| chœur art | | | SOUFFRANCE : De tous les temps, il existaient l'art des repus et l'art des souffrants, l'amusement et la musique. L'amuseur public l'emporta largement sur les muses pleureuses. La souffrance projetait de la gravité sur les classiques, de la stridence sur les romantiques. Elle disparut des écrans de notre siècle échotier, au service de l'allégresse. | | | | |
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| art | | | Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons. | | | | |
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| art | | | L'art aura été le dernier lieu de la persistance de l'humain dans les affaires des hommes. La palpitation se parque dans des gymnases et fuit le Verbe. Le souci du siècle est de ne vénérer le Logos saignant qu'en tant qu'un concept logopédique, coloristique ou culinaire. | | | | |
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| art | | | Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé. | | | | |
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| art | | | Le concurrent du roman français : au XVIII-ème siècle - le bréviaire, au XIX-ème - l'état civil, au XX-ème - la gazette, au XXI-ème (?) - la gestion de portefeuilles ou le mode d'emploi. | | | | |
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| art | | | Le romantisme d'antan, ce fut de faire parler les bêtes ou les choses. Aujourd'hui il faut faire parler les concepts, mais le plus difficile, c'est de faire taire les hommes. | | | | |
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| art | | | Romantisme : repousser le présent avec les moyens les plus modernes - la meilleure recette pour devenir classique à l'époque suivante. Donner au caprice la force d'une nécessité ; enlever à la nécessité sa couche d'ennui suranné. Affaire de don pour de nouveaux langages. | | | | |
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| art | | | Le romantique crée un nouveau lecteur ; le classique en profite pour le combler. Le non romantique, hautement fervent, se traduit facilement en un oui classique, profondément altier. On n'est jamais classique, on le devient. On ne devient jamais romantique, on l'est. | | | | |
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| art | | | Un écrit vaut par ce qui reste, une fois effacées les traces visibles provenant de la mémoire ou de la géométrie (il ne resterait que les « traces de l'absence » - Derrida). Mais à notre époque infovore et vidéosphérique, ne survivent que des narrations conformes au format BD (Bases de Données ou Bandes Dessinées). | | | | |
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| art | | | Deux écoles de la littérature française : celle de la liberté ou celle de la contrainte, le XVI-ème licencieux ou le XVII-ème cérémonieux, aboutissant à Rimbaud ou à Valéry. Il faut choisir entre siat et fiat, entre une vie donnée et une vie à donner. L'universalité semblant être dans la liberté, le second courant finira par n'être apprécié que des élites cosmopolites. | | | | |
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| art | | | Ceux, qui narrent la réalité, la chantent comme tous les autres, mais dans un récitatif inorchestrable. La marche du siècle, elle non plus, n'est qu'une sorte de danse, mais où les pirouettes se font passer pour files indiennes. | | | | |
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| art | | | La part du hasard, chez l'artiste moderne, devint si énorme, qu'il m'est plus étranger que le chroniqueur, contre lequel, naïvement, je peste. Le hasard peut être maîtrisé par l'intelligence ou harmonisé par l'intuition qui, dans l'alphabet artistique, se situent juste après la hauteur. | | | | |
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| art | | | Le véritable promoteur de l'art fut toujours le marchand, tiraillé par le mauvais souvenir des saloperies, qu'il fut amené à perpétrer. La meilleure dispensatrice d'aumônes fut toujours la honte. Les instincts carnivores bien canalisés, l'excellente bonne conscience l'anime désormais et laisse peser, sur l'avenir de l'art, de sombres perspectives, prévues par le deuxième Commandement. | | | | |
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| art | | | Les financiers furent, de tous les temps, mécènes et consommateurs de l'art, mais, jadis, ils vivaient dans le souci du grandiose, de l'éclatant, de l'exubérant - dans l'habitat, dans l'habillement, dans les fêtes - et ce penchant s'appliquait aussi à l'art. Aujourd'hui, aux yeux des financiers incultes, seul compte le prix, que le marché assigne aux transistors, aux tableaux, aux fonds de commerce. Le digital égalitaire supprima l'analogique dignitaire. | | | | |
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| art | | | Tous les arts sont condamnés à disparaître, à cause du délitement des goûts aristocratiques ; les premiers à dégénérer furent la peinture et l'architecture, si proches des chambres et des bureaux des goujats riches. « L'effet du commerce sont les richesses ; la suite des richesses, le luxe ; celle du luxe, la perfection des arts » - Montesquieu - le luxe, c'est à dire l'oubli de l'argent, ayant disparu, l'artisan succédera à artiste. | | | | |
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| art | | | Tout est cerné, ravagé, occupé par le journalisme. Aucune trace de Gide ni de Valéry dans les lettres françaises. Cioran, dans une ultime convulsion, clôt l'agonie de la lettre, qui n'est plus qu'un cimetière comblé, sans renouvellement de concessions crédible. | | | | |
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| art | | | Remarquable hiérarchie des genres littéraires, dans l'Antiquité ! Que diraient les Anciens en apprenant qu'aujourd'hui, le genre de Pétrone est placé au-dessus de ceux d'Horace ou de Sénèque ! | | | | |
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| art | | | La prouesse de la hauteur cioranique : pris par son vertige, j'oublie que sa langue est du XVIII-ème siècle, ses thèmes - du XIX-ème, son ton - du XX-ème. Si les cadences du siècle me sont étrangères, c'est dans le passé que je dois m'incruster (le seul autre exemple réussi, qui me vient à l'esprit, est celui de Hölderlin) ; ceux qui soi-disant dépassent leur siècle et sont chez eux dans l'avenir se retrouvent, d'habitude, hors toute vie. « Quant à sa plus haute destination, l'art reste une chose du passé » - Hegel - « Die Kunst bleibt nach der Seite ihrer höchsten Bestimmung ein Vergangenes ». | | | | |
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| art | | | Tous les regards de l'art moderne sont tournés vers le morne enchaînement des actes. L'art suprême - le regard sur le regard, dans une liberté hors actes, dans une musique au-delà des images. | | | | |
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| art | | | Je reconnais ma faute musicale : avec des cordes en permanence tendues, on risque de ne plus être en accord avec l'harmonie de la vie. Comme J.Joubert, je ne joue que de la harpe éolienne. Il faut savoir détendre ce qui vibrerait faux, mais je désappris à tendre l'oreille aux sons directeurs de l'époque. | | | | |
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| art | | | Ce qui dévitalise l'écriture et la réduit au journalisme : faire l'Histoire, commenter une partition ou un tableau, être le Juste. Même les diaristes devinrent, aujourd'hui, journalistes. | | | | |
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| art | | | Dans l'écrit de jadis on sentait le frisson des mains, des cervelles et des plumes (« découvrir une chose, c'est la mettre à vif »** - G.Braque) ; aujourd'hui, le mode flagrant, qui domine, est copier-coller. | | | | |
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| art | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe inconnu ; le romantisme se sert de l'âme comme le classicisme - de l'esprit. Seulement, il ne faut pas pousser trop loin sa fidélité, puisque derrière l'esprit se vautre la raison de reptile et derrière l'âme guette la folie de volatile. La reptation semble l'emporter, en séduction, sur la chute ; le romantisme humaniste s'étiole, et le classicisme conduit vers une culture mécaniste. | | | | |
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| art | | | L'artiste d'antan voulait s'adresser à Dieu ; celui de nos jours se produit devant son spectateur ou son lecteur ; l'homme fait la roue devant la femme ; la femme s'exhibe devant l'homme. Dans le lac, l'artiste Narcisse n'avait pas trouvé un miroir, mais une frontière, qui l'isolait des autres (comme la fontaine de Villon ou la mer de Valéry) ; le visage qu'il aimait était peint par son imagination, en tête-à-tête avec le dieu de la beauté. Et le visage est peut-être ce que nous avons de plus intérieur, Socrate, dans sa seule prière : « Cher Pan, donnez-moi la beauté intérieure, et que l'extérieur soit en harmonie avec l'intérieur ! »** - l'avait bien compris. | | | | |
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| art | | | Le seul écrivain ayant réussi à se mettre hors de son siècle, en-dessous de son orgueil et par-dessus sa langue - Valéry. | | | | |
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| art | | | Entre J.Joubert et Valéry, la rhétorique française n'existe pas. D'où, au XIX-ème siècle, le pullulement des herménautes parasitaires. Translatio studiorum ou studium translationem (la noétique, la Wirkungsgeschichte ou la médiologie) | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'invasion par le moi qui ravagea l'art moderne ; dans l'expression du moi il y a une part de l'inertie, langagière ou sociale, et une part spirituelle, en relation avec le Créateur ou avec la création ; c'est l'extinction de la seconde et l'hypertrophie de la première, l'inconscience de son origine, qui firent de l'art exhibition de parties banales et absence d'un tout mystérieux. | | | | |
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| art | | | On doit entrer dans ton livre comme on entre dans un temple païen en ruines, sans objets familiers, sans confort ni viable ni vivable. Dans les livres d'aujourd'hui on entre comme dans des archives de l'année passée, tout y est pour héberger le promeneur de dimanche. | | | | |
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| art | | | L'axe originel, qui, chez Nietzsche, se projette sur tous les autres, est celui de vie - art, une égale intensité répartie sur toute son étendue. Donc, ce qu'on appelle communément vital peut être qualifié, au même titre, - d'artistique. C'est surtout palpable aujourd'hui, où la vie est sans art et l'art - sans vie. | | | | |
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| art | | | La philosophie et l'art se séparèrent, puisque la philosophie ne s'occupe que de valeurs, que l'art abandonna, en se tournant du côté des prix : l'écrivain est dorénavant journaliste, le peintre - décorateur, le musicien - accompagnateur, le poète - chamane. | | | | |
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| art | | | Jusqu'aux impressionnistes, n'importe qui pouvait se permettre de juger de la beauté des tableaux des maîtres ; depuis, seuls des marchands et des investisseurs sont convaincus de l'excellence des gribouillis, qui décorent les bureaux des PDG ou les salons des basketteurs ou des avocats. Moi, sale conservateur, je continue à préférer Bouguereau à Renoir. Par respect de la défunte peinture, il faudrait serrer en cabanon tous ces robots-tâcherons de M.Duchamp, Warhol, F.Bacon, P.Soulages, où ils pourraient se livrer à leurs exercices sanitaires, mécaniques et géométriques, loin des caprices poétiques de la liberté. À force de sophistiquer les règles du jeu de fond, ils en oublièrent l'enjeu, qui se trouve à l'opposé - en hauteur de la forme. | | | | |
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| art | | | Les philosophes insensibles à la poésie (les légions de professeurs), ou les poètes impuissants en prose (comme Baudelaire, Rimbaud ou Mallarmé) font douter de l'universalité de leur don. Les poètes complets mettent de la poésie en tout, y compris dans la prose : Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Lermontov, Hugo, Rilke, Valéry, Pasternak. La poésie comme genre ayant sombré, la poésie comme tonalité discursive ne peut plus se pratiquer qu'en philosophie. | | | | |
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| art | | | Quand le comment porte sur le style et le pourquoi - sur la noblesse, le talent du qui justifiera tout quoi. Mais l'écrivain d'aujourd'hui ne voit dans les comment et pourquoi que des quêtes logiques, ce qui rend moutonniers tous ses où et quand. Ce n'est peut-être pas si saugrenu que de prétendre, que toute littérature est de circonstance ? L'instrument devrait rester invisible, l'époque et lieu - évoqués en beaux fantômes. Des réponses respectables aux où et quand : dans l'âme (et non pas - à Paris), en pleine euphorie (et non pas - à l'heure de grande écoute). | | | | |
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| art | | | Beauté est presque un synonyme de musique. Là, où il y a de l'harmonie, de la vibration, du rythme, de la corde tendue, naît la musique. Dans les productions artistiques modernes je vois et lis bien des notes, destinées à l'exécution robotique par des instruments robotiques, pour un public robotique, je n'y entends pas de musique. | | | | |
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| art | | | Jadis, quelques rares, belles et solitaires voix, majestueusement égales, pour chanter le vertige des profondeurs tragiques ou des hauteurs romantiques. Aujourd'hui, des hordes de voix hystériques, basses et grégaires, pour narrer des platitudes. | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | Par inertie, on continue à s'intéresser à l'art, en fonction des ventes aux enchères, de la fréquentation payante des musées, de la décoration des salles de réunion ou de l'industrie éditoriale, tandis qu'on sent que les œuvres d'art sont déjà « de beaux fruits, détachés de l'arbre »* - Hegel - « vom Baume gebrochene schöne Früchte » - l'arbre du beau est mort, partout règne la forêt du vrai. | | | | |
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| art | | | L’artisan d’aujourd’hui est le même que jadis – son outil évolue mais pas son regard. En revanche, c’est le regard d’artiste qui devint artisanal. « Quelle merveilleuse époque que la nôtre, où les plus grands peintres aiment à devenir potiers » - G.Bachelard - les philosophes deviennent bien chroniqueurs ou sociologues. Un robot, parmi les autres, peut proclamer, fièrement : Nous sommes tous des potiers ! | | | | |
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| art | | | L'état de la poésie (versification), de la peinture, de la musique modernes est cadavérique ; et le prochain catafalque attend le théâtre (avec l'Anglais), l'architecture (avec le Français), la philosophie (avec l'Allemand). En littérature et dans le spectacle ne survit que la tonalité divertissante et avilissante, pour épater les repus. La raison en est la même : l'extinction de la poésie, en tant qu'état d'âme, en absence des âmes. Ils cherchent à choquer les esprits, tandis que l'art est le désir et le don de caresser les âmes. | | | | |
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| art | | | Jadis, l'éclat des découvertes ou des batailles fut le seul rival de la musique de l'art ; l'artiste fut presque seul à constituer une élite verticale ; l'écoute publique lui fut réservée. Aujourd'hui, le marchand, le sportif, l'avocat, l'amuseur ont l'accès immédiat à l'écoute ; l'artiste oublia sa vocation verticale, il se dilua dans l'horizontalité commune. Donc, il ne faut pas accabler l'écoute, il faut plaindre l'émission. Ce n'est pas l'époque qu'il faut blâmer, mais l'artiste. | | | | |
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| art | | | Par sa volonté de proclamer la beauté, le monde, surgi des tableaux des peintres d'avant les impressionnistes, défiait le monde réel ; depuis, le robot insensible à toute beauté guide les pinceaux ou les queues d'âne, tout y est laid, froid, mécanique, dans cette industrie, sordide héritière de la peinture défunte. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | La mort – de Dieu, de l’art, de l’homme – se réduit, peut-être, à la mort de la beauté et non pas parce s’arrêtèrent son souffle et le battement de son cœur, mais parce que les hommes finirent par ne plus la voir. Les yeux robotiques ne perçoivent pas tout ce que voyait le regard humain. | | | | |
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| art | | | Le style, qui se forme sous ta plume, dépend fortement de l'oreille, à laquelle tu veux t'adresser ; c'est pourquoi te tourner vers tes contemporains ou même vers tes complices te condamne à la médiocrité stylistique. Seule une création devant ton auditeur inexistant, te paraissant divin, promet et le style et la hauteur et la noblesse. « Le style doit se plier à ta propre mesure, projetée sur un auditeur clairement identifié, dans lequel tu veux te fondre »*** - Nietzsche - « Der Stil soll jedes Mal dir angemessen sein in Hinsicht auf eine ganz bestimmte Person, der du dich mittheilen willst ». | | | | |
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| art | | | Quatre genres de matières premières se partageaient, à taux égal, la palette des écrivains – l'événement, la chose, l'idée, l'état d'âme. L'invocation des deux premiers, des périphériques, servait souvent à mieux mettre en relief les deux derniers, les centraux. Aujourd'hui, tous les écrivains proclament leur attachement passionné aux derniers, mais sous leurs plumes s'amoncellent des tas informes et interchangeables des faits divers communs. | | | | |
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| art | | | Tout écrit est fait d'un fond (les faits) et d'une forme (les métaphores). Vu la disparition des métaphores (suite à l'extinction des âmes) et la bonne santé des faits (avec la tyrannie de la raison), on acquiescerait, ironiquement, à la bêtise de Ronsard : « La matière demeure et la forme se perd ». | | | | |
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| art | | | Les écrivains : ils ont trop de sources communes et trop peu de commencements uniques ; ils creusent dans l'embryologie, sans s'élever à la conception ; ils gèrent la grossesse anonyme et ignorent la caresse intime. | | | | |
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| art | | | Quand on ne voit plus le mystère profond de la nature ni ne ressent la haute beauté de la culture, il reste la civilisation robotique. Par inertie, celle-ci tente de poétiser la prose du monde ou de prosaïser la poésie de jadis, mais les résultats sont juste bons pour décorer les bureaux ou salles-machines. L'art n'est possible que là où il y a entente entre l'admiration de la nature et la gloire de la culture. Dans le monde des célébrités audio-visuelles et des compétitions envieuses, l'art est condamné au dépérissement. Les projets mécaniques rendent superflus les sujets organiques. | | | | |
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| art | | | C'est en fonction de la place de la forme et du contenu que l'histoire de l'écriture peut être divisée en trois étapes - la moutonnière, la poétique, la robotique : la domination du contenu (des choses, du quoi), le culte de la forme (des relations, du comment), la règle de production de la forme à partir du contenu (du pourquoi, de la causalité comme forme banale d'un fond, qui se réduit aux lois naturelles ou aux conventions humaines). Tout écrit d'art naissait jadis d'une réflexion abductive, aujourd'hui il veut être déductif, et la machine l'y surclassera. | | | | |
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| art | | | Le créateur, jadis, s’enivrait de dissipations hors temps, de ces sources d’enthousiasme ; aujourd’hui, la sobriété de sa concentration dans le présent n’inspire que de l’ennui. Mais grisé de déceptions finales, il est incapable de vivre de commencements. | | | | |
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| art | | | Et la vie et l’art se décomposent sur trois axes : l’intelligence, le talent, la noblesse, en visant, respectivement, les finalités, les parcours, les commencements. Et Valéry, tenant surtout au talent, reproche au siècle ses raccourcis : « La vie moderne nous offre tous les moyens courts d’arriver au but sans avoir à faire le chemin »** - au lieu de s’horrifier de la disparition de commencements dans l’imaginaire moderne. La noblesse réside dans l’âme, l’organe délaissé par ce siècle. | | | | |
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| art | | | La dégringolade de la fonction d’artiste : de la noble création hors espace-temps vers la transmission de l’ancien élitiste vers le contemporain moutonnier et, enfin, vers la communication entre les robots, vautrés dans le présent. | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | L’homme, que je perçois dans l’art moderne, est notre contemporain, portant le goût de nos foules et exerçant un métier de notre siècle ; incompréhensible pour l’humanité d’antan, il n’en hérite rien. La vie et l’individu sont toujours présents, dans cet art, mais ils devinrent si mécaniques et interchangeables, que cet art est plus près des statistiques que de la musique. | | | | |
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| art | | | Le culte du présent non seulement éteint le rêve du passé imaginaire ou du futur à bâtir, mais, surtout, il rend l’éternité du lointain sans intérêt. Comment mon écrit peut-il attirer leurs yeux affairés, puisque je n’y mets que de l’épique, du mythique, de l’initiatique. « Les livres médiocres flattent nos faiblesses – du siècle, de l’âge, du sexe » - Tsvétaeva - « Плохие книги льстят слабостям: века, возраста, пола ». Ces faiblesses d’esprit sont vécues comme forces par les atrophiés d’âme. | | | | |
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| art | | | Chez tout écrivain, il est facile de deviner quelle est la voix que l’auteur écoute. Le plus souvent, c’est la voix de son siècle ; ensuite, viennent ceux qui écoutent leurs prédécesseurs ; le cas le plus rare est celui où l’on n’écoute que Dieu, c’est-à-dire son âme. | | | | |
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| art | | | La curiosité des yeux est partout ; nulle part on ne voit la créativité du regard. Le regard – un visage irradiant une mélodie. Le visage disparut de la peinture, et la mélodie – de la musique. Il restent la géométrie et les cadences. | | | | |
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| art | | | L’un des buts de l’écriture est d’occulter le comparatif et rester en compagnie du seul superlatif. En exclure tes contemporains est une prévention pédagogique à recommander. Soli Deo auribus – aurait pu être ma devise (plagiée de Bach : Soli Deo gloria). Quand ton seul auditeur, interlocuteur muet, est un absolu inexistant, appelé Dieu, tu deviens bon Narcisse : « L’âme de philosophe contemple sa propre contemplation »** - Dante - « L’anima filosofante contempla il suo contemplare medesimo ». | | | | |
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| art | | | Jadis l’art s’entourait d’une aura, d’un mystère, d’un sacré, qui faisaient de l’artiste un prêtre du Beau artificiel, complétant le Beau naturel. « L’art de la seconde moitié du XX-me siècle perdit le mystère » - A.Tarkovsky - « Искусство второй половины XX-го века утеряло тайну ». L’absurde se substitua au mystère, le sacrilège – au sacré, la grisaille – à l’aura. L’artificiel inimitable est évincé par le naturel commun. | | | | |
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| art | | | Le hasard, aujourd’hui, règne dans tous les arts dégénérés ; le chasser fut toujours un souci, inhérent à toute recherche de la beauté ; son élimination définitive étant clairement impossible, il faut en faire un allié, comme les pauses, dans la musique, peuvent ne gâcher ni le rythme ni la mélodie, et même les rendre plus pathétiques. | | | | |
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| art | | | Le triomphe moderne de la platitude visuelle sur la hauteur musicale et la profondeur verbale. | | | | |
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| art | | | Le génie est un sens, comme la vue ou le toucher, et qui est toujours de nature musicale ; il est ce flair, ce rythme, qui naît d'une fusion de la vue des rites et du toucher des mythes, et qui, aujourd'hui, contaminé par l'ouïe algébrique, sombre dans l'algorithme. | | | | |
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| art | | | L’idéal d’écriture : que ton soi connu, avec ses événements, son époque, ses avis, y soit absent, et qu’on y prenne tes mots pour une traduction – ou une interprétation fidèle – de la musique de ton soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Une œuvre d’art a deux sources – l’homme et l’auteur, le moi connu et le moi inconnu ; le second inspire des élans et des ombres ; le premier tente de les représenter. Et puisque l’auteur, aujourd’hui, disparut, il n’y a plus de conflit possible entre l’auteur et l’homme ; tout doit être attribué à l’homme, aussi bien ses copies du réel que ses tentatives de délires. Ni Baudelaire ni Flaubert ni F.Céline ne peuvent plus se justifier, en redirigeant les juges vers l’ange d’auteur, pour sauver la bête d’homme. | | | | |
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| art | | | Qu’on devine, dans ton écrit, quelle hauteur vise ton âme ou quelle profondeur scrute ton esprit, sans les confondre, - tel est le rêve de tout créateur. Tant qu’existaient des âmes, on pouvait encore défier St-Paul : « On sème un corps de l’âme, en surgit un corps de l’esprit ». Aujourd’hui, des esprits médiocres moissonnent l’insipidité des esprits médiocres. | | | | |
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| art | | | L’écriture, c’est la mise en musique de nos états d’âme, qui ne sont que de vagues tableaux. L’inverse : « L'écriture est la peinture de la voix » - Voltaire - c’est de la prosaïsation de la poésie, sa muséifaction, son aplatissement. L’écriture s'adresse plus souvent aux greniers ou, mieux, aux souterrains, où les hurlements et les soupirs ont la même épaisseur de pinceau. L'ennui de notre temps est que les hommes, n'ayant ni leur propre voix ni le talent d'en inventer une autre, se mettent à écrire. Il faut être mégalomane, pour bien écrire, mais ce don est interdit aux graphomanes. | | | | |
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| art | | | Tant d’yeux perspicaces s’aperçurent de la mort de Dieu, de l’homme, de l’Histoire, mais personne ne remarqua la mort de l’art. La vie me parle assez de Dieu, l’homme, même agonisant, me fascine, je peux me passer de l’Histoire comme d’un dictionnaire, mais sans l’art vivant j’étouffe. « Viendra le jour, où l’art sera chassé, à jamais, de notre vie »* - Hegel - « Es wird einmal der Moment kommen, wo die Kunst für immer aus unserem Leben verbannt sein wird » - nous en vivons la première époque. | | | | |
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| art | | | L’indifférence inconsciente – ou impuissante - pour la forme, tel est le trait le plus original – et unique dans l’Histoire ! - de l’art moderne. Et tous les artisticules se dévouent à la prospection du fond, celui-ci se trouvant toujours sur la surface de l’actualité. | | | | |
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| art | | | Les raisonneurs sur l’art prolifèrent ; les artistes de la raison (l’expression est de Kant) sont menacés d’extinction. | | | | |
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| art | | | L’une des conditions d’un grand art est l’existence reconnue d’obscurités - autour de l’auteur, de ses sujets, de ses mélodies, images ou pensées. La clarté ravageuse ambiante explique, en partie, la mesquinerie croissante des artisticules modernes. | | | | |
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| art | | | Le lecteur moderne est si habitué à ne reconnaître dans un écrit que des objets familiers, qu’il sera certainement perdu et perplexe devant mes notes, notes dans les deux sens du terme, puisque c’est la musique, portée par l’image et la pensée, qui en devrait ressortir, avant tout objet. Et même les objets, qui y sont dépeints, n’ont pas encore de noms – mon langage est si souvent adamique. | | | | |
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| art | | | Jadis, le goût, le style, le talent d’un artiste libre généraient une œuvre d’art ; aujourd’hui, toutes les conditions formelles et significatives sont dictées aux esclaves, apprentis-écrivaillons, par l’actualité despotique. Et en qualité d’exécution, la machine finira bientôt par surclasser ces tâcherons interchangeables. | | | | |
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| art | | | On commença par séparer l’émotion et la beauté, et l’on comprit que la création, c’est-à-dire la traduction des états d’âme, devenait inutile, puisque la beauté sans frissons, c’est-à-dire la joliesse, se fabrique – l’histoire de la dégénérescence de l’art. | | | | |
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| art | | | Le Public d’un artiste : dans l’Antiquité – les poètes et les philosophes ; à la Renaissance ou à l’époque classique – les connaisseurs ou la Cour ; aux temps modernes – la gazette et le réseau social. De plus en plus vulgaire, de plus en plus grégaire. | | | | |
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| art | | | À quel organe s’adressent les livres d’aujourd’hui ? À une tête en proie à l’ennui, à un estomac à digestion rapide, au faciès fréquentant les plateaux télé. Et pourquoi se tourner vers un esprit fade, une âme moribonde, un cœur emphatique – le lot de la majorité - et qui ne pèsent rien sur la balance du succès escompté ? | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Le dernier grand écrivain français est mort il y a un quart de siècle. Il est fort probable, que même dans un siècle, il garderait ce statut. Mais l’homme de plume est chanceux, son deuil est récent, comparé à la peinture et à la musique, qui le portent depuis plusieurs quarts de siècle. | | | | |
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| art | | | Ce qu’ils appellent art moderne est au service des marchands, qui, à leur tour, suivent la demande des hommes d’affaires. Tous les phares de la beauté sont éteints. « L’art est au service de la beauté, et celle-ci est le bonheur de maîtriser la forme »** - Pasternak - « Искусство служит красоте, а красота есть счастье обладания формой ». La forme artistique, organique, devint forme mécanique, robotique. | | | | |
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| art | | | Rendre un climat convient à la musique, rendre un paysage – à la peinture ; la poésie devrait se concentrer sur le premier et ne confier au second que des cadres. Or, il y a trop de paysages, chez Dante, et pas assez de climats. Seul le romantisme se voua aux climats uniques et ardents ; mais l’art moderne, et même la philosophie, se tournèrent vers la reproduction de paysages mécaniques. | | | | |
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| art | | | Les mécaniques unités aristotéliciennes préparaient déjà l’art des robots ; la seule unité, dont je puisse me targuer, est la hauteur, de laquelle j’observe les états de mon âme. Atemporel, atopique, passif. | | | | |
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| art | | | La poésie et la philosophie ne furent possibles que grâce aux loisirs que pouvaient s’offrir des âmes sensibles ou des esprits aigus. L’extrême professionnalisme moderne étouffa les âmes et étriqua les esprits ; l’étroite et sobre profondeur succéda à la vaste hauteur et à l’enivrante intensité. | | | | |
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| art | | | 1966, 1970, 1988 – les dates de la mort du dernier poète en Russie, en Allemagne, en France. J’ai beau m’extasier devant la merveille de la sauterelle, je ne peux en conclure, en absence de poètes, que « the poetry of Earth is never dead » - J.Keats. Les poètes traduisaient les concepts en rêves ; nos contemporains réduisirent tout rêve – en concept. Ce n’est plus aux mânes ou momies de la défunte qu’on rend hommage, mais à ses images de synthèse. | | | | |
