| hommes | | | S’adresser à son soi inconnu, c’est parler devant Dieu, c’est avoir des choses à se dire. L’intello parisien est sûr d’avoir beaucoup de choses à dire, mais il ne parle que parce qu’il n’a rien à se dire. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit français est l'heureuse rencontre de l'ampleur latine amphigourique, élégante et légère, avec la profonde ironie anglaise et le haut lyrisme germanique. | | | | |
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| hommes | | | En France, le terme d'aristocratique devint injurieux, pourtant on y trouve tellement de têtes nobles ; en Angleterre, l'ébahissement servile devant les titres aristocratiques, et l'absence complète de toute noblesse. | | | | |
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| hommes | | | Une des dernières illusions culturelles - croire en ascension du discours, tenu, progressivement, au nom de la Haute-Savoie, de la France, de l'Europe, de l'humanité civilisée. Tôt ou tard on comprendra que dans cette élévation la part de l'homme se rapetisse. On ne verra plus d'esprit au milieu de la lettre. | | | | |
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| hommes | | | De mes trois patries adoptives - « unheimliche Heimaten » (Freud) - il ne me reste que trois exils sans issue, trois nostalgies sans partage : poésie allemande, âme russe, esprit français. « Mal du pays sans pays » - Nietzsche - « Heimweh ohne Heim ». Il m'arrive de regretter de ne pas être Juif, comme Celan ou G.Steiner, pour me recroqueviller dans une neutralité distante. | | | | |
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| hommes | | | Avec mon potentiel de transfuge vers patries éphémères et de renégat de causes gagnantes, j'aurais dû naître Britannique ; aucun autre pays ne dispose d'autant d'exilés intérieurs : Shakespeare - Romain, Byron - Allemand, Lawrence d'Arabie - Oriental, Wilde - Français, Philby-Wittgenstein - Russes. | | | | |
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| hommes | | | Les frontières d'états font penser aux guerres ; tant d'incompatibilités entre les regards se formant à dix kilomètres l'un de l'autre ; mais parfois - d'étranges similitudes : Machado, fuyant l'Espagne franquiste, meurt à Collioure ; Benjamin, fuyant la France occupée, se suicide à Port-Bou, à quelques kilomètres ou quelques mois de distance. | | | | |
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| hommes | | | Que diraient de l'état de nos goûts les générations précédentes, mieux pourvues en talents, si elles découvraient les œuvres des number one français officiels, en philosophie, en littérature, en poésie : M.Onfray, Houellebecq, M.Deguy - peut-on les imaginer au salon de Mme Geoffrin ? Signes communs : inattouchement par la noblesse et par l'esprit, métaphores flageolantes, incapacité d'admirer l'œuvre de Dieu, culte de l'homme relatif. Se consoler, dans une mauvaise joie, que chez les voisins, avec H.Jonas, G.Grass, S.Hermlin, la dévastation est encore plus désolante ? | | | | |
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| hommes | | | À Venise on oublie que la terre existe ; à Paris on oublie qu'existe le ciel. | | | | |
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| hommes | | | Un jour, la musique des ruelles moscovites et des places parisiennes se tut ; presque au même moment, le silence de Delphes ou Herculanum se mit à réveiller en moi une musique intérieure ; la musique durable, c'est un temps incompréhensible et non pas un espace maîtrisé. | | | | |
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| hommes | | | Aucune parenté avec la France de Molière, Marivaux, Guitry, Sollers ne m'est pensable ; des sentiments filiaux et presque tribaux pour la France de Montaigne, Voltaire, Valéry, R.Debray. Je sais que c'est la première France qui domine, et a toujours dominé, dans les … cœurs des Français, et la seconde - seulement dans leurs têtes. | | | | |
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| hommes | | | La pire des choses, qui attend l'Europe, c'est l'entente finale entre Américains et Chinois, entre un idéal minable et l'absence d'idéal, entre la triste incompréhension américaine, face à la culture européenne, et, ces temps derniers, la stupéfiante pénétration chinoise de l'opéra italien, de la dramaturgie russe, de la philosophie allemande, du roman français, pénétration mécanique. La détresse d'une ardeur vivante, dominée par une froide technique, c'est ce que nous allons vivre. | | | | |
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| hommes | | | Plus le Français aime son pays, plus il se rapproche de l'universel ; l'Allemand, au contraire, se recroqueville sur son provincialisme. Napoléon chercha à exporter l'idéal libertaire dans le monde entier ; Hitler voulait laisser les Français avec leurs chamailleries parlementaires et les Russes - avec leurs commissaires. « Le patriotisme du Français fait que son cœur s'étende sous l'effet d'une chaleur ; celui de l'Allemand rétrécit son cœur, comme une peau transie » - Heine - « Der Patriotismus des Franzosen besteht darin, daß sein Herz durch die Wärme sich ausdehnt ; der Patriotismus des Deutschen besteht darin, daß sein Herz enger wird, wie Leder in der Kälte ». | | | | |
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| hommes | | | En 1789, le curé, écrasé par l'aristocrate, incrédule et frivole, et par le sans-culotte, crédule mais envieux, fut réduit au prestige des clowns ou des cracheurs de feu ; aujourd'hui, aussi bien le scientifique, obsédé par l'impôt et l'écologie, que le contribuable, accroché au stade et à la vitamine, méprisent l'intellectuel, qui finit dans une stature d'idiot du village ou de parasite de la société. | | | | |
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| hommes | | | La vague suggère la profondeur ou la hauteur, tandis que la vogue témoigne de la tendance gagnante, l'horizontale ; souvent, c'est entre ces deux choix qu'hésite l'homme. Vos vagues myopes, toujours dans le sens de la vogue de l'étable, en entretiennent l'insubmersibilité. À cognition défaillante - termitière déferlante. | | | | |
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| hommes | | | L'Asie s'engouffrait par la fenêtre de mon isba natale ; l'Europe s'invitait sur les pages de mes livres ; depuis que je ne suis plus en Russie, deux continents s'ajoutèrent à mes cartes : en Allemagne je découvris l'Amérique et en France - l'Afrique. | | | | |
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| hommes | | | Devenir Américain : l'hymne, la compétitivité, l'arrogance – n'importe qui peut relever se défi. Devenir Français : l'élégance, la chanson, l'ironie – on comprend et les réticences et les déroutes et l'hostilité du tout-venant. | | | | |
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| hommes | | | Trois belles rencontres, en France : un genre, L'Ignorance Étoilée de G.Thibon ; une noblesse, R.Debray ; un style, celui de É.-M.Cioran. Entre les personnages, aucun point commun en vue. Un vichyssois absolu, un révolutionnaire irrésolu, un indécis dissolu. Des sources d'admiration multiples, sans supervision systématique. | | | | |
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| hommes | | | Une nation est définie par son corps, son esprit, son âme, c'est à dire – par sa société, sa civilisation, sa culture. Je me sens étranger dans la société russe (à cause de sa grossièreté et sa servilité) et dans la société française (à cause de sa mesquinerie et sa sensibilité atavique). La littérature, la musique, le théâtre russes me sont aussi proches que la philosophie allemande ou la littérature française. Enfin, la civilisation, c'est à dire les libertés, l'État, la justice, m'attachent à la France beaucoup plus qu'à la Russie. | | | | |
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| hommes | | | Le sujet culturel, dominé par le projet commercial, telle est l’américanisation de la France. « Si jamais la France s’américanise, sa fleur raffinée périra sans retour » - H.F.Amiel. | | | | |
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| hommes | | | À Paris, le parcours géo-démocratique d'un grand homme, à vol d'oiseau (de proie) : de sa résidence permanente dans le XVI-ème (de la Mère-Finance) à celle, éternelle, dans le XX-ème (du Père-Lachaise), en passant par l'acier du robot dans le VII-ème (la tour Eiffel), les ors du prébendier dans le VI-ème (le palais de la Médicis), la pierre enviée dans le V-ème (la coupole panthéonique ), l'argent reconnaissant dans le XII-ème (le temple du Bercy). | | | | |
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| hommes | | | La qualité des mots, des tempéraments ou des idées en conseil des ministres, en salons mondains, en conseils d'administration ou en jurys littéraires est la même que dans les bars ou les stades. Nourrir l'illusion inverse dévoya tant de belles plumes françaises, de Balzac à R.Debray. Que mes ombres ne soient projetées ni par des notables ni par des minables. Ni, d'ailleurs, par les murs de mon propre édifice ; l'architecture des ruines m'y aidera. | | | | |
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| hommes | | | Le Pourquoi (les buts) du vulgaire se réduisant au Si, le Comment (les moyens) de la bassesse peut s'exercer en vertu d'un code séculaire, tandis que l'éternelle noblesse patauge dans ses inextricables Où et Quand - les contraintes. | | | | |
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| hommes | | | L'unique harmonie entre les meilleurs artistes français et le goût du Français moyen ! À comparer avec l'incompatibilité du génie de Byron, Pouchkine, Leopardi, Nietzsche avec leurs compatriotes. | | | | |
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| hommes | | | Heidegger, Ortega y Gasset et nos intellectuels parisiens dénoncent, bêtement, le règne de la technique, tandis qu'il n'est qu'une application du règne du lucre, si bien ancré dans les consciences populaires, que, si demain le poète gagnait mieux sa vie que l'ingénieur, la populace se mettrait à s'émouvoir des aubades et à encenser leurs chantres. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont transparents, l'homme est impénétrable. Parmi ceux-là - rien à chercher ; devant celui-ci - tout à croire. Il s'agit de trouver l'homme. « Les Français ont plus de foi dans l'homme qu'ils n'ont d'illusions sur les hommes » - Valéry. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les cultures organiques finissent par tomber, au profit des civilisations mécaniques, et plus haute fut la culture, plus douloureuse sera la chute. C'est pourquoi le Français, aujourd'hui, est le plus malheureux des Européens. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
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| hommes | | | L’homme civilisé tient solennellement à la différence entre le turbot et le hareng, le fauteuil Louis XIII et la chaise Ikea, le jardin à la française ou à l’anglaise. L’homme cultivé, souvent affamé, souvent couché, souvent tenant à un seul arbre, - les égalise ironiquement. | | | | |
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| hommes | | | Avec l’anglicisation du monde, on gagne bien en savoir et en pouvoir ce qu'on y perd en vouloir et, surtout, en valoir. On a le savoir, on n'a plus le désir ; désavoués, Platon qui désire savoir, moi qui sais désirer. Et Borgès se trompe de diagnostic : « Au fil des ans, nous sommes passé du français à l'anglais et de l'anglais - à l'ignorance » - « Con el decurso de los años pasamos del francés al inglés y del inglés a la ignorancia ». | | | | |
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| hommes | | | Réfugié à Stanford, un philosophe français, pour prouver la suprématie de la culture américaine sur la barbarie française, cite l'organisation des services de chariots dans les aéroports, le comportement des automobilistes aux carrefours, le règlement d'achats aux caisses de supermarchés. Et le Citations' Index est aussi probant. Le nom du barbare moderne est connu - robot. | | | | |
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| hommes | | | G.Steiner, parmi les vivants, fut le plus grand des érudits, le plus intelligent des critiques, le plus raffiné des hommes de goût - il vient de mourir à Cambridge. En Angleterre, cet événement ne figure pas parmi les cent les plus importants, tandis que toute la France en fait un deuil national. Décidément, ces Anglais ne sont ni hommes de nature ni hommes de culture, mais hommes de moisissure. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie littéraire a toujours existé en France, mais elle se gardait bien de se mesurer avec les talents qui n’y manquaient jamais. Depuis un siècle elle devint arrogante : la barbarie de la populace, avec F.Céline, et la barbarie des riches, avec Proust (du galimatias rebutant - F.Céline). Les riches ayant adopté le goût de la populace, on eut droit, de nos jours, aux houellebecq. Mais je suis content que S.Tesson, à la mentalité des pauvres, appréciant leur humilité et crachant sur les riches, ait l’audimat au-dessus des imposteurs. | | | | |
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| hommes | | | En France, on habitua tellement les esprits à l’omnivoracité, qu’ils devinrent aussi démesurés que les foies des oies gavées, au détriment d’autres organes. « Il sert peu d’avoir de l’esprit, lorsque l’on n’a point d’âme »* - Vauvenargues. Le goût en est la première victime. | | | | |
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| hommes | | | Le Français s’amuse avec sa théorie des passions ; l’Allemand ennuie avec sa passion des théories ; le Russe nous laisse perplexes avec ses passions où ne perce aucune théorie, et ses théories qui s’expriment en langage des passions, sans expliquer celles-ci. | | | | |
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| hommes | | | L’Allemand veut que sa pensée soit noble, le Russe – qu’elle soit folle, le Français – qu’elle soit sûre, l’Anglais – qu’elle soit ironique. Et quel exploit – réunir ces qualités au sein d’une même pensée ! On ne peut trouver ces quatre caractéristiques que chez Nabokov, seulement voilà – chez lui, il n’y a pas de pensées… | | | | |
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| hommes | | | Pouchkine, par ses caresses, me fait sentir Russe ; Rilke, par ses noblesses, me place chez les Allemands ; Valéry, par ses finesses, me fait reconnaître Français. Et, soudain, je me rends compte, qu’ils sont, tous, - poètes ! Étranger à tous les clans, je ne suis fidèle à mon soi, solitaire et vrai, qu’au milieu – virtuel ou réel - des poètes ! | | | | |
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| hommes | | | Le sens tragique est familier à l’Allemand, au Russe, à l’Espagnol, il est étranger au Français. Et je ne parle même pas de tragédiens de minauderies du XVII-me siècle ; prenez le souchien Baudelaire ou le métèque Cioran, tenants des couleurs sombres, - chez eux, aux ailes majestueuses succèdent des pattes boiteuses, à la chair sublime – la charogne. Ils ne comprennent pas, que la tragédie est tout près des ailes à peine faiblissantes et de la chair légèrement moins éclatante. | | | | |
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| hommes | | | Dans la forêt sibérienne, au métro moscovite, sur les boulevards parisiens, sur les routes européennes ou américaines - je me sens le même, je porte le même regard, et mes yeux n’en sont que des témoins passifs. | | | | |
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| hommes | | | Le nécessaire, mystérieux au départ, est voué à la platitude du commun. « Les Russes ont le droit de regarder la France de haut, car ils respirent dans le possible » - Cioran – ce possible étant mystérieux pour longtemps. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | L’écrivain parisien passe le plus clair de son temps sur les terrasses de café ou en dîners en ville, pour consacrer le temps qui lui reste à geindre sur sa solitude et à vilipender l’autrui. | | | | |
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| hommes | | | Peu de goût viscéral pour le mystère ; le culte irresponsable de la clarté – deux défauts de la culture française, qui expliquent la faiblesse de sa poésie et de sa philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Lorsque la culture joue le rôle du critère principal, pour juger de la place d’une nation dans le monde, triomphent l’Europe méditerranéenne, dans l’Antiquité, et la France, depuis cinq siècles. Mais lorsque l’économie évince la culture, l’arrogance de l’Europe du Nord surgit à la place de l’élégance méridionale. | | | | |
