| bien | | | La révolte du mal contre l'avoir avait engendré l'idylle socialiste ; celle du Bien contre l'être - le souriant humanisme. De nos jours, les accointances du Bien avec l'avoir et du mal avec l'être enfantèrent du monstre froid du libéralisme. | | | | |
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| bien | | | On comprend l'homme par sa réaction, face à une hyène égorgeant une gazelle. Trois familles se présentent : justifier, maudire, faire confiance à la vie - réalistes, humanistes, ironistes. | | | | |
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| bien | | | Signe d'artiste : fuir la paix, chercher le cygne à protéger ou l'hydre à abattre. Sans combat, je suis machine ou macchabée déambulant. La vie est un miroir de nos solitudes ou un mouroir de nos attachements. | | | | |
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| bien | | | De l'irréductibilité des sens : dans le Bien, le beau ne doit jouer aucun rôle ; dans le beau, il faut aller au-delà du Bien. La pitié est la valeur extrême du Bien, il faut donc aller même au-delà de la pitié, devenir impitoyable - tel est le message - nullement anti-humaniste ! - de Nietzsche ! Mais la pitié est aussi une des valeurs extrêmes du vrai, « qui nous conduit sur les bords privés de mots, où subsistent seules la pitié, la tendresse et l'amertume »** - Valéry. | | | | |
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| bien | | | Génie du Mal est une élucubration jamais réalisée ; tout génie porte haut son cœur d'humaniste ; la seule hiérarchie verticale, qui ne s'écroule pas sous un regard croisé du vrai, du beau et du Bien, est donc la hiérarchie des talents. Aucun génie que je connaisse ne manque de noblesse ; celle-ci en fait partie intégrante. | | | | |
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| bien | | | La rancune de ceux que je rendis malheureux soulage le poids de ma honte ; c'est leur gentillesse et leur sourire qui sont proprement insupportables. | | | | |
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| bien | | | J'ai vécu au milieu des sauvages, qu'aucune modernité n'avait déviés de leur état de nature, et de terribles violences et brutalités constituaient leur quotidien. Le vrai ne figurait guère à leurs horizons microscopiques, le beau n'illuminait point leurs firmaments bien bas, mais le bon était nettement plus présent dans leurs cœurs que chez les humanistes universitaires. Rousseau vit juste : l'état de civilisation, engagé sur la voie du vrai et du beau, nous éloigne du Bien. | | | | |
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| bien | | | Le goût pour la poésie est des plus anti-démocratiques et anti-humanistes. L'absence de honte pour leurs privilèges, implicitement ressentis comme mérités, chez Chateaubriand, Lamartine ou Nietzsche, disqualifie l'homme, mais n'atteint nullement le poète. La honte sociale, chez Hugo, Marx ou Tolstoï, honore l'homme, mais engrisaille le poète. | | | | |
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| bien | | | L'humanisme, c'est la découverte du Bien et du Mal – Rousseau, Nietzsche, Tolstoï – la morale. Aristote, Platon, Jésus, Spinoza ne parlent que du bon et du mauvais – l'éthique. | | | | |
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| bien | | | La sacrée triade humaine – corps, esprit, âme – ne peut se passer d'aucune de ses hypostases, sans déshumaniser l'homme. Mais il faut avouer que l'oubli moderne de l'âme conduit aux effets moins désastreux que le rejet chrétien, antique ou médiéval, du corps ou de l'esprit. Le moine concupiscent ou l'inquisiteur ignare furent plus nocifs pour l'éthique que n'est, pour l'esthétique, le comptable mesquin. | | | | |
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| bien | | | Parmi les chantres d'un amour, aveugle ou mystérieux, - Rousseau et Einstein. Ils abandonnent leurs enfants, l'un, remords bien avalé, l'autre, sourire aux lèvres. L'ironie de l'intelligence ou la pitié humaniste ne nous empêchent pas d'être de fieffés salopards ; mais la honte rehausse l'intelligence et approfondit la pitié. | | | | |
