| doute | | | Les contraires de croire : dans le mystère - supposer ; dans le problème - prouver ; dans la solution - douter. Le doute, sur cette échelle, n'est pas si glorieux à côté des preuves et des hypothèses. | | | | |
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| doute | | | La dialectique sophistique favorise les tableaux triadiques ; la dialectique dogmatique leur préfère l'axe, la dualité, dont le soi est le cas le plus flagrant. Et j'y trouve tant d'oppositions mal tranchées : l'inconscient n'est qu'une partie câblée du conscient, l'essence est une précondition nécessaire de l'existence, la transcendance est l'immanence justifiée. Le soi se décompose le mieux entre le vouloir et le pouvoir, entre le rêve et l'action, entre le divin et l'humain, entre la création et la créativité, bref – entre le soi inconnu et le soi connu. | | | | |
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| doute | | | La précision est primordiale, quand la requête est de forme : Que vaut (pourquoi, comment, quand, où) X ? Mais l'intelligence, c'est la spécification de X : modèles (substances), qualificatifs, négation, quantification, liens entre objets, tournures verbales. La présence d'inconnues, dictée par une intuition ou une foi, peut être plus féconde qu'une mécanique précision en résolution. | | | | |
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| doute | | | Dans l'urbanisme de l'esprit, le doute, contrairement à la foi, s'occuperait de voirie plutôt que d'architecture. Entretenir les impasses, où sont logées des vérités. L'ironie serait au service social : brasser les niaiseries et loger les révélations aux mêmes adresses et sous les mêmes enseignes. | | | | |
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| doute | | | L'ambition suprême de ma réflexion, face à l'insondabilité et l'ineffabilité de mon moi : être une belle ombre d'une lumière inaccessible, ombre projetée en hauteur. Je plains ces piteux connaisseurs ou maîtres de leurs soi-mêmes transcendantaux ou immanents, se vautrant dans leurs profondeurs viabilisées : « L'objectif suprême de ton évolution : devenir maître de ton soi transcendantal, être le soi de ton soi » - Novalis - « Die höchste Aufgabe der Bildung ist, sich seines transzendentalen Selbst zu bemächtigen, das Ich seines Ichs zu sein ». Quand je suis dans la forme, je ne peux être que dans le nous dialogique, du côté des ombres. | | | | |
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| doute | | | Théoriquement, on peut imaginer un être vivant, muni d'un tel cerveau et de tels sens, qui ne permettraient aucune représentation sensée de la réalité ; seule cette abracadabrante hypothèse justifierait le scepticisme. Mais la vie, visiblement, est un miracle, qui va dans un sens opposé au soupçon et favorable à la foi, c'est à dire à la poésie, puisque, entouré de dieux, tout homme devient poète. | | | | |
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| doute | | | Tout le monde cherche le nom, pour désigner la grandeur du monde, et l'on le trouve en fonction de ses faiblesses : le rêveur, au regard ahuri, l'appelle Mystère, le je-m'en-foutiste, devant les choses vues incompréhensibles, - Absurde, l'angoissé, aux yeux pleins de voix, - Foi. Le déracinement, qui voue à la hauteur complexe ; l'ironie, qui réduit tout à la platitude réelle ; la pitié, qui promet d'imaginaires profondeurs. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, les tentatives de rationaliser le soi inconnu débouchent soit sur la superstition (la représentation religieuse), soit sur le charlatanisme (l'interprétation psychanalytique) ; seuls les doux rêveurs se contentent encore de le vénérer, irrationnel et irréductible. | | | | |
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| doute | | | Zarathoustra, à midi sans ombres, la lumière étant portée par l'aigle et le serpent - comment s'imaginer le retour de cette aveuglante foi ? - à minuit, où tout n'est qu'ombre dévoilante, un chien hurlant à la lune, - une conversion, grâce au même vecteur, plutôt qu'inversion ou réévaluation des valeurs, le nihilisme extérieur (derrière moi, en-dessous de moi, hors de moi - hinter sich, unter sich, außer sich - Nietzsche) se convertissant en nihilisme intérieur (mon meilleur moi m'est inconnu). | | | | |
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| doute | | | L'obscurité des réponses s'évapore souvent dès qu'on réussit à poser une question claire. D'autres prennent l'absence de cette question pour une présence divine. L'obscurité valable est celle qui garde ses points de suspension sous les projecteurs des points d'interrogation. Qui adore un Dieu caché, deus absconditus ? - un Athénien païen, Thomas d'Aquin : « adoro Te, latens Deitas », ou encore Pascal : « Toute religion qui ne dit pas, que Dieu est caché, n'est pas véritable ». | | | | |
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| doute | | | À l'échelle verticale, la vie de l'esprit, comme celle de l'âme, est fonction de la profondeur du doute sur ce qui existe (la négation ou le nihilisme) et de la hauteur des certitudes sur ce qui n'existe pas (la foi ou l'acquiescement). Le doute doit être plein d'ironie et les certitudes - pleines de tendresse. | | | | |
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| doute | | | Deux déviations de la pensée : la sécheresse monocorde d'une réflexion ou la sourde fébrilité d'une foi ; la musique est née de l'accord entre la méditation de mon soi connu et la préméditation de mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Avec la seule religion, comme fond spirituel, la vie fut pleine d'émouvantes obscurités ; la science et l'incrédulité la rendirent insupportablement transparente et insipide. « S'il n'y avait que l'obscurité tout serait clair » - S.Beckett. Le trop de lumière fit, qu'il n'y eut plus rien à voir. | | | | |
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| doute | | | La transcendance, l'écran cachant le premier et les derniers pas, est l'opération inverse de la descendance, le culte de la succession de pas. Plus on s'émerveille de l'absurdité de la recherche, plus on est pertinent dans l'interprétation des trouvailles. « La vraie connaissance consiste à comprendre que ce qui est cherché transcende la connaissance » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| doute | | | L'esprit de suite est bon pour l'ingénieur et néfaste pour le poète. Le rêve n'est traduisible qu'en pointillé, les actes remplissent des chaînes. Je connais les autres par la mémoire en continu et je me découvre moi-même dans l'oubli des traces. Répète la noble prière de S.Weil : « Que je sois hors d'état d'enchaîner par la moindre liaison deux pensées »**. J'aime la raison qui prie et la foi qui lie. | | | | |
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| doute | | | J'ignore le sens de la vie, mais la vie n'est que de perpétuelles naissances du sens : le désir (le mystère de son orientation ou focalisation), la conception (le problème de la prière, des références, de la négation), la délivrance (la solution dans la vérité, les substitutions). | | | | |
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| doute | | | Oui, il n'y a, dans le monde, ni couleurs ni sons, mais seulement des ondes ; pourtant, nos récepteurs, captant ces ondes, nous bouleversent par des tableaux et des mélodies ; la réalité passive enjoint de la mimesis à notre idéalité active. Le besoin de couleurs, dans notre esprit, dans l'homo faber ou l'homo pictor, réveille le souci de l'être, au-delà de l'espace ; le besoin de sons provient de l'âme, du devenir intemporel, de l'homo sacer ou l'homo poeticus ; l'art ou la science, dans le premier cas, la foi ou la philosophie - dans le second. | | | | |
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| doute | | | Que la qualité de nos certitudes ou de nos doutes dépende de la musique, qui s'en dégage, est démontré par l'assurance (sereine ou angoissée) de Mozart et Beethoven et par l'hésitation (religieuse ou honteuse) de Bach et Tchaïkovsky. | | | | |
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| doute | | | La philosophie est pourvoyeuse de fausses et salutaires espérances : « La métaphysique leurre l'esprit humain d'espérances toujours inassouvies, jamais atteintes » - Kant - « Die Metaphysik hält den menschlichen Verstand mit niemals erlöschenden, aber nie erfüllten Hoffnungen hin » - la métaphysique représente donc un Ouvert, toute religion formant une Clôture. | | | | |
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| doute | | | Le grand peut-être rabelaisien est pire que les petites certitudes des grenouilles de bénitier ; le néant absolu, qui t'attend, ne doit pas être entaché de relativisme. Vu en grand, même les certitudes apportent de la saine anxiété à l'allergique du sédentarisme. « Ce n'est pas le doute qui rend fou, c'est la certitude » - Nietzsche - « Nicht der Zweifel, die Gewissheit ist das, was wahnsinnig macht ». C'est le hasard matérialiste (le fors de Lucrèce) qui ne promet que la certitude d'ennui et d'horreur. | | | | |
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| doute | | | Toute représentation, qu’elle soit savante ou loufoque, garde plus d'utopie que d'homotopie. Et c'est de la profondeur ou de la hauteur de sa quête fictionnelle par un vaste regard que naissent la transcendance ou l'immanence. | | | | |
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| doute | | | Le domaine de l’esprit, c’est le progrès des solutions ; le domaine de l’âme, c’est l’embellissement des problèmes ; le domaine du cœur, c’est l’énigme des mystères. Je suis progressiste du premier, réactionnaire du deuxième, croyant du troisième. | | | | |
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| doute | | | La foi peut être aveugle (la religion), charlatanesque (le progressisme révolutionnaire ou l’apocalyptisme réactionnaire), poétique (quitter la réalité, pour se réfugier dans un rêve). Les deux premières prônent l’esprit rigide et fermé, la dernière adore les productions de l’âme ouverte. | | | | |
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| hommes | | | Le temps est proche, où les gestes les plus fatidiques seront accomplis en mode virtuel. Jadis, on réglait les démêlées charnelles ou spirituelles en temps réel, à coups de massue ou de messe. Aujourd'hui, on assassine ou se confesse de plus en plus télématiquement. | | | | |
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| hommes | | | Le blasphème est ici plus blême que la profession de foi, le juvénile est plus servile que le vieillard, le rebelle est plus rationnel que le conformiste. | | | | |
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| hommes | | | Des mythes de l'arbre, chez les hommes. Le figuier, l'arbre primordial des Mésopotamiens, l'arbre paradisiaque de la Genèse, l'arbre cosmique du Bouddha. Adonis issu de l'arbre à myrrhe. Le sycomore de la Dame des Pharaons. Le pêcher des Chinois en tant que le cinquième élément. Le mûrier maudit par Jésus. Le bouleau au seuil de Walhalla et chez les chamanes sibériens. | | | | |
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| hommes | | | Celui qui « marche droit devant soi » se doute rarement d'être entouré de ses semblables et prend la croupe du mouton, qui le précède (chameau, lion ou agneau - même défilé !), pour sa sphère d'excellence. Et ils s'encouragent : croire serait de donner à ses pas la cadence divine. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la cécité de la foi, mais sa profondeur et son immatérialité, qui expliquent son irrésistible vivacité chez le jeune. La foi en la puissance (le muscle, le pouvoir, l'argent), la foi en la beauté (l'élévation, la création, l'originalité), la foi en la reconnaissance (l'intelligence, l'amour, la gloire), - avec le temps tout finit par s'avérer un leurre. Et au-delà des leurres, il te resteront l'espérance sans lendemain, ou la consolation sans mouchoir, dans une hauteur, abandonnée par la vie et livrée à ton étoile évanescente. | | | | |
