| chœur action | | | NOBLESSE : On reconnaît un aristocrate par l'absence d'exaltation dans l'exécution de gestes. Il réserve la verve à la sensation et au regard et n'apprécie, dans le fait, que la part de sa propre maîtrise. Le calcul de la trajectoire entre une lumineuse intention et la grisaille de l'acte relève de la géométrie commune. Préfère une chute démesurée vers l'irréel plutôt qu'une gravitation mesurée du réel. | | | | |
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| action | | | Quitter le monde tel qu'on l'a trouvé, monde des choses. Vivre dans le monde où il ne se passe rien (« poems make nothing happen » - W.Auden). Ne pas chercher à transformer ni à transvaluer ; je sais que même les tentatives de traduire le « en soi et pour soi » en « en moi et pour moi » finissent par me faire envahir par le temps et par les lieux, dont est libre le soi inconnu, immobile et insituable, au-dessus des objets et des sujets, de l'essence et de l'existence. | | | | |
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| action | | | L'ultime déception de l'homme d'action : même en se réfugiant dans l'irréel, on n'arrive pas à se réaliser. | | | | |
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| action | | | Ni ponts ni gués entre le rêve et l'idée, entre l'idée et l'acte. Il faut beaucoup de foi pour prendre ces passages pour ce qu'ils sont : marche sur les eaux ou entre les murs d'une mer qui s'écarte. « L'idée ne peut être réalisée sans finir d'être une idée » - Stirner - « Die Idee kann nicht so realisiert werden, daß sie Idee bliebe ». | | | | |
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| action | | | L'action engourdit, tout en remplissant le gouffre entre moi-même et les choses. Le rêve inquiète en creusant davantage ce gouffre. Le fin mot de l'histoire : plus je m'éloigne des choses, moins j'ai besoin de gués ou de cols. « On trouve toujours l'épouvante en soi, il suffit de chercher assez profond. Heureusement, on peut agir »* - Malraux. | | | | |
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| action | | | Quand une belle idée montre de la velléité à se muer en un bel acte, c'est le meilleur moment pour la renier, à moins que, entre-temps, la noblesse, qui plane, ne se soit munie d'un business plan. | | | | |
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| action | | | Gymnastique de l'interprétariat : lire la misère et la nudité apparente des choses comme tentatives de traduction d'un texte riche et soigné, tentatives ayant fait long feu, et dont j'accueille les cendres. « Un rapport continu des choses avec l'infini et avec l'homme, une vie indéterminée et vague, le tout en relation avec les élans de l'âme » - Leopardi - « Un rapporto continuo delle cose coll'infinito e coll'uomo, una vita indefinibile e vaga, il tutto in relazione cogli slanci dell'animo ». | | | | |
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| action | | | Si j'ai la sensation, qu'une action épouse fidèlement une thèse, mon premier réflexe devrait être d'en évacuer toute trace du sublime. Que le sublime accompagne la vanité du regard, il préservera ainsi une petite chance de rester désincarné, contrairement aux vétilles. La hauteur réelle s'acoquine avec des bas-fonds, c'est une hauteur en illusion et non en essence qui garde de la noblesse. | | | | |
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| action | | | Les actions sont des tumeurs de l'espace, comme le bon sens est une tumeur du temps. Ce sont les échecs de parcours, il faut les laisser crever, mourir de leur propre mort. Les échecs de départ, échecs fondateurs (Sartre), ou les échecs d'arrivée, échecs d'implexe (Valéry), les seuls à pouvoir servir de leçons et donner la mesure à l'étendue ou à la durée de mon exaspération. | | | | |
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| action | | | Les philosophes se divisent en trois familles, en fonction du milieu, dont ils se nourrissent : le langage - pour raisonner, le modèle - pour représenter, la réalité - pour s'entendre avec la vie. Ce qui les distingue, c'est le contenu de l'acte : pour les premiers, il est référence verbale, pour les deuxièmes - accès à l'objet référencé, pour les troisièmes - attachement de sens à l'objet. « Il faut une sémiotique à trois termes : signifiant, signifié, référent » - Ricœur - ce qui correspond au triangle sémiotique aristotélicien - les mots, les concepts, les choses. | | | | |
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| action | | | On se révèle par le mot dans un langage, par la pensée dans un modèle, par un acte dans une réalité. L'équivalence entre les deux premiers - création humaine, entre les deux derniers - divine. Au commencement divin était la pensée ; le verbe n'annonce qu'un commencement humain. | | | | |
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| action | | | Les choses sont le but, l'adversaire ou la contrainte. La dernière attitude est seule noble ; la première - le lot de la majorité ; la deuxième fut prônée même par Pyrrhon : « C'est par des actes qu'il faut, jusqu'au bout, lutter contre les choses, ou, à défaut des actes, par la parole ». | | | | |
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| action | | | L'action selon Valéry va du sentiment à la forme, et selon moi - de la forme à son fond réel ; Valéry l'identifie avec l'enveloppement et moi - avec le développement. Son l'homme est action et mon l'homme s'arrête à l'action disent, en définitive, la même chose. Nous sommes d'accord, que la quête la plus passionnante de l'art concerne le cheminement imprévisible entre l'impression et l'expression. L'expression fixée doit rester sans prolongement. | | | | |
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| action | | | Me rire de mes actions sur les choses ; me détourner de l'homme réactif en moi, me tourner vers l'homme actif ; mépriser le non passager, saluer l'acquiescement éternel, le oui du retour du même, en unisson de la première onde et surtout à la même hauteur. | | | | |
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| action | | | Très peu de ce qui est vénérable est applicable. Les traducteurs de l'intraduisible diront : « Il vaut mieux avoir de hauts principes qu'on suit que d'encore plus hauts qu'on néglige » - A.Schweitzer - « Es ist besser hohe Grundsätze zu haben, die man befolgt als höhere, die man außer acht läßt » - négliger un principe noble, c'est le mettre en pratique. | | | | |
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| action | | | Le sentiment a sa dynamique interne, pour arrêter le temps, se fondre dans l'être, et son énergie externe, pour mettre en mouvement l'espace, se diluer dans le devenir. Compatibles, mais non interchangeables. Sauf peut-être pour les robots : « Ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique » - H.Spencer - « what exists in consciousness under the form of feeling is transformable into an equivalent of mechanical motion ». | | | | |
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| action | | | L'action, aujourd'hui, se réduit à la gestion d'un répertoire d'événements ; elle n'est plus négatrice du fait, du donné. « La fin de l'Histoire signifie la cessation de l'Action au sens fort du terme » - Kojève. | | | | |
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| action | | | L'homme, ce sont ses modèles. Qui servent d'appuis ou de ponts entre langage et réalité, entre le mot et l'acte (logos et ergon) : un passage trivial, décrire l'acte par le mot, et un passage subtil, deviner dans le mot l'acte initiatique. | | | | |
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| action | | | Il faudrait parler de volonté en et non pas de puissance, puisque Nietzsche refuse à cette volonté le statut d'une faculté, devant déboucher sur une action ; chez lui, elle n'est qu'en puissance, puisqu'elle se réduit à une pulsion, à un affect, à une intensité, qui peuvent se passer de faits et de causes. | | | | |
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| action | | | Si, dans la vie réelle, la contemplation l'emporte largement sur l'action, en qualité de nos émotions, - dans l'écriture, c'est l'inverse : la narration du monde est toujours plus pâle que sa (re)création ; les activistes du réel ont peu de chances d'être de bons paysagistes de l'imaginaire, qui, d'ailleurs, ne vaut que par son climat, dont la reconstitution est la vraie action scripturaire. | | | | |
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| action | | | Un rêve, hélas, inaccessible : vivre ce que je suis – je vis un devenir, qui n'est jamais fidèle à l'être inspirateur. Mais la fausse réalité : je suis ce que je vis – est pire, puisque mes gestes et mes mots cherchent l'ampleur ou la profondeur, tandis que mon être ne quitte jamais la hauteur. La vie se fige, oublie ou perd son élan - un vivant instantané sans un créant éternel. | | | | |
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| action | | | On cherchait à transformer ce monde par les passions, par les mains, par les idées, par les regards, et l'on finit par confier cette tâche aux seuls cerveaux robotisés. Ni transformer ni même contempler, mais - recréer, telle serait le meilleur emploi de notre premier levier, le regard. La contemplation n'est peut-être pas son meilleur usage. Serait-ce l'inévidence du contact avec la chose vue ? | | | | |
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| action | | | À rêver, sans faire appel aux choses, te fera venir et des faits et des pensées. À penser ou à agiter trop de choses te fait oublier ce qu'est rêver. | | | | |
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| action | | | La réalisation de tout idéal le souille et le voue au passé. Ne nous parviennent que les idéaux vierges de toute réalité et tenant haut leur obscurité. Tous les idéaux radieux s'accomplirent dans une platitude sans bornes ; le seul espoir des derniers rêveurs est du côté des ombres ignorant tout encore. | | | | |
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| action | | | Les plus belles idées comme les plus beaux sentiments ne nous charment qu'irréels ou inaccomplis. « Le communisme, c'est l'humanisme réel, accompli » - Marx - « Der Kommunismus ist der wirkliche, der vollendete Humanismus ». L'humanisme, passé dans la réalité, devenu humanity in action, crève comme crève l'amour entraîné bon-gré mal-gré vers l'action ; le christianisme creva d'accès du réel froid dans son chaud verbe (et tu aurais dû garder le titre de Catéchisme communiste de ton Manifeste, - à l'instar du Catéchisme positiviste de A.Comte et du Catéchèse du révolutionnaire de ton coreligionnaire russe, - en y ajoutant : à l'usage des velléitaires). | | | | |
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| action | | | L'idéal, par définition, est ce qui ne peut pas devenir réel ; parler de sa réalisation est un oxymore. « L'idéal a l'étrange propriété de tourner vers son contraire dès qu'on le réalise » - Musil - « Ideale haben die merkwürdige Eigenschaft, in ihr Gegenteil umzuschlagen, sobald man sie verwirklicht » - au bout de cette réalisation - une déception et non pas un renversement d'idéaux. Ou bien c'est la banale impossibilité de comparer l'idéal avec ses ombres réelles. Il faut maîtriser un méta-idéal : un langage de défense de tout idéal contre le prurit des actes commis en son nom. | | | | |
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| action | | | Rien n'est fait aujourd'hui pour le son, le nom d'une chose, tout se fait pour la chose. Y renoncer pour son nom - privilège des poètes. Les autres ignorent le sacrifice et ne connaissent que l'échange. | | | | |
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| action | | | Les choses à ne pas remarquer - les contraintes ; les choses à s'y focaliser - la force ; se détacher des choses - l'intelligence. Le but : se laisser guider par des contraintes, s'appuyer sur la force, baisser pavillon avec l'intelligence. | | | | |
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| action | | | La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise. | | | | |
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| action | | | La vie réelle peut être vue en tant qu’un atelier, un autel ou une prison, où je testerais mes dons, mes prières ou ma liberté. | | | | |
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| action | | | La sainte inquiétude : l'incompréhension de ce que je suis, de mes cordes et de mes flèches. L'inquiétude banale : née du souci de ce qui est à moi, de mes cibles. Les bons titres d'être ou de propriété sont délivrés par un sacrifice désarmant ou par une fidélité désarmée. | | | | |
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| action | | | Mieux on voit l'aléatoire de l'action, mieux on reçoit le possible. Mieux on perçoit le possible, mieux on admire le réel. Mieux on conçoit l'imaginaire, mieux on se connaît. | | | | |
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| action | | | Passée l'épreuve par la chose, qu'elle évoque, la pensée a le choix entre l'assujettissement à la chose et la liberté hors la portée de la chose. Dans le premier cas, la pensée consacrera, ou plutôt profanera, son propre souffle, façonnant la chose. Dans le second, elle assistera au miracle d'unification entre la chose pensée et la chose réelle, la parfaite. La perfection de l'aérodynamique divine - belle ondoyance entre pensée et chose - finit par rendre presque inutile l'examen par la chose. | | | | |
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| action | | | Le sot s'indigne des imperfections du réel, le naïf se lamente sur les contradictions dans son propre fors intérieur, le sensible souffre de l'incompatibilité entre le beau réel et le beau imaginaire, entre l'action et le rêve, entre l'issue et la source du bien. | | | | |
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| action | | | En interrogeant mon soi, hérissé de mouvements intraduisibles ni en actes ni en paroles, et en cherchant, désespérément, d'y mettre de l'ordre, je finis par préférer le terme organique de fidélité, au terme mécanique de cohérence. La tentative la plus probante, c'est l'écriture d'un livre, duquel, inexorablement, surgiront des images ou des sentiments, loin d'être des empreintes du réel. Et que dire des actes, qui ne sont que des écritures ratées ? Seuls ceux qui ne créent pas sont cohérents avec eux-mêmes. Le créateur est fidèle à sa création. | | | | |
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| action | | | On emploie le même terme de fait, pour parler du réel, dictant notre action, ou de l'idéel, structurant nos représentations ou soutenant nos interprétations. Mais si la soumission aux faits donne de la consistance à l'action, elle est signe de servilité de l'intellect, elle y prend quatre formes : en représentation – négligence pour la modalité des faits ; en formulation de requêtes – routine des références apprises, manque de métaphores ; en démonstration de propositions – oubli du sujet, des hypothèses ; en interprétation – confusion entre les faits réels et les faits modélisés. | | | | |
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| action | | | Curieux chiasme diachronique des termes dynamique et énergie : aujourd'hui, le premier s'associe au réel (cadres dynamiques), et le second – au potentiel (énergie dormante ou accumulée), tandis que chez Aristote, ce fut l'inverse : le premier était en puissance, et le second – en acte. | | | | |
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| action | | | Un vocable n'accède au noble titre de mot qu'en s'émancipant de la réalité ; pour les autres, les roturiers, on dit : « L'action est mère de tous les mots » - Gorky - « Все слова рождены деянием ». | | | | |
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| action | | | L'ironie du flemmard : l'action cédant en attraits à son cadre, qui se mettrait à chercher un tableau convenable. | | | | |
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| action | | | La pureté : n'être que récipient, aux formes douces, et ne connaître ni désirer de contenu, au fond amer. Outil sans application, regard sans chose, volonté sans acte. Maîtrise de l'acte en puissance, désintérêt pour la puissance de l'acte. Face à la réalité parfaite, la puissance comme fin de la volonté, à l'opposé de Thomas d'Aquin : « L'acte est plus parfait que la puissance » - « actus est potentia perfectior ». | | | | |
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| action | | | Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret. | | | | |
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| action | | | La magie du conçu rendait sans importance le vécu. Désormais, seul le vécu sans magie donne de l'importance au conçu vendable. | | | | |
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| action | | | Les produits de nos mains deviennent parties de la réalité, mais l'essence des fruits de notre esprit reste dans nos représentations. Pour nos mains, la réalité formule des cahiers des charges, supervise les finitions, réceptionne l'édifice habitable. Nous demeurons dans le réel. La démarche est la même avec l'esprit, mais le savoir, qu'échafaude la représentation, s'attache à celle-ci, sans contact immédiat avec la réalité ; il se formule dans un langage, et tout langage est bâti au-dessus d'un modèle, sans avoir de sens absolu. Dans Je sais que je ne sais rien socratique, le premier verbe concerne la représentation, et le second - la réalité. | | | | |
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| action | | | La recherche d'invariants et de noyaux est un jeu des délicats ; laissons les sots chercher à changer le monde ou soi-même. | | | | |
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| action | | | Réaliser la vie, c'est réussir à donner du prix à ses meilleures sensations, tâche dont seul est capable l'art. Pour être un peu plus précis : donner de la valeur et non pas du prix ; leurs chances se trouvent partout, où n'est pas encore mort l'étonnement, dont la création n'est qu'une variation ; rêver la vie est plus noble que la réaliser. « L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle. Sans lui, nous en douterions » - A.France. | | | | |
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| action | | | Après chaque dépôt de bilan, ils s'interrogent : est-ce faute de moyens ? faute de buts ? faute de routes ? J'accumule mes faillites faute à l'étoile, qui convertit en regards tout ce qui aurait pu s'investir en choses. « Si tu ne fais qu'obéir, la faute en est à toi et non à tes étoiles » - Shakespeare - « The fault is not in the stars, but in ourselves, that we are underlings ». | | | | |
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| action | | | Nous ne connaissons presque aucun principe métaphysique, qui aurait présidé à la création de choses ; l'hédonisme devant les choses continue d'être plus fort que l'enthousiasme devant l'éclairage des principes. Pourtant, « tout principe créateur est toujours supérieur à la chose créée » - Plotin. | | | | |
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| action | | | Ce qui tue le rêve est son instanciation, sa spécialisation, sa prise en compte - il faut donc le maintenir en état de pure virtualité, d'abstraction irresponsable, non soumise à aucun démon vicissitudinal. | | | | |
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| action | | | Une place négligeable pour le bien, dans l'action réelle, une place modeste - pour le vrai, une place capitale - pour le beau. L'art est presque la seule action métaphysique (metaphysische Tätigkeit - Nietzsche) immédiate. | | | | |
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| action | | | Tout vrai idéal est une chimère, et l'on ne peut que la rater. Si l'on pense le contraire, c'est qu'on s'était trompé de cible ; l'idéal est intact, tant que la corde est tendue et la flèche n'est pas décochée. Le pays de Cocagne n'a pas de frontière commune avec l'Arcadie. « Il y a quelque chose de plus triste que de rater ses idéaux : c'est de les avoir réalisés » - Pavese - « C'è una cosa più triste che fallire i propri ideali : esserci riusciti ». | | | | |
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| action | | | Manier des objets qui existent, discourir la-dessus ou d'en donner mon avis – tout cela mobilise en moi ce qui est propre au genre moutonnier ou robotique. Je me montre par l'attouchement des objets, qui n'existent pas, par le regard, ou au moins par l'évitement des objets sans hauteur. « L'objet nous désigne plus que nous ne le désignons » - Bachelard. | | | | |
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| action | | | On agit pour parfaire le relatif, ce qui explique son succès auprès des dépourvus d'éternité. « Agir, c'est forfaire à l'absolu » - Cioran. | | | | |
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| action | | | Je subis le hasard de mon réel, je maîtrise la loi de mon imaginaire ; de leur rencontre, le réel gagne en profondeur désespérante, et l'imaginaire se réfugie davantage dans une hauteur éphémère. S'ils s'évitaient, il y aurait moins d'étincelles de percussion, mais plus de clarté, pour le premier, et plus d'obscurité, pour le second : on verrait mieux soit son chemin soit son étoile. | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu n'a ni langage ni visage ni ouvrage ; c'est mon soi connu qui accède aux vocabulaires, aux qualités, aux outils ; ces deux soi sont incommensurables, et Aristote : « Ce que tu es en puissance, ton œuvre le montre en acte » - a tort. Le soi inconnu est l'énergie potentielle, et le soi connu – le dynamisme réel. | | | | |
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| action | | | Ce n’est pas le hasard qui dévierait l’action du bien vers le mal : « Je te cultivais, vertu, comme une réalité, et tu n'étais qu’esclave du hasard » - Plutarque – mais c'est une fatalité même. Le Bien vit de l’élan et du rêve et fuit les fins et la réalité. | | | | |
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| action | | | L’optimisme vient de l’écoute des sources ; le pessimisme – de l’examen des parcours. Le sage assume simultanément ces deux attitudes, en maintenant le culte des commencements idéels et en se résignant au Mal fatidique en toute action réelle. | | | | |
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| action | | | Lesquelles de mes créations donnent une image plus fidèle de mon soi ? - celles des mains ? de l’esprit ? de l’âme ? Les spontanées, les profondes, les hautes ? On vit dans le réel, on rêve dans l’imaginaire ; donc, m’est avis que les premières de ces créations soient les plus authentiques, et Luther : « L’homme devrait se méfier de ce qu’il fait » - « Oportet hominem de suis operibus diffidere » - au jugement de l’esprit, a tort, bien qu’au tribunal de l’âme il ait raison. | | | | |
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| action | | | L’être, qui se dégage du récit de mes actes, m’est étranger ; c’est l’être, que j’invente, en fuyant la réalité et en suivant l’élan de mes rêves, qui m’est beaucoup plus proche. Je me cache en me révélant ; je me révèle en me cachant. | | | | |
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| action | | | Dans l’enfance on va du concret à l’abstrait, de la chose au mot – dans la maturité on emprunte, plus souvent, le chemin inverse. Dans son enfance, on n'est jamais créateur, on représente l'espèce, sans savoir produire des genres. La maturité non seulement inverse ces passages, mais elle y intercale son goût : entre le concret et l'abstrait - le goût musical, entre la chose et le mot - le conceptuel, entre l'action et le geste - l'ironique. | | | | |
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| action | | | L’espoir s’associe soit avec l’attente, plate ou profonde, dans le réel, soit avec la haute espérance dans le rêve ; c’est de l’espoir que parle Vauvenargues : « L’espérance est le plus utile ou le plus pernicieux des biens ». | | | | |
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| action | | | Des expressions du genre - réaliser un idéal – ne m’inspirent que du dégoût, parce qu’aucun acte, mécanique et imposteur, ne peut rendre, authentiquement, un rêve. En revanche, j’ai du goût pour – idéaliser une réalité – puisque c’est ainsi qu’on pourrait définir la naissance d’un rêve. | | | | |
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| action | | | Dans cette bêtise socratique : « Qui veut – cherche un moyen, qui ne veut pas – cherche une raison », on relève un tas de malentendus. Ne pas vouloir certaines choses mesquines fait partie des contraintes bienfaisantes ; les moyens assurent des parcours des chemins battus, le talent annonce des commencements inédits ; ce n’est pas chercher, mais vouloir qui y est le verbe central – le désir, il faut l’entretenir dans la hauteur, au lieu de chercher à l’abaisser jusqu’à la réalité. Au lieu de dénoncer la paresse, l’auteur aurait dû se prononcer pour la noblesse. | | | | |
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| action | | | Ta sensibilité est indissociable des faits réels qui parsemèrent ta vie, mais pour la qualité de ta création ils ne jouent aucun rôle. C’est à peu près la même chose avec l’étude de l’Histoire : elle enrichit tes vocabulaires, mais n’apporte rien à l’efficacité, à la responsabilité ou à la sagesse de tes actions, y compris de tes créations. Les seuls personnages du passé, qui restent vivants dans le présent, sont ceux qui tentaient d’entamer un dialogue avec l’éternité. Le rêve, et non pas la réalité, guident les plus belles pensées et les plus belles plumes. | | | | |
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| action | | | Les contraintes rendent le rêve plus pur et la réalité – plus calamiteuse. « Seul un sot triomphe de la vie ; le sage, partout, imagine des contraintes » - E.M.Remarque - « Im Leben gewinnt nur ein Narr. Und der Kluge stellt sich überall nur Hindernisse vor » - c’est pourquoi il déménage au royaume des rêves. | | | | |
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| action | | | Ils sont si peu de proclamer la noblesse de la faiblesse dans le réel et de la force dans le rêve ; tous sont pour la force combattante dans le réel, tous ignorent le rêve, intraduisible en actes. | | | | |
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| action | | | Pour eux, la volonté est une flèche affairée qui vise la puissance (Nietzsche) ou la réalité ( (Schopenhauer) – Drang nach Realität) ; pour moi, elle est une flèche immobile, visant un rêve inaccessible, et ma puissance est dans l’arc complice, arc du goût. | | | | |
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| action | | | Ce qu’il y a de nuisible et d’indésirable dans tout activisme, circonscrit au réel, c’est qu’il m’éloigne du rêve. « Retiens ta main, si tu t’adonnes à la fantaisie »** - Tchékhov - « Давая волю фантазии, придержи руку ». | | | | |
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| action | | | Les essentielles de mes notes sont des tentatives de rendre l’élan vers des cibles nobles mais inaccessibles, puisqu’elles relèvent du rêve. Donc, ce sont des appels au chant des commencements, sans chercher à réciter la prose des développements. Si l’on retourne à la réalité, c’est Einstein qui a raison : « Ne raconte à personne tes projets, n’exhibe que tes résultats » - « Erzähle niemanden deine Pläne, zeige ihnen nur deine Ergebnisse » - ce qui suppose des représentations et interprétations communes. La logique est une anti-musique. | | | | |
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| action | | | Avec le monde des faits ou des idées, nous communiquons soit artificiellement soit naturellement. Est artificiel ce que touchent nos mains ou perçoivent nos yeux, ce qui sort de nos bras ou de nos bouches – c’est le présent qui en dicte le contenu. Avec ce qui arrive à survivre ne serait-ce qu’un siècle nous communiquons plus naturellement, puisque nous ne l’approcherions que par la forme, dictée par toute l’étendue du passé historique. | | | | |
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| action | | | Tu ne peux pas échapper à ce cheminement parallèle, dans le réel et dans l’imaginaire, vers le désespoir et vers l’espérance. Mais il faut tenter d’éviter trop de chevauchements entre ces deux domaines, pour ne pas « contempler l’édition raisonnable de l’halluciné que l’on a été »*** - Cioran. | | | | |
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| action | | | Dans la réalité il n’y a presque rien à créer – contemple-la ; dans le rêve il n’y a presque rien à contempler - crée-le. | | | | |
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| action | | | Tu vaux par ce que tu es et par ce que tu fais. Ce que tu es se décompose en ton soi inconnu, l’inspirateur, le représentant de Dieu dans ton âme, et en ton soi connu, la volonté et le talent de ton esprit, avec tes connaissances et tes goûts. Ce que tu fais se divise en création, scientifique (l’esprit) ou artistique (l’âme), et en actions sociales, pour t’incruster dans la société et pour survivre. L’essence et l’existence, le virtuel et le réel. | | | | |
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| action | | | Dans la société, faire le Bien, c’est s’appliquer à suivre, consciencieusement, une filière normative, d’utilité publique – tâche à portée des robots. Dans la solitude, on cherche à être bon, sans chercher à appliquer cet état à la pratique. « L’homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu ; il vit avec les autres, et il a besoin d’honneur » - N.Chamfort. | | | | |
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| action | | | Le résumé intellectuel de tout acte se réduit aux abstractions, celles-ci s’appuyant sur des postulats-axiomes, ces derniers, pour se rapprocher d’une bonne philosophie, s’inspirant des merveilles divines – le Vrai, le Bien, le Beau – ou de la merveille de tout vivant, la liberté. Mais le bavardage académique tourne autour de l’Être (un fantôme, vivotant entre la réalité et la représentation) et des connaissances (des effets des raisonnements au-dessus de la représentation, celle-ci étant recouverte d’une couche langagière). Les doigts d’une main suffisent, pour énumérer tous les bons philosophes, ensevelis par des hordes d’ignares. | | | | |
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| action | | | Le taux de turpitudes qu’on commet est le même qu’on se fasse guider par d’ardentes passions ou par la froide raison. Seulement, dans le premier cas les victimes sont de nature terrestre et dans le second – célestes. | | | | |
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| action | | | Dans le réel comptent surtout les intérêts pragmatiques ; il est donc facile de savoir si, dans ce domaine, tes actions vont contre ou pour ce que tu es. Et, d’ailleurs, la présence des contres témoignerait de ta noblesse. Mais si tu places ton milieu d’existence dans le rêve, et non pas dans le réel, l’opposition, ci-dessus, n’a aucun sens. | | | | |
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| action | | | Notre existence se déroule sur deux facettes – la réalité ou le rêve. Aucune philosophie n’a jamais apporté quoi que ce soit d’appréciable sur la première ; les meilleurs philosophes, étant poètes, se tournent vers la seconde. Ni Aristote, ni Sénèque, ni Boèce n’ont inspiré des actions généreuses de leur prince respectif. Nietzsche et Heidegger étaient surtout appréciés par des princes nullement poètes. Aujourd’hui, philosophes et princes ne sont que journalistes, emportés par des cloaques de l’existence réelle. | | | | |
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| amour | | | Toutes les passions logent assez nettement dans la cervelle avant de contaminer les mains, les pieds ou l'âme. Sauf l'amour. On ne sait jamais quelle cellule en serait frappée en premier. Face à lui, l'épiderme comme le cœur deviennent poreux, se laissent envahir par ses émanations, éruptions, courants, souffles, caresses. La cervelle abdique, l'espoir enfantin se met à bouleverser, le hasard aveugle à prendre l'allure du destin, la belle liberté à perdre ses titres de noblesse, le mystère à portée des grenouilles à auréoler le quotidien. | | | | |
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| amour | | | On tombe amoureux de nous à cause de notre regard, qui fait oublier les choses vues, mais nous sommes déchus, le plus souvent, à cause des choses, sur lesquelles notre regard est surpris de s'arrêter. | | | | |
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| amour | | | Béni soit celui dont l'amour est assez irréel et immobile, pour ne pas se laisser entraîner par les courants du réel et du désamour, qui le guettent ensemble au matin de la vie. Que l'exil vespéral soit mon éternelle patrie, où je rêverai d'éternels voyages : « Nombreux sont ceux qui cherchent dans l'amour une patrie éternelle ; d'autres, rares, - un éternel voyage » - Benjamin - « In einer Liebe suchen die meisten ewige Heimat. Andere, sehr wenige aber, das ewige Reisen ». | | | | |
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| amour | | | L'amour n'a pas de curriculum vitae : son ascendance est anonyme, son lieu de naissance est elliptique, ses études sont marquées de néant, ses expériences sont compromettantes, ses prétentions prohibitives. | | | | |
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| amour | | | L'amour est cécité des choses, pas leur révélation élective, une hiérophanie générale. Pas chant léger, mais lourd étourdissement. Pas illumination soudaine, mais lumière pudiquement éteinte à temps. La cécité fut un attribut initial de Cupidon. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur est la direction la plus plausible, où nous entraîne l'inertie de l'amour. Mais c'est aux tournants du malheur que nous vivons sa liberté. Qu'est-ce que la liberté ? - la conscience maîtrisée d'échapper à l'inertie, quel que soit le nombre des possibilités, qui s'offrent à nous. | | | | |
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| amour | | | Quand on aime, on aime une chimère animant un visage réel ; quand on n'aime plus, c'est bien le visage même déserté de chimères. | | | | |
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| amour | | | Sur dix tentatives de parler de choses tendres, neuf laissent derrière elles la honteuse imperfection, photographique ou langagière, qui m'oblige à ne plus chanter que la fonction et non les exploits des organes (« Non seulement aimer, mais être l'amour » - Angélus - « Wir sollen nicht nur lieben, sondern die Liebe sein »). De même, la pudeur sexuelle se sauve vers l'ambigüe poésie. L'amour est le seul nom, dans lequel s'entendent merveilleusement les trois verbes irréconciliables : l'avoir, l'être, le faire. | | | | |
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| amour | | | Aimer, c'est la caresse d'une jouissance irréelle ; être aimé, c'est la caresse de l'amour-propre bien réel ; l'amour partagé, c'est la rencontre du songe et du réveil. « Aimer, c'est jouir, tandis que ce n'est pas jouir que d'être aimé » - Aristote. | | | | |
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| amour | | | Le rêve est l'image qu'on peut aimer, sans qu'elle bouge, grandisse ou s'inscrive dans la réalité ; il est la fusion du premier et du dernier pas, sans qu'on ait besoin de pas intermédiaires ; et l'homme et la femme de Wilde désirent peut-être la même chose : « Les hommes veulent être le premier amour de la femme ; les femmes voudraient être le dernier rêve de l'homme » - « Men want to be a woman's first love. What women like is to be a man's last romance ». | | | | |
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| amour | | | L'horizontalité socio-économique devint la seule dimension, dans laquelle évoluent les passions des hommes ; la verticalité de la vie s'articule autour de la profondeur de la réalité et de la hauteur du rêve, mais l'homme prosaïque veut abaisser le rêve, en le rapprochant de la réalité, tandis que le poète, c'est à dire l'amoureux, découvre du rêve en tout point réel, autour de l'être aimé, - des sublimations mystérieuses et immédiates. | | | | |
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| amour | | | Le type d'homme, le plus dénoncé par les sots, est l'homme, qui n'aime ni la vérité, ni la réalité, ni le naturel. Mais pourquoi tant de nigauds parmi ceux qui se répandent en déclarations d'amour pour le vrai, tant de stériles chez ceux qui collent à la réalité, tant de féroces auprès des laudateurs du naturel ? Et s'il fallait réserver l'amour à ce qui, seul, le mérite : une passion ou un génie, sans empreintes sur les choses ? En vase clos. | | | | |
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| amour | | | Choisir entre Werther (laisser son imagination se traduire en réalité - une tragédie) et Don Juan (laisser la réalité réveiller l'imagination - un vaudeville), ce choix stendhalien ne se pose plus aujourd'hui, où la réalité et l'imagination ne communiquent plus entre elles, ce qui est une des origines de l'extinction de l'amour, dans les cœurs ataviques : « C'est dans l'amour que le rêve et la réalité ne font qu'un »** - Nabokov - « Мечта и действительность сливаются в любви ». | | | | |
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| amour | | | On nous respecte, mécaniquement, grâce à ce que nous sommes ; on nous aime, mystérieusement, - malgré ce que nous sommes. | | | | |
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| amour | | | On nous invite à cultiver la femme comme on cultive un champ. C'est ainsi que ce, qui promettait des fleurs, finit par être traité en courges, quand ce n'est en épouvantails. La femme est plutôt affaire du suc que du soc, plutôt du jour que de la nuit. | | | | |
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| amour | | | C'est en renonçant à toute course qu'on ressent le mieux le courant amoureux. Vivre, c'est toucher à ce qui est évanescent. On ne touche à l'éternel que par un regard immobile. Aimer, c'est donc désapprendre à vivre. « Aime et fais ce que tu veux » - St-Augustin - « Ama et fac quod vis » - autant dire, ne fais rien et sois l'acquiescement du monde. Renonce à la chose, pour le nom de la chose. Lulle : « qui n'aime pas, ne vit pas » - met une négation de trop, dans n'importe quel ordre. | | | | |
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| amour | | | Le talent imite le réel ; le génie s'en sert, pour recréer ce qui est aussi parfait que le réel. Il faut du génie, pour unir ce qui s'exclut ; le talent suffit, pour désunir ce qui se fusionne. Briller est féminin, brûler est masculin - le génie, c'est savoir être sa propre Muse, être Narcisse. | | | | |
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| amour | | | Ce ne sont ni gouffres ni falaises qui brisent l'élan amoureux, mais, le plus souvent, la platitude. « La barque de l'amour se brisa contre la platitude » - Maïakovsky - « Любовная лодка разбилась о быт ». Le plus shakespearien poète du siècle dernier savait traiter son époque comme Shakespeare - l'Antiquité. Au siècle suivant on comprendra qu'on puisse voir en Lénine ce que Shakespeare discernait dans Antoine ou Rimbaud dans le roi Ménélik. | | | | |
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| amour | | | Celui qui n'a jamais lu l'amour dans les yeux d'une femme posés sur lui, peut-il chanter l'amour ? Peut-on chanter le sourire en oubliant la bouche ? Notre âme contient toutes les cordes de tout ce qui est beau en puissance, et elles peuvent résonner sans aucun contact avec la chose exaltée par le chant. | | | | |
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| amour | | | Les yeux perçoivent le réel, les regards conçoivent l’idéel. Le regard, porté par le mystère, s’appelle caresse. « La caresse est marche vers l’invisible »* - Levinas. | | | | |
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| amour | | | Le vrai soi, le soi réel, celui qui est le proche de la perfection, c'est peut-être le soi inconnu, digne de notre amour : « C'est simple amour de soi, d'être inconsolable à la vue de ses propres imperfections » - Fénelon. | | | | |
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| amour | | | Dieu nous munit d'instincts de l'amour, du bien et du beau, sollicitant notre corps, notre cœur ou notre âme ; l'esprit les prend en charge, et pour cela il dispose de deux structures d'accueil - la raison et l'imagination : pour les développer jusqu'à leur insertion dans des algorithmes du réel ou pour les envelopper de rythmes imaginaires et mystérieux ; il faut choisir entre la justesse apaisante et la caresse troublante. | | | | |
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| amour | | | L'amour est aveugle, puisqu'il devient regard. L'effet le plus immédiat, lorsque tout n'est que regard, c'est que le fond, le poids et le bruit des choses disparaissent, et je me mets à vivre de la pure et impondérable forme, proche de la musique. | | | | |
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| amour | | | Toute caresse, que ce soit par le mot, par le regard ou même par la main, est si facile à profaner : il suffit que le réel fasse irruption dans le domaine, réservé exclusivement au rêve : « Ce monde trop réel est obscène »** - Baudrillard. | | | | |
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| amour | | | La figure de l'amour vit de métamorphoses : le romantisme le transfigure et la familiarité - défigure. Quand on en aura un portrait fidèle, il sera juste bon pour un boudoir ou pour une cuisine. | | | | |
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| amour | | | On n'aime que ce qu'on ignore ; on ignore le réel, on en connaît la représentation ; on aime donc la personne réelle et non pas ses qualités représentées, quoiqu'en dise Pascal. Les qualités sont contingentes, elles sont dans le quoi aléatoire et dans les comment et pourquoi nécessaires. Mais la personne est dans la liberté, sans pourquoi. Comme dans la poésie, l'accès à l'objet, aimé ou admiré, se fait par des qualités, ces références furtives. | | | | |
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| amour | | | Qu'attends-tu de l'autre ? - une excitation ou un amour ? Ce qui excite, c'est notre génie, ces dons divins, qui constituent notre soi inconnu. Ce qu'on aime en nous, c'est notre caractère, notre activisme, ce qui résume notre soi connu. Inventer un amour est une tâche à portée de notre imagination ou de notre intelligence, tandis que créer une excitation est hors de portée de l'art. Le choix d'artiste est choix d'amant, puisque son réel est son imaginaire. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est présent aussi bien dans l'être du réel que dans le devenir - devenir soit de l'inertie algorithmique (voulue par Dieu, sous forme de science ou d'apprentissage), soit de la création (artistique ou sentimentale). L'invention inspirée paraît se rapprocher davantage du fond du réel que de la représentation rigoureuse ; l'invention, c'est l'imagination non maîtrisée par la volonté ; et quand la poésie anime l'imagination, c'est le beau se fusionnant avec le bon et produisant l'amour, cette poésie de l'imagination. La poésie de l'intellect (Valéry), c'est également de l'invention heureuse. Aimer, c'est s'arracher à l'inertie de la cervelle et se laisser guider par l'invention du cœur. « L'amour est une espèce de poésie » - Platon. | | | | |
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| amour | | | L'amour, la femme, l'image gagnent à n'être vus qu'en tant que fantômes intouchables. Et Dieu mort, c'est à dire, Dieu, qui perdit tout besoin d'une référence au réel, Dieu devenu fantôme, rejoignit les meilleures sources du beau chez les vrais créateurs. | | | | |
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| amour | | | Que ton amour surgisse de l’illusion ou bien de la réalité, l’attirance initiale serait du même ordre ; mais si tu peux alimenter l’illusion par ton imagination, rien ne sauve la réalité de sa végétation finale. Donc, même ébloui par la seule réalité, sache la munir d’une illusion, si tu veux défier le temps. | | | | |
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| amour | | | L’excès ou le manque de réalité : l’astronome, mesurant les distances, ou l’amoureux, pour qui s’arrête le temps, car il se met à vivre de l’inimitable et de l’inexistant. « N’est digne d’amour que ce qui vient d’ailleurs, du rêve » - Nabokov - « Люби лишь то, что редкостно и мнимо ». | | | | |
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| amour | | | Derrière toute extase d’artiste ou d’amoureux, il y a toujours, directement ou non, un objet réel associé, auquel il faut porter ta reconnaissance ou ta chaleur. Mais ce n’est pas l’objet aléatoire de ton imitation ou de tes caresses qu’il faille y vénérer, mais la création inspirée de ton âme ou la passion incompréhensible de ton cœur. Pour les sots, évidemment, notre félicité réside « dans la sorte d’objet auquel nous sommes attachés par l’amour » - Spinoza - « in qualitate obiecti, cui adhaeremus amore ». On crée ou l’on aime, dans le Beau mystérieux – au-delà du problème du bien palpable. | | | | |
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| amour | | | La vie est faite de la réalité et des songes, de la veille et des rêves. Depuis que la vie n’est plus qu’une vigilante veille, le rêve s’évanouit. Qui pourrait encore dire avec A.Musset : « La vie est un sommeil, l'amour en est le rêve ? ». | | | | |
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| amour | | | À la femme que j’aime je voudrais pouvoir dire : Tu es la seule qui n’es que rêve. À quoi pensait Rilke, en disant à L.Salomé : Toi seule est réelle - Du allein bist wirklich ? Peut-être, pour un poète, réel et rêvé peuvent échanger leurs contenus, sens et rôles ? | | | | |
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| amour | | | Dans la réalité, il n’y a rien d’éternel ou d’infini ; il faut les inventer, comme les invente le mathématicien, en tant que processus. Pour le poète, ce serait de l’élan. « Impossible de te détacher des choses passagères, si tu n’es pas épris des choses éternelles »** - St-Augustin - « Amor rerum temporarium non expugnatur, nisi aliqua suavitate aeternorum ». | | | | |
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| amour | | | L’artiste sent qu’une œuvre gagne en intensité, lorsqu’une proximité s’établit entre la hauteur imaginaire et la profondeur réelle, comme dans le voisinage qu’on invente entre la haute beauté et la profonde horreur. L’amour est le seul axe, où la profondeur des chutes érotiques s’entrelace, se solidarise, en toute franchise, avec la hauteur lyrique, d’où sa grandeur et son mystère. | | | | |
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| amour | | | Comment tombes-tu amoureux ? - tu as une soif de fauve et un talent de peintre, tu veux peindre un portrait et le fauve te dicte, à l’avance, le genre, les couleurs, les nuances secrètes ; survient un visage, et c’est ta soif, portée par ton talent, qui réinvente ce visage, que tu aimeras, aussi bien dans le réel du fauve que dans le rêve du peintre. | | | | |
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| amour | | | Ta place dans la vie terrestre dépend, évidemment, de tes forces, que tu arrives à déployer ; mais la place de l’amour céleste dans ton cœur dépend de la capacité de tes faiblesses à déployer leurs ailes redressées. Quand le Dieu biblique t’invite à L’aimer de toutes tes forces, Il s’adresse à l’homme du réel et non pas à l’homme du rêve. | | | | |
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| amour | | | L’amour et l’art sont les seules activités, où l’ange et la bête, en nous, se fusionnent, se détachent de la réalité et se livrent au rêve. « Le mélange d’amour avec esprit est la boisson la plus enivrante »** - Valéry. | | | | |
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| amour | | | Comme dans tout ce qui bouleverse l’âme ou émeut le cœur, dans l’amour cohabitent le réel et l’irréel ; pour le consolider, l’homme banal développe les facettes réelles, et pour le fêter, l’homme subtil enveloppe de caresses – les irréelles. Et les caresses les plus durables ne se dégagent pas des mains ni même des mots, mais des regards, des phantasmes, des rêves. Et l’on ne sait jamais ce qu’elles enveloppent ; c’est comme la musique, portant un sentiment, invisible et irrésistible. | | | | |
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| amour | | | L’amour est plus près du rêve que de la vie, il est dans le regard avec les yeux fermés ; aimer, c’est un devenir créateur, plus intense qu’un être créé. Comment puis-je m’entendre avec Hugo : « Aimer, c’est vivre ; aimer, c’est voir ; aimer, c’est être ». | | | | |
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| amour | | | Aveugle dans le réel, l’amour a un bon regard, tourné du côté du rêve. « Ton amour, qu’ils imaginent aveugle, est clairvoyant et perspicace, car si tu aimes, c’est parce que tu vois des choses que ne voit pas l'indifférent »** - Ortega y Gasset - « El amor, a quien pintan ciego, es vidente e perspicaz, porque el amante ve cosas que el indiferente no ve et por eso ama ». | | | | |
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| amour | | | Le mystère de la vie est intraduisible en pensées ; quelques étincelles, qui s’en détachent, s’appellent rêve. Avec notre mortalité se produit l’inverse : on aimerait occulter sa certitude, et l’amour serait le seul à le réussir : « L’amour est un fragment mortel de l’immortalité » - Pessõa. | | | | |
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| amour | | | Le secret de la réussite, réelle et banale, c'est le suivi, l'enchaînement, la durée ; seuls les amoureux, c'est à dire des poètes, baignés par la défaite, imaginaire et glorieuse, ne s'attachent qu'à l'instant ou à l'éternité. | | | | |
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| amour | | | Le réel est composé de problèmes et de leurs solutions ; y être fort, c’est savoir les exprimer, et y être faible – d’en être réduit aux balbutiements. Le rêve est le règne des mystères ; y être fort, c’est de s’y perdre, dans une volupté inexprimable, et y être faible – d’en chercher une traduction. L’amour, c’est la puissance irrésistible d’un rêve, naissant d’une faiblesse soudaine du réel. | | | | |
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| amour | | | Face à l’être aimé, il faut te demander s’il rend plus vertigineux tes rêves, plutôt que s’il rend plus sûre ta réalité. Le bonheur, rare, c’est qu’il réussisse les deux. | | | | |
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| amour | | | La raison te guide dans le monde réel, et l’amour – dans celui du rêve ; tant que tu ne confonds pas ces deux mondes, ton amour durera, grâce à ton imagination, ton goût de renaissance, ton attachement aux sources, ta foi en finalités. L’objet de ton amour existera davantage dans le haut rêve que dans la profonde réalité. | | | | |
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| amour | | | Seul l'état amoureux nous met, simultanément, face aux sources du rêve et aux origines de la réalité ; être amoureux, c'est ne vivre que de commencements, sans savoir distinguer si l'on est au seuil d'une grâce ou d'une pesanteur. | | | | |
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| amour | | | La vraie fidélité, le vrai amour, la vraie création commencent lorsque les yeux se ferment sur le réel et les mains s’en détachent ; le regard et le cœur les remplacent, on devient poète, c’est-à-dire un amoureux. | | | | |
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| amour | | | La poésie est à la prose ce que le regard est aux yeux ; le poète, les yeux fermés, se sert de son regard pour recréer les objets illusoires, engendrant des émotions réelles. L’amour est l’un de ses instants bénis, où l’on puisse se passer d’yeux : « L'amour est l'état dans lequel les hommes ont les plus grandes chances de voir les choses telles qu'elles ne sont pas »* - Nietzsche - « Die Liebe ist der Zustand, wo der Mensch die Dinge am meisten so sieht, wie sie nicht sind » - seulement il ne les voit pas, il les crée par le regard : « Ubi oculus, ibi amor ». Par ailleurs, personne ne peut formuler ce qu’est une chose réelle. | | | | |
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| amour | | | La vie est remplie de la réalité et du rêve ; lorsque celui-ci dépasse celle-là - en volume, en valeur, en intensité -, on est proche de la poésie ou d’un amour. | | | | |
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| amour | | | Dans la réalité il y a nécessité, temps, limites ; dans le rêve il y a liberté, éternité, infini ; être poète ou amoureux, c’est laisser le rêve dominer la réalité. | | | | |
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| amour | | | Après avoir vu quelques femmes réelles, le poète porte, dans sa sensibilité, l’appel d’une féminité, abstraite et mystérieuse, et dont la vague beauté va enflammer son regard balbutiant et réveiller dans son cœur le don de chantre. Le non-poète vit et s’émeut dans le concret, particulier ; il n’a pas de regard créateur, il n’a que les yeux pour … narrer et enjoliver. | | | | |
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| amour | | | Qu'est-ce qui nous laisse aimer ou être mélancoliques ? - le don béni de ne pas regarder jusqu'au bout des choses et de ne pas céder à l'injonction immédiate de l'enthousiasme. | | | | |
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| amour | | | Plus subtile est la nature de l'homme, plus incoercible est son sens vital, face à la pression des vicissitudes, et plus docile, face aux passions. | | | | |
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| amour | | | Le mot et l’acte peuvent n’être qu’expressions de la caresse ; la plus subtile des caresses réconcilie les deux, antagonistes dans le réel et complices dans l’idéel. | | | | |
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| amour | | | Que tes yeux dévoreurs boivent la proximité réelle de ton amante ; que ton regard créateur invente, autour d’elle, des obscurités et des lointains de rêve. | | | | |
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| amour | | | L’amour est un rêve et, comme tout rêve, il subit son tragique affaissement. L’homme de rêve en cherche la consolation faisant renaître l’émotion ou une caresse d’une nature (sentimentale, verbale, gestuelle, intellectuelle), probablement différente de l’épisode précédent. L’homme de réalité et de calcul, dépourvu de cœur et d’imagination, passe, docilement, de l’amour à l’indifférence. | | | | |
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| art | | | Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres), dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de rengaine ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité. Je sais que « le destin funeste de la métaphore - la chute dans le réel »*** - Baudrillard - comme toute aléthéia poétique aboutit, tôt ou tard, à une doxa prosaïque. | | | | |
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| art | | | L'écriture banale : un amas de choses sous la main dont la plume scrute les frontières. L'écriture doctrinale : un moule imposé au contenu ou aux contours. L'écriture paradoxale : partir des frontières dans le vide, dont on remplit les régions contigües inexplorées. Étreintes, empreintes, contraintes. | | | | |
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| art | | | Un style parfait : faire sentir la matière des sentiments, en ne maniant que la géométrie des images. Un mauvais style : ne voir que la géométrie. Pas de style du tout : n'exhiber que de la matière. | | | | |
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| art | | | Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd, quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n'est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »*** - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ». | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui s'inspire de belles choses pour créer de belles représentations. Mais on ne parvient jamais à représenter les belles choses, et les belles représentations ne renvoient qu'aux choses imprévues. L'art accompli, c'est l'homme imaginaire moins les choses réelles (F.Bacon fut un mauvais arithméticien : « l'art est l'homme ajouté à la nature » - « ars, homo additus naturae »), l'art acosmique. Et l'interprétation n'y serait pas de l'addition, mais de l'unification d'arbres. | | | | |
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| art | | | Trois sortes de bons écrivains : ceux qui font défiler beaucoup de choses, et dans toutes on devine un beau regard d'homme ; ceux qui n'exhibent qu'eux-mêmes, mais on arrive à y reconstituer le regard sur beaucoup de choses ; ceux, enfin, dont le regard donne rendez-vous au vôtre à une hauteur inaccessible aux choses. Quant aux mauvais, le plus décevant spécimen est celui qui nous laisse trop longtemps en tête-à-tête avec des choses. | | | | |
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| art | | | Les yeux des hommes sont en permanence ouverts, en quête de conquêtes. Quelle idiotie que d'écrire, au contact des choses, pour que nos yeux s'ouvrent davantage ! L'écriture noble, écriture au contact de l'âme, devrait donner l'envie de les fermer. | | | | |
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| art | | | La vie grouillait de rêves silencieux, lorsque l'art était plongé dans un sommeil de plomb ; mais dans le Moyen Âge de l'art contemporain, le rêve commun ne reproduit que le brouhaha des foires. « L'art était une utopie ; aujourd'hui cette utopie est réalisée » - Baudrillard - pour nous ennuyer ou nous épouvanter. En lisant certains journaux intimes, on se croit en pleine place publique ; heureusement, dans les tableaux des places publiques, peints par d'autres, on découvre plutôt un journal intime. | | | | |
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| art | | | Je prône une littérature déplacée, dans trois sens du terme : éloignée des foyers fréquentés, malséante à l'endroit de sa parution, n'ayant de coordonnées lisibles ni dans le temps ni dans l'espace. Être bien placé est le contraire de ne pas connaître sa place, ici-bas, de prendre de la hauteur, de « hausser le temps » (Rabelais). Être une personne déplacée ! | | | | |
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| art | | | Il faut écrire comme si tous les aveux m'étaient déjà arrachés, toutes les confessions recueillies, tous les testaments scellés ; il ne resterait qu'à bien libeller le destinataire innommable. | | | | |
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| art | | | Une écriture est privée de regard, lorsque l'œil et l'objet vu se trouvent au même niveau. | | | | |
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| art | | | Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature, qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse. | | | | |
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| art | | | L'invention en art se fait dans l'espace ; désintégrer les formules de la génération précédente est puéril et vain. Une confusion entre le temps (générations) et l'espace (hauteur ou profondeur). Et c'est en intégrant ce qu'on nie qu'on gagne le droit de parler de formules ! | | | | |
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| art | | | Tout genre littéraire détermine le type de passerelle avec la réalité : les uns bâtissent des ponts, d'autres creusent des mines. La maxime communique avec le monde par le regard, abstrait, hautain, à l'aplomb de la vie. « Le fragment doit être complètement hors du monde environnant et être concentré en soi comme un hérisson » - F.Schlegel - « Das Fragment muß von der umgebenden Welt ganz abgesondert und in sich selbst vollendet wie ein Igel ». | | | | |
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| art | | | Deux tendances anti-artistiques : imputer de la sincérité (mot de débiles) ou de la justesse (mot de serviles) à tout premier regard, tout premier jet, ou bien ne travailler que dans le polissage débouchant sur une œuvre, où aucun détail ne tolérerait plus aucun rééquilibrage, sans mettre en péril tout l'édifice. L'artiste s'interdit de désigner le mot premier ou le mot final. Sur papier, la communication entre les choses et les mots n'est possible que des seconds vers les premières. Dans la tête de l'artiste, la chose doit être systématiquement évincée par le regard. | | | | |
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| art | | | La valeur finale d'une métaphore se détermine par ses points d'ancrage : des choses, des états d'âme, des mots, des concepts, des sons, des couleurs. Les plus belles restent au large, à égale distance de ces havres. | | | | |
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| art | | | Comme l'œil reconstitue une image spatiale à partir d'un tableau peint en deux dimensions, l'esprit, dans un texte, cette matrice spatio-temporelle à quatre dimensions, doit saisir l'intuition des espaces au nombre infini de dimensions, la fascination des points d'origine, de l'étendue des métriques et de la hauteur des projections. | | | | |
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| art | | | Faute de flamme intemporelle, d'intensité et d'air, ils n'exhibent que de minables objets, à leur minable lumière : « L'ardeur qui dure devient lumière » - Proust - l'ardeur qui dure est une fadeur. Une bonne flamme n'est qu'étincelle, elle devrait s'allumer dans le mot, s'éteindre dans la note, se refléter dans le marbre. Ne laisser ni la couleur, ni la froideur, ni le goût, ni la réalité des cendres. « Transmettre la flamme et non vénérer les cendres »** - G.Mahler - « Weitergabe des Feuers und nicht die Anbetung der Asche ». Pour ceux qui à la passion préfèrent la réflexion, l’inverse semble acceptable : « La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme » - Hugo. | | | | |
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| art | | | L'écrivain médiocre est myope, il écrit au contact avec l'objet. Le bon n'écrit que lorsqu'il réussit à s'en éloigner suffisamment. | | | | |
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| art | | | La hauteur, ce sont des contraintes qu'on se donne sur les foyers des ellipses dessinant le réel, des hyperboles tendant vers la perfection, des paraboles se perdant dans un infini sans contours. | | | | |
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| art | | | Mauvaise lecture : reconnaître les choses. Bonne lecture : reconnaître le ton. | | | | |
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| art | | | Ceux, qui narrent la réalité, la chantent comme tous les autres, mais dans un récitatif inorchestrable. La marche du siècle, elle non plus, n'est qu'une sorte de danse, mais où les pirouettes se font passer pour files indiennes. | | | | |
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| art | | | Plus je me mêle de la peinture de la réalité, plus vague et commune est mon image ; plus je m'en détourne, plus déterminés sont mes traits. Pour savoir qui je suis, il faut me laisser divaguer. | | | | |
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| art | | | Quand je ne sais pas grand-chose des notes, qui se veulent sons, il faut chercher des accords paradoxaux, uniques ou iconoclastes. Ou me taire, plutôt que chercher à espérer des mélodies, produites dans un espace, dont je ne maîtrise pas l'acoustique, étant étranger à ses murs et à son sol. Tandis que dans les sous-sols je gémis et sur les toits je soupire. | | | | |
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| art | | | Ma présence, dans un livre, se manifeste non pas par l'ostentation de mes opinions, mais par l'écart que je mets entre moi et les choses. Mais je peux me fondre avec une chose en profondeur et en être infiniment éloigné en hauteur. Et la meilleure absence, là-bas, se dégage parfois d'une belle présence, là-haut. | | | | |
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| art | | | Dans l'art, il n'existe pas d'imitateurs de la nature, opposés aux soi-disant créateurs. L'art est l'enrichissement langagier d'un modèle et non d'une réalité à modéliser. Seuls les non-artistes prennent le modeleur courant le plus en vue pour la nature elle-même. On n'imite que des théories (ce qui nous apprend quelque chose de nouveau sur la nature) ou des modèles (ce qui crée un semblant de nature dans un langage artificiel). | | | | |
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| art | | | Derrière toute belle forme, même la plus détachée des choses, on retrouve, sans peine, un fond monumental. Y aurait-il une règle mystique, qui associe à une hauteur de forme - une profondeur de fond ? Mais toute tentative savante de les rapprocher débouche, inéluctablement, à de la platitude. L'art est dans l'isolement de la forme, en communication incompréhensible avec le fond. | | | | |
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| art | | | Le constat est ennemi juré de la poésie. La poésie est le refus d'attacher les meilleures images aux heures et aux tables d'événements. « Rester dans l'incertitude et le mystère, sans fouiller les faits »* - Keats - « Being in uncertainties, mysteries without reaching after facts ». | | | | |
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| art | | | Poète est celui, pour qui les rêves sont plus véridiques que les choses. L'immensité du possible s'éploie devant le poète, là où pour le Terrien n'est possible que ce qui est. Le sûr n'est vrai pour lui qu'improbable ! | | | | |
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| art | | | La poésie, c'est un songe dans la nuit de la vie, c'est la faculté de ne pas se réveiller et vivre et croire le rêve plus profondément que la réalité. « La matière propre de la poésie est l'impossible crédible » - G.B.Vico - « La propria materia della poesia è l'impossibile credibile ». | | | | |
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| art | | | Il faudrait que je pétrisse mes valeurs dans des matériaux si crus, qu'ils ne se figeraient pas si vite, que le Malin lui-même les eût mis dans le creuset infernal du quotidien. L'art est le pétrissement du vase et non son remplissage. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, source de mes images et de ma musique, contient déjà toutes les merveilles de la vie ; l'expérience n'y apporte rien de décisif. Ce qui compte, dans mes productions, ce n'est pas ce que j'ai vécu ni ce que j'ai entendu, mais ce que je fais voir ou laisse entendre, en traduisant mon inspiration irréelle. | | | | |
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| art | | | Faire de l'art profond et de la vie haute - des alliés et même les unifier ; l'arbre ainsi construit s'appellerait - la création. Quand on n'en est pas capable, on voit dans l'art un mercenaire du rêve, ou, pire, on dit, que la vie, c'est « l'extinction du rêve par la réalité »** - Gogol - « разрушение мечты действительностью ». | | | | |
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| art | | | Les Français pensent avoir créé la tragédie plus parfaite que chez les autres, mais la perfection n'est pas une catégorie artistique, elle appartient à la réalité. La présence du vouloir rapproche de la réalité, mais éloigne de la tragédie, qui, comme chez Shakespeare, est dans le devoir sans le vouloir. | | | | |
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| art | | | L'écriture, hélas, est mouvement ; mais, heureusement, deux courants y sont possibles : une avancée vers la différe(a)nce (espace/temps) avec le passager ou bien un retour éternel de l'Identique (chaldéen ou nietzschéen). | | | | |
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| art | | | La bonne écriture est un palimpseste : une couche fraîche de mots, par-dessus les esquisses de notre âme à court d'outils. La mauvaise : le canevas des choses d'aujourd'hui forçant une peinture de reproduction. | | | | |
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| art | | | Les passages entre la nature (réalité) et la liberté (jugement de valeur) : par le sacré, par le bien, par le beau, par le vrai. Le sacré est entièrement dans le conçu de mon âme, le bien - dans le perçu de mon cœur, le beau comme le vrai métaphorique sont des navettes entre le représenté et le réel. C'est pourquoi l'art et la science sont plus complets que la religion et l'éthique. | | | | |
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| art | | | Une fois mon imagination détachée des choses - deux issues plausibles : une chute à cause de la pesanteur, une ascension à cause de la grâce. Je les accompagne de pitié et d'ironie - leurs trajectoires se rejoignent. L'ironie étant égalisation du risible et de l'horrible, on comprend Pouchkine : « Le rire, la pitié et l'horreur, ce sont les trois cordes de notre imagination » - « Смех, жалость и ужас суть три струны нашего воображения ». | | | | |
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| art | | | Une œuvre : le choix de l'objet (choses et relations), le choix du projet (angle de vue), le choix du sujet (style). Ambition suprême : que personne ne puisse te surclasser sur l'une de ces trois facettes, sans être obligé à changer les deux autres. | | | | |
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| art | | | Ce qui est authentique, ou fidèle à l'original : des empreintes du réel, des étiquettes sur le représenté. Mais la création, c'est la traduction en une autre langue, une (re)invention libre. L'authenticité, c'est de la servilité. Mais ce n'est pas tout écart qui témoigne de la liberté, et encore moins de la beauté : « En s'éloignant de la représentation littérale, on aboutit a plus de beauté et plus de grandeur » - Matisse – heureusement, c'est beaucoup plus incertain. | | | | |
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| art | | | Un bel écrit est une partie d'échecs commentée, dont la beauté s'éploie surtout dans des combinaisons imaginaires en dehors de l'échiquier et constitue des contraintes plus que des réalisations. « L'idée est une mise en échec de la vérité » - Ortega y Gasset - « La idea es un jaque a la verdad ». La vie, elle aussi, est plus près de l'échiquier que de la scène : les plus beaux coups-actions ne se déroulent que dans l'imaginaire, impliquent des sacrifices et visent surtout la cible royale. | | | | |
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| art | | | Le mode énumératif, le plus répandu de nos jours au royaume des lettres, a sa place dans la résolution de problèmes, mais seulement après deux étapes préliminaires, exigeant beaucoup plus d'ingénuité : l'élaboration d'une riche requête et la recherche de substitutions inattendues. Quand on ne maîtrise ni langage ni modèle, on est condamné à vivre du seul contact avec le monde. | | | | |
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| art | | | Avant Balzac, les héros littéraires ne pouvaient pas exister dans la réalité, ce qui en donnait la hauteur. Depuis, on ne fait qu'approfondir ou d'étaler tous ces rentiers, comtesses, soubrettes ou apothicaires. D'où la grandeur de Dostoïevsky aux protagonistes tous loufoques. | | | | |
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| art | | | Tout artiste veut parler de ses rêves ; mais c'est seulement chez les meilleurs qu'on voit, que leurs rêves sont dissociés d'avec leurs veilles. Chez les sots on revit la veille. | | | | |
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| art | | | Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme. | | | | |
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| art | | | La poésie - s'arracher à la routine du rapport chose-mot, pour redécouvrir la consistance primordiale ou initiale des couleurs, des arômes et des mélodies. « Le sens, dont on munit les choses, leur donna de l'âme, de la hauteur, de la proximité, mais les priva de couleurs »*** - Pasternak - « Введённый в вещи смысл одушевил их, возвысил, сделал близкими и обесцветил ». | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, il y a du réel, ce qui est porté par l'évidence d'une lumière - les faits et les pensées, et il y a de l'inventé, ce que te font ressentir les jeux d'ombres, le style. Une étrange inversion terminologique avec Valéry : « La structure de l'expression a une sorte de réalité tandis que le sens ou l'idée n'est qu'une ombre » - tandis qu'au fond, nous sommes d'accord sur la place de la forme. | | | | |
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| art | | | L'explication de la dégénérescence de l'art se trouve quelque part dans les rapports entre l'âme, l'esprit et la réalité. Jadis, une distance salutaire séparait l'artiste du réel ; aujourd'hui, c'est le réel qui envahit toutes les âmes et tous les esprits. L'art a beau continuer à se réclamer de l'âme, mais l'âme elle-même n'est plus qu'un pâle reflet de la réalité. Et lorsqu'on cherche la source ailleurs, on se trompe et de lieu et de dimension : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, ô Beauté ? » - Baudelaire - comme si le ciel avait une autre dimension que la hauteur et que posséderait l'abîme ! | | | | |
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| art | | | Trois niveaux de perception du réel : les solutions de l'ingénieur, les problèmes de l'ingénieux, les mystères du génie ; et la dictature du réel signifie la domination du premier, même dans les têtes des artistes, qui ne se disent plus : « L'artiste se tourne vers le sens du mystère, qui entoure nos vies » - Conrad - « The artist speaks to the sense of mystery surrounding our lives ». | | | | |
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| art | | | Deux choses contribuent pour tuer l'art : la disparition de toute distance entre la réalité et la création ; l'instauration d'une seule scène publique, où s'exhibent, presque dans un même langage, la technique, l'amusement et ce qui, par inertie, s'appelle art. | | | | |
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| art | | | La métaphore n'appartient pas à la langue ; elle naît d'une double et désespérante méfiance : face à l'indicibilité de la chose et à l'impondérabilité des mots ; la métaphore cherche à idéaliser la chose en en libérant le mot. Et Nietzsche n'y comprit rien : « les tropes ne surgissent pas dans les mots que sporadiquement, ils sont la nature même des mots » - « die Tropen treten nicht dann und wann an die Wörter heran, sondern sind deren eigenste Natur » - l'expression est dans l'élégance de la référence et dans l'originalité du référencé, et presque jamais - dans le mot même. | | | | |
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| art | | | Avoir trouvé dans la vie une musique, que ne surpassera aucune sonorité discursive, avoir découvert à la réalité une hauteur, dont aucun verbe ne pourra envisager l'ascension, me sentir un fond que ne tapissera aucune parole, avoir compris, que le meilleur emploi de ma force est dans la peinture de mes débâcles - c'est seulement après ce parcours initiatique d'humble que je pourrai dire d'avoir écrit par faiblesse (Valéry) : « Quand, le même jour, vous songerez à votre force et à votre complet néant, je croirai, que vous êtes à la recherche de la forme » - L.Reisner - « Когда Вы, в один и тот же день, будете мечтать о своей силе и полном ничтожестве, я поверю, что Вы ищете форму ». | | | | |
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| art | | | La netteté de la frontière entre la vie et l'art est signe d'artiste ; c'est en la franchissant qu'il devient, respectivement, maître ou esclave ; sa force n'a aucun sens dans la vie, son humilité n'a aucun sens dans l'art. La vie est une épreuve de forces ; l’art n’est qu’une consolation par la beauté. Toute force étant devenue suppôt du désespoir, la consolation ne peut plus compter que sur nos faiblesses – l’amour, la caresse, le sacrifice. | | | | |
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| art | | | L'affranchissement du lieu et l'inactualité rendent l'esprit - serviteur de l'imaginaire. Les noms et dates le transforment en tyranneau d'un réel trop palpable. « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l'esprit » - Saint-John Perse. Ah, ce beau halo de l'acquiescement au réel non-daté et innommé ! | | | | |
