| action | | | N'est beau que ce qui cache son origine. Les traces des actes me les font mépriser. « Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces » - Lao Tseu - savoir marcher signifierait - danser ! | | | | |
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| action | | | L'action devient presque aussi respectable que le mot, quand ses traces sont en pointillé. Le mot devient aussi méprisable que l'acte, quand son choix prétend remonter aux causes premières. L'état d'esprit, où l'on tranche, devrait être des plus fugaces. C'est sur l'inaccomplissement, l'atermoiement et la réticence qu'il faut s'appesantir. | | | | |
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| action | | | Sans tentation vaincue, le sermon d'abstention est scandale. Le succès de l'acte, suivi de l'indifférence pour ses fruits, est cette tentation surmontée, créant un vide salutaire du côté du sacré. Du manque de sacré, de lumière, naît le pauvre message, qui ne peut s'écrire qu'en clair. « La lumière, c'est agir, ne pas se contenter de sa plénitude »* - G.Benn - « Licht ist Handeln, in seiner Fülle nicht zu überstehn ». | | | | |
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| action | | | Le vulgaire ne voit dans les fleurs que la promesse de fruits. Quand le contemplatif cède au lucratif, la langue du poète à celle des diètes, je pleure les couleurs, j'ai le dégoût du goût. | | | | |
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| action | | | On peut toujours s'approfondir, s'outrepasser, s'étendre ; mais la hauteur, elle, c'est une impossibilité de progrès et une chance de ne pas régresser en restant immobile. « Décadence de la verve et de la poésie, à mesure que l'esprit philosophique a fait des progrès : on cesse de cultiver ce qu'on méprise » - Diderot. La philosophie de la hauteur : désintérêt pour le comparatif dans l'appel banal d'une vie plus heureuse, plus sensée, plus libre. L'homme est en ceci différent de l'animal, qu'il est sensible au superlatif ; le comparatif étant à la portée des moutons et des robots. | | | | |
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| action | | | Me rire de mes actions sur les choses ; me détourner de l'homme réactif en moi, me tourner vers l'homme actif ; mépriser le non passager, saluer l'acquiescement éternel, le oui du retour du même, en unisson de la première onde et surtout à la même hauteur. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas parce que l'action ne puisse rien changer à l'essence des choses qu'il faut la dédaigner, mais parce qu'elle coupe le contact avec toute immutabilité. | | | | |
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| action | | | Je n'ai aucune répugnance à l'action ; je me contente de constater son intégral mutisme : elle ne traduit presque rien de ce qui, en nous, vaut d'être dévoilé. « Tout ce que vous faites trouve un sens dans ce que vous êtes » - Jean-Paul II - et puisque vous êtes condamnés à ignorer ce que vous êtes, ce sens est une chimère sans intérêt. | | | | |
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| action | | | Les grands projets que forme un homme : c'est la femme qui les lui inspire, c'est la femme qui l'en empêche. C'est pourquoi elle était plus proche du rêve : beau sujet que vous chantiez au lieu de mettre vos projets en chantier. Le calcul est naturel ; la femme et la poésie sont invention même ; le goût du paraître et le dégoût pour l'être ; Baudelaire (« la femme est abominable parce que naturelle ») ne le comprit pas. | | | | |
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| action | | | Les grandes paroles font mépriser les actes ; les petites paroles en sont toujours solidaires. Ne crois pas que « Les actes, et non pas les paroles, nous font croire » - Térence - « Facta, non verba, penduntur ». | | | | |
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| action | | | Avoir rougi sur la scène des actes, sous les yeux moqueurs du rêve, à défaut de nous rendre acteurs, nous colle à la peau la marque d'une théâtralité, indélébile ni dans l'être ni dans le paraître. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas parce que la cible lui « fait défaut » (Nietzsche) que le nihiliste néglige de lâcher ses cordes, mais la vulgarité des flèches lui fait mépriser le métier d'archer. Comme d'ailleurs les métiers de vivre ou d'écrire : « Avoir écrit te laisse comme un fusil, une fois le coup parti » - Pavese - « Aver scritto ti lascia come fucile sparato ». | | | | |
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| action | | | Pascal, Nietzsche et Valéry sont d'accord, pour ne pas glorifier le soi connu, c'est à dire nos productions ; mais là où Pascal le proclame haïssable, et Nietzsche lui voue une haine farouche, Valéry, le plus intelligent des trois, se contente de le trouver insignifiant. | | | | |
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| action | | | Je suis dégoûté de l'action non pas à cause d'une discordance entre le prévu et le vu, l'attendu et l'entendu, le pressenti et le senti, mais à cause de l'intraduisibilité cruciale du regard des premiers en choses vues des seconds ; dans le royaume du rêve, le mot, au moins, peut inventer la hauteur cachée des choses, tandis que l'acte en exhibe la criante platitude. | | | | |
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| action | | | Qu'il s'agisse du nihilisme de l'action (l'Antiquité), du dogme (le Moyen Âge), de la pensée (la modernité), c'est toujours le souci primordial du commencement, la réserve ou le doute face aux buts et le mépris pour le parcours. | | | | |
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| action | | | Ce qu’ils appellent la vraie philosophie m’est totalement étranger. Je ne vois pas de liens possibles entre le travail et la noblesse, tandis que l'otium en est compatible. Comme je n’arrive pas à prêter la sincérité à l’espérance - je ne cultive que des espérances inventées. Si ma tendresse peut aller vers l’homme, elle évite les hommes ; je voue à ceux-ci une grande inimitié (tempérée par mon respect de l'homme et mon intérêt pour le surhomme). | | | | |
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| action | | | Des expressions du genre - réaliser un idéal – ne m’inspirent que du dégoût, parce qu’aucun acte, mécanique et imposteur, ne peut rendre, authentiquement, un rêve. En revanche, j’ai du goût pour – idéaliser une réalité – puisque c’est ainsi qu’on pourrait définir la naissance d’un rêve. | | | | |
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| action | | | Celui qui se trouve dans l’action se moque de pensées (qu’il ne juge jamais bonnes) ; celui qui se perd dans les pensées, méprise l’action (et croit qu’elle ne peut jamais être bonne). Le second admire les bonnes pensées ; le premier sa vautre dans de bonnes actions. | | | | |
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| action | | | Il faut mépriser l’événement non pas parce qu’il ne prouve rien, mais au contraire parce qu’il ne fait que prouver ou confirmer ce qu’une théorie, une idée, une intuition avaient pu préfigurer. La vraie Histoire n’est qu’un catalogue ennuyeux d’événements que nos imaginations colorient et animent, pour (re)créer une grande histoire, une histoire littéraire. | | | | |
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| amour | | | Au-dessus de l'âme - la passion et le génie. Le génie est le pressentiment de la liberté dans des étendues à perte de vue de l'esclavage. La passion est le choix de l'esclavage, face à une piètre liberté. C'est ainsi qu'on nomme un génie ou une passion bâclés - folie géniale, folle passion. Rien n'amuse tant la hargne du vulgaire qu'un géant tombé ou un saint succombé. | | | | |
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| amour | | | Les plus sensuels de mes désirs ne sont assouvis ni réussis que par des crapules à la délicatesse des pachydermes. L'ascèse doit venir du dégoût plus souvent que de l'enthousiasme. « Le goût est né de mille dégoûts » - Valéry. | | | | |
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| amour | | | Une tendresse pudiquement retenue a une étrange propension à tourner en un sarcasme cynique. Quel ironique déchiffrera ta bile ? | | | | |
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| amour | | | De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide. | | | | |
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| amour | | | Surproduction de bile à usage interne, surproduction d'amour à destination externe, leur non-sollicitation, leurs coupes respectives pleines, leur mélange inutilisable, pour ulcérer les douceâtres ou étancher les soifs des doux et ne pouvant servir que d'encre sympathique. | | | | |
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| amour | | | La liberté démystifie l'amour ; l'amour fait mépriser la liberté. On sait où conduisent l'esprit libre et l'amour libre - vers le robot et le mouton. | | | | |
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| amour | | | La basse liberté consiste à refouler ses passions et à ne suivre que ses intérêts ; pour les hautains, « la liberté est sensibilité » - Valéry. On ne prouve sa haute liberté qu'en agissant contre la voix de la basse raison ou en acceptant une haute servitude ; la liberté est un désordre, salué par l'âme ; les robots professent le contraire : « La liberté consiste à instituer hors de soi un ordre de raison » - Levinas. L'acte, appuyé sur le seul calcul et derrière lequel ne palpite aucune sensibilité, ne peut être libre : « Aimer et haïr, les deux choses les plus libres au monde »** - Sénèque - « amare et odisse, res omnium liberrimas ». | | | | |
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| amour | | | Encore de l'abus de la négation : je suis invité, explicitement, à aimer mes ennemis, mais les ennemis de Dieu ne bénéficient pas de la même faveur écrite ; et puisque tout dévot a la manie de proclamer ennemi de Dieu toute tête qui ne lui revient pas, il détestera, en toute quiétude, tout ce qui lui paraît détestable. | | | | |
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| amour | | | Le mal dégrossi est toujours dispos, d'aplomb et d'attaque. L'homme délicat est dégoûté non pas des autres, mais émoussé par sa propre incapacité de vivre une tendresse, vraie, non inventée. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi je ne m’entends pas avec mes contemporains ? - car ils haïssent ce qui peut être aimable, et ils aiment ce qui doit être haïssable. Pauvreté de la sensibilité, pauvreté des contraintes. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi la honte est le sentiment humain primordial et irréductible ? - parce que je ne peux jamais savoir si je suis digne d'amour ou de haine, que ce soit à mes propres yeux ou aux yeux des autres. | | | | |
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| amour | | | Le langage est une création divine, et donc, à son commencement était aussi la Caresse : « La clé de la langue est dans l'affection, et sa pleine séduction n'est maîtrisée que par les tendres »** - Ruskin - « The secret of language is the secret of sympathy and its full charm is possible only to the gentle ». Cette clé (d'accès) est déjà, hélas, câblée dans des langages sans affection des hommes-robots triomphants, ce qui justifie sans doute mon renfermement au milieu des défections, dans mes ruines sésamiques. | | | | |
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| amour | | | Dans l'amour, il faut vivre le miel et le fiel comme précipitations du ciel et non pas émanations des ruches ou termitières. « Rares sont ces amants de la vie, qui avouent, que son miel et son fiel sont également substantiels » - N.Barney. | | | | |
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| amour | | | Pas de chemin commun menant à l'amour ou à la haine : l'amour est une cause de mon espérance d'âme ; la haine est un effet de ma désespérance d'esprit. | | | | |
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| amour | | | Rien de ce qui est lisible, par exemple ce qu’est ou fait mon soi connu, ne peut être attribut de mon soi inconnu (qui n’a pas d’attributs, il n’a que des vecteurs, des élans, des convergences vers mes limites inaccessibles). Le rêve – être aimé pour mon essence illisible et qui aurait touché une âme pénétrante. L’amour pour le palpable est affaire des glandes et des hormones ; il se forme sur les mêmes cordes que la haine ou l’indifférence. | | | | |
