| action | | | Le rêve – une pensée, qui illumina mon âme, sans se propager jusqu'à mes bras. « La pensée, qui ne passerait pas à l'action, s'éteindra d'elle-même » - Dostoïevsky - « погаснет мысль не трудящаяся » - oui, mais elle laisserait briller dans le noir, peut-être, quelques étoiles. Mêlée à l'action, elle éclairerait des routes ou pâturages, mais me désintéresserait du ciel. La vie, n'est-elle pas des souvenirs, ceux des étincelles ou des comètes ? | | | | |
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| action | | | Le mâle a la curiosité de tenter, sur lui, mille expériences ; la femelle n'en retient, pour elle, que ce qui aboutit. La femelle est la mémoire sélective des réussites du mâle. La femelle manquée est celle qui imite les commencements du mâle. | | | | |
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| action | | | Je baisse les yeux, puisque mon acte, mon mot, mes yeux et même mon regard n'arrivent pas à se maintenir à la hauteur du miracle de la vie ; mais c'est, peut-être, le seul moyen de garder un souvenir intemporel de toute hauteur : par rabaissement de soi on compte monter. | | | | |
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| action | | | Odysseus et l'enfant prodigue, partis à l'étranger, rêvent d'un retour au sein de leurs familles. L'action et la pensée sont ces pays étrangers, où s'aventure l'âme vagabonde. Et quelle joie et quelle merveille, son retour au bercail, au rêve, déjà chargé de mots, d'images, de souvenirs, de pauvretés et de dangers. | | | | |
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| action | | | Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | Le mot est un entrebâillement minuscule dans les murailles des actes non-tentés, dont je m'entoure. La lumière n'y pénètre guère ; j'y colle les yeux, je vois, par-delà créneaux et meurtrières, - tout l'Univers en armes, à la recherche d'un panache rassembleur. Le meilleur chantier, pour élever des châteaux forts des mots, ce sont des ruines des actes, dont les sous-sols regorgent de mémoire verbale. « La langue garde les trophées de son passé et les armes de ses futures conquêtes » - Coleridge - « Language contains the trophies of its past and the weapons of its future conquests ». | | | | |
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| action | | | Pour devenir impérissable, il faut atteindre le stade de mythe ; le style mythique, ce sont les ruines. C'est le seul style qui sauve la grandeur des édifices, des poèmes et des gestes. Et c'est la transformation de nos tours d'ivoire en salles-machine, qui efface toute grandeur de nos mémoires héroïques. | | | | |
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| action | | | Apollon nous soulève et Dionysos nous enivre, quand Aphrodite présente la cible. Notre vie est donc dans le souvenir d'une corde, jadis tendue, et des cibles anéanties, le mystère de la flèche, qui ne vole peut-être même pas. Et l'art est l'arc, que la vie quitte pour les cibles. « Nous vivons entre l'arc lointain et la trop pénétrante flèche » - Rilke. | | | | |
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| action | | | Le câblage des représentations, dans un cerveau humain, est une opération encore plus mystérieuse que la gestion de la mémoire. L’intelligence n’y est pas un pré-réquisit nécessaire. En revanche expliciter ces représentations, pour justifier tes assertions n’appartient qu’à l’intelligence. Valéry appelle ces justifications – actes, et dont le contraire seraient une intuition, pure ou naïve, ou des actes de perroquet. | | | | |
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| amour | | | On n'arrive à associer l'idée d'immortalité ni au corps, ni à l'âme, ni à la conscience ; ce qui s'en rapproche le plus, c'est la caresse que je voue à un visage, à un souvenir, à ce qui m'avait muni de regard, aux mains de ma mère, bref à l'absurdité insondable d'un aveugle amour, qui ne dure qu'un moment : « L'immortalité : un instant, pour le génie, une longue vie – pour les médiocres » - Prichvine - « Для гениальных бессмертие - в мгновении, а для обыкновенных - в долготе жизни ». L'immortelle caresse, au-dessus de l'immortalité d'une conscience selon Pythagore, ou Socrate, d'une pensée selon Aristote, d'une foi selon le Christ, d'une création selon l'Artiste. | | | | |
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| amour | | | La tragédie, la trahison, la honte, la caresse perdue, immémoriale, immatérielle, l'amour à perdre la raison, c'est ce qu'on doit éprouver au souvenir de nos parents disparus (pour apprécier le Requiem allemand de Brahms, il faut savoir, qu’il est dédié à la mort de sa mère). Et c'est ce que j'entends chez Mozart : « Dieux de vengeance, entendez-vous le serment d'une mère » (« Hört, Rachegötter, hört der Mutter Schwur » - die Zauberflöte) - ce furent ses dernières paroles ; pensait-il à sa mère ? pensait-il à son père, avec le Commandeur ? derrière les oiseleurs et cocuficateurs s'y profilent le Mal et l'enfer. Tout bon fils finit par se sentir scélérat - Pentiti, scellerato. | | | | |
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| amour | | | L'amour, c'est le souvenir de l'invisible, l'intelligence de l'indicible, l'oubli de l'incurable. « L'amour naît du souvenir, vit de l'intelligence et meurt par l'oubli » - Lulle. | | | | |
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| amour | | | Le printemps de l'amour : en tout on vit une renaissance, on sème, parce qu'on s'aime, sans savoir pour quelles saveurs futures ; son été - beaucoup d'angoisses, de soucis d'ivraies, d'arrosages intenses ; l'automne - on se découvre fécond, on découvre le prix et la paix d'une moisson ; l'hiver - lire les souvenirs congelés, les mettre en mouvement, grâce aux regard et cœur immobiles. Ne sois pas l'homme d'une saison, sois un climat ! | | | | |
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| amour | | | Un mystère de l'amour : vivre le même rythme, sans partager la moindre partition ni livret ni souvenir. Être chef d'orchestre d'un ensemble de cordes et de souffles, derrière un rideau tombé. | | | | |
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| amour | | | Deux manières de voir le présent : en faire un vide et le remplir par la profondeur d'un passé creusé ou par la hauteur d'un avenir rêvé, ou bien en vivre un débordement, ce que nous apporte l'amour, qui n'est qu'un perpétuel présent rejaillissant sur le passé ou sur l'avenir. Mais l'avenir est banal et le passé imprévisible. Le souvenir, comme le rêve, sont des poèmes, n'en faisons pas des chroniques ou des plans. | | | | |
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| amour | | | Le regard, c'est la faculté de découverte, au milieu des choses visibles ou invisibles ; il est donc condition d'un amour qui s'entretient, plus que de celui qui tient ses promesses. Ne pas se voir de près et se vouer un regard lointain. La mémoire des yeux et celle du regard ne sont pas les mêmes. « Pour sombrer dans l'oubli, rien de plus efficace que se voir tous les jours »* - Akhmatova - « Лучший способ забыть навек - видеть ежедневно ». | | | | |
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| amour | | | Le corps, en tant que support de l'âme, ce ne sont ni la physiologie, ni l'âge, ni l'anatomie, ni les nerfs, mais la mémoire des voluptés ou défaillances de nos caresses, au milieu des rêves, des mots, des attouchements. Ceux qui se laissent influencer par les tracas de leur estomac, par la profondeur de leurs larmes, par la hauteur de leur rire, font, d'habitude, pleurer d'ennui. | | | | |
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| amour | | | Comme toutes les grandes passions, soit l'amour doit expirer complètement soit tuer en moi ce qui y fut parfait. Toute apaisante mutation y est pire qu'une chute – une profanation. Le souvenir d'une tour d'ivoire n'est beau que dans les ruines. | | | | |
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| amour | | | Tant qu'on voit dans une chose - des métaphores, elle restera un miracle, qui animera une ironique foi des ermitages. Dès que la poésie s'en évapore, la chose se pétrifie dans des archives ou temples, vides et graves : grandiloquence ou mémoire. | | | | |
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| amour | | | Pour ne pas engendrer des désillusions, l’amour ne devrait pas oublier qu’il naît d’une illusion. | | | | |
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| amour | | | Tout poète est amoureux, mais tout amoureux n’est pas poète. Le poète fait partie de la seule race, consciente de l’existence de notre second soi, du soi inconnu, inspirateur de la musique de nos sentiments et de nos images. « L’amour est l'oubli de soi » - H.-F.Amiel – du soi connu, résident de notre esprit, l’oubli pour mieux se souvenir, enfin, du soi inconnu, résident tantôt de notre cœur et tantôt de notre âme ! | | | | |
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| amour | | | Tu es amoureux, lorsque tout attouchement avec l’être aimé – par le regard, la main, le souvenir, le désir – cesse d’être acte et devient caresse, excitante ou apaisante, voluptueuse ou douce, te précipitant dans l’abîme ou t’élevant dans la hauteur. Tu n’es plus ni les yeux ni le regard, et l’être aimé n’est plus l’objet regardé, c’est toi qui es regardé et aimé par Dieu, qui est Amour. | | | | |
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| amour | | | La douleur et la caresse semblent être les seules sensations à être partagées, à part égales, entre le corps et l’esprit. Toutes les autres – la mémoire, le muscle, la volonté – ont une demeure unique. | | | | |
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| art | | | Trois types d'écrivain-fontaine : ceux qui épluchent leur mémoire, ceux qui relatent un paysage, ceux qui répandent leur climat. Inventaire, invention, initiation. | | | | |
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| art | | | J'aimerais, qu'on comprît, que ce livre aurait gardé tout son sens, si je n'avais pas lu un seul des auteurs, qui en font le fond lointain ou le cadre immédiat. Nous sommes au temps des orages ; des nuages aléatoires traînent au-dessus de nos âmes réceptrices, chargées d'images et d'émotions ; l'éclair doit ne garder que le souvenir de nos âmes illuminées. Un bon exemple de fortuité des nuages passagers : pour Nietzsche - le bref passage de Schopenhauer et de Wagner, aux fonctions météorologiques. | | | | |
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| art | | | Un écrit vaut par ce qui reste, une fois effacées les traces visibles provenant de la mémoire ou de la géométrie (il ne resterait que les « traces de l'absence » - Derrida). Mais à notre époque infovore et vidéosphérique, ne survivent que des narrations conformes au format BD (Bases de Données ou Bandes Dessinées). | | | | |
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| art | | | La bonne mémoire transmet icônes et idoles, de l'amnésie naissent spectres et fantômes. La poésie a grand besoin d'oublis. | | | | |
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| art | | | Le véritable promoteur de l'art fut toujours le marchand, tiraillé par le mauvais souvenir des saloperies, qu'il fut amené à perpétrer. La meilleure dispensatrice d'aumônes fut toujours la honte. Les instincts carnivores bien canalisés, l'excellente bonne conscience l'anime désormais et laisse peser, sur l'avenir de l'art, de sombres perspectives, prévues par le deuxième Commandement. | | | | |
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| art | | | L'écriture est un acte (et non pas un rêve) surveillé par une sensibilité, une mémoire et une intelligence, ce qui le décompose sur ces axes : la hauteur du style, l'étendue de l'ambition, la profondeur de la construction. | | | | |
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| art | | | L'état inspiré résulte d'un contact miraculeux avec mon soi inconnu, contact qui surgit et s'annihile indépendamment de ma volonté. Comment reconnaître un maître ? Peut-être « la maîtrise, c'est le souvenir d'une inspiration »** - Iskander - « Мастерство есть воспоминание о вдохновении ». | | | | |
