans la robotisation générale, le seul genre littéraire qui survivra sera probablement celui des scénarios (ou des schèmes kantiens). L'écran sera élevé au titre de support exclusif de rêves ! Aux projecteurs mécaniques - des rêveurs mécaniques ! La bonne littérature, comme la mauvaise, commence bien par l'extinction de lumières ; ensuite, la mauvaise enclenche l'action et la bonne - la génuflexion ou, au moins, la réflexion. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation des âmes n'a rien à voir avec une mathématisation des savoirs. Peintres et géomètres sont frappés aujourd'hui par la même inculture et au même degré. | | | | |
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| hommes | | | L'homme peut être pour l'homme : un loup, un allié, un mouton, un esclave, un frère, mais, aujourd'hui, on finit par comprendre que l'hypostase la plus efficace, la plus consensuelle et la plus pacifiante, c'est un robot. | | | | |
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| hommes | | | Tant de voix grégaires pestent contre la décomposition, la putréfaction, la dégénérescence du monde, là où je ne vois que trop d’ordre, de raison, de sens, de justice et même d’intelligence. Il ne manque à cette perfection mécanique qu’un peu d’âme. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation de l’homme devenue une épidémie incurable et irréversible, il n’y a plus aucune ironie à dire, avec M.Jacob : « Soyez humain, si vous voulez être original »**. | | | | |
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| hommes | | | Dès que tu touches au stylet, à la plume, au clavier d’un ordinateur, tu deviens, ne serait-ce que partiellement, otage des forums, avec leurs messageries, formatant tes messages, avec leur propagande qui t’impose le choix de sujets à aborder. « Si rien n'est plus raffiné que la technique de la propagande, rien n'est plus grossier que le contenu de ses assertions » - Koyré. Socrate s’en doutait peut-être. | | | | |
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| hommes | | | Il y a d’innombrables fonctions robotiques, auxquelles se livre l’homme moderne. Et lorsqu’on reproche à un homme public d’avoir perdu le contact avec le réel, cela signifie, vraiment, qu’il change de fonction et non pas de milieu. Je suis le plus heureux, quand les pieds me détachent du réel, pour me confier aux ailes du rêve. Mon étoile ne fait partie d’aucune galaxie réelle. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine spirituel, la catégorie de maître s’éteignit ; il ne restent que des élèves et des esclaves, incapables de créer leurs propres commencements, mais armés de vastes mémoires et de suites serviles dans les idées mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Pour s'acquitter de leurs tâches, ingrates mais parfois complexes, les esclaves devaient apprendre quelques rudiments théoriques ; aujourd’hui, le maniement des boutons de nos machines pourra rendre inutile tout savoir abstrait. « Le règne des ordinateurs permet de remplacer les esclaves éduqués par des esclaves ignares » - V.Arnold - « Компьютерная революция позволяет заменить образованных рабов невежественными ». | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs prédictions de l’avenir, les experts ou les charlatans, les obtus ou les visionnaires, les garagistes ou les poètes sont au même degré d’impuissance et d’irresponsabilité (à part, peut-être, la certitude de l’extinction finale des astres). La connaissance du passé permet de créer des hiérarchies des hommes, des valeurs, des espérances. Mais rester en tête-à-tête avec le seul présent, c’est être mouton ou robot. | | | | |
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| hommes | | | En parcourant notre mémoire de noms de célébrités, on dirait que dans la première Antiquité il n’y a avait que des poètes, dans la seconde – que des philosophes, à la Renaissance – que des peintres, au XIX-me siècle – que des romanciers, au XX-me – que des politiciens, au XXI-me – que des gestionnaires. « Énorme serait mon horreur de savoir que l’avenir ne verrait naître aucun nouveau Tchékhov » - H.Hesse - « Es wäre mir ein tiefer Schmerz zu wissen, daß es künftig keinen Tschechov mehr geben werde ». Disparurent les tragédies et les comédies, et même les vaudevilles devinrent mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | L’homme de la nature ou l’homme de la culture : le premier est le prolongement du simiesque, le second – le commencement du divin. Les deux sont proches de l’extinction, au profit de l’homme des tâches, des algorithmes, des finalités, - un embranchement robotique. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se réduit à ces trois facettes : les actes, essentiellement imposés de l’extérieur, forcés, mécaniques ; les pensées, finissant toujours par devenir communes ; enfin, les états d’âme muets – des élans vers l’inaccessible et des rêves de l’inexistant. Les choses, les tableaux, la musique. Les lieux, les paysages, le climat. | | | | |
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| hommes | | | Les étapes de notre évolution : croire, connaître, comprendre – divin, humain, robotique. | | | | |
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| hommes | | | La bête humaine, ayant perdu son confrère complémentaire, l’ange, devient robot, naturellement intelligent. Mais l’inverse est peut-être pire : « En expulsant de nous la bête, nous restons des anges châtrés »*** - H.Hesse - « Ohne das Tier in uns sind wir kastrierte Engel ». | | | | |
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| hommes | | | Non seulement les noms mêmes d'Homère ou de Shakespeare seront, un jour, oubliés, mais on ne comprendra plus les raisons de leur ancien prestige, puisque tout souci de la forme sera entièrement remplacé par celui du format. | | | | |
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| hommes | | | L’âme crée le rêve, l’esprit (re)produit la réalité. Aujourd’hui, dans l’absence des âmes, seul l’esprit robotique fabrique ce que, par inertie, on continue d’appeler œuvres d’art au rêve absent. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui, c’est ce qu’éprouve un homme, n’ayant aucun contact avec le mystère de la vie. Le rasé est toujours un raseur : il vit au milieu des problèmes qu’il ne maîtrise pas, et des solutions, qu’il consomme mécaniquement. | | | | |
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| hommes | | | Des troupeaux d’hommes-moutons font avancer leurs produits sur des sentiers battus ; à leur destination, des chaînes d’hommes-robots, en profitent ; l’homme reste immobile dans ses impasses, éclairées par son étoile. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absolu, tout ce que produisent un forgeron, un informaticien, un philosophe, ce sont des miracles. « L’homme est un miracle, plus grand que tous les miracles qu’il opère »** - St-Augustin - « Omni miraculo quod fit par hominem, majus miraculum est homo ». Aujourd’hui, hélas, il se prend pour une machine de plus et agit machinalement. | | | | |
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| hommes | | | Jamais il n’y avait autant de théâtres, bibliothèques, librairies, que de notre temps, et jamais la notoriété de la culture et de ses porteurs n’était aussi basse. L’irruption de la masse sur la scène publique en est la raison principale, et non pas un abrutissement quelconque ; jamais, à l’échelle de l’intelligence, de la justice et de l’efficacité, l’esprit collectif n’eut un tel poids, tandis que la grâce des âmes individuelles devint impondérable aux balances robotisées. | | | | |
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| hommes | | | Que la machine rende si facile la tâche de comprendre, je ne peux qu’en féliciter les hommes. Mais qu’elle se mette à les guider sur la voie d’invention est autrement plus inquiétant. Potentiellement. Même en philosophie, les hommes sont toujours obsédés par la manie de comprendre et perdent le génie d’inventer. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’homme choisissait entre se passionner pour l’humble invariant (donc pour le vieux, le passé) ou se tourner vers le hardi (adressé au jeune, au futur). Aujourd’hui, tous les regards, toutes les demandes, toutes les actions sont totalement plongés dans le présent, dans lequel il n’y a ni humilité ni orgueil ni jeunesse, mais la routine algorithmique sans âge. | | | | |
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| hommes | | | Les hypostases du soi, ou du quadriparti humain – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – se forment, respectivement, par le hasard biologique, la règle sociale, la routine psychologique, la création artistique. Et lorsqu’on veut dépasser l’homme, on ne précise jamais, laquelle des hypostases en profitera ; le cas le plus rare, mais le plus noble, vise la dernière, mais les deux autres dominent largement cette mutation nécessaire. | | | | |
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| hommes | | | Les cœurs désapprirent à aimer et à pleurer, ils ne se brisent plus, ils se bronzent ; avec les âmes, c’est encore plus anonyme et anodin : « La perte de l’âme est indolore »** - G.Thibon. | | | | |