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| hommes | | | Les Français mirent plus d’un siècle, pour écraser l’Infâme (un vrai et unique mérite de Descartes à Diderot), tandis que les philosophes allemands, amis des pasteurs, se livraient aux litanies sur la vérité, les connaissances, le mystère. Mais sans l’Infâme, le discours français tourna à l’ennui rationnel, tandis que la logorrhée allemande se métamorphosa en poésie, irrationnelle mais philosophique. | | | | |
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| hommes | | | Même un anarchiste américain n’émet que des réflexions mécaniques et se rapproche du robot. Écoutez Chomsky : « La vie intellectuelle française – clinquante, obscène, infantile et ridicule » - « French intellectual life - meretricious, obscene, infantile and ridiculous ». Toutes ces épithètes stigmatisantes s’appliquent, au moins, aux hommes et non pas aux robots ternes, prudes, cohérents et sérieux. Et, par ailleurs, ces qualités-ci caractérisent bien le seul message que les Américains sont capables d’émettre. | | | | |
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| hommes | | | L’unité française se créa grâce, en grande partie, à l’ethnocide (occitan, provençal, breton, lorrain, alsacien, corse), mais le résultat est admirable ; à la longue, la culture divine justifie l’injustice humaine. | | | | |
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| hommes | | | Étant trempé dans trois cultures, je peux vivre trois sortes de sacré, en-deça de ces trois frontières. Le sacré russe – ses contes de fées, l’infini de ses espaces, sa musique mélancolique, l’humanité de sa littérature. Le sacré allemand – le romantisme de ses Lorelei, la noblesse de sa poésie et de sa musique, l’audace de ses mystiques. Le sacré français – la douceur de ses chansons et de ses paysages, l’élégance de ses châteaux, le bon goût de ses paysans ou de ses filles. Dans ces exercices d’admiration, il n’y a pas de place aux batailles, aux ingénieurs, aux princes de ce monde. | | | | |
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| hommes | | | Les communautés humaines se forment à partir des représentations communes ; le langage ne fait que se coller à ces représentations. D’où l’existence de communautés disparates au sein d’une même famille linguistique - communautés hispaniques, germaniques, francophones, italiennes, néerlandaises. | | | | |
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| hommes | | | L’américanisation rampante noya toutes les racines romantiques et intellectuelles en Europe ; je me sens seul à m’attacher à Pouchkine en Russie, à Rilke en Allemagne, à Valéry en France. « Dans tout citoyen d'aujourd'hui gît un métèque futur » - Cioran. | | | | |
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| hommes | | | Les intellectuels français – Montaigne, J.Joubert, Valéry – ennemis de la gazette. Sur la scène publique, ils furent évincés par les journalistes – guetteurs des faits divers – depuis les affaires de Callas ou Dreyfus jusqu’aux gilets jaunes. À la charnière entre ces tribus inconciliables se trouvait Voltaire – l’ironie des premiers et le faux pathos des seconds. | | | | |
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| hommes | | | Ce que les peuples attendent de la religion se reflète sur leurs caractères : l’appétit de dogmes réglementés des Allemands, l’appétit de rites exotiques des Russes, l’appétit d’hérésies ingénieuses des Français, d’où la lourdeur des premiers, l’irréalisme des deuxièmes, l’inventivité des troisièmes. | | | | |
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| hommes | | | Les Normaliens et les notables de Sciences-Po tiennent des langages éminemment différents ; la culture littéraire ou scientifique écrase la nature du lucre ou du fonctionnariat. En revanche, le Hollywood et le Stanford abordent les mêmes sujets, sous le même angle, avec les mêmes perspectives. La verticalité et l’horizontalité. | | | | |
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| hommes | | | Le génie national, lui aussi, est un arbre, dont tout attribut, de la sève aux ombres, est représenté. Ce n’est pas l’excès mais l’harmonie qui décrit les meilleurs ; mais celui qui tient à la hauteur ne retient que les sommets : « Chez les Allemands, le plus remarquable est leur jugement ; l’excellence des cimes est propre des Italiens ; les fleurs se reconnaissent dans le goût. La France est la maison du goût » - Kant - « Das vorzüglichste bei den Deutschen ist die Urteilskraft. Am meisten schießt das Genie in die Krone in Italien. In die Blüte schießt das Genie bei dem Geschmacke. Frankreich ist der Sitz des Geschmacks ». | | | | |
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| hommes | | | Le Français est réaliste, l’Allemand et le Russe – rêveurs. Ceux-ci visent le fond, celui-là – la forme. Ceux-ci pêchent leurs images dans un tiroir profond, où s’entassent l’absolu de l’âme ou l’éternel du cœur ; celui-là se borne à ce qui prit la forme de connu, prouvé, réussi, dans la hauteur de l’esprit. Seul le Français sait que tous les fonds furent déjà explorés et il se concentre sur l’invention des formes. | | | | |
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| hommes | | | Les nations sont des arbres, et elles peuvent enthousiasmer ou repousser par toute partie de leurs saisons ou de leur corps ; certains ne valent que par leurs fruits ou leurs ombres ou leurs nids. L'arbre français, dans ce qu'il a d'attrayant, est des plus complets ; c'est pourquoi moi, plus que les Français de souche ou les Français de branches, j'apprécie le Français de l'arbre entier : des racines, des sèves, des fleurs, des ramages, des élagages et des greffes. | | | | |
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| chœur mot | | | RUSSIE : Mes mots portent les stigmates de leur première croix, plantée en Russie, au temps de ma jeunesse. J'ai beau traiter les écorchures françaises, les organes déficients ajoutent à la bile - de l'encre trouble. Il paraît que le mot est français, s'il est clair ; or, le mot n'acquiert sa russitude que s'il renonce à ses attaches visibles. | | | | |
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| mot | | | Sans rien partager avec une personne, on peut éprouver pour elle de la pitié. Mais le Mitleid (ou le сострадание) suppose une participation empathique, d’où sa mauvaise réputation auprès du Teuton hautain et sa gloire aux yeux humbles du moujik. | | | | |
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| mot | | | Seuls des médiocres prétendent, que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable, et sa tâche est d'autant plus chevaleresque. | | | | |
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| mot | | | Le russe et l'allemand sont pleins de mouvement, leurs phrases sont hérissées de protubérances vers l'extérieur. Ce n'est pas bon pour l'aphoriste qui veut isoler ses gemmes. Mais celles-ci doivent être animées par une harmonie dynamique et maîtrisée à l'intérieur. Et c'est ce qui manque à l'anglais. La belle pensée n'est indépendante et noble qu'en français. | | | | |
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| mot | | | La phonétique des langues s'illustre le mieux par l'anatomie : le français - le nez, l'italien - la bouche, le russe - le palais, l'allemand - le diaphragme, l'anglais - les dents, l'espagnol - les lèvres. | | | | |
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| mot | | | La terrible clarté du français : Gelassenheit et Abgeschiedenheit (Maître Eckhart) sont de pures métaphores invitant l'intuition ; délaissement et détachement sont des concepts d'une effroyable précision, produisant des formules. De même pour Abbau (Heidegger) et déconstruction. « Le français : l'heure sans écho-rappel, l'allemand - plutôt le rappel que l'heure (l'appel) » - Tsvétaeva - « Französisch : Uhr ohne Nachklang, deutsch - mehr Nachklang als Uhr (Schlag) ». | | | | |
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| mot | | | Sans m'être enraciné dans le français, j'en réclamai des fleurs ; ce que se permit ma compatriote, comtesse de Ségur, m'était interdit. L'arbre français me répondit par le silence de ses ramages ; je dus lui inventer un souffle, pour que mes feuilles bruissent. « Dans une langue d’emprunt, les mots existent non en vous mais hors de vous »*** - Cioran. Sans entendre la musique à ses nœuds, accords des mots justes, je dus confier mon visage aux couleurs de ses mots troubles, juchés près de la cime ; mais je n'envie pas ceux qui, à l'inverse, peuvent dire : « Je ne suis que parole, il me faut un visage » - Jabès. Je vise l'octopus profond, c'est l'occiput superficiel qui émerge. Je dois me résigner à n'être connu que par l'extérieur, puisque « l'intérieur de l'homme se révèle par la musique de sa parole » - Boehme - « das Innerliche arbeitet stets zur Offenbarung durch den Schall des Worts ». | | | | |
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| mot | | | Le tournant linguistique du siècle dernier s'expliquerait par la lecture à la lettre de l'acte de perception, dans des langues européennes. En allemand, wahrnehmen, percevoir ou prendre pour vrai, pousse à la phénoménologie ; en français (par faux rapprochement avec percer) - à la pénétration ; en russe (вос-приятие - prendre de haut) à une prise de hauteur. | | | | |
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| mot | | | Dans ma représentation se trouve un concept, auquel s’attache l’étiquette française – la vache (mais j’en ai d’autres étiquettes nationales, attachées au même concept). Si j’oublie le nom français de ce bovidé, le concept reste intact – à faire réfléchir ces mauvais philosophes, qui pensent que c’est le langage qui représente la réalité. | | | | |
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| mot | | | Je ne songe pas à m'annexer le français, j'en suis un hôte discret, et son confort nocturne hérisse mes rêves mieux, que son hospitalité diurne ne les calme. | | | | |
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| mot | | | L'étrange confusion, dans les pourquoi français, anglais, russe, italien, entre la raison et le but d'une action. L'allemand (warum, worum) y remédie légèrement, seul l'espagnol (porque, porqué) le tranche. | | | | |
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| mot | | | L'ambivalence du mot hôte, en français, est parmi les mieux réussies : être maître ou intrus, au choix. Il semblerait que xénos offrit la même liberté. | | | | |
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| mot | | | Le français ne sera jamais, hélas, mon complice. Nous sommes tels sages conspirateurs, qui ignorons tout l'un de l'autre, de sorte que toute trahison, sous la torture, ne serait qu'un faux témoignage. | | | | |
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| mot | | | Les sorts inégaux du mot : en français, il s'associe avec l'esprit ; en russe - avec le Verbe ; en anglais, il sert de refuge à l'inaction d'Hamlet ; en allemand, étant multiplié, il peut bifurquer soit vers le dictionnaire, Wörter, soit vers le Verbe, Worte. | | | | |
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| mot | | | Pauvreté lexicale au service de l'imaginaire : corde, en français, s'appliquant au violon, à l'arc et au suicidaire. Après tout attouchement je peux y étendre mes ailes mouillées. | | | | |
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| mot | | | Aucune langue européenne n'est aussi désincarnée que le français. Quelle aubaine, pour un ami des fantômes, fuyant tout contact avec les choses ! Il n'y a que le mot français, qui ne cherche aucun miroir empirique, pour se lire ! | | | | |
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| mot | | | En français, le débordement, en tant que mode d'expression, m'est interdit ; je dois me contenter de la fontaine. Des ambitieux parent la leur d'écriteaux alarmants ou rassurants, Poison ou Eau potable, je ne promets qu'une bonne soif près de la fontaine. | | | | |
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| mot | | | J'use de mon français, comme j'use de mon algèbre ; des Bourbaki littéraires relèveront des bizarreries dans la notation de mes opérandes, mais ils devront s'incliner devant mes opérateurs aux singularités mieux dessinées que les leurs. | | | | |
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| mot | | | À quel point le Français se laisse guider par le mot et non pas par le concept, on peut le voir à l'exemple aberrant de ce colloque philosophique dédié à l'engagement (de l'idée - à l'acte) et à la sagesse (intelligence dans l'action), et auquel on invite un général, pour parler d'engagement (contrat avec l'Armée et contact avec l'ennemi), et un pédiatre, pour expliquer pourquoi le môme doit être sage. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du mot modèle : source ou reflet ; à comparer avec les clairs et expressifs Vorbild et Nachbild (les deux se retrouvant dans Urbild). | | | | |
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| mot | | | On traduit, mécaniquement, Aufklärung par siècle des Lumières. Mais la Aufklärung (courant humaniste, populaire et chaud) gît en ruines, au milieu des machines, tandis que les Lumières (règne de la raison, froide et élitiste) triomphent à tout bout de champ, dans les têtes de loups. L'Allemand y hérite de la tragédie grecque, et le Français - du droit romain. | | | | |
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| mot | | | Prôner l'an-archie des choses, pas de prééminences, et la pan-archie des rêves, que des éminences. Vivre de l'éternel retour (ressasser) de l'autre verbe palindrome français - rêver ! | | | | |
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| mot | | | En français, l'accent tonique n'est que syntagmatique, tandis que dans d'autres langues il est lexical (Betonung, stress, ударение) ; la mélodie française suit le sens et non pas le mot (mais la saveur des choses est déjà dans le mot). C'est comme si ta main fût récalcitrante à porter et à jouir des caresses, puisque ton propre épiderme ne les aurait jamais connues. | | | | |
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| mot | | | Une morphologie et une phonétique pauvres, qui ne discriminent pas les catégories syntaxiques ([rajt] en anglais, [rõ] en français, [vajs] en allemand - verbe, nom, adjectif ?), forcent le recours anormal aux astuces mécaniques - l'ordre des mots, les mots auxiliaires, les règles de concordance. Inlacrimabiles - ceux qui ne peuvent pas être pleurés - un mouvement synthétique vibrant, décomposé dans une suite analytique sans vie. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du verbe français réfléchir - refléter ou raisonner, représenter ou interpréter - fait, que la barbarie de la réflexion de G.B.Vico (la barbaria della riflessione) s'appliquerait aussi bien à sa topique qu'à la critique cartésienne. | | | | |
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| mot | | | Dire remonte à montrer-indiquer (sagen-zeigen, с-казать) : plus on oublie la voie à suivre, mieux on trouve la voix à chanter ! | | | | |
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| mot | | | Il n'y a que deux types de véritable négation : non X (où X est référence de valeur, d'objet ou de relation) et il est faux que X (où X est une proposition) ; ce qui se traduit par : être différent de X et il est impossible de prouver que X. Le français est plein de fausses négations (qu'on appelle syntaxiques - restrictives ou qualificatives) : ne … que, ne … point, ne … guère, ne pas + inf., nullement, aucunement. Et lorsque le temps s'en mêle, ça donne des curiosités comme : « Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce qu'ils l'ont été trop tôt » - Rousseau. | | | | |
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| mot | | | Plus une orthographe s’éloigne des sons et embrasse, servilement, l’étymologie ou la syntaxe, plus elle est prise, par les ignares, pour un signe de culture et plus elle se rapproche de la bêtise et de l’absurdité. En trois jours on apprend l’orthographe italienne, en trois ans - la française. | | | | |