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| chœur cité | | | AMOUR : La cité étouffe la haine et souffle sur tout brasier de l'amour. La chaleur de cette réaction se canalise comme la fusion atomique, pour mettre à profit ces explosions des noyaux et développer l'énergie des épidermes. L'amour malgré n'existe plus ; ses alliés démocratiques encanaillèrent sa rébellion aristocratique. | | | | |
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| cité | | | L'élite d'antan vouait une phobie à la foule et portait dans son cœur le peuple. L'élite d'aujourd'hui, soucieuse de son image, révoqua la haine en devenant indiscernable du peuple qui, à son tour, déchut en une vaste foule. Pro rege est plus défendable que pro grege. | | | | |
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| cité | | | Le coup que je reçois dans une tyrannie s'identifie avec l'esprit d'un tyran, que je pourrai haïr. Dans une démocratie, ce coup est anonyme, dicté par la lettre. La haine charnelle nourrit un désespoir vivant, l'avanie mécanique, inorganique, fait désespérer de la vie. | | | | |
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| cité | | | L'irrésistible puissance de l'argent provient du fait que, contrairement à tout ce qui est noble, il n'a pas d'adversaires à mépriser ; il est prêt à s'acoquiner avec un bourreau ou avec un poète, avec un comptable ou avec un philosophe. Un poète a même dit : « Dans ses effets et lois, l'argent est aussi beau que la rose » - « Money is, in its effects and laws, as beautiful as roses ». | | | | |
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| cité | | | Tout bel appel à une meilleure justice se terminait dans le sang. Tout appât du gain sordide faisait avancer la machine sociale. Les défenseurs du genre humain sont, aujourd'hui, tous, dans les affaires, quand ils ne sont pas devenus misanthropes. | | | | |
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| cité | | | Dans une société autoritaire, on est prêt à voir dans un bougre marginal – une victime d'injustices, et l'on lui compatit. Dans une société juste et démocratique, toute faiblesse est synonyme de bêtise ou de paresse, et l'on voue au faible le mépris ou l'indifférence. | | | | |
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| cité | | | Ma position, dans cette société réussie, c'est un conservatisme radical, assorti, pour cette société, d'une radicale répugnance. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le monde libre fut séparé du monde asservi. Aujourd'hui, la frontière entre liberté et esclavage passe à travers chacun de nous. Les mains, le cœur et presque tout ce qui est viscéral vivotent, mécaniques et serviles, et il ne vibrent, dans la zone libre, que les producteurs de bile et de fiel. | | | | |
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| cité | | | Dans les affaires des hommes, ce n'est pas sa stérilité qui me fait mépriser l'imprécation, mais, au contraire, son indéniable efficacité. | | | | |
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| cité | | | Les combattants de la liberté n'eurent jamais pour adversaire des monstres tyranniques et haineux, mais bien d'insipides tenants de la routine et d'une inertie du statu quo. Mais ils furent plus jeunes, plus romantiques, plus pathétiques. La dévalorisation de la jeunesse, du rêve et du pathos sont à l'origine de cet immonde consensus, qui a aplati la querelle de la liberté aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | Le goujat-esclave, le bureaucrate moscove, me poursuivit de sa hargne, à cause de mon regard absent, ce qui n'empêchait pas mon verbe secret de respirer. Le goujat-maître, l'éditeur parisien, accueille mon verbe libre avec une indifférence, qui brouille de rage mon regard, dont personne n'a cure. Garde l'honneur de la braise, plus durable que l'honneur de la cimaise. | | | | |
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| cité | | | La révolte est dans le motif esthétique, et la révolution - dans l'acte pragmatique. Le plaintif et le caritatif ne se rencontrent jamais, sans s'horrifier mutuellement. Entre le motif et l'acte se faufile l'idée, qui est toujours près du premier, et c'est une bonne révolte que vise R.Debray : « Une révolution, c'est un triomphe de l'idée sur le fait » ; ajoutons que, en matière d'idées, le triomphe côté rue tourne toujours, et très rapidement, en débâcle côté âme. | | | | |
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| cité | | | Votre infâme inégalité matérielle engendre votre infâme égalité des goûts : vos poètes sont indiscernables des épiciers. L'aristocratie aurait plus de chances parmi l'égalité matérielle, où le goût du poème ne devrait rien à la graisse du repu ni au fiel du raté. « La racine et la source de l'amour s'appelle Égalité »* - Maître Eckhart - « Die Wurzel und die Ursache der Liebe ist die Gleichheit ». | | | | |
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| cité | | | Dans la liberté, se respectent les contribuables ; dans l'esclavage, se découvrent les amoureux ; l'homme libre se reconnaît dans la tolérance, l'homme asservi finit dans la haine : « Leur haine parlait au nom de l'amour » - V.Grossman - « Они ненавидели во имя любви ». | | | | |
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| cité | | | Deux côtés les plus originaux de notre époque, deux déchéances de regards : de celui des enfants - qui jadis portait le mépris et la révolte devant la crapulerie adulte - et de celui des sages - qui jadis n'affleurait même pas les choses. Aujourd'hui, la musique intérieure de leurs yeux céda la place à la reproduction des cadences du temps. Le regard fait oreilles. | | | | |
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| cité | | | Porter au suffrage universel l'amour ou la haine est également bête. On ne voue les grands sentiments qu'à un inutile autoritaire et grandiose. | | | | |
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| cité | | | Quand ma haine du fort, dans cette société des marchands, baisse, très brièvement, d'intensité, je me rends compte, que je hais le faible encore plus nettement, puisqu'il serait pire, s'il parvenait à rejoindre le fort. Et pour recevoir ma sympathie, il ne me reste, en définitive, que des exclus de leurs balances, des impondérables, des exilés, des emmurés, des anachorètes du style, des stylites sans colonne. | | | | |
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| cité | | | L'observation, qui ne s'est jamais démentie : ceux qui hurlent le plus fort : Comment peut-on accepter ce monde ! sont les pires des conformistes, repus dans leur paix d'âme démocratique. La noblesse d'un acquiescement dédaigneux ne loge plus que dans des souterrains affamés. | | | | |
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| cité | | | Zeus poursuit de sa hargne l'artiste Prométhée, père de l'écriture et du nombre, et donne sa faveur à Hermès, inventeur du lucre, c'est ainsi que naquit la démocratie de droit divin. | | | | |
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| cité | | | Toutes les révolutions furent des mutineries de perdants revigorés, qui, en changeant de règles, se repositionnent comme vainqueurs. Ce qui devrait nous pousser à soutenir, dans ce monde minable, les règles minables, propulsant les hommes minables, ignorant tout ressentiment. | | | | |
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| cité | | | Le boutiquier comme symbole, tel est le point de départ commun de Marx et de Hitler, du marxisme et du nazisme. L'élan de haute justice de Marx, pour redresser le faible, ou la pulsion de basse envie de Hitler, pour se dresser en force. La haine de tout boutiquier - l'attitude marxiste, ou la haine du grand boutiquier par le petit - l'attitude des nazis. Mais l'élan ou la pulsion, lâchés dans la foule, produisent le même effet - la férocité contre l'autre. | | | | |
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| cité | | | L'échelle de mes haines va des riches aux forts, en passant par les paisibles ; et chaque fois que je me trouvais, moi-même, dans leur peau respective, ma haine redoublait de violence ; mais, tout en subissant toutes les combinaisons de ces avatars, je ne me connus jamais, à la fois, pauvre, apaisé et faible ; ce bouquet angélique serait réservé au Rédempteur. | | | | |
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| cité | | | La justice sociale se réduirait à deux actions : la séparation de deux types d'argent, servant à huiler la machine économique ou à remplir nos assiettes, - et l'égalité totale dans la distribution de la deuxième ressource. Dans cette optique - rien à reprocher au capital, à la globalisation, à la concurrence ; toute gloire serait immatérielle, toute souffrance matérielle - fraternellement partagée ; toute élite sécrétant le mépris, conscience tranquille, tout goujat privé de raison d'investir les rues ; l'ennui de la majorité gueulante, la paix bénie d'une minorité chantante. | | | | |
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| cité | | | L'une des plus honnêtes leçons politiques : savoir dire non à la mise en pratique de certains rêves, que tu respectes, et dire oui à certaines règles, que tu méprises ; et l'on y verra de la trahison des saints ou de la complaisance aux crapules. | | | | |
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| cité | | | La démocratie se donne, spontanément et sans effort, aux ambitieux et aux riches canailles, pour assouvir leurs goûts ou nourrir leur bagout. Que reste-t-il au peuple dégoûté ? - « Les dictatures sont un grand effort manqué des peuples pour échapper au dégoût »** - G.Bernanos. | | | | |
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| cité | | | L'essence de l'Occident s'évapore inexorablement ; elle est condamnée à se muer en insipide américanisme. Les USA reproduisent la trajectoire de la Rome affairée, comme l'URSS - celle du Carthage erratique. Toutes les deux méprisées par la Grèce, le seul Occident, qui mérite un franc respect. | | | | |
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| cité | | | Si la liberté est un exil, l'égalité - un permis de séjour, la fraternité est une perpétuelle reconduite aux frontières ! « L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie. La fraternité n'en a pas » - Lamartine. | | | | |
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| cité | | | Qu'il y ait des pauvres et des riches, tout le monde s'en fiche, mais qu'il y ait des gaspillages, ça émeut le dernier des citoyens ou des abbés. Toute ma vie, c'est une série de gaspillages (aux plus précieux des gains, je réservais mes faiblesses), je n'arrive pas à me débarrasser de la répugnance que m'inspire l'existence des riches et des pauvres. « Les riches m'embêtent non pas à cause de leur richesse, mais parce qu'ils font ressentir aux pauvres leur pauvreté » - Klioutchevsky - « Богатые вредны не тем, что они богаты, а тем, что заставляют бедных чувствовать свою бедность ». | | | | |
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| cité | | | Dans les tyrannies, l'homme libre hurle, gémit ou chuchote ; dans la démocratie, il ricane, en prouvant ainsi sa servilité intérieure. Un haussement d'épaules, une fausse marque d'une férule dominante. C'est le cou, courbé, incliné ou dressé, qui traduit le mieux le degré de mépris, qu'on peut se permettre. | | | | |
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| cité | | | La démocratie n'est pas la peste ; au contraire, elle administre de saines vaccinations contre contamination par le doute essentiel ou par les certitudes existentielles ; elle fait avaler de sages calmants et apposer d'étanches cataplasmes, nous rendant insensibles aux râles des pestiférés. Non, la démocratie ne comporte ni microbes ni bacilles ni virus ; elle apprend à respirer dans une atmosphère stérile. | | | | |
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| cité | | | La prétendue aristocratie politique relève de la goujaterie ; je préfère, à son égard, la hautaine mésestime d'Épicure à la basse apologie de Platon. Tout philosophe se doit d'être un homme de trop. | | | | |
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| cité | | | On devient révolutionnaire, lorsqu'on vit de l'essence du monde. Quand on est trop immergé dans son existence, on attache trop d'importance à son absurdité (incongruité avec le rêve) et finit par une révolte, qui est encore plus absurde. | | | | |
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| cité | | | Les soifs, dont mourait notre âme, devinrent soifs, dont vit l'économie. Mais il est inepte de dénoncer le plaisir de la possession matérielle : « L'exécrable soif de l'or » - Virgile - « Auri sacra fames » ou « la misérable passion de richesses » - Ovide - « amor sceleratus habendi », sans comprendre, qu'avec l'égalité matérielle, ce désir est aussi dépassionné que la santé ou le bon appétit. | | | | |
