| cité | | | Tant d'hommes libres restent indifférents au scandale de l'inégalité matérielle ; tant d'esclaves misérables vomissent leur haine face au monde libre ; c'est la rencontre future entre la honte et la noblesse qui réconciliera un jour la liberté et l'égalité ; cette rencontre s'appellera peut-être fraternité. | | | | |
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| cité | | | La nature s'en va, la culture s'y substitue ; et puisque le devoir est naturel et le droit - culturel, les droits du citoyen progressent et les devoirs du frère régressent. | | | | |
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| cité | | | Aucune tyrannie ne réussit jamais à constituer une meute aussi impitoyable et solidaire que le troupeau démocratique. La meute pourchasse ce qui bouge et laisse en paix ce qui s'immobilise ; le troupeau piétine ce qui cherche à se détacher de la terre. « Une fois dans la meute, que tu aboies ou non, il faudra bien que tu frétilles » - Tchékhov - « Попал в стаю, лай не лай, а хвостом виляй ». Et asinus asinum fricat… « Pour être membre honorable du troupeau, il faut que tu sois déjà mouton toi-même »** - Einstein - « Um ein tadelloses Mitglied einer Schafherde sein zu können, muß man vor allem selbst ein Schaf sein ». | | | | |
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| cité | | | L'urgence des rendez-vous de la Justice nous fait oublier les signaux de la Sagesse. On se fait écraser sous les roues de l'Histoire, ou l'on se retrouve dans un cul-de-sac du Progrès ou dans les embouteillages de la Peur. La Justice, c'est l'Égalité de choix de fourrage, la Liberté de sa digestion et la Fraternité entre le Fort et le Faible. | | | | |
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| cité | | | Mes compères républicains : liberté des délicats, fraternité des non-jaloux, égalité des humbles. | | | | |
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| cité | | | L'ennui d'un effort de survie ou de reconnaissance est la première embûche sur la voie de la liberté. Eux et nous, le premier réflexe d'un esclave social ; quelqu'un m'aidera et solidarité des solitaires, qui souffrent, en est le deuxième ; répugnance devant tout ce qui est fastidieux - le troisième. L'homme devient libre, quand il se dit je suis seul, se désintéresse de la souffrance d'autrui et accepte n'importe quoi pour survivre et rester dans le troupeau. | | | | |
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| cité | | | Là où triomphe la liberté économique, se répand la jungle de la force (« la force de la meute est dans le loup » - Kipling - « the strength of the Pack is the Wolf »). Là où pousse, timidement, la fraternité humaine (« la force du loup est dans la meute » - « the strength of the Wolf is the Pack »), s'élargit le terrain vague et s'enhardit la mauvaise herbe. | | | | |
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| cité | | | Deux idoles possibles : l'expansion ou la fraternisation. La procession de la première : ennui, robotisation, progrès ; de la seconde : enthousiasme, tyrannie, faillite - « Toute communauté, fondée dans l'enthousiasme, finit dans l'imbécillité » - Proudhon. Refuser cette dichotomie, c'est être bête à pleurer ou démagogue à lier, ou les deux à la fois. | | | | |
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| cité | | | L'égalité démocratique est du même ordre d'aberrance que la tordue égalité entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint. La Loi vétéro-testamentaire sert de base à votre liberté, et votre fraternité se réduit à la sacro-sainte Djihad de tous contre tous. | | | | |
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| cité | | | L'homme dont les droits vous clamez est un homme mort, homme réduit à l'être abstrait. Le premier droit de l'homme vivant est de ne pas devoir son avoir à sa force, mais à la solidarité humaine. Prince Kropotkine poussait encore plus loin : « La solidarité, c'est ce puissant moteur qui centuple la créativité humaine » - « Солидарность, этот великий двигатель, увеличивающий во сто раз творческую силу человека ». | | | | |
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| cité | | | Tous les huppés du monde proclament, doctement, que la richesse devrait n'être qu'un moyen, pas un but, mais la vraie égalité n'est que dans les moyens, chacun ayant la liberté de choisir son propre but ! Logique d'hyènes fraternelles ! | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | Il y a très peu de choses, sur lesquelles le poète ait un avis ; le propre des moutons et des robots est d'en avoir un sur tous les sujets, y compris la bonté, la fraternité, l'amour ou le rêve. La fin de l'Histoire fut signée le jour, où leur avis la-dessus se mît à peser plus que celui du poète. | | | | |
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| cité | | | La justice sociale se réduirait à deux actions : la séparation de deux types d'argent, servant à huiler la machine économique ou à remplir nos assiettes, - et l'égalité totale dans la distribution de la deuxième ressource. Dans cette optique - rien à reprocher au capital, à la globalisation, à la concurrence ; toute gloire serait immatérielle, toute souffrance matérielle - fraternellement partagée ; toute élite sécrétant le mépris, conscience tranquille, tout goujat privé de raison d'investir les rues ; l'ennui de la majorité gueulante, la paix bénie d'une minorité chantante. | | | | |
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| cité | | | Une utopie politique gagne en pureté, lorsqu'elle se double d'une uchronie poétique, une raison futuriste - d'une âme nostalgique, une liberté fraternelle - d'une solitaire irréversibilité. | | | | |
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| cité | | | L'idéal de la liberté est atteint : le veau d'or se moque et du lion hiératique et du mouton démotique ; l'idéal de l'égalité triomphe : le loup et l'agneau sont assurés de démarrer leur course à partir des mêmes starting-blocks ; quand on s'avisera de se pencher sur la fraternité, on la trouvera tout prête à unir, corps et âmes, les robots que seront devenus les hommes libres et égaux. | | | | |
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| cité | | | Autant, propagée dans les cerveaux insensibles, la robotisation est un horrible fléau, autant elle est prometteuse en tant qu'ossature du corps de la cité ; elle permet d'éviter le piège d'une personnification d'un projet fraternel, qui avait toujours débouché sur des boucheries ; ainsi, l'appréhension de R.Debray : « Le malheur de l'universel est qu'il lui faut s'incarner dans une nation, un leader, un parti » n'est plus de mise, pour le malheur des politiciens et pour le bonheur des humbles. Les inspecteurs des impôts assureront, en douceur, la justice matérielle, là où échouèrent, bruyamment et dans le sang, les messies. | | | | |
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| cité | | | De misérables cornichons, comme Popper et Hayek, plus américains que les Américains, voient dans l'écroulement du communisme réel une raison suffisante pour ne prier que sur la libre entreprise, la technologie, l'égalité des chances. Et ils ont raison, dans leur temple - l'immense et silencieuse salle-machines, où calculent et s'agitent des robots libres au cœur éteint. Et moi, j'aurais tort, si je voulais propager mes idées de fraternité charnelle et d'égalité des assiettes en dehors de mon club de gentlemen. | | | | |
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| cité | | | La liberté et la fraternité font des progrès grâce au même phénomène - l'accent mis sur la forme esthétique plutôt que sur le fond éthique : la liberté progressa dans la société et dans les têtes, et la fraternité - dans la solitude et dans les cœurs. L'égalité n'a pas eu la même chance et doit attendre, que les hommes ressentent du dégoût à la vue de l'inégalité matérielle ; et curieusement, c'est la morne égalité des goûts qui les en empêche le plus. « L'homme n'est vraiment homme que conscient de l'inégalité sociale » - A.Blok - « Одно делает человека человеком : знание о социальном неравенстве ». | | | | |
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| cité | | | Curieusement, aux trois types de communauté correspondent les valeurs républicaines françaises : en sélectionnant par les moyens, on fait appel à l'égalité, et l'on se retrouve dans une corporation ; en brandissant les buts, on mobilise des libertés, pour créer une troupe ; en subissant ou en s'imposant des contraintes, dans une chaude fraternité, on se recueille dans un cloître ou dans des ruines. | | | | |
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| cité | | | Deux abstractions étonnamment semblables, le surhomme de Nietzsche et le prolétariat de Marx. Une utopie de solitaire et une utopie de solidaire. Une voix de l'esthétique, par-delà l'éthique, et une voix de l'éthique, par-delà la politique. Mais le même appel de la noblesse et du pathos. Frères sur papier et en rêve, ennemis en pratique et chez les acolytes. | | | | |
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| cité | | | Les apports des deux révolutions. La française : en liberté - presque rien, en égalité - un microscopique progrès de l'égalité des chances, en fraternité - l'ivresse de quelques années. La russe : en liberté - l'étouffement définitif d'une liberté naissante, en égalité - un saut énorme vers l'égalité dans la misère, en fraternité - l'ivresse de quelques mois. Toutes les deux - nées de très beaux rêves : de ceux des encyclopédistes et de ceux du marxisme et de l'Âge d'Argent. Les peuples décidèrent de se débarrasser des rêves. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire voudrait, que tout faible pût compter sur la solidarité du fort. « Pour que, si, tombé, tu cries : Camarade ! - la Terre entière se penche sur toi » - Maïakovsky - « Чтоб вся на первый крик : - Товарищ ! - оборачивалась земля ». Mais aujourd'hui, où l'indifférence ne gêne en rien le fonctionnement de l'homme robotisé, celui-ci rejoint le cimetière avec la même paix d'âme que son bureau. Le problème se simplifia, depuis que l'homme devint mouton raisonneur ou robot raisonnant. Et il existeront des préposés aux défaillances, pour que la Terre, en toute bonne conscience, puisse continuer à vaquer à ses saloperies, sans tourner la tête. Qui encore peut dire que « autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif » - Levinas ? | | | | |