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| mot | | | Rapprochements inacceptables : les sens et le sens, Sinn et Sinne. En anglais et en russe, ces mots ne se touchent pas, s'excluent. | | | | |
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| mot | | | Tous les poètes français d'avant Aragon furent terrorisés par l'orthographe, dans la recherche de leurs rimes ; ils vous parlent de musique (Verlaine), de voix (Valéry), de chant (Musset), d'ivresse (Rimbaud), tandis qu'on dirait, que c'est la présence de ces misérables e muets ou de consonnes imprononçables, qui les préoccupe au premier chef… | | | | |
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| mot | | | Quand je vois, que ad-miration vient du regard, Be-geist-erung - de l'esprit et вос-хищение - de la hauteur, je comprends une part significative du caractère national. | | | | |
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| mot | | | Le français est une langue de l'être, l'allemand et le russe – celles du devenir. Pourtant il y a plus de Parménide allemands ou russes qu'en France, où l'on préfère, à juste titre, Héraclite. | | | | |
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| mot | | | Normalement, justement, finalement, sincèrement, simplement, franchement, effectivement, forcément - quand on voit la hideuse mutation qu'apportent ces avortons à la dégénérescence langagière générale, on adhère à la haine, que Cioran porta à l'adverbe. | | | | |
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| mot | | | Comment voit-on la force au féminin ? - a strong woman, une forte femme, eine starke Frau, сильная женщина - on y voit, respectivement, des qualités managériales ou anatomiques, une volonté d'expansion ou d'autonomie. | | | | |
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| mot | | | L'Ouvert, en allemand (das Offene), signifiait jadis (par exemple, pour Hölderlin) - une libre nature, une hauteur montagnarde ; avec Rilke, le mot prit un sens mystique de l'appel des sources ; Heidegger lui donna une tournure topologique, avec le désir des frontières infinies ; enfin, Celan : « L'Ouvert est un domaine sans frontières, où l'homme se libère de lui-même » - « Das Offene ist der grenzenlose Bereich menschlicher Selbstbefreiung » - confond ce qui est sans frontières (l'infini) avec ce qui n'inclut pas ses propres frontières (l'ouvert mathématique ou lyrique que retinrent les commentateurs français). Chez Heidegger, la confusion avec le verbe ouvrir fait de l'Ouvert une espèce d'aléthéia - des mises en lumière de ce qui aurait été dissimulé. | | | | |
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| mot | | | Être un Ouvert, c'est être ouvert à l'appel de ton étoile, vivre de révélations, plutôt que d'annonciations : révélation - enlever le voile, Offenbarung - rendre ouvert, откровение - se débarrasser du toit. Reconnaître que nos limites mystérieuses sont intouchables et, pourtant, vivre de l'aspiration vers elles, c'est aussi - avoir son propre regard, qui n'est que l'ouverture, faite non pas pour être investie, mais pour investir le monde. Notre intérieur strict n'est qu'un problème de vision, et notre extérieur - une solution visible. | | | | |
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| mot | | | Plus vaste est la platitude niée, plus haut est l'horizon qu'on vise ; c'est pourquoi l'Allemand, s'attaquant à toute une contrée (les Philistins) est plus hautain que le Français avec son bourg (le bourgeois) ou le Russe avec sa ville (мещанин). | | | | |
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| mot | | | La philosophie anglo-saxonne, grâce à la distinction entre to be et being, évita la pollution, qui sévit en grec, en allemand, en français, à partir de ce verbe parasite et trop facilement substantivé, être. Imaginez le flot de thèses nouvelles, si Hamlet avait marmonné : être ou néant ? Ceux qui consacrent leurs meilleurs doutes non pas aux fins, mais aux commencements, feraient gémir leurs mots : naître ou ne pas naître. | | | | |
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| mot | | | Un prévenu, exempt de toute peine, peut, tout simplement, partir (acquitter), redevenir homme libre (freisprechen), être couvert de vérités (оправдать). Le français est circonspect, l'allemand – formel, le russe – emphatique. | | | | |
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| mot | | | L'homme intéressant est un Ouvert, tendant vers ses limites inaccessibles ; le médiocre s'accroche à sa coquille ; d'où cette curiosité - le Français, l'Allemand, le Russe s'imaginent, que les mots douillet, heimlich, уютно sont intraduisibles en d'autres langues. | | | | |
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| mot | | | Un bel écrit s'appuie davantage sur la représentation (où se logent les métaphores et s'éploie l'intelligence) que sur la langue (cette matière première et première contrainte). C'est pourquoi écrire en français est, pour moi, un exercice passionnant : ni des incantations ni des prières ni des exorcismes n'y surgissent jamais tout seules ; je dois rendre les soupirs dans un langage à jouir. | | | | |
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| mot | | | Je lis ce discours académique de cette grande dame qu'est Hélène Carrère d'Encausse (secrétaire perpétuel de l'Académie, où elle succéda à M.Druon, un autre de mes doubles compatriotes), discours enflammé, destiné à sauver à tout prix l'accord des participes, que la Nation ne respecte plus assez. Et à la fin de ce réquisitoire, je tombe, effaré, sur : « la langue française souffre de s'être vuE appliquer un postulat » - tout cancre devrait renvoyer à ce précédent autorisé, pour justifier ses turpitudes grammaticales. | | | | |
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| mot | | | Il est bien des lieux, où ne peut aller mon français ; je suis forcé d'y inventer du gascon. Je devine l'étendue de mes gasconnades involontaires, dont doit se gausser le bon français. | | | | |
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| mot | | | Rôle néfaste que peut jouer la grammaire : la transitivité du verbe taire (tandis qu'il est intransitif en allemand, schweigen über, et en russe, молчать о) fait du silence de Wittgenstein une cachotterie ou une dissimulation, tandis qu'il s'y agit d'une impuissance ou d'un recueillement ; peut-on taire un heptagone constructible ? - la transitivité suppose l'existence, ce que ne fait pas l'intransitivité. Le Filioque n'est pas très loin. Par ailleurs, il ne serait qu'une pure chinoiserie : « Le premier engendra le second ; les deux produisirent le troisième ; et les trois firent toutes choses. L'incompréhensibilité de cette Trinité vient de son Unité » - Lao Tseu. | | | | |
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| mot | | | Rapprochements coupables : saint - sain, holy - whole, heilig - Heil, comme si le premier souci du divin fut de garder intact, de préserver l'intégrité, de se faire prendre pour un holisme. Mais il est certain que, avant le verbe hylique, une grammaire holique fut créée. | | | | |
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| mot | | | Que doit comprendre un Français, lorsqu'on lui parle de survenue de l'être ou d'arrivée de l'étant heideggériens ? Un rire ironique et franc serait compréhensible. Tandis que la bonne traduction serait : le transfert (Überkommnis) du nouménal dans la parution (Ankunft) du phénoménal - banal, connu depuis Platon, formalisé par Kant. | | | | |
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| mot | | | Je n'habite pas la maison du français, je la hante. Y avoir croisé beaucoup de fantômes contribua à ma vision de mon soi inconnu, que j'y convoque, aux heures astrales. Il n'y est jamais ni propriétaire ni locataire, mais sursitaire, que le premier rayon auroral chasse. Je ne sais pas qui, la langue ou le soi inconnu, détermine ou seulement colorie le style architectural de l'autre – forteresse ou ruines ? Chez les autochtones, ils se confondent : « Plus je me hante, moins je m'entends » - Montaigne. | | | | |
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| mot | | | Le mot conscience - une étrange cohabitation, en français, du sens psychique ou intellectuel (être conscient de, l'idée de l'idée) et du sens moral (avoir la conscience trouble, la honte de l'acte), le premier gardant des liens avec le savoir, le second en étant à l'opposé. L'allemand et le russe les séparent nettement : Bewußtsein - Gewissen, сознание - совесть. Jankelevitch juge même nécessaire une vaste étude, pour prouver, que ce mot a deux sens disjoints. D'autre part, on est d'autant plus intelligent qu'on trouve des points de rencontre des choses d'autant plus éloignés : « J'ai conscience de ma propre ignorance, c'est le point, où la honte se confond avec la clairvoyance » - Socrate. | | | | |
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| mot | | | L’IA, peut-elle avoir une conscience, s’interrogent les observateurs, sans se soucier du gouffre entre deux acceptions du mot conscience en français. L’IA symbolique a déjà une conscience intellectuelle beaucoup plus profonde que l’homme, car elle s’appuie sur la représentation et le savoir, tandis que l’homme, le plus souvent, s’arrête au langage et aux croyances. Enfin, la conscience morale de l’homme se manifeste sous deux formes : le contenu objectif de ses actes externes et le contenu subjectif de ses émotions internes. Le premier aspect est facilement modélisable, mais le second échappe au langage et même à la raison - l’IA y sera amenée aux simulacres. | | | | |
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| mot | | | Pourquoi ordre, en français, veut dire aussi bien un bon rangement, qu'une consigne ? Tant d'ordres furent donnés pour ne créer que du désordre chez l'adversaire ! Et qu'entend un Français dans volonté comme ordre, de Nietzsche ? | | | | |
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| mot | | | La langue de philosophie, c'est le français, comme la langue de poésie, c'est l'allemand. La logomachie française pousse à soigner la ligne sémantique, musicale, du discours ; la logomachie allemande favorise le goût de l'édifice syntaxique structurel. La morphologie indigente du français oblige à créer des concepts avant les mots ; la morphologie allemande invite à créer des mots avant les concepts. Les contraintes vaincues expliquent souvent le succès intellectuel ; c'est pourquoi la meilleure philosophie française est poétique (Pascal ou Valéry) et la meilleure poésie allemande est philosophique (Hölderlin ou Rilke). | | | | |
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| mot | | | Un écrit est bâti en trois couches : les mots, les tons, les idées. Les deux premières doivent en reconstituer la musique, tout échec dévalorisant les idées. Tout défaut d'une couche inférieure se répercute, fatalement, sur la qualité des suivantes. Le français restant muet, je suis privé d'outil dialogique, indispensable, et me vautre dans un monologue irresponsable. | | | | |
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| mot | | | Grothendieck vient de mourir. Le contact avec lui me fut fort utile : ses quinze mille pages (autant que chez le délicat H.-F.Amiel), griffonnées dans la fébrilité des idées, sans le souci du mot, m'aidèrent à ériger d'excellentes contraintes : me méfier des idées, me réduire à l'ascétisme laconique, caresser le mot – merci, pauvre Alexandre. Un nom me lie à ton souvenir, celui de Cartan : les articles du père, Élie (ami de Valéry), me familiarisèrent avec le français, la perspicacité du fils, Henri, mit Alexandre sur la voie de la mathématique. Je n’aurais peut-être jamais parlé de lui, si ce n’étaient pas quelques parallèles : l’enfance au bagne ou dans un camp de concentration ; orphelins de père, la mort de nos mères joua le même rôle dans le réveil des plumes. Et le français n’était pas notre langue MATERNELLE ! | | | | |
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| mot | | | L'homme vaut par ce qu'il veut, et le créateur - par ce qu'il peut. Plus une langue est libre, plus séduisant et l'usage de cette liberté, pour s'épancher, au détriment de la création pure. D'où le mérite du poète français, surmontant d'horribles contraintes langagières, n'existant pas pour ses confrères latin ou russe. Et c'est pourquoi, chez ces derniers, on découvre si souvent l'homme, tandis que chez le premier on n'a affaire qu'au poète. | | | | |
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| mot | | | Avant d’adopter, en français, le ton funèbre et le style salonnard, Cioran produisit un beau chant du cygne à sa langue maternelle, dans son plus rigoureux et le plus beau livre – de la France ! Passé complètement inaperçu, il dépasse pourtant Germaine de Staël (de l’Allemagne) en profondeur et Astolphe de Custine (la Russie en 1839) en culture. | | | | |
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| mot | | | Finalité sans fin, ce charabia est la traduction officielle en français de la définition kantienne du beau. Joli pour l'oreille et idiot pour la jugeote. « Vorstellung ohne Interesse an seinem Dasein und ohne Begriff – représentation, sans renvoi à la réalité et sans concepts » – une belle définition de la poésie (qu'il ne faut pas généraliser à l'art tout entier) : les concepts naissant de l'expression, cette représentation métaphorique, détachée de la réalité par l'audace du langage. | | | | |
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| mot | | | Les ombres, dans un bel écrit, sont l'essentiel : la tonalité, la mélodie, la force. Mais la lumière de l'harmonie et de l'orchestration doit y percer. C'est tout ce que je demande à mes gammes françaises. « Si je veux faire parler mon âme, aucun vocable français ne s'y présente ; mais si je cherche à briller, alors c'est autre chose » - Tolstoï - « Когда хочешь говорить по душе, ни одного французского слова в голову нейдёт, а ежели хочешь блеснуть, тогда другое дело ». | | | | |
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| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
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| mot | | | L'esprit n'est une bonne occasion à vendre que s'il n'est ni usé (gebraucht) ni de seconde main (second-hand). | | | | |
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| mot | | | Toute pensée est un dialogue, mais parmi tous les dialogues le plus utile, pour la justesse et la justification de la pensée, est celui avec d'autres langues. Le grec aida les Allemands à cultiver l'abstrait ; le latin apprit aux Médiévaux le laconisme ; l'allemand rendit plus poétique la pensée des Français et des Russes. L'Américain, aujourd'hui, favorise l'horizontalité, la platitude, la prose, qui sont la mort de la pensée. | | | | |
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| mot | | | L'usage de la langue comprend trois parties : la partie neutre ou plate - la phonétique, le vocabulaire, la grammaire ; la partie profonde, ou philosophique, - le modèle conceptuel, bâti par ses porteurs ; et la partie haute, ou poétique, la plus mystérieuse, informalisable - la nature de la rencontre entre le mot et la chose, entre les sons et le sens. Les plus beaux vers français, russes, allemands, anglais, traduits, mot-à-mot, dans une autre langue, ne sont jamais beaux. Mais les lois scientifiques ne perdent rien dans des traductions littérales. | | | | |
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| mot | | | L'une des sottes joies des intellectuels français (et dont je me laisse parfois contaminer), ce sont ces innombrables palindromes mécano-syntaxiques, comme, par exemple : l'histoire n'est pas raisonnable (ce qui est juste), c'est la raison qui est historique (ce qui est bête). Qu'importe qu'histoire n'a presque rien à voir avec historique ni raison avec raisonnable. | | | | |
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| mot | | | Un écrit parfait se conçoit à deux : par un talent, excité par la langue consentante et entreprenante. C'est de la procréation. Et c'est avec un brin de chagrin ironique et frustré que je me dis astreint à une simple création, puisque la langue française reste de marbre, face à mes avances désespérées. | | | | |
