| chœur amour | | | INTELLIGENCE : L'intelligence est beaucoup plus encombrante que la bêtise, pour faire rentrer l'amour dans la vie. Elle nous gonfle de proclamations ; la bêtise, elle, nous écrase sous des acclamations. L'intelligence pourra servir d'ersatz d'amour, quand celui-ci s'en sera allé : c'est elle qui aide à fermer les yeux et à boucher les oreilles, sans toutefois la spontanéité de l'amour. | | | | |
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| amour | | | L'amour est une perpétuelle confusion de genres, où le comique des oreilles voisine avec le tragique des yeux : les sens nous poussent à rire et le sens - à pleurer. Le rôle de l'obscurité, des foyers et des entractes (dans l'amour, plus longs que les actes) est aussi à saluer. | | | | |
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| amour | | | Chaque sens, quand il devient despotique, est un imposteur de l'amour : le toucher qui propulse le corps, la vue qu'éblouit une vénusté, l'ouïe qui cède aux tendres sirènes, l'odorat qui invente des parfums artificiels, le goût qui éveille le rapace. L'amour, c'est la fusion inconditionnelle des sens, perdant leurs fonctions premières. | | | | |
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| amour | | | L'esprit manipule des valeurs au comparatif, fournies par des capteurs ; l'âme, elle, n'est sensible qu'au superlatif, auquel réagissent ses cordes. « Il existe ces drôles de cordes dans l'âme humaine ! Insensibles aux appels tonnants elles se mettent soudain à vibrer aux mots prononcés tout bas » - Dickens - « There are chords in the human heart, which will remain senseless to appeals the most passionate, and respond at last to the slightest casual touch ». Le cerveau traduit les mots, nettement filtrés par l'oreille, mais le cœur en connaît la langue originelle, qui ne jaillissait que des yeux silencieux. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur, c'est la chance de parler à une oreille infiniment lointaine et compréhensive, ce qui se transforme inévitablement en extase, en délire divin, au contraire du à bout portant, qui est à l'origine des petits bonheurs et des grands malheurs. « On est d'autant plus heureux qu'on a davantage de formes de délire » - Érasme - « Quisque felicior, quo pluribus desipit modis ». | | | | |
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| amour | | | Ce qu'on dit de l'amour : « L'âme est le lieu de ses mystères, le corps son Livre Révélé » - J.Donne - « Love mysteries in soules doe grow, but yet the body is his booke » - s'applique aussi à l'art et à la science, qui sondent les mystères du beau et du vrai, mais doivent se contenter de rendre lisible, c'est à dire charnel ou formel, ce qui, au fond, n'est qu'intelligible. Le corps de l'art et de la science s'appelle représentation. Ce que l'oreille entend dans l'Écriture, l'œil devrait graver dans la Table des Lois. | | | | |
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| amour | | | Des nectars ou élixirs, accompagnés d'amuse-gueule, telle devrait être la seule nourriture de l'amour ; dès que, de gourmand il devient gourmet, il revit une santé et ne s'aperçoit même pas de la mort du vertige ; cette mort est la perte du goût. Dès que la langue de l'amour s'intéresse de trop près au goût des aliments, ceux-ci deviennent insipides. Les yeux et les oreilles sont les meilleures gardes du palais de l'amour. « La faim assaisonne le mets » - Cicéron - « Cibi condimentum fames est ». | | | | |
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| amour | | | Depuis que les éclairs et les illuminations ne pénètrent plus la grisaille démagnétisée des hommes, on ne prête son ouïe qu'au bruit des choses, qui remplaça le tonnerre des rêves. Dans le champ amoureux, les aiguilles sont au point mort et ne sentent plus les pôles d'attirance céleste. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un triomphe de la faiblesse, mais le désir est la force même. La caresse est traduction de la faiblesse, et la possession – inertie de la force. L'amour, ce n'est donc ni se serrer, ni même se parler, mais bien s'écouter, se consumer, ne plus peser, se laisser soulever. | | | | |
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| amour | | | Dieu réserve aux hommes ordinaires son regard courroucé, pour leur inspirer la peur et le remords ; mais Il leur refuse et l’oreille et la bouche. Pour les amoureux et les poètes, Dieu n’est ni sourd ni muet. À l’amoureux Dieu dicte les caresses, au poète - les mélodies. Traduire ce que n’entend personne d’autres est leur métier commun. « Les poètes ne sont que les interprètes des dieux » - Platon. | | | | |
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| amour | | | On perçoit la vie sous deux angles, l’historique et le musical, les yeux-raison ou le regard-ouïe, les vestiges ou le vertige. La seconde lecture se réduit, de plus en plus, à la première : les rythmes apaisent et les harmonies se soupèsent. Quand à la mélodie, ce support des passions et des mystères, elle devient inaudible. Un dommage collatéral – l’amour, puisque « en volupté, ne cède la musique qu’à l’amour, mais il est mélodie » - Pouchkine - « из наслаждений, одной любви музыка уступает, но и любовь – мелодия ». | | | | |
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| amour | | | L’air est rempli d’une musique inaudible ; et l’amour accomplit deux merveilles – il anime les fibres, prévues par le Créateur pour capter cette musique céleste et il nous rend sourds au bruit du présent. | | | | |
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| amour | | | La panoplie des sens : la vue te conduit à former ton propre regard ; l’ouïe te rend intelligent ; le goût forge l’art des contraintes ; l’odorat affine ton intuition ; mais je leur préfère le toucher, car il réveille ta capacité la plus secrète, la plus profonde, la plus universelle – la caresse. | | | | |
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| amour | | | L’amour est plus près du rêve que de la vie, il est dans le regard avec les yeux fermés ; aimer, c’est un devenir créateur, plus intense qu’un être créé. Comment puis-je m’entendre avec Hugo : « Aimer, c’est vivre ; aimer, c’est voir ; aimer, c’est être ». | | | | |
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| amour | | | La caresse est une invitation à la volupté : charnelle, visuelle, auditive, intellectuelle. | | | | |
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| art | | | Le bon style, ce ne sont ni les yeux ni la vision ni même le regard, mais l'une des facettes du talent, la seconde résumant l'ouïe et l'entendement. Mais le génie serait plutôt la technique que l'imagination, plutôt le mot que l'idée. | | | | |
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| art | | | Nous avons deux types de cordes : pour produire notre propre harmonie ou pour réagir, en écho, aux mélodies des autres. Les premières se logent plus près des yeux, les secondes - de l'oreille. On ne peut devenir artiste que si l'on sait s'ausculter. Si l'on sait transformer un regard en un son. Si l'on est auteur : « Tout fourmille de commentaires ; d'auteurs, il en est grand'cherté » - Montaigne. | | | | |
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| art | | | La sensation du novice : la vie est pleine, la plume n'a qu'à l'écouter. Signe que la vie est passée dans ta plume : la sensation que l'écriture précède la vie. | | | | |
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| art | | | On a beau avoir une hauteur de vue, une profondeur de l'ouïe, mais, en dernière instance, c'est bien le sens du toucher qui détermine la place d'une écriture. | | | | |
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| art | | | Parmi les écrivains reconnus, le clivage entre ceux qui voient et ceux qui entendent. Je ne dresse les oreilles, ni mes yeux ne s'apprêtent à s'enflammer que si je devine, chez l'auteur de la page devant moi, les yeux fermés, au bon moment, ou, surtout, les oreilles bouchées, aux mauvais endroits. La littérature aurait dû être de la musique, c'est-à-dire du bruit de la vie bien filtré, madrigaux exécutés a cappella. | | | | |
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| art | | | Une voix complice n'apporte rien à la voix créatrice. Il faut dédaigner l'oreille et se faire regard. | | | | |
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| art | | | On écrit en comptant d'abord sur une affinité d'yeux, mais on lit en appréciant surtout l'affinité d'oreilles. Pour être bon auteur, il faut être bon lecteur. | | | | |
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| art | | | En dehors de traduire, traduire une voix et une langue, qui ne sont pas les miennes, je ne peux pas donner un sens quelconque à créer. Être dans l'état de demande de messages (me sentir ange), ne pas m'attarder dans celui de la réponse (ce que veut le diable). Poétiser, c'est traduire des messages (voix) cryptiques. | | | | |
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| art | | | Les exigences acoustiques ne sont pas les mêmes pour les lieux, où je compose mes mélodies divines, et ceux, où je les aimerais exécuter. Le fond sonore idéal, pour les premiers, serait l'applaudissement de mon concierge et le ricanement du ciel. Oreilles faites yeux - pour les seconds. | | | | |
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| art | | | Nos seuls lecteurs sont la raison et l'oreille. Jamais le cœur, jamais l'âme. L'oreille est plus proche du cœur, la raison - de l'âme. Ne pas se tromper d'interlocuteur, qui ne sera donc qu'un ambassadeur, et qui transmettra, comme il peut, nos notes et nos mémorandums, que dictaient nos cœur et âme. | | | | |
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| art | | | Travail de plume : coups de main à l'oreille musicale, coups de pied à la raison tribale. | | | | |
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| art | | | L'harmonie est une chose insaisissable, et l'on le comprend sur l'exemple des types de versification nationaux. Leur niaiserie formelle est du même ordre que la niaiserie de fond des tanka ou haïku. La longueur des syllabes grecques, la métronomie de l'allemand ou du russe, l'orthographe dans le choix de rimes françaises. De concert avec le sonore, on devrait rimer pour l'olfactif, mais surtout pas pour le visuel. | | | | |
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| art | | | Dans chaque écrit se reflètent nos sens : l'odorat – perspicacité, le goût – élégance, la vue – horizons, l'ouïe – connaissance, le toucher – caresse. Toutes ces facettes s'inscrivent dans l'ampleur et se rehaussent par le talent. | | | | |
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| art | | | Dans un contexte littéraire, la musique, c'est surtout la musique symphonique, où s'affirme le compositeur-esprit, brille l'interprète-âme et où nos sens sont des instruments ; et je suggérerais que ce n'est pas l'ouïe qui devrait être le plus sollicités de ces instruments, mais le toucher, la caresse. En dernière instance, ce sont nos sens qui devraient animer nos mots. En poésie, ce mouvement se complète, en s'inversant, et devient : « l'écoute réciproque de l'élan et du mot » - Mandelstam - « соподчиненноcть порыва и текста ». | | | | |
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| art | | | Je reconnais ma faute musicale : avec des cordes en permanence tendues, on risque de ne plus être en accord avec l'harmonie de la vie. Comme J.Joubert, je ne joue que de la harpe éolienne. Il faut savoir détendre ce qui vibrerait faux, mais je désappris à tendre l'oreille aux sons directeurs de l'époque. | | | | |
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| art | | | La profondeur d'une harmonie se reconnaissant dans la hauteur d'une mélodie - l'art réussi ; le monde, dans lequel je vis, s'unifiant avec le monde, qui vit en moi - toute la littérature est là : soit mon âme accueille une mélodie et je lui cherche des mots d'esprit, soit mon esprit subit le poids des mots et je cherche une mélodie qui les porte jusqu'à mon âme. | | | | |
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| art | | | L'écrit ne vaut que par sa musique ; et le descriptif et le discursif ne sont que bruit, si le récitatif ne s'y mêle. « Constituer le monde et l'homme comme la musique a été constituée à partir du bruit »*** - Valéry. Le même défaut d'oreille depuis Quintilien : « On écrit pour raconter, non pour prouver » - « Scibitur ad narrandum, non ad probandum » - prouver, dans l'art, c'est séduire, induire en extase. | | | | |
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| art | | | Nos sens et l'art : l'un crée, parce qu'il voit des choses, l'autre - parce qu'il entend des voix, le troisième - parce qu'un attouchement le conduit à sculpter son regard, où le flair et le goût se disputent la palme. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, c'est surtout savoir écouter les autres ; seul un génie peut t'en dispenser, pour que la qualité de ta propre création n'en pâtisse. | | | | |
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| art | | | La division des écrivains en myopes et en presbytes n'a pas beaucoup d'intérêt, puisque l'outil principal d'une écriture n'est pas l'œil, mais le regard, qui, plus que des yeux, a besoin des oreilles musicales, du goût électif, du toucher des caresses. Il y a donc ceux qui produisent du bruit et ceux dont émane une musique ; que les premiers soient sourds, cela blesse notre oreille, mais notre goût et notre peau, mobilisés par notre charité, les réduisent tout de suite en muets ou en manchots. | | | | |
