| action | | | Horrible et absurde, avec de telles épithètes le sot affuble et accable la vie, pour justifier les miasmes de son action ; le sage applique les mêmes – aux prémisses de la beauté et du rêve, pour rendre encore plus mystérieux son enthousiasme et son admiration. La vie de l'esprit, la vie sociale, est trop pleine de sens et de transparence ; la vie de l'âme, la vie artistique, offre un vide béni, où doit retentir la musique, insensée et impénétrable. | | | | |
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| action | | | L'action, qui s'imagine claire ou pure, doit être flanquée d'un pessimisme noir ; à l'inaction sied la compagnie d'un vigoureux optimisme ; la pensée vivante se nourrit d'un équilibre stylistique entre le pessimisme et l'optimisme. C'est très loin de : « penser avec pessimisme, agir avec optimisme » - H.Hesse - « denken mit Pessimismus, handeln mit Optimismus ». | | | | |
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| action | | | Tant d'enthousiastes rêvaient du jour, où la vérité serait la force, où le savoir se traduirait immédiatement en pouvoir. Ce jour est venu. On pourrait continuer à tenir à la beauté du mot, on serait sans doute horrifié de la complicité du savoir et du pouvoir. « On paye cher l'accès au pouvoir : le pouvoir abêtit » - Nietzsche - « Es zahlt sich teuer, zur Macht zu kommen : die Macht verdummt » - mais encore davantage abêtit le savoir moderne. Quand la force était la vérité, quels beaux mensonges chérissions-nous ! | | | | |
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| action | | | Nous ne connaissons presque aucun principe métaphysique, qui aurait présidé à la création de choses ; l'hédonisme devant les choses continue d'être plus fort que l'enthousiasme devant l'éclairage des principes. Pourtant, « tout principe créateur est toujours supérieur à la chose créée » - Plotin. | | | | |
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| action | | | Dans les actes que j'ai admirés le plus, aucune idée, accompagnatrice ou inspiratrice, ne vient appuyer mon enthousiasme. Et vice versa, dans les idées qui m'enthousiasmèrent le plus, - aucune trace de leur solidarité avec des actes quelconques. L'esprit de l'auteur les conçoit, tous les deux, mais c'est la présence de son âme que je dois percevoir, pour l'aimer, - une âme, noble et désintéressée, dans le premier cas, ou une âme, élégante et passionnée, dans le second. | | | | |
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| action | | | Le pessimisme passif, c'est l'oubli de l'être ; le pessimisme actif, c'est l'oubli des autres : le refus de la vérité (aléthéia) des autres et le refus de sa propre léthargie. L'oubli, pour les hellénistes, est le contraire de la vérité. | | | | |
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| action | | | La noblesse d'une activité est question de qualité de ses contraintes. C'est pourquoi la musique, avec ses règles harmoniques, mélodiques, rythmiques, est l'art le plus noble. La mathématique a ses axiomes et sa logique ; la poésie – ses règles de versification. La philosophie aurait dû oublier la vérité et les connaissances, l'existence et l'essence, les idées et même les choses, pour se concentrer sur les souffrances et les langages de l'homme et lui apporter de la consolation et de l'enthousiasme, bref, être plutôt rhétorique que didactique. | | | | |
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| action | | | L’optimisme vient de l’écoute des sources ; le pessimisme – de l’examen des parcours. Le sage assume simultanément ces deux attitudes, en maintenant le culte des commencements idéels et en se résignant au Mal fatidique en toute action réelle. | | | | |
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| action | | | Tous les raseurs sont sûrs de pouvoir donner à leur vie un but déterminé et voient dans l'absence de ce but une erreur irréparable. Plus un but est claironnant, plus de brigands et d'épiciers s'y souscrivent. Se tromper, être floué, se vautrer dans sa défaite, s'affermir dans sa démission - cette excitation n'est donnée qu'aux sceptiques des buts et aux enthousiastes des contraintes. | | | | |
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| action | | | L’enthousiasme permet de vivre de nos belles faiblesses ; c’est le contraire de la banalité renanienne : « Les doctrines désespérées produisent un grand éveil des forces humaines ». | | | | |
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| action | | | Tout est vain – c’est niais comme position, ridicule comme posture, trop facile comme pose. Tout est merveille – est prometteur pour la profondeur, consolant pour la surface, enthousiasmant pour la hauteur. | | | | |
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| action | | | Tant que tes faiblesses peuvent servir d’appui à tes espérances ou à ton enthousiasme, tu n’es pas vieux. | | | | |
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| action | | | Toutes les finalités essentielles sont déterminées (sans nécessairement être atteintes) par ce qui anime le premier pas : le regard – vers Dieu, le rêve – vers la consolation, l’intelligence – vers la vénération, la noblesse – vers la hauteur, l’enthousiasme – vers le bonheur, l’ironie – vers le style, le talent – vers la beauté, l’amour – vers le mystère. Dans cette banalité, ce qui est surtout à retenir, c’est l’irréversibilité entre l’effet et la cause. | | | | |
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| art | | | L'écrit bête évoque des questions à réponse unique ; l'écrit médiocre énumère des réponses plausibles aux questions communes ; le bel écrit se forme dans le style des questions paradoxales, auxquelles chaque lecteur apportera sa réponse enthousiaste ou se taira, indifférent. | | | | |
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| art | | | Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne, sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie. Dans ce monde avachi, la beauté paisible semble être fourbue ; on ne peut plus compter que sur le frisson. | | | | |
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| art | | | La musique est le plus anti-philosophique des arts, puisqu'elle ignore la priorité absolue de la consolation et nous laisse un libre choix entre l'abattement et l'enthousiasme. Mais son mérite est de nous mettre immédiatement sur l'axe désespoir-espérance, car tous les autres s'y réduisent, par un travail implacable de l'esprit. La musique nous épargne ce travail et nous laisse en compagnie de l'âme. | | | | |
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| art | | | Le véritable promoteur de l'art fut toujours le marchand, tiraillé par le mauvais souvenir des saloperies, qu'il fut amené à perpétrer. La meilleure dispensatrice d'aumônes fut toujours la honte. Les instincts carnivores bien canalisés, l'excellente bonne conscience l'anime désormais et laisse peser, sur l'avenir de l'art, de sombres perspectives, prévues par le deuxième Commandement. | | | | |
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| art | | | Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, je n'offre au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure. | | | | |
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| art | | | Peu importe si les avis d'un artiste sont minoritaires ou majoritaires, tournés vers le passé ou abandonnés au futur, exhibent une ouverture d'esprit ou une clôture d'horizons, traduisent un savoir ou s'abîment dans une ignorance, s'adonnent à une reptation optimiste ou à une danse pessimiste, exhalent la bonté ou filtrent la haine ; le seul critère, qui placera son œuvre dans une bonne case, c'est à dire dans une élite ou dans une étable, - c'est la qualité de ses images. | | | | |
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| art | | | Le genre narratif n'a pas besoin de talent ; le développement de nœuds, c'est de l'artisanat ; c'est la liaison qui relève de l'art : « Le talent est un art mêlé d'enthousiasme, le goût leur sert de lien » - Rivarol. | | | | |
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| art | | | La maxime n'est pas un fragment d'une entité plus profonde ou complète ; elle est une image minimale d'une perfection admirée, avec l'ambition d'excellence expressive, et que tout développement, aussi cohérent soit-il, amoindrirait. Les cartésiens ne le comprennent pas : « Ce qui peut faire le plus, peut aussi faire le moins ». | | | | |
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| art | | | Les plus enthousiasmants des écrits sortent de tant de mortifications de l'amour-propre, de luttes dégradantes avec le mot résistant et coriace, de la honte devant tant de déchets. La honte avalée purifie tant de mots, maculés de doute. Maint souvenir des ruines pittoresques ne sait plus s'il remonte à l'architecture d'Augias ou bien à son fumier. Tant de sol déracinant et méconnaissable, tant de firmaments étriqués ou clos, pour nous faire croire, que « le poème éclot telle étoile ou rose » - Tsvétaeva - « стихи растут, как звёзды или розы ». Le génie est un arbre solitaire, qui ne doit rien aux forêts ou champs, où le hasard l'avait fait pousser. Et ce navrement de Malraux avec son « Le génie est inséparable de ce dont il naît » ! | | | | |
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| art | | | L'art, c'est la création d'une intensité imagée entre la profondeur enthousiasmante d'une vie et la hauteur palpitante de ton regard. Les idées y jouent un rôle secondaire de support ou de vocabulaire. « L'art, c'est une ascension vers la hauteur idéelle et, simultanément, une plongée dans une pensée sensuelle profonde » - Eisenstein - « Искусство : вознесение на идейные ступени и одновременно проникновение в глубинное чувственное мышление ». Le mouvement en sens inverse paraît être plus prometteur encore : profiter de la profondeur des idées, pour garder la hauteur du sentiment ; mais, toutefois, sans cette dualité ou cette tension, tout art est menacé de platitude. | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | Ils opposent le Je créateur au Vous, ce qui les jette dans le Nous, aussi commun et grégaire. Le Je ne doit pas compter sur la négation ; il doit être motivé par un Tu inspirateur, fraternel ou amoureux, pour mettre le Je enthousiaste face à l’oreille la plus complice, celle de Dieu. | | | | |
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| art | | | Le créateur, jadis, s’enivrait de dissipations hors temps, de ces sources d’enthousiasme ; aujourd’hui, la sobriété de sa concentration dans le présent n’inspire que de l’ennui. Mais grisé de déceptions finales, il est incapable de vivre de commencements. | | | | |
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| art | | | La moitié de mon enthousiasme vient de la beauté du monde, l’autre moitié – de la beauté du monde où je vis, l’autre moitié – de la beauté du monde que je crée sur mes pages ; mais ces deux mondes ne se chevauchent même pas. Celui qui ne voit dans le monde que l’absurdité est un handicapé de la cervelle ou des yeux. | | | | |
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| art | | | Si tu n’écris qu’en tant qu’un Exclu, tu adresseras à la foule le Non ampoulé et des gémissements faciles. Il faut que tu découvres en toi aussi un Élu, et tu vivras alors la nécessité de te tourner vers le grand Interlocuteur inexistant, Dieu, auquel tu consacreras ton Oui, humble et enthousiaste. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | L’élégance, comme le bonheur, l’inspiration, l’enthousiasme, ne peut pas s’exprimer dans l’abondance ; le laconisme des maximes, pallie à cette incompatibilité, en chargeant ses brefs commencements d’une énergie, conduisant inexorablement à l’abondance. | | | | |
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| art | | | L’inspiration (état d’âme dans l’espace, créant un enthousiasme a posteriori) n’a aucun rapport avec l’excitation (état d’âme dans le temps, portant un enthousiasme a priori). Une main tremblante est compatible avec un esprit ferme, tous les deux au service de l’âme. On vit dans le temps (un devenir de routine), on rêve dans l’espace (un être de rupture). | | | | |
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| art | | | Deux branches constituent l’arbre de l’art : celle qui est poussée par l’enthousiasme et celle qu’alimente un désenchantement. Dans la première dominent les malheureux ; les blasés pullulent sur la seconde. | | | | |
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| art | | | Un artiste a deux regards : celui du créateur et celui de l’admirateur. Pour le second, une page, que le premier vient de griffonner, serait un lac, dans lequel se reflète une beauté. Frappé par celle-ci, le second regard est d’abord conquis et jaloux, avant de se rendre compte, que c’est l’œuvre du premier, du jumeau. « Dans son travail, un bon styliste doit éprouver la volupté d’un Narcisse »** - K.Kraus - « Ein guter Stilist muss bei der Arbeit die Lust eines Narzissus empfinden ». | | | | |
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| cité | | | N'avoir trempé dans aucune des saloperies majeures du siècle dernier est, le plus souvent, signe de médiocrité pour quelqu'un, qui fut mêlé à l'action, malgré son goût pour le mot. Et pourtant, l'Europe bien pensante est toujours à la recherche de ces purs insipides, à ériger sur le socle, déserté par des anciens enthousiastes. | | | | |
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| cité | | | Dans les affaires des hommes, ce n'est pas sa stérilité qui me fait mépriser l'imprécation, mais, au contraire, son indéniable efficacité. | | | | |
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| cité | | | Deux idoles possibles : l'expansion ou la fraternisation. La procession de la première : ennui, robotisation, progrès ; de la seconde : enthousiasme, tyrannie, faillite - « Toute communauté, fondée dans l'enthousiasme, finit dans l'imbécillité » - Proudhon. Refuser cette dichotomie, c'est être bête à pleurer ou démagogue à lier, ou les deux à la fois. | | | | |
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| cité | | | La concurrence ouverte et loyale du capitalisme conduit à une permanente auto-destruction, source de progrès ; l'auto-suggestion socialiste est une forme de panglossisme, qui crée l'illusion d'être tout près d'un état idéal, ce qui en fait un conservatisme menant tout droit à la stagnation ; la conclusion : il faut souhaiter à l'économie le plus de capitalisme et à la politique - le plus de socialisme possible, séparer la production de la répartition. | | | | |
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| cité | | | L'histoire avait un sens - et présentait un intérêt pour son étude - lorsque la cité tenait un mythe ou une utopie en point de mire, sous forme ethnique, étatique ou civilisationnelle. Depuis que l'histoire n'est plus portée par l'enthousiasme, mais par l'apathie (« Ne pas laisser l'élan devenir enthousiasme ; la vertu est dans l'apathie » - Kant - « Den Schwung mäßigen um ihn nicht bis zum Enthusiasmus steigen lassen ; die Tugend erfordert Apathie »), depuis que les hommes préférèrent la justice robotique et la sensibilité moutonnière, l'histoire n'est pas plus instructive que la météorologie. | | | | |
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| cité | | | On s'ennuyait ferme avec des explications du monde ; le prurit des transformations s'empara, au siècle dernier, de la Russie et de l'Allemagne, en suscitant d'immenses enthousiasmes et débouchant sur d'immenses charniers. Au lieu de tolérer la présence simultanée de l'ange et de la bête, dans l'homme solitaire, on voulut cultiver l'ange collectiviste ou la bête raciste, censés aboutir, tous les deux, à l'homme nouveau. Mais ce n'est pas lui, c'est l'humanité tout entière qui changea : personne ne s'intéresse plus aux explications du monde, tous se contentent de sa gestion. | | | | |
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| cité | | | L'extase, comme état d'esprit, devrait être réservée aux seuls gentlemen (et interdite aux moines, avocats ou journalistes). Il faudrait bannir de la scène publique l'exaltation de l'ampleur (Wagner), de la profondeur (Dostoïevsky), de la hauteur (Nietzsche) et bercer les hommes par l'apaisante platitude, ou la mélasse, des Proust, Chopin, Hegel, qu'on glisserait entre les agitations des stades, des Bourses ou des salles de débat des intellectuels parisiens. | | | | |
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| cité | | | Je suis pour la démocratie et l'égalité, puisque partout, où ces valeurs sont imposées, règnent la grisaille et l'ennui, permettant de mieux apprécier l'éclat et l'enthousiasme de leurs marginaux. | | | | |