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| mot | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit me dévisager et me parler, en anticipant, et m'apporter sa dose de foi et de griserie. La ventriloquence, c'est à dire la création à mon insu, doit avoir sa place, dans la peinture de mes passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. | | | | |
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| mot | | | L'origine de notre malheur : pour le Français et le Russe, elle est dans le temps (mal-heur, не-с-частье, de час – l'heure), pour l'Allemand – dans l'espace (Elend, de Ausland – pays étranger), pour l'Anglais – dans la logique (un-happiness). | | | | |
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| mot | | | Opposé à l’Être atemporel, le Devenir, pour le Français, est un parcours, tandis que pour l’Allemand, surtout pour un philologue allemand, il n’est que commencement, naissance. Comme en grec, où le verbe devenir veut dire naître, apparenté à genesis. | | | | |
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| mot | | | La fidélité (comme faithful ou la верность russe) renvoie à la foi, tandis que la Treue allemande – à la vérité (le true anglais). Et de la vérité – une belle remontée jusqu’à l’arbre : true – tree (le dérévo – дерево – russe). | | | | |
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| mot | | | Dans une situation on est assis pour réfléchir ; dans une Stellung on reste debout, par la volonté d’un autre ; dans un положение on se couche, résigné. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, la surabondance de moyens morphologiques et rythmiques rend trop facile l'illusion de pensées profondes ou de vaste lyrisme. En français, les contraintes stylistiques excluent du Parnasse les inhabitués des hauts sentiers. On reconnaît l'élite par la place qu'elle accorde aux contraintes. Nietzsche et Pouchkine sont d'heureux exemples de l'application de contraintes à la française aux moyens expressifs de leurs langues maternelles. | | | | |
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| mot | | | Le même mot pour fin-cible et fin-limite ! Pourquoi s'étonner que le Français soit si raisonneur en fourrant partout cet intrus de causalité racoleuse ? Et si la fin-limite était derrière nous, avant notre premier pas ? Et si la fin-cible servait à aiguiser notre regard et non nos flèches ? | | | | |
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| mot | | | Un étonnant parallèle entre ces couples de synonymes : habit-costume et habit-custom. | | | | |
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| mot | | | L’émotion (excitation) nous renvoie au mouvement (la terre), Aufregung – à la hauteur (l’air), волнение – à l’onde (l’eau). Pourtant, c’est le feu qui traduirait le mieux leur sens désirable. « Que l’amour soit une mer agitée entre les rivages de vos âmes » - Kh.Gibran - « Let love be a moving sea between the shores of your souls ». Il pourrait être aussi un néant, dont l’ardeur serait entretenue par la caresse des regards, des mains, des paroles. | | | | |
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| mot | | | Une langue doit permettre de faire entendre ma voix, ma personne éthique, et d’inventer un style esthétique. Je constate qu’il y a beaucoup d’originaux, en Allemagne et en Russie, et peu d’élégants. En France, il y a beaucoup d’élégants et peu d’originaux. Une conséquence de la nature des langues ? | | | | |
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| mot | | | En Allemagne ou en Russie, il est facile de passer pour poète ou philosophe, grâce à la langue : une phonétique, une morphologie, un vocabulaire - de grande variété et richesse. En français, il est impossible de tricher : il y faut absolument avoir de la sensibilité poétique, du talent rhétorique, de la noblesse de l’esprit. Une fois de plus : les contraintes y rendent la création plus subtile et le discours – plus laconique. Le français est une langue idéale pour le genre aphoristique. | | | | |
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| mot | | | Le relief du français fait ressortir les concepts avant les relations, l'anglais fait l'inverse, l'allemand et le russe entourent les deux d'une même indétermination. Le nombre de concepts dépassant, de loin, celui de relations, le français se prête mieux aux œuvres de l’esprit, mais en moindre mesure à celles de l’âme. | | | | |
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| mot | | | Une sage et pacifique résignation à créer ex nihilo incognito, ou bien une rupture, violente ou orgueilleuse, avec des sources communes de nos pensées ? Absence de présuppositions ou déracinement ? - aucun point commun entre ces deux attitudes ; pourtant, l’ouvrage de Chestov, consacrée à la première, fut compris et traduit en français dans le sens de la seconde - Apothéose du déracinement. Les Anglais et les Allemands – groundlessness, Grundlosigkeit – ne s’y trompèrent pas. | | | | |
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| mot | | | La langue maternelle est le dernier refuge du solitaire. Pour un écrivain français, en proie à la solitude, la langue française est une douce et caressante consolation ; pour un Allemand ou un Russe, cette consolation est empreinte de mélancolie : « Quand le doute m’étrangle, tu m’es le seul soutien, - langue libre russe » - Tourgueniev - « Во дни сомнений, ты один мне опора, свободный русский язык ». « La langue allemande fut la plus fidèle consolation de ma vie » - H.Hesse - « Die deutsche Sprache ist der treueste Trost meines Lebens gewesen ». | | | | |
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| mot | | | Dans les interjections les plus courantes, Dieu est aimable en allemand (lieber Gott), juste en russe (Боже правый), gentil en français (bon Dieu). | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, le mot tristesse porte une aura poétique ; en français, il a une très mauvaise réputation, désignant quelqu’un d’ennuyeux, de terne, de lourdaud. Le Français préférerait être amer plutôt que triste. | | | | |
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| mot | | | Le vocable mot est masculin en français, neutre – en allemand et en russe, féminin – en italien et en espagnol. Il est féminin aussi en grec, et l’on comprend alors pourquoi, pour les Grecs anciens, le mot était une hétaïre (les pensées, elles, deviennent, toutes, de simples catins) et devait s’adonner à la prostitution sacrée. Se soumettre aux caprices des dieux ivres. Ne pas former de famille en s'acoquinant avec un seul concept. | | | | |
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| mot | | | Le néologisme, qui me manque le plus en français – l’ailation, le fait de se sentir pousser des ailes, une transfiguration qui élève, apporte de l’élation. Alors je pourrais traduire Pasternak : « Ton ailation te hisse au-delà des nuages ; la mienne, la féminine, fait serrer mes ailes contre la terre, pour les étendre au-dessus d’un oisillon en danger » - « Окрылённость дана тебе, чтобы на крыльях улетать за облака, а мне, женщине, чтобы прижиматься к земле и крыльями прикрывать птенца от опасности ». | | | | |
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| mot | | | Je perçois deux faiblesses de mes écrits – l’une, reconnue par moi-même, et l’autre, que remarqueront mes contemporains : la première - les défauts du style, dus à mon français emprunté et forcément bancal par ci par là, et la seconde - l’absence de références concrètes à l’actualité, qui obsède tout le monde. Je me console avec Cervantès, qui trouvait son ouvrage : « manquant de style, dépourvu de jugements » - « menguada de estilo y falta de sentencias ». | | | | |
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| mot | | | Le style journalistique existe non seulement dans la presse, mais aussi dans les sciences, en philosophie, en poésie ; plus que cela, il y domine, il devint une langue à part. Le public ne veut plus lire que dans cette vilaine langue ; je ne m’en doutais pas, lorsque je me mis au français. Personne n’entend – dans les deux sens du mot – ce que je dis ; et je ne dis pas ce que le public attend. | | | | |
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| mot | | | Rendre possible une cohabitation d’un paisible animal avec l’homme, ou neutraliser la férocité d’un fauve – deux notions nettement différentes et bien séparées en allemand (Domestizierung, Zähmung) et en russe (приручение, укрощение), mais confondues en anglais (taming) et en français (apprivoisement). On apprivoise un hérisson, pour le salon, et une hyène, pour l’arène ! | | | | |
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| mot | | | Dans les genres qui réclament le laconisme, telle, précisément, l’aphoristique, l’allemand se noie dans une interminable logorrhée, purement verbale. L’allemand est porté sur l’enchaînement, là où le français cherche l’arrêt le plus élégant et bref. | | | | |
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| mot | | | La poésie française est condamné à rester de second ordre en Europe pour une raison technique – l’accent tonique en français n’est que syntagmatique et non pas, en plus, comme partout ailleurs, lexical, source d’innombrables combinaisons rythmiques. D’autre part, suivre, verbalement, ces rythmes est si facile, que tant d’Européens se prennent pour poètes, sans avoir le moindre talent poétique ; en France, seul les poètes-nés peuvent briller. | | | | |
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| mot | | | En russe, un seul mot sur dix demande une réflexion sur sa bonne orthographe ; en allemand – trois ; en anglais – six ; en français - neuf. | | | | |
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| introduction russie | | | RUSSIE : Ce rude pays m'ouvrit ses bagnes et ses forêts, ses poètes et ses mouchards, ses grognements et sa musique, sa mathématique et ses casernes. Même sans sa langue, qui est aussi la mienne, je serais resté son fils, sans savoir exactement qui est mon père spirituel. La France, plus attentive, ironique et souple, m'adopta. L'appel du large, que me légua la Russie, se transforma en besoin de hauteur. Ayant appris le vertige de la hauteur, l'humilité de résignation devint une honte agissante. Le goût de vastes panoramas s'effaça au profit des climats exquis et rares. La déraison poursuit l'histoire russe et fournit aux plumes, sortant des sillages rationnels, des instigations au rêve ou à l'invention. | | | | |
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| chœur russie | | | MOT : Le mot russe a la liberté du latin, l'élasticité de l'italien, l'imprévisibilité de l'allemand. Il rend bien les états d'âme, mais s'empêtre dans les abstractions. L'antithèse du français. Mon écrit est une tentative contre nature : un état d'âme, qui veut remplir le mot tout entier. L'ambition démesurée, mais la seule, qui justifie ma prise de plume. | | | | |
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| russie | | | Pour voir du Chaos, il faut de bonnes oreilles ; pour le faire parler - de bons yeux. Quand on invertit, benoîtement, les rôles, on n'obtient que du désordre. Les moments à guetter : l'ordre s'avérant harmonie (l'esprit français reflété par Valéry), le désordre se sublimant en chaos (l'âme russe, vue par Dostoïevsky). | | | | |
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| russie | | | En matière conjugale, la (in)fidélité aurait dû être confiée au jugement de la seule Aphrodite, tandis que les Français la renvoient au Tribunal Administratif (tromper) et les Russes, carrément, - à la Cour Martiale (изменять - trahir). Les Allemands, moins mélodramatiques, la classent dans les exercices athlétiques (Seitenprung - sauter latéralement, en acception intransitive…). | | | | |
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| russie | | | Le Russe, dans son isolement des catacombes, prêche la rencontre des foules fraternelles ; le Français exhibe sa solitude polaire, quelques heures après un dîner en ville, en compagnie de son éditeur. | | | | |
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| russie | | | Les mots - symboles - idoles : pureté - pour l'Allemagne, bonté - pour la Russie, beauté - pour la France. Les pires des abominations naissaient de l'opposition d'une idole aux deux autres ; les plus beaux triomphes - d'une mise à l'épreuve par les autres de son idole. | | | | |
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| russie | | | Le personnage négatif pour l'Anglo-Saxon, c'est un névrosé, pour le Français - un sot, pour l'Allemand - un philistin, pour le Russe - un homme transparent. | | | | |
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| russie | | | Le même potentiel du délire est attribué à chaque nation. L'Allemagne le consacre à la poésie, la France - à la politique, les USA - à la religion. Le délire russe ne contient que … du délire, pseudo-poétique, pseudo-politique, pseudo-religieux. En tout cas, « les plus grands biens, qui nous échoient, sont ceux qui nous viennent par le moyen d'un délire » - Socrate. | | | | |
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| russie | | | Pour présenter un livre, le Français citera son éditeur, l'Allemand - le libraire, l'Américain - le type de couverture, le Suisse – le nombre prévu d’heures de lecture, le Russe - le genre de larme ou de rire qu'il chercherait à partager. | | | | |
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| russie | | | En énumérant les symptômes du pessimisme, Nietzsche mettait, jadis, avant Dostoïevsky et Tolstoï, les dîners chez Magny. Les dîners en ville (comme jadis les dîners chez Agathon) continuent à avoir, en France, une place d'honneur, même à l'époque d'un optimisme général. | | | | |
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| russie | | | L'Anglo-Saxon réduit la philosophie à une grammaire, le Français - à une logique, l'Allemand - à une structure, le Russe - à une poétique. | | | | |
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| russie | | | Un héritier de Pouchkine ou Tolstoï se sent, aujourd'hui, étranger à Moscou, comme celui de Gilgamesh à Babylone, celui de Ptolémée à Alexandrie, celui de Jésus à Jérusalem, celui de Sénèque à Rome, celui de Constantin à Istanbul. De nos jours, les voix des grands ne peuvent résonner naturellement qu'à Paris, avant qu'il n'en reste qu'une mémoire, gravée quelque part à New York ou Salt Lake City. | | | | |
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| russie | | | Une jolie illustration de la différence entre la gloriole française et l'humilité russe : les nombres premiers s'appellent, en russe, - nombres simples (простые числа). | | | | |
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| russie | | | Cet éditeur parisien, dans sa rebuffade, condescend à me faire voir ma place : « nous ne publions que les meilleurs ». En URSS, ils se seraient contentés de me rediriger vers un hôpital psychiatrique correctionnel, ce qui ferait reverdir davantage ma plume. En France, quand je vois le crétinisme de mes supérieurs du créneau, la rage d'un amour-propre en feu m'asphyxie et la plume me tombe des mains. | | | | |
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| russie | | | L'Allemand apprend la force du pensé, le Français - l'élégance du penser, le Russe - la caresse de la pensée. | | | | |
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| russie | | | Les plus français des écrivains russes : Pouchkine, Tiouttchev, M.Boulgakov. Les plus russes des français : Rousseau, Lamennais, A.France. Savoir sourire à tout, savoir s'apitoyer sur tous. À propos, le plus français des Allemands, ce serait, ma foi, Nietzsche, qui a dû avoir sous les yeux Voltaire et Rousseau, pour exclure de son champ, par souci d'originalité, leurs thèmes centraux - l'ironie et la pitié. | | | | |
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| russie | | | Sur l'exemple de Soljénitsyne on voit ce que représentent les trois quarts de siècle de culture, que les Russes n'ont pas partagés avec l'Europe. En revanche, dans le sens inverse, cette séparation explique, que le Français voit dans l'affaire Dreyfus un phénomène plus monumental que l'archipel du Goulag et tient l'héritage de Mallarmé pour plus évolué que celui de Tolstoï. | | | | |
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| russie | | | L'Anglais a plus d'avis que de pensées, l'Allemand - plus de pensées que d'avis (Heine). L'avis du Français est la pensée ; l'avis du Russe - la vie. | | | | |
