| chœur action | | | VÉRITÉ : La recherche de la vérité est présentée souvent comme prétexte de l'action. Mais ne s'y retrouvent que ceux qui sont persuadés de l'avoir déjà trouvée. Les vérités figées aboutissent aux actions réussies et plates ; les vérités vivantes plongent dans l'inaction ratée et envoûtante. L'action fournit le vocabulaire, la contemplation - la source de la vérité. | | | | |
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| action | | | Tout travail d'ascension mène vers la platitude ; seul l'élan vers la chute donne quelque espoir de hauteur. C'est ainsi, par cette « manière inexorable de perdre et de se perdre » (Blanchot), que se rencontrent des esprits philosophiques. | | | | |
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| action | | | Tout but est insipide ou vulgaire, si l'on a la liberté des moyens. Parfois « il vaut mieux avoir moins de désirs que plus de moyens » - St-Augustin - « melius est enim minus egere quam plus habere ». On peut ennoblir un but, si l'on l'atteint par une simple résolution de contraintes, visant et orientant les moyens. Mais « ne perds pas ton temps à chercher des contraintes ; peut-être il n'y en a pas » - Kafka - « verbringe nicht die Zeit mit der Suche nach einem Hindernis ; vielleicht ist keines da » - là où il n'y a pas de contraintes, régnera l'esclavage. | | | | |
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| action | | | Toute agitation des hommes a le même sens : « Regardez-moi ! ». Le médiocre l'intitule « Je cherche la vérité », le sot - « Je tiens le bien », le sage - « Je suis hanté par le rêve ». Et l'on voit leurs pieds, leurs mains ou leur âme. | | | | |
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| action | | | Jadis, tout ce qui était massif était passif ; aujourd'hui, tout ce qui est actif est massif. | | | | |
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| action | | | La performance dans l'action est, le plus souvent, signe de l'incompétence en mots. En matières vulgaires, la performance aboutit au début de la compétence. En science et en art, c'est le contraire qui se produit. Le mot est un des rarissimes matériaux, où la compétence se traduise immédiatement en performance. La parole, elle, est plus proche de l'acte que du mot. C'est pour cela qu'elle est désolante : « La parole est une voie certaine vers le plat et l'insipide » - H.Hesse - « Reden ist der sichere Weg dazu, alles seicht und öde zu machen ». | | | | |
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| action | | | C'est un paradoxe bien embarrassant : ceux qui se vautrent dans des sentiments vulgaires réussissent mieux dans des actions tout à fait honorables ; les rêveurs succombent facilement à la goujaterie des actes. La vulgarité est dans la fusion de la parole et de son objet. Et la grandeur est peut-être dans leur confusion artistique créée à la faveur de la berlue des yeux, à la dissonance dans les oreilles et à la discorde des mots. | | | | |
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| action | | | Si j'ai la sensation, qu'une action épouse fidèlement une thèse, mon premier réflexe devrait être d'en évacuer toute trace du sublime. Que le sublime accompagne la vanité du regard, il préservera ainsi une petite chance de rester désincarné, contrairement aux vétilles. La hauteur réelle s'acoquine avec des bas-fonds, c'est une hauteur en illusion et non en essence qui garde de la noblesse. | | | | |
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| action | | | Être vain – une ambigüité : ne pas renforcer notre réussite ou ne pas apporter de consolation à notre défaite. La vie du rêve ou l'action dans la vie. « Pas de vraie vie sans la certitude, sans la hantise de la vanité de l'action » - Malraux. | | | | |
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| action | | | Le but peut devenir beau, si l'on ne voit pas les moyens pour l'atteindre. La vue des moyens le rend mécanique ! La vraie noblesse est sans moyens ; elle est la paternité des contraintes qu'on s'impose (sibi imperiosus - Horace). « Ce qui est permis est vil » - Pétrone - « Vile est, quod licet » (évidemment, pour Jovi, non bovi). Tout bon problème contient ses solutions, mais ce n'est pas le moteur d'inférences qui en résume la hauteur. | | | | |
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| action | | | Quand je n'ai pas de bonnes paroles, je suis tenté de m'exprimer en langage des actes, qui rabaissent mon silence. À l'opposé de Phèdre : « Ceux qui rabaissent en paroles ce qu'ils ne peuvent faire » - « Qui facere quae non possunt verbis elevant ». | | | | |
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| action | | | La lumière cynique de l'être projetant de belles ombres du faire - Pythagore ou Diogène ; la lumière héroïque du faire invoquant d'humbles ombres de l'être - R.Debray ou S.Weil ; les ombres honteuses du faire se désolidarisant des ombres piteuses de l'être - Rousseau ou Tolstoï. Trois manières de prouver sa noblesse : esthétique, mystique, éthique - faire briller, brûler, être brillant. | | | | |
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| action | | | Tant que l'action sert d'excitant et le repos - de somnifère, ton rêve ne reflétera que le morne souci du jour. Pour te tourner vers la belle insouciance de la nuit, compte plutôt sur un repos extatique et une action soporifique. | | | | |
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| action | | | L'écart entre les mots et les actes se mesure uniquement en épaisseurs des mots. Et ceux qui se gargarisent de son absence ne font que reconnaître la platitude de leurs mots. | | | | |
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| action | | | Acte (élément d'algorithme), action (déclenchement d'algorithme), activité (algorithme) – que peut-on opposer à ces attributs de la platitude ? - des attributs du rythme : périodes (ampleur), force (profondeur), tempérament (hauteur). | | | | |
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| action | | | L'action ne fait que du remplissage ; du silence des mains naît la caresse ou le rêve. « Qui se tait avec sa bouche bavarde avec ses mains »* - Freud - « Wessen Lippen schweigen, der schwätzt mit den Fingerspitzen ». Il faut être fanatique de la lutte des classes et des sexes, pour voir dans la caresse, comme Sartre, « une embuscade tendue à l'autre » ; la caresse est une tentative désespérée, pour que la main parle le langage du rêve. | | | | |
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| action | | | L'action, c'est un réseau inextricable de traces et de signes ; celui qui ne voit que les traces en ignore la profondeur, celui qui ne voit que les signes en ignore la hauteur ; les deux peuvent ignorer la honte, qui naît du terrible choc entre le profond et le haut, nous condamnant à la platitude. | | | | |
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| action | | | Que le fleuve aille vers la mer, est-ce de la trahison ou de la fidélité à sa source ? Les riverains, dans leur vaste platitude, protégés des chutes, ignorant la hauteur et le rythme des sources et ne craignant pas l'ampleur et la grandeur des estuaires, ne font plus de sacrifices sur les rives désacralisées, cachant autels et abattoirs. | | | | |
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| action | | | L'âme désire, l'esprit veut, la raison commande, c'est cet accord spatial que je préfère à la platitude temporelle : « L'esprit commande que l'esprit veuille » - St-Augustin - « Imperat animus, ut velit animus ». | | | | |
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| action | | | Le sage n'apprend pas grand-chose dans ses propres erreurs (qui peuvent être pleines de saveurs), mais celles des autres lui sont souvent utiles (pour éviter des indigestions). « Les sages évitent les erreurs des niais, mais les niais n'imitent pas les réussites des sages » - Caton. C'est pourquoi les niais sont plus heureux, dans leur paisible platitude, puisque les réussites des sages, ce ne sont que des consolations des chutes ou des bénédictions des envolées. | | | | |
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| action | | | Ils sont innombrables à proférer ces insanités de mufles agissants : « Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître, penser sans n'être qu'un penseur » - Kipling - « If you can dream - and not make dreams your master ; if you can think - and not make thoughts your aim ». On sait qui, en l'occurrence, occupera la place du maître et du penseur - l'hygiène de hyène et le cerveau de veau. | | | | |
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| action | | | Tracer des routes peut être une tentative d'échapper à l'étendue de la platitude, mais aucune signalisation ne les empêche de devenir sentiers battus. On se trompe de dimension : à une bonne hauteur, tout souci de périmètres ou de surfaces se calme par une anodine homothétie ou par une translation du regard. | | | | |
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| action | | | Le sens du sacrifice et le rêve sont chassés comme déviations du scénario unique des hommes. « Ce qui disparaît est l'Action, niant le donné, et l'Erreur » - Kojève - sans lesquels l'Homme disparaît des horizons divins, la platitude des hommes fêtant la fin de l'Histoire. | | | | |
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| action | | | Tant qu'on évalue sa vie à l'échelle de l'action, on est guetté par la déroute finale, vers la platitude. Aucune recherche de profondeurs n'aide à y échapper. Chuter, au moins, vers le haut, dans un vertige de hauteur - telle est l'alternative. La hauteur peut rendre certaines folies – bienfaisantes. La pire des dégringolades, c'est s'apercevoir, docte, sain et sage, qu'on n'avait jamais quitté la platitude, puisque toute profondeur y aboutit. | | | | |
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| action | | | La réalisation de tout idéal le souille et le voue au passé. Ne nous parviennent que les idéaux vierges de toute réalité et tenant haut leur obscurité. Tous les idéaux radieux s'accomplirent dans une platitude sans bornes ; le seul espoir des derniers rêveurs est du côté des ombres ignorant tout encore. | | | | |
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| action | | | Il y a trop d'éléments épiques, résultant d'une ferme résolution, mais une douce irrésolution est une meilleure source des éléments dramatiques - voyez Hamlet. La décision gagne en beauté par une élégante résolution de contraintes, de réserves, mais elle ne gagne tout court qu'en se pliant aux buts minables. | | | | |
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| action | | | L'action profonde noie facilement le haut rêve verbal. Le mot sans ailes fait chuter une grande action - dans la platitude. Quand les actions s'accumulent, le mot stagne et devient indiscernable de l'action. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas dans l'accompli que les êtres d'exception lisent la grandeur, mais dans l'imaginé. Non pas avec leurs yeux, mais avec leur regard. Éventuellement, dans l'imaginé d'après l'accompli, mais dans un langage de hauteur, tout accompli s'inscrivant toujours dans la platitude. Il n'y a pas de grandes actions, il y a de grandes images. | | | | |
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| action | | | Aux sots, leurs chemins semblent lumineux et droits, et ils savent exactement ce qui, par injustice ou hasard, les fait tomber. Au sage, tout chemin est fait de ténèbres et d'obliquités, et il est sûr de son inévitable chute ; c'est la platitude des chemins qui l'aide à y dénicher une pierre d'achoppement, pour ne pas s'y engager. | | | | |
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| action | | | Tout exploit terrestre est voué à la platitude finale et ne te rapproche guère des hauteurs célestes. N'écoute pas Boèce : « Triompher de la Terre, c'est conquérir le Ciel » - « Superata tellus sidera donat ». | | | | |
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| action | | | On n'apprécie plus que ce qui est mûr, par l'épreuve des marchands et des saisons. C'est pourquoi le cultivateur pullule et le poète trépignant se fait rare. Les cours des fleurs s'effondrent, le navet étant plus porteur. | | | | |
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| action | | | L'action est un contenu sans forme ; elle ne peut pas servir de moule, dans lequel serait coulée l'intelligence (Bergson). Aérée et façonnée en plein air, cette imposante fonte, tôt ou tard, sonnerait l'airain creux. | | | | |
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| action | | | La misère de notre époque n'est pas qu'on ne voie plus la différence entre grandeur et mesquinerie, entre hauteur et platitude, mais qu'on la cherche dans les actes et non pas dans le rêve. On n'est plus héritier, créatif et libre, d'une culture, mais jouet servile d'une civilisation. | | | | |
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| action | | | Quand on a secoué l'apathie de l'action et calmé le fanatisme du rêve, où se retrouve-t-on ? - dans la platitude d'une tolérance moutonnière et d'une productivité robotique. | | | | |
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| action | | | Avoir agi accélère les petites pensées et freine la naissance des grandes. De trop agir on condescend à penser, ce qui donne lieu aux exercices de reptation cérébrale. | | | | |
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| action | | | L'intelligence amortit la honte de l'action ; sans l'intelligence, l'action est pure et bête consolation. Mais sans l'action, l'intelligence est initiatique et féconde ! Les enfants de l'intelligence sont tous des bâtards, victimes d'une déshérence. Plus l'action s'inspire de l'intelligence, plus elle est vaine. « L'histoire des actes : l'alternance de la pudeur et de la pesanteur relapse » - Jankelevitch. | | | | |
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| action | | | Je m'égosille à opposer une noble geste antique à la platitude du geste moderne, et je ne m'aperçois qu'au dernier moment, que ce mot, aujourd'hui, signifierait gestion ou procès-verbal, et ma bonne ironie se rit de ma bonne honte. | | | | |
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| action | | | Sur notre liberté : on trouvera toujours un tel angle de vue sur notre libre choix, qu'il semblera sortir tout droit d'une inertie quelconque. Et de plus, l'action s'y présenterait comme inaction, le sceptique - comme acédique. « La réflexion aboutit, tout droit et légitimement, - à l'inertie, c'est à dire, au je-m'en-foutisme »* - Dostoïevsky - « Законный, непосредственный плод сознания - это инерция, то есть сознательное сложа-руки-сиденье ». | | | | |
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| action | | | Il est humain de rêver des victoires ; il s'agit de bien choisir leur lieu, qui doit être la hauteur, où ne me défieront que des anges. Les fruits des victoires se trouvant dans la platitude, je dois renoncer aux chemins des actes. Il ne me restera que le rêve, dont aucun acte ne tirera parti. Vaincre, sans lever mon petit doigt, puisque mon âme serait déjà assez élevée. | | | | |
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| action | | | C'est le souci de l'acuité de mes flèches et de la bonne tension de ma corde qui doivent me préoccuper davantage que la raison ou même la hauteur de la cible ratée. « Quand l'archer rate sa cible, c'est en lui-même qu'il cherchera la raison de l'échec » - Confucius ; il restera aussi bête, s'il ne la trouve pas dans le relâchement des cordes. | | | | |
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| action | | | Le goujat, une fois installé dans sa confortable réussite matérielle, se met à se plaindre de la malveillance des jaloux, qui empruntaient le même chemin, sans succès. Il ne reconnaîtra jamais, que l'ennui, ce ne sont pas les obstacles, mais le chemin lui-même (médiocre et rampant - Beaumarchais). Celui qui mène vers la défaite n'est pas plus reluisant, mais le troupeau et sa puanteur y sont moins denses. « La reptation du médiocre mène plus loin que le vol du talent » - Schiller - « Die kriechende Mittelmäßigkeit kommt weiter als das geflügelte Talent » - pour celui qui vise la hauteur, ce lointain est risiblement plat. | | | | |
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| action | | | Quand la vie est réduite à une préparation pratique de l'envol, l'homme finit par ne plus remarquer, qu'il rampe plus que jamais. Si l'on consacre la vie à apprendre à marcher, on oublie le besoin d'ailes. On n'échappe pas à la platitude à coups d'ailes ; les ailes mêmes sont la hauteur sans escale : « Lorsque l'âme a des ailes, elle demeure dans les hauteurs »** - Socrate. | | | | |
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| action | | | L'horizon est un symbole de l'engagement, comme le firmament – celui du dégagement. Mais il faut avoir fait le tour d'horizons complet, pour vivre, au firmament céleste, le retour éternel du même terrestre. | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce qu'une contrainte intellectuelle ? - ne pas toucher aux objets vulgaires, s'en interdire des commentaires, refuser le sérieux, face à l'indéfinissable, n'en admettre qu'un angle poétique ; ne pas s'étendre sur la nécessité de la contingence peut avoir eu des pourquoi fort différents. | | | | |
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| action | | | Tout succès aujourd'hui ancre si sûrement les destinées (les belles situations ! ), que l'on ne peut plus atteindre la hauteur que de chute en chute. Gravir, c'est se soumettre au succès ; s'élancer, c'est le prendre de haut. Qui goûta au vertige des chutes met à la verticale tout sentier, qu'il soit battu ou plat. | | | | |
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| action | | | Il y a tant de choses, d'angles de vue, d'idées, dont la seule évocation me plonge déjà dans la banalité et la platitude ; les bonnes contraintes servent à éviter ce piège ; elles sont mon devoir, mais mon valoir se bâtit par mon talent, sachant se servir de ces contraintes. Donc, il ne faut pas s'arrêter à « Un homme ne vaut que par ce qu'il n'a pas fait » - Cioran – et laisser faire l'âme, une fois que l'esprit a fait son travail de filtrage. Ce que je ne pus atteindre est secondaire ; c'est ce que je ne dus ni voulus atteindre, grâce à mes contraintes, qui est plus éloquent. | | | | |
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| action | | | Ne viser que les premières ou les dernières des cibles de l'homme, sans relâcher la corde de ton arc, comme un certain marteau philosophique (Nietzsche) ne visait que les clous, destinés au berceau ou au cercueil de l'homme. La médiocrité des contraintes est pire que la médiocrité des buts. | | | | |
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| action | | | Le marchand dama toujours le pion au producteur (de blé, de justice, de mots). Le malheur, c'est que le marchand en gros - le prince, le capitaine, l'évêque - laissa sa place au marchand au détail - le journaliste, le comptable, le boutiquier. Celui-ci s'érige en juge, tandis que celui-là se contentait d'être l'image à encenser ou à engraisser. | | | | |
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| action | | | D'autres se hâtent lentement vers la résolution, je fuse vers la réticence. Pour promouvoir une conviction de caporal au grade d'insinuation étoilée. | | | | |
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| action | | | Les maximes s'affirment et ne se confirment pas par des applications ; elles sont déjà des applications de ta geste musicale, et non pas des guides de ton geste bancal. « Ne fais pas étalage de maximes devant des gens vulgaires. Mais montre-leur les effets de ce que tu as digéré » - Épictète. Je passe sur l'indécence de la seconde suggestion. La première ne tient pas debout non plus : si quelque chose a des chances d'échapper à leurs souillants appétits, ce sont bien des maximes. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d'inévitables chutes finales, où ma volonté ne sert pas à grand-chose, et d'élans, que mon intelligence ou mon inspiration impriment à mes cadences et les transforment en rythmes ; cette amplitude vitale permet à mon talent de composer de la musique et d'échapper à la platitude, que me prépare toute action, c'est à dire l'inertie. Pour apporter sa note, l'action doit être traduite en idée. | | | | |
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| action | | | Les soucis du fond et ceux de la forme - quand on sait les séparer, on est artiste. L'action et la réflexion s'occupent du premier, le goût et le talent – de la seconde. Et dans la vie des grands, comme dans un roman, le fond finit par effacement ou banalisation, et c'est la forme qui persiste dans notre esprit, ennobli et devenu âme. Curieusement, enseigner le fond d'un métier – de charpentier, de philosophe ou de gendarme – se dit former. Hegel - « Le travail forme - Arbeit bildet » - joue la-dessus. | | | | |
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| action | | | Tout ce qui est profond finit par affleurer dans la platitude, pour servir de matière première ou d'engrais à l'action de nos bras ou cerveaux. Ne reste inusable que ce qui se réfugie dans la hauteur, - la virginité de l'inaction rêveuse. « Et si tout ce qui se consomme n'était, dès le début, que platitude ? » - F.Schlegel - « War nicht alles, was abgenutzt werden kann, gleich anfangs platt ? ». | | | | |
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| action | | | Il faudrait rendre la route si difficile, qu'elle ne soit accessible qu'au regard sur mon étoile. On connaît les promesses et les fins des boulevards ou sentiers lumineux : « La route, qui mène à la misère, est plane » - Hesiode - … et droite. Mais, en choisissant la cahoteuse et sinueuse, je m'éloigne bien de la misère, sans m'approcher du bien-être béni des étoiles. | | | | |
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| action | | | Réaction réflexe - tel est l'avenir de toute liberté banale, celle de pouvoir arrêter un scénario : plus d'interruptions ni d'intervalles temporels, où le processus se suspende, - de l'intelligence câblée, déclenchée automatiquement, sans que le compteur du temps le marque ; la continuité du temps, signe d'annihilation de la liberté, de son substitution par le réflexe. | | | | |
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| action | | | Quand le faire et le dire marchent, main dans la main, on peut être certain, que le sol, qui les supporte, est une platitude. | | | | |
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| action | | | La raison, comme le corps, habite l'espace-temps, et l'action est sa dimension temporelle. Son espace est occupé par ses trois hypostases : l'esprit, l'âme, le cœur – la profondeur du savoir, la hauteur de la beauté, la largeur de la fraternité. Une seule de ces dimensions manque, et voilà qu'apparaît le spectre de la platitude, d'un monde unidimensionnel ou fermé. | | | | |
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| action | | | Je suis dégoûté de l'action non pas à cause d'une discordance entre le prévu et le vu, l'attendu et l'entendu, le pressenti et le senti, mais à cause de l'intraduisibilité cruciale du regard des premiers en choses vues des seconds ; dans le royaume du rêve, le mot, au moins, peut inventer la hauteur cachée des choses, tandis que l'acte en exhibe la criante platitude. | | | | |
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| action | | | L'action et le verbe : adversaires, ils embellissent la liberté et le silence ; alliés, ils abrutissent les hommes, serviles et sourds. | | | | |
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| action | | | Toutes les actions des hommes devinrent si sensées, calculées, intéressées, que j'ai envie de réhabiliter le mot vanité – mais qui encore est capable d'agir ou de rêver en vain, sans chercher à en retirer quelque profit ? | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | L'action fut un plat journalier, créant des conditions favorables pour nous vouer à la profondeur du sentiment ou à la hauteur du rêve. Aujourd'hui, les rôles s'inversèrent, et la platitude règne aussi bien dans les muscles que dans les cœurs. « La Civilisation des machines s’inspire de son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action » - G.Bernanos. | | | | |
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| action | | | Le thème d’action est à l’origine de tant d’inepties savantes, qu’en choisir les plus hilarantes est une tâche facile. Peut-être en matière d’ennui, de banalité, de platitude personne ne dépassera jamais cette illumination hégélienne : « L’action, transportée en existence, se développe dans tous ses aspects d’après ses relations à la nécessité et a des suites diverses » - « Die Handlung, im Dasein versetzt, entwickelt sich nach allen Seiten nach seinem Zusammenhange in der Notwendigkeit und hat mannigfaltige Folgen ». | | | | |
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| action | | | Tous les raseurs sont sûrs de pouvoir donner à leur vie un but déterminé et voient dans l'absence de ce but une erreur irréparable. Plus un but est claironnant, plus de brigands et d'épiciers s'y souscrivent. Se tromper, être floué, se vautrer dans sa défaite, s'affermir dans sa démission - cette excitation n'est donnée qu'aux sceptiques des buts et aux enthousiastes des contraintes. | | | | |
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| action | | | Au pays du rêve il n’y a pas de routes ; tout mouvement y est chute ou élan ; s’y égarer veut dire perdre le vertige, s’installer dans la platitude ; l’action y contribue. « Agir, c’est s’égarer » - Arendt - « Handeln heißt irren ». | | | | |
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| action | | | Vu du côté des actes, que les mots sont incolores ! Mais vu du côté des mots, que les actes sont inexpressifs ! La première fonction du mot est la musique, et de bonnes oreilles et de bons yeux y distingueront toujours des climats et des couleurs. « Et c'est ainsi que les couleurs innées de l'acte sont affadies par la pâleur des mots » - Shakespeare - « And thus the native hue of resolution is sicklied o'er with the pale cast of thought ». | | | | |
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| action | | | Le moi fort et agissant se transvase, fatalement, dans les choses - le voilà, à la fois, victime des minables et triomphateur des minables. Qu'être terrassé par des fantômes est plus glorieux ! | | | | |
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| action | | | Les difficultés extérieures, que tu surmontes, te permettent de ne pas t’écrouler et de te maintenir - dans la platitude ; les contraintes intérieures, qui excluent de tes horizons ce qui est indigne de ton regard, te donnent une chance de garder la hauteur. | | | | |
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| action | | | Pour qui garder la hauteur, c’est gagner en puissance ou gloire, l’arrêt de cette ascension signifie la résignation à retomber dans la platitude – ils sont inconsolables. | | | | |
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| action | | | L’incertitude entache le commencement, la routine – le milieu, la banalité – la fin. Heureux celui qui sache vivre dans l’incertain ! « C'est le commencement qui est le pire, puis le milieu puis la fin ; à la fin, c'est la fin qui est le pire »* - S.Beckett. | | | | |
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| action | | | Le sentiment et la pensée, évidemment, accompagnent toute action, mais mesquinement, en se profanant. On devrait les tenir à l’écart des itinéraires arbitraires de nos bras ; le cœur et l’esprit devraient se confier à l’âme, qui se voue à la musique de ses états et se détourne du bruit des états du monde. « Les plus forts pensent ce qu’ils font et font ce qu’ils pensent » - Unamuno - « Los fuertes piensan lo que hacen y hacen lo que piensan » - le premier est banal et le second - impossible. | | | | |
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| action | | | La notion de recherche a un sens stratégique et un autre, tactique. Le premier : ayant sous les yeux un but précis, choisir un point de départ et trouver un chemin vers le but. Le second : ayant, en point de mire, l’une des trois étapes stratégiques - le but, le chemin, le commencement – chercher, pour cette étape stratégique, son but, son chemin ou son commencement tactiques. Préconisant le commencement, c’est-à-dire la hauteur, je dois, néanmoins, en trouver la finalité, le parcours, la source. Le profond part des fins, le superficiel – des chemins ; les premières sont communes, et les seconds – mécaniques. | | | | |
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| action | | | Il est embêtant de vivre ce dilemme – choisir entre l’immobilité, qui rend les yeux perçants, et l’élan, qui rend le regard enivrant. La profondeur, menacée d’affleurer la platitude, ou la hauteur, avec son souci d’atterrissage brutal. | | | | |
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| chœur art | | | ACTION : Chaque fois que l'art se consacre à l'action, il en ressort le fond de l'état civil, les moyens du travail journalier et la forme du journalisme. L'employeur naturel de l'art, Apollon, passa au service de Hermès. De l'art conceptuel on en vint à l'art fonctionnel, agissant, exécutant des tâches subalternes dans un corps social équilibré par le marchandage. | | | | |
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| art | | | La vérité ou la justice sont, littérairement parlant, des cibles médiocres. L'art devrait réserver ses flèches à ce qui se cache. Le pointage et le bandage font un bon archer. Viser haut, le souffle coupé. « Vivre tendu en permanence comme une flèche toujours prête à jaillir à la recherche d'une cible » - Ortega y Gasset - « Vivir en perpetua tensión como una flecha dispuesta siempre a salir lanzada en busca del blanco ». | | | | |
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| art | | | On est en présence de l'art, lorsque la verticalité (l'individualité) l'emporte sur l'horizontalité (l'historicité). Le non-artiste est tout entier dans la projection sur la platitude. | | | | |
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| art | | | Tenir au sacré dans l'art est une question de goût : tout souffle d'ailleurs justifie une part du salé ou de l'amer dans mes effusions ; sans le sacré il ne reste que du sucré, quand ce n'est de l'insipide, à l'usage des agueusiques. | | | | |
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| art | | | « L'universalité et l'éternité se manifestent le mieux dans la poésie » - qui l'a dit ? - un rimailleur en manque de lecteurs ? - non, le plus fort cerveau de tous les temps, paraît-il (« le maître de ceux qui savent » - Dante - « il maestro di color che sanno », ce que d'autres contestent : « le pire des sophistes, exécrable jouet des mots » - F.Bacon - « pessimus sophista, verborum vile ludibrium ») - Aristote ! Mais dès que le poète penche pour la preuve, au détriment de la musique, il devient aussi borné et impermanent que l'historien. | | | | |
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| art | | | Heidegger, qui voit en poésie « un éveil du regard le plus vaste » - « ein Erwachen des weitesten Blickes », inverse les rôles et se trompe de dimension : c'est un haut regard qui éveille notre fibre poétique ; tout ce qui n'est que vaste prend fin dans la platitude. | | | | |
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| art | | | La langue est une œuvre collective et vivante, où presque toute tentative de créer artificiellement des néologismes morpho-lexicaux est de l'enfantillage, voué à échouer lamentablement, comme, par exemple, cette naïve niaiserie de Khlebnikov ou de Joyce, où je n'entends que le grincement de roues dentées, qui fabriquent des mots loufoques et visent une profondeur programmée, celle d'un rouage sans vie, dans une platitude mécanique. Le talent n'a que deux moyens de se traduire en actes : le haut style et la profonde intelligence. | | | | |
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| art | | | L'énigmatisation de balivernes, la banalisation de mystères - deux courants d'un art agonal, ars moriendi succédant à ars nascendi, sans soupir ni relief, précédant la morte platitude finale. « Le jour viendra, où nous aurons mis en lumière tout notre mystère et alors nous ne saurons plus écrire »** - Pavese - « Verrà il giorno in cui avremo portato alla luce tutto il nostro mistero e allora non sapremo più scrivere ». Le mystère du créer (ars inveniendi) se mutera en solution du faire (ars fingendi). | | | | |
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| art | | | Une curiosité psychologique : plus quotidienne est l'œuvre - plus grandiloquent est son commentaire par l'auteur, plus haute est l'envolée - plus cafouilleuse est sa défense. Shakespeare commentant son œuvre - inimaginable ou pitoyable ! Flaubert, ce Molière moderne, se rattrape magistralement en gloses, qui surpassent l'œuvre. Les Werther et Nouvelle Héloïse ne se trouvent aujourd'hui que dans des journaux intimes. | | | | |
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| art | | | Le concurrent du roman français : au XVIII-ème siècle - le bréviaire, au XIX-ème - l'état civil, au XX-ème - la gazette, au XXI-ème (?) - la gestion de portefeuilles ou le mode d'emploi. | | | | |
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| art | | | Le besoin d'une mise à plat, non pas au commencement du livre, mais en pleine lecture, - indice d'une réelle présence, parmi les pages chiffonnées, - de vastes platitudes. | | | | |
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| art | | | Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou. | | | | |
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| art | | | L'œuvre comme affiche, copie ou trace du proche ? Cette image me gêne. Ni poinçon ni empreinte, mais un mode de réfraction des émotions hautes, se brisant contre la lame des mots profonds, coulant et créant une aura du lointain ! L'état de grâce céleste exclut l'état de traces terrestres. L’art commence par une sortie de la platitude, des coordonnées et des dates. | | | | |
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| art | | | Si, dans ton écrit, tu cherches la stabilité, la continuité, la cohérence, tu peux être certain d’aboutir à la platitude, à ce réceptacle incontournable de ces pseudo-qualités communes. La musique verbale, cette créatrice de reliefs, naît de la mélodie des commencements laconiques. | | | | |
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| art | | | Un écrit vaut par ce qui reste, une fois effacées les traces visibles provenant de la mémoire ou de la géométrie (il ne resterait que les « traces de l'absence » - Derrida). Mais à notre époque infovore et vidéosphérique, ne survivent que des narrations conformes au format BD (Bases de Données ou Bandes Dessinées). | | | | |
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| art | | | L'écriture : à partir d'une fleur faire penser au paysage d'un bouquet, au climat d'un arbre ou ni à l'un ni à l'autre (Mallarmé). Dans le dernier cas, la fleur reste en papier. | | | | |
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| art | | | L'écrivain médiocre est myope, il écrit au contact avec l'objet. Le bon n'écrit que lorsqu'il réussit à s'en éloigner suffisamment. | | | | |
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| art | | | Le lieu d'écriture : un sous-sol ou une tour d'ivoire. Mais la littérature d'aujourd'hui ne se déploie que dans un bureau. | | | | |
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| art | | | L'artiste devrait réagir aux convulsions de son époque et rester impénétrable à ses cadences. Deviner derrière la fureur passagère du temps – la majestueuse éternité de l'espace. « Le Beau doit être majestueux » - Pouchkine - « Прекрасное должно быть величаво ». | | | | |
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| art | | | C'est la recherche mécanique de nouveautés à tout prix, qui déprécie l'art le plus sûrement ; le beau naît rarement d'une métamorphose d'un autre beau, il lui faut partir d'un point zéro de la création. Le commentateur ou l'épigone profane le beau, lorsqu'il n'en extrait que le vrai : « Il nous jette du beau dans le vrai, du vrai dans le pur, du pur dans l'absurde, et de l'absurde dans le plat »** - Valéry - la platitude est l'avenir, déjà largement réalisé, de l'art, qui se sépara définitivement du beau. | | | | |
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| art | | | Lorsqu'un incoercible ennui m'assomme à la lecture d'un Faulkner, d'un Priestley, d'un Joyce, je comprends, que l'esprit n'existe qu'en France, car leur homologue, Proust, s'en tire avec des bâillements nettement plus espacés. Dans leurs dialogues extérieurs comme monologues intérieurs, le mot est toujours de trop, il remplit des cases d'une grille mécanique. Que ce soit au niveau de la tête ou au niveau des pieds, que se produit le remplissage, le résultat est presque le même, dans la perspective de la hauteur. Idiomatisation de balivernes débouchant sur l'idiotisme. | | | | |
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| art | | | Derrière toute belle forme, même la plus détachée des choses, on retrouve, sans peine, un fond monumental. Y aurait-il une règle mystique, qui associe à une hauteur de forme - une profondeur de fond ? Mais toute tentative savante de les rapprocher débouche, inéluctablement, à de la platitude. L'art est dans l'isolement de la forme, en communication incompréhensible avec le fond. | | | | |
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| art | | | Signe d'une œuvre d'art : le lisible si fin qu'il devient invisible, le visible si bouleversant qu'il devient illisible. Si l'on ne lit que le lisible et ne voit que le visible, c'est un symptôme de la médiocrité. La primauté de l'absence. | | | | |
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| art | | | Signe de présence d'idées dans une image, qui trouva son mot : elle ne se fige guère et reste presque crue, prête à servir de matière première pour un nouvel étonnement, nouvel arbre de désir : « De la semence de l'étonnement naît l'arbre de la raison, lequel produit des fruits capables d'étonner » - Nicolas de Cuse - « De semine admirationis arbor exoritur rationalis, quae fructus parit admirationi similes ». Le doute perd de hauteur : jadis, la présence réelle suggérait un corps derrière des images (l'Eucharistie) ; aujourd'hui, on doute des images, qui se trouveraient derrière des mots trop plats. | | | | |
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| art | | | L'écriture devrait servir à maintenir à une hauteur recherchée mes troubles d'âme. Non pour chatouiller ma vanité par des visions de chutes ou d'envolées. Garde ta disponibilité de volatile : « Être léger comme l'oiseau et non comme la plume » - Valéry. Plume à la main, je suis un juge dessaisi ou un accusé par contumace. | | | | |
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| art | | | Tout est cerné, ravagé, occupé par le journalisme. Aucune trace de Gide ni de Valéry dans les lettres françaises. Cioran, dans une ultime convulsion, clôt l'agonie de la lettre, qui n'est plus qu'un cimetière comblé, sans renouvellement de concessions crédible. | | | | |
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| art | | | L'harmonie et le rythme maîtrisés, l'écrivain-goujat n'accorde qu'une attention secondaire au choix des objets et liens du discours - l'insensibilité à la hauteur. J'évite tout objet, que je ne parvienne pas à faire danser ou chanter. | | | | |
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| art | | | Un genre des plus dérisoires, la confession. On sait, que l'inavouable est autant source d'ennui que l'avoué. L'écriture devrait se vouer à la hauteur plutôt qu'à l'étalage ; mais en hauteur, ce n'est pas sa vie, qu'on aura peinte, mais une vie inventée ; dans l'étendue, on n'exhibe que de la platitude, aux lumières et idées interchangeables. Le genre enviable est celui de poème des mots, renvoyant élégamment au modèle gracieux des fantômes. | | | | |
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| art | | | Tant de pseudo-poètes, cherchant auprès de l'algèbre un viatique à leur poétique inexistante, tant de lamentables pseudo-romanciers, à la plume grisâtre, mobilisant l'ontologie ou la phénoménologie, pour étaler leur prétendue intelligence. | | | | |
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| art | | | Ce qui dévitalise l'écriture et la réduit au journalisme : faire l'Histoire, commenter une partition ou un tableau, être le Juste. Même les diaristes devinrent, aujourd'hui, journalistes. | | | | |
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| art | | | La vie d'un sage est un fatras de hasards, et son livre est muni de filtres, qui excluent tout hasard fade. La vie du sot ignore le hasard, mais son écrit en déborde. | | | | |
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| art | | | Il y a des écrivains, qui m'enfoncent dans les impasses ou dans la honte, et je leur balbutie des mots de reconnaissance et de joie. D'autres viennent pour m'aider, me ragaillardir ou me consoler, et je leur renvoie du mépris ou de l'indifférence. | | | | |
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| art | | | Trois axes d'opposition kierkegaardienne, dans l'art : l'éthique, la noblesse s'opposant à la vulgarité (à la correction démocratique) ; l'esthétique, le beau défiant le banal (le vrai du jour) ; le mystique, l'harmonieux fatal évinçant le hasard (sans regard vers l'intemporel). | | | | |
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| art | | | Flaubert et Nabokov : l'ironie, plutôt verbale que tonale, et la poursuite de mots ou périodes justes pour narrer les faits. Le bon Dieu (ou le diable) est, pour eux, dans le détail, et ils déversent ce détail verbal, le faisant passer pour du style. Le style, c'est l'art d'élimination ascétique plus que d'échafaudage décoratif de platitudes. Que valent les litanies, trop claires, à l'éclairage sans ombres, sans l'intelligence intuitive, vibrante et par à-coups, sans ce ton, laconique et hautain, servant à chanter les rêves obscurs ? | | | | |
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| art | | | Tout écrit est composé de trois parties : d'un noyau banal et reproductible, d'un remplissage vrai et insipide, d'une gangue fausse et prégnante. Ne pas donner l'envie de secouer ton arbre pour mettre à nu son noyau commun ; se fondre avec la gangue. | | | | |
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| art | | | Tout bon écrit est une perle isolée ; je la gâche de deux manières : en étendue, en l'enfilant avec d'autres perles (développement pour s'adapter au goût des pourceaux, tenants des écrans) ou en profondeur, en l'accrochant aux fonds solides (justification devant les lourdauds ignorant les écrins). | | | | |
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| art | | | Chercher à se débarrasser de son ombre trop grande (Flaubert, Kafka) ou chercher à propager des lumières extérieures (l'ambition des majorités) sont des buts médiocres, surtout comparés avec la belle contrainte - un angle de vue, jouant de la taille des ombres et de l'intensité des lumières, une union du nombre et de l'expression, une coopération du calculateur et du danseur : « L'horloge de lumière : mesurer ce qu'on manifeste, manifester ce qu'on mesure »*** - Valéry. | | | | |
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| art | | | L'artiste-artisan, par conviction ou par dépit, proclame, que le fond et la forme doivent être de même tonalité. L'artiste à la plume impassible veut justifier la platitude de la forme par la houle du fond à maîtriser, fond resté muet, dans une traduction servile. L'artiste-énergumène fait la découverte fondamentale : toute forme artistique doit être apollinienne ; ne peut être dionysiaque que le fond, lisible à travers la forme inventée et libre. | | | | |
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| art | | | Aucune profondeur initiale ne peut me protéger des platitudes du parcours. Mais le haut comment conduit, sans aucune continuité, miraculeusement et discrètement, à un quoi profond, l'un des miracles de l'art, peut-être le seul. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'invasion par le moi qui ravagea l'art moderne ; dans l'expression du moi il y a une part de l'inertie, langagière ou sociale, et une part spirituelle, en relation avec le Créateur ou avec la création ; c'est l'extinction de la seconde et l'hypertrophie de la première, l'inconscience de son origine, qui firent de l'art exhibition de parties banales et absence d'un tout mystérieux. | | | | |
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| art | | | On doit entrer dans ton livre comme on entre dans un temple païen en ruines, sans objets familiers, sans confort ni viable ni vivable. Dans les livres d'aujourd'hui on entre comme dans des archives de l'année passée, tout y est pour héberger le promeneur de dimanche. | | | | |
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| art | | | Le médiocre, en étalant, d'une main incertaine, ses pensées tout prêtes, crée un faux mystère ; le bon artiste crée, en passant, de vraies pensées inattendues, en traduisant un mystère, qui vit en lui. Mais il ne faut pas oublier, que ce que tu essaies de traduire est plus mystérieux. | | | | |
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| art | | | Quand, par une exigence croissante, on presse le discours des bavards, on reste, dans le meilleur des cas, avec quelques misérables gouttes de leurs sueurs de rats de dictionnaires ; l'idéal d'écriture : quelle que soit la pression, donner, par l'expression minimale, l'impression d'une source, qui coule indépendamment de toute soif. L'idéal : l'expression haute et l'impression profonde ; mais ne pas oublier que le haut firmament ne doit pas faire perdre de vue l'horizon, et que l'impression profonde peut être produite même par la platitude. | | | | |
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| art | | | La prose sans profondeur et la poésie sans hauteur se rencontrent dans la platitude. | | | | |
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| art | | | L'art crèvera à cause de son succès populaire. Le bourgeois, le vrai bienfaiteur de l'art, n'y voit plus un moyen de se distinguer du peuple, depuis que celui-ci pend des tableaux dans ses bureaux et chambres à coucher, dévore des polars et livres de science-fiction et applaudit la fanfare municipale. | | | | |
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| art | | | Demeurer-dans-le-monde (Heidegger - in-der-Welt-Sein) est l'attitude la plus anti-vitale ; rien n'éloigne du monde comme l'art ; rien ne nous y ramène plus sûrement qu'une œuvre d'art (Goethe). Mais la poïésis, réduite au travail sans inspiration, fait qu'on ne prône, aujourd'hui, que l'être-à-l'œuvre (am-Werk-Sein). | | | | |
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| art | | | Qu'on soit adepte du fragment ou du système, sa création se réduit toujours à un arbre, et l'ennui des systèmes est dans la sécheresse des branches surchargées de constantes, là où le fragmentaire verdit de ses variables vitales, pénétrant les racines, s'élevant jusqu'à la cime, animant les ramages et embellissant les fleurs. La langue systématique se construit ; l'arbre fragmentaire croît. | | | | |
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| art | | | Devant une grande œuvre d'art, le plaisir est double : on cherche à en pénétrer les représentations et, à leur lumière, à l'interpréter. L'ennui des images banales : l'évidence des représentations et/ou l'interprétation mécanique. | | | | |
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| art | | | Aujourd'hui, Aristote nous expose surtout des évidences, Platon - surtout des banalités, mais Homère est une éternelle découverte et un étonnement sans fin. La philosophie sans poésie va tout droit aux archives. | | | | |
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| art | | | L'arsenal complet d'artiste - le talent, le goût, l'intelligence. Avec la seule intelligence, on est condamné à l'insondable ennui ; avec le seul goût, on pataugera dans la platitude ; avec le seul talent, on esquive la platitude, on se moque de profondeur, puisque le talent, c'est la hauteur, c'est à dire la maîtrise musicale du mouvement et de l'immobilité. | | | | |
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| art | | | L'artiste, qui ne serait pas un grand artiste, est-il inutile ? - oui, mais les grands le sont également et même au plus haut degré. Mais, contrairement aux cordonniers, les poètes, même médiocres, n'ont pas que des piétons comme commanditaires et juges. Il est vrai, que le gros du troupeau aurait pu et dû exercer le sacerdoce de boutiquier, sans vendre son âme. Seulement, quelques brebis galeuses auraient retrouvé leur véritable statut, celui de vagabond, de nomade. | | | | |
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| art | | | Quand je cherche à adapter la forme à un fond préexistant, je deviens superficiel ; c'est le fond profond qui doit naître d'une haute forme. Le fond final doit être intelligible, le parcours stylistique – lisible et la forme initiale – sensible, mais ces trois rayonnements, ou trois répartitions d'ombres, doivent se soumettre à la lumière de mon haut regard, si je ne veux pas me retrouver dans la platitude : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » - Hugo. | | | | |
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| art | | | Tant de livres, qui enseignent ou renseignent, et si peu - qui saignent. En se détournant des astres, on creuse jusqu'à atteindre une platitude finale ; en se penchant sur nos plaies, on découvre, dans nos émotions saturniennes, la hauteur initiale. | | | | |
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| art | | | Tous les sots proclament leur attachement infaillible au fond, tout en faisant preuve de leur impuissance dans la forme. Ils ne comprennent pas, que le fond humain est commun, et mieux on le comprend, plus on cherche à le réduire à la banalité, tout en cultivant son propre style. Et Gide le comprend de travers, confondant le fond et la forme : « Le grand artiste classique travaille à n'avoir pas de manière. Il s'efforce vers la banalité » - puisque la manière commune (introduite par des romantiques) est aussi une manière (que le classique consacre). | | | | |
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| art | | | Quel mot est une réussite artistique ? - celui qui fait de l'image et de l'idée - deux alliés, victorieux du hasard et de la routine. Le mot raté est celui qui les fait se chamailler. « Une grande œuvre d'art, c'est une pénible victoire d'un bel esprit sur une brillante imagination » - Shaw - « Great work of art - it is a painful victory of a genius mind over a brilliant imagination » - la victoire du camp adverse aurait été encore plus pitoyable. | | | | |
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| art | | | L'écrivain médiocre suit ses idées et n'aperçoit pas la platitude de ses mots ; le bon suit ses mots, ressent leur bafouillage et s'astreint à mieux écrire ; de ce mieux naissent, par enchantement, des idées. Ce tâtonnement, c'est l'impossibilité de s'installer dans une vérité, quelle que soit son éloquence. La rhétorique est l'affaire des hommes de convictions, mais les convictions, ennemies de l'ironie, ôtent à l'écriture tout pathos, qui ne peut être qu'ironique. | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui fait parler son âme, enveloppée par son cœur et développée par son esprit. « La littérature est produite par les âmes qui pensent » - Carlyle - « Literature is the Thought of thinking Souls ». Les têtes qui sentent sont plus rares ; elles extraient de profondes matières premières, les autres fabriquent plutôt des produits terre-à-terre. « Tant d'usines pour fabriquer des génies, mais des matières premières ne sont plus livrées »** - S.Lec. | | | | |
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| art | | | Si je me crois fort en pensées, puisque j'aurais atteint une hauteur, au-dessus des autres, je dois me tromper de dimension : la hauteur doit donner le vertige de la faiblesse et du rêve. La place des pensées est la profondeur, qui, inexorablement, devient platitude, si, chemin faisant, un mot ailé ne les élève pas en hauteur. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est la création d'une intensité imagée entre la profondeur enthousiasmante d'une vie et la hauteur palpitante de ton regard. Les idées y jouent un rôle secondaire de support ou de vocabulaire. « L'art, c'est une ascension vers la hauteur idéelle et, simultanément, une plongée dans une pensée sensuelle profonde » - Eisenstein - « Искусство : вознесение на идейные ступени и одновременно проникновение в глубинное чувственное мышление ». Le mouvement en sens inverse paraît être plus prometteur encore : profiter de la profondeur des idées, pour garder la hauteur du sentiment ; mais, toutefois, sans cette dualité ou cette tension, tout art est menacé de platitude. | | | | |
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| art | | | Le bon goût a deux facultés : fuir le banal et s'opposer à l'excès. Le choix d'amplitude est dicté par la mélodie ; le bon goût est élimination des notes dissonantes. Mais celui qui n'entends rien au-delà de ses propres notes extrêmes ne doit pas avoir une bonne ouïe : « L'excès va de pair avec la médiocrité » - Bélinsky - « Крайность есть сестра ограниченности ». | | | | |
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| art | | | C'est l'aplatissement des gouffres, le lissage des âmes et l'assèchement des cœurs qui sont à l'origine du désintérêt pour les sommets, puisque toute profondeur, jadis palpitante, est vouée désormais à la platitude, et un savoir sans voiles conduit vers un vouloir sans étoiles. Et l'un des sommets s'appelle l'art de la maxime. « Face aux maximes, vous faites la fine bouche, comme si le monde n'était qu'une platitude, sans sommets ni torrents » - R.Schumann - « Ihr rümpft bei Aphoristischem die Nase ; ist denn die Welt eine Fläche und sind nicht Alpen darauf, Ströme ? ». | | | | |
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| art | | | Là où l'écrivain médiocre exhibe l'anatomie, le délicat n'esquisse que la caresse. | | | | |
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| art | | | La musique de Wagner ne peut pas accompagner naturellement la vie ; elle est une espèce de conte de fées, faussement folklorique et faussement héroïque, juste bonne pour enténébrer une fête de l’Ordre teutonique ou pour illuminer un film américain, anachronique, grandiloquent et gris. | | | | |
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| art | | | Aujourd'hui, ceux qui réfléchissent et ceux qui écrivent ne font que cogiter - sur les impôts, les garden-parties ou les faits divers ; leurs pensées et leurs plumes exhibent la même ampleur, s'étalant dans une même platitude. « Le malheur de la littérature est que ceux qui pensent n'écrivent guère et que ceux qui écrivent ne pensent point » - Wiazemsky - « Беда литературы заключается в том, что мыслящие люди не пишут, а пишущие не мыслят ». - aujourd'hui, tous pensent et tous écrivent, mais personne ne rêve ni écrit de musique. | | | | |
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| art | | | Les métaphores sont la musique du langage, mais les hommes se contentent désormais du bruit, des cadences, des mesures. La métaphore n'apporte rien à la spéculation discursive ; elle ne se pose que sur les choses sans prix, qu'on voit le mieux les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | Tout compte fait, pour déceler de vrais talents littéraires, le verdict populaire de jadis fut un moyen plus juste que les actuels lancement et promotion par des éditeurs-investisseurs, dont les projets traitent les auteurs jetables comme de la matière première ; l'auteur-sujet disparut, avec la disparition de mécènes. Même les médiocres comprirent, que la gloire n'est pas une affaire de loteries, mais de coteries, auprès des préposés aux écritures et cimaises. | | | | |
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| art | | | Jadis, quelques rares, belles et solitaires voix, majestueusement égales, pour chanter le vertige des profondeurs tragiques ou des hauteurs romantiques. Aujourd'hui, des hordes de voix hystériques, basses et grégaires, pour narrer des platitudes. | | | | |
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| art | | | La platitude est un antonyme de l'élégance, elle en est une projection unidimensionnelle, tandis que l'élégance peut être hyperbolique (la poésie), parabolique (la philosophie) ou elliptique (la mystique). | | | | |
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| art | | | C'est la qualité de la preuve - more nobilium, c'est-à-dire la fulgurance, la hauteur ou l'ironie - et non pas la valeur en elle-même, more geometrico, qui est parfois le contenu même de l'art. Que les valeurs se prouvent ou pas, le taux de vulgaires y est le même. | | | | |
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| art | | | L'écrivain devrait ne se demander que rarement si le courant passe avec le lecteur, mais veiller sur les fuites, par lesquelles le courant s'en va. « Un cadeau rêvé pour un bon écrivain : un détecteur de merdier en kit et anti-choc »** - Hemingway - « The most essential gift for a good writer is a built-in shock-proof shit-detector » - tu profitas de mon sous-équipement ! Et si encore on savait se lire comme on lit les autres : « Dans l'art du verbe, le plus difficile est d'être juge de soi-même » - Prichvine - « Самое трудное в деле искусства слова — это сделаться судьёй самого себя ». | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | La platitude des écrits émerge, chez les triviaux, à cause de l'équivalence entre ce qu'ils ont, ce qu'ils font et ce qu'ils sont, ces trois registres étant chez eux transparents et contenant des constantes communes. Et c'est de l'impossibilité de cette équivalence, chez les subtils, que surgit leur arbre dramatique, dont toutes les branches sont chargées d'inconnues individuelles. | | | | |
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| art | | | Tout écrivain se croit regardé ; et le profil du lecteur qu'il cherche détermine la hauteur que son regard placera dans son écrit. S'il est face à ses semblables, il reste dans la platitude ; mais face à Dieu, ses yeux baissent et son regard s'élève. | | | | |
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| art | | | Le style, qui se forme sous ta plume, dépend fortement de l'oreille, à laquelle tu veux t'adresser ; c'est pourquoi te tourner vers tes contemporains ou même vers tes complices te condamne à la médiocrité stylistique. Seule une création devant ton auditeur inexistant, te paraissant divin, promet et le style et la hauteur et la noblesse. « Le style doit se plier à ta propre mesure, projetée sur un auditeur clairement identifié, dans lequel tu veux te fondre »*** - Nietzsche - « Der Stil soll jedes Mal dir angemessen sein in Hinsicht auf eine ganz bestimmte Person, der du dich mittheilen willst ». | | | | |
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| art | | | Si j'exclus de mes horizons les buts mécaniques, je réduis le devenir artistique aux commencements organiques, prenant de haut les profondeurs techniques. Ce haut devenir surclassera l'être, toujours plat. | | | | |
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| art | | | Quatre genres de matières premières se partageaient, à taux égal, la palette des écrivains – l'événement, la chose, l'idée, l'état d'âme. L'invocation des deux premiers, des périphériques, servait souvent à mieux mettre en relief les deux derniers, les centraux. Aujourd'hui, tous les écrivains proclament leur attachement passionné aux derniers, mais sous leurs plumes s'amoncellent des tas informes et interchangeables des faits divers communs. | | | | |
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| art | | | Le hasard et la platitude - deux ennemis techniques de l'art, d'où le caractère prophylactique de la volonté de système ou de la volonté de puissance, de la maîtrise des sources ou des langages, - les contraintes de profondeur ou de hauteur visant le but, qui est la musique. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le Quoi découle des contraintes, le Comment – du talent, le Pourquoi – de la noblesse. Et la facette fondamentale, le Qui, est peut-être, l’harmonie en puissance ou en étendue, de ces trois dimensions. Mais l’absence d’un seul de ces dons condamne à la platitude. | | | | |
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| art | | | Le penchant naturel pour le plongeon dans la profondeur n’est qu’un signe de faiblesse ou de bêtise, puisque l’affleurement à la platitude en sera l’aboutissement final. D’où l’avantage qu’offre le genre aphoristique : « Écrire selon le fragmentaire détruit la surface et la profondeur »* - M.Blanchot. Qui encore saurait entretenir de belles ruines, si ce n'est l'architecte de la hauteur. Le morcellement de châteaux en Espagne produit de basses casernes ; leur concentration, au seul souterrain, permet une succession légitime, par de hautes ruines. | | | | |
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| art | | | L'art et la réalité : dans la Salle № 6 - bouleversante et lente transfiguration du médecin d'un hôpital psychiatrique, y finissant en camisole de force ; dans la vie réelle de Swift – banalité de son inscription à l'Hôpital pour les Imbéciles, qu'il avait fondé lui-même ! | | | | |
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| art | | | En pensant à l'art laconique, on peut dire : qui peut plus, veut ou doit moins et devient aphoriste. C'est beaucoup plus intelligent que le banal : qui peut plus, peut moins (a majori ad minus), digne des journaliers ou avocats. Fuir amplianda, affûter restringenda. | | | | |
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| art | | | Chez le médiocre, les tableaux sont plats et les valeurs – banales. Chez le talentueux, les tableaux et les valeurs partent d’une haute noblesse. Des sots on attendrait plutôt un tableau véridique qu’une valeur rachitique, puisqu’ils « ne font qu’évaluer leur sentiment, au lieu de le bâtir » - Rilke - « urteiln immer über ihr Gefühl, statt es zu bilden ». Pour les autres, il serait donc sans intérêt d’opposer la peinture aux jugements. | | | | |
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| art | | | Seul le poète se doute de l’existence des firmaments ; les horizons ou les profondeurs s’offrent aux autres doués ; le non-touché par la grâce est condamné à la platitude, c’est-à-dire à la réalité. La grâce est dans le langage ; le savoir - dans la représentation, ou dans l’apparence ; l’inertie – dans la réalité. « L’artiste place l’apparence plus haut que la réalité » - Nietzsche - « Der Künstler schätzt den Schein höher als die Realität » - mais le poète va encore plus haut. Mais – trois mystères : celui de la matière, celui de l’intelligence, celui de la musique. | | | | |
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| art | | | Les philosophes-poètes savent munir le devenir de mélodies et l’être – de couleurs et de formes. Chez les prosateurs, l’être est grisâtre et le devenir – silencieux ou cacophonique. | | | | |
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| art | | | Celui qui vise la profondeur, sans posséder le talent littéraire, finit dans la platitude ; c’est le cas de Descartes, superficiel (oberflächlich) selon Nietzsche. Mais Valéry, avec sa liberté poétique, est profond. Les meilleurs prennent la profondeur pour moyen, la musique – pour but et la hauteur - pour commencement. | | | | |
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| art | | | Toi, en tant qu’un ange, tu dois nourrir ton écriture au même degré qu’en tant qu’une bête. L’erreur serait de ne convoquer qu’une seule de ces facettes. Ce n’est pas la fausseté, qui en résulterait, mais la banalité. « Un homme très particulier est souvent écrivain ordinaire et vice versa »* - Chestov - « Очень оригинальный человек часто бывает банальным писателем и наоборот ». L’originalité d’un homme est dans un déséquilibre entre ses deux facettes ; l’originalité d’un écrivain – dans leur fusion harmonieuse. | | | | |
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| art | | | Jadis l’art s’entourait d’une aura, d’un mystère, d’un sacré, qui faisaient de l’artiste un prêtre du Beau artificiel, complétant le Beau naturel. « L’art de la seconde moitié du XX-me siècle perdit le mystère » - A.Tarkovsky - « Искусство второй половины XX-го века утеряло тайну ». L’absurde se substitua au mystère, le sacrilège – au sacré, la grisaille – à l’aura. L’artificiel inimitable est évincé par le naturel commun. | | | | |
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| art | | | Le triomphe moderne de la platitude visuelle sur la hauteur musicale et la profondeur verbale. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, il y a trois composants – l’auteur, les choses et la manière d’exploiter celles-ci ; le style, c’est lorsque les choses sont le dernier élément, dans l’ordre décroissant d’importance. L’auteur fade peut sauver l’affaire, en possédant une belle manière ; mais sans belles manières, aucune majesté personnelle ne pourrait sauver de la platitude tout le reste. | | | | |
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| art | | | L'ennui devant la mesquinerie du genre narratif, le tissage des liens aléatoires entre les choses, tandis que le lien le plus intéressant, quelle que soit la chose, c'est son lien avec Tout. | | | | |
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| art | | | Les récits, avec leur inévitable platitude, t’invitent à promener tes yeux et ta raison sur leurs pages ; les maximes, s’énonçant sur des sommets, ont pour ambition - redresser ton regard et parler à ton âme. | | | | |
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| art | | | Le conflit est un fond essentiel de toutes les littératures européennes, mais la forme peut en changer, quand on est réduit à la solitude : l’Allemand plonge cette forme dans la profondeur des concepts sous-jacents ; le Russe – dans la hauteur des hontes et des impostures ; le Français – dans la véhémence ou la minauderie des plats réquisitoires. | | | | |
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| art | | | Si, après avoir lu ton livre, quelqu’un te disait que son rêve eût gagné en hauteur, en pureté ou en intensité, tu pourrais interpréter ce vague et noble aveu comme éloge, compréhension ou fraternité, ce qu’attend n’importe qui. Tant de grandes catégories se développent en banalités. | | | | |
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| art | | | Je pratique l’écriture des réponses (celle des questions est toujours entachée de banalités), mais leurs sources ne sont pas des questions (que chacun est libre d’inventer), mais l’excitation, un état d’âme suffisamment rare, mais universel ; la réponse, elle, est toujours personnelle. | | | | |
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| art | | | Le goût de la perfection est un état d’esprit impossible, seule la réalité étant parfaite. Cioran, bêtement, le voyait chez Valéry, en y reconnaissant même un désastre (mais pourquoi ne salues-tu pas le désastre, que les vaincus inscrivent dans leurs bréviaires ?). Dans l’art, ce qui est le proche de la perfection du réel, c’est la musique. Et effectivement, tout goût, indifférent à la musique, mène au journalisme, au présentisme, à la routine. Que la perfection, c'est la réalité, fut connu et de Spinoza (« perfectio est gradus realitatis »), et de Nietzsche (« die Welt ist vollkommen ») et des sages orientaux de l'immanence (le bon chrétien, lui, place la perfection dans la transcendance, que Nietzsche appelle surhomme). Et la nature parfaite d'Aristote est un pléonasme. Musil : « une vie parfaite rendrait l'art inutile » - « das vollkommene Leben wäre das Ende der Kunst » - se trompe également. | | | | |
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| art | | | Le style a sa place même dans l’incompris, même dans l'incompréhensible, tandis que la sincérité y est absurde et n’a de sens que dans le compris. Le style est la concordance des témoignages, à charge ou d'alibi. Mêler la sincérité au style, c’est condamner celui-ci à la banalité et à la platitude. | | | | |
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| art | | | Des états d’âme, des objets composites, des illuminations sont souvent informes, dépourvus de noms ; ce sont les objectifs les plus intéressants d’une écriture elliptique, qui est peut-être la plus noble. L’écriture hyperbolique peut te faire t’enliser dans un maniérisme intenable ; l’écriture parabolique peut conduire à un relativisme aplatissant. | | | | |
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| art | | | L’indifférence inconsciente – ou impuissante - pour la forme, tel est le trait le plus original – et unique dans l’Histoire ! - de l’art moderne. Et tous les artisticules se dévouent à la prospection du fond, celui-ci se trouvant toujours sur la surface de l’actualité. | | | | |
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| art | | | La musicalité d’une écriture s’évalue grâce à la présence des inconnues dans ses arbres ; par l’unification avec d’autres arbres (interprétatifs), on peut en changer la mélodie, le timbre, le mode. Sans inconnues, on est condamné au bruit, bien arrangé ou platement chaotique. | | | | |
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| art | | | La haute couture musicale doit habiller et le spirituel et le sentimental. L’habit sentimental du spirituel livre la profondeur à la platitude ; l’habit spirituel du sentimental ramène à la platitude la hauteur. | | | | |
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| art | | | L’une des conditions d’un grand art est l’existence reconnue d’obscurités - autour de l’auteur, de ses sujets, de ses mélodies, images ou pensées. La clarté ravageuse ambiante explique, en partie, la mesquinerie croissante des artisticules modernes. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, l’homme ne formule que des vœux pieux, c’est l’auteur qui les exauce ; l’homme a un visage, l’auteur n’a qu’un masque, et tout masque est fabriqué par une machine – un terrible constat que doit admettre, humblement, l’auteur. Mais c’est l’homme qui entretient et perfectionne la machine, en lui inculquant ses sens. Toute communication directe entre l’auteur et l’homme banalise le message, avec l’illusion de le personnaliser. | | | | |
