| action | | | La création divine - acte sans acteur ; la meilleure création humaine - acteur sans acte. « Prie, comme si tout ne dépendait que de Dieu, agis, comme si tout ne dépendait que de toi » - Loyola - « Ora como si todo dependiera de Dios y actúa como si todo dependiera de ti ». | | | | |
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| action | | | La plénitude te pousse vers l’horizon des actes ; le vide réveille l’appel de la hauteur. L’inspiration arrive à l’âme aux moments d’un vide dans l’esprit ; il faut savoir créer ce vide, ouvert au ciel. | | | | |
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| action | | | Le miracle de l'homme : la suprématie du désir sur le désiré, de la liberté - sur l'action, de l'immobilité de la source - sur le courant de la création. « L'action, le mot, l'événement ne sont que des représentations ; le chemin de la nostalgie et de la liberté ne se donne jamais à la marche » - H.Broch - « Das Getane und das Gesprochene und Geschehene sind nichts als eine Darbietung ; aber der Weg der Sehnsucht und der Freiheit ist niemals ausschreitbar » - il se donne à la danse, mais il y devient impasse des pieds ou scène du regard. | | | | |
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| action | | | Toute lutte devint trop sensée et, par-là, dégradante. Comment me résigner à n'en être qu'un instrument, moi, qui cherche à en être le fabricant ? Même une résignation trop militante menace l'homo instrumentalis. | | | | |
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| action | | | Tous les salopards nous renvoient aux candides motifs, pour justifier leurs sales actions. « Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection » - La Bruyère. Avec le plus droit des motifs, l'action sera toujours courbe ; n'écoute pas Sénèque : « L'action ne fut guère droite, si le motif ne l'a pas été » - « Actio recta non erit, nisi recta fuerit voluntas ». Les prônes sont pires que les actions ! « La récompense de l'acte dépend de ses intentions » - le Coran. L'action n'a pas d'intérieur, qui aurait pu la sauver, toute sa fécondité est à l'extérieur. L'action est trop franchement naturelle et le motif (et même le quiétif de Schopenhauer) est trop hypocritement artificiel. | | | | |
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| action | | | L'action est une traduction libre, ce qui justifie cette cohérence : l'humilité devant ce qui est produit, ma face traduite, la fierté devant ce qui produit, ma face intraduisible. Mais leur dénominateur commun est un regard chaud (et non pas froid, comme le prétend Nietzsche) et qui est la valeur même. | | | | |
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| action | | | La puissance dans le mieux est incompatible avec celle dans le plus. Celle-ci ne demande que la volonté, celle-là est question de talent. Le don du meilleur est au-dessus de la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | On se révèle par le mot dans un langage, par la pensée dans un modèle, par un acte dans une réalité. L'équivalence entre les deux premiers - création humaine, entre les deux derniers - divine. Au commencement divin était la pensée ; le verbe n'annonce qu'un commencement humain. | | | | |
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| action | | | Visiblement, au commencement était la grammaire, donc la phrase et non pas un mot hors-la-loi. Il n'y a pas de passage harmonieux et libre du mot créé à la phrase créatrice, mais d'une grammaire on aboutit à la création libre. | | | | |
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| action | | | S'appliquer, s'exhiber, s'inventer - trois modes de manifestation de son moi, dans l'ordre croissant d'authenticité. « La vie la plus belle est celle que l'on passe à se créer soi-même »** - N.Barney. | | | | |
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| action | | | Apprendre à faire, apprendre en faisant, désapprendre sans faire - cheminement de celui qui est sensible à la création et au langage. | | | | |
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| action | | | Le choix de choses à manipuler, le choix de types de manipulation, le choix de choses à soustraire – c'est ce dernier critère qui a les meilleures chances de traduire mon unicité ; les filtres sont les meilleurs alliés de mes outils, ils déterminent la hauteur de mes transformations, et « tu ne peux vivre que de ce que tu transformes » - Saint Exupéry. | | | | |
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| action | | | Le passage du vouloir au pouvoir, de l'intention à l'intensité, de la velléité – aux trois stades de la volonté ; volonté de buts (action), volonté de moyens (création), volonté de commencements (puissance). | | | | |
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| action | | | Préférer l'Agir au Faire, l'action à la production, la résolution de contraintes à l'avance vers le but, la liberté des buts à la liberté des moyens. Aristote : « Seul le mouvement, dans lequel le but est immanent, est l'action-praxis ». L'action-poïésis serait le mouvement animé par le rêve, cette contrainte transcendante, un telos intérieur au-dessus du skopos extérieur (cette action vers l'extérieur - Tat nach außen - Nietzsche) ; le malheur est que, au-delà du rêve défait, sévit le bilan, l'action-prohairésis, qui te laissera, le plus souvent, non pas avec une paix d'âme, mais avec une honte. | | | | |
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| action | | | C'est la mimesis (représentation, en grec), la noble imitation, qui est source de toute création (avec l'herméneutique - interprétation), et lorsque ce qu'on imite est action on l'appellera poésie, la poïesis. | | | | |
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| action | | | L’action, ou la production, est en-dessous de l’être, elle en est l’oubli ; la création, ou le devenir, est au-dessus de l’être, de cet être divin, dont elle est l’image humaine. | | | | |
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| action | | | Me rire de mes actions sur les choses ; me détourner de l'homme réactif en moi, me tourner vers l'homme actif ; mépriser le non passager, saluer l'acquiescement éternel, le oui du retour du même, en unisson de la première onde et surtout à la même hauteur. | | | | |
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| action | | | Dans toute action se croisent le pouvoir éloigné et le pouvoir prochain (Pascal), la grâce et l'outil, le regard et les yeux. Les deux sont voués à la peinture de la vie ; le second dessine l'horizon, le premier colore le firmament. Ab posse ad esse, et non pas l'inverse. | | | | |
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| action | | | Les uns cherchent des buts pour valoriser les choses, les autres - des moyens pour qu'elles bougent, moi, je cherche la contrainte, qui les laisserait sans prix ou invariantes. L'extase ou l'homéostase. Les contraintes, c'est la faiblesse créatrice, face à la force destructrice. « La faiblesse qui conserve vaut mieux que la force qui détruit » - J.Joubert. | | | | |
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| action | | | L'artiste dit, à l'opposé d'Aristote, que la forme est une puissance libre et génératrice, dont la matière n'est qu'un acte passif et servile. | | | | |
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| action | | | Au lieu de narrer la prose du monde, chanter sa poésie. Se désintéresser de la marche, viser la danse ; avoir besoin de scène et non pas de chemins. Ceux-ci finissent toujours par devenir sentiers battus, même si ta marche est la création même de ton propre chemin. « La route se construit en marchant » - Machado - « Se hace camino al andar » (Sénèque aurait dit la même chose : « Viam supervadet vadens », et Montaigne s’inspirait de ce vers virgilien : « C’est en marchant qu’on gagne en force » - « Viresque acquierit eundo »). Don Quichotte, ne disait-il pas, que « le chemin est plus précieux que l'auberge » - « el camino es más importante que la posada » ? Appliqué à la création, l'adage reste souvent le même : l'œuvre, c'est le chemin. | | | | |
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| action | | | L'homme de contemplation (Platon) ou l'homme d'action (Aristote) ne sont que de mécaniques projections de l'homme de création : le musée ou l'usine, pâles reflets de la vie. | | | | |
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| action | | | De la vie, qui est un autel, l'homo faber fait un atelier ; l'homo sacer fait de son atelier - un autel. | | | | |
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| action | | | Si, dans la vie réelle, la contemplation l'emporte largement sur l'action, en qualité de nos émotions, - dans l'écriture, c'est l'inverse : la narration du monde est toujours plus pâle que sa (re)création ; les activistes du réel ont peu de chances d'être de bons paysagistes de l'imaginaire, qui, d'ailleurs, ne vaut que par son climat, dont la reconstitution est la vraie action scripturaire. | | | | |
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| action | | | Créer résulte du devoir (le Christ) ; créer équivaut au vouloir (Nietzsche) ; créer traduit le pouvoir (Valéry). Créer, c'est une unification des trois ; créer, c'est le soi connu, la face lisible du soi inconnu, du valoir. | | | | |
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| action | | | Vivre, d'un côté, penser ou faire - de l'autre : vivre comme on pense, c'est se rapprocher du robot ; identifier la vie à l'action, c'est se mettre dans la peau du mouton. On devrait vivre du cœur et laisser l'esprit et la volonté se fusionner dans l'âme, dans ce créer, qui est union du penser et du faire, une vie inventée, naissant au milieu du beau et du bon et se solidarisant de la vie la vraie. | | | | |
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| action | | | La source, l'action, le sens - telle semble être le sens dynamique de la Trinité : « Il y a un seul Dieu le Père, de qui tout procède, un Seigneur Jésus-Christ, par lequel tout se fait, et un Esprit-Saint, dans lequel tout s'accomplit » - Grégoire de Nazianze - un admirable équilibre syntaxique (balayant au passage le Filioque) - appréciez l'enchaînement de de, par, dans - mais une sémantique des plus lâches : le Père-source, le Fils-outil, l'Esprit-réceptacle ? Je placerais le récipient - dans le Père, l'instrument - dans l'Esprit et l'origine du premier pas - dans le Fils. Mais que ne pardonnerait-on pas au patron des poètes ! | | | | |
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| action | | | Le mot est pur s'il peut se passer d'idées, l'idée est pure si le désir ne s'en mêle pas, le désir est pur si le passage à l'acte ne l'assouvit guère. Mais la multitude aime des amalgames : « Celui qui désire sans agir, engendre la pourriture » - W.Blake - « He who desires but acts not breeds pestilence ». Celui qui agit, immunisé contre le virus de honte ou de désir, gagne en stérilité et perd en saveur. | | | | |
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| action | | | Un rêve, hélas, inaccessible : vivre ce que je suis – je vis un devenir, qui n'est jamais fidèle à l'être inspirateur. Mais la fausse réalité : je suis ce que je vis – est pire, puisque mes gestes et mes mots cherchent l'ampleur ou la profondeur, tandis que mon être ne quitte jamais la hauteur. La vie se fige, oublie ou perd son élan - un vivant instantané sans un créant éternel. | | | | |
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| action | | | La fonction principale des contraintes n'est pas le choix de chemins ou de buts, mais la qualité du seul pas éloquent, du premier ; au-delà, c'est déjà l'inertie ou l'algorithme. Dans les actions, dont je me détourne, les actions à exécuter et non pas à créer, même le premier pas découle du mouton ou se programme par le robot. | | | | |
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| action | | | Au prix de grandes sueurs, ils produisent de vastes blocs de pesantes banalités ; les perles ne demandent aucun travail. « Aucune grande création intellectuelle n'est due à un grand effort »* - Ruskin - « No great intellectual thing was ever done by great effort ». L'intelligent est rarement diligent. Tu dois être bien le seul à ne pas appeler à travailler dur pour réussir, que ce soit auprès des garagistes, des ingénieurs commerciaux ou des peintres. Chapeau ! Et dire que école vient de loisir ! | | | | |
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| action | | | Agir est affaire de traductions successives : du désir en conviction, de la conviction en projet, du projet en moyens, des moyens en actes. Et cette chaîne est une suite de ruptures, aucune traduction n'étant fidèle entre les langages du désir, du discours, de la volonté, du geste, du sens. Si l'on suit le beau, on est infidèle au vrai ; si l'on suit le vrai, on s'éloigne du beau. « La traduction, comme la femme, est infidèle, quand elle est belle, et n'est pas belle, quand elle est fidèle » - Shaw - « Translations are like women : the beautiful ones are not faithful and the faithful ones are not beautiful » (voir aussi Lao Tseu). | | | | |
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| action | | | Dès que je sais faire quelque chose, la perspective d'une nouvelle inertie me terrifie - j'abandonne et la chose et la piste. Être créateur, plutôt qu'ingénieur. Le premier change de langage et par là désapprend le Fait ; le second change de sujet et oublie le Faire. Savoir faire, c'est maîtriser une syntaxe. | | | | |
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| action | | | Un méchant théoricien est rarement bon en travaux pratiques. Mais un méchant praticien peut être bon théoricien, surtout chez les fabricants d'outils. L'ennui de notre époque est que fabriquer les outils devint trop simple, à créativité facilement calculable, et leur usage - trop compliqué, à conséquences incalculables. | | | | |
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| action | | | Qu'emporte de nous, le mot, le regard, le geste ? La vie est-elle une traduction libre d'un texte insensé ou la création d'un discours inédit ? Se peut-il que « l'âme n'ait pas de secret, que la conduite ne révèle » - proverbe chinois ? Et si une œuvre n'était créatrice que révélatrice ? Psychologisme transcendantal ! | | | | |
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| action | | | Produire et créer, le travail et l'inspiration, les moyens problématiques et les commencements mystérieux, l'opposition entre ces deux manières de vivre est une fatalité irréconciliable. « L'âme se dessèche chez l'homme qui agit, mais l'homme qui crée sa personnalité (ou son mot ou son rêve) perd tout intérêt pour l'action »** - Prichvine - « Делая, человек становится бессердечным, а создавая личность (слово-сказку), теряет интерес к действию ». | | | | |
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| action | | | Aucune imitation humaine de l’œuvre de Dieu n’est possible, puisque celle-ci ne concevait que des miracles et des mystères, tandis que toute œuvre humaine, même mystique, ne produit que des problèmes et des solutions. Mais il y a un parallèle incompréhensible entre l’extase (prévue par Dieu) devant la beauté érotique du corps et l’extase (réservée aux esprits nobles) devant la beauté romantique de l’âme. Seul un rêveur peut s’inspirer des merveilles de la c(C)réation. | | | | |
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| action | | | Le rêve se crée et l'action se fait ; et l'homme est sa création et non pas sa production. Mais depuis Hegel, Malraux et Sartre on pense que l'homme est ce qu'il fait. Dans ce monde robotisé, l'homme noble se manifeste au premier chef par ce qu'il ne fait pas - pour ne pas profaner son rêve. | | | | |
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| action | | | La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise. | | | | |
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| action | | | La vie réelle peut être vue en tant qu’un atelier, un autel ou une prison, où je testerais mes dons, mes prières ou ma liberté. | | | | |
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| action | | | La création peut intervenir aussi bien dans ce qui se fait que dans ce qui se dit ; elle en donne même la valeur. Malheureusement pour le Verbe, qui, pendant les millénaires, avait dominé l’action, il s’enlise désormais dans la routine d’une manière encore plus radicale que l’action. La musique, occultée par le bruit de l’époque, abandonne le Verbe ; il n’y a plus de rythmes verbaux, capables de défier les algorithmes des robots. Il y a plus de créativité en technologies qu’en mythologies. | | | | |
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| action | | | La grâce dans la vie ou dans l'art – la facilité de respiration ou d'inspiration ; et de bonnes barrières entre l'action et le rêve contribuent à nous rendre gracieux des deux côtés de la frontière : « On est plus à l'aise avec la création, qui se désengage de la vie, comme avec la vie, qui se détourne de l'art » - Bakhtine - « Легче творить, не отвечая за жизнь, и легче жить, не считаясь с искусством ». | | | | |
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| action | | | La misère de notre époque n'est pas qu'on ne voie plus la différence entre grandeur et mesquinerie, entre hauteur et platitude, mais qu'on la cherche dans les actes et non pas dans le rêve. On n'est plus héritier, créatif et libre, d'une culture, mais jouet servile d'une civilisation. | | | | |
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| action | | | Tant de litanies, pour qu'on accomplisse chaque acte de sa vie, comme s'il était le dernier. Tandis que l'artiste, jaloux de bon Dieu, le veut premier, sans qu'il soit le dernier. « Vis chaque jour, comme s'il était le premier et le dernier » - Angélus - « Lebe deinen Tag als ob es dein erster und dein letzter wäre ». Le sage, cherchant un écho, s'arrête à l'avant-dernier. Les autres accumulent les n + 1 - èmes. | | | | |
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| action | | | Ma vie se résume en deux destinées : la première est tracée par mon action et mon esprit, et la seconde – par mon âme et ma création. Tout homme sensible finit par comprendre, que les pas sur la première voie n'apportent rien de significatif à la qualité de la seconde. Mais aucun progrès ne m'attend sur la voie éternelle, la seconde ; je n'y vivrai que le retour du même, car le talent de mes compositions, l'intensité de mes couleurs, la noblesse de mon regard sont trois dons du ciel non évolutifs. | | | | |
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| action | | | Le contraire du faire : dans les petites choses – végéter, dans les grandes – ne pas créer, dans les sublimes – rêver. Et le protagoniste du faire s'y appellerait – mouton, artiste ou robot. | | | | |
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| action | | | L'agir n'est pas seulement inéluctable, mais béné-fique, lorsque, au lieu de s'inspirer, à tort, du bien intraduisible, il vise le vrai articulé. Et de même, si la cible s'appelle beauté, l'agir s'appellera création. | | | | |
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| action | | | L'esprit suffit pour entendre un poème, cette musique nommée et datée ; seule l'âme peut entendre la poésie, cette musique atemporelle et atopique. « Le poème merveilleux est l'affaire des profanes, la poésie mystérieuse et invisible est une recréation de mystes » - Platon. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | Notre action : une merveille d'organisation, une merveille de performance, une merveille de liberté et une horreur pour l'âme pure, avec son chaud chaos impuissant et intraduisible, s'abandonnant à la servitude de l'amour ou de la création. | | | | |
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| action | | | L'intelligence amortit la honte de l'action ; sans l'intelligence, l'action est pure et bête consolation. Mais sans l'action, l'intelligence est initiatique et féconde ! Les enfants de l'intelligence sont tous des bâtards, victimes d'une déshérence. Plus l'action s'inspire de l'intelligence, plus elle est vaine. « L'histoire des actes : l'alternance de la pudeur et de la pesanteur relapse » - Jankelevitch. | | | | |
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| action | | | En interrogeant mon soi, hérissé de mouvements intraduisibles ni en actes ni en paroles, et en cherchant, désespérément, d'y mettre de l'ordre, je finis par préférer le terme organique de fidélité, au terme mécanique de cohérence. La tentative la plus probante, c'est l'écriture d'un livre, duquel, inexorablement, surgiront des images ou des sentiments, loin d'être des empreintes du réel. Et que dire des actes, qui ne sont que des écritures ratées ? Seuls ceux qui ne créent pas sont cohérents avec eux-mêmes. Le créateur est fidèle à sa création. | | | | |
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| action | | | Quand je vois l'homme d'action, l'homme de compétence ou l'homme de performance (fabrication, représentation, interprétation) - patauger, impuissant, en compagnie du mot, je suis presque prêt à acquiescer à l'exagération de Heidegger : « Seul l'être en puissance du mot confère l'être aux choses » - « Das verfügbare Wort erst verleiht dem Ding das Sein ». | | | | |
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| action | | | J'observe, chez moi, celui qui produit et celui qui choisit (her-stellen contre vor-stellen), et je penche, sans hésiter, vers le second. Ce qui ouvre la porte au plagiaire et au charlatan, mais interdit d'entrée l'oracle et le turlupin. Produire, c'est remplir les lignes de signes ; choisir, c'est barrer les lignes indignes et éclairer les lignes malignes. | | | | |
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| action | | | La pureté : n'être que récipient, aux formes douces, et ne connaître ni désirer de contenu, au fond amer. Outil sans application, regard sans chose, volonté sans acte. Maîtrise de l'acte en puissance, désintérêt pour la puissance de l'acte. Face à la réalité parfaite, la puissance comme fin de la volonté, à l'opposé de Thomas d'Aquin : « L'acte est plus parfait que la puissance » - « actus est potentia perfectior ». | | | | |
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| action | | | Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret. | | | | |
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| action | | | La magie du conçu rendait sans importance le vécu. Désormais, seul le vécu sans magie donne de l'importance au conçu vendable. | | | | |
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| action | | | Les lieux, où est encore possible l'audace du premier pas, ce sont l'art et la philosophie, et pratiquement jamais la science ou la technique. L'homme est le commencement, et le robot - l'enchaînement algorithmique ; on sait maintenant où nous conduirait la science. | | | | |
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| action | | | Que je prenne un marbre brut, ou bien une pièce travaillée par les autres (qu'elle soit en marbre, en air ou en béton armé), mon apport et mon effort doivent être de même nature, et le produit - ne garder que mes traits. | | | | |
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| action | | | Dès que l'homme s'imagine, qu'il puisse créer comme l'oiseau chante ou vole, il ne produit que de sonores broutilles ou de ternes trajectoires. La création humaine est dans le surpassement de contraintes. | | | | |
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| action | | | Toute émanation humaine, qu'elle provienne des bras ou du cerveau, contient et de l'homme et de l'œuvre : la part et du producteur et du créateur, de l'inertie et de l'élan. Et l'on a raison de négliger le premier et de ne s'intéresser qu'au second (« l'homme n'est rien, l'œuvre est tout » - Flaubert). Tout à tour, le Logos incarné ou le pathos désincarné. | | | | |
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| action | | | Pourvu qu'on ait du talent, la démarcation intéressante ne passera pas entre un libre penseur et un épigone, mais entre l'élan et l'inertie, entre le commencement et le développement, entre l'inconnu irrésistible et le connu résistant, entre le regard étoilé et la trajectoire en continu. | | | | |
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| action | | | Réaliser la vie, c'est réussir à donner du prix à ses meilleures sensations, tâche dont seul est capable l'art. Pour être un peu plus précis : donner de la valeur et non pas du prix ; leurs chances se trouvent partout, où n'est pas encore mort l'étonnement, dont la création n'est qu'une variation ; rêver la vie est plus noble que la réaliser. « L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle. Sans lui, nous en douterions » - A.France. | | | | |
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| action | | | Quand tu trouves, que le monde n'est plus ni fécond ni bien entretenu, demande-toi si ce n'est pas ta propre stérilité et ton laisser-aller. Le monde est toujours plus sain, plus complet, plus droit que toutes tes recherches de plénitude. | | | | |
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| action | | | Il ne s'agit ni d'agrandir ni de réduire l'étendue de mes défaites, mais d'en avoir une telle réserve, qu'aucun nouveau désastre n'approfondisse le naufrage déjà monumental. L'ironie amortissante est un outil d'accumulation et d'accommodation. La pire des réactions serait d'être content de mes revers. | | | | |
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| action | | | Nous ne connaissons presque aucun principe métaphysique, qui aurait présidé à la création de choses ; l'hédonisme devant les choses continue d'être plus fort que l'enthousiasme devant l'éclairage des principes. Pourtant, « tout principe créateur est toujours supérieur à la chose créée » - Plotin. | | | | |
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| action | | | Pourquoi l'image d'arbre périclite-t-elle ? Parce que tous les usages du bois - du gourdin au cercueil, de l'amulette à la Croix - s'abandonnent au profit des matériaux plus résistants. J'oublie souvent l'une des fonctions vitales de l'arbre : absorber les miasmes des actions humaines, pour faire respirer, ensuite, nos rêves. Le carbone des moutons pollueurs ou des robots imitateurs, transformé en oxygène du créateur solitaire. | | | | |
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| action | | | L'action est une langue de bois, et le goût exclusif pour l'action trahit la fadeur du tien. Le rêve est un arbre, qui te promet tout, de la racine aux fleurs. Ton propre goût se transmettra à ses fruits. La contemplation, qui ne chercherait pas la création d'arbres, serait pire que l'action de labourage ou de cueillette. | | | | |
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| action | | | Les étapes de mon mûrissement, face au désir : le maîtriser, le calculer, le rêver, le peindre – héroïque, intelligent, poétique, créateur. | | | | |
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| action | | | Là où règne la pensée, l'aristocrate est le plus tolérant et crédule, car, dans l'intelligible, il n'y a pas de matières, indignes d'un outil noble (dans le sensible, le rapport s'inverse). « Il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité » - Talleyrand. L'aristocratisme se manifeste dans le regard ironique sur le passage à l'acte. Pour le plouc, passage à l'acte est passage à l'existence. | | | | |
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| action | | | La liberté s'annonce dans l'audace des passions, se devine dans la créativité des commencements spirituels, mais elle se prouve uniquement dans les sacrifices et fidélités des actions. Il ne faut compter ni sur l'extase ni sur la contemplation, pour saisir la liberté, comme le fait Plotin : « La liberté réside dans l'intelligence, qui se désintéresse de l'action ». | | | | |
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| action | | | Difficile d'imaginer l'être, qui serait hors l'espace et le temps. Pourtant, c'est ce que visent, sous des angles différents, le scientifique, le poète et le penseur. À l'instar des dieux, ils agissent dans l'être ; c'est l'homme banal qui n'agit que dans le devenir, que seul le créateur sait munir d'une consistance de l'être. À l'opposé se trouve l'action, ni savante ni poétique ni spirituelle. « Si les dieux sont parfaits, pourquoi ont-ils besoin d'agir ? » - Épicure. | | | | |
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| action | | | Avant même que je me mette à agir, à parler ou à penser, deux sujets préexistent en mon for intérieur : le soi connu (la créature, les yeux de l'espèce) et le soi inconnu (le créateur, le regard personnel). Et ma vie, par alternance, prendra forme soit d'une copie du premier, soit d'une parabole du second. | | | | |
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| action | | | Il y a en nous un créateur et un spectateur ; le premier conçoit le beau, le second le perçoit ; le premier est dans le climat initiatique du regard, le second – dans le paysage, se déroulant sous ses yeux. Seule la source rend sacré le fleuve ; au-delà ne règne que la mécanique. « La source désapprouve presque toujours l'itinéraire du fleuve » - Cocteau. | | | | |
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| action | | | C'est en rêve qu'un bon outil produit l'œuvre. Se fier aux précipitations d'un premier jet céleste plutôt qu'à l'entretien de sillons et de bonnes graines. « Restez près du nuage. Veillez près de l'outil. Toute semence est détestée » - R.Char. | | | | |
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| action | | | Dans chaque action, ma liberté s'éprouve dans : la noblesse des contraintes, le talent des commencements, l'intelligence des parcours, la sagesse des fins. Quoiqu'en pense Platon : « Le dieu tient en mains le commencement, la fin et le milieu de tous les êtres », Dieu en est absent, et la chiquenaude initiale ne laissa aucune trace, aucun écho. En tout cas, au savoir et au savoir-faire ce Dieu délicat semble préférer la noblesse, pour représenter ma liberté. | | | | |
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| action | | | La conception suit les jalons - l'action, la pensée, le sentiment, la forme ; la perception emprunte le chemin inverse ; le sentiment doit être plus près de la forme, et la pensée – de l'action. Wilde se trompe d'étape : « Rêver d'une forme, aux jours de la pensée » - « A dream of form in days of thought ». La forme se donne surtout à la nuit du rêve, encadrée de matinées de nos doutes et de vesprées de nos certitudes. | | | | |
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| action | | | On a beau n'être que virtuel, nos actes n'en émettent pas moins des messages - des attributs sans identité. Avec les seuls attributs, créer une identité, tel est l'objectif de nos productions artistiques : « Des chats sans ricanement, j'en ai vu plein ; mais le ricanement sans chat ! » - L.Carroll - « I've often seen a cat without a grin ; but a grin without a cat ! ». | | | | |
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| action | | | Étymologiquement, l'acte, c'est une chose faite, et l'action, c'est la routine bien maîtrisée, visant un but précis. À l'opposé se trouve la création, un talent imprévisible, respectant les contraintes et chantant les commencements. | | | | |
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| action | | | L'action, la réflexion, l'image modernes débordent d'extériorité ; finie, la race d'Empédocle, de Hölderlin ou de R.Char, qui vivait de « l'excès d'intériorité ». | | | | |
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| action | | | Le nihiliste : être créateur de ses propres commencements. Les autres – l'inertie des enchaînements. | | | | |
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| action | | | L'action et la logique servent à chercher une solution, tandis que c'est surtout le langage qui aide à formuler le problème – deux milieux, deux démarches, deux outils difficilement compatibles. Comme les mystères ne se dissipent pas avec le même état d'âme, qui nous y a plongés. Les images, les mots, les concepts - dans chaque domaine nous avons un expert indépendant : l'âme, le cœur, l'esprit. Choisir un mystère, énoncer un problème, inventer une solution. | | | | |
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| action | | | Ils accordent à Dieu un rôle honorable, en se demandant : qui propose et qui dispose, qui s'agite et qui mène ? Plus l'homme pense être mené par Dieu, plus il se fourvoie et plus Celui-ci doit être ennuyé, face à la navrante similarité des sentiers battus, auxquels aboutit toute virée vers les Béatitudes, qu'elle soit dictée par la haute Providence ou par un bas calcul. Les méfiants se contentent de leurs culs-de-sac, aménagés en temples laïcs - en nobles ruines. | | | | |
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| action | | | En littérature, l'action s'oppose à la reproduction. « Je prends la plume pour l'avenir de ma pensée, non pour son passé. Je parle bien, si je bâtis en même temps que je parle »** - Valéry. Les autres copient le présent des choses. La forme architecturale future du bâti résulte de la résolution de contraintes présentes, tandis que le passé du but n'en donne qu'un fond utilitaire. Dans la conception, charnelle ou poétique, on ne connaît point l'enfant à naître. | | | | |
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| action | | | Heureusement, créer n'est ni trouver herméneutique ni produire phénoménologique, mais jaillir métaphysique. | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | Même sans faire appel à nos forces matérielles, même dans les domaines, où ne règne que l'esprit, nous nous manifestons toujours par deux types d'attitudes – actions ou réactions, créativité ou intelligence. La noblesse peut nous accompagner dans les deux cas ; c'est ce que nous subissons ou maîtrisons qui en donnera la mesure. Le paradoxe : l'action naît en nous, où il vaut mieux subir l'obscure loi de notre soi inconnu ; la réaction a son origine extérieure, et nous devons maîtriser nos filtres et nos amplificateurs, c'est à dire notre soi connu, pour préserver notre visage. L'action est notre pose, et la réaction – notre position. | | | | |
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| action | | | Le créateur, souvent, est à l'opposé de l'homme d'action ; au second on dit (de Pythagore à Nietzsche) : deviens ce que tu es ; au premier – sois ce que tu deviens. | | | | |
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| action | | | Le bonheur, c’est la création, inspirée par l’âme, sans accord, ni préalable ni postérieur, de la raison. Le bonheur, promis par Aristote : « Le bonheur, c’est l’activité de l’âme, conforme à la raison » - est insipide, bien que certain, puisqu’il n’y a plus d’âmes. | | | | |
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| action | | | L'action met en jeu mes forces communes, elle produit ; le bilan se situe entre l'arrogance et l'humiliation. Le rêve exprime mes faiblesses innées, il crée ; le bilan me bouleverse par l'angoisse ou la béatitude. Pour les robots, c'est beaucoup plus simple : « La Joie : la contemplation de notre puissance d'agir » - Spinoza - « Lætitia : suam agendi potentiam contemplatur ». Tout le contraire de Narcisse qui se contemple soi-même. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu n'a ni langage ni visage ni ouvrage ; c'est mon soi connu qui accède aux vocabulaires, aux qualités, aux outils ; ces deux soi sont incommensurables, et Aristote : « Ce que tu es en puissance, ton œuvre le montre en acte » - a tort. Le soi inconnu est l'énergie potentielle, et le soi connu – le dynamisme réel. | | | | |
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| action | | | L'action fut un plat journalier, créant des conditions favorables pour nous vouer à la profondeur du sentiment ou à la hauteur du rêve. Aujourd'hui, les rôles s'inversèrent, et la platitude règne aussi bien dans les muscles que dans les cœurs. « La Civilisation des machines s’inspire de son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action » - G.Bernanos. | | | | |
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| action | | | Tant que je suis guidé par un but, je ne fais qu’exécuter un algorithme. La créativité, c’est avant tout, la génération de rythmes, motivée par la noblesse des contraintes et inspirée par la hauteur des commencements. « Le propre de la créativité réside dans l’absence de but préalable » - A.Connes. | | | | |
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| action | | | Quel est le rôle de l'action, face à l'appel, irrationnel et irrésistible, du bien ? à la pulsion, qui nous attire vers le beau ? à l'émotion, que la liberté soulève en nous ? Elle secrète la désespérance, inspire la création, consacre la fraternité. Elle apporte de la clarté et de l'ordre ; mais ce qu'il y a de meilleur chez l'homme gît dans les ombres et dans le désarroi et ne communique que superficiellement avec les bras et les cerveaux. | | | | |
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| action | | | L'action a deux contenus – la production et la création. La première facette, bien analysée par Marx, conduisait à la machinisation sociale et technique, tandis que l'originalité de notre époque est l'application de cette tendance à la création même. C'est pourquoi l'action perd ses derniers charmes. Voilà ce que nous coûte l'abandon de l'homme au profit du robot : ils refusent à l'homme d’être le maître de la création, et ils font de l'homme - l'esclave de la production. | | | | |
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| action | | | La représentation sert de fond pour trois manifestations rationnelles de l'homme : l'action, le langage, la pensée. Mais elle ne figure que très vaguement dans les trois manifestations irrationnelles : le génie, la passion, la créativité. | | | | |
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| action | | | L'ironie est un genre architectural spécialisé en soupiraux, c'est pourquoi parmi ses élèves il y a tant de spécialistes en souterrains. Je m'évade vers le sérieux de l'acte et voilà que celui-ci m'emprisonne. Les outils de l'ironie ne promettent pas d'évasion, seulement une respiration moins honteuse. | | | | |
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| action | | | L’effet bienfaisant de disposer – ou mieux – de les créer ! - des buts inaccessibles : tu renonces aux parcours et te concentres dans l’élan, dans le commencement, fidèle à l’étoile, créatrice ou inspiratrice de ces buts. | | | | |
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| action | | | Le Daimôn socratique : « Quelque chose de divin et de démoniaque, une voix qui se fait entendre de moi, mais qui jamais ne me pousse à l’action »** - correspond à cette source de création et de passions que j’appelle mon soi inconnu. Comme Descartes avec son Diable, et Cioran avec son Mauvais Démiurge. | | | | |
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| action | | | Créer des contraintes, c'est créer des forces immobiles, qui, tout en mettant des solutions en marche, nous laissent en compagnie du mystère de la création même. Les bonnes solutions sont donc un problème de contraintes, que le mystère du but-mouvement nous souffle. | | | | |
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| action | | | Forger ou pétrir ? Écrémer ou approfondir ? Faire fondre le bronze des jours, par le feu de ton âme ? Ou bien ne toucher qu'à l'argile de l'imagination ? | | | | |
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| action | | | Mon tribut à la phénoménologie : toutes mes facettes peuvent se réduire aux relations binaires : l’être – moi et mon Créateur ; le devenir – moi et ma création ; le faire – moi et l’époque ; l’avoir – moi et la chose. Je dois tenir à la seule facette, où agit mon soi inconnu, - au devenir. | | | | |
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| action | | | Il faut penser et agir en homme sans illusions terrestres ; il faut rêver et créer en homme aux illusions célestes. | | | | |
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| action | | | Il serait bête de réduire notre valeur à la qualité de nos rêves et de nos idées, puisque, presque toujours, ils sont communs à toute l’humanité. C’est par l’acte de leur traduction artistique ou scientifique, donc par la création, que nous faisons entendre notre vraie voix. Le talent met la création au même niveau que les rêves et idées, le génie la porte même au-delà, et la noblesse l’élève au-dessus. | | | | |
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| action | | | La raison n’est pas la seule à dicter les motifs de nos actions : l’esprit en formule les raisons explicites, le cœur en souffle les implicites, et l’âme, chez les créateurs dans l’âme, en bâtit la mystique. « Les mythes sont l’âme de nos actions et de nos amours »** - Valéry. | | | | |
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| action | | | La création, face à l’inertie, – l’actif ou le réactif, comme le regard, face aux yeux, - le devenir d’artiste ou l’être de conformiste. | | | | |
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| action | | | Après notre bref passage, que peut-on laisser sur Terre ? - soit un paysage – un monument, un piédestal, un chantier, un terrain, soit un climat – des fièvres ou des frimas d’un tempérament. | | | | |
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| action | | | Pour Heidegger, la pensée est un travail de la main (vorhanden / zuhanden) ; elle est celui du sobre cerveau, pour les lunatiques, et celui des bras actifs, pour les pragmatiques. Elle devrait être la création immatérielle des ivresses et du regard passif. | | | | |
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| action | | | L’Agir s’étend de l’Inertie à la Création, de la Routine à la Liberté ; il s’insère entre la Pensée et l’Être, entre l’essence subjective et l’essence objective ; il est l’existence, une justification intuitive de la validité de la Pensée et de la compréhension de l’Être. | | | | |
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| action | | | La pensée, comme Rachel, est gracieuse ; l’action, comme Léa, - féconde. La grâce, elle aussi, enfante, quoique ses accouchements soient secrets à cause des paternités obscures. | | | | |
