| action | | | Le choix de l'homme, choix heureusement non-exclusif, est entre maintenir l'intensité de la lumière ou d'en entretenir le rythme des ombres, entre l'acte net et le mot infidèle, entre le geste, qui lève, et la geste du rêve. Faire pencher la raison du côté du second choix, éduquer l'âme à accepter le premier, comme une contrainte féconde. | | | | |
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| action | | | Dans l'Eucharistie on reconnaît deux beaux symboles : l'ivresse et la nourriture célestes, mais les hommes les réduisirent, hors tout mystère, à l'ivresse de l'action et de l'argent, aux nourritures terrestres. « Rien de moins dionysiaque que l'acte »*** - Lacan. | | | | |
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| action | | | La seule immobilité que j'appelle de mes vœux dans ce livre est celle du mot ou du rêve refusant toute mobilisation décrétée par le geste régnant, res gestae. Manfred se distançant de Missolonghi, Comète ma Comète ignorant la trajectoire de Camiri, le soleil d'Austerlitz n'illuminant pas le parcours de Napoléon ni n'assombrissant celui du prince André. Fatum libellorum, la geste, s'émancipant du geste. Écrire tibi et igni. | | | | |
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| action | | | Plus orgueilleux est l'esprit ou le muscle, plus servile devient l'âme. Une raison suffisante pour devenir misologue et chercher l'humilité des représentations et la volonté d'impuissance. Car, depuis les jansénistes ou même depuis St-Augustin, on sait, que la volonté de l'homme, traduite en actions et sourde à la grâce, produit, inévitablement, du mal. J'aurais même laissé complètement tomber la grâce… | | | | |
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| action | | | La chute de l'ange : la tentation d'opter, l'abandon de l'irrésolution, la damnation, par l'acte, pour devenir la bête. La pure représentation, la sainte, cédant à l'obscure volonté, la diabolique. « Sans représentation, précise et figurative, pas de volonté sainte » - Benjamin - « Kein heiler Wille ohne die genaue bildliche Vorstellung ». | | | | |
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| action | | | S'il fallait absolument renoncer à l'immobilité et choisir un mode de déplacement, je choisirais le vol d'un oiseau migrateur : ignorance d'horaires et de destinations, élan sans source, retour aux origines. Ce vol, guidé par un instinct sauvage, est une condition de bonne écriture, qui ne laisse pas voir les contraintes et se focalise sur le vertige du vol. Mais écrire dans une langue étrangère, c'est ne pas avoir cet instinct, apprendre la théorie du magnétisme et la météorologie, cesser d'être un volatile et ressembler à un robot, vérifiant les données de ses capteurs (Cioran parlait d'un « pigeon savant et désemparé »). | | | | |
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| action | | | Notre manière de suivre l'appel d'activisme ne traduit rien de notre fond ; sur notre surface vibrionnent nos actions, tout en ignorant nos abîmes. Ces houles sont vouées à la platitude : « Les actes ne méritent ni paradis ni enfer »* - Borgès - « Los actos no merecen ni paraíso ni infierno ». En revanche, la voie qu'emprunte notre chute dans le farniente porte des signes éloquents de nos vrais élans. Comparez les visages si variés et lisibles de Méridionaux avec la monotonie muette et illisible des regards nordiques. | | | | |
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| action | | | Si l'on ne freine que verbalement le train-train des actes, sans force majeure dans un compartiment vital, on risque de dérailler, mécaniquement, dans un verbiage de garage. Il nous faut avoir été secoué par une déveine d'envergure, pour que l'abstention soit une option de survie ou de malédiction et non de pose. | | | | |
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| action | | | Qu'emporte un geste, en me quittant ? Demande comment il est né : par routine ou par rupture, dans une contingence ou un choix, derrière une inertie ou un élan. Et je lui laisserai l'indifférence d'un tableau de bord ou la honte d'une fausse empreinte. | | | | |
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| action | | | Pourquoi la voile est-elle au-dessus des rames ? Parce que le souffle n'entraîne que la haute voilure. En ramant, on goutte du front, en levant la voile - des yeux. | | | | |
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| action | | | L'intérêt du discontinu : après le vertige de l'amorce, ne pas enchaîner par l'inertie de l'exploitation. De commencement en commencement – tel est le secret de l'éternel retour ; l'intensité est ponctuelle, et le progrès - linéaire. | | | | |
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| action | | | L'action intellectuelle consiste à munir l'arbre du dire (écrire, chanter, peindre) et l'arbre du faire (passer du côté de la vie) d'inconnues, c'est-à-dire respectivement, de variables a priori (hauteur, goût, émotion) et de variables a posteriori (profondeur, intensité, durée) et à tenter de les unifier. Quand on constate, que l'harmonie de l'arbre unifié ne doit presque rien au faire, on se voue à l'invention et se moque de l'authenticité. | | | | |
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| action | | | Le passage du vouloir au pouvoir, de l'intention à l'intensité, de la velléité – aux trois stades de la volonté ; volonté de buts (action), volonté de moyens (création), volonté de commencements (puissance). | | | | |
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| action | | | Je ne vois pas de meilleur emploi de la violence et de la volonté de puissance que pour faire régner l'inaction hiératique et encenser la faiblesse auratique. | | | | |
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| action | | | Au lieu de rester immobiles, pour se réjouir du souffle ardent de la vie, ils s'agitent pour échapper au souffle glacial, derrière leur nuque. Rien ne sert de courir, puisque « la mort rattrape même celui qui court » - Horace - « mors et fugacem persequitur virum ». | | | | |
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| action | | | Peser l'homme en fonction de ce qu'il veut (Nietzsche, l'acte-intensité), de ce qu'il peut (Valéry, l'acte-compétence), de ce qu'il doit (Tolstoï, Tagore, les francs-maçons, l'acte-performance) - je le réduirais à ce qu'il vaut dans l'art de fabrication de balances et de l'inaction. | | | | |
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| action | | | Devant ma vie, je suis dans un rafiot : à quoi veux-je consacrer sa traversée ? - ramer ? garder le cap ? guetter des voies d'eau ? appeler un bon souffle ? glisser des mots dans la bouteille ? | | | | |
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| action | | | La conception ou le langage : action ou réaction, recherche de la profondeur ou recherche de la vérité, volonté de puissance ou pouvoir de curiosité - deux dons distincts, presque sans interpénétration. | | | | |
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| action | | | Je ne suis que cordes (mon être), mais on ne me connaît que d'après mes flèches et mes orchestrations (mon étant). Or je ne suis jamais descendu dans les arènes ni fosses - comment m'entendre avec les existentialistes ? | | | | |
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| action | | | Quand je suis sûr de mon chemin, je redoute le trouble et le frisson, qui peuvent me jeter hors de mes ornières. Mais quand le frisson même est mon chemin, je fuirai le continu de la voie, pour me livrer aux pointillés de la voix. La volonté musicale peut se passer de chemin banal, ouvert à toute volonté. Mais là où il y a une représentation, on n'a pas besoin de chemins, ou plus précisément - de pieds, on se contente d'ailes. | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance (ou plutôt le désir de force) ne concerne ni les muscles ni, encore moins, la flèche décochée, mais exclusivement, la corde, sa tension, l'intensité entre elle, mes doigts et mon regard (c'est la dynamique aristotélicienne face à son énergie). Mais les hommes n'en retinrent que la force de frappe et la cible frappée. L'homme vaut par « les flèches, sans cible, de sa raison »** - Tennyson - « the viewless arrows of his thoughts ». | | | | |
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| action | | | L'intensité comme fond de l'existence est dans l'essor et nullement dans l'effort, comme le croient les activistes : « Notre vie ne vaut que par les efforts qu'elle nous a coûtés » - Mauriac. | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce qu'une action ? Son quoi de poids, son comment d'intensité, son pourquoi de musique ? Seule la musique y est injustifiable : « Dieu et le juste ont la même façon d'agir : sans pourquoi » - Maître Eckhart (« ohne Warum wirken »). | | | | |
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| action | | | Oui, le commencement est tout ; mais les uns, les laborieux, le placent aux fondements noirs, et les autres, les glorieux, aux sommets scintillants. Et l'on devient une lumière affairée ou une ombre intense. En tout cas, au-dessus de la grisaille du milieu : trouver le commencement est chose aisée, commencer par le commencement exige beaucoup de liberté d'esprit, de talent et d'intelligence. | | | | |
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| action | | | L'art résulte du larcin, que commit Prométhée auprès des dieux coopératifs : Athéna et Héphaïstos, s'occupant, respectivement, de l'intelligence et de l'action ; mais ce n'est ni la cervelle ni le bras qui résument la création divine, mais bien le feu ; les hommes perdirent la forme ardente et ne gardèrent qu'un fond tiède de raison et d'efficacité. « Sans le feu, la connaissance de l'art est impossible » - Protagoras. | | | | |
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| action | | | Il faudrait parler de volonté en et non pas de puissance, puisque Nietzsche refuse à cette volonté le statut d'une faculté, devant déboucher sur une action ; chez lui, elle n'est qu'en puissance, puisqu'elle se réduit à une pulsion, à un affect, à une intensité, qui peuvent se passer de faits et de causes. | | | | |
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| action | | | Mon esprit et mes jours décrivent les cercles : mystère - problème - solution - mystère et regard - désir - action - réflexion - regard, mais mon âme éternelle ne doit faire escale que dans le mystère et le regard, dans l'intensité et le visage ; le reste ne fera que contribuer à l'éternel retour du même. Mais ce même est hautement sélectif ; ne méritent mon intensité que les choses dignes de mon désir, choses sélectionnées par mes contraintes volontaires. | | | | |
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| action | | | L'ivresse d'intensité ou l'ivresse de mouvement, le plus souvent, s'opposent ; la première est l'apothéose de nos sens, obscurs et chauds, la seconde - la chute dans le sens de la vie, clair et froid. Être stylite du sentiment et gyrovague des idées serait un compromis. | | | | |
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| action | | | Les étapes de ma victimisation : l'élan, l'acte, le savoir, la langue, le ton - autant d'immolations, de ruptures et de discontinuités ; je ne serais qu'âne, bouc ou agneau, si je ne vais pas jusqu'au bout de cette chaîne ; et là, on saura si je suis rossignol, coucou, lion ou cygne. | | | | |
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| action | | | Volonté banale : orientée par un but, guidée par un chemin, motivée par des moyens ; volonté en tant que puissance, ou contrainte intérieure, - l'intensité du regard, réduisant au même les buts et les chemins, vécus comme un retour en ton soi. | | | | |
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| action | | | Comment protéger le mot de la tentation de se convertir en acte ? - interdire à l'excitation de se traduire en incitation ! | | | | |
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| action | | | La sélection des candidats à l'enfer ou au paradis se fait d'après les actions, et une toute petite correction suffirait, pour changer de destination. Tandis que l'essentiel réside en inactions osées, qui auraient pu servir de critère autrement plus rigoureux. Le Dieu vengeur est partisan des filtrages, dans l'inessentiel fade ; le Dieu rétributeur penche pour des multiplications, dans l'essentiel intense. | | | | |
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| action | | | À la raison contraignante du : « Je peux car je veux ce que je dois » (Kant), on peut opposer la passion astreignante : « Seigneur, accordez-moi la force de désirer plus que ce que je puisse atteindre »*** - Michel-Ange - « Signore, promettimi di poter desiderare sempre più di quanto posso realizzare ». | | | | |
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| action | | | Un emballement, peut-il être d'origine divine ? La paix d'âme, peut-elle être soufflée par le diable ? « Dieu donne le gouvernail, mais le diable donne les voiles » - proverbe russe - « Бог руль даёт, а чёрт - паруса ». Dans cette régate, je me sens plus proche de la bête. Encalminé, j'attends mon étoile et un bon vent, Dieu ne prêtant attention qu'aux droits chemins et aux boussoles. | | | | |
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| action | | | Le choix de chemin est un vote des pieds contre les ailes, qui ne connaissent que l'élan : « Rien qu'un élan ou un vol : planer ou désirer - sinon, sur tous les chemins, ne t'attend que ta perte » - A.Blok - « Только порыв и полёт, лети и рвись, иначе - на всех путях гибель ». L'action ne vaut que par l'élan, qui nous pousse à nous quitter, le temps d'une faiblesse : « Tout n'est qu'effort et rythme. Élan sans but ! Terrible est l'instant, où disparaît l'élan » - Bounine - « Всё ритм и бег. Бесцельное стремленье ! Но страшен миг, когда стремленья нет ». | | | | |
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| action | | | Ceux qui manquent de souffle déclarent ne pas se laisser porter par le vent ; l'appui sur le misérable bouton, ils l'appellent – maîtriser le gouvernail, avec leurs cerveaux ou muscles. Apporter mon souffle, tendre mes voiles, suivre mon étoile, écouter mes sirènes - ne te moque pas trop des naufragés par eux-mêmes, ne t'agrippe pas trop à la boussole des autres. Les instruments à cordes animent mes ruines ; les instruments à vent préparent mes épaves. Garde tes cordes bien tendues, apprends à te servir des courants contrariants : « les vents hostiles, amis des voiles royales » - Emerson - « head-winds right for royal sails ». | | | | |
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| action | | | Consciemment ou non, mais tout homme de plume, avant de noircir ses pages, a un but en vue. Les uns se mettent à décrire des chemins épiques qui y mènent, d'autres – à chanter des actions dramatiques, d'autres encore – à exhiber des acteurs ou des ressources. Mais les meilleurs se contentent d'imaginer des contraintes, qui ne nous laisseraient qu'en compagnie d'un seul acteur immobile, dont le mot électif serait et chemin et matière et intensité. | | | | |
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| action | | | Ma vie se résume en deux destinées : la première est tracée par mon action et mon esprit, et la seconde – par mon âme et ma création. Tout homme sensible finit par comprendre, que les pas sur la première voie n'apportent rien de significatif à la qualité de la seconde. Mais aucun progrès ne m'attend sur la voie éternelle, la seconde ; je n'y vivrai que le retour du même, car le talent de mes compositions, l'intensité de mes couleurs, la noblesse de mon regard sont trois dons du ciel non évolutifs. | | | | |
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| action | | | Les faits n'ont ni voix ni volume ni rythme ni intensité. Autant dire que le mot devrait n'y voir que, tout au plus, - un champ de résonances, un écran plat, et prendre sur soi-même tout souci d'harmoniques. L'accord entre les deux - dictum - factum - ne peut être qu'abracadabra ! | | | | |
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| action | | | La volupté est la volonté de ne pas agir, les yeux ouverts, mais de rougir ou rugir, les yeux fermés. La volonté en puissance est un thème à creuser, puisqu'on sait que : « la volonté d'agir écrase la pensée »** - Heidegger - « Der Wille zum Handeln überrolt das Denken » - il faut donc choisir entre volonté en tant que corde tendue ou en tant que flèche décochée, ou, comme dirait Aristote, entre la volupté en puissance et la volonté en acte. | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce qui s'oppose au monde schopenhauerien ? Quelque chose d'immonde, de ce qui subordonne, à l'inverse d'Arthur, la volonté à l'intelligence et la représentation - à l'interprétation. La vie et l'art - à l'action. | | | | |
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| action | | | La pureté : n'être que récipient, aux formes douces, et ne connaître ni désirer de contenu, au fond amer. Outil sans application, regard sans chose, volonté sans acte. Maîtrise de l'acte en puissance, désintérêt pour la puissance de l'acte. Face à la réalité parfaite, la puissance comme fin de la volonté, à l'opposé de Thomas d'Aquin : « L'acte est plus parfait que la puissance » - « actus est potentia perfectior ». | | | | |
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| action | | | Écrire, pour moi, est une action comme bâtir des ponts l'est pour d'autres - un frisson inconscient d'une envie de perdurer ou de me survivre (d'autres parlent de la différance de la mort). L'ironie m'aide à le comprendre, et j'enterre le frisson à une hauteur monotone, comme d'autres le dévitalisent à coups de piétinements égalisateurs. | | | | |
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| action | | | Maîtrise de son métier : donner à l'exercice l'intensité de la fatalité. Et quand, avec Valéry ou Kafka, on se dit, que la grande œuvre n'est qu'un exercice, on n'est plus fâché avec ces contre-maîtres de constructeurs, tout en retournant chez les architectes des ruines (le mot ascèse vient du mot exercice). Il se trouve, que leurs maîtres sont les mêmes que ceux qui bâtissent des châteaux en Espagne, mais leur style reste inconnu des apprentis : « Il n'y a aucune règle d'architecture des châteaux en Espagne » - Chesterton - « There are no rules of architecture for a castle in the clouds ». | | | | |
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| action | | | La vraie liberté : pouvoir trouver, pour ma voile et mes horizons, un souffle favorable. | | | | |
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| action | | | Tout réduire à l'intensité et à l'acquiescement des commencements - la définition de l'éternel (commencements) retour (intensité) du même (acquiescement). Et si, en plus, on y vise les valeurs, c'est la définition même du nihilisme, qui est une technique pour se séparer du profane et un art pour produire du sacré. | | | | |
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| action | | | Entre la liberté de la croissance et la contrainte de l'instinct, le choix se fait, presque à notre insu, par le degré de notre talent : une poursuite désespérée de gains et de progrès, ou bien une intensité et un retour du même. Le talent n'a besoin que d'un goût, c'est à dire d'un instinct d'artiste. | | | | |
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| action | | | Il faut transférer vers le statut de contraintes ce que d'autres considèrent comme causes, moyens, engrais ou aliments ; contrairement à ceux-ci, la bonne contrainte part des commencements et constitue la tension d'une corde, qui se substitue à l'intérêt pour des cibles. | | | | |
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| action | | | Chercher dans le nécessaire - le désirable (amor fati), que vaut cette morne litanie des stoïciens et nietzschéens à côté de l'éclat du : trouver dans le désirable - le nécessaire (fatum amoris) ! | | | | |
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| action | | | Ne viser que les premières ou les dernières des cibles de l'homme, sans relâcher la corde de ton arc, comme un certain marteau philosophique (Nietzsche) ne visait que les clous, destinés au berceau ou au cercueil de l'homme. La médiocrité des contraintes est pire que la médiocrité des buts. | | | | |
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| action | | | Nous ne connaissons presque aucun principe métaphysique, qui aurait présidé à la création de choses ; l'hédonisme devant les choses continue d'être plus fort que l'enthousiasme devant l'éclairage des principes. Pourtant, « tout principe créateur est toujours supérieur à la chose créée » - Plotin. | | | | |
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| action | | | Ce qui requiert, aujourd'hui, la volonté la plus inflexible est l'attitude de résignation. | | | | |
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| action | | | L'intérêt pour les choses immobiles se manifeste surtout chez ceux qui ont leur propre souffle et qui se méfient des actes, qui, en immobilisant la girouette de la vie, risquent de te faire perdre le souffle. | | | | |
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| action | | | Se sentir flèche pointant une cible inaccessible et chercher à faire de sa vie une tension digne de cette distance à ne jamais parcourir. Exercice des moyens et test des contraintes. « La dignité de l'homme se fonde et tombe avec ceci : il peut se donner des buts inaccessibles » - H.Hesse - « Die Würde des Menschen steht und fällt damit, daß er sich die Ziele im Unerreichbaren setzen kann » - élan et chute - la tragédie d'Icare. | | | | |
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| action | | | Dans la volonté de puissance, le but est le vouloir, l'intensité, et non pas le pouvoir, l'efficacité. Par-dessus – une contrainte implicite : exclure de mes horizons ce qui ne peut pas être muni d'une haute intensité. | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance, surtout celle que Nietzsche appelle volonté d'un ordre (Wille ist Befehl), ressemble beaucoup à mes contraintes : l'action extérieure en est exclue, seule est visée l'intensité intérieure, intensité qui est fusion de la volonté et de la puissance, du sentiment et de la raison. Et le soi inconnu serait la hauteur même. « Volonté de puissance : accéder à la hauteur au-dessus de son soi » - Heidegger - « Wille zur Macht heißt : die Ermächtigung in der Überhöhung seiner selbst ». | | | | |
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| action | | | Successivement, je me désintéresse de l'homme de dépassement, de chemin, de destination ; je reste en compagnie de l'homme d'intensité, de métaphore, de contrainte. Dans l'invariant, tout héros est solitaire. | | | | |
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| action | | | Dissimuler les ressorts, ne laisser apparaître que l'élan - la fin de toute activité noble : la foi câble le pourquoi, l'intelligence - le comment, l'art - le où et le quand. L'intelligence et l'art substituent leurs ad-Verbes dans le Verbe titubant : « Pourquoi m'as-Tu abandonné ! ». | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste en actes réflexes, qu'on soit en proie au rêve ou à l'algorithme. Affaire de câblage, où seul ce saboteur de rêve est apte de placer des courts-circuits entre les stimuli magnétisants et les réactions électrisées. | | | | |
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| action | | | La même nécessité d'action se lit dans le conatus spinoziste, la volonté schopenhauerienne ou nietzschéenne, l'élan vital bergsonien. Mais sa nature peut être soit mécanique soit organique : soit développer l'idée par un discours sans vie, soit envelopper le discours du souffle de l'idée. La cohérence discursive du pouvoir ou l'intensité inchoative du vouloir. La puissance de la volonté ou la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | La position couchée et une belle soif semblent être attachées à la hauteur, qu'il s'agit d'imaginer plutôt qu'escalader. Entre le haut ciel et la terre basse, il n'y a que la table et le lit qui sont à la bonne hauteur. Le genialis lectus accueille les pensifs et les lascifs et favorise les fulgurances géniales ou génitales. | | | | |
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| action | | | La volonté peut s’imprégner de trois sources d’intensité : la puissance (autorisant des commencements), la rigueur (assurant un parcours harmonieux), la profondeur (visant des cibles lointaines). Mais quand on a le talent, c’est-à-dire la hauteur, les deux dernières sources se réduisent à la seule première. | | | | |
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| action | | | Tous les raseurs sont sûrs de pouvoir donner à leur vie un but déterminé et voient dans l'absence de ce but une erreur irréparable. Plus un but est claironnant, plus de brigands et d'épiciers s'y souscrivent. Se tromper, être floué, se vautrer dans sa défaite, s'affermir dans sa démission - cette excitation n'est donnée qu'aux sceptiques des buts et aux enthousiastes des contraintes. | | | | |
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| action | | | La création dans le vrai n’est qu’une action humaine routinière ; la création dans le beau est un devenir s’inspirant du divin, du soi inconnu, un devenir cherchant l’intensité de l’être. Et Maître Eckhart ne s’insurge que contre la première : « Ne songe pas à fonder ton salut sur une action ! L’homme doit le fonder sur un être » - « Denke nicht, dein Heil zu setzen auf ein Tun ! Man muss es setzen auf ein Sein ». | | | | |
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| action | | | Le désir vise l’état des choses ou des idées, et l’espérance – celui de l’âme ; le premier réclame l’action, et la seconde – le rêve. Toute action comportant une part du Mal, le chemin, partant du désir, conduit vers le désespoir ; tout rêve étant un appel d’un Bien intraduisible et inaccessible ne peut vivre que d’intensité immatérielle. | | | | |
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| action | | | Agir ou apprendre, telles sont des lectures possibles de l’être. Si être est ce que je manifeste par mon action, il vaut mieux ne pas être (pour mon âme) ce que je suis (pour mon esprit). Si être est ce que je réussis à savoir en profondeur, il faut que je puisse munir mon devenir, mon valoir, mon devoir, mon vouloir, mon pouvoir, de l’intensité de l’être, pour prétendre à la hauteur. | | | | |
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| action | | | Que vaut-il mieux : être marcheur sans destination ou destination sans marche ? Dans les deux cas, les yeux restent fermés : se vouer à l’intensité de l’effort ou regarder le scintillement de son étoile - je vote pour le second choix. | | | | |
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| action | | | Il est embêtant de vivre ce dilemme – choisir entre l’immobilité, qui rend les yeux perçants, et l’élan, qui rend le regard enivrant. La profondeur, menacée d’affleurer la platitude, ou la hauteur, avec son souci d’atterrissage brutal. | | | | |
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| amour | | | Deux facettes sont impliquées dans l'art de la vie : créer et admirer, imaginer et sentir, se tendre et s'assouplir - bref, masculinité et féminité. Avec la première, l'art gagne en pureté et perd en pulsations, la vie y est plus placide et plus factice. | | | | |
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| amour | | | L'homme des petites passions habite une seule planète, aux pôles uniques, qui orientent sa volonté. Les grandes passions nous aimantent à jamais et, dans nos pérégrinations interstellaires, rendent superflus les pôles et les itinéraires. L'âme y sentira son nord, sans consulter des cadrans ou des annales. L'homme passionné est plutôt une aiguille poignante qu'une aiguille enseignante. « Toutes les choses doivent ; seul l'homme est l'être qui veut » - Maître Eckhart - « Alle Dinge müssen ; der Mensch allein ist das Wesen das will ». | | | | |
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| amour | | | Le malheur est corrosif, il pénètre partout et imprime à tout le ton dolent et éploré. Le bonheur se concentre dans un seul endroit, celui qui est frappé par lui et laisse le reste sans parole. | | | | |
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| amour | | | Les plus sensuels de mes désirs ne sont assouvis ni réussis que par des crapules à la délicatesse des pachydermes. L'ascèse doit venir du dégoût plus souvent que de l'enthousiasme. « Le goût est né de mille dégoûts » - Valéry. | | | | |
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| amour | | | Le volume du bonheur promis est le même pour tous. La platitude ou la bassesse des joies permettent de s'agripper à la vaste terre. Ces joies sont larges et molles et amortissent les écueils, qui menacent nos pieds. Mais si des ailes sont données à la joie, les pieds quitteront la terre, et la vie aptère s'éloignera avec tout le fardeau des désirs déracinés. « Être né avec des ailes est le meilleur des dons de la terre » - Aristophane. | | | | |
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| amour | | | Savoir s'absenter, l'un de l'autre, en amour, est plus judicieux que savoir se retrouver. Les yeux bien accommodés trouvent ce dernier chemin, les yeux en proie au vertige des promesses - le premier. | | | | |
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| amour | | | On ne peut aimer que l'objet, dont on ignore le véritable fond, et dont la forme séduit inconditionnellement, aimer en amateur, crédule et enthousiaste. Dès qu'on commence à maîtriser le fond, on devient un professionnel, rigoureux et raseur. Tenir à la maîtrise de la forme, notre meilleure chance d'entretenir un regard vibrant. Dilettante du fond, expert de la forme. | | | | |
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| amour | | | J'aime, tant qu'au créer ne se substituent ni le bâtir ni le construire, tant que l'élan de la forme me préserve du contact avec le fond. | | | | |
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| amour | | | Ton soi inconnu réveille tes passions, mais c’est ton soi connu qui les met en relief, en couleurs ou en musique. Avec l’âge, les dons du second restent presque inchangés ; mais l’intensité de la voix du premier faiblit, c’est là que réside la tragédie d’un poète, c’est-à-dire d’un amoureux. La belle recette de St-Augustin : « Ils aiment en admirant et admirent en aimant »* - « Admirantes diligunt et diligentes admirantur » - ne s’applique qu’à la jeunesse ; les vieux entendent la même musique, mais leur passion perd de la hauteur. | | | | |
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| amour | | | L'amour, gratuit et inexplicable, de la femme, du savoir, de la nature se transforma, de nos jours, en un avoir garanti et perdit sa (dé)raison d'être ; le dernier à déserter le cœur humain sera l'amour maternel - la chose la plus viscérale, qui liera la mère à son môme, sera l'intensité des cours de gestion du patrimoine familial qu'elle lui administrera, du berceau au mouroir, disposés en usufruit. | | | | |
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| amour | | | On se dégrise en assouvissant ses soifs ; seules la forme et les étiquettes des bouteilles, le regard et l'écriture, nous tiennent encore en vertiges, nous enivrent sans vin. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur, c'est très simple : aimer ce qu'on désire. | | | | |
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| amour | | | L’amour, qu’il soit de Dieu ou du prochain, n’est pas une porte qu’il s’agisse d’ouvrir. Tout amour est avant tout une clé, dont on n'a même pas l'envie de se servir. Dès qu'on touche aux serrures, on s'évade, redevient libre et donc sans élan cellulaire. Le prochain attend ta chaleur, Dieu se contentera de ton intelligence - amor intellectualis Dei. | | | | |
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| amour | | | Le regard de l'homme amoureux lui fait découvrir la hauteur et les ailes, et les yeux de la femme amoureuse y créent une profondeur et un souffle. « Des anges et de l'air la pureté première, de l'homme et de la femme ainsi l'amour diffère » - J.Donne - « As is twixt Aire and Angells puritie, ‘twixt womens love, and mens, will ever bee ». On n'approche le sublime qu'en se faisant invisible, en s'absentant ou en rougissant. Il n'y a pas d'ascension, l'air n'y est propice qu'aux chutes. La pureté est la faculté de voir, les yeux fermés. Les larmes sont à l'origine de la première pureté ; au bout de la seconde, se tient la honte. | | | | |
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| amour | | | La soif de l'amour élève et redresse ; la soif de la vie abaisse ou humilie. La vie ténébreuse de l'amour éclaire l'artiste ; l'amour béat de la vie l'éteint. | | | | |
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| amour | | | Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir (conatus) selon Spinoza, rire selon Kant, esprit selon Hegel, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le décervelé, le servile et le végétal. | | | | |
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| amour | | | Un mystère de l'amour : vivre le même rythme, sans partager la moindre partition ni livret ni souvenir. Être chef d'orchestre d'un ensemble de cordes et de souffles, derrière un rideau tombé. | | | | |
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| amour | | | L'amour, porté en soi, sans objet ni espérance, n'est que tendresse, se nourrissant d'elle-même. L'amour est un réveil des soifs de l'âme ; la tendresse irrigue le cœur endormi. L'âme est gorgée de soifs inassouvies, auxquelles l'amour invente la fontaine. Avec la tendresse, je suis à la paisible et certaine œuvre du bien ; l'amour me fait découvrir l'intensité vibrante sur tout l'axe du bien et du mal, de la pureté de l'ange au remords de la bête, le grâce à se convertissant facilement en malgré. | | | | |
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| amour | | | La désillusion est la terre, comme l'illusion est l'air ; la beauté est l'eau de la fontaine, où ta soif est feu. « C'est en reculant sans cesse que la beauté garde son attrait. Nez-à-nez avec elle, l'amant n'étreint que sa propre désillusion » - Melville - « The beauty's power lies in its ever-receding nature. When the gap is closed, the lover embraces only his own disillusion ». | | | | |
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| amour | | | Dans X aime Y, la source et le charme est dans le Y, la forme et l'intensité – dans le X, mais le fond et la hauteur – dans le aime. Ressentir l'amour pour de bon, c'est voir et admirer la relation, privée des objets liés ; et la hauteur n'est habitée que par ce qui est sans objet. | | | | |
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| amour | | | L'état normal du cœur est le vague, et celui de la pensée – le placide ; mais la pensée, à son apogée, a son pathos, et le cœur, au fond de lui-même, – sa clarté. C'est ce qui devrait être préféré à la clarté de la pensée et au pathétique du cœur. « On se rapproche par ses clartés ; on s'aime par ses obscurités »*** - Pascal. La pensée éclot dans un climat, le cœur s'épanouit dans un paysage. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un triomphe de la faiblesse, mais le désir est la force même. La caresse est traduction de la faiblesse, et la possession – inertie de la force. L'amour, ce n'est donc ni se serrer, ni même se parler, mais bien s'écouter, se consumer, ne plus peser, se laisser soulever. | | | | |
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| amour | | | Les moments les plus précieux de la vie, ce sont deux états opposés : soit une focalisation sur une idole, soit une perte de toute échelle de valeur – tout est trouvé ou tout est à chercher. Et c'est ce que t'apporte l'amour : soit il t'électrise, soit il te désaimante. Le courant de l'invisible alimente la tête en vertiges ; les champs de l'impossible désorientent la volonté et lui font perdre son nord. | | | | |
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| amour | | | La faiblesse du cœur aide à aimer, et donc à acquiescer, à une même perfection ; la force de l'âme permet de munir d'une même intensité et l'acquiescement et la négation. Deux manières de vivre un retour du même. | | | | |
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| amour | | | N'est véritable passion que ce qui redouble d'intensité, une fois soumis à l'examen, sans concession, de la raison. | | | | |
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| amour | | | Comment échappe-t-on au monde des évidences ? Le philosophe - par la logique, l'amoureux - par le physique, le poète - par la musique. Ils créent des cadences, des transes, des danses, qui ne sont que des apparences de la vie, des rythmes humains extrapolant les algorithmes divins. « J'existe comme les chiffres de mon rythme » - M.Serres. | | | | |
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| amour | | | Ni en amour ni en musique, les idées (interprétations des signes) n'affleurent guère ; quelques pulsions sans queue ni tête, tout au plus. La musique est l'un des langages les plus immédiats de l'amour, langage, où il n'y a pas de signes, que des intensités et non pas des idées. | | | | |
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| amour | | | L'aristocratie est le régime politique, qui convienne le mieux au règne de l'amour. Et comme dans la vie de la cité, la tyrannie des sens, avec ses privilèges immérités, s'écroule sous les coups de la démocratie du mérite, qui lui aura succédé. Contrairement à l'avis courant, l'amour n'anoblit pas ce qu'il touche, il l'asservit. | | | | |
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| amour | | | Le cœur amoureux ne devrait pas se détourner du soutien de l’âme ou de l’esprit : « On aime ce qu’on ne saurait ni définir ni nommer » - Bélinsky - « Любят то, чего не умеют ни определить, ни назвать » - l’âme envelopperait ton imagination de l’intensité des caresses, et l’esprit les développerait en mélodies et métaphores. | | | | |
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| amour | | | Dans la vie ordinaire, le poète ou l’amoureux se soumettent à l’éthique commune ; mais, une fois à l’œuvre dans l’art ou dans l’amour, ils doivent devenir esclaves de la beauté ou de l’amour, puisque c’est c’est le seul moyen d’en entretenir l’intensité. « Malheur à tous les amoureux, qui n’auraient pas encore atteint une hauteur, au-dessus de leur pitié ! » - Nietzsche - « Wehe allen Liebenden, die nicht noch eine Höhe haben, welche über ihrem Mitleiden ist ! ». Et même sur terre, la pitié menace l’amour : « L’amour n’est plus en sécurité, si la pitié rôde autour » - G.Greene - « Love isn't safe when pity's prowling around ». | | | | |
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| amour | | | Les charmes principaux de la vie provenaient, jadis, de l’ignorance, involontaire ou volontaire, des moyens bornés ou des vastes contraintes. Mais depuis que le savoir dicte et les gestes et les frissons, nos voluptés perdirent de leur intensité. « L’amour précède la connaissance, et celle-ci tue celui-là » - Unamuno - « El amor precede al conocimiento, y éste mata a aquél ». | | | | |
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| amour | | | L’artiste sent qu’une œuvre gagne en intensité, lorsqu’une proximité s’établit entre la hauteur imaginaire et la profondeur réelle, comme dans le voisinage qu’on invente entre la haute beauté et la profonde horreur. L’amour est le seul axe, où la profondeur des chutes érotiques s’entrelace, se solidarise, en toute franchise, avec la hauteur lyrique, d’où sa grandeur et son mystère. | | | | |
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| amour | | | Oui, comme tout au monde, l’amour est un arbre, dont le premier don, cette fois-ci, ce sont ses ombres, dans lesquelles se love la volupté. L’austère Valery apprécie surtout ses racines : « L’amour croît comme une plante, et ce qu’on en voit, à savoir les feuilles et les fleurs et les fruits et la tige, n’est rien sans ce que l’on ne voit pas, les racines ». Pourquoi croître là où il s’agit de s’ébattre ? Ne pas voir est bon pour rêver ; voir est préférable pour se river. | | | | |
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| amour | | | L’amour est plus près du rêve que de la vie, il est dans le regard avec les yeux fermés ; aimer, c’est un devenir créateur, plus intense qu’un être créé. Comment puis-je m’entendre avec Hugo : « Aimer, c’est vivre ; aimer, c’est voir ; aimer, c’est être ». | | | | |
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| amour | | | Chez un violent, le désir réveille l’appétit sauvage (la volonté de satisfaire sa voracité dominatrice), et chez un doux – la pitié (la perfection, la source, restant attirante mais inaccessible à ses soifs). C’est à celui-ci que pensait Schopenhauer : « Tout pur et vrai amour n’est que pitié » - « Alle wahre und reine Liebe ist Mitleid ». | | | | |
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| amour | | | La vie est remplie de la réalité et du rêve ; lorsque celui-ci dépasse celle-là - en volume, en valeur, en intensité -, on est proche de la poésie ou d’un amour. | | | | |
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| amour | | | Il est très frappant de voir à quel point tes gestes, tes paroles, tes images atteignent des audaces et des intensités inouïes sous l’effet d’une forte excitation, dont la plus irrésistible vient de ton amour. Une fois dégrisé, tu t’en souviendras avec stupéfaction, remords ou nostalgie. | | | | |
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| amour | | | Qu'est-ce qui nous laisse aimer ou être mélancoliques ? - le don béni de ne pas regarder jusqu'au bout des choses et de ne pas céder à l'injonction immédiate de l'enthousiasme. | | | | |
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| art | | | Le rêve de tout artiste : peindre un tableau apollinien d'une fête dionysiaque - être absent dans ce qui m'est le plus cher. Et comme le rêve, cette ambition ne connut jamais de succès. | | | | |
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| art | | | Le but ultime de l'art : que mon image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand je touche aux deux, j'arrive à l'extase, à la naissance d'un style : l'ivresse en accord avec l'équilibre. Ek-stasis - se tenir au-delà, être en accord avec le soi inconnaissable, se faire son souffle, traduire son âme : « L'âme des choses est insufflée par le style » - V.Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| art | | | Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne, sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie. Dans ce monde avachi, la beauté paisible semble être fourbue ; on ne peut plus compter que sur le frisson. | | | | |
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| art | | | Me sentir tragique et le peindre en comique. Tendre vers le comique et susciter le tragique. Tel est le prix de mon goût des contrastes, se réconciliant sur un même axe, voué à la même intensité. | | | | |
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| art | | | Tenir au sacré dans l'art est une question de goût : tout souffle d'ailleurs justifie une part du salé ou de l'amer dans mes effusions ; sans le sacré il ne reste que du sucré, quand ce n'est de l'insipide, à l'usage des agueusiques. | | | | |
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| art | | | Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé. | | | | |
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| art | | | Quand, dans le devenir créatif, dominent l'art et l'intensité, le temps disparaît des attributs de la création, et le regard de créateur remplace les yeux d'homme ; c'est un retour éternel, retour sur soi, retour du même soi, après une brève traversée du temps. | | | | |
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| art | | | En littérature, je suis hermétique au souffle de la vie, mis dans des valeurs-solutions d'une narration ou dans la résolution de problèmes métaphysiques. Le seul souffle vital, au milieu des mots, est le souffle de l'art, cette faculté fabulatrice, que je ne vois que sous forme d'équations de la vie. Une équation est un beau mystère, lorsque sa vue seule est déjà suffisante et n'exige aucun développement. L'art déductif. Un soupir se substituant à une obscure variable. L'ennemi de l'art est la constante. | | | | |
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| art | | | Réveillé par les rayons de l'art, le goujat s'ébroue, et le délicat retient le souffle, pour préserver l'éclat de la rosée. | | | | |
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| art | | | Écrire - avec les moyens d'une fièvre faire aimer le feu caché : « Zeus t'a caché ta vie, le jour où il se vit dupé par Prométhée ; il te cacha le feu » - Hésiode. | | | | |
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| art | | | Cioran croit, sérieusement, que ce qu'il a à dire est plus important que son style ; Nietzsche occulte le fond et soigne le ton ; Valéry est parfaitement conscient de la part et du fond et de la forme. Le premier ne comprend rien ; le deuxième ne cherche pas à comprendre ; le troisième comprend tout. Mais on ne retiendra de tous les trois que la forme, puisque n'importe qui peut comprendre et même narrer notre fond commun. Tous les trois savent chanter, et peu importe si ce qu'ils ont à dire s'y mêle. | | | | |
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| art | | | L'homme-éponge : une lente et continuelle aspiration, suivie d'une longue expiration ; l'homme-écho : nulle expiration sans la compagnie d'une aspiration. Mais c'est seulement l'homme-poète, l'homme d'inspiration, qui fait sentir le souffle. | | | | |
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| art | | | Trois dons majeurs d'écrivain - un tempérament, une hauteur, une ironie - que possèdent, séparément et sans partage, trois maîtres français : Bloy, Valéry, Cioran (en Allemagne, la morgue et le nihilisme de Schopenhauer et le port altier de Nietzsche ; en Russie, depuis l'espiègle Pouchkine, ironie est synonyme de légèreté). Sans atteindre les sommets de chacun, dans sa spécialité, ce livre aimerait en présenter l'équilibre. | | | | |
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| art | | | Faute de flamme intemporelle, d'intensité et d'air, ils n'exhibent que de minables objets, à leur minable lumière : « L'ardeur qui dure devient lumière » - Proust - l'ardeur qui dure est une fadeur. Une bonne flamme n'est qu'étincelle, elle devrait s'allumer dans le mot, s'éteindre dans la note, se refléter dans le marbre. Ne laisser ni la couleur, ni la froideur, ni le goût, ni la réalité des cendres. « Transmettre la flamme et non vénérer les cendres »** - G.Mahler - « Weitergabe des Feuers und nicht die Anbetung der Asche ». Pour ceux qui à la passion préfèrent la réflexion, l’inverse semble acceptable : « La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme » - Hugo. | | | | |
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| art | | | Élever le hasard à la hauteur d'un destin - l'art tragique ; réduire le destin aux bas-fonds du hasard - l'art comique ; lire le destin dans le hasard, rire du hasard dans le destin - l'art ironique. | | | | |
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| art | | | La seule nourriture terrestre est la vie, tout écrit ne vaut qu'en tant qu'un excitant (Valéry jugeant Pascal ou Nietzsche). Mais c'est, curieusement, Nietzsche qui considérait comme excitants pernicieux, barbarica, ce qu'est la vraie vie : « erotica, socialistica, pathologica. ». | | | | |
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| art | | | Le nihiliste se détourne, ou n'a pas besoin, des commencements d'autrui et, lorsqu'il est, en plus, un artiste, il munit les siens propres - de l'intensité des finalités. Savoir se passer d'épaules des autres et de sentiers battus. | | | | |
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| art | | | L'état, c'est l'harmonie, et la mélodie, c'est le contraste ; la force du talent les unifie, pour produire l'intensité d'une musique, aux origines cachées du plaisir final. Le talent, c'est l'art d'unification : un nœud, une branche, un arbre - tel est le parcours des meilleurs esprits - des points décrits, des extrémités proscrites, des axes entiers, circonscrits par la même intensité. L'unification est une dialectique vivante, qui fait que l'arbre unifié est plus riche que les arbres contrastés. La dialectique réconcilie des constantes, l'unification génère un arbre à variables nouvelles. | | | | |