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| art | | | C’est la crédibilité égale de leurs contraires qui prouve la médiocrité des poses ou des pensées. La médiocrité des négations, en revanche, est souvent signe d’intelligence, d’élégance et de noblesse. La beauté poétique ou intellectuelle se repose sur un flagrant déséquilibre - qui est en même temps une fermeté - entre ce qui s’affirme et son opposé. « Le poète est l’homme de la stabilité unilatérale »** - R.Char. | | | | |
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| art | | | La première qualité d’un artiste, c’est le don de maintenir une grande intensité, à travers chaque œuvre et dans toutes ses œuvres. Chez Bach, on trouve tellement de lourdeurs monotones, comme chez Mozart – de légèretés inertielles, ce qui, inévitablement, aboutit à la platitude, mais Beethoven sait, partout, garder sa hauteur d’une intensité inébranlable. Mais, dans les meilleurs de leurs ouvrages, le génie des deux premiers est plus pur, plus noble, plus incompréhensible. Beethoven est un aliment, qui n’est pas irremplaçable, les autres – des excitants uniques. | | | | |
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| art | | | C’est par l’âme, et non pas par l’esprit, qu’il faut tendre vers le Beau. L’esprit ne conduit que vers les impasses, les désespoirs, l’absurde. C’est pourquoi tant de spirituels se contentent du médiocre, ayant échoué dans la poursuite du Beau. | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Quand on voue un culte au Beau, on perçoit tout appel, en paroles ou en actes, au Bien et à la Justice comme une platitude voire une bassesse, leur seule traduction noble étant peut-être une pitié, silencieuse ou pétrifiée. | | | | |
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| art | | | Dans la vie réelle, tous connaissent des instants de passion ; mais pour que de ton rêve ou de ta création, si tu en as, monte une passion, il faut que tu sois artiste. Il ne sert à rien de t’égosiller sur tes trémoussements, si ton style est plat ou sec. La brillante sécheresse (glänzende Trockenheit de Kant) peut apporter quelques pâles lumières, elle est incapable d’ombres éclatantes, dont est constituée une passion. | | | | |
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| art | | | Sur Terre, ce qui est naturel se réduit aux mystères, et ce qui est artificiel se compose de problèmes et de leurs solutions ; cette vision paradoxale doit guider la démarche littéraire et surtout – philosophique. Le renversement de cette vision est signe des médiocrités. | | | | |
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| art | | | Si, après avoir produit une œuvre assez abondante, aucun système n’en surgit, c’est que, probablement, tu ne fabriquais que du bavardage. Et c’est une tout autre affaire que l’existence ou l’absence d’un système a priori, une circonstance sans importance. | | | | |
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| art | | | Le genre discursif – suivre un fil, dans une platitude arbitraire des mots ; le genre aphoristique – s’imposer une trame, ce qui évite le décousu des images et des idées. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, y compris en philosophie, plus longue est la portée du contenu, plus courte doit en être la forme enveloppante ; tout développement rapproche de la platitude finale. « Il faut savoir être bref dans ce qui est vaste »** - Tchékhov - « Нужно уметь коротко говорить о длинных вещах ». | | | | |
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| art | | | Tant de galimatias – philosophiques, picturaux, musicaux (la liste reflète la chronologie des agonies) – se présentent comme l’avènement de la sensibilité pure. Dans un langage plus réaliste, je parlerais du hasard des relations entre concepts, du hasard des couleurs ou des formes, du hasard du croisement des tons, des rythmes. Bref, la disparition de la mélodie – spirituelle, pittoresque, émotive. À force de moduler à outrance les reliefs de notre âme, on aboutit à une platitude idéologique, formelle, impersonnelle. | | | | |
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| art | | | La démonstration convaincante de la différence entre les produits des yeux et du regard, c’est Valéry qui l’expose : la platitude, morne et maniérée, de ses Vues et la haute liberté, organique et spontanée, de ses Cahiers. Journées de travail, matinées de rêve. | | | | |
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| art | | | La plus utile contrainte, dans l’art, est d’éviter la platitude : s’appuyer sur la profondeur et viser la hauteur. « Pour l’artiste, la seule chose à ne pas voir est l’évidence »** - O.Wilde - « The only thing that the artist cannot see is the obvious ». | | | | |
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| art | | | Si la source de tes réflexions n’est que problématique ou pragmatique, la tonalité mystique peut s’avérer n’être que platitude ou profanation – un sobre développement y aurait suffi. Mais si cette source est mystique, tu dois renoncer au développement et songer à l’enveloppement de tes réflexions par des caresses, verbales ou conceptuelles, se limitant aux préliminaires. | | | | |
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| art | | | Dans leurs écrits je trouve des solutions bavardes des problèmes plats. L’ignorance et l’absence de tout mystère, de toute musique, de toute hauteur. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu ne connaît pas la nécessité ; il est la voix même de la liberté intemporelle, c’est elle qui, soudain, me poussera à écrire. Si tu crois écrire par nécessité, tu n’écouteras que la voix de ton soi connu, adressée au présent, aux autres. Une vague transcendance ou une transparence banale. | | | | |
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| art | | | Du même noble état d’âme peuvent surgir aussi bien une grisaille qu’une illumination. Ne pas se laisser abuser par cet état (le fond), ne tenir, ne garder, ne soigner que la beauté et l’intelligence (la forme). | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Le style est le rejet du hasard et de la banalité, pour trouver une expression symbolique (verbale ou autre) de nos états d’âme inarticulés, les deux étant dans la verticalité individuée et non pas dans l’horizontalité commune. Et peu importe que l’état d’âme émettrice ne coïncidera jamais avec l’état d’âme réceptrice. | | | | |
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| bien | | | Tenir au soi, connu et bien enraciné, c'est végéter. Tu gagnes en vitalité, quand tu suis l'appel du soi, inconnu et déraciné. Au lieu d'un arbre, te voilà un oiseau. Te faire partie de quelque chose, qui est plus évolué que les deux soi, et qui est prêt à t'accepter pour frère. | | | | |
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| bien | | | Que j'envie celui qui est guidé par une étoile, dont la lumière atteigne la surface de sa vie et fait voir au chanceux la hauteur d'un présent vivable. La platitude de l'avenir et la profondeur du passé sont de mauvais séjours : « Celui qui est attaché à une étoile ne se retourne plus » - de Vinci - « No' si volta chi è fisso a una stella ». | | | | |
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| bien | | | Impossible de mettre les ailes au service de nos exercices de reptation terrestre. Sur Terre, l'aile pèse et freine ; dans l'air, étouffe la gravitation. | | | | |
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| bien | | | L'imbécile de demain dira de plus en plus souvent - je veux comprendre, le médiocre - je peux faire et le sage - je dois me taire. | | | | |
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| bien | | | Aux yeux des autres, la hauteur s'associe avec ce qui est cruel et la goujaterie - avec le débonnaire. Tandis qu'à leurs propres yeux le hautain défait et honteux se morfond sur un banc des accusés et le mufle triomphant s'érige en procureur ou juge, ignorant la pitié. | | | | |
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| bien | | | Le mal éthique, comme la barbarie esthétique, ont pour origine l'application de la facilité de la vérité à la déraison du bon ou au chaos du beau. La préférence du littéral au figuratif. « Le littéral, c'est le barbare »* - Adorno - « Das Barbarische ist das Buchstäbliche ». C'est quand on arrive à vivre de métaphores qu'on devient homme de bien. Le barbare ne perd jamais le contact avec ce qu'il évoque, c'est un homme fermé ; l'homme Ouvert vit de ses limites - que le littoral m'est plus sympathique que le littéral ! | | | | |
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| bien | | | Le vrai ne se juge qu'en profondeur - d'où le peu d'intérêt que je lui porte. Le beau m'emballe par la hauteur - d'où mes démangeaisons aux épaules. Mais le vrai casse-tête, c'est le bon, qui ne convainc que par l'absence de toute épaisseur, de toute propagation, tout en étant à l'opposé de la platitude et de la clôture, c'est un Ouvert vivant de ses limites inaccessibles. | | | | |
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| bien | | | Oui, l'homme a une inclination naturelle au Bien et une vocation à porter le fardeau du remords ; mais il ne peut plus s'en apercevoir, sur les routes plates, où le porte la facile inertie. | | | | |
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| bien | | | La honte face au Bien inaccessible, le sacrifice au nom du beau - ce sont nos faiblesses ; tandis que tout usage de notre force est banal et presque mécanique : « L'originel ne peut apparaître que dans la faiblesse »** - Hölderlin - « Das Ursprüngliche kann nur in seiner Schwäche erscheinen ». | | | | |
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| bien | | | Je ne vois pas comment on pourrait assassiner un fantôme et conclure à la mort de Dieu. Je n'en vois ni l'intention ni l'arme ni le lieu. La honte ne serait pas l'effet plausible, mais la cause immédiate de toutes ces confuses annonces. Et l'origine de la honte est toujours la même : le pénible décalage entre le penser et le faire, entre l'image et le mot, entre la hauteur du sensible et la platitude de l'intelligible. | | | | |
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| bien | | | Le mensonge non suivi d'action peut n'être que songe ; la vérité traduite en action est toujours porteuse de mal ; tandis qu'une sagesse de foire proclame que « le mal est entré dans le monde par le mensonge » - Kant - « das Böse ist von der ersten Lüge in die Welt gekommen ». | | | | |
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| bien | | | Dieu plaça en nous un ver du remords et de la honte. Toute la modernité s'efforça de nous en débarrasser, en envahissant nos oreilles de bruits rassurants et endormants. Mais « la bonne conscience est une invention du démon »** - A.Schweitzer. Toute la philosophie de l'Antiquité fut au service du Malin, tandis que « le philosophe doit être la mauvaise conscience de son temps » - Nietzsche - « der Philosoph hat das schlechte Gewissen seiner Zeit zu sein ». Tant que le bon droit n'est qu'écrit, son encre se substitue au sang. Le sang ne charrie que le remords. La bonne conscience est une question de circulation. | | | | |
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| bien | | | Les tentatives de traduire le Bien en mots fidèles échouent aussi lamentablement que de le traduire en actes fidèles. Tout hymne au Bien se transforme en banalités disgracieuses. Si je tiens à la qualité littéraire, je dois renoncer aux valeurs ponctuelles et ne m'attacher qu'à l'axe entier, s'inspirant d'un infini et se projetant vers un autre, tous les deux inaccessibles. | | | | |
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| bien | | | On doit posséder le vrai ; on veut faire le bien ; mais le beau, on ne peut qu'en attendre des caresses. Et puisque aucun sauveur, aucun illuminé, aucun prophète ne s'était jamais intéressé au beau, je dirais, une fois de plus, qu'au commencement, peut-être, n'était ni la charité de l'amour, ni la vérité du verbe, mais la Caresse du regard. Le beau, c'est une désespérance qui soulève, le Bien - une espérance venue du fond de la terre, le vrai - une plate certitude. | | | | |
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| bien | | | Dans la valeur d'une action, le sacrifice ou la fidélité devraient compter plus que l'intérêt. « L'intérêt n'est la clef que des actions vulgaires » - Napoléon. On se lave très simplement de la vulgarité en noyant l'intérêt dans des intentions moussantes. La clé des actions nobles est inutile, la noblesse étant tournée vers le toit et non pas vers la porte. | | | | |
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| bien | | | On devrait réhabiliter la réputation de l'âne ou de la vache : une épopée sur la patience et l'ironie ou un poème sur la pitié. La naissance et la mort de l'Europe virent, elles aussi, la déterminante présence bovine : en taureau violeur et en veau d'or consentant. Quand on chasse la poésie, ce qui reste ressemble à s'y méprendre à du beuglement. « La pitié est au cœur ce que la poésie est à l'imagination » - J.Joubert. | | | | |
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| bien | | | Aujourd'hui, la valeur des personnes se calcule en surface. La même platitude mesure la science sans conscience et l'ignorance avec arrogance, en absence des âmes hautes et de hontes profondes. « La profondeur de ta honte détermine la hauteur de ta personne »* - Iskander - « Глубина стыда определяет высоту человеческой личности ». | | | | |
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| bien | | | Sur les axes du Bien et du mal, de l'acquiescement et du nihilisme, de l'art et de la vie, la dépolarisation, c'est soit la platitude de l'indifférence, soit l'intensité, égale en artistisme. Des tours, aléatoires et anonymes, ou le retour éternel du même. | | | | |
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| bien | | | La plupart des cyniques, s'imaginant ironiques, ont cette morale de robots : ne faire ni bien ni mal. En effet, le résultat en sera le même, comme lorsque en renonçant à la profondeur et à la hauteur, on se retrouve dans la platitude. Même en dépit de soi, il vaut mieux tendre clairement vers un Bien obscur. | | | | |
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| bien | | | La Bible promet une bonne circulation sur les routes planes du bon et des chutes sur les routes tordues du méchant. Je préfère la méchanceté des pierres d'achoppement, qui empêchent l'aplanissement de chemins, droits, obliques ou circulaires. La marche aux panneaux fait oublier la danse aux anneaux. | | | | |
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| bien | | | Avoir appris à bien penser n'aboucha jamais personne avec l'œuvre du bien (d'ailleurs, le Bien n'est que dans la pensée et point dans l'œuvre) ; Pascal voyait dans cet apprentissage un bon principe et non pas une préparation au passage à l'acte, et pour Descartes, la morale ne valait que par provision. Dans le domaine du Bien, le comment de la pensée est moins important que le à quelle hauteur. Le poète pense rarement bien, mais il se trompe à une bonne altitude. Le comptable pense bien, mais dans des exercices de reptation. Le principe de la pensée ne devrait-il pas être de travailler sur la morale ! | | | | |
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| bien | | | Le savoir hautain (la vanité des doctes - la boria dei dotti - G.B.Vico) se moque de la pitié, il est gêné par sa trop chaude intimité. Il faut encrapuler le savoir par de l'ironie, pour qu'il condescende au tendre. | | | | |
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| bien | | | Même à la verticale il n'y a pas de chemin vers le Bien ; et les chemins horizontaux d'action s'incrustent tous dans la platitude et ne conduisent que vers le mal ; je ne peux y intervenir efficacement qu'en repoussant les finalités et en m'attardant sur le seul parcours. « Si la sagesse est impuissante à atteindre le Bien, elle peut au moins allonger le chemin vers le mal » - Iskander - « Если мудрость бессильна творить добро, она удлиняет путь зла ». | | | | |
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| bien | | | Faire le bien pour l'amour de Dieu ? - mais les hommes n'aiment que Sa face visible, ils n'écoutent pas Sa voix inaudible et irrésistible, la voix du Bien. On ne peut aimer que l'invisible ou l'illisible, ces belles ruines de l'âme (« Il n'y a dans le visible que les ruines de l'esprit »* - Merleau-Ponty)., mais on ne s'intéresse plus qu'à ce qu'on voit ou lit. On fait le bien par indifférence. | | | | |
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| bien | | | Tous les vertueux, ceux qui se débarrassèrent de toute violence et de toute ardeur, voient dans les passions une source du mal ou du péché. Tandis que celui qui n'est pas encore absorbé dans la platitude, te donnera un bon conseil : « Tu craindras davantage l'accalmie que le mal ; dans le péché passionné n'est pas le mal, mais la floraison » - Volochine - « Беги не зла, а только угасанья ; и грех, и страсть — цветенье, а не зло ». | | | | |
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| bien | | | C'est l'existence même des axes du Bien et du Beau, et non pas des valeurs extrêmes sur eux, qui empêche que ce monde ne se réduise à une platitude sans dimension divine. « Si vraiment Dieu existe, d'où vient le mal ? Mais d'où vient le Bien, s'Il n'existe pas ? » - Boèce - « Si deus est, unde mala ? Bona vero unde, si non est ? ». | | | | |
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| bien | | | Le choix du genre laconique, de celui qui élève une larme ou une goutte de sang, est souvent signe d'un porteur de honte ; l'éhonté nous inonde de platitudes de ses sueurs ou de son encre transparente. « Ce qui s'écrit avec du sang t'apprendra que le sang est esprit »** - Nietzsche - « Schreibe mit Blut, und du wirst erfahren, daß Blut Geist ist » - et le sang ne se verse qu'en gouttes, en perles. Celui qui se répand en largeur ne se repent ni en profondeur ni en hauteur. | | | | |
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| bien | | | La hauteur n'héberge qu'une seule valeur apriorique – le Bien. Toutes les autres ont des projections cohérentes sur la réalité profonde ou sur la plate action. « Toute moralité, privée de paradoxes, est basse » - F.Schlegel - « Moralität ohne Sinn für Paradoxie ist gemein » - toute morale, même bardée de paradoxes, est une projection ratée. | | | | |
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| bien | | | L'âme est pleine de flèches et de vecteurs, pour mes goûts, mes élans, mes préjugés ; mais le cœur n'a que quelques points indéfinis, témoins d'un Bien immatériel, intraduisible ; à la hauteur d'âme et à la profondeur de cœur, l'esprit apporte des horizons des idées et des actes. « La conscience est la ligne droite, la vie est le tourbillon » - Hugo. Dans la conscience, le Français voit l'esprit, l'Allemand – le cœur, le Russe – l'âme. Tous les tourbillons, aujourd'hui, se calmèrent dans une platitude. | | | | |
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| bien | | | L'anachronisme linguistique, coloristique et éthique : la compassion sanguine tournant, imperceptiblement, vers l'incolore sympathie. | | | | |
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| bien | | | Les triomphes temporels sur les autres ou sur moi-même me laissent dans la platitude du réel, ces adversaires, à la longue, prendront les contours du robot ou du mouton ; la hauteur ou la profondeur de l'imaginaire spatial, je les trouve et les garde, en m'inclinant devant l'ange sans ailes ou la bête sans honte, ces incarnations du Dieu vivant et qui devraient être mes seuls auditeurs ou adversaires. | | | | |
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| bien | | | La connaissance est ennemie des valeurs métaphysiques : avec elle, le Bien quitte le bien en tant que bien, et le beau cesse d'être beau. En tant que (l'être en tant qu'être…) signifie – hors toute définition, d'une façon permanente et immanente. Pour n'être qu'un bon raisonneur, il suffit de rester dans le modèle courant ; pour être un bon créateur, il faut en sortir, pour en inventer un autre. Si, pour sentir la valeur d'une transcendance, je ne fais qu'en lire le prix avalisé, je n'en participerai pas. L'achèvement complet est un manque, la plénitude définitive est pire qu'un vide. | | | | |
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| bien | | | La voix du beau est tournée vers la hauteur extérieure, elle s'y matérialise sous forme de création ou de goût ; la voix du vrai est au bout de la langue, elle peut se contenter même de la platitude. Mais la voix du Bien n'est destinée qu'à notre profondeur intérieure ; projetée à l'extérieur, sous forme d'actes ou de raison, elle n'engendre que la honte et le désespoir. | | | | |
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| bien | | | L'un des signes particuliers de notre époque est la disparition de la honte des firmaments humains. La platitude du bon droit ne permet pas d'élever le cœur et de voir que « il est honteux que nous soyons sans honte » - Abélard - « Impudenter sine pudore sumus ». En refusant d'avaler quelques doses prophylactiques de honte, j'attrape une morgue contagieuse. « Ne rougir de rien - la pire des choses »** - Cicéron - « Perditissima ratio est, pudorem fugere » - rougir de rien serait une précaution raisonnable. | | | | |
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| bien | | | Que diriez-vous de celui qui nie le libre arbitre, la finalité, l’ordre moral, l’altruisme, le mal ? Comme moi, vous diriez, évidemment, que c’est un idiot de village, un étudiant renvoyé d’une faculté de logique, Bouvard ou Pécuchet. Pourtant, c’est ce qu’admirerait Nietzsche chez cette araignée qu’est Spinoza ! | | | | |
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| bien | | | Peut-être, mes diatribes contre les Anciens, préconisant une paix d’âme, sont mal ciblées. Toute palpitation autour des tracas communs est risible, et il faut leur opposer l’attitude la plus impassible. L’interpellation par le grand n’est donnée qu’aux élus ; la honte, face au Bien inaccessible, ou la vénération, face au Beau incompréhensible, doivent se traduire en mélodies ou reliefs, qui sont à l’opposé de la tranquillité des moutons ou robots. | | | | |
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| bien | | | On ne trouve pas la consolation dans la platitude du réel, on la bâtit dans la hauteur de l’imaginaire, où demeurent le Bien énigmatique, interdit de séjour sur Terre, et le Beau mystérieux, porté par des Anges de plume, de note, de palette. La consolation divine, inhumaine, donc. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, prévu par Dieu à ne pas sortir du cœur humain, se déverse, de plus en plus, dans des actions, où le cœur n'a plus de place. Mais les raisons de ne plus tenir au Bien originel sont désormais morales. Au lieu de vivre le Bien, on le fait, et jamais on n'en a fait autant. Sans faire courir à sa fortune le moindre risque et sous la seule pression du fisc. La morale codifiée est un algorithme de plus dans les logiciels, qui gèrent l'homme-robot. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux valeurs métaphysiques - le beau et le Bien, puisqu'ils échappent à toute nécessité ; les aveugles du beau tâtonnent sur l'être, les sourds du Bien se disputent l'avoir. La nécessité commande le vrai ; c'est pourquoi, tout en le découvrant en nous-mêmes, on le retrouve, miraculeusement, hors de nous, la rencontre de la transcendance et de l'immanence. Mais les plus éclopés se vautrent dans la platitude du vrai, qui n'est pas de leur fait et donc dépourvu de beauté profonde et de haute bonté. | | | | |
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| bien | | | Ceux qui, blessés par la vie égalisatrice, applatissante, portent la honte, placent dans l’aristocratie du rêve leur volonté de puissance, qui est à l’opposé et de la vertu et de la force, qui n’ont de sens que dans le réel. « En réalité la misère altère, oblitère les vertus, qui sont filles de force et filles de santé » - Péguy. | | | | |
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| bien | | | La langue du Bien est terriblement cryptique ; seuls les grands sont capables de la déchiffrer. Et la culture n'est peut-être qu'une haute traduction esthétique d'un profond appel éthique. Tandis que toute tentative de le traduire en actes naturels débouche sur la platitude. | | | | |
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| bien | | | Dès que mon produit est beau, il n'est plus à moi ; je ne possède que ce qui est médiocre. Le vrai Bien est beau, c’est pourquoi il n’est à personne. Ce bien public fut créé par Dieu comme point de rencontre avec Lui. Si je m'en accapare, je ne penserais qu'au loyer ou aux locataires et je perdrais le sommeil du juste, parsemé de rêves. Il suffit que je ferme les yeux, pour que tout ce que je vois m'appartienne. | | | | |
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| bien | | | Il est sain qu’un écrivain ait une morale personnelle, celle qui introduit la honte dans le séjour des sentiments les plus irréfutables. En revanche, il devrait bannir la morale collective – normative, banale, commune. | | | | |
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| bien | | | Aucun génie, prônant le Bien, dans le mot, la note ou le marbre, ne mena une vie angélique ; à coup sûr, la bête le visitait, mais, encore plus certainement, la médiocrité quotidienne. Le seul lieu, où la noblesse soit chez elle, c’est l’art. | | | | |
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| bien | | | Le mal, c'est le silence de la honte ; c'est pourquoi le vrai contraire du mal, cette grisaille de l'âme, n'est guère le bien rosâtre, mais - la noblesse, qui commence par un rouge au front ! | | | | |
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| chœur cité | | | PROXIMITÉ DIVINE : La démocratie voit dans le ciel la même ressource de progrès que la terre arable ou l'eau potable : services de proximité prévenant tout détournement au profit de l'infini. L'aristocrate ne prie, en soliloques fervents, que ce qui n'existe pas, l'absolu par exemple ; il faut au démocrate un contact épidermique pour entamer un dialogue insipide. | | | | |
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| chœur cité | | | AMOUR : La cité étouffe la haine et souffle sur tout brasier de l'amour. La chaleur de cette réaction se canalise comme la fusion atomique, pour mettre à profit ces explosions des noyaux et développer l'énergie des épidermes. L'amour malgré n'existe plus ; ses alliés démocratiques encanaillèrent sa rébellion aristocratique. | | | | |
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| cité | | | Une tyrannie apporte de l'intensité humiliante à l'âme noble et de l'intensité triomphante à l'âme basse : elle plonge la conscience de toutes les deux dans une obscurité. La démocratie, en rendant toutes les deux homogènes, cupides, calculatrices et transparentes, les aplatit et dévitalise. | | | | |
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| cité | | | La liberté, c'est ce qui nous autorise à vivre de ce que nous sommes : la banalité et l'impuissance. L'oppression nous force à réinventer ce que nous aurions pu être : des chimères envoûtantes et irrésistibles. | | | | |
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| cité | | | Le meilleur compagnon du prince, aujourd'hui, est le journaliste. Et dire qu'on vit Anaxagore admiré par Périclès, Aristote et Pyrrhon auprès d'Alexandre le Grand, Sénèque écouté par Néron, Boèce toléré par Théodoric, Thomas d'Aquin invité par Saint Louis, Pic de la Mirandole avec son mécène Laurent le Magnifique, Érasme auprès de Charles-Quint et de Vinci auprès de François 1er, Th.More apprécié de Henry VIII, Michel-Ange recherché par Jules II, F.Bacon par Elizabeth, Leibniz par Pierre le Grand, Voltaire par le Grand Frédéric, Diderot par la Grande Catherine et même Malraux par de Gaulle, ou tout au moins Guitton par Mitterrand. Je prédis, que les prochains princes seront journalistes, eux-mêmes. « Qualis grex, talus rex ». | | | | |
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| cité | | | Les sociétés fermées se projettent sur le firmament voûté ; les sociétés ouvertes - sur les platitudes de l'histoire. Dans les premières on redresse les têtes récalcitrantes - par le bâton ou par la boue sous les pieds. Dans les secondes on les rabaisse - par la carotte et par le vide des cieux. Cette opposition entre le clos et l'ouvert, si banale dans un contexte social (Bergson s'y appliqua), devient passionnante, si l'on l'applique à l'homme seul, et où les dimensions s'inversent : l'homme fermé se vautre dans la platitude, et l'homme ouvert se voue au ciel. | | | | |
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| cité | | | L'irrésistible puissance de l'argent provient du fait que, contrairement à tout ce qui est noble, il n'a pas d'adversaires à mépriser ; il est prêt à s'acoquiner avec un bourreau ou avec un poète, avec un comptable ou avec un philosophe. Un poète a même dit : « Dans ses effets et lois, l'argent est aussi beau que la rose » - « Money is, in its effects and laws, as beautiful as roses ». | | | | |
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| cité | | | Les étapes successives de l'évolution moderne : dévitalisation, désublimation, neutralisation. Mais les révolutions faisaient pire : polarisation, sublimation, décapitation. Se réfugier dans l'involution : se méfier de la tête et vivre des charges de l'âme. | | | | |
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| cité | | | Toute dictature débouche sur la tyrannie des médiocres. Ceux-ci comprennent, que leur seule chance de se nimber est de s'allier aux échappées lyriques de la gent-de-lettres esseulée, qui devrait s'en estimer heureuse. La démocratie ne favorise que le possédant. | | | | |
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| cité | | | Le socialisme serait hideux, puisqu'il tend vers le moindre mal, au lieu du plus grand bien. Il est beau, votre capitalisme, qui se débarrasse allègrement de toute cette dimension du bien et du mal, pour rester dans la platitude, sans relief, de l'argent. « La foule, où rien ne s'élève ni s'abaisse »* - Tocqueville. | | | | |
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| cité | | | Voter pour le marchand, en première manche, est sage ; le respecter est une autre paire de manches. Mais cette « trahison est nécessaire, pour rendre la cité plus libre » - Socrate. | | | | |
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| cité | | | N'avoir trempé dans aucune des saloperies majeures du siècle dernier est, le plus souvent, signe de médiocrité pour quelqu'un, qui fut mêlé à l'action, malgré son goût pour le mot. Et pourtant, l'Europe bien pensante est toujours à la recherche de ces purs insipides, à ériger sur le socle, déserté par des anciens enthousiastes. | | | | |
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| cité | | | Être libre, détenir la vérité, se connaître - jadis, ce furent des poses hautaines, hier, ce fut une posture profonde, aujourd'hui, c'est une position bien plate. | | | | |
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| cité | | | Liberté et démocratie : ces mots sont l'ultime recours des boutiquiers, à la recherche du ton véhément. Le libre échange se prête mal au pathétique. | | | | |
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| cité | | | Dans la tradition européenne, le goût des élites dictait le prix de la chose culturelle. La démocratie finit par élever la jugeote de l'homme moyen au grade du juge suprême. Et c'est ainsi que l'hégémonie aculturée américaine naît plutôt à Paris qu'à New York. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse, qu'aucune ratio cognoscendi ne calme, - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre. | | | | |
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| cité | | | Quand une pudique générosité s'autorise à violer les règles mercantiles, le prochain viol pourrait provenir d'un vol impudent. La stricte déférence du cadre achat-vente, de la vénalisation douce, rend l'humanité aimable et sage. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas à cause d'un prétendu gouffre grandissant entre la vie réelle et les intellectuels, que ceux-ci disparaîtront de la scène. C'est, au contraire, à cause de leur fusion journalistique avec la vie réduite aux statistiques. Ce gouffre béni aura existé pendant 250 ans, mais des pelletées des Balzac, Dickens, Hugo, Tolstoï, Sartre l'ont comblé malgré quelques sapes des Flaubert, Nietzsche, Valéry. Jadis, on confondrait l'intellectuel avec le vagabond (c'est à dire extra-vagant – celui qui vagabonde hors la vie) ; aujourd'hui, il est indiscernable d'avec le garagiste. | | | | |
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| cité | | | Les combattants de la liberté n'eurent jamais pour adversaire des monstres tyranniques et haineux, mais bien d'insipides tenants de la routine et d'une inertie du statu quo. Mais ils furent plus jeunes, plus romantiques, plus pathétiques. La dévalorisation de la jeunesse, du rêve et du pathos sont à l'origine de cet immonde consensus, qui a aplati la querelle de la liberté aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | Plus une beauté est pathétique, mieux s'en accommode la scélératesse et l'exaction. La tolérance démocratique s'éduque dans la tiédeur et la mièvrerie. | | | | |
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| cité | | | Toute la philosophie allemande d'avant Nietzsche préparait le chemin du robot, et paradoxalement ce sont les pires des robots allemands qui ont choisi pour symbole - Nietzsche ! On reconnaît une noble pensée par les catastrophes que déclencherait sa mise en application. « Néron eût été un grand prince, s'il n'eut été gâté par le galimatias de Sénèque » - Ch.Fourier. | | | | |
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| cité | | | Tout regard sur le nazisme ou le stalinisme, qui n'y décèle pas une part du lyrisme allemand ou russe et tente de les réduire aux tentations totalitaires, est creux. Le ressort commun de ces deux monstres est une tentative pathétique de substituer au mesquin le grandiose. Une passion, pas une structure. Qui fait monter Wagner et Bakounine, en 1848, sur le même côté des barricades. | | | | |
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| cité | | | Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert, mais sous lequel on se demande : qui rêve encore aux heures grasses ? Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres ? Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit. | | | | |
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| cité | | | Corruptio optimi pessima. Que les impôts, les vitamines et le fait divers ne laissent plus le temps à la populace pour songer au salut du monde, - on doit s'en féliciter. Mais que la même sagesse frappe les élites, c'est odieux. Le patricien, rognant ses ailes et baissant son regard, dépasse le vulgum pecus en répugnance. | | | | |
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| cité | | | Votre infâme inégalité matérielle engendre votre infâme égalité des goûts : vos poètes sont indiscernables des épiciers. L'aristocratie aurait plus de chances parmi l'égalité matérielle, où le goût du poème ne devrait rien à la graisse du repu ni au fiel du raté. « La racine et la source de l'amour s'appelle Égalité »* - Maître Eckhart - « Die Wurzel und die Ursache der Liebe ist die Gleichheit ». | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie en quête de drogues, le rêve comme démarche, qui grise, peut faire jeu commun avec la poudre aux yeux et la langue de bois. Dans une sobre démocratie, le rêve comme marchandise s'apparente aux faux en écriture. Le rêve a une petite chance de se maintenir sous la tyrannie, sous la démocratie il n'en a aucune. Bénie « censure, mère de la métaphore » - Borgès - « censura, madre de la metáfora » ! | | | | |
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| cité | | | Que les figures du professeur et de l'écrivain caracolent sur l'avant-scène dans la dramaturgie de la République des caciques, ou que la Démocratie des comics mette dans le limelight le journaliste et le businessman, c'est la même success-story. D'autant plus qu'aujourd'hui le professeur a la gesticulation du businessman et l'écrivain - la diction du journaliste. Seule une mise en scène aristocratique peut encore donner du panache au seul rôle ne se pliant pas aux exigences du box-office, à celui du vaincu, du loser. | | | | |
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| cité | | | Jadis, régnait le médiocre, et par remords intermittents, il se rapprochait du meilleur et le plaçait dans sa ligne de mire. Aujourd'hui, triomphe le meilleur, plein de respect pour le médiocre, et dont il a de plus en plus la dégaine. Ploutocratie ou médiocratie comme formes de méritocratie - timocratie - démocratie, à mille lieux de l'égalité-aristocratie. | | | | |
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| cité | | | Une guerre pour une vraie liberté, que mena pourtant une nation de robots contre un peuple héroïque, - guerre de Vietnam. Une guerre pour un peu plus d'humanité, guerre menée par des barbares modernes contre des barbares moyenâgeux, - guerre d'Afghanistan. Quel journaliste peut se permettre de telles formules incorrectes ? | | | | |
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| cité | | | Prenez le pur lyrisme du Giaour de Byron, du Diwan de Goethe, de Salammbô de Flaubert, du Khadji Mourat de Tolstoï, - les sots corrects d'aujourd'hui, en les étudiant, y trouvent du soutien aux peuples opprimés et du courroux face aux tyrans et à l'injustice. | | | | |
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| cité | | | La négation, jadis nimbée d'audace et d'originalité, devint vulgaire, dans une société tolérante. Les seules astuces logiques du rebelle restent : la traduction en variables de tout terme terminal et l'évaluation dans l'inexistentiel de ce qui tendait vers l'universel. | | | | |
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| cité | | | Le vulgus : jadis, sa place fut dans les bas-fonds, ensuite - dans la médiocrité et la moyenne, aujourd'hui, matériellement, elle est largement au-dessus de nous, les réprouvés de son marché. | | | | |
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| cité | | | Si le Christ, de la vision populaire, revenait sur terre, ce ne serait ni en lépreux (Flaubert) ni en gêneur du Grand Inquisiteur (Dostoïevsky), mais en robuste syndicaliste, descendant d'avion, braillant devant les caméras, dénonçant le repu, le matin, et attaquant le homard, le soir. | | | | |
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| cité | | | La pire des fautes, qu'on reproche aux princes d'aujourd'hui, - perdre le contact avec la réalité ! Eux, qui pourtant vivent perpétuellement dans l'insipidité du réel - comme d'ailleurs d'autres goujats de moindre importance - sans aucune évasion vers le pays des rêves ! Ils connaissent si bien leur place, qu'ils redoutent toute u-topie, non-lieu. « On acquit la réalité et perdit le rêve »*** - Musil - « Man hat Wirklichkeit gewonnen und Traum verloren ». | | | | |
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| cité | | | Il n'y a plus, pour régner, ni princes ni bouffons, que des comptables. Quand on juge la majesté d'après la forme des sièges, on est incapable de vénérer la haute royauté de la position couchée, où la bouffonnerie titillait le sceptre. Les Romains y furent bien meilleurs experts que nos rois ou Présidents. Vivre couché et mourir debout. « Il convient à l'empereur de mourir debout » - Suétone - « Decet imperatorem stantem mori ». | | | | |
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| cité | | | Ce ne sont pas tant ses rides qui empêchent, que je m'éprenne de la liberté, que la peau trop lisse de son image de synthèse. | | | | |
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| cité | | | Prendre le parti des paumés perd de son panache, puisqu'ils sont dorénavant composés d'une majorité d'incapables. Tous les capables sont accueillis aujourd'hui par la démocratie des chances, mérites et affaires. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le bourgeois s'imaginait gentilhomme en s'acoquinant avec l'artiste, symbole de l'aristocratie d'esprit ; aujourd'hui, la seule aristocratie visible est médiatique, - le bourgeois se détourne de l'artiste et s'entoure de journalistes, l'artiste lui-même s'abaisse au métier de journaliste et devient bourgeois. Que je regrette la France d'un duc de X, souffrant des suites d'une galanterie, qu'il eut avec marquise de Y, ratant ainsi une chevauchée de Flandre ou de Catalogne, pour s'adonner, en son château, à la rédaction des commentaires spirituels d'Héraclite ! | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | Toutes les révolutions furent des mutineries de perdants revigorés, qui, en changeant de règles, se repositionnent comme vainqueurs. Ce qui devrait nous pousser à soutenir, dans ce monde minable, les règles minables, propulsant les hommes minables, ignorant tout ressentiment. | | | | |
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| cité | | | C'est la mesquinerie, plus que l'injustice, qui compromet le plus l'ordre capitaliste, qui aurait pu pratiquer une politique grand-seigneur, recommandée, sous un nom paradoxal, par Céline : « il faut du communisme petit bourgeois ; je décrète salaire national 100 francs par jour maximum ». | | | | |
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| cité | | | La démocratie, c'est la littéralité, la présentation juridique évinçant la représentation lyrique, la critique algorithmique se passant de la topique rythmique - elle est une barbarie glacée du robot. Faut-il pour autant, prôner la barbarie chaude des bêtes pour sauver l'art ? Nos veines coupées appellent la tiédeur liquéfiée plutôt que les brûlots pétrifiés. | | | | |
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| cité | | | La sacro-sainte propriété, postulant l'inégalité, est, aujourd'hui, le premier ennemi de la liberté. « La liberté sans socialisme, c'est le règne de l'injustice ; le socialisme sans liberté, c'est la servilité et l'abrutissement »* - Bakounine - « Свобода без социализма - это привилегия несправедливости, социализм без свободы - это рабство и скотство ». Aujourd'hui, dans la presque liberté et le presque socialisme, les hommes méritent leur juste abrutissement. | | | | |
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| cité | | | Les clivages culturels opposent les hommes avec beaucoup plus de virulence que les différences matérielles. Les écarts verticaux de culture exacerbèrent les révolutions française et russe ; l'horizontale culture de masse américaine désarme la lutte de classes et le sentiment de race, pour réduire la vie à la négociation de places. | | | | |
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| cité | | | Comment puis-je m'entendre avec les démocrates, ces robots de l'horizontalité ou moutons de la verticalité, si je suis tantôt maître (du verbe que je conjugue) tantôt esclave (de l'émotion qui me subjugue) ? | | | | |
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| cité | | | Tous les pays devinrent aujourd'hui ce qu'était jadis l'Angleterre byronienne : « pays de bassesse, de journaux, d'ennui, d'avocasseries » - « a low, newspaper, humdrum, lawsuit country ». | | | | |
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| cité | | | Le tyran ne peut pas s'imposer en s'appuyant sur des causes médiocres, il lui faut des belles et des exaltantes. Ce qui nous protège contre la tyrannie, c'est la misère des causes grisâtres portées par les hommes. Dans le jugement des affaires des hommes, la nature des porteurs compte plus que la hauteur des causes et la bassesse des effets. | | | | |
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| cité | | | Les trajectoires de toutes les idées politiques débouchent sur l'ennui final : j'écoute le débat entre l'un des derniers SS, G.Grass, et l'un des derniers marxistes, P.Bourdieu. Les boutiquiers sont plus amusants. | | | | |
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| cité | | | Les majorités devinrent si écrasantes, que tout soulèvement est réduit aussitôt à la platitude. | | | | |
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| cité | | | Les porteurs de la pire grisaille ne juraient que par un avenir radieux ; qu'ils sont radieux, aujourd'hui, ceux qui ne promettent au monde que la pire grisaille ! | | | | |
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| cité | | | L'extase, comme état d'esprit, devrait être réservée aux seuls gentlemen (et interdite aux moines, avocats ou journalistes). Il faudrait bannir de la scène publique l'exaltation de l'ampleur (Wagner), de la profondeur (Dostoïevsky), de la hauteur (Nietzsche) et bercer les hommes par l'apaisante platitude, ou la mélasse, des Proust, Chopin, Hegel, qu'on glisserait entre les agitations des stades, des Bourses ou des salles de débat des intellectuels parisiens. | | | | |
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| cité | | | C'est la science, celle des Encyclopédistes ou des marxistes, et non pas la conscience, qui conduisait aux révolutions. Avec, au sommet des sciences, la science dite politique, aucune émeute ne menace plus nos rues. Et toutes les consciences nagent dans un apaisement douceâtre, - assoupies, baillantes. Au dîner, la révolution meublera la conversation, pour pimenter de bobards le palais des repus. | | | | |
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| cité | | | Quand on ne vit que dans une seule dimension, dans la verticalité (tel Nietzsche), toute idée d'égalité apparaît comme profanation de la hauteur ; mais la politique, c'est la pratique de l'horizontalité, et la recherche d'une supériorité dans la platitude devient saugrenue, tandis que celle de l'égalité est signe d'une vraie supériorité éthique et même esthétique. | | | | |
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| cité | | | Le hurlement fut digne et haut, lorsqu'il s'agissait de la faim, de la liberté ou des privilèges de naissance ou de fortune, mais aujourd'hui toute grogne de ras-le-bol retentit au minable ras des pâquerettes. | | | | |
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| cité | | | Les grands, comme les petits, disparurent, comme disparut la pitié. Et les médiocres tyranneaux de village forment un troupeau méritocratique sans heurts, où il n'y a plus ni pitié ni tyrannie. La leçon de Saadi : « Quiconque n'a pas pitié des petits mérite d'éprouver la tyrannie des grands » - ne sert plus à rien. | | | | |
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| cité | | | L'une des pires goujateries, menant inexorablement à la dégénérescence et à la domination du sous-homme malade, ce fut l'aristocratie héréditaire, ce règne du hasard biologique ; l'actuel règne de la règle monétaire, de cette ploutocratie héréditaire, ne conduit qu'à la platitude, aseptique et saine. | | | | |
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| cité | | | La voix des dissidents soviétiques, à force de s'éloigner de toute illusion, devint tristement vertueuse, à l'opposé de la pensée ironique. En m'accrochant à l'illusion, je ne fais pas reculer la pensée maléfique, mais je me prépare mieux à supporter le poids, sans ironie, de ma défaite. Le rouge au front et l'idylle rosâtre sur la langue m'éloignent des vertus démocratiques. | | | | |
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| cité | | | Ce que vaut une vérité banale s'apprend en prison ou en exil ; la belle vérité, la vérité naissante, se présente comme un beau mensonge. « La vie en liberté n'est qu'une vie de tromperies et de mensonges » - L.Andréev - « Жизнь на свободе есть сплошной обман и ложь ». Oui, le ciel est plus beau, vu à travers les barreaux, mais la liberté amène plutôt la vérité et l'honnêteté, c'est à dire l'ennui robotique. Notre soi a quelques chances de percer à travers des mensonges organiques ; au milieu des vérités mécaniques, il perd ses couleurs et sa vitalité. À moins qu'on décrète : est vrai ce qui palpite, est mensonge ce qui est plat. | | | | |
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| cité | | | La malchance de la fraternité, c'est que tout progrès en connaissances la rend plus inutile. « Nous avons appris à voler comme les oiseaux, à nager comme les poissons, mais nous avons désappris l'art si simple de vivre comme des frères » - Luther - « Wir haben gelernt, wie die Vögel zu fliegen, wie die Fische zu schwimmen ; doch wir haben die einfache Kunst verlernt, wie Brüder zu leben ». Le troisième élément, la terre, nous a aussi rapprochés des reptiles et des moutons. C'est le quatrième, le feu des astres amoureux, qui nous abandonne, dans notre tiédeur fétide. | | | | |
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| cité | | | Même dans la sphère politique, le décalage entre le dit et le fait disparut, pour la plus grande misère et des dits et des faits, où ne perce plus aucune personnalité. Le politicien n'est plus ni acrobate du verbe ni clown de l'action, mais gestionnaire des ustensiles numéraires. Ce n'est plus une corde raide qu'il a sous ses pieds, mais une arène bien plate. Ses pour et contre, dans le dit et le fait, sont du même acabit. Ce n'est plus le sens de ses gesticulations qui blesse l'œil, mais la gesticulation elle-même. | | | | |
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| cité | | | Au début, on salue le révolutionnaire qui achève une hyène, un loup, un corbeau ; mais ensuite vient le tour des pigeons ou des taupes : « Vite, tordez le cou au canari, avant que le communisme n'en soit attendri » - Maïakovsky - « Скорее головы канарейкам сверните - чтоб коммунизм канарейками не был побит ! ». Quand il s'agit de tordre des cous (du canari, du loup, du requin, de l'insecte, de la vermine), c'est le porc qui risque de prendre la tête de la croisade. C'est ce qui se passa. Mais si on cherche à redresser son propre cou, on se transforme en hyène. C'est ce qui se passa dans un autre pays. Incliner son cou ? - est-ce la solution ? Renoncer au chant du cygne ? | | | | |
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| cité | | | On assiste à l'intronisation de l'horizontalité, de la platitude finale, des reliefs uniformément empreints par l'argent, des esclaves se prenant pour maîtres, des maîtres se comportant en esclaves. « L'Histoire s'achève au moment, où disparaît la différence entre Maître et Esclave » - Kojève. | | | | |
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| cité | | | L'enfer tiédit, s'étend et se civilise ; le ciel se climatise, s'approche et se vide. Les dominer devint un jeu d'enfant, les distinguer n'a plus aucun intérêt : « Mieux vaut régner dans l'Enfer que servir dans le Ciel » - Milton - « Better to reign in hell than serve in heaven » - il n'y a plus ni esclaves ni maîtres, dans ces contrées viabilisées. | | | | |
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| cité | | | Tous les Anglo-Saxons sont de prosaïques calculateurs, même les poètes anglo-saxons : « Qu'aucun tyran ne récolte ce que tu sèmes ; qu'aucun imposteur ne touche à ton trésor ; qu'aucun fainéant ne profite de ce que tu tisses ; que l'arme que tu fourbis ne serve qu'à ta défense » - P.B.Shelley - « Sow seed, - but let no tyrant reap ; find wealth, - let no imposter heap ; weave robes, - let not the idle wear ; forge arms, - in your defence to bear » - ce pieux tableau convient aussi bien au révolutionnaire sanguinaire qu'au paisible boutiquier - béatification de l'égoïsme. | | | | |
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| cité | | | Depuis trois mille ans, un culte de la sagesse, poétique ou scientifique, s’opposait à la vulgaire domination de l’argent. Des idées, civiques, théologiques, philosophiques, politiques, exerçaient un pouvoir d’attraction, modérant la tyrannie mercantile. Mais la Cité céda à la Bourse, Dieu fut proclamé mort, la fraternité se limita à l’art culinaire. Le dernier coup à l’humanisme fut porté par l’écroulement de l’URSS, enterrant l’idée communiste. Toute verticalité s’effondra ; une immense horizontalité règne sur les forums et dans les têtes. | | | | |
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| cité | | | La démocratie, c'est la plénitude et la vitalité, et la pensée a besoin de vide et de deuil, pour gagner en poids et en gravité. Les événements, en revanche, ne s'inscrivent qu'en mémoire démocratique incolore, tandis qu'en tyrannie ils animent des tableaux ou des oriflammes. La démocratie, c'est la résignation à la grisaille de nos idées et de nos exploits. | | | | |
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| cité | | | C'est l'absence de calomnies flagrantes qui rend si fade la véridique liberté. La liberté statufie la vérité, l'esclavage la déifie. La calomnie, par un jeu de contrastes, érige une belle, mais fausse, auréole autour de toute vérité, qu'elle soit grégaire ou rebelle. Calomnier la liberté, c'est lui rendre un service. | | | | |
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| cité | | | L'héroïsme individuel, à ranger à côté de la folie, inaugure souvent une aurore admirable ; l'héroïsme collectif, à l'exemple des fourmis, annonce les crépuscules de son pathos des moutons et ne provoque que de l'ironie. | | | | |
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| cité | | | L'aubaine pour le robot - le droit de faire ce que la loi permet - la liberté robotique. On ne prouve sa liberté que par des raisons des transgressions, par le choix de rythmes défiant les algorithmes. Tant que ce sont les loups qui rédigent les lois, les agneaux peuvent remercier le sort de n'être que des vaches à lait. Quand les agneaux s'y mettent, ils réduisent tout le monde en ânes, caméléons ou perroquets. | | | | |
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| cité | | | Le rebelle n'est pas celui qui propose un nouvel ordre - l'appel à l'acte initiateur vient le plus souvent d'un troupeau momentanément protestataire - mais celui qui refuse de respecter les ternes ordres ou désordres. | | | | |
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| cité | | | Ils veulent que le droit des motions l'emporte sur le devoir des passions. En l'emportant, le droit expulse les passions et finit par ne plus s'en souvenir. Le droit est dicté par des passions utilitaires assagies. La liberté somptuaire édicte, parfois, d'étranges droits à l'esclavage d'une vraie passion, mais son champ d'application est ravagé par le robot. | | | | |
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| cité | | | Le bon citoyen : renvoyer le poète aux combles, le philosophe - aux souterrains, l'aristocrate - aux châteaux en Espagne, et appeler de ses vœux sincères, que le goujat envahisse la rue le plus souvent possible et que le boutiquier veille sur le bonheur de la cité. | | | | |
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| cité | | | Dans les jeux de mots de Heidegger, il y a autant d'intelligence et de rigueur qu'il s'agisse de l'essence de l'Être ou de l'allégeance au maître (Adorno remarque là-dessus, que « l'Être est le Führer ») - comme Platon à Denys le tyran, Boèce au grand Théodoric, Kant à son Dieu des Évangiles, Hegel au roi de Prusse, Sartre à Staline. Tous reconnaîtront l'indigence du second discours, mais le premier continue à séduire le public. En tout sujet, sur lequel il se prononce, le philosophe déploie le même don et prouve la même hauteur. Et Heidegger, en oubliant cette dimension, triche, en justifiant le Führerprinzip (que les nazis copièrent sur les bolcheviks – principe de guide - вождизм) par une détermination plus profonde et par le devoir plus large (la volonté de grandeur débouchant sur le pas cadencé ! - der Wille zur Größe - das Schrittgesetz). Il y rate une occasion de se taire et se comporte en Socrate ou Pyrrhon, qui se seraient mis à écrire. | | | | |
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| cité | | | Parmi les plus zélés de l'aspiration néfaste à devenir scientifique se trouvent les barbares. Jadis, la barbarie d'esprit conduisait à la barbarie du corps ; aujourd'hui, la barbarie d'âme engendre une civilisation de raison - le mouton du sentiment dégénérant en robot de la pensée. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, les révoltes les plus bruyantes ne valent même pas une chronique de faits divers. « À défaut de génie, c'est la révolte qui dicte le vers » - Juvénal - « Si natura negat, facit indignatio versum ». Le goût, c'est de savoir quelle révolte vaut un vers. Le poète né est irascible, sans attendre des défis (« genus irritabile vatum » - Horace). Mais à défaut de génie, c'est à dire de regard, il ne reste que le bêlement d'incompris. | | | | |
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| cité | | | La raison principale de l'extinction progressive du grand art est dans la réponse à cette question : qui peut, veut et doit se porter juge des œuvres d'art ? La réponse, donnée et acceptée par tout le monde, est – la foule. L'effet pernicieux de cette résignation est la transformation en foule de ceux, qui formaient jadis une élite. Et le besoin même de juges vint achever l'esprit libre du créateur, qui, jadis, tout en écoutant l'avis d'un aréopage restreint, ne suivait que sa propre voix. Les grands s'acoquinent avec les médiocres et finissent par ne plus en être discernables. « Le socialisme achète la remontée de la platitude par le prix de l'effondrement des hauteurs » - Berdiaev - « Социализм покупает подъём равнин ценой исчезновения вершин » - le capitalisme pratique le même troc. | | | | |
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| cité | | | L'Histoire allemande - le soldat et ses exploits, la russe - le policier, l'anglaise - l'ingénieur, la française - l'homme d'État, l'italienne - le financier, l'espagnole - le courtisan, l'américaine - l'entrepreneur. Et l'on veut faire de l'Histoire une école de sagesse et y perçoit même une philosophie ! Dans ces enchevêtrements de faits, qui, d'ailleurs, furent encore plus aléatoires et fastidieux jadis qu'aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | Les conservateurs pensent que la dépravation des mœurs est conséquence de la diffusion des lumières (ce qu'en pensent les hommes du progrès est pire). Le dépistage de la corruption est affaire du nez. L'odorat étant le sens le plus affecté par le progrès des sociétés aseptisées, la corruption des têtes passe à l'as aussi subrepticement que la lèpre des âmes. C'est dans des ténèbres extérieures du doute que l'homme s'élève à la lumière de sa conscience. | | | | |
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| cité | | | La fraternité et la liberté ne sont que de belles idées, sans traductions fidèles dans la réalité ; seule l'égalité relève du réel, tandis que son idée est assez plate et sans envergure. Et en matière des inégalités, Rousseau - « Commençons par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question » - est avec les raisonneurs repus. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes entraînent les nations dans la dimension verticale, où aucune stabilité n'est possible, et, comble d'ironie, la dégringolade finale fera découvrir toute la platitude de leurs fins ; la démocratie nous installe dans la platitude des commencements, mais apporte la stabilité de l'horizontalité. « Sans un axe vertical, rien de solide à l'horizontale »* - R.Debray – dans la hauteur, les choses sont encore plus instables, mais elle nous donne le vertige, élargit les horizons, tourne nos âmes vers les firmaments. La hauteur n'est pas une dimension de plus, mais un état d'âme, bref, vulnérable, sacré, une espèce de révélation soudaine. | | | | |
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| cité | | | Je chante le monde - et la niaiserie de ce geste de simplet m'inonde de honte. Je le fustige - et la honte de ce geste de manant m'accable. Il faut laisser ce monde là où il est et ne pas se laisser positionner par rapport à ses coordonnées, se contenter d'une pose d'absent. | | | | |
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| cité | | | Jadis, la littérature fut totalitaire : elle enveloppait une âme secrète d'un style et d'une pose, que « l'on adore ou l'on maudit » (Rousseau) ; aujourd'hui, elle est démocratique : elle développe des informations et des positions, connues de tous, et qu'on parcourt dans des rubriques des faits divers. | | | | |
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| cité | | | On sait où, dans les affaires des hommes, aboutit le culte des fins - à la basse domination de la finance. Prôner les débuts a l'avantage de faire de moi un éternel débutant. Mais le pire serait ne tenir qu'aux moyens - je serais médiocre, moyen. | | | | |
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| cité | | | Être à égale distance de tout, sans bonne hauteur, peut être encore plus médiocre que de pencher d'un seul côté. Dans la contemplation de la lutte : accepter ou rejeter, bâtir ou contempler, expliquer ou s'éberluer, - seule une bonne hauteur te permettra de reconnaître le plus défaillant, pour le rejoindre à temps ! « Le triomphe de l'art est d'être capable de faire de la cause la plus faible la cause la plus forte » - Protagoras. Dans un haut combat, c'est à dire dans celui, où ne figurent ni la vérité ni la mécanique, la sophistique est nettement plus digne et noble que la dogmatique. | | | | |
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| cité | | | Le nombre d'incompris est directement lié au pouvoir d'achat des sujets aux penchants débineurs ou aigres. Être compris, c'est surtout pouvoir s'offrir des dîners en ville. « Les salons et les académies tuent plus de révolutionnaires que les prisons et les canons » - P.Morand. Dans quel salon le mot révolution retentissait le plus férocement ? - dans la salle des Actes de la rue d'Ulm ! | | | | |
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| cité | | | Impossible de vénérer la liberté dans les plates affaires des hommes. Aucune profondeur casuistique ne l'héberge pas non plus. La liberté ne brille que par les sacrifices héroïques qu'exige la fidélité à la hauteur : « Selon quel critère juge-t-on la liberté ? - d'après l'effort pour préserver la hauteur » - Nietzsche - « Wonach misst sich die Freiheit ? Nach der Mühe oben zu bleiben ». | | | | |
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| cité | | | Devant tant de lumière certaine, autour de mes droits bien compris et écrits, je finis par ne plus distinguer la belle stature de la liberté, puisque « la liberté s'illumine dans les ténèbres » - Berdiaev - « тьма связана со Светом свободы ». Dans ce siècle de transparence, j'apprécie la chance d'avoir une âme opaque. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans commencent par persuader le faible, qu'il a assez de raisons, excellentes et dogmatiques, de se sentir heureux, fier, confiant en avenir. Dans une démocratie, il a toute la liberté de se répandre en lamentations, médiocres et sophistiques, sur ses malheurs, ses humiliations, ses horizons bouchés. | | | | |
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| cité | | | La sobriété démocratique n'inspire pas le poète ; il est emporté par une ivresse despotique. Et la révolution le laissera dans un cachot, dans une nausée, dans un suicide bien réels et horribles. Revenu, par chance, à la démocratie, il se mettra à inventer des cachots, des nausées, des suicides de pacotille. | | | | |
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| cité | | | L'histoire grammaticale du communisme : le discours philosophique, le slogan idéologique, l'onomatopée apocalyptique – la hauteur, la platitude, l'abîme. | | | | |
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| cité | | | Les penseurs-fonctionnaires veulent nous épouvanter avec leurs idées, dangereuses, osées, foudroyantes, et je n'y vois que la banalité insipide et la mesquinerie incolore. Personne ne veut admettre, que les seules idées, menaçantes pour l'ordre établi, furent les idées de pureté, de grandeur et de fraternité, les idées qui n'effleurent plus personne, pour le plus grand bien politique et économique des nations assagies par la modération. | | | | |
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| cité | | | Les passions, la première vertu dans l'homme, le premier vice dans la cité. « La morale élève les civilisés à n'avoir point de passions, à n'aimer que le bien du commerce, mœurs fort commodes pour les épiciers »*** - Ch.Fourier. Aujourd'hui, toutes les phalanges, de celle des poètes à celle des topologistes, arborent la morale du vainqueur, de l'épicier. | | | | |
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| cité | | | Si l'on veut une société libre, efficace, juste, on doit faire taire la musique des hauteurs et l'intelligence des profondeurs ; la prospérité pousse dans la platitude. « Le communisme – une hauteur, une profondeur ; aucune platitude ne mérite le titre de communiste » - Maïakovsky - « Коммуна – высота, глубина. Не возвести в коммунистический сан плоскость ». | | | | |
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| cité | | | La télévision et l'Internet remplacèrent la messe, le confessionnal, la communion. L'écran planétaire cacha le cran libertaire. Les genoux ne sont plus sollicités, même au petit déjeuner. « Le journal est la prière du matin du citoyen » - Hegel - « Die Zeitung ist das Morgengebet des Bürgers » - il ne ratait que le lever du soleil, aujourd'hui il ignore jusqu'à l'existence des étoiles. | | | | |
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| cité | | | Plus on se réfère à la collectivité, plus on exalte la personnalité d’un tyran ; plus on cultive les droits personnels, plus banal devient tout meneur des masses. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, seules des minorités font élever les âmes et baisser les têtes. Les majorités, jadis écrasantes, ne sont plus qu’aplatissantes. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, les révoltes s’ancrent dans le présent et ses soucis, sans l’enthousiasme du souvenir des aînés, extatiques et glorieux, sans la belle foi dans un futur plus noble, plus jeune, plus rêveur. Mais le présent est toujours mesquin, insignifiant ; l’importance et la grandeur ne se donnent qu’à une vaste perspective, née d’une hauteur de vues. La platitude imprègne la vie ; l’épaisseur sied au rêve. | | | | |
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| cité | | | De trois révolutions, l’anglaise – industrielle et vaste, l’allemande – philosophique et profonde, la française – politique et haute, - seule la première garde de l’actualité dans la platitude moderne mercantile. La verticalité des penseurs ou des rêveurs est aujourd’hui aussi exotique et anachronique que les mystères ou les larmes. | | | | |
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| cité | | | Des sentiments noirs – l’indignation, le mépris ou l’indifférence - sont inévitables, ce qui fait de nous hommes de gauche, de droite ou du marais. C’est notre enfance qui détermine notre profil, en fonction du milieu de nos regards : la réalité humaine (conflits, orgueils, jalousies), la réalité surhumaine (contes de fées, rêves, solitudes), la réalité inhumaine (routines, conformismes, platitudes). Ma première enfance passa dans le deuxième milieu, dans l’immensité des forêts, des livres, des montagnes et des chants de ma mère. Le mépris de ce qui est sans relief ni mélodie fit de moi un homme de droite, ce que j’appris un demi-siècle plus tard, ayant vécu dans la certitude de faire partie des extrémistes de gauche… | | | | |
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| cité | | | Finis, les avenirs aux sommets radieux ; une immense platitude transparente nous y attend. Désormais, seul le passé « peut nous tirer vers le haut, ce que l’avenir ne fait jamais »** - S.Weil Toutefois, même si l’on nous tire vers le haut, nous ne pouvons qu’y tendre, immobiles, comme vers une limite inaccessible. | | | | |
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| cité | | | La révolution ne peut avoir qu’une seule dimension noble – la hauteur. Dans l’étendue et dans la profondeur, l’évolution est plus performante, l’évolution marchande ou l’évolution savante. Mais l’illusion révolutionnaire de maîtrise et de savoir conduit vers la platitude de l’arbitraire et du charlatanisme. Confinée à la seule hauteur, l’idée révolutionnaire n’enivrera que quelques cœurs ardents, rares et purs. | | | | |
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| cité | | | La démocratie n’a rien à voir avec la profondeur du savoir ou avec la hauteur du valoir ; sa meilleure assise, c’est la platitude – se fier aux yeux calculateurs, se méfier des regards adorateurs. L’exemple de l'horreur communiste l’illustre bien : « Le communisme est descendant du christianisme, de la hauteur du regard sur l’homme »** - Dostoïevsky - « Коммунизм произошёл из христианства, из высокого воззрения на человека ». | | | | |
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| cité | | | Sous un régime tyrannique, un homme libre, même s’il est un solitaire résolu, entre, inévitablement, en conflit avec la société ; ce qui apportera à cet homme de la souffrance, de la noblesse ou de la grandeur. Sous un régime démocratique, ce genre de conflit engendre, chez le rebelle, du conformisme, de la mesquinerie ou de l’abrutissement. L’homme n’est vraiment libre que lorsqu’il n’accepte que des défis nobles. La liberté politique acquise, toute révolte y est un signe de petitesse. | | | | |
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| cité | | | Tout débat ou combat politique, autour des sujets mesquins, profane ton esprit et abaisse ton âme. La bassesse est contagieuse : tout contact avec elle, même pour l’abattre, introduira des germes de platitude dans ton soi, qu’il soit humble ou hautain. On ne garde sa pureté qu’en ne combattant que des anges. | | | | |
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| cité | | | Le progressiste s’indigne, le conservateur méprise. Le premier s’indigne contre une imperfection, dont l’élimination apporterait de l’harmonie ; le second méprise l’indéracinable et se résigne au silence éternel de l’indigne. L’indignation améliore l’humanité et dégrade l’homme ; le mépris laisse les hommes dans leur platitude et donne une chance à l’homme de garder sa hauteur. | | | | |
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| cité | | | Tes pieds, ton cœur et la partie rationnelle de ton esprit sont sur terre, et il est inévitable, qu’ils prennent part aux zizanies entre réformismes et conservatismes, dans la vallée des larmes, dans la platitude bruyante. Mais tes ailes, ton âme et la partie irrationnelle de ton esprit te placent en hauteur, laquelle te détache des soucis du jour et te fait entendre la musique atemporelle, où le chant, le soupir, le sanglot se passent d’actes. | | | | |