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| cité | | | Même si le thème de liberté devint l'apanage du robot, et celui de fraternité s'applique surtout au mouton, celui d'égalité reste difficilement casable, avec deux lectures alternatives : à travers la liberté - l'égalité idéologique, donc minable, ou à travers la fraternité - l'égalité sentimentale et même physiologique, donc humaniste. | | | | |
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| cité | | | Si vous voulez une humanité, tenant au pur ou au fraternel (ces deux hypostases politiques du sacré), à la grandeur d'âme, à la générosité du cœur, à la noblesse d'esprit, le passage par des camps de concentration est inévitable - telle est la terrible leçon du XX-ème siècle, qui fait de chacun de nous - un partisan inconditionnel du lucre comme du seul appât non sanguinaire. Combien de siècles faudra-t-il attendre, avant que l'homme-consommateur et l'homme-contribuable redécouvrent l'homme-saint, l'homme-héros, l'homme-frère ou l'homme-poète ? | | | | |
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| cité | | | Si une seule nation décidait de vivre, économiquement, selon la voix de fraternité, tandis que les autres continueraient à ne suivre que la loi du lucre, la déchéance matérielle de celle-là s'ensuivrait, à plus ou moins longue échéance, - telle est la leçon marxiste la plus oubliée et peut-être la seule, qui laisse encore une petite chance à l'humanisme. | | | | |
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| cité | | | Tant qu'il y aura des forts et des faibles, la liberté sera un oppresseur. Pour le fort, c'est l'égalité qui entrave. La loi ne peut affranchir que si l'on est fraternel. | | | | |
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| cité | | | Si la liberté est un exil, l'égalité - un permis de séjour, la fraternité est une perpétuelle reconduite aux frontières ! « L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie. La fraternité n'en a pas » - Lamartine. | | | | |
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| cité | | | La malchance de la fraternité, c'est que tout progrès en connaissances la rend plus inutile. « Nous avons appris à voler comme les oiseaux, à nager comme les poissons, mais nous avons désappris l'art si simple de vivre comme des frères » - Luther - « Wir haben gelernt, wie die Vögel zu fliegen, wie die Fische zu schwimmen ; doch wir haben die einfache Kunst verlernt, wie Brüder zu leben ». Le troisième élément, la terre, nous a aussi rapprochés des reptiles et des moutons. C'est le quatrième, le feu des astres amoureux, qui nous abandonne, dans notre tiédeur fétide. | | | | |
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| cité | | | Si je n'accorde à la liberté que des seconds rôles, c'est que je sens que sa seule manifestation enthousiasmante découle entièrement de l’œuvre - ou plutôt du renoncement à l’œuvre ! - du bien. Ce qui reste vrai, même dans la sphère politique : « La loi de la solidarité des hommes est leur première loi, la liberté n'est que la seconde. Nous ne sommes libres que dans la mesure, où les autres le sont »* - Bakounine - « Закон солидарности - первый человеческий закон ; свобода же лишь второй. Мы свободны лишь в той мере, в которой свободны остальные ». La liberté du loup efface l'égalité des agneaux. L'égalité avec les agneaux prive le loup de liberté. | | | | |
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| cité | | | Le déséquilibre des totalitarismes vient de leur partialité systématique : la tyrannie de gauche, mécaniquement, est du côté des faibles, ce qui ruine l'économie et la liberté, et celle de droite, cyniquement, – du côté des forts, ce qui ruine la fraternité et la liberté. Tandis que l'équilibre démocratique est apporté par un pouvoir, qui est avec le fort, aux moments paisibles, et avec le faible, aux moments troubles. | | | | |
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| cité | | | La lutte des classes avait un sens pathétique et mobilisateur, à l'époque où le faible fut muet et désorienté, et son porte-parole fut un homme fort à conscience indignée. Mais aujourd'hui, il n'y a que deux classes : les riches et les pauvres, tous verbeux, bruyants et responsables. Les premiers - techniciens, commerçants, gestionnaires - sont singulièrement solidaires autour de la notion consensuelle de méritocratie, tandis que les pauvres - artistes, analphabètes, incapables, ratés - n'ont rien en commun et même se méprisent mutuellement. Heureuse cécité, heureux mutisme ne reviendront plus jamais, pour une nouvelle émancipation, dont personne ne veut. | | | | |
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| cité | | | La Gauche s'apitoie sur les faibles, les flatte, s'en solidarise complètement, veut en être élue, pour représenter leurs intérêts - et elle est d'accord, pour qu'ils soient dix fois plus pauvres que les forts. Je suis pour l'égalité matérielle totale, mais que les ex-pauvres ne viennent pas m'enquiquiner avec leurs images, leurs odeurs, leurs beuglements. En attendant, ils vouent aux Géhennes ma pitié en actes et continuent à compter sur le discours impitoyable de la Gauche. | | | | |
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| cité | | | Comment s’appelle une fraternité, érigée contre la liberté et l’égalité ? - l’abjecte servilité ! Toute la démagogie dostoïevskienne s’y réduisait : « Le christianisme catholique n’enfanta que du socialisme ; le nôtre donnera vie à la fraternité » - « Из католического христианства вырос один социализм; из нашего вырастет братство » - les deux prônant l’inégalité, aucune franche fraternité n’y est possible, mais les premiers réussirent une liberté sociale, et les seconds – une liberté individuelle. | | | | |
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| cité | | | On appelle, aujourd'hui esclave, homme passif et pas assez entreprenant, celui qui est incapable de faire fortune par lui-même et qui implore une aide fraternelle. L'homme n'est libre que s'il gagne assez d'argent - telle sera l'attitude de la majorité méprisante, face aux pauvres. | | | | |
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| cité | | | Depuis trois mille ans, un culte de la sagesse, poétique ou scientifique, s’opposait à la vulgaire domination de l’argent. Des idées, civiques, théologiques, philosophiques, politiques, exerçaient un pouvoir d’attraction, modérant la tyrannie mercantile. Mais la Cité céda à la Bourse, Dieu fut proclamé mort, la fraternité se limita à l’art culinaire. Le dernier coup à l’humanisme fut porté par l’écroulement de l’URSS, enterrant l’idée communiste. Toute verticalité s’effondra ; une immense horizontalité règne sur les forums et dans les têtes. | | | | |
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| cité | | | Tout problème social a trois solutions : au nom de moi, au nom de toi, au nom de nous. Les deux premières laissent de la place au mystère, à la fraternité, au sacrifice ; la troisième ouvre la voie royale aux robots que nous deviendrons. | | | | |
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| cité | | | Le contraire du robot présentiste, aux yeux toujours écarquillés sur le souci de ce jour, est le révolutionnaire, au regard tourné vers l'inexistant - le regard, bouleversé et compatissant, sur le passé, le regard, fraternel et caressant, sur le futur. « Une révolution est une lutte entre le passé et le futur » - F.Castro - « Una revolución es una lucha entre el pasado y el futuro » - ce n'est pas une lutte mais une complémentarité, pour constituer l'axe révolutionnaire. | | | | |
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| cité | | | L'esprit ou l'âme s'enflamment facilement, quand on en appelle à la générosité, pour se lancer dans des aventures de la cité, tandis que le cœur reste fidèle à sa vocation de solitaire. C'est pourquoi les messages de Voltaire (l'esprit de liberté) et de Tolstoï (l'âme compatissante) jouèrent un rôle si néfaste dans les férocités révolutionnaires françaises et russes, tandis que le romantisme allemand (le cœur rêveur) excluait toute fraternité dans la rue avec des philistins. | | | | |
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| cité | | | Jadis, la loi prescrivait l'unité des moutons ; aujourd'hui, elle impose la fraternité des robots. Le sacré, lui, est hors-la-loi. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, l'esclave d'âme inspire la pitié et réveille des sentiments fraternels ; sous la démocratie, il inspire l'ironie et le mépris. Donc, l'homme vraiment libre se trouve, socialement, dans un état plus apaisé sous des despotes que sous un régime libéral. Pour l'homme libre, l'indignation est l'un des sentiments les plus vulgaires ; heureusement, le goujat en vit et, étant l'espèce la plus dynamique, il favorise le progrès social (et la dégénérescence individuelle). | | | | |
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| cité | | | Le caprice solitaire et la qualité salutaire, ces signes de la verticalité, disparurent, face au culte solidaire de l'organisation horizontale et de la quantité. | | | | |
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| cité | | | Les goûts respectifs pour l'acquiescement silencieux ou pour la bruyante révolte naissent d'une même source - une dévorante ambition. Ou bien on se tourne vers la liberté, la mauvaise foi, l'authenticité (Sartre), et l'on finit par un beuglement, bête et solidaire, du troupeau, ou bien on se contente de l'aristocratisme, et l'on se recueille (Valéry) dans des commencements intelligents et solitaires. | | | | |