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| action | | | Les cibles prouvent l'existence du Créateur ; les flèches t'incitent à garder la tension des cordes de ta création. La cible est chose vue, la flèche est vision, et la corde - regard. Toutes les cibles se fanent et les triomphes des flèches avec. « De quelle flèche le vol ne s'arrête-t-il jamais ? La flèche, qui frappa sa cible » - Nabokov - « Какая стрела летит вечно ? - Стрела, попавшая в цель ». La fierté des flèches est dans la tension des cordes de l'arc d'Apollon. Lâcher la corde, c'est être entaché par la horde. Derrière toute flèche décochée t'attend une tunique d'Héraclès. | | | | |
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| action | | | Dans l’enfance on va du concret à l’abstrait, de la chose au mot – dans la maturité on emprunte, plus souvent, le chemin inverse. Dans son enfance, on n'est jamais créateur, on représente l'espèce, sans savoir produire des genres. La maturité non seulement inverse ces passages, mais elle y intercale son goût : entre le concret et l'abstrait - le goût musical, entre la chose et le mot - le conceptuel, entre l'action et le geste - l'ironique. | | | | |
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| action | | | Tout acte (comme toute pensée) est fruit d’une routine (sociale ou langagière) ou d’un hasard (l’état des muscles ou l’état d’âme) ; d’après le pénétrant Valéry, il serait un lapsus, tandis que le but d’un créateur (homme d’action ou homme de rêve) serait d’en faire entrevoir des invariants. | | | | |
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| action | | | Avec le temps, le travail des yeux parcourt un cycle : dans ton enfance ils boivent le monde, ensuite ils le voient ; un jour, ils deviennent regard, qui recrée le monde, ensuite il se dévoue à en entretenir la soif. Les yeux finissent par s’attacher à l’esprit créateur, comme les oreilles – à se solidariser avec l’âme musicale. Le cœur, lui, reste toujours solitaire. | | | | |
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| action | | | Ta sensibilité est indissociable des faits réels qui parsemèrent ta vie, mais pour la qualité de ta création ils ne jouent aucun rôle. C’est à peu près la même chose avec l’étude de l’Histoire : elle enrichit tes vocabulaires, mais n’apporte rien à l’efficacité, à la responsabilité ou à la sagesse de tes actions, y compris de tes créations. Les seuls personnages du passé, qui restent vivants dans le présent, sont ceux qui tentaient d’entamer un dialogue avec l’éternité. Le rêve, et non pas la réalité, guident les plus belles pensées et les plus belles plumes. | | | | |
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| action | | | Tout a une fin ; s’y attarder est vain, puisque presque toute fin est banale, commune, inertielle – le temps dévore, égalise, aplatit. Seuls les commencements spatiaux méritent ton attention : l’inertie scientifique ou sociale, ou bien la création musicale – poétique ou philosophique. | | | | |
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| action | | | Tant qu’on est obsédé par des buts ou des labeurs, on est condamné à l’ennui – ressenti ou produit. | | | | |
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| action | | | Dans l’action, dans laquelle se croisent les faits et les idées, il y a trois sortes d’acteur : les exécutants, les créateurs, les eschatologues ; les premiers, maîtres des outils, savent ce qu’ils doivent faire, les deuxièmes, dessinateurs des parcours, peuvent expliquer comment il faut le faire, les troisièmes, visionnaires des commencements et calculateurs des finalités, veulent justifier pourquoi il faut le faire. | | | | |
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| action | | | Vivre, c’est faire ; rêver, c’est admirer. Un être noble, c’est l’admirateur de l’œuvre divine lumineuse ; un devenir créateur, c’est l’action de consolation de l’existence humaine, pleine d’ombres. | | | | |
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| action | | | Les actes ou les mots : « Circé transformait les héros en porcs, moi – les porcs en héros » - Tsvétaeva - « Цирцея обращала героев в свиней, я — свиней в героев » - les bras, outil du mal, ou le cœur, refuge du Bien. | | | | |
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| action | | | Les essentielles de mes notes sont des tentatives de rendre l’élan vers des cibles nobles mais inaccessibles, puisqu’elles relèvent du rêve. Donc, ce sont des appels au chant des commencements, sans chercher à réciter la prose des développements. Si l’on retourne à la réalité, c’est Einstein qui a raison : « Ne raconte à personne tes projets, n’exhibe que tes résultats » - « Erzähle niemanden deine Pläne, zeige ihnen nur deine Ergebnisse » - ce qui suppose des représentations et interprétations communes. La logique est une anti-musique. | | | | |
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| action | | | Plus on va, mieux on comprend que son soi inconnu se traduit mieux par ce qu’on invente que par ce qu’on vit. | | | | |
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| action | | | Les sens forment ton soi connu, c’est-à-dire tes représentations, t’armant pour l’action. Ton soi inconnu ne doit pas grand-chose à l’expérience, il est fondamentalement inné ; il résume tes désirs, tes styles, ton goût dans la création. Le premier est omniprésent, permanent, humble ; le second est imperceptible, soudain, autoritaire. | | | | |
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| action | | | La création dans le vrai n’est qu’une action humaine routinière ; la création dans le beau est un devenir s’inspirant du divin, du soi inconnu, un devenir cherchant l’intensité de l’être. Et Maître Eckhart ne s’insurge que contre la première : « Ne songe pas à fonder ton salut sur une action ! L’homme doit le fonder sur un être » - « Denke nicht, dein Heil zu setzen auf ein Tun ! Man muss es setzen auf ein Sein ». | | | | |
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| action | | | Il faut mépriser l’événement non pas parce qu’il ne prouve rien, mais au contraire parce qu’il ne fait que prouver ou confirmer ce qu’une théorie, une idée, une intuition avaient pu préfigurer. La vraie Histoire n’est qu’un catalogue ennuyeux d’événements que nos imaginations colorient et animent, pour (re)créer une grande histoire, une histoire littéraire. | | | | |
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| action | | | Dans la réalité il n’y a presque rien à créer – contemple-la ; dans le rêve il n’y a presque rien à contempler - crée-le. | | | | |
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| action | | | Tu vaux par ce que tu es et par ce que tu fais. Ce que tu es se décompose en ton soi inconnu, l’inspirateur, le représentant de Dieu dans ton âme, et en ton soi connu, la volonté et le talent de ton esprit, avec tes connaissances et tes goûts. Ce que tu fais se divise en création, scientifique (l’esprit) ou artistique (l’âme), et en actions sociales, pour t’incruster dans la société et pour survivre. L’essence et l’existence, le virtuel et le réel. | | | | |
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| action | | | Les centres d’intérêt d’un créateur se forment par la focalisation de ses innovations sur l’échelle temporelle : depuis longtemps on épuisa les ressources tactiques (changement de parcours) et stratégiques (changement de buts). Il ne restent que des inventions de nouveaux principes de départ (changement de commencements). Les derniers à l’avoir compris sont Nietzsche et Valéry. | | | | |
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| action | | | Même ceux qui, dans leur élan créatif, tiennent à la primauté du commencement, adoptent, le plus souvent, celui des autres. La volonté n’y suffit pas, il faut de l’intelligence. « J’ai voulu partir de mon commencement » - Valéry. | | | | |
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| action | | | La première qualité de ton âme est la grâce de sa création qui t’attire vers les firmaments ; le poids du corps et de l’esprit te fait pencher vers la basse terre. L’impondérable culture du rêve ou la pesante nature de l’action – tel est le choix qui dit si tu es poète ou activiste. « La parole qui ne mène pas à l’acte n’est que du bruit sur Terre » - Th.Carlyle - « Speech that leads not to action is a nuisance on the Earth » - bruit sur Terre, musique aux cieux. | | | | |
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| action | | | Pour ériger ma tour d’ivoire, les matériaux de construction et les outillages me sont fournis par l’esprit et les yeux, mais ni l’âme ni le regard ne sont esclaves de mon atelier (Sklave seiner Werkstatt – S.Zweig). Ils convertissent le silence mystérieux et la lumière incolore du monde en mélodies et arcs-en-ciel des mots. | | | | |
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| action | | | Je suis sceptique quant à l’intérêt de la transformation de l’être en faire (et non pas en devenir qui n’est que l’être traversant l’espace-temps). On ne se fabrique pas ; on est complet, achevé, dès sa première enfance. Les valeurs et leurs hiérarchies restent stables ; ce qui évolue, ce sont des contraintes que j’impose à mes choix capitaux. Elles portent d’abord sur les buts à viser ; ensuite – sur les parcours à emprunter ; finalement – sur les commencements à créer. Je devins un éternel débutant. | | | | |
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| action | | | La raison et la liberté choisissent ton action ainsi que ses causes. La liberté découlant de ta raison n’est que raison. La liberté est un vague appel du Bien, elle est ton goût du Beau et tes contraintes du Vrai. Ta raison, ne connaissant que ton intérêt immédiat doit être absente du tribunal du vrai Bien (du Bien divin) ; ta raison entoure de contraintes ta créativité dans le Beau ; ta raison est seul juge du Vrai. À la sentence, totalement vide, de Rousseau : « sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause » - tu préféreras celle-ci : grâce à la liberté, tu peux échapper à la raison égoïste et préférer la musique insensée du Bien à son bruit mécanique et trouver ton propre chemin dans les labyrinthes du Beau. Les causes humaines se fabriquent ou s’inventent ; les causes divines enchantent ton soi inconnu. | | | | |
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| action | | | La vie est infiniment plus énigmatique et vertigineuse que n’importe quel récit romanesque, pourtant on continue à se passionner pour les créations littéraires. La même chose est valable pour les recherches en Intelligence Artificielle, qui n’arriveront jamais à atteindre le niveau des plus subtiles pensées humaines, de celles qui s’écarteraient du calcul brut. | | | | |
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| action | | | Notre existence s’éploie sur deux faces : agir ou créer, l’acteur ou l’auteur, la vie ou le rêve, le commun ou l’individué, la force ou l’imagination. La première, appuyée sur l’esprit social, triomphe partout, chez tous ; la seconde, portée par l’âme solitaire, devint si rare, presque introuvable. | | | | |
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| action | | | La plus utile contrainte pour l’esprit évaluateur (refus de l’inessentiel) est dictée par la liberté, dans l’essentiel, de l’âme créatrice. | | | | |
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| amour | | | Deux facettes sont impliquées dans l'art de la vie : créer et admirer, imaginer et sentir, se tendre et s'assouplir - bref, masculinité et féminité. Avec la première, l'art gagne en pureté et perd en pulsations, la vie y est plus placide et plus factice. | | | | |
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| amour | | | La possession est un terme qui couvre tout un axe, allant du savoir à la femme : de la plus raisonnable des maîtrises à la plus folle des extases ; Ève en serait un symbole. Et cet axe est parfaitement parallèle à celui de l'homme, allant de l'ange, humble créateur, à la bête, fière et dominatrice. | | | | |
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| amour | | | La création, la contemplation, l'ascèse sont des états enviables de l'homme évolué. L'homme, là-dedans, est un matériau comme une pierre, une merveille comme une vache, une impossibilité comme Dieu. Être sous-développé : quand, en même temps que moi-même, l'univers entier pourrit, se décompose, perd son sens. | | | | |
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| amour | | | La résignation, pour ne pas être une simple lâcheté, doit être dictée par la noblesse, apaisée et réfléchie. Le contraire de la résignation, c'est l'amour, c'est à dire un mélange de folies et d'élans. « Une résignation, non pas mystique ni détachée, mais une résignation en éveil, consciente et guidée par l'amour, est le seul de nos sentiments, qui ne puisse jamais devenir un faux semblant » - Conrad - « Resignation, not mystic, not detached, but resignation open-eyed, conscious and informed by love, is the only one of our feelings for which it is impossible to become a sham ». Pourquoi cette peur devant ce qui est inventé ? Peu scénique en coulisses - contrairement au dynamisme anti-théâtral - la résignation gagne d'être mise en scène, par la honte et l'absurde. | | | | |
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| amour | | | De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide. | | | | |
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| amour | | | Au commencement de l'homme était peut-être le désir du bonheur ; c'est lui qui, à son tour, donna lieu à l'angoisse de la création et de l'amour, car « le bonheur n'entrait pas dans les desseins de la création » - Freud - « die Absicht daß der Mensch glücklich sei, ist im Plan der Schöpfung nicht enthalten ». | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme la vie, comprend la partie banale du pourquoi du bon et la partie créatrice du comment du beau. La sagesse consiste à aimer la rose sans pourquoi (Angélus), tout en vivant les épines domestiques (Montaigne) sans comment. Réduire la vie ou l'amour – à l'art. | | | | |
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| amour | | | Que rien ni personne ne puisse se maintenir longtemps en tant qu'objet d'amour, que le beau finisse toujours par désespérer, que tout pas vers le bien te fasse traverser le mal, - faut-il en conclure à l'absurdité de ce monde et te morfondre dans l'abattement ? - n'écoute pas trop l'objet créé et aimé, écoute ton âme, capable d'aimer, écoute ton esprit, capable de créer. | | | | |
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| amour | | | J'aime, tant qu'au créer ne se substituent ni le bâtir ni le construire, tant que l'élan de la forme me préserve du contact avec le fond. | | | | |
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| amour | | | Je ne connais pas à l'amour de talents de prestidigitateur ou de guérisseur ; il est une divinité païenne, divinité créatrice et nullement salvatrice, aimant le temple vide, l'autel ardent et le sacrifice vital. « Notre amour ne peut se maintenir que par des sacrifices »* - Beethoven - « Kann unsere Liebe anders bestehen als durch Aufopferungen » - la fidélité permet de tenir des promesses, mais c'est le sacrifice qui permet d'entretenir la flamme. | | | | |
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| amour | | | Je me moque de leurs angoisses, nées des images abstraites d'infini ou de néant ; la seule que je respecte est celle d'un manque concret d'amour, de fraternité ou de créativité : ne plus savoir aimer, ne plus vouloir être consolé, ne plus pouvoir produire des métaphores. | | | | |
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| amour | | | Cœur comme matière exige beaucoup d'impassibilité. Cœur comme outil n'est utilisable qu'en et par pulsions. | | | | |
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| amour | | | La meilleure façon de donner est de se donner ; pour créer, rien ne vaut s'être créé ; mais pour aimer, s'aimer n'apporte rien et gâche, souvent, tout : « Veux-tu qu'on t'aime ? Ne t'aime pas » - Hugo. | | | | |
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| amour | | | Trois hypostases, à hiérarchie variable, nous résument : celui qui crée, celui qui connaît et celui qui aime. Leur fusion (l'ambition des sots) n'a aucun sens, bien que même Nietzsche succombe à l'illusion : « Toute création est l'envoi de messages : tout y est un - ce qui connaît, ce qui crée, ce qui aime » - « Alles Schaffen ist Mitteilen. Der Erkennende, der Schaffende, der Liebende sind Eins ». L'illusion vient de la fausse association du philosophe avec la connaissance et du saint - avec l'amour (« Le philosophe, l'artiste, le saint - c'est tout un » - Heidegger - « Der Philosoph, der Künstler, der Heilige - Eins »), tandis qu'ils n'en sont que chantres, sans être ni savants ni amoureux ; réunis, ils forment un poète. Les connaissances – contraintes négatives, l'amour – positives. La création – chemin. | | | | |
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| amour | | | Choisir entre Werther (laisser son imagination se traduire en réalité - une tragédie) et Don Juan (laisser la réalité réveiller l'imagination - un vaudeville), ce choix stendhalien ne se pose plus aujourd'hui, où la réalité et l'imagination ne communiquent plus entre elles, ce qui est une des origines de l'extinction de l'amour, dans les cœurs ataviques : « C'est dans l'amour que le rêve et la réalité ne font qu'un »** - Nabokov - « Мечта и действительность сливаются в любви ». | | | | |
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| amour | | | L'inspiration : s'arracher, ou être arraché, à l'inertie, tomber sur un point zéro sans cause, passer le flambeau à une fibre créatrice. Cette rencontre entre l'inspiration et la création s'appelle culte des commencements, dont vivent l'artiste, l'amoureux et le rêveur ; dès que la première impulsion est éteinte, intervient la routine, palissent l'art, l'amour et le rêve. | | | | |
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| amour | | | La jeunesse - une facile acquisition d'habitudes ; la vieillesse - la difficulté de s'en débarrasser. La passion est le seul obstacle de ces inerties, qu'elle soit un amour ou un enthousiasme ; dans les deux cas, c'est une créativité, celle du cœur ou celle de l'âme, qui nous y conduit ; toute créativité est une victoire sur le temps et son implacable logique. | | | | |
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| amour | | | Quand le regard, le mot et le geste de l'autre, au lieu d'ex-primer une solution en pure forme m'im-priment un mystère, je deviens traducteur-inventeur-créateur du fond. « Aimer quelqu'un, c'est l'inventer » - R.Gary. | | | | |
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| amour | | | On ne cisèle l'image monumentale d'une femme que les yeux naufragés et la main affolée. Toujours recommencée : « Cherche à lui donner un nom, une figure, la recréer cent fois, l'effacer à mesure, ne la trouver qu'en songe et pleurer au réveil » - Lamartine. | | | | |
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| amour | | | Les cœurs authentiques sont les mêmes chez tous, mais ils n'ont pas de langage à eux ; seuls les cœurs inventés parlent ou chantent. « Il y a des hommes, dont l'esprit crée leur cœur, et d'autres, dont le cœur crée leur esprit » - Tchaadaev. Mais l'esprit inventé n'existe pas ; le cœur ne maîtrise que deux langages - le bien et l'amour, deux manières de dominer l'esprit. | | | | |
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| amour | | | Au-dessus du sens - le culte de la source perdue du premier mot et la joie de la divination de la finalité du dernier. « Chez la femme, le sens est porté par le dernier mot, chez l'homme - par le premier »*** - L.Salomé. L'homme est musicien d'antan, la femme est Muse de l'instant : le rythme, c'est l'émoi, né à la source et prolongé par le courant créateur ; le commencement, c'est l'émoi sans durée ni coordonnées. Le fleuve cherchant à rester fidèle au sens de sa source - telle fut le sens du rythme antique. | | | | |
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| amour | | | Chez l'amoureux, la bête devient ange, comme toute profondeur devient hauteur. « Ni les anges, ni les forces des hauteurs, ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour » - St-Paul. L'amour - prescience créatrice de volumes infinis dédaignant la science des dimensions. | | | | |
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| amour | | | Deux manières de voir le présent : en faire un vide et le remplir par la profondeur d'un passé creusé ou par la hauteur d'un avenir rêvé, ou bien en vivre un débordement, ce que nous apporte l'amour, qui n'est qu'un perpétuel présent rejaillissant sur le passé ou sur l'avenir. Mais l'avenir est banal et le passé imprévisible. Le souvenir, comme le rêve, sont des poèmes, n'en faisons pas des chroniques ou des plans. | | | | |
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| amour | | | Ce stupéfiant parallèle entre l'écriture et … l'amour : la volupté d'un verbe (désir) naissant, accompagné, va savoir pourquoi, d'une créativité (fécondité) de l'acte d'écrire (d'aimer). | | | | |
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| amour | | | Quand la musique n'est plus là, on n'aime plus. Ce n'est pas aimer ou être aimé qui rend heureux, mais percevoir ou créer de la musique des sens – comme dans la naissance et dans l'entretien de l'amour. | | | | |
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| amour | | | Connaître, c'est reconnaître - aimez ce que vous ne connaissez pas. Aimer, c'est découvrir un arbre, où tout n'est qu'inconnu ; il s'unifie aussi bien avec le monde qu'avec le vide. L'amour qu'on nous porte, plus que la création que nous portons, est reconnaissance de notre soi inconnu, non cultivé, inarticulable, naturel – Hegel ne disait pas autre chose. | | | | |
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| amour | | | Dieu est Éros ou Caresse, puisque c'est bien la caresse qui se trouve à tous les sommets : du sentiment, du verbe, de la pensée. Dieu est Agapé, puisque de toutes les merveilles de la Création, seul le bien ne trouve aucune matérialisation crédible. Bref, Dieu est Amour. | | | | |
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| amour | | | Ce qu'on voit dans un humain, ce sont ses attributs secondaires ; son essence est transparente, et c'est l'amour qui la met à nu. Deviner, inventer, recréer - tout le contraire de constater. Se fondre des yeux plutôt que se croiser de têtes. | | | | |
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| amour | | | Il y avait des objets d'expérience et des objets d'imagination, que maîtrisaient nos bras ou nos esprits. Et il y avait l'amour, qui venait surprendre nos âmes et rendait nos existences et nos rêves purement artificiels et hautement heureux. Aujourd'hui, même l'amour est un objet d'expérience, dans cette chaîne de (re)production naturelle, que devint la vie. Les cerveaux et les cœurs sont au plus bas, au service des griffes. | | | | |
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| amour | | | Dante est dans le regard, Béatrice est dans la hauteur. « L'éternel Féminin nous aspire vers le haut » - Goethe - « Das Ewig-Weibliche zieht uns hinan ». Élever son regard devient question de conservation de l'espèce : « Psyché est fécondée par le regard d'Éros » - Salomé. Heureusement, le vrai regard a une bonne source : « L'amour est le regard de l'âme »*** - S.Weil. | | | | |
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| amour | | | Le fond de l'amour se réduit, peut-être, à une biologie ou à une astuce divine, mais la forme la plus sublime de sa manifestation, c'est la caresse ; c'est elle qui relance la flamme, que cherche à souffler toute satisfaction de mes désirs. L'amoureux et le créateur vivent les mêmes affres, la forme sauvant le fond : « Une passion, s'éteignant dans une forme, - voilà ce qu'est la création »*** - Prichvine - « Творчество - это страсть, умирающая в форме ». | | | | |
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| amour | | | Aimer, ce n’est pas se réjouir de, mais se réjouir grâce à. Le lieu et la source de mon amour, c’est mon cœur, dans lequel le Créateur mit ma capacité d’aimer. L’objet de mon amour y apporte la grâce ! | | | | |
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| amour | | | Qu'attends-tu de l'autre ? - une excitation ou un amour ? Ce qui excite, c'est notre génie, ces dons divins, qui constituent notre soi inconnu. Ce qu'on aime en nous, c'est notre caractère, notre activisme, ce qui résume notre soi connu. Inventer un amour est une tâche à portée de notre imagination ou de notre intelligence, tandis que créer une excitation est hors de portée de l'art. Le choix d'artiste est choix d'amant, puisque son réel est son imaginaire. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est présent aussi bien dans l'être du réel que dans le devenir - devenir soit de l'inertie algorithmique (voulue par Dieu, sous forme de science ou d'apprentissage), soit de la création (artistique ou sentimentale). L'invention inspirée paraît se rapprocher davantage du fond du réel que de la représentation rigoureuse ; l'invention, c'est l'imagination non maîtrisée par la volonté ; et quand la poésie anime l'imagination, c'est le beau se fusionnant avec le bon et produisant l'amour, cette poésie de l'imagination. La poésie de l'intellect (Valéry), c'est également de l'invention heureuse. Aimer, c'est s'arracher à l'inertie de la cervelle et se laisser guider par l'invention du cœur. « L'amour est une espèce de poésie » - Platon. | | | | |
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| amour | | | Ceux qui cherchent la vérité sont, généralement, encore plus raseurs que ceux qui se gargarisent de l'avoir trouvée. Les deux en sont, probablement, des amis, mais je leur préfère des amants ! Ceux qui sont à l'origine d'un langage, langage de requêtes, de regards, de soupirs, de perplexités, d'où surgit la vérité auréolée de substitutions des belles et mystérieuses inconnues. La possession, fût-elle furtive, hypothétique et inavouable, donne du piquant à la recherche. | | | | |
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| amour | | | Créer, aimer, se résigner - l'esprit, le cœur, l'âme - une triade, où chaque personne ne peux se passer des deux autres. La confection, guidée par l'affection, auréolée de la défection et visant la perfection. | | | | |
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| amour | | | La rhétorique ou l'imagination classiques, le rêve ou la sensibilité romantiques, le fantasme ou la folie postmodernes - cette dégringolade terminologique reflète fidèlement, pourtant, un progrès vers plus d'authenticité - le don sous-jacent, qu'il s'agisse de la créativité ou du frisson, est de nature érotique. Comme si le corps voulut prendre sa revanche sur l'esprit, la caresse se plaçant au même niveau que le bon et le beau. | | | | |
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| amour | | | Comment échappe-t-on au monde des évidences ? Le philosophe - par la logique, l'amoureux - par le physique, le poète - par la musique. Ils créent des cadences, des transes, des danses, qui ne sont que des apparences de la vie, des rythmes humains extrapolant les algorithmes divins. « J'existe comme les chiffres de mon rythme » - M.Serres. | | | | |
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| amour | | | La peinture d'un enfer coule de source, même chez ceux qui ne connurent ni flammes ni honte. C'est le paisible paradis qui se refuse aux pinceaux sans frisson. Celui-ci ne peut venir que de l'amour : Dante fut guidé par Béatrice, Goethe fut l'éternel amoureux, mais Gogol brûla la seconde partie des Âmes Mortes, faute de Muse. La présence de Dieu n'aide que les charlatans. | | | | |
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| amour | | | Qu'a-t-Il créé, notre Dieu, au juste : l'homme, la vie, la matière, l'espace-temps ? On n'y comprend pas grand-chose. Mais encore beaucoup moins – pourquoi Il créa le bien et l'amour, avec leurs flagrantes irrationalité, immatérialité, inutilité ? | | | | |
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| amour | | | Comparée à la Création divine, la création humaine est comme les ruses d'un flirt à côté d'un amour sans rime ni raison. | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme mon soi inconnu, le bien, le bonheur ou Dieu, s'impose comme une pure présence-absence, sans que je puisse manipuler la distance qui m'en sépare ou y ajouter mes propres couleurs. « Ce que tu cherches ou ce que tu fuis ne saurait être du bonheur » - Lermontov - « Он счастия не ищет и не от счастия бежит ». Le peindre est le recréer. | | | | |
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| amour | | | Le triomphe de l'homo faber sur l'homo loquax, de la praxis sur la poïesis, de la fabrication sur la création, est dû, hélas, à l'adoption volontaire par le poète de la mesure et du regard des ingénieurs. Les vainqueurs, avec un sérieux, qui fait froid dans le dos, proclament, doctes, qu'il faut « prendre acte de la fin d'un âge des poètes, convoquer les mathèmes, penser l'amour dans sa fonction de vérité » - Badiou - on dirait un robot crachant des conclusions d'un syllogisme ; aucune envie d'enterrer le poète, d'énigmatiser les mathèmes, de chercher du vrai, dans la folie amoureuse. | | | | |
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| amour | | | L'amour, la femme, l'image gagnent à n'être vus qu'en tant que fantômes intouchables. Et Dieu mort, c'est à dire, Dieu, qui perdit tout besoin d'une référence au réel, Dieu devenu fantôme, rejoignit les meilleures sources du beau chez les vrais créateurs. | | | | |
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| amour | | | En français et en russe, la pensée (мысль) est au féminin, elle est en attente du mot, qui la pénètre. En allemand (der Gedanke) et en italien (il pensiero), elle se masculinise en vue d'inséminer le mot efféminé (la parola) ou neutre (das Wort). En tout cas, une relation érotique, hétérosexuelle, entre la passion et la pulsion, entre la source sacrificielle et le fleuve fidèle, entre la création et sa muse, partout, est nette, qu'il s'agisse de la littérature, de la noblesse ou des voluptés charnelles. | | | | |
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| amour | | | Comment naît le paradigme du théâtre, qui nous attire tous ? - par le besoin de sortir des gestes obligatoires, des rôles collectifs, des situations répétitives, des mots vétustes – donc, par le rêve. Et puisque la femme est une créature de rêve et l'homme – un créateur d'action, « l'actrice est une femme au carré, l'acteur – un homme dont on extrait la racine » - K.Kraus - « die Schauspielerin ist die potenzierte Frau, der Schauspieler der radizierte Mann ». | | | | |
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| amour | | | L'amour doit être éperdu et désorienté ; celui qui connaît la cible de ses flèches (le soi-même ou les autres, ces cibles augustiniennes, menant soit à la ruine de mon cœur, soit au renoncement à moi-même), ce connaisseur est peut-être bon archer mais mauvais musicien. Je ne connaîtrai jamais la vraie cause de la tension de mes cordes, mais mon cœur infaillible en inventera l'imaginaire, aussi irréfutable que l'image de Dieu - l'icône, ou de la vie - la perfection, et me rendra idolâtre. | | | | |
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| amour | | | Le bien est paralytique, et l'amour est aveugle ; ils s’entraident, pour ne pas dépeupler notre facette sacrée, qu'ils sont les seuls à animer. L'homme se manifeste, vers l'extérieur, par la science et l'économie, mais sa trinité intérieure complète est faite du philosophe, de l'artiste et du saint, et puisque Dieu seul est saint, le bien et l'amour sont les seuls témoins de notre origine divine. Si le soi connu se charge de notre intelligence et de notre création, le soi inconnu représente le sacré ou, au moins, le noble. | | | | |
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| amour | | | Toute création humaine – de théorèmes, d’arbres, de poèmes – part d’un besoin divin, et Aphrodite, plus nettement qu'Hermès, pousse mon âme ou mes mains vers une rupture avec l’inertie du monde mécanique. Mais pour être complet, c’est-à-dire universel à l’échelle divine, je dois compléter mon jury céleste par Athéna et Apollon, en flanquant l’amour d’intelligence et de beauté. Et je m’adresserai à Zeus, maître des foudres critiques et amateur des volontés de puissance. | | | | |
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| amour | | | L’écriture est peut-être le palliatif le plus performant d’un amour à la dérive ou d’un pénible exil. « L’écriture assouvit la langueur, après la perte d’une patrie ou d’une amante »* - Nabokov - « Потеря родины оставалась для меня равнозначной потере возлюбленной, пока писание не утолило томления ». Écrire, c’est réinventer ; et les amours et les patriotismes inventés sont les plus beaux, même s’ils ne sont pas les plus vrais. | | | | |
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| amour | | | La fonction la plus noble de l’imagination est de faire parler, ou, mieux, - chanter ou danser – une beauté muette ou immobile. Autour de ce qui est sans charmes, dans les folies révolutionnaires, parlementaires, boursières ou amoureuses, ce n’est pas l’imagination créatrice mais l’excitation agitatrice qui est à l’œuvre. | | | | |
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| amour | | | Il est facile de trouver une place, au milieu des hommes, où je trouverais une paix, un soulagement, une chaleur provisoires. Le drame humain, c’est la précarité de cette place, sa dépréciation, sa vétusté, sa ruine. Il faut la chercher, ou, mieux, la bâtir ailleurs, dans l’imaginaire, où vibrent mes penchants les plus secrets et sacrés, comme l’amour ou la création. Le lieu, qui défierait le temps et ne connaîtrait que naissances et trépas, et qui hébergerait ma consolation. « Heureux, j’aime et je suis aimé, au lieu, inaltérable ni par moi ni par autrui »* - Shakespeare - « Then happy I, that love and am beloved where I may not remove nor be removed ». | | | | |
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| amour | | | Dieu réserve aux hommes ordinaires son regard courroucé, pour leur inspirer la peur et le remords ; mais Il leur refuse et l’oreille et la bouche. Pour les amoureux et les poètes, Dieu n’est ni sourd ni muet. À l’amoureux Dieu dicte les caresses, au poète - les mélodies. Traduire ce que n’entend personne d’autres est leur métier commun. « Les poètes ne sont que les interprètes des dieux » - Platon. | | | | |
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| amour | | | Que ta maîtresse, ton œuvre, ta limite restent dans un mystérieux lointain – tel paraît être le sens de ton existence créatrice. Mais, pour garder cette sainte distance, une mystérieuse proximité est nécessaire, et elle semble s’appeler – la Caresse, une jouissance sans trace, sans compréhension, sans raison. | | | | |
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| amour | | | Il faudrait réserver le terme d’amour à ses deux éruptions inconditionnelles : l’amour maternel, viscéral, imbu d’esprit de sacrifice aveugle, et l’amour sensuel, à fidélité aveugle, porté à un être du sexe opposé ; ce sont des caresses – par le regard, par le mot, par la main. En revanche, l’amour de Dieu, de vérité ou de patrie devrait être réduit aux choses sacrées : le sacré du lointain, le sacré de l’immédiat, le sacré du proche. L’âme sacralise la Création divine, l’esprit - la création humaine, le cœur – l’émotion de notre venue au monde. | | | | |
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| amour | | | Deux composants d’une grande création : un grand sentiment indubitable, faisant ressentir son Vrai intuitif, et un grand talent, faisant de l’intuition une certitude, grâce à une représentation paradoxale. Ce qui fait de tout poète – un amoureux, et de tout amoureux – un poète. | | | | |
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| amour | | | Si, dans ton écrit, l’expression d’un sentiment semble en être un reflet fidèle, ce sentiment doit être médiocre ou banal. Le créateur veut des sentiments indicibles, dont seule la musique peut rendre le frisson. « L’amour parfait est une déception sublime, puisqu’il est au-dessus de l’exprimable » - Chaplin - « Perfect love is the most beautiful of all frustrations because it is more than one can express ». | | | | |
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| amour | | | Le regard est affaire du créateur ; l’amoureux cesse d’être créateur, pour devenir jouet du Créateur, retrouver la première fonction des yeux – transmettre la stupeur à l’esprit, qui se métamorphosera en cœur. | | | | |
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| amour | | | L’air est rempli d’une musique inaudible ; et l’amour accomplit deux merveilles – il anime les fibres, prévues par le Créateur pour capter cette musique céleste et il nous rend sourds au bruit du présent. | | | | |
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| amour | | | Créer à perdre le cœur est le pendant à aimer à perdre la raison (Aragon). Et c’est une métaphore qui traduit l’adage d’artiste se plaçant au-delà du Bien et du mal, comme l’amoureux réduisant au silence et à l’esclavage la raison asservie. On leur fait perdre la liberté, on les enferme dans les bas étages, mais on les nourrit, respectivement, par le Beau et le Bien tyranniques. | | | | |
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| amour | | | Derrière toute extase d’artiste ou d’amoureux, il y a toujours, directement ou non, un objet réel associé, auquel il faut porter ta reconnaissance ou ta chaleur. Mais ce n’est pas l’objet aléatoire de ton imitation ou de tes caresses qu’il faille y vénérer, mais la création inspirée de ton âme ou la passion incompréhensible de ton cœur. Pour les sots, évidemment, notre félicité réside « dans la sorte d’objet auquel nous sommes attachés par l’amour » - Spinoza - « in qualitate obiecti, cui adhaeremus amore ». On crée ou l’on aime, dans le Beau mystérieux – au-delà du problème du bien palpable. | | | | |
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| amour | | | Pour rêver, briller, chanter, créer – il faut aimer. Pour certains, il le faut même pour penser ! « On ne peut philosopher sans aimer » - Dante - « A filosofare è necessario amare ». | | | | |
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| amour | | | Deux êtres constituent notre personnalité : celui de notre soi inconnu, ne s’exprimant que dans la création et n’étant visible qu’aux yeux amoureux, et celui de notre soi connu, qui, le plus souvent, obstrue la vue du premier. Heureux celui qui trouve les yeux qui percent ce voile : « Aimé pour nous-mêmes, ou plutôt aimé malgré nous-mêmes » - Hugo. | | | | |
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| amour | | | Ce qu’on appelle naturel, aujourd’hui, est de plus en plus mécanique, d’où ma préférence de l’artificiel. Même dans l’amour, l’imagination créatrice compte plus que l’inertie sentimentale. Et l’on peut oser dire que l’amour, c’est « maintenir vivace l’artifice d’une relation » - R.Enthoven. | | | | |
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| amour | | | Aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas, c’est peut-être aimer, inconsciemment, le Créateur plus que la créature. | | | | |
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| amour | | | Plus je te veux, moins je te connais ; moins je te connais, mieux je te crée ; mieux je te crée, mieux je te veux. | | | | |
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| amour | | | L’amour est plus près du rêve que de la vie, il est dans le regard avec les yeux fermés ; aimer, c’est un devenir créateur, plus intense qu’un être créé. Comment puis-je m’entendre avec Hugo : « Aimer, c’est vivre ; aimer, c’est voir ; aimer, c’est être ». | | | | |
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| amour | | | Ce que tu aimes est ce que tu crées, et toute création humaine est une plongée dans l’inconnu ; c’est une femme obscure ou un Narcisse à découvrir. | | | | |
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| amour | | | Tout amoureux d’une femme devient créateur : il éprouve, voit ou imagine des mystères, dont la femme ne se doute même pas. | | | | |
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| amour | | | L’amour dès le premier regard apporte de la béatitude et de la certitude ; l’amour dès le dernier regard – la honte et le remords - c’est ce qui m’arriva à la mort de ma mère – j’ai compris, de quel amour elle fut digne, et je n’avais pas su le lui faire sentir – ma vie commença à palpiter avec mon esprit du savant, se tourna vers l’âme du créateur, et finit, trop tard, hélas, par se tapir dans mon cœur inexpérimenté, où m’attendait un amer regret. | | | | |
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| amour | | | Les pulsions de l’amour ou de l’art, les charnelles ou intellectuelles, se ressemblent : la volonté inconsciente de (pro)créer. | | | | |
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| amour | | | La vraie fidélité, le vrai amour, la vraie création commencent lorsque les yeux se ferment sur le réel et les mains s’en détachent ; le regard et le cœur les remplacent, on devient poète, c’est-à-dire un amoureux. | | | | |
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| amour | | | En oubliant sa liberté, tout être vivant, l’homme y compris, peut être vu comme une matière première, tel un marbre. Il faut être créateur ou amoureux, pour que son regard enflammé y devine un ange. « J'ai vu un ange dans le marbre et j'ai seulement ciselé jusqu'à l'en libérer » - Michel-Ange - « Ho visto un angelo nel marmo e ho scolpito fino a liberarlo ». | | | | |
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| amour | | | La poésie est à la prose ce que le regard est aux yeux ; le poète, les yeux fermés, se sert de son regard pour recréer les objets illusoires, engendrant des émotions réelles. L’amour est l’un de ses instants bénis, où l’on puisse se passer d’yeux : « L'amour est l'état dans lequel les hommes ont les plus grandes chances de voir les choses telles qu'elles ne sont pas »* - Nietzsche - « Die Liebe ist der Zustand, wo der Mensch die Dinge am meisten so sieht, wie sie nicht sind » - seulement il ne les voit pas, il les crée par le regard : « Ubi oculus, ibi amor ». Par ailleurs, personne ne peut formuler ce qu’est une chose réelle. | | | | |