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| art | | | Qui est le vrai producteur de mon œuvre ? - le moi ? mon esprit ? ma mémoire ? mon âme ? Tant de doutes sur la paternité, et encore davantage sur la valeur de ma progéniture, ni traître ni maître ; la pitié pour le moi et l'ironie pour l'œuvre entretiennent cette profonde ambigüité. | | | | |
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| art | | | Les plus enthousiasmants des écrits sortent de tant de mortifications de l'amour-propre, de luttes dégradantes avec le mot résistant et coriace, de la honte devant tant de déchets. La honte avalée purifie tant de mots, maculés de doute. Maint souvenir des ruines pittoresques ne sait plus s'il remonte à l'architecture d'Augias ou bien à son fumier. Tant de sol déracinant et méconnaissable, tant de firmaments étriqués ou clos, pour nous faire croire, que « le poème éclot telle étoile ou rose » - Tsvétaeva - « стихи растут, как звёзды или розы ». Le génie est un arbre solitaire, qui ne doit rien aux forêts ou champs, où le hasard l'avait fait pousser. Et ce navrement de Malraux avec son « Le génie est inséparable de ce dont il naît » ! | | | | |
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| art | | | L'héritage du passé n'est capital que dans la civilisation ; la culture peut se passer de traditions et de transmissions. Les tenants de chaires universitaires ne seront pas d'accord ; leur mémoire historique est un éteignoir lyrique. | | | | |
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| art | | | Tu contiens trois ressources : la matérielle – tes sensations ; mi-matérielle mi-spirituelle – la mémoire ; la spirituelle – le langage (avec la logique incorporée). Laisser leurs empreintes sur tes actes ou sur ta page blanche est une démarche banale, indigne de l’art. L’art consiste à créer ce que ton soi connu ne contenais pas, créer sous l’impulsion de ton soi inconnu, pour ton propre étonnement. | | | | |
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| chœur bien | | | RUSSIE : Comment s'appelle le pays, où l'on mélange et oublie la justice et le bourreau, et s'apitoie sur le bagnard et le pendard ? La Russie. Que l'Asie cherche son nirvana en s'oubliant, que l'Europe trouve sa paix en fouillant sa mémoire - la Russie n'a plus ni mémoire ni oubli, ces facultés mécaniques, - elle réinterprète ce qui n'a plus de représentation. | | | | |
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| bien | | | Les raseurs éthiques nous parlent d'un penchant à la faute, conduisant l'homme au mal (les plus bêtes, comme Badiou, parlent même de trahison, à travers un simulacre de vérité), et d'un penchant au Bien, le conduisant au salut ; mais le Bien, c'est la sensation de la hauteur, d'un sommet, par rapport auquel tout mouvement nous mènera à une pente, une chute, une déchéance ; et le seul moyen de rester dans le Bien est de rester immobiles, ou, pour lui rester, au moins, fidèles - de revivre sa hauteur comme un souvenir d'un séjour paradisiaque, d'où nous sommes chassés. | | | | |
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| bien | | | Ils appellent salut – une paix d'âme, résultant de nos péchés pardonnés ou oubliés, tandis qu'il serait une âme trouble et vibrante, reproduisant la musique de nos rêves immaculés. Le salut, c'est le triomphe de ta musique sur le silence de Dieu et le bruit des hommes. | | | | |
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| bien | | | L’ange en toi, ce spécialiste et gardien de la pureté, doit s’occuper des contraintes, pour que ton enthousiasme reste dans la seule compagnie du noble. La bête en toi, cet expert dans les débordements, entretiendra la honte devant les éclaboussures des mauvais souvenirs. Avertissement : en voulant chasser la bête, tu risques fort de perdre aussi l’ange ; ils sont inséparables. | | | | |
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| bien | | | J’ai beau fouiller ma mémoire, à la recherche d’une seule action, dont je serais inconditionnellement fier, - et je n’en trouve aucune ! En revanche, tant de souvenirs, provoquant une honte aigüe. Hypocrisie, sortie du réel, sélection élective ? | | | | |
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| bien | | | L’orgueil te fait oublier parfois, que tu portes en toi, en permanence, une bête ; la honte occulte parfois la présence continue en toi – d’un ange. Heureusement, ta bonne mémoire te retournera toujours au sentiment de ta dualité. « Dans l’homme, le sentiment angélique de l’ubiquité ne s’était pas aboli, étant ineffaçable » - Valéry. Le sentiment bestial de l’unité s’appuie sur l’action aveugle, mais s’efface avec chaque rêve révélateur. | | | | |
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| bien | | | On ne doit suivre une invitation au suicide qu’à deux conditions célestes : premièrement, aucune beauté, vécue jadis, n’enflamme plus tes souvenirs et deuxièmement, aucun Bien, même muet, ne t’apporte une consolation durable. Autrement, suivre le désespoir terrestre ne peut être que de la trahison de tes rêves pas encore éteints. | | | | |
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| bien | | | Le sens du Bien a un étrange pouvoir sur la coloration de nos souvenirs : nos succès se rétrécissent et tournent en grisaille et nos échecs se gonflent d'un rouge au front. | | | | |
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| bien | | | Les souvenirs les plus obsédants viennent du sens froissé du Bien, font affleurer des hontes et des occasions ratées d’aimer. Le Beau et le Vrai perdent plus vite leur pertinence. | | | | |
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| doute | | | Ce qui se passa il y a une seconde s’engouffre sans retour dans l’éternité du passé. Tout discours vise donc non pas la réalité mais sa représentation que je porte dans ma mémoire. | | | | |
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| doute | | | Entre la perception d'un objet et la mise en mémoire transitoire de son image - aucun traitement conceptuel peut ne se produire ; mais que mémorise-t-on, au juste ? - grande énigme de la mémoire ; à chaque sens correspondrait un type de stockage, mais sans représentation conceptuelle ! Un vrac cru et sans substance. | | | | |
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| doute | | | L'esprit de suite est bon pour l'ingénieur et néfaste pour le poète. Le rêve n'est traduisible qu'en pointillé, les actes remplissent des chaînes. Je connais les autres par la mémoire en continu et je me découvre moi-même dans l'oubli des traces. Répète la noble prière de S.Weil : « Que je sois hors d'état d'enchaîner par la moindre liaison deux pensées »**. J'aime la raison qui prie et la foi qui lie. | | | | |
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| doute | | | Le non-poète ne veut pas de paupières ; il veut avoir ses yeux ouverts en permanence, pour se saisir du monde. Le poète a les paupières les plus lourdes ; il a tant besoin d'yeux fermés, pour rêver. Qui s'identifie aux choses vues ? - des entités périssables : les dieux, les manuels, les mémoires. | | | | |
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| doute | | | Au bout de son chemin, l'homme découvre des contraintes, plus éloquentes que les buts, et des regards, plus enthousiasmants que les choses vues. Bien que sa substance se réduise aux relations, le sujet qui regarde rend secondaire l'objet regardé. « L'homme cherche à oublier où le chemin conduit » - Héraclite – pour s'identifier avec son premier pas, accomplis sous le signe des contraintes, créées par lui-même. | | | | |
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| doute | | | Que nous scrutions un livre d'histoire, notre savoir ou notre mémoire, exposé en mots, tout fait subit les écarts, dus à notre style, notre imagination, notre ironie ou nos filtres. Donc, opposer les faits aux abstractions n'a pas beaucoup de sens, puisque l'ennemi du fait ne peut être que quelque chose d'insignifiant ou idiot, dans le genre du mensonge, des élucubrations ou de l'ignorance. Et lorsqu'on n'a pas d'adversaire de taille, on n'a pas de valeur propre non plus. Donc, arrêtons de glorifier les faits (et les choses) et préoccupons-nous des images (et des mots). | | | | |
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| doute | | | On peut émettre quelques conjectures raisonnables sur le mécanisme de mémorisation de syllabes, de mots, de références d'objets ou de relations, mais le mystère de la mémorisation des sons et des mélodies me paraît être entier. Comment se reconstitue une mélodie, à partir du dernier son (le son du présent), tandis que les sons précédents (les sons du passé) ne retentissent plus et sont en mémoire ? | | | | |
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| doute | | | Un langage plat ou un déchaînement métaphorique sont à égale distance de la nature. Si le sens du beau ne nous fut pas donné, nous n'eûmes pas compris le second message, tandis que la routine langagière eût interprété sans problème - le premier. Les messages métaphoriques, hélas, sont redirigés vers des gestionnaires périphériques ; la mémoire centrale est usurpée par des opérations arithmétiques ou logiques, où règne le silence des concepts et où l'homme est indiscernable du robot. | | | | |
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| doute | | | Entre deux partitions de ma mémoire dynamique – les connaissances et les ignorances – se produisent de permanents transferts, des transvasements, un banal – de l’ignorance à la connaissance, et un subtil – de la connaissance à l’ignorance ; le premier enrichit mes moyens, le second me fait découvrir la joie des (re)commencements dans une ignorance étoilée. | | | | |
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| doute | | | Avant l’invention de la photo et de la vidéo, le temps, pour tout homme, gardait un mystère, et l’accès à la mémoire fut un processus métaphysique. La Terre devint un village, et la Voie Lactée – notre patrie. | | | | |
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| doute | | | L’intellect transforme les empreintes analogues de nos sens - en données analogues de notre mémoire. Les premières ne se trompent jamais ; les secondes se trompent toujours. Pourtant, toutes nos connaissances proviennent des secondes, et les premières ne servent qu’à valider les jugements des secondes. Le robot, lui aussi, aura ses sens, mais toutes les données seront déjà, pour lui, des connaissances conceptuelles, en sautant les stades analogue et numérique. | | | | |
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| doute | | | Les fantômes peuplent aussi bien le passé que l’avenir, mais ils sont vivants au passé et morts dans l’avenir. La mémoire est une matière malléable, matière première, que ton amour ou ton imagination peuvent munir de nouvelles intensités ou de nouveaux sens. Mais toute projection vers l’avenir ne peut être que minérale, mécanique, logique – bref, sans vie. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu communique avec l’ensemble de tous les possibles, hors du temps ; mon soi connu se réduit aux possibles réalisés, à la mémoire, donc au passé, au temps. | | | | |
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| doute | | | Si la sagesse est la mémorisation des faits, Aristote a raison : « Le doute est le commencement de la sagesse ». Pour moi, le doute est la fin de nos chimères salutaires. | | | | |
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| doute | | | L’ineptie très répandue – une fusion définitive entre le sujet et l’objet. Pour un narcissique, l’objet, c’est son soi connu, avec son savoir, sa sensibilité, sa créativité ; le sujet, c’est son soi inconnu, sans langage, sans mémoire, sans idées. Le concepteur et l’inspirateur. | | | | |
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| doute | | | Notre mémoire est une base de connaissances, dont certaines tombent dans l’oubli, provisoire ou définitif, et ne sont accessibles qu’au soi inconscient, qui sait donc plus que le soi conscient. | | | | |
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| doute | | | La chair est dans l’immédiat, et l’esprit – dans le souvenir. L’écho plus profond que la voix, l’ombre plus originale que la lumière, la mélancolie temporelle plus haute que la nostalgie spatiale. | | | | |