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| cité | | | Les plus infernaux des hommes - ceux qui visent un paradis, en exterminant des infidèles, des dissidents, des apostats. | | | | |
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| cité | | | La sobriété démocratique n'inspire pas le poète ; il est emporté par une ivresse despotique. Et la révolution le laissera dans un cachot, dans une nausée, dans un suicide bien réels et horribles. Revenu, par chance, à la démocratie, il se mettra à inventer des cachots, des nausées, des suicides de pacotille. | | | | |
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| cité | | | Les actes des nazis sont en parfaite concordance avec leurs idéaux : la guerre, la supériorité raciale, l'extermination ou l'asservissement de races inférieures. Mais les actes des staliniens n'ont rien à voir avec l'idéal communiste : la libération par le travail, le bonheur collectif, la fraternité entre les forts et les faibles, les valeurs humanistes, opposées au lucre et à la compétition impitoyable. Tout est franc et honnête chez les premiers ; tout est fourbe et mensonger chez les seconds. L'idéal des premiers n'inspire plus que le dégoût ; celui des seconds – que la pitié. | | | | |
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| cité | | | Je vois tous les plumitifs, paisiblement installés dans leurs bureaux, mais dont la plume prétend languir et se morfondre dans les affres d'une cellule, cette habitation du présent communautaire, où leur liberté serait humiliée et leur solitude - offensée. C'est en partie à cause de cette manie des repus que je me réfugie dans mes ruines, qui ont l'avantage d'être une habitation du passé personnalisé, dont je suis esclave. | | | | |
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| cité | | | La démocratie est dans un devenir créatif, débouchant bon gré mal gré sur un être mécanique mais stable. La tyrannie pense incarner un être éternel et organique, dans un devenir chaotique ou féroce. Un homme d’exception trouverait mieux sa place dans le second cas, mais Nietzsche pense le contraire : « Le génie éprouve le ressentiment pour tout ce qui est déjà, mais qui ne devient plus » - « Das Genie kennt ein Rache-Gefühl gegen alles, was schon ist, was nicht mehr wird ». | | | | |
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| cité | | | La haine, l’indignation ou le mépris – tels sont les états d’âme qui nous classent dans les clans politiques – le révolutionnaire, le démocratique, l’aristocratique. La focalisation sur les finalités, les moyens ou les contraintes. Produisant, à l’échelle politico-psychologique, des tyrans (détenteurs de lumières), des esclaves (receveurs de lumière), des rêveurs (émettant des ombres). | | | | |
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| cité | | | Portée par les bas-fonds collectifs, l’indignation monte et se dissipe par le temps, ce devenir de l’esprit ; le mépris, lui, descend de sa hauteur solitaire, pour s’incruster dans l’espace, cet être de l’âme. Les dépourvus de bons altimètres confondent la pesanteur et la grâce : « On méprise d’en-bas, on ne saurait s’indigner que d’une hauteur » - G.Bernanos. | | | | |
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| cité | | | Des sentiments noirs – l’indignation, le mépris ou l’indifférence - sont inévitables, ce qui fait de nous hommes de gauche, de droite ou du marais. C’est notre enfance qui détermine notre profil, en fonction du milieu de nos regards : la réalité humaine (conflits, orgueils, jalousies), la réalité surhumaine (contes de fées, rêves, solitudes), la réalité inhumaine (routines, conformismes, platitudes). Ma première enfance passa dans le deuxième milieu, dans l’immensité des forêts, des livres, des montagnes et des chants de ma mère. Le mépris de ce qui est sans relief ni mélodie fit de moi un homme de droite, ce que j’appris un demi-siècle plus tard, ayant vécu dans la certitude de faire partie des extrémistes de gauche… | | | | |
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| cité | | | L’indignation part des faits, le plus souvent authentiques ; le mépris s’inspire des idées préconçues, justes ou injustes. C’est pourquoi le matérialiste, guidé par les faits, est un homme de gauche, et l’idéaliste, s’appuyant sur les idéaux, est un homme de droite. Mais le rêveur, qui se détourne des faits et se moque des idées, et qui ne tend que vers la musique, n’adhère jamais aux clans politiques. | | | | |
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| cité | | | Je ne porte en moi ni l’indignation ni la haine ; je ne pourrais donc me réclamer ni de la gauche ni de la droite. Les sentiments, qui me fréquentent le plus, ce sont l’ironie et la honte, ce qui me rapproche des aristocrates, des moines, des poètes – bref, des hommes fuyant tout clan, des anachorètes. | | | | |
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| cité | | | Le progressiste s’indigne, le conservateur méprise. Le premier s’indigne contre une imperfection, dont l’élimination apporterait de l’harmonie ; le second méprise l’indéracinable et se résigne au silence éternel de l’indigne. L’indignation améliore l’humanité et dégrade l’homme ; le mépris laisse les hommes dans leur platitude et donne une chance à l’homme de garder sa hauteur. | | | | |
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| cité | | | Étranger au pays de la servilité et du mensonge, étranger au pays de la liberté et de la vérité ; rêver d’une fraternité d’émotion, réfléchir sur une fraternité d’esprit, et ne pas trouver de frères. Personne n’a un regard semblable au mien – sur l’intelligence, sur le langage, sur la consolation, sur le goût, sur le Bien, sur la tragédie, sur l’extase. Vivre parmi seuls dissemblables – quelle mélancolie, quelle solitude planétaire. Ne pas glisser vers le dégoût et le mépris, telle est ma tâche quotidienne. Pour le moment – réussie, car je porte tellement d’admiration pour l’invisible, mon seul aliment spirituel. | | | | |
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| cité | | | Je m’aperçus trop tard, que l’emploi péjoratif de mots tels que troupeau, grégaire, commun, m’exclut, sur le champ, du clan des hommes de gauche, dont je me revendiquais, naïvement. Mais la droite me rejeterait encore plus résolument à cause de mon mépris de la force. Aucun pugilat d’idées, vraies pour l’esprit et pourries pour les âmes, ne me profana. | | | | |
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| cité | | | Un aristocrate respecte les virtuoses de tous les domaines, de l’art à l’économie ; mais il déteste les riches. Celui qui les respecte est un plébéien ; et cette race, aujourd’hui, est dominante. | | | | |
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| cité | | | Le mépris des riches ne se justifie que parce que les riches se considèrent dignes de leur richesse. L’inégalité matérielle est moralement répugnante. | | | | |
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| cité | | | Un régime totalitaire : la glorification grotesque des siens, la méfiance ou la haine maladive des autres. Un régime démocratique : un regard critique sur soi, curieux – sur autrui. Une balance pipée ou contrôlée. | | | | |
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| cité | | | L’homme est d’autant plus libre, qu’il méprise davantage les puissants. Ne respecter que la force est signe distinctif d’un plouc, qui peut être soit servile et pieux soit libre et envieux. | | | | |
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| doute | | | Sur les axes essentiels, honte - fierté, force - faiblesse, chaos - ordre, plaisir - douleur, je n'arrive pas à placer les valeurs de mon soi, opération pourtant presque banale, lorsqu'il s'agit des autres ; cette indétermination m'oblige à m'inventer. « Quand je pénètre dans moi, je bute sur le chaud et le froid, la lumière ou l'ombre, l'amour ou la haine » - Hume - « When I enter into myself, I stumble on heat or cold, light or shade, love or hatred » - ce n'est pas dans un bloc de marbre qu'il me faudra sculpter ma statue crédible, mais ex nihilo. | | | | |
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| doute | | | J'aime cette indétermination d'échelle de la profondeur-hauteur de Zarathoustra, du savoir-pouvoir des Cahiers de Valéry, du jouir-vomir de Cioran. Cette lecture fait de vous fabricant de balances, inventeur d'altimètres ou de tortures. | | | | |
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| doute | | | Que trouve-t-on dans son âme ? - une musique silencieuse, une peinture des yeux fermés, une raison d'avant le Verbe, des attirances sans objets, et la tâche humaine d'introspection est tout de traduction ; je n'y vois aucune place pour la dissimulation, le refoulement, l'aliénation - toutes les philosophies du soupçon (et même l'école nietzschéenne de suspicion - die Schule des Verdachts - lorsqu'elle s'écarte du mépris - der Verachtung) ne s'adressent pas à l'homme, mais au robot, qui s'imagine, que ses copies sont plus authentiques que ses dissimulations. | | | | |
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| doute | | | C'est le refus ou le mépris - justifié ! - du mode monologique et l'incapacité - injustifiable ! - de bâtir un discours dialogique, qui expliquent la résurgence de l'approche par l'absurde. L'union d'une intelligence, d'une ironie et d'une noblesse est nécessaire, pour créer un jeu d'ombres croisées, d'intensité comparable, au lieu de n'émettre qu'une pâle lumière partiale ou de tout éteindre, dans l'indifférence. | | | | |
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| doute | | | Les Anciens apparaissent à mon horizon, auréolés de génie pur et de profondeur abyssale, et ils me servent d'appui et de consolation. Mais plus je vais, plus je me rends compte, qu'ils sont plus bêtes que nombre de mes contemporains, que, pourtant, je méprise, - et la Terre reçoit soudain une terrible secousse, et je me retrouve dans mes ruines primordiales, sans aucun Atlas complice. | | | | |
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| doute | | | La nouveauté, le long d'un méridien (« un méridien décide de la vérité » - Pascal), ne me remplace pas l'angle, sous lequel je place mes astres. Mais la hauteur plutôt que la largeur. « Si je tiens encore, pour une simple question de lumière, à un certain degré de latitude, je hais cordialement toute longitude » - Saint-John Perse. | | | | |
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| doute | | | Ce qui, en moi, est invisible et illisible, mais qui est ressenti comme plus grand que mon soi connu, sensible et intelligible, je l’appelle - mon soi inconnu. Celui-ci est vénérable et implacable ; celui-là, sans être haïssable, est exprimable et malléable. Se sentir porteur du grand, au lieu de prétendre d’être grand, prétention pitoyable. | | | | |
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| doute | | | La philosophie peut suivre la raison ou l’âme. La raison étant largement universelle, la première de ces philosophies est commune, se résume et se consomme facilement. Mais les âmes sont, toutes, différentes ; et la seconde des philosophies est essentiellement personnelle et se réduit souvent à la peinture des états d’âme incomparables. La première ignore l’âme ; la seconde méprise la raison. | | | | |
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| doute | | | Le doute est une technique banale et commune, pour avancer vers des certitudes ; il est très rarement l’expression d’une démarche originale et profonde. « Le doute des modernes est un dogme ; il est le credo des niais » - A.Suarès. Ce sont nos assertions qui témoignent mieux de nos goûts et de nos dégoûts. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu est prêt à sculpter aussi bien ce que tu prises (l’ange te le souffle) que ce que tu méprises (la bête t’y invite) – et ce soi le peut. D’où l’intérêt de deviner si ton soi inconnu le veut ou non. C’est un devoir de ton âme et un savoir de ton esprit. | | | | |
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| hommes | | | La soif de reconnaissance, captatio benevolentiae, frappant la foule entière ; le mépris que même le rustaud apprend à sécréter ; la pose d'incompris, de maudit ou de marginal adoptée par les émules de la machine ou de l'étable - telle est l'originalité de notre époque, époque la plus grégaire de toutes. | | | | |