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| art | | | Le bon goût a deux facultés : fuir le banal et s'opposer à l'excès. Le choix d'amplitude est dicté par la mélodie ; le bon goût est élimination des notes dissonantes. Mais celui qui n'entends rien au-delà de ses propres notes extrêmes ne doit pas avoir une bonne ouïe : « L'excès va de pair avec la médiocrité » - Bélinsky - « Крайность есть сестра ограниченности ». | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est l'oreille, qui entend et recueille la voix divine du premier pas, le miracle ordinaire du pur incipit, et les yeux, qui, en se fermant, aperçoivent le dernier, l'occulte explicit, que l'artiste ne fera pas. Ce que font, entre les deux, les mains, aurait pu se confier à l'artisan. « Parfois, ce qui finit bien, commençait beaucoup mieux » - Guénine - « Иногда то, что хорошо кончается, начиналось гораздо лучше » - pour l'artiste, tout est bien qui commence bien. | | | | |
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| art | | | Nous voyons avec nos oreilles ce que Beethoven entendait avec ses yeux. Avoir un regard veut dire remplir les yeux de musique. « J'entendrai des regards, que vous croirez muets » - J.Racine (G.Fauré, avec son Cantique de Jean Racine, rendit audible ce regard funèbre). L'émotion est le dénominateur commun de nos sens. Quand on maîtrise le transfert des numérateurs. Comme Homère : « Ce que lui-même ne voyait pas, il nous le fit voir » - Cicéron - « Que ipse non viderit, nos ut videremus, effecerit ». | | | | |
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| art | | | Chez l'amateur d'art, se trouve une faim universelle, ainsi que des goûts dictés par l'époque. Seule la première est digne de nos plumes. C'est ton livre qui devrait être imprégné d'une faim nouvelle, qui réveillerait l'appétit de l'oreille, même chez les repus de l'œil. | | | | |
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| art | | | Les écrivains non-poètes s'adressent aux yeux et non pas à l'oreille, imposent une peinture et ne composent pas de musique. Miraculeusement, toute musique réussie réveille en nous le philosophe. L'image picturale, l'icône, est adversaire de l'adage musical, le Verbe ; et son culte conduit au journalisme, au Hollywood, aux bandes dessinées. | | | | |
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| art | | | Le commencement, en art, est déjà un reflet ; il a besoin d'écran, de renvoi, de référence, de lumière externe. Mais c'est bien le commencement qu'on doit voir et non pas la lumière. L'oreille doit servir d'accompagnement musical, lumineux, aux ombres de ta bouche. | | | | |
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| art | | | Quand, dans mes yeux, les couleurs et les formes se mettent à parler musique, quand donc la vue cède en intensité à l’ouïe, je deviens plus qu’un témoin, je deviens regard, - mon âme barbare en serait muée en juge partial mais illuminé. « Les yeux sont des témoins plus exacts que les oreilles » - Héraclite. | | | | |
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| art | | | L’esprit compose le rêve, que lui dictent les yeux fermés ; l’âme, qui le lit, les yeux ouverts, se fait oreilles, pour entendre la musique, que visait, comateux, le rêve. La possibilité de l’art est dans ces deux paires d’yeux, tantôt naissants tantôt évanescents, découvrant la caresse ou devenant l’ouïe. | | | | |
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| art | | | Écrire devant Dieu n’est, évidemment, qu’une métaphore, mais la présence virtuelle d’une oreille, haute et sensible, est une obligation de l’écrivain. « Celui qui s’adresse à quelqu’un, s’adresse à tous. Mais celui qui s’adresse à tous, ne s’adresse à personne »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | L’un des buts de l’écriture est d’occulter le comparatif et rester en compagnie du seul superlatif. En exclure tes contemporains est une prévention pédagogique à recommander. Soli Deo auribus – aurait pu être ma devise (plagiée de Bach : Soli Deo gloria). Quand ton seul auditeur, interlocuteur muet, est un absolu inexistant, appelé Dieu, tu deviens bon Narcisse : « L’âme de philosophe contemple sa propre contemplation »** - Dante - « L’anima filosofante contempla il suo contemplare medesimo ». | | | | |
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| art | | | Si je ne m'adresse qu'aux oreilles, je finirai par aligner des notes au lieu de faire entendre ma voix, qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale. | | | | |
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| art | | | Il ne suffit pas de renoncer aux grandes pensées et à ta présence dans ton écriture, pour soit pratiquer un art pur soit n'exhiber que des balivernes. En voici trois partisans : Flaubert - aucune métaphore et un métronome phonétique guidant les descriptions de boîtes d’allumettes ; J.Joyce : « Le son justifie les grands mots sur des choses banales » - « Big words for ordinary things on account of the sound » - l’illusion que le son vaut le sens ; Nabokov – un courant gracieux de métaphores et de mélodies sentimentales en tant que caresses de l’oreille. | | | | |
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| art | | | La bouche est là pour la communication, et la langue (anatomique et intellectuelle) – pour le goût dans la jouissance des nourritures célestes ou dans la composition de la musique. Le poète ne communique pas, il chante – devant Dieu, de préférence. « Dans le poète : l’oreille parle, la bouche écoute »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Mauvais objectif, pour un artiste : faire voir autrement les choses – n’importe quel guide statistique y réussit tout autant. Il faut s’adresser aux oreilles, plutôt qu’aux yeux : faire entendre la musique, où d’habitude on n’entendait que du bruit. | | | | |
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| art | | | Je veux traduire mon état d’âme ; celui-ci, certainement, équivaut à une mélodie que, malheureusement, je n’entends pas ; mais je veux qu’un lecteur n’entende qu’une mélodie, qui correspondrait à son propre état d’âme, peut-être très différent du mien. C’est une ambition homérique ou beethovénienne. | | | | |
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| art | | | Tu crées une mélodie inspirée, lorsque tu écoutes la voix de ton soi inconnu et non pas celle de la rue ; mais ce n’est pas une garantie du succès – la même inspiration doit, en même temps, rehausser ton esprit, ton âme et ta plume, ce serait le seul état vraiment inspiré et fécond. | | | | |
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| art | | | J’ai choisi de me montrer, plutôt que de montrer les autres ; ce qui revient à préférer le chant au récit. Le seul musicien, chez moi, est mon âme ; en absence des âmes, personne ne m’entend – l’âme n’est entendue que par des âmes – ma réplique au fragment de F.Schlegel : « Les esprits ne se montrent qu’aux esprits »* - « Geister zeigen sich nur Geistern ». Les abstractions, les rêves, les spectres passent, inaperçus, inentendus… | | | | |
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| art | | | Pour apprécier le rêve aérien, coulé dans le bronze des mots, on a besoin d’une imagination pour le voir et d’une oreille et d’une intelligence – pour l’entendre (dans les deux sens du mot). | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Le sens qui me fait apprécier une écriture d’art – du poème au traité de philosophie - n’est ni l’ouïe ni la vue mais le toucher sublimé, la caresse, inattendue, excitante, évocatrice, grâce à l’esprit qui entretient le silence et les yeux fermés. | | | | |
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| doute | | | Qui ignore la hauteur de l'invisible ne peut pas sonder la profondeur du visible. « Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible » - Anaxagore. Ce qui nous y aide, c'est que nos cerveaux résistent à l'illisible, nos mains se saisissent de l'impalpable, nos oreilles se remplissent de l'inaudible ou de l'inouï. | | | | |
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| doute | | | La musique ne peut sauver un discours que s'il est impénétrable. Les obscurités pénétrables (Mallarmé et Valéry) dépendent beaucoup moins de la musique ; une fois l'œuvre pénétrée, ou bien on s'aperçoit, que le tambourinage est son interprétation la plus juste (Mallarmé), ou bien qu'une orchestration, plus subtile qu'à première ouïe, s'impose à notre esprit (Valéry). | | | | |
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| doute | | | Se connaître signifierait unité du sujet et de l'objet, projet digne des robots. On peut comprendre ce que fait et même ce qu'est mon soi connu ; l'essence de mon soi inconnu me restera toujours incompréhensible, sans être un objet, il me souffle des projets. Ce qui est proche devient si vite muet : « Je ne me connais pas, et Dieu m'en garde » - Goethe - « Ich kenne mich auch nicht, und Gott soll mich auch davor behüten ». L'autoscopie ne sert à rien, seule l'autoécoute est utile dans la recherche de ta meilleure source, celle de la musique. | | | | |
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| doute | | | Le mot et le regard sont d'autant plus grands, que même des muets et des aveugles pourraient les maîtriser : « L'aveugle garde le regard comme le muet la parole - l'un et l'autre dépositaires de l'invisible, de l'indicible - gardiens infirmes du rien »* - Jabès. La part de l'œil, de la bouche ou de l'oreille - dans le regard, le mot ou le son - est presque insignifiante à côté de ce qu'apportent l'âme, le visage ou la cervelle. L'infirmité de la conscience - manquer de doigt vengeur, se sentir près d'un banc des accusés. | | | | |
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| doute | | | Les deux yeux, prenant appui par le cerveau, produisent une seule vue ; associés à l'esprit - une seule voie ; alliés aux deux oreilles - une seule vie ; fusionnés avec l'âme - une seule voix. | | | | |
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| doute | | | Ce qui rend les yeux plus sages que les oreilles, est peut-être d'avoir des paupières. Pour réhabiliter les demeures de la nuit et multiplier des parcours au-dessus des toits, au lieu de recevoir des échos des murs et des fenêtres dans des édifices insonorisés du jour. | | | | |
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| doute | | | Le cerveau complète l'œil et l'oreille, sans sortir de la platitude des images. C'est l'âme qui les interprète dans un langage à reliefs musicaux. On vit dans l'espace de l'esprit et dans le temps de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre, que je n'ai pas que les yeux pour voir, et que je n'ai pas que les oreilles pour entendre, - il suffit d'une larme, effaçant tous les soucis du monde, ou d'une mélodie, qui en couvre le bruit. | | | | |
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| doute | | | Si rien ne remplace l'oreille pour l'ouïe, une bonne vue peut se passer d'yeux, quand on possède une bonne cervelle. C'est pourquoi la musique est plus proche des dieux que la peinture. Le cœur complète le travail de l'oreille, le cerveau - celui de l'œil. La science et l'art sont ce qui permet aux aveugles de voir et aux sourds - d'entendre. | | | | |
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| doute | | | Mes yeux ne sont pas à la hauteur de mon esprit curieux, telle serait l'origine de la pensée philosophique. Pour consolider ses fondements, aujourd'hui, on se tourne de plus en plus souvent aux oreilles. Oreilles sensibles aux bonnes cadences, qui font tourner l'esprit vers ce qui pèse, et les yeux - vers ce qui se voit. La philosophie du bon sens. La vraie philosophie ne fréquente que les sens. | | | | |
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| doute | | | L'esprit accompagne toute idée, qui atteigne mon œil ou mon oreille ; ce qui compte, c'est ce qu'elle touche : l'âme ou la raison. En retour, l'âme munit les yeux d'un bon regard et les oreilles - d'un bon filtre, ce qui fait naître, dans les deux, plus qu'un avis - une vie. Même si le vu et le dit se logent dans des demeures différentes. | | | | |
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| doute | | | La liberté d'esprit a pour origine la facilité, avec laquelle le monde peut être vu comme un vilain hasard, qui écrase, ou comme une belle harmonie, qui soulève. Le bon sens terrestre, opposé au sens céleste, c'est à dire scientifique ou artistique. D'où l'air abattu ou aigre de ceux qui sont étrangers et à la science et à l'art. Le regard d'artiste ou de savant crée son oreille, qui redécouvre un univers qui résonne. L'oreille du sot l'empêche d'avoir un bon regard, elle est soudée à la cervelle difforme, qui raisonne, dans un brouhaha inharmonieux. | | | | |
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| doute | | | Le passé à inventer a besoin de nos oreilles et de notre nez ; l'avenir, sans énigme, n'a besoin que de nos cervelles. Mnémosyne, lisant le passé en linéaments, doit être plus inspirée que Cassandre, déchiffrant les partitions définitives. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu tenta de parler à la terre ; trop absorbée par sa lumière et ses bavardages, elle se moqua de mes fébrilités obscures. Ulcéré, je fus presque forcé de me tourner vers le silence du ciel ; ses ténèbres et sa bonne oreille réveillèrent la musique de mon soi inconnu. Interdit de solidarité humaine, je découvrais la fraternité divine. | | | | |
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| doute | | | Comme la vue aide à former mon regard sur l’invisible, l’ouïe devrait servir à entendre mon soi inconnu. « La voix de mon soi connu doit devenir celle de mon soi inconnu » - S.Freud - « Wo es war, soll ich werden ». | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est auréolé de tant de faiblesses – il ne dispose ni de visage, ni de langage, ni d’outillage. Mais, comme pour la qualité du regard les yeux sont de peu de poids, pour la qualité de l’écoute du soi inconnu les oreilles n’apportent rien de significatif – il faut compter sur la force de mon soi connu. « Plus le moi connaît sa force, moins il la propose en exemple » - A.Suarès. | | | | |