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| amour | | | Il y a mon soi connu (le créateur transparent), mon soi inconnu (l’inspirateur invisible) et il y a un monde, créé, implicitement, par une coopération entre ses deux-là – mes émotions, mes idées – mes livres. Tout compte fait, c’est selon ce monde que j’aimerais être vu ou aimé. « Que votre amour aille à mon monde et non pas à moi-même »* - Tsvétaeva - « Любите не меня, а мой мир ». | | | | |
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| amour | | | Après avoir vu quelques femmes réelles, le poète porte, dans sa sensibilité, l’appel d’une féminité, abstraite et mystérieuse, et dont la vague beauté va enflammer son regard balbutiant et réveiller dans son cœur le don de chantre. Le non-poète vit et s’émeut dans le concret, particulier ; il n’a pas de regard créateur, il n’a que les yeux pour … narrer et enjoliver. | | | | |
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| amour | | | Que tes yeux dévoreurs boivent la proximité réelle de ton amante ; que ton regard créateur invente, autour d’elle, des obscurités et des lointains de rêve. | | | | |
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| chœur art | | | CITÉ : La caverne a bien connu l'art balbutiant, mais c'est la cité qui le porta au stade articulé. Le mécène créa la longévité artistique, car le remords des tyrans les rendait sensibles à la beauté et déliait leur bourse à la convoitise de l'artiste affamé. La démocratie, avec sa conscience tranquille et son culte de l'argent mérité, sonna le glas de la création gratuite. | | | | |
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| chœur art | | | MOT : Le plus complet des arts, comprenant les couleurs, les sons et la plastique, est l'art du mot. Le seul, où la fonction de traducteur est aussi noble que celle de créateur ; le premier s'occupe de paysages, le second - de climats. Le mot idéal doit son volume à sa présence simultanée en étendue, en profondeur et en hauteur. Une seule absence peut l'annuler. | | | | |
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| art | | | Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons. | | | | |
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| art | | | Les expériences extatiques de l'esprit doivent servir à peindre les états de l'âme – le devenir artistique au service de l'être organique. | | | | |
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| art | | | La création, c'est la rencontre de la pesanteur et de la grâce, d'où la grâce sorte vainqueur. Triomphe du pneumatique sur le grammatique. « L'art est le regard sur le monde dans l'état de grâce »** - H.Hesse - « Kunst ist Betrachtung der Welt im Zustand der Gnade ». On peut même s'y passer de monde. Le regard est un tableau ou une musique, naissant dans mon âme, et la création en est un écho, tourné vers l'âme elle-même. Et il est sans importance si l'âme a, face à elle, le monde, le néant ou mon propre visage. | | | | |
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| art | | | Nous avons deux types de cordes : pour produire notre propre harmonie ou pour réagir, en écho, aux mélodies des autres. Les premières se logent plus près des yeux, les secondes - de l'oreille. On ne peut devenir artiste que si l'on sait s'ausculter. Si l'on sait transformer un regard en un son. Si l'on est auteur : « Tout fourmille de commentaires ; d'auteurs, il en est grand'cherté » - Montaigne. | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture il y a deux actions indispensables : dessiner des voûtes et faire entendre sa voix, qui s'y répercute. Être à la fois architecte et - chanteur, tribun, oracle, théurge, momie. Dans le vide – créer un auditoire. | | | | |
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| art | | | Le plus vivant en nous se passe de formes et de cadences apprises, se plaît dans un chaos vocal, ressenti comme bruit, par une inertie mécanique, ou comme musique, par une création organique. Par une oreille routinière, la sortie de l'inertie sera interprétée comme un mensonge de culture ou une barbarie de nature. L'art s'unifie avec la vie, lorsque la part de la musique, entendue dans une vie profonde ou créée dans une poésie haute, est la même. | | | | |
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| art | | | Créer, en français, c'est tout simplement interpréter, dans les deux sens : musical et logique. L'acte de traduction, qui affiche ses lettres de noblesse. | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui s'inspire de belles choses pour créer de belles représentations. Mais on ne parvient jamais à représenter les belles choses, et les belles représentations ne renvoient qu'aux choses imprévues. L'art accompli, c'est l'homme imaginaire moins les choses réelles (F.Bacon fut un mauvais arithméticien : « l'art est l'homme ajouté à la nature » - « ars, homo additus naturae »), l'art acosmique. Et l'interprétation n'y serait pas de l'addition, mais de l'unification d'arbres. | | | | |
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| art | | | Les moyens de l'art - l'abduction ; le but de l'art - la séduction ; les contraintes de l'art - la traduction. L'artiste est un phénomène de la conductivité. « Au préfixe près, il n'y a de philosophie que de la Duction : la déduction, dans l'aire logico-mathématique ; l'induction, dans le champ expérimental ; la production, dans les domaines de pratique ; la traduction, dans l'espace des textes » - M.Serres. | | | | |
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| art | | | Trois types d'écrivain-fontaine : ceux qui épluchent leur mémoire, ceux qui relatent un paysage, ceux qui répandent leur climat. Inventaire, invention, initiation. | | | | |
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| art | | | Pour un non-artiste, l'univers est ce qui dicte ses choix ; pour un écrivain, l'univers est ce qui s'anime autour de son livre. | | | | |
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| art | | | La sensation du novice : la vie est pleine, la plume n'a qu'à l'écouter. Signe que la vie est passée dans ta plume : la sensation que l'écriture précède la vie. | | | | |
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| art | | | Avec les mots, notes ou coups de pinceau on ne fait que tenter de se greffer à la vie. L'art est la merveille des greffes réussies, mais on ne sait jamais de quoi il est plus proche : de la vie ou de la greffe. | | | | |
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| art | | | Les sources du beau sont en nous, mais nos traductions n'étant pas en chaque occasion assez artistiques, devant le beau réussi des autres nous éprouvons l'envie de nous taire, d'arrêter notre discours sans grâce et, confus, de nous reconnaître, enfin, dans la production d'un autre. C'est, je crois, un sens possible du « le beau désespère » de Valéry. Un autre serait la sensation de chute de la trajectoire artistique : de la loi de l'être vers le hasard du devenir, à l'opposé de la science : du hasard de l'être vers la loi du devenir - le vrai rassure. | | | | |
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| art | | | Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé. | | | | |
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| art | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| art | | | Quand, dans le devenir créatif, dominent l'art et l'intensité, le temps disparaît des attributs de la création, et le regard de créateur remplace les yeux d'homme ; c'est un retour éternel, retour sur soi, retour du même soi, après une brève traversée du temps. | | | | |
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| art | | | L'heure de la création doit être matinale, au regard de mon propre astre, inspirateur ou projecteur de mes ombres. L'étoile matinale de l'éternel retour de Zarathoustra s'élevait au grand midi - am großen Mittag - du Soleil commun ! | | | | |
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| art | | | En philosophie, un maître doit être à l'aise dans la profondeur et dans la hauteur, dans le logos et dans le mythos, dans le rationnel et dans l'irrationnel. Dans la création, l'opposition principale est ailleurs : entre la grisaille et l'éclat, entre le bruit et la musique, entre l'indifférence et le bien. | | | | |
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| art | | | L'énigmatisation de balivernes, la banalisation de mystères - deux courants d'un art agonal, ars moriendi succédant à ars nascendi, sans soupir ni relief, précédant la morte platitude finale. « Le jour viendra, où nous aurons mis en lumière tout notre mystère et alors nous ne saurons plus écrire »** - Pavese - « Verrà il giorno in cui avremo portato alla luce tutto il nostro mistero e allora non sapremo più scrivere ». Le mystère du créer (ars inveniendi) se mutera en solution du faire (ars fingendi). | | | | |
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| art | | | Les plus ambitieux visent la fusion langagière du statufié et de l'exalté : Heidegger, avec ses révérences à Sophocle et Hölderlin, fait chou blanc dans un langage pourtant naturel ; Cioran, avec Valéry et Nietzsche en références, tire son épingle du jeu dans un langage entièrement inventé. | | | | |
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| art | | | L’homme de l’oreille (le frère), l’homme du regard (le créateur), l’homme du goût (le noble), l’homme du flair (le poète), l’homme du toucher (le caressant) me sont plus proches que l’homme-plume (le professionnel) de Flaubert ou de Nabokov. | | | | |
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| art | | | L'invention en art se fait dans l'espace ; désintégrer les formules de la génération précédente est puéril et vain. Une confusion entre le temps (générations) et l'espace (hauteur ou profondeur). Et c'est en intégrant ce qu'on nie qu'on gagne le droit de parler de formules ! | | | | |
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| art | | | L'art disparaîtra, car tout tend vers un langage unitaire, tandis que l'art est, par définition, la recherche de nouveaux langages. | | | | |
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| art | | | Une voix complice n'apporte rien à la voix créatrice. Il faut dédaigner l'oreille et se faire regard. | | | | |
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| art | | | L'objet d'une écriture est la création d'un lieu géométrique d'attirance, créé implicitement par un jeu de contraintes à variables. Et la lecture est son dessin par substitutions successives. | | | | |
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| art | | | Tout artiste est un copiste, mais de combien de fibres copiées monte une palpitation ? Là où le tâcheron reproduit la géométrie, l'artiste insuffle déjà une mélodie. | | | | |
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| art | | | Chant - conte de fées - mythe - pièce de théâtre - scénario - cahier des charges ; l'art achève sa trajectoire : gestation, gesticulation, gestion. | | | | |
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| art | | | Il faudrait vivre à mains nues, à cœur nu, mais la création artistique est affaire d'habits, portés par des top-models de la vie. | | | | |
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| art | | | Tant de livres annoncent, dès la première page, soit de la noirceur soit des arcs-en-ciel. Et combien ne laissent, derrière la dernière page, qu'une grisaille rapidement dissipée. L'artiste est celui qui, devant sa toile, tente de ne pas brandir sa palette. À l'écriture suffisent une tempête du bocal ou de l'encrier : « un verre d'eau aurait les mêmes passions que l'océan » - Hugo. Pour le regard, c'est aussi simple : « Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres » - E.Rostand. Quand le sang ou l'encre vous manqueront, vous vous tournerez, pusillanimes, vers l'univers entier : « Que le cratère de Vésuve soit mon encrier » - Melville - « Give me Vesuvius crater for an inkstand ». | | | | |
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| art | | | Deux écoles de la littérature française : celle de la liberté ou celle de la contrainte, le XVI-ème licencieux ou le XVII-ème cérémonieux, aboutissant à Rimbaud ou à Valéry. Il faut choisir entre siat et fiat, entre une vie donnée et une vie à donner. L'universalité semblant être dans la liberté, le second courant finira par n'être apprécié que des élites cosmopolites. | | | | |
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| art | | | En dehors de traduire, traduire une voix et une langue, qui ne sont pas les miennes, je ne peux pas donner un sens quelconque à créer. Être dans l'état de demande de messages (me sentir ange), ne pas m'attarder dans celui de la réponse (ce que veut le diable). Poétiser, c'est traduire des messages (voix) cryptiques. | | | | |
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| art | | | Le soi inconnu est, tandis que la meilleure facette du soi connu, la créatrice, devient. La musique, cette traduction de l'indicible voix du soi inconnu, est un processus et non pas un état. Ce serait le sens de l'appel nietzschéen de devenir ce que tu es. | | | | |
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| art | | | L'objet trouvé dans un livre devrait pouvoir se transformer en outil de vue pour s'apercevoir de nouvelles impossibilités ou compulsions. | | | | |
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| art | | | Le cadre idéal d'un créateur : sollicité par la beauté, contrôlé par l'ironie, guidé par le goût, motivé par un doigt féminin. | | | | |
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| art | | | Depuis Aristote et F.Bacon, on répète cette aberration, que l'art, c'est l'homme complétant ou imitant la nature. Dieu créa des algorithmes, auxquels, miraculeusement, obéit la nature ; l'homme crée des rythmes, qu'apprécie ce qu'il y de plus artificiel - notre âme. L'art est dans l'invention de sources et non dans le puisement de confluences divines. Le naturalisme, comme prolongement de l'art, est de l'imitation, où je me ridiculiserais, devant le Créateur inimitable. | | | | |
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| art | | | Le fragment et le raccourci sont de mauvais procédés des sceptiques stériles ; c'est la modulation qui est féconde. Ni intervalle ni droiture, mais hauteur ! | | | | |
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| art | | | La liberté de l'invention, face à la vie ; cette magnifique scène, chez Sartre, où Cervantès, dépité, sanglote, - il vient de croiser dans la rue un homme ressemblant à Don Quichotte ! | | | | |
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| art | | | Le don, la hauteur, la technique - trois sources irréductibles de l'art. On flaire le génie, lorsque la source principale reste délicieusement indéterminée. | | | | |
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| art | | | Sur la division en naturalistes et en artificialistes : il faut séparer le regard de la vue. Le regard, cet outil de l'intelligence, doit être artificier, tandis que la valeur de la vue ne dépend que du talent et de la créativité. Les couleurs et les notes de la panoplie d'artiste n'existent pas dans la nature ; tout naturalisme de la vue n'est qu'un artificialisme (re)connu, prévisible, sans étonnement. | | | | |
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| art | | | Le non-art : une lourde préférence donnée à un choix fortuit. Le premier signe de l'art : ce n'est pas le hasard qui dicte le choix ; le second signe : la même maîtrise aurait permis de défendre un choix contraire. | | | | |
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| art | | | Le talent littéraire : pour les paroles prêtes, savoir trouver une mélodie ; pour la mélodie prête, savoir trouver des paroles. Une bonne contrainte : se taire, au lieu de proférer des paroles sans mélodies. | | | | |
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| art | | | C'est la recherche mécanique de nouveautés à tout prix, qui déprécie l'art le plus sûrement ; le beau naît rarement d'une métamorphose d'un autre beau, il lui faut partir d'un point zéro de la création. Le commentateur ou l'épigone profane le beau, lorsqu'il n'en extrait que le vrai : « Il nous jette du beau dans le vrai, du vrai dans le pur, du pur dans l'absurde, et de l'absurde dans le plat »** - Valéry - la platitude est l'avenir, déjà largement réalisé, de l'art, qui se sépara définitivement du beau. | | | | |
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| art | | | Toute pensée prend, spontanément, une forme géométrique. Ce qui explique la possibilité de l'art abstrait (la géométrie dépasse rarement le stade d'esquisse !) et de ce pullulement de productions savantes nageant dans l'autoréférence. | | | | |
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| art | | | Indifférence face aux écrits, où des choses apparaissent avant des états d'âme. On devrait avoir l'impression, que ce n'est pas la main, mais quelque chose d'immatériel, mais intense, qui trace les mots. La mélodie qu'on entend devrait avoir déjà existé, en puissance, dans notre âme de lecteur. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, dans l'écriture, est plutôt une chauve-souris qu'une chouette ; elle permet d'éviter les objets trop tangibles dans la nuit de ce siècle et de s'attacher, tête en bas, aux refuges caverneux. Le savoir, dont se targuent les chouettes, ne sert qu'à terroriser des rongeurs de jour. | | | | |
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| art | | | Toute beauté a besoin de miroir. Non spéculaire, toute belle chose en soi ne dépasse pas le grade d'idole, de poids ou d'outil. Le miroir minimal - une négation. Toutefois, ce qui nous émeut le plus dans une beauté ne figurera jamais sur un tableau ni dans une formule ; elle est annonciatrice du merveilleux : « La beauté devient la preuve visible des miracles » - Dante - « La bellezza diviene argomento visibile dei miracoli ». | | | | |
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| art | | | L'art - produire des métaphores, une fois que je suis subjugué par un concept. Les piètres sciences, ce qui nous élargit et corrobore (l'art rétrécit et désespère !), c'est traduire en concepts les métaphores insaisissables. L'idole (verbe mental, représentation), le portrait (verbe intellectuel, propositions), l'état d'âme (verbe inspiré, discours). Il est de belles métaphores, devant lesquelles palissent les formules, les pinceaux et même les mots… | | | | |
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| art | | | Tout bon Narcisse n'est qu'un Pygmalion agenouillé devant sa Galathée, dont les mots font reconnaître l'image de son créateur. | | | | |
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| art | | | On ne peut bien écrire qu'en comprenant, que l'écrivain, en nous, ne doit rien à l'homme que nous sommes. | | | | |
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| art | | | Dans l'art, il n'existe pas d'imitateurs de la nature, opposés aux soi-disant créateurs. L'art est l'enrichissement langagier d'un modèle et non d'une réalité à modéliser. Seuls les non-artistes prennent le modeleur courant le plus en vue pour la nature elle-même. On n'imite que des théories (ce qui nous apprend quelque chose de nouveau sur la nature) ou des modèles (ce qui crée un semblant de nature dans un langage artificiel). | | | | |
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| art | | | Avoir pensé ne sert strictement à rien pour la qualité de l'écriture. Avoir écrit apprend la joie de penser. | | | | |
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| art | | | Le poète devrait penser en vers et non pas versifier ses pensées. Le poète dans l'âme dit Je fleuris comme les autres disent J'imagine, Je crée, Je produis. | | | | |
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| art | | | L'esthète fait de l'esprit, le penseur l'invente, le poète le fuit. Plus discrète est la place de l'esprit, plus crédible est le transfert du sens. L'image est la langue qu'on tire à l'esprit. | | | | |
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| art | | | L'écriture est l'alchimie d'extraction d'or à partir du plomb des mots. La logomachie est à l'âme ce que la physique des actes est aux muscles. L'écriture est un faux-monnayeur, la vraie monnaie du bonheur est frappée dans les alliages des mains et des regards. La vraie écriture est l'invention de ma propre effigie ; face à la monnaie, c'est à dire à la monnaie courante, à la règle, mes pièces, à la première lecture ou au premier emploi, seront déclarées fausses. Le premier à recevoir cet étrange présage delphique, être faux-monnayeur, c'est à dire allant à contre-courant, fut Diogène. | | | | |
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| art | | | Écrire, c'est mordre à son propre appât et répandre, ce faisant, son fiel, élixir, sang, poison, baume, antidote, sueur, larme. Refus du solide, identification avec le liquide. | | | | |
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| art | | | Il faut hériter l'art de mise de pierres de touche et innover dans l'artisanat des pierres angulaires. L'expérience des bâtisseurs et le goût des architectes. | | | | |
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| art | | | La liberté est nue, la création est l'habillage. Même si la création-source est libre, la création-fleuve ne peut pas l'être, à moins que celle-ci réussisse à préserver le rythme de celle-là (l'étymologie du mot rythme !). On n'est libre qu'en rêvant, c'est-à-dire en ne désirant pas la mise en forme. La création est l'affectation, la recherche des empreintes de ce qui n'a pas de corps. L'art ignore la liberté connue, il en invente une autre, inconnue, il la crée ; il n'écoute pas, il émet sa musique au milieu du silence : « L'art est appel à la liberté » - Schiller - « Die Kunst ist ein Appell an die Freiheit » - sans être libre lui-même. | | | | |
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| art | | | Les passions vécues par Shakespeare lui-même, si l'on en juge d'après ses sonnets, furent médiocres ; une raison de plus d'admirer celles, bellement inventées, que vivent ses personnages, aussi loufoques que ceux de Dostoïevsky. | | | | |
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| art | | | Dans un métier, où compte surtout l'invention, ils poursuivent cette chimère impossible, l'authenticité. | | | | |
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| art | | | Gide, A.Schlegel et Pasternak traduisent Shakespeare : le premier en retient surtout les images, le deuxième - les pensées, le troisième - le ton. Seul l'original met ces trois facettes à une même hauteur. | | | | |
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| art | | | Faire de l'art profond et de la vie haute - des alliés et même les unifier ; l'arbre ainsi construit s'appellerait - la création. Quand on n'en est pas capable, on voit dans l'art un mercenaire du rêve, ou, pire, on dit, que la vie, c'est « l'extinction du rêve par la réalité »** - Gogol - « разрушение мечты действительностью ». | | | | |
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| art | | | L'écriture est union de la peinture et de la musique : dans son écrit, l'écrivain met son corps, comme le peintre, et son âme, comme le musicien ; d'une union réussie entre le corps et l'âme naît l'esprit ; la dénatalité sévit aujourd'hui au pays littéraire, où prolifère et pullule le clone. | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture pleine se croisent crier, créer et croire. | | | | |
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| art | | | Un livre est complet, s'il peut servir, à la fois ou plutôt cycliquement, de solution-produit, de problème-outil, de mystère-principe. Si une seulement de ces lectures survit au regard ironique, le livre ne mérite pas ton chevet. | | | | |
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| art | | | Trois conditions nécessaires, pour que l'éternité prête l'oreille à mon message : il doit être sans lendemain, l'aujourd'hui y doit être absent et l'hier constituer la perspective ou le point zéro de mon écriture. Pour un bon interprète, comme pour un bon créateur, « hier n'est pas encore né » - Mandelstam - « вчерашний день еще не родился ». | | | | |
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| art | | | La montre, l'échelle et le zoom comme seuls outils de lecture moderne. Quand on n'a que l'intensité pour outil d'écriture, on ne compte, chez le lecteur, que sur le regard nu. Le feu, cet autre nom de l'intensité, fut le seul élément, que le bon Dieu biblique cachottier aurait escamoté à l'homme (« Il créa le ciel et la terre, et Son esprit planait au-dessus des eaux » - et le feu, alors ?), avant que Prométhée ne relève le défi divin. | | | | |
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| art | | | Dans l'écrit de jadis on sentait le frisson des mains, des cervelles et des plumes (« découvrir une chose, c'est la mettre à vif »** - G.Braque) ; aujourd'hui, le mode flagrant, qui domine, est copier-coller. | | | | |
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| art | | | L'écriture est un acte (et non pas un rêve) surveillé par une sensibilité, une mémoire et une intelligence, ce qui le décompose sur ces axes : la hauteur du style, l'étendue de l'ambition, la profondeur de la construction. | | | | |
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| art | | | L’échec fatal du genre discursif est dû au fait que le passage d’une perle à l’autre est presque toujours une grisaille mécanique. « La création – le passage continu d’un échec à l’autre » - Chestov - « Творчество есть непрерывный переход от одной неудачи к другой ». L’échec est dans le passage ! Tu renonces aux passages – tu restes avec les seules maximes, ces nœuds solitaires, ces triomphes des étincelles dans la nuit du rêve ! Hors lumières communes. | | | | |
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| art | | | Le miroir narcissique, l'écran d'observateur, le métronome de savant, comme figures ou instruments d'art pour saisir ce qui se rythme ou se cadence, paraissent bien inutiles et niais, quand on a la chance de posséder un bon altimètre. | | | | |
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| art | | | Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, je n'offre au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure. | | | | |
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| art | | | Dans le jugement d'un mot ambitieux, au quoi aléatoire (« vous ne l'auriez pas trouvé »), au pourquoi servile (« vous ne remonteriez pas si loin ») et au comment banal (« vous n'avez pas de bonne panoplie ») on devrait privilégier le qui souverain (« essayez de faire mieux ! »). | | | | |
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| art | | | Chez un créateur cohabitent deux personnages – l'homme et l'artiste. Ce qu'il faudrait retenir de l'homme, ce ne sont pas ses expériences – le savoir et les preuves, mais ses dogmes - le goût et le tempérament. Et l'art, c'est la sophistique de l'artiste au service des dogmes de l'homme. | | | | |
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| art | | | L'artiste d'antan voulait s'adresser à Dieu ; celui de nos jours se produit devant son spectateur ou son lecteur ; l'homme fait la roue devant la femme ; la femme s'exhibe devant l'homme. Dans le lac, l'artiste Narcisse n'avait pas trouvé un miroir, mais une frontière, qui l'isolait des autres (comme la fontaine de Villon ou la mer de Valéry) ; le visage qu'il aimait était peint par son imagination, en tête-à-tête avec le dieu de la beauté. Et le visage est peut-être ce que nous avons de plus intérieur, Socrate, dans sa seule prière : « Cher Pan, donnez-moi la beauté intérieure, et que l'extérieur soit en harmonie avec l'intérieur ! »** - l'avait bien compris. | | | | |
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| art | | | La bonne écriture est un palimpseste : une couche fraîche de mots, par-dessus les esquisses de notre âme à court d'outils. La mauvaise : le canevas des choses d'aujourd'hui forçant une peinture de reproduction. | | | | |
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| art | | | Deux ambitions, dans l'art, le plus souvent opposées : étancher les soifs ou les entretenir, produire du contenu ou du contenant, polir des objets sensibles ou créer des outils intelligibles. | | | | |
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| art | | | Prêcher la créature - Goethe, Nietzsche, le créateur - Tolstoï, Cioran, la création -Shakespeare, Valéry. Polir, pâtir, bâtir. | | | | |
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| art | | | Une fois sorti de l'ennui et de l'absurde du descriptif, tout bon créateur se tourne, successivement, vers la transformation, ses invariants, ses noyaux. Le sommet de l'art : réduire au noyau tout ce qui était transformable. Progrès des opérations : additionner, multiplier, annihiler ; progrès des opérandes : désigner, exprimer, substituer. « Méprise le savoir dont l'œuvre finale périsse avec son opérateur » - de Vinci - « Fuggi quello studio del quale la risultante opera more coll'operante d'essa ». | | | | |
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| art | | | Ma répulsion pour la dissertation vient aussi de cette observation, que le langage des questions et celui des réponses sont radicalement différents. La langue n'est un outil plein que dans le premier cas ; dans le second, on s'occupe de substitutions de termes, fournies par un interprète conceptuel et non langagier. Seul le premier langage est vraiment expressif ; le second est essentiellement mécanique. | | | | |
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| art | | | L'écrit ne vaut que par sa musique ; et le descriptif et le discursif ne sont que bruit, si le récitatif ne s'y mêle. « Constituer le monde et l'homme comme la musique a été constituée à partir du bruit »*** - Valéry. Le même défaut d'oreille depuis Quintilien : « On écrit pour raconter, non pour prouver » - « Scibitur ad narrandum, non ad probandum » - prouver, dans l'art, c'est séduire, induire en extase. | | | | |
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| art | | | Nos sens et l'art : l'un crée, parce qu'il voit des choses, l'autre - parce qu'il entend des voix, le troisième - parce qu'un attouchement le conduit à sculpter son regard, où le flair et le goût se disputent la palme. | | | | |
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| art | | | La hauteur indicible du qui devient intelligible par la profondeur du quoi et lisible - par l'étendue du comment. Les dimensions à ne pas confondre ! « Cette osmose, dans laquelle on n'arrive plus à reconnaître la frontière entre le quoi et le comment » - K.Kraus - « Jenes Ineinander, bei dem die Grenze von Was und Wie nicht mehr feststellbar ist ». Cette intersection - le point zéro de la création ! Quand le quoi et le comment s'attachent, avec un poids égal, aux buts et aux contraintes. | | | | |
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| art | | | L'art est le but, l'âme - le moyen, l'esprit - la contrainte, la vie - la page blanche. | | | | |
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| art | | | Les pharaons et les saints s'immortalisent dans notre désir de réécrire leurs funérailles ; le contraire de la création iconoclaste, c'est l'entretien de momies ou d'icônes, pour fêter les mortels. | | | | |
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| art | | | Une œuvre est grande, si l'auteur y est invisible (Flaubert), ou si derrière le dramaturge visible transparaît un démiurge anonyme (S.Weil). Un anonymat partiel étant inévitable, je chercherais à le réduire à la seule langue visible et à l'exclure du message invisible. Plus l'auteur s'émancipe de son œuvre, plus l'œuvre fuit devant son créateur. « Les plus ardentes ambitions sont celles qui ont eu l'orgueil de l'Anonymat » - Modigliani. | | | | |
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| art | | | Le but de l'art : rendre une grâce de sentiment par une grâce de lumière. Il se trouve, que le meilleur instrument de cette traduction serait la grâce de mes ombres. | | | | |
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| art | | | Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il me faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de mon âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés. | | | | |
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| art | | | Intrigué par une silhouette, qui point sous les yeux de mon âme, je me mets à frotter la vitre des mots ; le goût de la perfection mobilise toutes mes ressources pour la polir, au point qu'un jour elle devient un miroir, avec le seul objet reflétable, mon âme éblouie, irisée, mais sans silhouette. | | | | |
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| art | | | Dans l'éternel retour, sur la spirale de la création, peu importe sur quelle étape je m'attarde le plus (sur l'œuvre - Nietzsche, sur le créateur - Cioran, sur la création - Valéry), intensité - ironie - intelligence, envol - chute - invariants, - le regard tangent peut y être de la même hauteur et suivre la même direction. | | | | |
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| art | | | Ce qui est authentique, ou fidèle à l'original : des empreintes du réel, des étiquettes sur le représenté. Mais la création, c'est la traduction en une autre langue, une (re)invention libre. L'authenticité, c'est de la servilité. Mais ce n'est pas tout écart qui témoigne de la liberté, et encore moins de la beauté : « En s'éloignant de la représentation littérale, on aboutit a plus de beauté et plus de grandeur » - Matisse – heureusement, c'est beaucoup plus incertain. | | | | |
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| art | | | L'art commence par la création d'un langage, et donc, dans l'ancien, il est mensonge : « L'art est de la magie, débarrassée du mensonge d'être vraie »* - Adorno - « Die Kunst ist Magie, befreit von der Lüge Wahrheit zu sein ». On bricole de la vérité dans l'authentique, on crée du beau dans l'inventé. La vérité aide à vivre, mais la beauté apprend à rêver, bien que Nietzsche pense le contraire. Mais pour celui qui s'identifie avec l'axe entier art - vie, ce n'est qu'un retour du même. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'invasion par le moi qui ravagea l'art moderne ; dans l'expression du moi il y a une part de l'inertie, langagière ou sociale, et une part spirituelle, en relation avec le Créateur ou avec la création ; c'est l'extinction de la seconde et l'hypertrophie de la première, l'inconscience de son origine, qui firent de l'art exhibition de parties banales et absence d'un tout mystérieux. | | | | |
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| art | | | Un appel, paternel et divin, est à l'origine de la création artistique ; mais c'est dans l'état d'abandon, d'orphelinat, qu'on atteint, Dieu sait pourquoi, la liberté d'artiste ; donc, proclamer la mort de Dieu est reconnaître la primauté de l'art. | | | | |
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| art | | | Avant Balzac, les héros littéraires ne pouvaient pas exister dans la réalité, ce qui en donnait la hauteur. Depuis, on ne fait qu'approfondir ou d'étaler tous ces rentiers, comtesses, soubrettes ou apothicaires. D'où la grandeur de Dostoïevsky aux protagonistes tous loufoques. | | | | |
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| art | | | Je dois régner déjà, en hauteur, sur le pays du regard et de la musique, avant d'envisager la cérémonie scripturale, qui assoit ou sacre ma tyrannie. Mais la foi précède l'onction, contrairement à ce que dit K.Kraus : « C'est dans l'écriture que se décide ce que je crois » - « Was ich sagen will ist was ich schreibe ». | | | | |
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| art | | | L'écriture persuade d'une chose : aucune autre agitation de l'esprit ne vaut celle qui naît au bout de ta plume. Et elle rend le bête encore plus bête, et le délicat encore plus délicat. Sans l'écriture, on glisse imperceptiblement vers l'état de robot ou de mouton. « On se ruine l'esprit à trop écrire. On le rouille à n'écrire pas » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | Si la valeur de ton œuvre est sans comment, sans présence explicite de ton pinceau, on peut être sûr qu'elle fut conçue au nom de la hauteur ; Maître Eckhart se trompe et de type de justification et de dimension : « C'est à partir du fond le plus intime que tu dois opérer toutes tes œuvres, sans «pourquoi» » - « Aus diesem innersten Grunde sollst du alle deine Werke ohne Worumwillen wirken » - le profond dicte des contraintes, des matières premières ; le haut désigne la mélodie, l'édifice, un but musical et vital. | | | | |
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| art | | | La naissance d'une œuvre d'art est vécue par l'artiste comme jaillissement immanent d'une liberté, relevant de son soi inconnu, son seul dépositaire, et que l'artiste, ce soi connu, subit. Mais la perception, par le spectateur, d'une œuvre réussie doit être empreinte d'une nécessité presque transcendantale. « La création comme liberté sans transcendance » - Jaspers - « Schaffen als Freiheit ohne Transzendenz », dont l'artiste n'est qu'instrument. Cette dualité entre la hauteur visée et la profondeur atteinte est presque la définition même d'une œuvre d'art. | | | | |
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| art | | | Vis-à-vis de mes écrits je n'éprouve pas de sentiments paternels, puisque toute insémination ne peut y être qu'artificielle. Je ne m'en sens pas le fils naturel non plus, car dans ma substance pré-langagière, à l'état sauvage, aucune analyse génétique n'est possible. Et Valéry a doublement tort : « L'homme, père et fils des idées, qui lui viennent ». | | | | |
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| art | | | L'intelligence, c'est surtout savoir écouter les autres ; seul un génie peut t'en dispenser, pour que la qualité de ta propre création n'en pâtisse. | | | | |
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| art | | | La même lumière nous atteint, et en traversant notre soi se brise en reflets de mots ou de notes ; notre climat, cette matière transpercée, porteuse de la même brisure régulière, ne laisse, d'habitude, que des traces de nos yeux, cervelles, bras ou pieds ; mais un bon artiste, ce créateur de brisures nouvelles, produit un jeu d'ombres, dont la source de lumière reconstituée s'appellera âme. | | | | |
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| art | | | Tout art s'occupe du sentiment, et en fonction de l'origine de ce sentiment, il y a trois sortes d'artistes : ceux qui communiquent leur propre sentiment, ceux qui peignent un sentiment anonyme, ceux qui réveillent notre sentiment à nous – les lyriques, les épiques, les romantiques. Savoir distinguer entre ces trois démarches est signe d'un bon goût. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, il y a du réel, ce qui est porté par l'évidence d'une lumière - les faits et les pensées, et il y a de l'inventé, ce que te font ressentir les jeux d'ombres, le style. Une étrange inversion terminologique avec Valéry : « La structure de l'expression a une sorte de réalité tandis que le sens ou l'idée n'est qu'une ombre » - tandis qu'au fond, nous sommes d'accord sur la place de la forme. | | | | |
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| art | | | Deux choses contribuent pour tuer l'art : la disparition de toute distance entre la réalité et la création ; l'instauration d'une seule scène publique, où s'exhibent, presque dans un même langage, la technique, l'amusement et ce qui, par inertie, s'appelle art. | | | | |
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| art | | | Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme. | | | | |
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| art | | | Ceux qui tiennent à leur visage et défendent leur liberté ne peuvent pas posséder le style, qui est le masque et l'aveu (Cioran). | | | | |
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| art | | | Devant une grande œuvre d'art, le plaisir est double : on cherche à en pénétrer les représentations et, à leur lumière, à l'interpréter. L'ennui des images banales : l'évidence des représentations et/ou l'interprétation mécanique. | | | | |
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| art | | | Aphorisme accompagné de citations - on arrive à accorder à ce genre la palme absolue d'excellence au bout de trois humbles reconnaissances : que, dans tout écrit, ne comptent que ses métaphores, et que tout délayage l'affadit, que tout ce qui est intellectuellement intéressant fut déjà exploré par les autres, que les contraintes (miroirs, ennemis, fratries) sont plus nobles que les buts. | | | | |
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| art | | | La création scientifique produit des vérités et des lumières ; la création artistique – de la musique et des ombres. La prétention des philosophes de relever de la première catégorie (d'Aristote à Heidegger) est intenable ; la philosophie ne peut être que de l’art poétique. | | | | |
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| art | | | Le métier, c'est à dire l'outil, doit nourrir son homme et encore davantage - son amour de l'art et son amour-propre. Laisse tomber ton instrument, si tu ne tombes pas amoureux de ce qu'il produit, sous tes doigts, ton âme ou ton cerveau : « Dans mon violoncelle, je reconnus une voix - ma voix ! - et j'en suis tombé amoureux »** - Rostropovitch - « В виолончели я услышал голос - мой голос ! - и я влюбился в неё ». En plus, violoncelle ne peut être qu'au féminin, en russe (le mythe des traces, que les éperons de Napoléon auraient laissées sur SA violoncelle, a peut-être précipité son ensorcellement). | | | | |
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| art | | | Ce qui, de peur de vieillir, veut se placer dans l'avenir est généralement bien fade : « Ce qui porte trop sa date vieillit et passe avec le moment » - A.Suarès ; il faut se détourner du temps, de celui qui court comme de celui qui s'annonce ; toute date, comme tout nom, ne doit pas déborder le cadre et empiéter sur ton tableau. | | | | |
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| art | | | Ils me parlent de ce qu'un quidam, écrivain de son métier, croit, adore, nie, tolère ; ils scrutent son esprit, ses phobies, son savoir ; au bout de trois lignes, je vois, que le bonhomme manque tout simplement de talent, ce qui enlève, irrévocablement, tout intérêt à ses rapports avec Dieu, l'intelligence ou l'âme. Chez l'observateur, la foi, l'intuition ou la passion ne valent rien, si le pinceau, qui les exprime, est dépourvu de bonnes couleurs. | | | | |