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| art | | | La poésie est un langage de la faiblesse, de la superficialité et de l'ivresse. Un poète dans l'âme ne peut chanter que défaites et hauteurs. Il est idiot du village, dès qu'il veut être sobre et profond : « Dès qu'un poète se réveille, il est idiot. Je veux dire intelligent » - Cocteau. | | | | |
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| art | | | Tout grand écrit naît d'une ivresse, ivresse des choses, des idées, des mots ; mais le plus grand secret consiste à savoir s'enfiévrer de soi-même. Ce beau conseil d'Horace : « tu ne planteras aucun arbre austère avant la vigne sacrée » - « nullam sacra vite prius severis arborem » ! | | | | |
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| art | | | Tous les plumitifs clament leur inappartenance à tout courant. Quand on a de bonnes voiles et, surtout, quand on a son propre souffle, on devrait se désintéresser du courant lui-même. Et le meilleur navigateur n'a pas besoin de déployer sa voile ni même gaspiller, trop près du sol, son souffle. Son plus beau désir de voyage est dans la suspension à l'aplomb des voies impénétrables. | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est la sensibilité plus l'imagination plus l'ironie. Il crée des vérités. Le scientifique cherche des vérités toutes prêtes. La plèbe accepte des vérités en fonction de ses besoins. La vérité d'artiste s'ouvre aux yeux sachant se fermer. La vérité scientifique se conquiert en se saisissant des vérités d'appoint, qui l'éclairent. Pour les vérités plébéiennes, on n'a besoin ni d'yeux ni de lumière. | | | | |
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| art | | | Le poète suit le souffle, non les desseins de Dieu. Manier la voile sans souci d'horizons. | | | | |
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| art | | | Être poéteux, c'est ne voir que le beau. Être poétique, c'est voir de la poésie partout. Être poéteux, c'est t'élever jusqu'à la beauté, qui te frappe. Être poétique, c'est tout élever jusqu'à ta hauteur. Avoir de la hauteur, être à la hauteur. Être poéteux, c'est mourir faute d'images ou de couleurs viables. Être poétique, c'est insuffler la vie dans des tableaux effacés. Être poéteux, c'est refuser aux constats l'accès au désir. Être poétique, c'est réveiller le désir dans des constats. Être poéteux, c'est demander au moment unique : Suspends ton vol. Être poétique, c'est trouver dans chaque instant quelque chose, qui mérite d'être suspendu. Survol anaphorique sans envol métaphorique. | | | | |
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| art | | | La poésie, c'est un songe dans la nuit de la vie, c'est la faculté de ne pas se réveiller et vivre et croire le rêve plus profondément que la réalité. « La matière propre de la poésie est l'impossible crédible » - G.B.Vico - « La propria materia della poesia è l'impossibile credibile ». | | | | |
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| art | | | Je reconnais ma faute musicale : avec des cordes en permanence tendues, on risque de ne plus être en accord avec l'harmonie de la vie. Comme J.Joubert, je ne joue que de la harpe éolienne. Il faut savoir détendre ce qui vibrerait faux, mais je désappris à tendre l'oreille aux sons directeurs de l'époque. | | | | |
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| art | | | Une œuvre d'art - certainement pas un achèvement, ni une vie suspendue, lévitante, mais un jaillissement, une naissance de mesures, de poids et d'essors : « Les œuvres les plus belles relatent leur propre naissance »** - Pasternak - « Лучшие произведения рассказывают о своём рождении ». Le créateur choisit les lieux et les instants de ses (re)naissances, en y imitant la naissance annoncée du Verbe. | | | | |
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| art | | | On pense progresser en écrivant successivement sous l'influence des secondes, des jours, des années, des siècles. Et l'on comprend, un jour, que ce cheminement est celui de la régression, et que la seule chance de ressentir le souffle de l'éternité est de se concentrer dans un instant sans durée. | | | | |
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| art | | | La montre, l'échelle et le zoom comme seuls outils de lecture moderne. Quand on n'a que l'intensité pour outil d'écriture, on ne compte, chez le lecteur, que sur le regard nu. Le feu, cet autre nom de l'intensité, fut le seul élément, que le bon Dieu biblique cachottier aurait escamoté à l'homme (« Il créa le ciel et la terre, et Son esprit planait au-dessus des eaux » - et le feu, alors ?), avant que Prométhée ne relève le défi divin. | | | | |
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| art | | | Les buts de l'art : donner de l'ivresse à une forme sensée ou donner de la forme à une ivresse des sens. « Ce qu'on lit doit non seulement étancher une soif, mais enivrer »*** - St-Augustin - « Non solum sapit, quod legis, sed etiam inebriat ». | | | | |
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| art | | | La littérature - volonté de la représentation ; la musique - représentation de la volonté. Le monde se réduirait à elles deux. | | | | |
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| art | | | Dans le genre discursif, les lacunes témoignent du manque de maîtrise, et non pas d'une volonté délibérée d'un inachèvement artistique, comme c'est le cas chez les maximistes, qui fixent le vecteur, évoquent les valeurs, mais laissent au goût du lecteur l'accès aux intensités et aux vertiges. « L'art d'inaboutissement est l'un des plus insoumis à la raison » - Iskander - « Искусство недосказанности – одно из самых неподвластных разуму ». | | | | |
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| art | | | Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, je n'offre au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure. | | | | |
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| art | | | L'image de synthèse collective évinça l'image sculptée de solitaires. Plus d'élan indicible, que la netteté d'un verbe fractal. Ils parlent, discourent, raisonnent, au lieu de chanter. La mort de l'art fut provoquée par celle de Dieu ; l'image, dans sa chute iconoclaste, entraîna l'extinction de tout souffle de caste. | | | | |
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| art | | | Pour ne pas profaner le mystère de l'être - tout désert inspirateur étant déserté par le prophète du Verbe incarné -, le poète, ce prophète du mot désincarné, devrait traduire une théorie de l'inspiration en une théorie de l'incarnation : l'annonciation par un ange, la consubstantialité sinon avec le géniteur, au moins avec son esprit, la maîtrise de la parabole, l'expiation des péchés du monde, le port d'une couronne d'épine ou d'une croix, la résurrection au milieu d'une ivresse, la transfiguration au-delà d'une certaine hauteur. | | | | |
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| art | | | Chercher à se débarrasser de son ombre trop grande (Flaubert, Kafka) ou chercher à propager des lumières extérieures (l'ambition des majorités) sont des buts médiocres, surtout comparés avec la belle contrainte - un angle de vue, jouant de la taille des ombres et de l'intensité des lumières, une union du nombre et de l'expression, une coopération du calculateur et du danseur : « L'horloge de lumière : mesurer ce qu'on manifeste, manifester ce qu'on mesure »*** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Dans l'éternel retour, sur la spirale de la création, peu importe sur quelle étape je m'attarde le plus (sur l'œuvre - Nietzsche, sur le créateur - Cioran, sur la création - Valéry), intensité - ironie - intelligence, envol - chute - invariants, - le regard tangent peut y être de la même hauteur et suivre la même direction. | | | | |
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| art | | | La musique est le seul art - et même pas la peinture - où la lumière parvient à moi déjà décomposée en coloris séparés. La lumière est blanche ailleurs, et c'est le prisme de ma sensibilité et de mon goût qui produit les vraies couleurs. Et pour cette recomposition, l'intensité de mes ombres m'est plus importante que la pureté de ma lumière propre. | | | | |
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| art | | | Quand, par une exigence croissante, on presse le discours des bavards, on reste, dans le meilleur des cas, avec quelques misérables gouttes de leurs sueurs de rats de dictionnaires ; l'idéal d'écriture : quelle que soit la pression, donner, par l'expression minimale, l'impression d'une source, qui coule indépendamment de toute soif. L'idéal : l'expression haute et l'impression profonde ; mais ne pas oublier que le haut firmament ne doit pas faire perdre de vue l'horizon, et que l'impression profonde peut être produite même par la platitude. | | | | |
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| art | | | Le bruit, dans la littérature, ce sont des objets trop criards ; on le réduit en leur préférant des relations entre innommables ; la poésie est une dissolution musicale de représentations ; avec la seule intensité on atteint le stade suprême, en découvrant, que « l'intensité est silencieuse » - R.Char. | | | | |
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| art | | | L'un des axes, dans lesquels Nietzsche pratique ses retours éternels du même, est art - vie, où l'on finit par comprendre que vivre, c'est vivre en artiste, ce qui munit les deux extrémités d'une même intensité. | | | | |
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| art | | | La démarche la mieux réussie vers la musicalité d'une œuvre, c'est la démarche bien calculée nietzschéenne : la sélection d'axes intéressants, la création d'une tension entre les extrémités, entre deux langages respectifs également défendables, le refus de faire son choix sur cet axe et donc la confiance aux langages, le maintien de cette intensité comme ressource, contrainte et but de l'art. | | | | |
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| art | | | Les contraintes dans l'art, c'est comme le vent et la flamme : la faible s'éteint, et la forte gagne en intensité. | | | | |
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| art | | | L'intensité d'un écrit naît mieux d'une caresse musicale que d'une violence verbale. Ni le jargon ni la doxa ni le savoir ne peuvent atteindre ce qui se concentre dans une mélodie. « En intelligence, comme en poésie, compte non pas le quoi, mais l'intensité » - H.Hesse - « Es kommt beim Denken, ebenso wie beim Dichten, nicht auf das Was an, sondern auf die Intensität ». | | | | |
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| art | | | L'axe originel, qui, chez Nietzsche, se projette sur tous les autres, est celui de vie - art, une égale intensité répartie sur toute son étendue. Donc, ce qu'on appelle communément vital peut être qualifié, au même titre, - d'artistique. C'est surtout palpable aujourd'hui, où la vie est sans art et l'art - sans vie. | | | | |
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| art | | | Dans l'art, on fait appel au microscope ou au ralenti, au macroscope et à la syncope, tandis que la vie ignore ces libres et variables effets d'échelle et de rythme, étant mystérieusement attachée à son absolutisme, à son arbitraire et à ses constantes. | | | | |
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| art | | | Que devient un vaste talent, sacré ou purifié par un souffle de génie ? - Haydn se retrouvant dans la profondeur intense de Beethoven ou dans la hauteur gracieuse de Mozart. | | | | |
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| art | | | C'est dans ses commencements, que l'artiste met le maximum de son énergie et de ses visées ; pour lui, la croissance, le progrès, l'avancement n'ont pas beaucoup de sens. S'il réussit à garder l'intensité de ses préludes jusque dans ses finales, il aura pratiqué le retour musical du (au) même. Il faut choisir entre la marche de la vie et la danse de l'art. | | | | |
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| art | | | La vie profanée, comme l'art profané, c'est la prégnance du calcul silencieux, guidant les actes ou dessinant les images. Mais la vie la vraie a ses intensités et ses miracles, et l'art vrai - sa musique (rythmes, mélodies, harmonies, hauteurs). « Je veux qu'on dise de mon œuvre : cet homme sent intensément » - Van Gogh – Apollon s'inspirant de Narcisse. Si l'art pour l'art signifie ne pas atteindre l'intense et le miraculeux, autant le classer parmi les profanations. | | | | |
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| art | | | La justification de la maxime comme d'une illustration précise de la pensée de l'éternel retour, surgissant de la chaîne : l'être (la création divine, le savoir, l'intelligence), le devenir (la création humaine, le mouvement, la vie), l'intensité vitale (le seul dénominateur commun entre le héros, l'artiste et le bel esprit), le commencement résumant la finalité et coïncidant avec elle, ce que reprend le symbole de l'éternel retour du même et dont la maxime est la miniature. Un commencement, dont toute suite pensable ne serait que du retour du même, de ce qui est prégnant ou déjà exprimé dans le commencement, - la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | L'écrivain médiocre suit ses idées et n'aperçoit pas la platitude de ses mots ; le bon suit ses mots, ressent leur bafouillage et s'astreint à mieux écrire ; de ce mieux naissent, par enchantement, des idées. Ce tâtonnement, c'est l'impossibilité de s'installer dans une vérité, quelle que soit son éloquence. La rhétorique est l'affaire des hommes de convictions, mais les convictions, ennemies de l'ironie, ôtent à l'écriture tout pathos, qui ne peut être qu'ironique. | | | | |
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| art | | | Les contenus, les fonds, les profondeurs font partie du patrimoine collectif des hommes, seule la forme artistique pourra traduire mon originalité, et Buffon a presque raison : « Le style est l'homme même », si l'on précise, que l'homme y englobe et le sous-homme et le surhomme, tout en excluant les hommes. Mais l'homme insensible à la forme continue à s'identifier aux faits et idées et devient indiscernable. Le style, c'est le même souffle sur la surface des choses ou dans le vide. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est la création d'une intensité imagée entre la profondeur enthousiasmante d'une vie et la hauteur palpitante de ton regard. Les idées y jouent un rôle secondaire de support ou de vocabulaire. « L'art, c'est une ascension vers la hauteur idéelle et, simultanément, une plongée dans une pensée sensuelle profonde » - Eisenstein - « Искусство : вознесение на идейные ступени и одновременно проникновение в глубинное чувственное мышление ». Le mouvement en sens inverse paraît être plus prometteur encore : profiter de la profondeur des idées, pour garder la hauteur du sentiment ; mais, toutefois, sans cette dualité ou cette tension, tout art est menacé de platitude. | | | | |
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| art | | | Sans honte ni angoisse de l'auteur, l'art ne serait pas au-dessus des arts décoratifs ; mais, si tu veux faire entendre ta propre voix, il ne doit pas en porter des traces, qui sont toujours communes ; rester aux commencements, dans lesquels, avec la même probabilité, peuvent naître et le bonheur et la douleur du lecteur. Seul ton talent devrait en être responsable, l'intensité, non pas la véracité. « Nous ne possédons pas l'art. Nous n'avons à le payer ni par des souffrances, ni par des remords » - Pessõa. Parfois, chanter le rêve, c'est inviter à dormir. | | | | |
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| art | | | En affrontant la vie, il est souhaitable que mon seul adversaire soit un ange, mais dans l'effort artistique, il est vain de chercher un divin duelliste. Comment défier une parade de fleurs ? Même à une fleur, on peut s'intéresser en géomètre, en papillon ou en jardinier. Être attiré par une même soif de lumière et de couleurs ou compter ses pétales. | | | | |
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| art | | | La maxime est le seul genre littéraire, dans lequel on ne négocie pas sa valeur, on l'impose. « Les aphorismes sont un genre foncièrement aristocratique d'écriture. L'aphoriste ne discute ni n'explique, il affirme ; et dans son affirmation perce la conviction, qu'il est plus profond ou plus intelligent que ses lecteurs » - W.Auden - « Aphorisms are essentially an aristocratic genre of writing. The aphorist does not argue or explain, he asserts ; and implicit in his assertion is a conviction that he is wiser or more intelligent than his readers ». Mais, au fond de lui-même, il sait, que ses affirmations ne valent que par leurs métaphores et que toute intelligence s'évente vite au souffle de l'ironie. L'aphorisme n'est pas maison et repos, mais ruine et élan. | | | | |
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| art | | | Pour briller en plomberie, en astronomie, en chirurgie, ce qui compte, avant tout, ce sont les connaissances. Mais leurs apports à la beauté d'un livre sont quasi nuls, à côté de sa musique et de son intensité, du tempérament et du goût de son auteur. Le culte du savoir est né dans les faibles cerveaux des zoïles, plutôt que chez les écrivains eux-mêmes. | | | | |
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| art | | | Les livres modernes sont une espèce de tout-à-l’égout ; aucune illusion d'un puits, ni même de l'eau courante. Le bon lecteur est reconnu par la longueur de sa corde, permettant de puiser dans les livres profonds. Ou bien qu’il soit comme Narcisse, ne se transformant en bonne Samaritaine, que lorsque, comme le Bouddha, il est coincé dans le puits. | | | | |
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| art | | | Le talent, c'est à dire mon valoir, et non pas mon ample pouvoir ni le profond savoir ni même mon intense vouloir, qui doit être l'essence, c'est à dire la forme de mon opus. « L'art n'est rien d'autre que de ne faire apparaître que le talent » - Griboïedov - « Искусство в том только и состоит, чтоб подделываться под дарование ». En revanche, la technique doit y être cachée : « Dans un art admirable l'art lui-même est caché »*** - Ovide - « Ars adeo latet arte sua ». C'est l'incapacité de chevaucher Pégase qui pousse la piétaille à s'engager sur les chemins battus du vrai, du juste ou du complet. Avec l'artiste, ce n'est pas la bouche sereine qui parle, mais l'âme incertaine : « Chez l'artiste, l'art ferme sa bouche d'homme » - Pasternak - « в искусстве человеку зажат рот ». | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'œil, mais le cœur, ce n'est pas l'esprit, mais l'âme, qui dicteront si mon art sera serein ou trouble, musical ou insonore, absolu ou borné. « L'art romantique n'aspire plus à reproduire l'intensité de la vie dans son état de sérénité infinie » - Hegel - « Die romantische Kunst hat die Lebendigkeit des Daseins in seiner unendlichen Stille nicht mehr zu ihrem Ziel ». La vie est une excellente contrainte d'un art humain, mais elle est un piètre but, digne d'un art photographique ou robotique. Quant à l'art classique, il est de l'art romantique si bien maîtrisé, qu'une vie nouvelle en surgit, en rien inférieure à la vie réelle. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est une mise en valeur des axes entiers – le Bien et le Mal, la force et la faiblesse, la fidélité et le sacrifice, la fierté et l'humilité, la proximité et le lointain, l'ascension et le déclin. Tandis que la vie, c'est à dire l'instinct et le bon sens, me fait pencher vers une seule extrémité, le choix éthique, avec sa tragédie – l'insignifiance des actes. La tragédie de l'art se traduit par l'ironie, que mérite l'extrémité esthétique violente, et par la pitié, qu'inspire la douce extrémité éthique ; appliquées à doses égales, elles assurent l'intensité du même. | | | | |
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| art | | | Une tâche d'artiste : les axes de valeurs opposées doivent être réduits à l'unité éthique ou esthétique. « Toutes les dualités, dans lesquelles l'esprit avait polarisé la vie, doivent être transférées dans une unité spirituelle » - Hofmannsthal - « Alle Zweiteilungen, in die der Geist das Leben polarisiert hatte, sind in geistige Einheit überzuführen » - le moyen en est - la même intensité sur tout l'axe. | | | | |
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| art | | | Mieux on maîtrise les contraires et les multiples, plus on tient à l'intensité du même. | | | | |
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| art | | | L'intensité artistique est plus compatible avec une faiblesse noble qu'avec une basse puissance ; elle vérifierait peut-être cette belle contrainte ; « minimum d'énergie, maximum d'excitation » - Valéry. | | | | |
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| art | | | On devient artiste, quand on distingue, consciemment ou non, le prix de la pensée et de son efficacité – de la valeur des effets et de l'intensité – pour se mettre au service de ce second volet. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | Quand, dans mes yeux, les couleurs et les formes se mettent à parler musique, quand donc la vue cède en intensité à l’ouïe, je deviens plus qu’un témoin, je deviens regard, - mon âme barbare en serait muée en juge partial mais illuminé. « Les yeux sont des témoins plus exacts que les oreilles » - Héraclite. | | | | |
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| art | | | Les médiocres croient inaugurer une voie nouvelle, tout en s’agglutinant sur des sentiers battus ; le talent munit même ses pas intermédiaires d’une telle intensité inaugurale qu’ils soient perçus comme de vrais commencements, de vraies sources, de vraies initiations. | | | | |
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| art | | | Pour exprimer sa personnalité, une certaine unité, ou fidélité à ses choix vitaux ou artistiques, est nécessaire. L’unité des choses évoquées (tenir à leur prix - le mouton), l’unité des jugements formulés (rester fidèle à une valeur prouvée - le robot), l’unité de l’intensité chantée (maîtriser tout l’axe de valeurs mouvantes – l’artiste). Chez tous, des contradictions de forme sont inévitables ; elles son involontaires et destituantes, chez les deux premiers, volontaires et justifiées - chez le troisième. | | | | |
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| art | | | L'astuce la plus utile pour l'artiste est la rétention du flou, qui entoure tout premier emportement. Dès que celui-ci s'en débarrasse, le message devient extérieur et la fabrication remplace la traduction. Traduction ou imitation, mimesis et poïesis, de l'intensité originelle, tel est le vrai nom de la création. Les épigones imitent les résultats et non pas les origines. La noble mimesis (re)crée ce qui ne fut jamais advenu : en matière, en réflexion, en intensité. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | L’artiste se sert de trois outils – l’âme, le cœur, l’esprit. L’âme dicte des contraintes à l’esprit dominateur et initiateur ; l’âme dessine des cibles inaccessibles aux élans du cœur survolté et incertain. « L’esprit écrit avec un stylo, le cœur – avec un crayon »** - Nabokov - « Пером пишет ум, карандашом – сердце ». | | | | |
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| art | | | Rien d’exceptionnel dans le savoir ou dans l’intelligence de Dostoïevsky ou de Nietzsche ; il est ridicule de les comparer sur ces dimensions : « Son [Dostoïevsky] savoir n’était pas moindre que celui de Nietzsche, mais il savait aussi ce que Nietzsche ne savait pas » - Berdiaev - « Oн знaл нe мeньшe, чeм знaл Hицшe, нo oн знaл и тo, чeгo Hицшe нe знaл ». Ils ne sont grands que par la qualité du son et du ton, des mélodies et des intensités. Dostoïevsky connaît l’angoisse du Bien (l’amour, le Christ, la liberté), condamné à rester dans le cœur (le corps), et il la rend par une incessante suffocation. Nietzsche connaît la divinité du Beau (l’âme, la création, l’angélisme), dont la noblesse autocratique exige la subordination tragique des autres fibres, fussent-elles divines. | | | | |
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| art | | | L’échelle croissante de la qualité du style en littérature : la suite dans les idées de l’esprit, l’intonation de la voix du cœur, l’intensité des états d’âme. | | | | |
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| art | | | Si, après avoir lu ton livre, quelqu’un te disait que son rêve eût gagné en hauteur, en pureté ou en intensité, tu pourrais interpréter ce vague et noble aveu comme éloge, compréhension ou fraternité, ce qu’attend n’importe qui. Tant de grandes catégories se développent en banalités. | | | | |
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| art | | | Toute grande culture a ses propres repères de profondeur : l’allemande – dans l’intensité et les concepts ; la française - dans l’intelligence et le style ; la russe – dans l’humilité et la tragédie. Tous ces repères s’ancrent dans la réalité ; tandis que la hauteur ne s’évalue que par la part et la qualité du rêve. Le Russe semble y être le plus compétent. | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | Les instances les plus intenses de ton existence sont celles, où il faut choisir entre la vie et le rêve ; le choix du rêve est l’acte de l’amour profond ou du haut art. « L’art n’est qu’une manière de vivre » - Rilke - « Die Kunst ist nur eine Art zu leben » - il n’est qu’un style de rêves. | | | | |
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| art | | | Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). « Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire » - Voltaire. Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien - « Indocti dicunt omnia. Doctis est electio et modus ». Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz totaux dans l'action, la vérité, la liberté. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale. | | | | |
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| art | | | En écriture, le premier signe de l’originalité, c’est bien l’intensité. Mais elle ne sert à rien sans l’intelligence, t’ancrant dans l’universel, et sans la noblesse, ce souffle de l’individuel. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, la force ne t’apporte qu’une proportion plus grande dans le semblable ; c’est dans l’usage de ta faiblesse que tu crées une forme nouvelle, un relief plus original, une intensité plus vibrante. | | | | |
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| art | | | L’image est belle, lorsque son intensité rehausse sa forme et ses idées approfondissent son fond. | | | | |
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| art | | | La première qualité d’un artiste, c’est le don de maintenir une grande intensité, à travers chaque œuvre et dans toutes ses œuvres. Chez Bach, on trouve tellement de lourdeurs monotones, comme chez Mozart – de légèretés inertielles, ce qui, inévitablement, aboutit à la platitude, mais Beethoven sait, partout, garder sa hauteur d’une intensité inébranlable. Mais, dans les meilleurs de leurs ouvrages, le génie des deux premiers est plus pur, plus noble, plus incompréhensible. Beethoven est un aliment, qui n’est pas irremplaçable, les autres – des excitants uniques. | | | | |
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| art | | | Ce qui constitue l’état de mon âme – l’intensité, l’énigme, l’extase – est intraduisible en mots ; c’est pourquoi il existe la musique. « Je vois ma vie comme l’expression de la musique » - Einstein - « Ich sehe mein Leben als Ausdruck der Musik ». | | | | |
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| art | | | La poésie et la philosophie ne furent possibles que grâce aux loisirs que pouvaient s’offrir des âmes sensibles ou des esprits aigus. L’extrême professionnalisme moderne étouffa les âmes et étriqua les esprits ; l’étroite et sobre profondeur succéda à la vaste hauteur et à l’enivrante intensité. | | | | |
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| art | | | L’homme ou l’auteur, agir par le soi connu ou créer selon le soi inconnu, le style de l’horizontalité ou l’intensité de la hauteur, se mesurer aux hommes ou s’exprimer dans la solitude, se résumer dans l’immanence ou se dépasser dans la transcendance, naviguer grâce à la brise comique ou se noyer dans le naufrage tragique. Bref, il faut renoncer aux discours de l’homme et ne suivre que la musique de l’auteur. | | | | |
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| art | | | Pour celui qui pratique le ton hyperbolique, la nuance n’est pas un avatar de la culture. Par ailleurs, il y a plus de nuances de la médiocrité que de la subtilité. L’intensité est beaucoup plus tranchante que la nuance, bien qu’étant signe d’une certaine barbarie. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le talent, c’est l’art de munir d’une même intensité la sainte triade littéraire – l’intelligence, la noblesse, l’ironie. Mais ces qualités n’ont un caractère définitif que dans les commencements ; cette recherche du début décisif n’est qu’un retour éternel du même, de la même harmonie des critères, qui, bien satisfaits, rendent superflu tout développement. Et l’éternité n’est que le nombre inépuisable de sujets, sur lesquels pourraient reposer ces débuts. C’est ainsi que les meilleures plumes évitent le bavardage et s’arrêtent aux adages. | | | | |
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| art | | | L’élan et le talent – deux composants incontournables de toute création artistique. Le premier – l’intensité et le rythme ; le second – les mélodies et l’harmonie. On peut se passer d’élan réel, ou inventer un élan artificiel, mais rien ne sauve l’absence du talent. L’art doit consister en musique complète ; sans élan, toute musique risque de n’être que du bruit. | | | | |
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| art | | | Que les voies d’artiste soient obliques s’explique non pas par des changements d’avis, mais, au contraire, par la fidélité à son goût métaphorique, ponctuel et non surfacique, et qui reste le même ! Ce goût se traduit par le culte du point zéro de la création, point de départ d’un méta-retour éternel du même. De brèves éruptions, d’une même intensité et du même cratère, et le refus de suivre, machinalement, le parcours de la lave. Les métaphores de forme personnelle, au-dessus des pensées de fond commun. La même essence étoilée traversant le fleuve de l’existence enténébrée. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Le philosophe décompose l’être et son essence, et le poète compose le devenir dans son innocence. Cibles réelles, pour les yeux ; cibles imaginaires, créées par le regard. Armurier ou archer. Le bon archer se moque de la difficulté des cibles et de la continuité du vol ; il se reconnaît dans l’intensité de sa corde. Le commencement est son devenir ; il devient aphoriste des réponses, invitant les activistes à fabriquer leurs propres questions, poursuites et gibecières. | | | | |
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| art | | | J’écris des livrets et les adresse au lecteur-compositeur, qui les envelopperait d’une musique, dont la hauteur, l’intensité et l’intelligence seraient dues au livret, le sens extatique étant porté par la musique. | | | | |
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| bien | | | Du bon usage des libertés : la liberté éthique, découverte dans le sens du sacrifice ou de la honte, nous rend fraternels ; la liberté esthétique, sur l'axe du Bien, faisant tourner à la même intensité artistique les valeurs opposées, nous rend créateurs. | | | | |
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| bien | | | En quête du sens de la vie, tous les hommes se retrouvent plus ou moins aux mêmes horizons. La vraie différence réside peut-être non pas dans les itinéraires pressentis, mais dans les sens qu'on étouffe pendant le parcours. Les plus prometteurs, pour que l'on puisse prétendre à la droiture et au souffle égal, paraissent être la honte et la pitié. | | | | |
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| bien | | | Les balivernes nietzschéennes sur le surhomme et sur la volonté de puissance proviennent de sa méprise : il prit la recherche de la vérité - effectivement, une manie des sots ! - pour la morale (qui suppose le respect du faible et le sacrifice par le fort). Heidegger, en n'y voyant que la machine, fut plus lucide : « La vérité de l'être revendique le sacrifice de l'homme » - « Die Wahrheit des Seins nimmt das Opfer des Menschen in Anspruch » - de deux concepts cadavériques résulte ou, plutôt, surgit le geste vital, le sacrifice, ce concept vital appelant, en général, au renoncement du geste ou même au suicide en musique : « La mort est la hauteur insurpassable de la vérité de l'être dans le chant du monde » - Heidegger - « Der Tod ist das höchste Gebirg der Wahrheit des Seyns im Gedicht der Welt ». | | | | |
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| bien | | | Nietzsche veut se débarrasser des ombres de la honte, qui gênent son obsession par la lumière, - il attend le grand midi. Je suis indifférent aux lumières terrestres ; je ne produis que des ombres, le plus souvent à la lumière de mon étoile ; il se trouve que les plus denses et intenses se créent le matin. Sans les ombres, tout devient le même ; avec mon étoile, le même, c'est mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | Aucune relation entre ta (non-)participation à l'œuvre du bien et l'intensité de l'angoisse, qui t'étreint. La gratuité du bien est absolue. L'être y est plus près de la source mystique que le devenir : être bon y est la seule solution du problématique faire le bien. Certains prêtent au Christ (à travers Nietzsche) cette belle parole : « Pour être bon, il suffit d'être faible »*** (Enthoven). | | | | |
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| bien | | | Si je devais associer le Bien avec un élément, je choisirais la terre, cachottière et immobile ; l'air soulève, et le Bien est sans ailes ; l'eau coule, et le Bien est hors le temps ; enfin, le feu doit être alimenté, et le Bien est auto-suffisant. Gibran en fait un drôle de gourmet : « quand le Bien a faim, il cherche des aliments jusqu'aux sombres souterrains, et quand il a soif, il l'étanche même avec des eaux stagnantes » - « when good is hungry it seeks food even in dark caves, and when it thirsts it drinks even of dead waters ». | | | | |
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| bien | | | Pour Nietzsche, au-dessus, ou mieux, au-delà de tous les axes, Bien - mal, puissance - maladie, nihilisme - acquiescement, surhomme - dernier homme, seigneur - esclave, ce qui compte, c'est la mesure dite intensité, la pose, véhémente et incohérente, et non pas une position, sobre et argumentée. Pour se permettre d'être impitoyable et éhonté, par combien de hontes et de pitiés avalées a-t-il dû passer ! Et de même, Platon, avec ses diatribes contre la démocratie et les poètes dans la cité. On ne connaît que trop les positions des philosophes ; on n'en connaît pas assez les poses. De Vinci ou Valéry, apportant à l'art davantage d'intensité, en incluant la science au même axe artistique. Héraclite, chantant l'harmonie d'opposés. | | | | |
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| bien | | | Les plus lumineuses des vertus, comme les plus sombres des vices, gagnent à ne pas être avoués ou divulgués, gagnent soit en pureté soit en intensité. Les plus belles lumières et ombres vivent de l'hypocrisie. | | | | |
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| bien | | | L'homme défait, l'homme du sous-sol, abandonné des choses et des hommes, lie sa déconfiture à la perversion de la morale ambiante, veut s'ériger en surhomme par un affect du commandement, mais finit par témoigner de la pitié la plus banale, la pitié de soi-même ; faute de contacts reconnaissants ou reconnaissables, il proclamera la distance même - intensité, ce qui n'est visible et sensible qu'à lui-même. | | | | |
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| bien | | | Mesurer, sur les axes métaphysiques du Bien, du beau et du vrai, est une opération assez banale ; c'est le choix d'origines et d'unités de mesure qui est délicat. Sur l'axe du vrai, l'origine est dans l'axiomatique et l'unité - dans l'élégance déductive ; sur l'axe du beau, l'origine est désignée par le libre arbitre du goût et l'unité s'évalue par rapport aux autres artistes ; enfin, sur l'axe du Bien, l'origine coïncide avec le commencement de tout acte et l'unité est dictée par l'intensité de la honte. | | | | |
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| bien | | | Dans mes propres violences ou affections, je me sens esclave des premières et maître des secondes ; c'est pourquoi je m'absous si facilement du mal que je commets dans un état passionnel, mais que le mal, qui accompagne une franche tendresse, me taraude et ne fait que gagner en intensité. | | | | |
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| bien | | | Deux axes primordiaux, sur lesquels s'évalue tout homme : force - faiblesse, pureté - impureté, critère social ou critère intime. La bête surgit du premier axe, l'ange se profile dans le second. Mais, pour un créateur, par-dessus ces axes se mettent le talent et la noblesse, dans une unification par intensité. | | | | |
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| bien | | | Quant aux perspectives d'application du Bien, le constat central, amer et navrant, c'est : l'éthique s'arrête au « tu dois ! ». Aucun verbe à l'infinitif (agir, faire, créer), aucun complément d'objet ou de manière (ton prochain, le monde, toi-même, l'intensité) ne peuvent s'y joindre, sans que tout l'arbre éthique ne s'écroule. D'ailleurs, ce serait l'interprétation la plus plausible du silence wittgensteinien. | | | | |
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| bien | | | La honte apparaît en hauteur chaque fois que je cède à la tentation d'agir au nom d'un Bien profond ; mais c'est peut-être ce qui entretient une intensité sur l'axe primordial pitié-honte et rend la vie plus dense : « Seuls ceux qui se mettent à l'œuvre du Bien vivent pour de bon » - Tolstoï - « Живут лишь те, кто творит добро » - puisque leur pitié aura rejoint leur honte. | | | | |
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| bien | | | La sensibilité parle au cœur, et j'accueillerai le pauvre et l'assoiffé. L'imagination parle à la raison et j'ouvrirai les bras aux effractions du douteux pauvre en esprit ou assoiffé de justice. Et je chercherai à élever mon cœur avec les mains. | | | | |
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| bien | | | Ce qui est merveilleux sur la scène du monde, c'est que tout acte de bonté comporte, en même temps, des couleurs du beau et des grandeurs du vrai. « Impossible que cet univers fabuleux ne soit qu'une scène de lutte entre le Bien et le mal. Cette scène est trop large pour ce drame » - R.Feynman - « This marvellous universe can not merely be a stage of struggle for good and evil. The stage is too big for the drama ». L'ampleur du Bien s'y complète par la profondeur du vrai jeu et surtout par la hauteur du beau décor. La vraie merveille, c'est la même intensité du mystère qui y enveloppe et l'espace et le temps. | | | | |
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| bien | | | Être homme entier, que tout avance en moi en même temps, - c'est souvent un cœur à bout de souffle qui cherche cet équilibre mécanique. L'athlète se sépare de l'esthète et repousse l'ascète. La charité moderne, c'est une épreuve pour handicapés, arbitrée par des valides. | | | | |
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| bien | | | La honte accompagne, avec la même intensité et les mêmes raisons, ce que j’exhibe et ce que je cache. | | | | |
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| bien | | | Sur les axes du Bien et du mal, de l'acquiescement et du nihilisme, de l'art et de la vie, la dépolarisation, c'est soit la platitude de l'indifférence, soit l'intensité, égale en artistisme. Des tours, aléatoires et anonymes, ou le retour éternel du même. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux axes transcendantaux : le bon et le beau, et il est donc impossible d'aller au-delà du Bien et de la beauté, mais il est possible, grâce au talent, à l'intensité et à la noblesse, de se mettre au-dessus, en hauteur. Le firmament nous gratifie de ce qui est inaccessible à l'horizon, la maxime peut atteindre ce qui se refuse à l'aphorisme. | | | | |
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| bien | | | Faire le bien pour l'amour de Dieu ? - mais les hommes n'aiment que Sa face visible, ils n'écoutent pas Sa voix inaudible et irrésistible, la voix du Bien. On ne peut aimer que l'invisible ou l'illisible, ces belles ruines de l'âme (« Il n'y a dans le visible que les ruines de l'esprit »* - Merleau-Ponty)., mais on ne s'intéresse plus qu'à ce qu'on voit ou lit. On fait le bien par indifférence. | | | | |
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| bien | | | Il est trop commun de clamer d'être pour le Bien et contre le mal. L'homme se trouve toujours quelque part au milieu de cet axe. « L'humanité de l'homme, c'est cette différence de tension affective, entre les extrémités de laquelle le cœur est placé » - Ricœur. L'artiste est celui qui, de cette tension, extrait la même intensité en tout point de l'axe. | | | | |
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| bien | | | La philosophie la plus noble n'est ni métaphysique, ni transcendantale, ni ontologique, ni phénoménologique, mais - axiologique. Le seul à l'avoir mis en pratique (sans jamais l'avoir bien formulé) fut Nietzsche : sa réévaluation de toutes les valeurs signifie, en pratique, que, pour un axe donné (sélectionné par notre goût de noblesse), ce ne sont pas nos valeurs privilégiées qui comptent, mais l'intensité égale (éternel retour du même), dont notre talent et notre intelligence sont capables de munir les deux extrémités de cet axe. Le nihilisme, le Bien et le mal, la volonté de puissance fournissent les exemples les plus frappants de cette noblesse insurpassable. | | | | |
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| bien | | | Aucune opinion, aucune méthode philosophiques n'infléchissent la direction ou l'intensité du regard de l'homme qui se sonde ; elles n'alimentent que la logorrhée des acolytes ou des historiens de la philosophie. Les seules conséquences désirables d'une lecture philosophique sont la vénération d'un Bien impossible et l'admiration du beau incompréhensible. Tout ce qui est doxique, méthodique ou véridique, en philosophie, devrait être négligé. | | | | |
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| bien | | | Qu'est-ce qui nous autorise d'aller au-delà du Bien ? L'amour contre la morale – Nietzsche - agapé gegen éthos. C'est la même chose qui pousse le philosophe à se moquer du savoir et le poète à dépasser les formes – l'intensité de leurs messages ! L'intensité égalise les extrémités axiales ; en partant de la bonne, elle rejoint la mauvaise, par un retour en puissance, elle les rend les mêmes ! | | | | |
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| bien | | | Le Bien est métaphysique, et le Mal est réel ; toute projection ou justification du Bien, dans la sphère de nos actes, ne peut donc être qu'imaginaire, pour ne pas dire hypocrite. La sensation du Bien ne nous quitte pas même aux moments de la plus plate lucidité, loin de toute action, de tout cataclysme, de toute angoisse. Nietzsche, qui voit dans la peur l'origine et dans le Mal la source du Bien, Nietzsche qui en dénonce l'hypocrisie, montre sa profonde ignorance du sujet. De même les rapports entre la force et la faiblesse, le sain et le maladif, la volupté et la souffrance. Il lui fallait justifier la neutralité de son pinceau dans la peinture des axes entiers – la noble attitude d'artiste, mais trop humaine. | | | | |
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| bien | | | Deux sortes de liberté humaine : en mystique – résister à la pesanteur, me fier à la grâce, me maintenir dans la hauteur de mon regard ; en esthétique – rester fidèle à l'audace de mon goût, garder l'intensité des commencements. Mais la liberté vraiment divine s'éploie en éthique – sacrifier la marche de mes actes à la danse de ma pitié et de ma honte. | | | | |
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| bien | | | Les vertus sont des sédimentations des pratiques sociales, et la compassion n’est pas une vertu. En fonction de la hauteur de sa plume, l’artiste choisit sur l’axe compassion – indifférence la valeur, qui permette de garder l’intensité maximale de ses propos. L’indifférence soutient l’orgueil, la compassion entretient la fierté. Nietzsche est orgueilleux, et moi, je suis fier. De plus, la pitié pour celui qui est plus brillant que toi, mais qui souffre davantage, demande de l’intelligence, dont manquait notre philologue. | | | | |
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| bien | | | Toutes nos cordes, en accord avec la noblesse, la créativité, le rêve, finissent, fatalement, par devenir lâches – c’est la véritable tragédie humaine, mais du point de vue thérapeutique c’est de la dégénérescence. Faut-il avoir pitié de nos propres défaillances incurables ? Ou bien faut-il chercher de belles pompes, pour un enterrement, plein d’intensité et de plénitude ? | | | | |
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| bien | | | Le poète n’exclut pas le Bien de ses horizons ; seulement, le Bien se terre dans la profondeur de notre conscience passive, tandis que la poésie a pour but – ne pas quitter la hauteur de sa créativité enivrée ; de la hauteur du Beau, toutes les passions terrestres semblent se valoir. « La poésie est au-dessus de la morale » - Pouchkine - « Поэзия выше нравственности ». | | | | |
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| bien | | | Dans notre conscience, il n’y a rien de plus vivant que le sens du Bien, qui trouble notre cœur, sans lui donner la moindre indication des chemins ou des finalités, que ce Bien devrait adopter. Il est souhaitable peut-être, que les bras de l’homme d’action tâtonnent, en les prospectant ; mais l’homme du rêve n’a rien à y trouver, et le créateur encore moins. « Si le grain ne meurt… » - Goethe - « Stirb und werde ». - désigne la résignation de ne pas savoir traduire la voix du Bien en chant du Beau, et que Nietzsche place au-delà du Bien, en cherchant à munir le devenir créateur - de l’intensité de l’Être immuable. | | | | |
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| bien | | | Jadis volonté rimait avec écart ; aujourd'hui, elle est synonyme de standard. L'innocence plane sur les algorithmes du troupeau ; la honte des solitaires ne se départ plus du banc des accusés. « Être innocent, c'est être sans volonté, sans malice et partant sans bonté » - Hegel - « Unschuld heißt willenlos sein, ohne böse und eben damit ohne gut zu sein ». | | | | |
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| cité | | | Une tyrannie apporte de l'intensité humiliante à l'âme noble et de l'intensité triomphante à l'âme basse : elle plonge la conscience de toutes les deux dans une obscurité. La démocratie, en rendant toutes les deux homogènes, cupides, calculatrices et transparentes, les aplatit et dévitalise. | | | | |
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| cité | | | L'homme libre d'aujourd'hui ne connut ni l'élan, ni l'écartèlement, ni le joug d'une idylle politique, défiant la force de l'argent. Il ne connut que le règne, sans partage, du boutiquier. Les cobayes des expériences poético-inquisitoriales devinent plus aisément les délices d'une société des marchands, que les adeptes de la vérité économique n'imaginent les horreurs d'une vérité utopique faite chair. Plus on est libre, plus on est aveugle. « Voltaire a dit : plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres. Ses successeurs ont dit au peuple, que plus il serait libre, plus il serait éclairé ; ce qui a tout perdu » - Rivarol. | | | | |
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| cité | | | N'avoir trempé dans aucune des saloperies majeures du siècle dernier est, le plus souvent, signe de médiocrité pour quelqu'un, qui fut mêlé à l'action, malgré son goût pour le mot. Et pourtant, l'Europe bien pensante est toujours à la recherche de ces purs insipides, à ériger sur le socle, déserté par des anciens enthousiastes. | | | | |