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| cité | | | L’économie ne se substitua pas à la culture, à l’intelligence, à l’enthousiasme ; ceux-ci, au contraire, gagnèrent beaucoup en largeur et même en profondeur, c’est l’organe qui les animait qui n’est plus le même. Jadis, c’était l’âme extatique, amie des hauteurs ; aujourd’hui, c’est l’esprit calculateur, plongé dans la platitude du présent, sans la curiosité pour l’aboutissement à venir, sans la recherche de sources au passé. | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie, ceux qui visent une indépendance, éphémère et individuelle, aboutissent, en réalité, au plat conformisme. Celui qui est conscient de sa dépendance des autres est mieux à même de construire sa haute liberté. | | | | |
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| cité | | | La démocratie naît dans un grand et noble combat et se maintient grâce aux chamailleries mesquines. Une thèse de plus, pour insister sur la grandeur des commencements et sur la banalité des parcours. | | | | |
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| cité | | | Aussi haut qu’il fût, le sacré, partagé par la foule, s’écroule dans la platitude, ce qu’illustre le passage de la liberté désirée à la liberté acquise. Qui, aujourd’hui, adhérerait à cette fière proclamation : « Le seul sacré, c’est l’homme libre » - R.Wagner - « Das Heilige ist allein der freie Mensch ». ? | | | | |
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| cité | | | Crépuscules de la beauté, grisaille des pensées, le tout invariant enseveli sous les tas difformes - tel est le tableau effrayant de cette époque sans mystère, sans noblesse, sans hauteur, époque-fossoyeuse définitive de l’art expiré. Extraire la beauté mystérieuse (Baudelaire) devint stérile car ne trouvant aucun spectateur ; tous sont tournés vers la réalité banale, ennuyeuse, laide. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes modernes, auteurs interchangeables de plats commentaires de la science des Spinoza, Hegel, Husserl, n’ont qu’une seule ambition – rester en vue sur les écrans, où ils déversent des platitudes immondes sur les affaires judiciaires, les élections municipales, les soucis écologiques, l’investissement dans l’innovation, les ennuis budgétaires. Même un Sartre paraît, aujourd’hui, être un vrai philosophe. | | | | |
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| cité | | | Les notions de liberté et de sacré n’ont aucun sens si elles ne sont pas escortées d’un complément d’objet (de, par, pour, dans, contrairement à). Pourtant c’est ce que font les bavards ou fanatiques de la révolte ou de la grâce. | | | | |
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| cité | | | Seul la souffrance (l’humiliation, la misère, la solitude) ou la menace extérieure (des tyrans, des sauvages, des fanatiques) pourraient me faire tourner vers la masse de mes semblables. Or, toutes les deux prirent une coloration trop économique et pas assez idéologique ou civilisationnelle. La mesquinerie et non la grandeur ou la noblesse. La platitude sans épaisseur. Les mêmes visions de la société chez les philosophes ou garagistes. L’intellectuel, transformé en contribuable. Le patriote, introuvable en dehors des stades. | | | | |
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| doute | | | N'importe qui peut douter sur la Croix d'une souffrance profonde, c'est sur la Montagne d'une haute joie que le doute aurait sa place de choix. Aux certitudes se prête le mieux le Désert bien plat. | | | | |
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| doute | | | Pour un vrai idéaliste et contrairement au matérialiste, la justification n'efface ni ne surclasse l'interprétation, comme le problème bien formulé garde tout le charme du mystère, et le discours profond de la raison n'aplatit pas le haut chant de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Ils passent leur temps à nouer ou à dénouer des nœuds ; je coupe la corde dès qu'elle devient droite. | | | | |
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| doute | | | Le sot a peur de l'inconnu, et c'est dans le connu qu'il trouve la raison de ses plates certitudes. Le sage porte l'angoisse du connu, de la mécanique desséchant l'organique, et son plus haut enthousiasme s'adresse à l'inconnu ou à l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Justification de la divagation : il y a, en nous, un fond fuligineux, épais et ardent, que les plates clartés d'une cervelle surfacique ne parviennent pas à rendre, cherchent à l'animer et finissent par l'ensevelir. | | | | |
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| doute | | | Ce que je cherche est absurde, ce que je trouve est lumineux (« je suis ce que je cherche » - Hölderlin - « Was ich suche, ist alles » ! Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve » - j'invente ! - ce que je crée m'apprend ce qu'est la création). La recherche même est diabolique comme activité (ressource d'algorithmes), divine comme objet (source de rythmes). La mise en hauteur de la recherche, la mise en couleur des trouvailles - recettes pour les yeux, redoutant le terre-à-terre et la grisaille. | | | | |
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| doute | | | Jadis, la médiocrité se réfugiait dans le vague, aujourd'hui elle se sent plus à l'aise dans la clarté. Être « l'ombre : ou trace des ténèbres dans la lumière ou trace de la lumière dans les ténèbres » - G.Bruno - « l'ombra : o traccia di tenebra nella luce, o traccia di luce nella tenebra ». Maîtriser la répartition des ténèbres et des lumières est le signe d'un artiste. Par exemple, la clarté de ce qui s'éteint, l'obscurité de ce qui éblouit. « Il faut souffler sur quelques lueurs, pour faire de la bonne lumière »** - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Étranges étiquettes - « inutile et incertain » - que Pascal attribue à Descartes, tandis que celui-ci n'est justement qu'utile et certain. Comme ce lourdaud de Spinoza bourré de connaissances pratiques et traité par Voltaire de « subtil et creux ». | | | | |
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| doute | | | À tous les illuminés-prophètes, dont la première lumière tourne irrévocablement en éclairage public, je préfère un enténébré poète, dont les dernières ombres servent de fond à mon étoile. « Je suis fils de la nuit. Ne suis ni prophète ni médecin, mais conducteur des âmes » - Homère. | | | | |
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| doute | | | Les questions vagues et les réponses flagrantes - tel est le goût du temps. Les questions nées d'une lumière, les réponses produisant de beaux jeux des ombres - tel devrait être mon exigence. | | | | |
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| doute | | | Chez le bon artiste, on goûte la fraîcheur des ombres et devine la haute lumière, qui les projette. Chez le mauvais on devine la vanité des plates lumières, sans fraîcheur ni ombres. | | | | |
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| doute | | | Tu fais bien, en dissipant le vague autour du secondaire, des problèmes, en y apportant de la lumière. Mais méfie-toi de l'inertie, qui te ferait profaner l'obscurité sacrée du mystère. Ou, pire, - te désintéresser de toute lumière, au milieu des solutions incolores. | | | | |
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| doute | | | Un homme me devient intéressant, quand je n'ai pas besoin de chercher la lumière, dont il est l'ombre. La primauté de l'ombre ; l'absence de lumière criarde. « La lumière publique obscurcit tout »*** - Heidegger - « Das Licht der Öffentlichkeit verdunkelt alles ». | | | | |
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| doute | | | Le monde devient si translucide, si bien viabilisé et éclairé, qu'on a le droit de s'interroger : qu'y fais-je avec mes ténèbres ? Et dire que jadis on pouvait clamer, fièrement et bêtement : « Comment émettre de la lumière dans ce monde envahi par les ténèbres ? » - Dostoïevsky - « Как светиться в мире, утопающем во тьме ? ». Émettre, allumer des rêves, une fois dans les ténèbres, serait une autre issue. | | | | |
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| doute | | | Les yeux sont un organe de l'esprit, et le regard – celui de l'âme ; l'âme, c'est l'esprit, visité par une grâce. « Tout ce que nous voyons sans la lampe de Sa grâce, ce n'est que vanité » - Montaigne - donc, apprécions Son voir plus que le savoir. | | | | |
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| doute | | | Les mêmes profondeurs visitent tous les hommes, mais c'est le talent, c'est à dire la hauteur, qui détermine si les tentatives de les rendre resteront platitudes ou se solidariseront avec des envolées. La hauteur ne peut être qu'inventée ; la platitude est bien réelle. « C'est l'excès de la signification suggérée, c'est le fait de transformer le courant sous-terrain en un courant de surface, qui nous abaisse jusqu'à la prose »** - Poe - « It is the excess of the suggested meaning - it is the rendering the upper instead of the under current of theme, which turns into prose ». | | | | |
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| doute | | | Aux trois éléments - eau, terre, air - sont associés trois courants vitaux : la fontaine, les racines d'un arbre, le souffle - le souterrain, le terre-à-terre, le hautain - la philosophie, le savoir, la poésie ; ils brillent, culminent et se poétisent grâce à la pureté et à l'intensité, ces courants du feu, du génie. La métamorphose de Phénix nous rendra la fontaine, l'arbre et le souffle. | | | | |
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| doute | | | Être homme du savoir voulait dire, jadis, être fasciné par les mystères de l'univers, de la vie et de l'homme ; aujourd'hui - connaître l'adresse URL du manuel d'autorité, sur des problèmes et solutions de ce jour. | | | | |
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| doute | | | Au même lieu méditerranéen, où j'inventais et l'astre et la chose et l'ombre, Nietzsche chercha la lumière et Valéry trouva l'illumination - pour mieux peindre leurs ténèbres. Entre la hauteur du premier et la profondeur du second (entre Sète, Nice et Gênes), je m'y sens à l'aise, en oubliant les astres et les choses et en vivant des ombres. | | | | |
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| doute | | | Derrière le terme de vie - deux réalités radicalement différentes : le fruit rationnel des expériences et observations des autres et de moi-même, d'une part, et de l'autre - la source mystérieuse de mes vibrations, chants ou angoisses, au fond de moi-même. C'est au courant de la seconde que mon œuvre doit s'écrire ; la première, c'est ce fameux pinceau qui doit être absent de mon tableau. | | | | |
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| doute | | | Dans les profondeurs - une complexité, dans les hauteurs - un mystère, dans l'ampleur - une invention ; les trois - à vous couper le souffle ; ce qui fait soupçonner de platitude toute proclamation de sots, faite clairement, simplement et naturellement. « Il faut une audace immense, pour se débarrasser de ce mot - naturellement » - Chestov. | | | | |
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| doute | | | Le non-poète s'intéresse à deux choses : aux miroirs et aux objets. Aux objets les plus pesants et aux miroirs à reflets fidèles. Tandis que le poète guette surtout les objets invisibles et se crée des outils à réflexion musicale de fantômes. Pour nous inonder d'une musique, qui n'est nullement reflet du bruit du monde. | | | | |
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| doute | | | Dans la république du réel, la rareté n’est pas une garantie du beau ou de l’admirable ; elle ne l’est que dans le royaume des rêves. Et Valéry et St-Augustin : « C’est ce qui est rare qu’on admire » - « Quae sunt rara admiramur » - eurent tort. Mais avec le rêve se raréfiant, ils se retrouvent dans le juste, mais insignifiant. Le lointain, lieu idéal pour admirer le beau, disparaît, lui-aussi, au profit d’une aveugle familiarité. | | | | |
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| doute | | | La lumière est faite pour être comprise et maîtrisée ; et l'ombre – pour admirer son jeu ou s'y réfugier. Tenir à ce savoir et à ce plaisir, pour approfondir l'une et rehausser l'autre, ne pas inverser les rôles, pour ne pas tomber dans la platitude. | | | | |
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| doute | | | Tout le monde cherche le nom, pour désigner la grandeur du monde, et l'on le trouve en fonction de ses faiblesses : le rêveur, au regard ahuri, l'appelle Mystère, le je-m'en-foutiste, devant les choses vues incompréhensibles, - Absurde, l'angoissé, aux yeux pleins de voix, - Foi. Le déracinement, qui voue à la hauteur complexe ; l'ironie, qui réduit tout à la platitude réelle ; la pitié, qui promet d'imaginaires profondeurs. | | | | |
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| doute | | | Entre le connu résolu et l'inconnu mystérieux traîne l'absurde sans visage, que les profonds ou les hautains transposent facilement vers leurs apanages respectifs. Les plats ou les médiocres s'y vautrent et en font leur vie. | | | | |
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| doute | | | Il est aussi bête de prôner l'obscurité systématique que la systématique clarté. La systématisation est de la platitude. On devrait tenir à la clarté, mystérieuse en hauteur, ou à l'obscurité, lumineuse en profondeur. | | | | |
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| doute | | | Le problème se formule dans la profondeur, la solution s'applique sur la face de la terre, le mystère se lit dans la hauteur ; et la clarté, c'est ne pas perdre contact avec la terre ; mais pour « être clair, sans être bas » (Aristote), il faut que le problème continue à apporter du poids et le mystère - des ailes. | | | | |
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| doute | | | Le soi, précieux et original, se refuse à la lumière, également répartie et le condamnant à la platitude ; je ne le perçois qu'illuminé par des étincelles soudaines ; l'exercice de Valéry ou de Nietzsche (der Versuch) relève de la même vision. | | | | |
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| doute | | | Le feu et l'amertume sont à l'origine des soifs les plus poignantes. Le chaud désir de vertiges et la lie amère œuvrent pour la même cause. « Qui boit le vin boive la lie » - Aristophane. Au fond de toute clarté s'ouvre le goût d'une nouvelle pénombre. La sédimentation ridiculisant l'alimentation. La fringale d'azur et d'éther montent aux yeux, quand la grisaille et l'insipidité alourdissent la cervelle. Boire la lie aide à mieux mourir de soif. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est rigoureux refuse de se mettre en musique et reste, la plupart du temps, insignifiant. La rigueur est une univocité du fond et de la forme, ce qui est contraire à toute musicalité. Signifier, c'est découvrir du fond absolu dans une forme arbitraire. Découvrir le noyau d'une application. | | | | |
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| doute | | | Le déracinement de ce qui est irréel et profond est attouchement au point zéro de ce qui vit intensément ou de ce qui promet la hauteur ; le déracinement de ce qui affleure le réel et le plat te laissera en tête-à-tête avec la platitude. | | | | |
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| doute | | | Il est facile de donner un sens à toute négation ; l'affirmation, elle, même de lieux communs, est plus ardue et moins gratuite, mais elle ne vaut que par ce qu'elle nie (Spinoza ou Hegel). « Omnis determinatio negatio est ». | | | | |
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| doute | | | Deux sortes de clarté de discours, appréciée des sots : une clarté interne, une platitude du style, les mots étant manipulés comme des choses, ou bien une clarté externe, la platitude d'une reproduction, des références courantes et trop attachées aux choses. La seule clarté artistique souhaitable est celle d'une musique, convaincante et conquérante, reconstituant un état d'âme et détachée des choses. | | | | |
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| doute | | | Les plus obtus des hommes prétendent, que nos désirs sont aussi prédéterminés par des causes, que les orbites des astres. À voir les orbites interchangeables de nos contemporains, on est tenté de donner raison à cette ineptie. | | | | |
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| doute | | | La tension entre les contraires ne devrait pas se résoudre dans un relâchement dialectique quelconque, mais dans une bonne raideur d'une corde, sur laquelle je pourrais jouer ma meilleure musique. La musique naît des inconnues, dont est chargé mon arbre requêteur. L'unification d'arbres promet de nouveaux reliefs, tandis que la synthèse (Aufhebung) est source de platitudes. | | | | |
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| doute | | | La vie nous débarrasse, successivement, de clartés, de profondeurs et de plénitudes ; l'homme de rêve reste avec la hauteur d'un regard en pointillé, et le non-rêveur - avec le vide, la platitude, la grisaille. | | | | |
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| doute | | | Un esprit grossier vise ce qui peut être précis ; un bel esprit s'intéresse surtout aux « objets, où toute précision est erreur »* - J.Joubert - surtout à l'échelle des mesures communes. Un bel esprit invente ses propres unités et outils de mesurage. Le médiocre se reconnaît par l'ignorance de l'incommensurable et par l'incapacité de créer ses propres balances. Pour manier les métonymies ou jongler avec les métaphores, le talent, c'est à dire l'instinct, maître de la précision implicite, suffit. | | | | |
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| doute | | | C'est l'anonymat de mes clartés ou obscurités qui les rend dignes de mes recherches. Les noms définitifs ne fixent souvent que des clartés pétrifiées ou des obscurités sans essor. On reconnaît une intelligence par sa faculté de manipuler de l'innommé, se décomposant d'après le caprice des concepts et des contraintes. Sortir une chose de l'ordinaire est plus difficile que de la tirer de l'inconnu. | | | | |
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| doute | | | L'avenir personnel ou collectif devint si transparent, bourré de tant de certitudes et clartés insipides, qu'on envierait nos ancêtres que fustige, pourtant, Lermontov : « De quelle tristesse est pleine notre génération – son avenir est vide ou obscur » - « Печально я гляжу на наше поколенье ! Его грядущее - иль пусто иль темно ». | | | | |
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| doute | | | La virtuosité du jeu à l'aveugle et les cerveaux électroniques nous font faire, aujourd'hui, de bien belles économies, en matière d'éclairage, même si « le jeu n'en vaut pas les chandelles » (Corneille) - dans des jeux minables. | | | | |
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| doute | | | Ce qui se passe dans mon âme est irréductible aux idées et mots ; aucune précision verbale ou conceptuelle ne m'en approche. « La franchise et la netteté, c'est ce qu'il vous faut, pour cacher vos propres pensées ou d'embrouiller celles des autres » - Disraeli - « Frank and explicit - that is the right line to take when you wish to conceal your own mind and confuse the minds of others » - la seule franchise avec soi-même, et encore, ne serait que musicale, donc au-delà des mots et pensées. Vos pensées, ce sont donc vos incertitudes, et vous cherchez à réduire au même état les pensées des autres - bon moyen, pour continuer à ne pas se connaître et, surtout, ne pas connaître les autres. Plus le mot est net, plus la pensée, en soi, perd de la sur-éminence, du relief, et finit par s'aplatir. | | | | |
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| doute | | | À prendre les choses comme elles sont, on se retrouve avec les mains pleines et le cerveau vide. | | | | |
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| doute | | | Ils s'enorgueillissent de la coïncidence entre leurs dits et leurs faits, mais « c'est être bien borné que de penser une chose et d'en dire - la même ! » - Guénine - « Какая это ограниченность - думать одно, а говорить - то же самое ! ». Dire, et découvrir par la même qu'on pense, est plus précieux et rare. | | | | |
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| doute | | | Tous aimeraient donner à leur regard un sens ascensionnel, mais c'est l'inertie gravitationnelle qui le replonge dans la platitude. Réussir à créer l'état d'apesanteur, c'est réussir à munir mon regard de la seule dimension noble, de la hauteur. « Le regard, au-dessus du monde, est le seul, qui saisit le monde » - Wagner - « Der Blick über die Welt hinaus ist der einzige, der die Welt versteht » - bien qu'il s'agisse de chanter et non pas comprendre le monde. « Quand le regard ne suffit pas, la bouche est de peu de secours » - Grillparzer - « Kann der Blick nicht überzeugen, überred't die Lippe nicht » - fais de ta bouche un regard ! | | | | |
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| doute | | | C'est dans la hauteur qu'on doute le mieux, les certitudes étant renvoyées vers les profondeurs ou platitudes. Nietzsche se trompe de dimension : « Il faut douter plus profondément » - « Es muß gründlicher gezweifelt werden », mais c'est toujours mieux que de ne pas douter de la plus grande des incertitudes - de notre moi (Descartes). La naissance de la pensée : choisir un bon langage, formuler une bonne négation, viser une bonne hauteur - une belle croyance émergera d'un beau doute. | | | | |
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| doute | | | Le cerveau complète l'œil et l'oreille, sans sortir de la platitude des images. C'est l'âme qui les interprète dans un langage à reliefs musicaux. On vit dans l'espace de l'esprit et dans le temps de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Ils nous invitent à ne pas quitter des yeux le soleil, afin que ce qui est désagréable, les ombres, restent derrière nous. Je finirai par ressembler à un poteau ou à un tournesol et désapprendrai à former mes propres ombres. Mais c'est moins sot que chercher à émettre mes propres lumières. La plus belle œuvre se fait des ombres, que je projette devant moi, et dont je vénère la lumière merveilleuse et inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | La bonne musique naît des gammes larges, elle est la démesure par rapport à la musique des autres ; si je cherche la mesure platonicienne dans la finalité, dans l'égale distance entre l'exagération et l'inachèvement, entre l'excès et le défaut, je risque fort de me retrouver dans la platitude ; je dois composer au nom des commencements hyperboliques, c'est à dire des rythmes de mes sources. « L'exagération doit être continue » - Flaubert. | | | | |
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| doute | | | L'esprit lucide, à l'appétit fade, pêche, en eau transparente. L'âme indécise crie famine et se noie en eau trouble, gain du pêcheur, le mot. | | | | |
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| doute | | | Être jeune : continuer à ne pas se connaître, à ne pas vouloir se ressembler, à entretenir l'ubiquité entre le regard et le geste : « Seul le creux se connaît »* - Wilde - « Only the shallow know themselves » - mais les creux seraient en nombre : « À tous les hommes il est accordé de se connaître » - Héraclite - ce don des sots s'est vu, apparemment, quelques refus. | | | | |
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| doute | | | En philosophie, il y a des hautains du commencement, des profonds de la finalité, des plats du parcours – privilégiant le naître, l'être ou le (ap)paraître. Le concevoir du cogito, le fonder du sum, le propager du ergo. | | | | |
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| doute | | | Les profondeurs de l'esprit sont aussi insondables que les hauteurs de l'âme. Je suis dangereusement près de la platitude, lorsque je ne parle qu'au nom de mon soi connu. Le talent est le seul interlocuteur de mon soi inconnu, parlant les deux langages : l'intelligence et la noblesse. | | | | |
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| doute | | | Si mes palettes sont assez riches et mes tableaux assez ambitieux, la convergence avec un autre maître, n'est ni possible ni souhaitable. Elle serait même un signe de ma banalité. Donc, une fois dans mon atelier, je ne peux ni ne dois être attiré vers mes semblables, et je devrais les inviter à passer, sans dévier mes pinceaux vers des partages, fussent-ils fraternels. | | | | |
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| doute | | | C'est avec un règne de la lumière que j'associerais l'enfer - la morne transparence, l'accessibilité immédiate, la platitude sans relief ; et comme le jeu des ombres enchanteresses nous rapproche du paradis - l'étonnement du regard, le commencement du rêve, la chute du souffle et des yeux fermés ! | | | | |
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| doute | | | De doute en doute, comme de clarté en clarté, on peut arriver à une passionnante impasse ; le premier parcours promet plus de hauteur au regard, le second – plus de profondeur aux pas. Mais alterner le doute et la clarté promet surtout de la platitude – il faut choisir son degré de certitudes ou d'errances. Des clartés désirables, fécondées par le doute : des idées lumineuses, des feux d'artifice sans jubilés ni dates. | | | | |
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| doute | | | S'imaginer porteur exclusif d'un mystère, dont seraient dépourvus les bouseux, est bête. Le vrai, le noble, le divin mystère est présent dans chaque âme humaine ; le problème, c'est d'accéder à cet organe, de plus en plus délaissé et inutile dans les plats soucis des hommes, et de le faire parler ou, plutôt, - chanter. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes ou les incertitudes banales ne font que nous fixer dans la platitude. Les plus hautes certitudes, comme les plus hautes incertitudes, ont ceci en commun, qu'elles entretiennent notre vertige. | | | | |
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| doute | | | C'est par l'art d'accueillir, de fonder et de former le hasard qu'on reconnaît le sage. Tandis que des parvenus d'aujourd'hui on peut dire, qu'ils « sont sortis premiers d'un concours de circonstances » - Claudel. Ce qui dirime le sage du médiocre, c'est aussi le contenu de leurs intérêts supérieurs ; pour le premier, ils sont dans le haut devenir et dans le profond être, et pour le second - dans le plat avoir. | | | | |
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| doute | | | Le visage de ceux qui proclament, doctes, se chercher est, d'habitude, déjà une copie en dur d'un prototype grégaire ; ils cherchent des finalités sur des sentiers battus ; le vrai, le grand, le mystérieux soi ne se manifeste que si l'on fuit son soi visible, sans craindre les impasses, et ne vit que des commencements, des amorces, les pieds en paix et le regard en feu. | | | | |
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| doute | | | Dans le domaine social, nos choix personnels perdirent tout relief dramatique, pour se réduire à une plate mécanique. L'évidence de notre devenir quotidien nous cache l'être éternel. « Le réel est caché par le voile sournois de la transparence »* - Enthoven. | | | | |
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| doute | | | Pas de place au hasard, tout n'est que hasard, le hasard des choses et la loi du regard – les points de vue de la profondeur, de la platitude, de la hauteur. | | | | |
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| doute | | | Dans le monde de la pensée, on voit très rarement un dialogue fécond ; les commentateurs pratiquent la parlote, en simplifiant ce qui est complexe et en sophistiquant ce qui est banal. Mais pour la qualité des échanges, les formules logiques, auxquelles débouche mécaniquement la vraie compréhension, sont pires que les parlotes. La pensée, comme les bonnes intentions, a le mérite d'ouvrir les portes du doute, tandis que le monde du constat et de l'acte ne fait que les refermer à double tour. | | | | |
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| doute | | | Le doute fécond est soit purement langagier - inventer de nouvelles requêtes, soit purement conceptuel - modifier un modèle. Puisque nous ne savons de la réalité que ce que nos modèles réussis nous apprirent, tout le radotage sur l'indubitabilité de l'existence est sottise. Le savoir des choses et le savoir sur les choses sont la même chose (que Wittgenstein m'excuse…) ; la traduction du cogito n'est plus : de connaissances à l'être (la verticalité de la pensée, fondant l'horizontalité de l'existence), mais connaître, c'est être (puisque l'horizontalité, pour ne pas dire platitude, les résume, désormais, tous les deux) ; connaître, sur un mode non-géométrique, c'est créer le modèle, l'habiller par un langage, formuler des hypothèses, les interpréter, donner un sens aux résultats. | | | | |
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| doute | | | Il ne s'agit pas de préférer, systématiquement, le chaos au système ; tout est question de la musique qui puisse en naître, et le chaos en offre davantage de sources et de ressources. Néanmoins, certains systèmes profonds sont plus riches en reliefs et en mélodies que les chaos superficiels. | | | | |
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| doute | | | Tous mettent leurs préjugés au-dessus de leurs convictions, mais seul le sage y a raison, puisque ses convictions sont profondes et ses préjugés sont hauts ; chez le goujat, les convictions sont plates et les préjugés sont bas. « Les convictions les plus inébranlables sont les plus superficielles. N'évoluent que les convictions profondes » - Tolstoï - « Самые непоколебимые убеждения — самые поверхностные. Глубокие убеждения всегда подвижны ». | | | | |
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| doute | | | Qu'ai-je à faire avec les idées, claires et distinctes, dès qu'il s'agit de l'amour, des passions, de la mort, du beau et du bon, du mystère qui entoure tout ce qui est grandiose ? Qu'à la limite, elles s'occupent du vrai, cette partie secondaire et plate d'une existence vécue en relief et en grand ! | | | | |
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| doute | | | Comprendre, c'est englober l'origine du premier pas, ce point zéro, qui ne s'appuie que sur la croyance, même en mathématique : « Si tu ne crois pas, tu ne comprendras pas » - Anselme - « Nisi credidentis, non intelligentis ». Une fois la compréhension bien balisée, la croyance s'installe, paisiblement, parmi des faits et des logiques : « Tu dois comprendre pour croire » - St-Augustin - « Intellige ut credas ». Les tenants des rigueurs monolithiques sont avec Schopenhauer : « Croire et comprendre sont deux plateaux d'une balance : plus l'une monte plus l'autre descend » - « Glauben und Wissen verhalten sich wie die zwei Schalen einer Waage : in dem Maße, als die eine steigt, sinkt die andere » - c'est la croyance qui grave les mesures et stabilise la balance ! Près des sources, la raison calculante doit devenir raison croyante : « Je dus écarter la raison, pour faire place à la croyance » - Kant - « Ich habe das Denken beiseiteschaffen müssen, um dem Glauben Platz zu machen » - il ne faut même pas laisser vide la place de la raison, il suffit d'y reconnaître son impuissance, ce qui est un geste de lucidité et de courage, apparenté au sacrifice. | | | | |
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| doute | | | Deux traitements possibles du bruit que nous recevons du monde : soit nous l'amplifions par nos buts (dans la platitude), soit nous le transformons par la puissance de nos moyens (dans la profondeur du savoir) ou par la noblesse de nos contraintes (dans la hauteur de la musique). Homère : « les dieux savent tout, et nous, nous n'entendons que du bruit » - ne va pas assez loin. | | | | |
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| doute | | | Les vertus horizontales de la simplicité en pensées, sans grandeur, conduisent à l'authenticité en actes, sans saveur. « La simplicité et la platitude sont un gage de l'authenticité ; à l'opposé de la saveur dont l'intensité est condamnée à s'user » - Confucius. La platitude inusable préservera mon soi, connu et authentique, mais mon soi inconnu, imposteur et savoureux, ne se manifeste que par l'intensité ! | | | | |
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| doute | | | Qui voit clair ? - celui qui arrête de creuser ou celui qui n'est plus porté par des ailes de l'amour, de la création ou du rêve. Bref – l'homme de la platitude. Celui qui aime s'égare et se perd. | | | | |
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| doute | | | Le doute même figurant dans l'arsenal du vulgaire, la noblesse me paraît de plus en plus désarmée. « N'avance que désarmé » - Hölderlin - « Wandle nur wehrlos ». Je finis par chercher la noblesse partout, où pointe une quelconque capitulation. Surtout, face à un rêve : ne substitue pas à la vie - un rêve, mais recrée-la par ton rêve ; que ton imaginaire triomphe du réel, en se mettant à sa hauteur ! | | | | |
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| doute | | | Là où, dans l'arbre de ses réflexions, le sage se contente de placer une inconnue, qu'il fait danser à la lumière de son étoile, le sot se complaît à proposer des fils conducteurs, et la médiocrité s'enorgueillit à tisser, lourdement, des nœuds gordiens triviaux. | | | | |
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| doute | | | Plus de savoir, de rigueur, de précision, de généralité, de maîtrise – telle est la vision, commune et médiocre, de la création. Son contraire s'appelle éternel retour du même, qui n'est nullement une loi universelle, mais un constat particulier, quand on a affaire à un grand : le retour est dans la noblesse, l'éternité – dans l'indépendance du temps, le même – dans l'intensité infaillible. | | | | |
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| doute | | | Chez ceux qui affichent, surtout, leurs certitudes, percent une profonde bêtise ou une haute intelligence ; chez ceux qui ne proclament, bruyamment, que leurs doutes, règne une plate médiocrité. | | | | |
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| doute | | | Il est clair, que tout ce qui se réclame de l'immobile, voire de l'éternel, ne peut être qu'éphémère, fantasmatique, mystérieux, mais c'est la culture de l'homme ; en revanche, le passager, l'actuel, le palpable est bien réel, ennuyeux, plat, et c'est la nature des moutons. Mais les pires, ce sont ceux qui croient en l'existence de l'éternel, ce sont des robots. L'homme de culture sait vivre de l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Avec qui associe-t-on sa meilleure espérance ? La mienne ne connut, dans le temps, aucune évolution et ne quitta jamais le poète. Sa chronologie, chez les sots insensibles : le politicien, le journaliste, l'homme d'affaires ; chez le sot sensible : le poète, le savant, le philosophe ; chez le sage insensible : le philosophe, le savant, l'homme tout court ; chez le sage sensible : l'homme tout court, le savant, le poète. | | | | |
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| doute | | | On ne peut poursuivre le visible qu’en profondeur ; là, soit je me contente de le maîtriser ou de le posséder, pour retourner ensuite à la surface de la vie, à la platitude donc, soit j’en vis l’attouchement ou l’illumination, qui me propulseront vers la hauteur, où me rencontre l’invisible, - parcours humain, parcours divin. | | | | |
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| doute | | | Les meilleures manifestations de mon soi inconnu sont imprévisibles ; je ne suis sûr de rester moi-même que dans le plat, l’évident, le consensuel. Les pseudo-connaisseurs disent : « Le sage est toujours fidèle à lui-même » - Sextus Empiricus. | | | | |
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| doute | | | Face au mystère du monde, le scientifique lui trouve du sens profond et le poète – de la haute beauté. Quand on n’est ni l’un ni l’autre, on n’y perçoit que de la platitude, de la fadeur, sans sel ni sens. | | | | |
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| doute | | | Éliminer le banal, approfondir l’énigmatique – filtrer les faits, amplifier le rêve – l’audace de ne pas accepter l’acceptable, l’audace d’accepter l’inacceptable. | | | | |
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| doute | | | Je constate, que toutes mes actions ou pensées dégringolent dans la catégorie des platitudes, dès que je leur trouve une justification, d’où mon dévouement exclusif aux commencements indéfendables, irrationnels, injustifiables. Le poète, et donc le philosophe, ne crée que dans l’inexistant, ne console que l’inconsolable, ne boit qu’aux sources introuvables. | | | | |
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| doute | | | Le silence est encore plus éloigné de l’indicible que le dit, et les secrets de l’homme ne sont jamais plus glorieux que ce qu’il exhibe. Les faux romantiques sont persuadés du contraire« Le secret et le silence font la grandeur de l’homme » - Kierkegaard. D’autre part, si l’on voit leur contraire non pas dans les mots souverains et ambitieux, mais dans l’action servile et mesquine, cette relative grandeur se justifie peut-être. | | | | |
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| doute | | | Le feu obscur monte, et l’eau claire descend ; l’air de hauteur doit craindre la clarté et la terre de profondeur – l’obscurité, pour ne pas se trouver en platitude. | | | | |
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| doute | | | La voie de la clarté conduit au désespoir, à la platitude, à la machine. Ce n’est pas le soleil qui apporte de la consolation, mais de bons nuages. « Le nuage apparaît comme une consolation du solitaire ; il remplit l’abîme alentour » - Benjamin - « Der Nebel erscheint als Trost des Einsamen. Er erfüllt den Abgrund, der um ihn ist ». | | | | |
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| doute | | | En pleine lumière ne naissent que des platitudes ; le courant créateur ne s’anime que dans l’obscurité ; l’intelligence en reconstitue des sources lumineuses, l’imagination y introduit des couleurs, et le talent en extrait la musique. | | | | |
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| doute | | | Le même monde peut être vu comme mécanique ou comme divin, défectueux ou parfait, méritant un Non mesquin ou un Oui grandiose. On peut être intelligent dans le premier ; dans le second on peut, en plus, être noble. Le mécanique appelle au combat ; le divin suscite la vénération. Tout combat peut être couronné de gains et de succès ; la vénération ne promet que consolation et création. Tout combat finira dans la platitude ; la vénération peut nous maintenir en hauteur. | | | | |
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| doute | | | La plus profonde admiration d’un effet s’ensuit de l’ignorance de la cause originaire, divine et inconnaissable ; la connaissance des causes naturelles intermédiaires n’y change rien, bien que celle-ci soit le contenu même de toute science. Mais s’arrêter à ces causes et ne pas les projeter aux sources divines ne peut conduire qu’à une admiration banale, à la maîtrise d’un modèle humain. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est une musique, qui émeut mon cœur, rehausse mon âme et approfondit mon esprit. Celui qui ne l’écoute pas ne vit que de son soi connu, dont l’abandon n’est pas répréhensible, il rend possible la découverte, la création, l’étonnement, mais dans la platitude du commun, puisque le soi connu est presque identique chez tous. | | | | |
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| doute | | | Le fanatique du doute place ses adversaires dans des cloaques des certitudes. Douter est la preuve de la paresse, de la stérilité. Le séjour des doutes, c’est la platitude ; les vraies certitudes se trouvent dans la profondeur (la science) ou dans la hauteur (la poésie). | | | | |
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| doute | | | Aux certitudes en profondeur, promises à la platitude finale, je préfère les apparences en hauteur, prometteuses de commencements personnels. | | | | |
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| doute | | | En préparant ses propres commencements, le nihiliste occulte les autres. Le sceptique substitue le but des autres par le sien propre, mais le parcours vers ce but a de fortes chances d’être le même que chez les autres ; quant aux commencements, le sceptique aura la même objectivité, pour ne pas dire banalité, que les autres. | | | | |
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| doute | | | Le talent – déborder de belles formes auxquelles se livrent, tout seules, des trouvailles imprévisibles ; la médiocrité - déborder de contenus difformes, être forcé à donner à ses errances le rang de recherche, donner à celle-ci pour objet – des banalités comme le savoir, la vérité, la liberté, ces refuges des bavards. | | | | |
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| doute | | | L’universel est sans comment ; le sacré est sans pourquoi ; le noble est sans où et quand ; le banal est sans qui et sans au nom de quoi. | | | | |
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| doute | | | Toute ouverture vers le mystère de la (C)création peut être vue comme une tentative d’embrouiller nos certitudes, d’où la manie des réalistes d’éclairer les débats. Certaines de ces ouvertures entament de véritables symphonies du monde, tandis que tous ces éclaircissements aboutissent au silence ou à la platitude. | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de manières, claires et distinctes, pour exposer des niaiseries ; toute pensée, neuve, subtile ou rare, rejoindra la platitude, une fois devenue claire et distincte. Savoir fuir la clarté définitive, celle des cimetières ou des encyclopédies, est signe même d’une pensée encore en vie. | | | | |
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| doute | | | Ne serait-il trop banal que d’aimer le mystère, puisque tout, en dernière instance, en relève ? Peut-être ce constat rend insignifiants les pas intermédiaires vers ce mystère inaccessible, et tu te concentreras dans le pas premier, que dis-je – dans le premier pressentiment, dans la première pulsion, dans le Commencement donc ! | | | | |
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| doute | | | La clarté : une projection évidente et triviale du langage vers la représentation visée. Mais tout le charme d’un écrit consiste en délicatesse, donc la complexité, de ce passage. La clarté n’est bonne que dans les guides, où s’entassent des banalités. | | | | |
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| doute | | | C’est l’indifférence pour l’inessentiel, et non pas le doute, même pour l’essentiel, qui nous protège de la banalité, des déceptions. | | | | |
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| doute | | | Ils avancent, pas à pas, vers plus de lumière savante. Une fois devenus maîtres, ils comprennent que la lumière, même la plus profonde, est commune, partagée avec la foule et sa platitude. Immobiles, les créateurs d’ombres ne quittent pas leur hauteur ; des étincelles de leur soi inconnu inimitable leur suffisent. | | | | |
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| doute | | | Je n’accorderais le titre de philosophe qu’à quatre auteurs : Héraclite, St-Augustin, Pascal, Nietzsche. Tous les autres sont soit trop verbeux soit assez banals. | | | | |
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| doute | | | On trouve des merveilles non seulement partout dans la matière et dans les esprits, mais aussi dans les lois qui régissent leur fonctionnement et l’évolution. L’intuition du poète partage cette vue avec le savoir du scientifique ; le fruit de cette fusion aurait dû s’appeler philosophie. N’étant ni poètes ni scientifiques, les professeurs de philosophie marmonnent des inepties sur le vital ou sur le rigoureux. | | | | |
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| doute | | | Le réceptacle du rêve est l’âme ; avec la raréfaction de celles-ci, l’homme reste face à la seule réalité. Le rêve qui s’éloigne rend mélancolique, tandis que la réalité faiblissante ne réveille qu’une nostalgie. L’existence de Chateaubriand étant vouée à l’âme, il introduit, tout de même, une fausse symétrie : « Les chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les chimères d'une existence désoccupée », puisque les premières comptent sur une espérance, de rêve et de hauteur, tandis les secondes – sur un espoir, réel et plat. | | | | |
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| doute | | | Une clarté, même une clarté profonde, est condamnée à affleurer à la platitude du savoir commun. C’est pourquoi je préfère mon obscurité trouvée à une clarté recherchée par tous. | | | | |
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| doute | | | J’aime être surpris par une idée qui se dégage de mon écrit, je découvre un regard que mes yeux ne soupçonnaient pas ; les autres engagent leurs idées, tout prêtes, et puis ils voient… | | | | |
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| doute | | | Une bonne maxime, visant l’effet d’un éclair, le rate toujours, puisque celui-ci n’est que bruit et lumière, matières communes. C’est la caresse, c’est-à-dire ombre et musique, qui est l’outil d’aphoriste. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | Les récits autobiographiques les plus photographiques, les plus véridiques, les plus honnêtes, écrits avec une conscience en paix sont les plus ennuyeux. Tout écrit est une réinvention verticale d’une existence horizontale. Si la hauteur n’est pas ton milieu naturel, tu es condamné à rester dans la platitude, que tu sois héros ou génie. | | | | |
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| doute | | | Vivre mal – au milieu des solutions, ne pas remonter jusqu’aux problèmes initiaux ; mal rêver – abaisser les mystères initiatiques jusqu’à la platitude des problèmes. | | | | |
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| doute | | | À tous les âges, le soi inconnu, cet appel inarticulable ni en langages ni en idées ni en images, nous taraude, mais seul la vieillesse a l’humilité d’un soi connu confirmé, l’interprète fidèle de cet appel. Dans la jeunesse, l’introspection se fait par un soi connu, haut et balbutiant. Dans l’âge mûr – par un soi connu, profond et bavard. Dans la vieillesse – par un soi inconnu, vaste et laconique. Et puisque la platitude est la pire des tragédies, c’est bien dans la vieillesse qu’on découvre le vrai besoin de consolation en hauteur, hors la pesanteur du connu. | | | | |
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| chœur hommes | | | ART : Jadis, l'artiste fut près du journalier et du manant. De nos jours, il est placé juste après le journaliste et avant le savant. L'artiste débuta dans l'habileté technique, fit un long détour par la beauté gratuite, pour sombrer dans la décorativité dispendieuse, en compagnie des arts ménagers et de la créativité des motoristes. | | | | |
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| chœur hommes | | | PROXIMITÉ DIVINE : Les antipodes devinrent si proches, que les hommes n'éprouvent plus le besoin de recréer une proximité avec ce qui les appelle de l'infini. Tous les horizons sont scrutés, toutes les profondeurs sont bien sondées et la hauteur n'apporte aucun signe prometteur de poids ou de volume. Autant rester avec sa cervelle si proche des autres et si plate. | | | | |
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| chœur hommes | | | IRONIE : Appliquée aux hommes, l'ironie devient indifférence ou cynisme, qui cimentent la cohésion, mais dévitalisent l'adhésion. Que les hommes délaissent les souterrains irrespirables et les mansardes insalubres, c'est compréhensible, mais qu'ils choisissent l'étable, au confort certain et commun, est si gris que l'ironie aurait besoin de toute sa palette, pour le mettre en relief. | | | | |
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| hommes | | | Tous les esprits clabaudeurs prédisent à l'humanité un abîme, matériel ou moral : « La nature des peuples est d'abord rude, ensuite sévère, plus tard - débonnaire, après - délicate, et finalement - dissolue » - G.B.Vico - « La natura dei popoli è prima cruda, poi severa, quindi benigna, appresso delicata, finalmente dissoluta ». Je ne suis pas du tout de cet avis : ce qui attend cette humanité est une immense et paisible platitude. Et qui est aussi inepte que son contraire de jadis, l'immense et fumeux destin, en dents de scie, et qui n'est que comédie, tandis que ce qui est réellement tragique, c'est la liberté. | | | | |
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| hommes | | | Tentative de prophétie : on ne saoulera plus les mômes avec des contes de fées (finis les mythes !), on les sèvrera au Manuel de Référence du Nourrisson Stagiaire (apprentissage de rites !). La musique (ce qu'insufflent les Muses !) sera évincée par la casuistique (ce que dicte la ruse !) Après la poésie et la philosophie, l'humanité se vouera à la programmation - les mythes, les rites et les rythmes céderont la place à l'algorithme, cette exacte métaphore de l'état positif. | | | | |
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| hommes | | | Tous ceux qui se trouvent sur la scène publique se voient en victimes de calomnies, de complots, d'incompréhension, de cautèle. Vu d'un peu plus près, toutes ces véhémences se réduisent aux peccadilles de date, d'adjectif, d'hypothèse. Les purs rêvent de haute opacité tourmentée, seuls les transparents nagent dans la plate clarté, aux ondes microscopiques. | | | | |
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| hommes | | | Le journalisme devint presque le seul lieu du dialogue des intellectuels, et se médiatiser - un sujet capital. Le livre n'est plus qu'un supplément d'images médiatiques. | | | | |
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| hommes | | | On entre dans une époque sans visages ni ailes ni piédestaux. Toute verticalité se mue, doucement, en une platitude, plus juste, plus performante. Tous les visages expriment la même certitude : je suis à ma place, ce temps est à moi, je sais où je vais. Troupeau lucide : « Reconnaître sa place - tout est là : c'est à dire devenir soi-même » - Bélinsky - « Узнать своё место - в этом всё, это значит сделаться самим собой ». | | | | |
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| hommes | | | Les attributs des empereurs et des saints, dans la très républicaine Académie Française. Ceux des agriculteurs et des marchands, à la Chambre des Lords. L'aimable hypocrisie, productrice du kitsch. | | | | |
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| hommes | | | L'Europe ne connaît plus ni un crépuscule (O.Spengler) ni un naufrage (Heidegger). Son besoin d'astres, exprimé en mégawatts, est comblé ; la platitude jusqu'à tous les horizons satisfait l'ancien appel du large (Europe voulait dire – vaste regard). Se passer d'astres, c'est le dés-astre. | | | | |
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| hommes | | | Ce que l'homme fort du moment appelle ses aventures est à portée de tout mufle, pourvu d'assez de pécunes (le mot apparenté au pecus – troupeau) et d'assez de temps, pour lire le journal ou fouiller la Toile. Le vrai aventurier invente ses aventures. | | | | |
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| hommes | | | La ruine des âmes est, aujourd'hui, si vaste, que même en ajoutant la haute conscience à la science profonde, on reste dans une platitude. | | | | |
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| hommes | | | Depuis un demi-siècle, tous les nigauds prétendent, que la vitesse est la source du malaise ambiant. Tandis que c'est, chaque fois, la perte de hauteur, le nez-à-nez avec ce qui bouge, qui est le vrai mal. La vitesse n'est affaire ni des pieds ni même des ailes, mais du regard (« À mon regard je rends la liberté, et à mes pieds - Hadès » - Euripide). Ce qui est propre à notre époque, c'est que la désertion des altitudes prend l'allure d'une désertification irréversible. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui quatre parties égales en puissance : un sous-homme (l'homme du souterrain de Dostoïevsky), un surhomme (l'homme d'acquiescement de Nietzsche), un homme (le moi inconnu) et le reflet des hommes (l'Autre en moi de Sartre). Le dernier quart devint l'homme effectif, au détriment de l'homme électif, qui résumait les trois premiers. Le sous-homme devrait être pris au sérieux, c'est sur le surhomme qu'il faut concentrer nos sarcasmes. Pour ne pas devenir porte-voix des hommes, il faut ne parler qu'à l'homme. Chaque face ne se polit qu'au contact avec l'interlocuteur de la même race ; c'est pourquoi : « Chaque fois que je me suis trouvé parmi les hommes, je suis revenu moins homme » - Sénèque - « Quoties inter homines fui, minor homo redii ». | | | | |
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| hommes | | | La terre est certainement un paradis, affaire de jardin ou d'île, d'arbre ou de désert. Des parcs et des archipels surgit l'enfer. Même en suivant le conseil du Bouddha : « Fais une île de toi-même », n'oublie pas de préciser si c'est pour y narrer tes périples, y redécouvrir des connaissances ou y chanter ton naufrage, au pied d'un arbre que tu devins. | | | | |
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| hommes | | | Heureux Pascal, dont les yeux s'effrayaient d'un silence éternel ! De nos jours, que l'épreuve de nos oreilles, par le bavardage passager, est plus effrayante ! Pour celui qui a besoin d'un haut silence (« altum silentium » - Virgile). | | | | |
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| hommes | | | L'estime de soi, la volonté indéfectible de sa suffisance - les vertus le plus en vogue, dans cette société sans honte, qui suivit le conseil néfaste (peut-être sournois ou ironique) de Nietzsche : « épargner à quelqu'un une honte - le plus humain des gestes » - « das Menschlichste : jemandem Scham ersparen ». | | | | |
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| hommes | | | Que diraient de l'état de nos goûts les générations précédentes, mieux pourvues en talents, si elles découvraient les œuvres des number one français officiels, en philosophie, en littérature, en poésie : M.Onfray, Houellebecq, M.Deguy - peut-on les imaginer au salon de Mme Geoffrin ? Signes communs : inattouchement par la noblesse et par l'esprit, métaphores flageolantes, incapacité d'admirer l'œuvre de Dieu, culte de l'homme relatif. Se consoler, dans une mauvaise joie, que chez les voisins, avec H.Jonas, G.Grass, S.Hermlin, la dévastation est encore plus désolante ? | | | | |
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| hommes | | | Jadis horrifiait la folie des masses, aujourd'hui terrifie leur raison. Leur folie naissait dans la hauteur non-maîtrisée des idées lyriques, pour aboutir dans les gouffres des faits diaboliques. Leur raison ne promet qu'une vaste platitude, celle des idées et celle des faits. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la dévitalisation des hommes - la perte de la sensation d'arbre. Ils poussent, telles branches préprogrammées, interchangeables, mesquines mais bien assises, au milieu desquelles ne sont plus accessibles ni majesté du tronc ni grandeur des racines ni intuition des cimes ni joie des fleurs ni volonté des graines. « Reconnais ton essence, pleine de soif de l'être, reconnais-la dans le mystère d'un arbre fort »** - Schopenhauer - « Erkenne dein vom Durst nach Daseyn so erfülltes Wesen, erkenne es in der geheimen Kraft des Baumes ». | | | | |
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| hommes | | | Jamais les hommes ne furent moins aveugles ; jamais ne fut plus criarde l'absence de regards. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c'est l'état qu'ignorent les barbares, qui vont de la jeunesse à la décrépitude, sans avoir connu l'ancienneté. | | | | |
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| hommes | | | Le besoin de reconnaissance est vital pour les petites ambitions (pour apporter de la sérénité et de l'assurance, c'est à dire - de la platitude ou de la médiocrité) et mortel - pour les grandes (jusqu'à conduire l'homme à la folie, comme Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Pour s'élancer au doux ciel il faut être enveloppé d'obscurités amères ; mais la mièvre lumière des hommes les expose à l'insipide platitude ou les fixe dans la sèche profondeur, qu'ils prennent pour un puits de sagesse, où ils ruminent, doctes. Le Bouddha, au moins, inversait ce regard, pour sonder le firmament en y croisant le regard du Dieu de Maître Eckhart. | | | | |
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| hommes | | | Les fugues font naître des poètes ; les fuites sont affaires des journalistes et des plombiers. Ce qu'aime un Américain, qui est toujours journaliste, ce sont de bons produits bien étanches : « L'ennui n'est pas un produit fini. Il faut l'avoir traversé tel un filtre, avant qu'un net produit émerge » - Fitzgerald - « Boredom is not an end product. You've got to go through boredom, as through a filter, before the clear product emerges ». | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est étincelant se réfugie, chaque jour davantage, dans les ombres. En charge des lumières ne reste plus que la grisaille. « Les hommes se pressent vers la lumière non pas pour mieux voir, mais pour mieux briller » - Nietzsche - « Die Menschen drängen sich zum Lichte, nicht um besser zu sehen, sondern um besser zu glänzen ». La lumière visible ne produit que de pâles reflets et de piètres ombres. À l'invisible s'applique la règle de Claudel : « Deux manières de briller : rejeter la lumière ou la produire »*. | | | | |
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| hommes | | | Si l'on prend à la lettre la vision de Platon et d'Aristote, l'homme le plus heureux aujourd'hui serait un beau cadre homo, toujours en compagnie des copains ou haranguant des garagistes. « Sokrates war Pöbel » - Nietzsche (et Platon - Cagliostro). D'autre part, notre axiologue anti-dialecticien voyait en Socrate et en Jésus des consolateurs de la médiocrité, donc des philosophes. | | | | |
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| hommes | | | Le moi devenu solution des manants, ou problème des savants (« le moi est ma requête » - St-Augustin - « quaestio mihi factus sum »), je m'en fais, par dépit, un mystère. | | | | |
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| hommes | | | Ne connaissant pas de chutes, ils confondent désormais la platitude avec la bassesse. « Pour pouvoir tomber bien bas, il faut un élan puissant » - Tolstoï - « Только с сильными стремлениями люди могут низко падать ». | | | | |
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| hommes | | | La scène moderne, pas moins que toutes les autres, se prête aux actes chevaleresques ou emplois princiers. Mais tout devient vaudevillesque, quand on veut la jouer à la clarté des lampes, au lieu du clair de lune. Aucune comète, pour la même raison, n'accompagne plus un rideau tombé. | | | | |
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| hommes | | | Plus je m'intéresse à l'universel, plus de relief personnel acquiert ma voix ; plus ils veulent être différents des autres, plus vaste est le troupeau que forment ces originaux, interchangeables et plats. | | | | |
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| hommes | | | Se remplir, le plus rapidement, les poches, en appliquant exactement la même rigueur commerciale à la vente de pétrole, de chansons ou de logiciels - telle fut, de tous les temps, l'aspiration de la pire des racailles. Aujourd'hui, cette ambition se nimbe du titre prestigieux de rêve américain, et il semblerait que ce soit le dernier qui reste dans ce monde désenchanté. C'est pourquoi tout marchand acquiesce, avec conviction : « Le rêve est au centre de l'existence humaine » - Chesterton - « The centre of every man's existence is a dream ». | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est tragique aujourd'hui, ce n'est pas qu'un journal puisse fermer la fenêtre sur l'essentiel du monde (S.Lec), mais qu'il le reflète et reproduise très fidèlement. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le plus bas précéderait nécessairement le plus haut ; aujourd'hui, les deux avancent, au même rythme, vers le même genre de platitude organique, musicale et sentimentale. | | | | |
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| hommes | | | Du mythe volatile, en passant par l'illusion du reptile, vers la réalité ruminante - l'évolution de l'espèce dominante : légions des anges, divisions motorisées, troupeaux béats. | | | | |
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| hommes | | | Et dire que l'homme, qui aujourd'hui se vautre dans une paisible platitude et ne vise que l'étendue, fut un ange de hauteur, défiant toute chute. Heureusement, il reste la femme, qui lorgne toujours, instinctivement, vers la profondeur : « La femme doit trouver la profondeur, menant à sa surface » - Nietzsche - « Das Weib muß eine Tiefe finden zu seiner Oberfläche ». | | | | |
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| hommes | | | La vie se présente en arc-en-ciel ; ma production de bile dépend des manques de bleu ; pourquoi, dans ce monde, qui va mieux que jamais, ces coulées sont toujours aussi denses ? Le monde de mon enfance exhibait deux couleurs suréminentes : le rouge et le noir, là où celui d'aujourd'hui n'affiche que le gris. Le bourreau et le monstre cédèrent leurs places au mouton et au robot, de la même grisaille. Le gris n'absorberait-il donc pas d'autres couleurs ? | | | | |
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| hommes | | | Les déceptions vaudevillesques font détester la vie, injuste et mesquine ; mais plus on est sensible au tragique, plus vibrant est l'acquiescement à la vie, juste et grandiose. C'est le sens de tragédie qui rend sensible à la musique des mots et sourd au bruit des actions ; privé de ces bons filtres et muni de seuls amplificateurs, on dit : « Les actions sont la première tragédie de la vie, la seconde, ce sont les mots » - Wilde - « Actions are the first tragedy in life, words are the second ». | | | | |
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| hommes | | | Le médiocre voit partout, et surtout sous son nez, des tournants - linguistiques, philosophiques, économiques, politiques. Le bel esprit se contente d'imaginer des points de départ, des points zéro des balances ou de la création, des points invariants. | | | | |
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| hommes | | | Comment l'arbre se réduit-il lamentablement aux seules propriétés de la forêt ? - par un mauvais mode d'unification avec d'autres arbres : l'alignement, la taille, le parasitage, dans un plat silence des cimes, au lieu d'irruptions de questions profondes ou d'éruptions de hautes réponses. | | | | |
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| hommes | | | L'idéal aristocratique, transplanté dans une tête de mufle, devient fléau redoutable ; le goût poissard, dans une âme délicate, devient monstre pitoyable. Le lieu de la vertu aristocratique - château ou ruines ; et de la populaire - la rue ou l'écran. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès des moyens de transport(s) est à l'origine de la déroute du volatile face au reptile ; tous naissent avec des ailes (Gorky ignore la bonne phylogenèse : « Comment volerais-tu, toi, né à ramper ? » - « Рождённый ползать, летать не может ! »), mais à toutes les destinations on affecta la reptation comme seul déplacement écologiquement inoffensif et économiquement agressif. Même au firmament on est (trans)porté, aujourd'hui, par la voie commune, les yeux ouverts. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit s'incline devant le miracle du vivant, l'âme l'élève. Et la robotisation de l'homme, c'est la dévitalisation de l'âme, suivie de l'aplatissement de l'esprit ; est robot celui qui ne voit plus de miracles, celui qui ne perçoit que la surface mécanique des pensées profondes et des hauts sentiments. | | | | |
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| hommes | | | Ni les poètes ni les historiens ni les savants n'expriment aussi nettement l'âme d'un peuple que les philosophes ; écoutez les Américains : « La croissance est la seule valeur morale des hommes. La démocratie est la métaphysique de l'homme commun » - « Growth itself is the only moral end. Democracy is a metaphysics of the common man » - Dewey), « Contrairement à la philosophie continentale, la philosophie américaine se dédie au futur » (Rorty) – le futur, dédié à la croissance du commun… Chez les sages comme chez les sauvages, c'est le goût musical qui discrimine le mieux les hommes : « Le jazz a renversé la valse » - Céline. | | | | |
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| hommes | | | Nous vivons dans une époque bénie, où, plus que jamais, « les ânes prennent la paille plus volontiers que l'or » (Héraclite) ; tout fier orpailleur peut ne plus se boucher le nez au-dessus de ses trouvailles lésées par la bête. | | | | |
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| hommes | | | Il est normal, qu'en ne scrutant que l'étendue de l'horizon, je me sente nain et que j'aie besoin des épaules de géants ; il faut être ange, pour viser la hauteur des firmaments solitaires. C'est à dire il faut être poète, que Heidegger veut réduire à l'étendue : « La poésie est une unité de mesure, qui seule donne à l'homme la mesure de l'étendue de son être » - « Das Dichten ist Maß-Nahme durch die der Mensch erst das Maß für die Weite seines Wesens empfängt » - la poésie est l'invention d'unités de verticalité et non pas de platitude. | | | | |
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| hommes | | | À l'âge adulte, aucune lecture ne peut plus infléchir notre fond psychique, qui est déterminé par les livres de notre enfance ; les seuls noms, qui me viendraient à l'esprit, si je devais désigner mes véritables maîtres câblés, seraient ceux de Perrault, Andersen, Pouchkine, Grimm. Rien d'étonnant donc qu'aujourd'hui nos petites têtes blondes, gavées aux comics et codecs, finissent par exhiber des cerveaux de moutons et de robots. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi je déteste les images, qui déferlent sur le monde d'aujourd'hui ? - puisqu'elles ne mènent vers aucune lumière fatale ni ne jettent aucune ombre vitale - que des puzzles fractals. | | | | |
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| hommes | | | Leurs rejets, souvent, sont profonds et même hauts, mais c'est la platitude de leurs projets qui me rend sceptique. Quand son propre projet a de la hauteur, on se moque de tout rejet ; le cerveau acquiesce à la terre entière, quand les yeux sont pleins de ciel. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les valeurs sont lues aujourd'hui sur un même écran, où l'on ne distingue plus : le talent - de son absence, l'intelligence - de la mémoire, le rebelle - de l'esclave. Projeté sur le réel, tout complexe se voit privé de son imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | La fin de l'Histoire, c'est aussi la fin de l'âge héroïque : plus de triomphes, que des succès ; plus de sacrifices ni de fidélités, que des calculs ; aucune ressource n'est plus cachée au fond de soi-même, tout se puise dans un thésaurus commun, tous sont des nains dressés sur les épaules des autres nains. | | | | |
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| hommes | | | Haïr la grandeur voulait dire, jadis, la jalousie devant la profondeur ou l'inertie devant la hauteur. Mais aujourd'hui la grandeur ne garde qu'une seule dimension – la platitude, et notre époque est tout sourire, face à cette grandeur, sourire complice ou condescendant devant un veinard ou un raté de plus. | | | | |
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| hommes | | | Techniquement, la mort de l'art devient inéluctable à cause de la facilité actuelle de création d'images. Cette facilité est l'aspect le plus original de notre époque sans théâtre, ou plutôt avec une scène ayant absorbé la rue et l'étable, et où tout badaud se prend pour acteur ou éclairagiste. On n'a plus besoin de dramaturges ; des panurges moutonniers suffisent. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'image était pure métaphore, au-delà ou en deçà des représentations ; aujourd'hui, elle fait partie des représentations les plus banales et consensuelles, ce que devient, par ailleurs, toute métaphore pétrifiée. Notre époque peut être définie comme celle de la représentation unique ; celle-ci n'est ni fausse ni bête, mais simplement grégaire. | | | | |
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| hommes | | | Jamais on n'eut autant de spécialistes professionnels d'Homère, de St-Augustin ou de Léonard qu'aujourd'hui ; mais dans les tableaux que ceux-là peignent de ceux-ci on ne devine plus ni immortels, ni saints, ni génies, mais des ingénieurs ou managers ; et le peintre, lui-même, est statisticien. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la vie disposait d'une scène publique, où se produisaient trois guildes d'acteurs - la politique, la scientifique et l'artistique ; la scène moderne, c'est l'écran, envahi par les spectateurs se prenant pour acteurs. Et la pièce jouée n'a plus besoin ni de démiurge ni de dramaturge, le verdict de l'audimat dicte les images à fabriquer et à propager. La diffusion de vidéogrammes de masse se substitua à la confusion des âmes de race. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes les plus respectés : au XVI-ème siècle - les théologiens, au XVII-ème - les dramaturges, au XVIII-ème - les philosophes, au XIX-ème - les romanciers, au XX-ème - les poètes, au XXI-ème - les managers. | | | | |
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| hommes | | | Les femmes se trouvent aux sources des grands oui et non des hommes. Le non à l'œuvre des hommes, le non de la raison pratique, le non de l'homme du ressentiment, bref, le non d'Athéna, - si je m'en laisse guider, je finirai dans la platitude du pugilat humain ; le oui absolu, au monde divin, m'ouvre à la profondeur apollinienne du consentement ou à la hauteur dionysienne du sentiment, au oui de Cybèle, qui initia les dieux aux mystères, le oui porté par des nymphes et des Bacchantes. Les maîtres de Socrate s'appelaient Aspasie et Diotime. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel européen se définit comme manipulateur de concepts ; il ne comprend pas que le dernier plouc en manie autant que lui ; c'est la proximité avec le bon, le beau et le vrai, qui devrait en discriminer, la proximité, qui viendrait de l'écoute et non pas de l'acte ; qui a une bonne écoute, a un bon écrit ; l'écrire est le défi du faire et le contraire du dire. | | | | |