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| art | | | Ceux qui ont beaucoup à dire font, d'habitude, du remplissage de formes, qu'ils ne maîtrisent pas, et une fois le travail accompli, ils éprouvent la sensation de vide ; le maître ne fait que rêver et créer des formes, qui parleront elles-mêmes, et à la fin il éprouve le sentiment de plénitude, car son œuvre aura rejoint la réalité, c'est à dire la perfection. « Écris sous l'attrait de l'impossible réel »*** - Blanchot. | | | | |
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| art | | | Le talent s'attache au bon, mais le génie vise le meilleur, qui reste pourtant invisible et inaccessible ; c'est cette cible que je dois rendre présente, tout en ne montrant que la puissance de mes cordes. « Je rate la mesure que je vise ; seul un Dieu se doute de mon désir de mesurer le meilleur »** - Hölderlin - « Nie treff ich, wie ich wünsche, das Maß. Ein Gott weiß was ich wünsche, das Beste ». C'est la volonté finale qui prend le dessus sur le désir des commencements : « Choisir non seulement le bon, mais le meilleur, est une loi de notre volonté » - J.G.Hamann - « Die Wahl nicht nur des Guten, sondern des Besten, ist ein Gesetz unseres Willens » - heureusement, on s'aperçoit, ensuite, que le meilleur est toujours, en soi, - un commencement. | | | | |
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| art | | | Ils veulent, par leurs livres, assouvir notre soif, tandis que je ne cherche qu’à la maintenir. Tout bon livre est une proclamation d’une soif. | | | | |
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| art | | | Qui est le vrai producteur de mon œuvre ? - le moi ? mon esprit ? ma mémoire ? mon âme ? Tant de doutes sur la paternité, et encore davantage sur la valeur de ma progéniture, ni traître ni maître ; la pitié pour le moi et l'ironie pour l'œuvre entretiennent cette profonde ambigüité. | | | | |
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| art | | | Notre soi est toujours un mélange inextricable entre le propre viscéral et le commun mental ; clamer que je ne parle qu'en mon nom propre ou au nom des valeurs universelles n'infirme ni ne confirme rien sur la vraie part de ma voix primordiale dans le message (« Je ne peux écrire qu'à travers moi-même » - Gogol - « Не могу писать мимо себя ») ; on n'a son propre regard à soi que lorsque l'essentiel est dû au talent musical, à la fois de compositeur, d'interprète et de maître d'acoustique, et non pas aux thèmes, instruments, lieux ou forces. | | | | |
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| art | | | Aucune liaison matérielle, causale ou hiérarchique entre le rêve inarticulé, qui soulève l'artiste, et le rêve surgissant, ensuite, de son œuvre. On ne narre ni ne récite ni même ne peint son rêve ; c'est l'écrit ou le sculpté lui-même qui doit être un rêve en soi, à la généalogie obscure. | | | | |
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| art | | | La poésie est la traduction du message de Dieu ; le mythe - du message des hommes, donc une traduction de la traduction. La poésie est une chute en déshérence, une supplique lancée à une belle image ou à un bel instant, pour qu'ils s'immobilisent, t'illuminent et t'abandonnent. | | | | |
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| art | | | La musique est le seul art, où tout créateur, quel que soit son talent, ses goûts ou ses ambitions, traduit la noblesse du fond et poursuit la caresse de la forme ; c'est pourquoi la musique est la meilleure métaphore de notre existence et de nos meilleures productions. | | | | |
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| art | | | La représentation crée un Fermé, l'interprétation y reste, tandis que l'art est dans l'aspiration d'un Ouvert créé : « Une aspiration fermée dans le cadre d'une interprétation, voici ce qu'est l'art » - B.Croce - « Un'aspirazione chiusa nel giro di una interpretazione, ecco l'arte » - qu'un tableau ait besoin de cadre, notre regard peut l'ignorer. | | | | |
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| art | | | Dans la chaîne : l'impression de l'auteur - l'expression - l'impression du lecteur, il faut être lucide sur le contenu des nœuds et sur les ressorts des passages entre eux. Quand on comprend, que nos impressions sont, d'une manière écrasante, communes, interchangeables, reproductibles, on se focalise sur le deuxième nœud et le second passage, on devient créateur, et par la même occasion, - imposteur ; et l'on finit par redéfinir le métier du poète - faire durer la première impression - puisqu'il ne sera plus très clair, de l'impression de qui il s'y agira. | | | | |
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| art | | | Qu'on soit philosophe, scientifique ou artiste, la création est au-dessus de la volonté et de la connaissance ; l'artiste, qui le sent intuitivement, est toujours au-dessus des autres. | | | | |
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| art | | | Dans le meilleur des cas, le soi connu se verbalisera dans des épîtres ; le soi inconnu a besoin de révélations, pour être entendu, car il est « le moi latent de l’infini patent » - Hugo. Le travail ou la création : « Le talent travaille, le génie crée » - R.Schumann - « Das Talent arbeitet, das Genie schafft ». Le travail t'attelle, la création te révèle : « La création est une révélation de mon moi, devant Dieu et le monde » - Berdiaev - « Творчество - это откровение “я” Богу и миру ». La poésie, serait-elle l'outil de dévoilement philosophique ? « La philosophie n'a pas le moindre organe pour entendre une révélation » - Heidegger - « Auf Offenbarung zu hören, fehlt der Philosophie jedes Organ ». | | | | |
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| art | | | La justification de la maxime comme d'une illustration précise de la pensée de l'éternel retour, surgissant de la chaîne : l'être (la création divine, le savoir, l'intelligence), le devenir (la création humaine, le mouvement, la vie), l'intensité vitale (le seul dénominateur commun entre le héros, l'artiste et le bel esprit), le commencement résumant la finalité et coïncidant avec elle, ce que reprend le symbole de l'éternel retour du même et dont la maxime est la miniature. Un commencement, dont toute suite pensable ne serait que du retour du même, de ce qui est prégnant ou déjà exprimé dans le commencement, - la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | Impossible de faire de tout instant – une aube ; le culte du commencement, auquel débouche l’éternel retour, ne peut être que spatial : ni répétition ni déjà vu ni durée, mais création en hauteur. | | | | |
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| art | | | Peindre le regard avant les choses vues, peindre ce qui les rend intelligibles. « Il faut peindre ce qui fait voir » - Michel-Ange - « Dipingere ciò che fa vedere ». | | | | |
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| art | | | L'idée n'a quelques chances de prendre la forme d'une belle image que lorsqu'elle réussit à se détacher de son fond réel. Le but recherché - rendre cette image aussi vivante que le réel, mais « toutes les formes créées sont irréelles » - le Bouddha | | | | |
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| art | | | La réalité, c'est la vie palpable du soi connu ; le rêve, c'est à dire la musique et la poésie, c'est la vie inventée du soi inconnu ; la vie supérieure est non pas dans le créé vécu, mais dans la création à vivre. « Dans la poésie, la vie est encore plus vie que dans la réalité » - Bélinsky - « В поэзии жизнь более является жизнью, нежели в самой действительности ». | | | | |
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| art | | | Le vrai artiste répugne au développement, puisqu'il sent, que l'inertie, plus que la créativité, prendra la relève du premier pas. « Tout l'intérêt de l'art se trouve dans le commencement. Après le commencement, c'est déjà la fin » - Picasso. Là où le badaud est mû par la curiosité, l'artiste est hanté par l'ennui. « Chose insupportable pour un artiste : ne plus être au commencement » - Pavese - « Una cosa insopportabile all'artista : non sentirsi più all'inizio ». | | | | |
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| art | | | L'art, comme la religion, commence par l'intérêt qu'on porte à ce qui n'existe pas, n'existe déjà plus ou n'a pas encore existé. Même si la vision y compte moins que la création. L'artiste est celui qui ne peut pas vivre sans ce qui n'existe pas. Les yeux, qui en vivent, s'appellent regard. « Il me faut ce qui n'existe pas »** - Hippius - « Мне нужно то, чего нет на свете ». Pour en vivre ou pour le réinventer : « La mission du poète est d'inventer ce qui n'existe pas » - Ortega y Gasset - « La misión del poeta es inventar lo que no existe ». Et Kierkegaard - « Le génie ne désire pas ce qui n'existe pas » - veut faire de l'acteur - un figurant. | | | | |
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| art | | | Qu'on montre, ou seulement évoque, un objet, on ne fait qu'en dessiner un chemin d'accès, dicté par l'habitude ou bien par la créativité. Reconnaissance ou surprise, assurance ou émotion, empreinte ou métaphore. Toute évocation ne garantit pas le second terme de l'alternative. « Il y a deux façons d'exprimer les choses ; l'une est de les montrer brutalement, l'autre de les évoquer avec art » - Matisse - la brutalité, c'est la routine. | | | | |
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| art | | | On peut tout sentir, sans avoir rien peint ; mais celui qui peint tout, sent mal tout. Pour bien sentir, il faut ne peindre que ce qui réveille les sens ! La contrainte de l’œil résulte en but du regard. | | | | |
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| art | | | L'art est le seul édifice qu'on commence par le haut. « Les pensées créent un firmament nouveau, une nouvelle source d'énergie, d'où jaillit l'art. L'homme créateur crée un nouveau ciel » - Paracelse. L'artisan est analogique, l'artiste - anagogique. | | | | |
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| art | | | Priser ou désirer - deux effets respectifs de nos représentations ou de notre volonté ; l'intelligence et la noblesse forment les valeurs ; les désirs, eux, naissent du tempérament et de la sensibilité ; mais pour produire de la beauté, le talent seul peut suffire ; les valeurs et les passions de l'artiste ne jouent presque aucun rôle, pour la qualité de son œuvre. L'art ne sert qu'à embellir ce qui préexiste déjà en nous. | | | | |
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| art | | | Le romantisme nous fait quitter la vie, il invente un chemin, qu'emprunte ensuite le classicisme pour nous faire rentrer dans la réalité – l'éternel retour de la même création. « Le romantisme nous évite des collisions avec la réalité et contribue à la préservation de l'optimisme » - Chestov - « Романтизм оберегает людей от столкновения с действительностью и способствует сохранению прекраснодушия ». | | | | |
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| art | | | L'œuvre est souvent un résidu d'un travail de manœuvre. « Le meilleur charpentier est celui qui fait le moins de copeaux » - proverbe allemand - « Das ist nicht der beste Zimmermann, der viel Späne macht ». Les poupées russes seraient peut-être un bel exemple de cette économie. En poésie, hélas, plus il y a de copeaux plus pleine est l'œuvre. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, en littérature, consiste à savoir mettre en pratique les contraintes invisibles en tant que les plus purs des moyens, ordonnant la pureté des œuvres. L'autre composante des moyens, les outils, est affaire du talent, qui est au-dessus de l'intelligence. Le talent pur s'appelle génie. | | | | |
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| art | | | Le talent poétique, c'est l'art de fabrication d'outils servant à fabriquer d'autres outils. « La matière poétique, c'est une auto-réflexivité – une chaîne d'outils, se formant en chemin et s'extrayant les uns des autres, au nom de l'unité du mouvement lui-même » - Mandelstam - « Поэтическая материя, обращаемость, - серия снарядов, конструирующихся на ходу и выпархивающих один из другого во имя сохранения цельности самого движения ». | | | | |
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| art | | | Parmi la gent de plume, le nul est motivé par le besoin résolu d'écrire, le médiocre - par le besoin problématique de lutter, le meilleur - par le besoin mystérieux de caresser. Graphomanie, mégalomanie, érotomanie. | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes de poésie, ayant trois sources totalement différentes, trois lois complètement disjointes, trois langages incompatibles, et pourtant divinement solidaires : ma poésie intérieure, où s'accordent l'appel du bon et l'émotion du beau ; la poésie du monde, où se devine un majestueux Créateur ; et, enfin, la poésie qui sort de ma plume, de mes notes ou de mon pinceau - de ma création, qui achève cet anneau mystérieux. Il doit y avoir un méta-langage, un méta-opérateur, qui sacre cette relation ternaire, que la raison refuse et l'âme salue. | | | | |
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| art | | | La nature est déjà une perfection, avec laquelle aucun art ne peut rivaliser ; celui-ci a, pour domaine, - l'imaginaire, et pour langage - des images. On ne complète pas la perfection d'un arbre réel par la beauté d'un arbre artificiel. Ce n'est pas d'une frontière imparfaite, mais d'un point zéro que doit partir une œuvre d'art. Tout homme porte en lui un écho de l'acte créateur, du rythme primordial, et l'artiste n'est que celui qui en a, en plus, le souffle et le talent. | | | | |
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| art | | | L’acte producteur change mon soi connu évolutif, mais l’acte créateur doit presque tout à mon soi inconnu immobile. Mais toute création comporte de la production, et Grothendieck : « L’acte créateur transforme l’être qui l’accomplit » - distingue sans doute l’accomplisseur du créateur. | | | | |
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| art | | | L'art et la nature sont deux domaines sans aucun contact ou influence : dans l'art, un outil, même invisible, est toujours présent ; dans la perfection de la nature, toute création est thaumaturgique, du pur miracle. Fermer les yeux sur la nature ou ne chercher qu'à l'imiter sont deux poses d'égale bêtise. | | | | |
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| art | | | L'ironie d'Apollon : ne pas m'accompagner en toute circonstance, pour voir, à qui je vais me vouer, dès qu'il m'abandonne. « Quelquefois même le bon Homère somnole » - Horace - « Quandoque bonus dormitat Homerus ». D'autres, dès qu'Apollon les quitte, veillent sous la baguette d'Hermès, au lieu de réveiller des Muses ou des Furies. | | | | |
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| art | | | Pour exercer nos dons, la littérature dispose des mêmes deux volets que la philosophie : la consolation et le langage ; mais le discours philosophique s'adresse au soi inconnu, abstrait et inexistant, tandis que la fiction littéraire – au soi connu, charnel et obsédant. Le philosophe vise le frère, et l'écrivain s'occupe de lui-même, pour se sauver du néant, fini ou infini. Leurre de la réflexion, leurre de la création. L'écrivain, avec sa plume fébrile, fait la même chose que cette paysanne de Tourgueniev, qui, le front contre le cercueil de son fils, avale goulûment sa soupe, puisqu'il y avait – du sel ! | | | | |
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| art | | | Je ne vois aucune échelle, sur laquelle un artiste pourrait rivaliser avec le Créateur du monde. D'ailleurs, tout grand artiste commence par inventer ses propres mesures, indépendantes du monde. Il est musicien, face à l'Auteur de l'harmonie. Il n'est ni transcripteur ni amplificateur, mais créateur des échelles, c'est à dire - du regard. | | | | |
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| art | | | Un livre n'est pas seulement un cimetière des noms, mais aussi une maternité des mots, où la paternité est souvent contestée, le forceps pratiqué à grande échelle, et les premiers sons, souvent, font penser non pas aux délivrances, pleurs ou plaintes, mais aux bâillements. | | | | |
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| art | | | L'écrivain devrait ne se demander que rarement si le courant passe avec le lecteur, mais veiller sur les fuites, par lesquelles le courant s'en va. « Un cadeau rêvé pour un bon écrivain : un détecteur de merdier en kit et anti-choc »** - Hemingway - « The most essential gift for a good writer is a built-in shock-proof shit-detector » - tu profitas de mon sous-équipement ! Et si encore on savait se lire comme on lit les autres : « Dans l'art du verbe, le plus difficile est d'être juge de soi-même » - Prichvine - « Самое трудное в деле искусства слова — это сделаться судьёй самого себя ». | | | | |
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| art | | | L'intuition, ce don des créateurs, est l'irruption des mots inouïs du présent, appuyés par les faits éclairants du passé. Mais ceux qui sont englués dans les faits du présent usent de mots figés du passé. | | | | |
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| art | | | Ni l'idée, ni le sentiment, ni l'image ne sont le véritable fond d'une œuvre d'art, mais la soif du beau qu'éprouve le créateur. « La volonté ne découvre que la source de la soif, elle n'est que la soif même »** - Boehme - « Der Wille findet nichts als nur die Eigenschaft des Hungers, welche er selber ist ». | | | | |
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| art | | | La vie n'apporta rien à mon écriture ; je ne puise que dans mes états d'âme, et ceux-ci communiquent non pas avec mes faits, mais avec mes rêves. Vivre pour écrire ou écrire pour vivre sont deux sottes attitudes de graphomane ou de tâcheron. L'homme parfait vit et crée dans trois mondes (le vrai, le beau, le bon), dominés par l'esprit, l'âme ou le cœur. | | | | |
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| art | | | Le créateur voit ce qu'il croit (rêve) ; le contemplateur croit (comprend) ce qu'il voit. S'ils cohabitent en moi, le second devrait n'offrir que des contraintes, tandis que tout commencement devrait appartenir au premier. « Ce qu'il croyait, il le voyait, au lieu que les autres croient ce qu'ils voient » - Fontenelle. | | | | |
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| art | | | Le style, qui se forme sous ta plume, dépend fortement de l'oreille, à laquelle tu veux t'adresser ; c'est pourquoi te tourner vers tes contemporains ou même vers tes complices te condamne à la médiocrité stylistique. Seule une création devant ton auditeur inexistant, te paraissant divin, promet et le style et la hauteur et la noblesse. « Le style doit se plier à ta propre mesure, projetée sur un auditeur clairement identifié, dans lequel tu veux te fondre »*** - Nietzsche - « Der Stil soll jedes Mal dir angemessen sein in Hinsicht auf eine ganz bestimmte Person, der du dich mittheilen willst ». | | | | |
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| art | | | Sans le talent, ma volonté pathétique à insuffler davantage de vie dans mon art résultera en absence et de vie et d'art ; avec le talent, la sobre pratique de l'art pour l'art produit de la vie sur la vie. | | | | |
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| art | | | Le goût, naissant sur ma langue de lecteur, ou le goût, transmis dans ma langue d'écrivain, - les mêmes mots désignent deux phénomènes incomparables, une nature physiologique ou une culture pathologique, le plaisir ou la passion. | | | | |
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| art | | | Si j'exclus de mes horizons les buts mécaniques, je réduis le devenir artistique aux commencements organiques, prenant de haut les profondeurs techniques. Ce haut devenir surclassera l'être, toujours plat. | | | | |
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| art | | | Quatre genres de matières premières se partageaient, à taux égal, la palette des écrivains – l'événement, la chose, l'idée, l'état d'âme. L'invocation des deux premiers, des périphériques, servait souvent à mieux mettre en relief les deux derniers, les centraux. Aujourd'hui, tous les écrivains proclament leur attachement passionné aux derniers, mais sous leurs plumes s'amoncellent des tas informes et interchangeables des faits divers communs. | | | | |
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| art | | | L'art naît de mon refus de copier la lumière des autres et de la volonté de créer des ombres, provenant de mon propre astre. Le choix de ce qui les projette est d'importance secondaire, mais l'air autour doit être pur, d'où l'attirance de l'altitude. | | | | |
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| art | | | L'artiste ne doit ni ne peut peindre la vie, il veut l'inventer, c'est à dire rendre vivante sa peinture. Les couleurs routinières ne sont pas plus près de la vie, que les couleurs inventées. Pour être vivantes, elles doivent créer une illusion irrésistible d'une autre vie, aussi énigmatique que la réelle. Le talent, le goût, l'intelligence comptent plus, pour la vivacité des touches, que le respect servile de la routine, de la version courante, de la fidélité photographique. Mieux on fabrique l'outil (organon, logique), moins on a besoin de s'en servir. L'infusion de l'être, fidèle à l'effusion de la vie. | | | | |
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| art | | | L'exclusivité de la nature humaine – une conscience inquiète du Bien divin, déposé dans notre cœur ; l'apport de la civilisation – la découverte et l'exploitation du Vrai par notre esprit. La culture, c'est l'émotion spontanée de notre âme devant la Beauté de l'œuvre humaine créatrice, la vénération de la nature et le respect de la civilisation. Ce n'est pas le manque de créateurs qui explique le dépérissement de la culture actuelle, mais l'extinction des âmes, au profit d'une nature moutonnière et d'une civilisation robotique. | | | | |
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| art | | | De Sophocle à Corneille, en passant par Shakespeare, la tragédie suivait la recette aristotélicienne – se traduire par l’action et non pas par le récit. Seul Tchékhov dépassa – en hauteur ! - cette vision bien primitive, l’illusion d’une profondeur événementielle ; il devina (inconsciemment !) la grande tragédie dans l’impermanence, la vulnérabilité ou l’extinction des plus beaux états d’âme, de ceux d’un amoureux, d’un artiste, d’un rêveur – bref, non pas d’un acteur mais d’un spectateur. Il faudrait peut-être ne pas oublier L.Sterne : « La plus délicieuse de nos jouissances s’achèvera dans la terreur »* - « The loveliest of our pleasures ends with a shudder ». | | | | |
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| art | | | Maîtriser le feu (Prométhée) ou le chanter (Orphée) ? - dans les deux cas, on finit mal : soit on vous dévore, soit vous vous dévorez par votre propre feu : « Être dévoré par les flammes, pour expier la faute de n’avoir pas su les dompter » - Hölderlin - « Von den Flammen verzehrt, büsst er sie, die er nicht zu bändigen vermochte ». | | | | |
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| art | | | Quand, dans mes yeux, les couleurs et les formes se mettent à parler musique, quand donc la vue cède en intensité à l’ouïe, je deviens plus qu’un témoin, je deviens regard, - mon âme barbare en serait muée en juge partial mais illuminé. « Les yeux sont des témoins plus exacts que les oreilles » - Héraclite. | | | | |
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| art | | | Toutes les médiocrités vivent du fond ; seuls les grands peuvent se permettre de rêver ou de créer en formes. | | | | |
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| art | | | L’élan, la beauté, la noblesse surgissent de la forme et non pas de l’idée. Et même si Baudelaire a raison : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus lumineuse », il vaut mieux contraindre par des idées filtrantes, pour que la forme jaillisse, portant nos ombres ! | | | | |
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| art | | | La chronologie juste du travail d’artiste : avant de faire parler la créature, créer du silence autour du créateur. La créature est avec, sans, dans, hors de Dieu ; le créateur doit être devant Lui ! | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le Quoi découle des contraintes, le Comment – du talent, le Pourquoi – de la noblesse. Et la facette fondamentale, le Qui, est peut-être, l’harmonie en puissance ou en étendue, de ces trois dimensions. Mais l’absence d’un seul de ces dons condamne à la platitude. | | | | |
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| art | | | Ils opposent le Je créateur au Vous, ce qui les jette dans le Nous, aussi commun et grégaire. Le Je ne doit pas compter sur la négation ; il doit être motivé par un Tu inspirateur, fraternel ou amoureux, pour mettre le Je enthousiaste face à l’oreille la plus complice, celle de Dieu. | | | | |
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| art | | | Le créateur, jadis, s’enivrait de dissipations hors temps, de ces sources d’enthousiasme ; aujourd’hui, la sobriété de sa concentration dans le présent n’inspire que de l’ennui. Mais grisé de déceptions finales, il est incapable de vivre de commencements. | | | | |
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| art | | | Fulgurances, épanchements – telles sont les formes, qui s’offrent, spontanément et naïvement, à mon désir d’écriture – me hisser, exploser. Mais, finalement, c’est dans le lapsus, dans la chute, que mes mots et mes états d’âme se reconnaissent le mieux. | | | | |
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| art | | | La dégringolade de la fonction d’artiste : de la noble création hors espace-temps vers la transmission de l’ancien élitiste vers le contemporain moutonnier et, enfin, vers la communication entre les robots, vautrés dans le présent. | | | | |
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| art | | | Devant un chef-d’œuvre humain, l’admiration a deux composants – la vénération de l’outil divin et le plaisir, procuré par le talent humain ; le premier est dans la profondeur miraculeuse de nos fonctions vitales et spirituelles, le second – dans la hauteur de nos regards musicaux ou stylistiques. Vu sous l’angle du premier, « l’homme véritablement extraordinaire est le véritable homme ordinaire » - Kierkegaard. | | | | |
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| art | | | La première fonction des contraintes, dans l’art, c’est l’épuration de l’essence, par élimination de l’existence, c’est-à-dire des faits, des événements, des dates, des lieux. Une œuvre d’art doit ne respirer que l’être, atopique, atemporel. | | | | |
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| art | | | Ni confession ni testament, prosaïquement réalistes, mais commencement, poétiquement inventé, - telle devrait être l’essence d’un vrai art. « Tout graphème est d’essence testamentaire » - Derrida – quand on ne se soucie que de ses héritiers, on peut être sûr de sa déshérence. | | | | |
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| art | | | L’esprit compose le rêve, que lui dictent les yeux fermés ; l’âme, qui le lit, les yeux ouverts, se fait oreilles, pour entendre la musique, que visait, comateux, le rêve. La possibilité de l’art est dans ces deux paires d’yeux, tantôt naissants tantôt évanescents, découvrant la caresse ou devenant l’ouïe. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique interviennent la musique et le travail, la composition et l’exécution, la liberté et le destin. Et si « le véritable destin d’un grand artiste est un destin de travail » - G.Bachelard, c’est-à-dire la main et l’esprit, sa liberté, c’est-à-dire sa musique, est ailleurs, dans l’âme. | | | | |
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| art | | | Le goût aphoristique en musique se traduit par la préférence qu’on donne à la mélodie face à l’harmonie. Schubert est sans doute le meilleur aphoriste, mais qui profanait son laconisme dans des ouvrages sensés monumentaux. | | | | |
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| art | | | Le poète est dans les vibrations, nées de son regard sur l’horizon ou le firmament ; son talent en produit des mélodies ; le miracle de l’art y fait surgir des pensées insoupçonnées. Les journaliers verbaux tentent de suivre le chemin inverse. | | | | |
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| art | | | Avoir sa propre voix signifie deux choses : savoir composer ou interpréter de la musique et savoir créer son propre langage. Avoir la vocation d’artiste, l’invocation de rêveur, la provocation d’ironiste. | | | | |
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| art | | | Apollon munit le mot de vastes couleurs, et Dionysos – de musique profonde ; le mot sera tableau ou métaphore, tourné vers le ciel, c’est-à-dire il sera en hauteur. | | | | |
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| art | | | Le poète a beau oublier le réel et pratiquer ainsi l’innocence de la création, la lourde réalité des mots et des actes le rattrape, lui fait ressentir le gouffre avec ses images impondérables et le plonge dans une angoisse, qui rend son verbe encore plus libre et vibrant. | | | | |
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| art | | | Exclure certains objets, tonalités, faits, angles de vue, trop communs ou trop bien explorés, – finit par obliger à ne faire appel qu’à mes propres ressources, ce qui me prédispose à la liberté de création : « Les œuvres à grandes contraintes exigent et engendrent la plus grande liberté d’esprit »**** - Valéry. | | | | |
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| art | | | En littérature, l’élan du commencement, né dans la hauteur ou la grandeur, vaut plus que les moyens du parcours, aussi profond qu’il soit. Et d’ailleurs, l’échec dans le second volet explique parfois le succès dans le premier. Mais l’échec dans le premier rend banale toute réussite dans le second. | | | | |
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| art | | | Sans une dimension musicale, l’art est impensable. Mais on ne crée jamais la musique (par son esprit) sans porter en son âme, au préalable, une autre musique, inconsciente, intérieure, personnelle. Sans celle-ci, on peut produire des comptes rendus, de la philosophie académique, mais on n’enflammera jamais les âmes. « Le secret de l’écriture réside dans la musique involontaire dans l’âme » - V.Rozanov - « Секрет писательства заключается в невольной музыке в душе ». | | | | |
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| art | | | Chez le médiocre, les tableaux sont plats et les valeurs – banales. Chez le talentueux, les tableaux et les valeurs partent d’une haute noblesse. Des sots on attendrait plutôt un tableau véridique qu’une valeur rachitique, puisqu’ils « ne font qu’évaluer leur sentiment, au lieu de le bâtir » - Rilke - « urteiln immer über ihr Gefühl, statt es zu bilden ». Pour les autres, il serait donc sans intérêt d’opposer la peinture aux jugements. | | | | |
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| art | | | Je sais que le contenu de mon écrit ne présente que des questions, tandis que sa forme y apporte aussi des réponses. Si mon soi m’est plus important que le monde, j’imposerais des contraintes draconiennes au contenu et je polirais davantage la forme. | | | | |
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| art | | | Écrire devant Dieu n’est, évidemment, qu’une métaphore, mais la présence virtuelle d’une oreille, haute et sensible, est une obligation de l’écrivain. « Celui qui s’adresse à quelqu’un, s’adresse à tous. Mais celui qui s’adresse à tous, ne s’adresse à personne »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Il ne faut pas chercher que, au contact avec mes pages, la seule sensation qui s’en dégage soit brûlure ou glaciation ; il faut que je sois axiologue de mon climat, des accalmies aux tempêtes ; quant aux paysages, qui ne sont point mon fort, que le lecteur les reconstitue lui-même. | | | | |
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| art | | | L’origine de la créativité littéraire : les étiquettes langagières, attachées aux objets (abstraits ou concrets) cessent d’être des constantes et deviennent variables ; c’est le degré de liberté du poète. | | | | |
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| art | | | La raison tient au bon et au vrai, mais l’âme a le droit de tout sacrifier au beau. Les valeurs particulières de l’être terrestre deviennent les axes entiers pour le devenir céleste, la création. Dans l’art qui veut être la vie même, les axes, détachés du temps, deviennent ellipses, boucles – l’éternel retour. L’art reste le Même. | | | | |
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| art | | | En littérature, aucun shit-detector ne vaut l’écoute de Mozart, Beethoven, Tchaïkovsky, qui donnent la mesure d’une pureté d’ange, d’une grandeur de créateur, d’une honte de bête. Un signe encourageant serait la non-apparition de la poubelle parmi ce qui devrait accueillir ton verbe, soumis à cette épreuve. | | | | |
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| art | | | La vie est trop belle et trop incompréhensible, pour être rendue fidèlement par une œuvre d'art, mais celle-ci doit présenter deux facettes : ton humble musique et le silence majestueux de la vie, qui veut, à travers ta musique, se faire entendre. | | | | |
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| art | | | Le monde est essentiellement visuel ; la photo, l’écran, l’action, c’est ce qui le rend le plus précisément et fidèlement. Je dois en créer une réplique musicale – par le Verbe, qui sera à mon Commencement. Et pour qu’Il soit pénétrant, fertile et désiré, je l’accompagnerais de caresses. | | | | |
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| art | | | Le devenir, méritant un regard philosophique, est soit matériel (avec, en perspective, l’extinction des étoiles et la décomposition des atomes) soit artistique (avec la création de la musique des mots, des images, des idées) – le désespoir concret, face à la consolation abstraite. Entre les deux – l’être, mû et expliqué par des unifications. L’abstrait n’est ni transcendant ni immanent, que cherchent à opposer les nigauds. « L'Abstrait n'explique rien ; il n'y a pas d'universaux, pas d'objet ; il n'y a que des processus d'unification » - Deleuze – du pur galimatias, puisque dans l’unification d’arbres, tout est abstrait, et les branches unifiées sont composées d’objets. Et les vrais universaux, que porte tout homme, suite à la Création divine, sont au nombre de trois : le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | Tout ce que je juge mériter une place dans ce livre, se compose de mes ombres ; je n’ai pas besoin d’illuminations des images ou des idées, mais seulement de celles des mélodies. | | | | |
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| art | | | L’existence est molle, et l’essence est dure ; pour se sculpter, il faut savoir se pétrifier, il faut avoir le regard de Méduse. | | | | |
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| art | | | À l’être statique s’opposent deux nihilismes dynamiques : le naturel – le lugubre néant, ou bien le culturel – le devenir créateur. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique, l’éternel retour correspondrait à deux états d’âme différents : celui du créateur comme motif initial, aboutissant à celui du contemplateur comme finalité. Mais c’est toujours l’âme qui crée et qui exulte. En chemin, se produisent des hasards heureux – le talent livre l’enveloppe du style, et l’intelligence développe les pensées, mais on garde surtout le commencement et sa cible, pouvant servir d’un nouveau commencement. | | | | |
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| art | | | Dans l’art complet, toute notre triade – cœur, âme, esprit – noblesse, talent, intelligence - naissance du désir, poursuite de la beauté, mise en forme – doit être impliquée : le cœur réclame, l’âme déclame, l’esprit proclame. | | | | |
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| art | | | Toute la puissance et toute la beauté du chêne découlent de la merveille minérale et vitale, programmée par le Créateur dans un gland. L’esprit s’en contente, mais les yeux veulent admirer le tronc et le feuillage. Et puisque l’art verbal, c’est un déroulement virtuel de tableaux que peint l’âme, le talent consiste à n’expliciter que l’énergie du commencement et laisser au lecteur le souci des parcours et finalités. Le chêne à naître, le chêne naissant ou le chêne né peuvent être soit narrés soit chantés. Quand tout instant, toute durée, par une magie du chant, se métamorphosent en commencements, on est en présence d’un talent supérieur. | | | | |
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| art | | | Tous les artistes sont amenés à adhérer à ce qui se fait et à renoncer à ce qu’ils voulaient faire. Seulement, dans le vouloir faire, ce qui compte c’est le vouloir et non pas le faire. Il faut rester fidèle au vouloir, au désir, à l’élan, et non pas au produit. D'ailleurs, le produit, qui ne porterait plus les traces de ton vouloir individuel viscéral, ne relèverait que du factuel banal, et ne serait pas digne de ta paternité. | | | | |
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| art | | | La maxime est un bond, par-dessus la platitude discursive ; aucun autre genre n’est aussi efficace, pour traduire un vol, un élan, parti de l’étincelle d’un commencement et tendant vers l’étoile que je suis le seul à voir. | | | | |
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| art | | | L’attitude philosophique : reconnaître que la première fonction du langage est poétique et que la consolation humaine doit s’appuyer non pas sur les faits, mais sur les rêves – le poète, qui l’adopte, poétise sur le mode philosophique. Philosopher en métaphores conduit au même résultat. | | | | |
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| art | | | L'astuce la plus utile pour l'artiste est la rétention du flou, qui entoure tout premier emportement. Dès que celui-ci s'en débarrasse, le message devient extérieur et la fabrication remplace la traduction. Traduction ou imitation, mimesis et poïesis, de l'intensité originelle, tel est le vrai nom de la création. Les épigones imitent les résultats et non pas les origines. La noble mimesis (re)crée ce qui ne fut jamais advenu : en matière, en réflexion, en intensité. | | | | |
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| art | | | L’artiste doit produire un chant initiatique et non pas un récit du vu ; pour produire de la beauté, il doit se détacher des objets, même des beaux objets. Ni leur utilisation prosaïque ni leur contemplation poétique ne devraient pas dicter ou modifier ses mélodies. | | | | |
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| art | | | Tu ne traduis pas tes états d’âme, tu les réinterprètes ; ni l’authenticité ni la fidélité, mais la créativité ; il s’agit de rendre l’élan et non pas un état ou même une hauteur ; il y faut un esprit maître et non pas une raison servile. Plus l’âme est ardente et perdue, plus froid et concentré doit être l’esprit, pour produire des reflets crédibles. « Si un vertige meut ton cœur et ton esprit – que désirer de plus ! » - Goethe - « Wenn dir's in Kopf und Herzen schwirrt, was willst du Bessres haben ! » - l'esprit déséquilibré créera du bruit plutôt que de la musique. | | | | |
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| art | | | Celui qui vise la profondeur, sans posséder le talent littéraire, finit dans la platitude ; c’est le cas de Descartes, superficiel (oberflächlich) selon Nietzsche. Mais Valéry, avec sa liberté poétique, est profond. Les meilleurs prennent la profondeur pour moyen, la musique – pour but et la hauteur - pour commencement. | | | | |
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| art | | | La moitié de mon enthousiasme vient de la beauté du monde, l’autre moitié – de la beauté du monde où je vis, l’autre moitié – de la beauté du monde que je crée sur mes pages ; mais ces deux mondes ne se chevauchent même pas. Celui qui ne voit dans le monde que l’absurdité est un handicapé de la cervelle ou des yeux. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | L’artiste se sert de trois outils – l’âme, le cœur, l’esprit. L’âme dicte des contraintes à l’esprit dominateur et initiateur ; l’âme dessine des cibles inaccessibles aux élans du cœur survolté et incertain. « L’esprit écrit avec un stylo, le cœur – avec un crayon »** - Nabokov - « Пером пишет ум, карандашом – сердце ». | | | | |
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| art | | | Rien d’exceptionnel dans le savoir ou dans l’intelligence de Dostoïevsky ou de Nietzsche ; il est ridicule de les comparer sur ces dimensions : « Son [Dostoïevsky] savoir n’était pas moindre que celui de Nietzsche, mais il savait aussi ce que Nietzsche ne savait pas » - Berdiaev - « Oн знaл нe мeньшe, чeм знaл Hицшe, нo oн знaл и тo, чeгo Hицшe нe знaл ». Ils ne sont grands que par la qualité du son et du ton, des mélodies et des intensités. Dostoïevsky connaît l’angoisse du Bien (l’amour, le Christ, la liberté), condamné à rester dans le cœur (le corps), et il la rend par une incessante suffocation. Nietzsche connaît la divinité du Beau (l’âme, la création, l’angélisme), dont la noblesse autocratique exige la subordination tragique des autres fibres, fussent-elles divines. | | | | |
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| art | | | Pour écrire dans un langage des ombres, il faut une lumière ; le choix est simple – l’éclairage du présent ou ta propre étoile hors du temps. Et, dans ton livre, on se trouvera en plein jour affairé ou l’on y rencontrera la nuit. « Le poète entre dans le silence. Ici, le mot avoisine non pas avec un rayonnement, mais avec la nuit »** - G.Steiner - « The poet enters into silence. Here the word borders not on radiance, but on night ». | | | | |
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| art | | | La curiosité des yeux est partout ; nulle part on ne voit la créativité du regard. Le regard – un visage irradiant une mélodie. Le visage disparut de la peinture, et la mélodie – de la musique. Il restent la géométrie et les cadences. | | | | |
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| art | | | Dans la création domine le mystère ; dans la traduction - le problème, dans l'invention - la solution. | | | | |