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| art | | | Jadis, l’artiste partait de ses propres images, pour arriver au tableau des choses, existantes ou pas ; aujourd’hui, il part des choses évidentes, dont il n’exhibe que des images communes. « Ce qui, jadis, relevait de l’esprit est évincé par des illustrations » - Adorno - « Was einmal Geist hieß, wird von Illustration abgelöst ». Le mot éclatant est vaincu par l’image terne. | | | | |
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| art | | | Les Anciens inventèrent tous les genres littéraires, que la modernité ne fait qu’imiter. Le seul genre, où une réelle nouveauté fut introduite, c’est la tragédie, dont le vrai sens fut découvert par Tchékhov. Ni Dante ni Shakespeare ni Descartes ne peuvent prétendre à de telles trouvailles. Nabokov ne trouvait chez Tchékhov : « que des trébuchements continus, mais c’est l’homme, qui ne quitte pas des yeux les étoiles, qui trébuche »** - « непрерывное спотыкание, но спотыкается человек, заглядевшийся на звёзды ». | | | | |
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| art | | | Tant de livres, aujourd’hui, à nous apprendre à agir, à réfléchir, à connaître – et aucun pour nous faire rêver. Quelle amère ironie dans ces paroles de G.Bachelard : « Les livres sont nos vrais maîtres à rêver ! ». | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre-d’art, l’amorçage devrait provenir du cœur, le langage – être maîtrisé par l’esprit, le message – dicté par l’âme. En pratique des meilleurs, le temps n’y intervient pas, l’auteur vit une étonnante synchronie, ce qui permet de prendre le cœur, avec ses commencements, pour véritable auteur. Et puisque les cœurs des admirateurs, contrairement à leurs âmes, survivent à la peste de la robotisation mondiale, le sens de la création, vu par Beethoven : « Du cœur – vers le cœur » - « Von Herzen zu Herzen gehen », - est juste. | | | | |
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| art | | | En quoi les plumes modernes sont-elles différentes de celles des millénaires qui nous précédèrent ? - le mépris solitaire se mua en indignation grégaire, la volonté de rester hors du temps disparut dans l’embrigadement en espace, la langue oublia ses recoins particuliers, pour se déferler dans des lieux communs, aux extases lyriques se substituèrent les excitations mécaniques. | | | | |
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| art | | | L’art est mort. Ou, pour laisser une chance, non artistique mais sociale, à ses héritiers illégitimes – l’art moderne est nul. Après Delacroix – aucun peintre, après Heidegger – aucun philosophe, après R.Char – aucun poète, après Chostakovitch – aucun compositeur. Toutes les (res)sources d’art sont totalement épuisées ; l’avenir appartient aux machines, dans les ordinateurs ou dans les têtes. | | | | |
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| cité | | | Tant d'hommes libres restent indifférents au scandale de l'inégalité matérielle ; tant d'esclaves misérables vomissent leur haine face au monde libre ; c'est la rencontre future entre la honte et la noblesse qui réconciliera un jour la liberté et l'égalité ; cette rencontre s'appellera peut-être fraternité. | | | | |
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| cité | | | Les Anciens croyaient en Déclin, les Modernes - en Progrès. Déclinent les meilleurs et progressent les pires, il n'y a pas de contradiction. | | | | |
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| cité | | | L'Histoire est finie, parce que l'homme n'est plus un être historique. Il n'est désormais qu'anecdotique. Il vit en synchronie, toute diachronie étant vécue comme anachronique. | | | | |
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| cité | | | S'apitoyer sur les hommes, on vit bien où cela mène : le XVIII-ème siècle le vécut comme un mystère, le XIX-ème comme un problème, le XX-ème comme une solution. Des larmes de la nature, à celles de l'intellect et, enfin, à celles d'un martyre. De bons bergers comme de bons philosophes n'existent qu'en solitude. En foires, ils sont, tous, des badauds. Les hommes ne méritent que ce que la liberté leur prédestine - être des négociants. | | | | |
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| cité | | | Le chaos d'une âme barbare et l'harmonie d'une âme poétique, se sentent offensés par la règle démocratique. Le démocrate de raison met dans le même panier la barbarie et la poésie ; par exemple, il pense que les plus grandes calamités du siècle dernier ont pour origine une barbarie - la soif de pouvoir, l'intolérance, la brutalité – tandis que ce fut bien une poésie - la grandeur, le déni de la force marchande, la vision eschatologique de l'homme. | | | | |
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| cité | | | Le meilleur compagnon du prince, aujourd'hui, est le journaliste. Et dire qu'on vit Anaxagore admiré par Périclès, Aristote et Pyrrhon auprès d'Alexandre le Grand, Sénèque écouté par Néron, Boèce toléré par Théodoric, Thomas d'Aquin invité par Saint Louis, Pic de la Mirandole avec son mécène Laurent le Magnifique, Érasme auprès de Charles-Quint et de Vinci auprès de François 1er, Th.More apprécié de Henry VIII, Michel-Ange recherché par Jules II, F.Bacon par Elizabeth, Leibniz par Pierre le Grand, Voltaire par le Grand Frédéric, Diderot par la Grande Catherine et même Malraux par de Gaulle, ou tout au moins Guitton par Mitterrand. Je prédis, que les prochains princes seront journalistes, eux-mêmes. « Qualis grex, talus rex ». | | | | |
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| cité | | | L'hypothèse inverse : et si les Virgile ne pouvaient surgir que sous les César (de sceptre ou d'ambition), et jamais - sous un régime parlementaire ? L'extinction de l'intellectuel universaliste, dans des sociétés dirigées par des cornichons d'avocats, y trouverait sa justification. Et ma tristesse passagère tournerait en deuil définitif. | | | | |
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| cité | | | Que l'homme se désintéresse de toute vision eschatologique, et que l'histoire des hommes se fasse, désormais, en absence de l'homme, c'est misérable. Mais que, en même temps, l'homme se résigne à vivre sans l'Histoire initiatique est un spectacle autrement plus affligeant. On se sauve par euphémismes : « La démocratie, exercice de la modestie » - Camus. | | | | |
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| cité | | | L'Histoire est entièrement discrète, elle ignore toute continuité, elle est composée des seuls tournants. Elle est faite de commencements aux suites imprévisibles. Or, aujourd'hui, l'essentiel de l'homme est prévisible, calculable et reproductible. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, plus planétaire est l'événement, plus il relève des faits divers. Bientôt le seul moyen de s'accrocher à l'universel sera de rester à l'ombre de son clocher. | | | | |
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| cité | | | XVII-ème siècle - désert des vérités éternelles ; XVIII-ème - oasis des bons sauvages ; XIX-ème - mirage du progrès ; XX-ème - hallucination des révolutions ; XXI-ème - bagne du nouveau Moyen Âge. | | | | |
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| cité | | | Les calamités des siècles passés furent souvent dues aux coups de canif au contrat social, qui liait les puissants à la plèbe ; le roi mystifiait, le parlement jouait la comédie, le général bombait le torse. Et la recherche de la vérité y fut celle du bien. De nos jours, où peu s'en faut pour que le mensonge disparaisse définitivement de la scène publique, remplacé par d'odieuses vérités, tout le monde est persuadé, que tout dysfonctionnement vient des prétendues duperies ou cabales. Personne ne prête plus l'oreille à la voix du bien personnel, noyée dans le brouhaha des vérités collectives ; chacun est sûr de tenir sa vérité personnelle au bout de son droit, moyennant quelques devoirs monétaires au bien collectif. | | | | |
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| cité | | | La mort des idéologies entraîna celle des téléologies. L’avenir disparut des horizons des hommes, ce qui eut pour conséquence le désintérêt pour le passé et le culte du présent. | | | | |
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| cité | | | La société d'aujourd'hui : l'anorexie des assoiffés, l'apoplexie des rassasiés. | | | | |
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| cité | | | Dans la tradition européenne, le goût des élites dictait le prix de la chose culturelle. La démocratie finit par élever la jugeote de l'homme moyen au grade du juge suprême. Et c'est ainsi que l'hégémonie aculturée américaine naît plutôt à Paris qu'à New York. | | | | |
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| cité | | | L'Histoire fut possible grâce au poids des liens arbitraires ou imaginaires. Sa fin, c'est la reconnaissance que la seule authenticité est dans les relations commerciales, au réalisme pré-programmé. « La croyance utopique implique une radicale insincérité » - Ortega y Gasset - « La creencia utópica implica una radical insinceridad ». | | | | |
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| cité | | | Le danseur espérant égaler le calculateur, une fois aux affaires, - tous les cataclysmes du XX-ème siècle viennent de cette funeste illusion. Ceux qui refusent de réduire leurs vies à la marche, leurs voix - aux sondages d'opinions et leurs âmes - à la messe dominicale continuent à escamoter cette fatale évidence. | | | | |
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| cité | | | L'histoire de l'humanisme : le XVI-ème siècle - le pathos d'une révolte, le XVII-ème- la passion d'une utopie, le XVIII-ème - l'élégance d'un rêve, le XIX-ème - la grandeur d'une théorie, le XX-ème - l'horreur d'une réalité, le XXI-ème - l'ennui de l'inutile. | | | | |
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| cité | | | Notre époque n'a pas plus de goût pour l'instantanéité ou l'immédiateté que les autres, mais, en revanche, l'heure, la durée et la fréquence ne sont plus lues que sur les cadrans publics, sans vérification par notre horloge interne. | | | | |
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| cité | | | Peuple d'hommes de rêve, peuple d'hommes d'action, peuple d'hommes d'affaires - tel fut le cheminement de toutes les nations évoluées. L'élite, à contre-courant, fut en premier lieu dans l'action, puis dans le rêve - aujourd'hui, elle est dans les affaires, comme tous les autres. | | | | |
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| cité | | | Tout ce que le rebelle institutionnalisé dénonce chez les hommes a toujours existé, c'est la qualité des dénonciateurs, en revanche, qui a beaucoup changé : la jeunesse sans bonne révolte, l'élite sans bon regard, le bon Dieu sans bonnes foudres. | | | | |
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| cité | | | Le progrès, dans toutes les sphères de la vie communautaire, est si évident, qu'être homme du progrès est une trivialité de raison. Croire en régression impossible vers une éphéméride intemporelle - une alternative prophylactique pour échapper à la ringardise des aigris ou des nostalgiques de l'emphase persifleuse. | | | | |
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| cité | | | Le Léviathan, de crocodile ou d'hydre, se mua en une brave vache, qui ne s'occupe que de moutons. Mais les seules conceptions productives s'effectuant désormais in vitro, il faut s'attendre à la prolifération de robots producteurs et de robots produits. | | | | |
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| cité | | | Deux côtés les plus originaux de notre époque, deux déchéances de regards : de celui des enfants - qui jadis portait le mépris et la révolte devant la crapulerie adulte - et de celui des sages - qui jadis n'affleurait même pas les choses. Aujourd'hui, la musique intérieure de leurs yeux céda la place à la reproduction des cadences du temps. Le regard fait oreilles. | | | | |
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| cité | | | L'étrange parallèle entre l'Allemagne et la Russie : une multitude de voix, jeunes et rebelles, jaillirent au lendemain des cataclysmes de la Grande Guerre, un silence de mort suivit l'écroulement du nazisme et du stalinisme. La vitalité de la résignation n'existe plus ; l'horreur ou la honte de la conscience morale se transforment en une paisible, orgueilleuse et stérile conscience mentale. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, nous avons la meilleure foule, de toute l'histoire, et peut-être la pire des élites. Cette élite n'observe que les mouvements de la foule, les compare, indignée, avec l'éclat des élites d'antan et se répand en lamentations sur la dégénérescence du monde. Le regard de nos élites est dans les choses vues et non pas, comme naguère, dans le goût électif des yeux. | | | | |
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| cité | | | Que les uns se nourrissent d'un quotidien, ou qu'aux autres il faille un mensuel, - là passerait la frontière entre le profond et le superficiel ! Tout ce qui est périodique ne peut être vu ni lu que dans une perspective basse ! Le journal et l'écran restent le seul lieu, où se jouent les ombres, pour ceux qui ont oublié d'être dans une caverne. | | | | |
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| cité | | | L'essentiel du monde économico-politique : 1. tu t'en prends aux profiteurs, l'indigence des étals s'ensuit, 2. les profiteurs ignoreront la honte, 3. tu dois rêver et non pas chercher la justice, 4. il faut souhaiter, que cette saloperie perdure. | | | | |
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| cité | | | La fin de l'Histoire : le jour, où les quatre sources de l'homme - jaillies au même moment : les présocratiques, Zarathoustra (et ses élèves, Moïse, Manès et Pythagore), le Bouddha, Lao Tseu - seront définitivement bouchées. Nous sommes à mi-chemin. | | | | |
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| cité | | | Une guerre pour une vraie liberté, que mena pourtant une nation de robots contre un peuple héroïque, - guerre de Vietnam. Une guerre pour un peu plus d'humanité, guerre menée par des barbares modernes contre des barbares moyenâgeux, - guerre d'Afghanistan. Quel journaliste peut se permettre de telles formules incorrectes ? | | | | |
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| cité | | | Prenez le pur lyrisme du Giaour de Byron, du Diwan de Goethe, de Salammbô de Flaubert, du Khadji Mourat de Tolstoï, - les sots corrects d'aujourd'hui, en les étudiant, y trouvent du soutien aux peuples opprimés et du courroux face aux tyrans et à l'injustice. | | | | |
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| cité | | | L'un des slogans les plus populaires, chez les rebelles du 68, fut : « Qu'on en finisse avec les citations ! ». Une raison de plus pour me réfugier dans l'acquiescement métaphorique, aujourd'hui marginal. | | | | |
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| cité | | | La modernité - le culte de la version courante, le rejet de conversions. Messageries et communication opposées à messages et communions. Le prix occultant la valeur : « L'ère de la facticité, où il ne s'agit plus de valoir, mais de faire valoir »** - Baudrillard. | | | | |
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| cité | | | Démarche antique : dépeindre la Cité idéale et fouiller des écueils humains, sociaux, matériels, qui la rendent utopique ou lointaine. Aujourd'hui, le politicien fait de ses actes ce que je fais de mon écriture : une maîtrise loquace des contraintes et un embarras muet devant les buts. Mais ce qui rend vivables les ruines désertes, transforme le chantier en étable. | | | | |
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| cité | | | Quel renversement de l'éthique aristocratique ! Dans l'Antiquité, où le sens des lois était faible, elle prônait la loi, face au sentiment rapace ; aujourd'hui, où le sentiment agonise, elle en appelle au sentiment, face à la loi de masse. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le bourgeois s'imaginait gentilhomme en s'acoquinant avec l'artiste, symbole de l'aristocratie d'esprit ; aujourd'hui, la seule aristocratie visible est médiatique, - le bourgeois se détourne de l'artiste et s'entoure de journalistes, l'artiste lui-même s'abaisse au métier de journaliste et devient bourgeois. Que je regrette la France d'un duc de X, souffrant des suites d'une galanterie, qu'il eut avec marquise de Y, ratant ainsi une chevauchée de Flandre ou de Catalogne, pour s'adonner, en son château, à la rédaction des commentaires spirituels d'Héraclite ! | | | | |
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| cité | | | Le Pape Benoît XVI abdique. Quel bilan lui dressent les hommes ? Sa vision de la procession de l'Esprit-Saint ? De la compatibilité de la raison et de la foi ? De la honte d'être riche ? Non, ils ne parlent que des galipettes de quelques prélats concupiscents ou des scoops d'un clerc sur des irrégularités, commises par des banques vaticanes. Après la politique et la poésie, voilà la foi réglementaire qui se soumet intégralement à la jugeote journalistique. | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | Malraux vit juste, en prédisant au XXI-ème siècle un mainstream religieux (avec les dieux réintégrés), mais il ne pouvait pas se douter de sa vraie raison – la désintégration des poètes, la sécularisation des penseurs, la perte de vocation des martyrs. Le rouge au front, on se jettera dans les bras du Pape, du Dalaï-Lama, de l'Ayatollah, en fuyant le seul occupant de la scène publique - le marchand. Ou, tout au contraire, on congédiera les héritiers de Sabaoth, du Bouddha et de Lao Tseu, pour adhérer, conscience en paix, au seul dieu qui ait réussi, à l'Hermès des marchands. La seconde issue est plus probable. | | | | |
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| cité | | | Vous vous désintéressez des lendemains qui chantent, et voilà qu'ils se mettent à parler, c'est-à-dire à calculer. Et lorsque votre vie marche, cela veut dire souvent qu'elle ne danse plus… | | | | |
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| cité | | | Pour que le néon et l'hygiène satisfissent le besoin des hommes en lumière et en pureté, il fallut, au XX-ème siècle, tenter les deux termes de l'alternative tolstoïenne : éclairer ou être pur (светить или быть чистым), le phénomène ou le fantasme, le communisme ou le nazisme, aboutissant aux ténèbres et à la boue. La cuirasse exclut la pureté d'âme quoi qu'en pense Dante : « sous l'armure du sentiment d'être pur » - « sotto l'asbergo del sentirsi pura ». | | | | |
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| cité | | | Les clivages culturels opposent les hommes avec beaucoup plus de virulence que les différences matérielles. Les écarts verticaux de culture exacerbèrent les révolutions française et russe ; l'horizontale culture de masse américaine désarme la lutte de classes et le sentiment de race, pour réduire la vie à la négociation de places. | | | | |
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| cité | | | Les dernières tentatives d'introduire du sacré dans les affaires des hommes aboutirent à Auschwitz et au Goulag. Depuis, aucune déviation, aucun effondrement, aucune brisure : une consensuelle confirmation ou un paisible rétablissement de la valeur éternelle, du lucre. | | | | |
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| cité | | | L'histoire avait un sens - et présentait un intérêt pour son étude - lorsque la cité tenait un mythe ou une utopie en point de mire, sous forme ethnique, étatique ou civilisationnelle. Depuis que l'histoire n'est plus portée par l'enthousiasme, mais par l'apathie (« Ne pas laisser l'élan devenir enthousiasme ; la vertu est dans l'apathie » - Kant - « Den Schwung mäßigen um ihn nicht bis zum Enthusiasmus steigen lassen ; die Tugend erfordert Apathie »), depuis que les hommes préférèrent la justice robotique et la sensibilité moutonnière, l'histoire n'est pas plus instructive que la météorologie. | | | | |
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| cité | | | Il y a très peu de choses, sur lesquelles le poète ait un avis ; le propre des moutons et des robots est d'en avoir un sur tous les sujets, y compris la bonté, la fraternité, l'amour ou le rêve. La fin de l'Histoire fut signée le jour, où leur avis la-dessus se mît à peser plus que celui du poète. | | | | |
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| cité | | | Quel fut le premier cadeau, que Zeus le taquin offrit à Europe séduite ? - un robot, Talos, créateur de la police des frontières. On connaît l'aventure de la lignée taurine, le bel avenir de la branche robotique commence à s'éployer sous nos yeux. | | | | |
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| cité | | | On s'adresse à la grandeur, à la pureté, à la poésie de l'homme - on arrive à la tyrannie du goujat, à la cruauté et à l'obscurantisme ; on se tourne vers le consommateur et vers le contribuable - une démocratie, tolérante et éclairée, s'ensuit, sans aucun effort de propagande. Voilà pourquoi tout théâtre, aujourd'hui, est théâtre de boulevard, tout livre - reflet de la gazette, tout rêve - traduit immédiatement en chiffres. | | | | |
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| cité | | | Les trajectoires de toutes les idées politiques débouchent sur l'ennui final : j'écoute le débat entre l'un des derniers SS, G.Grass, et l'un des derniers marxistes, P.Bourdieu. Les boutiquiers sont plus amusants. | | | | |
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| cité | | | Les porteurs de la pire grisaille ne juraient que par un avenir radieux ; qu'ils sont radieux, aujourd'hui, ceux qui ne promettent au monde que la pire grisaille ! | | | | |
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| cité | | | Plus qu'à la virulence lyrique de Marx, c'est à l'érudition mécanique de Hegel que le XX-ème siècle doit ses plus horribles holocaustes : toutes ces balivernes sur l'Histoire, la dialectique, la religion, l'État, où tout est minable, tout est contre la liberté imprévisible de l'homme et pour la rigueur toute robotique. | | | | |
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| cité | | | On s'ennuyait ferme avec des explications du monde ; le prurit des transformations s'empara, au siècle dernier, de la Russie et de l'Allemagne, en suscitant d'immenses enthousiasmes et débouchant sur d'immenses charniers. Au lieu de tolérer la présence simultanée de l'ange et de la bête, dans l'homme solitaire, on voulut cultiver l'ange collectiviste ou la bête raciste, censés aboutir, tous les deux, à l'homme nouveau. Mais ce n'est pas lui, c'est l'humanité tout entière qui changea : personne ne s'intéresse plus aux explications du monde, tous se contentent de sa gestion. | | | | |
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| cité | | | Traditionnellement, tout homme de plume, en France, se doit de choisir son camp - à gauche ou à droite. Je ne saurais pas me prononcer : jadis, on pouvait admirer la haute beauté du doute du droitier et/ou la profonde bonté de la conviction du gauchisant ; mais depuis que les deux optèrent pour la plate vérité comme la seule lice de leurs mesquins combats, ni l'âme ni le cœur ne peuvent plus être leurs juges ; seule l'impassible raison salue ou se détourne du gagnant d'une magistrature. | | | | |
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| cité | | | En politique, comme en culture, je suis mauvais citoyen et mauvais contemporain. Je salue le débat sur l'identité nationale, mais je sais, que, d'après les critères courants, je suis mauvais Russe, mauvais Allemand et mauvais Français. Ce qui me console, c'est que je me retrouverais dans la même catégorie que Pouchkine, Nietzsche et Valéry. | | | | |
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| cité | | | De tout temps, on se doutait bien, que « la propriété, c'est le vol »* (Proudhon), mais les consciences des riches sont aujourd'hui en paix, puisque la loi écrite dédouane désormais toutes leurs saloperies, et la loi morale est morte, suite, d'ailleurs, aux mêmes symptômes que l'agonie de l'art : faute de mécènes à conscience trouble. | | | | |
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| cité | | | Autant, propagée dans les cerveaux insensibles, la robotisation est un horrible fléau, autant elle est prometteuse en tant qu'ossature du corps de la cité ; elle permet d'éviter le piège d'une personnification d'un projet fraternel, qui avait toujours débouché sur des boucheries ; ainsi, l'appréhension de R.Debray : « Le malheur de l'universel est qu'il lui faut s'incarner dans une nation, un leader, un parti » n'est plus de mise, pour le malheur des politiciens et pour le bonheur des humbles. Les inspecteurs des impôts assureront, en douceur, la justice matérielle, là où échouèrent, bruyamment et dans le sang, les messies. | | | | |
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| cité | | | Qui représentait la science, aux époques moins barbares ? - ceux qui scrutaient les astres, les manuscrits, la vie. Aujourd'hui, ce sont des ingénieurs ou des économistes. « Viendra le règne de l'intelligence scientifique, le plus arrogant et le plus élitiste de tous les régimes »* - Bakounine - « Наступит власть ума научного, изо всех режимов самый хамский и избраннический ». Nous y sommes. Mais ce n'est pas un règne, mais une gestion. Pas l'intelligence, mais la performance. Pas scientifique, mais technique. Pas arrogant, mais méritocratique. Pas élitiste, mais populiste. Tout le reste est juste. Ce régime ignore la hauteur et le patriciat, et prône l'horizontalité et l'égalité des chances. | | | | |
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| cité | | | L'indigence du débat politique réduisit la vision du futur, par tous les protagonistes, à l'obscur changement, n'engageant aucune fibre individuelle. Tout homme politique sensé, qui avait parcouru les trois incontournables étapes de mûrissement personnel : changer le monde, changer ma vie, vénérer mon soi inconnu et inchangeable - ne peut être qu'un hypocrite collectif. | | | | |
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| cité | | | Le temps ne joue plus le rôle d'un rêve artificiel d'un avenir meilleur ; l'espace naturel et larmoyant le remplace ; l'écologie baveuse évinça l'égologie rêveuse. | | | | |
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| cité | | | De tous les temps, les faibles, c'étaient la majorité, pauvre et opprimée ; aujourd'hui, les faibles, c'est une minorité invisible et inaudible, pas assez misérable pour intriguer les journalistes ; la majorité hilare et repue, ne les remarque même plus - tyrannie démocratique et technocratique. | | | | |
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| cité | | | Les apports des deux révolutions. La française : en liberté - presque rien, en égalité - un microscopique progrès de l'égalité des chances, en fraternité - l'ivresse de quelques années. La russe : en liberté - l'étouffement définitif d'une liberté naissante, en égalité - un saut énorme vers l'égalité dans la misère, en fraternité - l'ivresse de quelques mois. Toutes les deux - nées de très beaux rêves : de ceux des encyclopédistes et de ceux du marxisme et de l'Âge d'Argent. Les peuples décidèrent de se débarrasser des rêves. | | | | |
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| cité | | | Partout, on entend des voix indignées de millionnaires repus - chanteurs, footballeurs ou spéculateurs : qu'elle est injuste et dégueulasse, cette société, où il reste encore tant de laissés pour compte, dont le compte en banque ne permet ni de s'offrir une Mercedes ou une virée aux Hawaï, ni de claquer une petite fortune au casino, ni de se régaler à la Tour d'Argent ou de faire le flambard à la Porte d'Auteuil. Le progrès, c'est que jadis ces mêmes repus - marchands ou rentiers - au lieu de pitié, n'éprouvaient pour le miséreux que mépris. | | | | |
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| cité | | | On entendit tant de balivernes sur la liberté, qui serait combat de tous les jours, tandis que, dès le deuxième, on combattra déjà pour les industriels ou pour les chefs ou pour le pouvoir d'achat, faute de noblesse durable : « Quand les mœurs et les lumières manquent, on peut encore conquérir la liberté, on ne la peut garder » - Chateaubriand. | | | | |
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| cité | | | L'essence de l'Occident s'évapore inexorablement ; elle est condamnée à se muer en insipide américanisme. Les USA reproduisent la trajectoire de la Rome affairée, comme l'URSS - celle du Carthage erratique. Toutes les deux méprisées par la Grèce, le seul Occident, qui mérite un franc respect. | | | | |
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| cité | | | Le démocrate se transforme, tout naturellement, en robot : la loi écrite est rédigée en langage algorithmique ; le tyran est déjà un mouton : qui poursuit apprend aussi à suivre. | | | | |
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| cité | | | Si vous voulez une humanité, tenant au pur ou au fraternel (ces deux hypostases politiques du sacré), à la grandeur d'âme, à la générosité du cœur, à la noblesse d'esprit, le passage par des camps de concentration est inévitable - telle est la terrible leçon du XX-ème siècle, qui fait de chacun de nous - un partisan inconditionnel du lucre comme du seul appât non sanguinaire. Combien de siècles faudra-t-il attendre, avant que l'homme-consommateur et l'homme-contribuable redécouvrent l'homme-saint, l'homme-héros, l'homme-frère ou l'homme-poète ? | | | | |
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| cité | | | Si une seule nation décidait de vivre, économiquement, selon la voix de fraternité, tandis que les autres continueraient à ne suivre que la loi du lucre, la déchéance matérielle de celle-là s'ensuivrait, à plus ou moins longue échéance, - telle est la leçon marxiste la plus oubliée et peut-être la seule, qui laisse encore une petite chance à l'humanisme. | | | | |
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| cité | | | La justification principale, et presque unique, de l'injustice sociale devint aujourd'hui l'antienne de la soi-disant crise passagère, dans laquelle serait plongé le monde. Or, depuis trois quarts de siècle, cette société n'affleure plus aucune frontière critique ; elle se vautre dans la médiocrité du milieu morne et fétide. Aucun rythme ne s'exprime aux limites désertes et mirifiques, - que des algorithmes, imprimés dans des attroupements affairés. | | | | |
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| cité | | | La lutte des classes avait un sens pathétique et mobilisateur, à l'époque où le faible fut muet et désorienté, et son porte-parole fut un homme fort à conscience indignée. Mais aujourd'hui, il n'y a que deux classes : les riches et les pauvres, tous verbeux, bruyants et responsables. Les premiers - techniciens, commerçants, gestionnaires - sont singulièrement solidaires autour de la notion consensuelle de méritocratie, tandis que les pauvres - artistes, analphabètes, incapables, ratés - n'ont rien en commun et même se méprisent mutuellement. Heureuse cécité, heureux mutisme ne reviendront plus jamais, pour une nouvelle émancipation, dont personne ne veut. | | | | |
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| cité | | | La réalité totalitaire étant plutôt austère, les tyrans, pour préserver leur lieu actuel, bourrent les crânes avec des images idylliques d'un avenir radieux, tandis que « le moment actuel seul occupe les démocraties et les absorbe » - Tocqueville. Mieux est entretenu l'espace, mieux le temps tient ses promesses. Le but clair dérange le démocrate ; la contrainte claire désarme le tyran ; et puisque de bonnes contraintes valent mieux que de bons buts, la démocratie est à préférer. | | | | |
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| cité | | | C'est toujours le même veau d'or qui trône, mais personne ne se réfugie plus auprès des bons sauvages, en quête de parenté élective ou aurifère. L'homme de la nature est un écolo, en quête d'électeurs. Le seul débat : doit-on prôner un empire de l'or ou bien une république ? | | | | |