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| cité | | | Si je n'accorde à la liberté que des seconds rôles, c'est que je sens que sa seule manifestation enthousiasmante découle entièrement de l’œuvre - ou plutôt du renoncement à l’œuvre ! - du bien. Ce qui reste vrai, même dans la sphère politique : « La loi de la solidarité des hommes est leur première loi, la liberté n'est que la seconde. Nous ne sommes libres que dans la mesure, où les autres le sont »* - Bakounine - « Закон солидарности - первый человеческий закон ; свобода же лишь второй. Мы свободны лишь в той мере, в которой свободны остальные ». La liberté du loup efface l'égalité des agneaux. L'égalité avec les agneaux prive le loup de liberté. | | | | |
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| cité | | | Le chemin le plus sûr vers l'enfer est tracé par des rêveurs au pouvoir, persuadés de marcher vers le paradis. « Les régimes criminels n'ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d'avoir découvert l'unique voie du paradis » - Kundera. Oui, on la reconnaît aux pavés des bonnes intentions, et l'on sait où elle finit par mener ; quand ils viennent à manquer, on crée des bagnes pour en extraire assez pour que l'avenir paraisse radieux. Le plus sûr lieu, pour sauvegarder nos enthousiasmes, est toujours l'impasse, avec des ruines au fond. Les routes bien balisées conduisent, toutes, aux abattoirs, casernes ou étables. Et les bonnes intentions ne visent plus le seul chemin vers l'enfer, elles décorent aussi les murs et les toits. | | | | |
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| cité | | | L'une des confusions, créées par ce siècle, et qui m'embête sérieusement, c'est que les deux castes traditionnelles - les riches et les forts - se fusionnèrent. Et je ne pourrais plus dire : c'est avec enthousiasme que je participerais à l'œuvre d'égalisation matérielle totale, mais je n'aurais rien d'immatériel à partager avec les ex-pauvres et beaucoup avec les ex-forts (qui, en réalité, ne seraient que des ex-riches). | | | | |
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| cité | | | Trois attitudes, face à la liberté politique : croire la posséder, se battre au nom d'elle, la croire insignifiante - la bêtise, la force, la faiblesse. Pour continuer à tenir à l'ironie et à la pitié, ces deux piliers de la noblesse, la troisième position est la seule possible. Vivre dans une lumière immuable, se frayer le chemin vers la sortie de sa caverne, se vouer au jeu des ombres. | | | | |
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| cité | | | Qui - la logique, l'art ou la science - doit s'offusquer le plus, en écoutant ces formules galvaudées et inacceptables : la politique est l'art du possible, la philosophie est la science du possible ? Plus la philosophie se prend pour une science, plus elle est ennuyeuse ; plus la politique veut imiter l'art, plus calamiteuses sont les conséquences. Pourtant, la philosophie devrait nous apporter de l'enthousiasme, et la politique - de la stabilité. | | | | |
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| cité | | | Les notions de noblesse ou de dignité fleurissent sous les régimes totalitaires, et la culture y a l'ambition de s'élever à la hauteur de la nature. L'exaltation collective y contribue à donner un sens optimiste à l'existence. L'inculture monstrueuse ne se révèle qu'avec le retour de la liberté, qui nous rendra plus humains, c'est à dire plus pessimistes. Ne crois plus que « la culture rend la vie plus digne d'être vécue » - T.S.Eliot - « culture - that which makes life worth living ». | | | | |
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| cité | | | Les hommes nobles, dans leurs recherches de la hauteur, sont souvent attirés et induits en erreur par l'ampleur des actes des princes de ce monde. À la fin, les défauts des cervelles et des bras de ceux-ci, près des horizons, sont pris pour la trahison du firmament des âmes de ceux-là. Platon, Gracián, Machiavel, R.Debray, dans leurs récits du réel politique, ne nous apprennent rien, leurs chants de l'irréel poétique gardent toute leur rafraîchissante valeur. Ils eurent des rêves, résistant à toute épreuve par l'ingrate et décevante action. | | | | |
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| cité | | | Le totalitarisme : au départ – la bigarrure des enthousiasmes et des espérances, à l'arrivée – la noirceur des goulags et la grisaille des vitrines. La démocratie : au départ – la grisaille des calculs égoïstes, à l'arrivée – la transparence d'une liberté aptère et la bigarrure des vitrines. Dans le premier cas, à la fin, l'esprit reste sans emploi ; dans le second, ce sera l'âme. | | | | |
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| cité | | | Un jeune, au cœur palpitant et aux élans naissants, écoute deux clans politiques qui semblent être sentimentalement irréconciliables : les uns disent – produisons, et les autres – rêvons. Facile de deviner que Che Guevara attirera davantage de jeunes enthousiastes que Mme Thatcher. Ces jeunes, devenus hommes mûrs, finiront par découvrir, que, en dehors des discours idéologiques, enflammés ou ternes, les deux coteries manquent au même point de noblesse et de couleurs et pratiquent la même grisaille réaliste. L'engagement collectif sera suivi du dégagement personnel. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, les révoltes s’ancrent dans le présent et ses soucis, sans l’enthousiasme du souvenir des aînés, extatiques et glorieux, sans la belle foi dans un futur plus noble, plus jeune, plus rêveur. Mais le présent est toujours mesquin, insignifiant ; l’importance et la grandeur ne se donnent qu’à une vaste perspective, née d’une hauteur de vues. La platitude imprègne la vie ; l’épaisseur sied au rêve. | | | | |
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| cité | | | Il ne reste plus aucune zone d’ombre dans notre vision historique du passé ; il ne reste rien de radieux dans notre vision idéologique du futur. Le réel est mort en tant que source d’enthousiasmes ou de croyances ; on devrait en profiter, pour retourner à nos rêves atemporels, promettant de la musique et des ombres et renonçant à la lumière. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire – la clarté de ce qui doit être détruit et l’obscurité de la tâche constructive ; le conservateur – le doute sur l’opportunité de détruire et la recherche de moyens de construire. Mais il faut choisir entre l’enthousiasme du premier et l’ennui du second. | | | | |
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| cité | | | Marx justifie les révolutions, avec ce dicton allemand : « Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin » - « Lieber ein Ende mit Schrecken als ein Schrecken ohne Ende » - et que j’enchaînerais avec : Plutôt un commencement enthousiaste qu’un enthousiasme sans commencement. | | | | |
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| cité | | | Dans la sphère publique, l’enthousiasme conduit au désespoir ; dans la sphère intime – à l’espérance lumineuse. | | | | |
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| cité | | | L’arbre communiste, avant d’être planté, mise, enthousiaste, sur sa future cime lumineuse ; mais ses racines se plongent déjà dans la boue du dogmatisme, ses ramages témoignent de l’absence de sève, ses ombres deviennent vite des ténèbres. R.Char y mêle la justice et la vérité : « L’arbre communiste, s’il est juste à sa racine, est faux à son sommet », qui n’ont pas cours dans la forêt communiste. | | | | |
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| cité | | | L’économie ne se substitua pas à la culture, à l’intelligence, à l’enthousiasme ; ceux-ci, au contraire, gagnèrent beaucoup en largeur et même en profondeur, c’est l’organe qui les animait qui n’est plus le même. Jadis, c’était l’âme extatique, amie des hauteurs ; aujourd’hui, c’est l’esprit calculateur, plongé dans la platitude du présent, sans la curiosité pour l’aboutissement à venir, sans la recherche de sources au passé. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique est une valeur prosaïque et l’on la conquiert en partant de la liberté d’expression et de la liberté du commerce. Érigée en valeur poétique (Étoile d’un bonheur enchanteur - Pouchkine - Звезда пленительного счастья), elle restera inaccessible à vos ailes, rognées par des tyrans. | | | | |
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| cité | | | L’avenir et le passé dans notre présent : ce n’est pas l’absence de visions, mélancoliques et pessimistes, du premier qui m’attriste, mais l’absence de visions, nostalgiques et optimistes, du second. | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| cité | | | Les larmes, que la chute du mur de Berlin provoqua chez les âmes sensibles, ne seraient pas dictées par la seule joie d’accueillir la liberté, mais aussi, et même davantage, par la tristesse de voir le plus noble idéal humaniste, la fraternité des humbles, s’écrouler. Les hommes sans larmes, en furent les premiers profiteurs. | | | | |
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| doute | | | Le sot a peur de l'inconnu, et c'est dans le connu qu'il trouve la raison de ses plates certitudes. Le sage porte l'angoisse du connu, de la mécanique desséchant l'organique, et son plus haut enthousiasme s'adresse à l'inconnu ou à l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | La philosophie n'est nullement une catharsis, tout au contraire : elle prend les évidences, ou les solutions, des prêtres, des linguistes, des logiciens et y (ré)introduit du mystère, pour faire renaître les consolations ou enthousiasmes évanescents. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue, que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l'espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l'on finit par se rendre à cette belle évidence : l'incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | L'optimiste résiste à l'incompréhensible, le pessimiste s'attriste du compris. | | | | |
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| doute | | | Moi, en chevalier errant ? Ou mon étoile en astre errant ? Sur un chemin - mes pas errants ? Non, dans mes ruines, laisser l'errance à mon regard, fidèle à mes abattements ou enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Sophistes, cyniques et sceptiques sont de mauvais nihilistes : indifférents, calculateurs ou apophatiques, là où le nihiliste est enthousiaste, créatif et confiant, - dans la fabrication libre de ses propres points d'attache ontologiques. Mais les pires des profanateurs du nihilisme sont ceux qui couvrent de ce beau nom une égalisation loufoque entre l'être et le néant. | | | | |
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| doute | | | Les mauvais chercheurs, en remontant les causes, aboutissent aux fondements, justificateurs et apaisants. Les bons (en rigueur ou en hauteur) y tombent sur le vide : les calculateurs se mettent à clamer leur désespoir, et les rêveurs redoublent d'enthousiasme, à cause de la gratuité prouvée et merveilleuse de leurs premiers emballements. | | | | |
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| doute | | | L'optimisme dans l'incompréhensible et le pessimisme dans le compris – telle paraît être la gamme, la plus ample et vivante, pour composer de la musique de noblesse et d'intelligence. | | | | |
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| doute | | | M'interroger sur le sens de la vie à comprendre ou m'enorgueillir d'un sens compris de la vie ne sont nullement signes de ma sagesse ; c'est la forme de mon enthousiasme devant un sens de la vie incompréhensible, qui m'y renseigne davantage. Il ne m'est donné de toucher mon fond immobile que par le frisson d'une haute forme. | | | | |
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| doute | | | Sans maîtriser les lumières primordiales du sens, ils prennent mes jeux d'ombres du pressentiment pour de la noirceur du ressentiment ; en plus, dans mes réflexions spéculatives il y a si peu de réflexions spéculaires. | | | | |
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| doute | | | Quels fermeté, ordre et netteté doit-on posséder dans son esprit, pour se permettre un discours enthousiaste sur le doute, le vide et le chaos, qui règnent dans son âme ! Mais il faut y aller de bon cœur. | | | | |
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| doute | | | Être un Ouvert, c'est savoir qu'on ne sait pas ce qu'on veut le plus ; l'identité du vouloir et du savoir abstraits, dans l'Ouvert de l'Être, proclamée par Heidegger, nous rend Fermés dans l'Étant. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est passionnant avec les problèmes philosophiques, c'est qu'ils n'admettent de bonnes, c'est à dire profondes, solutions que si l'on les appuie sur de bons, c'est à dire hauts, mystères. Tout parcours, où la solution est un terminus, est aphilosophique ; la philosophie est la culture des impasses, enthousiasmantes et hautes. | | | | |
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| doute | | | Encore un bel axe, allant du rêve à la veille, et méritant, tout entier, mon enthousiasme et mon souci : veiller, pour tenir à la lumière des solutions humaines ; rêver, pour entretenir les ombres du mystère divin. | | | | |
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| doute | | | Les doutes des sages viennent des réponses sans question ; la plupart des certitudes des sots proviennent des questions sans réponses. La question, dans laquelle il n'y a pas de variables ou l'on échoue à les y introduire, ne mérite généralement pas qu'on y réponde. Pour le reste, si je ne suis pas capable de répondre, c'est à dire de substituer aux variables - de belles valeurs, alors mes doctes certitudes, même négatives, ne valent pas un seul des doutes enthousiastes, nés d'une unification d'arbres. Les certitudes sont des frontières, mais le doute, c'est un Ouvert, ne mordant pas sur la frontière. | | | | |
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| doute | | | La chronologie de la dissipation des illusions : d’abord s’évapore l’ivresse des victoires en tant que solutions, ensuite se lézarde la compréhension des problèmes, enfin on se perd dans l’expression des mystères. | | | | |
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| doute | | | Au bout de son chemin, l'homme découvre des contraintes, plus éloquentes que les buts, et des regards, plus enthousiasmants que les choses vues. Bien que sa substance se réduise aux relations, le sujet qui regarde rend secondaire l'objet regardé. « L'homme cherche à oublier où le chemin conduit » - Héraclite – pour s'identifier avec son premier pas, accomplis sous le signe des contraintes, créées par lui-même. | | | | |
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| doute | | | Philosopher, ce n'est pas opposer une pensée rigoureuse à une vague doxa, mais savoir réduire, rigoureusement, toute pensée endormissante à l'état de doxa enthousiasmante. | | | | |
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| doute | | | Le pessimisme : plonger dans les certitudes de plus en plus irréfutables ; l'optimisme : s'envoler vers les illusions de plus en plus indéfendables. | | | | |
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| doute | | | Deux types de répartition d'ombres et de lumières, qui me sont également étrangères : la lourde noirceur à la Schopenhauer, avec ses lamentations sur l'absurdité et l'absence de sens, et la lumière grisâtre à la Hegel, avec sa soporifique et logorrhéique ontologie (ces deux compères sont, pourtant, portés aux nues par, respectivement, Wittgenstein et Marx). L'harmonie désirable est une projection d'ombres vers la hauteur, une fois que je suis pénétré par la lumière, qui se cache dans les profondeurs ; l'arc en ciel étant constitué d'enthousiasme, de honte et de noblesse, et les éclairs de l'esprit naissant dans les ténèbres. | | | | |
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| doute | | | La puissance et le talent appartiennent au soi connu ; le soi inconnu détermine la hauteur et envoie l’inspiration. Les amateurs de l’absolu, de la toute-puissance, inversent leurs rôles : « Le soi inconnu se définit comme une puissance absolue » - Schelling - « Das unendliche Ich ist als absolute Macht bestimmt ». | | | | |
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| doute | | | Se tromper sur le réel est signe de la faiblesse d’esprit ; se laisser tromper par le rêve – signe de la force d’âme. L’espérance doit être l’un de ces rêves, trompeurs mais nobles. « L’espérance trompe les plus grandes âmes » - Vauvenargues – mais tu oublies de préciser que c’est par un consentement enthousiaste ! | | | | |