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| cité | | | Le terme de démocratie ne s'associe plus ni avec le pouvoir ni avec le peuple. La démocratie, aujourd'hui, est un mécanisme, servant à assurer un développement économique sans heurts, dans des cycles électoraux. En revanche, le terme de république renvoie toujours à une cause collective, en dehors de l'économie et même de la politique ; il est assez organique et devrait être prioritaire face à la démocratie. Curieusement, en Amérique l'interprétation de ces deux termes est presque diamétralement inverse. | | | | |
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| cité | | | Il est facile d'imaginer une fraternité entre un riche sans honte et un pauvre sans dignité, mélange d'un cynisme et d'une servilité. Mais un riche rougissant peut être frère d'un pauvre indigné. Sans l'égalité virtuelle des assiettes, pas de fraternité réelle des têtes. Sans l'égalité géométrique, pas de fraternité onirique. Mais le repu n'est pas partageur : « La fraternité n'a pas ici-bas de pire ennemi que l'égalité » - G.Thibon. | | | | |
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| cité | | | La fraternité et la liberté ne sont que de belles idées, sans traductions fidèles dans la réalité ; seule l'égalité relève du réel, tandis que son idée est assez plate et sans envergure. Et en matière des inégalités, Rousseau - « Commençons par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question » - est avec les raisonneurs repus. | | | | |
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| cité | | | Le culte de l'inégalité, dans nos sociétés repues, découle directement de la sensation de force, qu'éprouvent même ceux qui se trouvent en bas de l'échelle sociale. Pour rendre l'homme – fraternel, il faudrait lui rappeler qu'il est faible. Et la liberté se vit mieux en tant qu'un songe qu'une veille. « L'épuisement est le chemin le plus court vers l'égalité, vers la fraternité, et c'est le sommeil qui y ajouterait la liberté » - Nietzsche - « Die Ermüdung ist der kürzeste Weg zur Gleichheit und Brüderlichkeit – und die Freiheit wird endlich durch den Schlaf hinzugegeben ». Il n'existe pas de rêves, nés dans l'abondance ; l'utopie est affaire de la misère, réelle ou imaginaire ; la satiété fruste tue la société juste. | | | | |
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| cité | | | Le sens du Bien est un don divin, dont la projection humaine s'appelle justice : la justice personnelle – la fraternité ; la justice politique – la liberté ; la justice sociale – l'égalité. L'idée d'égalité doit être la plus pure, puisqu'elle n'a aucune chance de se réaliser. « Quand les régimes mortifères, qui se réclament du communisme, auront achevé de s'effondrer, l'égalité réelle sera une idée neuve » - Enthoven. | | | | |
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| cité | | | Le sentimentalisme de la fraternité engendra le réalisme de la liberté, mais le moralisme de l’égalité resta rêve stérile, sans descendance. Le contrat social rousseauïste, la lutte des classes marxiste ou les transactions modernes entre les corporations des riches ou des pauvres ne portent que sur les conditions du maintien de l’inégalité. | | | | |
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| cité | | | Être compétitif, telle est la finalité du monde d'aujourd'hui. Enterrer ainsi l'égalité est certes dramatique, mais éteindre, par la même occasion, tout appel de la fraternité est proprement tragique. De toutes les libertés on sacralisa la plus minable, celle d'entreprendre ; on oublia la liberté sacrificielle, celle de se déprendre. | | | | |
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| cité | | | Librement et fraternellement, accepter l'égalité matérielle – telle devrait être le premier principe d'une société européenne, c'est à dire, à la fois, chrétienne, communiste et aristocratique. | | | | |
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| cité | | | Le conformisme est un mouvement opposé à la fraternité : réduire, inconsciemment, le moi au nous statistique ; créer, en toute conscience, du nous - un moi viscéral, qui sera ce noyau fraternel, à l'origine du soi connu. | | | | |
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| cité | | | Le péché du pauvre - l'envie et la révolte - s'absout dans l'égalité des goûts. Le péché du riche - le brigandage et la malice - s'estompe dans la liberté d'entreprendre. Et la tentation - vivre en fraternité - n'effleure plus ni les uns ni les autres. « Satan, aujourd'hui, est plus percutant que jadis : il tente par la richesse et non plus par la pauvreté » - A.Pope - « Satan is wiser now than before, and tempts by making rich instead of poor ». Deux troupeaux, les riches et les pauvres, partagent, aujourd'hui, les mêmes valeurs, même s'ils n'ont pas les mêmes moyens. Impossible aujourd'hui de classer les goûts en fonction de la richesse ; le seul déclassé, aujourd'hui, c'est l'exilé des forums. | | | | |
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| cité | | | Dans les besoins et plaisirs matériels, nous sommes égaux ; nous sommes inégaux dans les affaires spirituelles. Donc, la formule nietzschéenne : « Aux égaux – égalité, aux inégaux - inégalité » - « Den Gleichen Gleiches, den Ungleichen Ungleiches » - s'applique aux mêmes hommes ; elle est une heureuse réconciliation entre un communisme fraternel et un aristocratisme élitiste. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas la portée ou la pertinence de leurs descriptions qui me fait ricaner des scientifiques, des journalistes ou des phénoménologues, mais la misère de leurs expressions. C'est comme les rapports entre la liberté et la justice : sans la justice fraternelle, la liberté fait partie de la mécanique. | | | | |
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| cité | | | La fraternité n'est possible qu'entre égaux ; l'infâme inégalité trouve des apologistes jusque chez les barbus antiques : « Si les biens étaient à tous, la noble générosité n'aurait plus sa place » - Aristote – la noblesse du don ne cache pas la bassesse du fond. | | | | |
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| cité | | | Ce qui est horrible, ce n'est pas tant l'absence d'une vision eschatologique de la cité, mais que cette absence est peut-être justifiée. L'avenir des hommes ne serait ni fraternité ni créativité, mais routine intermédiaire. | | | | |
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| cité | | | Le goût de la liberté partagée naît de l'orgueil de l'avoir emporté ensemble ; le goût de la fraternité - de la honte d'avoir capitulé ensemble. | | | | |
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| cité | | | La liberté est une valeur des politiciens de droite ; l'égalité préoccupe les politiciens de gauche ; aux non-politiciens il reste la fraternité, la seule valeur non-quantifiable. Une fois le minimum vital, en libertés et égalités atteint, il ne reste à défendre que la liberté d'entreprendre et l'égalité des chances, qui finissent par se confondre. | | | | |
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| cité | | | Les actes des nazis sont en parfaite concordance avec leurs idéaux : la guerre, la supériorité raciale, l'extermination ou l'asservissement de races inférieures. Mais les actes des staliniens n'ont rien à voir avec l'idéal communiste : la libération par le travail, le bonheur collectif, la fraternité entre les forts et les faibles, les valeurs humanistes, opposées au lucre et à la compétition impitoyable. Tout est franc et honnête chez les premiers ; tout est fourbe et mensonger chez les seconds. L'idéal des premiers n'inspire plus que le dégoût ; celui des seconds – que la pitié. | | | | |
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| cité | | | Il faut être idéaliste, dans la sphère intime, et matérialiste - dans la sphère sociale ; savoir chanter une fraternité avec le proche et justifier une égalité avec le lointain. Marx n'était pas très loin de cette sagesse ; malheureusement, ses adeptes matérialistes n'entendirent pas sa musique idéaliste, et ses adversaires idéalistes, n'apprécièrent pas sa justice matérialiste ; dans les deux cas, - un affront à la liberté. | | | | |
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| cité | | | La poésie n'a pas sa place dans les affaires publiques ; tout y doit être traité prosaïquement, pour empêcher tout prurit héroïque ou utopique se matérialiser dans un massacre. C'est pourquoi à la liberté des fiers (déjà atteinte) et à la fraternité des nobles (hors de notre atteinte) je préfère l'égalité des humbles (à portée de nos bourses) comme le premier souci. | | | | |
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| cité | | | Les penseurs-fonctionnaires veulent nous épouvanter avec leurs idées, dangereuses, osées, foudroyantes, et je n'y vois que la banalité insipide et la mesquinerie incolore. Personne ne veut admettre, que les seules idées, menaçantes pour l'ordre établi, furent les idées de pureté, de grandeur et de fraternité, les idées qui n'effleurent plus personne, pour le plus grand bien politique et économique des nations assagies par la modération. | | | | |
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| cité | | | L'horizontalisation moderne : jadis, le liberticide fut commandé en-haut et combattu en-bas ; le phantasmicide, aujourd'hui, s'attrape par la simple propagation horizontale, et il n'existe plus ni le haut ni le bas. Sans la liberté, on peut rêver ; sans le rêve, on ne peut plus être libre, libre pour le sacré ou le fraternel. | | | | |