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| cité | | | On assiste à l'intronisation de l'horizontalité, de la platitude finale, des reliefs uniformément empreints par l'argent, des esclaves se prenant pour maîtres, des maîtres se comportant en esclaves. « L'Histoire s'achève au moment, où disparaît la différence entre Maître et Esclave » - Kojève. | | | | |
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| cité | | | L'une des confusions, créées par ce siècle, et qui m'embête sérieusement, c'est que les deux castes traditionnelles - les riches et les forts - se fusionnèrent. Et je ne pourrais plus dire : c'est avec enthousiasme que je participerais à l'œuvre d'égalisation matérielle totale, mais je n'aurais rien d'immatériel à partager avec les ex-pauvres et beaucoup avec les ex-forts (qui, en réalité, ne seraient que des ex-riches). | | | | |
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| cité | | | La victoire appartient aux happy few antiques et à la unhappy mob moderne. Le gémissement du vaincu majoritaire aboutit au culte de l'Arbre consolateur, le gémissement du vaincu minoritaire, aujourd'hui, est étouffé par le troupeau triomphant, beuglant, qu'un seul a tort. « Nous entrons dans une ère, où la différence entre vainqueurs et perdants apparaît avec la dureté antique » - Sloterdijk - « Vor uns liegt ein Weltalter, in dem der Unterschied zwischen Siegern und Verlierern mit antiker Härte an den Tag tritt ». | | | | |
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| cité | | | C'est l'emploi de termes de foule ou d'élite qui place l'homme d'aujourd'hui dans la catégorie de conservateurs ; formellement, j'en fais partie, avec, toutefois, ces deux détails : je vois, que tous les riches sont dans la foule, et presque tout homme d'élite est un naufragé. | | | | |
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| cité | | | Depuis trois mille ans, un culte de la sagesse, poétique ou scientifique, s’opposait à la vulgaire domination de l’argent. Des idées, civiques, théologiques, philosophiques, politiques, exerçaient un pouvoir d’attraction, modérant la tyrannie mercantile. Mais la Cité céda à la Bourse, Dieu fut proclamé mort, la fraternité se limita à l’art culinaire. Le dernier coup à l’humanisme fut porté par l’écroulement de l’URSS, enterrant l’idée communiste. Toute verticalité s’effondra ; une immense horizontalité règne sur les forums et dans les têtes. | | | | |
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| cité | | | Si tu hurles, aujourd'hui, avec les loups, ce n'est plus pour interpeller la lune, mais bien pour réclamer ta part du butin. « L'homme est un loup pour l'homme ; la femme encore plus loup pour la femme ; le clerc, pire que loup pour le clerc » - Plaute - « Homo homini lupus ; femina feminae lupior ; clericus clerico lupissimus ». Heureux temps, où l'homme n'était pas encore un clerc intégral ! « Homo homini Deus » (Hobbes) est une obsolescence raillée par les meutes. | | | | |
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| cité | | | On garde sans mal un ton tragique, tant qu'on n'est pas monté sur sa première barricade. Après, on sombre dans l'enflure du fait divers. Le combat cessa entre le style racinien et le style journalistique. Racine n'est plus en vogue ; le journaliste n'a plus de rivaux : « Le poète et le philosophe finiront par se mettre sur la voie journalistique » - Musil - « Der künftige Dichter und Philosoph wird über das Laufbrett der Journalistik kommen ». | | | | |
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| cité | | | Type de rebelle, dans un style type, vu par un intellectuel type (Sollers) : « Il aime Louis XV, exècre Napoléon. Il ne veut connaître que l'Allemagne maritime. Rien de plus loin de lui que la Russie. En revanche, New York lui plaît, la Chine l'intrigue. La Californie lui envie son arrière-pays. Il est sec, secret, lucide. Farouchement individualiste, il déserte volontiers les collectivités. Bref, ce sera toujours un frondeur ». Que les tyrans tremblent devant cet émeutier ! - vous avez compris, il s'agit des marchands de vin de la ville de Bordeaux. La ligne du goût coïncidant avec celle de la réussite commerciale. | | | | |
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| cité | | | Parmi les plus zélés de l'aspiration néfaste à devenir scientifique se trouvent les barbares. Jadis, la barbarie d'esprit conduisait à la barbarie du corps ; aujourd'hui, la barbarie d'âme engendre une civilisation de raison - le mouton du sentiment dégénérant en robot de la pensée. | | | | |
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| cité | | | L'avenir du nationalisme : il sera réduit à la manière d'éternuer, à la place du fromage dans un repas complet, à la langue de sa gazette. | | | | |
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| cité | | | Le terme de démocratie ne s'associe plus ni avec le pouvoir ni avec le peuple. La démocratie, aujourd'hui, est un mécanisme, servant à assurer un développement économique sans heurts, dans des cycles électoraux. En revanche, le terme de république renvoie toujours à une cause collective, en dehors de l'économie et même de la politique ; il est assez organique et devrait être prioritaire face à la démocratie. Curieusement, en Amérique l'interprétation de ces deux termes est presque diamétralement inverse. | | | | |
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| cité | | | De la différence entre, jadis, le troupeau chaotique de moutons et la société d'aujourd'hui, ce réseau social de robots : on n'a plus besoin de chiens de garde, qui surveillent, aboient ou mordent, quelques robots de plus suffisent, silencieux, corrects, infaillibles, exécutant un algorithme, écrit dans le même langage que les tâches gestionnaires, productives ou créatives. | | | | |
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| cité | | | Il fallut vivre les affreuses ténèbres du XX-ème siècle, pourtant nées des Lumières du XVIII-ème, pour assister à la fin d'une époque, qui dura deux siècles et demis, de Voltaire à Sartre, de Radichtchev à Soljénitsyne, de Goethe à H.Böll, ces hommes, qui portaient en eux toute la douloureuse conscience de l'humanité, et dont la parole portait quelque chose de surhumain. Aujourd'hui, il ne nous restent que des écologistes, des tiers-mondistes, des ardents défenseurs de la croissance ou des farouches adversaires de la discipline budgétaire. | | | | |
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| cité | | | Cette société oublia les sources de l'homme et se désintéressa des finalités des hommes : tout son dynamisme est dans le changement de versions courantes de logiciels, de types d'imposition, de mariage ou de budgétisation, d'ingrédients alimentaires, picturales ou électroniques. Tandis que le culte des commencements consisterait peut-être dans la joie de peindre des caps et des destinations, à ne pas suivre des pieds, mais seulement du regard, pour s'émouvoir et s'humaniser. | | | | |
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| cité | | | Le sentimentalisme de la fraternité engendra le réalisme de la liberté, mais le moralisme de l’égalité resta rêve stérile, sans descendance. Le contrat social rousseauïste, la lutte des classes marxiste ou les transactions modernes entre les corporations des riches ou des pauvres ne portent que sur les conditions du maintien de l’inégalité. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, on juge les hommes d'après leurs positions politiques, idéologiques ou claniques ; jadis, on appréciait davantage la pose : d'un Byron, d'un Chateaubriand, d'un Nietzsche. Comme, de nos jours, j'admire la pose de Cioran : des apocalypses entièrement inventées, l'irréparable ressurgissant, rutilant, de ses cendres, l'incurable s'épanouissant dans de belles onctions suprêmes. | | | | |
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| cité | | | Les siècles d'ennui, après avoir rougi dans un siècle de sang, sont aujourd'hui d'un gris intégral, que lui imprime la loi du grand nombre. Jadis, le hasard fut le contraire de la volonté ; aujourd'hui, il en est le synonyme. | | | | |
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| cité | | | Jadis, l'histoire statuaire consistait en dégradation d'idoles en épouvantails ou vice versa ; aujourd'hui, le monument le plus répandu est celui du Manager ou Contribuable Inconnu. | | | | |
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| cité | | | Ce siècle est persuadé, que le monde se décolore. Mais c'est sa propre vue qui baisse. | | | | |
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| cité | | | Abélard et St-Bernard annoncent leur débat public sur la liberté, dans une cathédrale ; le roi de France s'empresse d'y accourir. Aujourd'hui, les princes de ce monde n'honorent de leur présence que les réunions sur les tracas monétaires. | | | | |
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| cité | | | Les expériences vietnamienne, coréenne et allemande prouvèrent, que Marx avait raison : le communisme ne peut réussir dans un seul pays, puisque sa misère économique le désavoue et le condamne ; le communisme n'a que des valeurs absolues ; dans des relatives il perd rapidement pied. Les marxistes doivent attendre, que la générosité et la noblesse s'emparent de l'Amérique, avant de songer à transformer le monde. L'attente sera longue. | | | | |
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| cité | | | Il faut préférer l'État moderne, transparent et mécanique, à l'État ancien, opaque et organique, et donc plus soumis aux exaspérations des peuples ou aux maladies des élites. Plus claire est la loi, plus nonchalantes sont les foules aux stades et dans les syndicats. Moins de sang dans les rouages étatiques, plus la qualité de l'encre pathétique comptera face à celle du sang sympathique. | | | | |
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| cité | | | Devant tant de lumière certaine, autour de mes droits bien compris et écrits, je finis par ne plus distinguer la belle stature de la liberté, puisque « la liberté s'illumine dans les ténèbres » - Berdiaev - « тьма связана со Светом свободы ». Dans ce siècle de transparence, j'apprécie la chance d'avoir une âme opaque. | | | | |
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| cité | | | La liberté est une valeur des politiciens de droite ; l'égalité préoccupe les politiciens de gauche ; aux non-politiciens il reste la fraternité, la seule valeur non-quantifiable. Une fois le minimum vital, en libertés et égalités atteint, il ne reste à défendre que la liberté d'entreprendre et l'égalité des chances, qui finissent par se confondre. | | | | |
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| cité | | | Il n'y a plus ni anges ni démons, pour les combattre, au nom des valeurs du ciel. Il n'y a plus que des robots-oppresseurs et des robots-opprimés, qui se chamaillent au nom des valeurs robotiques communes. | | | | |
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| cité | | | L'horizontalisation moderne : jadis, le liberticide fut commandé en-haut et combattu en-bas ; le phantasmicide, aujourd'hui, s'attrape par la simple propagation horizontale, et il n'existe plus ni le haut ni le bas. Sans la liberté, on peut rêver ; sans le rêve, on ne peut plus être libre, libre pour le sacré ou le fraternel. | | | | |
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| cité | | | L'homme oublia le bonheur irresponsable et fou, que la nature lui prépare ; il devint sage et responsable de sa seule fonction sociale, qui le déprave et rend misérable (Rousseau) ; il oublia ce que c'est que la nature. Même la poésie, aujourd'hui, est artificielle ; pourtant, encore tout récemment, « la philosophie ou la poésie furent, face à la vie, des attitudes dictées par la nature » - Chafarévitch - « Философия или поэзия - это модель крестьянского отношения к жизни ». | | | | |
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| cité | | | La Gauche et la Droite modernes sont des Guelfes et Gibelins d'antan : ils prétendent représenter le spirituel ou le temporel, mais finissent par être guidées et gérées par les mêmes curies mercantiles. | | | | |
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| cité | | | Les plus nobles rebelles et les meilleurs rêveurs sont certainement derrière nous ; le futur appartient aux gestionnaires. Plus de révolution possible, puisque toute poésie est morte. « La révolution ne peut tirer sa poésie du passé, mais seulement de l'avenir » - Marx - « Die Revolution kann ihre Poesie nicht aus der Vergangenheit schöpfen, sondern nur aus der Zukunft ». | | | | |
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| cité | | | La multiplication du nombre de consciences tranquilles est le trait psychologique le plus original de notre époque ; l'équivalence, ressentie entre le respect du droit écrit et le sentiment d'innocence, en est l'origine. Jadis, pour se prendre pour savetier ou prince (Locke), il suffisait de consulter son corps ; l'âme de tous penchait du côté du savetier, puisque l'abus et la mauvaise conscience furent le lot de tous. Depuis l'abolition de tout privilège princier, on ne reconnaît plus que les catégories de citoyen et de contribuable, qui font de nous robots sans âme. | | | | |
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| cité | | | Dans tout discours, concernant la vie de la cité, il y a une part du constat (diagnostic d'une crise), une part de l'appel (à l'action motivée), une part de la métaphore (tableau exalté) - travail robotique, exécution moutonnière, création artistique. Dans la cité antique domina la vision artistique ; jusqu'au XX-ème siècle, le rythme grégaire fut déterminant ; aujourd'hui, nos politiciens suivent, aveuglement et sourdement, l'algorithme robotique. | | | | |
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| cité | | | La télévision et l'Internet remplacèrent la messe, le confessionnal, la communion. L'écran planétaire cacha le cran libertaire. Les genoux ne sont plus sollicités, même au petit déjeuner. « Le journal est la prière du matin du citoyen » - Hegel - « Die Zeitung ist das Morgengebet des Bürgers » - il ne ratait que le lever du soleil, aujourd'hui il ignore jusqu'à l'existence des étoiles. | | | | |
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| cité | | | Je vois tous les plumitifs, paisiblement installés dans leurs bureaux, mais dont la plume prétend languir et se morfondre dans les affres d'une cellule, cette habitation du présent communautaire, où leur liberté serait humiliée et leur solitude - offensée. C'est en partie à cause de cette manie des repus que je me réfugie dans mes ruines, qui ont l'avantage d'être une habitation du passé personnalisé, dont je suis esclave. | | | | |
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| cité | | | Personne ne se donne la peine de spécifier clairement les finalités, vers lesquelles devrait avancer une nation ; tous prônent l'avance. De moins en moins d'intérêt pour les invariants, les aspects les plus prégnants d'une culture nationale, ce qui fait battre les cœurs et s'élever les esprits ; ceux qui s'y accrochent sont traités de conservateurs ou de nationalistes. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes auraient dû dénoncer les ravages sentimentaux de la machine intra-humaine et rester indifférents à l’évolution irrésistible de la machine extra-humaine. Mais ils se comportent en vierges effarouchées lorsqu’un politicien déclare aimer la machine entrepreneuriale ou un autre lui trouver une âme : « La nouvelle la plus terrifiante du monde » - Deleuze. Ah qu’un Chateaubriand ou un Lamartine hautain et ironique nous manque ! | | | | |
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| cité | | | Les commencements politiques possibles : l’élan, la vision du futur, le business-plan – on en mesure les conséquences réelles, et l’on constate, d’une manière irréfutable, que la dernière attitude est, de loin, la plus rentable, pour le bien public. Le rêveur ulcéré laisse tomber le rideau du temps et proclame le culte spatial des commencements immaculés. Et, devenu atemporel, il pratique le palimpseste sur des tableaux du passé et place le futur à une hauteur inaccessible. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, seules des minorités font élever les âmes et baisser les têtes. Les majorités, jadis écrasantes, ne sont plus qu’aplatissantes. | | | | |
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| cité | | | Rien de nouveau, de nos jours, dans la domination de l’économique sur le politique. Ce qui est vraiment nouveau, c’est la disparition de la honte chez le possédant. L’inégalité est si nettement justifiée, protégée et codifiée, qu’aucun remords ne trouble plus la bonne conscience du fort ; et le faible s’imagine sur les gradins, devant une arène où il admire les gladiateurs d’industrie croiser leurs business-plans. Disparaît l’âme, celle des révoltés et celle des révoltants. L’époque n’a plus besoin de héros ; tout élan héroïque est immédiatement ridiculisé ou étouffé par le Code Pénal et l’ironie des journalistes. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, le pauvre a le droit de vote et la liberté d’expression, ce qui endort la conscience paisible du riche. Attendri, il dit : « La justice sociale a pour fondement la dignité et non pas l’égalité » - Berdiaev - « Социальная правда основана на достоинстве, а не на равенстве ». | | | | |
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| cité | | | De trois révolutions, l’anglaise – industrielle et vaste, l’allemande – philosophique et profonde, la française – politique et haute, - seule la première garde de l’actualité dans la platitude moderne mercantile. La verticalité des penseurs ou des rêveurs est aujourd’hui aussi exotique et anachronique que les mystères ou les larmes. | | | | |
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| cité | | | Ceux qui s’extasient sur le progrès en consommation, en croissance, en publicité, en pouvoir d’achat sont, évidemment, bêtes ; mais il est encore plus évident que ceux qui y voient l’horreur absolue de notre temps sont plus bêtes encore. | | | | |
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| cité | | | La liberté n’est plus à défendre, ce qui est une des raisons d’installation du robot dans les têtes démocratiques. Jadis, on était homme, dans la mesure où l’on prenait part à la liberté, et c’étaient des héros, des poètes, des rebelles ; aujourd’hui, ce sont des cambrioleurs, des kamikazes, des fraudeurs. | | | | |
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| cité | | | Il ne reste plus aucune zone d’ombre dans notre vision historique du passé ; il ne reste rien de radieux dans notre vision idéologique du futur. Le réel est mort en tant que source d’enthousiasmes ou de croyances ; on devrait en profiter, pour retourner à nos rêves atemporels, promettant de la musique et des ombres et renonçant à la lumière. | | | | |
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| cité | | | Dans la monotonie des n+1-èmes pas, on oublie le frisson du premier. Le rêve du dernier est encore plus palpitant, mais le sommeil de l'homme libre est sans rêves. La liberté est la fidélité au commencement, dont on ne garde que le rythme, - un fleuve exauçant les vœux de sa source. | | | | |
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| cité | | | Aimer la liberté est une attitude civile, la fraternité – facile, l’égalité – difficile. Pourtant, Montesquieu disait : « L’amour de la démocratie est celui de l’égalité ». La démocratie est bien en place, c’est l’amour qui fiche le camp. La méritocratie est pire que l’aristocratie. | | | | |
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| cité | | | Le prestige du politicien français fut dû à la nudité solennelle des mots justice et liberté, non accompagnés de qualificatifs prosaïsants et dont se gargarisaient une gauche pseudo-généreuse et une droite pseudo-émancipatrice. L’Union Européenne, en ne parlant que de la justice sociale et de la liberté économique, dévoila la nudité de la royauté politicienne et provoqua la déchéance du politique au profit de l’économique. | | | | |
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| cité | | | Les élites se maintenaient grâce aux poètes et aux philosophes qui en constituaient la quintessence ; leurs valeurs furent inaccessibles aux ploucs, ce qui en empêchait l’invasion de la scène étroite et discrète. Mais depuis que les élites modernes ne comprennent que des journalistes et que la scène élective devint scène collective, l’élite et la masse devinrent indiscernables. « L’élite disparaîtra, quand sa pensée aura pénétré le corps du nombre » - A.Suarès. | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie moderne, l’instinct grégaire transforme l’homme en machine, ce qui ne fait qu'agrandir la salle-machines qu’y devint la vie sociale. Sous une dictature, c’est autrement plus dramatique : « En s’attroupant, les hommes perdent leur visage, pour devenir un troupeau d’abord et ensuite - une meute » - Tsvétaeva - « Когда людей, скучивая, лишают лика, они делаются сначала стадом, потом сворой ». | | | | |
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| cité | | | L'idée communiste m'est d'autant plus sympathique que, depuis l'effondrement de l'URSS, elle fut, sur-le-champ, abandonnée par tous, tandis que l'idée national-socialiste continua à intriguer des rêveurs comme Heidegger, qui apercevait une folle parenté entre américanisme et bolchevisme. Le communisme, contrairement aux autres, n'est pas une voie, mais un regard. Toutefois, la voie est aussi facilement robotisée par les pieds que le regard - moutonnisé par la cervelle. « L'Amérique, l'étable de la liberté, habitée par des goujats de l'égalité » - Heine - « Amerika, der Freiheitsstall, bewohnt von Gleichheitsflegeln ». | | | | |
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| cité | | | La société moderne refuse que les hommes soient égaux en matière, mais cultive les hommes pareils en esprit – manque du cœur ou manque de l’âme. | | | | |
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| cité | | | Jadis, face à une tyrannie, le Oui fut servile et le Non – héroïque ; aujourd’hui, face à la liberté, le Non est grégaire et le Oui - noble. | | | | |
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| cité | | | On n’écrit plus de tragédies, au sens classique du terme, puisque celles-ci se fondaient sur une injustice. Or, nos sociétés atteignirent un degré de justice si remarquable, que tout tragédien serait vu comme un journaliste en quête de sensations. Mais les vraies tragédies – des lamentations autour des passions éteintes - disparurent tout autant, puisqu’il n’y a plus de passions – que des grognements ou des hystéries. | | | | |
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| cité | | | Dans le monde actuel, la liberté et la servitude sont bien réelles, sans être rationnelles ; l’égalité matérielle est bien rationnelle, sans être réelle. Hegel a encore quelques cours de science Po à prendre. | | | | |
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| cité | | | Une civilisation se compose de trois mondes – les actes, les idées, les rêves. Le dernier est hétérogène, il n’est accessible qu’aux solitaires ; les deux premiers réunissent des solidaires – des compagnons ou complices – ces deux mondes furent, le plus souvent, en lutte entre eux. L’Antiquité ignorait le dernier des mondes et réussissait à faire cohabiter les deux premiers. Le Christianisme introduisit un monde des rêves, qui vivotait jusqu’à la Renaissance. Mais le monde des actes dominait jusqu’au siècle des Lumières, où les idées commencèrent à rivaliser avec les actes et tinrent une place d’honneur jusqu’à l’écroulement du communisme. Aujourd’hui, le monde des rêves est mort ; les deux autres fusionnèrent, faute d’idées non testées par les actes. | | | | |
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| cité | | | La seule utilité de la connaissance de l’Histoire est la tolérance, voire la résignation, face aux misères de notre temps, puisqu’elles furent beaucoup plus flagrantes aux époques sans bombes thermonucléaires, sans la Sécurité Sociale, sans une Justice égale pour tous. « L’Histoire réconcilie le citoyen avec l’imperfection de l’état des choses actuelles » - Karamzine - « История мирит гражданина с несовершенством видимого порядка вещей ». | | | | |
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| cité | | | Les drames dans le domaine public devinrent banals ou ridicules ; les drames privés, depuis deux siècles, furent beaucoup plus particuliers ou nobles. Mais depuis que le privé machinisé s’identifia avec le public normalisé, partout règne la foule sans grâce, sans classes, sans races. Forts ou faibles, riches ou pauvres, intelligents ou bêtes – tous professent les mêmes goûts collectifs. Ni élites ni bas-fonds – moutons inconscients ou robots programmés. | | | | |
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| cité | | | La justice, la loi, le bien-être matériel, ce sont des lumières, rendant inutiles, superflues les ombres qui furent la demeure préférée de la poésie, voire de l’art tout entier. La limpide raison économique dicte, désormais, l’évolution des prix des ouvrages d’un art agonisant, et l’on ricane des valeurs romantiques d’antan. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, plus on monte sur l’échelle du pouvoir, plus vilains sont ses détenteurs ; dans une démocratie, c’est l’inverse. Jadis, c’est la tyrannie qui fut la norme : « L'homme privilégié, soit politiquement soit économiquement, est un homme intellectuellement et moralement dépravé » - Bakounine - « Человек, политически или экономически привилегированный, есть человек развращённый интеллектуально и морально ». | | | | |
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| cité | | | Un faux calque étymologique définit la démocratie comme souveraineté populaire (celle-ci n’existe qu’en Suisse). La démo-cratie courante est une aristo-cratie, le pouvoir des élus (les meilleurs, aux yeux des électeurs) : les élections sont libres ; les pouvoirs législatifs et exécutifs respectent la Constitution, sous le contrôle d’un organe indépendant (Conseil Constitutionnel). | | | | |
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| cité | | | Dans une société sans monstres, la noblesse rejoint la raison ; les particules d’exception n’y sont que de ridicules règles. | | | | |
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| cité | | | Jules César se voulait historien, Néron – acteur, Marc-Aurèle – moraliste. Leurs homologues modernes se voient et se comportent en gérants d’entreprises lucratives. Aristote, Platon, Sénèque, Boèce, Léonard et même Malraux ou R.Debray furent amis du Prince. Aujourd’hui, c’est le journaliste qui a la faveur des Chefs gestionnaires. Et si ceux-ci avaient raison, l’art étant mort ?… | | | | |
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| cité | | | Pour des raisons diamétralement opposées, dans les démocraties et sous les dictatures, le métier le plus respecté est, aujourd’hui, celui de policier. Et dire que jadis cette place d’honneur revenait aux poètes, philosophes, scientifiques, musiciens, peintres… | | | | |
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| cité | | | Il faut beaucoup de siècles, pour qu’une grande nation élabore des valeurs culturelles qui lui sont propres - du lyrisme des chansons à la solennité du sacré. Le multiculturalisme, qui défigura l’Amérique et ravage l’Europe, finit, inévitablement, par l’affaissement de ces valeurs et par le règne exclusif de l’argent, cette seule valeur commune. | | | | |
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| cité | | | L’oppression, le fanatisme, les pestes menaçaient surtout nos corps ; la mécanisation des esprits, aujourd’hui, étouffe nos âmes, et cette épidémie paraît être irréversible et incurable. | | | | |
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| cité | | | Crépuscules de la beauté, grisaille des pensées, le tout invariant enseveli sous les tas difformes - tel est le tableau effrayant de cette époque sans mystère, sans noblesse, sans hauteur, époque-fossoyeuse définitive de l’art expiré. Extraire la beauté mystérieuse (Baudelaire) devint stérile car ne trouvant aucun spectateur ; tous sont tournés vers la réalité banale, ennuyeuse, laide. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes modernes, auteurs interchangeables de plats commentaires de la science des Spinoza, Hegel, Husserl, n’ont qu’une seule ambition – rester en vue sur les écrans, où ils déversent des platitudes immondes sur les affaires judiciaires, les élections municipales, les soucis écologiques, l’investissement dans l’innovation, les ennuis budgétaires. Même un Sartre paraît, aujourd’hui, être un vrai philosophe. | | | | |
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| cité | | | Dans les négations et rébellions, sous le libéralisme moderne, il y a plus de servilité et de conformisme que, sous la servitude d’antan, - dans les professions de foi ou de soumission. Jadis, la liberté sociale consistait à faire un choix rebelle ; aujourd’hui – à s’abstenir. | | | | |
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| cité | | | Depuis que n’importe quel plouc veut – et peut - donner de la voix dans des débats médiatiques sur les élections, le foot, la circulation routière, chacun rêve d’un projet d’influence. À l’époque où les procédés pratiques comptent plus que les idées théoriques, cette ambition est justifiable. Et n’est intellectuel que celui qui ne se plaint pas du peu de place qu’on lui accorde sur la scène publique ; il est celui qui donne à ses hauts rêves au moins autant d’importance qu’à la profonde réalité. | | | | |
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| cité | | | Les tyrannies eschatologiques prônent des révolutions dans les commencements et peignent les avenirs radieux, tandis que le progrès socio-économique ne dépend que de la liberté de l’évolution, du développement encadré par la loi, vers l’état inertiel. L’état né (dernier) ne tient jamais les promesses de l’état naissant (premier). | | | | |
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| cité | | | On n’entre plus dans l’avenir à reculons, ne quittant pas des yeux les mythes du passé ; c’est sous nos pieds que tous les regards s’arrêtent pour ne fouiller que le présent, réduit aux chiffres. | | | | |
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| cité | | | La chute du prestige de l’artiste (du poète au philosophe) est le même symptôme principal, annonçant et l’écroulement crépusculaire de l’Antiquité aristocratique et l’hiver thermonucléaire qui clôturera notre époque démocratique. | | | | |
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| cité | | | Dans l’unité européenne actuelle, économique, on ne trouve aucune trace de la religiosité hébraïque, de la philosophie grecque, de la justice romaine – ces trois piliers de l’unité spirituelle d’antan. | | | | |
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| cité | | | L’Asie : sa domination matérielle sera due au travail acharné des masses serviles ; l’Europe : sa domination spirituelle fut due aux loisirs que pouvaient s’offrir les solitaires libres. La seconde est mortelle. | | | | |
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| cité | | | L’avenir et le passé dans notre présent : ce n’est pas l’absence de visions, mélancoliques et pessimistes, du premier qui m’attriste, mais l’absence de visions, nostalgiques et optimistes, du second. | | | | |
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| cité | | | L’Histoire présentait un intérêt, lorsqu’il y avait une divergence entre la théorie romantique et la pratique cynique. Désormais c’est leur convergence qui aboutit à l’ennui post-historique. | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| cité | | | Les larmes, que la chute du mur de Berlin provoqua chez les âmes sensibles, ne seraient pas dictées par la seule joie d’accueillir la liberté, mais aussi, et même davantage, par la tristesse de voir le plus noble idéal humaniste, la fraternité des humbles, s’écrouler. Les hommes sans larmes, en furent les premiers profiteurs. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le progrès de la raison signifiait l’éloignement de l’homme du mouton ; aujourd’hui – son rapprochement avec le robot. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOUFFRANCE : La modernité a réussi à escamoter tout ce qui parle de souffrance. Les murs les plus épais la séparent des hôpitaux, du prochain, de l'âme. La souffrance moderne ne vit que de l'attention que lui portent les autres, ne se traite que par l'intervention des autres, ne meurt qu'entourée de la robuste santé des autres. Quand l'angoisse tarit dans l'âme, c'est la poisse qui coule des mains. | | | | |