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| art | | | Le contraire de l'art n'est pas ce qui est hideux, mais ce qui n'est que réel. Seul un non-artiste peut pratiquer l'art réaliste. | | | | |
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| art | | | Dans l’approche de l’art, on doit partir soit de la vie soit du rêve, et ces deux angles d’attaque s’excluent, mutuellement. Nietzsche penche pour la vie, et moi – pour le rêve. La jouissance biologique serait, pour Nietzsche, l’essence même des valeurs esthétiques ; et pour moi, ce serait la caresse mélancolique. Sous toutes ses formes, le vitalisme est signe de la pauvreté – spirituelle, créatrice ou imaginative. | | | | |
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| art | | | Le monde se conçoit par les yeux et par le regard, par le savoir et par la création. Tout art est une espèce de regard qu’on projette sur le monde des yeux. | | | | |
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| art | | | Le créateur, c’est la noblesse des contraintes, la liberté du talent, l’originalité du style ; donc, opposer le qui au quoi (les contraintes), au comment (le style), au pourquoi (la noblesse), est absurde. Cette opposition n’a de sens que chez les non-créateurs, chez ceux qui sont dépourvus de quelques-unes de ces trois facettes. | | | | |
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| art | | | La bouche est là pour la communication, et la langue (anatomique et intellectuelle) – pour le goût dans la jouissance des nourritures célestes ou dans la composition de la musique. Le poète ne communique pas, il chante – devant Dieu, de préférence. « Dans le poète : l’oreille parle, la bouche écoute »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Le signe et le sens chez l’écrivain : le médiocre ne maîtrise pas les signes et nous inonde de sens commun ; le délicat cisèle le signe, auquel chacun peut donner son sens individuel. | | | | |
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| art | | | L’originalité dans l’art : soit on l’a d’emblée, soit on ne l’aura jamais ; on ne peut ni la chercher ni la trouver. Je vois deux symptômes de la non-originalité : l’absence d’un bon filtrage (séparation du digne de l’indigne) ou d’un talent musical (traduction du bruit en musique). | | | | |
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| art | | | Qui a la prémonition de l'art, se désintéresse de la chose ; qui s'intéresse à la chose a moins de prémonition de l'art. Trois niveaux : la chose vue, le regard, l'intuition - le spectateur, le créateur, l'artiste. | | | | |
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| art | | | Dans tout travail créateur figureront des cibles ; pour le scientifique, elles seront télos, des buts-finalités, et pour l’artiste – skopos, des visées-regards. | | | | |
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| art | | | La création est artistique, lorsque l’élan, émanant du créé, traduit bien l’élan du créateur. Mais ce n’est jamais que de la traduction dans un langage humain de ce qui est sans langage. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, il faut ne s’adresser qu’à soi-même et donc – à Dieu. Après le sublime éclat de ses Cahiers, quelle dégringolade, chez le grand Valéry, dès qu’il cherche, dans un genre discursif, à convaincre les autres de la grandeur de Léonard, Descartes ou Berlioz ! | | | | |
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| art | | | Mauvais objectif, pour un artiste : faire voir autrement les choses – n’importe quel guide statistique y réussit tout autant. Il faut s’adresser aux oreilles, plutôt qu’aux yeux : faire entendre la musique, où d’habitude on n’entendait que du bruit. | | | | |
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| art | | | Je veux traduire mon état d’âme ; celui-ci, certainement, équivaut à une mélodie que, malheureusement, je n’entends pas ; mais je veux qu’un lecteur n’entende qu’une mélodie, qui correspondrait à son propre état d’âme, peut-être très différent du mien. C’est une ambition homérique ou beethovénienne. | | | | |
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| art | | | Les livres, écrits pour combattre l’ennui et la vacuité de la vie, sont ennuyeux. Il faut écrire pour se solidariser avec les pulsions et la plénitude du rêve. Bruit du combat des yeux, musique de l’acquiescement du regard. | | | | |
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| art | | | Les ailes, (celles qui permettent de « s’exprimer par métaphores »** - Nietzsche - « Flügel im Gleichnisse zu reden »), c’est, à la fois, la hauteur, la noblesse, le talent. Les posséder, pour le créateur, c’est savoir manipuler les métaphores à bon escient. | | | | |
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| art | | | Le bonheur de l’écriture consiste à trouver un accord musical – même à contre-point ! - entre ton mot et ton état d’âme. Ceux qui ‘souffrent’ de l’imprécision des mots pour décrire une boîte d’allumettes sont des sots sans âme. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | Le but de l’écriture : que ton soi connu temporel, par son interprétation inspirée, fasse carillonner la partition de ton soi inconnu intemporel. | | | | |
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| art | | | Si vous êtes dépourvu de talent d’artiste, la priorité que vous donneriez à l’éthique aux dépens de l’esthétique, est une attitude sage et respectable ; d’ailleurs, si vous proclamiez la domination de l’esthétique sur l’éthique, ce serait une bêtise. | | | | |
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| art | | | Puisque je me moque de l’action, suis plutôt indifférent au lieu et vise l’atemporalité, l’unité de la dramaturgie aristotélicienne ne m’est d’aucune utilité ; ma seule unité est celle du souffle. De mes ruines, je reconstitue tantôt une scène, tantôt des gradins, tantôt des coulisses. | | | | |
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| art | | | En cherchant à rendre des sentiments vécus, beaux, authentiques, des sentiments à vivre, on ne fait pas de bonne littérature ; ce sont des sentiments imaginaires et nobles, des sentiments à rêver, qui amènent la belle littérature. | | | | |
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| art | | | Dans le comment (le style) de l’artiste, l’intuition individuelle reconstitue le pourquoi (la noblesse) ; du pourquoi (le gain) de l’homme d’action, la rigueur commune déduit le comment (l’algorithme). | | | | |
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| art | | | Une énigme de la procréation dans la littérature : une musique, fécondée par un style, enfante de pensées. Mais le bon lecteur entend la musique et se délecte du style. | | | | |
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| art | | | Ta facette réelle, où dominent le calcul et la nécessité, reflète, tout de même, le miracle de la Création divine ; sur ta facette immatérielle, merveilleuse mais imaginaire, se gravent ou se peignent ton rêve et ta liberté. « On se peint dans son art mieux que dans sa vie même »*** - Suarès. | | | | |
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| art | | | Qu’on devine, dans ton écrit, quelle hauteur vise ton âme ou quelle profondeur scrute ton esprit, sans les confondre, - tel est le rêve de tout créateur. Tant qu’existaient des âmes, on pouvait encore défier St-Paul : « On sème un corps de l’âme, en surgit un corps de l’esprit ». Aujourd’hui, des esprits médiocres moissonnent l’insipidité des esprits médiocres. | | | | |
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| art | | | Chez le créateur lyrique, à l’homme de la perception du réel s’ajoute l’homme de la création du rêve. Au monde fini, rempli de problèmes et de solutions, s’ajoute l’univers de mystères. « Le Beau devient un problème suprême, exigeant une solution » - Pasternak - « Прекрасное становится высшей задачей и требует разрешенья » - le Beau, quand il est suprême, devrait chercher un mystère inouï, plutôt qu’une ordinaire solution. | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | Écrire, c'est réussir à me passer d'enfilades et à faire briller mes perles poétiques dans les yeux de ma Muse nue, de Polymnie, sans même sa couronne de perles rhétoriques. Un but possible de l'écriture laconique : rendre autarcique chaque perle à part et voir dans leurs pénibles assemblages - des colliers d'Harmonie. « Écrire, c'est augmenter d'une perle le sautoir des Muses » - Sartre. | | | | |
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| art | | | Il est facile de traduire en folie toute raison, mais la folie devenant raison, c'est le privilège des sages. « Si les vers ont été l'abus de ma jeunesse, les vers seront aussi l'appui de ma vieillesse : s'ils furent ma folie, ils seront ma raison »** - du Bellay. Un magnifique tableau, qui trace, mieux que n'importe quelle réflexion, le chemin de toute création (de vérités, d'émotions, d'images). L'abus de bravades, la surprise réconfortante de sa fécondité, sa conversion en raison d'être. | | | | |
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| art | | | Tout en maximisant, dans son œuvre, la part du nécessaire, l’artiste sait, que le possible nouveau n'y disparaîtrait jamais complètement. | | | | |
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| art | | | Trois états difficilement comparables, incommensurables, incompatibles et pourtant constituant une chaîne, bien que discontinue : l’état du cœur, provenant de ton soi inconnu, émouvant ton âme, stimulant son inspiration ; l’état de ton âme motivée, résumant ton soi connu, créateur, inventeur, poète ; l’état de ton esprit, tentant de reconstituer un état du cœur originaire, à partir du tableau, peint par ton âme. Ces deux états du cœur ne coïncideront jamais ; le premier est dépourvu de langage ; le second n’est que langage. | | | | |
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| art | | | Tu crées une mélodie inspirée, lorsque tu écoutes la voix de ton soi inconnu et non pas celle de la rue ; mais ce n’est pas une garantie du succès – la même inspiration doit, en même temps, rehausser ton esprit, ton âme et ta plume, ce serait le seul état vraiment inspiré et fécond. | | | | |
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| art | | | Dans l’art comme dans la science, le plaisir n’est pas le seul apport de la forme ; d’une manière charmante, inespérée, mystérieuse, même les pensées, provenant de la forme, finissent par dépasser, en profondeur comme en hauteur, celles qui sont dues au fond. | | | | |
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| art | | | Jadis, le goût, le style, le talent d’un artiste libre généraient une œuvre d’art ; aujourd’hui, toutes les conditions formelles et significatives sont dictées aux esclaves, apprentis-écrivaillons, par l’actualité despotique. Et en qualité d’exécution, la machine finira bientôt par surclasser ces tâcherons interchangeables. | | | | |
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| art | | | Toute écriture consiste à bâtir un arbre ; pour la clarté de sa hauteur, de sa forme et surtout de sa vitalité, on doit faire appel à l’obscurité non seulement des racines, mais aussi des fleurs, des fruits et des ombres, l’obscurité résidant dans l’introduction de variables, qui ne cherchent qu’à s’unifier avec un arbre interrogatif, ce vrai destinataire du message. Les procédés qui aident dans cette tâche – l’élagage et le greffage. | | | | |
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| art | | | Le plus souvent, mes maximes naissent du pressentiment d’une relation, dont on ignore encore les objets liés, comme les vers émergent des rencontres aléatoires de quelques assonances ou rimes. Donc, dans les deux cas, le premier jet est dans le connu, tandis que l’art est dans la distribution des inconnues dans l’arbre à bâtir. | | | | |
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| art | | | Chercher la différence entre ce qu’un écrit dit et ce qu’il est – est sans intérêt, au moins pour les non-pédants. Ce qui compte, c’est ce que cet écrit chante (la noblesse de la hauteur) et ce qu’il dévient (la mélodie de la création). Le fond et la forme se fusionnent, chez les grands. | | | | |
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| art | | | Il faut provoquer chez le lecteur une activité créatrice, complémentaire, paradoxale, et c’est le genre aphoristique qui s’y prête le mieux. Chez les autres dominent la curiosité, la familiarité, l’amusement, la rencontre avec des objets qu’on avait déjà croisés ailleurs. | | | | |
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| art | | | On commença par séparer l’émotion et la beauté, et l’on comprit que la création, c’est-à-dire la traduction des états d’âme, devenait inutile, puisque la beauté sans frissons, c’est-à-dire la joliesse, se fabrique – l’histoire de la dégénérescence de l’art. | | | | |
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| art | | | Tchékhov est le Mozart de l’art tragique ; chez les deux on trouve le plus grand écart entre l’homme et l’auteur – l’homme y est invraisemblablement bête et l’auteur – invraisemblablement pénétrant. Tchékhov ne fut nullement délicat, et Mozart ne fut jamais envahi par un rêve. Pourtant, les pièces de Tchékhov sont pleines d’une musique délicate ; les opéras et les concertos de Mozart nous renvoient aux rêves d’un dramatisme déchirant. | | | | |
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| art | | | Dans la vie réelle, tous connaissent des instants de passion ; mais pour que de ton rêve ou de ta création, si tu en as, monte une passion, il faut que tu sois artiste. Il ne sert à rien de t’égosiller sur tes trémoussements, si ton style est plat ou sec. La brillante sécheresse (glänzende Trockenheit de Kant) peut apporter quelques pâles lumières, elle est incapable d’ombres éclatantes, dont est constituée une passion. | | | | |
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| art | | | L’art est toujours un écart, par rapport à ce qui est naturel. La culture est un défi à la nature. La création est l’évitement de ce qui va de soi ; elle est l’invention de nouvelles règles, de nouveaux enjeux et de nouvelles scènes ; au début, elle est toujours un faux-monnayeur. | | | | |
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| art | | | Le talent est dans cette dualité : être porté par un élan et en créer un autre, nullement obligé d’être une copie du premier. Une profondeur inconsciente et une hauteur maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Plus tu vas, moins tu penses que le talent, ce soit l’harmonisation ou la coordination entre ce que tes yeux croient et ce que ton regard crée. Décidément, le talent n’est que ton regard initiateur et vibrant, bien que certaines choses vues se mettent, parfois, à vibrer, elles aussi ; le réel ne constitue qu’un cadre commun, qui conviendrait à tant de tableaux disparates. | | | | |
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| art | | | Un état d’âme que tu es censé rendre ne se réduit ni aux images ni aux idées ; irrémédiablement tu vas l’inventer. L’auteur et l’homme ne peuvent donc jamais coïncider ; aucun d’eux n’est disciple de l’autre. | | | | |
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| art | | | La musique picturale ou verbale existe, car c’est elle qui fait résonner ton âme, sans que tu comprennes pourquoi, sans que tu voies l’objet de ton bouleversement. | | | | |
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| art | | | L’élan vertical du pathos ne peut se maintenir que grâce aux fondements implacables du style. Ce cas heureux constitue le talent. | | | | |
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| art | | | Le genre discursif – suivre un fil, dans une platitude arbitraire des mots ; le genre aphoristique – s’imposer une trame, ce qui évite le décousu des images et des idées. | | | | |
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| art | | | Le regard, dont je parle, n’est pas tellement dans l’œil, puisque ce regard se dédie à la création, c’est-à-dire à la conception (par l’âme) et à l’exécution (par l’esprit). | | | | |
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| art | | | L’art sans passions, sans préjugés, sans partialités n’existe pratiquement pas ; et toutes ces qualités ne sont que des manifestations d’un narcissisme. Il faut, donc, d’abord s’aimer tout court, avant de s’aimer dans l’art, si l’on en porte un talent. « Aimez l’art en vous, avant de s’aimer dans l’art » - Stanislavsky - « Любите искусство в себе, а не себя в искусстве ». L’art en nous n’est qu’une place ; toi, dans l’art, tu es déjà un créateur. | | | | |
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| art | | | La création est un contraire du rêve : celle-là vaut, surtout, par la qualité de ses nets commencements, et celui-ci – par l’inaccessibilité de ses buts vagues. Mais aussi bien les commencements que les buts y servent de lumière, pour projeter nos ombres intellectuelles ou sentimentales. « L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne »** - R.Char – tu y parles du rêve immobile, tandis que la création est l’art du possible animé. | | | | |
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| art | | | Deux sortes d'émanations du soi inconnu : des impulsions ou des vibrations – la créativité ou l'âme. L'art, c'est l'heureuse rencontre de ces deux courants, de ces deux fonds, portés par le talent, qui est la forme même du soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre-d’art, l’amorçage devrait provenir du cœur, le langage – être maîtrisé par l’esprit, le message – dicté par l’âme. En pratique des meilleurs, le temps n’y intervient pas, l’auteur vit une étonnante synchronie, ce qui permet de prendre le cœur, avec ses commencements, pour véritable auteur. Et puisque les cœurs des admirateurs, contrairement à leurs âmes, survivent à la peste de la robotisation mondiale, le sens de la création, vu par Beethoven : « Du cœur – vers le cœur » - « Von Herzen zu Herzen gehen », - est juste. | | | | |
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| art | | | La beauté de l’être se sculpte dans une harmonie paisible ; la beauté du devenir – dans un élan mélodieux. Le talent est dans leur entente rythmique. « L’élan exclut la tranquillité, cette condition indispensable du Beau » - Pouchkine - « Восторг исключает спокойствие, необходимое условие прекрасного ». | | | | |
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| art | | | Le beau se hisse du charme harmonieux du joli à l’élan vertigineux du sublime ; il est dans le devenir créateur, comme le bon intraduisible est dans l’être – la hauteur et la profondeur, l’axe vertical, que complète le vrai horizontal. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, la vraisemblance du perçu compte plus que la vérité du conçu, la croyance implicite – plus que la conviction explicite. | | | | |
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| art | | | Évidemment, l’unité entre une chose réelle et son reflet dans l’art est impossible ; la première flotte dans le chaos (ou l’harmonie, ici ce sont des synonymes) d’une Création magique, divine, et la seconde est fruit de nos pauvres représentations humaines. C’est avec la chose représentée qu’il faut comparer les objets artistiques ; les deux se réduisent aux arbres à variables, et leur unité consiste en possibilité d’une unification de ces arbres. | | | | |
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| art | | | Les plus fastidieux des écrits littéraires visent une lecture unique, tandis les choses intéressantes devraient admettre des chemins d’accès multiples, grâce aux variables dont l’auteur aurait muni l’arbre de son discours. « Le charme de l’art réside dans la quantité de manières de voir la même chose » - Valéry. | | | | |
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| art | | | Poétiser, c’est augmenter le nombre de sens (de chemins d’accès) de tes productions (qui sont des arbres) par l’introduction d’inconnues (variables). Plus tu progresses dans cette direction, plus tu t’approches de la musique, qui est un arrangement de seules inconnues (les constantes ne jouant qu’un rôle instrumental), faisant naître dans chaque écouteur le sens, propre à sa sensibilité et à ses attentes. | | | | |
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| art | | | Quel ennui que de reproduire le bruit du fini actuel ! - il faut créer de la musique de l’infini potentiel ! | | | | |
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| art | | | La beauté, c’est-à-dire la hauteur, d’une forme artistique doit être durable, c’est-à-dire donner l’envie d’y retourner. Or, en te penchant sur des choses basses, banales ou conformistes, chaque retour à la forme, jadis séduisante, la ternira, fera affleurer l’ennui de ces choses et ressentir la servitude de ton esprit, qui n’aura pas averti à temps ton âme libre. La durée artistique est question des contraintes. | | | | |
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| art | | | En approfondissant ton regard sur n’importe quel objet – que ce soit un cristal, un papillon, un rugbyman – tu finiras par tomber sur des mystères grandioses, incitant ta vénération de la Création ; mais l’écrivain, dans son choix d’objets, doit poser des contraintes sévères et remonter aux genres les plus abstraits, où disparaîtraient les atomes, les yeux, les cervelles et ne resteraient que les états d’âme enchantée. | | | | |
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| art | | | L’écriture : l’objet initial – un état d’âme, réel, non langagier, non conceptualisé, ensuite – son reflet, de vagues concepts avec de vagues relations, leurs places vagues dans une représentation naissante, des mots trop précis, trop limités, trop galvaudés, la nécessité de métaphores, qui finissent par peindre un état d’âme aux frontières trop nettes et imprévues, et c’est le chemin d’accès de ce dernier état avec l’état d’âme initial qui déterminera la qualité de ton écriture. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, tu es inspiré lorsque ton produit ne résulte ni du pourquoi ni du pour quoi, tout en étant inséparable de tes sensations, individué, se réduisant à l'impulsion d’un commencement. Le taux de niaiseries (qui guettent toute production ambitieuse) y est nettement inférieur à ce qui vient du suivi cohérent d’un but (qui est toujours commun). | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le savoir passif (érigeant des contraintes) est plus utile que le savoir actif (dictant des objets et des jugements). Les bonnes contraintes : les sujets épuisés, les répétitions à éviter, les angles de vue indignes. Pour la qualité des commencements, cet épicentre de la hauteur et de la personnalité, le savoir actif ne sert presque à rien. | | | | |
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| art | | | La musique est l’art le plus universel ; elle met dans un état extatique aussi bien les foules, sur les champs de bataille ou dans les stades, qu’un solitaire, entre ses quatre murs. « On dit bien que la musique est la langue des anges » - Carlyle - « Music is well said to be the speech of angels » - c’est le talent du compositeur qui traduit l’appel solitaire ou collectif, entendu soit par l’ange soit par la bête. | | | | |
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| art | | | L’élan et le talent – deux composants incontournables de toute création artistique. Le premier – l’intensité et le rythme ; le second – les mélodies et l’harmonie. On peut se passer d’élan réel, ou inventer un élan artificiel, mais rien ne sauve l’absence du talent. L’art doit consister en musique complète ; sans élan, toute musique risque de n’être que du bruit. | | | | |
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| art | | | Deux préliminaires du créateur : avoir maîtrisé les choses et élaboré des valeurs. Deux voies en partent : l’une, terrienne et profonde, de Faust, le sentier battu, l’autre, aquatique, de Narcisse, à la surface d’un lac. « Information sur les objets, formation de valeurs, transformation narcissique en création artistique » - L.Salomé - « Objektbesetzungen, Wertsetzungen, narzißtische Umsetzung ins künstlerische Schaffen ». | | | | |
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| art | | | La voix intemporelle de ton soi inconnu ne peut inspirer que tes commencements ; la voix du présent t’invite à l’inertie des développements ou au calcul des finalités. « L’essentiel de l’art se produit à l’instant de sa conception »* - B.Pasternak - « Самое важное в искусстве есть его возникновенье ». | | | | |
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| art | | | Les dieux sont plus souvent querelleurs ou rivaux plutôt qu’alliés ou frères. D’autant plus précieuse est l’alliance entre Apollon et Éros, dans l’amour (la beauté féminine et le désir masculin) et dans l’art (la beauté comme but et l’excitation comme prélude de la création). « L’art est un appétit de l’âme en quête de volupté »*** - A.Suarès - Zeus et Athéna, la volonté et l’intelligence, se fusionnent dans notre esprit qui entretient la soif de l’âme. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique, l’invention-inspiration s’oppose aussi bien à la routine-inertie qu’à la droiture-franchise. « La sincérité voulue mène à la réflexion qui mène au doute, qui ne mène à rien »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Chateaubriand créa deux tonalités, la romantique et la hautaine, dont héritèrent, respectivement, Stendhal le mondain et Hugo le monumental. Le premier manque de hauteur, et le second – de profondeur. Le premier imite, le second innove. | | | | |
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| art | | | Tu contiens trois ressources : la matérielle – tes sensations ; mi-matérielle mi-spirituelle – la mémoire ; la spirituelle – le langage (avec la logique incorporée). Laisser leurs empreintes sur tes actes ou sur ta page blanche est une démarche banale, indigne de l’art. L’art consiste à créer ce que ton soi connu ne contenais pas, créer sous l’impulsion de ton soi inconnu, pour ton propre étonnement. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre intellectuelle, la force doit inspirer l’admiration, et la forme – la jouissance. Le talent est la maîtrise simultanée des deux. | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes d’écrivain : ceux qui sacrifient le Beau personnel au nom du Bien universel ; ceux qui abandonnent ce Bien pour ce Beau ; enfin ceux en cherchent l’équilibre et qui sont donc philosophes. Et c’est le talent qui munit ces deux dimensions de grandeur, de noblesse et de véracité. | | | | |
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| art | | | L’exégèse de mes notes : le cœur secoué par des soupirs ou frissons, l’âme en retient des rythmes, des timbres, des mélodies, l’esprit se libère du temps, grave cette musique temporelle du sensible dans l’espace des paroles intelligibles, une nostalgie traduite en mélancolie hors-temps. | | | | |
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| art | | | Le peintre voit le réel, et il peint l’idéel. Mais sans la vision inspirante – pas de regard créateur. L’écrivain devrait s’inspirer de cet exemple. | | | | |
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| art | | | Un artiste a deux regards : celui du créateur et celui de l’admirateur. Pour le second, une page, que le premier vient de griffonner, serait un lac, dans lequel se reflète une beauté. Frappé par celle-ci, le second regard est d’abord conquis et jaloux, avant de se rendre compte, que c’est l’œuvre du premier, du jumeau. « Dans son travail, un bon styliste doit éprouver la volupté d’un Narcisse »** - K.Kraus - « Ein guter Stilist muss bei der Arbeit die Lust eines Narzissus empfinden ». | | | | |
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| art | | | Que les voies d’artiste soient obliques s’explique non pas par des changements d’avis, mais, au contraire, par la fidélité à son goût métaphorique, ponctuel et non surfacique, et qui reste le même ! Ce goût se traduit par le culte du point zéro de la création, point de départ d’un méta-retour éternel du même. De brèves éruptions, d’une même intensité et du même cratère, et le refus de suivre, machinalement, le parcours de la lave. Les métaphores de forme personnelle, au-dessus des pensées de fond commun. La même essence étoilée traversant le fleuve de l’existence enténébrée. | | | | |
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| art | | | Seul l’auteur à forte personnalité, à firmament noble et à profondeur intelligente doit se mettre au fond de son œuvre ; l’audace adoptée par Chateaubriand et Stendhal et sagement déclinée par Hugo et Flaubert. Le tempérament russe enivrant poussa à cette audace Pouchkine, Tolstoï et Tsvétaeva, pour qu’on admire la grâce, la conscience morale ou la passion. | | | | |
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| art | | | La réalisation d’un beau rêve n’est jamais belle – le contraire de la vie : « La vie n’est jamais belle, seulement ses images dans le miroir de l’art » - Schopenhauer - « Das Leben ist nie schön, sondern nur die Bilder des Lebens im Spiegel der Kunst ». | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | En négligent la finalité, l’artiste reste sans pourquoi ; en occultant le où et le quand, il renonce aux parcours ; et le qui libre et le quoi arbitraire, se limitent aux commencements. « L’art a un Parce que supérieur à tous les Pourquoi »** - Hugo. | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| art | | | Signes de la liberté d’artiste – la fidélité dogmatique (le goût) et le sacrifice sophistique (le style). Signes des contraintes d’artiste – l’infidélité sophistique (l’ironie) et le sacrifice dogmatique (la noblesse). | | | | |
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| art | | | Le philosophe décompose l’être et son essence, et le poète compose le devenir dans son innocence. Cibles réelles, pour les yeux ; cibles imaginaires, créées par le regard. Armurier ou archer. Le bon archer se moque de la difficulté des cibles et de la continuité du vol ; il se reconnaît dans l’intensité de sa corde. Le commencement est son devenir ; il devient aphoriste des réponses, invitant les activistes à fabriquer leurs propres questions, poursuites et gibecières. | | | | |
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| art | | | J’écris des livrets et les adresse au lecteur-compositeur, qui les envelopperait d’une musique, dont la hauteur, l’intensité et l’intelligence seraient dues au livret, le sens extatique étant porté par la musique. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre d’art doit traduire la sensation d’une verticalité complète, dans laquelle se fusionnent la profondeur du fond et la hauteur de la forme. Ce qui n’a que la profondeur finit dans les racines communes ; ce qui n’a que la hauteur se condamne au vide impondérable. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, c’est-à-dire mon âme, envoie à ma conscience un message mélodique ; la conscience prie mon soi connu, c’est-à-dire mon esprit, de munir le message d’une enveloppe langagière. L’opéra, serait-elle la métaphore la plus plausible de la création artistique ? | | | | |
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| art | | | Ton ouvrage ne doit ni refléter la réalité (qui est surtout un problème), ni traduire une idée (qui n’est qu’une solution), mais caresser un état de ton âme (qui est plus qu’un mystère). | | | | |
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| art | | | L’art : plonger dans la profondeur, sans la certitude de remonter avec une perle ; polir la perle trouvée, sans savoir dans quelle couronne elle s’incrusterait ; tresser la couronne, sans savoir quelle tête serait digne de la porter. L’art : savoir sacrifier la vie pour vivre. L’art : cultiver la beauté désintéressée n’ayant pas besoin de se prouver par une application. | | | | |
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| art | | | La création artistique doit être toujours au-delà du Bien, puisque celui-ci est intraduisible en actes (gestuels ou plastiques) ; les commencements doivent s’inspirer du Beau, et les finalités reconstruites par le Vrai. | | | | |
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| art | | | On ne devrait se dévouer à l'art que si l'illusion de créer à partir du point zéro de la sensibilité, est irrésistible. Et, d'ailleurs, ce sont là et les buts et les contraintes de l'art. | | | | |
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| bien | | | Du bon usage des libertés : la liberté éthique, découverte dans le sens du sacrifice ou de la honte, nous rend fraternels ; la liberté esthétique, sur l'axe du Bien, faisant tourner à la même intensité artistique les valeurs opposées, nous rend créateurs. | | | | |
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| bien | | | L'homme parfait : une fusion entre Rousseau (la pitié de l'homme naturel) et Cioran (l'ironie de l'homme inventé). Les grands imparfaits : Nietzsche - le faible sans pitié, et Valéry - le fort sans ironie. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est peut-être que sym-bolique, l'Un platonicien ; c'est dans le multiple, le dia-bolique, que s'incarne le mal. La parabole va au symbolique, l'obole sied au diabolique. C'est pourquoi l'inventeur de nouvelles variables - le créateur d'inconnus de Nietzsche - cherche dans l'unification un rachat ou un équilibre. « L'harmonie est l'unification, la pensée commune de ce qui pense séparément »*** - Pythagore, qui mérite vraiment son titre d'Apollon Hyperboréen ! | | | | |
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| bien | | | Nietzsche veut se débarrasser des ombres de la honte, qui gênent son obsession par la lumière, - il attend le grand midi. Je suis indifférent aux lumières terrestres ; je ne produis que des ombres, le plus souvent à la lumière de mon étoile ; il se trouve que les plus denses et intenses se créent le matin. Sans les ombres, tout devient le même ; avec mon étoile, le même, c'est mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | On me juge le mieux, lorsque je me donne ; mais dans ce que je donne, c'est à dire dans mon offrande en tant qu'œuvre, on ne perçoit que la direction vers moi, ou mon soi déjà articulé, jamais mon soi inconnu, celui qui me poussait à me donner - un cercle vicieux, c'est ce que voulaient dire Nietzsche ou Sartre : « On se perd en se donnant »**. | | | | |
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| bien | | | Trois modes de manifestations métaphysiques chez l'homme : la nécessité, la création, le miracle - l'inéluctable du vrai, l'irrésistible du beau, l'incompréhensible du bon. « La source du Bien est à chercher non pas dans le fixe et l'habituel, mais dans le miracle » - Bakhtine - « Добра надо ждать не от устойчивого и привычного, а от чуда ». | | | | |
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| bien | | | Dans ce que notre sens inné perçoit comme manifestations, ou tableaux, du Bien, l'action proprement dite ne joue que le rôle de pinceau ; un bon regard peut y passer outre, sans nuire à la vérité ou à la complétude de la perception du tableau. Mais le mal, sur le tableau vital, c'est la présence du pinceau lui-même : « Le problème entier du mal bascule dans la sphère de l'acte » - Ricœur. | | | | |
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| bien | | | Dieu plaça en nous un ver du remords et de la honte. Toute la modernité s'efforça de nous en débarrasser, en envahissant nos oreilles de bruits rassurants et endormants. Mais « la bonne conscience est une invention du démon »** - A.Schweitzer. Toute la philosophie de l'Antiquité fut au service du Malin, tandis que « le philosophe doit être la mauvaise conscience de son temps » - Nietzsche - « der Philosoph hat das schlechte Gewissen seiner Zeit zu sein ». Tant que le bon droit n'est qu'écrit, son encre se substitue au sang. Le sang ne charrie que le remords. La bonne conscience est une question de circulation. | | | | |
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| bien | | | Les actions, censées bonnes, sont souvent plus ambigües et troubles que d'évidents vices ou péchés ; Dieu serait donc plutôt bon, et ce serait l'homme qui inventa le Malin. | | | | |
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| bien | | | La puissance éthique - la pitié, la puissance esthétique - le talent, la puissance mystique - la création ; c'est bien étrange que le surhomme, prônant la volonté de puissance, ne le voie pas, et se rabatte sur la fumeuse vie, dans laquelle ne réussissent, aujourd'hui, que des sous-hommes. Étrange aussi de voir dans la volonté de puissance - une solution de tous les mystères, tandis que, pour un créateur, elle est le mystère même des commencements, ne se muant même pas en problème. | | | | |
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| bien | | | Quant aux perspectives d'application du Bien, le constat central, amer et navrant, c'est : l'éthique s'arrête au « tu dois ! ». Aucun verbe à l'infinitif (agir, faire, créer), aucun complément d'objet ou de manière (ton prochain, le monde, toi-même, l'intensité) ne peuvent s'y joindre, sans que tout l'arbre éthique ne s'écroule. D'ailleurs, ce serait l'interprétation la plus plausible du silence wittgensteinien. | | | | |
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| bien | | | Tous les moralistes voient dans l'oisiveté l'origine de nos maux : « Dans l'inaction, tu apprends à faire du mal » - Caton - mais dans l'action, tu désapprends ce qu'est le Bien. Toutefois, l'homme d'imagination n'est jamais moins en repos qu'en repos. | | | | |
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| bien | | | Ne créent ni ne prient que les esclaves. Esclaves d'une passion ou d'une vision. Devenus maîtres, ils se mettent à produire. Œuvres et autels se transforment en lignes de produits. On crée et prie devant le rêve, on produit dans la réalité : « Il n'y a plus de résolution symbolique, par le sacrifice, de l'excédent de la réalité »** - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | La culpabilité, est-elle innée ou acquise ? Rousseau penche pour la seconde réponse, et moi, avec Tolstoï, - pour la première. Le Créateur nous tente par deux sortes d'énigmatique liberté : traduire la voix du Bien en actes, ou celle du beau – en création. Mais si la seconde liberté nous donne des ailes, la première nous conduit, inexorablement, au désespoir et à la honte. | | | | |
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| bien | | | Mauvais cynisme : te moquer du Bien, en mots et en actes ; bon cynisme : ne pas exhiber le Bien sur tes pages, que ton esprit compose, - le laisser dans ton cœur, où, divinement, il repose. | | | | |
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| bien | | | Le regard sur le mal est double : soit on suit l'histoire de la raison, soit celle du rêve – les actes ou les œuvres de fiction, la réalité ou l'invention. Dans la première, on constate des victoires constantes du mal sur le Bien, mais dans la seconde – triomphe le Bien. L'artiste, serait-il celui qui, à l'enchaînement fatal, le rêve – l'acte et donc le Bien – le mal, ajouterait le deuxième chaînon : le mal – la victoire de Dieu sur le mal ? L'artiste est celui qui crée devant Dieu, surtout devant le Dieu altier, inexistant mais irrésistible ; dans l’élan vers Lui Sénèque voyait : « une vieille maxime : élève-toi jusqu’à Dieu » - « illud vetus præceptum: sequere Deum », que tenta de suivre Casanova. | | | | |
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| bien | | | Ni la vérité ni la béatitude ne sont à l'origine de la philosophie, mais le malaise du constat, que les corvées de l'existence nous obligent à faire et à dire ce que nous ne pouvons reconnaître comme notre moi-même. La philosophie commence avec la honte de soi et par sa réinvention. | | | | |
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| bien | | | Ni Kant ni Linné ni Darwin ne peuvent couper mon extase devant la pure merveille téléologique de la lotte qui pêche, du caméléon changeant de couleur, du flamant marchant dans un marais. Et de l'homme qui a honte. | | | | |
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| bien | | | L'étendue, ou la hauteur, de notre vie se détermine par une pesanteur éthique, nous chargeant de pitié et de honte, et par une grâce esthétique, nous élevant jusqu'à la création ou la noblesse. « L'action du créateur, c'est une tentative d'expier une faute commise sans préméditation »** - Pasternak - « Творческая деятельность есть заглаживание неумышленной вины ». | | | | |
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| bien | | | Il faut posséder un sacré don sophistique, pour trouver à l'ombre et à la lumière, au Bien et au mal – une nature identique (Heraclite). La lumière et le Bien sont des principes divins, et l'ombre et le mal - les actions humaines déployées sur ces axes divins ; toute grande création est pénétrée d'ombres et entachée de mal, qui est ombre de la honte. | | | | |
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| bien | | | En esthétique, la lumière vient du monde, et les ombres – de ma créativité ; en éthique, les rôles s'inversent : toute la paisible lumière du Bien reste en moi, et toute tentative de la projeter vers l'extérieur aboutit aux ombres inquiétantes. Le bonheur, c'est d'en trouver une cohabitation vivable : « Toute la félicité dans la vie est dans l'alternance de la lumière et des ombres » - Tchaïkovsky - « Прелесть жизни - чередование света и тени ». | | | | |
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| bien | | | Le vrai mal, pour un créateur, est d'ordre esthétique ; ce n'est pas sur l'axe du Bien et du mal (axe du fond) qu'il faut le chercher, mais sur celui du bon et du mauvais (l'axe de la forme). C'est l'une des explications de la généalogie de la morale de Nietzsche. | | | | |
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| bien | | | Immortel, éternel – impossible d'employer ces mots au sérieux. En tant que métaphores, ils pourraient s'appliquer à ce qui, indubitablement, se loge dans notre conscience, tout en restant intraduisible dans un langage rationnel, celui des actes, des pensées, des lois. Le vrai trouve une matérialisation évidente dans le savoir, le beau se transmue dans une création artistique, mais le Bien reste la seule certitude n'admettant aucun transfert vers le temporel. | | | | |