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| hommes | | | Quand l’Intelligence Artificielle, implémentée dans un ordinateur et reproduisant une démarche conceptuelle, expose une pensée, on devrait admirer la profondeur de ce cheminement humain et la virtuosité du concepteur, au lieu de redouter une concurrence ou de déprécier sa propre pensée, dont la valeur réside, principalement, dans la hauteur divine plutôt que dans la profondeur saturnine. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès, c'est la réduction de plus en plus de nos activités à l'inertie, la diminution du nombre de ceux qui seraient capables d'initier de vrais commencements. Plus près on est des origines, plus susceptible on est d'éprouver la honte ; les bonnes consciences résultent de la routine des pas intermédiaires. | | | | |
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| hommes | | | Pour les réalistes, le monde fut, successivement, une lice, un marché, une machine. Pour les rêveurs, il ne fut qu’une scène de mystères. « Le monde est un théâtre de prodiges, où, au lieu de voir ce qui est, on ne voit que ce qui n’existe pas » - Ortega y Gasset - « El mundo es un teatro de prodigios, en el cual en vez de ver lo que hay, sólo veis lo que no está ». | | | | |
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| hommes | | | On redoutait les ténèbres et les frimas, mais l’horreur vint d’une lumière robotique et d’une tiédeur moutonnière. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est le plus humain, lorsque, accablé par une angoisse, il lui cherche une consolation. Les matérialistes veulent réduire l’homme au robot : « Je prends pour libre celui qui ne connaît ni l’espérance ni la crainte » - Démocrite. | | | | |
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| hommes | | | La machine, un jour, maîtrisera mieux que l’homme les concepts mathématiques de nombre, de fonction, de structure. De même, elle surclassera l’homme en notions musicales d’harmonie, de rythme, de mélodie. Ce sera le règne du robot ; Verdi n’est pas d’accord : « Un jour, on ne parlera plus ni de mélodie ni d’harmonie, alors peut-être commencera le règne de l’art » - « Un giorno, non si parlerà più né di melodia né di armonia, allora forse comincierà il regno dell'arte ». | | | | |
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| hommes | | | On commence, à peine, à se rendre compte, à quel point il est important que nos sentiments et pensées soient organiques, c’est-à-dire provenant des sensations, nées au fond de notre conscience, détachée de la foule. Aujourd’hui, les sentiments végètent dans la platitude commune, et les cerveaux mécaniques fonctionnent comme des machines préprogrammées. | | | | |
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| hommes | | | La pitié et l’amour perdirent beaucoup de leur prestige depuis que le droit écrit d’assistance publique les rendirent caducs. « Si tu ne peux pas secourir ton prochain, tu ne peux pas, non plus, l’aimer » - Chestov - « Если нельзя помочь ближнему, то и любить его нельзя » - tous ces mots ne disent plus rien aux robots modernes. | | | | |
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| hommes | | | Diviser les hommes en bons ou méchants, en intelligents ou bêtes est propre aux moutons ou robots ; l’homme subtil les divise en ordinaires ou extraordinaires. | | | | |
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| hommes | | | Voici ce que vise un professeur de philosophie, ex-Ministre : Dénoncer le narcissisme des personnes et les dangers d’un règne de l’émotion ! Ces écolâtres, auraient-ils donc une âme ? Il faut en avoir une pour se réjouir de la beauté du monde, rien qu’en s’admirant, ou pour y laisser régner la musique de l’émotion. Mais le robot sans âme nous cerne… | | | | |
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| hommes | | | Ce qui me chagrine dans notre époque, ce n’est pas tellement que, dans le débat intellectuel, le sens mécanique domine largement la fantaisie lyrique, mais que ce sens n’ait plus besoin d’aucune fantaisie : les complicités et les adversités s’établissent sans aucun concours des âmes. | | | | |
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| hommes | | | La bouche s'ouvrait jadis, pour représenter ou interpréter les débordements du cœur palpitant ; aujourd'hui, elle n'exprime que les résidus numériques d'une raison calculante. | | | | |
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| hommes | | | C’est pour déplorer la raréfaction des musiciens que je m’attarde et m’attriste à la vue des genres humains dominants – le moutonnier et le robotique – ce qui ne m’empêche pas de voir des merveilles partout où le regard ose se plonger dans la profondeur de la Création divine, jusqu’au mystère de la vie. Geindre au sujet d’un monde raté et en déverser le dégoût est une attitude inepte, triviale. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, tomber amoureux signifiait un bouleversement, un changement de calendriers, de chronologies, de cycles nocturnes, de l’attirance lunaire, - une invasion d’étoiles filantes et d’ombres. Aujourd’hui, ce malaise se gère à travers les seuls agendas, où s’inscrivent, à côté des réunions de travail, des rendez-vous frivoles aux restaurants, hôtels, aéroports, parkings. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui un ange lumineux et une ténébreuse bête, et la civilisation est une tentative de rapprocher ces deux hypostases, ce qui résulte en homogénéité moutonnière ou robotique. Le cas le plus passionnant, cas extrême et rare, est celui où l’ange ou la bête domine ; toutefois, dans les deux cas, la chute est au bout du chemin. Dans le premier cas, l’homme, dans sa jeunesse, chante le rêve et la solitude ; dans le second, l’homme compte sur la force et le fanatisme. Au moment de la chute, le premier reste fidèle à son rêve solitaire agonisant, auquel il cherche des consolations ; le second, par un sacrifice, cynique ou désespéré, de sa posture d'antan, éructe des anathèmes au monde raté, dont il fait pourtant partie. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’écrivain s’adressait soit à la bête humaine soit à l’ange divin ; aujourd’hui, il parle aux robots ou aux moutons. | | | | |
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| hommes | | | L’homme a besoin d’un bon regard d’esprit pour mieux interpréter les ombres d’âme ; mais il hérita l’instinct aveugle du mouton et la raison transparente du robot. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la notion de valeur n’effleurait qu’une partie infinitésimale des hommes, le reste se contentant de vivre selon l’instinct. Les valeurs, réglementaires ou monétaires, devinrent l’apanage de la foule déblatérante, et aux instincts vitaux individuels se substituèrent les algorithmes communs. Il devint difficile de distinguer le mouton du robot. La banalité juste évinça la volupté injuste. | | | | |
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| hommes | | | L’état moutonnier est, tout de même, un défi au minéral, mais l’état robotique est un retour au minéral – minéral muni de mémoire et d’algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Face au monde – rejet, indifférence, étonnement – des malades, des moutons/robots, des anges. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte des germes d’un penseur et d’un rêveur ; le penseur nage dans des cloaques des vérités, ces qualités mécaniques, et le rêveur se voue aux ondes musicales qui sont la première qualité organique. | | | | |
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| hommes | | | Dans le langage abscons des philosophes bavards, on pourrait définir la tendance de passer de l’humanité moutonnière à l’humanité robotique comme le passage de l’altérité à la fractalité. | | | | |
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| hommes | | | Les machines effacent les reliefs personnels et réduisent les hommes à la platitude et l’uniformité de leurs besoins. | | | | |
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| hommes | | | La liberté est le signe de vie de notre esprit, et la palpitation – celui de notre âme. Ces signes s’illuminent soit à l’extérieur, soit à l’intérieur de notre corps. D’abord, par l’esprit et par l’âme tâtonnants, nous vivons notre enfance, autour de nous ; ensuite, c’est l’enfance, s’appuyant sur nos âmes et esprits d’adultes, vit en nous. On devient mouton, en perdant la liberté ; en perdant la palpitation, on devient robot. | | | | |
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| hommes | | | Même un anarchiste américain n’émet que des réflexions mécaniques et se rapproche du robot. Écoutez Chomsky : « La vie intellectuelle française – clinquante, obscène, infantile et ridicule » - « French intellectual life - meretricious, obscene, infantile and ridiculous ». Toutes ces épithètes stigmatisantes s’appliquent, au moins, aux hommes et non pas aux robots ternes, prudes, cohérents et sérieux. Et, par ailleurs, ces qualités-ci caractérisent bien le seul message que les Américains sont capables d’émettre. | | | | |
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| hommes | | | On ne trouve de l’organique, du musical et de l’impair que dans la littérature ; et tout le reste est mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Chez l’homme, jadis, à côté d’un esprit calculateur se blottissait une âme rêveuse. Dans tout ce qui se calcule, la machine, un jour, dépassera l’homme ; mais ce n’est pas ça qui rendra l’homme – idiot (comme le pensait Einstein), mais le fait qu’il n’aura plus d’âme, c’est-à-dire de rêves. | | | | |