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| doute | | | L’enthousiasme est l’objectif commun du matérialisme et de l’idéalisme ; le premier - en fabriquant l’espoir, le second - en peignant l’espérance. « L'idéalisme est une forme convenue de l'espérance » - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | On n’atteindra jamais la chose en soi ; l’existence d’une faille entre elle et l’état de nos connaissances entretient notre sens ou notre goût du mystère. C’est comme la convergence certaine d’une suite, en mathématique, vers une valeur fini, mais – en infini nombre d’étapes. L’élément fractal élémentaire, visiblement, n’existerait pas. Et ceci est aussi vrai pour les particules élémentaires, que pour nos pensées ou nos extases, afin que vivent notre admiration et notre enthousiasme face à cette œuvre divine. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme n’est justifié que dans l’espoir d’un progrès éthique ; en mystique, il est une pose intenable, puisque tout recoin de l’univers regorge d’éléments fascinants ; enfin, en esthétique, il est une posture trop facile, l’enthousiasme exigeant un talent autrement plus délicat. | | | | |
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| doute | | | Tout écrivain est graveur de mots, mais l’aphoriste ne s’occupe que de l’aspect esthétique des médailles, la frappe finale appartenant au lecteur. L’aphoriste, sur des axes abstraits – enthousiasme-mélancolie, espérance-désespoir, musique-silence -, ne formule que des réponses, auxquelles le lecteur associe ses questions pragmatiques, apportant des dates, des lieux et des mesures. Les bavards nous assomment de questions, facilement développables en myriades de réponses. « Les bonnes questions n’ont aucune réponse » - G.Bateson - « Good questions do not have answers at all » - la question est bonne si elle ne se réduit pas à la logique. | | | | |
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| doute | | | Le profond enthousiasme de l’esprit et la haute mélancolie de l’âme, cette cohabitation difficile oblige à chercher une demeure commune sur terre, ressemblant, hélas, aux ruines. | | | | |
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| hommes | | | J'ai porté, à travers la vie, le même volume de lumière enthousiaste, avec deux sources ou ressources : dans mon enfance, l'homme restait dans l'obscurité problématique et les hommes brillaient par leurs solutions. Avec l'âge, cette proportion s'inversa : l'homme rayonne dans l'âme mystérieuse et les hommes s'éteignirent dans les ténèbres sans mystère. « L'homme est un mystère, et toute l'humanité repose sur la vénération du mystère de l'homme »* - Th.Mann - « Der Mensch ist ein Geheimnis, und alle Humanität beruht auf der Ehrfurcht vor dem Geheimnis des Menschen ». | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | Rythmes et pulsions sont vitaux aux hommes ; mais le sens de leurs évolutions récentes est - de l'enthousiasme ou de l'abattement solitaires vers l'excitation collective. | | | | |
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| hommes | | | La vie garde sa merveille et son enchantement, tant que j'épouse son mystère ; des liaisons passagères, que j'entretiens avec ses solutions, ne constituent que des problèmes, parfois profonds, jamais assez hauts pour dissiper mon enthousiasme. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours on sait ce que sont les hommes, de lourds soupçons pesèrent toujours sur l'existence du sous-homme, et depuis peu on commença même à percer à jour l'essence du surhomme, mais on continue à ignorer ce qu'est l'homme. Tant qu'on le reconnaît, l'humanisme n'est pas mort ; dès que, implicitement mais définitivement, on proclame l'homme - mouton ou robot, c'en est fini de notre pitié, de notre honte et de nos enthousiasmes. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'éternel retour du même, le mot-clé est le même ; cette métaphore s'oppose aux idées de changement, changement comme moteur et objectif de mes parcours. Quelle attente je mets dans les retrouvailles avec ce que j'avais déjà croisé ? Où se trouve l'essentiel de mon étonnement ou de mon enthousiasme ? En moi ou dans la chose même ? Qu'est-ce qui résume le lien avec le commencement, avec la première rencontre ? Ce ne serait ni un plus (la croissance des progressistes) ni un moins (le détachement des Orientaux) - en poids, en prix ou en valeur -, mais la même intensité, ou la même hauteur, avec lesquelles je redécouvre cette chose. | | | | |
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| hommes | | | Non, ils ont tort, ceux qui voient dans notre époque une nuit épaisse, neutralisant, engloutissant et noyant les mots et les passions ; elle est, au contraire, un trop de lumière du jour, où ne peuvent fermer les yeux et rêver de leur étoile que les plus enivrés des pessimistes. Dans la nuit, toutes les étoiles et les plumes sont brillantes ; il s'agit de savoir (re)créer sa nuit. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de nihilistes : frappés par l'ennui – les fanatiques, orgueilleux et pessimistes, ou mus par l'admiration – les nobles optimistes, fiers à l'intérieur et humbles à l'extérieur. | | | | |
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| hommes | | | En politique, en économie, en art – il n’y a plus de commencements, puisqu’il n’y a plus de bonnes contraintes, qui voueraient nos yeux calculateurs au présent et notre regard rêveur – à l’éternité. L’enchaînement de pas mécaniques, au lieu de l’élan initiatique. Ni valeurs ni ardeurs ni grandeurs – que la pesanteur, que notre époque préféra à ces grâces. « La grandeur réside dans le départ qui oblige »** - R.Char – le valoir dictant le devoir. | | | | |
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| hommes | | | Presque toujours et partout on peut constater que avant, c'était pire. Mais la fonction principale du passé n'est pas de ridiculiser ou de cultiver des nostalgies, mais de servir de matière première aux mythes. Un mythe, muni d'assez d'élégance ou de grandeur, engendre du sacré. Conserver au présent des raisons de s'enthousiasmer, tel est le vrai esprit conservateur. Son contraire s'appelle inertie, le culte de la version courante – en économie, en politique, dans l'art. | | | | |
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| hommes | | | Le meilleur de l'homme se trouve dans les régions, que l'homme ne visite plus. Les meilleurs des hommes ne quittent plus leur Caverne ; ils jetèrent la lanterne inutile, dans la recherche de l'homme. Impossible de créer un cadre, « pour que même le méchant montre son bon côté et le bon lève plus haut sa lanterne » - Yeats - « to make a bad man show him at his best, or even a good man swing his lantern higher ». Le meilleur en nous, comme tous les trésors, comme la monnaie rare, étant bien caché, on ne croise, dans la rue, que les pires, la monnaie courante. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la hauteur de l'art et la profondeur de la philosophie se projetaient sur les étoiles, ce qui enthousiasmait nos yeux et nos regards et faisait honte à nos bras. Depuis que ces projections se font exclusivement sur la platitude de notre existence terrestre, règne la raison technico-scientifique. La disparition de la honte a pour conséquence l'inutilité de toute consolation. Le sobre calcul remplit les regards et les vide de leurs vertiges d'antan. Au lieu de Dieu, on aurait dû pleurer l'art et la philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | Ma vision des hommes, vision assez noire, ne s'appuie que sur les productions de leurs meilleures fibres, sur leurs livres, sur leurs imaginations donc, sur leurs rêves. Quand je pense à ce qu'ils sont et font en réalité, c'est à dire cent fois pires, je suis glacé d'horreur et d'impuissance. | | | | |
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| hommes | | | Avec la propagation de l’horizontalité des goûts, des regards, des élans, aucune altérité enthousiasmante n’est plus possible, on est dans l’Un, multiplié à l’infini. Qui comprendrait aujourd’hui Levinas : « Autrui surgit dans la dimension de la hauteur ». | | | | |
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| hommes | | | Mon acquiescement enthousiaste s’adresse à la sublime œuvre divine et nullement - aux institutions humaines. Mais ce Oui extatique condamne à la solitude, tandis que toutes les révoltes sociales rameutent aujourd’hui des tas d’aigris, d’incompris, de laissés pour compte. « Toute révolte ne précipite-t-elle pas l’homme dans un isolement sans issue ? »* - Marx - « Brechen nicht alle Aufstände in der heillosen Isolierung des Menschen aus ? » - où il faut remplacer toute par une bonne. | | | | |
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| hommes | | | La mémoire d’une nation ne vaut que par la beauté de ses œuvres ; le folklore inventé ou les traditions authentiques sont bons juste pour l’amusement ou la sensiblerie. Pouchkine, qui y voyait « l’indépendance de l’homme et la promesse de sa grandeur » - « самостоянье человека, залог величия его » - oublie, que seule la solitude – et ses ruines - peut les amener, et que les ruines nationales ne contiennent ni chagrins ni enthousiasmes authentiques. | | | | |
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| hommes | | | Philosophe-poète ou solitaire-enthousiaste – ce sont les seuls profils possibles d’un lecteur, qui pourrait aimer ce que j’écris. Car ce n’est pas de la compréhension qu’il me faut, mais de l’amour. Mais le quadruple manque rend ces profils inexistants. Tous mes interlocuteurs – car je n’écris que des dialogues ! - se sont avérés fantomatiques. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | Le pessimiste voue son ouïe aux bruits du monde et en conçoit le dégoût ; l’optimiste est un introspectif, retrouvant, au fond de soi-même, les échos du monde, échos électifs, fidèles et musicaux. Le premier est presque toujours grégaire et hypocrite ; le second est solitaire et imaginatif. | | | | |
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| hommes | | | Ces temps derniers, on vit se former deux coalitions : le colérique optimiste se pactisa avec le flegmatique présentiste, et le mélancolique pessimiste – avec le sanguin émotif. L’émotion et la mélancolie, en pleine agonie, laissent, aujourd’hui, la scène aux seuls indignés du présent. | | | | |
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| hommes | | | Les nations sont des arbres, et elles peuvent enthousiasmer ou repousser par toute partie de leurs saisons ou de leur corps ; certains ne valent que par leurs fruits ou leurs ombres ou leurs nids. L'arbre français, dans ce qu'il a d'attrayant, est des plus complets ; c'est pourquoi moi, plus que les Français de souche ou les Français de branches, j'apprécie le Français de l'arbre entier : des racines, des sèves, des fleurs, des ramages, des élagages et des greffes. | | | | |
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| intelligence | | | Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée » - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie »** - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée » - Lamartine. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois pas beaucoup de cette soi disant bêtise fétide, que tout le monde traque en Europe. En revanche, je vois beaucoup d'intelligence nauséabonde, que tout le monde respire à pleins poumons. Aujourd'hui, l’enthousiasme mécanique se voue aux causes bêtes. | | | | |
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| intelligence | | | En fréquentant l'infini en miniature (mathématique), on se forme l'intuition de ce qui lui est propre et de ce qu'elle partage avec le fini. À l'échelle originelle, l'infini est objet de la philosophie, qui devrait nous éloigner du fini des solutions et entretenir autant nos réflexions sur des problèmes, que nos enthousiasmes - devant des mystères. Mais dans cette tâche la logique n'apporte pas plus de secours à la philosophie qu'à la serrurerie. Le philosophe, brandissant sa rigueur et ses démonstrations, est toujours un charlatan. | | | | |
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| intelligence | | | On est intellectuel, quand on est capable de se passer de choses pour en décrypter les valeurs. Et ce que les choses nous cachent n'est pas plus digne de notre enthousiasme que leurs surfaces ; et Picasso, en privilégiant la soi-disant face cachée : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? » - a tort. | | | | |
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| intelligence | | | L'inertie presque irrésistible : pensée balbutiante, pensée méditante, pensée calculante. D'où l'intérêt du morcelé et de la pensée enthousiasmante, qui chahute la routine. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, toute idée a deux facettes : métaphore et requête. La deuxième sert à soutenir des thèses ; la première - à soutenir nos enthousiasmes. La première aide à créer un confort de nos ruines, la seconde - à meubler les raouts sybarites. La Caverne ou le Banquet, l'Arbre ou la Cène. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, comme en biologie, le retour ontogénétique vers notre enfance, vers le point zéro de l'esprit, est fécond, car on y retrouve tout le parcours phylogénétique des esprits du passé. Dans les prémisses puériles on trouve de meilleures raisons pour s'enthousiasmer que dans les conclusions séniles. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe pas de sages attitudes ; la sagesse, c'est une justification, intelligente, requinquante et subtile, justification d'une quelconque attitude ; qu'on soit rebelle ou capitulard, lumineux ou ombrageux, optimiste ou pessimiste, raisonnable ou fou - la sagesse consiste à connaître ou à inventer les pourquoi et les comment d'une attitude, auxquels on adhère. | | | | |
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| intelligence | | | Mieux je comprends le monde, plus banal devient mon désir rationnel et plus vital – mon désir irrationnel. Le pessimisme raisonnable et l'optimisme fou gagnent, simultanément, en crédibilité ; et ils doivent constituer le climat de mon désir, ce paysage de mon âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde, l'homme, la perception humaine du monde - trois merveilles d'un même acabit. Qu'on parte de l'homme (Protagoras, Kant, Nietzsche), du monde (Spinoza, Marx, Heidegger), de la relation entre eux (Aristote, Husserl, Sartre) - on peut aboutir au même réseau conceptuel. Ce qui différencie ces visions, ce n'est pas tant le problème des représentations et des interprétations, que la part et la qualité de l'extase, tragique ou jubilatoire, devant le mystère. L'intelligence, la noblesse, le talent - telle est l'échelle ascendante des bons esprits. | | | | |
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| intelligence | | | On pourrait appeler être d'une chose la différence (mathématique) entre sa réalité et sa représentation. « L'être n'est ni couleur, ni matière, ni idée, ni âme, ni Dieu ; il est la pure Hauteur »* - A.Lossev - « Бытие не есть ни цвет, ни материя, ни идея, ни душа, ни дух, ни бог. Оно есть чистое 'сверх' ». Ni l'ampleur ni la profondeur ne peuvent apporter ce que, seule, prodigue la hauteur : la bénédiction, la justification, le sens ; elle est presque la seule à inspirer la prière, le rêve et l'enthousiasme. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent, que l'opiniâtreté, le choix de bonnes pistes et le bon souffle peuvent les soustraire, un jour, à l'attraction du sensible et les propulser dans les orbites purement et hautement métaphysiques. Mais au détour de tout chemin ils découvrent l'Éternel Retour du Même (la découverte de l'être dans un intense devenir), et ils se mettent à se lamenter. On ne garde ses vertiges et enthousiasmes initiaux que si l'on avait suivi, du regard, son étoile, même du fond de son immobilisme. | | | | |
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| intelligence | | | Le médiocre cherche le complexe, l'énumération de parties constantes et grossières d'un tout. Le profond oppose le multiplexe (Leibniz) du réel à la pauvreté de l'imaginaire. Le subtil trouve l'implexe (Valéry), un modèle s'ouvrant à l'unification par substitutions de variables délicates. Le fou se déverse dans l'explexe (Rimbaud), où tout n'est qu'opérandes symboliques sans structure d'arbre unificateur. Le robot optimise le simplexe. Ce que je prône, moi, pourrait s'appeler exciplexe - recherche d'une stabilité dans l'excitation. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est la fonction centrale de l’esprit et de l’âme : la représentation objective de la Création divine par celui-là, et la représentation subjective de notre création humaine par celle-ci. Et la vie est la palpitation devant l’être de la première et l’enthousiasme dans le devenir de la seconde. Quand on assez doué, pour munir ce devenir de l’intensité de l’être, on peut dire avec Nietzsche : « L‘Être – la seule représentation que nous en avons est vivre » - « Das Sein – wir haben keine andere Vorstellung davon als leben ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce que la volonté basse ? - l’avidité du pouvoir, de la force – le pessimisme intelligent et passager - l’esprit. Qu’est-ce que la volonté noble ? - l’élan vers ton étoile, la consolation par ta faiblesse – l’optimisme d’un rêve d’éternité - l’âme. « Le pessimisme de l’intelligence, l’optimisme de la volonté » - R.Rolland. | | | | |
