| chœur action | | | CITÉ : Le meilleur cadre d'une action sans remords est la cité. Si la vie intérieure est un théâtre, où je suis chargé de justifier deus ex machina ou de ramasser ceux qui sont tombés, la vie extérieure est un cirque, où tout dresseur de Léviathan est dispensé de cohérence, la bête ayant le droit à une logique inhumaine, mais délicieusement désopilante. | | | | |
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| chœur action | | | BIEN : On n'est pas perdu pour le bien, tant qu'on a la conscience en éveil. L'action crée une telle illusion de notre droit au sommeil des justes, que seul un rêve cauchemardesque nous rend aux frissons de la position couchée. Le bien ne naît que la nuit, quand le rouge au front, les bleus de l'âme et le gris du geste se confondent en une bigarrure inextricable et pudique. | | | | |
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| action | | | Face à l'acte - trois attitudes possibles : confiance, indifférence, honte. L'acte me reflète, me promet la liberté et finit par me dévoiler l'esclave que je suis, dans l'impuissance de traduire mon rêve. | | | | |
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| action | | | Il faut entrer dans l'action avec une triple résignation : 1. l'aléa des actes trahira la pureté des intentions, 2. une part de malice se glissera fatalement dans tout acte, 3. le remords ou la honte t'attraperont à la sortie de tout acte. Une seule certitude, et te voilà un monstre. Ou bien on peut se contenter d'une méta-résignation : aucun principe de la vérité ou du bien ne peut s'identifier avec un acte. | | | | |
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| action | | | La vraie connaissance de soi consiste à savoir creuser dans les motifs de nos gestes jusqu'à en mettre à nu le fond honteux. La difficulté est dans le faire et non pas dans l'être. Celui qui s'ignore et vit de son épiderme, c'est bien l'amoureux : « Il est facile d'être bon, quand on est amoureux » - Pavese - « E facile di essere buono, se sei amoroso ». | | | | |
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| action | | | L'intellect devrait entretenir une liaison hygiénique avec la passion, tout en tenant à son vœu de célibat : se marier, pour lui, signifiant passer de la convoitise à l'acte. Un grand esprit tient à s'ignorer ; tandis que l'événement l'oblige à s'épouser. | | | | |
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| action | | | Ce qui compte, ce n'est pas ce que je fais ni, encore moins, ce qui en est le motif, mais dans quel rayon je vais ranger mon fait. Le tiroir le plus plein devrait porter l'étiquette : Réquisitoires à ta charge. « La lumière des lumières va vers le motif, non vers l'acte ; l'ombre des ombres ne s'attarde que sur l'acte » - Yeats - « The light of lights looks always on the motive, not the deed ; the shadow of shadows on the deed alone ». | | | | |
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| action | | | La maîtrise de soi se prouve le mieux par le genre d'inaction, qu'on a l'audace de tenter, c'est l'action de soi ; son inaction serait l'action du cerveau et du muscle, qui s'imagineraient de traduire le soi : « Celui qui voit l'action dans l'inaction et l'inaction dans l'action, est un sage » - Bhagavad-Gîtâ. | | | | |
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| action | | | L'incapacité de me sentir vainqueur, l'oscillation entre la honte de la guerre et la honte de la paix. L'heureuse stabilité de ceux qui n'éprouvent qu'une seule de ces hontes ! L'heureuse béatitude de ceux qui n'en connaissent aucune ! | | | | |
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| action | | | Qu'emporte un geste, en me quittant ? Demande comment il est né : par routine ou par rupture, dans une contingence ou un choix, derrière une inertie ou un élan. Et je lui laisserai l'indifférence d'un tableau de bord ou la honte d'une fausse empreinte. | | | | |
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| action | | | La seule chose, qui m'empêche de m'attendrir sur l'homme, comme je m'attendris sur l'enfant, est le reflet blasphématoire de ses rêves inavouables, noyés dans ses actes innocents. La vraie innocence a honte de toute action (à l'opposé de Rousseau). | | | | |
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| action | | | Le rêve me condamne et l'action m'acquitte. Le rêve, cette accumulation de faux témoignages, me cloue au banc des accusés, où je me sens à ma place, celle d'imposteur. L'action me tend des alibis, assortis de noms et de dates, mais je ne me sens pas concerné par des enquêtes impartiales. « Les saints accusent leurs meilleures actions »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | Le banc des accusés ou une croix ; le vrai bien se perpètre, ne s'accomplit (le dernier verbe du Christ) que le vrai mal. | | | | |
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| action | | | Attendre de l'art, qu'il vous apprenne quelque chose, qu'il vous arme, - étrange obsession des meilleurs, y compris Valéry. Je n'apprends que dans des guides statistico-savants ; une œuvre d'art devrait donner aux inéluctables fuites de soi la fraîcheur des sources, nous démunir de pores ou munir d'a-pories vitales, nous décuirasser, pour rendre la débâcle moins humiliante et plutôt cérémonielle. | | | | |
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| action | | | La lumière cynique de l'être projetant de belles ombres du faire - Pythagore ou Diogène ; la lumière héroïque du faire invoquant d'humbles ombres de l'être - R.Debray ou S.Weil ; les ombres honteuses du faire se désolidarisant des ombres piteuses de l'être - Rousseau ou Tolstoï. Trois manières de prouver sa noblesse : esthétique, mystique, éthique - faire briller, brûler, être brillant. | | | | |
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| action | | | Préférer l'Agir au Faire, l'action à la production, la résolution de contraintes à l'avance vers le but, la liberté des buts à la liberté des moyens. Aristote : « Seul le mouvement, dans lequel le but est immanent, est l'action-praxis ». L'action-poïésis serait le mouvement animé par le rêve, cette contrainte transcendante, un telos intérieur au-dessus du skopos extérieur (cette action vers l'extérieur - Tat nach außen - Nietzsche) ; le malheur est que, au-delà du rêve défait, sévit le bilan, l'action-prohairésis, qui te laissera, le plus souvent, non pas avec une paix d'âme, mais avec une honte. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'acte cupide instaura partout une paix d'âme ; les états d'âme sont rayés des messes et raillés par les masses. La cléricature d'antan, connue par sa trahison face à la raison, fut auréolée d'ombrageuses et faramineuses défaites ; celle qui lui succéda, en revenant au giron du raisonnable, brille par ses triomphes transparents et grégaires. Le poète a honte de ses tranquillités. | | | | |
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| action | | | Je n'ai aucune répugnance à l'action ; je me contente de constater son intégral mutisme : elle ne traduit presque rien de ce qui, en nous, vaut d'être dévoilé. « Tout ce que vous faites trouve un sens dans ce que vous êtes » - Jean-Paul II - et puisque vous êtes condamnés à ignorer ce que vous êtes, ce sens est une chimère sans intérêt. | | | | |
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| action | | | L'action, c'est un réseau inextricable de traces et de signes ; celui qui ne voit que les traces en ignore la profondeur, celui qui ne voit que les signes en ignore la hauteur ; les deux peuvent ignorer la honte, qui naît du terrible choc entre le profond et le haut, nous condamnant à la platitude. | | | | |
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| action | | | Dans ce chapitre, je suis peut-être en retard sur mon siècle : l'action, accompagnée jadis d'orgueil ou de honte, devint aujourd'hui opération, c'est à dire exécution d'un morceau d'un algorithme incolore, insipide, indolore. L'âme, détachée désormais des mains et cerveaux, chôme ou suit une formation de cadres inférieurs. | | | | |
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| action | | | Aucune œuvre littéraire ne traduit si nettement le conflit majeur de l'existence, entre le moi, qui réfléchit, agit et se connaît et le moi, qui frissonne, rêve et s'ignore, que la Pathétique de Tchaïkovsky ; et nulle part ailleurs on n'entend si nettement l'inéluctable débâcle du second, plein de honte, et le silence confus du premier, plein d'ironie. | | | | |
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| action | | | Pour assourdir le remords, qui suivra chacune de mes actions, je dois réduire la liberté, en tant que cause, soit à la nécessité soit au hasard ; pour le choix de l'inaction, j'emprunterai le chemin inverse. | | | | |
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| action | | | Les trois faces de l'homme - l'agir, le sentir, le penser - semblent être complètement disjointes et évoluent d'après des lois indépendantes ; l'écriture tente en vain de les unifier par des accords impossibles ; celui qui le comprend finit, immanquablement, par choisir le désastre comme leur fond, commun mais imaginaire. Le désastre, c'est la condamnation au multiple, réveillant la honte, l'intranquillité, la désespérance. | | | | |
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| action | | | Pour le soi inconnu, être veut dire demeurer, et pour le soi connu - faire ; l'impossibilité d'une traduction fidèle de l'un vers l'autre (« la nausée, l'impossibilité d'être ce que l'on est » - Levinas), est à l'origine de nos tragédies ou de nos hontes. | | | | |
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| action | | | Le mot est pur s'il peut se passer d'idées, l'idée est pure si le désir ne s'en mêle pas, le désir est pur si le passage à l'acte ne l'assouvit guère. Mais la multitude aime des amalgames : « Celui qui désire sans agir, engendre la pourriture » - W.Blake - « He who desires but acts not breeds pestilence ». Celui qui agit, immunisé contre le virus de honte ou de désir, gagne en stérilité et perd en saveur. | | | | |
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| action | | | La sagesse, c'est la honte, face à mes actions, et la pitié - face à mes rêves. Ainsi, je pourrai transgresser la règle biblique : « Ne sois pas sage à tes propres yeux ». Mais ne sois pas prophète dans des contrées, que tes pieds foulent. Et que tes mains ne sacralisent aucun de leurs actes. Cela fait beaucoup de tentations vaincues. | | | | |
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| action | | | L'action ne devrait nuire en rien à nos meilleures idées ou à nos meilleurs rêves, qui sont nos seuls pourvoyeurs de meilleures consolations. Quant aux idées ou rêves terrestres, on peut dire, que « L'action est l'ennemie de la pensée et l'amie des flatteuses illusions » - Conrad - « Action is consolatory. It is the enemy of thought and the friend of illusions ». Avec l'ennemi - deux attitudes possibles : le corps-à-corps ou la reddition tempérée par l'indifférence. Ta pensée en sortira avec les bleus des illusions malmenées ou avec le rouge des illusions honteuses. | | | | |
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| action | | | Ils appellent danger ce qui pourrait gêner une ascension sociale. « Plutôt un mouvement périlleux qu'une immobilité sans danger » - Keats - « Better being imprudent moveables than prudent fixtures ». Le péril du mouvement, c'est un bleu sur l'épiderme, une grisaille dans la tête ou un vide côté âme. Le péril de l'immobilité, c'est un rouge au front, une noirceur dans le regard, un trop plein côté cœur. | | | | |
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| action | | | C'est la qualité du désir, en intensité et non en sincérité, qui amortit la honte de la nécessaire action, à laquelle je … renonce. « Avec le désir - mille moyens ; sans le désir - mille contraintes ! » - Pierre le Grand - « Есть желание - тысяча способов ; нет желания - тысяча поводов ! ». Pour élever ou entretenir le désir, rien de plus efficace que de bonnes contraintes ; pour le tuer, rien de plus sûr que de mauvais moyens. | | | | |
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| action | | | Celui qui se sent maître de l'Action à faire est, en général, esclave de l'Action faite. Pour mieux maîtriser celle-ci, il vaut mieux se sentir esclave de celle-là. Dans le domaine des actions, se méfier du vertige des commencements, songer surtout aux fins. Maîtriser, à la fin, le remords de l'âme désabusée est plus vital que se laisser porter, au début, par l'essor des bras abusés. | | | | |
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| action | | | Il est révolu, le temps facile, où l'on pouvait étriller un acte démoniaque au nom d'une séraphique idée. Plus d'idée immaculée, non visitée par quelques annonciateurs d'actes sans scrupules, non présentée au Temple d'Hermès, non figée en quelconques présomptions d'innocence ou assomptions sans douleur. | | | | |
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| action | | | Toutes les tâches, où l'on sait ce qu'on fait, seront un jour confiées à la machine. Heureusement, il nous resteront des taches, où l'on ne sait pas ce qu'on tait. | | | | |
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| action | | | Les armures des actes et des convictions font oublier la fatalité du coup de grâce du brigand à la faux sans merci, notre créditeur accusateur et désarmant. Penser, c'est se dépenser dans la honte, incorrigible, tandis qu'agir, c'est s'empêcher de rougir, impénitent. | | | | |
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| action | | | La naïveté de Dostoïevsky : les hommes, dans la suite de leurs actions, incarnent des idées. La lucidité de Tolstoï : les hommes, dans le chaos de leurs actes, se précipitent, honteux, derrière des idées fuyantes. Chez Tolstoï, au tournant - un somnambulisme, un regard vers le ciel ; chez Dostoïevsky - un psychologisme, un magisme ou un syllogisme. | | | | |
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| action | | | Les mots jouent plus fidèlement de mes cordes que les gestes ; j'ai plus de raisons de rougir avec ces derniers qu'avec les premiers ; n'écoute pas Cervantès : « Un chevalier a honte, quand ses mots sont plus beaux que ses faits » - « Un caballero se avergüenza de que sus palabras sean mejores que sus hechos ». Et continue à te payer de mots, pour préserver ton pouvoir de rachat. | | | | |
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| action | | | Le mal n'est pas dans le contenu de mes actes, mais dans la nature de l'écho qu'en reçoit mon âme ; cet écho sonne honte ou remords plus souvent que bonne conscience. Les mouvements du vouloir (les passions, le goût, la noblesse) et du faire (le progrès, l'intelligence, le courage) ne croisent pas l'axe du bien sous le même angle. Toute bien-veillance a dans son voisinage une mal-faisance. | | | | |
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| action | | | Le cycle complet, c'est : agir, rugir, rougir, mais peu de gens, les veinards, parviennent au troisième stade et, ainsi, gardent une bonne conscience. Toute action blesse quelque chose ou quelqu'un : « La victimisation endeuille la gloire de l'action » - Ricœur. | | | | |
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| action | | | On communique avec le bien par deux canaux : par l'action, qui cherche à nous procurer une paix d'âme, ou par la conscience, dans les deux acceptions du terme : la conscience intellectuelle, qui vénère la source mystérieuse du bien et constate l'impossibilité de la faire couler jusque dans nos mains, et la conscience morale, qui nous laisse dans l'inquiétude et la honte. | | | | |
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| action | | | L'intelligence amortit la honte de l'action ; sans l'intelligence, l'action est pure et bête consolation. Mais sans l'action, l'intelligence est initiatique et féconde ! Les enfants de l'intelligence sont tous des bâtards, victimes d'une déshérence. Plus l'action s'inspire de l'intelligence, plus elle est vaine. « L'histoire des actes : l'alternance de la pudeur et de la pesanteur relapse » - Jankelevitch. | | | | |
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| action | | | L'écrit est toujours une caresse ou un adoucissement : dans l'immense majorité des cas - caresse d'un amour-propre ou d'une futilité, et très rarement - adoucissement d'une honte ou d'un mal, réels ou imaginaires. Le mot est le contraire de l'acte, ou un remède de l'acte, acte, qui ne peut être que blessure. | | | | |
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| action | | | La volupté est la volonté de ne pas agir, les yeux ouverts, mais de rougir ou rugir, les yeux fermés. La volonté en puissance est un thème à creuser, puisqu'on sait que : « la volonté d'agir écrase la pensée »** - Heidegger - « Der Wille zum Handeln überrolt das Denken » - il faut donc choisir entre volonté en tant que corde tendue ou en tant que flèche décochée, ou, comme dirait Aristote, entre la volupté en puissance et la volonté en acte. | | | | |
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| action | | | Penser avant d'agir ou après, le résultat est presque le même - voyez le Zeus moqueur, face à d'Épiméthée, celui qui pense après, ou à son frère Prométhée, celui pense avant, - et qui, Zeus, finit par faire appel au dieu du lucre, Hermès, pour suppléer à leurs lacunes - l'oubli de la loi et de la honte. | | | | |
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| action | | | Changer d'avis ou se repentir, en grec, se diraient avec le même mot - métanoïa ; mais le meilleur repentir est d'avoir honte de l'action même, tout en gardant le même regard sur ses motifs et fins. | | | | |
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| action | | | Les hommes à conscience éveillée furent jadis, en même temps, parmi les plus actifs et entreprenants. Aujourd'hui, l'humanité se divise nettement en coupables et en capables, presque sans intersection. | | | | |
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| action | | | Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret. | | | | |
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| action | | | La révolte – contre la bêtise, l'injustice des autres ou ma propre condition – cette révolte est toujours dégradante (pour moi-même, et utile – pour la société). La seule révolte digne de mes remords est celle qui naît de la honte de voir mes rêves profanés par mes actes. | | | | |
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| action | | | Chaque fois que je pense avoir agi pour une bonne cause, la honte me rattrape, pour me rappeler, une fois de plus, que tout bien, représenté par une action, est un blasphème, comme toute image du prophète Mahomet. « Aucune bonne action ne reste impunie »* - Wilde - « No good deed goes unpunished ». | | | | |
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| action | | | Aucun rêve volage n'échappe plus au harcèlement de quelque action bâtarde, qui s'en réclame. Aucun soupir n'évite une décomposition en harmoniques reproductibles. L'œil des capteurs dénude tous les recoins de l'âme. La pudeur ironique nous condamne à la honte. | | | | |
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| action | | | Le hasard – mon rôle social, mon talent, mon énergie - prouve ce que je peux. La liberté – mon cœur, ma honte, ma foi – souffle ce que je veux. L'acte visible face au rêve invisible. Ceux qui n'ont que les yeux pour voir n'en perçoivent pas la différence : « Seuls les actes décident de ce que l'on a voulu » - Sartre. | | | | |
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| action | | | On prouve sa liberté intérieure en ne mettant sur la balance divine que l'impondérable volonté et non pas le poids des actes. La corde tendue et non pas les flèches décochées. Aucun acte extérieur ne fut commandé par Dieu ; dans la hauteur de Son Bien se trouve la honte, et dans la profondeur – l’humilité, les deux - sans ni quoi ni pourquoi. | | | | |
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| action | | | Le bien est l'état de notre cœur, où affleurent aussi nos hontes et nos impuissances. Ni les idées ni, encore moins, les actions ne peuvent s'y associer. « La bonne action, commise pour le salut de ton âme, n'est point bonne » - Berdiaev - « Добрые дела, которые совершаются для спасения собственной души, совсем не добрые » - le salut de ton âme, c'est la fidélité à la musique ; le salut de ton cœur, c'est le sacrifice de l'action (et non pas l'action de sacrifice). | | | | |
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| action | | | L'ironie est un genre architectural spécialisé en soupiraux, c'est pourquoi parmi ses élèves il y a tant de spécialistes en souterrains. Je m'évade vers le sérieux de l'acte et voilà que celui-ci m'emprisonne. Les outils de l'ironie ne promettent pas d'évasion, seulement une respiration moins honteuse. | | | | |
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| action | | | La honte, c’est ce que, immanquablement, j’éprouve, quand, tout en ayant mon étoile au-dessus de mon âme, je laisse mes mains accomplir une action, sans même provoquer l’éclipse de mon astre. « Quand le soleil commande, agir peu »** - R.Char. | | | | |
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| action | | | Les actes réveillent en moi un négateur ; mon acquiescement repose sur des rêves, où je cultive mon espérance atemporelle, incompatible avec l’espoir du futur. L’espérance cohabite avec la honte et même s’en nourrit. | | | | |
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| action | | | Agir, c’est rougir du front ; s’abstenir, c’est bleuir des yeux. Et il n’y a pas de troisième choix. | | | | |
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| chœur bien | | | ART : Pourquoi un cœur d'or peut-il mener à un art impitoyable ? Parce que l'art, c'est l'oubli des mystères autour des idées et la tentative d'en recréer d'autres autour des mots. L'art, c'est revêtir la nudité de nos premières images et de mettre à nu notre dernière honte. Habilleur de ce qui n'existe pas, déshabilleur de ce qui, hélas, existe. | | | | |
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| chœur bien | | | ACTION : N'importe qui peut faire du bien, il suffit d'être fidèle au poids des habitudes ; pour être bon, il faut un sacrifice, il faut renoncer à peser et à encenser l'action. Le meilleur départ du Bien se trouve sur ton front qu'auréole la honte ; le pire - dans une main traduisant un dessein de la cervelle au repos. L'action est pour le Bien ce que le fard est pour le sourire. | | | | |
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| chœur bien | | | IRONIE : Difficile, pour un ironiste, d'en appeler à la munificence. À moins de marquer du rouge crocodilesque le front et les yeux. Le cynique veut le Bien et en discourt, le stoïque le peut et le voit, l'ironique le doit et lui fait la nique. Le Bien, pour lui, sort, placide, du dédale du cœur, pour s'égarer, penaud, dans la droiture des actes. | | | | |
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| bien | | | Du bon usage des libertés : la liberté éthique, découverte dans le sens du sacrifice ou de la honte, nous rend fraternels ; la liberté esthétique, sur l'axe du Bien, faisant tourner à la même intensité artistique les valeurs opposées, nous rend créateurs. | | | | |
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| bien | | | L'homme libre dénonce d'autant plus facilement la mentalité d'assisté, que la non-assistance à l'homme en détresse n'est un flagrant délit pour aucun code (on ne peut être pris que sur le fait). La pitié devint l'un des sentiments les plus honteux chez l'homme évolué. Chez le Français elle réveille du mépris, chez l'Allemand - de l'irritation, chez l'Anglo-Saxon - de l'indifférence sarcastique. | | | | |
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| bien | | | Je veux suivre la vertu, la tolérance, la compassion, ou bien je cède au vice, à la passion, au mépris – on s'aperçoit très vite, que la seconde attitude est plus prometteuse, pour séduire ; les sots finissent par n'exhiber que ces noires valeurs et par avoir honte des couleurs trop transparentes : « Un monstre gai vaut mieux qu'un sentimental ennuyeux » - Voltaire. Le sage prend en charge l'axe entier, sur lequel toute valeur reçoit la même intensité de ses pinceaux. | | | | |
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| bien | | | La vraie pitié est indissociable du sentiment de sa propre honte ; sans celle-ci, celle-là n'est que de la sensiblerie. Dans l'action, la honte est de la juste pudeur, et dans la réflexion - de la justice pudique ; et puisque les deux seuls dons, que Zeus voulut répartir équitablement parmi les hommes, furent la justice et la pudeur, la honte est primordiale, pour que le feu humain de Prométhée ait une coloration divine. « La vertu supérieure n'est pas vertueuse, la vertu inférieure ne quitte pas la vertu »** - Lao Tseu. | | | | |
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| bien | | | L'explication de la paix d'âme du salaud d'aujourd'hui : contrairement aux époques précédentes, il ne voit plus les bleus, plaies et bosses de ses victimes. Le bâton pesait sur la conscience beaucoup plus que le papier et les cartes de crédit. « La conscience tranquille nuit à la santé de l'âme »* (Euripide) et finit par l'étouffer. Et sans l'âme, c'est à dire sans conscience, ils vivent en torpeur, sans connaître la honte : « Les blessures de la conscience ne se cicatrisent jamais » - Publilius - « Cicatrix conscientiae pro vulnere est ». | | | | |
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| bien | | | Ma mauvaise conscience ne vient pas d'une méchanceté commise, provoquant des regrets et me plongeant dans un repentir. Elle vient plus souvent du Bien qui m'habite, de mes bons motifs, de mon action anodine et, finalement, d'une cuisante sensation d'un gouffre entre la musique de mon Bien et le mutisme de mes actes. | | | | |
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| bien | | | Il ne faut pas penser, que les amputés du sens de la honte soient des cyniques ; le plus souvent ce ne sont que des innocents - et si c'était la même chose ? - le vrai casse-tête ! | | | | |
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| bien | | | En quête du sens de la vie, tous les hommes se retrouvent plus ou moins aux mêmes horizons. La vraie différence réside peut-être non pas dans les itinéraires pressentis, mais dans les sens qu'on étouffe pendant le parcours. Les plus prometteurs, pour que l'on puisse prétendre à la droiture et au souffle égal, paraissent être la honte et la pitié. | | | | |
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| bien | | | L'ignorance présente toujours des signes extérieurs du mal (et un intérieur sain et vide), le savoir en porte des tumeurs intérieures (et un extérieur plein et livide). La sottise étouffe la honte, l'intelligence la camoufle. | | | | |
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| bien | | | Être au-delà du Bien et du Mal paraît - à Nietzsche et à Valéry - être la condition de la liberté. C'est une liberté qui est déjà à portée des meilleures des machines. L'esclavage du rouge au front ne se programme qu'en deçà de l'homme. | | | | |
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| bien | | | Aux yeux des autres, la hauteur s'associe avec ce qui est cruel et la goujaterie - avec le débonnaire. Tandis qu'à leurs propres yeux le hautain défait et honteux se morfond sur un banc des accusés et le mufle triomphant s'érige en procureur ou juge, ignorant la pitié. | | | | |