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| doute | | | Puisque mon soi inconnu est à l’origine de mes états d’âme mémorisables, on peut les appeler aventure intérieure, qu’il s’agit de convertir en formule extérieure, en maxime, avec une profondeur implicite de la source et la hauteur explicite du commencement. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| chœur hommes | | | CITÉ : La cité devint si mécanique qu'on oublie parfois qu'elle fut créée par les hommes. Les hommes en entretiennent les maternités et mouroirs, mais c'est le robot qui assure le reste des vies préprogrammées et interchangeables. Aucun tonneau, aucune ruine ne seraient plus tolérés comme habitat près des forums coquets aseptisés. | | | | |
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| hommes | | | La civilisation se grave en mémoire impassible, la culture façonne l'âme véhémente. « La culture, c'est ce qui demeure dans l'homme, lorsqu'il a tout oublié » - proverbe japonais. La culture, c'est la hauteur vibrante, tandis que la mémoire ne reflète que la profondeur. Dans la hauteur, surtout, on frissonne : « Ne cherche pas la hauteur du savoir, mais son frisson » - St-Paul, mais une fois le bon frisson trouvé, j'apprends, qu'il m'élève vers la hauteur. | | | | |
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| hommes | | | La patrie, ce sont mes commencements, mes origines. À l'âge adulte, l'attachement aux commencements, le retour aux initiations, prennent l'allure d'un asile dans ma vraie patrie oubliée. | | | | |
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| hommes | | | La jeunesse : création de scénarios et algorithmes, dont les étapes les plus cruciales sont exécutées inconsciemment ; la maturité : exécution routinière de toutes les étapes de scénarios câblés. Mémorisation organique, oubli mécanique ; focalisation sur le but, focalisation sur les moyens ; les pointillés décrivant des trajectoires en continu, le continu se décomposant en pointillés. | | | | |
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| hommes | | | On croule sous des réponses savantes aux questions minables ! L'oubli des questions intéressantes, qui, toutes, furent posées dès l'Antiquité. Cet oubli, beaucoup plus que celui de l'Être, définit notre époque. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les valeurs sont lues aujourd'hui sur un même écran, où l'on ne distingue plus : le talent - de son absence, l'intelligence - de la mémoire, le rebelle - de l'esclave. Projeté sur le réel, tout complexe se voit privé de son imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | La platitude devint si vaste et sûre, que les hommes perdirent tout souvenir de la Chute et, partant, - le souci du Salut. | | | | |
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| hommes | | | La nostalgie des commencements disparus engendre des rites : « La tradition est oubli des origines » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| hommes | | | Il ne faut pas compter vivre dans les siècles à venir ; vivre sans compter, dans la réversibilité du sentiment et de l'espérance intemporels. Plus qu'un coup d'œil au passé, c'est un coup de pied à l'avenir, qui rendra vivant et noble ton élan présent, ce coup de maître. Pendant des siècles on nourrissait l'illusion, que la maîtrise du passé aiderait à mieux bâtir un futur organique ; aujourd'hui on sait, que l'avenir appartient à ceux qui ont tout oublié, aux hommes du seul présent mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Le bon héritage du passé n'est pas dans le remplissage et la structuration de notre mémoire, mais dans la constitution de bonnes contraintes, qui n'attacheraient notre esprit qu'au ton et à la noblesse, dont le dénominateur commun s'appelle hauteur. La barbarie, c'est de n'en garder que les faits, les savoirs, les systèmes, voués, tous, à la platitude. Le sommet de la barbarie, c'est le robot, ne vivant que de formules : « L'honneur fiche le camp – il en reste la formule, ce qui équivaut la mort » - Dostoïevsky - « Исчезает честь — остается формула чести, что равносильно смерти чести ». | | | | |
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| hommes | | | Comment s'écoule la vie de nos contemporains ? - la chasse aux fuites, aux lacunes, aux oublis, pour rendre le courant vital – prévisible, traçable, contrôlable – l'accumulation de solutions. Aucun mystère ne les dévie plus de leur morne cohérence. « Tout se désagrège par attouchement du mystère : les mots, les systèmes, les personnalités » - Nabokov - « Всё рассыпается от прикосновения исподтишка : слова, системы, личности » - l'éternel retour est annoncé par un nouveau mystère ! | | | | |
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| hommes | | | Dans les ruines, on communique par le souvenir, le rêve ou l'étoile : dans leurs édifices, ils n'ont plus de messages propres, que des messageries collectives, des réseaux sociaux, c'est à dire robotiques : même les portes, les fenêtres et les murs n'y sont plus qu'écrans. Même la chanson populaire, qui tenait à la musique, à la voix, aux paroles, ne vaut plus que par le nombre de projecteurs et par les contorsions accompagnantes. | | | | |
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| hommes | | | Tous rêvent du legor, legar - on me lit, on me lira ; mais je me trompai avec le non legor, non legar ; les pires subissant le legor, non legar (ce que redoutent aussi les humbles : « Après ma mort, je serai lu pendant sept ans et ensuite - oublié » - Tchékhov - « После смерти меня будут читать семь лет, а потом забудут ») ; les meilleurs s'illusionnant sur le non legor, legar ; « je travaille pour celui qui viendra après » - Valéry. Le plus bête est Proust : « Le monde entier me lira ». | | | | |
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| hommes | | | Ce qu'est l'humanité, je le sais essentiellement d'après la mémoire collective, et c'est rationnel, fermé, fini. Ce qui palpite en moi, en revanche, est irrationnel, ouvert, infini, et je l'appelle – le soi inconnu. Ma misère serait, que ma vie ne reflète que l'humanité transparente, sans la moindre étincelle de mon obscur soi. Seneque est encore plus catégorique : « Ô quelle vile chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! » - « O quam contempta res est homo, nisi supra humana surrexit ! ». | | | | |
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| hommes | | | L’homme se manifeste sur trois plans : l’être, le paraître, le connaître. Tant qu’il garde une sobriété mécanique, il remplit ces plans, respectivement, d’actions, de reconnaissances, de mémoire. En mode organique, en pulsions donc, ces plans vivent du Bien profond initiatique, du haut Beau intermédiaire, du vaste Vrai final - la honte, le bonheur, le désespoir. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c’est ce qui permet à notre mémoire d’accéder à l’histoire d’un bel édifice – tour d’ivoire, merveille plastique, pensée épique - abattu par le temps impitoyable. Du contraire des ruines surgit la barbarie : la perte de la liaison avec un passé, devenu incompréhensible ; c’est du Hamlet – the time is out of joint. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine spirituel, la catégorie de maître s’éteignit ; il ne restent que des élèves et des esclaves, incapables de créer leurs propres commencements, mais armés de vastes mémoires et de suites serviles dans les idées mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs prédictions de l’avenir, les experts ou les charlatans, les obtus ou les visionnaires, les garagistes ou les poètes sont au même degré d’impuissance et d’irresponsabilité (à part, peut-être, la certitude de l’extinction finale des astres). La connaissance du passé permet de créer des hiérarchies des hommes, des valeurs, des espérances. Mais rester en tête-à-tête avec le seul présent, c’est être mouton ou robot. | | | | |
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| hommes | | | En parcourant notre mémoire de noms de célébrités, on dirait que dans la première Antiquité il n’y a avait que des poètes, dans la seconde – que des philosophes, à la Renaissance – que des peintres, au XIX-me siècle – que des romanciers, au XX-me – que des politiciens, au XXI-me – que des gestionnaires. « Énorme serait mon horreur de savoir que l’avenir ne verrait naître aucun nouveau Tchékhov » - H.Hesse - « Es wäre mir ein tiefer Schmerz zu wissen, daß es künftig keinen Tschechov mehr geben werde ». Disparurent les tragédies et les comédies, et même les vaudevilles devinrent mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Le sot ne conçoit que l’aujourd’hui visible, le médiocre y ajoute le hier lisible, le rat de bibliothèques – des siècles passés intelligibles ; mais les meilleurs des hommes tentent de rester hors-temps, dans leur éternité sensible. | | | | |
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| hommes | | | La mémoire d’une nation ne vaut que par la beauté de ses œuvres ; le folklore inventé ou les traditions authentiques sont bons juste pour l’amusement ou la sensiblerie. Pouchkine, qui y voyait « l’indépendance de l’homme et la promesse de sa grandeur » - « самостоянье человека, залог величия его » - oublie, que seule la solitude – et ses ruines - peut les amener, et que les ruines nationales ne contiennent ni chagrins ni enthousiasmes authentiques. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement les noms mêmes d'Homère ou de Shakespeare seront, un jour, oubliés, mais on ne comprendra plus les raisons de leur ancien prestige, puisque tout souci de la forme sera entièrement remplacé par celui du format. | | | | |
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| hommes | | | L’état moutonnier est, tout de même, un défi au minéral, mais l’état robotique est un retour au minéral – minéral muni de mémoire et d’algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’élite, la première fonction de l’âme est de rêver ; celle de l’esprit – de créer. Les rêves faiblissent, et la création glisse vers l’absurdité, d’où l’intérêt du renouvellement des consolations et des langages. Jadis, seule l’élite laissait des traces dans la mémoire collective ; aujourd’hui – c’est la foule, qui ignore l'appel consolant et la richesse langagière. Mais le tragique reste une constante de l’élite ; il ne fut jamais une propriété de la foule. La calamité sociale est la soumission de l’élite à la foule. | | | | |
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| intelligence | | | Un, deux, trois - toute l'algèbre du goût est là : un, le repli ou la tautologie - l'art pour l'art, le savoir pour le savoir ; deux, la fuite ou le combat - échapper à l'acte ou défier le mot ; les triades - le pour de la mémoire, le contre de la machine, les deux dans un langage émergeant de l'âme. La part du monocorde, du binaire, du trivial. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence est tout d'instinct cachant ses points de repères et même les oubliant, tant leur câblage est profond (substitution de procédures explicites par déclarations symboliques, appropriation de l'avoir se muant en l'être). Mais se méfier des réflexes, qui n'ont pour origine que le manque d'horizons. | | | | |
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| intelligence | | | Intelligence inférieure : une mémoire bien organisée, munie de bons moteurs de navigation et d'inférences. Intelligence supérieure : inventer des modes d'organisation, donner le vertige des houles et des syllogismes, sans agiter des rames ni modi, par le regard soulevé par les apories originelles. Profondeur ou hauteur, Descartes ou Pascal, Sartre ou Valéry, Deleuze ou Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | On ne maîtrise ni ne goûte une pensée d'autrui qu'à condition de pouvoir descendre, à partir d'elle, jusqu'au zéro de l'écriture. Pour une pensée vivante, cette descente est immédiate ; elle est labyrinthique, à travers la mémoire cathédralesque, - pour une pensée savante. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe ni idées simples ni qualités premières (Locke) ; tout fait peut se muer en pure virtualité, et toute virtualité peut devenir polymorphe. Toute mémoire statique peut se convertir en procédure dynamique. | | | | |