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| doute | | | Ce qui constitue le véritable mystère du vivant (comme, d’ailleurs, de la matière tout entière), ce n’est pas la difficulté d’explication, mais l’évidence de l’impossibilité de cet ordre des choses, impossibilité, dictée par la pure statistique ou par d’autres constructions mathématiques, à partir des électrons, molécules, cellules, codes génétiques ; c’est ce qui justifie la majuscule dans le mot Création. L’œil est impossible, l’oreille est impossible, le désir est impossible – et pourtant ils sont là, dans l’indifférence des robots que devinrent les hommes. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | En paléontologie, on remonterait à la première apparition de tous les organes biologiques - des archétypes (holotypes, paratypes). Je me demande si l’on connaît les époques où apparurent le doigt, l’œil, l’oreille, le cerveau. Je me convertis, tout de suite, au matérialisme vulgaire si les biologistes le savent. | | | | |
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| doute | | | Le sensible n’hérite pas grand-chose de l’intelligible, ni le créer – du voir, ni le noble – du pur. Les premiers, en fermant les yeux et en tendant l’oreille, disent : Chante, pour que mon regard te sculpte ! Les seconds, en ouvrant les yeux et les esprits, psalmodient : « Parle, pour que je te voie ! » - J.G.Hamann - « Rede, daß ich dich sehe ! ». | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| chœur hommes | | | AMOUR : Un vagabond juif suggéra aux hommes l'amour comme contenu de leur regard sur autrui et sur le ciel. L'Autre devenu un alter ego interchangeable et jetable et le ciel se vidant, les hommes perdirent le fond paradoxal de leurs yeux et s'identifièrent à la forme banale de leurs oreilles. L'amour des hommes est aujourd'hui affaire de mimétisme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on écoutait les meilleures des voix au milieu d'un silence ; mais depuis que la voix médiocre obtint l'accès à l'écoute publique, on est condamné à tendre son oreille au milieu d'un brouhaha. Cette sur-sollicitation de l'ouïe dévitalise la vue, la grisaille des choses racoleuses décolore le regard exigeant. Les Valéry, Malraux, Sartre modernes n'ont aucune influence sur les débats publics, puisque personne ne les entend ou ne les distingue dans le tintamarre ambiant égalisateur (das lärmende Gezwirge - Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | L'éviction successive de la poésie de toutes les sphères de l'intelligence. Aux origines, il suffisait au Poète de pratiquer l'interprétatif - les dieux, l'Histoire - (le scribe attitré le supplanta, avantageusement) ; ensuite, le Poète se reclassa dans le représentatif - les idées et les justifications - (l'érudit reçu ou admis le ridiculisa) ; hier, le Poète se réfugia dans le discursif - les images et les sons - (mais les bonnes oreilles se firent rares et l'image synthétique contenta les autres). Aujourd'hui, rien d'étonnant que le Poète s'accroche au non-figuratif, où l'on le confonde avec l'idiot du village. | | | | |
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| hommes | | | Heureux Pascal, dont les yeux s'effrayaient d'un silence éternel ! De nos jours, que l'épreuve de nos oreilles, par le bavardage passager, est plus effrayante ! Pour celui qui a besoin d'un haut silence (« altum silentium » - Virgile). | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont de plus en plus dans l'écoute, perdent tout regard et même désapprennent l'usage de leurs griffes. On les reconnaît par leurs oreilles (ex ungue…). | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas « l'œil pour l'œil » qui « éteignit tout regard chez les hommes » (Gandhi), mais la prééminence croissante des oreilles : en hauteur - pour promouvoir l'âne, en profondeur - pour engraisser le rat, en étendue - pour assagir le mouton. Tant pis pour l'aigle, la chouette et la chauve-souris. | | | | |
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| hommes | | | La parole des hommes devint si insignifiante et monotone que le show - à l'écran, au stade et même à l'église - évince partout le sermon ou la harangue. Dans le mot de Lope de Vega : « Laissez le tact, le goût, l'odorat et la vue ; prêtez l'ouïe à la foi » - « Ni la Vista, ni el Gusto, ni el Tacto, ni el olfato tienen éxito alguno ; el oído se vuelve a la fe » on doit, aujourd'hui, intervertir la vue et l'ouïe. | | | | |
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| hommes | | | Du spectacle du monde, un bon spectateur, l'homme du regard, retient l'harmonie grandiose du dramaturge divin, l'ingéniosité inventive du metteur en scène, l'expressivité unique du jeu des interprètes ; l'homme de la rue, c'est à dire l'homme de la seule écoute, n'y aura perçu que des sifflements, des claques ou des éternuements. | | | | |
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| hommes | | | Me sentant à l'aise en compagnie des morts, j'essaie de faire taire le brouhaha des vivants, pour que ma voix puisse s'élever des ruines, en chant porté par le silence. Quand on communique avec le monde par le regard, plus que par l'ouïe, on échappe mieux à la sinistrose et à la cachotterie. « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre » - Bernanos. Je garde mes réserves d'hilarité, en laissant les yeux se fermer et les mains libres tomber. Pour boucher les oreilles, en revanche, il faut asservir mes mains. | | | | |
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| hommes | | | La musique fait de nous - suicidaires, héros, amoureux ou bourreaux ; pour résister à cette calamité, les hommes inventèrent deux remèdes : la cire d'Odysseus et la lyre d'Orphée. L'effondrement de l'artisanat de luthier et le triomphe de l'industrie de la cire expliquent l'heureuse surdité des modernes. « La vie humaine, sans musique, serait sourde » - Chostakovitch - « Без музыки жизнь человека была бы глуха » - pour entendre la musique, il faut un silence intérieur et un détachement du bruit extérieur. | | | | |
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| hommes | | | Pour les meilleures oreilles, l'écoute de la terre fait entendre la musique de l'arbre, dans laquelle ta voix s'unifie avec le chœur majestueux du monde. « Les rameaux d’un même arbre me montrent le chemin vers le tronc. J’ai aimé m’attarder aux branches, au tronc et aux racines, pour sentir à travers l’écorce le flux de la sève » - Grothendieck. | | | | |
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| hommes | | | Si je m'épanche, c'est surtout parce que Quelqu'un m'écoute ; mais si s'y mêle la bile, c'est parce qu'aucune oreille d'homme n'est en vue. Ce siècle maudit ne prête l'oreille qu'au fait divers des cloaques ou au compte-rendu des colloques. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se fient de plus en plus à la vue, c'est à dire à l'esprit : face aux faits ou événements criards, celui-ci en rend compte. Tandis que le philosophe, c'est surtout une bonne ouïe, c'est à dire l'âme : face aux rêves ou appels silencieux, elle en rend la musique. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement les bonnes fontaines disparurent, les bonnes soifs ne se cultivent plus. La musique des sources, le rythme, n'atteint plus leurs oreilles ; l'algorithme, la règle d'une existence mécanique, étanche leurs basses soifs. L'âme, qui entretenait nos meilleurs désirs, ne craint plus l'avertissement socratique : « Boire sans soif fait mal à l'âme », elle n'est plus sensible ni à la joie ni à la souffrance. | | | | |
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| hommes | | | Et la poésie et la philosophie se réduisent à la musique ; avoir vécu en sage, c'est donc le souci permanent de ton oreille et de ta voix, et l'humble reconnaissance, que : « l'espace entre la vie et la mort n'est rempli que par la musique » - Rostropovitch - « между жизнью и смертью нет ничего, кроме музыки ». | | | | |
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| hommes | | | Le même impact sensoriel donne aux uns l’impression d’une mélodie et aux autres – un poids économique, politique, ludique. Là réside la différence entre l’éternel et le temporel : le premier provient de l’ouïe individuelle, le second – de la vue sur un présent commun. | | | | |
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| hommes | | | Les sirènes ne disparurent pas, mais on n'a plus d'Odysseus ; les navigateurs n'ont plus besoin de cire, puisque leurs oreilles ne perçoivent plus le chant et ne captent que des chiffres ; personne ne veut plus être lié, puisque les mains n'écoutent plus l'oreille séduisante, mais seulement la cervelle conduisante. Tant de Loreley modernes ne vendent que des circuits sécurisés. J'envie l'oreille et les yeux d'Odysseus, j'admire ses cordes et son mât. Mais ce que j'envie davantage, c'est le regard et la lyre d'Orphée. | | | | |
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| hommes | | | La vie, même la plus misérable n’est jamais vide - de mots, de sons, d’images ; l’idée de la mort est pleine d’images horribles, de sons lugubres, de mots funèbres. | | | | |
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| hommes | | | Le pessimiste voue son ouïe aux bruits du monde et en conçoit le dégoût ; l’optimiste est un introspectif, retrouvant, au fond de soi-même, les échos du monde, échos électifs, fidèles et musicaux. Le premier est presque toujours grégaire et hypocrite ; le second est solitaire et imaginatif. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation poïétique ou l'interprétation hylique, deux activités gouvernées par l'intelligence. Représenter, c'est modeler un squelette, le munir de chair et lui apprendre à agir. Interpréter, c'est l'art de mener un dialogue : reconnaître le type d'interpellation, y déceler des connotations des objets ou des rapports, accéder aux connaissances pertinentes, recevoir des substitutions des inconnues et savoir s'arrêter pour tendre de nouveau l'oreille. Le seul domaine, où l'homme ne sera jamais dépassé par la machine, est le poids qu'on accorde aux inconnues choisies. | | | | |
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| intelligence | | | Tant que la rumination était l'occupation principale des savants, le meuglement résultant était ressenti comme nuisance naturelle et presque pittoresque. Mais, aujourd'hui, pour une oreille exigeante, la production de leurs héritiers est insonore comme le calcul des ordinateurs. | | | | |
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| intelligence | | | Le poème (représentation naissante) est au noème (représentation née) ce que le chant de rossignol est à la symphonie. Un goût pour l'obscurité, des oreilles tendancieuses, un abandon. Mais le fond - rhétorique ou sonore, en oratorio ou en cantate - est le même. | | | | |
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| intelligence | | | Quoi qu'en dise la raison, le goût ne doit pas grand-chose aux yeux ni aux oreilles, mais plutôt au nez, au flair. | | | | |
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| intelligence | | | Le connaissable est dans les questions et les modèles, non dans la réalité modélisée. L'harmonie saisissante avec ce que confirment les yeux et oreilles ne devrait pas nous empêcher de déclencher périodiquement notre zoom mental, pour constater que l'inconnaissable n'en devint que plus vaste. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, évidemment, voit plus que les yeux et entend mieux que l'oreille. L'âme, elle aussi, est reliée aux yeux et oreilles, mais par des filtres grinçants et impitoyables, non par des conducteurs ondoyants. Les yeux fermés, mieux que l'esprit ouvert, font, que des choses continuent à mériter d'être contemplées. Je t'entendrai, si tu réussis à peindre ton regard. « Parle, pour que je te voie » - Socrate - est plus douteux. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes de réel : le minéral, le vital, le social. Leurs contraires s'appellent mot, pensée, aristocratisme. Éviter de se servir du premier comme du support de ses émotions ; vénérer le mystère du deuxième, sans le réduire aux solutions du troisième ou aux problèmes du premier ; ne pas se frotter au troisième, qui est pourtant le seul à donner un sens à une écriture. Et ils n'entendent pas la chose de la même oreille : « exclus-en le réel » (Mallarmé, le premier sens) ; « s'immuniser contre le réel » (Proust, le deuxième) ; « l'âme outragée par le réel » (Chestov, le troisième) ; « le réel est nul » (Valéry, tous les trois). | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique externe aide à connaître le prix et le bruit des choses, la mathématique interne en apprend la valeur et la musique : « Dans le nombre et dans la figure - le chant et la caresse » - Novalis - « Zahlen und Figuren singen und küssen ». | | | | |
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| intelligence | | | Descartes ne voit aucun attribut commun entre nos substances corporelle et spirituelle. Comment veut-il séparer les attributs, attachés à notre vue, à notre ouïe et même à notre toucher ? Tout y est corps et tout y est âme. | | | | |
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| intelligence | | | Avec dix voyelles et vingt consonnes, nous avons un alphabet dix fois plus pauvre encore, que le clavier d'ordinateur : « L'ère de l'informatique sera celle des crétins. Le clavier de l'ordinateur est plus pauvre que celui d'une machine à écrire » - M.Henry - et vous adressez vos piètres piaillements aux oreilles complaisantes. Le clavier de l'ordinateur, au moins, est écouté par un cerveau de plus en plus subtil et presque sans faille. Le crétinisme, c'est peut-être de ne pas produire d'accents assez toniques ni de se servir de touches assez sensibles. | | | | |