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| art | | | Ceux qui ont beaucoup à dire font, d'habitude, du remplissage de formes, qu'ils ne maîtrisent pas, et une fois le travail accompli, ils éprouvent la sensation de vide ; le maître ne fait que rêver et créer des formes, qui parleront elles-mêmes, et à la fin il éprouve le sentiment de plénitude, car son œuvre aura rejoint la réalité, c'est à dire la perfection. « Écris sous l'attrait de l'impossible réel »*** - Blanchot. | | | | |
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| art | | | Le langage du réel et un langage d'art renvoient aux objets incommensurables ; on ne copie jamais un objet réel, on ne peut copier que d'autres objets artificiels ; ces reproductions privent l'objet copié de statut d'objet d'art ; les métaphores meurent comme meurent les mots. Dans l'art, comme dans la science, on construit des chemins d'accès (artificiels) aux objets réels ; ces chemins sont l'origine des métaphores ; le regard, c'est un chemin d'accès au réel sans intermédiaires. | | | | |
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| art | | | Ils s'imaginent, qu'il existe une littérature naturelle, aux mots épousant fidèlement les choses, et une littérature diffractée, ne guettant que l'élusif et le trouble. Cette fidélité béate à un réel dominateur semble ignorer, que les seuls êtres, qui peuplent la littérature, sont des objets à naître, des fantômes demandant surtout, de la part de celui qui crée ce réel docile, - des sacrifices. | | | | |
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| art | | | Quand Apollon, au lieu de tendre son propre arc, guide les flèches des autres, il n'inscrit pas un nouvel exploit herculéen, mais s'inscrit en apprenti d'abattoir. Héracle et Odysseus ne laissèrent, derrière eux, qu'un arc sans flèches. « Les poètes sont des Antée, qui touchent le sol avec leur talon d'Achille » - S.Lec. | | | | |
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| art | | | Trois mondes : le silence du réel, le bruit du mental, la musique du poétique. Et la poésie est de la musique pure, ayant fait foin de la réalité ; et elle est le point de départ de la bonne philosophie, qui nous fait découvrir, que cette musique est l'écho le plus fidèle, quoique paradoxal et étrange, de la perfection du monde réel, son point d'arrivée. La prose des choses, traduite en poésie des mots. | | | | |
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| art | | | Les contenus, les fonds, les profondeurs font partie du patrimoine collectif des hommes, seule la forme artistique pourra traduire mon originalité, et Buffon a presque raison : « Le style est l'homme même », si l'on précise, que l'homme y englobe et le sous-homme et le surhomme, tout en excluant les hommes. Mais l'homme insensible à la forme continue à s'identifier aux faits et idées et devient indiscernable. Le style, c'est le même souffle sur la surface des choses ou dans le vide. | | | | |
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| art | | | Peindre le regard avant les choses vues, peindre ce qui les rend intelligibles. « Il faut peindre ce qui fait voir » - Michel-Ange - « Dipingere ciò che fa vedere ». | | | | |
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| art | | | L'idée n'a quelques chances de prendre la forme d'une belle image que lorsqu'elle réussit à se détacher de son fond réel. Le but recherché - rendre cette image aussi vivante que le réel, mais « toutes les formes créées sont irréelles » - le Bouddha | | | | |
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| art | | | Le poète, qui est chantre du déracinement, part d'un sentiment profond, pour en ériger l'image en hauteur ; le philosophe, qui doit être poète de l'enracinement, fait deux pas, en sens inverse, mais complémentaires : de l'image au concept, et du concept à la réalité. Ce parcours est à l'opposé des scientifiques ou des techniciens. | | | | |
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| art | | | La réalité, c'est la vie palpable du soi connu ; le rêve, c'est à dire la musique et la poésie, c'est la vie inventée du soi inconnu ; la vie supérieure est non pas dans le créé vécu, mais dans la création à vivre. « Dans la poésie, la vie est encore plus vie que dans la réalité » - Bélinsky - « В поэзии жизнь более является жизнью, нежели в самой действительности ». | | | | |
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| art | | | La seule sincérité d'une œuvre, qui vaudrait quelque chose, est l'astuce, donnant de la réalité à une illusion. Mais il vaut mieux laisser l'illusion vide bien irréelle, mais valant la peine qu'on abandonne, pour elle, une réalité trop pleine. | | | | |
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| art | | | La poésie est toute de relations imprévues, comme la philosophie est toute de choses impensées. « La poésie est la rencontre de deux mots, que personne n'aurait pu imaginer ensemble et qui forment ainsi une espèce de mystère » - Lorca - « La poesía es la unión de dos palabras que uno nunca supuso que pudieran juntarse, y que forman algo así como un misterio ». Et c'est de leur rencontre, sans problèmes ni solutions, qu'il faut attendre les plus beaux mystères. Tu le disais si bien : « Toutes les choses ont leur mystère, et la poésie, c'est le mystère de toutes les choses » - « Todas las cosas tienen su misterio, y la poesía es el misterio que tienen todas las cosas ». | | | | |
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| art | | | Le romantisme nous fait quitter la vie, il invente un chemin, qu'emprunte ensuite le classicisme pour nous faire rentrer dans la réalité – l'éternel retour de la même création. « Le romantisme nous évite des collisions avec la réalité et contribue à la préservation de l'optimisme » - Chestov - « Романтизм оберегает людей от столкновения с действительностью и способствует сохранению прекраснодушия ». | | | | |
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| art | | | La nature est déjà une perfection, avec laquelle aucun art ne peut rivaliser ; celui-ci a, pour domaine, - l'imaginaire, et pour langage - des images. On ne complète pas la perfection d'un arbre réel par la beauté d'un arbre artificiel. Ce n'est pas d'une frontière imparfaite, mais d'un point zéro que doit partir une œuvre d'art. Tout homme porte en lui un écho de l'acte créateur, du rythme primordial, et l'artiste n'est que celui qui en a, en plus, le souffle et le talent. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'œil, mais le cœur, ce n'est pas l'esprit, mais l'âme, qui dicteront si mon art sera serein ou trouble, musical ou insonore, absolu ou borné. « L'art romantique n'aspire plus à reproduire l'intensité de la vie dans son état de sérénité infinie » - Hegel - « Die romantische Kunst hat die Lebendigkeit des Daseins in seiner unendlichen Stille nicht mehr zu ihrem Ziel ». La vie est une excellente contrainte d'un art humain, mais elle est un piètre but, digne d'un art photographique ou robotique. Quant à l'art classique, il est de l'art romantique si bien maîtrisé, qu'une vie nouvelle en surgit, en rien inférieure à la vie réelle. | | | | |
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| art | | | La naissance du culte de l'art : en communion avec la réalité, j'y découvre une merveille ; je tente de la décrire, avec des images communes – aucune sensation merveilleuse ne s'en dégage ; je fais appel aux images fraîches, poétiques, inouïes – une merveille en surgit, mais sans aucun lien immédiat avec la réalité ; je tente la même expérience, sans me référer à la réalité, et le résultat est le même ; je me détourne de la réalité, je me tourne vers mon âme, dans laquelle se reflète non seulement mon visage, mais l'univers entier. | | | | |
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| art | | | Par sa volonté de proclamer la beauté, le monde, surgi des tableaux des peintres d'avant les impressionnistes, défiait le monde réel ; depuis, le robot insensible à toute beauté guide les pinceaux ou les queues d'âne, tout y est laid, froid, mécanique, dans cette industrie, sordide héritière de la peinture défunte. | | | | |
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| art | | | La poésie ramène ses objets à la perception musicale, comme la philosophie – à la conception réelle ; la science n'y a aucune place. « Entre science et philosophie il y a quelque chose du rapport, que je vois entre musique et poésie » - Valéry – vous, qui voyiez dans la science un pouvoir et non pas un savoir, vous y déployez un regard d'artiste, au lieu d'employer les yeux de scientifique. | | | | |
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| art | | | La vie n'apporta rien à mon écriture ; je ne puise que dans mes états d'âme, et ceux-ci communiquent non pas avec mes faits, mais avec mes rêves. Vivre pour écrire ou écrire pour vivre sont deux sottes attitudes de graphomane ou de tâcheron. L'homme parfait vit et crée dans trois mondes (le vrai, le beau, le bon), dominés par l'esprit, l'âme ou le cœur. | | | | |
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| art | | | L'écriture doit être un rêve, mais la vie, qui y perce, ne doit pas l'être, car le rêve à l'intérieur d'un rêve, par une espèce de double négation, serait atrocement réel. | | | | |
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| art | | | La métaphore règne aussi bien en poésie qu'en prose et en philosophie ; elle s'attaque, respectivement, au langage, à la représentation ou à la réalité. Les plus connues des métaphores de la réalité : Dieu (pour tous les angoissés), l'Être (de Parménide à Heidegger), l'Idée (Platon), les catégories (Aristote), la perfection (de Spinoza à Valéry), la pensée (Descartes), la chose en soi (Kant), la volonté (Schopenhauer), l'intensité (Nietzsche). | | | | |
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| art | | | C'est en fonction de la place de la forme et du contenu que l'histoire de l'écriture peut être divisée en trois étapes - la moutonnière, la poétique, la robotique : la domination du contenu (des choses, du quoi), le culte de la forme (des relations, du comment), la règle de production de la forme à partir du contenu (du pourquoi, de la causalité comme forme banale d'un fond, qui se réduit aux lois naturelles ou aux conventions humaines). Tout écrit d'art naissait jadis d'une réflexion abductive, aujourd'hui il veut être déductif, et la machine l'y surclassera. | | | | |
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| art | | | Dieu serait ou cachottier ou bien amuseur public : « La nature nous cèle le meilleur, afin que nous ayons recours à l'art » - B.Gracián - « Déjanos comúnmente a lo mejor la naturaleza, acojámonos al arte ». Il faut choisir son angle de vue sur les desseins du Créateur ludique. Ce qui est certain, c'est que l'art de la nature et la nature de l'art n'ont pas grand-chose à apprendre l'un sur, ou à, l'autre. L'art est à l'opposé de la nature ; il est l'instrument de la culture, pour créer des ouvertures de l'homme sur le monde. | | | | |
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| art | | | L'art et la réalité : dans la Salle № 6 - bouleversante et lente transfiguration du médecin d'un hôpital psychiatrique, y finissant en camisole de force ; dans la vie réelle de Swift – banalité de son inscription à l'Hôpital pour les Imbéciles, qu'il avait fondé lui-même ! | | | | |
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| art | | | Ni confession ni testament, prosaïquement réalistes, mais commencement, poétiquement inventé, - telle devrait être l’essence d’un vrai art. « Tout graphème est d’essence testamentaire » - Derrida – quand on ne se soucie que de ses héritiers, on peut être sûr de sa déshérence. | | | | |
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| art | | | J’attends la même chose de l’art et de la philosophie : mystère et abstraction, rêve plutôt que réalité, fond numérique et forme poétique. Je vois que Th.Mann définit ainsi la musique : « La musique est miracle du nombre, l’art le plus éloigné de la réalité et en même temps le plus passionnel, abstrait et mystique » - « Die Musik ist Zahlenzauber, die der Wirklichkeit fernste und zugleich passionierteste der Künste, abstrakt und mystisch » - donc, tout art, toute philosophie doivent se réduire à la musique. | | | | |
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| art | | | Le poète a beau oublier le réel et pratiquer ainsi l’innocence de la création, la lourde réalité des mots et des actes le rattrape, lui fait ressentir le gouffre avec ses images impondérables et le plonge dans une angoisse, qui rend son verbe encore plus libre et vibrant. | | | | |
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| art | | | L’œuvre d’art est un double palimpseste : sa couche ultime est langagière, en-dessous de laquelle se trouve la représentation ; celle-ci, à son tour, reproduit la réalité – le Beau, le Vrai, le Bien platonicien - pour qui, pourquoi, pour quoi. Pour Platon, le travail d’artiste n’est que de la mimesis ; c’est pourquoi il se trompe : « L’imitation est bien loin du vrai », le vrai surgissant toujours d’un modèle de la réalité, jamais de la réalité elle-même. | | | | |
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| art | | | Seul le poète se doute de l’existence des firmaments ; les horizons ou les profondeurs s’offrent aux autres doués ; le non-touché par la grâce est condamné à la platitude, c’est-à-dire à la réalité. La grâce est dans le langage ; le savoir - dans la représentation, ou dans l’apparence ; l’inertie – dans la réalité. « L’artiste place l’apparence plus haut que la réalité » - Nietzsche - « Der Künstler schätzt den Schein höher als die Realität » - mais le poète va encore plus haut. Mais – trois mystères : celui de la matière, celui de l’intelligence, celui de la musique. | | | | |
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| art | | | On trouve de la beauté dans la réalité et dans le langage, tandis que la représentation, le plus souvent, en est dépourvue, le conceptuel n’étant qu’artificiel et rarement artistique. Et Kant : « Un bel objet, c’est une beauté naturelle ; une belle représentation, c’est une beauté d’art » - « Eine Naturschönheit ist ein schönes Ding ; die Kunst-Schönheit ist eine schöne Vorstellung von einem Dinge » - confond représentation et langage. La représentation livre le vrai, le langage – le beau. | | | | |
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| art | | | Tous modifient et interprètent le monde, et si peu le chantent ou peignent. Les notes et les pinceaux sont plus rares que les formules ou les outils. Les hommes d’action ou les scientifiques veulent et peuvent rester dans l’objectivité ; le poète, et donc le philosophe, doit rester subjectif. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, la volonté de puissance consiste en ivresse, créant l’illusion de force ; mais l’ivresse, naissant après une sobre lecture, doit témoigner d’une vraie puissance. | | | | |
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| art | | | Je me dis, que l’art est un hymne mélancolique de l’inexistant. Donc, ni récits ni bonheur ni réalité. Et je tombe sur une belle définition de Pasternak : « L’art est un récit du bonheur d’exister » - « Искусство — есть рассказ о счастье существования » - dissonant en mots, nous sommes harmonieux en musique. | | | | |
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| art | | | L'artiste crée un système d'apesanteur, où doit régner une perfection impalpable, tournée vers le bien. Tout système d'apesanteur renvoie au regard, traduction des poids en formes. En tenant, en point de salut ou en point de mire, la réalité-perfection. | | | | |
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| art | | | S’éloigner de la réalité est un bon moyen pour se rapprocher du rêve ; la grandeur de Hugo et Dostoïevsky y doit beaucoup – tous leurs personnages sont irréels, contrairement à Balzac, Stendhal, Flaubert, chez qui on devine facilement un voyou, un ambitieux, un imbécile, tous bien réels. Aucune belle idée, et encore moins aucune belle image, ne peut surgir d’une source réelle. | | | | |
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| art | | | Le contraire de l'art n'est pas ce qui est hideux, mais ce qui n'est que réel. Seul un non-artiste peut pratiquer l'art réaliste. | | | | |
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| art | | | L'ennui devant la mesquinerie du genre narratif, le tissage des liens aléatoires entre les choses, tandis que le lien le plus intéressant, quelle que soit la chose, c'est son lien avec Tout. | | | | |
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| art | | | Qui a la prémonition de l'art, se désintéresse de la chose ; qui s'intéresse à la chose a moins de prémonition de l'art. Trois niveaux : la chose vue, le regard, l'intuition - le spectateur, le créateur, l'artiste. | | | | |
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| art | | | Pour les médiocres, être près du réel signifie répéter les mots, que la majorité des savants eut déjà trouvés, pour le qualifier ; on gagne en objectivité, en perdant en subjectivité ; on a d’autant plus de valeur, qu’on s’éloigne davantage de ce réel.« L’artiste ne supporte aucune réalité » - Nietzsche - « Ein Künstler hält keine Wirklichkeit aus ». | | | | |
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| art | | | Toute grande culture a ses propres repères de profondeur : l’allemande – dans l’intensité et les concepts ; la française - dans l’intelligence et le style ; la russe – dans l’humilité et la tragédie. Tous ces repères s’ancrent dans la réalité ; tandis que la hauteur ne s’évalue que par la part et la qualité du rêve. Le Russe semble y être le plus compétent. | | | | |
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| art | | | Une œuvre d’art a deux sources – l’homme et l’auteur, le moi connu et le moi inconnu ; le second inspire des élans et des ombres ; le premier tente de les représenter. Et puisque l’auteur, aujourd’hui, disparut, il n’y a plus de conflit possible entre l’auteur et l’homme ; tout doit être attribué à l’homme, aussi bien ses copies du réel que ses tentatives de délires. Ni Baudelaire ni Flaubert ni F.Céline ne peuvent plus se justifier, en redirigeant les juges vers l’ange d’auteur, pour sauver la bête d’homme. | | | | |
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| art | | | Ta facette réelle, où dominent le calcul et la nécessité, reflète, tout de même, le miracle de la Création divine ; sur ta facette immatérielle, merveilleuse mais imaginaire, se gravent ou se peignent ton rêve et ta liberté. « On se peint dans son art mieux que dans sa vie même »*** - Suarès. | | | | |
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| art | | | Chez le créateur lyrique, à l’homme de la perception du réel s’ajoute l’homme de la création du rêve. Au monde fini, rempli de problèmes et de solutions, s’ajoute l’univers de mystères. « Le Beau devient un problème suprême, exigeant une solution » - Pasternak - « Прекрасное становится высшей задачей и требует разрешенья » - le Beau, quand il est suprême, devrait chercher un mystère inouï, plutôt qu’une ordinaire solution. | | | | |
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| art | | | Le goût de la perfection est un état d’esprit impossible, seule la réalité étant parfaite. Cioran, bêtement, le voyait chez Valéry, en y reconnaissant même un désastre (mais pourquoi ne salues-tu pas le désastre, que les vaincus inscrivent dans leurs bréviaires ?). Dans l’art, ce qui est le proche de la perfection du réel, c’est la musique. Et effectivement, tout goût, indifférent à la musique, mène au journalisme, au présentisme, à la routine. Que la perfection, c'est la réalité, fut connu et de Spinoza (« perfectio est gradus realitatis »), et de Nietzsche (« die Welt ist vollkommen ») et des sages orientaux de l'immanence (le bon chrétien, lui, place la perfection dans la transcendance, que Nietzsche appelle surhomme). Et la nature parfaite d'Aristote est un pléonasme. Musil : « une vie parfaite rendrait l'art inutile » - « das vollkommene Leben wäre das Ende der Kunst » - se trompe également. | | | | |
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| art | | | Je m’ennuie avec les narrateurs des routes, des sentiers, des plages, des déserts, bref – avec les avaleurs de kilomètres, en étendue, en profondeur et même en hauteur. Je leur préfère les hommes d’idées ou de rêves, qui sont leurs seuls chemins, réels ou imaginaires. | | | | |
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| art | | | L’art : créer des vibrations de nos sens, en harmonie avec ton état d’âme, état réel ou imaginaire. Mais tout état d’âme n’est qu’une nébuleuse ; y placer ton étoile est un noble but de l’art et le seul moyen de faire valoir ta personnalité. | | | | |
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| art | | | La nullité littéraire des musiciens et des mathématiciens s’explique par l’impossibilité de traduire la musique en autre chose que la danse ou d’interpréter la mathématique, en revenant au réel relatif et en sortant de l’idéel absolu. Danseur ou penseur, ces deux dons sont les seuls à faire de toi un écrivain. « J’aime la vie elle-même et non des au-delà quelconques ; je ne suis pas rêveur, je ne fouille pas mes états d’âme » - Prokofiev - « Я люблю самую жизнь, а не витания где-то, я не мечтатель, я не копаюсь в моих настроениях ». | | | | |
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| art | | | Le seul art, qui n’ait pas besoin de la réalité, pour réveiller en nous des rêves, c’est la musique. Plus tu t’en rapproches, toi l’artiste, plus pur est ton art. | | | | |
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| art | | | L’art est traducteur du rêve, et le rêve est à l’opposé de la réalité, qui est la vie. Donc, contrairement à Bach : « Si ton art est de la vie, ta vie sera de l’art » - « Wem die Kunst das Leben ist, dessen Leben ist eine große Kunst » - je dirais : Si ton art est du rêve, ton rêve sera de l’art. | | | | |
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| art | | | La réalité est fastidieuse ; la connaître n’apporte rien à la qualité d’une écriture ; le livre, narrant, précisément, les faits, les pensées, les goûts de son époque ne peut irradier que l’ennui. La valeur d’un écrit se mesure par l’écart, allégorique ou métaphorique, par rapport aux soucis du jour courant. | | | | |
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| art | | | On ne trouve de vrais rêveurs que chez Héraclite et Platon, Goethe et Byron, Dostoïevsky et Nietzsche ; tous les autres, avant, pendant ou après ceux-là, y compris leurs épigones, ne peignent que des bavards réalistes ou des pédants abstractionnistes. | | | | |
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| art | | | Dans la vie réelle, tous connaissent des instants de passion ; mais pour que de ton rêve ou de ta création, si tu en as, monte une passion, il faut que tu sois artiste. Il ne sert à rien de t’égosiller sur tes trémoussements, si ton style est plat ou sec. La brillante sécheresse (glänzende Trockenheit de Kant) peut apporter quelques pâles lumières, elle est incapable d’ombres éclatantes, dont est constituée une passion. | | | | |
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| art | | | Verbalement, l’élan vers l’inaccessible ne peut être rendu que par un langage irrationnel, poétique. Peindre et justifier cet élan est peut-être la première tâche du poète : « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »** - Cioran – c’est, à la fois, une puissance du rêve et un aveu de faiblesse dans le réel. | | | | |
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| art | | | Plus tu vas, moins tu penses que le talent, ce soit l’harmonisation ou la coordination entre ce que tes yeux croient et ce que ton regard crée. Décidément, le talent n’est que ton regard initiateur et vibrant, bien que certaines choses vues se mettent, parfois, à vibrer, elles aussi ; le réel ne constitue qu’un cadre commun, qui conviendrait à tant de tableaux disparates. | | | | |
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| art | | | Une question très éclairante à poser à tout écrivain : Comment voyez-vous votre place dans la littérature ? Je sais que la mienne se trouve au bout d’une impasse, mais je sais que personne ne pourrait m’y accompagner, puisque j’y communique, en hauteur, avec Celui que tout le monde ignore ou méprise. La-haut, je vis une métamorphose du réel en rêve. | | | | |
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| art | | | Nietzsche, Valéry, Cioran – la hauteur, l’intelligence, le style – ce sont ces lignes d’héritage, dans la vie d’imagination, qui m'autorisent d'en réclamer la fraternité. Plus l’appartenance à la tribu virtuelle des aphoristes. Mais aucune parenté avec le petit bourgeois, le grand bourgeois, le SDF, qu’ils furent dans leur vie réelle. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique – le jugement le plus pertinent partirait de la nature de l’arbre en tant que symbole de toute écriture. Dans le premier cas, on part d’un arbre prédéfini, réel ou intellectuel, dont on parcourt le cheminement, temporel ou spatial. Dans le second, la réalité spatio-temporelle est presque absente, on annonce la naissance de l’arbre personnel, en n’y exhibant que des fleurs qu’on munit d’indices vers le passé des racines sacrées et l’avenir des souches vermoulues. Le devenir mécanique ou le devenir organique. | | | | |
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| art | | | Évidemment, l’unité entre une chose réelle et son reflet dans l’art est impossible ; la première flotte dans le chaos (ou l’harmonie, ici ce sont des synonymes) d’une Création magique, divine, et la seconde est fruit de nos pauvres représentations humaines. C’est avec la chose représentée qu’il faut comparer les objets artistiques ; les deux se réduisent aux arbres à variables, et leur unité consiste en possibilité d’une unification de ces arbres. | | | | |
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| art | | | L’écriture : l’objet initial – un état d’âme, réel, non langagier, non conceptualisé, ensuite – son reflet, de vagues concepts avec de vagues relations, leurs places vagues dans une représentation naissante, des mots trop précis, trop limités, trop galvaudés, la nécessité de métaphores, qui finissent par peindre un état d’âme aux frontières trop nettes et imprévues, et c’est le chemin d’accès de ce dernier état avec l’état d’âme initial qui déterminera la qualité de ton écriture. | | | | |
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| art | | | Visiblement, l’écriture est plus près du rêve que de la réalité, puisqu’elle crée, irrésistiblement, la sensation de fusion avec ton enfance, ce que ne réussissent, en général, que les rêves. | | | | |
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| art | | | Le peintre voit le réel, et il peint l’idéel. Mais sans la vision inspirante – pas de regard créateur. L’écrivain devrait s’inspirer de cet exemple. | | | | |
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| art | | | La réalisation d’un beau rêve n’est jamais belle – le contraire de la vie : « La vie n’est jamais belle, seulement ses images dans le miroir de l’art » - Schopenhauer - « Das Leben ist nie schön, sondern nur die Bilder des Lebens im Spiegel der Kunst ». | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le passage du réel au rêve est du même ordre que le passage de la profondeur à la hauteur, de la possession à la caresse, de la marche à la danse, de la parole au chant, de la prose à la poésie. | | | | |
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| art | | | Le philosophe décompose l’être et son essence, et le poète compose le devenir dans son innocence. Cibles réelles, pour les yeux ; cibles imaginaires, créées par le regard. Armurier ou archer. Le bon archer se moque de la difficulté des cibles et de la continuité du vol ; il se reconnaît dans l’intensité de sa corde. Le commencement est son devenir ; il devient aphoriste des réponses, invitant les activistes à fabriquer leurs propres questions, poursuites et gibecières. | | | | |
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| art | | | Ton ouvrage ne doit ni refléter la réalité (qui est surtout un problème), ni traduire une idée (qui n’est qu’une solution), mais caresser un état de ton âme (qui est plus qu’un mystère). | | | | |
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| art | | | L’artiste s’évade de la réalité pour s’adonner au rêve. Cette évasion est une déconvenue face à la vie des actions et des événements. | | | | |
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| doute | | | Le sot accorde au palpable la force d'une loi et ne voit, dans l'abstrait, que de la contingence. L'intellectuel fait le contraire. | | | | |
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| doute | | | Les uns, les pratiques, ne voient que les choses sans voiles ; les autres, les lyriques, vivent de voiles ; les derniers, les ironiques, s'adonnent au dévoilement, en se moquant aussi bien des choses triomphantes que des voiles voués à la défaite. L'ironiste est celui qui sait renouveler le voile autour des choses en quête d'échos. | | | | |
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| doute | | | Non seulement l'invisible domine dans notre conscience et dans notre vision du monde, mais il est aussi plus permanent et profond que le visible. Il résume la merveille inconcevable, indescriptible de la vie ; et ils veulent nous impressionner avec leur description de la grisaille des phénomènes. Ni le bon ni le beau ni même le vrai n'habitent le phénomène ; ils sont la prérogative de notre conscience, qui, saine, ne dévie jamais de l'objectivité des phénomènes, sans même garder un contact avec eux. | | | | |
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| doute | | | Dans le monde, il n'y a que de l'ordre, projeté partiellement dans notre conscience, qui, essentiellement, est vouée au chaos. Et puisque toute écriture est un va-et-vient entre le monde et la conscience, il est plus bête de se refuser au système que de le chercher. Il est également bête de chaotiser le monde et d'harmoniser, à outrance, la conscience. | | | | |
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| doute | | | On cherche le mieux ce qu'on est certain d'avoir déjà en puissance, on cherche la forme d'un contenu plus consistant que le mot, plus rigoureux que la réalité. Chercher ce qu'on n'a pas est pratiquer le coup de dés. La science et l'art opposés au hasard. | | | | |
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| doute | | | Tous nos mondes de fictions ou de rêves se projettent sur ou sont projetés par la réalité, indépendamment du degré de notre franchise, notre imagination ou notre intelligence. Le réel se présente à nous par nos yeux (la beauté), notre esprit (le langage), notre âme (la souffrance), notre cœur (la bonté). Même un fou ne quitte jamais le sol du réel, car il a un langage. | | | | |
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| doute | | | Les notions mathématiques de suite, de limite, de convergence donnent une vision assez nette de l'abstraction temps ; mais aucune intuition ne nous éclaire sur le sens du temps concret, dans l'espace réel et non pas imaginaire, - la perplexité augustinienne reste la nôtre. | | | | |
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| doute | | | Quand on a chassé les choses, de son champ de vision, on arrive à cette délicieuse identité entre lumière et ombres, mot et pensée, temps et espace. | | | | |
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| doute | | | Ce qui se passa il y a une seconde s’engouffre sans retour dans l’éternité du passé. Tout discours vise donc non pas la réalité mais sa représentation que je porte dans ma mémoire. | | | | |
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| doute | | | Quand ma création touche à la perfection, je suis tenté de proclamer mon invention - réalité suprême : « Ce qui, aux autres, n'est que mystère, symbole, substance invisible, est pour Rilke - une palpable, une parfaite réalité » - L.Reisner - « То, что для других - тайна, символ, невидимая субстанция - для Рильке осязаемая, совершенная реальность ». | | | | |
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| doute | | | Ce qui est le plus fécond, ce n'est ni la solution issue des réponses, ni le problème entrant dans des questions, mais le mystère jaillissant des images. Comme le Parménide ou la Caverne de Platon, ou la Procession plotinienne, ou l'éternel retour nietzschéen. Et la réalité, que nous ne pouvons appréhender qu'en images ou en tropes, n'est pas moins mystérieuse. | | | | |
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| doute | | | De la chose en soi, nous ne percevons, évidemment, qu'une partie, délimitée par nos sens, articulée par notre esprit, résumée par nos représentations et confirmée par nos interprétations. Il n'y a pas de commune mesure entre les choses réelles, leurs modèles et leurs perceptions ; ni coïncidences ni unifications ni comparaisons n'y sont possibles - les ponts entre ces mondes sont jetés par l'esprit arbitrairement, sans aucune règle clairement formulée, et à travers la représentation et la donation de sens. | | | | |
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| doute | | | L'homme et ses cibles : l'un finit par s'abîmer dans leurs fondements, l'autre n'arrive plus à se détacher des traces, que ses flèches avaient laissées dans les choses, le troisième, poète ou philosophe, comprend, que, pour les toucher, il faut toujours viser plus haut, il se voue à la hauteur de l'azur ou de la pensée. Mais tous meurent, le carquois plein (A.Chénier n'est pas le seul à plaindre), car, bêtement, ils font flèches de tout bois. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes, ou le filtrage, ne devraient pas écarter des objets de mes partitions, mais en écarter des angles de vue, des clefs, qui ne promettent aucune musique. Tout objet, sous un regard électif, peut devenir digne de mes cordes : « Je ne cherche pas la définition. Je tends vers l'infinition »** - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | Soit une chose, C, son implexe, Im, et notre parcours, P, au-dessus de la chose, entre les moments t1 et t2, vécu avec l'intensité In. Héraclite nous dit, que l'égalité, C(t1) = C(t2) est impossible ; Nietzsche nous suggère qu'avec In suffisamment grande, cette égalité est métaphoriquement possible - l'Éternel Retour ; Valéry dit qu'il n'y a pas de choses, que des implexes, qui sont toujours unifiables, Im(t1) = Im(t2), - l'Éternel Présent. | | | | |
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| doute | | | Pour vivre du regard détaché des choses vues, il ne suffit pas que je voie que je rêve, il faut ne voir qu'en rêvant. | | | | |
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| doute | | | On commence par trouver la beauté dans les choses vues ; ensuite, on s'imagine qu'elle réside dans nos yeux ; et dans le meilleur des cas, on finit par reconnaître une miraculeuse concordance entre la beauté conçue et la beauté perçue. L'expression de cette harmonie s'appelle regard. | | | | |
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| doute | | | On peut chanter le hasard, comme on chante une loi ; il suffit de ne pas présenter ce qui n'est dû qu'à lui comme résultant d'une grande loi. Avoir chassé le hasard de nos modèles (« éliminer le hasard » - Hegel - « den Zufall zu verbannen ») signifierait, que ceux-ci coïncident en tout point avec la réalité, ce qui est insensé. | | | | |
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| doute | | | Les représentations conceptuelles ne sont jamais homomorphes ; une infinité de structures et d'opérations de la réalité échappera toujours à nos modèles humains. Mais puisque les seuls modèles parfaits sont des modèles mathématiques, le réel, c'est à dire la perfection même, serait une réalisation de la mathématique, celle-ci étant ainsi l'ontologie même. Au commencement et de la représentation et de l'objet est le Nombre, la seule raison de leur concordance. | | | | |
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| doute | | | Dans la réalité il n'y a que matière et esprit ; les deux questions correspondantes, à l'origine des sciences et de l'art - pourquoi la pesanteur ? pourquoi la grâce ? - se rencontrent, curieusement, chez S.Weil. | | | | |
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| doute | | | Ces deux efforts isolés : ne voir dans la réalité que mystères, ou tenter d'accorder au mystère autant de poids qu'à la réalité, - quand ils ne sont pas coordonnés, le délire te guettera au tournant. « Le monde comme un rêve, le rêve comme un monde » - Novalis - « Die Welt wird Traum, der Traum wird Welt » - la tâche du regard, les yeux ouverts, ou le travail de la hauteur, les yeux fermés. | | | | |
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| doute | | | Pour percer le mystère de la lumière en soi, nous sommes réduits à la Caverne platonicienne ou aux phénomènes kantiens ; mais le mystère de la vie fait partie de la réalité lumineuse, tandis que le vrai gouffre se trouve entre le mystère réel, comprenant les phénomènes, et le problème de la représentation, dans laquelle lumière et ombres ont le même statut. C'est la solution langagière qui nous escamote et déforme cette triade. | | | | |
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| doute | | | C'est dans la proportion entre nos firmaments cachés et nos horizons visibles que se bâtit notre demeure. Contrairement aux intuitions géométriques apparentes, notre intériorité doit être haute et notre extériorité - profonde. | | | | |
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| doute | | | Derrière le terme de vie - deux réalités radicalement différentes : le fruit rationnel des expériences et observations des autres et de moi-même, d'une part, et de l'autre - la source mystérieuse de mes vibrations, chants ou angoisses, au fond de moi-même. C'est au courant de la seconde que mon œuvre doit s'écrire ; la première, c'est ce fameux pinceau qui doit être absent de mon tableau. | | | | |
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| doute | | | Peut-être que le plus beau rêve ne s'oppose guère à la réalité, mais est la sensation du monde tel qu'il est, et donc de l'inconnaissable et de l'intouchable, et non pas de tel qu'il se fait, du paru et connu. | | | | |
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| doute | | | Que je déclare le réel impénétrable ou perméable, les idées ou les métaphores y trouveraient des ressources comparables ; le vrai rêve ne s'évanouit pas au contact des choses, comme le vrai esprit est à l'aise au milieu des fantômes. | | | | |
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| doute | | | Théoriquement, on peut imaginer un être vivant, muni d'un tel cerveau et de tels sens, qui ne permettraient aucune représentation sensée de la réalité ; seule cette abracadabrante hypothèse justifierait le scepticisme. Mais la vie, visiblement, est un miracle, qui va dans un sens opposé au soupçon et favorable à la foi, c'est à dire à la poésie, puisque, entouré de dieux, tout homme devient poète. | | | | |
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| doute | | | Proclamer illusoires la réalité, la liberté, toutes les valeurs métaphysiques, c'est déclarer la guerre à la raison, la dégrader. Le soupçon intellectuel auquel répugnent les sens ne vaut pas plus que la croyance populaire, que le sens approuve. | | | | |
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| doute | | | Dans la république du réel, la rareté n’est pas une garantie du beau ou de l’admirable ; elle ne l’est que dans le royaume des rêves. Et Valéry et St-Augustin : « C’est ce qui est rare qu’on admire » - « Quae sunt rara admiramur » - eurent tort. Mais avec le rêve se raréfiant, ils se retrouvent dans le juste, mais insignifiant. Le lointain, lieu idéal pour admirer le beau, disparaît, lui-aussi, au profit d’une aveugle familiarité. | | | | |
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| doute | | | Dans la connaissance de l'objet réel, on ne s'appuie que sur sa représentation, c'est à dire une substance avec ses attributions quantifiées, et l'on oublie son image analogique, qui est une véritable source de la représentation et une donnée immédiate de l'objet, appelée, par des bavards, - être. | | | | |
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| doute | | | Entre la perception d'un objet et la mise en mémoire transitoire de son image - aucun traitement conceptuel peut ne se produire ; mais que mémorise-t-on, au juste ? - grande énigme de la mémoire ; à chaque sens correspondrait un type de stockage, mais sans représentation conceptuelle ! Un vrac cru et sans substance. | | | | |
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| doute | | | La mathématique procure tant de joie et de bonheur, à travers l'harmonie qu'on découvre dans des objets … qui n'existent pas. Une leçon à retenir, dans mes choix des éléments, avec lesquels je chercherai à bâtir mes plus ambitieux édifices ; il faudrait peut-être tenter de serrer mes contraintes jusqu'à ce que mes objets trop évidents - murs, toits et fenêtres - s'effacent de la réalité indéfinissable, pour atteindre à une rigueur de rêve, aux ruines et souterrains imaginaires, ces applications biunivoques d'une tour d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | Tout le charabia des patauds-jargonautes, adulés par la professoresque parasitant la-dessus, est de cet acabit : « N'est vraiment réel que ce qui existe en soi et pour soi d'une existence vraie et réelle » - Hegel - « Wahrhaft wirklich ist nur das Anundfürsichseiende, das erst wahrhaft wirklich ist ». N'est vraiment bête que ce qui est sot en soi d'une bêtise sotte et nigaude. | | | | |
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| doute | | | Les charlatans psychanalytiques appellent la mathématique science sans conscience (Lacan) et comparent leur inconscient avec l'essence de la mathématique ; cette analogie, paradoxalement, est assez juste, puisque le mathématicien crée sa matière sans aucune référence au réel et constate, a posteriori, que la réalité se plie à ses modèles à lui. La curiosité verbale consiste ici en lecture du mot de conscience au sens non-rabelaisien. | | | | |
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| doute | | | Le seul moyen, pour évoquer le réel, est de faire appel aux modèles, c'est à dire aux métaphores, c'est à dire à la musique. Certains accords, à coups de répétitions, deviennent si familiers, qu'on prétend dire le réel, comme si nos mélodies en étaient des copies. Mais le réel est plein de choses indicibles qu'on ne peut que chanter, mais pour cela il faut les taire (Wittgenstein) ! « Là où faillit le mot, viendra un langage plus éloquent - la musique » - Tchaïkovsky - « Там где слова бессильны, является более красноречивый язык - музыка ». | | | | |
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| doute | | | Le commencement, c'est à dire naissance ou disparition, est ce qui ne se réduit ni à un accroissement ni à une diminution : un état absolu, réel en tant que résultat et virtuel en tant que perpsective, au bout d'un processus infini (et c'est peut-être le seul cas, où ces termes trop galvaudés d'infini ou d'absolu aient un sens réel). | | | | |
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| doute | | | Une représentation est une image immobile de la réalité ; pour y introduire le temps, on l'y représente par des moyens d'une logique, lui, qui échappe à toute bonne logique ; une animation, elle aussi, immobile, un mouvement sans l'infini nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Tâche facile : réduire à la banalité n'importe quel mystère ; tâche beaucoup plus subtile : dans n'importe quelle parcelle du réel déceler du mystère. Faire cohabiter le quotidien et le sublime, faire découler l'un de l'autre - la tâche la plus vitale pour ne devenir ni mouton du concret ni robot de l'abstrait, et c'est le rêve qui en paraît le seul remède efficace : « Le réel ne disparaît pas dans l'illusion, c'est l'illusion qui disparaît dans la réalité intégrale »** - Baudrillard. | | | | |
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| doute | | | La valeur ontologique de la mathématique n'a rien à voir avec ses démonstrations ou preuves, c'est à dire des ramages, elle est dans ses racines, des principes : avec l'algèbre - les propriétés des opérations, avec l'analyse - le processus comme voie d'accès à l'infini, avec la géométrie - la mesure, la distance ; ces trois volets couvrent complètement la réalité : ses invariants, ses mouvements, ses proximités. | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas un fumeux néant qui nous menace, à l'extinction de la dernière illusion, mais un trop plein d'une réalité transparente. À moins que la réalité soit synonyme du néant, comme semble le penser Pascal : « Les premiers principes naissent du néant ». Ce néant sourcier nous aide à retrouver dans des illusions perdues non plus un breuvage, mais un flacon, aux étiquettes enivrantes, flacon que nous remplirons de messages de détresse et en vivrons. | | | | |
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| doute | | | Dans le réel, il y a de la mathématique, des couleurs, des ondes, il n'y a pas de musique ; il ne suffit pas que nos créations, c'est à dire nos apparences, soient rigoureuses, colorées ou intenses, il faut qu'elles soient musicales ! | | | | |
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| doute | | | Le déracinement de ce qui est irréel et profond est attouchement au point zéro de ce qui vit intensément ou de ce qui promet la hauteur ; le déracinement de ce qui affleure le réel et le plat te laissera en tête-à-tête avec la platitude. | | | | |
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| doute | | | Sortir de l'obscurité, se mettre sous la lumière, devenir réalité - les étapes d'effondrement du rêve, qui aurait dû ne se jouer que dans sa Caverne natale. | | | | |
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| doute | | | Les branches apportent l'ombre, qui me sépare de la forêt et fait de moi - un arbre. C'est la cime qui est la seule réalité, irradiant la lumière et animant le rêve. « Dans les racines - la lumière des branches ; dans les branches - le rêve des racines » - V.Ivanov - « И корни - свет ветвей, а ветви - сон корней ». | | | | |
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| doute | | | Ce que nous pensons d'un arbre n'est pas une de ses ombres, c'est aussi un autre arbre. Avec une bonne lumière, l'ombre dessine le tableau, et l'arbre tend les pinceaux. Chez un bon peintre, on ne voit plus de traces de pinceau. Mais l'arbre émergeant du tableau fait oublier les ombres. | | | | |
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| doute | | | Des tentatives des sots de donner au mystère, atopique, atemporel et impondérable, - du poids et des coordonnées : la superstition, l'ésotérisme, l'occultisme, ces misérables adeptes d'un réel sans poésie. | | | | |
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| doute | | | Les représentations du réel sont constituées essentiellement de métaphores, et les métaphores finissent par devenir des réalités langagières. C'est le regard, plus même que le talent, qui est l'outil de la métaphorisation ; et le regard, c'est l'art de lire et de traduire le réel en métaphorique. | | | | |
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| doute | | | L'espérance trouble les choses vues, mais élève la vue. Une revanche sur la portée de vue, c'est la hauteur de vue, fonction de l'intensité de cette espérance. | | | | |
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| doute | | | À prendre les choses comme elles sont, on se retrouve avec les mains pleines et le cerveau vide. | | | | |
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| doute | | | Tous aimeraient donner à leur regard un sens ascensionnel, mais c'est l'inertie gravitationnelle qui le replonge dans la platitude. Réussir à créer l'état d'apesanteur, c'est réussir à munir mon regard de la seule dimension noble, de la hauteur. « Le regard, au-dessus du monde, est le seul, qui saisit le monde » - Wagner - « Der Blick über die Welt hinaus ist der einzige, der die Welt versteht » - bien qu'il s'agisse de chanter et non pas comprendre le monde. « Quand le regard ne suffit pas, la bouche est de peu de secours » - Grillparzer - « Kann der Blick nicht überzeugen, überred't die Lippe nicht » - fais de ta bouche un regard ! | | | | |
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| doute | | | Les certitudes se constatent dans des modèles et n'ont qu'un sens vague dans la réalité, qui est la perfection, c'est-à-dire au-dessus de toute certitude. La certitude berce le réaliste jusqu'à son dernier jour. Il prend son mal en patience béate. « L'incertitude est le pire de nos maux jusqu'au moment, où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude » - A.Karr. | | | | |
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| doute | | | Le sage, contrairement au niais, ne sait que rarement ce qu'il cherche : « On cherche l'absolu et ne trouve que le résolu » - Novalis - « Wir suchen überall das Unbedingte und finden immer nur Dinge ». Par ailleurs, il ne cherche même pas, ses trouvailles résultent du désir de donner de soi avec panache. Les autres prennent ce qu'ils trouvent. | | | | |
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| doute | | | Les yeux, indissociables de la cervelle, pénètrent et déchiffrent tout paysage des choses. Le regard, en revanche, pactisant avec l'âme, crée un climat des images, qui se démarque des choses et s'ouvre aux rêves. | | | | |
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| doute | | | Dans l'âme, ce n'est pas un vague qui règne, mais une émotion, en absence de mots, d'idées et même d'images. Ce qui s'en approche le mieux, c'est la musique, ce qui existe bien avant les mots. Parler de la réalité, matérielle ou spirituelle, ou parler de l'âme, ce sont deux arts distincts. Au royaume des mots, les notes sont vagues. | | | | |
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| doute | | | L'art du sage est de relever le bien dit des choses, sans toucher aux choses. Le sot n'en reprend que les choses. | | | | |
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| doute | | | Pour les philosophes ignares, la signification d'une proposition est univoque. Ils ne comprennent pas, que cette signification implique la présence de deux personnages – du locuteur et de l'interprète, chacun avec ses représentations, sa culture langagière, ses contextes et ses intentions. En plus, l'interprète doit avoir une idée de l'univers du locuteur et disposer d'outils logiques d'interprétation. Enfin, c'est le contexte réel qui fera clore l'horizon interprétatif. Autant dire que le nom de ces significations imprévisibles est légion. | | | | |
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| doute | | | Le séjour rêvé est celui, où le tout cohabite avec son contraire. C'est pourquoi la réalité, avec l'arrogance de sa pensée unique et se moquant du rêve antinomique et indéfendable, m'est insupportable. | | | | |
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| doute | | | Le geste latin : mettre dans l'ombre, pour les conserver, les choses claires et périssables. Le geste grec : mettre en lumière, pour les admirer, les choses obscures et immuables. | | | | |
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| doute | | | Face à la réalité, le doute du sot – l'absence de représentations ; le doute du sage – leur pluralité. | | | | |
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| doute | | | L'inappartenance de l'artifice à l'ordre du naturel - l'un des plus beaux mystères de la création divine ! L'homme est condamné à la création d'apparences et de rêves, qui apportent autant à la perception du réel que les lois et la logique. | | | | |
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| doute | | | Oui, il n'y a, dans le monde, ni couleurs ni sons, mais seulement des ondes ; pourtant, nos récepteurs, captant ces ondes, nous bouleversent par des tableaux et des mélodies ; la réalité passive enjoint de la mimesis à notre idéalité active. Le besoin de couleurs, dans notre esprit, dans l'homo faber ou l'homo pictor, réveille le souci de l'être, au-delà de l'espace ; le besoin de sons provient de l'âme, du devenir intemporel, de l'homo sacer ou l'homo poeticus ; l'art ou la science, dans le premier cas, la foi ou la philosophie - dans le second. | | | | |
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| doute | | | Ne surestime pas l'objet aléatoire, sur lequel tu surprends une lumière, qui ne l'est pas. | | | | |
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| doute | | | Le non-poète ne veut pas de paupières ; il veut avoir ses yeux ouverts en permanence, pour se saisir du monde. Le poète a les paupières les plus lourdes ; il a tant besoin d'yeux fermés, pour rêver. Qui s'identifie aux choses vues ? - des entités périssables : les dieux, les manuels, les mémoires. | | | | |
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| doute | | | La demeure des certitudes est la représentation (scientifique ou pragmatique) ; la croyance s'ancre dans la réalité (physique ou métaphysique). Ne croire en rien est donc une pose dogmatique, à l'opposé du nihilisme, bien que Nietzsche même en fasse le mode de penser de l'homme créateur. Pourtant, philosopher, c'est réduire toute espérance et tout savoir - au croire. | | | | |
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| doute | | | Pour Goethe, Husserl, Heidegger, derrière les phénomènes il n'y a rien à chercher. Mais où s'imprime le phénomène ? Sur la rétine ? Dans la conscience ? Au sein d'une représentation ? Dans une réaction réelle ? Toutes ces versions sont envisageables, et leur examen vous fera vite oublier ce misérable phénomène, pour rester avec une loi scientifique, une maîtrise technique, une musique mystique. Le regard surclasse le souci. | | | | |
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| doute | | | Dans le domaine social, nos choix personnels perdirent tout relief dramatique, pour se réduire à une plate mécanique. L'évidence de notre devenir quotidien nous cache l'être éternel. « Le réel est caché par le voile sournois de la transparence »* - Enthoven. | | | | |
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| doute | | | Ton cœur et ton âme créent l’illusion, que ton univers intérieur et l’univers extérieur soient homomorphes, et que tu retrouves dans celui-là tout ce que celui-ci te cèle. Mais ton esprit, qui maîtrise tous tes récepteurs, et qui sait projeter leurs données sur les sources originaires, ton esprit sait, que toi, avec ton univers, tu es confiné dans une cage, au-delà de laquelle aucun de tes capteurs n’a de prise. La cage est ta sobre réalité ; et son au-delà n’est que ton rêve enivrant. | | | | |
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| doute | | | Les conflits, les contradictions, les incompréhensions surgissent plus souvent entre des représentations d'une même réalité que dans la réalité elle-même. Deux arbres, se dévisageant, se défiant, s'embrassant, et l'issue – soit une dialectique mécanique soit une unification organique. Pour un créateur, ces deux arbres poussent en lui-même et sont source d'enrichissement : dans les cimes on gagne en hauteur, dans les fleurs – en beauté, et dans les racines – en souffrance : « Le désespoir vient du sentiment d'ubiquité ; mais toutes ces valeurs, variées et jadis inconciliables, sont désormais unifiées en moi » - Berbérova - « Отчаяние связано с ощущением раздвоения ; все разнообразные и противоположные черты во мне теперь слиты ». | | | | |
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| doute | | | Le doute fécond est soit purement langagier - inventer de nouvelles requêtes, soit purement conceptuel - modifier un modèle. Puisque nous ne savons de la réalité que ce que nos modèles réussis nous apprirent, tout le radotage sur l'indubitabilité de l'existence est sottise. Le savoir des choses et le savoir sur les choses sont la même chose (que Wittgenstein m'excuse…) ; la traduction du cogito n'est plus : de connaissances à l'être (la verticalité de la pensée, fondant l'horizontalité de l'existence), mais connaître, c'est être (puisque l'horizontalité, pour ne pas dire platitude, les résume, désormais, tous les deux) ; connaître, sur un mode non-géométrique, c'est créer le modèle, l'habiller par un langage, formuler des hypothèses, les interpréter, donner un sens aux résultats. | | | | |
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| doute | | | Ce qui berce : l'illusion d'une réalité ou le sentiment de réalité d'une illusion. Ce qui tient en éveil : se contenter de l'illusion des illusions, s'émerveiller de la réalité de la réalité. | | | | |
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| doute | | | Signe de sottise : l'accord systématique avec soi-même. L'accord chaotique l'est davantage. Il faut que l'accord naisse dans le mot, effleure la chose et meure dans l'idée. Le soi se dilue dans le mot en soi, dans l'idée en soi (Platon) dans la chose en soi (Kant). | | | | |
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| doute | | | La mathématique est rationnelle et nullement – réelle ; nos sens du beau et du bon sont bien réels et nullement – rationnels. Comment peut-on être hégélien ? | | | | |
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| doute | | | Le domaine, jadis réservé à la représentation, est livré en pâture au directement vécu (par les gestionnaires, sociologues ou philosophes analytiques). Ou, plus précisément, il y avait, parmi les représentations, des rêves irréalisables et des recettes de cuisine. ; les hommes gardèrent les recettes et oublièrent le rêve. Le rêve, ce qu'on vit à distance et ailleurs. « Ce qui nous arrive est ce dont nous avions rêvé ; si ce n'est pas le cas, c'est que nous avions mal rêvé »*** - Blok - « С нами случается то, о чём мы мечтали, а если нет, значит, мы плохо мечтали ». | | | | |
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| doute | | | Notre vrai soi est un grand muet, comme Dieu ou la réalité ; être d'accord avec soi-même est une ânerie impossible. Mieux on s'interroge, moins on se comprend. « L'homme est un inconnu pour lui-même, et il ne sait jamais ce qu'il est capable de produire sous une provocation neuve » (volé chez St Augustin) - Claudel. | | | | |
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| doute | | | Le doute même figurant dans l'arsenal du vulgaire, la noblesse me paraît de plus en plus désarmée. « N'avance que désarmé » - Hölderlin - « Wandle nur wehrlos ». Je finis par chercher la noblesse partout, où pointe une quelconque capitulation. Surtout, face à un rêve : ne substitue pas à la vie - un rêve, mais recrée-la par ton rêve ; que ton imaginaire triomphe du réel, en se mettant à sa hauteur ! | | | | |
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| doute | | | Le sens de l'existence : tenter de vivre des mystères du vivant et de leur vouer ma poésie et ma musique, portées par mon regard ; quand je le réussis, je vis une espérance, hors du réel compréhensible. Contrairement au mystère, les problèmes ne promettent que le désespoir, et les solutions – l'ennui. | | | | |
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| doute | | | On ne découvre pas le mystère impossible en suivant ses rêves ; c'est, au contraire, le rêve qui naît de la conscience du mystère bien réel. | | | | |
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| doute | | | Il est clair, que tout ce qui se réclame de l'immobile, voire de l'éternel, ne peut être qu'éphémère, fantasmatique, mystérieux, mais c'est la culture de l'homme ; en revanche, le passager, l'actuel, le palpable est bien réel, ennuyeux, plat, et c'est la nature des moutons. Mais les pires, ce sont ceux qui croient en l'existence de l'éternel, ce sont des robots. L'homme de culture sait vivre de l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | L'intentionnalité est la construction de l'arbre linguo-conceptuel d'accès à l'objet visé : un simple nœud-nom, dans le cas le plus flagrant, une forêt-réseau logico-sémantique, dans le cas le plus embrouillé. | | | | |
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| doute | | | Aussi bien dans la réalité que dans une représentation, exister peut vouloir dire deux choses : avoir réussi le passage par le filtre essentiel (les cogniticiens) ou se manifester dans des événements (les existentialistes). Dans le premier sens, l'essence précède l'existence, et dans le second, l'existence, à la lumière de l'expérience et de l'apprentissage, peut m'amener à modifier l'essence. | | | | |
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| doute | | | Jadis, on pensait, que la vie était si compliquée, qu'elle ne saurait se réduire à ce qui se passait dans sa grotte, sa hutte, son château ou son atelier, et l'on se berçait de mille illusions sur les dieux, les mythes, les visions. « La vie est dans l'illusion - heureux celui qui s'illusionne de la manière la plus plaisante » - Karamzine - « Жизнь есть обман - счастлив тот, кто обманывается приятнейшим образом ». Depuis, la vie changea de demeure secondaire : elle est désormais dans le fait - on ne compte plus les illusions indicibles, étouffées par le chiffre. | | | | |
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| doute | | | Nous vivons au milieu des changements permanents de modèles et de langages, mais le sens (donné par nous et non pas par Dieu) en résulte après une confrontation avec l'immuable réalité (ou l'être). On a beau tourner autour du passager, on retourne toujours à l'éternel. « L'être, dénué de sens et de fins, sans aboutissement dans un néant, c'est l'éternel retour » - Nietzsche - « Das Dasein, ohne Sinn und Ziel, ohne ein Finale ins Nichts : die ewige Wiederkehr ». | | | | |
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| doute | | | La science crée des représentations objectives et fidèles de la réalité ; la vie pratique déclare droits et vrais les plus courts chemins entre le représenté et le réel ; l'art introduit ses métriques subjectives. « Lorsqu'on vise ce qui est important, les détours sont nécessaires » - Platon – dans l'art, c'est la qualité des détours qui détermine l'importance de la visée. | | | | |
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| doute | | | La partie créative de la vie est dans les va-et-vient entre la réalité et ses représentations ; l’esprit scientifique est dans la recherche d’une adéquation entre ces séjours, et plus convaincante est celle-ci, plus grand est le talent. L’âme d’artiste est dans l’affirmation d’autonomie des représentations, et la distance, ainsi créée, maintenue, maîtrisée, reflète le même talent ; c’est celui-ci qui est le même, dans l’éternel retour nietzschéen, il est le contenu créatif du devenir – la répétition de la différence, plutôt que celle de l’identité. | | | | |
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| doute | | | Le rêve est un chant, né de l’attirance de mon âme pour l’inaccessible ; ce qui est accessible à mes sens constitue la réalité. La représentation du rêve s’appelle l’art ; la représentation de la réalité s’appelle le savoir, dont le contenu le plus rigoureux s’appelle la science. Dans tous les cas, la représentation relève entièrement de l’intelligible et non pas du sensible comme le pensent Aristote et Kant : « Un jeu aveugle des représentations, c’est-à-dire moins qu’un rêve » - « Ein blindes Spiel der Vorstellungen, d. h. weniger als ein Traum ». | | | | |
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| doute | | | La qualité des yeux détermine la maîtrise et la profondeur ; la qualité du regard résume le talent et la hauteur. La rigueur d’une lumière ou la vigueur des ombres. La réalité se moque de la seconde démarche, mais le rêve la salue. Nietzsche est impuissant en technique poétique ou musicale, mais aucun poète ou musicien n’émit de métaphores aussi séduisantes là-dessus que les siennes ; Valéry ignore les théories linguistiques ou logiques, mais aucun linguiste ou logicien n’émit d’avis aussi pénétrants là-dessus que les siens. | | | | |
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| doute | | | Sans même parler du miracle de la vie, la réalité, même matérielle, est stupéfiante, impossible, impensable. Et je ne sais pas ce qui est plus profond : le regard transcendantal ou la prospection immanente, les deux aboutissant au même émerveillement. | | | | |
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| doute | | | J’oublie, qu’à côté de la réalité (le savoir pragmatique) et du rêve (le vouloir romantique), il existe un troisième séjour de nos lubies – l’idéologie (le pouvoir politique). Ainsi, après la logorrhée scolastique sur l’Un, l’Être, Dieu, l’omniscience, l’omnipotence, la vérité – la banalité cartésienne ou les finasseries spinozistes sont perçues comme presque anti-chambres du réel ou du rêvé. Hegel nous replonge dans le délire. | | | | |
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| doute | | | L’intellect transforme les empreintes analogues de nos sens - en données analogues de notre mémoire. Les premières ne se trompent jamais ; les secondes se trompent toujours. Pourtant, toutes nos connaissances proviennent des secondes, et les premières ne servent qu’à valider les jugements des secondes. Le robot, lui aussi, aura ses sens, mais toutes les données seront déjà, pour lui, des connaissances conceptuelles, en sautant les stades analogue et numérique. | | | | |
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| doute | | | Les phénoménologues (et les existentialistes) pensent que l’essence de l’amour, de la vérité et du goût pour le Beau ne se forme qu’au contact avec un visage charmant, un paysage ou un puzzle logique. C’est le contraire qui est plus plausible : l’existence de ces manifestations n’est possible que grâce à une essence innée. « C’est la Nature elle-même qui imprime dans l’âme les vérités intellectuelles, qui, bien que stimulées par les objets, n’en sont pas guidées » - Chomsky - « Intellectual truths are imprinted on the soul by the dictates of Nature itself and, though stimulated by objects, are not conveyed by them ». Mais que deviendrait l’œil en absence de lumière ? | | | | |
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| doute | | | Toute représentation, qu’elle soit savante ou loufoque, garde plus d'utopie que d'homotopie. Et c'est de la profondeur ou de la hauteur de sa quête fictionnelle par un vaste regard que naissent la transcendance ou l'immanence. | | | | |
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| doute | | | La certitude traverse trois étapes : le libre arbitre de la représentation (dans le contexte de la réalité à modéliser), la logique de l'interprétation (au sein du modèle), la liberté de la validation intuitive (par la confrontation des résultats logiques avec la réalité modélisée). Créer un arbre artificiel, le parcourir, l'insérer dans une forêt existante, à la frontière entre l'idéel et le réel. | | | | |
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| doute | | | Les lumières courantes – du Soleil ou de la raison – sont naturelles, largement collectives, elles éclairent notre vie réelle ; le sacré est une lumière artificielle, personnelle ou fraternelle, permettant de jeter des ombres sur notre vie de rêve. | | | | |
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| doute | | | Qu’est-ce qui est plus accessible à ma conscience ? - ce que mes sens communiquent de la matière extérieure, ou ce que mon esprit, mon cœur ou mon âme me soufflent ? « Notre univers intérieur est plus réel que l’univers visible » - Chagall - « Наш внутренний мир более реален, чем мир видимый ». | | | | |
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| doute | | | Se tromper sur le réel est signe de la faiblesse d’esprit ; se laisser tromper par le rêve – signe de la force d’âme. L’espérance doit être l’un de ces rêves, trompeurs mais nobles. « L’espérance trompe les plus grandes âmes » - Vauvenargues – mais tu oublies de préciser que c’est par un consentement enthousiaste ! | | | | |
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| doute | | | Rendre l’inconnu – connu = la preuve (interprétation interne) ; trouver la place du connu dans le réel = le sens (interprétation externe). | | | | |
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| doute | | | La mystique, discourant sur la réalité, ne peut être qu’une incantation charlatanesque ; la mystique, décorant le rêve, est la seule admissible dans l’art. | | | | |
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| doute | | | Les mystères ne sont pas des signes de l’insuffisance de l’esprit ; l’esprit tout-puissant constate l’impossibilité, logique, intellectuelle ou matérielle, de l’harmonie du réel. Là est le mystère, puisque l’harmonie est bien là, sans que la raison l'explique ou la conçoive. | | | | |
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| doute | | | Aucune mystique dans le langage, dans le rêve, dans la représentation, dans l’interprétation ; la mystique ne se trouve que dans la réalité. Pour tout esprit sain et objectif, cette réalité, qu’elle soit minérale, vitale ou spirituelle, est impossible, inimaginable, mystérieuse. Un philosophe devient mystique, s’il reconnaît le mystère du réel, ne se contente pas, dans son discours, de ne toucher que le connu, admet la présence d’éléments divins dans cette partie de sa conscience que j’appelle son soi inconnu. Le mystique est admirateur du Créateur (d’)Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Toute la réalité, vue par son éventuel Créateur, est improbable. De ce point de vue, le rêve, en tant que produit d’une imagination et d’une sensibilité, est plus compréhensible non seulement par notre âme mais par notre esprit aussi. | | | | |
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| doute | | | Le papillon et la fleur sont de beaux symboles des commencements, ne promettant aucune beauté durable, aucun fruit, entretenant la soif, pour le lendemain, réel ou imaginaire. « Le fruit est pour l'homme, mais la fleur est pour Dieu » - Claudel. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | Le mystère est une réalité du scientifique, un rêve du philosophe, une étoile du poète. « L’âme du poète est orientée vers le mystère » - Machado - « El alma del poeta se orienta hacia el misterio ». | | | | |
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| doute | | | Aucun langage – ni littéraire ni plastique ni musical – ne peut rendre nos sentiments ; ce qui est perçu dans une œuvre d’art n’est que conçu, et la conception n’est que de l’invention. Les yeux et les caresses les traduisent mieux, mais ils sont, eux aussi, réels, tandis que nos sentiments sont du rêve. | | | | |
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| doute | | | La réalité est faite de réflexions sur la vie et sur la mort ; dans les deux cas, le résultat est le même – un désespoir profond. Le contraire de la réalité s’appelle rêve, qui répugne à la réflexion et se forme de sentiments – de l’extase à la résignation – et réveille la haute espérance. | | | | |
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| doute | | | La réalité est faite de mystères, de problèmes et de solutions. Il faut reconnaître, que sa facette mystérieuse est plus profonde que tout rêve, mais elle n’en est pas plus haute. « La réalité dépasse en richesse le rêve même le plus téméraire ou le plus profond »* - Grothendieck. | | | | |
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| doute | | | Pour que tu tendes vers l’espérance, il faut que tu perdes le sol sous tes pieds ; deux issues sont possibles : tomber dans un gouffre du doute dans le réel, ou bien te hisser vers la hauteur d’une foi dans le rêve – un noir désespoir ou une espérance diaphane. | | | | |
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| doute | | | Il faut reconnaître que, dans la réalité, il y ait plus d’obscurités répugnantes que de nettetés agréables. Mais dans le domaine du rêve, il y a davantage d’obscurités enivrantes que de sobres nettetés. | | | | |
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| doute | | | Pour Socrate, une vie après la mort, est une claire réalité, et pour Jésus – un rêve éphémère ; le premier garde une sérénité admirable, comme admirable est l’angoisse du second. | | | | |
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| doute | | | Toute source de lumière, tel le soleil du réel, et qui serait au-dessus de ton rêve ne projetterait que des ombres terre-à-terre ; l’artiste, et peut-être même le philosophe, veulent dédier leurs ombres à leur étoile, vers la hauteur ; forcés, ils ne trouvent la juste lumière que dans la profondeur d’un savoir théorique et d’une intuition mystique. Projection de bas en haut. | | | | |
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| doute | | | Tout discours se fonde sur une représentation sous-jacente. Or aucune représentation n’est homomorphe à la réalité. Donc, face à la réalité d’un terrain, qu’on soit la-dessus ou cloîtré dans sa mansarde, on est soumis aux approximations au même degré. Je dirais même que là où les rythmes comptent plus que les algorithmes, les erreurs des mansardes sont plus anodines que celles des corps de garde. | | | | |
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| doute | | | Les plus profondes ruptures dans nos états d’âme se produisent aux frontières : l’angoisse – à la frontière entre le psychique et le réel ; l’espérance – entre le rêvé et le vécu. Les hommes sages et ennuyeux ne quittent pas le tiède noyau de l’homogénéité ambiante et ne se hasardent pas à s’approcher des frontières. | | | | |
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| doute | | | Approfondir le rêve et divaguer dans le réel ? - il faut y inverser les cibles. | | | | |
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| doute | | | Toutes les théories scientifiques (comme les charlatanesques), étant toujours partielles, peuvent être réfutées par la réalité. Ce n’est pas le cas de la mathématique, dont les objets ne doivent rien au réel humain. | | | | |
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| doute | | | Je fais de mes ombres froides – des objets de rêve (qui persisteraient en absence de toute lumière), au lieu d’exposer des objets réels, censés porter le feu et la lumière (mais dont la vocation est de devenir cendres). | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de choses lumineuses qui m’attristent, et tant d’images ténébreuses qui me mettent en extase. Pourtant tout beau rêve est mélancolique, tout réel est un mystère inépuisable. | | | | |
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| doute | | | On ne sait que ce qu’on sait prouver (et non pas faire, comme le pense Valéry). Savoir n’est pas produire par un acte réel, mais unifier des arbres abstraits – le représentatif et l’interprétatif. | | | | |
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| doute | | | En fermant les yeux sur le mystère de la vie, le monde spatio-temporel réel semble être un cas particulier du paradigme mathématique et donc lui obéir, en tout point. Mais, en mathématique, la métaphore spatio-temporelle admet des interprétations vraiment universelles, puisque l’espace n’y est pas forcément tridimensionnel et le temps peut y être réversible ! Le temps réel est-il discret ou continu ? Peut-on parler de continuité et donc d’infini dans le monde réel ? | | | | |
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| doute | | | Ce qui devrait pousser au suicide n’est pas le désespoir inéluctable dans la réalité, mais l’espérance éteinte dans le rêve. | | | | |
