| action | | | Dans la sphère des idées, comme dans celle des actes, leur portée est souvent mesurée par ce qu'on n'a pas fait. La métrique des forces inemployées. Selon S.Weil, ceci s'applique non seulement au mystère, mais aussi au problème : « Quoi de plus sot que de raidir des muscles à propos de la solution d'un problème ». | | | | |
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| action | | | Plus orgueilleux est l'esprit ou le muscle, plus servile devient l'âme. Une raison suffisante pour devenir misologue et chercher l'humilité des représentations et la volonté d'impuissance. Car, depuis les jansénistes ou même depuis St-Augustin, on sait, que la volonté de l'homme, traduite en actions et sourde à la grâce, produit, inévitablement, du mal. J'aurais même laissé complètement tomber la grâce… | | | | |
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| action | | | La puissance dans le mieux est incompatible avec celle dans le plus. Celle-ci ne demande que la volonté, celle-là est question de talent. Le don du meilleur est au-dessus de la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | Le passage du vouloir au pouvoir, de l'intention à l'intensité, de la velléité – aux trois stades de la volonté ; volonté de buts (action), volonté de moyens (création), volonté de commencements (puissance). | | | | |
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| action | | | Je ne vois pas de meilleur emploi de la violence et de la volonté de puissance que pour faire régner l'inaction hiératique et encenser la faiblesse auratique. | | | | |
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| action | | | Le souci heideggérien semble être un bon compromis entre l'action et le rêve - l'intensité d'une corde tendue, face aux cibles de l'action et aux flèches du rêve, l'être se résumant mieux dans la puissance que dans le sens ou dans les sens. | | | | |
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| action | | | La conception ou le langage : action ou réaction, recherche de la profondeur ou recherche de la vérité, volonté de puissance ou pouvoir de curiosité - deux dons distincts, presque sans interpénétration. | | | | |
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| action | | | À tout moment, une de nos facettes doit être active et, ipso facto, - profanée ; et il vaut mieux que ce soit notre bras plutôt que notre âme ; il faut entourer celle-ci d'oisivetés et d'indéterminations ; laisser les affairés croire, que « la seule chose qui vaille dans ce monde, c'est l'âme active » - Emerson - « the one thing in the world, of value, is the active soul ». | | | | |
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| action | | | Les uns cherchent des buts pour valoriser les choses, les autres - des moyens pour qu'elles bougent, moi, je cherche la contrainte, qui les laisserait sans prix ou invariantes. L'extase ou l'homéostase. Les contraintes, c'est la faiblesse créatrice, face à la force destructrice. « La faiblesse qui conserve vaut mieux que la force qui détruit » - J.Joubert. | | | | |
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| action | | | L'artiste dit, à l'opposé d'Aristote, que la forme est une puissance libre et génératrice, dont la matière n'est qu'un acte passif et servile. | | | | |
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| action | | | Au lieu de narrer la prose du monde, chanter sa poésie. Se désintéresser de la marche, viser la danse ; avoir besoin de scène et non pas de chemins. Ceux-ci finissent toujours par devenir sentiers battus, même si ta marche est la création même de ton propre chemin. « La route se construit en marchant » - Machado - « Se hace camino al andar » (Sénèque aurait dit la même chose : « Viam supervadet vadens », et Montaigne s’inspirait de ce vers virgilien : « C’est en marchant qu’on gagne en force » - « Viresque acquierit eundo »). Don Quichotte, ne disait-il pas, que « le chemin est plus précieux que l'auberge » - « el camino es más importante que la posada » ? Appliqué à la création, l'adage reste souvent le même : l'œuvre, c'est le chemin. | | | | |
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| action | | | Acte (élément d'algorithme), action (déclenchement d'algorithme), activité (algorithme) – que peut-on opposer à ces attributs de la platitude ? - des attributs du rythme : périodes (ampleur), force (profondeur), tempérament (hauteur). | | | | |
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| action | | | Le sentiment a sa dynamique interne, pour arrêter le temps, se fondre dans l'être, et son énergie externe, pour mettre en mouvement l'espace, se diluer dans le devenir. Compatibles, mais non interchangeables. Sauf peut-être pour les robots : « Ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique » - H.Spencer - « what exists in consciousness under the form of feeling is transformable into an equivalent of mechanical motion ». | | | | |
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| action | | | C'est en surmontant la fatigue vitale (Lebensmüdigkeit) que Nietzsche espère descendre jusqu'au problème vital (Lebensaufgabe). Oh combien plus prometteur est de céder à la puissance vitale pour monter vers le mystère vital ! | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance (ou plutôt le désir de force) ne concerne ni les muscles ni, encore moins, la flèche décochée, mais exclusivement, la corde, sa tension, l'intensité entre elle, mes doigts et mon regard (c'est la dynamique aristotélicienne face à son énergie). Mais les hommes n'en retinrent que la force de frappe et la cible frappée. L'homme vaut par « les flèches, sans cible, de sa raison »** - Tennyson - « the viewless arrows of his thoughts ». | | | | |
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| action | | | L'intensité comme fond de l'existence est dans l'essor et nullement dans l'effort, comme le croient les activistes : « Notre vie ne vaut que par les efforts qu'elle nous a coûtés » - Mauriac. | | | | |
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| action | | | Dieu est visiblement sensible à la beauté, au bien et à l'intelligence ; en revanche, je ne vois aucune trace de son intérêt pour la puissance (ni pour l'éternité ni pour l'infini) qui, pourtant, sauterait aux yeux de tous les théodicéens. | | | | |
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| action | | | On affirme sa volonté soit pour maîtriser des choses, soit pour lui apporter de nouvelles forces vitales à ne pas employer, pour devenir volonté de puissance pure, volonté de volonté. | | | | |
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| action | | | La sensation de puissance vient soit de l'action (force matérielle), soit de la maîtrise des métaphores (force créatrice), soit, enfin, de la noblesse (force de l'âme). Nietzsche est fort, dans le deuxième sens, son Zarathoustra - dans le troisième, mais tous les deux sont dérisoirement faibles, dans le premier sens. D'où toute l'ambigüité de la volonté de puissance. « Toute mon action est résultat de ma faiblesse »** - H.Hesse - « All mein Tun kommt aus Schwäche ». | | | | |
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| action | | | Il est inévitable que, de temps en temps, mes carquois se trouvent remplis de flèches ; toutefois il faut ne leur chercher que des arcs puissants et de dédaigner les cibles qui, toujours, profanent de bons muscles. | | | | |
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| action | | | Il faudrait parler de volonté en et non pas de puissance, puisque Nietzsche refuse à cette volonté le statut d'une faculté, devant déboucher sur une action ; chez lui, elle n'est qu'en puissance, puisqu'elle se réduit à une pulsion, à un affect, à une intensité, qui peuvent se passer de faits et de causes. | | | | |
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| action | | | Ce qui est grand dans le combat de Nietzsche, c'est qu'on ne voit jamais ni ses ennemis ni ses alliés ni l'origine du conflit ni les trophées escomptés ni la direction de ses flèches. On sent une corde bandée, on oublie les carquois. L'intensité. | | | | |
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| action | | | L'homme désire ; à un moment donné, au lieu de continuer à désirer, il se met à agir : par la parole, par la raison, par le muscle ; la discordance entre le désir et l'acte, très rapidement, devient flagrante ; dans cette banale platitude, où il n'y a ni dissimulation ni aliénation ni refoulement, la psychanalyse prétend découvrir des gouffres d'inconscience. Imposer un sens à ce qui en est dénué, dénicher un sens paillard dans ce qui n'est que criard - deux démarches d'un même charlatanisme. | | | | |
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| action | | | Parfois, la mer présente des avantages agricoles, par rapport à la terre, puisqu'on peut « labourer la mer sans moisson » - Homère - et laisser toute semence aux messages des bouteilles jetées à la mer, à destination de ceux qui s'intéresseront à ma race plus qu'à ma trace. Je choisirai pour patron Poséidon, fort et profond, seul capable de rendre leur hauteur aux bouteilles coulées. Comme les Stoïciens - avec la force d'Héraclès, les Sceptiques - avec la profondeur d'Hadès. Et je m'acoquinerai avec la nymphe Calypso, celle qui voile, que j'associerai au dévoilement apocalyptique. | | | | |
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| action | | | Je voudrais réhabiliter la méta-action, l'action sur la volonté, visant la puissance, le commandement et la maîtrise de noumènes, inexistants et mystérieux, et professant une certaine indifférence face aux phénomènes, problématiques et criards. | | | | |
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| action | | | La sagesse, la performance, la noblesse se chargent, respectivement, d'approfondir les buts, d'amplifier les moyens, de rehausser les contraintes - la force complexe, la force réelle, la force imaginaire. L'une des plus nobles contraintes : pratiquer une faiblesse active et une force passive. | | | | |
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| action | | | Si le corps-à-corps avec les choses me répugne, ou bien si j'y ai déjà subi des déculottées, bref si ma faiblesse ne fait plus aucun doute, je chercherai à maîtriser ces choses à distance, à pratiquer l'arc bandé, au carquois vide, ou l'intensité d'une volonté de puissance. Et je marmonnerai, que les autres, les vainqueurs naïfs et ignares, ne voient pas leur propre défaite. | | | | |
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| action | | | Pour qu'on comprenne ce que j'entends sous faiblesse, je dois postuler, que tout passage à l'action relève de la force (et non pas de la faiblesse comme le prétendent les sages oisifs) ; la faiblesse est l'oreille, qu'on prête à l'appel du soi inconnu, mystérieux et fascinant, intraduisible ni en mots, ni en actes, ni en système. On peut en dire ce que de Maistre dit du monde, qui serait « un système de choses invisibles manifestées visiblement ». | | | | |
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| action | | | L'homme Nietzsche n'a rien à voir avec la puissance, comme l'homme Valéry - avec l'action ; mais, pour tous les deux, savoir est synonyme de vouloir, d'où un remarquable parallèle entre la volonté de puissance et le savoir-faire, qu'ils choisirent pour leurs emblèmes respectifs. | | | | |
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| action | | | Volonté banale : orientée par un but, guidée par un chemin, motivée par des moyens ; volonté en tant que puissance, ou contrainte intérieure, - l'intensité du regard, réduisant au même les buts et les chemins, vécus comme un retour en ton soi. | | | | |
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| action | | | Nég-liger veut dire ne pas lire, et ne pas négliger le Verbe signifie - Le lire, et non pas agir. Être davantage attiré par les sons de Ses cordes que par la précision de Ses flèches. Cette puissance sans actes ne fut jamais appréciée que par des stylites : « Où trouvera-t-on jamais dans le monde une faculté qui se renferme dans la seule puissance sans exercer acte ? » - Leibniz – dans la philosophie moderne, il ne reste plus de place aux relations unaires ; on n'imagine plus ni l'esprit ni l'âme seuls, sans médiation de leurs cibles. | | | | |
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| action | | | Les défaites des âmes ataviques passent inaperçues, tandis que les défaites des bras ou des têtes sont toujours bien compréhensibles et leurs conséquences - bien lisibles. Jamais le muscle et la cervelle ne furent aussi solidaires. On ne sait plus, sur qui tombe la punition de jadis : « Quand le bras a failli, l'on en punit la tête » - Corneille. Quand l'âme innocente a réussi, l'on en félicite, hélas, les deux arrogants complices. | | | | |
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| action | | | N'importe qui peut soulever la chose, dont on connaît le point d'Archimède ; s'arrêter à la recherche de celui-ci, c'est comme maîtriser une corde tendue, qui a aussi peu besoin de cibles que de flèches. | | | | |
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| action | | | Sisyphe versait le trop plein de son cœur dans le vide de la vie. Le monde est vide, quand le but perd de son poids ; le cœur est plein, quand les contraintes lointaines emboîtent le pas au but immédiat. La souffrance de Sisyphe est supérieure à celle de Tantale (la souffrance tient en forme l'âme, et « Sisyphe se faisait les muscles » - Valéry), comme la contrainte suivie est supérieure au but poursuivi, pour maintenir notre fringance. | | | | |
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| action | | | Recours à la force est toujours rejeté par la sagesse, comme instrument toujours pipé, comme condition toujours sine qua si quand même, la force réduit aux gémonies ce qui ne progresse pas, c'est-à-dire ce qui est éternel. « Cet état d'extrême simplicité où, sans notre action, nos besoins harmonisent avec nos forces » - Hölderlin - « Ein Zustand der höchsten Einfalt, wo unsere Bedürfnisse, ohne unser Zutun, mit unseren Kräften gegenseitig zusammenstimmen ». | | | | |
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| action | | | Au prix de grandes sueurs, ils produisent de vastes blocs de pesantes banalités ; les perles ne demandent aucun travail. « Aucune grande création intellectuelle n'est due à un grand effort »* - Ruskin - « No great intellectual thing was ever done by great effort ». L'intelligent est rarement diligent. Tu dois être bien le seul à ne pas appeler à travailler dur pour réussir, que ce soit auprès des garagistes, des ingénieurs commerciaux ou des peintres. Chapeau ! Et dire que école vient de loisir ! | | | | |
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| action | | | Ni devoir ni action, mais bien la volonté, qui doit (veut ? peut ?) rester une pure volonté de puissance. Si, en plus, on se souvenait, que Nature voulait dire naissance ou commencement : rester fidèle au commencement s'appelle rythme - la vertu serait donc de la musique ! | | | | |
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| action | | | Dès que j'emballe mes muscles, je perds le contact avec Dieu ; de même, la tête basse, mieux que la tête haute, convient à mes rendez-vous avec Lui ; les yeux plutôt fermés. Et non pas à cause de Sa puissance, mais, au contraire, puisqu'Il est non seulement dans la faiblesse, mais peut-être Il est même inexistant, comme mes rêves ou mes prières. « Ce qui est divin est sans effort » - Eschyle. | | | | |
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| action | | | Qui fut, de tous les temps, le plus dynamique et le plus entreprenant ? - un conquérant, un banquier, un marchand. L'impulsion première d'un être noble fut la tête tournée du côté des étoiles et les mains plus près du cœur que du marteau ou du sabre. Tout goujat réussi exhibe la sottise de Sénèque : « L'effort, c'est l'apanage de l'élite » - « Labor optimos citat ». Le seul effort noble est celui des commencements, des découvertes d'un courant nouveau, même, quelquefois, d'un contre-courant. Mais du haut de sa tour, sans quitter ses ruines. Toutefois, il n'y a plus d'élites, tout effort se réduisant aujourd'hui à l'appui sur un bouton. | | | | |
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| action | | | Les choses à ne pas remarquer - les contraintes ; les choses à s'y focaliser - la force ; se détacher des choses - l'intelligence. Le but : se laisser guider par des contraintes, s'appuyer sur la force, baisser pavillon avec l'intelligence. | | | | |
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| action | | | Pour viser le savoir, l'action ou l'espérance, Kant préconise, respectivement, la puissance, le devoir et l'audace. Plus percutante est la gymnastique quotidienne de Pythagore : « En quoi ai-je failli ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je omis de mes devoirs ? ». Et, en plus, elle est plus inaccessible aux machines. | | | | |
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| action | | | Ni la sagesse ni la grâce ne se trouvent à l'origine de l'appel d'agir. Celle-ci est si ténébreuse, que l'homo sapientis trouvera toujours quelque disgrâce dans nos mobiles. Plus nous sommes conscients de notre vide, mieux nous sommes capables d'y puiser de la grâce en homo nobilis. Et l'on devient homo credens. | | | | |
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| action | | | Mieux on range le savoir à l'intérieur, moins on est tenté d'exercer son pouvoir à l'extérieur. Un pouvoir inconscient résolu devrait découler d'un devoir conscient absolu. Et le devoir, c'est la rupture de l'équilibre entre options également défendables, c'est un défi, lancé au savoir impartial, la paralysie d'un pouvoir, fondé sur le seul savoir. D'après St-Augustin, être, savoir et vouloir (« esse, nosse, velle ») sont inséparables et constituent la vraie vie. Avoir, devoir et pouvoir en constitueraient l'inventée. | | | | |
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| action | | | La compétence peut servir dans deux actions opposées : enraciner profondément par la performance pragmatique ou déraciner en hauteur par la puissance ironique. La performance, naguère, n'était qu'un effet de la compétence ; aujourd'hui, elle en est la cause : pour le malheur de l'intelligence, il faut maintenant être compétent pour être performant. Et les déracinés à cause d'incompétence sont aussi ennuyeux que les enracinés suite aux performances. | | | | |
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| action | | | Tant d'enthousiastes rêvaient du jour, où la vérité serait la force, où le savoir se traduirait immédiatement en pouvoir. Ce jour est venu. On pourrait continuer à tenir à la beauté du mot, on serait sans doute horrifié de la complicité du savoir et du pouvoir. « On paye cher l'accès au pouvoir : le pouvoir abêtit » - Nietzsche - « Es zahlt sich teuer, zur Macht zu kommen : die Macht verdummt » - mais encore davantage abêtit le savoir moderne. Quand la force était la vérité, quels beaux mensonges chérissions-nous ! | | | | |
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| action | | | Quand, dans une émanation de mon soi - action, pensée ou mélodie - je reconnais mon essence, d'habitude résistante et au mot et au geste et à la composition, je suis tenté de l'appeler - œuvre d'art ; une perplexité : j'y serais libre du monde et j'y serais esclave d'une force, dont je ne serais qu'un instrument, pour produire du bon ou du beau. Bergson ne voit que la première, banale, facette : « Un acte est libre, quand sa relation à moi-même est semblable à la relation d'une œuvre d'art avec son auteur ». | | | | |
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| action | | | La force se prouve par l'action ; celle-ci devrait donc s'occuper de racines, sans se mêler de fleurs et encore moins – de cimes. L'esprit est l'adorateur principal de la force : « L'inaction sape la vigueur de l'esprit » - de Vinci - « L'inazione sciupa l'intelletto ». La vigueur provenant essentiellement de la terre et l'esprit gagnant surtout par sa profondeur, on n'est pas prêt à opter pour l'action, si l'on est muni d'ailes. | | | | |
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| action | | | La volupté est la volonté de ne pas agir, les yeux ouverts, mais de rougir ou rugir, les yeux fermés. La volonté en puissance est un thème à creuser, puisqu'on sait que : « la volonté d'agir écrase la pensée »** - Heidegger - « Der Wille zum Handeln überrolt das Denken » - il faut donc choisir entre volonté en tant que corde tendue ou en tant que flèche décochée, ou, comme dirait Aristote, entre la volupté en puissance et la volonté en acte. | | | | |
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| action | | | Quand je vois l'homme d'action, l'homme de compétence ou l'homme de performance (fabrication, représentation, interprétation) - patauger, impuissant, en compagnie du mot, je suis presque prêt à acquiescer à l'exagération de Heidegger : « Seul l'être en puissance du mot confère l'être aux choses » - « Das verfügbare Wort erst verleiht dem Ding das Sein ». | | | | |
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| action | | | Curieux chiasme diachronique des termes dynamique et énergie : aujourd'hui, le premier s'associe au réel (cadres dynamiques), et le second – au potentiel (énergie dormante ou accumulée), tandis que chez Aristote, ce fut l'inverse : le premier était en puissance, et le second – en acte. | | | | |
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| action | | | L'ironie et l'action : l'ironie des symptômes, l'ironie du diagnostic, l'ironie des palliatifs. Se moquer du hasard, de l'intelligence, de la force. Prendre au sérieux la musique, qui est leur antimatière, en-deçà de l'âme. | | | | |
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| action | | | La chose, pour laquelle ma tête se démène le plus, est l'immobilité de mes bras. La bougeotte des périphériques s'explique souvent par la faiblesse de l'unité centrale. | | | | |
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| action | | | La pureté : n'être que récipient, aux formes douces, et ne connaître ni désirer de contenu, au fond amer. Outil sans application, regard sans chose, volonté sans acte. Maîtrise de l'acte en puissance, désintérêt pour la puissance de l'acte. Face à la réalité parfaite, la puissance comme fin de la volonté, à l'opposé de Thomas d'Aquin : « L'acte est plus parfait que la puissance » - « actus est potentia perfectior ». | | | | |
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| action | | | Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, vécue comme une ivresse, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. À leur ébriété lucide de repus de la manne monétaire, je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol - « ce qui ne tue pas alimente ». | | | | |
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| action | | | Le raté, contrairement à un simple incapable, ne saurait pas se servir de la force, qui lui fût donnée, pour rejoindre la meute de ceux qui tirèrent leur épingle du jeu. « Par délicatesse j'ai manqué ma vie »* - Rimbaud. | | | | |
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| action | | | Plus je me mesure avec les autres, plus je suis abusé par le misérable culte de la force ; je ne commence à cultiver une noble faiblesse qu'après d'honorables défaites, face à mon adversaire de choix, mon soi, inconnu et invincible. Cette volupté d'abandon et de sujetion est appelée, par certains, force, qui serait le dépassement de mon soi - dépasser ce qui est immobile ne fait tourner la tête que chez les adorateurs des pieds, oublieux des cervelles. | | | | |
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| action | | | La force me renferme dans le comparatif ; la faiblesse me laisse une issue vers la prière qui est hymne du superlatif. | | | | |
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| action | | | L'essentiel n'est ni dans la promesse du sensible (Nietzsche), ni dans le souci de l'effable (Heidegger), ni dans le geste du faisable (Sartre) - ce sont trois types d'homme fort, trois types d'audace anticipante, qui finiront tous dans le troupeau - l'essentiel est dans la vénération résignée de l'indicible. | | | | |
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| action | | | À l'homme du chemin (les positions prises, les connaissances apprises – la profondeur), à l'homme de la marche (la puissance, la volonté - l'ampleur) j'oppose l'homme de la danse (le goût, la noblesse – la hauteur). | | | | |
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| action | | | La leçon du Beethoven sourd, dont l'esprit entend ce que n'atteint plus l'ouïe : la possibilité et la dignité d'une volonté sans puissance ou d'un Bien sans action. | | | | |
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| action | | | Quand on comprend ce que vaut le rêve, comparé à l'acte, ou la métaphore libre, comparée à la métonymie mécanique, on comprend ce que vaut le génie, comparé au talent. Le génie est une intuition se passant d'intelligence : « Le génie est le don de découvrir ce qui ne peut être ni appris ni enseigné » - Kant - « Genie ist das Talent der Erfindung dessen, was nicht gelehrt oder gelernt werden kann ». Et toutes les grandes idées des hommes, comme leurs plus grands actes, valent surtout par leurs images métaphoriques : « La métaphore est la puissance la plus féconde que l'homme possède »** - Ortega y Gasset - « La metáfora es el poder más fértil que el hombre posee ». | | | | |
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| action | | | Sentir sa force, en mesurer l'ampleur, plutôt que l'employer, la profaner par le hasard des cibles. Tant de ressources de la faiblesse sont nécessaires, pour résister aux tentations de la force. « C'est dans la faiblesse que ma puissance donne toute sa mesure » - St-Paul. | | | | |
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| action | | | Les Grecs distinguaient bien le dynamisme de la verticalité et l'énergie de l'horizontalité : l'élan de l 'âme vers le haut, facilité par les contraintes du corps en bas. | | | | |
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| action | | | Le hasard – mon rôle social, mon talent, mon énergie - prouve ce que je peux. La liberté – mon cœur, ma honte, ma foi – souffle ce que je veux. L'acte visible face au rêve invisible. Ceux qui n'ont que les yeux pour voir n'en perçoivent pas la différence : « Seuls les actes décident de ce que l'on a voulu » - Sartre. | | | | |
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| action | | | Dans la volonté de puissance, le but est le vouloir, l'intensité, et non pas le pouvoir, l'efficacité. Par-dessus – une contrainte implicite : exclure de mes horizons ce qui ne peut pas être muni d'une haute intensité. | | | | |
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| action | | | Le bien est l'état de notre cœur, où affleurent aussi nos hontes et nos impuissances. Ni les idées ni, encore moins, les actions ne peuvent s'y associer. « La bonne action, commise pour le salut de ton âme, n'est point bonne » - Berdiaev - « Добрые дела, которые совершаются для спасения собственной души, совсем не добрые » - le salut de ton âme, c'est la fidélité à la musique ; le salut de ton cœur, c'est le sacrifice de l'action (et non pas l'action de sacrifice). | | | | |
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| action | | | C'est par l'effort qu'on élargit les horizons et approfondit le savoir, mais la hauteur, elle, se donne au ravissement et se refuse à l'ascension. | | | | |
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| action | | | Même sans faire appel à nos forces matérielles, même dans les domaines, où ne règne que l'esprit, nous nous manifestons toujours par deux types d'attitudes – actions ou réactions, créativité ou intelligence. La noblesse peut nous accompagner dans les deux cas ; c'est ce que nous subissons ou maîtrisons qui en donnera la mesure. Le paradoxe : l'action naît en nous, où il vaut mieux subir l'obscure loi de notre soi inconnu ; la réaction a son origine extérieure, et nous devons maîtriser nos filtres et nos amplificateurs, c'est à dire notre soi connu, pour préserver notre visage. L'action est notre pose, et la réaction – notre position. | | | | |
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| action | | | L'action met en jeu mes forces communes, elle produit ; le bilan se situe entre l'arrogance et l'humiliation. Le rêve exprime mes faiblesses innées, il crée ; le bilan me bouleverse par l'angoisse ou la béatitude. Pour les robots, c'est beaucoup plus simple : « La Joie : la contemplation de notre puissance d'agir » - Spinoza - « Lætitia : suam agendi potentiam contemplatur ». Tout le contraire de Narcisse qui se contemple soi-même. | | | | |
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| action | | | La même nécessité d'action se lit dans le conatus spinoziste, la volonté schopenhauerienne ou nietzschéenne, l'élan vital bergsonien. Mais sa nature peut être soit mécanique soit organique : soit développer l'idée par un discours sans vie, soit envelopper le discours du souffle de l'idée. La cohérence discursive du pouvoir ou l'intensité inchoative du vouloir. La puissance de la volonté ou la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | Je cherche à confondre la volonté de puissance, et voilà que surgit au bout de mes lèvres, tout de raccroc, - la volupté en puissance, à laquelle peut-être avait pensé Shakespeare : « La volupté en action ruine l'esprit »* - « Th'expense of Spirit, the lust in action », tandis que la volupté en puissance l'élèverait ! | | | | |
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| action | | | La volonté peut s’imprégner de trois sources d’intensité : la puissance (autorisant des commencements), la rigueur (assurant un parcours harmonieux), la profondeur (visant des cibles lointaines). Mais quand on a le talent, c’est-à-dire la hauteur, les deux dernières sources se réduisent à la seule première. | | | | |
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| action | | | Créer des contraintes, c'est créer des forces immobiles, qui, tout en mettant des solutions en marche, nous laissent en compagnie du mystère de la création même. Les bonnes solutions sont donc un problème de contraintes, que le mystère du but-mouvement nous souffle. | | | | |
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| action | | | Mes faiblesses, c’est ce qui m’empêche de mieux m’incruster dans la vie, mais elles peuvent m’aider à plus m’élever par le rêve. « Il faut placer tes buts au-dessus de tes forces » - Pasternak - « Надо ставить себе задачи выше своих сил » - ce qui t’obligera de mobiliser tes hautes faiblesses, au-dessus des forces profondes. | | | | |
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| action | | | Dans volonté de puissance, on pourrait prendre puissance au sens aristotélicien, comme complément d’acte. Je n'existe que dans l'acte, je ne suis qu'en puissance. « L'existence est à l'essence, comme l'acte est à la puissance » - Thomas d'Aquin - « Essentiam actualem ab existentia, tamquam realem potentiam ab actu ». La compétence préférée à la performance. | | | | |
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| action | | | Une fois l’action consommée, oublies-en l’énergie, garde le goût et l’ivresse. | | | | |
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| action | | | Dans l'opposition entre la tension de la corde et les flèches touchant leur cible, entre la maîtrise et l'accomplissement, entre potentia et actus (entre la dynamique et l'énergie aristotéliciennes, entre la potentialité et l'actualité kantiennes ou heideggériennes), je me range résolument du côté opposé au Stagirite et aux phénoménologues, pour le recueillement de l'âme, contre l'extraversion de l'esprit. Tout ce que l'esprit perçoit dans le contact avec les choses, l'âme le conçoit dans l'isolement et dans la solitude. | | | | |
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| action | | | Le moi fort et agissant se transvase, fatalement, dans les choses - le voilà, à la fois, victime des minables et triomphateur des minables. Qu'être terrassé par des fantômes est plus glorieux ! | | | | |
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| action | | | La force enracine tes actes et minéralise tes rêves. « La faiblesse traduit la fraîcheur de la vie » - Lao Tseu. La fraîcheur est toujours près des naissances, des commencements - de ceux des rêves. L’acte vaut par ses fins, le rêve – par ses débuts. | | | | |
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| action | | | Jadis, pour agir, l’esprit avait besoin de force et de volonté banales, et pour rêver, l’âme s’abandonnait à la noble faiblesse. « La volonté, cette ennemie intérieure de l’âme » - St-Augustin - « Voluntas, velut hostis interior ». Aujourd’hui, les âmes sont mortes, et les esprits ne se vouent qu’à l’exécution d’algorithmes. | | | | |
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| action | | | Tout acte (comme toute pensée) est fruit d’une routine (sociale ou langagière) ou d’un hasard (l’état des muscles ou l’état d’âme) ; d’après le pénétrant Valéry, il serait un lapsus, tandis que le but d’un créateur (homme d’action ou homme de rêve) serait d’en faire entrevoir des invariants. | | | | |
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| action | | | C’est la souplesse de l’arc, plus que l’acuité de la flèche, qui fait de bons archers. Les meilleures visées se font dans l’immobilité. « Partir, ce rêve de tout projectile » - P.Morand. | | | | |
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| action | | | La belle force est naturelle – bons yeux, bons outils, bonnes cibles ; la belle faiblesse est artificielle – regard sélectif, commencements imprévisibles, acquiescement sans discernement. La force constitue le fond ; la faiblesse cisaille la forme. L’artiste est celui qui sait faire valoir ses faiblesses, sans exhiber sa force. | | | | |
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| action | | | Ils sont si peu de proclamer la noblesse de la faiblesse dans le réel et de la force dans le rêve ; tous sont pour la force combattante dans le réel, tous ignorent le rêve, intraduisible en actes. | | | | |
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| action | | | L’enthousiasme permet de vivre de nos belles faiblesses ; c’est le contraire de la banalité renanienne : « Les doctrines désespérées produisent un grand éveil des forces humaines ». | | | | |
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| action | | | Pour qui garder la hauteur, c’est gagner en puissance ou gloire, l’arrêt de cette ascension signifie la résignation à retomber dans la platitude – ils sont inconsolables. | | | | |
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| action | | | Pour eux, la volonté est une flèche affairée qui vise la puissance (Nietzsche) ou la réalité ( (Schopenhauer) – Drang nach Realität) ; pour moi, elle est une flèche immobile, visant un rêve inaccessible, et ma puissance est dans l’arc complice, arc du goût. | | | | |
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| action | | | Une virtuosité rare – rendre tes faiblesses si impondérables, qu’elles atteindraient, sans effort, une noble hauteur, en compagnie des rêves et des espérances. Ce qui ressemblerait aux ailes d’un albatros, si gauche sur les esquifs collectifs. | | | | |
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| action | | | Tant que tes faiblesses peuvent servir d’appui à tes espérances ou à ton enthousiasme, tu n’es pas vieux. | | | | |
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| action | | | À tout moment de la vie, où l'on tente de tirer un bilan, provisoire ou définitif, il faut se dire, qu'on avait fait fausse route, quels que soient les distances, les sens ou les frontières, qu'on auraient suivis ou négligés. Il est encore plus facile de se convaincre, qu'on avait gardé de bonnes ruines, qui n'ont pas d'âge et dont le seul mérite est de te mettre hors temps. Rien de bon dans les parcours factuels ; le bon n'a qu'une demeure idéelle. | | | | |
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| action | | | Le sentiment et la pensée, évidemment, accompagnent toute action, mais mesquinement, en se profanant. On devrait les tenir à l’écart des itinéraires arbitraires de nos bras ; le cœur et l’esprit devraient se confier à l’âme, qui se voue à la musique de ses états et se détourne du bruit des états du monde. « Les plus forts pensent ce qu’ils font et font ce qu’ils pensent » - Unamuno - « Los fuertes piensan lo que hacen y hacen lo que piensan » - le premier est banal et le second - impossible. | | | | |
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| action | | | On agit toujours en esclave, jamais en maître. On ne peut être maître qu’en mots, en images, en idées. La puissance physique, politique ou monétaire est acquise par des actions d’esclaves. | | | | |
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| action | | | Notre existence s’éploie sur deux faces : agir ou créer, l’acteur ou l’auteur, la vie ou le rêve, le commun ou l’individué, la force ou l’imagination. La première, appuyée sur l’esprit social, triomphe partout, chez tous ; la seconde, portée par l’âme solitaire, devint si rare, presque introuvable. | | | | |
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| action | | | Mon installation dans les ruines est due à ma volonté de m’appuyer sur mes faiblesses uniques, plutôt que sur mes forces communes. Pour posséder, on a besoin de forces ; pour caresser, vaut mieux s’adonner à ses faiblesses. | | | | |
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| action | | | La pensée, digne de ce nom, ne peut être que personnelle et dictée par un état d’âme (les âmes sont particulières) et non pas d’un ordre d’esprit (les esprits sont communs). On fait trop d’honneur à l’action si l’on l’affuble d’une pensée originaire motivante. Toute action est faiblesse de l’âme. | | | | |
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| action | | | Dans les trois sphères de ton être et de ton devenir, les commencements, les parcours, les buts, interviennent deux forces : ton toi et ton nous. La seconde domine les buts – reconnaissance et suprématie ; la première fixe les commencements – solitude et noblesse ; leur coalition accompagne les parcours – liberté, savoir, intelligence. L’exclusion du collectif étant l’une de tes contraintes, tu te résumeras le mieux en commencements. | | | | |
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| amour | | | Ni l'art ni le savoir ni la puissance n'arrivent à libérer la vie de son accompagnement d'absurdité ou d'angoisse. Même le livre, qui réunit ces trois grandes illusions, finit par se lézarder ou s'écrouler. Seul l'amour réussit à préserver un semblant de consolation ou satisfaction. Ç'aurait dû être une grande victoire du Christianisme sur l'Antiquité. Mais seules les défaites apportent de la durée à ce qui est noble. | | | | |
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| amour | | | Plus que dans l'intelligence, plus que dans le pouvoir, plus que dans l'art du jeu - c'est dans ma faculté de caresser - par la main, le mot ou le regard - que je place mon amour-propre suraigu. Si ma caresse n'est recherchée par personne, rien ne me sauvera de la paralysante honte. | | | | |
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| amour | | | La possession est un terme qui couvre tout un axe, allant du savoir à la femme : de la plus raisonnable des maîtrises à la plus folle des extases ; Ève en serait un symbole. Et cet axe est parfaitement parallèle à celui de l'homme, allant de l'ange, humble créateur, à la bête, fière et dominatrice. | | | | |
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| amour | | | Dans l'amour, plus on érige de contraintes sur le visible, plus indicible (pour les amoureux) devient tout pas vers des buts, de plus en plus illisibles (pour les autres). La fin de l'amour surgît le jour, où l'on usera de force de l'illisible, pour le réduire au visible. | | | | |
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| amour | | | Les miracles de la vie s'éclosent dans la félicité, ses mirages - dans le malheur. Je suis moi-même dans la joie et ne me reconnais plus dans les cauchemars. Pourtant, c'est dans les cauchemars que je manifeste le mieux mon caractère (« comme si je n'avais la vraie sensation de mon moi que lorsque je suis infiniment malheureux » - Kafka - « als bekäme ich das wahre Gefühl meiner Selbst nur wenn ich unerträglich unglücklich bin »). Morale : le meilleur de nous-mêmes ne se montre pas dans la force. Le meilleur ne se prouve par rien. | | | | |
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| amour | | | Toute passion, qui se détache de moi, emporte une partie de mon âme. Développer des barrages et soupiraux, pour maintenir sa force ou l'envelopper de mots, qui entretiendraient sa faiblesse royale et nue ? La partialité privilégiant la faiblesse, s'appelle amour, la plus défaitiste des passions ! « L'amour est la plus noble des fragilités de l'esprit » - Dryden - « Love's the noblest frailty of the mind ». | | | | |
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| amour | | | L'amour peut tout toucher et tout éclairer, tant qu'il n'est ni poing ni chandelle. « Protecteur de paresse, Amour sied aux oisifs » - Parménide. Celui qui en attend des certitudes lumineuses risque de se retrouver en pleine grisaille : « Ô étoile, ô mon étoile fidèle, quand est-ce que tu me donneras un rendez-vous moins éphémère, loin de tout, dans la région de tes clartés durables ? » - L.Visconti - « O stella, o fedele stella, quando ti deciderai a darmi un appuntamento meno effimero, lontano da tutto, nella tua regione di perenne certezza ? ». | | | | |
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| amour | | | Pour se savoir fort, la connaissance la plus utile est de se savoir aimé. L'ignorance la plus utile est d'ignorer pourquoi on n'est pas aimé. Socrate s'y connaissait : « Je ne sais rien d'autre que les choses de l'amour ». | | | | |
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| amour | | | Avec le culte de la force, toute sentimentalité est prise pour un défaut, un handicap, dans la course à la réussite. Et l'état amoureux est peut-être le dernier à valoriser la faiblesse ; une fois adoptée, celle-ci nous pousse vers l’audace qui n’est noble que chez le faible. | | | | |
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| amour | | | Tout élan finit par s'avérer pitoyable, sans pour autant me détacher de la merveille de la vie, sauf l'appel de l'amour ; ou, peut-être, lorsque l'amour même s'écroule sur mon échelle de valeurs, mon suicide serait l'issue la plus juste. « On se supprime, quand l'amour se révèle misère, infirmité » - Pavese - « Ci si uccide perché un amore ci rivela miseria, infermità ». | | | | |
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| amour | | | Le culte de la caresse, c'est préférer l'appel obscur de la faiblesse à l'obligation criarde de la force, la maîtrise - à la possession, l'invisible - à l'évident. Caresser une peau, une image ou une pensée, c'est maîtriser, en s'abandonnant, en ne se saisissant de rien. | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme la philosophie, c'est la découverte du potentiel de mes faiblesses et l'art de tout ramener au point zéro soit du sentiment, soit de la réflexion. « D'un fond de faiblesses et de nudités surgit l'amour, et à partir de là - la fécondité » - J.G.Hamann - « Auf Schwächen und Blößen gründet sich die Liebe, und auf diese die Fruchtbarkeit » - l'inertie drape la nudité, la puissance sans volonté abaisse mes faiblesses, seuls les commencements sont féconds. | | | | |