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| cité | | | La société d'aujourd'hui : l'anorexie des assoiffés, l'apoplexie des rassasiés. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse, qu'aucune ratio cognoscendi ne calme, - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre. | | | | |
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| cité | | | Justification du culte de la résignation : plus les hommes se soumettent au règne du boutiquier, plus y gagnent la justice et l'égalité. Plus vil est le héros du jour, plus constructif est l'élan des jeunots. Plus gris est l'horizon des désirs, plus de couleurs offre le terre-à-terre des actes. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le monde libre fut séparé du monde asservi. Aujourd'hui, la frontière entre liberté et esclavage passe à travers chacun de nous. Les mains, le cœur et presque tout ce qui est viscéral vivotent, mécaniques et serviles, et il ne vibrent, dans la zone libre, que les producteurs de bile et de fiel. | | | | |
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| cité | | | Deux idoles possibles : l'expansion ou la fraternisation. La procession de la première : ennui, robotisation, progrès ; de la seconde : enthousiasme, tyrannie, faillite - « Toute communauté, fondée dans l'enthousiasme, finit dans l'imbécillité » - Proudhon. Refuser cette dichotomie, c'est être bête à pleurer ou démagogue à lier, ou les deux à la fois. | | | | |
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| cité | | | Les combattants de la liberté n'eurent jamais pour adversaire des monstres tyranniques et haineux, mais bien d'insipides tenants de la routine et d'une inertie du statu quo. Mais ils furent plus jeunes, plus romantiques, plus pathétiques. La dévalorisation de la jeunesse, du rêve et du pathos sont à l'origine de cet immonde consensus, qui a aplati la querelle de la liberté aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | Tout regard sur le nazisme ou le stalinisme, qui n'y décèle pas une part du lyrisme allemand ou russe et tente de les réduire aux tentations totalitaires, est creux. Le ressort commun de ces deux monstres est une tentative pathétique de substituer au mesquin le grandiose. Une passion, pas une structure. Qui fait monter Wagner et Bakounine, en 1848, sur le même côté des barricades. | | | | |
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| cité | | | Face à la détermination du State Department et du Pentagone, l'Européen se lamente, qu'aucune voix forte et commune ne retentisse de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais la voix européenne, jadis, se réduisait à l'âme, au frisson des cordes éthique, esthétique et mystique. Elles ne vibrent plus ; et dans le brouhaha monocorde économique, qui seul atteint aujourd'hui les oreilles, seule compte l'intensité boursière. | | | | |
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| cité | | | Les barricades ne séparent que les quartiers, les états, les âges, les cerveaux. Quand je voudrai communiquer avec la Cité de Dieu et intercepter le regard intemporel, j'apprécierai les barricades devenues ruines, où je serai toujours dedans et dehors, l'assiégé et l'assiégeant, l'assoiffé et l'enivré. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes tentèrent d'imposer l'âme exaltée ou prodigue comme la dignité suprême de l'homme, mais ce qui est sommet chez un anachorète s'avéra abîme dans une société. Et notre démocratie a raison de réduire l'homme au corps, c'est à dire à la raison, où l'exaltation et la prodigalité sont des marchandises comme les autres. | | | | |
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| cité | | | La démocratie devient irréversible le jour, où le nombre de tyrans repus dépasse celui de victimes assoiffées. Nous y sommes. | | | | |
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| cité | | | Le boutiquier comme symbole, tel est le point de départ commun de Marx et de Hitler, du marxisme et du nazisme. L'élan de haute justice de Marx, pour redresser le faible, ou la pulsion de basse envie de Hitler, pour se dresser en force. La haine de tout boutiquier - l'attitude marxiste, ou la haine du grand boutiquier par le petit - l'attitude des nazis. Mais l'élan ou la pulsion, lâchés dans la foule, produisent le même effet - la férocité contre l'autre. | | | | |
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| cité | | | L'ivresse publique disparue, la vigueur et la prudence se calculent aujourd'hui par les mêmes sobres cerveaux, sans états d'âme. On n'a plus la sagesse gothique : « Les Goths débattaient deux fois chaque question d'état ; une fois ivres et une fois sobres. Ivres afin de ne pas manquer de vigueur ; et sobres afin de ne pas manquer de prudence » - L.Sterne - « The Goths debated everything of importance to their state, twice, once drunk and once sober, to achieve a suitable mix of vigour and discretion ». | | | | |
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| cité | | | Dans la liberté, le robot voit un mode d'application de la vérité. Cette vérité appliquée s'appelle machine. La vérité univoque résulte de la liberté appliquée. Le premier élan de la liberté vient toujours d'un beau mensonge. La grisaille de la vérité enveloppe ensuite la liberté incolore ignorant le « délire dionysiaque de la vérité » (Hegel - « bacchische Sinnenlust »). | | | | |
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| cité | | | Les industriels, les footballeurs, les avocats dormiront tranquilles, dans cette humanité des robots, respectueux de l'égalité des droits. Plus l'écart-type baisse, dans le domaine des goûts, plus servile et tolérante devient la jugeote populaire, face aux écarts monétaires. Dans cette mentalité, on voit la genèse des pauvres en esprit, des assoiffés de et des persécutés pour la justice. Les âmes étant, aujourd’hui, éteintes, la diatribe d’Héraclite : « Que la richesse ne vous fasse pas défaut, afin que l’indigence de votre âme se découvre » est passée à côté de la plaque. | | | | |
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| cité | | | Ils veulent que le droit des motions l'emporte sur le devoir des passions. En l'emportant, le droit expulse les passions et finit par ne plus s'en souvenir. Le droit est dicté par des passions utilitaires assagies. La liberté somptuaire édicte, parfois, d'étranges droits à l'esclavage d'une vraie passion, mais son champ d'application est ravagé par le robot. | | | | |
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| cité | | | Deux types de quête opposés : navigation au gré des courants ou attente d'un souffle. « En politique, ne réussit que celui qui met la voile où le vent souffle, jamais celui qui prétend souffler dans les voiles mises » - Machado - « En política sólo triunfa quien pone la vela donde sopla el aire, jamás quien pretende que sople el aire donde pone la vela ». | | | | |
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| cité | | | Méfie-toi de l'équilibre dans la vie provenant soit de l'acceptation d'une volonté surhumaine, de la reconnaissance donc de l'assujettissement, soit de l'excitation des droits. Soit je confie ma liberté à une idole infaillible, soit je la profane par ses prétentions et ses certitudes. Cherche de belles servitudes et ne crois pas que « la liberté fut le plus grand don que Dieu fit en créant » - Dante - « la libertà, lo maggior don che Dio fesse creando ». | | | | |
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| cité | | | Une notion économique de gain, opposée à une notion idéologique de victoire, - la démocratie, opposée au totalitarisme, - la sobriété de la raison triomphant de l'ivresse des sens. | | | | |
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| cité | | | L'envie d'inégalité matérielle est souvent pardonnable, l'inégalité ne l'est presque jamais. Et Sénèque vit tout de travers : « Le vice n'est pas dans la richesse, mais dans la volonté » - « Non est in divitiis vitium, sed in ipso animo ». | | | | |
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| doute | | | Dans les crépuscules, le créateur sent l'approche du premier souffle, l'habitué de la clarté du jour les trouve irrespirables. Rarement le premier élan jaillit d'une source limpide. La source obscure, c'est l'imagination, l'ami certain de l'incertitude (« amicus certus in re incerta » - Cicéron). | | | | |
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| doute | | | L'un des invariants sublimes est le sens et l'intensité du rêve humain. D'Héraclite à R.Char – la même ivresse des visions poétiques. La connaissance balaye les démocraties d'ignorances et d'erreurs, elle ne pénètre jamais dans l'aristocratie des rêves. | | | | |
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| doute | | | Dès que la lucidité devient seul juge, le spectre d'un vide stérile envahit mon regard. Et je me réfugie auprès du premier asile, où est encore toléré le vague à l'âme, et le vide s'anime. | | | | |
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| doute | | | La plupart des choses vécues vaguement, dans notre âme, se décantent et se fixent à force des formalisations et des attributions de sens ; mais, au bout de ce cycle, les meilleures d'entre elles, ne gagnent que davantage de mystère, et l'on assiste à l'éternel retour du même, à la fusion entre le naïf, le formel et l'évanescent, entre le poids, la valeur et le souffle. Sans qu'on sache, si c'est notre bonheur ou notre misère : « L'âme vit la hauteur et la profondeur non pas comme ravissement ou accablement, mais comme permanent retour, sans avoir quitté son être propre »*** - H.Broch - « Das Oben und das Unten werden von der Seele weder als Beglückung noch als Beschwerden empfindet, aber als die ständige Wiederkehr innerhalb ihres eigenen Seins ». | | | | |
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| doute | | | Les convictions seraient la lie de l'esprit. Mais sans en avoir goûté l'amertume, on n'apprécierait pas assez l'ivresse, qui les précède. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue, que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l'espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l'on finit par se rendre à cette belle évidence : l'incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Moi, en chevalier errant ? Ou mon étoile en astre errant ? Sur un chemin - mes pas errants ? Non, dans mes ruines, laisser l'errance à mon regard, fidèle à mes abattements ou enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas en connaissance, mais en appétence de soi, qu'il faut progresser : il faut se vouloir à défaut de se connaître. Se connaître voudrait dire maîtriser la tension de ses cordes (« il faut se connaître, pour régler sa vie » - Pascal), mais, pour interpréter une belle mélodie, d'autres dons sont plus vitaux. | | | | |
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| doute | | | Vu du côté de la lumière, la vie ayant abouti à un livre et la parole étant traduite en chant, on dit : « J'ai vécu comme une ombre ; et pourtant j'ai su chanter le soleil » - Éluard. C'est l'intensité de la danse des ombres, et non pas l'intensité de lumière en marche (l'angélologie avicennienne ou thomiste), qui fait reconnaître l'ange. | | | | |
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| doute | | | Je suis inondé de cette lumière, qui existe avant tout langage et ne vaut que par sa source mystérieuse, refusant toute reproduction verbale. « Les pensées sont les ombres de nos sentiments » - Nietzsche - « Die Gedanken sind die Schatten unserer Empfindungen ». Quand on tient à l'intensité, tout reflet par le mot prend inexorablement la consistance des ombres. | | | | |
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| doute | | | De clarté en clarté - aboutir, pour s'y illumuner, dans une haute obscurité, accueillante et palpitante. Au lieu de sombrer : « De brouillard en brouillard - clarté plus grande » - Canetti - « Von Nebel zu Nebel größere Klarheit ». La clarté n'est jamais haute ; toute conquête de clartés est un rognement d'ailes. | | | | |
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| doute | | | Le contenu, le frisson de la vie, est de porter un bon regard à une bonne hauteur, où ne naissent encore ni questions ni réponses. La lumière est impure, quand la vie commence par la brûlure des questions, mais avec les seules réponses, elle manque de bonnes ombres. | | | | |
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| doute | | | Soit une chose, C, son implexe, Im, et notre parcours, P, au-dessus de la chose, entre les moments t1 et t2, vécu avec l'intensité In. Héraclite nous dit, que l'égalité, C(t1) = C(t2) est impossible ; Nietzsche nous suggère qu'avec In suffisamment grande, cette égalité est métaphoriquement possible - l'Éternel Retour ; Valéry dit qu'il n'y a pas de choses, que des implexes, qui sont toujours unifiables, Im(t1) = Im(t2), - l'Éternel Présent. | | | | |
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| doute | | | Aucune extase devant ce qui est compris ne vaut celle de l'incompréhensible. | | | | |
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| doute | | | Le libre arbitre a ses merveilleuses lois, qu'il ne nous appartient pas, hélas, d'explorer, mais seulement d'admirer en silence. Pourquoi Loi plutôt que Chaos ? Pourquoi Valeur plutôt que Mesure ? Pourquoi Frisson plutôt que Calcul ? | | | | |
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| doute | | | Ce qu'on connaît est presque sans importance pour la qualité de notre écriture ; c'est dans la docte ignorance que se manifestent le mieux nos frissons et nos recherches : « Qui questionne et s'étonne a le sentiment de l'ignorance »** - Aristote. Elle accompagne l'étonnement jusqu'à sa chute dans une certitude passagère. La docte ignorance est l'aboutissement glorieux de la science (où elle s'appellera savoir indocte) et le début lamentable de la philosophie (où elle s'appellera fidélité à la nature). | | | | |
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| doute | | | Dans l'essentiel, toute recherche de fondements, d'ancrages ontologiques ou affectifs, aboutit au noble néant des ruines, sans dates ni noms, intemporelles et innommables, où l'on frissonne, admire et rêve. Dans l'inessentiel, on a le choix entre l'étable et la salle-machines, où l'on rumine. | | | | |
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| doute | | | Sophistes, cyniques et sceptiques sont de mauvais nihilistes : indifférents, calculateurs ou apophatiques, là où le nihiliste est enthousiaste, créatif et confiant, - dans la fabrication libre de ses propres points d'attache ontologiques. Mais les pires des profanateurs du nihilisme sont ceux qui couvrent de ce beau nom une égalisation loufoque entre l'être et le néant. | | | | |
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| doute | | | C'est l'incompréhension et la perplexité qui rendent la vie désirable. « Donnez un but précis à la vie : elle perd instantanément son attrait » - Cioran. Le sot est plus souvent myope que presbyte : il sait où il va, sans savoir où il est. | | | | |
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| doute | | | Avec un bon auteur : autant de lectures que de lecteurs. C'est Nietzsche, lui encore, qui s'y fait remarquer ; le surhomme et l'éternel retour en sont les plus beaux exemples ; même Heidegger y fait appel, grossièrement, à l'histoire, à l'évolution des hommes ou à la méta-géométrie (retour à soi-même, la mêmeté comme l'être idéel, contrôlant le tout-étant), au lieu d'y voir l'intensité entretenue comme la seule justification de notre intérêt pour les choses. | | | | |
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| doute | | | Les mêmes profondeurs visitent tous les hommes, mais c'est le talent, c'est à dire la hauteur, qui détermine si les tentatives de les rendre resteront platitudes ou se solidariseront avec des envolées. La hauteur ne peut être qu'inventée ; la platitude est bien réelle. « C'est l'excès de la signification suggérée, c'est le fait de transformer le courant sous-terrain en un courant de surface, qui nous abaisse jusqu'à la prose »** - Poe - « It is the excess of the suggested meaning - it is the rendering the upper instead of the under current of theme, which turns into prose ». | | | | |
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| doute | | | Les mauvais chercheurs, en remontant les causes, aboutissent aux fondements, justificateurs et apaisants. Les bons (en rigueur ou en hauteur) y tombent sur le vide : les calculateurs se mettent à clamer leur désespoir, et les rêveurs redoublent d'enthousiasme, à cause de la gratuité prouvée et merveilleuse de leurs premiers emballements. | | | | |
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| doute | | | Aux trois éléments - eau, terre, air - sont associés trois courants vitaux : la fontaine, les racines d'un arbre, le souffle - le souterrain, le terre-à-terre, le hautain - la philosophie, le savoir, la poésie ; ils brillent, culminent et se poétisent grâce à la pureté et à l'intensité, ces courants du feu, du génie. La métamorphose de Phénix nous rendra la fontaine, l'arbre et le souffle. | | | | |
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| doute | | | Se méconnaître, c'est, en permanence, faire que le Même soit autre, exotique, ce qui entretient l'intensité des sensations et constitue le retour du Même. Trouver de l'inexistant à partir de la méconnaissance de soi, plutôt que chercher la connaissance ou la reconnaissance de ou par ce qui existe ou pèse. | | | | |
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| doute | | | Quelle est la leçon du flux héraclitéen ? - oublier le fleuve et penser aux entrées, aux commencements hors temps absorbant et la profondeur et la surface par recours à la hauteur intense. Ne serait-ce pas l'éternel retour, fidèle au commencement intégral ? L'initié, serait-il celui qui pratique le culte des initii - des commencements ? | | | | |
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| doute | | | Le commencement noble n'indique pas de direction, mais détermine la hauteur ou l'intensité : « À chaque fois, le commencement doit laisser perplexe ; ensuite, une lente montée d'inquiétude » - Nietzsche - « Jedesmal ein Anfang, der irreführen soll. Allmählich mehr Unruhe ». | | | | |
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| doute | | | Le contraire du regard n'est pas la croyance (Nietzsche - Schauen - Glauben), mais les choses vues (maîtrisées, stockées, pesées) ; la part de croyance est la même chez ceux qui possèdent leur propre regard et intensité que chez ceux qui se remettent à la vision et à la mesure communes. | | | | |
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| doute | | | Dans le réel, il y a de la mathématique, des couleurs, des ondes, il n'y a pas de musique ; il ne suffit pas que nos créations, c'est à dire nos apparences, soient rigoureuses, colorées ou intenses, il faut qu'elles soient musicales ! | | | | |
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| doute | | | Le déracinement de ce qui est irréel et profond est attouchement au point zéro de ce qui vit intensément ou de ce qui promet la hauteur ; le déracinement de ce qui affleure le réel et le plat te laissera en tête-à-tête avec la platitude. | | | | |
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| doute | | | Les plus obtus des hommes prétendent, que nos désirs sont aussi prédéterminés par des causes, que les orbites des astres. À voir les orbites interchangeables de nos contemporains, on est tenté de donner raison à cette ineptie. | | | | |
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| doute | | | Je ne suis pas sûr que les fondements ou les horizons soient nécessaires, pour que la pensée ait assez de volume ; mais elle doit partir d'un beau firmament, pour nous faire aimer l'intensité de son centre et respecter l'infini, limite de ses circonférences. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme n'est pas déni de toute valeur, mais tentative de me mettre au-delà de l'axe habituel, sur un méta-niveau, - volonté de volonté, pensée de pensée, puissance de puissance. La valeur y retrouvera ses nouvelles origines et s'orientera d'après le vecteur de mon regard, qui munira d'une même intensité les deux extrémités de l'axe ; donc, pas de positions ponctuelles, que des poses discrètes d'une même tension. | | | | |
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| doute | | | Le bien, la noblesse, le nihilisme, le Christ - ce sont de grands axes, où seule compte l'intensité de mon regard, créateur ou scrutateur, et non pas des oui, faciles et volatiles, ou des non, fébriles et stériles. | | | | |
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| doute | | | Sur les axes vitaux, les uns opposent la bonne extrémité à la mauvaise, les autres y trouvent leur point d'appui ou d'origine, les troisièmes y cherchent des éléments neutres, annulateurs, invariants ; mais les meilleurs laissent sur tout l'axe leur propre empreinte d'intensité égale, ce qui rend tous les points - les mêmes, et fait de toute substitution - un retour, implacable ou éternel. Pour ne pas s'y profaner jusqu'en cynisme, un talent est nécessaire : « Les mauvaises causes exigent du talent ou du tempérament » - Cioran. | | | | |
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| doute | | | Quand on introduit, bêtement, la temporalité dans l'éternel retour, on obtient la platitude du : rien de nouveau sous le soleil ; mais dès qu'on n'y voit que la même intensité sur un axe de valeurs, on comprend, que tout point de cet axe peut être nouveau et servir de commencement ou de soleil. | | | | |
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| doute | | | Sur un axe de valeurs, il y a toujours une extrémité facile, servant de point de départ et de pierre angulaire, et une extrémité difficile, servant de pierre de touche de mon talent. Le retour du même signifie : parcourir l'ensemble de l'axe, munir tous ses points d'une même intensité, constater, au point de départ, qu'il n'est en rien supérieur aux autres, ni éthiquement ni esthétiquement. « En quête du savoir, on finit par arriver au point de départ, qu'on découvre pour la première fois » - T.S.Eliot - « The end of all our exploring will be to arrive where we started and know the place for the first time » - ce sont des symptômes du retour du même, chez celui qui vit non pas des lieux visités, mais de l'intensité du regard sur les pas, premier ou ultime. | | | | |
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| doute | | | Tenir en piètre estime le développement, m'occuper davantage du comment des mots que du pourquoi des idées, m'amuser aux jeux du langage, qui me font épouser des antinomies verbales sans répudier l'unité de mon souffle, - tel est le secret de la plus belle écriture, mais il suppose une maîtrise, une intelligence et un soi puissant, conscient et inconscient à la fois. Sur les axes, qui méritent mon regard, ce qui compte, c'est l'intensité de leurs extrémités et non pas mon choix d'un point privilégié, ma pose musicale et non pas ma position doctrinale. | | | | |
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| doute | | | On ne pense que dans la mesure, où l'on s'exprime, et la clarté n'est pas dans l'expression, mais dans le jugement de son interprète. La poésie n'est pas moins claire que l'algèbre (elle est la logique de l'indéfinissable, comme, d'après Valéry, - la métaphysique), mais, malheureusement, le regard (interprète) algébrique est plus répandu et topique que le regard poétique. | | | | |
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| doute | | | Une âme vit de ses soifs à ne pas assouvir et de ses vides à ne pas remplir. « Il y a dans toute âme vivante un vide et une profonde soif » - Koestler - « There is a vacancy in every living soul, a deep thirst in all of us ». Seules les âmes mortes débordent de certitudes, mais leur satiété est peu profonde. | | | | |
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| doute | | | L'espérance trouble les choses vues, mais élève la vue. Une revanche sur la portée de vue, c'est la hauteur de vue, fonction de l'intensité de cette espérance. | | | | |
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| doute | | | La partie visible de l'être est suffisamment explorée par nos représentations (seuls les parasites universitaires continuent à y fouiller et à y nager) ; il faudrait ne s'occuper que de sa partie invisible, qui aurait pour contenu - l'intensité, et pour forme - la métaphore. En revanche, se tourner vers le devenir, s'appesantir sur le temps, ne promet rien de nouveau ni d'original ; la philosophie est une réflexion sur l'intemporel, sur l'invariant, sur le langagier et, surtout aujourd'hui, - sur l'invisible. | | | | |
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| doute | | | Dans les voiries morales, tout est réglementé, et il n'y a plus de chemins obliques ; même les voies des mensonges suivent des sentiers battus. Pourtant, les vrais sentiments se manifestent le mieux sur des voies obscures. Le sentiment ne devrait être visible qu'à son sommet, et tous les sentiers, qui y mènent, sont obliques. Mais qui lève encore la tête ? | | | | |
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| doute | | | Le souffle, les couleurs et les rythmes se moquent de clarté, mais ils ne naissent qu'à travers toi-même ! Ne te presse pas à voir clair et à te détourner de toi-même : « Comment voir clair ? En renonçant à regarder à travers toi-même » - Tchaadaev. | | | | |
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| doute | | | Pour bien chercher, il vaut mieux que j'aie une tête froide, mais les plus belles trouvailles, je les ferai en suivant mes fièvres. Je commence par chercher de nouveaux aliments, et je découvre de nouveaux appétits. | | | | |
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| doute | | | Mon jugement s'obscurcit, à force de vérités et non pas, comme c'est le cas de la majorité, à force d'échecs. Dans ce dernier cas, le jugement, plutôt, se raccourcit. Les belles défaites allongent le parcours des yeux et rendent le but si dramatique et lointain, que toutes ses contraintes se mettent à vibrer. | | | | |
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| doute | | | Tout compte fait, chercher le sens de la vie est plus bête que prétendre l'avoir trouvé. Interpréter le songe ou le classer ? La vie est trop incompréhensible pour avoir un sens. Une idée, un projet, un événement peuvent l'avoir, mais la vie ne se livre qu'aux sens. | | | | |
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| doute | | | J'ignore le sens de la vie, mais la vie n'est que de perpétuelles naissances du sens : le désir (le mystère de son orientation ou focalisation), la conception (le problème de la prière, des références, de la négation), la délivrance (la solution dans la vérité, les substitutions). | | | | |
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| doute | | | De doute en doute, comme de clarté en clarté, on peut arriver à une passionnante impasse ; le premier parcours promet plus de hauteur au regard, le second – plus de profondeur aux pas. Mais alterner le doute et la clarté promet surtout de la platitude – il faut choisir son degré de certitudes ou d'errances. Des clartés désirables, fécondées par le doute : des idées lumineuses, des feux d'artifice sans jubilés ni dates. | | | | |
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| doute | | | La lumière est commune à tous, je ne me singularise que par mes ombres. La lumière explique, et l'ombre exprime, donc dans : « Toutes les ombres d'un homme expliquent la forme de l'homme et en même temps la caverne, le feu, et la place même de l'homme enchaîné » - Alain – il faut changer de verbe. La caverne et les chaînes sont des contraintes, orientant mes ombres, et le feu en dicte l'intensité. | | | | |
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| doute | | | Sur la plupart des axes moraux, la préférence évidente va à un bout, où règne la gentillesse, le sourire, la bienveillance. Mais quand on a le malheur d'être artiste, on se rend compte, que de grands tableaux peuvent naître de la peinture du bout moins sympathique. On finit par apprécier la même intensité, dont on est capable de munir l'axe entier, mais c'est le chemin partant du bout douteux qui est le plus complexe, exige les moyens les plus subtils. C'est ce qu'on appelle - tout comprendre, c'est à dire reconnaître, qu'un pur fidéisme approuve ou condamne nos jugements d'homme, et l'on s'abandonne au jugement d'artiste. Ne pas aller au bout des choses sur terre est un bon moyen de garder au ciel le rêve. | | | | |
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| doute | | | J'entends la musique de mon soi inconnu, c'est à dire son élan, son intensité et sa mélodie ; ce langage défie tout verbalisme, toute représentation ; pourtant, il s'agit de le traduire par mon soi connu, maître du verbe et du concept. | | | | |
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| doute | | | Les sentiers battus sont perçus comme des accès directs aux choses, tandis qu'on voit en toute métaphore - une obliquité. Mais on doit munir les détours, temporels et créateurs, - de la haute intensité du retour éternel du même, pour que l'accès soit vécu plus profondément que la chose même. | | | | |
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| doute | | | Qu'on suive la sage prudence ou la folle précipitation, qu'on confesse le désespoir profond ou la haute espérance, qu'on s'appuie sur l'épaisseur de son savoir ou l'intensité de son vouloir – aucune incidence sur l'intelligence du créateur ou sur la pertinence du créé, si un talent anime la création. Douter, espérer, savoir – les verbes les plus ambivalents. | | | | |
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| doute | | | Ils veulent tout réduire à ce qui leur paraît être connu : au Moi et au Monde - vouloir et pouvoir. Je ne suis attiré que par deux monumentales inconnues : Soi et X - souffle divin et substitutions harmonieuses. | | | | |
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| doute | | | La volonté de l'éternel retour est une réaction au néant des finalités, proclamé par le mauvais, le téléonomique, nihilisme, mais elle se réalise dans le néant des commencements, ce bon nihilisme, cette recherche de l'impulsion initiale et initiatique, puisque la vraie source détermine le rythme ou l'intensité du fleuve anti-héraclitéen. « Le fleuve se reverse toujours en lui-même ; et toujours vous entrez dans le même fleuve, vous, les mêmes » - Nietzsche - « Der Fluß fließt immer wieder in sich zurück ; und immer wieder steigt ihr in den gleichen Fluß, als die Gleichen ». | | | | |
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| doute | | | Les vertus horizontales de la simplicité en pensées, sans grandeur, conduisent à l'authenticité en actes, sans saveur. « La simplicité et la platitude sont un gage de l'authenticité ; à l'opposé de la saveur dont l'intensité est condamnée à s'user » - Confucius. La platitude inusable préservera mon soi, connu et authentique, mais mon soi inconnu, imposteur et savoureux, ne se manifeste que par l'intensité ! | | | | |
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| doute | | | Des forces hétérogènes animent, respectivement, nos corps, esprits et âmes ; et tout homme, consciemment ou non, crée, pour chacun de ces organes, une hiérarchie de ces forces, - une tâche de pure psychologie et que Nietzsche appelle volonté de puissance. Un don d'artiste permet de munir ces hiérarchies d'une même intensité – c'est le retour éternel du même, l'équivalence de la vie et de l'art, l'intronisation du surhomme. | | | | |
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| doute | | | Plus de savoir, de rigueur, de précision, de généralité, de maîtrise – telle est la vision, commune et médiocre, de la création. Son contraire s'appelle éternel retour du même, qui n'est nullement une loi universelle, mais un constat particulier, quand on a affaire à un grand : le retour est dans la noblesse, l'éternité – dans l'indépendance du temps, le même – dans l'intensité infaillible. | | | | |
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| doute | | | Le contraire de la volonté de puissance, c'est l'inertie du soi connu, se prenant pour seul juge de ses actes ; la volonté de puissance, c'est, la domination que le soi inconnu impose au soi connu, domination par le ton, l'intensité, la hauteur. Quant aux autres, seul mon soi connu communique avec eux ; je leur vouerai mon énergie, mais je garderai pour moi mon dynamisme. | | | | |
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| doute | | | Ces va et vient, ces rapprochements et éloignements, ces reniements et acquiescements, ces fraternités et adversités, qui se déroulent entre ce que mon soi inconnu veut et ce que mon soi connu peut. Le talent permet d’en créer des axes continus, sur lesquels s’exerce l’éternel retour, grâce à la même intensité, artistique et vitale. Et c’est ce que Valéry reproche à Nietzsche : « Sa folie est de confondre ce qu’il est avec ce qui peut s’écrire ». | | | | |
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| doute | | | Là où mon regard est absent, toutes mes négations sont fades ; et c’est la première de mes contraintes – ne m’impliquer que dans le divin, dans l’intensité de mon acquiescement. « Que ma seule négation soit de regarder ailleurs ! »*** - Nietzsche - « Wegsehen sei meine einzige Verneinung ! ». La négation n'a de sens qu'en tant que position, tandis que la résignation ne vaut qu'en tant que pose. La résignation a donc plus de ressources en expressivité, comme la négation - de sources d'ennui. Mais, en restant dans l'immédiat, « l'acquiescement éclaire le visage, le refus lui donne la beauté » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Tes yeux sont une éponge, et ton regard – une fontaine. L’esprit guide ceux-là, l’âme – celui-ci. La volonté assure au regard une bonne épaisseur, et l'émotion - une bonne hauteur. « Le regard, ce n'est pas une sèche lumière ; il est tout de volonté et d'émotion » - F.Bacon - « The human understanding is no dry light, but receives infusion from the will and affections ». La lumière, elle, a un rôle plutôt mécanique que ludique, dans le dépouillement des images. | | | | |
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| doute | | | Les fantômes peuplent aussi bien le passé que l’avenir, mais ils sont vivants au passé et morts dans l’avenir. La mémoire est une matière malléable, matière première, que ton amour ou ton imagination peuvent munir de nouvelles intensités ou de nouveaux sens. Mais toute projection vers l’avenir ne peut être que minérale, mécanique, logique – bref, sans vie. | | | | |
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| doute | | | Je cherche ce qui serait encore plus bête que renonce à ton soi ! et je trouve sois toi-même ! Tout homme a quatre hypostases, et rester soi-même peut vouloir dire, respectivement : abaisse-toi, hisse-toi, sois tel que la nature t’a fait, sois solidaire de ta tribu. Dans tous les cas, ton meilleur soi, le soi inconnu, est perdant – en intensité, en créativité, en hauteur, en noblesse, en originalité. | | | | |
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| doute | | | Signifier, avoir un sens – un attribut banal et rarement une valeur ; le sens du style ou de l’intensité est leur valeur, et lorsqu’on les maîtrise, être insignifiant est presque un compliment. Le sens est l’obsession de notre époque, et le style – son grand absent. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu ne se transforme pas en soi connu (à la façon de l’être-pour-soi se mutant en l’être-en-soi hégélien ou sartrien) et il n’a pas besoin pour cela d’un soi des autres. Le soi inconnu est une source mystérieuse, ne quittant jamais la hauteur, constituant l’élan et son intensité ; le soi connu les traduit en jaillissement d’images, dans le commencement, gorgé de musique et d’idées, fidèle à la hauteur génitrice. | | | | |
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| doute | | | Non que je cultive l’inachevé, mais que je reconnais que mes commencements, dans leur intensité, sont inachevables. | | | | |
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| doute | | | On approfondit sa vue, grâce au savoir des scientifiques et à l’intelligence des philosophes ; on rehausse son regard, grâce à l’imagination et la musique des poètes. Ne pas confondre ces deux dimensions incompatibles ; même axe, deux extrémités opposées. Une vue plus juste ; un regard plus intense. | | | | |
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| doute | | | Dans le te connaître, il faut distinguer le connaître ton soi connu – ton savoir, ton goût, tes ambitions – et le connaître ton soi inconnu – les sources de tes désirs, l’intensité de ton regard, le sens de ta musique. Une tâche triviale et une tâche impossible. | | | | |
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| doute | | | L’intensité, tu dois la partager entre le rêve et la vie. Ton soi connu doit être emporté par l’intensité de la vie ; ton soi inconnu doit créer l’intensité du rêve. | | | | |
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| doute | | | Quand on voue son âme aux étincelles, on se fiche de la durée ; c’est la lumière la plus fugitive qui jette les ombres les plus intenses. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | Les matérialistes et les existentialistes : tu dois faire pour être ; les idéalistes et les essentialistes : ce que tu fais fut découle de ce que tu es. Dans l’être, les premiers voient l’absurdité et les seconds - l’intensité ; l’intensité du devenir n’est qu’un reflet de l’être. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques vouent le monde aux catastrophes. Il va les démentir par une paisible robotisation et la muséification de l'art et des passions. Où l'on lira : « Celui qui finit par comprendre, que la vie est dans l'inquiétude et l'angoisse, cesse sur le champ d'être homme ordinaire » - A.Blok - « Тот, кто поймёт, что смысл человеческой жизни заключается в беспокойстве и тревоге, уже перестанет быть обывателем ». | | | | |
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| hommes | | | La dé-cadence n'est pas une chute quelconque (hors d'un occulte être, vers un occulte étant), elle est l'insensibilité aux meilleures cadences, aux convulsions et exultations. La chute des âmes perdant leurs ailes (Platon). | | | | |
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| hommes | | | Tout ce qui est sel de la vie se dépose, aujourd'hui, aux endroits couverts de carapaces et dépourvus de plaies. L'enfance à fleur de peau s'extasie sèchement ; la sénilité en fleur de l'âge s'anesthésie sagement . | | | | |
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| hommes | | | Les seuls métèques à l'échelle planétaire, les Juifs, exilés ou errants, clament l'universel. Mais au lieu de chercher une patrie éphémère et exaltante du côté des nues, des horizons ou des catacombes - donc, dans la hauteur, le souffle ou la honte - ils la trouvent sur un sol solide et anonyme : dans le savoir, les droits de l'homme, les polémiques d'écoles. « L'univers entier est la patrie des âmes hautes » - Démocrite. | | | | |
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| hommes | | | Depuis un demi-siècle, tous les nigauds prétendent, que la vitesse est la source du malaise ambiant. Tandis que c'est, chaque fois, la perte de hauteur, le nez-à-nez avec ce qui bouge, qui est le vrai mal. La vitesse n'est affaire ni des pieds ni même des ailes, mais du regard (« À mon regard je rends la liberté, et à mes pieds - Hadès » - Euripide). Ce qui est propre à notre époque, c'est que la désertion des altitudes prend l'allure d'une désertification irréversible. | | | | |
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| hommes | | | L'estime de soi, la volonté indéfectible de sa suffisance - les vertus le plus en vogue, dans cette société sans honte, qui suivit le conseil néfaste (peut-être sournois ou ironique) de Nietzsche : « épargner à quelqu'un une honte - le plus humain des gestes » - « das Menschlichste : jemandem Scham ersparen ». | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine vue par les hommes d'aujourd'hui : un peu de chimie, un peu plus de mécanique et beaucoup d'arithmétique. « Les merveilles du monde ne sont que des symétries passagères » - Diderot. Des miracles indicibles partout où tombe un regard vivant, mais les hommes ne voient que causes, fonctions et chiffres. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d'émerveillement »*** - Chesterton - « The world will never starve for want of wonders, but for want of wonder ». | | | | |
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| hommes | | | On peut être, à la fois, dionysiaque face à l'homme (Nietzsche), nihiliste face aux hommes (Schopenhauer), idéaliste face au sous-homme (Tolstoï), ironiste face au surhomme (Cioran). Nul besoin de la Aufhebung hégélienne, pour réconcilier ces quatre facettes d'un même regard. | | | | |
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| hommes | | | La civilisation se grave en mémoire impassible, la culture façonne l'âme véhémente. « La culture, c'est ce qui demeure dans l'homme, lorsqu'il a tout oublié » - proverbe japonais. La culture, c'est la hauteur vibrante, tandis que la mémoire ne reflète que la profondeur. Dans la hauteur, surtout, on frissonne : « Ne cherche pas la hauteur du savoir, mais son frisson » - St-Paul, mais une fois le bon frisson trouvé, j'apprends, qu'il m'élève vers la hauteur. | | | | |
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| hommes | | | J'ai porté, à travers la vie, le même volume de lumière enthousiaste, avec deux sources ou ressources : dans mon enfance, l'homme restait dans l'obscurité problématique et les hommes brillaient par leurs solutions. Avec l'âge, cette proportion s'inversa : l'homme rayonne dans l'âme mystérieuse et les hommes s'éteignirent dans les ténèbres sans mystère. « L'homme est un mystère, et toute l'humanité repose sur la vénération du mystère de l'homme »* - Th.Mann - « Der Mensch ist ein Geheimnis, und alle Humanität beruht auf der Ehrfurcht vor dem Geheimnis des Menschen ». | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | Le sage suit la loi de la vie : désirer, appeler, accéder. Le sot - celle de la mécanique : accéder, appeler, désirer. Ne prend ses désirs pour réalité que celui qui en a des moyens ; désirer la réalité est une tâche pour andouilles. | | | | |
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| hommes | | | La sobriété asservit ; seule l'ivresse nous ouvre à la liberté du chant et du naufrage. Vive la dive bouteille, réceptacle des breuvages et des messages ! Neptune, inspiré des bacchanales : « Je suis Bacchus, et avec mon vin sublime, je porte aux hommes une ivresse spirituelle » - Beethoven - « Ich bin Bacchus, der die Menschen mit dem Geist des herrlichen Weins trunken macht ». | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se divisent nettement en deux catégories : ceux de l'accumulation, du progrès, de la nouveauté - sans retour possible, et ceux de l'invariant, de l'intemporel, de l'immobile - au retour éternel. Un être dans le temps, un devenir hors du temps. Vitesse ou intensité. L'Europe éternelle, nostalgique de son passé, ou l'Amérique de la version courante jetable. | | | | |
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| hommes | | | L'éducation moderne : tu es un cargo, au trajet prédéfini et commandes électroniques ; on te parle d'assurances et jamais de naufrage ; tu oublies les étoiles et te fies au satellite. « L'éducation est allumage de la flamme et non pas remplissage d'un vaisseau » - Socrate. | | | | |
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| hommes | | | Rythmes et pulsions sont vitaux aux hommes ; mais le sens de leurs évolutions récentes est - de l'enthousiasme ou de l'abattement solitaires vers l'excitation collective. | | | | |
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| hommes | | | « N'ayez pas peur ! » - leur inculquent les Papes, gendarmes, députés, maîtres à penser ou patrons ; deux réactions : ils se débarrassent du soupçon (les moutons) ou du frisson (les robots). Déjà, Sénèque leur ouvrait cette sinistre voie : « Quitte l'espérance, la peur te quittera » - « Desines timere, si sperare desieris ». | | | | |
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| hommes | | | Les déceptions vaudevillesques font détester la vie, injuste et mesquine ; mais plus on est sensible au tragique, plus vibrant est l'acquiescement à la vie, juste et grandiose. C'est le sens de tragédie qui rend sensible à la musique des mots et sourd au bruit des actions ; privé de ces bons filtres et muni de seuls amplificateurs, on dit : « Les actions sont la première tragédie de la vie, la seconde, ce sont les mots » - Wilde - « Actions are the first tragedy in life, words are the second ». | | | | |
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| hommes | | | Quand on se met à traiter la culture avec objectivité et civisme, elle tourne à la civilisation, laïque et grise ; elle ne garde ses couleurs et son nom que si l'on lui voue un culte, partial et fanatisé. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se désespèrent de l'absurdité du sens de la vie ne sont sensibles qu'aux deux niveaux de l'admiration : celui de la chose créée (désirée, conçue, possédée) et celui du processus de la création. Mon espérance est exclusivement liée au troisième niveau, celui de la fonction même. Elle est cet arbre, ne se réduisant ni aux fruits ni aux fleurs, surmontant et le vivifiant déracinement et l'appel des cimes et la densité des ombres. Elle est la hauteur, qui est fonction de l'âme ; elle est le regard, qui est fonction de l'esprit ; elle est l'amour, qui est fonction du cœur. « Le malheur, c'est l'absence de fonction » - Kierkegaard. | | | | |
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| hommes | | | Dans tous les hommes, Nietzsche voit des ruminants : les bons (ceux qui réussissent à digérer, les dionysiaques) et les mauvais (ceux qui y échouent, les hommes du ressentiment). Il ne comprend pas que le filtrage - ne pas mettre à la bouche ce qui répugne au bon goût - est le meilleur remède contre l'indigestion. Dionysos est le philosophe de l'éternel retour, c'est à dire de l'intensité en tant que dénominateur commun de nos expériences ; or, sur le minable - aucune intensité acquiescente n'est possible. | | | | |
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| hommes | | | L’essentiel de ce que je suis (c’est-à-dire mon regard sur mon étoile), je le garde, inchangé, depuis ma première jeunesse ; les abandons, les ajouts, les revirements ne concernent que le secondaire. Donc, l’homme a bien son être et non pas seulement son devenir : « Le vivant n’a pas d’être, il n’a qu’un devenir » - H.Hesse - « Alles Lebendige ist ein Werden, nicht ein Sein ». Quant à son devenir, muni d’assez d’intensité, il est indiscernable de l’être (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Est anti-humaniste celui qui ne mise que sur la force ; est humaniste celui qui a pitié de la faiblesse d'autrui et honte de sa propre force ; le respect du seul savoir, qui augmente la force, ou le respect du savoir sans forces. « C'est à en rire ou à en pleurer de voir tant de savoir rester sans force sur la vie des hommes » (Kierkegaard) - tu ne comprends donc pas que la beauté de la vie est due plus à l'inconnaissable qu'au connu, à l'intensité qu'à la force. « Tout ce que nous ignorons, nous le connaissons grâce aux rêves des savants-poètes » - Vernadsky - « Всё, что мы не знаем, мы знаем благодаря мечтам учёных-поэтов ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le type de pathos de chaque époque pouvait être défini en fonction de sa tâche privilégiée : chercher une idole, ériger des temples à l'idole sacrée, abattre les idoles. Le premier créait, le deuxième priait, le troisième ricanait. J'ai peur, que ce cycle, aujourd'hui, soit brisé et sonne ainsi la fin de l'Histoire. Et l'artiste, dont le métier fut fabrication d'idoles , n'a plus d'emploi justifié, il produit des idoles et non pas des idées (eidolon et non pas eïdos, idéa - Heidegger). | | | | |