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| doute | | | À l’évidence de l’espace correspond l’énigme du temps. Ce que St-Augustin dit du temps : « si personne ne m'interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore » - « Si nemo ex me quaerat, scio ; si quaerenti explicare velim, nescio » est vrai pour la matière, comme, pour l’esprit, est énigmatique ce qui se déroule en nous. « Avant Kant nous étions dans le temps, depuis Kant le temps est en nous » - Schopenhauer - « Vor Kant waren wir in der Zeit, seit Kant ist die Zeit in uns ». Et l'espace, lui, n'a-t-il vraiment que trois dimensions, tandis que notre imagination géométrique pourrait facilement en ajouter tant qu'on veut ? Le temps-qui-passe et l'espace ouvert – deux énigmes du réel, défiant le temps-qui-dure et l'espace fermé. | | | | |
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| doute | | | Tout le monde est d’accord que l’univers de l’esprit, ce premier composant de la réalité, est insondable, mais peu se rendent compte que la matière, ce second composant, l’est tout autant. « La réalité, c’est une suite infinie de faux fonds » - Nabokov - « Реальность – бесконечная последовательность ложных днищ ». | | | | |
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| doute | | | Il y a des mystères de la Création et ceux de la création humaine. Ce qui n’est hermétique qu’aux non-initiés (ou aux ignares) s’appelle mystique. C’est l’introduction de représentations individuelles du rêve, dans un milieu, réservé aux banalités consensuelles, qui est à l’origine des mystères. « Mais comment peut-on choisir de raisonner faux ? C'est qu'on a la nostalgie de l'imperméabilité » - Sartre – la fausseté mécanique peut s’avérer vérité mystique. La nostalgie s’adresse au réel ; la mélancolie effleure l’idéel. Le nostalgique de l’imperméabilité apriorique est un artisan ; le mélancolique des ombres apostérioriques est un artiste. | | | | |
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| doute | | | La découverte du merveilleux est l’étape ultime de scrutation en continu du naturel ; le surnaturel est une rupture dans le savoir, un saut vers l’illogique, vers ce qui est impossible aussi bien pour l’esprit que pour l’expérience. | | | | |
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| doute | | | L’existence de notre soi inconnu était mieux perçue par l’homme des cavernes que par nos contemporains, qui n’accèdent au réel que par les mots et nos sens ; or le soi inconnu n’a ni mots ni maux ; il ne fait que contenir notre essence créatrice, non-langagière. « Ce moi le plus profond est le même chez tous, il est le ‘sens’ » - H.Hesse - « dies Innerste Ich ist bei allen Menschen gleich, es ist der 'Sinn' » - mais il reste absent et muet, puisque notre organe de sa perception, l’âme, devint atavique. | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | Que Baudelaire est bête, en pensant que, en peinture : « chaque nouvelle couche donne au rêve plus de réalité ». Le rêve est le plus plein lorsqu’il reste irréel, inarticulé, indicible ; on ne le développe pas, pour le rapprocher du réel ; on l’enveloppe de caresses picturales, musicales ou verbales, qui le métamorphosent, en lui apportant de la noblesse et de la hauteur, absentes dans le réel. | | | | |
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| doute | | | Les autres sont pour toi aussi évidents que les ours ou les roses, ils tapissent la réalité. La chose la plus irréelle est ton soi inconnu, cette conscience pré-verbale, pré-idéelle, pré-iconique ; ton soi connu, en revanche, est plongé dans le réel. Le premier, le narcissique, t’apprend ce que tu vaux ; le second, le social, apprend ce que valent les autres. « L’apprentissage de la réalité est une blessure narcissique » - R.Debray – la surface de l’eau est la seule origine d’apprentissage de Narcisse ; la seule surface qui te reflète sur un fond d’azur du ciel, à l’opposé du réel. | | | | |
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| doute | | | Un espoir, qui ne dépendrait que de ta foi, serait indestructible ; il s’appellerait espérance. Toute matière, comme tout esprit, étant voués à la destruction finale, l’espérance ne s’adresse qu'au rêve intemporel, le contraire de la réalité. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | L’idéel surgit du réel comme l’âme – du corps. Toute idée d’une identité, d’une fusion, d’une unité entre les deux n’a aucun sens intéressant. La seule exception, c’est la mathématique, dont le réel et l’idéel sont identiques. | | | | |
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| doute | | | L’irréalité héberge les visiteurs nocturnes de notre conscience, les fantômes – Dieu, le rêve, l’espérance. | | | | |
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| doute | | | Toute représentation n’est qu’une surface du réel ; tout connu nous parvient à travers des représentations, l’inconnu le plus énigmatique se tapissant dans le réel. Le connu n’est donc qu’une surface de l’inconnu. | | | | |
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| doute | | | La seule réalité, immuable et irréversible, c’est le Temps, traversant l’espace-matière. La matière et les esprits se métamorphosent continuellement par ce flux implacable. Dire que l’Être n’est que le Néant n’est pas dénué de sens ; la vraie réalité, c’est le Devenir. | | | | |
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| doute | | | Mon inspirateur, mon soi inconnu, ignore mes sensations et va tout droit aux états d’âme que je dois poétiser, envelopper de mes caresses verbales. Développer les sensations est affaire des prosateurs. | | | | |
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| doute | | | Toute communication avec la réalité passe à travers une représentation de celle-ci ; de la réalité, ta conscience garde des sensations, et de la représentation – des images, des idées, du sens. | | | | |
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| doute | | | L’exposé de mes images, de mes idées, de mes états d’âme, les actes auxquels se décide mon esprit ou mon intuition n’admettent aucun déterminisme. Le libre arbitre est irréductible à une logique quelconque. Penser le contraire, c’est justifier le règne des robots dans le monde des vivants. Pourtant, nous nous dirigeons vers cette funeste réalité. | | | | |
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| doute | | | L’accommodation est facile, si tu vises les horizons figés du réel ; pour les firmaments, elle est presque impossible, car leurs résidents, les rêves, te bouleversent et te donnent des vertiges. | | | | |
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| doute | | | La fidélité à la réalité ou la fidélité aux rêves : pas d’écarts (les mensonges) de l’appareil-photo ou pas de grisaille (la banalité) dans ta peinture, la servilité ou la contrainte, la routine ou la création. | | | | |
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| doute | | | Je ne sais plus où mes sentiments se distinguent de ceux des autres : dans le fond réel ou dans la forme représentationnelle, dans la caresse vitale ou verbale ? | | | | |
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| doute | | | On trouve des merveilles non seulement partout dans la matière et dans les esprits, mais aussi dans les lois qui régissent leur fonctionnement et l’évolution. L’intuition du poète partage cette vue avec le savoir du scientifique ; le fruit de cette fusion aurait dû s’appeler philosophie. N’étant ni poètes ni scientifiques, les professeurs de philosophie marmonnent des inepties sur le vital ou sur le rigoureux. | | | | |
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| doute | | | Les définitions ne s’attachent pas aux choses réelles mais aux objets représentatifs. Ainsi même le soi inconnu, immatériel, indéfinissable se modélise en tant qu’objet bien défini. | | | | |
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| doute | | | Rêver, c’est apprendre à voiler ta vie depuis la hauteur de ton étoile et de ton espérance ; tu finiras par dire, avec Calderón et St-Jérôme, que la vie est un songe : la vida es sueño, « vita, quasi somnium ». | | | | |
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| doute | | | Le réceptacle du rêve est l’âme ; avec la raréfaction de celles-ci, l’homme reste face à la seule réalité. Le rêve qui s’éloigne rend mélancolique, tandis que la réalité faiblissante ne réveille qu’une nostalgie. L’existence de Chateaubriand étant vouée à l’âme, il introduit, tout de même, une fausse symétrie : « Les chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les chimères d'une existence désoccupée », puisque les premières comptent sur une espérance, de rêve et de hauteur, tandis les secondes – sur un espoir, réel et plat. | | | | |
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| doute | | | La réalité, évidemment, est infiniment plus miraculeuse que mon rêve, mais elle est partagée avec les autres ; mon meilleur rêve reste réservé à ma solitude. Dans la réalité domine la nécessité ; dans le rêve naît la liberté. La profondeur du réel fascine ; la hauteur du rêve me donne des vertiges - le Créateur fut bon designer, mais Il ne s’exerça point en composition musicale. Si Son Commencement était le Verbe, le mien est dans la caresse à résonances | | | | |
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| doute | | | La réalité, ce sont des ombres, projetées soit par la lumière divine mystérieuse soit par la lumière des représentations humaines rigoureuses. Le langage, s’adressant directement à la réalité, est plein d’ombres que dissipe ou embellit la lumière du sens, donné à partir de la représentation. Un individu est d’autant plus intelligent que ses structures langagières conçues (la grammaire individuelle) sont plus près des représentations conceptuelles. | | | | |
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| doute | | | Devant le même tableau du monde, le regard pragmatique (le plus terre-à-terre) implémente des solutions, le regard scientifique (le plus profond) formule des problèmes, le regard poétique (le plus haut) discerne des mystères. | | | | |
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| doute | | | Être lumineux : dans le réel, aboutir à la clarté de la lumière commune, impassible ; dans l’idéel, aborder les ombres particulières, inimitables, inspirant un élan vers les étoiles. | | | | |
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| doute | | | Ni dans l’art ni dans la philosophie, on ne crée de mystères ; celles-ci n’existent que dans la réalité. Dans l’écriture, il faut se servir de la lumière artificielle pour mieux mettre en valeur les ombres réelles. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | Les états (de la matière) et les productions (des esprits), avec leurs coordonnées spatio-temporelles, sont la seule réalité. Hors de la réalité, hors-temps et hors-espace, se trouvent des rêves inexprimés (états d’âme) et des vérités éternelles (productions mathématiques). | | | | |
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| doute | | | La foi peut être aveugle (la religion), charlatanesque (le progressisme révolutionnaire ou l’apocalyptisme réactionnaire), poétique (quitter la réalité, pour se réfugier dans un rêve). Les deux premières prônent l’esprit rigide et fermé, la dernière adore les productions de l’âme ouverte. | | | | |
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| doute | | | L’attachement au rêve, à l’âge adulte, est le prolongement du goût pour le jeu de l’enfant. « Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité » - S.Freud - « Der Gegensatz su Spiel ist nicht Ernst, sondern - Wirklichkeit » - le rêve a le même opposé. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | Les récits autobiographiques les plus photographiques, les plus véridiques, les plus honnêtes, écrits avec une conscience en paix sont les plus ennuyeux. Tout écrit est une réinvention verticale d’une existence horizontale. Si la hauteur n’est pas ton milieu naturel, tu es condamné à rester dans la platitude, que tu sois héros ou génie. | | | | |
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| doute | | | De toutes les libertés, c’est la liberté du vivant qui est la plus divine, grandiose, inconcevable – la magie de l’effet et la mystique de la cause. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la déification des choses et la réification du divin. Dieu est de plus en plus accessible, et les choses se réduisent de plus en plus à leurs images normalisées. | | | | |
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| hommes | | | Dès que les hommes me trouvent une place, je me sens perdu. Et pour me retrouver, je charge les hommes de mille ignominies pour les fuir, plus vite et plus loin. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel européen prétend apporter du sens aux choses, une naïveté surannée. Le sens naît de la délibération entre l'utilisateur et le propriétaire des choses, délibération se déroulant dans le langage vainqueur, celui d'Hermès. L'intellectuel devrait s'intéresser aux alternatives langagières plutôt que doctrinales. | | | | |
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| hommes | | | Quand, en croisant mes contemporains, je me désespère de ne pas trouver parmi eux la moindre trace de l'âme, je me dis que je me trompais peut-être, en voyant dans l'âme un organe universel de sensibilité et de création ; et si elle n'était que la création même, une création arbitraire, sans aucune réalité psychique ou mentale, une création des poètes, des rêveurs, des marginaux ? Cette hypothèse me glace. | | | | |
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| hommes | | | L'homme du ressentiment : qui ne voit ni rime ni raison dans ce monde, dont il n'est pas le créateur. Moi, j'entends partout de belles rimes et je vois votre monde saturé de raison, ce qui me pousse à en créer un autre, dans le périmètre de mes ruines déraisonnées. | | | | |
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| hommes | | | Mon époque, c'est le Moyen Âge, le même mystère autour du mot, du concept et de la chose. Mes contemporains d'aujourd'hui réduisent le mot à la chose, dévitalisent le concept et banalisent la chose. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes ne s'attardent qu'aux choses sans lumière ; une raison de plus de me consacrer aux ombres sans choses. « Les objets ne sont que prétexte à la lumière »** - Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | L'âme d'une véritable culture est dans la culture d'une âme inventée. (« L'Américain réel est plutôt sympathique ; c'est l'idéal A(a)méricain qui est moche » - Chesterton - « The real American is all right ; it is the ideal American who is all wrong »). Plus on s'attarde sur ce qu'on voit - plus on est barbare. | | | | |
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| hommes | | | Le passage de la jeunesse à la maturité, c'est la préférence grandissante, qu'on accorde aux yeux fermés, par rapport aux yeux écarquillés : pour percevoir la réalité, pour entrevoir le rêve, pour concevoir ou recevoir des caresses. | | | | |
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| hommes | | | Le sage suit la loi de la vie : désirer, appeler, accéder. Le sot - celle de la mécanique : accéder, appeler, désirer. Ne prend ses désirs pour réalité que celui qui en a des moyens ; désirer la réalité est une tâche pour andouilles. | | | | |
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| hommes | | | La matière et l'esprit sont deux modèles nullement antagonistes ; aux hommes, on devrait tenir le langage matériel de l'égalité et à soi-même - le langage spirituel de la liberté. Le drame est que l'homme moderne fait l'inverse. | | | | |
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| hommes | | | L'homme réel, la cible électrisante ; l'homme potentiel, le magnétisme des flèches et la tension des cordes ; l'homme virtuel, mécanique ou électronique, sans vie des flèches ni mort des cibles. La fin qui recule, le début qui spécule, le milieu qui calcule. | | | | |
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| hommes | | | Le rêve abandonna l'avenir (où se placent les fous), se détourna du passé à inventer (où s'attardent les sages) et se figea dans le culte du réel présent (cette demeure des sots) - le progrès égalisateur les rendit indiscernables. | | | | |
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| hommes | | | Du mythe volatile, en passant par l'illusion du reptile, vers la réalité ruminante - l'évolution de l'espèce dominante : légions des anges, divisions motorisées, troupeaux béats. | | | | |
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| hommes | | | Le théâtre et le livre étaient des lieux ou se réfugiait celui qui fuyait la réalité ; aujourd'hui, ces lieux devinrent plus réels que la rue et la cuisine. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les pulsions et répulsions de l'homme d'élection ou de l'homme du troupeau : le premier les voue aux hauts projets, le second - aux bas objets ; le premier vit des impulsions primordiales, de la laetitia incipiendi, des commencements, le second - des impulsions mécaniques, de l'inertie. Les vrais commencements ne se calculent pas : « Rien ne prédétermine ce qu'est le commencement » - Hegel - « Das Sein des Anfangs ist bestimmungslos ». | | | | |
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| hommes | | | Nous portons en nous les valeurs (innées, spirituelles, métaphysiques, vitales), échappant à la nécessité et au langage, avec la consistance des pures apparences, et chacun de nous s'occupe de les représenter (pour comprendre) ou de les interpréter (pour agir), tandis qu'une traduction (pour rester fidèle) ou un travestissement (pour sacrifier) semblent être des opérations donnant de la réalité à ce qui n'est qu'apparences. | | | | |
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| hommes | | | Qui, aujourd'hui, mérite davantage l'attention de nos plumes, les hommes ou les livres ? Je penche de plus en plus pour le second terme. La vie des hommes devint si préprogrammée et impersonnelle, si dépourvue de ce qui est humainement céleste ou divinement livresque. Le livre, lui, qu'il soit aboutissement d'une vie ou commencement d'une création, est l'expression la plus fidèle de nos talents ou de nos impuissances, de nos angoisses ou de nos bonheurs. Je sais que même le livre, de nos jours, devient aussi ennuyeux que la vie, c'est à dire dédié exclusivement au réel. Et ce n'est pas demain que nous lirons les Sentences d'un nouveau Pierre Lombard. | | | | |
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| hommes | | | Deux humains ne supportent pas un regard prolongé, dans les yeux, l'un de l'autre, sans se mettre à se battre ou à s'ébattre. Seuls les enfants et les poètes cherchent le regard soutenu comme confirmation de leur existence. Notre époque est sans enfance ni poésie, tout n'est que réel, même les ébats, qui sont de moins en moins imaginaires. | | | | |
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| hommes | | | Et l'ange et la bête, dans l'homme, appartiennent à cette partie de sa réalité, qui est parfaite, tout en restant inconnue ; mais c'est la partie banale, connue et imparfaite qui l'occulte. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est, avant tout, homme-sujet, bardé d'attributs, dont la virtualité n'a rien à envier à n'importe quelle réalité, et qui, pour en atteindre les sommets ou les mettre en marche, n'a pas besoin de croiser, tout le temps, l'homme-objet, le sparring partner, le frère ou l'adversaire. Mais c'est l'homme-projet, c'est à dire l'homme-algorithme, l'homme-robot, qui les devance tous les deux : « L'homme est d'abord un projet » - Sartre. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes disposent de mêmes moyens d'accès à ces deux facettes de la réalité - l'âme silencieuse et le bruit du monde ; seuls les poètes et les philosophes savent en extraire la musique : dans les premiers, c'est l'âme qui se met à chanter ; les seconds transforment le bruit sensible en musique intelligible ; mais les meilleurs des philosophes finissent par reconnaître, que dans l'âme poétique se retrouve toute la réalité ; l'âme qui se met à parler devient leur définition commune. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie est la seule branche de la poésie qui soit utile ; dès qu'on commence à s'interroger sur l'utilité de la poésie, on devient prosateur ou … philosophe. La poésie brillait surtout aux époques, où son inutilité indiscutable fut flagrante. L'utilité de la philosophie est double : nous consoler, hypocritement, ou dessiner, habilement, des frontières entre la réalité, la représentation et le langage. La poésie, elle, nous désespère ou se noie dans le pur langage. | | | | |
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| hommes | | | Ils veulent débarrasser l'homme réel de ses défigurations par le travail (Marx), le sexe (Freud), la volonté (Nietzsche) ; mais ce sont exactement les dimensions centrales de sa réalité, l'autre face, l'homme idéel, ne contenant que le rêve, qui est l'homme même, son style vital. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel est à l'aise dans les principes et maladroit - dans leur application. Chez les autres, c'est le contraire : « La règle reconnaître, l'exécutant haïr, - c'est abhorrer le traître, et flatter le trahir »* - Dryden - « T'abhor the makers, and their laws approve, is to hate traitors and the treason love ». Le sot ne parvient pas à lire la règle, il n'en voit que des applications. Le sage se désintéresse des applications et ne sonde que le langage des règles. | | | | |
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| hommes | | | Si l'on creuse le vivant, le végétal et même le minéral, partout on aboutit au divin, aux essences réelles et pas seulement nominales. C'est la sagacité de notre regard qui place et déplace la frontière entre le divin et le naturel, entre le sacré et le mécanique, entre la Loi et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, dans l'idéosphère, l'image était une idée métaphorique, se passant de son stade interprétatif ultime, celui du sens ; la graphosphère égalisa l'image et l'idée ; la vidéosphère actuelle se débarrasse de toute métaphore et réduit aussi bien l'image que l'idée - à leur sens. Où elles se retrouvent en compagnie des modes d'emploi et des guides touristiques. Je ressens la puissance de cette machine vidéosphérique dans le sort réservé à ce livre : son inexistence à cause de son invisibilité, de son refus en bloc, refus de sa réalité, de sa valeur, de sa vérité - ce qui me propulse ou m'exile vers ma chère hauteur, où je ne croise ni maisons d'édition ni lecteurs ni caméras. | | | | |
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| hommes | | | L'écriture, aujourd'hui, est naturelle, c'est à dire elle adopte la langue, le souci et les horizons journalistiques. Mais la lecture devint artificielle : dans un écrit, au lieu d'y relever des métaphores du beau, cette forme naturelle car artistique, ils n'y cherchent que des empreintes du réel, ce fond artificiel car mécanique. Tandis que l'artiste rêve de « provoquer un écho naturel au message artificiel » - Kontchalovsky - « условностью рассказа вызвать безусловность отклика ». | | | | |
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| hommes | | | Dieu ne nous envoya aucun indice du sens de Sa création ; face au monde réel ou imaginaire, c'est à l'homme lui-même qu'il appartient d'en déterminer la hauteur ou la bassesse, la profondeur ou l'étendue, la grandeur ou le poids, la largesse ou le volume. « L'homme est la mesure de toutes les choses, de celles qui existent et de celles qui n'existent pas » - Protagoras. Mais seul l'homme de la démesure produit de bonnes unités de mesure. L'homme est plutôt le choix des échelles que la mesure même. Les choses, qui existent, prirent du poids, sous forme de marchandises, elles deviennent souvent la mesure des hommes. Les choses, qui n'existent pas, n'intéressent plus que le poète, qui les trouve dans son soi inépuisable. | | | | |
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| hommes | | | N'importe qui est capable, aujourd'hui, de problématiser la vie, sans parler des amples solutions qu'on y apporte ; ce qui devint, en revanche, rare est de continuer à y déceler le mystère ; ils s'en font une gloire et proclament, orgueilleux et naïfs, la mort de Dieu, tandis qu'elle n'est que le constat d'épuisement de l'imagination religieuse ou de mort de l'immortalité : toute recherche de Dieu, historique ou métaphysique, devint algorithmique, charlatanesque ou idolâtre ; nous étant détournés du rêve, nous restons seuls face à la seule réalité. | | | | |
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| hommes | | | L'attitude type des incompris modèles consiste à rejeter le monde, qui les rejette, et à couper tous les liens avec lui, qui les révulse. L'écriture n'a que faire de ces liens. Maudire les hommes, en être ostracisés, défier Dieu - seuls ceux qui ne parviennent pas à s'expurger du mouton en soi-même entendent dans ces beuglades une intelligence ou une rébellion ! | | | | |
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| hommes | | | Chez l'homme réel, on constate toujours une fusion inextricable de la bête et de l'ange pascaliens ; Dostoïevsky et Nietzsche essayèrent de les séparer : les héros du premier sont exclusivement des bêtes ou des anges, et chez le second, l'ange, le surhomme, est appelé à triompher de la bête, du sous-homme. Mais les hommes firent pire : ils abaissèrent l'ange et apaisèrent la bête, le produit ressembla dangereusement au mouton, avant de tourner en robot. | | | | |
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| hommes | | | Pour couper court à leur obsession de l'authentique, il suffit de rappeler, que les plus belles leçons de noblesse et de sagesse, le socratisme et le christianisme, furent mises par Platon et les évangélistes dans la bouche de deux personnages, qui, probablement, n'ont rien à avoir avec les deux hommes réels, Socrate et Jésus. | | | | |
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| hommes | | | De l'importance de la chronologie des rêves et des réalités : les mythes, gorgés d'art et de vie, préparaient le règne de la raison européenne ; la raison américaine marchande engendra des mythes mécaniques – causes et effets. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque, c'est l'épuisement de mythes. Comment naissaient et s'entretenaient les mythes ? De quelques échos épars d'une réalité évanescente surgissait un premier mythe – une histoire, une théorie, un système. Par dessus le premier mythe s'érigeaient des monuments – temples, statues, livres, symphonies. Fascinés par ces monuments, les hommes créaient un second mythe – des passions, des croyances, des certitudes et des doutes. Aujourd'hui, on ne produit plus de monuments ; le second mythe se dévitalise et le premier – se rationalise. L'art fiche le camp, en entraînant avec soi - le mythe. | | | | |
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| hommes | | | Quand ils perdent le besoin de rêver, il leur reste une seule envie, celle de vivre, c’est-à-dire faire de l’argent, dîner en ville, lire des magazines – très vite ils sont repus, blasés, interchangeables, trouvant la vie en Occident impossible et n’éprouvant pour celui-ci que du mépris. Le seul moyen de leur réapprendre la honte (d’être d’incurables imbéciles) est de bloquer leur compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les repus occupaient les rares places au soleil ; aujourd'hui, il y en a pour tout le monde. La honte les ayant quittés, ils ne projettent plus aucune ombre ; ce qui prive la gent plumitive de l'inspiration centrale de leurs beaux courroux. Par ailleurs, personne ne cherche plus une ombre ; tous sont au soleil, réel ou virtuel. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se plaignent du vide du ciel et de la pesanteur du sol ignorent la profondeur du réel dans le second et la hauteur du rêvé dans le premier. | | | | |
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| hommes | | | Le peuple aime le vrai et le simple. C'est pourquoi il aime le journal et l'intellectuel moderne. Le poète, charlatan du mot, a du souci à se faire, s'il tient au peuple. Aimer, c'est accepter la chose telle qu'elle est (et non pas ce qu'elle fait). Le vrai et le simple ne sont beaux qu'en tant qu'essors, promesses, perspectives - donc, refus. | | | | |
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| hommes | | | Le merveilleusement impossible est sauvé par la fidélité du regard ou par le sacrifice du possible : « Mettre les moyens du possible au service de l'impossible » - R.Debray. Le moyen, ne serait-il pas infidélité latente ? « Soyons réalistes, exigeons l'impossible » - Che Guevara - « Seamos realistas, exijamos lo imposible ». Même des irréalistes poursuivent l’impossible : « Faire le bien et éviter le mal » - Thomas d'Aquin - « Bonum est faciendum et malum vitandum ». | | | | |
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| hommes | | | L'imbécile cherche des oppositions fortes, pour s'accrocher à l'extrémité vertueuse d'un axe qu'il ne maîtrise pas. Il n'existerait dans la réalité aucun robot ou mouton, je resterais attaché, avec la même détermination, au rêve de la musique et de la solitude. On n'a pas besoin de Bête, pour apprécier la Belle. | | | | |
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| hommes | | | Ma vision des hommes, vision assez noire, ne s'appuie que sur les productions de leurs meilleures fibres, sur leurs livres, sur leurs imaginations donc, sur leurs rêves. Quand je pense à ce qu'ils sont et font en réalité, c'est à dire cent fois pires, je suis glacé d'horreur et d'impuissance. | | | | |
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| hommes | | | Ils énumèrent des imperfections, ratages, horreurs du monde (une tâche à portée de tout sot) et concluent à son absurdité et conjurent l’âme indignée à se substituer à l’esprit, complice du pire. Ce qui s’appelle – vivre de faits, qui, pourtant, ne sont qu’une bibliothèque de signaux, nullement opposée à la sensibilité, qui, elle, sait transformer les yeux du réel en regards de l’imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | L’art, c’est du spectacle, et la vie, c’est de la réalité. On peut dire, qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis la préhistoire la réalité dépasse le spectacle par sa place dans nos pensées ou émotions. Tout y est atrocement réel, rationnel, utile. À qui la faute ? Aux dramaturges ? Aux metteurs en scène ? Aux acteurs ? M’est avis, que c’est plutôt la faute architecturale, effaçant la rampe entre la scène et le parterre, ou, plus précisément, plaçant la scène au milieu des rues, des bureaux, des forums, où un troupeau homogène s’arroge le droit de jeu, de parole, d’éclairage, de décor et de critique. | | | | |
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| hommes | | | Les jeux du XXI-me siècle sont d’un atroce sérieux, nous plongeant encore davantage dans la grisaille de la réalité. « Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité » - Freud - « Der Gegensatz zu Spiel ist nicht Ernst, sondern - Wirklichkeit ». | | | | |
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| hommes | | | Les surréalistes cherchèrent à réconcilier et à fusionner le rêve avec la réalité. En effet, sans le rêve, toute réalité n'est que sous-réalité. On comprend, que ce n'est pas un sous-rêve, en définitive, qui survécut à la mort du rêve et au triomphe de la réalité. | | | | |
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| hommes | | | Parmi les défaites de l'homme, la perte la plus fatale est celle de sa divinité (que d'autres appelèrent mort de Dieu). Tant que le prêtre, clérical ou laïc, s'adressait aux fantômes invisibles, le paroissien pouvait se persuader de leur présence virtuelle ; mais depuis qu'il ne harangue que le contribuable, aucun voile, aucun écran ne reflètent plus aucun mystère - une sobre réalité a tout envahi. | | | | |
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| hommes | | | Tant que la réalité des hommes restait chaotique, horrible ou incompréhensible, l'intérêt que lui portait un homme d'esprit fut légitime. Mais aujourd'hui, où cette réalité devint unidimensionnelle, robotisée et transparente, on devrait lui tourner le dos et ne peindre que la puissance d'artiste, puissance intériorisée et mise en musique, d'où serait bannie la réalité mécanique et insipide. | | | | |
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| hommes | | | Pour toute représentation (telle que je la définis dans ce livre), l’arbre est la particule élémentaire, universelle, irréductible. Toutes les nuances de la réalité du vivant trouvent dans l’arbre une fonction adéquate. « En tant qu'image de la vie rien ne dépasse l'arbre. Je ne cesserai jamais de penser - devant lui et à lui » - Morgenstern - « Nichts ist für mich mehr Abbild des Lebens als der Baum. Vor ihm würde ich täglich nachdenken, vor ihm und über ihn ».Penser en lui, en cette langue aux ramages métaphoriques et variables, est s'unifier avec le monde, pour gagner en hauteur et en ombres. | | | | |
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| hommes | | | C'en est fini de la métaphore du théâtre, pour parler de ce simulacre que devint la vie : l'installateur remplaça le dramaturge, l'opérateur évinça l'acteur, la scène, c'est la foule, et l'applaudissement - l'audimat ou le chiffre de ventes, tout y renvoie à la vie réelle, rien - à la vie imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le savoir s’associait surtout avec le valoir de son porteur ; la réalité d’aujourd’hui – bien que connue dans l’Antiquité en tant que métaphore -, est que le savoir se réduit au pouvoir sur les autres. | | | | |
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| hommes | | | Le sot : la vie est une triste réalité ; le sage : la vie fut un rêve, joyeux et miraculeux. La consolation du premier – la haine de la vie, la haine des autres ; la consolation du second – le réveil des échos, des ombres, des représentations de ce qui ne fut jamais compris. | | | | |
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| hommes | | | L’âme crée le rêve, l’esprit (re)produit la réalité. Aujourd’hui, dans l’absence des âmes, seul l’esprit robotique fabrique ce que, par inertie, on continue d’appeler œuvres d’art au rêve absent. | | | | |
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| hommes | | | Je préfère l’humanité ennuyeuse à l’humanité belliqueuse. Qu’ils se réunissent, poussés par l’ennui, dans les stades, manifestations de rue ou théâtres, au lieu d’accumuler le fiel dans une solitude, boudeuse et réelle, dont ne sont dignes que les élus des rêves. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | Le culte de l’actualité ne date pas d’aujourd’hui, mais jadis cette actualité fut remplie de batailles, de découvertes, de chefs-d’œuvre d’art ; elle fut presque hors de la réalité. Aujourd’hui, je fais le tour des actualités européennes – et je suis écrasé par l’ennui et la banalité ; je fais la même chose en Russie – je suis paralysé d’horreur et d’angoisse. Dans les deux cas, tout est bien présent, réel, englué dans notre époque, - aucune envolée vers l’atemporel. | | | | |
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| hommes | | | Pour les réalistes, le monde fut, successivement, une lice, un marché, une machine. Pour les rêveurs, il ne fut qu’une scène de mystères. « Le monde est un théâtre de prodiges, où, au lieu de voir ce qui est, on ne voit que ce qui n’existe pas » - Ortega y Gasset - « El mundo es un teatro de prodigios, en el cual en vez de ver lo que hay, sólo veis lo que no está ». | | | | |
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| hommes | | | Pouchkine, par ses caresses, me fait sentir Russe ; Rilke, par ses noblesses, me place chez les Allemands ; Valéry, par ses finesses, me fait reconnaître Français. Et, soudain, je me rends compte, qu’ils sont, tous, - poètes ! Étranger à tous les clans, je ne suis fidèle à mon soi, solitaire et vrai, qu’au milieu – virtuel ou réel - des poètes ! | | | | |
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| hommes | | | La réalité est une phalange, où tous, de Napoléon au concierge, sont taraudés par le prurit de domination. Heureusement, le Créateur songea aussi à la solitude du rêve, hors toute constellation, hors toute compétition, et où l’on ne poursuit que son étoile filante, dont on garde l’humble hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | Strictement parlant, tout homme est cohabitation d’un scientifique et d’un artiste. Le premier représente le monde et raisonne la-dessus ; le second s’exprime par le chant et la danse. La réalité et les rêves, la vérité et la beauté. L’essentiel : les pensées, et même les croyances, appartiennent aux représentations et non pas au réel ; le sens esthétique est un cadeau de Dieu. Seul le corps est dans le réel ; l’âme est toujours ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois choisir entre la contemplation et la création, donc entre la réalité et le rêve. Ou bien tu perçois le monde avec les yeux idylliques (car le monde est sublime) ou satirique (car ce monde est aussi plein d’horreurs), ou bien tu conçois le monde avec ton regard élégiaque (car tu devras le quitter). | | | | |
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| hommes | | | La surdité croissante aux appels du soi inconnu – telle est la caractéristique unique de notre époque ; les soi connus, interchangeables et mesquins, s’agitent dans le réel et ignorent le rêve. « Le moi divin, le seul qui soit sans limite, englobe tous les autres moi » - G.Thibon – il ne les englobe pas, il veut les inspirer, mais aucune tête n’est plus tournée vers la hauteur, où réside ce moi invisible. | | | | |
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| hommes | | | Ce que les peuples attendent de la religion se reflète sur leurs caractères : l’appétit de dogmes réglementés des Allemands, l’appétit de rites exotiques des Russes, l’appétit d’hérésies ingénieuses des Français, d’où la lourdeur des premiers, l’irréalisme des deuxièmes, l’inventivité des troisièmes. | | | | |
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| hommes | | | Dans ta vie sociale, tout ce qui est réel est mesquin ou le sera avec le temps ; la vanité consiste à imaginer que tes réalités intimes soient d’admirables secrets que tu donnes en pâture aux yeux braqués sur toi. N’est admirable que l’inexistant, le rêve par exemple. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’art (personnel) fut tourné vers le réel ou s’inspirait du rêve, dans les deux cas, il s’adressait à l’homme. Le rêve ayant disparu et le réel - mécanisé, le destinataire de l’art (grégaire) n’est aujourd’hui que le robot. | | | | |
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| hommes | | | Le réel humain changea de résident – jadis, c’était le sentiment (angélique ou bestial) ; aujourd’hui, c’est le calcul. | | | | |
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| hommes | | | Manine, l’un de mes maîtres de la chaire d’algèbre à Moscou (et où brillait Chafarévitch), vient de mourir. Plus que de la géométrie algébrique, j’avais parlé avec lui de Rilke (que nous traduisions tous les deux), de O.Spengler ou de W.Schubart. Nous partagions aussi l’intérêt pour les langues. Sa vision de la mathématique comme d’une métaphore du réel était très profonde et belle. Il me fascinait avec l’image de l’homme naissant de lumière (l’ange) et non pas de matière (la bête), dans un Univers sans masse, juste après le Big-Bang. Et j’appris récemment, qu’il était l’un des premiers (avec R.Feynman, dont je connus bien la sœur) à suggérer l’idée du calcul quantique. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est réaliste, l’Allemand et le Russe – rêveurs. Ceux-ci visent le fond, celui-là – la forme. Ceux-ci pêchent leurs images dans un tiroir profond, où s’entassent l’absolu de l’âme ou l’éternel du cœur ; celui-là se borne à ce qui prit la forme de connu, prouvé, réussi, dans la hauteur de l’esprit. Seul le Français sait que tous les fonds furent déjà explorés et il se concentre sur l’invention des formes. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui, chez l’homme, est, au sens propre, naturel est de nature animale et se réduit aux réflexes. Ce qui, chez lui, est artificiel relève de la production ou de la création - de la science robotique du réel ou de l’art angélique du rêve. | | | | |
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| intelligence | | | Je ferme les yeux, je me libère des choses vues, aléatoires et mesquines, je reste en compagnie de mon regard. Du dialogue avec ce regard ne naissent que des commencements, mais ils me conduisent vers des choses capitales, nullement fantasmagoriques et témoignant d'une loi mystérieuse qui lie, fidèlement, ma conscience isolée à la réalité objective. Et je comprends toute la niaiserie philosophesque de la description des choses – les choses, pour porter ma griffe et être grandioses, doivent être inventées ! | | | | |
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| intelligence | | | Le sot imagine, que la réalité est plus accessible que les idées. Mais toute idée n'est qu'une tentative de se rapprocher de la réalité, qui ne se laisse jamais toucher. La réalité est ce qui résiste à toute métaphore. « L'homme est en même temps dans la réalité énigmatique et dans le monde clair des idées » - Ortega y Gasset - « El ser humano, situado a la vez en la realidad enigmática y en el claro mundo de las ideas ». L'Auteur de cette réalité échappe à tout attachement essentiel : « Dieu, le vrai, qui sans fin ne pense qu'à se détacher » - Artaud. | | | | |
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| intelligence | | | L'erreur des structuralistes et des philosophes analytiques est de voir le signifié dans la réalité, tandis qu'il est toujours dans la représentation, et d'analyser le signifiant dans le contexte de la réalité et non pas de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | La dernière étape du raffinement conceptuel d'une représentation, pour la rapprocher au plus près de la réalité, s'appelle objet ou relation mathématiques. Et puisque la philosophie est une projection de nos réflexions sur la réalité, son ontologie doit se réduire à la mathématique. « La mathématique est pour la philosophie est ce que la musique est pour la poésie » - F.Schlegel - « Die Mathematik verhält sich zur Philosophie, wie die Musik zur Poesie ». | | | | |
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| intelligence | | | Il est curieux de voir ces deux clans, sûrs d'eux-mêmes : ceux qui se vouent à un infini compris et ceux qui se vautrent dans un immédiat maîtrisé. Pourtant l'immédiat est aussi inaccessible que l'infini et, de surcroît, est peut-être la même chose. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme se mesure à la réalité par deux moyens : en monologue-représentation (objets, relations, qualificatifs) ou en dialogue-interprétation (langage, images, allégories). D'où deux types d'intelligence : analytique et synthétique, la réflexion tâtonnante et le réflexe câblé, chacun avec une part préalable d'intuition et d'imagination, qui sont de l'intelligence mystérieuse, opposée à l'algorithmique. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence complète : le choix d'une hauteur juste des choses, l'intensité allégorique des liens, la noblesse des pourquoi, la délicatesse des comment, le hasard heureux des où et quand. | | | | |
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| intelligence | | | Le comportement des atomes est plus près de la réalité que celui de nos fabrications, matérielles ou intellectuelles ; cependant, les lois des particules élémentaires ne ressemblent en rien à ce que nos sens nous communiquent ; que savons-nous, au juste, de la réalité ? | | | | |
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| intelligence | | | Penser, c'est être plus à l'aise à manier les étiquettes des choses plutôt qu'à remuer les choses elles-mêmes. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de la distance entre le modèle et la réalité modélisée, on a besoin d'une espèce de méta-modèle, capable de comparer les valeurs numériques ou modales du modèle avec les phénomènes réels ; une métrique pragmatique ou épistémologique autorisant l'attribution du sens aux propositions sur le modèle. La signification, contrairement au sens, n'est qu'une lecture de faits à l'intérieur du modèle. | | | | |
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| intelligence | | | La science est ce qui n'a pas besoin d'intermédiaires entre le fait et la pensée. L'art est un monde, où le fait et la pensée ne sont que deux langages de plus, rien de plus. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée : un fait de langage émettant des hypothèses sur des liens entre objets. Par un jeu de substitutions, on peut arriver à une adhésion ou à une preuve. Quand le démonstrateur suffisant est le goût, on est dans l'art ; quand l'adhésion logique est exigée, on tend vers la science. | | | | |
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| intelligence | | | Physique et métaphysique, c'est à dire la réalité et son sens, sont synonymes, et leur nom commun pourrait s'appeler - l'être, ce point de mire et de référence de toute représentation, sans jamais constituer avec elle un homomorphisme. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe pense, qu'en creusant les choses, il atteint une identité verbalisable de plus en plus respectable. Mais leur fond est aussi sans poésie que leur surface. La poésie, c'est la manière de s'éloigner des choses et de peindre la hauteur avec des couleurs empruntées aux choses. Les choses, c'est à dire la science, peuvent être exclues de la philosophie : « Tout ce que peut espérer le philosophe, c'est de rendre la poésie et la science complémentaires » - Bachelard - apporter une forme poétique maîtrisée au fond scientifique intuitif, celui-ci ne servant que de garde-fous, pour ne pas proférer de trop grosses sottises. | | | | |
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| intelligence | | | Évoquer, à partir d'un fait insignifiant et en dernière instance, une pensée grandiose. Mais le penseur moderne s'attaque, d'entrée, à une pensée grandiose pour n'arriver qu'à l'insignifiance d'un fait. | | | | |
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| intelligence | | | Il est possible que l'apprentissage fasse partie des algorithmes de base dans la Création divine. Sa fonction la plus mystérieuse serait le câblage interne, conscient ou inconscient, des représentations réussies, de telle sorte que, dans les activités humaines, on n'observe que des interprétations fulgurantes, sans la moindre trace de représentations utilisées. | | | | |
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| intelligence | | | La quête du réel élabore le modèle ; la quête du concept aboutit à la référence ; la quête du vrai bâtit l'énoncé. Ne pas se tromper de type de quête ni de genre de son produit. Savoir intervertir leur chronologie ; cacher la main et son pinceau, le pied et sa danse, mais pas le visage. | | | | |
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| intelligence | | | Ce livre a bien une ambition philosophique : primo, je voudrais qu'un cœur noble (donc, angoissé) y trouvât de la consolation dans mon affirmation de la gratuité divine du bon et du bien ; secundo, je voudrais qu'un esprit noble (donc, universel) y trouvât de l'intelligence humaine, qui est dans la maîtrise des frontières entre la réalité, la représentation et le langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le terme d'existence s'applique aussi bien à la réalité qu'à la représentation, tandis que celui d'essence n'est pensable que dans les représentations. Il est pratiquement impossible de trouver deux humains, ayant des représentations identiques d'une même réalité ; l'usage des mêmes noms ne peut pas cacher la différence fondamentale des objets modélisés et, partant, de leurs essences. N'est donc possible aucune prétention des essences d'être des structures universelles ; Platon est trop obnubilé par le monde fantomatique des idées, et Husserl - par celui de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Aller au fond des choses n'est pas une inanité comme on peut le penser de prime abord. Ce fond est la vacuité et cette découverte nous gratifie d'un surcroît de liberté. Comme la répugnance de voir les choses en face aide à les prendre de haut. Aller au fond est toujours plus prometteur de hauteur que de penser d'en revenir. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation poïétique ou l'interprétation hylique, deux activités gouvernées par l'intelligence. Représenter, c'est modeler un squelette, le munir de chair et lui apprendre à agir. Interpréter, c'est l'art de mener un dialogue : reconnaître le type d'interpellation, y déceler des connotations des objets ou des rapports, accéder aux connaissances pertinentes, recevoir des substitutions des inconnues et savoir s'arrêter pour tendre de nouveau l'oreille. Le seul domaine, où l'homme ne sera jamais dépassé par la machine, est le poids qu'on accorde aux inconnues choisies. | | | | |
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| intelligence | | | Tous les hommes (les Ms Jourdain) vivent d'abstractions et s'adressent aux fantômes, mais seuls les subtils prennent les mots plus au sérieux que la réalité et savent vivre le miracle du vide et vivifier la vacuité des choses : « Nier les miracles, c'est ne pas prendre au sérieux la réalité »** - Einstein - « Wunder zu negieren heißt die Wirklichkeit nicht ernst zu nehmen ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas dans l'objet lui-même que naît une belle énigme, mais dans une question intéressante au sujet de l'objet. Néanmoins, si l'incompris réside dans la question, l'incompréhensible a pour demeure l'objet même. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme est intelligent, quand il comprend, qu'il ne communique jamais avec le réel (mais avec ses modèles, d'où l'irrecevabilité de l'idée platonicienne, qui serait à la fois le réel et le modèle). Il y a de l'esprit religieux, chez lui, quand, en plus, il admire le réel. | | | | |
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| intelligence | | | Etant donnée une pensée, plus facilement on passe d'une traduction à une autre, plus forte est l'impression, que la construction, c'est-à-dire le mot, est la seule réalité digne d'être préservée et que les pensées n'existent pas. | | | | |
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| intelligence | | | La compréhension est, pour l'esprit, ce que l'accommodation est pour les yeux ; elles procèdent par élimination de l'inactuel, par tamisation du bruit débouchant sur le son. Les ressources de la poésie se trouvent essentiellement dans l'inactuel, dans l'inutile, qui échappent aux mailles de la compréhension. | | | | |
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| intelligence | | | Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible. | | | | |
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| intelligence | | | On est intellectuel, quand on est capable de se passer de choses pour en décrypter les valeurs. Et ce que les choses nous cachent n'est pas plus digne de notre enthousiasme que leurs surfaces ; et Picasso, en privilégiant la soi-disant face cachée : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? » - a tort. | | | | |
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| intelligence | | | « Les philosophes et les poètes d'origine possèdent la Maison, mais restent des errants sans atelier ni maison »** - R.Char - ruines, le nom que prend la Maison ainsi possédée et qui cesse d'être habitable. Ce qui réside légalement dans le langage porte un nom beaucoup moins ectoplasmique - la vérité cadavérique, réceptacle du désoubli de l'Être. Les ruines, cette vénérable demeure, hantée par le rêve et la caresse, où l'on héberge les invariants de tout mouvement (Goethe, n'y voyant aucune tour debout, ne reconnut pas les ruines discrètes). L'être n'habite que la réalité, il est la chose, qui est source des objets de la représentation et cible des mots du langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le cartésien : le réel pourrait n'être que le rêve des sens. Moi : le rêve devrait être le sens du réel. | | | | |
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| intelligence | | | Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « El hombre es una metáfora de sí mismo ». | | | | |
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| intelligence | | | La chose : dans la réalité – chose en soi ; dans la représentation – concept surgissant de la réalité ; dans le langage – notion, munie de sons, d’images et d’intensités, notion surgissant de la représentation et renvoyant à la réalité. Les seuls domaines, qui échappent à cette triade, sont : la mathématique se passant de réalité et la musique se passant de représentation et de langage. | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de franchissement de frontières à maîtriser : entre la réalité et la représentation (d'abord - vers le concept, ensuite – vers le sens), entre la représentation et le langage (d'abord – vers l'expression, ensuite – vers l'unification) | | | | |
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| intelligence | | | Si, à gauche et à droite de l'opérateur indo-européen être, se trouvent deux références respectives d'objets, et si la proposition associée s'évalue à vrai, on arrive, par unification d'arbres, à cette misérable identité, qui donnait tant de mal et faisait plisser tant de fronts, à commencer par celui de Wittgenstein (« l'identité est le diable en personne, et la négation - l'enfer » - « die Identität ist der Teufel selbst und die Verneinung die Hölle »). C'est la portée des quantificateurs existentiels qui pose problème, mais c'est une tâche de représentation et non pas de logique. L'ahurissement des philosophes, face à l'existence ou à l'identité, à commencer par Wittgenstein lui-même, s'explique par leur incapacité de distinguer entre trois domaines, où ces notions ont un sens : la réalité, la représentation, la logique. | | | | |
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| intelligence | | | Nous ne connaissons de l'actuel que ce que le virtuel nous permet de maîtriser. L'existence ne se saisit qu'à travers l'essence. Comment peut-on être matérialiste ou existentialiste ? | | | | |
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| intelligence | | | Trois choses à ne pas confondre : la représentation (structures, attributions, règles), la compréhension (degré de perfection, dialogue), la réalité (entéléchie, mystère, ontologie). | | | | |
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| intelligence | | | Le connaissable est dans les questions et les modèles, non dans la réalité modélisée. L'harmonie saisissante avec ce que confirment les yeux et oreilles ne devrait pas nous empêcher de déclencher périodiquement notre zoom mental, pour constater que l'inconnaissable n'en devint que plus vaste. | | | | |
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| intelligence | | | Le cycle de vie d'une substance : la dénomination (langue), la déclaration (technique), l'insertion (événement), l'héritage (structures), l'habillement (essence - symptômes - accidents - attributs - liens - rôles - propriétés), la résolution de problèmes (logique). | | | | |
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| intelligence | | | La bonne vacuité : la netteté du moule et le désintérêt pour la matière. La mauvaise : les fuites de la matière à travers un moule déficient. Sois forme, ne sois pas Protée, doublement profanateur, - difforme dans l'espace et conforme au temps. | | | | |
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| intelligence | | | La science et l'art, regards allant des modèles vers la réalité ; la philosophie, tentative d'évaluer les modèles à partir de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce que nous connaissons de la réalité provient de nos représentations ; l'appel à la réduction phénoménologique est creux, puisque il est impossible de s'abstraire du réel plus que nous ne le faisons déjà. Mais l'appel à la réduction eidétique est encore plus irrecevable, puisque l'essence pure des phénomènes s'ensuit immédiatement des concepts, formés dans la représentation. La phénoménologie, comme la philosophie analytique, sont deux charlatanismes, fondés sur l'inattention à l’interprétation ou à la représentation, ces univers médiateurs, qui se logent entre la réalité et, respectivement, la conscience ou le langage. | | | | |
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| intelligence | | | La voie de l'ivresse-sagesse : partir des faits, les résumer en idées ; affermi en idées, oser le mot ; espérer, qu'une main sensible cueillerait, sur ma page noircie, une fleur. La voie de la sobriété-banalité : oublier la merveille de la fleur, savoir se passer de mots, se désintéresser des idées, ne plus sentir le pouls des faits. | | | | |
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| intelligence | | | Les profonds annoncent, que le monde doit être vécu comme une grande question. Les hautains - comme une réponse, mais formulée en une langue étrangère. Et il est ridicule de la réduire à nos plates questions, où les choses obstruent les mots. | | | | |
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| intelligence | | | On ne connaît la réalité qu'à travers la représentation, mais la représentation ne relève du savoir que si on lui trouve un sens dans la réalité. « L'être est inconnu s'il ne rencontre pas l'apparaître, et l'apparaître est sans pouvoir s'il ne rencontre pas l'être » - Gorgias. | | | | |
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| intelligence | | | On aurait dû avoir au moins cinq verbes différents à la place du penser du cogito : penser dans l'organique (communiquer, faussement, avec le réel, sans passer par un modèle), penser dans le conceptuel (créer des modèles, en apparence arbitraires), penser dans le linguistique (formuler des requêtes du modèle), penser dans l'interprétatif (analyser la requête dans le contexte d'un modèle), penser dans le pragmatique (tirer des conclusions des résultats de la requête). Le premier et le dernier intermèdes, pris naïvement pour solutions, sont plutôt de véritables mystères de la liberté. Au milieu il n'y a que résolution de problèmes, l'obsession, par laquelle se justifient l'inversion robotique : « Je suis, donc je pense » ou ironique : « Je suis donc, je pense ». | | | | |
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| intelligence | | | Personne ne peut choisir de couper les ponts avec la réalité, puisque personne n'est autorisé de s'y rendre. On ne communique avec elle qu'à travers un langage sans miroirs ni traduction automatique. La réalité aide à forger un lexique : noms de choses, verbes de liaison, déterminants paraboliques. Mais l'essentiel du message est dans cette belle et féerique liberté de mise en voisinage, engendrant des rythmes et harmonies, qui perdureraient dans mille substitutions lexicales. | | | | |
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| intelligence | | | Pour énoncer quelque chose de sensé sur un objet réel, deux choses sont nécessaires : sa place (dans un modèle) et son nom (dans un discours), ce qui inévitablement crée trois contextes irréductibles : la réalité, le modèle et le discours. Le monde n'est la représentation ET la volonté (Maine de Biran, Novalis ou Schopenhauer) que pour ceux qui maîtrisent ET la représentation conceptuelle ET la volonté psycho-linguistique. La science et l'art sont des flagrants déséquilibres de cette triade. | | | | |
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| intelligence | | | L'essence a trois interprétations différentes : dans la réalité - matière ou vie ; dans le modèle - points d'attache et connaissances utilisables ; dans le discours - accès aux connaissances et aux objets (Bemächtigung der Dinge - Nietzsche). Mais entre ces trois sujets en nous - le physique, le mathématique et le poétique - il y a un mystérieux accord. La mécanique quantique et la théorie des nombres exhibent une troublante ressemblance de leurs modèles, nés des soucis totalement disjoints. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la vie de l'esprit comme en arithmétique : le rationnel a beau être partout dense dans le réel, l'irrationnel est présent, discrètement, sur tout intervalle de la réalité, contrairement au naturel. Le réel, serait-il une mauvaise projection du complexe renonçant à l'imaginaire ? | | | | |
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| intelligence | | | L'attribution du sens : passage de la signification (dans le modèle) à la dénomination (dans la réalité). | | | | |
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| intelligence | | | Tout se modélise dans une représentation complète : la substance, l'essence, l'existence. On peut donc en chasser, techniquement, aussi bien le mot que la réalité, c'est à dire la métaphore et la sensation. | | | | |
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| intelligence | | | D'après Heidegger, il y aurait plusieurs façons d'être : en paysage (Vorhandensein), en climat (Dasein ou Mitsein), en outils (Zuhandensein), en phénomène (In-die-Welt-geworfen-sein), en mouton (Miteinandersein), en robot (Am-Werk-Sein), en possibilité (Sein-zum-Tode). Juste de quoi s'occuper dans son jardin, à court de préfixes greffeurs, mais les épigones éberlués en ont créé toute une forêt conceptuelle animée par un nouveau Verbe. Un jeu morphologique élevé au grade d'édifice phénoménologique. | | | | |
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| intelligence | | | Plus que dans les philosophes pinailleurs, on trouve les concepts de Parménide et d'Aristote dans l'informatique : l'être, ou les deux catégories de substance, est un modèle ou une instance ; l'étant (extension dénotée) - une substance réussie ; l'étant en tant que tel - l'origine (réelle) de l'étant ; l'essence (intension connotée) - la substance attribuée, la copule ; l'accident (le symptôme) - instance attribuée à titre individuel. | | | | |
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| intelligence | | | Trois rôles irréductibles du modèle conceptuel : servir de fond pour l'analyseur sémantique des requêtes langagières, évoluer intrinsèquement, mieux refléter la réalité de référence. Rôle d'axiome, rôle de théorème, rôle d'intuition. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que les philosophes appellent être correspond à ce fond réel, qui justifie et sanctionne ces deux tâches : guider la représentation et donner un sens à une interprétation. C'est profond et inutile. On peut s'en rendre compte en comparant la manipulation, représentative ou interprétative, de concepts de centaure, licorne ou lutin, en tout point identiques à celle de vache. | | | | |
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| intelligence | | | La chose a deux sortes de reflets (d'autres parlent de signes) : un porte-parole, dans la langue (l'intentionnalité ne peut être que langagière), pour référencer la chose (dans le cas le plus simple, par son nom - l'accointance), et un représentant, dans la modélisation conceptuelle, pour comprendre la chose (par ses interprètes). | | | | |
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| intelligence | | | Les sens apportent à l'esprit des signaux émanant de la surface des choses ; l'esprit y introduit une épaisseur de concepts. Originellement, la langue vise les choses, mais sa richesse intrinsèque la réoriente vers l'univers des concepts ; on préfère l'interlocuteur qui cherche à l'observateur qui trouve. Et l'on finit, dans le plus pur des discours, par ne plus interpeller que les concepts. Les sens de l'homme, l'essence des concepts, les sens des idées - tel est le dénominateur phonétique commun de la triade : sensibilité, créativité, intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Nous avons trois interprètes : le langagier, le conceptuel, l'applicatif. Qui génèrent l'expression, le contenu, le sens. Et ces trois ne coïncident jamais. | | | | |
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| intelligence | | | Le contraire de métaphoriser - appeler la chose par son nom, le nominalisme. Les plus belles des choses n'ont pas de noms et réveillent en nous le poète, manipulateur des substitutions. La pensée est une métaphore, dont les substitutions exigent un savoir ou une maîtrise. Si cette maîtrise relève d'un type de sensibilité précis, on a affaire à un esprit de système, une unité de souffle. Des enchaînements narratifs de métaphores sont rarement métaphores, c'est pourquoi l'esprit de système le plus conséquent se rend naturellement par fragments. « Les fragments sont la vraie forme d'une philosophie universelle » - F.Schlegel - « Die eigentliche Form der Universalphilosophie sind Fragmente ». | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe est celui qui revient toujours, en dernière instance, à la réalité. Le scientifique peut l'oublier, plongé dans ses modèles. L'artiste en reconstruit une autre, au moyen des langages. Mais le philosophe parvient toujours à glisser de nouvelles variables dans tout modèle, pour le rapprocher de la réalité, et à imaginer de nouveaux objets de substitution dans un discours d'artiste. | | | | |
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| intelligence | | | Ce minable géomètre de Spinoza est persuadé, qu'il existe, dans la réalité, de vrais cercles, tandis que leur idée n'en comporterait ni circonférence ni centre (« Idea enim circuli non est aliquid, habens peripheriam et centrum »). Il n'a jamais compris, que la réalité n'est faite que des configurations d'atomes dans le temps, appréhendées par notre géométrie visionnaire et intemporelle. | | | | |
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| intelligence | | | On prouve son intelligence, quand on apprend à naviguer entre le langage, la théorie (modèle) et la réalité. Mais on n'atteint la sagesse que quand on se contente d'admirer des figures du langage au-dessus des modèles formels, se désintéresse du savoir (contenu du modèle instancié) et se détourne de la réalité (qui, de toute façon, ne fait que confirmer ce que souffle le modèle). | | | | |
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| intelligence | | | Les parallèles entre le monde réel et le monde de la pensée sont si mystérieusement complets, qu'il doit y avoir une analogie parfaite entre la métaphore et une beauté réelle quelconque, de la famille de l'arbre. Mais entre elles, il y a un étrange vide, qu'anime la foi ou remplit la religion : « Toute la clef des religions, c'est ce vide effrayant qui se trouve derrière les métaphores »** - Alain. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité il n'y a que nature, aucune trace de structures ; celles-ci n'ont de sens que dans un modèle. Les structuralistes ont aussi peu de chances d'évincer la nature du paysage du monde que les psychanalystes - la tendresse du climat de l'homme. « L'esprit est la nature invisible, la nature est l'esprit visible » - Schelling - « Geist ist unsichtbare Natur, die Natur ist sichtbarer Geist » - d'où l'admiration qu'on porte à un esprit vraiment naturel et la vénération qu'on voue à la nature témoignant d'harmonie et de beauté proprement divines. Qu'est-ce que l'esprit ? - une belle intelligence, telle la matière immuable, défiant le hasard. | | | | |
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| intelligence | | | Le sensible : ce que je vois, entends, sens, goûte, touche ; l'intelligible : le regard, la mélodie, l'arôme, le goût, la forme. L'homme des sens, le trivial, est dans le premier ; l'homme de l'essence, l'intellectuel, - dans le second ; celui qui les relie, l'homme du sens, est le métaphysicien ou le poète. | | | | |
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| intelligence | | | L'individu Socrate modélisé (une instance de modèle ou une monade) n'a pas plus de réalité que les universaux, et ceux-ci sont plus que des mots-étiquettes, ils sont des concepts. Les médiévaux (Abélard) formaient mal leurs triades et n'alignaient jamais la plus pertinente : réalité - modèle - discours. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes de réel : le minéral, le vital, le social. Leurs contraires s'appellent mot, pensée, aristocratisme. Éviter de se servir du premier comme du support de ses émotions ; vénérer le mystère du deuxième, sans le réduire aux solutions du troisième ou aux problèmes du premier ; ne pas se frotter au troisième, qui est pourtant le seul à donner un sens à une écriture. Et ils n'entendent pas la chose de la même oreille : « exclus-en le réel » (Mallarmé, le premier sens) ; « s'immuniser contre le réel » (Proust, le deuxième) ; « l'âme outragée par le réel » (Chestov, le troisième) ; « le réel est nul » (Valéry, tous les trois). | | | | |
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| intelligence | | | Le vrai sujet, intellectuel et spirituel, ce n'est pas le sens, mais la possibilité du sens (« meaning vs meaningfulness » du logocrate G.Steiner), la merveilleuse concordance : raison - choses. | | | | |
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| intelligence | | | Par complémentarité, on voit dans l'esprit l'opposé de la réalité, dans la liberté - celui de l'algorithme, dans l'être - celui du devenir. Mais ce n'est qu'une astuce verbale, conceptuelle ou réelle, qui détermine ta façon d'être borné. | | | | |
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| intelligence | | | Regard - les variables d'observateur dominant les constantes des choses. | | | | |
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| intelligence | | | L'énergie du cerveau est orientée-objets, celle de l'âme - orientée-relations, celle de l'esprit - orientée-méta-entités ; de la prééminence de l'une de ces orientations sortent savants, artistes ou philosophes. De leur équilibre naissent des chantres, désorientés ou ironiques, de l'immobilité. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée, se virtualisant dans les mots et s'actualisant dans les concepts, est trop près de la réalité, pour que je la prenne pour un point de départ vers la hauteur. Le mot ou le concept, au moins, par leur aspect plus hautain, promettent des chutes plus retentissantes. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est une création de modèles artificiels, tandis que l'apparence est une empreinte réelle, sur ma rétine ou au bout de ma langue. L'apparence est sur les parois de la Caverne, la représentation - dans le cerveau de son habitant. La représentation vise l'être, mais ne communique avec lui qu'à travers ses apparences. Le bon titre du livre de Schopenhauer serait - Le monde comme apparence et action, puisque, en plus, celle-ci vise non pas la volonté, qui est une vraie création filtrante, mais le geste transformateur. | | | | |
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| intelligence | | | L'actuel comme le virtuel sont des caractéristiques de la représentation et non pas de la réalité (même si le premier, le déclaratif, paraît être plus près de la réalité, et si le second, le procédural, peut comprendre de l'interprétatif) ; ils se distinguent par le mode d'accès : il est direct, immédiat, pour l'actuel, et déduit, inféré, pour le second. L'événement (modification des faits) se produit dans l'actuel, le virtuel ne fait que le subir. Tant d'élucubrations indigestes, sur ce thème, chez Deleuze et Badiou, le premier pondant des définitions amphigouriques et décousues, le second - puériles et pseudo-mathématiques. | | | | |
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| intelligence | | | La chose en soi : l'origine de la partie commune de toutes ses représentations sensées. La représentation transcendante validant des représentations transcendantales. Le noumène, derrière tout phénomène. | | | | |
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| intelligence | | | Toute véritable sagesse concerne nos rapports avec des fantômes, mais pour la faire partager, il faut l'amener aux choses palpables. C'est pourquoi « la sagesse, qu'un sage chercherait à communiquer, sonne toujours comme une sottise » - H.Hesse - « Weisheit, welche ein Weiser mitzuteilen versucht, klingt immer wie Narrheit ». La sagesse ne se communique que par hantise. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est la promptitude et la maîtrise pour sauver le plus défaillant des trois protagonistes : l'intelligence, le langage, la sensibilité. Ce qui est infiniment plus élastique que la vue bien bornée et partiale de Wittgenstein : « La philosophie est une lutte contre la manière, dont le langage ensorcelle l'intelligence » - « Die Philosophie ist ein Kampf gegen die Verhexung unseres Verstandes durch die Mittel unserer Sprache » - la philosophie, au contraire, est la fusion avec le langage, la confiance faite au langage, au détriment de la réalité et de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | La science commence et finit dans la réalité, matérielle ou humaine. Au milieu - la mécanique universelle. La philosophie commence et finit dans la poésie. Au milieu - l'homme existentiel. « La poésie est le début et la fin de la philosophie »**** - Hölderlin - « Die Dichtung ist der Anfang und das Ende der Philosophie ». Mais la philosophie des débuts et des fins est plus réelle que la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Aucune part du réel ne se livre homomorphiquement à la représentation. Dire que l'être est ce qui échappe à la représentation (Heidegger) est une tautologie. L'être est ce qui inspire et valide la représentation et en fin de compte ne serait que le réel lui-même perçu ou conçu par son interprète. | | | | |
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| intelligence | | | L'étant représente et le fond et la forme : le fond est l'étant, qui rend l'essence des choses, « la forme est l'étant, qui donne l'être aux choses » - Lulle (Heidegger, à tort, attribue cette prérogative de la forme - au langage ; son être est le fond et son étant - le fondé). | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est la seule science divine, car elle est la seule à avoir, dans les fondements, une pure foi, une croyance n'ayant besoin ni des faits ni des preuves. « Au cœur de toute croyance bien fondée se trouve une croyance sans fondement » - Wittgenstein - « Am Grunde des begründeten Glaubens liegt der unbegründete Glaube ». | | | | |
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| intelligence | | | Je ne me suis jamais trouvé dans un espace quadri-dimensionnel ; je ne vois pas pourquoi il n'est pas rationnel de vouloir se déplacer plus vite que la lumière - mes objections à Hegel (was ist vernünftig ist wirklich…). | | | | |
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| intelligence | | | Le sage se voue aux mystères, qui animent son existence ; il enterre les solutions, prend de haut les problèmes, éloigne les choses. Cioran va dans une mauvaise direction : « Les penseurs de première main méditent sur des choses ; les autres, sur des problèmes ». À moins que, à juste titre, il lise mystère dans la chose même (envisagée en tant qu'un être heideggérien). | | | | |
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| intelligence | | | La différence principale entre le monde réel et le monde de la représentation n'est pas l'absence de modèles indubitables, dans la réalité, mais la présence, dans la représentation, d'objets, qui ne sont pas, l'altérité. Plus cette partie est insigne, plus on est poète, créateur de mensonges délibérés et féconds, d'autres ne mentant que par plats calculs ou par inadvertance. | | | | |
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| intelligence | | | L'idéalisme statique, servile et mythique : chaque objet sensible a un correspondant intelligible ; l'idéalisme dynamique, libre et créatif : on ne connaît l'objet sensible que par son modèle intelligible, que chacun bâtit en fonction de son expérience, de son intelligence, de ses goûts. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde n'est la totalité ni des faits ni des choses (Wittgenstein), mais de l'énergie (corpusculaire, ondulatoire ou spirituelle), en mouvement et en métamorphose. C'est le modèle du monde qui est construit autour des faits et des règles. Et la pensée n'est pas une image logique des faits (Wittgenstein : « Das logische Bild der Tatsache ist der Gedanke ») ; ce n'est pas en langage de représentation, mais en celui de requêtes qu'elle se formule, avant d'être soumise à la logique, qui fournit des substitutions et préfigure le sens. | | | | |