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| bien | | | Presque malgré moi je suis réduit à l'état, où je ne peux plus nuire à personne, à l'état d'innocence ; et je découvre, que l'innocence est le boulet le plus sûr, pour nous attacher au banc des accusés. | | | | |
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| bien | | | Quand mon âme fait taire tous les motifs, le Bien apparaît comme tentation et même chute (« La tentation est pire que le meurtre » - le Coran). Je me mets à douter de l'origine des ailes, qui cachent ma honte. J'apprendrai à porter mon âme en écharpe. | | | | |
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| bien | | | Dieu créa le remords sans faute, pour nous donner le rêve des défaites ; les hommes créèrent le repentir de la faute, pour que nous rebondissions vers une promesse de victoire. | | | | |
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| bien | | | Je suis à l'œuvre du mal, dès que je me sens débarrassé de la honte. Mais même la conscience d'être en faute, face à l'omniprésence du mal, n'est guère un antidote. Le mal se faufile dans toute œuvre du bien, comme le terrible précède le beau. | | | | |
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| bien | | | Nietzsche veut se débarrasser des ombres de la honte, qui gênent son obsession par la lumière, - il attend le grand midi. Je suis indifférent aux lumières terrestres ; je ne produis que des ombres, le plus souvent à la lumière de mon étoile ; il se trouve que les plus denses et intenses se créent le matin. Sans les ombres, tout devient le même ; avec mon étoile, le même, c'est mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | Ne s'intéressent au bien des hommes ni ne le recherchent que les régimes tyranniques. Ce qui engendre un mal si cyclopéen, que pratiquer un Bien secret et personnel devient accessible même aux indifférents. | | | | |
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| bien | | | La honte disparut chez nos semblables, avec l'intrusion de la raison dans tous les compartiments de l'âme. Et lorsqu'ils trouvent, qu'il n'y a pas assez de raison dans leurs microscopiques émotions, l'embarras qui les gêne sera appelé par eux - honte. Ils ne comprendront jamais, que ce qui est hors de la raison peut ne pas être contre la raison. Tout homme sensé est hanté par la vague sensation de souillure, de péché sans acte ni expiation, dont il ne décèle aucune origine raisonnable. | | | | |
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| bien | | | Le sens du Bien, c'est le sens de la honte : proclamer l'innocence du devenir, c'est avouer le vide de l'être. | | | | |
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| bien | | | L'être débute avec la honte de la faute originelle (« Au fond de l'être de l'étant se trouve la faute » - Jaspers - « Seiendes ist im Grund seines Seins schuldig ») ; versé dans le devenir, il se mute en destin (« Le destin est la vocation du vivant pour la faute » - Benjamin - « Schicksal ist der Schuldzusammenhang des Lebendigen ») ; ce qui me gêne dans le devenir, c'est son innocence (« Unschuld des Werdens » - Nietzsche), puisque « L’innocence est ignorance » - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | Le sot pense être capable d'être bon et juste ; le sage comprend, que l'existence même des sens de Bien et de justice en prouve la tragique inaccessibilité. Fausse espérance et vrai désespoir. Épicure n'y comprit rien : « Le juste reste hors inquiétude ; tandis que l'injuste en est frappé au plus haut point ». C'est la montée du rouge au front qui me fait sentir la proximité de la justice : plus je me sens juste, plus je suis coupable. | | | | |
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| bien | | | Cloué au banc des accusés, je ne perçois pourtant aucun juge ; ni le réquisitoire de Dostoïevsky ni la plaidoirie de Nietzsche - « qui a le droit de juger ? » - ne me concernent ni ne m'intéressent. L'éthique se ressent, et l'ontologie se réfléchit ; le coupable en moi a la primauté sur le capable. | | | | |
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| bien | | | Je me projette vers l'extérieur - je suis inondé de honte d'engagement ; je me recroqueville à l'intérieur de mon âme - j'y bois la pureté de dégagement. De la rencontre entre ces deux regards naît la sagesse ; Platon se montre bigleux en opposant le philosophe aux coupables et aux âmes saintes. | | | | |
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| bien | | | Oui, l'homme a une inclination naturelle au Bien et une vocation à porter le fardeau du remords ; mais il ne peut plus s'en apercevoir, sur les routes plates, où le porte la facile inertie. | | | | |
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| bien | | | La honte face au Bien inaccessible, le sacrifice au nom du beau - ce sont nos faiblesses ; tandis que tout usage de notre force est banal et presque mécanique : « L'originel ne peut apparaître que dans la faiblesse »** - Hölderlin - « Das Ursprüngliche kann nur in seiner Schwäche erscheinen ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant. | | | | |
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| bien | | | L'opposition entre le Bien et le mal (le ressentiment de Dostoïevsky, l'idée empruntée par Nietzsche) est bête, puisque le vrai mal naît de l'incompatibilité entre le muscle et le rêve. La vraie innocence est la vraie honte, puisque, pour atteindre à l'une ou l'autre, il faut aller au-delà du Bien et du mal, dans une même direction. | | | | |
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| bien | | | La honte précède toute prise de décision (hypo-crisie !) et se mue, à la fin, en conscience trouble, chez l'homme libre et conscient, ou en bonne conscience - chez l'esclave insensible. « La honte est un mouvement de sens opposé à la conscience » - Levinas - conscience psychique ? conscience morale ? C'est la conscience interne, et non pas le fait externe, qui reflète et incarne - je dirais même - crée ! - le Mal. | | | | |
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| bien | | | Si tu n'es ni paralytique ni laideron ni idiot du village, il existe sur Terre au moins un être humain, que tu as rendu malheureux. Comment peut-on vivre sans honte ? Aujourd'hui, on l'étouffe par une anesthésie douteuse du véridique : « Le bonheur, c'est pouvoir dire la vérité, sans faire souffrir personne » - Fellini - « La felicità è poter dire la verità senza far soffrire nessuno ». Jadis, talonné par la honte, on était plus exigeant, comme Socrate ou Tolstoï : « Le bonheur, c'est le plaisir sans remords (repentir) » (« Счастье есть удовольствие без раскаяния »), et l'on vivait malheureux. | | | | |
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| bien | | | Je ne vois pas comment on pourrait assassiner un fantôme et conclure à la mort de Dieu. Je n'en vois ni l'intention ni l'arme ni le lieu. La honte ne serait pas l'effet plausible, mais la cause immédiate de toutes ces confuses annonces. Et l'origine de la honte est toujours la même : le pénible décalage entre le penser et le faire, entre l'image et le mot, entre la hauteur du sensible et la platitude de l'intelligible. | | | | |
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| bien | | | Progrès en pureté : exhiber la main donnante, cacher la main par l'objet qu'elle donne, voir, dans les deux, des ombres honteuses d'un regard lumineux. | | | | |
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| bien | | | Le premier sentiment des paléochrétiens fut la repentance (et qui réapparaît chez Luther comme sa première thèse ! « La vie entière d'un croyant doit n'être que repentir » - « Omnem vitam fidelium poenitentiam esse voluit »), métanoïa, - une noble pose ! Car le mal, c'est faire souffrir ; mais il n'est pas de geste, dont ne souffrirait quelqu'un ; donc, le seul moyen de se rapprocher du Bien est la honte primordiale. « Le repentir, un gage troublant, mais précieux, de notre nature plus noble » - Fichte - « Es giebt Reue, ein beunruhigendes, aber doch köstliches Unterpfand unserer edleren Natur ». | | | | |
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| bien | | | Comprendre ou maîtriser le monde – tant d'évidentes envies me conduisent à cette vision du rôle, que la providence me réserva ; mais seul le Bien me souffle ce besoin, vague et miraculeux, de dorloter ce monde. La caresse, si grandiose et pure, à côté de la grisaille de l'acte et de la mesquinerie de la pensée. Dépourvue de langage, indicible, intraduisible, innocente, réceptacle de ma honte. | | | | |
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| bien | | | Une certaine noblesse des Anciens venait de la distinction, qu'ils faisaient entre la morale pour l'âme et celle pour l'action ; chez les modernes, seule la dernière survécut, ce qui, paradoxalement, amena la funeste paix d'âme, aequitas animae, dont rêvait l'Ancien, tout en les débarrassant du ballast de la noblesse, qui est, avant tout, le sentiment de honte, periculum animae. | | | | |
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| bien | | | Pour survivre ou seulement pour pouvoir vivoter sans trop de cauchemars ni remords, le Bien, plus que de cécité, a besoin de paralysie. Le Bien conscient ou agissant est un imposteur. Le Bien est une langue muette : « Le Bien, c'est une langue, qu'entend le sourd et voit l'aveugle »* - Twain - « Kindness is the language which the deaf can hear and the blind can see ». Homère, découvrant le beau, Œdipe découvrant le vrai, en deviennent aveugles. | | | | |
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| bien | | | Aucune lumière n'éclaire le problème du mal ; on ne peut en mesurer l'ampleur incontournable qu'à l'ombre de ta honte ; n'écoute pas Confucius : « La conscience est la lumière de l'intelligence, pour distinguer le Bien du mal » - la bonne conscience n'est faite que d'ombres ! | | | | |
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| bien | | | Le seul Bien, inaccompli, indubitable, inarticulé, est en moi ; une fois hors moi, et portant mes initiales ou empreintes, il est juste bon pour le remords ou la honte. Et St-Paul n'a qu'à moitié raison : « Dans ma chair, le Bien n'habite pas : vouloir le Bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir »**. | | | | |
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| bien | | | Pour Nietzsche, au-dessus, ou mieux, au-delà de tous les axes, Bien - mal, puissance - maladie, nihilisme - acquiescement, surhomme - dernier homme, seigneur - esclave, ce qui compte, c'est la mesure dite intensité, la pose, véhémente et incohérente, et non pas une position, sobre et argumentée. Pour se permettre d'être impitoyable et éhonté, par combien de hontes et de pitiés avalées a-t-il dû passer ! Et de même, Platon, avec ses diatribes contre la démocratie et les poètes dans la cité. On ne connaît que trop les positions des philosophes ; on n'en connaît pas assez les poses. De Vinci ou Valéry, apportant à l'art davantage d'intensité, en incluant la science au même axe artistique. Héraclite, chantant l'harmonie d'opposés. | | | | |
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| bien | | | Le plaisir, intellectuel ou sensuel, humain ou animal, telle est l'origine de mes penchants mystique et esthétique. Mais le Bien défie toute explication d'origines ou de causes, aucun passage de l'être au faire n'y est percevable. Les sermons et discours n'y mènent nulle part, n'y sont crédibles que le chant, la prière ou la honte. | | | | |
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| bien | | | Il existe un bel et grand mystère du Bien, avec sa jauge, qui s'appelle la Honte, mais il n'y a pas de mystère du Mal. Le mal s'annonce, menaçant, à toute tentative de traduire le mystère du Bien en problème, il s'incarne dans sa traduction en solution. | | | | |
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| bien | | | La rancune de ceux que je rendis malheureux soulage le poids de ma honte ; c'est leur gentillesse et leur sourire qui sont proprement insupportables. | | | | |
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| bien | | | Dans les questions d'éthique, notre force est neutre, mais nos faiblesses réveillent en nous la voix du Bien, du sacrifice ou de la honte. Du meilleur usage de l'accroissement de nos forces – les diriger à justifier le recours à nos faiblesses ! Mais seul le surhomme peut se sentir fier de sa faiblesse. | | | | |
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| bien | | | La mauvaise conscience est une excellente conscience ! C'est celle qui s'élève en nous, pour nous accuser, même sans citer de faits. Ce qu'ils appellent bonne conscience est, en fait, une très mauvaise conscience, car elle les prive de toute honte. « Conscience en paix - meilleur oreiller » - proverbe allemand - « Ein gutes Gewissen ist das beste Ruhekissen ». | | | | |
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| bien | | | La morale articulée, servant de justification de nos actes, n'a pas grand-chose à voir avec la morale inarticulée, cette valeur métaphysique, à l'origine de nos péchés, de nos hontes et de nos enfers. On a raison de bannir la première de nos meilleures sources, mais il n'est donné à personne d'endiguer le flux de la seconde, flux né dans des hauteurs inconnues des actes. | | | | |
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| bien | | | On rêve de l'acte vertueux, ensuite - de l'acte exempt de péché, puis - du péché sans pénitence, et l'on finit, systématiquement, avec la honte, le seul vestige inébranlable de nos édifices moraux. | | | | |
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| bien | | | Dieu plaça en nous un ver du remords et de la honte. Toute la modernité s'efforça de nous en débarrasser, en envahissant nos oreilles de bruits rassurants et endormants. Mais « la bonne conscience est une invention du démon »** - A.Schweitzer. Toute la philosophie de l'Antiquité fut au service du Malin, tandis que « le philosophe doit être la mauvaise conscience de son temps » - Nietzsche - « der Philosoph hat das schlechte Gewissen seiner Zeit zu sein ». Tant que le bon droit n'est qu'écrit, son encre se substitue au sang. Le sang ne charrie que le remords. La bonne conscience est une question de circulation. | | | | |
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| bien | | | La logique rend limpides nos rapports avec le vrai ; le goût justifie nos enthousiasmes face au beau ; mais rien ne calme nos hontes et nos doutes devant l'énigme du bon - ni la volonté ni l'humilité ni la justice ne peuvent y être juges. Et la philosophie, au lieu des litanies pseudo-logiques à la gloire de la vérité et des sermons pseudo-esthétiques pour la défense de la beauté, devrait se pencher, avant tout, sur les prières balbutiantes au nom du Bien. | | | | |
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| bien | | | Être-coupable est ma demeure, la ruine de mes faits, où se dresse, invisible, la tour d'ivoire de mes cauchemars et de mes rêves. Ma justice fantomatique. Mais la justice robotique des hommes trace si facilement le chemin entre l'injustice commise et le verdict de culpabilité. | | | | |
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| bien | | | Jadis, c'est dans le châtiment que notre inconscient trouble lisait sa faute. Aujourd'hui, c'est notre conscient en béton qui n'a pas honte à voir du mérite jusque dans ses crimes. | | | | |
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| bien | | | S'attarder sur ce qui n'existe pas est signe d'une courte cécité ou d'une longue clairvoyance. Voyez les gnostiques, tel Cioran, traquant le Malin, de toute évidence inexistant, et le proclamant Prince du monde et lui dédiant tant de véhémences. Pourtant, seul le Bien indubitable prouve son existence par ta honte et ton désespoir. « Se désespérer de son amour ou de son honneur, c'est la meilleure preuve de leur existence » - Bakounine - « Отчаяние в своей любви и в своём достоинстве служит наилучшим доказательством их присутствия в человеке » - avec le Bien, c'est encore plus flagrant. | | | | |
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| bien | | | Mesurer, sur les axes métaphysiques du Bien, du beau et du vrai, est une opération assez banale ; c'est le choix d'origines et d'unités de mesure qui est délicat. Sur l'axe du vrai, l'origine est dans l'axiomatique et l'unité - dans l'élégance déductive ; sur l'axe du beau, l'origine est désignée par le libre arbitre du goût et l'unité s'évalue par rapport aux autres artistes ; enfin, sur l'axe du Bien, l'origine coïncide avec le commencement de tout acte et l'unité est dictée par l'intensité de la honte. | | | | |
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| bien | | | Dans mes propres violences ou affections, je me sens esclave des premières et maître des secondes ; c'est pourquoi je m'absous si facilement du mal que je commets dans un état passionnel, mais que le mal, qui accompagne une franche tendresse, me taraude et ne fait que gagner en intensité. | | | | |
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| bien | | | L'unification, au sein d'un même homme, de la pureté et de la honte, de l'ange et de la bête, est le mystère central de la morale et qui rendait Pascal - ironique, Dostoïevsky - perplexe, et Nietzsche - lucide. | | | | |
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| bien | | | Le beau et le bon surgissent avant le vrai ; l'émotion et la honte - avant la pensée ; le cogito est postérieur au rubeo : « J'ai honte, donc je suis » - V.Soloviov - « Я стыжусь, следовательно, существую ». | | | | |
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| bien | | | Deux degrés de honte : non seulement je ne suis point fier du regard, qui se forma en moi, à coups des mots, des votes et des abstentions, mais, même à l'intérieur de ce regard, je trouve si facilement des failles, des ruptures, des chutes. Est-ce parce que je ne poursuivis jamais le vrai ni n'envisageai jamais l'incarnation du bon ? Ou bien parce que tout ce qui est viscéral sent trop son milieu d'origine ? D'où mon intérêt pour la peau et sa caresse. | | | | |
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| bien | | | La honte apparaît en hauteur chaque fois que je cède à la tentation d'agir au nom d'un Bien profond ; mais c'est peut-être ce qui entretient une intensité sur l'axe primordial pitié-honte et rend la vie plus dense : « Seuls ceux qui se mettent à l'œuvre du Bien vivent pour de bon » - Tolstoï - « Живут лишь те, кто творит добро » - puisque leur pitié aura rejoint leur honte. | | | | |
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| bien | | | La paix d'âme devint une épidémie, tempérée par l'indignation réglementaire. La résignation et la honte quittèrent les hommes d'aplomb et sans péché. Tous les écrivains prient sur la science, aucun n'interpelle les consciences. « Les bons écrivains sont les remords de l'humanité » - Feuerbach - « Die echten Schriftsteller sind Gewissensbisse der Menschheit ». La bonne écriture part de l'aveu honteux, que nos rêves ne se laissent reproduire ni en un geste ni en un acte ni même en un mot, qui est cependant leur ultime chance. La mauvaise littérature se dévoue à l'enterrement du rêve et à la proclamation des droits de l'acte. | | | | |
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| bien | | | La pitié a des sources à l'opposé de celles de l'amour, quelque part à côté de la noblesse, tandis que l'amour surgit là où sévit le hasard impitoyable. Donc, il est bête de proclamer : « La pitié est un amour déchu, avili » - G.Bernanos. Un amour muni de titres en règle manque trop de pores, pour résorber les plaies. La pitié est le lot des exilés de la terre, que le monde traite d'exilés du ciel. L'amour s'essouffle, mais la pitié dépasse tout. | | | | |
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| bien | | | Jadis, la honte visitait tous les puissants, et ils s'en débarrassaient à coups d'aumône à quelques artistes ou laboureurs de passage. Aujourd'hui, la conscience tranquille s'achète gratis ; il suffit de ne pas contrevenir aux Codes fiscal et pénal, pour se considérer homme de bien ; sans être bons, ils font le Bien, en payant, honnêtement, leurs impôts. « Il est impossible d'être, en même temps, riche et bon » - Platon. | | | | |
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| bien | | | Dans notre goût du beau, on sent une chiquenaude divine, mais le Bien intraduisible ne témoigne que de Son souffle. « La conscience est la présence de Dieu dans l'homme »** - Swedenborg. Cette parousie intérieure troublante s'accommode bien avec une apostasie extérieure calmante. Dieu s'absentant de temps à autre, les hommes en profitent, pour peupler leurs doutes avec une idole sachant illuminer, d'une pâle lumière, les plus ténébreuses et crépusculaires de leurs impétuosités. | | | | |
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| bien | | | Aujourd'hui, la valeur des personnes se calcule en surface. La même platitude mesure la science sans conscience et l'ignorance avec arrogance, en absence des âmes hautes et de hontes profondes. « La profondeur de ta honte détermine la hauteur de ta personne »* - Iskander - « Глубина стыда определяет высоту человеческой личности ». | | | | |
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| bien | | | Tout homme sensible traîne, toute sa vie, le sentiment d'une irréductible faute. On finit par en voir l'origine dans notre naissance même, être né étant semble-t-il le premier délit de l'homme (Calderón). Depuis Sophocle, ne le comprennent que ceux qui, dans la vie patibulaire, se sentent habitués des bancs des accusés. Pour eux, difficile cohabitation avec la grâce indéniable d'être né ; à tout instant, ils espèrent la grâce, ayant pour circonstance accablante l'inconvénient d'être né. L'homme qui, un jour, comprend, qu'il est né de Dieu, assiste à sa première grâce et à sa seconde naissance, tel Dionysos. | | | | |
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| bien | | | L’état de ma conscience, état et naturel et culturel, doit être trouble, plein de mélancolies, de regrets, de résignations, de hontes. C’est pourquoi leurs fichues vertus, censées, par définition, apporter une conscience tranquille, ne m’inspirent ni envie ni sympathie. | | | | |
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| bien | | | Oui, nous sommes, tous, sortis de la tragédie grecque ; mais les lignes d'héritage divergèrent : de la culpabilité innocente d'Œdipe ou de Prométhée, les uns s'accrochent à l'innocence, décrétée par une loi extérieure, d'autres se morfondent dans la culpabilité, né d'un chaos intérieur. On est livré au robot ou à l'aigle. Au feu prométhéen, le robot d'aujourd'hui préfère les saloperies œdipiennes, face à ses parents, ou les exploits œdipiens, face aux Sphinx mécaniques. | | | | |
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| bien | | | Le silence fait du Bien, et le Bien devrait faire, autour de lui, du silence. Le Bien tenté, toujours mâtiné de mal, devrait engendrer la honte. | | | | |
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| bien | | | La meilleure place, pour celui qui veut aimer, est le banc des accusés, puisque tant qu'on juge on n'aime pas. | | | | |
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| bien | | | Ne meubler ton habitat, les ruines, que d'un banc des accusés, où se morfondrait ton incurable honte - tout le contraire du surhomme, pour qui la culpabilité est un symptôme de dégénérescence, et être bien-portant - le comble des béatitudes ; sur ces deux points, ce brave homme est indiscernable du dernier des goujats. C'est curieux que la bassesse cherche la compagnie des aigles, tandis que la hauteur se réclame des chauve-souris. | | | | |
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| bien | | | Ils sont tellement habitués à voir dans un discours soit une démonstration soit une invitation à agir, qu'ils l'opposent au silence, qui serait le seul support du Bien : « La conscience parle sur le mode angoissant du silence » - Heidegger - « Das Gewissen spricht im unheimlichen Modus des Schweigens » - à moins qu'on y vise la honte ou la pitié, qui sont parmi nos sentiments les plus irrésistibles et silencieux. | | | | |
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| bien | | | Il est plus facile d'accuser debout que de rester assis sur un banc des accusés, mais les deux attitudes devraient s'alterner. Le bon compromis serait de rester couché, puisque la honte des autres et celle de moi-même seraient ainsi plus flagrantes. « Il existe deux philosophies : celle de l'homme ayant envie de donner le fouet à quelqu'un et celle de l'homme fouetté » - V.Rozanov - « Есть две философии : желающих высечь и высеченных » - le maître qui n'a pas honte de fouetter et l'esclave qui n'a pas honte d'être fouetté. | | | | |
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| bien | | | La culpabilité, est-elle innée ou acquise ? Rousseau penche pour la seconde réponse, et moi, avec Tolstoï, - pour la première. Le Créateur nous tente par deux sortes d'énigmatique liberté : traduire la voix du Bien en actes, ou celle du beau – en création. Mais si la seconde liberté nous donne des ailes, la première nous conduit, inexorablement, au désespoir et à la honte. | | | | |
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| bien | | | La vraie culture est dans la redécouverte des traces du péché originel. Dès qu'on s'en sent inentaché, on se couvre de pâtés de barbarie. Mais ce n'est pas dans un passé qu'est placée la grandeur déchue de l'âme, mais dans la hauteur intenable, qu'aucune profondeur ne remplace. Le temps ne rachète pas ce dont nous prive l'espace. On exagère la nocivité du péché originel et n'insiste pas assez sur la monstruosité du péché final - de l'assassinat de la beauté, qui se déroule sous nos yeux. | | | | |
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| bien | | | En matière libidinale, l'homme fut, de tous les temps, un fieffé pécheur. Mais ce péché se commet aujourd'hui en mode machinique et non plus ludique. C'est pourquoi on ne voit plus de moralistes, rongés par la repentance et la honte, à la Rousseau ou Tolstoï. | | | | |
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| bien | | | Les hommes libres se débarrassèrent de la honte, considérée comme une forme d'esclavage. Plus ma conscience est tranquille, plus esclave je suis de mes actes, mais l'homme vraiment libre en porte sur lui, en permanence, la honte. | | | | |
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| bien | | | La honte accompagne, avec la même intensité et les mêmes raisons, ce que j’exhibe et ce que je cache. | | | | |
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| bien | | | Le vrai sentiment de honte ne naît pas des aveux accablants, mais du constat que tout aveu est un faux témoignage, aucun verbe n'ayant assisté à notre crime d'être né. Calderón, Trakl et Cioran semblent suivre l’homme hugolien qui : : « pleure sur des berceaux et sourit à des tombes ». L'omniprésence du remords, au cours de la vie, me signale que la vie elle-même porte les stigmates de cette faute. | | | | |
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| bien | | | La sainteté a aussi peu à voir avec la hauteur, que le mal - avec la grandeur. Pourtant, c'est bien ainsi qu'on cherche à les peindre. Les plus grands bienfaits émanent aujourd'hui des hommes au service du mal. Et la hauteur se maintient par des soubresauts de la honte. | | | | |
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| bien | | | Plus de noblesse veut mettre mon âme dans ma pose, plus de déchirements et d'hésitations envahissent mon esprit. Mais quelle facilité d'adopter et de justifier une basse attitude ! La vilenie est dans le geste sans remords, la noblesse est dans la pose sans lumière. Le remords du faraud n'est que pose, et ses ombres ignorent la lumière originelle. | | | | |