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| chœur hommes | | | ACTION : La valeur des hommes est dans leurs actions de dératés. La valeur de l'homme est dans ses inactions ratées. C'est l'impossibilité d'agir contre les hommes qui fait l'homme rare et le mouton prolifique. La disparition de l'acte solitaire est signe de notre époque ; le rêve ne trouve plus de compagnon en chair, et l'utopie n'atteint même plus une page. | | | | |
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| chœur hommes | | | DOUTE : L'homme fut synonyme des hommes, tant que leurs doutes respectifs étaient d'une même ampleur. L'homme ne sait plus où placer son encombrante indécision, les hommes affichent leurs certitudes avec une paix d'âme inégalée. Pour la première fois dans l'histoire, la destinée des hommes est bien comprise - devenir des machines infaillibles et insensibles. | | | | |
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| hommes | | | Le temps est proche, où les gestes les plus fatidiques seront accomplis en mode virtuel. Jadis, on réglait les démêlées charnelles ou spirituelles en temps réel, à coups de massue ou de messe. Aujourd'hui, on assassine ou se confesse de plus en plus télématiquement. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne commence par la mise en sourdine de nos instincts de loup ou de hyène ; l'instinct de mouton aura été le dernier à survivre chez l'homme postmoderne, puisque le robot, qui s'installa en lui, en évinçant le mouton, n'a pas d'instincts, que des algorithmes. Jadis, on parlait d'instincts de survie ; aujourd'hui, c'est la survie de l'instinct qui est en cause. | | | | |
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| hommes | | | Tous les esprits clabaudeurs prédisent à l'humanité un abîme, matériel ou moral : « La nature des peuples est d'abord rude, ensuite sévère, plus tard - débonnaire, après - délicate, et finalement - dissolue » - G.B.Vico - « La natura dei popoli è prima cruda, poi severa, quindi benigna, appresso delicata, finalmente dissoluta ». Je ne suis pas du tout de cet avis : ce qui attend cette humanité est une immense et paisible platitude. Et qui est aussi inepte que son contraire de jadis, l'immense et fumeux destin, en dents de scie, et qui n'est que comédie, tandis que ce qui est réellement tragique, c'est la liberté. | | | | |
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| hommes | | | S’adresser à son soi inconnu, c’est parler devant Dieu, c’est avoir des choses à se dire. L’intello parisien est sûr d’avoir beaucoup de choses à dire, mais il ne parle que parce qu’il n’a rien à se dire. | | | | |
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| hommes | | | Le sentier de Nietzsche à Nice : Zarathoustra descendant du train, se faufilant parmi les villas des notables d'Èze, en compagnie des professeurs anglo-saxons de philosophie, et débouchant sur un restaurant pour les Monégasques. Censé représenter la sauvagerie, la solitude et le danger. | | | | |
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| hommes | | | Les études plantent en nous un arbre du savoir, mais toutes les étapes de mûrissement, de ramification et de floraison sont désormais mécanisées, la commercialisation des fruits restant le seul souci permanent visible. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on écoutait les meilleures des voix au milieu d'un silence ; mais depuis que la voix médiocre obtint l'accès à l'écoute publique, on est condamné à tendre son oreille au milieu d'un brouhaha. Cette sur-sollicitation de l'ouïe dévitalise la vue, la grisaille des choses racoleuses décolore le regard exigeant. Les Valéry, Malraux, Sartre modernes n'ont aucune influence sur les débats publics, puisque personne ne les entend ou ne les distingue dans le tintamarre ambiant égalisateur (das lärmende Gezwirge - Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'art périt non pas par désintégration et pourriture (Arendt), mais par son intégration infaillible dans le monde des marchandises et par l'enfouissement sécurisé de ses déchets. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la déification des choses et la réification du divin. Dieu est de plus en plus accessible, et les choses se réduisent de plus en plus à leurs images normalisées. | | | | |
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| hommes | | | Temps modernes : les illusions, qui se calculent comme les certitudes. Jugement Dernier voudrait dire calcul ; la dernière aube pourrait déchiffrer le rêve du premier matin de la Création. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'ordinateur, mieux que l'homme, résume l'espèce humaine. Dans l'Antiquité, l'homme fut plus vaste que l'humanité ; avec les Encyclopédistes, l'équilibre entre les deux fut atteint ; aujourd'hui, l'homme n'est qu'une notice d'utilisation d'un rouage insignifiant des hommes. L'homme est à la traîne des hommes. L'humaniste aime l'homme ; « qui aime encore l'humanité ? - les cyniques et non pas les humanistes » - Kontchalovsky - « Человечество любят не гуманисты, а циники ». | | | | |
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| hommes | | | L'élégance, c'est la culture du passé. La barbarie, c'est la cultivation du présent. L'élégance barbare, c'est le culte de l'avenir. Disserter sur le passé, déserter l'avenir. Sortir du présent, sertir le passé. L'homme moderne, c'est « l'ahurissement débile devant son temps »* - Pouchkine - « слабоумное изумление перед своим веком ». Le présent m'appartient, c'est pourquoi je ne peux pas en être libre, j'en suis l'otage ; je ne suis libre que face à l'inatteignable, otage de l'éternité. « La peur de ne plus suivre son temps est l'aveu de son esprit moutonnier » - Tsvétaeva - « Страх отстать - расписка в собственной овечьести ». | | | | |
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| hommes | | | La poésie est morte ; il est temps d'en oublier les épitaphes et d'en écrire la biographie posthume. La défunte suivante sera l'âme, mais il n'y aura plus ni nécrologistes éplorés ni notaires s'intéressant au testament d'une migrante ininsérable. | | | | |
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| hommes | | | Impossible d'imaginer un rôle de l'homme moderne interprété par un chant. Ce qui est si facile avec un pharaon, un moine ou un hussard - nous avons perdu en théâtralité jusqu'aux goûts d'opérette. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens attaquent des poètes et des sophistes, et non pas la poésie et la sophistique. Aujourd'hui, avec l'extinction des métaphores, l'homme moderne ne sait même plus ce que sont la poésie de l'âme ou la sophistique de l'esprit ; la rhétorique de comptable lui suffit. | | | | |
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| hommes | | | La science devint l'ennemi numéro un de la culture, dont le but fut jadis de nous relier au passé. La science, jadis Muse des stoïciens, devint mégère ou vache à lait. C'est pourquoi les USA sont à la tête de ce funeste progrès. La science unifia l'Univers et se sépara de la vie ; son univers unifié manque cruellement de variables libres et n'offre au regard que des constantes serviles. | | | | |
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| hommes | | | Le journalisme devint presque le seul lieu du dialogue des intellectuels, et se médiatiser - un sujet capital. Le livre n'est plus qu'un supplément d'images médiatiques. | | | | |
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| hommes | | | Résolument moderne - ils pensent que c'est très intelligent, signe de supériorité et de maturité. Hommes d'une saison, d'une seule prise d'images, d'une section plane, hommes des empreintes. L'homme du climat est irrésolument, problématiquement - ou, mieux, mystérieusement - passéiste, car au passé sont toutes les saisons de l'arbre qu'il veut être. « Revenez aux Anciens, et ce sera du progrès » - Verdi - « Tornate all'antico e sarà un progresso » - nos Virgile ne lisent plus Homère et deviennent journalistes. | | | | |
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| hommes | | | On entre dans une époque sans visages ni ailes ni piédestaux. Toute verticalité se mue, doucement, en une platitude, plus juste, plus performante. Tous les visages expriment la même certitude : je suis à ma place, ce temps est à moi, je sais où je vais. Troupeau lucide : « Reconnaître sa place - tout est là : c'est à dire devenir soi-même » - Bélinsky - « Узнать своё место - в этом всё, это значит сделаться самим собой ». | | | | |
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| hommes | | | Comment se forme l'universalité moderne : tous les critères sont ramenés à l'économie, tous les résultats sont numérisés et munis de coefficient de réussite, la moyenne est calculée et proclamée universelle et désirable. La vraie universalité est métaphysique, qualitative, au-dessus des statistiques ; elle est la hauteur du mystère divin, dont le monde est le vaste problème et l'homme – la profonde solution. | | | | |
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| hommes | | | Le désintérêt pour les commencements, l'incapacité de les réinventer, l'obsession par la routine de l'intermédiaire ou par la prose des finalités calculables. « Il est si difficile de trouver le commencement. Ou mieux : il est difficile de commencer au commencement »** - Wittgenstein - « It is so difficult to find the beginning. Or better : it is difficult to begin at the beginning » - ce n'est pas une question d'effort mais de goût, de talent et d'intelligence : « Fais cortège à tes sources » - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Le feu est mon commencement, la terre est ma contrainte ; mes moyens sont dans le liquide, où je peux alterner d'être éponge ou fontaine, et dans l'aérien, où mon propre souffle doit faire vibrer mes propres fibres. Mais l'homme moderne est en plastique étanche, et, dépourvu de souffle, il abuse d'instruments à vent. | | | | |
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| hommes | | | La culture s'hérite verticalement par l'esprit, la civilisation s'attrape par contamination horizontale de la chair. Signes des temps nouveaux : esprit charnel, chair abstraite. Politique et sciences de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Le silence ambiant est ce que les hommes redoutent le plus. Cette frayeur favorisait jadis l'artiste, qui créait l'illusion de sens ou de musique, pour les hommes muets et isolés. Mais depuis que tous les hommes se mirent, volontairement, dans un troupeau, beuglant en permanence, tout message d'ailleurs devint inutile, les messageries au quotidien se chargent, pour combler un vide fétide. L'époque est sourde à la musique et muette en esprit ; le pauvre homme est amené à dédier tout son esprit au caquetage des places publiques. | | | | |
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| hommes | | | Les attributs des empereurs et des saints, dans la très républicaine Académie Française. Ceux des agriculteurs et des marchands, à la Chambre des Lords. L'aimable hypocrisie, productrice du kitsch. | | | | |
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| hommes | | | Le beau concept d'arbre subit des outrages des temps modernes : il se mue facilement en un graphe ; son parcours suit des stratégies programmables - profondeur ou largeur d'abord (la hauteur nous vouant aux cercles vicieux et étant laissée aux vent et ciel improductifs) ; la généalogie (des paysages) surclasse la météorologie, l'attente de saisons nouvelles (des climats). | | | | |
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| hommes | | | Trois belles races se succédèrent – les héros, les poètes, les penseurs – Odysseus avant Homère, Homère avant Héraclite. Et ils disparaissent dans le même ordre (en mode FIFO – first in first out) : le héros appartient déjà au passé ; au présent s'achève l'extinction des poètes ; le penseur, bientôt, les rejoindra dans le néant des cœurs, des âmes et des esprits. Dans ce monde digitalisé, il ne resteront que les robots. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui devint ennuyeux, dans la société moderne, c'est que toute intelligence y est récompensée ; la noble libido sciendi (comme la lascive libido appetendi) se transforme, volens nolens, en vulgaire libido dominandi. Tant de beaux mouvements restés sans objet, puisque la bêtise n'ose plus lever la tête. Elle est le paria de nos temps, et la foucade, la légèreté, la nonchalance avec. | | | | |
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| hommes | | | L'éviction successive de la poésie de toutes les sphères de l'intelligence. Aux origines, il suffisait au Poète de pratiquer l'interprétatif - les dieux, l'Histoire - (le scribe attitré le supplanta, avantageusement) ; ensuite, le Poète se reclassa dans le représentatif - les idées et les justifications - (l'érudit reçu ou admis le ridiculisa) ; hier, le Poète se réfugia dans le discursif - les images et les sons - (mais les bonnes oreilles se firent rares et l'image synthétique contenta les autres). Aujourd'hui, rien d'étonnant que le Poète s'accroche au non-figuratif, où l'on le confonde avec l'idiot du village. | | | | |
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| hommes | | | Éructer ses indignations, ne pas décolérer, être celui par qui le scandale arrive, imiter la dégaine des ruffians – telles sont, aujourd'hui, les recettes du succès littéraire. Qui se soucie encore de l'état apaisé des esprits et de la musique de l'âme ? La grossièreté de masse l'emporte désormais sur la noblesse de race. | | | | |
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| hommes | | | La même antienne, deux fois séculaire, de Balzac à Cioran : l'échec retentissant d'un monde à la dérive, bouleversant toute la tribu. Moi, je vois le paisible succès d'un monde sur-ordonné, étouffant l'élan de tout solitaire. Par ailleurs, toute dérive, aujourd'hui, se calcule comme toute autre trajectoire en continu. | | | | |
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| hommes | | | L'Europe ne connaît plus ni un crépuscule (O.Spengler) ni un naufrage (Heidegger). Son besoin d'astres, exprimé en mégawatts, est comblé ; la platitude jusqu'à tous les horizons satisfait l'ancien appel du large (Europe voulait dire – vaste regard). Se passer d'astres, c'est le dés-astre. | | | | |
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| hommes | | | Le délire des professionnels : l'homme n'apparaît qu'au XIX-ème siècle. Justification : la sociologie n'était pas née plus tôt. Et c'est pire encore avec le vice et la psychanalyse. | | | | |
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| hommes | | | Le blasphème est ici plus blême que la profession de foi, le juvénile est plus servile que le vieillard, le rebelle est plus rationnel que le conformiste. | | | | |
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| hommes | | | Ce que l'homme fort du moment appelle ses aventures est à portée de tout mufle, pourvu d'assez de pécunes (le mot apparenté au pecus – troupeau) et d'assez de temps, pour lire le journal ou fouiller la Toile. Le vrai aventurier invente ses aventures. | | | | |
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| hommes | | | Toute harmonie se réduit aux nombres, mais aux nombres câblés qu'excluent les alphabets de l'âme tâtonnante. L'horreur de notre époque est que le nombre crève la vue et que l'âme se munisse de capteurs froids et infaillibles. Le plasticien évalue la nature ; la machine porte le verdict au rêve. Et l'homme se machinise, ses rêves naissent dans son cerveau en veille et non pas dans une nuit astrale. Les cœurs, ces organes ataviques : « La civilisation occidentale remplit le cerveau de connaissances, sans chercher à remplir le cœur - de compassion » - Dalaï-Lama. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les livres de fiction nous renvoyaient à ce qui se chantait dans nos rêves, ensuite – à ce qui se faisait dans la vie, enfin – à ce qui se voit à la télévision. Ces étapes marquent l'expiration de l'âme, de l'esprit, du cœur. Le regard, créateur d'images personnelles, s'éteignit, il ne restent que les yeux, dévoreurs d'images communes. | | | | |
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| hommes | | | La ruine des âmes est, aujourd'hui, si vaste, que même en ajoutant la haute conscience à la science profonde, on reste dans une platitude. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ne plaire qu'à l'élite n'est qu'absurdité et orgueil, puisque les goûts de cette élite sont horriblement proches de la vulgarité commune ambiante. Il fallait être solitaire, pour faire partie de l'élite ; aujourd'hui, il faut être solidaire de la foule. D'ailleurs, on ne parlait ni devant les hommes, ni devant l'homme, mais devant Dieu, que symbolisait la beauté, la féminité ou la bonté. | | | | |
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| hommes | | | Que diraient de l'état de nos goûts les générations précédentes, mieux pourvues en talents, si elles découvraient les œuvres des number one français officiels, en philosophie, en littérature, en poésie : M.Onfray, Houellebecq, M.Deguy - peut-on les imaginer au salon de Mme Geoffrin ? Signes communs : inattouchement par la noblesse et par l'esprit, métaphores flageolantes, incapacité d'admirer l'œuvre de Dieu, culte de l'homme relatif. Se consoler, dans une mauvaise joie, que chez les voisins, avec H.Jonas, G.Grass, S.Hermlin, la dévastation est encore plus désolante ? | | | | |
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| hommes | | | Jadis, ce fut la maîtrise de la culture du passé qui donnait la stature d’un sage. Aujourd’hui, les réussites les plus assourdissantes incombent aux présentistes ignares. « Les hommes – idolâtres du présent et de la réussite ! » - Pouchkine - « О люди! Жрецы минутного, поклонники успеха! ». | | | | |
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| hommes | | | Le pulsionnel des hommes est horrible ; le rationnel de l'homme est misérable – pourtant, c'est ainsi qu'ils évoluent. L'homme devrait vivre du seul pulsionnel, pour en vibrer ; la société doit se pacifier par le rationnel. | | | | |
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| hommes | | | Jadis horrifiait la folie des masses, aujourd'hui terrifie leur raison. Leur folie naissait dans la hauteur non-maîtrisée des idées lyriques, pour aboutir dans les gouffres des faits diaboliques. Leur raison ne promet qu'une vaste platitude, celle des idées et celle des faits. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes à venir seront nettement plus minables que ceux d'hier ; et tu continues à écrire, pour être lu par des générations futures ? Cruelle et indéfendable ironie ! Plante ton plus bel arbre, mais sache qu'il ne sera peut-être apprécié que par des chiens errants. | | | | |
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| hommes | | | Les contemporains de Montaigne, de Pascal, de Voltaire, de Hugo, de Valéry se lamentaient, exactement comme les nôtres, sur la dissolution des sens, l'effondrement des principes, la déchéance des hommes, la désintégration de l'humanité. La seule différence notable est que nous sommes contemporains des houellebecq. Ceux-là furent héritiers d'une grande culture, et ils concevaient leurs propres commencements ; ceux-ci sont porte-parole accumulatifs d'une inculture moutonnière ou robotique. | | | | |
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| hommes | | | Quand la culture européenne aura définitivement crevé, de désintérêt et sous les coups des barbares robotisés, on procédera à sa reconstitution à partir des musées et bibliothèques américains, et l'on l'appellera Renaissance américaine ou New Revival. Dante ou Cioran, réanimés à Harvard ou Palo Alto ! La nature humaine retrouvée, l'homme controuvé - banni… L'humanité savante vivant sous le slogan : More Wisdom in Less Time ! | | | | |
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| hommes | | | La vie est jalonnée de créations et d'apprentissages de scénarios (sujets, acteurs, rôles, scènes), ce qui demande de l'esprit et de l'intelligence. Mais notre époque, c'est le suivi des modes d'emploi de scénarios figés et robotiques, ce qui ne demande que de la discipline. L'algorithme devint ennemi de la liberté et de la fraternité ; il est le défi horizontal de la verticalité égalitaire. « À la place du concept de l'Être nous voyons le concept d'algorithme » - Arendt - « In place of the concept of Being we now see the concept of process » - laissons tomber l'être, c'est l'homme qui est remplacé par le robot. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit ému se mue en âme ; dans son état normal, l'esprit doit être imperturbable, froid, impartial, il est juge et non pas législateur. Laissons ce dernier rôle à l'âme, avec ses pulsions, ardeurs et fanatismes. Les hommes peuvent ne plus redouter ce déferlement des extrêmes, puisque leur âme devint atavique et inutile ; aujourd'hui, la justice est formulée et exécutée par le même robot de raison. Mais l'homme seul se moque de la raison superflue et devient, inévitablement, tyran et énergumène. | | | | |
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| hommes | | | Ce déluge du kitsch pictural, musical, intellectuel, architectural, qui déferle sur l'Europe, à partir des USA, finira par transformer tous nos musées, étables, bistrots, églises, châteaux - en bureaux, en salles-machine, où le calcul silencieux se substituera aux chants, prières et extases. | | | | |
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| hommes | | | Jamais les hommes ne furent moins aveugles ; jamais ne fut plus criarde l'absence de regards. | | | | |
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| hommes | | | Mon époque, c'est le Moyen Âge, le même mystère autour du mot, du concept et de la chose. Mes contemporains d'aujourd'hui réduisent le mot à la chose, dévitalisent le concept et banalisent la chose. | | | | |
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| hommes | | | La volonté guidée exclusivement par la raison, telle est la conséquence mentale de la robotisation cérébrale des hommes ; la volonté de vie (Schopenhauer) ou la volonté de puissance (Nietzsche), ces deux formes d'un soi inconnu, unique, voué à une défaite glorieuse, disparurent au profit de la volonté de réussir, cette forme d'un soi connu, transparent et grégaire. Le romantisme, c'est l'élégance d'acceptation de la défaite ; le contraire du romantique n'est pas le classique (qui est un romantique apaisé), mais le robot, programmé pour la réussite du cerveau et la perte de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | L'image du passé nous vient des fouilles : de l'Antiquité, on extrait les rythmes et les statues, et creusant les immondices de notre époque, on ne mettra au jour que les algorithmes et les statuts. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, pour devenir riche il fallait devenir maître ; aujourd'hui, il suffit d'être esclave. « Les richesses sont le prix de la servitude » - Sénèque - « Opes auctoramenta sunt servitutum ». | | | | |
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| hommes | | | Les hommes d'aujourd'hui s'agitent dans la certitude, se reposent dans le doute, s'oublient dans l'erreur. Je m'agite dans le doute, me repose dans l'erreur, m'oublie dans la certitude. Dieu s'agite dans l'erreur, se repose dans la certitude, s'oublie dans le doute. La certitude, lieu idéal pour faire des sacrifices. Le doute, moment idéal pour être fidèle. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes d'aujourd'hui sortent, tous, de l'Antiquité ; le panem et circenses engendra, respectivement, l'homme pragmatique et l'homme ludique. L'action soumise aux règles universelles et le jeu ne visant que l'enjeu lucratif - ces deux espèces finirent pas se fondre, en ensevelissant l'homme pathétique et l'homme du sacré. | | | | |
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| hommes | | | Le prince de ce monde eut à gouverner les loups sauvages, ensuite - les moutons barbares, enfin - les robots civilisés. Le bâton devenu caduc, la carotte télévisuelle, cette unique alimentation des robots, suffit désormais ; Ch.Fourier employait déjà le sigle C.B.S. - civilisé, barbare, sauvage – pour décorer ses phalanstères. | | | | |
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| hommes | | | La scène moderne, pas moins que toutes les autres, se prête aux actes chevaleresques ou emplois princiers. Mais tout devient vaudevillesque, quand on veut la jouer à la clarté des lampes, au lieu du clair de lune. Aucune comète, pour la même raison, n'accompagne plus un rideau tombé. | | | | |
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| hommes | | | Les écrivains intellos geignent : la littérature serait à l'agonie, elle n'intéresserait plus personne. Mais le nombre de ceux qui aiment vraiment une bonne littérature est le même depuis quatre siècles. Ce qui changea, c'est la concurrence avec les autres métiers ; jadis, seuls des aristocrates, des généraux ou des ballerines pouvaient leur contester l'audience, tandis que, aujourd'hui, s'y joignirent des amuseurs publics, des footballeurs ou de hauts fonctionnaires. C'est la jalousie de pitre, et non pas le chagrin d'artiste qui dicte les jérémiades actuelles. | | | | |
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| hommes | | | L'ennui de notre époque ne vient pas du manque de zèle - loin s'en faut ! - chez les chercheurs de vérité, qui pullulent tout autant, mais du déclin du mensonge (Wilde). « L'art de vivre, c'est l'art de savoir croire aux mensonges » - Pavese - « L'arte di vivere è l'arte di saper credere alle bugie ». | | | | |
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| hommes | | | Se remplir, le plus rapidement, les poches, en appliquant exactement la même rigueur commerciale à la vente de pétrole, de chansons ou de logiciels - telle fut, de tous les temps, l'aspiration de la pire des racailles. Aujourd'hui, cette ambition se nimbe du titre prestigieux de rêve américain, et il semblerait que ce soit le dernier qui reste dans ce monde désenchanté. C'est pourquoi tout marchand acquiesce, avec conviction : « Le rêve est au centre de l'existence humaine » - Chesterton - « The centre of every man's existence is a dream ». | | | | |
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| hommes | | | L'humain s'associant de plus en plus fidèlement avec le robot, j'éprouve de plus en plus de sympathie négative pour l'inhumain, le surhumain, le post-humain. Quand je me réfugie dans les ruines, je m'imagine si facilement ange survivant à sa chute ; mais aux yeux des autres je deviens une bête, puisqu'aux lieux des chutes des anges s'ouvre une hauteur inconnue des mortels dénaturés. Les ruines sont une œuvre humaine, accueillie par la nature et s'y étant fondue. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on plaçait un idéal dans le futur, pour charger le présent d'un devenir et munir le passé - d'un nouvel être, appelé Histoire. Vu sous cet angle, l'Histoire est bien finie. Tout s'arrête, désormais, à la représentation. La vision inverse est toujours sotte : « Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres » - Tocqueville. Rendez-moi mon passé, où gît mon avenir radieux ! | | | | |
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| hommes | | | Le rêve abandonna l'avenir (où se placent les fous), se détourna du passé à inventer (où s'attardent les sages) et se figea dans le culte du réel présent (cette demeure des sots) - le progrès égalisateur les rendit indiscernables. | | | | |
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| hommes | | | Pendant trois millénaires, nous vivions dans un équilibre entre les valeurs matérielles et immatérielles ; et le progrès global fut une règle (sauf l'épisode des Dark Ages) ; notre époque est la première à se moquer des valeurs spirituelles, tout en triomphant, mieux que jamais, dans tous les domaines matériels. Je ne sais pas si l'oubli des valeurs en déclin est tragique ou comique, puisque la vocation de l'homme semblerait être au progrès, et son rêve le pousserait vers des nostalgies immuables. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne : de plus en plus de hasard dans la mise en orbite, le calcul de plus en plus inexorable de la trajectoire, la chute programmée, non polluante et anonyme. Les hommes incalculables et non calculants n’existent plus. « Tu es comète singulière, auprès des astres calculés » - Pouchkine - « Как беззаконная комета в кругу расчисленном светил ». Dans les mouvements des astres, tout se calcule ; mais le firmament de mon étoile défie l’astronomie, et ses trajectoires échappent à la géométrie et se fient à la poésie. | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique fut complice du poète, dans l'escamotage de la vie. Le sage moderne enfanta le juste et le naturel, qui bannirent la passion injuste et le culte de l'homme inventé. Du divorce entre la raison et le rêve ne survécurent que des enfants-monstres : la machine et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | Trois regards sur l'humanité d'aujourd'hui : l'historique, l'éthique, le personnel. C'est la société la plus juste, la plus intelligente, la plus généreuse. C'est un troupeau sans âme, sans rêve, sans horizons. C'est une meute d'impitoyables hyènes, un réseau de robots solidaires écrasant toute espèce non beuglante ou non calculante. | | | | |
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| hommes | | | Les plus perspicaces diseurs de l'avenir des hommes sont Luther, La Fontaine et Kant ; le premier, à travers le servo arbitrio de la prédestination, voua l'homme au destin d'un rouage ; le deuxième, plus près de nous, le vit en franche moutonnaille ; le troisième, qui voyait plus loin, le qualifia de robot (abeille). | | | | |
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| hommes | | | Quand le robot nippon ou yankee et le mouton batave ou helvète resteront les seules espèces humaines sur Terre, l'homo poeticus, empaillé dans leurs Muséums, sera exhibé en compagnie des singes paresseux, se livrant aux rêves improductifs. | | | | |
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| hommes | | | On croule sous des réponses savantes aux questions minables ! L'oubli des questions intéressantes, qui, toutes, furent posées dès l'Antiquité. Cet oubli, beaucoup plus que celui de l'Être, définit notre époque. | | | | |
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| hommes | | | Encore tout récemment, il y avait cent fois plus de raisons de se lamenter des misères matérielles ; pourtant il y avait cent fois plus qu'aujourd'hui de voix spirituelles, appelant le chant, la danse, le poème. Le lyrisme individuel, c'est de la résignation ; l'indignation collective enfante de comptables. | | | | |
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| hommes | | | Plus je vois dans la tête le foyer de ma personnalité, plus je perds mon visage. « L'humanité a égaré le secret de se donner à soi-même un visage » - G.Bataille. Mieux je renonce à ma personnalité visible, au profit de mon soi invisible, plus mon âme a de chances d'en devenir le chantre. | | | | |
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| hommes | | | Ni les poètes ni les historiens ni les savants n'expriment aussi nettement l'âme d'un peuple que les philosophes ; écoutez les Américains : « La croissance est la seule valeur morale des hommes. La démocratie est la métaphysique de l'homme commun » - « Growth itself is the only moral end. Democracy is a metaphysics of the common man » - Dewey), « Contrairement à la philosophie continentale, la philosophie américaine se dédie au futur » (Rorty) – le futur, dédié à la croissance du commun… Chez les sages comme chez les sauvages, c'est le goût musical qui discrimine le mieux les hommes : « Le jazz a renversé la valse » - Céline. | | | | |