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| hommes | | | Dans la devise horacienne de carpe diem, prônée par les sots de toutes les époques, tout le monde atteint à peu près la même perfection, c'est à dire la même platitude. Parmi les hommes qui échappent à cette banalité, on trouve les énergumènes des avenirs qui chantent, les rêveurs du passé mis en musique, les créateurs des mondes, intemporels et inexistants, mais qui dansent. Le présent, lui, narre ou marche, il est l'empreinte figée d'un mouvement impossible, qu'il s'agit de vivifier. | | | | |
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| hommes | | | Ils se prennent pour iconoclastes, tandis qu'ils ne sont même pas iconolâtres, mais tout bêtement - iconovores. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme est voué à la chute, morale, physique ou sociale, mais la majorité végétant dans la platitude, cette chute passe presque inaperçue. « Plus grande sera la hauteur de ta chute, plus retentissante en sera la gloire » - Héraclite - laissons tomber la gloire, songeons au vertige ou, mieux, à la musique des volatiles abattus, au chant du cygne, avant de sombrer au niveau des reptiles foutus. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès : l'évidence du progrès de l'espèce nous occulte l'immuable équilibre sommaire des individus. Ceux-ci, de tous temps, furent de deux catégories : les aristocrates (poètes et philosophes) et les goujats. La progression remarquable des derniers se neutralise par la foudroyante régression, en qualité et en nombre, des premiers. Bientôt, aucune brebis galeuse ne compromettra l'avance du troupeau. | | | | |
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| hommes | | | Les charlatans de la chair, ou exquis pornographes, vous promettent de vous stupéfier avec leurs scènes de violence extrême, de lascivités inouïes, d'audaces inimaginables, et, toujours, leurs monstruosités bien plates s'avèrent être à portée de n'importe quel garagiste. | | | | |
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| hommes | | | Souvent, les journalistes vous présentent ce tableau apocalyptique : le monde doutant de l'existence des rivages, où il cingle, son navire démâté, sans boussole, prenant l'eau. Mais ce tableau reproduit la démarche des vrais artistes, toujours à la dérive ! La voile du vaisseau fantôme n'a jamais attiré que ceux qui ont leur propre souffle. Tandis que vous, les eunuques de la plume, vous, qui réussissez à charger vos marchandises littéraires sur le cargo éditorial, vous suivez le même circuit que les filières du pneu, de la machine-outil, de l'assurance, vous, avec votre inactualité palabreuse, où n'affleure aucune métaphore… | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, tous les comptables, intellos ou ingénieurs, obsédés par l'appât du succès, s'efforcent à se dépasser, comme si le soi avait de nettes frontières, que seuls les faiblards n'oseraient franchir ; ils ne s'aperçoivent pas que l'espace réservé à cette compétition s'appelle platitude. En hauteur, on se sacrifie ou reste fidèle - c'est à dire, on capitule - face à son soi inconnu. « Ce n'est qu'en se dépassant que l'homme est pleinement humain » - Jean-Paul II - mais l'homme est tenté d'être, même par intermittences, surhumain, immuable et intraduisible. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est lamentable, ce n'est pas tellement le fait que tous, aujourd'hui, vivent de l'actualité, mais que les actualités économique, littéraire, judiciaire, scientifique, politique se vivent sur le même ton, selon les mêmes critères, avec la même échelle de valeurs ; l'horizontalité temporelle, c'est à dire l'immense platitude, effaça tout appel de la verticalité spirituelle (aujourd'hui, on professe même des religions horizontales - Camus). Ils veulent abaisser l'homme jusqu'à cette infâme horizontalité, où l'homme retrouverait sa vocation de mouton ou de robot. Ce sinistre projet est en marche ; l'homme, débarrassé de ses rêves, et bercé par la platitude complaisante, est persuadé de se (re)connaître dans le plat robot qu'il devint. | | | | |
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| hommes | | | Qui s'intéresse, aujourd'hui, aux artistes, à ceux qui se tiennent au fond des problèmes ou au sommet des mystères ? - dans la platitude des solutions, ce seul milieu de vie de l'homme moderne, on n'a plus besoin que d'artisans professionnels. | | | | |
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| hommes | | | L'homme intéressant se manifeste sur ses deux facettes principales : le mimétisme et la création, l'apprentissage et la liberté, l'algorithme et les rythmes, la profondeur et la hauteur, bref - un visage inventif ou inventé ; les autres facettes sont son vrai visage, et elles ne font que le maintenir debout dans la platitude, lui, qui est si bien couché dans la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | Au sens le plus dramatique, Dieu est mort signifie l'homme est mort ; non pas que l'âme divine, en nous, cessa de battre, mais qu'on ne l'entende plus ; la vie des hommes est désormais si remplie de bruit et de platitude, qu'aucune musique céleste ne les atteint ni ne les soulève. | | | | |
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| hommes | | | Du fait que même les valeurs les plus élevées se dévaluent, les hommes concluent au vulgaire relativisme, à l'universelle platitude comme seul réceptacle et juge de nos exploits et de nos lâchetés. Il leur faut de la croissance, là où un bon nihiliste, devenu vecteur, au-dessus des valeurs évanescentes, vit l'éternel retour du même. | | | | |
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| hommes | | | À la pointe de la science, jadis, se trouvaient des poètes, philosophes, mathématiciens, physiciens, biologistes, qui furent, en même temps de véritables encyclopédistes et humanistes, pratiquant la science avec conscience ; quand j'entends l'élite savante de nos jours, les informaticiens, ces misérables robots sans âme, à la réflexion binaire, aux horizons de techniciens des platitudes, je plains leurs ancêtres, d'Homère à Einstein, pour une telle descendance indigne. | | | | |
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| hommes | | | Le bon et le beau, symbolisés par la profondeur et par la hauteur, s'incarnent, le plus naturellement du monde, dans l'éternel féminin ; le masculin se dédie, de plus en plus, au seul vrai, ce symbole de l'ampleur ou de la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Nos vraies passions ont leur source et leur fond dans l'être, et non pas dans le devenir et encore moins dans l'avoir, comme l'annonce le docte Kant, jamais ravagé par une passion quelconque, et qui ne reconnaît que trois passions humaines : possession, domination, vanité - Habsucht, Herrschsucht, Ehrsucht. La seule véritable passion, c'est la musique : créée par le talent, vécue par l'âme, interprétée par l'esprit, musique présente en toute section de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi se forme en fonction de ma propre identification : ma maison et mes muscles, mes livres et mon pays, mon Dieu et mon étoile - et mon soi se propagera dans une platitude commune, prendra du poids dans une profondeur anonyme, vivra un vertige dans une hauteur où retentit mon nom. | | | | |
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| hommes | | | Les sirènes modernes sortent tout droit du Crazy Horse, où elles dansent le French Cancan de l'ouverture d'Offenbach de l'Orphée aux enfers, les Odysseus, au parterre, s'émoustillant de convoitise, leurs minauderies, languides, grasses et sirupeuses, ayant succédé à l'âpre son de la lyre. | | | | |
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| hommes | | | Ils veulent honorer les hommes dans l'homme, pour promouvoir la diversité, au lieu d'honorer l'homme dans les hommes, pour sauver le reste de l'originalité. | | | | |
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| hommes | | | La platitude finale des hommes est résultat d'une double échéance : la banalisation de la profondeur divine du désir et l'écroulement de la hauteur humaine de la volonté - pour se retrouver dans la programmation du robot sans épaisseur. | | | | |
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| hommes | | | La culture nous propose des masques, sous lesquels s'exprime notre âme ; la civilisation façonne le vrai visage de la raison, visage sans expression. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme est capable de descendre dans ses profondeurs, où se blottit son soi connu, aspiré vers la lumière. Mais très peu tournent leur regard vers la hauteur, ce séjour ombreux de leur soi inconnu et immobile. On connaît la trajectoire du premier : « C'est le moi d'en-bas qui remonte à la surface » - Bergson - chez les non-créateurs, surface voulant dire - platitude. | | | | |
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| hommes | | | Comment la vie, chez les hommes, perd de son aura et devient grisaille ? - par l'insensibilité croissante pour le mystère. « Le merveilleux forme la substance, dont se nourrit la vie » - E.Jünger - « Das Wunder ist die Substanz, von der das Leben zehrt ». Le premier pas : la traduction du mystère en problèmes ; le second, le fatal et l'irréversible : l'effacement de problèmes au profit des seules solutions. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes tous visités par des pulsions grossières et par des pulsions sublimes ; ce qui les valorise, ce n'est pas la présence angélique de l'esprit ou la présence bestiale du corps, mais leur absence, en présence de l'âme, qui sanctifie tout, qui purifie tout, qui empêche nos élans de sombrer dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Ne s'attacher qu'à son époque réduit tout discours, aussi savant soit-il, au journalisme le plus plat : « La philosophie saisit son temps en pensées » - Hegel - « Die Philosophie erfaßt ihre Zeit in Gedanken ». | | | | |
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| hommes | | | On munissait la vie de buts, de moyens, de contraintes, pour lui apporter, respectivement, de la profondeur, de l'ampleur, de la hauteur. La première et la dernière de ces dimensions disparaissent de la géométrie humaine, ce qui voue l'existence des hommes à une seule - à la platitude. | | | | |
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| hommes | | | La vie : soit elle est un combat vaudevillesque, et j'y étalerai mes idoles - des managers, des amuseurs publiques, des mâles ; soit elle est un miracle tragique, et je m'y agenouillerai devant le poète, le savant, la femelle. | | | | |
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| hommes | | | La capacité d'admirer ou de haïr est la même chez tous les hommes ; ce qui distingue les meilleurs, c'est que le fond de leurs admirations est, le plus souvent, tragique et la forme de leurs détestations est plutôt comique ; chez les médiocres, c'est le ton mélodramatique ou vaudevillesque qui domine dans les deux cas. | | | | |
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| hommes | | | La vie devint une immense platitude ; les hommes ne connaissent plus ni chutes ni achoppements ; ils perdirent l’angoisse, en toute péripétie ils croient avoir raison ; avoir tort devint signe de faiblesse, et ils veulent paraître forts. | | | | |
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| hommes | | | L'image plate domine aujourd'hui là, où régnait, jadis, le mot hautain – dans l'intimité d'un homme seul. Mais le dire l'emporte sur le montrer, dans les affaires des hommes, dans notre société bavarde. Le reflet du contenu est plus demandé que le jaillissement de la forme, et le constat - plus apprécié que la métaphore. Quand un chanteur perd sa voix, il tente de se rassurer, en prétendant qu'il a beaucoup de choses à dire. | | | | |
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| hommes | | | La divinisation ou la diabolisation de balivernes est la voie la plus sûre, aujourd'hui, vers la platitude. Et c'est l'acquiescement ironique aux deux, l'intensité axiale pathétique qui conduit soit à une indifférence profonde, soit à un haut regard. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trente siècles, le nôtre est le premier à ignorer le romantisme ; la dernière agonie de celui-ci fut vécue par la génération précédente : « Le romantisme est le dernier grand élan, avant le règne de la platitude »** - H.Hesse - « Die Romantik ist der letzte große Aufschwung vor der Zeit der Verflachung ». | | | | |
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| hommes | | | Les incompris de jadis voyaient dans la société une conspiration universelle contre l'esprit. De conspiration imaginaire, la société passa, sans rien changer au fond, à l'entente réelle et générale. Les esprits rebelles battent, à leur insu, les cadences consensuelles. Seuls les esprits, tenant à n'être qu'incompréhensibles et portés par l'acquiescement majestueux au monde, continuent d'y vivre en marge. | | | | |
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| hommes | | | Finis, les solos, même ceux de clavecin ou de tambour, s'adressant aux salonniers ou aux héros. De nos jours, on réunit aisément des orchestres, avec baguettes de la Bourse, violons des gazetiers, fifres du peuple, flûtes des intellos, fanfares du barreau. Et son auditoire, c'est le monde entier. | | | | |
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| hommes | | | Si l'occasion fait le voleur, elle fait aussi le grand homme. Les grands hommes furent, de tout temps, une création de l'imaginaire populaire, mais leur besoin fut bien réel. Les grands événements sont usine des grands hommes. La fin de l'Histoire rendit médiocre tout événement. Les grands hommes se remarquent, désormais, par leur absence dans des happenings mesquins (de minimis non curat praetor). | | | | |
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| hommes | | | C'est l'intensité de mes vertiges ou de mes hontes qui dit si je traverse des défaites ou des triomphes, ou les deux à la fois ; aucun critère objectif n'y est décisif. « Montrez-moi un parfait blasé, j'y trouverai un raté » - Edison - « Show me a thoroughly satisfied man, and I will show you a failure ». Le danger, qui guette un raté, est de devenir blasé de ses défaites. | | | | |
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| hommes | | | Quand je lis les propres réflexions de ceux, qui voient la place de la pensée valéryenne dans un album pour filles, j'y tombe sur un ennui, épais et plat, qui paralyserait et poétesses et duchesses et concierges. Même Sartre est comique, lorsqu'il parle de l'ignorance de Valéry (ce qui est aussi statistiquement juste et intellectuellement bête que de trouver, que Dieu n'est pas un artiste). Comment leur faire comprendre, que ce n'est pas le savoir, mais le savoir du savoir, le temps hors du temps, idea ideæ, qui est signe d'un esprit supérieur ? Leurs réponses aux questions des autres sont incolores ; aucune envie de répondre à leurs questions grisâtres. Je ne sais même pas, si Sartre est un peu intelligent ou non. | | | | |
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| hommes | | | Le sacré des dieux, le pathos des héros, le délire des solitaires ne peuvent plus porter le message de leurs contemporains, message devenu algorithmique. Le vulgaire bâillonna le héros et apprit aux dieux à parler sa langue. Et regardez le bonheur des peuples, qui se passent de héros, tout en représentant les héros d'antan en innovateurs méritants et en proclamant héros moderne tout gagnant monétaire. Après les langues divine, poétique, sociale, nous ne communiquons plus qu'en quatrième langue, celle des robots. | | | | |
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| hommes | | | Je dois reconnaître, que, aujourd'hui, la voix exaltée est plus commune que la voix stoïque ; je dois purifier mes ivresses, en les débarrassant de toute indignation, dénonciation, revendication ; mais je dois affermir mes sobriétés à une hauteur, que ne guette aucune platitude. Rien de plus plat, aujourd'hui, que les révoltes qui fusent ; rien n'est plus près de l'étoile que l'acquiescement au ciel, au fond des ruines. | | | | |
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| hommes | | | Fini le temps des maîtres d'élégance ou de flamboyance ; aujourd'hui, même un expert en cervelle est un vulgaire cordonnier, au goût très bas. « Pas plus haut que le soulier, cordonnier ! » - Pline l'Ancien - « Sutor, ne supra crepidam ! ». La fabrication d'ailes est un ministère, pas un métier, quand l'ascension n'est que rituelle. | | | | |
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| hommes | | | L'exaltation du sujet n'est pas un apanage exclusif de notre époque ; ce qui est nouveau, c'est l'exaltation des objets minables et la grégarisation des sujets. Dans le je moderne il n'y a plus ni le moi libre ni le toi fraternel ; y règne un nous égalitaire. | | | | |
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| hommes | | | Tout est fade et mécanique, chez la nation la plus puissante, intelligente et riche du monde. Le culte de la mécanique s'empare de la planète ; et la prétention hégémonique, bientôt, sera justifiée et irréfragable, secondée par la tradition chinoise privilégiant la fadeur face à la saveur. | | | | |
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| hommes | | | Aux horizons, il y a toujours mes collègues, mes compatriotes, mes complices, tandis que le firmament est vide, et ses limites - invisibles. On comprend, pourquoi les platitudes ont plus de succès, auprès de mes contemporains, que les cieux. « L'homme nouveau voue son regard à la vaste étendue et non plus à la hauteur sans limites » - W.Schubart - « Der neue Mensch wirft seinen Blick in weite Fernen, nicht mehr in unbegrenzte Höhe ». | | | | |
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| hommes | | | Le meilleur de l'homme se trouve dans les régions, que l'homme ne visite plus. Les meilleurs des hommes ne quittent plus leur Caverne ; ils jetèrent la lanterne inutile, dans la recherche de l'homme. Impossible de créer un cadre, « pour que même le méchant montre son bon côté et le bon lève plus haut sa lanterne » - Yeats - « to make a bad man show him at his best, or even a good man swing his lantern higher ». Le meilleur en nous, comme tous les trésors, comme la monnaie rare, étant bien caché, on ne croise, dans la rue, que les pires, la monnaie courante. | | | | |
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| hommes | | | L'homme se compose de deux facettes : la mystérieuse ou la divine, qui nous projette vers la hauteur, et la problématique ou l'humaine, qui nous voue à la profondeur. Je soupçonne que le meilleur soi, le soi inconnu, soit exactement cette hauteur divine, qui, tout compte fait, n'est pas moins humaine que la platitude ou la profondeur du soi connu. « L'homme ne doit pas se tourner vers soi-même, mais vers la hauteur, qui vit en lui ; ce qui n'est qu'humain est en-dessous de cette hauteur » - Weidlé - « Человек обращён не к себе, а к тому высшему, что в нём живет. Всё только человеческое - ниже человека ». | | | | |
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| hommes | | | Le sens de la mesure favorise le progrès horizontal de la civilisation, mais la culture a besoin du sens de la démesure, pour échapper à la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Gagner en savoir, au lieu de rendre les hommes plus ouverts aux saveurs et aux douleurs, les rend insipides et imperturbables. On finit par regretter leurs aigreurs et amertumes de jadis. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, dans l'idéosphère, l'image était une idée métaphorique, se passant de son stade interprétatif ultime, celui du sens ; la graphosphère égalisa l'image et l'idée ; la vidéosphère actuelle se débarrasse de toute métaphore et réduit aussi bien l'image que l'idée - à leur sens. Où elles se retrouvent en compagnie des modes d'emploi et des guides touristiques. Je ressens la puissance de cette machine vidéosphérique dans le sort réservé à ce livre : son inexistence à cause de son invisibilité, de son refus en bloc, refus de sa réalité, de sa valeur, de sa vérité - ce qui me propulse ou m'exile vers ma chère hauteur, où je ne croise ni maisons d'édition ni lecteurs ni caméras. | | | | |
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| hommes | | | Il faut beaucoup d'humilité, pour reconnaître, que l'homme est une merveille des merveilles ; les orgueilleux disent, qu'il est peu de choses, à côté des machines qu'ils gèrent. Mais ils demandent, qu'on leur dise, qu'ils valent plus que d'autres gestionnaires. | | | | |
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| hommes | | | La rectitude devint la meilleure garantie du succès des vies robotiques. Les chutes et les souffrances sont attribuées au défaut de ligne droite (Flaubert). Les pointillés et méandres des rêves (d'amour ou de pouvoir) sont abandonnés, pour que s'étalent mieux des trajectoires inétoilées, dans de vastes platitudes des amours propres et des pouvoirs d'achat. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en suivant les caprices de l'histoire, on canonisait des saints, des héros, des monarques ; aujourd'hui, on vulgarise leurs équivalents : des gestionnaires, des sportifs, des amuseurs publics, en suivant la rigueur de leurs prouesses monétaires. Et ce que nous gagnons en sobriété du jugement, nous le perdons en ébriété de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Pas assez de hauteur, chez les hommes ; je les aurais voulus moins plats et, peut-être, moins profonds. « Trop de largeur, chez l'homme ; je l'aurais voulu plus étroit » - Dostoïevsky - « Широк человек, я б сузил ». | | | | |
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| hommes | | | Le cœur des hommes est aujourd'hui dans leur porte-monnaie, et toute l'intelligence humaine est employée à ce qu'on ne le leur subtilise pas. Ce ne sont plus les larmes qui coulent de leurs yeux, quand on les pique ; ce n'est plus l'intelligence qui jaillit du cœur, lorsqu'on le touche. La passion fait préférer à l'œil - le regard ; le goût rehausse l'intelligence insipide ; mais l'homme sans goût n'a plus de passions. | | | | |
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| hommes | | | Rires amples, regards bas, calculs profonds - ces trois prototypes de racaille se fondirent en un seul et même personnage, gris mélange de comptable, de folliculaire et de psychanalyste. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut attiré par ce qui était intelligible, délicat ou lisible, c'est à dire sollicitait notre esprit, notre âme ou notre goût. Aujourd'hui, pour être valable, il faut être visible ; la visibilité sur la scène publique comme le premier critère de la valeur. Toutes les qualités sont désormais numérisables ; l'écrasante horizontalité quantitative sépare l'homme de ce qui ne vaut qu'en hauteur, où le chiffre n'a aucun poids. Et les différences les plus notables proviennent de la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | De toutes parts, ils sont cernés par les soucis grégaires, et ils s'imaginent, qu'en tournant le dos aux valeurs en cours (le premier besoin des conformistes), ils s'en émancipent et gagnent en originalité. Ils se trompent de plan : les détours dans la platitude n'apportent jamais le vertige de l'éternel retour à l'aplomb de la vie. | | | | |
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| hommes | | | Les hauteurs sont vides, les profondeurs affleurent la platitude ; à l'affection succéda la désaffection, à la jubilation - l'amusement, au caprice - le calcul. « Ils méditent, analysent, calculent, ruminent, mais ils n'exultent pas » - Rachmaninov - « Они размышляют, анализируют, вычисляют, вынашивают, но только не ликуют ». | | | | |
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| hommes | | | L'histoire ne m'apprend rien sur les hommes ni la psychanalyse - sur l'homme. Deux mornes obsessions de l'homme moderne, pour qui tout éteignoir ou plutôt toute lanterne minable est bonne pour empêcher de scintiller des mystères congénitaux. | | | | |
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| hommes | | | « L'eau des W.C., qui bouillonnait à intervalles réguliers dans les tuyaux » (B.Cendrars) - la plus belle phrase française, d'après H.Miller. Que ferait un Anglo-Saxon sans chiffres ni tuyauteries ? « Mrs D. et Le Manuel se vendent à la cadence de 148 et 73 par semaine. Cela ne me fait-il pas entrevoir une salle de bains et un W.C. ? » - V.Woolf - « Mrs D. and C.R. are selling 148 and 73 weekly. Does it portend a bathroom and a W.C. ? ». | | | | |
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| hommes | | | N'importe qui est capable, aujourd'hui, de problématiser la vie, sans parler des amples solutions qu'on y apporte ; ce qui devint, en revanche, rare est de continuer à y déceler le mystère ; ils s'en font une gloire et proclament, orgueilleux et naïfs, la mort de Dieu, tandis qu'elle n'est que le constat d'épuisement de l'imagination religieuse ou de mort de l'immortalité : toute recherche de Dieu, historique ou métaphysique, devint algorithmique, charlatanesque ou idolâtre ; nous étant détournés du rêve, nous restons seuls face à la seule réalité. | | | | |
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| hommes | | | Si je m'épanche, c'est surtout parce que Quelqu'un m'écoute ; mais si s'y mêle la bile, c'est parce qu'aucune oreille d'homme n'est en vue. Ce siècle maudit ne prête l'oreille qu'au fait divers des cloaques ou au compte-rendu des colloques. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'homme fut prédestiné soit à commander, soit à obéir (les incapables de ces deux servitudes furent proclamés inutiles). Aujourd'hui, on a la chance de pouvoir échapper à ce jeu des maîtres-esclaves, en ne commandant ni en n'obéissant qu'à soi-même, dans une verticalité solitaire. Cependant, les hommes acceptent leurs places interchangeables, dans un réseau mécanique, où tout pouvoir et toute obéissance s'exercent dans une horizontalité, c'est à dire dans une platitude. « Au-delà de la hauteur du vrai, du bon, du beau s'étend ce qui nous abaisse – la platitude » - Goethe - « Hinter dem Ewigen des Wahren, Guten, Schönen lag, was uns alle bändigt, das Gemeine ». | | | | |
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| hommes | | | Le bon héritage du passé n'est pas dans le remplissage et la structuration de notre mémoire, mais dans la constitution de bonnes contraintes, qui n'attacheraient notre esprit qu'au ton et à la noblesse, dont le dénominateur commun s'appelle hauteur. La barbarie, c'est de n'en garder que les faits, les savoirs, les systèmes, voués, tous, à la platitude. Le sommet de la barbarie, c'est le robot, ne vivant que de formules : « L'honneur fiche le camp – il en reste la formule, ce qui équivaut la mort » - Dostoïevsky - « Исчезает честь — остается формула чести, что равносильно смерти чести ». | | | | |
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| hommes | | | Leur platitude : on ne s'y élève pas par son âme, on ne s'y abaisse pas par son esprit – que des calculs monotones dans une horizontalité sans relief, dans ce monde plat, sans paradis ni enfer. | | | | |
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| hommes | | | L'aboutissement moderne des idéaux antiques : le stoïcien - homme d'affaires ou écolâtre, le cynique - juriste ou journaliste, l'épicurien - politicien ou artisticule, le sceptique - homme de la rue. Le romantisme aristocratique des Goethe, Byron, Chateaubriand, Leopardi, Lermontov ne fut qu'une parenthèse anti-antique, vite barrée des chroniques intellectuelles. Et en admirant passivement Nietzsche, Ortega y Gasset ou Cioran, je me sens écœuré en compagnie de leurs admirateurs actifs. | | | | |
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| hommes | | | Une basse harmonie : le contenu des images modernes a la même tonalité grisâtre que leur forme. Et la philosophie ne fait que suivre l'art : « Lorsque la philosophie peint du gris sur du gris, la vie en ressort sénile » - Hegel - « Wenn die Philosophie ihr Grau in Grau malt, dann ist eine Gestalt des Lebens alt geworden ». | | | | |
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| hommes | | | Les adultes ne rêvent plus à redevenir enfants ; les enfants ne rêvent qu'à devenir adultes - heureux dans la longue platitude de leurs résolutions. Jadis, les enfants ignoraient le monde adulte, et les adultes mouraient enfants - malheureux dans leur bref mystère. | | | | |
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| hommes | | | Les capitales me donnèrent le goût du mot savoureux, mais j'apprécie le destin, qui me plongea au milieu des cornichons provinciaux insipides : sans eux, combien de ces pages ne verraient jamais le jour, étant sacrifiés aux dîners en ville, en compagnie du sel de la terre ! Je ne veux pas y gagner le toupet en perdant un peu de ma crinière (Flaubert). | | | | |
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| hommes | | | Je ne gagne pas en hauteur, en maîtrisant la pensée des autres ; dans le meilleur des cas, je peux en gagner en profondeur, mais, le plus souvent, je n'en ferais qu'étendre mes platitudes. Je ne gagne la hauteur qu'avec des ailes de mes propres déconvenues bien avalées. La pensée fortifie les temples et les étables avec les mêmes matériaux. La hauteur doit n'être soutenue que par le rêve, elle doit être désarmée. | | | | |
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| hommes | | | Le Pourquoi (les buts) du vulgaire se réduisant au Si, le Comment (les moyens) de la bassesse peut s'exercer en vertu d'un code séculaire, tandis que l'éternelle noblesse patauge dans ses inextricables Où et Quand - les contraintes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne, c'est l'homme de l'inertie, de la succession de pas intermédiaires. S'opposent à lui l'eschatologue et le nihiliste. Le premier projette sur l'horizon tout ce qui est déjà fixe sous ses pieds ; le second abandonne à la platitude ce qui est acquis aux yeux des autres et cherche au firmament le point de départ de son propre regard initiatique. | | | | |
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| hommes | | | La société civile n'existe qu'en Europe ; en Amérique, je ne vois qu'une foule : sanglotant devant un prédicateur ou rugissant devant des basketteurs, rigolant en charity party ou s'émouvant devant un movie sur les monstres, les avocats, les gangsters, les marines ; aucune verticalité, une vaste platitude, comprenant le Met, le Princeton et Pasadena. | | | | |
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| hommes | | | C'est la trajectoire de l'admiration, que les hommes vouent à leurs élites, qui décrit le mieux notre décrépitude : de la geste du poète ou du geste du héros – à la gestion du manager. Hauteur, grandeur, platitude. | | | | |
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| hommes | | | L'innovation est sur toutes les lèvres ; l'invariance des choses immuables n'intéresse personne. Tous les découvreurs des nouvelles dimensions de l'existence aboutissent dans la platitude. N'oubliez pas que l'oracle de Delphes, ce premier poète, ne faisait que traduire en vers la prose de la Pythie. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes étant des animaux sociaux, ils se créent, au cours de leur vie, trois sortes de communauté : unis autour des solutions, ils font partie d'une même plate horizontalité ; rapprochés par les problèmes, ils communiquent par la maîtrise d'une même profondeur ; enfin, touchés par le mystère, ils vivent une fraternité dans l'appel d'une même hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la hauteur de l'art et la profondeur de la philosophie se projetaient sur les étoiles, ce qui enthousiasmait nos yeux et nos regards et faisait honte à nos bras. Depuis que ces projections se font exclusivement sur la platitude de notre existence terrestre, règne la raison technico-scientifique. La disparition de la honte a pour conséquence l'inutilité de toute consolation. Le sobre calcul remplit les regards et les vide de leurs vertiges d'antan. Au lieu de Dieu, on aurait dû pleurer l'art et la philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Mon existence s'écoula dans les cinq milieux successifs : l'humus de la terre (les prolétaires), la danse de la terre (les poètes), l'essence de la terre (les scientifiques), la marche de la terre (les techniciens), le moteur de la terre (les patrons). Je n'en retirai rien de substantiel, mais ces expériences rendirent libre mon regard sur la pitié, la noblesse, l'intelligence, la platitude et la honte. Et puisque toute vraie existence se réduit à la musique, je ne me sens solidaire que des poètes. | | | | |
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| hommes | | | Le peuple aime le vrai et le simple. C'est pourquoi il aime le journal et l'intellectuel moderne. Le poète, charlatan du mot, a du souci à se faire, s'il tient au peuple. Aimer, c'est accepter la chose telle qu'elle est (et non pas ce qu'elle fait). Le vrai et le simple ne sont beaux qu'en tant qu'essors, promesses, perspectives - donc, refus. | | | | |
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| hommes | | | Comment reconnaissait-on un homme extraordinaire ? - par la hauteur de son enthousiasme, par l'ampleur de sa vue du passé, par la profondeur de son goût du beau. Comparez avec l'homme à succès aujourd'hui : s'indigner, se croire au tournant de l'Histoire, être ardent défenseur du vrai – mais c'est la définition même de la médiocrité ! | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine s'éploie sur deux plans, l'horizontal social et le vertical personnel, suivant l'inertie ou l'intensité. L'esprit et le muscle suffisent pour réussir le premier ; le second exige de l'âme. « On ne peut atteindre à l'intensité vitale qu'au prix de son soi » - H.Hesse - « Intensiv leben kann man nur auf Kosten des Ichs ». | | | | |
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| hommes | | | Après le spirituel (la fête de l'âme), le rituel (la cérémonie de l'esprit) aussi fiche le camp au profit du ponctuel (l'agenda de la raison) : être au bon endroit au bon moment. L'avenir des hétérodoxes est dans la gestion des algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Une énigme : même le coupe-gorges, même l'ingénieur, même le journaliste saoule son môme avec des contes de fées et non avec le contenu de son journal. Autrefois, le besoin du merveilleux s'éteignait vers 25 ans, de nos jours, à 5 ans, on sait, que le père Noël est un produit de grande distribution comme un ordinateur ou une assurance. | | | | |
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| hommes | | | La différence centrale entre les hommes n'oppose pas ceux qui restent sourds à la mouvance musicale du devenir à ceux qui ne voient pas la fixité divine de l'être ; cette frontière passe entre ceux qui élèvent en hauteur le devenir et touchent à la profondeur de l'être et ceux qui placent dans la platitude et le devenir et l'être. | | | | |
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| hommes | | | Ils découvrent des vertus qui abaissent, ils imaginent des vices qui rehaussent, ils en cherchent un équilibre, qui ne peut être qu'une platitude. La seule hauteur, qui protège de l'aplatissement, est la hauteur artistique, qui traite avec la même maîtrise et intensité tout l'axe du Bien et du Mal. | | | | |
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| hommes | | | Le rêve n'est ni dans une projection vers l'avenir ni dans un plongeon dans le passé ; l'ailleurs du rêve n'est pas temporel, mais spatial, et il est le seul vrai antagoniste du présentisme actuel. Il y aurait donc deux familles superficielles : les hommes de culture, cultivant le passé intellectuel, et les hommes de nature, élancés vers le futur fraternel. Nietzsche : « Face au présent, on a hâte, on a peur ; face à l'avenir, on est méfiant » - « Man ist eilig und ängstlich für die Gegenwart, mißtrauisch für das Kommende » - y fait figure d'un homme de progrès, c'est à dire d'un imbécile. | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique pérore dans une Caverne, où son élève doit apprendre les contrastes de hauteur : lumière - ombre, paix - inquiétude, corps - âme ; le savant pré-moderne raisonne dans une bibliothèque, où ses collègues mesurent la profondeur de ses paradigmes : représentation - interprétation, langage - conception, mystère - solution ; le philosophe moderne rédige ses talks dans un bureau, pour une publication annuelle réglementaire, notée par des fonctionnaires et vouée à sombrer dans la platitude académique ou clanique, et le seul moyen de réveiller la curiosité du badaud est d'évoquer la sociologie, la psychanalyse ou le journalisme. | | | | |
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| hommes | | | Au XVIII-me siècle, les concurrents du poète furent le prélat et le général ; au XIX-me – le général et le scientifique ; au XX-me – le scientifique et le politicien ; au XXI-me – le politicien et le manager. La hauteur du défi correspond à l'éclat de la riposte. Plus de bassesses ni de profondeurs ; et l'on attrape la platitude en la combattant. | | | | |
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| hommes | | | La nature de l'homme se manifeste sur les axes horizontal et vertical ; sur le premier, elle consiste à suivre les pulsions, communes à toute l'espèce ; sur le second, la nature profonde s'appellera intelligence, et la nature haute - regard, qui, tous les deux, nous disent, que la vraie nature de l'homme, c'est l'artifice, la création. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, diable, pâtit-on davantage, dans l'inhumain, des rêves brisés, plutôt que, dans l'humain, des os brisés ? Parce qu'un rêve inaccessible portait, jadis, plus haut qu'une action, devenue aujourd'hui accessible et nous condamnant à la platitude. « L'événement crucial de la Modernité, le passage du règne de l'humain à celui de l'inhumain, l'action est devenue objective » - M.Henry. | | | | |
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| hommes | | | Le stoïcisme veut réduire nos succès et débâcles - à la même placidité des sens. La hauteur, au contraire, en cherche l'inquiétude et l'intensité maximales. « Le succès est une mesure d'ampleur du bonheur, et l'insuccès en est un test de profondeur » - Prichvine - « Удача - это мера счастья в ширину, а неудача - есть проба на счастье в глубину » - et si ses mesures et tests aboutissent à une musique, c'est que la hauteur du bonheur y eut sa place régalienne. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, être de trop dans le monde des hommes affairés poussait le poète à s'accrocher d'autant plus fermement au monde du rêve. Aujourd'hui, à l'image des fonctionnaires ou traders, le poète, lui aussi, ne réclame que sa part du gâteau économique. Le monde n'est plus qu'un plat village sédentarisé, sans déserts ni montagnes ni ermitages, sans brebis égarées. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi inconnu, c’est mon intuition éthique, esthétique ou mystique ; mon soi connu, c’est mon talent particulier et mon savoir commun. Suivre mon soi signifie valoriser mon intuition grâce à mon talent. Mais pour le médiocre cela signifie exhiber son savoir, dont la banalité, courante ou future, lui échappe. | | | | |
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| hommes | | | Un beau cœur tressaille dans les abîmes ; une belle âme palpite dans les nues ; un esprit d’inertie et d’action se vautre dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, en dévisageant l’avenir, misent sur le progrès sont bêtes, mais ceux qui y décèlent des abîmes et des dégénérescences le sont tout autant. L’avenir, et déjà, en partie, le présent nagent dans une platitude insubmersible. | | | | |
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| hommes | | | L’enfer qui ne terrorise plus, le paradis qui n’électrise plus – l’une des raisons de la platitude, qui se substitua aux gouffres et aux cieux. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes comprirent que vivre dans la limite est périlleux et adoptèrent l'approximation : l'infini temporel évincé par le fini spatial. | | | | |
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| hommes | | | Dans le commerce de l'écrit, les pièces d'or n'ont plus cours. Cette monnaie étant rare, on stipendie les feuilles préfabriquées logorrhéennes par le troc des billets, avec des zéros à l'infini. | | | | |
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| hommes | | | En quoi le poète et le mathématicien se distinguent des autres hommes ? Surtout, dans le fait, que les mots de ceux-ci visent directement la platitude des choses, tandis que les symboles de ceux-là s’attachent aux représentations, où règnent la séduction ou la déduction, la hauteur ou la profondeur, la liberté du particulier ou l’harmonie de l’universel, le rythme d’une âme ou la mélodie d’un esprit. L’éternité sidérale écoute les créateurs ; le présent banal accueille les producteurs. | | | | |
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| hommes | | | Tant que la réalité des hommes restait chaotique, horrible ou incompréhensible, l'intérêt que lui portait un homme d'esprit fut légitime. Mais aujourd'hui, où cette réalité devint unidimensionnelle, robotisée et transparente, on devrait lui tourner le dos et ne peindre que la puissance d'artiste, puissance intériorisée et mise en musique, d'où serait bannie la réalité mécanique et insipide. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : l'impossibilité de chutes, l'improbabilité d'envolées ; rien d'excessif ni de saillant, la sécurité de la basse platitude. | | | | |
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| hommes | | | Nos deux hypostases, l’ange et la bête, nourrissent l’une l’autre : la violence de la bête apprend à l’ange l’extase et le mépris de la grisaille ; la honte de l’ange accorde des indulgences aux extravagances et à l’avidité de la bête. | | | | |
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| hommes | | | C'en est fini de la métaphore du théâtre, pour parler de ce simulacre que devint la vie : l'installateur remplaça le dramaturge, l'opérateur évinça l'acteur, la scène, c'est la foule, et l'applaudissement - l'audimat ou le chiffre de ventes, tout y renvoie à la vie réelle, rien - à la vie imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Dans la politique et en culture, jadis, on appréciait l’individu – il en résultaient la profondeur des injustices et la hauteur des génies. Aujourd’hui, on privilégie la masse – la paix et l’ennui la couronnent – une immense platitude. | | | | |
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| hommes | | | Par rapport aux siècles précédents, le nôtre gagne en intelligence, en tolérance, en justice, mais perd en tendresse. « La civilisation d’aujourd’hui, c’est la platitude des âmes » - Koublanovsky - « Цивилизация наших дней уплощает души » - l’âme devrait se tourner du côté de la culture ou de la nature, et non pas de la civilisation. | | | | |
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| hommes | | | L’intérêt pour le passé permet d’entretenir l’échelle verticale de tes regards sur le temps, grâce à la profondeur de tes représentations et à la hauteur de tes interprétations. Le tête-à-tête avec le seul présent, qui devient le mode de vie dominant, ne promet que de la platitude inertielle. | | | | |
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| hommes | | | Il vaut mieux être chasseur de l’azur que gibier de la grisaille. | | | | |
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| hommes | | | J’entends partout l’intellectuel européen geindre - il aurait perdu tout son prestige et toute son influence. De tous les temps, les riches dictaient le goût dans l’art, et notre époque n’est nullement exceptionnelle. C’est l’embarras du choix qui dévia le goût des princes de l’argent. Les Michel-Ange, Mozart ou Nietzsche, purent s’imposer face à une poignée de concurrents ; mais aujourd’hui, ceux qui se présentent comme artistes ou penseurs sont légion, et c’est la mode, statistique, inertielle, mercantile, c’est-à-dire le hasard, qui désigne le gagnant, qui, de plus en plus, se situe au milieu, c’est-à-dire – dans la médiocrité. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les critères du beau pictural sont dictés par des salles de vente ou de conseils d’administration, la poursuite de cette beauté conduit à la mesquinerie, au goût exécrable ; le mobilier l’emporte déjà en importance esthétique sur les tableaux. | | | | |
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| hommes | | | Dévisager les hommes de bas en haut ou de haut en bas devint aujourd’hui le même exercice – se plonger dans leur platitude, puisque le haut se fusionna, chez eux, avec le bas. | | | | |
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| hommes | | | Seuls les Codes et la correction politique définissent, aujourd’hui, ce qui est vice et ce qui est vertu. Donc, « rendre aimable le vice ou dégrader la vertu » (J.Joubert) sont des exploits d’une même platitude insignifiante. | | | | |
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| hommes | | | On commence, à peine, à se rendre compte, à quel point il est important que nos sentiments et pensées soient organiques, c’est-à-dire provenant des sensations, nées au fond de notre conscience, détachée de la foule. Aujourd’hui, les sentiments végètent dans la platitude commune, et les cerveaux mécaniques fonctionnent comme des machines préprogrammées. | | | | |
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| hommes | | | Quand, chez Dostoïevsky, on charcute une vieille, égorge son propre père ou se pend par caprice, ce sont des actes, qui ne devraient jamais aller au-delà d’un article d’un chroniqueur provincial, énumérant des faits divers d’un village. Mais on en fit des illustrations savantes d’une napoléonomanie, de la mort de Dieu ou des pulsions psychanalytiques. L’auteur y est aussi ubuesque que ses commentateurs - charlatanesques. | | | | |
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| hommes | | | Dans sa première jeunesse, on exhibe ce qu’on sait (pas grand-chose, en réalité), ensuite, on s’épanche sur ce qu’on pense (le plus souvent – des platitudes), enfin, on se contente de narrer ce qu’on éprouve (mais il est trop tard, pour s’en émouvoir). Pourtant, l’inverse aurait été si raisonnable. Et utile aussi bien pour le savoir final que pour le valoir initial. | | | | |
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| hommes | | | Le nécessaire, mystérieux au départ, est voué à la platitude du commun. « Les Russes ont le droit de regarder la France de haut, car ils respirent dans le possible » - Cioran – ce possible étant mystérieux pour longtemps. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque néglige la seule justification de l’art – le contact, en contemplation ou en création, avec la beauté. Leurs minauderies laborieuses sur le besoin de s’exprimer, de se libérer d’un appel irrépressible, de s’abandonner ou de se retrouver, expliquent l’immense platitude des productions des artisticules modernes. La pesanteur d’une trime, à la place d’une grâce du sublime. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la notion de valeur n’effleurait qu’une partie infinitésimale des hommes, le reste se contentant de vivre selon l’instinct. Les valeurs, réglementaires ou monétaires, devinrent l’apanage de la foule déblatérante, et aux instincts vitaux individuels se substituèrent les algorithmes communs. Il devint difficile de distinguer le mouton du robot. La banalité juste évinça la volupté injuste. | | | | |
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| hommes | | | Sans se trouver, l’homme se cherche ; sans les chercher, l’homme trouve le rêve ou l’amour. Inversez les verbes – vous tomberez dans l’une des platitudes humaines les plus répandues. | | | | |
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| hommes | | | Les machines effacent les reliefs personnels et réduisent les hommes à la platitude et l’uniformité de leurs besoins. | | | | |
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| hommes | | | La fadeur et la grisaille sino-américaine ont quelques adeptes européens : « Tant qu’on n’a pas peint un gris, on n’est pas un peintre » - Cézanne. « Les extases de la grisaille : un rap mystique, une tiède dérive, une indifférence créatrice » - Sloterdijk - « Die grauen Ekstasen : Mystischer Rap, laue Drift, schöpferische Indifferenz ». Heureusement, la résistance exista toujours : « L’ennemi de toute peinture est le gris » - Delacroix - on aurait pu dire – de tout art. Plus que par les yeux, l’azur est perçu par les âmes, qui se font rares. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus dans la hauteur (intemporelle) du style, mais dans la platitude (actuelle ou prochaine) des idées qu’on met l’essence de l’homme. | | | | |
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| hommes | | | Notre conscience a trois demeures : la hauteur des mystères, la profondeur des problèmes, la platitude des solutions. En fonction de nos préférences, on pourra juger du degré de notre noblesse, de notre intelligence ou de notre conformisme. | | | | |
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| hommes | | | Tout Américain est un robot infaillible dans son domaine de compétence et un mouton risible partout ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | Dans ta vie sociale, tout ce qui est réel est mesquin ou le sera avec le temps ; la vanité consiste à imaginer que tes réalités intimes soient d’admirables secrets que tu donnes en pâture aux yeux braqués sur toi. N’est admirable que l’inexistant, le rêve par exemple. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes vécurent dans un double cadre : la civilisation des artisans (incarnant l’espèce humaine d’un pays) et la culture des artistes (sublimant les sensibilités particulières de chaque nation). Depuis la mutation de l’homme en robot et l’abandon de son identité nationale au profit d’un nivellement mondial, il vit dans les sordides post- ou trans-humanisme. | | | | |
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| hommes | | | Quand, dans les affaires du monde, je vois la raison, le calcul, le sens évincer le rêve, je pense, ironiquement, aux innombrables absurdistes vouer le futur au règne du chaos : « Si la littérature d’avenir doit devenir absurde, le monde le serait aussi, pour ne plus être seulement tragique, romantique et religieux » - Chesterton - « If nonsense is to be the literature of the future, the world must not only be the tragic, romantic, and religious, it must be nonsensical ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’illusion d’une éternité quelconque faisait lever les yeux des initiés vers le ciel, même vide. Aujourd’hui, ne compte que le présent envahissant, pesant, avec de plates déchetteries des versions jetables, périmées ou courantes, versions de sens, de buts, de moyens. | | | | |
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| hommes | | | La disparition de la notion de sacrifice est l’un des symptômes de la modernité. Cette notion avait un sens, lorsque notre existence s’étalait dans trois dimensions – la vie, le rêve, l’art ; le sacrifice était sensé, si, parmi les survivants, restaient le rêve ou/et l’art ; mais ces deux-là disparurent. On reste fidèle à la seule vie, c’est-à-dire à la réalité de plus en plus plate ; faute de hauteur, le rêve et l’art s’écroulèrent. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel se reconnaît par ses contraintes, dont la première consiste à se taire sur des sujets irrémédiablement mesquins. Exceptionnellement, un don langagier ou spirituel peut élever même des vétilles à une hauteur insoupçonnée. Ces dons devenant de plus en plus rares, l’intellectuel est condamné à disparaître de l’espace public, car les magnats des média, ses mécènes, finiront par s’apercevoir de la banalité de ses avis sur des matières communes. Ce qu’on ne peut pas chanter, il faut le taire ! | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le rêveur ou le savant poétisaient, respectivement, l’avenir ou le passé ; aujourd’hui, tous sont obsédés par la prosaïsation du présent, la seule époque qui compte à leurs yeux. La promiscuité du présent suffit désormais aux profondeurs scientifiques et aux hauteurs littéraires. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours, on reconnaît trois sphères où agissent les hommes : la profondeur des scientifiques, la hauteur des artistes, la platitude de la majorité. L’énorme poids de l’actuelle platitude met à rude épreuve les deux autres catégories, en les attirant vers ses valeurs dominantes. Pour se défendre, la profondeur a ses écoles et ses utilités ; mais la hauteur n’héberge que des solitaires, dont la plupart, forcés ou consentants, rejoint la médiocrité, faute d’ailes. | | | | |
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| hommes | | | Du passé il ne nous parviennent que des échos des hommes exceptionnels, tandis que le présent – et l’avenir immédiat – sont dévalués par le bruit insupportable, proféré par la médiocre majorité dominante. Ce qui explique pourquoi je préfère être esclave (d’une modulation) du passé plutôt que prétendre à devenir maître du futur, plat et omniprésent. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’Histoire, notre époque est la première où l’humanité vaut par ses moyennes et non plus par ses extrêmes. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est un genre poétique au champ subtil de tropes et ayant pour centre l'homme seul. Ce qui rend ridicules les prosateurs-philosophes mettant au centre une (pseudo-)logique, que seul maîtrise le mathématicien, ou une (pseudo-)intelligence, que seul pratique sans pédanterie le poète-né. Mais pires que les prosateurs sont les logiciens : « Les philosophes sont ceux qui proposent pour notre temps des énoncés identifiables » - Badiou - la peste sur votre temps et vos énoncés ! La philosophie devrait rechercher en tout de la musique intemporelle et mystérieuse ! | | | | |
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| intelligence | | | Toute pensée, finissant par être maîtrisée par les sots, devient une recette de cuisine. « Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard » - Aragon - une vaste fumisterie transformant les incapables en incompris ! « On est grand, quand on est incompris » - Emerson - « To be great is to be misunderstood », c'est encore plus niais ! Le troupeau des non-conformistes incompris est le plus dense en sots, plats et populaciers. On est grand, quand on est admiré pour ce qui ne demande même pas d'être compris. Être grand, c'est être attaché au noble originel, par un lien original. | | | | |
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| intelligence | | | L'art est dans le tracé des courbes et des surfaces ; l'intelligence, elle, est dans la recherche de points : d'inertie, de départ, d'arrivée, de mire, d'invariance. L'art est superficiel, sensible à la caresse ; l'intelligence est profonde, elle rend intelligible la sagesse. « L'intelligence, quelle très petite chose, à la surface de nous-mêmes » - Barrès - tu devrais réviser ta géométrie : sans doute, tu te places du côté du sentiment, qui se trouverait dans les gouffres, tandis qu'il n'est vrai et beau qu'en altitude, d'où il nous arrive de confondre la platitude d'avec la profondeur. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe donne de la vie, c'est à dire du mystère et de la musique, de la profondeur et de la hauteur, - aussi bien aux généralités qu'aux particularités. Chez le non-philosophe, les généralités, comme les particularités, sont inertes et plates. | | | | |
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| intelligence | | | Évoquer, à partir d'un fait insignifiant et en dernière instance, une pensée grandiose. Mais le penseur moderne s'attaque, d'entrée, à une pensée grandiose pour n'arriver qu'à l'insignifiance d'un fait. | | | | |
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| intelligence | | | Trois modes de pénétration d'un objet, qu'il soit métaphysique, paysager ou scientifique : par l'étendue de mon savoir, par la profondeur de mon interprétation, par la hauteur de mon regard. Avec le dernier, aucun objet n'oppose aucune résistance ni opacité ; seule ma lame ou mes ombres déterminent le degré de pénétration. Les deux premiers sont banals, même si les nigauds s'imaginent en détenir l'exclusivité. | | | | |
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| intelligence | | | Les acrobaties verbales dont les creux font leur miel : rien n'est tout (polyphonistes), rien n'est pas tout (anti-néantistes), tout est rien (nihilistes), tout n'est rien (fragmentaires), tout n'est pas rien (monistes). On peut même bâtir un étage de plus : « Ce qui ne m'est pas tout, ne m'est rien » - Hölderlin - « Was ist mir nicht Alles, ist mir Nichts ». C'est un autre poète, qui s'avère être meilleur logicien : « Rien n'est rien » (tout est quelque chose), bien que rien n'est pas rien soit encore plus subtil : même l'absence de certaines choses peut servir à éclairer la présence des autres. Pour aggraver ces insipidités, tout en pensant de les épicer, certains y fourrent du vrai : Le Vrai est le Tout (Das Wahre ist das Ganze - Hegel) ou Le Tout est le non-Vrai (Das Ganze ist nicht das Wahre - Adorno). | | | | |
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| intelligence | | | La logique fait partie de la langue naturelle comme la philosophie fait partie de la poésie. Et la rigueur logique apporte à la philosophie la même chose que la grammaire à la poésie, c'est-à-dire rien. Il n'y a pas moins de logique chez Cioran que chez Wittgenstein. Les perles syllogistiques ou grammaticales ne séduisent que des mollusques des profondeurs sans vie. | | | | |
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| intelligence | | | Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible. | | | | |
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| intelligence | | | Le sot exhibe ses bêtises quotidiennes, le médiocre les camoufle, le subtil les traduit en sagesse purement langagière. La sagesse n'est pas dans le rejet des idées stupides, mais dans l'art de leur relecture intelligente, c'est-à-dire ironique. L'immaturité ou la pâleur des images retiennent le sage d'ouvrir la bouche. La vraie sagesse est dans le ton et le regard et non pas dans le choix des choses à dire. La bêtise comme l'intelligence se montrent par leur dit ; c'est le non-dit qui leur laisse l'avantage d'un doute. | | | | |
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| intelligence | | | Deux vices des temps modernes : entourer les concepts prosaïques par de prétentieux mythes et fabriquer, à partir d'authentiques mythes, de piètres concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Tant que la rumination était l'occupation principale des savants, le meuglement résultant était ressenti comme nuisance naturelle et presque pittoresque. Mais, aujourd'hui, pour une oreille exigeante, la production de leurs héritiers est insonore comme le calcul des ordinateurs. | | | | |
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| intelligence | | | Quand on n'arrive pas à embrasser quelque chose, le plus souvent ce n'est pas à cause d'un je ne sais quel infini ou d'une complexité excessive quelconque, mais à cause du flou fuyant des frontières. Favoriser le déplacement de bornes, songer aux empires, être ennemi du statu quo, conquérant ou capitulard (sachant que c'est dans les fuites qu'on fait les meilleures conquêtes, et même de la mêlée des pensées on sort mieux par la fuite que par la suite). | | | | |
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| intelligence | | | La misère de la dialectique hégélienne : il ne s'agit pas, le plus souvent, d'opposer une thèse à une antithèse, mais d'opposer deux (ou plus) thèses, difficilement compatibles ; et ce n'est pas une piètre et mécanique synthèse, qui doit couronner cet exercice bien plat, mais la recherche de langages, qui valideraient ou invalideraient les thèses de départ respectives, ou, mieux, les unifierait dans un arbre, touchant à la profondeur et élancé vers la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | La règle du plus court chemin est bonne ; seulement celui-ci n'est pas plan, mais suit une surface, que chacun dessine en fonction des courbures de son esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Des jeux pseudo-logiques avec des concepts tirés au hasard des soutenances de thèses, en psychologie ou en physiologie, ce charabia insipide de la professoresque clanique, s'attachant, au gré des modes, au rationaliste le plus absolu, au charlatan de Vienne ou au dingue de Turin, mais sans leur talent, dans cette niche logomachique alimentée par Husserl et Heidegger, Sartre et Badiou, où l'on refuse à Pascal, Voltaire ou Valéry le titre de philosophe, que s'arrogent tous ces arides pontifes de faculté Barthes, Foucault, Deleuze, Ricœur, Derrida. Siècle de Dozenten et d'agrégés ! | | | | |
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| intelligence | | | Les profonds annoncent, que le monde doit être vécu comme une grande question. Les hautains - comme une réponse, mais formulée en une langue étrangère. Et il est ridicule de la réduire à nos plates questions, où les choses obstruent les mots. | | | | |
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| intelligence | | | Pour une plume d'écrivain, le seul apport du savoir est le nombre d'images sémantiquement correctes. La belle qualité, elle, surgit avec presque d'autant de probabilité dans une tête scrutant le ciel que dévorant un manuel. | | | | |
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| intelligence | | | On ne maîtrise ni ne goûte une pensée d'autrui qu'à condition de pouvoir descendre, à partir d'elle, jusqu'au zéro de l'écriture. Pour une pensée vivante, cette descente est immédiate ; elle est labyrinthique, à travers la mémoire cathédralesque, - pour une pensée savante. | | | | |
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| intelligence | | | Se fendre de quelques centaines de pages de « Le non de l'être s'aliène le néant et se projette sur l'étant » ou « l'effectuation rétentionnelle de l'impressionnalité perce le flux héraclitéen », dans la lignée de Gorgias ou Parménide, Anselme ou Husserl, enfanter d'une narration haletante du dernier fait divers impliquant des journalistes - les seuls moyens, aujourd'hui, de prouver qu'on n'a pas peur de la stérilité verbale. | | | | |
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| intelligence | | | L'informatique maîtrise les notions d'objet, de relation, d'attribut, de contrainte, épuisant entièrement la métaphysique aristotélicienne des substances, des essences, des existences, des accidents ; l'informatique dispose d'outils de représentation sujet-objet et de logiques souples, qui n'ont rien à envier à la philosophie transcendantale kantienne. En philosophie, il est temps d'enterrer la plate métaphysique et la logorrhée transcendantale ou phénoménologique, pour se consacrer à la hauteur des consolations de l'homme et à la profondeur de ses langages. Oublier les coutures des preuves, se pencher sur les coupures des épreuves. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, toute idée a deux facettes : métaphore et requête. La deuxième sert à soutenir des thèses ; la première - à soutenir nos enthousiasmes. La première aide à créer un confort de nos ruines, la seconde - à meubler les raouts sybarites. La Caverne ou le Banquet, l'Arbre ou la Cène. | | | | |
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| intelligence | | | Les ailes de l'homme portent son mystère, l'esprit - son problème, la raison - ses solutions. L'intelligence, ce sont des échanges entre ces porte-parole. L'évolution humaine favorisa l'espèce aptère ; l'homme spirituel, ayant démontré que les cieux sont vides, n'éprouve plus le besoin de scruter les hauteurs ; le métier de bâtisseur de ciel perdit tout son prestige. Pourquoi s'étonner, que les adeptes du mystère se réfugient dans les ruines ? | | | | |
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| intelligence | | | En dehors du savoir, on ne peut parler de l'être que sous forme de prières ou poèmes, car l'être ne nous est accessible que par le savoir. Le savoir est l'être modélisé. Le philosophe dissertant sur l'être, et qui ne serait ni prêtre ni poète - est en proie à la logorrhée. « Prier est dans la religion ce que penser est dans la philosophie » - Novalis - « Beten ist in der Religion, was Denken in der Philosophie ist ». | | | | |
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| intelligence | | | Spinoza : résolution sans solutions, problématique sans problème, mystique sans mystère. Ourdir des systèmes, telle une araignée affairée (die Spinne), pour capturer des moucherons désœuvrés. | | | | |
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| intelligence | | | À côté de l'inépuisable métaphore d'unification d'arbres (pressentie par Valéry à travers les concepts d'implexe, variable, substitution et outillée par des linguistes et cogniticiens sous forme de graphes acycliques), la logorrhée, antique, médiévale ou moderne, sur L'un et multiple, le même et autre, est dérisoire. Les banales relations mathématiques d'équivalence et d'ordre sont déjà plus intéressantes. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes de réel : le minéral, le vital, le social. Leurs contraires s'appellent mot, pensée, aristocratisme. Éviter de se servir du premier comme du support de ses émotions ; vénérer le mystère du deuxième, sans le réduire aux solutions du troisième ou aux problèmes du premier ; ne pas se frotter au troisième, qui est pourtant le seul à donner un sens à une écriture. Et ils n'entendent pas la chose de la même oreille : « exclus-en le réel » (Mallarmé, le premier sens) ; « s'immuniser contre le réel » (Proust, le deuxième) ; « l'âme outragée par le réel » (Chestov, le troisième) ; « le réel est nul » (Valéry, tous les trois). | | | | |
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| intelligence | | | Les grands viennent de nulle part et nous communiquent le vertige et la jouissance de la hauteur, gratuite et vécue sans effort. Sortent, ensuite, des rats de bibliothèques, des ronds-de-cuir, fignolant, pinaillant, finassant, creusant, tarabiscotant, approfondissant, marmonnant des litanies au travail et à la rigueur. La hauteur, contrairement à la profondeur, n'a pas d'épaisseur, et toute graduelle pénétration ne peut mener qu'à la platitude, comme celle de G.Bernanos : « Il est beau de s'élever au-dessus de la fierté. Encore faut-il l'atteindre ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas l'absence de musique, mais sa qualité enfantine, qui caractérise la métaphysique professorale : « Tout ce qui est métaphysique me semble ce qu'il y a de plus léger et devoir être traité à la Rossini » - Valéry. Que le raseur pullule chez les barbiers - pourquoi s'en étonner ! Même chez les bûcherons, un traitement lourd, à la Wagner, n'apporte pas grand-chose à la science de l'impondérable. Et Schopenhauer et Nietzsche, préférant Rossini à Mozart, ne témoignent que de leurs vies inabouties. | | | | |
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| intelligence | | | Schopenhauer veut dire que le monde peut être vécu comme un paysage ou comme un climat : soit on le peint dans une représentation (création, savoir, intelligence), soit on s'y peint soi-même (passion, noblesse, musique) ; c'est le recours à la profondeur universelle ou à la hauteur personnelle qui permet de ne pas s'écrouler dans une platitude commune. | | | | |
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| intelligence | | | Les hiérarchies intellectuelles en fonction des priorités dans la création - représentation, interprétation, langage - et dans sa grammaire - syntaxe, sémantique, pragmatique. Le génie d'Aristote, avec le primat du couple représentation-syntaxe, la médiocrité des stoïciens avec interprétation-sémantique, la chute finale de nos analytiques avec langage-pragmatique. | | | | |
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| intelligence | | | La différence principale entre le monde réel et le monde de la représentation n'est pas l'absence de modèles indubitables, dans la réalité, mais la présence, dans la représentation, d'objets, qui ne sont pas, l'altérité. Plus cette partie est insigne, plus on est poète, créateur de mensonges délibérés et féconds, d'autres ne mentant que par plats calculs ou par inadvertance. | | | | |
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| intelligence | | | La bonne philosophie s'attaque aux mystères pour les traduire en problèmes ; la science produit des solutions aux problèmes ; le poète, dans des solutions, découvre un nouveau mystère. C'est ainsi que le poète est le point zéro du bon philosophe. « Plonger au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » - Baudelaire. Les autres se contentent de l'ancien, dans la platitude du connu. | | | | |
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| intelligence | | | Quelle misère, ne s'intéresser qu'aux phénomènes, auxquels se réduise l'être et aux noumènes, où se projette l'essence ! Les Grecs, comme la théologie chrétienne, se penchaient plutôt sur les passions, qu'une divinité docile interprétait ou rendait sacrées. Les phénomènes et noumènes sont des traces muettes, des traductions aléatoires, des passions, dont on ne maîtrisera jamais la langue. | | | | |
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| intelligence | | | Ni la réflexion ni le savoir ne sont à l'origine des écrits les plus admirables, ni même des plus profonds. Ce qui compte, c'est la faculté d'inflexion, qui oriente le regard vers la hauteur. La réflexion sert surtout à ériger de bonnes contraintes, et la plupart des connaissances ne font qu'appesantir la droiture, c'est-à-dire la platitude. Le goût et le talent les rehaussent ou expriment l'essentiel. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, il est possible de briller par la continuité de son système, par le style de ses transitions, par la connexion de ses étendues ou l'ouverture de ses frontières ; mais l'imagination s'y vide rapidement, l'intuition y devient vite superflue et le tempérament - inutile. Rien d'excitant n'en peut plus être attendu, après Aristote, Descartes et Kant, que les impuissants de la métaphore vivifiante continuent à imiter pâlement. Le cerveau s'acquitta de sa mission géométrique exhaustive auprès de l'esprit ; celui-ci ne peut plus espérer de la nourriture que de la musique de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | La raison se décompose en trois axes : créateur, artistique, instrumental - la rupture, l'inspiration, l'algorithme. On enlève l'art - on reste dans la platitude ; on manque de créativité - on se retrouve dans la linéarité des robots, dans l'âge de la raison instrumentale. | | | | |