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| intelligence | | | La méta-réflexion, ce refuge du fabricant d'outils dédaignant leur emploi. « L'ouïe de l'ouïe, la pensée de la pensée, la parole de la parole, il y a aussi le souffle du souffle, le regard du regard » - Upanishad. Mais attention, que la hauteur du « L'ennui, c'est le désir des désirs » - Tolstoï - « Тоска - желание желаний » - ne se transforme en profondeur du manque du manque. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, là où l'on n'entend pas de musique (le marteau auriculaire de Nietzsche), il n'y a rien à chercher ; l'âme est l'esprit sachant réduire à l'ouïe tous nos sens, et la philosophie est exactement la fonction, qui réalise cette transformation. Le cœur réduit le même esprit au toucher, à la caresse. La musique, le regard, la caresse semblent être des synonymes, ou des traductions d'un même mot dans des langages divins différents. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de mon existence est de faire entendre ma musique, mais je passe l'essentiel de mon temps à accorder ou à désaccorder mon instrument. Les oreilles, les yeux, l'âme, le cerveau d'autrui n'apportent presque rien aux meilleurs chants, danses, poèmes, poses. Mais pour la maîtrise de la mélodie, la maîtrise de l'instrument ne suffit pas - il faut un accord entre mes cordes et celles de l'instrument. | | | | |
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| intelligence | | | Le créateur est celui, chez qui le regard l’emporte sur l’écoute ; l’oreille introduit en moi le monde, l’œil m’introduit dans le monde. | | | | |
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| intelligence | | | On a son propre regard, lorsqu’on est capable d’embellir même des objets invisibles, voire inexistants. Nos contemporains ont d’excellents yeux, mais qui ne s’arrêtent sur de vilains objets, bien palpables, trop visibles. À quoi sert une oreille juste, si l’on chante faux ? | | | | |
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| intelligence | | | Le problème ne vit que dans son langage, tandis que la solution consiste en substitutions, hors du langage, dans un modèle. On peut continuer à chanter une chanson même sans les oreilles, auxquelles elle fut destinée. | | | | |
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| intelligence | | | Je dois trop sentir les livres sur l’au-delà, puisque tous détournent de moi leurs regards, leurs mains, leurs oreilles, ne vivant que de l’en-deça. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la métaphysique se réduit aux trois cadeaux divins, harmonieusement liés à nos sens : l’ouïe vague du Bien, le goût intuitif du Beau, la vue certaine du Vrai ; ce sont les seules connaissances a priori, ou plutôt des outils de la connaissance. | | | | |
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| intelligence | | | Différence entre pensée naissante et pensée née (la liberté a la même destinée). La seconde, la figée, s’exprime dans le langage de la logique et se confirme par la méthode mathématique ; la beauté n’y est qu’intellectuelle et la langue naturelle n’y apporte rien. La première est un effet, souvent inattendu, qu’une enveloppe langagière, la forme qu’on donne à ses états d’âme, laisse apparaître en tant que le contenu, le fond, d’un esprit indicible. La seconde sonde, en profondeur, l’œuvre du Créateur ; la première tente, en hauteur, d’exprimer la créativité humaine. Les appareils de mesurage, pour la seconde ; la fontaine d’âme ou l’éponge d’esprit, le regard ou l’écoute, pour la première. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la même déviance de la fonction première de l'esprit, comme l'oreille qui façonne un poème, ou les yeux qui sécrètent une larme. | | | | |
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| ironie | | | Les uns, les plus sensibles, commencent par un oui ; les autres, les sceptiques et les aigris, - par un non. Mais les deux cèdent du terrain à la race dominante, celle dont le motif, le jeu et l'aboutissement se réduisent aux transactions, où les oui et les non portent le message des griffes et des cervelles et non pas des yeux ni des oreilles. | | | | |
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| ironie | | | Ni la joie ni le deuil ne font entendre une voix, ils n'en esquissent que la tonalité. L'ironie en est peut-être le seul instrument fidèle, et encore. L'ironie est l'aptitude d'interpréter simultanément le plancher (les aigües) et le plafond (les graves) du message. Quand cette gamme est assez large, le courant passe, l'ouïe est aimantée ou électrisée. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau vouloir être gueulard et débordant, il y aura toujours quelqu'un, qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : m'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que moi-même, pour continuer à écrire à la cantonade. | | | | |
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| ironie | | | Le meilleur goût loge aux oreilles et aux yeux, plutôt qu'à la bouche ; une bonne soif s'entretient plutôt avec de l'amer ou de l'aigre qu'avec du sucré ou du salé. Le sel ou la douceur doivent faire partie du plat lui-même, du bon écrit, plutôt que des assaisonnements, des verbiages. | | | | |
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| ironie | | | Encore de l'alphabet grec : viser l'oreille de Θ, fuir l'œil de λ et la raison de Σ. Que Χ ne soit plus seulement une lumière, mais un jeu d'ombres inconnues. | | | | |
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| ironie | | | Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures. | | | | |
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| ironie | | | L'écoute de nos silences détermine souvent si nous nous entendons. | | | | |
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| ironie | | | Qui aboie ? Le chien ou son concept ? Le chien réel émet des ondes acoustiques, perçues par des micros ou des oreilles ; le concept d'aboyer correspond au lien sémantique, défini dans la représentation et attaché au concept de chien. Donc, ce n'est pas celui qu'on pense (Spinoza) qui aboie. | | | | |
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| ironie | | | Il y a tant de penseurs, qui louent les vertus d'un silence révélateur, et qui abusent de nos oreilles avec leur interminable bavardage. Dans un domaine, où compte avant tout la musique, faite de violences et de silences. Même Nietzsche tombe dans ce travers : « L'essentiel de ta vie se déroule non pas aux plus bruyantes, mais aux plus silencieuses de tes heures » - « Die größten Ereignisse, das sind nicht unsere lautesten, sondern unsere stillsten Stunden » - l'essentiel n'est pas dans la force du son, mais dans son amplitude-intensité, dans la ligne musicale de crête ou de faîte. Il faut faire comme Beethoven et se dire, en permanence, que le vrai sourd, c'est le monde, et ne pas chercher des oreilles adéquates. | | | | |
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| ironie | | | Le point d'interrogation semble s'inspirer de la forme de l'oreille. La bouche est un trait d'union, les yeux - les points de suspension. Et c'est Freud qui découvre où se cache l'orgueilleux point d'exclamation (en deux morceaux, masculin et féminin) et les parenthèses béantes. | | | | |
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| ironie | | | La bonne acoustique commence avec l'érection de murs, à l'intérieur desquels on ne parle pas, on devient une ouïe musicale. « Le but de la philosophie est d'élever un mur là où, de toute façon, le langage s'arrête » - Wittgenstein - « Das Ziel der Philosophie ist es, eine Mauer dort zu errichten, wo die Sprache ohnehin aufhört ». Le mur moderne y est plus efficace que le pont antique, puisque aucun passage n'est possible entre la parole de l'emphase et la musique de l'extase. | | | | |
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| ironie | | | Je veux être regardé et pas tellement - entendu (fuir le phénomène des oreilles d'âne - les plus longues et donc les plus hautes !). Le regard, pour atteindre une certaine hauteur et contrairement à l'ouïe, doit avoir traversé un bon cerveau. | | | | |
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| ironie | | | J’aime cette modestie, hypocrite et ironique, de Nabokov : « Laisse tomber les idées, fais frissonner le bleu, lis avec ta moelle et non avec ton crâne » - « Dismiss ideas, train the freshman to shiver, read with your spine and not with your skull ». Les idées sont un produit collatéral, magiquement surgissant de la musique des mots. Les dangers : plus on s’occupe des bleus, moins on est attentif à l’azur ; la moelle est trop proche de la digestion des insipidités, tandis que le crâne a tout, pour apprécier le goût, l’arôme, le regard, l’écoute, la caresse d’un sourire et le rythme d’un sanglot. | | | | |
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| ironie | | | Oui, l’éternité, même purement amphigourique, m’est plus proche que le jour d’aujourd’hui, même le plus naturel. Mais il vaut mieux chanter l’aujourd’hui, avec une voix, venue de nulle part, que décrire l’éternité, dictée par une oreille d’aujourd’hui. | | | | |
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| ironie | | | La versification au service de l’orthographe : à part la niaiserie des rimes orthographiques, ce qu’il y a de plus irritant dans la poésie française, c’est l’alternance de rimes masculines et féminines, qui n’apporte rien à l’oreille. De plus, le comptage de syllabes, si capital dans les autres langues indo-européennes, n’a pas beaucoup de sens en français, dépourvu d’accent tonique. | | | | |
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| ironie | | | L’intelligence d’un homme, se lamentant de son ennui, est certainement celle d’un handicapé ; les symptômes probables : un regard trop bas sur la vie, le besoin mesquin d’une reconnaissance extérieure ratée, l’imagination défigurée par l’actualité banale, l’écoute exagérée du bruit social, l’insatisfaction de la place que lui accorde la société. Un tel homme ignorera à jamais ce qu’est la hauteur et le bonheur d’un enthousiasme solitaire. | | | | |
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| ironie | | | Tableau ou musique : tes yeux suffisent pour penser aux autres ; pour penser à toi-même, suffit ton oreille. | | | | |
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| mot | | | L'ambition grisante et impossible – à travers mes mots faire parler mon âme. Les cœurs ne s'y prêtent pas non plus, ils parlent trop haut, et les âmes n'en captent que des échos rabaissés, terre-à-terre, infidèles. À l'état naturel, l'âme est nue ; c'est dans la nuit que son silence nous excite : « Le silence est une nudité de l'âme, qui s'est libérée de la parure des mots » - D.Fernandez - de jour, on ne peut l'admirer que sous cette parure. | | | | |
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| mot | | | C'est la présence d'une voix qui élève à la dignité du mot. Le bruit porte le reste. | | | | |
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| mot | | | « J'aime le mot oiseau, car il a toutes les voyelles » dit un soi-disant poète, à l'oreille orthographique. Et le mot lézard lui fait entendre flemmard ou hagard, et non quart, stars ou lare. Quelles oreilles frappées par la machine ! | | | | |
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| mot | | | Je dis être en présence d'un mot, lorsque j'ai la sensation, que l'exigence d'une fine oreille se transforme imperceptiblement en l'acquiescement d'un haut regard. | | | | |
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| mot | | | Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces, je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille, tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans la prise de risques insensée par ma bouche. Retentis dans la bouche ou ressentis dans l'oreille, les mots ont des effets souvent opposés - et il est impossible d'effacer la mémoire collective, où se produit l'effet dévastateur idiomatique. | | | | |
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| mot | | | L'admirable langue allemande sachant si ironiquement rapprocher le sens des sens : be-stimmen, définir - munir de voix, ge-hören, appartenir - munir d'ouïe, ent-sprechen, correspondre - interdire de parole, be-greifen, appréhender - tenir avec les mains. Et ces belles oppositions : gestimmt (accordé) - bestimmt, aufhören (cesser) - gehören, versprechen (promettre) - entsprechen, angreifen (attaquer) - begreifen. | | | | |
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| mot | | | Deux rôles, diamétralement opposés, de la pensée : développer en choses mes intuitions, envelopper d'intuitions les choses. Ce qui produit la dualité du monde : ma conscience et mes matières, mon regard et mon écoute, mais le résultat est le même – le langage, approfondi de représentations et rehaussé d'interprétations. | | | | |
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| mot | | | Le toucher produit le nom, le nez - l'adjectif, l'oreille - la rime, la langue - la mélodie, le regard - le verbe. | | | | |
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| mot | | | En français, l'accent tonique n'est que syntagmatique, tandis que dans d'autres langues il est lexical (Betonung, stress, ударение) ; la mélodie française suit le sens et non pas le mot (mais la saveur des choses est déjà dans le mot). C'est comme si ta main fût récalcitrante à porter et à jouir des caresses, puisque ton propre épiderme ne les aurait jamais connues. | | | | |
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| mot | | | Leurs mots sont reflet de ce que leurs yeux ont déjà vu dans les forums et leurs oreilles - entendu. Les miens - un regard déréistique, dont le reflet ou l'écho chercheraient leur siège en moi-même. « L'objet de tout ton désir est déjà en toi-même » - Angélus - « Alles was du willst, ist schon zuvor in dir ». | | | | |