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| intelligence | | | Développer ses images ou pensées, c’est chercher à convaincre, - le dernier de mes soucis ; je cherche à les envelopper de caresses, pour réveiller votre sensibilité : une noblesse, un amour, une mélancolie, un enthousiasme, une intelligence rêveuse. Je préfère le rôle d’excitant à celui d’aliment. | | | | |
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| intelligence | | | La branche mathématique, que je pratiquai, et qui déclenche le mieux l’imagination et l’enchantement, c’est l’algèbre, puisqu’elle se libère de l’intuition spatio-temporelle. « Ce que l’algèbre exige le plus, ce sont l’esprit et l’enthousiasme » - F.Schlegel - « Die Algebra erfordert am meisten Witz und Enthusiasmus ». | | | | |
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| intelligence | | | La conscience humaine se compose de deux domaines – la réalité à résumer en théories et le rêve à mettre en musique – l’enthousiasme et la mélancolie, qu’entretiennent le langage et la consolation, les seuls sujets, dignes d’une philosophie de profondeur ou de hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | C'est par le regard sur la vie ou sur le rêve que se prouve la plus estimable des intelligences, celle de la hauteur et de l'enthousiasme. Et c’est ainsi qu’on découvre l’un des contrastes les plus saisissants des temps modernes – l’insondable profondeur de la science et l’immense platitude des scientifiques. | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui se formule à partir de concepts, abstraits ou spatio-temporels, n’est pas de la pensée, mais de la routine. La pensée naît au milieu de choses vagues : sensations, conscience, désir, opposition, empathie, honte, enthousiasme, angoisse, ni conceptualisées ni verbalisées. Une espèce de mélodie, de puissance naissante, de timbre, de hauteur se fie aux mots approximatifs qui forment une réalité avec de vagues rapports avec tes états d’âme initiaux. Dans cette réalité artificielle percent des idées ; une fois reliées, elles résultent en pensées. | | | | |
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| chœur ironie | | | AMOUR : Tout ce qui est grand, choisit soigneusement ses défaites. L'ironie s'avoue être sans prise, face à l'amour désarmé. Seul, l'amour dépasse l'ironie en spontanéité des abattements et des enthousiasmes, en jobardise, face à l'incohérence de ce qui vous inonde. L'amour est une foi qui résonne, l'ironie - une foi qui raisonne. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, c'est un compromis entre la volonté, qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation, qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence, qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste » - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ». | | | | |
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| ironie | | | La musique la plus pure fut écrite par deux sales personnages, Mozart et Tchaïkovsky ; la musique la plus optimiste et fraternelle - par ce sinistre misanthrope de Beethoven ; la musique la plus noble et divine - par ce petit-bourgeois et grenouille de bénitier, Bach. Et l'accord entre le personnage et son œuvre annonce, si souvent, une médiocrité. À comparer avec l'homme Nietzsche : ce minable petit-bourgeois, respectueux des titres, grades et fortunes, guettant des signes de reconnaissance ou d'admiration de la part de n'importe quelle canaille - c'est parmi les petits-bourgeois que se recrutent des adorateurs du surhomme. | | | | |
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| ironie | | | Aux yeux pessimistes, l'essentiel est dans la régression, aux yeux optimistes - dans la progression, aux yeux d'ironiste - dans la digression. | | | | |
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| ironie | | | Le meilleur optimiste est celui qui ne se fait pas dévier par des larmes. Le meilleur pessimiste est celui qui ne se fait pas impressionner par de solides chaussures. « Un optimiste est un homme, qui regarde vos yeux, un pessimiste - un homme, qui regarde vos pieds » - Chesterton - « An optimist is a man who looks after your eyes, and a pessimist is a man who looks after your feet ». | | | | |
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| ironie | | | L'optimisme ou le pessimisme ne sont que des saisons chez une même personne, qui est un climat. Quand l’espoir veille, le désespoir peut dormir et vice versa. Le froid ou le chaud permanents sont pour des âmes étroites ; ils font oublier la fragilité du feu et de la lumière : « L'optimisme est propre aux âmes d'une seule dimension »** - Lorca - « El optimismo es propio de las almas que tienen una sola dimensión ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s'imposer un climat de l'âme » - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l'optimisme, lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »). | | | | |
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| ironie | | | L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints. | | | | |
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| ironie | | | Pour être écrasé par le pessimisme, il suffit de suivre jusqu'au bout n'importe quel chemin droit ; pour s'envoler vers l'optimisme, il faut emprunter ou inventer des voies obliques. | | | | |
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| ironie | | | Par l'ironie, j'appris à ricaner de mes débandades au lieu d'en rougir ou de m'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans ce triptyque : étonnement, ironie, élan - à vivre simultanément ! | | | | |
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| ironie | | | Travail de plume : porter le léger enthousiasme du premier jour de la vie, tout en en transportant la lourde dépouille du jour dernier. | | | | |
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| ironie | | | Aucune assise crédible, pour notre enthousiasme, dans la réalité. D'où notre travail de sape, pour réduire toute construction sensible à l'état des ruines ou des souterrains. Mais dans l'intellection et dans le langage, le même travail d'architecte érige des tours d'ivoire aériennes ou des châteaux de feu fulgurants. | | | | |
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| ironie | | | Le secret de mon optimisme incurable : j'attrape toute illusion d'exception, qui pénètre dans mes ruines et m'immunise ainsi contre toute piqûre de déception. | | | | |
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| ironie | | | Le conflit entre le fond et la forme s'illustre le mieux par le tiraillement entre l'enthousiasme, ce fond de notre âme, et l'ironie, cette forme de notre plume. Mais en en inversant les rôles, on commet une faute de goût, que remarque Pessõa : « L'enthousiasme est une grossièreté ». | | | | |
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| ironie | | | Le mauvais pessimiste découvre un ver dans la pomme et décrète l'évacuation du paradis ; le bon optimiste vit, enthousiaste, même dans l'enfer, en y cultivant l'arbre du savoir - le pommier. | | | | |
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| ironie | | | L'Archange Gabriel est le personnage le plus clownesque de la Saga du Dieu unique. Dans l’Ancien Testament, il se fait remarquer, en chantant les vertus d’un herbivore ruminant, le bouc. Les premières paroles de ses Annonciations , qu’il adresse à celle qui ne sourira jamais - « Réjouis-toi ! ». Il se moque du prophète analphabète, en lui présentant les Saintes Écritures - « Lis ! ». Au père muet (mais nullement sourd) de Jean-Baptiste il annonce la naissance de celui-ci non pas en paroles, mais par gestes ! | | | | |
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| ironie | | | Ce que je reproche à la gaieté est de répandre en plate étendue ce qui avait une chance de s'élever jusqu'à la hauteur d'un enthousiasme. | | | | |
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| ironie | | | Peut-on être, en même temps, immunisé contre le pessimisme et allergique au désespoir, être optimiste à l'occasion et rejeter l'espérance inodore ? L'espérance est affaire des poumons : désespérer en respirant, espérer en soupirant - à l'inverse de Cicéron : « tant que je respire j'espère » - « Dum spiro, spero » et d'Anselme : « désespérer en soupirant, respirer en espérant »*** - « desperem suspirando, respirem sperando ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est, avant tout, question d'imagination et de puissance - savoir recréer ses propres saisons d'âme, que ce soit dans des ténèbres boréales ou sous un soleil de Midi. Quand on en manque, on est soit un mouton, subissant le calendrier commun, soit un robot, optimiste ou pessimiste, - vivant dans le meilleur (Leibniz) ou dans le pire (Schopenhauer) des mondes. | | | | |
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| ironie | | | Pour un béat optimiste, la vie est une solution et guère un problème. Comme, pour le vrai pessimiste, la mort n'est pas un mystère, mais un problème. « Ne se suicident que les optimistes » - Cioran. Et l'ironie est une capitulation inconditionnelle du pessimisme surarmé de la raison devant l'optimisme désarmé de l'esprit. | | | | |
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| ironie | | | La conscience d'échec nous tient en éveil, lorsque la vie nous sourit ou nous berce ; l'enthousiasme se vit le mieux au milieu des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Un Valaque, lecteur béat de Vies de Saintes, admirateur attendri de la profondeur et du néant de la duchesse de Chaulnes, résume ses abscondités par la phrase sirupeuse de la marquise du Deffand : Rien de plus insensé que de demander à une prière d’avoir de l’élégance. N’empêche qu’il fut le meilleur styliste français du XX-me siècle. | | | | |
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| ironie | | | Le besoin d'élargir la gamme musicale pousse l'enthousiaste Cioran vers les notes lugubres et le négateur Nietzsche – vers les notes acquiescentes : tandis que le musicien de l'intérieur Valéry reste fidèle à son élégance primordiale. Tout est inventé chez les premiers et authentique – chez le dernier. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau bâtir un système irréfutable, prouvant que mes plus beaux essors naissent d'un génie profond, d'une vaste angoisse ou d'une haute solitude, mon intelligence ironique lui substitue facilement une autre justification, où n'apparaissent qu'un petit amour-propre froissé ou de petites défaillances. C'est ainsi qu'on doit entretenir un sain esprit critique. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu'on peut comprendre sans enthousiasme ni dégoût ne vaut généralement pas grand-chose. Ce monde sans admiration, bien compris et sans révolte, est le monde d'aujourd'hui. Dans la devise spinoziste (Nil mirari, nil indignari, sed intellegere !) se cache peut-être une ironie, qui rend cette diatribe bien ridicule. Plus que les moyens, c'est le but, acquiescentia animi, une bonne conscience, qui m'y donne de l'urticaire. | | | | |
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| ironie | | | Pour bien chanter les charmes de la faiblesse des mains, il faut posséder une très forte voix de l'âme. Les débâcles fracassantes n'enthousiasment que mises en musique apaisée. | | | | |
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| ironie | | | Le sot optimiste : le progrès des idées justes ; le sot pessimiste : les idées fausses humilient les idées justes. L'ironiste : plus on se moque des idées plus elles redressent leur tête dans une fierté de mots. | | | | |
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| ironie | | | Une bonne ironie devrait être plus près de l’humilité que de la fierté, partir de l’enthousiasme plutôt que de la déception, accompagner des larmes plutôt que des rires, consoler plutôt que mordre, élever l’humanité plutôt qu’abaisser l’homme. | | | | |
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| ironie | | | L'une des meilleures intelligences consiste à préserver le plus longtemps possible l'état de promesse, à entretenir la soif indicible, au lieu de tenir la parole donnée. Les mots en donnent un bon moyen. Avec la bêtise, tout est beaucoup plus simple : la satiété des yeux et l'avidité des idées. L'intelligence - l'attente, la soif, l'étonnement. | | | | |
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| ironie | | | Il y a de l’hypocrisie dans mon culte des commencements, puisque si ceux-ci se remplissent facilement d’enthousiasmes, les parcours sont marqués par la honte, et les fins n’exhibent que le désespoir. | | | | |
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| ironie | | | Être dithyrambique pour la merveilleuse espèce humaine et défaitiste du minable genre humain. | | | | |
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| ironie | | | Aucun non-mathématicien n’a jamais formulé quelque chose de philosophiquement profond ou divinement haut sur la nature de la démarche mathématique (ni Spinoza ni Valéry ni Wittgenstein ni A.Badiou). Mais les mêmes tentatives des mathématiciens eux-mêmes débouchent dans de franches platitudes. Einstein, ni mathématicien ni philosophe, est le seul à avoir la-dessus des avis enthousiasmants. | | | | |
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| ironie | | | L’ivresse naturelle (due au flacon) et artificielle (due aux étiquettes) entretiennent une étrange complicité : une fois bourré, pour de bon, tu ressens plus intensément les ivresses verbales, que tu avais déversées, jadis, sur tes pages. | | | | |
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| ironie | | | Plus je parie sur la force et plus sombre est le pessimisme qui, immanquablement, s'ensuit. À comparer avec l'optimisme, qui accompagne les pensées nées de la faiblesse et des capitulations. Que mon idée-force soit : la fuite doit toujours figurer parmi mes maîtres-mots. | | | | |
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| ironie | | | Tous les réalistes sont insignifiants, mais le réaliste pessimiste, au moins, est cohérent, puisque le regard sur la seule réalité ne peut en concevoir que du désespoir, tandis que le réaliste optimiste est irrémédiablement bête, puisque tout accès au rêve, cette seule source, immatérielle, du bonheur, lui est interdit, car il est subjugué par les choses palpables. | | | | |
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| ironie | | | Redonner de l’espérance, ce n’est pas dorer la pilule, mais attirer l’attention sur l’or du rêve et se passer de pilule de la réalité. | | | | |
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| ironie | | | L’un des symboles de la tragédie serait l’effet que produirait la transformation d’une poésie personnelle en une prose collective. « Un ange, protégé par un gendarme, – c’est ainsi qu’expirent les enthousiasmes » - Cioran. Et une bête, portée au ciel, engendre les dégoûts. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui saluent les combats, dans la mêlée moutonnière ou dans les forums robotiques bien réels, ricanent de l’espérance éphémère (elle l’est, en effet, comme tout ce qui est aérien), espérance au royaume des rêves. J’ai remarqué que, au bout du compte, ne regrettent cette combativité optimiste que des sots. Je n’ai de sympathie que pour les résignés pessimistes, résignés à subir le réel, tout en rêvant dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | L’intelligence d’un homme, se lamentant de son ennui, est certainement celle d’un handicapé ; les symptômes probables : un regard trop bas sur la vie, le besoin mesquin d’une reconnaissance extérieure ratée, l’imagination défigurée par l’actualité banale, l’écoute exagérée du bruit social, l’insatisfaction de la place que lui accorde la société. Un tel homme ignorera à jamais ce qu’est la hauteur et le bonheur d’un enthousiasme solitaire. | | | | |
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| ironie | | | La négativité psycho-sociale de Cioran ou de J.Baudrillard, par son contenu, débouche, presque toujours, à un galimatias ampoulé et décousu, mais elle apporte un appui juste à la critique de la philosophie ou de l’art officiels. Mais une bonne critique est toujours ironique et enthousiaste, deux qualités, disparues depuis un siècle. | | | | |