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| hommes | | | La parole des hommes devint si insignifiante et monotone que le show - à l'écran, au stade et même à l'église - évince partout le sermon ou la harangue. Dans le mot de Lope de Vega : « Laissez le tact, le goût, l'odorat et la vue ; prêtez l'ouïe à la foi » - « Ni la Vista, ni el Gusto, ni el Tacto, ni el olfato tienen éxito alguno ; el oído se vuelve a la fe » on doit, aujourd'hui, intervertir la vue et l'ouïe. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'image du paradis, tel qu'il est espéré par l'homme des bons sens, les premières béatitudes sont tavernes et lupanars ; heureusement, il ne lit pas Thomas d'Aquin : « Ces fonctions - manger, engendrer - disparaîtront chez les ressuscités » - « Quod in resurgentibus non erit usus ciborum neque venereorum », et dont le bon sens place les bienheureux dans des bureaux, où l'on ne fait que calculer. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se divisent en deux catégories : ceux qui jouent les jeux banals de puissance, de débauche ou de religion et ceux qui s'adonnent à inventer de belles règles des jeux magiques, auxquels ils ne joueront jamais ; les deux s'y complaisent, et les drames n'éclatent que lorsqu'ils tentent de jouer les deux rôles en même temps. Aux derniers, aux artistes, s'applique la règle d'E.Jünger : « Qui s'interprète soi-même se trouve en-dessous de son niveau » - « Wer sich selbst kommentiert, geht unter sein Niveau ». | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se mesurent sur la foi d'Hermès ou d'Apollon, qui proclament une inégalité profane ou spirituelle ; mais c'est une égalité sacrée que proclame Zeus, égal pour tous (omnia aequus), qui nous rend fraternels ou humanistes. | | | | |
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| hommes | | | Dans un nécrologue, je tombe sur ce bouquet : croyant, écrivain et homme d'affaires - difficile d'imaginer une triade aussi aberrante, contre nature ! Un écrivain, en proie aux Écritures, Saintes ou comptables, ne peut être que grenouille ou écureuil, là où l'on attend une chauve-souris ou un aigle. | | | | |
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| hommes | | | La stature de l'homme, ce ne sont pas ses positions, c'est à dire ses préférences données à certaines valeurs sur les axes vitaux ; sa stature, c'est sa pose, face à ces axes, c'est à dire une même intensité et une même noblesse de son regard, dans ces dimensions capitales : l'horreur absolue de la mort - la merveille absolue de la vie, l'humble voix du bien, dans le cœur, - le fier refus de l'esprit de la traduire en actes, la religion du talent de créateur - la liberté du goût de spectateur, la chaleur du sentiment fraternel - le froid d'une fatale solitude. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès est l'œuvre de l'humaniste, qui évinça successivement le théologien, le militaire, le politicien, pour faire d'eux tous - des comptables, dont la culture est moutonnière et la civilisation - robotique. Et l'humaniste, lui-même, de médiéval ou encyclopédique, devint technique ; il est aujourd'hui tiers-mondiste, syndicaliste, écologiste, homophile, féministe ; l'humain tout court n'intéresse plus que les compagnons d'Emmaüs. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est lamentable, ce n'est pas tellement le fait que tous, aujourd'hui, vivent de l'actualité, mais que les actualités économique, littéraire, judiciaire, scientifique, politique se vivent sur le même ton, selon les mêmes critères, avec la même échelle de valeurs ; l'horizontalité temporelle, c'est à dire l'immense platitude, effaça tout appel de la verticalité spirituelle (aujourd'hui, on professe même des religions horizontales - Camus). Ils veulent abaisser l'homme jusqu'à cette infâme horizontalité, où l'homme retrouverait sa vocation de mouton ou de robot. Ce sinistre projet est en marche ; l'homme, débarrassé de ses rêves, et bercé par la platitude complaisante, est persuadé de se (re)connaître dans le plat robot qu'il devint. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la domination robotique, dans les têtes des hommes : l'envie de bâtir des hiérarchies au-dessus du vivant est propre à tous, mais le mouton s'y attache au religieux, au politique, au technique, tandis que l'homme d'esprit - à l'éthique, à l'esthétique, au mystique ; ces valeurs étant fondamentalement irréductibles, on cherche leur au-delà, qui, chez le mouton, prend, inévitablement, l'allure d'un algorithme robotique, et chez l'homme du bien a des chances de déboucher sur un rythme noble. | | | | |
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| hommes | | | L'homme dynamique, aujourd'hui, gagne bien sa vie et est bercé de vastes certitudes. Rien à voir avec l'époque, où « presque tous les hommes énergiques sont mécréants, les meilleurs d'entre eux en proie aux doutes et misères » - Ruskin - « nearly all the powerful people unbelievers, the best of them in doubt and misery ». Ils employaient leur énergie à préserver leur privilège, la position couchée, au milieu des ruines, et s'adressant aux idoles déchues avec des bréviaires, ces vade-mecum illisibles. | | | | |
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| hommes | | | Le sens général de la modernité – l'éviction, l'extinction, le dédain de ce qui est faible, inefficace, non-rentable, inévident, discontinu. La culture en est la victime emblématique, et, aujourd'hui, tenir à la culture relève d'un fanatisme et traduit une marginalisation sociale ou un désastre intime. La culture est une incarnation désespérée d'espérances ; elle s'effondre dans un monde du calcul, sans espoir ni désespoir. À moins qu'elle fût toujours une défaite : « La culture, dans son essence la plus profonde et dans son sens religieux, est un immense échec » - Berdiaev - « Культура, по глубочайшей своей сущности и по религиозному своему смыслу есть великая неудача ». | | | | |
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| hommes | | | La transcendance algébrique ou l'immanence géométrique détournent l'homme de son seul infini, du soi inconnu, blotti dans sa Caverne, origine de la mesure humaine. « Au commencement, le feu, l'eau, la terre et l'air ne connaissaient ni raison ni mesure, en l'absence de Dieu » - Platon. | | | | |
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| hommes | | | N'importe qui est capable, aujourd'hui, de problématiser la vie, sans parler des amples solutions qu'on y apporte ; ce qui devint, en revanche, rare est de continuer à y déceler le mystère ; ils s'en font une gloire et proclament, orgueilleux et naïfs, la mort de Dieu, tandis qu'elle n'est que le constat d'épuisement de l'imagination religieuse ou de mort de l'immortalité : toute recherche de Dieu, historique ou métaphysique, devint algorithmique, charlatanesque ou idolâtre ; nous étant détournés du rêve, nous restons seuls face à la seule réalité. | | | | |
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| hommes | | | Pour rendre hommage aux idées éternelles, les Égyptiens plaçaient au fond de leurs sanctuaires des boucs, des singes, des chats, des crocodiles. À comparer avec l'hommage à l'idée de ce jour, dans nos temples rabougris, avec sacristies, autels ou façades n'attirant plus que des robots. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, banales dans leurs impossibilités, sont prophétisées par tous les sots de la planète : le déclin de l'homme et sa métamorphose. Vu l'immensité du troupeau robotique ambiant, le premier terme semble l'emporter ; le second fut tenté, par la foi et par le sang, et aboutit à la dégénérescence. Y aurait-il un troisième terme, un éternel retour à la bonne nature ? L'éternel retour lyrique - le monde sans être ; l'intemporel ennui logique - le monde sans devenir. | | | | |
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| hommes | | | La narco-industrie sociale se diversifia ; l’immunité acquise contre la seule drogue des temps anciens, la religion, poussa les trafiquants à en inventer de nouvelles : le globalisme, l’écologie, la consommation, le terrorisme, les taxes, les sanctions – ces thèmes malsains, ces nourritures insipides, font oublier aux hommes les nourritures saines – le rêve, l’égalité, la fraternité, l’ironie, la musique. | | | | |
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| hommes | | | Tous les Européens, qui se convertissent au bouddhisme, à l’islam ou à l’hindouisme, ont l’air de malades mentaux, sans qu’on puisse reprocher quoi que ce soit aux défauts inhérents de ces religions. Les aborigènes des pays, pratiquant ces religions, doivent penser la même chose de leurs compatriotes se convertissant au christianisme. | | | | |
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| hommes | | | En fonction de la place du merveilleux dans leurs vies, les hommes se divisent en trois catégories : ceux qui ne voient aucun miracle, ceux qui l’associent avec une superstition pseudo-historique, ceux qui le voient partout dans la nature – hommes de la cécité, hommes de la peur, hommes de la culture. | | | | |
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| hommes | | | Ce que les peuples attendent de la religion se reflète sur leurs caractères : l’appétit de dogmes réglementés des Allemands, l’appétit de rites exotiques des Russes, l’appétit d’hérésies ingénieuses des Français, d’où la lourdeur des premiers, l’irréalisme des deuxièmes, l’inventivité des troisièmes. | | | | |
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| hommes | | | La masse rabaissa le prince, le prêtre, Dieu, le savant, le poète, l’intellectuel ; aujourd’hui, c’est l’heure du penseur qui sonna. | | | | |
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| hommes | | | Quand, dans les affaires du monde, je vois la raison, le calcul, le sens évincer le rêve, je pense, ironiquement, aux innombrables absurdistes vouer le futur au règne du chaos : « Si la littérature d’avenir doit devenir absurde, le monde le serait aussi, pour ne plus être seulement tragique, romantique et religieux » - Chesterton - « If nonsense is to be the literature of the future, the world must not only be the tragic, romantic, and religious, it must be nonsensical ». | | | | |
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| hommes | | | L’homme-novateur surgissait du surpassement de la barbarie, du paganisme, du christianisme, de l’esclavage, de l’inégalité, de l’idéologie, du fanatisme ; mais aujourd’hui – quel élan peut provenir de la défense du mouton dominé ou du rejet du robot dominant ? Toutes les lettres s’alignent ici sur les chiffres. | | | | |
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| intelligence | | | Le terme de système fut compromis par les charlatans de la théorie des systèmes et par les sots-hermeneutes, exploitant, toute leur vie, un seul filon académique. Pourtant, la présence d'un système est une condition nécessaire de toute pensée complète, c'est à dire se penchant sur toutes les facettes irréductibles de la création divine – le bien, le beau, le vrai. D'où le respect qu'on doit porter aux Anciens (avec leur piété et curiosité), à Kant (avec sa triade de Critiques), à Nietzsche (avec l'art couronnant tout). | | | | |
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| intelligence | | | Deux familles de philosophes : partant des sciences ou animés par l'art, charlatans ou poètes. Chez les premiers, deux sous-espèces : obnubilés par les sciences anecdotiques (Hegel, Marx) ou abusés par les sciences rigoureuses (Spinoza, Husserl). Chez les seconds : se tournant vers notre facette religieuse (Nietzsche), langagière (Valéry), stylistique (Cioran). | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit expert et l'âme créatrice, tels sont deux éléments interpénétrants de notre intelligence ; le premier justifie le libre arbitre de nos représentations nouménales et le second anime la liberté de nos interprétations du monde phénoménal ; explorer le monde réel ou se réjouir du monde des apparences ; la transcendance la plus rigoureuse est compatible avec l'immanence la plus débridée. | | | | |