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| hommes | | | Nous vivons dans une époque bénie, où, plus que jamais, « les ânes prennent la paille plus volontiers que l'or » (Héraclite) ; tout fier orpailleur peut ne plus se boucher le nez au-dessus de ses trouvailles lésées par la bête. | | | | |
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| hommes | | | Le robot actuel découle tout droit du rêveur du XVIII-ème siècle ; la poésie se trouve à l'origine de tous les grands courants ; rien de plus instructif que ce parcours - les poètes : Héraclite, Parménide, Pythagore ; les vulgarisateurs : Platon, Épicure ; les professionnels : Aristote, Kant. La taverne, la caverne, la caserne. | | | | |
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| hommes | | | Ils libèrent leur âme des tyrans, de Dieu, des censeurs, pour se retrouver avec leur seule cervelle, sans liberté, sans hauteur, sans originalité. L'âme, dépourvue de tous ses attributs, devint atavique. | | | | |
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| hommes | | | La fin de l'Histoire signifie le début de l'ère du robot : toute accélération du progrès de l'espèce s'accompagne désormais d'un recul de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | La fin de l'Histoire, c'est aussi la fin de l'âge héroïque : plus de triomphes, que des succès ; plus de sacrifices ni de fidélités, que des calculs ; aucune ressource n'est plus cachée au fond de soi-même, tout se puise dans un thésaurus commun, tous sont des nains dressés sur les épaules des autres nains. | | | | |
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| hommes | | | De nos jours, avoir une âme semble être aussi honteux qu'avoir un corps l'était au Moyen-Âge. | | | | |
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| hommes | | | Jamais on n'eut autant de spécialistes professionnels d'Homère, de St-Augustin ou de Léonard qu'aujourd'hui ; mais dans les tableaux que ceux-là peignent de ceux-ci on ne devine plus ni immortels, ni saints, ni génies, mais des ingénieurs ou managers ; et le peintre, lui-même, est statisticien. | | | | |
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| hommes | | | Dans le robot moderne, cohabitent la pré-programmation des prix et le hasard des valeurs ; il est l'héritier direct de l'automaton d'Aristote, qui désignait le hasard, et du juste pécheur des jansénistes marqué par la prédestination. Saturé d'un sens cérébral, ce robot est un non-sens vital. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y a aucune raison de pester contre la modernité, puisqu'elle se serait éloignée de la Nature ; le bon Dieu ayant créé la vache, l'arbre et la rivière, prouve, par là même, que l'homme d'aujourd'hui est plus près du dessein divin que l'homme préhistorique. Mais un bug se serait glissé dans le programme thuriféraire, car le cerveau, contre toute attente, l'emporta sur le ventre, en privant ainsi le mouton de la victoire finale, pour offrir le podium au robot. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la civilisation s'occupait de donner vie à l'avenir, et la culture gardait un lien vivant avec les commencements. Mais depuis que seul compte le présent, le rythme de la vie, dicté par l'imagination et l'intuition, tourna en algorithme, pour le robot que devint l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la vie disposait d'une scène publique, où se produisaient trois guildes d'acteurs - la politique, la scientifique et l'artistique ; la scène moderne, c'est l'écran, envahi par les spectateurs se prenant pour acteurs. Et la pièce jouée n'a plus besoin ni de démiurge ni de dramaturge, le verdict de l'audimat dicte les images à fabriquer et à propager. La diffusion de vidéogrammes de masse se substitua à la confusion des âmes de race. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le meilleur philosophe fut poète (ami des ingénus), ensuite il devint savant (ami des ingénieux), aujourd'hui il est technicien (ami des ingénieurs). Le premier, soucieux de son âme, lui amenait de sa propre nourriture, le deuxième, épris d'esprit, digérait celle des autres, le troisième, produit de règlements, patauge au milieu de ses propres déjections. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, on nous annonce le dépérissement de la culture européenne, qui viendrait d'un nihilisme rebelle. Or, c'est un holisme grégaire qui s'en charge, avec beaucoup plus d'efficacité. « Chute de tout à cause de tous ! Chute de tous à cause de tout ! »** - Pessõa. Aucune contre-réforme, aucune contre-révolution en vue ; l'abêtissement, c'est à dire la robotisation (succédant à la moutonnaille, cette « parfaite et définitive fourmilière » vouée par Valéry à la permanence), semble être irréversible. Et comme conséquence logique - l'extinction du regard, puisque c'est la culture qui le forme (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | L'homme de talent n'a pas besoin de modes d'emploi, pour entretenir sa passion et briller en tant que manager ou violoniste ; la civilisation américaine, qui finira par devenir universelle, s'adresse aux incapables, incapables de flamme et de cervelle, pour assurer leur réussite en permettant : au manager - de gérer sa comptabilité et au violoniste - sa carrière. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes les plus respectés : au XVI-ème siècle - les théologiens, au XVII-ème - les dramaturges, au XVIII-ème - les philosophes, au XIX-ème - les romanciers, au XX-ème - les poètes, au XXI-ème - les managers. | | | | |
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| hommes | | | Un fait divers, sous la forme d'un compte rendu ou d'un procès verbal, - tel est le genre dominant aujourd'hui, puisque les hommes prirent au sérieux le verdict, politiquement correct, qu'après Auschwitz, écrire des poèmes relevait de la barbarie, et, même rédigé en prose, tout rêve fut banni. | | | | |
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| hommes | | | La terrible loi de l'offre-demande explique l'essentiel de toute époque ; aujourd'hui, le poète, et donc le philosophe et le style, disparurent, car non-sollicités par ce siècle, dont la première calamité est la non-exigence musicale, l'insensibilité au tragique. | | | | |
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| hommes | | | L'époque moderne enterra la controverse millénaire entre l'esprit, conduit par la raison, et l'esprit, séduit par l'âme. C'est la métaphore architecturale qui la rendait le mieux : la raison évolua de la Caverne au bureau climatisé, en passant par casernes et étables ; l'âme eut un faible pour la tour d'ivoire que nous rappellent encore ses souterrains et ruines. Mais même sur ses soupiraux, le badaud d'aujourd'hui ne lit que géométrie et dates. | | | | |
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| hommes | | | C'est le lendemain qui bouche toutes les issues de la demeure des hommes prosaïques et en fait des Fermés ; le poète est un Ouvert, château, ruine ou souterrain, il est dans la convergence, chute ou envol, vers l'infini du temps ou de l'espace, hors de lui, et où il dépose ses horizons et ses firmaments, ses joies et ses hontes, ses folies et sa liberté : « L'être de l'homme porte en lui la folie comme la limite de sa liberté »* - Lacan. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque a la fringale de l'extrême : en vitesse du gonflement d'un compte en banque, en nombre d'heures, qu'il faut à un yacht, pour faire le tour d'une île déserte, en véhémence du rejet de la société, au cours d'une garden-party ou d'un dîner en ville. Je ne vois que deux extrêmes, qui surclassent nettement le milieu ou la moyenne : en abnégation de mère et en talent d'artiste. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'Antiquité, on peut trouver des égaux à Dante, Léonard, Michel-Ange, on n'en trouvera pas à Bach ; c'est la découverte de la musique qui nous rend modernes, au sens non-banal du terme ; que la passion, la souffrance ou l'angoisse puissent servir de thèmes aux plus belles mélodies, auxquelles se réduirait la vie, voilà une idée, qui n'effleure aucune tête antique. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs tableaux, les Anciens peignent, à 95%, l'Homme et à 5% - l'homme de l'Antiquité ; à la Renaissance, cette proportion est de 50/50 ; aujourd'hui, 5% seulement vont à l'Homme, le reste dévolue au siècle, à la routine, aux choses. Jadis, ils prêtaient aux choses inanimées des larmes (lacrimae rerum - Virgile) ou même une âme (Lamartine) ; aujourd'hui, où l'âme est obsolète, ils n'y mettent que leur esprit. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès : l'évidence du progrès de l'espèce nous occulte l'immuable équilibre sommaire des individus. Ceux-ci, de tous temps, furent de deux catégories : les aristocrates (poètes et philosophes) et les goujats. La progression remarquable des derniers se neutralise par la foudroyante régression, en qualité et en nombre, des premiers. Bientôt, aucune brebis galeuse ne compromettra l'avance du troupeau. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours on sait ce que sont les hommes, de lourds soupçons pesèrent toujours sur l'existence du sous-homme, et depuis peu on commença même à percer à jour l'essence du surhomme, mais on continue à ignorer ce qu'est l'homme. Tant qu'on le reconnaît, l'humanisme n'est pas mort ; dès que, implicitement mais définitivement, on proclame l'homme - mouton ou robot, c'en est fini de notre pitié, de notre honte et de nos enthousiasmes. | | | | |
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| hommes | | | La vie, sans aucun doute, est un miracle, mais est-ce que l'homme des cavernes s'en rendait compte ? Ou bien cette évidence est fruit de nos cerveaux hypertrophiés ? Toutefois, les Anciens, visiblement, ne comprenaient pas encore, que renouer avec sa vraie nature devrait n'avoir qu'un seul sens - redécouvrir l'émerveillement devant la féerie du monde. Le monde d'aujourd'hui étant vécu comme un rouage mécanique, jamais l'homme ne fut plus éloigné de sa nature. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme commence par la reconnaissance d'une hiérarchie verticale des facettes humaines : miracle, seigneur de la nature, prodige de l'esprit, rêveur, amoureux etc. Mais l'horizontalité cynique finira par le rendre égal des moutons et des robots, qui ne veulent pas d'homme-maître. Pourtant, jamais l'espèce ne fut ainsi sans honte, comme aujourd'hui. | | | | |
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| hommes | | | Ils passent, de plus en plus indifférents, devant des statues antiques, et ils sont de plus en plus nombreux à se proclamer déboulonneurs de statues, pour donner du sel à leurs dîners en ville. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y aurait plus de salut possible pour ce monde, qui n'a plus besoin de beauté ; le monde périra par cette absence, non prévue par cet optimiste que fut Dostoïevsky. Et s'il survit, l'archéologue, fouillant dans les ruines de notre époque, « tombera sur des machines, comme nous, jadis, tombions sur des statues » - Morgenstern - « wird Maschinen ausgraben wie wir Statuen ». | | | | |
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| hommes | | | Science sans conscience, technique et art sans beauté, homme vautré dans le seul vrai, c'est ainsi que s'annoncent les crépuscules du sacré. | | | | |
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| hommes | | | L'extinction de l'âme, l'hypertrophie du cerveau - tel est l'homme moderne. Matière sans manière, dans le spirituel et dans le charnel. « Ce n'est point la chair corruptible, qui a rendu l'âme - pécheresse, mais l'âme pécheresse a rendu la chair - corruptible » - St-Augustin - « Nec caro corruptibilis animam peccatricem, sed anima peccatrix fecit esse corruptibilem carnem ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le peuple n'arrivait pas à se faire entendre ; aux oreilles du riche ne parvenait que la voix de l'élite, dont il appréciait le goût et le propageait. Aujourd'hui, le brouhaha populaire couvre toutes les voix ; et le riche n'éprouve plus besoin d'écouter l'élite, qui, ce qui plus est, finit par mêler sa voix au beuglement général et prouve ainsi son inutilité. | | | | |
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| hommes | | | Deux humains ne supportent pas un regard prolongé, dans les yeux, l'un de l'autre, sans se mettre à se battre ou à s'ébattre. Seuls les enfants et les poètes cherchent le regard soutenu comme confirmation de leur existence. Notre époque est sans enfance ni poésie, tout n'est que réel, même les ébats, qui sont de moins en moins imaginaires. | | | | |
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| hommes | | | À la pointe de la science, jadis, se trouvaient des poètes, philosophes, mathématiciens, physiciens, biologistes, qui furent, en même temps de véritables encyclopédistes et humanistes, pratiquant la science avec conscience ; quand j'entends l'élite savante de nos jours, les informaticiens, ces misérables robots sans âme, à la réflexion binaire, aux horizons de techniciens des platitudes, je plains leurs ancêtres, d'Homère à Einstein, pour une telle descendance indigne. | | | | |
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| hommes | | | Deux mille ans d'histoire de l'homme, déchiré entre la bête et l'ange, qui l'habitaient en se chamaillant ; aujourd'hui, les hommes, une fois constatée la mort de Dieu, se débarrassèrent aussi de l'ange, pour ne rester qu'en compagnie de la bête ; apprivoisée et dressée, celle-ci devient robot ; la bête, c'est l'expérience, l'apprentissage, et son contraire s'appelait toujours pureté, c'est à dire - voix de l'ange. | | | | |
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| hommes | | | Toute la dégénérescence du genre humain se réduit à la mutation de rythmes en algorithmes - la reproductibilité mécanique d'idées, d'images, de sons ; les stades du commencement miraculeux ou de la finalité tragique devenant aussi programmables que toutes les étapes accumulatives ou déductives. | | | | |
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| hommes | | | Une curiosité sociologique de notre temps : ce que prônent et ce que stigmatisent le conformiste populaire ou l'anticonformiste académique est quasi identique, sauf, peut-être, des fioritures rhétoriques. Chez le premier, c'est lourd et viscéral ; chez le second, c'est calculé ou inconscient, ayant pour origine - l'ennui et la morgue. | | | | |
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| hommes | | | De tous temps, les voix, qui partaient de la scène publique, furent peu nombreuses, mais émanaient presque exclusivement des créateurs - princes, savants ou artistes. Aujourd'hui, tout quidam peut occuper cette scène, devenue immense, mais on n'y entend que deux types de voix - des consommateurs ou des producteurs, et le contenu respectif de ce brouhaha trahit nettement les deux seules espèces dominantes - moutons et robots. | | | | |
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| hommes | | | En quoi sommes-nous sortis de l'Histoire ? Les événements et les visées des princes sont, aujourd'hui, comparables à toutes les autres époques ; les voix grandiloquentes, appelant à la grandeur et à la noblesse, continuent d'exister dans les mêmes proportions ; ce qui changea vraiment, c'est la scène publique, à partir de laquelle ces vues ou ces voix sont perçues par les peuples – un lieu élitiste, d'accès éminemment limité, devint une foire, un brouhaha, duquel ne ressortent que les moyennes statistiques, médiocres, présentistes, la basse nature triomphant de la haute culture. | | | | |
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| hommes | | | Le talent, par définition, aurait dû être le don de sa propre voix, dont l'unicité se ferait entendre aussi bien dans des affirmations que dans des négations. Et l'absence de talent se fait remarquer par la terreur de l'interchangeabilité, qui poursuit l'homme ambitieux, celui qui tente d'affirmer paisiblement, et qui finit par sombrer dans la négation véhémente, dont le conformisme devint symbole même de notre époque. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est union de l'organique (ce qui vit des commencements mystérieux) et du mécanique (ce qui propage des impulsions initiales), et l'ennui de la modernité est qu'on mécanise l'organique (en traduisant tout mystère poétique en prosaïques problèmes) et organise le mécanique (en substituant à la verticalité créative une horizontalité collective). | | | | |
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| hommes | | | Tous les repus d'aujourd'hui, des philosophes aux chanteurs, des scientifiques aux footballeurs, des publicistes aux artistes, nous appellent à nous indigner : comment peut-on vivre avec X euros ? Pour une fois, que les Anciens sont plus nobles, avec leur condamnation unanime de la colère (de cohibenda ira) ! À condition, toutefois, qu'on ne glisse pas dans l'infâme paix d'âme. | | | | |
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| hommes | | | Chez les hommes modernes, la fonction économique évince, petit-à-petit, les fonctions reproductive, imaginative, sacrificielle ; leur vie se réduit à la gestion de leurs comptes en banque ; et pour la première fois, le galimatias marxiste : « La vie détermine la conscience » - « Das Leben bestimmt das Bewußtsein » - s'applique, non pas évidemment à l'homme, mais au robot qu'il devint. Les existentialistes y ont aussi leur part de triomphe. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi les valeurs disparaissent-elles, au profit de ce qui est en-deçà ou au-delà d'elles ? Parce que l'homme a le prix, pour lequel il se vend, la valeur, pour laquelle il se donne, et le génie, qui le possède. Qui, encore, se donne ou se veut possédé ? | | | | |
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| hommes | | | Signe de disparition des intellectuels de la scène publique : les combats et les débats d'idées ne débouchent plus sur les ébats de mots. | | | | |
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| hommes | | | Les mêmes têtes s'occupaient, jadis, de la représentation (la science), de l'interprétation (la technique) et de l'interrogation (la philosophie). Aujourd'hui, dans ces trois domaines, végètent trois sortes de robots : les premiers ignorent le sens et la forme, les deuxièmes – l'essence et le fond, les troisièmes – la logique et la vie. | | | | |
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| hommes | | | En politique, en économie, en art – il n’y a plus de commencements, puisqu’il n’y a plus de bonnes contraintes, qui voueraient nos yeux calculateurs au présent et notre regard rêveur – à l’éternité. L’enchaînement de pas mécaniques, au lieu de l’élan initiatique. Ni valeurs ni ardeurs ni grandeurs – que la pesanteur, que notre époque préféra à ces grâces. « La grandeur réside dans le départ qui oblige »** - R.Char – le valoir dictant le devoir. | | | | |
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| hommes | | | Une triste et impardonnable crédulité de mon professeur de Mathématique, V.Arnold : « L’homme bien éduqué, consomme moins, se met à préférer Mozart, Shakespeare ou les théorèmes » - « Образованный человек меньше покупает, начинает предпочитать Моцарта, Шекспира или теоремы ». L’homme moderne fit de Mozart et de Shakespeare – les mêmes articles de consommation que les lessives ou les voitures, et les théorèmes seront bientôt traités par le robot plus efficacement que par l’homme. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les époques barbares, dont la nôtre, se définissent par l'attachement à la civilisation (qu'elle soit éclairée ou sombre) au détriment de la culture. La culture s'adonne au beau du pouvoir artistique, au bon d'un vouloir lyrique, au noble d'un valoir spirituel ; la civilisation, elle, ne connaît que le vrai du savoir robotique ou de l'ignorance moutonnière. | | | | |
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| hommes | | | Pour l'avenir de l'homme, il n'y a pas de pire danger que l'intérêt que les hommes porteraient au surhomme, car ils le confondent avec le sous-homme. Pour conjurer cette calamité, Nietzsche préconisait le retour des hommes au singe, mais c'est le robot qui s'y substitua. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est cerné de toute part par des images communes ; il ne peut être ouvert que vers la hauteur, où il peut encore vivre son soi inconnu, source de ses propres images : « Son regard ne scrutait plus l'étendue, mais s'évanouissait dans l'Ouvert »** - Rilke - « Sein Blick war nicht mehr vorwärts gerichtet und verdünnte sich im Offenen ». | | | | |
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| hommes | | | Comment la vie, chez les hommes, perd de son aura et devient grisaille ? - par l'insensibilité croissante pour le mystère. « Le merveilleux forme la substance, dont se nourrit la vie » - E.Jünger - « Das Wunder ist die Substanz, von der das Leben zehrt ». Le premier pas : la traduction du mystère en problèmes ; le second, le fatal et l'irréversible : l'effacement de problèmes au profit des seules solutions. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, c'est en perdant la tête qu'on prouvait qu'on en avait une ; aujourd'hui, ayant perdu l'âme, les hommes s'exhibent dans ses épanchements. | | | | |
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| hommes | | | L'une des raisons de la disparition des rêves : les hommes s'empêchent mutuellement de dormir, tout en prétendant que ce tapage est provoqué par l'interdiction de rêver, qui leur aurait été signifiée par d'autres veilleurs. La vigilance des rondes de nuit, la transparence des mondes de jour en font de bons citoyens et de mauvais poètes. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se plaignent de l'évanouissement ou du rapetissement de la grandeur ne se rendent pas compte, souvent, que la grandeur ne persistait que grâce au refus de la regarder à bout portant ; l'antichambre des grands étant désormais accessible au public, celui-ci les juge en tant que domestique. | | | | |
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| hommes | | | On voit dans l'Histoire soit une chronologie des faits soit une cosmologie des mythes, un dogmatisme rationnel ou un sophisme imaginaire. La réalité et le présent évincent le rêve intemporel, et la première de ces lectures de l'Histoire finira par rester la seule possible, pour la plus grande satisfaction des robots que seront devenus les hommes. | | | | |
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| hommes | | | Les informations devinrent le seul contenu de la littérature moderne - il n'y a plus ni tableaux ni rythmes, que des coordonnées et dates. Et dire, que si, dans un bon écrit d'antan, on élimine les couleurs et les sons, rien n'en reste. « La langue originelle s'appelait musique. L'écrit originel s'appelait peinture » - J.G.Hamann - « Die älteste Sprache war Musik. Die älteste Schrift war Malerey ». | | | | |
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| hommes | | | Avant la Renaissance, les faits étant horribles, le combat intellectuel consistait à opposer des idées abstraites à d’autres idées abstraites ; ensuite, on s’est mis à prévoir des faits nouveaux, découlant de certaines idées, ce fut la lutte entre les faits abstraits et les idées concrètes, jusqu’à la chute du Mur de Berlin ; enfin, toutes les idées promises étant compromises, le seul débat met désormais en lice des faits concrets contre d’autres faits concrets – c’est l’ennui de notre époque. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on ne savait pas ce qu'on est, et l'on s'inventait en écoutant ses rêves. Aujourd'hui, ils savent exactement ce qu'ils sont, ce qui rendit superflu tout rêve. On ne peut plus juger les hommes d'après ce qu'ils rêvent, ni même d'après ce qu'ils sont ou font, mais uniquement d'après ce qu'ils produisent. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les temps modernes, c'est la rareté des occasions, où l'on pourrait exhiber ses hontes. L'esprit de l'époque veut, qu'on soit en perpétuelle ascension, tandis qu'on se reconnaît mieux dans ses chutes : « La connaissance de soi est une descente aux enfers »** - J.G.Hamann - « Höllenfahrt der Selbsterkenntnis ». | | | | |
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| hommes | | | Ne s'attacher qu'à son époque réduit tout discours, aussi savant soit-il, au journalisme le plus plat : « La philosophie saisit son temps en pensées » - Hegel - « Die Philosophie erfaßt ihre Zeit in Gedanken ». | | | | |
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| hommes | | | On munissait la vie de buts, de moyens, de contraintes, pour lui apporter, respectivement, de la profondeur, de l'ampleur, de la hauteur. La première et la dernière de ces dimensions disparaissent de la géométrie humaine, ce qui voue l'existence des hommes à une seule - à la platitude. | | | | |
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| hommes | | | La vie : soit elle est un combat vaudevillesque, et j'y étalerai mes idoles - des managers, des amuseurs publiques, des mâles ; soit elle est un miracle tragique, et je m'y agenouillerai devant le poète, le savant, la femelle. | | | | |
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| hommes | | | Ce monde est désormais aptère - et tant mieux ! Aucune tentation, pour y trouver une place pour mes anges ; heureusement que mon monde à moi ne manque pas d'ailes ; il ne me reste qu'à continuer à inventer mes anges et à me préparer à la lutte et à la défaite. | | | | |
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| hommes | | | Jadis on vivait des sensations fortes, ensuite on se mit à les simuler, aujourd'hui, où le héros et l'histrion disparurent des scènes, et même des rues, on les produit. Mais sans bon frisson ni bon rideau, ces produits affichent un prix, mais ne représentent aucune valeur. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens semblent être condamnés à la fatalité, mais l'indigence matérielle ou politique ne faisait qu'exacerber leur créativité, qui consistait à se sculpter soi-même. Les modernes semblent être libérés de toutes ces contraintes, et pourtant ils se présentent comme sculptures achevées de l'inertie. Ceux qui ne savent pas se sculpter eux-mêmes prennent le moule grégaire pour leur propre création, et vivent l'inertie collective comme la révolte individuelle. | | | | |
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| hommes | | | Enfants des mythes, enfants de l'Histoire, nous voilà orphelins de Dieu, orphelins du rêve ; et dans notre arbre généalogique croît et s'approche de nos branches le robot impassible et prolifique. | | | | |
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| hommes | | | En Californie, Oracle avale Sun, l'économie du logiciel commence à dominer celle du matériel - l'un des symboles étonnamment précis de l'évolution parallèle de l'homme lui-même : de la matérialité du mouton à la logique robotique. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'homme dominateur, l'homme fort, l'homme calculateur, est partout jovial ; et dire qu'autrefois, l'homme fort, le héros, l'homme rêveur, passait surtout pour saturnien. Héraclès fut le premier mélancolique. Les seuls suicidaires louables ne suivaient que la mélancolie, puisqu'il est bête de « mourir, sans que personne ne te tue, et sans que d'autres mains que celles de la mélancolie t'achèvent » - Cervantès - « morir, sin que nadie le mate, sin otras manos que le acaben que las de la melancolía ». | | | | |
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| hommes | | | Il ne faut pas compter vivre dans les siècles à venir ; vivre sans compter, dans la réversibilité du sentiment et de l'espérance intemporels. Plus qu'un coup d'œil au passé, c'est un coup de pied à l'avenir, qui rendra vivant et noble ton élan présent, ce coup de maître. Pendant des siècles on nourrissait l'illusion, que la maîtrise du passé aiderait à mieux bâtir un futur organique ; aujourd'hui on sait, que l'avenir appartient à ceux qui ont tout oublié, aux hommes du seul présent mécanique. | | | | |
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| hommes | | | L'évolution des esprits a une force d'inertie, portant beaucoup plus loin que l'évolution des lettres. C'est pourquoi, lorsque je vois les lettres modernes, qui auraient dû s'inspirer du pourquoi des styles, patauger dans le qui primitif et dans le quoi commun, et les esprits, obsédés par le seul angle mécanique, oublier le courant organique, je me dis, que, aujourd'hui, c'est l'esprit qui tue, et c'est la lettre qui, bientôt peut-être, vivifiera. | | | | |
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| hommes | | | La vie devint une immense platitude ; les hommes ne connaissent plus ni chutes ni achoppements ; ils perdirent l’angoisse, en toute péripétie ils croient avoir raison ; avoir tort devint signe de faiblesse, et ils veulent paraître forts. | | | | |
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| hommes | | | L'image plate domine aujourd'hui là, où régnait, jadis, le mot hautain – dans l'intimité d'un homme seul. Mais le dire l'emporte sur le montrer, dans les affaires des hommes, dans notre société bavarde. Le reflet du contenu est plus demandé que le jaillissement de la forme, et le constat - plus apprécié que la métaphore. Quand un chanteur perd sa voix, il tente de se rassurer, en prétendant qu'il a beaucoup de choses à dire. | | | | |
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| hommes | | | Du temps de Descartes et Spinoza, la raison fut bafouée par le dogmatisme et la superstition ; mais aujourd'hui, où la raison triomphante étouffa toute forme de sensibilité, être cartésien ou spinoziste est signe d'un cerveau robotisé. | | | | |
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| hommes | | | L’élite déterminait, jadis, les caprices esthétiques ou intellectuels ; maintenant, c’est la foule. Et ne pas en faire partie, c’est constater que chez vous on trouve « Beauté intempestive, esprit mal à propos » - Pouchkine - « И прекрасны вы некстати и умны вы невпопад ». | | | | |
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| hommes | | | La divinisation ou la diabolisation de balivernes est la voie la plus sûre, aujourd'hui, vers la platitude. Et c'est l'acquiescement ironique aux deux, l'intensité axiale pathétique qui conduit soit à une indifférence profonde, soit à un haut regard. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trente siècles, le nôtre est le premier à ignorer le romantisme ; la dernière agonie de celui-ci fut vécue par la génération précédente : « Le romantisme est le dernier grand élan, avant le règne de la platitude »** - H.Hesse - « Die Romantik ist der letzte große Aufschwung vor der Zeit der Verflachung ». | | | | |
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| hommes | | | Les incompris de jadis voyaient dans la société une conspiration universelle contre l'esprit. De conspiration imaginaire, la société passa, sans rien changer au fond, à l'entente réelle et générale. Les esprits rebelles battent, à leur insu, les cadences consensuelles. Seuls les esprits, tenant à n'être qu'incompréhensibles et portés par l'acquiescement majestueux au monde, continuent d'y vivre en marge. | | | | |
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| hommes | | | Dès que l'amuseur public a plus de temps d'antenne que l'intellectuel, celui-ci crie à l'apocalypse de la culture. Notre époque, infantile ? Où vont-ils chercher ça ? Jamais l'humanité n'était aussi abominablement adulte. Et le progrès évident de la tolérance ne fait qu'élargir la porte de l'étable commune. La barbarie moderne, si elle existe, n'est perceptible que dans la mécanique, qui gouverne sans partage, pour la première fois de l'Histoire, tous les cerveaux, qu'ils soient infantiles, académiques ou rebelles. | | | | |
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| hommes | | | L'imagination avait son bercail ou étincelle - l'âme, et son achèvement ou brasier - l'émotion. Le progrès leur substitua la raison, qui n'en eût dû être qu'un pare-feu. Il n'y a presque plus de distance entre l'imagination et la raison. Une belle sauvage se livrant au mieux-payant. L'heureux vieux temps où l'on pouvait encore dire : « Le peuple a besoin qu'on l'éblouisse et non pas qu'on l'éclaire » - Ch.Fourier. | | | | |