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| intelligence | | | Le structuraliste : vous avez beau changer le décor, vous jouez les mêmes rôles ; l'existentialiste : le jeu d'acteur ne vaut que par une mauvaise mémoire dans l'absence de souffleur ; le postmoderne : ce n'est pas le sens des scènes et des caractères qui rend l'essentiel, mais l'absurdité du langage. Et si c'était l'écart entre mes planches, le parterre et le paradis ? | | | | |
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| intelligence | | | Comment oublie-t-on ? - mystère. Aucun acte de volonté, comparable à l'effacement d'une mémoire d'ordinateur ; la mémoire échappe à tout acte. On a beau se dire, que « tout acte exige l'oubli » - Nietzsche - « zu allem Handeln gehört Vergessen » - la représentation passive domine l'interprétation active. Ars oblivionis, l'art de l'oubli, de Cicéron à U.Eco, n'a rien à opposer à ars memoriae, à l'art de la mémoire, de Lulle à G.Bruno, et culminant avec l'ordinateur. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un écrit de philosophie, la culture philosophique représente un apport négligeable ; l'esprit y est inséparable de la chair ; les horizons n'y attirent qu'à une belle hauteur de tempérament, de style ou d'émotion. La plus belle intelligence est celle qui écoute son âme et affine son goût, au lieu de scruter et confiner sa mémoire. Peu me chaut la supériorité oculaire de Descartes sur Pascal, de Bergson sur Alain, de Sartre sur Valéry, si les seconds surclassent les premiers en qualité de leur sensibilité et de leur regard. | | | | |
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| intelligence | | | L'âme est inséparable du corps (et donc elle s'annihile avec l'extinction de celui-ci) non pas à cause d'une mémoire matérielle (qui même n'existe probablement pas), mais parce que toute image, toute pensée, tout jugement de l'âme porte, inexorablement, une coloration corporelle, liée aux jouissances, souffrances, espérances, et, en plus, cette coloration est nettement placée dans le temps - tout état d'âme est daté. | | | | |
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| intelligence | | | La modélisation conceptuelle est un projet, dont le sujet est l'Être immémorial et l'objet - l'Un mémorisé ; vu sous cet angle, on ne parle plus d'oubli, et Heidegger se réconcilie avec Platon. | | | | |
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| intelligence | | | 99 % du savoir philosophique moderne se trouvent déjà chez les Anciens ; 99 % du savoir antique ne vaut pas un clou ; et ils continuent à se gargariser de leur savoir de sages ! Le vrai philosophe est celui qui, dans philo-sophie, voit le philia-amour (désir, passion, intensité) avant le sophia-savoir (mémoire, lectures, vocabulaires). | | | | |
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| intelligence | | | Un beau mystère - le passage de la perception à la conception ; l'impact sur nos sens ne dure que quelques instants, et ensuite, qui en prend la garde et la forme ? - la répétition et le stockage en mémoire ? l'interprétation par substitution de variables réelles par des valeurs mentales ? Et l'essentiel de nos réactions s'adressera déjà à l'arbre unifié fixe et non pas à l'arbre originel chargé d'inconnues. « Les sensations sont échangées contre des représentations, ou des décisions, ou des actes »** - Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie spiritualité est à l'opposé des connaissances ; elle est l'art d'écouter ton âme et d'en reproduire la musique, et non pas l'artisanat de fouiller ta mémoire et d'en présenter un compte-rendu. « Depuis la Renaissance, l'anti-spiritualité engloutit l'homme, qui ne s'occupe désormais que des problèmes matériels, dont celui de la connaissance » - Tarkovsky - « Начиная с Возрождения, проблема познания относится к материальным проблемам - бездуховность поглотила мужчин ». | | | | |
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| intelligence | | | On oublia la jouissance d'une admiration gratuite, qu'il s'agisse d'un talent d'autrui ou du miracle de ta propre conscience. C'est à la faiblesse ou à l'ignorance qu'on attribue ces égarements, bien que le savoir et la force s'y prêtent avec beaucoup plus d'aplomb et surtout avec aussi peu de bonnes raisons. Celui qui admire son visage (Narcisse) admire rarement sa mémoire. | | | | |
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| intelligence | | | Que deviendrait l'âme sans la mimesis, ou la répétition presque mécanique, ou la réanimation magique de nos souvenirs et de nos émotions ? Si la mémoire humaine avait la même permanence que la mémoire des ordinateurs ? Si nos émois laissaient une contre-empreinte matérielle, qu'on intensifierait, effacerait ou réactiverait à volonté ? Cette âme ne serait qu'esprit ou machine. La répétition mentale est un miracle logique et organique, dans lequel le corps joue un rôle périphérique d'une mémoire de masse somnolente, tandis que la mémoire centrale, vive, volatile maintient l'âme en état de veille. | | | | |
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| intelligence | | | En mémoire et en puissance interprétative, l'homme sera dépassé facilement par la machine. En matière intellectuelle, l'esprit humain devrait se consacrer surtout à la qualité de ses représentations. On n'est plus à une époque, où, naïvement, on pouvait dire que « l'esprit, c'est la mémoire elle-même » - St-Augustin - « animus sit etiam ipsa memoria ». Pour Descartes, la mémoire est répartie entre l'esprit et le corps, l'esprit ayant la priorité. Mais le corps, apparemment, n'a pas de mémoire de masse ; et la seule mémoire sensible, la mémoire centrale, relèverait entièrement de l'esprit. Chez l'homme, tout n'est qu'une réinterprétation, et elle est si bien câblée, qu'on ne voit presque pas la mémoire. « Il n'y a pas de données, mais seulement des conduites » - Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | Au commencement, il faut tout oublier ; mais l'esprit n'en est pas capable ; l'esprit, s'attaquant aux commencements s'appelle âme : « Dans le commencement, l'esprit n'est pas chez lui ; il aime des colonies » - Hölderlin - « Zu Haus ist der Geist nicht im Anfang : Kolonie liebt der Geist » - l'esprit vit de conquêtes, en pays étranger ; l'âme, c'est notre patrie. | | | | |
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| intelligence | | | Le dédain du présent et la nostalgie du passé s'expliquent par la nature de notre mémoire : elle est faite d'empreintes des choses et de jeux de notre imagination. Ce qui est immédiat porte surtout des traces et des pesanteurs du réel, qui, avec le temps, deviennent de plus en plus impondérables, pour se muer, à la fin, en grâce des images et des états d'âme. Tout vrai nostalgique s'ennuie dans les choses et s'épanouit dans les idées. Mais la qualité des choses et des idées est la même à toutes les époques. | | | | |
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| intelligence | | | Aristote, Spinoza, Kant - aucune belle métaphore ; il reste le système (logique, structurel ou verbal, à l'esthétique nulle), donc un résumé, qui n'est jamais qu'enfantillage (c'est à dire la curiosité de la découverte, suivie d'une sobre mémorisation et d'un morne apprentissage). En face, les mythes et idées platoniciens sont de pures métaphores éternelles, comme la plus belle d'entre elles, celle de la Caverne reprenant, peut-être, le beau souvenir du souterrain de Pythagore et d'Empédocle. Tant de prosateurs cherchèrent à embrigader cet impénitent poète, en suivant le conseil perfide de Leibniz : « Si quelqu'un réduisait Platon en système, il rendrait un grand service à l'Humanité ». | | | | |
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| intelligence | | | Le vrai savoir ne peut provenir que d'une représentation, et il s'appuie sur la pensée de l'être, avant d'engendrer celle du devenir ; penser, c'est traverser la représentation en ces étapes : sujet, sensations, objets, relations, mémoire, désir, références conceptuelles, et ensuite verbales, d'objets et de relations, phrases grammaticales, leur interprétation, sens de la vérité établie. Vu sous cet angle, ni Aristote ni St-Augustin ni Descartes ni Kant ni Husserl ne savent ce qu'est penser. Lever les yeux au ciel et froncer les sourcils, c'est le seul sens plausible qu'ils donnent à cette activité non-élémentaire. | | | | |
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| intelligence | | | Là où il y a la mémoire (le savoir), le mouvement voulu (la liberté), la force (les moyens), l’ingestion (le but) – il y a la pensée. Tant de choses évidentes, avant le cogito. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les productions de l’âme, la mémoire ne sert à rien ; seule la tête, en gros commune à tous, en profite, pour consolider son métier et affaiblir son originalité. « J'aime mieux forger mon âme que la meubler » - Montaigne - et l’originalité en est le meilleur forgeron. | | | | |
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| intelligence | | | La continuité de ton essence se maintient par la mémoire – pour ton esprit, par le goût – pour ton âme, par la honte – pour ton cœur. Le plus fragile – ou mobile -, c’est l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | On croit voir l’espace, puisque la mémoire retient surtout les objets (et beaucoup moins les relations entre les objets) ; mais avec chaque seconde successive, l’objet perçu n’est plus le même. Il serait donc plus juste de dire que nous voyons le temps ! | | | | |
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| intelligence | | | La science : formuler une vaste question, à laquelle on cherche des réponses rigoureuses et leurs interprétations. La philosophie (comme tout art) : formuler une haute réponse, pour laquelle on cherche des questions élégantes, s’appuyant sur une représentation profonde. Tôt ou tard, la première tâche sera prise en charge par des robots ; l’art est en train de dégénérer à cause du dépérissement des âmes ; il reste la philosophie, car son outil, l’esprit, a une bonne mémoire, capable de ressusciter l’âme et de redevenir ainsi un art à part entière. L’universalité de la recherche de solutions sera remplacée par la particularité de la recherche de mystères. | | | | |
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| intelligence | | | Avec les progrès de l’Intelligence Artificielle, la notion d’esprit (res cogitans), opposée à la matière inerte (res extensa), doit être scindée en deux : les vivants et les robots. Est vivant non seulement ce qui dispose de la liberté, c’est-à-dire de la faculté de s’écarter, dans son comportement, des lois physiques, mais, en plus, de ne pas suivre une démarche, découlant de l’application d’un modèle comportemental, conçu par un cogniticien et implémenté dans la mémoire. Cet ajout définit un robot. Celui-ci finira par simuler nos sens et nos sensations, par pratiquer l’apprentissage, par générer des choix aléatoires, par maîtriser les langues naturelles. La différence avec le vivant consistera en la demeure du pourquoi comportemental : la chair sensible ou les circuits intelligibles. | | | | |
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| intelligence | | | Ce ne sont pas des sensations qui constituent le présent ; celui-ci se forme déjà par la mémoire. Le temps est le contact permanent entre maintenant et ici, d’un côté, et jadis et ailleurs, de l’autre. | | | | |
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| intelligence | | | Les admirables réponses de ChatGPT et DeepSeek reposent sur une démarche bassement mécanique, qu’il est impossible d’associer à une vraie intelligence. Cette démarche consiste à :
1. accéder, sur l’Internet, aux archives électroniques de textes technico-scientifiques, dans toutes les langues principales, et les parcourir
2. s’appuyer sur un modèle méta-linguistique (qui ne dépend pas d’une langue particulière), permettant de fixer des relations de proximité entre entités langagières (mots ou syntagmes)
3. classifier la relation de proximité en différentes structures pseudo-sémantiques et les mémoriser
4. appliquer le même modèle méta-linguistique à l’interprétation de requêtes, y reconnaître les mêmes types de proximité que ceux qui avaient été pré-mémorisés, en constituer un réseau
5. appliquer un modèle de génération de phrases en langue naturelle, en confrontant le réseau de la requête au réseau neuronal pré-mémorisé.