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| hommes | | | Souvent, les journalistes vous présentent ce tableau apocalyptique : le monde doutant de l'existence des rivages, où il cingle, son navire démâté, sans boussole, prenant l'eau. Mais ce tableau reproduit la démarche des vrais artistes, toujours à la dérive ! La voile du vaisseau fantôme n'a jamais attiré que ceux qui ont leur propre souffle. Tandis que vous, les eunuques de la plume, vous, qui réussissez à charger vos marchandises littéraires sur le cargo éditorial, vous suivez le même circuit que les filières du pneu, de la machine-outil, de l'assurance, vous, avec votre inactualité palabreuse, où n'affleure aucune métaphore… | | | | |
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| hommes | | | Dans l'éternel retour du même, le mot-clé est le même ; cette métaphore s'oppose aux idées de changement, changement comme moteur et objectif de mes parcours. Quelle attente je mets dans les retrouvailles avec ce que j'avais déjà croisé ? Où se trouve l'essentiel de mon étonnement ou de mon enthousiasme ? En moi ou dans la chose même ? Qu'est-ce qui résume le lien avec le commencement, avec la première rencontre ? Ce ne serait ni un plus (la croissance des progressistes) ni un moins (le détachement des Orientaux) - en poids, en prix ou en valeur -, mais la même intensité, ou la même hauteur, avec lesquelles je redécouvre cette chose. | | | | |
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| hommes | | | Chez les hommes modernes, la fonction économique évince, petit-à-petit, les fonctions reproductive, imaginative, sacrificielle ; leur vie se réduit à la gestion de leurs comptes en banque ; et pour la première fois, le galimatias marxiste : « La vie détermine la conscience » - « Das Leben bestimmt das Bewußtsein » - s'applique, non pas évidemment à l'homme, mais au robot qu'il devint. Les existentialistes y ont aussi leur part de triomphe. | | | | |
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| hommes | | | L'homme-sujet est un nœud modal, où se croisent le pouvoir, le vouloir et le devoir, et qui vaut par la qualité des trois langages, qui expriment ces facettes : l'intensité, la hauteur, la noblesse. Mais il sera évincé par l'homme-savoir, l'homme-outil, l'homme-fonction, l'homme-service, interchangeable et élémentaire, enchaîné aux objets et projets des autres. | | | | |
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| hommes | | | La vague suggère la profondeur ou la hauteur, tandis que la vogue témoigne de la tendance gagnante, l'horizontale ; souvent, c'est entre ces deux choix qu'hésite l'homme. Vos vagues myopes, toujours dans le sens de la vogue de l'étable, en entretiennent l'insubmersibilité. À cognition défaillante - termitière déferlante. | | | | |
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| hommes | | | La divinisation ou la diabolisation de balivernes est la voie la plus sûre, aujourd'hui, vers la platitude. Et c'est l'acquiescement ironique aux deux, l'intensité axiale pathétique qui conduit soit à une indifférence profonde, soit à un haut regard. | | | | |
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| hommes | | | Le sacré des dieux, le pathos des héros, le délire des solitaires ne peuvent plus porter le message de leurs contemporains, message devenu algorithmique. Le vulgaire bâillonna le héros et apprit aux dieux à parler sa langue. Et regardez le bonheur des peuples, qui se passent de héros, tout en représentant les héros d'antan en innovateurs méritants et en proclamant héros moderne tout gagnant monétaire. Après les langues divine, poétique, sociale, nous ne communiquons plus qu'en quatrième langue, celle des robots. | | | | |
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| hommes | | | Le sage rêve d'être un bon sauvage sachant être fou (mala bestia d'Ortega y Gasset) au bon moment. « Pas de grand génie sans grain de folie » - Sénèque - « Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiae fuit ». Mais il n'y a aucune continuité, qui mènerait de la folie à la sagesse, et W.Blake a tort : « Si le fou persévérait dans sa folie, il rencontrerait la sagesse » - « If the fool would persist in his folly he would become wise ». Il y a temps d'être sobre et temps d'être sensuel - Épicure le comprit mieux que Salomon. | | | | |
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| hommes | | | Rires amples, regards bas, calculs profonds - ces trois prototypes de racaille se fondirent en un seul et même personnage, gris mélange de comptable, de folliculaire et de psychanalyste. | | | | |
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| hommes | | | L'histoire ne m'apprend rien sur les hommes ni la psychanalyse - sur l'homme. Deux mornes obsessions de l'homme moderne, pour qui tout éteignoir ou plutôt toute lanterne minable est bonne pour empêcher de scintiller des mystères congénitaux. | | | | |
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| hommes | | | Face au ciel, à quoi penses-tu – à la voie, à la vue, à la vie ? À l'ampleur, à la profondeur, à la hauteur ? Au mouvement, au regard, à l'intensité ? Aux galaxies, à la lumière, à ton étoile ? Et tu finiras par préférer à la pensée – les ailes. | | | | |
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| hommes | | | Je devrais me féliciter, que ce ne soient plus le poète et le philosophe que l'humanité écoute, mais l'avocat et le journaliste. Mes extases y gagnent en pureté, et mon mépris – en intensité. | | | | |
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| hommes | | | Deux contenus possibles de la vie, difficilement compatibles : le progrès ou l'intensité, la bougeotte des yeux ou l'immobilité du regard, l'agora surpeuplée ou les ruines solitaires, l'esprit affairé ou l'âme éblouie. Ou bien « notre vie est un voyage, dont le guide est l'idée » (Hugo), ou bien notre vie est une féerie intérieure, dans laquelle se perdent, s'abandonnent, se soutiennent et se relèvent des images et des idées. | | | | |
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| hommes | | | Il faut reconnaître cette terrible évidence : les heures étoilées de l'humanité (die Sternenstunden der Menschheit - S.Zweig) sont derrière nous, comme l'est son printemps, avec un culte des fleurs, - nous traversons un morne automne, dédié à la commercialisation de fruits. C'est le jaunissement des mots qui nous l'annonce, des mots, qui tombent tels produits consommés ou périmés ; ils oublièrent la fraîcheur native des sources : « Des mots doivent, comme des fleurs, jaillir » - Hölderlin - « Worte müssen, wie Blumen, entstehn ». | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine s'éploie sur deux plans, l'horizontal social et le vertical personnel, suivant l'inertie ou l'intensité. L'esprit et le muscle suffisent pour réussir le premier ; le second exige de l'âme. « On ne peut atteindre à l'intensité vitale qu'au prix de son soi » - H.Hesse - « Intensiv leben kann man nur auf Kosten des Ichs ». | | | | |
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| hommes | | | Le chiffre, qui exprime le poids de nos cervelles, muscles ou désirs, est grosso modo le même pour tous les hommes. La vraie différence, porteuse de valeurs et d'ordres, vient de zéros qu'on accole derrière ce chiffre, zéros, auxquels on est capable de faire converger tout ce qui ne tend pas vers l'infini. | | | | |
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| hommes | | | Désormais, tout mouvement de l'homme le met immédiatement au contact des choses ; c'est pourquoi il ne peut plus être un Ouvert, qui va vers l'éternité comme y vont les sources (Rilke). L'homme ouvert vit de l'élan des sources, dans l'ombre de son étoile ; l'inertie porte l'homme fermé, coupé des sources, vers ses propres frontières, trop nettes, car éclairées à la lumière commune. | | | | |
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| hommes | | | L’homme échappait à l’ennui parce qu’à côté des choses vivotait le rêve, défiant l’agitation matérielle et apportant de la vibration immatérielle. Mais depuis que le rêve s’assoupit, « l’action ne crée plus de tension ; il y a au contraire de la désintensification » - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Comment la vie et l'art formatent le présent ? - la vie s'occupe de l'intensité des événements, et l'art apporte les couleurs du passé et la musique de l'avenir. C'est la mort de l'art qui laisse la vie – seul juge de l'existence. Les faits profanent les ferveurs et les rêves. | | | | |
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| hommes | | | Ils découvrent des vertus qui abaissent, ils imaginent des vices qui rehaussent, ils en cherchent un équilibre, qui ne peut être qu'une platitude. La seule hauteur, qui protège de l'aplatissement, est la hauteur artistique, qui traite avec la même maîtrise et intensité tout l'axe du Bien et du Mal. | | | | |
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| hommes | | | Le stoïcisme veut réduire nos succès et débâcles - à la même placidité des sens. La hauteur, au contraire, en cherche l'inquiétude et l'intensité maximales. « Le succès est une mesure d'ampleur du bonheur, et l'insuccès en est un test de profondeur » - Prichvine - « Удача - это мера счастья в ширину, а неудача - есть проба на счастье в глубину » - et si ses mesures et tests aboutissent à une musique, c'est que la hauteur du bonheur y eut sa place régalienne. | | | | |
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| hommes | | | Aucun sot ne peut imiter l'intelligence de Valéry, aucun non-artiste ne peut atteindre l'intensité de Nietzsche, aucun non-styliste ne peut briller comme Cioran. Quand je vois des foules d'épigones, relevant de ces trois catégories d'incapables et reproduisant très précisément les démarches de Spinoza, Hegel ou Husserl, je perds toute envie de descendre dans leurs profondeurs (qui sont plutôt des cloaques) et je reste dans la hauteur de ma belle triade. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui désigne ta patrie, ce ne sont ni les coordonnées de tes racines, ni les couleurs de tes fleurs, ni la saveur de tes fruits, mais les objets, qui reçoivent l’intensité de tes ombres, et s’en réjouissent – fantômes, états d’âme, rêves. | | | | |
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| hommes | | | Les premiers soucis d'un homme évolué furent autrefois : une planche de salut (la philosophie) et une bouteille de détresse (la poésie). Mais depuis que l'esquif social devint insubmersible, le dernier homme ne s'intéresse qu'aux tarifs et au confort des cabines-cellules. L'auto-pilote éteignit l'étoile. La chaudière rendit caduc le souffle. | | | | |
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| hommes | | | Tout en séparant, en toi, l’auteur de l’homme, n’oublie pas que les liens d’héritage, qu’ils entretiennent avec leur jeunesse commune, sont, eux aussi, très différents. L’auteur ne peut que trahir ou dépasser sa jeunesse, tandis que l’homme en a des rapports beaucoup plus complexes : l’oublier, lui rester fidèle, en avoir honte, vivre la tragédie de l’évanouissement de ses rêves. L’auteur crée et l’homme croit. | | | | |
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| hommes | | | Ma patrie n’est ni historique ni géographique ni linguistique ni psychologique. Il n’y a pas de frontières sur la planète appelée Hauteur, où chaque habitant est seul, sans partager avec personne son étoile ; avec ses compatriotes on y communique en langues artificielles - tonalités, mélodies, intensités, soupirs ou larmes. | | | | |
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| intelligence | | | Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée » - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie »** - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée » - Lamartine. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas la négation qui est le mouvement le plus prometteur d'une pensée, mais la réduction (élévation ?) de constantes au rang d'inconnues (ce que d'autres qualifient, à tort, de négation ou de dénégation). Dans le meilleur des cas, cette inconnue prendra la structure d'arbre à unifier. On n'a pas besoin d'un dérèglement des sens, le bon sens suffit : « Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens » - Rimbaud. | | | | |
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| intelligence | | | Une banalité, qui demanderait réflexion : la vision de soi n'a pas besoin d'yeux. Est-ce cela qui explique, que le besoin de couleurs est le plus aigu des besoins chez celui qui tient à soi ? Partout, où mes yeux s'en mêlent, sévit la mécanique (ou l'optique), c'est pourquoi je me vois toujours le plus éloigné du robot. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme créatif est amené à exécuter la tâche de représentation, mais l'approche peut être de trois sortes : pragmatique - fournir des moyens, stratégique - déblayer le chemin vers un but, spirituelle - constituer un réseau de contraintes, deviner dans le sensible le langage de l'intelligible, voir l'étant à travers l'être : « Cette re-présentation de l'étant en vue de son être s'appelle penser » - Heidegger - « Dieses Vor-Stellen des Seiendes hinsichtlich seines Seins ist Denken ». L'être se réduisant à la volonté (Schelling), le monde (schopenhauerien) n'est qu'un interminable penser, ce qui n'est pas glorieux. | | | | |
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| intelligence | | | On est d'autant plus intelligent, qu'on sait moins ce qu'on veut et qu'on sait plus ce qu'on peut. Pour faire ce qu'on peut, il faut du génie ; pour faire ce qu'on veut, le talent suffit. Pourtant, le talent, c'est le pouvoir ; le génie - le vouloir : « Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien » - Valéry. La volonté et la maîtrise devraient nous pousser vers ce que nous ne pouvons pas savoir. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence complète : le choix d'une hauteur juste des choses, l'intensité allégorique des liens, la noblesse des pourquoi, la délicatesse des comment, le hasard heureux des où et quand. | | | | |
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| intelligence | | | Le fond de la connaissance n'est fait que pour être vénéré ; ce qu'il faut rechercher, c'est sa forme. Toute forme inspirée nous renvoie étrangement au fond. « Les meilleures pensées sont celles qu'on n'aura jamais cherchées » - F.Bacon - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ». | | | | |
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| intelligence | | | L'anatomie comparée de l'intelligence : l'esprit, c'est la tête d'homme ou les pieds de femme ; le cœur, c'est les pieds d'homme ou les ailes de femme ; l'âme, c'est les ailes d'homme ou la tête de femme. Les pieds - où nous sommes ; les ailes - où nous nous sentons portés ; la tête - où nous nous voyons. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois pas beaucoup de cette soi disant bêtise fétide, que tout le monde traque en Europe. En revanche, je vois beaucoup d'intelligence nauséabonde, que tout le monde respire à pleins poumons. Aujourd'hui, l’enthousiasme mécanique se voue aux causes bêtes. | | | | |
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| intelligence | | | Pour être complète, l'intelligence doit se sentir chez elle dans ses quatre éléments-sièges : la terre, pour la profondeur et la rigueur ; l'air, pour la hauteur et l'élégance ; l'eau, pour la vie et le mouvement ; le feu, pour l'intensité et le tempérament. | | | | |
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| intelligence | | | Ces magnifiques triades : œuvre - créateur - principe, éprouver - représenter - interpréter, pouvoir - vouloir - devoir, mot - idée - acte, désir - idéal - miracle - à croire que tout ce qui est beau ne s'exprime qu'en triades ! La gent de plume, de note et de rideau le comprit, pas celle de toile ; ne pas choisir une toile triangulaire est proprement incompréhensible ! Et je ne me moquerais presque plus de ce brave Cusain qui prouvait que son bon Dieu n'était qu'un triangle maximal ! | | | | |
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| intelligence | | | Les oppositions, où il y a de la bassesse ou de la hauteur dans les deux termes, sont sans intérêt. Des dyades à n'en pas abuser : être - néant, présence - absence, intérieur - extérieur, vain - sensé, nécessaire - contingent, le même - l'autre. À ne pas perdre de vue : noble - bas, beau - gris, musical - plat. Des monades à éviter : mort, progrès, observation. À rechercher : intensité, merveille, regard. | | | | |
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| intelligence | | | L'intégrité, en philosophie, résulte en ennui, en tiré par les cheveux. L'unité d'une caserne. Le fragmentaire crée l'illusion de sincérité et de vivacité. L'unité devrait s'acquérir par une hauteur qu'on ne quitte pas. « Toute philosophie ne vaut que dans son état naissant et devient ridicule, si on essaie de la rendre mûre »* - Valéry. Les meilleurs aèdes furent rhapsodes. | | | | |
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| intelligence | | | On est intellectuel, quand on est capable de se passer de choses pour en décrypter les valeurs. Et ce que les choses nous cachent n'est pas plus digne de notre enthousiasme que leurs surfaces ; et Picasso, en privilégiant la soi-disant face cachée : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? » - a tort. | | | | |
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| intelligence | | | Si tout premier signal du cœur est le meilleur (le génie du cœur), avec les productions de l'esprit (la passion savante) il faut attendre systématiquement un second signal pour s'entendre. Tant et si bien que je pense de Descartes, je veux de Nietzsche, je dois de Tolstoï, je puis de Valéry, je suis de Heidegger - leurs premiers signaux - gagnent en intérêt, si l'on a la patience d'écouter leurs successeurs, qui ne sont jamais produits par la même fibre. | | | | |
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| intelligence | | | L'hypertrophie des cerveaux y est presque pour aussi importante que celle des dollars, dans le prestige des philosophes américains (ou américanisés !). Mais il leur manque cette force ascensionnelle, qui rend les idées délicieusement impondérables. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée est un arbre. Je m'occupe de ses racines en la plongeant dans le sol des concepts. J'en éprouve les cimes en modulant mes intentions. J'en consolide le tronc par la sève du style. J'en condense les ramages par des pousses de la négation. J'en démultiplie les feuilles par de vastes tropes. J'en pressens des fruits dans des substitutions successives. J'en altère la saison par une métamorphose du langage. Et moi, j'en suis le climat. | | | | |
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| intelligence | | | La chose : dans la réalité – chose en soi ; dans la représentation – concept surgissant de la réalité ; dans le langage – notion, munie de sons, d’images et d’intensités, notion surgissant de la représentation et renvoyant à la réalité. Les seuls domaines, qui échappent à cette triade, sont : la mathématique se passant de réalité et la musique se passant de représentation et de langage. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'on soit ignare et superficiel ou bien bardé de savoir et s'immergeant dans des profondeurs, on frôle les mêmes objets, on est chatouillé par les mêmes désirs, on témoigne devant les mêmes juges. Palette, qualité des couleurs, sens des contours - ces disparités-là sont mineures, seul compte l'appel de hauteur, également accessible aux béotiens et aux éprouvés, aux lestes et aux pédants, aux ricaneurs ou aux ombrageux. | | | | |
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| intelligence | | | Ne pas tenir en place, déborder ou gicler - prodrome d'une idée féconde ; la stérilité vient du syndrome des parois étanches. | | | | |
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| intelligence | | | L'inertie presque irrésistible : pensée balbutiante, pensée méditante, pensée calculante. D'où l'intérêt du morcelé et de la pensée enthousiasmante, qui chahute la routine. | | | | |
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| intelligence | | | L'intellect est un orchestre, avec des instruments à vent – irascibles, et des instruments à cordes - sensibles. Du plein vent côté dents ou du bon doigté côté langue naissent des rythmes virils et des mélodies subtiles. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence d'artiste consiste peut-être à savoir transformer l'arc d'Apollon tantôt en lyre d'Orphée tantôt en flûte de Dionysos. Les cordes tendues et le souffle retenu. | | | | |
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| intelligence | | | Mot à la mode : refus de systèmes. Mais tout homme, pourvu d'intelligence et de bon goût, aboutit à une unité de ton ou de regard, dans laquelle un œil perçant distinguera toujours un système. Le système : le refus du hasard dans le choix des représentations et la cohérence de l'interprétation avec les paradigmes choisis. Le système, c'est de la structuration de concepts, mais c'est l'orientation de leurs fins ou l'intensité de leurs fondements qui en détermine la valeur. | | | | |
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| intelligence | | | La voie de l'ivresse-sagesse : partir des faits, les résumer en idées ; affermi en idées, oser le mot ; espérer, qu'une main sensible cueillerait, sur ma page noircie, une fleur. La voie de la sobriété-banalité : oublier la merveille de la fleur, savoir se passer de mots, se désintéresser des idées, ne plus sentir le pouls des faits. | | | | |
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| intelligence | | | Le goût est fait du talent et de la volonté. Le bon goût est la même voix s'adressant à l'audace ou à la résignation. Le mauvais goût est le parti pris en faveur de la liberté-audace ou de l'esclavage-résignation. | | | | |
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| intelligence | | | Pour mes appétits banals, le seul plat de résistance c'est le fade esprit, le même sur tous les méridiens. Mais mes soifs inextinguibles ne s'entretiennent que par les seuls épices poussant dans mon climat austère - le cœur frileux et l'âme photophobe. | | | | |
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| intelligence | | | Intelligence inférieure : une mémoire bien organisée, munie de bons moteurs de navigation et d'inférences. Intelligence supérieure : inventer des modes d'organisation, donner le vertige des houles et des syllogismes, sans agiter des rames ni modi, par le regard soulevé par les apories originelles. Profondeur ou hauteur, Descartes ou Pascal, Sartre ou Valéry, Deleuze ou Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | Aux philosophies de l'être (le fond, le silence) ou du connaître (la forme, le bruit) je préfère celle du naître (la hauteur des commencements, l'intensité de la musique). | | | | |
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| intelligence | | | Toute œuvre philosophique consiste à formuler un problème insoluble, lui trouver un sol de concepts fécond et faire pousser là-dessus un arbre alimenté de la sève des métaphores. Mais le non-philosophe y voit un édifice, bâti sur un socle des solutions et approchant du ciel des mystères. | | | | |
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| intelligence | | | Pourquoi le savoir fait de nous des Faust blasés ? Parce que la joie est dans le jaillissement du plaisir, et lorsque celui-ci se met à découler, on cherchera en vain d'en boucher la source. L'amateur de belles houles du regard se noie dans les mares de l'écho. « C'est quand il n'est pas possible de savoir ce qu'il faut faire qu'une décision est possible » - Derrida - la décision-rythme s'opposant à la décision-algorithme. | | | | |
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| intelligence | | | Pour énoncer quelque chose de sensé sur un objet réel, deux choses sont nécessaires : sa place (dans un modèle) et son nom (dans un discours), ce qui inévitablement crée trois contextes irréductibles : la réalité, le modèle et le discours. Le monde n'est la représentation ET la volonté (Maine de Biran, Novalis ou Schopenhauer) que pour ceux qui maîtrisent ET la représentation conceptuelle ET la volonté psycho-linguistique. La science et l'art sont des flagrants déséquilibres de cette triade. | | | | |
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| intelligence | | | La volonté du premier et du dernier pas doit naître de la foi : « Artiste, prête foi aux sources et fins » - A.Blok - « Художник, веруй в начала и концы ». Le dernier est à l'origine du sens ; le premier sert de justification du choix des représentations. La volonté s'oppose à la pensée, qui est au milieu, domaine voué à la future machine. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence est de deux sortes : de routine (câblée par l'expérience) ou de crise (câblée par la nature). La modernité consiste à réduire la gestion des crises aux algorithmes, c'est pourquoi l'intelligence naturelle va, dans le monde, en diminuant. | | | | |
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| intelligence | | | En soi, chasser le mystère est un geste respectable, à condition de faire de même avec le problème et avec la solution, et de s'adonner à une extase purement langagière, désincarnée et despiritualisée. Le hic, c'est qu'ils mettent, à la place du mystère, d'insignifiants problèmes (Descartes) ou de minables solutions (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, toute idée a deux facettes : métaphore et requête. La deuxième sert à soutenir des thèses ; la première - à soutenir nos enthousiasmes. La première aide à créer un confort de nos ruines, la seconde - à meubler les raouts sybarites. La Caverne ou le Banquet, l'Arbre ou la Cène. | | | | |
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| intelligence | | | Le contraire de métaphoriser - appeler la chose par son nom, le nominalisme. Les plus belles des choses n'ont pas de noms et réveillent en nous le poète, manipulateur des substitutions. La pensée est une métaphore, dont les substitutions exigent un savoir ou une maîtrise. Si cette maîtrise relève d'un type de sensibilité précis, on a affaire à un esprit de système, une unité de souffle. Des enchaînements narratifs de métaphores sont rarement métaphores, c'est pourquoi l'esprit de système le plus conséquent se rend naturellement par fragments. « Les fragments sont la vraie forme d'une philosophie universelle » - F.Schlegel - « Die eigentliche Form der Universalphilosophie sind Fragmente ». | | | | |
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| intelligence | | | La poésie - présenter et infra-interpréter ; la philosophie - représenter et ultra-interpréter. La poésie est un retour discret, inventé, par bonds, pour que le temps vibre (pour que « l'esprit retourne sur ses circuits » - l'Ecclésiaste) ; la philosophie - un retour cyclique en continu, l'Éternel Retour, pour que le temps s'arrête ou se métamorphose en l'être. | | | | |
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| intelligence | | | En remontant aux commencements, on n'aboutit, en dernière instance, qu'aux rythmes, timbres, hauteurs et intensités - que tout disparaisse, dans le monde ou dans nos espérances, il ne restera que la musique (Schopenhauer). La philosophie ne serait que du tone-painting (G.Steiner) ou le regard naïf (Bergson) – c'est à dire inné, naturel - en soi. Tout dans le monde est artificiel par son origine et naturel par son résultat ; d'où le culte de l'acte qui fixe et l'abandon du fait fixé. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination n'est qu'une intellection vibrante. Manier les états mentaux (Valéry) ou manier les états d'âme (moi !) relève des mêmes cordes. L'Ange pur, astreint par la pudeur du sentiment ; l'ange impur, contraint par la honte du penser calculateur. | | | | |
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| intelligence | | | Les grands viennent de nulle part et nous communiquent le vertige et la jouissance de la hauteur, gratuite et vécue sans effort. Sortent, ensuite, des rats de bibliothèques, des ronds-de-cuir, fignolant, pinaillant, finassant, creusant, tarabiscotant, approfondissant, marmonnant des litanies au travail et à la rigueur. La hauteur, contrairement à la profondeur, n'a pas d'épaisseur, et toute graduelle pénétration ne peut mener qu'à la platitude, comme celle de G.Bernanos : « Il est beau de s'élever au-dessus de la fierté. Encore faut-il l'atteindre ». | | | | |
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| intelligence | | | La vie de l'homme est la triade : le monde, la représentation et la volonté ; et Schopenhauer se trompe en mettant EST à la place de ET. Vu à travers le langage, où se croisent ces trois branches, et en privilégiant la fonction enveloppante, face à la développante, on aboutit à la belle triade kantienne : « la volonté, le libre arbitre, la maxime »** - « Wille, Willkür, Maxim ». | | | | |
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| intelligence | | | Toute belle pensée se reconnaît par l'équivalence de son fond et de son élan, le premier - dans l'ordre des représentations, le second - dans le désordre des interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | Comment oublie-t-on ? - mystère. Aucun acte de volonté, comparable à l'effacement d'une mémoire d'ordinateur ; la mémoire échappe à tout acte. On a beau se dire, que « tout acte exige l'oubli » - Nietzsche - « zu allem Handeln gehört Vergessen » - la représentation passive domine l'interprétation active. Ars oblivionis, l'art de l'oubli, de Cicéron à U.Eco, n'a rien à opposer à ars memoriae, à l'art de la mémoire, de Lulle à G.Bruno, et culminant avec l'ordinateur. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la seule architecture qui me soit accessible, celle des ruines, les idées platoniciennes ou les pulsions nietzschéennes ne sont que styles-édifices, et les circonvolutions apolliniennes ou les fibres dionysiaques - que matériaux de construction. Les ruines, libérées de la vitalité des fondements et de la pesanteur des faîtes, se rient de l'existence réelle et s'adonnent aux valeurs virtuelles. C'est cela, la réévaluation nihiliste, l'exact contraire du platonisme : au lieu des points d'attache préconçus - leur libre conception. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, il est possible de briller par la continuité de son système, par le style de ses transitions, par la connexion de ses étendues ou l'ouverture de ses frontières ; mais l'imagination s'y vide rapidement, l'intuition y devient vite superflue et le tempérament - inutile. Rien d'excitant n'en peut plus être attendu, après Aristote, Descartes et Kant, que les impuissants de la métaphore vivifiante continuent à imiter pâlement. Le cerveau s'acquitta de sa mission géométrique exhaustive auprès de l'esprit ; celui-ci ne peut plus espérer de la nourriture que de la musique de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le vrai commencement est un recommencement : effacer le nom et le réinventer. Si, en chemin, on ne perd pas d'intensité, cela s'appellera éternel retour. « II m'est indifférent de commencer d'un coté ou de l'autre ; car en tout cas, je reviendrai sur mes pas »** - Parménide. | | | | |
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| intelligence | | | Le désir et la foi en philosophie : la transcendance est le désir de preuves ; l'immanence est la foi, qu'en dernière instance, toute preuve est tautologique. Et l'on finit par comprendre, que seule leur valeur, l'intensité simultanée du désir et de la foi, la hauteur, qui en résume l'essence ; cet état ek-statique s'appelle éternel retour : « le retour à sa source, au suprême désir, au premier don de la nature » - Dante - « lo ritornare a lo suo principio, sommo desiderio, prima da la natura doto ». | | | | |
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| intelligence | | | La représentation et l'interprétation sont, potentiellement, deux moyens pour exercer une volonté de puissance ; la représentation ne peut gagner qu'en profondeur, tandis que l'interprétation a une issue vers la hauteur, l'intensité métaphorique. Le progrès linéaire, face à l'éternel retour ; celui-ci s'avère supérieur au sens, cet autre fruit de l'interprétation. L'éternel retour est la réfutation de l'authenticité de l'être et l'affirmation d'un devenir inventé. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui détermine le degré de mon intelligence, c'est la richesse des structures primordiales, que j'extrais du spectacle du monde : face aux valeurs, qu'en retirent Cioran, Nietzsche, Valéry ? Le premier nous conduit toujours vers un même point extrême, où s'accumulent le dégoût, la négation, la fatigue. Le deuxième cultive des axes, en en munissant tout point d'une même intensité musicale. Enfin, le troisième, le plus intelligent, construit un arbre, plein d'inconnues et de rythmes. | | | | |
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| intelligence | | | Hegel assigne à la philosophie la tâche d'interpréter le monde, Marx - de le changer, Aristote - de le représenter : le sens, le devenir, l'être. Le relatif de l'absolu, l'absolu du relatif, l'absolu. Mais, en tout cas, c'est la musique et l'intensité du langage, c'est à dire le regard, qui feront, que ce monde est bien à moi. Par ailleurs, l'intensité nietzschéenne n'est pas la force, comme on le croit bêtement, mais exactement - la musique ! Comme sa force consiste à savoir s'appuyer sur sa noble faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Sur la voie de la pensée, le premier jalon est presque toujours un intérêt soit pour un objet soit pour une relation (et des associations d'images ne viennent qu'après la fixation de l'intensité du désir). Plus on est intelligent, plus souvent la relation se présente avant l'objet, l'opérateur avant l'opérande. | | | | |
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| intelligence | | | Les étapes ascendantes du mûrissement d'une bonne tête : penser, se regarder penser, savoir se regarder penser - la mécanique, l'intelligence, la connaissance ; une fois ce minimum vital atteint, il faut le mettre sur le métier à trois navettes : pouvoir, vouloir, devoir - le talent, l'intensité, la morale - l'esprit, l'âme, le cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a bien une philosophie du fond (autour de l'être, présent en réalité, en représentation, en langage) et une philosophie de la forme (autour du devenir, traduisant la création divine ou humaine). Plus d'intensité comporte la création, moins d'importance préservent les choses invoquées. Et lorsque la même intensité couvre de vastes ensembles de choses, on parle d'éternel retour, qui est oubli des choses et fusion avec le flux créateur. Le retour est antonyme d'approfondissement, de progrès, de négation ; il est la voix d'acquiescement au monde. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, comme en biologie, le retour ontogénétique vers notre enfance, vers le point zéro de l'esprit, est fécond, car on y retrouve tout le parcours phylogénétique des esprits du passé. Dans les prémisses puériles on trouve de meilleures raisons pour s'enthousiasmer que dans les conclusions séniles. | | | | |
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| intelligence | | | Le thème de retour est joué par Nietzsche et par Heidegger : le premier veut échapper à l'espace dans l'égale intensité du devenir vital, le second veut échapper au temps dans le déplacement du regard, de l'étant intelligible vers l'être suprasensible. La hauteur de regard semble être leur dénominateur commun ; en privilégiant la hauteur, on prône la musique, et en se concentrant sur le regard, on se condamne à la profondeur. L'être, par rapport au devenir, est ce que le moi inconnu est au moi connu, le regard - à la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | C'est à partir de la capacité de mes mots ou de mes notes d'envelopper un devenir fugace, qu'on pourra développer la musique de l'être instantané : « Je ne peins pas l'estre, je peins le passage »** - Montaigne. L’intensité est dans le devenir et non pas dans l’être (comme pensait Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | L'éternel retour égalise les parcours, mais pour être une source, il faut être porteur d'une intensité unificatrice. Pas de première fois, dans un devenir partout intense. Le recommencement - un nouveau point zéro de la création. La source du premier pas se cache et se fait vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est le talent de munir tout avis, tout point sur un axe donné, - d'intensité égale ; ton propre avis en ressortira d'autant plus en relief. « Savoir adopter l'angle de vue de l'avis contraire - telle est la vraie sagesse » - Mendeleev - « Перенестись на точку зрения противоположного мнения - это и есть истинная мудрость » - s’appellerait-elle Yin-Yang ? | | | | |
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| intelligence | | | 99 % du savoir philosophique moderne se trouvent déjà chez les Anciens ; 99 % du savoir antique ne vaut pas un clou ; et ils continuent à se gargariser de leur savoir de sages ! Le vrai philosophe est celui qui, dans philo-sophie, voit le philia-amour (désir, passion, intensité) avant le sophia-savoir (mémoire, lectures, vocabulaires). | | | | |
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| intelligence | | | Non seulement le regard ne résume que le sujet et se moque des objets, mais son intensité est largement au-dessus de l'importance des choses vues, de la pertinence de l'acte de viser ou de la perspicacité des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Le talent n'a pas besoin d'idées ; son outil, c'est le mot expressif, duquel, presque automatiquement, surgira l'impression d'idées ; il ne cherchera donc jamais à exprimer ses idées (lesquelles sont, chez lui, toujours a posteriori ; les idées a priori sont l'apanage des sots : (« Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées » - Delacroix). L'instinct ne les aide que pour peindre : on imprime, en impliquant ses contraintes ; on n'exprime pas, en expliquant ses fins. Le talent se reconnaît, lorsqu'en ex-primant, d'instinct, son vide, il im-prime, presque malgré lui, des idées inattendues. « L'art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu'à les exprimer » - Bergson. | | | | |
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| intelligence | | | Avec dix voyelles et vingt consonnes, nous avons un alphabet dix fois plus pauvre encore, que le clavier d'ordinateur : « L'ère de l'informatique sera celle des crétins. Le clavier de l'ordinateur est plus pauvre que celui d'une machine à écrire » - M.Henry - et vous adressez vos piètres piaillements aux oreilles complaisantes. Le clavier de l'ordinateur, au moins, est écouté par un cerveau de plus en plus subtil et presque sans faille. Le crétinisme, c'est peut-être de ne pas produire d'accents assez toniques ni de se servir de touches assez sensibles. | | | | |
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| intelligence | | | L'artiste complète le philosophe, en munissant d'intensité et de musique l'être, le savoir et la transcendance, qui se transforment en devenir, intensité et immanence. La honte, cette profondeur de l'être, et l'intensité, cette hauteur du devenir, créent l'axe, sur lequel le surhomme surmonte l'homme. L'isosthénie, dépassant le conflit, l'ataraxie, surpassant l'indifférence, - telles sont les forces anti-sceptiques, à l'origine d'une noble axiologie. | | | | |
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| intelligence | | | La méta-réflexion, ce refuge du fabricant d'outils dédaignant leur emploi. « L'ouïe de l'ouïe, la pensée de la pensée, la parole de la parole, il y a aussi le souffle du souffle, le regard du regard » - Upanishad. Mais attention, que la hauteur du « L'ennui, c'est le désir des désirs » - Tolstoï - « Тоска - желание желаний » - ne se transforme en profondeur du manque du manque. | | | | |
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| intelligence | | | D'un côté - la linéarité du devenir, le fleuve phénoménal, le progrès, l'algorithme, l'apprentissage, le but, autrui, ou bien - l'éternel retour de l'être, la source nouménale, l'intensité, le rythme, le commencement, la contrainte, le soi - telles sont les lignes de partage entre ceux qui peuvent raisonner et ceux qui veulent résonner. On connaît le prix profond des premiers et la haute valeur des seconds. | | | | |
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| intelligence | | | Les forces occultes sont impuissantes devant l'intelligence, mais peuvent s'avérer despotiques avec la volonté et l'imagination. Et la volonté (si souvent démoniaque) lui doit tout, l'intelligence (avec sabots ou sans ailes) - beaucoup, mais l'imagination divine - rien. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher des points de départ (l'Être), des centres (l'essence), des contours (la substance), des étapes (l'état) sont les affaires de la machine calculante. La machine palpitante, en nous, se contente de trouver des sommets de l'excellence, la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Avant de chercher l'intensité de la pensée (ce qui en est le but), il faut lui imposer des contraintes. Un saint filtrage, avant toute amplification. Une fois ce travail de l'esprit accompli, le relais sera passé au vrai créateur, à l'âme. L'esprit prépare l'horizontalité, pour que mieux s'épanouisse la verticalité de l'âme. Les bonnes œillères des yeux profiteront à la pureté du regard. | | | | |
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| intelligence | | | Ils veulent fuir le sol mouvant, pour bâtir sur le roc (Descartes), tandis qu'il s'agit de planter leur arbre. Si mon édifice doit être non seulement promouvant, mais aussi émouvant, je pourrais pratiquer tout type de sol, sans trahir l'architecte. « Avec Descartes, nous pouvons, comme le navigateur après un long périple sur la mer démontée, crier terre » - Heidegger - « Mit Descartes, können wir, wie der Schiffer nach langer Umherfahrt auf der ungestümen See, Land rufen ». Ce périple a, pour seul contenu valable, la houle et, pour seule issue, - le naufrage, qu'il s'agît de chanter et de confier ce chant à la dernière bouteille. Au chant de l'air et du feu, Descartes veut substituer le récit de la terre et de l'eau. | | | | |
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| intelligence | | | Toute chose peut être vue sous un angle soit temporel : progrès ou décadence, soit intemporel : hauteur ou intensité ; la mort ou la vie, la puissance de la volonté ou la volonté de puissance, la force irréversible ou le réversible éternel retour, éternel soulignant l'insignifiance du temps et non pas une répétition quelconque. L'éternité surgit, quand le temps perd toute son importance, et s'impose l'intensité - « l'éternel retour du même, c'est l'inépuisable intensité de la vie en tant que joie-douleur »*** - Heidegger - « die ewige Wiederkunft des Gleichen - die unerschöpfliche Fülle des freudig-schmerzlichen Lebens », c'est un équivalent de la hauteur du regard (Gipfel der Betrachtung - Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Un merveilleux exemple de l'éternel retour : la sensation et le désir exercent, réciproquement, une influence, l'un sur l'autre, et l'on finit par ne plus comprendre, d'où vient l'excitation, puisque la même intensité est portée par mon regard et ressentie par ma chair. L'extérieur et l'intérieur, le perçu et le conçu se fusionnent dans la volupté. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent, que l'opiniâtreté, le choix de bonnes pistes et le bon souffle peuvent les soustraire, un jour, à l'attraction du sensible et les propulser dans les orbites purement et hautement métaphysiques. Mais au détour de tout chemin ils découvrent l'Éternel Retour du Même (la découverte de l'être dans un intense devenir), et ils se mettent à se lamenter. On ne garde ses vertiges et enthousiasmes initiaux que si l'on avait suivi, du regard, son étoile, même du fond de son immobilisme. | | | | |
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| intelligence | | | Une esthétique calculable et jetable, telle est la réplique du technicien à la grogne du poète : « Un monde par essence esthétique va cesser d'obéir à des prescriptions esthétiques, telle est la barbarie de la science »** - M.Henry. Elle est au gouvernail d'un navire, à la navigation préprogrammée. Apprends à ne pas compter sur les voiles empruntées, mais sur ton propre souffle, même si tu étais condamné à garder ton immobilité au fond d'une cale, où t'ont abandonné tes ex-compagnons de route. | | | | |
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| intelligence | | | Prendre pour pierre angulaire le soi absolu et pur (Schelling ou Hegel), les objets de notre curiosité (la phénoménologie), le discours que nous énonçons face au réel (la philosophie analytique, le discours s’adressant toujours au représenté) – ces trois positions sont également bêtes, puisque l’essentiel est dans la qualité des relations que moi, le sujet (tout relatif et pas si pur que ça), je lie avec des objets sélectifs – l’intensité, la hauteur, la noblesse et qui ne résument que ma pose. | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les activités (intellectuelles, pragmatiques ou sentimentales) se réduisent soit à la représentation soit à l’interprétation. La volonté les accompagne, toutes les deux, dictée, respectivement, par la connaissance, l’intelligence, la curiosité ou par l’intérêt, le goût, le style. Nietzsche appelle cette volonté (de puissance) – réinterprétation (ou retour éternel). Il veut donner à ce devenir (propre de l’interprétation) l’intensité de l’être (propre de la représentation). Plus économe en concepts, Nietzsche est plus complet en éléments dynamiques et créateurs que A.Schopenhauer. | | | | |
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| intelligence | | | La réalité divine est dans les objets de l’espace-temps ; reflétée par l’homme, elle devient une double réalité humaine : l’être - cette pure abstraction (mais ne déviant en rien de la réalité divine), et le devenir - une fatalité mécanique ou une création libre. « Le devenir est aussi mécanique que l’être » - Chestov - « Динамика так же механистична, как и статика ». Pour échapper à la mécanique, le style, d’après Nietzsche, doit munir le devenir créateur – de l’intensité de l’être. | | | | |
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| intelligence | | | L'être de l'étant - l'une de ces expressions creuses, que pourtant Heidegger déclare équivalente au retour éternel du même, en voyant dans le même - l'immuable et l'indicible être (Schelling y aurait parlé d'identique, Hegel - d'absolu et mon soi inconnu ne serait pas très loin), et dans le retour éternel - des cycles incessants du devenir ne manifestant que de l'étant. Moi, je vois dans le même - l'intensité, qui n'a grand-chose ni de l'être marmoréen, ni du fugitif devenir ; elle se veut éternellement la même. L'être de l'étant - son seul bon sens se traduirait par le banal : derrière ce phénomène, quelle est la loi ? Mais ils continueront à vous terroriser, en enchaînant - c'est la néantisation du néant (Nichtung des Nichts) ou l'audace (das Wagnis) ou l'être-là (das Dasein)… | | | | |
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| intelligence | | | La géométrie – occulter le temps, l’analyse – occulter l’espace, la topologie – réussir leur cohabitation. Ce tableau comparatif est un parallèle des rapports philosophiques entre l’être et le devenir ; un processus créateur peut prendre l’intensité ontologique. La substantivation des verbes en est un autre parallèle. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est la fonction centrale de l’esprit et de l’âme : la représentation objective de la Création divine par celui-là, et la représentation subjective de notre création humaine par celle-ci. Et la vie est la palpitation devant l’être de la première et l’enthousiasme dans le devenir de la seconde. Quand on assez doué, pour munir ce devenir de l’intensité de l’être, on peut dire avec Nietzsche : « L‘Être – la seule représentation que nous en avons est vivre » - « Das Sein – wir haben keine andere Vorstellung davon als leben ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui est profond ne peut ni s’envelopper d’un mot-à-mot délié ni se développer par un nez-à-nez familier ; on ne donne une image verbale, conforme de la profondeur d’une sensation, que par la hauteur d’un regard, perçant et intense. La plus belle création consiste en entretien des axes, vastes et paradoxaux. | | | | |
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| intelligence | | | La qualité d’un discours intellectuel est dans le chemin d’accès aux objets, celle d’un discours poétique – dans le chemin d’accès aux relations, dans l’intensité d’images naissantes. | | | | |