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| mot | | | Même en matières théoriques la vue cède à l'ouïe et aux choses vues, au culte des déjà-vu et encore-entendu. Pourtant, théorie signifierait je vois Dieu. | | | | |
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| mot | | | Deux défauts d'écoute privent mon discours de toute musicalité : que je n'entende plus la voix de l'inexistant, ou que la traduction, c'est à dire l'interprétation, soit exclue de mes échos. Il ne me resteront que des références mécaniques de quelques morceaux d'algorithmes, dictés par des robots. « Parler, c'est traduire - d'une langue angélique en une langue humaine, de la pensée vers les mots » - J.G.Hamann - « Reden ist übersetzen - aus einer Engelsprache in eine Menschensprache, Gedanken in Worte » - seulement, l'ange ne parle ni en pensées ni même en notes, mais en appels inaudibles, indicibles, qu'il s'agit de traduire. | | | | |
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| mot | | | Tous les poètes français d'avant Aragon furent terrorisés par l'orthographe, dans la recherche de leurs rimes ; ils vous parlent de musique (Verlaine), de voix (Valéry), de chant (Musset), d'ivresse (Rimbaud), tandis qu'on dirait, que c'est la présence de ces misérables e muets ou de consonnes imprononçables, qui les préoccupe au premier chef… | | | | |
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| mot | | | Quelle belle science aurait pu être l'astro-nomie, si l'on se souvenait, que nomos signifiait non seulement loi, mais aussi chant ! Et l'on apprendrait non seulement à regarder une physio-nomie, mais aussi à l'entendre. L'éco-nomie, cette morne gestion domestique, nous éloigna du chant, et la loi fit de nous - des robots. | | | | |
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| mot | | | Le poète entend, tout d'abord, le mot, avant de chercher le concept ; l'homme ordinaire voit d'abord le concept, avant de trouver le mot. La musique du devenir ou le tableau de l'être. | | | | |
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| mot | | | Reflétée par nos sens, la perfection du réel s'appellera, pour l'œil et l'oreille - beauté, et, pour le palais, le nez et le doigt - caresse. La caresse est la beauté incarnée, et puisque le mot est l'incarnation de l'esprit, il devrait aussi être surtout une caresse, tendant vers la beauté. | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, il y a un fond, mécanique et banal, l'idée, dictée par l'esprit, et il y a une forme, organique et musicale, inspirée par l'âme. La hauteur d'âme ne se révèle qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir et dont les oreilles perçoivent de la musique dans tout bruit de la vie. | | | | |
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| mot | | | Pascal a raison : ce qui est le plus grandiose et énigmatique dans le monde garde un terrible silence. Les mots ne l'atteignent pas et s'arrêtent sur la surface des choses ; seule la musique semble parfois surmonter la pesanteur et se fondre en grâce divine. « Peut-être, pour la dernière réalité il n'y a pas de mots du tout » - H.Broch - « Vielleicht gibt es überhaupt keine Worte für die letzte Wirklichkeit » - une bonne raison pour s'y taire et ne compter que sur le chant. | | | | |
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| mot | | | Deux attitudes possibles, face à une langue étrangère, dont je veux me servir : soit je m'y plonge, pour y pêcher de bons candidats, soit je reste avec mes images ou états d'âme et je laisse l'intuition armer ses hameçons. Dans le premier cas, j'attrape, à coup sûr, des banalités ; dans le second, je lèverai souvent des canards, de ces fautes d'oreille, qui arrivent à tout tenant de la hauteur : « Leur cœur parle trop haut et les empêche d'entendre ce qu'ils disent »** - Chateaubriand. | | | | |
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| mot | | | Confusion regrettable dans le verbe entendre, où la compréhension et la sonorité se disputent la priorité. Et si la musique était plus probante que la logique, dans je m'entends, qui perce dans le cogito ? | | | | |
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| mot | | | La langue fait ouvrir les yeux et dresser les oreilles, mais le regard et sa hauteur doivent leur formation - à l'âme, qui préside à la conception du premier et au sens du dernier pas des mots. | | | | |
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| mot | | | Avec mes mots, je veux émouvoir les étoiles, et je n'arrive même pas à faire danser les ours (Flaubert). Le pire, ce n'est pas l'ours (qui aurait marché sur de mauvaises oreilles), mais la lanterne incertaine (aux yeux tournés vers le bas), pour laquelle on prendra ma scintillante étoile. Et moi-même, je me prendrai pour celui qui « prend sa bougie pour lui-même, la souffle et, à la fin, se prend pour la nuit »** - G.Bataille. | | | | |
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| mot | | | Notre langue maternelle est ce qui prive de leur Pentecôte l'œil et l'oreille. Le don des langues est l'un des dons majeurs du regard et du goût. Et même de la vie : on est autant de fois homme, que le nombre de langues qu'on maîtrise. | | | | |
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| mot | | | Peu de choses réunissent en elles, simultanément, autant de force et d'impuissance que le mot. « Je connais la force des mots. Du vent, semble-t-il, et… l'homme pourtant, avec toute son âme, ses lèvres, sa carcasse » - Maïakovsky - « Я знаю силу слов. Глядится пустяком, но человек душой губами костяком ». Ils sont bien des instruments à vent et, pour plus d'harmonie, ils se font accompagner de quelques cordes des pensées. La bouche et les doigts, qui s'adressent à l'œil et à l'oreille. | | | | |
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| mot | | | Avec une bouche, deux oreilles, dix doigts et dix orteils, devons-nous bouger et agir dix fois plus que parler, et écouter deux fois plus ? Le juge, ce sont les yeux ; tant qu'ils ne se mêlent ni des sons ni des mots ni des gestes, les oreilles, la bouche et les mains resteront entités anatomiques, de l'acabit d'un estomac. | | | | |
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| mot | | | Le bon entendeur n'est écouteur que de courte durée. Le sot n'est qu'écouteur. « À bon entendeur, la parole suffit » - Plaute - « Dictum sapienti sat est ». Bien entendre, c'est aimer animer la parole soi-même. Le meilleur des entendeurs est celui qui, en plus, sait traduire les paroles en mots, les mots en style, le style en beauté. | | | | |
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| mot | | | Pour créer l'illusion de hauteur ou d'ascension, on te conseille : « que ta parole parte d'en bas » - proverbe latin - « ab inferiore loco dicere ». Certes, la grandiloquence, l'accoutumance de parler du haut d'une certitude, est pire. Le mieux, c'est de ne pas du tout chercher l'oreille d'autrui. Ou bien donner à ta parole, alternativement, trois directions : d'en haut, celle du chat - avec mépris, d'en bas, celle du chien - avec humilité, de plain-pied, celle du cochon - avec familiarité, d'égal à égal. (« Dogs look up to us. Cats look down on us. Pigs treat us as equals » - Churchill). | | | | |
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| mot | | | Pour un métèque d'une langue, à la recherche d'une image, les mots se présentent sous une même couleur, avec la même neutralité ou indifférence. Tandis que l'oreille d'autochtone perçoit des grincements, des sifflements, des ricanements, des roulades. Mais c'est le métèque-artiste qui cherchera à créer ces effets sonores et personnels, là où l'aborigène-artisan ne fera que reproduire le bruit commun de la tribu. L'art est aussi bien dans la profusion du sens que dans l'infusion des sens. | | | | |
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| mot | | | Horreur de tout récit ! « Balade exaltante à travers les champs » - ça pue l'ennui ! « Oscillation déprimante auprès des mots » - ça fait dresser les oreilles à la recherche du savoureux. Pourtant, les deux sont également absurdes. Où est la facilité, quel est le vrai test de plume ? Impossible de répondre ! | | | | |
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| mot | | | Je n’ai pas de pensées existantes à conquérir et à gouverner ; cette tâche n’est visée que par des médiocres, ne maîtrisant pas le mot : « L’oral envahit la pensée, l’écrit la domine » - Benjamin - « Die Rede erobert den Gedanken, die Schrift beherrscht ihn ». Chez le maître, la pensée n’est qu’un état d’âme, collatéral et imprévisible, naissant de l’écoute de la musique des mots. | | | | |
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| mot | | | L’écriture idéale : ne toucher qu’aux choses qui n’ont pas encore de nom, et que tes mots les fassent découvrir par une caresse du toucher ou de l’ouïe, par l’intelligence ou par la musique. Les mots, mettant en valeur la nudité des concepts, plutôt que leurs habits. | | | | |
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| mot | | | La nature humaine se réduit au quadriparti nietzschéen – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – et elle se traduit nettement dans le contenu de toute création artistique, qui ne peut être qu’un dialogue, dans lequel l’homme (mon soi connu) s’exprime soit devant le surhomme (mon soi inconnu, Dieu), soit devant le sous-homme (le contemporain, le pair), soit devant les hommes (le clan, la tradition). Dans tous les cas on vise le feu, mais qui ne se maintient, aérien, qu’avec des aliments purs – le cas de Dieu en tant qu’inspirateur muet, une ouïe, un songe. Le dia-logue, avec deux autres dégénère en diarrhée aqueuse des sous-hommes ou en logorrhée terre-à-terre des hommes. | | | | |
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| mot | | | Comprendre et entendre sont souvent synonymes. Mais plus de musique contient un message, moins important devient le premier et plus décisif – le second. Dans ce sens, il faut créer pour être entendu plutôt qu’être compris. | | | | |
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| mot | | | Non seulement les cinq sens humains sont admirables et merveilleux, mais chacun donna lieu à une métaphore associée : le regard, la musique, le goût artistique, le flair, la caresse. Et si le Créateur ne s’inspirait que des métaphores, telles les Idées platoniciennes, et l’œil ou l’oreille ne seraient que leurs matérialisations ? Et ce serait pour cette raison que le Créateur ne mettrait nulle part Son nez ou Sa voix dans les affaires des hommes. | | | | |
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| mot | | | Les termes de géométrie ou de psychologie, auraient pu nous renvoyer à l’invention d’unités de mesure ou à l’écoute de l’âme – deux nobles activités. Mais si Spinoza ignore tout de cette lecture, Nietzsche l’accepte et l’applique. | | | | |
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| mot | | | Que ton écrit évite de répéter le dit des autres ; mais qu’il engendre un dit nouveau. Rien d’inouï n’existe plus pour le contenu de ton écrit ; le nouveau n’y surgira qu’à travers la forme. Si aucune musique ne naît de ton écrit, il rejoindra le plat silence du monde. N’écoute donc pas les savants : « Langage de l’inaudible, langage de l’inouï, langage du non-dit. Écriture ! » - Levinas. | | | | |
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| mot | | | Grâce à une heureuse polysémie, le mot hauteur est employé aussi bien par des musiciens que par des écrivains qui cherchent une certaine musicalité dans leurs discours – la hauteur du son ou la hauteur de vues. | | | | |
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| mot | | | La naissance d’une langue : recherche d’adéquation entre les sons (proférés par nos cordes vocales), d’un côté, et nos intentions et actes, de l’autre ; naissance de représentations, apparition d’objets (et de relations entre eux) se substituant aux choses (matérielles ou spirituelles). La langue est née, lorsque nous finissons par nous adresser aux objets et non plus aux choses. | | | | |
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| ovide | | | Interdum lacrimae pondera vocis habent.
Il arrive, que la larme ait la force du mot. | | | | |
| | mot | | | Et le vrai mot est une larme de l'oreille, des sons brisés aux gouttes cristallines. | | | | |
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| maistre j. | | | L'ouïe est à la vue ce que la parole est à l'écriture. | | | | |
| | mot | | | Non, il y a une écriture de la vue et une écriture de l'ouïe. Le regard, la musique des mots au-dessus de l'écho des choses. Ou le reflet, la réflexion mécanique sur les cadences des choses. | | | | |
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| heidegger m. | | | Der Mensch spricht erst und nur, insofern er der Sprache entspricht, indem er auf ihren Zuspruch hört.
L'homme ne parle vraiment une langue que dans la mesure, où il lui cor-responde, qu'il entende ce qu'elle lui souffle. | | |    | |
| | mot | | | La phrase la plus fatale et juste, pour condamner l'aventure de ce livre. Ma scène est une ruine ; le souffleur, sous mes pieds, a beau remuer ses lèvres, - mon rôle ne se lit que dans un regard hors-texte. | | | | |
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| wittgenstein l. | | | Wir übersehen den Gebrauch unserer Wörter nicht.
Nous ne dominons pas du regard l'usage de nos mots. | | |   | |
| | mot | | | Si, mais c'est l'oreille d'autrui qui ne les entend pas sur le même registre. Et c'est bien le regard qui prouve le poids originel du verbe ; entendre des voix n'y sert, en revanche, à rien. L'oreille, qui voit (Jeanne d'Arc), ou l'œil, qui écoute (Claudel), sont des perversions. | | | | |
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| wittgenstein l. | | | Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.
Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. | | |  | |
| | mot | | | Pour un condisciple de Hitler et un serviteur de Staline (avec d'autres Apôtres de Cambridge), c'est une sage précaution (prise, avec la même élégance, par les camarades Kojevnikov et Hemingway). En sens inverse, le silence, peut-il avoir une projection verbale ? - pour chercher « un mot à l'image du silence » - Celan - « ein Wort nach dem Bilde des Schweigens ». Malheureusement, « là où manque le verbe, parle l'action » - Goethe - « wo die Worte fehlen, spricht die Tat ». La philosophie serait décidément de la poésie : « Le verbe nous manque ; philosopher est dire ce qui ne se laisse pas dire » - Adorno - « Fehlen uns die Worte ; Philosophie ist : sagen was sich nicht sagen läßt » ; tandis que la théologie en serait l'antithèse : « Nous taire, tel est souvent notre devoir ; car les noms divins manquent » - Hölderlin - « Schweigen müssen wir oft ; es fehlen heilige Namen ». Mais pour ceux qui préfèrent la couleur à la géométrie, le chant à la déclamation et la danse à la marche, bref - l'esthétique à l'éthique, il reste d'autres échappatoires à l'angoisse devant le silence. Heidegger ne le voit pas : « Aujourd’hui, le chemin de la pensée débouche sur le silence » - « Der Weg eines Denkens heute dazu führt, zu schweigen ». | | | | |
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| nabokov v. | | | Моя голова говорит — английский, моё сердце — русский, моё ухо предпочитает французский.
La plus belle des langues ? Mon esprit répond - l'anglais, mon cœur - le russe, mon oreille - le français. | | | | |
| | mot | | | C'est selon que vous visiez un tir, un soupir ou un sourire. | | | | |
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| merleau-ponty m. | | | La transformation du mot (qui perd son bruit) en pensée et de la pensée (qui renonce à son invisibilité) en mot est le mystère du langage. | | |     | |
| | mot | | | Les plus beaux mystères ne sont pas dans des transfigurations ou conversions, mais bien dans la primauté du Verbe qui, en cherchant l'oreille du Père, sanctifie l'Esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ». | | | | |
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| noblesse | | | Le monde est plein de musique, c'est une affaire de filtres acoustiques et de choix oculaire de bonnes cordes. Ceux qui n'y décèlent plus de mélodies divines ouvrent trop leur ouïe et pas assez leur regard. « Mon regard et le regard de Dieu, c'est le même regard, la même vision, la même connaissance, le même amour »** - Maître Eckhart - « Mein Auge und Gottes Auge, das ist ein Auge und ein Sehen und ein Erkennen und eine Liebe ». Mais le regard musical, remplacé par l'ouïe sans musique, fait mettre le monde bavard à la place du Dieu silencieux et me voue à la termitière ou à la machine. | | | | |
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| noblesse | | | Notre savoir passe par notre ouïe, et notre valoir - par notre vue ; nos moyens, les filtres, ou nos contraintes, les paupières. Nos oreilles, ces orifices sans virginité ; nos yeux, ces sondes avec fécondité. Même pour les yeux, la meilleure paupière est la hauteur inviolable. Mais il faut savoir se dérober à la surveillance du cerveau, ce proxénète ou racketteur de nos âmes accueillantes. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les emplois sont aujourd'hui d'accès inévident. Celui de vaincu n'échappe pas à la règle. Sincérité du panégyrique des saloperies, indispensables au salut du genre humain. Refus de places publiques pour mes soliloques perclus au fond du souterrain, et que seule une oreille altière écouterait sans ricanement. Et aux voyages et chemins - « ton voyage se ferait non par l'âpre sentier souterrain, mais par la voie unie du ciel » (Platon), je préférerai l'immobilité et les ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Rêver, c'est entendre de la musique à travers toute clameur de la vie. Et comme toute vraie création naît du besoin d'échos, on se met à griffonner des pages ou des toiles, car c'est le seul moyen de munir son rêve - du regard, pour répliquer à l'oreille. « On naît poète, on devient tribun »* - Quintilien - « Nascuntur poetae, fiunt oratores ». | | | | |
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| noblesse | | | Baisser les yeux, cherchant des profondeurs, des voluptés ou des hontes, - un excellent moyen pour être propulsé vers la hauteur. L'écriture aurait dû être une œuvre de la chair, où l'oreille et les yeux enflamment alternativement les mains et le cerveau. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice. | | | | |
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| noblesse | | | La culture est davantage dans la hauteur des vues que dans la profondeur de l'ouïe, dans la beauté des fleurs que dans la vérité des racines. Mais Protagoras a raison : « La culture n'éclôt dans l'âme que si elle descend aux racines ». | | | | |
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| noblesse | | | Les mélodies, qui me bouleversent le plus, ne parviennent pas de mes oreilles et ne viennent pas de notes connues. Quand mon oreille se fait rêve, ma propre musique sait accompagner et le chant et le silence du monde ; un jour, je suis instrument, un autre - compositeur, un troisième encore - mélodie. Le jour de veille, tu ne reproduis que des cadences sans musique. | | | | |
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| noblesse | | | L'inertie des bras, des oreilles et même des cœurs porta les hommes vers l'horizontalité la plus falote, l'étendue de la terre, à laquelle je sacrifie et la hauteur et la profondeur, tel Tristan, croyant la première Iseut aux blanches mains venue, qui me fait croire, que la voile est noire et l'azur - couleur de sang. « La vie s'évalue en deux mesures : l'horizontale - 'au loin la voile blanche solitaire' et la verticale - 'le fond bleu de l'océan ou le fond azur du ciel' »*** - Prichvine - « Есть две меры жизни : одна горизонтальная : 'белеет парус одинокий', другая вертикальная : 'под ним струя светлей лазури, над ним луч солнца золотой' ». | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu a des fonctions, il n’a pas d’organe permanent ; il surgit telle une étincelle d’une fusion momentanée du cœur, de l’âme et de l’esprit. Mon soi connu applique ses organes aussi bien matériels que spirituels. « À l’homme terrestre appartiennent l’œil, l’oreille, la langue, la main. À l’intérieur de nous est l’autre personne, l’homme céleste, l’aristocrate »** - Maître Eckhart - « Zum irdischen Menschen gehören das Auge, das Ohr, die Zunge, die Hand. Der andere, der himmlische Mensch, der in uns steckt, ist ein edler Mensch ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour se créer soi-même, ni le regard ni l’oreille ne servent à rien ; ce qui émane du soi inconnu, de ce modèle unique, ne porte ni lumière ni musique, mais un appel muet de la noblesse et de la beauté à naître ; Orphée ou Narcisse connurent cet état d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Dans toutes les profondeurs, sans parler de platitudes, le sage croise nécessairement des sots ; leur écoute profane les discours du sage. La hauteur est son seul refuge solitaire et le seul lieu où s’aventure l’oreille divine. | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes de talent créateur : le poétique, le philosophique, l’intellectuel – mais pas de poète sans élan rythmé, pas de philosophe sans élan mélodieux, pas d’intellectuel sans élan harmonieux. Lorsque ces trois aspirations musicales ne se croisent que dans l’infini, on vit l’inspiration, on adresse ses soliloques à la seule Ouïe qui anime l’infini muet. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme grégaire est condamné à écouter ou à reproduire le bruit du monde ; l'homme sensible est voué à entendre ou à créer de la musique ; le sens du toucher y ajoute le désir de caresser ou de consoler, et ceux de l'odorat et du goût le protègent des platitudes, celui de la vue fixe son esprit en hauteur - le désir de voir du vrai sensible, puisque pour atteindre au vrai intelligible, le cerveau tout seul suffit. | | | | |
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| noblesse | | | Que notre oreille ne se tende plus vers la ligne d'horizon temporelle, c'est bien lamentable. Mais que nos yeux ne se lèvent plus vers la ligne de crêtes spatiale est autrement plus atroce. | | | | |
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| noblesse | | | Le filtrage des excitants est affaire de l’ouïe, qui élimine de tes horizons tout ce qui réfractaire à la mise en musique. La musique est un hymne à la faiblesse. La gloire rend lourd et sérieux et fait préférer la force à la faiblesse, en confiant à la raison la fonction sélective. La gloire étouffe la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme, d’abord, est visuelle, pour s’imprégner de la beauté ; ensuite, plus mûre, elle devient auditive, pour se vouer à la musique. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on est un homme de rêve, on vit mieux avec les yeux plutôt fermés qu’ouverts. Et l’on prête plus attention à l’oreille, en quête d’une musique, d’un soupir ou d’un sanglot. De plus, l’œil est commun, et l’oreille est individuelle. | | | | |
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| noblesse | | | Une découverte qu’on fait, malheureusement, trop tard : l’âme ne se réduit ni aux yeux ni aux oreilles ni à l’esprit. Ce n’est que lorsqu’on l’a découvert, qu’on peut envisager d’être un artiste. « J’eus l’impression de ne posséder, n’avoir besoin ni des oreilles, ni toutefois des yeux ou autres sens »* - Bach - « Es war mir, als wenn ich weder Ohren, am wenigsten Augen und weiter keine übrigen Sinne besäße noch brauchte ». | | | | |
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| noblesse | | | Je parle trop haut ; ce qui exclut les Terriens de ceux qui m’entendraient. | | | | |
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| noblesse | | | L’inutilité croissante de toute noblesse la condamne à disparaître. « Les plus nobles, aujourd’hui, courent le risque d’extinction, car leurs yeux, oreilles et âmes sont à la recherche de l’éveil et de la caresse »** - H.Hesse - « Heute müssen die Edleren hinsterben, da sie wache und zarte Augen, Ohren und Seelen haben ». - ils devraient davantage songer aux rêves qu’aux veilles. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| proximité | | | Il est dans la nature du vivant de hurler de douleur à la lune. L'oreille n'a que faire avec ces messages, mais son inertie nous pousse à la tendre vers le chaos du firmament et à relever de faux échos. C'est cela, la foi - le miracle d'une réponse dans un vide certain. | | | | |
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| proximité | | | L'accès de foi, pour eux, - l'empressement pour dévorer la Bible. Pour moi - regarder, avec les yeux écarquillés, les œillets, écouter, avec les oreilles musicales, les cigales, me sentir, la tête baissée, solidaire des coléoptères. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement étaient la couleur et le son, mais c'est l'œil et l'oreille qui sont plus près du dessein divin ; de même, la primogéniture du verbe cède à l'intelligence l'héritage et la place auprès du Seigneur. | | | | |
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| proximité | | | De la superstition vaincue et dévitalisée, l'esprit lyrique veut garder « sa musique et son encens dans les funérailles » (Renan), l'oreille et l'odorat. Les superstitieux basiques la réduisent, en fait, au toucher dans les épousailles et au goût dans les ripailles. Les ironiques s'en détachent par le regard, hors les canailles. Tout est question du bon sens. | | | | |
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| proximité | | | Les blasés d'amitiés et de compréhension peuvent se permettre de se moquer de la hauteur, qui les priverait de cette douillette proximité avec autrui, et dont le manque propulse vers la hauteur - les ratés de l'oreille et du dialogue. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est peut-être le seul concept inexistant qui s'impose, avec la même irrésistible évidence, aussi bien en moi-même qu'en-dehors. Et je me mets à Le chercher à l'extérieur, en m'appuyant sur mon intérieur. « Personne ne Te peut chercher, qui ne T'ait déjà trouvé. Tu veux être trouvé pour être cherché » - St-Bernard. Mais dès que je crois L'avoir trouvé, je me mets à Lui chercher des noms et des masques, au lieu de continuer à m'adresser à Lui à la cantonade. Il est une Face innommable, omniprésente et absente, qu'animent mes yeux et mes oreilles. « Voir Dieu, c'est la mort ; Le deviner, c'est la vie »*** - Morgenstern - « Gott schauen ist Tod ; Gott erraten ist Leben ». Ni le regard ni l'imagination ne Le dévoilent ; c'est le voile miraculeux qui témoigne de Son évidence indicible ou inconnaissable : « Des dieux, je ne suis en mesure de savoir ni qu'ils sont ni qu'ils ne sont pas » - Protagoras. | | | | |
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| proximité | | | La pensée atteint le grade de regard, lorsque disparaît le spectre d'un destinataire existant, d'une oreille d'homme par exemple. Et je ne sais plus si je regarde ou si je suis regardé. « Le regard, par lequel je Le connais, est le regard même, par lequel Il me connaît »* - Maître Eckhart - « Mein Erkennen ist Sein Erkennen » - c'est l'abîme, qui finit par me regarder (Nietzsche) ! | | | | |