C’est la domination du quoi sur les qui, pourquoi, comment, où, quand. Des calculs bruts, sans aucun raisonnement formel. Mais aucun système d’intelligence artificielle ne peut, pour le moment, rivaliser avec eux en qualité des résultats et en nombre de domaines modélisés. Ces résultats sont satisfaisants dans plus de 90% de questions posées. | | | | |
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| intelligence | | | Comment se construit la parole humaine ? Pourquoi la compréhension mutuelle est si prodigieusement facile ? L’essentiel d’un discours renvoie à l’habitude, à la mémoire, à l’expérience. Ce ne sont pas des références conceptuelles (comme c’est le cas en IA symbolique), mais la statistique qui guide la génération et l’interprétation du flux langagier. Seule l’intelligence humaine, ce don divin si inégalement distribué, peut reprendre un discours, pour en apporter des justifications. Un paradoxe – l’IA neuronale, conçue d’une manière si primitive et mécanique, est, en fin de compte, parfaitement humaine ! Et si l’intelligence la plus haute commençait, justement, aux points de brisure des données statistiques ? Et l’IA symbolique est tout-à-fait inhumaine. Comme le sont, par leur origine, nos sens du Beau et du Vrai ! | | | | |
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| chœur ironie | | | NOBLESSE : Ironiser veut dire s'oublier. Et puisque le vrai aristocratisme, ce n'est pas une mémoire écrite mais une mémoire à écrire, elle fait appel à l'ironie, pour dessiner de nouveaux blasons. Ce qu'on gagnera en art héraldique on risque de perdre en statut véridique : le panache des signes ne traduira pas les taches des lignes. | | | | |
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| ironie | | | L'attribution de fins et de mesures est facilitée par l'inattouchement par l'infini. Mais la perspective de l'infini rend toute balance hors usage. Être fabricant de balances, en fin de compte, est le métier de la mémoire et du temps arrêté. Mais des balances pour peser les valeurs et non pas pour mesurer les poids. | | | | |
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| ironie | | | Tous, aujourd'hui, sont disciples d'Antée, toute leur force étant d'origine bien terrienne (« la force du sol et du sang en tant que puissance » - Heidegger - « erd- und bluthaften Kräfte als Macht ») ; une raison de plus, pour te déraciner du sous-sol, gardien des nourritures terrestres, et t'installer dans des ruines aériennes, où des sylphides gardent le souvenir d'architectures célestes. | | | | |
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| ironie | | | Pour Socrate, l'ironie serait de remettre des questions, dont on connaît la réponse. Je pense, que c'est plutôt de démettre des réponses, dont on a oublié la question. | | | | |
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| ironie | | | La négation mécanique aide à me débarrasser de la terreur devant les pédants : prenez la bêtise raisonnable – le mensonge d'une conscience indépendante est une conscience libre – et comparez-la avec la bêtise savante - « La vérité de la conscience indépendante est la conscience servile » - Hegel - « Die Wahrheit des selbständigen Bewußtseins ist das knechtische Bewußtsein ». Le maître vaut par ses mensonges, devenus vérités à la génération suivante ; l'esclave vaut par la mémoire des vérités courantes. L'indépendance d'esprit est dans le sacrifice (de ce qui ne dépend plus que des autres), plutôt que dans la fidélité (à ce qui ne dépend que de moi). | | | | |
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| ironie | | | Quelques questions anthropomorphiques, au sujet de Dieu : main de Dieu - combien de doigts ? Dieu est omniscient - où est Sa mémoire centrale ? dans la moelle épinière ou dans l'hémisphère cérébrale gauche ? Dieu récompensera le vertueux - par un chèque ? payement en nature ? Dieu est en colère - tape-t-Il du pied ? bave-t-Il ? Dieu reconnaîtra les siens - à l'odorat, au goût, au toucher ? par reconnaissance des formes ? | | | | |
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| ironie | | | L'un des bienfaits de l'Internet : il devint dérisoire de se gargariser des connaissances accumulées dans notre mémoire de rats de bibliothèques ; tout môme les retrouve en quelques clics. Dans les chefs-d’œuvre du passé, rien de significatif ne le doit à ces fichues connaissances ; désormais on ne peut compter que sur le talent. Hélas, les connaissances se multiplient, les talents se raréfient. | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent en puisant dans un puits profond, plein de leurs idées, souvenirs, savoirs, et ce qui s'avère être de l'eau courante, mue par la même pression extérieure. Tandis que la condition nécessaire d'une écriture est la présence d'une haute fontaine, me faisant mourir de soif. La soif inextinguible (insatiabilis satietas de St-Augustin est la plus belle contrainte d'homme de goût. | | | | |
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| ironie | | | Les discours sirupeux ou baveux devinrent si dominants et perdirent à ce point tout souvenir de fraîcheur ou de renaissance, qu'on pourrait regretter la sécheresse de jadis : « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Héraclite - même si aucun Phénix ne touche plus la terre et réside, invisible et immobile, en hauteur aérienne. | | | | |
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| ironie | | | Ils enlèvent la couche la plus récente de thèmes, d'angles de vue, d'intonations, et ils s'imaginent d'avoir créé une tabula rasa, sans se douter, qu'ils nagent dans la couche suivante, légèrement plus oubliée que la première. | | | | |
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| ironie | | | Le drame du progrès est que plus de bien-être, même s'il est équivalent au bien-avoir, signifie, en réalité, plus de mal-devenir. Ce n'est pas une question d'éthique, mais d'optique : « Chaque fois qu'il te semble, que les choses vont mieux, tu avais oublié quelque chose » - R.Feynman - « Any time things appear to be going better, you have overlooked something ». | | | | |
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| ironie | | | Du meilleur usage de mon trésor d'incertitudes : avec cette collection d'inconnues je décorerai mon arbre de nativité, en souvenir des visitations fécondes de l'esprit, suivies d'enfantements heureux de l'âme, pleine de grâce. La maxime est cet arbre sauveur, tendant ses rameaux de pitié et de honte, à unifier avec le monde naissant. | | | | |
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| ironie | | | Au lieu d’encombrer la mémoire de ses auditeurs, le philosophe devrait leur expliquer comment oublier le terrible et pourquoi taire l’inessentiel. | | | | |
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| ironie | | | Même si en galimatias lourds, Proust doit céder à Hegel la palme, en galimatias légers, il trône sans partage. Pesez ces sagesses (l’une d’elles est mon pastiche) : l'image d'un certain instant n'est que le souvenir d'un certain regret ou le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant. | | | | |
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| ironie | | | Le taux de sots est étonnamment le même chez ceux qui mémorisent un nombre faramineux d’ouvrages littéraires comme chez ceux qui n’en lisent presque aucun. En revanche, chez les premiers il y a nettement plus de talents que chez les seconds, mais j’en ignore la raison, à moins que ce soit l’exigence grandissante de qualité purement verbale ; bref, un détail technique et non pas artistique. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines sont le cadre le plus propice pour une création, puisque l’artiste préfère le regard aux yeux, la mémoire au présent, le rêve à la réalité. | | | | |
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| ironie | | | Jadis, l’écrivain érigeait des temples, peignait des épopées, exhibait ses états d’âme ; aujourd’hui, il reproduit des bureaux, des hôtels, des bistrots. Moi, bras tombés et visage contre un lac, je me contente d’entretenir le souvenir de belles ruines de mon passé. | | | | |
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| ironie | | | Je lis la définition académique de la cognition. La liste de thèmes, qu’elle aborde, comprend : la mémoire, le langage, le raisonnement, l'apprentissage, l'intelligence, la résolution de problèmes… Aucune mention de la représentation ! Pourtant, sans représentation, aucun sens sérieux ne peut être donné à ces termes. | | | | |
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| ironie | | | Dans chaque événement, se produisant sur Terre, on peut distinguer une part de l’art et de la science, mais attribuer à l’Histoire des actions un sens théorique ou didactique est une blague, et connaître cette Histoire n’apporte rien à la sagesse ou à l’intelligence. Pour l’Histoire des images, La Guerre de Troie et Guerre et Paix sont plus excitants – et même plus véridiques ! - qu’Hérodote ou J.Michelet. De tous les temps, une expérience séculaire fut jetable, et l’espérance de vie d’une expérience immédiate, d’un algorithme donc, fut brève. La mémoire ne devrait servir qu’à l’entretien de rêves. | | | | |
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| mot | | | Dans ma représentation se trouve un concept, auquel s’attache l’étiquette française – la vache (mais j’en ai d’autres étiquettes nationales, attachées au même concept). Si j’oublie le nom français de ce bovidé, le concept reste intact – à faire réfléchir ces mauvais philosophes, qui pensent que c’est le langage qui représente la réalité. | | | | |
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| mot | | | Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces, je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille, tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans la prise de risques insensée par ma bouche. Retentis dans la bouche ou ressentis dans l'oreille, les mots ont des effets souvent opposés - et il est impossible d'effacer la mémoire collective, où se produit l'effet dévastateur idiomatique. | | | | |
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| mot | | | Valéry part d'un concept improvisé, effleurant à peine les choses, pour aboutir à un mot poétique. Heidegger part d'un mot improvisé, ignorant les choses, pour aboutir à un concept prosaïque. Privez le langage de suffixes, vous coupez toute source d'inspiration de Heidegger. Oubliez toute la culture, la cible de Valéry garde toute son excitabilité. | | | | |
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| mot | | | Mon mot, qui réussit à s'échapper au silence de Proserpine, je le respecterai sur le mode orphique : je lui jetterai mon dernier regard en arrière, avant qu'il ne me laisse en souvenir que le nom d'Eurydice. « L'homme des mots, le chanteur, s'en retourne vers le trésor des ombres chères » - G.Steiner - « The man of words, the singer, will turn back, to the place of necessary beloved shadows ». | | | | |
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| mot | | | Éviter cette sottise évangélique - le mot serait un grain s'épanouissant en fonction du sol récepteur ; la semence est un leurre, ton mot doit être un arbre, enraciné dans le souvenir des hommes de ta race, portant des fleurs à offrir, dessinant des cimes à donner le vertige. Que les moutons, les pourceaux et les chiens trouvent un autre prétexte, pour s'y arrêter ne devrait pas te préoccuper. | | | | |
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| mot | | | Ces préfixes révélateurs : re-présenter, ex-primer, dé-montrer, pour désigner les trois actions intellectuelles de base : induire, séduire, déduire. Une topique, une tropique, une critique. Fixer le possible, exhiber le suffisant, s'appuyer sur le nécessaire. Une mémoire, une voix, une voie. | | | | |
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| mot | | | Ton séjour non-sanctionné sur un banc des accusés se voit appuyé par le souvenir, que crimen signifiait déjà chef d'accusation (d'incrimination). | | | | |
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| mot | | | Deux raisons poussèrent Socrate à répugner l'écriture : l'horreur du développement (auquel succombe son élève infidèle) et l'absence de noms pour tout ce qui compte le plus dans la vie (et dont l'autre fait des Idées). Et le genre aphoristique d'Héraclite, fut oublié au profit des bavards… | | | | |
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| mot | | | La chose et le mot (avec le concept, qui se glisse entre les deux) sont deux facettes de l'étant ; et l'oubli de l'être (celui qui est source de tout), dont s'indigne Heidegger (ou, avant lui, Bakhtine : « La philosophie première, celle qui porte non pas sur les phénomènes de culture, mais sur l'être, tomba dans l'oubli » - « Первая философия - учение не о культурном творчестве, но о бытии - забыта »), cet oubli consiste à n'être respectivement que pragmatique ou poète, être obsédé par le poids des choses ou par la musique des mots, être guidé par l'intérêt ou par le vertige. | | | | |
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| mot | | | Les mots forment un chemin ; son parcours, l'accès aux objets, l'image d'un réseau, qui est idée, - sont affaire du voyageur, de l'interprète, du lecteur. Les mots d'auteur sont souvenirs des aventures des choses. | | | | |
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| mot | | | Dans les tâches intellectuelles, le mot a deux fonctions radicalement divergentes : exprimer la forme-style ou rendre le fond-pensée. La mémoire ne garde que la seconde facette ; l'absorption de la première ne laisse que le plaisir. Dans le résumé du fond, il ne doit plus rester de mots, tout doit être traduit en concepts ; la survivance des mots y serait signe d'un discours creux, verbeux. Avec la plus belle des formes, c'est l'inverse qui se produit : ne reste que le mot élevé au grade d'image. | | | | |