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| cité | | | Tant de discours ampoulés autour de la liberté à défendre ou de la fraternité à créer, tandis qu'aucune fraternité entre les pauvres et les riches n'est envisageable, et que la seule liberté réelle non-politique, aujourd'hui, est celle du pouvoir d'achat. Et personne ne songe, concrètement et non démagogiquement, à imposer l'égalité matérielle pour des raisons aussi bien pratiques qu'éthiques et, surtout, esthétiques. Et c'est un élitiste qui vous parle. | | | | |
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| cité | | | La culture est bien réelle et la nature (humaine) – entièrement imaginaire. La première nous fait calculer la liberté (en multitude) ou désirer la fraternité (en solitude) ; la seconde nous fait songer à la chimérique égalité. Rousseau (celui du Discours sur l'inégalité et non pas celui du Contrat social) fut le plus noble des hommes des Lumières. | | | | |
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| cité | | | Une grande nation, admirant le reflet de son âme, aux heures astrales de sa culture, tel Narcisse, - cette image me séduit. Les repus, ignorant ces vertiges, disent : « Une humanité unifiée n'aurait que mes mépris, si elle n'était occupée qu'à s'enivrer d'elle-même » - J.Benda – les arbres s'unifient, les forêts, qui y parlent, chosifient. | | | | |
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| cité | | | La liberté entre les riches et les pauvres ne peut être que cynique ; la fraternité entre les riches et les pauvres ne peut être qu'hypocrite. Et puisque la liberté de l'homme de l'esprit, comme la fraternité de l'homme de l'âme, sont pratiquement atteintes, il ne reste que l'égalité de l'homme du cœur à instaurer. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le faible voyait dans la chère liberté un moyen pour se rapprocher de l'égalité et d'envisager la fraternité ; aujourd'hui, le fort pratique la liberté, chérie comme un but, en éloignant l'égalité et en se détournant de la fraternité. | | | | |
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| cité | | | Plus fièrement on proclame l'inégalité des âmes, plus humblement on reconnaît l'égalité des corps. Mais ces deux sortes de fraternité ne peuvent cohabiter que dans un esprit noble. | | | | |
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| cité | | | Aimer la liberté est une attitude civile, la fraternité – facile, l’égalité – difficile. Pourtant, Montesquieu disait : « L’amour de la démocratie est celui de l’égalité ». La démocratie est bien en place, c’est l’amour qui fiche le camp. La méritocratie est pire que l’aristocratie. | | | | |
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| cité | | | Si tu veux te battre pour une forme collective, que sont la liberté et l’égalité, trouve-lui un fond personnel ; mais la fraternité, elle, n’est qu’un fond personnel, auquel tu dois trouver une forme collective, si tu veux échapper à la solitude. « On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même » - R.Char. | | | | |
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| cité | | | Le mouton se calme par l'égalité, le robot s'excite de la fractalité avec les autres. Sur les chemins périmés - l'exclusion de circuits solitaires ; sur les chemins programmés - l'inclusion de circuits solidaires. | | | | |
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| cité | | | Dans une société inégalitaire, la fraternité ne peut s'établir qu'à travers la honte ou la révolte avalées ; et puisque la honte du fort et la révolte du faible disparaissent, l'avenir appartient à la solidarité des robots. | | | | |
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| cité | | | L’enracinement national est la somme des passions collectives partagées, et le déracinement – aucune ou peu de ces passions. « Le fondement de ma perception du monde consiste en mon déracinement dans celui-ci » - Berdiaev - « Неукоренённость в мире есть основа моего мироощущения ». Les solitaires furent toujours des hommes de trop, inutiles pour la conquête ou la préservation de la liberté commune. Même leur fraternité ne va pas au-delà des déserts, cavernes ou ruines. | | | | |
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| cité | | | Une chose commune n’est souhaitable que si elle est animée d’une passion. Au passé, on trouve une liste interminable de passions, qui réunissaient autour d’elles des hommes enflammés, serrant des rangs fraternels. Et je ne reprocherais pas à ce siècle, dépourvu de passions, un manque de sensibilité ; les choses sont plus prosaïques : toutes les passions furent testées, et il s’avère que la plupart d’entre elles se résument dans une gestion plus rationnelle des affaires publiques, et quelques passions exotiques, restant vivantes, ne sont cultivées que par des anachorètes sans aucun pignon sur rue. | | | | |
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| cité | | | Étranger au pays de la servilité et du mensonge, étranger au pays de la liberté et de la vérité ; rêver d’une fraternité d’émotion, réfléchir sur une fraternité d’esprit, et ne pas trouver de frères. Personne n’a un regard semblable au mien – sur l’intelligence, sur le langage, sur la consolation, sur le goût, sur le Bien, sur la tragédie, sur l’extase. Vivre parmi seuls dissemblables – quelle mélancolie, quelle solitude planétaire. Ne pas glisser vers le dégoût et le mépris, telle est ma tâche quotidienne. Pour le moment – réussie, car je porte tellement d’admiration pour l’invisible, mon seul aliment spirituel. | | | | |
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| cité | | | Le vrai patriotisme commence par l’éviction de l’État du cercle de nos engouements aveugles ; il s’adressera à la langue, aux paysages, aux sourires, aux châteaux, aux poètes, aux savants, à la fraternité. Seuls les lourdauds administratifs commencent leurs émois par l’État : « Le patriotisme se fonde sur la conscience de l’absolu de l’État » - Hegel - « Der Patriotismus gründet sich auf das Bewußtsein der Absolutheit des Staats ». | | | | |
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| cité | | | Pour savoir ce qui te dépasse, il faut que tu indiques tes limites. Étant, en même temps, une bête sociale et un ange solitaire, tu as deux groupes de critères selon lesquels tu te places en haut ou en bas d’une échelle de valeurs. Le premier groupe comprend : action, reconnaissance, savoir, héritage tribal – la profondeur en dessinera tes limites et établira une hiérarchie pseudo-fraternelle. Le second : intelligence, noblesse, beauté, goût – la hauteur y accueillera les égaux, les vrais fraternels. Reste ange, ne cherche pas ce qui te dépasse, sois dans l’élan vers tes limites angéliques. | | | | |
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| cité | | | La fraternité (de sensibilité, de goût, de rêve) n’existe qu’entre anges héroïques ou artistes solitaires. Ce qu’on appelle mentalité collective est un fatras de coutumes mécaniques. « Le caractère national n’est qu’un autre nom pour une forme particulière que prennent dans chaque pays la petitesse, la perversité et la bassesse » - Schopenhauer - « Nationaler Charakter ist nur ein anderer Name für die besondere Form, die die Kleinheit, Perversität und Niedrigkeit der Menschheit in jedem Land annehmen ». | | | | |
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| cité | | | Les larmes, que la chute du mur de Berlin provoqua chez les âmes sensibles, ne seraient pas dictées par la seule joie d’accueillir la liberté, mais aussi, et même davantage, par la tristesse de voir le plus noble idéal humaniste, la fraternité des humbles, s’écrouler. Les hommes sans larmes, en furent les premiers profiteurs. | | | | |
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| cité | | | L’application sociale de la devise de la République forme, extérieurement, des citoyens, des nationalistes, des hypocrites ; elle ne rend, intérieurement, ni plus libre ni plus fraternel ni plus juste ; ces qualités ne se prouvent qu’en solitude. | | | | |
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| cité | | | La fraternité n’est ni dans l’être ni, encore moins, dans le faire, mais dans le devenir, c’est-à-dire dans la créativité, dans la hauteur des rêves, dans la part du feu qui, nourri de l’air céleste, quitte la terre, trop imbue de sang et de sueur. | | | | |
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| cité | | | L’homme de l’égalité, en général, n’est pas doué pour la production ; l’homme de la liberté, en général, n’est pas porté sur la répartition. L’État démocratique, en fin de comptes, crée un semblant de fraternité assez équilibrée, en obligeant le premier à rester fidèle à l’idée de la liberté et en forçant le second à sacrifier une partie de sa fortune, au nom de l’égalité. La dictature de l’égalité idéologique amène la misère matérielle de tous ; la dictature de la liberté économique engraisse le fort et humilie le faible. | | | | |
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| chœur hommes | | | INTELLIGENCE : Sans l'intelligence, les hommes auraient pu continuer à croire vaguement en poésie, en fraternité, en souffrance. Mais la lucidité rigoureuse les transforme de plus en plus en salopards transparents et efficaces. Les dieux les menaçaient de foudres, les calculs permettent surtout de fabriquer des paratonnerres et d'authentiques indulgences. | | | | |
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| hommes | | | La vie est jalonnée de créations et d'apprentissages de scénarios (sujets, acteurs, rôles, scènes), ce qui demande de l'esprit et de l'intelligence. Mais notre époque, c'est le suivi des modes d'emploi de scénarios figés et robotiques, ce qui ne demande que de la discipline. L'algorithme devint ennemi de la liberté et de la fraternité ; il est le défi horizontal de la verticalité égalitaire. « À la place du concept de l'Être nous voyons le concept d'algorithme » - Arendt - « In place of the concept of Being we now see the concept of process » - laissons tomber l'être, c'est l'homme qui est remplacé par le robot. | | | | |