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| proximité | | | Pour rencontrer Dieu, tout chemin est mauvais. Pour Le mettre en ma proximité, ma meilleure chance est de m'immobiliser et de m'écouter. Si je crois, que « quand on fait un pas vers Dieu, Il en fait cent vers vous » (M.Jacob), je me trompe soit de chemin soit de personnage. | | | | |
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| proximité | | | L'homme d'aujourd'hui est soumis à un bombardement continu de paroles et d'images ; ce qui est source première de toute incroyance ; la foi est capacité de silence et de regard, avec les oreilles et les yeux fermés. | | | | |
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| proximité | | | Piètre Dieu, ou piètre amour, chez les bouddhistes : « On ne peut connaître Dieu qu'en l'aimant » (et St-Paul n'en est pas loin non plus). Un dieu connu ou un amour du connu ne peuvent être qu'insignifiants. Il faut aimer pour renaître et non pas pour connaître. Mais si se connaître, c'est entendre l'appel de son soi inconnu, aimer, ce serait se munir d'une bonne ouïe. | | | | |
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| proximité | | | Le lieu des sacrifices, c'est la hauteur, le lieu des autels et des gloires, comme la fidélité sied surtout aux profondeurs, aux lieux des défaites et des hontes. Mais les hommes perdirent ce sens des dimensions divines : « Les hommes, pour ces dieux, disposent leurs tisons non point sur des autels, mais dans des trous profonds » - J.Donne - « Men to such Gods, their sacrificing Coles, did not in Altars lay, but pits and holes ». Qu'il s'agisse de souterrains ou de femmes, trop de fenêtres et pas assez de murs laissent refroidir ma flamme. | | | | |
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| proximité | | | C'est le nez qui oriente l'oreille et focalise l'œil. Et surtout, c'est lui qui évalue les distances. Qui a nez plus fin voit plus loin. | | | | |
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| proximité | | | L'entrepreneur ou l'ingénieur est certainement plus près du dessein de Dieu que le poète ou le fou. Question d'intérêt qu'on porte aux appels patents ou aux appels latents, retentis en amont ou en aval des oreilles. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est peut-être ce rare équilibre entre l'oculaire et l'auriculaire (les préférences : « Credere oculis amplius quam auribus » - Sénèque - ou l'inverse, font des oraculaires ou des spéculaires, ce qui est bête), à condition toutefois qu'on se sente entouré de signes des dieux et de voix des hommes. Mais l'homme est plus tenté d'entendre des voix des dieux et de suivre des signes des hommes. | | | | |
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| proximité | | | Le regard s'éloigna de l'œil au même point que le goût - de la langue, la caresse - de la main, le flair - des narines, le sens de l'harmonie - de l'oreille. Je finis par être réduit aux touches des opérateurs sans attouchement des opérandes. | | | | |
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| proximité | | | Tu terrorises mon pitoyable savoir du divin, en l’exposant aux yeux omniscients de Dieu, tandis que je me réjouis de la musique de mon verbe vacillant, s’adressant à Ses oreilles. « Que dire de Dieu ? - rien. Que dire à Dieu ? - tout »*** - Tsvétaeva - « Что мы можем сказать о Боге? Ничего. Что мы можем сказать Богу? Всё ». | | | | |
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| proximité | | | En cherchant l’essence de Dieu, tu n’arrives à imaginer ni ses yeux ni sa cervelle ni son allure ; en revanche, une intuition de ses oreilles, bien que vague et abstraite, se forme dès que tu ambitionnes une création artistique. Étranger aux mots, Il ne serait sensible qu’aux mélodies, aux échos de son Verbe languissant. Tout art ne vaut peut-être que dans la mesure où y perce une musique. « La musique, c’est un dialogue avec Dieu » - Mravinsky - « Музыка - это разговор с Богом » - c’est un monologue de l’âme, allant tout droit au cœur, sans passer par le cerveau. À défaut des mots ou des notes, même les actes devraient pouvoir s’interpréter, par des initiés, comme une partition. | | | | |
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| proximité | | | Tu lèves, orgueilleusement, la tête – tu vois plus nettement la profondeur pesante de la terre ; tu baisses, humblement, les yeux – et s’ouvre devant toi la hauteur impondérable du ciel. L’ouïe semble mieux se prêter à la mesure des dimensions de l’existence. | | | | |
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| proximité | | | Pourquoi parles-tu mieux de ton amour, lorsqu’il est lointain ? - parce que tu te retrouves plus près de ton étoile, qui est la seule à t’entendre et elle te souffle des mots inouïs. « Je suis si loin de toi, que mon élan se voile. Et je ne suis compris que par la proche étoile » - Rilke - « Ich bin von dir so ferne und sehn’ mich nach dir hin. Mich hören nur die Sterne ». | | | | |
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| proximité | | | Adresser ton écrit à tes collègues est la même profanation qu’envoyer ta prière à un jury ; d’ailleurs, l’écrit, plus que la prière, devrait se vouer à l’ouïe de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu a trois canaux qui peuvent orienter ton écoute de ton soi inconnu – le cœur du Bien, l’esprit du Vrai, l’âme du Beau. Le premier inquiète, le deuxième rassure, le troisième élève. « Le corps humain surgit d’une matière vivante qui préexistait, mais le Créateur immédiat de son âme est Dieu » - Jean-Paul II – où il faut ajouter à l’âme – le cœur et l’esprit. | | | | |
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| chœur solitude | | | PROXIMITÉ DIVINE : Les hommes paraissent être à portée de la main tendue du solitaire, mais de cette proximité il ne garde sur ses paumes que des tas de cailloux au lieu de la monnaie promise. Et c'est ainsi que je me mets à apprécier l'éloignement astral, le seul à ne pas repousser ma soif d'échanges. Et c'est ainsi, aussi, que je comprends, que toute voix meurt avant d'atteindre une haute oreille. | | | | |
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| chœur solitude | | | MOT : Le mot du solitaire est plus rugueux, mais lâché dans le vide, il n'écorche que l'oreille trop polie par le rabâchage des idées inaudibles, inculquées par les coureurs de foires. Il est à vivre hors de portée des mains, dans un silence annonciateur de rêves. Le mot des termitières est destiné aux pieds, le mot des salons - aux cervelles en éveil. | | | | |
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| chœur solitude | | | BIEN : Dans la solitude, on est plus porté vers l'attentat et la rapine que vers l'authentique recherche du bien, mais le bien y est beaucoup plus accessible. Il ne manque que l'oreille ou la main d'autrui. Et je le garde tel un trésor d'une guerre, qui n'aura pas lieu. Savoir s'apitoyer sur soi-même est l'ultime exutoire d'un bien, dont personne ne veut. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire s'effraie du désert intérieur et se dissout dans les disputes extérieures. Je ne trouve pas de désert extérieur à ma mesure, où je pourrais clamer, exposer mes égarements intérieurs. Ce n'est pas l'absence d'oreilles qu'est la vraie solitude, mais bien l'absence de déserts inspirateurs. « Il n'y a plus de déserts. Il n'y a plus d'îles » - Camus. Voilà pourquoi il faut renoncer à scruter le vaste horizon et ne croire qu'en hauteur du firmament. | | | | |
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| solitude | | | Je ne trouvai aucune oreille sensible à mon écriture grinçante. Deux siècles plus tôt je n'eusse pas à avaler cette amertume et même de nos jours je me donnais tout de même une petite chance. Mais aujourd'hui, où tu lis ces pages et je ne suis plus là, - je dois être encore plus seul que de mon vivant. | | | | |
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| solitude | | | Pour entendre ma propre voix, je dois tendre mon oreille plus fortement que pour les troupeaux lointains. Et les images en deçà de mes paupières sont plus fuyantes qu'au-delà. La vie des sens se fait de sons et de mots, dont est dépourvu mon sens vital. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est ne pas avoir d'interlocuteur idéal, qui ne peut être qu'une feuille blanche, qui reçoit ou te dicte ton premier mot. Tout logos est dia-logos. L'écrivain, qui trouve en soi-même une écoute et une compagnie, est donc celui qui sait briser la solitude. | | | | |
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| solitude | | | La solitude acoustique : lorsqu'on se munit d'une paire d'oreilles trop exigeantes. | | | | |
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| solitude | | | Chacun de mes sens a sa solitude ; la solitude de la main : personne à en solliciter la caresse ; la solitude du palais : aucun goût ne partage mes ivresses ; la solitude des yeux : aucun reflet de ma flamme ; la solitude des oreilles : aucun écho de ma voix ; la solitude du nez : aucun flair ne mène à ma hauteur, vers mes ruines. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | La sagesse est dans le langage, et le langage, c'est le dialogue. « C'est folie que de vouloir être sage tout seul » - Bossuet. Même dans un soliloque il faut être deux : une bouche et une oreille. | | | | |
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| solitude | | | L'esseulement est la solitude des sots : incapacité de se remettre à soi-même, de se contenter de sa propre contemplation, besoin de chercher le regard d'autrui. La vraie solitude : trouver son propre soliloque le plus passionnant des discours et manquer d'oreilles d'autrui. | | | | |
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| solitude | | | Aucun oppresseur en vue - et je suis opprimé ; aucun argousin à ma porte - et je suis dans une cage ; aucun bâillon sur ma bouche - et ma voix n'atteint aucune oreille. « Ce qui nous brise et torture le plus douloureusement, ce sont des mains invisibles » - Nietzsche - « Wir werden am schlimmsten von unsichtbaren Händen gebogen und gequält ». Tyrannie anonyme. Néron et Staline tenaient à leurs noms pour propager l'adulation ou la terreur, mais la machine… | | | | |
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| solitude | | | Les profondeurs sont saturées d'avis pertinents ; pour étaler leurs requêtes de reptile, il ne reste aux sages que la platitude. En hauteur ne résonnent que les cris lancinants de volatiles solitaires, abandonnés des regards et des oreilles des sages. « Le sage ne s'attarde pas dans les austères hauteurs de l'intelligence et descend dans des vertes vallées de la bêtise » - Wittgenstein - « In den Tälern der Dummheit wächst für einen Philosophen immer noch mehr Gras als auf den kahlen Hügeln der Gescheitheit ». | | | | |
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| solitude | | | L'avantage des ruines, face au désert : dans celui-ci je suis tenté par l'attitude stupide ou humiliante - me mettre à prophétiser, scruter les horizons, appeler à l'aide, interpréter les mirages. Les murs de mes ruines répercutent mon hurlement intérieur, et ses échos m'inondent de honte. Et je ne chercherai salut que dans la hauteur d'un toit percé, où j'espère une fine oreille filtrante, refusée aux alcôves et attentive aux grabats. | | | | |
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| solitude | | | Mon public virtuel - cent paires d'yeux en France. À quoi s'adjoindrait mon auditoire - dix paires d'oreilles de plus, hors de la France. | | | | |
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| solitude | | | Pour que ma plume parle mon propre langage, il me faut du silence alentour ; les sots écrivent ce qu'ils entendent, par l'oreille ou par la raison, dans le brouhaha ambiant ; il faut que, dans ce que l'esprit solitaire note, l'âme universelle entende la musique - l'interprète amoureux du représentant, Narcisse. | | | | |
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| solitude | | | À force de fermer souvent les yeux et de boucher les oreilles, je m'éloigne des choses et des hommes, sans m'approcher de moi-même. « La mauvaise vue te coupe des choses, la mauvaise ouïe - des hommes » - Kant - « Schlechtes Sehen trennt von den Dingen, Schwerhörigkeit - von den Menschen ». | | | | |
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| solitude | | | Pour bien parler, l'illusion d'une oreille d'ami doit être aussi irrésistible qu'un mirage. « Que l'on parle bien, quand on parle dans le désert ! »** - Gide. | | | | |
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| solitude | | | La vraie solitude est celle que je suis le seul à pouvoir rompre ; croire n'être qu'à l'avance, dans un lieu de rendez-vous fraternel, où tu « n'es solitaire que parce que les hommes ne t'ont pas encore rejoint » - Malraux - est présomptueux et bête. | | | | |
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| solitude | | | L'un des plus sûrs moyens de devenir grégaire est de chercher à être différent des autres à tout prix. C'est notre musique intérieure qui, aux yeux et oreilles intemporels, nous rend uniques ; écoute donc leur chœur beuglant, à l'unisson : je veux être distinct des autres ! Distinguer les distinctions (das Unterscheiden des Unterschieds - Heidegger) - tel est le premier pas de celui qui porte en soi ses propres mélodies et possède une véritable personnalité. | | | | |