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| bien | | | Les idées, les sentiments, les actes, les sons ont leurs langages, qui traduisent ou représentent leurs modèles respectifs. Mais le Bien n’a pas de langage ; il n’est ni lumière ni chaleur ni force. C’est le Mal qui est langagièrement bien outillé : anti-humaniste dans l’idée, mécanique dans le sentiment, inhérent dans l’acte, sans musique dans ses bruits. | | | | |
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| chœur cité | | | MOT : Le forum s'incline devant la lettre pinailleuse et se gausse de l'esprit nonchalant. Le mot du degré zéro, cet écho de l'esprit infini, lui est sans poids ; il n'aime que le lourd enchaînement juridique protégeant le possédant de la furie fondatrice des dépossédés. Les titres de propriété, rédigés en mots sans âme, pris pour titres de noblesse, l'âme sans mots. | | | | |
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| cité | | | Et si ce qui condamne fatalement toute utopie humaniste n'était pas la bassesse du possédant, mais la paresse du dépossédé ? | | | | |
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| cité | | | L'histoire de l'humanisme : le XVI-ème siècle - le pathos d'une révolte, le XVII-ème- la passion d'une utopie, le XVIII-ème - l'élégance d'un rêve, le XIX-ème - la grandeur d'une théorie, le XX-ème - l'horreur d'une réalité, le XXI-ème - l'ennui de l'inutile. | | | | |
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| cité | | | Un caporal aryosophe (Hitler) en héros d'un humanisme belliqueux, un séminariste caucasien (Staline) en héraut d'un humanisme évangélique - les professionnels, les haut gradés, les généraux ou les papes, firent meilleure fortune dans le métier de racoleurs. | | | | |
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| cité | | | L'humanisme, par définition, ne peut être qu'éthique ; le désastre totalitaire et le désastre artistique naquirent des tentatives de pratiquer un humanisme mystique ou un humanisme esthétique. | | | | |
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| cité | | | Deux points capitaux communs, entre le nazisme et le bolchevisme : l'exaltation du vainqueur et l'élimination du vaincu ; sur le premier point, les sources sont à l'opposé, l'anti-humanisme face à l'humanisme : glorifier le fort, le supérieur ou bien le faible, l'exploité ; mais sur le second point, la ressemblance est complète : voir dans l'adversaire un sous-homme, un insecte, un ennemi du peuple - le mépris d'espèce aboutissant même plus sûrement à l'abattoir qu'à la salle de tortures. Et si c'était une fatalité de tout matérialisme ? - « En supprimant les injustes, on s'assurera plus de tranquillité » - Démocrite. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme se soucie du surhomme, le communisme - du sous-homme, la démocratie - des hommes. À cette triade manque le quatrième élément (selon Dostoïevsky et Nietzsche) - l'homme, jadis au centre de l'humanisme, aujourd'hui évincé au profit du robot, qui prit sa place (comme le mouton s'était substitué jadis aux surhommes et sous-hommes). | | | | |
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| cité | | | Même si le thème de liberté devint l'apanage du robot, et celui de fraternité s'applique surtout au mouton, celui d'égalité reste difficilement casable, avec deux lectures alternatives : à travers la liberté - l'égalité idéologique, donc minable, ou à travers la fraternité - l'égalité sentimentale et même physiologique, donc humaniste. | | | | |
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| cité | | | Si une seule nation décidait de vivre, économiquement, selon la voix de fraternité, tandis que les autres continueraient à ne suivre que la loi du lucre, la déchéance matérielle de celle-là s'ensuivrait, à plus ou moins longue échéance, - telle est la leçon marxiste la plus oubliée et peut-être la seule, qui laisse encore une petite chance à l'humanisme. | | | | |
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| cité | | | Fossoyeurs, innocents et illuminés, de belles idées : du romantisme politique - Lénine, Hitler ; du romantisme artistique - Pissarro ou Malévitch, Schönberg ou Mahler. C'est ainsi que s'achèvent deux mille ans, où tâtonnaient l'humanisme et la grandeur, la direction et la hauteur du regard. Tout est confié, désormais, aux cervelles, muscles et griffes. C'est le romantisme qui est mort et non pas le totalitarisme ou l'académisme. | | | | |