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| intelligence | | | La part de mystère accordée à la vie ou à notre regard, tel est le meilleur critère de toute philosophie. La vie mortelle et le regard mortel - l'immanence. La vie mortelle et le regard immortel - la transcendance. La vie immortelle et le regard mortel - le matérialisme. La vie mortelle et le regard immortel - l'idéalisme. À chacun – son chatoiement sur la facette immortelle qu'il adopte. Et c'est pourquoi l'Asiate immanent nous laisse sans voix, nous, qui rêvons du chant et de l'entente fraternelle entre Castor et Pollux. | | | | |
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| intelligence | | | C'est bien la lourdeur et non pas la légèreté qui est insoutenable dans cet être substantivé, se vautrant dans l'existence et se gonflant d'essence. Pour que son glacis, dans le morne paysage philosophique, ne soit pas seulement verbal, on devrait y planter aussi quelques adjectifs chétifs, comme transcendantal, l'Un, le Multiple, le Même. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme est intelligent, quand il comprend, qu'il ne communique jamais avec le réel (mais avec ses modèles, d'où l'irrecevabilité de l'idée platonicienne, qui serait à la fois le réel et le modèle). Il y a de l'esprit religieux, chez lui, quand, en plus, il admire le réel. | | | | |
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| intelligence | | | Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie ne devrait se dédier ni à l'explication du monde ni à sa description, mais à la défense de la musique, pour consoler l'homme ou pour faire aimer la vie, à travers un langage métaphorique. Deux tâches, la première a pour partenaires – la religion et l'art, et la seconde – la science. La science s'occupe de deux choses – du langage et du sens. « L'art n'a que deux thèmes : l'appel et la consolation » - Iskander - « У искусства всего две темы : призыв и утешение » - l'appel étant une consolation, il y aurait encore moins de thèmes. | | | | |
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| intelligence | | | En dehors du savoir, on ne peut parler de l'être que sous forme de prières ou poèmes, car l'être ne nous est accessible que par le savoir. Le savoir est l'être modélisé. Le philosophe dissertant sur l'être, et qui ne serait ni prêtre ni poète - est en proie à la logorrhée. « Prier est dans la religion ce que penser est dans la philosophie » - Novalis - « Beten ist in der Religion, was Denken in der Philosophie ist ». | | | | |
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| intelligence | | | Les parallèles entre le monde réel et le monde de la pensée sont si mystérieusement complets, qu'il doit y avoir une analogie parfaite entre la métaphore et une beauté réelle quelconque, de la famille de l'arbre. Mais entre elles, il y a un étrange vide, qu'anime la foi ou remplit la religion : « Toute la clef des religions, c'est ce vide effrayant qui se trouve derrière les métaphores »** - Alain. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois que trois choses ne dépassant pas le stade de l'intuition exclusivement intellectuelle : Dieu, l'esprit et le Moi. D'où mon scepticisme face à la religion, au savoir et à l'authenticité. | | | | |
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| intelligence | | | L'objectivité, si elle existe, se manifesterait dans nos représentations (la topique) ou dans nos interprétations (la critique), mais nullement dans nos requêtes (la poétique). Et puisque l'homme est requête, appel ou prière, sa pensée et son sentiment doivent être subjectifs. | | | | |
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| intelligence | | | Une représentation s'accrédite d'après le sens, qu'on dégage des résultats de ses requêtes. Ce sens est dicté soit par la transcendance, ce qui va au-delà de toute représentation, soit par l'immanence, ce qui précède toute représentation. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est la seule science divine, car elle est la seule à avoir, dans les fondements, une pure foi, une croyance n'ayant besoin ni des faits ni des preuves. « Au cœur de toute croyance bien fondée se trouve une croyance sans fondement » - Wittgenstein - « Am Grunde des begründeten Glaubens liegt der unbegründete Glaube ». | | | | |
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| intelligence | | | Le désir et la foi en philosophie : la transcendance est le désir de preuves ; l'immanence est la foi, qu'en dernière instance, toute preuve est tautologique. Et l'on finit par comprendre, que seule leur valeur, l'intensité simultanée du désir et de la foi, la hauteur, qui en résume l'essence ; cet état ek-statique s'appelle éternel retour : « le retour à sa source, au suprême désir, au premier don de la nature » - Dante - « lo ritornare a lo suo principio, sommo desiderio, prima da la natura doto ». | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes nos représentations abstraites, même dans les plus immatérielles, comme les objets mathématiques, les expériences de nos sens sont omniprésentes. Donc, leur fichue réduction phénoménologique et l'existence d'un moi transcendantal sont des fumisteries gratuites, nées dans les cerveaux des bavards, enivrés de verbiages. | | | | |
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| intelligence | | | La transcendance s'associe avec tout Ouvert, dont l'essence serait capable d'une projection par l'infini, et tendrait vers une valeur aux frontières, dans cette clôture inaccessible de l'Ouvert transcendé. « Tu ne trouverais pas les limites de l'âme, même en parcourant toutes les routes » - Héraclite - et si l'on les trouve, on ne serait plus chez soi. | | | | |
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| intelligence | | | L'être, c'est ce fond de la réalité, matérielle ou mentale, qui joue trois rôles dans trois domaines disjoints : il guide la représentation, inspire les requêtes, sert de référence pour valider la représentation. Et son maître s'appellerait le moi transcendantal, celui qui défie toute science ; il est le complément intellectuel de son homologue artistique, du moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | L'artiste complète le philosophe, en munissant d'intensité et de musique l'être, le savoir et la transcendance, qui se transforment en devenir, intensité et immanence. La honte, cette profondeur de l'être, et l'intensité, cette hauteur du devenir, créent l'axe, sur lequel le surhomme surmonte l'homme. L'isosthénie, dépassant le conflit, l'ataraxie, surpassant l'indifférence, - telles sont les forces anti-sceptiques, à l'origine d'une noble axiologie. | | | | |
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| intelligence | | | Le futur robot humanoïde commencerait l'analyse de la réalité à partir des données sensibles immédiates. Mais le cerveau humain n'a d'accès conscient ni à la rétine, ni aux membranes auriculaires, ni aux papilles ; il a toujours affaire aux données médiates, déjà modélisées par notre machine intello-sensorielle. Une raison de plus pour se moquer de l’ego transcendantal, qui n'est en rien supérieur à l'ego psychologique ; les deux partent avec exactement les mêmes prémisses, emploient les mêmes moyens et arrivent aux mêmes conclusions. | | | | |
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| intelligence | | | Le côté poétique des questions philosophiques les laisse souvent prendre pour religieuses, ce qu'elles ne sont que dans la recherche de consolations, ce premier chapitre philosophique, le second étant la musique des rapports entre la réalité, la représentation et le langage. Orphée semble être la figure la plus emblématique de cette philosophie. Il n'y a donc pas une, mais deux philosophies premières : l'éthico-religieuse et l'esthético-scientifique. | | | | |
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| intelligence | | | Que je réfléchisse sur le désagrément d'une piqûre d'abeille, ou sur l'origine de mon angoisse, ou sur le fondement de mes connaissances, je mets en œuvre le même cerveau, je m'appuie sur les mêmes expériences et la même logique, la part de l'abstrait est la même. Terroriser les gens avec des méditations transcendantales, opposées aux méditations empiriques ou psychologiques, est une fumisterie des rats de chaires universitaires. Le moi transcendantal, le moi sensoriel, le moi psychique est le seul et le même personnage, qui, une fois passé à l'action, devient le moi connu ; resté au stade de puissance il s'incarne dans le moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Je vois trois clans adversaires de la philosophie : le robot et le mouton (la raison ou l’imitation s’opposent à l’âme et à la personnalité du philosophe), les linguistes (qui observent la langue de l’intérieur de sa grammaire, tandis que le philosophe y voit une couche instrumentale au-dessus des représentations), la religion (avec ses promesses, placées dans le réel, tandis que la consolation philosophique provient du rêve). | | | | |
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| intelligence | | | Transcendance ou immanence, dehors ou dedans, être ou étant, nature ou histoire, essence ou existence - aucune métaphore intéressante n'est jamais sortie ni de leur dialectique ni de leur opposition. Ce débat ne put jamais attirer que des rats de bibliothèques. Et comme ce bon vieux Voltaire a, une fois de plus, raison : « L'idée de l'être en général - j'ai soupçonné, qu'il n'était point nécessaire, que nous le sussions »** ! | | | | |
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| intelligence | | | Le monde n'est qu'esprits et atomes, et non pas volonté et représentation ; c'est la philosophie qui est soit cantate de la volonté (et donc nous dégageant, comme une religion, des griffes de la mort), soit symphonie, langagière ou matérielle, artistique ou scientifique, autour de la représentation (nous élevant au-dessus de tout bruit partiel de la vie). | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie se profana en tant qu’ancilla theologiae, se crétinisa en tant qu’ancilla sapientiae et éructe désormais ses insanités en tant qu’ancilla logorrheae etque gregi. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie doit se pencher sur les merveilles de la vie, mais elle n’a rien à dire sur les merveilles (miracles) qu’on prétend s’être produites à l’Himalaya, au Sinaï, à Jérusalem ou à la Mecque. La religion aristocratique se réduit à la vénération de la Création divine, incompréhensible, impossible, belle et grandiose. La religion officielle est toujours de la superstition absolument niaise, sortie tout droit de la mythologie. St-Augustin, Claudel ou Berdiaev, en compagnie du Christ, sont des nigauds ; ailleurs, ils peuvent être brillants. | | | | |
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| intelligence | | | Ni science ni religion ne sont rivaux de la philosophie ; elle n’en a qu’un – la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| intelligence | | | Tout créateur est porté à la philosophie, c’est-à-dire à remplir tous les horizons de l’intelligible, aussi bien à l’intérieur de son métier que les horizons communs des hommes. La mathématique et la musique (et peut-être aussi la religion) touchent tous les périmètres et rendent faibles ou superflus les efforts au-delà du cercle de leurs compétences, d’où la nullité philosophique des génies mathématique ou musical. Pour être bon philosophe, il faut être porteur d’immenses lacunes - des tragédies, des angoisses et des hontes. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| chœur proximité | | | ACTION : Ni une foi réglementaire ni, encore moins, une action ne nous rapprochent de nous-mêmes. C'est le désir du point zéro, dans chaque départ, qui donnerait une bonne direction. L'action ne peut unir que les courts désirs, portés par la mesure et l'habitude. Ceux qui se touchent au-delà des choses, réclament le rêve inaccessible. | | | | |