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| bien | | | Les métiers en vogue : commissaires de Dieu, juges des Anges, avocats du Diable (Hamlet). La vocation en perte de vitesse : s'attarder sur le banc des accusés (Phèdre). | | | | |
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| bien | | | Le langage du Bien, c'est la fatalité du banc des accusés, où tout innocent doit se morfondre. « L'accusé innocent craint la Fortune et non pas les témoins » - Publilius - « Reus innocens fortunam, non testem timet ». Je n'ai pas besoin de témoins, pour découvrir mes fautes. Que je dois à la Fortune. | | | | |
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| bien | | | Que j'agisse ou que je m'abstienne - ces deux lâchetés contre l'éthique ou contre l'esthétique – le remords me rattrapera, mais il est moins cuisant en absence de traces, d'où l'avantage, bien qu'insignifiant, de l'abstention. | | | | |
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| bien | | | Ni la vérité ni la béatitude ne sont à l'origine de la philosophie, mais le malaise du constat, que les corvées de l'existence nous obligent à faire et à dire ce que nous ne pouvons reconnaître comme notre moi-même. La philosophie commence avec la honte de soi et par sa réinvention. | | | | |
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| bien | | | Les philosophes d'aujourd'hui : inquisiteurs (psychanalystes), dénonciateurs (critiques), bourreaux (politiciens). Te vois-tu en leur compagnie, sur ton lieu de séjour habituel, le banc des accusés ? | | | | |
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| bien | | | Qu'un sens du Bien ait été mis dans notre cœur force notre admiration ; qu'aucun moyen crédible de le mettre en œuvre ne nous ait pas été fourni réveille notre honte. « Qu'il s'aime, car il y a en lui une nature capable de Bien. Qu'il se méprise parce que cette capacité est vide » - Pascal. | | | | |
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| bien | | | Ni Kant ni Linné ni Darwin ne peuvent couper mon extase devant la pure merveille téléologique de la lotte qui pêche, du caméléon changeant de couleur, du flamant marchant dans un marais. Et de l'homme qui a honte. | | | | |
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| bien | | | L'étendue, ou la hauteur, de notre vie se détermine par une pesanteur éthique, nous chargeant de pitié et de honte, et par une grâce esthétique, nous élevant jusqu'à la création ou la noblesse. « L'action du créateur, c'est une tentative d'expier une faute commise sans préméditation »** - Pasternak - « Творческая деятельность есть заглаживание неумышленной вины ». | | | | |
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| bien | | | Dans la cité du Bien, la liberté consiste à refuser le lien de cause à effet entre la musique du ressenti et la cacophonie du fait. Cette place devrait être réservée à la nostalgie d'une harmonie inorchestrable ou à la honte des instruments pipés. | | | | |
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| bien | | | On reconnaît l'homme de bien par sa capacité de rester avec sa haute honte, plutôt qu'avec sa basse vérité. Curieusement, les soixante-huitards, préférant l'éthique à la morale, associaient la première avec la fière liberté et la seconde – avec l'humiliante honte. Ce qui montre leur nature d'esclaves. | | | | |
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| bien | | | Pourquoi n'y a-t-il ni Gnose de la laideur ni Gnose de la sottise, comme il y a une Gnose du Mal ? La rancune serait-elle plus vivace que la nausée ou le dédain ? | | | | |
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| bien | | | En agissant au nom du mal, je n'ai que la peur ; en agissant au nom du bien, j'ai, en plus, la honte. | | | | |
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| bien | | | Le mystère du Bien inaccessible est illustré et par la moralité antécédente, témoin à décharge de la pureté de l'appel, et par la moralité conséquente, témoin à charge de l'écho, de notre honte. | | | | |
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| bien | | | Il faut posséder un sacré don sophistique, pour trouver à l'ombre et à la lumière, au Bien et au mal – une nature identique (Heraclite). La lumière et le Bien sont des principes divins, et l'ombre et le mal - les actions humaines déployées sur ces axes divins ; toute grande création est pénétrée d'ombres et entachée de mal, qui est ombre de la honte. | | | | |
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| bien | | | Quand je vois, chez moi, le poids décisif de mes contraintes, la plongée exclusive dans mes ombres et le refus du Bien de se fier à mes bras, je suis tout confus de me retrouver à l'opposé de l'auto-épitaphe de A.Blok : « Il fut enfant du Bien et des lumières, et chantre de la liberté ! » - « Он весь - дитя добра и света, он весь - свободы торжество ! ». Pour me livrer aux jeux des ombres, je bâtis mes ruines, ma propre Caverne, pour dire, comme Platon : « Aucun poète n'a encore chanté d'hymne en son honneur ». | | | | |
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| bien | | | Le goût pour la poésie est des plus anti-démocratiques et anti-humanistes. L'absence de honte pour leurs privilèges, implicitement ressentis comme mérités, chez Chateaubriand, Lamartine ou Nietzsche, disqualifie l'homme, mais n'atteint nullement le poète. La honte sociale, chez Hugo, Marx ou Tolstoï, honore l'homme, mais engrisaille le poète. | | | | |
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| bien | | | Le bien humain se traduit en actions, dictées par la générosité et la gentillesse ; la fidélité au Bien divin se reconnaît dans l’écoute, honteuse, du cœur et dans la critique, impitoyable, de tes actes, par l’esprit. « Dans mes actes – rien de bon, mais dans mon âme, ma foi, je fus un homme du Bien »** - Pouchkine - « Не делал доброго, однако ж был душою, ей-богу, добрый человек ». | | | | |
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| bien | | | Pour se livrer, conscience en paix, au mal, ils se sentent obligés de pratiquer le bien expiatoire ; ce qui prouve l'origine divine du sens du Bien ! Surtout aujourd'hui, où le mal ressemble irrésistiblement au bien d'antan. Le remords d'un rapace est presque aussi beau que le vice d'une colombe. | | | | |
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| bien | | | Le choix est entre faire, extérieurement, le Bien, en consolant un malheureux ou en le libérant d’une souffrance, ou être, intérieurement, dans le Bien, par le frisson ou la honte. Plus pur on est, plus radicalement se pose ce choix : « Dans tous les problèmes poignants, il y a le choix seulement entre le Bien surnaturel et le mal » - S.Weil. | | | | |
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| bien | | | Combattre ou tolérer le mal – multiplier le mal qui me ronge ou multiplier le mal qui ronge les autres – face au mal réel, sauver le corps des autres ou condamner ma propre âme à de nouveaux remords. Le Bien est mystérieux, et le défi problématique du mal est sans solution ; le Bien divin n'est bien que sans énergie. « Pitié pour le mauvais, pour sauver le bon »* - Publilius - « Honeste parcas improbo, ut parcas probo ». | | | | |
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| bien | | | Les choix évidents de l'égoïsme face aux obscurs choix sacrificiels – tel est le problème de la liberté morale, la plus haute de toutes. Les seconds choix n'étant plausibles et sincères que rarement, la liberté (l'autodétermination morale de Kant) n'est que rarement démontrable. La voix du Bien n'indique jamais la conduite à prendre ; elle nous fait rougir plus certainement qu'agir. | | | | |
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| bien | | | Le choix du genre laconique, de celui qui élève une larme ou une goutte de sang, est souvent signe d'un porteur de honte ; l'éhonté nous inonde de platitudes de ses sueurs ou de son encre transparente. « Ce qui s'écrit avec du sang t'apprendra que le sang est esprit »** - Nietzsche - « Schreibe mit Blut, und du wirst erfahren, daß Blut Geist ist » - et le sang ne se verse qu'en gouttes, en perles. Celui qui se répand en largeur ne se repent ni en profondeur ni en hauteur. | | | | |
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| bien | | | Dans l'aurore d'aujourd'hui, j'introduis le crépuscule de la honte d'hier, auréolant la pitié du lendemain. Désir, fidélité et sacrifice, c'est ainsi qu'on reste inentamé à chaque aurore. | | | | |
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| bien | | | La défaite devint une honte, chez l'homme du troupeau triomphant : « Le sentiment que l'homme supporte le plus difficilement est la pitié » - Balzac. La vraie fierté du réprouvé vaincu est d'accueillir la pitié d'un frère. | | | | |
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| bien | | | La honte est la meilleure conscience, comme nous le dicte la nature ; la reconnaissance est la meilleure connaissance, comme nous l'apprend la culture. Peut-être on peut même pousser jusqu'à en faire un cercle : « La honte est, par nature, reconnaissance » - Sartre. | | | | |
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| bien | | | Les étapes de la démonstration de ma liberté éthique : le calcul de mon intérêt, la honte que celui-ci m'inflige, son sacrifice, - l’application de la loi morale kantienne. « La seule liberté que nous concède la vie, c'est de choisir nos remords » - Rostand. | | | | |
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| bien | | | L'état de compassion est signe de maturité de l'âme. Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est quelle en fut l'avant-dernière saison ? Le remords, l'angoisse, la toquade ? Et c'est ainsi que l'amour s'appellera pénitence, faiblesse ou force. | | | | |
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| bien | | | Non seulement l'homme est innocent originairement (Rousseau), mais il l'est toujours, tant qu'il reste en compagnie de son cœur, sans confier son innocence aux bras. Le Bien est l'innocence du sentiment non traduit en actes ; la mal est le rapprochement entre le sentiment et l'acte. Chez l'homme de caverne, l'acte fut personnel, d'où la persistance de sa honte. Chez l'homme moderne, tout acte est social, d'où sa conscience tranquille. | | | | |
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| bien | | | Le bonheur rend insouciant et débonnaire ; le malheur fait entendre la voix de la honte des actes et le silence du Bien paralysé. Être comique ou devenir tragique. | | | | |
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| bien | | | Les scélérats oublièrent le remords ; il ne travaille plus que les purs. | | | | |
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| bien | | | L'enthousiasme béat rend la philosophie - boiteuse et la poésie - entraînante ; la pitié confuse produit un effet inverse : « Le remords tarit la parole poétique » - Jankelevitch - et consolide le discours philosophique. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est une voix indéchiffrable, une exigence intraduisible en invitation à agir ou en mode d'emploi. Il laisse des échos dans le brouhaha ou la musique de l'existence, sous forme de honte, de sacrifices ou de fidélités. On ne fait rien en son nom, on ne peut qu'en rougir, sangloter ou prier. Tout le Bien est dans la contrainte et non pas dans le but. Les activistes de l'esprit absolu sont souvent handicapés côté cœur : « Une chose aussi vide que le Bien au nom du Bien, n'a aucune place dans une réalité vivante » - Hegel - « So etwas Leeres, wie das Gute um des Guten willen, hat überhaupt in der lebendigen Wirklichkeit nicht Platz » - ce Bien trouve refuge dans un cœur vivant. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est pas couleur de rose, mais couleur de sang, du front en flamme ou des yeux en larmes. Le mal est gris, omniprésent, égalisateur. C'est le Bien irréel et non pas le Mal réel qui apporte des couleurs au tableau du monde, et Boehme a tort : « Sans le Mal tout serait incolore, comme un homme sans passions » - « Ohne das Böse wäre alles so farblos, wie ein Mensch ohne Leidenschaften ». | | | | |
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| bien | | | Tous nos organes ont leur fonction et leur objet ; il est facile de juger de leur état de marche. Sauf le cœur, cette source de doute sur tout : le bonheur, la douleur, l'honneur. « Là où il n'y a pas de différence entre bonheur et malheur, souffrance ou volupté, là il n'y a pas non plus de différence entre le Bien et le mal » - Feuerbach - « Wo kein Unterschied zwischen Glück und Unglück, zwischen Wohl und Wehe, da ist auch kein Unterschied zwischen Gut und Böse » - au contraire, cette perplexité est un symptôme de présence du Bien dans le cœur. Le mal vient si souvent de la netteté de ces frontières. | | | | |
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| bien | | | En politique, le cœur est toujours à gauche, la raison - à droite. La pitié vient du cœur, la justice - de la raison. La honte, qui t'empêche d'encenser le berger lauré, le haut-le-cœur, qui te retient de vanter le mouton ruminant les lauriers. Qu'il est ennuyeux de porter la cervelle du loup et la tendresse de l'agneau ! | | | | |
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| bien | | | Être pathétique et avoir honte du pathos, être fort et chanter la faiblesse, être pour un acquiescement monumental et vouer au monde un refus viscéral - quand on arrive à surmonter, éthiquement, ces oppositions, on arrivera à profiter, esthétiquement, de leurs tensions réciproques. | | | | |
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| bien | | | Spontanément, on résiste à la tentation et cède au devoir ; artistiquement, on a plus souvent l'envie de faire l'inverse. L'ivresse ? L'inconnu ? La frontière ? - on ne sait jamais d'où vient cette soif de vertiges transgressifs. Au-delà du Bien et du mal, il faut porter la honte et la jouissance. Si dans son fond l'art se nourrit de la culture, sa forme gagne à se rapprocher de la nature. | | | | |
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| bien | | | Il faut avoir du cœur, pour admettre la valeur thérapeutique de nos faiblesses, pour avoir honte d'une force mécanique, pour ne pas avoir honte d'en appeler à la pitié et à la consolation. Je ne sais pas si Valéry avait du cœur : « Rendre faible quelqu'un est un acte non noble ». Oh combien moins noble est de faire oublier nos faiblesses divines ! | | | | |
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| bien | | | Les triomphes temporels sur les autres ou sur moi-même me laissent dans la platitude du réel, ces adversaires, à la longue, prendront les contours du robot ou du mouton ; la hauteur ou la profondeur de l'imaginaire spatial, je les trouve et les garde, en m'inclinant devant l'ange sans ailes ou la bête sans honte, ces incarnations du Dieu vivant et qui devraient être mes seuls auditeurs ou adversaires. | | | | |
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| bien | | | Deux sortes de liberté humaine : en mystique – résister à la pesanteur, me fier à la grâce, me maintenir dans la hauteur de mon regard ; en esthétique – rester fidèle à l'audace de mon goût, garder l'intensité des commencements. Mais la liberté vraiment divine s'éploie en éthique – sacrifier la marche de mes actes à la danse de ma pitié et de ma honte. | | | | |
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| bien | | | La voix du beau est tournée vers la hauteur extérieure, elle s'y matérialise sous forme de création ou de goût ; la voix du vrai est au bout de la langue, elle peut se contenter même de la platitude. Mais la voix du Bien n'est destinée qu'à notre profondeur intérieure ; projetée à l'extérieur, sous forme d'actes ou de raison, elle n'engendre que la honte et le désespoir. | | | | |
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| bien | | | L'un des signes particuliers de notre époque est la disparition de la honte des firmaments humains. La platitude du bon droit ne permet pas d'élever le cœur et de voir que « il est honteux que nous soyons sans honte » - Abélard - « Impudenter sine pudore sumus ». En refusant d'avaler quelques doses prophylactiques de honte, j'attrape une morgue contagieuse. « Ne rougir de rien - la pire des choses »** - Cicéron - « Perditissima ratio est, pudorem fugere » - rougir de rien serait une précaution raisonnable. | | | | |
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| bien | | | La vie veut me soumettre à la loi éthique, et l'art me conjure à suivre la liberté esthétique. Le choix est entre la honte et la noblesse, entre Tolstoï et Nietzsche, être fidèle à la vie, en l'élargissant à l'art, ou la sacrifier, en la rehaussant par l'art. | | | | |
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| bien | | | Parmi les chantres d'un amour, aveugle ou mystérieux, - Rousseau et Einstein. Ils abandonnent leurs enfants, l'un, remords bien avalé, l'autre, sourire aux lèvres. L'ironie de l'intelligence ou la pitié humaniste ne nous empêchent pas d'être de fieffés salopards ; mais la honte rehausse l'intelligence et approfondit la pitié. | | | | |
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| bien | | | Notre soi se manifeste sur les facettes éthique, esthétique, pragmatique ; jamais personne ne brilla sur toutes les trois avec le même éclat ; mais nos meilleurs sentiments naissent de la fadeur fatale de l’une d’elles : la honte, l’humilité, la noblesse. « Le sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie » - Deleuze – il faut y ajouter les deux autres. | | | | |
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| bien | | | L’ange en toi, ce spécialiste et gardien de la pureté, doit s’occuper des contraintes, pour que ton enthousiasme reste dans la seule compagnie du noble. La bête en toi, cet expert dans les débordements, entretiendra la honte devant les éclaboussures des mauvais souvenirs. Avertissement : en voulant chasser la bête, tu risques fort de perdre aussi l’ange ; ils sont inséparables. | | | | |
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| bien | | | L’espèce humaine hérita de ces ancêtres deux traits sociaux principaux – le besoin de troupeau (pour calmer son inquiétude) et le besoin de reconnaissance (pour calmer son doute). Le seul don divin, qu’elle ne partage pas avec les autres animaux, est l’étincelle du Bien, prenant forme d’une flamme de honte ou d’un incendie d’action. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n’est ni moyen, ni voie, ni but ; il est une étincelle, un appel illisible, troublant ma conscience, rendant humble mon esprit, et pudique – mon âme. | | | | |
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| bien | | | Deux lectures, radicalement différentes, du Mal, associé à toute action : la première, par la personne qui le subit, directement ou pas, - une claire souffrance, à cause de l’injustice, de l’incompréhension, de la cruauté ; la seconde, par la personne qui le commet, - une vague honte, à cause d’un inévitable décalage entre ce qui se conçoit comme le fond de son penser, et ce que trahit la forme de son agir. Le vrai Mal est dans cette seconde lecture. | | | | |
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| bien | | | Peut-être, mes diatribes contre les Anciens, préconisant une paix d’âme, sont mal ciblées. Toute palpitation autour des tracas communs est risible, et il faut leur opposer l’attitude la plus impassible. L’interpellation par le grand n’est donnée qu’aux élus ; la honte, face au Bien inaccessible, ou la vénération, face au Beau incompréhensible, doivent se traduire en mélodies ou reliefs, qui sont à l’opposé de la tranquillité des moutons ou robots. | | | | |
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| bien | | | Le Beau est à l’extérieur de moi, et le Bien – à l’intérieur. Le Mal est dans mes actes et non pas dans mes mots ou idées. Le seul moyen de m’en défaire est de renoncer à agir, devenir une larve, d’où la fatalité de la honte que je porterai quoi qu’il arrive. Et Tolstoï est bien bête : « Le Mal est en nous, on peut l’en extirper » - « Зло только внутри нас, откуда его можно вынуть ». | | | | |
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| bien | | | Les éhontés ont rarement une mauvaise conscience ; celle-ci accable surtout les innocents. | | | | |
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| bien | | | L’esprit se sent solidaire des preuves du vrai ; l’âme s’identifie avec les beaux objets ; mais le cœur ne se reconnaît pas dans les œuvres dites charitables. « La distance infinie des esprits à la charité »** - Pascal. Le Bien semble n’être créé que pour entretenir la honte et l’intranquillité. | | | | |
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| bien | | | L’écoute du Bien se traduit par le réveil de ma faiblesse – de mes hontes et de mon humilité ; et toute tentative de faire appel à la force, à l’action donc, ne fait qu’élever ma honte et d’approfondir mon humilité. « Tout acte de bien est une démonstration de puissance » - Unamuno - « Todo acto de bondad es una demostración de poderío ». | | | | |
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| bien | | | Jadis volonté rimait avec écart ; aujourd'hui, elle est synonyme de standard. L'innocence plane sur les algorithmes du troupeau ; la honte des solitaires ne se départ plus du banc des accusés. « Être innocent, c'est être sans volonté, sans malice et partant sans bonté » - Hegel - « Unschuld heißt willenlos sein, ohne böse und eben damit ohne gut zu sein ». | | | | |
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| bien | | | Ceux qui, blessés par la vie égalisatrice, applatissante, portent la honte, placent dans l’aristocratie du rêve leur volonté de puissance, qui est à l’opposé et de la vertu et de la force, qui n’ont de sens que dans le réel. « En réalité la misère altère, oblitère les vertus, qui sont filles de force et filles de santé » - Péguy. | | | | |
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| bien | | | Quel que soit son acte, l’homme lucide sait, qu’il y a toujours de bonnes raisons cachées d’en avoir honte ; c’est son auto-punition, et c’est ainsi qu’il faut comprendre le proverbe russe : « Aucune bonne action ne restera impunie »** - « Ни одно доброе дело не остаётся безнаказанным ». | | | | |
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| bien | | | La machine finira par atteindre les finalités du Vrai et les parcours du Beau, mais elle ne pourra jamais maîtriser les naissances du Bien. Non seulement la hiérarchie des motifs de nos bons actes est infinie, mais nous y trouverons toujours des raisons suffisantes pour en avoir honte. « Dans les dernières sources de toute bonté se trouve toujours quelque chose de vil »** - Tchékhov - « Нет ничего такого хорошего, что в своём первоисточнике не имело бы гадости ». | | | | |
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| bien | | | Les reflets du Bien, ce sont : la pitié pour le prochain, l’amour pour le lointain, la liberté pour le sacrifice, la honte pour la fidélité. Reflets aléatoires, dans la Caverne immatérielle, sans contact avec la lumière extérieure, de provenance divine. | | | | |
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| bien | | | La conviction du Vrai n’a pas besoin de l’illumination du Beau ; la jouissance du Beau peut se passer de la bénédiction du Bien ; mais le Bien ne comporte ni rigueur ni joie, il ne sème que le doute et la honte. Kant, dans son voyage de la solution vers le mystère, aurait dû intervertir ses deuxième et troisième Critiques, pour être plus conséquent. | | | | |
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| bien | | | Au début, t’engager dans une voie de l’innocence paraît être ridicule et naïf ; mais au bout de quelques expériences, tu constates, que toutes ces tentatives débouchent sur la reconnaissance de ta faute et de ta honte ; et tu reprends ton bâton de pèlerin, le même azur dans le regard et le rouge nouveau au front. | | | | |
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| bien | | | J’ai beau fouiller ma mémoire, à la recherche d’une seule action, dont je serais inconditionnellement fier, - et je n’en trouve aucune ! En revanche, tant de souvenirs, provoquant une honte aigüe. Hypocrisie, sortie du réel, sélection élective ? | | | | |
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| bien | | | De tous les rôles sociaux, que tu es amené à jouer, les plus utiles sont ceux de victime ou de bourreau. En tant que victime, tu vis une révolte, débouchant nécessairement sur l’enthousiasme ; en tant que bourreau, tu réveilles chez toi une honte bénéfique. Le pire des rôles est celui d’une conscience en paix. | | | | |
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| bien | | | Deux sentiments fondamentaux forment l’homme complet : la honte et l’enthousiasme. La saine culpabilité nous fait découvrir une profondeur réelle ; la sainte innocence nous maintient dans une hauteur imaginaire. | | | | |
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| bien | | | La honte finale ou les contraintes initiales sont des états d’âme centraux de l’homme d’action ou de l’homme du rêve, de Don Juan ou de Don Quichotte. | | | | |
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| bien | | | C’est la nature, à moitié bestiale, et non pas la culture, à moitié robotique, qui donne une forme à nos passions. Mais leur fond est peut-être à l’origine de la culture : « La culture de l’homme s’érige grâce à la noblesse qu’il attribue aux pulsions bestiales, par la honte, l’imagination, la connaissance » - H.Hesse - « Menschliche Kultur entsteht durch Veredlung tierischer Triebe in geistigere, durch Scham, durch Phantasie, durch Erkenntnis ». | | | | |
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| bien | | | La place de la honte définit la tonalité d’un écrivain : Nietzsche fut torturé par la honte, venant de ses déficiences physiologiques et de son amour-propre froissé ; Cioran porta la honte de sa jeunesse d’un abjecte nigaud pro-nazi ; l’absence de toute honte rendit l’intelligence de Valéry - libre de toute contrainte sentimentale, pure et profonde par son contenu intellectuel. La noblesse et le style naissent de la honte, dans la faiblesse ou la bassesse, d’où la grandeur de Nietzsche et l’élégance de Cioran. Valéry émerveille notre esprit ; Nietzsche élève notre cœur ; Cioran caresse notre âme. | | | | |
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| bien | | | Appliquer ta liberté, pour te débarrasser de la honte et de la pitié, est un signe presque certain de ta bassesse. Mais il y a des exceptions paradoxales, témoignant, au contraire, d’une hauteur d’âme – c’est le cas de Nietzsche. Seul un grand artiste peut se permettre de sacrifier le Bien terrestre au nom du Beau céleste. | | | | |
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| bien | | | Ils disent, que ce qui, dans la sécurité, t’empêche de te tenir tranquille et de t’y endormir, ce serait le vice. Mais du trop de veille dynamique naissent les pires des vices ; la vertu, elle, naît d'une profonde faiblesse et apparaît dans un haut rêve. Le vice nous envahit par les yeux ouverts et les mains emballées. La vertu accompagne l'immobilité des pieds et la honte dans les yeux. | | | | |
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| bien | | | L’état normal d’un philosophe, c’est la honte – se sentir usurpateur, voleur ou tricheur ; lancé d’un banc des accusés, son discours devrait être un aveu confus et non pas une fracassante plaidoirie. Au lieu de cela, on entend des réquisitoires, grommelant du haut d’une chaire. La honte suffit pour un verdict intérieur ; elle rend inutile toute référence aux codes. | | | | |