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| hommes | | | Si l'occasion fait le voleur, elle fait aussi le grand homme. Les grands hommes furent, de tout temps, une création de l'imaginaire populaire, mais leur besoin fut bien réel. Les grands événements sont usine des grands hommes. La fin de l'Histoire rendit médiocre tout événement. Les grands hommes se remarquent, désormais, par leur absence dans des happenings mesquins (de minimis non curat praetor). | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut cerné par des loups cruels, ce qui favorisait, sinon le chant, au moins un hurlement. Aujourd'hui, la dernière espèce humaine en voie d'extinction, le mouton, subit la mutation générale en robots. On regrette la forêt, on a presque une nostalgie de l'étable, voyant tout espace autour se transformer en salle-machines. | | | | |
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| hommes | | | Le sacré des dieux, le pathos des héros, le délire des solitaires ne peuvent plus porter le message de leurs contemporains, message devenu algorithmique. Le vulgaire bâillonna le héros et apprit aux dieux à parler sa langue. Et regardez le bonheur des peuples, qui se passent de héros, tout en représentant les héros d'antan en innovateurs méritants et en proclamant héros moderne tout gagnant monétaire. Après les langues divine, poétique, sociale, nous ne communiquons plus qu'en quatrième langue, celle des robots. | | | | |
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| hommes | | | Peut-on imaginer aujourd'hui l'immense tendresse et l'humble reconnaissance pour leur mère qu'éprouvaient Sénèque ou St-Augustin ? Les rats de bibliothèques trouvent les misérables destinataires de leurs hommages respectueux dans des salons, des maisons d'édition, des revues académiques. | | | | |
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| hommes | | | Je dois reconnaître, que, aujourd'hui, la voix exaltée est plus commune que la voix stoïque ; je dois purifier mes ivresses, en les débarrassant de toute indignation, dénonciation, revendication ; mais je dois affermir mes sobriétés à une hauteur, que ne guette aucune platitude. Rien de plus plat, aujourd'hui, que les révoltes qui fusent ; rien n'est plus près de l'étoile que l'acquiescement au ciel, au fond des ruines. | | | | |
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| hommes | | | De notre siècle, où les masques de comptables dominent les visages de poètes, on peut dire : quelle cervelle imposante, mais de beauté point. Phèdre fut moins dur, pour les masques tragiques : « Quelle beauté imposante, mais de cervelle point ! » - « O quanta species, cerebrum non habet ! ». | | | | |
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| hommes | | | L'exaltation du sujet n'est pas un apanage exclusif de notre époque ; ce qui est nouveau, c'est l'exaltation des objets minables et la grégarisation des sujets. Dans le je moderne il n'y a plus ni le moi libre ni le toi fraternel ; y règne un nous égalitaire. | | | | |
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| hommes | | | Le choix vital, aujourd'hui, se formule ainsi : exécuter un algorithme ou jouer un rythme. Les chanceux, s'adonnant aux deux, vivent en comiques. Les tenants de la musique pure terminent en tragiques. La leçon de Marc-Aurèle : « Ne pas jouer l'acteur tragique » n'est plus d'actualité. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre, l'atome et l'ADN sont plus près du dessein divin que le prix, le matériau ou l'élevage ; c'est pourquoi la science, plus souvent que la technique, devrait interpeller l'âme. « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » - Rabelais. De nos jours, plus répandu est le vice inverse : quand la conscience ne s’appuie que sur la science, sur le progrès technique, l’âme, c’est-à-dire le soi particulier, finit par se fusionner avec l’esprit commun. L’extinction moderne des âmes y a son origine. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne se réduit à ses fonctions sociales, aux masques. Et dans la littérature, aujourd'hui, on ne décrit que les masques, tâche banale, contrairement à la peinture de visages qui avait cours jadis. Pour le masque suffit un miroir ; au visage il faut un oratoire. | | | | |
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| hommes | | | La technique, c'est la raison et la lumière, mais, pour la pratiquer, l'homme est amené à renoncer à son visage et à son regard. La transcendance grise est la plus perfide. « L'époque marquée par une intelligence technique, l'argent et le regard voué aux choses, c'est l'américanisme dénué de toute âme »** - O.Spengler - « Ära, geprägt durch technische Intelligenz, Geld und den Blick für Tatsachen, ein vollkommen seelenloser Amerikanismus ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, dans l'idéosphère, l'image était une idée métaphorique, se passant de son stade interprétatif ultime, celui du sens ; la graphosphère égalisa l'image et l'idée ; la vidéosphère actuelle se débarrasse de toute métaphore et réduit aussi bien l'image que l'idée - à leur sens. Où elles se retrouvent en compagnie des modes d'emploi et des guides touristiques. Je ressens la puissance de cette machine vidéosphérique dans le sort réservé à ce livre : son inexistence à cause de son invisibilité, de son refus en bloc, refus de sa réalité, de sa valeur, de sa vérité - ce qui me propulse ou m'exile vers ma chère hauteur, où je ne croise ni maisons d'édition ni lecteurs ni caméras. | | | | |
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| hommes | | | L'ambition de l'écrivain moderne : qu'il soit invité chez un présentateur de télévision tout-puissant, entre les diététiciens et les conseillers fiscaux ; qu'il soit proclamé ennemi du genre humain à cause de ses audaces ; que son livre soit admis dans un rayon de supermarché, entre casseroles et lessives. | | | | |
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| hommes | | | Il faut beaucoup d'humilité, pour reconnaître, que l'homme est une merveille des merveilles ; les orgueilleux disent, qu'il est peu de choses, à côté des machines qu'ils gèrent. Mais ils demandent, qu'on leur dise, qu'ils valent plus que d'autres gestionnaires. | | | | |
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| hommes | | | Imaginez Platon, se cramponnant à sa cire et à son stylet et brocardant l'infamie technocratique des inventeurs du papier (comme Chateaubriand et Vigny maudissant la locomotive à vapeur) - c'est pourtant ce que font nos intellectuels geignards et aigris, face à la joyeuse avancée du gai savoir des ordinateurs. L'affreux Gestell de Heidegger n'est pas en salle-machine, il s'incruste dans vos circuits mentaux sans courant de rêve ! Le triomphe du robot, chez les hommes, n'est ni extérieur ni technique, mais intérieur et psychique. Moi, charlatan de mon étoile, dois-je m'effaroucher, puisqu'on se met à explorer les astres ? | | | | |
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| hommes | | | Le sens général de la modernité – l'éviction, l'extinction, le dédain de ce qui est faible, inefficace, non-rentable, inévident, discontinu. La culture en est la victime emblématique, et, aujourd'hui, tenir à la culture relève d'un fanatisme et traduit une marginalisation sociale ou un désastre intime. La culture est une incarnation désespérée d'espérances ; elle s'effondre dans un monde du calcul, sans espoir ni désespoir. À moins qu'elle fût toujours une défaite : « La culture, dans son essence la plus profonde et dans son sens religieux, est un immense échec » - Berdiaev - « Культура, по глубочайшей своей сущности и по религиозному своему смыслу есть великая неудача ». | | | | |
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| hommes | | | L'art le vrai fut possible, parce que les lieux de création furent très rares et parce la création exigeait une maîtrise et un don exceptionnels. D'où les deux sources de la barbarie moderne : le mouton eut l'accès à la scène publique et le robot apprit la production d'images. | | | | |
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| hommes | | | Le pathos ou le rêve n'apportent aucune lumière à notre vision de la matière, n'améliorent en rien notre efficacité de producteurs, n'augmentent jamais le niveau de vie, donc réduisons l'homme aux fonctions robotisables – telle est la devise, aujourd'hui, des techniciens, des juristes, des garagistes. Sous les coups du calculateur, même le danseur se mit à la marche. | | | | |
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| hommes | | | De tous les temps, on savait, que tout système de pensée était réfutable (falsifiable), mais, pour garder quelques repères et éviter un relativisme général, mesquin et chaotique, certains hommes bénéficiaient d'un statut de presque intouchables, de micro-sacrés (on n'embastille pas Voltaire), les hostilités se déroulant autour, et non pas face à ces idoles tolérées. Aujourd'hui, toute autorité, morale ou intellectuelle, disparut ; la guerre de tous contre tous, le rabaissement immédiat de toute voix ambitieuse, l'agitation dans des mares et l'oubli des océans. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en suivant les caprices de l'histoire, on canonisait des saints, des héros, des monarques ; aujourd'hui, on vulgarise leurs équivalents : des gestionnaires, des sportifs, des amuseurs publics, en suivant la rigueur de leurs prouesses monétaires. Et ce que nous gagnons en sobriété du jugement, nous le perdons en ébriété de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, même les sots, pour ne pas être en retard avec leur siècle, se rendaient au marché littéraire, occupé exclusivement par de rares fournisseurs d'images d'ailleurs. Les sots lisaient du Chateaubriand. Aujourd'hui, ce marché est envahi par des hordes d'infâmes scribouiilards, satisfaisant le prurit culturel des sots et des intelligents. La plupart de ceux qui lisaient du Chateaubriand lisent aujourd'hui des houellebecq. | | | | |
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| hommes | | | Tant de lumières, indifférentes et tribales, autour des vedettes d'aujourd'hui ; et de moins en moins d'ombres personnelles, vouées aux frères. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi s'étonner que ce siècle cessa de vénérer l'invisible, puisqu'il ne voit ni ne produit que du visible et de l'immédiat, appelé, abusivement, image. | | | | |
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| hommes | | | Le monde ne devint pas plus fini, mais c'est le choix d'outils de mesure qui détermina la déchéance de l'infini. Pour mesurer le fini, on fait appel à l'esprit, aux yeux, à la profondeur, et pour s'en prendre à l'infini, on se servait, jadis, de l'âme, du regard, de la hauteur. Aujourd'hui, le second arsenal est abandonné, au profit exclusif du premier. | | | | |
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| hommes | | | Les textes et les faits modernes sont à ce point prédéfinis par la machine, que toute herméneutique en est réduite à l'algorithmique. Tout symbole (étymologiquement, deux morceaux d'une pièce de monnaie, pour que deux inconnus se reconnaissent !) s'accède par un mot de passe calculable. | | | | |
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| hommes | | | Ce discours sirupeux du repu d'aujourd'hui, face aux excès des acariâtres et des nécessiteux : prônons la morale jubilatoire, l'éthique dispendieuse, la mystique libidinale. Mais bientôt même tous les Tantale seront repus. | | | | |
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| hommes | | | L'histoire ne m'apprend rien sur les hommes ni la psychanalyse - sur l'homme. Deux mornes obsessions de l'homme moderne, pour qui tout éteignoir ou plutôt toute lanterne minable est bonne pour empêcher de scintiller des mystères congénitaux. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, il fallait connaître l'homme, pour lui trouver une fonction ; aujourd'hui, une fois que je comprends une fonction, je connais parfaitement l'homme qui l'occupera. « Peu d'hommes sont propres à inventer un rôle ; beaucoup le sont à le jouer » - J.Joubert. | | | | |
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| hommes | | | Les premiers génies de l'humanité furent dus à l'aspiration, poétique ou philosophique, par des astres ; l'inspiration, artistique ou chevaleresque, animait les génies de la Renaissance ; la lourde transpiration signale, aujourd'hui, la présence de nos génies mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Si tant est que tout courant charrie de la poésie, les pêcheurs, les rimeurs jadis rêveurs solitaires devinrent rieurs grégaires, se détournèrent de l'eau coulante et pure des hauteurs, et se vautrent dans les cloaques saumâtres, avec de l'eau courante des bassesses - des faits divers, des forums. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, penser est répéter et désirer est vouloir posséder ; rien d'étonnant donc que le corps y pense et l'esprit y désire. | | | | |
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| hommes | | | La modernité : sans nous faire rêver, la philosophie nous endort avec ses litanies sur le savoir et la vérité ; la science ne nous rappelle plus que la beauté et la vie finissent par s’éteindre. « Échec de la philosophie et de l’art tragique, échec au seul profit de la science-action » - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque est peut-être la première, où il soit permis de douter de l'inaliénabilité du rêve onirique. Une fonction d'âme désactivée par ce contrôleur de cerveau à cause du peu d'appels. | | | | |
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| hommes | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe, qui tantôt vibre et tantôt calcule. À l'évocation des choses qui n'existent pas, mais réclament une forme, ou au défi des choses raisonnables, qu'il s'agit de maîtriser. Avec la mort des poètes, la première fonction humaine devint presque atavique. Le sobre Socrate l'avait prévu : « Le poète donne une mauvaise orientation à l'âme, en flattant ce qu'il y a en elle de déraisonnable » - désormais les orientations et les trajectoires se calculent, mais ne se chantent plus, dans l'organe unidimensionnel. Une mise en prose, si semblable à une mise en bière. | | | | |
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| hommes | | | Je devrais me féliciter, que ce ne soient plus le poète et le philosophe que l'humanité écoute, mais l'avocat et le journaliste. Mes extases y gagnent en pureté, et mon mépris – en intensité. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes perdirent la vue de leur propre vie, débouchant, inexorablement, sur une détresse. C'est l'une des raisons de l'extinction de la philosophie, qui fut toujours un exercice de consolation ; aujourd'hui, elle ne sert que de décor intellectuel des concours administratifs. | | | | |
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| hommes | | | Que vaut un humain ? Commençons par constater que les généraux, les argentiers, les techniciens, avec leurs férocité, vénalité ou banalité, constituent la lie de la société. Enchaînons par reconnaître qu'en intelligence logique l'humain sera bientôt dépassé par l'ordinateur, comme, en force physique, il fut dépassé par les machines. L'humain vaut par la richesse, la beauté et la noblesse des émotions, que son talent sut vivre, peindre ou inspirer. Et vous conviendrez avec moi, que l'humain le plus digne de notre admiration est - la femme ! Au lieu de l'entraîner dans leur morne marche, les hommes devraient la laisser se vouer à la danse. | | | | |
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| hommes | | | L'homme eut toujours un pressentiment de son soi inconnu, qu'il cherchait, successivement, à rendre plus beau, plus grand, plus fort, bien que les seuls contacts crédibles avec l'original fussent réservés au seul domaine de l'art. L'art mort, l'homme ne cherche plus qu'à préserver la place sociale de son soi connu. Qui comprendrait encore Pascal : « Nous travaillons incessamment à embellir notre être imaginaire et négligeons le véritable » ? Hélas, au lieu des manières à embellir, on ne se soucie plus que des carrières à réussir. | | | | |
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| hommes | | | La misère de notre époque le doit beaucoup à son aveugle manie de franchissement de frontières. Tout créateur connaît le vertige de l'au-delà du vrai ; on a vu de grandes tentatives d'aller au-delà du bien ; on peut tolérer même des sorties au-delà de la culture ; mais il n'est donné à personne de rester artiste au-delà du beau. L'extinction du beau, dans l'image, dans le mot, dans la mélodie, dans le regard, - telle est l'étiologie de la maladie de ce siècle, siècle des gestionnaires, des ingénieurs et des journalistes. | | | | |
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| hommes | | | L'aboutissement moderne des idéaux antiques : le stoïcien - homme d'affaires ou écolâtre, le cynique - juriste ou journaliste, l'épicurien - politicien ou artisticule, le sceptique - homme de la rue. Le romantisme aristocratique des Goethe, Byron, Chateaubriand, Leopardi, Lermontov ne fut qu'une parenthèse anti-antique, vite barrée des chroniques intellectuelles. Et en admirant passivement Nietzsche, Ortega y Gasset ou Cioran, je me sens écœuré en compagnie de leurs admirateurs actifs. | | | | |
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| hommes | | | Joli paradoxe : dans ce siècle anti-musical, dans aucun autre domaine le déferlement mécanique n'est aussi flagrant que dans … la musique, qu'il s'agisse de symphonies ou de chansons des albums. Ce phénomène est semblable à la défense anachronique de la vérité et de la justice (dont la maréchaussée et le fisc s'occupent mieux que les révoltés de métier) et la dénonciation des interdits, des tabous, des persécutions (n'existant que dans des cerveaux fébriles, prétentieux et vides). | | | | |
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| hommes | | | Une basse harmonie : le contenu des images modernes a la même tonalité grisâtre que leur forme. Et la philosophie ne fait que suivre l'art : « Lorsque la philosophie peint du gris sur du gris, la vie en ressort sénile » - Hegel - « Wenn die Philosophie ihr Grau in Grau malt, dann ist eine Gestalt des Lebens alt geworden ». | | | | |
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| hommes | | | Pour rendre hommage aux idées éternelles, les Égyptiens plaçaient au fond de leurs sanctuaires des boucs, des singes, des chats, des crocodiles. À comparer avec l'hommage à l'idée de ce jour, dans nos temples rabougris, avec sacristies, autels ou façades n'attirant plus que des robots. | | | | |
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| hommes | | | Les adultes ne rêvent plus à redevenir enfants ; les enfants ne rêvent qu'à devenir adultes - heureux dans la longue platitude de leurs résolutions. Jadis, les enfants ignoraient le monde adulte, et les adultes mouraient enfants - malheureux dans leur bref mystère. | | | | |
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| hommes | | | Comment s'écoule la vie de nos contemporains ? - la chasse aux fuites, aux lacunes, aux oublis, pour rendre le courant vital – prévisible, traçable, contrôlable – l'accumulation de solutions. Aucun mystère ne les dévie plus de leur morne cohérence. « Tout se désagrège par attouchement du mystère : les mots, les systèmes, les personnalités » - Nabokov - « Всё рассыпается от прикосновения исподтишка : слова, системы, личности » - l'éternel retour est annoncé par un nouveau mystère ! | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont nés pour observer, établir, entretenir ou admirer l'ordre du monde. Le regard, la création, l'extase ayant fui ce monde, il ne reste aux hommes que la tâche d'entretien, où ils seront bientôt remplacés par des machines. | | | | |
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| hommes | | | Quand ils perdent le besoin de rêver, il leur reste une seule envie, celle de vivre, c’est-à-dire faire de l’argent, dîner en ville, lire des magazines – très vite ils sont repus, blasés, interchangeables, trouvant la vie en Occident impossible et n’éprouvant pour celui-ci que du mépris. Le seul moyen de leur réapprendre la honte (d’être d’incurables imbéciles) est de bloquer leur compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les repus occupaient les rares places au soleil ; aujourd'hui, il y en a pour tout le monde. La honte les ayant quittés, ils ne projettent plus aucune ombre ; ce qui prive la gent plumitive de l'inspiration centrale de leurs beaux courroux. Par ailleurs, personne ne cherche plus une ombre ; tous sont au soleil, réel ou virtuel. | | | | |
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| hommes | | | Le simple peut être profond, il ne sera jamais haut. Les simplets se croient complexes, puisqu'ils ont des appétits variés. L'homme de goût cultive surtout ses bonnes soifs, complexes et électives. L'époque préfère amonceler des complexités dans la même utilité syntaxique plutôt que redevenir naïve dans une nouvelle sémantique. | | | | |
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| hommes | | | L'unification d'arbres est une dialectique autrement plus riche que la triste mécanique gordienne ou hégélienne. Tout arbre intellectuel étant bardé de valeurs et de vecteurs, fructifiants et prêts à être fructifiés. Mais les hommes d'hier se contentaient déjà de produits vectoriels, et l'homme d'aujourd'hui – de produits scalaires ; toute la vitalité arborescente est réduite au numéral. | | | | |
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| hommes | | | À l'époque de Chateaubriand, les niaiseries des houellebecq seraient passées inaperçues ; aujourd'hui, un nouveau Chateaubriand serait passé inaperçu. | | | | |
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| hommes | | | Le sujet culturel, dominé par le projet commercial, telle est l’américanisation de la France. « Si jamais la France s’américanise, sa fleur raffinée périra sans retour » - H.F.Amiel. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement les bonnes fontaines disparurent, les bonnes soifs ne se cultivent plus. La musique des sources, le rythme, n'atteint plus leurs oreilles ; l'algorithme, la règle d'une existence mécanique, étanche leurs basses soifs. L'âme, qui entretenait nos meilleurs désirs, ne craint plus l'avertissement socratique : « Boire sans soif fait mal à l'âme », elle n'est plus sensible ni à la joie ni à la souffrance. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la mesquinerie de notre époque : quand manquent les faveurs divines, commencent aussi à manquer les ferveurs humaines. Et sans prodiges – pas de vertiges. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, banales dans leurs impossibilités, sont prophétisées par tous les sots de la planète : le déclin de l'homme et sa métamorphose. Vu l'immensité du troupeau robotique ambiant, le premier terme semble l'emporter ; le second fut tenté, par la foi et par le sang, et aboutit à la dégénérescence. Y aurait-il un troisième terme, un éternel retour à la bonne nature ? L'éternel retour lyrique - le monde sans être ; l'intemporel ennui logique - le monde sans devenir. | | | | |
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| hommes | | | La niaiserie du être résolument moderne n'a d'égal que celle du s'adresser à l'homme du futur. « On me lira en 1939 » - Stendhal, « on me lira en 1969 » - Suarès, « il ne faut me lire qu'en 1979 » - A.Breton, « il faut me lire autour de l'an 2000 » - Nietzsche - « man wird mich etwa gegen das Jahr 2000 lesen dürfen ». Celui qui vint en 1939, 1979 ou 2000 est sot, et celui qui viendra le sera davantage. | | | | |
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| hommes | | | En Europe, les châteaux devaient éblouir par la magnificence et l'élégance, les librairies étaient censées promouvoir la noblesse et l'intelligence, les laboratoires témoignaient de la profondeur et de la grandeur. Une fierté en émanait. Aujourd'hui, ces sites sont au service exclusif du lucre, en compagnie des bourses, usines et music-halls. Plus aucun idéal à défendre ; un complexe d'infériorité face aux centres de recherches américains, aux usines chinoises. Et pas de grande politique, sans un grand idéal. L'horizontalité, collective et nette, adoptée par la société, humilie l'Européen, habitué de la verticalité, individuelle et vague. | | | | |
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| hommes | | | Plus je pense par et pour moi-même, plus je suis universel. Mais nos contemporains pensent par et pour les autres. Toutes les voix semblent faire partie d'une chorale. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne, c'est l'homme de l'inertie, de la succession de pas intermédiaires. S'opposent à lui l'eschatologue et le nihiliste. Le premier projette sur l'horizon tout ce qui est déjà fixe sous ses pieds ; le second abandonne à la platitude ce qui est acquis aux yeux des autres et cherche au firmament le point de départ de son propre regard initiatique. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne n'est ni ange ni bête, ni chaud ni froid, il est tiède mouton ou robot climatisé. | | | | |
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| hommes | | | Ils rêvent comme s'ils étaient en éveil ; je cherche à donner à l'éveil le caractère du rêve. L'homme qui rêve a de l'âme, l'homme qui veille fait appel à l'esprit ; une mutation robotique nous rendit tributaire du seul esprit ; le terme de spirituel, qui désignait jadis la cohabitation de ces deux facettes d'un même organe, est caduc. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'élite ne se souciait guère des goûts de la populace. Mais aujourd'hui, celle-là s'effarouche du manque de spiritualité de celle-ci, sans se rendre compte, que c'est elle-même qui s'avilit. La populace, elle, ne fut jamais plus policée, instruite et raisonnable. | | | | |
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| hommes | | | Chronologiquement, la plume eut pour allié : l'épée, la cornue, le cahier des charges. Ce n'est plus ni l'aigle ni la chouette qui la jugent et soutiennent, mais la machine, la même qui classe comptables, chanteurs et cyclistes. Sur la place du marché et non pas sur un champ de bataille ou dans un laboratoire. | | | | |
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| hommes | | | C'est la trajectoire de l'admiration, que les hommes vouent à leurs élites, qui décrit le mieux notre décrépitude : de la geste du poète ou du geste du héros – à la gestion du manager. Hauteur, grandeur, platitude. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la hauteur de l'art et la profondeur de la philosophie se projetaient sur les étoiles, ce qui enthousiasmait nos yeux et nos regards et faisait honte à nos bras. Depuis que ces projections se font exclusivement sur la platitude de notre existence terrestre, règne la raison technico-scientifique. La disparition de la honte a pour conséquence l'inutilité de toute consolation. Le sobre calcul remplit les regards et les vide de leurs vertiges d'antan. Au lieu de Dieu, on aurait dû pleurer l'art et la philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Le barbare moderne est presque le contraire de l'ancien sauvage. Ne rêvent que les sauvages (ou ceux qui en héritent, ce qui explique le néant lyrique des Américains), et la barbarie d'aujourd'hui peut être définie comme absence de songes. Et de vrai bonheur : « Les machines sont les seules femmes que les Américains savent rendre heureuses » - Morand. | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Quelques derniers soubresauts chez l'homme, juste avant de se muer définitivement en robot : le tiers-mondisme, l'écologie, la charité, vécus comme un succédané de sacrifice. « L'homme n'est homme que par le sacrifice » - Tolstoï - « Человек становится человеком только жертвой ». | | | | |
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| hommes | | | Avec l'extinction des âmes, ce qui s'appelait jadis désir finit pas s'associer avec les besoins du corps ou de l'esprit ; le vrai désir est un besoin de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Des intelligents, des savants, des justes, des inventifs, des heureux – aucune époque n'en disposait autant que la nôtre. Une seule catégorie dégringola, celle de rêveurs, à cause du dépérissement de leur organe, l'âme. | | | | |
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| hommes | | | On ne frissonne pas moins, on frissonne moins bien ; aujourd'hui, c'est l'inquiétude pour les choses à avoir qui provoque des frissons de propriétaire ; jadis, c'est le frisson de rêveur qui prédestinait les choses invisibles à être. « Le meilleur lot de l'homme est le frisson » - Goethe - « Das Schaudern ist der Menschheit bester Teil ». | | | | |
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| hommes | | | La Toile : la consolation centrifuge de moutons et la tribalisation centripète de robots. | | | | |
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| hommes | | | Comment reconnaissait-on un homme extraordinaire ? - par la hauteur de son enthousiasme, par l'ampleur de sa vue du passé, par la profondeur de son goût du beau. Comparez avec l'homme à succès aujourd'hui : s'indigner, se croire au tournant de l'Histoire, être ardent défenseur du vrai – mais c'est la définition même de la médiocrité ! | | | | |
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| hommes | | | Il est bienséant, aujourd’hui, d’être en révolte permanente, pour sauver la liberté agonisante, en gagnant plus de pognon. | | | | |
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| hommes | | | L'Histoire est scandée par la part que les hommes accordent aux règnes de la raison ou/et du rêve. L'Antiquité ne vit que de la raison ; la Renaissance réveilla le rêve ; les Lumières atteignent l'équilibre entre les deux ; le romantisme crut pouvoir annoncer le triomphe du rêve ; la modernité, c'est un retour à la raison, sans la noblesse antique, sans l'élan de la Renaissance, sans l'élégance des Lumières, - le glas d'un romantisme étranglé. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fustigeait l'ignorance et s'apitoyait sur l'esprit malmené. Mais l'ignorance ne se mêle plus des controverses spirituelles. Et aujourd'hui, l'esprit, ragaillardi, ricane sur son adversaire moderne écrasé - l'âme. L'ignorance étoilée, qui accompagnait jadis le rêve, s'éteignit ; partout se propage la pâle lumière artificielle d'un savoir aptère. | | | | |
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| hommes | | | Il est à la mode, aujourd'hui, de dénigrer les progressistes ; pourtant, dans les valeurs, que les dénigreurs eux-mêmes apprécient le plus - la liberté, la productivité, les droits de l'homme -, le progrès est évident, malgré quelques horribles ratés. En revanche, ils ne voient pas la chute la plus abominable, qui caractérise notre époque – la mort de la poésie, suite à l'extinction des âmes. | | | | |
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| hommes | | | Après le spirituel (la fête de l'âme), le rituel (la cérémonie de l'esprit) aussi fiche le camp au profit du ponctuel (l'agenda de la raison) : être au bon endroit au bon moment. L'avenir des hétérodoxes est dans la gestion des algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Une énigme : même le coupe-gorges, même l'ingénieur, même le journaliste saoule son môme avec des contes de fées et non avec le contenu de son journal. Autrefois, le besoin du merveilleux s'éteignait vers 25 ans, de nos jours, à 5 ans, on sait, que le père Noël est un produit de grande distribution comme un ordinateur ou une assurance. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | L'ordinaire se déversant aujourd'hui de toutes les plumes, on devrait, d'après Voltaire : « Un art entre en décadence, lorsqu'on y met moins le souci du beau que celui du bizarre » - saluer la bonne santé de notre art. Non, plutôt une haute décadence des grimoires que de basses cadences des miroirs. Du stade de rare, le beau passa à celui de vestige. | | | | |