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| amour | | | Dans la vie plate, nous vivons des forces claires, et voilà que l'amour nous fait découvrir d'obscures sources de faiblesses. Et tout élan vers une faiblesse envoûtante nous élève à une hauteur, où seul un souffle d'amour permet de respirer. La souffrance, c'est la faiblesse. L'art de chanter la faiblesse, c'est la poésie. « Je veux chanter l'amour, et voilà qu'il devient souffrance. Mais dès que je veux chanter la souffrance, elle devient amour » - Schubert - « Wollte ich Liebe singen, ward sie mir zum Schmerz. Und wollte ich Schmerz nur singen, ward er mir zur Liebe ». | | | | |
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| amour | | | Le beau nom de volonté n'est vraiment grand que lorsque derrière lui on devine aussi bien l'esprit que l'âme, le cœur et le corps, la puissance y étant rejointe par la hauteur, la passion et la caresse. | | | | |
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| amour | | | Les ressources de la faiblesse sont plus riches et imprévisibles que celles de la force : « L'homme aime tant qu'il peut ; la femme aime tant qu'elle veut » - Klioutchevsky - « Мужчина любит сколько может ; женщина любит сколько желает » - il est plus facile de munir le désir d'une volonté que la volonté - d'un désir. | | | | |
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| amour | | | La plus belle victoire de l'amour est dans une glorieuse défaite, où il serait abandonné par ses alliés félons : l'amitié, la perspicacité, l'élégance - pour être exilé auprès des sauvages et égrener ses batailles perdues, face au plus fort que lui. | | | | |
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| amour | | | La passion est un besoin soudain de sacrifier ce qui est fort ou de rester fidèle à ce qui est faible. L'esprit, l'âme ou le corps sont les organes, en général – exclusifs, de ces résistances à l'inertie ambiante. Mais seul l'amour les aligne de front, tous les trois : « L'amour est de toutes les passions la plus forte, parce qu'elle attaque à la fois la tête, le cœur et le corps » - Voltaire. | | | | |
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| amour | | | Le fort est rarement aimé ; la terreur ou l'envie sont vécues par lui comme substituts de l'amour ; c'est pourquoi il s'aime ; aimer sa force est ignoble, on ne peut aimer, au fond de soi-même, que sa faiblesse ou sa solitude. Mais même ce dernier carré est si fragile : « On cesse de s'aimer si quelqu'un ne nous aime » - G.Staël. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un triomphe de la faiblesse, mais le désir est la force même. La caresse est traduction de la faiblesse, et la possession – inertie de la force. L'amour, ce n'est donc ni se serrer, ni même se parler, mais bien s'écouter, se consumer, ne plus peser, se laisser soulever. | | | | |
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| amour | | | Notre âme est nomade, et l'amour est un appel à la sédentarité. Tant que l'étoile éclaire le gîte et non pas les chemins, tant que l'amour fait tourner les yeux vers le firmament plus souvent que vers les horizons, les amoureux voueront leur magnétisme au foyer béni, à ces hautes et palpitantes ruines, et se méfieront de vastes et monotones migrations. À moins qu'une terre promise apparaisse au-dessus de la hauteur acquise et nous fasse rêver. | | | | |
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| amour | | | La faiblesse du cœur aide à aimer, et donc à acquiescer, à une même perfection ; la force de l'âme permet de munir d'une même intensité et l'acquiescement et la négation. Deux manières de vivre un retour du même. | | | | |
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| amour | | | Mon écrit part d'un besoin de caresser le mot ou d'être caressé par un regard complice ou fraternel. Comme le corps, il est travaillé par des fantasmes fous ou honteux, mais s'exprimant, allégoriquement, par le cerveau libre ou le muscle servile. | | | | |
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| amour | | | Dans le corps, où logent pèle-mêle l'âme, le muscle et la cervelle, aucune étanchéité sûre : on inocule une dose d'algèbre destinée au cerveau, on en retrouve des traces jusque dans notre capacité d'aimer. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un catalyseur de nos meilleures faiblesses, sans lesquelles nous ne chercherions plus la solitude, ne saurions plus justifier la noblesse, n'éprouverions plus de douleurs inexplicables. « On n'est jamais aussi vulnérable que lorsqu'on aime » - Freud - « Niemals sind wir so verletzlich, als wenn wir lieben ». | | | | |
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| amour | | | Le sacré devrait fuir la force ; et là où règne la faiblesse, c'est à dire l'amour, le sacré surgit, sans qu'on ait besoin d'en désigner la source. « Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher »* - Hugo. | | | | |
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| amour | | | L'épreuve par ses faims est, pour le corps, le pire des surmenages ; l'âme, au contraire, s'en nourrit et y gagne en pugnacité. | | | | |
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| amour | | | L'amour est une vérité du cœur et un mensonge de l'âme : les ombres s'y découvrent la pureté de la lumière, la faiblesse y présente la grandeur de la force, la misère y est vécue comme une richesse inestimable. Tout seul, on y incarne l'univers. | | | | |
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| amour | | | Ils vivent du sens, de ce qui est relativement absolu - la force, la reconnaissance ; il faut vivre des sens, de ce qui est absolument relatif - le bon, le beau, l'aimé. | | | | |
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| amour | | | Le meilleur signe de l'amour n'est ni la force ni le sacrifice ni la fidélité, mais la furtive caresse, portée par un regard, une main, un mot. Sur un axe, allant de la volupté à la consolation. | | | | |
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| amour | | | Qui rêve le plus intensément d'une folie des sens ? - un maître du sens, un sage. L'érotisme est la folie la plus irréductible et, donc, la force d'esprit en est un adversaire, mais c'est à sa faiblesse consentie qu'appartient d'en résumer les égarements. « L'esprit a besoin de son impuissance pour faire l'amour » - Valéry – joli calembour ! | | | | |
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| amour | | | La force garantit un équilibre mécanique, la faiblesse promet un vertige organique. D'où les bienfaits surréels du sexe faible : « Sans les femmes le commencement de notre vie serait privé de secours, le milieu - de plaisirs et la fin - de consolation » - Chamfort. Étonnant parallèle avec les rôles joués par la langue, au cours du temps, dans l'évolution de mon regard sur la vie, – la mère, l'amante, la consolatrice. | | | | |
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| amour | | | Toute création humaine – de théorèmes, d’arbres, de poèmes – part d’un besoin divin, et Aphrodite, plus nettement qu'Hermès, pousse mon âme ou mes mains vers une rupture avec l’inertie du monde mécanique. Mais pour être complet, c’est-à-dire universel à l’échelle divine, je dois compléter mon jury céleste par Athéna et Apollon, en flanquant l’amour d’intelligence et de beauté. Et je m’adresserai à Zeus, maître des foudres critiques et amateur des volontés de puissance. | | | | |
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| amour | | | L’homme tragique est celui, chez qui cohabitent la hauteur d’ange et la profondeur de bête. Mais si la bête est omniprésente chez tous, dénicher un bon ange s’avère une tâche insurmontable. Pour une obscure raison, la trace qui y conduit le mieux semble être la correspondance amoureuse, et j’y tombe sur Dostoïevsky, Flaubert, Kafka, A.Blok, mais seul le premier exhibe une bête aussi puissante que l’ange. | | | | |
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| amour | | | Aujourd’hui, l’homme est plongé, en permanence, dans une foule, physiquement ou virtuellement. Même seul, même avec un être cher, l’homme reste porteur d’instincts grégaires. L’amour est le seul événement qui le rende vraiment solitaire, face à ses nobles faiblesses, l’espace d’un vertige. L’ivresse passée et la solitude brisée, dégrise l’habitude et reparaît la multitude. | | | | |
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| amour | | | Si le mot absolu a un sens, ni l’esprit ni le savoir ni la puissance ne sauraient s’y attacher ; et il m’est avis, que seul l’amour traduirait cette force obscure, puisque me savoir aimé m’élève plus haut que de me savoir fort. | | | | |
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| amour | | | Tous les rapports humains tendent à devenir des jeux à somme nulle : dès que tu montres ta vulnérabilité, l’autre déploie ses armes. L’amour, l’un des derniers sentiments à survivre à la déferlante calculante, serait le dernier, où tu puisses encore exhiber ta faiblesse, sans provoquer chez l’autre l’afflux de la force, pour gagner quelques points. | | | | |
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| amour | | | La volonté de puissance doit se lire dignité de puissance, et cette dignité se traduit le mieux par la soumission d’une force brute à une faiblesse digne et délicate, aux moments, où nos ailes, soudainement découvertes, nous font oublier nos pieds ; le rêve en est le déclencheur, et l’amour est, aujourd’hui, le dernier de ces rêves non-éteints. | | | | |
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| amour | | | La béatitude d’abandon, le recours à mes faiblesses heureuses – tels sont de bénéfiques effets d’un amour inexplicable, inexpliqué. Je ne comprendrai jamais les chinoiseries : « Être aimé profondément donne de la force, aimer profondément donne du courage » - Lao Tseu – d’autant moins, que je ne vis ni ne rêve l’amour qu’en hauteur. L’axiologie chinoise est déroutante. | | | | |
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| amour | | | La caresse provient de la faiblesse ou de l’espérance ; peut-on imaginer une caresse, due à la force ou au désespoir ? | | | | |
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| amour | | | Tout ce qui ne s’appuie que sur la force peut être épuisé ; ne rend inépuisable que la foi en sainte faiblesse ; l’amour en est une, il vit de la soif inassouvissable. | | | | |
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| amour | | | Ta place dans la vie terrestre dépend, évidemment, de tes forces, que tu arrives à déployer ; mais la place de l’amour céleste dans ton cœur dépend de la capacité de tes faiblesses à déployer leurs ailes redressées. Quand le Dieu biblique t’invite à L’aimer de toutes tes forces, Il s’adresse à l’homme du réel et non pas à l’homme du rêve. | | | | |
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| amour | | | Plus un sentiment est profond, mieux appropriée, parmi tous les moyens, est la musique, pour le rendre. L’amour semble être le seul sentiment qui échappe à cette règle ; je parcours les moyens de son expression – tableau, discours, poème, mélodie – et je leur trouve la même puissance et je ne peux trouver de meilleur candidat à l’excellence que leur dénominateur commun – la caresse. | | | | |
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| amour | | | La force de l’amour se mesure par la sincérité et la beauté de l’hymne à ta faiblesse, puisque tu dois être esclave de ce penchant divin. « Je croyais que, pour aimer l’autre, je devais renoncer à ma liberté. Finalement, je sens, que la plénitude de l’amour n’est que dans la plénitude de la force » - Hölderlin - « Ich meinte, um die Menschen zu lieben, müßte ich die eigene Freiheit verlieren. Ich fühle es endlich : nur in ganzer Kraft ist ganze Liebe ». Poète, à tes débuts, tu devins philistin, sur le tard. | | | | |
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| amour | | | Pour les amoureux, réunir leurs forces les rapproche des sobres robots ; fusionner leurs faiblesses en fait des anges enivrés. « Tu ne peux être aimé que là où tu peux te permettre d’être faible »* - Th.Adorno - « Geliebt wirst du einzig, wo du schwach dich zeigen darfst ». | | | | |
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| amour | | | L’amour semble occuper tous tes horizons, tous tes sommets, tous tes gouffres ; pourtant, sa plus fidèle traduction semble être la caresse, comme si l’objet de ton amour était tout petit et avait besoin de protection. « Le diminutif est invitation aux caresses ; l’amour amenuise l’objet aimé » - Unamuno - « El diminutivo es señal de cariño ; el amor achica la cosa amada ». | | | | |
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| amour | | | Le cycle de la Table Ronde : des mâles en rut, se chamaillant pour une femelle ; la goujaterie des meurtriers fortunés, pouvant s’offrir des heaumes, des hauberts, des écus, des destriers, des panaches, pour occire plus sûrement d’autres brigands. Il fallut attendre Dante et Pétrarque, pour chanter l’amour courtois, en découvrant l’art de triompher non pas par le gourdin, mais par la passion et la faiblesse. | | | | |
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| amour | | | Une faiblesse bien employée rehausse le mystère de la vie ; la force et l’intelligence l’approfondissent. Il n’y a peut-être qu’une seule exception – la femme, aux faiblesses et forces dissimulées, pour préserver le mystère. | | | | |
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| amour | | | Le réel est composé de problèmes et de leurs solutions ; y être fort, c’est savoir les exprimer, et y être faible – d’en être réduit aux balbutiements. Le rêve est le règne des mystères ; y être fort, c’est de s’y perdre, dans une volupté inexprimable, et y être faible – d’en chercher une traduction. L’amour, c’est la puissance irrésistible d’un rêve, naissant d’une faiblesse soudaine du réel. | | | | |
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| amour | | | L’amour détache ton regard des horizons et le voue au firmament, où se retrouvent tous les grands paradoxes de la vie et du rêve : « L’infini enivrant de l’être ! L’extase et la douleur ! La puissance et la fragilité de la vie ! » - Boratynsky - « Пьянящая бескрайность бытия ! Восторг и боль ! Вся мощь и хрупкость жизни ! ». | | | | |
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| amour | | | Chez un violent, le désir réveille l’appétit sauvage (la volonté de satisfaire sa voracité dominatrice), et chez un doux – la pitié (la perfection, la source, restant attirante mais inaccessible à ses soifs). C’est à celui-ci que pensait Schopenhauer : « Tout pur et vrai amour n’est que pitié » - « Alle wahre und reine Liebe ist Mitleid ». | | | | |
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| amour | | | Comme la liberté, comme la philosophie, comme la puissance – l’amour vaut surtout par son commencement. « L'amour n'a point d'âge : il est toujours naissant » - Pascal. | | | | |
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| amour | | | L’amour entre un homme et une femme n’entre pas dans la triade divine de notre conscience – les facettes éthique, esthétique, spirituelle. La première de ces facultés, symbolisée par le cœur, n’est nullement impliquée dans les péripéties d’un amour érotique ; le cœur ne s’occupe que du Bien inexprimable et du Mal inévitable ; l’amour des croyants ou des chercheurs de vérités relève des bas-fonds des faibles d’esprit. Donc, on devrait inventer une quatrième hypostase, porteuse de la fonction érotophore. En plus, le dénominateur commun entre celle-ci et le cœur, l’âme, l’esprit - la caresse – en serait le mieux illustré. | | | | |
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| amour | | | La douleur et la caresse semblent être les seules sensations à être partagées, à part égales, entre le corps et l’esprit. Toutes les autres – la mémoire, le muscle, la volonté – ont une demeure unique. | | | | |
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| chœur art | | | PROXIMITÉ DIVINE : Personne ne sait si Dieu est en nous ou dans l'infini. La vie pratique le situe quelque part entre le muscle et la cervelle, et l'art fait de Son éloignement un prétexte pour chercher Sa proximité. Ce n'est pas Son magnétisme qui Le dévoile, mais la sensation que toute autre attirance le cède en priorité à la Sienne. | | | | |
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| chœur art | | | DOUTE : L'art et la science, dans leurs racines et leurs aspirations vers le haut, sont chargés du doute, mais on ne les apprécie que pour la certitude de leurs fruits attirés vers le bas. Toute clarté, dans l'art, est de l'impuissance, de l'incapacité de s'ouvrir à d'autres langages ou d'atteindre une autre altitude, un arrêt au milieu de son temps. | | | | |
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| chœur art | | | BIEN : L'art, qui se désintéresse du bien, peut être bon pour des anthologies, il ne pourra pas servir d'apologie à une vie vouée à l'échec. Le bien est, il ne se fait pas. N'importe quel mufle peut être sûr d'en faire, il s'agit de le vivre et le fond de cette sensation s'appelle la honte : pour mes muscles trop prompts, pour ma cervelle trop calculatrice, pour ma plume trop sereine. | | | | |
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| art | | | Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons. | | | | |
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| art | | | Ce qui rend particulièrement sceptique, face à la tyrannie des pensées, c'est qu'une défectuosité de forme est ressentie, le plus souvent, comme une défectuosité de fond, mais la qualité de fond rattrape rarement la faiblesse de forme. | | | | |
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| art | | | Toute bonne lecture est de nature érotique : dès que je ne veux que comprendre ce que je recherche, je suis frappé de honte ou d'impuissance. Chez les autres, je me découvre des pulsions de voyeur ou me comporte comme dans un lupanar. « Ta bibliothèque est ton harem » - Emerson - « A man's library is a sort of harem ». Livre comme visée, à l'usage des chasseurs (Artémis précédant Aphrodite et même Athéna), ou livre initiateur du premier pas, protecteur de l'intouchable. | | | | |
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| art | | | Le mûrissement de notre plume, à travers nos rapports avec la beauté, - trois étapes : le désir – l'ampleur des choses belles à peindre ; la puissance – la profondeur de notre vision du beau en général ; la création – la hauteur, le ton et le style de notre beau langage. Arrivés au dernier stade, ayant acquis notre propre regard et l'art de manier nos faiblesses, nous nous désintéressons et des choses vues et des puissances. | | | | |
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| art | | | Pour nous révéler, comme pour nous cacher, l'art, à l'instar des muscles ou des cervelles, est impuissant, imposteur et même faussaire. L'art ne peut que peindre notre circonstance : les barreaux de notre cage, l'élan de notre tour d'ivoire et le périmètre de nos ruines. Tout ce qui nous exprime nous imprime, tout ce qui nous développe nous enveloppe, - mais nous restons insaisissables. | | | | |
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| art | | | Les valeurs sont dans la vie, et l'art est en leur «réécriture» (et non pas en réévaluation) en vecteurs, dans le Umwerthen aller Werthe, où le mot-clé central est aller – de toutes les valeurs sur un axe : du bien au mal, de la négation à l'acquiescement, de la puissance à la faiblesse. | | | | |
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| art | | | Chanter le pouvoir de l'art, qui ne fait pas de doute, tout en sachant les limites de mes propres moyens, qui ne sont que doutes. | | | | |
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| art | | | La poésie est un langage de la faiblesse, de la superficialité et de l'ivresse. Un poète dans l'âme ne peut chanter que défaites et hauteurs. Il est idiot du village, dès qu'il veut être sobre et profond : « Dès qu'un poète se réveille, il est idiot. Je veux dire intelligent » - Cocteau. | | | | |
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| art | | | Le poète aime le printemps pour les chimères qui naissent et l'automne - pour celles qui se meurent. Les fleurs à peine nées et les fleurs à peine mortes. Chanter apparitions, pleurer disparitions - le contraire de Nietzsche : « être sans pitié pour ce qui est faible ou mourant en nous » - « unerbittlich sein gegen alles, was schwach und alt an uns ist ». | | | | |
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| art | | | Styles descriptif ou aphoristique : flamme maintenue au petit feu ou feu sans flamme. La flammèche enflamme, le feu attire. La force du scandale, l'impuissance de la tentation. | | | | |
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| art | | | L'écriture, c'est la culture de l'arbre complet, l'ouverture à l'unification dans toutes ses parties. La lecture, c'est la puissance d'unification (die Macht der Vereinigung) - Hegel. | | | | |
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| art | | | Un pointillé d'artiste et ses chances d'aboutir à la vie ont la même fatalité géométrique et thermique qu'une constellation : un jeu des forces de gravitation et des réactions atomiques. | | | | |
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| art | | | Il est trop facile de battre mes coulpes, lorsque je suis déjà terrassé ; c'est au comble de ma puissance, que je devrais en enterrer les rêves. La confession, c'est la reconnaissance de ma faiblesse primordiale ; c'est pourquoi il faut la pratiquer, dès que je ressens un accès d'orgueil ou de dynamisme. « L'art, c'est la confession gagnant de hauteur, c'est un monde de la faiblesse » - Pasternak - « Искусство - это повышающаяся исповедь, мир бессилия ». | | | | |
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| art | | | Les contraintes dans l'art, c'est comme le vent et la flamme : la faible s'éteint, et la forte gagne en intensité. | | | | |
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| art | | | Avoir trouvé dans la vie une musique, que ne surpassera aucune sonorité discursive, avoir découvert à la réalité une hauteur, dont aucun verbe ne pourra envisager l'ascension, me sentir un fond que ne tapissera aucune parole, avoir compris, que le meilleur emploi de ma force est dans la peinture de mes débâcles - c'est seulement après ce parcours initiatique d'humble que je pourrai dire d'avoir écrit par faiblesse (Valéry) : « Quand, le même jour, vous songerez à votre force et à votre complet néant, je croirai, que vous êtes à la recherche de la forme » - L.Reisner - « Когда Вы, в один и тот же день, будете мечтать о своей силе и полном ничтожестве, я поверю, что Вы ищете форму ». | | | | |
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| art | | | La netteté de la frontière entre la vie et l'art est signe d'artiste ; c'est en la franchissant qu'il devient, respectivement, maître ou esclave ; sa force n'a aucun sens dans la vie, son humilité n'a aucun sens dans l'art. La vie est une épreuve de forces ; l’art n’est qu’une consolation par la beauté. Toute force étant devenue suppôt du désespoir, la consolation ne peut plus compter que sur nos faiblesses – l’amour, la caresse, le sacrifice. | | | | |
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| art | | | Se rendre compte de l'ineptie de tout système apriorique, c'est renoncer à la synthèse dialectique, laisser polyphonique toute partition ; l'art, dans lequel ne réussissent que les plus forts : Shakespeare, Dostoïevsky, Nietzsche. | | | | |
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| art | | | Quand Apollon, au lieu de tendre son propre arc, guide les flèches des autres, il n'inscrit pas un nouvel exploit herculéen, mais s'inscrit en apprenti d'abattoir. Héracle et Odysseus ne laissèrent, derrière eux, qu'un arc sans flèches. « Les poètes sont des Antée, qui touchent le sol avec leur talon d'Achille » - S.Lec. | | | | |
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| art | | | Dans un bon écrit, la voix ou la musique de l'auteur compte plus que le bruit des choses invoquées, mais le mauvais lecteur s'attarde au bruit et rate la musique ; mettre au registre du bruit - le choix rhétorique de la force, de la négation, de l'indifférence, de la versatilité ; extraire des métaphores, pures et décharnées, les faire vibrer au courant de la vie et de ta propre sensibilité. | | | | |
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| art | | | Dans tout discours se glisse l'inertie, et toute volonté de conclure est signe d'orgueil et de faiblesse. Que toute métaphore coule de mes hautes sources, sans découler de mes raisons profondes. « Le commencement appartient au génie, la suite et la fin - au sot et à la bête » - L.Andréev - « Начинает гений, а продолжает и кончает идиот и животное ». | | | | |
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| art | | | Si je me crois fort en pensées, puisque j'aurais atteint une hauteur, au-dessus des autres, je dois me tromper de dimension : la hauteur doit donner le vertige de la faiblesse et du rêve. La place des pensées est la profondeur, qui, inexorablement, devient platitude, si, chemin faisant, un mot ailé ne les élève pas en hauteur. | | | | |
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| art | | | Les mouroirs discrets, les progrès de l'hygiène sociale et l'arrogance du cerveau autocrate rendirent l'homme si puissant, que l'art devint inutile et se mit à couvrir de son prestige un artisanat sain et bien portant. « Est-ce que l'art est autre chose qu'un aveu de notre impuissance ? » - Wagner - « Ist die Kunst etwas anderes als ein Geständnis unserer Ohnmacht ? ». L'artiste est celui qui se sent un être mortel porteur d'un message immortel. L'artisan agit, comme s'il était immortel, et ne transmet que les traces d'un être mortel. | | | | |
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| art | | | La seule sincérité d'une œuvre, qui vaudrait quelque chose, est l'astuce, donnant de la réalité à une illusion. Mais il vaut mieux laisser l'illusion vide bien irréelle, mais valant la peine qu'on abandonne, pour elle, une réalité trop pleine. | | | | |
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| art | | | Une tentative de lecture de Nietzsche : la poésie peint le devenir fugitif, tandis que la philosophie scrute l'être immuable. Comment rapprocher ces deux mondes ? - en donnant au premier la stature du second et en munissant le second de l'intensité du premier. Rencontre entre la volonté d'artiste et la puissance de penseur, les deux mondes devenant le même : le devenir héberge le retour, l'être s'incarne dans l'éternité. | | | | |
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| art | | | Les pensées, dans la poésie, ne sont que des ruses d'acoustique. La poésie, dans les pensées n'est qu'aveu d'impuissance. « La poésie cesse à l'idée. Toute idée la tue » - Cocteau. | | | | |
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| art | | | L'art est le seul édifice qu'on commence par le haut. « Les pensées créent un firmament nouveau, une nouvelle source d'énergie, d'où jaillit l'art. L'homme créateur crée un nouveau ciel » - Paracelse. L'artisan est analogique, l'artiste - anagogique. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est une mise en valeur des axes entiers – le Bien et le Mal, la force et la faiblesse, la fidélité et le sacrifice, la fierté et l'humilité, la proximité et le lointain, l'ascension et le déclin. Tandis que la vie, c'est à dire l'instinct et le bon sens, me fait pencher vers une seule extrémité, le choix éthique, avec sa tragédie – l'insignifiance des actes. La tragédie de l'art se traduit par l'ironie, que mérite l'extrémité esthétique violente, et par la pitié, qu'inspire la douce extrémité éthique ; appliquées à doses égales, elles assurent l'intensité du même. | | | | |
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| art | | | L'intensité artistique est plus compatible avec une faiblesse noble qu'avec une basse puissance ; elle vérifierait peut-être cette belle contrainte ; « minimum d'énergie, maximum d'excitation » - Valéry. | | | | |
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| art | | | À part leur fonction principale, l'esthétique, les métaphores ont pour effet collatéral – le rafraîchissement de l'être ; et l'oubli de l'être n'est, le plus souvent, que l'impuissance en métaphores. | | | | |
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| art | | | Surmonter les axes éthiques – bien-mal, ascension-déclin, force-faiblesse, fierté-humilité, acquiescement-négation, –, sur lesquels toutes valeurs sont différentes, en les enveloppant par un axe esthétique, qui réduit ces valeurs au même (ce qui traduit la volonté de puissance), - telle fut l'origine de la métaphore de l'éternel retour. Mais pauvre Nietzsche prit cette métaphore pour une pensée, qu'il chercha à développer par des chinoiseries lamentables autour des lois physiques ou des cycles, répétitions, anneaux. | | | | |
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| art | | | Le hasard et la platitude - deux ennemis techniques de l'art, d'où le caractère prophylactique de la volonté de système ou de la volonté de puissance, de la maîtrise des sources ou des langages, - les contraintes de profondeur ou de hauteur visant le but, qui est la musique. | | | | |
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| art | | | Où et quand dominer la passion ; pourquoi et comment céder à la pulsion – la seconde tâche est plus délicate, c’est pourquoi la volonté de puissance se traduit par la mise de la pulsion d’esthète au-dessus de la passion d’ascète. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le Quoi découle des contraintes, le Comment – du talent, le Pourquoi – de la noblesse. Et la facette fondamentale, le Qui, est peut-être, l’harmonie en puissance ou en étendue, de ces trois dimensions. Mais l’absence d’un seul de ces dons condamne à la platitude. | | | | |
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| art | | | Le penchant naturel pour le plongeon dans la profondeur n’est qu’un signe de faiblesse ou de bêtise, puisque l’affleurement à la platitude en sera l’aboutissement final. D’où l’avantage qu’offre le genre aphoristique : « Écrire selon le fragmentaire détruit la surface et la profondeur »* - M.Blanchot. Qui encore saurait entretenir de belles ruines, si ce n'est l'architecte de la hauteur. Le morcellement de châteaux en Espagne produit de basses casernes ; leur concentration, au seul souterrain, permet une succession légitime, par de hautes ruines. | | | | |
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| art | | | Il est bien naïf de voir dans la révolte - la source d'un grand style (Camus). L'oubli actif ou l'acquiescement passif sont plus prometteurs. L'apostasie (éloignement) favorise l'advenue d'un style fort, la conversion (proximité) ne révèle que la faiblesse. | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | Comment accédait au feu l’homme des cavernes ? Il lui fallait un savoir, une volonté, une puissance, pour frotter une pierre contre une autre, et, l’air aidant, diriger l’étincelle sur des brindilles. La littérature relève aussi d’une espèce de pyrologie : mon élan est l’étincelle, ma langue est l’air, mes pierres sont les contraintes et ma chaume – les choses évoquées. La chaleur produite est partagée entre le corps, l’esprit et l’âme. | | | | |
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| art | | | Tous modifient et interprètent le monde, et si peu le chantent ou peignent. Les notes et les pinceaux sont plus rares que les formules ou les outils. Les hommes d’action ou les scientifiques veulent et peuvent rester dans l’objectivité ; le poète, et donc le philosophe, doit rester subjectif. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, la volonté de puissance consiste en ivresse, créant l’illusion de force ; mais l’ivresse, naissant après une sobre lecture, doit témoigner d’une vraie puissance. | | | | |
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| art | | | Le culte du présent non seulement éteint le rêve du passé imaginaire ou du futur à bâtir, mais, surtout, il rend l’éternité du lointain sans intérêt. Comment mon écrit peut-il attirer leurs yeux affairés, puisque je n’y mets que de l’épique, du mythique, de l’initiatique. « Les livres médiocres flattent nos faiblesses – du siècle, de l’âge, du sexe » - Tsvétaeva - « Плохие книги льстят слабостям: века, возраста, пола ». Ces faiblesses d’esprit sont vécues comme forces par les atrophiés d’âme. | | | | |
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| art | | | Le style est le laconisme, imposé par l’exigence des contraintes, laconisme des commencements, et la plénitude ou la puissance, surgissant de ces sources, tantôt hautes tantôt profondes. | | | | |
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| art | | | Les artistes, qui réussirent le mieux à produire de la majesté et de la puissance, sont ceux qui comprirent que la meilleure école consiste à commencer par maîtriser la caresse, comme l’outil le plus monumental et tranchant, qu’il s’agisse de l’art plastique, verbal ou mélodique. | | | | |
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| art | | | L’indifférence inconsciente – ou impuissante - pour la forme, tel est le trait le plus original – et unique dans l’Histoire ! - de l’art moderne. Et tous les artisticules se dévouent à la prospection du fond, celui-ci se trouvant toujours sur la surface de l’actualité. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, la force ne t’apporte qu’une proportion plus grande dans le semblable ; c’est dans l’usage de ta faiblesse que tu crées une forme nouvelle, un relief plus original, une intensité plus vibrante. | | | | |
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| art | | | Un état d’excitation, une reconnaissance d’une force, un positionnement flatteur sur la scène publique – quand j’énumère ces objectifs communs de tout candidat-littérateur, je suis navré de constater qu’ils peuvent s’obtenir sans aucun talent, sans aucune noblesse, sans aucun acte (terme de Valéry), c’est-à-dire sans aucune passerelle nette entre l’œuvre et l’état d’âme de l’auteur artiste (et non pas de l’homme biographique). | | | | |
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| art | | | L’inspiration détermine la hauteur des commencements, l’inertie cerne l’étendue des parcours, le besoin de fermeture et de solidité dicte les fins. Et puisque je ne veux pas subir de poussées mécaniques extérieures et veux être un Ouvert et un chantre des faiblesses, je serai l’homme des commencements, tout pas développeur faisant perdre de la hauteur initiale. Je serai donc à l’écoute de mon soi inconnu, source des inspirations. | | | | |
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| art | | | Le style : un point d’Archimède, choisi en fonction de ta puissance et de ton ironie, réalisant un équilibre entre ton pouvoir et ton vouloir et visant à relever ton valoir. | | | | |
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| art | | | Verbalement, l’élan vers l’inaccessible ne peut être rendu que par un langage irrationnel, poétique. Peindre et justifier cet élan est peut-être la première tâche du poète : « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »** - Cioran – c’est, à la fois, une puissance du rêve et un aveu de faiblesse dans le réel. | | | | |
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| art | | | La puissance du fond n’est que la profondeur – je la salue ; mais je me moque de la puissance de la forme, puissance qui n’y est que la lourdeur, elle y est presque le contraire de la hauteur de la caresse, cette essence de la forme. | | | | |
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| art | | | Comme la vraie philosophie, l’art devrait être soit une caresse, apportant une consolation à nos rêves vulnérables, soit une mise en musique de la vie au moyen d’un langage poétique. « L’art n’est pas une puissance, mais une consolation » - Th.Mann - « Die Kunst ist keine Macht, sie ist nur ein Trost ». | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre intellectuelle, la force doit inspirer l’admiration, et la forme – la jouissance. Le talent est la maîtrise simultanée des deux. | | | | |
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| art | | | Mais, cherchant l'expression, qu'est-ce que j'exprime, au juste ? - ce que je suis (le pouvoir) ? ce que j'aime (le vouloir) ? ce que je parais (le valoir) ? Une part honteuse du hasard, de ce contraire du devoir, y affleure. | | | | |
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| art | | | Ni graver ni peindre, mais bander mon arc, dans la direction de mon étoile. Que le lecteur, qui aurait, lui aussi, ses cordes, ressente l’envie de se réfugier à l’ombre de sa propre étoile, d’essayer ses propres flèches ou d'en tracer sa propre trajectoire. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| bien | | | La bonté est la faiblesse des hommes de cœur, la méchanceté est la force des hommes sans cœur. Préférer l'optimisme de la faiblesse au pessimisme de la force, l'impasse au sentier battu. « Du pessimisme, il y a toujours une issue, de l'optimisme - aucune » - Don-Aminado - « Из пессимизма еще есть выход, из оптимизма - никакого ». | | | | |
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| bien | | | Prendre fait et cause du faible, au nom des valeurs du fort, - telle est l'attitude confortable des intellectuels d'aujourd'hui à indignation facile. Je suis pour le noble, à résignation difficile, et qui est toujours un faible et qui méprise la morale du fort. | | | | |
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| bien | | | L'homme de troupeau, c'est l'homme fort ; la pitié reste l'apanage de l'homme noble en déroute ; les valeurs sans prix ne gagnent rien dans une transvaluation ; l'intelligible est un matériau de l'art plus souple que le sensible - quand on comprend tout cela, on ne garde de Nietzsche que ses métaphores et l'on jette sans regret, à la poubelle, ses pensées. | | | | |
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| bien | | | L'horreur de notre époque : la haine n'emplit que des âmes incapables de pitié pour le faible ; la pitié ne visite que ceux qui sont incapables de haine du fort. | | | | |
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| bien | | | L'homme parfait : une fusion entre Rousseau (la pitié de l'homme naturel) et Cioran (l'ironie de l'homme inventé). Les grands imparfaits : Nietzsche - le faible sans pitié, et Valéry - le fort sans ironie. | | | | |
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| bien | | | La pitié, aux yeux de l'homme moderne, désigne un faible, et son inquiétante hantise, c'est d'en faire partie. Il préfère la justice du robot à la pitié de l'homme. | | | | |
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| bien | | | Les balivernes nietzschéennes sur le surhomme et sur la volonté de puissance proviennent de sa méprise : il prit la recherche de la vérité - effectivement, une manie des sots ! - pour la morale (qui suppose le respect du faible et le sacrifice par le fort). Heidegger, en n'y voyant que la machine, fut plus lucide : « La vérité de l'être revendique le sacrifice de l'homme » - « Die Wahrheit des Seins nimmt das Opfer des Menschen in Anspruch » - de deux concepts cadavériques résulte ou, plutôt, surgit le geste vital, le sacrifice, ce concept vital appelant, en général, au renoncement du geste ou même au suicide en musique : « La mort est la hauteur insurpassable de la vérité de l'être dans le chant du monde » - Heidegger - « Der Tod ist das höchste Gebirg der Wahrheit des Seyns im Gedicht der Welt ». | | | | |
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| bien | | | La plus grande liberté, comme le plus grand esclavage, se résument dans une même formule : accomplir la volonté d'un autre et non la mienne propre. Si cette contrainte extérieure m'est imposée par des hommes, plus puissants que moi, je suis esclave. Si elle m'est soufflée par mon propre soi inconnu, par cette voix d'un Bien inné et sacrificiel, je suis homme libre, homme divin. Cette liberté est une merveille irrationnelle, accessible même au dernier des hommes ; la liberté animale, celle du choix d'un acte dans un ensemble des actes possibles, est une merveille rationnelle, accessible même aux fourmis. | | | | |
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| bien | | | Nous avons peut-être deux âmes : une forte et héroïque, sachant faire des sacrifices, et une faible et sainte, osant la fidélité. Elles auraient deux canaux d'échanges : l'ironie face à la force et la pitié pour la faiblesse. Dans la pitié, la noblesse fait que l'âme sacrifie sa force impure à la pure faiblesse. | | | | |
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| bien | | | Aucune relation entre ta (non-)participation à l'œuvre du bien et l'intensité de l'angoisse, qui t'étreint. La gratuité du bien est absolue. L'être y est plus près de la source mystique que le devenir : être bon y est la seule solution du problématique faire le bien. Certains prêtent au Christ (à travers Nietzsche) cette belle parole : « Pour être bon, il suffit d'être faible »*** (Enthoven). | | | | |
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| bien | | | Le mal se nourrit de toute action ; le seul moyen de l'épuiser est de ne jamais lever le bras. L'homme est à l'opposé de Méphistophélès (« Une partie de cette force, qui veut toujours le mal, et fait toujours le Bien » - « Ein Teil von jener Kraft, die stets das Böse will und stets das Gute schafft ») - il est l'un irréductible qui, en même temps, veut le Bien et fait le mal. Le faire est le mal, et le désirer est le Bien. | | | | |
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| bien | | | Que ton cœur soit plus près du plus faible ; que ton esprit ne défie que le plus fort ; que ton âme ne s'attarde en aucune compagnie et reste seule et désarmée. | | | | |
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| bien | | | Les âmes naïves s'imaginent, que le malheur du monde ne viendrait pas de la force des pires, mais de la faiblesse des meilleurs ; c'est la force même qui est l'origine du mal, et le pire mal se produit, lorsque les meilleurs y accèdent et s'en servent. | | | | |
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| bien | | | Un homme fort et sociable prônant la morale nietzschéenne ne peut être qu'un salopard ; elle n'est noble que chez ceux qui, comme Nietzsche lui-même, sont et se sentent infiniment seuls et faibles. | | | | |
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| bien | | | La honte face au Bien inaccessible, le sacrifice au nom du beau - ce sont nos faiblesses ; tandis que tout usage de notre force est banal et presque mécanique : « L'originel ne peut apparaître que dans la faiblesse »** - Hölderlin - « Das Ursprüngliche kann nur in seiner Schwäche erscheinen ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant. | | | | |