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| chœur proximité | | | DOUTE : Le doute n'est fécond qu'au sujet de ce que nous fournissent les mains ou le cerveau, c'est-à-dire de ce qui nous est proche. Douter du doute, ce serait renoncer à écouter ce qui, au rythme lointain, palpite mystérieusement dans notre âme. La foi, c'est la réalité des cadences, dont on ignore la source, tout en l'admirant. | | | | |
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| proximité | | | Le sot, croyant ou athée : le monde est grand et moi - petit. Le créateur athée : le monde est petit et moi - grand. Le créateur croyant : le monde et moi sommes de même taille. Pour le pessimiste, la taille est minable, pour l'optimiste - énorme. | | | | |
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| proximité | | | La raison, c'est l'évaluation dans l'existentiel ou dans l'universel ; la foi, c'est les valeurs dans l'absolu. Et l'intelligence, c'est la conscience que la foi lumineuse précède le premier pas de l'évaluation, et la foi ombrageuse en consacre le dernier. | | | | |
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| proximité | | | Ce qu'on entrevoit derrière les choses insécables s'appelle la foi. Ne pas les vénérer nous rend robots. Ne pas en voir, c'est n'avoir que les yeux pour voir. | | | | |
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| proximité | | | La géométrie euclidienne, la philosophie socratique et la foi johannique se reconnaissant la même origine dans le Logos pythagoricien - le Nombre. Qui a ses superstitions, par exemple les sept jours de la Création, les sept Sages, les sept notes, les sept couleurs de Newton : « Dieu créa tout à partir du nombre » - « Numero Deus omnia condidit ». | | | | |
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| proximité | | | Dommage que, pour s'adresser à Dieu on ait besoin du langage de la foi. Comme, pour se tourner vers la poésie, - d'en appeler aux mots. Ou, pour montrer l'amour, - de s'abaisser jusqu'aux gestes. | | | | |
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| proximité | | | Il est dans la nature du vivant de hurler de douleur à la lune. L'oreille n'a que faire avec ces messages, mais son inertie nous pousse à la tendre vers le chaos du firmament et à relever de faux échos. C'est cela, la foi - le miracle d'une réponse dans un vide certain. | | | | |
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| proximité | | | L'accès de foi, pour eux, - l'empressement pour dévorer la Bible. Pour moi - regarder, avec les yeux écarquillés, les œillets, écouter, avec les oreilles musicales, les cigales, me sentir, la tête baissée, solidaire des coléoptères. | | | | |
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| proximité | | | Les pauvres seraient les représentants de Dieu. Être représentant du peuple est plus juteux, plus voyant et moins soumis aux progrès de l'incroyance. | | | | |
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| proximité | | | Face au monde, je suis une créature de Loi, de Foi ou de Soi - de l'évolution vers la lettre, de la Révélation de l'esprit, de la Révolution par le mot. | | | | |
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| proximité | | | Les stades - superstitieux, métaphysique, littéraire - du sentiment religieux : se pencher sur l'intemporel, l'inétendu, l'innommé. Reconnaître, avec regret ou enthousiasme, que c'est sur le Verbe que se referme tout pèlerinage, c'est en son nom qu'on vénère l'innommable. « On n'abolit pas la religion en abolissant la superstition » - Cicéron - « Nec vero superstitione tollenda religio tollitur » - mais on en consolide le verbe. | | | | |
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| proximité | | | S'est-il passé quelque chose de surnaturel, à un moment bien connu, au mont Sinaï, à Bethléem, à Médine ? La seule question sensée, à adresser à la foi du charbonnier. Tout le reste relève de la poésie, qu'elle ait une coloration eschatologique, mystique ou rituelle. Les questions de la création, du mal, de la liberté, du salut n'ont aucun rapport avec les religions populaires. Rien ne se révèle dans ni par l'Histoire. Dieu n'imprime en nous sa présence que s'Il ne s'exprime pas : « Dieu est une parole inexprimée » - Maître Eckhart - « Gott ist ein unausgesprochenes Wort ». | | | | |
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| proximité | | | Pour le fuyard des rigueurs scientifiques et le persécuté par l'imaginaire philosophique ou physiologique, la prière poétique reste l'ultime refuge, l'ultime séjour, renouvelable par la police céleste, avant l'expulsion vers le végétal ou le minéral. « La foi chrétienne est le refuge dans la plus haute détresse » - Wittgenstein - « The Christian faith is a man's refuge in the ultimate torment ». | | | | |
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| proximité | | | Ce chapitre doit son titre au pouvoir prochain de Pascal. Cette anti-grâce inefficace interdisant au mystère (la foi, l'amour) de s'interpréter en problème (la prière, le sacrifice), et au problème - de se réduire à la solution (le rite, la fidélité). En plus, ce fut la métaphore centrale de Hölderlin, qui dans la tension proche - lointain voyait les mêmes ressorts que dans péril - salut. | | | | |
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| proximité | | | C'est par le chemin de l'immanence que l'Asiatique approche de Dieu, tandis que l'Européen l'attend sur les sentiers de la transcendance. La lumière versée vers l'intérieur, l'immobilité, l'exercice du regard ; ou vers l'extérieur, la création, l'exercice de l'esprit. De leur rencontre fortuite, hors des méridiens, naît l'ego poétique ou phénoménologique (l'immanence de la transcendance des Chinois ou « la transcendance - caractère d'être immanent, qui se constitue à l'intérieur de l'ego » - Husserl - « Transzendenz ist ein immanenter, innerhalb des ego sich konstituierender Seinscharakter »). | | | | |
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| proximité | | | La foi catholique est la religion des mains, la foi orthodoxe - celle du visage. Les mains jointes, dans un retable, ne renient ni le poing ni la chaîne. L'icône invite un regard ou une larme, chauds, recueillis et hypocrites. | | | | |
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| proximité | | | La foi vient à coups de défaites, que les yeux, pleins de larmes, finissent par transformer en victoires de leur faiblesse. Les yeux restés secs cultivent l'incrédulité et la force. | | | | |
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| proximité | | | La foi, même vide de contenu mais puissante de forme, peut être précieuse en tant que récipient de ce qui est au-dessus de la véracité coulante. Par exemple - du scepticisme : « On peut se payer le beau luxe du scepticisme, quand on a une foi forte » - Nietzsche - « Hat man einen starken Glauben, so darf man sich den schönen Luxus der Skepsis gestatten ». | | | | |
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| proximité | | | La foi, c'est la muraille. Le savoir, c'est l'arme. L'ironie, c'est l'armistice avec l'étranger. La vie, c'est le sentiment d'assiégé transformé en chant de cloîtré. On ne les trouve durablement ensemble qu'en solitude. Les plus beaux exercices sont de nature monastique : « La mathématique, c'est la liberté de cloître, face à la vie » - Chafarévitch - « Математика - свобода от жизни - в монастыре ». | | | | |
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| proximité | | | La foi ne serait que l'émoi au seuil et le refus des murs, des fenêtres et même du toit. | | | | |
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| proximité | | | Les uns pensent, qu'il se passe plus de choses dans une tête d'homme que dans l'univers entier, d'autres pensent le contraire. Le premier est plus près d'une foi. | | | | |
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| proximité | | | Dans les châteaux forts des convictions on ne trouve que pierres et tyrans ; dans les chaumières de la foi - grains et mages. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est pas le respect du sacré qui dévoile un homme de foi, mais sa capacité d'intégrer au sacré - des sacrilèges. Ce n'est jamais le tabou, le rejet du sacrilège, qui crée le sacré, il le profane. | | | | |
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| proximité | | | C'est bien la foi qui te dit, s'il faut déplacer la montagne, la conquérir ou l'approcher. L'athée dit : « La foi déplace les montagnes, le doute les escalade » - E.Jünger - « Der Glaube versetzt Berge, der Zweifel erklettert sie ». | | | | |
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| proximité | | | Devant l'intouchable asymptote divine, tout rapprochement humain est banal. Mais ils effacent l'asymptote (la transcendance) pour s'occuper exclusivement de leur finitude herméneutique, hic et nunc, où le hic est trop palpable et le nunc - insaisissable. La mort de Dieu, ce n'est pas un triomphe de la finitude de l'homme, mais un appel à défendre, désormais tout seul, l'infini. | | | | |
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| proximité | | | Retour des religions ne signifiera pas que les thuriféraires moyen-orientaux ou himalayens retrouveront leur prestige, mais qu'on reconnaîtra, de nouveau, que derrière toute solution et tout problème, concernant tout vivant, se tapit un authentique mystère. | | | | |
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| proximité | | | L'homme et ses frontières : il est un espace, fermé à l'horizontale et ouvert à la verticale. Toutes ses bonnes limites - lorsqu'on tend vers un soi ascendant ou transcendant - se trouvent hors de lui. « Toutes mes frontières me fuient » - Rilke - « Alle meine Grenzen haben Eile » - mais moi, je suis dans l'élan vers mes frontières. Être un Ouvert, c'est vivre de la hauteur, de l'être : « L'être est la frontière du devenir » - F.Schlegel - « Das Sein ist die Grenze des Werdens ». Le Chinois, qui pourtant ignore l'Être et vit presque exclusivement dans l'horizontalité, pousse jusqu'à voir dans la Clôture (non-communication) la source de tout Mal. | | | | |
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| proximité | | | Je ne peux respecter une foi que si son symbole est intouchable. Par exemple, le Chrétien élevant la Croix si haut qu'elle en devient invisible et donc impalpable. Et non pas celui qui l'enfouit dans des profondeurs en laissant sous le nez ses mots - et ces choses ! - navrants et trop vraisemblables de Roi, Nazareth ou Juif. | | | | |
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| proximité | | | La grâce ne peut accompagner que le mystère du premier pas (et peut-être la solution, le sens, du dernier) ; elle ne peut rien ajouter à un parcours problématique déjà partiellement effectué. C'est pourquoi je ne crois pas à la grâce dans des religions. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie est une poésie avec intelligence, comme la religion est une poésie avec espoir (Cocteau). | | | | |
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| proximité | | | La vérité sacrée ou le sacré véridique n'émeuvent ni convainquent que l'idiot du village. La religion ne crée que dans le rite, et la philosophie - que dans le sophisme. « Pour la religion n'est vrai que le sacré ; pour la philosophie n'est sacré que le vrai » - Feuerbach - « Der Religion ist nur das Heilige wahr, der Philosophie nur das Wahre heilig ». Le sacré et le vrai réunis ne s'entendent que chez le poète. | | | | |