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| intelligence | | | L'origine des concepts (objets ou relations) d'une représentation est triple : des espèces-constantes de la réalité, la langue, le libre arbitre. Trois clans, qui n'en reconnaissent qu'une seule, sont, respectivement : les platoniciens, les philosophes analytiques, les poètes. Avec leurs dominantes – la science, le bavardage, la musique. Vue sous cette angle, la philosophie ne peut être que de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Fascinante et énigmatique inversion de la chronologie, en théorie ou en pratique de l'usage des représentations. En théorie : concevoir un modèle, bâtir une couche langagière au-dessus du modèle, formuler des requêtes, les interpréter, donner un sens «réel» aux réponses. En pratique : formuler un sens de la réalité, le considérer résultant d'une interprétation, imaginer des requêtes idoines, les placer dans un langage, réduire les représentations au seul domaine visé. | | | | |
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| intelligence | | | Les seuls attributs du réel sont quelques constantes physiques, chimiques et biologiques, fixées par le Créateur au niveau atomique ou moléculaire ; parler d'augmentation du nombre d'attributs, comme le font Descartes et Spinoza, pour approcher de l'absolu, n'a aucun sens ; les attributs non élémentaires naissent et existent exclusivement dans la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | La signification mécanique (car bornée par le modèle) et le sens organique (car plongé dans le réel) ne servent que de justification de la valeur inique (car nourrie aux préjugés du goût d'observateur). | | | | |
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| intelligence | | | Dans la seule architecture qui me soit accessible, celle des ruines, les idées platoniciennes ou les pulsions nietzschéennes ne sont que styles-édifices, et les circonvolutions apolliniennes ou les fibres dionysiaques - que matériaux de construction. Les ruines, libérées de la vitalité des fondements et de la pesanteur des faîtes, se rient de l'existence réelle et s'adonnent aux valeurs virtuelles. C'est cela, la réévaluation nihiliste, l'exact contraire du platonisme : au lieu des points d'attache préconçus - leur libre conception. | | | | |
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| intelligence | | | Autant les relations spatio-temporelles s'imposent par la réalité même, autant la causalité n'est dictée que par les besoins de la représentation, et elle n'est donc pas apriorique. Une bonne logique ne fonctionne que dans un univers clos, sans événements, tandis que la causalité implique des événements, qui modifient l'univers et désarment la logique non-événementielle (la seule rigoureuse). Goethe le devine, subtilement : « Tout événement ouvre une théorie » - « Jede Tatsache ist schon Theorie ». | | | | |
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| intelligence | | | La logique et les structures, ces deux types de connaissances intervenant aussi bien en représentation qu'en interprétation ; mais, face à la réalité, la logique est nécessaire, tandis que les structures sont contingentes (sauf certaines structures a priori) ; on observe, que la réalité se plie à la logique et que nos modèles structurels sont asymptotes de la réalité ; c'est tout cela qui permet de parler d'une réalité objective, malgré la relativité de nos sens, que, d'ailleurs, aucun malin génie, visiblement, ne dévie. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens de mon regard sur le monde est possible à la seule condition d'admettre, que ma représentation et ma sensibilité sont déterminées par une réalité, indépendante des interférences avec ma personne. Mais je peux vivre sans le sens et accéder au monde non pas par la raison, mais par le rêve, non pas par un texte, mais par une musique. | | | | |
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| intelligence | | | L'assommant ennui des penseurs du temps (Bergson) ou de l'espace (Deleuze) aide ma propension naturelle à fuir la réalité, pour m'amuser auprès de l'inexistant intemporel. | | | | |
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| intelligence | | | La conscience mentale se compose d'images de la réalité (le sens), de la représentation (l'intelligence) et du langage (l'expressivité), ce qui fait de nous des hommes pratiques, philosophes ou artistes. Une curiosité du français : la conscience morale, débarrassée d'adjectifs, redevient conscience tout court. | | | | |
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| intelligence | | | Tout objet perçu par la conscience - à partir des sens, de l'imagination ou de la réflexion - devient une substance pré-réflexive, suspendue provisoirement, et candidate à être attachée aux modèles, qui existent déjà dans la conscience ou s'y reconstituent en fonction des sollicitations ; elle y sera donc dissoute, et le soi tirera la langue aux phénoménologues obtus. | | | | |
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| intelligence | | | Deux grands mérites doivent être reconnus à Descartes : n'avoir que le mépris pour le substantif être (qui fut pour lui synonyme de perfection et identique à réalité) et ne pas avoir mêlé sa culture mathématique au débat philosophique. L'ontologie est du pur verbalisme comme l'est l'appel à une pseudo-mathématique des ignares tels que Nicolas de Cuse, Spinoza, Badiou. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme, sain d'esprit, est physiologiquement incapable, dans son discours, de se détacher de la réalité ; la part de la réalité est la même dans ses calculs et dans ses délires ; donc, on n'a pas du tout besoin de se référer à la réalité pour juger une intelligence. La part du réel, menant à l'idée ou en découlant, ne compte qu'en sciences ; dans l'art, et donc en philosophie, l'idée ne vaut que par ses métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence s'affirme dans la vision des modèles, la sagesse - dans la vision du réel. | | | | |
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| intelligence | | | Sur la voie de la pensée, le premier jalon est presque toujours un intérêt soit pour un objet soit pour une relation (et des associations d'images ne viennent qu'après la fixation de l'intensité du désir). Plus on est intelligent, plus souvent la relation se présente avant l'objet, l'opérateur avant l'opérande. | | | | |
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| intelligence | | | Pour un objet, l'essence est sa définition, et l'existence - sa manifestation ; par bêtise ou paresse, on peut ne pas disposer de définitions et voir en manifestations la seule source de nos conceptions ; mais, avec la sagesse, on commence à mépriser l'existence-effet et à se consacrer à l'essence-cause des choses, qui n'existent pas. | | | | |
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| intelligence | | | Comment appelle-t-on un discours sans définitions clairement perçues ? - bavardage, lorsqu'il s'agit de manier les choses ; philosophie, lorsqu'il est question des idées. Pourtant, de tous les temps, l'incapacité de formuler de bonnes définitions fut vue comme signe d'indigence mentale ; les définitions, paraît-il, tuent le telos/entéléchie/but de la philosophie (ces gardiens de logorrhées, élèves de Husserl, devraient s'appeler phil-a-télistes - ceux qui sont sans le lointain) ; les bonnes définitions sont, en effet, de puissantes contraintes, rendant les buts presque triviaux et sans intérêt propre. | | | | |
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| intelligence | | | Trois stades de notre compréhension du réel, le sensible, le mental, le conceptuel, avec une stupéfiante harmonie des passages de l'un à l'autre, de traces à images et concepts : pureté des empreintes, pureté interprétative, pureté représentative ; entre eux, circule le sens ou l'être, tout justifiant, tout guidant, tout mystifiant. | | | | |
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| intelligence | | | À première vue, l'étude du possible devrait être plus passionnante que celle du réel ; or, c'est le contraire qui se produit ; il y a quelque chose de décidément merveilleux dans le réel, qu'aucun possible abstrait n'atteint ni surclasse. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens, tel que l'entendent les philosophes, est le sens d'un discours ; il résulte d'un éternel retour, dont la dernière boucle, boucle ontique, implique le langage, l'interprétation logique, les sens et le bon sens ; elle s'appuie sur la boucle ontologique, la confrontation entre l'être et l'étant, et sur la boucle théorétique, la représentation de l'étant par des concepts. Le sens sert à confirmer ou à infirmer notre travail théorétique. | | | | |
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| intelligence | | | Pour valider nos représentations, nous les soumettons aux requêtes et essayons d'interpréter le résultat en vue de sa confrontation avec le réel ; mais il n'existe pas de modèle du sens, de modèle net rendant cette confrontation rigoureuse, puisque le réel n'a pas de mesures ; pourtant, le sens naît de cette énigmatique confrontation. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a bien une philosophie du fond (autour de l'être, présent en réalité, en représentation, en langage) et une philosophie de la forme (autour du devenir, traduisant la création divine ou humaine). Plus d'intensité comporte la création, moins d'importance préservent les choses invoquées. Et lorsque la même intensité couvre de vastes ensembles de choses, on parle d'éternel retour, qui est oubli des choses et fusion avec le flux créateur. Le retour est antonyme d'approfondissement, de progrès, de négation ; il est la voix d'acquiescement au monde. | | | | |
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| intelligence | | | Le mathématicien sait que les triangles n'existent pas dans la réalité, mais qu'ils sont des objets de ses représentations (Parménide, Platon ou Heidegger les auraient vus jusque dans l'être fantomatique), des créations de leur libre arbitre, qui, miraculeusement, ne sont jamais désavouées par la réalité. Mais l'homme de la rue, tel Voltaire, pense le contraire : « Il y a des carrés, mais il n'y a point d'être général, qui s'appelle ainsi ». Des objets mathématiques tapissent tout le fond de l'être. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligible, mystérieusement, suit le sensible et ne s'oppose à lui presque jamais ; même leurs hasards, sans parler de leurs lois, semblent être parallèles : « Le hasard de la pensée ne fait que traduire le hasard de l'être » - Marx - « Der Zufall des Seins ist nur in den Zufall des Denkens übersetzt ». | | | | |
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| intelligence | | | Penser, pour Descartes, est ce que nous apercevons immédiatement, mais je pense veut dire : mon état mental (jeu réciproque des représentations et interprétations) change, il y a donc mouvement et temps, ce qui exclut l'immédiateté ; depuis Zénon nous savons, que le mouvement pensé et le mouvement réel ne s'entendent pas très bien, et puisqu'on doit donner la préférence à la réalité, je bouge réel est plus probant que je pense idéel, comme première certitude. La conscience n'est qu'une surface des mouvements humains, leur profondeur et leur source principales se trouvent dans les pulsions. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité il y a une lumière (l'esprit) et des objets (la matière) ; la représentation crée des ombres des objets ; les requêtes du réel se tournent requêtes de la représentation, et leur interprétation produit de la lumière, interne au modèle ; le croisement de la lumière du réel et de la lumière interprétée génère le sens. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la représentation, inévitablement, il y a des parties homomorphes à la réalité modélisée ou au langage bâti par-dessus : la réalité fournit des espèces et genres physiques, chimiques et biologiques, et le langage - certains concepts nés dans la civilisation correspondante. Mais l'essentiel de la représentation est construit par un libre arbitre du sujet-modeleur. « Pour passer à une autre philosophie, on passe, forcément, à un autre langage, à d'autres représentations, à d'autres noms, que choisit notre libre arbitre » - J.G.Hamann - « Bei einer andern Philosophie, ist eine andere Sprache unvermeidlich, andere Vorstellungen, andere Namen, die jeder aus seiner Freiwilligkeit bezeichnet ». | | | | |
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| intelligence | | | L'idée a priori aboutit à la représentation, l'idée a posteriori résume le sens ; l'idée tout court est un arbre requêteur, devant la réalité ou devant la représentation : le libre arbitre, la liberté, le langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le libre arbitre est à la liberté ce que les yeux sont au regard ; l'arbitraire s'exerce dans le contexte d'une représentation ouverte, in itinere, work in progress, et consiste à créer des événements conceptuels ; la liberté s'éprouve dans un monde monotone et fermé et consiste à donner un sens à une idée, soit en l'interprétant, soit en la traduisant dans la réalité. Plus notre regard se réduit au travail de nos yeux, plus notre liberté n'est que du libre arbitre. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne dramaturgie dans le monde intelligible doit ressembler à (et non pas engendrer - Platon) la démiurgie du monde sensible. | | | | |
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| intelligence | | | Quand on ne voit en pourquoi qu'une laborieuse remontée aux causes premières et en quoi - un docte attouchement au réel, on peut même renoncer à qui. C'est ainsi qu'ils peignent le sage, qui ressemblerait étrangement au singe qui, comme la rose (Angélus), est sans pourquoi. | | | | |
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| intelligence | | | Pour être complet, on devrait distinguer une bonne demi-douzaine de mondes : le réel, l'hypothétique, le sensible, le représenté, l'interrogé, l'intelligible. | | | | |
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| intelligence | | | Non seulement mes sensations sont communes au genre humain tout entier, mais elles n'entrent jamais en contradiction avec la réalité des choses ; le bon sens ne fait que ratifier les données des sens ; la connaissance représentée est donc en contact direct, même inconscient, avec le réel. La gnoséologie contient peut-être l'ontologie, mais l'observation ouverte, évidemment, est plus vaste que la connaissance fermée. Les modèles ont beau se ressembler, les langages divergents créent des copies-requêtes non-unifiables. | | | | |
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| intelligence | | | D'une proposition démontrée on peut dégager sa signification dans la représentation associée (par unification d'arbres) et son sens dans la réalité représentée (par confrontation entre objets modélisés et leur être réel, immanent, inarticulé) ; la première tâche est triviale, la seconde - délicate et non-formalisable. | | | | |
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| intelligence | | | Tout cogniticien finit par admettre, que même l'existence, même celle de mon propre soi, peut être donnée non pas à titre de fait, mais comme résultat d'une déduction. La requête d'existence, comme toute proposition, aboutit soit aux faits soit aux virtualités. D'ailleurs, plus le moi est virtuel, plus il est riche et moins il a besoin de faits sans souffle des lois : « réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits » - Proust. À propos, la dimension temporelle virtualise tout fait. Comme, d'ailleurs, l'artistique, où le créateur est comme les particules élémentaires, créant un champ du possible, plutôt que celui du nécessaire. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie aurait dû être une réécriture en hauteur, à la verticale du qui, du quoi, du pourquoi, du au nom de quoi, que nous désignent les héros, les savants, les artistes. Au lieu de cela, elle fouille des profondeurs trop artificielles ou étale des platitudes trop réelles. | | | | |
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| intelligence | | | Sans interprétation, et donc sans idées, l’existence n’a aucun sens ; mais toute idée se formule et s’interprète dans le cadre des représentations, qui, presque toujours, sont personnelles et non pas universelles. Même si Platon, globalement, est plus raisonnable que Sartre, ses Idées ne pré-existent pas, elles se créent, par invention de représentations ou adaptation d’interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | L'être, c'est ce fond de la réalité, matérielle ou mentale, qui joue trois rôles dans trois domaines disjoints : il guide la représentation, inspire les requêtes, sert de référence pour valider la représentation. Et son maître s'appellerait le moi transcendantal, celui qui défie toute science ; il est le complément intellectuel de son homologue artistique, du moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Le bon Dieu ayant fait de la mathématique le fond de la réalité, la liberté du mathématicien ne débouche pas sur un chaos surréaliste, mais sur une harmonie avec le réel docile. Au fond de la mathématique se trouve la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | Toute partie du réel peut être confiée soit à nos yeux soit à notre regard, soit à un examen rationnel soit à une (re)création artificielle. Dans le premier cas, les mots et/ou les concepts développent suffisamment les choses dociles, c'est le cas de la science et de la vie au quotidien. Dans le second cas, les mots et/ou les concepts ne font qu'envelopper les choses insaisissables en s'en émancipant (émancipation aurait dû signifier – renoncer à la mainmise sur les choses ou les actes par les mains, au profit de la tête), c'est le cas de la philosophie et de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme borné est celui qui, même en se sentant à l'aise dans un domaine, ne maîtrise pas l'art de franchissement de bornes. Le philosophe est son exact opposé : même en pataugeant dans tous les domaines du savoir, il place sa maîtrise aux frontières entre bruit et musique, puissance et faiblesse, espérance et désespoir, vrai et faux, langage et réalité. | | | | |
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| intelligence | | | La pluridimensionnalité phénoménologique (ouf !) : on bichonne l'accomplissement dans la réalité (philosophe), la teneur dans le modèle (savant), la référence dans le langage (poète). Le sens, son dépositaire, sa quête ; trois sphères d'excellence dont le centre est partout et nulle part. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité, il n’y a pas de continuité ; il n’y a donc pas de points au sens mathématique ; l’espace et le temps réels possèdent des intervalles élémentaires, finis, indivisibles. La tortue ne pourra donc jamais défier Achille ; elle a tort de prétendre, que « notre course consiste en un nombre infini d’intervalles » - L.Carroll - « our race-course consists of an infinite series of distances ». | | | | |
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| intelligence | | | Les modèles résument les sensations et pré-formatent les idées. On ne demeure que dans la réalité ou dans les modèles, et c'est plutôt les idées, c'est à dire requêtes ou hypothèses, qui pourraient servir de ponts, construits sur des modèles et maintenus par le langage. Plus vaste et mieux organisé est l'intelligible, plus souvent il sert d'origine aux idées, puisque le sensible devint docile ; la représentation munit le sensible de corps, c'est à dire de squelette et de muscles, que le langage anime par son souffle. | | | | |
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| intelligence | | | Le bon résultat d’une recherche est soit une découverte (aboutissement d’un chemin), soit une invention (renvoi aux nouveaux commencements). Selon leur objet, il y aurait trois sortes de recherches – la recherche de la réalité (les sciences dures), la recherche de la représentation (la mathématique), la recherche du langage (la poésie). Les découvertes se font surtout dans la première ; les deux dernières devraient viser surtout des inventions. La philosophie serait une tentative d’unifier ces trois regards sur la condition humaine. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les autres, nous sommes surtout un paysage, et pour nous-mêmes - un climat. Reflets de nos actions ou de nos émotions. « Chacun est le climat de son intelligence » - Lamartine. L’œil saisit le paysage, le regard s'imprègne du climat. Que ce soit intelligent ou bête, que ce soit le pays ou la langue, qui illustrent cette leçon de météorologie sentimentale, - on est le concentré de son parallèle, la cordialité de l'esprit, ou de son méridien, la spiritualité du cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Tout le galimatias spinoziste autour des substances absolues et immuables est mis à nu par cet aveu, désarmant et ridiculisant : « La substance ou - ce qui est le même - ses attributs avec leurs valeurs » - « Substantias sive quod idem est earum attributa earumque affectiones », puisque les attributs (comme la plupart des substances) sont de libres constructions de nos modélisations arbitraires et non pas un contenu authentique du réel (sauf peut-être un nombre très réduit de constantes universelles). Quand on ne peut pas s'élever aux effets de soi, on s'étend en causes de soi. Causa sui est la réalité, qui dicte et valide nos représentations ; c'est ce que Heidegger nomme être. L'appeler Dieu est prendre une création pour un créateur. | | | | |
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| intelligence | | | Les tentatives d'unifier l'essence et le sens n'aboutissent qu'au contresens : « Il suffirait de détacher une Chose de son hic et nunc pour pouvoir la manier comme si elle était une Notion » - Kojève. L'essence est ce qui admettra toujours quelques variables de plus (étant partie de la réalité) par rapport à un modèle, dans le seul contexte duquel naît le sens, toujours fini. La possibilité même du détachement est mise en cause par des affiliés de l'être : « Il n'a pas été et il ne sera pas, il est maintenant » - Parménide. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui, paradoxalement, autorise le regard de se détacher des choses vues, sans craindre une chute dans l'inexistant, c'est qu'un lien inconscient conduit des sens au sens, unit le perçu et le mental, sans passer par les yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Déficience du réel, déficience du rêve - c'est la seconde qui est vraiment incurable. « Deux sortes d'imbéciles : les uns ne comprennent pas ce que tout le monde doit comprendre ; les autres comprennent ce que ne doit comprendre personne »* - Klioutchevsky - « Есть два рода дураков : одни не понимают того, что обязаны понимать все ; другие понимают то, чего не должен понимать никто ». Chez les intelligents, on relève des symptômes semblables : l'excédent du réel ou l'excédent du rêve - une plénitude banale ou un vide sacré. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la résolution de problèmes, une rigidité dans l'imposition de contraintes ne fait que rendre plus élégante la liberté dans la recherche de solutions. « Ferme dans le choix des choses, souple dans leur traitement »** - François d'Assise - « Fortiter in re, suaviter in modo » - pour rendre invisible l'effort, on a, au contraire, besoin de fermeté en traitement. Et la sensation de vie, ou de sa source, naît indépendamment des choses choisies ; des choses évitées sont plus éloquentes. Quand on tient à caresser ou à envelopper plus qu'à adresser ou à développer, être sans frein est pire qu'être sans fins. | | | | |
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| intelligence | | | Ramener au langage tout ce qui est mental est l'indigence de la philosophie anglo-saxonne. « Toute conscience est affaire de langage » - Rorty - « All conscience is a matter of language ». Leur misérable tournant linguistique ne comprend pas, que ni les intentions, ni les références d'objets, ni l'interprétation de requêtes, ni la substitution de termes, ni le dialogue menant au sens ne font partie du langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le futur robot humanoïde commencerait l'analyse de la réalité à partir des données sensibles immédiates. Mais le cerveau humain n'a d'accès conscient ni à la rétine, ni aux membranes auriculaires, ni aux papilles ; il a toujours affaire aux données médiates, déjà modélisées par notre machine intello-sensorielle. Une raison de plus pour se moquer de l’ego transcendantal, qui n'est en rien supérieur à l'ego psychologique ; les deux partent avec exactement les mêmes prémisses, emploient les mêmes moyens et arrivent aux mêmes conclusions. | | | | |
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| intelligence | | | Le côté poétique des questions philosophiques les laisse souvent prendre pour religieuses, ce qu'elles ne sont que dans la recherche de consolations, ce premier chapitre philosophique, le second étant la musique des rapports entre la réalité, la représentation et le langage. Orphée semble être la figure la plus emblématique de cette philosophie. Il n'y a donc pas une, mais deux philosophies premières : l'éthico-religieuse et l'esthético-scientifique. | | | | |
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| intelligence | | | La matière de la représentation est de nature factuelle, ce sont des substances modélisées. La matière de la pensée est réelle par son sujet, virtuelle par son dialogue, conceptuelle par son moteur de recherche, langagière par sa forme. Deux univers disjoints, sauf des pensées élémentaires, triviales. | | | | |
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| intelligence | | | Les égarements aussi bien du premier que du second Wittgenstein sont dus à la même méprise : occulter la place de la représentation entre la réalité et le langage. Opposer les faits aux choses est absurde, puisqu'il n'y a pas (dans la représentation) de faits sans choses ni de choses – sans faits ; l'analyse du langage, dans l'oubli de la représentation, est une tâche banale et superficielle, n'apportant pas grand-chose de la réalité, puisque le langage interroge la représentation plus que la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | L'étonnement et la beauté sont également répartis entre les choses vues, les causes lues et les poses voulues, entre l'œil, le regard et le talent. | | | | |
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| intelligence | | | L'élégance est omniprésente en mathématique ; la mathématique est, en tout point, un reflet de la Création ; donc, la réalité, partout, peut être rendue admirable, il suffit d'inventer de bonnes représentations, de bons axiomes, de bons interprètes. L'harmonie entre un contenu profond et une forme haute est le signe commun de la mathématique et de la poésie (y compris de la bonne philosophie). | | | | |
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| intelligence | | | Représenter, c'est modéliser soit des objets matériels, soit des abstractions (relations, attributs, quantités, qualités). Mais la technique représentative y est la même. Pour refléter cette unité et souligner l'inépuisable, inatteignable et merveilleuse richesse des objets, on évoque la vague notion d'être, englobant les deux sphères du représenté. L'être au-delà de la représentation, c'est l'invisible du visible. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe avait sa place au milieu des visionnaires mythiques ou poétiques, mais les philosophes modernes s'apparentent davantage aux sous-préfets, journalistes ou entomologistes, jusqu'au cou soit dans leur logorrhée verbale, soit dans la morne réalité végétale ou sociale. La vision minable de Descartes : « la philosophie est un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches sont toutes les autres sciences » - s'imposa. | | | | |
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| intelligence | | | On hurle à la mort du réel, étouffé par l'avancée des abstractions numériques. Mais la faute en est à vos abstractions analogiques, qui sont plus pâles que les nombres. Nombres incarnés, qui sont le réel. C'est le réel qui triomphe, aujourd'hui, plus que jamais, mais les vieillards, ne s'y reconnaissant plus, le prennent pour abstractions. D'ailleurs, le contraire du réel n'est ni abstrait ni virtuel, mais le musical, dédié au rêve. L'abstrait sans rêve ne fait que conforter le réel. | | | | |
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| intelligence | | | Les faits sont des attributs des objets virtuels et non pas des phénomènes réels. Tout fait résulte de liens, syntaxiques ou sémantiques, dont est dépourvu le monde et qui constituent l'ossature du modèle conceptuel du monde. Les choses, elles, remplissent tout ce qui est inorganisé, et en particulier la réalité. On vient à l'existence topique par une substance (un fait imputable à un lien syntaxique instancié) ; Maître Eckhart refuse, à tort, l'être aux liens : « L'amour, contrairement à la connaissance, unit dans l'action, non dans l'être » - « Im Gegensatz zum Wissen, vereint die Liebe im Wirken, nicht im Sein ». | | | | |
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| intelligence | | | Avant de chercher l'intensité de la pensée (ce qui en est le but), il faut lui imposer des contraintes. Un saint filtrage, avant toute amplification. Une fois ce travail de l'esprit accompli, le relais sera passé au vrai créateur, à l'âme. L'esprit prépare l'horizontalité, pour que mieux s'épanouisse la verticalité de l'âme. Les bonnes œillères des yeux profiteront à la pureté du regard. | | | | |
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| intelligence | | | Nos barbus antiques s'imaginaient, que la connaissance de la raison des choses pût leur procurer une vie heureuse (Virgile). Tandis que beaucoup plus heureux est l'homme qui en devine l'âme, que semblent posséder même les objets inanimés, puisque cet homme ira ensuite jusqu'à connaître la raison de l'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | On peut ne pas jeter ces étiquettes - Éternité, Être, Réalité - à condition de savoir n'en faire que des axes, qu'on orienterait à sa guise pour y dessiner des figures plus charnelles et nobles. | | | | |
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| intelligence | | | Même si la majorité de nos modèles (représentations) sont de libres créations de notre imagination, les modèles centraux (physiques, chimiques, biologiques) nous sont dictés immédiatement par la réalité. Et donc Platon est plus près de la vérité que Wittgenstein, pour qui il n'y a pas de modèles (Sachverhalte) dans le monde, qui ne serait que « tout ce qui est instance » - « die Welt ist alles was der Fall ist ». | | | | |
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| intelligence | | | Un franc sot rejoint le délicat dans la reconnaissance de l'harmonie entre la nature et la raison (là où le pseudo-savant voit un gouffre). Pour le sot, c'est la chose la plus évidente, et pour le délicat - la plus miraculeuse. « Le plus incompréhensible dans l'Univers est, que nous le puissions comprendre » - Einstein - « Das Unverständlichste am Universum ist, daß wir es verstehen können ». | | | | |
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| intelligence | | | Je n'aime pas l'étrangeté de l'interrogation, j'aime l'étrangeté des liens interrogés. | | | | |
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| intelligence | | | Et la réalité et le rêve mettent à l'épreuve notre esprit et notre âme ; la réalité offre l'horizontalité, et le rêve – la verticalité. L'idéal est de choisir la seconde dimension, puisque « la hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de l'intelligence » - Hugo. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la triade réalité - représentation – langage, les philosophes stoïciens et analytiques veulent occulter la représentation ; en plus, les premiers ne comprennent pas le langage et les seconds négligent la réalité ; ils restent en compagnie d'une réalité indifférente ou d'un langage désincarné. Tu ne seras ni scientifique ni philosophe ni poète, si tu cherches à « ne pas te laisser subjuguer par la représentation » - Épictète. | | | | |
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| intelligence | | | Le dédain du présent et la nostalgie du passé s'expliquent par la nature de notre mémoire : elle est faite d'empreintes des choses et de jeux de notre imagination. Ce qui est immédiat porte surtout des traces et des pesanteurs du réel, qui, avec le temps, deviennent de plus en plus impondérables, pour se muer, à la fin, en grâce des images et des états d'âme. Tout vrai nostalgique s'ennuie dans les choses et s'épanouit dans les idées. Mais la qualité des choses et des idées est la même à toutes les époques. | | | | |
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| intelligence | | | La plus grande merveille de notre esprit est qu'il trouve les mêmes supports de ses idéalités, en se fiant soit à la réalité soit à l'abstraction. Et les plus belles intuitions abstraites trouvent - comme par enchantement - des interprétations empiriques plausibles. | | | | |
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| intelligence | | | Au sens aristotélicien du mot, une substance (première ou seconde) est un méta-concept de la représentation et nullement de la réalité ; donc, les fastidieux débats, pour savoir si quelque chose (sujet, conscience, espèce) est une substance ou non, sont totalement sots, puisque tout ce qui est représenté l'est et tout ce qui est réel ne l'est pas, par définition. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation fixe la valeur, et la (méta-)interprétation (la validation) formule une valeur de cette valeur. Aucune théorisation de cette validation n'est possible, ce qui justifie le rôle qu'y jouent souvent la noblesse d'âme ou la caresse d'esprit, plutôt qu'une obscure adéquation quelconque avec la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l'imaginaire on maîtrise l'être et cafouille dans le devenir ; dans le réel, c'est l'inverse. La réflexion de Valéry fut plus réaliste que poétique : « Ce qui est clair comme passage est obscur comme séjour »***. | | | | |
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| intelligence | | | Pour Nietzsche, l'Être est une interprétation (métaphysique, donc méprisable), pour Heidegger – une représentation (ontologique, donc vénérable), pour moi - une réalité (prosaïque, mais incontournable, pour valider nos représentations et donner un sens à nos interprétations). | | | | |
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| intelligence | | | Dans une représentation, toute entité relève, d'une manière non-exclusive, de ces trois méta-concepts – objet, attribut, valeur. Mais l'entité peut être traitée en tant qu'objet dans une requête, en tant qu'attribut – dans une autre, en tant que valeur – dans une troisième. Et c'est le libre arbitre du concepteur qui distribue ces rôles tangibles et presque jamais nécessaires ; la réalité les ignore. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'est-ce qu'un objet ? - son nom, ses classes, ses relations, ses attributs. Mais ce sont des caractéristiques de la représentation et non pas de la réalité (que Platon et Spinoza m'excusent…), et elles sont les seuls points de repère permettant de référencer les objets. Dans la réalité, ainsi, il n'y a ni objets ni vérités, puisque celles-ci résultent des propositions portant sur les objets. La réalité réapparaît dans les significations qu'on tire de la proposition interprétée, mais elles naissent d'un processus non-formalisable, intuitif, non-langagier – l'intelligence pragmatique, le dernier chaînon de l'analyse syntaxico-sémantique. | | | | |
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| intelligence | | | Le senti se rapporte à la réalité, mais le dit s'interprète exclusivement dans une représentation ; on ne peut strictement rien dire sur la réalité, ni sur les agglomérats d'atomes (minéraux, végétaux, animaux) ni sur les propriétés d'esprit (beauté, douleur, sens). Ce sont des choses en soi : « La chose en soi n'a que l'être » - Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes, dans le cycle – observation (réalité), expression (langage), signification (réalité) –, veulent partir de la réalité et la rejoindre, mais finissent, le plus souvent, par négliger le chaînon central, le poétique, tandis que c'est le contraire qu'il faudrait faire. La gratuité et l'absurdité guettent, avec la même probabilité, le contemplateur et le rêveur. Dans la naissance de questions profondes ou de réponses hautes, l'observation décrite et la signification imaginée jouent un rôle mineur et même sont des tâches superflues, puisque notre cerveau possède une merveilleuse capacité de congruence avec la réalité, nous évitant tout délire incompatible avec le monde observable et sensé. | | | | |
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| intelligence | | | L'Intelligence Artificielle : 1. bâtir une représentation (structures conceptuelles rigoureuses) d'un domaine réel (physique ou abstrait), 2. s'appuyer sur une logique formelle, pour interroger ou exploiter cette représentation, 3. au cours d'un dialogue (de préférence, en langage naturel), savoir répondre aux questions - Qui, Quoi, Où, Quand, Pourquoi, Comment – à la manière humaine. | | | | |
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| intelligence | | | L’être et le devenir logent dans la réalité ; pour les penser, on dispose de deux paradigmes cognitifs, la représentation et l’interprétation, et d’un outil de communication, le langage. Le penser n’est pas moins présent dans le devenir que dans l’être ; c’est pourquoi Parménide a tort, en proclamant l’identité de l’être et du penser. | | | | |
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| intelligence | | | Une idée, c'est l'évocation des choses par leurs images. Mais pour Platon, elle n'est qu'image ; pour Aristote, elle n'est que chose ; et pour Descartes, elle est image de la chose (« les images des choses sont les seules à qui convient le nom d'idée » - « rerum imagines, quibus solis conventi ideae nomen ») - les ondes, les capteurs, les empreintes. Je réserverais ce nom aux cas, où les choses sont profondes et les images – hautes, ce qui munirait ces images des choses – de la noblesse ou de la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Dire je sais que je sais est faire preuve de l'intelligence, si l'on comprend, que le savoir interne touche à la réalité et le savoir externe - au modèle. Et puisque savoir rebâtir son modèle à partir du point zéro est un don de sage, le je sais que je ne sais rien socratique dit la même chose ! Toutefois, plus précis serait : je ne sais plus que je sais. L'exact contraire de cette sobre sagesse serait cette bête ivresse : je ne crois en rien, ce qui équivaudrait : je sais tout, puisque notre maîtrise des connaissances n'a que deux valeurs possibles – savoir ou croire. Plus on connaît, moins on sait. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent, que le soi, c'est à dire mon regard, se forme au contact des choses, dans une intentionnalité binaire, servile et photographique, tandis qu'il est autonome comme le sont, dans une merveilleuse harmonie et concordance, l'objet, l'outil et le sujet ; et ce dernier est réductible à la fonction, dans le détachement du sensible. | | | | |
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| intelligence | | | On a d'excellents instruments de mesure, pour apprécier ce qui n'existe pas, et les unités de mesure, qu'on y invente, ne sont pas inférieures aux mesurages du réel. Mais n'exagérons pas : « Pour exister, il suffit d'être mesurable » - Planck - « Was man messen kann, das existiert auch » - l'inexistant émeut l'âme et meut l'esprit, sans prendre corps. | | | | |
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| intelligence | | | Là où s’arrête l’expérience commence la métaphysique. L’expérience fait découvrir la réalité spatio-temporelle ; l’expérience dicte des représentations ; l’expérience forme le langage ; l’expérience compose la société humaine. La métaphysique se réduit à nos trois soucis divins : au Bien, au Beau, au Vrai ; ce qui les résume le mieux, c’est le rêve. La métaphysique aurait dû ne se consacrer qu’à la nature du rêve et oublier les croyances. | | | | |
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| intelligence | | | Nous manipulons deux sortes de représentations : des conceptuelles et des pragmatiques. Les premières comprennent des modèles (concepts, classes, relations abstraites) et des instances (éléments, relations entre éléments) ; ces représentations engendrent le langage, qui se projette sur elles. Les secondes tendent à être isomorphes à la réalité et ne contiennent que des instances (projections des objets pseudo-réels) ; ces représentations servent à donner un sens aux propositions, vraies ou fausses, interprétées dans le contexte des premières représentations. On oublie trop souvent, que non seulement la réalité ne contient pas de modèles, elle ne contient pas d’instances non plus. | | | | |
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| intelligence | | | Le terme de sens s’emploie dans deux contextes très différents : le sens que la représentation associe, logiquement, à une référence langagière (on oublie la réalité), ou le sens que la réalité dicte à une vérité représentationnelle (on oublie le langage). Le premier est rigoureux et le second – intuitif. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique épuise le champ du possible, mais la réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, recèle tant de miracles, jugés impossibles par notre raison, qu’on est obligé de reconnaître que le possible humain est misérable à côté du réel divin. C’est une des raisons à dédier la création artistique – à l’impossible, c’est-à-dire au rêve. | | | | |
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| intelligence | | | Le réel et la représentation (dans le jargon, la chose en soi et son noumène), le fond (presque) éternel et la forme provisoire, la seconde résumant l’état courant du savoir du premier, - on est dans l’être spatial ; cet état évolue, suite aux phénomènes, ces manifestations du réel, provoquant des adaptations de la représentation, - on est dans le devenir temporel. | | | | |
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| intelligence | | | Nos sens constatent l’existence des choses réelles, notre esprit définit les conditions de l’existence des choses représentées. L’esprit cherche à en dégager l’essence, qui est un méta-concept, réservé à la représentation. Dans la représentation, l’existence suppose une vérification réussie par l’essence conceptualisée. Dans la réalité, seule l’existence des instances (premières substances) a un sens ; dans la représentation, existent les deux substances, la seconde (des classes) et la première (des éléments). Tout le charabia philosophique autour de ce thème est dû à l’indistinction entre le réel et le représenté. | | | | |
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| intelligence | | | La réalité divine est dans les objets de l’espace-temps ; reflétée par l’homme, elle devient une double réalité humaine : l’être - cette pure abstraction (mais ne déviant en rien de la réalité divine), et le devenir - une fatalité mécanique ou une création libre. « Le devenir est aussi mécanique que l’être » - Chestov - « Динамика так же механистична, как и статика ». Pour échapper à la mécanique, le style, d’après Nietzsche, doit munir le devenir créateur – de l’intensité de l’être. | | | | |
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| intelligence | | | La fonction principale de l’intelligence aurait dû être d’amortir les assauts du désespoir, bien réel, perclus de ma souffrance et du Bien bafoué, et d’intensifier la consolation imaginaire, provenant de mon regard et de ma création esthétiques. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée – évocation, par un sujet, de relations d’objets dans un langage de mots ou de gestes. Elle peut être émise, perçue, interprétée, munie de sens – par un sujet. La réalité en est le départ et l’arrivée, mais seule la représentation la rend opératoire. | | | | |
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| intelligence | | | Au sujet de la connaissance (d'un domaine du réel), trois banalités, bien connues depuis 2500 ans : aucune représentation ne peut être parfaite, le même domaine admet au moins autant de représentations qu'il y de sujets, une représentation est (in)validée sous le feu croisé d'expériences sur le réel ou de requêtes de la représentation elle-même. Oublier l'être, c'est oublier le réel, c'est à dire oublier soit l'expérience soit les requêtes. | | | | |
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| intelligence | | | L’origine de ces deux bêtises : la pensée engendre le réel (Hegel) ou la pensée n’est qu’un reflet du réel (K.Marx) est la même – l’oubli de la représentation. La pensée ne se formule que par-dessus une représentation ; la réalité ne se reflète que dans une représentation. | | | | |
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| intelligence | | | Les yeux parcourent le réel, le regard s’arrête sur la représentation. Toute bonne tête, qu’elle soit scientifique ou artistique, commence par le regard. | | | | |
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| intelligence | | | Tant qu’on se réfère à la réalité, on tourne autour de l’être ; tant qu’on reste au sein des représentations, on fait appel à l’Un, à l’unification ; tant qu’on tient à la vérité, on est plongé dans le langage. On est philosophe, lorsqu’on se rend compte, à quel moment on franchit les frontières entre ces trois sphères de l’intellect. | | | | |
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| intelligence | | | Je vois trois clans adversaires de la philosophie : le robot et le mouton (la raison ou l’imitation s’opposent à l’âme et à la personnalité du philosophe), les linguistes (qui observent la langue de l’intérieur de sa grammaire, tandis que le philosophe y voit une couche instrumentale au-dessus des représentations), la religion (avec ses promesses, placées dans le réel, tandis que la consolation philosophique provient du rêve). | | | | |
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| intelligence | | | À part quelques nuances, provenant des constantes physiques universelles, l’espace-temps ne dépend pratiquement pas de représentations particulières, tandis que la causalité ne repose que sur celles-ci. Dans le domaine spatio-temporel, scientifique, la philosophie ne peut être que charlatanesque, et dans le domaine causal – que primitive, puisqu’elle ignore ce qu’est la représentation cognitive. | | | | |
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| intelligence | | | Spontanément, on a de la sympathie pour celui qui refuse toute objectivité et s'extasie devant des tableaux peints par la seule subjectivité libre et déchaînée. Mais, ensuite, vient l'heure du bilan ; et l'on constate, dans les deux camps, le même taux de lieux communs et de trouvailles ; et l'on comprend, qu'à part le talent, rien ne prédispose à l'intelligence, la liberté et la créativité. Peu comptent les axiomes, c'est la première suite, le premier pas et le maintien de son émotion initiale qui détermineront ton envergure. | | | | |
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| intelligence | | | Pour décrire le monde, on doit partir du réel, mais pour le comprendre, il faut faire le tour du possible, qui devrait, naïvement, être plus riche. Le possible, comme le réel, n'est intelligible qu'à partir d'un modèle. Mais le possible n'en est qu'une des projections, tandis que le réel en est la clôture. Tout modèle est plus pauvre que le réel, mais il est le seul outil de compréhension. Le réel est grandiose, car il est habité ou hanté par tant de choses impossibles et inexistantes, et que refuse, rationnellement et bêtement, le possible ! | | | | |
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| intelligence | | | Le médiocre cherche le complexe, l'énumération de parties constantes et grossières d'un tout. Le profond oppose le multiplexe (Leibniz) du réel à la pauvreté de l'imaginaire. Le subtil trouve l'implexe (Valéry), un modèle s'ouvrant à l'unification par substitutions de variables délicates. Le fou se déverse dans l'explexe (Rimbaud), où tout n'est qu'opérandes symboliques sans structure d'arbre unificateur. Le robot optimise le simplexe. Ce que je prône, moi, pourrait s'appeler exciplexe - recherche d'une stabilité dans l'excitation. | | | | |
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| intelligence | | | Dans le modèle - donc, dans le savoir - tout n'est que relation ; dans la réalité - donc, dans l'être - se trouve ce qui dicte le choix de types et de valeurs des relations. Perception, intellection, conception - le cheminement vers la relation, l'inverse de celui du sens. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde n'est qu'esprits et atomes, et non pas volonté et représentation ; c'est la philosophie qui est soit cantate de la volonté (et donc nous dégageant, comme une religion, des griffes de la mort), soit symphonie, langagière ou matérielle, artistique ou scientifique, autour de la représentation (nous élevant au-dessus de tout bruit partiel de la vie). | | | | |
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| intelligence | | | Le présent, c’est un jeu des forces, qui se projettent sur un futur hypothétique. Mais qu’est le passé, qu’aucun dynamisme intellectuel ne peut plus modifier ? - une énigme encore plus déconcertante que celle du temps en général… « Le passé n’est que le lieu des formes sans forces »** - Valéry cette définition, même si elle est trop anthropologique, définit bien par qui le passé est habité – par des formes n’étant que des représentations intouchables des objets disparus - des formes n’étant que des représentations de la seule réalité, des objets disparus. | | | | |
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| intelligence | | | Pour la peinture philosophique, le réel aurait dû ne servir que de toile, de support matériel nécessaire, tandis que l’essentiel aurait dû être dédié à l’imagination, langagière et lyrique, irréductible à la raison. La Realphilosophie (Hegel) des rats de bibliothèques, bavards et calculateurs, face à la vraie philosophie des poètes, dont l’esprit chante ou danse, pour devenir âme, pour nous faire aimer la vie abyssale et le verbe musical. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre merveilles de même acabit : que l’homme soit capable de percevoir la beauté ; que cette beauté préexiste dans la réalité ; qu’entre ces deux images de la beauté il y ait une concordance ; que l’homme soit porté à produire de la beauté. Aucune raison valable ne peut expliquer ce quadriparti magique. Le Beau n’est qu’un habit. Que le Bien, dénudé d’actes, et le Vrai, épousant ses habits langagiers, sont plus compréhensibles ! | | | | |
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| intelligence | | | Le terme d’objet aurait dû être réservé à la représentation (et être exclu de la réalité), où cet objet s’inscrit dans des structures syntaxiques et sémantiques, possède des attributs et propriétés, son cycle de vie étant gouverné par des règles et par son essence. Mais cet objet doit correspondre à un conglomérat d’atomes ou à une image (existante ou pas) dans la réalité humaine (das Dasein), et ce qu’on pourrait nommer chose en soi. Sans cette notion, il serait difficile de rendre compte du fait, qu’aucun objet ne puisse être équivalent (adéquat) à la chose. Mais on ne connaît la chose que représentée en objet. | | | | |
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| intelligence | | | Les représentations n’arriveront jamais à rendre la totalité de l’être, c’est-à-dire de la réalité ; l’être gardera donc toujours des secrets inaccessibles, irreflétables, inarticulables. Tandis que le devenir, c’est-à-dire la création, peut s’attaquer soit à l’énigme à résoudre soit au mystère à chanter. | | | | |
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| intelligence | | | Je refuse de gaspiller le beau terme d’Universaux pour l’attacher aux vétilles telles que blancheur. Je le réserve à la triade divine – le Bien, le Beau, le Vrai, qui touche tout homme, mais doit servir de base pour une bonne philosophie, s’articulant autour de la consolation et du langage. La noblesse, dans l’élaboration de consolations, découle de l’axe, allant d’une mélancolie à la tragédie et créé par la fatalité du Bien, de plus en plus inaccessible, et du Beau, dont le vertige faiblit. L’intelligence du regard sur le Vrai est déterminée par le rôle qu’on y accorde au langage en tant qu’intermédiaire logique entre la réalité et la représentation. Cette philosophie est donc rencontre d’une noblesse et d’une intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la logorrhée phénoménologique, vide de fond et insipide de forme, sur l’homme, l’être et la vérité, peut être exprimée dans un sobre vocabulaire d’Intelligence Artificielle, faisant part à la réalité, à la représentation et au langage. | | | | |
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| intelligence | | | L’équivalence entre l’être et le penser, si elle existe, s’éploie, simultanément, sur trois niveaux, en fonction du degré de ma conscience et de la présence de ma liberté : mon soi organique (synapses, neurones, charges électriques – l’inertie, la conscience absente, l’algorithme préétabli), mon soi des sens (la conscience câblée, interprétant mes sensations, la réaction), mon soi de l’intellect (la conscience libre, le langage, l’action) – trois équivalences possibles, mais qui ne se ressemblent pas du tout entre elles. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toute représentation respectable, il y a de la place pour une profondeur du réel et une hauteur du rêve ; les beaux tropes, comme les grandes théories, naissent dans des représentations et non pas dans le langage. Ceux qui nagent dans les concepts et ne voient que les mots ou les choses sont condamnés au verbiage ; toute la philosophie académique y est. | | | | |
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| intelligence | | | En mathématique, les définitions sont assez rigoureuses, pour les libérer de la nécessité d’une négation (omnis determinatio negatio est). Mais le fatras philosophique rend cette négation indispensable. C’est ainsi que la représentation éclaire la réalité, le devenir – l’être, l’essence – l’existence, le mot – le concept ou la chose. | | | | |
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| intelligence | | | Aucune théorie (représentation) ne peut couvrir la totalité d’un domaine de la réalité (de sa matière et de ses esprits, bref – de l’Être) ; toute pensée se formule dans le contexte d’une représentation (explicite ou implicite) ; donc, la pensée ne peut jamais coïncider avec l’Être (Parménide ou Hegel), elle n’en est qu’un microscopique et approximatif reflet. | | | | |
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| intelligence | | | Au fond de toute réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, perce le mystère, insondable, incompréhensible, impossible. Nous bâtissons, la-dessus, de savants problèmes et sommes heureux de leur trouver quelques misérables solutions, qui constituent tout notre savoir ; mais ce qui échappe au savoir reste largement dominant. Le connu ne se nourrit que de minuscules portions arrachées à l’inconnu. « Le sens évolue par l’évolution de l’insensé » - Nabokov - « Эволюция смысла является эволюцией бессмыслицы ». | | | | |
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| intelligence | | | L’art, c’est la maîtrise des langages, et la vie, c’est la quête des consolations – ces deux soucis correspondent exactement à la vocation d’une bonne philosophie. « La philosophie devrait être une épice discrète de l’art et de la vie »*** - Pasternak - « Философия должна быть скупою приправой к искусству и жизни ». La philosophie est l’art langagier du rêve consolateur ; tous les autres arts portent sur la réalité. Et B.Pasternak a tort. | | | | |
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| intelligence | | | Exister dans la réalité ou dans la représentation : avoir franchi l’épreuve de l’essence ; celle-ci est spécifiée, pour la réalité - par le Créateur, et pour la représentation – par l’homme-concepteur. L’avènement de l’existence est précédé par la spécification de l’essence. | | | | |
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| intelligence | | | L’être se rapporte à la réalité, l’essence – à la représentation, l’existence – aux deux. En modélisant l’être, dans l’essence, on déclare (la possibilité) des relations abstraites entre objets abstraits (même en absence de tout objet concret) ; dans l’existence (ontique ou ontologique), ces relations s’établissent entre objets concrets. Ces banalités cognitives suffisent, pour rendre toute phénoménologie – inepte. L’essence précède l’existence. | | | | |
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| intelligence | | | Pour penser, il faut fermer les yeux sur le réel et laisser le regard le réduire à l’idéel – à la musique et à l’admiration. Pour contempler le réel, il vaut mieux oublier la pensée et laisser le cœur se réjouir de l’harmonie incompréhensible du monde. Mais selon Goethe, il faut que « ma contemplation même soit une pensée et ma pensée soit une contemplation » - « meine Anschauung selbst ein Denken und mein Denken eine Anschauung sei ». | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre, le mouvement, les lois logiques sont les seuls concepts objectifs, mais assez éloignés de la réalité. C’est la-dessus que la mathématique bâtit son édifice du nécessaire, auquel obéit, mystérieusement, la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde réel est une œuvre d’un Créateur génial, mystérieux, irrationnel (rationnel – est un qualificatif anthropomorphe et ne s’applique qu’aux productions de nos mains ou cerveaux). Le réel n’est pas rationnel, il est magique, parfait ; et puisque tout être vivant fait partie du monde réel, s’attribuer une perfection n’est nullement prétentieux de sa part. D’autre part, tant de choses rationnelles ne sont point réelles ; les résultats mathématiques en sont un exemple suffisant. | | | | |
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| intelligence | | | Dans le monde spatio-temporel, aucun point ne correspond à la réalité ; celle-ci n’a pas de durée et ne peut pas s’immobiliser ; ce monde donc n’appartient qu’à l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | L’imagination a deux contraires – la routine et la matière. C’est pourquoi elle est plus près de la faiblesse que de la force, ce qui en fait nourricière des rêves : « La faiblesse a toujours vécu d'imagination » - R.Gary. | | | | |
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| intelligence | | | Tout objet (l’Univers, l’esprit, la boîte d’allumettes, le roi Dagobert) a un double contenu : l’objet en soi (avec ses zones d’ombres ou de mystères) et son modèle théorique courant, qu’on appellera Être, l’image du Parfait. Le temps, en permanence, modifie les deux : objectivement – le premier (tant qu’il ne soit pas annihilé), subjectivement – le second (qu’on appellera Devenir). L’Être est donc aussi éphémère, et même inexistant, que le présent, le maintenant, ce moment-ci. | | | | |
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| intelligence | | | L’écriture est faite de jugements et de métaphores. Chez Nietzsche domine la métaphore, et chez Valéry – le jugement. Moi, j’en cherche l’équilibre ; Cioran le trouve dans une ténébreuse gnostique ; je le veux consolateur, réconciliant l’inquiétante réalité du Beau avec le paisible rêve du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un rêve, au sens physiologique, dans un rêve nocturne, on procède à la représentation d’un monde, ne ressemblant que vaguement au monde réel, au monde diurne. Toute interprétation en est aléatoire ; pourtant, c’est uniquement de l’interprétation de rêves que, sur des centaines de pages, discourent ses meilleurs spécialistes – Freud et Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | La notion de néant n'a d'intérêt que lorsqu'une requête infructueuse d'existence peut, sous d'autres conditions, aboutir à l'existence d'objets. Et ces nouvelles conditions de néantisation peuvent être dues à : un autre instant dans le temps, une adaptation du modèle (face à la réalité), une modification du langage (face au modèle). Le Néant général, qui ne serait pas lié à une requête donnée, est un concept creux et vide - l'idée même de néant est un néant d'idées. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne philosophie devrait mettre en relief l’essentiel d’une vie d’homme et s’articuler autour de l’axe réalité – rêve. Ne pas s’attarder sur l’aspect socialo-économique de la réalité ou futuro-idéologique du rêve. Donc, non au vitalisme de fond et au verbalisme de forme. Le réel prenant une coloration tragique, le premier souci de la philosophie devrait être d’y apporter de la consolation. Le rêve, englobant les extases et les connaissances, se matérialise dans des langages, offrant une hauteur d’expression ou une profondeur de compréhension, - l’art ou la science. La place du langage est le thème le plus occulte dans la philosophie académique aussi bien qu’en linguistique. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toutes les sciences, la mathématique démarre par la représentation d’objets (classes) et de liens entre objets (dont des transformations). La réalité souffle au mathématicien le nombre naturel et l’addition comme points de départ de ses réflexions. Les étapes suivantes : on traite les opérations comme des objets, en en répertoriant des propriétés et en créant des opérations nouvelles ; on constate que celles-ci génèrent des objets différents des objets-sources ; la possession de mêmes propriétés engendre des classes d’opérations, applicables aux objets autres que les nombres ; on finit par manipuler, avec les mêmes rigueur et élégance, des objets n’admettant aucun parallèle avec la réalité. Des réseaux abstraits se substituent aux objets palpables, comme, semble-t-il, c’est le cas dans la physique quantique - les structures finissent par dominer les quantités. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité, il y a la matière (les choses, res extensa) et les esprits (res cogitans, la vie) ; dans la représentation, il n’y a que l’esprit, ou l’imagination : les objets et les relations ; dans le langage, il n’y a que des références de ce dernier esprit. | | | | |
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| intelligence | | | En physique, on finit par chasser tout infini ; la vitesse de la lumière et la température de la matière en sont les victimes les plus célèbres, qui rendirent inaccessible et incompréhensible la belle image du Big-Bang. Et sans l’infini – pas d’origine, pas de commencement transcendant – le mur de M.Planck est infranchissable pour la raison. La mathématique reste la seule science à bien s’entendre avec un infini docile, mais ses commencements sont, contrairement à la physique, triviaux. L’art, qui est la maîtrise des commencements passionnants, est donc plus près de la physique que de la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Voir les choses, telles qu’elles sont, cette obsession des nigauds, n’a aucun mérite, que ce soit sur l’horreur ou sur l’admiration, que tu arrêtes ta prospection, nécessairement finie. En revanche, seul le regard créateur, donnant aux choses, réelles ou rêvées, des couleurs ou des vibrations, est à rechercher et à vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | Pour reprendre Schopenhauer, je dirais que l’art de représenter le rêve est plus précieux que l’artisanat de manifester sa volonté dans le réel. C’est pourquoi le suicide, résultant d’une forte volonté, est moins méritoire que la résignation de peindre sa faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Non seulement le pitoyable flou autour de la bancale notion de causalité est confirmé par ses définitions arbitraires (fondées sur des représentations différentes d’une même réalité), mais l’existence même de la miraculeuse liberté du vivant enlève tout intérêt à ce sujet, pourtant central, de la philosophie académique. | | | | |
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| intelligence | | | On vit, alternativement, du réel et de l’imaginaire ; dans le premier cas, la matière vitale consiste en sensations et actions ; dans le second – en sentiments et pensées. Dans l’acception courante – la vie ou le rêve, l’existence extérieure ou l’existence intérieure, la concentration ou l’imagination, l’enchaînement ou recommencement, l’inertie ou la création, la reproduction ou l’invention, la servilité ou la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | La perception du réel débouche sur la conception de l’idéel (sauf en mathématique, où l’idéel précède le réel) ; les concepts se trouvent déjà du côté de la représentation, qui est le fond de tout savoir ; la représentation et la connaissance se trouvent, donc, dans le même camp. Mais tous les philosophes confondent la représentation avec la perception et la séparent du savoir. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est l’art de préserver la hauteur dans notre regard sur l’œuvre divine - la vie, le monde, la musique, la pensée, le sentiment. Personne, mieux que Socrate, ne la définit qu'en tant que musique la plus haute, et pour préciser qu’il parle du rêve, plutôt que de la réalité, il met en musique les fables d’Ésope ! | | | | |
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| intelligence | | | Avec le temps, la trinité platonicienne (la terre composée de hauteur-paradis, platitude-purgatoire, profondeur-enfer - dans le Phédon) devient binôme, puisque toute profondeur rejoint la platitude ; le séjour du pur ne pourrait donc être que la hauteur – belle illusion, nous détachant de la terre réelle. | | | | |
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| intelligence | | | Il est facile de définir ce qu’est exister dans une représentation (ou langage), où le temps peut être occulté. Mais l’existence dans la réalité, avec sa dimension temporelle, est indéfinissable ; le mystère du temps, ce néant, dans lequel s’engouffre l’instant courant, reste entier. | | | | |
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| intelligence | | | La conscience humaine se compose de deux domaines – la réalité à résumer en théories et le rêve à mettre en musique – l’enthousiasme et la mélancolie, qu’entretiennent le langage et la consolation, les seuls sujets, dignes d’une philosophie de profondeur ou de hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | L’objet (dont le sujet est un cas particulier) et la relation (unaire, binaire etc.) entre objets, avec leurs attributs et propriétés, sont les seuls concepts d’une représentation, cet unique support de tout savoir, et tous les deux sont impensables sans liens avec d’autres objets et relations. Donc, le fantomatique savoir absolu, opposé au savoir relatif, et avec son impossible indépendance, est impossible. L’Être, étant indéfinissable dans la réalité (où règne la chose en soi), ne peut loger, provisoirement, que dans la représentation, où il sera toujours relatif. | | | | |
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| intelligence | | | N’est parfait que le réel divin, c’est-à-dire l’être ; aucune création humaine, c’est-à-dire un devenir, ne peut l’atteindre. « La perfection ne peut pas provenir d’un devenir » - Nietzsche - « Das Vollkommene soll nicht geworden sein ». | | | | |
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| intelligence | | | Deux verbes parasites – être et exister – excitent la curiosité stérile des apprentis-philosophes et leur font formuler des requêtes absurdes des objets fantomatiques. Je me suis suffisamment expliqué sur être, prenons exister. En oubliant la polysémie et l’usage métaphorique, en oubliant la réalité et le langage comme domaines d’existence à part la représentation, que signifie dans celle-ci la phrase blanc existe ? Wittgenstein se serait lancé dans ses innombrables Sprachspiele (jeux de langage), qui n’apporteraient rien de constructif. L'objet blanc est - 1. une classe (blancheur), dont des sous-classes seraient blanc foncé, blanc clair etc. 2. un élément de la classe couleur, 3. une valeur de l’attribut couleur, 4. un attribut, dont des valeurs seraient blanc foncé, blanc clair etc. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? - la musique ! - l’harmonie de la matière et la mélodie de la vie, réveillent tantôt mon esprit scientifique, tantôt mon âme poétique. Tant de choses ont été déjà dites la-dessus ; c’est pourquoi mon outil initial, même s’il n’est pas le plus créateur, ce sont les contraintes, me protégeant de la banalité et du plagiat. | | | | |
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| intelligence | | | Que tout réel, conçu par un Créateur divin, soit rationnel est un mystère certain, bien qu’incompréhensible, mais il n’est pas vrai que le rationnel, ce fruit de ta faible raison, soit toujours réel, car sa partie imaginaire appartient au rêve, à cet opposé de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | L’éternel retour nietzschéen, ce sont les retrouvailles avec le même rêve. Rêve fuyant, donc il s’y agit bien d’une consolation. Ce n’est pas à la réalité (l’être figé) que s’applique sa volonté de puissance, mais à la représentation (le devenir créateur), d’où son souci permanent du langage. Depuis Héraclite, Nietzsche est le dernier vrai philosophe. | | | | |
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| intelligence | | | L’immanence dit que l’harmonie du monde est dans la réalité même et non pas dans des représentations abstraites. Mais cette harmonie, en remontant aux causes ultimes, étant incompréhensible pour un esprit logique, on est amené à reconnaître l’identité concrète entre transcendance et immanence. | | | | |
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| intelligence | | | Un discours, pour prétendre au grade d’un parfait galimatias, doit posséder plusieurs caractéristiques : l’idée centrale banale ou bête, l’indistinction permanente entre le mot et le concept, des relations aléatoires, impossibles, apoétiques entre concepts, des références bancales à vérité, connaissances, liberté, réalité, la manie de dénoncer et de combler des lacunes chez les autres, l’insensibilité aux rêves, qu’on profane par illusions, apparences, incertitudes, riens. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toute démarche littéraire, la philosophie est un viatique, dans lequel doivent s’entendre et coopérer l’homme et l’auteur, c’est-à-dire une voix de noblesse et un style d’intelligence. La noblesse philosophique se réduit à une forme de confessions, dont les versants les plus éloquents sont la honte et la tragédie, avec un dénominateur commun appelé consolation. L’intelligence philosophique commence par la reconnaissance qu’entre le langage et la réalité il existe une sphère de l’esprit, réceptrice de nos originalités, de nos idées, de nos savoirs, de nos imaginations ; cette sphère n’est ni langagière ni réelle, elle s’appelle représentation, grâce à laquelle sont possibles aussi bien la science que la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie mathématique, la mathématique ontologique, commence par l’imagination d’objets et de leurs relations, imagination nullement dictée par des besoins en provenance de la réalité. Pour faire des ponts ou calculer les orbites des fusées – nul besoin de cette mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Le Royaume des Idées (ou des Formes, modèles, concepts) platoniciennes, n’est qu’une représentation qu’un informaticien appellerait Base de Connaissances, qui est toujours subjective, intermédiaire entre la réalité et le langage et donc liée au temps. | | | | |
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| intelligence | | | Tout le chaos des philosophes autour du concept de connaissances est dû au fait qu’ils l’attachent à la réalité, tandis qu’il appartient entièrement à la représentation. On ne connaît pas la réalité, on en a des impacts des sens ou des intuitions non-langagières. | | | | |
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| intelligence | | | Le poète synthétique Platon place ses mots (Idées particulières) dans sa représentation (en haut) ; le philosophe analytique Aristote les applique directement à la réalité (en bas) universelle. D’où le malentendu entre l’élève et le maître. L’erreur de tous les deux est de croire en universel et de négliger le particulier. En plus, dans le mot particulier, ils confondent ces deux concepts différents : la relation classe/élément et l’appartenance de représentations aux auteurs différents. | | | | |
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| intelligence | | | Un fait, c’est la triade – objet, attribut, valeur. Un événement – une modification de faits. Or, dans la réalité il n’y a ni objets, ni attributs, ni valeurs ; ce sont des concepts de la représentation. Tous les phénomènes sont des noumènes. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, l’intelligence consiste à savoir tracer les chemins entre la réalité, la représentation, le langage et l’interprétation. Je ne connais qu’un seul personnage qui excelle sur cette voie – Valéry. Avec la réalité, il est cartésien ; avec la représentation – ontologue ; avec le langage – cogniticien ; avec l’interprétation – penseur et poète. En se moquant du jargon des professeurs et de leurs savoirs fantomatiques, il s’appuie sur son intuition et son insatiable curiosité. | | | | |
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| intelligence | | | Notre perception du monde se fonde sur trois domaines – la réalité (choses et esprits), la représentation (concepts et structures), le langage (grammaire et rhétorique). Une intelligence de penseur et un talent de poète sont nécessaires, pour en dresser un tableau convaincant, ou plutôt séduisant. Pour réaliser cette tâche, la compréhension de la place du langage est la condition sine qua non, puisque la seule communication universelle est le langage. Aucun philosophe n’y est parvenu. N’y brille que le grand Valéry, avec ses notions géniales d’arbre (graphe, réseau), auquel se réduit tout discours, de substitution (des concepts et tropes – aux mots), d’élimination de l’aspect purement verbal (pour accéder à la signification et au sens). | | | | |
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| intelligence | | | Le taux (très élevé !) de bavards est le même dans les deux catégories principales de philosophes : ceux qui s’occupent de fantômes divins ou ceux qui se contentent de banalités humaines. Chez les premiers on discourt sur le Vrai (sans maîtriser la logique), sur le Bien (en supposant une impossible causalité entre l’appel divin du cœur et l’imperfection des actes humains), sur le Beau (sans être artistes-nés eux-mêmes). Chez les seconds on s’égosille sur la Liberté (une vague notion allant du geste arbitraire, dont est capable tout être vivant, à l’indépendance d’un créateur), sur l’Être (un fantôme linguistique humain), sur la Connaissance (sans voir les rapports profonds entre la réalité et la représentation). | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| intelligence | | | La vision intuitive de la réalité est largement consensuelle ; tout homme veut ramener cette vision aux connaissances individuelles, dont les entités élémentaires s’appelleraient concepts.