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| bien | | | Le bien général n’existe pas, il ne peut être que particulier. Tout ce qui se réclame du premier est entaché du mal ; le second te chauffe le cœur, sans savoir se transformer en actes. Donc, garder l’immobilité – et la honte ! - et rester du côté du Bien particulier, c’est renoncer au Mal. Toute chose ayant au-dessus d'elle quelque chose de plus général, tout acte relève du mal ! Le Bien n'existe qu'au singulier supputatif, le mal est dans le pluriel effectif. | | | | |
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| bien | | | Tu participes à une œuvre du Mal chaque fois que l’esprit découvre une discordance entre ton action et l’attente de ton cœur désintéressé ; autrement dit – toujours, en tout lieu, d’une manière permanente et irrécusable. Le seul moyen de pacifier, légèrement, ce conflit irréconciliable, c’est de ne pas cesser de porter ta honte à l’issue de toute intervention de tes bras, et même de ta pensée pratique. | | | | |
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| bien | | | L’orgueil te fait oublier parfois, que tu portes en toi, en permanence, une bête ; la honte occulte parfois la présence continue en toi – d’un ange. Heureusement, ta bonne mémoire te retournera toujours au sentiment de ta dualité. « Dans l’homme, le sentiment angélique de l’ubiquité ne s’était pas aboli, étant ineffaçable » - Valéry. Le sentiment bestial de l’unité s’appuie sur l’action aveugle, mais s’efface avec chaque rêve révélateur. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c’est ta conscience pure, avant l’action, vue comme généreuse, et ta conscience trouble – après cette action, qui te laissera avec la honte. | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne peut pas entrer dans mon cœur de l’extérieur ; il y est déjà, avant même que je m’en aperçoive ; n’ayant à l’extérieur aucune trace de ses sources ni aucune projection vers le présent ou l’avenir, il ne s’exprime que par mes hontes et mes angoisses, tournées vers l’intérieur. | | | | |
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| bien | | | Quand ton cœur ne bat plus, sa conséquence, le silence de ta honte, te livre à l’ennui, qui, pour ne pas s’avouer, se cache derrière les révoltes factices. | | | | |
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| bien | | | J’associe l’ange à la pureté et non pas à l’innocence ; celle-ci est difficilement compatible avec la honte, que je porte en tout lieu. Grothendieck confond peut-être l’innocence avec la honte : « Seule l’innocence unit l’humilité et la hardiesse », mais il est juste d’exclure le courage et de prôner la hardiesse. | | | | |
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| bien | | | Il est impossible de te débarrasser de la honte, puisqu’il est impossible de renoncer à l’agir, sa source principale. « L’homme reçut l’espérance, pour vaincre la honte qu’engendre tout acte » - Cioran. Ton espérance ne doit pas quitter le royaume du rêve et ne pas se mêler des broutilles dans la république des actes. L’espérance est une grâce, et la honte est une pesanteur. | | | | |
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| bien | | | La honte, plus que l’auto-satisfaction, nous honore et laisse entrevoir notre soi inconnu. C’est pourquoi la tristesse des échecs est plus instructive que la joie des réussites. « Nous ne sommes nous-mêmes que par la somme de nos échecs » - Cioran. | | | | |
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| bien | | | Le bonheur narcissique, hors toute méthode, a deux prérequis solidaires et ironiques : la honte dans l’original et la pitié dans le reflet. Chez les méthodiques : « Vivre en béatitude, c’est avoir l’esprit content » - Descartes. | | | | |
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| bien | | | Aucun événement, aucun remords, aucun regret n’alimente ma honte ; elle m’envahit comme un appel de quelqu’un que j’aurais abandonné ; et c’est ainsi que je découvre en moi – un ange rougissant. En revanche, la sensation prolongée d’innocence, par un retour amer, me métamorphose en bête rugissante. | | | | |
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| bien | | | Avoir quelque chose à cacher aurait dû être la cause de la honte ; or, c’est l’inverse qui se produit en moi : une honte, dont je ne vois aucune raison immédiate, me frappe et crée la sensation d’avoir quelque chose de honteux à cacher, et ma fébrilité tombe sur une action récente quelconque, aléatoire, mais qui porterait les stigmates de mes embarras. La honte, peut-être, ne fut créée que pour nous faire revenir au Tribunal du Bien, nous, les faux innocents. | | | | |
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| bien | | | Le sens du Bien a un étrange pouvoir sur la coloration de nos souvenirs : nos succès se rétrécissent et tournent en grisaille et nos échecs se gonflent d'un rouge au front. | | | | |
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| bien | | | La honte ne me quittera jamais, puisque, papillon que je suis, et fier de mes ailes, je sais, surtout à travers tout contact avec la terre, que je ne suis, au fond, qu'une larve ou une chenille, parasitant sur les fleurs. | | | | |
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| bien | | | Tout narcissique doit se préparer à porter la honte que tout fier amour de soi réveille dans la conscience, toujours humble. « La honte est une espèce de tristesse fondée sur l'amour de soi-même » - Descartes. | | | | |
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| bien | | | La honte est peut-être la seule manifestation extérieure indubitable de l’intraduisible Bien. | | | | |
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| bien | | | La honte, l'obstacle, de l'humble est dans la nécessité même des pas qui le fait rougir et douter ; la conscience tranquille de l'éhonté lui est donnée par la distance même, parcourue dignement et laborieusement. | | | | |
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| bien | | | Ta vraie honte est accompagnée d’une certitude que tout ton motif, tout ton acte, toute ta pensée, comportent des germes d’un mal. | | | | |
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| bien | | | C’est la honte, assombrissant ton propre cœur, et non pas le repentir, tourné vers une autorité d’indulgences, qui t’habille, l’espace d’un matin, d’une robe d’innocence. | | | | |
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| bien | | | La seule honte noble est celle que tu éprouves non pas devant les autres ou devant Dieu mais devant toi-même. | | | | |
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| bien | | | Une mauvaise conscience (la honte) est une vraie conscience (morale) ; une bonne conscience est toujours une inconscience (spirituelle). | | | | |
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| bien | | | L’action dans le réel ou la création dans l’imaginaire sont deux formes du devenir : la première, en-deça du Bien et du Mal, engendre la honte (de l’Être) et la seconde, au-delà du Bien et du Mal, - l’innocence (du Devenir). | | | | |
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| bien | | | L’animal porte certaines notions rudimentaires du Vrai, sans connaître de langages qui l’expriment ; il est parfois sensible au Beau, d’une manière stupéfiante, mais par l’héritage de l’espèce, sans un apport individuel ; dans l’instinct maternel, il prouve que le Bien ne lui est pas étranger, mais il ignore la honte. Langage, individualité, honte – tout ce qui fait l’homme. | | | | |
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| bien | | | Chez un homme, l’absence de la honte est, sans doute, un symptôme de sa bêtise, mais, sans aucun doute, elle est une preuve de sa bassesse. | | | | |
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| bien | | | Il est sain qu’un écrivain ait une morale personnelle, celle qui introduit la honte dans le séjour des sentiments les plus irréfutables. En revanche, il devrait bannir la morale collective – normative, banale, commune. | | | | |
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| bien | | | Tu es condamné d’agir, tout en sachant qu’une dose du Mal s’attachera à toute action ; il est donc rare que tu puisses opter pour l’abstention – et tu ne garderas de tes agissements forcés que le remords. | | | | |
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| bien | | | La continuité, dans une vie rationnelle, produit l’habitude, le sentiment blasé, la paix d’âme. La honte, qui est toujours irrationnelle, est une rupture, le début d’un nouveau départ, d’une renaissance, d’un élan ou d’une délivrance. | | | | |
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| bien | | | Les impératifs catégoriques : dans le Vrai – le savoir et la rigueur, dans le Beau – le talent et la noblesse, dans le Bien – l’humilité et la honte. Partout, le premier pas – le désir, la volonté, l’élan humains ; le dernier – l’admiration du mystère du Dessein divin : de l’harmonie, de l’émotion, de l’abnégation. Dans la société, le sens de ces impératifs est profond, car universel ; en solitude, il est haut, car individuel et pur. | | | | |
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| bien | | | Ton action peut faire beaucoup de bien aux autres, sans être dicté par le Bien ; les motifs, eux aussi, peuvent exhiber une apparente pureté, sans qu’un ange te les ait soufflés. Celui qui, au fond de son cœur, porte plus de honte de ses (in)actions est plus près du Bien, toujours non-provoqué, immotivé, intraduisible. | | | | |
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| bien | | | Les plus grandes injustices proviennent de la récompense du Bien agissant et de la punition du Mal, incrusté en toute action. Le vrai Bien, c’est la conscience trouble et la méfiance envers ses bras – la honte ; le vrai Mal, c’est la conscience en paix et la confiance en ses bras – le cynisme. L’inaction du premier ne conduit qu’à la régression ; le dynamisme du second amène du progrès. | | | | |
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| bien | | | Les souvenirs les plus obsédants viennent du sens froissé du Bien, font affleurer des hontes et des occasions ratées d’aimer. Le Beau et le Vrai perdent plus vite leur pertinence. | | | | |
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| bien | | | Renoncer à la morale, au nom du vrai, dans la vie réelle, est infâme et cynique ; y renoncer dans l’art, au nom du beau, est noble et honnête. | | | | |
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| bien | | | La honte est bête et noble ; le contentement est sage et bas. | | | | |
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| bien | | | Le mal, c'est le silence de la honte ; c'est pourquoi le vrai contraire du mal, cette grisaille de l'âme, n'est guère le bien rosâtre, mais - la noblesse, qui commence par un rouge au front ! | | | | |
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| cité | | | La liberté agréable, c'est le pouvoir sur les choses ; mais, par hygiène d'âme, il faudrait pratiquer, de temps à l'autre, une servitude prophylactique : abdiquer ton vouloir ou émanciper ton devoir, face aux choses, ou plutôt - leur tourner le dos, le temps que s'efface le rouge à ton front. | | | | |
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| cité | | | Choisir, servilement, la liberté commune, préférer, librement, une non-liberté passionnante - les ressorts de la honte et de la pitié bienfaisantes, qui nous rendent libres devant nous-mêmes. | | | | |
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| cité | | | Tant d'hommes libres restent indifférents au scandale de l'inégalité matérielle ; tant d'esclaves misérables vomissent leur haine face au monde libre ; c'est la rencontre future entre la honte et la noblesse qui réconciliera un jour la liberté et l'égalité ; cette rencontre s'appellera peut-être fraternité. | | | | |
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| cité | | | « Soyons compétitifs » - ça permet de produire les meilleures marchandises et les pires des crapules. « Soyons frères » - ça te sauve de la surabondance du remords, mais pas de la pénurie des devantures. | | | | |
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| cité | | | L'aculturation est plus certaine, quand la culture est placée à côté de la comptabilité plutôt qu'à côté d'une idéologie ou d'une religion. La terreur, l'humiliation ou l'humilité préservent la culture ; la bonne conscience, la dignité intacte ou l'orgueil l'érodent. | | | | |
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| cité | | | Les bûchers disparurent, mais la sainte simplicité se répand. Les candidats au martyre dénoncent le feu, tandis que c'est le paisible geste du passant qui nous marque au fer rouge. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse, qu'aucune ratio cognoscendi ne calme, - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre. | | | | |
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| cité | | | L'essentiel du monde économico-politique : 1. tu t'en prends aux profiteurs, l'indigence des étals s'ensuit, 2. les profiteurs ignoreront la honte, 3. tu dois rêver et non pas chercher la justice, 4. il faut souhaiter, que cette saloperie perdure. | | | | |
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| cité | | | Jadis, régnait le médiocre, et par remords intermittents, il se rapprochait du meilleur et le plaçait dans sa ligne de mire. Aujourd'hui, triomphe le meilleur, plein de respect pour le médiocre, et dont il a de plus en plus la dégaine. Ploutocratie ou médiocratie comme formes de méritocratie - timocratie - démocratie, à mille lieux de l'égalité-aristocratie. | | | | |
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| cité | | | Pour Kant, le goût, le savoir et la raison légifèrent à tour de rôle. Démocrate pratique (aristocrate pur ? juge en esthétique ?), je dirais, que le savoir devrait s'occuper de l'exécutif, la raison - du législatif et le goût - du judiciaire. Les bancs des assimilés, les bancs des assemblées, les bancs des accusés. | | | | |
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| cité | | | Plus on se soucie de la justice des hommes, plus on est abandonné de la grâce de Dieu ; d'où l'intérêt, presque mécanique, de rester en permanence dans la peau du pécheur. | | | | |
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| cité | | | L'aberration du siècle dernier - étoiler la loi, l'aberration du nôtre - doter le ciel de lois ; deux déviations fatales des émerveillements de Kant : « le ciel étoilé et la loi morale »* - « der bestirnte Himmel und das moralische Gesetz ». Suivant cette lumière, le sage s'occupera de l'astronomie et de la justice, le sot - de l'astrologie et de la superstition, le philosophe - de sa propre étoile et de sa propre honte. Ne pas oublier, que le déclin de l'Âge d'or commença avec l'abandon des humains par Astrée, fille-étoile, dernière Immortelle à frayer avec les humains et se transformant, bêtement, en vulgaire justicière -Balance, dans un ciel éteint. | | | | |
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| cité | | | Deux excellents somnifères de la vie sociale française - les valeurs républicaines du pauvre et la démocratie libérale du riche : ne pas lorgner sur l'assiette du riche, ne pas se moquer de l'assiette du pauvre. Plus d'esclaves, que des maîtres : heureux dans l'humiliation, heureux dans la domination. « Où tout le monde est maître, tout le monde est esclave » - Bossuet. | | | | |
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| cité | | | Voir dans l'Histoire un permanent progrès de la liberté n'est pas si bête que ça. Je serais tenté de voir dans l'Histoire un processus d'étouffement du rêve libre par une liberté d'esclaves, mais ce qui reste inexplicable, c'est l'existence, jadis, de rêveurs parfaitement libres et même repus. | | | | |
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| cité | | | Les critiques qu'on entend aujourd'hui s'adressent à un professionnel : capitaine d'industrie, politicien, fonctionnaire, avec ses chiffres et ses agendas, jamais à l'homme, avec ses peurs, ses hontes et son orgueil. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie et la démocratie visent les mêmes normes, mais la tyrannie en prône l'esprit, c'est à dire les valeurs, tandis que la démocratie se satisfait avec la lettre, les lois. L'esprit couvre autant de saloperies collectives que la lettre - de saloperies personnelles. Comment veux-tu être humilié ? En tant que mouton ou en tant que machine ? | | | | |
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| cité | | | Ils voient dans l'argent un instrument de la liberté. Que Pinocchio, fabriqué par d'autres outils, outils du rêve, paraît vulnérable, face aux robots à la cervelle, mâchoire et entrailles infaillibles, robots sortant de leur outil sans pitié ni honte. | | | | |
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| cité | | | La voix des dissidents soviétiques, à force de s'éloigner de toute illusion, devint tristement vertueuse, à l'opposé de la pensée ironique. En m'accrochant à l'illusion, je ne fais pas reculer la pensée maléfique, mais je me prépare mieux à supporter le poids, sans ironie, de ma défaite. Le rouge au front et l'idylle rosâtre sur la langue m'éloignent des vertus démocratiques. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie réveille nos sentiments poétiques, héroïques, épiques ; la démocratie nous en fait rougir et les endort. « La démocratie, c'est le désespoir de ne plus avoir de héros pour te gouverner et la satisfaction de pouvoir t'en passer » - Carlyle - « Democracy means despair of finding any heroes to govern you, and contented putting up with the want of them ». La tyrannie, c'est le désespoir ou le dégoût de subir des héros, qui me guident, tandis que je ne suis tenté par aucun chemin. | | | | |
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| cité | | | L'un des stratagèmes démocratiques, pour attirer l'adhésion des hommes, fut la quasi-disparition de l'humiliation de l'homme, bien qu'avec le maintien de son abaissement. « Les hommes sont si bêtes, qu'il faut les traîner vers le bonheur » - G.Bernanos (Voltaire et Hume furent du même avis). Le despotisme tyrannise la majorité silencieuse, sans humilier une minorité gémissante ; la démocratie humilie une minorité aphone, sans tyranniser la majorité, qui est toujours bien orchestrée par l'instinct grégaire. De bonnes âmes entendront toujours de la musique, là où un marginal de l'histoire râle, suffoque ou expire. | | | | |
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| cité | | | Les profiteurs du culte mercantile, de l'académicien à l'apothicaire du coin, sont les premiers à rougir de colère et les derniers à rougir de honte. Vautrés dans leurs infâmes mérites, mathématiques ou pharmaceutiques, ils se prosternent devant Plutos. | | | | |
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| cité | | | L'une des confusions, créées par ce siècle, et qui m'embête sérieusement, c'est que les deux castes traditionnelles - les riches et les forts - se fusionnèrent. Et je ne pourrais plus dire : c'est avec enthousiasme que je participerais à l'œuvre d'égalisation matérielle totale, mais je n'aurais rien d'immatériel à partager avec les ex-pauvres et beaucoup avec les ex-forts (qui, en réalité, ne seraient que des ex-riches). | | | | |
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| cité | | | Trois attitudes, face à la liberté politique : croire la posséder, se battre au nom d'elle, la croire insignifiante - la bêtise, la force, la faiblesse. Pour continuer à tenir à l'ironie et à la pitié, ces deux piliers de la noblesse, la troisième position est la seule possible. Vivre dans une lumière immuable, se frayer le chemin vers la sortie de sa caverne, se vouer au jeu des ombres. | | | | |
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| cité | | | Nous nous débarrassons, de plus en plus, de drapeaux et de cocardes. Les enseignes immaculées des marchands leur succédèrent, en apaisant nos inappétences et nos consciences. Le drapeau souillé, au moins, avait le mérite de nous rappeler l'existence d'une honte à boire. | | | | |
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| cité | | | Je chante le monde - et la niaiserie de ce geste de simplet m'inonde de honte. Je le fustige - et la honte de ce geste de manant m'accable. Il faut laisser ce monde là où il est et ne pas se laisser positionner par rapport à ses coordonnées, se contenter d'une pose d'absent. | | | | |
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| cité | | | Pour un artiste libre, la tyrannie est une bienfaisante contrainte plutôt qu'un paralysant avilissement. Surtout s'il tient à l'expression secrète de son âme plus qu'à l'impression autorisée sur papier. « Ils ont la liberté de pensée, ils exigent la liberté de parole » - Kierkegaard. | | | | |
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| cité | | | Ils agissent en robots collectivistes ou raisonnent en esclaves intimistes : « On ne gagne pas la liberté, au milieu d'une foule, on l'y perd » - Chafarévitch - « В толпе свобода не реализуется, а теряется ». Avec une tête et une société bien faites, les libertés politique ou spirituelle, celle des buts et celle des contraintes, sont faciles à gagner et à maintenir ; il reste la liberté des moyens, la liberté que procure ou en prive l'inégalité matérielle, cette honte, qui arrange tout le monde. | | | | |
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| cité | | | Le goût de la liberté partagée naît de l'orgueil de l'avoir emporté ensemble ; le goût de la fraternité - de la honte d'avoir capitulé ensemble. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans commencent par persuader le faible, qu'il a assez de raisons, excellentes et dogmatiques, de se sentir heureux, fier, confiant en avenir. Dans une démocratie, il a toute la liberté de se répandre en lamentations, médiocres et sophistiques, sur ses malheurs, ses humiliations, ses horizons bouchés. | | | | |
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| cité | | | Rien de nouveau, de nos jours, dans la domination de l’économique sur le politique. Ce qui est vraiment nouveau, c’est la disparition de la honte chez le possédant. L’inégalité est si nettement justifiée, protégée et codifiée, qu’aucun remords ne trouble plus la bonne conscience du fort ; et le faible s’imagine sur les gradins, devant une arène où il admire les gladiateurs d’industrie croiser leurs business-plans. Disparaît l’âme, celle des révoltés et celle des révoltants. L’époque n’a plus besoin de héros ; tout élan héroïque est immédiatement ridiculisé ou étouffé par le Code Pénal et l’ironie des journalistes. | | | | |
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| cité | | | Ce n’est pas l’indignation, mais la honte ou le mépris, qui devraient motiver le révolutionnaire. Mépriser la force cynique, avoir honte des privilèges de naissance, d’intelligence, d’assiduité, de connaissances, des privilèges matériels. Mais une belle et pure révolution, tout en adhérant à la démocratie des esprits, devrait prôner l’aristocratie des âmes. | | | | |
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| cité | | | Un bon révolutionnaire serait un énergumène au cœur brûlant, tête froide et mains propres (Dzerjinsky) ; je présente tous les traits d'un contre-révolutionnaire : j'aime le cœur en paix, la tête en feu et les mains confuses s'agrippant au banc des accusées. | | | | |
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| cité | | | Dans une société inégalitaire, la fraternité ne peut s'établir qu'à travers la honte ou la révolte avalées ; et puisque la honte du fort et la révolte du faible disparaissent, l'avenir appartient à la solidarité des robots. | | | | |
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| cité | | | S’étant compromis, dans sa jeunesse, par tant de bassesses idéologiques, Cioran, une fois adulte, a dû éprouver une honte si cuisante, qu’il lui consacra le reste de sa vie, en lui donnant un nom, euphémique et stupide, de déception. | | | | |
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| cité | | | La honte disparut aussi bien dans les autocraties que dans les démocraties ; quand règne l’arbitraire, tu acceptes tout ; quand seule compte la loi écrite, la respecter libère ta morale de toute remise en question. La noblesse de Confucius : « Sous un bon gouvernement, la pauvreté est une honte ; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi une honte » - reste purement théorique. | | | | |
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| cité | | | Ce qui distingue la loi non-écrite de la loi écrite, c’est l’impossibilité d’incorporer dans celle-ci la notion de la honte, ou, plus généralement, de la noblesse. | | | | |
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| cité | | | La santé démocratique d’une nation, dans ses conflits avec les autres, se prouve par l’honnêteté et le courage de reconnaître ses propres fautes, au lieu de ne les chercher que chez les autres. La honte est peut-être le sentiment le plus utile, aussi bien pour les nations que pour les individus, pour cultiver une noblesse d’esprit. | | | | |
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| cité | | | Dans un pays libre, les tracas mineurs déclenchent tant de révoltes bruyantes. Dans une tyrannie, même au milieu d’horribles souffrances – un silence honteux et si peu de plaintes. Librement ressenti un malheur collectif ou servilement proclamé un bonheur officiel. | | | | |
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| cité | | | L’homme de l’égalité, en général, n’est pas doué pour la production ; l’homme de la liberté, en général, n’est pas porté sur la répartition. L’État démocratique, en fin de comptes, crée un semblant de fraternité assez équilibrée, en obligeant le premier à rester fidèle à l’idée de la liberté et en forçant le second à sacrifier une partie de sa fortune, au nom de l’égalité. La dictature de l’égalité idéologique amène la misère matérielle de tous ; la dictature de la liberté économique engraisse le fort et humilie le faible. | | | | |
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| chœur hommes | | | BIEN : En termes statistiques, l'humanité n'a jamais pratiqué le bien à une échelle aussi vaste. Mais l'absence de perspective ôte à ce tableau tout semblant de vie. On ne fait du bien que les yeux perdus au fond de son immobilité et non pas en exécutant un geste, qui est toujours superficiel, il ignore la profondeur de la honte et la hauteur du regard. | | | | |
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| hommes | | | Le temps est proche, où les gestes les plus fatidiques seront accomplis en mode virtuel. Jadis, on réglait les démêlées charnelles ou spirituelles en temps réel, à coups de massue ou de messe. Aujourd'hui, on assassine ou se confesse de plus en plus télématiquement. | | | | |
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| hommes | | | Dès que les hommes me trouvent une place, je me sens perdu. Et pour me retrouver, je charge les hommes de mille ignominies pour les fuir, plus vite et plus loin. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est un miracle grandiose, et lui inculquer qu'il n'est rien, qu'il n'est même pas dieu, comme le dit l'une des interprétations de la sottise delphique, est une profanation. Et si l'homme doit être humble et honteux, c'est parce que ce miracle ne se traduise ni en actes ni en pensées ni en images. | | | | |