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| intelligence | | | Réduire le philosophe à l'ouvrier du concept (Deleuze), c'est ne voir dans le peintre que l'artisan de la couleur. Sans don poétique ni goût de la hauteur, ils ne seraient que spécialistes de la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Accorder le privilège aux commencements ne veut pas dire, qu'on ne s'occuperait plus ni des développements ni des finalités, mais que même dans ceux-ci on chercherait à reproduire l'instant zéro de la création, ce qui en ferait enveloppements et contraintes, ces hautes traductions de leurs profondeurs ou ampleurs. Les vrais commencements, des fleuves et des esprits, se trouvent en hauteur. « L'intérêt des débuts, c'est de nous montrer nos fins »*** - R.Debray, que la platitude des moyens ne nous permet pas de voir. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphore ailée surclasse largement les syllogismes boiteux – en pertinence, en honnêteté, en noblesse. Et ceci pas tellement à cause des dons ou intelligences supérieurs des artistes, mais pour des raisons profondes et rationnelles : le soi inconnu, ce foyer de nos angoisses, de nos curiosités ou de nos créations, échappe à toutes les descriptions savantes et ne peut être abordé que par des métaphores poétiques. Toutefois, l'infâme relativisme moderne met les scientistes et les artistes sous la même enseigne, celle de la platitude et de l'indifférence des colloques, manuels ou recueils critiques. | | | | |
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| intelligence | | | Tous ces penseurs, qui réhabilitent le temps (durée) ou l'espace (profondeur, étendue, largeur), dans la réflexion métaphysique - tandis que la seule dimension spatio-temporelle qui est condamnée unanimement, par le goujat et par le sage, semble être la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Un petit mérite du cogito est l'absence d'implications et de négations ; quand on les introduit, on obtient des platitudes : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas » - Lacan, ou plus je pense, moins je suis. Plus votre numéro de logique s'inspire de l'équilibristique ou de la prestidigitation, et plus vous tombez dans le genre clownesque. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un vrai livre de philosophie, on doit faire appel à une haute musique de poète, à un vaste style d'écrivain, à un profond regard de penseur. Nietzsche fut le seul à atteindre à cette harmonie. Mais dès que les hommes imaginèrent, que seule la dernière dimension justifiât le titre de sage, ils proclamèrent, paradoxalement, la préséance du langage, et leur profondeur universitaire, sans nulle forme musicale, se mua aussitôt en platitude. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie aurait dû être une réécriture en hauteur, à la verticale du qui, du quoi, du pourquoi, du au nom de quoi, que nous désignent les héros, les savants, les artistes. Au lieu de cela, elle fouille des profondeurs trop artificielles ou étale des platitudes trop réelles. | | | | |
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| intelligence | | | Dès que j'entends un philosophe - qu'il s'appelle Platon, Kant ou Badiou - parler de connaissance comme du but de leurs travaux, je suis sûr de tomber sur des balivernes ; même en tant que moyen, la connaissance ne joue qu'un rôle microscopique dans un écrit profond ; et même le discours le plus pertinent sur la connaissance est prononcé par ceux qui n'en possèdent pas beaucoup. Un bel exemple - Valéry : « Un philosophe est celui qui connaît moins que les autres »**, parce qu'il doute mieux. | | | | |
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| intelligence | | | Qui accumulait le plus de connaissances et y voyait et les buts et les moyens d'une réflexion ? - Hegel et Husserl. Quel en est le bilan ? - l'ennui et la platitude. Qui se moquait des connaissances ? - Nietzsche et Valéry, qui n'y voyaient que de modestes contraintes. Quelle est le fond de leur œuvre ? - la musique et l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Le même degré d'intelligence est accessible au goujat et au délicat, pour faire monter l'orgueil du premier et baisser les yeux du second. « Rien n'est aussi stupide que l'intelligence orgueilleuse d'elle-même » - Bakounine - « Нет ничего глупее превозносящегося ума ». L'orgueil avait un sens, lorsque l'évaluateur public des statures humaines commettait encore quelques ratés ; depuis que toute mesure devint consensuelle, avec l'unique balance mercantile, l'intelligence malheureuse pratique la même modestie que l'heureuse stupidité. | | | | |
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| intelligence | | | Tant d'admiration pour la mathématique, chez ceux qui n'y comprennent goutte. Encenser la grammaire de la connaissance comme si elle était la langue de la vie - quelle idiotie ! Qui fit maintes victimes : « La vie supérieure, c'est la mathématique » - Novalis - « Das höchste Leben ist Mathematik ». Regarder par l'autre bout de la lorgnette n'est pas plus fameux : « la philosophie est l'algèbre de l'histoire » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| intelligence | | | Seul celui qui a de bonnes ressources propres, gagne à descendre au degré zéro de la pensée. Les autres risquent de n'exhiber ensuite que leur indigence. Mais les pires des raseurs écolâtres sont ceux qui pensent, que « qui n'a pas d'abord des sources, n'a pas ensuite d'autonomie » (Ricœur). Toutes les bonnes sources sont en toi ; si je les cherche ailleurs, je suis condamné à l'hétéronomie, que je le veuille ou pas. | | | | |
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| intelligence | | | La mesquinerie : s'attarder dans la solution, en tentant de l'appliquer à de nouveaux problèmes. La grandeur : se désintéresser de la solution au profit d'un nouveau mystère ! « Tout problème profane un mystère ; à son tour le problème est profané par sa solution »**** - Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | Plus que l'analyse, c'est la géométrie qui permet de bien évaluer une pensée ; ni les preuves ni les projections, mais la part de ce qui est profond, ample ou haut. Le caractère compte par la profondeur et l'ampleur, et le tempérament se ressent - en hauteur ! - afin que le caractère, tout seul, ne finisse pas, comme toujours, par s'étaler dans la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe avait sa place au milieu des visionnaires mythiques ou poétiques, mais les philosophes modernes s'apparentent davantage aux sous-préfets, journalistes ou entomologistes, jusqu'au cou soit dans leur logorrhée verbale, soit dans la morne réalité végétale ou sociale. La vision minable de Descartes : « la philosophie est un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches sont toutes les autres sciences » - s'imposa. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, le soi apparaît avec Montaigne et culmine avec Nietzsche. Dans les écrits des impersonnels, le soi et les autres ont les mêmes attributs ; la même profondeur ou la même platitude leur étant réservée. Mais la peinture de soi est la preuve de la hauteur : « Sur soi on écrit à la hauteur, à laquelle on est » - Wittgenstein - « Über sich schreibt man, so hoch man ist ». | | | | |
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| intelligence | | | Les regards complémentaires : la profondeur – ce qui se trouve en surface peut être multiplié à l'infini : la hauteur - ce qui se trouve en surface peut être vu comme l'Un. | | | | |
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| intelligence | | | L'orgueilleux évalue son intelligence dans le miroir de la bêtise des autres. Le fier se rend compte de ses bêtises dans le miroir de l'intelligence des autres. L'humble n'a pas besoin de miroir ; il fait confiance à l'original, que le regard forme et les yeux déforment. | | | | |
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| intelligence | | | Transformer des réponses plates en questions profondes et en chercher de hautes réponses – telle est la prérogative de la science. La philosophie ne peut l'imiter qu'avec deux réponses : l'homme s'angoisse et le langage me fascine. | | | | |
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| intelligence | | | Pour un philosophe, l'être, le devenir, le faire sont des synonymes ; mais à toute la platitude de l'être heideggérien on peut substituer la hauteur du devenir nietzschéen ou la profondeur du faire valéryen. | | | | |
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| intelligence | | | Aristote, Spinoza, Kant - aucune belle métaphore ; il reste le système (logique, structurel ou verbal, à l'esthétique nulle), donc un résumé, qui n'est jamais qu'enfantillage (c'est à dire la curiosité de la découverte, suivie d'une sobre mémorisation et d'un morne apprentissage). En face, les mythes et idées platoniciens sont de pures métaphores éternelles, comme la plus belle d'entre elles, celle de la Caverne reprenant, peut-être, le beau souvenir du souterrain de Pythagore et d'Empédocle. Tant de prosateurs cherchèrent à embrigader cet impénitent poète, en suivant le conseil perfide de Leibniz : « Si quelqu'un réduisait Platon en système, il rendrait un grand service à l'Humanité ». | | | | |
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| intelligence | | | L'Histoire de la philosophie s'écrit selon le lieu de ses exercices : la hauteur du Bien, du Beau ou du Vrai (d'Héraclite à Montaigne) ; la platitude du méthodique ou du naturel (de Descartes à Leibniz) ; la profondeur des limites humaines (de Kant à Marx) ; la hauteur de notre regard et de notre souffle (Nietzsche). Sachant que toute profondeur finit par affleurer à la platitude, il faut saluer tout retour à la hauteur, même au prix du trépas de son Habitant d'antan. | | | | |
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| intelligence | | | Aujourd'hui, sans référence aux scolastes abscons, on ne comprendrait pas la valeur réelle de Descartes ; sans la superficialité des Montesquieu, d'Alembert, Diderot, on ne reconnaîtrait pas la profondeur des idéalistes allemands des Lumières. Le philosophe à valeur absolue est rare, il n'en existe peut-être qu'un seul, Nietzsche. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est l'écoute docile de mon soi inconnu par mon soi connu, il est la faculté des yeux de dépasser ou de se passer de la raison, pour admirer ou créer. Il est une manifestation de la hauteur ; viser la profondeur raisonnable n'est pas sa vocation : « Le regard sur la raison tombe dans la profondeur » - Heidegger - « Der Blick auf die Vernunft fällt in die Tiefe » - pour rebondir vers la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Pour réhabiliter le terme de système, il faut lui refuser tout rapport avec la suite dans les idées, la cohérence, la netteté des finalités, et le réduire à la circonscription des commencements. Sous cet angle, Kant consacre une trinité vitale – le vrai, le beau, le bon –, et Kierkegaard sacre une trinité intellectuelle – l'éthique, l'esthétique, la mystique. Et l'on peut oublier leurs déductions bancales et leurs conclusions banales. | | | | |
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| intelligence | | | Pour le haut regard, capable de scruter la profondeur, le mystère est omniprésent en toute demeure de l'esprit, qu'elle soit château ou ruines. Mais ceux qui, dans leur tiède platitude, ne voient que des casernes des solutions ou ceux qui, dans leur froide profondeur, ne s'identifient qu'avec des salles-machines des problèmes, ne reconnaissent ni châteaux ni ruines et traitent le mystère, qui leur reste inaccessible, – d'asile de l'ignorance. | | | | |
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| intelligence | | | Quand je vois à quelle misère émotive aboutissent ceux qui vous dépassent en traçabilité, en volumes ou en profondeurs, je retourne au fragment, qui est le seul genre, où l'on ne dépasse qu'en hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Le bon Dieu créa tant de facettes d’intelligence incompatibles, qu’on peut briller sur les unes et être niais sur les autres. Je l’écris, en pensant à ce bel homme que je croisai récemment sur la Grande Bleue, R.Enthoven, si éblouissant à l’oral et si plat à l’écrit, si émouvant à s’apitoyer sur Pascal et si pitoyable à faire d’un niais, S.Guitry, – un philosophe. | | | | |
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| intelligence | | | La connaissance approfondit les choses, sans les élever ; mais l’attachement aux choses nous abaisse ; et puisque la hauteur est notre première patrie, la présence pesante des choses nous entraîne vers la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Trois raseurs partent de l'être pour lui opposer l'essence, le temps ou le néant (l'identité avec le bien de Platon ou avec l'intelligence de Plotin fut moins ridicule). L'être est peut-être le règne des représentations, l'essence - le problème des symptômes, le temps - la solution des signes, le néant - le mystère des images. | | | | |
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| intelligence | | | L'être de l'étant - l'une de ces expressions creuses, que pourtant Heidegger déclare équivalente au retour éternel du même, en voyant dans le même - l'immuable et l'indicible être (Schelling y aurait parlé d'identique, Hegel - d'absolu et mon soi inconnu ne serait pas très loin), et dans le retour éternel - des cycles incessants du devenir ne manifestant que de l'étant. Moi, je vois dans le même - l'intensité, qui n'a grand-chose ni de l'être marmoréen, ni du fugitif devenir ; elle se veut éternellement la même. L'être de l'étant - son seul bon sens se traduirait par le banal : derrière ce phénomène, quelle est la loi ? Mais ils continueront à vous terroriser, en enchaînant - c'est la néantisation du néant (Nichtung des Nichts) ou l'audace (das Wagnis) ou l'être-là (das Dasein)… | | | | |
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| intelligence | | | Me pencher sur l’essence, c’est rendre plus profond mon savoir ; me vouer à l’existence, c’est rendre plus haute ma liberté. Mais cette profondeur et cette hauteur ne peuvent pas se passer l’une de l’autre, au risque d’affleurer ou s’écrouler en platitude, ce qui arrive aux purs essentialistes ou aux purs existentialistes. | | | | |
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| intelligence | | | Spontanément, on a de la sympathie pour celui qui refuse toute objectivité et s'extasie devant des tableaux peints par la seule subjectivité libre et déchaînée. Mais, ensuite, vient l'heure du bilan ; et l'on constate, dans les deux camps, le même taux de lieux communs et de trouvailles ; et l'on comprend, qu'à part le talent, rien ne prédispose à l'intelligence, la liberté et la créativité. Peu comptent les axiomes, c'est la première suite, le premier pas et le maintien de son émotion initiale qui détermineront ton envergure. | | | | |
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| intelligence | | | Le médiocre cherche le complexe, l'énumération de parties constantes et grossières d'un tout. Le profond oppose le multiplexe (Leibniz) du réel à la pauvreté de l'imaginaire. Le subtil trouve l'implexe (Valéry), un modèle s'ouvrant à l'unification par substitutions de variables délicates. Le fou se déverse dans l'explexe (Rimbaud), où tout n'est qu'opérandes symboliques sans structure d'arbre unificateur. Le robot optimise le simplexe. Ce que je prône, moi, pourrait s'appeler exciplexe - recherche d'une stabilité dans l'excitation. | | | | |
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| intelligence | | | Comment voient-ils leur intellectualisme ? - l'observation et l'expérience, dégageant, patiemment et sans parti pris, des concepts et des lois. Quel caporal, voleur à la tire ou sous-préfet ne souscrirait à cette proclamation de foi intellectuelle ? Qu'ai-je à y faire, avec mon impatience, mon aversion pour les méthodes et les normes, mes partis pris viscéraux ! Je ne repousse pas mes conclusions, je les laisse au lecteur, dans la peau duquel je sais me mettre. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réflexion de Valéry, on trouve toutes les étapes de manifestation de la conscience (qu'il appelle états mentaux) : l'excitation, le désir, la volonté, le langage, la représentation, les formules logiques, les substitutions, la vérité, le sens – une admirable profondeur ! À comparer avec la vaste platitude des consciences cartésienne, hégélienne, husserlienne, où brillent par leur absence et le langage et la représentation et l'interprétation, où règnent le bavardage ou la banalité. | | | | |
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| intelligence | | | Aucune notion philosophique n’atteint le stade de concept ; elles sont, toutes, des platitudes du commun, des fantômes du bavard, des métaphores du poète. | | | | |
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| intelligence | | | Trois critères, trois axes qualifient un écrit philosophique : banal/original, bête/intelligent, plat/stylé. Toutes les combinaisons furent possibles dans l’Antiquité. L’écrit nietzschéen est original et stylé ; l’écrit valéryen est original et intelligent ; l’écrit heideggérien est intelligent et stylé. Aujourd’hui, la banalité, la bêtise et la platitude caractérisent et la phénoménologie et la philosophie analytique et la philosophie du langage et la philosophie de l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’œuvre de tout grand philosophe on peut reconnaître un système, vaste, solide, profond, et même, dans le meilleur des cas, - altier. Ce système ne peut être qu’un constat, un résumé a posteriori des ouvrages, dont le commencement aurait été dicté par le choix d’un ton, d’une hauteur, d’une noblesse et non pas des dogmes a priori. Toutes les tentatives de partir d’un système (Descartes, Spinoza, Hegel) débouchent sur la banalité, la platitude, le galimatias. Dans les notes fragmentaires de Dostoïevsky, Nietzsche, Valéry, en revanche, on reconnaît, nettement, un système, un vrai monde de l’esprit. « Le fragment n’est rebuffé que par ceux qui croient en systèmes de création » - S.Zweig - « Das Fragmentarische erschreckt nur den, der an Systeme im Schöpferischen glaubt » - il est permis d’y croire (en rêve), mais non de penser (en actes) selon un système. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde sensible, essentiellement, est un produit direct de l’espèce, il est donc près d’une relative objectivité (un oxymore inévitable). Mais le monde intelligible, c’est-à-dire celui des représentations, est, fondamentalement, subjectif. La seule métaphysique profonde est celle de la subjectivité. Et qu’on laisse une plate psychologie s’occuper de l’objectivité. | | | | |
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| intelligence | | | Sortir du langage, se plonger dans la représentation recréée, se projeter sur la réalité magique – tel est le seul parcours profond, pour évaluer une haute pensée. Pour la pensée plate, le langage est de trop, la représentation – banale, et la réalité – commune. | | | | |
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| intelligence | | | Le savoir et l’intelligence tapissent la profondeur (et prennent la forme du bon sens ou du sens pratique – dans la platitude finale) ; dans la hauteur (sans contact avec la platitude), règnent le Bien inexprimable et le Beau à exprimer. | | | | |
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| intelligence | | | Ni l’amour ni la sagesse – philo-sophie – ne se préoccupent des connaissances, des pensées, des vérités. Sur ces notions protéiformes l’avis de tout homme de la rue pèse autant que celui d’un professeur de philosophie. Pourtant, la production académique déverse d’innombrables traités sur ces sujets sur-galvaudés et banals. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les banalités de la vie, la nécessité occupe une place si énorme, qu’il faut la chasser de ton livre. Le hasard devrait, lui aussi, être une victime, collatérale et bénéfique, de cette purge, puisqu’il n’est qu’une nécessité mal maîtrisée. | | | | |
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| intelligence | | | L’origine de la profondeur : démonstration du fond, maîtrise des connaissances, ou bien – forme vaseuse, limites fuyantes. La première a des chances d’être couronnée d’une hauteur ; la seconde est vouée à la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Avec le temps, la trinité platonicienne (la terre composée de hauteur-paradis, platitude-purgatoire, profondeur-enfer - dans le Phédon) devient binôme, puisque toute profondeur rejoint la platitude ; le séjour du pur ne pourrait donc être que la hauteur – belle illusion, nous détachant de la terre réelle. | | | | |
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| intelligence | | | La cécité et la misère de la philosophie académique se révèlent dans ces deux exemples : elle ne voit de mystère ni dans la matière ni dans l’esprit ; elle n’entoure de mystères que ce qui est banal, trivial, plat – le non-être, le néant, le rien, l’ensemble vide (le seul apport philosophique au thème d’existence aurait dû être l’objet et la thérapeutique de la consolation). Et, comble d’imposture, cette philosophie le fait dans le culte d’un savoir, qu’elle ne possède jamais (comme le vouloir et le pouvoir – non plus). Arythmie des mots, anémie des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Deux verbes parasites – être et exister – excitent la curiosité stérile des apprentis-philosophes et leur font formuler des requêtes absurdes des objets fantomatiques. Je me suis suffisamment expliqué sur être, prenons exister. En oubliant la polysémie et l’usage métaphorique, en oubliant la réalité et le langage comme domaines d’existence à part la représentation, que signifie dans celle-ci la phrase blanc existe ? Wittgenstein se serait lancé dans ses innombrables Sprachspiele (jeux de langage), qui n’apporteraient rien de constructif. L'objet blanc est - 1. une classe (blancheur), dont des sous-classes seraient blanc foncé, blanc clair etc. 2. un élément de la classe couleur, 3. une valeur de l’attribut couleur, 4. un attribut, dont des valeurs seraient blanc foncé, blanc clair etc. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? - la musique ! - l’harmonie de la matière et la mélodie de la vie, réveillent tantôt mon esprit scientifique, tantôt mon âme poétique. Tant de choses ont été déjà dites la-dessus ; c’est pourquoi mon outil initial, même s’il n’est pas le plus créateur, ce sont les contraintes, me protégeant de la banalité et du plagiat. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence s’éprouve dans les deux sphères – la représentation et l’interprétation. Dans les deux cas, on a à faire aux outils et aux usages d’outils. Les outils se valident par la logique ; c’est l’humanité entière qui en est porteuse ; les comprendre relève de l’intelligence commune, et leur usage (ou leur choix) - de l’intelligence individuelle, la seule où l’âme rejoint l’esprit. Dans la représentation, l’intelligence individuelle consiste à deviner les futures interrogations ; et dans l’interprétation – à reconstruire les commencements représentatifs. Elle consiste donc dans l’harmonie des passages d’une sphère à l’autre. | | | | |
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| intelligence | | | Un discours, pour prétendre au grade d’un parfait galimatias, doit posséder plusieurs caractéristiques : l’idée centrale banale ou bête, l’indistinction permanente entre le mot et le concept, des relations aléatoires, impossibles, apoétiques entre concepts, des références bancales à vérité, connaissances, liberté, réalité, la manie de dénoncer et de combler des lacunes chez les autres, l’insensibilité aux rêves, qu’on profane par illusions, apparences, incertitudes, riens. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit vivifie la forme, personnelle et obscure, et stérilise le fond, commun et clair. Il est ce qui les rend provisoirement solidaires, l'intemporel et le corporel. Le temps use le fond, par ces fêlures l'esprit fuit ; ce qui reste est la lie de l’esprit - la forme, pleine d’ombres et de ténèbres, dont se nourrit le regard. « Le regard est la lie de l'homme » - Benjamin - « Der Blick ist die Neige des Menschen ». | | | | |
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| intelligence | | | Connaître ce qu’est la connaissance ; désirer que le désir se maintienne – deux belles tâches d’intelligence ou de noblesse, dans lesquelles auraient pu se retrouver les bons philosophes, en réconciliant la vie et le rêve. Au lieu de cela, la gent philosophesque s’attelle à désirer la connaissance (une platitude, une tâche à la portée des ploucs) ou connaître le désir (une pédanterie, une tâche des rats de bibliothèques). | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe, qui ne cherche qu’à comprendre et à connaître, ne trouvera jamais ni la profondeur des pensées ni la hauteur des rêves – il sera plongé dans la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | C'est par le regard sur la vie ou sur le rêve que se prouve la plus estimable des intelligences, celle de la hauteur et de l'enthousiasme. Et c’est ainsi qu’on découvre l’un des contrastes les plus saisissants des temps modernes – l’insondable profondeur de la science et l’immense platitude des scientifiques. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence dans l’art : la maîtrise de synthèse ou d’analyse – une platitude ; la rigueur de représentation (ton savoir) ou d’interprétation (ta virtuosité) – une profondeur ; l’art de passer des idées (de tes élans) aux mots (coups de pinceaux ou notes) ou des mots (des autres) aux idées (tes métaphores) – la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme intéressant est une union d'un sophiste, pour exercer son intelligence, et d'un dogmatique, pour affirmer son goût. Le médiocre est toujours sophiste ou toujours dogmatique. | | | | |
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| introduction ironie | | | IRONIE : Le problème, qui est propre à notre siècle, est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie s'occupe de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent. | | | | |
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| chœur ironie | | | INTELLIGENCE : On rêve tant d'ailes intelligentes et de semelles ironiques et l'on se retrouve avec la semelle de plus en plus guidée par le sentier battu et l'aile de plus en plus collée à la bosse. Grâce à l'ironie, l'œil intelligent saura toujours extraire d'une bêtise béante une perle cachée. Et c'est toujours l'ironie qui m'avertit de la présence de pourceaux curieux de mes prodiges. | | | | |
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| chœur ironie | | | DOUTE : En abusant d'ironie, on rend le doute - mécanique et plat. L'ironie devrait gonfler les nuances et atténuer ou percer les grosses murailles. Les certitudes sont d'aussi bons matériaux, à condition d'en bien dessiner la même perspective - l'impasse, où se joignent les plus prometteuses des trajectoires. Aboutir à la clarté et y rester - le privilège des sots vivant du désamour. | | | | |
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| ironie | | | Jadis, le ciel avait la hauteur des âmes ; aujourd'hui, il est aussi profond et aussi plat que les esprits. Et ils accusent le ciel d'être trop exigu… | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ». | | | | |
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| ironie | | | Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré, car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas », car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous, que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur terre » - « Das höchste, was auf Erden erreicht werden kann, der Cynismus » - sur les cartes psychologiques, toutes les coordonnées d'écoles sont plates ; le relief, et donc la hauteur, s'introduisent par la troisième dimension, créée par le talent, l'ironie et la noblesse | | | | |
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| ironie | | | La musique la plus pure fut écrite par deux sales personnages, Mozart et Tchaïkovsky ; la musique la plus optimiste et fraternelle - par ce sinistre misanthrope de Beethoven ; la musique la plus noble et divine - par ce petit-bourgeois et grenouille de bénitier, Bach. Et l'accord entre le personnage et son œuvre annonce, si souvent, une médiocrité. À comparer avec l'homme Nietzsche : ce minable petit-bourgeois, respectueux des titres, grades et fortunes, guettant des signes de reconnaissance ou d'admiration de la part de n'importe quelle canaille - c'est parmi les petits-bourgeois que se recrutent des adorateurs du surhomme. | | | | |
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| ironie | | | La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. La philosophie, en nous apprenant, lourdement, à mourir ou à vivre, néglige de nous apprendre à jouer, légèrement. | | | | |
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| ironie | | | Le réel devint si soporifique qu'on s'en berce ; seule l'illusion nous tient encore en éveil. | | | | |
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| ironie | | | On peut pardonner à l'infini sa stérilité, lui, au moins, ne mène nulle part. On reconnaît la médiocrité par la longueur et la droiture des chemins, proposés dès la première rencontre. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui m'obstruent le plus la vue de la vie ne sont ni crétins ni menteurs, mais d'honnêtes diseurs d'honnêtes et d'encombrantes vérités. C'est à se demander si le réveil des consciences ne viendrait des imbéciles. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur s'achèterait donc en liquide : « Le rire est la vraie monnaie du bonheur, tandis que tout le reste n'est qu'un chèque » - Schopenhauer - « Die Heiterkeit ist gleichsam die bare Münze des Glückes und nicht, wie alles andere, bloß ein Bankzettel ». Étant plutôt une promesse qu'un vulgaire transfert, le bonheur se métamorphoserait plus volontiers dans un chèque sans provision. | | | | |
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| ironie | | | La lourdeur : mesurer la hauteur à partir de la platitude du sérieux. Plus prometteuse est la légèreté : partir de la bouffonnerie. Mais aujourd'hui, tout le monde s'arrête à la bouffonnerie, sans aucune épaisseur de la noblesse, sans aucun vecteur de la hauteur. La sage contrainte devint un but minable. Plus de pathos musical ; que le vacarme hystérique. | | | | |
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| ironie | | | La légèreté est un outil vulgaire et sot, pour narrer des balivernes, mais peut être irremplaçable, pour rabattre le caquet aux choses graves. | | | | |
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| ironie | | | Diatribes, jérémiades, philippiques - c'est toujours l'échelle et la langue du conformiste. Ne cherche pas à te débarrasser de l'accent de métèque, escamote les compléments de lieu, d'objet, de manière. Toute phrase coordonnée y est subordonnée aux sujets à noms trop communs. | | | | |
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| ironie | | | Des rapports curieux entre l'anatomie et l'aristocratie : dans une génuflexion on place le chevalier, l'amoureux, le moine. Mais regardez le parcours du mufle : le coude dont il joue, le poing qu'il lève, ses doigts écartés brandis. | | | | |
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| ironie | | | Quand les chemins de la vie seront aplanis, le moindre grain de sable sera vécu comme un écueil. En attendant, fais provision de pierres de Sisyphe. Apprécie ton désensorcellement des panneaux de circulation, ton ironie impraticable, tes gestes en cul-de-sac, ton existence arrêtée sur une piètre route sous couvert de panne de ton essence. | | | | |
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| ironie | | | Le souci des hommes de paraître originaux et rebelles est si commun, qu'ils en devinrent parfaitement interchangeables et inoffensifs. « L'homme s'épanouit : toujours plus intelligent, douillet, médiocre, indifférent » - Nietzsche - « Es geht ins Klügere, Behaglichere, Mittelmäßigere, Gleichgültigere - der Mensch wird immer „besser“ ». Il sait où loge son soi et ignore la demeure de son âme. Je me sens de plus en plus seul à penser comme tout le monde et à sentir comme un ahuri ! | | | | |
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| ironie | | | Pour un homme, l’accessibilité d’une hauteur de vues dépend du poids qu’ont les aises matérielles dans son esprit. C’est le besoin d’argent qui le pousse à se dépasser. Il y a beaucoup de niveaux dans vos bas-fonds et cloaques, pour ne pas atteindre même la superficialité. | | | | |
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| ironie | | | Ne gaspille pas l'énergie de ton âme dans la réduction de toute chose profonde à rien ; l'esprit critique tout seul suffit, pour que toute profondeur aboutisse tôt ou tard dans la platitude. Le bon nihilisme est créatif : au-dessus de n'importe quel rien, il imaginera de hautes choses. Le nihilisme est dans les commencements ascendants, dans les contraintes, qui se moquent des pieds et se fient aux ailes. | | | | |
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| ironie | | | Même la pseudo-négation de la torsade de Moebius plaide pour la platitude finale de tout parcours spatial. | | | | |
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| ironie | | | Doute et déception devinrent thèmes préférés des sots et des conformistes. L'homme de goût et d'esprit ne rechigne pas à exhiber ses fanatismes indéfendables, et il est plus souvent porteur d'espérances, vertigineuses et irréalisables, que de lamentations, plates et argumentées. Le seul doute, fructueux ou tout prosaïquement utile, est le doute sur l'inessentiel. L'essentiel tient grâce à la foi involontaire ou aux cécités ou surdités volontaires. | | | | |
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| ironie | | | Justification gödélienne des élucubrations poétiques : dans un langage clos, le vrai est plus vaste que le démontrable. Et le vrai n'est qu'une plate projection langagière du beau, haut et indicible. | | | | |
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| ironie | | | L'ultime sagesse débouche, le plus souvent, dans de triviales platitudes. Que la sagesse dans la vie (Lebensweisheit) ou dans l'art, par exemple, n'y apporte presque rien, et que le talent dans le second et la passion dans la première nous exemptent, en général, de passions, dans l'art, et de talent, dans la vie. | | | | |
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| ironie | | | Le fond est trop paisible ; la profondeur - trop soumise aux courants du jour ; il ne reste que la surface, où la hauteur puisse vivre sa houle et sa nuit étoilée. | | | | |
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| ironie | | | Tout haut fait mérite, au bas mot, d'être mis à plat. | | | | |
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| ironie | | | Éros munit la raison d'ailes, que les rats de bibliothèques déchiquettent en autant de plumes décharnées, pour griffonner des pages asexuées. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes n'intéressent Cioran qu'une fois conduits, par ses soins, au bord de la chute. Quand on sait de quels précipices et hautes tours on se tire aujourd'hui, sans la moindre égratignure, on se contenterait de cartographies et architectures plus ironiques : les ruines, cernées par les pâquerettes. Béni silence des chutes vers le ciel ! Toutes les demeures bâties au bord du Vésuve (Nietzsche - « Baut eure Städte an den Vesuv ») sont désormais munies de sismographes. | | | | |
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| ironie | | | Pseudo-valeurs, refuges des médiocrités : vérité, liberté, authenticité. S'opposant au rêve impossible, à l'esclavage d'une passion, au désespoir autour d'un moi introuvable. | | | | |
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| ironie | | | Moins ils mâchent leurs mots, plus insipides, crues et brutes sont leurs idées. | | | | |
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| ironie | | | Dans le travail de démolition des illusions ou des certitudes, rien de plus terriblement efficace que le culte du talent, qui abolit toute portée, aplatit toute profondeur et n'érige que la hauteur sans socle. | | | | |
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| ironie | | | Le conflit entre le fond et la forme s'illustre le mieux par le tiraillement entre l'enthousiasme, ce fond de notre âme, et l'ironie, cette forme de notre plume. Mais en en inversant les rôles, on commet une faute de goût, que remarque Pessõa : « L'enthousiasme est une grossièreté ». | | | | |
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| ironie | | | Pour commencer ma philosophie par l'ironie, nul besoin de courage ; c'est pour conclure ironiquement, qu'il me faudra résister à la lâche tentation du sérieux. | | | | |
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| ironie | | | De l'abus de négation de la négation : Nietzsche n'a ni l'ironie ni la gaieté, mais il proclame partir de l'ironie (le mot, en tout cas, signifiant, à l'origine, requête), voit sa négation dans le sérieux, nie celui-ci, pour tomber sur la gaieté, dont il croît inonder le public incrédule. « On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même ; c'est parce qu'on est frivole qu'on ne se pend pas » - Voltaire. | | | | |
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| ironie | | | La platitude d'un discours se reconnaît par l'abus d'amplitudes, comptez-y des absolument, merveilleux, inepte, génial, débile, sublime, nul, adorer, exécrer. Comme le poids du troupeau se reconnaît le plus nettement dans le soliloque d'un mouton. | | | | |
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| ironie | | | En accédant à une idée par des sentiers battus, j'en reconnais la défaite. | | | | |
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| ironie | | | Ce n'est pas la naïveté qu'apprécie un esprit vraiment libre, mais le chemin, qu'il faille parcourir, pour arriver de la naïveté à la profondeur, le chemin, qui est trop court et trop banal, pour des choses graves. Plus on a de la hauteur et plus désespérantes peuvent être des naïvetés qu'on parvient ainsi à sauver. | | | | |
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| ironie | | | Pour surmonter l'homme, il faut emprunter le chemin de la résignation, qui passe, successivement, par la profondeur épique, la superficialité comique et la hauteur tragique, pour aboutir aux ruines sans chemins ni géométrie, aux rires et pleurs tournés vers les étoiles. | | | | |
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| ironie | | | En avançant dans un terrain profond, on est tenu à prendre tant de précautions qu'on finit par ramper ; la hauteur, elle, ne se donne qu'à l'aile insouciante, munie d'un regard perçant. | | | | |
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| ironie | | | Un seul des verbes - être, vivre, écrire - peut s'allier à la sagesse : on est plus souvent faible que sage, on vit au hasard de l'insignifiance, seul l'écrit peut parfois damer le pion au hasard et à la faiblesse, et encore… | | | | |
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| ironie | | | Ce que je reproche à la gaieté est de répandre en plate étendue ce qui avait une chance de s'élever jusqu'à la hauteur d'un enthousiasme. | | | | |
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| ironie | | | Choisissez, au hasard, un nombre (parmi 0,1,2,3,4), un élément (parmi air, terre, feu, eau) et un verbe (selon la modalité : vouloir, devoir, pouvoir, l'auxiliarité : être, avoir, faire, la créativité : imaginer, inventer, feindre, la phonétique : pendre, peindre, pondre ou selon n'importe quel autre critère) ; aucune vie ne suffira, pour épuiser la question : que veut dire leur combinaison ? - c'est pourtant le contenu de 95% des écrits philosophiques. | | | | |
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| ironie | | | Présentez à un philosophe, un tantinet imaginatif, une phrase du journal d'aujourd'hui, une phrase composée par un ordinateur et un beau vers : il y trouvera, respectivement, de la largeur statistique, de la profondeur mystique, de la hauteur lyrique. C'est cela, l'intelligence mécanique, ou plutôt ses trois degrés successifs. | | | | |
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| ironie | | | Commettre une erreur capitale - ils sont terrorisés par cette perspective, sans se douter, que leur premier souci aurait dû être - ne pas se fendre d'un banal et véridique ennui. | | | | |
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| ironie | | | C'est la position debout qui conduisit le langage de l'homme du borborygme à la métaphore ; mais seule la position couchée permet de produire des métaphores irréductibles aux borborygmes. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux ne sied qu'aux balivernes ; il est le dernier refuge des imbéciles ; plus un sujet est tragique et profond, mieux un courant ironique et hautain en essuie les larmes. | | | | |
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| ironie | | | L'écrivain intéressant n'aborde que des sujets graves, pour ne les traiter qu'avec légèreté et cynisme ; et c'est avec lourdeur et sérieux que les raseurs s'attardent aux seuls sujets qui sont à leurs portée et hauteur - aux balivernes. | | | | |
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| ironie | | | Il est certain que les profondeurs du savoir recèlent quelque chose de solide, y croire et s'appuyer la-dessus est sain ; la hauteur du regard naît d'un vide saint et aérien, où rien d'aptère ne saurait se maintenir. Mais la verticalité donne le vertige ; la platitude rassure et calme les consciences aux ailes rognées. | | | | |
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| ironie | | | En cherchant un compromis, en calculant une moyenne, en modulant ou en équilibrant, entre la profondeur et la hauteur, entre l'humilité et la fierté, entre la honte et la pureté, soit on se retrouve dans une platitude, c'est à dire dans un silence, soit on n'en garde que l'intensité, c'est à dire la musique, cette meilleure rencontre des extrêmes, au foyer du beau. | | | | |
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| ironie | | | La capacité de s'étendre, que les sages associent à la profondeur de l'esprit, convient beaucoup mieux à la vaste platitude. Et si la hauteur s'éprouvait par un rétrécissement extrême, on l'apparenterait au néant. | | | | |
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| ironie | | | Dans ma géométrie spirituelle, les deux dimensions de la platitude s'appellent temps et espace, sujets mystérieux, mais dont l'étude n'a jamais produit de mystères ; sur la troisième dimension naît la dialectique entre le haut et le profond, où aucun mystère n'affleure, on ne peut y compter que sur ses propres vertiges, pour creuser ou pour s'envoler. La bonne dialectique n'est pas une neutralisation, mais une unification. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui se dévore soi-même ignore la saveur (ou la fadeur) des autres. Son meilleur appétit se réveille, lorsqu'il se hume lui-même. Ce plaisir est méconnu de ceux qui ne dévorent que les autres. L'appétit de la multitude n'a rien à voir avec le visage, mais gît entièrement dans la cervelle. | | | | |
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| ironie | | | Il faut nous méfier de l'ivresse, qui accompagne nos incursions dans l'inexistant : la bêtise et la banalité l'innervent même plus que le réel même ; l'imaginaire doit compléter le réel, sans se substituer à lui ; sans la profondeur du savoir et la hauteur du valoir, les deux risquent de ne former qu'une vaste platitude. | | | | |
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| ironie | | | Le terme, qui revint à la mode - le déploiement, pour parler d'une expansion commerciale ou des antennes captant le bruit du monde. Jadis, on l'associait aux voiles ou aux ailes. Nietzsche y voyait le premier instinct de tout être vivant cherchant à déployer sa force (seine Kraft auslassen). Mais qu'est-ce qu'on peut déployer ? - son savoir, son tempérament, son talent, ses faiblesses, sa solitude ? Et dans quelle direction ? - vers la platitude du vous, vers la profondeur du nous, vers la hauteur du soi ? | | | | |
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| ironie | | | Le chant convient mieux aux ombres, la lumière se donne même aux récits ; mais il y a des coqs, qui s'imaginent que non seulement le soleil est leur production, mais qu'il se lève à cause de leur chant, comme certains chants du cygne en annoncent le coucher. Il faut être reptile, pour ne pas aspirer aux astres et se contenter d'une Terre, qui tourne en rond. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux, c'est l'impossibilité de falsifier un fait ou un dogme ; il a sa place en sciences, en religion, en amour, en musique ; mais nos facettes, créatrices ou libres, brillent par le contraire du sérieux qui est l'ironie - l'invention de nouveaux langages, par de nouveaux soupirs, grimaces ou rires, qui redressent les valeurs installées dans l'habitude ou la platitude. | | | | |
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| ironie | | | On associe à l'horizontalité deux dimensions, et à la verticalité - une seule, curieux effet de la gravitation et de notre position debout. Notre passé martial place, par analogie, la flèche du temps sur l'axe qui s'étend devant nous, tandis que nos gauche et droite forment la vastitude figée. La bonne verticalité serait celle qui prendrait pour porteur solidaire - la flèche du mouvement devenue immobile ; ainsi, l'horizontalité ne serait plus traitée de platitude, ni la verticalité - de girouette. | | | | |
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| ironie | | | Quand je lis toujours les mêmes litanies sur les profondes mutations bouleversant les fondements, je sais, que ce sont des commerçants, des journalistes ou des professeurs de philosophie, qui analysent ainsi les achats de véhicules, les faits divers ou les publications académiques, pour déjouer l'ennui et la platitude. Qui tend encore vers la hauteur des invariants immuables ? - des vagabonds, des exilés, des ratés… | | | | |
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| ironie | | | Dans les mentalités horizontales règne le dynamisme, qui assure la stabilité dans la platitude ; la verticalité se maintient grâce à l'immobilité de ce qui est le plus vital, immobilité vécue comme une chute ou une envolée, en fonction du vecteur courant de mon regard. | | | | |
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| ironie | | | La géométrie en philosophie : un vecteur, c'est le sens d'un axe de valeurs plus l'unité de mesure. À comparer avec des savants, non-géomètres de Platon, campés dans une valeur donnée sur un axe, plus des mesures, que tout le monde pourrait prendre à leur place. | | | | |
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| ironie | | | Être ridicule : une trop grande différence entre le fond et le ton. Oser un ton hautain, c'est défier la platitude qui est égalité impossible du fond, un séjour monotone dans des solutions, sans savoir les approfondir en problèmes, dans des problèmes, sans savoir les rehausser de mystères, et même dans des mystères, sans savoir tracer des perspectives des solutions. | | | | |
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| ironie | | | Aimer le verbe plus que l'homme se justifie, le verbe expiant les péchés et chantant les vertus de l'homme ; le verbe est un mot, demeurant dans la hauteur et visant la profondeur, il en est l'équilibre ; l'homme, la plupart du temps, se vautre dans la platitude. « La vertu veult monter » - Montaigne - la réponse du cœur à la propension de l'esprit à se propager : « Que sçay-je ? ». | | | | |
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| ironie | | | La seule hauteur, qui mérite notre fidélité, est absolue ; les relatives, les comparatives, ont le même avenir que toute profondeur – la douce platitude. Et l'ironie, tout en étant fatale pour les hauteurs relatives, est bienfaisante – pour l'absolue ; elle ne monte jamais, elle descend toujours (Jankelevitch), mais elle fait s'attacher à une bonne hauteur invisible, mais palp(it)able. | | | | |
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| ironie | | | Techniquement, est philosophe celui qui serait capable d'inventer une interprétation, amusante ou démesurée, à partir de n'importe quelle sottise, grise et banale. C'est pourquoi il faut le mettre à l'épreuve, en lui présentant des platitudes sans la moindre aspérité idéelle ou verbale, pour voir s'il y trouvera une bonne prise ou un bon levier. La gymnastique philosophique devrait s'appeler gymno-sophisme. | | | | |
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| ironie | | | Un bon penseur : un climat, dans lequel je m'immerge, - le ton, le regard, la noblesse ; un mauvais : des paysages ou natures-mortes – des routes, des services, des panneaux – des choses. | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent paisiblement au salon, en compagnie des dieux du foyer, protégé contre les caprices du ciel. Que peuvent-ils comprendre d'une écriture, née dans des ruines, désarmée et vulnérable, face à son étoile, sans connaître de lieu à soi ? Ses dieux l'y abandonnent, et l'inquiétude remplit son exil. | | | | |
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| ironie | | | Et si la vitupération contre tes ennemis n'était due qu'à la jalousie : contre le journaliste car il a plus de lecteurs, contre le marchand car il a plus d'argent, contre le psychanalyste car il a plus de mystères ? Éreinter un moine, un troubadour, un vagabond - voilà ce qui est plus honnête ! | | | | |
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| ironie | | | Il est facile de prendre de haut les profondeurs, surtout quand on ne quitte pas la platitude ; mais on peut les munir de hauteur, lorsqu'on a, pour fondements, - des sommets. | | | | |
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| ironie | | | Quand on ne prend pas au sérieux la vie, on se prend trop au sérieux soi-même ! Les délices béates des jouissifs ont beaucoup de chances d'être une délicieuse sottise. | | | | |
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| ironie | | | L'âme-artiste, amie des mots crus et corvéables, s'évertue à être remise à neuf ; mais l'esprit-artisan me fige, dans ses pensées en béton. Et c'est mon corps, qui n'est pas de marbre mais d'argile, qui en souffre. | | | | |
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| ironie | | | Dans l'art de maxime, le danger, c'est le choix de sa matière – le marbre, ce matériau que visent surtout les sots, à cause du bruit, du poids et de la surface avantageuse. Le maximiste devrait penser à l'acoustique, marmoréenne et profonde, et à la musique composée, haute, immortelle ou, au moins, intemporelle. | | | | |
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| ironie | | | L'ignorance, c'est la constance. Mais l'addition de constantes, même de savantes, ne produit aucune formule et cache la constante même. C'est pourquoi un sot connaissant est plus sot qu'un sot ignorant. | | | | |
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| ironie | | | Les livres de philosophie moderne aident à rédiger des thèses de doctorat et non des testaments. | | | | |
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| ironie | | | Une raison géométrique, pour me méfier des vices : ils relèvent de mes profondeurs, tandis que les vertus semblent provenir de la hauteur. Mais me désintéresser de tous les deux m'expose à un autre danger – me retrouver dans une platitude. Il faudrait maîtriser ce qui est profond, mais ne suivre que ce qui est haut. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est un bon moyen prophylactique de défense du sacré contre le futile et le frivole : ironise, toi-même, sur ce qui est grand et pur, avant que la vie et le temps ne le frivolisent ou futilisent. | | | | |
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| ironie | | | Les points de chute se trouvent, d'habitude, dans la platitude ; la fausse fierté de te dire, que là où s'élèvent des monts majestueux s'ouvrent aussi des précipices, ne doit pas t'illusionner. La montagne ou l'arbre, le vertige ou la fleur, la lumière ou l'ombre. Le danger est dans le refus des ailes ou dans le poids des semelles (la grâce ou la pesanteur ascensionnelles - S.Weil). La chute sous un arbre peut être plus ample que dans un précipice. Et plus instructive. Ce qui attire vers la montagne, c'est son peu de routes. | | | | |
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| ironie | | | Ne pas jeter bas les temples des oracles, parce que les hommes finissent par ne leur demander que l'arrangement de leurs sales affaires. | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi la platitude est la forme et le fond principaux des écrits des sages réglementaires ? - parce qu'ils tiennent fidèlement à l'une de ces bêtises delphiques : Rien de trop. Comparable, en étendue de l'abêtissement qui en résulte, à Connais-toi toi-même. | | | | |
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| ironie | | | Ce que je reproche aux phénoménologues, ce n'est pas tellement leur manie de mettre partout un complément d'objet, mais l'absence d'un sujet libre et le flasque de leurs verbes. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux est l'élément, dans lequel se meut l'esprit ; l'âme, qui s'en mêle, y introduit de l'ironie. On ne peut comprendre Aristote : « L'homme sérieux est celui qui désire de toute son âme » que si l'on sait, quel sens idiot il met dans le mot âme. L'immense grisaille de son opus De l'âme le confirme. | | | | |
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| ironie | | | La funeste paix d'âme, prônée par les Anciens, conduit à la platitude même ceux qui atteignent la hauteur : « En gagnant le haut, on le voit s'aplanir » - Hésiode. La musique est le contraire de la platitude ; il faut disposer de gammes larges, être Icare, rêvant d'envols et vivant de chutes. | | | | |
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| ironie | | | Les lumières se ressemblent ; les ombres, leur intensité et leurs danses, donnent leur propre mesure. On crée dans l'ombre d'un acquiescement, toujours recommencé, mais éternel ; la lumière du changement éclaire la routine d'un pas intermédiaire. Le devenir invariant et digne, l'être affairé et contingent. « Plus ça change, plus c'est la même chose » - A.Karr. | | | | |
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| ironie | | | Je dépensai tant d'énergie pour caricaturer les points de vue de mes adversaires virtuels, tandis que tout ce travail pâlit, face à ce que formule ce rat de bibliothèques : « Travailler dur contre la pure subjectivité de l'action, contre l'instantané du désir, ainsi que contre la vanité subjective des émotions et l'arbitraire du goût » - « Die harte Arbeit gegen die bloße Subjektivität des Benehmens, gegen die Unmittelbarkeit der Begierde, sowie gegen die subjektive Eitelkeit der Empfindung und die Willkür des Beliebens » - indépassable comme matière à bonnes contraintes ! Niez toute cette sagesse de robot, mot par mot, et vous me reconnaîtrez ! | | | | |
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| ironie | | | Un échantillon d'américanismes : « Dans l'enfant, éclate le mensonge du sage, tel un tuyau : le froid fait naître l'image » - W.Auden - « In the child, the rhetorician's lie bursts like a pipe : the cold had made a poet ». « Le poète est un plongeur muni d'un tube respiratoire » - Koestler - « the poet is a diver with a breathing tube ». « Les clous se divisent en clous forgés et en clous découpés, l'humanité peut être soumise à pareille distinction » - Melville - « as nails are divided into wrought nails and cut nails ; so mankind may be similarly divided ». « Trois mots juxtaposés irradient une énergie, qui emplit les cônes, que seul le génie peut comprendre » - E.Pound - « three words in juxtaposition radiate energy which fills the cones, which nothing short of genius understands ». « La souffrance est le mégaphone de Dieu, pour réveiller le monde engourdi » - S.Lewis - « Our pains are God's megaphone to rouse the deaf world ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est justifiée par la reconnaissance, que, sous un regard de plus en plus exigeant, la réalité nous échappe à l'infini et aucune certitude finie ne résiste à une quête serrée. « L'ironie est une conscience nette d'un chaos se projetant vers l'infini » - F.Schlegel - « Ironie ist klares Bewußtsein des unendlich vollen Chaos ». L'intelligence est notre épuisable faculté d'harmoniser le chaos. Une fois aux frontières d'un chaos maîtrisé, elle arrive soit au vide de l'attendu, soit à l'ennui de l'entendu ; en se débarrassant du ballast ou de la platitude du sérieux, elle s'accroche à l'ironie, prometteuse de hauteurs et d'apesanteurs. C'est ton étoile qui te remplit de chaos ; celui qui a besoin du chaos, pour enfanter de son étoile (Nietzsche), finira en fausses couches. | | | | |
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| ironie | | | Au lieu de patauger dans l'essence de la profondeur (das Wesen des Grundes - Heidegger), dont la plate existence me barbe, je plane dans l'inexistence de la hauteur, son universalité me suffit. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui me console de ne pas être un musicien, c'est l'exceptionnelle médiocrité intellectuelle de tous les grands représentants de cette guilde. Le don musical doit être le plus inhumain. | | | | |
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| ironie | | | C'est la honte des plates coutures des idées, plus que la fierté des hautes coupures des mots, qui me retient du délayage discursif et me circonscrit dans le genre (ir)responsable des maximes. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la reconnaissance, que tout chemin, menant de la profondeur de l'intelligence à la hauteur de la noblesse, doit traverser l'épaisse platitude de la bêtise. Son absence, c'est croire, qu'on y est toujours intelligent ou déjà noble. | | | | |
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| ironie | | | La montagne, l'édifice ou la route, ces rivaux de la pierre, dont s'occupe Sisyphe. Il ne trébuche pas sur la montagne, n'a pas d'ambition pour des édifices, s'écarte des routes. Les bleus, laissés par des pierres de touche ou d'achoppement, l'ont conduit au pied de l'arbre, ou mieux, à sa hauteur, d'où il admire l'azur des montagnes, des horizons, des cieux. | | | | |
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| ironie | | | L'orfèvrerie de l'absurde, sur trois plans : la platitude, la profondeur, la hauteur - Pénélope, les Danaïdes, Sisyphe. | | | | |
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| ironie | | | La relation sagesse-folie manque de symétrie : si le Socrate fou est bien Diogène, le Diogène assagi devint directeur commercial ou sous-préfet. | | | | |
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| ironie | | | C'est dans les cruciverbistes qu'on voit la figure de penseur ; les Tyrannicides décorent les comices kolkhoziens ; la Victoire de Samothrace ouvre une séance de Bourse ! | | | | |
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| ironie | | | L’ironie permet de banaliser tant de choses d’apparence tragique ; je le remarque, puisque tous les révoltés d’aujourd’hui, graves et prétentieux, sont obsédés par rendre tragiques tant de choses banales. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie est la meilleure dialectique ; elle permet de rester dans l’acquiescement moqueur, sans s’encanailler dans la négation, sans pinailler dans une synthèse, toujours ou lourde ou plate. | | | | |
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| ironie | | | Où sévissent le tumulte et le désarroi, triomphent les médiocrités ; l’intellectuel ne brille qu’en temps de paix et d’ennui. L’originalité de notre époque somnifère est qu’on invente des turbulences factices, pour le plus grand bien des médiocrités. | | | | |
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| ironie | | | Les contraintes spatiales permettent d’éviter des platitudes ou des cloaques, et les contraintes temporelles font passer le vertige des vitesses et des accélérations – le frein ou la marche-arrière font aimer les impasses : « Il n’est point d’impasse là où l’on peut faire marche-arrière » - S.Lec. | | | | |
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| ironie | | | J’avoue préférer la niaiserie musicale à l’intelligence mécanique. La hauteur musicale, même sans l’intelligible, résiste au temps ; la profondeur intelligente, démunie de sensible, est condamnée à sombrer dans la platitude. | | | | |
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| ironie | | | Le monde de la pensée sérieuse est horizontal, celui du regard ironique – vertical. La tentative de ramener celui-ci à l’horizontalité produit de l’humour. « L’humour est l’ironie, portée à sa plus grande amplitude » - Kierkegaard – ce qui le porte, inévitablement, à la platitude. L’ironie est éternelle, et l’humour – enfant de son temps. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie, tournée vers les autres, est signe d’une volonté de domination, le plus souvent ridicule ; l’ironie doit ne viser que tes propres turpitudes, déviations et impuissances. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’égale lumière du savant, toute étincelle devient blafarde ; elle a plus de chances de briller et d’être remarquée dans l’obscurité des goujats ou dans les ténèbres du poète. | | | | |
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| ironie | | | Le snobisme ou le maniérisme ont besoin de beaucoup d’intelligence, pour ne pas s’étaler dans une niaise platitude ; mais l’intelligence, sans une petite dose de snobisme de matière ou de maniérisme de ton, risque fort de se retrouver dans une platitude savante. | | | | |
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| ironie | | | Le devenir ne s'absorbe pas dans l'algorithme ou dans le noyau, il ne se soumet pas à la métonymie, il est le vassal hautain de la déduction – ma savante réplique à ceci : « L'être ne se diffuse pas dans le rythme et dans l'image, il ne règne pas sur la métaphore, il est le souverain nul de l'inférence » - A.Badiou. À vous de juger où l'esprit doit rire ou pleurer. Et de pardonner à la platitude ce qu'on ne pardonne pas à la profondeur. | | | | |
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| ironie | | | Le cercle ne cesse d’être vicieux, c’est-à-dire fermé et plat, qu’en découvrant la hauteur, en devenant ouvert, en se métamorphosant en spirale. Sous les coupes discrètes de l'ironie, la spirale peut être vécue comme un pointillé ou une constellation des points lumineux et libres, aspirés par la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Il y a des fleurs fuyant tout bouquet et tout vase. Et voilà le tournesol, cherchant le soleil de la gloire, mais destiné aux cuisines ou aux tableaux de maîtres. Une grande question : la fleur est-elle faite pour nos yeux admiratifs ou pour le ciel indifférent ? La vérité et la beauté célestes sont perçues accompagnées de mots ou de vases, dans nos cavernes terrestres. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui tournent le dos aux principes, s'appuient, en général, sur des recettes de basse cuisine. Pour un cuisinier de langages savoureux, vaut cette haute recette : « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront par céder » - G.Braque. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est un genre, que choisit la pudique pitié, pour viser la hauteur. Cette ironie, implicite chez l'insensible Nietzsche ou le sensible Tchékhov, s'oppose et à la profondeur de la tragédie et à l'art surfacique de la comédie, et que l'ironie met sur un même plan. | | | | |
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| ironie | | | Chez ceux qui végètent dans une vraie platitude, comme chez ceux qui cogitent dans une vraie profondeur, le taux de raseurs est le même. Seule la hauteur éphémère, où s’égarent des fous, des amoureux ou des poètes, en comporte beaucoup moins. | | | | |
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| ironie | | | La volonté de ne pas aller au-delà des commencements hautains se justifie, entre autres, par la crainte, que ce qui fut ressenti comme un vertige de la hauteur s’avère, à la longue, se réduire à la vanité et à l’orgueil. | | | | |
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| ironie | | | La médiocrité a besoin de chênes, de lauriers, de figuiers ; le talent se contente de l’arbre. | | | | |
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| ironie | | | La haute couture est l’un des symboles de la hauteur ; que l’artisanat s‘occupe de la platitude d’étoffes et de la profondeur de couleurs, le grand couturier veut la haute forme, c’est-à-dire la musique de ses robes d’apparat. | | | | |
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| ironie | | | Il y a, de nos jours, tellement de lumières, universelles mais immobiles, qu’il devient de plus en plus difficile d’en jeter une ombre frissonnante. Les lumières individuelles, en revanche, s’agitent, sans éclat ni noblesse, et regrettent les époques de l’obscurantisme et de la goujaterie, où elles auraient gagné la reconnaissance des ignares. | | | | |
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| ironie | | | Si je vous disais, que la contrainte est l’élévation de l’esprit au-dessus des contradictions de la raison, vous auriez parfaitement droit de me traiter de bavard bête, creux et irresponsable. Ce que vous auriez dû penser aussi de celui qui disait : « La contradiction est l’élévation de la raison au-dessus des contraintes de l’esprit » - Hegel - « Der Widerspruch ist das Erheben der Vernunft über die Beschränkungen des Verstandes ». Tout Hegel est fait de ces formules gratuites, facilement traduites en niaiseries encore plus évidentes. | | | | |
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| ironie | | | La manie de ce siècle est de quitter son soi, vu comme une citadelle, trop sur la défensive ; on exhibe ses pensées, plus légères que l’air, et qui se dissipent par-dessus les basses murailles ; on creuse ses pensées, en-dessous des murailles plates, pour s’enfuir, en rampant. | | | | |
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| ironie | | | Par ton écriture tu pensais entretenir, chez ton lecteur, une soif, que tu imaginais éternelle. Or tes contemporains demandent des nourritures modernes, dont la valeur énergétique se trouve quelque part entre la gazette, la baisse des impôts, des likes des réseaux sociaux et un séjour aux Seychelles. | | | | |
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| ironie | | | La profondeur est la demeure des problèmes, importants ou élégants, attendant que des solutions les en retirent, pour installer, définitivement, leurs résultats dans la platitude. C’est comme la liberté désirée et la liberté acquise. | | | | |
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| ironie | | | Aucun non-mathématicien n’a jamais formulé quelque chose de philosophiquement profond ou divinement haut sur la nature de la démarche mathématique (ni Spinoza ni Valéry ni Wittgenstein ni A.Badiou). Mais les mêmes tentatives des mathématiciens eux-mêmes débouchent dans de franches platitudes. Einstein, ni mathématicien ni philosophe, est le seul à avoir la-dessus des avis enthousiasmants. | | | | |
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| ironie | | | J’admets facilement, et même fièrement, que mes écrits n’ont ni queue ni tête, c’est-à-dire ils sont dépourvus et de la poursuite de nettes finalités et de l’obsession par la raison – je laisse ces soucis aux réalistes, superficiels ou profonds ; je me contente des commencements, où se niche la hauteur du rêve. | | | | |
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| ironie | | | L’espérance est affaire des mélancoliques et des solitaires. Ceux qui cherchent à se désespérer sont, d’habitude, de paisibles philistins, repus et ennuyés par la banalité de leur vie. Exemple : l’œuvre la plus désespérante, pour Mallarmé et Valéry, fut la ridicule Walkyrie (Acte III), où le drame se déroule dans une écurie avec des chevaux manquant de vitesse ou de concupiscence (une étable de vaches – qui rient ! - conviendrait mieux à cet affolement féminin, semant le désespoir). | | | | |
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| ironie | | | Dans les profondeurs, tu n’as aucune chance de rencontrer un enfer – celui-ci se trouve entièrement dans la platitude quotidienne. De même, dans les hauteurs, tu ne toucheras jamais à un paradis pacifié – celui-ci a pour demeure ta solitude palpitante et ton angoisse vibrante. | | | | |
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| ironie | | | Aujourd’hui, quels sont les porteurs principaux de l’harmonie, de la puissance, de la bigarrure ? - la platitude, la niaiserie, l’ennui. La noblesse du regard et l’intelligence de l’âme ne portent désormais que le silence, l’obscurité et l’impuissance. | | | | |
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| ironie | | | Certains chagrins ne s'expriment qu'à travers des rires ; certaines joies sont le mieux traduites par un mot mélancolique ; c'est ce qui s'appelle ironie - une bonne amplitude et harmonie des opposés. Le refus de tomber dans la platitude expressive, par défaut de moyens, et même l'espoir d'en sortir grandi, par vertu des contraintes. | | | | |
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| ironie | | | Il faut mépriser, ou, au moins, rester indifférent aux actes qui ne sont dictés que par le corps, en absence d’un accord du cœur, de l’âme ou de l’esprit. Ceux-ci, par exemple, ne formulèrent jamais une plaidoirie valable en faveur du suicide. Il faut laisser ce sujet aux bavardages de salon, de pompes funèbres ou d’écriture apocalyptique. | | | | |
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| ironie | | | L’intelligence d’un homme, se lamentant de son ennui, est certainement celle d’un handicapé ; les symptômes probables : un regard trop bas sur la vie, le besoin mesquin d’une reconnaissance extérieure ratée, l’imagination défigurée par l’actualité banale, l’écoute exagérée du bruit social, l’insatisfaction de la place que lui accorde la société. Un tel homme ignorera à jamais ce qu’est la hauteur et le bonheur d’un enthousiasme solitaire. | | | | |