1. L’organisation (structurelle, descriptive, comportementale) de ces concepts constitue une représentation.
2. Un concept (dans une représentation) est un reflet incomplet des choses en soi (en réalité).
3. Cette démarche, intuitive aussi bien chez les concierges que chez les scientifiques, devint opératoire chez les cogniticiens (fondateurs de l’Intelligence Artificielle) : on y imite le comportement humain à travers la représentation et l’interprétation des connaissances.
4. Aucun philosophe n’accéda à ce sens de la représentation. Les tableaux catégoriels d’Aristote et de Kant amorçaient une bonne direction, mais leurs adeptes y virent une objectivité tandis qu’une subjectivité évidente est à leur origine.
5. Un malentendu, déplorable mais partagé par presque tous les philosophes, voit dans le langage le traducteur des connaissances, tandis que la couche langagière ne fais que se superposer à la couche représentationnelle, la seule porteuse du savoir.
6. Deux activités - l’acquisition des connaissances (complétant la représentation) et leur interprétation (par l’intermédiaire du langage) – mettent en évidence le rôle capital de la logique : elle assure la cohérence de la représentation et elle fait partie intégrante de toute langue naturelle. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe n’est capable de définir ce qu’est le savoir ; pourtant de vagues et volumineux traités académiques débordent d’évocations irresponsables à son sujet.
1. Il y a trois types de connaissances – les pragmatiques (des faits dogmatiques, proclamés vrais, sans preuve), les mathématiques (des faits abstraits, hors la réalité et prouvés à partir d’un système axiomatique non-contradictoire), les scientifiques (des faits concrets, confirmés par l’expérience réelle).
2. Puisque dans l’acceptation de faits rigoureux la réalité est le domaine de confirmation définitive, dans ce qui suit on n’évoquera plus ni les connaissances pragmatiques ni les connaissances mathématiques. Les premières relèvent d’un dogmatisme irresponsable, fondé sur la croyance ; les secondes partent d’un stricte sophisme, s’appuyant sur l’intuition du nombre.
3. Toutes les sciences se fondent sur des représentations conceptuelles. Mais il serait exagéré de dire que la connaissance est la représentation (Valéry). Toute représentation est finie, tandis que les connaissances, déductibles à partir des représentations, sont infinies. C’est pourquoi il serait plus précis de parler, comme en Intelligence Artificielle, de Bases de Connaissances.
4. Il est impossible d’énumérer toutes les connaissances découlant de la Base, mais elles résultent de deux mécanismes : le langage, dans lequel on formule des hypothèses, et le démonstrateur logique, convertissant les phrases langagières en formules logiques.
5. Donc, le fournisseur de connaissances est le raisonnement hypothético-déductif, s’appuyant sur la véracité/fausseté prouvée des hypothèses. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la philosophie académique, la palme du bavardage irresponsable appartient, sans doute, à la notion de vérité.
1. Seuls les cogniticiens (avec des connaissances suffisantes en logique et en linguistique) ont le droit d’en donner des définitions.
2. Chez les professeurs de philosophie, le seul cas d’un usage tolérable remonte à la notion antique d’adaequatio. Il s’agit d’un rapport satisfaisant entre l’état de notre représentation et la réalité modélisée. Le terme adéquat serait – satisfaction, bien que sa valeur diffère énormément chez un concierge ou chez un scientifique. En aucun cas, cette satisfaction ne peut être formalisée.
3. Pour aborder le sens de la vérité, la première interrogation à soulever est – vérité de quoi ? La vérité n’est pas un objet (à découvrir, à fabriquer, à dissimuler), mais une propriété d’une affirmation (ou d’une assertion, d’une hypothèse, d’un discours).
4. En dehors d’un langage (ou, dans les cas les plus rigoureux, – d’une logique), parler de vérité n’a aucun sens (sauf avec un glissement sémantique vers l’éthique ou la poésie).
5. La vérité surgit, suite au travail de preuve, appliqué à un discours par un interprète (démonstrateur). L’entité élémentaire d’un discours langagier est la phrase.
6. Pour traiter une phrase, l’interprète doit avoir accès : à la représentation du domaine réel, dans lequel il est plongé ; au vocabulaire langagier associé à la représentation ; à la grammaire de la langue naturelle utilisée.
7. Grâce à ces connaissances, l’interprète, par un jeu de substitutions de mots et de tournures de mots par des concepts, convertit la phrase en une formule logique, ne contenant que des concepts de la représentation. Tout homme effectue ce travail, même sans savoir le formuler dans les termes ci-dessus.
8. Cette formule logique contient : des références d’objets et de relations entre objets (y compris par des variables) ; des qualificatifs d’objets ; des négations (syntaxiques ou sémantiques).
9. L’interprète, successivement, accède aux objets de représentation référencés. Tout échec (tenant compte d'éventuelles négations non-respectées) provoque l’arrêt immédiat de la démonstration, signifiant que la phrase en question est définitivement fausse.
10. Aucun sens ne peut être attaché à la phrase fausse. La raison de sa fausseté est dans l’échec d’accès aux objets référencés (ou l’accès réussi mais nié par une négation).
11. Le succès d’accès aux objets de la phrase peut être multiple (plusieurs solutions possibles). À chaque succès particulier correspond un réseau des objets liés – c’est le sens de la phrase vraie. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les logorrhées philosophiques, je constate un langage et je devine des représentations sous-jacentes – je vois ce qu’on peut. Mais il est rare d’y comprendre ce qu’on doit (proclamer ou éviter) – les contraintes. Mais la lacune la plus impardonnable, c’est le vague de ce qu’on veut – les questions initiales, les motifs, les finalités formulées. | | | | |
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| intelligence | | | En mathématique on retrouve les notions, réelles mais vagues, d’espace-temps métamorphosées en concepts rigoureux : les espaces de dimension arbitraire (jusqu’à l’infini) et l’ordre et la grandeur unidimensionnels (ou bidimensionnels, si l’on ajoute l’imaginaire au réel). | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe académique, étant banal dans les solutions et incompétent dans les problèmes, devrait ne se pencher que sur les mystères : trois sens divins – les universaux Bien, Beau, Vrai, et trois sphères d’expressivité humaines – Réalité, Représentation, Langage. Seul Kant embrassa la portée de tous les premiers, seul Valéry discerna le rôle de toutes les secondes. | | | | |
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| intelligence | | | Trois types d’intelligence : celle du savoir théorique, celle du pouvoir pratique, celle du vouloir poétique. On constate aujourd’hui la mort clinique de la dernière et le triomphe robotique de la première. | | | | |
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| intelligence | | | Un ver de terre contient infiniment plus de mystères de la vie que tout discours sur ceux-ci. Heureusement, l’homme créateur, contrairement au reste du vivant, complète la vie par le rêve inventé, s’inspirant du mystère réel. | | | | |
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| intelligence | | | Entre la réalité (le validateur) et l’intelligence humaine (les hypothèses à valider), s’interposent le langage explicite (immédiat) et la représentation implicite (postérieure). Le langage peut avoir trois sources : la représentation elle-même (l’expérience des hommes ou le fruit d’une IA symbolique), la grammaire (l’application de la linguistique classique), l’entraînement par la digestion d’une grande masse de documents humains (l’IA neuronale). Dans le dernier cas, il n’y a pas d’intelligence ; on ne peut juger l’IA neuronale que selon ses performances : le pouvoir s’y substitue au savoir. La représentation y est également absente, comme dans la philosophie analytique, source de tant de platitudes (philosophies du langage ou de l’esprit). | | | | |
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| intelligence | | | Toute représentation se réfère à la réalité, c’est-à-dire à la matière (les lois universelles, les espèces minérales, végétales, animales, humaines, les sciences appliquées) ou à l’esprit (l’éthique, l’esthétique, les rêves, la mathématique). | | | | |
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| intelligence | | | La réalité spatio-temporelle ne contient que la matière et les esprits ; le temps traversant l’espace constitue la seule réalité, et ce passage s’appelle le Devenir, ou l’existence. L’Être, ou l’essence, est irréel ; il est l’œuvre des esprits. L’essence est toujours artificielle et abstraite, mais elle est la cause suffisante des phénomènes de l’existence et sert à comprendre ou à justifier celle-ci, qui est réelle et concrète. Au sommet de l’existence se dresse la liberté humaine : à celui de l’essence se devine la nécessité divine. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui se formule à partir de concepts, abstraits ou spatio-temporels, n’est pas de la pensée, mais de la routine. La pensée naît au milieu de choses vagues : sensations, conscience, désir, opposition, empathie, honte, enthousiasme, angoisse, ni conceptualisées ni verbalisées. Une espèce de mélodie, de puissance naissante, de timbre, de hauteur se fie aux mots approximatifs qui forment une réalité avec de vagues rapports avec tes états d’âme initiaux. Dans cette réalité artificielle percent des idées ; une fois reliées, elles résultent en pensées. | | | | |
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| intelligence | | | Les termes analytique (évaluation) ou synthétique (jugement), dans le contexte des connaissances : au stade d’acquisition de celles-ci (à partir de la réalité), les jugements sont synthétiques ; au stade d’interprétation (à partir du langage), les évaluations sont analytiques. Un bon sens naïf suffit pour le comprendre. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est universelle et impérissable, parce qu’elle n’a rien du réel, courant ou potentiel, y compris rien de vivant. | | | | |
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| intelligence | | | La poésie est un va-et-vient entre la réalité et le rêve ; la mathématique les ignore, mais, miraculeusement, la réalité et le rêve se soumettent à elle. | | | | |
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| chœur ironie | | | VÉRITÉ : L'ironie est le meilleur dépositaire de la vérité. Ici, la vérité est sûre d'être aérée, remuée, renouvelée. Une fois dans les rouages de la réalité, la vérité n'aura de rôles que mécanique ou minéralogique. Il vaut mieux, pour elle, être jetable qu'indiscernable. Des vérités mortes se séparent du langage, des vérités vivantes peuvent s'exprimer en langues mortes. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie juste, c'est-à-dire le regard du contemplatif et du faible, fait attacher aux illusions autant d'importance qu'à la réalité. Ne désillusionne que le cynisme, qui est l'ironie du fort. | | | | |
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| ironie | | | La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. La philosophie, en nous apprenant, lourdement, à mourir ou à vivre, néglige de nous apprendre à jouer, légèrement. | | | | |
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| ironie | | | Le réel devint si soporifique qu'on s'en berce ; seule l'illusion nous tient encore en éveil. | | | | |
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| ironie | | | L'objection principale contre l'abstraction totale, dans le métier du mot (Mallarmé) : l'ironie n'a plus de sens, si l'on ne fait qu'évoquer des objets au lieu d'y toucher. Et sans l'ironie, point de littérature. | | | | |
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| ironie | | | Des illustrations physico-mathématiques, pour se méfier de la suite dans les idées rationnelles : le nombre réel n'a pas de voisin unique, tandis que dans le monde de la matière la continuité n'existe pas (la continuité est un principe métaphysique), le vide remplit l'espace entre particules élémentaires voisines ; si je choisis, au hasard, un point sur un intervalle de nombres réels (bien que tirer au hasard, dans un ensemble non-dénombrable, soit une chimère), la probabilité qu'il soit irrationnel vaut 1. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de la sensibilité : reconstituer les secousses en déchiffrant le sismographe. Oublier les mesures et s'imaginer balance. | | | | |
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| ironie | | | Tout ce qui est sérieux peut être projeté sur le paradigme du théâtre. La projection réussit, si l'on n'a pas envie de courir dans les coulisses ni de chercher à vilipender un public trop distrait. Manipulation du rideau, décor en harmonie avec le son ou le verbe, éclairage de la scène, - autant de métiers de spectacle, qui échappent aux récitations peu déclamatoires du réel. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie : descendre une abstraction, d'apparence immuable, au niveau d'une chose, qui peut être ou haute ou basse. Ainsi on finit par ne plus vouer de culte qu'à la hauteur même. | | | | |
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| ironie | | | Je fabrique l'outil, le ciseau, ensuite je fabrique la chose, la cuillière, entre-temps, le plat, la vie, se refroidit. Mais le souci des outils, d'éloquence ou de salut, entretint de bonnes faims, aux Banquets des portiques, et de bonnes soifs, à la Cène de Gethsémani. Voilà pourquoi on meurt près des fontaines. | | | | |
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| ironie | | | Le mérite principal de l'ironie est de ne pas permettre, que la vie intérieure se réduise à la sottise extérieure, car dehors tout est relativement grave, l'absolue légèreté ne pouvant trouver refuge qu'en moi-même. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie la plus fructueuse naît de la conscience des rapports troubles entre le réel et l'imaginaire. Malaise ayant pour cause non pas la faiblesse de notre esprit, sa mauvaise foi ou la complexité du monde, mais l'incommensurabilité entre le fait (pour les yeux) et le dit (pour le regard) et la créativité iconoclaste du talent. Le sérieux, qui abîme la plupart des cerveaux philosophiques, est l'obstination dans le rapprochement illusoire et continu entre le perçu et le conçu. L'ironie, c'est la liberté de la conception. | | | | |
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| ironie | | | « Je meurs de soif auprès de la fontaine » - récite le rebelle d'aujourd'hui, et il s'en prend au plombier (à l'idéologie technicienne), qui nous amène de l'eau courante. Au lieu de fustiger ceux qui ignorent la vraie soif ou préfèrent la douche à la fontaine. | | | | |
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| ironie | | | Le regard, ce serait cet outil de mesure qui perturbe le phénomène et obstrue l'objet ; l'observateur devient la seule réalité, digne qu'on n'en fouille pas les causes. | | | | |
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| ironie | | | La sensibilité est inépuisable, c'est en insensibilité qu'il faut être économe. Progresser vers l'irrésolution et l'irréalisation des désirs, garder la ferveur de l'indifférence. Ne rester de marbre que devant ce qui est fort, se laisser porter par l'ardente patience. Ruiner le réalisme et engraisser l'utopie. | | | | |
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| ironie | | | L'admirable parallélisme des vocabulaires philosophique et ensembliste : le rationnel ne peut pas dépasser en puissance le naturel ; le réel est infiniment plus vaste que le rationnel, il est le support de la continuité (puissance du continu), le rationnel ne se manifestant qu'en discontinu, en dénombrable ; aucune cardinalité intermédiaire n'existe entre le réel et le rationnel ; pour échapper à la linéarité, le réel a besoin d'une généralisation par l'imaginaire et donc, par le complexe. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui, bêtement, nous appellent à nous réjouir du présent ne se doutent pas, à quel point ils pourraient avoir raison, puisque le présent, en toute rigueur, n'existe pas, il n'est qu'un point, et les points n'existent pas dans le réel, fait du mouvement irréversible. Vivre de ce qui n'existe pas est privilège des naïfs et des poètes. | | | | |
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| ironie | | | Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures. | | | | |
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| ironie | | | Quand on évalue l'ennui de ne trouver autour de soi que ce qui existe, ou, pire, l'horreur d'être cerné uniquement par ce qui cogite, on reconnaît à Descartes l'immense mérite d'un dualisme vivifiant, se moquant et de la logique et de l'Histoire. Avec lui, enfin, on peut penser l'inexistant et exister sans penser. Et en bon mathématicien, contrairement à Nicolas de Cuse ou à Spinoza, il n'abandonne pas l'homme aux seuls réalité ou langage, mais le force à passer par la représentation. | | | | |
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| ironie | | | Qui aboie ? Le chien ou son concept ? Le chien réel émet des ondes acoustiques, perçues par des micros ou des oreilles ; le concept d'aboyer correspond au lien sémantique, défini dans la représentation et attaché au concept de chien. Donc, ce n'est pas celui qu'on pense (Spinoza) qui aboie. | | | | |
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| ironie | | | Aucune assise crédible, pour notre enthousiasme, dans la réalité. D'où notre travail de sape, pour réduire toute construction sensible à l'état des ruines ou des souterrains. Mais dans l'intellection et dans le langage, le même travail d'architecte érige des tours d'ivoire aériennes ou des châteaux de feu fulgurants. | | | | |
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| ironie | | | Mes plus chaleureuses poignées de main se firent par-dessus la rue de l'Odéon : la réelle, avec R.Debray, et l'imaginaire, avec Cioran, deux voisins se faisant face, au propre et au figuré, et s'ignorant, et que je réunis fraternellement. | | | | |
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| ironie | | | Sotte attitude : se croire au ciel et prodiguer conseils à la terre. La hauteur est dans la posture de l'arbre : « Arbres, éternels efforts de la terre, pour parler au ciel » - Tagore. | | | | |
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| ironie | | | La fraternité contemplative offre l'âme ; les bras, les cerveaux ou les épaules sont affaire de la coopération active. « Le pygmée, juché sur les épaules des géants, voit plus loin que les géants eux-mêmes » - Lucain - « Pigmaei gigantum humeris impositi plusquam ipsi gigantes vident ». Mais le pygmée se réduira aux choses vues, tandis que le géant aura laissé son regard. Le géant crée la hauteur ; le pygmée a toutes ses chances en profondeur ; en hauteur, il « n'est monté que d'un grain sur les espaules du pénultime » - Montaigne. | | | | |
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| ironie | | | L’un des effets collatéraux de mes contraintes sur le réel, digne d’être vu, est un reflux d’énergie, pour peindre mes rêves ; ainsi, je pourrais dire que « nous avons de quoi saisir ce qui n’existe pas et de quoi ne pas voir ce qui crève les yeux »*** - Valéry. | | | | |
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| ironie | | | Peindre des raisons sans faits - noble et subtile tâche ; les tâcherons narrent des faits sans raison. | | | | |
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| ironie | | | Le sage représente le monde, le poète l'interprète, le journalier le modifie ; Platon se moque de Marx, Nietzsche ne le remarque guère ; tant d'invariants réels ou d'unifications imaginaires nous laissent devant le même arbre. | | | | |
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| ironie | | | Il faut nous méfier de l'ivresse, qui accompagne nos incursions dans l'inexistant : la bêtise et la banalité l'innervent même plus que le réel même ; l'imaginaire doit compléter le réel, sans se substituer à lui ; sans la profondeur du savoir et la hauteur du valoir, les deux risquent de ne former qu'une vaste platitude. | | | | |
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| ironie | | | La superstition anti-poétique : dans une paix d'âme, croire en irréalité de la mort, s'accrocher, par l'action, au réel de la vie ; la foi poétique : trembler, dans son esprit, devant la réalité de la mort, vibrer, dans son âme, pour l'irréel de la vie, c'est à dire pour son rêve. | | | | |
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| ironie | | | Je comprends le culte de la vérité pratiquée aux temps anciens, puisque se rapprocher de la vérité voulait dire s'éloigner de la réalité. Mais aujourd'hui, où le vrai et le réel vont main dans la main, se vouer à la recherche du vrai, c'est s'adonner à l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | Le réel est si inépuisable, que creuser l’impossible est une tâche pour aveugles ou blasés. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie : faire croire, que le réel n'est qu'une farce et qu'une farce contienne du réel ! | | | | |
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| ironie | | | Le héros de notre temps : il ne triche pas devant le fisc, il fit fortune en débutant dans un garage, il a un flair commercial. Devant une telle figure, tout homme de bon goût est frappé d'horreur et d'ennui ; il lui faut un Néron ou un César Borgia, pour que ses gammes de compositeur soient assez vastes et pathétiques. Le bon est nécessaire dans le beau, mais il doit y être totalement inventé, pour être crédible. Le bon réel est soporifique. | | | | |
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| ironie | | | Quand on a fait le tour complet de la réalité, de la représentation et du langage, on en aura retiré, respectivement, la noblesse, l'intelligence et le talent, pour en épouser, successivement, le matérialisme, l'idéalisme et le verbalisme ; avec la matière on apprend l'art des contraintes, avec les idées - la technique des buts, avec les mots - le vertige des moyens ; et l'on finit dans l'immobilité et l'invisibilité du talent, que ne trahit que la musique de l'œuvre. | | | | |
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| ironie | | | Chez les plus grands, on trouve de l'indifférence aux idées : Pascal écoute le sentiment, Nietzsche soigne le ton, Valéry interroge l'expression du mot et la perfection du réel. En revanche, tous les sots sont submergés d'idées, qu'il faut déverser sur un public ignare et avide de vérités. | | | | |
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| ironie | | | Tant d’herméneutes pseudo-ésotériques voient dans l'éternel retour – une fabuleuse répétition dans un temps réel, celui des événements de la vie, tandis qu'il est un avènement, une invention perpétuelle dans un espace artificiel, celui de l'art. Les faits opposés aux valeurs. | | | | |
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| ironie | | | Mieux on scrute la perfection du réel, plus fermement on reste au milieu des astres. Ceux qui donnent des coups de pied aux imperfections de la Terre, finissent par succomber à la gravitation terrestre. | | | | |
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| ironie | | | Partout j'entends la plainte : tout n'est qu'apparence, absurdité, impermanence – comment ne pas se pendre ! À la place de cette horreur je vois plutôt une réalité pleine de sens et de constantes et qui ne m'inspire que l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie relève, elle aussi, du pneumatique : dégonfler la pompe du réel (le monde) et enfler le silence de l'imaginaire (le moi), pour donner de mon propre souffle à mes voiles. | | | | |
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| ironie | | | Quand on ne voit dans la révolte que le reflet de la chose niée, vite on trouve celle-là dérisoire et surannée. Le conformisme a toujours l'échappatoire de l'ironie. La meilleure révolte est dans la mise de barrières ou dans la prise de hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Les livres les plus ennuyeux sont des livres sincères, écrits d’après les expériences personnelles et fidèles en tout point à la réalité et à la vérité. | | | | |
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| ironie | | | D'après nos expériences terrestres, l'Auteur du bel univers doit être un personnage sans charme. « Rencontrer un auteur, dont on admire l'œuvre, est comme manger du foie gras et ensuite vouloir rencontrer l'oie » - Koestler - « To meet an author because you have admired his work is as to want to meet a goose because you like pâté de foie gras ». Les gourmands seraient déçus comme les gourmets : « Certains aiment des livres, mais détestent les auteurs ; rien de surprenant : qui aime le miel, n'aime pas forcément les abeilles » - Wiazemsky - « Иные любят книги, но не любят авторов - и не удивительно : кто любит мёд, не всегда любит пчёл ». En gastronomie ou en astronomie, on n'est pas guidé par le même appétit. | | | | |
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| ironie | | | La réalité et le rêve vivent d'après des lois tout à fait incompatibles entre elles. Il est illusoire de rabattre le caquet à la raison par des arguments raisonnables. L'estocade kierkegaardienne – la rationalité serait une chimère – est un oxymoron ou une bêtise. Le rêve n'est grand que chimérique. | | | | |
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| ironie | | | Je prône la contrainte, l'acquiescement, le rêve ; je lève la tête, je vois l'intellectuel lambda – il est libre, rebelle, au contact avec la réalité – je comprends que j'y suis un intrus, un ennemi ou un fantôme. | | | | |
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| ironie | | | Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam, quand ce n'est ad digitum, juste avant d'être envoyé ad patres. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est justifiée par la reconnaissance, que, sous un regard de plus en plus exigeant, la réalité nous échappe à l'infini et aucune certitude finie ne résiste à une quête serrée. « L'ironie est une conscience nette d'un chaos se projetant vers l'infini » - F.Schlegel - « Ironie ist klares Bewußtsein des unendlich vollen Chaos ». L'intelligence est notre épuisable faculté d'harmoniser le chaos. Une fois aux frontières d'un chaos maîtrisé, elle arrive soit au vide de l'attendu, soit à l'ennui de l'entendu ; en se débarrassant du ballast ou de la platitude du sérieux, elle s'accroche à l'ironie, prometteuse de hauteurs et d'apesanteurs. C'est ton étoile qui te remplit de chaos ; celui qui a besoin du chaos, pour enfanter de son étoile (Nietzsche), finira en fausses couches. | | | | |
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| ironie | | | L’amour est complexe, c’est pourquoi il a une part réelle, la temporelle, et une part imaginaire, intemporelle. Quand l’imagination est nulle, on reste en compagnie de la seule réalité unidimensionnelle, de la linéarité décroissante. | | | | |
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| ironie | | | Pour les uns, les conditions a priori de la sensibilité sont l'espace et le temps ; pour les autres - les structures et la logique ; pour les derniers en date, et les plus nombreux, - le moule et les voies bien tracées. Les pédants, les peintres, les pantins. | | | | |
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| ironie | | | Implicitement, et peut-être inconsciemment, Schopenhauer voulut défendre le rêve, puisque tout en réduisant la réalité humaine à la volonté et à la représentation, il prône la non-volonté et montre son désintérêt pour toute représentation savante. | | | | |
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| ironie | | | Tout est discret et fini dans la réalité ; l’infini n’a de place qu’en mathématique ou dans la bêtise humaine (celle-ci serait équivalente à « l’éthique fondamentale : ouvrir la pensée à l’infini réel » - Badiou - puisque, dans cette brèche, se déferleraient des flots de bêtise). | | | | |
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| ironie | | | En jonglant avec des termes, dont elle ne comprend goutte, la gent philosophesque peut, tout de même, sortir des perles imprévues. « La subjectivité est la vérité ; la subjectivité est la réalité » - Kierkegaard – une risible ineptie et une vue subtile – je vous laisse deviner à quelles affirmations s’attachent ces étiquettes. | | | | |
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| ironie | | | Écrire, en se vouant à l’imaginaire plus qu’au réel, est comme ironiser, et donc ce genre d’écrivain devra s’absenter, c’est-à-dire la lumière de son soi connu devra se soumettre aux jeux d’ombres de son soi inconnu. « J’écris brièvement ; je ne puis guère m’absenter longtemps » - R.Char – car le soi inconnu ne se manifeste que dans des étincelles et s’éclipse dans une lumière continue. | | | | |
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| ironie | | | Avoir bâti un temple (ou une tour d’ivoire), c’est héberger une idole (même s’il s’agit de toi-même) ; c’est pourquoi installe-toi tout de suite dans des ruines (réelles) et reconstitue leur origine monumentale (imaginaire). Pour celui qui sculpte sa propre image, les ruines constituent le meilleur atelier. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie et la pitié animent la réalité ; l’intensité et la noblesse animent le rêve. Nietzsche, homme du rêve, intense et noble, s’éloigne de Wagner, puisque celui-ci ignore l’ironie en tout, y compris dans le rêve ; il s’éloigne de Schopenhauer, puisque celui-ci penche pour la pitié, aux dépens du rêve. | | | | |
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| ironie | | | L’ange est aussi ridicule dans la réalité que le paon ou la dinde ; il ne doit montrer son visage et ses ailes que dans les rêves. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines sont le cadre le plus propice pour une création, puisque l’artiste préfère le regard aux yeux, la mémoire au présent, le rêve à la réalité. | | | | |
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| ironie | | | J’admets facilement, et même fièrement, que mes écrits n’ont ni queue ni tête, c’est-à-dire ils sont dépourvus et de la poursuite de nettes finalités et de l’obsession par la raison – je laisse ces soucis aux réalistes, superficiels ou profonds ; je me contente des commencements, où se niche la hauteur du rêve. | | | | |
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| ironie | | | Tous les réalistes sont insignifiants, mais le réaliste pessimiste, au moins, est cohérent, puisque le regard sur la seule réalité ne peut en concevoir que du désespoir, tandis que le réaliste optimiste est irrémédiablement bête, puisque tout accès au rêve, cette seule source, immatérielle, du bonheur, lui est interdit, car il est subjugué par les choses palpables. | | | | |
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| ironie | | | Redonner de l’espérance, ce n’est pas dorer la pilule, mais attirer l’attention sur l’or du rêve et se passer de pilule de la réalité. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui saluent les combats, dans la mêlée moutonnière ou dans les forums robotiques bien réels, ricanent de l’espérance éphémère (elle l’est, en effet, comme tout ce qui est aérien), espérance au royaume des rêves. J’ai remarqué que, au bout du compte, ne regrettent cette combativité optimiste que des sots. Je n’ai de sympathie que pour les résignés pessimistes, résignés à subir le réel, tout en rêvant dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Dans le domaine des rêves absolus, j’aimerais donner à mes ombres ce que, dans la réalité relative, on attribue à la lumière – ne pas avoir de masse, mais irradier de l’énergie. | | | | |
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| ironie | | | Les écrivains, qui se targuent d’être inconnus et de mépriser la gloire, passent le plus clair de leur temps sur les forums médiatiques et fréquentent, assidûment, les dîners en ville. Il n’est donné à personne de renoncer, franchement, à la quête de la gloire. Chez les meilleurs, la gloire n’est qu’un excitant réel pour les aliments servis par des rêves. | | | | |
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| ironie | | | Le rêve, par définition, réside en hauteur ; difficile de le munir de profondeur, et cet exploit risquerait de le plonger dans l’équilibre d’une platitude. Le réel est infiniment profond ; mais il est facile de le prendre de haut. | | | | |
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| ironie | | | Indifférent dans le réel, ambitieux dans le rêve – l’attitude idéale, pour affronter l’existence. À l’essence - le talent et la noblesse suffisent. | | | | |
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| ironie | | | Progression de la profondeur : du Pensif de Michel-Ange au Philosophe (un comptable vérifiant ses comptes) de Chardin, au Penseur (initialement – Poète !) de Rodin - l'échine plus courbée, le nez encore plus près des choses, l'attraction de la hauteur s'exerçant encore moins sur l'âme. | | | | |
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| ironie | | | L’origine de mon narcissisme – en essayant de retarder le jour, inévitable, où je ferais le deuil de mes succès réels, j’en invente des imaginaires, qui se reflètent dans le lac, rempli de mes larmes et de mon sang, invisibles aux autres. Toute mon écriture est la contemplation de ces succès éphémères. | | | | |
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| ironie | | | Les scribouillards, pataugeant dans le réel, veulent entourer le fond de leurs balivernes d’un halo tragique, tandis que c’est la forme qui les rend comiques. Il faut réserver la lumière comique à la réalité et les ombres tragiques – au rêve. | | | | |
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| ironie | | | Pour bien rêver, il faut se détacher de la réalité, le temps d’une illumination dans les yeux fermés, sinon tu constateras, fatalement : « Vivre est un village où j’ai mal rêvé » - Aragon – village ou capitale, c’est toujours la terre, en-dessous du rêve aérien. | | | | |
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| ironie | | | Ma nostalgie est tournée vers le dernier instant réel avant l’horreur de mon futur final ; mon espérance surgit d’une résurrection du rêve du passé. | | | | |
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| ironie | | | Seuls ceux qui s’agrippent à la hauteur savent ce que c’est que la dégringolade. Un jour, ils se penchent trop sur le réel, et la glissade fatale leur fait perdre la hauteur idéelle, la seule à ne pas être de ce monde. La platitude est une tour réelle, à multiples étages, et les tracas de ses résidents leur font changer d’étage, rien de plus. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est réel est miraculeux ; ce qui est rationnel est banal – ma pique à Hegel. | | | | |
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| ironie | | | Parfois la réalité désavoue mon culte des commencements : même si, en effet, la beauté de la fleur peut se gâter par le fruit amer, la beauté du papillon se détache de la méchante chenille. | | | | |
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| ironie | | | L'intelligence nous invite à coller le nez contre les choses, la nature - de reculer devant elles. Seule l'ironie permet de s'en approcher ou de s'en éloigner, sans broncher. | | | | |
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| ironie | | | Il n’est donné à personne de se détacher, matériellement, de ce qui est dans la réalité ; il n’est donné qu’aux très rares de s’attacher, intellectuellement, à ce qui n’y est pas, c’est-à-dire au rêve. | | | | |
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| ironie | | | Des représentations, plus que des actes, sont les premières manifestations de la conscience de l’homme. Dans ces représentations, l’homme lui-même (ou le Je) est nécessairement représenté en tant que sujet et, en tant qu’objet, il est le seul, dont les essences dans la représentation et dans la réalité sont concomitantes, identiques – l’existence dans la représentation implique l’existence dans la réalité ! Dans la représentation, Je peut être muni de certaines relations unaires (comme penser, bailler, éternuer). Si l’une des propositions je pense, je baille, j’éternue s’avère vraie, alors Je y doit pré-exister. Donc, le bon cogito devrait se formuler ainsi : si j’ai une représentation, le fait que je suis est acquis et ce n’est pas la peine de prouver, au préalable, que je pense, baille, éternue etc. Ce qui, d’ailleurs, est, le plus souvent, faux, au moins en ce qui concerne le penser. | | | | |
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| ironie | | | Tout le charabia tarabiscoté sur la transcendance et l’immanence se réduit à cette banalité : il y a des choses réelles (matérielles ou spirituelles) et il y a leurs modèles (théories, représentations, systèmes). Aucun isomorphisme n’est pensable entre ces deux domaines. | | | | |
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| chœur mot | | | VÉRITÉ : On place la vérité tantôt dans les mots tantôt dans la réalité. Le mot fournit la requête ; la réalité est remplacée par un modèle ; et la vérité naît de l'effort de l'interprète, qui remplace des références de la requête par des objets du modèle et évalue la formule ainsi obtenue. C'est ainsi que se forme le sens : conception du mot, attouchement des choses, extraction de la vérité… | | | | |
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| mot | | | Le mot, dans ce livre, s'oppose tantôt à l'action sur les choses, tantôt au reflet prévisible des choses, tantôt au discours au niveau des choses. Il y perd, respectivement, en étendue, en précision et en pertinence, en ne gagnant qu'en hauteur. Ce qui est peut-être la première fonction du langage : « La langue apporte aux représentations une plus haute existence »** - Hegel - « Die Sprache gibt den Vorstellungen ein höheres Dasein ». | | | | |
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| mot | | | Le mot est migrateur, il écoute les saisons de l'âme et se détache soudain du climat ambiant. L'idée est sédentaire, elle s'attache au paysage dessiné par l'esprit. « Un invisible courant porte la philosophie à hausser l'Âme au-dessus de l'Idée » - Bergson - ce courant s'est tari, au profit du visible, du réel, où l'âme aplatie sert de signalisation horizontale. | | | | |
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| mot | | | Deux plaisirs de l'écriture : la jouissance dans le mot émancipé des choses et l'émerveillement devant l'inespéré écho des choses se reconnaissant dans le mot. | | | | |
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| mot | | | La référence : une réponse langagière au désir, à la focalisation, à l'intention de désigner un objet ou une relation ; d'autres l'appellent intentionnalité ; sa diversité verbale est générée par des grammaires de réécriture (Chomsky). La signification : un renvoi pragmatique, hors du langage, à partir d'un fait conceptuel, établi par l'interprétation d'un discours, renvoi vers les objets réels - c'est ce que d'autres appellent - dialectique ; l'intuition et l'arbitraire en sont les seuls justificatifs. Wittgenstein nage, au milieu de ses binômes, et s'y noie, faute de trinité salutaire : langue, représentation, réalité. | | | | |
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| mot | | | Le tournant linguistique du siècle dernier s'expliquerait par la lecture à la lettre de l'acte de perception, dans des langues européennes. En allemand, wahrnehmen, percevoir ou prendre pour vrai, pousse à la phénoménologie ; en français (par faux rapprochement avec percer) - à la pénétration ; en russe (вос-приятие - prendre de haut) à une prise de hauteur. | | | | |
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| mot | | | On aime une langue pour sa capacité de dévier, de grimacer, de faire mine, de feindre. Plus l'impression d'une fidélité à la vie réelle est forte, plus inexpressive est la langue. Le mot ne t'apprend presque rien sur le réel ; il te donne le goût du rêve. Les mornes réalistes, ignorant ces deux versants de la vie, proclament : « La vie se déploie en actions et non pas en mots » - A.Pope - « Life happens at the level of events, not of words ». | | | | |
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| mot | | | Dans ma représentation se trouve un concept, auquel s’attache l’étiquette française – la vache (mais j’en ai d’autres étiquettes nationales, attachées au même concept). Si j’oublie le nom français de ce bovidé, le concept reste intact – à faire réfléchir ces mauvais philosophes, qui pensent que c’est le langage qui représente la réalité. | | | | |
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| mot | | | Le parti pris des choses triomphe partout (hideux dans leur apothéose - l'Internationale !). Pour les vainqueurs, prosateurs béats, le choix fut entre un objet vivant ou un schéma mort. Ils ne comprendront jamais, que la vie ou la mort des idées ne s'annoncent ni ne se maintiennent que grâce au parti pris des mots. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis - Er-äugnis - Nietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être - со-бытие - le co-être, ou vers leur fusion dans le soi, qui serait un événement d'appropriation : Er-eignis der Er-eignung - Heidegger - un joli jeu de mots, en allemand, et un impossible charabia en français). « Le regard, c'est une flèche visuelle décochée vers l'infini »*** - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c'est l'absence des choses qui fait de l'infini une vraie cible. Dieu même, au moins le Dieu des Grecs, hésite entre le regard (theoro - je vois) et l'action (theo - je cours). | | | | |
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| mot | | | Ceux qui calculent les fréquences des voyelles, la place des pronoms ou la longueur des périodes n'ont rien à voir avec mon intérêt pour le langage. La vraie passion du langage commence par la reconnaissance de la merveille de son absurdité, de l'immensité, qui le sépare de la réalité, de l'émoi, qui se fie à lui, et de l'émoi, qui y naît. C'est l'existence, incontournable, mais presque translucide, de modèles, entre le langage et la réalité, qui est la vraie relation, qui lie le mot à l'être, et que ne voit pas Protagoras : « Le langage est séparé de toute relation à l'être ». Les sophistes abusent de la liberté du langage, qui s'adapte au libre arbitre du modèle ; mais les idéalistes font pire : le modèle serait préétabli, asservi et adopté par la réalité. | | | | |
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| mot | | | Trois livres médiocres - trop de mort dans Les Mots (où vingt dernières pages, belles, s'incrustent, en corps étranger, comme les vingt premières – dans les Notes d’un souterrain - trop de faits), trop de langage dans Les Mots et les Choses (où la belle Table des Matières ne sauve pas le reste) et trop de vie dans Les Choses (où il n'y a rien à sauver) - ces livres dévaluèrent trois beaux titres. Ces hypothèses intenables : croire que le mot représente notre vie ou bien notre monde. Le mot ne fait qu'interroger ; il a sa propre vie et son propre monde. | | | | |
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| mot | | | Fonder sa vie sur la reproduction de moments uniques ou sur la production de choses pratiques ? - non, sur la traduction de messages cryptiques ! La félicité et l'action comme messages à traduire, d'une langue toujours étrangère. Ne pas être aussi mauvais traducteur que ces Latins, qui traduisirent par réalité l'energeia grecque. Les gouffres les plus infranchissables, entre l'Orient et l'Occident européens, sont creusés par ces traductions : « Le déracinement de la pensée occidentale commence avec cette traduction » - Heidegger - « Die Bodenlosigkeit des abendländischen Denkens beginnt mit diesem Übersetzen ». La prose latine défigura la poésie grecque. | | | | |
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| mot | | | Il s'agit de coller les mots à la vie imaginaire (la vie réelle étant vouée à recevoir nos maux). Il est plus fécond d'en envelopper un lien plutôt qu'une chose. Le lien, à ses extrémités, est bardé d'inconnues ; la chose est trop liée à son essence, à son noyau constant, sans perspective de belles substitutions. Le mot est un nom, associé non pas à la chose, mais à sa représentation, à son concept donc. Les mots eux-mêmes ne sont pas des liens, mais des aliments de notre appétit d'images et d'émotions ; tout lien est dans le modèle. | | | | |
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| mot | | | Le langage sert à approfondir la réalité ou à rehausser le rêve ; dans le premier cas, il est outil et il doit disparaître, une fois le but intellectuel atteint ; dans le second cas, il est contrainte et il doit persister, pour être le seul support de l'émotion. Le seul à distinguer nettement ces deux fonctions fut Valéry. | | | | |
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| mot | | | Plume à la main, prendre langue avec la réalité devrait ne me servir qu'à conduire le courant de mes mots. Le reflet est une opération trop floue, pour peindre avec précision mes fantômes. Mais l'ordre musical des idées reste étrangement en prise avec l'ordre phénoménal des choses. | | | | |
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| mot | | | L'une des plus immenses merveilles humaines : dans les cas les plus intéressants, on ne sait pas d'où vient l'irrésistible musique de notre regard - de la perfection du réel ? de l'intelligence du représenté ? de l'élégance de l'exprimé ? L'esprit le plus rare - celui qui vit une fusion de ces trois sphères, dans un accord divin, et, tout en reconnaissant leurs mutismes problématiques, nous enivre de leur musique recréée, recommencée, mystérieuse. « Les mots, parfois, ont besoin de musique, mais la musique n'a besoin de rien »* - E.Grieg. | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | Le pourcentage de présence, respectivement, du langage, de la représentation, de la réalité : en poésie – 80, 15, 5 ; en philosophie – 30, 50, 20. Dire, que le langage est tout, est exagéré. | | | | |
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| mot | | | La langue et la représentation du monde : la langue influe sur l'organisation du modèle conceptuel (qui est le seul à représenter le monde !). Aux hiérarchies de nature linguistique d'une langue peuvent correspondre des hiérarchies psychiques d'une autre. Ce qui se réduit au structurel ici peut n'être que descriptif ou déductif la-bas. On peut avoir un nœud unique dans un modèle à la place d'un beau branchage dans un autre. Mais tous les arbres possèdent les mêmes cryptotypes, de la racine aux fleurs. | | | | |
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| mot | | | Quatre merveilleuses machines, qui donnent naissance à la compréhension du discours : la syntaxique (intentions, types de coordination, ellipses, synecdoques), la logique (négation, quantification, évaluation, connexion), la sémantique (typologies de liens, métonymies, qualification, accès aux objets), la pragmatique (métaphores, goût, conjoncture). La merveille est dans leur coopération, en parallèle, et dans leur contact permanent avec le modèle conceptuel, qui les valide et prépare l'émergence du sens. « Pour atteindre le sens entier du discours il faut atteindre le sens du modèle de la réalité »** - Searle - « Any complete account of speech requires an account of how the mind relates to reality ». | | | | |
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| mot | | | Le mot naïf retrouve son étymologie dans la grogne. Le mot évolué penche pour le Verbe pré-existant aux choses et étables. | | | | |
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| mot | | | Logos signifierait chose chez les Grecs, acte chez les Hébreux, entendement chez Tolstoï, intelligence chez les Musulmans. Comment échapper à la manie des hommes de ne pas nous laisser un seul mot, qui ne serait voué qu'au rêve ! Res vaga refusant de devenir res publica. L'étendard de rêve devenant standard de vie… | | | | |
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| mot | | | On devrait définir une grammaire de hauteur se moquant de celles de surface ou de profondeur, grammaire générative de vertiges et de métamorphoses, transfigurative plutôt que transformationnelle, grammaire des textes nous exemptant du contexte. | | | | |
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| mot | | | Les mots, qui décrivent une douleur ou un bonheur réels, ou bien les mots, dépeignant des états d’âme complètement inventés, - sont indiscernables. L’authenticité ne peut pas être un critère sérieux de la qualité d’un écrit. Dans la littérature, les mots sont des points de départ et non pas d’arrivée. | | | | |
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| mot | | | La licorne n'existe pas : dans la langue, cela voudrait dire, que l'étiquette licorne n'est associée à aucun concept du modèle ; dans le modèle - que le concept licorne n'a pas été modélisé (mais il aurait pu l'être, pour exister au même titre que vache) ; dans la réalité - qu'aucun genre d'être vivant (corps organique) portant ce nom n'existe (et n'aurait pas pu exister). Hegel et Sartre (ou, avant eux, - Parménide et Platon) nagent au milieu de leurs avortons de termes - non-être, néant, négation, exister - qu'ils sont incapables de définir et se contentent d'un verbiage borborygmique et difforme. | | | | |
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| mot | | | Tout en n'étant qu'une étiquette, le mot permet d'accéder à ce qui va au-delà de la chose. L'étiquette, qui ne fait qu'indiquer le prix de la chose, est moins que la chose. L'idéal, c'est soit une étiquette, qui se substitue au flacon et apporte de l'ivresse, soit celle qui se lit sur une bouteille jetée à la mer étale et paisible, refuge des naufragés de la sédentarité sans patrie. | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de l'interprétation moderne d'un mot : une lettre (un son), un mot, une référence (de lien ou de modèle), un réseau, une relation de ce réseau avec un autre, l'intention, la preuve de la relation, les substitutions dans la preuve, le sens des substitutions, l'action s'inspirant du sens. On retire les deux dernières étapes - on est dans le langage intellectuel (antique) ; on en retire les deux premiers - on est dans le langage angélique (médiéval). | | | | |
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| mot | | | Aucune langue européenne n'est aussi désincarnée que le français. Quelle aubaine, pour un ami des fantômes, fuyant tout contact avec les choses ! Il n'y a que le mot français, qui ne cherche aucun miroir empirique, pour se lire ! | | | | |
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| mot | | | De l'inconvénient du renversement trop mécanique des tendances hostiles : je cherche à retourner, à la lettre, le mauvais slogan du parti pris des choses, ad rem, et j'obtiens - mer-da… Et objet, lui-même, sème le doute avec T'ai-je beau … | | | | |
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| mot | | | L'admirable langue allemande sachant si ironiquement rapprocher le sens des sens : be-stimmen, définir - munir de voix, ge-hören, appartenir - munir d'ouïe, ent-sprechen, correspondre - interdire de parole, be-greifen, appréhender - tenir avec les mains. Et ces belles oppositions : gestimmt (accordé) - bestimmt, aufhören (cesser) - gehören, versprechen (promettre) - entsprechen, angreifen (attaquer) - begreifen. | | | | |
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| mot | | | L'idée platonicienne (eïdos) nous renvoie à ce que les choses ont de visible ; à ce qui est lisible nous renvoie le mot (logos). Le Logos bicéphale aristotélicien correspond très exactement à ce qu'est une maxime : l'union de la forme et de la formule ! | | | | |
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| mot | | | Valéry part d'un concept improvisé, effleurant à peine les choses, pour aboutir à un mot poétique. Heidegger part d'un mot improvisé, ignorant les choses, pour aboutir à un concept prosaïque. Privez le langage de suffixes, vous coupez toute source d'inspiration de Heidegger. Oubliez toute la culture, la cible de Valéry garde toute son excitabilité. | | | | |
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| mot | | | Les mots, les choses et les dons se retrouvent, étrangement, dans l'étymologie de con-dition (donné avec), de Be-dingung (doté de choses : « Die Dinge bedingen die Sterblichen » - Heidegger) et de у-словие (près des mots). | | | | |
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| mot | | | Il faut émanciper le mot - des choses, qu'elles soient abondantes ou manquantes. Et là où le mot a éclos, qu'il devienne une grâce impondérable. Éviter, que la chose, c'est à dire la pesanteur, ne se pose. | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de la pensée : désir - tache - contour - charge - mot - chose (poète - philosophe - peintre - amoureux - écrivain - acteur) - autant de langages ! Qui aura la patience et la sagacité à traduire le geste d'acteur en émotion de poète ? | | | | |
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| mot | | | Préférer le signe (le fait organique) au sens (à la structure mécanique) peut avoir deux sens : retour aux choses de la nature ou culte du mot de la culture. Le sens épuisant de plus en plus les choses, je préfère rester en compagnie du mot inépuisable. | | | | |
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| mot | | | Toute métaphore traverse le langage, le modèle et la réalité. Elle s'appellera mot, lorsque l'essentiel de ce parcours est langagier et débouchant sur un état d'âme réel. Elle s'appellera idée, lorsqu'elle s'attarde au milieu des objets-concepts du modèle. | | | | |
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| mot | | | Le malheur de notre époque est que le mot se rapproche trop de la chose. Jadis, à travers le mot, l'homme entrevoyait encore le rêve ; aujourd'hui, il y voit déjà la chose. | | | | |
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| mot | | | La routine et l'inertie empêchent de comprendre, qu'un discours en langue de bois ou un discours fortement métaphorique sont séparés de la réalité par un gouffre du même ordre. On se sert de sa propre invention ou de celle des autres ; le langage onirique ou le langage statistique planent à une même hauteur, c'est le propriétaire des ailes qui les discrimine. | | | | |
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| mot | | | « Aller aux mots mêmes » (le symbolisme) est plus bête que « Aller aux choses mêmes » (la phénoménologie), ce qui est plus bête que « Aller aux concepts mêmes » (l'idéalisme). À toute cette bougeotte j'oppose « S'immobiliser dans la métaphore même », à égale distance des trois. | | | | |
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| mot | | | Les linguistes et psychanalystes (Saussure, R.Jakobson, M.Foucault, J.Lacan), qui : excluent de leurs analyses le sujet et les référents, ne soupçonnent même pas l’existence de représentations et pensent reconnaître dans la pensée et dans la réalité les mêmes structures que dans le langage, - se disqualifient en tant que spécialistes du langage. | | | | |
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| mot | | | Comment le noumène perturbe le phénomène ? - captation par des sondes ou captivation par des ondes. Une lame de fond, une âme de forme. | | | | |
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| mot | | | Les chemins d'accès à l'objet sont très loin du réel, de l'être et même de la représentation ; ils sont un phénomène stylistique, mettant à l'épreuve nos goûts et nos interprètes mentaux, ils reflètent le regard du sujet. Dire que « l'accès à l'objet fait partie de l'être de l'objet » (Levinas), c'est reconnaître la misère de la vision phénoménologique du langage, vision ignorant le regard. | | | | |
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| mot | | | La mathématique est la seule science, où le conceptuel coïncide presque d'avec le langagier et où les modèles ne représentent pas la réalité, mais sont des produits de notre esprit. Et les représentations algébriques sont beaucoup plus élégantes que les représentations empiriques. Hélas, la beauté des constructions mathématiques ne peut pas être rendue dans une langue naturelle. | | | | |
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| mot | | | La première fonction du langage est la requête du modèle, non de la réalité. Plus on est intelligent, plus près du moi, et plus détaché de la réalité, est le modèle. Et je finis par remonter du mot vers sa source intérieure en moi au lieu d'en chercher une projection extérieure. | | | | |
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| mot | | | Le langage n'est qu'une machine au service du désir : celui d'accéder (souci, focalisation, soupçon, intentionnalité) aux choses (les pragmata visées par des pathèmata) et celui de les évaluer (substitutions, hypothèses, modalités, valeurs de vérité). | | | | |
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| mot | | | Les meilleurs enthousiasmes ne sont ni réalisables ni verbalisables ; pour vous y inviter, verbalement, le stratagème le plus efficace est, que le mot se moque de lui-même ; c'est le secret de l'art extatique de Cioran. | | | | |
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| mot | | | Le mot est défini par la triade – ses relations avec la réalité, la représentation et la langue ; un métèque peut maîtriser parfaitement les deux premières facettes, mais tant de nuances purement langagières lui échapperont à jamais ; tant de ses idées aériennes dégringoleront à cause de la lourdeur de ses mots désarticulés. | | | | |
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| mot | | | Le terme de déconstruction se justifie sous deux angles : la même réalité se représente différemment par des personnes différentes ; le même discours peut s'interpréter différemment, dans les contextes des représentations différentes ; donc, ne se fier ni à la réalité trop silencieuse ni au langage trop bavard - (re)bâtir des représentations (aboutissant à une hétéronymie conceptuelle et langagière). | | | | |
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| mot | | | Trois vues du langage, à partir : de la réalité, du modèle, de la langue. La première, pragmatique (sciences humaines) - la plus vaste et vague ; la deuxième, conceptuelle (mathématique) - la plus haute et ouverte ; la troisième, fonctionnelle (linguistique) - la plus profonde et fermée. | | | | |
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| mot | | | La connaissance des mots ne conduit guère à la connaissance des choses (quoiqu'en pense Platon), mais elle sert à formuler de bonnes requêtes au sujet des choses connues. | | | | |
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| mot | | | Il faut lire ce livre, comme on lit une poésie étrangère (où d'abord s'imposent le son, l'allusion et la frontière) : l'abstraction surgissant avant la chose et même rendant celle-ci inutile. | | | | |
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| mot | | | Les hommes pensent, que les objets sont définis par des mots, tandis que c'est le contraire qui est vrai, aussi bien en poésie qu'en mathématique : les mots se définissent par les, ou mieux - s'attachent aux - objets. | | | | |
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| mot | | | Ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre ni mon regard ni ma houle. Et, dans mon soi révélé ou palpitant, le mot n'a rien de palpable à embrasser ni à reproduire ; c'est une ambition bien niaise, que « ton fruit soit copie de toi-même » - Byron - « as our mould must the produce be » ; il n'y a rien à copier - ma création est moi ! Encore que ce soient les meilleurs qui le tentent ; les pires copient les autres ou les choses. | | | | |
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| mot | | | Celui qui ne maîtrise à fond aucune langue étrangère ne voit pas la différence entre le monde réel et le monde qui naît des mots ; il ne peut pas apprécier ce qu'est l'immense liberté du Verbe. | | | | |
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| mot | | | Le sens d'un mot (à part les mots grammaticaux) est une chose banale : c'est une étiquette attachée à un objet ou à une relation du modèle. Rien à ajouter, tout cratylisme est niais. En revanche, le sens d'une requête est une chose bien délicate : l'analyse syntaxique, la génération d'un arbre sémantique dans le modèle (d'une réponse à la requête), la confrontation pragmatique de cet arbre avec la réalité modélisée, débouchant sur le savoir ou sur l'action. | | | | |
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| mot | | | Les deux Cratyle, celui de Platon ou celui d'Aristote, celui qui lève le doigt, avec un nom unique aux lèvres, ou celui qui le baisse, pour que le nom sélectionné soit le plus proche de la réalité terrestre, - produisent du silence ex aequo ou du bruit-écho, tandis qu'il s'agit de composer de la musique - le mot-maître doit faire danser l'idée-servante. | | | | |
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| mot | | | Il y a des langages de représentation, des modèles, et des langages à proprement parler, des langages d'interprétation, des discours. Le réel se reflète dans des modèles et se creuse dans des proférations. Il faut donc voir le réel à travers un modèle et lire le réel comme un texte. | | | | |
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| mot | | | Trois domaines, dans lesquels se définit l'existence : dans la réalité, l'essence, ce sont des contraintes que vérifient les objets, – déjà existants ! - et l'existence, ce sont les pourquoi et comment, accompagnant les vicissitudes des objets ; dans la représentation, l'essence, ce sont des contraintes que doivent vérifier les candidats à l'existence, et l'existence, c'est le constat de la réussite des candidatures ; dans le langage, l'existence, c'est la présence dans un vocabulaire, accompagnée d'une définition de son essence. | | | | |
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| mot | | | Rapprochements inacceptables : les sens et le sens, Sinn et Sinne. En anglais et en russe, ces mots ne se touchent pas, s'excluent. | | | | |
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| mot | | | La langue n'est fidèle qu'au modèle, au-dessus duquel elle est bâtie ; face à la réalité, tout langage est ésopique ; et le poète est celui qui contourne le modèle et s'adresse directement à la réalité, en préférant « la vicissitude du tâtonnement à l'éloquence du fait »** - Pasternak - « красноречью факта превратности гаданья », les «faits» faisant partie du modèle. | | | | |
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| mot | | | Aucune relation transitive n'existe dans la triade langage - modèle - réalité (interprétation - sens, ou valeurs - significations). Valéry confond transitif et transitoire. | | | | |
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| mot | | | Nos organes des sens sont si miraculeusement bien adaptés pour saisir la réalité, que, chez les Grecs, les mots penser, déceler, savoir, percevoir, connaître sont de parfaits synonymes. Les pédants, qu'ils soient philologues ou philosophes, ne le comprennent pas et érigent d'infinies arguties autour des nuances, inexistantes chez les Anciens. | | | | |
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| mot | | | Leur sujet, sub-iectum, est jeté en-dessous, plongé en profondeur des objets ; le mien - s'immobilise et plane en hauteur débarrassée d'objets. | | | | |
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| mot | | | Avant d'être action, tout écrit est réaction ; rebondir de la chose elle-même devint trop ordinaire, puisque tous les angles de vue furent déjà explorés ; plus prometteur est de rebondir non pas de la chose même, mais, déjà, du regard d'autrui sur elle : questionnement des questions, géographie avant paysage, paysage avant climat, se servir d'autrui comme miroir, contrainte ou panneau indicateur - tel est l'intérêt principal de mes citations. Stendhal pensait, qu'il fallait « faire son entrée dans ce monde par un duel » ; je m'en prépare la sortie en affrontant toute une coalition de meilleurs escrimeurs. Mais je compte sur l'amitié inespérée de certains de mes adversaires aînés, pour que nos épées tirées se redirigent vers des ennemis de nos princes ou de nos maîtresses. | | | | |
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| mot | | | J'ai beau peser bien mes mots, pour les munir d'une grâce virtuelle ; c'est par une pesanteur réelle qu'ils me répondent, distants et moqueurs. | | | | |
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| mot | | | Le dualisme cartésien réduisant le monde soit à l'âme soit à la matière, infligea une grande injustice à la langue, qu'il classa parmi la matière (les philosophes analytiques, pour réparer les dégâts, tombèrent dans une hérésie encore plus grave). Or, l'âme qui conçoit et l'âme qui exprime, l'esprit et le goût, le modèle ou la quête, ce sont deux facultés si différentes et si autonomes, que la sainte triade, réalité - modèle - langage, s'impose. D'ailleurs, Descartes voit dans l'homme non pas une dualité, mais une triade, puisque les sens n'appartiennent ni à l'âme ni au corps, mais à leur fusion inextricable. | | | | |
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| mot | | | Le mot, c'est le noble logos, bien en chair (Descartes et Port-Royal, par exemple, le plaçaient, carrément, du côté de la matière) ; l'idée, ce n'est que la chimère platonicienne. | | | | |
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| mot | | | Dans la réalité on trouve les visages, dans la représentation – les rôles, dans le langage – les masques. Le bon écrivain est un dramaturge, sachant choisir son genre, son drame et sa scène, mais il doit se résigner à ne manipuler que les masques, tout en songeant aux visages. | | | | |
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| mot | | | L'émerveillement devant la réalité et la langue, toutes les deux inépuisables : l'infinité de concepts qu'on pourrait bâtir (la représentation) au-dessus d'un nombre fini de mots, qui couvrent une partie du réel, l'infinité d'images qu'on pourrait créer (l'interprétation) au-dessus d'un nombre fini de concepts accessibles à la langue. | | | | |
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| mot | | | Que Platon confonde souvent la représentation (concepts) avec les quêtes du représenté (idées) se voit dans l'usage indifférencié, qu'il fait de eidos (aspect ou forme) et idea (regard ou fond). Les concepts existent dans le modèle, et les idées - dans le langage ; mais ni les uns ni les autres - dans la réalité. Mais est-ce que la phusis grecque est notre réalité ? Pour Heidegger, elle fut l'être, et l'idée - son interprétation, ce qui est plein de bon sens. | | | | |
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| mot | | | Le mot, au sens métaphorique et instrumental, ne peut être jugé que par opposition ou contraste avec les idées, les choses ou l'intelligence ; deux conclusions divergentes s'en dégagent, en fonction du choix du lieu de confrontation - commencements ou fins. Dans le premier cas, la pré-existence ou l'importance des idées ou le poids des choses, le mot sort vainqueur, gagnant surtout en hauteur de ses images et de sa musique. Dans le second, face à l'entendement des choses et à la maîtrise des concepts, il perd, par manque de profondeur. | | | | |
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| mot | | | Dès que le fait d'écrire est ressenti comme aussi naturel que de se laver ou de marcher, on irradie la platitude et la graphomanie ; le mot est toujours un artifice, une invention comme les tentatives d'un mime de rendre les couleurs, goûts ou températures. La singerie, elle, est naturelle ; la création, face au monde silencieux, est un pied de nez grimaçant, dont on est fier et honteux à la fois. Verdi disait, qu'il : « valait mieux inventer une vérité que la copier »* - « Copiare il vero può essere una buona cosa, ma inventare il vero è meglio ». | | | | |
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| mot | | | Il y a maintes facettes de la réalité, rendues si parfaitement par nos représentations et nos langages, que leur mystère ontique devient inutile et superflu ; mais les meilleures des facettes humaines, où se croisent les émotions, les beautés et les rêves, sont si incompréhensibles et irréproductibles, que le seul but de notre dit devrait y être - faire ressentir l'indicible. | | | | |
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| mot | | | Le signe n'a pas deux (comme disent les structuralistes), mais trois faces : morphème dans la langue, référence d'objet-relation dans le modèle, référent d'espace-temps dans la réalité. | | | | |
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| mot | | | Au-dessus du réel (les nombres), on bâtit des modèles (les symboles) ; au-dessus des modèles, on bâtit soit des mots (les signes), soit des interprètes (les paradigmes) ; philosopher, c'est reconnaître cette chronologie et cette hiérarchie. | | | | |
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| mot | | | Encore du sur-emploi - le mot idée. Trois emplois incompatibles : en représentation - fixer un aspect structurel, descriptif ou comportemental du modèle ; en langage - formuler et interpréter des requêtes ; en réalité - donner un sens aux résultats du modèle. Trois tâches disjointes : refléter le réel, examiner le modèle, confronter le modèle à la réalité. Trois types d'appui : la perception, les objets et relations, le vrai et le faux du modèle. | | | | |
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| mot | | | Pour chasser le gibier d'idées, il faut lancer des mots de chasse. Quand, au même moment, le vent de la poésie se lève, pour les porter vers des contrées imaginaires, mais moins arides que le désert de la vie réelle. Les idées, elles aussi, sont réelles, et donc inaccessibles avant d'être fixes, c'est à dire mortes. Le mot est ce qui va à l'envi se remettre à l'irréalité, aux mirages. | | | | |
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| mot | | | Pascal a raison : ce qui est le plus grandiose et énigmatique dans le monde garde un terrible silence. Les mots ne l'atteignent pas et s'arrêtent sur la surface des choses ; seule la musique semble parfois surmonter la pesanteur et se fondre en grâce divine. « Peut-être, pour la dernière réalité il n'y a pas de mots du tout » - H.Broch - « Vielleicht gibt es überhaupt keine Worte für die letzte Wirklichkeit » - une bonne raison pour s'y taire et ne compter que sur le chant. | | | | |
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| mot | | | Devant tant de choses le mot manque : alors la chose y manquera aussi, c'est à dire qu'il y manque le relief, le volume ou le poids. Mais la chose peut bien exister sans son étiquette, et l'ivresse sans nom n'est regrettée que par des marchands de flacons. Se saouler d'étiquettes - métier de plume. | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, il y a deux sortes de fond : les concepts ou les choses. Pour les premiers, les mots servent de choses, et pour les secondes - d'abstractions. Quand le mot, c'est à dire le style, est faible, la chose reste tristement réelle, et l'abstraction - tristement inexistante. Un bel et mystérieux constat : d'un mot inspiré, se moquant aussi bien des concepts que des choses, tout homme de goût parvient à reconstituer et les uns et les autres. | | | | |
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| mot | | | Les mots représentent (étiquettent) des concepts, comme les concepts représentent (modélisent) la réalité ; les structures mentales sont surtout sémantiques, les structures linguistiques sont surtout syntaxiques. À cela s'ajoutent le libre arbitre et la liberté de l'homme, ce qui fait que tout discours contient trois significations : syntaxique (analyse grammaticale, à l'intérieur de la langue), sémantique (interprétation dans le contexte du modèle) et pragmatique (sens à attribuer dans la réalité). Le parallélisme estomaquant de l'exécution de ces trois tâches, par l'homme, de tâches presque disjointes, la grammaticale, l'interprétative, l'intellectuelle, est un admirable mystère. | | | | |
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| mot | | | La langue et la pensée. Leurs rapports avec le réel et le modèle sont assez proches, mais leurs structures sont fondamentalement différentes : la pensée suit la représentation, c'est à dire des objets et des relations, tandis que la langue s'occupe surtout des chemins d'accès à ces entités, et ces chemins peuvent être très différents dans des langues différentes, les pensées reflétées étant identiques. C'est ainsi que naît un véritable style littéraire - de la subtilité des accès. | | | | |
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| mot | | | Le monde est reflété, toujours partiellement, par nos représentations (presque toujours subjectives). Et le langage n’y apporte presque rien (sauf des éléments stylistiques, littéraires). Les linguistes ne le voient pas : « Le langage reproduit le monde mais en le soumettant à son organisation propre » - É.Benveniste – cette misérable organisation se réduit à une pauvre grammaire dont la structure n’a pas un seul point commun avec le monde. | | | | |
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| mot | | | Quel est le contraire de la Maison de l'être, fonction censée revenir au langage ? - peut-être le cheminement, pourtant symbole du devenir. Le langage assure les deux, étant un pont entre le réel et une représentation (sans doute, la réalité seule est plus à même d'héberger l'être : le langage est fermé, limité dans l'espace-temps, et la réalité est ouverte, dans la représentation-interprétation). Le premier ressort du langage, ou son intentionnalité, ce sont bien les désirs, la liberté de nos choix dans le réel, bref - l'être irreprésentable, mais son message n'est intelligible que dans le cadre d'une représentation ; tourné vers l'être, il n'avance qu'au milieu des modèles. Le langage est un lieu de rencontre entre le réel, le modèle et la liberté ; s'il doit servir de maison, le style architectural est décisif, pour juger du goût de son locataire. L'évolution irréversible semble être : la Caverne, la Tour d'ivoire, les ruines, le sous-sol, la caserne, l'étable, la salle-machines. | | | | |
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| mot | | | On a raison de traiter les adjectifs en valets de chambre ou écuyers, accompagnant leurs chevaliers jusque dans la bataille. D'où le secret de l'écriture chevaleresque de Hemingway, où l'adjectif est presque invisible ! Rares sont les adjectifs qui auraient du panache, justifiant un ralliement ou une poursuite. Et la bataille, c'est le verbe : Nabokov rêvait d'une littérature, où le verbe affronterait l'adjectif. C'est dans la folie que le bon goût lexical se manifeste le mieux : l'intensité de Nietzsche part, presque exclusivement, des beaux noms, élancés vers la hauteur, tandis que chez un Artaud se démènent les adjectifs, nous entraînant dans des abîmes, ses fausses profondeurs. | | | | |