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| hommes | | | L’essence d’une époque se réduit au sens et à la musique de ses messages. Le premier est profond, quand il est dicté par l’esprit ; la seconde est haute, quand elle est composée par l’âme. Le premier résume le progrès matériel ; la seconde – le culte d’une beauté immobile. Le premier ne connut qu’une seule interruption – l’écroulement de L’Antiquité sous les coups des instincts barbares ; depuis la Renaissance une nouvelle ère de progrès ininterrompu s’installa. La seconde commença sa dégénérescence à la fin du XIX-me siècle, pour se machiniser définitivement un siècle plus tard. On n’a rien à reprocher au progrès matériel ; on n’a qu’à regretter l’extinction des âmes. La civilisation enterra la culture. | | | | |
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| hommes | | | L’ange et la bête, chez l’homme, se mutèrent en robot et mouton. La pureté et l’instinct cédèrent la place au calcul et au conformisme. « La culture des hommes naît de l’anoblissement des pulsions bestiales » - H.Hesse - « Menschliche Kultur entsteht durch Veredlung der tierischen Triebe » - la culture fut angélique, la civilisation est algorithmique. | | | | |
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| hommes | | | La nature humaine s’éploie sur deux axes : la sociale – du mouton au robot, et l’individuel – de l’ange à la bête. Le premier devint dominant, tandis que jadis, on le remarquais même pas : « L’homme, ce misérable intermédiaire entre la bête et l’ange »* - F.Schiller - « Der Mensch, dieses unselige Mittelding zwischen Vieh und Engel ». | | | | |
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| hommes | | | Tout compte fait, les soucis des sages – la consolation et le langage – préoccupent même les ploucs, mais chez qui on ne voit que « piteuses caresses, querelles mesquines »* - Z.Hippius - « их ласки жалки, ссоры серы » - miséricordes collectives normatives, révoltes verbales mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution organique d’une culture : la sacralisation des racines immémoriales et la création de nouveaux branchages, fleurs, fruits ou ombres. Les greffes américaines mécaniques aux racines européennes expliquent les crépuscules de nos arbres. « Quand je vois pourrir une racine, j’ai pitié des fleurs »** - G.Thibon. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | La grande liberté, dont le Créateur dota l’homme, place celui-ci entre la nature, où il est un prédateur carnivore, porté sur le calcul, et la culture, où il apprend le rêve, la caresse, la honte. La nature régulée s’appellera civilisation, elle accentue la domination des calculateurs et devient le moteur principal de la modernité aculturée. | | | | |
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| hommes | | | La liberté est la première propriété de l’essence intemporelle du vivant ; l’existence, dans le temps, offre des occasions pour traduire cette liberté en actes – la liberté préexistante dans l’espace et la liberté qui laisse des empreintes dans le temps. L’essence est la loi, et l’existence – le hasard. L’essence est propre de l’espèce éternelle divine ; l’existence appartient au genre, de plus en plus robotique. | | | | |
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| hommes | | | On appelait maladies du siècle les mélancolies durables des âmes ; aujourd’hui, on parle de performance ou de santé des versions courantes, versions jetables, versions des esprits robotisés. | | | | |
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| hommes | | | La foi en âme immortelle ou à la vie éternelle ne peut être que grégaire (d’autant plus vide et froide que les âmes se raréfient et la vie, de plus en plus, s’oppose au rêve). À cette farce de foi populacière, je préfère le tableau du monde que peint la raison tragique, s’appuyant, certes, sur un savoir collectif, mais disposant d’une palette de couleurs personnelle. | | | | |
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| hommes | | | Depuis longtemps, les produits intellectuels deviennent toujours plus intelligents, et les hommes, qui les créent, - toujours plus insignifiants. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est pas l’attachement à la nature humaine qui nous empêche de devenir artistes. Que ce soit la rapine ou la poésie, ces penchants nous viennent de la nature de l’espèce ; c’est l’intrusion des autres espèces, dont les plus dégradantes sont le mouton (alignement sur la masse) et le robot (réduction à l’algorithmique de ce qui devrait être organique), qui doit être combattue. | | | | |
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| hommes | | | La pseudo-culture américaine, mécanique, anti-romantique, repose sur une vraie civilisation américaine, réaliste, efficace, calculatrice, mercantile. Le monde entier, ayant plébiscité cette civilisation robotique, importe, en même temps, cette culture de masses robotisées. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes vécurent dans un double cadre : la civilisation des artisans (incarnant l’espèce humaine d’un pays) et la culture des artistes (sublimant les sensibilités particulières de chaque nation). Depuis la mutation de l’homme en robot et l’abandon de son identité nationale au profit d’un nivellement mondial, il vit dans les sordides post- ou trans-humanisme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’art (personnel) fut tourné vers le réel ou s’inspirait du rêve, dans les deux cas, il s’adressait à l’homme. Le rêve ayant disparu et le réel - mécanisé, le destinataire de l’art (grégaire) n’est aujourd’hui que le robot. | | | | |
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| hommes | | | Le réel humain changea de résident – jadis, c’était le sentiment (angélique ou bestial) ; aujourd’hui, c’est le calcul. | | | | |
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| hommes | | | Après les Écoles d’Athènes, de Florence, de Paris, écoles philosophiques, esthétiques, intellectuelles, on en est arrivé à l’école mécanique de la Silicon Valley. | | | | |
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| hommes | | | La folie, c’est défier la foule et pratiquer un narcissisme ; elle est toujours individuelle ; le mouton ou le robot (ces espèces humaines) n’en sont pas capables. Il faut inverser le mot de Nietzsche : « La folie est rare chez les individus, elle est une règle dans les groupes, partis, nations et époques » - « Bei Individuen ist Wahnsinn selten; aber in Gruppen, Parteien, Nationen und Epochen ist es die Regel ». | | | | |
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| hommes | | | Quand, dans les affaires du monde, je vois la raison, le calcul, le sens évincer le rêve, je pense, ironiquement, aux innombrables absurdistes vouer le futur au règne du chaos : « Si la littérature d’avenir doit devenir absurde, le monde le serait aussi, pour ne plus être seulement tragique, romantique et religieux » - Chesterton - « If nonsense is to be the literature of the future, the world must not only be the tragic, romantic, and religious, it must be nonsensical ». | | | | |
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| hommes | | | Que l’homme ne soit plus enraciné dans la transmission (Heidegger ou R.Debray) me préoccupe moins que ce que la communication de cet homme manque de fleurs, de cimes et d’ombres. Par ailleurs, une bonne imagination sait convertir l’image du temps en espace et vice versa. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’illusion d’une éternité quelconque faisait lever les yeux des initiés vers le ciel, même vide. Aujourd’hui, ne compte que le présent envahissant, pesant, avec de plates déchetteries des versions jetables, périmées ou courantes, versions de sens, de buts, de moyens. | | | | |
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| hommes | | | L’homme-novateur surgissait du surpassement de la barbarie, du paganisme, du christianisme, de l’esclavage, de l’inégalité, de l’idéologie, du fanatisme ; mais aujourd’hui – quel élan peut provenir de la défense du mouton dominé ou du rejet du robot dominant ? Toutes les lettres s’alignent ici sur les chiffres. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui, chez l’homme, est, au sens propre, naturel est de nature animale et se réduit aux réflexes. Ce qui, chez lui, est artificiel relève de la production ou de la création - de la science robotique du réel ou de l’art angélique du rêve. | | | | |
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| chœur intelligence | | | RUSSIE : Dans quel pays l'intelligence ne s'éploie que dans l'inutile ? En Russie, où la musique, la poésie et la mathématique ne laissent aucune chance aux ponts et chaussées. Le peuple le plus doué de la planète, gaspillant ses dons au vent de l'ivresse, de l'oubli, de la prostration. Mais quelle incapacité pour le calcul concret ! | | | | |