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| hommes | | | La vie se présente en arc-en-ciel ; ma production de bile dépend des manques de bleu ; pourquoi, dans ce monde, qui va mieux que jamais, ces coulées sont toujours aussi denses ? Le monde de mon enfance exhibait deux couleurs suréminentes : le rouge et le noir, là où celui d'aujourd'hui n'affiche que le gris. Le bourreau et le monstre cédèrent leurs places au mouton et au robot, de la même grisaille. Le gris n'absorberait-il donc pas d'autres couleurs ? | | | | |
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| hommes | | | Haïr la grandeur voulait dire, jadis, la jalousie devant la profondeur ou l'inertie devant la hauteur. Mais aujourd'hui la grandeur ne garde qu'une seule dimension – la platitude, et notre époque est tout sourire, face à cette grandeur, sourire complice ou condescendant devant un veinard ou un raté de plus. | | | | |
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| hommes | | | Notre génération réalisa un équilibre salutaire, celui entre la vulgarité décroissante de la bêtise et la vulgarité croissante de l'intelligence ; la noblesse peut désormais, la conscience tranquille, fuir les deux camps, sans se compromettre avec aucun. En évitant de se frotter contre le goujat, on s'épargne une haine inutile (odi profanum vulgus et arceo - Horace). | | | | |
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| hommes | | | Pour combattre ses adversaires, il n’y a pas d’arme plus efficace que celle qu’on forge, en se mettant dans leur peau, en se laissant pénétrer, provisoirement, par leur psychologie. C’est ce que je fis, en prenant, parfois, le parti des forts, que je déteste pourtant plus que les autres. C’est ce que firent Nietzsche et Dostoïevsky, avec leur complicité feinte avec le surhomme ou avec le sous-homme, et même Nabokov, avec sa Lolita. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les pulsions et répulsions de l'homme d'élection ou de l'homme du troupeau : le premier les voue aux hauts projets, le second - aux bas objets ; le premier vit des impulsions primordiales, de la laetitia incipiendi, des commencements, le second - des impulsions mécaniques, de l'inertie. Les vrais commencements ne se calculent pas : « Rien ne prédétermine ce qu'est le commencement » - Hegel - « Das Sein des Anfangs ist bestimmungslos ». | | | | |
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| hommes | | | Le nombre de choses, d'idées, d'images accessibles devint si énorme, que par simple hygiène mentale il faut s'imposer des contraintes sous la forme d'oublis, de mépris, d'yeux fermés. C'est à cette condition qu'on peut encore rester créateur. | | | | |
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| hommes | | | Le monde perd l'obscurité bouleversante, que créaient Dieu, la solitude, la servitude ; le monde d'aujourd'hui est trop transparent, il baigne dans une plate lumière, que Heidegger, curieusement, traite de « obscurcissement du monde : la fuite des dieux, la grégarisation de l'homme, la suspicion haineuse envers tout ce qui est créateur et libre » - « die Verdüsterung der Welt : die Flucht der Götter, die Vermassung des Menschen, der hassende Verdacht gegen alles Schöpferische und Freie » - tandis que la suspicion se transforma, depuis longtemps, en confiance, dictée par le marché, en tout ce qui est créateur et libre. | | | | |
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| hommes | | | La capacité d'admirer ou de haïr est la même chez tous les hommes ; ce qui distingue les meilleurs, c'est que le fond de leurs admirations est, le plus souvent, tragique et la forme de leurs détestations est plutôt comique ; chez les médiocres, c'est le ton mélodramatique ou vaudevillesque qui domine dans les deux cas. | | | | |
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| hommes | | | Et le misanthrope et le philanthrope cherchent la fraternité, par exclusion ou par inclusion, mais sa base, dans les deux cas, serait terrestre, tandis que seul le sacré peut lui donner du panache et nous faire rêver, au lieu de haïr ou d'agir. | | | | |
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| hommes | | | Si je me soucie de mon propre arbre autant que de la forêt humaine, je mettrai à côté de la Haine du reproductif - ma Honte productive, et c'est sur cet axe que je composerai la musique de mes fureurs. Pour l'un des philosophes les moins musicaux, Spinoza, la haine et le remords furent les deux ennemis fondamentaux du genre humain. J'avoue y succomber, avec mon odium humani generis, et je vous laisse avec votre indifférence et votre paix d'âme. Le remords, si bien senti par Baudelaire, est une forme accidentelle, dont la honte est le fond primordial. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel est à l'aise dans les principes et maladroit - dans leur application. Chez les autres, c'est le contraire : « La règle reconnaître, l'exécutant haïr, - c'est abhorrer le traître, et flatter le trahir »* - Dryden - « T'abhor the makers, and their laws approve, is to hate traitors and the treason love ». Le sot ne parvient pas à lire la règle, il n'en voit que des applications. Le sage se désintéresse des applications et ne sonde que le langage des règles. | | | | |
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| hommes | | | Quand on voit l'homme d'aujourd'hui, pleurnichant sur sa solitude, mais manquant de toute noblesse de pensée ou d'acte, on se dit, que peut-être la voix moyenne de la multitude n'est pas très différente. Le plus grand nombre pense ne pas faire partie de la multitude, qu'il voit haineuse et sotte, tandis qu'elle est prude, gentillette et de plus en plus avisée, mais elle se réduit à la loi statistique du grand nombre. | | | | |
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| hommes | | | Devenir Américain : l'hymne, la compétitivité, l'arrogance – n'importe qui peut relever se défi. Devenir Français : l'élégance, la chanson, l'ironie – on comprend et les réticences et les déroutes et l'hostilité du tout-venant. | | | | |
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| hommes | | | Si je m'épanche, c'est surtout parce que Quelqu'un m'écoute ; mais si s'y mêle la bile, c'est parce qu'aucune oreille d'homme n'est en vue. Ce siècle maudit ne prête l'oreille qu'au fait divers des cloaques ou au compte-rendu des colloques. | | | | |
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| hommes | | | Je devrais me féliciter, que ce ne soient plus le poète et le philosophe que l'humanité écoute, mais l'avocat et le journaliste. Mes extases y gagnent en pureté, et mon mépris – en intensité. | | | | |
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| hommes | | | L'Utile, jadis méprisé par le Beau, s'enveloppa du Joli moutonnier et, aux yeux robotisés, dépouilla le Beau de son aura sacré. « Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l'Utile » - La Fontaine. | | | | |
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| hommes | | | Quand ils perdent le besoin de rêver, il leur reste une seule envie, celle de vivre, c’est-à-dire faire de l’argent, dîner en ville, lire des magazines – très vite ils sont repus, blasés, interchangeables, trouvant la vie en Occident impossible et n’éprouvant pour celui-ci que du mépris. Le seul moyen de leur réapprendre la honte (d’être d’incurables imbéciles) est de bloquer leur compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | La Paix d'âme remplaça et la Haine et l'Amitié, dans lesquelles Empédocle voyait les commencements des mondes ; le monde fonctionne sans accroc, bien que la vie s'en aille. | | | | |
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| hommes | | | Quelle société m'inspirerait le plus de dégoût ? - dans l'ordre croissant : sans musique, sans pudeur, sans honte, sans pitié. Considérons-nous heureux, puisque nous n'avons franchi définitivement que la première étape. | | | | |
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| hommes | | | Le sot : la vie est une triste réalité ; le sage : la vie fut un rêve, joyeux et miraculeux. La consolation du premier – la haine de la vie, la haine des autres ; la consolation du second – le réveil des échos, des ombres, des représentations de ce qui ne fut jamais compris. | | | | |
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| hommes | | | Le corps de l’homme descend nettement de l’animal, mais son cœur, son âme, son esprit témoignent d’une descendance divine ; la bête cohabite avec l’ange, mais toute ténèbre bestiale peut être dissipée par une lumière angélique. Mais Valéry : « J’ai de la répugnance pour tout ce qui est mélange d’animal et d’ange. Mais j’aime l’un et l’autre bien séparés » - ne veut pas l’admettre. | | | | |
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| hommes | | | L'une des rares choses, qui m'empêchent de dire, que l'homme a déjà donné le meilleur de lui-même, est l'absence d'un Valéry de l'ironie, de l'invective et du mépris. Toute intelligence est aujourd'hui au service du sérieux. | | | | |
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| hommes | | | Ils restent non-reconnus, ils voient quelque chose de lépreux dans la rue, ils sont témoins d’une perfidie ou d’une sottise – et ils se mettent à geindre de leurs déceptions. Il me suffit de poser mon regard sur une rose, un papillon, une belle fille, pour que notre planète soit vue comme un paradis, parfait et mystérieux. Le Bien et le Beau cohabitent avec ma propre misère ; et son entente avec le Vrai est plutôt un contraire d’une déception, ce mot méprisable. | | | | |
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| hommes | | | Dans les affaires humaines, est petit ce qui manque, à la fois, de profondeur (le savoir et l’intelligence) et de hauteur (la noblesse et le talent). Que tu sois haineux ou débonnaire, l’orgueil est ton auto-satisfaction béate d’avoir brillé dans les petites choses. Théophraste rend le sujet trop simple : « L’orgueil est un mépris de tout, sauf de soi-même ». La fierté est ton humble bonheur de n’avoir touché - surtout par le ton et le style originaux - qu’aux grandes choses. | | | | |
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| hommes | | | Le mépris souverain, pour les dépourvus de noblesse, devint si incorrect, politiquement, qu’il se mua en indignation grégaire. M’interdire celle-ci fut l’une de mes premières contraintes ; en revanche, le mépris m’habita et même s’enrichit avec sa dernière source – la connaissance des grands. « En voyant la plupart des grands, j'ai eu, d'abord, une crainte puérile ; j'ai passé, presque sans milieu, jusqu'au mépris »** - Montesquieu. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui compte, dans le choix entre l'internationalisme et le nationalisme, c'est la part de la haine ou du lyrisme. Ce qui ravage l'humanité, ce sont l'internationalisme sans lyrisme et le nationalisme haineux, engendrant l'uniformité de la culture ou la brutalité du regard. Tandis que la présence d'un lyrisme justifie et l'un et l'autre. | | | | |
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| hommes | | | Le pessimiste voue son ouïe aux bruits du monde et en conçoit le dégoût ; l’optimiste est un introspectif, retrouvant, au fond de soi-même, les échos du monde, échos électifs, fidèles et musicaux. Le premier est presque toujours grégaire et hypocrite ; le second est solitaire et imaginatif. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois admettre, à l’avance, que l’humanité, sous quelque forme qu’elle se présente - société, horde ou foule – est capable de toutes les horreurs, dont nous abreuve suffisamment l’Histoire. Donc, toute déception, face aux hommes, déception suivie d’indignations, de mépris, de suicides ou de haines, cette déception est une ignorance et une sottise des esprits faibles ou potentiellement grégaires. | | | | |
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| hommes | | | Pour la sensibilité moderne, être heureux, c’est être (auto-)satisfait. Ce monde est heureux, et le rêve est en larmes ; et tant mieux pour les deux : le premier, le repu, laisse en paix le second, qui se nourrit de ses mélancolies. Grothendieck était trop pessimiste : « Malheur à un monde où le rêve est méprisé ». | | | | |
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| hommes | | | Le misanthrope n’aime pas ce qu’il connaît (les hommes), il aime ce qu’il ne connaît pas (lui-même). Les paysages objectifs l’ennuient, c’est le climat subjectif qui le passionne. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, l’artiste était le seul à oser défier les masses (nationales, sociales, politiques), en se désolidarisant des thèmes de leurs débats et en les méprisant ; aujourd’hui, tout artiste se sent obligé de donner son avis sur les déficits, le pouvoir d’achat, les faits divers, les taxes. De l’acquiescement hautain il est passé au bas conformisme. | | | | |