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| hommes | | | Trois regards sur l'humanité d'aujourd'hui : l'historique, l'éthique, le personnel. C'est la société la plus juste, la plus intelligente, la plus généreuse. C'est un troupeau sans âme, sans rêve, sans horizons. C'est une meute d'impitoyables hyènes, un réseau de robots solidaires écrasant toute espèce non beuglante ou non calculante. | | | | |
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| hommes | | | La théorie évolutionniste annonce la suprématie du fort ; Nietzsche dénonce celle du faible. Tous les cartésiens voient en l'esprit le sommet de nos facultés ; et Nietzsche en fait la lie. Pourtant, la contradiction n'est pas du côté, où l'on la cherche ; elle n'est que psycho-langagière : Nietzsche appelle faible celui que tout le monde, moi y compris, appelle fort ; et son esprit est vaste, tandis qu'il n'est respectable que profond, tout en s'opposant à la hauteur d'âme. « Celui qui a de la force, se défait de l'esprit ; j'entends par esprit la grande maîtrise de soi-même »*** - Nietzsche - « Wer die Stärke hat, entschlägt sich des Geistes ; ich verstehe unter Geist die grosse Selbstbeherrschung » - et l'on finit par se solidariser d'avec son âme, le porte-voix du soi inconnu ! | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se mesurent sur la foi d'Hermès ou d'Apollon, qui proclament une inégalité profane ou spirituelle ; mais c'est une égalité sacrée que proclame Zeus, égal pour tous (omnia aequus), qui nous rend fraternels ou humanistes. | | | | |
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| hommes | | | La stature de l'homme, ce ne sont pas ses positions, c'est à dire ses préférences données à certaines valeurs sur les axes vitaux ; sa stature, c'est sa pose, face à ces axes, c'est à dire une même intensité et une même noblesse de son regard, dans ces dimensions capitales : l'horreur absolue de la mort - la merveille absolue de la vie, l'humble voix du bien, dans le cœur, - le fier refus de l'esprit de la traduire en actes, la religion du talent de créateur - la liberté du goût de spectateur, la chaleur du sentiment fraternel - le froid d'une fatale solitude. | | | | |
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| hommes | | | L'apprentissage et le partage (ces donations par esquisse des phénoménologues), deux sources humaines préprogrammées du dessein divin, aboutissant aux algorithmes ou aux fraternités, et, en même temps, deux grands sujets de l'informatique et de la pédagogie, ainsi que deux tristes justifications de l'évolution de l'homme vers le robot ou vers le mouton, ou deux bienfaits apportant le bonheur - l'habitude et l'amitié. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ce n'est pas la forêt qui est l'ennemi de l'arbre, mais la machine, qui se substitue aussi bien à la forêt qu'à l'arbre lui-même. L'arbre, réduit en circuit informationnel, n'a aucune chance de se transformer en une forêt fraternelle. La forêt anonyme cache les arbres solitaires. | | | | |
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| hommes | | | Et le misanthrope et le philanthrope cherchent la fraternité, par exclusion ou par inclusion, mais sa base, dans les deux cas, serait terrestre, tandis que seul le sacré peut lui donner du panache et nous faire rêver, au lieu de haïr ou d'agir. | | | | |
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| hommes | | | L'exaltation du sujet n'est pas un apanage exclusif de notre époque ; ce qui est nouveau, c'est l'exaltation des objets minables et la grégarisation des sujets. Dans le je moderne il n'y a plus ni le moi libre ni le toi fraternel ; y règne un nous égalitaire. | | | | |
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| hommes | | | Tant de lumières, indifférentes et tribales, autour des vedettes d'aujourd'hui ; et de moins en moins d'ombres personnelles, vouées aux frères. | | | | |
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| hommes | | | L'histoire de l'humanité semble être cyclique, avec les règnes successifs de la superstition, de la raison, de la passion ; avec les cultes respectifs du sacré, du vrai, du beau. Aux charnières entre ces époques surgissent la fraternité, la création, la décadence. Nous trouvant au beau milieu de la deuxième période, verrons-nous le retour de la troisième, du rêve ? Sur cette roue, le point le plus éloigné, aujourd'hui, c'est la fraternité, que ne peuvent plus évoquer, sérieusement, que d'incorrigibles rêveurs. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes étant des animaux sociaux, ils se créent, au cours de leur vie, trois sortes de communauté : unis autour des solutions, ils font partie d'une même plate horizontalité ; rapprochés par les problèmes, ils communiquent par la maîtrise d'une même profondeur ; enfin, touchés par le mystère, ils vivent une fraternité dans l'appel d'une même hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Mon existence s'écoula dans les cinq milieux successifs : l'humus de la terre (les prolétaires), la danse de la terre (les poètes), l'essence de la terre (les scientifiques), la marche de la terre (les techniciens), le moteur de la terre (les patrons). Je n'en retirai rien de substantiel, mais ces expériences rendirent libre mon regard sur la pitié, la noblesse, l'intelligence, la platitude et la honte. Et puisque toute vraie existence se réduit à la musique, je ne me sens solidaire que des poètes. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de valeurs – rationnelles et irrationnelles, exprimant la vie d'une forêt civilisationnelle ou imprimant l'art d'un arbre culturel. Il faut munir les premières d'un maximum de constantes, d'invariants universels ; il faut y saluer le métissage et l'internationalisme. Dans les secondes il faut introduire un maximum d'inconnues ; l'unification de celles-ci crée des frontières, des fraternités et des patriotismes. | | | | |
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| hommes | | | La narco-industrie sociale se diversifia ; l’immunité acquise contre la seule drogue des temps anciens, la religion, poussa les trafiquants à en inventer de nouvelles : le globalisme, l’écologie, la consommation, le terrorisme, les taxes, les sanctions – ces thèmes malsains, ces nourritures insipides, font oublier aux hommes les nourritures saines – le rêve, l’égalité, la fraternité, l’ironie, la musique. | | | | |
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| hommes | | | Je ne veux pas n'être qu'une feuille d'un arbre, qu'il soit intellectuel, national ou fraternel. « J'ai besoin qu'on garde à mon arbre la culture qui lui permit de me porter si haut, moi faible petite feuille » - Barrès. Mon arbre résulte d'une unification avec des arbres proches, mais mes inconnues, je peux et dois les garder aussi bien dans les racines que dans les ombres. | | | | |
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| hommes | | | Le rêve n'est ni dans une projection vers l'avenir ni dans un plongeon dans le passé ; l'ailleurs du rêve n'est pas temporel, mais spatial, et il est le seul vrai antagoniste du présentisme actuel. Il y aurait donc deux familles superficielles : les hommes de culture, cultivant le passé intellectuel, et les hommes de nature, élancés vers le futur fraternel. Nietzsche : « Face au présent, on a hâte, on a peur ; face à l'avenir, on est méfiant » - « Man ist eilig und ängstlich für die Gegenwart, mißtrauisch für das Kommende » - y fait figure d'un homme de progrès, c'est à dire d'un imbécile. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | L'homme peut être pour l'homme : un loup, un allié, un mouton, un esclave, un frère, mais, aujourd'hui, on finit par comprendre que l'hypostase la plus efficace, la plus consensuelle et la plus pacifiante, c'est un robot. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, de nos jours, y a-t-il si peu de frères ? - parce que la fraternité naît dans l’âme ardente, et les âmes s’éteignent partout, en se soumettant à la froideur des esprits. « Si tous portent dans leur âme l’idéal de la Beauté, ils seront frères » - Dostoïevsky - « Имея в душе идеал Красоты, все станут один другому братьями ». Et la Beauté céda sa place au design. | | | | |
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| hommes | | | Tout se laisse se représenter en tant qu’arbre (ou graphe), tout, y compris les hommes (ce fut, d’ailleurs, la vision de Descartes). Tant d'unifications possibles, qu'il s'agisse de racines (la fraternité), de fleurs (la poésie), d'ombres (la philosophie), de cimes (la liberté). | | | | |
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| hommes | | | Je ne connus qu’un seul grand ami, et c’est lui qui m’apprit le sens d’une fraternité ardente. En revanche, la camaraderie reste, pour moi, une valeur froide, à être partagée, valeur commune. L’union fraternelle ou amoureuse est la rencontre de deux solitudes. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus fraternels incitants, c’est R.Debray qui me les offrit ; les plus savoureux des aliments, c'est chez Valery que j'en déguste ; les plus flamboyants des excitants, c'est Nietzsche qui m'en charge ; mais ce sont mon goût et mes appétits qui les commandent ou décommandent à ma table ; et je reste, volontairement, sur ma faim, cet état béni de mon corps et de mon âme. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de mes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation. | | | | |
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| noblesse | | | Le stoïcisme est une morale des sots, des lâches et des esclaves - vaincre son soi, qu'il n'est donné à personne ni à connaître ni à affronter ! Le maître porte, confraternellement et noblement, le poids des défaites des autres maîtres, ce mélange de honte et de pitié. | | | | |