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| bien | | | La merveille de l'éthique humaine est la reconnaissance que le Bien le plus irrécusable loge dans nos faiblesses, jusque dans notre immobilité. Mais cette reconnaissance demande de la force, même si notre faiblesse est plus humaine, c'est à dire divine, que la force : « L'homme n'est pas une force, mais une faiblesse au cœur de l'être » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| bien | | | Pour Nietzsche, au-dessus, ou mieux, au-delà de tous les axes, Bien - mal, puissance - maladie, nihilisme - acquiescement, surhomme - dernier homme, seigneur - esclave, ce qui compte, c'est la mesure dite intensité, la pose, véhémente et incohérente, et non pas une position, sobre et argumentée. Pour se permettre d'être impitoyable et éhonté, par combien de hontes et de pitiés avalées a-t-il dû passer ! Et de même, Platon, avec ses diatribes contre la démocratie et les poètes dans la cité. On ne connaît que trop les positions des philosophes ; on n'en connaît pas assez les poses. De Vinci ou Valéry, apportant à l'art davantage d'intensité, en incluant la science au même axe artistique. Héraclite, chantant l'harmonie d'opposés. | | | | |
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| bien | | | Le premier calmant des troubles de la conscience est l'action, avec ses illusions sur le droit (consistant en connaissance des lois et des codes) et la puissance (se réduisant de plus en plus à l'appui sur un bouton). « Que nos bras forts soient notre conscience »** - Shakespeare - « Our strong arms be our conscience » - la cécité des muscles se compléta par la surdité des cœurs et le mutisme des âmes. | | | | |
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| bien | | | Dans les questions d'éthique, notre force est neutre, mais nos faiblesses réveillent en nous la voix du Bien, du sacrifice ou de la honte. Du meilleur usage de l'accroissement de nos forces – les diriger à justifier le recours à nos faiblesses ! Mais seul le surhomme peut se sentir fier de sa faiblesse. | | | | |
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| bien | | | La puissance éthique - la pitié, la puissance esthétique - le talent, la puissance mystique - la création ; c'est bien étrange que le surhomme, prônant la volonté de puissance, ne le voie pas, et se rabatte sur la fumeuse vie, dans laquelle ne réussissent, aujourd'hui, que des sous-hommes. Étrange aussi de voir dans la volonté de puissance - une solution de tous les mystères, tandis que, pour un créateur, elle est le mystère même des commencements, ne se muant même pas en problème. | | | | |
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| bien | | | Deux axes primordiaux, sur lesquels s'évalue tout homme : force - faiblesse, pureté - impureté, critère social ou critère intime. La bête surgit du premier axe, l'ange se profile dans le second. Mais, pour un créateur, par-dessus ces axes se mettent le talent et la noblesse, dans une unification par intensité. | | | | |
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| bien | | | Aucune réaction, active et adéquate, à l'appel du Bien ne nous est possible ; nous sommes condamnés à rester passifs, face à la voix pourtant la plus irrépressible. Ni notre désir ni notre pouvoir ne peuvent s'associer avec le nom de Bien. La volonté de puissance ne s'applique qu'aux valeurs de la vie et de l'art ; elle est le refus de réduire celles-ci aux valeurs morales. Dans l'art, fusionné avec la vie, le Bien a la valeur d'excitant et non pas de nourriture roborative. | | | | |
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| bien | | | L'homme habite deux demeures, la bestiale et l'angélique ; et le Mal le plus sournois te guette non pas dans la première, celle de la violence, mais dans la seconde, celle de la droiture et de la bonne conscience. Le mal est toujours extérieur, là où s'exercent ton intelligence et ton muscle, mais le sens du mal naît d'un besoin de pureté intérieure. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est qu'un appel passif de l'amour ; l'amour, comme le beau, a pour organe - l'âme fière, tandis que le Bien loge dans le cœur chétif. Rien de commun, en revanche, entre le Bien et le beau : le beau a aussi bien sa source que ses effets, pleins de grandeur et de puissance, tandis que le Bien n'a qu'une source, vouée à la faiblesse et à l'inabouti. Et Plotin : « Le Bien est l'au-delà et la source du Beau » - ignore, que l'au-delà du Beau est l'esprit et sa source - l'âme. | | | | |
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| bien | | | Le faible, qui ne peut pas être assisté, et qui doit donc périr, est celui dont la palette est pauvre, et son pinceau - impuissant ; le fort, qui doit triompher, a la puissance au bout de sa plume. C'est ainsi qu'on doit lire le cas critique de la morale, exploré par Nietzsche. | | | | |
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| bien | | | La force doit pratiquer l'art du sacrifice, et la faiblesse – oser la fidélité ; le drapeau blanc y sied à la force, et la faiblesse s'y manifeste comme une honorable force sans action. Avec l'action, la force nous coupe du royaume du Bien : « N'est Bien que ce qui est soustrait à la force » - Socrate | | | | |
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| bien | | | Chercher le Bien d'après les actes est aussi illusoire que juger le beau d'après son succès commercial. « Il faut mépriser ce qui est jugé beau par la loi et bon par la victoire »** - Gorgias. | | | | |
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| bien | | | Jadis, la honte visitait tous les puissants, et ils s'en débarrassaient à coups d'aumône à quelques artistes ou laboureurs de passage. Aujourd'hui, la conscience tranquille s'achète gratis ; il suffit de ne pas contrevenir aux Codes fiscal et pénal, pour se considérer homme de bien ; sans être bons, ils font le Bien, en payant, honnêtement, leurs impôts. « Il est impossible d'être, en même temps, riche et bon » - Platon. | | | | |
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| bien | | | Le Bien souverain : pouvoir tenir à l'excellence, c'est à dire, sur l'axe, que je trace moi-même, avoir l'audace de me (dé)vouer à la valeur la plus noble, la plus brillante ou la plus intelligente, à laquelle s'adonnera ma voix, mais me servir de tous les registres de cet axe, pour ma musique ouverte. | | | | |
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| bien | | | Si l'on savait ce que c'est que le Bien, on lui attacherait aisément le devoir de nos contraintes, le pouvoir de nos actes ou le vouloir de nos buts. Mais la vision naïve domine : « Vouloir est de l'homme, vouloir le mal est de la nature corrompue, vouloir le Bien est de grâce » - Calvin. Tu te trompes de verbe : au lieu de vouloir il serait plus juste de parler de pouvoir et devoir. Ce n'est pas le but, mais les contraintes qui nous orientent vers le mal ; non pas le désir, intime et désarmé, mais la puissance du robot ou l'obéissance du mouton. | | | | |
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| bien | | | Le vrai Bien est insensé, exceptionnel et impuissant ; dès qu'il se croit universel et raisonnable, il se met au service du mal. « À cette impitoyable époque, parmi des folies, accomplies au nom du Bien universel, la bonté insensée, pitoyable ne disparut pas » - V.Grossman - « В ужасные времена, среди безумий, творимых во славу всемирного добра, бессмысленная, жалкая доброта не исчезла ». Comme la vérité allant au-delà du sens, comme la beauté dépassant les sens. Y rester attaché, sans qu'aucun regard ne nous surveille, même dans la solitude, - est notre plus beau mystère. | | | | |
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| bien | | | La relation entre le Bien et le mal est celle entre l'arc d'Apollon, à la corde bien bandée, et les flèches ou les cibles, qu'Arès ou Hadès lui tendent. | | | | |
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| bien | | | Être homme entier, que tout avance en moi en même temps, - c'est souvent un cœur à bout de souffle qui cherche cet équilibre mécanique. L'athlète se sépare de l'esthète et repousse l'ascète. La charité moderne, c'est une épreuve pour handicapés, arbitrée par des valides. | | | | |
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| bien | | | Être capable du Bien veut dire en être pénétré au point, que j'en garde l'attirance et l'émotion, même en absence de tout acte. Le Bien n'a aucune énergie, il n'a même aucune étoffe, il est impondérable. Le mal se dégage de l'énergie et de l'étoffe mises en scène, tout le Bien n'est que dans les coulisses, où ne pénètre aucun acte. | | | | |
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| bien | | | Les bonnes âmes cherchent à faire entrer le Bien dans le cœur des hommes, mais le Bien ne le quittait jamais, c'est le cœur lui-même qui n'est plus écouté. La demeure dévastée du Bien n'est plus vue que comme un muscle de plus. | | | | |
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| bien | | | On n'a pas besoin de force, pour être méchant, il suffit de mettre l'exécution au-dessus de l'intention. Tous ont la force d'agir ; toute force employée en dehors du rêve mène au mal : « Il est triste que la bonté n'accompagne pas toujours la force » - Vauvenargues. | | | | |
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| bien | | | Combattre ou tolérer le mal – multiplier le mal qui me ronge ou multiplier le mal qui ronge les autres – face au mal réel, sauver le corps des autres ou condamner ma propre âme à de nouveaux remords. Le Bien est mystérieux, et le défi problématique du mal est sans solution ; le Bien divin n'est bien que sans énergie. « Pitié pour le mauvais, pour sauver le bon »* - Publilius - « Honeste parcas improbo, ut parcas probo ». | | | | |
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| bien | | | La source du beau est cachée, mais beaucoup d'actes en découlent. La source du Bien est cachée, elle aussi, mais, cette fois, aucune voie vers le moindre acte, elle est l'une de ces fontaines intouchables, près desquelles on meurt de soif. « Je te loue, ô Seigneur, de nous avoir refusé l'exacte connaissance du Bien et du mal » - Saadi. Depuis, on gagna beaucoup en exactitude et en puissance, et surtout on changea son réceptacle : le chœur se substitua au cœur. | | | | |
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| bien | | | Ma liberté éthique est toujours de la violence, faite à mes propres intérêts ; ce qui est l'un des rares cas, où le courage est à saluer : « La liberté est incompatible avec la faiblesse » - Vauvenargues. | | | | |
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| bien | | | L'état de compassion est signe de maturité de l'âme. Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est quelle en fut l'avant-dernière saison ? Le remords, l'angoisse, la toquade ? Et c'est ainsi que l'amour s'appellera pénitence, faiblesse ou force. | | | | |
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| bien | | | La philosophie la plus noble n'est ni métaphysique, ni transcendantale, ni ontologique, ni phénoménologique, mais - axiologique. Le seul à l'avoir mis en pratique (sans jamais l'avoir bien formulé) fut Nietzsche : sa réévaluation de toutes les valeurs signifie, en pratique, que, pour un axe donné (sélectionné par notre goût de noblesse), ce ne sont pas nos valeurs privilégiées qui comptent, mais l'intensité égale (éternel retour du même), dont notre talent et notre intelligence sont capables de munir les deux extrémités de cet axe. Le nihilisme, le Bien et le mal, la volonté de puissance fournissent les exemples les plus frappants de cette noblesse insurpassable. | | | | |
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| bien | | | La faiblesse est l'origine de nos plus beaux sentiments – le Bien, la noblesse, le rêve. La force a pour moteurs – l'envie, le nombre, l'inertie. Des élans angéliques et des instincts bestiaux. De nobles contraintes, de minables moyens. Le talent – se mettre au-delà ou au-dessus des deux. | | | | |
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| bien | | | Au pays du Bien il n'y a ni routes ni cartes ni véhicules. Ceux qui les cherchent et y échouent font bonne mine à mauvais jeu : « Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons » - Vauvenargues. | | | | |
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| bien | | | Être pathétique et avoir honte du pathos, être fort et chanter la faiblesse, être pour un acquiescement monumental et vouer au monde un refus viscéral - quand on arrive à surmonter, éthiquement, ces oppositions, on arrivera à profiter, esthétiquement, de leurs tensions réciproques. | | | | |
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| bien | | | Ma gentillesse, ma probité, ma compétence – je me mets à les décrire, en toute authenticité, sans dissimulation aucune, et la sottise de cette opération m'inonde de honte. Non seulement ma conscience découvre des failles morales dans ces vertus empiriques, mais, ce qui s'avère décisif, ma plume trouve des qualités paradoxales dans les valeurs contraires. C'est ainsi que naît la volonté de puissance : l'approfondissement de l'éthique et l'élévation de l'esthétique. | | | | |
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| bien | | | Il faut avoir du cœur, pour admettre la valeur thérapeutique de nos faiblesses, pour avoir honte d'une force mécanique, pour ne pas avoir honte d'en appeler à la pitié et à la consolation. Je ne sais pas si Valéry avait du cœur : « Rendre faible quelqu'un est un acte non noble ». Oh combien moins noble est de faire oublier nos faiblesses divines ! | | | | |
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| bien | | | L'utilité n'est pas un attribut booléen, comme pensent tous les philosophes, mais une relation binaire entre l'objet-acteur et l'objet-but. Le libre arbitre créant des buts à volonté, il est possible de déclarer utile n'importe quelle perfidie ou tricherie. Et ils déclarent, que l'utilité est la vertu même ! Avec la puissance, ils arrivent à la même absurdité. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est métaphysique, et le Mal est réel ; toute projection ou justification du Bien, dans la sphère de nos actes, ne peut donc être qu'imaginaire, pour ne pas dire hypocrite. La sensation du Bien ne nous quitte pas même aux moments de la plus plate lucidité, loin de toute action, de tout cataclysme, de toute angoisse. Nietzsche, qui voit dans la peur l'origine et dans le Mal la source du Bien, Nietzsche qui en dénonce l'hypocrisie, montre sa profonde ignorance du sujet. De même les rapports entre la force et la faiblesse, le sain et le maladif, la volupté et la souffrance. Il lui fallait justifier la neutralité de son pinceau dans la peinture des axes entiers – la noble attitude d'artiste, mais trop humaine. | | | | |
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| bien | | | Ce qui augmente notre puissance correspond à notre intérêt bien banal, bien calculé ; définir cette augmentation comme le Bien même est une goujaterie, dans laquelle tombe Nietzsche (après Platon). Non seulement le Bien ne découle d'aucune force, il ne découle même d'aucune faiblesse ; il est la seule voix divine, ne laissant d'écho ni dans nos actes ni dans nos idées. | | | | |
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| bien | | | Tout ce qui est rendu possible grâce à la puissance monétaire, que ce soit la charité réglementée ou la vindicte contre des rapaces moins agiles, ne peut être que du vice. Les bonnes et pieuses intentions des riches se trouvent, pourtant, dans cette formule horatienne : « Des sous d'abord, des vertus - après » - « Virtus post nummus ». | | | | |
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| bien | | | Notre soi se manifeste sur les facettes éthique, esthétique, pragmatique ; jamais personne ne brilla sur toutes les trois avec le même éclat ; mais nos meilleurs sentiments naissent de la fadeur fatale de l’une d’elles : la honte, l’humilité, la noblesse. « Le sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie » - Deleuze – il faut y ajouter les deux autres. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se rêve et le mal se fait ; l’arbitraire tyrannique du Bien ou la liberté raisonnable du mal. L’esclavage du mal n’existe pas ; c’est le Bien qui nous y soumet. Oser le Bien immobile, atopique, fantomatique et non pas subir l’inertie du mal, actif, présent, évident. La vraie rédemption : se soumettre à l’esclavage injustifiable du Bien. Toutefois, cette résignation exige plus de volonté de puissance que la détermination de l’orgueil. | | | | |
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| bien | | | Les idées, les sentiments, les actes, les sons ont leurs langages, qui traduisent ou représentent leurs modèles respectifs. Mais le Bien n’a pas de langage ; il n’est ni lumière ni chaleur ni force. C’est le Mal qui est langagièrement bien outillé : anti-humaniste dans l’idée, mécanique dans le sentiment, inhérent dans l’acte, sans musique dans ses bruits. | | | | |
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| bien | | | L'origine du mal - l'objet de ma bonne action n'est jamais le bon ; et non pas à cause de ma faiblesse ou hypocrisie, mais parce que le Bien est sans objet ; le mal, c'est mon choix de l'objet qui porterait le Bien. Le Bien commence par l'invisibilité du choix initial et l'illumination de la fin. | | | | |
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| bien | | | Il n’y a que quatre genres d’action, témoignant, respectivement, de la routine (moutonnière ou robotique), de la bêtise (conscience tranquille), de la liberté (humilité consciente), de la férocité (culte de la force, cynisme). La liberté signifierait ici la présence de sacrifices ou de fidélités, dans les motivations, et la bêtise – leur absence, la poursuite de ses intérêts rationnels. En tout cas, le mal est présent dans toutes formes d’action, et le salut (l’innocence) n’est accessible que sola fide. « Un sacrifice de ses intérêts est le besoin d'une âme noble »*** - N.Chamfort. | | | | |
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| bien | | | La liberté supérieure – dans toute action morale, désavouer la bonne et opter pour la mauvaise conscience. Même le sacrifice de la force ou la fidélité à la faiblesse ne doivent pas me dévier de cette posture (l’âme choisit des poses, l’esprit formule des positions, le cœur se résigne pour la posture). « La différence entre le Bien et le Mal ne consiste que dans la liberté, n’existe que pour la liberté »* - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | L’écoute du Bien se traduit par le réveil de ma faiblesse – de mes hontes et de mon humilité ; et toute tentative de faire appel à la force, à l’action donc, ne fait qu’élever ma honte et d’approfondir mon humilité. « Tout acte de bien est une démonstration de puissance » - Unamuno - « Todo acto de bondad es una demostración de poderío ». | | | | |
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| bien | | | Devant l’accumulation monstrueuse du Mal, qu’échafaudent toutes nos actions, on peut faire appel aux trois juges – la raison, les yeux de l’esprit, le regard de l’âme. La première conclut à la liberté déviée de l’homme-scélérat ; les deuxièmes stigmatisent le mauvais démiurge ; le troisième s’émerveille de l’existence même de notre sens du Bien et vénère le Créateur incompréhensible et souvent impuissant. | | | | |
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| bien | | | L’âme est la lumière divine, l’élan ailé, la pureté angélique, l’humilité dans l’action. Créatrice, elle peint des ombres dansantes, à l’opposé de la lourde noirceur, qui surgit de l’extinction des âmes et de la domination des esprits ou de la faiblesse des cœurs. Ce ne sont pas « les noirceurs de l’homme, se livrant, perfidement, à la noirceur des actes » - Soljénitsyne, qui sont à l’origine du Mal, mais le fait, que « le même cœur déborde tantôt d’un mal à l’apogée, tantôt d’un bien auroral » - « сердце то теснимо радостным злом, то рассветающим добром ». | | | | |
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| bien | | | Ceux qui, blessés par la vie égalisatrice, applatissante, portent la honte, placent dans l’aristocratie du rêve leur volonté de puissance, qui est à l’opposé et de la vertu et de la force, qui n’ont de sens que dans le réel. « En réalité la misère altère, oblitère les vertus, qui sont filles de force et filles de santé » - Péguy. | | | | |
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| bien | | | Tout emploi de la force nous éloigne de l’innocence ; mais pour créer une espérance, la force est nécessaire ; donc, aucune visée de l’innocence ne peut conduire à l’espérance. | | | | |
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| bien | | | La place de la honte définit la tonalité d’un écrivain : Nietzsche fut torturé par la honte, venant de ses déficiences physiologiques et de son amour-propre froissé ; Cioran porta la honte de sa jeunesse d’un abjecte nigaud pro-nazi ; l’absence de toute honte rendit l’intelligence de Valéry - libre de toute contrainte sentimentale, pure et profonde par son contenu intellectuel. La noblesse et le style naissent de la honte, dans la faiblesse ou la bassesse, d’où la grandeur de Nietzsche et l’élégance de Cioran. Valéry émerveille notre esprit ; Nietzsche élève notre cœur ; Cioran caresse notre âme. | | | | |
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| bien | | | Ils disent, que ce qui, dans la sécurité, t’empêche de te tenir tranquille et de t’y endormir, ce serait le vice. Mais du trop de veille dynamique naissent les pires des vices ; la vertu, elle, naît d'une profonde faiblesse et apparaît dans un haut rêve. Le vice nous envahit par les yeux ouverts et les mains emballées. La vertu accompagne l'immobilité des pieds et la honte dans les yeux. | | | | |
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| bien | | | La force évidente favorise les bâtisseurs - elle approfondit ton esprit et agrandit ton âme ; la faiblesse secrète ennoblit le locataire - elle rehausse ton cœur. Le cœur forme le regard ; et pour celui-ci, les ruines et les châteaux d’ivoire ont la même hauteur. | | | | |
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| bien | | | À la justice il faut la force, pour passer à l’acte ; au Bien il faut la faiblesse, pour y renoncer. Mais ce n’est pas l’injustice qui est le Mal, mais la force. « La Justice sans Police est le Mal » - O.Wilde - « When Right is not Might, it is Evil ». | | | | |
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| bien | | | Ni le culte de la force mentale, ni l’adhésion inconditionnelle à la faiblesse sentimentale ne t’approchent du Bien divin. Le pire, c’est leur fusion. « L’idéal de la force est le sommet de la barbarie ; ses adeptes, il les trouve justement parmi des faiblards » - Novalis - « Das Ideal der Stärke ist das Maximum des Barbaren – und hat gerade unter den Schwächlingen Anhänger erhalten ». Le compromis : vouer la force à la création, et la faiblesse – aux rêves. | | | | |
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| bien | | | Les plus nobles des sentiments humains – l’ironie et la pitié – proviennent du regard sur la faiblesse : la pitié de Dostoïevsky naît de la compassion pour la faiblesse des autres ; mon ironie est due à l’appel créateur que je lance à ma propre faiblesse. | | | | |
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| bien | | | Notre appartenance au clan des forts ou à celui des faibles dépend de deux composants : nos lumières dans le réel et nos ombres dans l’imaginaire. Ma force éphémère ne vient que du second composant. La misère de celui-ci est le cas le plus répandu chez les hommes, ce qui, par lucidité trompeuse ou par renversement d’échelles, les place dans la tribu hétéroclite des forts. Il n’y a plus de faibles ; la pitié perd sa raison d’être. | | | | |
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| bien | | | De tous les cadeaux, dont nous couvrit le Créateur, le sens moral est le plus mystérieux. N’ayant aucune traduction fidèle dans la réalité, ce sens est immatériel ; c’est pourquoi sa persistance est la consolation du dernier recours, lorsque le beau sans force et le vrai sans poids nous abandonnent. | | | | |
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| bien | | | La liberté éthique se reconnaît dans deux attitudes : la fidélité à la noble faiblesse et le sacrifice de la force basse. | | | | |
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| bien | | | Les plus grandes injustices proviennent de la récompense du Bien agissant et de la punition du Mal, incrusté en toute action. Le vrai Bien, c’est la conscience trouble et la méfiance envers ses bras – la honte ; le vrai Mal, c’est la conscience en paix et la confiance en ses bras – le cynisme. L’inaction du premier ne conduit qu’à la régression ; le dynamisme du second amène du progrès. | | | | |
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| cité | | | La liberté, c'est ce qui nous autorise à vivre de ce que nous sommes : la banalité et l'impuissance. L'oppression nous force à réinventer ce que nous aurions pu être : des chimères envoûtantes et irrésistibles. | | | | |
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| cité | | | Le chaos d'une âme barbare et l'harmonie d'une âme poétique, se sentent offensés par la règle démocratique. Le démocrate de raison met dans le même panier la barbarie et la poésie ; par exemple, il pense que les plus grandes calamités du siècle dernier ont pour origine une barbarie - la soif de pouvoir, l'intolérance, la brutalité – tandis que ce fut bien une poésie - la grandeur, le déni de la force marchande, la vision eschatologique de l'homme. | | | | |
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| cité | | | Le faible, qui est toujours un peu sauvage, et le rêveur, qui est toujours un peu fripouille, n'ont rien à attendre de la démocratie, qui est la liberté du boutiquier, prude et probe, et du loup, pavoisé et apprivoisé. Ils sont caciques ou sous-fifres, à tour de rôle, rôles que répugnent les faibles comme les rêveurs. | | | | |
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| cité | | | L'irrésistible puissance de l'argent provient du fait que, contrairement à tout ce qui est noble, il n'a pas d'adversaires à mépriser ; il est prêt à s'acoquiner avec un bourreau ou avec un poète, avec un comptable ou avec un philosophe. Un poète a même dit : « Dans ses effets et lois, l'argent est aussi beau que la rose » - « Money is, in its effects and laws, as beautiful as roses ». | | | | |
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| cité | | | L'urgence des rendez-vous de la Justice nous fait oublier les signaux de la Sagesse. On se fait écraser sous les roues de l'Histoire, ou l'on se retrouve dans un cul-de-sac du Progrès ou dans les embouteillages de la Peur. La Justice, c'est l'Égalité de choix de fourrage, la Liberté de sa digestion et la Fraternité entre le Fort et le Faible. | | | | |
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| cité | | | En quoi la force de l'argent est plus honorable que la force du glaive ? Celui-ci faisait trembler pour notre corps, celui-là - pour notre âme. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas pour sa faiblesse que je tiens en piètre estime la démocratie, mais bien pour sa force. | | | | |
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| cité | | | Dictature du cœur ou dictature du muscle, tout les oppose en leitmotive, tout les confond en finales. On devrait n'en garder que les ouvertures, vivace, cantabile. Laisser à la dictature de l'argent tous les développements, ma non troppo. Laisser en vibrati le cœur et le muscle contents, avant que l'argent comptant ne décoche la flèche finale en moderato ; disparaître au moment même, où s'allume ta lampe d'Aladin : « L'argent comptant est la lampe d'Aladin » - Byron - « Ready money is Aladdin's lamp ». | | | | |
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| cité | | | Une erreur esthétique : chercher des tares sociales du capitalisme - mais celui-ci y a réussi mieux que toutes ses féroces alternatives. Ce qu'il y a de hideux chez lui vient des rapports entre les faibles et les forts, entre la sagesse et l'efficacité. | | | | |
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| cité | | | L'échelle la plus profonde, qui s'applique aux hommes, est celle qui va du plus faible au plus fort. Mais elle est brouillée par les tracés, sans intérêt, des classes, des mérites, des chances. | | | | |
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| cité | | | Dans une société autoritaire, on est prêt à voir dans un bougre marginal – une victime d'injustices, et l'on lui compatit. Dans une société juste et démocratique, toute faiblesse est synonyme de bêtise ou de paresse, et l'on voue au faible le mépris ou l'indifférence. | | | | |
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| cité | | | Là où triomphe la liberté économique, se répand la jungle de la force (« la force de la meute est dans le loup » - Kipling - « the strength of the Pack is the Wolf »). Là où pousse, timidement, la fraternité humaine (« la force du loup est dans la meute » - « the strength of the Wolf is the Pack »), s'élargit le terrain vague et s'enhardit la mauvaise herbe. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse, qu'aucune ratio cognoscendi ne calme, - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre. | | | | |
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| cité | | | L'idéal politique : une démocratie forte ne s'occupant que des faibles. Mais cette ambition servit toujours de prélude à toutes les tyrannies. « Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices » - J.Racine. Cercle vicieux, qui nous pousse à désirer le seul règne qui marche, celui des marchands. | | | | |
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| cité | | | Le détachement de l'histoire est signe d'une forte personnalité ou d'une lamentable société. | | | | |
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| cité | | | Mon acharnement contre les forts (et le robot, son aboutissement) parachève (?) une longue, et assez stérile, tradition française, où la cible fut : les scolastiques (Descartes), les cléricaux (Voltaire), les gentilshommes (Rousseau), les bourgeois (Flaubert), les intellectuels (mes contemporains). Hélas, vitupérer les zombies - Dieu, le peuple, l'ignorance - est un exercice sans grâce. | | | | |
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| cité | | | Plus une beauté est pathétique, mieux s'en accommode la scélératesse et l'exaction. La tolérance démocratique s'éduque dans la tiédeur et la mièvrerie. | | | | |
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| cité | | | La question de société, qui est occultée par tous, tout en étant à l'origine de toutes les chamailleries, est : quelle doit être la récompense de la force (musculaire, intellectuelle, monétaire) ? La réponse, presque unique et presque unanime, est - l'argent. On te range d'après ce que tu manges. Nos footballeurs, nos penseurs, nos banquiers exercent de plus en plus le même métier - ce sont des faiseurs d'argent. Sans cette récompense, les déserts de la pensée, aménagés aujourd'hui en sinécures, retrouveraient le béni inconfort des cavernes. | | | | |
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| cité | | | La vraie question, raciale et politique, n'est pas quelles sont des races inférieures ?, mais bien quelle doit être la liberté du fort et s'il doit sacrifier quoi que ce soit au faible (tout en sachant, que le faible d'aujourd'hui peut devenir le fort de demain) ? | | | | |
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| cité | | | L'homme dont les droits vous clamez est un homme mort, homme réduit à l'être abstrait. Le premier droit de l'homme vivant est de ne pas devoir son avoir à sa force, mais à la solidarité humaine. Prince Kropotkine poussait encore plus loin : « La solidarité, c'est ce puissant moteur qui centuple la créativité humaine » - « Солидарность, этот великий двигатель, увеличивающий во сто раз творческую силу человека ». | | | | |
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| cité | | | Quand ma haine du fort, dans cette société des marchands, baisse, très brièvement, d'intensité, je me rends compte, que je hais le faible encore plus nettement, puisqu'il serait pire, s'il parvenait à rejoindre le fort. Et pour recevoir ma sympathie, il ne me reste, en définitive, que des exclus de leurs balances, des impondérables, des exilés, des emmurés, des anachorètes du style, des stylites sans colonne. | | | | |
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| cité | | | Le hasard et la force brute désignaient, naguère, le gagnant : « de troubles appels à de troubles actions gouvernent le monde » - Goethe - « verwirrende Lehre zu verwirrendem Handeln waltet über die Welt ». Aujourd'hui - l'algorithme et la force élaborée. Sur l'échelle du bien, cette distinction est toujours une chute. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, avec les meilleurs, surchargés de savoir et d'intelligence, elles sont si retentissantes. « On ne peut que déchoir, quand on attrape un moral de vainqueur »** - R.Debray. | | | | |
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| cité | | | Le Christ proclame la priorité du spirituel sur le matériel. Le Christ prône l'égalité matérielle. Le Christ veut se pencher sur le faible. Comment ne pas reprocher à Son Église de ne pas avoir mis en pratique ces visées communistes ? « Les Chrétiens auraient dû réaliser la vérité communiste, et alors le mensonge communiste n'aurait pas triomphé »** - Berdiaev - « Христиане должны были осуществить правду коммунизма, и тогда не восторжествовала бы ложь коммунизма ». | | | | |
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| cité | | | Pour donner à Valéry ou Cioran la gloire populaire de Nietzsche, il faudrait qu'un futur Hitler, Staline ou Attila s'en entichât. Hélas, l'arbre et les ruines n'ont pas la puissance mobilisatrice du surhomme. | | | | |
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| cité | | | Pour Kant, le goût, le savoir et la raison légifèrent à tour de rôle. Démocrate pratique (aristocrate pur ? juge en esthétique ?), je dirais, que le savoir devrait s'occuper de l'exécutif, la raison - du législatif et le goût - du judiciaire. Les bancs des assimilés, les bancs des assemblées, les bancs des accusés. | | | | |
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| cité | | | Toutes les révolutions furent des mutineries de perdants revigorés, qui, en changeant de règles, se repositionnent comme vainqueurs. Ce qui devrait nous pousser à soutenir, dans ce monde minable, les règles minables, propulsant les hommes minables, ignorant tout ressentiment. | | | | |
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| cité | | | La gauche serait pour privilégier la justice, face à la liberté, et la droite serait résolument pour l'inverse - pitoyable opposition, quand on sait que, pour les deux, et la justice et la liberté consistent à assurer à celui qui est dix fois plus fort un compte en banque dix fois mieux approvisionné ! | | | | |
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| cité | | | À l'époque, où n'appartenaient à la plèbe que les pauvres et les faibles, on n'hésitait pas à parler de racaille ; aujourd'hui, où racaille est constituée plutôt de riches et de puissants, on lui réserve le titre de démocrate. | | | | |
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| cité | | | La démocratie devient irréversible le jour, où le nombre de tyrans repus dépasse celui de victimes assoiffées. Nous y sommes. | | | | |
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| cité | | | Humainement, je salue l'avènement du règne du dernier homme - il réduit le nombre de faibles ; je déplore l'attitude du premier : sa soumission aux goûts du dernier et sa recherche de reconnaissance par ce dernier. Le maître défait enviant l'esclave victorieux - pitoyable ! Dès qu'apparaît cette exécrable soif de reconnaissance, il n'y a plus de maîtres, on dit même (Kojève et Fukuyama), qu'il n'y a plus d'Histoire, puisque l'égalité des chances calme toutes les ambitions. | | | | |
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| cité | | | Le boutiquier comme symbole, tel est le point de départ commun de Marx et de Hitler, du marxisme et du nazisme. L'élan de haute justice de Marx, pour redresser le faible, ou la pulsion de basse envie de Hitler, pour se dresser en force. La haine de tout boutiquier - l'attitude marxiste, ou la haine du grand boutiquier par le petit - l'attitude des nazis. Mais l'élan ou la pulsion, lâchés dans la foule, produisent le même effet - la férocité contre l'autre. | | | | |
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| cité | | | La politique a deux hypothèses fondatrices - l'homme est bon ou l'homme est mauvais. Elles ont des justifications d'égal poids : soit on s'attendrit sur le sort de l'esclave, soit on libère les forces du salaud. Même résultat : l'esclave persiste et le salaud résiste. | | | | |
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| cité | | | L'échelle de mes haines va des riches aux forts, en passant par les paisibles ; et chaque fois que je me trouvais, moi-même, dans leur peau respective, ma haine redoublait de violence ; mais, tout en subissant toutes les combinaisons de ces avatars, je ne me connus jamais, à la fois, pauvre, apaisé et faible ; ce bouquet angélique serait réservé au Rédempteur. | | | | |
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| cité | | | Deux points capitaux communs, entre le nazisme et le bolchevisme : l'exaltation du vainqueur et l'élimination du vaincu ; sur le premier point, les sources sont à l'opposé, l'anti-humanisme face à l'humanisme : glorifier le fort, le supérieur ou bien le faible, l'exploité ; mais sur le second point, la ressemblance est complète : voir dans l'adversaire un sous-homme, un insecte, un ennemi du peuple - le mépris d'espèce aboutissant même plus sûrement à l'abattoir qu'à la salle de tortures. Et si c'était une fatalité de tout matérialisme ? - « En supprimant les injustes, on s'assurera plus de tranquillité » - Démocrite. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme ou le communisme, la supériorité ou l'égalité, c'est par un paisible compromis entre ces deux attitudes que triomphe la démocratie, compromis, qui s'appuie sur deux faits capitaux : les supérieurs ont désormais les mêmes goûts que les inférieurs, et les faibles repus trouvent le culte du mérite aussi naturel que les méritants repus. | | | | |
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| cité | | | De tous temps, le rebelle avait plus de noblesse et d'intelligence que le conservateur ; quand je vois le minable mutin d'aujourd'hui s'enflammer pour l'alter-mondialisme ou la baisse de taxes, j'accorde aux puissants la palme de vertu et même de justice. | | | | |
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| cité | | | L'adhésion à Hitler ne pouvait être que de l'égoïsme de celui qui aimerait se trouver parmi les forts ; l'adhésion à Staline était surtout de l'altruisme, de la compassion pour les faibles. L'ennui, c'est que ce n'est ni le fort ni le faible qui furent bénéficiaires de ces ordres, mais le mouchard, l'assassin et le lèche-bottes. | | | | |
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| cité | | | Le rêve social n'est beau qu'impuissant ; dès qu'un lyrisme (Marx) s'incarne dans un dynamisme (Lénine), un concentrationalisme (Staline) en prendra la suite. | | | | |
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| cité | | | Tant de bavardage ampoulé autour du pluralisme démocratique, tandis qu'il n'y a plus de pluralisme d'idées, mais seulement celui des forces ; tous prônent le même modèle social anglo-américain, fondé sur l'inégalité de principe ; ses adversaires de jadis non seulement ne veulent plus, idéologiquement, le combattre, ils ne le peuvent plus, matériellement. Le vrai pluralisme n'existe que dans des tyrannies, pour être débattu dans des sous-sols ou cuisines ; quand il parvient à occuper des parlements, il est déjà trop tard, la pensée unique aura ravagé toutes les cervelles. | | | | |
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| cité | | | La France reste le dernier pays au monde, où l'intellectuel intervienne dans les affaires politiques, en osant même sortir parfois de la thématique fiscale. « La France est un trop noble pays, pour se soumettre à la puissance matérielle » - Napoléon. Le dernier à y avoir cru, fut le Général de Gaulle. Mais les capitaines d'industrie, qui désormais nous gouvernent, se moquent des états d'âme des généraux. | | | | |
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| cité | | | L'émancipation de la femme eut pour conséquences la disparition de tout esprit galant ou chevaleresque chez l'homme et le changement d'organe de communication chez la femme - le cœur brûlant passa le flambeau à la tête calculante. « Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison »** - Chamfort - la force et le bon sens du boutiquier eurent raison de la faiblesse du poète et du chevalier. | | | | |
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| cité | | | De tous les temps, les faibles, c'étaient la majorité, pauvre et opprimée ; aujourd'hui, les faibles, c'est une minorité invisible et inaudible, pas assez misérable pour intriguer les journalistes ; la majorité hilare et repue, ne les remarque même plus - tyrannie démocratique et technocratique. | | | | |
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| cité | | | Celui qui veut défendre le faible est systématiquement conduit, pour des raisons idéologiques ou psychiques, à n'user que du sérieux et des slogans ; l'ironie et l'aphorisme, leurs contre-parties intellectuelles, tombent entre les mains des droitiers (voyez nos Balkaniques, Cioran et Axelos). Le seul moyen de briser cette injustice est, hélas, de pratiquer le cynisme. | | | | |
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| cité | | | La démocratie, c'est une méta-loi, la règle, qui définit ce que devrait être la loi. Cette règle, aujourd'hui, - assouvir la faim minimale du faible - n'est qu'une méta-oppression. La bonne méta-règle devrait être : ne pas engraisser, mais engrâcer la force. « Une société qui n'aurait plus pitié pour ses faibles, deviendrait robotique » - Dostoïevsky - « Когда общество перестанет жалеть слабых, оно очерствеет ». | | | | |
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| cité | | | Les grands, comme les petits, disparurent, comme disparut la pitié. Et les médiocres tyranneaux de village forment un troupeau méritocratique sans heurts, où il n'y a plus ni pitié ni tyrannie. La leçon de Saadi : « Quiconque n'a pas pitié des petits mérite d'éprouver la tyrannie des grands » - ne sert plus à rien. | | | | |
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| cité | | | Tant qu'il y aura des forts et des faibles, la liberté sera un oppresseur. Pour le fort, c'est l'égalité qui entrave. La loi ne peut affranchir que si l'on est fraternel. | | | | |
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| cité | | | Le déséquilibre des totalitarismes vient de leur partialité systématique : la tyrannie de gauche, mécaniquement, est du côté des faibles, ce qui ruine l'économie et la liberté, et celle de droite, cyniquement, – du côté des forts, ce qui ruine la fraternité et la liberté. Tandis que l'équilibre démocratique est apporté par un pouvoir, qui est avec le fort, aux moments paisibles, et avec le faible, aux moments troubles. | | | | |