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| chœur intelligence | | | ACTION : Le sage comprend, qu'opposer l'action à la parole n'a pas plus de sens que de reprocher au bois de chauffage de ne pas avoir tous les attributs de l'arbre. La dimension économique de l'action réduisit la facette éthique à un point presque imperceptible. L'intelligence de l'action est dans la traduction du politique dans le mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Une banalité, qui demanderait réflexion : la vision de soi n'a pas besoin d'yeux. Est-ce cela qui explique, que le besoin de couleurs est le plus aigu des besoins chez celui qui tient à soi ? Partout, où mes yeux s'en mêlent, sévit la mécanique (ou l'optique), c'est pourquoi je me vois toujours le plus éloigné du robot. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme se mesure à la réalité par deux moyens : en monologue-représentation (objets, relations, qualificatifs) ou en dialogue-interprétation (langage, images, allégories). D'où deux types d'intelligence : analytique et synthétique, la réflexion tâtonnante et le réflexe câblé, chacun avec une part préalable d'intuition et d'imagination, qui sont de l'intelligence mystérieuse, opposée à l'algorithmique. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois pas beaucoup de cette soi disant bêtise fétide, que tout le monde traque en Europe. En revanche, je vois beaucoup d'intelligence nauséabonde, que tout le monde respire à pleins poumons. Aujourd'hui, l’enthousiasme mécanique se voue aux causes bêtes. | | | | |
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| intelligence | | | À leur naissance, les pensées sont incolores, et elles le restent, tant que l'irisé de l'âme ne les touche. Et non pas l'inverse : « L'âme se colore par l'effet des pensées » - Marc-Aurèle. Les palettes appartiennent à l'âme ; la géométrie et le dessin sont les outils de l'esprit. Avec la fatale extinction des âmes, toute pensée finit dans la grisaille mécanique. Les pensées engrangent le conscient, l'âme arrange l'inconscient. | | | | |
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| intelligence | | | Un, deux, trois - toute l'algèbre du goût est là : un, le repli ou la tautologie - l'art pour l'art, le savoir pour le savoir ; deux, la fuite ou le combat - échapper à l'acte ou défier le mot ; les triades - le pour de la mémoire, le contre de la machine, les deux dans un langage émergeant de l'âme. La part du monocorde, du binaire, du trivial. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence est tout d'instinct cachant ses points de repères et même les oubliant, tant leur câblage est profond (substitution de procédures explicites par déclarations symboliques, appropriation de l'avoir se muant en l'être). Mais se méfier des réflexes, qui n'ont pour origine que le manque d'horizons. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme est une étrange osmose d'un calculateur et d'un valseur, d'un interprète et d'un représentateur, l'un pouvant se passer, facilement, de l'autre. Ce dont est incapable l'intelligence artificielle : étant condamnée à passer par la représentation, elle ne mènera jamais la danse. Kant, pensant définir la vie, définit déjà le robot : « La capacité d'un être d'agir selon ses représentations s'appelle la vie » - « Das Vermögen eines Wesens, seinen Vorstellungen gemäß zu handeln, heißt das Leben ». La mathématique, en tant qu'interprète, ne vaut pas grand-chose, mais elle est le contenu même de toute représentation ; elle est donc la création la plus inhumaine, ou surhumaine, ou divine. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation poïétique ou l'interprétation hylique, deux activités gouvernées par l'intelligence. Représenter, c'est modeler un squelette, le munir de chair et lui apprendre à agir. Interpréter, c'est l'art de mener un dialogue : reconnaître le type d'interpellation, y déceler des connotations des objets ou des rapports, accéder aux connaissances pertinentes, recevoir des substitutions des inconnues et savoir s'arrêter pour tendre de nouveau l'oreille. Le seul domaine, où l'homme ne sera jamais dépassé par la machine, est le poids qu'on accorde aux inconnues choisies. | | | | |
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| intelligence | | | Toute intelligence, qui se passe d'allégories et de métaphores, est condamnée à être dépassée par la machine. | | | | |
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| intelligence | | | Tant que la rumination était l'occupation principale des savants, le meuglement résultant était ressenti comme nuisance naturelle et presque pittoresque. Mais, aujourd'hui, pour une oreille exigeante, la production de leurs héritiers est insonore comme le calcul des ordinateurs. | | | | |
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| intelligence | | | La hiérarchie des esprits s'établit d'après la nature du langage qu'il adopte ; au sommet se trouve le génie, qui est le langage de l'âme. « L'intelligence est un esprit mécanique, la subtilité – le chimique et le génie - l'organique » - F.Schlegel - « Verstand ist mechanischer, Witz ist chemischer, Genie ist organischer Geist ». | | | | |
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| intelligence | | | On aurait dû avoir au moins cinq verbes différents à la place du penser du cogito : penser dans l'organique (communiquer, faussement, avec le réel, sans passer par un modèle), penser dans le conceptuel (créer des modèles, en apparence arbitraires), penser dans le linguistique (formuler des requêtes du modèle), penser dans l'interprétatif (analyser la requête dans le contexte d'un modèle), penser dans le pragmatique (tirer des conclusions des résultats de la requête). Le premier et le dernier intermèdes, pris naïvement pour solutions, sont plutôt de véritables mystères de la liberté. Au milieu il n'y a que résolution de problèmes, l'obsession, par laquelle se justifient l'inversion robotique : « Je suis, donc je pense » ou ironique : « Je suis donc, je pense ». | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe serait celui qui porte un haut regard sur la condition humaine et prouve, que l'homme est irréductible au robot. Mais les professionnels, qui accaparèrent ce titre, ne s'occupent que de la facette humaine robotisable : la détermination, l'être, l'inconscient. Le diplômé de cardiologie, qui se proclame meilleur spécialiste du cœur humain que le poète ! | | | | |
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| intelligence | | | Jadis, l'intelligence représentative, inspirée par le ciel, avait le beau pour cible et matière première de ses représentations. Le sage croyait avant de calculer. Aujourd'hui, l'intelligence inspirée par la machine consiste à se méfier de la représentation artistique, pour se vautrer dans l'interprétation numérique. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis que sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle, qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant - le cycle de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | L'informaticien et le linguiste ricanent en voyant le philosophe patauger au milieu des logiques et des langages. La défense du merveilleux, face à la déferlante mécanique, - c'est peut-être le seul domaine, où le philosophe a encore son mot à dire, à cause de la défaillance du poète. Puisque « la conscience d'avoir frôlé le merveilleux arrive trop tard » - Blok - « сознание того, что чудесное было рядом, приходит слишком поздно ». | | | | |
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| intelligence | | | La volonté du premier et du dernier pas doit naître de la foi : « Artiste, prête foi aux sources et fins » - A.Blok - « Художник, веруй в начала и концы ». Le dernier est à l'origine du sens ; le premier sert de justification du choix des représentations. La volonté s'oppose à la pensée, qui est au milieu, domaine voué à la future machine. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence est de deux sortes : de routine (câblée par l'expérience) ou de crise (câblée par la nature). La modernité consiste à réduire la gestion des crises aux algorithmes, c'est pourquoi l'intelligence naturelle va, dans le monde, en diminuant. | | | | |
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| intelligence | | | D'après Heidegger, il y aurait plusieurs façons d'être : en paysage (Vorhandensein), en climat (Dasein ou Mitsein), en outils (Zuhandensein), en phénomène (In-die-Welt-geworfen-sein), en mouton (Miteinandersein), en robot (Am-Werk-Sein), en possibilité (Sein-zum-Tode). Juste de quoi s'occuper dans son jardin, à court de préfixes greffeurs, mais les épigones éberlués en ont créé toute une forêt conceptuelle animée par un nouveau Verbe. Un jeu morphologique élevé au grade d'édifice phénoménologique. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est la création permanente de nouveaux langages, et sa maîtrise des langages anciens perd vite de son prestige. « Les mathématiques sont la meilleure école d'humilité » - A.Connes. Les extra-terrestres, seront-ils poètes, plutôt que mathématiciens ? - grande question ! Si le langage poétique s'éteignait sur Terre, ces extra-terrestres, face à nos robots mathématisés, auraient la même réaction que Goethe : « Tout symbolisme mathématique est quelque chose de désincarné et triste à mourir » - « Alle Zahlensymbolik ist etwas Gestaltloses und Untröstliches ». | | | | |