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| chœur mot | | | RUSSIE : Mes mots portent les stigmates de leur première croix, plantée en Russie, au temps de ma jeunesse. J'ai beau traiter les écorchures françaises, les organes déficients ajoutent à la bile - de l'encre trouble. Il paraît que le mot est français, s'il est clair ; or, le mot n'acquiert sa russitude que s'il renonce à ses attaches visibles. | | | | |
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| mot | | | Je ne suis pas du tout fier de venir à cette conclusion : sans les mots il n'y a ni grandeur ni vérité ni émotion (qui, pourtant, sont hors des mots). Mais ne faire que chercher une juste expression de ce qui a déjà une essence ne me réussit jamais. Le mot crée le besoin, érige le but, jalonne des obstacles. Mépriser les mots, c'est glorifier les glandes. | | | | |
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| mot | | | Le mot très en vogue, ces jours-ci : terrorisme ; comment verrais-je l'homme, qui s'adonnerait à cette activité ? - libre, considérable, courageux, illimité. J'avoue avoir aligné ces adjectifs, après l'atterrante aberration de Chateaubriand : « Je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné que le terroriste » ! Mais nous sommes d'accord sur la place qu'il mérite - le cachot. | | | | |
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| mot | | | Normalement, justement, finalement, sincèrement, simplement, franchement, effectivement, forcément - quand on voit la hideuse mutation qu'apportent ces avortons à la dégénérescence langagière générale, on adhère à la haine, que Cioran porta à l'adverbe. | | | | |
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| mot | | | Dans le commerce des mots, ce qui porte intérêts, aujourd'hui, ce ne sont ni le capital des idées, ni la productivité des outils de style, ni le retour sur l'investissement humain, mais la spéculation sur les valeurs foiresques. Avoir du talent, c'est prendre de haut les idées courantes et savoir s'investir dans les mots innovants. La trésorerie céleste paye mieux les chanteurs que les orateurs ; s'adonner aux mots, c'est préférer ce qui chante à ce qui parle. | | | | |
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| mot | | | Si l'âme est dédiée aux ombres, le cœur, lui, est source de lumières. Mais sa lumière passe par quatre prismes radicaux avant de laisser son empreinte langagière : la volonté l'assagit, la raison interroge la volonté, les objets extorquent leurs références, la langue modèle les références. Comment s'étonner, que la bouche ne s'accorde jamais avec le cœur ? « Je hais comme les portes des Enfers celui dont le cœur n'est pas d'accord avec la bouche » - Homère. | | | | |
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| mot | | | Pour créer l'illusion de hauteur ou d'ascension, on te conseille : « que ta parole parte d'en bas » - proverbe latin - « ab inferiore loco dicere ». Certes, la grandiloquence, l'accoutumance de parler du haut d'une certitude, est pire. Le mieux, c'est de ne pas du tout chercher l'oreille d'autrui. Ou bien donner à ta parole, alternativement, trois directions : d'en haut, celle du chat - avec mépris, d'en bas, celle du chien - avec humilité, de plain-pied, celle du cochon - avec familiarité, d'égal à égal. (« Dogs look up to us. Cats look down on us. Pigs treat us as equals » - Churchill). | | | | |
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| mot | | | Je tire ces mots - fantôme, béatitudes, songe, tortures, enfer, misères, destinées, souffrances, désespoirs – d’une seule phrase de Chateaubriand, ce qui annonce le vocabulaire des zigotos d’aujourd’hui. Il ne manquent que – solitude, angoisse, mépris, révolte, gloire… - pour égayer leurs dîners au château ou au bistrot. | | | | |
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| chœur noblesse | | | SOLITUDE : N'importe qui peut faire couler du fiel, en se laissant emporter par la solitude. Y découvrir des sources du miel est le privilège d'aristocrate. L'aristocrate ne comprend autrui qu'en s'en isolant. Mais la solitude est une lâcheté : j'ai moins de honte à regarder mes doigts qui m'accusent, moi, sans stigmates ni croix, qu'à voir mes griffes qui stigmatisent autrui. | | | | |
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| noblesse | | | On est aristocrate non pas parce qu'on a, dans la tête, moins de troupeau que les autres, mais parce qu'on en est conscient et qu'on en éprouve une incurable honte ou un monumental mépris. L'ironie est l'art des barrages, qui retiennent d'inépuisables réserves de honte, et de mépris, qui s'accumulent dans les hauteurs, pour ne se déverser en vallée qu'en saisons sèches. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me permettre une mégalo-manie, il faut porter en moi une manie-passion et avoir de bonnes notions de grandeur. Mais je ne pourrai plus me plaindre, comme jadis, du mépris du grand souffle (J.Benda ou Malraux), puisque, dans leurs climats artificiels, les hommes n'ont plus besoin de souffle, toutes leurs grandeurs, aujourd'hui, sont numériques, et au feu d'un mépris se substitua leur tiède flegme. | | | | |
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| noblesse | | | L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme n'est possible que si le mépris trouve une forme d'expression qui ne soit pas ridicule. Peut-on imaginer un aristocrate américain ? « Les véritables plébéiens du monde, ce sont les Américains » - Schopenhauer - « Die Amerikaner sind die eigentlichen Plebejer der Welt ». L'avenir appartient à une société sans barrières, à la société horizontale, à la platitude tolérante et aimable. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que mon dégoût s'imagine avoir trouvé sa cible idéale, il faut effacer ses traits et noms et me mettre à composer le nom d'une nouvelle admiration à atteindre. Le contre ne vaut qu'anonyme, le pour vaut par son nom. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la plèbe, je reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, je reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Je dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et je m'arrêterai, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir. | | | | |
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| noblesse | | | Le tempérament d'un homme devient intéressant, lorsque son enthousiasme égale sa haine. Ce qui souvent résulte, en ligne médiane, en un souverain mépris. | | | | |
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| noblesse | | | Ils pensent, que l'essentiel est d'attacher ou d'arracher. Je penche pour : toucher ou cracher. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme complet serait celui qui est capable de garder le même enthousiasme ou le même dégoût, en cheminant d'une mystique vers une éthique, en passant par une esthétique. Un philosophe, un artiste, un homme de conscience - ce qui paraît être la définition même du poète ! | | | | |
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| noblesse | | | Je ne connais pas d'avis, dont tout porteur me serait systématiquement antipathique. En revanche, j'ai une ribambelle de coreligionnaires de tout poil, que j'exècre, puisqu'ils situent mal notre avis. Les vraies confréries se forment en hauteur et non pas par de plates coordonnées communes. | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur et le fiel, c'est le cloaque, où aboutissent ceux qui perdent la hauteur et le ciel. « La hauteur de l'orgueil se mesure à la profondeur du mépris » - Gide - tu te trompes de règle ! La profondeur est continue et la hauteur est en pointillé. | | | | |
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| noblesse | | | L'ordre du progrès dans l'art du mépris pour : ceux qui font, ceux qui font savoir, ceux qui savent faire, ceux qui savent. Et l'on finit par ne se fier qu'à ceux qui rêvent, sans passer par ces verbes parasites : être, avoir, faire, savoir, devoir, pouvoir… | | | | |
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| noblesse | | | Le pyrrhonien constate « son triomphe ou sa défaite et s'y fortifie également » - Pascal ; l'anti-sceptique suspend son vote et ignore le vainqueur, tout en prenant parti, dogmatiquement, par simple goût ou dégoût, pour la hauteur de l'étoile, sous laquelle naissait l'avis plus brillant. D'autant plus qu'« une victoire racontée en détail, on ne sait plus ce qui la distingue d'une défaite » - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas dans le solide des muscles, mais dans le liquide de ses faiblesses que l'homme diffère radicalement de la bête : dans la larme, dans l'encre, dans le fiel. Tant que le sang, et non pas la lymphe, alimente son âme. | | | | |
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| noblesse | | | Même si le superflu peut faire oublier le nécessaire, ne vivre que du nécessaire réduit l'espace du possible, de ce domaine des créateurs. « Il n'y a pas vertu à mépriser le superflu, mais il y a vertu à mépriser le nécessaire » - Sénèque - « Supervacua contemnere non est virtus, sed cum contempseris necessaria ». Les errements dans le superflu nous font pressentir l'avant-goût du suffisant. Le nécessaire est une contrainte, qui bride la liberté, le suffisant - celle qui réveille la liberté intérieure ou endort la liberté extérieure. | | | | |
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| noblesse | | | La honte ou l’angoisse sont considérées comme des maladies par les bien-portants d’aujourd’hui. Mais ils ignorent que « ceux que nous plaignions de leurs embarras, méprisent notre repos »* - Vauvenargues. | | | | |
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| noblesse | | | Talent, noblesse, personnalité – tels sont les dons primordiaux qu’on ne puisse ni hériter ni cultiver ; cette cure divine nous protège de toute contamination grégaire. Curieusement, la foule la plus compacte et méprisable est composée de médiocrités qui cherchent à être, à tout prix, différents des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Quand je choisis mon adversaire en fonction du fond, je débouche, le plus souvent, sur des inepties du genre de la dialectique (historique, philosophique ou politique). Le bon parti, c'est la forme ; ce n'est pas la profondeur du combat qui détermine ma stature, mais la hauteur de mes admirations ou de mes dégoûts. | | | | |
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| noblesse | | | Ils méprisent ce qu'ils ne désirent pas et se proclament purs. La bonne jugeote ou l'ironie poussent plutôt à tenir en mépris ou en honte l'objet de nos désirs. Le désir n'est beau ni pur que par le regard qui le porte. À moins que le désir soit un souhait aveugle. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est un concept d'autant plus douteux, que deux grands sentiments, la honte et la pitié, lui sont franchement hostiles. La liberté est l'égalité des dons de l'esprit, du cœur et de l'âme. L'angoisse accable l'âme, la pitié fige le cœur, le dégoût ravage l'esprit. Mais aujourd'hui, l'angoisse est due à la faiblesse du cœur ; la pitié se calcule par un esprit sans honte ; le dégoût se dissimule dans des âmes sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'ennui de l'époque moderne - personne à mépriser, tous plus ou moins victimes d'un Moloch économique, intronisé après l'heureuse abdication de l'homme. | | | | |
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| noblesse | | | L'artiste et sa force, face à la faiblesse du goujat, - trois illustrations : l'amplification de la haine (Cioran), la transformation du mépris (Nietzsche), le filtrage par l'indifférence (Valéry) – comme toujours, c'est Valéry qui adopta la pose la plus adéquate. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui, en moi, a besoin d'être armé est la face la plus basse ; la face noble ne demande que d'être désarmée, pour ne pas être tenté par un ressentiment particulier et pour me vouer à l'acquiescement universel. Aimer l'arc et la corde, mépriser les flèches. | | | | |