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| proximité | | | Le nihilisme, et non pas l'athéisme ou le panthéisme, est le véritable antagoniste de la vraie foi. Celle-ci explique les origines et déduit les fins ; le nihilisme, c'est la libre sophistique des sources et la libre dogmatique des finalités, la vénération et l'espérance ne découlant pas du passé et n'étant pas tournées vers l'avenir, mais remplissant le présent plein de magie. Le nihilisme est le fond altier de la foi, comme le panthéisme est « la forme altière de l'athéisme » - Schopenhauer - « die vornehme Form des Atheismus ». | | | | |
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| proximité | | | L'homme d'aujourd'hui est soumis à un bombardement continu de paroles et d'images ; ce qui est source première de toute incroyance ; la foi est capacité de silence et de regard, avec les oreilles et les yeux fermés. | | | | |
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| proximité | | | Il faut beaucoup de sang-froid et de calme pour embrasser, pour de bon, une foi ; l'excitation ne favorise que la connaissance. Et Chateaubriand : « J'ai pleuré et j'ai cru » - est certainement tombé sur des balivernes. | | | | |
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| proximité | | | Un homme à genoux - trois lectures ou justifications différentes : car il ne peut, ne veut ou ne doit pas rester debout - la prière, le rêve, la honte. | | | | |
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| proximité | | | Même débarrassés de toute transcendance, la foi mystique et le regard poétique trouveront toujours assez de ressources dans la réalité sans voiles ; quand le Dieu profond des apparences est mort, ressuscite celui de la réalité, le haut. | | | | |
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| proximité | | | Très nette analogie entre la religion et le sexe : un mystère bouleversant - la terrible puissance des pulsions ; un minable problème - la dissection psychanalytique ; une pitoyable solution - le morne priapisme. Ainsi, de même, un mystère religieux - la vénérable foi ; son problème savant - la théologie robotique ; sa solution humaine - le rituel moutonnier. | | | | |
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| proximité | | | La foi leur sert pour mettre en marche l'imagination ; l'imagination sert à l'artiste pour croire ensuite. La simultanéité n'est possible que chez les inspirés : « Ils inventent et croient en même temps » - Tacite - « Fingunt simul creduntque ». | | | | |
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| proximité | | | La science : rendre intelligible ce qui est visible ; l'art : rendre visible ce qui est crédible. La foi se rapproche de l'art : « La lumière de la foi fait voir ce qu'on croit » - Thomas d'Aquin - « Lumen fidei facit videre ea que creduntur ». | | | | |
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| proximité | | | L'origine grammaticale des religions : l'homme fourmille de mots et encore davantage de signes de ponctuation, dont les plus lancinants sont le point d'interrogation et les points de suspension. Et voici que quelqu'un de bien exclamatif prétend apporter des réponses ou, au moins, réduire le nombre de points… | | | | |
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| proximité | | | J'ai presque de la tendresse pour la religion chrétienne, puisqu'elle est, en Europe, le dernier refuge de la poésie. Celle-ci est, en effet, chassée de la philosophie, de la littérature, de l'amour humain et de l'amour divin. La poésie est un état de suspension ambigüe entre les abstractions mystiques et les rites mécaniques, ces deux extrêmes, dans lesquels se vautrent les autres religions. | | | | |
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| proximité | | | L'opium ou l'eau-de-vie, telle est la fonction de la religion, chez les sauvages. Chez l'homme moderne, le raz-de-marée du solide débarrasse du réquisit du gazeux ou du liquide : regardez le sort pitoyable de l'encre, du souffle, de la sueur, du firmament, du sang, des aromates, des larmes, et l'eau-de-vie, avec l'opium, n'y échapperont pas non plus. | | | | |
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| proximité | | | La pensée vivante est la pensée des commencements, cette poésie naissante ; la pensée soi-disant religieuse (oxymoron !), qui se tourne vers les fins ultimes (par exemple, Endzweck de Heidegger), est de la poésie sans élan. | | | | |
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| proximité | | | Les questions, à l'origine d'une foi : à Qui est l'œil posé sur moi ? pourquoi mes yeux ? comment se forme mon regard ? | | | | |
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| proximité | | | La musicalité de l'existence gagne de l'extrémisme des positions horizontales - politiques, esthétiques, sentimentales - mais dans la verticalité, au contraire, il lui faudrait davantage de dialectique, de complémentarité : plus haute est mon espérance, de plus profonds désespoirs je pourrai m'accommoder ; plus profond est mon savoir, plus audacieuses seront les hauteurs de ma foi ou de mon rêve. | | | | |
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| proximité | | | La foi, comme tout ce qui est grand, peut être vécue sur les trois niveaux : le mystère de la création, le problème de la mort, la solution d'une religion - l'admiration, l'angoisse, l'ordre - choisis donc entre l'enthousiasme, la paralysie ou l'ennui. | | | | |
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| proximité | | | L'homme est un mystère, dont la vénération aurait dû être à l'origine de toute religion. Mais le XX-ème siècle proclama, que l'homme ne fût qu'un épineux problème, et le XXI-ème - qu'il ne soit plus qu'une banale solution. Au lieu de fêter un mystère, comme l'espérait Malraux, on exploitera une solution. | | | | |
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| proximité | | | Il faut laïciser la foi, l'infini, la puissance et diviniser l'intensité, la noblesse, l'amour. Douter ou savoir - sur un forum publique ; vibrer ou chanter - dans son propre temple. | | | | |
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| proximité | | | Pour se permettre le luxe de ne pas partager la foi réglementaire, il faut porter en soi l'ironie ou la pitié, c'est à dire l'intelligence ou la bonté : « Pas un sur mille n'a d'esprit assez fort ou de cœur assez tendre, pour être athée » - Coleridge - « Not one man in a thousand has the strength of mind or the goodness of heart to be an atheist ». | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert, c'est, au-delà d'un désir fini, savoir deviner un désir infini, c'est à dire un désir dont la source devient horizon ou firmament, et dont je me sens infiniment proche, tout en me rendant compte, que je ne la toucherai jamais, même par ma raison ou ma foi. C'est la nature des contraintes, humaines ou divines, qui reconnaîtra la nature du désir. C'est l'insensibilité au second type de contraintes qui fait dire à Heidegger : « L'Ouvert est le Tout de tout ce qui ne connaît pas de contraintes » - « Das Offene ist das Ganze alles dessen, was entschränkt ist ». D'autre part, être sans contraintes (et, donc, Ouvert, pour Heidegger) ne signifie nullement être infini. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit, l'instinct, le sentiment font de nous un Ouvert, aspiré ou fasciné infiniment par nos frontières asymptotiques ; la raison et l'expérience mettent à notre disposition nos frontières, par un effort fini. Nous sommes ouverts dans notre dimension verticale, et clos - dans l'horizontale ; donc, l'Ouvert de Rilke, s'étendant entre Terre et Ciel, est plus pur que celui de Heidegger, qui introduit dans son quadriparti (Geviert) une dimension inutile, Mortel-Immortel, si proche d'une plate clôture. Le Dieu transcendantal est absent de notre dimension verticale ; Il ne fait que clore nos horizons. | | | | |
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| proximité | | | La foi grégaire et réglementaire se formait autour de mythes ou de rites : le sacrifice des angoissés ou la fidélité des forcés. Mais la vraie foi devrait venir de l'esprit équilibré et libre, dominant les troubles ou les ténèbres de l'âme. On crée par et dans des ombres, on croit dans la lumière, illuminant simultanément l'âme et l'esprit. « La foi consiste à ne jamais renier dans les ténèbres ce qu'on a entrevu dans la lumière » - G.Thibon - la fidélité dans les ténèbres est aussi belle que le sacrifice dans la lumière. | | | | |
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| proximité | | | Techniquement, la religion se maintient surtout grâce au langage d'outre-tombe qu'emploient les prédicateurs. Et puisque le besoin d'absolu par les moyens du langage, est le souci commun du poète et du philosophe, ils se placent, eux aussi, sur le terrain des croyants. « Si vous essayez d'unifier la poésie et la philosophie, vous n'obtiendrez rien d'autre que la religion » - F.Schlegel - « Versuchet ihr Poesie und Philosophie zu verbinden, und ihr werdet nichts anders erhalten als Religion ». | | | | |
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| proximité | | | On ne connaît que trop l'angoisse du héros et la sérénité du prêtre. Je salue le martyr serein et le mystagogue angoissé. Et si Dieu, lui-même, manquait d'assurance et, à l'image de l'homme, était aussi fragile que lui ? Et la grandeur d'un philosophe serait d'apporter à l'Un ou à l'autre, - de la consolation vibrante et non pas une infâme paix ? | | | | |
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| proximité | | | Un miracle, qui ne contredit en rien la mécanique, qui ne manifeste rien de surnaturel, qui ne se perçoit qu'en hauteur et qui te donne le vertige, s'appelle mystère. Un mystère, qui défie la nature, n'est qu'un miracle de superstitieux. Dans le déisme – aucune trace d'un quelconque (poly-, mono-, pan-)théisme. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni salut ni indulgence que visent leurs prières, mais une réussite, et ces prières sont juste bonnes pour être récitées dans une école de commerce. Tout ce qu'apporte la prière est précaire. Munie d'une visée quelconque, elle est même source du mal, pour les plus purs : « En priant quelque chose, tu pries mal ou pries le mal » - Maître Eckhart - « Petens hoc aut hoc malum petit et male ». Je n'imagine une prière qu'aboutissant aux belles ruines et aux défaites glorieuses. | | | | |
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| proximité | | | L'extase, c'est une prière de prières. Face au mystère, l'esprit se méfie des paroles, cherche un état supérieur à celui de la prière et passe ainsi à l'extase. | | | | |
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| proximité | | | La religion n'est pas une maladie (Lénine) ou névrose (Freud) infantile, mais un remède d'adulte. Non pas un opium (Marx), mais un calmant, mieux - un anesthésiant, administré par une piqûre de la honte. Le patient, le petit peuple, privé de ces soins abrutissants et livré à sa douleur insoutenable, cherchera le suicide. | | | | |
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| proximité | | | Si je veux passer quelques instants délicieux, en simulation d'une prière berceuse, une provision d'œillères, de bâillons et de bonne cire en est une sage solution. « Durant la prière, il faut faire de grands efforts, pour rendre sourd-muet son esprit » - Nil de Sora - « Подвизайся ум свой во время молитвы соделывать глухим и немым ». C'est ainsi que naît la piété des contraintes. | | | | |
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| proximité | | | Comme la poésie est une haute religion des non-croyants, la religion est une basse poésie des non-poètes. | | | | |