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| intelligence | | | Les lacunes du savoir, les caprices du vouloir, les hasards du pouvoir, c'est ce qui guide la plume de l'homme incomplet ; le résultat est le contraire d'un système, que l'homme complet, surpris agréablement lui-même, découvre dans ses productions. Le premier, convoiteux et envieux, accuse le second des effets soi-disant mécaniques, qui ne sont en réalité, que les causes organiques d'une unité et d'une ampleur. | | | | |
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| intelligence | | | Pour une intelligence parfaite, même l'algorithme renonce à l'appel explicite de procédures et se contente de déclarations. Ainsi tout mon venin contre l'algorithme est neutralisé par l'antidote de l'intelligence ! | | | | |
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| intelligence | | | Valéry, se désintéressant de ses propres productions cérébrales fixées, devait se douter de l'avenir de ce genre - être à portée des machines. La puissance écoulée du sentiment s'avère, à la longue, plus digne de nos plumes que la terreur devant l'impuissance prochaine de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Nous sommes opérations - l'être - et devenons opérandes - le Temps. « Nous sommes exposant ou facteur » - H.Hesse - « Man ist Exponent oder Faktor » - qui peuvent être des constantes (ce qui fait de nous - des robots) ou des variables (ce qui fait de nous - des fonctions). | | | | |
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| intelligence | | | Après de grands constructeurs (Kant, Hegel), après de grands déconstructeurs (Nietzsche, Heidegger), voilà de petits instructeurs (Foucault, Deleuze). Les premiers s'intéressaient aux premiers pas de Dieu imaginant l'homme, les deuxièmes - aux derniers pas de l'homme abandonné de Dieu, les troisièmes - aux pas intermédiaires du mouton imitant le robot. | | | | |
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| intelligence | | | L'être se fonde dans les points, le devenir se forme dans les axes – les contraintes mécaniques ou les commencements organiques – les deux piliers de la création. | | | | |
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| intelligence | | | Par complémentarité, on voit dans l'esprit l'opposé de la réalité, dans la liberté - celui de l'algorithme, dans l'être - celui du devenir. Mais ce n'est qu'une astuce verbale, conceptuelle ou réelle, qui détermine ta façon d'être borné. | | | | |
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| intelligence | | | Les grands viennent de nulle part et nous communiquent le vertige et la jouissance de la hauteur, gratuite et vécue sans effort. Sortent, ensuite, des rats de bibliothèques, des ronds-de-cuir, fignolant, pinaillant, finassant, creusant, tarabiscotant, approfondissant, marmonnant des litanies au travail et à la rigueur. La hauteur, contrairement à la profondeur, n'a pas d'épaisseur, et toute graduelle pénétration ne peut mener qu'à la platitude, comme celle de G.Bernanos : « Il est beau de s'élever au-dessus de la fierté. Encore faut-il l'atteindre ». | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les bonnes têtes finissent par admettre, que le cheminement : l'être, le paraître, l'apparence - est un progrès (« l'être est une fiction vide » - Héraclite ; « le monde des apparences est le seul, le monde vrai est une affabulation » - Nietzsche - « die scheinbare Welt ist die einzige : die wahre Welt ist nur hinzugelogen »). Mais, dans la plupart des cas, il est trop tard : une authenticité de robot ou de macchabée les empêche de se reconnaître dans l'invention. | | | | |
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| intelligence | | | L’Intelligence Artificielle surclasse déjà la philosophie en hénologie (les méta-concepts), en ontologie (les concepts), mais n’apporte rien en axiologie (la dialectique esthétique des valeurs). Le savant sera évincé par la machine, seul l’artiste lui survivra. | | | | |
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| intelligence | | | Les machines confrontent déjà nos muscles aux bonnes solutions, bientôt elles vont confronter nos cerveaux à de vrais problèmes (Einstein n'y croyait pas, à tort), un jour elles confronteront nos âmes aux débuts de notre mystère. | | | | |
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| intelligence | | | La science commence et finit dans la réalité, matérielle ou humaine. Au milieu - la mécanique universelle. La philosophie commence et finit dans la poésie. Au milieu - l'homme existentiel. « La poésie est le début et la fin de la philosophie »**** - Hölderlin - « Die Dichtung ist der Anfang und das Ende der Philosophie ». Mais la philosophie des débuts et des fins est plus réelle que la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Philosopher, c'est créer des liens entre représenter, questionner et interpréter, avec les trois exagérations possibles : poétique, analytique, logique, dont seule la première est temporelle et personnelle. Ce qui est intemporel et abstrait est prédestiné à la machine. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne topique rend toute critique presque mécanique ; Descartes est déjà beaucoup plus près de la machine que G.B.Vico. | | | | |
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| intelligence | | | Comment oublie-t-on ? - mystère. Aucun acte de volonté, comparable à l'effacement d'une mémoire d'ordinateur ; la mémoire échappe à tout acte. On a beau se dire, que « tout acte exige l'oubli » - Nietzsche - « zu allem Handeln gehört Vergessen » - la représentation passive domine l'interprétation active. Ars oblivionis, l'art de l'oubli, de Cicéron à U.Eco, n'a rien à opposer à ars memoriae, à l'art de la mémoire, de Lulle à G.Bruno, et culminant avec l'ordinateur. | | | | |
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| intelligence | | | Les échéphiles, humiliés par la machine, se consolent, en se mesurant les uns aux autres. Mais que vont devenir les mathématiciens, le jour, où la logique mathématique sera parfaitement modélisée par la machine, qui maîtrisera l'espace (géométrie), le temps (analyse) et leur représentation (algèbre) et qui saura formuler et démontrer des théorèmes ? Les médiocres se requalifierons en programmeurs ou comptables, et les meilleurs retourneront à la poésie, qui fut à l'origine de la science. | | | | |
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| intelligence | | | L'Intelligence Artificielle, c'est l'art de passer des informations (valeurs) aux connaissances (structures et règles) ; c'est donc essentiellement la maîtrise de la représentation, tandis que l'intelligence naturelle est toute d'interprétation, et c'est pourquoi aucun progrès en IA n'apporte quoi que ce soit à notre intelligence tout court. Rien de plus bête que les programmes des échecs, des moteurs de recherche ou des robots ; l'intelligence, aussi bien naturelle qu'artificielle, c'est de la compétence et non de la performance. | | | | |
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| intelligence | | | La signification mécanique (car bornée par le modèle) et le sens organique (car plongé dans le réel) ne servent que de justification de la valeur inique (car nourrie aux préjugés du goût d'observateur). | | | | |
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| intelligence | | | La raison se décompose en trois axes : créateur, artistique, instrumental - la rupture, l'inspiration, l'algorithme. On enlève l'art - on reste dans la platitude ; on manque de créativité - on se retrouve dans la linéarité des robots, dans l'âge de la raison instrumentale. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme, c'est l'attention que je porte à mon inertie de race (la voix irrationnelle de mon âme) et le mépris pour leur inertie de masse (la voie battue par l'habitude et le conformisme) ; il est le refus d'accorder à la seule raison l'évaluation de mes choix vitaux et le refus d'accepter le mimétisme social ; avec cette arme paradoxale de l'inertie, il est le seul à affronter et le mouton et le robot. | | | | |
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| intelligence | | | Le cartésianisme est minable, puisqu'il place une opération de troisième ordre, le penser, avant ses prédécesseurs - le désirer et le sentir, qui ne sont pas moins indubitables. Et la machine va bientôt se prévaloir d'une réflexivité tout à fait compétitive, sans pour autant être travaillée par des angoisses ni délices. | | | | |
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| intelligence | | | Pascal reproche à Descartes de composer la machine (un exercice inutile et pénible), mais il ne comprend pas, que non seulement chacun (qu'il le veuille ou pas, question de perspicacité et de lucidité), à tout instant, la (re)compose, mais que c'est en cela, entre autres, que l'homme se distingue de la machine ! Ce qui est navrant, c'est que le bel outil divin, celui de composition de machines, devienne machine lui-même. Que le produit soit machiniste, on n'y peut, hélas, pas grand-chose ; mais que le producteur le devienne est autrement plus ignoble. | | | | |
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| intelligence | | | Un terrible danger sur la route des abstractions : tout ce qui est concret est métaphorique ; si, en montant d'un grade d'abstraction, je ne les entoure pas, en même temps, de métaphores nouvelles, avec le même degré de vivacité pittoresque, je deviens de plus en plus proche du robot ; c'est ce qui arrive aux penseurs Yankoïdes. | | | | |