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| cité | | | La lutte des classes avait un sens pathétique et mobilisateur, à l'époque où le faible fut muet et désorienté, et son porte-parole fut un homme fort à conscience indignée. Mais aujourd'hui, il n'y a que deux classes : les riches et les pauvres, tous verbeux, bruyants et responsables. Les premiers - techniciens, commerçants, gestionnaires - sont singulièrement solidaires autour de la notion consensuelle de méritocratie, tandis que les pauvres - artistes, analphabètes, incapables, ratés - n'ont rien en commun et même se méprisent mutuellement. Heureuse cécité, heureux mutisme ne reviendront plus jamais, pour une nouvelle émancipation, dont personne ne veut. | | | | |
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| cité | | | La Gauche s'apitoie sur les faibles, les flatte, s'en solidarise complètement, veut en être élue, pour représenter leurs intérêts - et elle est d'accord, pour qu'ils soient dix fois plus pauvres que les forts. Je suis pour l'égalité matérielle totale, mais que les ex-pauvres ne viennent pas m'enquiquiner avec leurs images, leurs odeurs, leurs beuglements. En attendant, ils vouent aux Géhennes ma pitié en actes et continuent à compter sur le discours impitoyable de la Gauche. | | | | |
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| cité | | | Jadis, l'argent violait la loi ; aujourd'hui, la loi l'épouse. | | | | |
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| cité | | | L'une des confusions, créées par ce siècle, et qui m'embête sérieusement, c'est que les deux castes traditionnelles - les riches et les forts - se fusionnèrent. Et je ne pourrais plus dire : c'est avec enthousiasme que je participerais à l'œuvre d'égalisation matérielle totale, mais je n'aurais rien d'immatériel à partager avec les ex-pauvres et beaucoup avec les ex-forts (qui, en réalité, ne seraient que des ex-riches). | | | | |
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| cité | | | La liberté politique devint bien réelle, seulement elle changea de genre ; de fable elle se mua en mode d'emploi ou manuel de références, à usage des robots gouvernables. C'est de la ringardise romantique que de ronchonner : « La liberté politique est une habile fable, inventée par les gouvernants pour endormir les gouvernés » - Napoléon - tous veillent, aujourd'hui, et personne ne rêve. | | | | |
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| cité | | | Trois attitudes, face à la liberté politique : croire la posséder, se battre au nom d'elle, la croire insignifiante - la bêtise, la force, la faiblesse. Pour continuer à tenir à l'ironie et à la pitié, ces deux piliers de la noblesse, la troisième position est la seule possible. Vivre dans une lumière immuable, se frayer le chemin vers la sortie de sa caverne, se vouer au jeu des ombres. | | | | |
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| cité | | | J'ai un goût pour la liberté du faible, du vaincu, de l'ange : Leopardi, Lermontov, Cioran. La liberté prônée par Goethe ou Baudelaire, liberté du fort, du gagnant, du démon, Lucifer ou Léviathan, - est grégaire, en seconde lecture. | | | | |
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| cité | | | Qu'il y ait des pauvres et des riches, tout le monde s'en fiche, mais qu'il y ait des gaspillages, ça émeut le dernier des citoyens ou des abbés. Toute ma vie, c'est une série de gaspillages (aux plus précieux des gains, je réservais mes faiblesses), je n'arrive pas à me débarrasser de la répugnance que m'inspire l'existence des riches et des pauvres. « Les riches m'embêtent non pas à cause de leur richesse, mais parce qu'ils font ressentir aux pauvres leur pauvreté » - Klioutchevsky - « Богатые вредны не тем, что они богаты, а тем, что заставляют бедных чувствовать свою бедность ». | | | | |
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| cité | | | L'aimable méritocratie du fort lamina outrageusement le faible, qui en arrive à souhaiter le règne de l'hypocrite, plutôt que de l'honnête, du faible donc et non pas du fort. | | | | |
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| cité | | | Jadis, la loi prescrivait l'unité des moutons ; aujourd'hui, elle impose la fraternité des robots. Le sacré, lui, est hors-la-loi. | | | | |
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| cité | | | Le combat entre le fort et le faible - thème central et de Marx et de Nietzsche ; mais pour le premier, il se déroule entièrement en dehors de l'homme, au milieu des hommes, sous forme d'une lutte des classes ; chez le second, il est entièrement intérieur à l'homme, où le sous-homme fait toujours son travail de sape ; tous les deux sont pour la victoire du fort : le premier - en rendant fort le faible actuel, le second - en surmontant l'homme banal, en soi-même. Aujourd'hui, les hommes triomphèrent, à l'extérieur, et le sous-homme - à l'intérieur ; l'homme est remplacé par le robot, et le surhomme - par le mouton le plus habile ou chanceux. | | | | |
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| cité | | | L'une des raisons de la paix civile d'aujourd'hui est que ceux qui ont raison l'emportent sur ceux qui ont tort, c'est à dire sur ceux qui battent leur coulpe (« Prie, pour avoir toujours tort à l'égard de Dieu » - Kierkegaard), les blessés, ceux qui se font rééduquer à l'école des forts, le bâillon bien enfoncé sous anesthésie locale. | | | | |
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| cité | | | Le culte de l'inégalité, dans nos sociétés repues, découle directement de la sensation de force, qu'éprouvent même ceux qui se trouvent en bas de l'échelle sociale. Pour rendre l'homme – fraternel, il faudrait lui rappeler qu'il est faible. Et la liberté se vit mieux en tant qu'un songe qu'une veille. « L'épuisement est le chemin le plus court vers l'égalité, vers la fraternité, et c'est le sommeil qui y ajouterait la liberté » - Nietzsche - « Die Ermüdung ist der kürzeste Weg zur Gleichheit und Brüderlichkeit – und die Freiheit wird endlich durch den Schlaf hinzugegeben ». Il n'existe pas de rêves, nés dans l'abondance ; l'utopie est affaire de la misère, réelle ou imaginaire ; la satiété fruste tue la société juste. | | | | |
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| cité | | | La fidélité à une noble faiblesse et le sacrifice d'une force immonde – telles sont les contraintes, qui testent ta liberté intérieure. Quant à l'extérieure : « La liberté n’est rien quand tout le monde est libre » - Corneille. | | | | |
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| cité | | | Dès que je possède la liberté, je m'attache, comme tout le monde, aux biens, au consensus des sujets et à la présence du maître. Et je me souviens de mes premières amours, où, épris de la liberté, je voulais être riche sans biens, puissant sans armes, sujet sans maître. Mais dès que je possède la puissance, je n'ai plus la liberté : « Cet étrange désir - chercher la puissance et perdre la liberté » - F.Bacon - « It is a strange desire to seek power and to lose liberty ». Ceux qui veulent pouvoir sont rarement libres ; ceux qui peuvent vouloir le sont plus sûrement : « La liberté est une sensation de pouvoir vouloir »** - Valéry. | | | | |
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| cité | | | Le mouton suit ce que veut son instinct sourd ; le robot exécute ce que peut son algorithme monotone ; l'homme libre tâte ce que vaut la voix palpitante du bien. Mais les deux premières espèces prétendent, elles-mêmes, être libres : « Être libre, ce n’est pas pouvoir faire ce que l’on veut, mais c’est vouloir ce que l’on peut » - Sartre. La liberté ne se mesure qu'à l'échelle verticale du valoir (la noblesse et le talent) ou du devoir (la fidélité et le sacrifice) ; le vouloir (l'instinct ou la violence) et le pouvoir (la force et l'inertie) appartiennent à l'horizontalité. | | | | |
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| cité | | | Être à égale distance de tout, sans bonne hauteur, peut être encore plus médiocre que de pencher d'un seul côté. Dans la contemplation de la lutte : accepter ou rejeter, bâtir ou contempler, expliquer ou s'éberluer, - seule une bonne hauteur te permettra de reconnaître le plus défaillant, pour le rejoindre à temps ! « Le triomphe de l'art est d'être capable de faire de la cause la plus faible la cause la plus forte » - Protagoras. Dans un haut combat, c'est à dire dans celui, où ne figurent ni la vérité ni la mécanique, la sophistique est nettement plus digne et noble que la dogmatique. | | | | |
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| cité | | | Pour qu'on puisse manier rigoureusement une logique, le système doit être fermé. C'est pourquoi le nazisme et le bolchevisme possédaient la vérité et la grandeur internes (innere Wahrheit und Größe - Heidegger, la musique de A.Blok, la vérité-force de Maiakovsky et Tsvétaeva), tandis que la démocratie, ce système ouvert, en est dépourvue, étant renvoyée à la transparence, la justice et l'efficacité externes. | | | | |
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| cité | | | Aucune force extérieure ne peut nous priver de notre liberté intérieure ; celle-ce ne se perd qu'en suivant soit l'inertie moutonnière, soit l'algorithme mécanique. Ceux qui sont déjà tout près du mouton ou du robot pensent qu'« il est aisé d'écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de l'homme » - Tagore. | | | | |
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| cité | | | La première règle du monde entier devint : je suis plus fort - en intelligence, en performances, en héritage - donc, je mangerai mieux ; être plus fort signifiant se vendre mieux sur le marché courant, le prix d'échange étant devenu la seule valeur humaine prise en compte et bannie des contes. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans commencent par persuader le faible, qu'il a assez de raisons, excellentes et dogmatiques, de se sentir heureux, fier, confiant en avenir. Dans une démocratie, il a toute la liberté de se répandre en lamentations, médiocres et sophistiques, sur ses malheurs, ses humiliations, ses horizons bouchés. | | | | |
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| cité | | | Les actes des nazis sont en parfaite concordance avec leurs idéaux : la guerre, la supériorité raciale, l'extermination ou l'asservissement de races inférieures. Mais les actes des staliniens n'ont rien à voir avec l'idéal communiste : la libération par le travail, le bonheur collectif, la fraternité entre les forts et les faibles, les valeurs humanistes, opposées au lucre et à la compétition impitoyable. Tout est franc et honnête chez les premiers ; tout est fourbe et mensonger chez les seconds. L'idéal des premiers n'inspire plus que le dégoût ; celui des seconds – que la pitié. | | | | |
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| cité | | | La dégénérescence ne naît ni de la lutte entre les forts et les faibles, ni de la domination de l'une de ces classes, mais plus sûrement de l'entente spirituelle entre elles : les faibles reconnaissant aux forts le mérite et les privilèges qui en découlent, les forts adoptant le goût des faibles, les deux ignorant envies et mépris. Ni esclaves ni maîtres, aux sentiments véhéments, – mais robots passifs et robots actifs, aux instincts apaisés. | | | | |
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| cité | | | Chez les hommes, il existent deux oppositions, une profonde - entre les forts et les faibles, et une haute – entre la force et la faiblesse, à l'intérieur de chaque individu. La démocratie amortit et adoucit la première et exacerbe la seconde. La faiblesse humaine, ce sont les rêves - le Bien, l'amour, le lyrisme, et la force humaine, c'est la réalité - le calcul, le savoir, la responsabilité. Le culte de la force réelle tua le rêve. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le faible voyait dans la chère liberté un moyen pour se rapprocher de l'égalité et d'envisager la fraternité ; aujourd'hui, le fort pratique la liberté, chérie comme un but, en éloignant l'égalité et en se détournant de la fraternité. | | | | |
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| cité | | | Il paraît que la leçon de Confucius, le jou, se réduise à deux mots : homme et faiblesse, à l'opposé de la devise des hommes : l'union fait la force. | | | | |
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| cité | | | Rien de nouveau, de nos jours, dans la domination de l’économique sur le politique. Ce qui est vraiment nouveau, c’est la disparition de la honte chez le possédant. L’inégalité est si nettement justifiée, protégée et codifiée, qu’aucun remords ne trouble plus la bonne conscience du fort ; et le faible s’imagine sur les gradins, devant une arène où il admire les gladiateurs d’industrie croiser leurs business-plans. Disparaît l’âme, celle des révoltés et celle des révoltants. L’époque n’a plus besoin de héros ; tout élan héroïque est immédiatement ridiculisé ou étouffé par le Code Pénal et l’ironie des journalistes. | | | | |
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| cité | | | La femme sera définitivement émancipée le jour où l’on reconnaîtra, que la force, musculaire, cérébrale ou sociale, n’est pas un attribut décisif, noble, de premier plan. Tandis que la beauté, le mystère, la passion vécue ou inspirée, le goût du sacrifice compris ou de la générosité aveugle, sont des qualités largement plus rares, plus délicates et plus hautes, et dans lesquelles la femme surclasse l’homme. Hélas, nos contemporains se félicitent d’avoir fait de la femme un individu, dès qu’elle devient électrice, contribuable ou détentrice d’un compte en banque. | | | | |
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| cité | | | L'abjecte qualité, qui a le plus bel avenir, est le sens des responsabilités. Elle décharge la société de l'assistance au faible, accorde au calculateur le prestige, dont seul le danseur aurait dû se prévaloir et, surtout, elle pousse tout danseur à devenir calculateur. Le beau principe espérance (E.Bloch) vit ces derniers instants, pour être remplacé par le vilain principe responsabilité (H.Jonas). L'espérance peut se passer du réel, la responsabilité s'y identifie : « L'acte responsable s'oppose au monde de l'imagination » - Bakhtine - « Теоретическому миру противопоставлен ответственный поступок ». Les Anglo-Saxons vont jusqu’à mêler leurs rêves ataviques aux calculs responsables : « Les responsabilités commencent dans un rêve » - W.B.Yeats - « In dreams begin responsibilities ». | | | | |
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| cité | | | La liberté, que je respecte le plus, n’est pas celle de l’émancipation, mais celle de la soumission – la soumission, qui rend possibles le sacrifice du fort et la fidélité au faible. | | | | |
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| cité | | | Dans une société inégalitaire, la fraternité ne peut s'établir qu'à travers la honte ou la révolte avalées ; et puisque la honte du fort et la révolte du faible disparaissent, l'avenir appartient à la solidarité des robots. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans – politiques, religieux, pécuniaires – furent tellement agacés par la résistance contre leur arbitraire, qu’ils la marquèrent de titre infamant d’orgueil et firent de cette attitude anodine l’un des crimes, péchés ou misères les plus condamnables. | | | | |
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| cité | | | Les révoltes des défavorisés devinrent aussi mécaniques que l’arrogance des favorisés – la conscience tranquille des forts et l’émeute sans conscience des faibles. | | | | |
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| cité | | | Les drames dans le domaine public devinrent banals ou ridicules ; les drames privés, depuis deux siècles, furent beaucoup plus particuliers ou nobles. Mais depuis que le privé machinisé s’identifia avec le public normalisé, partout règne la foule sans grâce, sans classes, sans races. Forts ou faibles, riches ou pauvres, intelligents ou bêtes – tous professent les mêmes goûts collectifs. Ni élites ni bas-fonds – moutons inconscients ou robots programmés. | | | | |
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| cité | | | Je m’aperçus trop tard, que l’emploi péjoratif de mots tels que troupeau, grégaire, commun, m’exclut, sur le champ, du clan des hommes de gauche, dont je me revendiquais, naïvement. Mais la droite me rejeterait encore plus résolument à cause de mon mépris de la force. Aucun pugilat d’idées, vraies pour l’esprit et pourries pour les âmes, ne me profana. | | | | |
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| cité | | | Un aristocrate respecte les virtuoses de tous les domaines, de l’art à l’économie ; mais il déteste les riches. Celui qui les respecte est un plébéien ; et cette race, aujourd’hui, est dominante. | | | | |
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| cité | | | La vie étant un miracle et l’esprit humain individuel étant capable de saisir ce qu’il y a d’universel dans son espèce, il est naturel que l’homme éprouve une vénération, mêlée à la fierté, en n’observant que soi-même. Le narcissisme fait admirer l’homme in genere. La faiblesse de l’introspection favorise la servilité et une fausse modestie. « Le régime démocratique encourage l’orgueil humain » - I.Iline - « Демократический строй поощряет людское самомнение » - la démocratie nous apprend à nous servir de nos propres lumières, au lieu de nous réfugier à l’ombre d’un tyran bassement illuminé. | | | | |
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| cité | | | L’intellectuel doit trouver un compromis entre la conscience morale, amie de la faiblesse, et la liberté d’action lucrative, favorisant la force. L’attitude égalitaire semble la plus propice pour y servir de fond ; les cyniques musclés, côté bras ou côté cervelle, ont besoin de supériorité matérielle : « L’aspiration à l’égalité restera le plus périlleux danger pour la liberté des hommes » - Berdiaev - « Жажда равенства всегда будет самой страшной опасностью для человеческой свободы ». | | | | |
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| cité | | | On n’a jamais vu un homme qui éviterait de monter sur les tréteaux pour éviter de devenir charlatan ; mais quelles hordes de charlatans avérés y montent ! | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| cité | | | La justice est le devoir du plus fort et le droit du plus faible. | | | | |
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| cité | | | L’homme de l’égalité, en général, n’est pas doué pour la production ; l’homme de la liberté, en général, n’est pas porté sur la répartition. L’État démocratique, en fin de comptes, crée un semblant de fraternité assez équilibrée, en obligeant le premier à rester fidèle à l’idée de la liberté et en forçant le second à sacrifier une partie de sa fortune, au nom de l’égalité. La dictature de l’égalité idéologique amène la misère matérielle de tous ; la dictature de la liberté économique engraisse le fort et humilie le faible. | | | | |
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| cité | | | L’homme est d’autant plus libre, qu’il méprise davantage les puissants. Ne respecter que la force est signe distinctif d’un plouc, qui peut être soit servile et pieux soit libre et envieux. | | | | |
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| doute | | | La puissance nous interpelle et nous attire. Au début, on s'éprend de la puissance de la lumière, mais l'on finit par comprendre, que la découverte ou la création de toute lumière sont à la portée d'une machine bien programmée. Et, si, en plus de l'intelligence, on a le talent, l'on se met au service de la puissance des ombres. | | | | |
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| doute | | | Nos limites jouent deux rôles : déclencher nos élans ou mesurer nos forces. Dans le second cas (Odysseus ou Hegel), le soi connu se dépasse et augmente le volume de son savoir. Dans le premier (Orphée ou Rilke) – l'appel de notre soi inconnu nous fascine, inaccessible, et sacre notre regard immobile sur notre étoile. | | | | |
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| doute | | | Ma force est une lumière ; mais mes tableaux ne sont remplis que des ombres, que peignent mes faiblesses. Être créateur, c’est savoir tirer profit de ses faiblesses. | | | | |
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| doute | | | Sur les axes essentiels, honte - fierté, force - faiblesse, chaos - ordre, plaisir - douleur, je n'arrive pas à placer les valeurs de mon soi, opération pourtant presque banale, lorsqu'il s'agit des autres ; cette indétermination m'oblige à m'inventer. « Quand je pénètre dans moi, je bute sur le chaud et le froid, la lumière ou l'ombre, l'amour ou la haine » - Hume - « When I enter into myself, I stumble on heat or cold, light or shade, love or hatred » - ce n'est pas dans un bloc de marbre qu'il me faudra sculpter ma statue crédible, mais ex nihilo. | | | | |
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| doute | | | La lumière pragmatique inonde le quotidien des hommes, qui vivent de plus en plus dans l'illusion d'un milieu sans ombres. D'où la chute de l'art et de la philosophie, qui ne vivent que des ombres. « Au fond de chacun, il y a son noyau inconnu, masse d'ombre, qui joue le moi et le dieu »*** - Valéry. Dieu voulut, à l'opposé de Nietzsche, que ce noyau fût fait de faiblesses (« Kern voll Schwäche »*** - Rilke !) ; dans l'inconnu de la volonté de puissance il y a autant de sources d'ennui que dans le connu de nos défaites : « L'inconnu passe pour grandiose » - Tacite - « Ignotum pro magnifico est ». | | | | |
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| doute | | | Le faible, par son doute naïf, annonce la fin du règne de l'évidence et aboutit à une évidence sans relief. Le fort, par ses certitudes intuitives, rappelle les secousses, sans lendemain, du doute et se bâtit des ruines pittoresques hantées par un doute apaisé. | | | | |
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| doute | | | La sagesse et la puissance sont tout de maîtrise des contraintes et très peu de savoir des sources et fins. Déjà, Platon voyait dans l'égocratie, ou la maîtrise de ses propres contraintes (la tempérance), – le plus haut des biens. Parmi les contraintes : la méconnaissance de soi et la maîtrise d'autrui - presque le contraire de Lao Tseu : « Connaître autrui est intelligence ; se connaître est sagesse. Maîtriser autrui est force ; se maîtriser est puissance ». | | | | |
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| doute | | | À quoi dois-je m'attendre, si je mets au centre ce qui m'est le plus énigmatique et impénétrable, moi-même ? - au jeu passionnel des ombres, à la perte de repères, au vertige. Et qu'ils sont sots, ceux qui se disent : « placez-vous au centre, et le vrai, le juste et le paisible vous appelleront » - Emerson - « place yourself in the middle, and you are impelled to truth, to right and contentment ». L'arbre, lui aussi, n'a pas de centre compréhensible, ce qui le rend sacré. | | | | |
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| doute | | | La puissance a deux domaines d'application : la représentation et l'interprétation. La création ou la réflexion. Chez le créateur, ce n'est pas la monade - volonté de puissance - qui le résume, mais la dyade - la volonté et la puissance - qui constitue un véritable axe de sa personne : la volonté gît au fond du soi inconnu et la puissance forme le soi connu. Dionysos est dans la volonté charnelle, que la puissance spirituelle d'Apollon traduit. | | | | |
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| doute | | | Nous sommes tous également impuissants dans la vision du lointain ; c'est seulement en profondeur ou en hauteur que nos regards diffèrent, en gagnant en poids ou en intensité. Et celui qui croit, que « plus on prend de la hauteur et plus on voit loin » (proverbe chinois), se trompe de dimension. | | | | |
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| doute | | | Deux notions creuses, aux trajectoires semblables ou parallèles, - le hasard et le destin. Censées apporter du mystère à ce qui n'est qu'ignorance et faiblesse. Le scientifique les formalise en tant que lois, et le poète les reformule en métaphores. | | | | |
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| doute | | | L'éternel retour est retour dans ma Caverne, est reconnaissance, que la découverte d'une lumière naturelle n'apporte rien de plus, et que retourner à la source artificielle, à mon propre feu, - n'est ni faiblesse ni bêtise ni honte. | | | | |
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| doute | | | Quelle autre démonstration d'une existence hors espace-temps que le moi, se révélant dans cette coordination miraculeuse entre les sens, le cerveau, les muscles, la conscience métaphysique ! Tous accessibles à tout moment et en toute circonstance, dans un parallélisme et une unité inconcevables ! | | | | |
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| doute | | | Signes de grandeur d'une écriture : la cohabitation du mépris et de la compassion, de la force et de la faiblesse, de l'espérance et du désespoir, de la fraternité et de la solitude, de la fierté et de l'humilité. Les deux poses antagonistes s'adressent aux objets différents, aux moments différents de l'âme, en langages différents - c'est le contraire du relativisme, qui les met sur le même plan, au même moment ou avec la même indifférence. | | | | |
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| doute | | | C'est sur les axes, sur lesquels nous sommes le plus vulnérables, que surgissent surtout nos extravagances et paradoxes, - écoutez ce faiblard de Nietzsche s'égosiller en faveur des forts ; mais ce n'est pas une faute musicale : c'est bien sur l'axe de la force que se concentrent les gammes les plus vastes. | | | | |
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| doute | | | La négation est le lot des esprits faibles ; elle est une épigonie au signe opposé – la même importance accordée aux avis des autres. Le bon nihiliste méprise la négation ; il prône le oui à sa propre audace de fonder ses propres origines à la pensée, au sentiment, au regard. | | | | |
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| doute | | | L'une des contraintes les plus utiles que s'impose un bel esprit, avant de prendre la plume et faire résonner la musique de son soi inconnu – la saine méfiance devant ses propres forces, devant son soi connu ; les médiocres ont besoin de confiance en soi connu, pour se narrer, en raisonnant. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme n'est pas déni de toute valeur, mais tentative de me mettre au-delà de l'axe habituel, sur un méta-niveau, - volonté de volonté, pensée de pensée, puissance de puissance. La valeur y retrouvera ses nouvelles origines et s'orientera d'après le vecteur de mon regard, qui munira d'une même intensité les deux extrémités de l'axe ; donc, pas de positions ponctuelles, que des poses discrètes d'une même tension. | | | | |
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| doute | | | Il y a un mysticisme d'impuissance, partant de l'indétermination des limites, et un mysticisme de puissance, que j'appellerais nihiliste, et qui consiste à me reconnaître Ouvert et à tendre, malgré tout et en deçà du soi inconnu, vers mes frontières, qui ne m'appartiennent pas, mais savoir, que, au-delà, le monde est fermé, pouvoir m'y basculer et atteindre ce qui, pour le soi inconnu, fut étranger, divin ou simplement inaccessible. | | | | |
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| doute | | | L'incertitude idéale serait à la fois grande et faible : « Quelle plus grande faiblesse que d'être incertains, quel est le principe de son être et quelle en doit être la fin ? »** - La Bruyère. Seuls les esprits les plus forts peuvent se permettre de cultiver cette noble faiblesse ; les certitudes des faibles, sur ce sujet, relèvent non pas de principes, mais d'une pitoyable doxa. | | | | |
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| doute | | | C'est autour des choses suffisantes - des consolations ou des jeux de langage - que la philosophie doit déployer sa force discursive ou imaginative. Le nécessaire, c'est le domaine de la science. « Le point de départ de la philosophie, c'est la conscience de sa propre faiblesse dans les choses nécessaires »** - Épictète - ce serait sain, si c'était pour chanter des hymnes à la faiblesse ou pour imprimer de l'humilité à son propre discours et pour éviter ainsi, que son point d'arrivée ne soit une auto-suffisance. | | | | |
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| doute | | | L'imagination sert surtout à créer de nouvelles variables sur un arbre de la connaissance. « Au royaume de l'imagination, l'inconnu est tout-puissant » - Napoléon - il en est seulement le signe, dont la première qualité n'est pas la puissance mais l'ouverture à l'unification, la souplesse. C'est la richesse des substitutions interprétatives qui témoigne de la puissance ! | | | | |
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| doute | | | Ils expriment des choses presque diamétralement opposées, le sage et le sot, lorsqu'ils disent, qu'ils ne sont sûrs de rien. Le sot avoue son impuissance, le sage - sa force. | | | | |
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| doute | | | Deux traitements possibles du bruit que nous recevons du monde : soit nous l'amplifions par nos buts (dans la platitude), soit nous le transformons par la puissance de nos moyens (dans la profondeur du savoir) ou par la noblesse de nos contraintes (dans la hauteur de la musique). Homère : « les dieux savent tout, et nous, nous n'entendons que du bruit » - ne va pas assez loin. | | | | |
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| doute | | | Des forces hétérogènes animent, respectivement, nos corps, esprits et âmes ; et tout homme, consciemment ou non, crée, pour chacun de ces organes, une hiérarchie de ces forces, - une tâche de pure psychologie et que Nietzsche appelle volonté de puissance. Un don d'artiste permet de munir ces hiérarchies d'une même intensité – c'est le retour éternel du même, l'équivalence de la vie et de l'art, l'intronisation du surhomme. | | | | |
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| doute | | | Le contraire de la volonté de puissance, c'est l'inertie du soi connu, se prenant pour seul juge de ses actes ; la volonté de puissance, c'est, la domination que le soi inconnu impose au soi connu, domination par le ton, l'intensité, la hauteur. Quant aux autres, seul mon soi connu communique avec eux ; je leur vouerai mon énergie, mais je garderai pour moi mon dynamisme. | | | | |
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| doute | | | Il est clair, que tout ce qui se réclame de l'immobile, voire de l'éternel, ne peut être qu'éphémère, fantasmatique, mystérieux, mais c'est la culture de l'homme ; en revanche, le passager, l'actuel, le palpable est bien réel, ennuyeux, plat, et c'est la nature des moutons. Mais les pires, ce sont ceux qui croient en l'existence de l'éternel, ce sont des robots. L'homme de culture sait vivre de l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Pascal, avant Dostoïevsky et Nietzsche, discerna nettement nos deux hypostases – l'ange et la bête. Mon soi inconnu est l'ange, et mon soi connu – la bête. Et il n'y a pas d'états intermédiaires entre les deux ; l'un fournit la lumière, l'autre en profite, pour jeter ses ombres. C'est pourquoi je suis sceptique face au grand midi nietzschéen : « entre la bête et le surhomme » - « der grosse Mittag zwischen Thier und Übermensch ». Le matin du commencement, sacré par l'ange, inspire la bête. | | | | |
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| doute | | | Deux seules visions du monde méritent notre respect ou notre admiration : la scientifique et la poétique. Trois étapes en déterminent la valeur : la qualité des principes, sur lesquels se bâtit le modèle, la richesse et l'harmonie de la représentation, l'élégance et la complexité des requêtes, auxquelles est soumis le modèle, - la profondeur, l'ampleur, la hauteur. Aucune autre vision n'assure une égale puissance de ces trois dimensions. | | | | |
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| doute | | | La puissance et le talent appartiennent au soi connu ; le soi inconnu détermine la hauteur et envoie l’inspiration. Les amateurs de l’absolu, de la toute-puissance, inversent leurs rôles : « Le soi inconnu se définit comme une puissance absolue » - Schelling - « Das unendliche Ich ist als absolute Macht bestimmt ». | | | | |
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| doute | | | Le cheminement du soi connu au soi inconnu : grattez le penser, vous trouverez, en-dessous, le croire ; répétez avec le croire, vous tomberez sur le sentir ; un dernier grattage, et vous restez avec le vouloir – la volonté de jouissance, ou de puissance, de la pensée, de la foi, du sentiment. Du soi connu, clair et distinct, du Fermé donc, vous arriverez au soi inconnu, obscur et sans limites, – à l’Ouvert. | | | | |
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| doute | | | J’oublie, qu’à côté de la réalité (le savoir pragmatique) et du rêve (le vouloir romantique), il existe un troisième séjour de nos lubies – l’idéologie (le pouvoir politique). Ainsi, après la logorrhée scolastique sur l’Un, l’Être, Dieu, l’omniscience, l’omnipotence, la vérité – la banalité cartésienne ou les finasseries spinozistes sont perçues comme presque anti-chambres du réel ou du rêvé. Hegel nous replonge dans le délire. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c’est la représentation, la puissance ; le soi inconnu, c’est la volonté, la musique. « La multitude ne comprend pas, comment, différant de soi, on s’accorde à soi, telle l’harmonie entre l’arc et la lyre »*** - Héraclite. | | | | |
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| doute | | | Au-delà du commencement jouent les forces, les vérités, les reconnaissances, bref quelque chose de médiocre ; et aucune profondeur des (in)certitudes ne peut rivaliser avec la hauteur de la noblesse et de l’élan vers un infini initiatique et qu’imprime dans notre âme un beau commencement ! | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est auréolé de tant de faiblesses – il ne dispose ni de visage, ni de langage, ni d’outillage. Mais, comme pour la qualité du regard les yeux sont de peu de poids, pour la qualité de l’écoute du soi inconnu les oreilles n’apportent rien de significatif – il faut compter sur la force de mon soi connu. « Plus le moi connaît sa force, moins il la propose en exemple » - A.Suarès. | | | | |
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| doute | | | Se tromper sur le réel est signe de la faiblesse d’esprit ; se laisser tromper par le rêve – signe de la force d’âme. L’espérance doit être l’un de ces rêves, trompeurs mais nobles. « L’espérance trompe les plus grandes âmes » - Vauvenargues – mais tu oublies de préciser que c’est par un consentement enthousiaste ! | | | | |
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| doute | | | Je vaux par le doute qui me rend fort et par les certitudes qui me font aimer certaines faiblesses. La sagesse, c'est à dire l'union du talent et du goût, consiste à voir la place du croire ou du savoir. | | | | |
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| doute | | | En philosophie, la force mentale installe dans les Universités, et la faiblesse sentimentale – dans la mystique. Tous les mystiques furent des faiblards. « La mystique est la force invincible des faibles » - Ch.Péguy. | | | | |
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| doute | | | Les mystères ne sont pas des signes de l’insuffisance de l’esprit ; l’esprit tout-puissant constate l’impossibilité, logique, intellectuelle ou matérielle, de l’harmonie du réel. Là est le mystère, puisque l’harmonie est bien là, sans que la raison l'explique ou la conçoive. | | | | |
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| doute | | | Dans tous ses compartiments, le monde est saturé de mystères ; face à ces Créations, celui qui est incapable de vénérations ou d’admirations doit, au moins, éprouver un vif étonnement. Les absurdistes, se contentant de maudire ce monde, dénué de sens, ont, parfois, de l’âme, mais ils sont certainement faibles d’esprit. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme, même primitif, est toujours singulier ; le scepticisme, même raffiné, est toujours collectif. Le scepticisme part des vétilles extérieures ; le nihilisme doit tout à ses secrets intérieurs. Le scepticisme proclame la force ignoble et factice ; le nihilisme chante la faiblesse noble et créatrice. | | | | |
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| doute | | | Avec l’âge, les croyances gagnent en solidité, et les certitudes en perdent. Dans ta jeunesse, les choses vont de soi ; à l’âge mûr, elles vont de toi-même et/ou à travers toi-même. Et tu te découvres porteur des ombres plutôt que des lumières. | | | | |
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| doute | | | La lumière (presque toujours commune) n’aura jamais la puissance et l’originalité des ombres ; les mots sont des ombres, et les idées – des lumières à fonction instrumentale auxiliaire. | | | | |
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| doute | | | La volonté de puissance se manifeste surtout dans les commencements : « Commencer est le privilège insigne de la volonté » - G.Bachelard. | | | | |
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| doute | | | Ce n’est pas de Diane mais d’Apollon que j’hérite d’un arc. Pour viser la beauté, il suffit de disposer d’une corde bien tendue et bien orientée. Les flèches de créateur ne touchent jamais une bonne cible. « Résumer l’esprit d’un intellectuel, c’est ramasser sa flèche. Comment elle fut tirée, reste caché »** - K.Kraus - « Den Witz eines Witzigen erzählen heißt bloß: einen Pfeil aufheben. Wie er abgeschossen wurde, sagt das Zitat nicht ». | | | | |
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| doute | | | Face à tes limites, laisses-y jouer ta force périphérique, réduis-les à ton élan inabouti, fais-y de toi un Ouvert. Quant à ton noyau dur, tu t’y appuieras pour tout commencement, qui sera toujours un recommencement, un retour du même. Ton noyau, c’est l’inséparable fusion du fond et de la forme, en vue de servir de source. | | | | |
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| hommes | | | Je n'admire guère le courage populacier du faible David, défiant Goliath si fort ; j'admire le noble courage, la faiblesse divine de Jésus, baissant les bras devant le puissant de ce monde, Ponce Pilate. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui quatre parties égales en puissance : un sous-homme (l'homme du souterrain de Dostoïevsky), un surhomme (l'homme d'acquiescement de Nietzsche), un homme (le moi inconnu) et le reflet des hommes (l'Autre en moi de Sartre). Le dernier quart devint l'homme effectif, au détriment de l'homme électif, qui résumait les trois premiers. Le sous-homme devrait être pris au sérieux, c'est sur le surhomme qu'il faut concentrer nos sarcasmes. Pour ne pas devenir porte-voix des hommes, il faut ne parler qu'à l'homme. Chaque face ne se polit qu'au contact avec l'interlocuteur de la même race ; c'est pourquoi : « Chaque fois que je me suis trouvé parmi les hommes, je suis revenu moins homme » - Sénèque - « Quoties inter homines fui, minor homo redii ». | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la force, mais la reconnaissance qui est le vrai motif des ambitions du goujat, qu'il soit marchand, écrivain ou politicien. Et, presque toujours, ce que les aigris appellent huées ne sont que le manque d'applaudissements. | | | | |
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| hommes | | | L'antihéros, l'homme n'élisant d'adversaires qu'au fond de soi-même. Le surhomme de Nietzsche en est un bel exemple, qu'un fâcheux malentendu classa parmi les héros (César Borgia, chez les blasés du pouvoir, a la même place que Hamlet, chez les blasés du devoir, Don Quichotte, chez les blasés du vouloir, et Faust, chez les blasés du savoir). | | | | |
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| hommes | | | Ce qui devint frustrant pour les imposteurs, c'est que désormais tout talent sollicité réussisse presque automatiquement. Les unités de mesure du talent devinrent universelles, depuis que la couleur et la hauteur en sont exclues. On ne sait plus quoi faire de ses cordes, quand le seul instrument écouté est le tambour forain. | | | | |
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| hommes | | | La volonté guidée exclusivement par la raison, telle est la conséquence mentale de la robotisation cérébrale des hommes ; la volonté de vie (Schopenhauer) ou la volonté de puissance (Nietzsche), ces deux formes d'un soi inconnu, unique, voué à une défaite glorieuse, disparurent au profit de la volonté de réussir, cette forme d'un soi connu, transparent et grégaire. Le romantisme, c'est l'élégance d'acceptation de la défaite ; le contraire du romantique n'est pas le classique (qui est un romantique apaisé), mais le robot, programmé pour la réussite du cerveau et la perte de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes ont une conscience tranquille, mais ils n'ont pas de conscience, ils ont une paix d'âme, mais ils n'ont pas d'âme, ils prennent à cœur leur force, mais ils n'ont pas de cœur, que la force. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la cécité de la foi, mais sa profondeur et son immatérialité, qui expliquent son irrésistible vivacité chez le jeune. La foi en la puissance (le muscle, le pouvoir, l'argent), la foi en la beauté (l'élévation, la création, l'originalité), la foi en la reconnaissance (l'intelligence, l'amour, la gloire), - avec le temps tout finit par s'avérer un leurre. Et au-delà des leurres, il te resteront l'espérance sans lendemain, ou la consolation sans mouchoir, dans une hauteur, abandonnée par la vie et livrée à ton étoile évanescente. | | | | |
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| hommes | | | Ne connaissant pas de chutes, ils confondent désormais la platitude avec la bassesse. « Pour pouvoir tomber bien bas, il faut un élan puissant » - Tolstoï - « Только с сильными стремлениями люди могут низко падать ». | | | | |
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| hommes | | | L'angoisse des échéances de l'avoir les empêche de suivre la joyeuse « déchéance de l'être » - Heidegger - « Verfallenheit des Daseins ». Qui, même, peut être mise en musique (« L'être est dans le chant » - Rilke - « Gesang ist Dasein »). Mais leur esprit n'attise que la soif de la puissance ; chez les poètes, « c'est dans le chant que souffle leur esprit »** - Hölderlin - « im Liede wehet ihr Geist ». | | | | |