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| ironie | | | Bach écrivait, presque exclusivement, pour les insomniaques qui traînent dans la nuit leurs agacements du jour. Exceptionnellement, il s’adressa aussi à ceux qui, dégoûtés de leurs veilles comiques, attendent un rêve, enthousiasmant et tragique. Résultats – une réussite grégaire ou un noble échec ; les uns bâillent, les autres pleurent. | | | | |
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| ironie | | | C’est dans l’art de chanter l’enthousiasme et l’espérance que se reconnaissent les bonnes plumes ; pour la peinture des débâcles, on n’a pas besoin d’un talent, tous y réussissent, mais banalement. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme consiste à trouver de l'égale noblesse à tous les attributs de l'arbre. Le déséquilibre le ruine. Par exemple : « La noblesse aurait subsisté si elle s'était plus occupée des branches que des racines » - Napoléon. Il ne faudrait pas qu'elle glisse vers le labourage et néglige l'élagage. Nous sommes tous des arbres, et l'arbre aristocratique se distingue des autres non pas à cause d'une généalogie fixe (des thèmes), mais d'une ontologie variable : elle sait introduire des inconnues (des rhèmes) partout - de la profondeur des racines à la hauteur des cimes, de l'ampleur des branches à la densité des ombres. L'aristocratisme : la vénération et la fierté du soi inconnu, source de tout enthousiasme comme de tout désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | Mon camp est celui, où se sont retranchés mes rêves. Je ne puis lui rester fidèle que dans l'obscurité. Les rêves, ces illusions sombres finissant en échec silencieux. Le meilleur bilan de la vie - leur être resté fidèle ; chez les goujats, c'est l'inverse : « Ce qui compte, à la fin, ce n'est pas ce dont nous avions langui, mais ce que nous avons fait ou vécu » - Schnitzler - « Am Ende gilt doch nur, was wir getan und gelebt - und nicht, was wir ersehnt haben ». | | | | |
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| noblesse | | | Le tempérament d'un homme devient intéressant, lorsque son enthousiasme égale sa haine. Ce qui souvent résulte, en ligne médiane, en un souverain mépris. | | | | |
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| noblesse | | | Le culte de la réussite vient de l'incapacité de porter dignement le poids valorisant de nos défaites. « Réussir, c'est d'aller de défaite en défaite, sans perdre de son enthousiasme »*** - Churchill - « Success is the ability to go from failure to failure without losing your enthusiasm ». C'est l'existence, là-haut, d'un autre jeu, où nos pertes d'ici-bas se transforment en martingales, qui justifie cet enthousiasme. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme complet serait celui qui est capable de garder le même enthousiasme ou le même dégoût, en cheminant d'une mystique vers une éthique, en passant par une esthétique. Un philosophe, un artiste, un homme de conscience - ce qui paraît être la définition même du poète ! | | | | |
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| noblesse | | | Constat désabusé : toute tentative de réduire la source d'enthousiasme au feu (le geste), à la terre (la mémoire), à l'eau (la vie) - échoue. Il ne reste, pour tout ce qui se veut ailé, que son élément naturel - l'air (le rêve), pour être porté non pas comme la lumière, mais comme le son. « L'élément de la parole est l'air, le médium vital le plus spirituel et le plus universel » - Feuerbach - « Das Element des Wortes ist die Luft, das spirituellste und allgemeinste Lebensmedium ». L'air, symbole de la verticalité, représenté, dans l'Antiquité, par une ligne verticale, les autres éléments étant réduits à la plate géométrie de carré, de zigzag et de spirale ; l'air de la hauteur, l'air tonique (eine Luft der Höhe, eine starke Luft - Nietzsche). | | | | |
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| noblesse | | | Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Les penseurs (Wittgenstein II, Heidegger II) nous enquiquinent avec des revirements radicaux et profonds de leurs dernières pensées ; les rêveurs (Nietzsche, Cioran) nous enthousiasment avec leur haute fidélité aux premiers émois. Algorithmes des ruptures, rythmes des signatures. | | | | |
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| noblesse | | | La plupart du temps, sur des questions vitales, l'âme s'accorde avec l'intelligence ; mais, pour rendre leurs rapports plus vibrants ou plus confiants, des sacrifices mutuels doivent être demandés, de temps en temps : des capitulations de l'âme devant l'intelligence - le pessimisme, ou des capitulations de l'intelligence devant l'âme - l'optimisme ; c'est à ce prix qu'elles se restent fidèles. | | | | |
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| noblesse | | | Le sage est pessimiste des fins et optimiste des commencements ; et pour assurer un fond joyeux de son existence, il tient à donner à son essence une forme toujours initiatique. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste ne dit pas, qu'il n'y ait pas de raisons pour s'enthousiasmer ou pour se morfondre, mais que ce n'est pas à la raison, c'est à dire à ce qui est fixe et plat, d'en décider, mais au goût, c'est à dire à l'essor profond vers une hauteur naissante. | | | | |
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| noblesse | | | Même la sagesse de la vie peut se formuler en tant que solution - en évaluer le prix, en tant que problème - réfléchir sur sa valeur, en tant que mystère - vibrer de son intensité (Nietzsche, la finalité), de ses vecteurs (R.Debray, les moyens) ou du vertige de sa hauteur (moi, la contrainte). La plupart des sages s'arrêtent à mi-chemin : « Si tu veux, que la vie te sourie, tu dois la doter d'un bon prix » - Goethe à Schopenhauer - « Willst du dich des Lebens freuen, so musst der Welt du Werth verleihen ». | | | | |
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| noblesse | | | L'optimisme encourage les consciences tranquilles, ce séjour de tant de bassesses ; le pessimisme nous conduit à la honte, cette antichambre de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'optimisme naturel est l'apanage du repu ; c'est pourquoi je dois l'inventer. Le pessimisme superficiel accable les grands ; c'est pourquoi je dois en faire un haut choix libre. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent et le désir font partie de ces choses temporelles, soumises au courant du Léthé, de l'apprentissage et du désenchantement. Le génie et le rêve ignorent l'oubli, se moquent de l'expérience et vivent de l'enthousiasme. | | | | |
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| noblesse | | | Pour garder l'enthousiasme dans la vie, on doit savoir entretenir l'équilibre, ou l'égale intensité, de la naïveté, de la maîtrise et de l'ironie. La simultanéité de ces stades, cette harmonie verticale est l'affirmation de l'éternel retour, ignoré aussi bien en musique qu'en mathématique : « Chaque branche mathématique traverse trois stades d'évolution : le naïf, le formel et le critique » - D.Hilbert - « Jede mathematische Disziplin läuft drei Perioden der Entwicklung durch : das naive, das formale und das kritische ». | | | | |
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| noblesse | | | Le plus clair de mon temps se passe dans la demeure, bâtie et animée par les autres ; les heures obscures et rares, c'est à dire les meilleures, je les vis dans mes ruines, dont les portes et fenêtres sont condamnées par mes contraintes, et mes moyens m'y ouvrent le ciel, où scintille mon but, mon étoile. Tant de nigauds, n'acceptant pas le monde et refusant d'y bâtir leur maison, continuent d'habiter leurs cellules communautaires. Ce n'est pas par rejet du monde que je me réfugie dans ma résidence secondaire ; dans les deux lieux règne mon acquiescement : au monde de l'esprit divin et à celui de mon âme. Et qu'il est beau, ce rêve du monde, parmi « ses propres ruines, éprouvées par l'âge, mais toujours majestueuses » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | L'échelle ascendante de la valeur des choses se forme en fonction de mes envies de : les comprendre, les décrire, les célébrer. Il est rare que je parcoure tous les trois niveaux avec le même enthousiasme. D'où l'intérêt exclusif des choses inexistantes – Dieu, l'amour, le Bien – avec lesquelles je peux sauter les deux premières étapes, pour m'éclater dans la dernière. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme vaut par sa créativité et par ses admirations ; le dénominateur commun semble en être l’enthousiasme. « Ce qu’il y a de plus haut dans l’âme, c’est l’enthousiasme »* - Flaubert. | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être la façon la plus sûre de garder la hauteur est d’avoir un regard capable d’atteindre ou de ressentir les mystères de la vie sur notre planète, et la hauteur se réduirait alors au maintien de l’enthousiasme, de la vénération, de l’espérance. Ceux qui s’arrêtent aux problèmes de ce monde adoptent la vision eschatologique, en imaginant des catastrophes de fin du monde. Enfin, les plus nombreux ne vivent que des solutions, qu’apporta la civilisation, ce sont des ronchons, des envieux, des indifférents. N’empêche que la première catégorie regorge d’hommes ratés, la deuxième – de robots, la troisième – de moutons. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que ton regard possède assez de profondeur, pour te rendre compte du mystère grandiose du monde et pour affirmer ainsi ton acquiescement enthousiaste. Mais ton regard a, également, besoin d’une grande hauteur, pour faire de toi un nihiliste, celui qui crée ses propres commencements. L’acquiescement n’est nullement un dépassement du nihilisme, mais un partenaire sur le même axe de valeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Je n’ai pas quoi faire de la sobriété que me promet la réalité ; mes seules ivresses proviennent du rêve ; et l’harmonie, qui chatouille mon cœur, ne m’est bien-venue que grisante. « Caressé par l’harmonie, ému aux larmes par le génie » - Pouchkine - « Гармонией упьюсь, над вымыслом слезами обольюсь ». | | | | |
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| noblesse | | | Vu du côté de la hauteur, être utile voudrait dire entretenir l’enthousiasme et l’élan, et Pascal : « La mathématique est inutile en sa profondeur » - aurait pu ajouter qu’en sa hauteur elle n’est pas seulement utile et certaine, mais peut servir de fond de toute réflexion stellaire. | | | | |
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| noblesse | | | L’enthousiasme est bon aussi bien pour accomplir quelque chose de grand que de renoncer à se mêler de ce qui est mesquin. J'aime l'enthousiasme – dans les ruines. Dans les édifices communs – je désespère. L'enthousiasme, avant d'être architecte, est surtout bon pour un travail de sape ou de démolition. C'est pourquoi on lui préfère aujourd'hui - le calcul, la règle et le niveau. | | | | |
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| noblesse | | | L’aristocratisme est l’art de trouver plus de ressources d’admiration, d’enthousiasme et d’espérance – dans la faiblesse, plutôt que dans la puissance. Tout culte de la force est de la goujaterie. | | | | |
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| noblesse | | | La consolation – l’enthousiasme de la faiblesse ; le cynisme – l’enthousiasme de la force. | | | | |
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| noblesse | | | Le réel demeure dans la platitude et dans la profondeur ; l’idéel habite la platitude et la hauteur. C’est aux extrêmes que notre enthousiasme a sa place, tandis que la platitude est le séjour de nos désespoirs, dégoûts et pessimismes. La faute des nigauds est de pratiquer l’enthousiasme dans la platitude et l’indifférence pour la verticalité. | | | | |
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| noblesse | | | Le pessimiste est l’homme sans la verticalité, ce qui réduit ses horizons et rend tout l’au-delà menaçant, incertain. L’optimiste est l’homme, familier de la verticalité et se détachant de l’horizontalité ; il n’est que spectateur des naufrages d’en-bas ; maître de la profondeur des yeux, il pratique la hauteur du regard. | | | | |
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| proximité | | | Le sot, croyant ou athée : le monde est grand et moi - petit. Le créateur athée : le monde est petit et moi - grand. Le créateur croyant : le monde et moi sommes de même taille. Pour le pessimiste, la taille est minable, pour l'optimiste - énorme. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est un axiome pour le réaliste, un théorème pour l'optimiste, une aporie pour le pessimiste. Le premier y amène tout, le deuxième y est amené, le troisième lui fait mener une existence anonyme et irréfutable. | | | | |
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| proximité | | | Les stades - superstitieux, métaphysique, littéraire - du sentiment religieux : se pencher sur l'intemporel, l'inétendu, l'innommé. Reconnaître, avec regret ou enthousiasme, que c'est sur le Verbe que se referme tout pèlerinage, c'est en son nom qu'on vénère l'innommable. « On n'abolit pas la religion en abolissant la superstition » - Cicéron - « Nec vero superstitione tollenda religio tollitur » - mais on en consolide le verbe. | | | | |
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| proximité | | | La prière : louer Celui qui n'existe pas, pour l'enthousiasme, que l'inexistant continue à t'inspirer. D'ailleurs, c'est de son appel et non pas de ta volonté, que surgit la vraie prière : « La prière est toujours une initiative de Dieu en nous »** - Jean-Paul II. | | | | |
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| proximité | | | Parmi mes contemporains, je n'en connais pas un, qui serait plus touché, plus attiré par le sacré que Cioran, mais les hommes voient en lui un blasphémateur arrogant. Peu de poètes m'ont apporté autant de joie de vivre parmi des fantômes que Cioran, mais les hommes ne voient en lui qu'un éteignoir de tout enthousiasme. Quel siècle de taupes ! | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu trouvé apporte la paix, le Dieu recherché – l'angoisse, le Dieu senti, introuvable, inexistant – l'enthousiasme, l'admiration, l'amour. | | | | |
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| proximité | | | L'unique objet, dans lequel on puisse vivre la proximité la plus enthousiasmante et le lointain le plus angoissant - le visage de l'autre. Le regard, au sens propre, y prend l'allure d'un mystère sans fond. « On ne peut pas séparer le regard du visage » - Wittgenstein - « Den Blick kann man vom Gesicht nicht trennen ». Le visage est le miroir du cœur, ce pauvre cœur, choisi pour demeure par la machine, qui ne se contente plus de ses séjours dans les pieds, les mains et les cerveaux. Bientôt, les badges seront plus expressifs que les visages. « Jadis, on tenait à son visage et cachait son corps ; aujourd'hui, on s'occupe de son corps et oublie son visage » - Klioutchevsky - « Прежде дорожили лицом и скрывали тело, ныне ценят тело и равнодушны к лицу ». | | | | |
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| proximité | | | Le nihiliste ne refuse pas aux choses leur part du merveilleux ; seulement, il n'en tient compte que dans la mesure, où elles soutiennent sa passion de l'intensité et son appel de hauteur : « Être nihiliste, c'est nier les choses à leur plus haut degré d'intensité, et non dans leur version la plus basse » - Baudrillard. | | | | |
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| proximité | | | La foi, comme tout ce qui est grand, peut être vécue sur les trois niveaux : le mystère de la création, le problème de la mort, la solution d'une religion - l'admiration, l'angoisse, l'ordre - choisis donc entre l'enthousiasme, la paralysie ou l'ennui. | | | | |
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| proximité | | | Une légende bien naïve, que même Nietzsche entretenait : jadis, il aurait existé des valeurs suprêmes, témoignant de la présence divine dans les affaires des hommes, et qui auraient sombré, suite aux réévaluations nihilistes, et le vide ainsi créé justifierait le constat de mort de Dieu. Ces valeurs n'existèrent jamais. Ce qui est beaucoup plus dramatique, c'est que les vecteurs disparurent, ces porteurs d'élans et d'enthousiasmes, de tours d'ivoire, de temples et de ruines. | | | | |
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| proximité | | | La ligne de démarcation la plus nette n'est pas entre athées et croyants, mais entre les pleurnichards crédules du manque et les enthousiastes incrédules de la plénitude. Le même mystère guette l'âme du croyant et l'esprit de l'incroyant. | | | | |