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| mot | | | La philosophie n'habite que le langage (et non pas les concepts ou les vérités), puisque la consolation ne peut venir que du langage, et que, pour le philosophe trop réaliste et trop borné, la réalité et la représentation devinrent trop mystérieux ou trop techniques. | | | | |
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| mot | | | L'analogie entre une logique et une langue : en logique - une représentation Close, une syntaxe, un interprète intemporel qui dégage des substitutions, dans la représentation, et des valeurs de vérité ; la langue - un monde et une représentation Ouverts, une grammaire, un interprète qui dégage un sens dans la réalité temporelle. L'Ouverture signifie une projection vers l'infini, où naissent ou germent la poésie et la philosophie. | | | | |
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| mot | | | La langue, ce sont des matériaux de construction, plus les normes de leur résistance ; le discours personnel, c'est l'œuvre d'un architecte, bâtie sur ses représentations, face aux exigences de la réalité ; la langue ne peut avoir de relations algébriques qu'avec des représentations, et donc toute idée d'un isomorphisme quelconque entre la langue et la réalité (Wittgenstein) est une pure absurdité. Et lorsque la langue suit de trop près la représentation, disparaît toute créativité de l'ange et s'installe le mal de la bête : « Le mal radical - la chute du langage dans la représentation »** - Derrida. | | | | |
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| mot | | | Le poète, sensuel et impulsif, peut, sur le registre du cœur, attribuer nos désirs et nos passions - au corps et à la réalité (ces traîtres-mots), mais le philosophe, sur le registre de l'esprit, ne peut pas ignorer, qu'ils se logent dans l'âme, se servant du corps comme d'un instrument, et que leur magie réside dans leur inexistence dans le réel, inexistence, cette raison de nos meilleures attaches. | | | | |
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| mot | | | L'intensité est peut-être le seul vrai contenu d'un écrit littéraire, le ton en étant la forme. « Ni le récit ni les choses ne sont le contenu du mot, mais bien le degré d'intensité »** - Pasternak - « В слове ни фабула ни предмет повествования не есть содержание, а степень напряжения ». | | | | |
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| mot | | | L'ordre décroissant de nos croyances ou servitudes : les faits, les idées, les mots. Au bout de ce parcours, on finit par ne plus se soumettre qu'au regard : « C'est dans le regard et non pas dans les idées que doit résider notre unité de souffle, à laquelle même les idées se soumettent »** - J.G.Hamann - « Einigkeit darf nicht in Ideen seyn, sondern im Geist, dem selbst Ideen unterworfen sind » - d'autres appelleront cette unité - intensité. | | | | |
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| mot | | | Finalité sans fin, ce charabia est la traduction officielle en français de la définition kantienne du beau. Joli pour l'oreille et idiot pour la jugeote. « Vorstellung ohne Interesse an seinem Dasein und ohne Begriff – représentation, sans renvoi à la réalité et sans concepts » – une belle définition de la poésie (qu'il ne faut pas généraliser à l'art tout entier) : les concepts naissant de l'expression, cette représentation métaphorique, détachée de la réalité par l'audace du langage. | | | | |
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| mot | | | Où, exactement, naît la musique, parmi le réel, l'intellectuel, le sentimental, le verbal ? Son créateur et l'interprète, l'âme, peut animer tous ces domaines ; toute matière peut y être vue comme une empreinte ou lue comme une partition. « Chaque langage dit une partition de la musique humaine » - M.Serres. | | | | |
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| mot | | | Trois avortons de concepts : le non-être, le rien, le néant, nés de l'incapacité de manier la négation, la complémentarité ou l'ensemble vide. La joie des bavards, joie encore plus irresponsable que celle de l'être affirmatif. | | | | |
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| mot | | | Trois pseudo-concepts, trois parasites, nous viennent d'un modeste mot aristotélicien d'ousia (nous renvoyant aux espèces ou aux instances, dans la réalité), traduit substance par Boèce, essence - par St-Augustin et être - par Heidegger. Mais c'est le dernier qui est sans doute le plus près de l'original, puisque les substances et les essences appartiennent surtout à la représentation, tandis que, même fantomatique, l'être a partie liée avec la réalité. | | | | |
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| mot | | | Dans une représentation, toute catégorie, projetée sur la réalité ou sur le langage, devient, respectivement, une allégorie ou une tautégorie, c'est à dire qu'aucune homologie ne peut exister entre représentation et réalité et que le langage n'apporte rien à la représentation. | | | | |
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| mot | | | L'intelligence pratique, c'est la navigation entre la chose et le mot. « Entre la phúsis donnée et le nómos donné, il y a le lógos : c'est à dire l'habileté à concilier ces deux mondes » - Gorgias. C'est encore la hauteur qui nous sauve de la profondeur de la chose et de l'étendue du mot. L'attirance de l'homme défiant l'attraction d'atomes ou le tirage des tomes. | | | | |
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| mot | | | Toute référence verbale au réel qui s'accrédite, devient étiquette ; et dans l'écriture on balance toujours entre la chinoiserie poétique - refuser toute étiquette, et la robotique moutonnière - n'utiliser que des étiquettes. | | | | |
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| mot | | | La réalité est époustouflante de perfection, le langage est merveilleux comme système et inépuisable comme outil ; mais on explore la perfection réelle par des outils représentationnels et non pas langagiers ; l'imperfection de ces projections doit être imputée aux modèles et non pas au langage. | | | | |
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| mot | | | Le rôle principal du langage est la formulation d'arbres requêteurs, à partir desquelles un interprète logique dégage leur vérité et un interprète pragmatique résume leur sens dans la réalité. Les Professeurs acculent le langage aux positions intenables : ou bien ils en font un démiurge (qui représente le monde), ou bien un figurant, qui enregistre des vérités (résidant dans le réel). La vérité n'est associée qu'au discours, et le sens est formé de désirs soit de formuler des requêtes soit d'en interpréter les réponses. L'intelligence est l'art d'un discours minimal, pour dégager un sens maximal. | | | | |
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| mot | | | Deux points de vue sur le langage, bien que diamétralement opposés, sont niais au même point. L'aberration de Wittgenstein : « L'essence du langage est une image de l'essence du monde » - « Das Wesen der Sprache ist ein Bild des Wesens der Welt » - l'essence du langage étant sa grammaire, totalement indépendante du monde. La bêtise, à trois étages, de Barthes : « En termes topologiques, on ne peut faire coïncider un ordre pluridimensionnel (le réel) et un ordre unidimensionnel (le langage) » - 1. l'auteur ignore tout des isomorphismes (on n'a pas besoin de topologie, pour les établir) ; 2. le réel n'est pas pluridimensionnel, mais a une infinité de dimensions (tout modèle signifié, en revanche, est pluridimensionnel) ; 3. la non-coïncidence doit se constater du réel avec son modèle et non pas avec un langage, qui ne représente rien du tout (il ne représente pas, il présente la chose ! | | | | |
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| mot | | | Nos requêtes s'adressent aux choses, aux fantômes ou au langage même, pour que la réponse soit trouvée parmi les solutions, les mystères ou les problèmes. La misère de notre époque est que, désormais, seules les premières intéressent les hommes, d'où l'indigence langagière et la banalité spirituelle. « Le langage ne reste énigmatique que pour qui continue de l'interroger » - Merleau-Ponty - le problème du langage est vite épuisé, c'est le mystère de l'inexistant qui reste inépuisable. | | | | |
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| mot | | | Dans les meilleurs arbres ne parlent que les fleurs, porteuses du sens, prêtant leur langage aux racines, ramages et sèves, qui ne sont que des sens. Mais la musique de l'arbre a besoin de tous ses attributs. Les mots ne poussent qu'avec les fleurs : « Les racines parlent et les paroles veulent pousser » - Jabès. | | | | |
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| mot | | | Si l'âme est dédiée aux ombres, le cœur, lui, est source de lumières. Mais sa lumière passe par quatre prismes radicaux avant de laisser son empreinte langagière : la volonté l'assagit, la raison interroge la volonté, les objets extorquent leurs références, la langue modèle les références. Comment s'étonner, que la bouche ne s'accorde jamais avec le cœur ? « Je hais comme les portes des Enfers celui dont le cœur n'est pas d'accord avec la bouche » - Homère. | | | | |
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| mot | | | Tous les mots que j'écris sont aux autres, mais je ne les colle pas sur les mêmes objets ; toutes les relations que j'invoque sont connues des autres, mais elles ne lient pas les mêmes objets ; et même mes silences ne couvrent pas la même réalité. « Chaque mot se présente, pour moi en tant que locuteur, sous trois aspects : mot neutre, mot d'autrui, mot à moi » - Bakhtine - « Всякое слово существует для говорящего в трёх аспектах : как нейтральное, как чужое и, наконец, как моё ». Le mot doit se référer à la réalité objective (premier aspect), mais, surtout, il est lieu de rencontre dialogique de nos modèles (deux derniers aspects), où se jouent la compréhension et l'expression. | | | | |
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| mot | | | Entendre, c'est s'entendre, dans un dialogue à deux, c’est la première fonction du langage. Tandis que la fonction représentative du langage n'est qu'un immense malentendu de ceux qui voient dans le mot l'unique interprète des choses : « C'est en vue de la fonction représentative que le langage est articulé » - Ricœur. Avec ces linguistes, en tombant sur vache, on ne sait jamais si on a affaire à un mot, un concept ou une chose. | | | | |
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| mot | | | Se méfier des mots, qui consignent ou transforment l'accessible. Ils devraient rappeler à l'âme visible l'existence secrète d'une autre âme, invisible, rappeler en musique, où la touche unique, fidèle au réel, est impensable. | | | | |
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| mot | | | En perçant l'indicible mystère du monde, je chercherai - ou en recréerai ! - la musique, la grammaire et le vocabulaire des choses et la mirobolante logique de leurs cortèges. « Tout parle dans l'univers, il n'est rien qui n'ait son langage » - La Fontaine. Et je ne m'arrêterai même pas aux choses elles-mêmes ; j'en ferai parler la profondeur et chanter - la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Le bon entendeur n'est écouteur que de courte durée. Le sot n'est qu'écouteur. « À bon entendeur, la parole suffit » - Plaute - « Dictum sapienti sat est ». Bien entendre, c'est aimer animer la parole soi-même. Le meilleur des entendeurs est celui qui, en plus, sait traduire les paroles en mots, les mots en style, le style en beauté. | | | | |
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| mot | | | Les mots, c'est un champ magnétique d'attirances, avec des flèches et des arcs, avec lesquels tu pourras dessiner un monde de cibles. Les idées, c'est un répertoire de cibles touchées. « Il y a plus de ressources dans les mots que dans les pensées. C'est le monde des mots qui crée le monde des choses » - Lacan. Tout mot est une requête ou un ordre, et c'est la perspective allégorique du regard sur les choses qui en détermine l'épaisseur et surtout la hauteur. Le meilleur créateur se reconnaît par ses requêtes ! De la sédimentation de discours (Husserl) ne naît que l'arbre sémantique et non pas les choses pragmatiques. | | | | |
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| mot | | | Le langage comme forme est inépuisable, informalisable ; le langage comme substance est presque entièrement décrit par la grammaire. Le conceptuel et le réel l'animent et le statufient ; le formel l'abîme et le pétrifie. | | | | |
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| mot | | | Le poète qui brandit ses idées, que lui inspirent des faits, est plus terne que le scientifique qui crée ses mots, pour peindre des faits. Dans un fait, ce qui compte, c'est le langage de son énonciation. Les idées naissent auprès de Dieu, ne séjournent que dans le langage, elles effleurent les têtes et se moquent des faits. | | | | |
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| mot | | | Face à un discours, on a quatre domaines irréductibles : deux espaces nets - la langue et la réalité, et deux sphères vagues - la représentation-interprétation et la sensibilité mentale ; ce qui est net contient le sens, ce qui est vague contient l'expression. | | | | |
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| mot | | | Dans les discours philosophiques, même en dehors des problèmes lexicaux, le mot sens prend au moins trois significations : refléter un réel vague par la clarté des concepts (le passage de la réalité à la représentation), interroger les concepts (le double passage du langage à l'unification dans la représentation), interpréter l'unification conceptuelle dans un contexte réel (le passage des propositions unifiées à la réalité). Mais personne ne se donne la peine de distinguer ces trois cas, et une logorrhée inconsistante en découle. | | | | |
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| mot | | | Pour les conceptualistes, les noms s'attachent toujours aux objets de la représentation (et jamais – aux choses réelles) ; on n'interroge jamais la réalité, mais ses représentations – d'où des innombrables erreurs des réalistes, de Mill à Husserl, faisant une différence entre jugements et propositions. Les nominalistes, qui renvoient aux relations entre les noms eux-mêmes, font pire. | | | | |
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| mot | | | La vraie création peut naître de trois efforts disjoints : imaginer de nouvelles représentations, soufflées par le réel ou par l'imaginaire, composer de nouvelles requêtes du monde dans un langage nouveau, formuler de nouvelles interprétations des réponses, que le monde livre à mes requêtes – scientifiques, poètes, philosophes. | | | | |
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| mot | | | Le langage (moins la sonorité et la gesticulation) nous plonge totalement dans un modèle, sans aucun débordement sur la réalité ; dire que « le langage est émergence claire-obscure de l'être » - Heidegger - « die Sprache ist eine lichtend-verbergende Ankunft des Seins » est reconnaître le néant de l'être. À moins que la réalité soit réceptacle de l'étant, l'être ne faisant que résumer le fond avéré du modèle… | | | | |
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| mot | | | Ce qui nous procure les vertiges et ivresses, réels et profonds, ce sont les drogues et les liqueurs – les idées, solides ou liquides, prometteuses des finalités ; les vertiges et ivresses imaginaires et hautes naissent du regard sur les fleurs et de la lecture des étiquettes, des mots, aériens ou ardents, parlant origines et commencements. | | | | |
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| mot | | | Les pensées naissent tout habillées, comme le corps habille l'âme, les mots habillent les pensées ; on ne vit jamais les secondes sans les premiers. En revanche, les faits nus n'existant plus, les mots n'ont plus rien à y draper. | | | | |
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| mot | | | Dans les merveilleuses structures linguistiques - aucune trace du réel (sauf quelques onomatopées ou reflets de l'axe temporel) ; le conceptuel, à son tour, ne doit presque rien au linguistique ; pourtant, c'est dans ces deux pièges que tombe Heidegger, en suivant un parallèle insensé entre, d'un côté, la sédimentation des infinitifs et des nominatifs débarrassés de déclinaisons et de conjugaisons et, de l'autre, le surgissement de l'être de l'étant. De plus, les flexions ne sont pas une règle pour toutes les langues, et la catégorie de verbe n'est pas absolument indispensable. | | | | |
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| mot | | | Réalité, modèle, langage - trois espèces aux fécondations croisées imprévisibles. L'une des plus stupéfiantes est l'aventure entre ontos (chose du modèle) et logos (mot du langage) engendrant onto-logie (être de la réalité). | | | | |
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| mot | | | Décrire l'usage d'un clou ou le goût d'un fromage relève des mêmes ressources représentationnelles et langagières que pour décrire l'émoi d'une âme, écoutant une sonate, ou la peine d'un cœur, saisi par une compassion. La distance entre un discours et la réalité correspondante est toujours du même ordre. Il est donc bête d'affirmer, que « les propositions ne peuvent rien exprimer de Supérieur » - Wittgenstein - « Sätze können nichts Höheres ausdrücken », puisque dans l'Inférieur, elles n'ont pas plus de compétences. | | | | |
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| mot | | | Platon et Aristote placent les idées soit dans le réel ici-bas soit dans le représenté la-haut, tandis que leur place est dans le langagier intermédiaire. « Les idées sont à titre de modèles, des paradigmes, dans l'éternité de la Nature » - Platon. Dans notre condition humaine, nous devons nous contenter des ombres, à l'intérieur de notre Caverne, ombres appelées mots. Toutefois, c'est d'abord dans le monde fermé des représentations que le mot nous renvoie, avant de se décanter dans le monde ouvert des idées. Les objets eux-mêmes restent en dehors de la Caverne, pour mieux orienter notre lumière ou pour intensifier nos ombres. | | | | |
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| mot | | | Le sens n'est jamais dans la chose ni dans le mot ; il naît d'une confrontation triadique entre l'auteur d'une question, son interprète et un maître du réel. Tout dialogue est l'attribution de sens, et sans dialogue point de sens, même dans des choses, qui prétendent en avoir. L'erreur est de donner un sens préalable aux choses (la liberté d'une donation de sens, au lieu du libre arbitre d'une conception) ou aux mots : « Les philosophes cherchent aux mots un sens et supposent au langage une sorte de substance «existentielle» »** - Valéry. À preuve, voyez, par exemple, la croisade de Heidegger, pour déconstruire la métaphysique et faire ressusciter une authentique ontologie, et qui se réduit, en tant que justification et contenu, à la morne grammaire du verbe indo-européen être. | | | | |
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| mot | | | Le langage n'a rien de réfléchissant ou d'illuminant ; il est aberrant de dire, que « le langage est le miroir du monde ; et la réalité est l'ombre portée de la grammaire » - Wittgenstein - « Die Sprache ist der Spiegel der Welt ; und die Realität ist der Schatten der Grammatik » (« miroir de l'esprit » - Leibniz, « miroir de l'âme » - Publilius) - plus qu'avec la réalité, le langage communique avec la représentation et la reflète. Cette image, spéculaire du réel, est l'une des introductions rampantes du robot. Le minable tournant analytique (Frege), aplatissant l'élégant tournant cognitif (Chomsky). | | | | |
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| mot | | | On devrait appeler mot toute idée, dans laquelle le verbal (le style) l'emporte sur le minéral (les choses), et le vital (la solitude) - sur le social (l'inertie). | | | | |
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| mot | | | Intuitivement, il est clair qu'on ne peut explorer ou exprimer la réalité qu'à travers des structures et des logiques. Mais quand les philosophes (surtout analytiques) sont assez aveugles, pour ne pas voir la place de la représentation dans une épistémologie, il ne leur reste, comme matériau, que la langue. D'où ces aberrations invraisemblables : « L'essence s'exprime dans la grammaire » - Wittgenstein - « Das Wesen ist in der Grammatik ausgesprochen ». Cette misérable grammaire, qui n'est qu'un habillage structurel au-dessus d'une logique et qui n'entre en aucun contact avec l'essence des choses (que seul effleure le lexique) ! Le sens (et l’essence) d’une phrase résulte des substituions des mots par des concepts de la représentation. | | | | |
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| mot | | | Le langage exprime nos faits, nos idées ou nos états d'âme ; l’expression se convertit en représentation ; le sens de la représentation renvoie à la réalité. « Le langage est une transition, qui doit se réaliser d'abord en représentation et en dernière instance, en perception complète des choses mêmes »*** - Valéry - c’est la représentation qui est la transition entre le langage et la réalité. | | | | |
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| mot | | | Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau, où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée. | | | | |
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| mot | | | La pensée n'est pas nécessairement plus objective que la représentation (Frege) ; elle fait appel aux mystères (la nécessité divine) de la réalité, aux problèmes (le libre arbitre) de la représentation, aux solutions langagières (la liberté stylistique) ; mais, peut-être, ce qui mériterait le nom de pensée ce serait un énoncé, qui spécifie, à la fois, le domaine du réel, se limite à une théorie représentative, et accuse un genre littéraire, - ce ne serait qu'une pensée mécanique, la vivante violentant et le réel et le représenté et l'exprimé. | | | | |
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| mot | | | Talent remonterait à balance ; mais il consiste davantage à inventer, pour la vue, des unités de mesure pour une nouvelle balance que de soupeser les choses vues sur une ancienne. | | | | |
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| mot | | | Quand on prend la nécessité éthique (le devoir, dans la réalité) pour nécessité logique (l’effet inévitable, dans la représentation), on est piètre logicien, piètre linguiste et piètre philosophe, en proclamant, docte : la liberté est une nécessité consciente (Hegel) ou la nécessité est un fruit de la liberté (Berdiaev). | | | | |
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| mot | | | À l’origine, consoler voulait dire aplatir, égaliser, tandis que j’aimerais l’associer avec la dimension verticale – dans l’angoisse terrestre, quitter la pesanteur du réel, se fier à la grâce céleste - verbale, picturale ou musicale. | | | | |
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| mot | | | Les paradigmes cognitifs – classes, relations, événements, modalités, hypothèses, scénarios – déterminent et les représentations et les interprétations de toutes les sphères de la réalité. La langue naturelle possède une grammaire générale, indépendante de ces sphères, mais elle s’adapte à chaque sphère par un lexique, des tournures verbales, et l’interprétation de cette version langagière dépend, syntaxiquement, de la grammaire et, sémantiquement, – de la représentation de cette sphère. Ainsi, l’organisation des connaissances d’une sphère ne dépend presque pas du langage, et presque exclusivement – de la représentation. J.Derrida a tort : « Le langage est la structure des structures ». | | | | |
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| mot | | | Dans le mot réalité percent les choses, res, tandis qu’elle est composée et de choses et d’esprits, d’où l’engouement des philologues-philosophes pour l’obscur être. La réalité se reflète, chez un sujet (impliquant des modalités de vue), par, respectivement, des événements et des abstractions, qu’on désignera par présence (ou être-là, pâles échos d’un ampoulé Dasein germanique). Ces reflets modélisés constituent une représentation, dans laquelle le possible (permettant l’existence virtuelle, hors réalité) complète le nécessaire (la misérable essence). Toutes nos connaissances proviennent de ces représentations validées. Tout y est naïf, transparent et … intelligent, mais ignoré par les hordes de professeurs de philosophie, pratiquant le verbiage logorrhéique. | | | | |
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| mot | | | Le terme de sens, par rapport à une phrase, s’emploie dans trois sens différents : dans le langage lui-même – l’arbre grammatical, la formule logique, fixant l’ordre des relations référencées ; dans la représentation sous-jacente – l’arbre conceptuel, les faits, résumant le succès de l’évaluation de la formule logique ; dans la réalité – l’arbre unifié, le degré de congruence des faits avec la matière objective et la logique. | | | | |
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| mot | | | Les rapports entre le langage, la représentation et la réalité : dans le discours, la volonté du sujet vise la réalité, mais l’outil du sujet, le langage, traduit cette volonté en références d’objets qui font partie d’une représentation. Le même discours, proféré par deux sujets différents, peut viser la même réalité, mais leurs représentations ne sont jamais identiques. De plus, leurs outils d’interprétation sont toujours différents. Donc, si nous ignorons le sujet d’un discours, ses symboles linguistiques ne renvoient à aucun contenu représentatif objectif, contrairement à ce qu’en pense Hegel : « Le symbole est un signe, dont l’extériorité comprend déjà le contenu de la représentation » - « Das Symbol ist ein Zeichen, welches in seiner Äußerlichkeit zugleich den Inhalt der Vorstellung in sich selbst befaßt ». | | | | |
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| mot | | | La véritable virilité de la logique se manifeste non pas dans la mathématique (B.Russell), mais bien dans la langue. Toutes les langues naturelles comprennent (contiennent) une logique formelle, mais se définissent au-dessus des représentations de la réalité et s'y attachent. Matière et esprit constituent la réalité. La mathématique est la seule science qui puise ses représentations presque exclusivement dans l’esprit, mais la matière, négligée ou méprisée, se plie à la mathématique, ce qui permet de considérer celle-ci comme la vraie ontologie de la réalité. | | | | |
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| mot | | | Dans les expressions De l’eau !, Va-t’en !, Au secours !, Magnifique !, (Wasser! Fort! Hilfe! Schön!), L.Wittgenstein ne voit pas de références d’objets. Pourtant, de toute évidence, elles y sont ; il suffit de comprendre, qu’entre le langage et la réalité existent des représentations, et qu’au-dessus de la grammaire existent des interprètes logiques, maîtrisant des références implicites d’objets de la représentation. Les représentations sont individuelles, tandis que les philosophes analytiques sont obsédés par le sens universel des mots et par le caractère absolu de la grammaire. | | | | |
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| mot | | | La qualité d’une pensée dépend fortement de la délicatesse des chemins d’accès aux objets qu’une langue permet. Mais la structure représentationnelle influe sur la structure de la pensée (comme sur notre image de la réalité) beaucoup plus que la structure langagière (totalement étrangère à la réalité). Et Chomsky, comme tous les philosophes analytiques, a tort : « La structure linguistique détermine non seulement la pensée, mais la réalité même » - « The structure of language determines not only thought, but reality itself ». | | | | |
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| mot | | | Tous les philosophes sont persuadés que c’est le langage (et non pas les concepts extra-langagiers) qui représente le monde. « La parole, c'est la représentation et la présentation du réel et de l'irréel » - Heidegger - « Sprechen ist ein Vorstellen und Darstellen des Wirklichen und Unwirklichen ». Mais le langage ne fait que référencer les objets, réels ou irréels, qui sont déjà présents sous une forme mentale et non langagière. Parler, c'est évoquer, indiquer, signaler, viser, attirer, orienter, focaliser, et non - représenter. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours, ce qui compte, ce ne sont pas tellement les vaches réelles que les modèles et instances de vache, ces concepts (les êtres en puissance ou en acte), que Platon appelle idées, et auxquels il accorde, curieusement, plus de réalité qu'à la réalité elle-même ; mais ces idées ne nous sont pas données a priori, mais sont créées par le discoureur et où une solide dose de libre arbitre est évidente ; la précédence des idées est une chimère. | | | | |
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| mot | | | En exhibant une émotion, les mots chantent, épouvantent ou ennuient ; on entend un chant d’oiseau ou l’on voit un oiseau empaillé. Des pensées envieuses en ressortent en épouvantails ou en idoles. | | | | |
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| mot | | | L’examen d’un discours a deux objectifs : sa compréhension (dans la représentation) et son application (à la réalité). Dans le discours il y a surtout des références d’objets et de relations (des perspectives de Chomsky) de la représentation, références qu’explicite l’interprétation. L’application à la réalité comprend le résumé du sens, la formulation des actions à envisager, la prise de décision, le passage à l’acte. | | | | |
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| mot | | | Les tenants du tournant linguistique en philosophie comprirent bien le rôle de la réflexion sur le langage : « Les problèmes philosophiques peuvent être résolus par une réforme du langage » - R.Rorty - « Philosophical problems can be solved by reforming language ». - mais ils ne comprirent pas, que cette réflexion est, en soi, un problème philosophique, qui n’en résout aucun autre (parmi ceux que l’école échafauda, d’Aristote à Heidegger). Le fondement de cette réflexion devait consister dans la reconnaissance du rôle intermédiaire du langage entre la représentation et la réalité, que les pragmatiques ignorent, comme ils ignorent le côté poétique et du langage (le style) et de la philosophie (la consolation comme son second objet principal). | | | | |
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| mot | | | La langue est la maison de mes requêtes ; la représentation est la maison de mon savoir ; la réalité est la maison de l’Être. Tout l’Être n’est que réponses ; l’enfermer dans la langue, vouée aux questions, est un anthropomorphisme ; le réduire à la représentation, c’est tourner le dos à l’infini divin, pour ne rester qu’avec le fini humain. | | | | |
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| mot | | | L’analyse d’une phrase débouche sur trois résultats : une formule logique (toute langue comprend les mécanismes de prise en compte de la logique formelle), une structure linguistique (générée par la grammaire), une signification (après l’interprétation, dans le contexte d’une représentation conceptuelle). Deux choses à en retirer : les structures linguistiques n’ont pas grand-chose à voir avec la représentation et encore moins avec la réalité ; en dehors de la représentation, la phrase n’a aucun sens. Ni linguistes ni structuralistes ne le comprirent. Ils s’imaginent que l’architecture d’une culture est similaire à celle du langage. Ce sont les structures conceptuelles, et non langagières, qui sont communes à toutes les sphères de connaissances. | | | | |
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| mot | | | L’écriture idéale : ne toucher qu’aux choses qui n’ont pas encore de nom, et que tes mots les fassent découvrir par une caresse du toucher ou de l’ouïe, par l’intelligence ou par la musique. Les mots, mettant en valeur la nudité des concepts, plutôt que leurs habits. | | | | |
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| mot | | | Wittgenstein ne comprend rien au langage : « La proposition est un reflet de la réalité ; la proposition montre son sens » - « Der Satz ist ein Bild der Wirklichkeit. Der Satz zeigt seinen Sinn ». La proposition est énoncée par un sujet et interprétée par un autre ; ces sujets ont des représentations différentes et donc mettent ou extraient des sens différents de la proposition. La proposition ne montre qu’une structure grammaticale, sans rien de conceptuel ; et le conceptuel est le seul accès au réel. | | | | |
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| mot | | | Les mots d’un discours renvoient soit aux objets soit aux relations ; quand les objets y sont consensuellement (dans l’usage) associés aux relations, tous les mots y sont rationnels. La poésie, en invoquant des relations irrationnelles, permet d’entr’ouvrir le mystère divin irrationnel. | | | | |
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| mot | | | Le sens des mots dépend du contexte, c’est-à-dire de la représentation d’un domaine réel. L’ennui, avec les maximes, c’est que la présentation de ce domaine est une tâche ingrate et fastidieuse ; les citations, que j’y glisse, pallient à cette carence anti-poétique. Mais au lieu de servir de source d’autorité, elles ne servent que de jalons pré-langagiers, de contraintes, réduisant le champ de vue de la lecture. | | | | |
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| mot | | | Les paroles qui sauvent (la poésie) nous détachent des choses qui plaisent (pourtant, le nom d’Épicure signifie ce qui sauve), , mais les paroles qui plaisent (les caresses) nous attachent aux choses à sauver. Le bon sauveur doit savoir jouer sur les deux registres. | | | | |
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| mot | | | Est intellectuel celui qui maîtrise différents langages, reflétant la même réalité (un scientifique, pour tester des hypothèses, ou un artiste, pour exprimer des intonations). Il ne change pas tant d’avis, il change, plutôt, de représentation et donc de langage. | | | | |
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| mot | | | On se sert du terme d’événement aussi bien dans la réalité que dans les représentations. Dans celles-ci, l’événement est ce qui modifie les faits, qui admettent toujours une enveloppe langagière presque consensuelle. Mais dans la réalité, l’événement modifie surtout les états mentaux des hommes, et aucun langage ne peut les rendre, ni fidèlement ni uniquement, d’où la domination du langage poétique, du langage de l’âme, aux premiers stades de la culture. Toutefois, avec la robotisation des mentalités, les états mentaux s’uniformisent, et le langage commun, pauvre et prosaïque, suffit désormais pour décrire la vie intérieure des hommes sans âme. | | | | |
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| mot | | | Le fait que les mots ne rendent pas l’essentiel ou l’authentique de la vie ne les rend pas futiles ; ils ne le deviennent que s’ils ont la prétention d’être l’image authentique ; les mots d’artiste créent une autre vie, la vie des états d’âme, dans laquelle on croit ou dans laquelle on trouve un essor pour son enthousiasme. | | | | |
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| mot | | | Toute phrase référence un réseau d’objets, que, métaphoriquement, j’appelle arbre. « Les mots sont des nœuds d’un réseau, que nous projetons sur le monde »** - Morgenstern - « Die Worte sind Knoten eines Netzes, das wir über die Welt werfen ». Seulement, avant de joindre le monde et acquérir un sens, ce réseau, ou ce filet, attrape des poissons d’une représentation ; sans réussite de cette pêche – pas de sens, pas d’écho du monde. | | | | |
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| mot | | | Dans la réalité, il y a tellement de choses (images, idées), qui n’ont pas encore de noms ; et il y a tellement de noms, qui refusent de s’attacher à la réalité des choses (images, idées). Tant de ressources pour les philosophes ou les poètes ! | | | | |
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| mot | | | Les grands mots, appliqués au réel, sont signes d’impuissance et sources d’ennui ; ils ne prennent du sens que tournés vers le rêve, et ce sens est plutôt musical que spirituel - tantôt le glas tantôt le tocsin tantôt le carillon. | | | | |
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| mot | | | Si l’on ne disposait pas d’une représentation conceptuelle de la réalité, les mots n’auraient aucun sens et ne serviraient qu’à nommer les objets et les relations réels ; avec une représentation sous-jacente, le sens des mots serait celui du concept associé (acteurs, structures, propriétés, logiques). | | | | |
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| mot | | | La représentation produit des concepts, le langage, visant la réalité, les transforme en modes d’emploi et celui du rêve les traduit en mythes. | | | | |
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| mot | | | Rarement, deux mots aussi proches s’éloignaient si radicalement ; idée et idéal. La première supporte la réalité, le second porte le rêve. Tout le monde vous enquiquine avec ses idées ; personne ne vous soulève par ses idéaux. | | | | |
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| mot | | | On aurait dû avoir trois mots différents à la place du verbe exister, appliqué à la réalité, au modèle et au discours. Dans la réalité, comme nous le savons depuis Descartes, n'existent que des combinaisons d'atomes, res extensa (instances des classes physiques, chimiques et biologiques), et des manifestations de l'esprit, res cogitans (sujets qui créent, représentent et interprètent). La phusis et le logos, un couple, où le genre en dit long sur le rôle du géniteur respectif, et dont les définitions ne vont pas au-delà de : « What is mind ? No matter. What is matter ? Never mind. ». Dans le modèle existent des objets ; dans le discours existent des références d'objets renvoyant, par substitutions, aux objets du modèle. | | | | |
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| mot | | | Toute la bêtise du tournant linguistique consiste dans l’oubli de la place de la représentation : « Les mots de la langue désignent les objets réels » - Wittgenstein - « Die Wörter der Sprache benennen Gegenstände ». Les mots désignent (ou plutôt référencent) les concepts d’une représentation ; l’objet réel est le même pour tous, le concept ne l’est jamais. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui ne voient que la réalité et le langage et ignorent (ce qui est) la représentation admirent la sentence : tout objet est identique à lui-même. Il est clair que le sens de cette affirmation (comme de toute autre) est formel et non pas réel, mais rien de formel ne peut se passer d’une représentation, dans laquelle l’accès à l’objet (au concept) admet une infinité de références langagières, et le chemin d’accès fait partie du sens. Donc, tout en accédant au même objet formel (et à son ‘original’ réel), le sens qu’on attribuera à cet objet serait différent, pour les accès différents. Strictement parlant, en visant le même objet de la représentation (et de la réalité), mais avec deux chemins d’accès différents, nous obtenons deux objets différents. | | | | |
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| mot | | | Ce que tous les philosophes négligent, c’est le choix explicite des axes conceptuels, sur lesquels ils placent leurs mots fétiches. L’un de ces mots-parasites – la vie. À l’autre bout de l’axe, on devine, chez les soi-disant vitalistes, - la réflexion abstraite, l’érudition, le savoir, tandis que son occupant le plus intéressant est le rêve, ce qui fait de la vie synonyme de la réalité. Ainsi, cet autre terme, la passion, devient archi-flou, puisque, appliqué à la vie, il peut signifier l’obsession par la réussite, et, appliqué au rêve, – l’élan vers la hauteur. « Ce froid regard et nulle vie ; glas des passions inassouvies » - Boratynsky - « Взгляни на лик холодный, в нём жизни нет ; но как былых страстей заметен след ». | | | | |
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| mot | | | Ce que j’appelle rêve, Nietzsche l’appelle vie ; c’est pourquoi, pour lui, triompher de la réalité, c’est vivre, et pour moi - rêver. | | | | |
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| mot | | | La chronologie de notre interprétation d’un discours : on y fait référence à la réalité, au langage, à la représentation, à la part métaphorique. Les médiocres s’arrêtent à l’une de ces étapes ; les pénétrants en maîtrisent la synchronie. « On n’est jamais sûr si nous visons le monde tel qu’il est ou le monde tel que nous le voyons » - G.Bateson - « We can never be quite clear whether we are referring to the world as it is or to the world as we see it » - nous voyons le monde surtout à travers la représentation. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours il y a un sens (tourné vers le vrai et compatible avec la réalité) et une expression (visant le beau et reflétant le rêve) – formule ou caresse, calcul ou musique, savoir ou vouloir, déduire ou séduire. | | | | |
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| mot | | | La hauteur musicale, contrairement à la profondeur cervicale, n’a pas besoin de références au réel ; celle-ci est tributaire de la logique et celle-là se fie aux mélodies ; celle-ci développe la genèse des idées et celle-là enveloppe les mots de caresses stylistiques. Les idées finissent toujours dans la platitude du réel ; les mots idéels peuvent garder la hauteur de leur origine. Oui, il faut reconnaître que, pour être messager céleste, il faut placer au commencement - le verbe. | | | | |
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| mot | | | L’homme est d’autant plus intelligent et subtil qu’il maîtrise davantage de types de représentation de la réalité ou des abstractions. À toute représentation se superpose un langage, et les langages constituent les dimensions d’un homme. Le pitoyable homme unidimensionnel de H.Marcuse ou de Chomsky explique l’abject conformisme, résultant, pourtant, de la pratique du great refusal ; cet homme grégaire se réduit à la seule dimension sociale. Le solitaire, pluridimensionnel et créateur, est dans l’acquiescement au monde vertigineux, où règne la Loi divine et non pas la loi écrite. | | | | |
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| mot | | | Le langage apporte à la représentation des consonances, des ambigüités, des tropes, des passerelles communicatives ; il n’apporte rien à l’Être, quel que soit le sens qu’on attribue à cet avorton indo-européen. L’Être est, tout entier, dans le réel, que cherche, timidement, à imiter une représentation. La partie modélisable de ce réel s’appellera être-là. | | | | |
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| mot | | | On s'intéresse à la chose, ou, pire, à ses noms, cela donne de la prose, de ces creuses nébuleuses d'essence, substance, être, étant, état, présence. On se penche sur les relations entre les choses, cela mène à la poésie, aux constellations solidaires et assonantes avec ton étoile. | | | | |
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| mot | | | Dans les débats intellectuels, la compétence la plus rare, c’est la compréhension de la place du langage (l’intermédiaire entre la réalité et la représentation). Le seul à l’avoir bien compris, c’est Valéry. N’ayant rien compris à la philosophie, à la logique, à la mathématique, il eut quelques illuminations intuitives, en évoquant la place des définitions, l’unification d’arbres, les substitutions de mots par des concepts, les implexes. | | | | |
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| mot | | | Seul le langage nous permet de quitter le présent et de nous placer sur un axe temporel indubitable. Sans langage, toutes les traces du passé seraient ressenties comme faisant partie du présent. Aujourd’hui règnent des images non-langagières, ce qui fait du présent la seule réalité. Cet état s’appelle barbarie. | | | | |
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| mot | | | Une phrase, syntaxiquement correcte, s’appelle proposition. Une proposition se convertit en formule logique. À part des éléments lexicaux relevant de la logique, une formule logique comprend des références d’objets et de relations entre objets. Ces références sont analysées, procédant par substitutions des mots par des concepts d’une représentation, propre à l’interprète (humain ou artificiel). L’échec de ces substitutions (tenant compte d’éventuelles négations) signifie la fausseté de la proposition dont le sens est - l’impossibilité (contextuelle) de la satisfaire. Le succès de ces substitutions résulte en réseaux d’objets (de la représentation). Ces réseaux sont le véritable sens de la proposition. Le sens n’est donc pas dans le langage mais dans la représentation, donc – il n’est pas universel mais particulier, propre à un sujet. Pour certains sujets, les phrases Dieu existe ou J’ai vu un carré rond peuvent avoir un sens. Remarquez que la réalité ne figure même pas dans ce discours. | | | | |
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| mot | | | Tout discours respecte la grammaire de sa langue et tente de référencer le monde ; les choses de deux sortes constituent le monde - la matière et les esprits ; le discours référence donc des choses ; l’ensemble des connaissances préalables du locuteur sur ces choses s’appelle représentation ; les choses, reflétées dans cette représentation, s’appellent objets. Les choses matérielles sont des conglomérats d’atomes dans l’espace et sont traversées par le temps. Les choses spirituelles, soumises au temps, sont de plusieurs sortes : les sujets (propriétaires des représentations) ; les propriétés des autres choses (matérielles ou spirituelles) ; les états dans l’espace et les processus dans le temps ; les mécanismes de traduction grammaticale des concepts logiques (connecteurs, quantificateurs, négations, implications). Ce schéma est propre de toutes les langues naturelles ; ici commence l’interprétation – la synthèse grammaticale, la substitution d’éléments langagiers par concepts, la réduction aux formules logiques, la démonstration, la donation de sens. | | | | |
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| mot | | | Quelle que soit la langue, l’élément essentiel d’un discours y est le syntagme (référence de choses/objets ou de relations). Ces syntagmes renvoient soit à la réalité (donc aux choses, aux vagues notions, non formalisables en représentation), soit à la représentation (donc aux objets, aux concepts rigoureux). Le meilleur emploi de la première approche appartient au talent artistique, celui de la seconde – au talent scientifique. Sans aucun talent, tout discours est platitude, bavardage ou délire. | | | | |
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| mot | | | L’entité élémentaire d’une phrase, c’est la référence d’objets, mais on n’y accède qu’après avoir reconstitué l’ossature logique de cette phrase à partir des règles grammaticales, tenant compte des aspects phonétiques, lexicaux, syntaxiques et associées aux concepts logiques extra-langagiers – les connecteurs, les quantificateurs, les négations, les implications. Cette dernière démarche est propre de toutes les langues, ce qui échappe à tous les linguistes et à tous les philosophes, incapables de percevoir les rapports entre la langue (le mot ou un équivalent), la représentation (l’objet) et la réalité (la chose). | | | | |
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| mot | | | Les structures grammaticales d’une langue ne peuvent ressembler que de très loin aux structures de la représentation. Et celles-ci sont beaucoup plus proches de la réalité que celles-là. Sans la représentation, une grammaire est incapable d’engendrer du sens dans un discours (un faux espoir de la philosophie analytique), et sans le sens aucun savoir n’est possible. | | | | |
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| mot | | | Dans nos langues indo-européennes, à tout verbe correspondent des relations abstraites (unaires, binaires, ternaires etc.), à tout nom commun – des abstractions. Tous, du garagiste à l’algébriste, emploient, dans leurs discours, le même nombre d’abstractions ; seulement, pour le garagiste tout mot renvoie directement à la réalité, tandis que l’algébriste n’y voit qu’un attachement aux concepts d’une représentation. La compréhension du garagiste se réduit aux mots ; celle de l’algébriste – aux concepts. Le premier ne voit que le pouvoir ; le second y ajoute le savoir. | | | | |
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| mot | | | Le mot réalité a, au moins, deux sens presque opposés : le mystère de la Création divine (l’impossibilité, l’harmonie, la beauté) et la solution de l’action humaine (la transparence, la prévisibilité, le contraire du rêve). « Qu’y a-t-il de plus fantastique et inattendu que la réalité ? » - Dostoïevsky - « Что может быть фантастичнее и неожиданнее действительности ? ». | | | | |
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| mot | | | Le locuteur, le son et le contexte, qui déterminent le mot, ne résument pas la chose réelle visée ; ils donnent des indices pour interpréter ce mot ; la chose se reflète, le plus fidèlement, dans un modèle extra-langagier, formé dans notre conscience ; ce modèle est notre seul vrai savoir et il peut se passer de mots. Bref, entre le mot (la création intuitive) et la chose (la création divine) s’interpose le modèle (la création consciente). Le mot est dans le Vouloir (d’une interprétation), et la chose – dans le Savoir (d’une représentation). | | | | |
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| mot | | | La facilité époustouflante, avec laquelle l’homme comprend le discours d’un autre, n’est due ni au câblage de la grammaire ni à la projection des mots sur les concepts, mais à la … statistique. Tel est le constat, décourageant pour les cogniticiens, avec leurs modèles savants, mais traduisant une irréfutable réalité. L’apprentissage, à travers l’usage quotidien, forme la vague notion de proximité entre les mots (syntagmes) ; les réseaux neuronaux (chatbots) suivent exactement la même démarche, et c’est seulement au stade du raisonnement abductif (qui, quoi, pourquoi, comment) qu’interviennent, aussi bien chez l’homme que chez les robots, quelques mécanismes logiques. | | | | |
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| noblesse | | | L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence. | | | | |
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| noblesse | | | Trois niveaux de nihilisme : l'ontologique - nier l'être des choses réelles (les platoniciens), le fiduciaire - croire, que tout créateur doit partir de ses propres modèles de la réalité (les Russes), l’herméneutique - exclure tout lien entre le réel et le représenté (les phénoménologues) ; Nietzsche condamne le premier et le troisième, mais il est, lui-même, nihiliste, dans le deuxième sens, le russe. | | | | |
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| noblesse | | | Quand la vie est trop pleine de réel, le rêve est ressenti comme son contraire ; entre les yeux et le regard, je pencherai pour le dernier, qui ausculte l'invisible : « L'homme vit dans ce qu'il voit, mais il ne voit que ce qu'il songe »*** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Un vide, que ce soit un vide d'images ou un vide d'idées, est aussitôt rempli par la réalité, qui est la perfection et qui est sans idées ou images. Être parfait, c'est chercher une proximité asymptotique avec la réalité, être le regard, fasciné par une rencontre impossible. Le chemin, du Savoir à la Croyance, va en s'élevant, et pourtant c'est ainsi qu'on retrouve la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Le rhizome opposé à l'arbre, l'identification avec le sol nourricier - à l'appel du vide et des couleurs, l'enracinement - au déracinement, la banalité - à la hauteur, le discursif - à l'évaluatif - tel est le visage défraîchi du postmodernisme. Détourné du rêve, prônant l'horizontalité intégrale, misérable avec ses idées, se vautrant dans des mots ampoulés, il puise toutes ses niaiseries dans un réel net, malléable à merci et envahissant. Juger sans critères, en absence de l'universel - ils ne comprennent pas, que le libre arbitre de la représentation touche toujours à l'universel (au sens du quantificateur logique) et qu'il n'est donné à personne, au stade de l'interprétation libre, d'échapper aux critères logiques, éthiques ou esthétiques. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent : jeter des passerelles entre la réalité et le rêve, pour que dans le regard sur la réalité on reconnaisse le penseur, et dans le regard sur le rêve on admire le créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Il est facile de proclamer grand ou inexistant n'importe quoi ; c'est ce qui est grand et inexistant qui mérite notre vénération - Dieu et le bien, le beau et l'amour. Ce sont des arbres, comme tout le reste, mais arbres privés de racines à nourrir ; la terre et l'eau leur manquent, ce qui les voue à l'air et au feu. C'est cette splendide inexistence déracinée, aérienne ou flamboyante, qui élève mon regard, surtout aux moments, où mes yeux sont baissés. | | | | |
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| noblesse | | | Nos sens sont si étroitement surveillés par notre raison, complice totale de la réalité, que notre perception du monde est toujours miraculeusement fidèle à l'original. Rien à voir avec le bâton d'un aveugle (Leibniz). Nos sens sont connectés à deux usagers : le cerveau et l'âme, pour naviguer ou bien vivre des vertiges. Il faut être sourd pour ne pas l'entendre. Le bâton, à l'origine des vertiges spontanés, est une invention récente. | | | | |
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| noblesse | | | L’harmonie, les concepts, le mot, la musique, c'est par la chronologie des passages entre ces sphères que le philosophe se distinguent des autres. Le philosophe perçoit tous les bruits vitaux, les transforme en musique, par des mots à égale distance entre le réel et l'imaginaire. Le poète n'entend que la musique, dont la mélodie lui inspire les paroles fidèles. « Le monde, c'est une musique, à toi - de l'accompagner de paroles ! »*** - Pasternak - « Мир - это музыка, к которой надо найти слова ! ». | | | | |
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| noblesse | | | L'étonnement, admiratif ou teigneux, devant la distorsion entre la réalité et l'esprit. Il faudrait renoncer à la réalité ET à l'esprit pour ne magnifier que l'étonnement. | | | | |
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| noblesse | | | Penser que l'essentiel est dans les objets ou jugements sur eux, c'est se condamner à l'accessoire. L'essentiel est dans la position des mains, qui caressent, et surtout dans la hauteur des yeux, qui se confessent. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus beaux et complets symboles du culte des premiers pas vers l’irréel : le regard d'Orphée sur Eurydice, à l'orée de la vie, ou celui de la femme de Loth, « renonçant à la vie pour un seul regard » - Akhmatova - « отдавшую жизнь за единственный взгляд », en se retournant vers l’origine de ses élans. À comparer la barque sans événement d'Orphée ou le sel de la Terre que devint Loth, avec les jeux préprogrammés pour le navire, chargé de marchandises, d'Odysseus. | | | | |
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| noblesse | | | La jeunesse, c'est un bonheur voué aux yeux ouverts, la caresse aussi réelle que la peau ; la maturité - la béatitude réservée aux yeux fermés, toute caresse naissant et croissant dans l'imaginaire. Odysseus ou Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas réduire la hauteur à un problème géométrique, qui la vouerait aux projections, et toute projection sur l'axe des choses (« zu den Sachen selbst » - Husserl) est une chute. La hauteur devrait être affaire de l'oubli de ce qui attire par le poids ou les coordonnées, affaire du regard attiré par l'impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs, ce sont des points de rencontre entre la réalité et le rêve. Elles ont besoin et d'équilibre et de vertiges - de l'horizontalité du savoir et de la verticalité du valoir. | | | | |
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| noblesse | | | Notre existence se déroule dans deux domaines – la réalité et le rêve, dont l’intersection diminue avec l’âge. On affronte la vie réelle avec les yeux ouverts, et l’on découvre son caractère tragique. Le rêve se marie bien avec l’espérance qui n’est pensable que les yeux fermés – l’extase, le bonheur. « Le bonheur a les yeux fermés »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | La direction de mon regard et l'évocation des choses vues me sont imposées. Ne dépend de moi que la qualité de ce regard, qualité qui s'appelle hauteur ou intensité noble. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur : ne pas m'occuper des choses, mais des places qu'elles occupent, des topoi. Si bien que, pour chasser des idoles, je n'aurais plus besoin de marteau, qui de toute façon tourna déjà en encensoir (grâce à M.Luther, Nietzsche ou R.Char), mes ruines virtuelles suffiraient pour les faire fuir vers des murailles sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que le rêve ? - une prière vers l'inexistant, un élan vers l'inconnu, un attachement à l'impondérable, un détachement de l'évident, un sacrifice des horizons et une fidélité au firmament, une reconnaissance que l'essentiel n'est pas dans le réel, une solitude du bien et une sacralité du beau. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que je me laisse envahir par le réel, la réduction du fond de l'existence au comique ou au tragique devient une tâche d'une facilité ingrate ; d'où l'intérêt de garder, en moi, assez de vide pour y loger mon rêve, ennemi des pulsions théâtrales ; les ruines - à l'opposé de la scène. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse était possible, puisque l'art, c'est à dire une distance esthétique entre la réalité, la création et l'émotion, était possible. Avec la mort de l'art, c'est à dire avec sa fusion avec la seule chose qui compte aujourd'hui, la réalité, toutes les armoiries nobiliaires peuvent être effacées. | | | | |
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| noblesse | | | Des désirs qui me visitent : heureusement, beaucoup d'objectifs ignobles restent dans une réalité sans honte, hors de moi, sans pénétrer mon âme ; heureusement aussi, tout objectif noble reste ancré dans mon âme et ne s'associe avec rien de bassement réel. « Qui atteint tous ses buts, les avait placés trop bas »** - Karajan - « Wer all seine Ziele erreicht, hat sie zu niedrig gewählt ». | | | | |
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| noblesse | | | Le château en Espagne est au centre aussi bien de la poésie que de la philosophie ; la poésie y profite de l'absence de toit et la philosophie en consolide les fondations ; la poésie y fait vivre le rêve et la philosophie le justifie ; les deux en font une réalité à part. Les mauvais poètes et philosophes s'enferment en casernes et en bureaux, que les bons réaménagent en ruines et peuplent de fantômes. Les vraies Regulae philosophandi devraient se réduire à l’Ars somniandi. | | | | |
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| noblesse | | | Espérer : ressentir un bénéfique élan vers la hauteur, élan dont on est incapable de désigner la source, la direction, la destination ou la matérialisation. L'espérance n'est qu'une noble contrainte. « Être du bond. Ne pas être du festin, son épilogue »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Une fois dans leur vrai métier, le philosophe ou le poète, nous arrachent du réel ou de ses copies, pour nous charmer ou émouvoir par un chant utopique, idéel ou prophétique. Ils culminent en s'échangeant leurs fonds et formes respectifs : « Le philosophe poétisant, le poète philosophant sont des prophètes »*** - F.Schlegel - « Der dichtende Philosoph, der philosophierende Dichter ist ein Prophet ». Et puisque la forme, chez un bon penseur, précède le fond, Heidegger a raison : « Avant que la chose soit conceptualisée, elle doit toujours être d'abord poétisée » - « Bevor gedacht wird, muß immer zuerst gedichtet werden ». | | | | |
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| noblesse | | | Tant de plomb est trouvé dans les ailes de l'utopie, que personne ne croit plus qu'elle se relève. Pour lever des meutes, troupeaux ou termitières, la réalité, aux semelles ailées, suffit. L'utopie n'est bonne que pour mieux me clouer au milieu de mes ruines ou pour en tapisser le toit. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est dans son élan initial, dans son départ, mais toute arrivée est dans la réalité, où tout mouvement n'est que géométrique, toute hauteur vite réduite à la platitude, toute solitude souillée par la présence des autres. « Je voulais les attacher en haut, les mener à la réalité par des songes » - Chateaubriand - qui manque de regard manquera aussi de hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'imagination ? - la création du possible, au royaume du réel et du nécessaire ; la jouissance ou la souffrance, au sein du possible, d'une intensité supérieure à mes impressions dans le réel ; la vénération de la beauté réelle, au royaume du possible. « Manquer de possible signifie, que tout nous est devenu nécessité et banalité » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | La vie réelle se trouve entre le trop haut et le trop bas, entre l'impossible et le jetable ; pour la voir, je dois regarder devant moi-même, à hauteur d'hommes, et non pas à hauteur d'arbres, où abondent les feuilles mortes ou l'appel des astres ; la vie irréelle est là, imprévisible. Ma vie est la feuille et l'écorce ; ma mort, c'est le fruit. « La base intellectuelle de mon esthétique est la Philosophie de l’Irréalité »** - O.Wilde. | | | | |
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| noblesse | | | On peut se permettre d'écrire sur le monde en ne s'appuyant que sur la profondeur, d'écrire sur son époque en ne maîtrisant que l'ampleur ; mais on ne peut se décrire soi-même qu'à une grande hauteur, où, à défaut du réel, on placera son idéel. | | | | |
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| noblesse | | | Comment voient-ils le maintien d'un rêve ? - dans la réalisation (les réalistes) ou dans la renonciation (les pessimistes), tandis qu'on devrait l'entretenir par la reformulation de ses buts, de ses moyens ou de ses contraintes ; qui maîtrise le langage, maîtrise la chose. | | | | |
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| noblesse | | | Le sot respecte les choses, qui paraissent actuellement éternelles. Le fin est à l'écoute de ce qui pourrait être éternellement actuel. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme est pourvu de si merveilleux capteurs du réel, que son monde intérieur reflète fidèlement, et en tout point, malgré l'effet de la Caverne, - le monde extérieur. Partir du sujet (le vitalisme) ou bien de l'objet (la phénoménologie) promet les mêmes tableaux, les mêmes profondeurs, la même architecture. Ce n'est qu'en hauteur que cet équilibre se rompt et qu'on gagne, en s'accrochant à l'homme. L'exemple flagrant en est l'interprétation de l'éternel retour du Même. Dans ce même, Heidegger voit l'immuable Être extérieur, et moi, j'y vois l'intensité tout intérieure, l'excellence, l'extase du superlatif et non pas la paix ou la certitude du positif, et encore moins la platitude du comparatif (l'attitude de la majorité, dictée par le goût du changement). | | | | |
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| noblesse | | | L'art d'accommodation noble de mon regard consiste à savoir, où et quand il faut garder les yeux ouverts ou fermés. « Apprends-nous à ouvrir et à fermer les yeux » - T.S.Eliot - « Teach us to care and not to care ». Tandis que le monde ne m'apprend que des choses regardées et me désapprend à tenir à mon regard. | | | | |
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| noblesse | | | Ma préférence va plus souvent aux ruines, au détriment des chemins, puisque j'ai deux locataires à héberger : le sentiment sédentaire et la pensée nomade, un aveugle et un boiteux, le premier accédant tout de même au regard, le second - à l'humilité. Séparés, ils se prennent pour voyant ou métronome. Je les laisse ensemble : le sentiment-maître apportant des images, la pensée-servante - un contact avec la réalité. L'imaginaire d'Homère, le réel de Byron - se fraternisent. « Dans le domaine du sentiment, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire » - Gide. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui, même partiellement, se raccroche au réel est voué à être englouti, sans retour, par le temps ; l'éternel retour dans l'espace de la création n'est promis qu'au rêve, dont la hauteur le sépare et protège du réel. | | | | |
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| noblesse | | | On vaut par la noblesse et par le génie ; et la modalité du valoir, justement, est celle qui convient le mieux à la hauteur ; le vouloir et le pouvoir ne constituent qu'une épaisseur déterminée et finie ; la hauteur est dans l'inabouti réel et dans l'infini virtuel. « Être dans la hauteur, le pouvoir et le devoir, c'est être transcendantal ; vouloir la hauteur, sans le pouvoir ni devoir, c'est être transcendant » - F.Schlegel - « Transzendental ist, was in der Höhe ist, sein soll und kann ; transzendent ist, was in die Höhe will, und nicht kann oder nicht soll ». | | | | |
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| noblesse | | | L'objet gagne en dramatisme et en profondeur, dès qu'on le dévisage, comme si c'était pour la dernière fois. « On ne parle bien que de ce qui est en train de disparaître » - Baudrillard. Ce n'est pas la chose, mais le regard, qui serait évanescent et mourant. « Jouez une œuvre comme si c'était la dernière fois dans votre vie » - Rachmaninov - « Делайте, как будто вы делаете это в последний раз в своей жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | Nommer, c'est profaner le sacré ou sacraliser le profane. « Venise me gâte Othello » - A.Suarès. Comparez avec le nom du dieu des Juifs, avec « Que ton NOM soit sanctifié » des Chrétiens ou avec le nom de la rose de Juliette. « La lutte : sans mettre des noms, des corps, des yeux » - R.Debray. Mais pourquoi pas les corps ? Par exemple, la main droite, sachant que les yeux et la main gauche peuvent ignorer ce que fait celle-là ? | | | | |
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| noblesse | | | La nostalgie ne s'adresse ni à un lieu, ni à un fait, ni à une époque ; elle est un salut fraternel ou angélique à un état d'âme extraordinaire, débarrassé de la pesanteur du réel et tourné vers la grâce de l'irréel. Nos états d'âme ordinaires sont trop imbus des impacts visibles de la mémoire et de l'amour-propre ; la nostalgie est la pureté d'une image dématérialisée, libre, autonome, gardant ce qui est ineffaçable, donc idéel, dans le passé. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus beaux désirs naissent non pas d'un manque dans le réel, mais d'un débordement dans l'imaginaire, non pas de la pesanteur de l'avoir terrestre, mais de la grâce de l'être céleste, non pas d'un prurit aux pieds, mais d'un élan des ailes. | | | | |
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| noblesse | | | Le poète est anti-parménidien : il crée de l'être à ce qui n'en a pas (le haut rêve) et réduit à néant ce qui est (la basse réalité) – but et contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | La meilleure sensation de plénitude a pour origine des manques vitaux : une émotion ne trouvant pas d'expression, une pureté indissociable de la honte, une noblesse du regard diluée dans l'insignifiance des choses vues. La plénitude, c'est donc l'entente entre la fidélité et le sacrifice : fidélité à la perfection inaccessible et sacrifice de l'imparfait atteint. | | | | |
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| noblesse | | | L'opposition centrale, dans la vie, est entre le réel et le rêve ; il vaut mieux être plus près du rêve du monde que du moi-même réel ; les appels grandiloquents, qui visent les fières retrouvailles avec moi-même, visent, le plus souvent, le moi réel, le connu, l'inférieur. Mais le soi de rêve est inaccessible comme but et ne se manifeste que dans les contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Mes yeux peuvent se contenter de la réalité, mais mon regard, sollicité par mon rêve, cherche à lui échapper. La réalité est fondée sur les profondeurs communes ; son apparence est accessible à mes yeux ; mais son sens et ses limites ne s’ouvrent qu’à mon regard. Tous les horizons sont fermés ; il me faut l’Ouvert du firmament, où j’aimerais placer mon élan, se matérialisant dans un devenir créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Ni la consolation tragique, ni le verbe poétique n’ont de place dans la vie réelle ; ils ne peuvent s’incarner que dans un rêve immatériel. La philosophie et la vie sont incompatibles. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre pour penser ou penser pour vivre, c’est également bête ; à ces deux positions réalistes il faut opposer la pose d’ironiste – le rêve, qui invente une autre vie et enfante de pensées imprévisibles. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | La vie des actes et la vie des rêves ; là, où, dans la première on marche et narre, dans la seconde on danse et chante. Les sots ne connaissent que la première, où ils peuvent dire : « Une vie, c’est son histoire, en quête de narration » - Ricœur. Dans cette vie on souhaite que ça marche ; dans l'autre, le rêveur désire que ça danse ! | | | | |
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| noblesse | | | La réalité s’offre à la philosophie de la nature en tant que référence, et même révérence, et même cadre à mes rêves, mais non en tant que leur juge. Je peux envisager sereinement une philosophie que tout dément dans la pratique de la vie (Aragon), puisqu’une telle philosophie pourrait être une théorie du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Je n’ai pas quoi faire de la sobriété que me promet la réalité ; mes seules ivresses proviennent du rêve ; et l’harmonie, qui chatouille mon cœur, ne m’est bien-venue que grisante. « Caressé par l’harmonie, ému aux larmes par le génie » - Pouchkine - « Гармонией упьюсь, над вымыслом слезами обольюсь ». | | | | |
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| noblesse | | | La proclamation de l’aristocratie du rêve et son opposition à la démocratie du réel sont à l’origine de la philosophie poétique ; on trouve sa naissance dans ce bel aveu ; Mon royaume n’est pas de ce monde ! Mais notre république est dans ce monde ! | | | | |
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| noblesse | | | Les idéaux ne disparurent pas, ils devinrent aussi plats que la réalité. La réalité est une perfection, qu'on aborde soit avec un idéal poétique, soit avec un calcul technique, soit avec une offre marchande. Être vulgaire, c'est n'être pesé qu'en mesures de ce jour, qui peuvent être et idéal et calcul et offre. L'ennui, c'est que l'idéal vulgaire se met à se réaliser (« Il faut placer l'idée centrale à une hauteur inaccessible, plus haut que la possibilité de sa réalisation »*** - Dostoïevsky - « основная идея должна быть недосягаемо выше, чем возможность её исполнения »), tandis que la perfection de la réalité échappe de plus en plus aux yeux affairés. « Les Anciens idéalisaient le réel, les modernes réalisent l'idéal » - Stirner - « Jene wollen das Reale idealisieren, diese das Ideale realisieren » - les premiers savaient s'étonner des murs, les seconds savent bétonner les toits. | | | | |
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| noblesse | | | Le ciel réel finit toujours par être envahi par les nuages noirs du désespoir ; l’azur de l’espérance ne peut s’installer que dans un ciel artificiel. | | | | |
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| noblesse | | | La seule fonction noble de nos espérances est de créer un état d’âme qui nous hisse au-dessus du réel. « Les rêves et les espérances s’éveillent sur Terre, mais s’accomplissent ailleurs »* - Chestov - « На земле пробуждаются мечты и надежды, исполняются же они не здесь ». | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve ne peut pas persister sans excitation par le réel ; mais tout réel est déjà au passé (le présent n’a pas de durée), donc le meilleur séjour du rêve, ce sont des ruines, gardant quelques souvenirs d’un passé glorieux. | | | | |
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| noblesse | | | L’idéal – une vague perfection, se refusant aux mots. La réalité étant la seule perfection, réaliser l’idéal semble être une bonne formule. Mais rêver, c’est substituer à la perfection métaphysique une perfection poétique ; et dans le réel poétique, il s’agit d’idéaliser le réel, ce qui est la formule même de la création poétique. Une tentative échouée de fusionner le rêve et le réel s’appela surréalisme. | | | | |
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| noblesse | | | Tu comprends très vite, que les plus beaux de tes rêves sont inaccessibles, irréalisables, et tu acceptes la faiblesse comme leur digne compagne. « Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudrait pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature »* - Rousseau. | | | | |
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| noblesse | | | À ceux qui cherchent des idées, pour guider leur vie, je préfère ceux qui ont trouvé des mots, pour peindre leurs rêves. À l’imagination du rêve Dostoïevsky préfère la réalité, tout aussi imaginaire : « Exhiber les entrailles de mon âme au marché littéraire serait une bassesse » - « Тащить внутренность души моей на литературный рынок почёл бы подлостью ». | | | | |
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| noblesse | | | Vécu au passé et remémorisé, même le réel devient rêve ; et le but de tout rêve est de nous redonner le goût de la hauteur. « Les reflets répétés du passé maintiennent celui-ci non seulement vivant, mais élèvent la vie à une hauteur encore plus vertigineuse »*** - Goethe - « Die wiederholten Spiegelungen erhalten das Vergangene nicht allein lebendig, sondern emporsteigen sogar zu einem höheren Leben ». La seule consolation crédible vient de ces souvenirs revigorants. | | | | |
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| noblesse | | | Le malheur de l’homme ordinaire – ses idées entrant en contradiction avec la réalité ; le bonheur de l’homme extraordinaire – la fidélité à ses rêves, nés en dehors de toute réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Dans un langage, purgé de réalité et imbibé de rêves, apporter de la consolation à nos élans déclinants, - ce qui réussit cette gageure peut être appelé philosophique. Vue sous cet angle, la philosophie courante n’est nullement philosophique. « Toute philosophie vraiment philosophique est d’une hauteur infinie » - F.Schlegel - « Alle Philosophie die philosophisch ist, ist unendlich hoch ». Ce qui dépasse le réel est infini ; ce qui accueille l’idéel s’appelle hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le monde, dans lequel je vis, n’a pas grand-chose en commun avec le monde, qui vit en moi, – la réalité et le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le réel demeure dans la platitude et dans la profondeur ; l’idéel habite la platitude et la hauteur. C’est aux extrêmes que notre enthousiasme a sa place, tandis que la platitude est le séjour de nos désespoirs, dégoûts et pessimismes. La faute des nigauds est de pratiquer l’enthousiasme dans la platitude et l’indifférence pour la verticalité. | | | | |