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| hommes | | | À l'âge classique, les regards des sages se nourrissaient des figures de l'Antiquité, des faits du Moyen-Âge, des œuvres de la Renaissance. La seule nourriture de l'intellectuel d'aujourd'hui, ce sont les faits divers, judiciaires, sociaux ou administratifs, datant de semaine-mois-année qui précède son apparition à la télévision. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la nature des bouseux n'était en rien gênante pour la culture de l'élite, qui était la seule à occuper l'espace esthétique, hérité et héritable. Aujourd'hui, la foule renonça à la nature de classe, pour se vautrer dans une culture de masse. L'artiste pouvait garder un sourire, face aux moutons lointains et muets ; il est amer, face aux robots, bavards et envahissants. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie avait une chance de survivre à la robotisation des hommes, en restant, comme jadis, du côté du soft, avec des fonctions plutôt qu'avec des organes. Mais elle tenta de placer sa compétence du côté de la rigueur du hard ; la prétention d'être organe la dévalorisa, faute de performances. Ainsi, le soft perdit sa dernière interface lyrique, désormais seule la raison calculante l'exécute. | | | | |
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| hommes | | | Ce charlatanisme moderne, les sciences humaines, s'intéresse à l'homme en tant qu'animal social, où tout est trivial, transparent, banal. Cet engouement moutonnier nous éloigne de l'homme solitaire : « Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin » - Rousseau – ce lointain n'existe plus que dans la verticalité, disparue des dimensions modernes. | | | | |
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| hommes | | | L’homme échappait à l’ennui parce qu’à côté des choses vivotait le rêve, défiant l’agitation matérielle et apportant de la vibration immatérielle. Mais depuis que le rêve s’assoupit, « l’action ne crée plus de tension ; il y a au contraire de la désintensification » - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Quelle société m'inspirerait le plus de dégoût ? - dans l'ordre croissant : sans musique, sans pudeur, sans honte, sans pitié. Considérons-nous heureux, puisque nous n'avons franchi définitivement que la première étape. | | | | |
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| hommes | | | Dans le brouhaha moderne, mon oreille n'entend pas de voix qu'elle guette ; mais elles existent, sûrement, réduites, comme la mienne, au silence et étouffées par le mutisme monstrueux des sans-voix. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, le quoi collectif dominateur découle d'un au nom de quoi économique, prédétermine le comment mécanique et le pourquoi cynique et présélectionne, par un algorithme presque infaillible, le qui, exécuteur d'une finalité mercantile impersonnelle. Fini le qui solitaire, maître des contraintes, de la noblesse et du talent, dictant le quoi sélectif, le pourquoi électif, le comment créatif. | | | | |
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| hommes | | | On cogite beaucoup, de nos jours, sur le futur robot, muni, par nos soins, d'une âme. Jadis, on se croyait déjà un robot : « L'âme humaine est une espèce d'automate spirituel » - Leibniz. Avec de telles autorités, l'homme robotisé peut ne plus pleurer son âme atavique. | | | | |
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| hommes | | | Comment la vie et l'art formatent le présent ? - la vie s'occupe de l'intensité des événements, et l'art apporte les couleurs du passé et la musique de l'avenir. C'est la mort de l'art qui laisse la vie – seul juge de l'existence. Les faits profanent les ferveurs et les rêves. | | | | |
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| hommes | | | Au XVIII-me siècle, les concurrents du poète furent le prélat et le général ; au XIX-me – le général et le scientifique ; au XX-me – le scientifique et le politicien ; au XXI-me – le politicien et le manager. La hauteur du défi correspond à l'éclat de la riposte. Plus de bassesses ni de profondeurs ; et l'on attrape la platitude en la combattant. | | | | |
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| hommes | | | Avant qu'il arrive à la cogitation, l'homme passe par tant de pulsions et d'ombres ; même au berceau il commençait par des rires et des pleurs, avant le premier gazouillement sensé. Mais l'homme moderne perdit le sens des commencements, d'où le succès du cartésianisme, nageant dans l'intermédiaire et coupé de toute eschatologie. | | | | |
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| hommes | | | Ni les pleurs ni les rires ne dévoilent pas la nature d'un homme, elle se dénude le mieux dans sa manière de porter la honte. Et puisque la honte disparaît des climats humains, on ne voit plus de visages, que des masques extérieurs sans vie intérieure. Les femmes étant plus accessibles à la honte, leurs visages gardent plus souvent des traits originaux. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, être de trop dans le monde des hommes affairés poussait le poète à s'accrocher d'autant plus fermement au monde du rêve. Aujourd'hui, à l'image des fonctionnaires ou traders, le poète, lui aussi, ne réclame que sa part du gâteau économique. Le monde n'est plus qu'un plat village sédentarisé, sans déserts ni montagnes ni ermitages, sans brebis égarées. | | | | |
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| hommes | | | L’homme d’aujourd’hui se réduit à ses fonctions robotiques – l’apprentissage de formes, l’imitation d’actes, l’exécution de tâches. Jadis, on le représentait en tant qu'organes divins – le cœur, l’esprit, l’âme – dont, respectivement, passions, désespoirs, consolations furent la forme, et l’héroïsme, l’intelligence, la noblesse - le fond. | | | | |
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| hommes | | | Depuis 500 ans on tenait bon, et voilà que de nouveaux barbares déferlent - par quelle brèche ? « Nos pères, pires que nos grands-pères, nous enfantèrent, les dépravés, qui donnerons vie à une progéniture de minables » - Horace - « Aetas parentum peior avis tulit nos nequiores, mox daturos progeniem vitiosorem ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la vie se déroulait entre la sobriété du sens et l'ivresse des sens ; la sobriété de la raison l'emporta, et une sobre concentration règne dans toutes les têtes, l'âme ayant crevé suite à la gueule de bois trop prolongée. J'envie le temps, où l'on pouvait dire cette chose invraisemblable : « L'homme moderne s'enivre des dissipations » - Valéry. | | | | |
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| hommes | | | Comment appeler ce qui reste de mes connaissances, si j’y retranche tout ce qui ne relève que du présent ? - l’être ? - ou bien l’Absolu, celui qui « est le plus noble, l’unification avec le présent étant la plus vile et abjecte » - Hegel - « das Edelste ist, wenn die Vereinigung mit der Zeit unedel und niederträchtig wäre » ? | | | | |
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| hommes | | | De tous les temps, la barbarie s’annonçait par la domination de la matière sur la forme. La barbarie moderne a ceci de particulier, que la matière est de plus en plus abstraite et la forme – de plus en plus mécanique. La forme poétique, et donc abstraite, fiche le camp ; et la matière devient toujours plus virtuelle, mais avec une valeur d’échange grandissante. | | | | |
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| hommes | | | Je regrette l’ennui de la mythologie de la raison, pratiquée il y a deux siècles, lorsque l’horreur de la sociologie de l’âme m’étouffe, aujourd’hui, dans ce siècle sans mythes ni âmes. | | | | |
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| hommes | | | Comme aujourd’hui, les intellos ne furent remarqués que par une infime minorité, mais c’est que la majorité n’avait pas d’accès à la scène publique, tandis qu’aujourd’hui elle la domine. Le vrai drame est que nos intellos prêtent trop d’attention à la foule (même en la dénigrant) et finissent par tenir compte de ses avis et par en adopter les critères. | | | | |
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| hommes | | | La médiocrité, c’est l’homme problématique – du genre moutonnier ; il est de plus en plus dominé par l’horreur froide de l’homme des solutions – du genre robotique. L’orphelin, c’est le genre poétique – l’homme du mystère. | | | | |
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| hommes | | | Jamais la culture n’eut tant d’adeptes, mais la reconnaissance par le nombre étant devenue une maladie de tous, y compris des intellos, on hurle à la tragédie de la culture, puisque le footballeur, le chanteur, l’amuseur public a une audience plus vaste. Hélas, la culture du salon n’existe plus. | | | | |
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| hommes | | | Dans la Sainte Trinité, chaque personne semble pouvoir se passer de ses deux collègues, sans la moindre gêne ; la sainte trinité humaine – l’esprit, l’âme, le cœur – possède la même indépendance, à en juger d’après la congélation des cœurs et l’extinction des âmes, - l’esprit robotique survivant, proclamé éternel (Hegel et Husserl), n’est saisi d’aucune angoisse existentielle. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, pour survivre, l’homme fut obligé de surmonter la famine, la tyrannie, la maladie, et donc de manifester son propre caractère ou sa propre résilience ; aujourd’hui, il se contente d’une totale fusion de son soi inarticulé, indifférent et atavique avec ses réseaux sociaux. « La technique atteindra un tel niveau de perfection, que l’homme pourra se passer de lui-même » - S.Lec. | | | | |
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| hommes | | | La mécanisation des esprits toucha, chronologiquement, l’image et le mot, avant de s’attaquer à la musique, sa dernière victime. La prémonition visionnaire de A.Suarès : « Il arrive à l’homme de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran » - s’applique, aujourd’hui, aux mots et aux mélodies. C’est sur l’écran impassible que viennent mourir les anciens élans et métaphores. | | | | |
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| hommes | | | En lisant un bon philosophe d’antan, je dis : voici l’homme de la montagne, de la forêt, du désert, de l’océan, de la cellule ; avec les modernes, je les vois en tant que des nœuds anonymes d’un circuit neuronal, académique, éditorial, aux fonctions, genres, volumes, sujets préprogrammés. Climats personnels ou paysages communs. | | | | |
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| hommes | | | Un grand-homme, privé de bons fauteuils, d’estrades ou de galons, reste invisible aux spectateurs des assemblées, des défilés ou des batailles. Et, à toutes les époques, il y a le même taux de chenapans et de grands-hommes ; leur visibilité est question d’accès à la scène publique, qu’usurpe, désormais, le chenapan. | | | | |
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| hommes | | | L’humanisme prêchait un homme, capable de compassion, de rêve, de beauté ; aujourd’hui, on apprécie la cohérence, le financement, l’écologie – ces traits du robot, régnant déjà dans tant de têtes déshumanisées. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
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| hommes | | | Nous avons deux lignes d’ascendance, la profonde – la paternelle, et la haute – la maternelle. C’est celle-ci qui est la plus déterminante. « Tu es l’enfant de ton siècle. À toi de choisir avec qui il te concevra »** - S.Lec. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, en dévisageant l’avenir, misent sur le progrès sont bêtes, mais ceux qui y décèlent des abîmes et des dégénérescences le sont tout autant. L’avenir, et déjà, en partie, le présent nagent dans une platitude insubmersible. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution de la vision de l’homme : Hobbes y aperçut la bête, Pascal lui enjoignit l’ange, Rousseau privilégia l’ange, Dostoïevsky accepta la cohabitation de l’ange et de la bête. Les hommes ne lisent plus les poètes, ils ne font que calculer – l’homme, pour eux, ne sera ni angélique ni démoniaque, mais robotique. | | | | |
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| hommes | | | Suivre ses clairs intérêts, maîtriser ses passions – telle est l’attitude de la multitude, aujourd’hui ; mais ce sont, respectivement, les définitions même du mouton et du robot, qui acquièrent, ainsi, leur misérable liberté, nette et froide. | | | | |
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| hommes | | | L’homme civilisé tient solennellement à la différence entre le turbot et le hareng, le fauteuil Louis XIII et la chaise Ikea, le jardin à la française ou à l’anglaise. L’homme cultivé, souvent affamé, souvent couché, souvent tenant à un seul arbre, - les égalise ironiquement. | | | | |
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| hommes | | | Qui fut le concurrent d’un poète ? - un autre poète. Aujourd’hui, c’est un footballeur, un manager, un journaliste. Et l’on sait, que la grossièreté sortira toujours vainqueur d’un combat, même très loyal, contre la délicatesse. Mais ne pas accepter le défi exclut le poète du champ de vision ; et la scène publique, la seule visible, est usurpée par le goujat. | | | | |
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| hommes | | | Dans les leçons d’Histoire on suivait jadis les pas de la musique : dans les poèmes, dans les passions. Aujourd’hui, on suit l’histoire des circuits commerciaux ou des avancées technologiques. Dans la mémoire des hommes, Watt finira par supplanter Homère, et la route de la soie – le chemin de Golgotha. Le Temps ne connaît plus que les horizons, il oublia les firmaments. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le soi de la foule s’inspirait du soi de l’homme sauvage ; aujourd’hui, c’est le soi de l’homme qui n’est qu’une copie du soi de la foule policée. Jamais l’appel à être soi-même ne produisait autant de conformistes. | | | | |
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| hommes | | | La vie moderne se réduit aux enchaînements routiniers, mécaniques, où l’essor ne trouve plus de place ; et l’essor est synonyme de commencement, aussi bien dans l’art que dans le rêve, et, pour l’intelligence chinoise, est le fondement même d’une vie de sage. La sagesse serait-elle en train de rejoindre l’art et le rêve dans leur convoi funèbre ? | | | | |
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| hommes | | | Ils énumèrent des imperfections, ratages, horreurs du monde (une tâche à portée de tout sot) et concluent à son absurdité et conjurent l’âme indignée à se substituer à l’esprit, complice du pire. Ce qui s’appelle – vivre de faits, qui, pourtant, ne sont qu’une bibliothèque de signaux, nullement opposée à la sensibilité, qui, elle, sait transformer les yeux du réel en regards de l’imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Dans ce monde, le brouhaha commun rend inaudible toute musique ; aucune Caverne n’échappe plus à l’éclairage permanent de la rue. Mais les repus interchangeables, sûrs d’avoir leur mot à dire et leur lumière à propager, se lamentent : « Le silence et les ténèbres s’étendent » - G.Bataille. | | | | |
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| hommes | | | Dieu n’est intéressant que par ce qu’Il imagina au Commencement ; s’Il est mort, l’homme-créateur devrait se vouer aux commencements humains ; la matière et l’esprit étant déjà suffisamment dessinés par Dieu, il nous restent le cœur et l’âme, le Bien et la Beauté. Si l’on n’est pas créateur, on peut se lamenter : « Les dieux, les démons, les génies étant morts, le monde se laissa submerger par des commencements » - Chestov - « Боги и демоны и гении умерли — мир заселился началами » - j’avoue n’apercevoir aucun déluge, c’est la sécheresse qui nous inonde. | | | | |
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| hommes | | | C’est l’extinction des âmes qui explique l’absence des grands sentiments. Les corps ne communiquent plus qu’avec les esprits ; les minables tracas corporels s’allient avec la médiocrité spirituelle, tandis que, jadis, « toute jouissance et toute souffrance clouaient l’âme au corps » - Platon. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le théâtre, mais le bureau, qui est le paradigme dominant, dans la vie de l’homme. Finis, les personnages, avec des rôles multiples, joués par l’esprit, le corps, le cœur ou l’âme du même homme ; désormais, l’homme est une personne unidimensionnelle (au masque unique), exécutant un algorithme ou suivant les règles, prédéfinis pour sa cervelle ou ses muscles. La seule dramaturgie, aujourd’hui, c’est l’économie. | | | | |
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| hommes | | | Nous assistons à l’échange de rôles entre existence et essence. Jadis, on associait à la première - l’objectivation et la liberté, et à la seconde – l’affirmation et la nécessité. Aujourd’hui, l’existence, c’est une objectivation moutonnière et une nécessité robotique, tandis que l’essence devient une affirmation inventée et une liberté créatrice. | | | | |
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| hommes | | | L’art, c’est du spectacle, et la vie, c’est de la réalité. On peut dire, qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis la préhistoire la réalité dépasse le spectacle par sa place dans nos pensées ou émotions. Tout y est atrocement réel, rationnel, utile. À qui la faute ? Aux dramaturges ? Aux metteurs en scène ? Aux acteurs ? M’est avis, que c’est plutôt la faute architecturale, effaçant la rampe entre la scène et le parterre, ou, plus précisément, plaçant la scène au milieu des rues, des bureaux, des forums, où un troupeau homogène s’arroge le droit de jeu, de parole, d’éclairage, de décor et de critique. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre des contemporains, admirateurs des belles plumes, est le même, aujourd’hui, qu’aux époques d’Homère, de Shakespeare, de Nietzsche, de Valéry. C’est le nombre des candidats et, surtout, les critères d’excellence qui changèrent : le marchand, le footballeur, le chanteur, le journaliste évincèrent le poète, le philosophe, l’intellectuel. | | | | |
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| hommes | | | Tout, dans le monde moderne, déborde de (bon) sens, mais les déclinistes voient partout une montée de l'insignifiance, sans même remarquer la chute des âmes, qui, jadis, défiaient le bon sens. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est peut-être ce qui me permet de croire en mon soi inconnu ; et la robotisation de l’homme découle bien de l’extinction des âmes et donc de l’oubli du soi inconnu et de la seule présence du soi connu, du commun. Qui choisissent-ils, lorsqu’ils se choisissent eux-mêmes ? « En me choisissant, je choisis l’homme » - Sartre – aujourd’hui, ce choix pointe certainement le robot. | | | | |
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| hommes | | | Les jeux du XXI-me siècle sont d’un atroce sérieux, nous plongeant encore davantage dans la grisaille de la réalité. « Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité » - Freud - « Der Gegensatz zu Spiel ist nicht Ernst, sondern - Wirklichkeit ». | | | | |
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| hommes | | | Le terme de destin a peut-être un sens pour ceux qui créent leurs propres commencements et y voient même une finalité ; ce retour éternel s’appellerait fatalité. Mais dans le monde moutonnier, « plus de disparition fatale, mais une dispersion fractale »** - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | La décadence commence par la domination du sens de l’existence sur la musique de l’essence ; et ceci se produit aussi bien dans la culture que dans les passions et les goûts. La tragédie grecque – l’affirmation du sens ; Bach – l’équilibre entre le sens et la musique ; Mozart et Beethoven – la domination de la musique ; Wagner – le retour vers le sens. Le sens incontrôlable étouffe nos fibres divines et se dévoue aux fils robotiques. | | | | |
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| hommes | | | Le sujet (moral ou juridique) est un objet, muni d’un vouloir, d’un pouvoir, d’un devoir, d’un savoir. Toutes ces compétences se transfèrent, inéluctablement, vers les machines, et le robot, bientôt, recevra le grade de sujet. | | | | |
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| hommes | | | Mon acquiescement enthousiaste s’adresse à la sublime œuvre divine et nullement - aux institutions humaines. Mais ce Oui extatique condamne à la solitude, tandis que toutes les révoltes sociales rameutent aujourd’hui des tas d’aigris, d’incompris, de laissés pour compte. « Toute révolte ne précipite-t-elle pas l’homme dans un isolement sans issue ? »* - Marx - « Brechen nicht alle Aufstände in der heillosen Isolierung des Menschen aus ? » - où il faut remplacer toute par une bonne. | | | | |
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| hommes | | | L’homme post-industriel, devenu le calcul utile, est une fatale mutation de la passion inutile, que fut l’homme spirituel (Sartre). | | | | |
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| hommes | | | Selon Spinoza, c’est dans les débits de boissons, dans les maisons de haute couture et dans les stades qu’on constate le mieux le déferlement de la sagesse : « Il appartient à l’homme sage d’utiliser des boissons, la parure, le sport » - « Sapientis est potu se reficere et ornatu, ludis exercitatoriis ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, pour bien penser on pouvait se passer de savoir ; aujourd’hui, pour bien savoir il faut renoncer à penser. | | | | |
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| hommes | | | La peur de tomber les rendit inaptes à la danse, fit baisser les regards et oublier l’existence des ailes. | | | | |
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| hommes | | | Une fois proclamé mort, Dieu a d’innombrables échappatoires, pour ressusciter, ce qui n’est pas le cas de l’art, dont la mort paraît être définitive et constitue le côté le plus original de notre époque. Le constat clinique se confirme par ce symptôme infaillible – les voix des derniers artistes devinrent inaudibles, dans le brouhaha des chœurs mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Même les loisirs sont aujourd’hui mécanisés ; quelle chance eut l’humanité, qui, avant de découvrir les charmes du labeur, se livra aux jeux du charmeur ! « La fainéantise et le farniente permirent l’émergence de l’Homo poeticus, sans lequel le sapiens n’aurait plus évolué »** - Nabokov - « A lolling and loafing which allowed the formation of Homo poeticus - without which sapiens could not have been evolved ». | | | | |
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| hommes | | | Le bon côté de la robotisation actuelle : la vie devient soporifique, ce qui favorise la naissance du rêve. « La vie n’est que sommeil ! Et les révélations – la veille ! » - Pasternak - « Как усыпительна жизнь! Как откровенья бессонны! ». | | | | |
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| hommes | | | Dans ce monde, il y a de pus en plus de justice et de vérité ; c’est la poésie qui s’en va. « Hors de la poésie, entre notre regard et le champ parcouru, le monde est nul » - R.Char. Le regard, toujours recommencé, est tout, et tout parcours est nul ! | | | | |
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| hommes | | | Pour le robot moderne, qu’il soit ingénieur, garagiste ou philosophe, la vie, c’est la formulation, la démonstration et l’application des vérités – tout le contraire de ce qu’on appelait jadis vitalisme. Je finis par opposer à cette vie mécanique – le rêve poétique : formules en tant que forme, démonstrations en tant que musique, applications en tant qu’élan. Foin des vérités cadavériques – pour des états d’âme mélancoliques. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, l’artiste affichait sa musique et sa solitude. Aujourd’hui, « il y a quelque chose d’horriblement faux dans cette culture, enivrée par le bruit et le grégarisme »** - G.Steiner - « there is something terribly wrong with a culture inebriated by noise and gregariousness ». Moi, je n’y vois qu’une sordide sobriété, une sordide vérité et un sordide bruit, celui du présent gluant. | | | | |
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| hommes | | | Une civilisation des messageries, égalisant tous les messages, - notre époque, le relativisme intégral. Seules y comptent les étiquettes digitalisées. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le poète tenait à sa réputation de meneur des initiés, à sa mystagogie ; aujourd'hui, comme tout le monde, il veut accompagner la marche du peuple, il pratique la déma-gogie. De la poésie chantante il glissa vers la poïesis marchante – vers l'action. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la science ignorant la conscience (hypertrophie des esprits et déperdition des âmes), la disparition des commencements personnels au profit des enchaînements collectifs, les prises mécaniques de décisions vitales. « On touche au noir matin de la matière, au triomphe de l’automate, à la barbarie savante »* - A.Suarès. | | | | |
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| hommes | | | Depuis le Haut Moyen-Âge, l’évolution des choses se produisait, à peu près, à la même vitesse. Notre époque n’y a rien d’original. Mais, depuis deux mille ans, les choses projetaient deux sortes d’ombres sur nos idées ou sur nos actes, puisque deux sortes de lumière furent reconnues par tous – notre savoir et notre rêve. C’est dans l’extinction des étoiles et dans l’unicité des ombres pratiques que réside l’originalité de notre temps unidimensionnel. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art, dans la galanterie, dans le doute ou dans les certitudes, on voulait, surtout, émouvoir ; aujourd’hui, on ne cherche qu’à exciter. « La clarté est bonne pour convaincre, mais elle ne vaut rien pour émouvoir. Soyez ténébreux ! » - Diderot. Comparez avec la transparence incolore, inodore, indolore des agités moutonniers modernes ! | | | | |
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| hommes | | | En quoi le poète et le mathématicien se distinguent des autres hommes ? Surtout, dans le fait, que les mots de ceux-ci visent directement la platitude des choses, tandis que les symboles de ceux-là s’attachent aux représentations, où règnent la séduction ou la déduction, la hauteur ou la profondeur, la liberté du particulier ou l’harmonie de l’universel, le rythme d’une âme ou la mélodie d’un esprit. L’éternité sidérale écoute les créateurs ; le présent banal accueille les producteurs. | | | | |
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| hommes | | | Tant que la réalité des hommes restait chaotique, horrible ou incompréhensible, l'intérêt que lui portait un homme d'esprit fut légitime. Mais aujourd'hui, où cette réalité devint unidimensionnelle, robotisée et transparente, on devrait lui tourner le dos et ne peindre que la puissance d'artiste, puissance intériorisée et mise en musique, d'où serait bannie la réalité mécanique et insipide. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : l'impossibilité de chutes, l'improbabilité d'envolées ; rien d'excessif ni de saillant, la sécurité de la basse platitude. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation des âmes n'a rien à voir avec une mathématisation des savoirs. Peintres et géomètres sont frappés aujourd'hui par la même inculture et au même degré. | | | | |
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| hommes | | | L'homme peut être pour l'homme : un loup, un allié, un mouton, un esclave, un frère, mais, aujourd'hui, on finit par comprendre que l'hypostase la plus efficace, la plus consensuelle et la plus pacifiante, c'est un robot. | | | | |
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| hommes | | | Tant de voix grégaires pestent contre la décomposition, la putréfaction, la dégénérescence du monde, là où je ne vois que trop d’ordre, de raison, de sens, de justice et même d’intelligence. Il ne manque à cette perfection mécanique qu’un peu d’âme. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation de l’homme devenue une épidémie incurable et irréversible, il n’y a plus aucune ironie à dire, avec M.Jacob : « Soyez humain, si vous voulez être original »**. | | | | |
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| hommes | | | G.Steiner, parmi les vivants, fut le plus grand des érudits, le plus intelligent des critiques, le plus raffiné des hommes de goût - il vient de mourir à Cambridge. En Angleterre, cet événement ne figure pas parmi les cent les plus importants, tandis que toute la France en fait un deuil national. Décidément, ces Anglais ne sont ni hommes de nature ni hommes de culture, mais hommes de moisissure. | | | | |
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| hommes | | | Dès que tu touches au stylet, à la plume, au clavier d’un ordinateur, tu deviens, ne serait-ce que partiellement, otage des forums, avec leurs messageries, formatant tes messages, avec leur propagande qui t’impose le choix de sujets à aborder. « Si rien n'est plus raffiné que la technique de la propagande, rien n'est plus grossier que le contenu de ses assertions » - Koyré. Socrate s’en doutait peut-être. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’écrivain rêvait de transformer son lecteur en spectateur de ses tableaux ou en auditeur de sa musique ; aujourd’hui, il ne cherche que l’acheteur de sa marchandise. | | | | |
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| hommes | | | Il y a d’innombrables fonctions robotiques, auxquelles se livre l’homme moderne. Et lorsqu’on reproche à un homme public d’avoir perdu le contact avec le réel, cela signifie, vraiment, qu’il change de fonction et non pas de milieu. Je suis le plus heureux, quand les pieds me détachent du réel, pour me confier aux ailes du rêve. Mon étoile ne fait partie d’aucune galaxie réelle. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie littéraire a toujours existé en France, mais elle se gardait bien de se mesurer avec les talents qui n’y manquaient jamais. Depuis un siècle elle devint arrogante : la barbarie de la populace, avec F.Céline, et la barbarie des riches, avec Proust (du galimatias rebutant - F.Céline). Les riches ayant adopté le goût de la populace, on eut droit, de nos jours, aux houellebecq. Mais je suis content que S.Tesson, à la mentalité des pauvres, appréciant leur humilité et crachant sur les riches, ait l’audimat au-dessus des imposteurs. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c’est ce qui permet à notre mémoire d’accéder à l’histoire d’un bel édifice – tour d’ivoire, merveille plastique, pensée épique - abattu par le temps impitoyable. Du contraire des ruines surgit la barbarie : la perte de la liaison avec un passé, devenu incompréhensible ; c’est du Hamlet – the time is out of joint. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, il était très gênant d’être cynique, en parlant de l’exclusivité de sa solitude ou de la grisaille de la foule, puisqu’il existait encore une différence entre nation, peuple et foule. Aucune gêne aujourd’hui, puisqu’il n’y a plus que des associations d’intérêt commun, c’est-à-dire – la foule. Le sacré n’est désormais, hélas, qu’individuel. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, dans la littérature s’affichait surtout le superflu, désintéressé et racé ; aujourd’hui, seul le nécessaire, c’est-à-dire utile et vil, qui préoccupe les plumes. La masse se substitua à la race. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine spirituel, la catégorie de maître s’éteignit ; il ne restent que des élèves et des esclaves, incapables de créer leurs propres commencements, mais armés de vastes mémoires et de suites serviles dans les idées mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Pour s'acquitter de leurs tâches, ingrates mais parfois complexes, les esclaves devaient apprendre quelques rudiments théoriques ; aujourd’hui, le maniement des boutons de nos machines pourra rendre inutile tout savoir abstrait. « Le règne des ordinateurs permet de remplacer les esclaves éduqués par des esclaves ignares » - V.Arnold - « Компьютерная революция позволяет заменить образованных рабов невежественными ». | | | | |