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| proximité | | | Mes actes, créatifs ou contemplatifs, maîtrisent, ou au moins sont en accord avec les voix du vrai ou du beau, que j’entends au fond de mon soi connu. Mais la voix du Bien, au fond de mon soi inconnu, reste sans écho ou constate d’irréconciliables dissonances. Mais, dans tous ces cas, la limite, vers laquelle converge mon enthousiasme, ne peut avoir qu’une origine divine. « Il faut chercher ce qui est au-dessus de la pitié et du Bien - il faut chercher Dieu » - Chestov - « Нужно искать того, что выше сострадания, выше добра. Нужно искать Бога » - on sait, que ces recherches sont vaines, il suffit donc de vénérer cette limite introuvable. | | | | |
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| proximité | | | La foi, c’est l’écoute de mon âme, c’est la vénération émerveillée du miracle de la vie ; cette foi prodigue ma seule consolation crédible. En revanche, tout renvoi, par une raison dévoyée, aux promesses, aux preuves, aux croyances dogmatiques ne fait qu’étouffer ma sensibilité. La vraie consolation est le triomphe de l’âme sur la raison, le triomphe du Beau incompréhensible sur le Vrai bien compris. « La religion, en tant que source de consolation, est un obstacle à la véritable foi » - S.Weil. | | | | |
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| proximité | | | La consolation la plus bête et la plus servile est celle qu’on chercherait dans une religion, fondée sur un dieu connu. En revanche, le Dieu inconnu, se foutant de Ses collègues patentés, ce Dieu créateur de merveilles, matérielles et spirituelles, ce Dieu mérite bien nos enthousiasmes et nos vénérations, qui sont un seuil de la consolation. | | | | |
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| proximité | | | Les espérances, focalisées sur des finalités, sont, le plus souvent, sottes, d’où mon engouement pour les commencements, irresponsables, éphémères, mais divins. On le voit même avec les éléments : le feu nous réduit en cendres, l’air nous érode, l’eau nous pourrit et la terre nous ensevelit, mais, au commencement, le feu nous enthousiasme, l’air nous emporte, l’eau nous sert de miroir, la terre nous éblouit. Mais « Neptune noya plus de monde qu’il n’en sauva » - Érasme - « Neptunus plurus extinguit quam servat ». Il faut vénérer l’étincelle divine, placée en nous, et non pas les dieux inconnus eux-mêmes ; le salut, s’il existe, ne s’inscrit point dans le réel de demain, il est dans l’idéel d’hier. | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Les enthousiastes et les croyants ont le même besoin de vénérer, l’en-deça pour les premiers, et l’au-delà – pour les seconds. Les premiers finissent par être déçus par le savoir, l’intelligence, la noblesse des auteurs autrefois vénérés ; il ne leur restera que le respect du style et de l’ironie. Les seconds se transforment en grenouilles de bénitiers ou en adeptes des sectes asiatiques. | | | | |
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| proximité | | | Avec les progrès de la démocratie et de la protection sociale, l’homme libre n’eut plus besoin de Dieu et le proclama mort. Dieu-protecteur, Dieu-consolateur, Dieu-amour disparurent des horizons, sans provoquer la moindre secousse dans les âmes débarrassés de mystères. Mais, fuyant l’ennui des hommes-robots et se réfugiant au milieu des rêveurs, enthousiastes dans l’âme, Dieu-créateur est toujours en vie, Il ne fit que se coucher, dépité. | | | | |
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| chœur russie | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'eschatologie russe pousse à la familiarité avec les fins du monde et avec soi-même. La sensation de proximité naissant de l'attouchement par des mêmes arcanes. En Europe, le prochain est celui qui vous comprend le mieux ; en Russie - celui qui s'enthousiasme de la mutuelle incompréhension, source de vertiges. | | | | |
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| russie | | | En énumérant les symptômes du pessimisme, Nietzsche mettait, jadis, avant Dostoïevsky et Tolstoï, les dîners chez Magny. Les dîners en ville (comme jadis les dîners chez Agathon) continuent à avoir, en France, une place d'honneur, même à l'époque d'un optimisme général. | | | | |
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| russie | | | Depuis Octobre 1917, tant de visions oraculaires et haineuses de la chute finale de la Russie. Mais ce n'est pas dans le bruit de vaisselle cassée qu'elle sombre, mais dans le vide et le silence des vitrines des quincailleries. Telle Pythie, telle pitié. | | | | |
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| russie | | | On ne peut être attiré par la Russie qu'avec les yeux d'enfant ; dès qu'on creuse ou abrase, et même dès qu'on gratte, on tombe sur la sombre profondeur du Tartare ; de bonnes raisons d'aimer la Russie se trouvent, toutes, en hauteur déracinée. « Derrière les raisons enfantines de m'installer en Russie, se trouvent des profondes » - Wittgenstein - « Behind all my childish reasons to settle in Russia, there are deep ones » - tu n'aurais pas dû abandonner le regard d'enfant pour ouvrir les yeux d'adulte. | | | | |
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| russie | | | Auparavant, toutes les révolutions, c'était un drame aboutissant aux comptes rendus, modes d'emploi et nouveaux codes civils ; la Révolution russe - une tragédie optimiste se métamorphosant en une comédie pessimiste. | | | | |
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| russie | | | L'ennui semble être un point commun entre les révolutions française et russe. « 14 Juil.1789 - Rien. » - les plumes et les caméras enthousiastes inventeront ce que ne virent les yeux ni perçut l'esprit. « Nov.1917 : parmi cette horreur sans nom, au fond de cette absurdité - l'ennui. Tout va au diable et - il n'y a pas de vie. Il n'y a pas de ce qui insuffle la vie : d'un élément de lutte » - Hippius - « Нояб.1917. Среди этих омерзительных ужасов, на дне этого бессмыслия - скука. Всё летит к чёрту и - нет жизни. Нет того, что делает жизнь : элемента борьбы ». Les descendants introduiront les lutteurs, les arènes et les récompenses. | | | | |
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| russie | | | Ni Dostoïevsky ni Tolstoï ne trouvèrent en France d'adeptes de talent (on ne peut pas prendre au sérieux des G.Bernanos ou A.France) ; c'est d'autant plus étrange que Nietzsche ou Wittgenstein en sont des héritiers enthousiastes et pénétrants. | | | | |
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| russie | | | Tourgueniev et Gogol, les plus inconditionnels et enthousiastes chantres de la terre russe, reconnaissaient, qu'ils ne pouvaient s'adonner à leur exercice patriotique qu'à Paris ou à Rome. | | | | |
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| russie | | | Le surhomme nietzschéen aura laissé deux héritiers naturels, en Allemagne nazie et en Russie soviétique : ce qui aurait dû incarner des valeurs nouvelles (le mépris des mots anciens, l'oubli de l'Histoire), dans un pessimisme hautain, donna l'Ordre Nouveau et l'Homme Nouveau, avec leurs plats optimismes, le chant solitaire et tragique devenu marches militaires ou folkloriques. | | | | |
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| russie | | | Les Russes sont d'autant plus enclins à distinguer deux réalités, l'historique et la musicale, que la première, chez eux, est remplie d'un grondement, chaotique et terrifiant. C'est pourquoi les plus sensibles des Russes, Pouchkine et Tchékhov, ne sont que de la musique, le premier – sur une note optimiste, et le second – sur une note pessimiste. | | | | |
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| russie | | | L'enthousiasme, la vie ou l'être, laquelle de ces sensations doit accompagner nos expériences ? To enjoy penche pour la première, erleben et переживать - pour la deuxième, éprouver (provenant du verbe indo-européen être) - pour la troisième. D'où la légèreté, l'emphase ou la sécheresse des parcours correspondants. | | | | |
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| russie | | | L'apparence est fantomatique en français, lumineuse en allemand (der Schein, de scheinen - éclairer), évidente en russe (видимость, de видеть - voir) ; c'est pourquoi le sceptique français est angoissé, l'allemand - enthousiaste et le russe - certain. | | | | |
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| russie | | | Des hommes passionnés, jeunes et héroïques, à Pétrograd ou à la Havane, déclamaient de belles devises communistes, déclenchant des adhésions enthousiastes. Les mêmes slogans, marmonnés plus tard par de séniles fonctionnaires du Parti, n'inspiraient que le dégoût ou l'indifférence. Des mutations spirituelles et cérébrales, irréversibles. Mais une myopie dans le temps (la Russie) continue à entretenir de vraies nostalgies ; une presbytie dans l'espace (l'Europe) – de fausses espérances. | | | | |
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| russie | | | En Russie, comme en Allemagne, le Vrai scientifique et le Beau artistique sont des buts en soi, ce qui explique la profondeur de la réflexion germanique et la hauteur de l’enthousiasme russe. Mais « en France, la science et la poésie sont des moyens et non pas des buts » - Pouchkine - « во Франции наука и поэзия – не цели, а средства », ce qui en explique la légèreté et l’élégance. | | | | |
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| russie | | | En Russie, à cause de son régime grossier, envahissant et méfiant, je ne pouvais pas me débarrasser du réel, qui collait à mes états d’âme et à mon regard sur le monde. Je n’ai trouvé le rêve libre et enthousiaste qu’une fois en Europe. Je ne porte plus d’angoisses extérieures, sous une lumière indiscrète ; elles se métamorphosèrent en solitude intérieure et pleine d’ombres bienfaisantes. | | | | |
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| solitude | | | Avant de nous inspirer l'enthousiasme ou l'espérance, une philosophie honnête devrait mettre en avant l'énigme ou la fragilité de nos liens avec l'essentiel et faire de l'éphémère une raison d'admirer ou d'aimer l'immuable. Des philosophes d'origine juive, en Autriche, en Russie, en Allemagne, en France, portant, au fond d'eux-même, de multiples nostalgies : d'histoire, de langue, de géographie, de culture - contribuèrent formidablement à cette noblesse philosophique. | | | | |
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| solitude | | | Être intéressant, c'est abonder, en même temps, en goût sélectif, en intelligence affective et en tendresse élective ; j'y gagnai quelques mesures, bien que personne ne s'aperçût de ma stature ! Mais au lieu de maudire, aux heures sombres, ce monde de minables, je bénis mes heures astrales, qui me laissent si souvent en compagnie de Celui, qui est beaucoup plus intéressant que moi. | | | | |
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| solitude | | | Une vie complète : à l'enseigne de la honte, de la pitié et de l'enthousiasme, inspirés par la noblesse et articulés par l'intelligence. Mais c'est, aujourd'hui, la meilleure recette de la mort complète, de la solitude finale, puisque je deviens arbre cinéraire, étranger pour la forêt laraire : « La forêt ne pleure jamais un arbre mort » - proverbe russe - « Лес по дереву не плачет ». | | | | |
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| solitude | | | Être adapté à ce (merveilleux) monde ou ne pas être adapté à ce monde (maudit) - cela ne me dit rien sur l'intérêt de ta personnalité (soit dit en passant, la plupart des nigauds se considèrent mal adaptés) ; c'est ta capacité d'en peindre un, à ton effigie, qui m'intéresse ; et l'enthousiasme y est plus ardu à rendre que des malédictions ; et la solitude de plume m'y est plus chère que la solitude des salons. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude s'effectue un renversement de valeurs : le bonheur et la vertu, de fades et ridicules, deviennent lumineux et enthousiasmants ; c'est dans la multitude que « le vice est pittoresque et la vertu - grisâtre » - V.Rozanov - « порок живописен, а добродетель тускла ». | | | | |
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| solitude | | | Ce n'est pas dans le noircissement de nos pensées (Cioran) que réside le principal danger de la fréquentation des autres, mais dans la grisaille, qui se faufilera dans mes mots, grisaille inséparable des choses ; et les autres, que je rencontre en vrai, seront des choses ; l'autre ne vaut que par mes non-rencontres avec lui, dont j'inventerai les imaginaires : « Ici, on se rencontre, comme si l'on fut déjà dans l'au-delà » - A.Blok - « Здесь все встречаются, как на том свете ». | | | | |
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| solitude | | | Les repus, qui placent leur solitude entre deux dîners en ville, la redoutent plus que les autres, tout en bavardant sur ses béatitudes. « Le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible » - Pascal - puisqu'il est une chose trop basse. Dans la vraie solitude naît la plus noire des souffrances et la plus pure des métaphores. Nietzsche place encore plus en amont les souffrances de pacotille : « Le pessimisme du déjeuner, qui ne passe pas » - « Pessimismus als zurückgetretenes Mittagessen ». | | | | |
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| solitude | | | L'humble s'ignore, c'est pourquoi il s'admire, puisque, en soi, il trouve, en miniature, tout ce qui, dans le monde entier, est digne d'enthousiasme, tout en restant incompréhensible. Se mépriser, c'est être orgueilleux. Chesterton : « évite de te réjouir de toi-même » - « never learn to enjoy yourself » - n'y a rien compris. | | | | |
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| solitude | | | Rien de moderne dans mes outils, mes buts, mes enthousiasmes. Seulement quelques contraintes : éviter le robot, me méfier des belles idées, fuir l'horizontalité. L'arbre et non pas la forêt – le fond de mes projections ; la formule et non pas le tableau – la forme. Et mes ruines, je ne les entretiens pas, je les érige, telles Modernes Catacombes (R.Debray). Dans les catacombes, s'unissent les solidaires ; dans les ruines, s'unifient les solitaires. | | | | |
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| solitude | | | Qui prêterait attention aux états d'âme gémis par un anachorète carthaginois ? Même pour décorer les chars des Romains triomphants, on ne recherchait que des généraux ou de la soldatesque. Mon livre va sombrer comme tout souvenir phénicien, puisque les cendres de son oiseau éponyme ne toucheront plus la terre. La Didon du bûcher (Homère) ou la Didon abandonnée par Énée sur une île déserte (Virgile). Mais je dois tout faire pour « qu'à la vie solitaire corresponde un livre solitaire »*** - Pétrarque - « quo silicet solitarie vite solitarius liber esset ». | | | | |
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| solitude | | | Rester seul à seul avec mon soi connu approfondit mon vide et en intensifie l'angoisse ; c'est le tête-à-tête avec mon soi inconnu qui engendre et rehausse mon enthousiasme. Celui-ci est vécu comme un vide béni, dont la première vocation est d'être rempli par ma propre voix. Ce vide initiatique est à l'opposé du vide critique, que j'éprouve au milieu des autres. | | | | |
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| solitude | | | Abandonnant un pessimiste, abandonné par un optimiste, l’axiologue Nietzsche se retrouve seul. Sur le même axe d’acquiescement, je fus toujours et je reste seul ; mon Schopenhauer et mon Wagner s’incarnèrent dans une même personne, optimiste à ses débuts et pessimiste sur la fin, qui préserva ma solitude non pas par abandon advenu mais par distance entretenue. Sans cette solitude je n’aurais pas pu écrire des livres, dont je peux, aujourd’hui, dire qu’« Il n’existe nulle part des livres d’une espèce plus fière et plus raffinée » - Nietzsche - « Es gibt durchaus keine stolzere und raffiniertere Art von Büchern ». Seulement, à la place de force et cynisme déclamatoires je mets la faiblesse fière et le nihilisme raffiné. | | | | |
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| solitude | | | Avec des résultats mathématiques, il est capital de trouver quelqu’un qui te comprenne et partage ton enthousiasme. Mais dans l’art, l’adhésion ne peut être qu’un fugace état d’âme, sur lequel il serait idiot de compter, pour te donner du panache supplémentaire. Tout orgueil de l’artiste doit être solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La vulgarité des grincheux est dans la facilité grégaire de leur position ; la noblesse des enthousiastes est dans la difficulté de leur pose de solitaires. | | | | |