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| cité | | | Cette société oublia les sources de l'homme et se désintéressa des finalités des hommes : tout son dynamisme est dans le changement de versions courantes de logiciels, de types d'imposition, de mariage ou de budgétisation, d'ingrédients alimentaires, picturales ou électroniques. Tandis que le culte des commencements consisterait peut-être dans la joie de peindre des caps et des destinations, à ne pas suivre des pieds, mais seulement du regard, pour s'émouvoir et s'humaniser. | | | | |
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| cité | | | Les actes des nazis sont en parfaite concordance avec leurs idéaux : la guerre, la supériorité raciale, l'extermination ou l'asservissement de races inférieures. Mais les actes des staliniens n'ont rien à voir avec l'idéal communiste : la libération par le travail, le bonheur collectif, la fraternité entre les forts et les faibles, les valeurs humanistes, opposées au lucre et à la compétition impitoyable. Tout est franc et honnête chez les premiers ; tout est fourbe et mensonger chez les seconds. L'idéal des premiers n'inspire plus que le dégoût ; celui des seconds – que la pitié. | | | | |
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| cité | | | La chute du communisme explique la disparition de l'humanisme du cercle des sujets intellectuels ; la haute essence de l'homme est sacrifiée à sa basse existence. Et dire, que pour Marx, « le communisme est la vraie solution de la lutte entre existence et essence » - « Kommunismus, die wahre Auflösung des Streits zwischen Existenz und Wesen ». | | | | |
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| cité | | | Ils pensent, que le chemin le plus sûr vers la liberté, c'est l'ordre, et que la servitude est au bout du désordre. En cela, les caporaux et les poètes sont du même côté : l'Église sans Dieu vaut mieux que Dieu sans l'Église. Toutefois, l'ordre n'en est que le père adoptif, la justice, la mère, ayant péché avec l'humanisme, récemment décédé et marquant ainsi l'exorde d'un nouveau Moyen Âge. | | | | |
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| cité | | | Les larmes, que la chute du mur de Berlin provoqua chez les âmes sensibles, ne seraient pas dictées par la seule joie d’accueillir la liberté, mais aussi, et même davantage, par la tristesse de voir le plus noble idéal humaniste, la fraternité des humbles, s’écrouler. Les hommes sans larmes, en furent les premiers profiteurs. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'ordinateur, mieux que l'homme, résume l'espèce humaine. Dans l'Antiquité, l'homme fut plus vaste que l'humanité ; avec les Encyclopédistes, l'équilibre entre les deux fut atteint ; aujourd'hui, l'homme n'est qu'une notice d'utilisation d'un rouage insignifiant des hommes. L'homme est à la traîne des hommes. L'humaniste aime l'homme ; « qui aime encore l'humanité ? - les cyniques et non pas les humanistes » - Kontchalovsky - « Человечество любят не гуманисты, а циники ». | | | | |
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| hommes | | | Deux démarches opposées : désenchantement du monde par l'humanisation du divin, enchantement par le monde dans la divinisation de l'humain. | | | | |
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| hommes | | | Est humaniste celui qui veut protéger l'homme, toujours défait, de l'emprise des hommes, toujours triomphants. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme : trouver tout homme - irremplaçable ; heureusement pour le rêveur et le créateur « il n'y a pas d'absences irremplaçables »** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se mesurent sur la foi d'Hermès ou d'Apollon, qui proclament une inégalité profane ou spirituelle ; mais c'est une égalité sacrée que proclame Zeus, égal pour tous (omnia aequus), qui nous rend fraternels ou humanistes. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme : non pas l'humanisation du divin, par un cerveau suffisant et impassible, mais la divinisation de l'humain, par une âme hésitante et palpitante. Mais aujourd'hui, hélas, c'est l'âme qui, sobrement, humanise, c'est à dire banalise, son rêve, et le cerveau, enivré, divinise, c'est à dire innocente, son acte, ce qui rapproche l'homme du mouton et du robot. | | | | |