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| hommes | | | Les seuls métèques à l'échelle planétaire, les Juifs, exilés ou errants, clament l'universel. Mais au lieu de chercher une patrie éphémère et exaltante du côté des nues, des horizons ou des catacombes - donc, dans la hauteur, le souffle ou la honte - ils la trouvent sur un sol solide et anonyme : dans le savoir, les droits de l'homme, les polémiques d'écoles. « L'univers entier est la patrie des âmes hautes » - Démocrite. | | | | |
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| hommes | | | L'estime de soi, la volonté indéfectible de sa suffisance - les vertus le plus en vogue, dans cette société sans honte, qui suivit le conseil néfaste (peut-être sournois ou ironique) de Nietzsche : « épargner à quelqu'un une honte - le plus humain des gestes » - « das Menschlichste : jemandem Scham ersparen ». | | | | |
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| hommes | | | Le but d'une bonne philosophie est de faire vivre la débâcle finale avec le moins possible de regrets et de honte ; et c'est en la ramenant non pas aux buts et moyens fautifs, mais aux justes contraintes et à l'ascèse qu'on l'atteint le mieux. Diogène est trop ambitieux : « Rien ne réussit dans la vie sans ascèse », et Sartre - trop rigide : « On atteint l'extrême dans la plénitude des moyens. Mon principe contre l'ascèse est que l'extrême est accessible par excès, non par défaut » - on devrait parler de moyens inemployés, puisque les contraintes résument aussi bien l'excès que le défaut. | | | | |
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| hommes | | | Que les hommes aient perdu le sentiment de la honte est dû, en partie, au fait, qu'aucune nudité de l'âme n'est plus osée ; une carapace ou ceinture grégaire est portée en toute circonstance. | | | | |
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| hommes | | | Je regarde leurs visages - la transparence, l'évidence, la parfaite connaissance de soi-même - ni étonnement ni honte : « cette lueur d'impuissance et de stupéfaction, qui fait défaut à la race sans secret »* - Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | De nos jours, avoir une âme semble être aussi honteux qu'avoir un corps l'était au Moyen-Âge. | | | | |
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| hommes | | | Être sans honte, aujourd'hui, signifie ne voir que le corps des pensées, sans s'arrêter sur leurs vêtements que conçoit le haut couturier qu'est tout créateur. Il n'y a que celui-ci qui s'inspire de la troublante nudité de la pensée à maîtriser et que, par ailleurs, il ne touche qu'en rêve, dans ses phantasmata inarticulées. « La perte de la honte est le premier signe d'un faible d'esprit » - Freud - « Der Verlust von Scham ist das erste Zeichen des Schwachsinns » - un faible d'esprit étant celui qui croit que la force équivaut l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | C'est le lendemain qui bouche toutes les issues de la demeure des hommes prosaïques et en fait des Fermés ; le poète est un Ouvert, château, ruine ou souterrain, il est dans la convergence, chute ou envol, vers l'infini du temps ou de l'espace, hors de lui, et où il dépose ses horizons et ses firmaments, ses joies et ses hontes, ses folies et sa liberté : « L'être de l'homme porte en lui la folie comme la limite de sa liberté »* - Lacan. | | | | |
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| hommes | | | Est anti-humaniste celui qui ne mise que sur la force ; est humaniste celui qui a pitié de la faiblesse d'autrui et honte de sa propre force ; le respect du seul savoir, qui augmente la force, ou le respect du savoir sans forces. « C'est à en rire ou à en pleurer de voir tant de savoir rester sans force sur la vie des hommes » (Kierkegaard) - tu ne comprends donc pas que la beauté de la vie est due plus à l'inconnaissable qu'au connu, à l'intensité qu'à la force. « Tout ce que nous ignorons, nous le connaissons grâce aux rêves des savants-poètes » - Vernadsky - « Всё, что мы не знаем, мы знаем благодаря мечтам учёных-поэтов ». | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours on sait ce que sont les hommes, de lourds soupçons pesèrent toujours sur l'existence du sous-homme, et depuis peu on commença même à percer à jour l'essence du surhomme, mais on continue à ignorer ce qu'est l'homme. Tant qu'on le reconnaît, l'humanisme n'est pas mort ; dès que, implicitement mais définitivement, on proclame l'homme - mouton ou robot, c'en est fini de notre pitié, de notre honte et de nos enthousiasmes. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme commence par la reconnaissance d'une hiérarchie verticale des facettes humaines : miracle, seigneur de la nature, prodige de l'esprit, rêveur, amoureux etc. Mais l'horizontalité cynique finira par le rendre égal des moutons et des robots, qui ne veulent pas d'homme-maître. Pourtant, jamais l'espèce ne fut ainsi sans honte, comme aujourd'hui. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les temps modernes, c'est la rareté des occasions, où l'on pourrait exhiber ses hontes. L'esprit de l'époque veut, qu'on soit en perpétuelle ascension, tandis qu'on se reconnaît mieux dans ses chutes : « La connaissance de soi est une descente aux enfers »** - J.G.Hamann - « Höllenfahrt der Selbsterkenntnis ». | | | | |
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| hommes | | | La définition cartésienne des animaux, en tant que machines, est étendue, aujourd'hui, à l'homme. Tant que l'injustice ou l'irrationnel hérissait le paysage humain, l'homme avait une chance d'échapper à la mutation en machine. Tous les Descartes modernes abandonnèrent cette ultime réticence et déclarèrent la justice - terrain non-déconstructible (Derrida) et même le seul. La honte des sens et l'ironie du sens - les seules facettes humaines, que la machine ne reproduira jamais ; quant au reste, Valéry a raison : « Le modèle Machine doit être pris comme base du système Homo ». | | | | |
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| hommes | | | J’ai traversé toutes mes rencontres avec les hommes – l’azur à l’âme ou le rouge au front. « Je n’ai jamais marché, mais nagé, mais volé parmi vous »*** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Si je me soucie de mon propre arbre autant que de la forêt humaine, je mettrai à côté de la Haine du reproductif - ma Honte productive, et c'est sur cet axe que je composerai la musique de mes fureurs. Pour l'un des philosophes les moins musicaux, Spinoza, la haine et le remords furent les deux ennemis fondamentaux du genre humain. J'avoue y succomber, avec mon odium humani generis, et je vous laisse avec votre indifférence et votre paix d'âme. Le remords, si bien senti par Baudelaire, est une forme accidentelle, dont la honte est le fond primordial. | | | | |
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| hommes | | | Devenus machines eux-mêmes, les hommes ne se verront qu'à travers un protocole d'échange de données. Le format des cœurs reproduira celui des épidermes et des modes d'emploi. Ils ont déjà la sensibilité de machine enregistreuse. Être un homme, c'est rester accessible à la pitié et à la honte. | | | | |
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| hommes | | | La justice étant, à l'époque, une notion vague, liée aux caprices des âmes sensibles, on l'associait à la noblesse. Cette justice intuitive s'opposait à la recherche du seul profit, ce qui était signe de goujaterie. Le profit faisant désormais partie de la justice écrite, les profiteurs se déclarèrent nobles. La noblesse, freinant l'appât du profit, est condamnée ; les nobles avalent leur honte sur le banc des accusés, au Palais de Justice des profiteurs. | | | | |
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| hommes | | | Ils apprennent toutes les fautes possibles, en consultant les Codes ; et sans se savoir fautifs eux-mêmes, ils jouissent de leur liberté extérieure et deviennent inaccessibles à la liberté intérieure : « On ne peut se sentir coupable qu'étant libre » - Berdiaev - « Только свободный может чувствовать себя виновным ». | | | | |
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| hommes | | | L'utilitaire, au détriment de l'imaginaire, cette dérive peut frapper même les artistes eux-mêmes. Les mêmes sentiments troubles furent à l'origine des boutades platoniciennes contre Homère ou des grognes tolstoïennes contre Shakespeare (Goethe et Nietzsche, deux autres de ses frères, subirent les mêmes foudres – qui aime bien punit bien) : « Une paire de bottes vaut mieux que tout Shakespeare » - Tolstoï - « Пара сапогов ценней всего Шекспира ». Soit on y voit l'ennoblissement du bottier, soit l'un des plausibles ressorts de la plume shakespearienne, la honte. Les besoins des pieds seraient-ils plus vitaux que ceux des narines : « J'ai essayé de lire Shakespeare, et je l'ai trouvé si niais, que j'en ai eu la nausée » - Darwin - « I tried to read Shakespeare, and found it so dull that it nauseated me » - et Wittgenstein fut aussi intraitable, face à l'immoralisme shakespearien. | | | | |
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| hommes | | | Quand ils perdent le besoin de rêver, il leur reste une seule envie, celle de vivre, c’est-à-dire faire de l’argent, dîner en ville, lire des magazines – très vite ils sont repus, blasés, interchangeables, trouvant la vie en Occident impossible et n’éprouvant pour celui-ci que du mépris. Le seul moyen de leur réapprendre la honte (d’être d’incurables imbéciles) est de bloquer leur compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la hauteur de l'art et la profondeur de la philosophie se projetaient sur les étoiles, ce qui enthousiasmait nos yeux et nos regards et faisait honte à nos bras. Depuis que ces projections se font exclusivement sur la platitude de notre existence terrestre, règne la raison technico-scientifique. La disparition de la honte a pour conséquence l'inutilité de toute consolation. Le sobre calcul remplit les regards et les vide de leurs vertiges d'antan. Au lieu de Dieu, on aurait dû pleurer l'art et la philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Mon existence s'écoula dans les cinq milieux successifs : l'humus de la terre (les prolétaires), la danse de la terre (les poètes), l'essence de la terre (les scientifiques), la marche de la terre (les techniciens), le moteur de la terre (les patrons). Je n'en retirai rien de substantiel, mais ces expériences rendirent libre mon regard sur la pitié, la noblesse, l'intelligence, la platitude et la honte. Et puisque toute vraie existence se réduit à la musique, je ne me sens solidaire que des poètes. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel est celui qui sait justifier ses grands Oui et qui a honte de ses petits Non. | | | | |
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| hommes | | | Quelle société m'inspirerait le plus de dégoût ? - dans l'ordre croissant : sans musique, sans pudeur, sans honte, sans pitié. Considérons-nous heureux, puisque nous n'avons franchi définitivement que la première étape. | | | | |
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| hommes | | | Ni les pleurs ni les rires ne dévoilent pas la nature d'un homme, elle se dénude le mieux dans sa manière de porter la honte. Et puisque la honte disparaît des climats humains, on ne voit plus de visages, que des masques extérieurs sans vie intérieure. Les femmes étant plus accessibles à la honte, leurs visages gardent plus souvent des traits originaux. | | | | |
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| hommes | | | Les mêmes climatiseurs donnent vie aujourd'hui aux porcheries et aux bibliothèques ; le porteur de raison n'a plus aucune raison de toiser le porteur de jambon. « Celui qui partage le savoir avec ceux qui en sont indignes suspend des perles au cou des porcs » - le Coran. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se manifeste sur trois plans : l’être, le paraître, le connaître. Tant qu’il garde une sobriété mécanique, il remplit ces plans, respectivement, d’actions, de reconnaissances, de mémoire. En mode organique, en pulsions donc, ces plans vivent du Bien profond initiatique, du haut Beau intermédiaire, du vaste Vrai final - la honte, le bonheur, le désespoir. | | | | |
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| hommes | | | Les échelles biologique, sociale ou intellectuelle, dans l’évaluation d’un homme, sont totalement disjointes. D’après la première il est miracle ; suivant la deuxième il est mouton ou robot ; selon la troisième il est créateur ou imitateur. Et la formule tolstoïenne : « L’homme est une fraction : le numérateur est ce qu’il est et le dénominateur – ce qu’il en pense » - « Человек есть дробь, у которой числитель есть то, что человек собой представляет, и знаменатель то, что он о себе думает » ne s’applique qu’à la deuxième dimension. Ni divisions ni multiplications, ni l’extrême fierté ni l’extrême humilité, ne peuvent troubler l’identité du créateur avec sa création. | | | | |
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| hommes | | | Nos deux hypostases, l’ange et la bête, nourrissent l’une l’autre : la violence de la bête apprend à l’ange l’extase et le mépris de la grisaille ; la honte de l’ange accorde des indulgences aux extravagances et à l’avidité de la bête. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès, c'est la réduction de plus en plus de nos activités à l'inertie, la diminution du nombre de ceux qui seraient capables d'initier de vrais commencements. Plus près on est des origines, plus susceptible on est d'éprouver la honte ; les bonnes consciences résultent de la routine des pas intermédiaires. | | | | |
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| hommes | | | Tout en séparant, en toi, l’auteur de l’homme, n’oublie pas que les liens d’héritage, qu’ils entretiennent avec leur jeunesse commune, sont, eux aussi, très différents. L’auteur ne peut que trahir ou dépasser sa jeunesse, tandis que l’homme en a des rapports beaucoup plus complexes : l’oublier, lui rester fidèle, en avoir honte, vivre la tragédie de l’évanouissement de ses rêves. L’auteur crée et l’homme croit. | | | | |
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| hommes | | | Les adeptes de la raison triomphante voient dans la noosphère (le milieu du savoir accumulé) l’héritière des éléments inertes (géosphère, atmosphère, pyrosphère, hydrosphère) ; ceux de l’âme humiliée – dans la pneumosphère, que prôneront les marchands de pneus. | | | | |
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| hommes | | | La nature humaine s’éploie sur deux axes : la sociale – du mouton au robot, et l’individuel – de l’ange à la bête. Le premier devint dominant, tandis que jadis, on le remarquais même pas : « L’homme, ce misérable intermédiaire entre la bête et l’ange »* - F.Schiller - « Der Mensch, dieses unselige Mittelding zwischen Vieh und Engel ». | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | La grande liberté, dont le Créateur dota l’homme, place celui-ci entre la nature, où il est un prédateur carnivore, porté sur le calcul, et la culture, où il apprend le rêve, la caresse, la honte. La nature régulée s’appellera civilisation, elle accentue la domination des calculateurs et devient le moteur principal de la modernité aculturée. | | | | |
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| chœur ironie | | | ART : Tout artiste cherche à placer un diablotin ironique dans un coin de ses tableaux, pour dire, qu'aucun regard n'épuise entièrement une œuvre. L'ironie, dans l'art, consiste à renvoyer l'apprenti photographique dans un recoin négligeable d'un vaste atelier graphique. Ne pas se fier au témoin oculaire et s'identifier avec l'accusé par contumace. | | | | |
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| chœur ironie | | | BIEN : L'ironie est l'optimisme actif du méchant et le pessimisme passif de l'homme de bien. L'ironie est un flagrant déséquilibre entre faire et être. Dans le faire on est aveugle, dans l'être on est sourd. L'ironiste est aussi prompt de rougir de ses tentatives cafouilleuses de générosité que de ses inattaquables raisons cyniques pour rester immobile. | | | | |
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| ironie | | | Je ne connais qu'un sentiment se passant de mots et ne trouvant aucune extrapolation chez les bêtes, c'est la pudeur. Transposée dans les mots, elle devient ironie. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de l'arbre : même le plus consommé symbole de la création pâtit de la proximité d'un chien. Il peut se consoler - sa rivale, la montagne, a ses nuages : « L'ironie sentimentale : un chien hurlant à la lune, tout en pissant sur une tombe » - K.Kraus - « Sentimentale Ironie ist ein Hund, der den Mond anbellt, dieweil er auf Gräber pißt ». Il arrive même aux bons cerveaux de s'exprimer par vessies interposées : Sartre sur la tombe de Chateaubriand ; où peut-on lire encore ces pathétiques suppliques, gravées sur les tombes antiques : « Sacer est locus ; extra meiite » ? Par temps de déluges ou naufrages, il est plus urgent de lâcher des colombes que de cracher sur des tombes… | | | | |
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| ironie | | | La chute la plus profonde attend l'arbre le plus haut. Il t'aura donné le vertige de ses jeunes saisons, il t'en donne un autre, l'ultime, auprès de ses racines, ses ruines, - « la chute de l'humble n'est pas profonde »** - Publilius - « Humilis nec alte cadere potest » - il faut chercher des chutes vers le ciel, que te promettent l'humilité et la honte. | | | | |
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| ironie | | | Il est honteux de ne pas savoir ancrer ou héberger mon rêve à l'abri de l'espace et du temps, et de le plonger dans les où et les quand. Il faut flanquer mon rêve crépusculaire des pourquoi nobles et des comment artistiques, mais lui laisser la mauvaise conscience de sans-abri et ne pas le priver d'insomnie. | | | | |
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| ironie | | | Par l'ironie, j'appris à ricaner de mes débandades au lieu d'en rougir ou de m'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans ce triptyque : étonnement, ironie, élan - à vivre simultanément ! | | | | |
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| ironie | | | Une taupe inondée de sa propre lumière, dans son noir souterrain, cherche un contact avec une haute lumière du ciel, mais ne laisse au regard du promeneur-lecteur que des mottes de terre, au ras du sol, avant de rejoindre, inondée de honte, ses repaires. | | | | |
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| ironie | | | Entre faire face et se cacher la face, le courage, le plus souvent, consiste à faire le second choix, à préférer les yeux baissés au front plissé (« fronti nulla fides » - Juvénal). Nos revers nous reproduisent plus fidèlement, les façades ou frontispices cachant nos ruines. | | | | |
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| ironie | | | Plus on se rapproche de l'état d'innocence en rêve, plus on se voue au banc des accusés en action. Une étrange hypothèse : ce que le sage recherche spontanément s'avère être, mystérieusement, - du fruit défendu ! « N'est doux que défendu, le fruit ; sans lui est fade tout paradis » - Pouchkine - « Запретный плод нам подавай, а без него нам рай не рай ». | | | | |
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| ironie | | | Le cadre de vie sain de l'arbre : la lumière de l'ironie et l'ombre de la honte, la hauteur des cimes et l'épaisseur du feuillage. Le malheur du Bouddha, c'est de n'être illuminé qu'au pied d'un arbre et non pas à sa hauteur, où il faut peut-être être crucifié et avoir bu tant de hontes, avant de pouvoir se targuer de titre de sage. | | | | |
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| ironie | | | Les citations de ce livre ne jouent que des rôles de comparses. De mon banc des accusés, je cite à comparaître ces témoins à charge (Messieurs Teste), qui me rappellent des faits, que je n'ai pas accomplis. « J'avoue être cerné par la menace des fautes, que je n'ai pas commises » - Cocteau. Ce livre n'est pas un cento, bien que J.G.Hamann en ait fait un style respectable. | | | | |
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| ironie | | | La honte des acolytes renégats aura assuré la gloire posthume à Socrate et Jésus : Platon et Xénophon, ainsi que les Apôtres, s'enfuient au moment du drame final de leur maître. | | | | |
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| ironie | | | Les langages des bilans de la vie les plus répandus sont arithmétique : additions, soustractions, multiplications - ou logique : connecteurs, négations, quantifications. Il devrait plutôt être purement orthographique - place des points de suspension, d'interrogation, d'exclamation, choix de majuscules, élégance des traits d'union, calligraphie des aveux. | | | | |
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| ironie | | | L'originalité ne sert à rien dans les affaires courantes, elle est capitale dans la création d'entreprises. Ce qui détruit le plus sûrement notre originalité, et notre créativité, c'est le commerce avec les intelligents. L'écrivain doit fuir les capitales, pour ne pas gâter ce qui nourrit l'originalité, - ses propres matières premières. Cioran n'aurait jamais dû vivre à Paris, au milieu de ses collègues, où son talent fut gâché par la place, qu'il accorde aux calomnies, humiliations, recensions. Je connus les deux capitales mondiales les plus passionnantes : il fallut bien y affermir mon souffle, pour respirer – ailleurs. | | | | |
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| ironie | | | Posture grotesque, dérisoire - écrire devant le bourreau. Me narrer devant le Juge est légèrement plus prometteur. Mais les meilleures chroniques littéraires, échappant à toute hystérie épique, naissent sur le banc des accusés, dressé dans mes ruines désertes. | | | | |
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| ironie | | | C'est l'humilité et la honte, plus que le courage et l'orgueil, qui inspirent les pensées les plus audacieuses. | | | | |
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| ironie | | | Où réside la honte ? - dans le corps ou dans l'âme ? - quelle nudité a plus besoin d'être cachée ? « Le corps est l'habit de l'âme ; il en couvre la nudité et la honte » - J.G.Hamann - « Der Leib ist das Kleid der Seele. Er deckt die Blösse und Schande derselben » - la caresse sauvant l'altesse. | | | | |
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| ironie | | | Non, la vie n'est pas une peine qu'on m'inflige (n'empêche, que le seul mobilier, encore debout, dans mes ruines, est un banc des accusés) ; la vie est tout ce qui précède les verdicts des hommes. | | | | |
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| ironie | | | La lettre, jadis, ne tuait que faute d'antidotes. À coups de bonnes vaccinations et de bonnes prothèses, même l'esprit n'est plus une maladie honteuse et ne contamine ni ne mutile personne. | | | | |
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| ironie | | | Le livre ne doit être ni confession ni plaidoirie ni réquisitoire, mais aveux convaincants, pour qu'on y sente le passage par un banc des accusés et une torture, avec un bûcher au bout et une instruction pour l'usage de cendres. | | | | |
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| ironie | | | Le fait de dire tout haut ce qui doit n'être dit que tout bas, en aparté, doit être considéré comme une chute. Et de quel essor et de quelle puissance peut-on avoir besoin, pour chuchoter ce que hurlent, impudiques, les autres ! | | | | |
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| ironie | | | Enlevez à l'écrivain moderne les noms propres, le souci et le jargon du jour - et la triste nudité de sa cervelle n'inspirera que pitié et honte. | | | | |
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| ironie | | | En cherchant un compromis, en calculant une moyenne, en modulant ou en équilibrant, entre la profondeur et la hauteur, entre l'humilité et la fierté, entre la honte et la pureté, soit on se retrouve dans une platitude, c'est à dire dans un silence, soit on n'en garde que l'intensité, c'est à dire la musique, cette meilleure rencontre des extrêmes, au foyer du beau. | | | | |
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| ironie | | | Vouloir être sublime (la pose de dandy) ou faire le sublime (la pose héroïque), ces deux ambitions ne réussirent jamais à personne. Seules des contraintes ironiques peuvent être sublimes, contraintes, à travers lesquelles passent et le ridicule et le honteux. Les ruines survivent et aux salons et aux champs de bataille. | | | | |
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| ironie | | | Les gouffres apocalyptiques modernes ne me font pas pousser les ailes ; l'abolition du Jugement Dernier ne me décloue pas du banc des accusés. | | | | |
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| ironie | | | Du meilleur usage de mon trésor d'incertitudes : avec cette collection d'inconnues je décorerai mon arbre de nativité, en souvenir des visitations fécondes de l'esprit, suivies d'enfantements heureux de l'âme, pleine de grâce. La maxime est cet arbre sauveur, tendant ses rameaux de pitié et de honte, à unifier avec le monde naissant. | | | | |
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| ironie | | | Le mauvais goût, dans l'art, est comme un délit de lèse-majesté, sur lequel ferme les yeux l'actuelle république des lettres. Curieusement, le bon goût, souvent, se manifeste par un attachement volontaire au banc des accusés. | | | | |
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| ironie | | | Ah, s’il était possible de réunir l’ironie, les yeux, les finalités de Voltaire avec la honte, le regard, les commencements de Rousseau ! Le luxe avec l’ascèse ! | | | | |
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| ironie | | | C'est la honte des plates coutures des idées, plus que la fierté des hautes coupures des mots, qui me retient du délayage discursif et me circonscrit dans le genre (ir)responsable des maximes. | | | | |
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| ironie | | | Il n'est pas honteux d'avoir des convictions ; il est honteux de ne pas trouver de préjugé, qui leur serait supérieur. | | | | |
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| ironie | | | Il y a de l’hypocrisie dans mon culte des commencements, puisque si ceux-ci se remplissent facilement d’enthousiasmes, les parcours sont marqués par la honte, et les fins n’exhibent que le désespoir. | | | | |
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| ironie | | | J’abandonne l’ambon des proclamations et le confessionnal des hontes, pour le seul meuble, que j’aurais mis dans mes ruines, - l’autel païen, où je sacrifierais mes proclamations et resterais ainsi fidèle à mes hontes. | | | | |
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| ironie | | | 99 % des phrases, tirées des œuvres des plus grands philosophes, possèdent cette embêtante qualité – j’aurais honte de les avoir pondues ! La banalité, le hasard, l’insignifiance, l’absurdité, l’inexpressivité les rendent sans intérêt hors de leur contexte. La nécessité, dictée par le genre narratif, de jeter des ponts entre des îlots de pensées, conduit, inévitablement, aux pâles bavardages. Pour juger une œuvre, il faut l’expurger de ces remplissages parasites ; le résidu ne contiendrait que des métaphores, des pensées, des maximes. Après cet assainissement, personne au monde, y compris ceux que j’admire franchement, ne pourrait rivaliser avec moi. | | | | |
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| ironie | | | Tu ne peux avouer, sans rougir, que ta tête est vide de pensées et de vérités, que si ton cœur est inondé par le monde de Bien ou si ton âme inonde le monde de beauté. | | | | |