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| mot | | | Les mots exprimant la modalité (par laquelle un sujet formule sa vision des objets – hypothèses, intentions, mémoire, connaissances), sans avoir un sens sémantique propre, ont un méta-sens, sous forme de mondes hypothétiques, éventuellement incompatibles avec les mondes avérés ou validés. | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me détacher de tous les noms, de tous les courants, - ma recherche de points zéro ne pourra jamais réussir complètement dans le domaine des mots ou des idées, où je suis soumis à mon époque et à ma mémoire ; c'est du point zéro des tons que j'ai le plus de chances de me rapprocher, puisque ce domaine se voue surtout à la hauteur, dimension désertée par d'autres chercheurs d'originalité. | | | | |
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| mot | | | L'agglomérat minimal de mots, contenant toutes les propriétés, intellectuelles et artistiques, de l'esprit, s'appelle maxime ; tout comme la molécule, qui porte toutes les propriétés de la matière, en reliant des atomes ; la maîtrise de la valence des mots, c'est l'alchimie de la littérature. L'excellence, l'état, où toute division ou toute multiplication, provoquerait une baisse de la vitalité ; les molécules verbales se retrouveraient en ruines, mais en gardant la mémoire des châteaux hantés de jadis. Les atomes ne promettent que des séjours minéralogiques, et les systèmes - des phalanstères robotiques. | | | | |
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| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
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| mot | | | Reconnaissance comme gratitude, reconnaissance comme effort de la mémoire - deux acceptions, éthique ou mentale. Préférer la reconnaissance à la connaissance serait signe d'une fatuité d'ignare ou d'une humilité de savant. | | | | |
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| mot | | | Notre conception du monde, c’est-à-dire la représentation, le langage, l’interprétation, se construit dans cette chronologie : A. les connaissances aprioriques se représentent ou s’implémentent ; 1. les relations spatio-temporelles (anthropomorphiques), 2. la hiérarchie (anthropomorphique) des classes, 3. la logique (universelle) ; B. la langue maternelle s’adapte aux représentations et se prête aux interprétations : 1. une grammaire de la langue maternelle se câble dans le cerveau, 2. son lexique s’enrichit et 3. la mémoire fixe se remplit. Mais si les grammaires nouvelles s’intériorisent, comme la première, dans une mémoire magique, les lexiques nouveaux restent hors de nous, sauf quelques cas invraisemblables de polyglottes surdoués, auxquels le Créateur ne pensa guère. | | | | |
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| mot | | | L’étymologie du mot vérité aide beaucoup à comprendre les mentalités nationales : le Grec la tire de l’oubli (a-léthéia), l’Allemand la met sous la garde (Wache), l’Anglais la confie à la foi (faith), le Russe la reconnaît dans la justice (праведник). Seuls les Latins la tirent de la logique. | | | | |
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| mot | | | Le sens de tout pas élémentaire dans l’apprentissage d’une langue : c’est par cette structure langagière nouvelle (mot, tournure de phrase) que je pourrais désigner cet objet cognitif. Enrichissement lexical, syntaxique, sémantique. | | | | |
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| mot | | | Une proposition en langue naturelle est définie par cinq éléments : l’émetteur-récepteur (sujets de représentation et d’interprétation), la formule logique sous-jacente (connecteurs, négations, quantificateurs), les mots auxiliaires (typologie de phrases, modalités, degrés de certitude), la mémoire du contexte (acteurs, objets courants), les références d’objets (formulées par l’émetteur, interprétées par le récepteur). La proposition est une idée langagière, et le monde des idées est, évidemment, infiniment plus riche que le monde des objets. Pour ce lourdaud de Spinoza, ils sont équivalents. | | | | |
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| noblesse | | | Chez l'homme, ce merveilleux parallélisme entre le matériel et l'immatériel : la mémoire et le muscle accompagnent l'esprit, et ce dernier mue en âme, dès que le corps s'adonne à la caresse ou découvre les joies de la faiblesse. Le corps et la raison sont bicéphales – une tête sobre et une autre - grisée. | | | | |
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| noblesse | | | En tenant à la hauteur conquise, oublie les chemins, qui t'y propulsèrent. Tiens à l'architecture de ton édifice éphémère, non aux pavés ni pierres, même angulaires. | | | | |
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| noblesse | | | Constat désabusé : toute tentative de réduire la source d'enthousiasme au feu (le geste), à la terre (la mémoire), à l'eau (la vie) - échoue. Il ne reste, pour tout ce qui se veut ailé, que son élément naturel - l'air (le rêve), pour être porté non pas comme la lumière, mais comme le son. « L'élément de la parole est l'air, le médium vital le plus spirituel et le plus universel » - Feuerbach - « Das Element des Wortes ist die Luft, das spirituellste und allgemeinste Lebensmedium ». L'air, symbole de la verticalité, représenté, dans l'Antiquité, par une ligne verticale, les autres éléments étant réduits à la plate géométrie de carré, de zigzag et de spirale ; l'air de la hauteur, l'air tonique (eine Luft der Höhe, eine starke Luft - Nietzsche). | | | | |
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| noblesse | | | La sagesse pratique, la sagesse de la vie ou la Lebensweisheit, que cherchèrent à édifier tant de raseurs, n'a jamais existé ; elle ne peut aboutir qu'aux casernes, étables ou Facultés ; il ne peut exister qu'une sagesse du rêve : pour peupler mes châteaux - de soupirs, mes ruines - de souvenirs, mes souterrains - de martyrs. | | | | |
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| noblesse | | | La nostalgie ne s'adresse ni à un lieu, ni à un fait, ni à une époque ; elle est un salut fraternel ou angélique à un état d'âme extraordinaire, débarrassé de la pesanteur du réel et tourné vers la grâce de l'irréel. Nos états d'âme ordinaires sont trop imbus des impacts visibles de la mémoire et de l'amour-propre ; la nostalgie est la pureté d'une image dématérialisée, libre, autonome, gardant ce qui est ineffaçable, donc idéel, dans le passé. | | | | |
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| noblesse | | | La vraie consolation est aussi loin des souvenirs heureux que des promesses de bonheur ; elle est hors temps, dans le domaine réservé aux rêves sans durée, sans poids, sans consistance, - une étincelle céleste dans la nuit terrestre. | | | | |
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| noblesse | | | La merveille de l'homme est d'être muni exactement de ce qui permet de vivre le monde comme une pure musique : un instrument (le talent), un interprète (l'esprit), un auditeur (le cœur), un compositeur (l'âme). Paradoxalement, les yeux y sont absents, pourtant c'est bien le regard qui permet de voir cette merveille. C'est le regard et la mémoire qui rendent l'homme - mortel. « L'homme est un Dieu mortel »*** - le Trismégiste. | | | | |
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| noblesse | | | L’homme de rêve est chez soi dans l’inexistant : dans le futur inconnaissable et dans le passé disparu. Contrairement au robot, au culte du présent palpable. « La machine tend à changer les souvenirs incertains, l’avenir confus - en présent identique »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve ne peut pas persister sans excitation par le réel ; mais tout réel est déjà au passé (le présent n’a pas de durée), donc le meilleur séjour du rêve, ce sont des ruines, gardant quelques souvenirs d’un passé glorieux. | | | | |
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| noblesse | | | Fonder sur le sable ne fut jamais signe d'une grande sagesse. En premier lieu, le sage créa un bon désert autour de lui ; ensuite, il choisit le mirage comme le meilleur cadre de ses tableaux ; le style architectural, qui s'imposa ensuite à son goût, ce furent les ruines ; et c'est dans leurs souterrains qu'il découvrit enfin l'essence des meilleures fondations, qui se réduisit au sable, seul porteur crédible des souvenirs de la tour d'ivoire. | | | | |
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| noblesse | | | Vécu au passé et remémorisé, même le réel devient rêve ; et le but de tout rêve est de nous redonner le goût de la hauteur. « Les reflets répétés du passé maintiennent celui-ci non seulement vivant, mais élèvent la vie à une hauteur encore plus vertigineuse »*** - Goethe - « Die wiederholten Spiegelungen erhalten das Vergangene nicht allein lebendig, sondern emporsteigen sogar zu einem höheren Leben ». La seule consolation crédible vient de ces souvenirs revigorants. | | | | |
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| noblesse | | | Tes rêves sont des mélodies de ton cœur et, comme toute musique ou tout récit, ils peuvent s’effacer de ta mémoire, ce qui est une vraie tragédie. Ta consolation, ce serait ta réorchestration, sinon ce pourrait être une voix fraternelle : « Ton ami est celui qui connaît la mélodie de ton cœur et te la chantonne, quand tu l’oublies » - Einstein - « Ein Freund ist ein Mensch, der die Melodie deines Herzens kennt und sie dir vorspielt, wenn du sie vergessen hast ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce n’est pas aux convictions que tu dois rester fidèle mais à l’élan qui t’y avait propulsé ; mais tu ne gardes (le souvenir de) ton élan que si tu ne quittes pas des yeux ton étoile, ton vecteur. | | | | |
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| russie | | | L'Occident fête davantage Noël, pour saluer la promesse d'une vie de rêve ; la Russie s'accroche à Pâques, au vague souvenir d'un rêve de la vie. Le compromis, dont l'exemple nous fut donné par le protagoniste lui-même : faire de sa vie une rencontre entre la Crèche et la Croix. | | | | |
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| russie | | | Que partage-t-on avec ses amis réunis ? Une table (les commensaux), un chemin (les conviés), une vie (les convives), ou seulement une bouteille (собутыльник) ? La vraie vie commençant, pour un Russe, par un oubli, le choix de la bouteille s'explique tout naturellement. | | | | |
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| russie | | | Un héritier de Pouchkine ou Tolstoï se sent, aujourd'hui, étranger à Moscou, comme celui de Gilgamesh à Babylone, celui de Ptolémée à Alexandrie, celui de Jésus à Jérusalem, celui de Sénèque à Rome, celui de Constantin à Istanbul. De nos jours, les voix des grands ne peuvent résonner naturellement qu'à Paris, avant qu'il n'en reste qu'une mémoire, gravée quelque part à New York ou Salt Lake City. | | | | |
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| russie | | | Pour le monde évolué, il n'y a absolument rien à retenir de l'expérience soviétique. Elle est à être oubliée de part en part, dans sa totalité. Le crétinisme en fut le socle, l'idéologie - une commode auréole autour des têtes d'âne. De l'intimité avec ce hideux et impuissant maraudeur l'idée communiste sort vierge. | | | | |
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| russie | | | C'est bien la première tentative de niveler, d'aplatir l'homme, pour que l'humanité reconnaissante puisse marcher là-dessus, sans trébucher. Mais la mémoire des siècles ne garde que les empreintes de l'humanité, et nos lointains rejetons ne verrons pas plus de scélératesse dans notre épouvantable époque que dans les havres les plus paisibles de l'histoire. | | | | |
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| russie | | | Les apprentis-philosophes français, viscéralement anti-russes, cherchent dans les récentes expéditions russes au Caucase les seuls parallèles avec ce que Pol-Pot infligeait à Pnom-Penh ou Hitler - à Varsovie. Elle est si nette et si sans appel, leur frontière entre justes et injustes. Je ne sais pas, où ils mettent les oubliés de Léningrad et Stalingrad, martyrisés par des barbares injustes, mais j'aurais pitié des enfants de Dresde, Berlin ou Hiroshima, crevant de la main des barbares justes. | | | | |
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| russie | | | Ce terrible constat : il n'y a pas de ruines en Russie, comme il y en a sur tout le pourtour méditerranéen. Non seulement elles n'ennoblissent aucun sol, mais même dans les têtes toute débâcle résulte en bouillie rapidement évacuée et oubliée. « Ce qui chutera, chez nous, ce ne seront pas les pierres, tout se diluera en une boue »* - Dostoïevsky - « Упадут у нас не камни, а все расплывётся в грязь ». | | | | |
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| russie | | | La plus infâme des ingratitudes européennes, face à l'holocauste russe de la Seconde Guerre Mondiale : une nation, martyrisée par un régime sanguinaire, traînant une noire misère, est envahie par l'armée la plus puissante et la mieux équipée du monde, ayant pour but la colonisation et la réduction en esclavage des Slaves et pour moyens - l'extermination physique, l'éradication de toute culture ; tout un peuple se sent meurtri et défié, se bat farouchement pour sa dignité et sa survie, perd 25 millions d'âmes et finit, triomphateur, à Berlin ; toute l'Europe, en 1945, voit dans le Russe son sauveur, méritant l'admiration et la reconnaissance éternelle. Aujourd'hui, tout est oublié : ce sont deux sordides dictatures qui se seraient alors chamaillées entre elles, pour le plus grand bien de la démocratie américaine, le seul vainqueur de cette confrontation entre le Bien et le Mal ; et le Russe aurait été du mauvais côté… | | | | |