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| hommes | | | Est anti-humaniste celui qui ne mise que sur la force ; est humaniste celui qui a pitié de la faiblesse d'autrui et honte de sa propre force ; le respect du seul savoir, qui augmente la force, ou le respect du savoir sans forces. « C'est à en rire ou à en pleurer de voir tant de savoir rester sans force sur la vie des hommes » (Kierkegaard) - tu ne comprends donc pas que la beauté de la vie est due plus à l'inconnaissable qu'au connu, à l'intensité qu'à la force. « Tout ce que nous ignorons, nous le connaissons grâce aux rêves des savants-poètes » - Vernadsky - « Всё, что мы не знаем, мы знаем благодаря мечтам учёных-поэтов ». | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours on sait ce que sont les hommes, de lourds soupçons pesèrent toujours sur l'existence du sous-homme, et depuis peu on commença même à percer à jour l'essence du surhomme, mais on continue à ignorer ce qu'est l'homme. Tant qu'on le reconnaît, l'humanisme n'est pas mort ; dès que, implicitement mais définitivement, on proclame l'homme - mouton ou robot, c'en est fini de notre pitié, de notre honte et de nos enthousiasmes. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès est l'œuvre de l'humaniste, qui évinça successivement le théologien, le militaire, le politicien, pour faire d'eux tous - des comptables, dont la culture est moutonnière et la civilisation - robotique. Et l'humaniste, lui-même, de médiéval ou encyclopédique, devint technique ; il est aujourd'hui tiers-mondiste, syndicaliste, écologiste, homophile, féministe ; l'humain tout court n'intéresse plus que les compagnons d'Emmaüs. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme complet est projection verticale sur toutes les facettes de l'homme : la biologique - la vénération du miracle de la vie, la sociale - l'appel à l'égalité matérielle, la politique - la garantie de liberté d'opinions démocratiques, la spirituelle - la primauté de la noblesse, l'artistique - le culte du talent et de la pureté. Une seule de ces facettes manque, et l'édifice devient vulnérable au travail de sape des économistes, des sociologues, des politiciens, de ces calculateurs d'un humanisme réel ; c'est au philosophe qu'appartient la tâche de gardien de l'humanisme de rêve. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme commence par la reconnaissance d'une hiérarchie verticale des facettes humaines : miracle, seigneur de la nature, prodige de l'esprit, rêveur, amoureux etc. Mais l'horizontalité cynique finira par le rendre égal des moutons et des robots, qui ne veulent pas d'homme-maître. Pourtant, jamais l'espèce ne fut ainsi sans honte, comme aujourd'hui. | | | | |
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| hommes | | | Les meilleurs humanistes et les meilleurs artistes sont ceux, chez qui l'appel du bon et l'attrait du beau proviennent de la nature et non pas de la culture, et qui sont, donc, plutôt sources que finalités, plutôt mélodies qu'instruments, plutôt regards qu'yeux, plutôt contraintes que moyens. | | | | |
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| hommes | | | À la pointe de la science, jadis, se trouvaient des poètes, philosophes, mathématiciens, physiciens, biologistes, qui furent, en même temps de véritables encyclopédistes et humanistes, pratiquant la science avec conscience ; quand j'entends l'élite savante de nos jours, les informaticiens, ces misérables robots sans âme, à la réflexion binaire, aux horizons de techniciens des platitudes, je plains leurs ancêtres, d'Homère à Einstein, pour une telle descendance indigne. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme n'est pas l'esprit de liberté, qui rassure, mais l'âme troublée par la place que prend inexorablement, dans son voisinage, le robot. | | | | |