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| chœur ironie | | | MOT : L'ironie s'insinue mal dans les couleurs ou les notes, où la farce manque toujours de force ; c'est parmi les mots qu'elle élit ses disciples, pour saper la réputation de la gravité et la tyrannie des idées. L'ironie est le refus de prêter hommage à un potentat, qui doit tout à l'héritage. L'ironie, c'est la redistribution de titres de noblesse parmi des mots jeunes et exaltés. | | | | |
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| ironie | | | Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré, car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas », car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous, que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur terre » - « Das höchste, was auf Erden erreicht werden kann, der Cynismus » - sur les cartes psychologiques, toutes les coordonnées d'écoles sont plates ; le relief, et donc la hauteur, s'introduisent par la troisième dimension, créée par le talent, l'ironie et la noblesse | | | | |
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| ironie | | | Dire que tout se vaut ne t'apprend rien sur ce qui est sans prix. L'ironie permet de prendre l'élan, mais le décollage exige un sol moins sarcastique. | | | | |
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| ironie | | | Est esthète du pointillé celui qui n'admet pas d'étapes entre ascèse et extase. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s'imposer un climat de l'âme » - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l'optimisme, lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »). | | | | |
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| ironie | | | L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints. | | | | |
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| ironie | | | Ni le courage ni la sagesse n'aident à mépriser la mort ; l'ennui d'une vie bâclée suffit à ceux qui vécurent en robots et se découvrent hommes ; même les testaments se rédigent aujourd'hui dans le style des cahiers des charges. Leur corps, d'un coup, n'est plus une salle-machines, mais une ruine, sur les murailles de laquelle rôde la reddition ; s'y ennuyer, c'est y vivre d'ouvertures stériles, sans exil ami ni siège ennemi. | | | | |
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| ironie | | | Le meilleur goût loge aux oreilles et aux yeux, plutôt qu'à la bouche ; une bonne soif s'entretient plutôt avec de l'amer ou de l'aigre qu'avec du sucré ou du salé. Le sel ou la douceur doivent faire partie du plat lui-même, du bon écrit, plutôt que des assaisonnements, des verbiages. | | | | |
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| ironie | | | Comme tout ce qui est chimérique, il faut te présenter en trois modes : par-devant, par-derrière et au milieu (l'Un, l'Être et la Volonté des Anciens). Mais contrairement à la vraie Chimère, il faut être serpent par-devant, chèvre par-derrière et lion au milieu. Sage et sifflant, en approche ; défait et bêlant, une fois éloigné ; emballé et rugissant, dans l'immobilité effrénée de soi-même. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la pudeur des délicats. Elle dévie la verve de toute cible indigne, elle retire le jugement tranchant du monde du paisible savoir et le plonge dans l'univers du frisson caché. | | | | |
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| ironie | | | Par l'ironie, j'appris à ricaner de mes débandades au lieu d'en rougir ou de m'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans ce triptyque : étonnement, ironie, élan - à vivre simultanément ! | | | | |
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| ironie | | | Même l'adorateur d'un seul de ces éléments - air, terre, eau, feu - dispose de tant de modes de défaillance : étouffer ou exhaler la pestilence, se déraciner ou s'enterrer, se noyer ou mourir de soif, se consumer ou éteindre sa flamme. | | | | |
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| ironie | | | Se réduire au regard ou souffle, c'est éviter qu'on ne te traite en baudruche qu'on dégonfle par une piqûre d'ironie ou de poésie. | | | | |
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| ironie | | | Après chaque virulente sortie garde l'ivresse des sens, qui t'empêchera de retrouver ta demeure, t'éloignera de tout domicile fixe et entretiendra l'indispensable vertige de l'exil. | | | | |
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| ironie | | | Travail de plume : porter le léger enthousiasme du premier jour de la vie, tout en en transportant la lourde dépouille du jour dernier. | | | | |
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| ironie | | | « Je meurs de soif auprès de la fontaine » - récite le rebelle d'aujourd'hui, et il s'en prend au plombier (à l'idéologie technicienne), qui nous amène de l'eau courante. Au lieu de fustiger ceux qui ignorent la vraie soif ou préfèrent la douche à la fontaine. | | | | |
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| ironie | | | La sensibilité est inépuisable, c'est en insensibilité qu'il faut être économe. Progresser vers l'irrésolution et l'irréalisation des désirs, garder la ferveur de l'indifférence. Ne rester de marbre que devant ce qui est fort, se laisser porter par l'ardente patience. Ruiner le réalisme et engraisser l'utopie. | | | | |
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| ironie | | | Tout ce qui monte, en continu (une prière, un appel, une révolte), est voué à la chute dans le néant, sans illumination aucune. Pour atteindre une hauteur honorable, mon élan doit se tourner vers l'intérieur et projeter au ciel mes ombres discrètes. | | | | |
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| ironie | | | Plus un sentiment est ardent, plus abstraite doit être la métaphore, qui cherche à l'épouser. « La poésie est aujourd'hui l'algèbre supérieure des métaphores »** - Ortega y Gasset - « la poesía es hoy el álgebra superior de las metáforas ». | | | | |
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| ironie | | | Trois raisons pour qu'une voix porte plus loin : plus de souffle intérieur, une meilleure acoustique extérieure, de meilleurs amplificateurs du son. Le sot de naguère devait s'époumoner ou tambouriner devant des princes ; le sot moderne, apaisé, est plus bruyant à cause des micros et caméras. | | | | |
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| ironie | | | In vinum veritas ? - non, la vérité est dans l'étiquette, dans le vin il n'y a que le vertige ! | | | | |
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| ironie | | | L'hostie blafarde fait oublier le cramoisi du sang ; la communion par le pain (de ce jour) au lieu de la communion par le vin (faisant oublier ce jour) ; le solide social évinçant le liquide vital. | | | | |
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| ironie | | | Dis-moi dans quel état tu te laisses aller - l'ivresse ? la lucidité ? le désespoir ? - je te dirai ce que valent tes productions. L'ironie paraît être l'état rêvé des meilleurs. Une soif entretenue, une ivresse appelée de ses vœux - le contraire d'Aristote : « Nous devons quitter la vie comme un banquet - ni assoiffés ni ivres ». | | | | |
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| ironie | | | Le technicien ne fait que multiplier le nombre de genres, tandis que le mathématicien et l'artiste s'intéressent aussi, et avec la même délicatesse, à la réduction du nombre d'espèces. « Le progrès organique est un changement d'homogène en hétérogène » - H.Spencer - « The organic progress consists in a change from the homogeneous to the heterogeneous » - l'artiste s'adonne plus souvent à l'éternel retour qu'au progrès, qu'il soit mécanique ou organique. Le technicien marque les jalons du progrès, l'artiste en marque l'axe entier, pour rester dans le pathogène. | | | | |
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| ironie | | | Pour aller en enfer, il faut une barque et un nautonier expérimenté ; pour atteindre le paradis, il suffit quelquefois un bon souffle et une bonne voile, au-dessus même d'une épave. | | | | |
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| ironie | | | Le fond est trop paisible ; la profondeur - trop soumise aux courants du jour ; il ne reste que la surface, où la hauteur puisse vivre sa houle et sa nuit étoilée. | | | | |
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| ironie | | | Aux autres, mon âme est une boîte noire ; pour repêcher son épave, savoir quels nombres y sombrent ou quelles fibres y vibrent, présente le même intérêt. | | | | |
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| ironie | | | Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité - la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience - source de toute poésie ; l'intensité de la conscience - critère de la liberté (Bergson). | | | | |
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| ironie | | | Aucune assise crédible, pour notre enthousiasme, dans la réalité. D'où notre travail de sape, pour réduire toute construction sensible à l'état des ruines ou des souterrains. Mais dans l'intellection et dans le langage, le même travail d'architecte érige des tours d'ivoire aériennes ou des châteaux de feu fulgurants. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse, c'est la hauteur, où l'on dénude sa vraie forme - ondoyante, houleuse, moutonnante ; la vieillesse, c'est la profondeur, où l'on découvre son vrai fond - rocheux, sablonneux ou fangeux. | | | | |
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| ironie | | | Tu m'accables de chiffres ahurissants, lus sur des thermomètres ou altimètres, mais je ne décèle, chez toi, ni fièvre ni hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Je procède en moi à un évidement béni, en ne m'emplissant que de ce qui m'épuise. « Plus profondément le chagrin creusera votre être, plus vous pourrez contenir de joie » - Gibran - « The deeper that sorrow carves into your being the more joy you can contain ». | | | | |
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| ironie | | | Le conflit entre le fond et la forme s'illustre le mieux par le tiraillement entre l'enthousiasme, ce fond de notre âme, et l'ironie, cette forme de notre plume. Mais en en inversant les rôles, on commet une faute de goût, que remarque Pessõa : « L'enthousiasme est une grossièreté ». | | | | |
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| ironie | | | Le mauvais pessimiste découvre un ver dans la pomme et décrète l'évacuation du paradis ; le bon optimiste vit, enthousiaste, même dans l'enfer, en y cultivant l'arbre du savoir - le pommier. | | | | |
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| ironie | | | Tout homme intelligent passe par la tentation du dogmatisme ou du relativisme ; pour se débarrasser de celui-ci, suffit le talent ; pour maîtriser celui-là, suffit la noblesse ; les deux - armés d'ironie, c'est à dire d'une saine distance. Le fruit de cette fusion, c'est le culte de l'intensité égale sur l'axe des idées et des valeurs : se détacher de l'horizontalité du bruit, pour demeurer dans la verticalité de la musique, devenir vecteur de ce qui tend vers le beau ou le sublime. Cet axe, unifié par la dialectique (Hegel) ou par l'égale intensité (Nietzsche), peut s'arracher à son unique dimension et se généraliser en arbre à inconnues, ouvert à l'unification avec d'autres arbres. | | | | |
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| ironie | | | La passion-pathos sans passion-plaie se rapproche du démos jovial. « L'homme ironique n'est qu'un homme pathétique blessé »*** - Morgenstern - « Der Ironiker ist meist nur ein beleidigter Pathetiker ». L'ironie divise, l'humour unit. | | | | |
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| ironie | | | L'oubli de l'être est une paraphrase de la mort de Dieu, et pour ces deux carences, les remèdes respectifs, le souci et l'intensité, sont des synonymes. Curieusement, même leur demeure serait la même - le langage ! Mais tous les deux ne sont peut-être que l'incapacité d'y lire un retour éternel du Même. | | | | |
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| ironie | | | L'œil s'humidifie ou s'enflamme, et la cervelle en est souvent complice, pour l'entretenir ou le traduire ; la dévoyeuse, la componction à traquer, la gravité desséchante ou frigorifiante, se tapit dans l'écriture. | | | | |
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| ironie | | | Plus lucide est la conscience de mon impuissance, plus résolument je veux ne vivre qu'intensément. | | | | |
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| ironie | | | Sur de vraies idées s'appuient les fondations, se comptent les étages et se scrute le vide du ciel. Sur de fausses - l'envie de s'envoler ou de virevolter. « On perdrait courage si on n'était pas soutenu par des idées fausses » - Fontenelle. | | | | |
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| ironie | | | Il y a des philosophes, chez qui on sent surtout un intense climat (Platon, Nietzsche, Heidegger) ; chez les plus raseurs, on ne voit que des paysages inanimés (Aristote, Descartes, Kant). | | | | |
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| ironie | | | L'attitude de l'expert, du poète, du philosophe, face à la condition humaine peut être comparée à leurs visions respectives d'une position échiquéenne : le premier y verrait des intentions, des intensités, des points de rupture, le deuxième y chercherait des sacrifices à faire, pour terrasser un rival royal, le troisième discourrait sur la contingence de la répartition de cases blanches et noires, sur l'altérité des pions et des dames, sur la précédence de l'existence de l'espace des fous sur l'essence du temps imparti aux cavaliers. | | | | |
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| ironie | | | Nos meilleurs jugements sont intuitifs, c'est à dire prononcés sans qu'un ensemble de conflit complet soit formé. Pour arriver à une résolution déductive ou autoritaire, il faut de l'audace, puisque je m'avoue trop bête pour ne faire confiance qu'à ma sagesse, qui est toujours intuitive. « Devine si tu peux, et choisis si tu oses » - Corneille. L'audace semble être le lot du genre humain, calculateur et sobre. La voyance - celui des sages, ivres et désemparés. | | | | |
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| ironie | | | Le dogmatisme - ceci ou cela ; la dialectique - ceci, mais aussi cela ; le relativisme - cela vaut ceci ; l'ironie - cela sert à ceci. L'ironie entretient l'intensité de l'axe tout entier ; les autres s'occupent de ses partitions désaxées. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie relève, elle aussi, du pneumatique : dégonfler la pompe du réel (le monde) et enfler le silence de l'imaginaire (le moi), pour donner de mon propre souffle à mes voiles. | | | | |
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| ironie | | | L'ouvert physique et l'ouvert topologique - aucune ressemblance ; et l'on observe, chez les poètes et les philosophes, que les plus perspicaces, comme toujours, sont, inconsciemment, plus près du concept mathématique que de l'image mécanique. Pour les pauvres d'imagination, l'Ouvert est tout bêtement … pénétrable (même pour Heidegger : « L'Ouvert laisse se pénétrer » - « Das Offene läßt ein ») ; pour les subtils, il est la condition tragique (Nietzsche et Rilke) de l'intensité de nos irréductibles élans. L'Ouvert est ce qui est dans la limite inaccessible, ce qui ne peut ou ne doit pas se connaître : « Ce que Nietzsche est et fit, demeure ouvert » - Jaspers - « Was Nietzsche ist und tat, bleibt offen ». | | | | |
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| ironie | | | Hostilité pour les fausses proximités : mot-à-mot, face-à-face, pas-à-pas. Prédilection pour leurs contraires : la réinterprétation, l'effacement, le premier pas. Mais on finit par retomber dans le corps-à-corps cynique, le nez-à-nez éthylique, le côte-à-côte idyllique, le bouche-à-bouche utopique, le dos-à-dos ironique. | | | | |
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| ironie | | | Encore de l'importance de la géométrie : le sot veut se mettre au foyer des figures de la vie ; le sage préfère la souplesse elliptique, la complétude parabolique, l'élan hyperbolique. | | | | |
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| ironie | | | Le philosophe et les éléments : il veut liquéfier ou solidifier la chose, soit pour la rendre protéiforme et universelle, soit pour prouver sa puissance et sa rigueur. Tandis qu'elle aurait besoin de feu, pour son intensité, et d'air, pour sa hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Une bien comique opposition spéculaire entre l’insouciance du devenir (sorgloses 'ich werde') hégélien et le souci de l'être heideggérien. L'innocence du devenir nietzschéen, ayant atteint l'intensité de l'être, serait leur unification. | | | | |
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| ironie | | | L'une des meilleures intelligences consiste à préserver le plus longtemps possible l'état de promesse, à entretenir la soif indicible, au lieu de tenir la parole donnée. Les mots en donnent un bon moyen. Avec la bêtise, tout est beaucoup plus simple : la satiété des yeux et l'avidité des idées. L'intelligence - l'attente, la soif, l'étonnement. | | | | |
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| ironie | | | Plus ta conscience est trouble, inexplicablement, plus ton rêve gagne en pureté, en intensité et en crédibilité. Avec la vie, ce contraire du rêve, c’est l’inverse : « Une conscience endormie – voilà la vie idéale »* - M.Twain - « A sleepy conscience: this is the ideal life ». | | | | |
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| ironie | | | Me montrer par mes actes, me décrire avec mes idées, m’inventer en métaphores – je me demande, laquelle de ces images est la plus authentique ou s'exhibe mon soi le plus complet. Sceptique des actes, neutre avec les idées, je préfère la caresse et l’intensité des métaphores. | | | | |
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| ironie | | | On a l’habitude de confier à la bête le souci du corps, et à l’ange – celui de l’esprit. M’est avis, qu’en échangeant les rôles, on gagne en intensité des caresses, charnelles ou spirituelles. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie et la pitié animent la réalité ; l’intensité et la noblesse animent le rêve. Nietzsche, homme du rêve, intense et noble, s’éloigne de Wagner, puisque celui-ci ignore l’ironie en tout, y compris dans le rêve ; il s’éloigne de Schopenhauer, puisque celui-ci penche pour la pitié, aux dépens du rêve. | | | | |
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| ironie | | | L’ivresse naturelle (due au flacon) et artificielle (due aux étiquettes) entretiennent une étrange complicité : une fois bourré, pour de bon, tu ressens plus intensément les ivresses verbales, que tu avais déversées, jadis, sur tes pages. | | | | |
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| ironie | | | Une grande légèreté favorise la descente dans les profondeurs. Le poids du savoir permet un élan vers la hauteur. | | | | |
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| bacon f. | | | Argument is like an arrow from a cross-bow, which has equal force though shot by a child.
La raison invoquée est comme une flèche d'arbalète : sa force est la même, que ce soit un géant ou un nabot, qui l'avait décochée. | | | | |
| | ironie | | | La force devint attribut banal de tous, ce qui métamorphosa en nabots mécaniques même les géants. Leur cible, l'homme au carquois vide ou aux flèches démouchetées. C'est l'un des symboles des temps modernes : ma peine est réelle, la flèche est pointue, l'arbalète bien réglée, - mais je ne sens ni muscle, qui se tende, ni âme, qui vibre, - je fus foudroyé par un robot. | | | | |
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| shakespeare w. | | | The readiness is all.
N'être que prêt, tout est là. | | |   | |
| | ironie | | | Ce n'est qu'un tiers, le tiers des scouts, l'autre tiers serait prêt pour l'action contraire et le dernier, le meilleur, pour reconnaître sa défaite (ce que tu résumes bien : « Être mûr, tout est là » - « Ripeness is all »), quand vient l'heure de l'acte lui-même (à rebours de « l'antériorité de l'acte sur la puissance » d'Aristote ou du Docteur angélique). Du Faire au Fait - on s'abaisse, du Dire au Dit - on s'élève. L'opposé de l'opiniâtreté ou du risque. Saluer l'énergie, sans la traduire en mouvement, se contenter de désirer. Tenir à son regard, qui accompagne l'action, est plus instructif qu'agir en le suivant. Savoir ce que je fais, plutôt que faire ce que je sais. Ne pas redouter de n'être que prêt à vivre, à pied d’œuvre. Faire ses sélections, sans faire de choix. Avoir à sa disposition, sans disposer. La disponibilité serait le bonheur à proprement parler du Chinois. « La possibilité est vie, et tout le reste - déchet » - Valéry. Caresser l'idée, sans l'habiller en concept. Je peux rater le but, mais je l'aurai bien perçu ou bien nommé. | | | | |
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| gracián b. | | | Las paradojas han de ser como la sal, raras y plausibles que como son opiniones escrupulosas.
Les paradoxes devraient n'être que du sel ; il faut s'en servir avec du bon goût. | | | | |
| | ironie | | | Ils excitent le palais ; les convictions engraissent les bas-fonds. Le style est le compromis entre bon appétit et bonne digestion. | | | | |
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| lermontov m. | | | Так тощий плод… Висит между цветов… И час их красоты - его паденья час !
Tel ce fruit précoce, parmi l'éclat des fleurs : l'instant de leur beauté, c'est l'instant de sa chute. | | | | |
| | ironie | | | Ève et Newton surent en profiter, aidés par la sagesse des reptiles, mais c'est l'ivresse des volatiles qui abrège la fête des sages. | | | | |
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| emerson r.w. | | | We boil at different degrees.
On bout aux degrés différents. | | |  | |
| | ironie | | | En quel liquide paie-t-on de sa personne : en sueur, en larmes, en sang, en encre ? | | | | |
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| baudelaire ch. | | | Deux qualités littéraires fondamentales : surnaturalisme (intensité, sonorité, vibrativité, profondeur) et ironie (dédoublement). | | |   | |
| | ironie | | | La profondeur et l'ampleur résument le talent, et la hauteur du regard – la noblesse. Le sérieux - aux sédentaires ; l'ironie, c'est le ton de revenants. Le dédoublement est ton absence provisoire dans le réel, qui n'est jamais ironique. Le nomadisme des positions ; le culte de la pose. | | | | |
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| twain m. | | | Good breeding consists in concealing how much we think of ourselves and how little we think of the other person.
La bonne éducation consiste à cacher tout le bien, que nous pensions de nous-mêmes, et tout le mal, que nous pensions d'autrui. | | |  | |
| | ironie | | | L'éducation est plus précieuse en tant que décoratrice ou hébergeuse plutôt que cachottière : « L'éducation est pour les gens heureux une parure, pour les malheureux - un refuge » - Démocrite. Le bon goût étant un nécessaire équilibre entre l'enthousiasme pour l'inconnu et la haine du connu, - autant concentrer le premier sur soi-même et la seconde - sur autrui. | | | | |
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| churchill w. | | | A pessimist sees the difficulty in every opportunity ; an optimist sees the opportunity in every difficulty.
Pour le pessimiste toute occasion est un piège, pour l'optimiste tout piège est une occasion. | | |   | |
| | ironie | | | L'enthousiasme naïf appuie le pessimisme ; le ridicule élaboré soutient l'optimisme. L'art de passer d'une pierre d'achoppement à une pierre de touche, voire à la pierre tombale, s'appelle ironie. Sisyphe cachait son jeu : la pierre qui montait vers ses belles ruines n'était pas la même qui roulait vers ses souterrains. | | | | |
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| churchill w. | | | It is a good thing for an uneducated man to read books of quotations.
Lire des livres de citations est une excellente occupation pour ignares. | | | | |
| | ironie | | | Quand ni ex-citation ni in-citation n'accompagnent la citation, on se contente de ré-citation de procès-verbaux, de modes d'emploi et de recettes de cuisine, lectures préférées des savants. | | | | |
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| kraus k. | | | Unglück eines Fetischisten, der sich nach einem Frauenschuh sehnt und mit einem ganzen Weib vorlieb nehmen muß.
Le malheur du fétichiste : aspirer à un soulier de satin et recevoir la femme entière. | | | | |
| | ironie | | | Le malheur du naufragé : avoir hurlé sa détresse, mais à sa bouteille on ne demandera que l'ivresse. | | | | |
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| jankelevitch v. | | | Dans la vodka de l'ironie le rieur noie son espoir comme son désespoir. | | | | |
| | ironie | | | C'est en tenant la poésie hors du flacon qu'il nous fait aimer l'ivresse. | | | | |
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| arendt h. | | | Insofar as we act emotionally, we are programmed. Reason is the miracle.
Tant que tu agis sous le coup de l'émotion, tu es robot. Miracle, c'est la raison. | | | | |
| | ironie | | | Les rythmes des frissons et l'algorithme de la raison furent conçus par le même Programmeur ou Thaumaturge, spécifiés dans un même langage, où le tragique et le logique suivent la même grammaire hors-contexte, animée par un Verbe génératif. Jadis, l'homme des émotions n'avait aucun problème, pour programmer la raison ; aujourd'hui, l'homme de raison, alla encore plus loin - il programme ses émotions, dans des langages compilés et non-interprétés. | | | | |
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| cioran é. | | | L'ironie est le masque qu'emprunte la pitié de soi-même. | | |  | |
| | ironie | | | Les orgueilleux portent leur pitié aux autres, sans masque, tous crocs dehors. Le contraire de l'ironie est le visage découvert. Rappelle-toi, que le pathos du oui nietzschéen ne s'arrêtait qu'aux deux anicroches : la pitié et l'ironie, le tragique et le comique. Formant, souvent, une balançoire : « Il se vante, je l'abaisse ; il s'abaisse, je le vante »* - Pascal. Je me proclame grand - et, tout de suite, ma misère m'inonde ; je reconnais ma misère - et une grandeur insoupçonnée monte à mes yeux baissés. | | | | |
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| cioran é. | | | Je suis un négateur assoiffé de quelque catastrophique oui. | | |    | |
| | ironie | | | Le oui, digne d'être articulé, est toujours passionnel, tandis que le non appartient au génie ironique. Vivre de l'un et faire un clin d'œil à l'autre est un signe des ratés ou gâcheurs. Les oui promettent des chutes ou des ascensions, mais les non garantissent une platitude. « L'astre suprême de l'Être, qu'aucun Non ne souille »** - Nietzsche - « Höchstes Gestirn des Seins! – das kein Nein befleckt ». | | | | |
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| debray r. | | | On traite pèle-mêle les savoir, les savoir-faire et les savoir-être. | | | | |
| | ironie | | | C'est-à-dire, les problèmes, les solutions et les mystères. Quand on les traite séparément, on obtient les technocrates sans âme, les artisans sans envol, les mystiques sans geste. Le pèle-mêle matérialiste perce, voyez ce qui est mis en tête ! Le pèle-mêle idéaliste consisterait à en imaginer le cycle. | | | | |
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| debray r. | | | Quelle force que de n'avoir jamais cédé à l'espoir. | | | | |
| | ironie | | | Surtout quand on n'est pas assez pusillanime, pour combattre le désespoir. Par sa volonté de puissance, Nietzsche défendit bien la vie contre le désespoir, la souffrance, la satiété, mais succomba à l'invasion par la solitude. Solitude, ce point de départ d'un nouveau cercle vicieux ou du même éternel retour : du soi connu qui se désespère - vers le soi inconnu qui espère, et de cette duplicité naît la volonté de puissance, la volonté d'authenticité cédant à la volonté d'invention. | | | | |
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| mot | | | Plus on touche à la prétendue profondeur des idées, plus on aspire à la délicieuse surface des mots. La meilleure possession naît des meilleures caresses, et celles-ci se dévouent plus efficacement à la peau sensible qu'aux fonds insondables. | | | | |
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| mot | | | Dans une langue on peut puiser, peser ou poser. On en est maître, lorsque ces trois désirs s'équilibrent et coopèrent. | | | | |
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| mot | | | Une entrée de dictionnaire peut servir d'estampille, de symbole ou de conducteur pour communiquer avec les hommes, avec l'homme élu ou avec Dieu. Dans le dernier cas on peut s'adresser à Dionysos ou à Apollon, en langage de la volonté ou de la raison. Pour Allah, il vaut mieux y ajouter le gourdin : « Les chemins, qui mènent à Dieu, sont deux : le discours ou la guerre » - Averroès. | | | | |
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| mot | | | L'antique Chaos païen et le Commencement évangélique - l'Idée, le Substantif, et le Mot, le Verbe. Le jalon et le souffle. On est chrétien, peut-être, quand on reconnaît, que le Mot sauveur est à l'origine des idées païennes ; mot inchoatif, face à l'idée terminative. L'éternel - par le commencement ; le commencement - dans l'éternel. | | | | |
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| mot | | | Il y a des mots qui narrent, des mots qui réfléchissent et des mots qui chantent ; dans le monde, il y a des paysages à décrire, des champs à cultiver et des climats à vivre, le savoir à organiser et le visage à exprimer ; obscure doit être la nuit, solaire veut être la méditation, mais le regard vaut surtout par ses jeux des ombres ; les connaissances doivent être dites, mais « la contemplation est indicible » - Jean de la Croix - « la contemplación es indecible » ; la contemplation est une méditation se passant de mots ; comme un grand sentiment, cette cible indicible, ce point de mire invisible, et que le mot vise, par sa corde hyperbolique et sa flèche métaphorique. | | | | |
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| mot | | | Quand je sais posséder l'idée par un mot ardent, je ne la laisserai jamais m'obséder. | | | | |
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| mot | | | Seuls des médiocres prétendent, que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable, et sa tâche est d'autant plus chevaleresque. | | | | |
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| mot | | | Sans m'être enraciné dans le français, j'en réclamai des fleurs ; ce que se permit ma compatriote, comtesse de Ségur, m'était interdit. L'arbre français me répondit par le silence de ses ramages ; je dus lui inventer un souffle, pour que mes feuilles bruissent. « Dans une langue d’emprunt, les mots existent non en vous mais hors de vous »*** - Cioran. Sans entendre la musique à ses nœuds, accords des mots justes, je dus confier mon visage aux couleurs de ses mots troubles, juchés près de la cime ; mais je n'envie pas ceux qui, à l'inverse, peuvent dire : « Je ne suis que parole, il me faut un visage » - Jabès. Je vise l'octopus profond, c'est l'occiput superficiel qui émerge. Je dois me résigner à n'être connu que par l'extérieur, puisque « l'intérieur de l'homme se révèle par la musique de sa parole » - Boehme - « das Innerliche arbeitet stets zur Offenbarung durch den Schall des Worts ». | | | | |
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| mot | | | Deux mots, qui ne se touchent plus : considérer et désirer, et qui auraient pu signifier : être d'accord avec les astres ou se laisser guider par des astres. Sur terre, le premier peut tout de même accompagner quelques musicastres, le second te voue au dés-astre, au silence, pour les autres, de ta musique née ailleurs. | | | | |
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| mot | | | La division en enthousiastes ou grincheux suit l'ambigüité du mot monde, qu'on salue ou maudit. Ce mot peut désigner la matière, la vie, les hommes - trois objets, auxquels on devrait réserver des organes de vue et de langage différents : le cerveau, l'âme ou la rate. | | | | |
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| mot | | | Ces balivernes : le Sujet n'existerait pas en dehors de l'intentionnalité, il n'existeraient que des Objets déséquilibrés par le Verbe. La conscience est faite surtout d'intensité, musicale et picturale, et la musique et l'image peuvent se passer d'objets. | | | | |
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| mot | | | La plus forte joie de vivre m'est communiquée par ces faux sceptiques, chez lesquels le naïf lit une démolition de tout élan, tandis qu'ils ne font que reconnaître, humblement, l'impossibilité de trouver un mot aussi prodigieux que l'enthousiasme. La reddition du mot sonne souvent le triomphe de l'émotion. « Ne te courbe que pour aimer » - R.Char. | | | | |
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| mot | | | Mes mots-ennemis : compter et conter. Mes amis : coter (mettre des points d'exclamation) et quoter (mettre entre guillemets). | | | | |
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| mot | | | Croissance, l'un de ces mots que j'abhorre tant : s'étendre sans entendre, tourner sans se retourner, phases sans emphase. | | | | |
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| mot | | | L'irrésistible musique de mon mot – tel devrait être l'entame, et non pas la finale, de mon adresse au monde : mes cordes vocales, les cordes de ma lyre, la corde de mon arc – ma voix, ma sensibilité, ma puissance – le commencement, les moyens, la contrainte – la musique, la noblesse, l'intensité. | | | | |
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| mot | | | Tentatives de pléonasmes : puissance potentielle, volonté velléitaire, anomalie anormale, vertu virtuelle, événement éventuel, matière immature. | | | | |
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| mot | | | La poésie, c'est l'interception de regards de l'éternité, regards, qui suggèrent des formes (mots ou sons) et promettent l'attouchement du fond (bonheur ou enthousiasme). Qu'est-ce que l'image éternitaire, sinon une haute musique révélant un sens profond : « La musique du vers ne peut se passer de sens ; mais le sens du vers ne peut se passer de musique » - Weidlé - « Музыка стихов не может обойтись без смысла. Но и смысл в стихах не может обойтись без музыки ». | | | | |
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| mot | | | La sincérité dans les mots : quand la sonorité d'une phrase est au diapason d'un état d'âme vibrant. Je n'aime l'authenticité que naissant à l'article de la suffocation. | | | | |
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| mot | | | Le mot, comme la musique, devrait faire oublier l'époque. À l'heure astrale, ignorer l'heure est signe de hauteur de l'instant, où vibre le mot ou la note. C'est la hauteur qui fait du mot - une mélodie : « Le ton, c'est le mot en hauteur »** - R.Schumann - « Töne sind höhere Worte ». | | | | |
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| mot | | | L'idée atteint son objet de plein fouet, et l'on finit toujours par se dire, qu'il aurait mieux valu le rater, pour tâter un autre angle d'attaque. Le mot, lui, vise un état d'âme et le rate, pour se perdre le plus loin possible. Au milieu de ses ombres et non pas dans l'éclat de son orgueil, ébloui par des ambitions réalisées. | | | | |
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| mot | | | De l'enthousiasme du cœur à celui des mots, le cheminement est hasardeux et vacillant. Une paix d'âme, par contre, se traduit immanquablement dans la prompte impassibilité des mots. | | | | |
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| mot | | | L'étranger et la patrie : le premier est décrit avec des verbes - profiter, tirer les marrons du feu, se frotter les mains ; la seconde avec des adjectifs - naïve, franche, généreuse. Pour être impartial, on aurait dû ne comparer que les signes de ponctuation : déficits de points d'interrogation, abus de points d'exclamation, sérieux du point de suspension, solidité du point final. | | | | |
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| mot | | | Les bizarreries, dans ce livre, de ces trois mots capitaux : source, contrainte, fin - le premier n'y a rien à faire avec le verbe sourdre, ni le deuxième - avec contraindre, ni le troisième - avec finir. Les adjectifs, qui s'y prêteraient le mieux - nécessaire, arbitraire, volontaire. | | | | |
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| mot | | | On devrait définir une grammaire de hauteur se moquant de celles de surface ou de profondeur, grammaire générative de vertiges et de métamorphoses, transfigurative plutôt que transformationnelle, grammaire des textes nous exemptant du contexte. | | | | |
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| mot | | | La passion primesautière disparaissant des entreprises des hommes, l'étymologie de pro-jet (Ent-wurf, на-бросок) devient de plus en plus incompréhensible. Mais la Entworfenheit (ouverture au monde ou, mieux, disponibilité) heideggérienne paraît être un bon terme, pour désigner la première fonction du langage - traduire l'élan de la conscience en une structure ou en un chemin d'accès des choses. | | | | |
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| mot | | | Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces, je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille, tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans la prise de risques insensée par ma bouche. Retentis dans la bouche ou ressentis dans l'oreille, les mots ont des effets souvent opposés - et il est impossible d'effacer la mémoire collective, où se produit l'effet dévastateur idiomatique. | | | | |
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| mot | | | Si je parle si souvent de ruines, c'est en partie à cause de mes rafistolages au sein de l'équipe de la tour de Babel, dont l'arcanture se prête mal à l'architecture des tours d'ivoire (il paraît qu'en sacrifiant la hauteur à la profondeur, un recyclage soit possible : « Nous creusons la mine de Babel » - Kafka - « Wir graben den Schacht von Babel »). Et mes ivresses publiques ne rappellent que vaguement le miracle de la Pentecôte. | | | | |
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| mot | | | Tout en n'étant qu'une étiquette, le mot permet d'accéder à ce qui va au-delà de la chose. L'étiquette, qui ne fait qu'indiquer le prix de la chose, est moins que la chose. L'idéal, c'est soit une étiquette, qui se substitue au flacon et apporte de l'ivresse, soit celle qui se lit sur une bouteille jetée à la mer étale et paisible, refuge des naufragés de la sédentarité sans patrie. | | | | |
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| mot | | | Les mots sont comme l'éther, vitaux mais inertes. Il faut savoir susciter de violentes tornades ou de doux courants, évoquant de lointaines contrées ou emportant vers de hauts horizons. Il faut y mêler des arômes ou en nourrir une flamme. Et l'art des contraintes consisterait à s'appuyer sur les choses aérostatiques, pour progresser et rendre aérodynamiques les choses dignes d'être caressées. Pour le regard, les poumons peuvent s'avérer plus porteurs que les yeux. « L'évolution d'un homme se réduit aux mots dont il se détourne » - Canetti - « Die Entwicklung eines Menschen besteht aus den Worten, die er sich abgewöhnt ». | | | | |
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| mot | | | Le mot n'est signe ni de la chose ni du concept. Le mot est volonté de désigner la chose, volonté, qui ne débouche sur la chose qu'en transitant par le concept (et le concept, non plus, n'en déplaise à Aristote, n'est pas signe des choses ; le concept est la connaissance même de la chose). Le mot n'est ni similitude ni représentation, mais symbole évocateur, excitant, référençant, focalisant. Le mot est une forme travaillée par un désir de fond. | | | | |
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| mot | | | Si, une fois épuré de tout ce qui est héritage ou tradition, ton mot continue à vibrer, étinceler ou scintiller, c'est qu'il est apparenté au Verbe. Le Commencement fut toujours opposé à la tradition, qui est un euphémisme pour routine ou plagiat. | | | | |
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| mot | | | Le langage résulterait d'un débordement (Hölderlin avec Heidegger) ou d'un vide (Mallarmé avec Badiou) - pas de contradiction entre les deux : les émotions naissant dans l'élément liquide et les pensées - dans l'aérien. | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de la pensée : désir - tache - contour - charge - mot - chose (poète - philosophe - peintre - amoureux - écrivain - acteur) - autant de langages ! Qui aura la patience et la sagacité à traduire le geste d'acteur en émotion de poète ? | | | | |
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| mot | | | Toutes les pensées, comme tous les rêves, ont cette fâcheuse et fatale propension à perdre, avec le temps, de leur profondeur ou de leur hauteur. À l’échelle verticale, c’est-à-dire en matière de pérennité et d’intensité, les mots bénéficient d’une longévité mieux assurée ; ils devraient en profiter pour consoler nos extases faiblissantes. Donc, la vraie philosophie, tout naturellement, est tragique. | | | | |
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| mot | | | Le déclin devrait signifier perte de la hauteur et effondrement dans la platitude, dévitalisation du vouloir du rêve et la robotisation de la volonté de puissance – le contraire de la vision nietzschéenne. | | | | |
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| mot | | | Ce sont ceux qui n'ont pas leur propre souffle, pour enfler leurs basses voiles, qui dénoncent la hauteur d'un ton boursouflé ou enflé. Il appartient à l'homme de lever une voile, même une voile en berne, dès qu'il se sent porteur d'un souffle. Aux meilleur navigateurs, Dieu inspire le pathos du dernier message à confier à la dernière bouteille. | | | | |
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| mot | | | Mon mot, qui réussit à s'échapper au silence de Proserpine, je le respecterai sur le mode orphique : je lui jetterai mon dernier regard en arrière, avant qu'il ne me laisse en souvenir que le nom d'Eurydice. « L'homme des mots, le chanteur, s'en retourne vers le trésor des ombres chères » - G.Steiner - « The man of words, the singer, will turn back, to the place of necessary beloved shadows ». | | | | |
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| mot | | | Une sympathie pour le ciel ne suffit pas, pour créer un vrai pathos, cette tension ayant besoin d'une apathie, égale en intensité, pour la terre ; ce qui m'empêchera de chuter, avec le ciel, dont je porte les symptômes (tomber ensemble). | | | | |
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| mot | | | Pour faire avaler leur charabia cacographique, les philosophes évoquent la science, les théories, le langage, tandis que je soupçonne l'essentiel de ces choses indigestes être dû aux mauvaises traductions du grec en latin. Que l'aphasie pyrrhonienne nous manque, pour nous moquer du mot être flexible à volonté ! | | | | |
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| mot | | | Dans la perception d'un énoncé, le mouvement - des mots vers le sens - en termes d'intérêt ou d'intensité, peut être ascendant, plan ou descendant. Tantôt on confère l'expression et tantôt on la remplit. Sur cette échelle, la poésie et la philosophie sont aux antipodes. | | | | |
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| mot | | | Le mot emporté par un bon souffle et gonflant une bonne voile - le rêve du naufragé des idées, au fond de son épave. | | | | |
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| mot | | | Les meilleurs enthousiasmes ne sont ni réalisables ni verbalisables ; pour vous y inviter, verbalement, le stratagème le plus efficace est, que le mot se moque de lui-même ; c'est le secret de l'art extatique de Cioran. | | | | |
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| mot | | | Trois types assez nets de philosophie : autour des substantifs, adjectifs ou verbes. Comparez ce qu'on bâtit autour de intensité, intensif, intensifier : l'ennui ravi, l'ennui rivé, l'ennui crevé (Wittgenstein l'a très bien vu : « Il serait intelligent de diviser un livre traitant de philosophie par parties de discours » - « Es wäre vernünftig, ein Buch über Philosophie nach Arten von Wörtern aufzugliedern »). Le malheur du verbe est sa fâcheuse tendance de s'incarner, de se substantiver et de promettre des transfigurations, voire des résurrections, au milieu des pronoms désarticulés et crédules. | | | | |
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| mot | | | La parole écrite, cette héroïne de l'humanité en détresse, sera déchue comme l'héroïne ou l'opium, par l'humanité sans ivresse. Sa seule drogue sera le chiffre zéro, le moins sobre des chiffres. | | | | |
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| mot | | | Ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre ni mon regard ni ma houle. Et, dans mon soi révélé ou palpitant, le mot n'a rien de palpable à embrasser ni à reproduire ; c'est une ambition bien niaise, que « ton fruit soit copie de toi-même » - Byron - « as our mould must the produce be » ; il n'y a rien à copier - ma création est moi ! Encore que ce soient les meilleurs qui le tentent ; les pires copient les autres ou les choses. | | | | |
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| mot | | | Tous les poètes français d'avant Aragon furent terrorisés par l'orthographe, dans la recherche de leurs rimes ; ils vous parlent de musique (Verlaine), de voix (Valéry), de chant (Musset), d'ivresse (Rimbaud), tandis qu'on dirait, que c'est la présence de ces misérables e muets ou de consonnes imprononçables, qui les préoccupe au premier chef… | | | | |
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| mot | | | Le sobre partisan de l'objectivité dénonce l'ivresse du subjectif ; mais il ne voit pas que, tous les deux, ils aboutissent aux mêmes modèles, et que la seule chose, qui les distingue, c'est le langage catégorique du premier et le langage métaphorique du second. L'oubli ironique de l'Être intouchable n'a aucune influence sur l'édifice de l'Étant ; c'est le langage qui en fait caserne ou ruines, étable ou souterrain, langage, qui serait (l'architecture de) la demeure de l'Être (Heidegger). | | | | |
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| mot | | | Le meilleur habit d'une pensée excitante est transparent ; c'est dans la nudité du mot que le contact avec elle me fait retrouver son sens et perdre ma tête. | | | | |
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| mot | | | Ce n'est pas dans l'évalué que l'intensité réside, mais dans l'évaluer : évaluer (schätzen), pour produire un trésor (den Schatz) ; jouir ou jouer, pour aboutir au joyau. | | | | |
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| mot | | | Devant tant de choses le mot manque : alors la chose y manquera aussi, c'est à dire qu'il y manque le relief, le volume ou le poids. Mais la chose peut bien exister sans son étiquette, et l'ivresse sans nom n'est regrettée que par des marchands de flacons. Se saouler d'étiquettes - métier de plume. | | | | |
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| mot | | | Les yeux sont plus dignes de foi que la langue, mais ils ne furent jamais à l'origine d'une hérésie. Les yeux sont toujours bavards, seule la langue sait doser mutisme et éloquence. Les yeux parlent, la langue respire. | | | | |
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| mot | | | On a raison de traiter les adjectifs en valets de chambre ou écuyers, accompagnant leurs chevaliers jusque dans la bataille. D'où le secret de l'écriture chevaleresque de Hemingway, où l'adjectif est presque invisible ! Rares sont les adjectifs qui auraient du panache, justifiant un ralliement ou une poursuite. Et la bataille, c'est le verbe : Nabokov rêvait d'une littérature, où le verbe affronterait l'adjectif. C'est dans la folie que le bon goût lexical se manifeste le mieux : l'intensité de Nietzsche part, presque exclusivement, des beaux noms, élancés vers la hauteur, tandis que chez un Artaud se démènent les adjectifs, nous entraînant dans des abîmes, ses fausses profondeurs. | | | | |