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| ironie | | | Dans mes ruines peu fréquentables, j'ai beau faire un pied de nez à tous ces bâtisseurs d'édifices du savoir ou de maisons de l'être - j'ai honte devant celui qui refuse les murs, comme toute construction viabilisée, et vit dans un Ouvert, aux sommets d'une sensibilité (Nietzsche) ou d'une intelligence (Valéry), ou bien devant celui qui, dès qu'il voit une pierre, veut l'attacher à son cou (Cioran). C'est le culte d'un Chaos – sentimental, mental ou verbal ; chaos voulant dire un Grand Ouvert, celui qui était au Commencement (Hésiode) ! | | | | |
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| ironie | | | Chez les scientifiques, règne la jalousie, d’où leur propension au fratricide ; les artistes tiennent à leur absolue originalité, d’où leur penchant pour le parricide. Les plus honnêtes finissent par en avoir une honte inexpiable, comme Cioran, après ses pitoyables attaques de Nietzsche et de Valéry. | | | | |
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| ironie | | | Les buts inconnus émeuvent la jeunesse ; les parcours bien connus banalisent l’âge mûr ; les commencements inconnaissables ennoblissent la vieillesse. Aux extrémités – deux rêves, portant la honte du milieu. | | | | |
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| ironie | | | Dans leur jeunesse, les philosophes académiques agitent des idées nouvelles (en réalité – des banalités ou des plagiats), dans leur vieillesse, ils balbutient que tout n’est que vanité (l’aveu implicite d’une honte). Chez les bons philosophes, la chronologie des ambitions s’inverse. | | | | |
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| ironie | | | Exposer une copie d’un objet consensuel, dans un langage consensuel, c’est présenter un objet nu ; la pudeur littéraire (une contrainte) devrait t’en interdire l’usage, t’inviter à faire appel à l’ironie. « L'ironie, forme agressive de la pudeur » - G.Thibon. | | | | |
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| ironie | | | Le remords est un sentiment noble, sauf, peut-être, dans l’érotisme où plus tu es imaginatif, plus triomphalement tu franchis les frontières de la honte. | | | | |
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| ironie | | | L’esprit anobli s’appelle âme ; celle-ci se refuse le sérieux et la haine, pour les transformer en ironie. L’ironie est la noblesse de nos détestations ou de nos hontes. | | | | |
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| ironie | | | La perplexité, transposée en curiosité, c’est ce genre d’étonnement chez mon lecteur putatif que je vise, et ce lecteur doit fréquenter le rêve plus souvent que la vie. Donc, j’en exclus H.Ibsen : « Au lieu d’étonner le monde, il aurait mieux valu y vivre ». Chez moi – trop d’actes réels, je m’en repens dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Tu es saisi d’admiration ou de honte, en repassant tes paroles, proférées aux instants extatiques, narcissiques ou érotiques, - c’est de la folie, folie d’audace et de débordement, à l’opposé de la folie du vide, folie de verbiage et de remplissage qui s’empare des philosophes académiques. | | | | |
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| ironie | | | La honte de ton esprit et l’ironie de ton âme cohabitent, sans se parler : la honte de chercher la basse reconnaissance sur les forums et l’ironie de trouver la haute consolation entre tes quatre murs écroulés. | | | | |
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| chœur noblesse | | | SOLITUDE : N'importe qui peut faire couler du fiel, en se laissant emporter par la solitude. Y découvrir des sources du miel est le privilège d'aristocrate. L'aristocrate ne comprend autrui qu'en s'en isolant. Mais la solitude est une lâcheté : j'ai moins de honte à regarder mes doigts qui m'accusent, moi, sans stigmates ni croix, qu'à voir mes griffes qui stigmatisent autrui. | | | | |
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| chœur noblesse | | | SOUFFRANCE : Jamais noblesse ne fut plus percluse d'impuissance, ni bassesse - plus vigoureuse. Nous finissons par avoir honte de ce qui se porte bien, en nous-mêmes, et par être fiers de ce qui nous lancine. Souffrir, c'est savoir le meilleur et le plus pur de nous-mêmes - inutile. Les ennuis surclassèrent la souffrance en capacité mobilisatrice. | | | | |
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| noblesse | | | On est aristocrate non pas parce qu'on a, dans la tête, moins de troupeau que les autres, mais parce qu'on en est conscient et qu'on en éprouve une incurable honte ou un monumental mépris. L'ironie est l'art des barrages, qui retiennent d'inépuisables réserves de honte, et de mépris, qui s'accumulent dans les hauteurs, pour ne se déverser en vallée qu'en saisons sèches. | | | | |
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| noblesse | | | La dignité est pour l'esprit (cette âme inférieure) ce que la noblesse est à l'âme (cet esprit supérieur), les yeux du soi connu – au regard du soi inconnu. La dignité aide à garder la tête haute ; la noblesse fait baisser les yeux. L'indifférence ou la honte. L'orgueil ou la fierté. La dignité intégrale, c'est la noblesse des sots intégraux. | | | | |
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| noblesse | | | Ganter ma main, pour ne pas porter des crachats du présent, plutôt que jeter mon gant pour défier un futur, indigne de mon sang. | | | | |
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| noblesse | | | Le cycle vital : l'écoute stoïque de tout courant de la vie (libido sciendi), le désir de puissance artistique (libido dominandi), l'aristocratique regard, baignant dans la pitié et la honte (libido sentiendi). Nietzsche n'accomplit que la moitié du parcours, prenant trop à la lettre les substantifs, se trompant systématiquement d'adjectif et oubliant le verbe ! | | | | |
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| noblesse | | | Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? « La métaphysique de Nietzsche est le nihilisme même » - Heidegger - « Nietzsche’s Metaphysik ist eigentlicher Nihilismus ». | | | | |
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| noblesse | | | On a besoin de beaucoup de hauteur pour enterrer ses hontes et de beaucoup d'humilité pour n'être fidèle qu'à l'altitude. « La hauteur divine ne vise rien d'autre que la profondeur de l'humilité » - Maître Eckhart - « Die Höhe der Gottheit hat es auf nichts anderes abgesehen als auf die Tiefe der Demut ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, j'ai, au bout de mon visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Mon vote va au boutiquier, mon désir à l'amoureux, mon regard au philosophe, ma honte à l'ami, ma pitié au faible, mon ironie au fort, mon mot au poète, mon silence à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | L'avoir a honte de mon savoir, l'être est fier de mes spectres. Fantômes savants et sagacité fantomatique - cures de mon orgueil et de mon défaitisme. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis glorieux, vivre de l'impossible devint honteux. C'était vivre de l'espérance, c'est à dire d'une promesse de l'impossible. Saisir l'impossible, ou le néant, permet de cerner les frontières du nécessaire, ou de l'être. Plus on rêve l'impossible, mieux on fait le nécessaire. Mieux on saisit le platement possible, plus on est bassement suffisant. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme vile, cherchant à calmer ses remords, dit, que le péché aime fréquenter les âmes élues. Mais la noblesse consiste à savoir mon âme dans le péché, même quand autrui et ma propre tête lui accordent l'innocence. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse ne va pas sans la honte, c'est à dire sans quelques éclaboussures provenant de la boue vitale ; elle est donc presque à l'opposé du sacré, qui apparaît chaque fois qu'on trace une frontière entre le pur et l'impur. | | | | |
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| noblesse | | | Plusieurs tribunaux sont en charge des procès de la vie : la fadaise affrontant l'intelligence, la termitière opposée à la solitude, la hauteur traînée dans la boue par la vilenie. Je ne me sens l'âme de procureur que dans le dernier. Ailleurs, je ne puis être que témoin ou accusé. | | | | |
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| noblesse | | | Quel est ce paradis retrouvé, dont vous rêvez ? Est-ce celui que connaissaient Adam et Ève avant d'éprouver le sentiment, qui les rendit vraiment humains, le sentiment de honte ? | | | | |
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| noblesse | | | Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison me fait honte ou la chair me caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, mon âme peut contempler tous les sommets de la vie. La félicité, c'est leur rencontre, que je vis corps et âme. | | | | |
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| noblesse | | | On est condamné tant qu'on a l'alibi. | | | | |
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| noblesse | | | Les cœurs calculateurs ont honte de chamades et s'adonnent aux charades. Les âmes incolores vivent d'images de synthèse. | | | | |
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| noblesse | | | Le choix est entre l'imposture (la mystification de soi) et la conscience de soi. L'artiste opte pour le premier terme, afin de communiquer avec la source de tout ce qui est mystérieusement humain. Les autres se partagent en deux groupes équivalents : les joueurs conformistes et les jouets anti-conformistes. | | | | |
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| noblesse | | | Leur démarche de la philosophie du soupçon ne paye pas de mine, puisqu'ils ne font jamais un pas de plus, dans la même direction, pour se trouver - comme avec l'apparence sceptique ou le simulacre épicurien - dans la physiologie du banc des accusés. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui rapproche l'aristocrate du bon sauvage : pudeur et inaction des beaux sentiments. | | | | |
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| noblesse | | | La honte me visite la nuit et me donne rendez-vous dans mes ruines. De jour, j'oublie le sens de l'Annonciation et me rends au palais de la dignité, au château de la gloire, à la tour de l'honneur. Seuls les insomniaques peuvent vivre, et non pas interpréter, la honte du grabat. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de mes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation. | | | | |
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| noblesse | | | Cheminements de réconciliation entre l'Antiquité et le Christianisme : de la grandeur d'âme on s'élève à l'humilité ; de l'humilité on tombe dans la grandeur d'âme. Réversibilité. Changement de verbe : la fierté de ce qu'on est, l'humilité devant ce qu'on dit, la honte de ce qu'on fait. L'humilité née du sentiment de sa petitesse est niaiserie ; il faut être assez grand pour toucher à la haute humilité. | | | | |
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| noblesse | | | But : garder l'âme haute. Moyens désirés : l'inclémence de la honte, la liberté de l'ironie, la vivacité du mot. Qui veut les moyens voudra le but. « Dans une grande âme tout est grand » - Pascal - y compris la honte. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n'est pas une valeur d'échange, qui dépendrait du donner ou prendre, du diminuer ou augmenter ; elle est plutôt dans l'attachement gratuit à ce qui est, en nous, invariant. Ne compte pas sur : « De la noblesse, de la hauteur s'échange, et l'on obtient en retour autant qu'on donne » - Grillparzer - « Man tauscht das Edle, Hohe, und man erhält so viel nur, als man gibt ». Si la liberté est dans le choix entre le mal et le bien, la noblesse en serait presque le contraire, elle refuserait toute existence du mal antérieur à l'agir. | | | | |
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| noblesse | | | L'ampleur d'une vie spirituelle résulte de la tension entre la profondeur de l'humilité et la hauteur du regard, la honte et l'ironie. Et puisque le talent, c'est surtout un don de l'ironie, ce don peut être un obstacle à l'amplitude de l'âme, si la honte ne le rejoint pas. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée qui t'apaise est rarement de la pensée ; c'est la sensation de honte qui annonce, le plus souvent, sa pénible naissance. Marc-Aurèle : « que tu puisses avouer toujours sans honte tes pensées » - n'y a rien compris, tout en ignorant la profonde ironie de sa pseudo-sagesse : « qui vit en paix avec soi-même, vit en paix avec l'univers ». | | | | |
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| noblesse | | | La liberté en tant que libre arbitre, s'appuyant sur un caprice ou un coup de dés, est digne des singes ou des machines. La vraie commence avec l'écoute de ma faiblesse et de ma honte intérieures, face à ma force et mon intérêt extérieurs. | | | | |
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| noblesse | | | Le stoïcisme est une morale des sots, des lâches et des esclaves - vaincre son soi, qu'il n'est donné à personne ni à connaître ni à affronter ! Le maître porte, confraternellement et noblement, le poids des défaites des autres maîtres, ce mélange de honte et de pitié. | | | | |
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| noblesse | | | Deux directions, dans lesquelles je peux abandonner un problème : quand il a perdu son charme, sa virginité, je lui préférerai le mystère de la pudeur ; ou bien je me vouerai au pays des solutions frigides, où aucune excitation poétique n'est de mise. Le chemin de la honte, le chemin de la pitié. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'examen d'une chose, d'un événement, d'une pensée ne mettre dans la balance ni gains ni pertes, ni remords ni ressentiment, mais réduire leur mesure à ce qui, en nous, relève, seul, de l'éternité, donc reste le même, - à notre musique et à son intensité, telle est la leçon de l'éternel retour. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les idées de perfectionnement graduel ne faisaient que décerveler les hommes. Socrate, Tolstoï ou Gandhi propageaient cette sottise. « Je crois qu'on ne peut mieux vivre qu'en ayant la pleine conscience de son amélioration » - Socrate. Alors je n'ai aucune chance de bien vivre, moi, qui aime brûler les ponts, qui découvre en moi-même de nouvelles hontes ou de nouveaux vides. Deviner, même inconsciemment, ce qui, en moi, reste immuable et invariant, a plus de chances de rendre ma vie supportable. « Vivre selon ton soi le plus noble, qui est en toi »** - Aristote – et peu importe, que ce soi reste inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | L'optimisme encourage les consciences tranquilles, ce séjour de tant de bassesses ; le pessimisme nous conduit à la honte, cette antichambre de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La honte ou l’angoisse sont considérées comme des maladies par les bien-portants d’aujourd’hui. Mais ils ignorent que « ceux que nous plaignions de leurs embarras, méprisent notre repos »* - Vauvenargues. | | | | |
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| noblesse | | | La tour d'ivoire, où l'aristocrate se sent surhomme, dès l'origine, n'était que ruine, où le visitent la mouise ou la honte du sous-homme. L'aristocrate est celui qui est capable de mettre le surhomme et l'homme du sous-sol - sur un même axe, intense sur toute son étendue, ou plutôt sur toute sa hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je cherche, auprès de mes contemporains, le succès de mes meilleures entreprises, plus mesquine sera la démarche de mon esprit et plus humiliante – la chute finale de mon âme. Installe-toi dans les ruines, la seule demeure, où je puisse rester berger du rêve, de l'amour, de la poésie. La force, la reconnaissance, la rigueur sont les valeurs, prônées par ma partie mortelle ; la partie immortelle devrait ne s'occuper que de mon étoile et avoir le courage d'assister à son évanescence et son extinction. Mais ma sinistre époque, en personne de ses professeurs robotisés, proclame, que la seule bonne philosophie consiste à comprendre, qu'une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d'Immortel ratée. | | | | |
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| noblesse | | | Ils méprisent ce qu'ils ne désirent pas et se proclament purs. La bonne jugeote ou l'ironie poussent plutôt à tenir en mépris ou en honte l'objet de nos désirs. Le désir n'est beau ni pur que par le regard qui le porte. À moins que le désir soit un souhait aveugle. | | | | |
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| noblesse | | | La raison peut être profonde ou plate, elle ne peut pas être haute, ou la raison haute s'appelle passion. « La caractéristique de la vénérable philosophie est d'ignorer la passion » - Diogène – cette vénérabilité prit aujourd'hui l'ampleur d'une épidémie. La vraie philosophie, humble et fière à la fois, ne vit que de passions, c'est à dire de raisons hautes, des raisons pour espérer, dans le vide des oratoires, ou pour créer, dans le vide des auditoires. | | | | |
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| noblesse | | | En l'absence des autres, je me place, spontanément, aux extrémités de tous les axes de valeurs ; mais mes superlatifs s'effondrent à toute épreuve du comparatif. Être dans la vie ou dans l'art, parfois, surtout si l'on n'est pas Nietzsche, s'excluent : « Je compare, donc je vis » - Mandelstam - « Я сравниваю — значит, я живу ». Il faut savoir choisir entre le regard et le poids : « Quand je me considère, je me désole ; quand je me compare, je me console » - Talleyrand. Dans considérer, on sent la présence des astres ; dans comparer, gît une égalité des pareils. « Si je me considère, je m'annule » - Valéry. Le soi connu, dont il est question ici, est, en effet, source de nos hontes, il est dans le comparatif ; le superlatif ne s'applique qu'au soi inconnu, dont on dit : « Humble quand je me compare, inconnu quand je me considère »*** - Tsvétaeva. | | | | |
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| noblesse | | | Il est plus noble d'avoir honte de la richesse et de la paix d'âme plutôt que de supporter la pauvreté et la détresse. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on nous scrute ou nous tâte, on nous découvre moutons ou machines, pitoyables et interchangeables. C'est quand on entend nos silences, voit nos rêves, pèse nos hontes, qu'on nous trouve de la différence. | | | | |
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| noblesse | | | La meilleure sensation de plénitude a pour origine des manques vitaux : une émotion ne trouvant pas d'expression, une pureté indissociable de la honte, une noblesse du regard diluée dans l'insignifiance des choses vues. La plénitude, c'est donc l'entente entre la fidélité et le sacrifice : fidélité à la perfection inaccessible et sacrifice de l'imparfait atteint. | | | | |
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| noblesse | | | Toute larme purifie quelque chose : le cœur, encombré d’amour ou de honte ; l’âme, enténébrée par une beauté intenable ; l’esprit, en proie au noir désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | Plus on stérilise un grain, plus il sera compréhensible et sain aux yeux de la postérité. Une gestation ressemble au pourrissement et un beau trépas - à un vilain dépérissement. Le but du grain : s'éloigner de la pierre et du muscle, devenir Sisyphe, le plus masculin des héros en dépit des apparences : Schéhérazade rougissant de son propre récit et devenant Pénélope. Seule la hauteur est masculine, il faut laisser la profondeur - aux viragos et femmelettes. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que tes rêves aient assez de force, pour oser chanter des hymnes à ta faiblesse dans la vie – la fierté amortissant le remords d’avoir tenté une œuvre de la force. | | | | |
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| introduction russie | | | RUSSIE : Ce rude pays m'ouvrit ses bagnes et ses forêts, ses poètes et ses mouchards, ses grognements et sa musique, sa mathématique et ses casernes. Même sans sa langue, qui est aussi la mienne, je serais resté son fils, sans savoir exactement qui est mon père spirituel. La France, plus attentive, ironique et souple, m'adopta. L'appel du large, que me légua la Russie, se transforma en besoin de hauteur. Ayant appris le vertige de la hauteur, l'humilité de résignation devint une honte agissante. Le goût de vastes panoramas s'effaça au profit des climats exquis et rares. La déraison poursuit l'histoire russe et fournit aux plumes, sortant des sillages rationnels, des instigations au rêve ou à l'invention. | | | | |
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| russie | | | Le Christ de Tolstoï est personnel ; il ne promet à ton front redressé qu’un rouge ardent, de honte ou de repentance. Le Christ de Dostoïevsky est national ; il invite ton front serein, avec ceux de tes compatriotes, à se prosterner devant de froids autels communs. | | | | |
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| russie | | | Il semble, en effet, qu'il n'y ait que deux peuples aimés de Dieu : le peuple juif et le peuple russe. Le premier, pour en être élu ; le second, pour en être abandonné. Ce qui les différencie, c'est que les uns exhibent leurs remords et les autres les avalent. « Les Juifs ont inventé la conscience » - Hitler - « Das Gewissen ist eine jüdische Erfindung ». Dieu abandonne Celui qui est sur la Croix et accompagne ceux qui suivent une bonne Étoile. « La Russie, ce point zéro de l'Histoire, non élue, mais abandonnée de Dieu » - Tchaadaev. | | | | |
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| russie | | | Chant accueillant un beau rêve et parole rébarbative ; danse, où vibre une belle âme, et marche disgracieuse ; musique touchant nos meilleures fibres et rugissements qui glacent ; intelligence atteignant de hautaines cimes et bêtise à se terrer de honte - tel est ce pays, le plus déséquilibré et le plus déconcertant du monde. « Le petit bourgeois, offensé, ricane de ces chants, le saint visionnaire a les yeux pleins de larmes » - H.Hesse - « Über diese Lieder lacht der Bürger beleidigt, der Heilige und Seher hört sie mit Tränen ». La triple énigme pour Nietzsche : « Les méchants n'ont pas de chants. - Mais d'où vient le chant des Russes ? » - « Böse Menschen haben keine Lieder. - Wie kommt es, daß die Russen Lieder haben ? ». | | | | |
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| russie | | | Le cheminement du désabusement russe du XX-ème siècle : l'épouvante d'un quotidien calamiteux, la fierté d'avoir porté un bel espoir des hommes, l'humiliation de la découverte, que n'importe quel totalitarisme - sans amour promis ni grandeur réelle - aurait pu jouer le même rôle. | | | | |
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| russie | | | Ce qui distingue les Russes, ce n'est pas qu'ils supportent - et les Européens non - l'humiliation, mais que, pour ceux-là, il existe une humiliation coulante et tolérable et l'humiliation infligée qui les mutile. L'humiliation en dehors de leur vie spirituelle et l'humiliation qui la déchire. Ou bien la spiritualisation de l'humiliation : « La légalisation spirituelle d'une violence subie - une chose innommable, dont n'est capable aucun esclave » - Tsvétaeva - « Духовное узаконение претерпеваемого насилия - вещь без имени, на которую не способен ни один раб ». Les Européens n'ont pas cette nuance ; s'humilier ou être humilié est un. Toute souffrance, disent-ils, écrase et déprécie. | | | | |
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| russie | | | Ici, les poètes furent niais et les grands esprits - secs. Le deuxième joug mongol ! Mais, alors, l'humiliation matérielle amena l'indigence spirituelle, tandis que, maintenant, l'humiliation spirituelle fut censée amener le bien-être matériel. « Une domination étrangère, féroce, avilissante, dont le pouvoir national a hérité l’esprit » - Tchaadaev. | | | | |
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| russie | | | Toute superficialité veut sauver la face en s'accrochant aux extrêmes. L'âme russe se croit plus près des débuts et des fins et voue l'esprit européen au milieu, pour ne pas dire à la médiocrité. Poème du Commencement, Poème de la Fin - tels sont les titres de deux visions, poétiques et eschatologiques, typiquement russes, où sont chantés la caresse et le feu, le Naître et le Disparaître. La liberté étant dans le premier et peut-être dans l'avant-dernier des pas, et l'esclavage - dans leur enchaînement, on peut ne pas avoir honte d'errer avec la première plutôt que de compter avec et sur le second. Mais sans savoir bien compter, on risque de ne pas apercevoir beaucoup de zéros cachés derrière le chiffre 1 et n'en voir que trop derrière tout signe d'infini. | | | | |
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| russie | | | Saint-Pétersbourg, « la ville la plus abstraite et préméditée » du monde (Dostoïevsky - « самый отвлечённый и умышленный город »), une espèce d'Anti-Aléthoville de Voltaire, c'est ce qu'il faut faire du sous-sol de son soi, servant tantôt de ruines d'un passé sans pitié, tantôt de fenêtre sur un avenir sans honte. La meilleure fenêtre est celle, à travers laquelle « le ciel déverse sa plénitude à la rencontre de ma pitié »* - Camus. Venise pourrait disputer à Saint-Pétersbourg les lauriers de l'exil permanent, artificiel et inspirateur. | | | | |
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| russie | | | À cet impitoyable et dévergondé pays, je suis reconnaissant de m'avoir appris, que la meilleure rencontre avec Dieu ne se fait ni dans la prière, ni dans la confession, ni dans l'action, mais dans la pitié et la honte. | | | | |
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| russie | | | Se civiliser, c'est se débarrasser du péché originel et de la honte. Les péchés du Russe sont si cuisants, qu'il lui faut des dieux cléments, sachant fermer les yeux sur le réel et se contenter de l'idéel. « Le pouvoir soviétique se maintient grâce au platonisme du peuple russe. » - Lossev - « Советская власть держится благодаря платоническим воззрениям русского народа ». Tout autre peuple européen, soumis à une expérience marxiste, se nourrirait du Capital ; les Russes sortent tout droit de la République. L'idée reçue voit dans le Russe un vétéro-Chrétien, tandis qu'il est un païen, un platonicien invétéré. | | | | |
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| russie | | | Je me sens minable, pour ne pas dire ridicule, avec ma langue et ma morgue, que n'apprécierait peut-être qu'un duc de La Rochefoucauld, - je lis le récit d'un Parisien de bonne souche (S.Tesson), reclus, en plein hiver, dans une cabane de la taïga sibérienne, et où je retrouve tout le décor sauvage de mon enfance. Un chiasme vertigineux ! Jusqu'à ses calembours (qu’il fait passer pour aphorismes), qui sont si désespérément plats… Il me reste à « découvrir une autre Sibérie, pour y expédier l'initiateur de réévaluations de valeurs » - Nietzsche - « ein Sibirien zu erfinden, um den Urheber der Wert-Tentative dorthin zu senden ». | | | | |
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| russie | | | L'être de l'inexistant intrigue les vagabonds, les héros, les poètes, mais laisse indifférents les moutons et les robots, qui ignorent la misère et la honte. Les patriotes russes cultivent cet inexistant : « Ma pauvre Russie ! Dans des taudis pourris, dans l'Europe sans honte, nous porterons le rêve de ce que tu es » - Koublanovsky - « Россия, ты моя ! В завшивленный барак, в распутную Европу, мы унесём мечту о том, какая ты ». | | | | |