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| ironie | | | Le rêve, par définition, réside en hauteur ; difficile de le munir de profondeur, et cet exploit risquerait de le plonger dans l’équilibre d’une platitude. Le réel est infiniment profond ; mais il est facile de le prendre de haut. | | | | |
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| ironie | | | Dans leur vie spatiale, leurs points d’interrogation ou d’exclamation appartiennent à l’horizontalité, à la platitude ; les interrogations auraient dû être profondes et les exclamations – hautes ! | | | | |
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| ironie | | | L’ironie est l’une des contraintes les plus utiles : elle exclut les extases et les lamentations autour des sujets insignifiants. | | | | |
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| ironie | | | Dès que le rêve se met à veiller, il touche terre, il se fond dans la platitude. | | | | |
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| ironie | | | Dans leur jeunesse, les philosophes académiques agitent des idées nouvelles (en réalité – des banalités ou des plagiats), dans leur vieillesse, ils balbutient que tout n’est que vanité (l’aveu implicite d’une honte). Chez les bons philosophes, la chronologie des ambitions s’inverse. | | | | |
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| ironie | | | La superficialité obscure est le contraire de la platitude transparente. Une existence harmonieuse est dans la cohabitation complice entre la superficialité (caresses verbales, idéelles ou charnelles), la profondeur (érudite, spirituelle, systémique) et la hauteur (poétique, noble, ironique). | | | | |
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| ironie | | | Seuls ceux qui s’agrippent à la hauteur savent ce que c’est que la dégringolade. Un jour, ils se penchent trop sur le réel, et la glissade fatale leur fait perdre la hauteur idéelle, la seule à ne pas être de ce monde. La platitude est une tour réelle, à multiples étages, et les tracas de ses résidents leur font changer d’étage, rien de plus. | | | | |
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| ironie | | | Le rejet du monde s’appuie sur les évidences – la mort, les injustices, la facilité du dégoût. L’acceptation du monde est rare chez les imbéciles et fréquente chez ceux qui ont leur propre regard et leur propre goût ; les premiers se vautrent dans leur propre platitude apaisée, les seconds sondent la profondeur terrestre mystérieuse à partir de leur hauteur céleste houleuse. | | | | |
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| ironie | | | L’envie d’écrire en vers chatouille toutes les plumes acérées. Mais le don poétique et le don intellectuel se rencontrent rarement chez une même personne. Les porteurs du premier s’inspirent des mélodies, sans songer aux pensées ; les possesseurs du second débordent de pensées, auxquelles ils aimeraient apporter une tonalité poétique. Les vers des premiers induisent des pensées insoupçonnables, supérieures à celles des intellectuels. Les vers des seconds éconduisent leurs pensées au rang des platitudes. | | | | |
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| ironie | | | Je fais mes comptes, en parcourant mes actes, mes lectures et mes écritures, et j’arrive à cette triste conclusion : avec les morts, j’ai vécu plus qu’avec les vivants. Mais les morts qui m’élèvent par leurs paroles me sont plus chers que les vivants qui, par leurs actes, m’entraînent dans leur platitude. | | | | |
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| ironie | | | La goujaterie l’emportera toujours sur la délicatesse, comme l’ironie – sur le lyrisme. C’est pourquoi je préfère le Minnesinger au hidalgo. | | | | |
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| ironie | | | Aucun philosophe ne m’arma de quoi que ce soit ; beaucoup furent désarmants par leurs logorrhées, où ni le fond ni la forme ne présentaient aucune défense face à l’envahissante platitude. | | | | |
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| ironie | | | C’est dans l’art de chanter l’enthousiasme et l’espérance que se reconnaissent les bonnes plumes ; pour la peinture des débâcles, on n’a pas besoin d’un talent, tous y réussissent, mais banalement. | | | | |
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| ironie | | | La ligne d’horizon est fonction de la hauteur à laquelle tu te places ; la disparition des horizons signale la médiocrité de ta hauteur. Rien ne se cache plus derrière l’horizon, puisque tout y est connu ; la verticalité n’attire que ceux qui vénèrent l’inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Tout ce qui mérite notre attention dans la vague notion de causalité est contenu dans le simple paradigme de workflow de l’Intelligence Artificielle. Aucune passerelle intéressante vers la philosophie. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est réel est miraculeux ; ce qui est rationnel est banal – ma pique à Hegel. | | | | |
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| ironie | | | L’érudition est un outil encombrant des pédants et une contrainte libératrice des poètes. | | | | |
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| ironie | | | Ils ont les mêmes règles pour démontrer qu’une pensée est libre ; donc, une fois la démonstration réussie, ils proclament cette pensée – libre. La règle étant identique pour tous, cette pensée a toutes les chances d’être commune et même grégaire. | | | | |
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| ironie | | | Sur une palette philosophique, faute d’azur, même le noir est acceptable pour se démarquer du gris des autres, de ceux qui peignent grisaille-sur-grisaille (Grau in Grau). | | | | |
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| ironie | | | Le style et l’imagination sont pratiqués par le bon écrivain ; leurs opposés, la simplicité et la sincérité, – par le mauvais. L’azur d’un rêve éphémère ou la grisaille d’une vie certaine. | | | | |
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| ironie | | | Personne au monde n’a dévoilé autant de faces personnelles incompatibles que L.Salomé : une fière profondeur avec le philosophe Nietzsche, une gracieuse hauteur avec le poète Rilke, une étendue de vues, se muant en platitude, avec le charlatan S.Freud. | | | | |
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| ironie | | | J’envie l’archer qui reconnaît la vanité des cibles et la suffisance de la corde bien tendue. | | | | |
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| ironie | | | L’angoisse de l’homme est si fatale et son psychisme si malléable, que certains charlatanismes le submergent et le dominent si facilement. Et le soulagent ! Au plouc suffit la religion, au médiocre – la psychanalyse, au cultivé – une philosophie systémique. | | | | |
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| ironie | | | Dans le genre discursif, aujourd’hui, domine la platitude linéaire ; et si, exceptionnellement, on tombe, tout de même, sur un nœud, soit on le coupe, pour s’en débarrasser, soit on le dénoue, pour découvrir un sentier battu à éviter. | | | | |
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| ironie | | | L’ambition d’un philosophe universitaire – rester profondément illisible ; celle d’un amateur – être platement compréhensible ; la mienne – devenir hautement intelligible. Reconnaissance professionnelle, reconnaissance sociale, reconnaissance amoureuse. | | | | |
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| chœur mot | | | SOUFFRANCE : Dans la manipulation des mots, ce qui fait souffrir, ce n'est pas leur refus d'assumer un rôle, mais, au contraire, leur accord trop facile, aboutissant à une platitude à la place d'un relief recherché. On souffre de honte. Les mots de bonheur devraient faire venir les larmes, les mots de douleur - la joie d'une ébauche de partage ou de compréhension. | | | | |
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| chœur mot | | | DOUTE : Nous avons assez de nos propres cahoteux doutes, nous voulons, que les autres nous parlent de leurs plates certitudes. Mais tout mot honnête, c'est-à-dire ailé et entravé, trébuche sur le premier syllogisme et se met à compter ses bosses. La littérature n'est possible que parce que les mots habillent avec le même plaisir la clarté laborieuse et l'obscurité oiseuse. | | | | |
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| mot | | | Prouvé par l'expérience : quand une pensée est ressentie si grande, que son enveloppe verbale serait sans importance, elle s'avère être creuse. Les penseurs sont persuadés du contraire. Qui a assez de front, pour reconnaître, que l'épaisseur d'une pensée (et, évidemment, non pas sa hauteur, qui est surtout pré-langagière et post-idéelle) ne se constitue que de mots ? Aucune pensée ne naît nue. La force des mots fait surgir des pensées, et très rarement l'inverse : « Sur une pensée irradiant la puissance, les mots, comme des perles, viendront s'enfiler » - Lermontov - « На мысли, дышащие силой, как жемчуг, нижутся слова ». | | | | |
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| mot | | | Le mot est migrateur, il écoute les saisons de l'âme et se détache soudain du climat ambiant. L'idée est sédentaire, elle s'attache au paysage dessiné par l'esprit. « Un invisible courant porte la philosophie à hausser l'Âme au-dessus de l'Idée » - Bergson - ce courant s'est tari, au profit du visible, du réel, où l'âme aplatie sert de signalisation horizontale. | | | | |
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| mot | | | Je ne suis pas du tout fier de venir à cette conclusion : sans les mots il n'y a ni grandeur ni vérité ni émotion (qui, pourtant, sont hors des mots). Mais ne faire que chercher une juste expression de ce qui a déjà une essence ne me réussit jamais. Le mot crée le besoin, érige le but, jalonne des obstacles. Mépriser les mots, c'est glorifier les glandes. | | | | |
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| mot | | | Seuls des médiocres prétendent, que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable, et sa tâche est d'autant plus chevaleresque. | | | | |
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| mot | | | Le tournant linguistique du siècle dernier s'expliquerait par la lecture à la lettre de l'acte de perception, dans des langues européennes. En allemand, wahrnehmen, percevoir ou prendre pour vrai, pousse à la phénoménologie ; en français (par faux rapprochement avec percer) - à la pénétration ; en russe (вос-приятие - prendre de haut) à une prise de hauteur. | | | | |
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| mot | | | Déchristianisation des lieux et des événements : enfer - embouteillage, paradis - défiscalisation, purgatoire - concours, immaculé - au casier judiciaire vierge, révélation - marchandise, baptême - prise de fonctions, sermon - brimade d'écolier, Transfiguration - nouvel emploi, Croix - ennuis du métier, résurrection - recapitalisation, stigmates - résurgences de l'humain chez le robot, Ascension - réussite, Apocalypse - krach. | | | | |
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| mot | | | La langue de bois, la façon la plus directe de faire oublier, que l'homme est un arbre ; elle n'en fait qu'un ensemble de nœuds mécaniques et d'arêtes creuses. | | | | |
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| mot | | | Trois livres médiocres - trop de mort dans Les Mots (où vingt dernières pages, belles, s'incrustent, en corps étranger, comme les vingt premières – dans les Notes d’un souterrain - trop de faits), trop de langage dans Les Mots et les Choses (où la belle Table des Matières ne sauve pas le reste) et trop de vie dans Les Choses (où il n'y a rien à sauver) - ces livres dévaluèrent trois beaux titres. Ces hypothèses intenables : croire que le mot représente notre vie ou bien notre monde. Le mot ne fait qu'interroger ; il a sa propre vie et son propre monde. | | | | |
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| mot | | | L'inspiration démocratise les dictionnaires. Quand un sentiment riche et châtié voisine soudain avec la misère des noms et s'encanaille dans une liaison avec la vulgarité des verbes. | | | | |
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| mot | | | Le geste ou l'idée qui, bien tassés, n'entrent toujours pas dans un seul instant ou dans une seule maxime, sont condamnés à finir dans la platitude. | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | Quand des savants de la connaissance, que sont Claudel, G.Marcel ou Ricœur, produisent leur jeu de mots gynécologique de co-naissance, j'ai envie d'enchaîner, sur le même thème hygiénique, par con-aisances. | | | | |
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| mot | | | Ce sont surtout les bavards qui chantent les vertus du silence. Ce n'est pas le silence que brise le mot, mais le caquetage des idées reçues. Le silence a besoin d'espaces à remplir et non pas de sons à corrompre ; pour cette basse besogne, il y a des idées. Ce n'est pas un silence parlant que je plains - dans ce cas il y a du consentement - je déplore le viol d'un silence musical, silence des choses, dont on ne peut pas parler (Wittgenstein), on ne peut que le chanter. | | | | |
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| mot | | | Rilke trouvait dans le mot un dépositaire de noblesse aussi naturellement que Claudel - des dépôts en Bourse. Chez celui-ci, comme dans la famille de sa sœur, la plume et le stylet cohabitent gaiement, intempéramment, avec le goupillon et la prise de bénéfices. « Rilke suinte la médiocrité et la tristesse. Pas un pauvre, mais un indigent » - Claudel. | | | | |
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| mot | | | L'antique fut toujours dans le ludique. Dans les mots à musique. « Toi qui lis, tu entendras un jeu nouveau » - Dante - « O tu chi leggi udirai nuovo ludo ». Le moderne est dans les mots ternes. Dans les mots à claques. De l'homo ludens au playboy. Du surhomme au Superman. | | | | |
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| mot | | | Le déclin devrait signifier perte de la hauteur et effondrement dans la platitude, dévitalisation du vouloir du rêve et la robotisation de la volonté de puissance – le contraire de la vision nietzschéenne. | | | | |
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| mot | | | Dans les bouteilles, qu'avait bénies le mot, le message promet plus d'ivresse que le breuvage, même d'appellation contrôlée. Ne jalouse pas les bouteilles pleines – pleines d'idées, de messages, de liqueurs, et qui ne sont bonnes que pour les épiceries. Et que vive le vide salutaire du mot, où le poète invite Dieu à agir ! | | | | |
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| mot | | | La routine et l'inertie empêchent de comprendre, qu'un discours en langue de bois ou un discours fortement métaphorique sont séparés de la réalité par un gouffre du même ordre. On se sert de sa propre invention ou de celle des autres ; le langage onirique ou le langage statistique planent à une même hauteur, c'est le propriétaire des ailes qui les discrimine. | | | | |
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| mot | | | Le trope, et non pas le concept, est la notion, qui aurait dû être au centre de la réflexion philosophique sur le langage. Les concepts sont la chasse gardée de la science. Le philosophe devrait être plus profond que le linguiste et plus haut que le savant ; au lieu de cela, il patauge dans des platitudes pseudo-conceptuelles. | | | | |
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| mot | | | Le plumitif médiocre : je maîtrise l'essentiel, dont le mot n'est qu'un mercenaire malléable à merci. Un maître : la terreur devant l'essentiel intraduisible et l'adhésion servile à ce révolté de mot, en vue d'un nouvel esclavage. « Ce n'est pas moi qui maîtrise la langue, c'est la langue qui me maîtrise complètement. Elle n'est pas la servante de mes pensées » - K.Kraus - « Ich beherrsche die Sprache nicht ; aber die Sprache beherrscht mich vollkommen. Sie ist mir nicht die Dienerin meiner Gedanken ». | | | | |
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| mot | | | En fait, c'est vrai que, quelque part, au niveau de la résilience réactive et du pouvoir d'achat, ça fait du bien de saisir les opportunités, qui se présentent, et, du coup, c'est très important parce qu'on n'est pas forcément au courant d’un certain nombre de magouilles de ces cons, qui nous emmerdent - c'est ainsi qu'écriront, et écrivent déjà, les prix Goncourt. La langue des poilus fut plus riche et plus expressive, et leur sensibilité – plus délicate, que ce qu'exhibent ou gribouillent les houellebecq. | | | | |
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| mot | | | Normalement, justement, finalement, sincèrement, simplement, franchement, effectivement, forcément - quand on voit la hideuse mutation qu'apportent ces avortons à la dégénérescence langagière générale, on adhère à la haine, que Cioran porta à l'adverbe. | | | | |
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| mot | | | Plus vaste est la platitude niée, plus haut est l'horizon qu'on vise ; c'est pourquoi l'Allemand, s'attaquant à toute une contrée (les Philistins) est plus hautain que le Français avec son bourg (le bourgeois) ou le Russe avec sa ville (мещанин). | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées, par d'insignifiantes substitutions verbales, peuvent être réduites aux platitudes sans vie ni épaisseur ; celui qui parle doit peser et compter plus, que ce qu'il dit : le pourquoi et le comment doivent surclasser le quoi et le quand. | | | | |
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| mot | | | Toute production intellectuelle, qu'il s'agisse de poésie ou de philosophie, s'appuie sur deux types de ressources - le verbal et le mental ; la poésie la moins envoûtante se réduit au pur mental, comme la philosophie la plus plate - au pur verbal ; mais une bonne poésie est pensable dans le pur verbal, comme une bonne philosophie - dans le pur mental. | | | | |
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| mot | | | L'homme intéressant est un Ouvert, tendant vers ses limites inaccessibles ; le médiocre s'accroche à sa coquille ; d'où cette curiosité - le Français, l'Allemand, le Russe s'imaginent, que les mots douillet, heimlich, уютно sont intraduisibles en d'autres langues. | | | | |
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| mot | | | Dès que le fait d'écrire est ressenti comme aussi naturel que de se laver ou de marcher, on irradie la platitude et la graphomanie ; le mot est toujours un artifice, une invention comme les tentatives d'un mime de rendre les couleurs, goûts ou températures. La singerie, elle, est naturelle ; la création, face au monde silencieux, est un pied de nez grimaçant, dont on est fier et honteux à la fois. Verdi disait, qu'il : « valait mieux inventer une vérité que la copier »* - « Copiare il vero può essere una buona cosa, ma inventare il vero è meglio ». | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, le seul domaine, où le mot n'ait pas besoin de définition, est la poésie. Et, en particulier, la philosophie, qui aurait reconnu, humblement, d'être une des branches poétiques. Partout ailleurs, l'incapacité de définir un mot-concept devrait priver l'auteur du droit d'en disposer. Ainsi, dans la philosophie académique, on devrait bannir les mots : la métaphysique, l'être, le néant, la transcendance, la vérité, le sujet, la conscience. Son malheur, c'est que, une fois cette purge effectuée, il n'en resteraient que des platitudes, ce qui correspondrait à sa juste valeur. | | | | |
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| mot | | | La parole fut donnée aux vulgaires, pour traduire leur pensée (Talleyrand), aux sages - pour la déguiser (Dante et Machiavel), aux intuitifs - pour la dépister, en passant. Les uns forment, avec la vérité, un couple, les autres s'en réjouissent comme d'une maîtresse, enfin les troisièmes l'approchent en dilettantes et vivent les faveurs des Muses comme promesses de rendez-vous. Convention (la règle), religion (la honte), superstition (l'extase). La poésie est la superstition du mot. | | | | |
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| mot | | | Aux cieux – un nombre incalculable d'appels, que les images d'artiste reflètent en mots et en mélodies, élancés vers le haut. Sur la terre – une poignée d'objets et d'actions, sur lesquels n'importe quel imbécile peut formuler des idées terre-à-terre, consensuelles, basses. Les idées appartiennent à la tribu, à la conscience collective. Les mots caressent et font rêver, les idées tiennent en éveil nos muscles et nos griffes. Les mots parlent envols ou chutes, les idées nous attachent à la plate stabilité. | | | | |
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| mot | | | Deux attitudes possibles, face à une langue étrangère, dont je veux me servir : soit je m'y plonge, pour y pêcher de bons candidats, soit je reste avec mes images ou états d'âme et je laisse l'intuition armer ses hameçons. Dans le premier cas, j'attrape, à coup sûr, des banalités ; dans le second, je lèverai souvent des canards, de ces fautes d'oreille, qui arrivent à tout tenant de la hauteur : « Leur cœur parle trop haut et les empêche d'entendre ce qu'ils disent »** - Chateaubriand. | | | | |
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| mot | | | Dans un bon écrit, le mot, personnel et libre, finit par dominer l'idée, qui, toujours, a la tendance de devenir universelle ou grégaire. On ne s'accroche aux idées que tant que leur mot est pâle. Plus le mot s'émancipe, plus l'idée s'éclipse. | | | | |
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| mot | | | L'intérêt, qu'on porte aux commencements ou aux fins, débouche sur les principes pour nos têtes ou sur les ultimatums à nos bras ; le souci du seul milieu traduit la médiocrité et se déverse et se lit dans les média. | | | | |
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| mot | | | Dans quel cadre doivent se lire les livres modernes ? - dans un restaurant, dans un supermarché, dans un bureau. « Un livre n'est beau qu'habilement paré de l'indifférence des ruines »*** - G.Bataille. Curieusement, tout ce qui se construit, pour ne pas s'écrouler, se remarque par une étrange platitude. Ce n'est pas le choix de pierres angulaires qui trahit l'artiste, mais bien celui de pierres d'achoppement. | | | | |
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| mot | | | Tant de semelles et de leurs traces dans l'écrit des agités des pieds et nécessiteux des cervelles : le sabotier doit être roi au pays où règne la langue de bois. | | | | |
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| mot | | | La trajectoire du logos - de l'unification des arbres (rassembleur solidaire) à l'entendement d'un seul (le Verbe salutaire) ; elle est, en elle-même, un arbre, vaste et complet. La trajectoire de l'être, de Parménide à Heidegger, - une platitude continue, avec des dérivées mortes, des rhizomes rampants. | | | | |
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| mot | | | Les mots n'apportent que des ombres utiles à la lumière que sont les idées. Mais celui qui ne vit que dans les ombres voit de la lumière dans tout ce qui est légèrement moins ténébreux : « Les mots peuvent fournir des lumières sur les principes de nos idées » - Condillac - comme la poésie - sur les principes de votre orthographe ! Le poète indigent vit par ses mots, le grammairien repu vit de ses idées. | | | | |
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| mot | | | On peut munir d'ailes - les mots, et non les idées, qui se rangent toujours dans des profondeurs ou dans des platitudes. Donc, ne compatissons pas aux volatiles ratés : « La pensée vole et les mots vont à pied. Voilà tout le drame de l'écrivain » - J.Green - sa comédie, c'est que plus il suit le volatile et plus le reptile trace sa trajectoire. Donne à ta pensée du plomb de l'ironie et cultive chez les mots - des ailes de l'illusoire. | | | | |
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| mot | | | Sur le terme de philosophe : celui qui sait, c'est le scientifique, atteignant la profondeur ; celui qui aime, c'est le poète, porté vers la hauteur ; le philosophe tente de combiner ces deux dons. Jadis, la poésie fut reine des arts et le savoir fut à portée de tout homme curieux – et le philosophe fut le poète du savoir ; mais depuis que la poésie est morte et le savoir – inaccessible au simple mortel, le philosophe professionnel est condamné à la platitude ou à la redite. | | | | |
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| mot | | | De quoi peut être pleine l'âme ? Certainement pas de mots ni d'idées. Pourtant, « ce qui déborde du cœur jaillit aux lèvres » - l'Évangile. Si c'est pour déverser des mots fidèles, alors on est sûr de n'entendre que sornettes. Quand le cœur déborde, les mots sont de trop. Les lèvres, caressantes ou chantantes, remplissent le mieux le vide. | | | | |
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| mot | | | L'homme perd l'intimité avec le mot, il communique, de plus en plus, par le geste ou par l'image, qui sont les chaînes du milieu, de la médiocrité (le middleware). Le diable nous parle de la fin nécessaire, la femme - d'un autre début possible. « La langue est ennemie de l'homme, ami du diable et de la femme » - proverbe latin - « Lingua est hostis hominum, amicusque diaboli et feminarum ». Un chant funèbre ou un chant de sirène réveillent le goût des mots. | | | | |
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| mot | | | Même dans le clan des amateurs de la citation je ne suis qu'un exilé. Qu'ai-je à partager avec ces juvéniles calculateurs ou ces séniles collectionneurs ? Le barbare repeupla la patrie dévastée de Plutarque, d'Érasme et de Montaigne. | | | | |
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| mot | | | Tant de malentendus avec des mots tels que ouvert ou vecteur, où l'homme de la rue mêle fâcheusement ses emballages ou ses publicités à la théorie des ensembles ou à la géométrie. Ainsi, mon vecteur ne porte rien sur son dos ni dans ses soutes, mais se contente de définir un axe, contenant des valeurs, qu'il s'agit de chanter, toutes, avec la même intensité. | | | | |
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| mot | | | J'aimerais être contesté, plutôt qu'être constaté. On constate les idées, et l'on conteste les mots. Le constat est un acte d'horizontalité ; la contestation - celui de verticalité. Tente donc de t'installer en hauteur, d'où tu pourrais verser un « déluge de mots sur un désert d'idées » - Voltaire. | | | | |
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| mot | | | Dans la tuyauterie humaine circulent des syllogismes et du sang. Le premier circuit rehausse le verbe, le second - le regard. Si je n'irrigue pas assez le premier, le second tarira dans une inexpressivité hébétée. Et être, c'est savoir traduire le regard en verbe et animer le verbe par la présence d'un regard. | | | | |
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| mot | | | Le fond sinistre du robot se laisse deviner d'après l'étymologie de son synonyme – ap-pareil, ce qui rend les choses disparates et hétérogènes - pareilles ; il projeta sa grisaille jusque sur le beau mot d'apparat, qui, au lieu de nous renvoyer aux parures, s'associe aux nomenclatures. | | | | |
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| mot | | | Le seul degré de création, qui nous soit accessible, est la traduction. Du lisible (l'interprétation ou la parodie) ou de l'illisible (la transmutation ou la métamorphose), mais toujours dans une langue des mots. « La véritable créativité commence souvent là où s'arrête le langage » - Koestler - « True creativity often starts where language ends ». La langue d'idées n'appartient qu'à Dieu de la médiation. Là où s'arrête le langage s'arrête la création, mais peut se mettre en branle la créativité. | | | | |
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| mot | | | On reproche aux poètes de ne savoir ce qu'ils pensent qu'après l'avoir chanté. Sa parole imprimée, il fictionne ce qu'il aurait pensé. Les autres sont tellement gonflés de leurs pensées toutes prêtes, qu'ils n'exsudent que de l'air. La compression est ennemie de l'impression. | | | | |
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| mot | | | Toute pensée est un dialogue, mais parmi tous les dialogues le plus utile, pour la justesse et la justification de la pensée, est celui avec d'autres langues. Le grec aida les Allemands à cultiver l'abstrait ; le latin apprit aux Médiévaux le laconisme ; l'allemand rendit plus poétique la pensée des Français et des Russes. L'Américain, aujourd'hui, favorise l'horizontalité, la platitude, la prose, qui sont la mort de la pensée. | | | | |
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| mot | | | Toute pensée est plate (ou profonde, ce qui est la même chose, question du temps) avant d'inventer une hauteur langagière. « Les hautes pensées exigent un haut langage »* - Aristophane. On reconnaît la logocratie aristocratique dans la démocratie des pensées. | | | | |
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| mot | | | L'une des sottes joies des intellectuels français (et dont je me laisse parfois contaminer), ce sont ces innombrables palindromes mécano-syntaxiques, comme, par exemple : l'histoire n'est pas raisonnable (ce qui est juste), c'est la raison qui est historique (ce qui est bête). Qu'importe qu'histoire n'a presque rien à voir avec historique ni raison avec raisonnable. | | | | |
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| mot | | | L'expressivité ascendante du discours : des faits aux actes, des noms aux verbes, des objets aux liaisons. Le verbe, c'est l'action métaphorique du poète et le simple constat du prosateur. Le nom, c'est la liberté du poète et la servilité du prosateur. | | | | |
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| mot | | | La poésie des idées est aussi dérisoire que la poésie des seuls mots ; à la réflexion profonde et à la narration plate, la poésie devrait opposer et la pensée et le style de hauteur, danser plutôt que creuser ou marcher. | | | | |
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| mot | | | Le sophiste, c'est celui qui est fasciné par la merveille qu'est la langue (et son sous-ensemble qu'est la logique) ; son contraire s'appelle réaliste : une morne exhibition de faits inarticulés. Que Diogène (« solvitur ambulando ») est bête devant Zénon (« vole et ne vole pas ») ! | | | | |
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| mot | | | On devrait appeler mot toute idée, dans laquelle le verbal (le style) l'emporte sur le minéral (les choses), et le vital (la solitude) - sur le social (l'inertie). | | | | |
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| mot | | | Tous nous avertissent : la langue ne doit pas devancer la pensée. Mais on ne peut pas devancer ce qui ne bouge pas ; la pensée est un arrêt d'image d'un mot, la flèche qui ne vole pas, Achille immobile à grands pas. Ta langue devrait donner plus souvent la sensation d'un arc tendu, plutôt que des cibles visées ou atteintes. Méfie-toi de ce qui sauve en te faisant saliver, méfie-toi de Dalila scélérates, qui révèlent aux Philistins, que ta seule arme performante n'est qu'une mâchoire d'âne, que tu cachais sous ta fière crinière, méfie-toi du Sauveur même qui, caché sur ton dos ou derrière ta plume, te ferait passer pour asinus portans mysteria. | | | | |
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| mot | | | La hiérarchie ascendante des stades de puissance du mot : étiquette, image, sensation – fait, tableau, musique. Ce qui est grave, ce n'est pas qu'on ne trouve chez Sartre aucun salaud, ne sente pas la proximité d'un enfer, n'éprouve aucune nausée, mais que leurs représentations n'ébauchent même pas un chemin qui conduirait à ces sensations, on reste dans les étiquettes désincarnées. Et ni profondeur de l'être ni hauteur du devenir n'apportent d'épaisseur à la platitude de sa logorrhée sur le néant. | | | | |
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| mot | | | Mon coup de cœur, mon coup de plume, mon coup de pied, ce n'est pas moi, ils génèrent un discours, qui mène au soi. Le moi, immédiat et spontané, n'existe pas. Il faut renoncer à la mesquinerie de son quant-à-soi, pour s'en apercevoir. « J'échange le moi, maître de lui-même, contre le soi, disciple du texte » - Ricœur. | | | | |
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| mot | | | Les mots, même les plus ampoulés ou savants, n’ont ni hauteur ni profondeur ; de même, il n’y a pas de mots, voués irrémédiablement à la platitude ; les mots sont neutres. C’est la noblesse de nos idées ou la musique de nos phrases qui les fait monter ou descendre. | | | | |
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| mot | | | Ce n’est ni l’algèbre sèche ni la formule froide qui, aujourd’hui, dévitalisèrent le mot, mais l’image, facile, grégaire, incolore, insipide, athermique. Dans la guerre raciale, le mot, superbe et rare, succomba à l’invasion barbare des images communes et plates. | | | | |
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| mot | | | À l’origine, consoler voulait dire aplatir, égaliser, tandis que j’aimerais l’associer avec la dimension verticale – dans l’angoisse terrestre, quitter la pesanteur du réel, se fier à la grâce céleste - verbale, picturale ou musicale. | | | | |
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| mot | | | La psychologie, aujourd'hui, c’est le règne de la banalité, mais elle aurait pu être reine des sciences, puisqu’elle est, morphologiquement, fusion de l’âme (psyché) et de l’esprit (logos). | | | | |
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| mot | | | La preuve de la supériorité ou la priorité du mot sur l’idée : sublime dans une langue, toute pensée, traduite dans une autre, devient, presque toujours, lourde, plate ou banale. | | | | |
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| mot | | | Le nom est l'épiderme des choses. L'arôme est sur les épidermes des asphodèles et des nénuphars. En dessous, presque tout est insipide. Le nom est promesse (« Nomen est omen » - Plaute). Ce que « nous nommons rose sous un tout autre nom sentirait aussi bon » - Shakespeare - « we call a rose, by any other name would smell as sweet ». Aimer la rose, rose absente de tous les bouquets (Mallarmé contre Ronsard), chassée du jardin (« l'être-rouge de la rose est absent du jardin »** - Heidegger - « das Rotsein der Rose steht im Garten nicht »), mais aussi de son propre nom (U.Eco). | | | | |
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| mot | | | En exhibant une émotion, les mots chantent, épouvantent ou ennuient ; on entend un chant d’oiseau ou l’on voit un oiseau empaillé. Des pensées envieuses en ressortent en épouvantails ou en idoles. | | | | |
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| mot | | | Une tâche linguistique banale – la représentation du langage ; une tâche cognitive profonde – le langage des représentations. | | | | |
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| mot | | | C’est la pensée qui doit être au service des mots et non pas l’inverse, elle en serait un vêtement. Plus je mets de la rigueur dans le mot, plus je suis sûr d'habiller un épouvantail ou une figure de géométrie. La haute stature du mot doit être au-dessus de la couture de la pensée, et leur homologie est toujours suspecte. « En l'habillant, la langue dissimule la pensée » - Wittgenstein - « Die Sprache verkleidet den Gedanken » - mais le couturier peut se moquer de mannequins. La valeur des mots séduit la vie ; les pensées en rédigent l'état civil ou en fixent le prix. | | | | |
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| mot | | | Attendre, saisir, s’approprier une idée aguichante, dépourvue de mots virils, est une posture stérile, n’échappant guère à la platitude. Il faut attendre l’appel d’un mot, c’est-à-dire d’une mélodie, d’une image, d’un élan, d’un état d’âme. Mon soi connu se pavane devant les idées impotentes ; mon soi inconnu caresse les paroles séduisantes. | | | | |
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| mot | | | Les mots, formant des idées ou métaphores inouïes, courent un risque fatal, s’ils sont reconnus par la foule, qui banalise et spolie tout ce qu’elle touche. La chance du solitaire est de garder au chaud, près de son cœur ardent, ses mots immaculés que seules les étoiles écoutent. | | | | |
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| mot | | | Que ton écrit évite de répéter le dit des autres ; mais qu’il engendre un dit nouveau. Rien d’inouï n’existe plus pour le contenu de ton écrit ; le nouveau n’y surgira qu’à travers la forme. Si aucune musique ne naît de ton écrit, il rejoindra le plat silence du monde. N’écoute donc pas les savants : « Langage de l’inaudible, langage de l’inouï, langage du non-dit. Écriture ! » - Levinas. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours il y a un sens (tourné vers le vrai et compatible avec la réalité) et une expression (visant le beau et reflétant le rêve) – formule ou caresse, calcul ou musique, savoir ou vouloir, déduire ou séduire. | | | | |
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| mot | | | Le défi stylistique est hors de ma portée, tandis que les choix judicieux des auteurs autochtones sont orientés par l’usage maîtrisé. Il me manque l’intuition de l’effet que produit un écart lexical ou syntaxique. Ce que je vise est au-delà des mots, mais l’attention du lecteur naturel s’arrête aux mots ; les liaisons entre concepts sont perçues comme liaisons entre les mots, ce qui banalise le contenu et abaisse la forme. Malédiction de métèque… | | | | |
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| mot | | | Quelle que soit la langue, l’élément essentiel d’un discours y est le syntagme (référence de choses/objets ou de relations). Ces syntagmes renvoient soit à la réalité (donc aux choses, aux vagues notions, non formalisables en représentation), soit à la représentation (donc aux objets, aux concepts rigoureux). Le meilleur emploi de la première approche appartient au talent artistique, celui de la seconde – au talent scientifique. Sans aucun talent, tout discours est platitude, bavardage ou délire. | | | | |
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| mot | | | Pour avoir un sens, un discours doit se reporter à une représentation. Toutes les représentations sont à portée de la machine ; donc, su tu veux produire des textes sensés, ils doivent être digérables par la machine ; sinon, tes paroles seront soit de la poésie verbale soit du verbiage banal. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours, le locuteur est porte-parole, ses mots – porte-substitutions, les objets substitués de la représentation – porte-sens. Un mot, qui ne serait attaché à aucune représentation, explicite ou implicite, n’est que le mot, il n’a pas de sens. Les philosophes académiques pèchent par cet oubli et nagent dans un verbiage. | | | | |
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| mot | | | La langue des questions est presque toujours commune ; celles des réponses est presque toujours individuelle. En écriture, les bonnes contraintes doivent écarter ce qui est rebattu, et le bon goût doit se vouer à la seule beauté inimitable. Être davantage dogmatique que sophiste. Plus tu es exigeant, plus tu te rapproches du genre aphoristique. | | | | |
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| mot | | | Partisan résolu du premier mot, refusant tout développement inertiel, je vis au milieu de ceux qui veulent avoir le dernier mot, tout en oubliant le commencement du mot premier. La hauteur irremplaçable de la source ou la platitude finale commune. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur s'oppose presque toujours à la profondeur. Celle-ci est utile dans la construction de ponts, dans les concours administratifs et dans les sondages de la vidéosphère. La hauteur est inutile dans les productions des têtes et le commerce des cœurs, elle servirait, à la limite, aux transports de l'âme. J'aimerais savoir ce que l'Ecclésiaste entendait par la « haute profondeur », que l'homme n'atteindrait jamais. | | | | |
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| noblesse | | | En hauteur on domine sans nier ; la négation n'est qu'un prolongement de la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur habitée ou conquise tournera rapidement en platitude ; elle n'a de consistance que non viabilisée et indomptable : « Le noble esprit, en vain, aspirera à la maîtrise de la hauteur pure » - Goethe - « Vergebens werden ungebundne Geister nach der Vollendung reiner Höhe streben ». | | | | |
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| noblesse | | | La même grisaille guette et menace ce qui est permanent et ce qui est éphémère. Le meilleur coloriste, c'est toujours et encore les yeux fermés, quand le permanent fournit des couleurs et l'éphémère s'en illumine. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis, plus de connaissances des Lettres signifiait plus de noblesse. Aujourd'hui, on gère la littérature comme on gère un garage. Tout littérateur compte sur ses griffes et non plus sur ses plumes. En devenant reptile, il espère avoir une langue bien pendue. | | | | |
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| noblesse | | | Toute idée est extensible : en profondeur de ses justifications ou en étendue de ses généralisations ; dans les deux cas, à long terme, l'état final s'appellera platitude. Il faut, au contraire, laconiser cette idée, la réduire à l'intensité, qui est sa hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Pour donner à mon oui une belle stature, il ne suffit pas d'avoir réfuté les non du factuel banal, résidant dans la platitude. Les non, dignes d'être combattus, sont ancrés profondément dans le factuel savant ; les grands oui sont déracinés et sont hébergés dans la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme n'est possible que si le mépris trouve une forme d'expression qui ne soit pas ridicule. Peut-on imaginer un aristocrate américain ? « Les véritables plébéiens du monde, ce sont les Américains » - Schopenhauer - « Die Amerikaner sind die eigentlichen Plebejer der Welt ». L'avenir appartient à une société sans barrières, à la société horizontale, à la platitude tolérante et aimable. | | | | |
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| noblesse | | | L'art des contraintes : me rendre sourd à ce qui pourrait me mettre en route ; me faire aveugle devant ce qui voudrait occuper mon horizon ; détourner mon nez de l'insipide. « L'élimination de l'inessentiel, voilà le secret de l'intensité vitale » - Lao Tseu. C'est aussi la clé d'un bon style. Des liaisons, des développements, des justifications relèvent, la plupart du temps, de l'inessentiel. La grandeur n'est pas dans l'intégrité profonde, mais dans le pointillé hautain : « Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires » - Montesquieu. | | | | |
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| noblesse | | | L'emphase n'apporte rien à la hauteur des grandes choses, c'est à dire inexistantes ; elle ne peut rehausser légèrement que des choses médiocres et plates. De ce qui est premier ou dernier, c'est les yeux et la voix baissés qu'on devrait en parler le plus souvent. Pudeur ou ironie préservent ce qui est immobile. | | | | |
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| noblesse | | | Le faible cherche l'écho, le futile l'applaudissement, le naïf le partage. Et moi, qui es un peu tout cela ? Les tous, à la fois, entachés d'une lumineuse incompréhension. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est un pur fantasme, tel le bien (Socrate), le cogito (Descartes) ou la volonté de puissance (Nietzsche) ; ce qui se met au-dessus du corps et de l'âme, en défiant la force et la matière (qui nous attirent vers l'horizontalité). Moins qu'un cri - une mimique, un mouvement littéraire (Valéry). | | | | |
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| noblesse | | | L'horizontalité du gazon face à la verticalité de l'arbre. Paysage béni pour pique-niques, moutons et golfeurs ou climat à imaginer pour toutes les saisons d'un arbre - il faut choisir. « Le Français pense trop en termes d'arbre, le contraire de l'herbe, qui pousse par le milieu, c'est le problème anglais » - Deleuze. | | | | |
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| noblesse | | | Dis-moi de quoi tu te sens maître, en toi-même, et je te dirais ce que tu vaux. Je ne me respecte qu'emporté, sans offrir de résistance. Même un ahurissement maîtrisé me fait subodorer un vulgaire théorème. | | | | |
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| noblesse | | | Ni les tournois ni les sondages d'opinions ni l'arrogance ne décident de rien en matières nobles. « Rien de beau ne fut accompli en compétition ; ni rien de noble - dans l'orgueil » - Ruskin - « Nothing is ever done beautifully which is done in rivalship ; or nobly, which is done in pride ». Les stratagèmes modernes - la coopération en mode compétitif, la modestie des foires de la vanité - n'y changèrent rien. | | | | |
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| noblesse | | | L'échange est un mode de communication dans la platitude ; la hauteur est refuge des choses incommensurables et impondérables, refuge du chaos originel, où chaque élément peut se passer des autres : « Entre les astres ne sera cours régulier quiconque. Tous seront en désarroi. De terre ne sera faite eau ; l’eau en air ne sera transmuée ; de l’air ne sera fait feu ; le feu n’échauffera la terre » - Rabelais. | | | | |
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| noblesse | | | Le majestueux et le pathétique ne collent plus à rien ni à personne. À travers tous les pores on est pénétré par le minable gluant. | | | | |
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| noblesse | | | Pour cohabiter, il vaut mieux frôler un poli goujat sans âme. Pour survivre, un goujat impoli sans cervelle est préférable. | | | | |
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| noblesse | | | Plus vous chassez le rêve de vos songes, plus vous avez besoin d'extra-humain dans le spectacle. Plus spontanée est votre adhésion à un conformisme infâme, plus bruyantes sont vos déclarations de guerre à la société. Plus l'épicier régule en vous la vision de la vie, plus vous appréciez le genre picaresque ou burlesque. « Le goût de l'extraordinaire est le caractère de la médiocrité » - Diderot. | | | | |
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| noblesse | | | Le serpent, muni de la pureté de colombe, ou la colombe, armée de la sagesse de serpent, deviennent moutons. Mais lorsque la pureté et la sagesse deviennent calculables, même les moutons muent en robots. | | | | |
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| noblesse | | | La soif de nouveau agite surtout les médiocres ; elle s’assouvit rapidement chez un bel esprit, qui alors s’occupe à entretenir une soif de l’immuable, de l’invariant, de ce qu’on pourrait appeler éternel. | | | | |
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| noblesse | | | Les fonctions principales des contraintes : ne pas dire ce que n'importe qui aurait pu dire à ma place, fuir le nominalisme (« Rien de trop juste ! » - J.Joubert), ne pas toucher aux choses exclusivement prosaïques, ne tendre que vers mes frontières inaccessibles, ne pas laisser les idées se répandre jusqu'à l'inévitable platitude finale, ce qui est propre de la réflexion, qui se propagerait sans contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne connais pas d'avis, dont tout porteur me serait systématiquement antipathique. En revanche, j'ai une ribambelle de coreligionnaires de tout poil, que j'exècre, puisqu'ils situent mal notre avis. Les vraies confréries se forment en hauteur et non pas par de plates coordonnées communes. | | | | |
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| noblesse | | | Aucun rejet des extrêmes ne me met en appétit, s'il n'est pas accompagné d'une nausée pour le juste milieu. | | | | |
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| noblesse | | | Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse. | | | | |
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| noblesse | | | Le juste nomadisme dans des platitudes, où s'enracinent de victorieuses certitudes, ne doit pas m'empêcher de pratiquer une juste sédentarité dans une hauteur, où poussent les plus indéracinables défaites. | | | | |
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| noblesse | | | Ils m'appellent à ne pas chercher à sauter au-dessus de mon nombril, tandis qu'eux-mêmes s'évaluent à l'étendue de leur ombre médiatique, ce qui justifie leur nom de reptiles. Qui ne voit même pas son ombre ? - le volatile ! | | | | |
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| noblesse | | | La verticalité est le goût des hiérarchies axiales, la préférence donnée à l'absolutisme des comment, par rapport au relativisme des quoi. Soit le qui se projette sur l'infini des exubérances, soit sur la platitude des connaissances. | | | | |
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| noblesse | | | Ceux qui cherchent à vivre en profondeur se frottent trop aux reptiles et en contractent des réflexes. Les volatiles s'évitent, et ceux qui rêvent en hauteur gardent l'aile de leur propre espèce. | | | | |
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| noblesse | | | La seule philosophie, à laquelle j'adhérerais, est la philosophie de la noblesse, dont la première pierre fut posée par Nietzsche (celles de l'ironie, vers soi-même, et de la pitié, pour l'homme, attendent leur architecte). Les stoïciens, épicuriens, cyniques ou sceptiques s'occupent du sous-homme, qui devrait tenir la tête haute ; l'aristocrate cultive l'homme à l'âme haute. | | | | |
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| noblesse | | | Pour le vilain, la raison et l'expérience réduisent en nous la part sensible à l'illusion. Pour le sage, elles l'élargissent. Pour le poète, elles la rehaussent. | | | | |
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| noblesse | | | Est à hauteur d'arbre ce que l'homme embrasse du regard. Les échelles et les routes l'amènent à la platitude d'étables. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir de la hauteur signifie savoir traduire en vol ce qui, sans mon âme et sans mon talent, serait condamné à la marche. Mais les hommes, ayant compris la mécanique de l'aile, comme ils avaient compris celle du pied, se contentent, en tout, de la platitude. « Dans nos écrits, la pensée semble procéder d'un homme qui marche ; dans les écrits des Anciens, elle semble procéder d'un oiseau qui plane »* - J.Joubert. | | | | |
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| noblesse | | | Ils attendent, que l'arbre soit tombé pour en mesurer la hauteur en unités de leurs platitudes ou profondeurs. L'arbre n'a de hauteur qu'en touchant au ciel. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur et la profondeur sont condamnées à s'écrouler en platitudes, si elles ne s'appuient pas mutuellement, dans un dialogue entre sensibilité et intelligence. Arendt reste trop unilatérale : « Le dialogue des pensées ; où il manque, il n'y a plus de profondeur, que la platitude » - « Der Dialog des Denkens. Wo er fehlt, gibt es keine Tiefe mehr, sondern Verflachung ». | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas me connaître - pressentir ma valeur et ignorer mon prix. Ce qui m'est propre et ce qui est commun à tous, ce sont deux domaines d'égales ressources et d'égales valeurs. Ceux qui, avec morgue, se cherchent finissent, d'habitude, par tomber sur des banalités, personnelles ou collectives, et par en proclamer la fade paternité. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'Éternel Retour je ne vois pas de cycles ; j'y vois, par contre, l'extase hautaine qui, intemporellement, seule épuise l'essence de la chose, qu'aucun mouvement, circulaire, linéaire ou chaotique, aucun approfondissement ni élargissement n'enrichit ni n'éclaire. La chose reste la même, face à toute bougeotte, et ne se résume que dans l'intensité du regard initiatique ; l'intensité non-noble est propre des passions aujourd'hui dominantes : la Bourse, le flirt, la gazette. Mais tenir à la permanence de l'intensité, c'est aussi chercher à mourir debout, contrairement aux autres : « Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par progrès »** - Pascal. | | | | |
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| noblesse | | | Montrer une belle image et déclarer : sous ce signe tu … perdras, et passer quelques beaux instants en compagnie des rares, qui resteraient dessous à oublier le temps. Il ne suffit plus au vulgaire de savoir qu'aujourd'hui in hoc signo vinces, il lui faut savoir, que in hoc signo vincunt, vincent et vincant (sous ce signe on vainc et vaincra et qu'on vainque ! ). | | | | |
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| noblesse | | | Un bon souffle et un bon regard, voilà ce qu'apporte la hauteur. Le souffle te dégage de tes actes et libère de l’air commun ta respiration ; le bon regard permet de dominer et d’ignorer la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | L'humilité sans la fierté, c'est comme la profondeur sans la hauteur - le manque d'amplitude résultera, immanquablement, en bruit sans épaisseur, en platitude de toute musique, qui émanerait de ma vie. | | | | |
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| noblesse | | | Le dernier homme, ce n'est pas nécessairement le ressentiment en soi, ni même son objet, ni le non orgueilleux et bête jeté à la figure du monde, mais le manque d'intensité de son regard capable d'égaliser les non et oui, dans un acquiescement, à la fois fier et humble, une naïve et essentielle soumission montanienne. Surhomme : l'effort au service de la résignation, l'intensité comme dénominateur commun de toute fraction de la vie - l'homme du désir sachant museler l'homme du besoin. Contrairement à l'ultra-humain ou au trans-humain, perçus en perspective temporelle, le surhumain s'évade du temps, puisque le vrai humain est intemporel. | | | | |
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| noblesse | | | Réussir son rêve ou réussir sa vie, il faut choisir, et il y va du choix de la bonne dimension. L'esprit est plus souvent du côté de la vie vaste et plate, et l'âme voue le rêve - à la hauteur. Et toute tentative de leur trouver un refuge commun dans une profondeur se termine par un lent affleurement à la surface, à la platitude. La chute du haut, au moins, tue et non pas banalise le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que le bonheur n'est plus un rêve, il devient insignifiant. | | | | |
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| noblesse | | | Cocteau voit l'arbre croître en profondeur : « Gravez votre nom dans un arbre, qui poussera jusqu'au nadir » - c'est une exclusivité de l'arbre - chacun choisit la dimension, à laquelle s'attache son regard ; ce qu'on ne peut pas dire de la lugubre platitude du marbre. | | | | |
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| noblesse | | | La médiocrité en appelle, tout le temps, à la pureté, à la grandeur et à la liberté, connues et fermées, lui servant de buts ou balances ; le talent, c'est ce qui les fait oublier ou n'en fait que des contraintes, figées et silencieuses, et permet de produire de nouvelles unités de mesure du pur, du grand et du libre - mesures sonores, ouvertes et palpitantes. « La grandeur d'une âme est dans son don de reconnaître une grandeur chez les autres » - Karamzine - « Талант великих душ есть узнавать великое в других людях ». | | | | |
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| noblesse | | | On admire le mieux le paysage, quand on est pourvu d'un immuable climat : « Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes » - Condillac. Les autres répètent, avec Heidegger, qu'ils « se tiennent toujours hors d'eux-mêmes, auprès de l'Être » - « 'Ich bin' ist immer jenseits des Seins, neben dem Sein als ständiger Anwesung » - qu'on soit dans le processus ou dans la frontière, qu'on soit Ouvert ou Fermé, qu'on soit regard ou énergie, on ne démord pas de son soi inconnu, ce gardien de l'être. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est dans son élan initial, dans son départ, mais toute arrivée est dans la réalité, où tout mouvement n'est que géométrique, toute hauteur vite réduite à la platitude, toute solitude souillée par la présence des autres. « Je voulais les attacher en haut, les mener à la réalité par des songes » - Chateaubriand - qui manque de regard manquera aussi de hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La vulgarité des victoires, c'est l'affichage, en bonne et due forme, des droits acquis. L'imposture, dans la défaite, est une attitude noble, quand le vrai tenant de titres est un éternel absent, le bon Dieu, par exemple, celui qui est soit la caresse soit la consolation, et jamais - la bénédiction. L'ivresse réelle d'une victoire ou l'ivresse inventée d'une chute, la vérité d'une bouteille vidée ou l'imposture d'une bouteille de détresse. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'imagination ? - la création du possible, au royaume du réel et du nécessaire ; la jouissance ou la souffrance, au sein du possible, d'une intensité supérieure à mes impressions dans le réel ; la vénération de la beauté réelle, au royaume du possible. « Manquer de possible signifie, que tout nous est devenu nécessité et banalité » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | Le possible bonheur est trop haut, et le nécessaire malheur est trop profond, pour qu'ils se rencontrent. Le bonheur est dans les rendez-vous, que le suffisant fixe à l'impossible. Et que, le plus souvent, on rate, puisqu'on surveille l'heure et non pas l'heur. | | | | |
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| noblesse | | | Pour ne pas s'écrouler dans la platitude, la passion doit se faire accompagner de l'esprit, qui l'approfondit, et de la noblesse, qui la rehausse. Sans passion, la noblesse ne peut être qu'héraldique, et l'esprit - mécanique. « La raison sans passion n'est qu'un roi sans sujets » - Diderot. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir dit non au bon ne rend pas plus convaincant mon oui au meilleur. La négation aide à comprendre, mais ne fait que nuire au bon goût. Par contre, ne répondre qu'aux meilleures questions est une bonne prophylaxie. Ne procéder aux substitutions que dans des requêtes riches de variables ! On devrait réserver les oui et non au médiocre pour accueillir le meilleur avec les ah et les oh. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les penseurs brandissent cette misérable et quasi-inexistante opposition entre esprits libres et esprits enchaînés, tandis que le seul choix crucial, dans ce domaine, est entre une liberté dégradante et un esclavage valorisant. Là où la liberté élève ou l'esclavage avilit ne prospèrent que des esprits médiocres. | | | | |
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| noblesse | | | Si je ne suis que ce qui se trouve entre l'horizon et moi-même, j'aboutirai probablement à la platitude ; dans les gouffres tombent, d'habitude, ceux qui suivent leur étoile. « La hauteur, d'habitude, voisine avec l'abîme »* - Pline le Jeune - « Altis plerumque adjacent abrupta ». Et en plus, je serai couvert de bleus et bosses, car tout chemin, même éclairé par mon étoile, est parsemé de pierres d'achoppement. J'aurais dû rester dans le seul lieu, où mon étoile se sente chez elle, - dans mes ruines. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme est pourvu de si merveilleux capteurs du réel, que son monde intérieur reflète fidèlement, et en tout point, malgré l'effet de la Caverne, - le monde extérieur. Partir du sujet (le vitalisme) ou bien de l'objet (la phénoménologie) promet les mêmes tableaux, les mêmes profondeurs, la même architecture. Ce n'est qu'en hauteur que cet équilibre se rompt et qu'on gagne, en s'accrochant à l'homme. L'exemple flagrant en est l'interprétation de l'éternel retour du Même. Dans ce même, Heidegger voit l'immuable Être extérieur, et moi, j'y vois l'intensité tout intérieure, l'excellence, l'extase du superlatif et non pas la paix ou la certitude du positif, et encore moins la platitude du comparatif (l'attitude de la majorité, dictée par le goût du changement). | | | | |
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| noblesse | | | Dès que mon regard s'attache non pas à sa direction, mais à son intensité, je suis sollicité par la voix de la noblesse et de la musique. Je m'évade de la platitude, je deviens jouet des chutes et des essors. « C'est le regard qui fait s'élever ou s'effondrer ton esprit » - Ovide - « Ingenium voltu statque caditque ». | | | | |
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| noblesse | | | L'art de la négation : la hauteur s'oppose à la platitude (dont fait partie, tôt ou tard, toute profondeur) et non pas à la bassesse, dont le contraire s'appelle honneur, à valeur douteuse, puisque indéfinissable en dehors de cette pure négativité. | | | | |
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| noblesse | | | Les ascendances et les descendances généalogiques d'un arbre ne sont pas les meilleurs de ses attributs. Il vaut mieux le mettre hors temps. « Plus ancienne est ta noblesse, plus ridé est ton arbre » - proverbe allemand - « Je älter der Adel, je morscher der Baum » - la noblesse se mesure par mon propre altimètre ; elle est notée en intensité de mes propres instants et non pas en années des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le vivant, si je ne brûle pas, je pourris. « Il n'y a que deux formes d'existence : pourriture ou brûlure »** - Gorky - « Есть только две формы жизни : гниение и горение ». Souvent c'est la même chose : la pourriture dégage bien de la chaleur, et toute flamme finit dans des cendres. La forme est pour l'histrion, le fond - pour le spectateur. Savoir équilibrer le trop plein de la tête et étancher la vacuité du cœur - tel est le fond de l'existence. « Notre lot : végéter ou brûler de l'âme »*** - Pétrarque - « Nos autem vel torpemus vel ardemus animorum estibus ». | | | | |
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| noblesse | | | En philosophie, on vise le pathos et la pureté de la pensée, en témoignage d'un esprit ardent. On remplace pensée par sentiment, esprit par âme, et l'on pourra mettre poésie à la place de philosophie. Mais si l'on élimine pathos, pureté et ardeur, en restant en la seule compagnie de pensée, on est sûr de déboucher sur une platitude ou sur un ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'édifice intellectuel, le faîte du sacré crée une transcendance verticale, mais la platitude du sol, de cette immanence horizontale des appétits, crée la grisaille sacrilège et nous éloigne des hauteurs étoilées. Mais c'est le seul écran à garantir la portée minimale des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les lumières nous sont communes et elles se mesurent en profondeurs ; je ne peux me distinguer que par la qualité de mes ombres. « La hauteur de ton esprit se lit dans l'ombre qu'il projette »*** - R.Browning - « Measure your mind's height by the shade it casts ». Comme la profondeur de ma lumière se lit dans le ciel, sur lequel est capable de se projeter l'ombre de mon rêve. Toute lumière, comme toute profondeur, sont vouées à la platitude finale, seul le jeu des ombres fait oublier le temps écrasant. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacré : une hauteur émotive, sublime, impondérable et répétitive, qu'aucune épreuve par la pesanteur du plat ou du profond ne fasse chuter. Ce qui me fait fermer les yeux, pour rêver ou pour cacher les larmes. Une déraison d'être, larmoyante et grandiose. | | | | |
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| noblesse | | | J'ai des vecteurs innés de mon goût et de ma sensibilité, et ils n'ont rien à apprendre, dans mes triomphes ou mes débâcles. Pour ne pas perdre de hauteur, je ne tire aucune leçon de mes chutes. Ceux qui comptent ne tirer de leçons que des chutes des autres, se trompent plus lourdement. Mais les plus irrécupérables, et ils sont la majorité, font de leurs chutes la raison de leurs reptations, pour donner aux illusions perdues ou espoirs déçus des vertus pédagogiques. Plus souvent, on devient plus sage en renonçant à quelque chose. L'appropriation rend la justification plus solide et le regard plus grossier. | | | | |
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| noblesse | | | Le commencement est la quintessence du regard et même peut-être son seul contenu inimitable, le reste ressemblant plutôt à un vide. Et c'est en évitant d'encombrer de nos petitesses ce vide sacré que nous prouvons la présence d'une pleine fin, au-delà du regard. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | La musique de ta vie ou de ta création naît du frisson, de celui de ton regard sur ton étoile ou de celui de tes métaphores, les deux – indispensables, pour faire vibrer tes cordes poétiques ou pour faire taire tout bruit prosaïque. « Il faut trembler pour grandir »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Garder la hauteur, ne partir que de points zéro de la création, ce sont des synonymes : « Celui qui monte ne s'arrête jamais d'aller de commencement en commencement »*** - Grégoire de Nysse. La hauteur naît dans le commencement - ex initio summum ! Les séjours prolongés dans la profondeur font encourir le danger de sa réduction à la platitude des fins. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme se fond dans l'azur d'un regard, quand elle est haute. Quand elle est basse (mais est-ce une âme ? ), elle suit la grisaille des yeux. « Ce sont de mauvais témoins pour les hommes que les yeux et les oreilles, quand ils ont des âmes barbares » - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les profondeurs communiquent entre elles ; on peut y trouver des sentiers battus, comme dans des platitudes. D'où l'avantage des hauteurs : « Allant toujours de hauteur en hauteur, mon discours ne suivra aucune route »*** - Empédocle. Je risque d'ignorer beaucoup de profondeurs labyrinthiques, mais j'évite tant de platitudes sans danger. | | | | |
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| noblesse | | | On s'éloigne de la misère matérielle d'antan avec la même vitesse, que de l'éclat chevaleresque. « L'honneur chevaleresque s'est mué en probité de comptables, les mœurs humanistes - en singeries guindées, la courtoisie - en rituels affectés, la fierté - en susceptibilité, les parcs - en potagers, les châteaux - en hôtels » - Herzen - « Рыцарская честь заменилась бухгалтерской честностью, гуманные нравы - нравами чинными, вежливость - чопорностью, гордость - обидчивостью, парки - огородами, дворцы - гостиницами ». Toutes ces grisailles avaient bien existé, et à la même échelle. Mais, contrairement à leurs sympathiques contreparties, elles ne laissèrent aucun écho, d'où l'illusion d'une détérioration. | | | | |
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| noblesse | | | La philosophie devrait donner envie de rire, dans les coulisses, de la forme comique de l'existence de l'homme et de pleurer face au fond tragique de son essence. Mais les raseurs professionnels (« Denker von Gewerbe » - Kant) nous donnent envie de bâiller sur la platitude statistique de la substance ; la comédie leur paraît sérieusement indigne et la tragédie - ridiculement insigne. | | | | |
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| noblesse | | | Sénèque appelle à admirer l'homme échouant après s'être donné un but en hauteur. En hauteur, on ne peut ériger que des contraintes ; tous les buts, même des plus profonds, finissent par affleurer au milieu des platitudes. Les ruines - le lieu des hauts échecs, calculés ou inventés. | | | | |
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| noblesse | | | La raison peut être profonde ou plate, elle ne peut pas être haute, ou la raison haute s'appelle passion. « La caractéristique de la vénérable philosophie est d'ignorer la passion » - Diogène – cette vénérabilité prit aujourd'hui l'ampleur d'une épidémie. La vraie philosophie, humble et fière à la fois, ne vit que de passions, c'est à dire de raisons hautes, des raisons pour espérer, dans le vide des oratoires, ou pour créer, dans le vide des auditoires. | | | | |
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| noblesse | | | Je devins vieux à l'âge de quinze ans ; je ne crus plus en la noblesse capable de triompher de la vulgarité. Toute la suite me donna raison ; je porte, intacte, ma démobilisation au fond de mes rides intempestives. Les aurores du soir me parurent plus nobles que les crépuscules du matin (Baudelaire). Je tenterai de mourir jeune à quatre-vingts ans (R.Char). | | | | |
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| noblesse | | | On rêve et on végète dans la même posture. Heureusement, à la posture, affaire des bras et des idées, s'oppose souvent la pose, affaire du regard et des mots ; le rêve est dans la pose. La hauteur, aussi, n'est pas dans l'escalade, qui s'effectue dans la même posture que la reptation. On agit du haut de sa posture, on écrit à la hauteur de sa pose. | | | | |
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| noblesse | | | La minable recette stoïcienne : « Une intensité permanente brise l'élan de l'esprit » - « Animorum impetus assiduus labor frangit » - contamina des romantiques : « La hauteur nous attire, et non les marches ; les yeux fixés sur la cime, nous traînons dans la platitude » - Goethe - « Die Höhe reizt uns, nicht die Stufen ; den Gipfel im Auge, wandeln wir gerne in der Ebene » - vous renoncez à l'intensité, vous voilà dans la lourdeur. La hauteur attire surtout ce qui est impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | L'irruption de regards rêveurs (schwärmerische Vision – Kant) ne provoque pas l'écroulement de la philosophie académique, mais l'assigne à sa véritable place – à la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | En hauteur, on se trompe aussi souvent que dans la platitude, sans parler de profondeur, mais, au moins, on y vise une cible noble. « Il vaut mieux garder de la hauteur même si l'on s'y trompe plus souvent, plutôt que tenir à la rassurante platitude »*** - Van Gogh. À l'origine de la bassesse se trouve la sensation de la rectitude possible, entre le dit, le fait et le vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre dans une servitude essentielle est signe d'un homme d'exception. Non pas parce que « homme noble aspire à une loi » (Goethe), mais parce que la loi noble ne s'inspire que du rêve et ne respire plus au sein des actes. Dis-moi à quelle noble servitude tu te soumets, je te dirais de quelle vulgaire liberté - de, pour ou dans - tu peux te passer. | | | | |