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| noblesse | | | Là où les vénérations et les mépris s’apaisent, s’installent l’indifférence et la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Là où règne la liberté poétique, domine l’acquiescement et s’occulte la négation. Le premier, explicite et personnel, s’adresse au monde céleste ; le second, implicite et général, évalue le monde terrestre. Le premier se réduit aux commencements ; le second se forme de contraintes. Chez les négateurs déferle une indignation, parfois profonde ; chez le poète se dissimule un mépris, toujours hautain. | | | | |
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| noblesse | | | Depuis tant d’années je me répands en louanges des contraintes, à l’origine de l’élan angélique, et voilà que je tombe sur ce beau résumé de la personnalité valéryenne : « Centre de ressort, de mépris, de pureté »*** - Valéry - ce n’est plus un maître qui me parle, mais un frère ! | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est une consolation magique, celle qui substitue au dégoût du réel le goût du rêve, tourné au passé imaginaire. | | | | |
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| proximité | | | Prier sans chercher d'écho, travailler, comme si je n'étais regardé que de Celui, qui vaut ma prière : je travaille comme je prie, je prie comme je travaille. L'ascétique « Ou tu pries, ou tu agis » (« aut ora aut labora ») devint, hélas, le pragmatique « prie et agis » (« ora et labora ») - mouton ou robot. Mais le pragmatisme possédait déjà Bias : « Aime comme si un jour tu devais haïr ; hais comme si un jour tu devais aimer ». | | | | |
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| proximité | | | Puisqu'on n'aime que ce qu'on ignore, l'amour de Dieu n'est pas si niais que ça ; et si l'on y ajoute la honte étrange, qui nous étreint, on commence à apprécier la dichotomie augustinienne : « L'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste » - « Fecerunt itaque civitates duas amores duo : terrenam scilicet, amor sui usque ad contemptum Dei ; cœlestem vero, amor Dei usque ad contemptum sui ». Chez celui qui s'ignore, les deux termes s'équivalent, et la cité, dont on ne saurait plus percer l'origine, terrestre ou céleste, prendra la fière allure des ruines. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain mesurée par la seule raison peut être aussi sans ressorts que le proche le plus inerte. « L'espèce la plus vaine, ceux qui méprisent ce qui est proche et rêvent de ce qui est au loin » - Pindare. C'est l'âme qui découvre et sacre le lointain indubitable et … vain. On devrait inverser l'adage populaire et dire que ce qui est loin du cœur devrait rester loin des yeux. De nos jours, où l'on ne sait ni mépriser ni rêver, où l'on ne fait que mesurer, avec des outils pipés, le proche et le lointain se valent. | | | | |
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| proximité | | | La proximité, si elle n'est pas nécessaire, amène surtout la platitude, avant d'engendrer la haine. Même un profond achèvement, comme une haute promesse, peuvent aboutir à la platitude. La meilleure proximité, pour en vivre, est la proximité impossible. | | | | |
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| proximité | | | L'accessible et le faisable devraient être exclus de nos prières et de nos rêves. Demander trop, telle doit être notre attitude face à la religion et à la philosophie. L'une des attentes d'un homme de foi ou d'esprit est, par exemple, la chaleur au cœur, et lorsqu'il ne reçoit, à sa place, que de ternes prétentions à la lumière (du salut ou de la vérité), il est si frustré qu'il dévient facilement misologue ou misanthrope. « Une misologie apparaît, quand on trouve la philosophie ingrate, puisqu'on lui avait trop demandé » - Kant - « Eine Misologie entspringt daraus, daß man die Philosophie undankbar findet, weil man ihr zu viel zugemutet hat ». | | | | |
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| proximité | | | Au commencement était le couple l'Amour - la Haine (Empédocle), la Monade (Pythagore ou Leibniz), l'Apparence (Pyrrhon), l'Idée (Platon), le Verbe (le Christ), l'Action (Thomas l'Aquinate, Goethe, après avoir opté pour le Sens et la Force, Valéry, avant de lui préférer l’Étrange, Proudhon), la Violence ou la Lutte (Pascal ou Darwin), le Soupçon (Marx et sa Classe, Freud et sa Perversion, Nietzsche et sa Musique, Berdiaev et sa Liberté), la Donation (Gegebenheit de Heidegger), l'Étrange (à partir des fantômes et spectres : « Shakespeare genuit Marx, Marx genuit Valéry » - Derrida). Chacun au commencement de sa discipline : l'Idée (le Nombre, la Monade, la Force) - pour représenter le mystère, le Verbe (l'Amour, le Sens, la Donation) - pour formuler les problèmes, l'Action (la Haine, la Lutte, le Soupçon) - pour tester les solutions, la Perversion et l'Étrange - pour confondre ou embellir les passages de l'un à l'autre de ces trois niveaux. | | | | |
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| proximité | | | La bonne philosophie (comme toute poésie) peut se passer de concepts de vérité, de savoir, de nécessité. Les mauvaises, l’académique ou la religieuse, par pédantisme ou fanatisme, en sont surchargées, en abusant de philologie ou de misologie. L’académique, au moins, les loge dans l’esprit libre, critique et initiatique, proche de l’universel ; la religieuse leur trouve l’appui dans l’âme servile, dévouée aux Écritures. La croyance achève le parcours profond du sage ; elle précède l’errance superficielle du sot. | | | | |
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| proximité | | | Il est propre des Dieux de s’affirmer par des commencements injustifiables, avec des feuilles de route banales ou des horizons communs. Nietzsche fut le seul à suivre cette voie. Hegel est dans les parcours : l’Absolu, le Savoir, l’Histoire, dans lesquels il tente de deviner des lois, qui ne sont, chez lui, que des Arlésiennes. Cioran ne vit que de finalités : le dégoût, la chute, le suicide ; ça peut exalter des ‘incompris’, ça laisse froid celui qui veut créer sa propre foi ardente. | | | | |
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| chœur russie | | | NOBLESSE : Des mouvements collectifs, en pensée ou en geste, sont plus répandus en Europe qu'en Russie, qui est un pays de visions aristocratiques, car la foule y est plus haineuse et l'élite plus clairsemée et pure. De ses regards sur les autres, son œil ne retient que le panache, tandis que les autres scrutent et mesurent les flèches et les cibles. | | | | |
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| russie | | | La souffrance incite à la haine, dit l'Occident, et en l'éradiquant il bâtit une justice. La souffrance mène à l'amour, dit le Russe, et en l'encensant il se paralyse. Dès qu'il voit un malheureux, le Russe se répand en lamentations résignées et compatissantes, là où l'Européen chercherait une administration défaillante, un médicament ou une blague. | | | | |
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| russie | | | Je découvre un doux lyrisme du dernier Prix Nobel de Littérature (!), B.Dylan : J'appris la haine des Russes ; heureusement on a la bombe, pour les réduire en poussière chimique, c'est ce qu'on fera, sans se poser de questions, puisque Dieu est de notre côté - I’ve learned to hate Russians. We got weapons of the chemical dust. Fire them we must. You never ask questions, when God’s on your side. Dieu Mercure, armé de réponses, face au Christ, avec ses questions désarmantes. | | | | |
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| russie | | | Depuis Octobre 1917, tant de visions oraculaires et haineuses de la chute finale de la Russie. Mais ce n'est pas dans le bruit de vaisselle cassée qu'elle sombre, mais dans le vide et le silence des vitrines des quincailleries. Telle Pythie, telle pitié. | | | | |
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| russie | | | Face au phénomène de la Russie soviétique, le démocrate européen fut soit russophile soit russophobe ; et les deux attitudes furent également justifiées, puisqu'il s'y agissait de deux clans différents : des démocrates du rêve nostalgique ou des démocrates des faits statistiques. | | | | |
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| russie | | | Comment on s'attribue l'exclusive : le Sonderweg (voie à part) de la philosophie allemande, l'exception culturelle française, la загадочность (énigme) de l'âme russe. Et, paradoxalement, leurs horizons s'appellent : le Weltgeist (âme du monde), l'universel, la всеотзывчивость (ouverture à autrui). | | | | |
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| russie | | | En fouillant dans mes souvenirs russes, je trouve ceci : l'homme, qui me fit aimer Bach et Haendel, un académicien, qui avait connu Einstein et créé la topologie moderne ; l'homme, un Vénézuélien, qui m'apprit l'espagnol, devint terroriste, ennemi numéro un en Europe, embastillé, en perpétuité, depuis un quart de siècle ; l'homme du Parti, qui, pendant des années, me poursuivit de sa hargne, à cause de mes liens européens, est aujourd'hui recteur de l' Université Lomonossov, mon alma mater. | | | | |
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| russie | | | Ni la vérité ni la beauté – dans la science, la politique, les arts plastiques - ne furent jamais la première préoccupation du Russe, mais – le Bien, toujours dogmatique. « Le nihilisme, ici, est sans haine, et la science ressemble à de la religion » - A.Blok - « Здесь нигилизм - беззлобен, и дух наук - религии подобен ». | | | | |
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| russie | | | La connaissance vivante - lorsqu'on sait vivifier et la recherche et la trouvaille. Le malheur, c'est que plus le savoir est aujourd'hui utile, plus fatalement il nous éloigne de la vie éternelle. L'instinct le dit au Russe, qui finit par n'être attiré que par un savoir inutile. Au savoir utile il voue son mépris ; A.Suarès le comprit de travers : « Tout Russe est nihiliste ; il méprise tout ce qu'il ignore ». | | | | |
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| russie | | | Les touristo-trotskistes, convertis en journalistes, rejoignirent la-dessus d'autres germanopratins ; c'est à la télévision qu'ils puisent toutes leurs connaissances de la Russie et non plus dans Tolstoï ou Dostoïevsky. Tout Français, légèrement au courant du souffle de ceux-ci, a de la compassion, et par-là de la compréhension, pour leur malheureuse patrie. Mais comment écouter aujourd'hui ce pays, sans porte-parole, sans voix organique et se permettant le luxe criminel de dédaigner la voix d'un Soljénitsyne ? Tant de haine biologique anime les nouveaux intellectuels français de gauche. | | | | |
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| russie | | | Les révolutionnaires russes : l’adulation du peuple, aux vertus imaginaires, la haine du pouvoir, aux vices imaginaires, – le gouffre entre les justiciers et la justice. L’évolutionniste européen : l’adaptation des droits de l’homme et du droit écrit – à la réalité politico-économique – le rapprochement entre la nation et l’État. | | | | |
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| russie | | | On mène une vie de réfugié, quand la langue des réponses n'est pas la même que celle des questions. Ma vie est une suite de deux exils : en Russie, où il fut impossible de me cacher, et en France, où il est impossible de me faire voir. Trop d'interrogateurs débiles ou trop d'interrogations subtiles. Aucune envie de réponses ou des réponses, toutes trop banales. | | | | |
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| russie | | | L'écriture de Nietzsche fait penser à l'esprit français et au ton russe. Le style de Montaigne, Pascal ou Voltaire, le sujet y dominant le projet, et l'élégance de forme se moquant de la rigueur de fond. La véhémence et le conservatisme de Dostoïevsky, la pureté et la honte y étant inextricablement mêlées sur le même axe vertical. L'homme, ce soi connu, le soi du centre, le soi haïssable, il doit être surmonté par le surhomme, ce soi inconnu, le soi des commencements, le soi admirable. | | | | |
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| russie | | | Dans la Russie actuelle, patriote est celui qui est plein d’éloges du pouvoir courant du pays ; l’inverse serait beaucoup plus près d’un vrai patriotisme : « Au quotidien, qu’est-ce que l’amour de la patrie ? - L’horreur de son état présent » - P.Wiazemsky - « Что есть любовь к отечеству в нашем быту? Ненависть настоящего положения ». | | | | |
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| russie | | | La foi sauvage, méprisée par la foi policée, est traitée de hautaine (super-stition), incertaine (Aber-glaube), vaine (суе-верие). De cet étrange bouquet aurait pu naître l'aristocratie ! | | | | |