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| noblesse | | | Une froide solitude d’âme t’accompagnera dans la hauteur ; avant de t’y installer, imbibe-toi de la chaleur des rencontres fraternelles d’esprit dans la profondeur. « Hauteur et profondeur – le froid croise l’ardeur »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Quelle ligne de parenté m'est plus chère ? celle que m'insuffle le même feu dans les veines, ou celle qui me rend solidaire dans la poursuite des mêmes objectifs ? le sort ou le choix ? - moi, je penche pour le sang et me détourne des gangs. D'autant plus que le poète, en moi, aime converser avec le sort, et le philosophe s'amuse à unifier tous les choix. | | | | |
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| noblesse | | | Le dépassement, nietzschéen ou populaire, en tant que mode de propulsion vers le surhomme ou le superman, est une démarche des Fermés : en-deçà de la frontière, on peut espérer une fraternité artificielle, et au-delà - une plate satisfaction de la volonté de puissance. Ô combien plus noble est l'homme Ouvert, qui se fiche des dépassements, et vit de l'intensité de l'élan, l'attirant vers sa limite, qui ne lui appartient pas ! Chez les Fermés, tout passage à la limite les laisse avec et en eux-mêmes. Une définition d'Ouvert, mathématiquement rigoureuse, se trouve chez un poète : « Sans cesse un désir, vers ce qui n'est point lié, s'élance »** - Hölderlin - « Immer ins Ungebundene gehet eine Sehnsucht ». | | | | |
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| noblesse | | | La seule fraternité que j'entre-perçois serait fondée sur un aristocratisme, sur une élection donc. Mais j'égrène les aristocratismes du terroir, de l'histoire, de la langue, des attitudes, des idées - et je reste sceptique, c'est trop mécanique. Le seul aristocratisme spontané et durable, créateur de fraternités, est celui de la musique. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit fait des progrès dans son domaine exclusif, la profondeur ; le cœur, de même, gagne en lucidité dans l'ampleur des horizons mouvants ; ce n'est que l'âme, dans sa hauteur atopique, qui ne peut compter que sur l'intensité constante, comme facteur de puissance et porteur de l'éternel retour. Il faut donc vivre en esprit, avancer par le cœur et s'élever par l'âme ; l'action et l'écriture devraient les rendre solidaires. | | | | |
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| noblesse | | | Ma préférence va plus souvent aux ruines, au détriment des chemins, puisque j'ai deux locataires à héberger : le sentiment sédentaire et la pensée nomade, un aveugle et un boiteux, le premier accédant tout de même au regard, le second - à l'humilité. Séparés, ils se prennent pour voyant ou métronome. Je les laisse ensemble : le sentiment-maître apportant des images, la pensée-servante - un contact avec la réalité. L'imaginaire d'Homère, le réel de Byron - se fraternisent. « Dans le domaine du sentiment, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire » - Gide. | | | | |
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| noblesse | | | La nostalgie ne s'adresse ni à un lieu, ni à un fait, ni à une époque ; elle est un salut fraternel ou angélique à un état d'âme extraordinaire, débarrassé de la pesanteur du réel et tourné vers la grâce de l'irréel. Nos états d'âme ordinaires sont trop imbus des impacts visibles de la mémoire et de l'amour-propre ; la nostalgie est la pureté d'une image dématérialisée, libre, autonome, gardant ce qui est ineffaçable, donc idéel, dans le passé. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui se cherche cherche un père ; celui qui s'est trouvé cherche un frère ; celui qui est ironique avec son soi connu prodigue et pathétique avec son soi inconnu prodige invente son arbre généalogique descendant. | | | | |
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| noblesse | | | Le langage des profondeurs spirituelles est largement universel ; mais la hauteur musicale de chaque homme a son propre langage. En compagnie de Valéry, je vis une fraternité admiratrice ; en celle de Nietzsche, je frôle le fratricide de complices. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les murs sont dans l'horizontalité ; le particulier transi, qui songe à atteindre le chaud universel en saccageant ses murs, se trouve dans la même platitude. La fraternité se gagne en hauteur, où il faut placer ses limites et ses frontières ; celles-ci ne se donnent ni aux pieds ni aux yeux, elles existent pour embraser nos regards. | | | | |
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| noblesse | | | Il n’y a plus de sacré, puisqu’il n’y a plus de (con)frères, que des collègues ou des collaborateurs. | | | | |
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| noblesse | | | L’homme est libre lorsque les choix conscients de son esprit profond, de son âme haute et de son cœur ardent coïncident, fraternellement. Les cœurs refroidissant et les âmes s’abaissant, cette concomitance devient mécanique. | | | | |
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| noblesse | | | Depuis tant d’années je me répands en louanges des contraintes, à l’origine de l’élan angélique, et voilà que je tombe sur ce beau résumé de la personnalité valéryenne : « Centre de ressort, de mépris, de pureté »*** - Valéry - ce n’est plus un maître qui me parle, mais un frère ! | | | | |
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| noblesse | | | Chez un sage, la raison et le sentiment s’entendent en toute fraternité ; c’est le manque de connaissances d’un esprit trop dissipé ou d’intensité d’une âme trop passive, qui poussent l’homme à inventer des conflits inexistants entre la réflexion et l’émotion. | | | | |
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| noblesse | | | Tes rêves sont des mélodies de ton cœur et, comme toute musique ou tout récit, ils peuvent s’effacer de ta mémoire, ce qui est une vraie tragédie. Ta consolation, ce serait ta réorchestration, sinon ce pourrait être une voix fraternelle : « Ton ami est celui qui connaît la mélodie de ton cœur et te la chantonne, quand tu l’oublies » - Einstein - « Ein Freund ist ein Mensch, der die Melodie deines Herzens kennt und sie dir vorspielt, wenn du sie vergessen hast ». | | | | |
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| noblesse | | | Le chemin partagé, son éclairage, le sens de nos pas communs, la proximité de nos racines – non, ce n’est pas ici que je reconnais mon frère ; c’est la hauteur de nos étoiles, déterminant l’intensité de nos regards, qui établit ma fraternité. Une fraternité se passant de père et ne partageant que la possession-maîtrise du ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Il est facile de transformer son bonheur passager en malheur fatidique ; être heureux du bonheur d’autrui est plus durable et véridique. | | | | |
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| proximité | | | La fausse proximité est celle des paysages - être au même endroit. La vraie - celle des climats, des sols, des firmaments - regarder dans une même direction. Parenté ou fraternité. | | | | |
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| proximité | | | L'accès de foi, pour eux, - l'empressement pour dévorer la Bible. Pour moi - regarder, avec les yeux écarquillés, les œillets, écouter, avec les oreilles musicales, les cigales, me sentir, la tête baissée, solidaire des coléoptères. | | | | |
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| proximité | | | Avec l'image de limite, on pense soit à une frontière soit à une proximité ; ce qui, chez un Ouvert, crée des fraternités ou fait vivre, simultanément et dans un élan irrationnel, - le lointain appelant, haut et divin, et le proche appelé, profond et humain. | | | | |
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| proximité | | | Proximité étoilée et vaste : le proche profond solidaire du haut lointain. | | | | |
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| proximité | | | Distance filiale, distance amoureuse, distance fraternelle - toutes devraient se mesurer en verticalité ; quand on les mesure en horizontalité, on arrive à une fausse proximité : l'héritage, la familiarité, la connivence. | | | | |
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| proximité | | | La proximité, dont je parle ici, n'est pas d'ordre géométrique mais musical : un accord des cœurs (rendu si bien par созвучие - Einklang), une concorde atteinte en hauteur, cette dimension que ne foulent ni les pieds ni les idées ni les cousinages, - une vague et lointaine fraternité, où se côtoient dieux, anges et ermites. | | | | |
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| proximité | | | Impossible d'irradier la fraternité dans tous les sens ; tout de suite je me sentirai girouette. Mais tourner mon visage vers mon frère, c'est tourner mon dos à l'étranger. Mais puisque, aujourd'hui, c'est le commerce et non plus la discorde qui forme la communauté humaine, et puisque le dos, mieux que le visage, s'inscrit dans l'action marchande, l'humanité entière, à travers les barrières, gagne en cohésion. Et un no man's land des sentiments marque une nette ligne de démarcation. | | | | |
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| proximité | | | Les frontières verticales créent des fraternités et élèvent le regard ; les frontières horizontales sèment la haine et baissent notre vue. « Tu élèves le regard, et voilà que les frontières disparaissent » - proverbe japonais. Deux saines réactions : un vertige de liberté et un prurit d'intelligence, pour inventer de nouvelles, plus hautes frontières. | | | | |