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| russie | | | L'Américain veut chercher le fond de la solution, l'Allemand - le fond du problème, le Russe - le fond du mystère. Le Français se contente - et il a raison - d'en trouver la plus belle forme. « Les Russes ignorent la joie de la forme » - Berdiaev - « Русские не знают радости формы ». | | | | |
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| russie | | | Le champ européen reçut la bonne graine, dont l'Anglais sera l'économiste, le Français - le politicien, l'Allemand - l'idéologue ; pour en assurer la sécurité et la longévité, il lui fallut l'épouvantail russe. | | | | |
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| russie | | | L'ennui semble être un point commun entre les révolutions française et russe. « 14 Juil.1789 - Rien. » - les plumes et les caméras enthousiastes inventeront ce que ne virent les yeux ni perçut l'esprit. « Nov.1917 : parmi cette horreur sans nom, au fond de cette absurdité - l'ennui. Tout va au diable et - il n'y a pas de vie. Il n'y a pas de ce qui insuffle la vie : d'un élément de lutte » - Hippius - « Нояб.1917. Среди этих омерзительных ужасов, на дне этого бессмыслия - скука. Всё летит к чёрту и - нет жизни. Нет того, что делает жизнь : элемента борьбы ». Les descendants introduiront les lutteurs, les arènes et les récompenses. | | | | |
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| russie | | | Le philistin et le philosophe allemands, le syndicaliste et l'intellectuel français, vivent dans le même milieu, avec la même vision du bon, du beau, du vrai ; aucun d'eux ne se considère vaincu ou dominé. L'escroc et le poète russes n'ont pas grand-chose de commun, et le premier écrase le second : « Ce pays avait tout pour devenir un paradis de l'esprit, mais il devint un enfer grisâtre » - Brodsky - « Страна обладала задатками духовного рая, а стала адом серости ». | | | | |
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| russie | | | Des archéologues, poètes ou critiques d'art allemands sillonnent la Grèce, la France ou l'Italie et imitent la pureté, la grandeur ou la beauté, vues, comprises et digérées ; des rêveurs russes imitent les mirages des autres, sans leurs soifs, sans leurs transports, sans leurs cartes ; voilà pourquoi la culture russe est plus originale. Parce que plus inventée. | | | | |
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| russie | | | De son passage à Paris, l'Américain retiendra le nom de l'hôtel, où il a eu un dîner d'affaires, l'Allemand - les horaires des trains, qui conduisent à Euro-Disney, le Russe - le nom de celui qui s'était suicidé à l'endroit le plus proche. | | | | |
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| russie | | | L'absence du sentiment du droit, chez les Russes, est un vide du même ordre que « l'un des inconvénients du caractère français, l'absence du sentiment du devoir » (Delacroix). Et c'est dans leurs vides respectifs qu'ils font évoluer leurs génies, remplis du sentiment contraire. Comparez avec ceux, d'outre-Atlantique, qui ont les deux et où dorment, à la fois, et la conscience et l'élan. | | | | |
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| russie | | | Ni Dostoïevsky ni Tolstoï ne trouvèrent en France d'adeptes de talent (on ne peut pas prendre au sérieux des G.Bernanos ou A.France) ; c'est d'autant plus étrange que Nietzsche ou Wittgenstein en sont des héritiers enthousiastes et pénétrants. | | | | |
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| russie | | | Tout esprit français est dans un mot d'esprit ; l'idée de l'esprit est tout esprit allemand ; le mot et l'idée, débarrassés d'esprit et devenus gémissement ou icône, c'est l'esprit russe. | | | | |
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| russie | | | Le Français réussit sa gloire en calculant dans le réel, l'Allemand réussit sa conscience en travaillant sur le réel, l'Anglais réussit sa compétition en fabriquant le réel ; le Russe échoue dans son rêve, en trichant sur le réel. | | | | |
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| russie | | | Sur les rapports avec la vérité : le défaut le plus grave, pour un Allemand - de l'ignorer, pour un Russe - de la justifier, pour un Français - de ne pas savoir la fabriquer. | | | | |
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| russie | | | Le Russe est si pressé de hurler son pouls du bon, qu'il oublie de s'assurer le concours du rythme du beau ; le Français est si obnubilé par la voix du beau, qu'il oublie d'y insérer des silences du bon. | | | | |
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| russie | | | L'Allemand est obsédé par la mesure, il y réduit même son idéal, la pureté (« le brut aussi a besoin de mesure, afin que le pur se reconnaisse » - Hölderlin - « unter dem Maße des Rohen brauchet es auch damit das Reine sich kenne ») ; le Français se pavane avec ses outils de mesurage et les appelle esprit ; le Russe se veut être la mesure même, pour n'évaluer que le démesuré - la douleur, la bonté, la solitude. | | | | |
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| russie | | | La pensée s'inscrit, en Allemagne, dans une philosophie, en France - dans une littérature, en Angleterre - dans une politique, en Russie - dans la vie, ce réseau de riens. « En Allemagne on veut la pensée pour la méditer, en France - pour l'exprimer, en Angleterre - pour l'appliquer, en Russie - pour rien »*** - Tchaadaev. L'absence d'œuvres serait la définition même de la folie (Foucault, et l'œuvre de Pouchkine n'était pas encore venue te consoler comme Montaigne - le Tasse), folie dont un oukase te stigmatisa, pour que tu y rejoignisses, malgré toi-même, Swift, Nietzsche, Van Gogh, Artaud. | | | | |
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| russie | | | Trois fauteuils voisins de l'Académie Française furent occupés, au siècle dernier, par trois énergumènes d'origine russe, qui discutaient en russe des entrées du Dictionnaire de l'Académie. | | | | |
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| russie | | | Les personnages au goût le plus détestable : en Russie - les âpres (les Eurasiens ou les théologiens), en France - les sirupeux (Proust, Guitry, Sollers), en Allemagne - les insipides (Hegel, Husserl). Les meilleurs : en Russie - les tourmentés, en France - les placides, en Allemagne - les illuminés. | | | | |
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| russie | | | Les apprentis-philosophes français, viscéralement anti-russes, cherchent dans les récentes expéditions russes au Caucase les seuls parallèles avec ce que Pol-Pot infligeait à Pnom-Penh ou Hitler - à Varsovie. Elle est si nette et si sans appel, leur frontière entre justes et injustes. Je ne sais pas, où ils mettent les oubliés de Léningrad et Stalingrad, martyrisés par des barbares injustes, mais j'aurais pitié des enfants de Dresde, Berlin ou Hiroshima, crevant de la main des barbares justes. | | | | |
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| russie | | | La pitoyable stupéfaction des hommes de gauche européens - le Pacte Ribbentrop-Molotov ; dans l'affrontement avec les nazis, le Français risquait, au plus, des délais de livraison du Beaujolais Nouveau plus espacés, et le Russe - d'être réduit en esclavage, à l'âge de pierre, sans aucun soin médical, aucune culture, de voir un désert à la place de Saint-Pétersbourg et de Moscou ; tout ce qui retardait l'invasion devait être tenté, sachant, que les démocraties refusent toute coopération avec le Kremlin et qu'après Munich elles font tout, pour que les deux tyrans se saignent mutuellement ; l'idiotie et l'ingratitude de cette folie des Européens - proclamer le Pacte en tant que la cause première de la Guerre ! | | | | |
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| russie | | | Pour être porté aux nues par sa nation, l'Américain doit gagner, l'Allemand - souffrir, le Français - briller, l'Italien - chanter, le Russe - tomber. | | | | |
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| russie | | | Ni en Allemagne ni en France il n'y eut un seul vrai nietzschéen ; ils sont nombreux en Russie, et sans la moindre imitation ni surprise : Nietzsche est le plus russe de tous les philosophes occidentaux ; les épigones académiques fouillent dans ses idées (qui sont bien pauvres), les épigones littéraires - dans ses métaphores (qui sont fort belles), tandis que les vrais nietzschéens se reconnaissent eux-mêmes - dans son ton (qui est, avant tout, noble). | | | | |
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| russie | | | Pour un Russe, écrire en français, c'est être sur la Bérézina et ne pas savoir si l'on vit une débâcle ou une délivrance. | | | | |
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| russie | | | Je me sens minable, pour ne pas dire ridicule, avec ma langue et ma morgue, que n'apprécierait peut-être qu'un duc de La Rochefoucauld, - je lis le récit d'un Parisien de bonne souche (S.Tesson), reclus, en plein hiver, dans une cabane de la taïga sibérienne, et où je retrouve tout le décor sauvage de mon enfance. Un chiasme vertigineux ! Jusqu'à ses calembours (qu’il fait passer pour aphorismes), qui sont si désespérément plats… Il me reste à « découvrir une autre Sibérie, pour y expédier l'initiateur de réévaluations de valeurs » - Nietzsche - « ein Sibirien zu erfinden, um den Urheber der Wert-Tentative dorthin zu senden ». | | | | |
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| russie | | | Le malheur russe est que, contrairement à Rome et Paris, après de sanglants affrontements entre plébéiens et patriciens, aucun Temple, aucune place, ne portent le nom de Concorde, et la Place la plus emblématique continue à s'appeler Rouge, symbole de beauté ou couleur de sang, comme cette église de Saint-Pétersbourg, qui ne fait que nous rappeler un Sang Versé, au lieu d'appeler à l'expier. | | | | |
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| russie | | | En venant en France, le Russe veut voir partout des d'Artagnan, ne voit que des consommateurs et se met à se lamenter sur la disparition d'un monde de rêves. Le Français se rend en Russie, pour s'ébahir devant des fous de Dieu, de vodka, de caviar ou de musique tzigane, tombe sur des fonctionnaires véreux et finit par n'y voir que la poubelle du monde. Les lucides des deux camps comprennent que le charme recherché le doit à l'inexistence de l'objet qui les intrigue, ce qui redouble leur sympathie. | | | | |
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| russie | | | Dans la connaissance de l'homme, le Français se penche sur le comment, l'Allemand - sur le où, l'Anglais - sur le quand, le Russe - sur le qui. « Le Français s'amuse, l'Allemand rêve, l'Anglais vit, le Russe singe » - Gogol - « Француз играет, немец мечтает, англичанин живёт, русский обезъянствует ». | | | | |
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| russie | | | La réussite sociale : pour un Américain - partir les poches vides et arriver millionnaire ; pour un Français - troquer sa guinguette provinciale contre dîners en ville parisiens ; pour un Russe - de tourmenté devenir tourmenteur. | | | | |
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| russie | | | La réflexion, le foyer, la découverte de paysages - tels sont les cadres de notre vie, errante ou sédentaire : « L'Allemagne est faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y penser, la France pour y vivre »* - d'Alembert. Mais en Russie, qu'on voyage, qu'on pense ou qu'on vive, tout se réduit à y souffrir. | | | | |
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| russie | | | Le rire s'inscrit dans le paysage et le caractère français ; la moquerie constitue le climat et le tempérament russes. « Le Français est dans le rire, le Russe - dans la grimace ; le Français grimace lorsqu'il rit, le Russe rit lorsqu'il grimace » - V.Joukovsky - « Француз - весел, русский - насмешлив ; француз осмеивает, потому что он смеётся, русский смеётся, потому что осмеивает ». Le premier sait qu'il vaut mieux en rire ; le second se demande, s'il ne vaudrait pas mieux en pleurer. | | | | |
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| russie | | | Connaître la chose ou toucher à son mystère ? « L'Allemand tourne autour de la chose, le Français capte un rayon, qui en émane, et continue son chemin » - Kleist - « Der Deutsche geht um das Ding herum, der Franzose fängt den Lichtstrahl auf, den es ihm zuwirft, und geht weiter ». Le Russe, par un coup de pied, la voue aux ténèbres extérieures ou, par un coup de cœur, exige d'elle un rayonnement éternel. | | | | |
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| russie | | | Un aristocrate français, éconduit par sa compagne, ex-princesse russe, se perd dans d'obscures raisons, que la volage évoque. Y flairant des mystères de l'âme russe, il me demande de l'éclairer la-dessus ; je lui suggère un terrain neutre, on monte une expédition dans des caves californiennes ; au bout de 48 heures, il comprend, que ce n'est pas l'esprit d'aventurier du Far West, qui lui manquait, mais l'ivresse d'âme orientale. | | | | |
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| russie | | | Les touristo-trotskistes, convertis en journalistes, rejoignirent la-dessus d'autres germanopratins ; c'est à la télévision qu'ils puisent toutes leurs connaissances de la Russie et non plus dans Tolstoï ou Dostoïevsky. Tout Français, légèrement au courant du souffle de ceux-ci, a de la compassion, et par-là de la compréhension, pour leur malheureuse patrie. Mais comment écouter aujourd'hui ce pays, sans porte-parole, sans voix organique et se permettant le luxe criminel de dédaigner la voix d'un Soljénitsyne ? Tant de haine biologique anime les nouveaux intellectuels français de gauche. | | | | |
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| russie | | | Les vices et les vertus des nations changent si facilement de signe, il suffit de leur adjoindre quelques compléments de lieu ou de temps. Après l'énumération cinglante : « L'Anglais cherche le profit, le Français - la gloire, l'Allemand - le pouvoir, le Russe - le sacrifice » - W.Schubart - « Der Engländer will Beute, der Franzose Ruhm, der Deutsche Macht, der Russe das Opfer » - pensez au profit en usine, à la gloire au salon, au pouvoir en église, au sacrifice en caserne, et vous rabibocherez tout le monde. | | | | |
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| russie | | | Agir pour ce qui est en-dessous (être Français) ou au-dessus (être Russe), c'est fuir, mais la vie est dans la qualité de nos fuites. S'accrocher aux choses mêmes et n'agir qu'en leur nom n'est guère glorieux : « Agir pour la chose elle-même, c'est vraiment être Allemand » - Wagner - « Deutsch sein heißt eine Sache um ihrer selbst willen zu tun ». Perspective ou voisinage, il faut choisir. | | | | |
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| russie | | | Les ogres au pouvoir, ce n'est pas une exclusivité française. « Le souverain russe est civilisé, son peuple ne l'est pas. En France, c'est l'inverse » - Talleyrand. La Russie en eut, elle aussi, mais ni ses huttes ni ses palais ni ses camps ne furent tempérés par un Code Civil, le bon plaisir des uns et des autres réglant le fouettage, la fraternisation ou le régicide. « En Russie, la sévérité des lois est tempérée par leur non-respect » - Wiazemsky - « В России суровость законов умеряется их неисполнением ». | | | | |
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| russie | | | Le théâtre anglais est dominé par le mot, l'allemand - par l'image, le français - par la fioriture, le russe - par un état d'âme. L'art, la poésie, le décor, l'homme. | | | | |
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| russie | | | Pour l'Anglo-Saxon, est vrai ce qui marche ; pour l'Allemand - ce qui se tient debout ; pour le Français - ce qui plane ; pour le Russe - ce qui (que ?) justifie la position couchée. | | | | |
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| russie | | | On mène une vie de réfugié, quand la langue des réponses n'est pas la même que celle des questions. Ma vie est une suite de deux exils : en Russie, où il fut impossible de me cacher, et en France, où il est impossible de me faire voir. Trop d'interrogateurs débiles ou trop d'interrogations subtiles. Aucune envie de réponses ou des réponses, toutes trop banales. | | | | |