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| hommes | | | L'humilité est le contraire du culte de méritocratie : reconnaître qu'il existe des hommes plus dignes de ma fortune, et qui sont plus malheureux que moi (les méritocrates en sortent avec davantage d'orgueil ou de cynisme). Donc, être humble, ce n'est pas reconnaître quelqu'un plus puissant (Spinoza, l'humilité des chiens : « L'humilité est une tristesse, l'homme contemplant son impuissance » - « Humilitas est tristitia, homo suam impotentiam contemplatur »), mais, au contraire, - plus digne, quoique plus faible (l'humilité du fort). | | | | |
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| hommes | | | La théorie évolutionniste annonce la suprématie du fort ; Nietzsche dénonce celle du faible. Tous les cartésiens voient en l'esprit le sommet de nos facultés ; et Nietzsche en fait la lie. Pourtant, la contradiction n'est pas du côté, où l'on la cherche ; elle n'est que psycho-langagière : Nietzsche appelle faible celui que tout le monde, moi y compris, appelle fort ; et son esprit est vaste, tandis qu'il n'est respectable que profond, tout en s'opposant à la hauteur d'âme. « Celui qui a de la force, se défait de l'esprit ; j'entends par esprit la grande maîtrise de soi-même »*** - Nietzsche - « Wer die Stärke hat, entschlägt sich des Geistes ; ich verstehe unter Geist die grosse Selbstbeherrschung » - et l'on finit par se solidariser d'avec son âme, le porte-voix du soi inconnu ! | | | | |
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| hommes | | | Pour combattre ses adversaires, il n’y a pas d’arme plus efficace que celle qu’on forge, en se mettant dans leur peau, en se laissant pénétrer, provisoirement, par leur psychologie. C’est ce que je fis, en prenant, parfois, le parti des forts, que je déteste pourtant plus que les autres. C’est ce que firent Nietzsche et Dostoïevsky, avec leur complicité feinte avec le surhomme ou avec le sous-homme, et même Nabokov, avec sa Lolita. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se divisent en deux catégories : ceux qui jouent les jeux banals de puissance, de débauche ou de religion et ceux qui s'adonnent à inventer de belles règles des jeux magiques, auxquels ils ne joueront jamais ; les deux s'y complaisent, et les drames n'éclatent que lorsqu'ils tentent de jouer les deux rôles en même temps. Aux derniers, aux artistes, s'applique la règle d'E.Jünger : « Qui s'interprète soi-même se trouve en-dessous de son niveau » - « Wer sich selbst kommentiert, geht unter sein Niveau ». | | | | |
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| hommes | | | Ni la puissance ni l'intelligence ni l'action ne résument l'homme avec autant de précision et d'originalité que la musique, dont son regard est capable. La musique imprime notre effigie ; tout ce qu'elle exprime s'y réduit. Si l'homme est son style, la musique est l'homme même. « La musique n'exprime qu'elle-même » - Stravinsky - « Музыка выражает самоё себя ». | | | | |
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| hommes | | | Être sans honte, aujourd'hui, signifie ne voir que le corps des pensées, sans s'arrêter sur leurs vêtements que conçoit le haut couturier qu'est tout créateur. Il n'y a que celui-ci qui s'inspire de la troublante nudité de la pensée à maîtriser et que, par ailleurs, il ne touche qu'en rêve, dans ses phantasmata inarticulées. « La perte de la honte est le premier signe d'un faible d'esprit » - Freud - « Der Verlust von Scham ist das erste Zeichen des Schwachsinns » - un faible d'esprit étant celui qui croit que la force équivaut l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Est anti-humaniste celui qui ne mise que sur la force ; est humaniste celui qui a pitié de la faiblesse d'autrui et honte de sa propre force ; le respect du seul savoir, qui augmente la force, ou le respect du savoir sans forces. « C'est à en rire ou à en pleurer de voir tant de savoir rester sans force sur la vie des hommes » (Kierkegaard) - tu ne comprends donc pas que la beauté de la vie est due plus à l'inconnaissable qu'au connu, à l'intensité qu'à la force. « Tout ce que nous ignorons, nous le connaissons grâce aux rêves des savants-poètes » - Vernadsky - « Всё, что мы не знаем, мы знаем благодаря мечтам учёных-поэтов ». | | | | |
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| hommes | | | Qui, aujourd'hui, mérite davantage l'attention de nos plumes, les hommes ou les livres ? Je penche de plus en plus pour le second terme. La vie des hommes devint si préprogrammée et impersonnelle, si dépourvue de ce qui est humainement céleste ou divinement livresque. Le livre, lui, qu'il soit aboutissement d'une vie ou commencement d'une création, est l'expression la plus fidèle de nos talents ou de nos impuissances, de nos angoisses ou de nos bonheurs. Je sais que même le livre, de nos jours, devient aussi ennuyeux que la vie, c'est à dire dédié exclusivement au réel. Et ce n'est pas demain que nous lirons les Sentences d'un nouveau Pierre Lombard. | | | | |
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| hommes | | | Il faut porter en soi une puissance des commencements, dans le regard et dans les valeurs ; ni la révolte ni la négation n'y jouent un rôle important ; un acquiescement nihiliste y est un bon vecteur : « Le fond du nihilisme se trouve dans la nature affirmative d'une libération »** - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Nihilismus liegt in der bejahenden Art einer Befreiung ». | | | | |
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| hommes | | | Le monde germanique eut toujours le culte de la force, se justifiant par l'ampleur d'un cœur en bronze ; le monde slave tint à la bonté, nous interpellant de la hauteur d'une âme languissante ; le monde latin s'épanouit dans la beauté, gisant dans la profondeur d'un esprit créateur. Mais c'est le premier culte qui l'emporte aujourd'hui, accompagné de la certitude de notre finitude : « Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces, de son étendue et de ses limites »*** - J.Joubert – heureux vieux temps, où l'homme, ouvert et faible, vivait de son aspiration vers ses limites ! | | | | |
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| hommes | | | L'homme de la nature et l'homme de la culture : chez le premier, c'est le danger extérieur qui lui fait atteindre le maximum de sa force et le fait se hérisser de flèches ; chez le second, c'est le danger intérieur qui maintient ses cordes tendues, tout en le désarmant et lui faisant découvrir l'excellence de la faiblesse, car « la faiblesse de l'homme est la cause de tant de beautés »** - Pascal. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'homme dominateur, l'homme fort, l'homme calculateur, est partout jovial ; et dire qu'autrefois, l'homme fort, le héros, l'homme rêveur, passait surtout pour saturnien. Héraclès fut le premier mélancolique. Les seuls suicidaires louables ne suivaient que la mélancolie, puisqu'il est bête de « mourir, sans que personne ne te tue, et sans que d'autres mains que celles de la mélancolie t'achèvent » - Cervantès - « morir, sin que nadie le mate, sin otras manos que le acaben que las de la melancolía ». | | | | |
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| hommes | | | La vie devint une immense platitude ; les hommes ne connaissent plus ni chutes ni achoppements ; ils perdirent l’angoisse, en toute péripétie ils croient avoir raison ; avoir tort devint signe de faiblesse, et ils veulent paraître forts. | | | | |
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| hommes | | | Le Créateur créa l'esprit, pour qu'il explore les profondeurs, et l'âme, pour qu'elle aspire vers le haut. Souvent, on se trompe de dimension : « Connaître ce qui est plus haut que l'homme, tel est donc l'apanage de l'homme accompli » - Diogène Laërce - et voilà que la raison de cet homme accompli a bien appris ce qui est plus haut que l'homme : le commerce et la force. Aujourd'hui, on est marchand triomphateur ou homme écrasé. Une défaite annoncée, désormais, c'est croire en l'homme comme couronnement de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | L'homme dynamique, aujourd'hui, gagne bien sa vie et est bercé de vastes certitudes. Rien à voir avec l'époque, où « presque tous les hommes énergiques sont mécréants, les meilleurs d'entre eux en proie aux doutes et misères » - Ruskin - « nearly all the powerful people unbelievers, the best of them in doubt and misery ». Ils employaient leur énergie à préserver leur privilège, la position couchée, au milieu des ruines, et s'adressant aux idoles déchues avec des bréviaires, ces vade-mecum illisibles. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, où parlait l'or, les langues se taisaient. Aujourd'hui, toutes les langues se délièrent ; et elles ne parlent que d'or. | | | | |
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| hommes | | | La rectitude devint la meilleure garantie du succès des vies robotiques. Les chutes et les souffrances sont attribuées au défaut de ligne droite (Flaubert). Les pointillés et méandres des rêves (d'amour ou de pouvoir) sont abandonnés, pour que s'étalent mieux des trajectoires inétoilées, dans de vastes platitudes des amours propres et des pouvoirs d'achat. | | | | |
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| hommes | | | Le sens général de la modernité – l'éviction, l'extinction, le dédain de ce qui est faible, inefficace, non-rentable, inévident, discontinu. La culture en est la victime emblématique, et, aujourd'hui, tenir à la culture relève d'un fanatisme et traduit une marginalisation sociale ou un désastre intime. La culture est une incarnation désespérée d'espérances ; elle s'effondre dans un monde du calcul, sans espoir ni désespoir. À moins qu'elle fût toujours une défaite : « La culture, dans son essence la plus profonde et dans son sens religieux, est un immense échec » - Berdiaev - « Культура, по глубочайшей своей сущности и по религиозному своему смыслу есть великая неудача ». | | | | |
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| hommes | | | Que vaut un humain ? Commençons par constater que les généraux, les argentiers, les techniciens, avec leurs férocité, vénalité ou banalité, constituent la lie de la société. Enchaînons par reconnaître qu'en intelligence logique l'humain sera bientôt dépassé par l'ordinateur, comme, en force physique, il fut dépassé par les machines. L'humain vaut par la richesse, la beauté et la noblesse des émotions, que son talent sut vivre, peindre ou inspirer. Et vous conviendrez avec moi, que l'humain le plus digne de notre admiration est - la femme ! Au lieu de l'entraîner dans leur morne marche, les hommes devraient la laisser se vouer à la danse. | | | | |
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| hommes | | | L'homme eut toujours un pressentiment de son soi inconnu, qu'il cherchait, successivement, à rendre plus beau, plus grand, plus fort, bien que les seuls contacts crédibles avec l'original fussent réservés au seul domaine de l'art. L'art mort, l'homme ne cherche plus qu'à préserver la place sociale de son soi connu. Qui comprendrait encore Pascal : « Nous travaillons incessamment à embellir notre être imaginaire et négligeons le véritable » ? Hélas, au lieu des manières à embellir, on ne se soucie plus que des carrières à réussir. | | | | |
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| hommes | | | Je ne gagne pas en hauteur, en maîtrisant la pensée des autres ; dans le meilleur des cas, je peux en gagner en profondeur, mais, le plus souvent, je n'en ferais qu'étendre mes platitudes. Je ne gagne la hauteur qu'avec des ailes de mes propres déconvenues bien avalées. La pensée fortifie les temples et les étables avec les mêmes matériaux. La hauteur doit n'être soutenue que par le rêve, elle doit être désarmée. | | | | |
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| hommes | | | Tout parcours humain aboutit à la défaite finale ; armer le croisé, c’est rendre sa chute future plus humiliante et plus irrécupérable ; il faut désarmer son bras, pour que son espérance s’affirme et se renforce dans l’impondérable pacifié. « Pascal nous donne souvent plutôt le contraire d’armes » - Valery. | | | | |
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| hommes | | | On s’attache à un pays par la voie mystique (le cœur – la nature des sentiments sacrés), esthétique (l’âme – la culture des belles idées), pragmatique (le corps – la civilisation des besoins vitaux). Ne peuvent les réconcilier que les esprits forts. | | | | |
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| hommes | | | Un millionnaire sophistiqué, abusant de la sueur des faibles, - c'est ainsi que le goujat se représente le surhomme, tandis que pour Nietzsche, celui-ci, solitaire, serait « avec son peu de besoins, plus pauvre et plus simple que l'ouvrier, mais imbu de puissance » - « durch Bedürfnislosigkeit, ärmer und einfacher als der Arbeiter, doch im Besitz der Macht ». | | | | |
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| hommes | | | Je ne veux pas n'être qu'une feuille d'un arbre, qu'il soit intellectuel, national ou fraternel. « J'ai besoin qu'on garde à mon arbre la culture qui lui permit de me porter si haut, moi faible petite feuille » - Barrès. Mon arbre résulte d'une unification avec des arbres proches, mais mes inconnues, je peux et dois les garder aussi bien dans les racines que dans les ombres. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’homme, il y a cinq sujets : le rêvant, l’agissant, l’imitant, le calculant, le connaissant, qui, dans l’Histoire, forment des alliances, pour dominer : le règne de la culture, c’est l’alliance du rêvant et du connaissant ; celui de la civilisation - l’alliance du calculant et de l’agissant. L’imitant en assure l’entente et la puissance. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absence des âmes, les passions profondes finirent par se solidariser avec des passions basses, dont est capable n’importe quel esprit, qu’il soit fort ou faible. L’âme forte, ou l’âme tout court, n’aspire qu’à la hauteur de tout ce qui est pensé ou senti. « L’âme forte est dominée par quelque passion altière »* - Vauvenargues. | | | | |
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| hommes | | | Tant que la réalité des hommes restait chaotique, horrible ou incompréhensible, l'intérêt que lui portait un homme d'esprit fut légitime. Mais aujourd'hui, où cette réalité devint unidimensionnelle, robotisée et transparente, on devrait lui tourner le dos et ne peindre que la puissance d'artiste, puissance intériorisée et mise en musique, d'où serait bannie la réalité mécanique et insipide. | | | | |
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| hommes | | | Deux jugements te résument en tant qu’homme : ce que tes yeux (c’est-à-dire ton esprit) constatèrent dans le monde, et ce que ton regard (c’est-à-dire ton âme) inventa en toi-même. Et chacun de ces jugements porte, nécessairement, l’influence de chacune de tes quatre hypostases : l’homme (l’espèce), le sous-homme (la faiblesse), le surhomme (le rêve), les hommes (la masse). L’espèce devrait dominer dans le travail de tes yeux ; le rêve et l’humilité – dans la création de ton regard. Devant tes yeux, la masse est plutôt sympathique ; elle est répugnante – en tant que guide de ton regard. | | | | |
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| hommes | | | La dichotomie sociale, à travers les siècles : les princes et leurs sujets, les grands et les petits, les riches et les pauvres, les forts et les faibles, les goujats actifs et les goujats passifs. Réduction des tensions par le mot. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine intellectuel, nos forces sont sensiblement comparables, relèvent du même ordre ; c’est le choix d’objets de leur application, c’est-à-dire les contraintes, qui désignent de vraies élites. En revanche, les faiblesses sont réparties, chez la race humaine, d’une façon très inégale ; il s’agit d’en découvrir des ressources cachées, matériellement inutiles, divines et de fonder la-dessus la noblesse humaine. | | | | |
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| hommes | | | Les seuls humains qui se prenaient, sérieusement, pour surhommes furent des espèces de primates. Mais il y eut tellement de grands hommes qui reconnaissaient, en eux-mêmes, la présence d’un sous-homme, dont ils n’arriveraient jamais à se débarrasser. | | | | |
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| hommes | | | Curieusement, chez Dostoïevsky et Nietzsche, la rébellion, respectivement, contre le matérialisme ou l’idéalisme fut dictée par le même égoïsme de la faiblesse. Mais tous les deux lorgnaient, sans succès, vers la force. | | | | |
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| hommes | | | La facette intellectuelle de l’homme est remplie par cette sainte triade : le sens du Bien, le goût du Beau, la force du Vrai – l’instinct, l’imagination, la réflexion. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui un ange lumineux et une ténébreuse bête, et la civilisation est une tentative de rapprocher ces deux hypostases, ce qui résulte en homogénéité moutonnière ou robotique. Le cas le plus passionnant, cas extrême et rare, est celui où l’ange ou la bête domine ; toutefois, dans les deux cas, la chute est au bout du chemin. Dans le premier cas, l’homme, dans sa jeunesse, chante le rêve et la solitude ; dans le second, l’homme compte sur la force et le fanatisme. Au moment de la chute, le premier reste fidèle à son rêve solitaire agonisant, auquel il cherche des consolations ; le second, par un sacrifice, cynique ou désespéré, de sa posture d'antan, éructe des anathèmes au monde raté, dont il fait pourtant partie. | | | | |
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| hommes | | | La réalité est une phalange, où tous, de Napoléon au concierge, sont taraudés par le prurit de domination. Heureusement, le Créateur songea aussi à la solitude du rêve, hors toute constellation, hors toute compétition, et où l’on ne poursuit que son étoile filante, dont on garde l’humble hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Le sens tragique est familier à l’Allemand, au Russe, à l’Espagnol, il est étranger au Français. Et je ne parle même pas de tragédiens de minauderies du XVII-me siècle ; prenez le souchien Baudelaire ou le métèque Cioran, tenants des couleurs sombres, - chez eux, aux ailes majestueuses succèdent des pattes boiteuses, à la chair sublime – la charogne. Ils ne comprennent pas, que la tragédie est tout près des ailes à peine faiblissantes et de la chair légèrement moins éclatante. | | | | |
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| hommes | | | Ce que j’écris ici ne m’appartenait pas ; je ne m’en vide pas. Mes pieds sont, comme pour tout le monde, là, sur terre ; mais mes ailes, porteuses imprévisibles de mon soi inconnu, sont au service de la hauteur, la destinatrice de mes messages. Et il est compréhensible, que les réalistes, mettant en jeu leurs pieds et leurs muscles, se sentent vidés, après avoir déversé leurs prévisibles lourdeurs. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours, on reconnaît trois sphères où agissent les hommes : la profondeur des scientifiques, la hauteur des artistes, la platitude de la majorité. L’énorme poids de l’actuelle platitude met à rude épreuve les deux autres catégories, en les attirant vers ses valeurs dominantes. Pour se défendre, la profondeur a ses écoles et ses utilités ; mais la hauteur n’héberge que des solitaires, dont la plupart, forcés ou consentants, rejoint la médiocrité, faute d’ailes. | | | | |
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| intelligence | | | Trois niveaux de discours : énoncer, poser, formuler - se désintéresser de la réponse, la laisser au lecteur, la mettre dans la question même, sous forme de belles inconnues. Athlète, ascète, esthète. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | On n'admire ni n'aime vraiment la chose que lorsqu'on n'en connaît pas le pourquoi. Même le comment, le geste, n'est qu'antichambre du quoi, au toit constellé, aux murs mouvants, aux fenêtres en trompe-l'œil, aux portes sésamiques. L'œuvre est fortuite, la force sous-jacente captive davantage, ce qui enfante cette force est proprement divin. | | | | |
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| intelligence | | | Les formules de la physique de Newton et d'Einstein traduisent le mouvement et l'énergie relatifs ; la formule d'Euler, e π i = -1, exprime une beauté absolue et immobile, une stupéfiante rencontre de la géométrie, de l'analyse et de l'algèbre avec un monde docile ; il serait juste, que l'incapacité d'en être bouleversé soit rédhibitoire pour l'accès à la philosophie, comme jadis à l'Académie platonicienne. | | | | |
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| intelligence | | | L'hypertrophie des cerveaux y est presque pour aussi importante que celle des dollars, dans le prestige des philosophes américains (ou américanisés !). Mais il leur manque cette force ascensionnelle, qui rend les idées délicieusement impondérables. | | | | |
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| intelligence | | | Dans ses pérégrinations l'esprit suit la lumière (le nombre, le concept, l'idée) ou la force (le mot, l'image, la passion). L'intelligence consiste à contenir la force en se servant de la lumière. | | | | |
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| intelligence | | | On ne connaît la réalité qu'à travers la représentation, mais la représentation ne relève du savoir que si on lui trouve un sens dans la réalité. « L'être est inconnu s'il ne rencontre pas l'apparaître, et l'apparaître est sans pouvoir s'il ne rencontre pas l'être » - Gorgias. | | | | |
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| intelligence | | | Au sommet (mystique) de la philosophie, s'ouvrent deux versants : l'éthique et l'esthétique, la vie ou l'art, la consolation ou le langage, la mélancolie ou la tragédie, la noblesse ou le style. L'angoisse et la pitié aristotéliciennes tapissent le premier, la volonté de puissance nietzschéenne permet d'accéder au second. | | | | |
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| intelligence | | | Le ratage le plus irrémissible, celui dans l'art de la docte ignorance (où excellèrent Socrate, Pétrarque, Nicolas de Cuse, Cervantès, Valéry, G.Thibon, Cioran) : « une savante ignorance, instruite par l'Esprit de Dieu, qui soutient notre faiblesse » - St-Augustin - « docta ignorantia, sed docta spiritu Dei qui adiuvat infirmitatem nostram ». Au genre ridicule, la gnose livra plus d'échantillons que la crédulité. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence se montre supérieure à la force dans la mesure, où elle prouve, que le déclaratif l'emporte sur le procédural (l'inverse s'appelle barbarie). Toute intelligence opératoire devrait se consacrer à la réduction de procédures en pures déclarations. L'outil de cette conversion s'appelle interprète de paradigmes. | | | | |
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| intelligence | | | Le combat des verbes, chez Schopenhauer (le vouloir contre le savoir) ou chez Nietzsche (le pouvoir contre le devoir) ne fait que substituer des idoles. En revanche, le combat des noms (la représentation contre l'interprétation ou la noblesse contre la faiblesse) produit des unifications fécondes. | | | | |
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| intelligence | | | Valéry, se désintéressant de ses propres productions cérébrales fixées, devait se douter de l'avenir de ce genre - être à portée des machines. La puissance écoulée du sentiment s'avère, à la longue, plus digne de nos plumes que la terreur devant l'impuissance prochaine de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Les grands viennent de nulle part et nous communiquent le vertige et la jouissance de la hauteur, gratuite et vécue sans effort. Sortent, ensuite, des rats de bibliothèques, des ronds-de-cuir, fignolant, pinaillant, finassant, creusant, tarabiscotant, approfondissant, marmonnant des litanies au travail et à la rigueur. La hauteur, contrairement à la profondeur, n'a pas d'épaisseur, et toute graduelle pénétration ne peut mener qu'à la platitude, comme celle de G.Bernanos : « Il est beau de s'élever au-dessus de la fierté. Encore faut-il l'atteindre ». | | | | |
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| intelligence | | | Je contiens en moi un homme du regard (sensibilité, tempérament, goût) et un homme des preuves (imagination, intuition, puissance). Entre les deux - la corde raide de l'intelligence. J'en garde l'équilibre, en maintenant le premier par l'amplification et en entretenant le second par le filtrage, et non pas l'inverse, qui rendrait le regard - fuyant et la preuve - envahissante. | | | | |
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| intelligence | | | L'être est ce qui dicte, guide et valide la représentation ; l'Un est la force ou la grammaire unissante ou unifiante, qui rend la représentation intelligible aux autres - l'ontologie et l'hénologie, qui se tendent la main. | | | | |
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| intelligence | | | Kant a tort d'opposer les déterminations qualitatives de la philosophie aux déterminations quantitatives de la mathématique ; la mathématique procède par l'abstraction maximale de l'objet et par la rigueur la plus élégante de la relation ; si, incidemment, au bout de ce regard apparaît le nombre viril, et non pas l'idée sans corps, c'est que, peut-être, Pythagore fut meilleur philosophe que Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Dire qu'on a plus de matière que de force, ou dire l'inverse, est également sans objet ni intérêt ; c'est qu'on ne doit pas appliquer les mêmes outils à ces sources de notre soi : devant la matière, il faut mettre des filtres et munir la force - de transformateurs et d'amplificateurs. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation et l'interprétation sont, potentiellement, deux moyens pour exercer une volonté de puissance ; la représentation ne peut gagner qu'en profondeur, tandis que l'interprétation a une issue vers la hauteur, l'intensité métaphorique. Le progrès linéaire, face à l'éternel retour ; celui-ci s'avère supérieur au sens, cet autre fruit de l'interprétation. L'éternel retour est la réfutation de l'authenticité de l'être et l'affirmation d'un devenir inventé. | | | | |
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| intelligence | | | Hegel assigne à la philosophie la tâche d'interpréter le monde, Marx - de le changer, Aristote - de le représenter : le sens, le devenir, l'être. Le relatif de l'absolu, l'absolu du relatif, l'absolu. Mais, en tout cas, c'est la musique et l'intensité du langage, c'est à dire le regard, qui feront, que ce monde est bien à moi. Par ailleurs, l'intensité nietzschéenne n'est pas la force, comme on le croit bêtement, mais exactement - la musique ! Comme sa force consiste à savoir s'appuyer sur sa noble faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Soucis de l'être, précis du devenir, telles sont deux faces d'une vie intellectuelle (Parménide, complété par Héraclite) : réceptacle du libre arbitre - du savoir, du pouvoir, du goût, ou spectacle de la liberté - de l'intelligence, de la puissance, du langage. Création ou créativité. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard, c'est à dire le visage, est ce qui déborde, dépasse ou vivifie un savoir objectif et une ignorance subjective, tout en en restant solidaire ; il en serait l'unité de l'unification (die Einheit des Einigens - Hölderlin), une puissance au service d'une faiblesse, l'intelligence soumise à la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre types d'existence : être, non-être, devenir, non-devenir - puissance, imagination, acte, immobilité. « L'être est le possible ; le non-être le rend intelligible » - Lao Tseu. Qu'est-ce qu'être intelligent ? - élargir (la connaissance), approfondir (le savoir), rehausser (le goût) le domaine du possible pour y choisir sa demeure - tour d'ivoire, souterrain ou ruines. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme borné est celui qui, même en se sentant à l'aise dans un domaine, ne maîtrise pas l'art de franchissement de bornes. Le philosophe est son exact opposé : même en pataugeant dans tous les domaines du savoir, il place sa maîtrise aux frontières entre bruit et musique, puissance et faiblesse, espérance et désespoir, vrai et faux, langage et réalité. | | | | |
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| intelligence | | | On oublia la jouissance d'une admiration gratuite, qu'il s'agisse d'un talent d'autrui ou du miracle de ta propre conscience. C'est à la faiblesse ou à l'ignorance qu'on attribue ces égarements, bien que le savoir et la force s'y prêtent avec beaucoup plus d'aplomb et surtout avec aussi peu de bonnes raisons. Celui qui admire son visage (Narcisse) admire rarement sa mémoire. | | | | |
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| intelligence | | | Newton ne fait pas taire Zénon d'Élée ; le principe d'indétermination de Heisenberg est trop anti-intuitif pour réconcilier, psychologiquement, le mouvement et la position ; la convergence, support de la continuité, ne désamorce pas notre perplexité devant l'énigme du mouvement et du temps ; l'esprit est impuissant de rationaliser les premiers pas du bon sens. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la résolution de problèmes, une rigidité dans l'imposition de contraintes ne fait que rendre plus élégante la liberté dans la recherche de solutions. « Ferme dans le choix des choses, souple dans leur traitement »** - François d'Assise - « Fortiter in re, suaviter in modo » - pour rendre invisible l'effort, on a, au contraire, besoin de fermeté en traitement. Et la sensation de vie, ou de sa source, naît indépendamment des choses choisies ; des choses évitées sont plus éloquentes. Quand on tient à caresser ou à envelopper plus qu'à adresser ou à développer, être sans frein est pire qu'être sans fins. | | | | |
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| intelligence | | | L'artiste complète le philosophe, en munissant d'intensité et de musique l'être, le savoir et la transcendance, qui se transforment en devenir, intensité et immanence. La honte, cette profondeur de l'être, et l'intensité, cette hauteur du devenir, créent l'axe, sur lequel le surhomme surmonte l'homme. L'isosthénie, dépassant le conflit, l'ataraxie, surpassant l'indifférence, - telles sont les forces anti-sceptiques, à l'origine d'une noble axiologie. | | | | |
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| intelligence | | | La création a peu de choses à voir avec la volonté ou la puissance, le talent seul peut y suffire. Pour un talent, vouloir, c'est créer des buts, et pouvoir, c'est créer des contraintes. Le talent, lui-même, devrait se consacrer aux commencements, ou plutôt devrait les sacrer. | | | | |
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| intelligence | | | Que je réfléchisse sur le désagrément d'une piqûre d'abeille, ou sur l'origine de mon angoisse, ou sur le fondement de mes connaissances, je mets en œuvre le même cerveau, je m'appuie sur les mêmes expériences et la même logique, la part de l'abstrait est la même. Terroriser les gens avec des méditations transcendantales, opposées aux méditations empiriques ou psychologiques, est une fumisterie des rats de chaires universitaires. Le moi transcendantal, le moi sensoriel, le moi psychique est le seul et le même personnage, qui, une fois passé à l'action, devient le moi connu ; resté au stade de puissance il s'incarne dans le moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Nos actes mentaux portent les marques du temps, du hasard, de la pluralité ; nous sommes tentés d'y voir de l'ascension ou de la force ; mais toutes ces valeurs s'estompent, dominées par des métaphores intemporelles, constituant la seule musique et la seule unité du monde et nous révélant l'éternel retour de l'Un, du Même. L'art de l'unité - la faculté du Même. | | | | |
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| intelligence | | | Toute chose peut être vue sous un angle soit temporel : progrès ou décadence, soit intemporel : hauteur ou intensité ; la mort ou la vie, la puissance de la volonté ou la volonté de puissance, la force irréversible ou le réversible éternel retour, éternel soulignant l'insignifiance du temps et non pas une répétition quelconque. L'éternité surgit, quand le temps perd toute son importance, et s'impose l'intensité - « l'éternel retour du même, c'est l'inépuisable intensité de la vie en tant que joie-douleur »*** - Heidegger - « die ewige Wiederkunft des Gleichen - die unerschöpfliche Fülle des freudig-schmerzlichen Lebens », c'est un équivalent de la hauteur du regard (Gipfel der Betrachtung - Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | L'éternel retour est un hymne à la puissance créatrice, dont la hauteur artistique et/ou vitale est supérieure à la profondeur mystique et/ou morale. Ni effondrements, ni même réévaluations, comme l'interprètent les professeurs, mais – la création de vecteurs, au-dessus ou au-delà des valeurs. | | | | |
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| intelligence | | | Le pédant s'identifie avec les racines, le marchand – avec le tronc, le sage – avec les feuilles, le rêveur – avec les fleurs, le consommateur – avec les fruits, le poète – avec l'ombre, mais le philosophe doit viser l'arbre tout entier. « La puissance, qui devait aller aux fleurs, se partage aujourd'hui entre les feuilles et le tronc » - Nietzsche - « Die Kraft, die eigentlich der Blüthe zukommen soll, bleibt jetzt an Blätter und Stamm vertheilt ». Le vrai ennui, c'est que le tronc ne pense qu'au bois et oublie la sève, et que les feuilles soient surchargées de constantes et manquent d'inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | Le meilleur usage de la philosophie consiste en peinture de mes états d'âme ; cet exercice exige le choix des axes, autour desquels je développe mes idées ou lesquels j'enveloppe dans mes métaphores ; ce choix correspond à la mise en place des contraintes ; pour moi, ce sont la noblesse, l'arbre, l'intelligence ; pour Nietzsche – le retour éternel, la volonté de puissance, le surhomme. Ce qu'il faut retenir de ces banalités, c'est qu'il ne faille pas exagérer le rôle des contraintes communes, il faut écouter la musique des commencements personnels. | | | | |
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| intelligence | | | Tout n'est qu'interprétation - les phénoménologues, les langagiers, les hommes d'action ; tout n'est que représentation - les métaphysiciens, les conceptuels, les hommes du rêve. L'humain finit toujours par l'emporter sur le divin ; le premier est proclamé vainqueur par tous les votes, du multitudinaire à l'élitaire. En plus, ou par-delà, il y a des nihilistes, pour qui interprétation est donation de sens, vitalité ou intensité, dans lesquelles se traduit la volonté de puissance. | | | | |
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| intelligence | | | L'invention face à la reproduction, le sacrifice d'un soi si insaisissable face à la fidélité à un soi bien déterminé, - dans cette opposition des poses philosophiques, la première l'emporte largement sur la seconde, en qualité et même en cohérence : il suffit d'imaginer Marc-Aurèle vanter les vertus de la force, ou Montaigne se lamenter sur la souffrance, ou Nietzsche faire l'apologie de la faiblesse, ou Tolstoï se vautrer dans l'érotisme, ou Cioran en appeler au rire ; en revanche, Spinoza, Schopenhauer ou Sartre sont dans leurs soi respectifs, ce qui les rend plus ternes. Je ne connus que deux cas, où l'écrivain et l'homme, tous les deux pleins de noblesse, vécussent main dans la main, regard sur le regard, talent du talent - R.Char et R.Debray. | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les activités (intellectuelles, pragmatiques ou sentimentales) se réduisent soit à la représentation soit à l’interprétation. La volonté les accompagne, toutes les deux, dictée, respectivement, par la connaissance, l’intelligence, la curiosité ou par l’intérêt, le goût, le style. Nietzsche appelle cette volonté (de puissance) – réinterprétation (ou retour éternel). Il veut donner à ce devenir (propre de l’interprétation) l’intensité de l’être (propre de la représentation). Plus économe en concepts, Nietzsche est plus complet en éléments dynamiques et créateurs que A.Schopenhauer. | | | | |
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| intelligence | | | Quand l’intelligence ou le goût veulent prendre la forme d’une passion, leurs contenus deviennent de la sophistique ou de la dogmatique. Et le rêve, c’est l’entente entre la profondeur sophistique et la hauteur dogmatique, la puissance ironique de l’âge mûr justifiant l’impuissance lyrique de notre enfance. « La rigueur d’adulte est de la sophistique sur nos folies de jeunesse » - Kant - « Der Mann der Gründlichkeit wird der Sophiste seines Jugendwahns ». | | | | |
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| intelligence | | | Tant de transitions bourratives, dans des enchaînements narratifs, qui finissent par en oublier les sources et les finalités. Tout le contraire de la poésie : « Le poète, grand Commenceur, le poète intransitif »*** - R.Char. | | | | |
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| intelligence | | | Le présent, c’est un jeu des forces, qui se projettent sur un futur hypothétique. Mais qu’est le passé, qu’aucun dynamisme intellectuel ne peut plus modifier ? - une énigme encore plus déconcertante que celle du temps en général… « Le passé n’est que le lieu des formes sans forces »** - Valéry cette définition, même si elle est trop anthropologique, définit bien par qui le passé est habité – par des formes n’étant que des représentations intouchables des objets disparus - des formes n’étant que des représentations de la seule réalité, des objets disparus. | | | | |
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| intelligence | | | La reconnaissance de Nietzsche, par le badaud, est due au malentendu, créé par les nazis, qui tombèrent, chez sur les mots tels que : surhomme, puissance, blonde bête. Le bouseux se flatte d’être pris pour aristocrate. Mais le malentendu avec mes bêtes noires – Descartes, Spinoza, Hegel – est beaucoup plus énigmatique : la platitude du premier, le charabia du deuxième, le galimatias du troisième : « Galimatias primitif, ânerie de Hegel, vilain et niais » - Schopenhauer - « Gallimathias, Rohheit, Unsinn des plumpen und geistlosen Hegel ». | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence naturelle consiste en puissance démonstrative, établissant la vérité/fausseté des propositions, mais surtout en puissance abductive, associant à une proposition vraie/fausse les réponses aux questions finales suivantes : pour qui, où, quand, comment, pourquoi. L’Intelligence Artificielle (symbolique) commence par l’imitation de ce raisonnement abductif. Mais il ne faut pas exagérer : « Le comment de la vérité est précisément la vérité » - Kierkegaard. | | | | |
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| intelligence | | | Les classifications catégorielles (reflétant l’être) sont la syntaxe cognitive, les classifications énergétiques (en vue de la puissance, de l’acte, du devenir) en sont la sémantique : poïesis – praxis, le savoir – le vouloir. | | | | |
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| intelligence | | | La Volonté schopénhauerienne et la volonté de puissance nietzschéenne n’ont pas grand-chose à voir avec le vouloir, elles se concentrent plutôt dans le valoir : ce que valent (ou sont) les choses (en soi) ou ce que vaut un (sur)homme. | | | | |
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| intelligence | | | Là où il y a la mémoire (le savoir), le mouvement voulu (la liberté), la force (les moyens), l’ingestion (le but) – il y a la pensée. Tant de choses évidentes, avant le cogito. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce que la volonté basse ? - l’avidité du pouvoir, de la force – le pessimisme intelligent et passager - l’esprit. Qu’est-ce que la volonté noble ? - l’élan vers ton étoile, la consolation par ta faiblesse – l’optimisme d’un rêve d’éternité - l’âme. « Le pessimisme de l’intelligence, l’optimisme de la volonté » - R.Rolland. | | | | |
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| intelligence | | | En matières intellectuelles, toute ta noblesse (le valoir) et toute ta conscience morale (le devoir) se réduisent à tes élans (le vouloir), tandis que toute ton intelligence et tout ton savoir se réduisent à ton talent (le pouvoir). Comment ne pas comprendre la volonté de puissance (vouloir pouvoir ou pouvoir vouloir) comme l’essence de toute création ! | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes d’intelligence : en tant qu’un outil bien maîtrisé, en tant qu’une virtuosité d’usage de cet outil, en tant qu’un filtre, éliminant les objets, indignes que l’on leur applique cet outil. La force, le talent, le style. | | | | |
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| intelligence | | | L’imagination a deux contraires – la routine et la matière. C’est pourquoi elle est plus près de la faiblesse que de la force, ce qui en fait nourricière des rêves : « La faiblesse a toujours vécu d'imagination » - R.Gary. | | | | |
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| intelligence | | | Pour reprendre Schopenhauer, je dirais que l’art de représenter le rêve est plus précieux que l’artisanat de manifester sa volonté dans le réel. C’est pourquoi le suicide, résultant d’une forte volonté, est moins méritoire que la résignation de peindre sa faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Tout est particulier dans ce qu’on rêve ; tout est général dans ce qu’on voit. « Les grands ne voient que du général » - Karamzine - « Великие люди видят только общее » - c’est une qualité générale (propre même aux sots) et non pas particulière (réservée aux puissants) ; rêver est une qualité rare, très particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Que tout réel, conçu par un Créateur divin, soit rationnel est un mystère certain, bien qu’incompréhensible, mais il n’est pas vrai que le rationnel, ce fruit de ta faible raison, soit toujours réel, car sa partie imaginaire appartient au rêve, à cet opposé de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | L’éternel retour nietzschéen, ce sont les retrouvailles avec le même rêve. Rêve fuyant, donc il s’y agit bien d’une consolation. Ce n’est pas à la réalité (l’être figé) que s’applique sa volonté de puissance, mais à la représentation (le devenir créateur), d’où son souci permanent du langage. Depuis Héraclite, Nietzsche est le dernier vrai philosophe. | | | | |
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| intelligence | | | Tout créateur est porté à la philosophie, c’est-à-dire à remplir tous les horizons de l’intelligible, aussi bien à l’intérieur de son métier que les horizons communs des hommes. La mathématique et la musique (et peut-être aussi la religion) touchent tous les périmètres et rendent faibles ou superflus les efforts au-delà du cercle de leurs compétences, d’où la nullité philosophique des génies mathématique ou musical. Pour être bon philosophe, il faut être porteur d’immenses lacunes - des tragédies, des angoisses et des hontes. | | | | |
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| intelligence | | | Je m’aperçois, assez tardivement, que la dyade schopenhauerienne est très proche de la mienne : sa Volonté n’est qu’un élan ou un rêve, dont le fatal affaissement appelle une Consolation ; sa Représentation est la démarche centrale, pour comprendre la place du Langage dans un discours. C’est Nietzsche qui, plus poétique et révolutionnaire que moi, dévia la Volonté vers la puissance et la Représentation – vers le retour, toujours recommencé. | | | | |