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| proximité | | | Quand je scrute mon propre écrit, sur la plupart des critères littéraires je trouve facilement des accointances ou lignes d'héritage ou de partage avec des autres ; seule la nature de ma noblesse, recherchée, inventée ou peinte, qui n'admet pas de franche proximité et me singularise radicalement ; mais, par exemple, en matière de goût ou d'intelligence, je sens très nettement le souffle fraternel de Nietzsche ou le regard complice de Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi connu, c'est mon temps, mon corps, mes fraternités ; mais on ne s'approche de Dieu qu'en se détachant du temporel, du corporel, du multiple (Maître Eckhart) ; ce Dieu ressemblerait à Âtman védantique ou à mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Nos meilleures attentes – d'amour, de consolation, de caresse, de fraternité – ont toujours quelque chose d'affolant, d'impossible, d'incompréhensible. Elles deviennent prière, lorsque aucune oreille, aucune main, aucun cœur ne s'en aperçoit plus. | | | | |
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| proximité | | | Très belle division du travail entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint : la grâce, l'amour et la communion ! On s'en rend surtout compte, en les comparant avec la pesanteur, l'indifférence et l'oubli de toute fraternité, qui glacent notre époque. | | | | |
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| proximité | | | Le monde de nos attirances est triple : le monde des lointains (où règnent l'arbitraire, l'extrémisme, l'irresponsabilité), le monde des proches (où nous guident la solidarité, l'entente, la maîtrise) et enfin le monde de la fraternité (où la démesure se substitue à la mesure). C'est de ce dernier monde que parle Heidegger : « La proximité ne s'établit pas selon la mesure des distances » - « Die Nähe ist nicht durch Ausmessen von Abständen festgelegt ». Le monde où les distances ne s'évaluent que numériquement est un monde sans distances de cœur, sans frontières d'âme. | | | | |
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| proximité | | | Le bien, la faiblesse, le nihilisme – tant de fausses cibles pour le regard nietzschéen, tandis que celui-ci n'y fait qu'exercer la puissance de ses cordes et la rigueur de son arc, sans vraiment lâcher de flèches. L'ultime adversaire-frère – le Christ, ouvrant les bras à Dionysos et Socrate. D’ailleurs, son vrai adversaire, ce fut non pas le Christ, mais le protestantisme, sacrifiant l’esthétique au dépens de l’éthique, tandis que Nietzsche faisait le contraire. | | | | |
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| proximité | | | Le fait religieux est la forme la plus primitive du sacré, déjà le sacrifice lui est supérieur, tout en étant accessible même aux athées. Pour atteindre ce stade, il faut avoir abandonné le parti pris des choses (le premier stade, celui des prix) et s'être hissé par-delà le bien et le mal (le deuxième, celui des valeurs), tout en leur restant fidèle. Le sacrifice déchire les fratries et scelle les fraternités. | | | | |
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| proximité | | | Les étapes nous débarrassant de superstitions : la religion - penser, sérieusement, que sur notre planète, à une date et dans un lieu connus, un événement surnaturel se produisit, sacralisant l'homme ; la foi – ressentir, émerveillé, l'incompréhensible harmonie d'un monde sacré ; l'utopie – rêver, ironiquement, d'un monde noble et fraternel et bâtir sur son impossibilité une espérance sacrée. | | | | |
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| proximité | | | On se rapproche par l'intérêt qu'on porte aux mêmes objets ; on se fraternise par l'intensité et la noblesse de relations entre objets. Nietzsche tombe sur la volonté et la puissance, chez Schopenhauer et Spinoza, mais la volonté du premier se forge dans le ressentiment (et non pas dans l'acquiescement nietzschéen), et la puissance du second s'attache à un esprit du savoir (et non pas sur l'âme du valoir nietzschéen). Et Nietzsche finit par se détacher de ses faux ancêtres (comme Valéry – de Descartes, avec sa méthode). | | | | |
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| proximité | | | Le mûrissement en sagesses et en extases : le sacré se détache de Jérusalem et s'attache à Athènes. Où un dieu clame son existence, raisonne la routine du troupeau ; là, où le Dieu inexistant anime les esprits et élève les âmes, résonne la voix de l'homme, créateur et fraternel. | | | | |
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| proximité | | | La fraternité : la proximité dans la hauteur, sans toucher à la terre ; ce qui en exclut la religion, la patrie, l’action. Les regards, portés par la noblesse, sans nécessairement viser les mêmes objets ni suivre la même direction, - perdus dans les étoiles. | | | | |
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| proximité | | | Au présent, c’est dans l’espace que tu te rapproches de tes pairs, suite aux déplacements aléatoires. Plongé dans l’Histoire, dans la dimension temporelle, c’est toi-même qui choisis tes frères, avec lesquels tu peux ne partager aucun espace commun. L’horizontalité ou la verticalité. | | | | |
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| solitude | | | Imagine un monde voué à la noblesse. Aucune échappatoire, par une tour d'ivoire, au harcèlement de la mort. « Plus de mode fatal de disparition, mais un mode fractal de dispersion »** - Baudrillard. Non, de deux hauteurs, solidaire ou solitaire, seule la dernière est salutaire. Dieu nous préserve d'un monde meilleur, où l'illusion serait impossible ! | | | | |
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| solitude | | | Je sors de ma tanière, hagard et naïf ; je glisse vers vos forums ; je tends ma main en espérant, comme toujours, que quelqu'un la serrera fraternellement. Et, comme toujours, on y met soit de l'argent, pour que je subsiste, soit un pavé, pour que je résiste, soit un numéro, pour que j'existe. | | | | |
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| solitude | | | Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, par un enchaînement de chutes et presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix de lycanthrope ni mon regard. Depuis, je compris, qu'on ne monte pas vers la hauteur, on y tombe (Hölderlin). | | | | |
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| solitude | | | Rien ne condamne plus sûrement à la solitude que l'art ; pourtant, toute œuvre d'art est un appel au partage fraternel. Hélas, si la muse maternelle est la même, les pères des frères putatifs sont toujours différents, semant des jalousies, des ressentiments ou des indifférences. | | | | |
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| solitude | | | Que mes notes n'aient pas reçu le moindre écho est l'une des rares occasions pour me féliciter d'un silence, dans lequel même Nietzsche ressentait une blessure incurable (die tödliche Wunde keine Antwort zu haben) ; aucune onde de sympathie ou de fraternité n'a dévié le courant de ma plume ; toutes mes incurabilités proviennent de moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Il y a du mystère dans un courant collectif, réveillant une fraternité, ou dans un élan individuel, traduisant une noblesse de solitaire. Privés de ces qualités, nous nous dévouons soit aux problèmes des moutons éclairés, soit aux solutions des sombres robots sans conscience. | | | | |
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| solitude | | | Comment peindre mon visage ? (Que d'autres peignent autre chose, c'est affaire de type d'ambitions ou de grégarisme.) Certainement pas en narrant les péripéties du rouage socio-économique, dans lequel le hasard m'a placé. Peut-être, par un regard solidaire sur notre origine mystérieuse ou par un regard solitaire sur ma mort un peu moins mystérieuse. | | | | |
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| solitude | | | La plus horrible des unions (et non pas des fraternités) est l'union des brillants, puisque « l'union, même de la médiocrité, fait la force » - Homère - et la noblesse consiste à chanter la faiblesse. Prôner l'union voudrait dire, qu'il ne reste plus rien à défier, le bon défi étant toujours personnel. La force, jadis, résidait dans l'individu ; aujourd'hui, elle n'émane que des organismes - la raison première de la mauvaise presse du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La vraie solitude est celle que je suis le seul à pouvoir rompre ; croire n'être qu'à l'avance, dans un lieu de rendez-vous fraternel, où tu « n'es solitaire que parce que les hommes ne t'ont pas encore rejoint » - Malraux - est présomptueux et bête. | | | | |
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| solitude | | | La forêt moderne finit par se désolidariser d'avec l'arbre et de s'identifier avec le sol commun, dont ses racines font désormais partie ; la dimension verticale perdit l'appel des hautes cimes. | | | | |
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| solitude | | | Se trouvant seuls dans leur bureau, devant un coffre-fort, ils préparent leurs fulgurances : « La chute vers l'abîme, l'ascension vers les cimes, seront les plus chères pour qui est solitaire » - Kipling - « Down to Gehenne or up to the Throne, he travels the fastest who travels alone ». Tous les voyages sont horizontaux ; l'esprit a pour vocation la maîtrise de la profondeur, et l'âme est gardienne de la hauteur ; les deux - animés par le regard immobile, ce guide du voyageur aux ailes pliées. Dans les platitudes des autres voyages, tout solitaire, aux ailes d'ange, devient solidaire des pieds des bêtes. | | | | |
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| solitude | | | Il est facile de se sentir seul parmi les hommes ; autrement plus difficile et méritoire est de réinventer la fraternité des hommes, en restant seul. | | | | |