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| russie | | | Ces Yankoïdes, exilées à Passy ou Montparnasse, pratiquant leur aristocratie parmi marchands de tableaux, cultivant le Bel Esprit dans des restaurants, s'épanouissant aux courses à Enghien et en escapades sur la Riviera, elles me font penser à deux grandes exilées russes, A.Akhmatova et M.Tsvétaeva, ne se liant, en France, qu'avec d'autres exilés, A.Modigliani ou Rilke. Mais le badaud s'extasie sur toutes ces G.Stein, N.Barney, A.Nin, repues et insignifiantes. Et leurs homologues masculins, E.Pound, Fitzgerald, Hemingway, furent, eux aussi, de répugnants bourgeois, entreprenants et snobs. | | | | |
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| russie | | | Des métèques-clochards, comme Celan ou Cioran, sont de rares promoteurs des poètes et philosophes russes ; le marketing triomphal de leurs homologues américains est assuré par des hordes de professeurs des Business Schools. | | | | |
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| russie | | | Chez les Français, la souffrance tend trop vers les gouffres, et chez les Allemands – vers le ciel. Elle n'est réelle, c'est à dire bestiale, incurable, écrasante, que chez les Russes. Et puisque la liberté est au ciel de la fidélité ou dans l'hypogée du sacrifice, on peut comprendre pourquoi la souffrance ne s'y convertit pas en liberté. | | | | |
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| russie | | | Une fois seul, le Français reste sociable, l'Allemand tourne en bête, le Russe devient ermite, un saint, en compagnie des anges et des démons. | | | | |
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| russie | | | L'intérêt des chemins, pour le Russe, n'est pas le déplacement des pieds, mais le placement du regard – vers ses horizons ou sur son étoile. Cette singularité russe fut remarquée par de grands voyageurs : « En Russie, il n'y a pas de routes, il n'y a que des directions » - Napoléon. Il n'est pas étonnant que la roue de l'Histoire s'y embourbe, et que l'on soit obligé de la réinventer à chaque nouvelle époque russe. | | | | |
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| russie | | | L'Anglais, l'Allemand, le Français, le Russe voient dans leur patrie respective - une protectrice, une muse, une déesse, une mère. D'où leurs propensions à folichonner, à s'oublier, à statufier, à pleurnicher. | | | | |
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| russie | | | La Russie fut un climat. Son empire vola en éclats, sa race se métissa, sa personne se fondit en foule, le climat de ses cieux et de ses âmes résiste mieux que le reste à l'épreuve de l'histoire. « L'Angleterre est un empire, l'Allemagne - une race et la France - une personne » - Michelet. | | | | |
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| russie | | | Le défaut d'écrivain le plus impardonnable à leurs yeux : l'Anglais - un faible sens de l'humour, le Français - un style manquant de rigueur, l'Allemand - le peu d'étendue de l'oreille, le Russe - le peu de honte dans le regard. | | | | |
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| russie | | | L'écriture de Nietzsche fait penser à l'esprit français et au ton russe. Le style de Montaigne, Pascal ou Voltaire, le sujet y dominant le projet, et l'élégance de forme se moquant de la rigueur de fond. La véhémence et le conservatisme de Dostoïevsky, la pureté et la honte y étant inextricablement mêlées sur le même axe vertical. L'homme, ce soi connu, le soi du centre, le soi haïssable, il doit être surmonté par le surhomme, ce soi inconnu, le soi des commencements, le soi admirable. | | | | |
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| russie | | | La philosophie, en Angleterre - anatomie intellectuelle, en Allemagne - physiologie spirituelle, en France - hygiène mentale, en Russie - pathologie vitale. | | | | |
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| russie | | | L'Anglais qui prie est un spectacle peu émouvant ; le Seigneur doit lui préférer le Français qui blasphème. Le Seigneur a en horreur la prière du Russe, toujours blasphématoire, mais Son hypostase littéraire a un faible pour le blasphème russe, si énorme, qu'il touche au ciel. | | | | |
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| russie | | | Face aux Russes, je me comporte en mollasson démocrate, sage et prude ; avec les Français, je frôle le liberticide, fanatique et violent. Hypocrisie ? Ambivalence ? Protéiforme, sans fond véritable ? Et je ne sais même pas, où je suis plus près de ma vérité. | | | | |
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| russie | | | Que peut-on attendre de l'injection, au beau milieu de Paris, d'un enfer russe (ad - ад - en russe) ? - Par-ad-is : « Ajoutez deux lettres à Paris : c'est le paradis » - J.Renard. Paris, une fête, qui ne me quitte plus (a moveable feast - Hemingway - un abject récit, qui avait charmé mon adolescence). | | | | |
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| russie | | | Une chose bien dite vaut bien une chose bien faite, tel est le bon credo du Français. C'est en cela que la France est supérieure aux autres, qui n'ont envie de dire qu'après qu'une chose fut faite. L'artiste précède les choses, le chroniqueur les suit. Dictum factum. Toutefois, d'après Pavlov : « Les réflexes du Russe s'accordent non pas avec l'action, mais avec les mots » - « Условные рефлексы русского человека координированы не с действиями, а со словами » - une concurrence existerait à l'Est. | | | | |
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| russie | | | L'égalité des corps et la fraternité des âmes furent un rêve des aristocrates. Mais c'est la liberté des esprits roturiers qui l'enterra. L'injustice, que Tocqueville fait aux Français : « Les Français veulent l'égalité dans la liberté et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage » - s'applique pourtant aux Russes d'antan. En plus, ils voulaient la liberté dans l'égalité et, s'ils ne pouvaient l'obtenir, ils n'en voulaient plus dans l'inégalité. L'égalité est le devoir de la liberté (et non pas, comme dit Berdiaev : « La liberté est le droit à l'inégalité » - « Свобода есть право на неравенство »). | | | | |
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| russie | | | Pour deviner les rapports de l'Européen avec la connaissance, il suffit d'examiner son verbe-fétiche : under-stand (humilité), ver-stehen (pénétration), com-prendre (universalité), по-нять (hauteur). | | | | |
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| russie | | | En aucune autre langue on ne traduit si bien l'état d'âme qu'en russe. L'allemand est bien doté pour le maintien d'un souffle poétique, l'anglais - pour l'ironie distante, le français - pour l'harmonie délicate, claire et inexplicable. | | | | |
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| russie | | | L'Allemand pense, qu'à l'Est on maîtrise la profondeur, à l'Ouest – la forme, mais seul le Teuton se les approprie, toutes les deux. En passant de la profondeur à la forme ou vice versa, on perd obligatoirement l'une et l'autre. La profondeur est dans un pressentiment de la forme ; la forme est dans un refus sursitaire de la profondeur. « La France est trop légère, la Russie - trop lourde, seule l'Allemagne a les pieds par terre et la tête - dans les nues » - Tsvétaeva - « Франция легка, Россия тяжела, у Германии ноги на земле, голова в небе ». | | | | |
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| russie | | | L'image d'artiste maudit est bouleversante en France, surprenante en Allemagne, banale en Russie. Elle est ridicule dans le monde anglo-saxon ne s'intéressant qu'aux réussites. | | | | |
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| russie | | | Comment le Français, l'Allemand ou le Russe lisent la volonté de puissance ? - volonté de (seulement) pouvoir (à la Shakespeare), de faire (die Macht, à la Valéry) ou de posséder (власть, à la Nietzsche) ? Leur seul dénominateur commun s'appelle intensité. | | | | |
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| russie | | | Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses excursus, en anglais - par son ambigüité, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan. | | | | |
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| russie | | | Un bref calcul m'apprend, que, par train, je fis dix fois le tour de la Terre : une moitié – par le Transsibérien, et une autre – par le TGV. Encore un axe, sur lequel je dépose mes valeurs intransportables, de l'immensité horizontale de l'espace à la promiscuité verticale du temps. | | | | |
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| russie | | | La hauteur de mon regard sur la vie est déterminée par l'attention que je porte soit aux origines et commencements, soit aux buts et finalités. L'inspiration passive ou l'aspiration active. Le Russe penche pour la première de ces attitudes : « Napoléon s'adressait au Destin, Alexandre [Alexandre Ier] – à la Providence » - Chateaubriand. | | | | |
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| russie | | | Wirklichkeit, действительность, viennent du verbe agir ; réalité vient du nom chose. C'est pourquoi le Français préfère agir dans l'éphémère, tandis que l'Allemand et le Russe se passionnent pour des choses de l'imaginaire. | | | | |
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| russie | | | Le cœur français ou allemand est étrangement agressif : il bat ou frappe (klopfen) ; le cœur russe se bat (биться) avec lui-même. | | | | |
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| russie | | | L'arrogance américaine, comme, jadis, l'ambition française ou le nationalisme allemand, cherche à abattre la Russie, par des sanctions économiques ou en soudoyant des marionnettes environnantes. Je ne sais pas ce qu'on devrait leur conseiller : mieux étudier l'histoire de Napoléon et d'Hitler ou bien la géographie : « On ne soumet point une nation dont le pôle est la dernière forteresse » - Chateaubriand. À l'autre pôle - la culture, celle de Pouchkine, Tchaïkovsky, Tolstoï. | | | | |
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| russie | | | Reims ou Dresde subissent le sort des vaincus, mais Moscou sort de son incendie, triomphale : « Jamais, en dépit de la poésie, toutes les fictions de l'incendie de Troie n'égaleront celui de Moscou » - Napoléon. | | | | |
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| russie | | | On s'occupe toujours trop de sa famille : l'Italien de sa sœur, l'Allemand de ses descendants, l'Américain de ses ancêtres, le Russe s'interroge sur son vrai frère et le Français sur son vrai père. | | | | |
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| russie | | | Pour se livrer à la fainéantise, le Français a besoin d'un vide (vacances), l'Allemand - d'une permission (Ur-laub) ; pour le Russe - suivre son laissez-aller (от-пуск) naturel suffit. | | | | |
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| russie | | | La politesse est en France affaire des menuisiers (polir), en Allemagne – des courtisans (Höflichkeit – Hof), en Russie – des savants (вежливость — ведать). Ce qui explique les taux respectifs des polis, dans ces pays. | | | | |
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| russie | | | Comment bâtir une morale, en français, sans disposer du mot Schuld (вина) - la honte primordiale te retenant sur un banc des accusés, tantôt synonyme tantôt antonyme d'innocence ! Faute implique forcément un acte, ce qui est bête. Et être-en-dette fait trop penser à un créditeur contingent. | | | | |
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| russie | | | Destin n'évoque que l'arrivée (destination), Schicksal - que le départ (schicken - envoyer), судьба - que le parcours (banc des accusés dans un tribunal - суд). Piètre concept, la joie ampoulée des creux, des tenants affairés des sentiers battus qu'on proclame prédestinés. Le sage est le chemin même. | | | | |
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| russie | | | La présence du regard le doit davantage aux organes de reproduction et de réflexion qu'aux organes de vue. C'est pourquoi, conception du monde est plus voyante que Weltansicht (résultat), Weltanschauung (processus),мировоззрение (les deux). | | | | |
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| russie | | | Des curiosités de l'origine des mots : désespoir - épuiser l'espoir ; Verzweiflung - aller au bout du doute ; отчаяние - rejeter tout espoir. Déception - éloigner du sens, Enttäuschung - se débarrasser de l'illusion, разочарование - cesser d'être subjugué. La dernière triade est évocatrice : la logique, le rêve, la passion se chargent de la même chose. | | | | |
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| russie | | | Curiosité psycho-linguistique : l'exemple sert de modèle pour le Russe, de jeu pour le Français, de mesure pour l'Allemand ; mais le mot exemple, en français, remonte à modèle, en allemand (Beispiel) - à jeu, en russe (пример) - à mesure. Ce qui éclaire la nature de répulsion qu'ils trouvent dans : « Odieux sont les exemples » - proverbe latin - « Exempla sunt odiosa ». | | | | |
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| russie | | | Le succès peut être vu comme l'issue (ré-ussite) d'une poursuite (Er-folg) haletante (у-спех). | | | | |
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| russie | | | L'idée de salut est élitiste en français (sauver - sauf) et en allemand (retten - reißen - arracher), grégaire en russe (спасти - пасти - paître). | | | | |
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| russie | | | Comment on voit ce qui est actuel : en français - assis (pré-sence), en allemand - plié (Gegen-wart), en russe - debout (на-стоящее). | | | | |
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| russie | | | Aucun équivalent français, pour rendre völkisch ou народность ; racial, populaire, national - trois fausses pistes menant vers l'hormonal, le social ou le tribal au lieu de plonger dans le viscéral. | | | | |
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| russie | | | Erlebnis, ce qui a la vie pour source ; переживание, le contenu d'une traversée de la vie ; le vécu, ce qui en résulte, - comment peuvent-ils s'entendre en logique, si le psychique les sépare tant ? | | | | |
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| russie | | | Qu'attend-on du jeu ? Le Français - une il-lusion, l'Allemand - un exemple (Bei-spiel), le Russe - une victoire (об-ыграть). | | | | |
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| russie | | | L'humilité te fait renoncer au courage (De-mut), te promet la paix (с-мирение), te tourne vers l'humus (qui est aussi à l'origine de l'homme) - et finit par s'identifier avec la hauteur, où la paix est rare et le découragement fréquent. | | | | |
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| russie | | | Ce bel appel à l'humilité dans cause remontant à chuter, tandis que l'allemand fait penser aux choses (Ur-sache) et le russe - à l'action (при-чина). | | | | |
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| russie | | | L'origine du mot sens (celui qu'on donne à une idée) : en français, on l'associe à sa source - à nos sens ; en russe (с-мысл – co-idée), on y voit un accompagnement de l'idée ; en allemand (Bedeutung – fabrication d'interprétation), on en fait le processus même d'accès ou de maîtrise. | | | | |
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| russie | | | Je ne suis pas le seul à être seul - consternante confusion du français entre une exception et une solitude, si facilement démêlée chez les autres : only - alone, einzig - einsam, один - одинокий. | | | | |
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| russie | | | Le fait de penser est associé, phonétiquement, à la blessure (penser - panser), à la reconnaissance (denken - danken - remercier), à la servilité (мыслить - маслить - huiler). | | | | |
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| russie | | | Probable pouvait être prouvé, wahrscheinlich brillait par l'apparence (Schein), вероятный se remettait à la foi (вера) - vous voyez les fondements de leurs (in)certitudes ! | | | | |