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| intelligence | | | Entre la réalité (le validateur) et l’intelligence humaine (les hypothèses à valider), s’interposent le langage explicite (immédiat) et la représentation implicite (postérieure). Le langage peut avoir trois sources : la représentation elle-même (l’expérience des hommes ou le fruit d’une IA symbolique), la grammaire (l’application de la linguistique classique), l’entraînement par la digestion d’une grande masse de documents humains (l’IA neuronale). Dans le dernier cas, il n’y a pas d’intelligence ; on ne peut juger l’IA neuronale que selon ses performances : le pouvoir s’y substitue au savoir. La représentation y est également absente, comme dans la philosophie analytique, source de tant de platitudes (philosophies du langage ou de l’esprit). | | | | |
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| chœur ironie | | | MOT : L'ironie s'insinue mal dans les couleurs ou les notes, où la farce manque toujours de force ; c'est parmi les mots qu'elle élit ses disciples, pour saper la réputation de la gravité et la tyrannie des idées. L'ironie est le refus de prêter hommage à un potentat, qui doit tout à l'héritage. L'ironie, c'est la redistribution de titres de noblesse parmi des mots jeunes et exaltés. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie juste, c'est-à-dire le regard du contemplatif et du faible, fait attacher aux illusions autant d'importance qu'à la réalité. Ne désillusionne que le cynisme, qui est l'ironie du fort. | | | | |
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| ironie | | | Pour soulever le monde, je profite du privilège d'Archimède : mon levier va du centre géographique de l'Asie, où je suis né, au centre spirituel de l'Europe, où j'écris. Chez mes antipodes, à Ushuaïa, j'ai autant de lecteurs. | | | | |
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| ironie | | | On n'est jamais autant naturel ou libre que sous d'implacables contraintes qu'on s'impose. « La force naît de la contrainte et meurt de la liberté » - de Vinci - « La forza nasce nella costrizione e muore nella libertà ». La force inemployée, appelée ironie, serait-elle la liberté intérieure ? « C'est à l'ironie que commence la liberté » - Hugo. Le sérieux n'est pas seulement le premier ennemi du bonheur, il l'est aussi de la vraie liberté, de la liberté ludique. « Le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté » - Barrès. | | | | |
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| ironie | | | N'écoute qu'ironiquement les conseils de la puissance ou de la sagesse, d'Héra ou d'Athéna ; n'oublie jamais, que c'est la beauté de la silencieuse Aphrodite qui l'emporte à tout concours divin. | | | | |
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| ironie | | | Sois petit à leurs yeux, par la discrétion de ton ombre ou par l'éloignement. La force, aussi, est un mauvais compagnon sur la route du beau. La force n'est utile que pour le secondaire, les racines par exemple. Le déracinement, c'est la trompeuse et prometteuse faiblesse des nœuds variables, où de bons greffeurs reconstitueront des arbres unifiés. | | | | |
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| ironie | | | L'apologie de l'ignorance et de l'impuissance : la jeunesse, ignorant les prémisses de la vie, parvient aux conclusions justes et exaltantes ; la vieillesse, inapte désormais à déclencher les conclusions, en maîtrise, parfaitement et amèrement, les profondes prémisses. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s'imposer un climat de l'âme » - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l'optimisme, lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »). | | | | |
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| ironie | | | Tous les hommes sont faibles, mais certains ont la faiblesse de se croire forts, et dont quelques rares infortunés s'abîment jusqu'à un véritable succès de leur entreprise. Sans aucune chance de remonter à nos défaites sommitales communes. Oui, « la lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme » (Camus), remplir d'instincts de charognard réussi. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie serait la bravoure des faibles, cette arme pitoyable de l'humilié, et la lâcheté des forts. La bravoure des forts me fait ironiser sur les autres, la lâcheté des faibles - sur moi-même. | | | | |
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| ironie | | | Tous, aujourd'hui, sont disciples d'Antée, toute leur force étant d'origine bien terrienne (« la force du sol et du sang en tant que puissance » - Heidegger - « erd- und bluthaften Kräfte als Macht ») ; une raison de plus, pour te déraciner du sous-sol, gardien des nourritures terrestres, et t'installer dans des ruines aériennes, où des sylphides gardent le souvenir d'architectures célestes. | | | | |
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| ironie | | | La particularité de l'homme : animal à la fragilité des pieds sans souliers, du corps sans habit, de l'esprit sans proie clairement désignée. Mais je vois le premier Créateur, qui aurait vu l'homme immobile, nu et se sculptant soi-même. Hélas, le second fut plus rusé et moins artiste. | | | | |
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| ironie | | | La sensibilité est inépuisable, c'est en insensibilité qu'il faut être économe. Progresser vers l'irrésolution et l'irréalisation des désirs, garder la ferveur de l'indifférence. Ne rester de marbre que devant ce qui est fort, se laisser porter par l'ardente patience. Ruiner le réalisme et engraisser l'utopie. | | | | |
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| ironie | | | Les meilleures pages de philosophie et de poésie perdent de leur beauté et force, quand on les développe ou justifie. « S'il faut expliquer la chose, il ne faut pas l'expliquer »** - Hippius - « Если надо объяснять, то не надо объяснять ». L'expliqué est ce qu'on peut passer outre : « Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer » - G.Braque. Sous une belle forme, on peut toujours découvrir un bon fond, mais il vaut mieux ne pas l'exhiber. « Ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas grand-chose »** - Nietzsche - « Was sich erst beweisen lassen muß, ist wenig werth ». | | | | |
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| ironie | | | Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité - la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience - source de toute poésie ; l'intensité de la conscience - critère de la liberté (Bergson). | | | | |
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| ironie | | | Le mot n'arrivera jamais à reproduire ce qui est vraiment grand ; c'est pourquoi ironiser sur l'exprimé (et non sur l'inexprimable : « Devant ce qui est grand et grave, l'ironie est petite et impuissante » - Rilke - « Vor den großen und ernsten Gegenständen wird die Ironie klein und hilflos ») n'est jamais un blasphème. | | | | |
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| ironie | | | Pour penser avec force et hauteur, il faut sentir sa faiblesse et bassesse. | | | | |
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| ironie | | | On connaît beaucoup moins la lascivité de Sabaoth que celle de Zeus, puisque celui-là faisait appel à l'engeance volatile, pour s'y identifier, voire pour s'y hypostasier ; et si Héraclès doit sa puissance à l'interminable nuit, que Zeus s'offrit pour cocufier Amphitryon, Jésus doit la sienne à la nuit des temps, qui s'abattit sur l'Europe pour un millénaire. | | | | |
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| ironie | | | Il y a tant de penseurs, qui louent les vertus d'un silence révélateur, et qui abusent de nos oreilles avec leur interminable bavardage. Dans un domaine, où compte avant tout la musique, faite de violences et de silences. Même Nietzsche tombe dans ce travers : « L'essentiel de ta vie se déroule non pas aux plus bruyantes, mais aux plus silencieuses de tes heures » - « Die größten Ereignisse, das sind nicht unsere lautesten, sondern unsere stillsten Stunden » - l'essentiel n'est pas dans la force du son, mais dans son amplitude-intensité, dans la ligne musicale de crête ou de faîte. Il faut faire comme Beethoven et se dire, en permanence, que le vrai sourd, c'est le monde, et ne pas chercher des oreilles adéquates. | | | | |
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| ironie | | | Tout le monde sait rire de soi-même, mais du soi hésitant et maladroit, tandis que c'est le soi arrogant et bon calculateur qui le mériterait davantage. | | | | |
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| ironie | | | J'admire ce livre d'autant plus fort, que sa puissance externe n'a aucun lien avec la faiblesse interne de son auteur. | | | | |
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| ironie | | | Pour l'écriture de la musique vitale, la force est trop monocorde ; la faiblesse y a des ressources insoupçonnables, surtout à la verticale. Et la grandeur se prête mieux à l'écrit qu'au fait. Plus je suis faible, plus souvent se présenteront les occasions de montrer ma grandeur. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est l'un des rares moyens pour valoriser la faiblesse et pour gagner un peu de liberté gratuite ; elle ne te rend jamais plus fort, mais elle t'amène à être plus libre. | | | | |
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| ironie | | | Le fait de dire tout haut ce qui doit n'être dit que tout bas, en aparté, doit être considéré comme une chute. Et de quel essor et de quelle puissance peut-on avoir besoin, pour chuchoter ce que hurlent, impudiques, les autres ! | | | | |
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| ironie | | | L’un des effets collatéraux de mes contraintes sur le réel, digne d’être vu, est un reflux d’énergie, pour peindre mes rêves ; ainsi, je pourrais dire que « nous avons de quoi saisir ce qui n’existe pas et de quoi ne pas voir ce qui crève les yeux »*** - Valéry. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est, avant tout, question d'imagination et de puissance - savoir recréer ses propres saisons d'âme, que ce soit dans des ténèbres boréales ou sous un soleil de Midi. Quand on en manque, on est soit un mouton, subissant le calendrier commun, soit un robot, optimiste ou pessimiste, - vivant dans le meilleur (Leibniz) ou dans le pire (Schopenhauer) des mondes. | | | | |
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| ironie | | | Plus lucide est la conscience de mon impuissance, plus résolument je veux ne vivre qu'intensément. | | | | |
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| ironie | | | On a besoin de plus d'énergie, de talent et de force, pour entretenir la pose de perdant que pour tenir le rôle de gagnant. | | | | |
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| ironie | | | Le terme, qui revint à la mode - le déploiement, pour parler d'une expansion commerciale ou des antennes captant le bruit du monde. Jadis, on l'associait aux voiles ou aux ailes. Nietzsche y voyait le premier instinct de tout être vivant cherchant à déployer sa force (seine Kraft auslassen). Mais qu'est-ce qu'on peut déployer ? - son savoir, son tempérament, son talent, ses faiblesses, sa solitude ? Et dans quelle direction ? - vers la platitude du vous, vers la profondeur du nous, vers la hauteur du soi ? | | | | |
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| ironie | | | Chez Nietzsche, Valéry, Cioran, il y a une espèce d'obsession, maladroite et mal-orientée, pour le fond – la force, la connaissance, la fébrilité - où ils s'avèrent assez médiocres, tout en étant brillants dans les exacts contraires, se résumant dans la forme : l'acquiescement résigné, l'intelligence intuitive, le style équilibré. Les défauts de notre esprit, favorisent-ils les qualités opposées de notre âme ? | | | | |
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| ironie | | | En cherchant les vertus de la jeunesse, on tombe sur ce côté mystérieux de notre sens esthétique : j'ai beau fouiller dans tous les avantages, que traditionnellement on attache à l'âge tendre, je n'en retiens que la beauté physique, ou, plus précisément, ce qu'on tient pour telle. La pureté, l'innocence, l'énergie, la force, l'élan, la créativité, le rêve, l'espérance et même la fraîcheur appartiennent à un autre âge. | | | | |
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| ironie | | | Les Plus Déserts Lieux, PDL, les mots, hésitant entre la force et la liberté, et trouvant, comme par hasard, des échos dans : Prime Data Language, Public Document License, Popolo della Libertà, un poundal (mesure de la force). | | | | |
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| ironie | | | Nos meilleurs jugements sont intuitifs, c'est à dire prononcés sans qu'un ensemble de conflit complet soit formé. Pour arriver à une résolution déductive ou autoritaire, il faut de l'audace, puisque je m'avoue trop bête pour ne faire confiance qu'à ma sagesse, qui est toujours intuitive. « Devine si tu peux, et choisis si tu oses » - Corneille. L'audace semble être le lot du genre humain, calculateur et sobre. La voyance - celui des sages, ivres et désemparés. | | | | |
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| ironie | | | Le créateur choisit son adversaire, son arme et son issue désirée. Le puissant penche pour le nombre, le muscle et la victoire insolente. Le subtil, l'impuissant, - pour la lettre, l'ironie et la défaite consolante. | | | | |
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| ironie | | | Je dois disposer d'un bon exposant, supérieur à l'unité, pour élever la vie au maximum de sa puissance ; d'autres préfèrent des multiplications : « La santé, c'est l'unité qui fait valoir tous les zéros de la vie » - Fontenelle. Dès que je la mets en place d'honneur, elle se gonfle d'importance et ajoute un nouveau zéro. | | | | |
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| ironie | | | Les cibles privilégiées de l'ironie devraient être nos vertus et nos forces et non pas nos vices et nos faiblesses. Le vice et la faiblesse se bâtissent sur l'opinion. L'opinion, qui les fait ressentir comme vertu et force. Les gestes sont aveugles, c'est l'opinion qui désigne les places et les mesures. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux, c'est la lutte politique et l'approfondissement du savoir, et l'une des tâches de l'ironie consiste à nous en débarrasser. « Ironie ! Vraie liberté, c'est toi, qui me délivres de l'ambition du pouvoir, du pédantisme de la science, de l'adoration de moi-même » - Proudhon. Toutefois l'ironie dédie le vertige et le savoir à la vénération de l'inconnu, dont le premier s'appelle soi. | | | | |
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| ironie | | | Le silence est si élastique, en volumes et en puissance, qu'on peut y fourrer la bêtise la plus vaste et exigeante. « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse » - Vigny. L'un des signes des grands hommes est qu'ils sachent s'appuyer sur leur faiblesse. L'un des mérites de la faiblesse est qu'elle puisse irradier une beauté ou réveiller une force. La grandeur est l'attouchement de la perfection, la faiblesse - sa poursuite. | | | | |
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| ironie | | | Heureusement, l'humain n'est pas seulement un frêle roseau pensant, mais aussi un oiseau dépensant, quand il s'y niche… Surtout quand on est du sexe féminin (« La femme peut faire un millionnaire de tout milliardaire » - Chaplin - « A woman can make any man a millionaire, if he is a billionaire »). Que de fermeté faut-il à la femme, pour porter haut sa fragilité ; que de hauts abandons faut-il à l'homme, pour affirmer sa profonde puissance ! « Il faut être femme avec masculinité et homme - avec féminité » - V.Woolf - « One must be a woman manly, or a man womanly ». | | | | |
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| ironie | | | Les mauvais esthètes fustigent l'utile ; c'est aussi inepte que dénoncer le débonnaire, le serviable, le musclé. Les mauvais ascètes se réfugient auprès des bouseux, comme si le meuglement fut plus naturel que le chant, la réflexion ou le carillon. | | | | |
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| ironie | | | Pour bien chanter les charmes de la faiblesse des mains, il faut posséder une très forte voix de l'âme. Les débâcles fracassantes n'enthousiasment que mises en musique apaisée. | | | | |
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| ironie | | | La tradition, comme la routine, est oubli, ignorance ou impuissance dans les commencements. | | | | |
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| ironie | | | Ma force réclame la négation, et ma faiblesse déclame mon acquiescement. J'adhère à la plus intelligente. | | | | |
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| ironie | | | Le philosophe et les éléments : il veut liquéfier ou solidifier la chose, soit pour la rendre protéiforme et universelle, soit pour prouver sa puissance et sa rigueur. Tandis qu'elle aurait besoin de feu, pour son intensité, et d'air, pour sa hauteur. | | | | |
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| ironie | | | La manie des faibles d'esprit de parler de puissance de la pensée ; je parcours la liste de ceux qu'on décore de cette qualité douteuse et je vois tout de suite leur point commun – l'absence de toute ironie dans leur écriture. Pour en parler un peu plus sérieusement, je dirais qu'une pensée est d'autant plus puissante qu'elle exhibe davantage d'ironie philosophique pour elle-même et, surtout, qu'elle subisse avec succès l'examen par une ironie des poètes. | | | | |
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| ironie | | | J'entamai ce livre dans la joie d'un chaos prometteur et évanescent ; je l'achève dans la gêne d'un système bâti malgré moi, système redoutable et définitif. Je n'eus aucune velléité d'ordre ; ma volonté de puissance put se passer de volonté de système. J'eus beau ne pas suivre un chemin - un chemin me suivit. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie, tournée vers les autres, est signe d’une volonté de domination, le plus souvent ridicule ; l’ironie doit ne viser que tes propres turpitudes, déviations et impuissances. | | | | |
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| ironie | | | En se penchant sur la valeur d’un homme, on parle beaucoup de ses racines et de sa puissance. J’aimerais rester cet Un, fermé aux multiplications et additions, mais ouvert à l’extraction de racines ou à l’élévation à la puissance qui me laissent intact dans l’Un inchangé. | | | | |
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| ironie | | | La résignation peut être aussi bien le don d’une grâce que l’effet d’une pesanteur. « L’homme est tout-puissant par la résignation ! Celle, à laquelle on n’accède que par la grâce » - Unamuno - « ¡Omnipotencia humana por resignación! A esta resignación sólo por la gracia se llega ». | | | | |
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| ironie | | | Plus que par la puissance de ses moyens, le professionnel – en plomberie, en poésie, au jeu d’échecs – se différencie du dilettante par la hauteur de ses contraintes. | | | | |
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| ironie | | | L’hilarité est une grande misère des esprits faibles – ma réplique à un penseur béat : « La mélancolie est le petit luxe des âmes pauvres ». Comment un goujat, dépourvu d’organes vitaux ou les vouant aux emplois viciés, peut-t-il juger de grâces ou de misères des âmes ? Tout homme, ayant une âme, connaît la mélancolie et sait se servir de la faiblesse des bras. | | | | |
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| ironie | | | Plus je parie sur la force et plus sombre est le pessimisme qui, immanquablement, s'ensuit. À comparer avec l'optimisme, qui accompagne les pensées nées de la faiblesse et des capitulations. Que mon idée-force soit : la fuite doit toujours figurer parmi mes maîtres-mots. | | | | |
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| ironie | | | Aujourd’hui, quels sont les porteurs principaux de l’harmonie, de la puissance, de la bigarrure ? - la platitude, la niaiserie, l’ennui. La noblesse du regard et l’intelligence de l’âme ne portent désormais que le silence, l’obscurité et l’impuissance. | | | | |
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| ironie | | | Je comprends qu’on puisse aimer les anges et les saints : les premiers – pour la blancheur de leur plumage et la réussite de leurs visitations galantes de femmes mariées ; les seconds – pour leurs nimbes et leurs carrières fulgurantes dans la hiérarchie ecclésiale. Mais comment peut-on aimer Dieu ? - pour la sagesse derrière sa barbe de père ? pour sa douceur en hypostase colombienne ? pour sa désobéissance en tant que fils ? pour ses omniscience, omniprésence, omnipotence ? On en sait trop, et l’on ne peut aimer que ce qu’on ignore. | | | | |
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| ironie | | | C’est la présence de chœurs, de curies, de cours, en absence de cœurs, qui me rend sceptique face à la tragédie antique, classique ou romantique. Le cœur s’affaissant – la vraie tragédie. | | | | |
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| ironie | | | Dans le domaine des rêves absolus, j’aimerais donner à mes ombres ce que, dans la réalité relative, on attribue à la lumière – ne pas avoir de masse, mais irradier de l’énergie. | | | | |
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| ironie | | | Avec mon faible pour la faiblesse dans le quotidien et mon fort attachement à la force dans l’éternel, je me rends compte, soudain, que ce furent, jadis, des prérogatives féminines. Certains hommes, serait-ils le passé de la femme ? | | | | |
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| ironie | | | Tant que les étoiles restent hors de portée des engins spatiaux, elles garderont leur symbolisme poétique : l’ardeur de l’élan d’un poète vers leur hauteur chimérique forgera la force de son génie. « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »* - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | J’envie l’archer qui reconnaît la vanité des cibles et la suffisance de la corde bien tendue. | | | | |
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| chœur mot | | | ACTION : Le langage des actions est peut-être aussi riche que celui des mots, mais il nous manque une clef pour sa lecture. La clef, que le bon Dieu met miraculeusement en nous, pour insuffler une vie au mot. Le verbe et l'action furent peut-être tous les deux au commencement, mais le troisième témoin, la perversion, s'allia à l'action, ce qui me rapproche du faible, du mot. | | | | |
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| mot | | | Prouvé par l'expérience : quand une pensée est ressentie si grande, que son enveloppe verbale serait sans importance, elle s'avère être creuse. Les penseurs sont persuadés du contraire. Qui a assez de front, pour reconnaître, que l'épaisseur d'une pensée (et, évidemment, non pas sa hauteur, qui est surtout pré-langagière et post-idéelle) ne se constitue que de mots ? Aucune pensée ne naît nue. La force des mots fait surgir des pensées, et très rarement l'inverse : « Sur une pensée irradiant la puissance, les mots, comme des perles, viendront s'enfiler » - Lermontov - « На мысли, дышащие силой, как жемчуг, нижутся слова ». | | | | |
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| mot | | | Le mot, qui ne s'associe pas avec une idée - pour s'en moquer, de préférence - n'a pas beaucoup de chances de produire un effet. Mais l'idée, qui se désintéresse du mot qui l'annonce, n'en a aucune. « Je ne confie mes pensées qu'à mes propres idées débarrassées des mots » - Berkeley - « I confine my thoughts to my own ideas divested of words » - l'indigence verbale conduira irrévocablement à l'indigence mentale. | | | | |
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| mot | | | Trois types d'effets que peuvent produire les choses dans un écrit : leur présence (l'intelligence), leur puissance (la noblesse), leur musique (le talent) - du banal au sublime. | | | | |
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| mot | | | C'est la présence d'une voix qui élève à la dignité du mot. Le bruit porte le reste. | | | | |
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| mot | | | L'irrésistible musique de mon mot – tel devrait être l'entame, et non pas la finale, de mon adresse au monde : mes cordes vocales, les cordes de ma lyre, la corde de mon arc – ma voix, ma sensibilité, ma puissance – le commencement, les moyens, la contrainte – la musique, la noblesse, l'intensité. | | | | |
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| mot | | | Tentatives de pléonasmes : puissance potentielle, volonté velléitaire, anomalie anormale, vertu virtuelle, événement éventuel, matière immature. | | | | |
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| mot | | | Toutes les pensées, comme tous les rêves, ont cette fâcheuse et fatale propension à perdre, avec le temps, de leur profondeur ou de leur hauteur. À l’échelle verticale, c’est-à-dire en matière de pérennité et d’intensité, les mots bénéficient d’une longévité mieux assurée ; ils devraient en profiter pour consoler nos extases faiblissantes. Donc, la vraie philosophie, tout naturellement, est tragique. | | | | |
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| mot | | | Le déclin devrait signifier perte de la hauteur et effondrement dans la platitude, dévitalisation du vouloir du rêve et la robotisation de la volonté de puissance – le contraire de la vision nietzschéenne. | | | | |
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| mot | | | Dans un écrit de fiction philosophique, il y a toujours deux facettes : des idées ou des mots, l'universel ou le personnel, le savoir ou l'auteur. Deux types de faiblesse de ma plume : lorsque les idées datent – manque d'attachement, ou date l'auteur – trop d'attachement. | | | | |
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| mot | | | Trois types assez nets de philosophie : autour des substantifs, adjectifs ou verbes. Comparez ce qu'on bâtit autour de intensité, intensif, intensifier : l'ennui ravi, l'ennui rivé, l'ennui crevé (Wittgenstein l'a très bien vu : « Il serait intelligent de diviser un livre traitant de philosophie par parties de discours » - « Es wäre vernünftig, ein Buch über Philosophie nach Arten von Wörtern aufzugliedern »). Le malheur du verbe est sa fâcheuse tendance de s'incarner, de se substantiver et de promettre des transfigurations, voire des résurrections, au milieu des pronoms désarticulés et crédules. | | | | |
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| mot | | | De l'orthographe : le savoir approfondi s'honore d'un point final ; la connaissance rehaussée prend un point d'exclamation ; « l'élargissement du savoir débouche sur un point d'interrogation » - H.Hesse - « die Vermehrung des Wissens endet mit Fragezeichen ». On sait ce qui plie ce point d'interrogation, plutôt plat, en point d'exclamation, plutôt élancé : « C'est en hauteur que le savoir doit déployer son défi, auquel se dévoile toute la puissance de l'être-caché de l'étant » - Heidegger - « Das Wissen muß seinen höchsten Trotz entfalten, für den die ganze Macht der Verborgenheit des Seienden aufsteht ». | | | | |
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| mot | | | Comment voit-on la force au féminin ? - a strong woman, une forte femme, eine starke Frau, сильная женщина - on y voit, respectivement, des qualités managériales ou anatomiques, une volonté d'expansion ou d'autonomie. | | | | |
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| mot | | | Comment comprennent-ils la puissance nietzschéenne ? S'agit-il de pouvoir faire quelque chose ? De faire (die Macht, de machen - faire) quelque chose ? De posséder (власть, de владеть – posséder) quelque chose ? | | | | |
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| mot | | | La vue (theoria), en grec, aboutit à théâtre, théorème ou théorie, en se prenant pour moyen, but ou contrainte et exprimant le jeu, la puissance ou le regard. | | | | |
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| mot | | | Rôle néfaste que peut jouer la grammaire : la transitivité du verbe taire (tandis qu'il est intransitif en allemand, schweigen über, et en russe, молчать о) fait du silence de Wittgenstein une cachotterie ou une dissimulation, tandis qu'il s'y agit d'une impuissance ou d'un recueillement ; peut-on taire un heptagone constructible ? - la transitivité suppose l'existence, ce que ne fait pas l'intransitivité. Le Filioque n'est pas très loin. Par ailleurs, il ne serait qu'une pure chinoiserie : « Le premier engendra le second ; les deux produisirent le troisième ; et les trois firent toutes choses. L'incompréhensibilité de cette Trinité vient de son Unité » - Lao Tseu. | | | | |
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| mot | | | À cause de sa double origine - sons ou sens - le mot est une espèce de griffon, Minotaure ou sirène. Et sa lecture, elle aussi, peut être double : l'un songera au vol, à la course ou à la nage, et l'autre - à la puissance, à l'appétit ou à la séduction. L'un se tournera vers ce qui s'écrit, l'autre - vers ce qui aurait pu être vécu. | | | | |
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| mot | | | Ni l'idée ni le verbe n'emplissent le premier élan créateur. Au Commencement était quelque chose, qui ne parle pas encore, mais, déjà, console. « 'Au commencement était le Verbe' - un appel à redécouvrir dans ce monde la force créatrice de la raison » - Benoît XVI - « 'Im Anfang war das Wort' - Aufruf dazu, in der Welt die schöpferische Kraft der Vernunft neu zu entdecken » - avant le mot, avant la raison, il y a le désir, caresse à donner ou caresse à recevoir. Le mot lui donne une forme et la raison - un fond. Et la création, c'est l'heureuse rencontre des deux. | | | | |
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| mot | | | Les ombres, dans un bel écrit, sont l'essentiel : la tonalité, la mélodie, la force. Mais la lumière de l'harmonie et de l'orchestration doit y percer. C'est tout ce que je demande à mes gammes françaises. « Si je veux faire parler mon âme, aucun vocable français ne s'y présente ; mais si je cherche à briller, alors c'est autre chose » - Tolstoï - « Когда хочешь говорить по душе, ни одного французского слова в голову нейдёт, а ежели хочешь блеснуть, тогда другое дело ». | | | | |
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| mot | | | Peu de choses réunissent en elles, simultanément, autant de force et d'impuissance que le mot. « Je connais la force des mots. Du vent, semble-t-il, et… l'homme pourtant, avec toute son âme, ses lèvres, sa carcasse » - Maïakovsky - « Я знаю силу слов. Глядится пустяком, но человек душой губами костяком ». Ils sont bien des instruments à vent et, pour plus d'harmonie, ils se font accompagner de quelques cordes des pensées. La bouche et les doigts, qui s'adressent à l'œil et à l'oreille. | | | | |
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| mot | | | Difficile de chanter la hauteur avec une voix de la faiblesse sacrée ; c'est la force intérieure du langage que je dois appeler. « Un langage altier ne sied pas à des faibles » - Eschyle. Un langage plébéien sied, aujourd'hui, à tous les forts du jour. | | | | |
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| mot | | | Les adjectifs traduisent la faiblesse des noms et l'indifférence face aux verbes ; mais la poésie étant le chant de la faiblesse, par un verbe partial, les adjectifs y sont les bienvenus. Sans eux, on peut, en effet, brosser, à grands traits, un arbre inéradicable (verbes-nœuds, noms-branches). Mais d'autres y chercheront des fleurs. Le verbe est l'âme, le nom - la raison, l'adjectif - le cœur. Pouchkine est dans l'harmonie de tous les trois, Lermontov est le verbe, Blok - l'adjectif, Pasternak - le nom. | | | | |
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| mot | | | L'idée chaussée en mots répugne à être déchaussée. Le non-dit est une cachotterie du marchand et le trésor du sage : « La part créative d'une pensée se manifeste par la présence discrète du non-dit derrière le dit » - Heidegger - « Das Zurückbleiben hinter dem Gedachten kennzeichnet das Schöpferische eines Denkens » - le sensible, suggéré par le style, primant l'intelligible, exhibé dans le mot - le regard derrière les yeux. | | | | |
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| mot | | | L'opposition mot-idée est du même ordre que pose-position ou regard-pensée : l'intensité, la musique, la noblesse opposées à la cohérence, la force, la certitude. Savoir libérer les premiers des secondes est une précondition de l'art. | | | | |
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| mot | | | L'aveu le plus difficile à arracher aux orgueilleux tenants de l'originalité de leurs passions, idées, actes : que ce fond est commun à l'humanité tout entière, qu'elle soit avancée ou attardée, servile ou libre, humble ou ambitieuse ; et que ce fond est constitué de pulsions, évidentes et fractales, de puissance ou de sexe. Seule la forme peut nous munir d'un semblant d'unicité, et encore, puisque la forme technico-scientifique tend à la même uniformité, ainsi que les arts plastiques et la musique. Il reste le dernier bastion de l'individualité - le mot, et même ici, de vastes brèches nous furent infligées par le fond médiocrisant et générique des hommes. | | | | |
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| mot | | | Le mot éternel, en philosophie, signifie l’aspect trans-historique, la sortie hors du temps, d’où l’éternel retour nietzschéen, résultant de la métamorphose du devenir, auquel le créateur affecte l’intensité de l’être, le retour égalisant les dates et ennoblissant les lieux. Il ne restera à la dimension temporelle que le culte des commencements, ce culte de la personnalité et de la hauteur, et que Nietzsche appellera volonté de puissance. | | | | |
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| mot | | | À chaque verbe modal correspond un axe conceptuel : la fidélité, le sacrifice – au devoir ; la passion, la paix d’âme – au vouloir ; la création, la puissance – au pouvoir ; le commencement, l’inertie – au valoir. | | | | |
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| mot | | | Dans le firmament tout n'est qu'aérien, et rien de ferme. | | | | |
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| mot | | | Filtrer est une activité plus noble que transformer ou amplifier. Filtrer, ou sélectionner, est à l’origine du mot éclectique, que j’oppose au mot douteux de système, puisque celui-ci renvoie, le plus souvent, aux systèmes des autres. La personnalité s’affirme plus nettement par ses contraintes que par sa puissance. | | | | |
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| mot | | | Du mot volonté j’exclus la détermination de l’acteur, son but et sa force, pour ne garder que son désir. Quelle purification pour la volonté de puissance ! | | | | |
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| mot | | | Les grands mots, appliqués au réel, sont signes d’impuissance et sources d’ennui ; ils ne prennent du sens que tournés vers le rêve, et ce sens est plutôt musical que spirituel - tantôt le glas tantôt le tocsin tantôt le carillon. | | | | |
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| mot | | | Les mots, tels des diamants, sur le collier d’une pensée – ainsi on orne un cou ; l'esprit s'orne mieux de perles isolées, pour que le regard suive non pas le fil, ni même le cou, mais la perfection d'une forme sortie de l'éternité. La vraie perle fuit le fil, comme un vrai arbre se désolidarise de la forêt. | | | | |
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| mot | | | Attendre, saisir, s’approprier une idée aguichante, dépourvue de mots virils, est une posture stérile, n’échappant guère à la platitude. Il faut attendre l’appel d’un mot, c’est-à-dire d’une mélodie, d’une image, d’un élan, d’un état d’âme. Mon soi connu se pavane devant les idées impotentes ; mon soi inconnu caresse les paroles séduisantes. | | | | |
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| mot | | | Tant d’ambigüités dans mes mots-clés : valoir – prix ou valeur ? devoir – règle ou sacrifice ? vouloir – viser ou désirer ? pouvoir – force ou talent ? | | | | |
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| mot | | | En allemand, le terme pseudo-philosophique d’absolu (das Unbedingte) renvoie au dé-chosifié, à l’inconditionnel. La lourdeur kantienne et le délire hégélien sont passés par là. Nietzsche, qui qualifiait de malade tout ce qui ne se rangeait pas du côté de la force, est trop radical : « L’extase ironique est signe d’une santé ; tout absolu est dans le pathologique » - « Die Spottlust ist ein Anzeichen der Gesundheit : alles Unbedingte gehört in die Pathologie ». | | | | |
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| mot | | | Le simple fait d’être musicien, peintre ou scientifique ne te discerne pas le titre d’intellectuel. Tu es intellectuel si tu comprends la place du langage parmi tous les moyens d’expression. Si tu en appréhendes la puissance, l’élégance, l’harmonie. Si tu sais en retirer l’intensité, la noblesse, la hauteur et l’originalité, dont tu muniras ton propre discours, communicable à tes pairs. | | | | |
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| chœur noblesse | | | SOUFFRANCE : Jamais noblesse ne fut plus percluse d'impuissance, ni bassesse - plus vigoureuse. Nous finissons par avoir honte de ce qui se porte bien, en nous-mêmes, et par être fiers de ce qui nous lancine. Souffrir, c'est savoir le meilleur et le plus pur de nous-mêmes - inutile. Les ennuis surclassèrent la souffrance en capacité mobilisatrice. | | | | |
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| chœur noblesse | | | PROXIMITÉ DIVINE : Savoir traduire un abouchement des épidermes en un attouchement sidéral, créer de la proximité en se réfugiant dans des astres - l'aristocratie des unions, qui renoncent à la force. À une intimité, l'aristocrate préfère la vacuité, qui transporte mieux un vrai magnétisme, qui nous bouleverse, sans nous effleurer. | | | | |
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| noblesse | | | On accomplit les tâches les plus nobles dans un état d’inspiration incontrôlable ou de soumission aveugle aux forces impérieuses supérieures ; le fumeux courage n’y a pas de place, il est une vertu des sots mécaniques. | | | | |
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| noblesse | | | Chez l'homme, ce merveilleux parallélisme entre le matériel et l'immatériel : la mémoire et le muscle accompagnent l'esprit, et ce dernier mue en âme, dès que le corps s'adonne à la caresse ou découvre les joies de la faiblesse. Le corps et la raison sont bicéphales – une tête sobre et une autre - grisée. | | | | |
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| noblesse | | | Trois critères hiérarchiques, pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme, ce n'est pas la sotte manie de nier, mais la force et l'art de se passer des affirmations des autres, pour en bâtir ses propres. | | | | |
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| noblesse | | | Le cycle vital : l'écoute stoïque de tout courant de la vie (libido sciendi), le désir de puissance artistique (libido dominandi), l'aristocratique regard, baignant dans la pitié et la honte (libido sentiendi). Nietzsche n'accomplit que la moitié du parcours, prenant trop à la lettre les substantifs, se trompant systématiquement d'adjectif et oubliant le verbe ! | | | | |
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| noblesse | | | On s'imagine Nietzsche en surhomme, tandis qu'il est, si nettement, le dernier homme, tel qu'il le décrit lui-même, en train de poser les meilleures des questions : « Qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que la création ? Qu'est ce que le désir ? Qu'est-ce que l'étoile ? » - « Was ist Liebe ? Was ist Schöpfung ? Was ist Sehnsucht ? Was ist Stern ? ». Avec ses réponses, le surhomme, succédant au Dieu mort, est aussi peu crédible que son prédécesseur. | | | | |
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| noblesse | | | Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? « La métaphysique de Nietzsche est le nihilisme même » - Heidegger - « Nietzsche’s Metaphysik ist eigentlicher Nihilismus ». | | | | |
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| noblesse | | | Être plébéien, c'est ne pas savoir s'appuyer sur sa faiblesse et ne vivre que de sa force. « Ne vaincre que par la force, c'est ne vaincre qu'à moitié » - Milton - « Who overcomes by force, hath overcome but half his foe ». | | | | |
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| noblesse | | | Personne ne chanta mieux l'ombrageuse fierté de la faiblesse que Nietzsche, mais les hommes ne retinrent de sa métaphore ironique (spöttischer Ingrimm) de surhomme (über sich selbst hinaus) que des mots de puissance et d'orgueil. Ce qui est au-dessus de l'homme, c'est la volonté et non pas la puissance ; la puissance divine, salutaire et solidaire de la faiblesse humaine, s'appelle hauteur ou surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Comment pratiquer le sacrifice et la fidélité ? - s'inoculer l'infériorité du fort ou la supériorité du faible. Sache que la force infeste ce qui naît dans tes strates inférieures, et la faiblesse assainit ce qui soupire dans tes hauteurs. Le sacrifice est le frère de l'injustice (la fidélité-foi serait la sœur de la justice - Horace - iustitiae soror, incorrupta Fides). | | | | |
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| noblesse | | | N'importe quel imbécile peut se mettre face au jargon, au savoir, à la force et les défier, mais toute nuisance serait annihilée par l'insensibilité des puissants. En revanche, la hauteur, la noblesse, la faiblesse sont vulnérables ou pitoyables devant les attaques de la vulgarité : « La grossièreté vient à bout de toute raison et désarme tout esprit » - Schopenhauer - « Die Grobheit besiegt jedes Argument und verscheucht allen Geist » - quoiqu'il y faudrait parler de l'âme et du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end » (ne pas croire les Chrétiens, naïfs ou hypocrites : my end is my beginning). En grec, commencer signifierait commander - volonté de puissance (pour Nietzsche, vouloir, c'est obéir au commencement, plutôt que commander la fin) ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, conserve cette impulsion (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion. | | | | |
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| noblesse | | | La seule puissance noble, c'est le talent, qui est une fatalité ne pouvant pas être désirée. Donc, la volonté de puissance est soit le bonheur de Narcisse, soit le malheur de Salieri. | | | | |