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| mot | | | Trois regards déterminent la qualité d'une écriture : sur le fond de l'âme mystérieuse (vénération vs ignorance), sur le passage problématique de l'âme vers le mot (talent vs authenticité), sur la forme résolue du mot (intensité vs rigueur). Un seul de ces regards absent, ou penchant trop nettement vers la seconde vision, - et l'écriture devient bancale. | | | | |
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| mot | | | La fonction principale du langage dans la philosophie n'est ni l'herméneutique (Heidegger) ni l'analytique (Wittgenstein), mais la poétique - la qualité du chemin mental, qui mène de la référence à l'objet, de l'étiquette à la structure, de l'immédiat à la métaphore, de l'intemporel au mouvement, du factuel à l'émotionnel, du neutre à l'intense. | | | | |
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| mot | | | L'intensité est peut-être le seul vrai contenu d'un écrit littéraire, le ton en étant la forme. « Ni le récit ni les choses ne sont le contenu du mot, mais bien le degré d'intensité »** - Pasternak - « В слове ни фабула ни предмет повествования не есть содержание, а степень напряжения ». | | | | |
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| mot | | | L'ordre décroissant de nos croyances ou servitudes : les faits, les idées, les mots. Au bout de ce parcours, on finit par ne plus se soumettre qu'au regard : « C'est dans le regard et non pas dans les idées que doit résider notre unité de souffle, à laquelle même les idées se soumettent »** - J.G.Hamann - « Einigkeit darf nicht in Ideen seyn, sondern im Geist, dem selbst Ideen unterworfen sind » - d'autres appelleront cette unité - intensité. | | | | |
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| mot | | | Le rôle principal du langage est la formulation d'arbres requêteurs, à partir desquelles un interprète logique dégage leur vérité et un interprète pragmatique résume leur sens dans la réalité. Les Professeurs acculent le langage aux positions intenables : ou bien ils en font un démiurge (qui représente le monde), ou bien un figurant, qui enregistre des vérités (résidant dans le réel). La vérité n'est associée qu'au discours, et le sens est formé de désirs soit de formuler des requêtes soit d'en interpréter les réponses. L'intelligence est l'art d'un discours minimal, pour dégager un sens maximal. | | | | |
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| mot | | | Si l'âme est dédiée aux ombres, le cœur, lui, est source de lumières. Mais sa lumière passe par quatre prismes radicaux avant de laisser son empreinte langagière : la volonté l'assagit, la raison interroge la volonté, les objets extorquent leurs références, la langue modèle les références. Comment s'étonner, que la bouche ne s'accorde jamais avec le cœur ? « Je hais comme les portes des Enfers celui dont le cœur n'est pas d'accord avec la bouche » - Homère. | | | | |
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| mot | | | De quoi peut être pleine l'âme ? Certainement pas de mots ni d'idées. Pourtant, « ce qui déborde du cœur jaillit aux lèvres » - l'Évangile. Si c'est pour déverser des mots fidèles, alors on est sûr de n'entendre que sornettes. Quand le cœur déborde, les mots sont de trop. Les lèvres, caressantes ou chantantes, remplissent le mieux le vide. | | | | |
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| mot | | | La note, c'est le mot ; l'accord, c'est l'idée - « La note m'émeut ; l'accord m'intimide » - Hippius - « Звуков хотим, - но созвучий боимся ». Ceux qui se croient pleins, prennent cette plénitude pour idées et font appel aux mots sans relief. Ceux qui se reconnaissent vides cherchent des mots intenses, mais l'aléa des idées, qui en naissent, les décourage. | | | | |
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| mot | | | Le cas le plus fréquent, en littérature : la pâleur des sentiments et des mots, l'éclat des deux en étant le triomphe. Entre ces deux cas extrêmes – le vide, allié au déferlement : le vide du sentiment et le déferlement de mots assourdissants, ou le déferlement du sentiment, englouti par le creux des mots. | | | | |
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| mot | | | Le mot ne représente pas la chose. Le mot est dans le pictural et non pas dans le représentatif. Celui qui le comprend le mieux, c'est le poète : « Le poète considère les mots comme des choses et non comme des signes » - Sartre. Le représentatif se réalise dans des méta-concepts (prénotions antiques ? idées a priori ? contagions des représentations ?), qui sont propres à l'homme, pas à la langue. Le représentatif a trois aspects : structurant - liens spatio-temporels et logiques, descriptif - où l'illusion d'univocité est la plus forte et comportemental - calculs, raisonnements, scénarios. | | | | |
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| mot | | | Tant de malentendus avec des mots tels que ouvert ou vecteur, où l'homme de la rue mêle fâcheusement ses emballages ou ses publicités à la théorie des ensembles ou à la géométrie. Ainsi, mon vecteur ne porte rien sur son dos ni dans ses soutes, mais se contente de définir un axe, contenant des valeurs, qu'il s'agit de chanter, toutes, avec la même intensité. | | | | |
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| mot | | | On reproche aux poètes de ne savoir ce qu'ils pensent qu'après l'avoir chanté. Sa parole imprimée, il fictionne ce qu'il aurait pensé. Les autres sont tellement gonflés de leurs pensées toutes prêtes, qu'ils n'exsudent que de l'air. La compression est ennemie de l'impression. | | | | |
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| mot | | | Quand la pensée n'est qu'une structure, la géométrie suffit pour la représenter. Mais lorsqu'elle est un arbre, il faut m'unir à elle par mes propres racines ou ombres, qui poussent ou s'intensifient en mots. N'éclosent que les mots. « J'assiste à l'éclosion de ma pensée » - Rimbaud - réduite au feuillage des mots. La pensée est la fête de l'arbre des mots. Chez l'auteur du Dit d'Igor - la coulée des pensées dessinait un arbre (растекашется мыслию по древу). | | | | |
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| mot | | | L'opposition mot-idée est du même ordre que pose-position ou regard-pensée : l'intensité, la musique, la noblesse opposées à la cohérence, la force, la certitude. Savoir libérer les premiers des secondes est une précondition de l'art. | | | | |
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| mot | | | Platon et Aristote placent les idées soit dans le réel ici-bas soit dans le représenté la-haut, tandis que leur place est dans le langagier intermédiaire. « Les idées sont à titre de modèles, des paradigmes, dans l'éternité de la Nature » - Platon. Dans notre condition humaine, nous devons nous contenter des ombres, à l'intérieur de notre Caverne, ombres appelées mots. Toutefois, c'est d'abord dans le monde fermé des représentations que le mot nous renvoie, avant de se décanter dans le monde ouvert des idées. Les objets eux-mêmes restent en dehors de la Caverne, pour mieux orienter notre lumière ou pour intensifier nos ombres. | | | | |
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| mot | | | Le choix du mot découle de la tonalité verticale, que je cherche à imprimer à mon discours, tandis que le choix de l'idée en est dicté par l'angle de vue horizontal. Il est donc faux de penser que « notre esprit est ainsi fait que la formation d'un concept et l'évocation d'un mot sont un seul et même acte » - J.Benda. Il n'y aurait ni artistes du mot ni imbéciles du concept, si c'était vrai. L'intelligence manie les concepts, le goût (en couleurs, en hauteur, en intensité) arrange les mots. Et toutes les combinaisons de ses deux types d'énergie sont possibles. Le concept le plus subtil se passe de mot, mais aucun mot ne peut se passer de concept ; quand on ne le comprend pas, on dit : « De ce qui est soustrait à la langue, il ne peut y avoir de concept, ni de pensée » - Badiou. | | | | |
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| mot | | | Quand on n'a plus d'essor pour entraîner des verbes, lourds de promesses, on finit par poursuivre le plus vaniteux, le plus flotteur, le plus dégonflé des verbes - être. « Déification du verbe être, voilà la moitié de la philosophie »*** - Valéry. C'est même pire : il s'agit de la déification de la copule. Et ils s'imaginent, en plus, que leur idole est monothéiste, tandis que c'est un monstre, avec une douzaine d'hypostases mécaniques, l'une plus raseuse que l'autre… | | | | |
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| mot | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit me dévisager et me parler, en anticipant, et m'apporter sa dose de foi et de griserie. La ventriloquence, c'est à dire la création à mon insu, doit avoir sa place, dans la peinture de mes passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. | | | | |
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| mot | | | Tous nous avertissent : la langue ne doit pas devancer la pensée. Mais on ne peut pas devancer ce qui ne bouge pas ; la pensée est un arrêt d'image d'un mot, la flèche qui ne vole pas, Achille immobile à grands pas. Ta langue devrait donner plus souvent la sensation d'un arc tendu, plutôt que des cibles visées ou atteintes. Méfie-toi de ce qui sauve en te faisant saliver, méfie-toi de Dalila scélérates, qui révèlent aux Philistins, que ta seule arme performante n'est qu'une mâchoire d'âne, que tu cachais sous ta fière crinière, méfie-toi du Sauveur même qui, caché sur ton dos ou derrière ta plume, te ferait passer pour asinus portans mysteria. | | | | |
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| mot | | | Le mot éternel, en philosophie, signifie l’aspect trans-historique, la sortie hors du temps, d’où l’éternel retour nietzschéen, résultant de la métamorphose du devenir, auquel le créateur affecte l’intensité de l’être, le retour égalisant les dates et ennoblissant les lieux. Il ne restera à la dimension temporelle que le culte des commencements, ce culte de la personnalité et de la hauteur, et que Nietzsche appellera volonté de puissance. | | | | |
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| mot | | | Les nuages de mots se concentrent au ciel, sont tournés vers le ciel et l'embellissent. Entre les plus chargés d'intensité éclatent des tonnerres musicaux d'images, et les plus chargés de sens déversent sur la terre des torrents de pensées. Et la musique et le sens doivent être voués à la hauteur, y sentir leur patrie et la raison d'être. | | | | |
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| mot | | | Le poète écoute ses cris et soupirs, d'où naissent des sonorités, couleurs ou mots, au milieu desquels éclosent des métaphores, ouvrant l'accès aux pensées, ces invitées de dernière minute, l'espace d'un matin. À comparer avec les penseurs, se penchant sur leurs pensées-maîtresses, pour les reproduire le plus fidèlement avec des mots moulants et coulants. Penser - l'un de ces verbes-parasites, sur lesquels le cartésien veut bâtir sa santé ! | | | | |
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| mot | | | Le simple fait d’être musicien, peintre ou scientifique ne te discerne pas le titre d’intellectuel. Tu es intellectuel si tu comprends la place du langage parmi tous les moyens d’expression. Si tu en appréhendes la puissance, l’élégance, l’harmonie. Si tu sais en retirer l’intensité, la noblesse, la hauteur et l’originalité, dont tu muniras ton propre discours, communicable à tes pairs. | | | | |
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| mot | | | On ne trouve aucune analogie à la vie d’une langue : l’érosion par le temps détache les mots de leur premier ancrage, ensevelit des mots surannés ; sur le tronc des anciens il fait pousser de nouvelles branches de sens, de coloris, de hauteur, d’intensité, d’emphase. La langue est demi-morte et demi-vivante, une image d’immortalité. De l’immolation, par l'usage, de métaphores, renaissent, tel Phénix, des représentations ; géniteurs de tournures routinières, elles aussi mortelles. | | | | |
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| noblesse | | | Voir grand n'a rien à voir avec viser haut. Souvent, la hauteur s'oppose et à l'étendue et à l'intensité. | | | | |
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| noblesse | | | Quelle niaiserie, ce projet du jeune Nietzsche de transvaluer les valeurs (umwerthen alle Werthe) ! Toutes les bonnes valeurs furent déjà exhumées et exhibées ; il s'agit de les munir de bons vecteurs, aimantés par l'ironie et la noblesse, et de finir par substituer aux flèches – des axes, chargés d'une même intensité – voilà l'éternel retour ! | | | | |
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| noblesse | | | Toute idée est extensible : en profondeur de ses justifications ou en étendue de ses généralisations ; dans les deux cas, à long terme, l'état final s'appellera platitude. Il faut, au contraire, laconiser cette idée, la réduire à l'intensité, qui est sa hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence. | | | | |
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| noblesse | | | Si je chante si facilement mes défaites, pour peu que cela me chante, c'est grâce au pari de n'être en concurrence qu'avec des morts glorieux. « La profondeur de tes révérences donne la mesure de ta hauteur »* - Tsvétaeva - « Глубина наклона - мерило высоты ». Même après m'être incliné devant eux, je garde quelque temps, respectueusement, leur souffle, à ma nuque pliée. Et vous ne trouverez jamais mon gant sur vos arènes immondes. | | | | |
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| noblesse | | | Ma hauteur atopique est assez proche de l'intensité physique (Nietzsche), mais je crois, que le seul point d'arrivée non dérisoire d'une intensité est bien la hauteur, ce qui entretient la stridence, initiale ou finale. De l'état de glace à l'état de grâce, sans s'attarder à l'état de race. | | | | |
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| noblesse | | | Exister, c'est trouver des aliments, qui entretiennent mon feu intérieur, sans en altérer la pureté. Vivre de mon feu et exister pour mon feu. Ce qui pourrait servir de contrainte à l'écriture : « La seule préoccupation de la pensée est, que la flamme, qu'elle entretient, brûle du feu le plus ardent et le plus pur » - A.Schweitzer. J'en vis ou je le nourris (le contraire de la salamandre de François Ier : « J'y vis et je l'éteins » - « Nutrisco et extinguo »), la hauteur en assurant la pureté (« Aucune hauteur ne m'arrête » - « Quo non ascendam » du Roi-Soleil). | | | | |
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| noblesse | | | Le Christ, la morale, le nihilisme ne sont pas des cibles de Nietzsche, mais des extrémités des cordes tendues, sur lesquelles s'exerce son intensité musicale ; il n'est ni négateur (comme les sots) ni dialecticien (comme les pédants), mais musicien. | | | | |
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| noblesse | | | Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? « La métaphysique de Nietzsche est le nihilisme même » - Heidegger - « Nietzsche’s Metaphysik ist eigentlicher Nihilismus ». | | | | |
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| noblesse | | | Impossible de rendre, fidèlement, un sentiment, puisque l’essence de tout grand sentiment est dans la profondeur indicible de la vie ; on ne peut qu’en rendre la forme, c’est-à-dire l’intensité du verbe et la hauteur du regard ; l’art n’est pas dans le descriptif, mais dans l'inventif. | | | | |
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| noblesse | | | L'art des contraintes : me rendre sourd à ce qui pourrait me mettre en route ; me faire aveugle devant ce qui voudrait occuper mon horizon ; détourner mon nez de l'insipide. « L'élimination de l'inessentiel, voilà le secret de l'intensité vitale » - Lao Tseu. C'est aussi la clé d'un bon style. Des liaisons, des développements, des justifications relèvent, la plupart du temps, de l'inessentiel. La grandeur n'est pas dans l'intégrité profonde, mais dans le pointillé hautain : « Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires » - Montesquieu. | | | | |
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| noblesse | | | Sur les axes des valeurs, Aristote cherche des commencements, Kant - des frontières, leurs épigones - leurs points préférés. Mais Nietzsche ennoblit l'axe tout entier, en le munissant d'une même intensité, qui est le fond de notre moi ; cette axiologie s'appelle l'éternel retour du même ; ce qui change en moi n'est pas moi. | | | | |
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| noblesse | | | Quand ils parlent de valeurs, le plus souvent, c'est du positivisme ou du négativisme, cohérents et systématiques, débouchant sur l'ennui ou le dogmatisme. Le négativisme devrait n'intervenir qu'en formulation de contraintes, et le positivisme n'apparaître que dans la manifestation du goût. Mais la même intensité, spirituelle ou artistique, devrait en constituer l'axe entier. La condition incontournable, pour l'entretien de cette construction, c'est la conscience et la maîtrise des ressorts poétiques du langage ; maîtrise, refusée à Parménide, Hegel ou Husserl, accordée à Nietzsche, Valery et Heidegger. | | | | |
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| noblesse | | | Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end » (ne pas croire les Chrétiens, naïfs ou hypocrites : my end is my beginning). En grec, commencer signifierait commander - volonté de puissance (pour Nietzsche, vouloir, c'est obéir au commencement, plutôt que commander la fin) ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, conserve cette impulsion (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse de la volonté se reconnaît dans ce qui ne nous arrête pas ; la noblesse de l'esprit - dans ce sur quoi nous choisissons de nous arrêter. | | | | |
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| noblesse | | | Ni préserver, ni reproduire, mais toucher. On reproduit en volume : haute poésie, affection fine, ironie large. On touche en surface : souffle de la poésie, affection caressante, ironie volatile. | | | | |
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| noblesse | | | L'obsession par des sources et finalités apocalyptiques et capiteuses rend incapable de tracer les perspectives, mais en intensifie le vertige. | | | | |
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| noblesse | | | Le faible cherche l'écho, le futile l'applaudissement, le naïf le partage. Et moi, qui es un peu tout cela ? Les tous, à la fois, entachés d'une lumineuse incompréhension. | | | | |
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| noblesse | | | On ne participe au souffle de l'éternité qu'en retenant le sien. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la plèbe, je reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, je reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Je dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et je m'arrêterai, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir. | | | | |
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| noblesse | | | Nos sens sont si étroitement surveillés par notre raison, complice totale de la réalité, que notre perception du monde est toujours miraculeusement fidèle à l'original. Rien à voir avec le bâton d'un aveugle (Leibniz). Nos sens sont connectés à deux usagers : le cerveau et l'âme, pour naviguer ou bien vivre des vertiges. Il faut être sourd pour ne pas l'entendre. Le bâton, à l'origine des vertiges spontanés, est une invention récente. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif. | | | | |
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| noblesse | | | Être entier par le regard (syncrétisme de hauteur) et fragmentaire par les choses regardées (éclectisme d'étendues sélectives). Le regard est vecteur apriorique de valeurs, et les choses n'en sont que porteuses apostérioriques. L'intensité du regard est au-dessus de la pénétration métaphysique. « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen » - sous un bon regard l'être ne fait pas que marcher, il se met à danser. | | | | |
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| noblesse | | | Le tempérament d'un homme devient intéressant, lorsque son enthousiasme égale sa haine. Ce qui souvent résulte, en ligne médiane, en un souverain mépris. | | | | |
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| noblesse | | | Le culte de la réussite vient de l'incapacité de porter dignement le poids valorisant de nos défaites. « Réussir, c'est d'aller de défaite en défaite, sans perdre de son enthousiasme »*** - Churchill - « Success is the ability to go from failure to failure without losing your enthusiasm ». C'est l'existence, là-haut, d'un autre jeu, où nos pertes d'ici-bas se transforment en martingales, qui justifie cet enthousiasme. | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai élan n'est lié à aucun but palpable. Les déceptions viennent de cette mauvaise association. « La nature n'a pas de but, quoiqu'elle ait la loi » - J.Donne - « Nature hath no goal, though she hath law » - mais c'est la culture, et non pas la nature, qui édicte la bonne loi, faisant du commencement le contenu principal des élans créateurs. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme complet serait celui qui est capable de garder le même enthousiasme ou le même dégoût, en cheminant d'une mystique vers une éthique, en passant par une esthétique. Un philosophe, un artiste, un homme de conscience - ce qui paraît être la définition même du poète ! | | | | |
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| noblesse | | | Tenir à la hauteur, c'est ignorer les mesures de la bassesse ; le pathos de la distance (Nietzsche - Pathos der Distanz), lui, se maintient souvent grâce au poids qu'exhibe le haut, poids qu'il calcule en unités du bas. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité elliptique – l'ironie ; l'intensité parabolique – la métaphore ; l'intensité hyperbolique – le style. Le talent, c'est la maîtrise de ces sections, obtenues par les trois angles de vue sur le même objet spatial. | | | | |
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| noblesse | | | On juge le souffle aussi bien d'après ses harmoniques et ses exhalaisons que d'après la faculté de le retenir, surtout lorsqu'il est coupé. | | | | |
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| noblesse | | | Constat désabusé : toute tentative de réduire la source d'enthousiasme au feu (le geste), à la terre (la mémoire), à l'eau (la vie) - échoue. Il ne reste, pour tout ce qui se veut ailé, que son élément naturel - l'air (le rêve), pour être porté non pas comme la lumière, mais comme le son. « L'élément de la parole est l'air, le médium vital le plus spirituel et le plus universel » - Feuerbach - « Das Element des Wortes ist die Luft, das spirituellste und allgemeinste Lebensmedium ». L'air, symbole de la verticalité, représenté, dans l'Antiquité, par une ligne verticale, les autres éléments étant réduits à la plate géométrie de carré, de zigzag et de spirale ; l'air de la hauteur, l'air tonique (eine Luft der Höhe, eine starke Luft - Nietzsche). | | | | |
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| noblesse | | | Le regard naît avec la trouvaille de son propre souffle. Que ce soit dans la lumière d'une imagination, lux rationis, ou dans les ténèbres d'une sensibilité, tenebrae fidei. Le contraire de regard s'appelle inertie. « La vie noble s'oppose toujours à la vie par inertie »*** - Ortega y Gasset - « La vida noble queda contrapuesta a la vida inerte ». | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste, qu'il faudrait dénoncer, est celui d'un arc lâche, intraduisible en lyre, de l'indifférence pour une intensité suffisante, de l'égalitarisme dans le choix de cibles et de distances. | | | | |
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| noblesse | | | La direction de mon regard et l'évocation des choses vues me sont imposées. Ne dépend de moi que la qualité de ce regard, qualité qui s'appelle hauteur ou intensité noble. | | | | |
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| noblesse | | | La majorité des sages étale devant la raison même des litanies élogieuses. Quelques rares poètes (Nietzsche) en chantent la vitesse (l'intensité), mais c'est son accélération (le vertige) qu'il faudrait mettre en musique. Les dérivées de la raison, plutôt que la raison elle-même. À la raison panoramique opposer le regard hiératique, vertical. | | | | |
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| noblesse | | | Pour couper court à toute velléité d'héroïsme, dis-toi, qu'une histoire humaine sans un seul personnage est aussi réalisable qu'une algèbre sans un seul chiffre. « Notre vie est un récit sans trame ni héros, faite de la vacuité, du chaud balbutiement des digressions » - Mandelstam - « Наша жизнь - это повесть без фабулы и героя, сделанная из пустоты, из горячего лепета отступлений ». Mais si l'héroïsme dans la vie est chimérique, l'héroïsme de la raison, toujours plate, est envisageable : plonger dans la profondeur de l'esprit, devenir seul comme Jacob, ou s'élever à la hauteur de l'âme, devenir Ange, - et vivre de cette lutte. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est ni la « durée-étendue » (Rousseau) ni l'« intensité-profondeur » (Nietzsche) des grands sentiments qui fait les grands hommes, mais l'intensité de la durée, du devenir, - la hauteur. On est ce qu'on devient, se dit l'homme d'élan ou de plume, tel fut le sens de la vie nietzschéenne, qu'il déforme lui-même dans le paradoxal : « Comment on devient ce qu'on est » - « Wie man wird was man ist » - à moins qu'il y mette simplement le comment au dessus du quoi, ce qui aurait dû donner : comment on est ce qu'on devient. | | | | |
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| noblesse | | | Face à la fragilité des causes premières intellectuelles, trois réactions actives possibles : la trahison - retour au palpable, aux affaires, aux palabres ; la perversion - chant cynique, le désespoir bien pesé ; la fidélité-sacrifice - chant du cygne, l'espérance parée de sa gratuité : « Le sacrifice a en soi sa propre essence et n’a pas besoin de but ou d’utilité » - Heidegger - « Das Opfer hat in sich sein eigenes Wesen und bedarf keiner Ziele und keines Nutzens ». La réaction passive serait de fermer les yeux, face au problème des causes, et de ne vouer son regard qu'au mystère de l'effet : « Les ténèbres de l'âme ont besoin non pas de rayons de soleil, mais du regard sur la nature »* - Lucrèce - « Animi tenebras necessit non radii solis, sed naturae species ». | | | | |
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| noblesse | | | La force, le savoir, la noblesse - trois axes, sur lesquels se propage la volonté de puissance. Le bon ordre de leurs étiquettes est à préserver : l'étendue, la profondeur, la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'Éternel Retour je ne vois pas de cycles ; j'y vois, par contre, l'extase hautaine qui, intemporellement, seule épuise l'essence de la chose, qu'aucun mouvement, circulaire, linéaire ou chaotique, aucun approfondissement ni élargissement n'enrichit ni n'éclaire. La chose reste la même, face à toute bougeotte, et ne se résume que dans l'intensité du regard initiatique ; l'intensité non-noble est propre des passions aujourd'hui dominantes : la Bourse, le flirt, la gazette. Mais tenir à la permanence de l'intensité, c'est aussi chercher à mourir debout, contrairement aux autres : « Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par progrès »** - Pascal. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité est cette force unifiante, qui fait vénérer, dans l'arbre, avec l'égale ouverture, - les rameaux, les fleurs, les fruits, les racines et les cimes, ainsi que toutes ses saisons ; l'utilitarisme est le nom de l'un des adversaires de l'intensité : « Ne sois pas tenté par la science des Grecs ; elle donne des fleurs, mais point de fruits » - le Talmud. | | | | |
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| noblesse | | | Un bon souffle et un bon regard, voilà ce qu'apporte la hauteur. Le souffle te dégage de tes actes et libère de l’air commun ta respiration ; le bon regard permet de dominer et d’ignorer la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Que ce soit dans le vrai, le bon ou le beau, le sens de notre existence ne se transmet que par la musique, musique pressentie par le talent et appuyée sur l'intensité et le frisson, qui animent notre âme. Mais les tenants de l'équanimité plébéienne y voient leur obstacle principal : « Celui qui est sans trouble n'est à charge ni à lui-même ni aux autres » - Épicure. | | | | |
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| noblesse | | | Quand l'intensité remplit mon regard, tout événement - une agonie, un triomphe ou une découverte - est vécu telle une vicissitude sans conséquence, aux noms communs. N'apportent des secousses que les naissances, ces surgissements de l'innommé. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité que j'appelle de mes vœux, doit couronner l'union du lisible, de l'intelligible, du sensible : profondeur, hauteur, ampleur - beauté, noblesse, bonté. Montaigne, non sans raison, l'appelle volupté : « En la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté »**, tout en réconciliant Épicure avec Zénon de Cittium, dans une perfection aristotélicienne. | | | | |
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| noblesse | | | Les feuilles, frémissant de leurs inconnues, donnent de l'élan à l'arbre, qui cherche à s'unifier avec le monde ; quand elles sont en hauteur, elles deviennent des ailes, - l'arbre retrouve la montagne. « Les hommes sont semblables aux feuilles des arbres » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Je dois avoir un thème musical unique, qui traverserait ma vie, rhapsodique ou symphonique, de part en part, tel un retour éternel, fusion du continu et du discret : « Il y va de l'intensité et non pas de la vie éternelle »** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ». | | | | |
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| noblesse | | | La présence des autres, dans ce livre, n'est que l'air des métaphores, que battent mes ailes ; la hauteur et le souffle n'en sont qu'à moi. D'ailleurs, on ne devrait écrire qu'avec la sensation d'être le seul chasseur de métaphores, sous un ciel vide. « Le texte est une forêt, où chasse le lecteur. Un bruissement au sous-bois, tiens - une pensée ; un gibier timide, une citation - à mettre au tableau de chasse » - Benjamin - « Der Text ist ein Wald, in dem der Leser der Jäger ist. Knistern im Unterholz - der Gedanke, das scheue Wild, das Zitat - ein Stück aus dem tableau » - je ne cultive pas de textes, et donc pas de forêts, mais je tends tant d'arbres, chacun avec des ombres qu'il ne partage pas avec d'autres arbres, et ils ne se trouvent ni sous un même soleil ni à la même heure de la nuit. Si tu n'y entends que du bruit, tes oreilles ne sont pas faites pour mes canopées, puisque j'y avais mis de la musique. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'examen d'une chose, d'un événement, d'une pensée ne mettre dans la balance ni gains ni pertes, ni remords ni ressentiment, mais réduire leur mesure à ce qui, en nous, relève, seul, de l'éternité, donc reste le même, - à notre musique et à son intensité, telle est la leçon de l'éternel retour. | | | | |
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| noblesse | | | Pourquoi les âmes finirent-elles par devenir, comme les cervelles, tièdes, sans frisson ni fièvre ni éclat ? Parce qu'on suivit la recette platonicienne mal comprise : les nourrir. Mais au lieu de ne sélectionner que des aliments immatériels, composés d'élans et d'étonnements, pour en entretenir la pure flamme, on les encombra avec des matières lourdes, lois ou algorithmes, qui y éteignirent toute étincelle. « Étant grossier, tout esprit s'ignore et désire la chair, comme aliment et volupté »** - Boehme - « Ein jeder Geist ist rohe, und kennet sich nicht : nun begehret ein jeder Geist Leib, beides zu einer Speise und Wonne » - c'est dans l'image ou dans la donzelle que l'esprit entretient la belle illusion de soi. | | | | |
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| noblesse | | | Espérer : ressentir un bénéfique élan vers la hauteur, élan dont on est incapable de désigner la source, la direction, la destination ou la matérialisation. L'espérance n'est qu'une noble contrainte. « Être du bond. Ne pas être du festin, son épilogue »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'intensité ? - serait-ce l'aboutissement d'une flamme, transmise à la musique pour finir imprimée dans l'âme, sans traces d'objets, d'instruments et de finales ? L'énigme de l'esprit, qui se charge de cette trajectoire, - l'impulsion toujours tragique du commencement : « Le tragique commence avec la ruine de l'imitable » - Lacoue-Labarthe. Le commencement est découverte de tours d'ivoire ; à la fin, une démolition est inévitable ; deux issues possibles : servir de matériaux de construction ou devenir une ruine intouchable, un rêve naissant : « Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui mérite notre admiration aurait dû renoncer aux évolutions et preuves et se fonder sur la seule intensité métaphorique couronnant l'éternel retour : « On peut réduire toute valeur suscitant une pulsion à une pulsion suscitant une valeur »** - Levinas. | | | | |
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| noblesse | | | Le hasard peut suffire pour assouvir une soif précoce ; il faut laisser le fond du petit bonheur-chance prendre la forme d'un grand bonheur-danse ; laisser mûrir sa soif, mûrir en hauteur, pour que seules des sources profondes puissent la satisfaire ; vivre de la soif et rêver des sources. Pour les naïfs : « La première coupe – pour la soif, la deuxième – pour la joie, la troisième – pour la volupté, la quatrième – pour la folie » - Apulée - « Prima creterra ad sitim, pertinet secunda ad hilaritatem, tertia ad voluptatem, quarta ad insaniam ». Celui qui sait entretenir la soif, sans l'assouvir comme dans une étable, souffrira, mais connaîtra la volupté et la folie des sources solitaires. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste ne dit pas, qu'il n'y ait pas de raisons pour s'enthousiasmer ou pour se morfondre, mais que ce n'est pas à la raison, c'est à dire à ce qui est fixe et plat, d'en décider, mais au goût, c'est à dire à l'essor profond vers une hauteur naissante. | | | | |
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| noblesse | | | L’opposition entre le mécanique et l’organique : à la mesure répond la démesure (pour confondre les sages delphiques), des valeurs on arrive à l’axiologie (l’esthétique d’acquiescement dominant l’éthique de négation), aux vecteurs on préfère la hauteur et l’intensité (la noblesse hyperbolique). | | | | |
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| noblesse | | | Même la sagesse de la vie peut se formuler en tant que solution - en évaluer le prix, en tant que problème - réfléchir sur sa valeur, en tant que mystère - vibrer de son intensité (Nietzsche, la finalité), de ses vecteurs (R.Debray, les moyens) ou du vertige de sa hauteur (moi, la contrainte). La plupart des sages s'arrêtent à mi-chemin : « Si tu veux, que la vie te sourie, tu dois la doter d'un bon prix » - Goethe à Schopenhauer - « Willst du dich des Lebens freuen, so musst der Welt du Werth verleihen ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des commencements est dans leur hauteur, la noblesse des fins est dans leur ouverture, la noblesse du parcours est dans l'intensité. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas l'heure qui déterminera la présence de mon étoile, c'est mon étoile qui marquera des heures élues, des heures astrales, ces heures intenses, emballées, porteuses du destin (geballte, schicksalträchtige Sternenstunden - S.Zweig). Elles sonnent, surtout, dans une âme qui retourne dans son désert, - les voix de prophètes y retentissent aussitôt. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'imagination ? - la création du possible, au royaume du réel et du nécessaire ; la jouissance ou la souffrance, au sein du possible, d'une intensité supérieure à mes impressions dans le réel ; la vénération de la beauté réelle, au royaume du possible. « Manquer de possible signifie, que tout nous est devenu nécessité et banalité » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit fait des progrès dans son domaine exclusif, la profondeur ; le cœur, de même, gagne en lucidité dans l'ampleur des horizons mouvants ; ce n'est que l'âme, dans sa hauteur atopique, qui ne peut compter que sur l'intensité constante, comme facteur de puissance et porteur de l'éternel retour. Il faut donc vivre en esprit, avancer par le cœur et s'élever par l'âme ; l'action et l'écriture devraient les rendre solidaires. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté : ses commencements jaillissent d'un vouloir pathétique, ses contraintes sont imposées par un devoir éthique, ses moyens se trouvent dans un pouvoir pragmatique, ses fins se résument dans un valoir esthétique ou mystique. Mais ces quatre moments réunis, toute l'intensité du sujet retombe ; la liberté est un bon vecteur, mais une valeur décevante. | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de mon existence - l'intensité de mon regard, c'est à dire de mon rapport avec la vie, et qui s'atteint surtout grâce aux contraintes que je m'impose : mettre le désir au-dessus de la force (la volonté de puissance), ne pas m'attarder sur les choses, qui changent, entretenir l'excellence du regard (l'éternel retour du même), me mettre au-delà des valeurs, pour être moi-même leur vecteur (la réévaluation de toutes les valeurs) - trois synonymes du plan nietzschéen. Vie, volonté de puissance, art - comme trois hypostases d'une même substance tragique ! | | | | |
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| noblesse | | | La tour d'ivoire, où l'aristocrate se sent surhomme, dès l'origine, n'était que ruine, où le visitent la mouise ou la honte du sous-homme. L'aristocrate est celui qui est capable de mettre le surhomme et l'homme du sous-sol - sur un même axe, intense sur toute son étendue, ou plutôt sur toute sa hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité vitale est cette bonne tension des cordes, grâce à laquelle je devrais produire ma musique ; mais dans la qualité de la musique, l'intensité elle-même ne joue qu'un rôle secondaire ; c'est le talent et la noblesse, c'est à dire la hauteur, qui en détermineront la profondeur et la portée. « Ce qui portait l'homme en hauteur, c'était la musique, cette révélation irrésistible et désarmée » - Pasternak - « Человека уносила ввысь музыка : неотразимость безоружной истины ». | | | | |
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| noblesse | | | Dès que mon regard s'attache non pas à sa direction, mais à son intensité, je suis sollicité par la voix de la noblesse et de la musique. Je m'évade de la platitude, je deviens jouet des chutes et des essors. « C'est le regard qui fait s'élever ou s'effondrer ton esprit » - Ovide - « Ingenium voltu statque caditque ». | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'intensité ? - le vouloir sans but, le pouvoir sans objet, le devoir sans moyens, le valoir des contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Pour garder l'enthousiasme dans la vie, on doit savoir entretenir l'équilibre, ou l'égale intensité, de la naïveté, de la maîtrise et de l'ironie. La simultanéité de ces stades, cette harmonie verticale est l'affirmation de l'éternel retour, ignoré aussi bien en musique qu'en mathématique : « Chaque branche mathématique traverse trois stades d'évolution : le naïf, le formel et le critique » - D.Hilbert - « Jede mathematische Disziplin läuft drei Perioden der Entwicklung durch : das naive, das formale und das kritische ». | | | | |
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| noblesse | | | Il faut vivre, quand l'équilibre nous berce et n'écrire que lorsque le déséquilibre nous réveille : nous réfugier dans la verve du recul, fomenter les redditions, nous enivrer d'une passivité conquérante, s'ouvrir à un vif insuccès. | | | | |
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| noblesse | | | À l'origine de l'axiologie nietzschéenne se trouve cette magnifique remarque de L.Salomé : « À bonne hauteur, ardeur et froideur sont ressenties comme presque identiques »*** - « Auf richtiger Höhe, Brand und Frost fühlen sich fast identisch an ». Tenir à la hauteur, c'est vouer son regard à l'altimètre, s'éloigner des choses, de leurs baromètres (erreur de Nietzsche) et thermomètres (dénoncés par Pétrarque). | | | | |
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| noblesse | | | La minable recette stoïcienne : « Une intensité permanente brise l'élan de l'esprit » - « Animorum impetus assiduus labor frangit » - contamina des romantiques : « La hauteur nous attire, et non les marches ; les yeux fixés sur la cime, nous traînons dans la platitude » - Goethe - « Die Höhe reizt uns, nicht die Stufen ; den Gipfel im Auge, wandeln wir gerne in der Ebene » - vous renoncez à l'intensité, vous voilà dans la lourdeur. La hauteur attire surtout ce qui est impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Le désir, ce ne sont peut-être ni les ailes de l'âme ni le plomb dans la chair, mais la hauteur dans son intensité, ou la profondeur dans sa densité. Et la volupté, ce n'est pas assouvir le désir, mais entretenir la soif, pas la convoitise mais la hantise. « Ne convoitant rien, rien ne l'entraîne vers la hauteur, rien ne l'accable jusqu'en profondeur » - Jean de la Croix - « No codiciando nada, nada le fatiga hacia arriba, nada le oprime hacia abajo » - il reste suspendu hors toute coordonnée. | | | | |
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| noblesse | | | Quoiqu'en pensent les aigris, le contenu de nos sentiments, chez tous les hommes, est largement le même ; c'est l'intensité, avec laquelle on en vit la profondeur, et la noblesse, avec laquelle on les élève en hauteur, qui nous distingue. C'est l'indépendance entre le sentiment, la pensée et le regard qui est un miracle de la création, du talent ou du cœur. | | | | |
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| noblesse | | | La volonté et le rêve sont maîtres de leurs empires respectifs, et le rêve d'impuissance (caractère sensible) peut parler d'égal à égal avec la volonté de puissance (caractère intelligible). | | | | |
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| noblesse | | | Quand un noble vouloir a la double veine d'être porté par un pouvoir intellectuel, il résulte en un valoir poétique – la volonté de puissance de mon soi connu, faisant vibrer les meilleures cordes de mon soi inconnu. Tout impetus (élan) se désintéressant du scopum (regard, profané en cible) et se résumant en un conatus (intensité). | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur de mon regard permet de toucher aux choses essentielles de l'être, son ampleur – d'interpeller les relations essentielles du devenir, sa hauteur – de faire entendre ma propre voix, visant l'intensité et la noblesse. Le bouquet complet s'appelle grand regard (der große Blick de Nietzsche). | | | | |
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| noblesse | | | Les points communs entre la montagne de Zarathoustra et la mer du Cimetière marin : non seulement les deux vouent un culte à l'éternité, sous la forme d'un Retour ou d'un Recommencement, mais la hauteur de la première et la profondeur de la seconde ont besoin l'une de l'autre et se complètent. Les deux en appellent au (Grand) Midi le Juste, pour mieux (ré)évaluer l'intensité de leurs ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Volonté et représentation sont à l'origine de deux échecs définitifs de la noblesse : la volonté du beau de se traduire dans le bien - l'échec de l'homme d'action, et la recherche, par le bien, d'une représentation dans le beau - l'échec de l'homme de rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme se moque de ses muscles, de ses pensées, de son avoir et même de son être, il est dans un devenir artistique, dans une beauté naissante et non pas dans une vérité déclinante ; il est, donc, un grand consolateur de l'homme solitaire et désespéré. Et son langage vaut par sa musique haute plus que par son message profond. L'art et le langage forment la vie et ont pour dénominateur commun – l'intensité. Ainsi, Nietzsche mérite le titre de seul philosophe complet de l'histoire. | | | | |
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| noblesse | | | L’audace et le don déterminent la stature d’un penseur, l’audace d’un devoir de créateur et le don d’un pouvoir de maître, les deux bénis par l’intensité d’un vouloir de rêveur. L’audace suffit pour développer noûs, intellectus, esprit, Vernunft ; mais le don est nécessaire pour tout envelopper par l‘âme. | | | | |
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| noblesse | | | Mes passions se définissent soit par leur objet, se trouvant dans le monde extérieur ou dans mes propres gouffres, soit par leur intensité – l’élan vers un objet inexistant. | | | | |
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| noblesse | | | La ligne de partage intellectuelle la plus marquée est celle qui oppose la hauteur à la profondeur, Héraclite à Parménide, le devenir à l'être, Nietzsche à Heidegger, l'arbre, qui fleurit, à l'arbre, qui se ramifie, l'intensité à la densité. Les meilleurs des héraclitéens maîtrisent tout ce que Parménide a à dire ; l'inverse est rarement vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Les bonnes contraintes apportent de l’intensité à la vie et de la noblesse à l’écriture. « Éviter l’inessentiel, qui t’empêche d’être heureux, - voici le but de ta vie »*** - Tchékhov - « Обойти мелкое, что мешает быть счастливым, — вот цель нашей жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | Le rythme et l'algorithme ont la même origine - l'habitude ou la répétition - mais les sources différentes : le rythme naît en nous, l'algorithme - hors de nous, dans le troupeau ou dans la machine. Étymologiquement, rythme signifiait fidélité du fleuve à sa source (fidélité, traduite par la même intensité, dont l'éternel retour du même est la plus belle des métaphores), d'où la place qu'il mérite dans le culte des commencements. Le soi inconnu ne se laisse entrevoir que par les premiers pas ou par la hauteur du regard sur toute marche : « Il n'y a d'originalité qu'à l'origine, au-dessus et bien avant » - R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | Dostoïevsky veut dépasser les limites, et Nietzsche veut réévaluer les valeurs – les limites et les valeurs des AUTRES ! C’est minable, puisque aucune originalité n’est plus possible dans les finalités ; le talent se manifeste surtout dans la fraîcheur et la noblesse de ses commencements ou, faute de mieux, dans l’ardeur ou l’intensité de l’élan vers des limites inaccessibles. | | | | |
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| noblesse | | | L’enthousiasme est bon aussi bien pour accomplir quelque chose de grand que de renoncer à se mêler de ce qui est mesquin. J'aime l'enthousiasme – dans les ruines. Dans les édifices communs – je désespère. L'enthousiasme, avant d'être architecte, est surtout bon pour un travail de sape ou de démolition. C'est pourquoi on lui préfère aujourd'hui - le calcul, la règle et le niveau. | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | L’élan est un regard intense sur ce que ton étoile désigne au pays de l’inexistant, en absence de tout chemin, tracé par les autres. « Jamais la passion ne touche à ses limites »** - Platon. | | | | |
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| noblesse | | | Nietzsche déteste la platitude discursive, et pour lui trouver un inverse, il plonge dans la ‘profondeur vitale’ et en ressort son fichu instinct, qui est une construction artificielle, mécanique, l’inverse naturel étant la hauteur du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Regard sur mon étoile – c’est peut-être le critère le plus fréquent que j’applique à mes fidélités, béatitudes, tragédies, motivations, états d’âme, élans, espérances, admirations. L’idéal – en garder l’intensité, la direction, la fraîcheur. S’en consoler. | | | | |