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| russie | | | Gogol, Dostoïevsky, Tolstoï découvrent au fond d'eux-mêmes des traits honteux, et pour les avouer ou les calmer, inventent des récits, pamphlets ou romans, plus proches des confessions que des inquisitions, qui ne sont ni satiriques ni pythiques ni didactiques ; ce n'est pas dans une société, mais en nous-mêmes qu'il faut chercher une âme morte, un homme du sous-sol ou un cadavre vivant. | | | | |
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| russie | | | Le défaut d'écrivain le plus impardonnable à leurs yeux : l'Anglais - un faible sens de l'humour, le Français - un style manquant de rigueur, l'Allemand - le peu d'étendue de l'oreille, le Russe - le peu de honte dans le regard. | | | | |
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| russie | | | L'écriture de Nietzsche fait penser à l'esprit français et au ton russe. Le style de Montaigne, Pascal ou Voltaire, le sujet y dominant le projet, et l'élégance de forme se moquant de la rigueur de fond. La véhémence et le conservatisme de Dostoïevsky, la pureté et la honte y étant inextricablement mêlées sur le même axe vertical. L'homme, ce soi connu, le soi du centre, le soi haïssable, il doit être surmonté par le surhomme, ce soi inconnu, le soi des commencements, le soi admirable. | | | | |
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| russie | | | L'immensité géographique à parcourir des yeux ne joua pas un grand rôle dans la prise de hauteur par les meilleurs des Russes. C'est l'immensité verticale - la souffrance et la honte - qui les en approcha. Et Nietzsche se trompe de dimension : « Le regard habitué à porter loin - et Zarathoustra voit plus loin que même le Tsar ! - ce regard se fait violence pour mieux saisir le proche, le temporel, l'immédiat » - « Das Auge, verwöhnt fern zu sehn - Zarathustra ist weitsichtiger noch als der Czar -, wird gezwungen, das Nächste, die Zeit, das Um-uns scharf zu fassen ». Le lointain, qui enflamme l'œil et le munit d'un regard, ce lointain ne vaut qu'invisible ; explicité, fixé par le temps, il paralyse le regard. | | | | |
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| russie | | | Comment bâtir une morale, en français, sans disposer du mot Schuld (вина) - la honte primordiale te retenant sur un banc des accusés, tantôt synonyme tantôt antonyme d'innocence ! Faute implique forcément un acte, ce qui est bête. Et être-en-dette fait trop penser à un créditeur contingent. | | | | |
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| russie | | | La foi sauvage, méprisée par la foi policée, est traitée de hautaine (super-stition), incertaine (Aber-glaube), vaine (суе-верие). De cet étrange bouquet aurait pu naître l'aristocratie ! | | | | |
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| russie | | | Destin n'évoque que l'arrivée (destination), Schicksal - que le départ (schicken - envoyer), судьба - que le parcours (banc des accusés dans un tribunal - суд). Piètre concept, la joie ampoulée des creux, des tenants affairés des sentiers battus qu'on proclame prédestinés. Le sage est le chemin même. | | | | |
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| russie | | | Pour accabler quelqu'un, le Français l'accule aux causes (ac-cuser), l'Allemand s'en plaint (an-klagen), le Russe le couvre de fautes (об-винять). | | | | |
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| russie | | | La neige fut ma patrie (je souris en lisant : « voici la neige, malheur à celui qui n'a pas de patrie » - Nietzsche - « bald wird es schnein, weh dem, der keine Heimat hat »). Ensuite, j'occupai ma vie à inventer des patries, pour donner corps à la sensation d'exil, qui ne me quitte jamais. Comme j'invente des églises ou des tribunaux, où ma honte trouve enfin un confessionnal ou un banc des accusés. Un besoin vital de mystère : « Le rêve d'exilé russe s'enveloppe de sa patrie, comme d'un mystère » - Nabokov - « Изгнанника сон, как тайной, Россией окружён ». | | | | |
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| russie | | | Devant l'horreur de l'extérieur bien réel, le Russe tente de se réfugier dans un intérieur fantomatique. Mais où passe la frontière entre l'intérieur et l'extérieur ? Par la conscience (dans les deux acceptions du mot) : la conscience des motifs et la conscience de la honte. Je suis libre, quand c'est la conscience et non pas la science qui détermine mon choix, en dépassant mon soi (Sartre veut faire de la liberté une conscience de soi, et Bergson croit la voir en pouvoir de tourner autour de soi - en-deçà de soi il n'y a qu'esclavage ! | | | | |
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| russie | | | L'avenir appartient aux nations, qui réussissent à se débarrasser du doute. L'ironie de l'histoire est, que ce mouvement, salutaire pour les hommes et suicidaire pour l'homme, est lié au nom de celui qui érigea en norme la forme la plus triviale du doute - Descartes. Le dernier à douter en Allemagne fut E.Jünger ; je ne sais où j'aimerais le croiser, à l'Hôtel Raphaël ou dans les tranchées du Caucase, avec une plume ou avec un fusil ? Le doute - la sourde certitude d'avoir quelque chose à se reprocher - ne survit qu'en Italie et en Russie. | | | | |
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| russie | | | Perspective horrible : naître aux USA, en Suisse ou en Irak, et ignorer la honte, honte qui, hors la Russie, n'a de sens qu'en Allemagne, en France, en Italie, honte d'un beau destin, impossible et inénarrable. | | | | |
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| russie | | | La philosophie n'a que deux sujets, autour desquels elle développe son discours : la consolation et le langage. Ces deux genres sont presque disjoints (seuls Platon et Nietzsche, peut-être, parviennent à les mélanger). Et tout grand écrivain, inévitablement, est touché par l'appel de l'une de ces deux branches philosophiques. Et c'est ici peut-être que réside la différence la plus profonde entre les littératures russe et européenne : la première est toujours dans la sphère de la consolation (le salut, la honte et la pitié), et la seconde – dans celle du langage (les représentations et les interprétations). | | | | |
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| russie | | | Les meilleures plumes russes et françaises visent les horizons de la pitié, mais les premières attrapent le vertige, en ne quittant pas des yeux le firmament de la honte, tandis que les seconds préservent l'équilibre, grâce à la profondeur de l'ironie. | | | | |
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| russie | | | Dostoïevsky, Tolstoï, Tchékhov partent de trois sortes de honte : la honte de sa vilenie dissimulée, la honte de ses privilèges aléatoires, la honte de sa faiblesse fatale – un drame psychologique, une confession morale, une tragédie spirituelle. | | | | |
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| russie | | | Pour appartenir à l'intelligentsia russe, il faut errer dans les impasses de la conscience-honte ; pour être intellectuel européen, il faut ne pas dévier de la conscience-lucidité. | | | | |
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| russie | | | Pour une nation, incapable de gérer les libertés politiques, l'américanisation signifie africanisation. C'est ce qui se produit actuellement en Russie, où les modèles sociaux, économiques et civilisationnels américains règnent sans partage, malgré la rhétorique propagandiste hostile, tandis que la culture européenne disparaît à vue d’œil. Jadis, l'ombre d'une Asie grossière planait sur les destins russes ; aujourd'hui, c'est plutôt l'Afrique, humiliée et stérile, qui partage la misère de la civilisation russe. | | | | |
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| russie | | | Les notions de gloire, d’honneur, de grandeur engendrent le culte du héros, cherchant à triompher ; ces notions n’ont pas bonne presse chez l’écrivain russe. Dans la littérature russe, aucune trace d’un héros qui réussisse, tandis que les ratés de la vie – mais prisonniers du rêve ! - y pullulent. Pour l’apprécier, il faut être sensible à la honte plus qu’à la gloriole. « Si tu as écouté les écrivains russes, tu auras gagné en pureté, en bonté, en honte » - Morgenstern - « Wenn man den russischen Schriftstellern zugehört hat, wird man reiner, gütiger, schamhafter ». | | | | |
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| russie | | | La plupart des historiens russes sont persuadés, que l’Europe n’a pour le peuple russe que l’antipathie, l’hostilité, le mépris. Vivant au milieu des Européens je vois, de leur part, surtout de la sympathie, de la compassion, du désir de voir une Russie plus civilisée, plus démocratique, plus prospère. Ce qui horrifie l’Européen, c’est, depuis un siècle, le mensonge, éhonté et abrutissant, des dirigeants russes, vis-à-vis de leur propre peuple, et leur sauvagerie face aux opposants libéraux. | | | | |
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| russie | | | Pour être fidèle au Beau, il faut se mettre au-delà du Bien et du Mal ; pour tenir à la liberté, il faut, au contraire, y mettre son nez et en apprécier l’arôme. Mais les Russes ne sont capable ni de l’un ni de l’autre ; ils sont « indifférents, sans honte, au bien et au mal » - Lermontov - « к добру и злу постыдно равнодушны ». | | | | |
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| russie | | | L’amour-propre en souffrance produisit tant de bileux, de ratés, de tyrans. Aujourd’hui, le chef de la bande régnante russe exhibe tous les symptômes de cette engeance dégénérée. | | | | |
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| russie | | | Cinquante pays les plus évolués du monde commirent une faute regrettable, en cherchant à humilier la Russie (et pas tellement son dictateur mafieux, qui ignore la honte). Ils injecteront des milliards pour armer les Petits-Russiens, mais feront, peut-être, une erreur, en livrant des chars germaniques avec la même croix qu’au temps de Barbarossa – aux Tigres et Panthères succéderont les Léopards, et en réveillant le patriotisme grand-russien (succédant à l’apathie et à l’indifférence). Mais l’Occident démocratique ne connaîtra pas ce que connurent Napoléon l’Antichrist et Hitler le Teutonique. | | | | |
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| russie | | | Se repaître des ombres édulcorées du passé, calmer la honte par une vision d’un avenir radieux, - tous les moyens sont bons pour les Russes, afin de ne pas affronter les ténèbres du présent. | | | | |
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| russie | | | Quand les tyrans traitent le Russe comme un animal, celui-là montre un surprenant acquiescement et une honteuse passivité. Ce qui est encore plus étonnant, c’est qu’il devient une vraie brute dès qu’on le traite comme un homme. « Il y a des hommes qui se bestialisent dès qu’on s’adresse à eux comme aux hommes » - Klioutchevsky - « Есть люди, которые становятся скотами, как только начинают обращаться с ними, как с людьми ». | | | | |
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| russie | | | Les intellectuels russe et européen ont deux traits en commun – une bonne éducation et la conscience (morale pour le Russe, spirituelle pour l’Européen) : le Russe porte la honte de sa propre incohérence et la compassion pour la souffrance des faibles ; l’Européen, dans ses avis, distingue ce qu’il emprunte aux autres et ce qui n’appartient qu’à sa propre élaboration. Le formel cache le significatif. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est toujours une blessure, qu'on m'inflige. Qui ? - le monde, l'âme proche, moi-même - la solitude épique, dramatique, pathétique. | | | | |
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| solitude | | | L'étonnement d'un solitaire se mettant à se fréquenter soi-même : il retrouve le même cheminement de sa présence qu'ailleurs - du statut d'intrus à celui, plus enviable, d'indésirable. | | | | |
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| solitude | | | Je me tourne vers tout, personne ne le remarque. Je me détourne de tout et je me remarque. | | | | |
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| solitude | | | Plus que la connivence d'un ami, plus que le partage d'un bel esprit, plus que l'oubli auprès d'une femme, - c'est la présence imaginaire de ma mère qui enlève soudain le poids humiliant de la solitude. Elle seule me met en compagnie de l'interlocuteur le plus intéressé et le plus abandonné, - moi, enfant. Et je souffrirai un peu moins de ne plus être aimé, puisque « il n'y a rien de plus sacré et dévoué que l'amour d'une mère » - Bélinsky - « Нет ничего святее и бескорыстнее любви матери ». | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine de la solitude en fonction de ma position : debout, personne ne me voit ; assis, nous sommes tous indiscernables ; couché, je ne vois personne. C'est encore à genoux que j'ai la meilleure chance de rencontrer l'Autre : en priant, en recevant un adoubement, en avalant des couleuvres de mes écrasantes défaites. « Pourquoi garder les pieds sur terre, quand on peut s'agenouiller ? » - Enthoven. | | | | |
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| solitude | | | Plus le monde est fade, plus amer est le mot du solitaire, plus aigre la bile de l'offensé, plus salée la larme de l'humilié - ils veulent épicer ce monde. | | | | |
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| solitude | | | Je ne trouvai aucune oreille sensible à mon écriture grinçante. Deux siècles plus tôt je n'eusse pas à avaler cette amertume et même de nos jours je me donnais tout de même une petite chance. Mais aujourd'hui, où tu lis ces pages et je ne suis plus là, - je dois être encore plus seul que de mon vivant. | | | | |
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| solitude | | | Ne te flatte pas par ta solitude. La honte guette, avec la même fatalité, dans les tanières et dans les foires. La solitude a un avantage : la défaite est annoncée à l'avance. | | | | |
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| solitude | | | Plus la raison me dit, que je mérite ma solitude, et que les autres, qui me fuient, en fin de compte, me sont bien supérieurs, plus mon âme distille le mépris. L'âme démocratique n'existe pas, elle est servile ou aristocratique. | | | | |
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| solitude | | | Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot. « Que le Tsar de toutes les Russies voie la platitude misérable de ma vie avec des yeux pleins de pitié » - Shakespeare - « That the Emperor of Russia did but see the flatness of my misery with eyes of pity » - même sans être étouffé par la platitude, j'accueille humblement une pitié, surtout en compagnie d'une ironie. « Les plus hautes formes de la compréhension sont le rire et la pitié humaine »*** - R.Feynman - « The highest forms of understanding are laughter and human compassion ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude n'est pas absence des hommes (c'est l'enfer, celui des Chrétiens ou celui de Sartre !), c'est, en présence des hommes, ton humiliante absence. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Tant qu'un reniement peut encore me faire rougir ou pâlir, je suis en compagnie. La solitude, c'est vivre au milieu de mes acquiescements incolores, aucune négation ne parvenant jusqu'à l'objet nié pour s'en colorer. | | | | |
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| solitude | | | Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, par un enchaînement de chutes et presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix de lycanthrope ni mon regard. Depuis, je compris, qu'on ne monte pas vers la hauteur, on y tombe (Hölderlin). | | | | |
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| solitude | | | Les hommes intéressants inventent, chacun, son langage ; et la solitude n'est souvent que le manque de don ou d'intérêt pour le déchiffrage des vocables étranges. Depuis que le minimum vital des idiomes vernaculaires, la larme et le rouge au front, n'a plus cours, on ne retire de ses marmonnements que des formules logiques. | | | | |
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| solitude | | | La supériorité de Rocinante sur Bucéphale, Pégase ou Incitatus : on ne l'imagine pas en troupeau ou en assemblée, bien qu'il s'apparente à l'âne. « Ab equis ad asinos » - un retour chétif effaçant la honte d'un aller naïf. | | | | |
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| solitude | | | Devant la multitude, je suis un poisson de l'aquarium, une bête en cage, une torche vivante éclairant leurs banquets, et je ne peux adopter que la pose d'une autruche, d'un singe, d'un perroquet, d'un caméléon ou d'un feu follet. | | | | |
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| solitude | | | À force de fouiller les jugements des hommes, on désapprend à être son propre juge et l'on quitte le banc des accusés illustres pour les forums des désabusés rustres. | | | | |
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| solitude | | | Mon naufrage ne résulte ni d'une collision avec un vaisseau mieux manœuvrable ou mieux armé, ni d'une voie d'eau, due aux récifs inconnus ou à la vétusté de mes cales. Non, c'est la perte de tout port d'attache, l'implacable appel du large se convertissant imperceptiblement en appel du haut, où n'est réclamé que mon souffle. Et je baisse mes voiles, je me débarrasse de mes avirons ; mes messages de détresse se déposent dans des bouteilles, qui finissent par couler au fond du Temps. | | | | |
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| solitude | | | Aucun oppresseur en vue - et je suis opprimé ; aucun argousin à ma porte - et je suis dans une cage ; aucun bâillon sur ma bouche - et ma voix n'atteint aucune oreille. « Ce qui nous brise et torture le plus douloureusement, ce sont des mains invisibles » - Nietzsche - « Wir werden am schlimmsten von unsichtbaren Händen gebogen und gequält ». Tyrannie anonyme. Néron et Staline tenaient à leurs noms pour propager l'adulation ou la terreur, mais la machine… | | | | |
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| solitude | | | L'avantage des ruines, face au désert : dans celui-ci je suis tenté par l'attitude stupide ou humiliante - me mettre à prophétiser, scruter les horizons, appeler à l'aide, interpréter les mirages. Les murs de mes ruines répercutent mon hurlement intérieur, et ses échos m'inondent de honte. Et je ne chercherai salut que dans la hauteur d'un toit percé, où j'espère une fine oreille filtrante, refusée aux alcôves et attentive aux grabats. | | | | |
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| solitude | | | Savoir que la pierre tombe toute seule et cependant se sentir responsable ou, pire, coupable. Un banc des accusés devenu montagne de Sisyphe. Le prix d'un dévouement à la hauteur, la solitude initiale, – la chute plus retentissante, la solitude finale. | | | | |
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| solitude | | | La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore, jaillissant d'une douleur muette, et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - J.Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ». | | | | |
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| solitude | | | Discours solitaire, où le honteux et le pathétique gardent, contre toute logique, leur sens, s'appelle prière. | | | | |
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| solitude | | | Tant que je sens la blessure d'un abandon, je n'entre pas encore dans la solitude. Elle commence, quand toute plaie ne vit plus que de souvenirs, quand toute inertie, venue des attouchements d'autrui, s'arrête. | | | | |
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| solitude | | | La solitude intérieure : le meilleur de moi, que j'appelle au dialogue, ne se laisse pas exprimer ; la solitude extérieure : le meilleur de moi, qui se manifeste, n'est ni remarqué ni apprécié de personne. Leur rencontre : mon meilleur - une muette désespérance. | | | | |
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| solitude | | | Une vie complète : à l'enseigne de la honte, de la pitié et de l'enthousiasme, inspirés par la noblesse et articulés par l'intelligence. Mais c'est, aujourd'hui, la meilleure recette de la mort complète, de la solitude finale, puisque je deviens arbre cinéraire, étranger pour la forêt laraire : « La forêt ne pleure jamais un arbre mort » - proverbe russe - « Лес по дереву не плачет ». | | | | |
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| solitude | | | Que gagne celui qui est plus intelligent ? - une cellule plus vaste (S.Weil), un souterrain plus profond (Dostoïevsky), des ruines plus hautes (Cioran), un banc des accusés plus étroit. | | | | |
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| solitude | | | La bénie méconnaissance de soi-même ! Ne savoir ni se résumer ni se reconnaître et ainsi ne pas découvrir, à ses dépens, que seules comptent les formes - des emplois, des agendas, des rêves, - tandis que les fonds sont soumis au hasard et à l'indifférence. « Toutes les places dans la vie sont déjà prises, il ne reste que l'extrême hauteur »** - Tsvétaeva - « Alle Plätze im Leben sind schon besetzt - aber es bleibt doch noch das ganze Oben » - nous sommes tous des arbres : celui qui perd des feuilles se trouve dans la platitude de la vie, aux déracinés est promis le ciel. | | | | |
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| solitude | | | La massification des hommes ne me gêne en rien. Ce qui m'effraie, ce n'est pas tellement la foule abreuvant de sarcasmes un solitaire, mais l'homme seul, imbibé de foules. | | | | |
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| solitude | | | Dans la maison de l'être, quels sont les obstacles ? Le plancher - pour ma stabilité, la porte - pour mon mouvement, les murs - pour ma solitude, le souterrain - pour ma honte, le toit - pour mon rêve. Les obstacles franchis, il ne me resteront que des ruines, bien à moi, et où l'être et le devenir se voient à la hauteur de mon étoile, dont la lumière, nommé langage, se reconnaît aux ombres du Verbe, sans domicile fixe. Le propre des ruines est d'être toujours les mêmes, d'accueillir les ombres du langage, d'être la demeure de l'être : « Éternellement se bâtit la même maison de l'être » - Nietzsche - « Ewig baut sich das gleiche Haus des Seins ». | | | | |
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| solitude | | | L'amour, l'admiration, la honte - le Je en contient tout ce qu'il y a de sensible ou d'intelligible, sans avoir besoin de la présence effective du Tu ; la substance de sa relation avec le Tu est dans le Je même ; le Tu accidentel peut même la dégrader ou l'abaisser ; la plus pure et haute communion avec le Tu se fête dans la solitude du Je. | | | | |
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| solitude | | | L'absence radicale d'Autrui me débarrasse, presque zoologiquement, de doutes et de hontes, qui resurgissent inéluctablement dès la nouvelle réapparition, pénible ou infernale (Sartre), de mes semblables. Interroger mon soi introuvable et problématique ou d'en rougir sera mon enfer ; ce paisible et mystérieux soi, fondu dans et avec la nature paradisiaque, chez l'homme s'imaginant seul. | | | | |
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| solitude | | | Dans toute ma vie, je n'ai repoussé que deux ou trois mains, tendues vers moi ; c'en a été assez pour que, en tout lieu pourvu de toit, un banc des accusés se présente aux yeux de ma mémoire ; bénie solitude, qui permet de ne pas multiplier les mains accusatrices, bien qu'elle me prive de mains secourables. | | | | |
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| solitude | | | Je me gonfle d'orgueil, en apprenant, que dans ma solitude je suis soit ange de la hauteur soit bête de la profondeur, et voilà qu'on m'assène que « dans la solitude l'homme est criminel : soit par son intellect soit par son instinct bestial » - Prichvine - « в одиночку человек – преступник, или в сторону интеллекта или бестиального инстинкта » - et je serai tenté de demander de l'indulgence de la part du robot intellectuel ou du mouton instinctif. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | La conscience que mes cris et soupirs, transposés en sons et en pensées, perdraient de leur intensité et pureté, s'ils étaient répercutés en échos, dans les oreilles et les bouches des autres, - telle est la justification apriorique de la solitude silencieuse, à laquelle je confierai mes aveux et mes hontes et dans laquelle mûrirait ma musique, sans auditeurs visibles. | | | | |
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| solitude | | | Les carapaces, coquilles, piquants font désormais partie d'un paysage urbain ou d'un climat mondain. Les sécréter ne me protégeras pas de l'humiliation d'être reçu en mouton. La solitude et les ruines me permettent de vivre désarmé et vulnérable sous mon étoile. | | | | |
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| solitude | | | S'estimer devant sa conscience est plus facile que devant autrui. Devant une conscience somnolente, le respect de soi n'est qu'un somnifère de plus. Pour la réveiller, rien de plus efficace que le sentiment de la honte. « Plus tu as de hontes, plus tu vaux » - Shaw - « The more things a man is ashamed of, the more respectable he is ». Être sans honte, c'est être sans liberté, puisque la liberté, c'est le pouvoir d'agir contre soi. Et Nietzsche nous invite à la servitude : « Le sommet de la liberté : ne plus avoir honte de soi-même » - « Das Siegel der erreichten Freiheit : sich nicht mehr vor sich selber schämen ». | | | | |
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| solitude | | | La honte ayant déserté cette société de repus auto-satisfaits, on ne peut plus l'éprouver qu'en solitude. Au point qu'on finit par presque adhérer à cette turpitude cicéronenne : « Ce qui a l'approbation de la foule est honteux » - « Turpe est quum a multititudine laudetur ». | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux empruntent sans vergogne ; mon regard ne se laisse influencer par personne. Mes idées frôlent celles des autres, mes mots gardent leurs distances. | | | | |
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| solitude | | | L'usage populaire du terme fort place dans cette catégorie les marchands et les politiciens, c'est à dire ceux qui ont le plus besoin de foules, pour assouvir ainsi leur avidité de richesses ou de pouvoir. Mais Nietzsche les appelle faibles ; ils finiraient toujours par écraser et humilier les forts, ceux qui ne s'épanouissent que dans leur solitude. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux ne captivent plus personne - telle est la source de toute solitude. Mon regard est aspiré par la lumière, et voilà que mon œil n'émet plus que des ténèbres. L'ennoblissement de la fonction, qui dévitalise l'organe. Fasciné par l'intelligence, j'arrive immanquablement à mépriser le travail de la cervelle. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire n'a pas de visage, il est satisfait de ses bras et de sa cervelle, mais Narcisse n'aime que son âme, et dans son regard baissé il y a plus de honte que de contentement. | | | | |
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| solitude | | | Qui prêterait attention aux états d'âme gémis par un anachorète carthaginois ? Même pour décorer les chars des Romains triomphants, on ne recherchait que des généraux ou de la soldatesque. Mon livre va sombrer comme tout souvenir phénicien, puisque les cendres de son oiseau éponyme ne toucheront plus la terre. La Didon du bûcher (Homère) ou la Didon abandonnée par Énée sur une île déserte (Virgile). Mais je dois tout faire pour « qu'à la vie solitaire corresponde un livre solitaire »*** - Pétrarque - « quo silicet solitarie vite solitarius liber esset ». | | | | |