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| solitude | | | Les autres, pris comme moyen, font l'enfer de ton existence ; pris comme but, ils te diluent dans un paradis artificiel de la même substance ; pris comme contrainte, ils te laissent au purgatoire de ta pureté essentielle. Le vrai paradis est celui où brille ton étoile, dans ton ciel à toi ; ce que tu dois demander aux autres, c'est que, surtout, ils n'obstruent pas ton étoile et ne vident pas ton ciel. « Cet éteignoir de tout enthousiasme et de toute sensibilité : les autres » - Stendhal. | | | | |
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| solitude | | | Non que je me sente étranger à toutes les blessures collectives, mais il s’agit, plutôt, de la différence des lieux qui saignent. L’organe touché chez moi, je ne le vois pas chez les autres. Comme, d’ailleurs, c’est le cas avec les enthousiasmes collectifs. Ce que les autres m’imposent, c’est la langue, le degré de liberté, la paix accessible. Mes métaphores et mes angoisses m’appartiennent en propre. | | | | |
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| solitude | | | Se réfugier dans une hauteur permet de se prémunir contre l’exil dans l’espace (séparation avec une patrie) et l’exil dans le temps (séparation avec une époque). L’esprit s’exile, l’âme s’envole. Les yeux s’épouvantent devant la profondeur du réel ; le regard crée l’enthousiasme du haut rêve. | | | | |
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| introduction souffrance | | | SOUFFRANCE : Les écarts, dans le troupeau moderne, sont devenus si rares, qu'il fallut forger des termes plus moqueurs pour stigmatiser les brebis galeuses : fantasme - pour une vision mal calculée, marginal - pour désigner un interné de leurs ghettos, masochiste - pour un mot charitable adressé à une souffrance. Se marrer de ses déboires est évidemment plus digne que d'en geindre ; mais l'humour chevaleresque est plus long à composer qu'une franche pleurnicherie accompagnée d'une ruade. Les joies des hommes se ressemblent à tel point, qu'on a parfois l'envie de simuler une douleur pour avoir une voix sinon inédite, au moins un tantinet plus fraîche. | | | | |
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| chœur souffrance | | | SOLITUDE : Je ne connais pas de jouisseur solitaire, mais chaque fois que j'imagine une douleur portée par un troupeau, je ne vois au bout qu'un abattoir. Tout ce qui est contagieux est sans importance ; tout ce qui est épidémique n'est qu'épidermique. Méfie-toi de la souffrance stérile, celle qui racornit et dévitalise la source chaude de ta solitude. | | | | |
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| chœur souffrance | | | PROXIMITÉ DIVINE : La proximité recherchée à cause d'une souffrance est presque toujours fausse. C'est chair en paix qu'on communique le mieux avec le guérisseur d'âmes. Ne rapprochent que d'étranges réjouissances partagées au sein d'un naufrage. Les joies ne sont belles qu'imprévues, les souffrances - qu'appelées de ses vœux. | | | | |
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| chœur souffrance | | | MOT : On apprit à enfanter du mot émoussé, sans douleur. Il s'agit d'enfanter de la douleur, avec un mot tranchant. On se rend compte, qu'une plume est acérée, non pas en y posant un doigt ou un cerveau, mais en suivant son élan vers les tables à graver. Souvent, c'est à l'encre sympathique qu'on écrit le mot le plus pénétrant et profond. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir d'ici-bas et l'optimisme de là-haut proviennent de la même source. Et, dans une vie stagnante, je peux deviner le reflet de mon étoile. Le regard doit appartenir à l'étoile, ni au chemin ni même aux ruines ; qu'ils soient inondés de désespoir et d'ombres, mon regard doit porter le souvenir d'une lumière, même éteinte. L'optimisme est la certitude d'être moins malheureux qu'on ne croit. | | | | |
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| souffrance | | | J'ignore pourquoi les plus lumineuses envolées du sentiment naissent parmi la plus sombre et écrasante tristesse, où, en plus, on vit l'illusion de se reconnaître : « On cherche le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même » - Céline. | | | | |
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| souffrance | | | L'art de la négation : les uns voient le refus d'une espérance insuffisante dans le désespoir et y chutent ; les autres lui opposent l'espérance des délicats et rehaussent leur regard. L'optimisme des sots décourage, le pessimisme des sages vivifie. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le dilemme du verre moitié-plein moitié-vide, l'optimisme ne consiste pas à se pencher du côté plein, mais à trouver des ressources, mystiques ou éthyliques, du côté vide, à faire un bon choix entre « la volupté du vide et le leurre du plein » - Adorno - « der Lust der Leere und der Lüge der Fülle ». | | | | |
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| souffrance | | | La valeur d'une chose violente - d'une pensée, d'une femme, d'un enthousiasme - se révèle dans la douceur de ses crépuscules. | | | | |
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| souffrance | | | Nous passons la première moitié de notre vie à nous débarrasser de quelques bêtises pesantes et à faire pencher la balance en faveur de l'intelligence. Mais dans la deuxième moitié, on fait l'inverse, avec un étonnement centuple et débouchant soit sur un sombre désespoir soit sur une joyeuse ironie. | | | | |
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| souffrance | | | Pour accepter la musique de la vie, que chantent, authentiques, les sirènes, mon ouïe doit supporter tant de souffrances, de ces sombres contraintes, sans lesquelles mon étoile n'aurait peut-être pas eu tout son éclat. Mais tant d'adorateurs de caps en continu cherchent à me dévier de mes constellations, et me conseillent de boucher les oreilles. L'utopie, minable, c'est le bon havre ; la musique, c'est la réalité, profonde et intense. « La vie est faite de sauts entre les faits et les rêves ; entre les deux - aucun havre » - Tchaïkovsky - « Жизнь есть чередование действительности с грёзами - пристани нет ». | | | | |
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| souffrance | | | Qu'est-ce qu'espérer ? - te rendre compte qu'aucune raison ne justifie ton enthousiasme et persister à t'enthousiasmer. Parier sur l'inexistant. « Pour être désespéré, il faut avoir espéré l'impossible » - Valéry - on reconnaît une belle espérance par son entente avec un beau désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | De honte d'être hilare, on devient enthousiaste. « La mélancolie est le bonheur d'être triste » - Hugo. | | | | |
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| souffrance | | | La plus noire des sécheresses se niche plus facilement dans la clarté des sourires que dans de sombres chagrins. L'eau la plus fécondante tombe des nuages noirs. | | | | |
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| souffrance | | | La chronologie du sot enthousiaste : l'étonnement suivi de la déception. Chez le sage ironique, la déception précède la rencontre, et l'étonnement le visite à la fin. Ainsi se préserve l'immaculée déception, déposée dans tout désir profond et dont la satisfaction la féconde. Quand l'intensité des ombres profondes n'en cède en rien à l'intensité de la haute étoile, on entend mieux un carillon naissant qu'un glas du fini. | | | | |
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| souffrance | | | Manière de vivre, création de concepts, recherche de vérités, explication du monde – tant de ces balivernes insipides sont collées au beau nom de la philosophie, dont la première fonction fut, aux époques tragiques, - la consolation des agonies humaines. Mais ni la tragédie ni la comédie ne constituent plus le fond de l'existence, mais les modes d'emploi et les cahiers des charges, ni anesthésiants ni euphorisants. | | | | |
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| souffrance | | | Le tragique : une noblesse intérieure vivante ne trouvant pas (ou plus) d'écho, d'expression ou d'interprétation dans le réel ou l'imaginaire extérieurs, même artificiels. Sans conflit, sans annihilation, sans contradiction – la fatalité d'une frontière infranchissable. Le tragique naît des constats et non pas des négations. | | | | |
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| souffrance | | | Le premier souci de l'homme est d'être consolé, mais aucune consolation rationnelle ne survit à une grande souffrance. Seule une consolation esthétique ou poétique, c'est à dire s'attachant aux illusions ou aux rêves, est envisageable, et la réussir, c'est être doublement philosophe – irradier la pitié et le verbe. | | | | |
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| souffrance | | | Le message consolateur du philosophe n'atteint ni ne réussit que pour une poignée d'âmes sensibles ; mais tout Narcisse se console en cherchant à consoler un visage d'inconnu. « La sérénité, face à la mort, concerne non seulement l'agonisant, mais aussi le consolateur, et au même degré » - Heidegger - « Die Beruhigung über den Tod gilt nicht nur dem Sterbenden, sondern ebenso sehr den Tröstenden ». | | | | |
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| souffrance | | | Le but de la philosophie n'est pas de rendre l'homme – heureux, mais de rendre son malheur – exaltant. Mais, évidemment, pour accomplir cette tâche fallacieuse, il faut tricher : ne pas dire à l'homme, qu'au sommet de la montagne non seulement la pierre de Sisyphe chute, mais que lui-même y change de nom et devient Icare. | | | | |
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| souffrance | | | Les bonheurs individuels, contrairement aux bonheurs conjugaux (Anna Karénine), sont tous différents ; ce sont les souffrances qui sont plus souvent communes. Voilà pourquoi tant de jérémiades littéraires monotones et si peu de chants enthousiastes. « L'idée de la souffrance est plus facile à communiquer que celle du bonheur » - Greene - « Unhappiness is easier to convey than happiness ». | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, digne de nos enthousiasmes, n'a que deux ambitions à justifier : la synthèse des consolations et l'analyse du langage. La consolation – une espérance excluant toute action ; le langage, cet intermédiaire entre la réalité et la représentation et qui est la demeure de notre regard sur les commencements et sur les fins. « La philosophie proclame les principes de nos espérances les plus hautes et de nos regards sur les fins dernières »*** - Kant - « Die Philosophie verheißt die Grundlage zu unseren größten Erwartungen und Aussichten auf die letzten Zwecke ». | | | | |
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| souffrance | | | Tout regard droit sur la mort paralyse et décourage tout enthousiasme, surtout celui de l'art. L'art est un regard oblique, fuyant, étourdissant – sur la mort intouchable, inenvisageable. De cet art on peut dire : « Le vrai art naît de l'angoisse devant la mort » - H.Hesse - « Alle Kunst entsteht aus Angst vor dem Tod ». | | | | |
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| souffrance | | | L'optimisme : l'espérance matinale, face au désespoir vespéral, le rêve nocturne face à la réalité diurne. Le pessimisme : « Lui, avec la prémonition matinale des désastres du soir, moi – avec mon angoisse nocturne au-dessus des joies du jour » - Berbérova - « Он с утренними предчувствиями вечерних катастроф, я с ночными тревогами о дневных радостях ». | | | | |
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| souffrance | | | La vie : à chaque instant et en toute circonstance, on peut construire une chaîne de raisons ou de regards, qui aboutisse à un émerveillement. Mais on en rate plus qu'on n'en remarque ; « La vie s'achève, et tu vois, qu'elle fut une leçon, pour laquelle tu étais un élève distrait » - V.Rozanov - « Оканчивается жизнь, ты видишь, что она была поучением, в котором ты был невнимательным учеником ». | | | | |
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| souffrance | | | Le passé offre des solutions, l'avenir prépare des problèmes, seul le présent tient le langage des mystères. Et l'espérance peut porter les trois couleurs correspondantes : ne pas pleurer les disparitions, mais remercier le ciel d'avoir connu le disparu ; prier le temps de ne pas paralyser nos meilleurs élans ; s'émerveiller du spectacle du monde, qui se déroule dans notre regard. Seul le présent laisse ressentir l'écoulement mystérieux du temps ; temps et éternité sont des synonymes : « L'éternité, ni elle ne sera, ni elle ne fut ; elle est » - Hegel - « Die Ewigkeit wird nicht sein, noch war sie ; sondern sie ist » - et Parménide dit la même chose du temps. | | | | |
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| souffrance | | | L'excès de pessimisme donne des ailes à ma révolte, l'excès d'optimisme m'enfle de résignation, celle de prendre un stylo pour me dégonfler. Les deux ne sont que deux figures du nihilisme, aux saisons différentes. La révolte est comique et la résignation - tragique : « La vie est indigne de notre attachement : l'esprit tragique conduit à la résignation »*** - Schopenhauer - « Das Leben ist unserer Anhänglichkeit nicht werth : der tragische Geist leitet zur Resignation hin » - mais toi, qui ne connus jamais le vrai Dionysos, tu ne comprenais pas, que la résignation devant la vie pouvait signifier révolte du rêve, ce que comprit Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | La plus pure des mélancolies naît de l'enthousiasme : on ne parvient pas à se maintenir à son pic extatique et finit par vivre de sa mémoire, douce, évanescente, enivrante et toujours belle. Une chute amortie en caresses. La mélancolie la moins noble gît dans les déceptions : on s'attendait aux gouffres ou cimes, et l'on se retrouve dans la platitude – l'ennui déguisé en mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | L'enthousiasme peut aller de pair avec l'avis le plus désespéré, que j'aie du monde (« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre » - Camus), car la meilleure source de mes élans peut se trouver tout entière en moi-même, à l'intérieur de mon regard. Quel enthousiaste de la chose funèbre que Cioran ! Comme le furent Pascal et Kierkegaard. L'espérance ou la désespérance ne brillent qu'aux cimes ! Et sont vouées à la platitude dès qu'elles visent la profondeur. La philosophie devrait se consacrer à donner le goût des cimes, tout en touchant aux profondeurs avec ses racines. | | | | |
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| souffrance | | | Le but d'une consolation n'est pas d'apporter de la joie optimiste, mais de rehausser ou d'anoblir l'angoisse pessimiste, qui ne nous quittera jamais. | | | | |
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| souffrance | | | Les critères pour juger du bilan de ma vie : je les approfondis - je constate un lamentable échec ; je les rehausse - je vois une réussite exceptionnelle. Mais les arguments sont d'un poids comparable ; d'où l'équilibre entre mes enthousiasmes et mes hontes, mon espérance et mon désespoir, ma fierté et mon humilité. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'immobiliser à la hauteur courante, de ne pas s'agiter. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière. | | | | |
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| souffrance | | | Permettre à tout enthousiasme d'aboutir logiquement à une pâmoison et continuer à le pratiquer, écrasé et compromis. | | | | |
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| souffrance | | | Noircir furieusement la terre pour mériter au ciel une place lumineuse - rêve du pessimiste. Le rêve de l'optimiste est de descendre aux enfers, pour ne pas s'encanailler dans des paradis artificiels. | | | | |
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| souffrance | | | C'est à vous pendre d'ennui que de lire des récits de conquêtes et d'indignations, rédigés par des plumes médiocres ; mais quel afflux d'enthousiasme, avec de chatoyants tableaux, peints par des suicidaires, défaits et résignés ! | | | | |
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| souffrance | | | Rien de ce qui relève de l'intelligence ne résistera à la maîtrise par la machine : la logique, le langage, le style, la liberté, le hasard, l'invention. Certains états d'âme – la dignité, la résignation, la mélancolie, l'optimisme - pourront également être imités. Je ne vois qu'un seul type de plaisir, la caresse secrète, et un seul type de chagrin, la souffrance dans la joie, qui ne sauraient être machinisés. | | | | |