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| noblesse | | | Le faible cherche l'écho, le futile l'applaudissement, le naïf le partage. Et moi, qui es un peu tout cela ? Les tous, à la fois, entachés d'une lumineuse incompréhension. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme a la même généalogie en amont que l'homme grégaire (celui-là serait un ruminant comme les autres, mais sachant digérer le malheur). En aval, le second est beaucoup plus prolifique. Le bleu du ciel se dilue dans le temps comme le bleu des yeux et du sang. Ce même doux azur, qui comme le dit quelque part Hölderlin, baigne et le bel arbre et la pure ogive, qu'on n'admire simultanément qu'en ruines, cet édifice, dans lequel se réfugie le faible. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est un pur fantasme, tel le bien (Socrate), le cogito (Descartes) ou la volonté de puissance (Nietzsche) ; ce qui se met au-dessus du corps et de l'âme, en défiant la force et la matière (qui nous attirent vers l'horizontalité). Moins qu'un cri - une mimique, un mouvement littéraire (Valéry). | | | | |
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| noblesse | | | Être héroïque : savoir sacrifier une force et savoir rester fidèle à une faiblesse. Être toujours fidèle à la force, mépriser toute faiblesse – la devise des goujats. | | | | |
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| noblesse | | | Être en désaccord avec ce monde - mais qui ne le dit pas ? La question est : où sont les meilleurs accords - dans la force, la tonalité, la vitesse, la hauteur ? | | | | |
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| noblesse | | | Alterner la domination de l'esprit sur le corps (l'ange) avec la domination du corps sur l'esprit (la bête ou le surhomme), afin de donner à chacun l'occasion de ne pas quitter le sommet de son excellence. | | | | |
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| noblesse | | | Mes forces banales développent, en toute liberté, le bruit de mon soi connu ; mes forces supérieures enveloppent, dans une obéissance enchantée, la musique de mon soi inconnu. La liberté n'apporte rien à l'âme ; la servitude déprave l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sources de pathos inconciliables : la faiblesse de mes genoux ou bien le désir de cacher ma bosse, suivi de la découverte, inattendue, de mes ailes. « Sabots ! Ailes ! Entrelacés ! Unis ! Ô, hauteur ! Hauteur ! Hauteur ! »** - Tsvétaeva - « Копыта ! Крылья ! Сплелись ! Свились ! О, высь ! Высь ! Высь ! ». | | | | |
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| noblesse | | | Toute descente vers la profondeur peut être vue en continu ; tandis que toute ascension vers la hauteur n'est que rupture, toute gradation est discrète. L'infériorité - cause de la puissance des semelles ; la supériorité - effet de l'impuissance des ailes. | | | | |
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| noblesse | | | La force, le savoir, la noblesse - trois axes, sur lesquels se propage la volonté de puissance. Le bon ordre de leurs étiquettes est à préserver : l'étendue, la profondeur, la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Plus ciblés et volontaires sont mes efforts pour devenir plus grand ou plus noble, moins j'ai de chances de l'être. Pas d'étapes vers la hauteur primordiale, qui ne se donne qu'à la force inemployée. La puissance, aux yeux des Anciens, était surtout appréciée en tant que potentialité, puissant et possible ayant la même origine (l'expression en puissance en est un reliquat). | | | | |
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| noblesse | | | Le pyrrhonien constate « son triomphe ou sa défaite et s'y fortifie également » - Pascal ; l'anti-sceptique suspend son vote et ignore le vainqueur, tout en prenant parti, dogmatiquement, par simple goût ou dégoût, pour la hauteur de l'étoile, sous laquelle naissait l'avis plus brillant. D'autant plus qu'« une victoire racontée en détail, on ne sait plus ce qui la distingue d'une défaite » - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes de noblesse : celle du quoi et celle du comment, la grandeur et le style. Aucune grandeur ne rattrape les lacunes de style, mais la force d'un style peut pallier le manque de grandeur. « Scrute le quoi, mais davantage le comment » - Goethe - « Das Was bedenke, mehr bedenke Wie ». | | | | |
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| noblesse | | | La liberté en tant que libre arbitre, s'appuyant sur un caprice ou un coup de dés, est digne des singes ou des machines. La vraie commence avec l'écoute de ma faiblesse et de ma honte intérieures, face à ma force et mon intérêt extérieurs. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est l'une de ces notions floues, que n'éclaircit que la présence de la noblesse : mais aujourd'hui, le plus souvent, quand on est libre, on est sans noblesse, et quand on est noble, on l'est déjà au-delà de la liberté. La seule grande liberté vérifiable est une préférence accordée à la faiblesse, face à une force sans noblesse. « Sans pouvoir être déraisonnables, nous ne nous considérons pas assez libres » - Leibniz - « Nisi potestas brutalitatis fiat, satis non liberos esse non putamus ». Quand on ne respecte que la force raisonnable et incolore, on est gris comme un mouton ou livide comme un robot. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas dans le solide des muscles, mais dans le liquide de ses faiblesses que l'homme diffère radicalement de la bête : dans la larme, dans l'encre, dans le fiel. Tant que le sang, et non pas la lymphe, alimente son âme. | | | | |
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| noblesse | | | À partir d'un certain niveau de dons naturels, avoir de la profondeur est question d'inertie ou de persévérance ; atteindre à la hauteur, en revanche, ne demande ni efforts de la volonté ni constructions de l'esprit ; c'est une affaire de goût, de prédestination ou de sensibilité ; l'édifice savant, solide et durable, face à la tour d'ivoire, aérienne et éphémère. | | | | |
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| noblesse | | | Le dépassement, nietzschéen ou populaire, en tant que mode de propulsion vers le surhomme ou le superman, est une démarche des Fermés : en-deçà de la frontière, on peut espérer une fraternité artificielle, et au-delà - une plate satisfaction de la volonté de puissance. Ô combien plus noble est l'homme Ouvert, qui se fiche des dépassements, et vit de l'intensité de l'élan, l'attirant vers sa limite, qui ne lui appartient pas ! Chez les Fermés, tout passage à la limite les laisse avec et en eux-mêmes. Une définition d'Ouvert, mathématiquement rigoureuse, se trouve chez un poète : « Sans cesse un désir, vers ce qui n'est point lié, s'élance »** - Hölderlin - « Immer ins Ungebundene gehet eine Sehnsucht ». | | | | |
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| noblesse | | | Le séjour durable de la sagesse s'appelle ruines, où ne mène aucun chemin. Ceux qui réussissent à traîner leur sagesse sur des sentiers battus prennent l'étable, où ils aboutissent, - pour un palais : « Le chemin de l'excès mène au château de la sagesse » - W.Blake - « The road of excess leads to the palace of wisdom » - une illusion d'optique routière et architecturale te fait ennoblir une étable aménagée. L'excès de vitesse, de puissance ou de charge te fera condamner par la maréchaussée ; le déroutage du sage n'est enregistré que par le Juge suprême. | | | | |
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| noblesse | | | Liberté en tant qu'axiome, liberté de représentation, c'est le libre arbitre des moyens créateurs ; liberté prouvée, liberté d'interprétation, ne peut s'affirmer qu'en tant qu'un sacrifice de la force ou une fidélité à la faiblesse, c'est la liberté des contraintes nobles. Enfin, la liberté en tant que but est à la base de la noblesse et de la création. | | | | |
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| noblesse | | | Les meilleurs des esprits et des âmes s'affirment par le ton, le style et l'intelligence, et ils réservent à ces facultés - la volonté de puissance, volonté affective ou instinctive ; les pires, la majorité, dépourvus de ces qualités, placent la puissance calculée dans leurs coudes et leurs bras ; cet abominable goût de domination est propre à toutes les meutes féroces, à tous les troupeaux conformistes, à tout rassemblement horizontal ; d'après cette échelle, les meilleurs restent souvent en marge. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit fait des progrès dans son domaine exclusif, la profondeur ; le cœur, de même, gagne en lucidité dans l'ampleur des horizons mouvants ; ce n'est que l'âme, dans sa hauteur atopique, qui ne peut compter que sur l'intensité constante, comme facteur de puissance et porteur de l'éternel retour. Il faut donc vivre en esprit, avancer par le cœur et s'élever par l'âme ; l'action et l'écriture devraient les rendre solidaires. | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de mon existence - l'intensité de mon regard, c'est à dire de mon rapport avec la vie, et qui s'atteint surtout grâce aux contraintes que je m'impose : mettre le désir au-dessus de la force (la volonté de puissance), ne pas m'attarder sur les choses, qui changent, entretenir l'excellence du regard (l'éternel retour du même), me mettre au-delà des valeurs, pour être moi-même leur vecteur (la réévaluation de toutes les valeurs) - trois synonymes du plan nietzschéen. Vie, volonté de puissance, art - comme trois hypostases d'une même substance tragique ! | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme des commencements - ne pas se hisser sur les épaules des autres ; le nihilisme des contraintes - en être le seul auteur ; le nihilisme des moyens - savoir se servir de ses faiblesses ; le nihilisme du parcours - tenir davantage au regard qu'aux pieds ; le nihilisme des finalités - en reconnaître l'insignifiance. Je pense en être très proche. | | | | |
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| noblesse | | | Quand je choisis mon adversaire en fonction du fond, je débouche, le plus souvent, sur des inepties du genre de la dialectique (historique, philosophique ou politique). Le bon parti, c'est la forme ; ce n'est pas la profondeur du combat qui détermine ma stature, mais la hauteur de mes admirations ou de mes dégoûts. | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas ces profanations, purement verbales et anti-poétiques, du beau terme de commencement, que sont l'être ou le néant (par l'intermédiaire du devenir fantomatique), ces spectres interchangeables, sur lesquels se gargarisent Hegel et Sartre. Le commencement est un surgissement d'une émotion, d'une image, d'une mélodie, d'un état d'âme qu'aucun développement rationnel n'épouse ni n'explique ; on ne peut lui rester fidèle qu'en poésie d'enveloppement par un mot inspiré, c'est à dire puissant, ironique, créateur et noble. | | | | |
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| noblesse | | | Les forts de tout poil - guerriers, politiciens, séducteurs - triomphent grâce à la résistance des autres forts, mais s'écroulent devant les faibles - pacifiques, résignés, purs. « L'ennemi le plus redoutable de la force, c'est la faiblesse » - Hofmannsthal - « Der gefährlichste Gegner der Kraft ist die Schwäche ». | | | | |
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| noblesse | | | La préservation d'une intranquillité d'âme est l'un des soucis permanents d'un poète, mais le chemin le plus sûr, qui y mène, est paradoxal : le culte de la faiblesse du geste, la paix des idées, la puissance des mots. « Voici un grand projet : avoir la faiblesse d'un homme et la tranquillité d'un dieu » - Sénèque - « Ecce res magna, habere imbecillitatem hominis, securitatem dei ». | | | | |
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| noblesse | | | Les orgueilleux et les ambitieux s'identifient avec le vouloir et le pouvoir - la volonté de puissance, la finalité ; les purs et les nobles - avec le devoir et le valoir - les valeurs ou les vecteurs de leur soi, la source ; les pires et les plus vilains, incapables de voir les fins et insensibles aux sources, ne voient que des moyens : « Pour profiter des intérêts les plus élevés, investis en savoir » - Franklin - « An investment in knowledge always pays the best interest ». | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est un concept d'autant plus douteux, que deux grands sentiments, la honte et la pitié, lui sont franchement hostiles. La liberté est l'égalité des dons de l'esprit, du cœur et de l'âme. L'angoisse accable l'âme, la pitié fige le cœur, le dégoût ravage l'esprit. Mais aujourd'hui, l'angoisse est due à la faiblesse du cœur ; la pitié se calcule par un esprit sans honte ; le dégoût se dissimule dans des âmes sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'innocence, c'est la vie en mystère ; y retomber, c'est surmonter le péché des solutions. « Faudrait-il encore une fois goûter au fruit de l'arbre de la connaissance pour retomber en état d'innocence ? » - Kleist - « Müssten wir wieder vom Baum der Erkenntnis essen, um in den Stand der Unschuld zurückzufallen ? » - une belle intuition ! Le palais peut être le même, ce sont les dents qu'il faut changer. | | | | |
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| noblesse | | | Ce que j'ai de meilleur procède de mes faiblesses. Pour un recalé des certitudes, paumé des doutes et nostalgique des défaites, c'est une raison de plus pour m'y attacher. Confucius, n'a-t-il pas mis homme et faiblesse dans le blason de son école, le jou ? À moins que l'oxymore du nom de Lao Tseu, vieil enfant, ne renforce mon goût du paradoxe. | | | | |
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| noblesse | | | Mon héros, c'est un anti-Antée : toucher la hauteur (m'ex-alter) et retrouver ma faiblesse. « Exhausser, exaucer, sont le même mot »*** - Valéry. Perdre la terre en l'exhaussant. Dans une tour, profonde côté terre et haute côté ciel. Des visées côté terre noire devraient élever mon regard côté ciel d'azur. | | | | |
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| noblesse | | | La volonté et le rêve sont maîtres de leurs empires respectifs, et le rêve d'impuissance (caractère sensible) peut parler d'égal à égal avec la volonté de puissance (caractère intelligible). | | | | |
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| noblesse | | | Dans la volonté il y a plus de pouvoir que de vouloir ; c'est l'âme qui veut, mais c'est la volonté qui peut. Et l'on vaut par la concordance entre elles. | | | | |
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| noblesse | | | L'égalité des corps (de leurs besoins) est flagrante, celle des cœurs (de leurs faiblesses) est douteuse, celle des âmes (de leurs créativités) est impossible. « La création répugne à l'égalité, il lui faut l'inégalité, la hauteur » - Berdiaev - « Творчество не терпит равенства, оно требует неравенства, возвышения ». | | | | |
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| noblesse | | | Être et avoir : je suis passions et faiblesses, contraintes et commencements, talent et noblesse, vouloir et valoir ; j'ai la raison et la force, les buts et les moyens, le savoir et le pouvoir. On ne peut vivre, c'est à dire agir, de mon avoir, mais mon être doit se dédier au rêver, c'est à dire au créer. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la musique et non pas la force de nos désirs qui nous distingue ; le malheur du noble, c'est pouvoir encore, mais déjà ne plus vouloir. Chez les médiocres, parmi lesquels se place Pascal, c'est l'inverse : « C'est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir ». | | | | |
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| noblesse | | | L'artiste et sa force, face à la faiblesse du goujat, - trois illustrations : l'amplification de la haine (Cioran), la transformation du mépris (Nietzsche), le filtrage par l'indifférence (Valéry) – comme toujours, c'est Valéry qui adopta la pose la plus adéquate. | | | | |
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| noblesse | | | N'importe quel sot se doute bien de ce que peut viser la force et que doit éviter la faiblesse ; seul le sage voit où ne doit pas aller la force et à quoi peut servir la faiblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Deux instruments, pour façonner la liberté de l'homme – l'intelligence et la volonté. La volonté cherche des ressources profondes de la force brute ; l'intelligence trouve les hautes sources de nos belles faiblesses. « Il y a plus de noblesse dans l'intelligence que dans la volonté » - Thomas d'Aquin - « Intellectus nobilius voluntate ». La volonté doit déboucher sur l'action ; l'intelligence peut conduire au rêve. C'est pourquoi à la volonté de puissance il faut préférer l'intelligence de la faiblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Se savoir juste, se voir fort - marques d'une âme basse. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas préférer, en toute circonstance, l'immobilité au mouvement, ou vice versa : il y a musique de l'être et musique du devenir ; la puissance ou la beauté de l'une se répercute systématiquement sur l'harmonie ou le ton de l'autre ; comme le Bach de l'être, le Beethoven du devenir ou le Mozart des deux - sont complets, tous les trois, dans leurs éléments. | | | | |
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| noblesse | | | Le terme d'être, presque entièrement vide, est tout de même utile, pour désigner ce point médian entre la pensée et le rêve, ou entre la raison et l'âme. Le problème est dans l'entente impossible entre l'en-deçà de l'être, qui est vivre (où l'on vit selon son muscle), et son au-delà, qui est rêver (où l'on est selon son âme). | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme se moque de ses muscles, de ses pensées, de son avoir et même de son être, il est dans un devenir artistique, dans une beauté naissante et non pas dans une vérité déclinante ; il est, donc, un grand consolateur de l'homme solitaire et désespéré. Et son langage vaut par sa musique haute plus que par son message profond. L'art et le langage forment la vie et ont pour dénominateur commun – l'intensité. Ainsi, Nietzsche mérite le titre de seul philosophe complet de l'histoire. | | | | |
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| noblesse | | | Mettre la fidélité d’esthète au-dessus du sacrifice d’ascète – la volonté de puissance de l’artiste. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce que j’admire le plus est marqué du sceau de faiblesse ; la pitié, que j’éprouve le plus intensément, s’adresse à ces orphelins, abandonnés non seulement par leur père, l’esprit, mais aussi par leur mère, l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | La vraie consolation est aussi loin des souvenirs heureux que des promesses de bonheur ; elle est hors temps, dans le domaine réservé aux rêves sans durée, sans poids, sans consistance, - une étincelle céleste dans la nuit terrestre. | | | | |
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| noblesse | | | Le goujat veut que rien ne dépende de nos espérances (Spinoza) ; pour les habitués de la bassesse, c’est normal, puisque la seule chose qui en dépende vraiment, c’est la hauteur de nos élans. | | | | |
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| noblesse | | | L’homme vise en profondeur, souhaite en platitude et désire en hauteur ; l’objet poursuivi s’appellera maîtrise, puissance ou illusion ; le contenu en sera – la fin, le parcours, le commencement ; et l’homme en sera penseur, exécutant, rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | Avec la trajectoire de la progéniture des infortunés de Missolonghi ou de Camiri, on voit, auprès de nos contemporains, la chute du prestige, qu’avaient le beau et l’héroïque – la programmation informatique et le métier de banquier, face à la plume ou l’épée, exercèrent une attirance autrement plus nette et décisive. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ou l’âme, armés d’un regard assez profond ou assez haut, perçoivent ou conçoivent du mystère en tout sensible et en tout intelligible. Les yeux, baissés d’admiration ou dressés vers un ciel silencieux, sont le seul moyen de ressentir l’obscure présence du mystère ; cet état extatique s’appelle rêve. Mais ceux, qui forcent les portes du mystère, ne sont nullement des rêveurs et tombent certainement sur des balivernes. Le mystère n’a pas de domicile, pas de temples, pas d’autels ; pourtant il est le seul à justifier nos prières. | | | | |
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| noblesse | | | Tout est bas dans la pompeuse volonté de puissance. La noblesse demeure dans la faiblesse de nos meilleurs sentiments et dans les contraintes qu’elle impose à la volonté tous azimuts. « La volonté est tellement libre de sa nature, qu'elle ne peut jamais être contrainte » - Descartes - la liberté est dans la faculté de se donner des contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui est conscient des mystères impénétrables, entourant nos savoirs et nos passions, reconnaît la faiblesse de son esprit et sait se fier à la faiblesse de son âme – c’est une vraie force. De la fausse ou de la bornée, on peut dire : « La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des propriétaires (de terres, de châteaux, de titres, de prébendes) n'a jamais existé ; elle ne naît que chez les dépossédés (les faibles extérieurement) ou chez les possédés (les forts intérieurement), dans la défaite ou dans le rêve. Au sein de l'humanisme, elle tient la même place, que la poésie - au sein de la littérature. | | | | |
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| noblesse | | | Seules la force de l’esprit ou la noblesse de l’âme peuvent se permettre de se soumettre à la faiblesse du cœur. Et contrairement à ce qu’en pense Vauvenargues : « Nul homme n’est faible par choix », cette soumission est bien un choix ! | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des finalités est à la portée de celui qui a une volonté ; la noblesse du parcours – qui a une puissance ; la noblesse des commencements – qui a un talent. N’importe qui, les bosseurs, les créateurs. | | | | |
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| noblesse | | | Les choses les plus nobles s’inspirent de notre faiblesse ; les choses les plus ignobles sont dictées par notre force. | | | | |
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| noblesse | | | Le refus de luttes dégradantes – ou d’avance perdues, face à la bassesse triomphante, – est l’une des contraintes que je me suis toujours imposée. « L’esprit contre la force brute, la qualité contre la quantité, sont toujours perdants »** - H.Hesse - « Geist kann gegen Macht, Qualität gegen Quantität, nicht kämpfen ». | | | | |
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| noblesse | | | Le filtrage des excitants est affaire de l’ouïe, qui élimine de tes horizons tout ce qui réfractaire à la mise en musique. La musique est un hymne à la faiblesse. La gloire rend lourd et sérieux et fait préférer la force à la faiblesse, en confiant à la raison la fonction sélective. La gloire étouffe la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Toute profondeur finit par être maîtrisée, et, donc, par rejoindre la platitude. La vraie hauteur se donne à nos faiblesses, elle ne peut pas être maîtrisée, on la subit, on la vit comme un élan vers l’inexistant ou l’inaccessible. La fausse hauteur, la hauteur maîtrisée, celle qui est due à la force ou à la persévérance, suivra le sort banal de toute profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | Tu comprends très vite, que les plus beaux de tes rêves sont inaccessibles, irréalisables, et tu acceptes la faiblesse comme leur digne compagne. « Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudrait pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature »* - Rousseau. | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | Presque toutes les forces de l’homme sont utiles ; et presque toutes les faiblesses de l’homme – inutiles. Mais celles qui restent – forces et faiblesses – sont les plus nobles, puisque la vraie valeur de l’homme réside dans l’emploi de ces dernières faiblesses, emploi rendu possible grâce à ces dernières forces. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée comme but – un désespoir de la profondeur ; la pensée comme moyen – un désespoir dans la platitude ; la pensée comme commencement – une espérance en hauteur. Ses alliés respectifs – l’ambition, la puissance, la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | L’aristocratisme est l’art de trouver plus de ressources d’admiration, d’enthousiasme et d’espérance – dans la faiblesse, plutôt que dans la puissance. Tout culte de la force est de la goujaterie. | | | | |
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| noblesse | | | Tu es digne d’une hauteur, lorsque la force ou la faiblesse, l’opulence ou la misère, le triomphe ou le désastre ont la même valeur pour ton âme. « Si ton âme est toujours ailée, sont égaux pour elle huttes ou palais »** - Tsvétaeva - « Если душа родилась крылатой - что ей хоромы - и что ей хаты ». | | | | |
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| noblesse | | | L’idéal est un rêve qui n’a besoin ni d’adversaires ni de luttes. Ce qui compte, c’est sa hauteur et la faculté de maintenir celle-ci. Et il est omniprésent dans toute littérature. Dans les tragédies européennes, le gentil s’oppose au méchant, le fidèle au perfide, le cruel au doux, le puissant au faible, le noble au goujat – est-ce qu’on peut les appeler idéaux ? Tandis que chez Tchékhov on voit partout un idéal dépérissant, expirant, agonisant, sans antagonistes, – voici le seul vrai tragédien ! | | | | |
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| noblesse | | | La consolation – l’enthousiasme de la faiblesse ; le cynisme – l’enthousiasme de la force. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que tes rêves aient assez de force, pour oser chanter des hymnes à ta faiblesse dans la vie – la fierté amortissant le remords d’avoir tenté une œuvre de la force. | | | | |
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| noblesse | | | La puissance et la noblesse ne peuvent irradier que de celui qui s’illumine de ses faiblesses et de ses caresses. | | | | |
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| noblesse | | | La force nous aide à rester debout dans le réel ; la faiblesse nous maintient en position couchée afin que nous enfantions de rêves. L’intelligence sobre ou la sagesse enivrante : « La sagesse est la force des faibles » - J.Joubert. | | | | |
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| noblesse | | | Rêve de puissance est un oxymore ; le rêve ne peut naître que de ta résignation à détacher de la terre tes élans aériens, donc naître de ta faiblesse, de ton impondérabilité. La maîtrise, de ton existence ou de ton art, consiste en coopération mutuelle entre la profondeur du savoir et la hauteur du vouloir. | | | | |
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| noblesse | | | La force rationnelle apporte du pouvoir ; la faiblesse irrationnelle intensifie le vouloir. Donc, il ne faut pas s’extasier devant ce truisme baconien : le pouvoir vient du savoir, puisque le savoir terrien amène le désespoir, tandis que la meilleure espérance s’ensuit du vouloir céleste, qui est une forme de noble faiblesse. | | | | |
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| noblesse | | | C’est bien de vouloir entretenir en soi-même les plus fortes passions, mais où est leur force ? Dans l'agitation, l'intérêt ou la noblesse ? L'aristocrate s'y retrouve en compagnie du fanatique et du cynique. | | | | |
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| noblesse | | | La faiblesse de l’ascèse est plus près d’une noble liberté que la force de la propriété. | | | | |
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| noblesse | | | Porte haut ta faiblesse - une haute liberté t'y rejoindra ; dans les profondeurs de la puissance, toute liberté est basse. | | | | |
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| proximité | | | La contigüité se ressent dans les régions des racines, des branches, des fleurs ou des cimes. Les racines, c'est la négation ; les branches - la puissance ; les fleurs - l'exubérance ; les cimes - la hauteur. Chaque contigüité a son charme, sa vulnérabilité, son mystère. C'est le mystère qui devrait être le plus recherché. | | | | |
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| proximité | | | Si je suis beau ou fort, ma beauté ou ma force font partie de moi-même. Mais que doit penser le hideux ou le faible ? Le moi immédiat est toujours un imposteur. « Un bel homme n'est jamais grand » - Martial - « Qui bellus homo est, pusillus homo est ». | | | | |
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| proximité | | | S'il avait été honnête, le Christianisme aurait dû faire bien comprendre au faible et à l'humilié, que même dans l'au-delà c'est toujours Hermès et non pas Dieu-Amour qui distribue la manne, car il y aura bien les premiers et les derniers. « Rare est la vérité sur terre, plus rare encore - aux cieux » - Pouchkine - « Нет правды на земле, но правды нет и выше ». | | | | |
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| proximité | | | La foi vient à coups de défaites, que les yeux, pleins de larmes, finissent par transformer en victoires de leur faiblesse. Les yeux restés secs cultivent l'incrédulité et la force. | | | | |
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| proximité | | | Aujourd'hui, on donne à César ce qui est à Dieu - de l'admiration, et l'on donne à Dieu ce qui est à César - de la puissance. | | | | |
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| proximité | | | Il faut s'attacher à l'invisible impérieux et se détacher du palpable superflu ; et l'attachement et le détachement doivent servir à faire entendre notre musique, pour laquelle trouveront leurs instruments et leurs interprètes la faiblesse et la puissance, la fierté et la honte, la passion et la paix, l'ambition et l'humilité, la maîtrise et la simplicité. L'harmonie entre ces deux versants est peut-être ce qui est à l'origine de son propre regard : « C'est la honte ou la fierté, qui me révèlent le regard d'autrui »*** - Sartre. | | | | |
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| proximité | | | Il faut laïciser la foi, l'infini, la puissance et diviniser l'intensité, la noblesse, l'amour. Douter ou savoir - sur un forum publique ; vibrer ou chanter - dans son propre temple. | | | | |
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| proximité | | | La plupart du temps, je vis, inconscient du miracle qu'est la vie. Mais dès que j'y songe, je suis inondé d'une grâce, qui dépasse en intensité et en puissance tout ce que je maîtrise. Même un incroyant y ressentira une proximité divine. « Connaître Dieu et vivre, mais c'est tout un » - Tolstoï - « Знать Бога и жить — одно и то же ». | | | | |
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| proximité | | | Pour se permettre le luxe de ne pas partager la foi réglementaire, il faut porter en soi l'ironie ou la pitié, c'est à dire l'intelligence ou la bonté : « Pas un sur mille n'a d'esprit assez fort ou de cœur assez tendre, pour être athée » - Coleridge - « Not one man in a thousand has the strength of mind or the goodness of heart to be an atheist ». | | | | |
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| proximité | | | Tout, dans la matière, dit, qu'au commencement était le Chiffre lisible - lumineux (le Ciel) ou sombre (la Terre). Tout, dans le domaine de l'esprit, dit, qu'au commencement était le Verbe incompréhensible. Un Dieu créateur fort et un Dieu rédempteur faible, pouvaient-ils être la même personne ? S'appelait-Elle - Caresse ? | | | | |
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| proximité | | | Le bon Chrétien devrait être humble non pas parce qu'il serait indigne de la grandeur de Dieu, mais parce que la grandeur, c'est à dire la force, est indigne. | | | | |
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| proximité | | | Seul un esprit fort est capable de vénérer le mystère divin du vivant, pour embrasser, éventuellement, une foi en Créateur inconnu ; l'esprit faible se vautre dans l'incertitude des problèmes humains, pour épouser une foi superstitieuse en un Dieu connu. Chez celui-ci, « tous les vices ne viennent que de l'incertitude et de la faiblesse » - Descartes ; chez celui-là, ce sont les sources de ses vertus. | | | | |
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| proximité | | | Face à nos faiblesses (les angoisses, les hontes, les perplexités) – les combattre ou leur compatir ? - pour avoir choisi la seconde attitude, le christianisme mérite d'être proclamé la religion la plus noble. Le bonheur mécanique du goujat, qui aurait gagné en forces, ou le malheur en larmes du noble, qui aurait gagné en souffrances sublimées ou partagées. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par chanter la force, le bien, la beauté ; porté par ma plume et ma noblesse, je touche aux autres cordes, plus étonnantes et délicates – la faiblesse, le mal, l'horreur – et je comprends, que mon chant est plus important que la chose chantée, que l'élargissement de gammes est plus porteur que l'approfondissement de thèmes, que la hauteur de ma voix assure la même intensité de mes fibres au-dessus de tout axe de valeurs. Au pays de mes pensées païennes, je dois être missionnaire, pour les convertir en une foi des rêves ; c'est le retour à la pureté initiale (le retour nietzschéen, die Wieder-Kehre, est une tentative de conversion !). | | | | |
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| proximité | | | Il ne suffit pas de parler devant Dieu ; encore faut-il qu'on parle à soi-même, comme Hamlet, comme Pascal, comme Valéry. Et c'est ce qui manque à Cioran, qui se tourne tout le temps vers les autres, tout en se lamentant d’être obligé de s’adresser aux mortels. Même le destinataire de Nietzsche, le surhomme, n'est qu'une seule facette de soi, portant la puissance et méprisant la faiblesse. Mais ce qui est vulnérable en nous est plus noble. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est une affaire exclusive de l'homme créateur ; aucun mystère, ni Dieu ni le destin, ne la préfigurent, elle est la prérogative du soi connu, de sa force. Le soi inconnu, le mystique, l'intouchable et le divin, tapit nos profondeurs et fonde nos croyances : « Le soi, invisible, touchant, dans sa profondeur, Dieu – voici la foi » - Kierkegaard. | | | | |
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| proximité | | | Aucune intuition ne peut nous fournir la moindre image de la force divine, à l'origine de la vie. Mais la création artistique a certainement plus d'homologies avec la Création que la science, car le beau et le bien sont plus viscéralement chevillés à la vie que la vérité et le savoir. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement était le couple l'Amour - la Haine (Empédocle), la Monade (Pythagore ou Leibniz), l'Apparence (Pyrrhon), l'Idée (Platon), le Verbe (le Christ), l'Action (Thomas l'Aquinate, Goethe, après avoir opté pour le Sens et la Force, Valéry, avant de lui préférer l’Étrange, Proudhon), la Violence ou la Lutte (Pascal ou Darwin), le Soupçon (Marx et sa Classe, Freud et sa Perversion, Nietzsche et sa Musique, Berdiaev et sa Liberté), la Donation (Gegebenheit de Heidegger), l'Étrange (à partir des fantômes et spectres : « Shakespeare genuit Marx, Marx genuit Valéry » - Derrida). Chacun au commencement de sa discipline : l'Idée (le Nombre, la Monade, la Force) - pour représenter le mystère, le Verbe (l'Amour, le Sens, la Donation) - pour formuler les problèmes, l'Action (la Haine, la Lutte, le Soupçon) - pour tester les solutions, la Perversion et l'Étrange - pour confondre ou embellir les passages de l'un à l'autre de ces trois niveaux. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'a pas de limites ; Il est dans l'existence même de limites : pour la matière, pour mon rêve, pour la voix du Bien, pour l'émotion du beau, pour la puissance du vrai. | | | | |
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| proximité | | | La volonté de puissance est une pulsion que n’éprouvent que les scientifiques et les artistes, puisque leur regard est tourné vers l’absolu, vers ce Dieu, Créateur de notre esprit curieux et de notre âme inapaisée ; la volonté divine sous-jacente serait l’asile de leur créativité, tandis que chez les autres, « la volonté de Dieu est l’asile de l’ignorance » - Spinoza - « Dei voluntatem, hoc est, ignorantiae asylum ». | | | | |
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| proximité | | | Pour croire en l’au-delà, l’angoisse (nourrie par la faiblesse) suffit ; pour avoir une foi en l’en-deça, il faut surtout de l’intelligence (complétant la connaissance). Du premier de ces croyants se déverseront d’innombrables NON à l’existence humaine ; le second se résumera dans un OUI à l’essence divine du monde. | | | | |
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| proximité | | | Tant de tributs à la beauté, à l’intelligence, à l’art, chez les dieux grecs ; et l’indifférence des ploucs évangéliques pour ces signes divins des humains évolués. En revanche, chez les chrétiens, - une première reconnaissance du Bien en tant que le mystère le plus divin. Une humble faiblesse, opposée à la force orgueilleuse. | | | | |
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| proximité | | | Chez Bach - aucune trace d’un Dieu tout-puissant, je n’entends qu’un hymne à la solitude humaine. L’omniscience divine est incompatible avec la musique de Mozart, il crée une divinité de l’émotion pure. En fin de compte, la tonalité sûre et triomphante de Beethoven est plus proche des croyances populaires en Dieu tonnant et rassurant. | | | | |
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| proximité | | | Les chemins, qui m’attirent le plus, sont ceux où je ne mettrais jamais les pieds, car ils se perdent dans le lointain et conduisent aux cibles inaccessibles. Mais rien que le regard fidèle sur eux apporte deux résultats paradoxaux : l’ennoblissement de la faiblesse de l’esprit et l’humble force de l’âme. | | | | |
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| proximité | | | C'est bien en chair qu'ils nous promettent le salut, mais est-ce dans l'os, le muscle ou la cervelle, c'est à dire dans la forme, la force ou la mémoire ? Ou bien dans la bile, la larme ou la sueur ? | | | | |
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| proximité | | | Les dieux antiques rivalisent de puissance brutale ; le Christ est le premier à chanter l’hymne de l’impuissance noble. Le déshonneur traditionnelle de la force ; l’honneur révolutionnaire de la faiblesse. | | | | |
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| proximité | | | La réalité pèse lourd ; l’orbite du rêve doit atteindre une grande hauteur, pour se dégager du poids du réel. La grâce du rêve le doit à la faiblesse de la pesanteur de la réalité. | | | | |
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| proximité | | | La gravitation, dans le réel, est aussi mystérieuse, et donc divine, que la beauté, dans le rêve. La pesanteur et la grâce sont l’œuvre d’un même Créateur tout-puissant et omni-absent. | | | | |
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| russie | | | La vie est un prétoire. Le Russe se sent coupable devant ses juges, il se comporte en filou, fanfaron, cachottier, sans avoir rien à se reprocher. L'Européen, avec du poids et force paroles bien assénées expose ses rodomontades, la conscience en paix. Pour celui-ci, le non-lieu est une certitude psychologique. Jamais le Russe ne s'entendit avec ses défenseurs. Pire, il y vit toujours des complices de ceux qui le tyrannisent ! | | | | |
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| russie | | | Ce n'est pas au faible de régler les rapports des forces, ce n'est pas au pauvre de répartir les richesses, ce n'est pas au prodigue de tendre une main secourable - telles sont les véritables, et terribles, leçons de la ruine soviétique. | | | | |
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| russie | | | Cernée par toutes les grandes civilisations du monde - l'Europe, le monde musulman, la Chine, le Japon, les USA - la Russie perdit toutes les batailles. L'Europe l'emporta en beauté, l'Islam en volonté, la Chine en dynamisme, le Japon en équilibre, les USA en puissance. Tout sera perdu, quand ses prime-ballerine, échéphiles, mathématiciens ou violonistes seront surclassés par quelques nouveaux tigres asiatiques ou latinos. Elle restera avec ce qui fut son origine - avec ses contes de fées. | | | | |
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| russie | | | Le discours, en Russie, porte à croire dans le règne des purs, et pourtant la couronne n'y est portée que par des crapules. Le triomphe du vil, en ce pays, paraît si inconcevable, au milieu d'un discours mielleux, qu'on l'attribue à une force occulte et maléfique, sans en tirer la moindre leçon. | | | | |
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| russie | | | L'Allemand apprend la force du pensé, le Français - l'élégance du penser, le Russe - la caresse de la pensée. | | | | |
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| russie | | | Noblesse, toujours impuissante, pitié, toujours désincarnée, pathos, toujours immobile - Tchékhov. | | | | |
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| russie | | | Le Christ, dans la perception européenne, est une figure fondamentalement apollinienne ; chez les Russes, il est hautement dionysiaque. Le Christ russe, pitoyable, en compagnie du Grand Inquisiteur, ou le Christ, assisté de Torquemada, frère d'Héraclès (Hölderlin), ou prêtant son âme à César (le surhomme de Nietzsche). | | | | |
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| russie | | | La seule puissance que l'Européen reconnaît est celle qui se traduit en actes, tandis que tout ce qui est fort chez le Russe reste, inexprimé, dans son âme béate et fébrile. De même, une espérance gratuite russe est souvent prise pour un noir désespoir. « La simplicité russe, horrible et dépravante, dans laquelle des phrases mystiques couvrent un cynisme naïf et impuissant » - Conrad - « Russian simplicity, a terrible corroding simplicity in which mystic phrases clothe a naïve and hopeless cynicism ». Le cynisme n'étant horrible et dépravant que lorsqu'il est calculateur et puissant, cette définition, à défaut de formuler un problème justifie un mystère. D'après S.Lem, l'auteur de Solaris, ce n'est pas de ce livre que s'inspira Tarkovsky, dans son film éponyme, mais de Crime et Châtiment. Aujourd'hui, c'est pire : les Frères Karamazov se tournent, même par les Russes eux-mêmes, comme si c'était Solaris. | | | | |
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| russie | | | La plus infâme des ingratitudes européennes, face à l'holocauste russe de la Seconde Guerre Mondiale : une nation, martyrisée par un régime sanguinaire, traînant une noire misère, est envahie par l'armée la plus puissante et la mieux équipée du monde, ayant pour but la colonisation et la réduction en esclavage des Slaves et pour moyens - l'extermination physique, l'éradication de toute culture ; tout un peuple se sent meurtri et défié, se bat farouchement pour sa dignité et sa survie, perd 25 millions d'âmes et finit, triomphateur, à Berlin ; toute l'Europe, en 1945, voit dans le Russe son sauveur, méritant l'admiration et la reconnaissance éternelle. Aujourd'hui, tout est oublié : ce sont deux sordides dictatures qui se seraient alors chamaillées entre elles, pour le plus grand bien de la démocratie américaine, le seul vainqueur de cette confrontation entre le Bien et le Mal ; et le Russe aurait été du mauvais côté… | | | | |