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| noblesse | | | La fidélité aux rêves évanescents entretient notre espérance ; le sacrifice des actes, profitables dans le réel, prouve notre liberté. | | | | |
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| noblesse | | | La modestie a sa place dans les récits de nos débâcles réelles ; elle n’est que sottise dans les hymnes à nos rêves. | | | | |
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| noblesse | | | Un effet collatéral du débordement de rêves – un manque de réalité. | | | | |
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| noblesse | | | La force nous aide à rester debout dans le réel ; la faiblesse nous maintient en position couchée afin que nous enfantions de rêves. L’intelligence sobre ou la sagesse enivrante : « La sagesse est la force des faibles » - J.Joubert. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est irrationnel et irréel ; la vie est rationnelle ou réelle (contrairement à l’avis de certains, ces qualités ne sont pas identiques). La vie est vraie ; le rêve ne l’est jamais. Celui qui prêche la vraie vie, ne saura jamais se convertir au rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas le nombre plus élevé des possibles qui fera le charme de mon espérance face à la possession, de mon rêve face à la réalité, mais que j'espère et je rêve l'impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Aux termes d’être (réalité absolue, universelle) et de vie (réalité vécue, individuelle), je préfère celui de rêve, en opposition à toute réalité, - l’attraction par le mystère de nos meilleurs élans et de leurs cibles. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le rêve, il n’y a ni matière ni esprit, ces composants de la réalité ; le rêve est immatériel et ne repose que sur l’âme. Il est absurde de dire : « Je n'aime le rêve que tant que je le crois réalité » - A.Gide. | | | | |
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| noblesse | | | Il est plus grave de te tromper de la hauteur de ton regard que de la profondeur de ta vue ; le premier crée le rêve, le second scrute la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Le Bien du cœur est réel, et la Beauté de l’âme est imaginaire ; l’écriture est dans l’imaginaire, c’est pourquoi le cœur y doit céder sa place à l’âme. Dans l’ascèse on renonce au luxe ; dans les contraintes on s’astreint au seul luxe. L’illusion divine d’une beauté profonde, le cœur face au monde ; la création humaine d’une haute beauté, dans la solitude de l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Mon ange s’occupe du rêve et laisse la réalité à ma bête. « Il n'y a pas d'ange de la réalité »** - Éluard. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui est réel a des coordonnées et des dates, tandis que le rêve s’en détache. Pour s’adonner au rêve, tu n’as pas besoin de fuir la réalité ; il suffit que tu cesses de lire les leçons de ton esprit et que tu écoutes la musique de ton âme. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est une consolation magique, celle qui substitue au dégoût du réel le goût du rêve, tourné au passé imaginaire. | | | | |
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| noblesse | | | Ton rêve est une étoile d’azur impondérable qui illumine tes caresses et tes élans ; ta réalité est un trou noir et dans sa pesanteur grouillent des calculs et des mesures. Ton regard crée le rêve ; tes yeux sont créés par le réel. | | | | |
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| noblesse | | | L’espérance est dans le maintien de la soif ; la réalité, en la désaltérant, s’y oppose. | | | | |
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| proximité | | | Dieu absent de la nature ? Mais Il est là, chaque fois que j'admire ! Le bon écrivain est dans son œuvre, chaque fois qu'une admiration surgit Dieu sait pourquoi et comment. C'est minable que d'être présent devant des choses ; il faut être présent derrière le verbe. | | | | |
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| proximité | | | Deux êtres se rapprochent soit en évoquant les mêmes objets, soit en leur donnant un même poids, soit en glosant sur eux d'une même hauteur. Dans ce dernier cas, les objets, en eux-mêmes, n'ont guère d'importance, - c'est la meilleure des proximités, celle d'avènement et non pas d'événement. | | | | |
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| proximité | | | L'accès de foi, pour eux, - l'empressement pour dévorer la Bible. Pour moi - regarder, avec les yeux écarquillés, les œillets, écouter, avec les oreilles musicales, les cigales, me sentir, la tête baissée, solidaire des coléoptères. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré rôde autour de notre âme, la soulève en hauteur et la fait chuter en la chargeant de noms et de dates. Pourtant, « le penseur dit l'être ; le poète nomme le sacré » - Heidegger - « der Denker sagt das Sein ; der Dichter nennt das Heilige » - puisque le nommage poétique passe par la métaphore et non pas par le nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La philosophie éloigne le proche, pour en avoir une vue plus sobre ; la poésie rapproche le lointain, pour mieux s’en enivrer. La philosophie s’occupe de l’intensité de l’être ; la poésie cherche à en munir son devenir : « Le spectre de l’être s’entoure d’un azur au-delà de la page » - Nabokov - « Продлённый призрак бытия синеет за чертой страницы ». | | | | |
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| proximité | | | On peut tirer de belles théories des actes insensés du Christ. Tandis qu'on nous demande de mettre en pratique ses vaseuses paroles. | | | | |
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| proximité | | | Aujourd'hui, tout saint vénéré sur la place publique exhibe son CV, son pedigree, sa sinécure ou ses diplômes, tandis qu'on ne peut vénérer que l'inexistant innommable : « J'ai vénéré les saints jamais nés » - Luther - « Ich habe Heilige angebetet, die nie sind geborn worden ». | | | | |
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| proximité | | | Quand on réussit à éloigner du réel le présent et en faire un rêve inabordable, on peut ne plus craindre, que « lorsque le passé devient légende, le présent se réduit aux broutilles »** - Don-Aminado - « Когда прошлое становится легендой, настоящее становится чепухой ». | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a pas de choses sacrées, mais un regard sacré. Donc, aucune objection de principe à une sécularisation ou réification de la pensée, qui est une chose comme les autres. On n'a pas besoin de dieux pour bien se sentir dans la hauteur du regard (dans ce qui ex-alte et se fait ad-mirer !), où l'on peut même amener des choses comme des dés d'un jeu hautain anagogique. Nos genoux sont des choses, mais notre regard ne l'est pas ; je ne comprends donc pas le Prophète : « Le regard est une flèche empoisonnée » - ne pas pouvoir lancer de flèches, à quatre pattes, ne me chagrine pas, mais ne pas pouvoir tendre ma corde - m'embête. | | | | |
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| proximité | | | Il ne s'agit pas de se détacher des choses, mais parmi la multitude de liens ne préserver que les plus discrets ou secrets. | | | | |
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| proximité | | | Si je me détourne de tout ce qui est surnaturel, je ne perdrai rien dans le vide du temps. Détourne-toi plutôt du naturel, tu trouveras, peut-être, quelque chose dans le vide de l'espace. | | | | |
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| proximité | | | Je ne peux respecter une foi que si son symbole est intouchable. Par exemple, le Chrétien élevant la Croix si haut qu'elle en devient invisible et donc impalpable. Et non pas celui qui l'enfouit dans des profondeurs en laissant sous le nez ses mots - et ces choses ! - navrants et trop vraisemblables de Roi, Nazareth ou Juif. | | | | |
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| proximité | | | L'homme, qui m'est le plus nécessaire, est celui que je n'arriverais jamais à toucher ni à approcher, l’homme lointain, l’homme des sommets isolés, jamais celui que j’aurais en face. Celui-ci occupera mes yeux ; mais mon regard sera voué à l’homme des firmaments. | | | | |
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| proximité | | | Magique est le réel, ce créé avant toute représentation ; divine est la représentation, la création ; banal est le créé par la représentation. Mais chacun met son Dieu à un seul niveau : panthéiste, artiste et, enfin, nihiliste ou croyant. | | | | |
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| proximité | | | Deux sortes de pensées : rester au milieu des choses prochaines et essayer d'en créer du lointain, ou bien les oublier et chercher à créer de la proximité d'avec le lointain. « La rencontre est proximité du lointain, liaison sans fil »** - Heidegger - « Die Begegnung ist die Nähe des Fernen die ohne Naht verbindet ». | | | | |
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| proximité | | | En creusant, on arrive au même degré d'admiration des choses vues, de la vue et du voyeur - matière, fonction, esprit. Ni le Big-Bang ni la paléontologie ni la génétique ni Darwin ni n'y contribuent ni n'en rabattent l'éblouissement. L'Horloger se moque des serruriers et métallurgistes. | | | | |
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| proximité | | | Dans le modélisé et verbalisé - peu de traces de divin ; n'est vraiment divin que le réel ; dans les premiers on trie, dans le dernier on prie : « Il faut user des moyens humains, comme s'il n'y avait pas de divins, et des divins, comme s'il n'y avait pas d'humains » - Gracián - « Hanse de procurar los medios humanos como si no hubiese divinos, y los divinos como si no hubiese humanos ». | | | | |
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| proximité | | | Très nette analogie entre la religion et le sexe : un mystère bouleversant - la terrible puissance des pulsions ; un minable problème - la dissection psychanalytique ; une pitoyable solution - le morne priapisme. Ainsi, de même, un mystère religieux - la vénérable foi ; son problème savant - la théologie robotique ; sa solution humaine - le rituel moutonnier. | | | | |
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| proximité | | | L'éternel retour : le constat qu'aucun perfectionnement ne rend la perfection moins incompréhensible. L'invitation à ne pas placer nos espérances dans le perfectionnement, à nous contenter de vénérer la perfection, à ne pas compter sur un rapprochement avec elle. | | | | |
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| proximité | | | Le regard est cette distance personnaliste et individuante qui, aux instruments que sont les objets, impose la musique du sujet ; à l'opposé du point de vue, qui laisse le bruit des objets s'imposer au silence du sujet. | | | | |
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| proximité | | | Imperceptiblement, Dieu changea de lieu d'existence : jadis, Il fut dans le réel, ensuite, Il traîna dans le conceptuel, aujourd'hui, Il n'est plus que dans le métaphorique, mais on continue à entonner la même antienne : Il existe ! | | | | |
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| proximité | | | Si je cherche la température la plus basse ou la vitesse la plus grande, je tombe sur des valeurs finies, qui expriment un sens infini ; la théodicée, fondée sur la montée vers la perfection, est du même ordre, mais l'on doit s'y arrêter, peut-être, sur ce qui y est sensoriellement fini : la vie et l'homme, en particulier, dont le sens, de toute évidence, n'est pas fini. | | | | |
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| proximité | | | Qu'il est beau ce miracle - du nombre naissent la mélodie, la couleur ou la saveur ! Un miracle encore plus grand - que nous ayons des récepteurs et des mesureurs de ces émanations du nombre ! Qu'est-ce qu'un miracle ? - la matière, qui suive la loi de l'esprit. | | | | |
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| proximité | | | Remarques d'après le goût de Zénon : dans la réalité, on peut toujours trouver la chose la plus proche d'une autre, tandis que la continuité mathématique implique, qu'il est impossible de désigner deux éléments différents, qui se touchent, - à la noblesse discrète du réel correspond la noblesse continue de l'imaginaire. | | | | |
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| proximité | | | En nous, qu'est-ce qui est le plus proche du réel : l'action ? le savoir ? le discours ? la musique ? - on pense s'approcher de la réponse, en progressant sur cette échelle, mais l'on finit par constater toujours le même gouffre et par reconnaître, que c'est le regard qui est le seul candidat crédible : « Qu'y a-t-il de plus réel qu'un regard ? » - M.Henry. | | | | |
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| proximité | | | On est superficiel, lorsqu'on se tient sur une seule des facettes existentielles : la réalité, la représentation, le langage. On est profond, lorsqu'on est capable de s'en tenir à distance égale. On a de la hauteur, lorsque la noblesse, le talent et le tempérament couronnent un regard profond. | | | | |
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| proximité | | | Toute représentation est fermée, et le réel est ouvert ; mais l'homme, intuitivement, cherche des clôtures à tout système, et c'est ainsi qu'il produit l'idée de Dieu comme d'une clôture du réel. | | | | |
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| proximité | | | Dans trois sphères l'homme vit des débordements d'images, ne trouvant pas assez de justifications dans le réel : le bien, la souffrance, le rêve ; c'est, peut-être, l'origine principale de l'image de Dieu qu'il se forgea : l'amour, la consolation, le mystère. | | | | |
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| proximité | | | Je touche à la création, quand je me débarrasse des choses et fais un désert autour de ma plume ; je touche au Créateur, dès que la moindre chose terrestre, sauf le désert, s'intercale entre Lui et moi ; ne pas voir le Créateur dans le créé est de la myopie. | | | | |
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| proximité | | | Que, pour toute émanation de la matière, le Créateur nous ait pourvu de capteurs est proprement prodigieux. « Que l'œil puisse s'être formé par la sélection naturelle, voilà une hypothèse absurde au plus haut point »* - Darwin - « To suppose that the eye could have been formed by natural selection, seems absurd in the highest degree ». Mais qui, de matière, de fonction et d'organe, fut le premier à mûrir dans le Dessein divin ? En tout cas, l'accord entre nos organes et la réalité est si total, tout en étant miraculeux, que l'Être et le Paraître seraient des synonymes. | | | | |
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| proximité | | | Inventer le jour, une fois créés les astres, devait être une tâche divine assez banale, mais inventer la nuit, avant même qu'on sache ce qu'elle est, mérite toute notre admiration. « Dieu est la nuit sans nuit, le jour sans jour, l'avant-regard » - Jabès - Dieu serait aussi non seulement dans l'axiome, mais aussi dans le théorème, dans l'après-vu ! | | | | |
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| proximité | | | Ils pensent rencontrer Dieu en montant sur l'échelle de la grandeur (Anselme) ou de la perfection (Descartes) ; une meilleure chance ne consisterait-elle pas à se rendre compte qu'en les montant ou en les descendant on tombe, partout, sur le même degré d'émerveillement ? | | | | |
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| proximité | | | L'esprit devrait choisir une orientation, qui rende la matière la moins pesante. Les fausses dimensions sont l'étendue, la largeur et la profondeur. Il n'y a que la hauteur, qui donne des chances de prendre la matière de haut. Une fois débarrassés de la pesanteur, nous rendons synonymes hauteur et grâce. | | | | |
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| proximité | | | La meilleure des théodicées : qu'on cherche l'esprit au-dedans ou au-dehors, on produit les mêmes images. | | | | |
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| proximité | | | L’intuition du divin et la consolation humaine – leurs rôles ressemblent beaucoup : l’esprit, avec de bonnes raisons, proclame la mort de Dieu et la nature illusoire de toute consolation dans le réel ; mais l’âme aspire au grand Inexistant et s’enivre d’une consolation désincarnée, atemporelle, atopique. | | | | |
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| proximité | | | Aucune trace de Dieu dans la réalité matérielle, spatio-temporelle. Dans la sphère spirituelle, l'idée de Dieu surgit, appuyée par l'intelligence et la sensibilité, mais on ne peut la placer qu'à une telle hauteur, à laquelle Dieu ne peut qu'être invisible, inaccessible, indéductible et donc – inexistant. Comme Ses mystères – le Bien, l'amour, la noblesse, la beauté, dont on ne peut que rêver. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie n'aurait aucun sens, si l'on déniait à la vie le sacré (toujours inexistant dans le réel) et le terrible (bien existant partout, même dans le réel) ; prière et testament sont donc les contenus les plus naturels d'un discours philosophique et dont poésie serait la forme. Mais les philosophes cathédralesques d'aujourd'hui commencent leurs litanies par une désacralisation quolibetale. Je préfère un testament non suivi d'un héritage à « l'héritage, qui n'est précédé d'aucun testament » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | Rien de sacré n'a jamais été remarqué dans le réel ; le sacré est réservé au domaine des fantasmes. Même le Pater Noster ne demande pas de sanctifier Dieu lui-même, mais seulement son nom. D'ailleurs, son ciel devrait se lire – hauteur : Dieu ne nous apparaît que si notre regard monte à la verticale, de la profondeur de la Terre au plus haut des cieux. Et puisque tout regard finit par retomber, en même temps que nos ailes, tout sacré est périssable. | | | | |
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| proximité | | | Pour éviter le bavardage philosophique autour d'une chose, G.B.Vico propose une liste exhaustive de questions liminaires à se poser au sujet de cette chose : son existence, sa position spatio-temporelle, ses attributs. Il ne comprend pas, que le bavardage le plus vicieux naît de l'occultation du lieu de l'existence elle-même – le langage, la réalité, la représentation ? Impardonnable pour un philosophe topique. | | | | |
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| proximité | | | L'Hindou regarde avec les mêmes yeux et Dieu et la vache. Toutefois, dans la vue, il y a l'œil (moi), la chose vue (l'autre) et le regard (Dieu) ; il suffit de s'y accommoder, pour ne devenir que regard, même devant une vache non sacrée. | | | | |
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| proximité | | | La splendeur, telle serait la finalité commune de la Création divine et de la création humaine – la splendeur du réel et la splendeur du simulacre – le vrai exhibant, en passant, le beau, le beau enfantant du vrai inespéré. | | | | |
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| proximité | | | Le mathématicien est particulièrement sensible au sacré, puisque les objets de ses réflexions n'existent pas dans la réalité ; il se trouve dans l'état, dans lequel devait être plongé le Créateur, avant que la première définition ne fuse de Son Verbe. | | | | |
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| proximité | | | Et la superstition et l'athéisme abaissent nos espérances, en nous promettant un avenir meilleur ou même radieux. L'espérance noble naît d'un avenir, sciemment occulté, car réel et monstrueux, et d'un présent, dont le sens se concentrerait dans un rêve, entre le regard et la création. | | | | |
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| proximité | | | Le même irrespect des miracles : croire, que les collisions des atomes puissent aboutir, dans l'espace-temps, au miracle de la vie et de la raison ; croire, que ce dernier miracle fut déjà dévoilé ou révélé quelque part dans le temps. La croyance populaire n'a d'égale en niaiserie que l'incroyance populaire. | | | | |
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| proximité | | | S'éloigner de la chose pour mieux s'en émouvoir. | | | | |
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| proximité | | | La réalité matérielle n'a rien à envier à la réalité spirituelle en profondeur de sa magie : il n'existe aucune métrique qui quantifierait la distance entre les objets réels et leurs modèles théoriques, le bon sens valide le sens des modèles. Aucune théorie figée n'est pensable : « La seule théorie séduisante est celle dont les concepts reculent à l'infini »* - Baudrillard. La nature reste la séduction absolue. On falsifie ou réfute les modèles, on ne falsifie ni ne réfute le monde. | | | | |
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| proximité | | | Entre les yeux et cette page s'insinuent tant de couches ou d'étapes de ma réalité bruyante et envahissante. Un rêve : rendre cette réalité silencieuse, pour qu'on m'entende de très-très loin, pour que la vie surgisse et retentisse après et non pas avant cette page. Mais la réalité y joue un rôle de contrainte utile : elle m'évite une chute dans la familiarité. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est omniprésent : dans l'objet matériel (la réalité), dans ma main qui s'en saisit (le moyen), dans la fonction d'appropriation (le but), dans mon choix d'objets à saisir (la contrainte), dans ma création d'objets (le commencement). Omniprésent pour le regard, absent – pour les yeux. Et tout miracle organique s'éteint dans la débâcle mécanique : les robots proclament mort ce Dieu invisible et visiblement inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Le miracle de la sensation et de la pensée humaines est si inconcevable hors dessein d’un Créateur, qu’il, ce miracle, les place résolument hors de la réalité, et tout créateur devrait donc se tourner vers ce Créateur irréel, s’adresser seul vers le Seul (Plotin) et non pas vers ses semblables, porter l’étonnement infini et non pas les soucis de ce jour. | | | | |
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| proximité | | | Nous connaissons plus d’attributs d’une licorne que d’attributs de Dieu ; pourtant les âmes pieuses affirment voir une infinité de ceux-ci, sans savoir en exhiber un seul qui ne serait ni ridicule ni anthropomorphe. Et l’élargissement de nos connaissances de la licorne ou de Dieu relève du même phénomène, de la même rigueur, de la même portée, de la même réalité. Néanmoins, ce monde est bien plein d’horloges, et nous devons en admirer l’Horloger, même inexistant, et continuer à vénérer le miracle des horloges. | | | | |
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| proximité | | | Les espérances, focalisées sur des finalités, sont, le plus souvent, sottes, d’où mon engouement pour les commencements, irresponsables, éphémères, mais divins. On le voit même avec les éléments : le feu nous réduit en cendres, l’air nous érode, l’eau nous pourrit et la terre nous ensevelit, mais, au commencement, le feu nous enthousiasme, l’air nous emporte, l’eau nous sert de miroir, la terre nous éblouit. Mais « Neptune noya plus de monde qu’il n’en sauva » - Érasme - « Neptunus plurus extinguit quam servat ». Il faut vénérer l’étincelle divine, placée en nous, et non pas les dieux inconnus eux-mêmes ; le salut, s’il existe, ne s’inscrit point dans le réel de demain, il est dans l’idéel d’hier. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce que je sais s’ensuit de mes représentations. Il est impossible de bâtir une représentation sérieuse, dans le contexte de laquelle je dirais : « Je sais que dieu X existe ». En revanche, un nombre illimité de représentations sensées, qui confirmeraient que « Je sais que dieu X n’existe pas ». Facile de modéliser une licorne ; impossible de fourguer dieu X dans un modèle non-fantaisiste du réel et même de l’imaginaire. | | | | |
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| proximité | | | Tout philosophe doit trancher : l’homme est une nullité ou une divinité, une machine ou un ange. Aujourd’hui, la première réponse domine outrageusement, surtout depuis que Dieu est proclamé mort. Plus Dieu est moqué, abandonné, solitaire, agonisant, plus ardemment je cherche Sa compagnie, hors réalité – dans le rêve. | | | | |
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| proximité | | | C’est avec la même profondeur que se manifeste la présence du Dieu-Créateur dans les mystères de la matière, du temps, de la vie, de la liberté. Aucun recoin de la réalité n’échappe au merveilleux. Inventer un langage de ce merveilleux muet est la tâche de tout créateur humain. | | | | |
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| proximité | | | L’esprit n’aurait pas pu imaginer la réalité (même la plus simple, la matérielle), s’il ne l’avait pas vue. Plus qu’invraisemblable, la réalité est impossible, pour un esprit impartial. « Inintelligible, ininventable par l’esprit, et – cependant visible ; le dieu ne peut être que dans cette direction »** - Valéry. Et cette direction est encore plus flagrante, si, au-delà de la matière, nous poussons jusqu’au Vrai, au Beau, au Bien. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est une idole sachant se cacher dans un rite, lequel est placé par l’idolâtre au-dessus du Dieu caché. L'idole est un dieu se méfiant de la crédulité des hommes et se manifestant au grand jour dans des choses. | | | | |
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| proximité | | | La croyance a sa place partout, dans le réel ; dans l’imaginaire, seul Dieu devrait en être exempt – Le croire est pire que Le comprendre – Il est le grand Inconnu absent. | | | | |
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| proximité | | | Faire cohabiter un désespoir réel et une consolation imaginaire est un privilège des rêveurs ; le désespoir est humain et la consolation est divine. « Ceux qui pensent croire en Dieu, sans le désespoir dans la consolation, ne croient qu’en idée de Dieu, non en Dieu Lui-même » - Unamuno - « Los que, sin la desesperación en el consuelo, creen creer en Dios, no creen sino en la idea de Dios, mas no en Dios mismo ». Dieu n’est qu’une idée, comme l’est la vraie consolation ; c’est l’incapacité de projeter l’idée magique sur la réalité tragique qui nous prive de noblesse. | | | | |
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| proximité | | | La réalité est plus près de la lettre, et le rêve – de l’esprit de la vie. Il faut donc prendre la réalité à la lettre et chercher dans le rêve – de l’esprit. | | | | |
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| proximité | | | La croyance ne peut être justifiée que par la reconnaissance des mystères ; ceux-ci peuvent être soit hérités des générations passées en tant que superstitions religieuses ou idéologiques, soit constatés par une intelligence personnelle et profonde. Dans le premier cas, la croyance se substitue, bêtement, à la réalité ; dans le second, elle complète, harmonieusement, la réalité par le rêve, celui d’un monde impossible, cet exploit inexplicable d’un Créateur génial et cachottier. | | | | |
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| proximité | | | La réalité pèse lourd ; l’orbite du rêve doit atteindre une grande hauteur, pour se dégager du poids du réel. La grâce du rêve le doit à la faiblesse de la pesanteur de la réalité. | | | | |
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| proximité | | | La gravitation, dans le réel, est aussi mystérieuse, et donc divine, que la beauté, dans le rêve. La pesanteur et la grâce sont l’œuvre d’un même Créateur tout-puissant et omni-absent. | | | | |
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| proximité | | | Le dieu de Spinoza (que celui-ci, imperturbable, ne vénère même pas) est aussi loufoque que celui qui serait descendu, un jour, sur Terre, pour être entouré, ensuite, d’une vénération absurde et sincère. Le Dieu est dans le miracle réel de l’Univers et non pas dans la pseudo-logique ou dans la foi fanatique, toutes les deux imaginaires. | | | | |
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| proximité | | | Dans la matière et dans l’esprit, tant de miracles réels, époustouflants et impossibles, dus à l’arbitraire divin ou à la liberté du vivant ; mais aux yeux tribaux, sans regard scrutateur ou créateur, il faut des miracles inventés, mensongers et primitifs. Au lieu d’une vénération de l’incompréhensible infini, ils se livrent à une adulation du transparent fini. La stupéfaction calculée d’Einstein ou la gratuité de la foi aveugle de Mauriac. | | | | |
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| proximité | | | L’entretien de ta mémoire te protège contre l’oubli ou le présentisme. C’est le parcours périodique de la mémoire à long terme qui en reconstitue, renouvelle ou réinvente l’essentiel. L’esprit y introduit des évaluations, des causalités et des coordonnées, spatiales ou temporelles ; le cœur y repêche des remords et des hontes ; l’âme imagine la profondeur de tes fidélités ou la hauteur de tes sacrifices et fait fusionner la forme spirituelle avec le fond corporel. Le goût pour la noblesse et la caresse, dans l’idéel courant, se reconnaissant dans la misère et la violence du réel passé. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est ton détachement, ironique et atopique, de la pesanteur terrestre ; elle est escapade plutôt qu’escalade. | | | | |
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| proximité | | | De trois domaines possibles de l’existence – réalité, représentation, langage - Dieu n’existe que dans les deux derniers. | | | | |
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| proximité | | | L’âme est la maison de la verticalité – de la hauteur poétique à la profondeur philosophique. Nietzsche pensait l’avoir visitée, puisqu’il avait lu, à l’entrée, l’adresse – l’Âme du monde. Il l’a trouvée complètement vide, ce qui prouvait sa désertion par l’Habitant des Hauts Cieux, le Dieu. Et il proclama Celui-là – mort. Aujourd’hui, il n’y a plus d’âmes, puisque tout gît désormais dans la platitude, aussi bien le devoir du vouloir que le pouvoir du savoir. Il faut quitter la banalité du réel (les ruines) et se vouer à la créativité du rêve (rehaussée par le Créateur inventé). | | | | |
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| proximité | | | Il fallait être un Artiste génial, pour créer les fleurs, les papillons ou les chats ; il fallait être un Logicien génial, pour rendre si profond notre chemin vers le Vrai ; il fallait être super-sensible à la pitié et à la honte, pour placer dans nos cœurs l’inexprimable sens du Bien. Celui-ci se réduit aux caresses, c’est pourquoi au Commencement était la Caresse. | | | | |
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| proximité | | | L’objectivité est la prérogative de Dieu, celui qui créa l’Univers, dans lequel le Vrai s’incarne dans la matière et s’offre à l’esprit humain pour examen, tandis que le Bien et le Beau inondent le cœur et l’âme humains. Notre conscience vit dans deux mondes objectifs, universels : le premier - les problèmes et les solutions mathématiques ; le second - les beautés et les mystères de la nature. Aucune subjectivité ne peut se passer d’une référence à l’un de ces mondes objectifs ; le monde subjectif, ainsi créé, ne peut être qu’inerte, stérile, sans métaphore, sans vie. L’artiste abstrait est un tâcheron mécanique. La beauté du monde qui nous entoure ne sera jamais dépassée par la beauté dont notre création entourerait les échos de ce monde. | | | | |
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| proximité | | | Volontairement ou non, la tâche d’artiste consiste à mettre au même diapason son âme et son esprit. Or, l’image qui se devine dans mon soi inconnu possède deux facettes, l’une humaine, orientant mon esprit, l’autre divine, excitant mon âme. Le devoir d’artiste est d’adresser son message à une personne, virtuelle ou réelle ; ne voyant aucun visage réel, je me tourne vers le virtuel, que j’appellerais mon soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Au-delà du réel – la rencontre miraculeuse entre le vrai et le beau dans la mathématique ou la superstition, se moquant du vrai et du beau, pour s’adonner au bien faussement salutaire. Au-delà du beau – la platitude du vrai et l’imposture dans le bien. Au-delà du bien – le haut culte du beau et la profondeur du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | On commence par croire, que nos malheurs sont dus aux accidents, et qu'une logique extérieure nous achemine vers la joie. Plus tard, on se met à croire en une destinée aveugle. On finit par comprendre, que c'est notre essence qui porte le bonheur ou le malheur, au bout d'une volonté, élevée par une foi. Et l'on est heureux ou malheureux, au gré de la hauteur de notre regard et non des objets croisés. | | | | |
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| souffrance | | | Face au malheur, se réduisant au faible pouvoir d'achat, je suis à court de sympathie, car je sais d'avance, que le meilleur remède est dans davantage de lucre et de machinisation dans la société. Je ne suis sensible qu'au malheur de ne pouvoir vivre (de) mon rêve et de devoir cacher ma honte. La réalité et le rêve auraient dû avoir la différence symétrique vide ; lorsqu'ils interagissent comme des vases communicants - plus la réalité me blesse, plus robuste en sort mon rêve - le rêve y est mesquin, même s'il est puissant. | | | | |
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| souffrance | | | Orphelinat, misère, faim, froid, violence, sauvagerie – tant de ces malheurs, vécus réellement dans la chair, m'empêchent d'en inventer des imaginaires ! Le beau nom de souffrance ne s'applique qu'à notre sensibilité immatérielle, immémoriale, éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Les larmes de la réalité, les armes du modèle, les charmes du langage - la hauteur, la profondeur, l'étendue - la vie complète est un va-et-vient dans ces trois dimensions, ponctué de projections : platitudes de nous, flèches de toi, points de moi. | | | | |
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| souffrance | | | La volupté est l'art sublime de faire sentir la pesanteur profonde et la grâce haute, tout en restant sur la surface. Tandis que je n'arrive pas à imaginer une haute souffrance ; de même je ne peux placer la joie qu'en hauteur, jamais en profondeur. Et Nietzsche : « La volupté est plus profonde que la peine de cœur » - « Lust ist tiefer noch als Herzeleid » - a raison de rester avec une projection imaginaire plutôt qu'avec l'original réel. Ailleurs il est encore plus précis : on peut « classer les hommes d'après la profondeur, que peut atteindre leur souffrance » (« die Rangordnung, wie tief Menschen leiden können »), mais la hauteur de leurs joies les discrimine encore plus nettement. | | | | |
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| souffrance | | | Je connus sur ma peau toutes les formes de souffrance, qui se prêtent à la grandiloquence des plumes sensibles, et je dis qu'elles ne comptèrent presque pour rien au fond de mon écrit. C'est à ce que nous n'avons jamais vécu, par exemple à nos rêves, que nous devons notre essence. « Notre caractère est déterminé plutôt par l'absence de certaines expériences que par des expériences réelles » - Nietzsche - « Unser Charakter wird noch mehr durch den Mangel gewisser Erlebnisse als durch das, was man erlebt, bestimmt ». | | | | |
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| souffrance | | | Les grandes souffrances sont tellement au-dessus de tous les mots, se chargeant de relater celles-là, qu'elles finissent par se dissoudre dans ma mémoire. Ne me taraudent que des tracas médiocres, que les mots redressent et rénovent. Et je finis, par honnêteté, d'en inventer de plus pittoresques. Toute douleur imaginaire bien montée s'incarne sans heurts dans mes expériences réelles. | | | | |
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| souffrance | | | Pour accepter la musique de la vie, que chantent, authentiques, les sirènes, mon ouïe doit supporter tant de souffrances, de ces sombres contraintes, sans lesquelles mon étoile n'aurait peut-être pas eu tout son éclat. Mais tant d'adorateurs de caps en continu cherchent à me dévier de mes constellations, et me conseillent de boucher les oreilles. L'utopie, minable, c'est le bon havre ; la musique, c'est la réalité, profonde et intense. « La vie est faite de sauts entre les faits et les rêves ; entre les deux - aucun havre » - Tchaïkovsky - « Жизнь есть чередование действительности с грёзами - пристани нет ». | | | | |
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| souffrance | | | Où, dans la dualité phusis - logos, ces deux seules substances de la réalité en mouvement, où placer le frisson ? La matière affectée par l'esprit, ou l'esprit tourmenté par la matière ? « Où chercher le réel ? Nulle part, si ce n'est dans la gamme des émotions »** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère de notre origine (la terre cosmique ? l'air poétique ? l'eau biologique ?) apporte une certaine consolation à nos souffrances, mais notre avenir n'en a aucune : il n'est qu'une solution finale, avec le feu froid de nos cendres. Jadis, le souci du bon ou du beau nous arrachait aussi à la réalité trop transparente ; aujourd'hui, il ne nous reste plus que la souffrance, pour nous rappeler le mystère de la nature, dont nous faisons partie ; ce mystère est celui des naissances et des agonies, face à l'enchaînement mécanique de problèmes ou de solutions trop clairs. | | | | |
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| souffrance | | | L'éternel retour de Nietzsche est tragique puisque éphémère ; le einmal, nur einmal (une fois, qu'une fois) de Rilke ou le never more (plus jamais) de Poe sont comiques puisque réels. Le retour à chercher n'est pas celui du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille, mais de la réalité et du rêve, ou de la réalité et de la mémoire, la réalité se définissant ensuite par l'intensité entretenue des songes ou des représentations. Ce retour éphémère, ce sacrifice du nouveau, entretient le bonheur éphémère, le seul digne de notre fidélité. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance immédiate, commune, ayant un lien évident avec la réalité, ne mérite pas qu'on s'attarde sur elle, comme sur tout ce qui n'est que fatal. La souffrance noble est hors-raison, elle est fruit d'une sensibilité communiquant avec l'au-delà du réel. Chez les sots, les espoirs, comme les désespoirs, sont pleins de raisons et de causes matérielles. Le vrai désespoir est profond, le vrai espoir est haut, tandis que le réel n'occupe que l'ampleur, somme toute - plate. | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Le tragique : une noblesse intérieure vivante ne trouvant pas (ou plus) d'écho, d'expression ou d'interprétation dans le réel ou l'imaginaire extérieurs, même artificiels. Sans conflit, sans annihilation, sans contradiction – la fatalité d'une frontière infranchissable. Le tragique naît des constats et non pas des négations. | | | | |
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| souffrance | | | Pour chanter la seule espérance, digne de notre voix, l'espérance virtuelle, il faut avoir connu la désespérance bien réelle et muette. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, digne de nos enthousiasmes, n'a que deux ambitions à justifier : la synthèse des consolations et l'analyse du langage. La consolation – une espérance excluant toute action ; le langage, cet intermédiaire entre la réalité et la représentation et qui est la demeure de notre regard sur les commencements et sur les fins. « La philosophie proclame les principes de nos espérances les plus hautes et de nos regards sur les fins dernières »*** - Kant - « Die Philosophie verheißt die Grundlage zu unseren größten Erwartungen und Aussichten auf die letzten Zwecke ». | | | | |
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| souffrance | | | L'origine immédiate de la douleur est souvent imaginaire. Seule la douleur elle-même est authentique, c'est-à-dire sans objet, sans paroles, sans généalogie. Ne l'abaisse pas en l'identifiant avec un objet trop réel. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance rend encore plus profonde la bénie méconnaissance de soi-même. Musset : « Nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert » - profane cette noble fonction de la douleur. Celui qui prétend se connaître ou connaître Dieu est incapable de vivre le vertige de la distance infinie, qui le sépare de son soi inconnu. La pire profanation du sacré est la familiarité avec lui. « Les douleurs légères parlent, les grandes douleurs sont muettes » - Sénèque - « Curae leves loquuntur, ingentes stupent » - l'acoustique réelle ou la musique virtuelle. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | L'optimisme : l'espérance matinale, face au désespoir vespéral, le rêve nocturne face à la réalité diurne. Le pessimisme : « Lui, avec la prémonition matinale des désastres du soir, moi – avec mon angoisse nocturne au-dessus des joies du jour » - Berbérova - « Он с утренними предчувствиями вечерних катастроф, я с ночными тревогами о дневных радостях ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est un objectif commun et de la comédie et de la tragédie : la comédie est affaire de l'esprit, espiègle et profond, et la tragédie – celle de l'âme, nostalgique et haute. La comédie se narre, et la tragédie se chante. La tragédie, c'est le regard fidèle, pur et lyrique, sur ce qui n'avait peut-être jamais existé, tels l'amour, le talent ou la tour d'ivoire imaginaires, vécus dans les ruines bien réelles. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve est hors du temps ; c’est pourquoi il est hors la réalité et près du mystère. Mais l’irruption du temps affaiblit le rêve, et son redressement s’appelle espérance. « J’appelle miracle tout ce qui est au-dessus de l’espérance »** - St-Augustin - « Miraculum voca quidquid supra spem apparet ». | | | | |
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| souffrance | | | Ils cherchent à être Œdipe ou Sphinx ; je leur préfère les sirènes - être enchanteur invisible au milieu du réel désenchanteur. | | | | |
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| souffrance | | | Un but possible de l'existence : garder intact l'irréel dans les dévastations volontaires du réel. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui ruine nos plus belles espérances, ce sont nos envies, nos souhaits, nos désirs, qui s'imaginent pouvoir se réaliser ; nous libérer de cette funeste illusion, en nous plongeant provisoirement dans un désespoir profond, finit par nous redonner la hauteur de l'espérance ; c'est l'art de Tchékhov ou de Cioran (les auteurs eux-mêmes ne s'en doutaient pas). | | | | |
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| souffrance | | | La réalité est le domaine de référence de toute philosophie, sans que celle-ci s'y plonge ou y soit compétente. Toute philosophie du réel, et en particulier de l'être, est vouée à l'ennui, si elle ne se réduit pas à la poésie. La bonne philosophie doit s'occuper de nos maux et de nos mots, inspirés et vécus par et dans l'imagination. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie apollinienne est impossible, elle doit être dionysiaque, c'est à dire pénétrée d'Éros, et dont elle devrait s'inspirer, pour atténuer nos désespérances ; la volupté est virtuellement plus profonde que tout désespoir réel. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi du changement incessant du réel n’émane que la sensation de monotonie ? Et pourquoi le rêve immobile donne la sensation d’élan ? Dans le réel on s’ennuie, dans le rêvé on souffre : « Je souffre de l’irréel intact dans le réel dévasté » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Quand j'entends mes contemporains repus geindre, maudire ou s'apitoyer, j'ai presque honte d'avoir connu de vraies souffrances, solitudes ou humiliations ; j'ai fini par en peindre ici des inventées, qui me devinrent plus proches et plus chères que les vraies. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se débat contre la vie, sans la percevoir ni, encore moins, la concevoir. « J'ai beau voir et comprendre la vie, je ne peux la toucher » - Pessõa – mes yeux manquent de regard ou mon toucher est trop loin d'être une caresse. Combattre un ange, plutôt que scruter une bête. Être un ange et en vivre la souffrance, plutôt que « se faire une bête, afin d'étouffer la douleur d'être un humain » - S.Johnson - « to make a beast of himself in order to get rid of the pain of being a man ». | | | | |
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| souffrance | | | J'ai honte des jérémiades de ma première jeunesse, qui ressemblent tellement aux récits kierkegaardiens de ses tourments réels, - le sérieux rend mesquine toute peine authentique. En revanche, quel plaisir de suivre les souffrances, fausses et maniérées, des personnages de Goethe ou de Rousseau, où tout est … convaincant, séduisant. La souffrance qu'on vénère ne doit pas toucher terre. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance la plus haute, et donc (quoique) détachée de la matière, je la vois dans le monde imaginaire, où règnent les caprices de l'âme ; les repus placent leurs jérémiades dans le récit de leur vie, censée être réelle, et où gémit leur corps ou, dans le meilleur des cas, leur esprit. Mes souffrances réelles tapissent ma vie, mais témoignent du chaos, du hasard, de la déspiritualisation, ne méritant aucun réquisitoire artistique. Je ne verserai pas mes déboires réels dans le ciboire virtuel de mes prières. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne te verrai plus - toute tragédie se réduit à cela ; mais puisque la réalité perçue ne peut être que devenir, la vie même est tragique, au moins dans l'acte du dénouement, où la fausse lucidité se dissipe. D'où l'intérêt du regard, c'est à dire des yeux intemporels, qui contemplent l'être. | | | | |
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| souffrance | | | Le paradis ou l'enfer réels n'apportent rien à ma palette ; ne réveillent de belles couleurs que les artificiels, auxquels pense G.Steiner : « Sans paradis ni enfer, tu seras terriblement seul, dans la platitude du monde » - « To have neither Heaven nor Hell is to be intolerably alone in a world gone flat ». | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le domaine du réel, notre pouvoir se réduit de plus en plus au savoir, comme, dans le domaine de l’illusoire, notre vouloir seul reflète désormais le valoir. Toute tentative de fusionner ces deux domaines, comme, par exemple, la poursuite de la volonté de puissance, est vouée à l’échec et ne peut donc être que tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Toute coexistence rationnelle entre le réel et le rêvé aboutit au désespoir ; l’espérance ne peut naître que d’une rupture entre eux : soit tu agiras dans le réel, débarrassé de l’imaginaire, dans la quiétude de mouton ou l’algorithmie de robot, soit tu seras consolé, dans un rêve au seul firmament, sans horizons. | | | | |
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| souffrance | | | Nos souffrances se rapportent soit à notre réalité soit à nos rêves. Dans le premier cas, elles sont communes et découlent de la condition humaine. Dans le second, elles mettent en jeu notre sensibilité, notre imagination, notre intelligence ; elles ne se partagent pas, et rien de collectif ne les éclaire ; leur contenu et leur intensité ne dépendent nullement de nos expériences en souffrances communes. | | | | |
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| souffrance | | | Le plus noble des sentiments tragiques – l’angoisse, qui est la paralysante conscience de l’insignifiance, dans le monde réel, de mes plus précieux, authentiques et purs rêves, élans, attaches. L’angoisse, c’est le retour dramatique de la grâce, céleste et impondérable, qui sacralisait ma vie, sur la terre de la pesanteur. Aucun résident permanent des hauteurs n’est immune de ces chutes sporadiques. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | L’incommensurabilité tragique entre la réalité et le rêve, entre un état d’âme et sa verbalisation, entre l’évidence du désespoir et l’espérance volatile fait de la création une espèce de rédemption, tentant de réconcilier ces deux facettes. | | | | |
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| souffrance | | | Ma consolation consiste à créer un ange de beauté, dans et par un rêve de hauteur, là où, dans la réalité, règnent le vide, la ténèbre, le désespoir sans fond. À l’instar de ce starets, consolant une paysanne, qui vient de perdre son enfant : « Ne te console pas, pleure, mais souviens-toi, que ton petit garçon est un ange » - Dostoïevsky - « Не утешайся, и плачь, только вспоминай, что сыночек твой – ангел » - je suis et le starets et la paysanne et le rêve. Et la hauteur, pleurant mon enfant mort. | | | | |
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| souffrance | | | Je me distingue par le bonheur que je crée, plus que par le malheur que je subis. Il faut donc m’attarder plus sur mes chants que sur mes pleurs. Les seules souffrances, qui méritent ma consolation, sont presque imaginaires, puisqu’elles se produisent entre une réalité unifiante et une sensibilité inimitable, et où la seconde finit par succomber. Le bonheur est une consolation, triomphante et éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Les sources des consolations se trouvent plus près de la mélancolie que de l’enthousiasme. « Partant de la mélancolie, il finira par chercher des consolations éphémères dans un système philosophique » - B.Russell - « Melancholy at first, he is seeking ultimately the unreal consolation of some system of philosophy ». | | | | |
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| souffrance | | | Quand, dans la vie d’un homme, la liste de ses misères réelles est trop longue, il finit par s’émouvoir davantage de récits de misères inventées. Il est le seul à pouvoir s’autoriser cette extravagance : « Le cœur s’attendrit plus volontiers à des maux feints qu’à des maux véritables » - Diogène Laërce. | | | | |
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| souffrance | | | Nos pulsions criminelles, atroces ou féroces, ne sont pas humaines, mais bestiales, et doivent être exclues du tragique, qui est un apanage exclusivement humain. La vraie tragédie : le sublime, illuminant, un instant, notre existence, mais arrivant à la certitude de sa lente et fatale extinction. | | | | |
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| souffrance | | | Le postier de mon espérance doit être inexistant, comme cet Ange, porteur de la Bonne Nouvelle, de cette fumisterie, effaçant tout de même tant de nuisibles évidences. | | | | |
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| souffrance | | | Mes espérances ne s’accrochent qu’aux spectres, mais mes hontes ont des supports bien réels – d’où l’intérêt pragmatique, voire cynique, de ne pas trop m’attarder dans le réel. | | | | |
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| souffrance | | | Tous mes contacts avec la réalité sociale se terminaient par le dégoût, l’humiliation, la honte. Pourtant, dès que le rouge au front s’atténuait, le bleu du rêve me rendait heureux. J’ai fini par détacher mes souvenirs de ce qui n’était que vrai, pour ne garder que ce qui n’était qu’imaginaire. Ce don d’ubiquité sauva mon acquiescement au merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | Chez tous les tragédiens, c’est une réalité horrible qui constitue la trame du récit ; seules les tragédies tchékhoviennes n’accordent aucun rôle à la réalité, qu’elle soit paisible ou tourmentée. La magie d’un amour, l’extase d’une création, la hauteur d’un rêve, perdant, avec le temps, fatalement, d’intensité ou de sens, et se résumant dans un état proche de l’ennui, - telle est la vraie tragédie des hommes sensibles ; elle est intérieure et point extérieure. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme de la réalité connaît les injustices, les douleurs, les effondrements – il ne connaît pas de tragédie intérieure, que des tracas communs, propres à son rang. L’homme du rêve désincarné porte dans sa chair, fatalement, la honte ; et la vraie tragédie, tragédie d’un solitaire, c’est le déchirement entre le rêve céleste et la honte terrestre. Le hasard du réaliste ou la fatalité du rêveur. Rien de tragique chez Médée, Hamlet ou Phèdre ; la tragédie n’est présente que chez Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie littéraire, il peut y a voir trois fonds possibles : l’historique (le réel), le mythique (l’imaginaire), le lyrique (le rêvé) ; le talent, c’est-à-dire la maîtrise de la forme élégante, justifie l’existence de tous les trois. Mais le contenu d’une vraie tragédie ne peut être que lyrique – la nostalgie des rêves agonisants. | | | | |
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| souffrance | | | La réalité est faite de vérités, et le rêve – d’élans. La perte d’intensité de celle-là – la comédie ; la perte d’intensité de celui-ci – la tragédie. Le philosophe optimiste cherche la plénitude (trop difficile) des deux ; le philosophe pessimiste en voit le vide (trop facile). | | | | |
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| souffrance | | | Dans le rêve tu te dis : la vie m’accompagne, la mort s’éloigne. Et dans la réalité : « La mort me poursuit, et la vie me fuit » - Sénèque - « Mors mi sequitur, fugit vita ». La morale : fréquenter le rêve plus souvent que la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | L’espoir se tourne vers l’avenir, et l’espérance compte sur le passé ; celle-ci est une victoire de l’âme et du rêve, face à la souffrance, celui-là est une capitulation de l’esprit devant la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve, en entretenant tes meilleures soifs, fait entrevoir l’espérance ; la réalité, en prétendant assouvir tes désirs, ne fait qu’intensifier ton désespoir. R.Char est trop optimiste : « Le réel quelquefois désaltère l’espérance ; c’est pourquoi l’espérance survit ». | | | | |
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| souffrance | | | La pensée, qui te rapproche le plus sûrement de la réalité, est celle de ta propre mort ; donc, évite-la si tu veux exister dans le rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La pensée de ta mort réelle est insupportable, étouffante, horrible ; il faut traduire cette pensée en rêve : « Mourir en rêvant ; plus tu rêves de la mort, plus la mort sera un rêve »** - Unamuno - « Morir soñando, sí, mas si se sueña morir, la muerte es sueño ». | | | | |
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| souffrance | | | La foi en rêve et la patience en vie – deux conditions d’une consolation, appuyé sur un mystère, inexistant et beau, et sur un réel, horrible et flagrant. La musique, souvent, répond à ces exigences. « De la patience et de la foi – et l’inspiration se donnera à celui qui aura surmonté son chagrin » - Tchaïkovsky - « Нужно терпеть и верить, и вдохновение явится тому, кто сумел победить своё нерасположение ». | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche définit bien la tragédie : « Les regards de ma jeunesse et mes mystères les plus chers, c’est vous qui les massacrèrent »** - « Mordetet ihr doch meiner Jugend Gesichte und liebste Wunder », mais se trompe d’assassin, qui n’est ni Wagner ni Schopenhauer, mais le poids du réel. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie espérance ne loge que dans un rêve ; c’est pourquoi perdre toute espérance, c’est se livrer à la seule réalité, c’est-à-dire à la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Il est vain de protéger la vie, c’est-à-dire la réalité, contre la souffrance (das Leben gegen den Schmerz zu verteidigen – Nietzsche) ; ce combat est perdu d’avance – la douleur est invincible. Il faut défendre le rêve contre son affaiblissement, son oubli, son extinction – donc, contre la vraie tragédie humaine, pour n’en garder peut-être que de la mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Le but d’une noble consolation : passer d’un pessimisme réel à un optimisme imaginaire ; mais pour l’atteindre, il faut recommencer à vivre dans le monde, peuplé des plus inaccessibles des rêves et des plus purs des souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | Là où la vie réelle désespérante dit C’est la fin, mon rêve, à la recherche d’une consolation, dit C’est un commencement et une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La clarté met à nu le désespoir réel, elle fait s’épanouir des pensées noires ; des espérances diaphanes attendent l’obscurité, où point le rêve. « Mes espérances, je les dois à la nuit »** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, tôt ou tard, nous frappera, tous. Il faut être idiot, pour suivre la direction, préconisée par Aristote : « Non le plaisir, mais l’absence de douleur, que doit chercher le sage ». La voie épicurienne est plus sensée, mais je leur préférerais, à toutes les deux, des sentiers non-battus, menant au rêve, même si, au bout, m’attend une impasse. On ne se console d’une douleur réelle ni ne devient esclave des plaisirs communs que par un regard sur le rêve non-éteint. | | | | |
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| souffrance | | | L’arbre de vie dans ton imaginaire tragique : dans la jeunesse – une cécité face à tes racines, une floraison dans ton intérieur, les fruits poussant à l’extérieur et consommés pour entretenir la vie réelle et obscurcir des souvenirs de tes fleurs, de tes rêves éphémères. La consolation : devant tes yeux fermés – résurrection des pétales. | | | | |
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| souffrance | | | Toute fuite devant une réalité bien portante, vers un rêve agonisant, est signe de faiblesse, mais son culte apporte la plus pure des consolations. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est toujours un défi à la vie réelle. Ce qui est faux dans la réalité : « Chagrin est bref, bonheur est éternel » - Schiller - « Kurz ist der Schmerz und ewig ist die Freude » - la consolation l’impose au rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Tous les grands philosophes révèrent d’écrire un livre de consolations ; aucun ne réussit, car, au lieu d’adoucir la tragédie des rêves, ils s’attaquaient aux amertumes des tracas réels ou à la béatitude d’une vie d’au-delà. | | | | |
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| souffrance | | | Il est assez facile de tenir tête à ce qui est, il suffit souvent de lui passer outre. C'est ce qui n'est pas qui m'atteint et me blesse. Souffrir pour ou par ce qui est avilit le compagnon de l'irréel que je suis. | | | | |
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| souffrance | | | Chasser le réel de tes soucis, telle devrait être ta première réaction face au désespoir ; le désespéré doit se réfugier dans le rêve. « Se débarrasser de la réalité, c’est ce qui console. L’espérance n’a sa place que chez l’inconsolé »** - Adorno - « Das Tröstliche – dem Dasein sich abzutrotzen. Hoffnung ist am ahesten bei den Trostlosen ». | | | | |
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| souffrance | | | La lente et inexorable montée du désespoir dans la vie réelle devrait réveiller la furtive espérance, c’est-à-dire une consolation par un souvenir d’un rêve endormi. « L’espérance est un mouvement de l’âme qui témoigne du plus profond désespoir quant à l’état réel des choses »*** - Baudrillard. | | | | |
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| souffrance | | | La seule foi opératoire est celle qui naît de retrouvailles avec un rêve évanescent – credo quia consolans. Rien de surnaturel dans cet objet de culte. | | | | |
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| souffrance | | | Si, jamais, un déçu rêva, il rêva mal. On ne console pas les déçus du réel, on ne console que les fidèles du rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la réalité, tu souffres et tu apprends le b-a-ba de la future profondeur de ton savoir ; dans le rêve, tu t’épanouis, tu découvres l’éternelle hauteur de ton valoir. « Le malheur, c’est un bon lycée ; le bonheur – la meilleure grande école » - Pouchkine - « Несчастия - хорошая школа. Но счастия - лучший университет ». | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance naît non pas d’une promesse de ton avenir réel, mais de la réanimation du passé de tes rêves. « Tant que le cœur conserve des souvenirs, l'esprit garde des illusions »** - Chateaubriand. D’une mémoire complice sort la consolation, illusoire mais la seule crédible. | | | | |
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| souffrance | | | Tu es soumis au désespoir, puisque tu ne quittes que rarement le réel, ce producteur de tes détresses. Ton refuge, ce sont tes rêves que tu matérialiseras dans tes mots ou tes notes. « Mes partitions viennent de mes perditions »** - Beethoven - « Ich schreibe Noten aus Nöten ». | | | | |
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| souffrance | | | Vivre rien que de ton regard, sans recours aux objets, sur lesquels il se poserait, et qui sont, en soi, toujours gris ou fortuits. Rêver des belles couleurs, qui se valent dans le noir, - pour produire du chaos sentimental ou de la musique d'auteur. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation ne s’adresse pas à celui qui souffre dans le réel (l’inconvénient de tous), mais à celui dont le rêve, jadis ardent, devient tiède (la tragédie des rares). | | | | |
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| souffrance | | | Une fois le rêve éteint, on se suicide pour éteindre la réalité. La pensée du suicide est une mauvaise consolation, la bonne relève du travail de Phénix – chercher à rallumer le rêve au milieu des cendres. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas un remède pratique contre un malheur réel, au présent, mais un réveil magique des symptômes d’un bonheur éphémère, au passé. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation que je cherche serait une résurrection plutôt qu’une guérison. Magnifique sous forme d’un Verbe, d’un tableau, d’une Passion musicale, et néant – dans la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le malheur dans la réalité d’aujourd’hui que tu dois chercher à consoler, mais le bonheur d’un rêve d’antan, qui perd de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Habités surtout par le réel, les hommes succombent au désespoir ; même Valéry voyait le but suprême de l’artiste dans le désespérer. Tourné vers le rêve du passé, le poète rencontre l’espérance du présent. | | | | |
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| souffrance | | | La bête, en toi, ne quittant jamais le réel, t’accable et te désespère ; ton ange, réfugié dans le rêve, est messager de l’espérance. « Chaque homme a son ange, qui suit tous ses pas, qui le console et le soutient » - A.France. | | | | |
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| souffrance | | | Seuls les plus obtus des philosophes, les spinozistes, promettent de la joie, qui consisterait en connaissances. Dans l'insipide jungle moderne, l'Ecclésiaste bureautisé déracina toute libido sciendi, toujours solitaire, tandis que le nom même d'Ecclésiaste désigne celui qui prêche à la foule. On a beau placer son Golgotha au milieu du jardin d'Éden, - la croix ou le pommier - c'est la rencontre des crânes et le divorce des désirs. Dans l'arbre du rêve, le savoir est ce qui en soude les branches ; la douleur - ce qui amène la sève et colorie les fleurs. Tout ce qui n'est pas tenté par la hauteur d'arbre est teinté de platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard sur le passé enjolive le réel et rehausse l’idéel, ce qui, au présent, te rend nostalgique ou mélancolique, avec un réel affaissé ou un idéel abaissé. Flacon frelaté ou étiquettes muettes. Et tu t’adonnes à la sobriété d’un désespoir ou à l’ivresse d’une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Au royaume des rêves, la consolation est lyrique et finie ; elle est tragique et infinie au royaume du réel. Dans le premier, on dit au-revoir au rêve évanescent et appelé à renaître ; dans le second, on dit adieu à la vie qui s’arrête sans répit. Le rêve est fait de commencements ; la vie ne quitte pas des yeux - la fin. Mais dans les échecs, la nature de la consolation s’inverse : tragédie pour le rêve, elle n’est que déception pour la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Le désir dans le réel s’appelle espoir, le désir dans l’idéel s’appelle espérance. Les espoirs sont là pour être exaucés et finissent, inexorablement, par déception et désespoir. Les espérances sont là pour entretenir nos soifs inextinguibles et notre besoin d’ombres, et la soif aide à continuer à chercher au ciel la lumière complice de notre étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Le grand rêve se forme toujours sur le fond d’un désastre mesquin. Les prouesses réelles abaissent notre capacité de rêver. Pourtant, il ne reste aux hommes que le misérable rêve américain, culminant avec l’enflure de leur compte en banque. « En Amérique, on n’évalue le vécu que par la réussite » - P.Celan - « In Amerika, misst man die Erfahrungen so gern am Erfolg ». | | | | |
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| souffrance | | | On a tort d’opposer l’espérance au désespoir : celui-ci gémit dans le réel, celle-là chante dans le rêve. Deux interprètes, si souvent à l’opposé l’un de l’autre, – l’esprit et l’âme. | | | | |
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| chœur vérité | | | HOMMES : La véritable merveille des vérités des hommes est qu'elles se retrouvent dans la nature, sans que l'on comprenne pourquoi. Mais ce qui est beau sur papier est rarement envoûtant en réalité. Le sang et le verbe s'évitent ; dans des échanges humains, seules s'épanouissent les formules lucratives et réductibles. | | | | |
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| vérité | | | La quête de la vérité de modélisation ayant pour but l'adéquation avec la réalité, ou bien la vérité résultant de l'évaluation d'une re-quête dans le contexte d'un modèle. Le charlatanisme ou l'imposture sont aux origines respectives de ses deux vérités, qui s'ignorent. Les moins exigeants des chercheurs de la vérité l'identifient même au simple fait d'être raisonnable : « La vérité du don suffit à annuler le don » - Derrida. | | | | |
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| vérité | | | La vérité sans sujet, c'est ce que suit et poursuit le siècle, la vérité technique. Mais c'est la vérité sans objet, la vérité artistique, qui me séduit : de belles échappées de vue sur des bribes fortuites d'une réalité inaccessible. | | | | |
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| vérité | | | Trois supports possibles, pour buriner l'image du vrai : la chose, le rapport entre le rêve et la chose, le rêve - d'où les trois interprétations : la règle de robot, le rite de fanatique, le chant de poète. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'est jamais vivante. Dès qu'on laisse entrer la vie (la réalité), dans un modèle (dépositaire de vérités), une rupture épistémique (dans le langage ou dans le modèle) éclate, et un nouveau système de vérités s'installe. La vérité est monotone, intemporelle, sans mouvement vital (la vérité est cadavérique - Hegel - leblose Knochen eines Skeletts) : « En logique, nul mouvement ne doit devenir, car le logique ne fait qu'être »** - une étonnante rigueur technique de Kierkegaard. | | | | |
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| vérité | | | Plus que la vérité elle-même, on devrait apprécier ce qui élève au rang de vérité ou en prive, c'est-à-dire les instruments, qui créent des langages et des modèles de la réalité. L'homme est davantage instrument que dépositaire de la vérité, et St-Augustin a tort : « La vérité habite à l'intérieur de l'homme » - « In interiore homine habitat veritas ». | | | | |
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| vérité | | | L'objet O existe - comment le comprendre ? Quelle est la requête et dans quel langage ? Dans le contexte de quel modèle ? Quel en est l'interprète ? O existe, si l'on l'interroge bien et si l'on réussit à accéder à lui dans le modèle. L'objet moi du cogito n'est référencé qu'implicitement, l'interprète est absent et le modèle n'est que polémique. | | | | |
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| vérité | | | Le langage ne représente pas la réalité. La tâche de représentation, c'est la conception (structures, attributions, règles comportementales) qui n'est pas d'essence langagière. Le langage, c'est essentiellement la formulation de problèmes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité se dégage de l'interrogation, dans un langage provisoire, des modèles furtifs de la réalité. Ni l'éternité ni l'infini, ces attributs de la seule réalité, n'accompagnent ni bénissent cette naissance. Toute vérité est un enfant bien légitime de ses parents, langage et théorie, sans Annonciations du Verbe ni Visitations par l'Esprit Saint. Bien que Milton pense le contraire : « La vérité ne vient au monde qu'en bâtard » - « Truth never comes into the world but like a bastard ». La mathématique semble en être la marraine. | | | | |
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| vérité | | | L'homme, péniblement, apprend au vrai une langue de symboles, et voilà que le réel, ce vagabond sans famille ni école, s'avère maîtriser sans peine la même langue ! « L'homme mesure Dieu, comme l'image mesure la vérité » - Nicolas de Cuse - « Sic mensura Dei in creaturis sicut veritas in imagine ». | | | | |
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| vérité | | | Ce n'est pas le vrai qui est divin, - le vrai est trivial et sans mystère - c'est la volonté incompréhensible du réel de se plier au vrai qui est vraiment divine. Sans le mystérieux, le vrai se fossilise : « Pour préserver les humbles vérités de l'homme, le mystère est indispensable »** - Tarkovsky - « Для сохранения простых человеческих истин нужны тайны ». | | | | |
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| vérité | | | Qu'est-ce qu'une idée ? Une requête syntaxiquement correcte dans un langage ; son analyse sémantique dans le contexte d'un modèle ; sa valeur de vérité ; des substitutions (objets) de ses variables ; des images et des désirs, qui s'en forment dans le locuteur, se tournant vers la réalité modélisée. Il n'y a aucune place à cette fumeuse adéquation de l'idée et de la chose. Aucun isomorphisme n'est pensable entre le langage et le modèle, ou entre le modèle et la réalité. | | | | |
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| vérité | | | On ne voit aucune raison, pour que la matière suive la loi, que la raison dicte. Pourtant, c'est ce qui se passe. Le sceptique, qui voit des contradictions jusque dans l'être, par là-même se disqualifie. Les contraires ne cohabitent que dans des modèles ou langages différents, dans des savoirs à la différence symétrique non-vide. Et Héraclite : « les contraires se font équilibre dans l'esprit, parce qu'ils se font équilibre dans la réalité » - semble ne pas comprendre, que l'esprit n'est pas seulement exploitant, mais aussi fabricant de modèles, la synchronie ne se confondant pas avec la diachronie. | | | | |
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| vérité | | | Les transcendantaux : le Bien, le Beau et le Logique. Mais ni les bonnes actions, ni les beaux objets ni les vérités ne le sont pas. Le Vrai ne quitte presque pas le domaine langagier, effleure à peine le conceptuel et ignore le réel. Le Bon ne loge que dans l'âme, se tait ou se profane dans le réel et se chante ou se rehausse dans le langagier. | | | | |
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| vérité | | | La philosophie peut prétendre aux facettes esthétique, éthique, mystique, mais nullement - à la véridique. Mieux, la connaissance philosophique n'existe pas, bien que la philosophie de la connaissance soit vaste et féconde. La vérité naît entre le langage et le modèle, tandis que la philosophie est dédiée à la relation entre le modèle et la réalité. | | | | |
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| vérité | | | Des trois types de vérités, ontologique, représentative, jugementale, seule la dernière devrait être retenue. La vérité des choses aurait dû être confiée aux sens ; la vérité de la pensée des choses - au bon sens ; mais le sens ne peut partir que de la vérité des jugements langagiers. | | | | |
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| vérité | | | Eux (de Thomas d'Aquin à Heidegger), ils veulent constater l'accord entre l'énoncé et la réalité, pour conclure à la vérité. Tandis qu'il faut d'abord constater la vérité (dans le rapport apophantique langage-modèle), avant de songer à l'accord (le sens dans le rapport mental modèle-réalité). | | | | |
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| vérité | | | Si le vrai de l'homme ne loge que dans le langage, la vérité de Dieu est la possibilité même du langage, elle en est la méta-grammaire, anti-réflexive. Le langage de Dieu échappe à toute grammaire. C'est ce que voulait dire Tiouttchev : « La pensée articulée est mensonge » - « Мысль изречённая есть ложь ». L'esclave inconscient croit qu'est libre celui qui peut ne pas mentir. La vérité logique (celle qui s'établit dans le contexte d'une représentation) est un mensonge ontologique (puisque l'ontologie du réel n'a pas de langage, et aucune représentation n'est homomorphe à la réalité). | | | | |
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| vérité | | | Ils cherchent le néant et la vérité non pas dans la représentation ou le langage, mais dans - la réalité ! On devine une négation mécanique : le vrai et l'être, élevés, depuis Aristote, au grade de perfections, avec l'un et le bien. Mais ni le vrai ni le bien n'appartiennent à la réalité (la seule perfection) : le vrai s'établit dans le langage (deux couches, conceptuelle et langagière, au-dessus du réel), et le bien, condamné à ne jamais quitter son foyer - notre cœur, une chimère immortelle. | | | | |
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| vérité | | | Trois critères de la vérité totalement disjoints : pendant la création du modèle (le libre arbitre), dans la démonstration des requêtes du modèle (la logique), la confrontation des réponses aux requêtes avec la réalité (le sens). Postulat, preuve, adéquation. Le bon Arthur confond les deux premiers, en dénonçant l'erreur, que toute vérité repose sur une preuve (jede Wahrheit wird durch Beweise mitgetheilt, ce qui est pourtant vrai pour le deuxième critère), et en affirmant, que toute vérité s'appuie sur une vérité indémontrée (jeder Beweis bedarf einer unbewiesenen Wahrheit, ce qui n'est vrai que pour le premier critère). | | | | |