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| noblesse | | | Mon héros, c'est un anti-Antée : toucher la hauteur (m'ex-alter) et retrouver ma faiblesse. « Exhausser, exaucer, sont le même mot »*** - Valéry. Perdre la terre en l'exhaussant. Dans une tour, profonde côté terre et haute côté ciel. Des visées côté terre noire devraient élever mon regard côté ciel d'azur. | | | | |
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| noblesse | | | La passion et l'éclat, ou bien la durée et la cohérence, tels sont les traits qui divisent les hommes d'esprit en deux catégories difficilement compatibles : les laconiques brillants ou les bavards élégants. La hauteur proclamée ou la largeur acclamée et fondée sur la profondeur réclamée. Il est dangereux d'être bête, dans le premier cas ; dans le second, il ne sert à rien d'être intelligent. On risque de dégringoler dans la platitude, ou s'y affleurer à son insu. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse se méfie du facile, mais le difficile est de plus en plus mesquin. Le grandiose se cache pourtant dans le facile. La seule réconciliation, pour un inconditionnel de l'âme haute, semble être la transformation, en catimini, du facile en difficile, de petits embarras en grande angoisse, puisque certaines frayeurs se dissipent par des frayeurs plus fortes. | | | | |
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| noblesse | | | Signe d'une aristocratie d'âme : le langage des contraintes portant sur les actions ou bien sur les pensées est le même. (Chez le goujat, le premier est trop rigoureux et le second - trop veule.) D'où une supputation - l'aristocratie ne serait-elle pas tout simplement une question de compétence (à défaut de performance) langagière ? La compétence est référentielle, la performance - inférentielle. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme, ambitionnant la profondeur, serait prise pour esprit ; elle risquerait de faire preuve d'une grande naïveté. L'esprit, ne quittant pas la hauteur, ferait soupçonner des envolées de l'âme ; il risquerait de témoigner de l'absence des ailes. D'où l'intérêt de la même contrainte : éviter tout contact avec la platitude ; ainsi l'âme resterait dans son milieu naturel, la hauteur, et l'esprit – dans le sien, la profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | Le sang ou la sueur, versés sur des champs de bataille ou sur les chaînes de production, n'inspirent plus la même compassion ou admiration. « Il n'y a que deux noblesses, celle de l'épée et celle du travail ; l'intellectuel est condamné à la platitude de pensée et de cœur » - Proudhon. Aujourd'hui, tout guerrier, comme tout travailleur, n'est que robot, vautré dans une platitude, où toute pensée est pré-programmée et tout cœur - éteint. Mais tu devinas bien la trajectoire de l'intellectuel : il guette le fait divers et le taux d'imposition, avec autant de ferveur que le journaliste et le comptable, chacun a son affaire de Calas, son J'accuse ou son Billancourt désespéré. | | | | |
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| noblesse | | | Se résigner à être incomplet après l'élimination du vulgaire. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, et donc la profondeur, relèvent de l'esprit, et le regard, et donc la hauteur, – de l'âme. Le profond, cherchant à s'élever mais manquant d'âme, ne débouchera qu'à la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Pour la transmission, aussi bien dans l'espace que dans le temps, de tout message intellectuel, deux messageries sont utilisables : l'horizontale et la verticale. La première porte le savoir, les lieux, les dates ; la seconde – la musique, le style, la noblesse. Même les plus ardents des poètes sont projetés aujourd'hui dans une platitude monotone, anonyme, aptère, puisque le seul habitant de la verticalité, l'âme, fait désormais défaut. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les murs sont dans l'horizontalité ; le particulier transi, qui songe à atteindre le chaud universel en saccageant ses murs, se trouve dans la même platitude. La fraternité se gagne en hauteur, où il faut placer ses limites et ses frontières ; celles-ci ne se donnent ni aux pieds ni aux yeux, elles existent pour embraser nos regards. | | | | |
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| noblesse | | | Réduire la noblesse, qui est affaire des solitaires, à la vertu, qui ne se pratique qu'en société, est injuste. Ni les armoriaux ni les codes civiques ne définissent la première ; dans les affaires des hommes ne pèse que la seconde. La vertu, imprimée dans l'homme solitaire, ne peut s'adresser qu'au surhomme, son interlocuteur imaginaire. Renoncer aux poids et volumes, qui, de toute hauteur et de toute profondeur, feront une platitude. | | | | |
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| noblesse | | | L’originalité dans la profondeur n’est qu’universalité, c’est-à-dire le savoir et l’intelligence. « L’originalité, pour moi, c’est l’intériorité, la profondeur du cœur et de l’esprit » - Hölderlin - « Mir ist Originalität Innigkeit, Tiefe des Herzens und des Geistes ». Mais toutes les profondeurs finissent dans l’extériorité. La seule originalité atemporelle se trouve en hauteur, dans le talent et la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Une paix d’âme est toujours un symptôme d’une perte de soi et d’acceptation d’une médiocrité : « Je tenais l’inquiétude pour la garantie de ma sécurité »* - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Là où les vénérations et les mépris s’apaisent, s’installent l’indifférence et la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Quand tu clames ta grandeur ou marmonnes ta petitesse, tu te retrouveras au juste milieu, aux allures d’une platitude. C’est une franche et audacieuse unification entre l’humilité de ta grandeur et la fierté de ta petitesse que tu maintiendras les chances de garder de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Garder la hauteur – entretenir les désirs dans un état de pureté que n’altéreraient ni leur assouvissement ni leur échec. Vivre platement – voir dans les désirs des protubérances gênantes qu’il s’agit de ramener à la platitude ambiante, par néantisation – satisfaction ou extinction. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut fuir l’amphigourie des gouffres et des abîmes, comme fausses consolations, et se dire, une fois pour toutes, que toute chute aboutit à la platitude, à un désespoir irrécupérable. C’est la hauteur qui a besoin d’une vraie consolation, sous la forme d’un rêve impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Le mode énumératif, en épluchant des catégories ou en échafaudant des faits, résulte en même ennui, celui de tout discours, savant mais dépourvu de beauté, sur l’essence ou l’existence ; seuls la noblesse et le style sont capables de donner de la hauteur à l’essence et de l’ironie à l’existence, pour échapper à la banalité, à l’inertie, au hasard. | | | | |
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| noblesse | | | Dans toutes les profondeurs, sans parler de platitudes, le sage croise nécessairement des sots ; leur écoute profane les discours du sage. La hauteur est son seul refuge solitaire et le seul lieu où s’aventure l’oreille divine. | | | | |
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| noblesse | | | La Caverne platonicienne n’est nullement dans une profondeur, elle appartient à la banalité, donc à platitude, puisque tout notre savoir est inéluctablement anthropomorphique. La profondeur se donne aux yeux, et la hauteur – au regard. Aucune plongée dans la première n’est envisageable à partir de cette Caverne ; seule une envolée vers une hauteur est prometteuse. Il faut intervertir profondeur et hauteur dans cette bêtise deleuzienne : « La hauteur n’est qu’un effet de surface, qui se défait sous le regard de la profondeur ». | | | | |
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| noblesse | | | Les choses, dont je rêve, n’existent et ne peuvent pas exister ; il faut que je mette ma volonté non pas dans les choses qui existent, mais dans les choses à créer – par mon rêve, ma plume, mon désir ! Le sens est banal, c’est aux sens qu’il faut se dédier ! | | | | |
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| noblesse | | | Qu’est-ce qu’une valeur-vecteur ? - l’origine (point de départ, commencement) et l’unité de mesure (exigence, goût, hauteur). Dans l’Histoire, on n’en manqua jamais, mais désormais la tendance générale place l’origine – au milieu du chemin courant, et la mesure quitte la hauteur, remonte de la profondeur et s’installe dans la platitude. Le bon géomètre est un poète qui trouve en soi-même les commencements et ne mesure que les choses impondérables, n’ayant de poids qu’en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La perte d’intérêt pour l’invisible trahit l’installation dans la platitude. L’invisible a le droit de séjour aussi bien dans la hauteur musicale que dans la profondeur plastique : « L’invisible est le relief et la profondeur du visible » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| noblesse | | | Vus de trop près, les dieux meurent, et la hauteur devient platitude. « Ne nous foncions pas dans l’Azur » - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | Toute évocation prosaïque de la grandeur ou de la noblesse finit dans la platitude ; leur langage durable ne peut être que poétique. La poésie est ce qui empêche le sublime de glisser vers le ridicule. | | | | |
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| noblesse | | | J’exprime mon soi inconnu par les ombres, que projette mon étoile ; mais pour faire valoir mon soi connu, il me faut des étincelles, des scintillements et non une lumière en continu, qui égalise ce qui est haut ou profond avec ce qui est plat. Le don que me fait le monde mystérieux - ou le cadeau de ma vision de ce monde. « Le monde n’est nullement une suite des hasards prédateurs, mais une joie scintillante, un cadeau » - Nabokov - « Мир вовсе не череда хищных случайностей, а мерцающая радость, подарок ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur, tu ne touches ni les coudes ni les actes ni les cerveaux des autres ; le seul voisinage est celui des sommets, séparés par d’immenses platitudes, dans lesquelles s’amassent et se vautrent les gloires moutonnières d’aujourd’hui. | | | | |
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| noblesse | | | Les idéaux ne disparurent pas, ils devinrent aussi plats que la réalité. La réalité est une perfection, qu'on aborde soit avec un idéal poétique, soit avec un calcul technique, soit avec une offre marchande. Être vulgaire, c'est n'être pesé qu'en mesures de ce jour, qui peuvent être et idéal et calcul et offre. L'ennui, c'est que l'idéal vulgaire se met à se réaliser (« Il faut placer l'idée centrale à une hauteur inaccessible, plus haut que la possibilité de sa réalisation »*** - Dostoïevsky - « основная идея должна быть недосягаемо выше, чем возможность её исполнения »), tandis que la perfection de la réalité échappe de plus en plus aux yeux affairés. « Les Anciens idéalisaient le réel, les modernes réalisent l'idéal » - Stirner - « Jene wollen das Reale idealisieren, diese das Ideale realisieren » - les premiers savaient s'étonner des murs, les seconds savent bétonner les toits. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n’est pas une paix d’âme que devrait viser une bonne consolation, mais, tout au contraire, - apporter des raisons de vibrer, au moment où s’installent, irrésistibles, la monotonie ou la grisaille. | | | | |
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| noblesse | | | On a le choix de ramper ou de voler ; mais voilà que la pesanteur de la terre est aggravée par l’air impondérable et l’absence des ailes. « Ne proclame pas la liberté de voler, donne plutôt des ailes » - Unamuno - « No proclaméis la libertad de volar, sino dad alas ». | | | | |
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| noblesse | | | Les plumes nobles sèment l’espérance, qui ne pousserait qu’en hauteur, que seuls les rêveurs cultivent. Les plumes vulgaires propagent le désespoir grégaire, pour rameuter tout ce qui traîne dans la platitude. Les premières s’adressent aux solitaires ; les secondes, à la recherche d’épigones, – aux hommes d’action. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’attends-tu de tes idées ? - un savoir touchant au mystère ? une clarté rassurante ? une beauté exaltante ? Et tu t’ancreras à la profondeur, te contenteras de la platitude, te dévoueras à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Fonder sur le sable ne fut jamais signe d'une grande sagesse. En premier lieu, le sage créa un bon désert autour de lui ; ensuite, il choisit le mirage comme le meilleur cadre de ses tableaux ; le style architectural, qui s'imposa ensuite à son goût, ce furent les ruines ; et c'est dans leurs souterrains qu'il découvrit enfin l'essence des meilleures fondations, qui se réduisit au sable, seul porteur crédible des souvenirs de la tour d'ivoire. | | | | |
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| noblesse | | | Toute profondeur finit par être maîtrisée, et, donc, par rejoindre la platitude. La vraie hauteur se donne à nos faiblesses, elle ne peut pas être maîtrisée, on la subit, on la vit comme un élan vers l’inexistant ou l’inaccessible. La fausse hauteur, la hauteur maîtrisée, celle qui est due à la force ou à la persévérance, suivra le sort banal de toute profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée comme but – un désespoir de la profondeur ; la pensée comme moyen – un désespoir dans la platitude ; la pensée comme commencement – une espérance en hauteur. Ses alliés respectifs – l’ambition, la puissance, la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | C’est la hauteur du rêve ou l’humilité de l’action qui te rapprochent, presque inconsciemment, de la profondeur ou de la grandeur ; viser celles-ci, explicitement, c’est t’exposer à la platitude et à la mesquinerie. | | | | |
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| noblesse | | | Les âmes sont rares, dans ce monde inanimé ; celles qui survécurent, agonisent et ne pourraient palpiter de nouveau que dans la hauteur des rêves ; mais elles se profanent dans la platitude de l’actualité, qu’on appelle, ironiquement, largeur de vues : « Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies » - Lamartine. | | | | |
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| noblesse | | | Le sérieux, grave et prétentieux, des chevaliers de Chrétien de Troies, d’Arioste, du Tasse se transforme en franche platitude, à côté de la haute ironie de Cervantès. Lancelot, étincelant et immaculé, ne pouvait être qu’un brigand répugnant ou le pitoyable mais attachant Don Quichotte. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve se chante par des rhapsodes errants, la vie est fabricante de codes récurrents. Les lois du réel et de l’idéel sont incompatibles ; les mélanger conduit aux bonheurs ou malheurs bien plats. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit aux choix entre élans et chemins ; l’absence de choix signifie soit la solitude soit la platitude. L’appel du Bien, le chant du Beau, la musique du noble, le silence des étoiles – tant d’objets de tes élans vers l’Inconnu ; les chemins ne mènent que vers le connu, même s’il s’agit de ton propre soi connu. | | | | |
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| noblesse | | | Le réel demeure dans la platitude et dans la profondeur ; l’idéel habite la platitude et la hauteur. C’est aux extrêmes que notre enthousiasme a sa place, tandis que la platitude est le séjour de nos désespoirs, dégoûts et pessimismes. La faute des nigauds est de pratiquer l’enthousiasme dans la platitude et l’indifférence pour la verticalité. | | | | |
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| noblesse | | | Ceux qui n’ont ni l’intelligence ni la profondeur, les accordent généreusement aux médiocrités. Avec la hauteur, l’exigence est encore plus inconditionnelle : « Sans se reconnaître une hauteur de vues, on ne peut pas la reconnaître chez les autres »* - Tsvétaeva - « Только те, кто высоко ценит себя, могут высоко ценить других ». | | | | |
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| noblesse | | | Le talent artistique n’est peut-être que la présence, consciente ou non, d’une âme créatrice, demeure de la hauteur. Les esprits et les cœurs des hommes atteignent à peu près les mêmes profondeurs, mais sans la dimension céleste, ils sont condamnés à la platitude terrestre. Les idées et les sentiments sont démocratiques ; les états d’âme, mis en musique par le talent, - aristocratiques. Et Pouchkine : « Deux sortes d’absurdité : la première émerge du manque de sentiments et d’idées, pallié par les mots ; la seconde – de leur plénitude et du manque de mots » - « Есть два рода бессмыслицы : одна происходит от недостатка чувств и мыслей, заменяемого словами ; другая — от полноты чувств и мыслей и недостатка слов » - introduit une fausse symétrie : entre la vie servile et le rêve libre il y aura toujours un gouffre. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes, aujourd’hui, gardent leurs yeux, ouverts en permanence, pour rester en compagnie d’une lumière blafarde ; les yeux fermés sont rares et tous les regards, façonneurs d’ombres, sont éteints – voici ce qui explique la grisaille de ce siècle. « Quels rêves ferait-il, s’il ne faisait pas que de voir » - J.Joyce - « What dreams would he have, not seeing ». | | | | |
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| noblesse | | | Des pensées, inespérées et nobles, apparaissent presque automatiquement sous ta plume, si tu exclus de tes centres d’intérêt tout ce qui est mesquin – dans les contraintes se reconnaît le maître du fond (Goethe). Le talent y ajoute la forme, l’expression. | | | | |
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| noblesse | | | L’œil ne maîtrise que deux dimensions, ce qui le condamne souvent, faute d’imagination, à la platitude. Le bon regard est créateur de verticalités, de l’abîme du savoir ou de la canopée du vouloir. « Le vertige vient autant de l’œil que de l’abîme » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur se mesure en étendue (où et quand est-on grand ?) ou en profondeur (comment est-on grand ?) - les coordonnées ou le poids, dictés par le présentisme ; la perspective temporelle la condamne à la platitude. La hauteur n’admet aucune mesure – elle fuit le temps et le comparatif, se voue l’intemporalité superlative, s’exprime en ombres impondérables. | | | | |
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| chœur proximité | | | BIEN : Avec le beau, qui loge dans l'âme, et le mystère, qui privilégie la tête, le bien, du cœur, où il respire, est le troisième signe de notre participation à l'infini. Il semble être le plus coriace des trois, face à l'invasion du quotidien, qui place plus facilement des idoles du jour dans l'âme et des calculs mécaniques dans la cervelle que des saloperies dans le cœur. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est encore moins incarné qu'Amour, Verbe, Action ou Mystère ; il est Opération, opération presque algébrique. La vie est un résultat donné, que l'homme cherche à reconstituer à partir des opérations binaires, ternaires etc. - jusqu'à l'infini. Et un jour il se rend compte de l'insignifiance grandissante des opérandes et de l'admirable majesté de l'Opérateur. | | | | |
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| proximité | | | Si je suis beau ou fort, ma beauté ou ma force font partie de moi-même. Mais que doit penser le hideux ou le faible ? Le moi immédiat est toujours un imposteur. « Un bel homme n'est jamais grand » - Martial - « Qui bellus homo est, pusillus homo est ». | | | | |
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| proximité | | | Quand je vois, que Dieu, dans les platitudes humaines, est réduit à un misérable point, sans épaisseur ni amplitude, je regrette le Dieu géométrique des Pères de l'Église : « Dieu, qu'est-il ? Longueur, largeur, hauteur et profondeur » - St-Bernard - « Quid est Deus ? Longitudo, latitudo, sublimitas et profundum » - donc, ni l'œuvre ni l'outil, mais le principe. D'où Ses quatre matérialisations : la longueur de son éternité, la largeur des portes de Ses églises, la profondeur des souterrains de Sa sapience, la hauteur des tours d'ivoire de ceux qui L'auraient cherché. | | | | |
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| proximité | | | Le Christianisme moyenâgeux fut le plus fidèle au message du Maître. Les mièvreries ultérieures éteignent un fanatisme exotique et ombrageux et font jaillir une clarté pateline et insipide. | | | | |
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| proximité | | | Aujourd'hui, tous les lointains ont rejoint la proximité du présent. L'art, qui est le présent du passé, se trouve dans une familiarité dégradante avec le futur du présent, qu'est la technique. L'intimité impossible tuera la séduction de l'art et l'artiste séducteur. | | | | |
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| proximité | | | Jadis, le choix de repères fut si vaste, que le simple fait de s'exprimer sur une coordonnée donnée créait de la proximité. Aujourd'hui, la dimension socio-économique devint la seule, où les hommes se manifestent. Dans la linéarité ou la platitude toutes les distances se valent ; la vraie proximité n'y est plus. | | | | |
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| proximité | | | Le bonheur est cette unique orbite autour d'un lourd et ardent astre du désir. Je m'en éloigne et je ne sens plus sa chaleur. Je m'en approche et je me brûle les ailes. Mais le vrai désastre, c'est le manque d'un astre. Lorsque dans cet équilibre, dans cette aurea mediocritas à la Horace, disparaîtra toute déviation dorée, et ne restera qu'une médiocrité linéaire. | | | | |
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| proximité | | | Je réussis mon livre d'autant mieux, qu'il puisse - et doive - être lu d'une plus grande distance. La meilleure peinture verbale est monumentale : « La sensibilité, après Apollon, doit faire appel à Héraclès » - Ortega y Gasset - « De Apolo se dirige la sensibilidad à Hércules ». Peindre le ciel, c'est par ce seul biais qu'on en renouvelle l'azur, azur se fanant à tout contact avec la grisaille du temps. « L'azur lointain, qui résiste à la proximité, est le lointain peint des coulisses » - Benjamin - « Die blaue Ferne die keiner Nähe weicht ist die gemalte Ferne der Kulisse » - l'art est création de l'aura des choses. | | | | |
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| proximité | | | Pour la première fois on chanta une débâcle de la noblesse, clouée au banc des accusés, que fut Sa Croix, avec l'avocat de la défense, le Paraclet, brillamment résigné. Ceux qui prirent Son Nom, Le proclamèrent vainqueur pour rameuter des querelleurs des valeurs positives, qui font gagner. | | | | |
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| proximité | | | Il faut beaucoup de sang-froid et de calme pour embrasser, pour de bon, une foi ; l'excitation ne favorise que la connaissance. Et Chateaubriand : « J'ai pleuré et j'ai cru » - est certainement tombé sur des balivernes. | | | | |
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| proximité | | | Très nette analogie entre la religion et le sexe : un mystère bouleversant - la terrible puissance des pulsions ; un minable problème - la dissection psychanalytique ; une pitoyable solution - le morne priapisme. Ainsi, de même, un mystère religieux - la vénérable foi ; son problème savant - la théologie robotique ; sa solution humaine - le rituel moutonnier. | | | | |
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| proximité | | | La chose profonde peut passer dans la catégorie des choses hautes, quand on échoue à l'approfondir davantage ; alors - deux issues : soit la platitude, puisqu'on toucha à la solution, soit la hauteur, car un mystère s'y tapissait. La volupté élit son séjour, plus souvent, dans une heure haute que dans une profonde éternité. | | | | |
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| proximité | | | La vie, réelle ou inventée, peut avoir du charme en versions linéaire ou plate ; mais si je veux donner du volume à la vie surgissant de mes mots, il me faudra de l'étendue des images, de la profondeur des idées, de la hauteur de l'âme ; une seule dimension me manquera, et je dégringolerai dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | La plus glaciale des indifférences s'appelle platitude, et la caresse, à l'opposé de la platitude, est à l'origine de l'amour, de la musique, de la poésie, de la conscience. « Une caresse brise la glace infinie du monde - telle est la leçon merveilleuse du Christ »* - Iskander - « Космический холод мира преодолевается лаской. В этом чудо учения Христа ». Dommage que le Christ se soit arrêté sur le seul premier domaine, à moins que les autres ne soient que des expansions du premier. | | | | |
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| proximité | | | Le proche, même profond, se muant en superficialité ; le lointain, même hautain, privé de son élan vers l'infini, - deux origines de la platitude. | | | | |
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| proximité | | | On est superficiel, lorsqu'on se tient sur une seule des facettes existentielles : la réalité, la représentation, le langage. On est profond, lorsqu'on est capable de s'en tenir à distance égale. On a de la hauteur, lorsque la noblesse, le talent et le tempérament couronnent un regard profond. | | | | |
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| proximité | | | On nourrit tant d'espoirs, en admirant les toits et les murs des églises, mais c'est la largeur de leurs portes qui en déterminera le désespoir final. « L'avenir appartient à l'Église, qui aura les portes les plus larges » - A.Karr - et où l'on condamne les portes de secours. De l'autel à l'hôtel. | | | | |
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| proximité | | | On ne sait ni dans combien de dimensions il faut fourrer Dieu ni quelle en doit être la figure géométrique préférable. Et l'on magouille avec des rayons et fait passer pour des volumes ce qui n'est que des surfaces tarabiscotées. « Dieu est une sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part » - Nicolas de Cuse - « Deus est sphaera infinita, cujus centrum est ubique, circumferentia nusquam ». C'est ainsi que le diable en profite, se place au centre de la dispute de ce jour (journalisme) et finit par tisser partout ses toiles de circonférences. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit, l'instinct, le sentiment font de nous un Ouvert, aspiré ou fasciné infiniment par nos frontières asymptotiques ; la raison et l'expérience mettent à notre disposition nos frontières, par un effort fini. Nous sommes ouverts dans notre dimension verticale, et clos - dans l'horizontale ; donc, l'Ouvert de Rilke, s'étendant entre Terre et Ciel, est plus pur que celui de Heidegger, qui introduit dans son quadriparti (Geviert) une dimension inutile, Mortel-Immortel, si proche d'une plate clôture. Le Dieu transcendantal est absent de notre dimension verticale ; Il ne fait que clore nos horizons. | | | | |
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| proximité | | | Aucune compréhension complète ne peut se passer de croyance ; tôt ou tard, dans l'enchaînement causal, on tombe sur un postulat ou un axiome ; croire en autre chose ne peut être que de la bêtise. « Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre » - Anselme - « Neque enim quaero intelligere, ut credam ; sed credo, ut intelligam ». Le croire se laissant dicter sa raison par un pour, c'est comme le Verbe pur se soumettant à une vulgaire préposition. Sans disposition au croire aucune proposition du comprendre ne tient debout. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni salut ni indulgence que visent leurs prières, mais une réussite, et ces prières sont juste bonnes pour être récitées dans une école de commerce. Tout ce qu'apporte la prière est précaire. Munie d'une visée quelconque, elle est même source du mal, pour les plus purs : « En priant quelque chose, tu pries mal ou pries le mal » - Maître Eckhart - « Petens hoc aut hoc malum petit et male ». Je n'imagine une prière qu'aboutissant aux belles ruines et aux défaites glorieuses. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est hérité par le sot, inventé par le théologien, soupçonné par le scientifique - le parcours, le commencement, la fin. « Pour un croyant, Dieu est le premier pas de ses méditations, pour un savant - le dernier »* - Planck - « Für den gläubigen Menschen steht Gott am Anfang, für den Wissenschaftler am Ende aller seiner Überlegungen ». Soit Dieu agit dans la platitude ; soit Il veille dans la hauteur ; soit il se montre en profondeur. | | | | |
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| proximité | | | Il paraît que le Seigneur, tout en répugnant à devenir chef de cuisine, chauffagiste ou lampiste, déambule au milieu des casseroles, chaudières ou lampes, préférant se faire bouillir, congeler ou électrocuter. L'Arbre de la connaissance y gagne en largeur, la Croix y perd en hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Je ne conçois qu'un Dieu de repos ; les bras révèrent le Dieu de repas et de repus, et la raison - Celui du trépas. | | | | |
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| proximité | | | La proximité, si elle n'est pas nécessaire, amène surtout la platitude, avant d'engendrer la haine. Même un profond achèvement, comme une haute promesse, peuvent aboutir à la platitude. La meilleure proximité, pour en vivre, est la proximité impossible. | | | | |
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| proximité | | | L'homme chercha toujours à ressembler à Dieu, qu'Il soit barbu, couronné ou ailé : avec le temps, le sage hirsute céda la place au contrit tondu, avant de se vouer au spirituel bien coiffé – on calcule plus qu'on n'aime ou qu'on ne réfléchisse. L'Esprit Saint, jadis prompt en Visitations nocturnes et ami des volatiles, s'exhibe en plein jour, auréolé de calculs, et en s'acoquinant avec des reptiles. | | | | |
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| proximité | | | Rien ne dépasse l'arbre en évocations métaphoriques : je plonge dans ses racines pour peindre ses cimes, je me nourris de sa sève pour en chanter les fleurs, j'en attise la soif de lumière, à l'ombre de ses ramages. « Dans l'arbre règnent terre et ciel, divins et mortels » - Heidegger - « Im Baum wallen Erde und Himmel, die Göttlichen und die Sterblichen » - bien que, chez les hommes, les choses se simplifient : le trépas divin s'annonce par tous et partout, la mortalité humaine ne tracasse pas plus que l'usure des transistors, la voix du ciel devient inaudible - il ne reste aux hommes que l'unité de l'Un, de la pauvre terre, c'est à dire de la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Ils abandonnent le haut au profit du profond, comme ils abandonnent le lointain, pour se fondre dans le proche, en fuyant l'inaccessible ou l'inexistant ; le résultat est le même – la platitude d'un soi commun et transparent. | | | | |
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| proximité | | | Plus ma descente vers le point zéro des idées prend l'allure d'une chute, plus de chances aura mon mot à se retrouver en hauteur ; le bon Dieu créa ce beau réflexe, qui me fait pousser des ailes, lorsque je perds le contact avec le terre-à-terre. Et la hauteur, c'est la sensation des ailes, même au fond d'un puits. | | | | |
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| proximité | | | Dieu ne se soucierait que de ceux qui Lui ressemblent. Pourquoi s'étonner alors qu'Il abandonne l'homme de la Croix ? Ce Dieu, apparemment sabreur à ses débuts, est aujourd'hui, de son métier, manager ou comptable. Mais ce n'est rien, comparé avec ce qu'Il sera demain - un Dieu-machine : deus ex machina devenant deus in machina. | | | | |
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| proximité | | | En dehors des manuels, la seule profondeur respectable est celle de ma propre épaisseur, quel que soit le fond, sur lequel elle se pose. Mais l'homme moderne, qui veut passer pour profond, échafaude un savoir consensuel, au-dessus duquel ne s'étale que sa platitude. La hauteur, en revanche, est une attitude, qui égalise les points de départ (bien que les vrais départs soient rares) et ne tient qu'à la distance incompressible entre soi et les choses, basses ou hautes. « La distance, âme du beau »* - Lao Tseu. | | | | |
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| proximité | | | Quand Rimbaud ou les Trois Sœurs placent leur vraie vie ailleurs, ce n'est pas en coordonnées géographiques, sur la platitude terrestre, mais en hauteur céleste, qu'il faut chercher cette vie intemporelle et fantomatique. Les pauvres âmes ne sont ni au monde ni à Moscou ; elles sont absentes là où ne règnent que le temps et l'espace, et s'étouffe le rêve. Ces absents sont des anges ou des démons. | | | | |
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| proximité | | | L'arbre du Bien et du Mal devint symbole de la religion chrétienne. La bestiole, qui s'y niche et pullule, est toujours aussi absorbée par la cueillette. Et la vraie croix est de supporter tant de fruits insipides et aseptisés. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré, aujourd'hui comme toujours, se porte bien. Pour vénérer le révélé, il suffit d'entretenir le ravalé. | | | | |
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| proximité | | | Que perd-on dans la projection d'un objet 3D sur un plan, sur une platitude donc ? - la profondeur et la hauteur ! Que perd le Dieu, au moins quadri-dimensionnel, en Se projetant sur notre univers 3D ? - Sa divinité, ce qui reste lisible n'étant que de la religion, plutôt plate. | | | | |
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| proximité | | | La même distance sépare ces trois séjours du soi : la profondeur de l'être, la platitude de l'avoir, la hauteur du rêver – l'intelligence, l'action, la noblesse. | | | | |
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| proximité | | | La bonne philosophie (comme toute poésie) peut se passer de concepts de vérité, de savoir, de nécessité. Les mauvaises, l’académique ou la religieuse, par pédantisme ou fanatisme, en sont surchargées, en abusant de philologie ou de misologie. L’académique, au moins, les loge dans l’esprit libre, critique et initiatique, proche de l’universel ; la religieuse leur trouve l’appui dans l’âme servile, dévouée aux Écritures. La croyance achève le parcours profond du sage ; elle précède l’errance superficielle du sot. | | | | |
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| proximité | | | La source de l’esprit ou l’aboutissement du savoir sur la matière – tels sont les plus profonds mystères du monde, face auxquels l’intellect se remet à la hauteur de l’incontournable croire ; c’est sa force et non pas sa faiblesse, à moins qu’il renonce à toute mystique, pour rejoindre la platitude du seul faire. L’intellect n’est jamais vaincu par la foi, qu’elle soit réglementaire ou intuitive. | | | | |
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| proximité | | | Nous connaissons plus d’attributs d’une licorne que d’attributs de Dieu ; pourtant les âmes pieuses affirment voir une infinité de ceux-ci, sans savoir en exhiber un seul qui ne serait ni ridicule ni anthropomorphe. Et l’élargissement de nos connaissances de la licorne ou de Dieu relève du même phénomène, de la même rigueur, de la même portée, de la même réalité. Néanmoins, ce monde est bien plein d’horloges, et nous devons en admirer l’Horloger, même inexistant, et continuer à vénérer le miracle des horloges. | | | | |
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| proximité | | | Le Bien et le Beau, ces cordes, biologiquement inutiles et irrationnelles, furent placées par le Créateur dans mon cœur et mon âme en tant que supports de la consolation divine, face à la tragédie de la vie et à l’horreur de la mort. La consolation humaine, se logeant dans l’action et non pas dans le rêve, m’éloigne de la hauteur et me replonge dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Le plus difficile, dans la belle littérature, est de ne s’adresser qu’à une lumière atopique, atemporelle, que j’appelle Dieu. La grisaille menace même les meilleurs, s’ils s’adressent surtout à leurs contemporains, c’est la facilité. « Une difficulté est une lumière. Une difficulté insurmontable est un soleil »* - Valéry. Une belle œuvre est faite d’ombres du connu et d’élans vers l’inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux vivent comme vivent les roses – l’espace d’une floraison (qu’elle se mesure en matinées ou millénaires). Le chêne est enterré dans la souche, l’amour – dans la routine, la création – dans la production, le Beau – dans l’utile, le divin – dans le robotique. Tout bon croyant se transforme en Narcisse, admirant son sosie, superficiel et profond, - Dieu. | | | | |
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| proximité | | | La répugnance, face aux certains sujets – l’actualité, le combat, la mort - et donc leur exclusion du centre de tes soucis, est la forme la plus efficace des contraintes que tu t’imposes. « Un vieux, dégoûté par la proximité de la mort, représente mal sa saison » - H.Hesse - « Ein Alter, der die Todesnähe hasst, ist kein würdiger Vertreter seiner Stufe ». Il vaut mieux se dédier à l’interprétation de son propre climat, qui devrait rester jeune à tout âge. La mort est un interlocuteur, qui rend inerte et plat tout ce qui est élans et reliefs. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur, c’est cet infini, qu’on ne touche jamais et dont on ne connaît que des voisinages. « L’infini est dans l’inchangeable, et la profondeur – dans l’invariant » - Z.Hippius - « Лишь в неизменном - бесконечность, лишь в постоянном глубина » - la profondeur est dans un perpétuel changement (pour affleurer dans la platitude), c’est la hauteur qui se recueille dans l’invariant. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain sentimental se mesure en unités de mystère ; la proximité, pragmatique ou même spirituelle, - en degrés de problèmes ou solutions partagés. Le premier promet de la hauteur ; la seconde menace par la platitude. « Nous nous tenions si près, qu’il n’y restait plus de place pour les sentiments » - S.Lec. | | | | |
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| proximité | | | Ta Bête ne quitte jamais la Terre ; ton Ange, horrifié par la platitude terrestre, chute souvent de son séjour céleste et connaît la proximité défiante de la Bête. De retour dans sa demeure naturelle, son sommet solitaire, l’Ange ne voit ni ne connaît plus que le lointain, où s’impatientent, sur leurs sommets, d’autres anges, au-dessus d’autres bêtes. « Au Ciel, un ange n'a rien d'exceptionnel » - B.Shaw - « In heaven an angel is nobody in particular » - les anges ne forment ni troupeaux ni meutes, dans lesquels se vautrent les bêtes. | | | | |
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| proximité | | | Il est propre des Dieux de s’affirmer par des commencements injustifiables, avec des feuilles de route banales ou des horizons communs. Nietzsche fut le seul à suivre cette voie. Hegel est dans les parcours : l’Absolu, le Savoir, l’Histoire, dans lesquels il tente de deviner des lois, qui ne sont, chez lui, que des Arlésiennes. Cioran ne vit que de finalités : le dégoût, la chute, le suicide ; ça peut exalter des ‘incompris’, ça laisse froid celui qui veut créer sa propre foi ardente. | | | | |
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| proximité | | | L’âme est la maison de la verticalité – de la hauteur poétique à la profondeur philosophique. Nietzsche pensait l’avoir visitée, puisqu’il avait lu, à l’entrée, l’adresse – l’Âme du monde. Il l’a trouvée complètement vide, ce qui prouvait sa désertion par l’Habitant des Hauts Cieux, le Dieu. Et il proclama Celui-là – mort. Aujourd’hui, il n’y a plus d’âmes, puisque tout gît désormais dans la platitude, aussi bien le devoir du vouloir que le pouvoir du savoir. Il faut quitter la banalité du réel (les ruines) et se vouer à la créativité du rêve (rehaussée par le Créateur inventé). | | | | |
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| proximité | | | Au-delà du réel – la rencontre miraculeuse entre le vrai et le beau dans la mathématique ou la superstition, se moquant du vrai et du beau, pour s’adonner au bien faussement salutaire. Au-delà du beau – la platitude du vrai et l’imposture dans le bien. Au-delà du bien – le haut culte du beau et la profondeur du vrai. | | | | |
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| proximité | | | Sous quel masque se présente la religion ? - le mensonge des hiérarques, la bêtise des grenouilles du bénitier, le mythe du poète. Le mérite de la laïcité française est d’être courtois avec le premier aspect, de se moquer du deuxième et de sacraliser le troisième, tandis que chez les autres, où le religieux se mélange d’avec le politique, les deux premiers dominent lamentablement. | | | | |
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| solitude | | | La solitude : avoir beaucoup à donner et rien à prendre. Ne pas trouver de destinataire de mes dons et être obligé de prendre n'importe quoi. | | | | |
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| solitude | | | Avec un nul on n'est ni deux ni seul. Toute adjonction de nuls t'enlève toute chance d'être premier, indivisible. | | | | |
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| solitude | | | La solitude des blasés : tant de choses sont intériorisées, qu'il ne reste plus grand-chose à l'extérieur - rien à prendre. La solitude du pur : tout ce qui maîtrisait le langage du troupeau dépérit - rien à donner. | | | | |
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| solitude | | | Plus grand est le nombre d'issues, plus forte est la cohue devant la porte la plus large. | | | | |
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| solitude | | | La multitude affiche et promet des liesses félonnes autour de mon soi épanoui, la solitude annonce des deuils fidèles de mon soi immortel. Rends-toi, sans conditions, à la merci du deuil, où tu es sûr de tout perdre, fuis l'alacrité racoleuse et triomphante, où tu es sûr de ne rien trouver. | | | | |
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| solitude | | | Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot. « Que le Tsar de toutes les Russies voie la platitude misérable de ma vie avec des yeux pleins de pitié » - Shakespeare - « That the Emperor of Russia did but see the flatness of my misery with eyes of pity » - même sans être étouffé par la platitude, j'accueille humblement une pitié, surtout en compagnie d'une ironie. « Les plus hautes formes de la compréhension sont le rire et la pitié humaine »*** - R.Feynman - « The highest forms of understanding are laughter and human compassion ». | | | | |
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| solitude | | | Tant qu'un reniement peut encore me faire rougir ou pâlir, je suis en compagnie. La solitude, c'est vivre au milieu de mes acquiescements incolores, aucune négation ne parvenant jusqu'à l'objet nié pour s'en colorer. | | | | |
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| solitude | | | Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, par un enchaînement de chutes et presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix de lycanthrope ni mon regard. Depuis, je compris, qu'on ne monte pas vers la hauteur, on y tombe (Hölderlin). | | | | |
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| solitude | | | Ce n'est pas au ciel que je trouve spontanément la hauteur la plus proche ; elle se présente dans mon souterrain, troué par des soupiraux des profondeurs, et me propose de déménager nuitamment dans ses ruines. « L'homme du souterrain, qui creuse dans les profondeurs, veut garder sa propre obscurité, car il sait, qu'il aura son propre salut, sa propre aube » - Nietzsche - « Der Unterirdische, der in der Tiefe Grabende, will seine eigne Finsternis haben, weil er weiß, daß er seine eigne Erlösung, seine eigne Morgenröte haben wird ». Souterrain, l'âme du château en Espagne ; « l'esprit du château fort, c'est le pont-levis »* - R.Char. | | | | |
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| solitude | | | La solitude : ne plus voir d'horreurs, qui soulèveraient une houle dans mon regard ou dans mon mot. Une sensation d'immense platitude, où mes aspérités s'écrasent sans la moindre onde de choc. | | | | |
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| solitude | | | La musique nous laisse seuls, face à notre nature nue, et si encombrée et défigurée, d'ordinaire ; elle nous libère du nous-mêmes trop connu. C'est pourquoi, celui qui imagine se connaître parle de musique comme d'une intrusion d'un corps étranger, tandis que celui qui passe expert en ses propres côtés invisibles se sent plongé dans son élément. Tous se voient livrés à la solitude, mais les seconds portent un double fardeau : la solitude du pressentiment et la solitude de la reconnaissance. Les deux - sur un mode de souffrance : « La musique est enfant du chagrin » - Rachmaninov - « Музыка - дитя печали ». Qui aime le plus la musique ? - le malheureux ! Même si le volontaire Schubert pensait le contraire. | | | | |
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| solitude | | | À force de fouiller les jugements des hommes, on désapprend à être son propre juge et l'on quitte le banc des accusés illustres pour les forums des désabusés rustres. | | | | |
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| solitude | | | Femme réduite à la solitude, homme réduit au troupeau - les créatures les plus pitoyables. | | | | |
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| solitude | | | Les sceptiques stériles, hurlant à l'absurdité ou à la vanité de l'existence collective et de ses buts, usurpent souvent le beau titre de nihiliste. Le nihiliste vit une existence solitaire, animée surtout par ses propres commencements, pour lesquels il n'a besoin de personne, de rien ; et ses moyens, c'est son talent et sa noblesse. | | | | |
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| solitude | | | Cheminement vers la solitude finale : aucun savoir ne m'approche de sa source, aucune vanité ne survit à mes laudateurs, aucune émotion ni métaphore ne sont fraîches au-delà d'une date limite. Je ne viens à bout de la solitude, que si j'ai tôt fait d'apprendre à parler au monde, qui ne me connaîtra jamais. | | | | |
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| solitude | | | « À nous deux ! » - commence naïvement un révolté pour finir fatalement dans un pugilat de foire. Avant tout combat, vérifie, que tu es toujours seul. Alors seulement, je pourrai dire, que « tout ce qui est grand s'édifie dans la tempête » - Platon (à la place de s'édifier dans, passif mais noble, d'autres traductions donnent, par ordre de dynamisme croissant : s'exposer à, se tenir dans, se dresser dans). | | | | |
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| solitude | | | Le déracinement fait dépérir en nous l'homme inférieur, d'où l'intérêt de pratiquer l'exil comme gymnastique de la hauteur. | | | | |
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| solitude | | | Les profondeurs sont saturées d'avis pertinents ; pour étaler leurs requêtes de reptile, il ne reste aux sages que la platitude. En hauteur ne résonnent que les cris lancinants de volatiles solitaires, abandonnés des regards et des oreilles des sages. « Le sage ne s'attarde pas dans les austères hauteurs de l'intelligence et descend dans des vertes vallées de la bêtise » - Wittgenstein - « In den Tälern der Dummheit wächst für einen Philosophen immer noch mehr Gras als auf den kahlen Hügeln der Gescheitheit ». | | | | |
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| solitude | | | Être intéressant, c'est abonder, en même temps, en goût sélectif, en intelligence affective et en tendresse élective ; j'y gagnai quelques mesures, bien que personne ne s'aperçût de ma stature ! Mais au lieu de maudire, aux heures sombres, ce monde de minables, je bénis mes heures astrales, qui me laissent si souvent en compagnie de Celui, qui est beaucoup plus intéressant que moi. | | | | |
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| solitude | | | Bel exemple d'un exil porté en tout lieu - L.Salomé, Russe exotique pour Nietzsche et Rilke, Allemande bien rangée pour Tourgueniev et Tolstoï. Pourquoi n'a-t-elle pas amené en Russie Nietzsche, comme elle le fit avec Rilke ! Quel Livre de Retours y a-t-on manqué ! | | | | |
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| solitude | | | Le désert croît ? (Nietzsche - die Wüste wächst) - tous les prophètes se réfugièrent dans des bureaux ; personne n'étant plus dupe des mirages, tout ermitage doit à la cité son éclairage et son chauffage. L'ère de lucidité ; aucun parvenu, tyran ou poète ne peut plus compter sur : « Le monde veut être dupe, qu'il le soit » - proverbe latin - « Mundus vult decipi, ergo decipiatur ». | | | | |
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| solitude | | | Jadis, la haine fut grégaire et la bonté - salut du solitaire. Aujourd'hui, la gentillesse coulante polit les étables, et la haine débordante ne hérisse que la tanière de l'exclu. | | | | |
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| solitude | | | Caresses non-sollicitées, prières congédiées, défis périmés - passée la date-limite, ces élans larmoyants, jadis tournés vers l'extérieur, finissent par fermenter en bile noire et nauséabonde, qui jaillira vers l'intérieur par des coulées ravageuses. | | | | |
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| solitude | | | Cultiver l'âtre, au milieu des ruines, mon défi phonétique à l'être (comme le Paraître le fut pour Pyrrhon, le Non-Autre pour le Cusain, le Naître - après Sein und Schein - pour Nietzsche, l'Outre pour Bakounine, comme l'Autre pour Levinas ou le Neutre pour Blanchot). Les contraires logique (le Urteil de Hölderlin), spatial (le néant de Sartre) ou temporel (la Zeit de Heidegger) sont moins chauds et plus ternes. | | | | |
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| solitude | | | Pour être premier, il est nécessaire d'être seul ; mais être seul ne suffit pas pour être premier. À l'article près, c'est du Lucien : « Si c'est le premier, il n'est pas le seul. Si c'est le seul, il n'est pas le premier »**. La virginité de l'absolu. Le sot emmène dans sa solitude la banalité de l'universel ; le sage s'y débarrasse de ce qui n'est pas unique : « La solitude n'apprend pas à être seul, mais le seul » - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | Le marbre, les gravures et dorures - sur les reliures, médailles ou tombes - nous font cultiver une pitoyable immortalité de masse. La pathétique mortalité ne pousse, luxuriante et vivante, que dans la solitude de race. | | | | |
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| solitude | | | La bénie méconnaissance de soi-même ! Ne savoir ni se résumer ni se reconnaître et ainsi ne pas découvrir, à ses dépens, que seules comptent les formes - des emplois, des agendas, des rêves, - tandis que les fonds sont soumis au hasard et à l'indifférence. « Toutes les places dans la vie sont déjà prises, il ne reste que l'extrême hauteur »** - Tsvétaeva - « Alle Plätze im Leben sind schon besetzt - aber es bleibt doch noch das ganze Oben » - nous sommes tous des arbres : celui qui perd des feuilles se trouve dans la platitude de la vie, aux déracinés est promis le ciel. | | | | |
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| solitude | | | Les accès et excès de la non-reconnaissance font tourner ma saine et grandiose humilité en folie des grandeurs douteuses. Hegel a raison, quand il voit dans le désir de reconnaissance un besoin humain majeur. Il appartient à mon regard de former mon reconnaisseur net, monumental ou mesquin, qui finira par déterminer le volume de mon soi tâtonnant. | | | | |
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| solitude | | | Leurs solitudes sont authentiques, transparentes et banales ; la mienne est inventée (comme le sont celles de St-Augustin ou de Pétrarque), opaque et truculente. Les leurs peuplent les parcs publics ; la mienne exhibe sa jungle, sur un tableau abstrait. | | | | |
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| solitude | | | Ils ont raison : tout déracinement est barbare. Mais il nous donne une chance d'être libérés de la basse pesanteur ; aucun enracinement, en revanche, ne se fait dans la hauteur (quoiqu'en pense Platon) ; il se fait en étendue, pour ne pas dire - en platitude : « L'enracinement est le besoin le plus méconnu de l'âme » - S.Weil. Dans la dialectique de la croissance et de la pesanteur, Valéry voyait la grâce de l'arbre. | | | | |
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| solitude | | | Ils bâtissent ce qu'ils n'habitent pas (leurs bureaux) ; j'habite ce que je ne bâtis pas (mes ruines). | | | | |
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| solitude | | | Trois repoussoirs, me renvoyant à la solitude : la platitude - le conformisme des solutions, l'ennui - le conformisme des problèmes, l'horreur - le conformisme des mystères. De nomade je deviens sédentaire, m'accrochant à la paille d'horreur, pour ne pas me noyer dans l'océan d'ennui. | | | | |
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| solitude | | | La solitude n'embellit ni ne justifie rien ; elle est ce qui me désarme, sans me protéger ; elle me laisse me lamenter sur le carquois vide ou m'exercer avec des cordes sans flèches : « La solitude, gardienne de la médiocrité, est un ami austère du génie » - Emerson - « Solitude, the safeguard of mediocrity, is to genius the stern friend ». | | | | |
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| solitude | | | Je reste en tête-à-tête avec l'homme moderne, en n'abordant que des sujets soi-disant intimes, j'en ressors, comme si j'avais été plongé dans une foule affairée ou dans une étable mécanisée. Mon vrai ami est celui qui ne m'empêche pas d'être seul, qui rehausse ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | Pour une pensée, appartenir à la minorité n'est jamais signe d'excellence ; le singleton, le seul ensemble différent de tas ou foules, à cardinalités équivalentes. Dès que je suis capable de partage, je propage la doxa et non pas la pensée. | | | | |
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| solitude | | | Sortir de soi par la grande porte donnant sur une voie publique ? - à cette platitude je préfère les hautes ruines de soi, que je puisse quitter par la fenêtre, aux heures de désespoir, ou par le toit, aux heures astrales d'espérance (grâce à l'espérance, Haydn fut capable d'écrire un miserere en allegro !), ou par la dégringolade dans mon souterrain, quand le temps se brise. | | | | |
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| solitude | | | Au lieu de se paralyser par le nihilisme du « À quoi bon ? », il faudrait bondir d'horreur devant la fadeur pénurique des pourquoi et comment statistiques et palpiter dans les où et quand ironiques, en dehors des coordonnées pléthoriques. | | | | |
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| solitude | | | Comment peindre mon visage ? (Que d'autres peignent autre chose, c'est affaire de type d'ambitions ou de grégarisme.) Certainement pas en narrant les péripéties du rouage socio-économique, dans lequel le hasard m'a placé. Peut-être, par un regard solidaire sur notre origine mystérieuse ou par un regard solitaire sur ma mort un peu moins mystérieuse. | | | | |
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| solitude | | | La plus horrible des unions (et non pas des fraternités) est l'union des brillants, puisque « l'union, même de la médiocrité, fait la force » - Homère - et la noblesse consiste à chanter la faiblesse. Prôner l'union voudrait dire, qu'il ne reste plus rien à défier, le bon défi étant toujours personnel. La force, jadis, résidait dans l'individu ; aujourd'hui, elle n'émane que des organismes - la raison première de la mauvaise presse du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Le goût pour le fragment et l'aphorisme est certainement lié à la part de la solitude, qui nous hante et nous anime. Le Tout se présente comme un vide informe, et le multiple - si mesquin, lorsqu'on a la chance de contempler l'Un. | | | | |
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| solitude | | | En se débarrassant de barreaux et de clôtures, ce monde finit par perdre le sens des horizons et firmaments infinis et par devenir horriblement fermé, dans une platitude du fini, d'où il n'est plus possible de s'évader, puisqu'il devint clos. | | | | |
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| solitude | | | Le souci de la maison de l'être leur est étranger ; ils peuplent leurs plats écrits d'habitants sédentaires et interchangeables, au lieu de soigner le choix de bons matériaux, de bonnes verticalités, de bonnes ombres. « Les symboles - les éléments (feu, eau, vent, terre), les dimensions (hauteur et profondeur), les aspects (lumière et ténèbre) – sont la création d'une œuvre singulière, se confondant avec la métaphore vive » - Ricœur – cette demeure solitaire, à tour de rôle tour d'ivoire ou ruines, accueillera mes rêves de nomade. | | | | |
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| solitude | | | Se trouvant seuls dans leur bureau, devant un coffre-fort, ils préparent leurs fulgurances : « La chute vers l'abîme, l'ascension vers les cimes, seront les plus chères pour qui est solitaire » - Kipling - « Down to Gehenne or up to the Throne, he travels the fastest who travels alone ». Tous les voyages sont horizontaux ; l'esprit a pour vocation la maîtrise de la profondeur, et l'âme est gardienne de la hauteur ; les deux - animés par le regard immobile, ce guide du voyageur aux ailes pliées. Dans les platitudes des autres voyages, tout solitaire, aux ailes d'ange, devient solidaire des pieds des bêtes. | | | | |
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| solitude | | | Quand on lit les définitions du soi énigmatique, qu'en formulent ses austères chercheurs, on découvre le même silence et le même vide que dans les définitions les plus grégaires. Et ils veulent y placer leur tranquillité ! Dans l'intranquillité, au moins, on découvre nécessairement de la musique, qui est peut-être le seul but - irréel ! - de l'existence, dont l'hésychasme extérieur n'est qu'une bienfaisante et chaste contrainte. « L'irréalité inquiétante de la pure humanité » - H.Arendt - « verrückte Irrealität der reinen Menschheit » est, plus souvent, à rechercher qu'à fuir. | | | | |
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| solitude | | | Deux défauts impardonnables chez tous les Anciens : chercher la misérable paix d'âme (ce qui équivaut platitude et renoncement à la musique, qui naît de l'expérience des notes graves et aigües de la vie) et croire, que fuir la multitude protège du grégarisme (tandis que le seul troupeau contagieux et pernicieux avance en moi-même). La solitude est toujours signe de ma mauvaise santé. Ma solitude ne vient pas de ma fuite, face aux malades, mais de la fuite des sains d'esprit, face à mon esprit malade. Mais c'est mon âme saine qui en pâtira le plus. | | | | |
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| solitude | | | Pour vaincre, le talent profond n'a pas besoin de solitude ; pour convaincre, la haute solitude a besoin de talent. Combien de sots cherchent la solitude pour y emmener, au bout de leurs semelles, - le troupeau informe et plat, ses horizons et ses routes. | | | | |
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| solitude | | | Le devenir ne m'ouvre pas à l'avenir ; le monde entama sa descente vers la platitude finale, où je ne me veux aucune place. Mes aboutissements, comme mes commencements, mon énergie, comme mes ressources, sont installés dans le passé, où je trouve et de bonnes oreilles et de vraies unifications et de beaux enterrements ; mon devenir ressemble étrangement à mon être. | | | | |
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| solitude | | | Avec les idées, on ne peut être que sédentaire ; le nomadisme, c'est à dire le changement de méridiens de culture et de latitudes de température, sied au pays des mots. Les girouettes modernes inversent ces modes d'existence : ils traversent les idées, toujours rebelles et personnelles, et barbotent dans les mots, toujours francs et sincères. Je bourlingue des yeux, dans mes exils électifs, à l'écart de leurs tentes ou bureaux sans capteurs d'altitude. | | | | |
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| solitude | | | Qui est incapable de créer un autel à son effigie, s'affairera autour des bureaux, des tavernes ou des casernes. Le bon Narcisse saura noyer toute idole au fond du lac, dont seule la surface l'intéresse. Si mon regard est impropre à ciseler des idoles, mes yeux se contenteront de reproductions. | | | | |
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| solitude | | | L'artiste médiocre retrouve le lecteur (spectateur, auditeur) médiocre dans leur désir commun de scandaliser ou d'être scandalisé. Le conformisme le plus vaste se forme aujourd'hui autour des non, scandés en chœur. Le oui solitaire, existentiel ou universel, perdit tout prestige auprès des moutons indignés. | | | | |
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| solitude | | | Mon feu ou mes lumières sont, à quelques degrés près, les mêmes que chez la plupart de mes semblables. Seules mes ombres me distinguent des autres, mais elles sont projetées, surtout, vers l'intérieur et n'intriguent donc personne. « On a beau porter dans son âme un feu ardent ; il se peut, que personne n'éprouve l'envie de venir s'y chauffer. Les passants verront juste de la fumée et passeront, sans s'arrêter » - Van Gogh. Quand j'aurai débarrassé mon intérieur de futilités impures, aucune fumée ne profanera mon feu, qui, de mes ruines, bâties à l'écart de tout chemin, pourra tendre vers mon étoile, à travers mon toit percé. | | | | |
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| solitude | | | Dans un monde, où la valeur se mesure surtout par la surface, occupée dans la platitude sociale, l'homme solitaire représente peu de choses. Ils ignorent, que certains refuges atteignent une hauteur, où la plume pèse plus que le volume. Comment l'expliquer aux pièces d'un motif plat conçu par le robot… | | | | |
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| solitude | | | Les repus, qui placent leur solitude entre deux dîners en ville, la redoutent plus que les autres, tout en bavardant sur ses béatitudes. « Le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible » - Pascal - puisqu'il est une chose trop basse. Dans la vraie solitude naît la plus noire des souffrances et la plus pure des métaphores. Nietzsche place encore plus en amont les souffrances de pacotille : « Le pessimisme du déjeuner, qui ne passe pas » - « Pessimismus als zurückgetretenes Mittagessen ». | | | | |
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| solitude | | | J'envie celui qui se trouve en état d'exil, tout simplement puisque, en s'approchant des hommes, une brûlante horreur le fait fuir. Là où il échouait à s'acclimater, des climatiseurs modernes érigèrent la chape d'une assommante tiédeur. Les seules brûlures, aujourd'hui, proviennent de l'air irrespirable de ma méchante solitude. | | | | |
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| solitude | | | La solitude favorise l'expression fragmentaire, dans laquelle manquerait un commencement, un développement ou un achèvement ; la solitude elle-même y est une bonne contrainte. « L'âme isolée n'envisage que des fragments » - Plotin. L'âme grégaire et cohérente subordonne son action aux Codes et modes d'emploi. Le fragment artistique est un écho de l'Un divin, surtout lorsqu'il découle des hauts commencements et vise des fins profondes. | | | | |
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| solitude | | | En effaçant les traces devant ta tanière, n'imagine pas, que tu te prémunisses contre l'intrusion de la vanité. Tu es aussi pongeux que l'adorateur de l'essaim. Tu grouilles d'emprunts maquillés, d'inconsolations inventées et de conformismes déguisés. Tout mépris, pesé ironiquement, est carnavalesque. Pas de consolation durable dans la désolation sans fin. | | | | |
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| solitude | | | La lecture des autres ne m’apporta pas grand-chose, mais elle rendit plus exigeantes mes contraintes – éliminer tant de sujets ou angles de vue, voués à la platitude et que les autres épuisèrent. | | | | |
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| solitude | | | Quand un individu ne dépasse la foule qu’en étendue intellectuelle, il vit le drame (externe et bien plat) de sa supériorité ou de son mépris ; mais lorsque un individu se place en hauteur, sans contact immédiat avec la foule, il vit la tragédie (interne et fatale), tragédie du gouffre qui sépare le rêve de son soi inconnu et la réalité de son soi connu. Le poète, hautain et ironique, est toujours plus intelligent que le profond philosophe, idéaliste ou existentialiste. | | | | |
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| solitude | | | La culture, c’est l’air d’une hauteur et le feu d’un élan ; la nature, c’est la terre de nos racines et l’eau de nos sources. Sans une bonne culture, tout déracinement débouche sur la platitude. Avec cette culture, le déracinement est un bienfait à notre solitude, qui est le cadre obligatoire de toute culture articulée, créatrice. | | | | |
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| solitude | | | Plus on vit dans la multitude, plus on a de choses (communes) à dire ; plus on s’absorbe dans la solitude, plus on découvre de choses indicibles et belles, pour lesquelles on n’a pas encore inventé le nom. | | | | |
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| solitude | | | Se dire des vérités, dures ou douces, est également bête ; son soi, on se l'imagine, ce sont les autres qu'on devrait analyser. Plus on s'analyse, mieux on comprend, que sans l'imagination l'analyse la plus profonde reste plate. Plus on s'imagine, mieux on sent que la hauteur de l'imagination peut se passer de platitudes analytiques. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta jeunesse, tu t’exprimes en monologue et tu ne ressens guère la nécessité d’un interlocuteur, puisque même un rêve pur a besoin de sens, naissant toujours à deux (celui qui implique la multitude est condamné à la platitude). Un vrai solitaire se désespère de trouver cet interlocuteur parmi les hommes ; il faut se tourner vers les étoiles. En plus, il est impossible d’inventer une voix complice ; il faudra se contenter d’une haute oreille. « Lorsqu’on parvient à la limite d’un monologue, aux confins de la solitude, on invente Dieu »*** - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | J’oppose mon nihilisme narcissique au nihilisme initiatique de Nietzsche et au nihilisme apocalyptique de Cioran. Chez le premier, on substitue si facilement Zoroastre par Manès ou par le Crucifié, ce qui ferait du hasard – le maître de mon propre soi. Les chutes du second sont provoquées par toute vision d’une vermine humaine, astronomique ou animale, chutes de la hauteur d’un bureau bancal, avec des Cahiers, demandeurs d’effarouchements. | | | | |
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| solitude | | | Depuis quatre siècles, la mode du genre aphoristique réapparaît une fois tous les cinquante ans. Je suis victime de la malchance de me trouver au beau milieu de ces vagues ; de plus, depuis Cioran – aucun bon livre de maximes. Il serait ridicule de prétendre que je sois mal compris ; aujourd’hui, personne ne veut ni ne peut comprendre les écrits non-discursifs, abstraits et détachés du présent. Ce pauvre Nietzsche qui se considérait mal compris, méconnu, confondu, calomnié (mißverstanden, verkannt, verwechselt, verleumdet) ; dans ces rapports avec la société il resta petit-bourgeois. | | | | |
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| solitude | | | Le Créateur testa les instincts de la fourmi grégaire et de la chouette solitaire et décida d’offrir à sa créature de choix, l’homme, - une liberté. Entre le troupeau et l’anachorèse, la majorité humaine opta pour le premier choix, la platitude de l’anonymat et non la hauteur d’un stylite. Et, semble-t-il, Dieu, dans ses profondeurs, fut aussi solitaire : « Le plus noble est celui qui naît des profondeurs cachées de la solitude divine » - Maître Eckhart - « Wer ist edler als der, welcher aus den innersten Tiefen der göttlichen Einsamkeit geboren ist ». | | | | |
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| solitude | | | Les faux solitaires se voient dans des gouffres profonds et jalousent la surface affairée, dont ils furent chassés par une chute imméritée. Les vrais se réfugient dans la hauteur, se détournent du réel et vouent leurs regards aux étoiles inaccessibles ou inexistantes. | | | | |
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| chœur souffrance | | | SOLITUDE : Je ne connais pas de jouisseur solitaire, mais chaque fois que j'imagine une douleur portée par un troupeau, je ne vois au bout qu'un abattoir. Tout ce qui est contagieux est sans importance ; tout ce qui est épidémique n'est qu'épidermique. Méfie-toi de la souffrance stérile, celle qui racornit et dévitalise la source chaude de ta solitude. | | | | |
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| chœur souffrance | | | VÉRITÉ : À celui qui souffre, la vérité est contre-indiquée. Elle fait ouvrir les yeux au moment de l'anesthésie. Une intense cure d'illusions et des boues gorgées de fausses promesses calment les plaies mieux que les coutures d'un esprit raisonneur, spécialiste de surfaces et d'épidermes. Vivre de vérités est juger le corps d'après ses balafres. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard des vivants traduit de plus en plus la mécanique et la moyenne. Pour communiquer avec l'amplitude insondable de l'homme, il ne nous restera bientôt que la voix des mourants. J'inverserais les registres des cloches d'antan : « Je plains les vivants, j'appelle les morts » - « Vivos plango, mortuos voco », puisque je suis incapable de : « briser la foudre » - « fulgura frango ». | | | | |
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| souffrance | | | Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes » - Cocteau. | | | | |