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| russie | | | Pour comprendre, pourquoi la pitié, en France, a si mauvaise presse, il suffit de remarquer le mépris, qui accompagne toute action de plaindre ; on peut justifier, en revanche, la compassion de l'Allemand (mit-leiden - souffrir ensemble) et l'exacerbation du Russe (жалеть - darder). | | | | |
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| russie | | | Dans l'indignation, le Français dénonce ce qui n'est pas digne, l'Allemand - ce qui n'est pas prêt (ent-rüsten), le Russe - ce qui n'est pas approprié (не-годовать) - honneur, organisation, pratique - passion, calcul, indifférence. | | | | |
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| russie | | | La commisération russe pour les humiliés est grande, puisque grande est l'humiliation, infligée par l'arbitraire des brutes. En Europe, la loi a assagi les brutes, et l'on n'y compatit qu'à la souffrance, due au non-respect des codes. | | | | |
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| russie | | | La beauté et l'ordre rendent notre esprit objectif et juste ; la laideur et la violence rythment le quotidien russe, et en essayant de lui échapper, le Russe croit rencontrer l'âme, qui ne peut être que subjective, sporadique et partiale. | | | | |
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| russie | | | Des hommes passionnés, jeunes et héroïques, à Pétrograd ou à la Havane, déclamaient de belles devises communistes, déclenchant des adhésions enthousiastes. Les mêmes slogans, marmonnés plus tard par de séniles fonctionnaires du Parti, n'inspiraient que le dégoût ou l'indifférence. Des mutations spirituelles et cérébrales, irréversibles. Mais une myopie dans le temps (la Russie) continue à entretenir de vraies nostalgies ; une presbytie dans l'espace (l'Europe) – de fausses espérances. | | | | |
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| russie | | | Le russophobe voit l'abominable civilisation russe et fait de la Russie son ennemi irréductible et héréditaire ; le russophile voit la grande culture russe et veut se rapprocher de la Russie amicale et hospitalière. Et puisque la civilisation est malléable et la culture – indéracinable, l'Européen devrait écouter davantage le russophile. | | | | |
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| russie | | | Deux seuls chefs d’État russes, Alexandre II et Gorbatchev, tentèrent d’apporter la liberté à leur misérable nation ; le résultat : le premier – assassiné par l’élite, le second – haï de la foule. Patauger, indifférents ou satisfaits, dans la servitude est un état naturel de ce peuple, insensible à la saine révolte. « Ce peuple aime la servitude plus que la liberté » - S.Herberstein - « Gens illa magis servitute, quam libertate gaudet ». | | | | |
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| russie | | | La haine, provenant d’un sentiment d’injustice, finira par s’assagir ; la haine, qui n’aurait pour ancêtres que la barbarie, ne peut déboucher que sur une folie meurtrière – tel est le bilan du bolchevisme. « L'aboutissement bolchevique de la cruauté et de la férocité, évoluant vers une folie de la haine universelle » - B.Russell - « The Bolshevik outlook is the outcome of the cruelty and the ferocity, maddened into universal hatred ». | | | | |
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| russie | | | Dans les milieux éclairés russes, deux siècles de recherches désespérées d’un trait national qui mériterait un franc éloge. « Nous ne trouvons même pas ce qu’on ne devrait pas mépriser en Russie » - Dostoïevsky - « Мы не знаем того, что именно должно не бранить на Руси ». | | | | |
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| russie | | | L’orgie, la forme la plus commune pour l’expression de l’âme russe : l’ivresse, la pénitence, l’annihilation, l’oubli, l’hyperbole morale, intellectuelle, comportementale, la haine du culturellement évolué, la passion pour le naturellement originaire. | | | | |
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| russie | | | La plupart des historiens russes sont persuadés, que l’Europe n’a pour le peuple russe que l’antipathie, l’hostilité, le mépris. Vivant au milieu des Européens je vois, de leur part, surtout de la sympathie, de la compassion, du désir de voir une Russie plus civilisée, plus démocratique, plus prospère. Ce qui horrifie l’Européen, c’est, depuis un siècle, le mensonge, éhonté et abrutissant, des dirigeants russes, vis-à-vis de leur propre peuple, et leur sauvagerie face aux opposants libéraux. | | | | |
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| russie | | | Un siècle après sa Révolution exterminatrice, la Russie est encore plus perdue, plus haineuse, livrée aux caprices crapuleux de ses tyranneaux, aujourd’hui – bandits contre-révolutionnaires. « XX-me siècle… - sans toit ni loi, les ténèbres se propagent, terrifiantes » - A.Blok - « Двадцатый век… Ещё бездомней, ещё страшнее жизни мгла ». | | | | |
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| russie | | | La culture et, surtout, la civilisation allemandes sauvèrent l’humanisme, après la barbarie nazie, tandis que la brillante culture russe fut la première et la plus irréversible victime de la Révolution. La Russie porte, même cent ans après, les stigmates de la dévastation sauvage. Comme si Bounine parlait aujourd’hui : « Tous, haineux, infiniment sanguinaires, menteurs jusqu’à la nausée, primitifs, minables au plus haut point » - « Всё злобно, кроваво донельзя, лживо до тошноты, плоско, убого до невероятия ». | | | | |
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| russie | | | À première vue, l’horreur soviétique, pour un intellectuel, était due au marxisme-léninisme réel, le privant d’une liberté spirituelle. Plus tard, il comprend que cette horreur provenait de la populace qui, tout en ignorant ce qui est une liberté quelconque, la déteste, préfère le knout à la Loi et cherche, elle-même, à jouer au tyranneau au sein d’un groupe familial ou social. | | | | |
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| solitude | | | Plus le monde est fade, plus amer est le mot du solitaire, plus aigre la bile de l'offensé, plus salée la larme de l'humilié - ils veulent épicer ce monde. | | | | |
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| solitude | | | Deux trajectoires du raté à ne pas confondre : la descendante - palpitation, bile, mégalomanie et l'ascendante - mégalomanie, bile, palpitation. Le plus parfait des ratés sait s'immobiliser et vivre les trois phases en même temps. | | | | |
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| solitude | | | La production de bile provient d'une trop grande propension à la sédentarité. Les prophètes, pour gagner en dignité, renonçaient à la patrie pour s'exiler au désert. | | | | |
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| solitude | | | Plus la raison me dit, que je mérite ma solitude, et que les autres, qui me fuient, en fin de compte, me sont bien supérieurs, plus mon âme distille le mépris. L'âme démocratique n'existe pas, elle est servile ou aristocratique. | | | | |
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| solitude | | | Je suis d'autant plus seul, que je prends l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées, auxquelles j'offre mon amitié et ma simplicité. Mais l'homme du forum m'encercle et me rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul. | | | | |
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| solitude | | | Être intéressant, c'est abonder, en même temps, en goût sélectif, en intelligence affective et en tendresse élective ; j'y gagnai quelques mesures, bien que personne ne s'aperçût de ma stature ! Mais au lieu de maudire, aux heures sombres, ce monde de minables, je bénis mes heures astrales, qui me laissent si souvent en compagnie de Celui, qui est beaucoup plus intéressant que moi. | | | | |
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| solitude | | | Jadis, la haine fut grégaire et la bonté - salut du solitaire. Aujourd'hui, la gentillesse coulante polit les étables, et la haine débordante ne hérisse que la tanière de l'exclu. | | | | |
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| solitude | | | Caresses non-sollicitées, prières congédiées, défis périmés - passée la date-limite, ces élans larmoyants, jadis tournés vers l'extérieur, finissent par fermenter en bile noire et nauséabonde, qui jaillira vers l'intérieur par des coulées ravageuses. | | | | |
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| solitude | | | Le beau projet nietzschéen : faire parler le désir et non pas la pensée. Il se trouve, que celui-là débouche, malgré toute injonction de celle-ci, sur la solitude, imitation (Nachfolge ou Nachahmung), vindicte ou ressentiment (Rach- ou Nachgefühl). Et la pensée préconçue n'y est pour rien. Apollon n'a qu'à suivre Dionysos ; mais main dans la main, ils ne se retrouvent que dans la tragédie. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | J'envie celui qui se trouve en état d'exil, tout simplement puisque, en s'approchant des hommes, une brûlante horreur le fait fuir. Là où il échouait à s'acclimater, des climatiseurs modernes érigèrent la chape d'une assommante tiédeur. Les seules brûlures, aujourd'hui, proviennent de l'air irrespirable de ma méchante solitude. | | | | |
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| solitude | | | L'humble s'ignore, c'est pourquoi il s'admire, puisque, en soi, il trouve, en miniature, tout ce qui, dans le monde entier, est digne d'enthousiasme, tout en restant incompréhensible. Se mépriser, c'est être orgueilleux. Chesterton : « évite de te réjouir de toi-même » - « never learn to enjoy yourself » - n'y a rien compris. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux ne captivent plus personne - telle est la source de toute solitude. Mon regard est aspiré par la lumière, et voilà que mon œil n'émet plus que des ténèbres. L'ennoblissement de la fonction, qui dévitalise l'organe. Fasciné par l'intelligence, j'arrive immanquablement à mépriser le travail de la cervelle. | | | | |
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| solitude | | | En effaçant les traces devant ta tanière, n'imagine pas, que tu te prémunisses contre l'intrusion de la vanité. Tu es aussi pongeux que l'adorateur de l'essaim. Tu grouilles d'emprunts maquillés, d'inconsolations inventées et de conformismes déguisés. Tout mépris, pesé ironiquement, est carnavalesque. Pas de consolation durable dans la désolation sans fin. | | | | |
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| solitude | | | Je me suis forgé mes propres critères d’excellence, et sur leur échelle de valeurs personne ne me surclasse. Et pourtant, je n’ai pas un seul lecteur qui me témoignerait ne serait-ce qu'un brin d’intérêt vif. Aux moments les plus lucides j’en suis fier, hautain et heureux ; aux moments de mansuétude et de faiblesse je deviens hargneux et méprisant. | | | | |
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| solitude | | | Quand un individu ne dépasse la foule qu’en étendue intellectuelle, il vit le drame (externe et bien plat) de sa supériorité ou de son mépris ; mais lorsque un individu se place en hauteur, sans contact immédiat avec la foule, il vit la tragédie (interne et fatale), tragédie du gouffre qui sépare le rêve de son soi inconnu et la réalité de son soi connu. Le poète, hautain et ironique, est toujours plus intelligent que le profond philosophe, idéaliste ou existentialiste. | | | | |
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| solitude | | | Je lis, chez les scribouillards savants, les raisons qui les poussent à écrire, et j’y trouve : chercher la vérité, avoir quelque chose à dire, exprimer ses colères, transmettre la flamme aux générations futures. Que des balivernes ! Je me pose la même question et j’arrive à cet aveu embarrassant : j’écris puisque sinon ma solitude devient insupportable. Chez les blasés, l’effet de la solitude est inverse : « Tout me dégoûte à présent, je ne trouve supportable que la solitude » - Cicéron - « Omnia respuo nec quicquam habeo tolerabilius quam solitudinem ». | | | | |
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| solitude | | | Les contraintes, que tu t’imposes, te rendent indifférent pour presque tout ce qui agite la scène publique ; tu te mettras à dos tous tes contemporains. La solitude, qui en résulte, sera accompagnée de la haine que te vouera ton entourage. « Quand le monde nous voit dédaigner ce qu’il aime, il nous haïra, nécessairement » - St-Augustin - « Necesse est ut nos oderit mundus, quos cernit nolle quod diligit ». | | | | |