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| proximité | | | Aucun fil - matériel, factuel, spirituel - ne nous relie plus aux sources des religions actuelles. Un Éthiopien, aujourd'hui, est, sans contredit, plus près du Chrétien originel que nous. Nos théologiens ne peuvent être que poètes, de gré ou de force, doués ou débiles - la théologie de la grammaire. Et tout sérieux dogmatique est ridicule - la grammaire de la théologie. « Dieu n'a pas de religions » - Gandhi. | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a plus de foule dans la rue : l'homme moderne la porte en lui, aussi bien pendant ses prières que dans ses révoltes. L’idéologie n’a aucun impact sur l’homme seul ; l’homme, plongé dans la foule, est perdu pour la religion. | | | | |
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| proximité | | | Le fond de l'écriture est une question de type de foi ; ce fond est iconographique, totémique ou idéographique, en fonction de la place du Verbe : dans l'image, dans l'effroi ou dans le rêve. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie s'intéresse à ce qui, tout en étant vrai, n'admet pas de règle, c'est à dire au religieux ou au poétique ; c'est pourquoi la religion est une poésie de la philosophie. | | | | |
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| proximité | | | Une bonne gymnastique, pour entretenir ta liberté : avoir le culot de dire non à Dieu et oui aux hommes. C'est tout ce qu'attendent les inquisiteurs des hommes ! Le poète hérétique dit oui à Dieu et non aux hommes ! Mais le vrai poète est homme de foi. | | | | |
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| proximité | | | Croire, c'est la volonté de joindre deux bouts de la chaîne, que la raison échoue à réunir. C'est aussi le vœu pieux des philosophes professionnels - garder présents à l'esprit deux termes de l'alternative, s'interdire toute forme de l'énerguménite. Croire, c'est aussi agiter les encensoirs ou polir les chaînons et oublier jusqu'à l'existence de chaînes. | | | | |
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| proximité | | | Si la raison cède à la foi, c'est la raison et non pas la foi qui doit en donner la raison. La foi n'accompagne que les commencements et les fins (où la raison est impuissante), tandis que tous les parcours doivent être guidés par la raison. | | | | |
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| proximité | | | L'uniformité de pensée populaire, est-elle une précondition ou une conséquence du développement de la démocratie et de la religion ? Le rétrécissement des circonvolutions allait de pair avec l'élargissement des portes des églises ; aujourd'hui, il accompagne plutôt la sacralisation des portes des banques. | | | | |
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| proximité | | | Toute foi part des miracles. La foi collective, héritée, se fonde sur des miracles surnaturels, admis par l'esprit capitulard et fixés dans des calendriers. La foi individuelle, spontanée, renvoie aux miracles naturels, reconnus dans chaque élément de la nature par le regard de l'âme. La foi réglementaire est affaire de l'esprit ; la foi mystique est œuvre de l'âme. Quant aux miracles résultant d'une foi, c'est une affaire des psychiatres ou des chamanes : « Le miracle doit provenir de la foi, et non pas la foi – du miracle » - Berdiaev - « Чудо должно быть от веры, а не вера от чуда ». | | | | |
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| proximité | | | Les trois hypostases chrétiennes sont étrangement peu solidaires entre elles et semblent même s'ignorer complètement. On peut dire la même chose de la trinité humaine : l'intelligence, la création, la noblesse, qui vivent en toute indépendance les unes des autres. En imaginer l'unité est un exploit des théologiens ou des poètes ; « Celui qui connaît, celui qui crée, celui qui aime, c'est tout Un »* - Nietzsche - « Der Erkennende, der Schaffende, der Liebende sind Eins ». Qu'est-ce qu'un homme ? - sa foi ! Le surhomme est l'homme trinitaire. | | | | |
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| proximité | | | Nos meilleures attentes – d'amour, de consolation, de caresse, de fraternité – ont toujours quelque chose d'affolant, d'impossible, d'incompréhensible. Elles deviennent prière, lorsque aucune oreille, aucune main, aucun cœur ne s'en aperçoit plus. | | | | |
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| proximité | | | La prière – la volonté de confier à la hauteur ce qui ne peut pas agir sur terre. Agir au ciel, c'est vibrer, être de la musique muette. Dans ce sens, celui qui dit, que sa prière, ne provoquant pas d'écho sur terre, agit peut-être au ciel, formule une belle espérance. | | | | |
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| proximité | | | L'accessible et le faisable devraient être exclus de nos prières et de nos rêves. Demander trop, telle doit être notre attitude face à la religion et à la philosophie. L'une des attentes d'un homme de foi ou d'esprit est, par exemple, la chaleur au cœur, et lorsqu'il ne reçoit, à sa place, que de ternes prétentions à la lumière (du salut ou de la vérité), il est si frustré qu'il dévient facilement misologue ou misanthrope. « Une misologie apparaît, quand on trouve la philosophie ingrate, puisqu'on lui avait trop demandé » - Kant - « Eine Misologie entspringt daraus, daß man die Philosophie undankbar findet, weil man ihr zu viel zugemutet hat ». | | | | |
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| proximité | | | Les âmes dites basses se contentent de la superstition, cette seule religion, qui leur est accessible. Les âmes, qui se disent hautes, en revanche, s'adonnent, de préférence, à la seule vraie religion, celle qui est enregistrée au Ministère des Cultes et tournée vers Hermès. L'âme garde de la hauteur, tant qu'une hérésie l'accompagne. | | | | |
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| proximité | | | Les seules hérésies, aujourd'hui, touchent au rituel et laissent se pétrifier le sacramentel. La vie en gagne, l'esprit y perd. Les convictions inventent des bûchers, le doute - des sacrements. Au-dessus des deux se trouve le regard ; lui, il lit des mystères (ce beau nom poétique grec, soumis à la prose latine, fut traduit par sacrement). | | | | |
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| proximité | | | La ligne de démarcation la plus nette n'est pas entre athées et croyants, mais entre les pleurnichards crédules du manque et les enthousiastes incrédules de la plénitude. Le même mystère guette l'âme du croyant et l'esprit de l'incroyant. | | | | |
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| proximité | | | Face au besoin de sursauts et à l'incroyance galopante, la sacralité, sereinement, se passe désormais de Dieu. Le saint, c'est à dire un fou de Dieu, fut celui qui, dans le combat contre les démons, croyait le salut possible. Sans malins ni anges, on diabolise des comptables distraits et se gargarise de ses triomphes budgétaires. | | | | |
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| proximité | | | Toutes les religions racoleuses me tendent leurs paris pascaliens, dans lesquels ne figurent aucune date, aucun nom, aucun événement ; une fois que je l'ai accepté, ils me ressortent des mages, des archanges, des navettes entre terre et ciel, et, dépité, abusé, je renoncerai aux dés, aux jeux, aux rébus, et je resterai avec le mystère de mon âme inexpliquée. | | | | |
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| proximité | | | Même la simple raison nous pousse à chercher du merveilleux dans l'harmonie du monde, mais seul la grâce le fait découvrir, sans recherche ni attente. La grâce se passe et de raison et de foi, et Cioran a doublement tort : « L'attente de la foi est un autre mot pour grâce ». | | | | |
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| proximité | | | Qu'on suive la transcendance ou qu'on poursuive l'immanence des choses, notre distance avec elles reste d'une même grandeur ; seul, change le signe de cette mesure, évaluée de la hauteur ou calculée dans la profondeur, minimisant soit l'interprétation soit la représentation. | | | | |
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| proximité | | | L'action traduit un millième de ce que je suis, la réflexion - un centième, le rêve - un dixième. Si, dans le vide de ce qui reste, je n'étouffe pas, si une joie ou un amour, sans aucun appel d'air, dilatent mes poumons, alors, mon souffle ne peut me porter que vers la foi. | | | | |
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| proximité | | | Ils ne quittent pas des yeux – la chose. Cette scrutation est déclenchée par la raison, mais, arrivés à une certaine profondeur, ils avouent les limites de la raison et laissent la parole à ce qu'ils appellent la foi, cet aveu d'impuissance de la raison. Tandis que le bon relais devrait être assuré par l'âme, qui abandonnerait la chose pour le rêve, c'est à dire pour des images pleines d'intensité musicale. Dans ce rêve, la chose, au lieu d'être sondée dans son fond, serait enveloppée d'une forme nouvelle. | | | | |
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| proximité | | | Le fait religieux est la forme la plus primitive du sacré, déjà le sacrifice lui est supérieur, tout en étant accessible même aux athées. Pour atteindre ce stade, il faut avoir abandonné le parti pris des choses (le premier stade, celui des prix) et s'être hissé par-delà le bien et le mal (le deuxième, celui des valeurs), tout en leur restant fidèle. Le sacrifice déchire les fratries et scelle les fraternités. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par chanter la force, le bien, la beauté ; porté par ma plume et ma noblesse, je touche aux autres cordes, plus étonnantes et délicates – la faiblesse, le mal, l'horreur – et je comprends, que mon chant est plus important que la chose chantée, que l'élargissement de gammes est plus porteur que l'approfondissement de thèmes, que la hauteur de ma voix assure la même intensité de mes fibres au-dessus de tout axe de valeurs. Au pays de mes pensées païennes, je dois être missionnaire, pour les convertir en une foi des rêves ; c'est le retour à la pureté initiale (le retour nietzschéen, die Wieder-Kehre, est une tentative de conversion !). | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est une affaire exclusive de l'homme créateur ; aucun mystère, ni Dieu ni le destin, ne la préfigurent, elle est la prérogative du soi connu, de sa force. Le soi inconnu, le mystique, l'intouchable et le divin, tapit nos profondeurs et fonde nos croyances : « Le soi, invisible, touchant, dans sa profondeur, Dieu – voici la foi » - Kierkegaard. | | | | |
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| proximité | | | Tout le monde est conscient du mystère de la divinité méconnue, mais le scientifique l'abaisse au niveau d'un problème d'astrophysique, et le religieux le profane par sa solution de métaphysique. | | | | |
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| proximité | | | Le mystère – une perplexité et une admiration, que la connaissance ne réfute pas et que la foi, peut-être provisoire, bénit. De notre regard sur la vie, il faudrait bannir la religion et garder la foi et le mystère. Pourtant, Nietzsche et Tolstoï formulent une religion sans foi ni mystères. L'aigle et la colombe manquent de dons de la chouette. Mais à la religion de la tête ou à la religion du cœur il faut préférer, au moins, la religion de l'âme, la poésie. | | | | |
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| proximité | | | Il y a trois familles mystiques : les eschatologiques du Jugement Dernier, les cléricaux du parcours salvateur, les nihilistes des points zéro de la réflexion, du regard, de la passion. Les deux premières sont constituées, essentiellement, de nains ahuris, balançant sur les épaules des géants ; la dernière se dévoue à fabriquer elle-même les mesures ironiques de la grandeur et de la vision. | | | | |