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| intelligence | | | On reconnaît la présence d'une pensée par son mouvement vers des commencements (« das Hindenken zum Anfang » - Heidegger) ; son contraire s'appelle inertie - partir des commencements. L'élan auroral, le poids vespéral. La philosophie est l'art de garder l'élan, une fois un commencement touché, elle serait même « la discipline des commencements » - Husserl - « die Disziplin des Anfangs ». | | | | |
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| intelligence | | | De quel type de pensée nous rapproche le congédiement des passions, c'est à dire de la subjectivité ? - de la pensée de robot, de celle du regard absent, le regard se révélant, lorsque tout objet se présente flanqué du sujet. | | | | |
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| intelligence | | | Si l'esprit n'intervenait pas dans le travail de l'œil, celui-ci n'exhiberait que des points sans poids ni relief. La vraie vue est une violence faite à l'espace. De même, la culture est une violence faite au temps. L'harmonie cotonneuse avec son temps s'appelle troupeau, quand ce n'est machine. | | | | |
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| intelligence | | | La raison humaine relève presque exclusivement de l'essence de l'espèce et ne traduit qu'une partie infime de notre soi, qui se concentrerait donc dans la sensibilité (sens du sacrifice de notre liberté) et dans le talent (part de la musique dans notre voix), et non pas dans l'intelligence, comme pensent les écolâtres, pour qui mon soi, en tant que sujet de la liberté, ne fait que cogiter - ce soi sera moutonnier, ou, définitivement absorbé dans la réflexion, - robotique. | | | | |
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| intelligence | | | Le sujet, c'est l'union de trois créateurs : de représentations (Descartes), de requêtes (Valéry), d'interprétations (Nietzsche). Il doit donc offrir trois facettes : la scientifique, la philosophique, la poétique. L'esprit scientifique bâtit des modèles du monde, l'esprit philosophique les interroge, l'esprit poétique réinterprète le monde. Chacun des trois manque souvent de dons dans les deux autres sphères et croit pouvoir s'en passer, pour se dévouer exclusivement à la représentation, au questionnement sans fin, à la perpétuelle interprétation. C'est le poète qui en sort le moins ridicule. On finira par confier la science à la machine, ce qui enterrera définitivement le cogito (se réduisant à la représentation), pour ne laisser que l'homme de la nature, celui qui ne fait que réinterpréter. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes de pensée humaine, résultant des dialogues de la raison avec ses interlocuteurs : la raison face à la logique, la raison face aux sens, la raison face aux valeurs métaphysiques. La pensée mathématique, la plus primitive, sera parfaitement modélisée par l'ordinateur ; de bonnes représentations, appuyées par de bons interprètes, y suffiront. Je ne vois pas comment pourrait être imitée par la machine la pensée sensorielle, où l'interprétation foudroyante devance toute représentation (les phénoménologues appellent cette réinterprétation magique – intuition originaire - Urintuition). Mais la pensée métaphysique, aux sources et ressorts du beau et du bon insondables, restera peut-être le dernier bastion de l'homme, face à la déferlante robotique dans les cerveaux humains. | | | | |
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| intelligence | | | Un gamin veut sortir un livre d'une pile de livres couchés ; il le retire d'un coup sec et brusque, sans que la pile s'écroule - pourtant, aucun apprentissage antérieur, aucune notion de friction des surfaces, aucun travail de représentation conceptuelle ; c'est admirable, l'intelligence abstraite, mais l'intelligence mécanique l'est tout aussi bien, sinon davantage, puisqu'elle est encore plus éloignée des robots. | | | | |
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| intelligence | | | Jadis, le scientifique avait l'ambition d'être philosophe ; aujourd'hui, le philosophe a la prétention d'être scientifique, tout en manquant et de savoir et d'intelligence, tandis que le scientifique voit la philosophie avec les yeux d'un garagiste. Science moutonnière et philosophie robotique. | | | | |
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| intelligence | | | Si une œuvre philosophique est originale et profonde, elle est tâtonnante, fragmentaire, fébrile, imprévisible ; ce sont d'aplatissants zoïles, qui l'habilleront de schémas ou de systèmes sans relief, sans surprise, mais avec une cohérence mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Qui se souvient encore, que « l'objet du philosophe est le sentiment plutôt que le syllogisme »** - Érasme - « philisophiae genus in affectibus situm verius quam in syllogismis » ? Depuis Kant, la philosophie devint collectiviste : « La façon solitaire de philosopher perdit tout crédit ; tout commencement philosophique s'élève jusqu'à devenir science » - Hegel - « Das einzelne Philosophieren hat allen Kredit verloren ; jedes philosophische Beginnen erweitert sich zu einer Wissenschaft » - et qui croise-t-on dans ces hauteurs scientifiques ? - des moutons mimétiques, avant qu'ils ne soient rejoints par des robots programmés. | | | | |
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| intelligence | | | En intelligence démonstrative on agit en expert de robotique (modus cogitandi) ; en intelligence justificative - en expert d'autorité (modus explanandi). La méta-intelligence, c'est la connaissance des sources d'autorité (modus conoscendi). | | | | |
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| intelligence | | | Avec dix voyelles et vingt consonnes, nous avons un alphabet dix fois plus pauvre encore, que le clavier d'ordinateur : « L'ère de l'informatique sera celle des crétins. Le clavier de l'ordinateur est plus pauvre que celui d'une machine à écrire » - M.Henry - et vous adressez vos piètres piaillements aux oreilles complaisantes. Le clavier de l'ordinateur, au moins, est écouté par un cerveau de plus en plus subtil et presque sans faille. Le crétinisme, c'est peut-être de ne pas produire d'accents assez toniques ni de se servir de touches assez sensibles. | | | | |
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| intelligence | | | Le futur robot humanoïde commencerait l'analyse de la réalité à partir des données sensibles immédiates. Mais le cerveau humain n'a d'accès conscient ni à la rétine, ni aux membranes auriculaires, ni aux papilles ; il a toujours affaire aux données médiates, déjà modélisées par notre machine intello-sensorielle. Une raison de plus pour se moquer de l’ego transcendantal, qui n'est en rien supérieur à l'ego psychologique ; les deux partent avec exactement les mêmes prémisses, emploient les mêmes moyens et arrivent aux mêmes conclusions. | | | | |
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| intelligence | | | Que deviendrait l'âme sans la mimesis, ou la répétition presque mécanique, ou la réanimation magique de nos souvenirs et de nos émotions ? Si la mémoire humaine avait la même permanence que la mémoire des ordinateurs ? Si nos émois laissaient une contre-empreinte matérielle, qu'on intensifierait, effacerait ou réactiverait à volonté ? Cette âme ne serait qu'esprit ou machine. La répétition mentale est un miracle logique et organique, dans lequel le corps joue un rôle périphérique d'une mémoire de masse somnolente, tandis que la mémoire centrale, vive, volatile maintient l'âme en état de veille. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher des points de départ (l'Être), des centres (l'essence), des contours (la substance), des étapes (l'état) sont les affaires de la machine calculante. La machine palpitante, en nous, se contente de trouver des sommets de l'excellence, la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Trois langages, trois grammaires, trois discours : les mots, les concepts, les images, ou la communication, la représentation, l'interprétation. La merveille de l'homme et le défi de la machine - les fusionner en passant harmonieusement de l'un à l'autre. | | | | |
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| intelligence | | | En mémoire et en puissance interprétative, l'homme sera dépassé facilement par la machine. En matière intellectuelle, l'esprit humain devrait se consacrer surtout à la qualité de ses représentations. On n'est plus à une époque, où, naïvement, on pouvait dire que « l'esprit, c'est la mémoire elle-même » - St-Augustin - « animus sit etiam ipsa memoria ». Pour Descartes, la mémoire est répartie entre l'esprit et le corps, l'esprit ayant la priorité. Mais le corps, apparemment, n'a pas de mémoire de masse ; et la seule mémoire sensible, la mémoire centrale, relèverait entièrement de l'esprit. Chez l'homme, tout n'est qu'une réinterprétation, et elle est si bien câblée, qu'on ne voit presque pas la mémoire. « Il n'y a pas de données, mais seulement des conduites » - Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | On hurle à la mort du réel, étouffé par l'avancée des abstractions numériques. Mais la faute en est à vos abstractions analogiques, qui sont plus pâles que les nombres. Nombres incarnés, qui sont le réel. C'est le réel qui triomphe, aujourd'hui, plus que jamais, mais les vieillards, ne s'y reconnaissant plus, le prennent pour abstractions. D'ailleurs, le contraire du réel n'est ni abstrait ni virtuel, mais le musical, dédié au rêve. L'abstrait sans rêve ne fait que conforter le réel. | | | | |