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| russie | | | L'heure est à l'horizontalité ; les firmaments et les sous-sols restent en dehors des progrès de la robotisation. Le monde sera américain et chinois - ou rien. Le Russe, avec ses extrêmes verticaux, sera laissé au bord de la route, dans une impasse de plus. « En Russie, il n'y a pas de médiocrités : soit ce sont des génies solitaires, soit d'innombrables vauriens »* - Klioutchevsky - « В России нет средних талантов, а есть одинокие гении и миллионы никуда не годных людей ». | | | | |
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| russie | | | Souvent, on voit en Berdiaev, Chestov, V.Rozanov - des nietzschéens, tandis qu'ils sortent tout droit de Dostoïevsky, comme d'ailleurs Nietzsche lui-même, qui est mi-Français mi-Russe ; il méprisa et la lourdeur et les thèmes de Kant, Hegel, Schopenhauer, en prenant Voltaire et Stendhal pour modèles de l'esprit ; il puisa ses images centrales - la pureté s'empiégeant dans le péché, le surhomme, l'au-delà du bien et du mal - dans Dostoïevsky. | | | | |
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| russie | | | Les vices et les vertus des nations changent si facilement de signe, il suffit de leur adjoindre quelques compléments de lieu ou de temps. Après l'énumération cinglante : « L'Anglais cherche le profit, le Français - la gloire, l'Allemand - le pouvoir, le Russe - le sacrifice » - W.Schubart - « Der Engländer will Beute, der Franzose Ruhm, der Deutsche Macht, der Russe das Opfer » - pensez au profit en usine, à la gloire au salon, au pouvoir en église, au sacrifice en caserne, et vous rabibocherez tout le monde. | | | | |
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| russie | | | Veut-on vivre dans l'entente avec le monde ou dans le défi - le type de civilisation dépend de la réponse. « L'homme harmonieux - les Grecs homériques, les Chinois, les chrétiens gothiques. L'homme héroïque - les Romains, les Germains et Latins. L'homme ascétique - les Hindous, les Grecs néo-platoniciens. L'homme messianique - les premiers chrétiens, la plupart des Slaves. L'harmonie avec le monde, la domination du monde, la fuite devant le monde, la sacralisation du monde » - W.Schubart - « Der harmonische Mensch - die homerischen Griechen, die Chinesen, die Christen der Gothik. Der heroische Mensch - das antike Rom, Romanen und Germanen. Der asketische Mensch - die Inder und neuplatonische Griechen. Der messianische Mensch - die ersten Christen und die meisten Slaven. Welt-Einklang, Welt-Herrschaft, Welt-Flucht, Welt-Heiligung ». Peut-on sacraliser par l'harmonie, par la puissance ou par la fuite ? Oui, quand je suis un Ouvert, et ma musique, mon génie ou mon regard proviennent de ma profondeur divine et sont tournés vers ma hauteur humaine. | | | | |
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| russie | | | Dans les profondeurs - la stérilité ; sous les pieds - la pourriture ; heureusement, les hauteurs sont béantes et vides. Dans l'espace comme dans le temps. « Notre passé est horrible ; notre présent est odieux ; heureusement, nous n'avons pas d'avenir » - proverbe serbe. Hitler est trop bon : « L'avenir n'appartient qu'à ce peuple de l'Est, qui s'est avéré le plus fort » - « Die Zukunft gehört ausschließlich dem stärkeren Ostvolk » - ils gaspillèrent leur force, c'est leur faible. | | | | |
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| russie | | | L'actualité, aujourd'hui, occupe la totalité des horizons humains ; tout est consacré au jour, et la nuit des temps n'attire plus grand-monde. Curieusement, actualité se dit en russe - haine du jour : « Je porte au siècle la haine du jour » - Maïakovsky - « Я веку злобу дня несу ». Il serait plus subtil de porter au jour l'amour du siècle. | | | | |
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| russie | | | J'aurais eu assez de force pour traduire ma lucidité en actes, je serais retourné dans ma forêt natale de Sibérie, sur les traces de mes ancêtres orpailleurs, ou, au moins, j'aurais cherché à me réfugier en Amazonie ou au Kenya. Accepter de vivre d'une illusion - l'écriture comme réceptacle d'un souffle - illusion devenue fatalité, telle est la faiblesse, qui est à l'origine de ce livre boursouflé. « Il ne dépend que de nous : vivre dans un monde rassurant d'illusion » - Chomsky - « If we choose, we can live in a world of comforting illusion ». | | | | |
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| russie | | | Comment le Français, l'Allemand ou le Russe lisent la volonté de puissance ? - volonté de (seulement) pouvoir (à la Shakespeare), de faire (die Macht, à la Valéry) ou de posséder (власть, à la Nietzsche) ? Leur seul dénominateur commun s'appelle intensité. | | | | |
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| russie | | | Le rang de la richesse : riche aurait la même origine latino-germanique que roi, tout comme reich, coïncidant avec das Reich - l'empire, mais le russe va encore plus loin, puisque богатый y est apparenté à Бог - Dieu. La pauvreté est banale en français (apparemment - de paucus parere - pas grand-chose), mélancolique en allemand : arm, qui signifiait esseulé ou pitoyable, et franchement calamiteuse en russe : бедный, provenant de беда - désastre. | | | | |
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| russie | | | Dostoïevsky, Tolstoï, Tchékhov partent de trois sortes de honte : la honte de sa vilenie dissimulée, la honte de ses privilèges aléatoires, la honte de sa faiblesse fatale – un drame psychologique, une confession morale, une tragédie spirituelle. | | | | |
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| russie | | | Comme tous les pays européens, la Russie tsariste fut impérialiste ; la Russie soviétique, pour la première et, sans doute, la dernière fois, dans l'Histoire, se voulut internationaliste, sacrifia ses intérêts nationaux, tenta de voir un frère dans tout Terrien, s'écroula sous un poids insupportable (même le Goulag, en tant qu'un levier économique, ne sauva pas l'affaire), s'écroula au grand soulagement des acheteurs et vendeurs concurrentiels que devinrent tous les candidats au titre fraternel. Quand mon seul frère est mon prochain impassible, calculé sur une échelle commerciale, j'oublierai ce qu'est, sur une échelle du cœur et du rêve, mon lointain vibrant. | | | | |
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| russie | | | Il faudrait imaginer comme un Français, s’élancer comme un Allemand, désirer comme un Russe : « C’est en Russie que la puissance du désir est la plus énigmatique, au-dessus de tous les autres » - Nietzsche - « Die Kraft zu wollen ist am allerstärksten und erstaunlichsten in Russland ». | | | | |
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| russie | | | L’arbitraire du pouvoir des forts et la servilité apeurée des faibles, tous les deux asiatiques par leurs origines et passant, facilement, de l’un à l’autre, - tel est la triste Histoire politique russe, et que résume bien le plus notoire des russophobes lord A.Tennyson : « Contrée sauvage, où le Pouvoir et la Peur se rencontrent aux sommets de la brutalité » - « A savage land where meet the coarse extremes of Power and Fear ». | | | | |
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| russie | | | Deux sortes de servilité : résulter de la raison et y résider, ou bien être infiltrée dans le sang même ; soit on s’incline consciemment devant une force implacable, soit on se soumet machinalement à tout caprice du fort ; ce qui annonce le robot futur ou décrit le mouton actuel. Le premier type est assez répandu en Europe, le second sévit en Russie : « Ils ont une psychologie du chien : on les frappe – ils geignent et se cachent ; on les caresse – ils se mettent sur le dos, les pattes en haut » - Tchékhov - « Психология у них — собачья : бьют их - они повизгивают и прячутся, ласкают — они ложатся на спину, лапки кверху ». | | | | |
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| russie | | | L’Européen part des finalités claires, auxquelles il adapte des moyens adéquats, rationnels ; le Russe se fie aux pulsions des commencements obscurs, et l’obscurité initiatique l’attire plus que la clarté des buts. « Les Russes sont d'autant plus eux-mêmes qu'ils sont plus ouverts aux forces cachées qui les gouvernent » - D.Fernandez. | | | | |
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| russie | | | L’échec, pour un homme, vivant d’initiatives, de responsabilités, de progrès, paralyse souvent l’énergie de son activisme et même de son esprit ; mais le Russe, résigné, paresseux et fataliste, garde, dans les pires des débâcles, toute l’énergie de sa passivité et de son âme, lui permettant de surmonter des désastres, auxquels succombent les autres. | | | | |
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| russie | | | La mémoire des conflits armés, chez l’homme civilisé, prend la forme d’un deuil – plus jamais ça. Deux monstres sanguinaires, Staline et Hitler, noyèrent la Russie dans un océan de sang, de larmes, de sueurs, froides ou chaudes ; leurs souvenirs, chez les Russes, sont une fête – une main forte nous manque ou on peut recommencer. | | | | |
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| russie | | | Culturellement, les petits, en Europe, firent d’énormes progrès, tandis que la chute des grands fut encore plus fracassante ; ils devinrent presque indiscernables ; pour eux, tous, Dieu, la noblesse, la consolation sont désormais morts. En Russie, les petits restèrent au même niveau, et la dégringolade des grands ne suffit pas, pour rejoindre ceux-là, mais, désespéramment, les grands veulent redresser ou consoler les petits, ou même s’appuyer sur eux. | | | | |
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| russie | | | L’évolution du profil du maître de la Russie, depuis deux siècles : avant la Révolution - un amateur de bals et de plumages ; un caporal, transformant le pays en casernes ; un libérateur, massacré par des libérés ; un moujik, porté sur la soupe au chou et la boisson ; un boulanger, s’adaptant au rôle impérial ; après la Révolution – un raisonneur, inventeur les charniers de classe et de masse ; un sanguinaire, remplissant les charniers par des infortunés, tirés au sort ; une série de ploucs illettrés, marmonnant des litanies rituelles à la gloire de K.Marx ; un débonnaire, découvreur de la liberté, vite évincé par des violents ; un fonctionnaire, décidé d’enterrer K.Marx et de sanctifier des monarques ; un voyou, surgi du chaos, entouré de bandits et d’escrocs, tous promus au statut de milliardaires, arrachant les pousses timides de la démocratie, l’assassinat des adversaires se banalisant. | | | | |
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| russie | | | Dans la Russie cleptocratique actuelle, les riches serviables se sentent à l’abri des ennuis pécuniaires. En Russie tsariste, « les brigands détroussaient les riches ; notre pouvoir dépouillait les pauvres » - Tolstoï - « разбойники грабят богатых. Наша власть обирает бедных ». Le pouvoir, aujourd’hui, appartient aux brigands ; ne pâtissent du pillage que les pauvres. | | | | |
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| russie | | | Au comble de la puissance et de la culture russes, on entendait déjà des nationalistes bornés promettre un avenir radieux et gémir sur la misère courante. « Nous sommes sûrs que l’avenir amènera une renaissance et un redressement de la Russie » - I.Iline - « Мы уверены в грядущем возрождении и восстановлении России ». | | | | |
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| russie | | | Les intellectuels russe et européen ont deux traits en commun – une bonne éducation et la conscience (morale pour le Russe, spirituelle pour l’Européen) : le Russe porte la honte de sa propre incohérence et la compassion pour la souffrance des faibles ; l’Européen, dans ses avis, distingue ce qu’il emprunte aux autres et ce qui n’appartient qu’à sa propre élaboration. Le formel cache le significatif. | | | | |
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| russie | | | En Russie, privé de liberté extérieure, je pouvais compter sur mes appuis intérieurs ; en Europe, privé d’appuis extérieurs, je compte sur ma liberté intérieure. | | | | |
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| solitude | | | La noblesse des commencements est synonyme de la volonté de puissance. Avoir de bonnes raisons, pour se choisir soi-même comme source, ne pas partir d'un langage des autres, - mais c'est la définition même de nihilisme ! | | | | |
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| solitude | | | Impossible, aujourd'hui, d'imaginer la force d'un homme seul. Je ne le vois que déconvenu, rendu, résigné. | | | | |
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| solitude | | | Cages bénites ! - êtes-vous le seul moyen, pour ne pas chercher à déployer mes griffes ou pour ne pas me laisser entraîner dans un troupeau ? Pour ne pas muer en une machine féroce ? Et pour réussir, peut-être, à embrasser une courageuse résignation ? « L'animal, même sauvage, quand on le tient enfermé, oublie son courage » - Tacite - « Etiam fera animalia, si clausa teneas, virtutis obliviscuntur ». | | | | |
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| solitude | | | Profite du désert comme d'un lieu des tentations et des mirages, et ne cherche pas à en devenir le seigneur, ce qu'une corne plus acérée, un sabot plus agile ou un poison plus dense mettraient si facilement en question. | | | | |
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| solitude | | | Ce que je reproche à un Dante, un Byron ou un R.Debray, c'est leur attitude face au Prince : vivre la hauteur de sa solitude et jalouser l'inaccessible profondeur de sa puissance. Il vaut mieux vivre sa puissance et jalouser sa solitude. | | | | |
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| solitude | | | La plus horrible des unions (et non pas des fraternités) est l'union des brillants, puisque « l'union, même de la médiocrité, fait la force » - Homère - et la noblesse consiste à chanter la faiblesse. Prôner l'union voudrait dire, qu'il ne reste plus rien à défier, le bon défi étant toujours personnel. La force, jadis, résidait dans l'individu ; aujourd'hui, elle n'émane que des organismes - la raison première de la mauvaise presse du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Le saint désarmé ou l'artiste solitaire veulent vouer le monde à la faiblesse, dans le domaine du bon, et à l'image, dans celui du beau. Mais le monde se donne à la canaille du nombre et de la force : « Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble » - G.Bernanos. Une des joies du Nombre étant de s'acharner contre le Faible, celui-ci subira donc, sous le Nombre, une double tyrannie, abominable et ignoble. « Le mal, aujourd'hui, s'appelle Nombre » - Moravia - « Il male, oggi, si chiama legione ». | | | | |
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| solitude | | | Le devenir ne m'ouvre pas à l'avenir ; le monde entama sa descente vers la platitude finale, où je ne me veux aucune place. Mes aboutissements, comme mes commencements, mon énergie, comme mes ressources, sont installés dans le passé, où je trouve et de bonnes oreilles et de vraies unifications et de beaux enterrements ; mon devenir ressemble étrangement à mon être. | | | | |
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| solitude | | | L'inertie peut refléter deux motifs opposés : soit je suis, aveuglement, ma spontanéité, soit j'obéis à un conformisme éclairé. La faiblesse suffit, pour succomber au premier appel ; le second choix exige de la force : « Seigneur, donnez-moi la force, pour suivre le courant ! » - Guénine - « Боже, где взять силы, чтобы плыть по течению ? ». Vous comprenez pourquoi je parie sur la faiblesse, pour rester au rivage. Tout appel à la force, pour nager à contre-courant, débouche dans le courant commun. | | | | |
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| solitude | | | Mes joies ou mes pleurs ont des valeurs et des vecteurs : j'apprécie les premières au milieu des hommes, je suis transporté par les seconds dans la solitude. « Seul, je pleure et je ris, je suis amer de ne connaître ni d'aimer les hommes » - Bounine - « Горько мне, что один я радуюсь и плачу и не знаю, не люблю людей ». Mais c'est dans les plus peuplés lieux, où se donnent rendez-vous la force et la paix d'âme, que je devrais déverser ma bile. Les meilleurs des liquides se réservent pour les plus déserts lieux. Pour souffrir ou écrire. | | | | |
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| solitude | | | Le vouloir témoigne surtout de la physiologie de l'espèce et, donc, se réduit essentiellement au quoi ; le pouvoir traduit le souci du genre et, donc, fait entrevoir le qui. Ceux qui veulent pouvoir sont plus nombreux et banals, que ceux qui peuvent vouloir ; la visée de puissance cède à la puissance de viser, la multiplication de cibles - à la tension de la corde. « On ne découvre le fond de nos pulsions que dans les passions animées par la seule puissance pure »** - Heidegger - « Triebe finden erst ihr Wesen als die von der reinen Macht erfüllten Leidenschaften ». | | | | |
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| solitude | | | L'esprit ne gagne en vigueur qu'en se frottant aux autres ; la solitude le démobilise. « Dans la solitude, l'esprit revigoré apprend à ne s'appuyer que sur lui-même » - L.Sterne - « In solitude the mind gains strength and learns to lean upon itself » - ce Münchhausen y apprend à compter sur ses faiblesses. La solitude est l'endroit, où l'esprit avoue aux autres, plus vigoureux que lui, - surtout à l'âme - qu'il ne faille pas compter sur lui, puisqu'il ne sait que compter. Dans la solitude, l'arithmétique est remplacée par la rythmique. | | | | |
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| solitude | | | La fraternité est une invention des solitaires, qui, dans leur silence de longue haleine, soudain découvrent la musique dans un accord entre deux âmes, aspirées vers une même hauteur. Et quand c'est toute une tribu, émue par les mêmes notes, on peut composer jusqu'à une symphonie : « Plus il y a de solitaires, plus solennelle, émouvante, puissante est leur communauté » - Rilke - « Je mehr Einsame, desto feierlicher, ergreifender und mächtiger ist ihre Gemeinsamkeit ». | | | | |
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| solitude | | | À fréquenter la multitude des capitales ou de la province, on finit par trop respecter soit la force soit la faiblesse brutes ; on ne peut respecter la force ou la faiblesse nobles que dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | L'usage populaire du terme fort place dans cette catégorie les marchands et les politiciens, c'est à dire ceux qui ont le plus besoin de foules, pour assouvir ainsi leur avidité de richesses ou de pouvoir. Mais Nietzsche les appelle faibles ; ils finiraient toujours par écraser et humilier les forts, ceux qui ne s'épanouissent que dans leur solitude. | | | | |
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| solitude | | | Mon visage, c'est mon soi inconnu, le créateur ; mon soi connu, le producteur, ne peut exhiber que des masques. Les masques, que grime l'homme de la multitude, sont reproductions des visions communes, tandis que le regard du solitaire invente ces masques, est obligé de les inventer. Même chez les meilleurs, la mascarade peut devenir fanfaronnade. Ce que Nietzsche dit de Spinoza : « O combien de sa propre vulnérabilité trahit cette mascarade d'un malade solitaire ! » - « Wie viel eigne Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken ! » - s'applique parfaitement à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | D'un côté - les bureaux rutilants et puissants, élevés sur les ruines des idées universelles ; de l'autre - les ruines des mots personnels, beaucoup plus infréquentables, et d'où s'élève la salutaire impuissance du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Deux narrations dominent dans l’Histoire : celle de la souffrance du faible et celle de la gloire du fort ; il y manque le chant du solitaire, où il ne serait question que de sa noblesse, et non pas de sa faible gloire ou de sa forte souffrance. | | | | |
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| solitude | | | Je me suis forgé mes propres critères d’excellence, et sur leur échelle de valeurs personne ne me surclasse. Et pourtant, je n’ai pas un seul lecteur qui me témoignerait ne serait-ce qu'un brin d’intérêt vif. Aux moments les plus lucides j’en suis fier, hautain et heureux ; aux moments de mansuétude et de faiblesse je deviens hargneux et méprisant. | | | | |
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| solitude | | | Abandonnant un pessimiste, abandonné par un optimiste, l’axiologue Nietzsche se retrouve seul. Sur le même axe d’acquiescement, je fus toujours et je reste seul ; mon Schopenhauer et mon Wagner s’incarnèrent dans une même personne, optimiste à ses débuts et pessimiste sur la fin, qui préserva ma solitude non pas par abandon advenu mais par distance entretenue. Sans cette solitude je n’aurais pas pu écrire des livres, dont je peux, aujourd’hui, dire qu’« Il n’existe nulle part des livres d’une espèce plus fière et plus raffinée » - Nietzsche - « Es gibt durchaus keine stolzere und raffiniertere Art von Büchern ». Seulement, à la place de force et cynisme déclamatoires je mets la faiblesse fière et le nihilisme raffiné. | | | | |
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| solitude | | | Aucune fratrie, aucune communauté ne m’accompagnent dans ma solitude, qui est un désert sans oasis ni caravanes ; pire, je n’y rencontre même pas le moi-même habituel, mon soi connu ; le seul à partager mon cachot est mon soi inconnu, muet, impuissant, sans empathie ni ailes. « Nous ne nous rencontrons que dans la solitude ; et en nous rencontrant, nous tombons sur tous nos confrères en solitude » - Unamuno - « Solo en la soledad nos encontramos; y al encontrarnos a nosotros mismos, encontramos a todos nuestros hermanos en la soledad ». - tu ne te secouas pas assez, pour te débarrasser du troupeau, avant d’entrer dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Au départ, je porte aux nues les qualités de la faiblesse, et à l’arrivée, je reçois le déluge de la honte. Mais cet azur et ce rouge n’ont de sens que dans le bleu de la solitude. La grisaille grégaire est incompatible avec ces couleurs. « La foule est cet être tout-puissant, dénué de repentir ; on a un être anonyme pour auteur, un résidu anonyme constitue le public »* - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | Comme tout ce qui est noble, l’originalité est une faiblesse ; mais seul un talent peut se permettre de n’être qu’une fontaine de son soi et renoncer à sa fonction d’éponge des autres. « La projection du soi est un coup tactique, dont la faiblesse inhérente est celle de l’originalité » - G.Steiner - « Self-projection is the move of the tactics, whose inherent weakness is that of originality » - tu penses être juge caustique, tu n’es que joueur tactique, - la stratégie, elle, appartient aux créateurs ! | | | | |
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| solitude | | | La meilleure voie, qui t’évite l’isolement, est d’être dans la moyenne, d’accepter, sagement ou bêtement, un conformisme, raisonnable ou abject. Tandis qu’une grande faiblesse ou une grande force te condamnent ou te prédestinent à la solitude. La faiblesse t’isole ; tu t’isoles par la force. « À quelles forces farouches il faut faire appel, pour surmonter le progressus in simile » - Nietzsche - « Man muss ungeheure Gegenkräfte anrufen, um den progressus in simile zu kreuzen ». | | | | |
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| solitude | | | La race de solitaires s’éteignit il y a cent ans. Et ce cataclysme ne fut pas provoqué par un mouvement moutonnier de manants, mais plutôt par la révolte des sentiments presque aristocratiques contre la domination du fort et par la compassion pour le faible. Le souci d’une conscience noble se transforma en obsession par des causes communes et mécaniques. Le rêve individuel se mua en action collective. « Rien au monde ne me répugne autant que l’action collective »** - Nabokov - « На свете нет ничего столь же мне ненавистного, как коллективная деятельность ». | | | | |
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| solitude | | | Quand tu ne t’appuies que sur tes forces, tu produis du commun, du banal, du vrai, du solide. Tu ne peux émettre du rare, de l’original, du déconcertant, de l’aérien qu’en t’appuyant sur ta faiblesse. Mais tu ne peux te permettre d’être faible qu’avec tes amis. Et si tu n’en as pas… La faiblesse n’a sa place que dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | De toutes les grandeurs humaines, la liberté est celle qui possède le plus grand nombre de demeures (biologie, action, politique, esprit, métier, richesse, contraintes, puissance). Même la sentimentalité en est touchée ; avec des émotions libres, on cherchera, nécessairement, une solitude. | | | | |
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| solitude | | | La fierté est humble mais superlative, et l’orgueil – comparatif et exagéré. Haute faiblesse et force basse. | | | | |
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| solitude | | | L’honneur de ce que tu fais ou penses est proportionnelle à la part qu’à cet instant tu ne partages avec personne ; mais si tu y fais partie d’une assemblée, cette part, inévitablement, diminue, surtout s’il s’y agit d’un consensus impossible, comme en politique ou en philosophie. « Les hommes deviennent petits en se rassemblant »** - N.Chamfort. La force, rappelons-le, est souvent dans l’union des imbéciles. | | | | |
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| souffrance | | | Le meilleur en nous n'a ni langage ni émetteur ni force - ce terrible constat est source de la vraie souffrance. Ne communiquer avec le ciel qu'avec notre épiderme - et l'esprit et la langue en font partie - à croire que Dieu n'est pas amour verbeux, mais souffrance muette. | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'esprit, qui nécessairement ambitionne la force, toute souffrance est réductrice ; elle peut être rédemptrice pour l'âme, qui se penche sur nos faiblesses. La consolation chrétienne aurait pu être philosophique, si elle visait le présent désespérant et non pas le futur plein d'espérances. | | | | |
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| souffrance | | | Face au malheur, se réduisant au faible pouvoir d'achat, je suis à court de sympathie, car je sais d'avance, que le meilleur remède est dans davantage de lucre et de machinisation dans la société. Je ne suis sensible qu'au malheur de ne pouvoir vivre (de) mon rêve et de devoir cacher ma honte. La réalité et le rêve auraient dû avoir la différence symétrique vide ; lorsqu'ils interagissent comme des vases communicants - plus la réalité me blesse, plus robuste en sort mon rêve - le rêve y est mesquin, même s'il est puissant. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le bonheur, tout se réduit à sa source, qui, dans le meilleur des cas, est merveilleusement cachée. Le sot la trouble rapidement, le sage en fait une fontaine inaccessible pour entretenir ses soifs. On invente son amour à partir de la soif, dont il est la seule source. Dans la souffrance, peu importe la source ; le sot la voit dans autrui, à qui il voue sa bile, le sage - dans les effets de sa propre fragilité et il tourne son aigreur contre soi-même. | | | | |
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| souffrance | | | Pour qu'un désespoir nouveau-né puisse affermir sa voix, le vide est le meilleur berceau ; mais lorsque « meurt l'espérance, surgit un vide » - de Vinci - « il vuoto nasce, quando la speranza more » - vide infécond, qui nous laisse sans voix. « Ce qui suit immédiatement la souffrance, c'est le vide » - Spengler - « Was dem Leiden auf dem Fuße folgt, ist die Leere » - que le sot remplit de sa faible voix, tandis que le sage y invite la voix divine. | | | | |
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| souffrance | | | Les inconscients, s'adonnant au rire et à la danse, - les seuls heureux de la terre ! De l'incapacité de jouir naît le souci du savoir, de la puissance ou du rêve, qui mène, inéluctablement, au désespoir. Le malheur, c'est qu'au rire jeune succède toujours un rire jaune. | | | | |
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| souffrance | | | L'inquiétude comme cause et l'inquiétude comme effet. L'artiste exploite la première comme énergie alimentant ses hauts rythmes ; le philosophe étouffe la seconde comme trace des bas algorithmes. À propos, si l'art survit, ce sera peut-être parce que « jamais ne manqueront, heureuses ou malheureuses, les causes d'inquiétude » - Sénèque - « numquam derunt vel felices vel miserae sollicitudinis causae ». | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur nous fait mépriser la force, la profondeur nous rend maladifs - c'est dans l'étendue seule qu'on peut encore placer son espérance dans la force et ne pas se savoir incurable : « Tout vivant ne peut devenir sain, fort et fécond qu'à l'intérieur d'un certain horizon » - Nietzsche - « Jedes Lebendige kann nur innerhalb eines Horizontes gesund, stark und fruchtbar werden ». | | | | |
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| souffrance | | | Tout le monde souffre d'avoir une volonté vaste et une puissance mince. On s'en débarrasse facilement, quand on comprend, que la volonté, c'est la puissance : tant qu'on veut intensément on peut virtuellement. | | | | |
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| souffrance | | | Si je veux devenir fort, je réveillerai en moi un prédateur et je serai obligé de le nourrir. En me déchirant. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus impressionnants des triomphes ne se font pas à l'ombre des épées, mais en clarté des massues ; regardez Héraclès et Zarathoustra, profanateurs de l'arbre, que sanctifièrent les défaites du Christ et de Manès. Aimer l'arbre, où l'on expire : « J'aimais ma mort, j'aimais ma faiblesse » - St-Augustin - « Amavi perire, amavi defectum meum ». | | | | |
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| souffrance | | | Je me moque de leurs souffrances d'écrivailleurs, la seule que je respecte est la trouille devant le spectre d'ennui s'élevant de mes pages. Souffrir dans les bureaux, « bâiller sur la croix » (Cioran) - deux fléaux modernes. Leur manie : se vautrer dans une souffrance imaginaire au milieu d'une douceur de vivre bien réelle. Et dire que les siècles précédents s'efforçaient à inventer une douceur imaginaire au milieu des souffrances bien réelles ! L'écriture n'est que jouissance, quand on est en possession de son sujet. Même à son impuissance il faut savoir donner un ton pénétrant. | | | | |
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| souffrance | | | Un même écrit est vraiment bon, s'il peut servir de baume, de poison ou d'antidote, en fonction de nos plaies du moment, lui-même n'étant qu'un adjuvant, et le poison du faible pouvant servir de nourriture au fort (Nietzsche). Et si, en plus, je peux me permettre d'alterner les attitudes de guérisseur, de cobaye ou d'immortel… | | | | |
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| souffrance | | | Homme orgueilleux, je sais, que c'est la simplicité qui fait le mieux cicatriser les plaies au-delà des épidermes. Mais je sais aussi, qu'aux yeux des sages la simplicité n'est que bouffonnerie, aux yeux des sots - impuissance, et à mes propres yeux - chute. « Garde pour toi la conscience de ta faiblesse, pleine et éblouissante » - M.Boulgakov - « Сознание своего полного, ослепительного бессилия нужно хранить про себя ». Pense à l'Agneau sacrifié et sanctifié, « la Souffrance et la Faiblesse glorifiées » (Balzac). | | | | |
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| souffrance | | | Dans ce monde, il faut regretter davantage l'extinction des joies que l'étouffement des souffrances, puisque celles-ci se surmontent plus facilement, lorsque celles-là sont fortes : « un grand bonheur fait supporter une grande souffrance » - Michel-Ange - « Un gran piacer sostiene un grande affanno ». | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit a pour fonction la production de la puissance, tandis que l'âme nous fait pencher en faveur de la faiblesse, et l'on appelle cette dernière faculté – force d'âme : « Il n'y a de force d'âme que dans la résignation »* - Cioran ! | | | | |
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| souffrance | | | Notre soi se dépose dans trois domaines : hors de nous, sur notre épiderme, au fond de nous-mêmes. Le premier réceptacle reçoit le vrai (l'universel, la puissance), le deuxième – le beau (la création, la caresse ou la souffrance), le troisième – le bon (l'amour, la noblesse, la honte). | | | | |
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| souffrance | | | Fatalement, un jour, toute vraie consolation et toute vraie intelligence ne te satisferont plus ; alors la bonne philosophie, c'est à dire une méta-consolation ou une méta-intelligence, consiste à croire que ce manque est dû à la faiblesse de ton talent et non pas à la puissance du désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | La force, l'action, la création, ce sont des rideaux qui nous cachent la vue de la sinistre faucheuse. Les plus rusés et doués en tapissent toutes les facettes de leur demeure : la force – pour les fondements de la réflexion, l'action – pour l'ampleur de la vie, la création – pour la hauteur du rêve. Dans tous les cas, il s'agit de dévier les yeux du soi connu, pour se fier au regard du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve est hors du temps ; c’est pourquoi il est hors la réalité et près du mystère. Mais l’irruption du temps affaiblit le rêve, et son redressement s’appelle espérance. « J’appelle miracle tout ce qui est au-dessus de l’espérance »** - St-Augustin - « Miraculum voca quidquid supra spem apparet ». | | | | |
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| souffrance | | | Je sais que ne chantent sincèrement l'espérance que les faiblards moribonds ; pour retrouver de la force vivifiante, rien de plus stimulant que le désespoir (la toute-puissance d'un désespéré de Hölderlin, die Allmacht eines Verzweifelten). | | | | |
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| souffrance | | | La vie heureuse, dont prétend s'occuper une philosophie hédoniste, n'est pas à portée des discours. Si le verbe fut élu, pour y placer une part du divin, la vie humaine alors ne serait faite que pour aboutir à un beau livre (aboutissement verbal, mais qui devrait s'interdire d'aboutir !). Tout autre aboutissement est soit banal (force ou chance) soit épouvantable (beauté ou amour). Le Verbe essaya de s'incarner en un corps (son porte-parole minaudant : « Jouis ! » devant une impuissante d'amour) ou en un livre (le même jouvenceau gouailleur : « Lis ! » sous le nez d'un puissant analphabète) - deux désastres d'une sagesse, infidèle à sa hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | La noblesse d'un esprit se reconnaît par la présence et l'intensité, dans son regard ou dans ses actes, de l'axe, allant de l'évidence du désespoir à la difficulté de l'espérance. Les faibles s'égarent dans la forêt désespérante, et les forts se retrouvent dans l'arbre consolateur. L'intelligence justifie la présence, et le talent apporte l'intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne place aucune espérance dans le futur ; c’est le passé rafraîchi de mes rêves qui s’en occupe. La consolation de Chateaubriand : « On n'a rien à craindre du temps lorsqu'on est rajeuni par la gloire » - est grégaire ; elle ne loge pas dans notre cœur, son seul noble séjour, mais dans notre sens social, entretenu par un esprit faible. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce ne sont pas des vicissitudes du parcours, mais le crépuscule des fins, assombrissant et dramatisant l'aurore des commencements : l'affaiblissement pressenti de toute la gamme de l'âme : l'émotion, l'espérance, le talent, la volonté, la jeunesse. C'est pourquoi le meilleur tragédien, ce n'est pas Shakespeare, mais Tchékhov. Ni l'action ni la réflexion, mais la pitié et l'impuissance. | | | | |
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| souffrance | | | La beauté sans puissance et la puissance sans beauté, voilà ce qui nous éclaire sur l'origine de l'angoisse des artistes ou de la paix d'âme des managers et techniciens. | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune volonté, aussi héroïque et déterminée soit-elle, ne peut me sauver de cette triple tragédie : le bien, disparaissant derrière le bas horizon de l'action, le beau, chutant du haut firmament du rêve, le vrai, expulsé de la profondeur et affleurant à la platitude. Quand l'esprit et les bras s'avouent leur impuissance, doit apparaître l'âme, la consolation d'une tragédie assumée. Quand ils continuent de s'agiter, la tragédie devient vaudeville. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le domaine du réel, notre pouvoir se réduit de plus en plus au savoir, comme, dans le domaine de l’illusoire, notre vouloir seul reflète désormais le valoir. Toute tentative de fusionner ces deux domaines, comme, par exemple, la poursuite de la volonté de puissance, est vouée à l’échec et ne peut donc être que tragique. | | | | |
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| souffrance | | | La seule action qui me soustrait au Mal est l’action artistique – la création. Ne plus savoir créer est comme ne plus savoir aimer - la pire des souffrances. « La souffrance consiste dans la diminution de la puissance d’agir » - Ricœur - pour tout autre type d’action, ce n’est qu’un ennui, et la faiblesse peut y être une source de bonheur ou de noblesse. | | | | |
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| souffrance | | | Tout créateur connaît les assauts du désespoir, que n’arrive à endiguer aucune autorité – que ce soit le savoir, la puissance ou Dieu. Pourtant, le désir de la consolation ne se laisse pas éteindre et trouve son assouvissement éphémère et furtif dans la tentative de munir la création humaine de l’intensité du créé divin, qu’on finit par confondre : « Quelle consolation – la représentation d’un Dieu du devenir ! »* - Nietzsche - « Was für ein Trost in der Vorstellung eines werdenden Gottes liegt ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne me réconforte pas, elle apporte de l’aura invisible à mes faiblesses, fatales et nobles. | | | | |
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| souffrance | | | C’est bien le désespoir qui est signe de l’impuissance de l’âme (l’obtus Spinoza voyait dans celle-ci l’origine de l’impossible et condamnable espérance) ; l’âme dont le premier souci devrait se consacrer à la peinture d’une belle espérance atemporelle, irréfutable bien qu’impossible. | | | | |
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| souffrance | | | Mon vrai désespoir n’est pas la malveillance du sort ou la faiblesse de mes moyens, provoquant ma chute brutale, mais la lente et irrémédiable descente de ce, qui fut, dans la jeunesse de mon rêve, grand, pur, mystérieux et noble, - vers la banalité, l’extinction, l’insignifiance, la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | Je n’appellerais pas consolation les paroles de réconfort, au moment où la perte est déjà consommée. C’est l’affaiblissement de ma sensibilité, face au Beau se ternissant, au Bien se taisant, au Vrai se banalisant qui rend urgente une consolation. Cette éphémère consolation me placerait aux extrémités inaccessibles - à la hauteur de la création ou à la profondeur du créé. La consolation – la vivacité de l’élan, même en absence de cibles et d’armes. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit peut (et peut-être même – doit) être ténébreux, mais le cœur doit être lumineux. Et la consolation, dans les ténèbres, consiste à faire voir quelques rayons de lumière, même éphémère, à forcer l’esprit céder au cœur, se rendre faible. « La plus grande force d’esprit nous console moins promptement que sa faiblesse »** - Vauvenargues. | | | | |
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| souffrance | | | L’une des sagesses de la vie : savoir maintenir continu l’axe qui va de la sensation la plus forte, la douleur, à la plus faible, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Avec l’âge, on gagne en lumières communes et perd en ombres individuelles. La tragédie est dans la faiblesse sentimentale des ombres et dans la force d’une lumière mécanique. Le salut est dans la vénération des ombres. | | | | |
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| souffrance | | | Toute fuite devant une réalité bien portante, vers un rêve agonisant, est signe de faiblesse, mais son culte apporte la plus pure des consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants de bonheur – sentimental, créatif, visionnaire –, il faut les déposer en hauteur, inaccessible aux actes et même aux pensées. Ainsi, ils serviront de points d’espérance, le jour où ce bonheur aura faibli. La hauteur protège contre les déceptions, qui sont le lot des avidités terrestres. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce n’est pas l’intensification de tes chagrins, mais le ramollissement de tes emballements. | | | | |
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| souffrance | | | La débâcle se produit sur les chemins terre-à-terre ; les attirés par le large subissent le naufrage. Il faut pratiquer la résignation sur les premiers et chercher une bouteille de détresse – sur les seconds. L’humilité devant la force perdue du loup ou le pathos des derniers mots scellés, du chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Les consolations adressées à ta vie sont de brèves anesthésies, sans aucun suivi, sans aucune thérapeutique. Les consolations doivent se tourner vers ton rêve anémique, en revitalisant les illusions dont te nourrissaient les yeux fermés et le regard tourné vers les étoiles. Dans la vie, on t’injecte des placebos communautaires ; dans le rêve, tu bois des élixirs revigorant tes élans solitaires. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la nostalgie du passé et non la souffrance au présent qui t’appelle à chercher une consolation ; la vraie souffrance est inconsolable, la raison étant sans pitié, mais la nostalgie peut se transformer en mélancolie, par réanimation du rêve d’antan. Mais La Rochefoucauld les confond : « Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison n'a pas la force de nous consoler ». - il est trop optimiste. | | | | |
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| souffrance | | | L’âme de châtelain doit persister dans les ruines de l’esprit. Elle se nourrit de ton regard, fidèle à ton étoile inextinguible ou réanimateur de ton étoile éteinte. Que l’esprit garde les sous-sols solides et que l’âme aspire au scintillement fragile au milieu des ténèbres. | | | | |
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| souffrance | | | La nuit décroît ; le rêve difficile cède à la clarté facile ; le vouloir ne vise plus le savoir mais le pouvoir – symptômes d’une tragédie naissante. | | | | |
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