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| proximité | | | Le même irrespect des miracles : croire, que les collisions des atomes puissent aboutir, dans l'espace-temps, au miracle de la vie et de la raison ; croire, que ce dernier miracle fut déjà dévoilé ou révélé quelque part dans le temps. La croyance populaire n'a d'égale en niaiserie que l'incroyance populaire. | | | | |
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| proximité | | | Par sa croyance en miracles surnaturels, le bouseux voit un Dieu, vengeur et clownesque, surveillant nos péchés ; le sage, en réfléchissant sur les miracles naturels, imagine un Dieu, miséricordieux et artiste, éveillant nos vertus. | | | | |
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| proximité | | | Ma foi en Créateur ne peut prétendre à une dignité que si je reconnais humblement ne L'avoir jamais perçu ni par mes sens ni par mon intelligence. Par ailleurs, le bonheur a les mêmes raisons d'être : il n'est vrai que lorsque je ne le vois pas. | | | | |
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| proximité | | | L'arbre du Bien et du Mal devint symbole de la religion chrétienne. La bestiole, qui s'y niche et pullule, est toujours aussi absorbée par la cueillette. Et la vraie croix est de supporter tant de fruits insipides et aseptisés. | | | | |
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| proximité | | | La foi a bien sa place à elle, et lorsque elle s'installe dans celle que lui cède, magnanime, le savoir (Kant), elle n'est pas à sa place. | | | | |
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| proximité | | | La vraie foi surgit avec la magie du nombre, le regard initial ne naissant que dans la superstition de l'âme. « La mathématique nourrit la conversion du regard » - Platon. Mais mal digérée, la mathématique dévaste les âmes et les pousse à l'apostasie au profit des idoles désincarnées. | | | | |
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| proximité | | | Que perd-on dans la projection d'un objet 3D sur un plan, sur une platitude donc ? - la profondeur et la hauteur ! Que perd le Dieu, au moins quadri-dimensionnel, en Se projetant sur notre univers 3D ? - Sa divinité, ce qui reste lisible n'étant que de la religion, plutôt plate. | | | | |
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| proximité | | | Les étapes nous débarrassant de superstitions : la religion - penser, sérieusement, que sur notre planète, à une date et dans un lieu connus, un événement surnaturel se produisit, sacralisant l'homme ; la foi – ressentir, émerveillé, l'incompréhensible harmonie d'un monde sacré ; l'utopie – rêver, ironiquement, d'un monde noble et fraternel et bâtir sur son impossibilité une espérance sacrée. | | | | |
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| proximité | | | La vague consolation est le premier volet d'une philosophie noble, là où la religion s'y prend avec des dogmes nets et définitifs. Le discours sur le langage, inséré entre la représentation et la réalité, tel est le second volet philosophique, où la science fournit des solides théories et l'art – des images inexplicables. Le philosophe n'a ni le fanatisme du prêtre ni la maîtrise du savant ni le don de l'artiste, il ne lui restent que des métaphores. Au lieu de cette humble résolution, les philosophes médiocres s'accrochent aux concepts, domaine, où ils sont incompétents et ridicules. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie, comme la religion, s'articule autour de deux concepts – Dieu et l'existence, pour que nous admirions la merveille de l'inexistence du Premier et la merveille de la divinité de la seconde. Pour leur trouver un terrain conceptuel commun, on forgea la notion saumâtre d'être, synonyme de la merveille ou de l'étonnement. Le croyant, qui marmonne : Dieu existe, ne sait jamais définir ni la sphère de cette existence ni l'interprète de sa démonstration. Le philosophe, c'est un représentant, flanqué d'un interprète. Le philosophe est celui qui sait tirer de bonnes conclusions des preuves de l'inexistence de l'essentiel, du néant. | | | | |
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| proximité | | | Pour croire en l’au-delà, l’angoisse (nourrie par la faiblesse) suffit ; pour avoir une foi en l’en-deça, il faut surtout de l’intelligence (complétant la connaissance). Du premier de ces croyants se déverseront d’innombrables NON à l’existence humaine ; le second se résumera dans un OUI à l’essence divine du monde. | | | | |
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| proximité | | | Les premiers protestants (Luther, Th.Müntzer) conçurent la vision la plus intellectuelle de la foi : elle serait l’unification de deux arbres – de l’Ancien et du Nouveau Testaments - avec le troisième, celui du croyant lui-même ! Seulement ils n’évaluèrent ni les différences des lieux de ces variables (racines, troncs, branches, fleurs, fruits, cimes, ombres) ni le nombre de variables qu’exigerait une unification féconde ; l’arbre unifié comporterait davantage de variables que ses sources et n’apporterait donc rien de significativement nouveau. | | | | |
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| proximité | | | L’évolution du christianisme : l’âge de la Loi – un Dieu garde-chiourme ; l’âge de la Grâce – un Dieu tourmenté ; l’âge de la Liberté – un Dieu mort. Père Inquisiteur, Fils Expiateur, Esprit expiré. | | | | |
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| proximité | | | Dans le créé, naturel et merveilleux, – aucune trace des mains du Créateur (ni de ses yeux ni de ses outils), et l’on finit par n’y voir que de la mécanique, faute à nos yeux trop superficiels et, surtout, aux religions, qui poussent à chercher le merveilleux dans le fumeux surnaturel. | | | | |
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| proximité | | | La foi doit s’appuyer sur des miracles, que tes yeux froids, et non pas ton regard ardent, constatent. Toute forme du vivant, comme tout fond de l’esprit, sont de pures merveilles, qui doivent faire plier tes genoux et élever ton regard. Ce n’est pas la vue de l’Homme, marchant sur un lac, qui doit te sauver de l’enfoncement dans le marais terrestre, mais la hauteur céleste, dont tu ne détaches pas tes yeux. | | | | |
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| proximité | | | Si une vraie foi avait dû exister, elle se serait fondé sur ce qu’on reçoit (d’une révélation, d’une rencontre avec leur Dieu, des témoignages irréfutables) et non pas sur ce qu’on donne (aux rites, aux dogmes, à la hiérarchie cléricale). Or, je vois nettement ce que les soi-disant croyants donnent, je ne vois pas du tout ce qu’ils reçoivent. | | | | |
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| proximité | | | Voir des miracles jusque dans la matière inerte, sans parler du plus mystérieux des miracles, la vie, – tel est le regard du poète sur le monde, il en est, intuitivement, amoureux, excité. Le philosophe, qui, devant le monde, doit être poète, est mû par la vénération, par la foi, par l’étonnement. Quant au Créateur, le poète prie, en mélodies verbales ou spirituelles, devant Ses créatures ; le philosophe hisse Sa création dans les hautes sphères de la pensée. Ils sont religieux tous les deux, mais loin de tout temple, érigé par des hommes. | | | | |
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| proximité | | | En temps de détresse physique, la foi héréditaire peut servir de ferveur et jamais – de consolation ; celle-ci n’apaise que les détresses immatérielles – la lente extinction de nos rêves fervents. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux antiques rivalisent de puissance brutale ; le Christ est le premier à chanter l’hymne de l’impuissance noble. Le déshonneur traditionnelle de la force ; l’honneur révolutionnaire de la faiblesse. | | | | |
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| proximité | | | La croyance ne peut être justifiée que par la reconnaissance des mystères ; ceux-ci peuvent être soit hérités des générations passées en tant que superstitions religieuses ou idéologiques, soit constatés par une intelligence personnelle et profonde. Dans le premier cas, la croyance se substitue, bêtement, à la réalité ; dans le second, elle complète, harmonieusement, la réalité par le rêve, celui d’un monde impossible, cet exploit inexplicable d’un Créateur génial et cachottier. | | | | |
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| proximité | | | Savoir ou croire, la lumière ou les ombres, la science ou l’art – le premier membre de ces dyades contient, évidemment, infiniment plus d’intelligence, de rigueur, de sérieux. La seule lumière, dont se sert l’homme, créateur et artiste, provient de sa raison (même si celle-ci ne fait que refléter une lumière reçue d’ailleurs) ; son âme la projette sous la forme des belles ombres. Renoncer à la raison, comme le réclament les religions révélées, c’est nous condamner aux ténèbres. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni notre conscience de ses trois facettes proprement divines – l’esprit, pour croître dans le vrai, l’âme, pour créer dans le beau, le cœur, pour croire dans le bon. Le vrai nous approfondit, le beau nous élève, le bon … - le bon, après le désenchantement fatal de sa traduction en actes, cherche, fébrilement, à remplir le vide ainsi créé – c’est ainsi que naît le sacré - religieux, tribal ou mystérieux. | | | | |
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| proximité | | | Pour les croyants, Dieu voit, entend, juge, pardonne, punit, récompense, souffre, se réjouit, s’approche, s’éloigne, aime, déteste, marche, prévoit, se montre, se cache, promet, s’impatiente… Des milliers de verbes non-crucifiés se pressent dans ce commencement paisible. | | | | |
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| proximité | | | Tous les livres sacrés débordent de logorrhées sur le bien et la vérité ; aucune trace du beau. Rien d’étonnant, puisque leurs auteurs s’adressaient aux marchands de tapis, aux chameliers, aux sherpas ou se réfugiaient dans des puits. D’autre part, même le dieu Pan ne laissa aucun hymne à l’arbre, et la déesse Aphrodite ne s’intéressa jamais aux roses ni aux papillons. Tant de guerriers et aucun poète ! | | | | |
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| proximité | | | Dans les affaires des religions officielles, le dernier mot aurait dû appartenir au savant : historien, biologiste, physicien, et non pas aux enfants ou poètes. C'est le savant qui touche au rêve divin, mais c'est pour l'interpréter, dans un modèle scientifique, et c'est le poète qui s'occupe de l'activité divine, mais c'est pour la représenter, dans un modèle artistique. Le plus grand mystère est la rencontre de la Beauté et de la Bonté, dans le dess(e)in divin. | | | | |
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| proximité | | | Je fuis les croyants à cause de la bêtise de leur regard ; je fuis les athées à cause de la bêtise de leurs yeux. Souvent, les premiers ont du cœur, et les seconds - de l’esprit. Aux deux manque l’âme. | | | | |
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| proximité | | | Au-delà du réel – la rencontre miraculeuse entre le vrai et le beau dans la mathématique ou la superstition, se moquant du vrai et du beau, pour s’adonner au bien faussement salutaire. Au-delà du beau – la platitude du vrai et l’imposture dans le bien. Au-delà du bien – le haut culte du beau et la profondeur du vrai. | | | | |