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| noblesse | | | Chez un sage, la raison et le sentiment s’entendent en toute fraternité ; c’est le manque de connaissances d’un esprit trop dissipé ou d’intensité d’une âme trop passive, qui poussent l’homme à inventer des conflits inexistants entre la réflexion et l’émotion. | | | | |
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| noblesse | | | La force rationnelle apporte du pouvoir ; la faiblesse irrationnelle intensifie le vouloir. Donc, il ne faut pas s’extasier devant ce truisme baconien : le pouvoir vient du savoir, puisque le savoir terrien amène le désespoir, tandis que la meilleure espérance s’ensuit du vouloir céleste, qui est une forme de noble faiblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Le chemin partagé, son éclairage, le sens de nos pas communs, la proximité de nos racines – non, ce n’est pas ici que je reconnais mon frère ; c’est la hauteur de nos étoiles, déterminant l’intensité de nos regards, qui établit ma fraternité. Une fraternité se passant de père et ne partageant que la possession-maîtrise du ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Tes désirs de l’inaccessible : en entretenir l’intensité ou la soif pourrait découler d’une longue impatience (Valéry). | | | | |
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| proximité | | | La contigüité se ressent dans les régions des racines, des branches, des fleurs ou des cimes. Les racines, c'est la négation ; les branches - la puissance ; les fleurs - l'exubérance ; les cimes - la hauteur. Chaque contigüité a son charme, sa vulnérabilité, son mystère. C'est le mystère qui devrait être le plus recherché. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré rôde autour de notre âme, la soulève en hauteur et la fait chuter en la chargeant de noms et de dates. Pourtant, « le penseur dit l'être ; le poète nomme le sacré » - Heidegger - « der Denker sagt das Sein ; der Dichter nennt das Heilige » - puisque le nommage poétique passe par la métaphore et non pas par le nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La philosophie éloigne le proche, pour en avoir une vue plus sobre ; la poésie rapproche le lointain, pour mieux s’en enivrer. La philosophie s’occupe de l’intensité de l’être ; la poésie cherche à en munir son devenir : « Le spectre de l’être s’entoure d’un azur au-delà de la page » - Nabokov - « Продлённый призрак бытия синеет за чертой страницы ». | | | | |
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| proximité | | | Les stades - superstitieux, métaphysique, littéraire - du sentiment religieux : se pencher sur l'intemporel, l'inétendu, l'innommé. Reconnaître, avec regret ou enthousiasme, que c'est sur le Verbe que se referme tout pèlerinage, c'est en son nom qu'on vénère l'innommable. « On n'abolit pas la religion en abolissant la superstition » - Cicéron - « Nec vero superstitione tollenda religio tollitur » - mais on en consolide le verbe. | | | | |
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| proximité | | | Par l'éloignement, le sot perd la faculté de juger, le profond voit plus clair et le hautain retrouve le vertige. | | | | |
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| proximité | | | En fait de théologie, le catholicisme sent le droit romain et l'orthodoxie - le sophisme grec ; c'est pourquoi l'orthodoxie m'est plus sympathique. Ce ne fut peut-être pas un hasard, que Bacchus se réduisît au flacon et Dionysos - à l'ivresse sans orphisme, qu'Hermès finît par s'associer au plus noble des métiers, la traduction de messages, l'herméneutique, tandis qu'Hermès - au plus vil, le commerce, le (argent) médiateur (medius currens). Hermétique, plutôt que mercantile. L'uni-vers latin - le di-vers rabaissé ; le cosmos grec - l'ornement rehaussé. | | | | |
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| proximité | | | L'éloignement peut être viscéral, contrairement au détachement, qui assèche les veines. | | | | |
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| proximité | | | Parmi mes contemporains, je n'en connais pas un, qui serait plus touché, plus attiré par le sacré que Cioran, mais les hommes voient en lui un blasphémateur arrogant. Peu de poètes m'ont apporté autant de joie de vivre parmi des fantômes que Cioran, mais les hommes ne voient en lui qu'un éteignoir de tout enthousiasme. Quel siècle de taupes ! | | | | |
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| proximité | | | Omnis moriar signifie que, sans ton visage, tes rimes et rythmes sont dépourvus de sons et de sens. Deux réactions possibles : réduire tes frissons aux harmoniques communes calculables ou n'y mettre que ton visage. Mais non moriar omnis (Horace) rend sensée la consolation : « Pour un vivant, je ne vois rien de plus précieux que ce qui l'aide à ne pas mourir en entier » - R.Debray. | | | | |
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| proximité | | | Pour affirmer que Dieu est mort, il n'y a qu'un seul moyen - prouver qu'au commencement était le Hasard et non pas une Chiquenaude divine. Pour conclure, que la fin est dans le robot et le mouton : « Là où il n'y a plus de Dieu, il n'y a plus d'homme non plus »** - Berdiaev - « Где нет Бога, там нет места и для человека ». La volonté ou l'intensité, en revanche, ne sont que d'anodins sobriquets de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Le nihiliste ne refuse pas aux choses leur part du merveilleux ; seulement, il n'en tient compte que dans la mesure, où elles soutiennent sa passion de l'intensité et son appel de hauteur : « Être nihiliste, c'est nier les choses à leur plus haut degré d'intensité, et non dans leur version la plus basse » - Baudrillard. | | | | |
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| proximité | | | En creusant, on arrive au même degré d'admiration des choses vues, de la vue et du voyeur - matière, fonction, esprit. Ni le Big-Bang ni la paléontologie ni la génétique ni Darwin ni n'y contribuent ni n'en rabattent l'éblouissement. L'Horloger se moque des serruriers et métallurgistes. | | | | |
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| proximité | | | Celui qui tient à l'intensité et à l'immobilité de la hauteur est voué à l'éternel retour, ce contraire de la résurrection, cette vocation des remuants, qui s'abaissent ou s'approfondissent. | | | | |
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| proximité | | | Dieu créa les axes (« Dieu est jour/nuit, satiété/faim »** - Héraclite ; les oppositions héraclitéennes semblent être l'approche du divin la plus sensée de tous les temps), la liberté de l'homme y lit - plus qu'elle ne choisit ! - des valeurs (l'ombre, à laquelle on tient, et la soif, qu'on entretient, désignent les plus libres). La terne dialectique hégélienne profana ce beau culte des axes, que reprit Nietzsche, avec vie-art, bien-mal, nihilisme-acquiescement, chute-élan, puissance-résignation. | | | | |
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| proximité | | | La chance unique du christianisme - la fusion entre un Dieu juif et un Dieu grec, entre un étant, qui chante et résonne, et un être, qui alimente et raisonne, entre celui qui hésite, dans la douleur du bien, et celui qui crée, dans la certitude du beau. C'est Dionysos qui souffla au Christ sa plus belle leçon : « L'œuvre essentielle du Christianisme, c'est d'avoir révélé que la vie la plus misérable peut, par la hauteur de son intensité, acquérir une estimable richesse »*** - Nietzsche - « Wenn das Christentum etwas Wesentliches getan hat, es war die Entdeckung, daß das elendeste Leben reich und unschätzbar werden kann durch eine Temperatur-Erhöhung ». | | | | |
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| proximité | | | Narcisse, qui serait incapable de s'adresser aux dieux, ni en croisant le regard d'Apollon ni en s'élevant à la hauteur de Dionysos (ces deux interlocuteurs réveillent notre soi inconnu), donc sans talent ni intensité, ne serait qu'un sot auto-satisfait, se contentant de son soi connu. L'esprit doit préserver imperturbable la surface réfléchissante, et l'âme – percer la profondeur houleuse. | | | | |
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| proximité | | | Ils font du bonheur un gibier qu'il s'agit de viser, et ils veulent, pour ne pas le rater, qu'il se rapproche le plus près de nous. Mais le gibier peut entretenir l'appétit de l'œil, sans dépraver celui de l'estomac. Visé de trop près, je le touche et en régale ma digestion, mais j'éteins mon regard, qui ne vit que du lointain. | | | | |
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| proximité | | | Il faut laïciser la foi, l'infini, la puissance et diviniser l'intensité, la noblesse, l'amour. Douter ou savoir - sur un forum publique ; vibrer ou chanter - dans son propre temple. | | | | |
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| proximité | | | La plupart du temps, je vis, inconscient du miracle qu'est la vie. Mais dès que j'y songe, je suis inondé d'une grâce, qui dépasse en intensité et en puissance tout ce que je maîtrise. Même un incroyant y ressentira une proximité divine. « Connaître Dieu et vivre, mais c'est tout un » - Tolstoï - « Знать Бога и жить — одно и то же ». | | | | |
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| proximité | | | Qu'il s'agisse de managers ou de prêtres, on ne séduit plus, on déduit ou conduit. Ni lumières ni ombres - que la grisaille transparente. Pourtant, ils veulent frapper, même si ce n'est plus avec des foudres, mais avec des chiffres, - une conclusion logique de ces néfastes conseils : « Les prédicateurs doivent rechercher non des brillants qui égayent, ni une harmonie qui délecte, ni des mouvements qui chatouillent, mais des éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve, une foudre qui brise le cœur » - Bossuet. Sans ces moyens abstraits et artificiels, il ne reste, à l'amateur de ces buts concrets et naturels, qu'à attendre des faveurs de la météorologie. Sans être magnétisé point d'êtres électrisés. | | | | |
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| proximité | | | L'extase, c'est une prière de prières. Face au mystère, l'esprit se méfie des paroles, cherche un état supérieur à celui de la prière et passe ainsi à l'extase. | | | | |
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| proximité | | | Si au commencement divin était le Verbe (penser ou faire), au commencement humain devrait être l'adverbe, répondant aux questions de comment (peindre) et de pourquoi (chanter), « initiative imitative, un commencement relatif, qui est la réédition du commencement absolu » - Jankelevitch. Même si l'adverbe s'attache au Verbe, l'intensité de cette attache est affaire du sujet, c'est à dire du talent. | | | | |
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| proximité | | | Une valeur (éthique, esthétique ou mystique) est un axe, et un vecteur y est une intensité, un goût, un sens ; ce n'est pas la préférence donnée à un point (position) qui compte, mais la conception de la limite (pose) : l'essor qui naît d'un mouvement, imaginaire et infini, vers une limite incompréhensible, limite que choisit la liberté d'un créateur Ouvert - créer, c'est s'attacher au vertige de la convergence et non pas à la limite même. La valeur-prix est question d'yeux, la valeur-axe - celle de regard. | | | | |
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| proximité | | | On n'admire qu'à distance ; la familiarité révèle les vraies proportions, réveille des envies et des sarcasmes. Le soupir a sa place près des épidermes, pour une âme en pâmoison ; mais l'admiration a besoin d'un esprit concentré, à grandes voiles, que ce soit même avec un souffle coupé. | | | | |
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| proximité | | | Croire, c'est la volonté de joindre deux bouts de la chaîne, que la raison échoue à réunir. C'est aussi le vœu pieux des philosophes professionnels - garder présents à l'esprit deux termes de l'alternative, s'interdire toute forme de l'énerguménite. Croire, c'est aussi agiter les encensoirs ou polir les chaînons et oublier jusqu'à l'existence de chaînes. | | | | |
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| proximité | | | Le nom que je voudrais donner au monde idéal - la soif inassouvie de Dieu. Le nom promis par mon époque - la Satiété Générale. Le monde sans fin calmante, le monde sans faim alarmante. | | | | |
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| proximité | | | Rien ne dépasse l'arbre en évocations métaphoriques : je plonge dans ses racines pour peindre ses cimes, je me nourris de sa sève pour en chanter les fleurs, j'en attise la soif de lumière, à l'ombre de ses ramages. « Dans l'arbre règnent terre et ciel, divins et mortels » - Heidegger - « Im Baum wallen Erde und Himmel, die Göttlichen und die Sterblichen » - bien que, chez les hommes, les choses se simplifient : le trépas divin s'annonce par tous et partout, la mortalité humaine ne tracasse pas plus que l'usure des transistors, la voix du ciel devient inaudible - il ne reste aux hommes que l'unité de l'Un, de la pauvre terre, c'est à dire de la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Je sais, que le ciel n'existe pas hors de la Terre ; plus que ça : la Terre est le véritable Ciel ; mais pour que la terre m'accueille maternellement, il faut que je l'aie chantée plus souvent que labourée. Ma cendre terrestre vaut par mon feu céleste. | | | | |
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| proximité | | | La ligne de démarcation la plus nette n'est pas entre athées et croyants, mais entre les pleurnichards crédules du manque et les enthousiastes incrédules de la plénitude. Le même mystère guette l'âme du croyant et l'esprit de l'incroyant. | | | | |
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| proximité | | | L'action traduit un millième de ce que je suis, la réflexion - un centième, le rêve - un dixième. Si, dans le vide de ce qui reste, je n'étouffe pas, si une joie ou un amour, sans aucun appel d'air, dilatent mes poumons, alors, mon souffle ne peut me porter que vers la foi. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu'une idole - Dieu, le salut, l'immortalité, le sens de la vie - se tenait debout, l'image consolante d'un progrès, d'un rapprochement, d'une victoire te permettait de t'accrocher au mouvement ou à la route. Mais une fois que l'inéluctable se produisit, et ton idole gît en ruines, la question la plus vitale, aux crépuscules de la vie, devient : que mettre à sa place ? Plusieurs solutions, également éphémères : proclamer ton soi inconnu en tant qu'un nouveau Dieu, t'étourdir dans le culte d'une création ou te griser dans le vertige d'une intensité. Et te rendre compte, que cultiver ton jardin ou éduquer tes élèves relève de la même anesthésiante niaiserie. | | | | |
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| proximité | | | Ils ne quittent pas des yeux – la chose. Cette scrutation est déclenchée par la raison, mais, arrivés à une certaine profondeur, ils avouent les limites de la raison et laissent la parole à ce qu'ils appellent la foi, cet aveu d'impuissance de la raison. Tandis que le bon relais devrait être assuré par l'âme, qui abandonnerait la chose pour le rêve, c'est à dire pour des images pleines d'intensité musicale. Dans ce rêve, la chose, au lieu d'être sondée dans son fond, serait enveloppée d'une forme nouvelle. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par chanter la force, le bien, la beauté ; porté par ma plume et ma noblesse, je touche aux autres cordes, plus étonnantes et délicates – la faiblesse, le mal, l'horreur – et je comprends, que mon chant est plus important que la chose chantée, que l'élargissement de gammes est plus porteur que l'approfondissement de thèmes, que la hauteur de ma voix assure la même intensité de mes fibres au-dessus de tout axe de valeurs. Au pays de mes pensées païennes, je dois être missionnaire, pour les convertir en une foi des rêves ; c'est le retour à la pureté initiale (le retour nietzschéen, die Wieder-Kehre, est une tentative de conversion !). | | | | |
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| proximité | | | Nous sommes tous bornés ; à qui les bornes les plus significatives appartiennent-elles (à moi-même, aux autres, à Dieu) ? - là est la question. Comment j'y converge ? Avec quelle intensité ? Je suis vraiment un Ouvert, quand je suis maître de mon approche de mes limites divines, intouchables. | | | | |
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| proximité | | | Vivre non pas des rencontres, mais des prétextes d'attouchement ou de détachement. Béni soit tout instant, qui nous unit dans une proximité céleste : en chair, en sourire, en spasme. Béni soit tout instant, qui nous désunit dans un lointain terrestre : en pensée, en rêve, en parole. | | | | |
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| proximité | | | On se rapproche par l'intérêt qu'on porte aux mêmes objets ; on se fraternise par l'intensité et la noblesse de relations entre objets. Nietzsche tombe sur la volonté et la puissance, chez Schopenhauer et Spinoza, mais la volonté du premier se forge dans le ressentiment (et non pas dans l'acquiescement nietzschéen), et la puissance du second s'attache à un esprit du savoir (et non pas sur l'âme du valoir nietzschéen). Et Nietzsche finit par se détacher de ses faux ancêtres (comme Valéry – de Descartes, avec sa méthode). | | | | |
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| proximité | | | Ma conscience, c’est ma surface, ou ma frontière. À partir d’elle, je peux soit me livrer à l’introspection de ma profondeur divine, soit me vouer à la hauteur de la création humaine. l’Être ou le Devenir, et ma conscience inaccessible me rend Ouvert dans les deux directions. Mais je dois munir ce Devenir d’assez de mystère et d’intensité, pour le rendre digne de mon Être. Me sentir dans un même milieu, en franchissant la frontière – le plus haut bonheur ! | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert : ne s’attacher ni aux frontières ni aux parcours, mais à l’élan, au commencement, au regard sur l’inaccessible. L’intensité atopique, opposée à la vitesse et aux lieux. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est à la portée de tes sens ou de ton esprit finit par revêtir le grade de paisible évidence ; seul le lointain dans ton regard – sur Dieu, l’amour, le mystère – préserve tes extases indéfendables. Et Socrate a la vue terre-à-terre : « Le vent renforce la flamme, et la proximité - l’attraction ». | | | | |
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| russie | | | La poésie peut avoir trois tons dominants : la prière, le récitatif, le gémissement - le souffle voué à la hauteur, à l'étendue, à la profondeur. Le miracle de l'Âge d'Argent russe, au début du siècle dernier, - trois immenses femmes-poètes, qui ont, chacune dans sa tonalité, incarné cet idéal : Hippius, Akhmatova, Tsvétaeva. | | | | |
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| russie | | | L'âme russe n'a pas la trempe asiatique, ni ses pas - la prudence européenne. La première se grise d'innocentes libations ; les seconds s'embrouillent sans indicateurs érigés par la volonté défaillante. | | | | |
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| russie | | | La cause, pour laquelle on s'engage, delo, en russe, c'est-à-dire action. On comprend pourquoi le Russe, immunisé contre l'action, martèle, qu'il n'existe pas de cause justifiant notre palpitation. On ne prend en sympathie, en Russie, que des causes perdues, désespérées, des défaites annoncées. Pays de St Jude et de Ste Rita. Psychose (psy-cause ?) du doute plutôt que narcose des certitudes. | | | | |
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| russie | | | Cernée par toutes les grandes civilisations du monde - l'Europe, le monde musulman, la Chine, le Japon, les USA - la Russie perdit toutes les batailles. L'Europe l'emporta en beauté, l'Islam en volonté, la Chine en dynamisme, le Japon en équilibre, les USA en puissance. Tout sera perdu, quand ses prime-ballerine, échéphiles, mathématiciens ou violonistes seront surclassés par quelques nouveaux tigres asiatiques ou latinos. Elle restera avec ce qui fut son origine - avec ses contes de fées. | | | | |
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| russie | | | Le cimetière et le bagne ne quittent toujours pas le paysage mental russe, à la pitié pittoresque et à la loi mal entretenue. « Toute l'Histoire de Russie, avant Pierre le Grand, n'est qu'affaire des pompes funèbres, et après - de la police judiciaire » - Tiouttchev - « Русская история до Петра Великого сплошная панихида, а после Петра Великого - одно уголовное дело ». | | | | |
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| russie | | | L'Orient veut arrêter le Temps. En Occident, Il s'écoule en mesures monotones, en chaînons bien agencés. Mais Sa meilleure cadence, déchirée, déchirante, chavirante, ne retentit qu'en Russie. Seul un souffle onirique de mourants peut L'accélérer ou L'immobiliser. | | | | |
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| russie | | | La passion russe est la liberté, sa routine - l'esclavage. De qui, au juste, parle Camus : « La passion la plus forte du vingtième siècle : la servitude » ? Le Russe n'est libre qu'en eschatologie : « La passion russe : le désir du contact direct avec tout ce qui est initial »** - Jankelevitch. | | | | |
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| russie | | | L'ennui semble être un point commun entre les révolutions française et russe. « 14 Juil.1789 - Rien. » - les plumes et les caméras enthousiastes inventeront ce que ne virent les yeux ni perçut l'esprit. « Nov.1917 : parmi cette horreur sans nom, au fond de cette absurdité - l'ennui. Tout va au diable et - il n'y a pas de vie. Il n'y a pas de ce qui insuffle la vie : d'un élément de lutte » - Hippius - « Нояб.1917. Среди этих омерзительных ужасов, на дне этого бессмыслия - скука. Всё летит к чёрту и - нет жизни. Нет того, что делает жизнь : элемента борьбы ». Les descendants introduiront les lutteurs, les arènes et les récompenses. | | | | |
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| russie | | | L'absence du sentiment du droit, chez les Russes, est un vide du même ordre que « l'un des inconvénients du caractère français, l'absence du sentiment du devoir » (Delacroix). Et c'est dans leurs vides respectifs qu'ils font évoluer leurs génies, remplis du sentiment contraire. Comparez avec ceux, d'outre-Atlantique, qui ont les deux et où dorment, à la fois, et la conscience et l'élan. | | | | |
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| russie | | | C'est dans le liquide que s'éploie l'âme russe : dans le sang, dans la sueur, dans la larme, dans la vodka. Le cerveau semble en être également atteint : « Le cerveau russe est mouillé ; il ne flambe pas du feu de l'intelligence, et quand tombe en lui l'étincelle du savoir, il s'enfume et s'éteint »* - Gorky - « Сырой русский мозг не вспыхивает огнём разума, когда в него попадает искра знания, - он тлеет и чадит ». C'est presque aussi mauvais qu'une âme sèche ; aux saignées ou sanglots du vouloir, qui l'interpellent ou l'inondent, elle ne renvoie que de la fumée. Voltaire, qui faisait du philosophe un pompier : « la superstition met le monde en flammes, la philosophie les éteint », aurait apprécié… | | | | |
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| russie | | | Le Russe n'est pas un homme prométhéen ; il est apocalyptique, johannique, sentant au fond de lui-même une harmonie, ce qui le rend très tolérant pour ses propres méfaits et sa paresse. Remarquez que le péché capital de paresse infâme est traduit en russe par la romantique mélancolie (уныние), deux interprétations extrêmes de l'acédie grecque (Thomas d'Aquin ou Loyola) - du je-m'en-foutisme. | | | | |
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| russie | | | L'Européen et l'Américain peuvent dire, qu'ils ont un ordre politico-économique qu'ils voulaient, ce que ne peuvent dire ni le Russe (où les voix sont trop violentes) ni l'Indien (où les voix sont trop vagues) ni le Chinois (où les voix sont trop apeurées). Les premiers ont l'air de connaître leur destin, les seconds l'ignorent. Les uns gagnent en programmation, d'autres en pérégrinations. Seule une machine peut connaître son destin. | | | | |
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| russie | | | J'aurais eu assez de force pour traduire ma lucidité en actes, je serais retourné dans ma forêt natale de Sibérie, sur les traces de mes ancêtres orpailleurs, ou, au moins, j'aurais cherché à me réfugier en Amazonie ou au Kenya. Accepter de vivre d'une illusion - l'écriture comme réceptacle d'un souffle - illusion devenue fatalité, telle est la faiblesse, qui est à l'origine de ce livre boursouflé. « Il ne dépend que de nous : vivre dans un monde rassurant d'illusion » - Chomsky - « If we choose, we can live in a world of comforting illusion ». | | | | |
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| russie | | | De curieuses traces russes dans les pseudonymes de Gary-Ajar (brûle/et alors, ta flamme ? - гори/а жар ?) et de Celan (entier/cible - цел/цель) - l'intensité-contrainte ou l'intégrité-but. Et Meschonnic doit cacher mochennik - мошенник - l'escroc ! | | | | |
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| russie | | | En aucune autre langue on ne traduit si bien l'état d'âme qu'en russe. L'allemand est bien doté pour le maintien d'un souffle poétique, l'anglais - pour l'ironie distante, le français - pour l'harmonie délicate, claire et inexplicable. | | | | |
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| russie | | | Comment le Français, l'Allemand ou le Russe lisent la volonté de puissance ? - volonté de (seulement) pouvoir (à la Shakespeare), de faire (die Macht, à la Valéry) ou de posséder (власть, à la Nietzsche) ? Leur seul dénominateur commun s'appelle intensité. | | | | |
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| russie | | | Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses excursus, en anglais - par son ambigüité, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan. | | | | |
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| russie | | | La vie fut si terne en Russie, que l'homme y cherchait des bigarrures en lui-même. L'austérité ambiante pousse le Russe à reconstituer des tableaux et des mélodies, venus de nulle part. Et, instinctivement et presque au hasard, il touche ainsi aux ressorts de l'art humaniste. | | | | |
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| russie | | | Des curiosités de l'origine des mots : désespoir - épuiser l'espoir ; Verzweiflung - aller au bout du doute ; отчаяние - rejeter tout espoir. Déception - éloigner du sens, Enttäuschung - se débarrasser de l'illusion, разочарование - cesser d'être subjugué. La dernière triade est évocatrice : la logique, le rêve, la passion se chargent de la même chose. | | | | |
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| russie | | | Ce que j'entreverrais, en me penchant sur l'intensité, ce serait un vide ou une soif qu'on éprouve près d'un bon puits ou d'une bonne fontaine ; pourtant, ses équivalents allemand et russe me conduisent dans un sens opposé : Fülle/Überfülle - plénitude/débordement, насыщенность/сыт - ne plus avoir faim. | | | | |
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| russie | | | Tout particularisme n'est qu'incapacité d'accéder à un langage plus vaste. La vraie opposition, dans le débat intellectuel, n'est pas entre l'universel et le particulier, mais entre l'universel palpitant et l'universel mécanique. Le Grec et le Français penchent pour la mécanique, et l'harmonie finale est au rendez-vous. L'Allemand et le Russe tendent vers la palpitation, et de terribles déchirures aboutissent au gauchissement de leurs édifices. Pour que la maison commune soit agréable à vivre, il ne faut ni monter au plafond, ni taper de la tête contre les murs, ni s'extasier devant des ruines laraires : en communauté, il faut garder la paix moutonnière ou robotique. | | | | |
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| russie | | | D’une manière inexplicable, et peut-être complètement aléatoire, les deux thèmes principaux d’une bonne philosophie – la consolation et le langage – correspondent aux deux traits nationaux russes les plus saillants et touchant davantage le moujik que l’aristocrate ou l’intellectuel. Le besoin de consolation perce dans leurs appels à la pitié, à la compassion et surtout dans la vision du Christ-Paraclet, du Consolateur, plus que du Sauveur, comme dans l’Occident. Enfin, la richesse phonétique, morphologique, syntaxique du russe munit cette langue d’une liberté phénoménale. Le discours dans les langues romano-germaniques renvoie, immédiatement, aux représentations conceptuelles sous-jacentes, tandis que le discours russe traduit, avant tout, les états d’âme, le degré d’ironie ou de perplexité, l’intensité des désirs ou des espérances. Et c’est la raison principale du succès de la littérature russe. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est toujours une blessure, qu'on m'inflige. Qui ? - le monde, l'âme proche, moi-même - la solitude épique, dramatique, pathétique. | | | | |
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| solitude | | | Plus que la connivence d'un ami, plus que le partage d'un bel esprit, plus que l'oubli auprès d'une femme, - c'est la présence imaginaire de ma mère qui enlève soudain le poids humiliant de la solitude. Elle seule me met en compagnie de l'interlocuteur le plus intéressé et le plus abandonné, - moi, enfant. Et je souffrirai un peu moins de ne plus être aimé, puisque « il n'y a rien de plus sacré et dévoué que l'amour d'une mère » - Bélinsky - « Нет ничего святее и бескорыстнее любви матери ». | | | | |
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| solitude | | | Deux trajectoires du raté à ne pas confondre : la descendante - palpitation, bile, mégalomanie et l'ascendante - mégalomanie, bile, palpitation. Le plus parfait des ratés sait s'immobiliser et vivre les trois phases en même temps. | | | | |
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| solitude | | | Avec la solitude comme avec la gloire ou avec la femme : c'est en la négligeant qu'on a les meilleures chances de l'alpaguer. La guigne de Nietzsche ne prouve rien : « Le philosophe se reconnaît à ce qu'il évite trois choses éclatantes et bruyantes : la gloire, les princes et les femmes » - « Man erkennt einen Philosophen daran, daß er drei glänzenden und lauten Dingen aus dem Wege geht : dem Ruhme, den Fürsten und den Frauen » - il les évite à la lumière des lampes et dans le bruit des sens et s'y baigne à l'abri des regards et dans le silence du sens. | | | | |
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| solitude | | | Pour entendre ma propre voix, je dois tendre mon oreille plus fortement que pour les troupeaux lointains. Et les images en deçà de mes paupières sont plus fuyantes qu'au-delà. La vie des sens se fait de sons et de mots, dont est dépourvu mon sens vital. | | | | |
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| solitude | | | Nos dépouilles sont portées, en terre ou à la crémation, accompagnées de cette morne musique de Chopin, de ce musicien dont le romantisme est démuni de toute note tragique ; cette musique est juste bonne pour un marchand en train de rêvasser, devant la cheminée, tout en épluchant ses factures. Même les membres du Politburo avaient un meilleur goût, en préférant la Pathétique pour leurs dernières pompes. Bach est romantique, puisque sa musique fait vivre une joie tragique d'un homme solitaire, dont la larme coule vers l'intérieur (avec Mozart, elle s'élève, avec Beethoven, elle s'amplifie, avec Tchaïkovsky, elle s'intensifie) ; Chopin ne l'est pas, puisque les larmes des dames, dans un salon parisien, se sèchent vite au mouchoir parfumé. | | | | |
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| solitude | | | Avant de nous inspirer l'enthousiasme ou l'espérance, une philosophie honnête devrait mettre en avant l'énigme ou la fragilité de nos liens avec l'essentiel et faire de l'éphémère une raison d'admirer ou d'aimer l'immuable. Des philosophes d'origine juive, en Autriche, en Russie, en Allemagne, en France, portant, au fond d'eux-même, de multiples nostalgies : d'histoire, de langue, de géographie, de culture - contribuèrent formidablement à cette noblesse philosophique. | | | | |
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| solitude | | | Chacun de mes sens a sa solitude ; la solitude de la main : personne à en solliciter la caresse ; la solitude du palais : aucun goût ne partage mes ivresses ; la solitude des yeux : aucun reflet de ma flamme ; la solitude des oreilles : aucun écho de ma voix ; la solitude du nez : aucun flair ne mène à ma hauteur, vers mes ruines. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Solitude du regard : l'ironie trop haute. Solitude de la hauteur : le souffle trop coupé. Solitude de l'arbre : le climat tantôt trop vernal, tantôt trop automnal, avant l'éclosion de fleurs ou après l'heure des fruits. | | | | |
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| solitude | | | Le nihilisme n'est pas une maladie de la volonté (Nietzsche), mais la santé du rêve. Le rêve est une volonté spiritualisée de se supporter tout seul ; la volonté est un rêve incarné de se mêler aux autres. | | | | |
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| solitude | | | La sensation d'exil naît d'une méconnaissance soudaine, salutaire et solitaire, - je ne comprends plus qui m'a pétri et pour quel contenu. Et je me désintéresse des breuvages et m'enivre des étiquettes ou de la forme des flacons. | | | | |
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| solitude | | | La part du sauveteur - gendarme - rééducateur en moi : repêcher la volonté noyée, traîner sur la place publique mon caractère anachorète, redresser mon tempérament hypocrite, corrompre mon espoir geôlier. | | | | |
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| solitude | | | La solitude : ne plus voir d'horreurs, qui soulèveraient une houle dans mon regard ou dans mon mot. Une sensation d'immense platitude, où mes aspérités s'écrasent sans la moindre onde de choc. | | | | |
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| solitude | | | Mon naufrage ne résulte ni d'une collision avec un vaisseau mieux manœuvrable ou mieux armé, ni d'une voie d'eau, due aux récifs inconnus ou à la vétusté de mes cales. Non, c'est la perte de tout port d'attache, l'implacable appel du large se convertissant imperceptiblement en appel du haut, où n'est réclamé que mon souffle. Et je baisse mes voiles, je me débarrasse de mes avirons ; mes messages de détresse se déposent dans des bouteilles, qui finissent par couler au fond du Temps. | | | | |
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| solitude | | | Il est plus noble de m'immoler à un autel vide, au lieu de Tout immoler à l'autel de nos dieux ; la fumée y gagne en pureté, le feu - en intensité, l'étincelle - en hauteur. Mais cet autel, où je dépose mes trésors, est une ruine ; je devrais m'y moquer des offrandes d'Héraclite au Temple d'Artémis, de Rousseau - à Notre-Dame, de Valéry - au Palais Chaillot. | | | | |
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| solitude | | | Personne pour te tendre le miroir ; la houle ou les ténèbres déforment toute face réfléchissante ; et ton narcissisme se met à se refléter dans la nature entière. | | | | |
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| solitude | | | Discours solitaire, où le honteux et le pathétique gardent, contre toute logique, leur sens, s'appelle prière. | | | | |
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| solitude | | | Caresses non-sollicitées, prières congédiées, défis périmés - passée la date-limite, ces élans larmoyants, jadis tournés vers l'extérieur, finissent par fermenter en bile noire et nauséabonde, qui jaillira vers l'intérieur par des coulées ravageuses. | | | | |
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| solitude | | | Placer ma voix dans des ruines est une astuce pour éviter l'incrustation d'un public dans mes acoustiques. L'intensité des récits modernes naît dans des salles. Je n'entends qu'une seule voix d'aujourd'hui, que Bach aurait pu mettre en musique - la voix de Cioran (R.Debray l'entendit dans la voix de Benjamin) Le culte avant-gardiste de la modernité ne vénère que les saisons et les gagnants, - pire ! - que les dates et les chiffres. Les meilleurs écrivains restituent le climat, que ressentent même les arrière-gardistes, les vaincus. | | | | |
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| solitude | | | Une vie complète : à l'enseigne de la honte, de la pitié et de l'enthousiasme, inspirés par la noblesse et articulés par l'intelligence. Mais c'est, aujourd'hui, la meilleure recette de la mort complète, de la solitude finale, puisque je deviens arbre cinéraire, étranger pour la forêt laraire : « La forêt ne pleure jamais un arbre mort » - proverbe russe - « Лес по дереву не плачет ». | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, pour échapper à la stérilité remuante, il faut se repaître de la méconnaissance de soi (contrainte). Ne pas succomber à la faim de connaissances (moyens) ni à la soif de reconnaissance (but). Être soi-même un arbre : « L'arbre est un produit, dans lequel tout est fin et réciproquement moyen »*** - Kant - « Der Baum ist ein Produkt, in welchem alles Zweck und wechselseitig auch Mittel ist ». | | | | |
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| solitude | | | Pour l'enraciné, défeuiller ou défleurir sont des péripéties saisonnières ; ils ne gardent leur pathos intemporel que pour le déraciné, qui se sent, soudain, dessouché. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les Circé, Calypso et autres sirènes optèrent pour le climat continental modéré ; c'est par leur dramatique absence que je reconnais aujourd'hui, que je débarque sur une île déserte. | | | | |
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| solitude | | | Je cherche à éviter toute inclusion en les transformant en appartenance, et voilà que mon soi élémentaire se réduit à la différence symétrique avec tout l'Un désirable. | | | | |
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| solitude | | | Quand ton exaltation te porte à croire entendre une vox Dei, dis-toi que ce n'est qu'une vox populi - tu retrouveras vite le béni silence de tes dialogues inentamés, où naissent et le sentiment et la pensée : la pensée est un soliloque de l'âme sur le chemin vers elle-même (Platon). L'âme est muette ; c'est dans des impasses de la raison que je la comprends le mieux ; un moyen, incertain mais indicatif, pour que mon esprit en soit son porte-parole, est de ne pas me laisser envahir par le bruit de mon siècle. L'esprit, détourné des choses, et si c'était l'âme même ? | | | | |
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| solitude | | | Tout progrès, sur une échelle linéaire, n'apporte de la satisfaction que si je suis au sein d'un troupeau ; mais, tôt ou tard, autrui disparaît de mes coordonnées, et je découvre le désert, dans lequel toute mesure est illusoire, et je me mettrai à n'apprécier que l'intensité des mirages : « À l'opposé du sentiment de désert, il y a l'ivresse » - Nietzsche - « Als Gegenteil des Gefühls der Leere steht die Trunkenheit » - bien que l'ivresse ne soit pas à l'opposé, mais bien au-delà du désert. | | | | |
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| solitude | | | Si l'on enlève à mon écrit la gangue de l'inertie, des échos, du désir de reconnaissance, ce qui reste, ce serait l'intensité de mon mot solitaire, de cet invariant, qui ne serait pas un prolongement du lourd présent, mais un retour éternel, impondérable, une grâce ou une folie. | | | | |
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| solitude | | | Un sens possible de la vie : munir, d'une même intensité, et nos ascèses et nos débauches - le meilleur remède contre déceptions et désenchantements - l'intensité comme sens, vecteur ou méta-valeur sur l'axe sensuel. La pureté y étant rejointe par la honte. Ni les voluptés ne calment l'angoisse vitale, ni l'abstention ascétique n'atteint rien de sacré. | | | | |
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| solitude | | | Le message poétique naît soit du mot (du dialogue), soit de l'esprit (de la harangue), soit du regard (du monologue). Du don, du travail, du rêve. Se saouler, ciseler, s'isoler. Je reconnais n'avoir ni don ni zèle, - que des ailes. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort). | | | | |
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| solitude | | | La conscience que mes cris et soupirs, transposés en sons et en pensées, perdraient de leur intensité et pureté, s'ils étaient répercutés en échos, dans les oreilles et les bouches des autres, - telle est la justification apriorique de la solitude silencieuse, à laquelle je confierai mes aveux et mes hontes et dans laquelle mûrirait ma musique, sans auditeurs visibles. | | | | |
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| solitude | | | L'habitué de ses propres ruines a de belles sépultures à portée de ses élans éteints. Aux blasés des salons ou bureaux, il faut des abattoirs, où ils déposeraient leurs plus pures aspirations, bien chiffrées. | | | | |
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| solitude | | | Je me sens souvent dernier hébété dans un siècle lucide. | | | | |
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| solitude | | | La solitude ne se brise que vers les toits, par l'envol, ou vers les souterrains, par la chute. Courant ou soupir comme manifestations du souffle, et non front perlé. S'attaquer aux murs est sans espoir : « Le mur sera toujours derrière le mur, que l'on aura abattu »*** - Ionesco. | | | | |
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| solitude | | | Le regard personnel sur les valeurs universelles – telle est la mince consolation de la solitude. D’autres en font même la seule condition d’une vie intense : « Sans vues universelles et sans regards ouverts sur le monde la vie individuelle ne peut exister » - Hölderlin - « Ohne Allgemeinsinn und offnen Blick in die Welt kann das individuelle Leben nicht bestehen ». | | | | |
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| solitude | | | Le bonheur est l’instant, où l’émerveillement de tes yeux ouverts, qui contemplent le monde, est égalé, en intensité ou en beauté, par la merveille de tes yeux fermés, qui en créent le rêve. Et cette contemplation et cette création ne sont pensables que dans la solitude. « On ne connaît le vrai bonheur que dans la solitude »* - Tchékhov - « Истинное счастье невозможно без одиночества ». | | | | |
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| solitude | | | La tragédie est dans la perte de l’intensité de nos plus beaux mouvements. Deux attitudes possible : la résignation, dans une solitude, ou l’invention de caresses, humbles, sentimentales, spirituelles, que tu prodigues ou reçoives. « Et puisque, tôt ou tard, tout homme est condamné à assumer un malheur irréversible, le dernier mot de la philosophie, c’est la solitude » - Chestov - « Так как, рано или поздно, каждый человек осуждён быть непоправимо несчастным, то последнее слово философии – одиночество » - il peut n’être que l’avant-dernier, avant l’espérance. | | | | |
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| solitude | | | Au bout de quelques générations, tout ce qui s’adressait aux masses (élites ou foules) perd sa valeur émotive et laisse indifférente la génération courante. La grande poésie se maintenait grâce aux solitaires, qui y trouvaient l’écho de leurs rêves ou de leurs chagrins. Aujourd’hui, la vraie poésie s’éteignit faute de solitaires. | | | | |
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| solitude | | | Il ne suffit pas de reconnaître que « la pensée vaut par l’intensité, par le degré d’ardeur et de noblesse » - H.Hesse - « beim Denken kommt es auf die Intensität, auf den Grad der Wärme und Reinheit an » - car dans l’hystérie indignée, bouillante et orgueilleuse des intellectuels d’aujourd’hui je n’entend qu’un conformisme, monotone et facile, de dénigrement commun. L’intensité ne vaut que par l’originalité, donc par le degré de solitude, révoltée ou résignée. | | | | |
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| solitude | | | L’intellectuel est un singleton, s’incarnant dans les trois hypostases – le cœur (la voix), l’âme (la caresse), l’esprit (le regard) ; il est la noblesse et la maîtrise de leurs métamorphoses et symbioses. Il se désolidarise de ses bras et pieds ; il cherche la reconnaissance de son unité tripartite ; il méprise la reconnaissance des multitudes de ce jour et se reconnaît le mieux dans la solitude atemporelle. Ce genre, dans lequel le sous-homme (la honte) rencontre le surhomme (l’intensité), est mort ; toutes les consciences humaines, sans cœur ni âme, se vouent, aujourd’hui, aux seuls esprits claniques. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai tourment, ce n'est pas de ne plus être, mais de ne pas savoir être sans avoir. Je ne suis qu'intensité, mais il me faudrait maîtriser la terre - pour marquer mon époque, l'air - pour être respirable, le feu - pour laisser des empreintes et l'eau - pour que l'encre la couche sur papier. « Ce n'est pas l'éternité que tu demanderas à la vie, mais l'intensité »*** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir n'est pas un sacrifice à ce que nous aimerions être. Il est, plutôt, le lieu de sacrifice, d'où s'élève le mieux ce qui pèse le plus : notre angoisse ou notre honte. Toutefois, en état exalté, il vaut mieux visiter les ruines que les temples. Dans les ruines, la souffrance aide à révéler le rang des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | Ce vide béni, qui n'existe que grâce au trop-plein de ce qui se concentre autour, cavité entretenue par ton souffle, non vacuité traversée par l'haleine du siècle. Comme le goût béni de la simplicité vitale, rompue à tous les piments de la complexité tribale. « C'est des intenses complexités qu'émergent les intenses simplicités » - Churchill - « Out of intense complexities intense simplicities emerge ». | | | | |
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| souffrance | | | La douleur ne rend ni meilleur ni plus profond, mais elle nous laisse un libre choix entre une extrême hauteur et une extrême bassesse. Et la bassesse ressemble si souvent à de la profondeur : « Seule la grande douleur nous contraint à descendre dans notre extrême profondeur » - Nietzsche - « Erst der grosse Schmerz zwingt uns in unsre letzte Tiefe ». Que l'autre refuge, à l'opposé, m'est plus cher : « Souffrons, mais souffrons sur les cimes ! »** - Hugo. | | | | |
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| souffrance | | | On commence par croire, que nos malheurs sont dus aux accidents, et qu'une logique extérieure nous achemine vers la joie. Plus tard, on se met à croire en une destinée aveugle. On finit par comprendre, que c'est notre essence qui porte le bonheur ou le malheur, au bout d'une volonté, élevée par une foi. Et l'on est heureux ou malheureux, au gré de la hauteur de notre regard et non des objets croisés. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance est incohérence. Je cherche à combler le désaccord par un mot musical. La plaie, en général, n'en ressort que plus béante, mais les autres ne retiennent que la nouvelle mélodie. Laquelle pourra dire : « tu m'inondes, comme le sang - une blessure fraîche » - G.Benn - « du füllst mich an wie Blut die frische Wunde ». | | | | |
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| souffrance | | | Entretenir intact un découragement sans faille, redoubler de signes d'abandon, ne pas se débander dans la poursuite de l'inutile démoralisateur. | | | | |
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| souffrance | | | Orphelin fugueur, plus d'une fois je faillis, comme bon nombre de mes congénères, crever de faim, de froid ou de la main des bagnards ou brigands, au milieu desquels je suis né. Mais au ton grinçant que prirent mes paroles aujourd'hui, cette époque ne contribua pas au centième de ce que je découvris bien plus tard : la tiédeur des repus respectueux de l'ordre public. | | | | |