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| russie | | | L'impossible cohabitation de deux sens de réfléchir, en français. Quand j'entends l'imagination réfléchit, je ne suis pas sûr de devoir sortir des miroirs. L'avantage, c'est de ne pas indiquer nettement la direction, probablement - la profondeur. En allemand, on réfléchit en accumulant des couches en hauteur (überlegen) et en russe - en brassant des pensées en étendue (размышлять). | | | | |
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| russie | | | Pour accabler quelqu'un, le Français l'accule aux causes (ac-cuser), l'Allemand s'en plaint (an-klagen), le Russe le couvre de fautes (об-винять). | | | | |
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| russie | | | La table française a des pieds, l'anglaise - des jambes (legs), la russe - les deux - ножки - au diminutif efféminé. | | | | |
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| russie | | | Ce que j'entreverrais, en me penchant sur l'intensité, ce serait un vide ou une soif qu'on éprouve près d'un bon puits ou d'une bonne fontaine ; pourtant, ses équivalents allemand et russe me conduisent dans un sens opposé : Fülle/Überfülle - plénitude/débordement, насыщенность/сыт - ne plus avoir faim. | | | | |
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| russie | | | Le concept doit être engendré, le Begriff - saisi, le понятие - compris ; le départ, le parcours, l'arrivée ; c'est pourquoi le Français est si créatif, l'Allemand - si ferme, et le Russe - si ahuri. | | | | |
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| russie | | | Pour comprendre pourquoi, dans la manipulation de la vérité, l'Allemand est si méticuleux, le Russe - si effronté et le Français - si circonspect, il suffit de remarquer, que la Wahrheit est proche de la sauvegarde (bewahren), la pravda - du bon droit (право), la istina - de l'être (есть), le verum (le mais disjonctif) - de la réserve. | | | | |
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| russie | | | Minable étymologie de éternité - Ewigkeit, faisant de l'âge (ævum) son ancêtre (вечный n'ajoute pas grand-chose : du siècle) ; pourquoi le retour nietzschéen est-il éternel ? - parce qu'il est retour du passé, qui s'avère le même, donc indépendant du temps. | | | | |
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| russie | | | Qu'est-ce que je compte trouver, sur le lieu de mon dernier séjour ? - un sommeil (cimetière - de koiman - dormir) ? un repos (Friedhof - Frieden - la paix) ? un trou (graveyard - grave - creuser) ? une décharge (кладбище - класть - déposer) ? - les Russes sont les plus réalistes. | | | | |
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| russie | | | La perfection est attribut de la seule réalité, ne demandant à l'homme que l'immobilité, - d'où l'étrangeté de ce mot, qui ferait penser à l'action (par-fait), à la marche (voll-kommen), au rehaussement (со-верш-енный). « Aucune perfection imaginaire ne peut me tirer en haut » - S.Weil - la hauteur étant le don de voir dans le réel - le merveilleux. | | | | |
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| russie | | | L'enthousiasme, la vie ou l'être, laquelle de ces sensations doit accompagner nos expériences ? To enjoy penche pour la première, erleben et переживать - pour la deuxième, éprouver (provenant du verbe indo-européen être) - pour la troisième. D'où la légèreté, l'emphase ou la sécheresse des parcours correspondants. | | | | |
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| russie | | | L'apparence est fantomatique en français, lumineuse en allemand (der Schein, de scheinen - éclairer), évidente en russe (видимость, de видеть - voir) ; c'est pourquoi le sceptique français est angoissé, l'allemand - enthousiaste et le russe - certain. | | | | |
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| russie | | | Pour comprendre, pourquoi la pitié, en France, a si mauvaise presse, il suffit de remarquer le mépris, qui accompagne toute action de plaindre ; on peut justifier, en revanche, la compassion de l'Allemand (mit-leiden - souffrir ensemble) et l'exacerbation du Russe (жалеть - darder). | | | | |
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| russie | | | En allemand et en russe, interpréter (deuten, толковать) est une opération primordiale, sans aucun infléchissement par des préfixes ou présupposés ; représenter renvoie à une mimesis mentale, tandis que darstellen/vorstellen est une mise devant l'âme ou devant la raison (par une image poétique ou concept philosophique) et представлять - devant les mains. L'intelligence se remarquant plus souvent dans des tâches représentatives qu'interprétatives, rien d'étonnant que le Français ait plus d'esprit que les autres. | | | | |
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| russie | | | Le mensonge, en allemand (Lüge) et en russe (ложь), est au féminin ; il cherche son partenaire masculin et le trouve dans le rêve ; le mensonge français évite ce piège, son partenaire étant la crédulité ; d'où le ferme attachement du Français à la vérité. | | | | |
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| russie | | | L'angoisse des Allemands (die Angst) est profonde, celle des Russes (тоска) - haute ; pourtant, les mots angustia et тесен partaient de l'étroitesse, ce qui continue à dominer en français. | | | | |
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| russie | | | La dette viendrait de de-habere, changer de propriétaire, d'où les rapports purement rationnels du Français avec elle ; Schuld vient de faute, et долг - de devoir, d'où la vision dramatique des Allemands et des Russes. | | | | |
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| russie | | | Tout particularisme n'est qu'incapacité d'accéder à un langage plus vaste. La vraie opposition, dans le débat intellectuel, n'est pas entre l'universel et le particulier, mais entre l'universel palpitant et l'universel mécanique. Le Grec et le Français penchent pour la mécanique, et l'harmonie finale est au rendez-vous. L'Allemand et le Russe tendent vers la palpitation, et de terribles déchirures aboutissent au gauchissement de leurs édifices. Pour que la maison commune soit agréable à vivre, il ne faut ni monter au plafond, ni taper de la tête contre les murs, ni s'extasier devant des ruines laraires : en communauté, il faut garder la paix moutonnière ou robotique. | | | | |
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| russie | | | Que trouvaient, jadis, à la bonne hauteur, le Français et le Russe ? - le lit et la table, l'herbe et le ciel. C'est l'appétit des organes vitaux qui le dictait. Aujourd'hui, c'est le besoin créé par les autres, dans des organes éteints, qui le détermine, à chaque allumage de téléviseur. | | | | |
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| russie | | | La chanson et le chant me rendent la Russie et la France si proches. Mais si en Russie tout commence par une chanson, en France, par elle, tout finit. Le chant russe me rappelle la pesanteur profonde de l'existence, et le chant français m'ouvre à la haute grâce du rêve. L'âme et l'esprit se croisent dans la voix chantante. | | | | |
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| russie | | | Tant d'envolées, enjôleuses ou savantes, sentimentales ou sermonnaires, à l’eau de rose ou au vitriol, autour de l'esprit français ou de l'âme russe, tandis que leurs architectes principaux sont le banquier parisien et le gendarme moscovite, à l'origine des salons et des bagnes. | | | | |
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| russie | | | L'expérience, en français, viendrait d'épreuve ; en allemand - de voyage (Erfahrung - Fahrt) ; en russe - de torture (опыт - пытка). Contraintes, mouvement, souffrance comme trois contenus possibles de l'expérience. Artiste, chroniqueur, martyre. | | | | |
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| russie | | | La même distance me sépare des Russes, des Allemands, des Français. Et non pas à cause de leurs servilité, discipline ou mesquinerie, mais à cause de mon incapacité de m'enivrer comme un Russe, de pleurer comme un Allemand, de sourire comme un Français. Le goût d'exil entretient ces saines distances. | | | | |
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| russie | | | Patrie - où se sentent chez eux nos pères ; Heimat - où nous nous sentons chez nous ; родина - où est chez elle ma mère. Air, chair, terre. | | | | |
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| russie | | | Le Français, comme les Anciens, vise l'équilibre et la tranquillité ; le Russe s'ennuie dans une paix d'âme ; sans savoir bien réfléchir, il est chez lui dans une agitation inarticulable. « Les Allemands s'exaltent par la méditation au lieu de se calmer » - Stendhal. Et pourquoi ne pas faire un compromis, en vouant la raison au calme, le cœur – à l'exaltation et l'esprit – à la méditation ? | | | | |
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| russie | | | Le robot devint l'idéal commun des Français, des Allemands, des Russes ; il y est, respectivement, bon vendeur, bon producteur, bon tricheur. On n'y décèle aucune trace d'un chevalier, d'un héros, d'un saint. | | | | |
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| russie | | | Le Français a raison de sentir de la profondeur – dans la peau, puisque, primo, il sait apprécier la caresse et, secundo, sa surface touche à sa profondeur, tandis que l'Allemand profond n'a pas de peau, et le Russe blessé n'a qu'elle. | | | | |
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| russie | | | Le Russe veut tout évaluer à l'aune de l'âme, le Français ramène la valeur de l'homme à l'esprit. Mais je ne comprendrai jamais, pourquoi le Russe admire l'escroc, le voyou, le parvenu, si peu respectueux de l'âme, ni pourquoi le Français porte aux nues Proust, Céline ou Houellebecq, si manifestement dépourvus de tout esprit. | | | | |
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| russie | | | Les défauts psychologiques, dans les littératures nationales, semblent être directement liés à la phonétique des langues : le russe déclame – et l'on entend, même chez les meilleurs, tant de hurlements ou gémissements ; le français coule – et l'on y touche si souvent au huileux et sirupeux. | | | | |
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| russie | | | Face à ses princes, le Français, étymologiquement, auraient dû se prosterner (su-jet), l'Allemand – s'y faire (Unter-tan), le Russe – s'y donner (под-данный). Dans la réalité, le Français s'y fait, l'Allemand s'y donne et le Russe se prosterne. | | | | |
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| russie | | | La robotisation des sourires à l'américaine et de la courtoisie à la française n'atteignit pas encore les Russes, ce qui leur permet de rester renfrognés et malpolis, comme dans un troupeau ou dans une meute. | | | | |
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| russie | | | L'esprit universel français (Montesquieu), le cœur sacré des peuples (Hölderlin - heiliges Herz der Völker), l'âme vaste du Russe (Dostoïevsky - размах русской души), - on s'y trompe d'adjectif : l'esprit doit être vaste, le cœur - universel, et l'âme - sacrée. | | | | |
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| russie | | | Perspective horrible : naître aux USA, en Suisse ou en Irak, et ignorer la honte, honte qui, hors la Russie, n'a de sens qu'en Allemagne, en France, en Italie, honte d'un beau destin, impossible et inénarrable. | | | | |
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| russie | | | La rencontre avec le Malin est plus dramatique pour le Russe que pour l'Allemand ou le Français : la tentation ou la Versuchung ne sont que des mises à l'épreuve, tandis que искушение est déjà une morsure et соблазн – même une chute. Le goût et la caresse, sources de nos passions, opposés à la raison, source de nos pensées. | | | | |
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| russie | | | La terre a son folklore, comme le ciel a son art ; le quotidien, lui aussi, a ses grâces et ses pesanteurs, que le folklore sublime ; et que l'âme doit être bien large, pour apprécier et le auprès de ma blonde et les chants de cochers russes, et n'y entendre que de la sublimation ! | | | | |
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| russie | | | J'accorde à la France la palme d'universalité, mais c'est par simple constat que le cœur (l'Allemagne) ne peut être que national, que l'âme (la Russie) est plus près des étoiles que du sol, tandis que l'esprit est la chose la plus cosmopolite. | | | | |
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| russie | | | En France, l'homme est formé au Lycée, en Allemagne – à l'Université, en Russie – par le climat et le paysage de son enfance : la steppe, la forêt, la montagne. | | | | |
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| russie | | | Que serait le grand Américain, sans hôtels, aéroports, garden-parties et drogues ? Que serait le Français moyen, sans fait divers, amendements législatifs, restaurants et invectives ? Que serait le moujik, sans rudesse, ivresse, paresse, vitesse ? | | | | |
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| russie | | | Pour clarifier leurs rapports avec Dieu, le Russe, le Français, l'Allemand, abandonnent leur organe principal – l'âme, l'esprit, le cœur – et comptent, respectivement, sur l'esprit (pour Le connaître), le cœur (pour s'en émouvoir) ou l'âme (pour Le réinventer). Rousseau : « Croirai-je qu'un Scythe soit moins cher au Père, et pourquoi penserai-je qu'il lui ait ôté, plutôt qu'à nous, les ressources pour le connaître ? » - a peut-être raison. | | | | |
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| russie | | | Les meilleures plumes russes et françaises visent les horizons de la pitié, mais les premières attrapent le vertige, en ne quittant pas des yeux le firmament de la honte, tandis que les seconds préservent l'équilibre, grâce à la profondeur de l'ironie. | | | | |
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| russie | | | L'intellectuel russe parle de son peuple, l'allemand - de ses poètes, l'américain - de son gouvernement, le français - de soi-même. Peu importe le ton - compati ou maugréant. | | | | |
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| russie | | | Les hommes prétendent savoir sonder les voies de Dieu ; pour le Français elles sont impénétrables, pour l'Allemand – inconcevables (unergründlich), pour l'Anglais – mystérieuses, pour le Russe – inavouables (неисповедимы). Le Français y est le plus cynique, et le Russe – le plus soupçonneux. | | | | |
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| russie | | | Russe, avec les romanciers et compositeurs russes ; Allemand, avec les poètes et philosophes allemands ; Français, avec les penseurs et architectes français, - je n'en revendique néanmoins aucune nationalité ; au sein des peuples, je me sens chez moi avec une chanson populaire russe, avec l'étudiant allemand, avec le cuisinier français. | | | | |
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| russie | | | Dans le cadre moderne, on imagine, sans trop de retouches, Goethe ou Hugo. Aucune place, en revanche, pour Pouchkine. Quel rêve déçu : « Pouchkine représente le Russe à son apogée, tel qu'il sera dans deux siècles » - Gogol - « Пушкин - русский человек в его развитии, в каком он явится через двести лет » ! Pouchkine serait aujourd'hui si horrifié par la chute du Russe, qu'il se réfugierait auprès des Tziganes ou des Circassiennes. Aucun poète n'est cependant si adulé dans sa patrie, et si désespérément isolé. | | | | |
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| russie | | | L'Allemand se fascine par le primordial - sa langue lui tend le préfixe originel de Ur (d'où Ur-Wort - logos) ; le Russe déborde sur l'achèvement - et sa langue l'y invite avec le préfixe infini de до (d'où до-бро - le bien) ; le Français tient à l'harmonie du milieu - peu de préfixes y opposent quelques timides aspérités, vite maîtrisées par l'aplatissante morphologie. | | | | |
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| russie | | | Dans la poésie russe domine la musique du son (c’est une hauteur, réservée, normalement, au chant) ; dans l’allemande – la musique du sens (c’est une profondeur, tâche plutôt philosophique) ; dans la française – les deux musiques sont présentes, ce qui est peut-être la solution la plus harmonieuse, mais la platitude la guette. | | | | |