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| intelligence | | | Le cœur est dogmatique (et c'est lui qui inspire le premier pas), l'esprit est sophistique (le pas second vient de lui), l'âme est dialectique et créatrice (elle entoure les pas – de frontières et donne à ces pas – des chemins et des limites). La crise moderne vient de l'hibernation des cœurs et de l'extinction des âmes, ce qui fait de nous des robots, ne vivant que de l'enchaînement des pas mécaniques. | | | | |
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| intelligence | | | La causalité ne faisait pas partie des connaissances aprioriques ; chacun la modélisait d'après les bornes de son intellect et du savoir du siècle ; mais dans ses supports - matières, outils, opérations, acteurs - le consensus, dû à la science et à la robotisation des acteurs, est proche, où, au lieu d'être une relation sémantique complexe, la causalité relèvera de la banale syntaxe. | | | | |
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| intelligence | | | La conscience : le vécu de mon corps et l'instantané de mon âme, la répétition intelligible et la présence sensible. Mais chez les robots modernes, « une conscience sans corps ni âme est pensable » - Husserl - « ein leibloses und seelenloses Bewußtsein ist denkbar ». | | | | |
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| intelligence | | | L'un des symboles les plus éloquents de la robotisation des esprits modernes est la fichue méthode phénoménologique ; prenez ses termes-clés : contemplation, réduction, description – quand on est dépourvu de regard, on écarquille ses yeux, on contemple ; quand on n'a aucune passion inconditionnelle, on suspend sa jugeote ; quand on n'a pas de cordes musicales, on narre, on décrit. D'ailleurs, un robot réel suivrait exactement la même démarche. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est une tâche du libre arbitre, et l'interprétation – celle de la liberté. L'intuition est surgissement imprévu, non-routinier des hypothèses, réclamant une interprétation (preuve), mais Descartes l'associe à la représentation : « Par intuition j'entends une représentation, qui est le fait de l'intelligence pure ». Mais il est vrai, que la pureté individuelle accompagne plus souvent une représentation qu'une interprétation, celle-ci étant souvent une œuvre mécanique, commune, impure. | | | | |
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| intelligence | | | Une esthétique calculable et jetable, telle est la réplique du technicien à la grogne du poète : « Un monde par essence esthétique va cesser d'obéir à des prescriptions esthétiques, telle est la barbarie de la science »** - M.Henry. Elle est au gouvernail d'un navire, à la navigation préprogrammée. Apprends à ne pas compter sur les voiles empruntées, mais sur ton propre souffle, même si tu étais condamné à garder ton immobilité au fond d'une cale, où t'ont abandonné tes ex-compagnons de route. | | | | |
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| intelligence | | | Pour le haut regard, capable de scruter la profondeur, le mystère est omniprésent en toute demeure de l'esprit, qu'elle soit château ou ruines. Mais ceux qui, dans leur tiède platitude, ne voient que des casernes des solutions ou ceux qui, dans leur froide profondeur, ne s'identifient qu'avec des salles-machines des problèmes, ne reconnaissent ni châteaux ni ruines et traitent le mystère, qui leur reste inaccessible, – d'asile de l'ignorance. | | | | |
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| intelligence | | | La réalité divine est dans les objets de l’espace-temps ; reflétée par l’homme, elle devient une double réalité humaine : l’être - cette pure abstraction (mais ne déviant en rien de la réalité divine), et le devenir - une fatalité mécanique ou une création libre. « Le devenir est aussi mécanique que l’être » - Chestov - « Динамика так же механистична, как и статика ». Pour échapper à la mécanique, le style, d’après Nietzsche, doit munir le devenir créateur – de l’intensité de l’être. | | | | |
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| intelligence | | | Je vois trois clans adversaires de la philosophie : le robot et le mouton (la raison ou l’imitation s’opposent à l’âme et à la personnalité du philosophe), les linguistes (qui observent la langue de l’intérieur de sa grammaire, tandis que le philosophe y voit une couche instrumentale au-dessus des représentations), la religion (avec ses promesses, placées dans le réel, tandis que la consolation philosophique provient du rêve). | | | | |
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| intelligence | | | L'informatique et l'Intelligence Artificielle : une application informatique, ce sont des procédures et des données, et son exploitation consiste à lancer des procédures ; une application d'IA, ce sont des connaissances associées aux concepts (sujets et objets), et son exploitation est un dialogue entre la machine et l'homme, où la machine interprète les questions dans cet ordre : de quel type de question s'agit-il ? de quel type d'interprète aurais-je besoin ? quels sujets y sont impliqués ? comment accéder aux objets de la requête logique associée ? quel sens donner aux substitutions trouvées dans des représentations sollicitées ? | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme intelligent est porté vers la négation, tout en cherchant l'objet de rejet le plus vaste. C'est ainsi que, en partant de tout, on aboutit à la spéculation sur le rien, le zéro, le nul, le néant, l'absence. Une basse mécanique ! Il est plus vivant de procéder par unification, manipuler des arbres avec variables et domaines de valeurs imprévisibles et incalculables, visant une profonde hénologie ou une vaste ontologie. Une optique hautaine ! Voir dans quelqu'un un bel arbre est l'un des plus beaux compliments ! | | | | |
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| intelligence | | | Le médiocre cherche le complexe, l'énumération de parties constantes et grossières d'un tout. Le profond oppose le multiplexe (Leibniz) du réel à la pauvreté de l'imaginaire. Le subtil trouve l'implexe (Valéry), un modèle s'ouvrant à l'unification par substitutions de variables délicates. Le fou se déverse dans l'explexe (Rimbaud), où tout n'est qu'opérandes symboliques sans structure d'arbre unificateur. Le robot optimise le simplexe. Ce que je prône, moi, pourrait s'appeler exciplexe - recherche d'une stabilité dans l'excitation. | | | | |
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| intelligence | | | On révoqua les messagers (les Messagers des étoiles – siderei Nuncii - les Anges), banalisa les messages (les Bonnes Nouvelles) ; on se dévoue aux messageries (les communions de robots). « Où est la sagesse perdue dans le savoir ? Où est le savoir perdu dans les constats ? » - T.S.Eliot - « Where is the wisdom we have lost in knowledge ? Where is the knowledge we have lost in information ? » - le où est bien connu, c'est le qui, le comment et le pourquoi qui sont perdus définitivement. | | | | |
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| intelligence | | | Seuls les impacts sur nos sens sont immédiats ; il n’existe pas de connaissances immédiates, que l’orgueilleux philosophe accorde à la populace, en s’affublant lui-même de connaissances métaphysiques, transcendantales, ontologiques ; celles-ci sont présentes, et au même degré, chez n’importe quel bouseux, qui les traduit dans une praxis visible, tandis que l’écolâtre les enveloppe d’une poïesis illisible. La bonne philosophie est morte à cause de ces innombrables chaires de philosophie, d’où sortent des zozos, se distançant des moutons illettrés, pour devenir eux-mêmes des robots programmés. | | | | |
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| intelligence | | | L’équivalence entre l’être et le penser, si elle existe, s’éploie, simultanément, sur trois niveaux, en fonction du degré de ma conscience et de la présence de ma liberté : mon soi organique (synapses, neurones, charges électriques – l’inertie, la conscience absente, l’algorithme préétabli), mon soi des sens (la conscience câblée, interprétant mes sensations, la réaction), mon soi de l’intellect (la conscience libre, le langage, l’action) – trois équivalences possibles, mais qui ne se ressemblent pas du tout entre elles. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes énumère des banalités organiques, Spinoza assène des bêtises mécaniques ; le premier ne m'inspire qu'indifférence, tandis qu'au second je réagis avec une franche détestation. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphysique de la connaissance ne déboucha que sur l’universel, ce qui est, forcément, un chemin moutonnier. La métaphysique de l’action conduisit à la mécanique, ce qui est l’origine des robots. La seule métaphysique valable est celle du rêve, qui n’est ni généralisable ni programmable et ne peut motiver que les poètes. | | | | |