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| solitude | | | Dans tout ce qu’on continue, aujourd’hui, d’appeler, par inertie, littérature, il est facile d’accéder au sens, mais le rêve y est introuvable. Tout est narré, rien n’y est chanté. Au moins, personne ne se détache du réel avec plus de mépris ou d’indifférence que moi. Et personne ne crée autant de mélodies pour les songes que moi – et je suis tristement seul comme quelqu’un qui serait catalogué – sans profession, fredonnant mes chants entre mes quatre murs, sous les ponts, dans les collines arides et désertiques. La solitude est la seule défaite, intransformable en salutaire surnage. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta jeunesse, la révulsion par le réel individuel rend plus intense ta pulsion pour les rêves ; ton expulsion du réel social, à l’âge adulte, ne rend cette pulsion que plus flasque – c’est l’une des sources de tes tragédies. | | | | |
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| chœur souffrance | | | IRONIE : L'ironie devient âpre, chez celui qui souffre. Elle est douce chez le sage, amère chez le solitaire, piquante chez le poète. Le bon ironiste escamote sa bile et transforme son rire amer en larmes d'origine équivoque. Devancer le sanglot par une accueillante et compréhensive rigolade, prête à redonner courage à toute haleine coupée. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance n'est qu'une mystérieuse contrainte, qui rend encore plus majestueuse la vraie quête, celle du bonheur d'un haut regard sur la vie. (Car « il est trop facile de mépriser la vie, dans le malheur » - Martial - « rebus in angustis facile est contemnere vitam ».) Le Bouddha, qui y vit l'origine de tout savoir, se disqualifie par cette myopie. « Par la souffrance l'esprit devient vivace et n'accède à l'absolu qu'à travers des contraintes »* - Kant - « Der Geist wird durch Leiden thätig, gelangt zum Absoluten nur durch Schranken ». | | | | |
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| souffrance | | | Deux recettes fallacieuses contre l'anxiété : l'humilité ou le mépris, s'appuyant soit sur la sophistique soit sur l'éristique. Ces deux remèdes finissent par aggraver le mal. L'amitié d'un mot ou d'un homme est un palliatif plus bénin : l'amitié est vaudevillesque, tandis que l'humilité est tragique et le mépris dramatique. | | | | |
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| souffrance | | | Le mépris de ce qui nous ressemble et la fuite vers la hauteur, auprès des illusions d'optique. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le bonheur, tout se réduit à sa source, qui, dans le meilleur des cas, est merveilleusement cachée. Le sot la trouble rapidement, le sage en fait une fontaine inaccessible pour entretenir ses soifs. On invente son amour à partir de la soif, dont il est la seule source. Dans la souffrance, peu importe la source ; le sot la voit dans autrui, à qui il voue sa bile, le sage - dans les effets de sa propre fragilité et il tourne son aigreur contre soi-même. | | | | |
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| souffrance | | | Le séjour des morts serait séparé de la vie par la douleur (Achéron), la haine (Styx), la lamentation (Cocyte, affluent d'Achéron), le feu (Phlégéton, affluent d'Achéron), l'oubli (Léthé, affluent d'Achéron ou de Styx). Je soupçonne, que le Styx se jette, lui aussi, dans l'Achéron. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme tragique est celui, dont la pitié est condamnée à ne pas trouver d'objet et dont la honte ne s'explique par aucun acte. Et aucune échappatoire due au hasard ; une loi implacable et nue. Les hommes de l'orgueil ou de la haine, qui hurlent à la tragédie, ne traduisent que l'ennui de leurs colloques et dîners en ville. | | | | |
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| souffrance | | | Aujourd'hui, même lorsqu'ils saignent, c'est à cause des écorchures d'épidermes, car ils s'étaient trop frottés au troupeau, et qu'ils cherchent à cicatriser par le mépris. Les saignées affectant l'intérieur se soignent mieux par l'humilité, l'atmosphère artificielle et l'isolement, et le sang finit par retrouver sa veine. | | | | |
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| souffrance | | | Est surhomme celui, dont l'acquiescement à la vie n'est altéré par aucune souffrance et dont le sentiment n'est entaché d'aucun ressentiment. | | | | |
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| souffrance | | | Leur vie spirituelle consiste en de pures et amphigouriques sentences précédant les dîners en ville et les garden parties. L'esprit n'est pas plus pur que l'appareil digestif ; il faut craindre des épidémies et parasites, vivre avec des nausées et déjections. Bref, une lente descente aux enfers qui, en passant, alimente la cervelle et le cœur. | | | | |
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| souffrance | | | En songeant aux conditions les meilleures pour une écriture, au ton et à la pénétration, dont je rêve, je jalouse les destins antithétiques de ceux qu'enviaient Tolstoï ou Cioran - ceux des bagnards ou des persécutés - et pour un objectif inverse au leur - plus d'authenticité et d'humilité. Je jalouse J.Joubert ou H.-F.Amiel, leurs salons parisiens et leurs chaires helvètes, où la bile et la peine attestent une totale et orgueilleuse invention. | | | | |
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| souffrance | | | Les chances égales de s'écrouler côté de l'espérance ou côté du désespoir, côté sceptique ou côté dogmatique, côté fraternel ou côté haineux, c'est ce qu'apportent les sommets, la sensation de hauteur, à l'opposé de l'horrible platitude, paisible ou folle : « Au désespoir succède la paix, mais l'espérance rend fou » - Akhmatova - « После отчаяния наступает покой, а от надежды сходят с ума ». Se mettre au-delà de la profondeur, en dehors de l'étendue ; en baissant les yeux, n'oublie pas de les fermer. | | | | |
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| souffrance | | | Test de la jeunesse : être incompris ou non-reconnu rend la recherche d'une haute compréhension et d'une reconnaissance élective encore plus déterminée et fébrile. Quand on s'en fiche ou en accumule la bile noire, dans un mépris froid, on est d'ores et déjà vieux, quel que soit son âge. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est rarement à blâmer, dans mes accès de nausées. C'est à l'inadvertance de mon regard, jeté sur un hors-d'œuvre périmé, sur un plat de résistance trop dilué, sur un dessert que m'interdisent mes propres contraintes, que je devrais m'en prendre. La meilleure hygiène me sera assurée par le flot s'offrant à mes filtrages impitoyables, par les larmes de ma honte ou la sueur de mon front, par le sang que le style fera affluer vers mes blessures. | | | | |
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| souffrance | | | Si l'on farcit une pièce tragique avec des renvois aux concepts pompeux, cérémonieux et abstraits – la gloire, le péché, la grandeur – on obtient du Racine ou du Corneille, qui inspiraient à Valéry « le dégoût de ces confusions entre la mystagogie, la falsification du rêve » - la plus dégoûtante des falsifications étant le langage conventionnel, monotone, évident, clanique, codifié. Toute vraie tragédie doit pouvoir se dérouler sur une île déserte, dans la conscience d'un homme solitaire, et ne rien devoir aux chutes des ambitions ou aux manigances des méchants ; de la poésie ou de la compassion, c'est ce qu'on trouve chez Shakespeare ou Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie et le ressentiment ont la même origine : un manque de caresses ; mais, pour le ressentiment, c'est l'amour-propre qui en éprouve l'aigreur, tandis que, avec la mélancolie, c'est l'âme ou l'épiderme qui en souffrent ; le ressentiment fait haïr le monde, et la mélancolie - l'aimer. | | | | |
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| souffrance | | | D'où viennent la honte et l'enthousiasme, dont l'union te résume le mieux ? Serait-ce le désarroi devant ton soi connu, si borné et si net ? La foi en ton soi inconnu, vague et infini ? Cela ressemblerait à la Nausée de l'en-soi de Sartre, rejointe par l'Angoisse devant le pour-soi. L'enthousiasme trouvant dans la terreur une proximité stimulante. | | | | |
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| souffrance | | | Face à la tristesse, tout homme songe à la consolation : Schopenhauer la méprise, Kierkegaard la refuse, Nietzsche l'invente. Est philosophe celui qui sache concilier ces trois attitudes. | | | | |
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| souffrance | | | Le goût est l'écoute et le suivi de ce que souffle mon soi inconnu, la préférence de son regard, au détriment des yeux de mon soi connu. Celui qui ne vit que des choses vues est vite dégoûté de tout ; le goût est la capacité de se réjouir de tout, surtout des choses invisibles. | | | | |
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| souffrance | | | L'intelligence s'oppose souvent au goût : les aigreurs et amertumes conduisent à la baisse en intelligence. « L'augmentation de la sagesse se laisse mesurer exactement d'après la diminution de bile » - Nietzsche - « Der Zuwachs an Weisheit läßt sich genau an der Abnahme an Galle bemessen ». Un bon producteur de bile se mue difficilement en émetteur d'encens, et le crachat manque toujours ce qu'atteint le fiel. | | | | |
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| souffrance | | | Le bagne, la servitude, l'orphelinat, la faim, la misère, la vermine, la violence, le froid, la boue, la solitude, la hideur, les taudis – chaque fois que je lis des épanchements lyriques des repus, qui auraient subi ces calamités, j'éprouve du dégoût, car je les ai vécues dans ma chair et je sais qu'elles n'apportent aucun élan, aucune pureté, aucune sagesse et ne donnent aucun droit à plus d'authenticité. Les inventer est beaucoup plus propédeutique que de les réciter. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie soif naît du goût de la lie ou du dégoût de la vie, surtout chez les turbulents du bocal. La meilleure - de son avant-goût dès les premières gorgées, dans un verre trop plein. « Celui qui laisse toute coupe moitié vide ne veut pas admettre, que toute chose a sa lie et son fiel »*** - Nietzsche - « Personen, welche jedes Glas halbausgetrunken stehen lassen, wollen nicht zugeben, daß jedes Ding in der Welt seine Neige und Hefe habe ». | | | | |
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| souffrance | | | Sur le registre sentimental, le liquide domine : on déverse du fiel, on verse du sang, on écrit à l'encre bleue, on est submergé de larmes. La digestion cérébrale se contente du solide. Dans le liquide narcissique ne se retrouvent que la soif animale, la flottaison verbale et l'ivresse sentimentale - « par son propre reflet éclairées »*** - Rilke. « Dans l'eau tu ne vois que ton visage, dans le vin tu lis le cœur d'autrui » - Sophocle. Mais en mélangeant les deux, tu oublieras et le cœur, qui chavire, et le visage noyé ; Plutarque tomba dans le piège : « Un homme, qui craint de s'enivrer, ne jette pas son vin, il le mélange ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie ne réside ni dans le corps qu’on martyrise, ni dans l’esprit qu’on méprise, mais dans l’âme qui agonise. « La tragédie s’accomplit dans les âmes »** - Tchékhov - « В душах совершается трагедия », car le naufrage les attend en vue des Îles des Bienheureux. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation : constatant une horrible indifférence envahir tes sens, te tourner vers ta jeunesse et ressusciter la fidélité à ses extases ou le sacrifice de ses dégoûts. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, être intellectuel voulait dire morigéner et récriminer. De nos jours, on reconnaît un bon intellectuel par son aveu, que jamais les choses extérieures n'allaient aussi bien. Et sa bile, par une macération morbide d'un ressentiment factice, coule désormais vers l'intérieur. Être raté, c'est ne pas savoir endiguer sa rate dolente. | | | | |
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| souffrance | | | Dégoût de la vie ou délivrance par le suicide – deux sujets, deux insanités des aigris ou des maniérés à courte vue et à méchante cervelle. La vie doit être épicée par le rêve, et le suicide – écarté aux pacifiques consolés et réservé aux combattants désabusés. | | | | |
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