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| hommes | | | Oui, pour eux, Dieu est bien mort ; ils n'entendent plus Sa voix, au fond d'eux-mêmes, voix qui les appelait au bon, au beau, au vrai ; pour eux, le beau est conservé dans des musées, car ses œuvres sont chères, le bon ne sert qu'à ériger des règles morales, protégeant l'ordre établi, et le vrai ne se reflète que dans une législation mécanique. | | | | |
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| hommes | | | La musique est le moins humaniste des arts ; nulle part ailleurs le sublime ne côtoie d'aussi près l'horrible. Comment peut-on croire que « la vraie musique n'exprime que des sentiments et idées humanistes » - Chostakovitch - « настоящая музыка способна выражать только гуманные чувства и идеи » ? Le vrai humanisme est solitaire, immaculé et sacré : Bach - solitude du Dieu humilié et sali, Mozart - solitude du Dieu pur, Beethoven - solitude de l'homme pur se passant de Dieu, Tchaïkovsky - solitude de l'homme, entre la pureté divine et la boue, elle aussi divine. Le vrai humanisme ne quitte pas les têtes et les âmes, pour se traduire en actes ; l'humanisme activiste pouvait visiter jusqu'aux mélomanes des Einsatz-Kommandos et des Troïkas du NKVD. | | | | |
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| hommes | | | Humaniste est celui qui réconcilie la raison et la foi, l’esprit et l’âme, la dignité et l’humilité, la lutte et la consolation ; anti-humaniste est celui qui les fusionne. | | | | |
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| hommes | | | L’humanisme prêchait un homme, capable de compassion, de rêve, de beauté ; aujourd’hui, on apprécie la cohérence, le financement, l’écologie – ces traits du robot, régnant déjà dans tant de têtes déshumanisées. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes vécurent dans un double cadre : la civilisation des artisans (incarnant l’espèce humaine d’un pays) et la culture des artistes (sublimant les sensibilités particulières de chaque nation). Depuis la mutation de l’homme en robot et l’abandon de son identité nationale au profit d’un nivellement mondial, il vit dans les sordides post- ou trans-humanisme. | | | | |
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| russie | | | Le sommeil de la raison, de même que la coupure du courant, rendent l'homme ou l'ordinateur improductifs et inoffensifs. C'est la tentative de l'homme de faire rêver l'ordinateur ou de pratiquer le rêve de raison qui engendrent des monstres (Goya). L'humanisme réel est un rêve de raison et la Russie soviétique - son monstre. Pourtant, le mot Soviet est un calque russe du grec - symbole. | | | | |
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| russie | | | Deux tentatives d'imposer un diktat de l'humanisme réel, christianisme ou communisme, au nom du salut de l'homme et son assimilation avec l'ange, se soldèrent par l'écroulement de deux immenses empires, Rome et la Russie. Les droits de l'homme, en l'envisageant comme un robot, amènent la stabilité des marchés, communs et diaboliques. | | | | |
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| russie | | | Le naufrage de la Russie soviétique, c'est la chute de la troisième Rome. La première promettait la civilisation, la deuxième - la foi, la troisième - la générosité. L'humanisme - c'est bien lui, et non pas le communisme, qui est mort - n'avait aucune chance d'être porté par quelque chose de noble ; il aurait dû, pour survivre, s'associer avec le marchand qui, dans nos Rome, fut entravé par le soldat, le moine ou le goujat. « La chute de l'humanisme est le bilan principal de notre époque »*** - Soljénitsyne - « Крушение гуманизма - главный итог нашей эпохи ». | | | | |
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| russie | | | Le plus humaniste des messages, celui de Tchékhov : la compassion et la langueur vous étreignent, sans que les affaiblisse une interrogation sur la crédibilité intellectuelle ou sociale de ses héros perdus et impossibles. Qui nous déshumanise le plus ? - les sociologues et philosophes, rigoureux et raseurs. Pour comprendre Tchékhov, il faut se dire, que, s'il écrivait aujourd'hui, sa pitié, sa tristesse et son lyrisme trouveraient autant, sinon davantage, de matière. | | | | |