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| intelligence | | | Techniquement, la philosophie (comme l’Intelligence Artificielle) s’articule autour des représentations et des logiques ; Kant et Aristote nous en fournirent des définitions acceptables. Mais ce sont des intelligences mécaniques, sans talent littéraire ; l’intelligence organique, écoutant ce qu’il y a de palpitant, de musical, de mystérieux, chez l’homme, on ne la trouve que chez Valéry. Ces trois-là sont les véritables pères de l’Intelligence Artificielle du futur. | | | | |
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| intelligence | | | Si l’on n’admet pas la transcendance, on doit admettre que tous les miracles de la Création sont dus aux collisions d’atomes. Une hypothèse qui ne gênerait point les robots. | | | | |
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| intelligence | | | La science : formuler une vaste question, à laquelle on cherche des réponses rigoureuses et leurs interprétations. La philosophie (comme tout art) : formuler une haute réponse, pour laquelle on cherche des questions élégantes, s’appuyant sur une représentation profonde. Tôt ou tard, la première tâche sera prise en charge par des robots ; l’art est en train de dégénérer à cause du dépérissement des âmes ; il reste la philosophie, car son outil, l’esprit, a une bonne mémoire, capable de ressusciter l’âme et de redevenir ainsi un art à part entière. L’universalité de la recherche de solutions sera remplacée par la particularité de la recherche de mystères. | | | | |
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| intelligence | | | La profondeur de nos représentations est complétée par la hauteur de nos métaphores (tropes). La maîtrise de ce dernier point est le dernier défi pour l’Intelligence Artificielle du futur. « La métaphore se trouve juste aux fondements d’un être vivant » - G.Bateson - « Metaphor is right at the bottom of being alive » - elle sera au sommet de l’ordinateur. | | | | |
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| intelligence | | | À sa naissance, l’Intelligence Artificielle s’appelait Épistémologie Appliquée et se consacrait à deux tâches – représentation (l’ontologie) et interprétation (la logique, le langage) des connaissances. Il fallait être, à la fois, philosophe, cogniticien, linguiste, logicien, informaticien, pour exercer ce métier. Aujourd’hui, une immense et mécanique fumisterie autour des misérables réseaux de neurones usurpa ce champ humaniste, avec seuls informaticiens ignares qui l’occupèrent. Aucun rapport ni avec l’intelligence abductive (les pourquoi et les comment) ni avec la langue naturelle – un calcul sauvage, avec des big data, se réduisant à la reconnaissance des formes. | | | | |
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| intelligence | | | Avec les progrès de l’Intelligence Artificielle, la notion d’esprit (res cogitans), opposée à la matière inerte (res extensa), doit être scindée en deux : les vivants et les robots. Est vivant non seulement ce qui dispose de la liberté, c’est-à-dire de la faculté de s’écarter, dans son comportement, des lois physiques, mais, en plus, de ne pas suivre une démarche, découlant de l’application d’un modèle comportemental, conçu par un cogniticien et implémenté dans la mémoire. Cet ajout définit un robot. Celui-ci finira par simuler nos sens et nos sensations, par pratiquer l’apprentissage, par générer des choix aléatoires, par maîtriser les langues naturelles. La différence avec le vivant consistera en la demeure du pourquoi comportemental : la chair sensible ou les circuits intelligibles. | | | | |
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| intelligence | | | Penser est banal, exprimer sa pensée est mécanique ! Préparer un terrain langagier ou conceptuel, dont surgirait une pensée – un arbre ignorant mon labourage et mes semailles ! | | | | |
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| intelligence | | | Trois types d’intelligence : celle du savoir théorique, celle du pouvoir pratique, celle du vouloir poétique. On constate aujourd’hui la mort clinique de la dernière et le triomphe robotique de la première. | | | | |
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| intelligence | | | Les admirables réponses de ChatGPT et DeepSeek reposent sur une démarche bassement mécanique, qu’il est impossible d’associer à une vraie intelligence. Cette démarche consiste à :
1. accéder, sur l’Internet, aux archives électroniques de textes technico-scientifiques, dans toutes les langues principales, et les parcourir
2. s’appuyer sur un modèle méta-linguistique (qui ne dépend pas d’une langue particulière), permettant de fixer des relations de proximité entre entités langagières (mots ou syntagmes)
3. classifier la relation de proximité en différentes structures pseudo-sémantiques et les mémoriser
4. appliquer le même modèle méta-linguistique à l’interprétation de requêtes, y reconnaître les mêmes types de proximité que ceux qui avaient été pré-mémorisés, en constituer un réseau
5. appliquer un modèle de génération de phrases en langue naturelle, en confrontant le réseau de la requête au réseau neuronal pré-mémorisé.
C’est la domination du quoi sur les qui, pourquoi, comment, où, quand. Des calculs bruts, sans aucun raisonnement formel. Mais aucun système d’intelligence artificielle ne peut, pour le moment, rivaliser avec eux en qualité des résultats et en nombre de domaines modélisés. Ces résultats sont satisfaisants dans plus de 90% de questions posées. | | | | |
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| intelligence | | | Comment se construit la parole humaine ? Pourquoi la compréhension mutuelle est si prodigieusement facile ? L’essentiel d’un discours renvoie à l’habitude, à la mémoire, à l’expérience. Ce ne sont pas des références conceptuelles (comme c’est le cas en IA symbolique), mais la statistique qui guide la génération et l’interprétation du flux langagier. Seule l’intelligence humaine, ce don divin si inégalement distribué, peut reprendre un discours, pour en apporter des justifications. Un paradoxe – l’IA neuronale, conçue d’une manière si primitive et mécanique, est, en fin de compte, parfaitement humaine ! Et si l’intelligence la plus haute commençait, justement, aux points de brisure des données statistiques ? Et l’IA symbolique est tout-à-fait inhumaine. Comme le sont, par leur origine, nos sens du Beau et du Vrai ! | | | | |
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| intelligence | | | Un étrange parallèle se dessine entre les ambitions de la philosophie analytique du siècle dernier et les résultats de l’IA neuronale. La première prétendait pouvoir extraire un sens unique de tout discours, celui-ci étant le seul objet d’étude (toute représentation étant exclue). Une prétention, évidemment, absurde, puisque le sens dépend des connaissances et des attentes de l’émetteur et du récepteur du discours, ce qui donnait à celui-ci autant de sens qu’il y aurait de personnages putatifs aux deux extrémités de la chaîne. Mais voilà que l’IA neuronale affronte le discours aux milliards de textes, ingurgités par l’apprentissage, pour en sortir le sens moyen statistique. Or, il se trouve que cette misérable (car sans aucune trace d’intelligence) moyenne est presque toujours satisfaisante, sans être ni vraie ni fausse ! Une idée, intellectuellement absurde, confirmée et soutenue par une méthode mécanique ! | | | | |
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| intelligence | | | L’homme est saisi de perplexité et d’admiration devant les mystères de la matière et de l’esprit, mais la machine ne s’élèvera jamais au-dessus des problèmes et des solutions ; le mystère lui restera à jamais inaccessible. C’est la seule borne intellectuelle que je vois, pour ne pas se soumettre à la fascination sans limites devant les performances statistiques de la machine. Et puisque la philosophie humaine commence par s’incliner devant le mystère, elle surclassera toujours la jugeote mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’IA neuronale il n’y a pas d’intelligence (mais que de l’apprentissage statistique, sans le concept de vérité, source de toute intelligence), et même cet apprentissage n’est pas artificiel (mais, mécaniquement, humain). En revanche, l’IA symbolique constitue le fond d’une véritable intelligence, et elle est entièrement artificielle, comme l’est la logique. L’expérience initiale, chaotique, expérience des sons, des mots, des formes, sert à l’apprentissage humain exactement de la même manière que le parcours dynamique de milliards de documents, traînant sur l’Internet, par les chatbots neuronaux. L’habitude, la moyenne statistique, jouent un rôle beaucoup plus important que la logique formelle dans l’élocution et dans la compréhension par l’homme et par les réseaux neuronaux. | | | | |
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| intelligence | | | Comment est vu ce monde ? Absurde (pour les sots, les révoltés, les aigris), transparent (pour les utilitaristes, les moutons et les robots), mystérieux (pour les poètes, les penseurs, les rêveurs). | | | | |
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