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| russie | | | Heidegger se serait régalé, s'il écrivait en russe, où l'insignifiance du verbe être est récompensée de métamorphoses stupéfiantes, par intrusion de préfixes : pour - oublier (за-быть), oui - se procurer (да-о-быть), de - partir (от-быть), dans - se maintenir (пре-быть), trans - séjourner (про-быть), à - arriver (при-быть), près - diminuer (у-быть). L'ontologie représentative ou l'anagogie interprétative ridiculisées par la gabegie langagière. | | | | |
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| russie | | | Pour comprendre, pourquoi le Russe est incapable de trouver sa vocation, pourquoi, à chaque tournant de son histoire, il biffe de sa mémoire tout le passé immédiat, pourquoi il ne songe qu'aux perspectives loufoques, il faut prendre à la lettre le mot de Gogol : « Le Russe, c'est un homme perdu » - « Русский человек - пропащий человек ». | | | | |
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| russie | | | La mémoire allemande (Ge-dächt-nis) s'appuie sur ce qui fut pensé, la mémoire russe (па-мять) compte sur ce qui peut toujours être imaginé. | | | | |
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| russie | | | Mon enfance est présente par un souvenir réel sonore et par des tableaux reconstitués, inventés, retouchés – la triste et caressante voix de ma mère et l’arbre, cherchant à s’évader de la forêt. Voilà à quoi se réduit désormais ma première patrie. « Mon mal du pays n’est qu’une hypertrophie de la nostalgie d’une enfance perdue »** - Nabokov - « Моя тоска по родине лишь своеобразная гипертрофия тоски по утраченному детству ». | | | | |
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| russie | | | La mémoire des conflits armés, chez l’homme civilisé, prend la forme d’un deuil – plus jamais ça. Deux monstres sanguinaires, Staline et Hitler, noyèrent la Russie dans un océan de sang, de larmes, de sueurs, froides ou chaudes ; leurs souvenirs, chez les Russes, sont une fête – une main forte nous manque ou on peut recommencer. | | | | |
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| russie | | | En gros, les civilisations expriment des particularismes nationaux ; tandis que dans la culture jouent plutôt des particularismes individuels. La civilisation russe est misérable, car la masse, dans ses attitudes psychologiques, oublia le passé européen rationnel de leur patrie et préserve surtout l’héritage mongol, où règne l’arbitraire. Les meilleurs porteurs de la culture russe – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – sont nihilistes, ce qui aurait pu constituer sa gloire, car les nihilistes sont pour l’individu, contre la foule. Mais, les Mongols, représentés par Dostoïevsky : « À cause d’un nihiliste, Pierre le Grand, nous n’avons pas de culture » - « Культуры у нас нет через нигилиста Петра Великого » - sont incapables d’admirer ce qui sort de la tribu. | | | | |
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| russie | | | L’homo sovieticus fut la seule race que je croisais en URSS, à tous les niveaux des échelles sociales ; elle hérita du moujik pré-révolutionnaire la grossièreté et la paresse, le nouveau régime y ayant ajouté la trouille, la servilité et la filouterie. Quelle fut ma tristesse, en France, d’y assister, à la fin du siècle dernier, à l’extinction d’une civilisation russe en exil, celle des nobles – des Obolensky, Chakhovskoy, Vsévolojsky, Leuchtenberg – que je connus en Provence et qui tenaient à la langue maternelle, à la foi orthodoxe, à la pompe (les bals, les fêtes pour les enfants), à l’Histoire d’un pays, englouti, sans laisser la moindre trace, par le carnage bolchevique. Mais pour les héritiers de l’homo sovieticus : « Aucun système totalitaire ne pourrait jamais changer quoi que ce soit dans notre pays » - A.Kontchalovsky - « Никакая тоталитарная система не сможет поменять что-то в нашей стране » - puisque leur mémoire ne va pas plus loin que deux générations. | | | | |
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| russie | | | Jadis, l’Europe, vers laquelle lorgnait la Russie, alternait des lumières apaisantes et des ombres sanglantes ; aujourd’hui, j’y vois surtout des lumières, paisibles quoique ennuyeuses. La Russie, habituée aux ténèbres presque permanentes, et dans lesquelles elle est plongée aujourd’hui, n’arrive plus à s’adapter à ce cadre, trop transparent pour elle, ce qui rend ses ténèbres encore plus sauvages, ensevelis sous des couches d’oublis historiques. | | | | |
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| russie | | | L’obsession par des versions courantes, en tout - en civilisation ou en culture, - fit perdre le sens de la longueur de la mémoire collective, la perte, dont ne se rendent compte que les esprits perçants et bien éduqués. L’Européen tire sa généalogie des Sumériens, en passant par les Égyptiens et les Phéniciens, - sept mille ans ; le Chinois a un horizon de trois mille ans, le Russe atteint mil deux cents ans, et l’Américain – cinq siècles. | | | | |
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| solitude | | | L'effet, que produit sur moi la solitude, dépend surtout de ma vision de son architecture : cachot opposé à lumière, bagne opposé à liberté, exil opposé à patrie, ce sont de mauvais axes, le meilleur en est - les ruines gardant le souvenir de la tour d'ivoire qu'elles furent jadis. | | | | |
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| solitude | | | Tant que je sens la blessure d'un abandon, je n'entre pas encore dans la solitude. Elle commence, quand toute plaie ne vit plus que de souvenirs, quand toute inertie, venue des attouchements d'autrui, s'arrête. | | | | |
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| solitude | | | L'hypocrisie architecturale du solitaire : il fuit la caverne, surpeuplée à son goût ; continue à ignorer fenêtres et portes ; garde le souvenir d'une lumière et des murs ; n'a pour limitrophes que les étoiles et se découvre la mémoire d'une tour d'ivoire abolie, qu'il proclame ruines, si elles en préservèrent l'acoustique : « L'architecture est une musique pétrifiée » - Goethe - « Architektur ist versteinerte Musik ». | | | | |
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| solitude | | | Deux dialogues-nostalgies possibles avec mon enfance : ou bien à travers mes cahiers, photos, jouets, ou bien dans une reconstitution à partir de ma seule mémoire. Transmission par des atomes ou communication avec des fantômes. Je préfère sacrifier les premiers, au nom de la fidélité aux seconds, plus vivants, plus proches et plus déchirants. Le vrai, dans ces retrouvailles, n'a pas sa place. | | | | |
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| solitude | | | Dans toute ma vie, je n'ai repoussé que deux ou trois mains, tendues vers moi ; c'en a été assez pour que, en tout lieu pourvu de toit, un banc des accusés se présente aux yeux de ma mémoire ; bénie solitude, qui permet de ne pas multiplier les mains accusatrices, bien qu'elle me prive de mains secourables. | | | | |
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| solitude | | | Les suicides virtuels se pratiquent aujourd'hui sur des places publiques, et leur souvenir se réduit à un reportage ampoulé, rédigé par le suicidaire lui-même, cherchant les yeux des autres, mais dépourvu de son propre regard. Qui écrirait de meilleurs mémoires que Phénix ? Le regard, c'est la maîtrise du feu et des cendres. | | | | |
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| solitude | | | Trois manières de perdre de vue un visage : le fondre dans l'étendue d'une foule, l'ensevelir dans la profondeur de ma mémoire, le laisser échapper dans la hauteur de mes rêves. Et je lui tendrai la main, l'oreille ou le regard. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve complète l'espace et le temps comme sphères de notre existence ; je ne vécus ni dans l'âge de mon soi connu, ni dans notre espace, ni dans votre temps, je vécus dans le rêve de mon soi inconnu - ni mémoire, ni langue, ni traces. | | | | |
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| solitude | | | Vivre dans le présent, c'est tout voir à travers le troupeau courant (rampant, remuant, vociférant, beuglant). L'une des voies qui mènent à la hauteur silencieuse commence par une sortie du présent ; la hauteur a un effet collatéral – on y croise ceux qui vécurent dans la solitude et dans l'oubli ; leurs voix aident à découvrir la musique d'un monde atemporel. | | | | |
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| solitude | | | Si j'efface de ma mémoire toute trace d'Héraclite, Pascal, Nietzsche, Valéry, je peux garder inchangée l'intégralité de mes postulats des commencements – c'est ainsi que je confirmerais et justifierais mon attachement au vrai nihilisme – avoir été seul à la naissance de mon essence. | | | | |
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| solitude | | | Qui prêterait attention aux états d'âme gémis par un anachorète carthaginois ? Même pour décorer les chars des Romains triomphants, on ne recherchait que des généraux ou de la soldatesque. Mon livre va sombrer comme tout souvenir phénicien, puisque les cendres de son oiseau éponyme ne toucheront plus la terre. La Didon du bûcher (Homère) ou la Didon abandonnée par Énée sur une île déserte (Virgile). Mais je dois tout faire pour « qu'à la vie solitaire corresponde un livre solitaire »*** - Pétrarque - « quo silicet solitarie vite solitarius liber esset ». | | | | |
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| solitude | | | Un peu de lucidité suffit pour découvrir, en tout lieu et à tout instant, des abîmes de mon futur ou des ruines de mon passé. Les hommes grégaires font appel au courage, pour échapper à ces visions de solitaires et se débarrasser du vertige de l’abîme et de l’élan des ruines. Le courage, se jouant sur les places publiques, est fossoyeur de la poésie. | | | | |
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| solitude | | | Ne peut être heureux que celui, dont le passé garde quelque chose de sacré, irréfutable bien qu’introuvable, - une belle femme, une belle pensée, un beau paysage. Le souvenir, plus que le présent, noue ma gorge et enfle ma larme. | | | | |
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| solitude | | | Tout ce que tu déposais, jadis, au fond de ta mémoire, est, aujourd’hui, accessible à quelques cliques sur ton smart-phone. Ces données ne sont plus ni tes propres connaissances organisées ni tes émotions inimitables. Ton extérieur devint saturé ; ton intérieur reste vide. | | | | |
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| solitude | | | Peut-être, la sensation la plus aigüe de solitude apparaît du souvenir, nostalgique et raté, de notre enfance. C’est ce que j’éprouvai à la lecture du récit de S.Tesson de son séjour dans une cabane sibérienne, en plein hiver, sur les lieux de mon enfance. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir d'ici-bas et l'optimisme de là-haut proviennent de la même source. Et, dans une vie stagnante, je peux deviner le reflet de mon étoile. Le regard doit appartenir à l'étoile, ni au chemin ni même aux ruines ; qu'ils soient inondés de désespoir et d'ombres, mon regard doit porter le souvenir d'une lumière, même éteinte. L'optimisme est la certitude d'être moins malheureux qu'on ne croit. | | | | |
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| souffrance | | | Les sentiments qui valent la mémoire sont ceux qui munissent la vie soit d'un désespoir lumineux soit d'un espoir impénétrable. « Avoir un goût libidineux pour l'abattement est une promesse de féconde vie intérieure » - Pavese - « Avere un libidinoso gusto dell'abbandono è una premessa di feconda vita interiore ». | | | | |
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| souffrance | | | Plus je souffre dans ce monde, plus j'aspire à en être libéré, plutôt que d'y être comblé. Pour un homme hérissé de plaies, tout attouchement du monde est collision ou blessure. Et je ne trouverai meilleur tampon que les murs écroulés des ruines, hantées par le souvenir de mes semblables. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation – dans la vie démâtée, revoir l’horizon de l’esprit, la voile du cœur et le souffle de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'éternel retour de Nietzsche est tragique puisque éphémère ; le einmal, nur einmal (une fois, qu'une fois) de Rilke ou le never more (plus jamais) de Poe sont comiques puisque réels. Le retour à chercher n'est pas celui du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille, mais de la réalité et du rêve, ou de la réalité et de la mémoire, la réalité se définissant ensuite par l'intensité entretenue des songes ou des représentations. Ce retour éphémère, ce sacrifice du nouveau, entretient le bonheur éphémère, le seul digne de notre fidélité. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, que je cherche, n’est pas dans la vie. Elle n’est même pas dans l’arbre de vie, avec son grain, ses fleurs et ses fruits – elle est avec ses ombres - la mémoire atemporelle, le rêve, l’élan des ailes pliées. | | | | |