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| bien | | | La plus grande merveille de la Création, chez l'homme : presque toutes les fonctions, qu'on aurait pu découvrir ou imaginer par la réflexion abstraite, disposent d'un organe ! L'exception la plus énigmatique – le Bien intraduisible, réfugié dans le cœur paralysé. | | | | |
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| bien | | | Le sens de la vie : garder, à l'esprit et dans l'âme, la conscience de cette flamme divine, au fond de ton soi inconnu, flamme inextinguible qui s'appelle le Bien, et créer, par ton soi connu, deux traductions de ce message originaire cryptique : l'esprit formant des discours vrais, l'âme forgeant ou se délectant des belles images ; ces traductions sont la connaissance et le rêve. | | | | |
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| bien | | | La liberté éthique se découvre dans la résignation de mon soi connu de porter une souffrance sacrificielle, que me souffle mon soi inconnu, source de tous les mystères : du Bien, de la création, de la beauté. « Le retournement du moi en soi, le désintéressement en guise de vie, un soi malgré soi comme possibilité de souffrance »* - Levinas. | | | | |
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| bien | | | Ce qui, matériellement, existe aurait dû se confier à la technique et à la routine ; l'art créateur, lui, aurait dû s'attarder surtout sur ce qui n'existe pas : Dieu, l'amour, le Bien – bref, la musique éphémère défiant le bruit du réel. Et alors on comprendrait Baudelaire : « Le Bien est toujours le produit d’un art ». | | | | |
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| bien | | | La merveille du Bien, cloîtré dans le cœur, se confirme par la merveille de la larme, qui inonde les yeux, lorsque le cœur se met à vibrer. Quel génie fallait-il au Créateur, pour inventer une telle liaison ! « Si la nature nous donna les larmes, c'est que, sans doute, elle envisageait de nous munir d'un cœur tendre »** - Juvénal - « Mollissima corda humano generi dare se natura fatetur, quæ lacrymas dedit ». | | | | |
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| bien | | | Ni la solitude ni une fraternité des hommes libres ne prédisposent à la noblesse ; la source de celle-ci, c'est l'écoute de ma voix intérieure du Bien et la conclusion, que le seul écho, extérieur et juste, de cette voix ne peut être rendu que par la musique du beau, et jamais par l'action du vrai. Sacrifice du Bien à vénérer, fidélité au beau à créer. | | | | |
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| bien | | | Le contenu du vrai découle de sa forme : un fond (la représentation), une proposition (le langage), un interprète (la logique), une donation de sens (la liberté). Comme le contenu du beau : une sensibilité (la noblesse), une création (le talent), une harmonie (la musique). Mais le Bien est un pur contenu, refusant toute mise en forme ; il n'est qu'un appel d'un fond, tout écho, en tant que tentative de s'ériger en forme, défigurant la voix originelle. Il est le contraire de la mathématique, cette pure forme sans contenu. | | | | |
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| bien | | | Tout est dit ; le droit de créer des valeurs est une misère, puisque toutes les valeurs passèrent déjà en revue ; il ne reste que des vecteurs, c'est à dire l'indicible, qui ne vaudra que par son chant ou par sa musique ; aux valeurs marchandes ou marchantes, on ne peut opposer que des vecteurs, qui nous mettent en danse ou nous rendent sans prix. | | | | |
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| bien | | | La vie et l'art – les coordonnées d'une création, la longitude et la latitude d'un corps cosmique, né de l'unification d'une âme et d'un esprit. La vie, c'est le climat de ma latitude ; l'art, c'est la maîtrise de tous les paysages de l'axe longitudinal, d'un pôle à l'autre ; mais les mêmes forces telluriques, les mêmes fonds, le même Soleil, bien que des constellations différentes. Il se trouve, que la longitude du Beau est à l'opposé de celle du Bien, tout en étant son prolongement – à la profondeur de celui-ci correspond la hauteur de celui-là. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, sans doute, faisait partie de cette Espérance, qui fut la seule à rester à l’intérieur de la boîte de Pandore, au lieu de se déverser vers l’extérieur d’une réalité calamiteuse. L’intériorité permet de ne pas vivre le désastre de l’anonymat ; la création tentant de jouer le même rôle à l’extérieur, avec des succès mitigés. | | | | |
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| bien | | | Se proclamer défenseur de l’extrémité positive d’un axe éthique est banal ; devenir chantre de l’extrémité négative est cynique ; savoir être créateur sur les deux extrémités, c’est être axiologue, être artiste. | | | | |
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| bien | | | Peut-être, mes diatribes contre les Anciens, préconisant une paix d’âme, sont mal ciblées. Toute palpitation autour des tracas communs est risible, et il faut leur opposer l’attitude la plus impassible. L’interpellation par le grand n’est donnée qu’aux élus ; la honte, face au Bien inaccessible, ou la vénération, face au Beau incompréhensible, doivent se traduire en mélodies ou reliefs, qui sont à l’opposé de la tranquillité des moutons ou robots. | | | | |
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| bien | | | On ne trouve pas la consolation dans la platitude du réel, on la bâtit dans la hauteur de l’imaginaire, où demeurent le Bien énigmatique, interdit de séjour sur Terre, et le Beau mystérieux, porté par des Anges de plume, de note, de palette. La consolation divine, inhumaine, donc. | | | | |
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| bien | | | En esthétique, il faut être actif, et en éthique – passif. L’audace de l’artiste créateur ou le recueillement du contemplateur du Bien. | | | | |
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| bien | | | La seule étincelle divine, vouée à rester chaleur des sentiments, sans se transformer ni en lumière des actes ni en ombres de la création, c’est le Bien. Et puisque la philosophie est l’art de répartition des ombres et des lumières, la fonder sur l’éthique, sur l’Autre, est une naïveté, du même ordre que la bêtise de ceux qui la réduisent au Vrai, aux connaissances. La philosophie devrait ne partir que du Beau, dont il faut remplir tous les axes vitaux, allant, par exemple, de la comédie de l’essence à la tragédie de l’existence, ou bien des ombres du mot à la lumière de l’idée. | | | | |
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| bien | | | Les vertus sont des sédimentations des pratiques sociales, et la compassion n’est pas une vertu. En fonction de la hauteur de sa plume, l’artiste choisit sur l’axe compassion – indifférence la valeur, qui permette de garder l’intensité maximale de ses propos. L’indifférence soutient l’orgueil, la compassion entretient la fierté. Nietzsche est orgueilleux, et moi, je suis fier. De plus, la pitié pour celui qui est plus brillant que toi, mais qui souffre davantage, demande de l’intelligence, dont manquait notre philologue. | | | | |
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| bien | | | Toutes nos cordes, en accord avec la noblesse, la créativité, le rêve, finissent, fatalement, par devenir lâches – c’est la véritable tragédie humaine, mais du point de vue thérapeutique c’est de la dégénérescence. Faut-il avoir pitié de nos propres défaillances incurables ? Ou bien faut-il chercher de belles pompes, pour un enterrement, plein d’intensité et de plénitude ? | | | | |
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| bien | | | Le poète n’exclut pas le Bien de ses horizons ; seulement, le Bien se terre dans la profondeur de notre conscience passive, tandis que la poésie a pour but – ne pas quitter la hauteur de sa créativité enivrée ; de la hauteur du Beau, toutes les passions terrestres semblent se valoir. « La poésie est au-dessus de la morale » - Pouchkine - « Поэзия выше нравственности ». | | | | |
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| bien | | | Dans notre conscience, il n’y a rien de plus vivant que le sens du Bien, qui trouble notre cœur, sans lui donner la moindre indication des chemins ou des finalités, que ce Bien devrait adopter. Il est souhaitable peut-être, que les bras de l’homme d’action tâtonnent, en les prospectant ; mais l’homme du rêve n’a rien à y trouver, et le créateur encore moins. « Si le grain ne meurt… » - Goethe - « Stirb und werde ». - désigne la résignation de ne pas savoir traduire la voix du Bien en chant du Beau, et que Nietzsche place au-delà du Bien, en cherchant à munir le devenir créateur - de l’intensité de l’Être immuable. | | | | |
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| bien | | | Devant l’accumulation monstrueuse du Mal, qu’échafaudent toutes nos actions, on peut faire appel aux trois juges – la raison, les yeux de l’esprit, le regard de l’âme. La première conclut à la liberté déviée de l’homme-scélérat ; les deuxièmes stigmatisent le mauvais démiurge ; le troisième s’émerveille de l’existence même de notre sens du Bien et vénère le Créateur incompréhensible et souvent impuissant. | | | | |
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| bien | | | Le Bien a, d’un côté, ses sources mystérieuses personnelles et, de l’autre, ses manifestations sociales - problématiques ou pragmatiques. Seules les premières m’intéressent, puisque je sais, que seul un Créateur génial aurait pu les mettre dans notre cœur, avant notre premier contact avec les autres. En revanche, la générosité ou la magnanimité, l’orgueil ou la dignité, devraient s’évaluer par une législation humaine et non pas par notre dialogue avec le Juge céleste. « Il n’y a rien d’autre, dans la morale, que le sentiment de la dignité » - Alain - on se croirait sous la coupole d’une académie, d’une Bourse, d’un hangar des comices agricoles. | | | | |
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| bien | | | L’âme est la lumière divine, l’élan ailé, la pureté angélique, l’humilité dans l’action. Créatrice, elle peint des ombres dansantes, à l’opposé de la lourde noirceur, qui surgit de l’extinction des âmes et de la domination des esprits ou de la faiblesse des cœurs. Ce ne sont pas « les noirceurs de l’homme, se livrant, perfidement, à la noirceur des actes » - Soljénitsyne, qui sont à l’origine du Mal, mais le fait, que « le même cœur déborde tantôt d’un mal à l’apogée, tantôt d’un bien auroral » - « сердце то теснимо радостным злом, то рассветающим добром ». | | | | |
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| bien | | | La sincérité est utile pour connaître le Vrai, insignifiante – en création du Beau, hypocrite – dans les commentaires sur le Bien. Une faculté implémentable dans le futur robot. | | | | |
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| bien | | | Tout emploi de la force nous éloigne de l’innocence ; mais pour créer une espérance, la force est nécessaire ; donc, aucune visée de l’innocence ne peut conduire à l’espérance. | | | | |
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| bien | | | La place de la honte définit la tonalité d’un écrivain : Nietzsche fut torturé par la honte, venant de ses déficiences physiologiques et de son amour-propre froissé ; Cioran porta la honte de sa jeunesse d’un abjecte nigaud pro-nazi ; l’absence de toute honte rendit l’intelligence de Valéry - libre de toute contrainte sentimentale, pure et profonde par son contenu intellectuel. La noblesse et le style naissent de la honte, dans la faiblesse ou la bassesse, d’où la grandeur de Nietzsche et l’élégance de Cioran. Valéry émerveille notre esprit ; Nietzsche élève notre cœur ; Cioran caresse notre âme. | | | | |
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| bien | | | Le plus mystérieux fait humain est que le dernier jugement est prononcé par le cœur, auquel se plie l’esprit universel et auquel se soumet l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | J’exclus la pitié du champ social, où ne peut intervenir efficacement que la raison, tandis que l’implication du cœur dégénère si facilement en sensiblerie stérile et la descente de l’âme sacrifie les hautes impasses de la beauté aux sentiers battus de l’hypocrisie. Ma pitié ne va qu’aux solitaires, avides de fraternité et ne recevant que l’indifférence ; ici, la raison solidaire rejoint le cœur compatissant et l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | Dans la matière – la merveille de la Loi ; dans la création – la merveille de l’émotion ; dans la noblesse – la merveille de l’existence même du Bien. | | | | |
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| bien | | | Dès que mon produit est beau, il n'est plus à moi ; je ne possède que ce qui est médiocre. Le vrai Bien est beau, c’est pourquoi il n’est à personne. Ce bien public fut créé par Dieu comme point de rencontre avec Lui. Si je m'en accapare, je ne penserais qu'au loyer ou aux locataires et je perdrais le sommeil du juste, parsemé de rêves. Il suffit que je ferme les yeux, pour que tout ce que je vois m'appartienne. | | | | |
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| bien | | | Les signes d’une liberté éthique : l’inexécution de ce que ton intérêt pragmatique dicte, la suspension de ce qui te plaît, l’acceptation de ce qui ne te plaît pas – ignorer ce que le Bien, comme le Beau, veut dire – en réalité ; celle-ci n’exprime ni contient que le Vrai. Le Créateur mit le Bien à accomplir et le Beau à créer - au Royaume du Rêve. | | | | |
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| bien | | | Dans le Bien (comme dans le Beau et le Vrai), les bonnes intentions ne valent rien sans un talent - le talent d’entendre la voix divine du Bien (comme, avec le Beau, le talent des yeux pénétrants pour la nature et du regard créateur pour la culture, ou avec le Vrai, le talent de représenter et d’interpréter le savoir). | | | | |
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| bien | | | Ni le culte de la force mentale, ni l’adhésion inconditionnelle à la faiblesse sentimentale ne t’approchent du Bien divin. Le pire, c’est leur fusion. « L’idéal de la force est le sommet de la barbarie ; ses adeptes, il les trouve justement parmi des faiblards » - Novalis - « Das Ideal der Stärke ist das Maximum des Barbaren – und hat gerade unter den Schwächlingen Anhänger erhalten ». Le compromis : vouer la force à la création, et la faiblesse – aux rêves. | | | | |
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| bien | | | Le point commun entre le Bien, le Beau et le Vrai est l’appel à la perfection, mais les conclusions sont différentes : la résignation à l’abstention, la hauteur de la création, la noblesse de l’intelligence. | | | | |
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| bien | | | Ne pas se tromper de verbe : il faut vouloir l’appel du Bien, pouvoir créer du Beau, savoir l’accès au Vrai. | | | | |
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| bien | | | Les plus nobles des sentiments humains – l’ironie et la pitié – proviennent du regard sur la faiblesse : la pitié de Dostoïevsky naît de la compassion pour la faiblesse des autres ; mon ironie est due à l’appel créateur que je lance à ma propre faiblesse. | | | | |
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| bien | | | L’origine du sens de justice est à l’opposé de celui de Bien : celui-ci est divin, dans son immatérialité ; celui-là ne vaut que par ses applications. Le Créateur nous propose trois rôles : juge, accusé ou législateur : Nietzsche revêt le premier, Dostoïevsky – le deuxième, moi – le troisième. Toutefois, plus un législateur est noble, plus d’empathie il éprouve avec un banc des accusés. | | | | |
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| bien | | | L’agir ou le créer ont un parent commun – le pouvoir, mais tout agir est entaché du mal, tandis que tout créer vise – devrait viser – exclusivement le Bien. « Le mal extrême fait partie du Bien extrême, mais celui-ci est dans la création »** - Nietzsche - « Das höchste Böse gehört zur höchsten Güte : diese aber ist die schöpferische ». | | | | |
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| bien | | | Les seules lois éternelles sont dans la mathématique.Toutes les autres sont provisoires. Le seul domaine, qui défie toute loi, c’est l’action, sensée refléter le Bien. Il existent des lois, hors toute morale, qui résument l’intérêt pragmatique de l’homme (struggle for life darwinien) ; elles sont comparables aux lois de la création des fondements du Vrai et de sa démonstration, aux lois, propres aux genres ou écoles du Beau. La liberté morale du Bien est due, intégralement, au hasard apophatique, celui qui ennoblit l’homme, s’écartant de ses intérêts évidents. Curieusement, les absurdistes détestent le hasard : « Si le hasard est roi, voici l’affreuse liberté de l’aveugle » - Camus. Il faut se rappeler aussi, que le rêve, commençant souvent par les yeux fermés, doit son intensité au hasard et non pas aux lois. | | | | |
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| bien | | | L’action dans le réel ou la création dans l’imaginaire sont deux formes du devenir : la première, en-deça du Bien et du Mal, engendre la honte (de l’Être) et la seconde, au-delà du Bien et du Mal, - l’innocence (du Devenir). | | | | |
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| bien | | | Le cœur dessine la morale, l’âme désigne le goût, l’esprit signe l’audace créatrice – et je ne vois aucune connivence entre ces trois sources de trois faces indépendantes de notre personnalité. | | | | |
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| bien | | | Les impératifs catégoriques : dans le Vrai – le savoir et la rigueur, dans le Beau – le talent et la noblesse, dans le Bien – l’humilité et la honte. Partout, le premier pas – le désir, la volonté, l’élan humains ; le dernier – l’admiration du mystère du Dessein divin : de l’harmonie, de l’émotion, de l’abnégation. Dans la société, le sens de ces impératifs est profond, car universel ; en solitude, il est haut, car individuel et pur. | | | | |
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| bien | | | On connaît le Beau et le Vrai, puisque le sensible et l’intelligible, l’intellect et l’action, s’y fusionnent. Mais le Bien reste inconnu, étant irréductible à l’action et limité au seul sensible. Et quel sens peut-on donner à la non-résistance au Mal, si l’on est incapable d’intellectualiser celui-ci ? Mais l’existence du sens du Bien est peut-être la plus grande énigme du Créateur. | | | | |
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| bien | | | Dans le Vrai on calcule, dans le Beau on crée, dans le Bien on subit. La loi ne guide que le vrai, la liberté ne vise que le beau, l’instinct ne se justifie que dans le bien. | | | | |
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| bien | | | La liberté des choix matériels ou éthiques, chez tout être vivant sur Terre, est un mystère de la Création divine. La liberté des choix sociaux est un problème de l’intelligence collective (des abeilles, des loups ou des hommes). La liberté des choix intellectuels est une solution du talent solitaire et noble. | | | | |
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| doute | | | Dans les crépuscules, le créateur sent l'approche du premier souffle, l'habitué de la clarté du jour les trouve irrespirables. Rarement le premier élan jaillit d'une source limpide. La source obscure, c'est l'imagination, l'ami certain de l'incertitude (« amicus certus in re incerta » - Cicéron). | | | | |
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| doute | | | Le visible est illisible. La tâche d'artiste serait la tentative de traduction de l'invisible en lisible. | | | | |
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| doute | | | Tant d'idées (reçues, utiles, éprouvées), qui simplifient le monde, et si peu, qui le rendent plus beau ou plus palpitant. Les idées saisies sont des chaînes visibles, la création - le miracle d'enchaînements invisibles. La plus profonde simplification est dans la capacité d'invention d'alphabets. | | | | |
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| doute | | | Le naïf pense, que l'esprit n'a de tâche plus exaltante que chercher à dissiper une obscurité. Mais l'homme plus subtil part plus souvent d'une clarté obvie, pour chercher par où la vie peut l'enténébrer de plus belle. « Ils seraient nombreux de savoir, s'ils ne pensaient pas déjà savoir » - Gracián - « Muchos sabrían si non pensasen que saben ». | | | | |
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| doute | | | La dialectique sophistique favorise les tableaux triadiques ; la dialectique dogmatique leur préfère l'axe, la dualité, dont le soi est le cas le plus flagrant. Et j'y trouve tant d'oppositions mal tranchées : l'inconscient n'est qu'une partie câblée du conscient, l'essence est une précondition nécessaire de l'existence, la transcendance est l'immanence justifiée. Le soi se décompose le mieux entre le vouloir et le pouvoir, entre le rêve et l'action, entre le divin et l'humain, entre la création et la créativité, bref – entre le soi inconnu et le soi connu. | | | | |
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| doute | | | La puissance nous interpelle et nous attire. Au début, on s'éprend de la puissance de la lumière, mais l'on finit par comprendre, que la découverte ou la création de toute lumière sont à la portée d'une machine bien programmée. Et, si, en plus de l'intelligence, on a le talent, l'on se met au service de la puissance des ombres. | | | | |
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| doute | | | Dans le naturel on agit, dans l'artificiel on crée. Tout ce qui est naturel - le cœur ou l'âme - aspire à la clarté. Survient ce sacré esprit et nous livre à une nouvelle et époustouflante obscurité. | | | | |
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| doute | | | Ma force est une lumière ; mais mes tableaux ne sont remplis que des ombres, que peignent mes faiblesses. Être créateur, c’est savoir tirer profit de ses faiblesses. | | | | |
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| doute | | | Abondance de lumière, sans qu'aucun feu ne l'entretienne - l'une de ses inventions, qui forment le futur robot. Abondance d'espace, abondance d'espoir, abondance d'esprit - qui ne sont ni pour nous ni à nous ni en nous, nous, les ombres chaudes, ignorant notre lumière. | | | | |
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| doute | | | Tous, d’une manière ou d’une autre, veulent connaître la vie. Mais le consommateur envisage la vie comme une solution, le penseur – comme un problème, le poète – comme un mystère. Et puisque nous portons en nous, tous, un peu de ces trois personnages, nous apprenons à agir, à créer, à rêver. L’absence d’une seule de ces facettes compromet gravement la qualité de l’ensemble. | | | | |
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| doute | | | Ignorer ce que nous savons est une bonne astuce de créateur d'idiomes, qui finit par n'apprécier que le savoir de ce que nous ignorons. | | | | |
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| doute | | | Qui gagne à dissiper le vague ? - un imitateur, un jaloux, un comptable. Qui gagne à en multiplier les effets ? - un amoureux, un rêveur, un créateur. | | | | |
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| doute | | | Ils cherchent ce qui est indubitable et ils appellent cette recherche – le doute ! Le doute est une ignorance créatrice. | | | | |
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| doute | | | La bonne lumière est donnée à tout le monde ; c'est le choix des choses et surtout des écrans - forme et fond ! - qui nous classe parmi les créateurs, initiateurs des jeux des ombres. | | | | |
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| doute | | | Créer de l'ordre, dans les limites d'un langage fixé, est une banalité. Y introduire du désordre, pour créer un nouveau langage, est une chose rare. | | | | |
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| doute | | | Parmi les choses, auxquelles l'art réussit à donner une forme, il y a toujours plus de sujets de négation que d'acquiescement, d'excentricité que d'authenticité. L'image de mon être est dans la forme évasive du vase et très peu dans son contenu compréhensible. Donc, ni métamorphose (perfectionnement, sacrifice, développement) ni préservation (authenticité, sincérité, fidélité), mais - création (forme, enveloppement, modelage). C'est ainsi qu'il faut comprendre Canetti : « Ce qui est sans forme ne peut se métamorphoser » - « Das Gestaltlose kann sich nicht verwandeln ». | | | | |
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| doute | | | Dans ma Caverne du nécessaire, la lumière du possible me fait admirer les ombres de l'impossible. À R.Char, l’impossible sert de lanterne ; à Derrida - de matériau : « La seule invention possible, l'invention impossible ». | | | | |
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| doute | | | Quand ma création touche à la perfection, je suis tenté de proclamer mon invention - réalité suprême : « Ce qui, aux autres, n'est que mystère, symbole, substance invisible, est pour Rilke - une palpable, une parfaite réalité » - L.Reisner - « То, что для других - тайна, символ, невидимая субстанция - для Рильке осязаемая, совершенная реальность ». | | | | |
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| doute | | | Deux manières d'amplifier le possible : modifier le modèle - par ajout, suppression, substitution - ou inventer de nouvelles requêtes, représentation ou interrogation. Deux manières de filtrer le nécessaire : conditionner le modèle par des hypothèses topiques et le langage - d'hypostases tropiques. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est le plus fécond, ce n'est ni la solution issue des réponses, ni le problème entrant dans des questions, mais le mystère jaillissant des images. Comme le Parménide ou la Caverne de Platon, ou la Procession plotinienne, ou l'éternel retour nietzschéen. Et la réalité, que nous ne pouvons appréhender qu'en images ou en tropes, n'est pas moins mystérieuse. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes sont le lot des commentateurs et des critiques. Chez tout vrai auteur, même réputé tenir mordicus aux systèmes, on trouve du ton dubitatif et humble. Les systèmes inébranlables, qu'on daube, sont le plus souvent des fantômes, nés dans la grise imagination des zoïles. Tout homme ayant assez de hauteur d'âme finit par avoir un système profond, mais il sait, que « même le plus grand des systèmes n'est qu'un fragment »* - F.Schlegel - « auch das größte System ist doch nur Fragment ». | | | | |
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| doute | | | Que ce soit l'intuition ou la réflexion, qui guident ma contemplation, j'aboutirai au même tableau, avec la même composition, les mêmes contours et les mêmes couleurs ; et je me mettrai, timidement au début, à me fier à la seule invention, pour constater, que non seulement le monde n'y perde rien de son authenticité, mais qu'il y gagne beaucoup en vivacité et en musicalité. | | | | |
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| doute | | | Deux attitudes devant l'écriture : partir d'une question (à laquelle personne n'aurait encore apporté de réponses) et creuser des réponses profondes ; partir des réponses déjà connues, les traduire en une haute Question, inviter tout lecteur non-aptère à y apporter sa propre réponse. | | | | |
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| doute | | | La puissance a deux domaines d'application : la représentation et l'interprétation. La création ou la réflexion. Chez le créateur, ce n'est pas la monade - volonté de puissance - qui le résume, mais la dyade - la volonté et la puissance - qui constitue un véritable axe de sa personne : la volonté gît au fond du soi inconnu et la puissance forme le soi connu. Dionysos est dans la volonté charnelle, que la puissance spirituelle d'Apollon traduit. | | | | |
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| doute | | | Leurs théories du soupçon ou du déguisement partent de l'hypothèse d'une authenticité possible, dans le verbe ou dans le geste, qui rendraient fidèlement notre moi, habituellement inavouable ou indépistable. Authenticité impossible, car seule l'invention-création (que Valéry appellerait transformation, car toute création est de la traduction, ce qui suppose un original à transformer) est le vrai visage de l'homme, la visagéifiction. La seule vraie différence entre artiste et mouton-robot est dans les deux acceptions du terme de modèle : le second reproduit le modèle courant, le premier en crée une représentation nouvelle. | | | | |
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| doute | | | Sophistes, cyniques et sceptiques sont de mauvais nihilistes : indifférents, calculateurs ou apophatiques, là où le nihiliste est enthousiaste, créatif et confiant, - dans la fabrication libre de ses propres points d'attache ontologiques. Mais les pires des profanateurs du nihilisme sont ceux qui couvrent de ce beau nom une égalisation loufoque entre l'être et le néant. | | | | |
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| doute | | | On commence par trouver la beauté dans les choses vues ; ensuite, on s'imagine qu'elle réside dans nos yeux ; et dans le meilleur des cas, on finit par reconnaître une miraculeuse concordance entre la beauté conçue et la beauté perçue. L'expression de cette harmonie s'appelle regard. | | | | |
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| doute | | | Le cogito n'est pas une formule logique, mais une équation à variables, dont chacun crée les domaines de valeurs. Toutefois, pour son père misérable, il relevait plutôt de la physiologie que de la logique : « Sentir n'est rien d'autre que penser » - Descartes - « Sentire nihil aliud est quam cogitare » - voilà que le front plissé, que lui prêtent les acolytes, cède tout son prestige - aux glandes ! Pour être sûr d'exister, il suffit donc, par exemple, d'être caressé, ce qui n'est que du bon sens ! René Descartes profana son anagramme – Tendre Caresse ! | | | | |
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| doute | | | C'est ce que je fais de la lumière commune qui fait de moi un mouton, un héros ou un créateur : m'en servir pour mettre au jour des choses cachées, me jeter dans son feu géniteur, la faire oublier par mon jeu des ombres, projetées par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Il vaut mieux créer du chaos avec des idées claires plutôt qu'un ordre plat avec des idées vagues. | | | | |
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| doute | | | Comment sauver du ridicule les sages delphiques ? - en reconnaissant l'équivalence de ces trois étapes : connais-toi toi-même - lis la vie toi-même et en toi-même - traduis ce que tu y entends. À la sortie, même si je ne m'y reconnais plus, ce serait le seul soi authentique, celui de la docte ignorance, opposée au savoir indocte. Se ipsam cognoscere devint la sotte devise de Hegel et de Marx. Le soi connu est misérable ; c'est le soi inconnu qui est notre trésor, pour l'observateur et non pas pour le marcheur : « Aller au bout de soi-même est une stratégie de pauvres »** - Baudrillard. | | | | |
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| doute | | | Au même lieu méditerranéen, où j'inventais et l'astre et la chose et l'ombre, Nietzsche chercha la lumière et Valéry trouva l'illumination - pour mieux peindre leurs ténèbres. Entre la hauteur du premier et la profondeur du second (entre Sète, Nice et Gênes), je m'y sens à l'aise, en oubliant les astres et les choses et en vivant des ombres. | | | | |
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| doute | | | Derrière le terme de vie - deux réalités radicalement différentes : le fruit rationnel des expériences et observations des autres et de moi-même, d'une part, et de l'autre - la source mystérieuse de mes vibrations, chants ou angoisses, au fond de moi-même. C'est au courant de la seconde que mon œuvre doit s'écrire ; la première, c'est ce fameux pinceau qui doit être absent de mon tableau. | | | | |
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| doute | | | Le non-poète s'intéresse à deux choses : aux miroirs et aux objets. Aux objets les plus pesants et aux miroirs à reflets fidèles. Tandis que le poète guette surtout les objets invisibles et se crée des outils à réflexion musicale de fantômes. Pour nous inonder d'une musique, qui n'est nullement reflet du bruit du monde. | | | | |
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| doute | | | Vivre de commencements signifie s'adonner à la pureté du présent, que la révélation du passé munit d'intelligence et de profondeur, c'est à dire de moyens, et la néantisation par le futur - d'ironie et de hauteur, c'est à dire de contraintes. Le contraire des laborieux poursuivants de buts : « Pour un créateur, ce n'est jamais la source qui compte, mais uniquement jusqu'où il est allé » - S.Zweig - « Nie entscheidet beim schöpferischen Menschen von wo er ausgegangen ist, sondern einzig wohin und wie weit er gelangt ist ». | | | | |
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| doute | | | Plus les hommes veulent exhiber ce qu'ils sont, plus insignifiants ils paraissent. On signifie par son pouvoir d'invention d'un soi introuvable. | | | | |
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| doute | | | N'être que l'ombre de moi-même - une belle perspective, surtout si j'avais préféré une lumière mystérieuse aux banales lanternes de la cité. Encore mieux - que les ombres soient mon vrai ouvrage portant des reflets des nobles objets, filtrés par mon goût des ténèbres. | | | | |
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| doute | | | La création est d'autant plus haute, que l'esprit se met du côté de l'inconnu et l'âme déborde vers le connu. C'est la victoire sur le soi connu que salue Lao Tseu : « Qui se vainc soi-même a la force de l'âme », puisque le soi inconnu, c'est l'âme. | | | | |
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| doute | | | Mon âme a deux foyers : celui qui perçoit et celui qui conçoit ; le premier doit être romantique - être plein et, pourtant, vivre du manque ; le second doit être classique - vivre du vide et créer la plénitude. La vie, projetée vers la profondeur, prend forme de l'être, projetée en hauteur - le fond du créer. | | | | |
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| doute | | | Le naturalisme ne s'oppose pas à l'artificialisme : la nature, c'est le fond, et l'artifice, c'est la forme de l'existence ; et quand on les confond, cela donne du rousseauisme ou du dandysme. | | | | |
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| doute | | | L'invention est un outil pédagogique plus efficace que le hasard, et les mythes nous forment beaucoup mieux que les fumeuses leçons d'Histoire. « L'histoire n'est que l'art d'établir la préméditation des tuiles qui tombent » - A.Karr. En répertoriant des bosses, elle nous pousse, toutefois, à la méditation, qui rend, en fin de compte, tout passé imprévisible et tout avenir sans originalité. | | | | |
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| doute | | | On devient son soi connu, on est son soi inconnu. Une belle et inaccessible ambition : rendre la hauteur du devenir - digne de la profondeur de l'être. Mais l'expiration ne saurait jamais être asymptote de l'inspiration. | | | | |
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| doute | | | Il est impossible de jouer à cache-cache avec ce qui nous bouleverse de l'intérieur ; aucune révélation de notre moi, due à la sincérité ou à la perspicacité, n'est sérieuse ni intéressante. Celui qui, néanmoins, y croit, parle de recherche de la vérité et finit par tomber sur ce que trouve n'importe quel sot sans le moindre effort d'authenticité ou d'imagination. Seule une libre invention est capable de rendre quelques traits de notre visage, et encore… | | | | |
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| doute | | | Rendre fidèlement le soi connu, inventer intuitivement le soi inconnu - telle est la ligne de démarcation entre l'homo faber et l'homo pictor. Celui qui s'attache à la claire poïésis ou celui qui pratique la tâtonnante mimesis. Mais un retournement sémantique déplorable fit, que la poésie inventive relève aujourd'hui de la mimesis, tandis que des narrations mimétiques reprirent la lourdeur de la poïésis. | | | | |
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| doute | | | Un jour on comprend, qu'aucune voix divine n'anime l'univers, que même son bruit ne porte aucun message ; on ne s'abandonne plus à son ouïe, on se fait regard ; d'entendeur on devient compositeur ou interprète ; c'est dans la naissance de ma musique à moi que je finis par reconnaître le créateur : « Dieu est mort ; traduisez : Dieu, c'est moi »** - Lacoue-Labarthe. | | | | |
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| doute | | | Me connaître, c'est comprendre l'instrument, dont je suis appelé à jouer : grosse caisse ou violon, harpe ou triangle ; mais cette connaissance n'existe guère pour l'homme-orchestre, l'homme-compositeur ou l'homme-silence, qui sont condamnés à se réinventer, en se vidant avant tout premier son. C'est la musique du monde qui se jouera en, de ou par moi. | | | | |
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| doute | | | Dans le réel, il y a de la mathématique, des couleurs, des ondes, il n'y a pas de musique ; il ne suffit pas que nos créations, c'est à dire nos apparences, soient rigoureuses, colorées ou intenses, il faut qu'elles soient musicales ! | | | | |
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| doute | | | Le regard se forme le mieux dans la peinture de ce qui n'existe pas ; c'est pourquoi le mysticisme est un excellent terrain d'exercices, où, pour que nous soyons touchés, la vision, l'extase ou le ravissement (ces paliers bergsoniens) en appellent à notre imagination plus qu'à notre œil. | | | | |
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| doute | | | Le déracinement de ce qui est irréel et profond est attouchement au point zéro de ce qui vit intensément ou de ce qui promet la hauteur ; le déracinement de ce qui affleure le réel et le plat te laissera en tête-à-tête avec la platitude. | | | | |
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| doute | | | Qui peut se permettre de parler de l'éternel retour ? - celui qui, à partir de n'importe quel arc chancelant, est capable de construire un cercle équilibré. | | | | |
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| doute | | | Le sujet est un outil de perception, le soi - un outil de conception, le Je - un outil de création ; et c'est la volonté (perceptio plus appetitus de Leibniz) qui les met, tous, à contribution pour aboutir aux représentations, c'est à dire, d'après Schopenhauer, au monde, sans que je fasse appel ni aux choses ni à autrui. | | | | |
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| doute | | | Le soi pur de Valéry est trop lié au tout du monde, le soi absolu de l'idéalisme transcendantal de Kant est trop mécanique, mon soi inconnu a l'avantage de ne se mêler ni des opérations analytiques ni des opérandes ensemblistes – il est l’algèbre de la création. | | | | |
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| doute | | | Reconnaître, que j'ignore mon soi, rend ma création plus mystérieuse, mon humilité - plus profonde et ma liberté - plus haute, puisqu'elle est plus sujette à s'abaisser sous l'autorité d'une connaissance que de s'aplatir sous le diktat d'une ignorance. | | | | |
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| doute | | | Avoir ou être, ces deux vacuités reflètent assez bien la frontière entre le soi connu et le soi inconnu : on est, sans posséder son meilleur soi. Je deviens. Et je maîtrise ce moi connu, qui connaît, doute et évolue. Mais je ne peux pas approcher l'immuable, le crédule et le créatif, qui est mon moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Le bien, la noblesse, le nihilisme, le Christ - ce sont de grands axes, où seule compte l'intensité de mon regard, créateur ou scrutateur, et non pas des oui, faciles et volatiles, ou des non, fébriles et stériles. | | | | |
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| doute | | | Un esprit grossier vise ce qui peut être précis ; un bel esprit s'intéresse surtout aux « objets, où toute précision est erreur »* - J.Joubert - surtout à l'échelle des mesures communes. Un bel esprit invente ses propres unités et outils de mesurage. Le médiocre se reconnaît par l'ignorance de l'incommensurable et par l'incapacité de créer ses propres balances. Pour manier les métonymies ou jongler avec les métaphores, le talent, c'est à dire l'instinct, maître de la précision implicite, suffit. | | | | |
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| doute | | | Face à une antinomie de deux extrêmes, le sot hésite, le médiocre tranche en faveur de l'un des deux, et le sage les maîtrise simultanément, en créant une tension entre deux regards, deux langages, entre lesquels naît la musique de la création. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître mon soi connu, il suffit de vouer à son image mes yeux ou mon esprit. Je ne peux pas connaître mon soi inconnu, je peux l'aimer, grâce à l'image, qu'en renvoie mon regard, c'est à dire mon âme. C'est, peut-être, l'objet tant convoité par Narcisse et qui l'empêche d'être immortel. Ne sont immortels que le désamour et l'imitation. La créature, la création, le créateur sont tous voués à néant. | | | | |
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| doute | | | Même dans ce qui n'existe pas, le philosophe ne trouve que du possible musical, ouvert, solidaire du réel ; le sot ne voit que le réel nécessaire, résumé dans un bruit fermé et flagrant. | | | | |
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| doute | | | Les ténèbres, qui, dans la Création, précédèrent la lumière, n'ont rien à voir avec les ténèbres, qui, seules, reflètent et interprètent mon âme. La lumière nécessaire est aux autres, et les ombres possibles sont à moi. Où butiner et où créer ? - même le travail devrait être de la lumière, mais pour mieux rendre mes ombres. On crée parmi les ombres du fond, jetées par la lumière des formes. La raison lumineuse ne suit que la voie de la vérité ; la musique ombrageuse ne suit que la voix du rêve. | | | | |