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| vérité | | | Aucune passerelle rationnelle en vue entre la vérité formelle (la logique), la vérité expérimentale (les sens) et la vérité ontologique (le sens) ; mais les bavards continuent leurs mornes solennités sur l'unité du vrai. | | | | |
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| vérité | | | L'accord du discours avec la réalité - telle est la vision de la vérité du naïf et du savant ; mais le sujet, éliminé ici du débat, a sa réalité et surtout son modèle ; le même discours peut se bâtir au-dessus des modèles incompatibles et être confronté aux réalités différentes. Il vaut mieux oublier la réalité (qui ne doit pas apparaître avant la recherche du sens d'un discours interprété) et laisser l'interprète conceptuel juger de la vérité du discours dans le contexte du modèle. | | | | |
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| vérité | | | Toute requête est un jugement d'un sujet, celui-ci ayant sa représentation du contexte. Cette requête est transformée en proposition par le sujet-interprète, ayant lui aussi une représentation du même contexte. Si les sujets mêmes figurent dans les représentations, l'acte de croyance devient acte de vérité ; on n'a besoin d'aucune théorie du jugement, la logique suffit. Le sujet est une constellation de mondes hypothétiques, absorbant des arbres apophantiques. | | | | |
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| vérité | | | On peut bâtir des modèles rigoureux et cohérents, et qui ne reflètent pas la réalité ; ce qui permet de les distinguer des modèles du réel s'appelle vérité canonique (Épicure), qui n'est soumise qu'aux sens ; la vérité de la diction est contrôlée, en plus, par le langage et par l'intellect. | | | | |
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| vérité | | | Le flair de la vérité et son extraction sont deux métiers, incompatibles en théorie et étrangement solidaires en pratique : l'intuition d'une fin, sans préoccupation de chemins, ou bien la poursuite du plus court chemin vers une fin, dont on ignore la véracité. Aristote, en mauvais théoricien, est pour l'équivalence de ces dons : « Le vrai et ce qui lui ressemble relèvent de la même faculté ». | | | | |
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| vérité | | | Dans les contradictions d'un sot, avec lui-même, on devine un regard monolithique, mais inconsistant, sur la réalité. Dans les contradictions d'un sage, on découvre un conflit entre des modèles différents (couches, angles ou points de vue), mais se servant des mêmes «interfaces» langagières (et la contradiction gît dans le langage). Le sot est terrorisé par ses contradictions ; le sage s'en réjouit, car il vit, simultanément, la merveilleuse richesse du langage, du modèle et de la réalité. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est à la première personne, ne se conjugue qu'à l'infinitif, jamais à l'impératif (sauf la vérité syntaxique, celle du libre arbitre et d'apriori), se décline par la volonté du nominatif au nom du datif, pour produire de l'instrumental, n'a pas de genres, réduit le conditionnel à l'indicatif, ne bascule du côté du faux que dans l'impuissance de prouver. | | | | |
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| vérité | | | Comment naissent des vérités sur la réalité ? Toute vérité (préalable) résulte d'une démonstration de propositions ; toute proposition est formulée en un langage ; tout langage se construit au-dessus d'un modèle ; tout modèle se fonde sur le libre arbitre des concepts modélisés ; toute démonstration engendre des substitutions ; le sens des substitutions résulte de la confrontation avec la réalité ; l'analyse du sens valide le modèle (ou l'invalide, en obligeant à le revoir) et permet de proclamer la vérité du modèle en tant que vérité de la réalité. Il n'est pas un seul exemple de vérité réelle immédiate. | | | | |
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| vérité | | | Dire, avec les sophistes, que toutes les affirmations sont relatives, est vague et ambigu : elles le sont par rapport au modèle, qui fournit le contexte de leur évaluation', mais les modèles peuvent représenter fidèlement des aspects absolus de la réalité, ce qui rendrait les affirmations y afférantes - absolues. | | | | |
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| vérité | | | Il est absurde de dire, que la vérité est dans la chose (tout attribut, y compris la valeur de vérité, s'attache aux concepts et non pas aux choses réelles) ou dans l'adéquation entre le concept et la chose (une adéquation ne pouvant résulter que d'une comparaison, or le réel et sa représentation n'admettent aucune échelle de valeurs commune, ils sont incommensurables). | | | | |
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| vérité | | | La vérité des choses se réduit au libre arbitre de la représentation (mimesis), à la liberté du discours (logos) et à l'arbitrage de l'interprète (poïésis). | | | | |
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| vérité | | | La vérité (aléthéia) doit, en effet, être arrachée à la réalité (représentation, requête, interprétation, sens - les étapes d'arrachement : conceptuelle, langagière, logique, métaphysique) : « La vérité est arrachement en mode de dévoilement » - Heidegger - « Wahrheit bedeutet das einer Verborgenheit Abgerungene » ; seulement, je ne vois pas de place pour dissimulation ou voiles : aucun jeu de dés de la part du Créateur. Ce n'est pas un dévoilement, mais une unification d'arbres, c'est à dire une substitution d'inconnues réciproques (qui ne sont jamais des voiles, mais des places vides) par des valeurs, qui est le pas décisif vers le surgissement de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, quelle que soit son acception, est une sorte d'adaequatio à ce qui est sous nos yeux ou dans nos modèles, tandis que le mensonge, nécessairement, relève de la pure abstraction ; c'est pourquoi il y a plus de menteurs chez les créateurs que chez les comptables. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est recherché puisqu'il est utile et rassurant ; le non-vrai, c'est à dire le rêve, est désiré, même inutile et inquiétant. Schopenhauer aurait dit que le premier relève de la volonté réelle et le second - de la représentation imaginaire. | | | | |
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| vérité | | | Au sujet des vérités intuitives ou métaphoriques (donc, poétiques ou philosophiques), n'importe qui peut faire du radotage à l'infini, mais, avant de parler d'une vérité logique (syntaxique ou sémantique), on doit déjà avoir maîtrisé le modèle, son langage bâti par-dessus, son interprète de requêtes langagières. « La vérité est toujours seconde »*** - R.Debray - elle est même, au moins, cinquième, si l'on y ajoute l'attribution de sens, qui peut nous amener à modifier le modèle, le langage ou l'interprète. | | | | |
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| vérité | | | On aurait dû disposer de trois mots différents, là où l'on n'emploie qu'un seul - vérité : le vrai dans une représentation est proclamé par le libre arbitre du concepteur, le vrai dans un langage apparaît, à partir des requêtes, au bout d'une chaîne déductive, le vrai dans la réalité est reconnu par la liberté de notre intelligence, hors toute représentation et hors tout langage, - le modèle, l'image, l'être. | | | | |
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| vérité | | | L'intelligible peut être beau, sans passer par le sensible. Le sensible n'est vrai que par l'intelligible. Une fascination mutuelle à une distance infinie. | | | | |
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| vérité | | | Les philosophes, qui ne voient dans la vérité qu'une vaseuse conformité, ne se rendent pas compte de l'importance des outils et de leur validité ; avant qu'on puisse chercher une adéquation quelconque, on doit disposer d'au moins trois outils : un outil conceptuel de représentation, un outil langagier de formulation de requêtes, un outil logique d'interprétation de requêtes. Sans disposer de ces outils, assurant la cohérence du modèle, personne n'est autorisé à parler de vérité comme correspondance avec le réel. Par contre, là où aucun outil ne semble possible, c'est l'attribution de sens aux résultats d'interprétation de requêtes, la confrontation satisfaisante avec la réalité étant prise par des mal-outillés pour vérité. | | | | |
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| vérité | | | À partir de la réalité, on bâtit un modèle, d'une manière véridique (adaequatio de représentation) ; ensuite, on formule une requête de ce modèle, on démontre la véracité de la proposition associée - c'est la seule vérité technique, vérité interne, vérité au sein d'un langage. Si, en plus, cette vérité satisfait notre vision de la réalité associée, on déclare celle-là - vérité externe (adaequatio d'interprétation). | | | | |
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| vérité | | | Deux tâches principales, dans notre exploration du monde, - la représentation et l'interprétation, les structures et la logique. La représentation doit préserver, dans ses modèles, la cohérence du monde matériel, et l'interprétation doit refléter la démarche humaine dans la compréhension du monde. La première tâche relève, en grande partie, du libre arbitre, et le terme de vérité n'y a pas sa place ; il s'y agit d'une vague adéquation, que seule l'interprétation formalise ; la vérité est dans les propriétés du discours, interprété dans le contexte d'une représentation. La vérité est donc coupée de la réalité par la représentation ; la réalité ne dicte que le sens. | | | | |
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| vérité | | | Galilée confond vérité et sens, lorsqu'il se moque de ceux qui « cherchent la vérité dans la confrontation des textes » - « vera autem in confrontatione textuum esse quaerenda » - on cherche l'adéquation du modèle au réel, on établit la vérité des requêtes du modèle, on peaufine le modèle en fonction du sens dégagé. | | | | |
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| vérité | | | Les philosophes croient que toute représentation est statique, tandis que toute réalité est un devenir ; mais le temps se modélise aujourd'hui avec la même facilité que d'autres catégories conceptuelles ; parler de vérité, dans la réalité ou dans la représentation, dans des sections du devenir appelées étants, ce sont désormais deux tâches comparables, et Heidegger : « Confondre le vrai et le représenté en tant qu'étant, est essentiellement fautif, si l'on les mesure à l'échelle du réel et du devenir » - « Das Wahre und im Vorstellen für seiend Gehaltene, am Wirklichen als dem Werdenden gemessen, ist wesenhaft irrig » - confond le vrai et l'être. Le vrai de l'être est métaphysique ; il réside dans le bien et le beau extramondains que ne révèle aucune intentionnalité intramondaine ; on est artiste avant d'avoir peint son premier tableau. | | | | |
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| vérité | | | L'univers de Nietzsche se moque du réel, il est habité de fantômes : Dieu, la Grèce, le nihilisme, la puissance, la vérité, la philosophie y sont des fantômes – (ré)inventés à chaque retour de l'intense devenir. Tant d'apparentes contradictions, tandis qu'il s'y agit chaque fois de changements de langage. | | | | |
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| vérité | | | Si l'adéquation avec la réalité était la mesure de la vérité (ce qui est une mauvaise approche), on pourrait dire avec Diogène Laërce : « Le vrai n'est pas plus sûr que le probable ». Le faux est versatile, mais il rend probable le vrai. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai n'est ni dans les choses ni dans les rêves, il est dans les mots suspendus au-dessus d'une représentation et interprétés par la raison. Mais l'âme, elle aussi, veut parfois se mêler de la véracité, et alors on dit que « les rêves sont plus vrais que les choses : car il y a plus d'affinités entre les fantômes de l'imagination et l'âme, qui les produit, qu'entre cette âme et le monde extérieur » (Custine). La raison ne s'occupe que du langage, c'est l'âme qui fait adhérer à ce qui y prend forme. | | | | |
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| vérité | | | La vérité métaphorique, celle d'adéquation, naît entre le réel et sa représentation, entre la représentation et le mot, entre le langage et la réalité, entre la preuve et la réalité. La seule vérité authentique, celle de preuves, naît entre le langage et la représentation, au cours d'une démonstration logique. Le sens, lui, ne peut être que métaphorique, et il accompagne partout la recherche de vérités, même de vérités rigoureuses. | | | | |
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| vérité | | | Intuitivement, on répartit la vérité entre trois sphères : la réalité, le langage, la représentation. Le superficiel privilégie la première, le technicien - la deuxième, le profond - la troisième. « Le vrai et le faux sont des attributs du langage, non des choses. Et là où il n'y a pas de langage, il n'y a ni vérité ni fausseté »*** - Hobbes - « ‘True' and ‘false' are attributes of speech, not of things. And where speech is not, there is neither ‘truth' nor ‘falsehood' » - il faudrait l'expliquer à Thomas d'Aquin, Descartes, Spinoza, Kant, Bergson, pour qui la vérité est une conformité avec les choses (confusion entre vérité et validité). Mais, campées dans le langage lui-même, les vérités sont stériles. On leur apporte de la vie, en insérant entre le langage et les choses - un modèle de référence, modèle de l'univers, qui n'est ni langagier ni réel. | | | | |
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| vérité | | | L'être est dans la vérité des choses ; l'étant - dans la vérité des propositions. Sans pouvoir rien formuler sur le premier, on doit se fier aux formules du second. | | | | |
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| vérité | | | Un immense mystère : pourquoi le vrai, dans la réalité, est si souvent mêlé au beau ? Au point, que la séduction par le réel est attribuée souvent au vrai et non seulement au beau, comme la déduction dans la représentation débouche si souvent sur le beau. La justesse de l'esprit se muant en caresse de l'âme. « La tentation est la sollicitation de la beauté, sans bonté ni vérité » - Jankelevitch – la tentation est une séduction aveugle. | | | | |
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| vérité | | | On reconnaît une véritable pensée philosophique, c'est à dire celle qui aborde, simultanément, l'esprit, l'âme et la réalité, par sa résistance à toute sape sophistique ; tandis que toute recherche de la vérité, réduite à la simple raison, s'écroule au premier attouchement éristique. Pourtant, c'est, aujourd'hui, la seule raison d'être des professionnels, qui font de la philosophie une savante recherche, facilitant le progrès. | | | | |
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| vérité | | | La beauté d'une formule en constitue la vérité esthétique. « Si je trouve une formule qui m'exprime, pour moi ce sera vrai » - Saint Exupéry. Pour être, également, logique, il manqueraient à cette vérité - une représentation conceptuelle, un analyseur linguistique, un démonstrateur logique, un interprète philosophique – le chemin est long. | | | | |
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| vérité | | | La perfection est attribut de la seule réalité, donc, entre autres, de la matière. La vérité est imparfaite, comme l'est tout langage et tout modèle, au sein desquels la vérité est parfaite, c'est à dire ne peut pas être mise en doute. « La Vérité est la Magnificence parfaite, non souillée par la matière » - le Trismégiste. La vérité est cet air, dont parle Pavlov : « Aussi parfaites que soient les ailes d'un oiseau, elles ne sauraient jamais le propulser vers le haut, sans s'appuyer sur l'air ; les faits sont l'air de la science » - « Как ни совершенно крыло птицы, оно никогда не смогло бы поднять её ввысь, не опираясь на воздух. Факты - воздух науки », mais les poètes chantent, imparfaitement et en oubliant l'air du temps, - la perfection de l'aile, de la hauteur et du feu ascendant ! | | | | |
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| vérité | | | Il se trouvent même des mathématiciens, qui cherchent la vérité dans une adéquation quelconque avec la réalité. La géométrie n'est ni vraie (car utile) ni fausse (car absente dans le réel). Elle n'est pas fausse, non plus. Elle est vraie dans le langage qu'elle crée elle-même. La poésie, elle, est fausse, mais elle est, heureusement, inutile. | | | | |
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| vérité | | | La demeure habituelle de la vérité est la monotonie, ou la platitude, ou l'horizontalité. Une vérité, en tant que verticalité, est naissance d'un nouveau langage, ou d'une nouvelle sonorité, ou de nouvelles mélodies - tâche d'artiste. « Chez un artiste, la vérité, ce n'est pas une espèce de compte-rendu, mais une hauteur, nous ouvrant des horizons inconnus, accessibles uniquement à la musique » - Tchaïkovsky - « В художнике, правда не в протокольном смысле, а в высшем, открывающем нам какие-то неведомые горизонты, куда только музыка способна проникнуть ». | | | | |
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| vérité | | | Dans chaque question il y a du bruit linguistique ou conceptuel, qui, inévitablement, entache la réponse. Pourtant, c'est dans la réponse qu'on lit la vérité. Comment peut-on faire endosser la vérité au réel et non pas au langage ? | | | | |
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| vérité | | | Le cycle de la connaissance est toujours le même, pour tout le monde. Mais l'étape, où surgit la notion de vérité, est différente, pour les experts de culture différente. Pour les logiciens, la seule vérité rigoureuse loge dans le langage, au milieu de la chaîne gnoséologique ; pour les philosophes, leur vaseuse vérité-adéquation se trouve au début et à la fin de cette chaîne, qu'on pourrait schématiser ainsi : la réalité – la vérité de l'être – la représentation – le langage – l'interprétation de requêtes – la vérité des requêtes – la donation de sens – la vérité de l'étant la réalité. Le langage se bâtit sur les connaissances (et non pas l'inverse), et la vérité (et non pas l'être) l'a pour demeure. | | | | |
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| vérité | | | La vérité métaphorique, vérité-adéquation entre une proposition et la réalité, s'établit en deux étapes interprétatives, la rigoureuse et l'intuitive : la démonstration dans le contexte d'une représentation et la donation de sens dans la confrontation entre la proposition vraie (dans la représentation) et la réalité représentée. La rigueur est relative au langage (langue plus modèle plus interprète) et l'intuition est relative à notre intelligence pure, pré-conceptuelle. | | | | |
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| vérité | | | L'impossible synonymie des matérialistes : réel = nécessaire = vrai. Le réel s'applique aux faits de la réalité, le nécessaire - aux faits du modèle, le vrai - aux jugements, formulés dans une langue et évalués dans un modèle. Toute réduction à un monisme quelconque mène vers un charabia linguistique, conceptuel ou logique. Il faut beaucoup de sobriété, pour répondre à la question : « Où réside la vérité, dans la subtilité verbale ou dans la réalité ? »*** - Chestov - « Где правда, в словесной ли мудрости или в действительности ? » - par le premier terme (le verbe étant et le mot et le modèle), ce que savait déjà l'excellent cogniticien Shakespeare : « La vérité devient vraie au bout d'un calcul » - « Truth is truth to the end of reckoning ». | | | | |
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| vérité | | | La vérité appartient au langage (langue, avec sa logique syntaxique, plus représentation, avec sa logique sémantique) ; son contraire, intuitif ou purement langagier, pourrait appartenir à un autre langage et y être non moins vrai ; et les langages ne sont que des traductions différentes de la même réalité. « Vérité signifie traduction et valeur de traduction ; réalité signifie l'intraduit – le texte original même »** - Valéry. Pour l'enrichissement de vérités, les heurts frontaliers sont plus prometteurs que les barrières langagières ou douanières. Savoir manier la vérité, c'est savoir franchir les frontières des langages. | | | | |
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| vérité | | | Une fine couche représentative et langagière couvre la réalité et reçoit la vérité ; toute vérité est donc superficielle, sans aucun lien avec la hauteur poétique, mais gardant parfois quelques traces de la profondeur philosophique. « Toute vérité est profonde » - Melville - « All truth is profound » - ce qui est largement exagéré. | | | | |
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| vérité | | | Pas de vérité sans requête, pas de requête sans langage, pas de langage sans représentation, pas de représentation sans réalité. Où cherches-tu la vérité ? Le plus superficiel et arrogant dira – dans la réalité, et le plus profond et humble – dans la requête. | | | | |
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| vérité | | | Deux cas du possible : être déjà vrai, dans la représentation courante (dans le monde représenté), ou, sinon, réussir à réaliser l'hypothèse correspondante (dans un monde hypothétique). | | | | |
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| vérité | | | Quel piètre cogniticien s'avère être Wittgenstein, en s'imaginant, que le travail de l'intellect se réduise à la description de modèles et de faits (Sachverhalte). Tandis que les idées, comparées aux faits, sont d'autant plus nombreuses, que le vrai par rapport au démontrable. Et prendre les idées pour faits, c'est du platonisme naïf. | | | | |
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| vérité | | | Le réel est vrai, pour celui qui contemple, et le vrai est réel, pour celui qui réfléchit. Le vrai, lui aussi, comme le réel, relève de l'imaginaire. On ne crée, c'est-à-dire on ne fait naître le premier pas d'un savoir ou d'une preuve, que dans l'imaginaire. Dans le réel, on implémente. | | | | |
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| vérité | | | Que la vérité soit l'objectif et le produit du discours philosophique est un immense malentendu, semé par les charlatans. En dehors de la science, la vérité sérieuse n'existe pas, puisque les empreintes photographiques de la réalité ne méritent pas ce titre. « La métaphysique plaît à l'esprit, parce qu'il y trouve de l'espace ; il ne trouve ailleurs que du plein »* - J.Joubert. | | | | |
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| vérité | | | Le mot n'est presque pour rien, dans le surgissement de la vérité. Et c'est émettre un double charabia que de dire : « C'est avec la dimension du mot que se creuse, dans le réel, la vérité »** - Lacan - puisque non seulement la vérité se creuse dans la représentation et non dans le réel, mais le mot, en dehors de l'expression, n'a d'autres dimensions que la grammaticale (règles) et l'instrumentale (étiquette) ; la vérité ne surgît que sur le fond du modèle conceptuel, dont l'origine, le réel, ne reçoit que le sens. | | | | |
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| vérité | | | Rien d'élégant ne sort de ces tentatives logiciennes de répartir la vérité entre la réalité et le langage et d'ignorer le modèle. « À l'être en soi correspondent les vérités en soi, et à celles-ci, - des énoncés fixes et univoques » - Husserl - « Dem An-sich-Sein entsprechen die Wahrheiten an sich, und diesen - fixierte und eindeutige Aussagen ». Il y a des vérités absolues, propres à la matière et à l'esprit, des «vérités» arbitraires, nées de la liberté du concepteur, et enfin, des vérités «univoques» naissant de l'évaluation des énoncés dans le contexte d'un modèle. Que la foi ou la compétence s'occupent des deux premières, seule la dernière devrait être prise au sérieux par un cogniticien. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les vérités, en dehors du champ logique, ne peuvent être que des métaphores. La prétendue vérité philosophique n'est qu'une validation d'un modèle (plus précisément, d'un paradigme bien testé, c'est à dire d'un mécanisme de représentation et d'un mécanisme d'interprétation), face à la réalité (les bavards disent - conformité à l'être, source du sens). | | | | |
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| vérité | | | Les attributs transcendantaux - le bon, le beau, le vrai - s'appliquent aussi bien à la représentation qu'à la réalité, ou plutôt à l'esprit du réel ; ces deux sphères, l'humain et le divin, n'ont ni les mêmes critères ni les mêmes sources ; le bon réel est dans la pitié, le bon humain - dans la honte ; le beau réel est dans la conception, le beau humain - dans la création ; enfin, le vrai réel est dans le mystère de l'harmonie, le vrai humain - dans des problèmes bien formulés et dans des solutions bien déduites. Le bon et le vrai représentatifs peuvent s'écarter largement de leur homologues réels ; dans le beau, ou bien le réel est entièrement absent, ou bien un accord profond doit exister entre eux - je ne crois ni en Charogne, ni en Finnegan's Wake, ni en Carré Noir ni en 4'33''. | | | | |
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| vérité | | | La représentation, implicite en poésie et explicite en philosophie, est leur pivot commun : la poésie le survole avec un langage original et individuel, la philosophie projette sur lui la réalité objective. L'appareil purement logique y est presque absent, aussi bien en représentation conceptuelle qu'en interprétation déductive. La vérité est, donc, exclue des champs poétique et philosophique, elle est réservée à la logique. « La vérité n'est pas l'accord entre le concept et son objet, mais l'adéquation entre ce concept et le raisonnement » - Schiller - « Wahrheit ist nicht die Ähnlichkeit des Begriffs mit dem Gegenstand, sondern die Übereinstimmung dieses Begriffs mit den Gesetzen der Denkkraft ». | | | | |
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| vérité | | | Les indignés d'aujourd'hui nous abreuvent de plates vérités de ce jour, tandis que les rêves, ces mensonges musicaux, ces échappatoires d'une réalité cacophonique, devinrent l'apanage des résignés. « Nul ne ment autant qu’un homme indigné » - Nietzsche - « Niemand lügt soviel als der Entrüstete ». | | | | |
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| vérité | | | Tout ce qui s'exprime et s'évalue à vrai dans un langage concerne la représentation et seulement par un ricochet – la réalité. La vérité du réel est indicible, au sens propre du mot ; tout ce qui se verbalise ne touche pas au réel, en est un écart. « La vérité n'est jamais autre chose qu'une apparence qui parvient à dominer, donc une erreur » - Heidegger - « Wahrheit ist immer nur zur Herrschaft gekommene Scheinbarkeit, d.h. Irrtum » - la vérité dominante s'appelle doxa. Mais l'erreur, contrairement à ce que tu penses, avec Nietzsche, n'existe que dans les représentations et non pas dans le monde. | | | | |
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| vérité | | | Dans l'évaluation de valeurs de vérité, je sous-estime la part de la vie. Le langage n'est pas tout ; dans les références d'objets et de relations, la vie - c'est-à-dire le savoir, la rigueur et la droiture de l'homme - intervient et peut bouleverser toute interprétation logico-linguistique. Et la post-vérité psycho-linguistique peut être plus révélatrice que la pré-vérité logique ; et ce passage fait partie de la naissance du sens. | | | | |
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| vérité | | | Les plus enquiquinants des écrivains, ce sont les réalistes : des vrais noms, dates, actions, phénomènes, mais c'est aussi gris qu'une gazette. Les chroniqueurs, dans un métier, qui devrait viser surtout l'intemporel. | | | | |
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| vérité | | | Plus on tente de s'éloigner du réel, pour instituer nos systèmes de vérités, plus sidérant est le constat qu'on le frise partout. Notre libre arbitre doit suivre de bonnes lois, c'est l'obéissance aux recettes qui est source de toute chienlit inextricable. | | | | |
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| vérité | | | En s'adressant à la réalité, dire, que tout n'est que vérité ou qu'il n'y a aucune vérité, revient au même : elle nous donne la notion de perfection - donc elle est au-dessus de nos doutes, elle est inatteignable - donc rien de définitif ne sera jamais prononcé sur elle. | | | | |
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| vérité | | | Gradations de l'intelligence : voir le vrai dans une chose visible, dans un mot lisible, dans un mouvement (désir) risible. Chaque fois, on gagne, respectivement, en profondeur, en hauteur, en ironie. Tout cheminement inverse, le plus répandu aujourd'hui, est le glissement vers la bêtise, c'est-à-dire vers l'intelligence des robots. | | | | |
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| vérité | | | L'enquête, la requête, la conquête - la représentation (mentale), l'interprétation (langagière), la donation de sens (réel) - l'intuition, la logique, le bon sens - le libre arbitre, la rigueur, la liberté - le savoir, la vérité, la science - trois sphères, où comptent, respectivement, l'ampleur, la profondeur, la hauteur. | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a pas de contradiction entre ceux qui disent qu'on crée, formule, découvre ou ancre la vérité. On la crée en modifiant le modèle (le libre arbitre conceptuel), on la formule dans un langage bâti au-dessus du modèle (l'attachement langagier), on la découvre par un interprète du langage dans le contexte du modèle (la logique de l'unification d'arbres), on l'ancre à la réalité en la confrontant avec le monde modélisé (l'intelligence du sens). Le concept, la métaphore et le sens sont illogiques. | | | | |
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| vérité | | | Je passe, inévitablement, par la tentation du sophisme - un jour je me dirai : je prouve tout ce que je veux. Mais deux constats finissent par m'en éloigner : primo, quand à ma conviction s'ajoute mon adhésion, et la réalité, miraculeusement, s'y plie (aléthéia d'Aristote, adaequatio rei et intellectus de St-Augustin et d'Averroès, verum et factum reciprocantur de G.B.Vico, l'harmonie préétablie dans l'âme entre la représentation et l'objet de Leibniz, ce qui est rationnel est réel de Hegel - was ist wirklich ist vernünftig, la parole va à l'être, car elle en vient de Heidegger - das Wort geht zum Sein weil es vom Sein herkommt), le significatif rejoignant le formel ou s'y refusant dans l'irrécusable perplexité de Zénon d'Élée ; secundo, quand je comprends, que le choix des choses à prouver joue le rôle des contraintes, que ne s'imposent que le bon goût et la noblesse. | | | | |
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| vérité | | | La notion de vérité n'a pas de place au sein de la philosophie, mais elle conduit à former un regard philosophique sur la place du langage, celui-ci devant se trouver au centre de toute réflexion abstraite. On finit par comprendre, que ne peuvent s'évaluer à vrai que des propositions, formulées dans un langage, bâti sur une représentation d'une réalité à examiner. La réalité n'y apporte que le sens, que le sujet-interprète retire des résultats de ses requêtes. | | | | |
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| vérité | | | Pour un philosophe pratique, qu'est-ce que la logique ? - une représentation, un langage de requêtes, bâti là-dessus, et un interprète, qui établit la véracité de requêtes, en unifiant l'arbre-requêteur. L'être, si galvaudé par les Anciens, ainsi que par Hegel et Heidegger, n'y a pas de place, ni sous forme d'Idées immuables, ni de dialectique sujet-objet, ni de souci métaphysique. L'être est le contenu immanent du réel modélisé, servant de justification de représentations et de donation de sens (transcendant, par une gratuite bénédiction - Segnen sinnt !) aux vérités (toujours évaluées dans le contexte représentation-discours). | | | | |
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| vérité | | | Pour un nul en astronomie, la vérité de la proposition la Terre tourne autour du Soleil est une misérable vérité, établie misérablement dans une représentation misérable. La vérité appartient donc au langage : à la profondeur des représentations et à la rigueur des interprétations. Et la référence à la réalité ne se justifie que chez les compétents. | | | | |
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| vérité | | | Les trois catégories d'hommes, en fonction du milieu, dans lequel ils placent la vérité : dans la réalité (les hommes d'action et les naïfs), dans la représentation (les logiciens et les scientifiques), dans le langage (les fanatiques et les poètes). Et ils placent le critère de vérité, respectivement, dans la monstration (adaequatio), dans la démonstration (preuve), dans la création (musique). On a de bonnes chances d'être philosophe, quand on sait accompagner la vérité dans le franchissement de ces frontières, sans trop de dégâts, mais en en changeant d'identité, les frontières gardées par le douanier, qui est le bon sens. | | | | |
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| vérité | | | Tout énoncé vit trois stades : la question (mots, références), la réponse (valeurs de vérité, substitutions), le sens (confrontations avec la réalité). Si la vraie signification réside dans le premier, le discours est poétique, si elle est dans le deuxième - le discours est scientifique, et si c'est le troisième - applicatif. Et ce qui les traverse, leur invariant, est proprement l'idée, qui n'est donc ni exclusivement dans le mot (les idéationnistes), ni dans le contenu (les phénoménologues), ni dans le sens (les pragmatiques). | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'existe que dans des copies (mécaniques ou conceptuelles) de la réalité humaine. Viser la vérité, c'est être copiste ; le créateur peint le rêve, en accord musical mystérieux avec la réalité ; son but, c'est la beauté humaine, chantant le réel divin. | | | | |
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| vérité | | | En fin de compte, la vérité se réduit au chemin d'accès aux objets, sur lesquels elle porte, et le terme de dévoilement (aléthéia) le reflète bien. Ce qui voile ce processus, ce sont deux couches, la langagière et la conceptuelle, qui s'entreposent entre l'interprète et la réalité. | | | | |
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| vérité | | | L'évidence est conçue (les idéalistes) ou perçue (les matérialistes). Mais on parle de deux choses différentes : vérité ou adhésion. L'idéaliste du vrai peut être matérialiste du beau. | | | | |
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| vérité | | | L'idée pré-langagière est une requête, mais sa mise en mots dépend de l'angle de vue et elle peut prendre la forme assertive. Changer d'angle de vue peut aboutir au reniement langagier de la première assertion, d'où l'impression d'une contradiction. C'est la netteté de nos angles de vue, la bonne hiérarchie entre vérité, langage et intelligence, qui nous rendent crédibles et non pas une cohérence dans l'absolu ou avec la réalité. | | | | |
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| vérité | | | Les réserves de naïveté du sage furent plus vastes et plus sonores que les dépôts du savoir du robot, qui va lui succéder. La vérité de Dieu se manifestait mieux dans l'insu de l'artiste que dans l'omniscience du pédant. Et l'art est un rappel, que le manifeste traduit le révélé. | | | | |
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| vérité | | | Aucun geste consolateur final en vue, se dit le matérialiste, en se mettant à hurler au désespoir. Le beau mystère du monde me fait oublier l'absurdité ou l'horreur des problèmes et des solutions dans ce monde, se dit l'idéaliste, cet « Inconsolé, à la Tour abolie » (G.de Nerval), et s'enivre d'espérance que sa seule Étoile ressuscite, espérance qui est à l'opposé de la lucidité : « L'espoir, qui émerge de la réalité, tout en la niant, est la seule manifestation de la vérité » - Adorno - « Hoffnung ist, wie sie der Wirklichkeit sich entringt, indem sie diese negiert, die einzige Gestalt, in der Wahrheit erscheint » - la vérité est toujours une solution, tandis que toute espérance niche dans des mystères. | | | | |
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| vérité | | | Le monde émerveille par l'harmonie du Créateur divin ; les représentations bouleversent par l'harmonie des meilleures créations humaines ; et ce ne sont pas les contradictions dans le monde ou entre le monde et ses représentations qui sèment le doute et nourrissent l'ironie, mais l'incommensurabilité entre le réel et l'imaginaire ; les absurdistes et les sceptiques sont parmi les plus bêtes des observateurs et des créateurs – défauts des yeux et de la jugeote. | | | | |
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| vérité | | | On n'interroge jamais la réalité ; toute requête, inévitablement, naît déjà au-dessus d'un modèle ; à la réalité on ne peut adresser que prières, hymnes ou malédictions. | | | | |
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| vérité | | | Nos sens, nos désirs sont dans la réalité, mais notre langage s'adresse à la représentation, il y est plongé entièrement. Cette séparation embrouille la détermination de la place de la vérité des propositions. La vérité technique, prouvée à partir du langage, mais projetée, pour validation, sur la réalité, constitue le sens, que les phénoménologues appelleront, abusivement, vérité originaire. | | | | |
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| vérité | | | La notion (et pas nécessairement concept) de vérité est évoquée dans des contextes, qui peuvent impliquer cinq domaines : la réalité (R), la représentation (P), le langage (L), l'interprétation du langage au sein de la représentation (ILP), la projection de ILP sur R (ILPR). La vérité présuppose l'usage de L ; quand on se contente de la confrontation directe entre R et P, on ne peut pas parler de vérité, mais seulement d'adéquation (de représentation). L'adéquation d'interprétation ressortirait de ILPR - de la donation du sens. Ces deux adéquations n'admettent aucun modèle logique de validation et ne se fondent que sur l'intuition. Et le seul véritable concept de vérité n'apparaît que dans ILP. | | | | |
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| vérité | | | Le sens, c'est une passerelle extra-langagière et extra-conceptuelle entre ce que nous concevons dans une représentation et ce que nous percevons dans la réalité correspondante, la validation de l'essence (le problème) par l'être (le mystère), face à l'étant (la solution). | | | | |
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| vérité | | | La vérité s'établit dans les représentations et non pas dans la réalité (celle-ci sert à valider celles-là, en extrayant le sens de cette vérité, et non pas à la constater). Les concepts de rêve ou d'impôt ont le même degré d'abstraction et se trouvent à une même distance de la réalité. Et lorsqu'on applique la notion de vérité à la réalité, on dit, bêtement, qu'une vraie tristesse est meilleure que la fausse joie. La tristesse du vrai passé (courant) ne doit pas m'empêcher de vivre la joie du faux présent (à naître). | | | | |
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| vérité | | | Les défaites, faussement approfondies, les triomphes, faussement rehaussées, - tel est le fond de toute nostalgie. Mais le contraire, c'est la platitude du vrai réel. | | | | |
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| vérité | | | Tout changement de langage (langage = langue + représentation) provoque la mort de certaines vérités. L'inventivité des hommes et la validation par la réalité mieux comprise font périr des vérités fragiles. Il faut inverser l'adage des pédants dévitalisés : « Fiat veritas, pereat vita » - s'occuper de la vie éternelle et mystérieuse, pour se débarrasser de vérités caduques et plates. | | | | |
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| vérité | | | On ne connaît la chose réelle que par et à travers ses représentations individuelles. N'importe quel plouc a parfaitement le droit de prétendre à en détenir des connaissances et des vérités, quels que soient ses concepts bancals ou son langage primitif. La chose en soi n'est prise au sérieux que par les sots. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est une réponse (l'interprétation logique) à une requête, et le sens – une conclusion (l'interprétation empirique) de cette réponse. Les pauvres en outillages langagier, logique ou intellectuel parlent de dévoilement comme d'un synonyme de vérité et de sens – mauvais usage de l'étymologie du mot grec aléthéia. | | | | |
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| vérité | | | L'existence est pensable dans trois domaines : la réalité, la représentation, le langage ; elle est établie par des interprètes et elle n'a pas beaucoup de sens dans les passages entre ces domaines. La vérité s'établit entre un langage et une représentation ; son existence a aussi peu de sens que celle du nombre de substitutions dans la requête même. Ce que les philosophes appellent vérité n'est, le plus souvent, que la validation d'une représentation ou l'attribution de sens à une requête réussie – la justification du libre arbitre. | | | | |
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| vérité | | | Il faut reconnaître, que la vérité-adéquation (au réel), en tant que test d'intelligence humaine, est plus intéressante que la vérité-propriété (des propositions), facilement accessible à la machine intelligente. Avec la première, on éprouve sa liberté. Mais l'oubli de la seconde est signe d'incompréhension du langage, et sans la maîtrise du rôle du verbe aucune philosophie profonde n'est pensable. | | | | |
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| vérité | | | Les valeurs de vérité possibles de la proposition les hommes sont mortels : 1. faux, car la phrase serait syntaxiquement incorrecte (faute de l'émetteur ou de l'interprète réceptionniste) ; 2. faux, car un homme, nommé Jésus, est immortel, dans la représentation du récepteur ; 3. faux, car l'attribut mortalité de la classe hommes ne vaut pas nécessairement mortel ; 4. faux, car la classe hommes est vide ; 5. vrai, car l'attribut mortalité de tous les éléments représentés de la classe hommes vaut mortel ; 6. vrai, car l'attribut mortalité de la classe hommes vaut nécessairement mortel ; 7. vrai ou faux, car la représentation est contradictoire (défaut des méta-concepts) ou l'interprétation n'est pas rigoureuse. Et aucun cas n'y est absurde. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, c'est l'état des yeux indifférents (plongés dans un possible réalisable), et en tant que telle elle s'oppose aussi bien au courage (prônant les yeux enflammés pour un autre possible) qu'à la consolation (le parti pris des yeux fermés, pour rêver, en hauteur, l'impossible). Les yeux paisibles et objectifs conduisent, irrévocablement, au désespoir profond. Vivre de l'impossible – le secret de la consolation. | | | | |
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| vérité | | | La vérité d'une proposition ne peut être univoque ne serait-ce qu'à cause de deux sujets, qui y sont impliqués – l'émetteur et le récepteur, avec leurs cultures linguistiques, logiques et pragmatiques différentes. Et la vérité n'est ni dans la langue ni dans la réalité ni dans le rapport entre la langue et la réalité, mais dans la représentation et l'interprétation que manipule le récepteur. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'a rien de vivant ; elle ne naît pas, elle se construit et se démontre. Le contraire du Bien, qu'aucun acte ne bâtit ni ne prouve. Ce n'est pas l'opposition entre un bon et un mauvais actes qui permet de comprendre la nature du Bien, mais celle entre tout acte mécanique et le rêve vivant. Les sots enthousiastes ou les sobres réalistes illustrent mieux, par contraste, ce que sont la vérité et le Bien que les menteurs et les tortionnaires. | | | | |
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| vérité | | | Adæquatio rei et intellectus ne mérite pas le nom de vérité, c'est un constat intuitif, résultant de cette chaîne rigoureuse : une proposition, sa correction syntaxique, sa démonstration, les substitutions en réseau, la signification de ce réseau, et d'une confrontation du sens dégagé avec la réalité modélisée. Et cette confrontation échappe à toute formalisation ; notre liberté s'y réduit à la contemplation jugementale extra-conceptuelle. La satisfaction confirme (elle est là, la vérité du sens accepté) et l'insatisfaction infirme (la vérité inacceptable de la proposition) notre représentation. | | | | |
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| vérité | | | L'esprit du réel ou l'âme du rêve sont deux modes de perception – et par le même organe ! - du même monde : la profondeur d'une vérité mécanique ou la hauteur d'une beauté mystique. | | | | |
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| vérité | | | Tant qu'on parle de cette fumeuse adéquation des choses et de l'intellect, on peut se permettre la grandiloquence gratuite sur l'universalité de la vérité et sur le particularisme des erreurs. Quand on touche à la vérité sérieuse, celle des logiciens, on voit tout de suite, qu'elle est on ne peut plus particulière (car dépendant de la rigueur de la représentation et du langage associé, de la maîtrise de ce langage, de la rigueur interprétative – bref, tout ce qu'il y a d'individuel). C'est l'erreur qui est universelle, car il est rare qu'on soit en conformité parfaite avec les systèmes des autres, et toute non-conformité y serait jugée comme une erreur. | | | | |
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| vérité | | | Pour parler de l'existence, nous pouvons porter en nous trois mondes : celui du vrai, celui du beau, celui du Bien, dans lesquels nous plongent nos trois interprètes – l'esprit, l'âme, le cœur, et qui font de nous un intellectuel, un artiste, un saint. D'où trois cas extrêmes : si je ne reconnais que le monde du vrai, je devrais affronter, dans une lutte féroce, un désespoir noir ; si je ne vis que du beau, je vivrais une espérance dans l'inexistant ; si je me laisse emporter par l'émoi du Bien, je porterais l'amour ou la caresse à ce monde immatériel. L'existence est placée par l'esprit dans une représentation, par l'âme – dans un langage, par le cœur – dans la réalité. L'union des trois paraît être impossible ; il faudrait être un ange, ou celui qui n'affronte que les anges. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui fait oublier la vérité : visées d’un violent, inspiration d’un poète, ivresse d’un amoureux. La vérité calcule dans l’immobilité, et la passion peint le tumulte. La vérité est incolore, et la passion, c’est la montée du rouge ou de l’azur. Pouchkine : « Où l'amour manque, manque la vérité » - « Нет истины, где нет любви » confond le sens musical avec la vérité banale. L’amour est affaire du cœur ; même l’âme en est exclue quoi qu’en pense Karamzine : « L’âme est absente où est absent l’amour » - « Где нет любви, нет и души ». | | | | |
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| vérité | | | Aristote et Platon, dilettante du vrai et dilettante du bien, sont franchement ignares dans le beau, qu'ils imaginent en tant qu'éclat du vrai ; le beau est une lumière invraisemblable, une source inattendue, une cause nouvelle des effets bienfaisants dans notre âme, un regard néophyte, faisant baisser nos yeux incrédules. Le vrai n'est qu'une représentation, tandis que le Bien est dans la réalité divine et le beau – dans son interprétation humaine. | | | | |
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| vérité | | | Pourquoi la requête Socrate est mortelest vraie ? Tout d'abord, elle est vraie pour un sujet, vous ou moi. Elle est vraie pour lui, parce qu'en français, cette phrase est correcte, parce que le sujet dispose d'une représentation, parce que son interprétation conceptuelle, au service de la requête, aboutit au succès logique, parce qu'aucun conflit avec la réalité, qui invaliderait la représentation ou l'interprète, n'est constaté. La vérité, qui se dispenserait de toute référence à la représentation et à l'interprétation, ne peut être qu'un leurre. | | | | |
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| vérité | | | On ne trouve qu'en français cette commode différence entre langue et langage, le second complétant la première par une représentation. La langue est un objet statique des études linguistiques, et le langage est un outil dynamique du poète et du philosophe. Le poète habite les frontières vagues entre langue et représentation ; il violente les modes d'accès habituels aux objets ou les images des objets mêmes, son regard crée ainsi un vertige dans les yeux sensibles. Le philosophe est plongé dans la représentation, dont l'adéquation avec la réalité est son premier souci. La vérité du poète est dans le vertige, et celle du philosophe - dans la réalité. Et puisque la vérité des propositions est interne au langage, le poète est plus près du vrai. | | | | |
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| vérité | | | Quand on parle de vérité en termes d'adéquation, trois sortes d'opération intellectuelle sous-jacente, et souvent confondues, sont possibles : l'ordre (introduction axiomatique de concepts dans la représentation), la requête (proposition langagière sur les relations entre les concepts), l'intuition (confrontation de propositions, vraies ou fausses, avec la réalité, donation de sens). Il est à noter, que la réalité est absente dans le deuxième cas ; la représentation – dans le troisième ; le langage – dans le premier et le troisième. | | | | |
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| vérité | | | La vérité scientifique est une vérité logique, validée par son sens dans la réalité, mais cette validation ne s’appuie que sur le bon sens et l’expérience ; le paradoxe : une métaphore, personnelle, idéelle et rigoureuse, devenant une vérité, collective, pragmatique et improuvable. | | | | |
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| vérité | | | C’est dans les concepts et les mots que se grave l’inventé ; il est donc parfaitement sensé de parler de sa vérité. En revanche, il est absurde de parler de la vérité du réel, qui ne se réduit jamais à un discours ; tout discours est déjà dans l’inventé. | | | | |
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| vérité | | | Le physicien étudie la matière dans notre espace tridimensionnel et notre temps irréversible. Le mathématicien, par son intuition spatio-temporelle, imagine des objets artificiels (grandeurs, structures, transformations), obéissant aux concepts de métrique, d’ordre, de limite. Le physicien doit constater (et non pas prouver, car aucune théorie de validation n’existe) l’adéquation de sa représentation avec la réalité. Le mathématicien peut ignorer cette adéquation, puisque même si la réalité est conforme (non-contradictoire) avec ses résultats, cela ne prouve pas que la mathématique est la véritable ontologie du monde. Mais la théorie de la représentation (avec le langage, y compris la logique) est la même en physique et en mathématique ; le terme de vérité doit donc être réservé au langage et interdit aux intuitions de l’adéquation. | | | | |
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| vérité | | | Entre une représentation scientifique et celle d’amateurs, il y a trois différences : la première a plus de cohérence interne, ses interprétations s’appuient davantage sur la logique que sur l’intuition, et enfin les résultats de ses requêtes sont plus compatibles avec la réalité. Mais la notion de vérité (toujours interne à une représentation) a le même sens dans les deux. | | | | |
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| vérité | | | Dans la définition de la vérité philosophique (intellectus – rei), comment faut-il comprendre rei ? - m’est avis, que c’est seulement en fonction des buts atteints. Et je ne vois ces buts que dans l’admiration du mot (qui se mesure avec nos sentiments indicibles) et dans la consolation de l’âme (face aux terribles verdicts que l’esprit formule à l’égard de nos destinées personnelles). Si les idées, telles que chose en soi, esprit absolu, fonction représentative du mot, apportent de l’enthousiasme à leurs adeptes, elles sont vraies pour la réalité philosophique. Mais bêtes ou triviales. | | | | |
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| vérité | | | Comme la blancheur ne peut pas être définie sans qu'on ait défini ce qui peut être blanc, de même manipuler la vérité sans avoir défini ce qui peut être vrai est une niaiserie, dans laquelle tombent tous les philosophes. La bonne question posée, tout de suite surgira le seul domaine, où la notion de vérité ait un sens sérieux et rigoureux, - le langage. Si, en plus, on veut qu’on soit conforme (adéquat, compossible) à la réalité, on aboutira à la représentation non-langagière ; dans un langage on formule des propositions, interprétées dans le contexte d’une représentation. | | | | |
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| vérité | | | La vérité concerne le réel (objectif, ou l'être), mais ne loge ni ne se prouve que sur le fond d’une représentation de ce réel. En dehors de la mathématique, toute représentation porte l’impact subjectif de son auteur. Donc, les vérités objectives, dont bavardent Hegel et Kierkegaard, ne peuvent pas exister. | | | | |
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| vérité | | | Pour le langage, la représentation est le fond, mais face à la réalité, elle est, essentiellement, de la forme ; aucune adéquation, aucun homomorphisme, aucune bijection ne sont possibles entre la réalité et sa représentation. Celle-ci peut être acceptable, satisfaisante, asymptotique, elle ne peut pas être équivalente à la réalité. Faire du réel la norme du vrai est bête et absurde. La vérité surgit de la forme, renvoie à la forme, n’a de sens que dans la forme. Elle ne porte jamais sur l’ensemble de la représentation, mais sur les propositions langagières, invoquant la représentation et non pas la réalité. | | | | |
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| vérité | | | Oui, en dernier ressort, la vérité doit être confirmée et par le sensible et par l’intelligible, mais seulement suite à cette chaîne obligatoire : la vérité n’a pas de sens sans langage, le langage n’a pas de sens sans la représentation, la représentation n’a pas de sens sans la maîtrise de la réalité représentée, la maîtrise n’a pas de sens sans nos sens, assistés par notre esprit. Ne pas oublier, que la subjectivité est présente dans toutes ces étapes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité (d’une requête, interprétée dans une représentation) se prouve, et la concordance (entre la représentation et la réalité) se juge ; la seconde ne pourra jamais se substituer à la première, comme le font tous les philosophes. | | | | |
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| vérité | | | La réalité est soit spirituelle soit matérielle ; la mathématique est la représentation de la première, toutes les autres sciences – plutôt de la seconde ; mais c’est l’esprit qui valide les deux. Les objets mathématiques étant de pures abstractions, la mathématique se valide par la seule logique, elle n’a pas besoin de validation par comparaison avec la réalité matérielle. Pour les autres sciences, cette validation est nécessaire, et les philosophes appellent une validation satisfaisante – vérité ou adéquation, ce qui est un abus de langage. | | | | |
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| vérité | | | Le terme d’adéquation devrait être exclu de la définition de la vérité et réservé à la validation d’une représentation. Les propositions Socrate est immortel ou la licorne est belle peuvent être vraies dans certaines représentations non-contradictoires, mais celles-ci, inadéquates à la réalité, ne sauraient pas être validées. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n’est ni dans la correspondance (critère externe, discours face à la réalité) ni dans la cohérence (critère interne, représentation non-contradictoire). Toutes nos connaissances proviennent des représentations (théories, systèmes, connaissances aprioriques) ; la correspondance à la réalité n’a presque aucun sens. La cohérence peut être effectuée dans des représentations, en flagrante incompatibilité avec notre vision intuitive de la réalité. Ces deux croyances sont, pourtant, dominantes. | | | | |
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| vérité | | | Dans la réalité, strictement parlant, il n’y pas d’objets (nécessairement structurés par une représentation), et res extensa et res cogitans ne sont que des entités non-structurées. Adaequatio rei et intellectus, en tant que définition de la vérité, correspond, tout simplement, à une concordance entre des objets de DEUX représentations d’une même réalité, concordance de DEUX interprétations d’une même proposition. La première de ces représentations est propre à un sujet, elle est individuelle ; la seconde est une représentation collective validée. Le terme de vérité n’est appliquable qu’aux résultats des interprétations séparées ; la comparaison réussie (les critères de cette réussite ne pouvant être qu’intuitifs) ne fait que rendre la vérité de la première interprétation – acceptable. | | | | |
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| vérité | | | Toute connaissance provient des représentations ; toute représentation est subjective ; dans la réalité courante, on appelle, abusivement, objectif ce qui n’est que provisoirement consensuel, dans des représentations communes. Et les finasseries kantiennes : « Être vrai est la propriété objective du savoir, tandis que tenir pour vrai est subjectif, c’est le jugement, tenu pour vrai, suite à une représentation par un sujet particulier » - « Wahrheit ist die objective Eigenschaft der Erkenntnis ; das Urteil, wodurch etwas als wahr vorgestellt wird, die Beziehung auf ein besonderes Subjekt, ist subjectiv, das Fürwahrhalten » - montrent, que la vérité est un concept inaccessible aux philosophes. | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe orgueilleux veut une intelligence, qui resterait inchangée, quel que soit l'événement, modifiant les faits. Post eventum omnis vir triste… Et si l'on traitait les hypothèses et les a priori en pensées-filles, aguichantes car circulant près des commencements crépusculaires, mais trop grossières pour en tirer des jugements définitifs, nocturnes ? C'est l'événement, lui-même, qui change le système de vérités et, partant, la pensée ; l'événement est ce qui, dans une représentation modifiée, bouleverse, en même temps, le langage et en crée, strictement parlant, un autre, un nouveau. | | | | |
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| vérité | | | Aucune image verbale, picturale, intellectuelle ne peut coïncider, en tout point, avec la chose réelle visée. Il est même absurde de parler de coïncidence, ou d’adéquation, puisque le réel et le représenté sont incommensurables. St-Augustin : « Mentir, c’est avoir une chose dans l’esprit et en énoncer une autre » - « Ille mentitur, qui aliud habet in animo, et aliud enuntiat » - confirme, involontairement, que, d’après leur définition stupide de la vérité comme adéquation, nous sommes des menteurs permanents, et personne n’y échappe. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités sont des matières premières, pour bâtir des représentations de notre réalité, comme les émotions le sont, pour créer des interprétations de nos rêves. | | | | |
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| vérité | | | La modestie et l’intelligence accompagnent, main dans la main, cette bénéfique évolution : prouver le vrai, narrer le réel, chanter le rêve. Mais il faut porter en soi un savant, un philosophe ou un poète, pour réussir ce parcours, avec un nombre décroissant de compagnons ou d’entendeurs. | | | | |
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| vérité | | | Une partie de mes contradictions est due à mes quadruples états d’esprit : le matinal (le créateur), le diurne (le réaliste), le vespéral (le pessimiste), le nocturne (le rêveur). | | | | |
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| vérité | | | Le leurre est une fausse idée sur la réalité ; l’espérance est une vraie idée sur le rêve. | | | | |
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| vérité | | | En littérature, la vérité matérielle n’apporte que de l’ennui, autant lire le journal ; mais le mensonge créateur t’éloignera du réel mortel et te donnera des chances de rejoindre la rive du rêve. | | | | |
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| vérité | | | Les chemins croisés de la réalité et du rêve : la première – réalité, représentation, langage, requête, vérité ; le second – rêve, interprétation, émotion, langage. Une source hindouiste, remontant à Upanishad, constate l’incompatibilité de ces chemins : « La vérité ne rêve jamais », comme le rêve, lui, est déjà au-delà de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Illusion, irréalité, artifice – Cioran cherche à terroriser le lecteur avec ses mots : mais, mortels pour la vie, ils sont le décor délicieux des rêves. Raisonner la-dessus est aussi absurde que déclarer son amour à la vérité. | | | | |
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| vérité | | | L’espérance est un rêve, fragile et tendre, et qui est un défi et à la vérité impitoyable et à la pitoyable réalité. | | | | |
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| vérité | | | Comment naissent les vérités ? - de la certitude dans ses jugements ou dans ses sensations – vérités verbales (logiques) et vérités sensorielles (appuyées par l’expérience, hors langage). | | | | |
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| vérité | | | La négation d’un état des choses réelles est ce qu’il y a de plus simple et, souvent, niais ; la négation des relations entre des concepts d’une représentation est ce qu’il y a de plus compliqué, mais, souvent, intelligent. | | | | |
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| vérité | | | Le sens que les philosophes mettent dans la définition de la vérité en tant que adaequatio rei et intellectus est soit absurde soit trivial. Passons sur intellectus, qui peut être soit personnel soit collectif, mais le terme ambigu de rei dévalorise toute la formule : soit il nous renvoie à la réalité qui n’admet aucune unification avec une représentation d’intellectus, soit il nous plonge directement dans une représentation, et dans ce cas l’unification est triviale, puisque c’est intellectus, lui-même, qui l’a produit. On aurait dû parler de choses en réalité et d’objets en représentation. | | | | |
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| vérité | | | Tout en partageant la vision scolastique de vérité en tant que adaequatio avec la réalité, Heidegger est légèrement plus subtil ; au discours langagier, il ajoute la notion de discours représenté (vorgestellte Aussage), mais il glisse la-dessus, pour déclarer vérité la validation intuitive des résultats vagues du passage par la représentation (où réside la seule vérité rigoureuse). En introduisant le sujet (propriétaire de la représentation), il aurait pu créer un autre quadriparti. | | | | |
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| vérité | | | Qu’est-ce que le vrai monde ? Certainement pas la réalité, puisque la vérité ne peut exister que là où il y a des langages et donc des représentations, logés dans notre cerveau et non pas dans la réalité. Le vrai monde serait alors le résumé de l’interprétation de nos perceptions sensorielles. Autrement dit, le vrai monde ne s’appuie que sur les apparences individuelles ; il est subjectif et s’oppose aux choses en soi, ce contenu de la réalité. Paradoxal mais irréfutable. | | | | |
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| vérité | | | Le mystère des mondes minéral, végétal, animal, humain, c’est leur Être même, que nous ne connaissons que par leurs Étants, c’est-à-dire par des représentations partielles validées. Faute de bon terme, les scholastes modernes appelle l’Être de ces Étants – vérité, c’est-à-dire le dernier repaire d’un réel inaccessible en sa totalité. La chose en soi est une expression beaucoup plus adéquate. | | | | |
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| vérité | | | On ne peut pas dire une vérité (à moins que le choix soit entre un mensonge et un fait réel, mais ce serait une question de morale et non pas de logique) ; un locuteur formule, dans le contexte de ses représentations, une requête que le récepteur examine, grâce à ses représentations et moyens interprétatifs. Des malentendus entre locuteur et récepteur sont toujours possibles, et la vérité qui surgit de l’interprétation réceptrice ne peut pas coïncider en tout point avec l’interprétation émettrice. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est l’avant-dernier pas dans le cheminement à travers un discours, le dernier étant le sens. La réalité ou la morale n’y servent que de contraintes, d’accotements. | | | | |
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| vérité | | | La mathématique n’est pas un tripatouillage monotone des grandeurs ; elle est, en dernier recours, une véritable ontologie des univers microscopique et macrocsopique. Elle commence par la découverte de certaines propriétés des nombres et des relations entre eux ; la curieuse harmonie de ces trouvailles amène à imaginer des abstractions autrement plus complexes, mais partageant les mêmes propriétés. Et l’on finit par la magie de la soumission inexplicable de la matière aux combinaisons de ces abstractions. Notre univers spatio-temporel se décrit grâce à cette mathématique, pour laquelle l’espace et le temps ont pourtant un sens totalement différent, hors de toute réalité. Le vrai réel obéit au vrai idéel, sans aucune raison crédible. | | | | |
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| vérité | | | À la merveilleuse aptitude des yeux de changer de focalisation (ce qui dictera ton interprétation du réel) correspond une aptitude de focalisation de ton regard (ce qui guidera ta représentation de l’idéel). À partir d’une focalisation se forme un langage à part, traçant de nouvelles frontières entre le vrai et le faux. | | | | |
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| vérité | | | Toute science se repose sur des représentations (abstractions : concepts et relations) ; toute abstraction se trouve hors de la réalité, donc elle est toujours pure et rend la vague notion d’être (Kant, Hegel, Heidegger, Sartre) superflue. La mathématique est la seule science, dont les abstractions n’ont aucun correspondant dans la réalité ; elle ne manipule donc que des vérités internes, contrairement aux autres sciences, qui passent, nécessairement, par la vérification d’une adéquation avec la réalité (res intellecta) et dénomment, abusivement, cette adéquation in-formalisable - vérité. | | | | |
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| vérité | | | Pour éprouver le néant, comme disent les écolâtres, il faut passer par la négation. Pour définir la négation, il faut être, à la fois, logicien (la négation syntaxique) et linguiste (qui y ajoute la négation sémantique). Or aucun philosophe académique ne fut l’un ou l’autre. De Hegel à Sartre (en y incluant leurs critiques, tout aussi universitaires) – qu’un galimatias balbutiant. Même leur fichu être, pourtant une notion intuitivement plus abordable et sensée servir de point de départ de la négation (ce qui est totalement absurde), est un SDF, fourré quelque part entre la réalité et la représentation. | | | | |
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| vérité | | | La réalité n’apporte qu’une confirmation intuitive des vérités, qui logent, entièrement, dans la représentation et le langage, donc dans la conception et l’expression. Ces deux-là, vues par la réalité, sont approximatives et personnelles. | | | | |
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| vérité | | | Pour justifier ses représentations et preuves, la mathématique n’a pas de comptes à rendre à la réalité ; les objets qu’elle manipule n’ont pas de modèles dans la réalité ; elle les fabrique elle-même, dans un esprit universel, peu anthropomorphique. Toutes les vérités mathématiques sont éternelles. | | | | |
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| vérité | | | Une assertion mathématique est vérifiée par la non-contradiction de ses prémisses et par sa preuve logique ; dans d’autres sciences, la vérification, c’est la confirmation par la réalité (répétabilité d’expériences). | | | | |
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| vérité | | | On enrichit une représentation en essayant d’y insérer de nouveaux faits abstraits - arbitraires, aléatoires ou rigoureux - mais inspirés par la réalité. Mais une fois l’essai réussi, ces faits non-contradictoires deviennent nécessairement vrais. La nécessité est toujours liée à une représentation ; l’absolue nécessité n’existe pas. | | | | |
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| vérité | | | L’emploi courant de la notion de vérité se rapporte soit à une représentation (alors la notion devient concept) soit à la réalité (la vérité n’y serait qu’intuitive). Les concepts de nécessité et de contradiction n’ont de sens que dans le contexte d’une représentation. D’où il faut conclure que la vérité de raison est un concept logique, et la vérité de fait est une notion s’appuyant uniquement sur l’intuition. | | | | |
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| vérité | | | La logique mathématique est universelle et les représentations sont individuelles. Ces dernières (munies d’un mécanisme interprétatif) ne sont qu’un pâle reflet de la première, mais leurs notions centrales (et non pas les concepts) y sont les mêmes : les faits axiomatiques, les formules langagières, les déductions. Dans le premier cas, toute modification de la base axiomatique est contrôlée par la logique même ; tandis que dans le second, domine le libre arbitre. Dans les deux cas, on parle de vérités (axiomatiques ou déduites). L’usage de ce terme, pour signifier un accord (adaequatio) avec la réalité est abusif. | | | | |
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| vérité | | | La réalité matérielle (res extensa) est provisoire, la réalité mentale (res cogitans) est éternelle. Les seules vérités éternelles sont des vérités mathématiques ; elles sont donc préexistantes, telles les Idées platoniciennes : « L’œuvre mathématique est découverte et non pas invention » - Manine - « Математическая работа есть открытие, а не изобретение ». | | | | |
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| vérité | | | Tous les philosophes, de Platon à Heidegger, appliquent la notion de vérité aux choses et aux actes des hommes et considèrent le résultat comme universel. Or, seuls les jugements, propositionnels et non pas intuitifs, jugements énoncés et prouvés par un homme, peuvent recevoir cette valeur, valeur personnelle. La réalité y est absente. | | | | |
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| vérité | | | La source de mes actes est soit mon soi inconnu singulier (alors il s’agit d’actes de création), soit mon soi connu social (alors il s’agit d’actes d’obéissance). Mais l’usage applique le même terme de vérité aux résultats réussis de ces deux démarches : la vérité comme satisfaction (de la traduction intérieure de mon essence), ou la vérité comme adéquation entre l’acte visé et l’acte accompli (la manifestation extérieure de mon existence). « En inventant, je dis la vérité ; en disant la vérité, je trompe » - L.Reisner - « Сочиняя, говорю правду, и обманываю, говоря правду » - avec la vérité des autres, tu trompes ta vérité singulière. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les sciences (sauf la Mathématique) se réduisent aux représentations (théories, modèles, systèmes) d’une réalité (la matière et les esprits, au passé, au présent, au futur) et aux interprétations (langages, logiques, faits). Les faits scientifiques (formulés dans un langage, réductible aux formules logiques) ne sont vrais que s’ils sont démontrables dans le contexte d’une représentation. Donc, une vérité ne peut jamais être une adéquation de la pensée et de la réalité. La chose en soi (la réalité) gardera toujours une part du mystère ; l’inconnaissable sera toujours présent dans l’inconnu. | | | | |
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| vérité | | | Les superficiels et les vagues voient dans la vérité un objet, ni langagier ni conceptuel, existant depuis la nuit des temps, résistant aux tentatives humaines de s’en emparer et reflétant, avec fidélité et précision, des choses en soi, constituant la réalité. L’homme chercherait à atteindre cette vérité fuyante, pour proclamer sa possession. Presque tous les philosophes partagent cette aberration. La vérité, sans spécifier le de quoi, est une chimère insaisissable ; quant au quoi, il doit être langagier, réductible au conceptuel, et formulé par le qui, muni du comment personnel. | | | | |
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| vérité | | | La nudité de la vérité est à même d’exhiber la vulgarité du réel ; le mensonge est toujours habillé, ce qui lui permet de présenter en majesté même la hauteur du rêve. | | | | |
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| vérité | | | Tout produit de la science ou de l’art se formule dans un langage (naturel, pictural, musical, technique, mathématique). Même une composition musicale, un tableau, une sculpture tendent à nos oreilles, à nos yeux, à nos esprits et nos âmes des propositions à évaluer. Certaines de ces évaluations doivent être validées par l’affrontement avec la réalité ; d’autres – la musique, la poésie, la mathématique – ne vont pas plus loin qu’aux représentations. Dans les deux cas, on fait appel à la notion de vérité, dont la première étape se déroule dans la représentation (émotions ou démonstrations), mais dans le premier cas, la véracité doit, en plus, passer par une seconde étape, pour se confirmer par la réalité, par une satisfaction intuitive. Dans le premier cas, on peut découvrir les vérités ; dans le second, on ne peut que les prouver. C’est pour cela que la musique et la mathématique sont les domaines les plus purs, les plus nobles et les plus divins ! Dieu est dans l’harmonie du son ou du nombre. | | | | |
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| vérité | | | Le terme de vérité, en fonction de la rigueur de son interprétation, admet des acceptions éthique, psychologique ou logique. Les uns (les plus naïfs) l’opposent au mensonge ou à l’ignorance ; les autres (les scientifiques) confrontent l’idéel au réel et en constatent l’adéquation (psychologique) ; enfin, les troisièmes (les logiciens) n’y voient qu’une propriété des propositions (où les valeurs vrai/faux auraient pu être remplacées par 1/0), auxquelles se réduisent toutes les phrases d’une langue naturelle ou toutes les assertions d’un langage scientifique. | | | | |
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