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| souffrance | | | D'où viennent la honte et l'enthousiasme, dont l'union te résume le mieux ? Serait-ce le désarroi devant ton soi connu, si borné et si net ? La foi en ton soi inconnu, vague et infini ? Cela ressemblerait à la Nausée de l'en-soi de Sartre, rejointe par l'Angoisse devant le pour-soi. L'enthousiasme trouvant dans la terreur une proximité stimulante. | | | | |
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| souffrance | | | Vivre enthousiaste, avec une souffrance vrillée à l'âme, semble être l'état divin. Celui qui surmonte la douleur, dans la fadeur de l'indifférence, est plus proche de la bête que de l'ange. Et la projection de Dostoïevsky : « Celui qui triomphera de l'angoisse et de la souffrance sera Dieu lui-même » - « Кто победит боль и страх, тот сам станет Бог » - aboutira plus certainement au robot terrestre qu'au Maître céleste. | | | | |
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| souffrance | | | Pour Tolstoï et Wittgenstein, la connaissance de soi se réduit à l'humilité. Une attitude qui serait justifiée par la souffrance d'autrui ou de soi-même. L'enthousiasme et la honte y seraient mieux à cette place, puisque cette connaissance devrait aboutir à la reconnaissance de deux mystères : du soi inconnu, inspirateur de nos meilleures images, et du bien inné, intraduisible en gestes. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, la vraie, l'indubitable, la cohérente, est la marche et non pas la danse, la récitation et non pas le chant, la douleur et non pas la douceur. Par la consolation on ne peut que détourner la vie de son courant naturel, on ne peut pas la vaincre. Sénèque est trop optimiste : « Il vaut mieux vaincre le mal que de le tromper » - « Melius est vincere illum quam fallere ». | | | | |
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| souffrance | | | Ils cherchèrent à rabaisser l'angoisse à l'état de souci et terminèrent, par inertie, dans la routine. Les ruines, cette maison ouverte de l'angoisse et de l'enthousiasme, se modernisèrent, pour devenir morne maison aseptisée du calcul. La nuit ne devient claire que grâce au néon. | | | | |
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| souffrance | | | À l'âge de dix ans, je connaissais déjà toutes les meilleures raisons désespérantes, j'avais déjà vécu les expériences des pires souffrances ; aucune désillusion terrestre ne menaçait plus mes illusions célestes, où j'avais choisi ma patrie ; aucun réalisme ne s'élevait plus à la hauteur de mon romantisme, bâti sur tant de malheurs. Mon optimisme, matinal et mûr, s'appuyait désormais sur mon pessimisme, enfantin et crépusculaire. | | | | |
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| souffrance | | | La Bible sanguinaire, la tragédie grecque et la tragédie shakespearienne comportent trop de cruautés ou de perfidies, ce sont des vaudevilles. La vraie tragédie, la tragédie optimiste, est celle de Tchékhov, où il n'y a ni bourreaux ni victimes, et la convulsion nostalgique est vécue par un amour, une jeunesse, un talent, un rêve, une grâce, soumis à la loi, terrible et fastidieuse, de la pesanteur et de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance et la désespérance cohabitent en moi, puisqu'elles proviennent des organes différents : le cœur ou l'âme, pour la première, l'esprit ou le corps, pour la seconde. Les origines, elles aussi, sont différentes : divines ou humaines. On se désespère dans l'action, on espère dans le rêve. « Agir dans le négatif nous est encore imposé ; être dans le positif nous est déjà donné »*** - Kafka - « Das Negative zu tun ist uns noch auferlegt, das Positive ist uns schon gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | Nul n'a besoin d'incantations philosophiques, pour s'adonner aux plaisirs ou béatitudes, et plus aveuglement on s'y livre mieux ça vaut ; en revanche, c'est l'irrésistible angoisse, qui finit par glisser dans les plus optimistes des âmes et qu'aucune raison n'efface ni ne calme, c'est cette intranquillité qui se tourne vers le sage, pour que celui-ci détourne l'intensité d'une souffrance muette vers une musique caressante, consolante, irrationnelle, grandiose. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne connais pas de héros tragiques ; les seules tragédies que je connaisse sont celles des résignés, des honteux, des inconsolables. Le hasard, dans un drame de circonstance, crée le héros optimiste ; la fatalité tragique conduit l’artiste pessimiste. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon philosophe se trouve une bonne source de la consolation humaine : Voltaire – dans l’ironie, Nietzsche – dans la musique, Heidegger – dans la poésie, Valéry – dans le mystère de la création. Rien de plus bête que le pessimisme sceptique. Ce qui est admirable, c’est que la consolation philosophique ne devienne convaincante que grâce à la qualité du langage, de cette seconde facette de toute bonne philosophie. Avec ces deux auréoles, la tragédie humaine gagne en hauteur et en couleurs, sans perdre de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Les sources des consolations se trouvent plus près de la mélancolie que de l’enthousiasme. « Partant de la mélancolie, il finira par chercher des consolations éphémères dans un système philosophique » - B.Russell - « Melancholy at first, he is seeking ultimately the unreal consolation of some system of philosophy ». | | | | |
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| souffrance | | | Une pensée ne mérite d'être saluée et portée haut que si elle peut être réduite à l'enthousiasme, au soupir ou au sanglot. Les hommes, hélas, se soucient surtout de dévitaliser ceux-ci, en les ramenant, en sens inverse, au bas calcul. « Ne raisonnez pas trop sur votre prière » - Fénelon. | | | | |
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| souffrance | | | La réalité est faite de vérités, et le rêve – d’élans. La perte d’intensité de celle-là – la comédie ; la perte d’intensité de celui-ci – la tragédie. Le philosophe optimiste cherche la plénitude (trop difficile) des deux ; le philosophe pessimiste en voit le vide (trop facile). | | | | |
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| souffrance | | | Tes états d’âme, aussi puissants, nobles et éclatants qu’ils soient, finissent, fatalement, par perdre, à la fin, de leur intensité et de leur attirance, d’où leur rôle déterminant dans la recherche de tes consolations. Dans ton écrit, tu devrais ne présenter que tes états d’âme initiaux – enthousiastes, admiratifs, amoureux. | | | | |
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| souffrance | | | Les excitations, euphoriques ou désespérantes, troublent l’image de ton étoile et en affaiblissent l’attraction. « J’ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire à celle qui désespère »*** - Van Gogh. La mélancolie est l’écho de l’appel de ton étoile, entendu par ton âme dans le silence de ton esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Le but d’une noble consolation : passer d’un pessimisme réel à un optimisme imaginaire ; mais pour l’atteindre, il faut recommencer à vivre dans le monde, peuplé des plus inaccessibles des rêves et des plus purs des souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | La grâce est prérogative de la jeunesse ; ensuite, entre en jeu la pesanteur, qui provoque des chutes d’intensité, d’enthousiasme, d’éclats, des pertes de hauteur. S’effondrer dans la platitude terrestre est irréparable ; pour l’éviter, la seule échappatoire, c’est tourner son regard sur le premier séjour de la jeunesse – une hauteur où naissaient des sentiments, des créations, des fidélités. La consolation, c’est retrouver dans ce regard – des échos de ce qui est regardé. | | | | |
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| souffrance | | | Dans chaque extase le pessimiste voit une angoisse sublimée ; l’optimiste trouve dans chaque angoisse un prétexte pour s’extasier. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus du flux temporel, le seul pont à bascule, reliant la vie au rêve, s’appelle, sur la première rive, désespoir et, sur la seconde, - espérance. On se rend sur la première, en se plongeant dans le présent sans pitié ; on débarque sur la seconde, en navigant sur le souvenir d’un passé sans ironie, mais le séjour prolongé sur la première semble inévitable. « Pour devenir optimiste, il faut avoir vécu et vaincu un désespoir » - Scriabine - « Чтобы стать оптимистом, нужно испытать отчаяние и победить его ». | | | | |
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| souffrance | | | Il faut occuper les cellules les plus vivaces de notre mémoire avec des traces de nos états d’âme enthousiastes, au passé. C’est avec ces traces qu’il faudra, un jour, remplir le vide envahissant du présent, et ainsi nous éloigner de l’angoisse, nous consoler. | | | | |
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| souffrance | | | L’origine de notre tragédie, cet affaiblissement de l’appel de nos rêves, aurait dû susciter une douce tristesse et non pas, comme c’est le cas, une violente angoisse – énigme… Pour Nietzsche, vivre une tragédie, c’était « souffrir du manque d’enchantements et de l’oppressante inquiétude » - « an der Entbehrung des Rausches und an einer drückenden Unruhe leiden », et la consolation serait la résurrection d’un enchantement évanoui. | | | | |
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| souffrance | | | Ta leçon d’humilité : imagine que tous aient, de nouveau, une âme, que tous se rappellent leurs rêves d’antan, que tous en ressentent les crépuscules menaçantes. Alors, tous pourraient-ils revendiquer l’état tragique ? Une minorité d’antan, étant rejointe par une majorité nouvelle, changerait le fusil d’épaule, en ne voyant dans leur existence qu’une comédie béate ! Peut-être, non seulement le beau doit être rare, mais le tragique aussi… | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n’est pas dans les tracas extérieurs mais dans la souffrance intérieure – des tourments de Dieu (mystère de nos commencements), des tourments d’artiste (problèmes d’enthousiasme et de style), des tourments d’humanité (solutions de fraternité), des tourments d’homme (solutions de solitude). | | | | |
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| vérité | | | Le camp de l'acquiescement universel est désespérément vide. Dans l'éternité et dans les espaces infinis il y a assez de mystères, pour ne pas les profaner par l'intérêt, porté aux problèmes de son temps. Contredire est mécanique, la vérité des contemporains est mécanique, la négation du mécanique est mécanique ; ne seraient organiques que le mépris ou l'enthousiasme. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les grandes vérités furent déjà dites ; et en promettre de nouvelles, au bout d'une course, devint charlatanesque. Le seul aboutissement désirable est dorénavant l'enthousiasme initial sauvegardé, c'est à dire préservant une part salvatrice d'utopie, de mensonge. « Il y a des esprits qui vont à l'erreur par toutes les vérités ; il en est de plus heureux qui vont aux grandes vérités par toutes les erreurs » - J.Joubert - les pédants, vivant de moyens communs, et les poètes, vibrant de leurs propres images. | | | | |
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| vérité | | | L'inévitable purification de la philosophie : on lui retire toute prétention à la vérité, on se moque de son savoir et encore davantage - de son savoir des savoirs, on s'ennuie dans son langage - il ne reste comme objet d'une vraie philosophie que la terreur ou l'enthousiasme de l'homme seul, et qu'un clochard aujourd'hui aborde plus pertinemment que les écolâtres. | | | | |
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| vérité | | | Travailler pour atteindre la vérité - tel est le mot d'ordre de tous les sots barbouilleurs. On y voit de la sueur, de l'agitation, un poitrail gonflé ; jamais on n'y entend ni harmonie ni musique ni enthousiasme. Et le fait que leur travail est non-qualifié et leurs vérités - invendables n'est pas le plus important. | | | | |
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| vérité | | | L'enthousiasme, la vénération, le vertige sont irrationnels, donc en-dehors du domaine de la vérité, et pourtant ce sont les meilleurs signes d'une vie triomphante. « La vérité finit toujours par triompher dans la vie, mais souvent une vie n'y suffit pas » - Eisenstein - « В жизни правда всегда торжествует, но жизни часто не хватает ». Une vie d'action est brève, elle bâtit des murs et des toits. Longue et intemporelle est une vie d'âme ; ouverte aux étoiles, elle ignore les toits ; au clair de lune, tant de chutes ne sont que des étoiles filantes du désir. | | | | |
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| vérité | | | Avoir besoin d'une vérité, d'une foi, d'une liberté ou les maîtriser - deux cas, qui presque s'excluent ; seul un maître peut se permettre les fastes du cynisme ou le luxe du scepticisme. La plus précieuse des maîtrises - l'art des contraintes, qui entretiennent une distance irréductible entre moi et l'absolu et en chasse toute familiarité. Le cynisme - liberté du goujat ; le scepticisme - liberté de l'indifférent ; l'ironie nihiliste - liberté enthousiaste, naissant des nobles contraintes ! | | | | |
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| vérité | | | Rien n'est vrai, je n'approuve rien, rien ne mérite être mon but, rien ne m'enthousiasme - y a-t-il un seul point commun entre ces riens creux et disparates ? - pourtant ils en font un amoncellement accusateur, pour le jeter à la face du nihilisme, qui crée du vrai, érige des contraintes, réveille les consciences. | | | | |
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| vérité | | | Par la négation, ce qui est imparfait, mesquin, secondaire progresse ; mais le grandiose, le divin, le noble vit d'un acquiescement enthousiaste et inconditionnel ; ainsi s'opposent le progrès mécanique (la dialectique banale) et l'éternel retour organique (la dialectique tonale). | | | | |
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| vérité | | | Les hommes vivent de preuves : de vraies, de pipées, de sottes ; cette densité de platitudes en fait un poison, et la poésie, hélas, n'y joue plus le rôle d'antidote, comme, jadis, aux âges obscurs, les preuves elles-mêmes. « Les preuves sont un antidote contre le poison des témoignages » - F.Bacon - « Proofs are an antidote for the poison of witnesses ». L'enthousiasme et la science jouant à la mort et s'en riant (A.Smith). | | | | |
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| vérité | | | À fouiller dans la nature humaine, ce qui me laisse optimiste, c'est que les détenteurs de vérités savantes sont rarement experts en beautés, et que les artistes s'avèrent insensibles aux affres du bien. Et le robot, qui règne aujourd'hui dans les têtes, est un phénomène passager ; des poètes ou des saints réapparaîtront encore certainement sur nos scènes profanées. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'a rien de vivant ; elle ne naît pas, elle se construit et se démontre. Le contraire du Bien, qu'aucun acte ne bâtit ni ne prouve. Ce n'est pas l'opposition entre un bon et un mauvais actes qui permet de comprendre la nature du Bien, mais celle entre tout acte mécanique et le rêve vivant. Les sots enthousiastes ou les sobres réalistes illustrent mieux, par contraste, ce que sont la vérité et le Bien que les menteurs et les tortionnaires. | | | | |
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| vérité | | | La recherche de la vérité est soit une tâche routinière (pour les scientifiques) soit vulgaire (pour les apprentis-philosophes). L'enthousiasme ou le désespoir ne peuvent en provenir que si le beau ou le Bien s'en mêle. | | | | |
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| vérité | | | Dans la définition de la vérité philosophique (intellectus – rei), comment faut-il comprendre rei ? - m’est avis, que c’est seulement en fonction des buts atteints. Et je ne vois ces buts que dans l’admiration du mot (qui se mesure avec nos sentiments indicibles) et dans la consolation de l’âme (face aux terribles verdicts que l’esprit formule à l’égard de nos destinées personnelles). Si les idées, telles que chose en soi, esprit absolu, fonction représentative du mot, apportent de l’enthousiasme à leurs adeptes, elles sont vraies pour la réalité philosophique. Mais bêtes ou triviales. | | | | |
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| vérité | | | Une partie de mes contradictions est due à mes quadruples états d’esprit : le matinal (le créateur), le diurne (le réaliste), le vespéral (le pessimiste), le nocturne (le rêveur). | | | | |
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