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| souffrance | | | Sans douleur à chanter ni tromperie à décrier - pas de poète. Faute de pouvoir dénicher une souffrance vraisemblable, le poète d'aujourd'hui se met à flairer de fumeux mensonges - manipulations, intoxications, récupérations. Tandis qu'une vérité parfaitement réelle, mais insipide, s'étend à perte de vue (« Il est des vérités, dont la démonstration même montre qu'on n'a pas d'esprit »* - K.Kraus - « Es gibt Wahrheiten, durch deren Entdeckung man beweisen kann, daß man keinen Geist hat »). Le journalisme, c'est la terrible fin de tout élan poétique, esquissé il y a trois mille ans. | | | | |
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| souffrance | | | En dernière instance, la cause de toute souffrance ou jouissance réelles se réduirait, facilement, aux balivernes, au toc, au couac. On n'y trouve rien à admirer ni à désirer, ce qui désavoue le stoïcisme. Et si un récit tragique nous émeut, c'est qu'une belle invention lui préside ; ce n'est pas la profondeur causale, mais la hauteur verbale qui ennoblit les plaies. « Une douleur légère parle, la profonde se tait » - Sénèque - « Curae leves loquuntur, ingentes stupent ». | | | | |
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| souffrance | | | Le monolithe de la raison robotique phagocyta la science et l'art ; il ne reste au souffle de Dieu, pour atteindre nos âmes, qu'un seul trou (S.Weil) - la souffrance humaine. L'amour et la beauté y mesurent leur profondeur. « Dans l'art, la souffrance est la bienvenue » - Rostropovitch - « Страдание, в искусстве, - необходимо » - mais pour que la palette d'artiste soit complète, la félicité y est indispensable au même degré, elle y apporte la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | La valeur d'une chose violente - d'une pensée, d'une femme, d'un enthousiasme - se révèle dans la douceur de ses crépuscules. | | | | |
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| souffrance | | | J'assure l'auréole et la hauteur d'un beau sentiment, si j'en célèbre le deuil, au moment même, où il serait tout près d'atteindre son sommet : « La sagesse, une aide spirituelle au travail de deuil »** - Ricœur - l'aide, qui consiste à transformer en sacrifice rituel ce qui n'est qu'un trépas, programmé, pénible et anonyme. L'avantage cérémoniel des ruines - la facilité d'y installer un autel, sans craindre l'asphyxie. | | | | |
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| souffrance | | | Les pas - le premier, l'intermédiaire, le dernier - se font sur ces échelles respectives : plaisir-douleur, extase-souffrance, paradis-enfer. Avec l'humilité de la première, cultiver la deuxième en visant la troisième ! | | | | |
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| souffrance | | | L'action devrait être une drogue, pas une anesthésie. L'homme qui agit oublie la souffrance, et l'homme qui souffre n'agit pas. Sans souffrance, point de conscience. Sans guérison, point d'action. La douleur, tout en faisant baisser nos yeux, apporte de la hauteur à notre regard. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance nous rappelle l'existence de l'absolu, de ce qui ne subit pas la servile évolution de toutes choses soumises au temps impassible. C'est grâce à elle que l'homme redécouvre ses invariants au milieu de ses facettes de plus en plus robotisées et passagères. Et Tolstoï s'y trompe : « Le monde avance grâce à ceux qui souffrent » - « Мир движется вперёд благодаря тем, кто страдает », en prenant un mouvement intérieur pour mouvement extérieur. Le vrai monde, c'est à dire le beau et le palpitant, est immobile. | | | | |
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| souffrance | | | La contrainte gustative : éviter l'insipide pour préserver le goût pour le doux. La prophylaxie - « Plus tu goûtes de l'amer, plus violente est ta soif du doux » - Gorky - « Чем больше человек вкусил горького, тем свирепее жаждет он сладкого » - est également à conseiller. | | | | |
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| souffrance | | | L'état d'étonnement devant le quotidien, la meilleure hygiène pour entretenir l'intensité, à l'opposé de l'état d'attente de l'extraordinaire : « Celui qui souffre est toujours en état d'attente »* - Pavese - « Chi soffre è sempre in stato d'attesa ». | | | | |
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| souffrance | | | Culte de l'intensité : ne voir ni dans le bonheur ni dans la souffrance quelque chose de définitif, vivre leur rencontre à une telle hauteur, où elles seraient portées par un même vertige. | | | | |
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| souffrance | | | Pour traduire à peu près les mêmes sentiments, il y a plus d'intensité dans la peur que dans le courage, dans l'angoisse que dans la lucidité face à la mort, c'est donc le premier terme de l'alternative que je préférerai. | | | | |
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| souffrance | | | Que je poursuive une cause extérieure, dans un monde accessible, ou extérieure, dans mon soi inaccessible, le chagrin final me rattrape avec la même certitude. Je ne peux l'atténuer que par l'intensité vitale, au-dessus de toutes les tristesses, intensité que je crée avec un accord musical et paradoxal entre le monde merveilleux et mon soi, également merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | La tension de mes cordes doit être déterminée par la mélodie intemporelle, qui se joue au-dessus de mon âme, et non pas par la (dés)espérance, qui pèse sur mes jours. La bonne espérance tend mon âme vers le passé, et le bon désespoir - vers l'avenir. Il faudrait peut-être, qu'à l'instar d'Apollon ou d'Héraclite, ma corde, sans perdre de son intensité, quitte l'arc, pour se mettre au service de la lyre. | | | | |
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| souffrance | | | La nature de la souffrance est fonction de notre verticalité : elle est d'une vaste platitude, chez les bons terriens ; elle est profonde, c'est à dire bien justifiée, chez les esprits puissants ; elle est vibrante, comme toute hauteur vécue par des anges, ces déracinés de la terre. Il est naïf de croire, que « la cause de la souffrance, c'est l'ignorance » - Dalaï-Lama - puisque le bonheur, le savoir ou les ailes peuvent changer le lieu de nos lancinations, mais non pas leur amplitude. | | | | |
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| souffrance | | | Le silence, même perçu au plus haut des cieux, cherche à se loger dans des profondeurs ; le cri, même étouffé dans un souterrain, nous place dans la hauteur. Le silence s'inscrit dans l'effort profond ; le hurlement introduit la haute musique. | | | | |
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| souffrance | | | Les flèches virtuelles des souffrances réelles n'abattent que de mauvais archers ; elles garnissent le carquois d'un maître des bonnes cordes : « en état d'un arc bandé à l'extrême, tout affect est bienvenu »** - Nietzsche - « in einem Zustande eines bis zum Springen gespannten Bogens tut einem jeder Affekt wohl ». | | | | |
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| souffrance | | | Plus vaste et varié est la gamme de mes audaces, plus juste et riche sera mon tableau ; c'est la peur devant la honte, la douleur ou la perte, qui me prive de tant de couleurs et d'intensités. « Qui sait tout souffrir peut tout oser »* - Vauvenargues. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe peut être thérapeute de l'incurable ou analyste de l'inénarrable, il peut nous apprendre à chanter la santé du malheur, à peindre l’invisible, au lieu de réciter une bien-portance insignifiante - voilà de sages contraintes ! Que d'autres se livrent au sot projet de guérir ou de soigner le secondaire, le philosophe doit s'arrêter à la consolation de l'essentiel. | | | | |
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| souffrance | | | La joie est d'autant plus vive qu'elle se passe de forme et se concentre dans le fond ; mais la souffrance ne nous élève que si elle trouve une forme noble. Il n'y a aucune symétrie : « Dès que tu trouves une expression pour ton chagrin, tu le chériras. Dès que tu trouves une expression pour ta joie, celle-ci atteindra une intensité extatique »*** - Wilde - « Find expression for a sorrow, and it will become dear to you. Find expression for a joy, and you will intensify its ecstasy ». | | | | |
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| souffrance | | | Tout le monde souffre d'avoir une volonté vaste et une puissance mince. On s'en débarrasse facilement, quand on comprend, que la volonté, c'est la puissance : tant qu'on veut intensément on peut virtuellement. | | | | |
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| souffrance | | | La chronologie du sot enthousiaste : l'étonnement suivi de la déception. Chez le sage ironique, la déception précède la rencontre, et l'étonnement le visite à la fin. Ainsi se préserve l'immaculée déception, déposée dans tout désir profond et dont la satisfaction la féconde. Quand l'intensité des ombres profondes n'en cède en rien à l'intensité de la haute étoile, on entend mieux un carillon naissant qu'un glas du fini. | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit, même s'il est plus lucide que l'âme, tente de nous détacher des pensées sombres, mais l'âme est portée en permanence vers la tristesse. « On ne se débarrassera jamais de ses chagrins, si l'on tâte en permanence son pouls » - Luther - « Wir kommen nie aus den Traurigkeiten heraus, wenn wir uns ständig den Puls fühlen ». Depuis qu'on ne tâte que sa cervelle, on ignore la fièvre, mais toute joie n'est plus que cérébrale. | | | | |
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| souffrance | | | Connaître la lie, qu'ont tous les filtres ou nectars, ne m'apprendra rien de stimulant pour mes futures soifs, que je réserverai à mon regard, pour ne pas éventer mes ivresses ; il faut laisser quelques gouttes ultimes au fond de tout calice ; la même pureté doit accompagner mes espérances et mes désespoirs. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie est question de la température de l'âme. La tiédeur rend celle-ci atavique, fondue avec la froide raison. Mais la raison, à laquelle l'âme passe son feu, devient esprit. Soit la prêteuse s'en sert, pour se nourrir, soit le nourrit, pour le servir - enfumer ou parfumer l'univers. | | | | |
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| souffrance | | | L'éternel retour de Nietzsche est tragique puisque éphémère ; le einmal, nur einmal (une fois, qu'une fois) de Rilke ou le never more (plus jamais) de Poe sont comiques puisque réels. Le retour à chercher n'est pas celui du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille, mais de la réalité et du rêve, ou de la réalité et de la mémoire, la réalité se définissant ensuite par l'intensité entretenue des songes ou des représentations. Ce retour éphémère, ce sacrifice du nouveau, entretient le bonheur éphémère, le seul digne de notre fidélité. | | | | |
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| souffrance | | | J'ai beau n'être adepte que d'une ivresse d'étiquettes, de sobres bourreaux me privent de bouteilles. Et mes messages restent sans enveloppe spiritueuse ni houle porteuse. Je rêvais de couler sobre, et je coulerai ivre, avant de pouvoir appliquer cette bonne recette : « Ce que, ivre, tu jurais de faire, fais-le sobre » - Hemingway - « Always do sober what you said you'd do drunk ». | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur, qualité permettant de moduler, dans une même mélodie, l'emballement le plus haut d'avec la plus profonde tristesse. Les autres dimensions apportent de l'amplitude humaine, mais diluent l'intensité divine. | | | | |
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| souffrance | | | Il ne faut pas voir dans l'espérance un moyen pour calmer mon angoisse ; toutes les deux forment un même axe, comme le nihilisme le fait avec l'acquiescement, un axe qui vaut par la hauteur, à laquelle je le hisse, et par l'intensité que j'y entretiens. | | | | |
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| souffrance | | | Tant d'abusives équivalences dans la chaîne : connaître, être, penser, souffrir. Chez les repus, c'est le même degré d'ennui, dans chacune de ces sphères, qui les prive de la sensation des frontières. Chez l'homme sensible, leur point commun, c'est la propension à tout envahir et c'est justement la résistance de notre volonté, qui en trace les frontières. | | | | |
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| souffrance | | | La pire dégringolade intérieure est de ne plus ressentir l'intensité des notes et des mots, qui, jadis, te bouleversaient et scandaient ta vie. C'est ce qu'on appelle peut-être – perdre la foi, se résigner à la monotonie de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'agonie d'une espérance sur le déclin ou l'extase d'un désespoir montant, ces chassés-croisés chiasmiques exigent des tempéraments opposés et, pour les peindre, même des talents opposés : des traits mélancoliques tout en ruptures ou un ton sanguin en continu – l'art des crépuscules ou l'art des aurores. | | | | |
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| souffrance | | | Bien que toute entreprise vitale aboutisse au naufrage, le rôle du savoir peut y être très différent : pour remplir les cales d'un bon trésor, les voiles - d'un bon souffle, les bouteilles, à jeter à la mer, - d'un bon pathos. | | | | |
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| souffrance | | | Toute affliction, aujourd'hui, prit une vilaine tournure géométrique ; la mesure et l'algorithme guérirent les humains de la démesure (cette faute des fautes des Grecs – la hybris dionysiaque) et des rythmes de leur enfance, qui ne leur sautent plus à la gorge. | | | | |
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| souffrance | | | Une douleur évaluée par un barbare américain ou une soif hurlée par un repu européen, penses-y, pour qu'un regard plus pur que le tien ne voie dans tes noirceurs qu'une grisaille passablement lisible. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tempérer ton penchant pour des termes pathétiques, imagine la blessure d'un asticot, l'affliction d'un moineau, la solitude d'une pie, la souffrance d'une araignée, le suicide d'une libellule. Te crois-tu plus digne d'être auréolé de ces productions cérébrales ? Et que les épopées de ton soi connu soient subordonnées aux prosopopées de ton soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | Sur son lit de mort, l'homme se retrouve dans l'état, dans lequel il est né : sans cheveux, sans dents et sans rêves, qui lui permirent, à l'âge décent, d'apprécier le goût, la caresse et l'émoi. Et il finira par retomber dans la seule chose, qu'il savait faire à la naissance, - dans les pleurs et gémissements. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance est digne de ce nom, quand sa cohabitation avec le désespoir est féconde, elle y gagnerait même en intensité. Elle est le maintien de ton regard en hauteur, et ce regard est intemporel et donc étranger à l'attente : « Ne plus rien attendre – la première sagesse de la vie » - Nietzsche - « Erste Lebensklugheit – nicht mehr zu warten ». | | | | |
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| souffrance | | | Une intuition naïve fait naître la pensée - d'un danger. Ce qui explique la manie du minable à évoquer des cataclysmes dictant ses pensées ahuries et dangereuses. La haute pensée est à l'abri des basses contagions, et il est bête de croire, que « penser haut est dangereux » - proverbe latin - « altum sapere periculosum ». C'est dans les foires, médiatiques ou universitaires, que même le penser bas, sans parler de penser tout court, est proclamé dangereux. La meilleure demeure de la pensée est la solitude, hermétique aux poisons et immunisée contre les morsures. | | | | |
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| souffrance | | | L'immortalité est une image trop bête, pour servir de consolation ; mais la foi en intensité du beau peut faire oublier la désarmante certitude du vrai. Cette intensité est au cœur de la métaphore de l'éternel retour, qui serait « un succédané de la croyance en immortalité » - Nietzsche - « ein Ersatz für den Unsterblichkeitsglauben ». | | | | |
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| souffrance | | | La comédie relativise et la tragédie absolutise. N.Chamfort perça bien, respectivement, leurs sources et leurs buts : « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs »***. | | | | |
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| souffrance | | | Je suis un Janus, avec une face côté âme et l'autre côté esprit ; et la mélancolie naît du contraste entre elles. L'âme vit dans une musique, où l'harmonie du bien enveloppe la mélodie du beau et l'intensité du noble ; l'esprit, lui, développe du bruit autour des mots, des images, des idées, qui terminent leur parcours dans la platitude des actes, à l'opposé de la hauteur, dans laquelle trouvent refuge les rêves de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Le mot sans ailes m'est aussi hostile, il m'est aussi sans vie, que les yeux secs. Agiter sa plume, même trempée dans une larme, ne garantit, hélas, pas l'envol. | | | | |
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| souffrance | | | L'enthousiasme peut aller de pair avec l'avis le plus désespéré, que j'aie du monde (« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre » - Camus), car la meilleure source de mes élans peut se trouver tout entière en moi-même, à l'intérieur de mon regard. Quel enthousiaste de la chose funèbre que Cioran ! Comme le furent Pascal et Kierkegaard. L'espérance ou la désespérance ne brillent qu'aux cimes ! Et sont vouées à la platitude dès qu'elles visent la profondeur. La philosophie devrait se consacrer à donner le goût des cimes, tout en touchant aux profondeurs avec ses racines. | | | | |
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| souffrance | | | L'étincelle paraît être la seule évocation artistique de la lumière : la hauteur de son éclat, le pathos de sa mort, la profondeur des ténèbres, qui l'accueillent et l'ensevelissent. Le scintillement devrait être réservé au regard qui s'émeut, plutôt qu'aux yeux qui contemplent. L'éclairage convient aux salons et laboratoires, mais dévalorise les ruines, lieu idéal de nos écritures et de nos lectures. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | Faire taire toute déploration, qui perdrait en intensité si, d'aventure, j'accédais à une chaire universitaire. La déchéance est l'impossibilité de descendre au niveau de l'homme des cavernes. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'immobiliser à la hauteur courante, de ne pas s'agiter. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière. | | | | |
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| souffrance | | | Les sots et les philosophes protestent : je souffre et j'exulte, tandis que le scientifique exclut de sa vision toute sensibilité et ne sait pas ce qu'il fait. Tout savoir enrichit les vocabulaires et les syntaxes, même ceux des braiments, mais le savoir scientifique apprend mieux que les autres à maîtriser la plus belle des intonations, l'intonation ironique. Ah, si, en plus, le savant s'intéressait, comme jadis, à la tonalité mystique, pour produire de la musique tragique de la vie ! « Nous ne pouvons imaginer aujourd'hui, qu'un même homme soit un savant et un mystique »* - S.Weil. | | | | |
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| souffrance | | | Permettre à tout enthousiasme d'aboutir logiquement à une pâmoison et continuer à le pratiquer, écrasé et compromis. | | | | |
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| souffrance | | | L'art du pathétique : pensées nouveau-nées nourries par un agonisant. Ce soliloque eut déjà un prédécesseur ironique, sous forme d'un dialogue entre un mourant et un homme qui se porte bien (Voltaire). | | | | |
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| souffrance | | | Plus je rougis de honte, plus ma plume verdoie (pour désavouer Cicéron : « le papier ne rougit guère » - « charta non erubescit »). Plus j'ai de bleus au cœur, moins de blancs restent sur ma page. Plus je me grise de moi-même, moins je suis touché par la grisaille des autres. | | | | |
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| souffrance | | | Ne regarde pas la vie à ras d'yeux, en face, en regard. Le danger n'est pas dans son horreur, mais dans son ennui. La familiarité n'est exaltante qu'avec l'abject. | | | | |
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| souffrance | | | Le devenir serait souffrance, et l'être - délivrance par la volonté (Nietzsche et Heidegger) ; mais je vois dans la volonté surtout une algorithmique indolore et dans l'être - un rythme douloureux. | | | | |
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| souffrance | | | La noblesse d'un esprit se reconnaît par la présence et l'intensité, dans son regard ou dans ses actes, de l'axe, allant de l'évidence du désespoir à la difficulté de l'espérance. Les faibles s'égarent dans la forêt désespérante, et les forts se retrouvent dans l'arbre consolateur. L'intelligence justifie la présence, et le talent apporte l'intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Lycurgue, Empédocle et Socrate, Lucrèce, Sénèque et Cicéron, Chamfort et Kleist, Tchaïkovsky et Maïakovsky, Hemingway et S.Zweig, Tsvétaeva et S.Weil, Pavese et Celan - j'ai beau tourner et retourner cette liste de suicides, je n'y décèle aucune lignée héritable. Le pathos varié de l’avant-dernier pas ne se transmet pas au dernier, au commun : « Amour de l’agonie et horreur de la mort » - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Les penseurs se consacrent à la recherche de certitudes et de tranquillités, tandis que la seule chose atteignable reste un semblant de consolation - le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l'espérance, c'est justifier le frisson. Et dire que, jadis, la consolation fut le genre principal des meilleurs philosophes, genre inconnu des raseurs modernes. Dans l'Antiquité, la plus noble sagesse spirituelle s'appelait pharmakon, l'art de guérir, de consoler. | | | | |
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| souffrance | | | La terrible preuve de notre totale disparition finale : impossible de donner à notre regard une intensité quelconque sans la présence de nos yeux et même de nos mains. Notre âme s'éteint avec la lumière dans nos yeux. | | | | |
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| souffrance | | | Le commerce, la technique, la voirie, la médecine, la police, la science, la vanité interceptent et étouffent mille angoisses, qui travaillaient le sauvage et lui faisaient dresser les cheveux ou les griffes. Et je me mets à attendre ma propre mort comme date-limite d'un produit périssable. « Encore un peu, et une mort bien à toi sera aussi rare qu'une vie bien à toi »* - Rilke - « Eine Weile noch, und ein eigener Tod wird ebenso selten sein wie ein eigenes Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | L'idée de progrès est une forme temporelle et collective de consolation. La forme spatiale et personnelle s'appelle éternel retour. L'ample sérénité, d'un côté, ou, de l'autre, la profonde densité et la haute intensité. | | | | |
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| souffrance | | | De tout carillon de Valéry, le marteau de Nietzsche extrait le glas de Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Sur le registre sentimental, le liquide domine : on déverse du fiel, on verse du sang, on écrit à l'encre bleue, on est submergé de larmes. La digestion cérébrale se contente du solide. Dans le liquide narcissique ne se retrouvent que la soif animale, la flottaison verbale et l'ivresse sentimentale - « par son propre reflet éclairées »*** - Rilke. « Dans l'eau tu ne vois que ton visage, dans le vin tu lis le cœur d'autrui » - Sophocle. Mais en mélangeant les deux, tu oublieras et le cœur, qui chavire, et le visage noyé ; Plutarque tomba dans le piège : « Un homme, qui craint de s'enivrer, ne jette pas son vin, il le mélange ». | | | | |
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| souffrance | | | Nul n'a besoin d'incantations philosophiques, pour s'adonner aux plaisirs ou béatitudes, et plus aveuglement on s'y livre mieux ça vaut ; en revanche, c'est l'irrésistible angoisse, qui finit par glisser dans les plus optimistes des âmes et qu'aucune raison n'efface ni ne calme, c'est cette intranquillité qui se tourne vers le sage, pour que celui-ci détourne l'intensité d'une souffrance muette vers une musique caressante, consolante, irrationnelle, grandiose. | | | | |
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| souffrance | | | Spinoza et Leibniz se rangent du côté du bonheur et de la joie, Schopenhauer et Kierkegaard – du côté de la souffrance et du désespoir, Heidegger et Cioran – du côté de l’ennui et de l’extase, mais seul Nietzsche parvient à joindre ces deux bouts, que couronne l'intensité de la vie et de l'art, l'éthique cédant place à l'esthétique. Le fond de la vie est bien animé par le bien, mais c'est le beau qui en crée la forme - l'art. | | | | |
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| souffrance | | | Gagner en savoir - gagner en douleurs ; aux uns, le savoir est un mode d'emploi, aux autres - un pourvoyeur d'entrées des dictionnaires ou de couleurs des palettes. Pour peindre des béatitudes, la pauvreté des ressources n'est pas un handicap ; c'est pourquoi l'artiste déploie ses dons surtout en peinture des désastres. En plus, le savoir nous apprend, qu'aucun Créateur ne nous surveille et que seule notre propre création nous mette en contact avec l'éternité ; ceux qui ont besoin de maîtres ou de guides, en éprouvent une douleur à part à reproduire. En tout cas, le savoir n'est pas l'ivresse, mais une coupe, n'est pas une fontaine, qui réveillerait nos meilleures soifs : « La soif de savoir est donnée par Dieu à l'homme pour le mettre sur le gril » - la Bible - le savoir peut élargir ou approfondir mes plaies, il n'est pour rien dans la hauteur et l'intensité de ma flamme. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon philosophe se trouve une bonne source de la consolation humaine : Voltaire – dans l’ironie, Nietzsche – dans la musique, Heidegger – dans la poésie, Valéry – dans le mystère de la création. Rien de plus bête que le pessimisme sceptique. Ce qui est admirable, c’est que la consolation philosophique ne devienne convaincante que grâce à la qualité du langage, de cette seconde facette de toute bonne philosophie. Avec ces deux auréoles, la tragédie humaine gagne en hauteur et en couleurs, sans perdre de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Tout créateur connaît les assauts du désespoir, que n’arrive à endiguer aucune autorité – que ce soit le savoir, la puissance ou Dieu. Pourtant, le désir de la consolation ne se laisse pas éteindre et trouve son assouvissement éphémère et furtif dans la tentative de munir la création humaine de l’intensité du créé divin, qu’on finit par confondre : « Quelle consolation – la représentation d’un Dieu du devenir ! »* - Nietzsche - « Was für ein Trost in der Vorstellung eines werdenden Gottes liegt ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie est que tout ce qui est grand perde de l’intensité, de la couleur ou de la reconnaissance, et non pas à cause des malveillances, des hasards ou des fautes, mais par une fatalité temporelle absolue. C’est pourquoi les mauvais tragédiens font périr très jeunes leurs héros malchanceux. | | | | |
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| souffrance | | | Chez tous les tragédiens, c’est une réalité horrible qui constitue la trame du récit ; seules les tragédies tchékhoviennes n’accordent aucun rôle à la réalité, qu’elle soit paisible ou tourmentée. La magie d’un amour, l’extase d’une création, la hauteur d’un rêve, perdant, avec le temps, fatalement, d’intensité ou de sens, et se résumant dans un état proche de l’ennui, - telle est la vraie tragédie des hommes sensibles ; elle est intérieure et point extérieure. | | | | |
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| souffrance | | | La réalité est faite de vérités, et le rêve – d’élans. La perte d’intensité de celle-là – la comédie ; la perte d’intensité de celui-ci – la tragédie. Le philosophe optimiste cherche la plénitude (trop difficile) des deux ; le philosophe pessimiste en voit le vide (trop facile). | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies banales (l’injustice) se terminent mal ; les vraies tragédies (la perte d’intensité des grands sentiments) se terminent bien – par une consolation, épiphane, invisible, volatile – pour l’esprit, mais ravivant - pour l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | L’excellent indice de l’origine de la vraie tragédie qu’en donne le comédien Dante : « Au commencement savoureux, à la fin insipide »*** - « In principio est admirabilis, in fine est foetida ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance et la douleur, dues à la condition humaine, frappent, avec la même intensité les délicats et les goujats, et, ce qui est le plus important, provoquent les mêmes conséquences. Aucun culte de ce genre de calamité ne peut apporter quoi que ce soit de positif à n’importe quel homme, aussi évolué ou profond qu’il soit, et aucune consolation ne freinerait notre descente aux enfers. En revanche, la souffrance, liée à l’extinction fatale de nos rêves, n’est connue que des hommes, dont l’âme avait atteint une certaine hauteur ; et s’accrocher aux souvenirs de nos élans de jadis peut servir de consolation, fallacieuse mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | Comme la mort elle-même, ce qui meurt en moi, tandis que je suis toujours en vie, n’est pas une tragédie, mais une extinction irréversible, tandis que la tragédie est un scintillement lointain de ce qui fut jadis une proche lumière, un éblouissement, et qu’une consolation peut encore maintenir en vie. | | | | |
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| souffrance | | | Peu soupçonnent, que derrière la banalité de la phrase – la vie est tragique – se trouve la définition même de la tragédie, que formula, génialement, Hugo : « La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime » ! La baisse d’intensité de ce qui, jadis, nous bouleversait. Et la consolation - un regard fidèle, se substituant à une étoile éteinte. | | | | |
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| souffrance | | | Tes états d’âme, aussi puissants, nobles et éclatants qu’ils soient, finissent, fatalement, par perdre, à la fin, de leur intensité et de leur attirance, d’où leur rôle déterminant dans la recherche de tes consolations. Dans ton écrit, tu devrais ne présenter que tes états d’âme initiaux – enthousiastes, admiratifs, amoureux. | | | | |
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| souffrance | | | La grâce est prérogative de la jeunesse ; ensuite, entre en jeu la pesanteur, qui provoque des chutes d’intensité, d’enthousiasme, d’éclats, des pertes de hauteur. S’effondrer dans la platitude terrestre est irréparable ; pour l’éviter, la seule échappatoire, c’est tourner son regard sur le premier séjour de la jeunesse – une hauteur où naissaient des sentiments, des créations, des fidélités. La consolation, c’est retrouver dans ce regard – des échos de ce qui est regardé. | | | | |
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| souffrance | | | Les soucis sentimentaux, médicaux, vitaux accablent avec la même acuité, qu’on soit un plouc ou un sage ; les incantations stoïciennes n’offrent aucune défense contre cette fatalité, puisque la vie, son support, nous dote de mêmes organes bien fragiles. Heureusement, notre existence a une seconde facette, cette fois d’origine divine, - le rêve ; ici, tout est personnel, tout est dans les commencements créateurs, tout est défi à la souffrance et, plus généralement, à la tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce n’est pas l’intensification de tes chagrins, mais le ramollissement de tes emballements. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le malheur dans la réalité d’aujourd’hui que tu dois chercher à consoler, mais le bonheur d’un rêve d’antan, qui perd de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard sur le passé enjolive le réel et rehausse l’idéel, ce qui, au présent, te rend nostalgique ou mélancolique, avec un réel affaissé ou un idéel abaissé. Flacon frelaté ou étiquettes muettes. Et tu t’adonnes à la sobriété d’un désespoir ou à l’ivresse d’une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Même après la chute de tes rêves tu peux garder la hauteur, et ce sera une amère tragédie ; mais si tu perds tes ailes, si tu descends sur terre, ce ne sera qu’une douce comédie. « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs » - N.Chamfort. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le rêve : dans la vie, la seule tragédie, c’est ton trépas ; dans le rêve, la tragédie accompagne toute extinction de tes étincelles, toute perte d’intensité de tes émotions, tout affaissement de ta créativité. Donc – pas trop de gémissements dans ta vie, pas trop de béatitudes dans tes rêves ! | | | | |
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| souffrance | | | Toute souffrance appelle l’espérance ; et celle-ci peut renaître par l’entremise de l’un des éléments : l’eau de Tantale pour entretenir ta soif, le feu de Prométhée pour l’intensité de ta flamme, la terre d’Antée pour ton appui face au ciel ; l’air d’Orphée pour te rapprocher de ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Le toit troué, au-dessus de mes jours consumés, m'ouvre à la lumière des étoiles, à l'illusion de l'infini, accueillant mon souffle. Le sol alourdit ce souffle, les murs le coupent, les fenêtres l'emportent vers des horizons trop bas. Il vaut mieux enfumer le ciel plutôt que ne pas du tout frayer avec lui. Ne pas m'enfumer avec de la cosmétique, parfumer le cosmos. | | | | |
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| vérité | | | Trois lectures de la vérité : rédaction logique, réduction pratique, traduction pathétique. Seule la dernière permet trois éclairages de notre choix : tragique, comique ou ironique. | | | | |
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| vérité | | | La vérité vaut par la capacité de produire son contraire et d'en démontrer l'intérêt. Le souffle de la négation donne du volume aux vérités emballées. Sans cela, elles sont des platitudes ou des tautologies, paralysées ou dégénérées, d'une véracité vivante. | | | | |
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| vérité | | | Méfie-toi de la vérité traversant les saisons. La vérité féconde ne s'hérite pas. Sous un éclairage figé, où des vérités végètent, tout se reproduit mécaniquement, même le mensonge. N'aspirent ni n'appellent de nouveaux astres que des visions, vraies ou fausses, en quête d'un langage libérateur et fulgurant, arcana Dei. | | | | |
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| vérité | | | Les rapports entre la vérité et les hommes sont tout de ponctuation : le point final que lui assène le goujat, la virgule (point-virgule) du scolarque, la mise entre parenthèses du politicien ou du mythomane, le point d'interrogation envoûtant et le point d'exclamation fusionné avec les points de suspension - du poète. | | | | |
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| vérité | | | Ceux qui se trouvent le plus près de la vérité - le spécialiste de la thermodynamique et l'agent comptable. Ceux qui en sont le plus éloignés - le poète et le meurtrier. Ces derniers, submergés par la vie des sens, mesurent le pouls de leur vie par l'attouchement de la vérité. Les premiers consultent leur tiède cerveau, en proie au vrai, pour constater, que le monde n'est atteint d'aucune fièvre menteuse. | | | | |
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| vérité | | | Ils m'invitent à chercher la vérité dans leur vie ; mon tempérament cherchera à insuffler la vie à mes vérités ; et enfin mon ironie p(t)rouvera, que la vraie vie est grise (c'est l'inventée qui grise) et que la vérité vivante est bête (n'éblouit que l'abstraite). | | | | |
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| vérité | | | Ce n'est pas le vrai qui est divin, - le vrai est trivial et sans mystère - c'est la volonté incompréhensible du réel de se plier au vrai qui est vraiment divine. Sans le mystérieux, le vrai se fossilise : « Pour préserver les humbles vérités de l'homme, le mystère est indispensable »** - Tarkovsky - « Для сохранения простых человеческих истин нужны тайны ». | | | | |
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| vérité | | | Échapper aux bouchons du présent, s'engager sur une voie d'accès d'un avenir, jeter un coup d'œil prophylactique sur un rétroviseur du passé - telles sont les leçons enseignées à l'école de la vérité. À l'école de l'ironie, on n'apprend que la conduite, sur des voies impénétrables et en état d'ivresse, d'un regard vagabond entraîné par l'attraction des étoiles. | | | | |
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| vérité | | | Est-ce la peine de claironner ma croisade pour la vérité, quand je sais que, pour les appels les plus envoûtants, l'aboutissement incontournable est : notre solitude, leur foire, mon échouage. Ni terre ni croix ni écriture saintes, mais ruines et souterrains des châteaux en Espagne, où le sacré gît couronné de sacrilèges. | | | | |
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| vérité | | | Qu'est-ce qu'une idée ? Une requête syntaxiquement correcte dans un langage ; son analyse sémantique dans le contexte d'un modèle ; sa valeur de vérité ; des substitutions (objets) de ses variables ; des images et des désirs, qui s'en forment dans le locuteur, se tournant vers la réalité modélisée. Il n'y a aucune place à cette fumeuse adéquation de l'idée et de la chose. Aucun isomorphisme n'est pensable entre le langage et le modèle, ou entre le modèle et la réalité. | | | | |
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| vérité | | | On reconnaît la présence du cœur ou de la volonté par le non-recours à la logique courante. Ce qui peut déboucher sur un accès à une vérité nouvelle ; c'est ainsi qu'il faudrait comprendre Hegel : « La vérité est la même chose que la véritable rationalité du cœur et de la volonté » - « Die Wahrheit und, was dasselbe ist, die wirkliche Vernünftigkeit des Herzens und Willens ». | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est toujours logé dans un univers clos, et la création est modification de l'univers, donc – défi explicite au vrai ancien et naissance implicite du vrai nouveau. Le vrai, contrairement au beau, ne demande ni volonté ni intelligence internes ; il est produit collatéral et secondaire d'une volonté de la création externe. « Volonté du vrai - c'est l'impuissance dans la volonté de créer »*** - Nietzsche - « Wille zur Wahrheit - die Ohnmacht im Willen zur Schaffung ». Le créateur produit des images, qui forment un arbre requêteur, et que l'observateur unifie avec son propre monde, l'unification devenue possible grâce à l'adaptation au nouveau langage et à la vérité établie, fugitivement et mécaniquement, de la proposition. | | | | |
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| vérité | | | L'amour, le sacré, la mort : toute lumière, toute vérité n'y est d'aucun secours ; nous n'y valons que par la qualité du mystère qui les enveloppe ; pourtant, c'est touchés par eux que nous vivons les instants les plus intenses de la vie ; abandonnés par eux, livrés à la seule raison, nous pourront psalmodier : « Si quelqu'un veut chercher la vérité, il ne doit songer qu'à accroître la lumière de sa raison » - Descartes. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les grandes vérités furent déjà dites ; et en promettre de nouvelles, au bout d'une course, devint charlatanesque. Le seul aboutissement désirable est dorénavant l'enthousiasme initial sauvegardé, c'est à dire préservant une part salvatrice d'utopie, de mensonge. « Il y a des esprits qui vont à l'erreur par toutes les vérités ; il en est de plus heureux qui vont aux grandes vérités par toutes les erreurs » - J.Joubert - les pédants, vivant de moyens communs, et les poètes, vibrant de leurs propres images. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est à la première personne, ne se conjugue qu'à l'infinitif, jamais à l'impératif (sauf la vérité syntaxique, celle du libre arbitre et d'apriori), se décline par la volonté du nominatif au nom du datif, pour produire de l'instrumental, n'a pas de genres, réduit le conditionnel à l'indicatif, ne bascule du côté du faux que dans l'impuissance de prouver. | | | | |
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| vérité | | | Les plus piètres des penseurs croient, que l'opposition fondamentale se joue entre la vérité et l'erreur. Les meilleurs la placent entre l'intensité et la pâleur, entre le chant et le récit, entre la noblesse et le conformisme, entre l'âme et la machine. Le problème de vérité ou d'erreur se réduit, le plus souvent, au langage, la partie la moins délicate d'un discours intellectuel. | | | | |
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| vérité | | | Les hellénistes ramènent la recherche de la vérité (aléthéia) à la lutte contre l'oubli (léthé) de l'être, contre la désoccultation ; cette lutte ressemble à l'intensité du devenir, dans le retour éternel au-dessus de l'être (l'intensité du devenir comme éternité - die Ewigkeit der Werdenfülle - Heidegger) ; le résultat étant le processus lui-même, l'entretien du désir, l'interprétation des interprétations, l'éternel retour faisant à la vérité du devenir la promesse d'être vérité tout court. | | | | |
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| vérité | | | La même naïveté, chez les candides et chez les écolâtres : le sens de l'existence serait de rester fidèle à quelques convictions acquises de haute lutte : « Il faut trouver une Idée vraie et ne jamais céder sur ses conséquences » - Badiou. Ils ne comprennent pas que : - les idées, en dehors de la science, ne valent rien sans métaphores ni élan (la chose n'y est vraie que si elle est belle ou bonne), - l'opiniâtreté est ridicule là où l'on cède à la musique, - le beau et le bon tirent non pas vers des déductions, mais vers des séductions. Toutefois, sans la hauteur, le dogmatisme et le relativisme se valent. | | | | |
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| vérité | | | Deux moyens, pour atteindre au vrai : exclure des impossibles, réduire des possibles ; ces moyens s'inversent, dès qu'il s'agit du bonheur ; l'ironiste, qui oscille entre la vérité grave et le bonheur fou, s'essaye à repousser le possible vers l'impossible, pour s'extasier devant la nouvelle immensité ou l'intensité de ce qui peut être faux. | | | | |
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| vérité | | | L'univers de Nietzsche se moque du réel, il est habité de fantômes : Dieu, la Grèce, le nihilisme, la puissance, la vérité, la philosophie y sont des fantômes – (ré)inventés à chaque retour de l'intense devenir. Tant d'apparentes contradictions, tandis qu'il s'y agit chaque fois de changements de langage. | | | | |
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| vérité | | | La Fontaine a raison : « L'homme est de glace aux vérités, il est de feu pour les mensonges » - mais ce n'est pas la vérité qui y est à plaindre, mais le feu, qui s'éteignit, pour ne nous laisser qu'en compagnie des vérités pétrifiées. | | | | |
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| vérité | | | Les amants malheureux me chagrinent, et je pense me débarrasser du mensonge, en me débarrassant de la honte. Mais sans la honte, je n'aurai pas non plus de vérités brûlantes. Et c'est la vérité austère, matrimoniale et fiscale, qui scellera mon bonheur hors des cieux. | | | | |
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| vérité | | | Parmi vérités irrespirables naît un courant d'air de mensonges et entraîne un grand élan, mélange de pureté et d'opacité. | | | | |
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| vérité | | | Le but est une belle phrase-arbre, habillée d'étincelantes inconnues-idées. Et le chemin, ce sont des mises à nu, de savantes substitutions naissant au bout de nos doigts ingénus et fébriles. « Le tableau est fini, quand il a effacé l'idée »** - G.Braque. | | | | |
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| vérité | | | L'éloquence ironique embellit l'austère logique. La logique, à son tour, est propice à réveiller l'éloquence muette de nos meilleures fibres. | | | | |
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| vérité | | | L'esprit accueille plus spontanément l'ivresse des mots que la sobriété de la vérité. Rempli de vérité, il n'aura peut-être pas de fuites, mais il ne connaîtra pas de vertiges non plus. Si la vérité est dans le vin, une fois absorbée, elle apporterait de la houle au message de détresse, que j'aurai mis à sa place. | | | | |
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| vérité | | | Est artiste celui qui a les moyens pour munir d'une même noblesse et d'une même intensité les axes entiers, dont celui de l'acquiescement ou du refus, de la vérité fixe ou de la vérité naissante. « Le Comment adoucit le Non, qui devient ainsi plus caressant qu'un Oui »*** - Jankelevitch – on croirait que la caresse serait au commencement non seulement du bon, mais aussi du beau. | | | | |
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| vérité | | | Les ennemis du vrai, du bon, du beau, contre lesquels pestent bêtement les philosophes, n'ont jamais existé, mais peu eurent assez de talent pour bien peindre l'arbitraire, le mal et l'horreur ; ce don se réduit à l'intensité des couleurs et des élans. | | | | |
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| vérité | | | Aucun geste consolateur final en vue, se dit le matérialiste, en se mettant à hurler au désespoir. Le beau mystère du monde me fait oublier l'absurdité ou l'horreur des problèmes et des solutions dans ce monde, se dit l'idéaliste, cet « Inconsolé, à la Tour abolie » (G.de Nerval), et s'enivre d'espérance que sa seule Étoile ressuscite, espérance qui est à l'opposé de la lucidité : « L'espoir, qui émerge de la réalité, tout en la niant, est la seule manifestation de la vérité » - Adorno - « Hoffnung ist, wie sie der Wirklichkeit sich entringt, indem sie diese negiert, die einzige Gestalt, in der Wahrheit erscheint » - la vérité est toujours une solution, tandis que toute espérance niche dans des mystères. | | | | |
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| vérité | | | On n'interroge jamais la réalité ; toute requête, inévitablement, naît déjà au-dessus d'un modèle ; à la réalité on ne peut adresser que prières, hymnes ou malédictions. | | | | |
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| vérité | | | Les hommes vivent de preuves : de vraies, de pipées, de sottes ; cette densité de platitudes en fait un poison, et la poésie, hélas, n'y joue plus le rôle d'antidote, comme, jadis, aux âges obscurs, les preuves elles-mêmes. « Les preuves sont un antidote contre le poison des témoignages » - F.Bacon - « Proofs are an antidote for the poison of witnesses ». L'enthousiasme et la science jouant à la mort et s'en riant (A.Smith). | | | | |
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| vérité | | | La fin terrible de ton corps, le parcours de ton âme aboutissant dans l’impasse, les résumés de tes yeux profanant les commencements de ton regard, tes extases quittées par l’intensité – tant d’objets de la consolation, que seul le mensonge puisse apporter. « Comme l’amour, comme la mort, la vérité a besoin des voiles du mensonge » - Céline. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est comme l’argent : elle permet de posséder de beaux objets. Mais ce n’est pas la possession qui est le but de l’artiste, mais l’admiration, l’intensité, l’éclairage ou les ombres. « La possession de la vérité, c’est l’ennui, comme toute possession » - Nietzsche - « Der Besitz der Wahrheit ist langweilig wie jeder Besitz ». | | | | |
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| vérité | | | L’inertie (ou même la cohérence) est un danger pour tout écrivain. On l’évite soit par une solution spéculaire, en se reniant par une rétractation mécanique, soit en changeant de source de lumière, tout en restant fidèle à l’intensité de ses ombres. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités de l’Histoire apportent de la durée à la vie trop brève ; les mensonges des mythes hissent les rêves à la hauteur éternelle. Regard en arrière, dans l’étendue du passé ; regard en hauteur, dans l’intensité de l’instant. | | | | |
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