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| proximité | | | Sous quel masque se présente la religion ? - le mensonge des hiérarques, la bêtise des grenouilles du bénitier, le mythe du poète. Le mérite de la laïcité française est d’être courtois avec le premier aspect, de se moquer du deuxième et de sacraliser le troisième, tandis que chez les autres, où le religieux se mélange d’avec le politique, les deux premiers dominent lamentablement. | | | | |
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| russie | | | Le messianisme russe ignore, aujourd'hui, quel monde doit être sauvé. | | | | |
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| russie | | | La Révolution russe est la dernière guerre de religion européenne. L'Inquisiteur est battu, le confessionnal est sans danger, les indulgences et les icônes se diffusent comme produits périssables. | | | | |
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| russie | | | Le même potentiel du délire est attribué à chaque nation. L'Allemagne le consacre à la poésie, la France - à la politique, les USA - à la religion. Le délire russe ne contient que … du délire, pseudo-poétique, pseudo-politique, pseudo-religieux. En tout cas, « les plus grands biens, qui nous échoient, sont ceux qui nous viennent par le moyen d'un délire » - Socrate. | | | | |
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| russie | | | Le naufrage de la Russie soviétique, c'est la chute de la troisième Rome. La première promettait la civilisation, la deuxième - la foi, la troisième - la générosité. L'humanisme - c'est bien lui, et non pas le communisme, qui est mort - n'avait aucune chance d'être porté par quelque chose de noble ; il aurait dû, pour survivre, s'associer avec le marchand qui, dans nos Rome, fut entravé par le soldat, le moine ou le goujat. « La chute de l'humanisme est le bilan principal de notre époque »*** - Soljénitsyne - « Крушение гуманизма - главный итог нашей эпохи ». | | | | |
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| russie | | | Les Russes ne sont faits ni pour la liberté ni pour la tyrannie. Ils sont anarcho-nihilistes : ne pas croire en ce qui est, croire, fanatiquement, en l'incroyable : « Le nihilisme selon la mode de Saint-Pétersbourg : croire en incroyance, jusqu'au martyre » - Nietzsche - « Nihilismus nach Petersburger Muster, Glauben an den Unglauben, bis zum Martyrium ». | | | | |
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| russie | | | À cet impitoyable et dévergondé pays, je suis reconnaissant de m'avoir appris, que la meilleure rencontre avec Dieu ne se fait ni dans la prière, ni dans la confession, ni dans l'action, mais dans la pitié et la honte. | | | | |
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| russie | | | La métaphore russe est toujours barbue, tandis que « la métaphore française porte des moustaches » (Baudelaire). Le hussard et le moine, le sabre et le goupillon, les toits et les cellules. Parfois unis : père de Foucauld et père Serge. | | | | |
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| russie | | | Ni la vérité ni la beauté – dans la science, la politique, les arts plastiques - ne furent jamais la première préoccupation du Russe, mais – le Bien, toujours dogmatique. « Le nihilisme, ici, est sans haine, et la science ressemble à de la religion » - A.Blok - « Здесь нигилизм - беззлобен, и дух наук - религии подобен ». | | | | |
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| russie | | | Pour le Russe, l'Apocalypse, c'est le commencement que redoute sa sainte paresse ; et le salut, c'est un Messie qui s'attarderait près de lui, par soif, pitié ou inadvertance. La grandeur des commencements perdit toute son aura, et la pitié est confiée, comme partout ailleurs, aux services municipaux. | | | | |
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| russie | | | De plus en plus souvent on entend chez les catholiques, que la foi ne s'oppose en rien à la raison. Que doit penser le Russe, pour qui : « Nul mètre usuel ne la mesure, nulle raison ne la conçoit. La Russie a une stature, qui ne se livre qu'à la foi » - Tiouttchev - « Умом Россию не понять, аршином общим не измерить. У ней особенная стать ! в Россию можно только верить » ? Elle tente bien de se livrer au bon sens, mais les sens tout court nous en rebutent (l'ouïe - à cause des silences de ses faibles, l'odorat - gêné par les miasmes de ses forts, le goût - frappé par sa grossièreté générale). Suremploi de l'arbre : le gourdin, la croix, l'icône. | | | | |
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| russie | | | La religiosité philologique de Tolstoï et la religiosité populaire de Dostoïevsky : le premier se penche sur notre facette divine, celle qui s'ancre dans la profondeur de l'être, du commencement ; le second ne voit que la facette humaine, celle qui promet la hauteur du devenir, de la création. Le premier se trompe sur l'homme, et le second – sur Dieu. | | | | |
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| russie | | | Le béton et les crottes des chèvres recouvrent le marbre de l'antique Grèce. J'ai peur, que le Russe du XXI-ème siècle verra la culture russe des deux siècles précédents avec les mêmes yeux que le Grec d'aujourd'hui - les temples d'Athènes, d'Olympie ou de Delphes. Quant aux chances d'un renouveau religieux, si Malraux s'y trompa une seule fois, Spengler a, hélas, tort doublement : « Dans l'avenir, la vraie aristocratie et la vraie prêtrise se formeront à la russe » - « In Zukunft werden sich echter Adel und Priestertum russischen Stils herausbilden ». | | | | |
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| russie | | | La grandissime originalité de la culture russe est dans la séparation entre les moyens et les buts, la technique et l'émotion, le visible et le lisible. L'inévidence dans les premiers, l'homme comme le point d'accommodation des seconds. Dostoïevsky semble s'emmêler dans la politique et le fait divers, tandis qu'il joue sur la corde de l'homo credens. Tchaïkovsky nous mène vers un état d'âme, un lieu, tandis que l'émotion éclate ailleurs. Tolstoï disserte sur l'histoire ou la justice, tandis que son vrai discours ne vise que l'homme solitaire. Tchékhov étale des platitudes, parmi lesquelles, soudain, naît une émotion irrésistible. | | | | |
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| russie | | | La foi sauvage, méprisée par la foi policée, est traitée de hautaine (super-stition), incertaine (Aber-glaube), vaine (суе-верие). De cet étrange bouquet aurait pu naître l'aristocratie ! | | | | |
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| russie | | | En grec (graphein) et en russe (писать), le même mot désigne écrire et peindre ; en toutes langues, on écrit la musique ; autour du logos, s'assemblent et l'art et la foi et la raison, ce qu'aurait dû être l'objet d'une grapho-logie. | | | | |
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| russie | | | La Révolution française annihilait les privilèges, la Révolution russe annihilait les privilégiés ; la Révolution française prônait la Raison et la Loi, la Révolution russe prônait les passions et l’arbitraire ; la Révolution française portait la guerre hors de ses frontières, la Révolution russe déclenchait la guerre civile ; la Révolution française ridiculisait la superstition magique, la Révolution russe lui substituait une superstition idéologique ; la Révolution française compromettait le pouvoir des tyrans, la Révolution russe produisait les pires des tyrans. | | | | |
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| russie | | | Si, dans le regard sur la Russie, on exclut tout lyrisme géopolitique, idéologique ou religieux, si, donc, on ne tient qu’à la réalité, c’est-à-dire à la matière et à l’esprit, on définirait ainsi le régime actuel russe : sous l’angle de la matière – une ploutocratie, sous l’angle de l’esprit – une ochlocratie. | | | | |
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| russie | | | La foi ou l’athéisme se pratiquent, en Russie, sur le même mode : renoncer à sa propre liberté et la confier à un courant collectif, représenté par un pope, par le Parti, par un Guide. La fidélité à ces puissances calme la honte et rend la conscience tranquille. La liberté comme l’amour devraient être un désir personnel et non pas une inertie collective. Les incapables d’individualisme humaniste le déclarent égoïsme. « Ce n’est ni de sermons ni de prière qu’a besoin la Russie, mais du réveil du sens de la dignité humaine » - Bélinsky - « России нужны не проповеди, не молитвы, а пробуждение в народе чувства человеческого достоинства ». | | | | |
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| russie | | | En découvrant, que, chez les coupe-gorge islamiques d’aujourd’hui, les premières vertus sont la foi, l’humilité et la soumission, je suis horrifié de constater que, aux yeux de Dostoïevsky, ce sont exactement les trois traits les plus lumineux (светлые) du caractère national russe - вера, кротость, подчинение. Aucun grand écrivain ne préconisa la servitude avec autant de sincérité et de bassesse. | | | | |
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| russie | | | L’homo sovieticus fut la seule race que je croisais en URSS, à tous les niveaux des échelles sociales ; elle hérita du moujik pré-révolutionnaire la grossièreté et la paresse, le nouveau régime y ayant ajouté la trouille, la servilité et la filouterie. Quelle fut ma tristesse, en France, d’y assister, à la fin du siècle dernier, à l’extinction d’une civilisation russe en exil, celle des nobles – des Obolensky, Chakhovskoy, Vsévolojsky, Leuchtenberg – que je connus en Provence et qui tenaient à la langue maternelle, à la foi orthodoxe, à la pompe (les bals, les fêtes pour les enfants), à l’Histoire d’un pays, englouti, sans laisser la moindre trace, par le carnage bolchevique. Mais pour les héritiers de l’homo sovieticus : « Aucun système totalitaire ne pourrait jamais changer quoi que ce soit dans notre pays » - A.Kontchalovsky - « Никакая тоталитарная система не сможет поменять что-то в нашей стране » - puisque leur mémoire ne va pas plus loin que deux générations. | | | | |
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| russie | | | Les seuls états civils de l’époque tsariste, qu’on ne retrouve plus dans la Russie du XXI-me siècle, ce sont des aristocrates fainéants et des intellectuels européanisés. La plus grande nouveauté, ce sont des voyous et des bandits au pouvoir. En revanche, les fonctionnaires véreux possèdent toujours les mêmes traits héréditaires. Comme, d’ailleurs, les popes arrogants : « La hiérarchie des mitres est comme des mites parasites sur la conscience en haillons d’un vaurien orthodoxe russe » - Klioutchevsky - « Клобучная иерархия - тунеядная моль тряпичной совести русского православного слюнтяя ». | | | | |
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| russie | | | L’intelligentsia russe exista pendant un siècle et demi, de Pouchkine à Pasternak. À l’exception de quelques furtifs instants de liberté, sous Alexandre II et Gorbatchev, la Russie ne connut que des régimes pourris, et l’intelligentsia s’affirmait par l’opposition à la tyrannie courante. Curieusement, le signe extérieur le plus constant fut l’opposition à la foi officielle, ce qui la poussait soit vers l’athéisme soit vers la bondieuserie. | | | | |
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| russie | | | La mentalité tyrannique, grégaire, pénètre toutes les couches sociales russes, de l’État - à l’entreprise, à l’école, à la famille : l’oligarque suit ses caprices, l’enseignant – la propagande officielle, le père de famille – son statut envié de despote. Et même l’Église : au lieu d’un esprit individualiste, celle-ci prône l’esprit collectiviste, soit disant universel (sobornost’ – ‘соборность’). Aux yeux des Russes, la liberté est un fantôme étranger, un spectre menaçant qui rôde, pour semer des troubles. | | | | |
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