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| souffrance | | | J'éteins, successivement, mes yeux, mes caresses, mes mots, ma mémoire, ma raison – et je comprends, que ni la consolation ni l'horreur, ni la grâce ni la punition, n'ont plus aucun sens, pour mon être mort. « Et au-delà – ténèbres impénétrables, ou pureté de la face de Dieu » - A.Blok - « Над нами - сумрак неминучий, иль ясность божьего лица » - ni cette lumière ni ces ombres ne seront plus à toi. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la mémoire, nos années passées n'ont pas le même poids ; l'enfant y est à part, étranger, trahi, abandonné ; pourtant, il est notre source. « L'enfant est père de l'Homme » - Wordsworth - « The Child is father of the Man ». Ce n'est pas un problème de l'heure tardive de notre maturité, mais bien des injections soporifiques et anesthésiques, que nous administre une vie aseptique, ennemie des aurores lancinantes. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie affairée, la vue des choses qui comptent efface, impitoyablement et mécaniquement, le passé et éteint le regard ; un grand avantage de la souffrance est de nous inonder de souvenirs et de rêves. « La mort est toute de souvenirs, et la vie est si oublieuse » - Akhmatova - « Как жизнь забывчива, как памятлива смерть ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans l'état anesthésié, l'homme s'attache aux choses et aux règles et oublie la musique et l'élan. Dans la souffrance, l'homme retourne à son destin, qui est la tragédie comme l'est toute musique. « Toute douleur qui ne détache pas est de la douleur perdue » - S.Weil. Le nombre de nos points d'attache restant le même, il s'agit de s'attacher aux noyaux invisibles, aux rêves : « On meurt de l'essentiel, lorsqu'on se détache de tout » - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Pour se faire une idée de ce qui nous pousse à écrire, il faut avoir découvert un livre, qui ne serait qu'un message au fond d'une bouteille de détresse. Les uns y trouveront un appel, les autres – une transmission, les troisièmes, les plus sagaces, - une tentative de faire même de notre dernier pas – une œuvre musicale. Écrire, c'est faire durer en musique l'écho de nos commencements-souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | Être jeune, c'est ne pas se laisser envahir par des faits ou leurs souvenirs. « La faculté d'oubli est le secret de l'éternelle jeunesse ; nous vieillissons à cause des souvenirs » - E.M.Remarque - « Vergessenkönnen ist das Geheimnis ewiger Jugend. Wir werden alt durch Erinnerung ». Le rêve, lui, ne s'écrit pas en chiffres, il s'écrit dans l'air et non pas dans la mémoire. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance concrète et l'intelligence abstraite sont les seuls domaines, où la philosophie a un mot à dire, - la philosophie de la consolation et la philosophie du langage. En revanche, il faut enterrer et oublier les soi-disant philosophies de la nature, de l'expérience, de l'être, de l'esprit, de la connaissance, de la liberté, de la vérité. | | | | |
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| souffrance | | | La plus pure des mélancolies naît de l'enthousiasme : on ne parvient pas à se maintenir à son pic extatique et finit par vivre de sa mémoire, douce, évanescente, enivrante et toujours belle. Une chute amortie en caresses. La mélancolie la moins noble gît dans les déceptions : on s'attendait aux gouffres ou cimes, et l'on se retrouve dans la platitude – l'ennui déguisé en mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Les passions de l'âme, comme la mémoire de l'esprit, pour se maintenir, ont besoin d'actualisation et de rafraîchissements périodiques, effectués par le talent et/ou la volonté, faute de quoi la passion tourne en mélancolie, et l'obsolescence dérègle la mémoire. Mais aucune répétition mécanique ne remplace le rafraîchissement organique. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance rend plus sensible aux fleurs qu'aux légumes : « la rose solitaire que plante le désespoir » - Byron - « a single rose, planted by Despair ». La rose solitaire, pour laquelle on ne peut pas mourir (Saint Exupéry). La rose à bonne mémoire (qui « n'a jamais vu la mort d'un jardinier ») de Fontenelle. La rose est un jardin, où se cachent les arbres, « l'espace d'un matin » - Malherbe. Pour ne pas avancer la tristesse du soir, « cueillez, la belle, des roses » - Virgile - « collige, virgo, rosas »… | | | | |
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| souffrance | | | Les étoiles éteintes laissaient jadis d'horribles ténèbres dans nos âmes orphelines. On n'en connaît plus que les orbites et les masses, et l'on en oublie la fausse, mais irrésistible attraction. Le progrès du recyclage lyrique fit de ces cendres du néon, à l'énergie renouvelable. | | | | |
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| souffrance | | | Mes béatitudes et mes souffrances ne sont que des instants sans suite, des étincelles dans la nuit de ma mémoire ; le seul sentiment, qui traverse, sans discontinuité, le courant de ma vie et l'illumine d'une lumière inextinguible et sinistre, est le sentiment de honte. Le devoir de faire ce que je ne suis pas, le vouloir être ce que je ne fais pas, le pouvoir ne pas être ce que je fais – de la fusion de ces instincts est née la conscience du valoir au-delà du faire et de l'être – dans le créer. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | Tous mes contacts avec la réalité sociale se terminaient par le dégoût, l’humiliation, la honte. Pourtant, dès que le rouge au front s’atténuait, le bleu du rêve me rendait heureux. J’ai fini par détacher mes souvenirs de ce qui n’était que vrai, pour ne garder que ce qui n’était qu’imaginaire. Ce don d’ubiquité sauva mon acquiescement au merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est dans la durée, dans irréversibilité ; le bonheur est dans un instant d’oubli, d’extase, d’abandon. Peindre le malheur est une tâche de la mémoire ; l’image du bonheur se concentre en un seul point, et que seule l’écriture d’art peut reproduire par la création des origines, des commencements sans développement. Des épopées narrent le malheur ; la maxime chante le bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’est ni morale ni rationnelle, mais mystique : une belle foi se transformant en une idolâtrie résignée, aux rituels ne demandant ni murs ni autels, dans des ruines, ouvertes aux étoiles, éteintes pour les yeux, mais renaissantes pour la mémoire du regard. | | | | |
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| souffrance | | | Le lieu le plus naturel de la consolation paraît être des ruines (d’un rêve, d’un amour, d’une ambition). Mais elle peut être vécue comme une fête. Les ruines sont un néant, à la place de ce qui fut vécu comme inaugural, majestueux ou sacré. « Les plaisirs de la jeunesse, reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeau »** - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | Ils voient leur désespoir dans l’absence/présence d’un infini, qu’ils ne parviennent pas à valoriser. L’infini des repus et des bavards n’est qu’une blague. Le seul infini métaphysique est dans la distance entre le Bien, ayant notre cœur pour demeure, et les lieux où notre action veut placer Celui-là. Notre plus grand malheur est dans l’extinction de notre regard, de cet élan vers l’inexistant, et qu’adoucit notre noblesse, en suivant ces étapes : la mémoire, la langueur, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance et la douleur, dues à la condition humaine, frappent, avec la même intensité les délicats et les goujats, et, ce qui est le plus important, provoquent les mêmes conséquences. Aucun culte de ce genre de calamité ne peut apporter quoi que ce soit de positif à n’importe quel homme, aussi évolué ou profond qu’il soit, et aucune consolation ne freinerait notre descente aux enfers. En revanche, la souffrance, liée à l’extinction fatale de nos rêves, n’est connue que des hommes, dont l’âme avait atteint une certaine hauteur ; et s’accrocher aux souvenirs de nos élans de jadis peut servir de consolation, fallacieuse mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation évangélique (surtout celle du Sermon de la Montagne – soifs assouvies, larmes séchées) est misérable. La bonne consolation n’est jamais dans un futur figé ; elle est dans la mémoire vive ou ravivée. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie naît dans l’âme, mais elle contamine l’esprit, qui se met à fouiller la mémoire, à la recherche de sources, – en vain. C’est peut-être, cet échec qui distingue la mélancolie – de la tristesse. | | | | |
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| souffrance | | | Dans une mélancolie sans raison perce une tendresse inexplicable, qui est comme le souvenir d’un paradis, perdu et oublié. | | | | |
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| souffrance | | | Tes bonheurs et tes malheurs du passé te servent de lumière et d’ombres ; tu as bien besoin de cette lumière, mais ce sont les ombres de tes douleurs qui t’expriment le mieux. Sans la lumière, on a raison de dire : « La terrible vérité est celle-ci : souffrir ne sert à rien » - C.Pavese - « La tremenda verità è questa : soffrire non serve a niente » - tu as dû éteindre, dans ta mémoire, toutes les étincelles d’un bonheur de vivre. | | | | |
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| souffrance | | | Il est vain de protéger la vie, c’est-à-dire la réalité, contre la souffrance (das Leben gegen den Schmerz zu verteidigen – Nietzsche) ; ce combat est perdu d’avance – la douleur est invincible. Il faut défendre le rêve contre son affaiblissement, son oubli, son extinction – donc, contre la vraie tragédie humaine, pour n’en garder peut-être que de la mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Le but d’une noble consolation : passer d’un pessimisme réel à un optimisme imaginaire ; mais pour l’atteindre, il faut recommencer à vivre dans le monde, peuplé des plus inaccessibles des rêves et des plus purs des souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | L’arbre de vie dans ton imaginaire tragique : dans la jeunesse – une cécité face à tes racines, une floraison dans ton intérieur, les fruits poussant à l’extérieur et consommés pour entretenir la vie réelle et obscurcir des souvenirs de tes fleurs, de tes rêves éphémères. La consolation : devant tes yeux fermés – résurrection des pétales. | | | | |
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| souffrance | | | Le contraire de la consolation, c’est l’indifférence, le contentement de ton paisible état, l’oubli que tu as besoin d’être consolé. L’inquiétude pour un rêve évanescent doit t’accompagner dans toute paix d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La lente et inexorable montée du désespoir dans la vie réelle devrait réveiller la furtive espérance, c’est-à-dire une consolation par un souvenir d’un rêve endormi. « L’espérance est un mouvement de l’âme qui témoigne du plus profond désespoir quant à l’état réel des choses »*** - Baudrillard. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance naît non pas d’une promesse de ton avenir réel, mais de la réanimation du passé de tes rêves. « Tant que le cœur conserve des souvenirs, l'esprit garde des illusions »** - Chateaubriand. D’une mémoire complice sort la consolation, illusoire mais la seule crédible. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est la réanimation ou la résurrection d’un rêve sur le déclin, c’est-à-dire réduit à une mémoire. Consoler est donc presque le contraire de vivre : « Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir »** - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le temps implacable et irréversible qu’il faut appeler de s’arrêter, mais le souvenir d’un rêve qui ne dura, peut-être, qu’un instant, mais qui ressuscite l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus du flux temporel, le seul pont à bascule, reliant la vie au rêve, s’appelle, sur la première rive, désespoir et, sur la seconde, - espérance. On se rend sur la première, en se plongeant dans le présent sans pitié ; on débarque sur la seconde, en navigant sur le souvenir d’un passé sans ironie, mais le séjour prolongé sur la première semble inévitable. « Pour devenir optimiste, il faut avoir vécu et vaincu un désespoir » - Scriabine - « Чтобы стать оптимистом, нужно испытать отчаяние и победить его ». | | | | |
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| souffrance | | | Les idées ne consolent pas ; ne consolent que les rappels des rêves. « La brève saison des idées, le long trajet vers la sensation, suffisamment ponctué de saveurs, pour qu’on y trouve de quoi se consoler »** - R.Debray. | | | | |
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| souffrance | | | Il faut occuper les cellules les plus vivaces de notre mémoire avec des traces de nos états d’âme enthousiastes, au passé. C’est avec ces traces qu’il faudra, un jour, remplir le vide envahissant du présent, et ainsi nous éloigner de l’angoisse, nous consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Avec tes souvenirs nostalgiques, deux démarches respectables : les ensevelir pompeusement ou les embellir humblement – se désoler ou se consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Habités surtout par le réel, les hommes succombent au désespoir ; même Valéry voyait le but suprême de l’artiste dans le désespérer. Tourné vers le rêve du passé, le poète rencontre l’espérance du présent. | | | | |
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| souffrance | | | Que la vraie espérance surgit d’un bon rappel de tes rêves d’antan, fut bien compris par Michel-Ange : « Dieu a donné une sœur au souvenir et il l'a appelée espérance »*** - « Dio ha dato una sorella al ricordo e l'ha chiamata speranza ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie souffrance t’humilie et te rend indifférent aux connaissances communes, acquises par un banal travail de mémoire. Les connaissances intimes se donnent par de bienheureuses révélations de ton soi inconnu. Et tu te moqueras de ceux qui souffrirent ou se battirent pour la connaissance. « Est-ce que tu as souffert pour la connaissance ? » - une niaise interrogation bouddhiste. | | | | |
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