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| russie | | | Les ignares et les malveillants voient la hideur du communisme à la soviétique et ils veulent en jeter l'opprobre jusque sur l'égalité ou l'humanisme ; peu sont ceux qui lisent cette histoire à l'envers : « Après tant de lucidité, de sacrifice, d'intelligence, - les millions de déportés, la censure » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| russie | | | L'humanisme originel devint rationnel à la Renaissance, le revirement complètement ignoré par la Russie et qui explique la plupart de ses différences d'avec l'Europe. L'humanisme irrationnel devint une quête exclusivement russe : « La fiction russe est celle du Chaînon Manquant de l'humanité ; son crâne est celui du surhomme » - Chesterton - « Russian tale is the tale of the Missing Link ; his head is the head of the superman ». | | | | |
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| russie | | | L'Anglais, l'Allemand, le Français, le Russe voient dans leur patrie respective - une protectrice, une muse, une déesse, une mère. D'où leurs propensions à folichonner, à s'oublier, à statufier, à pleurnicher. | | | | |
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| russie | | | La vie fut si terne en Russie, que l'homme y cherchait des bigarrures en lui-même. L'austérité ambiante pousse le Russe à reconstituer des tableaux et des mélodies, venus de nulle part. Et, instinctivement et presque au hasard, il touche ainsi aux ressorts de l'art humaniste. | | | | |
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| russie | | | Seuls les poètes munissent le ciel de sa hauteur ; seuls les philosophes montrent la profondeur de la terre. En Russie, ce fut souvent le même créateur. « La Russie est la terre des poètes par excellence » - Badiou. Pauvre Russie, privée désormais et des uns et des autres, déambule dans un désert, plat, déshumanisé, dépeuplé. | | | | |
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| russie | | | Avec son expérience communiste, la Russie donna bien à l'humanité la terrible leçon, dont les Russes parlaient depuis trois siècles. Mais ce n'est pas le totalitarisme qui en est la victime la plus intéressante, mais bien l'humanisme, ce bel enfant jeté en même temps que la boue et le sang concentrationnaires. | | | | |
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| russie | | | La Révolution russe : le Rousseau lyrique et le Marx dogmatique, lus et interprétés par le Gengis-Khan pratique. La racaille, marmonnant des thèses dialectiques pour trucider des Saint-Preux ataviques. | | | | |
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| russie | | | La culture et, surtout, la civilisation allemandes sauvèrent l’humanisme, après la barbarie nazie, tandis que la brillante culture russe fut la première et la plus irréversible victime de la Révolution. La Russie porte, même cent ans après, les stigmates de la dévastation sauvage. Comme si Bounine parlait aujourd’hui : « Tous, haineux, infiniment sanguinaires, menteurs jusqu’à la nausée, primitifs, minables au plus haut point » - « Всё злобно, кроваво донельзя, лживо до тошноты, плоско, убого до невероятия ». | | | | |
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| russie | | | La souffrance inonde tout l’espace russe, de sa misère matérielle à sa littérature spirituelle, mais ne fait que remuer la boue, sans apporter la moindre pureté. « La souffrance n’apporte une catharsis qu’aux âmes libres » - Prichvine - « Только душу свободную очищает страдание ». | | | | |
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| russie | | | Les Russes imaginent que les ténèbres extérieures permanentes, dans lesquelles ils sont plongés, touchent l’humanité toute entière. Ennuyé par une lumière tout-envahissante, l’intellectuel européen invente des ténèbres intérieures. « L’appel humaniste de la littérature russe traduit l’exigence d’une rédemption dans nos ténèbres modernes » - G.Steiner - « The urgent humanity in Russian literature constitutes what claim there is to redemption in the modern dark ages ». | | | | |
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