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| souffrance | | | Plus grinçant est le rouage du quotidien, plus attentif je suis au silence de l'éternité. La graisse salutaire monte en général au cerveau, qui lève la tête, baisse le regard et rabat les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | On s'imagine un glorieux martyre, qu'on subit de la main des canailles déchaînées et haineuses, et l'on ploie sous l'indifférence d'un brave homme sans malice. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, c'est la nuit. Toute rencontre, ici-bas, n'est qu'achoppement, trébuchement, collision, dont je ne sors jamais indemne. Compte tes bleus, bosses, égratignures. La raison du jour rend plus circonspect, fait apprécier les platitudes rebouteuses et les guérisons définitives. | | | | |
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| souffrance | | | Personne ne me pousse vers le troupeau, je m'y retrouve pourtant, volontaire ou mercenaire. J'ai beau me redresser par l'intérieur, à l'extérieur je suis condamné aux exercices de reptation, même en absence de dresseur, de pesanteur, de fange. | | | | |
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| souffrance | | | De nos jours, les jardins secrets, aux avenues ineffables, se transforment paisiblement en jardins potagers à revenus stables. Le jardin de Platon (Akadêmos), au moins, nous mena jusqu'aux Immortels et le jardin d'Épicure fut acheté pour ériger un palais, que les stoïciens auraient transformé en cénotaphe. | | | | |
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| souffrance | | | Orphelin fugueur, plus d'une fois je faillis, comme bon nombre de mes congénères, crever de faim, de froid ou de la main des bagnards ou brigands, au milieu desquels je suis né. Mais au ton grinçant que prirent mes paroles aujourd'hui, cette époque ne contribua pas au centième de ce que je découvris bien plus tard : la tiédeur des repus respectueux de l'ordre public. | | | | |
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| souffrance | | | Sans douleur à chanter ni tromperie à décrier - pas de poète. Faute de pouvoir dénicher une souffrance vraisemblable, le poète d'aujourd'hui se met à flairer de fumeux mensonges - manipulations, intoxications, récupérations. Tandis qu'une vérité parfaitement réelle, mais insipide, s'étend à perte de vue (« Il est des vérités, dont la démonstration même montre qu'on n'a pas d'esprit »* - K.Kraus - « Es gibt Wahrheiten, durch deren Entdeckung man beweisen kann, daß man keinen Geist hat »). Le journalisme, c'est la terrible fin de tout élan poétique, esquissé il y a trois mille ans. | | | | |
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| souffrance | | | Les Anciens souffrent de soifs inassouvies et te soutiennent par l'harmonie et la raison ; les modernes digèrent mal leurs dîners en ville et t'accablent de visions d'angoisse et de folie. « Ce qu'il désire s'accomplit par là même que son désir demeure inassouvi » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur fait grandir l'homme, en profondeur ; l'artiste fait grandir la douleur, en hauteur. Vautré dans la platitude des actions anesthésiées, exclu de l'amplitude culpabilisante du bien, je battrai ma coulpe devant les justiciers ou bourreaux, éplorés et miséricordieux, puisque, en succombant à la douleur, je croirai succomber au mal. | | | | |
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| souffrance | | | En dernière instance, la cause de toute souffrance ou jouissance réelles se réduirait, facilement, aux balivernes, au toc, au couac. On n'y trouve rien à admirer ni à désirer, ce qui désavoue le stoïcisme. Et si un récit tragique nous émeut, c'est qu'une belle invention lui préside ; ce n'est pas la profondeur causale, mais la hauteur verbale qui ennoblit les plaies. « Une douleur légère parle, la profonde se tait » - Sénèque - « Curae leves loquuntur, ingentes stupent ». | | | | |
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| souffrance | | | Ceux qui se vautrent dans la platitude indolore voient dans la vie une misère ; n'y voient, nettement et honnêtement, de la grandeur que ceux qui sont projetés dans les affres de la souffrance. Les pyrrhoniens et Pascal y voient simultanément les deux, ce qui les rend purs sophistes. | | | | |
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| souffrance | | | Les larmes de la réalité, les armes du modèle, les charmes du langage - la hauteur, la profondeur, l'étendue - la vie complète est un va-et-vient dans ces trois dimensions, ponctué de projections : platitudes de nous, flèches de toi, points de moi. | | | | |
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| souffrance | | | Après avoir tâté de mon livre, le lecteur médiocre n'y aura découvert que des apéritifs interminables, le profond y goûtera un langage pimenté, le hautain y boira une consolation de tout ce qui, ailleurs, est indigeste. | | | | |
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| souffrance | | | La démence ou la platitude, deux terribles issues pour celui qui se dévoue à la construction. Je cherche à me sauver dans un édifice à épreuve de ces deux fléaux, et je me retrouve prostré dans les ruines hérissées de raison. | | | | |
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| souffrance | | | Les grandes souffrances sont tellement au-dessus de tous les mots, se chargeant de relater celles-là, qu'elles finissent par se dissoudre dans ma mémoire. Ne me taraudent que des tracas médiocres, que les mots redressent et rénovent. Et je finis, par honnêteté, d'en inventer de plus pittoresques. Toute douleur imaginaire bien montée s'incarne sans heurts dans mes expériences réelles. | | | | |
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| souffrance | | | La contrainte gustative : éviter l'insipide pour préserver le goût pour le doux. La prophylaxie - « Plus tu goûtes de l'amer, plus violente est ta soif du doux » - Gorky - « Чем больше человек вкусил горького, тем свирепее жаждет он сладкого » - est également à conseiller. | | | | |
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| souffrance | | | La fonction musicale de la philosophie : composer une mélodie vitale à partir des hurlements aigus de la douleur et de la plate gravité de la raison : « Là où tu restas muet de douleur, Dieu m'envoya le don de dire ce que je souffre » - Goethe - « Und wenn der Mensch in seiner Qual verstummt, - gab mir ein Gott zu sagen was ich leide ». Mais dans ce que le philosophe dit, la douleur et la raison doivent nous chanter ou nous faire chanter. | | | | |
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| souffrance | | | La comédie - prouver que tout plongeon dans les profondeurs, comme toute envolée vers la hauteur, peuvent se réduire à la platitude du quotidien. La tragédie - sauver une profondeur désespérante ou une hauteur d'espérance en leur évitant cette chute vers la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme tragique est celui, dont la pitié est condamnée à ne pas trouver d'objet et dont la honte ne s'explique par aucun acte. Et aucune échappatoire due au hasard ; une loi implacable et nue. Les hommes de l'orgueil ou de la haine, qui hurlent à la tragédie, ne traduisent que l'ennui de leurs colloques et dîners en ville. | | | | |
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| souffrance | | | Valet des idées et maître des mots, telle est la pose du poète, et il est toujours malheureux, puisque « Bonheur gît en médiocrité, ne veut ni maître ni valet » - Baïf, et « il n'est pas permis au poète d'être médiocre » - Horace - « Mediocribus esse poetis non concessere ». L'épée ou les chaînes, c'est une culture du fer, dont s'accommode mal la aurea mediocritas. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur est bien notre sixième sens, mais chacun place son organe là où il se sent le plus touché : la vanité insatiable, l'amour instable, l'âme indomptable, le cerveau comptable. | | | | |
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| souffrance | | | La nature de la souffrance est fonction de notre verticalité : elle est d'une vaste platitude, chez les bons terriens ; elle est profonde, c'est à dire bien justifiée, chez les esprits puissants ; elle est vibrante, comme toute hauteur vécue par des anges, ces déracinés de la terre. Il est naïf de croire, que « la cause de la souffrance, c'est l'ignorance » - Dalaï-Lama - puisque le bonheur, le savoir ou les ailes peuvent changer le lieu de nos lancinations, mais non pas leur amplitude. | | | | |
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| souffrance | | | Plus haut est mon plaisir, plus profonde sera ma souffrance, qu'un équilibre, fatal, incompréhensible et terrible, introduira dans mon existence. Et la disparition de la souffrance noble, chez les hommes, est due à la platitude de leurs joies : « Aux légers plaisirs, légères souffrance ; aux immenses bonheurs, des maux inouïs »* - Balzac. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe peut être thérapeute de l'incurable ou analyste de l'inénarrable, il peut nous apprendre à chanter la santé du malheur, à peindre l’invisible, au lieu de réciter une bien-portance insignifiante - voilà de sages contraintes ! Que d'autres se livrent au sot projet de guérir ou de soigner le secondaire, le philosophe doit s'arrêter à la consolation de l'essentiel. | | | | |
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| souffrance | | | On est toujours tenté de prêter le pire destin à ce qui est sublime ; la beauté se prête mal à la plate béatitude. Un destin est tragique ou il n'est guère un destin. Les choses sans beauté n'ont pas de destin du tout, elles n'ont que les statistiques. Fleurir l'espace d'un matin ou gérer un cycle de vie. | | | | |
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| souffrance | | | Me lamenter de mes débâcles, face aux hommes, c'est du ressentiment mesquin ; les infirmités de la vie, dignes de figurer dans mes lamenti, doivent provenir de mes échecs inexorables, face à l'ange, celui de la chute ou celui de la mort. Pour s'attacher au grandiose, il faut aimer la vie ; les suicidaires sont parmi les plus mesquins : « Entraîné par la volupté du suicide, je cède à la fascination des bagatelles » - H.-F.Amiel. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est ce qui se constate et s'explique, la souffrance est un mystère, au même titre que le bien – des sources douteuses, des raisons obscures, des finalités désastreuses. L'art est un métier impitoyable, puisque du malheur animal il nous élève à la souffrance divine. Les charlatans sont beaucoup plus utiles à la santé publique : « Le comble de ce qui est accessible à l'homme, c'est de ramener sa souffrance hystérique au malheur ordinaire » - Freud - « Das Beste, was man erreichen könne, sei - das hysterische Elend auf das allgemeine Unglück zurückzuschrauben ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur inspire le malheureux ; le malheur aspire l'heureux - l'adjectif est à nous, et le nom est à Dieu. Je suis malheureux, puisque je souffre ; je suis heureux, puisque j'ai une paix d'âme. Mais c'est la souffrance qui m'élève, et c'est la platitude qui m'écrase. Le bonheur est en-haut, le malheur est rampant. | | | | |
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| souffrance | | | Une souffrance est plus souvent profanée par des métaphores qu'elle n'est sacrée par quelques formules rhétoriques. Le marquis de Custine, expert en colifichets verbaux, confondrait la souffrance jusqu'avec la didactique : « Les Russes ont l'habitude et non l'expérience du malheur » - pourtant, les Russes sont aussi bigrement performants en bonheur, sans y être compétents. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai désespoir est dans la fadeur du possible. « Le désespoir est le prix à payer pour le choix d'un but impossible … atteindre ce point glacé de la conscience d'une parfaite défaite, porter au cœur ce fardeau de damné » - Greene - « Despair is the price one pays for setting oneself an impossible aim … to reach the freezing-point of knowing absolute failure and to always carry in his heart this capacity for damnation » - ce joug est nécessaire, mais léger, surtout quand on sait, que, pour atteindre ce but, les moyens de la position couchée sont suffisants. Toutefois, le but impossible devrait n'éveiller qu'un bel espoir. | | | | |
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| souffrance | | | Cette âme, qui habite ce corps : le résident ne connaît pas d'âge ; ne vieillit que la résidence. L'âge, c'est la place qu'on accorde aux fenêtres, au toit, aux murs. Les yeux du jeune scrutent le toit percé ; le vieux, confiné dans les murs, s'accroche à la porte. | | | | |
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| souffrance | | | Comme toute lutte avec le réel, au lieu de l'imaginaire, la douleur, elle aussi, affleure le quotidien et nous plonge dans la platitude. Ne compte accéder, par la souffrance, ni à la hauteur ni à la profondeur : « Je doute que la douleur nous rende meilleurs, mais elle nous rend plus profonds » - Nietzsche - « Ich zweifle, ob ein solcher Schmerz verbessert, aber ich weiß, daß er uns vertieft » - elle ne fait que renforcer les positions acquises sans combat. | | | | |
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| souffrance | | | Personne ne vit sans souffrance ; pourtant, les bien-vivants la cachent – souffrir ou vivre ! - et les survivants en redemandent – souffrir ou mourir ! Végéter et vivre - paraît être l'alternative conjonctive plus probante : « C'est en vivant que tu profanes la vie » - Emerson - « Life is wasted on the living ». | | | | |
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| souffrance | | | Les plus sublimes des voluptés nous visitent grâce aux souffrances annonciatrices traversées : un mal d'amour, un désespoir de solitaire, un amour-propre froissé. Dans quel état se trouverait l'homme, s'il fut privé de douleurs ? - dans une léthargie (Kant) ! | | | | |
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| souffrance | | | Un désespoir vivifiant ou une espérance mortifère : le premier naît d'une conscience, que les beaux élans de ton âme, comme les plus pénétrantes vues de ton esprit, sont voués à la chute, dans une platitude finale ; la seconde compte sur le calcul de la raison anticipante. Le premier fait verdoyer ta plume, la seconde l'engrisaille. Mais un désespoir calculé est pire qu'une espérance gratuite. | | | | |
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| souffrance | | | Les mélancoliques furent autrefois les plus brillants des écrivailleurs, ils nous emportaient vers des lieux sans nom ni date : « Tous les hommes d'exception, les philosophes et les poètes, sont bénéficiaires et victimes de la mélancolie » - Aristote. Aujourd'hui, la mélancolie dépasse rarement l'horizon des petites déceptions des petits amours-propres au milieu des petits événements, où se morfond le gai luron. | | | | |
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| souffrance | | | Je me moque de leurs souffrances d'écrivailleurs, la seule que je respecte est la trouille devant le spectre d'ennui s'élevant de mes pages. Souffrir dans les bureaux, « bâiller sur la croix » (Cioran) - deux fléaux modernes. Leur manie : se vautrer dans une souffrance imaginaire au milieu d'une douceur de vivre bien réelle. Et dire que les siècles précédents s'efforçaient à inventer une douceur imaginaire au milieu des souffrances bien réelles ! L'écriture n'est que jouissance, quand on est en possession de son sujet. Même à son impuissance il faut savoir donner un ton pénétrant. | | | | |
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| souffrance | | | Leur vie spirituelle consiste en de pures et amphigouriques sentences précédant les dîners en ville et les garden parties. L'esprit n'est pas plus pur que l'appareil digestif ; il faut craindre des épidémies et parasites, vivre avec des nausées et déjections. Bref, une lente descente aux enfers qui, en passant, alimente la cervelle et le cœur. | | | | |
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| souffrance | | | Contrairement à ce que gémissent, en minaudant, les souffreteux, la souffrance ne nous soulève guère, elle nous écrase, humilie ou abrutit. « L'axe de l'agir-pâtir recoupe perpendiculairement l'axe soi-autrui » - Ricœur – ce recoupement se produit généralement dans la platitude. C'est l'axe montant du soi connu vers le soi inconnu qui est le seul à promettre de la verticalité. | | | | |
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| souffrance | | | Un malheur bien monté, comme idée d'un jeu, peut encourager. Une joie sans image, sans jeu d'idées, peut décourager. Mais le redressement de têtes peut annoncer l'entrée en platitude, et la lassitude d'âme - servir de moteur du style. | | | | |
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| souffrance | | | Sola fide fit miroiter aux hommes un bel horizon, et solo dolore - une belle hauteur ; sola ratione ou sola mens permettront d'en reproduire des ersatz virtuels, impies et indolores. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie banale, le corps souffre, l'esprit calcule, l'âme dort. Dans la vie haute, l'âme s'adonne à l'émerveillement, l'esprit – à la souffrance, le corps - à la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme se nourrit du mystère de la souffrance et de la noblesse du plaisir. Et l'extinction de la voix de l'âme, dans le discours moderne, est due à la mesquinerie du souci du jour. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | Plus un bonheur est pur, plus nettement j'y entends un pressentiment d'une souffrance. Et c'est en évitant cette chute que je me condamne à la platitude de la trajectoire banale de l'objet de mes béatitudes : l'invisible, le prévisible, le visible, l'indifférent. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la mémoire, nos années passées n'ont pas le même poids ; l'enfant y est à part, étranger, trahi, abandonné ; pourtant, il est notre source. « L'enfant est père de l'Homme » - Wordsworth - « The Child is father of the Man ». Ce n'est pas un problème de l'heure tardive de notre maturité, mais bien des injections soporifiques et anesthésiques, que nous administre une vie aseptique, ennemie des aurores lancinantes. | | | | |
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| souffrance | | | Encore un axe, méritant une même intensité du regard, - étonnement - désespoir (l'espérance, elle, a un autre contraire - le cynisme, et c'en est un autre axe, moins philosophique et plus fiduciaire). Plus profondément on se désespère, plus hautement on s'étonne. « Tant que l'homme s'étonne, il ne s'approche pas du mystère de l'être. On n'atteint les limites de l'existant que par le désespoir » - Chestov - « Пока человек удивляется – он еще не коснулся тайны бытия. Только отчаяние подводит его к пределам сущего » - et l'être et l'existant pataugeant dans la platitude, on doit accorder à l'étonnement et au désespoir le droit de garder leur profondeur et leur hauteur, ces limites qui hébergent les mystères. | | | | |
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| souffrance | | | En quoi le boutiquier est pire qu'un goujat : ta complainte ne réveillera chez lui ni hostilité ni compassion. Être sans cervelle frappe la capacité de la parole, être sans cœur prive d'ouïe. | | | | |
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| souffrance | | | Dès que j'élève ma maîtresse, mon regard ou mon espérance à une grande hauteur, en dehors des valeurs intelligibles, une inexplicable inquiétude ou même angoisse me prennent à la gorge. « Souffrir, c'est donner à quelque chose une attention suprême »** - Valéry. Le paradis, c'est peut-être la platitude de l'ordinaire ; et l'accès à la grande beauté mène à l'enfer. | | | | |
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| souffrance | | | Naissance de la tragédie : je comprends, que mon regard peut se substituer à toute lumière, ensuite que mon regard se réduit aux jeux des ombres, enfin que tout ce qui est mesquin est voué à la platitude et tout ce qui est grandiose – aux ténèbres. Extinction, excitation, résignation. | | | | |
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| souffrance | | | Une intuition naïve fait naître la pensée - d'un danger. Ce qui explique la manie du minable à évoquer des cataclysmes dictant ses pensées ahuries et dangereuses. La haute pensée est à l'abri des basses contagions, et il est bête de croire, que « penser haut est dangereux » - proverbe latin - « altum sapere periculosum ». C'est dans les foires, médiatiques ou universitaires, que même le penser bas, sans parler de penser tout court, est proclamé dangereux. La meilleure demeure de la pensée est la solitude, hermétique aux poisons et immunisée contre les morsures. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe doit être architecte ou musicien, mais sur un registre paradoxal : pour rendre habitables les ruines, où se réfugient nos amours, nos talents et nos espérances, et pour traduire tout bruit du réel dans une musique du conceptuel ou du verbal. En philosophie, tous les édifices et toutes les proses, privés de souffrance et de mélodies, s'écroulent et s'aplatissent, sans laisser ni ruines ni échos. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le bonheur sont pleins de mystères, dont sont dépourvus la mort et le malheur. Et la souffrance, ce mystère de haute nostalgie, va mieux à l'idée de la vie qu'à celle de la mort, qui n'est qu'une plate terreur. Par inadvertance, les poètes introduisent le misérable malheur là où devrait ne retentir que la voix de la noble souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | C'est la nature de mes ouvertures au monde, qui détermine le genre de la souffrance, qui, inévitablement, s'en ensuit. L'avantage des ruines, par rapport aux forteresses, phalanges ou immeubles, est que les ouvertures les plus dramatiques – par la porte ou la fenêtre, l'action ou la contemplation – me sont interdites ; il ne me restent que le toit imaginaire ou un souterrain réel, pour prier mon étoile ou avaler mes remords. Les résurrections ne se produisent pas dans les platitudes collectives, mais aux cieux vides ou dans les tombeaux vidés. | | | | |
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| souffrance | | | Plus de savoir, plus de douleurs – cette équation ne vaut que pour les nobles. L'intelligence représentative permet de creuser les profondeurs du monde ; mais seule l'intelligence interprétative ouvre à la hauteur noble. La souffrance intellectuelle ou sentimentale ne gît jamais en profondeurs ; mais elle peut apparaître dans un mouvement symétrique vers la hauteur, à partir d'une nouvelle profondeur. À celui qui manque d'intelligence, et donc d'épaisseur, cette symétrie ne permet pas de quitter la platitude et du savoir et de la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère – que je dispose de cordes ou de fibres, qui me font entendre la musique de la Création ; les problèmes – la découverte de nœuds ; la solution – le dénouement. En matière d'harmonies philosophiques, si je suis cette chronologie, je vivrai le finale – le silence ou le bruit plat. La morale : connaissant le finale de toute espérance virtuelle et de toute agonie réelle, leur refuser tout dénouement intellectuel. | | | | |
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| souffrance | | | La plus pure des mélancolies naît de l'enthousiasme : on ne parvient pas à se maintenir à son pic extatique et finit par vivre de sa mémoire, douce, évanescente, enivrante et toujours belle. Une chute amortie en caresses. La mélancolie la moins noble gît dans les déceptions : on s'attendait aux gouffres ou cimes, et l'on se retrouve dans la platitude – l'ennui déguisé en mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Je suis un Janus, avec une face côté âme et l'autre côté esprit ; et la mélancolie naît du contraste entre elles. L'âme vit dans une musique, où l'harmonie du bien enveloppe la mélodie du beau et l'intensité du noble ; l'esprit, lui, développe du bruit autour des mots, des images, des idées, qui terminent leur parcours dans la platitude des actes, à l'opposé de la hauteur, dans laquelle trouvent refuge les rêves de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Le matin d'espérance ou le soir désespéré sont les meilleures saisons d'écriture ou de peinture, à cause des ombres ; le problème, c'est de savoir y rester, sans tomber ni dans la folie de la nuit ni dans la banalité du midi, devenir auteur de ses ombres. | | | | |
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| souffrance | | | L'enthousiasme peut aller de pair avec l'avis le plus désespéré, que j'aie du monde (« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre » - Camus), car la meilleure source de mes élans peut se trouver tout entière en moi-même, à l'intérieur de mon regard. Quel enthousiaste de la chose funèbre que Cioran ! Comme le furent Pascal et Kierkegaard. L'espérance ou la désespérance ne brillent qu'aux cimes ! Et sont vouées à la platitude dès qu'elles visent la profondeur. La philosophie devrait se consacrer à donner le goût des cimes, tout en touchant aux profondeurs avec ses racines. | | | | |
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| souffrance | | | Quand les sources de l'espérance et du désespoir commencent à coïncider, c'est qu'on affleure, probablement, à la platitude, car l'espérance est haute et le désespoir - profond. | | | | |
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| souffrance | | | Les chances égales de s'écrouler côté de l'espérance ou côté du désespoir, côté sceptique ou côté dogmatique, côté fraternel ou côté haineux, c'est ce qu'apportent les sommets, la sensation de hauteur, à l'opposé de l'horrible platitude, paisible ou folle : « Au désespoir succède la paix, mais l'espérance rend fou » - Akhmatova - « После отчаяния наступает покой, а от надежды сходят с ума ». Se mettre au-delà de la profondeur, en dehors de l'étendue ; en baissant les yeux, n'oublie pas de les fermer. | | | | |
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| souffrance | | | L'espoir d'un martyre réussi - source de la vulgarité au second degré. Tout calvaire doit mener à la ruine de ta tour d'ivoire. Le souterrain est l'autre voie de salut, sur laquelle se posera ta tour, avant d'atteindre le grade honorable de ruines. Dans celles-ci, on pétrit l'homme immobile ; dans les sous-sols, on subit le remue-ménage des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, c'est la danse et non pas la marche, la hauteur active et non pas la platitude passive ; elle voue le regard hautain aux ruines et les pas profonds - au souterrain. Même l'austère Hegel voyait en philosophie « une vénérable ruine, que la raison choisit pour demeure » - « eine ehrwürdige Ruine, in der sich der Verstand angesiedelt hat ». | | | | |
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| souffrance | | | Toute position se prête aux couleurs de triomphe, de routine ou de défaite. Le fiasco paraît être la teinte la plus prometteuse pour un homme de cœur terrorisé par la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | Les rêves d'enfant sont des visées de prédateurs en puissance, même s'ils sont couvés par des serins. Notre nostalgie de l'enfance est le regret de ne pas avoir su nous muer en colombe ou en rossignol et le vague soupçon d'être devenu vautour ou corbeau. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je rougis de honte, plus ma plume verdoie (pour désavouer Cicéron : « le papier ne rougit guère » - « charta non erubescit »). Plus j'ai de bleus au cœur, moins de blancs restent sur ma page. Plus je me grise de moi-même, moins je suis touché par la grisaille des autres. | | | | |
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| souffrance | | | La vie heureuse, dont prétend s'occuper une philosophie hédoniste, n'est pas à portée des discours. Si le verbe fut élu, pour y placer une part du divin, la vie humaine alors ne serait faite que pour aboutir à un beau livre (aboutissement verbal, mais qui devrait s'interdire d'aboutir !). Tout autre aboutissement est soit banal (force ou chance) soit épouvantable (beauté ou amour). Le Verbe essaya de s'incarner en un corps (son porte-parole minaudant : « Jouis ! » devant une impuissante d'amour) ou en un livre (le même jouvenceau gouailleur : « Lis ! » sous le nez d'un puissant analphabète) - deux désastres d'une sagesse, infidèle à sa hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Aux portes du Sublime s'acharnent les douaniers de la médiocrité humaine. Plus cachottier est mon cœur-pèlerin, plus monstrueuse est la fouille. Montre tes bras tombés, avant qu'on ne fasse tomber les bandeaux de tes plaies. | | | | |
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| souffrance | | | Dans un courant d'air ironique, mon cachot entendrait les sanglots se transformer en éternuements. Ne laisse pas ouvertes tes portes, si tu t'installes face au toit ouvert, pour garder intacte l'étincelle de ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Quand le cœur ne hurle ni ne chante, il se décante et se clarifie, te privant de toute suspension complice et servant de filtre trop efficace au flux revigorant de fiel et de bile. « Le cœur est comme la voix, quand il a crié, il s'enroue » - Flaubert. | | | | |
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| souffrance | | | Plume à la main, que nous soyons mouton ou hyène, nous donnons tous dans le genre geignant. Me livrer à cet exercice si commun m'horripile. Et est-ce bien original que d'être heureux parmi des pages en ruines et si malheureux en dehors ? Est-ce une bonne excuse que de bâtir mes réquisitoires dans les nues, sans rapport aucun avec le fait divers ? | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur creuse l'âme, et le bonheur la soulève. Ça fait beaucoup de vide, dont profitent la platitude, l'inertie ou l'indifférence. | | | | |
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| souffrance | | | Un idéaliste (G.Marcel) sermonne : le désespoir est possible ; un matérialiste (Comte-Sponville) marmonne : le désespoir est nécessaire - tant que vos fichus désespoirs s'enveloppent en catégories logiques, ils agissent comme somnifères ! Qu'un espoir sans raison, mais emballé en belles métaphores, m'est plus précieux, pour me tenir éveillé au milieu des ruines ! | | | | |
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| souffrance | | | L'authentique déluge, dans nos basses contrées robotisées, engloutit l'île déserte des âmes ; et ce livre est une Arche, où se réfugient toutes les espèces encore animées, mais disant adieu à leur monde perdu. | | | | |
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| souffrance | | | L'horreur croisera le chemin de tout activisme : dans les gouffres de la pensée, dans la platitude de l'action, dans l'envolée du rêve – la désespérance, l'ennui, la chute. Le dernier itinéraire est, évidemment, le plus désirable. Mets donc la pensée à sa place - par l'ironie, rabats le caquet à l'action – par la contrainte. | | | | |
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| souffrance | | | La paisible vitalité de la horde moderne est due à l'héritage éthique de la femme de Loth : personne ne retourne plus la tête en entendant des clameurs de détresse, nulle caravane ne s'arrête ; si le sel de la terre vous manque, si aucune colonne ne brise plus la monotonie de vos plats forums, vous en connaissez le geste fondateur. | | | | |
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| souffrance | | | Le jeune tente de désespérer devant les portes dérobées ; le vieux tente d'espérer sur les toits abandonnés ; mais la vie se fait aujourd'hui, sans espoir ni désespoir, par l'âge mûr, entre les murs de ses bureaux. | | | | |
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| souffrance | | | Pour sortir de l'anonymat d'une vie mortelle, il faut découvrir des biens immortels et vitaux. Mais, l'immortel déserta les âmes ; la mort des biens et des hommes devint un événement si bien géré et si plat, qu'elle ne se met même pas au-dessus des tracas financiers ou culinaires. On n'y songe qu'une fois grabataire. | | | | |
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| souffrance | | | Le commerce, la technique, la voirie, la médecine, la police, la science, la vanité interceptent et étouffent mille angoisses, qui travaillaient le sauvage et lui faisaient dresser les cheveux ou les griffes. Et je me mets à attendre ma propre mort comme date-limite d'un produit périssable. « Encore un peu, et une mort bien à toi sera aussi rare qu'une vie bien à toi »* - Rilke - « Eine Weile noch, und ein eigener Tod wird ebenso selten sein wie ein eigenes Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | Le talent fascine et ainsi éloigne la pensée de la mort et fait naître l'espérance. « La société, en cultivant le talent, fait sacrifice à l'espérance » - Proudhon. Vous comprenez maintenant pourquoi, aujourd'hui, tous débordent d'un facile et bavard désespoir - la société, dans un courant de fidélisation, mise désormais sur la médiocrité. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune volonté, aussi héroïque et déterminée soit-elle, ne peut me sauver de cette triple tragédie : le bien, disparaissant derrière le bas horizon de l'action, le beau, chutant du haut firmament du rêve, le vrai, expulsé de la profondeur et affleurant à la platitude. Quand l'esprit et les bras s'avouent leur impuissance, doit apparaître l'âme, la consolation d'une tragédie assumée. Quand ils continuent de s'agiter, la tragédie devient vaudeville. | | | | |
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| souffrance | | | La jeunesse – un désespoir, net et plat, et une foi en progrès (sur un axe de valeurs, nouvelles avancées des bonnes extrémités, face aux mauvaises) ; la maturité – une espérance, vague et noble, et une maîtrise de l'éternel retour du même (l'art, devenant vie, voue la même intensité aux axes entiers). La vaste éthique cédant le pas à l'esthétique profonde et à la haute mystique. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | Les hommes passionnés, ne trouvant pas assez de reliefs dans la platitude ambiante, se reconnaissent dans l’élan ou la chute des rêves, dans le vertige ou dans la souffrance. Le philosophe est celui qui sait en créer un axe continu. « Vivre sera la passion, au sens religieux »** - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas parce que leurs points d'interrogation ne sont pas assez profonds, que les discours modernes sont si misérables, mais parce qu'ils désapprirent à se servir de hauts points d'exclamation. Le cri, le soupir, le gémissement devinrent aussi plats que le silence. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, due à l’ignorance, est préférable à celle que nous apporterait le savoir – la platitude calme, la profondeur exacerbe. Seul l’attachement au rêve nous offre une consolation noble et éphémère, trouble en profondeur mais lumineuse en hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | L’essence ou la profondeur philosophiques, pour échapper à la platitude finale, doivent s’acoquiner avec les bas-fonds tragiques de l’existence ; c’est, peut-être, leur seule chance de rejoindre l’incorruptible hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Privée de création artistique, sentimentale ou spirituelle, la vie se fige, dans de plates douleurs ou angoisses. « Tout ce qui est spirituel fut toujours mon anti-vie, mon anesthésique »** - Valéry. Si le remède n’est que spirituel, j’ai peur que l’accalmie ne soit qu’insipidité, engourdissement, paralysie. L'art ou la passion approfondissent la douleur et rehaussent l’angoisse. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie espérance ne loge que dans un rêve ; c’est pourquoi perdre toute espérance, c’est se livrer à la seule réalité, c’est-à-dire à la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Dostoïevsky et Nietzsche imaginent, que pour penser il faille souffrir, se tordre dans des crampes, en appeler aux forces surhumaines ; mais ce qui convient le mieux à cette activité - mécanique, calculatrice – c’est une paisible concentration de la cervelle, comparable au rôle de l’appétit, dans des ripailles rurales. La douleur rehausse les rêves, mais abaisse les pensées. | | | | |
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| souffrance | | | Il est vain de protéger la vie, c’est-à-dire la réalité, contre la souffrance (das Leben gegen den Schmerz zu verteidigen – Nietzsche) ; ce combat est perdu d’avance – la douleur est invincible. Il faut défendre le rêve contre son affaiblissement, son oubli, son extinction – donc, contre la vraie tragédie humaine, pour n’en garder peut-être que de la mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance ne libère pas de l’angoisse, et le désespoir est compatible avec une apathique paix d’âme ; ces couples semblent même être inséparables : « L’espérance et l’inquiétude, ou bien le désespoir et la quiétude »** - Boratynsky - « Надежда и волненье, иль безнадёжность и покой ». | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie : après avoir été maître du sublime, glisser vers le statut d’esclave du médiocre. « La tragédie, c’est céder à la platitude »** - Chestov - « Трагедия - уступить обыденности ». | | | | |
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| souffrance | | | La grâce est prérogative de la jeunesse ; ensuite, entre en jeu la pesanteur, qui provoque des chutes d’intensité, d’enthousiasme, d’éclats, des pertes de hauteur. S’effondrer dans la platitude terrestre est irréparable ; pour l’éviter, la seule échappatoire, c’est tourner son regard sur le premier séjour de la jeunesse – une hauteur où naissaient des sentiments, des créations, des fidélités. La consolation, c’est retrouver dans ce regard – des échos de ce qui est regardé. | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité et la paix d’âme peuvent durer, mais ce qui est grand chez l’homme – l’intensité d’une passion, la hauteur d’une création, la pureté d’une noblesse – ont une existence courte et ont besoin d’une consolation, pour qu’on leur reste fidèle en puissance. C’est la source même de la vraie tragédie. « Le sens de la tragédie – la brièveté d’une vie héroïque »*** - G.Steiner - « The sense of the tragic : the shortness of heroic life ». L’héroïsme, c’est la fidélité à la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche, dans sa grande souffrance, cherchait, lamentablement, du respect et de l’estime ; la pitié l’insultait ; son aristocratisme y devenait petit-bourgeois. | | | | |
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| souffrance | | | Sur l’axe vertical, tout séjour aux extrémités s’achève dans une débandade : toute profondeur finira par affleurer, lentement, à la platitude ; toute hauteur finira par te précipiter dans une chute, dont le seul bénéfice notable est le vertige de la vitesse ; la première te permettra de garder ton orgueil, la seconde – de garder l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, causées par la cruauté, l’injustice ou la malchance, peuvent se classer dans la catégorie des faits divers, pouvant accabler n’importe qui. La vraie souffrance ne frappe que les têtes rêveuses, créatrices, nobles, à l’instant d’aplatissement du sens de leur vie. | | | | |
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| souffrance | | | Seuls les plus obtus des philosophes, les spinozistes, promettent de la joie, qui consisterait en connaissances. Dans l'insipide jungle moderne, l'Ecclésiaste bureautisé déracina toute libido sciendi, toujours solitaire, tandis que le nom même d'Ecclésiaste désigne celui qui prêche à la foule. On a beau placer son Golgotha au milieu du jardin d'Éden, - la croix ou le pommier - c'est la rencontre des crânes et le divorce des désirs. Dans l'arbre du rêve, le savoir est ce qui en soude les branches ; la douleur - ce qui amène la sève et colorie les fleurs. Tout ce qui n'est pas tenté par la hauteur d'arbre est teinté de platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Par ses caresses, la belle Hélène, la reine, ravit l’âme au premier Faust (celui de Ch.Marlowe), et l’on y découvre une vraie tragédie – l’incapacité soudaine de rêver, d’être artiste. La rustique Marguerite du second Faust (celui de Goethe) lui évite la tragédie, en le vouant à la banalité de l’éternité et du mal réels. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie souffrance t’humilie et te rend indifférent aux connaissances communes, acquises par un banal travail de mémoire. Les connaissances intimes se donnent par de bienheureuses révélations de ton soi inconnu. Et tu te moqueras de ceux qui souffrirent ou se battirent pour la connaissance. « Est-ce que tu as souffert pour la connaissance ? » - une niaise interrogation bouddhiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est poétique ou mélancolique sème une haute espérance ; le désespoir profond est l’œuvre du faux et creux pathos ou de la vraie et plate prose. | | | | |
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| souffrance | | | Le grand rêve se forme toujours sur le fond d’un désastre mesquin. Les prouesses réelles abaissent notre capacité de rêver. Pourtant, il ne reste aux hommes que le misérable rêve américain, culminant avec l’enflure de leur compte en banque. « En Amérique, on n’évalue le vécu que par la réussite » - P.Celan - « In Amerika, misst man die Erfahrungen so gern am Erfolg ». | | | | |
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| souffrance | | | L’incapacité de percevoir le mystère miraculeux du monde est une cécité intellectuelle (dans le pire des cas - un matérialisme primitif), qui, inéluctablement, conduit au désespoir, tandis que l’admiration, ou même la vénération de ce mystère est la source de la seule espérance, espérance mystique. Ceux qui espèrent vivent du commencement de tout ce qui est haut ; les aveugles pleurent les finalités, incompréhensibles, plates ou absurdes. « Notre âme porte en elle des embryons du désespoir dans l’incroyance, dans l’absurdité des fins et des aboutissements » - Kandinsky - « Unsere Seele birgt in sich Keime der Verzweiflung des Nichtglaubens, des Ziel- und Zwecklosen ». | | | | |
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| souffrance | | | L’euphorie ou la désespérance de ta plume sont des états de ton cœur qui favorisent la peinture commune et plate. Du choc entre les deux surgit la mélancolie : vers la profondeur de l’esprit ou vers la hauteur de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Le toit troué, au-dessus de mes jours consumés, m'ouvre à la lumière des étoiles, à l'illusion de l'infini, accueillant mon souffle. Le sol alourdit ce souffle, les murs le coupent, les fenêtres l'emportent vers des horizons trop bas. Il vaut mieux enfumer le ciel plutôt que ne pas du tout frayer avec lui. Ne pas m'enfumer avec de la cosmétique, parfumer le cosmos. | | | | |
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| vérité | | | Plus ce monde se dévitalise par le trop de précision et par l'invasion de vérités rampantes, plus souvent on crie au mensonge. Plus banales sont les causes, plus nombreuses sont les voix, qui clament le pourquoi. Plus immédiat est l'effet, plus rapace est la recherche du comment. | | | | |
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| vérité | | | La vérité vaut par la capacité de produire son contraire et d'en démontrer l'intérêt. Le souffle de la négation donne du volume aux vérités emballées. Sans cela, elles sont des platitudes ou des tautologies, paralysées ou dégénérées, d'une véracité vivante. | | | | |
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| vérité | | | Méfie-toi de la vérité traversant les saisons. La vérité féconde ne s'hérite pas. Sous un éclairage figé, où des vérités végètent, tout se reproduit mécaniquement, même le mensonge. N'aspirent ni n'appellent de nouveaux astres que des visions, vraies ou fausses, en quête d'un langage libérateur et fulgurant, arcana Dei. | | | | |
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| vérité | | | Ceux qui se trouvent le plus près de la vérité - le spécialiste de la thermodynamique et l'agent comptable. Ceux qui en sont le plus éloignés - le poète et le meurtrier. Ces derniers, submergés par la vie des sens, mesurent le pouls de leur vie par l'attouchement de la vérité. Les premiers consultent leur tiède cerveau, en proie au vrai, pour constater, que le monde n'est atteint d'aucune fièvre menteuse. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités ne sont bonnes qu'en tant que sources vitales. Une fois taries, elles ne sont plus que des ressources banales. | | | | |
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| vérité | | | Le regard et le langage - deux outils qu'entretient un bel esprit ; le médiocre, le mal instrumenté ou le mal inspiré, s'occupe de matières premières, des vérités. La Caresse ou le Verbe, c'est à dire la poésie personnelle, se concentrent aux Commencements ; des vérités traînent auprès des finalités aléatoires et communes. Ceux qui manquent d'audace et de personnalité, se plient aux jugements universels, absolus : « Ce qui vient de moi-même, dans ma philosophie, est faux » - Hegel - « Was in meiner Philosophie von mir ist, ist falsch ». Le créateur audacieux dit : « C'est le regard qui exprime la vérité » - Nietzsche - « Die Wahrheit spricht der Blick aus ». | | | | |
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| vérité | | | J'aime mieux l'homme, qui aime soi-même plus qu'il n'aime la vérité : même s'il se trompe d'altimètre, son regard se situe en hauteur ; le pays des vérités est le plat pays, pays des platitudes. | | | | |
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| vérité | | | Plus je deviens plat et inexpressif et plus je me rapproche du vrai et du juste. Le torve et l'ampoulé m'en éloignent, mais rendent plus sensible au beau et au langage. | | | | |
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| vérité | | | Ils « traquent la vérité désintéressée, pour se munir de garantie contre la vacuité » - G.Steiner - « hunt after disinterested truth … to be equipped with some safeguard against emptiness », tandis que c'est seulement son intérêt bien pratique qui justifie la quête de la vérité, et que l'homme, mystique ou musical, a besoin de ce vide sacré, pour qu'y résonnent les chants des dieux, sans interférences avec le bruit du monde. | | | | |
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| vérité | | | La vie est suite continue d'événements ; l'événement est ce qui modifie une base de faits ; la seule bonne logique est monotone, hors du temps, sans événements, - vous comprenez maintenant, pourquoi toute vérité est squelettique. Le temps est incompréhensible, puisque comprendre, c'est suivre une bonne logique. « C'est dans la rétroaction de l'événement que se constitue l'universalité d'une vérité ; l'intervention est le nœud de toute théorie du temps » - Badiou - il en est même l'aporie. | | | | |
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| vérité | | | Au sein de quelles structures s'intéresse-t-on aux contradictions ? Celui qui les déplore dans le langage même est creux ou bête ; leur réduction à la représentation est lucide mais mécanique ; c'est au milieu de nos états d'âme, enfin, que se trouvent des contradictions mystérieuses et organiques. Bavardage, cognitique, tragédie. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui n'est ni dissimulé ni celé - les seules définitions sensées de la vérité philosophique ; et l'on veut qu'avec une telle misère on lui voue un culte ! Elle n'est qu'une règle, un niveau, bref - un instrument de maçon et non pas d'architecte. | | | | |
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| vérité | | | En disant l'inventé, je me sens dans le moi le vrai, l'inconnu ; en disant le vrai, je me sens dans le moi le faux, le connu ; la vérité dite, c'est la platitude. | | | | |
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| vérité | | | Des convulsions, des crampes, des séismes, c'est ce que promettent les porteurs de vérités nouvelles et ennemis du mensonge (y compris - Nietzsche), bien calés devant leurs bureaux, tandis que cette agitation de bocal n'aboutit, dans le meilleur des cas, qu'à un aplatissement de plus de quelques aspérités de l'existence de salon. | | | | |
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| vérité | | | En philosophie, toute solidarité entre le vrai et le libre débouche sur un ennui ou sur une platitude ; ce qui me fait soupçonner, que leur fichu être, proclamé vrai par Heidegger et libre par Sartre, soit une Arlésienne sans le moindre appât crédible. Dans le profond, et encore davantage dans le haut, comptent la contrainte (une non-liberté assumée) et la création (un mensonge dans l'ancien et une vérité dans un nouveau langage). | | | | |
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| vérité | | | L'une des plus utiles contraintes est celle qui interdit à mon regard de voir certaines choses, que mes yeux voient. Pouchkine et Nietzsche appellent ce refus - mensonge qui élève ; voir ce que voit tout le monde est certes une vérité, mais elle me rapproche de la platitude. | | | | |
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| vérité | | | Travailler pour atteindre la vérité - tel est le mot d'ordre de tous les sots barbouilleurs. On y voit de la sueur, de l'agitation, un poitrail gonflé ; jamais on n'y entend ni harmonie ni musique ni enthousiasme. Et le fait que leur travail est non-qualifié et leurs vérités - invendables n'est pas le plus important. | | | | |
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| vérité | | | L'artiste s'attaque aux « X serait vrai ? ! » résistants et les cisèle avec le goût aigu des « Est-ce beau ? ». Le sot traîne des « X est beau ! » malléables et les fige et dévitalise avec un « Est-ce vrai ? » banal et sans tranchant. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est question de nos horizons, comme la noblesse ne se lit que sur notre échelle verticale, où se situe le grand Ouvert de l'homme. L'horizon, lui aussi, peut être ouvert ou fermé – mais dans les deux cas, la vérité évolue dans la platitude, son cadre normal. Toutefois, la fermeture, comme la monotonie, y paraissent être presque obligatoires, pour éviter des dérives événementielles. | | | | |
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| vérité | | | La foi, chez un homme, ne peut être intéressante que s'il en a trop ou trop peu, trop de chaleur ou trop de froid. Tout le contraire de la vérité, où seul compte un parfait équilibre entre la représentation et l'interprétation. Le Seigneur promit de cracher de Sa bouche ceux qui ne sont ni chauds ni froids. Sortant, désormais, uniquement de Son cerveau thermostatique, les vérités apportent au monde le salutaire équilibre de la platitude. | | | | |
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| vérité | | | La misérable littérature moderne est constituée de vérités collectives, formant une platitude, vérités, que le lecteur est invité à découvrir. Le meilleur lecteur lit, pour frayer quelques nouveaux chemins vers son propre soi. Le soi, même s'il ignore son origine, peut gagner en profondeur ou en hauteur, au contact avec un livre, qui, au lieu de narrer des vérités, chante des rêves. | | | | |
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| vérité | | | La grandeur est toujours en hauteur, et la vérité est toujours plate. La vérité n'en décorerait qu'une périphérie négligeable. On peut imaginer le cœur d'une grandeur sans aucune présence du vrai ou du réel. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, qui ne se présenterait aujourd'hui que sous forme artistique, est prise de haut, par ce siècle arithmétique. Et dire, que jadis, présentée sous seule forme mathématique, même l'erreur étais abaissée au rang des platitudes. | | | | |
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| vérité | | | Tous les pédants creux et même verbeux disent, que les mots leur manquent, pour dire toute la vérité. La vérité n'est jamais à l'entrée d'un discours à bâtir, mais toujours à la sortie d'un discours bâti. | | | | |
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| vérité | | | Leurs véridiques robots doivent nous détourner de nos sirènes imaginaires. « Que le philosophe soit attaché non pas au style, qui vient du charmant bosquet des Muses, mais à celui de l'antre terrifiant, où la vérité se cache » - Pic de la Mirandole - « Quae philosopho fidem conciliabunt : si in genus dicendi appetens, quod non ex amoenis musarum silvis, sed ex horrendo fluxerit antro, in quo latitare veritatem ». En pratique, cet antre n'est pas plus terrifiant qu'une bibliothèque ou une caserne. En revanche, le style architectural préféré des Muses, et qu'orne bien leur bosquet, ce sont les ruines aux flambeaux, où l'on séduit avant qu'on ne déduise. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, comme tout nombre premier, ne connaît d'autres diviseurs, à part elle-même, que l'unité de l'ennui. Donc, une moitié de vérité ne peut valoir qu'un mensonge entier. Le mensonge est zéro, là où l'on ne connaît que l'addition. Mais sa puissance annihilante est utile, quand on veut multiplier les langages. | | | | |
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| vérité | | | Le sot s'éloigne de la vérité, pour rester dans le mensonge, et le sage, pour préparer une vérité nouvelle, et le paradoxe en est un subtil subterfuge. Si la vérité est grande, elle garde sa valeur, et je l'admirerai de loin encore davantage, comme tout ce qui est grand ! Les convictions sont des tentatives, toujours réussies, de serrer, dans mes bras, une vérité paralysée avant d'en essuyer le mépris. Pour parer l'assaut de doxa, rien de plus spontané que des para-doxes. | | | | |
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| vérité | | | Une découverte que l'on fait trop tard : ne mènent à la vérité ou au bien que la platitude ou la chute ; l'ascension, ou la contre-plongée, ne promettent que le beau. | | | | |
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| vérité | | | Les amants malheureux me chagrinent, et je pense me débarrasser du mensonge, en me débarrassant de la honte. Mais sans la honte, je n'aurai pas non plus de vérités brûlantes. Et c'est la vérité austère, matrimoniale et fiscale, qui scellera mon bonheur hors des cieux. | | | | |
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| vérité | | | La vérité sans beauté s'appelle grisaille, c'est-à-dire indifférence. Il faut être féru du vrai au nom du beau ! | | | | |
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| vérité | | | Ils érigent l'édifice de la vérité, qui doit héberger la profondeur et l'ampleur philosophiques, mais, immanquablement, cette construction finit par prendre les traits d'une caserne ou d'une étable. Les amoureux de la hauteur inventée se terrent dans leurs ruines, sans portes ni fenêtres et au toit percé, face aux étoiles, où s'envole leur regard enivré, las de ne se fier qu'aux yeux trop sobres. La philosophie sans enivrement, c'est comme la poésie sans musique. | | | | |
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| vérité | | | Les difficultés de logique se surmontent même par des ignares de logique ; le milieu naturel de la vraie pensée, ce n'est ni la rigueur ni la connaissance, ce sont nos ténèbres : ce n'est pas une clarté qu'elle apporte – elle rend superflue toute lumière. Une pensée altière laisse la logique à ses laquais-calculateurs, elle garde son altitude. La logique ignore l'altimètre et n'offre que des garde-fous, pour que je ne dégringole pas dans la vallée des platitudes. Ailleurs, elle cache le ciel, pour qu'on ne se découvre pas des ailes. | | | | |
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| vérité | | | Ce n'est pas le défaut de preuves qui nous pousse à imposer ou à intimer, mais la vulgarité des preuves. Le contraire est plus banal : chercher à prouver à défaut d'intimer, de s'imposer ou de faire adhérer. | | | | |
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| vérité | | | Trois causes minables, mobilisant toutes les médiocrités : la vérité, l'authenticité, la lumière, et dont les adeptes exhibent, respectivement, la bêtise, la grégarité, la grisaille. Et vivent les ombrageux falsificateurs, ne se connaissant même pas ! | | | | |
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| vérité | | | Quand ils deviennent stériles en formulation de contraintes, en audace de la création ou en invention de beautés, ils se mettent à proclamer leur attachement à la liberté, à la vérité, à la vie, ces valeurs-fantômes, réceptacles de platitudes. | | | | |
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| vérité | | | Ils n'ont pas tout à fait tort, ceux qui disent que le sentier de la vérité est inaccessible aux sceptiques (ou ironiques). Même aplani, aplati, goudronné, transformé en autoroute gratuite ou en sentier battu, il le reste ! Les ironiques, devant la banale accessibilité de la vérité, se réfugient dans les impasses du rêve. | | | | |
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| vérité | | | Pour ne pas aboutir à la platitude elliptique, l'affirmative élancée devrait s'achever en trajectoires hyperboliques ou paraboliques ; l'éternel retour s'effectue à l'infini, les axes, par un effet d'abnégation, se substituant aux foyers. | | | | |
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| vérité | | | Une vérité peut être profonde, jamais - haute. Dès qu'une vérité prétend à la hauteur, elle devient un rêve, c'est à dire un mensonge, dans les coordonnées du langage courant. « Plus haute est une vérité, avec plus de précautions elle doit être manipulée ; autrement, elle devient instantanément lieu commun » - Gogol - « Чем истины выше, тем нужно быть осторожнее с ними : иначе они вдруг обратятся в общие места ». Les pensées, avant de devenir plates, peuvent être profondes ; la hauteur, elle, est réservée au bon et au beau, et si un vrai exalté s'y égare, c'est qu'il y fut porté par un bien fraternel ou par une beauté complice. | | | | |
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| vérité | | | Trois voies royales d'accès au vrai : le langage, la représentation, l'interprétation. Quand on n'emprunte qu'une seule voie, la vérité, au bout, ne serait que désincarnée, muette ou mécanique. Et peu importe la largeur et l'importance de cette voie, sa force : « Le vrai n'est pas pour tout le monde, mais seulement pour les forts » - Heidegger - « Das Wahre ist nicht für jedermann, sondern nur für die Starken ». Bénie soit la Faiblesse, qui nous attire encore vers le Beau et attache au Bien ; le Vrai ne palpite plus et peut être laissé en pâture aux forts de ce jour, au milieu des machines. | | | | |
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| vérité | | | Le poète ne cherche ni un vrai à démontrer ni un faux à désavouer ; avec la poésie, le beau de l'âme peut se passer du vrai de l'esprit. Le vrai le plus profond est toujours près de la surface des choses et de la platitude des idées : mais le beau hautain en est toujours éloigné : « Le poète se trouve à une distance infinie du vrai » - Socrate – voilà de la bonne géométrie ! | | | | |
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| vérité | | | Le véridique face à l'inventé : aucun constat crédible pour peindre l'âme, le cœur ou l'esprit. Seule la qualité de l'invention y met des couleurs et des formes. Tout appel au triomphe de la vérité, dans ces canevas, ne fait que fausser la perspective. D'autant plus, qu'on ne peut qu'être naturel, on ne peut pas chercher à le devenir, ce qui débouche toujours sur des clichés. La sagesse incréée ne peut être que niaise. | | | | |
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| vérité | | | On peut vaciller entre deux mensonges, mais entre deux vérités il faut choisir soit un langage soit un modèle, pour rester avec une seule d'elles, en tant que métaphore ou en tant que concept. Il n'y a pas de discontinuités sur les courbes du vrai ; ce qu'on prend, admiratif, pour de l'oscillation, est un prosaïque ancrage dans une vérité médiane. | | | | |
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| vérité | | | C'est idiot que d'appeler à aimer la vérité ou à pardonner à l'erreur (Voltaire). Il faut aimer l'éveil de l'erreur, pour pardonner à la vérité ses accès de somnolence. | | | | |
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| vérité | | | Un test infaillible de la platitude de ton idée – trouver tout de suite un acquiescement lucide d'autrui. On n'arrive jamais à se mettre d'accord sur une idée intéressante. Les hommes ne sont d'accord que sur les vérités éternelles, c'est à dire sur des balivernes. Mais il faut se méfier du désaccord de façade sur la vérité d'aujourd'hui. | | | | |
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| vérité | | | Jadis, l'ignorance protégeait contre l'inquiétude, et de doux mensonges berçaient notre félicité. De nos jours, les consciences tranquilles sont préservées mieux grâce au savoir, et la félicité béate - grâce à la vérité arrogante, plutôt qu'au timide mensonge. L'ignorance est incapacité de nouvelles unifications bouleversantes, incapacité due à la perception du connu comme d'une constante, l'intelligence consistant à savoir toujours y déceler quelques troublantes variables. Plus de constantes, plus d'ennui et de tranquillité. | | | | |
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| vérité | | | Vivre dans un monde du vrai ou du faux, dans un monde sans métaphores, est rassurant mais plat. « La métaphore me désespère de la littérature » - Kafka - « Die Metapher läßt mich am Schreiben verzweifeln » - mais c'est comme avec le beau de Valéry – il est aussi ce qui procure la plus haute des espérances ! La hauteur s'appuyant sur la profondeur. Ce n'est pas l'accès lui-même à l'objet qui valorise celui-ci, mais le chemin d'accès. La métaphore, c'est la délicatesse du chemin. | | | | |
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| vérité | | | On a maille à partir avec la définition de la vérité : pour l'arbitre nous prenons tantôt la logique, tantôt le bon Dieu, tantôt notre sincérité. En logique, la vérité se réduit au langage ; la vérité divine est ce qui entretient la soif d'éternité ; la vérité-droiture est le courage d'affronter le constat dormitif. Il faudrait se tenir à la vérité romanesque et au romantique mensonge. | | | | |
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| vérité | | | La chose, où ma voix se distinguerait le mieux, peut s'appeler évidence. La chose, dont je dois m'interdire l'écho, s'appelle bruit du monde. La chose, dont le langage est tout de signes et dépourvu de sons, s'appelle vérité. | | | | |
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| vérité | | | Son soi connu, le véridique, ressemble tellement au soi de son prochain, que Narcisse, à la recherche de son visage, se réfugie dans son soi inconnu, l'inexistentiel. « Ce qui a été cru par tous, et toujours et partout, a toutes les chances d'être faux. Il n'y a d'universel que ce qui est suffisamment grossier pour l'être »** - Valéry. Le raffinage d'une vérité universelle est un exercice grossier. Ce paradoxe : l'ennui des concepts dans l'universel ; leur caractère vital dans l'individuel. Plus que la vérité elle-même, c'est notre œil, notre sens du langage, qui s'infléchissent. | | | | |
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| vérité | | | Si le discours ne tient qu'au vrai courant, il peut marcher souvent, il ne dansera jamais. Mal à l'aise dans l'inconnu des commencements, les bavards sont incapables de maximes, annonciatrices d'un vrai à naître. « Toute maxime générale ayant du faux, c'est un mauvais genre » - Stendhal. Toute platitude discursive particulière, exhibant du vrai intégral, mérite la poussière des archives. | | | | |
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| vérité | | | Les défaites, faussement approfondies, les triomphes, faussement rehaussées, - tel est le fond de toute nostalgie. Mais le contraire, c'est la platitude du vrai réel. | | | | |
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| vérité | | | Tout changement de langage (langage = langue + représentation) provoque la mort de certaines vérités. L'inventivité des hommes et la validation par la réalité mieux comprise font périr des vérités fragiles. Il faut inverser l'adage des pédants dévitalisés : « Fiat veritas, pereat vita » - s'occuper de la vie éternelle et mystérieuse, pour se débarrasser de vérités caduques et plates. | | | | |
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| vérité | | | En n'empruntant que les chemins de la vérité, on est sûr de déboucher au pays du désespoir. Et Schopenhauer : « Pas de consolation dans ma philosophie, car je n'énonce que la vérité » - « Meine Philosophie sei trostlos, weil ich nach der Wahrheit rede » - a raison. Les rêves ne conduisent que vers des impasses, où scintillent les étoiles et les espérances, les hauts arcs en ciel et les noirceurs profondes. La vérité seule ne promet que la plate grisaille. | | | | |
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| vérité | | | Le sage est celui qui sait la nature de la croyance et qui croit en culture de la vérité. Il sait où il faut savoir et où il faut croire. | | | | |
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| vérité | | | Suivre, avec tout le monde, le chemin des vérités bien tracées est le moyen le plus sûr de me trouver sur des sentiers battus, menant vers de vastes platitudes. Mais devenant Narcisse, j'oublie les vérités nées des autres et reste en compagnie de mes propres vérités naissantes, sans craindre que « quand nous nous tournons vers nous-mêmes, nous nous détournons de la vérité » - Bachelard. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai se construit (un travail synthétique) et le démontrable s'établit (un travail analytique). Donc, soit la démarche anti-platonicienne : de la platitude des faits – à la hauteur des idées, soit la démarche anti-aristotélicienne : de la profondeur d'une hypothèse langagière – à la platitude de la preuve et du sens. Gödel et l'Intelligence Artificielle montrent que le premier travail, la représentation, apporte de plus vastes résultats que le second, l'interprétation. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui décide du vrai ou du faux, ce sont les outils – la logique, la poésie, l’éthique. De même, pour voir la lumière ou les ténèbres, on fait appel aux outils – aux yeux, à l’imagination, à l’âme. Les mal outillés se contentent de platitudes ampoulées et insensées : « Comme la lumière se montre et montre les ténèbres, la vérité se détermine et détermine la fausseté » - Spinoza - « Sicut lux se ipsam et tenebras manifestat, sic veritas norma sui et falsi est ». | | | | |
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| vérité | | | Les représentations d'un sot sont si décousues et superficielles, qu'il pense pouvoir s'en passer pour ne faire qu'interpréter (l'illusion, partagée par Nietzsche). Les représentations d'un savant sont si profondément câblées, que leur accès est presque imperceptible ; on les explicite à reculons. Dire que la vérité n'existe pas, car on n'aurait aucune représentation, est une sottise, entretenue par un mauvais nihilisme. | | | | |
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| vérité | | | L’art, qui ne dit que la vérité, ne peut être que plat, par la forme, et horrible, par le fond. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est l’un de ces thèmes creux, favorisant un langage ampoulé mais dépersonnalisé. Le premier geste des chercheurs de vérités d'esclave est d’adopter une langue de bois commune, académique ou populacière. Il ne sert à rien de les encourager : « Quand tu as soif de vérité, laisse éclater ta langue » - Publilius - « Licentiam des linguae, cum verum petas » - puisque, ayant toute honte bue, ils sont sans soif. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les vérités, qu’Aristote (ou tout autre philosophe) découvrit, sont aujourd’hui de pâles platitudes (et, à l’époque, elles ne furent pas palpitantes non plus) ; et lui, Aristote, les mettait plus haut que l’amitié de Platon ! Et cette trahison de l’âme particulière, au nom d’un esprit commun, continue de sévir dans les cerveaux robotisés. | | | | |
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| vérité | | | La liste des niaiseries, commençant par post- (après le meurtre de Dieu , de la culture, de l’homme), vient de s’allonger avec post-vérité. Mais ce n’est pas la hauteur du rêve qu’ils opposent à la vérité des profondeurs, mais la platitude des hasards, des caprices, des élucubrations des hommes-robots. | | | | |
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| vérité | | | L’individualisation se manifeste de deux manières : dans la représentation (les structures syntaxiques – concepts de l’ontologie, ou sémantiques - liens entre concepts) ou dans le style (attachements langagiers aux concepts ou aux liens). Ne méritent notre intérêt que les vérités et erreurs, fondées sur ces deux types d’individualisation ; collectives, elles rejoignent très vite la platitude. | | | | |
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| vérité | | | Il arrive à tous les grands d’émettre des avis niais sur certains sujets capitaux. Une réfutation élégante peut, néanmoins, déboucher sur un avis juste mais banal. C’est ce danger qui me guette, lorsque je m’en prends aux sottises de ceux que, par ailleurs, je respecte ; en tout cas, j’évite les sujets mesquins, pour écarter davantage le piège. | | | | |
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| vérité | | | Une vérité partagée suppose un langage partagé ; donc, elle est condamnée à la platitude, à l’exclusion de toute noblesse que n’adoube que la poésie, la créatrice de langages individuels. La noblesse collective n’existe pas. La poésie est un vrai contraire de la vérité courante. Et Kierkegaard : « La vérité, c'est ce qui ennoblit » - vit tout de travers. | | | | |
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| vérité | | | Dès qu’une vérité devient objective, elle s’implante dans le champ des banalités. | | | | |
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| vérité | | | Bannis les simulacres individués, omniprésentes les vérités communes – ma réaction spontanée aux innombrables gémissements des autres sur la persécution générale de la vérité et le règne, en tout lieu, du simulacre. Les sains sens bariolés, exposés à l’épidémie du sens grisâtre. | | | | |
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| vérité | | | La nudité de la vérité est à même d’exhiber la vulgarité du réel ; le mensonge est toujours habillé, ce qui lui permet de présenter en majesté même la hauteur du rêve. | | | | |
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| vérité | | | On peut juger de l’intelligence des hommes par le choix du qualificatif gnoséologique qu’ils attachent au concept de vérité : universelle (les plus bêtes), nationale (les plus banals), personnelle (les plus lucides). | | | | |
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