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| solitude | | | Vivre garde son sens, tant qu'un mouvement quelconque justifie ou chante ma haute immobilité, comme la flèche, qui vole, témoigne de la qualité de ma corde ou de la noblesse de ma cible élue. Et la solitude, c'est la perte de sens de tout mouvement. C'est pourquoi la solitude de la montagne ou celles de la forêt ou du désert cèdent en éloquence à la solitude de la mer, où je me débats, à bord de mon esquif vital, en suivant la voix de sirènes. Ces voix animent mon souffle, dont la perte, qui équivaudra le mutisme du monde et ma propre surdité, est début d'une vraie solitude. Et non pas l'absence d'ancres, de voiles ou de boussoles, l'éloignement de havres ou l'extinction d'étoiles. | | | | |
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| solitude | | | Si l'on tient à la création, c'est que l'on compte, même inconsciemment, sur la présence d'un regard ou d'une oreille ; donc, un créateur, ou, plutôt, son esprit, ne peut jamais être seul. Quelque chose nourrit aussi la même espérance dans le cœur, qui veut aimer, même dans le vide ; seule l'âme est vouée à une inconsolable solitude, où elle cherche à entraîner et l'esprit et le cœur. | | | | |
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| solitude | | | Le devenir ne m'ouvre pas à l'avenir ; le monde entama sa descente vers la platitude finale, où je ne me veux aucune place. Mes aboutissements, comme mes commencements, mon énergie, comme mes ressources, sont installés dans le passé, où je trouve et de bonnes oreilles et de vraies unifications et de beaux enterrements ; mon devenir ressemble étrangement à mon être. | | | | |
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| solitude | | | Les fragiles d'esprit voient dans la solitude une malédiction, les fragiles d'âme - une bénédiction : « Béatitude seule – solitude béate » - (attribué à) St-Bernard - « O beata solitudo, o sola beatitudo ! », tandis qu'elle n'est ni l'un ni l'autre, puisqu'elle est condamnation au silence. J'attendrai l'évasion de mon mot, la complicité d'une oreille compatissante ou le chant de liberté dans mes ruines insonores, en attendant « la musique silencieuse, la solitude sonore » - Jean de la Croix - « la música callada, la soledad sonora ». | | | | |
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| solitude | | | La conscience que mes cris et soupirs, transposés en sons et en pensées, perdraient de leur intensité et pureté, s'ils étaient répercutés en échos, dans les oreilles et les bouches des autres, - telle est la justification apriorique de la solitude silencieuse, à laquelle je confierai mes aveux et mes hontes et dans laquelle mûrirait ma musique, sans auditeurs visibles. | | | | |
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| solitude | | | Trois manières de perdre de vue un visage : le fondre dans l'étendue d'une foule, l'ensevelir dans la profondeur de ma mémoire, le laisser échapper dans la hauteur de mes rêves. Et je lui tendrai la main, l'oreille ou le regard. | | | | |
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| solitude | | | Je préfère la cécité, qui me fait ne voir que moi-même, à la surdité, qui consisterait à n'écouter que les autres. Chez les autres, je vois avec beaucoup de difficultés ce qui s'émeut en moi ; je trouve facilement en moi tout ce qui émeut les autres. | | | | |
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| solitude | | | Pour la qualité de l’écriture, l’une des contraintes les plus difficiles à respecter, est l’oubli des oreilles des autres et le choix, pour seul destinataire, - de Dieu. Une délicieuse sensation : « Dieu m’entend, c’est à Dieu que je casse les oreilles »* - Sartre – surgit ! | | | | |
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| solitude | | | Le degré de solitude d’un artiste se détermine par le nombre potentiel de contemporains, sollicités par son œuvre. Personne, avant moi, n’avait si peu besoin de l’écoute et de la reconnaissance des hommes ; l’oreille du Dieu, inconnu, inexistant et complaisant, m’aura suffi. | | | | |
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| solitude | | | Même des penchants solitaires se peignent, aujourd’hui, sur un fond grégaire des vitupérations, luttes, critiques. La noblesse et l’ironie devraient s’exercer surtout par un Narcisse, hors des regards des hommes et s’adressant à la seule ouïe divine. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta jeunesse, tu t’exprimes en monologue et tu ne ressens guère la nécessité d’un interlocuteur, puisque même un rêve pur a besoin de sens, naissant toujours à deux (celui qui implique la multitude est condamné à la platitude). Un vrai solitaire se désespère de trouver cet interlocuteur parmi les hommes ; il faut se tourner vers les étoiles. En plus, il est impossible d’inventer une voix complice ; il faudra se contenter d’une haute oreille. « Lorsqu’on parvient à la limite d’un monologue, aux confins de la solitude, on invente Dieu »*** - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | Les états d’âme, dignes d’être traduits en mots, images et idées, sont inspirés par une source interne, sans langage, sans ouïe ; mais tes monologues se déposent devant cette source, que tu appelleras mon soi inconnu. « L’art monologique des grands solitaires est un dialogue avec un autre toi-même »*** - O.Spengler - « Die monologische Kunst sehr einsamer Naturen ist Zwiesprache mit einem Du ». | | | | |
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| solitude | | | Se suffire à soi-même – une ambigüité : ni tes émotions ni tes réflexions n’ont de sens qu’en présence de celui qui a une ouïe et un regard infaillibles – ton soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| solitude | | | Les livres modernes s’écrivent dans les hôtels, aéroports, restaurants ; jamais – sur une île déserte. À moi aussi, il me faut des oreilles ; mais que ce soit sur l’agora ou que ce soit sur une île déserte, j’écris avec la même ardeur nécessaire et la même sensation suffisante – une Muse m’écoute. Savoir être seul dans la foule ou savoir créer, dans la solitude, une oreille complaisante ou confraternelle est un devoir d’artiste. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, auxquelles je compatis le plus, sont des déficiences du rêve : manque d'oreilles (les mots se perdent), manque de bouche (les mots ne naissent plus), manque de regard (les mots ne s'envolent pas). La danse des images s'appelle songe, leur marche s'appelle veille. Ce sont les songes qui enfantent la souffrance (et non pas l'inverse, Aragon) ; la veille la stérilise ou l'anesthésie. | | | | |
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| souffrance | | | Les blasés souffrent de taedium vitae, je souffre d'une surabondance de la joie, qui ne trouve pas de bonne oreille. | | | | |
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| souffrance | | | Plus grinçant est le rouage du quotidien, plus attentif je suis au silence de l'éternité. La graisse salutaire monte en général au cerveau, qui lève la tête, baisse le regard et rabat les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | L'un de ces concepts ingrats - la sagesse ; elle devrait consister à savoir extraire de la musique de toute clameur de la vie et neutraliser tout ce qui gémit ou grince, c'est à dire la souffrance. Et puisque personne n'inventa jamais des baillons ou filtres efficaces, la seule sagesse accessible serait à pousser à l'extrême les sons joyeux, à produire de la cacophonie assourdissante ou à se boucher les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | L'appel de l'innocence atteint toutes les oreilles. On se met à fouiller ses recoins, pour identifier son destinataire, et l'on se trompe, en désignant l'enfance. L'innocence est le refus d'attribuer un bienfait à un quelconque mérite et l'acceptation du malheur immérité, - tout le contraire de l'enfance. | | | | |
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| souffrance | | | L'avantage des yeux fermés et des bras tombés est de ne pas souffrir de la bêtise des hommes. En revanche, on a beau se boucher les oreilles et se faire ramollir la cervelle, on souffre toujours autant de l'assourdissante et impitoyable intelligence des hommes calculateurs. | | | | |
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| souffrance | | | En quoi le boutiquier est pire qu'un goujat : ta complainte ne réveillera chez lui ni hostilité ni compassion. Être sans cervelle frappe la capacité de la parole, être sans cœur prive d'ouïe. | | | | |
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| souffrance | | | Le progrès de la voix de l'abandon : il n'y a rien à faire, il n'y a rien à dire, il n'y a rien à écrire. Heureusement, on n'arrive au dernier stade qu'en état d'une rarissime lucidité, car une plume traîne plus souvent sous nos yeux qu'un gourdin ou une oreille d'imbécile. | | | | |
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| souffrance | | | Un jour je m'aperçois, que l'oreille a trop de place dans ma soif éthique de pureté ; je découvre, que la soif optique est plus inextinguible, et je m'écroule auprès de la fontaine du regard, fontaine devenue ruine, fontaine réveillant une soif mortelle et un besoin de survie, à travers des mots ou des notes. | | | | |
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| souffrance | | | À l'échelle de Jacob - le pas-à-pas et l'écoute – on doit souvent préférer le lit de Job - l'immobilité honteuse et hautaine et le regard. Moins les jérémiades. | | | | |
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| souffrance | | | Le goût est l'écoute et le suivi de ce que souffle mon soi inconnu, la préférence de son regard, au détriment des yeux de mon soi connu. Celui qui ne vit que des choses vues est vite dégoûté de tout ; le goût est la capacité de se réjouir de tout, surtout des choses invisibles. | | | | |
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| souffrance | | | Pour moi, spectateur, l’extinction des âmes chez les hommes n'est qu'un mélodrame ; la perte de vitalité de mon âme à moi est une tragédie, pour l’acteur que je suis. Un talent perdant son élan, une passion se morfondant dans un infâme équilibre, une voix adressée à Dieu et qui chercherait, bassement, des oreilles vulgaires – tant de rôles que je serais amené à jouer sur une scène de moins en moins obscure, devant mon soi inconnu, dramaturge lucide et juge inclément. « C’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme »*** - Unamuno - « Por esto me tortura el problema de la duración de mi alma ». | | | | |
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| vérité | | | Je sens l'ennui des vérités récitées, dès que je suis tenté de m'adresser à une oreille concrète ; c'est la présence d'une oreille abstraite qui me procure le plaisir de mensonges chantés. | | | | |
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| vérité | | | Les nigauds sont persuadés, que le Mal, dans le monde, vient de la mauvaise foi des orateurs ou de la mauvaise ouïe des auditeurs ; et, orgueilleux et dignes, ils se mettent en position de propagateurs ou défenseurs de la vérité, ignorée ou bafouée. Ils ne comprennent pas, que la part du vrai est la même, chez les salauds et chez les vertueux, et que les bons critères, qui déterminent notre place dans la société, sont : le talent (qui nous assure la complicité du beau), la force (qui nous permet de manipuler le vrai), la honte (qui nous met au contact du bon). | | | | |
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| vérité | | | Tout se met à parler dans l'univers, dès que je le chante. Mais aussi bien les oreilles bien accommodées que le don de prosopopée sont rares. Pour qu'on y entende le Verbe ou/et lise la vérité, les oreilles et les yeux doivent maîtriser les bons alphabets ou solfèges, c'est à dire devenir l'âme et l'esprit, ces vrais maîtres d'interprétations libres. Quand on maîtrise la vérité, on n'aime que le Verbe, quoiqu'en dise St-Augustin : « aimer non pas les paroles, mais la vérité dans les paroles » - « in verbis verum amare, non verba ». | | | | |
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| vérité | | | Que d'inepties se profilent derrière le fier « C'est la vérité qui m'importe » ! Je dresse plus souvent les oreilles, quand j'aperçois une complaisance au mensonge, qui traduit mieux l'attachement à ce qui pousse vers la vérité. | | | | |
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| vérité | | | La vérité mécanique s'énonce toujours dans un univers fermé, mais il faut être un grand Ouvert, pour proclamer des vérités vivantes. L'homme ouvert sait, que la vérité sort des mots et non pas des choses. L'ouverture est aussi utile à l'esprit, pour dire le vrai, qu'au cœur, pour dire le bon ou à l'âme, pour dire le beau. | | | | |
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| vérité | | | Tout produit de la science ou de l’art se formule dans un langage (naturel, pictural, musical, technique, mathématique). Même une composition musicale, un tableau, une sculpture tendent à nos oreilles, à nos yeux, à nos esprits et nos âmes des propositions à évaluer. Certaines de ces évaluations doivent être validées par l’affrontement avec la réalité ; d’autres – la musique, la poésie, la mathématique – ne vont pas plus loin qu’aux représentations. Dans les deux cas, on fait appel à la notion de vérité, dont la première étape se déroule dans la représentation (émotions ou démonstrations), mais dans le premier cas, la véracité doit, en plus, passer par une seconde étape, pour se confirmer par la réalité, par une satisfaction intuitive. Dans le premier cas, on peut découvrir les vérités ; dans le second, on ne peut que les prouver. C’est pour cela que la musique et la mathématique sont les domaines les plus purs, les plus nobles et les plus divins ! Dieu est dans l’harmonie du son ou du nombre. | | | | |
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