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| hommes | | | Aux siècles précédents, la musique fut toujours un produit demandé aux artistes ; mais depuis que la demande chuta, dramatiquement, tous les musiciens potentiels se convertirent en marchands de bruits. | | | | |
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| hommes | | | La dichotomie sociale, à travers les siècles : les princes et leurs sujets, les grands et les petits, les riches et les pauvres, les forts et les faibles, les goujats actifs et les goujats passifs. Réduction des tensions par le mot. | | | | |
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| hommes | | | En parcourant notre mémoire de noms de célébrités, on dirait que dans la première Antiquité il n’y a avait que des poètes, dans la seconde – que des philosophes, à la Renaissance – que des peintres, au XIX-me siècle – que des romanciers, au XX-me – que des politiciens, au XXI-me – que des gestionnaires. « Énorme serait mon horreur de savoir que l’avenir ne verrait naître aucun nouveau Tchékhov » - H.Hesse - « Es wäre mir ein tiefer Schmerz zu wissen, daß es künftig keinen Tschechov mehr geben werde ». Disparurent les tragédies et les comédies, et même les vaudevilles devinrent mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, au chaos de l'horrible quotidien, l'artiste répondait par un ordre des idées éternelles ou des images de l'au-delà ; aujourd'hui, avec un ordre infaillible, régnant dans un quotidien soporifique, l'artiste se doit de rappeler le chaos primordial des âmes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | Le héros d'aujourd'hui serait un investisseur ou un épicier. Le héros de jadis, « Odysseus vole, pille, tue, mais il ne commerce pas ! » - Homère. Mais ni l'un ni l'autre ne fabriquent. | | | | |
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| hommes | | | Je ne sens de parenté qu’avec ceux qui ne se vouent pas à leur seule époque ; les meilleurs ne sont pas seulement anachroniques, mais sont plutôt atemporels ; il n’y en a plus aujourd’hui, c’est pourquoi je n’ai presque rien à partager avec mon époque. | | | | |
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| hommes | | | Le constatataire l'emporta sur le contestataire ; le doigt d'Aristote, de l'École d'Athènes, pointant la terre, ridiculisa le doigt de Platon, invitant le ciel ; seul le terrestre sert désormais de justification à toute quête du céleste. | | | | |
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| hommes | | | Plus qu’une indifférence pour le grand, c’est une passion pour le mesquin que je reproche à ce siècle. | | | | |
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| hommes | | | Je peux supporter leur niaise prétention à concurrencer Dieu ; ce qui me répugne, c’est qu’ils s’en prennent, en réalité, aux codes civils et non pas aux Commandements divins. | | | | |
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| hommes | | | Dans la politique et en culture, jadis, on appréciait l’individu – il en résultaient la profondeur des injustices et la hauteur des génies. Aujourd’hui, on privilégie la masse – la paix et l’ennui la couronnent – une immense platitude. | | | | |
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| hommes | | | Les étapes de notre évolution : croire, connaître, comprendre – divin, humain, robotique. | | | | |
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| hommes | | | Par rapport aux siècles précédents, le nôtre gagne en intelligence, en tolérance, en justice, mais perd en tendresse. « La civilisation d’aujourd’hui, c’est la platitude des âmes » - Koublanovsky - « Цивилизация наших дней уплощает души » - l’âme devrait se tourner du côté de la culture ou de la nature, et non pas de la civilisation. | | | | |
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| hommes | | | Tout ce que mes contemporains ont à dire, ils le hurlent. Prononcées à voix basse, leurs vitupérations coupent toute envie de les railler et font bailler. | | | | |
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| hommes | | | Un Président de la République, un Académicien, un Évêque, tu peux les traiter de sauvage ou de barbare, publiquement et impunément. Mais si tu essaies d’employer ces termes à l’adresse de certains afro-asiatiques, tu serais voué aux gémonies par toutes les classes de cette société, correcte en politique, en sottise et en hypocrisie. Finis les salons, législateurs de goût, d’ironie et d’audace ; c’est la barbarie des réseaux sociaux qui nous dicte, aujourd’hui, ses lois des sauvageons. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd’hui, le monde est plein de Brutus qui, au nom d’une Loi écrite (par l’esprit), s’allient avec l’assassin (Pompée) de leur père (où est le cœur ?) et, l’âme éteinte, assassinent leur père adoptif (César). | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, de nos jours, y a-t-il si peu de frères ? - parce que la fraternité naît dans l’âme ardente, et les âmes s’éteignent partout, en se soumettant à la froideur des esprits. « Si tous portent dans leur âme l’idéal de la Beauté, ils seront frères » - Dostoïevsky - « Имея в душе идеал Красоты, все станут один другому братьями ». Et la Beauté céda sa place au design. | | | | |
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| hommes | | | L’âme crée le rêve, l’esprit (re)produit la réalité. Aujourd’hui, dans l’absence des âmes, seul l’esprit robotique fabrique ce que, par inertie, on continue d’appeler œuvres d’art au rêve absent. | | | | |
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| hommes | | | Des troupeaux d’hommes-moutons font avancer leurs produits sur des sentiers battus ; à leur destination, des chaînes d’hommes-robots, en profitent ; l’homme reste immobile dans ses impasses, éclairées par son étoile. | | | | |
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| hommes | | | Jamais il n’y avait autant de théâtres, bibliothèques, librairies, que de notre temps, et jamais la notoriété de la culture et de ses porteurs n’était aussi basse. L’irruption de la masse sur la scène publique en est la raison principale, et non pas un abrutissement quelconque ; jamais, à l’échelle de l’intelligence, de la justice et de l’efficacité, l’esprit collectif n’eut un tel poids, tandis que la grâce des âmes individuelles devint impondérable aux balances robotisées. | | | | |
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| hommes | | | Aux époques, où le seul juge en esthétique fut une élite, les critères et les buts, que poursuivait l’art, furent, par ordre décroissant d’importance – la beauté, le plaisir, l’amusement. Depuis que la foule se substitua à l’élite, cet ordre se renversa. | | | | |
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| hommes | | | Je préfère l’humanité ennuyeuse à l’humanité belliqueuse. Qu’ils se réunissent, poussés par l’ennui, dans les stades, manifestations de rue ou théâtres, au lieu d’accumuler le fiel dans une solitude, boudeuse et réelle, dont ne sont dignes que les élus des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le tumulte du monde justifiait, peut-être, la recherche d’une paix d’âme ; aujourd’hui, l’ennui du monde devrait être compensé par l’intranquillité de l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art moderne dominent les hurleurs, les monstres, les raisonneurs ; tout compte fait, ceci correspond au besoin classique de l’unité artistique – contenir des mélodies, des images, des pensées. | | | | |
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| hommes | | | Chez les philosophes et poètes modernes, je trouve beaucoup de folies verbales, mais je n’y décèle aucun rêve musical. Qui, aujourd’hui, comprendrait Rabelais : « Ils sont fous comme poètes et rêveurs comme philosophes » ? | | | | |
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| hommes | | | J’entends partout l’intellectuel européen geindre - il aurait perdu tout son prestige et toute son influence. De tous les temps, les riches dictaient le goût dans l’art, et notre époque n’est nullement exceptionnelle. C’est l’embarras du choix qui dévia le goût des princes de l’argent. Les Michel-Ange, Mozart ou Nietzsche, purent s’imposer face à une poignée de concurrents ; mais aujourd’hui, ceux qui se présentent comme artistes ou penseurs sont légion, et c’est la mode, statistique, inertielle, mercantile, c’est-à-dire le hasard, qui désigne le gagnant, qui, de plus en plus, se situe au milieu, c’est-à-dire – dans la médiocrité. | | | | |
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| hommes | | | Plus tu t’extasies sur les aventures, vécues dans les restaurants, hôtels, aéroports, plus sec sera ton cœur et plus commune ton âme. Peut-être on peut dire la même chose des ripailles, auberges et bagarres des médiévaux. Il faut s’attacher aux choses inexistantes, pour garder quelque chose de chevaleresque. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les critères du beau pictural sont dictés par des salles de vente ou de conseils d’administration, la poursuite de cette beauté conduit à la mesquinerie, au goût exécrable ; le mobilier l’emporte déjà en importance esthétique sur les tableaux. | | | | |
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| hommes | | | La modernité : tout ce qui est communément légal ne te déshonore pas ; jadis : tout ce qui, à tes propres yeux, te déshonore - t’est illégal. | | | | |
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| hommes | | | Le culte de l’actualité ne date pas d’aujourd’hui, mais jadis cette actualité fut remplie de batailles, de découvertes, de chefs-d’œuvre d’art ; elle fut presque hors de la réalité. Aujourd’hui, je fais le tour des actualités européennes – et je suis écrasé par l’ennui et la banalité ; je fais la même chose en Russie – je suis paralysé d’horreur et d’angoisse. Dans les deux cas, tout est bien présent, réel, englué dans notre époque, - aucune envolée vers l’atemporel. | | | | |
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| hommes | | | De la table des grandeurs ascendantes – prix-valeur-noblesse – il ne reste, de nos jours, que le prix, qui, moutonnier, cherche à se faire passer pour valeur universelle ou noblesse personnelle. | | | | |
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| hommes | | | Seuls les Codes et la correction politique définissent, aujourd’hui, ce qui est vice et ce qui est vertu. Donc, « rendre aimable le vice ou dégrader la vertu » (J.Joubert) sont des exploits d’une même platitude insignifiante. | | | | |
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| hommes | | | On commence, à peine, à se rendre compte, à quel point il est important que nos sentiments et pensées soient organiques, c’est-à-dire provenant des sensations, nées au fond de notre conscience, détachée de la foule. Aujourd’hui, les sentiments végètent dans la platitude commune, et les cerveaux mécaniques fonctionnent comme des machines préprogrammées. | | | | |
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| hommes | | | La pitié et l’amour perdirent beaucoup de leur prestige depuis que le droit écrit d’assistance publique les rendirent caducs. « Si tu ne peux pas secourir ton prochain, tu ne peux pas, non plus, l’aimer » - Chestov - « Если нельзя помочь ближнему, то и любить его нельзя » - tous ces mots ne disent plus rien aux robots modernes. | | | | |
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| hommes | | | Défortuné, un aristocrate de naissance devenait bourgeois ou manant comme les autres ; anobli, un bourgeois s’adaptait à son nouveau rang sans aucun souci insurmontable. Le ridicule du mythe d’une supériorité innée d’une classe privilégiée se confirme par le désintérêt des dramaturges modernes pour les dieux, les monarques, les courtisans et les chevaliers. Les seuls aristocrates nés seraient les poètes. Lorsqu’il y avait des poètes. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui me chagrine dans notre époque, ce n’est pas tellement que, dans le débat intellectuel, le sens mécanique domine largement la fantaisie lyrique, mais que ce sens n’ait plus besoin d’aucune fantaisie : les complicités et les adversités s’établissent sans aucun concours des âmes. | | | | |
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| hommes | | | La bouche s'ouvrait jadis, pour représenter ou interpréter les débordements du cœur palpitant ; aujourd'hui, elle n'exprime que les résidus numériques d'une raison calculante. | | | | |
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| hommes | | | C’est pour déplorer la raréfaction des musiciens que je m’attarde et m’attriste à la vue des genres humains dominants – le moutonnier et le robotique – ce qui ne m’empêche pas de voir des merveilles partout où le regard ose se plonger dans la profondeur de la Création divine, jusqu’au mystère de la vie. Geindre au sujet d’un monde raté et en déverser le dégoût est une attitude inepte, triviale. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, tomber amoureux signifiait un bouleversement, un changement de calendriers, de chronologies, de cycles nocturnes, de l’attirance lunaire, - une invasion d’étoiles filantes et d’ombres. Aujourd’hui, ce malaise se gère à travers les seuls agendas, où s’inscrivent, à côté des réunions de travail, des rendez-vous frivoles aux restaurants, hôtels, aéroports, parkings. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est ce qui dirige ton regard sur ton étoile ; l’extinction des âmes, aujourd’hui, s’explique par la tyrannie du sens, que seul l’esprit trace et en fait des sentiers battus, même pour les aveugles. « Quand on a son bon sens, il est inutile de frapper aux portes de la poésie »** - Platon. | | | | |
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| hommes | | | Tout écrivain, aujourd’hui, pense qu’il doit répandre sur ses pages – de paisibles lumières de son intelligence ou d’excitants éclats de ses sens. Ce qui n’est qu’instrument, il prend pour objectif, et, surtout, il ignore la contrainte principale – la noblesse des objets projetés et la hauteur des écrans. | | | | |
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| hommes | | | L’Antiquité – la poésie d’un regard créateur ; la modernité – la prose des yeux scrutateurs. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque néglige la seule justification de l’art – le contact, en contemplation ou en création, avec la beauté. Leurs minauderies laborieuses sur le besoin de s’exprimer, de se libérer d’un appel irrépressible, de s’abandonner ou de se retrouver, expliquent l’immense platitude des productions des artisticules modernes. La pesanteur d’une trime, à la place d’une grâce du sublime. | | | | |
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| hommes | | | La grande littérature ne valait que par le chant langagier qui sortait des meilleures plumes ; depuis que nos scribouillards ne font qu’éructer leurs dénonciations des injustices fiscales ou détailler les parcours des intendants des finances, l’ennui, émanant de leur gribouillage, égale celui des polars, de la science-fiction, des bandes dessinées. | | | | |
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| hommes | | | L’une des merveilles de l’homme : dans ses yeux on peut percevoir tout ce que l’esprit, le cœur ou l’âme sont capables d’éprouver. Les deux premières sources sont présentes dans tous les yeux ; la dernière, suite à la raréfaction des âmes, disparaît de la plupart des faces. | | | | |
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| hommes | | | Sans les journaux, on inventait des échos et des légendes invraisemblables ; avec l’Internet, on se contente de commenter les faits divers avérés. | | | | |
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| hommes | | | L’américanisation rampante noya toutes les racines romantiques et intellectuelles en Europe ; je me sens seul à m’attacher à Pouchkine en Russie, à Rilke en Allemagne, à Valéry en France. « Dans tout citoyen d'aujourd'hui gît un métèque futur » - Cioran. | | | | |
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| hommes | | | Les intellectuels français – Montaigne, J.Joubert, Valéry – ennemis de la gazette. Sur la scène publique, ils furent évincés par les journalistes – guetteurs des faits divers – depuis les affaires de Callas ou Dreyfus jusqu’aux gilets jaunes. À la charnière entre ces tribus inconciliables se trouvait Voltaire – l’ironie des premiers et le faux pathos des seconds. | | | | |
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| hommes | | | Les objets et les projets remplissent désormais tous les recoins de notre conscience par trop rationnelle ; le sujet désemparé n’a plus de place dans ces horizons trop pleins, et l’âme, sa conscience créatrice ou morale, sa voix d’antan, est muette, dépérit, faute d’emploi. « Le monde moderne porte en lui-même son absence d'âme »* - Malraux. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel est celui qui ne s’adresse pas aux personnes concrètes mais aux thèmes ou tonalités abstraites. Il n’a donc personne à convaincre ou influencer ; il ne puise pas ses mots dans le goût du temps, il en cherche ceux qui rendent ses états d’âme ou, au moins, reconstituent un état d’âme artificiel. Même à contre-point ils doivent envelopper ou accompagner la mélodie véridique, qui naît dans notre conscience palpitante. L’intellectuel est celui qui retrouve dans son âme solitaire (et non pas dans son esprit commun) les reflets de tout ce qui compte à l’échelle verticale des valeurs et des talents. Le monde n’est que le cadre de ses tableaux. | | | | |
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| hommes | | | Seule la Méditerranée gréco-romaine tenait à la culture comme à une valeur suprême de son identité nationale ou impériale ; l’argent et le glaive avaient la même place chez les Germains et les Slaves. Ce que les Gréco-Romains appelèrent Grandes Invasions, les autres désignent par un terme neutre de Déplacement de Populations (Völkerwanderung). Le même phénomène se produit sous nos yeux ; il est vécu comme un drame identitaire en Méditerranée du Nord romane et comme une bénédiction économique dans l’Europe germanique. Les Slaves et les Grecs, ayant connu la férocité asiatique, se barricadent. | | | | |
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| hommes | | | C’est au XX-me siècle qu’on comprit que l’art est mortel – toutes les ressources d’innovation sont définitivement épuisées. On vit désormais dans des versions jetables, qui se renouvellent tous les vingt ans et se soumettent au seul juge écouté, la foule ; l’invariant individuel n’intéresse plus personne, même les mythes et les rêves s’actualisent et se collectivisent. Le fait divers, les conflits mesquins, la correction politique obsèdent aussi bien le troupeau que les élites. | | | | |
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| hommes | | | L’ange et la bête, chez l’homme, se mutèrent en robot et mouton. La pureté et l’instinct cédèrent la place au calcul et au conformisme. « La culture des hommes naît de l’anoblissement des pulsions bestiales » - H.Hesse - « Menschliche Kultur entsteht durch Veredlung der tierischen Triebe » - la culture fut angélique, la civilisation est algorithmique. | | | | |
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| hommes | | | Les calamités principales de notre époque, comme de plusieurs époques précédentes, sont liées à la propagation du collectif, au détriment de l’individuel. Cette propagation a deux formes : la première - l’invasion des cerveaux des individus, qui, par correction sociale, se mettent à émettre des avis, sensés être personnels mais étant, en réalité, collectifs, et la seconde - l’élévation de la foule au rang de juge, unique et suprême, des productions des individus. | | | | |
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| hommes | | | La nature humaine s’éploie sur deux axes : la sociale – du mouton au robot, et l’individuel – de l’ange à la bête. Le premier devint dominant, tandis que jadis, on le remarquais même pas : « L’homme, ce misérable intermédiaire entre la bête et l’ange »* - F.Schiller - « Der Mensch, dieses unselige Mittelding zwischen Vieh und Engel ». | | | | |
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| hommes | | | Tout compte fait, les soucis des sages – la consolation et le langage – préoccupent même les ploucs, mais chez qui on ne voit que « piteuses caresses, querelles mesquines »* - Z.Hippius - « их ласки жалки, ссоры серы » - miséricordes collectives normatives, révoltes verbales mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Avant l’apparition de gazettes, de télévisions et de réseaux sociaux, la langue des ploucs contenait autant de diversité que celle de la marquise de Sévigné. « Le peuple, désormais, parle comme le journal » - A.Suarès. Aujourd’hui, la même indigence frappe l’élite et la foule. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution organique d’une culture : la sacralisation des racines immémoriales et la création de nouveaux branchages, fleurs, fruits ou ombres. Les greffes américaines mécaniques aux racines européennes expliquent les crépuscules de nos arbres. « Quand je vois pourrir une racine, j’ai pitié des fleurs »** - G.Thibon. | | | | |
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| hommes | | | L’aspect abstrait de la technique moderne peut être aussi intéressant et profond que celui de la langue ou du livre. Il ne faut pas mélanger les messageries d’avec les messages. Nos contemporains s’acharnent contre l’aspect pragmatique de la technique, exactement dans les mêmes termes que A.Suarès, H.Hesse ou Heidegger, sans le talent du premier, sans la poésie du deuxième, sans l’intelligence du troisième. C’est l’abandon de l’abstrait qui est la vraie triste originalité de nos écrivailleurs. Rien de plus ennuyeux que le concret du présent. | | | | |
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| hommes | | | Aurais-je vécu à l’époque des Nietzsche, Valéry, Cioran, je ne me serais pas permis mon arrogance et mon narcissisme ; mais la nullité unique, indépassable des hommes de plume aujourd’hui justifie largement ma pose méprisante. Et je sais bien que les lamentations sur l’état de l’art furent courantes dans toutes les époques. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | Les Normaliens et les notables de Sciences-Po tiennent des langages éminemment différents ; la culture littéraire ou scientifique écrase la nature du lucre ou du fonctionnariat. En revanche, le Hollywood et le Stanford abordent les mêmes sujets, sous le même angle, avec les mêmes perspectives. La verticalité et l’horizontalité. | | | | |
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| hommes | | | Les féministes finiront par rendre la femme égale de l’homme dans toutes les sphères, de la politique à l’haltérophilie. Et dire que jadis on admirait la femme parce qu’elle dépassait l’homme aussi bien en vertus qu’en vices, elle était meilleure ou pire, ce qui, face à ces excès, rendait l’homme curieux, étonné, intrigué. Avec ses égaux on se bat ou s’ennuie ; on n’aime que ce qu’on ne comprend pas. | | | | |
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| hommes | | | La grande liberté, dont le Créateur dota l’homme, place celui-ci entre la nature, où il est un prédateur carnivore, porté sur le calcul, et la culture, où il apprend le rêve, la caresse, la honte. La nature régulée s’appellera civilisation, elle accentue la domination des calculateurs et devient le moteur principal de la modernité aculturée. | | | | |
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| hommes | | | On appelait maladies du siècle les mélancolies durables des âmes ; aujourd’hui, on parle de performance ou de santé des versions courantes, versions jetables, versions des esprits robotisés. | | | | |
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| hommes | | | La foi en âme immortelle ou à la vie éternelle ne peut être que grégaire (d’autant plus vide et froide que les âmes se raréfient et la vie, de plus en plus, s’oppose au rêve). À cette farce de foi populacière, je préfère le tableau du monde que peint la raison tragique, s’appuyant, certes, sur un savoir collectif, mais disposant d’une palette de couleurs personnelle. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui compte, dans le choix entre l'internationalisme et le nationalisme, c'est la part de la haine ou du lyrisme. Ce qui ravage l'humanité, ce sont l'internationalisme sans lyrisme et le nationalisme haineux, engendrant l'uniformité de la culture ou la brutalité du regard. Tandis que la présence d'un lyrisme justifie et l'un et l'autre. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes vécurent dans un double cadre : la civilisation des artisans (incarnant l’espèce humaine d’un pays) et la culture des artistes (sublimant les sensibilités particulières de chaque nation). Depuis la mutation de l’homme en robot et l’abandon de son identité nationale au profit d’un nivellement mondial, il vit dans les sordides post- ou trans-humanisme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’art (personnel) fut tourné vers le réel ou s’inspirait du rêve, dans les deux cas, il s’adressait à l’homme. Le rêve ayant disparu et le réel - mécanisé, le destinataire de l’art (grégaire) n’est aujourd’hui que le robot. | | | | |
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| hommes | | | Le réel humain changea de résident – jadis, c’était le sentiment (angélique ou bestial) ; aujourd’hui, c’est le calcul. | | | | |
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| hommes | | | Après les Écoles d’Athènes, de Florence, de Paris, écoles philosophiques, esthétiques, intellectuelles, on en est arrivé à l’école mécanique de la Silicon Valley. | | | | |
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| hommes | | | Quand, dans les affaires du monde, je vois la raison, le calcul, le sens évincer le rêve, je pense, ironiquement, aux innombrables absurdistes vouer le futur au règne du chaos : « Si la littérature d’avenir doit devenir absurde, le monde le serait aussi, pour ne plus être seulement tragique, romantique et religieux » - Chesterton - « If nonsense is to be the literature of the future, the world must not only be the tragic, romantic, and religious, it must be nonsensical ». | | | | |
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| hommes | | | Que l’homme ne soit plus enraciné dans la transmission (Heidegger ou R.Debray) me préoccupe moins que ce que la communication de cet homme manque de fleurs, de cimes et d’ombres. Par ailleurs, une bonne imagination sait convertir l’image du temps en espace et vice versa. | | | | |
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| hommes | | | Pour la sensibilité moderne, être heureux, c’est être (auto-)satisfait. Ce monde est heureux, et le rêve est en larmes ; et tant mieux pour les deux : le premier, le repu, laisse en paix le second, qui se nourrit de ses mélancolies. Grothendieck était trop pessimiste : « Malheur à un monde où le rêve est méprisé ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’illusion d’une éternité quelconque faisait lever les yeux des initiés vers le ciel, même vide. Aujourd’hui, ne compte que le présent envahissant, pesant, avec de plates déchetteries des versions jetables, périmées ou courantes, versions de sens, de buts, de moyens. | | | | |
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| hommes | | | Pendant trois mille ans, l’humanité produisait des mythes, grâce aux tribus de héros ou de poètes ; l’héroïsme et la poésie s’éteignirent, depuis plus d’un demi-siècle ; la transaction de ce jour prit la place du mythe éternel. | | | | |
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| hommes | | | L’homme-novateur surgissait du surpassement de la barbarie, du paganisme, du christianisme, de l’esclavage, de l’inégalité, de l’idéologie, du fanatisme ; mais aujourd’hui – quel élan peut provenir de la défense du mouton dominé ou du rejet du robot dominant ? Toutes les lettres s’alignent ici sur les chiffres. | | | | |
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| hommes | | | La disparition de la notion de sacrifice est l’un des symptômes de la modernité. Cette notion avait un sens, lorsque notre existence s’étalait dans trois dimensions – la vie, le rêve, l’art ; le sacrifice était sensé, si, parmi les survivants, restaient le rêve ou/et l’art ; mais ces deux-là disparurent. On reste fidèle à la seule vie, c’est-à-dire à la réalité de plus en plus plate ; faute de hauteur, le rêve et l’art s’écroulèrent. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le rêveur ou le savant poétisaient, respectivement, l’avenir ou le passé ; aujourd’hui, tous sont obsédés par la prosaïsation du présent, la seule époque qui compte à leurs yeux. La promiscuité du présent suffit désormais aux profondeurs scientifiques et aux hauteurs littéraires. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la scène artistique (réservée à l’élite) n’avait presque rien à voir avec la scène publique (composée de foules). L’artiste s’adressait à ceux qui aiment le style, la noblesse, l’intelligence. Aujourd’hui, il s’adapte au goût de la foule et n’évoque que des faits divers sociologiques. Turba fit mens. | | | | |
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| hommes | | | L’Histoire des événements enrichit nos lexiques, l’Histoire des idées propose des signes de la profondeur, l’Histoire de l’art apprend à se tendre vers la hauteur. Notre siècle présentiste se détourne du Verbe, ignore la verticalité, se contente du jetable dans ses produits, ses envies, ses possessions. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est ni le désintérêt pour le futur ni l’ignorance du passé qui désavoue le présentisme, mais son incapacité d’aborder des sujets atemporels. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours, on reconnaît trois sphères où agissent les hommes : la profondeur des scientifiques, la hauteur des artistes, la platitude de la majorité. L’énorme poids de l’actuelle platitude met à rude épreuve les deux autres catégories, en les attirant vers ses valeurs dominantes. Pour se défendre, la profondeur a ses écoles et ses utilités ; mais la hauteur n’héberge que des solitaires, dont la plupart, forcés ou consentants, rejoint la médiocrité, faute d’ailes. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, l’artiste était le seul à oser défier les masses (nationales, sociales, politiques), en se désolidarisant des thèmes de leurs débats et en les méprisant ; aujourd’hui, tout artiste se sent obligé de donner son avis sur les déficits, le pouvoir d’achat, les faits divers, les taxes. De l’acquiescement hautain il est passé au bas conformisme. | | | | |
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| hommes | | | Du passé il ne nous parviennent que des échos des hommes exceptionnels, tandis que le présent – et l’avenir immédiat – sont dévalués par le bruit insupportable, proféré par la médiocre majorité dominante. Ce qui explique pourquoi je préfère être esclave (d’une modulation) du passé plutôt que prétendre à devenir maître du futur, plat et omniprésent. | | | | |
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| hommes | | | Ces temps derniers, on vit se former deux coalitions : le colérique optimiste se pactisa avec le flegmatique présentiste, et le mélancolique pessimiste – avec le sanguin émotif. L’émotion et la mélancolie, en pleine agonie, laissent, aujourd’hui, la scène aux seuls indignés du présent. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’Histoire, notre époque est la première où l’humanité vaut par ses moyennes et non plus par ses extrêmes. | | | | |
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| hommes | | | Quelques malaises, sans danger, de la nature poussent des millions d’Européens dans les rangs d’écologistes ; l’agonie de la culture, en revanche, passe inaperçue et ne préoccupe que quelques solitaires, devenus marginaux, hors toute association de bien-pensance. | | | | |
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| hommes | | | Jamais la créativité humaine ne s'exerçait à une telle échelle, jamais la tolérance n'adoucissait à ce point les mœurs, jamais le savoir ne jouissait d'un tel prestige - et pourtant votre siècle est des plus barbares, car tous ces choix se font par une raison en bronze, en absence des cœurs brisés. | | | | |
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