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| solitude | | | Pressés par trop de leurs semblables, autour d'eux, les repus font semblant de se donner de l'air et appellent de leurs vœux une bénie solitude ; dans ma solitude maudite, je n'ai que mon souffle, aucun semblable en vue, ni fraternel ni hostile ; les hommes bétonnèrent leurs oasis méga-politiques, avec des bureaux, hôtels et aéroports ; je dois choisir entre le sous-sol, en-dessous d'eux, ou les ruines repoussées en déserts lieux - au-dessus. | | | | |
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| solitude | | | Une journée-fraternité, journée de rare intensité : le matin - dans les collines, au-dessus du toit tranquille de Valéry ; l'après-midi - traduire du Mandelstam se fraternisant avec Homère ; le soir - serrer la main fraternelle de R.Debray ; la nuit - suivre l'agonie de J.Ferrat. Dans ma jeunesse moscovite, seul et aux abois, j'écoutais la belle voix de J.Ferrat me chanter la France, celle qui m'attendait. Celle qui vint à ma rencontre, porta le nom de R.Debray, mon frère. Je ne fus jamais moins orphelin, avec ma mère adoptive, la France, qu'en compagnie de ses deux plus belles voix. | | | | |
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| solitude | | | Il n'existe pas d'idées solitaires ; n'importe laquelle, rebelle ou sage, fière ou humble, neuve ou ancienne, trouvera écho et accolade. L'idée est un état mental, et dans ce domaine, l'humanité est compacte, sans singularités. Le mot, lui, reflète l'état d'âme ; il a besoin de fraternité, de cette proximité imaginaire, qui commence par un éloignement de ce qui est trop réel. Déluge d'idées, face au refuge du mot. | | | | |
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| solitude | | | Un besoin viscéral de ne parler que pour moi-même ; mais le soliloque n'existe pas ; je parle toujours avec quelqu'un ; parler avec mon propre soi, bizarrement, revient à parler pour les autres ; si je veux parler pour moi, il faut choisir mon interlocuteur, entre nous, vous et toi : la justice, l'orgueil ou la fraternité ; je fis le tour d'eux tous, et c'est le dernier qui me donna le plus de fil à retordre, mais j'y restai seul, c'est à dire dans une bonne compagnie. | | | | |
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| solitude | | | J'hésite entre vivre comme un arbre solitaire ou comme une forêt fraternelle. Il faut que mon arbre ait beaucoup d'inconnues, tendues vers l'unification avec ses frères. L'ennui, c'est l'immensité du désert, qui me sépare du frère le plus proche. Deux éléments me lient à la forêt - l'eau et la terre -, mais je suis arbre en vertu des deux autres - l'air de ma liberté et le feu de mes immolations ou sacrifices. | | | | |
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| solitude | | | Tous les arts créent des fraternités, des complicités, des clans, sauf la musique, qui ne crée de liens qu'avec toi-même. | | | | |
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| solitude | | | Je renonce définitivement à trouver une main fraternelle sur terre, et voilà qu'un nombre étonnant de voix fraternelles s'adressent à moi à partir du ciel. Être abandonné la-bas me fait bien accueillir la-haut. De même, tant de mélodies m'inondent, dès que je ne nage plus dans les bruits du monde. | | | | |
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| solitude | | | L'immobilité solitaire exige plus d'efforts et interpelle davantage ma liberté que tout mouvement, où l'inertie coopérative fera de moi un pantin solidaire. « Pour l'intellectuel, une franche solitude est le seul cadre, où il puisse encore faire acte de solidarité » - Adorno - « Für den Intellektuellen ist unverbrüchliche Einsamkeit die einzige Gestalt, in der er Solidarität zu bewähren vermag » - la fraternité se conçoit dans la solitude et s'avorte dans la multitude. | | | | |
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| solitude | | | La fraternité est une invention des solitaires, qui, dans leur silence de longue haleine, soudain découvrent la musique dans un accord entre deux âmes, aspirées vers une même hauteur. Et quand c'est toute une tribu, émue par les mêmes notes, on peut composer jusqu'à une symphonie : « Plus il y a de solitaires, plus solennelle, émouvante, puissante est leur communauté » - Rilke - « Je mehr Einsame, desto feierlicher, ergreifender und mächtiger ist ihre Gemeinsamkeit ». | | | | |
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| solitude | | | Sur les forums, la fraternité tourne tout de suite en instincts tribaux. Je ne crois pas en profondeur du message, émanant d'une chaîne humaine. Ma main dans ta main, ta larme à l'encontre de la mienne, notre accord ou notre regard, exprimant la même clarté ou le même trouble, - deux solitudes solidaires. « La solitude est essentielle à la fraternité » - G.Marcel. | | | | |
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| solitude | | | Un bon livre, c'est la naissance d'un arbre solitaire, avec ses racines héritées, ses propres fleurs et ses ombres accueillantes ; il promet une musique d'unification, de communion, de fraternité ; son regard me fait fermer les yeux. Un mauvais livre reproduit le bruit de la forêt commune, ses mesures mécaniques ; il me promène sur des sentiers battus, en tant que touriste, badaud ou voyeur. | | | | |
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| solitude | | | Avoir et être : j'ai une sensibilité, un goût, une langue, des horizons, et je suis un talent, une hauteur, un rêve, un firmament. Je vois que l'on ne peut bâtir une fraternité que sur ce qu'on a, ce qu'on est étant voué à la solitude sacrée. Des fraternités sacrées n'existent pas. | | | | |
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| solitude | | | Je transmets les vues de mon esprit ou j'émets les états de mon âme – je formule mes positions, mes appels, ou je forme ma pose, mon visage – une soif profonde de fraternité ou une haute fontaine, où je suis condamné à rester seul, à mourir seul. | | | | |
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| solitude | | | Que ton surhomme ne se manifeste que dans la solitude ! Il y mettra à l’épreuve ton valoir et ton vouloir aristocratiques. Et que ton sous-homme, ton homme et tes hommes fassent de toi un démocrate, imbu de devoir fraternel et de pouvoir libre ! | | | | |
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| solitude | | | Un constat dont je ne suis point fier – je ne vois personne, avec qui j’aurais pu partager mes penchants les plus significatifs ; c’est triste que de manquer de partage fraternel ; les frères se disent : « La moitié est plus que le tout » - Hésiode. | | | | |
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| solitude | | | Il faut n’habiter que son soi inconnu, mais ne juger ni voir son soi connu que de l’extérieur. Ainsi, on protège sa solitude, tout en s’ouvrant au combat ou à la fraternité. | | | | |
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| solitude | | | J'ai beau chercher des complices en écriture – je n'en trouve que deux – Héraclite et R.Char. Mais seraient-ils bons éditeurs de mes maximes ? « Ces notes n’empruntent rien à la maxime ; un feu d’herbes sèches eut tout aussi été leur éditeur » - R.Char. | | | | |
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| solitude | | | La race de solitaires s’éteignit il y a cent ans. Et ce cataclysme ne fut pas provoqué par un mouvement moutonnier de manants, mais plutôt par la révolte des sentiments presque aristocratiques contre la domination du fort et par la compassion pour le faible. Le souci d’une conscience noble se transforma en obsession par des causes communes et mécaniques. Le rêve individuel se mua en action collective. « Rien au monde ne me répugne autant que l’action collective »** - Nabokov - « На свете нет ничего столь же мне ненавистного, как коллективная деятельность ». | | | | |
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| solitude | | | Les plus beaux chants pour la fraternité ou pour l’amitié se composaient dans une solitude noire. « Les étoiles, l’azur lointain, la muette tristesse des bois, des déserts me font oublier l’amitié » - Merejkovsky - « Ближе друзей — звёзды, синяя даль, и лесов и пустыни немая печаль ». Il faut croire en l’âme-sœur inconnue, sinon, en absence des misérables, tu oublierais jusqu’au Bien même. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les médiocrités diplômées stigmatisent la bêtise de leurs semblables, qu’ils fréquentent tous les jours (et qui leur répondent par la même morgue), et finissent par s’auto-proclamer solitaires incompris. Le vrai solitaire a un désert, naturel ou inventé, autour de lui, où il rêve d’une fraternité introuvable, les yeux humblement baissés. | | | | |
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| solitude | | | On peut juger de la créativité d'un auteur d'après ce qu'il attend des autres : il changerait d'opinion finale, il modifierait sa conduite pendant le parcours, il tiendrait davantage à son goût de ses propres commencements. Le soi d'artiste doit être solitaire, même si le soi d'ami ou de citoyen appelle des fraternités. | | | | |
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| solitude | | | Quelle que soit ta noble conviction, elle sera, à coup sûr, partagée aussi par quelques ploucs indignes ; et tu devrais avoir honte de telles assemblées. Vis plutôt de tes illusions ; même inarticulées, elles se tourneraient vers un frère ; ainsi, au moins, tu protégeras d’intrusions indésirables ta solitude. | | | | |
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| solitude | | | Sans les chercher, on trouve la vraie solitude comme la vraie fraternité. Si tu ne fais que les chercher, ta solitude et ta fraternité risquent de n’être que mécaniques. Dans la sphère sentimentale, on cherche le commun et l’on trouve l’exceptionnel. | | | | |
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| solitude | | | Est intellectuel celui qui, du fond de sa solitude, donne de la voix, adressée à une hauteur fraternelle. De bas en haut, et non pas l’inverse. | | | | |
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