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| doute | | | Être sage dans ce qu'on sait n'est que de l'intelligence ; la vraie sagesse est l'art et la manière de vénérer ce qu'on ne saura jamais, c'est à dire le mystère de la création divine, mystère omniprésent pour celui qui est pourvu du regard créateur et noble. | | | | |
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| doute | | | L'horreur ou l'émerveillement devant mon soi, que soi-disant je réussis enfin à connaître, sont des méprises, même si la seconde est plus honorable. Nos goûts et nos dégoûts ne devraient se former ni selon la connaissance de l'organe, ni selon la maîtrise de la fonction, mais selon la qualité de la création, dont on ignorera à jamais l'auteur et la source. | | | | |
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| doute | | | Ils s'enorgueillissent de la coïncidence entre leurs dits et leurs faits, mais « c'est être bien borné que de penser une chose et d'en dire - la même ! » - Guénine - « Какая это ограниченность - думать одно, а говорить - то же самое ! ». Dire, et découvrir par la même qu'on pense, est plus précieux et rare. | | | | |
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| doute | | | Dans mon livre, le fond, le sens, le volume viennent de mon soi connu ; la forme, la musique, la noblesse – de mon soi inconnu. Plus je m'identifie avec le second, plus j'aurai le droit de parler d'un livre consubstantiel avec son autheur (Montaigne) ; sinon, il ne serait qu'accidentel. | | | | |
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| doute | | | Ils voient dans le mythe de la Caverne - l'apologie de la lumière, tandis qu'il me dit, que le jeu des ombres est mon seul original, une traduction d'un texte divin, dont je ne maîtriserai jamais la grammaire. « Nous sommes une ombre profonde, laissez-nous en paix, les ignares » - G.Bruno - « Umbra profunda sumus, ne nos vexetis inepti ». | | | | |
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| doute | | | Il y a deux types de raseurs de plume : qui narrent respectivement ce que font les terrestres ou ce que feraient les extra-terrestres - les moutons ou les robots. Pourtant, il y a tant de belles choses humaines qui n'existent pas. « J'écris au sujet de ce que je n'ai ni vu, ni éprouvé, ni appris d'autrui, et en outre de ce qui n'existe en aucune façon et ne peut absolument pas exister »*** - Lucien. Enfin quelqu'un, qui veut, qu'on aperçoive, lise ou devine son visage mystérieux (le regard - je suis ! - intemporel), plutôt que les choses vues (varia a me cogitantur - que de choses je comprends ! - a posteriori), problématiques ou résolues (cogito - je comprends ! - a priori) ! | | | | |
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| doute | | | L'imagination sert surtout à créer de nouvelles variables sur un arbre de la connaissance. « Au royaume de l'imagination, l'inconnu est tout-puissant » - Napoléon - il en est seulement le signe, dont la première qualité n'est pas la puissance mais l'ouverture à l'unification, la souplesse. C'est la richesse des substitutions interprétatives qui témoigne de la puissance ! | | | | |
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| doute | | | Ils nous invitent à ne pas quitter des yeux le soleil, afin que ce qui est désagréable, les ombres, restent derrière nous. Je finirai par ressembler à un poteau ou à un tournesol et désapprendrai à former mes propres ombres. Mais c'est moins sot que chercher à émettre mes propres lumières. La plus belle œuvre se fait des ombres, que je projette devant moi, et dont je vénère la lumière merveilleuse et inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | L'essence de la vie est dans sa musique et non pas dans ses cadences ; le flair y est plus juste que la certitude. Dans l'interprétation. Mais dans la création, les rôles s'inversent. Avec du vague irrésistible, l'homme du flair crée de la certitude ; avec le certain fragile, l'homme du savoir crée des vagues à l'âme. | | | | |
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| doute | | | On ne sait pas qui, dans un discours, abuse davantage de constantes : le locuteur ou l'interprète, mais le bon style, ou le bon goût, accrochent des variables à toutes les branches-équations de l'arbre de la création, et leurs substitutions en créent un second, plus profond, plus haut et mieux ramifié que l'initial. Plus original est un discours, de plus d'inconnues et de substitutions aura besoin son auditeur. | | | | |
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| doute | | | Il est trop facile de chanter l'obscurité de ce qui est, par défaut, obscur : la nuit, la mort, Dieu – ma lumière fixe suffit, pour leur rester fidèle. Mais l'obscurité de l'espérance, du rêve, de l'ange ne peut enchanter que grâce à mes ombres créatrices. | | | | |
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| doute | | | Le sot guette l'attendu, le sage appelle l'inattendu. « Ma plaie pressentie m'est presque indolore » - Pétrarque - « Ma piaga antiveduta assai men duole ». Il veut dire, que l'attendu est stérile, c'est l'inattendu qui met en marche l'imagination et le commentaire. Aux mailles de notre curiosité ne s'arrêtent que des aspérités du paradoxe. | | | | |
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| doute | | | Parfois, dans les écrits judéo-chrétiens, l'auteur-marchand emboîte le pas aux auteurs-poètes : « La balance fausse est en horreur au Seigneur, mais le poids juste lui plaît » - la Bible. Il ne sera donc jamais du côté des inventeurs de mesures nouvelles. Ce n'est pas faute d'avoir de bonnes balances, chez les marchands du Temple. | | | | |
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| doute | | | Se moquer des oracles delphiques, de « Deviens ce que tu es » - Pythagore et Pindare, de « Sei was du bist » de F.Schlegel, de « Werde was du bist » de Nietzsche - s'inventer en toute occasion (entwerden) - « se piper soi-même » (Pascal). Sois ce que tu deviens (ce que fait de toi ta plume) ! | | | | |
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| doute | | | L'inappartenance de l'artifice à l'ordre du naturel - l'un des plus beaux mystères de la création divine ! L'homme est condamné à la création d'apparences et de rêves, qui apportent autant à la perception du réel que les lois et la logique. | | | | |
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| doute | | | Si mes palettes sont assez riches et mes tableaux assez ambitieux, la convergence avec un autre maître, n'est ni possible ni souhaitable. Elle serait même un signe de ma banalité. Donc, une fois dans mon atelier, je ne peux ni ne dois être attiré vers mes semblables, et je devrais les inviter à passer, sans dévier mes pinceaux vers des partages, fussent-ils fraternels. | | | | |
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| doute | | | La demeure des certitudes est la représentation (scientifique ou pragmatique) ; la croyance s'ancre dans la réalité (physique ou métaphysique). Ne croire en rien est donc une pose dogmatique, à l'opposé du nihilisme, bien que Nietzsche même en fasse le mode de penser de l'homme créateur. Pourtant, philosopher, c'est réduire toute espérance et tout savoir - au croire. | | | | |
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| doute | | | Après un amour, qu'il soit fautif, irréel, angélique ou spectral, on accouche en vrai, et plus profond en est le secret, plus haute en sera la maternité. | | | | |
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| doute | | | Mieux je fouille l'homme intérieur en moi, plus je comprends, que presque tout y est, dans une certaine perspective, assez commun - mes images, mes sentiments, mes pensées. Et que mon cachottier soi inconnu se manifeste mieux, lorsque je me quitte, pour prier, aimer ou m'étonner. Et je ne retournerai en moi que pour créer. | | | | |
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| doute | | | Les ombres appartiennent à ce qui les projette et à l'écran de projection, donc à la créativité des sources et à la qualité des contraintes. Non pas à la lumière. « L'erreur appartient à la vie, comme les ombres – à la lumière » - E.Jünger - « Die Fehler gehören zum Leben wie der Schatten zum Licht » - l'ombre n'est point un verdict de la lumière, elle en est le seul témoin crédible. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître son essence, il faut se quitter, ce qui est impossible. L'existence se constate, et l'essence s'invente. « Étant dedans, je le vois en existence, non en essence » - Barthes. | | | | |
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| doute | | | Il y a autant d'idées de l'être que d'idées du devenir, exprimées dans un langage de monotonie logique ou dans un langage événementiel, de rupture. Une cohérence ou une déshérence. Décrire, par un libre arbitre, un univers ou en créer, en liberté, un nouveau. Une intelligence ou une audace. L'universalité ou l'exception. Mais la seconde tâche est impensable sans la première. Le meilleur mouvement naît de la maîtrise de l'immobile. | | | | |
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| doute | | | Le talent aide à développer le fond ; le génie se charge de l'envelopper de formes. Le génie ne serait que le soi inconnu d'un créateur. « Le développement consiste à s'éloigner de soi, en rendant le moi infini, et à revenir à soi, en rendant le moi fini » - Kierkegaard – on n'y modifie pas le même interlocuteur, on en change. | | | | |
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| doute | | | J'entends la musique de mon soi inconnu, c'est à dire son élan, son intensité et sa mélodie ; ce langage défie tout verbalisme, toute représentation ; pourtant, il s'agit de le traduire par mon soi connu, maître du verbe et du concept. | | | | |
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| doute | | | On ne sait pas si l'imagination crée plus qu'elle n'imite. Toutefois, il vaut mieux imiter une main invisible que créer des choses trop lisibles. Pour comprendre que l'original n'existe jamais, on a besoin d'avoir feuilleté tant d'images inventées, libres. | | | | |
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| doute | | | Les sentiers battus sont perçus comme des accès directs aux choses, tandis qu'on voit en toute métaphore - une obliquité. Mais on doit munir les détours, temporels et créateurs, - de la haute intensité du retour éternel du même, pour que l'accès soit vécu plus profondément que la chose même. | | | | |
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| doute | | | Nous existons en deux modes : dans l'espace et dans le temps ; un pressentiment ou une angoisse nous poussent à chercher une évasion de cette cage ; et je ne connais qu'un seul scénario réussi : poussé par le goût de la création, porté par le souffle du talent, logé dans la hauteur extra-terrestre ; inutile de préciser, que l'espace psychologique, dans lequel nous vivons, n'a pas de dimension verticale, ou, au moins, ignore le demi-axe céleste. | | | | |
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| doute | | | Les conflits, les contradictions, les incompréhensions surgissent plus souvent entre des représentations d'une même réalité que dans la réalité elle-même. Deux arbres, se dévisageant, se défiant, s'embrassant, et l'issue – soit une dialectique mécanique soit une unification organique. Pour un créateur, ces deux arbres poussent en lui-même et sont source d'enrichissement : dans les cimes on gagne en hauteur, dans les fleurs – en beauté, et dans les racines – en souffrance : « Le désespoir vient du sentiment d'ubiquité ; mais toutes ces valeurs, variées et jadis inconciliables, sont désormais unifiées en moi » - Berbérova - « Отчаяние связано с ощущением раздвоения ; все разнообразные и противоположные черты во мне теперь слиты ». | | | | |
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| doute | | | Le doute fécond est soit purement langagier - inventer de nouvelles requêtes, soit purement conceptuel - modifier un modèle. Puisque nous ne savons de la réalité que ce que nos modèles réussis nous apprirent, tout le radotage sur l'indubitabilité de l'existence est sottise. Le savoir des choses et le savoir sur les choses sont la même chose (que Wittgenstein m'excuse…) ; la traduction du cogito n'est plus : de connaissances à l'être (la verticalité de la pensée, fondant l'horizontalité de l'existence), mais connaître, c'est être (puisque l'horizontalité, pour ne pas dire platitude, les résume, désormais, tous les deux) ; connaître, sur un mode non-géométrique, c'est créer le modèle, l'habiller par un langage, formuler des hypothèses, les interpréter, donner un sens aux résultats. | | | | |
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| doute | | | Se confirmer ou se renier, en continu, - deux inerties, qui empêchent de créer, cet acte qui est toujours sporadique, en pointillé, en rupture. | | | | |
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| doute | | | Tout mon soi connu est dans le devenir, dans l’action ou la création ; c’est ainsi qu’il esquisse ou atteint l’être qui n’est autre chose que mon soi inconnu. « Vis-à-vis de soi-même, l’homme se fait inconnu. Il agit sur son être »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Qu'on suive la sage prudence ou la folle précipitation, qu'on confesse le désespoir profond ou la haute espérance, qu'on s'appuie sur l'épaisseur de son savoir ou l'intensité de son vouloir – aucune incidence sur l'intelligence du créateur ou sur la pertinence du créé, si un talent anime la création. Douter, espérer, savoir – les verbes les plus ambivalents. | | | | |
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| doute | | | Une reconstruction d'un vide (la déconstruction d'une plénitude '?') semble être un préalable de toute création : l'implicité des buts, la non-exhibition des moyens, le secret des contraintes, la non-inertie des mouvements, l'absence des routes. « Le but ne doit être proclamé que là, où se pratique une évidente imitation » - Heidegger - « Wo der bloße Betrieb des Nachahmens sich vordrängt, dort muß ein Zweck verkündet werden ». | | | | |
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| doute | | | Avec le doute créateur grandit non pas l'incertitude, mais la faculté de bâtir de nouveaux modèles et, donc, de nouveaux langages. | | | | |
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| doute | | | L'histoire des hommes ou des idées : plus nettement on y voit le hasard, plus résolument on le chasse de son œuvre. Ceux qui, au contraire, y décèlent une loi, vouent, généralement, au hasard leur œuvre. | | | | |
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| doute | | | L'une des plus grandes perplexités de la Création divine : qu'est-ce qui est plus originaire, la chose ou la fonction ? La lumière ou l’œil, la beauté ou l'âme, l'harmonie ou l'esprit, la bonté ou le cœur ? | | | | |
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| doute | | | La bonne imposture - la création de solitaire entravé ; la mauvaise - le libre dialogue avec le soi inconnu. Wagner, à son insu, traduisit cette amère ironie : « Seul celui qui est en accord avec soi-même est libre » - « Wer ganz seinem Wesen gemäß, vollkommen im Einklang ist, der ist frei ». | | | | |
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| doute | | | Aucun philosophe ne s'éleva jamais au-dessus de l'intuition discursive. La rigueur, c'est l'art de spécifier des objets, de créer des axiomes non-contradictoires sur les relations entre les objets, de maîtriser les rapports entre le langage et la logique formelle, de formuler des requêtes ou des hypothèses, d'enchaîner des déductions. Cet art resta inaccessible à tous les philosophes, qui ne sont, par définition, que des sophistes. Leur seule issue honorable aurait dû être l'alliance avec la poésie, mais pour cette reconversion l'intelligence ne suffit pas, il faut du talent. | | | | |
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| doute | | | Dans l'art, créer, c'est introduire de nouvelles inconnues dans son message, c'est donc un travail des ombres : « Deviens un arbre, pour répandre alentour de ton ombre le plus de musique possible » - M.Serres. | | | | |
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| doute | | | Qui voit clair ? - celui qui arrête de creuser ou celui qui n'est plus porté par des ailes de l'amour, de la création ou du rêve. Bref – l'homme de la platitude. Celui qui aime s'égare et se perd. | | | | |
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| doute | | | Plus de savoir, de rigueur, de précision, de généralité, de maîtrise – telle est la vision, commune et médiocre, de la création. Son contraire s'appelle éternel retour du même, qui n'est nullement une loi universelle, mais un constat particulier, quand on a affaire à un grand : le retour est dans la noblesse, l'éternité – dans l'indépendance du temps, le même – dans l'intensité infaillible. | | | | |
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| doute | | | Le travail suffit pour atteindre ou allumer une lumière ; pour animer des ombres il faut, en plus, du talent. | | | | |
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| doute | | | L'homme, qui ne maîtrise pas la forme, est un objet, sur lequel tombent des lumières aléatoires et renvoient sur un fond commun des ombres anonymes. Le rêve : être la nuit, sous ma propre étoile, dont les plus belles des ombres sont projetées par moi-même. | | | | |
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| doute | | | Prôner le culte des commencements signifie, que se noyer est préférable à nager en tant que mode de création et même d'existence. | | | | |
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| doute | | | La science crée des représentations objectives et fidèles de la réalité ; la vie pratique déclare droits et vrais les plus courts chemins entre le représenté et le réel ; l'art introduit ses métriques subjectives. « Lorsqu'on vise ce qui est important, les détours sont nécessaires » - Platon – dans l'art, c'est la qualité des détours qui détermine l'importance de la visée. | | | | |
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| doute | | | Mon regard crée des ombres, il doit être haut et froid, il recrée les choses, dont ma lumière caresse la surface et ma chaleur pénètre la profondeur. | | | | |
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| doute | | | Être ou devenir ce que je suis : dans le premier cas, je ne fais qu’écouter mes sens et en vivre la merveille ou la béatitude ; dans le second, j’écoute la voix de mon soi inconnu, m’invitant à créer de l’invisible, de l’ineffable, de l’impossible. Donc, le contraire du sois ce que tu es, ce n’est ni dissimulation ni imposture, mais la création, c’est-à-dire le deviens ce que tu es. | | | | |
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| doute | | | Ces va et vient, ces rapprochements et éloignements, ces reniements et acquiescements, ces fraternités et adversités, qui se déroulent entre ce que mon soi inconnu veut et ce que mon soi connu peut. Le talent permet d’en créer des axes continus, sur lesquels s’exerce l’éternel retour, grâce à la même intensité, artistique et vitale. Et c’est ce que Valéry reproche à Nietzsche : « Sa folie est de confondre ce qu’il est avec ce qui peut s’écrire ». | | | | |
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| doute | | | On peut distinguer un créateur d'un imitateur d'après le degré de clarté dans leur vision des buts ou des contraintes : dans les buts - le vague d'un firmament, mystérieux et sacré, ou la netteté des horizons définitifs ; dans les contraintes - la maîtrise de ce qu'on s'impose ou l'inertie dans ce qu'on subit de l'extérieur. | | | | |
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| doute | | | L’être – le mystère de la création divine ; le devenir – le mystère de la création humaine. Imprimer dans l’agir, intellectuel ou artistique, la musique du Beau et le rêve du Bien, c’est d’en tapir le fond, la forme étant l’assertion d’un Vrai irréfutable. | | | | |
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| doute | | | La partie créative de la vie est dans les va-et-vient entre la réalité et ses représentations ; l’esprit scientifique est dans la recherche d’une adéquation entre ces séjours, et plus convaincante est celle-ci, plus grand est le talent. L’âme d’artiste est dans l’affirmation d’autonomie des représentations, et la distance, ainsi créée, maintenue, maîtrisée, reflète le même talent ; c’est celui-ci qui est le même, dans l’éternel retour nietzschéen, il est le contenu créatif du devenir – la répétition de la différence, plutôt que celle de l’identité. | | | | |
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| doute | | | La matière, la vie, le moi sont inséparables et se trouvent fusionnés dans ma conscience – mon corps-esprit qui sait, mon cœur qui sent, mon âme qui crée, et qui occupent le même centre de mes soucis. Y placer une seule de ces parties-substances est absurde, puisque l’absence des autres parties priverait de sens le tout. | | | | |
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| doute | | | Il y a un devenir naturel, fatal et dévastateur, et un devenir humain, créateur et intense. Le scientifique perçoit dans le premier des manifestations de l’Être quasi-éternel, qu’il modélise, objectivement, - la science est ontologique. L’artiste poétise, subjectivement, cet Être, pour constituer le flux de son devenir esthétique – l’art est poétique. Et puisque toute ontologie se réduit aux nombres, « pour faciliter la conversion de l’âme du Devenir au vrai Être, rien ne vaut la contemplation de la nature des nombres » - Platon. L’âme ainsi convertie s’appellera esprit. | | | | |
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| doute | | | En pleine lumière ne naissent que des platitudes ; le courant créateur ne s’anime que dans l’obscurité ; l’intelligence en reconstitue des sources lumineuses, l’imagination y introduit des couleurs, et le talent en extrait la musique. | | | | |
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| doute | | | Tout le sens de la création humaine consiste à surmonter les horreurs, les grisailles, les énigmes, qui percent en toute création divine, et à finir par un OUI douloureux, extatique, fantasmagorique à cette œuvre grandiose et mystérieuse. Le NON de mon soi connu se narre ; le OUI de mon soi inconnu se chante. L’éternel retour est le passage de la narration au chant. | | | | |
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| doute | | | L’homme thésaurise ou se dépense. Le rêveur emmagasine toute lumière qui atteint ses yeux, sa peau ou son esprit ; il émet des ombres de son âme. Le créateur est éponge du clair et fontaine de l’obscur. Ses clartés sont empruntées ; ses obscurités, il les garde en propre. Le conformiste fait l’inverse. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu dispose d’une volonté (il la maîtrise), mais mon soi inconnu propose (inspire) une volonté de la volonté (comme une pensée sur la pensée, une musique sur la musique). C’est ce second soi qu’il s’agit de préserver : « La volonté de la volonté afin d’assurer son propre soi » - Heidegger - « Der Wille zum Wille zur Sicherung seiner selbst ». Il est instructif de se rappeler, que l’auteur oppose la volonté de la volonté à celle de l’action ou de la grandeur (Handeln, Grösse). | | | | |
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| doute | | | La certitude traverse trois étapes : le libre arbitre de la représentation (dans le contexte de la réalité à modéliser), la logique de l'interprétation (au sein du modèle), la liberté de la validation intuitive (par la confrontation des résultats logiques avec la réalité modélisée). Créer un arbre artificiel, le parcourir, l'insérer dans une forêt existante, à la frontière entre l'idéel et le réel. | | | | |
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| doute | | | Les fantômes peuplent aussi bien le passé que l’avenir, mais ils sont vivants au passé et morts dans l’avenir. La mémoire est une matière malléable, matière première, que ton amour ou ton imagination peuvent munir de nouvelles intensités ou de nouveaux sens. Mais toute projection vers l’avenir ne peut être que minérale, mécanique, logique – bref, sans vie. | | | | |
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| doute | | | Ta vie la plus intéressante consiste à écouter tes états d’âme, qui ne se réduisent ni à la présentation de tes actes ni à la représentation de tes pensées. Le mystère le plus stimulant pour la création est là. | | | | |
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| doute | | | Décrire l’existant est une tâche de robot ; c’est dans l’inexistant que l’artiste trouve les plus beaux modèles à peindre. C’est comme un aveugle, imaginatif et créatif, décrivant l’existence des objets matériels – la géométrie est son seul support, mais c’est dans un langage poétique qu’il la traduirait. | | | | |
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| doute | | | L’esprit ébloui ferme les yeux et se réjouit du regard pénétrant de l’âme ; les yeux ouverts de l’esprit éclairé arrachent au doute ce qui devra appartenir au savoir. Le premier est plutôt créateur, le second – producteur. | | | | |
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| doute | | | Le même monde peut être vu comme mécanique ou comme divin, défectueux ou parfait, méritant un Non mesquin ou un Oui grandiose. On peut être intelligent dans le premier ; dans le second on peut, en plus, être noble. Le mécanique appelle au combat ; le divin suscite la vénération. Tout combat peut être couronné de gains et de succès ; la vénération ne promet que consolation et création. Tout combat finira dans la platitude ; la vénération peut nous maintenir en hauteur. | | | | |
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| doute | | | On se maintient en hauteur grâce à l’apesanteur vague de l’essentiel. Les profonds et les superficiels s’efforcent de transformer le vague dans le précis ; les hautains s’appuient sur le précis profond, pour créer du haut vague. Vertige de planer, face au prestige de glaner. | | | | |
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| doute | | | Je cherche ce qui serait encore plus bête que renonce à ton soi ! et je trouve sois toi-même ! Tout homme a quatre hypostases, et rester soi-même peut vouloir dire, respectivement : abaisse-toi, hisse-toi, sois tel que la nature t’a fait, sois solidaire de ta tribu. Dans tous les cas, ton meilleur soi, le soi inconnu, est perdant – en intensité, en créativité, en hauteur, en noblesse, en originalité. | | | | |
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| doute | | | Le Bien humain est une lumière ; le Vrai universel, ce sont des objets, presque aléatoires, dont le Beau créateur arrange des ombres sur l’épiderme de notre conscience, avide de caresses. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu n’est que lumière, et le soi connu est imprégné de ténèbres, occultant notre origine et notre fin. Quand le premier pénètre ou anime le second, l’homme devient penseur, créateur d’ombres. « La lumière divine met en fuite les ténèbres de l’âme » - St-Augustin - « Lux divina, animae tenebras fugat ». | | | | |
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| doute | | | Se connaître - mon scepticisme, face à ce but, n’ayant ni fond ni forme, ni début ni sens, s’explique par l’analogie avec le principe d’indétermination de la physique quantique : mieux je perçois mon soi connu, moins bien je conçois grâce à mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Ce qui constitue le véritable mystère du vivant (comme, d’ailleurs, de la matière tout entière), ce n’est pas la difficulté d’explication, mais l’évidence de l’impossibilité de cet ordre des choses, impossibilité, dictée par la pure statistique ou par d’autres constructions mathématiques, à partir des électrons, molécules, cellules, codes génétiques ; c’est ce qui justifie la majuscule dans le mot Création. L’œil est impossible, l’oreille est impossible, le désir est impossible – et pourtant ils sont là, dans l’indifférence des robots que devinrent les hommes. | | | | |
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| doute | | | Aucune mystique dans le langage, dans le rêve, dans la représentation, dans l’interprétation ; la mystique ne se trouve que dans la réalité. Pour tout esprit sain et objectif, cette réalité, qu’elle soit minérale, vitale ou spirituelle, est impossible, inimaginable, mystérieuse. Un philosophe devient mystique, s’il reconnaît le mystère du réel, ne se contente pas, dans son discours, de ne toucher que le connu, admet la présence d’éléments divins dans cette partie de sa conscience que j’appelle son soi inconnu. Le mystique est admirateur du Créateur (d’)Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Chronologiquement, notre vie traverse trois étapes, en fonction du rôle qu’y joue le doute : l’introduction, la contemplation, la création – une croyance en ordre universel, des images du chaos ambiant troublant, une invention d’un ordre particulier, personnel, harmonieux, divin. | | | | |
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| doute | | | Toute la réalité, vue par son éventuel Créateur, est improbable. De ce point de vue, le rêve, en tant que produit d’une imagination et d’une sensibilité, est plus compréhensible non seulement par notre âme mais par notre esprit aussi. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu n’est qu’un émetteur, tandis que mon soi connu est, à la fois, récepteur et émetteur. Le soi inconnu émet des messages codés, dont le soi connu ignore le chiffre ; ces messages ne servent que d’inspiration excitante. Le soi connu émet des messages en clair, mais destinés aux capteurs, sachant deviner ma longueur – ou plutôt ma hauteur - d’onde. | | | | |
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| doute | | | Les plumes sottes suivent les sentiers battus du nécessaire, pour aboutir dans un bazar de l’aléatoire ; les belles partent de l’arbitraire et finissent par bâtir du nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est le plus important pour toi – Dieu, l’amour, le rêve, la création, le Bien, la noblesse – n’existe pas, puisque exister, c’est d’avoir un nom univoque. Or, ces mots ne couvrent qu’une partie infinitésimale de ce que tu éprouves à leur évocation. Presque toutes les autres choses sont déjà pleinement nommées et donc existent ou vivotent. | | | | |
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| doute | | | La science émet des lumières, et l’intelligence les reçoit ; ce sont des fonctions rationnelles de l’esprit. Mais le cœur reçoit une lumière intérieure, irrationnelle, le mystère y est plus profond, car il atteint l’amour ; l’âme émet des ombres, irrationnelles, le mystère y est plus haut, car il s’y agit d’une création humano-divine. | | | | |
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| doute | | | Où placer l’Étrange valéryen ? - les finalités sont presque toujours explicites, pas de place pour l’Étrange ; avec un peu de perspicacité et d’astuces, les sinuosités des parcours se déchiffrent aisément, l’Étrange se banalise ; il reste le commencement, ce grand hébergeur de l’Étrange, cet équivalent de la Hauteur, à partir de laquelle, tout le reste n’est qu’inertie descendante. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu ne formule que des réponses ; les questions, contrairement aux réponses, n’ont pas besoin de langage, et c’est ton soi inconnu qui les crée en tant que champs d’attraction. C’est ainsi que tu crées un dialogue, pour ne pas tomber dans le piège des soliloques sans interlocuteur. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | Il faut que tu saches ce que j’écarte, pour apprécier ce que je préserve. | | | | |
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| doute | | | Aucun langage – ni littéraire ni plastique ni musical – ne peut rendre nos sentiments ; ce qui est perçu dans une œuvre d’art n’est que conçu, et la conception n’est que de l’invention. Les yeux et les caresses les traduisent mieux, mais ils sont, eux aussi, réels, tandis que nos sentiments sont du rêve. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est une musique, qui émeut mon cœur, rehausse mon âme et approfondit mon esprit. Celui qui ne l’écoute pas ne vit que de son soi connu, dont l’abandon n’est pas répréhensible, il rend possible la découverte, la création, l’étonnement, mais dans la platitude du commun, puisque le soi connu est presque identique chez tous. | | | | |
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| doute | | | Sur la surface des choses on trouve autant de mystères que dans leur profondeur ; dans le premier cas, les yeux suffisent, dans le second, on a besoin du regard ; ce qui explique la différence entre les naturalistes et les mystiques, entre les contemplateurs et les poètes, entre la description et la création. | | | | |
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| doute | | | Dans tous ses compartiments, le monde est saturé de mystères ; face à ces Créations, celui qui est incapable de vénérations ou d’admirations doit, au moins, éprouver un vif étonnement. Les absurdistes, se contentant de maudire ce monde, dénué de sens, ont, parfois, de l’âme, mais ils sont certainement faibles d’esprit. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme, même primitif, est toujours singulier ; le scepticisme, même raffiné, est toujours collectif. Le scepticisme part des vétilles extérieures ; le nihilisme doit tout à ses secrets intérieurs. Le scepticisme proclame la force ignoble et factice ; le nihilisme chante la faiblesse noble et créatrice. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme est un manque de sensibilité ou d’imagination ou d’humilité. Leur débordement, provoqué par un soi inconnu, s’appelle nihilisme, créatif et narcissique. | | | | |
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| doute | | | Certes, ton art a besoin de lumière, pour projeter des ombres, la substance de ta création ; mais il peut se passer d’objets intermédiaires, auxquels tu substitueras des états immatériels de ton âme. | | | | |
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| doute | | | L’homme s’affirme soit par des doubles de soi-même (l’objet reflétant le sujet), soit par des ombres (le sujet reflétant l’objet) ; dans le premier cas, un miroir suffit ; dans le second, on a besoin de lumière et d’objets sélectifs - dans l’ombre le sujet se fusionne avec l’objet. | | | | |
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| doute | | | Je fais de mes ombres froides – des objets de rêve (qui persisteraient en absence de toute lumière), au lieu d’exposer des objets réels, censés porter le feu et la lumière (mais dont la vocation est de devenir cendres). | | | | |
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| doute | | | Le retour éternel souligne le (pré-)commencement unique de toutes les entreprises d’un créateur, d’un artiste. Aucun parallèle quelconque avec l'immortalité d’âme. Le retour éternel est pratiqué par notre esprit mortel (le soi connu, développeur de finalités), prêtant son oreille à notre âme (le soi inconnu, inspiratrice de commencements). | | | | |
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| doute | | | Dans l’art, l’essentiel, pour tout créateur, est que son soi connu souffre et que son soi inconnu, tout en inspirant le premier, est dépourvu de langages (de mots, d’idées, d’images) que ce premier doit inventer. Ce tableau résume le contenu d’une vraie philosophie, qui devrait réveiller les consolations du premier et deviner les langages du second. Cette philosophie ne serait ni ce qu’on dissimule de son soi connu (Nietzsche) ni ce qu’on ignore de son soi inconnu (B.Russell). | | | | |
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| doute | | | En cherchant à émettre des lumières ou à scruter celles des autres, tu mets en œuvre tes yeux, au détriment de ton regard, existant pour peindre tes rêves, toujours composés d’ombres. « Par une double lumière je me suis gâché le regard de l’intérieur »** - Nabokov - « Двойным светом я испортил себе внутреннее зрение ». | | | | |
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| doute | | | La pensée ne peut être définitive que dans un langage figé. Et puisque toute vraie création est élaboration d’un nouveau langage, elle doit comporter des inconnues que chacun est libre d’unifier avec ses propres constantes ou, mieux, avec ses arbres à variables. La sensation du vague est un symptôme d’une pensée réelle. | | | | |
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| doute | | | Aucune logique n’explique les valeurs des constantes universelles, ce sont des caprices impénétrables du Créateur. Ne sont divins que Ses caprices avec les trois universaux – le Bien, le Beau, le Vrai – la honte, l’émotion, l’intelligence. | | | | |
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| doute | | | Toute ouverture vers le mystère de la (C)création peut être vue comme une tentative d’embrouiller nos certitudes, d’où la manie des réalistes d’éclairer les débats. Certaines de ces ouvertures entament de véritables symphonies du monde, tandis que tous ces éclaircissements aboutissent au silence ou à la platitude. | | | | |
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| doute | | | Le regard perçant de l’esprit suffit pour trouver de la grandeur dans tout ce qui vient de la Création divine. Ces créatures devraient être presque les seules que viserait le regard créatif de l’âme. Pour le reste, celle-ci devrait s’imposer la contrainte la plus utile – éliminer de son champ de vision les choses n’ayant aucune chance d’être peintes en grand. | | | | |
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| doute | | | La lumière des idées, et même celle des sentiments, est ou devient commune ; ne sont particulières que les ombres. La lumière n’est qu’un outil ; le créateur crée ses créatures – par des ombres. Celui qui porte des aliments et celui qui crée l’excitation. Le phos-phore ne devrait pas se faire trop d’illusions sur l’originalité, l’influence et les métamorphoses de ses lumières. « Porteur de lumière qui ne rendait lumineux personne » - Tchékhov - « Светлая личность, от которой никому не было светло » - c’est une banalité et non pas une tragédie ; la tragédie est l’incapacité de créer des ombres. | | | | |
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| doute | | | Il y a des mystères de la Création et ceux de la création humaine. Ce qui n’est hermétique qu’aux non-initiés (ou aux ignares) s’appelle mystique. C’est l’introduction de représentations individuelles du rêve, dans un milieu, réservé aux banalités consensuelles, qui est à l’origine des mystères. « Mais comment peut-on choisir de raisonner faux ? C'est qu'on a la nostalgie de l'imperméabilité » - Sartre – la fausseté mécanique peut s’avérer vérité mystique. La nostalgie s’adresse au réel ; la mélancolie effleure l’idéel. Le nostalgique de l’imperméabilité apriorique est un artisan ; le mélancolique des ombres apostérioriques est un artiste. | | | | |
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| doute | | | L’intensité, tu dois la partager entre le rêve et la vie. Ton soi connu doit être emporté par l’intensité de la vie ; ton soi inconnu doit créer l’intensité du rêve. | | | | |
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| doute | | | Ton soi inconnu est responsable de ton valoir, tandis que tes devoir, vouloir, pouvoir reposent sur ton soi connu. « Dans la mesure où le sujet est artiste, il est délivré de son vouloir et devenu un médium » - Nietzsche - « Insofern das Subjekt Künstler ist, ist es von seinem Willen erlöst und gleichsam Medium geworden » - les désirs et les instruments d’art ne relèvent que du soi connu, de l’objet donc (le sujet est toujours le soi inconnu). Cette (con)fusion sujet/objet contamina tant de dionysiaques (adeptes de l’objet) et leur occulta la source apollinienne (le sujet). Le sujet n’est pas artiste (l’interprète), mais daemonion socratique (l’inspirateur). | | | | |
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| doute | | | L’existence de notre soi inconnu était mieux perçue par l’homme des cavernes que par nos contemporains, qui n’accèdent au réel que par les mots et nos sens ; or le soi inconnu n’a ni mots ni maux ; il ne fait que contenir notre essence créatrice, non-langagière. « Ce moi le plus profond est le même chez tous, il est le ‘sens’ » - H.Hesse - « dies Innerste Ich ist bei allen Menschen gleich, es ist der 'Sinn' » - mais il reste absent et muet, puisque notre organe de sa perception, l’âme, devint atavique. | | | | |
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| doute | | | L’impulsion qui va de ton soi inconnu au soi connu s’appellera inspiration ; mais le regard inverse, du soi connu comblé à l’obscur soi inconnu, est protéiforme – curiosité, reconnaissance, admiration. « Être soi-même à l’excès, voilà l’artiste » - A.Suarès – quand l’excès se mesure à la verticale et s’y perd ! Si le soi connu est un Devenir créateur, le soi inconnu serait l’Être inspirateur ! | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | L’ineptie très répandue – une fusion définitive entre le sujet et l’objet. Pour un narcissique, l’objet, c’est son soi connu, avec son savoir, sa sensibilité, sa créativité ; le sujet, c’est son soi inconnu, sans langage, sans mémoire, sans idées. Le concepteur et l’inspirateur. | | | | |
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| doute | | | On pratique trois sortes de philosophie : celle qui croit avoir résolu un problème et veut exhiber ses solutions ; celle qui reste insensible aux mystères du monde et leur substitue ses problèmes ; celle, enfin, qui s’adresse au Créateur des mystères indicibles et cherche à en composer des conceptuels. Trois sortes de regard – pratique, mécanique, extatique. | | | | |
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| doute | | | Tout ou parties – tel est le choix qui se présente à ton regard sur toi-même (ou même sur tout homme). C’est aussi un test de ta liberté, ou, plus précisément, de ta capacité de distinguer entre la liberté d’un tout statique et celle des parties créatrices. Presque tous – romanciers, philosophes, scientifiques – penchent pour tout (totalité, unité, bloc, conglomérat, ensemble). Les rares – des poètes ! - restent sceptiques face aux parcours préprogrammés et monolithiques et vouent un culte aux seuls commencements (parties indépendantes !), provenant des sources imprévisibles, où surgissent soudain des états d’âme, des mots, des mélodies. Voici pourquoi tout aphoriste doit être poète. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | L’idéel surgit du réel comme l’âme – du corps. Toute idée d’une identité, d’une fusion, d’une unité entre les deux n’a aucun sens intéressant. La seule exception, c’est la mathématique, dont le réel et l’idéel sont identiques. | | | | |