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| solitude | | | Ils installent leurs émotions dans les salons de la pensée, dans les chambres de leurs instincts, dans les bureaux de leurs intérêts. Dans mes ruines, j'évite ces privautés avec la vie ; elles connaissent les passages secrets vers les souterrains fermés de la honte ou vers les toits ouverts vers le rêve. | | | | |
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| solitude | | | Quant à la honte, je n’en connais que la honte de solitaire, lorsque mon rêve est le juge, et mon action – le délinquant. La honte devant autrui est de la lâcheté. | | | | |
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| solitude | | | Au départ, je porte aux nues les qualités de la faiblesse, et à l’arrivée, je reçois le déluge de la honte. Mais cet azur et ce rouge n’ont de sens que dans le bleu de la solitude. La grisaille grégaire est incompatible avec ces couleurs. « La foule est cet être tout-puissant, dénué de repentir ; on a un être anonyme pour auteur, un résidu anonyme constitue le public »* - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | Globalement, le bon goût parvenait à se faire reconnaître, puisque les hiérarchies n’étaient pas encore influencées par les statistiques. Mais aujourd’hui, où domine le goût de masse, avoir du goût condamne à la solitude. « Être privé de goût est une moindre calamité que de l’avoir médiocre » - Pasternak - « Бедствие среднего вкуса хуже бедствия безвкусицы ». Les deux calamiteux en furent inconscients ; aujourd’hui, ils ricanent de la calamité de ceux qui ont du goût, calamité aigüe, humiliante et inaperçue par les chanceux, c’est-à-dire par les bouseux de goût. | | | | |
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| solitude | | | L’ange ou/et la bête ne me quittent jamais : de jour, c’est la bête triomphante qui justifie mes actes ; le soir, elle transmet sa honte à l’ange encore lointain ; de nuit, l’ange me rappelle l’existence de mon étoile ; enfin, le matin, mon heure préférée, la chute de l’ange rejoint l’angoisse de la bête – l’axe le plus vaste d’un verbe auroral. | | | | |
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| solitude | | | Le monde nous fournit les objets de nos actes, de nos rêves, de nos pensées ; mais ces objets passent par deux filtres disjoints – le nous ou le je. Le premier nous déverse autant de choses justes que de choses niaises ; je constate, sans vergogne, que le second, chez moi, est beaucoup plus exigeant, en éliminant tant de flots de niaiseries, qui s’invitent à ma plume, mais sont éconduites par mes contraintes. | | | | |
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| solitude | | | Tant de repus, grégaires et insignifiants, proclament leur solitude planétaire, que, parfois, j’ai honte de m’imaginer en leur compagnie dégradante. | | | | |
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| solitude | | | Quelle que soit ta noble conviction, elle sera, à coup sûr, partagée aussi par quelques ploucs indignes ; et tu devrais avoir honte de telles assemblées. Vis plutôt de tes illusions ; même inarticulées, elles se tourneraient vers un frère ; ainsi, au moins, tu protégeras d’intrusions indésirables ta solitude. | | | | |
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| solitude | | | La solitude comme réalité matérielle est humiliante et désespérante ; comme rêve spirituel, elle te gratifie de fierté et d’espérances. | | | | |
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| solitude | | | L’intellectuel est un singleton, s’incarnant dans les trois hypostases – le cœur (la voix), l’âme (la caresse), l’esprit (le regard) ; il est la noblesse et la maîtrise de leurs métamorphoses et symbioses. Il se désolidarise de ses bras et pieds ; il cherche la reconnaissance de son unité tripartite ; il méprise la reconnaissance des multitudes de ce jour et se reconnaît le mieux dans la solitude atemporelle. Ce genre, dans lequel le sous-homme (la honte) rencontre le surhomme (l’intensité), est mort ; toutes les consciences humaines, sans cœur ni âme, se vouent, aujourd’hui, aux seuls esprits claniques. | | | | |
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| chœur souffrance | | | CITÉ : Heureusement pour la cité, il devint honteux d'avouer ses plaies ; la quiétude affichée nous protège désormais des soubresauts lyriques et laisse à la douceâtre démocratie le souci de nos épidermes de plus en plus lisses. Les aspérités de l'âme sont contre-indiquées dans des rouages économiques huilés, où tout le monde s'engouffre. | | | | |
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| chœur souffrance | | | DOUTE : Une souffrance aigüe balaye le doute et fait accepter toute douceur certaine, même prise en flagrante imposture. Le bon douteur est un homme faisant bombance et débordant de certitudes. Souffrir n'est pas manquer de lumières, mais se trouver sous les feux de ce qui nous abaisse et ne pas savoir s'abriter à l'ombre la plus proche. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur dans une cage exposée, dans un cachot exigu ou dans une vaste solitude. Je les ai connues, toutes, et je ne sais toujours pas laquelle est la plus dévastatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir n'est pas un sacrifice à ce que nous aimerions être. Il est, plutôt, le lieu de sacrifice, d'où s'élève le mieux ce qui pèse le plus : notre angoisse ou notre honte. Toutefois, en état exalté, il vaut mieux visiter les ruines que les temples. Dans les ruines, la souffrance aide à révéler le rang des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | L'expérience et la douleur assagissent le plébéien. Ne tirer aucune leçon des échecs. Ni, au reste, des réussites. Ou, mieux, rester debout, face à la honte, couché - face au succès. | | | | |
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| souffrance | | | Nous pouvons triompher du désespoir, tant que nous avons encore des réserves d'abîmes pour nos futures chutes, des réserves de déserts pour assécher nos courants ou des réserves de tempêtes pour faire honte à nos accalmies. | | | | |
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| souffrance | | | Ces sanglots ne furent entendus que par ma taïga natale. Orphelin désormais complet. Comme si la dernière source de la bonté venait à tarir. Comme si tous les contes de fées, déposés au fond de moi-même par ma mère, que je viens d'enterrer en Sibérie, perdaient toute leur invariable magie et se figeaient dans un cortège funèbre. Des remords qui coupent le souffle, dessèchent les yeux et font hurler comme un fauve, sevré trop tôt, pour survivre. | | | | |
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| souffrance | | | Face au malheur, se réduisant au faible pouvoir d'achat, je suis à court de sympathie, car je sais d'avance, que le meilleur remède est dans davantage de lucre et de machinisation dans la société. Je ne suis sensible qu'au malheur de ne pouvoir vivre (de) mon rêve et de devoir cacher ma honte. La réalité et le rêve auraient dû avoir la différence symétrique vide ; lorsqu'ils interagissent comme des vases communicants - plus la réalité me blesse, plus robuste en sort mon rêve - le rêve y est mesquin, même s'il est puissant. | | | | |
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| souffrance | | | C'est le manque d'oreilles ou la pâleur de notre verbe, plutôt que la pudeur, qui expliquent le mutisme de notre souffrance. C'est par la hauteur, à laquelle nos gémissements retentissent, qui la souffrance est sacrée. | | | | |
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| souffrance | | | Le remords et la honte m'attrapent dès que j'inhibe mon action, toujours abrutissante, et donne du loisir à mon esprit, affairé et écœuré. D'où l'appel des sots : « Que le travail vous apporte la paix, puisqu'on ne la trouve nulle part ailleurs » - Mendeleev - « Находите покой в труде, ни в чём другом его не найти ». | | | | |
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| souffrance | | | La douleur indéterminée, la pire des souffrances, surgit d'une source inconnue, me submerge de honte, se déverse dans une stagnante léthargie, dans laquelle je perds pied ; ma fière ruine coule et s'avère pitoyable épave. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme tragique est celui, dont la pitié est condamnée à ne pas trouver d'objet et dont la honte ne s'explique par aucun acte. Et aucune échappatoire due au hasard ; une loi implacable et nue. Les hommes de l'orgueil ou de la haine, qui hurlent à la tragédie, ne traduisent que l'ennui de leurs colloques et dîners en ville. | | | | |
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| souffrance | | | Pleurer dans l'intérieur aide à faire avaler ma honte, honte des larmes, que je n'aurais pas versées. « Nous n'avons jamais à rougir de nos larmes » - Dickens - « We need never be ashamed of our tears ». | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui ne connaît le malheur qu'en s'écartant de la vertu ne connaît ni ce que c'est que la vertu ni ce que c'est que le malheur ; la vertu est la pitié ou la honte, devant son malheur mérité ou celui, immérité, des autres. | | | | |
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| souffrance | | | Quand je suis ouvert, au même degré, à la honte et à l'ironie, je réconcilie facilement le regard sur le chagrin comme sentiment valorisant, impavide et haut et le point de vue de Montaigne : « La tristesse est nuisible, couarde et basse ». | | | | |
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| souffrance | | | La honte d'une âme dénudée nous dévoile Dieu, que tout vêtement gestuel voile. Heureusement, il restent des ténèbres : « Je voudrais, que votre ombre au moins vêtît ma honte » - Verlaine. | | | | |
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| souffrance | | | Ton échec flagrant ne provient ni d'une souffrance ni d'une malchance ni d'une maladresse - « La mort, le hasard, la culpabilité me révèlent mon échec » - Jaspers - « Tod, Zufall, Schuld demonstrieren dem Menschen sein Scheitern » - mais de la vie, de ses lois, de ses mystères, de ta honte obscure. | | | | |
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| souffrance | | | Tant de balivernes savantes au sujet des vérités qui libèrent et des connaissances qui guérissent. La connaissance apaise un malaise vital - la honte. La vérité me prive d'un joug désiré, de l'amour. Rien d'étonnant que de tels docteurs ne voient, en tout désir d'homme angoissé, que de la perversion, de la dissimulation ou de l'aliénation. | | | | |
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| souffrance | | | De honte d'être hilare, on devient enthousiaste. « La mélancolie est le bonheur d'être triste » - Hugo. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse est peut-être la sensation la plus énigmatique, inexplicable : aucune référence à la mort, à la douleur, à la menace, à la honte ne l'éclaire. Elle est vrillée à la vie et en reproduit le vertige. Surtout avec tout appel de la hauteur : « L'angoisse devant l'accès à la hauteur de la vie fait partie de la vie » - Kafka - « Unsere Angst vor dem Aufsteigen in ein höheres Leben ist die seine ». | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai désespoir est dans la fadeur du possible. « Le désespoir est le prix à payer pour le choix d'un but impossible … atteindre ce point glacé de la conscience d'une parfaite défaite, porter au cœur ce fardeau de damné » - Greene - « Despair is the price one pays for setting oneself an impossible aim … to reach the freezing-point of knowing absolute failure and to always carry in his heart this capacity for damnation » - ce joug est nécessaire, mais léger, surtout quand on sait, que, pour atteindre ce but, les moyens de la position couchée sont suffisants. Toutefois, le but impossible devrait n'éveiller qu'un bel espoir. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un créateur, quelle jouissance que de sentir la source mystérieuse de ses meilleures trouvailles – en soi-même, ou, mieux encore, - dans son soi inconnu ! Cette conscience me visite entre la nuit de mon étoile et le jour de mon action, aux frontières entre l'élan et la honte. De nuit ou de jour – on souffre : « Quelle cuisante douleur que de porter soi-même nuit et jour, comme son propre témoin » - Juvénal - « Poena vehemens, nocte dieque suum gestare in pectore testem ». | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi la tendresse, cette partie de mon corps et de mon cœur, fait penser aux flammes des offrandes ? Parce qu'elle naît du feu de défaite, dont me marque l'autre partie de mon corps et de mon cœur, partie offerte à la honte. Et puisque la réussite sociale devint une manie universelle, la tendresse, pour la première fois dans l'histoire, disparut de toutes les sphères, où l'esprit eût la chance de se muer en âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'appel de l'innocence atteint toutes les oreilles. On se met à fouiller ses recoins, pour identifier son destinataire, et l'on se trompe, en désignant l'enfance. L'innocence est le refus d'attribuer un bienfait à un quelconque mérite et l'acceptation du malheur immérité, - tout le contraire de l'enfance. | | | | |
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| souffrance | | | Contrairement à ce que gémissent, en minaudant, les souffreteux, la souffrance ne nous soulève guère, elle nous écrase, humilie ou abrutit. « L'axe de l'agir-pâtir recoupe perpendiculairement l'axe soi-autrui » - Ricœur – ce recoupement se produit généralement dans la platitude. C'est l'axe montant du soi connu vers le soi inconnu qui est le seul à promettre de la verticalité. | | | | |
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| souffrance | | | Le besoin d'écrire naît de la honte d'avoir l'œil sec, tandis qu'une larme ravage ton cœur, la honte de marcher droit, tandis qu'une danse fait chavirer ton rêve, la honte de parler, tandis que ton fond n'est que chant, soupir ou râle. La résignation : « Le cri ne peut être égal ni à la douleur ni à la raison » - Sénèque - « Non potest par dolori esse, nec rationi, clamor ». | | | | |
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| souffrance | | | Si tu veux parler sérieusement de la vie, imagine-toi la Terre sans musées ni bibliothèques ni même cimetières entretenus. Tu comprendras alors pourquoi ce qui anime les meilleurs gestes d'artiste sont la terreur et la honte. | | | | |
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| souffrance | | | Notre soi se dépose dans trois domaines : hors de nous, sur notre épiderme, au fond de nous-mêmes. Le premier réceptacle reçoit le vrai (l'universel, la puissance), le deuxième – le beau (la création, la caresse ou la souffrance), le troisième – le bon (l'amour, la noblesse, la honte). | | | | |
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| souffrance | | | Le repentir naît de la conscience d'une faute ponctuelle ; le remords est un état permanent, non associé à un geste concret, il est peut-être le signe le plus évident du bien primordial, que toute traduction en actes profane. | | | | |
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| souffrance | | | C'est la nature de mes ouvertures au monde, qui détermine le genre de la souffrance, qui, inévitablement, s'en ensuit. L'avantage des ruines, par rapport aux forteresses, phalanges ou immeubles, est que les ouvertures les plus dramatiques – par la porte ou la fenêtre, l'action ou la contemplation – me sont interdites ; il ne me restent que le toit imaginaire ou un souterrain réel, pour prier mon étoile ou avaler mes remords. Les résurrections ne se produisent pas dans les platitudes collectives, mais aux cieux vides ou dans les tombeaux vidés. | | | | |
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| souffrance | | | Les critères pour juger du bilan de ma vie : je les approfondis - je constate un lamentable échec ; je les rehausse - je vois une réussite exceptionnelle. Mais les arguments sont d'un poids comparable ; d'où l'équilibre entre mes enthousiasmes et mes hontes, mon espérance et mon désespoir, ma fierté et mon humilité. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est rarement à blâmer, dans mes accès de nausées. C'est à l'inadvertance de mon regard, jeté sur un hors-d'œuvre périmé, sur un plat de résistance trop dilué, sur un dessert que m'interdisent mes propres contraintes, que je devrais m'en prendre. La meilleure hygiène me sera assurée par le flot s'offrant à mes filtrages impitoyables, par les larmes de ma honte ou la sueur de mon front, par le sang que le style fera affluer vers mes blessures. | | | | |
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| souffrance | | | La honte naît souvent d'une pseudo-plénitude, tumultueuse et trouble, apportée par la raison, à l'endroit même, où l'on aimerait entretenir un vide pur et immobile, grâce à une sainte fêlure de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Permettre à tout enthousiasme d'aboutir logiquement à une pâmoison et continuer à le pratiquer, écrasé et compromis. | | | | |
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| souffrance | | | La lumière ne caresse pas celui qui est riche en ombres, elle l'humilie. Les vraies ténèbres ne le paralysent pas, elles le relèvent. Les ténèbres enivrent d'un air de défaite, d'une véracité du vaincu. La lumière produit un état de sobre et faux triomphe. L'hallucinogène se moque du lucifère. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je rougis de honte, plus ma plume verdoie (pour désavouer Cicéron : « le papier ne rougit guère » - « charta non erubescit »). Plus j'ai de bleus au cœur, moins de blancs restent sur ma page. Plus je me grise de moi-même, moins je suis touché par la grisaille des autres. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la partie d'échecs, qui m'oppose à la vie, et dont l'issue fatale, à l'étouffé ou par pression positionnelle, est inéluctable, il faut que j'accorde au rapace d'en face un handicap, pour amortir la honte. Non pas quelques pions-courtisans, fous-hérauts, cavaliers sans panache, tours sans ivoire, dame avec ambitions - mais le roi lui-même. Je me transforme ainsi en inventeur de nouvelles règles, en messager sans maître, en ange. « Dans le théâtre des humains, les places de spectateurs sont réservées à Dieu et à ses anges » - Pythagore. | | | | |
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| souffrance | | | À l'échelle de Jacob - le pas-à-pas et l'écoute – on doit souvent préférer le lit de Job - l'immobilité honteuse et hautaine et le regard. Moins les jérémiades. | | | | |
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| souffrance | | | Aux portes du Sublime s'acharnent les douaniers de la médiocrité humaine. Plus cachottier est mon cœur-pèlerin, plus monstrueuse est la fouille. Montre tes bras tombés, avant qu'on ne fasse tomber les bandeaux de tes plaies. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire de ceux, qui soi-disant évitent ainsi de pleurer, révèle surtout le discrédit, que portent, chez eux, la honte et la pitié. Au milieu des rieurs sans honte, toute larme devint piteuse. | | | | |
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| souffrance | | | Il est banal de me sentir malheureux, il suffit de mesurer l'étendue de ma solitude ou l'acrimonie de mes hontes bues. Pour me sentir heureux, un don rare est nécessaire - me faire envahir par la merveille du monde et par le miracle de la vie ; savoir être heureux et malheureux, à la fois, c'est être philosophe, puisque être malheureux en profondeur et heureux en hauteur crée une telle gamme de liberté, où naîtra ma musique, au fond sombre et à la forme lumineuse. | | | | |
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| souffrance | | | Mes béatitudes et mes souffrances ne sont que des instants sans suite, des étincelles dans la nuit de ma mémoire ; le seul sentiment, qui traverse, sans discontinuité, le courant de ma vie et l'illumine d'une lumière inextinguible et sinistre, est le sentiment de honte. Le devoir de faire ce que je ne suis pas, le vouloir être ce que je ne fais pas, le pouvoir ne pas être ce que je fais – de la fusion de ces instincts est née la conscience du valoir au-delà du faire et de l'être – dans le créer. | | | | |
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| souffrance | | | D'où viennent la honte et l'enthousiasme, dont l'union te résume le mieux ? Serait-ce le désarroi devant ton soi connu, si borné et si net ? La foi en ton soi inconnu, vague et infini ? Cela ressemblerait à la Nausée de l'en-soi de Sartre, rejointe par l'Angoisse devant le pour-soi. L'enthousiasme trouvant dans la terreur une proximité stimulante. | | | | |
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| souffrance | | | À nos quatre hypostases - homme, hommes, sous-homme, surhomme - correspondent quatre éléments – air, terre, eau, feu ; et leur demeure commune, où ils pourraient ruminer leurs défaites respectives, seraient les ruines. Icare, Antée, Odysseus, Prométhée, au bord de mer, s'occupant du feu du phare, humiliés par la pesanteur de la terre et par la grâce de l'air. Consoler les naufragés par la hauteur du feu. | | | | |
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| souffrance | | | Pour Tolstoï et Wittgenstein, la connaissance de soi se réduit à l'humilité. Une attitude qui serait justifiée par la souffrance d'autrui ou de soi-même. L'enthousiasme et la honte y seraient mieux à cette place, puisque cette connaissance devrait aboutir à la reconnaissance de deux mystères : du soi inconnu, inspirateur de nos meilleures images, et du bien inné, intraduisible en gestes. | | | | |
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| souffrance | | | A besoin de salut ce qui porte en soi la honte et sa propre non-connaissance, c'est à dire ce qui est vivant et vulnérable. Mais ce monde robotisé et bien-portant n'a besoin d'être sauvé ni par la beauté (Dostoïevsky) ni par la souffrance (Faulkner). | | | | |
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| souffrance | | | Quand j'entends mes contemporains repus geindre, maudire ou s'apitoyer, j'ai presque honte d'avoir connu de vraies souffrances, solitudes ou humiliations ; j'ai fini par en peindre ici des inventées, qui me devinrent plus proches et plus chères que les vraies. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un habitué des bancs des accusés, l'acquittement lui fait retrouver de bons repères et, ce faisant, se perdre. La noblesse d'âme fond à la lumière libre. Faut-il s'exercer à la peine capitale ? « La mort est la fin d'une prison obscure, pour les nobles âmes » - Pétrarque - « La morte è fin d'una pregione oscura al'anime nòbili ». Toi-même, tu sus réconcilier la liberté douillette d'une tour d'ivoire avec l'inconfort d'une caverne, puisque, pour l'inscription sur ta propre tombe, tu hésitas entre Magnus Poeta et Philosophicus. | | | | |
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| souffrance | | | J'ai honte des jérémiades de ma première jeunesse, qui ressemblent tellement aux récits kierkegaardiens de ses tourments réels, - le sérieux rend mesquine toute peine authentique. En revanche, quel plaisir de suivre les souffrances, fausses et maniérées, des personnages de Goethe ou de Rousseau, où tout est … convaincant, séduisant. La souffrance qu'on vénère ne doit pas toucher terre. | | | | |
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| souffrance | | | Il est clair, que toute consolation est une capitulation. Capitulation de l'esprit. Mais oh combien plus pitoyable, ou plutôt imprévoyante, est la capitulation de l'âme, qui accepte le combat, et veut le gagner, pour devenir, ensuite, inconsolable ! | | | | |
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| souffrance | | | J’ai enterré les pousses fragiles de certains de mes dons, telles que la poésie ou la mathématique, ce qui m’évita le gémissement des ratés sur leurs talents mal employés. Celui, auquel je tiens, s’épanouit, sans honte. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne connais pas de héros tragiques ; les seules tragédies que je connaisse sont celles des résignés, des honteux, des inconsolables. Le hasard, dans un drame de circonstance, crée le héros optimiste ; la fatalité tragique conduit l’artiste pessimiste. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur est contre-indiquée au bonheur ; elle est une cohabitation d’une souffrance fatale et d’une béatitude inventée, de la honte terrestre et de la fierté céleste, du sacrifice de la lumière et de la fidélité aux ténèbres. Le bonheur, lui, est dans le doux vertige d’ascension. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme sensible et imaginatif trouve toujours une haute raison, mystérieuse ou obscure, pour se consoler ; seuls les repus médiocres geignent au sujet de leur désespoir insondable et incurable. « Il est honteux d’être malheureux sans retour ! »** - Chestov - « Быть непоправимо несчастным — постыдно ! ». | | | | |
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| souffrance | | | En volume – l’étendue de la noblesse, la profondeur de l’intelligence, la hauteur du regard – je les surclasse, tous. Mais j’ai des périmètres trop discrets, des surfaces trop fermées, des angles trop aigus – les seuls points de contact modernes. Une sinistre indifférence en résulte et m’humilie. Beethoven sans reconnaissance. Extraterrestre, attaché à mon étoile, en quête d’espaces interstellaires. « Ce qui me frappe le plus, c’est l’indifférence à mon égard » - Tsvétaeva - « Я больше всего удивляюсь, когда человек ко мне равнодушен ». | | | | |
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| souffrance | | | Mes espérances ne s’accrochent qu’aux spectres, mais mes hontes ont des supports bien réels – d’où l’intérêt pragmatique, voire cynique, de ne pas trop m’attarder dans le réel. | | | | |
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| souffrance | | | Tous mes contacts avec la réalité sociale se terminaient par le dégoût, l’humiliation, la honte. Pourtant, dès que le rouge au front s’atténuait, le bleu du rêve me rendait heureux. J’ai fini par détacher mes souvenirs de ce qui n’était que vrai, pour ne garder que ce qui n’était qu’imaginaire. Ce don d’ubiquité sauva mon acquiescement au merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme de la réalité connaît les injustices, les douleurs, les effondrements – il ne connaît pas de tragédie intérieure, que des tracas communs, propres à son rang. L’homme du rêve désincarné porte dans sa chair, fatalement, la honte ; et la vraie tragédie, tragédie d’un solitaire, c’est le déchirement entre le rêve céleste et la honte terrestre. Le hasard du réaliste ou la fatalité du rêveur. Rien de tragique chez Médée, Hamlet ou Phèdre ; la tragédie n’est présente que chez Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | L'équilibre de Goethe, l'héroïsme beethovénien, c'est juste bon pour passer quelques soirées de velours ou de morgue, mais c'est l'immense frisson éperdu de Nietzsche, honteux devant ses déroutes en poésie et en musique, qui me met dans une véritable tonalité artistique, celle d'une débâcle finale, belle et horrible. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie souffrance t’humilie et te rend indifférent aux connaissances communes, acquises par un banal travail de mémoire. Les connaissances intimes se donnent par de bienheureuses révélations de ton soi inconnu. Et tu te moqueras de ceux qui souffrirent ou se battirent pour la connaissance. « Est-ce que tu as souffert pour la connaissance ? » - une niaise interrogation bouddhiste. | | | | |
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