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| russie | | | Il faudrait imaginer comme un Français, s’élancer comme un Allemand, désirer comme un Russe : « C’est en Russie que la puissance du désir est la plus énigmatique, au-dessus de tous les autres » - Nietzsche - « Die Kraft zu wollen ist am allerstärksten und erstaunlichsten in Russland ». | | | | |
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| russie | | | Le Russe ne comprend pas les valeurs européennes et s’auto-proclame – nihiliste ; il avance à tâtons, vers des ténèbres, et l’enjolive par un état d’esprit pseudo-eschatologique. « Le Français est dogmatique ou sceptique ; l’Allemand – mystique ou critique ; le Russe – apocalyptique ou nihiliste » - Berdiaev - « Француз бывает догматиком или скептиком ; немец — мистиком или критицистом ; русский — апокалиптиком или нигилистом ». L’Européen voit nettement le rôle social de l’esprit et laisse aux caprices personnels dialoguer avec le cœur ou l’esprit. Le Russe vit tout en vrac et son âme s’entend si rarement avec son esprit. | | | | |
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| russie | | | Le Russe et le Français sont d’accord sur le lieu de la vraie vie – ailleurs. La beauté et la bonté se dégagent du rêve plus nettement que de la réalité. « L’Allemand veut pénétrer jusqu’à la Nature. Le Français et le Russe s’arrêtent à la convention » - H.-F.Amiel - ils savent, ceux-ci, qu’aller au bout, c’est aller à l’ennui. | | | | |
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| russie | | | La Révolution française annihilait les privilèges, la Révolution russe annihilait les privilégiés ; la Révolution française prônait la Raison et la Loi, la Révolution russe prônait les passions et l’arbitraire ; la Révolution française portait la guerre hors de ses frontières, la Révolution russe déclenchait la guerre civile ; la Révolution française ridiculisait la superstition magique, la Révolution russe lui substituait une superstition idéologique ; la Révolution française compromettait le pouvoir des tyrans, la Révolution russe produisait les pires des tyrans. | | | | |
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| russie | | | Dans dé-fin-ition, on touche déjà à la fin ; dans о-предел-ение, on se contente de la limite. Ce qui expliquerait, que le Russe tient à l’élan vers des limites inaccessibles plus qu’à la possession d'une fin palpable. | | | | |
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| russie | | | On a raison de dater la naissance de l'intellectuel français à partir de l'affaire Dreyfus (ou même de celle de Calas) ; depuis, il garde intact le foyer principal de ses soucis – le fait divers. L'intellectuel russe est né avec le sens aigu de la souffrance, abstraite ou charnelle, sentimentale ou sociale, fiduciaire ou dogmatique ; ce souci ayant disparu, on peut annoncer, aujourd'hui, l'extinction de l'intellectuel en Russie. | | | | |
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| russie | | | Le Russe ne se soucie guère des grandes libertés civiques, il vit, gravement, des illusions sur des petites libertés sentimentales ; le Français a trop de soucis autour des petites libertés citoyennes, et il est espiègle et lucide dans les grandes libertés frivoles, mondaines ou grivoises. | | | | |
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| russie | | | Mes écrits et la France : l’indifférence moutonnière du monde éditorial. L’indifférence totale, ce qui est, toutefois, plus facile à porter que le ricanement sélectif, mais plus difficile à accepter que l’indifférence robotique des Russes américanisés. « Ici, je suis de trop ; là-bas, je suis impossible. Ici, on ne me publie pas ; là-bas, on ne me laisserait pas écrire » - Tsvétaeva - « Здесь я не нужна, там — невозможна. Здесь меня не печатают, там - не дадут писать ». | | | | |
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| russie | | | En Russie, comme en Allemagne, le Vrai scientifique et le Beau artistique sont des buts en soi, ce qui explique la profondeur de la réflexion germanique et la hauteur de l’enthousiasme russe. Mais « en France, la science et la poésie sont des moyens et non pas des buts » - Pouchkine - « во Франции наука и поэзия – не цели, а средства », ce qui en explique la légèreté et l’élégance. | | | | |
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| russie | | | Deux étranges trajectoires : un chef révolutionnaire, I.Sverdlov, ordonnerait l’exécution de la famille impériale et des membres de leur suite, dont le docteur Botkine ; le frère du premier, Z.Pechkoff, devient ambassadeur du général de Gaulle, général de corps d’armée, grand-croix de la Légion d’Honneur ; un petit-fils du second, K.Melnik, dirigera les services de renseignement français, pour déjouer les manigances du KGB. | | | | |
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| russie | | | La langue française est parfaite pour mettre en valeur le comment, l’allemande – pour délimiter le quoi, la russe – pour rendre les vibrations du qui. La première qualité du russe consisterait dans « une facilité extraordinaire d’exprimer les émotions lyriques intérieures et les passions déchirantes » - Herzen - « в чрезвычайной лёгкости, с которой выражаются на нём внутренние лирические чувствования и потрясающая страсть ». | | | | |
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| russie | | | Alexandre Ier, en traversant à cheval le pont d’Austerlitz, ne le fait pas renommer et, admiré par Chateaubriand et Talleyrand, magnanime, il quitte le Paris conquis soulagé. Il inspire la reconnaissance aux Prussiens et aux Autrichiens. Ah, si Staline laissait Varsovie et Prague disposer de leur liberté, quelle reconnaissance, pour des siècles, porterait l’Europe à ce peuple héroïque libérateur ! Mais Staline y laissa sévir de grossiers commissaires, qui furent heureux de pouvoir ramener dans leur misérable patrie une paire de chaussures, un tabouret ou un briquet, introuvables en URSS. | | | | |
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| russie | | | En Occident, on voit l'origine principale des conflits internationaux la prétention d'un camp à sa vérité exclusive, refusée à ses adversaires ; pour les Russes, assez indifférents à la véracité des slogans et des actes, à cette origine se trouve l'opposition entre le sacré et le profane (interchangeables pour un observateur impartial). Que la Russie soit proclamée Sainte explique beaucoup de choses (l'Allemagne ne serait que grande, et la France - belle). | | | | |
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| russie | | | L’homme en général est un concept creux ; l’universalisme a tellement de facettes. Le Français voit l'homme en train de réfléchir, l’Allemand – à calculer, le Russe – à souffrir (il porte le génie de l’art de souffrir). Et puisque, quelle que soit la trajectoire humaine, au bout nous attend la souffrance, le Russe est peut-être l’homme le plus universel. « Pourquoi les plus brillants des Européens cherchaient en Russie de la consolation, de l’espérance, de l’âme ? Serait-ce à cause de cette réponse russe, qui porte sur l’homme en général ? »* - V.Soloviov - « Почему умнейшие из европейцев искали утешения, надежды и души в России? Не потому ль, что русский ответ касается человека в целом? ». | | | | |
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| russie | | | Le Français aime la vie dès qu’elle est débarrassée de souffrance ; le Russe aime la vie dans la souffrance, puisque celle-ci lui est nécessaire pour avoir le droit d’un jugement. À l’Allemand il y faut de l’abstraction : « Le Russe aime la vie telle qu’elle est ; l’Allemand – telle qu’elle aurait pu être » - Morgenstern - « Der Russe liebt das Leben wie es ist, der Deutsche – das Leben wie es sein könnte ». | | | | |
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| russie | | | Une adaptation abusive du jargon de la Révolution russe à celui de la Révolution française : ce vers de Mandelstam : « Apologie absurde du quatrième état [le prolétariat] » - « Присягу чудную четвёртому сословью » - est traduit, en France, par – superbe promesse faite au troisième état. L’horreur devant des barbares démagogues et sanguinaires, transformée en idyllique amendement d’un futur code civil. | | | | |
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| russie | | | La manie du comment, chez les Français, fait qu'il y ait tant de brillants traités sur des balivernes ; l'obsession par le quoi, chez les Allemands, fait qu'on aboutisse, avec eux, dans de grandes profondeurs, pour y vivre une imposante lourdeur. Le Russe, lui, ne quitte pas des yeux - le qui ; le comment et le quoi y sont sacrifiés à l'autel du moi ou du nous, impénétrables, et prenant la forme de confessions, d’utopies, de délires, de déchéances. | | | | |
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| russie | | | Même si, globalement, A.Suarès se fourvoie dans son anti-germanisme : « Un ou deux hommes en Angleterre, trois ou quatre en Russie, trois ou quatre en France, voilà tout le siècle. À l’entour, le désert », on peut songer à la place qu’aurait prise la culture russe, sans le désastre révolutionnaire. | | | | |
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| russie | | | Pour défier l'Amérique, la Russie soviétique dénichait ses propres inventeurs de la machine à vapeur, de l'avion ou de l'ampoule électrique ; les Français, dépités par la domination de la philosophie classique allemande, déterrèrent la momie de Descartes. | | | | |
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| russie | | | Quelques mois de séjour, en Amérique ou en Russie, suffirent à A.Tocqueville et au marquis de Custine, pour avoir des révélations, intuitives et irréfutables, sur la nature vicieuse d’une démocratie ou d’une tyrannie, pratiquées par des robots ou des esclaves. | | | | |
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| russie | | | Dans les Journaux intimes des écrivains français, on apprend surtout le rang, la géographie, la gastronomie des restaurants ; chez les Allemands, on se croirait en pleine séance d’un Conseil scientifique ; les deux clans s’agglutinent en permanence autour de leurs éditeurs. Les diaristes russes se concentrent sur la folie : dans l’éblouissement ou la misère du quotidien, dans les chagrins à noyer ou dans les joies à sacrer. | | | | |
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| russie | | | La vocation de l’Allemand – rendre les choses plus pesantes ; celle du Français – les rendre plus légères ; celle du Russe – les rendre écrasantes ou impondérables. | | | | |
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| russie | | | Mis en musique, certains vers de Heine ou de L.Aragon gagnent en valeur ; mais la musicalité interne de Pouchkine défie toute tentative d’apporter une harmonie, supplémentaire ou bonifiante. | | | | |
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| russie | | | Mon ex-compatriote, Kojève, contribua à statufier ce misérable Hegel dans les têtes pensantes françaises. J’ai tout fait pour l’en expulser. | | | | |
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| russie | | | L’homo sovieticus fut la seule race que je croisais en URSS, à tous les niveaux des échelles sociales ; elle hérita du moujik pré-révolutionnaire la grossièreté et la paresse, le nouveau régime y ayant ajouté la trouille, la servilité et la filouterie. Quelle fut ma tristesse, en France, d’y assister, à la fin du siècle dernier, à l’extinction d’une civilisation russe en exil, celle des nobles – des Obolensky, Chakhovskoy, Vsévolojsky, Leuchtenberg – que je connus en Provence et qui tenaient à la langue maternelle, à la foi orthodoxe, à la pompe (les bals, les fêtes pour les enfants), à l’Histoire d’un pays, englouti, sans laisser la moindre trace, par le carnage bolchevique. Mais pour les héritiers de l’homo sovieticus : « Aucun système totalitaire ne pourrait jamais changer quoi que ce soit dans notre pays » - A.Kontchalovsky - « Никакая тоталитарная система не сможет поменять что-то в нашей стране » - puisque leur mémoire ne va pas plus loin que deux générations. | | | | |
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| russie | | | L’ordre : pour un Français – la Loi universelle, pour un Allemand – la discipline individuelle, pour un Russe – l’arbitraire du Chef. « Essayez de laisser libres nos mains – très rapidement, nous demanderons de nouveau des fers » - Dostoïevsky - « Попробуйте развязать нам руки, и мы тотчас же опять попросимся в ярмо ». | | | | |
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| russie | | | Le genre épistolaire ne réussit que dans des pays, où l'auteur et l'homme ne sont pas la même personne. L’Allemand, avec son culte d'objectivité, d'unité et de cohérence, y est particulièrement insignifiant (pas d'équivalent réel de l'Hypérion ou du Werther), tandis que le Français (Flaubert ou Valéry) et le Russe (Pouchkine ou Pasternak) y excellent. Et quelle terrible perte, que les lettres de Tsvétaeva à Pasternak, oubliées dans un métro. | | | | |
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| russie | | | L’art aristocratique français est le plus délicat du monde ; l’art bourgeois – le plus vulgaire. En Russie, l’art aristocratique est rare – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – et il est ironique ou romantique ; et l’art bourgeois y est destiné aux boutiquiers ou aux moujiks. Les intellectuels français se mêlent de politique, pour en dénoncer des failles législatives ; l’intelligentsia russe s’y intéresse également, mais pour plaindre la misère des humbles ou pour stigmatiser leur passivité. | | | | |
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| russie | | | La France m’apporte des lumières, l’Allemagne m’apprend à disposer des ombres, mais les objets à projeter proviennent de mon enfance russe. Les imagos, transformées en images. | | | | |
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| russie | | | La France, victorieuse de la Grande Guerre, transforme la gloire de survivre en joie de vivre ; la Russie, victorieuse de la Seconde, passe du deuil de survivre à l’horreur de vivre. | | | | |
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| russie | | | En Russie, dans ce pays du bavardage servile, l’État mouchard chercha à me choraliser, mais je gardais ma solitude, taciturne et secrète ; en France, dans ce pays de la conversation libre, on se moque des solitaires, monologiques et marginaux. J’y devins, respectivement, – misérable malheureux ou misérable heureux, mais dans les deux cas - misérable. Une tragédie omniprésente, une tragédie absente – impossible de faire comprendre aux autres ce qu’est une tragédie du rêve personnel et évanescent. | | | | |
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| russie | | | En français et en russe, le verbe pouvoir (мочь) s'associe soit avec l'autorisation (on peut passer à table), soit avec la volonté et les moyens (on peut partir, la voiture est là). L'allemand (dürfen - können) et l'anglais (may - can) s'en tirent plus élégamment. | | | | |
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| russie | | | Il paraît que la cause de la Première guerre mondiale serait l’avarice française et la grisaille russe : « Un Kaiser envoya l’armée germanique contre le Français avare et le fade Moscovite » - Machado - « Un César ha ordenado las tropas de Germania contra el francés avaro y el triste moscovita ». | | | | |
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| russie | | | L’aigle dominateur est présent dans les littératures française, allemande, russe, qui, respectivement, se vouent à la peinture du plumage, à l’étude du squelette ou à la portée des ailes. Chez les Américains, il est indiscernable de la dinde. | | | | |
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| russie | | | Dans la largeur de son âme le Russe propage des langueurs et des souffrances ; dans la profondeur de son cœur l’Allemand sombre dans des mystères et des verbiages ; dans la hauteur de son esprit le Français sublime des superficialités et des styles. | | | | |
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| russie | | | Trois tribus me prirent pour sien, car je fus admiratif devant l’esprit universel français, soulevé par le cœur solitaire allemand, ému par l’âme fraternelle russe. | | | | |
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