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| doute | | | Ils avancent, pas à pas, vers plus de lumière savante. Une fois devenus maîtres, ils comprennent que la lumière, même la plus profonde, est commune, partagée avec la foule et sa platitude. Immobiles, les créateurs d’ombres ne quittent pas leur hauteur ; des étincelles de leur soi inconnu inimitable leur suffisent. | | | | |
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| doute | | | Le mystère loge aussi bien dans les esprits que dans la matière. Dans cette dernière il est de nature physico-chimique, et dans les premiers il se rapporte à la liberté et à la créativité. L’esprit seul peut s’exalter des mystères des atomes ; il faut de l’âme pour s’émerveiller des mystères du vivant. Pour l’âme, rien de mystérieux dans la mort, tout est merveilleux dans la vie. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu réveille chez moi un état d’âme ; mon soi connu cherche des mots, imprimant des notes, des accords, des rythmes, des timbres ; mon esprit y trouve des idées, exprimées en mélodies, et c’est mon âme (mes dons) qui les interprète. L’interprétation ne s’occupe ni de recherches ni de trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Ce sont des mouvements collectifs - toujours chaotiques ou imprévisibles ! - qui portent au pinacle ou enterrent des idées (ou leurs créateurs). On peut mettre en équations le chaos minéral, le chaos social (technique, culturel ou idéologique) échappera toujours à une schématisation vérifiable. | | | | |
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| doute | | | Pour chercher, il faut avoir sous les yeux un but ; pour trouver, il faut concentrer son regard sur les commencements. Travailleur ou créateur, ajouteur ou initiateur, communautaire ou solitaire. | | | | |
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| doute | | | Un rapport causal, vague et immatériel, se devine entre l’inspiration, provenant de mon soi inconnu, et la réalisation, due à mon soi connu inspiré. L’intrigue persiste et me pousse à chercher des attributs fortuits à cette Arlésienne, dépourvue de tout langage, de toute image, de tout adage. | | | | |
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| doute | | | La certitude qu’un Créateur est à l’origine du monde ressemble à la certitude de l’existence de mon soi inconnu, sans corps, sans volonté, sans langage. « Le soi est regardé comme inconnu et comme certain »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu s’occupe des horizons et des profondeurs ; la présence de la hauteur signale le souffle du soi inconnu. « L’objet du poème est de paraître venir de plus haut que son auteur » - Valéry – celui-ci venant du soi connu. | | | | |
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| doute | | | Mon inspirateur, mon soi inconnu, ignore mes sensations et va tout droit aux états d’âme que je dois poétiser, envelopper de mes caresses verbales. Développer les sensations est affaire des prosateurs. | | | | |
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| doute | | | La fidélité à la réalité ou la fidélité aux rêves : pas d’écarts (les mensonges) de l’appareil-photo ou pas de grisaille (la banalité) dans ta peinture, la servilité ou la contrainte, la routine ou la création. | | | | |
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| doute | | | Le ton de soi à soi : en inspiration – du soi inconnu au soi connu ; en exécution – du soi connu au soi inconnu. « J’attends l’écho de ma grandeur interne »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Ce n’est pas de Diane mais d’Apollon que j’hérite d’un arc. Pour viser la beauté, il suffit de disposer d’une corde bien tendue et bien orientée. Les flèches de créateur ne touchent jamais une bonne cible. « Résumer l’esprit d’un intellectuel, c’est ramasser sa flèche. Comment elle fut tirée, reste caché »** - K.Kraus - « Den Witz eines Witzigen erzählen heißt bloß: einen Pfeil aufheben. Wie er abgeschossen wurde, sagt das Zitat nicht ». | | | | |
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| doute | | | La sensibilité, l’intelligence, l’action sont des attributs verbalisables de notre soi connu. Mais ce qui nous met dans un état d’excitation, de besoin de créer, de nous libérer, de nous surpasser relève de notre soi inconnu et n’admet aucune justification verbale. « Le Moi ne se dessine et ne se consolide que par référence à inconnus »** - Valéry. La source de nos commencements initiatiques est mystérieusement inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | La réalité, évidemment, est infiniment plus miraculeuse que mon rêve, mais elle est partagée avec les autres ; mon meilleur rêve reste réservé à ma solitude. Dans la réalité domine la nécessité ; dans le rêve naît la liberté. La profondeur du réel fascine ; la hauteur du rêve me donne des vertiges - le Créateur fut bon designer, mais Il ne s’exerça point en composition musicale. Si Son Commencement était le Verbe, le mien est dans la caresse à résonances | | | | |
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| doute | | | Ni dans l’art ni dans la philosophie, on ne crée de mystères ; celles-ci n’existent que dans la réalité. Dans l’écriture, il faut se servir de la lumière artificielle pour mieux mettre en valeur les ombres réelles. | | | | |
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| doute | | | On ne peut vivre sans créer, ni créer sans penser, ni penser sans rêver, ni rêver sans s’inspirer, ni s’inspirer sans croire, ni croire sans mystère. Au bout de la vie se dressent des ombres. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, c’est l’élan, l’état d’âme exaltée, l’état encore dépourvu de mots, d’images, de pensées, l’état que connaît tout homme, mais seul un talent trouve son expression, débouchant sur un sens imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | Dans son travail, tout scientifique s’appuie sur ses prédécesseurs ; mais tout bon philosophe, même celui qui se présente comme héritier d’un autre, part des points zéros de la création, et tout développement philosophique aboutit à d’autres points zéro, ce qui rend le développement inutile et vain. Et l’on a raison de réduire tout ouvrage philosophique à ses métaphores ; il peut se résumer en tant qu’un recueil d’aphorismes. | | | | |
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| doute | | | Que ce soient les yeux et la sensibilité, provoquant des incantations pour la Terre et la Vie, ou bien le regard et l’intelligence, créant des élégantes abstractions intellectuelles, c’est l’émerveillement qui les rend également dignes de nos hymnes. La faculté d’étonnement nous rend nobles. | | | | |
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| doute | | | L’esprit se sert des yeux, l’âme anime le regard ; l’un perçoit, l’autre conçoit. « On voit le monde par parties, mais le tout est dans l’âme » - Emerson - « We see the world piece by piece ; but the whole is the soul ». | | | | |
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| doute | | | Qu’y avait-t-il avant la création du monde ? Ou quelles idées guidaient le Créateur ? La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est – la mathématique. Et la matière et l’esprit s’y soumettent. C.Villani : « Les mathématiques sont le squelette du monde, la physique en est la chair » - sous-estime la mathématique et surestime la physique. | | | | |
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| doute | | | Le sensible n’hérite pas grand-chose de l’intelligible, ni le créer – du voir, ni le noble – du pur. Les premiers, en fermant les yeux et en tendant l’oreille, disent : Chante, pour que mon regard te sculpte ! Les seconds, en ouvrant les yeux et les esprits, psalmodient : « Parle, pour que je te voie ! » - J.G.Hamann - « Rede, daß ich dich sehe ! ». | | | | |
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| doute | | | Dans l’âme s’arrête l’effet, les objets, et commence la cause, le regard. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| hommes | | | Temps modernes : les illusions, qui se calculent comme les certitudes. Jugement Dernier voudrait dire calcul ; la dernière aube pourrait déchiffrer le rêve du premier matin de la Création. | | | | |
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| hommes | | | Le feu est mon commencement, la terre est ma contrainte ; mes moyens sont dans le liquide, où je peux alterner d'être éponge ou fontaine, et dans l'aérien, où mon propre souffle doit faire vibrer mes propres fibres. Mais l'homme moderne est en plastique étanche, et, dépourvu de souffle, il abuse d'instruments à vent. | | | | |
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| hommes | | | Quand, en croisant mes contemporains, je me désespère de ne pas trouver parmi eux la moindre trace de l'âme, je me dis que je me trompais peut-être, en voyant dans l'âme un organe universel de sensibilité et de création ; et si elle n'était que la création même, une création arbitraire, sans aucune réalité psychique ou mentale, une création des poètes, des rêveurs, des marginaux ? Cette hypothèse me glace. | | | | |
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| hommes | | | L'homme du ressentiment : qui ne voit ni rime ni raison dans ce monde, dont il n'est pas le créateur. Moi, j'entends partout de belles rimes et je vois votre monde saturé de raison, ce qui me pousse à en créer un autre, dans le périmètre de mes ruines déraisonnées. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui devint frustrant pour les imposteurs, c'est que désormais tout talent sollicité réussisse presque automatiquement. Les unités de mesure du talent devinrent universelles, depuis que la couleur et la hauteur en sont exclues. On ne sait plus quoi faire de ses cordes, quand le seul instrument écouté est le tambour forain. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est étincelant se réfugie, chaque jour davantage, dans les ombres. En charge des lumières ne reste plus que la grisaille. « Les hommes se pressent vers la lumière non pas pour mieux voir, mais pour mieux briller » - Nietzsche - « Die Menschen drängen sich zum Lichte, nicht um besser zu sehen, sondern um besser zu glänzen ». La lumière visible ne produit que de pâles reflets et de piètres ombres. À l'invisible s'applique la règle de Claudel : « Deux manières de briller : rejeter la lumière ou la produire »*. | | | | |
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| hommes | | | L'âme d'une véritable culture est dans la culture d'une âme inventée. (« L'Américain réel est plutôt sympathique ; c'est l'idéal A(a)méricain qui est moche » - Chesterton - « The real American is all right ; it is the ideal American who is all wrong »). Plus on s'attarde sur ce qu'on voit - plus on est barbare. | | | | |
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| hommes | | | Au fond, il n'existe pas d'opposition d'essence entre les hommes authentiques et les hommes controuvés, hypocrites ou affétés. Nous sommes tous des hommes inventés, mais le sot reproduit l'invention réussie des autres et se croit authentique, tandis que le sage se réinvente soi-même, au milieu de ses échecs. « La perle est l'autobiographie de l'huître »*** - Fellini - « La perla è l'autobiografia dell'ostrica ». | | | | |
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| hommes | | | L'Ouest ou l'Est : on est dans le phénoménal ou dans le cérémonial, dans le mythe du moi ou dans le rite du nous (le moi se formant davantage par ce qu'on émet que par ce qu'on subit et le nous ayant la tendance inverse), on se sculpte ou on s'occulte, on se taille un soi à connaître ou l'on se taille en laissant un vide d'un soi inconnu. | | | | |
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| hommes | | | Ils pensent qu'en occultant notre personne, dans les productions de notre âme, nous gagnions en altruisme, largesse de vues ou profondeur. Mais parler de soi, se peindre ou se chanter, ou bien s'en prendre aux autres met en jeu les mêmes palettes ou cordes ; nous n'exhibons que notre visage quel que soit le portrait que nous peignions. Et nous gagnons certainement en hauteur, quand nous avons le courage de nous attaquer au sujet le moins susceptible d'être copié mécaniquement - à nous-mêmes, le seul sujet qu'on ne peint qu'à la verticale. « Pourquoi peindre une toile, si j'en suis une » - Dickinson - « I would not paint a picture, I'd rather be the one ». | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la cécité de la foi, mais sa profondeur et son immatérialité, qui expliquent son irrésistible vivacité chez le jeune. La foi en la puissance (le muscle, le pouvoir, l'argent), la foi en la beauté (l'élévation, la création, l'originalité), la foi en la reconnaissance (l'intelligence, l'amour, la gloire), - avec le temps tout finit par s'avérer un leurre. Et au-delà des leurres, il te resteront l'espérance sans lendemain, ou la consolation sans mouchoir, dans une hauteur, abandonnée par la vie et livrée à ton étoile évanescente. | | | | |
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| hommes | | | La jeunesse : création de scénarios et algorithmes, dont les étapes les plus cruciales sont exécutées inconsciemment ; la maturité : exécution routinière de toutes les étapes de scénarios câblés. Mémorisation organique, oubli mécanique ; focalisation sur le but, focalisation sur les moyens ; les pointillés décrivant des trajectoires en continu, le continu se décomposant en pointillés. | | | | |
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| hommes | | | Où peut bien se cacher le meilleur de toi-même ? Et si c'était ce qui me reste, une fois que je me suis vidé de tout ce qui ne m'appartient plus, c'est à dire de tout ce qui était, en moi, visible ? « Ce qu'on ne nous prend pas nous reste, c'est le meilleur de nous-mêmes »* - G.Braque. Rien ne m'appartient, mon meilleur est toujours ailleurs, entre les mains d'un Créateur moqueur. J'appartiens à ce qui me surpasse, à ce que je crée, j'en suis esclave. Les libres, c'est à dire les mécaniques, proclament, orgueilleux et niais : « L'homme libre s'appartient » - Chesterton - « The free man owns himself ». | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique fut complice du poète, dans l'escamotage de la vie. Le sage moderne enfanta le juste et le naturel, qui bannirent la passion injuste et le culte de l'homme inventé. Du divorce entre la raison et le rêve ne survécurent que des enfants-monstres : la machine et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se désespèrent de l'absurdité du sens de la vie ne sont sensibles qu'aux deux niveaux de l'admiration : celui de la chose créée (désirée, conçue, possédée) et celui du processus de la création. Mon espérance est exclusivement liée au troisième niveau, celui de la fonction même. Elle est cet arbre, ne se réduisant ni aux fruits ni aux fleurs, surmontant et le vivifiant déracinement et l'appel des cimes et la densité des ombres. Elle est la hauteur, qui est fonction de l'âme ; elle est le regard, qui est fonction de l'esprit ; elle est l'amour, qui est fonction du cœur. « Le malheur, c'est l'absence de fonction » - Kierkegaard. | | | | |
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| hommes | | | Le médiocre voit partout, et surtout sous son nez, des tournants - linguistiques, philosophiques, économiques, politiques. Le bel esprit se contente d'imaginer des points de départ, des points zéro des balances ou de la création, des points invariants. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme : trouver tout homme - irremplaçable ; heureusement pour le rêveur et le créateur « il n'y a pas d'absences irremplaçables »** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi je déteste les images, qui déferlent sur le monde d'aujourd'hui ? - puisqu'elles ne mènent vers aucune lumière fatale ni ne jettent aucune ombre vitale - que des puzzles fractals. | | | | |
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| hommes | | | Techniquement, la mort de l'art devient inéluctable à cause de la facilité actuelle de création d'images. Cette facilité est l'aspect le plus original de notre époque sans théâtre, ou plutôt avec une scène ayant absorbé la rue et l'étable, et où tout badaud se prend pour acteur ou éclairagiste. On n'a plus besoin de dramaturges ; des panurges moutonniers suffisent. | | | | |
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| hommes | | | Du spectacle du monde, un bon spectateur, l'homme du regard, retient l'harmonie grandiose du dramaturge divin, l'ingéniosité inventive du metteur en scène, l'expressivité unique du jeu des interprètes ; l'homme de la rue, c'est à dire l'homme de la seule écoute, n'y aura perçu que des sifflements, des claques ou des éternuements. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y a aucune raison de pester contre la modernité, puisqu'elle se serait éloignée de la Nature ; le bon Dieu ayant créé la vache, l'arbre et la rivière, prouve, par là même, que l'homme d'aujourd'hui est plus près du dessein divin que l'homme préhistorique. Mais un bug se serait glissé dans le programme thuriféraire, car le cerveau, contre toute attente, l'emporta sur le ventre, en privant ainsi le mouton de la victoire finale, pour offrir le podium au robot. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la vie disposait d'une scène publique, où se produisaient trois guildes d'acteurs - la politique, la scientifique et l'artistique ; la scène moderne, c'est l'écran, envahi par les spectateurs se prenant pour acteurs. Et la pièce jouée n'a plus besoin ni de démiurge ni de dramaturge, le verdict de l'audimat dicte les images à fabriquer et à propager. La diffusion de vidéogrammes de masse se substitua à la confusion des âmes de race. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se divisent en deux catégories : ceux qui jouent les jeux banals de puissance, de débauche ou de religion et ceux qui s'adonnent à inventer de belles règles des jeux magiques, auxquels ils ne joueront jamais ; les deux s'y complaisent, et les drames n'éclatent que lorsqu'ils tentent de jouer les deux rôles en même temps. Aux derniers, aux artistes, s'applique la règle d'E.Jünger : « Qui s'interprète soi-même se trouve en-dessous de son niveau » - « Wer sich selbst kommentiert, geht unter sein Niveau ». | | | | |
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| hommes | | | Il est impossible d'être créateur, sans être interprète ; l'homme, sans se réduire à une machine, néanmoins en contient plusieurs. « Il y a de la géométrie dans la caresse des cordes ; il y a de la musique dans les sections coniques » - Pythagore. | | | | |
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| hommes | | | Dans la devise horacienne de carpe diem, prônée par les sots de toutes les époques, tout le monde atteint à peu près la même perfection, c'est à dire la même platitude. Parmi les hommes qui échappent à cette banalité, on trouve les énergumènes des avenirs qui chantent, les rêveurs du passé mis en musique, les créateurs des mondes, intemporels et inexistants, mais qui dansent. Le présent, lui, narre ou marche, il est l'empreinte figée d'un mouvement impossible, qu'il s'agit de vivifier. | | | | |
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| hommes | | | Une bien étrange règle, et qui traduit peut-être une justice, qui nous échappe : les hommes peuvent proclamer la grandeur divine sur trois registres disjoints : par l'acte du cœur, par le mot de l'esprit, par la musique de l'âme, mais les meilleurs écrivains sont éclopés du geste, les meilleurs musiciens sont débiles dans le mot, les meilleurs des actifs se foutent et du mot et de la musique. Et puisque, sur cette échelle ascendante, la musique paraît être le langage de Dieu et le geste - Son modèle, la portée du mot consisterait à savoir composer ou peindre des gestes musicaux. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le type de pathos de chaque époque pouvait être défini en fonction de sa tâche privilégiée : chercher une idole, ériger des temples à l'idole sacrée, abattre les idoles. Le premier créait, le deuxième priait, le troisième ricanait. J'ai peur, que ce cycle, aujourd'hui, soit brisé et sonne ainsi la fin de l'Histoire. Et l'artiste, dont le métier fut fabrication d'idoles , n'a plus d'emploi justifié, il produit des idoles et non pas des idées (eidolon et non pas eïdos, idéa - Heidegger). | | | | |
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| hommes | | | Deux excellents interprètes, aux fonctions globalement positives, supervisent notre cerveau - le mouton et le robot. Le premier assure la basse imitation ou la haute mimesis, le second - l'apprentissage et la constitution de scénarios. Le bonheur de l'homme et le malheur des hommes, c'est que nos fonctions les plus nobles excluent l'imitation et en appellent à la création ; elles sont, en plus, indécomposables en algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Souvent, les journalistes vous présentent ce tableau apocalyptique : le monde doutant de l'existence des rivages, où il cingle, son navire démâté, sans boussole, prenant l'eau. Mais ce tableau reproduit la démarche des vrais artistes, toujours à la dérive ! La voile du vaisseau fantôme n'a jamais attiré que ceux qui ont leur propre souffle. Tandis que vous, les eunuques de la plume, vous, qui réussissez à charger vos marchandises littéraires sur le cargo éditorial, vous suivez le même circuit que les filières du pneu, de la machine-outil, de l'assurance, vous, avec votre inactualité palabreuse, où n'affleure aucune métaphore… | | | | |
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| hommes | | | La stature de l'homme, ce ne sont pas ses positions, c'est à dire ses préférences données à certaines valeurs sur les axes vitaux ; sa stature, c'est sa pose, face à ces axes, c'est à dire une même intensité et une même noblesse de son regard, dans ces dimensions capitales : l'horreur absolue de la mort - la merveille absolue de la vie, l'humble voix du bien, dans le cœur, - le fier refus de l'esprit de la traduire en actes, la religion du talent de créateur - la liberté du goût de spectateur, la chaleur du sentiment fraternel - le froid d'une fatale solitude. | | | | |
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| hommes | | | L'homme intéressant se manifeste sur ses deux facettes principales : le mimétisme et la création, l'apprentissage et la liberté, l'algorithme et les rythmes, la profondeur et la hauteur, bref - un visage inventif ou inventé ; les autres facettes sont son vrai visage, et elles ne font que le maintenir debout dans la platitude, lui, qui est si bien couché dans la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | Qui, aujourd'hui, mérite davantage l'attention de nos plumes, les hommes ou les livres ? Je penche de plus en plus pour le second terme. La vie des hommes devint si préprogrammée et impersonnelle, si dépourvue de ce qui est humainement céleste ou divinement livresque. Le livre, lui, qu'il soit aboutissement d'une vie ou commencement d'une création, est l'expression la plus fidèle de nos talents ou de nos impuissances, de nos angoisses ou de nos bonheurs. Je sais que même le livre, de nos jours, devient aussi ennuyeux que la vie, c'est à dire dédié exclusivement au réel. Et ce n'est pas demain que nous lirons les Sentences d'un nouveau Pierre Lombard. | | | | |
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| hommes | | | La vision populaire consiste à réduire l'abstrait au concret ; il existent donc l'histoire, la mathématique, la peinture populaires, mais il n'existe pas de philosophie populaire, puisque la consolation par la création et le langage par-dessus la représentation sont des abstractions irréductibles. Mais il existe la populace philosophique : raisonneuse, argotique, mécanique. | | | | |
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| hommes | | | De tous temps, les voix, qui partaient de la scène publique, furent peu nombreuses, mais émanaient presque exclusivement des créateurs - princes, savants ou artistes. Aujourd'hui, tout quidam peut occuper cette scène, devenue immense, mais on n'y entend que deux types de voix - des consommateurs ou des producteurs, et le contenu respectif de ce brouhaha trahit nettement les deux seules espèces dominantes - moutons et robots. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est union de l'organique (ce qui vit des commencements mystérieux) et du mécanique (ce qui propage des impulsions initiales), et l'ennui de la modernité est qu'on mécanise l'organique (en traduisant tout mystère poétique en prosaïques problèmes) et organise le mécanique (en substituant à la verticalité créative une horizontalité collective). | | | | |
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| hommes | | | Le nombre de choses, d'idées, d'images accessibles devint si énorme, que par simple hygiène mentale il faut s'imposer des contraintes sous la forme d'oublis, de mépris, d'yeux fermés. C'est à cette condition qu'on peut encore rester créateur. | | | | |
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| hommes | | | Le génie n'est ni un bon usage de règles, ni une invention de nouvelles règles, ni même une création de jeux nouveaux, mais une vision des enjeux, à la verticale des joueurs. Ni choses vues, ni les yeux, ni les prix, ni les valeurs, mais - le regard. | | | | |
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| hommes | | | Nos vraies passions ont leur source et leur fond dans l'être, et non pas dans le devenir et encore moins dans l'avoir, comme l'annonce le docte Kant, jamais ravagé par une passion quelconque, et qui ne reconnaît que trois passions humaines : possession, domination, vanité - Habsucht, Herrschsucht, Ehrsucht. La seule véritable passion, c'est la musique : créée par le talent, vécue par l'âme, interprétée par l'esprit, musique présente en toute section de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | La merveille, c'est l'homme ; la liberté n'est qu'un de ses attributs essentiels, mais qui ne mérite pas les hymnes, que lui chantent Berdiaev ou Sartre. La création en est un autre attribut, plutôt accidentel qu'essentiel, mais qui s'oppose plus nettement que la liberté à l'évolution ou à l'inertie mécaniques. La liberté la plus créative, comme la plus libre création, sont dues à la noblesse des contraintes ; la volonté et le talent les fructifiant. | | | | |
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| hommes | | | Le monde germanique eut toujours le culte de la force, se justifiant par l'ampleur d'un cœur en bronze ; le monde slave tint à la bonté, nous interpellant de la hauteur d'une âme languissante ; le monde latin s'épanouit dans la beauté, gisant dans la profondeur d'un esprit créateur. Mais c'est le premier culte qui l'emporte aujourd'hui, accompagné de la certitude de notre finitude : « Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces, de son étendue et de ses limites »*** - J.Joubert – heureux vieux temps, où l'homme, ouvert et faible, vivait de son aspiration vers ses limites ! | | | | |
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| hommes | | | Une triste et impardonnable crédulité de mon professeur de Mathématique, V.Arnold : « L’homme bien éduqué, consomme moins, se met à préférer Mozart, Shakespeare ou les théorèmes » - « Образованный человек меньше покупает, начинает предпочитать Моцарта, Шекспира или теоремы ». L’homme moderne fit de Mozart et de Shakespeare – les mêmes articles de consommation que les lessives ou les voitures, et les théorèmes seront bientôt traités par le robot plus efficacement que par l’homme. | | | | |
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| hommes | | | Le sous-homme, en moi, est ce qui reste insensible à l'espérance et à la création ; la bonne politique avec les trois autres facettes : me méfier des hommes, me défier de l'homme (du soi connu), me confier au surhomme (au soi inconnu). | | | | |
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| hommes | | | Le monde perd l'obscurité bouleversante, que créaient Dieu, la solitude, la servitude ; le monde d'aujourd'hui est trop transparent, il baigne dans une plate lumière, que Heidegger, curieusement, traite de « obscurcissement du monde : la fuite des dieux, la grégarisation de l'homme, la suspicion haineuse envers tout ce qui est créateur et libre » - « die Verdüsterung der Welt : die Flucht der Götter, die Vermassung des Menschen, der hassende Verdacht gegen alles Schöpferische und Freie » - tandis que la suspicion se transforma, depuis longtemps, en confiance, dictée par le marché, en tout ce qui est créateur et libre. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme est capable de descendre dans ses profondeurs, où se blottit son soi connu, aspiré vers la lumière. Mais très peu tournent leur regard vers la hauteur, ce séjour ombreux de leur soi inconnu et immobile. On connaît la trajectoire du premier : « C'est le moi d'en-bas qui remonte à la surface » - Bergson - chez les non-créateurs, surface voulant dire - platitude. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens semblent être condamnés à la fatalité, mais l'indigence matérielle ou politique ne faisait qu'exacerber leur créativité, qui consistait à se sculpter soi-même. Les modernes semblent être libérés de toutes ces contraintes, et pourtant ils se présentent comme sculptures achevées de l'inertie. Ceux qui ne savent pas se sculpter eux-mêmes prennent le moule grégaire pour leur propre création, et vivent l'inertie collective comme la révolte individuelle. | | | | |
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| hommes | | | Notre civilisation de déodorants, d'anesthésies et de contraceptifs rendit tolérable l'homme, qui, à part le cerveau, a des griffes, des organes digestifs et génitaux. Plus d'organes vitaux indépendants. Maître du monde, le mouton calculateur se moque des bêtes et des anges et se mue en robot. | | | | |
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| hommes | | | Deux formes merveilleuses sont accessibles à l'homme : sa forme propre (et étant plutôt le fond même), largement commune à l'espèce et servant à remplir le vase divin, et la forme de sa création, où sa singularité et son talent s'occupent du vase même. « Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur »** - Pic de la Mirandole - « Nec te celestem neque terrenum, neque mortalem neque immortalem fecimus, ut tui ipsius quasi arbitrarius honorariusque plastes et fictor, in quam malueris tute formam effingas ». | | | | |
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| hommes | | | Le nationalisme a un fond ardent, mais dès qu'il se cherche une forme extérieure - c'est l'incendie. Il aurait dû être un arbre, favorisant, aux branches supérieures, des transplantations organiques et des greffes biologiques, mais il confie trop souvent, hélas, la reproduction, mécanique, à ses racines pourries. | | | | |
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| hommes | | | Dans la géométrie ou la viabilité des hommes, la hauteur se trouve exclue : la passion, son vaisseau-vecteur, ne voit plus de choses vivantes ou inventées, de terrains où se poser, sans se casser les ailes. Elle reste désincarnée ou postiche des mystères évaporés. | | | | |
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| hommes | | | Dieu ne nous envoya aucun indice du sens de Sa création ; face au monde réel ou imaginaire, c'est à l'homme lui-même qu'il appartient d'en déterminer la hauteur ou la bassesse, la profondeur ou l'étendue, la grandeur ou le poids, la largesse ou le volume. « L'homme est la mesure de toutes les choses, de celles qui existent et de celles qui n'existent pas » - Protagoras. Mais seul l'homme de la démesure produit de bonnes unités de mesure. L'homme est plutôt le choix des échelles que la mesure même. Les choses, qui existent, prirent du poids, sous forme de marchandises, elles deviennent souvent la mesure des hommes. Les choses, qui n'existent pas, n'intéressent plus que le poète, qui les trouve dans son soi inépuisable. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie n'est ni manque de raison ni manque de nature, mais manque d'irrationnel et d'inventé (mais voyez l'invention d'une folle barbarie dans le Sacre du Printemps, bouleversant tout homme civilisé). La raison nous renvoie à la nature. | | | | |
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| hommes | | | L'art le vrai fut possible, parce que les lieux de création furent très rares et parce la création exigeait une maîtrise et un don exceptionnels. D'où les deux sources de la barbarie moderne : le mouton eut l'accès à la scène publique et le robot apprit la production d'images. | | | | |
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| hommes | | | Le contraire d'organique s'appelle mécanique, le contraire de naturel s'appelle robotique. C'est ainsi qu'il faut comprendre les appels au retour à la nature (de Rousseau à Nietzsche). Le robot, c'est la fusion des hommes avec le sous-homme (l'homme de la nature s'identifiant avec l'homme des hommes), l'oubli de l'homme (côté divin) et le désintérêt pour le surhomme (côté créateur). | | | | |
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| hommes | | | Leur démarche naturelle n'est pas moins artificielle que ma démarche inventée. Mais elle est couverte de prestige d'habitudes et d'usage, elle est empruntée. Dans le maniéré électif, mon visage a plus de chances d'être deviné que dans l'authentique collectif. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont nés pour observer, établir, entretenir ou admirer l'ordre du monde. Le regard, la création, l'extase ayant fui ce monde, il ne reste aux hommes que la tâche d'entretien, où ils seront bientôt remplacés par des machines. | | | | |
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| hommes | | | En Europe, les châteaux devaient éblouir par la magnificence et l'élégance, les librairies étaient censées promouvoir la noblesse et l'intelligence, les laboratoires témoignaient de la profondeur et de la grandeur. Une fierté en émanait. Aujourd'hui, ces sites sont au service exclusif du lucre, en compagnie des bourses, usines et music-halls. Plus aucun idéal à défendre ; un complexe d'infériorité face aux centres de recherches américains, aux usines chinoises. Et pas de grande politique, sans un grand idéal. L'horizontalité, collective et nette, adoptée par la société, humilie l'Européen, habitué de la verticalité, individuelle et vague. | | | | |
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| hommes | | | Tous nos sentiments et toutes nos pensées sont communs à l'humanité entière ; ils sont des produits de notre adaptation langagière, conceptuelle, pragmatique. On ne peut se distinguer que par ses métaphores, mais même celles-ci sont souvent grégaires ; enfin, le seul à avoir encore de la personnalité est le créateur ; les autres n'ont qu'à se lamenter : « Par souci de conservation, les hommes s'adaptent aux autres, et ainsi se perdent »** - Prichvine - « Приспособляясь, люди хотят сохранить себя и в то же время теряют себя ». | | | | |
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| hommes | | | L'histoire de l'humanité semble être cyclique, avec les règnes successifs de la superstition, de la raison, de la passion ; avec les cultes respectifs du sacré, du vrai, du beau. Aux charnières entre ces époques surgissent la fraternité, la création, la décadence. Nous trouvant au beau milieu de la deuxième période, verrons-nous le retour de la troisième, du rêve ? Sur cette roue, le point le plus éloigné, aujourd'hui, c'est la fraternité, que ne peuvent plus évoquer, sérieusement, que d'incorrigibles rêveurs. | | | | |
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| hommes | | | L'innovation est sur toutes les lèvres ; l'invariance des choses immuables n'intéresse personne. Tous les découvreurs des nouvelles dimensions de l'existence aboutissent dans la platitude. N'oubliez pas que l'oracle de Delphes, ce premier poète, ne faisait que traduire en vers la prose de la Pythie. | | | | |
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| hommes | | | Des intelligents, des savants, des justes, des inventifs, des heureux – aucune époque n'en disposait autant que la nôtre. Une seule catégorie dégringola, celle de rêveurs, à cause du dépérissement de leur organe, l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Chez l'animal, on trouve des traces de toutes nos mystérieuses capacités, depuis l'étincelle du bien et le sens du beau jusqu'au suivi du vrai. Impossible de comprendre comment a pu se faire le saut : des organes et des fonctions réactifs – aux productions créatives. « L’œil est notre face animale, et le regard – la spirituelle » - Aristote. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit constate l'égalité des yeux, mais l'âme introduit une inégalité des regards. Le cœur reconnaît l'égalité des âmes, mais l'esprit perçoit l'inégalité des souffrances et des imaginations. | | | | |
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| hommes | | | Dans leur être, les hommes se valent, tous ; c'est d'après leur devenir que l'on peut les diviser en hommes de l'inertie et en hommes de la création. Et puisque l'immense majorité des hommes relève de la première catégorie, la proclamation ampoulée : on n'est pas poète (homme libre, femme, maître), on le devient est une sottise. Au Commencement était l'être, et le créateur incarne les commencements. | | | | |
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| hommes | | | Dans le dessein divin concernant l'homme, l'imitation, ou l'adaptation, évidemment, précèdent la création ; mais, l'original nous étant caché, la vie ne fait que l'effleurer, tandis que l'art semble entrer avec lui en contact plus révélateur ; hélas, ces temps derniers, l'homme crut avoir trouvé dans le robot l'original divin jadis inaccessible, ce qui accélérera la disparition de l'art. | | | | |
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| hommes | | | On peut diviser les hommes en deux catégories opposées, en fonction de la lecture qu'ils font de cet adage : l'homme est un sujet à créer. Les uns y verront l'homme qui reste à construire, et les autres – l'homme donné qui crée. L'être malléable ou le devenir créateur, les inconnues dans l'homme, s'insérant dans un réseau anonyme, ou les inconnues de l'homme, ouvrant son arbre à l'unification avec l'univers. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, le quoi collectif dominateur découle d'un au nom de quoi économique, prédétermine le comment mécanique et le pourquoi cynique et présélectionne, par un algorithme presque infaillible, le qui, exécuteur d'une finalité mercantile impersonnelle. Fini le qui solitaire, maître des contraintes, de la noblesse et du talent, dictant le quoi sélectif, le pourquoi électif, le comment créatif. | | | | |
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| hommes | | | La nature de l'homme se manifeste sur les axes horizontal et vertical ; sur le premier, elle consiste à suivre les pulsions, communes à toute l'espèce ; sur le second, la nature profonde s'appellera intelligence, et la nature haute - regard, qui, tous les deux, nous disent, que la vraie nature de l'homme, c'est l'artifice, la création. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi inconnu, c’est mon intuition éthique, esthétique ou mystique ; mon soi connu, c’est mon talent particulier et mon savoir commun. Suivre mon soi signifie valoriser mon intuition grâce à mon talent. Mais pour le médiocre cela signifie exhiber son savoir, dont la banalité, courante ou future, lui échappe. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est plus pour le Prince ni pour la foule que les artistules modernes créent, mais pour l'acheteur. Plus précisément, l'œuvre continue à s'adresser à l'élite, mais l'élite devint une foule de plus. | | | | |
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| hommes | | | Les échelles biologique, sociale ou intellectuelle, dans l’évaluation d’un homme, sont totalement disjointes. D’après la première il est miracle ; suivant la deuxième il est mouton ou robot ; selon la troisième il est créateur ou imitateur. Et la formule tolstoïenne : « L’homme est une fraction : le numérateur est ce qu’il est et le dénominateur – ce qu’il en pense » - « Человек есть дробь, у которой числитель есть то, что человек собой представляет, и знаменатель то, что он о себе думает » ne s’applique qu’à la deuxième dimension. Ni divisions ni multiplications, ni l’extrême fierté ni l’extrême humilité, ne peuvent troubler l’identité du créateur avec sa création. | | | | |
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| hommes | | | La vie de quelques élus est consacrée à la prospection de problèmes, dont la solution remplit la vie de l’immense majorité des non-créatifs. Et la vie d’une poignée de marginaux reste, pour leur conscience, un mystère. | | | | |
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| hommes | | | Dans leur regard sur le devenir, que ce soit au passé ou au futur, les hommes privilégient ce qui évolue, change, disparaît ; l’obsession primitive par le changement devint universelle. L’œil sensible, au contraire, s’adonne à chercher surtout des invariants, et la création artistique, qui s’en inspire, aboutit à la reconnaissance du retour éternel du même dans tout ce qui est digne d’être immortalisé, c’est-à-dire peint ou chanté. | | | | |
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| hommes | | | Dieu n’est intéressant que par ce qu’Il imagina au Commencement ; s’Il est mort, l’homme-créateur devrait se vouer aux commencements humains ; la matière et l’esprit étant déjà suffisamment dessinés par Dieu, il nous restent le cœur et l’âme, le Bien et la Beauté. Si l’on n’est pas créateur, on peut se lamenter : « Les dieux, les démons, les génies étant morts, le monde se laissa submerger par des commencements » - Chestov - « Боги и демоны и гении умерли — мир заселился началами » - j’avoue n’apercevoir aucun déluge, c’est la sécheresse qui nous inonde. | | | | |
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| hommes | | | L’essence de l’homme a deux facettes - la poétique et la mécanique ; et son existence présente deux facettes réciproques : la création ou l’action. La seconde rapproche l’homme du mouton ou du robot et devrait être occultée. | | | | |
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| hommes | | | Nous assistons à l’échange de rôles entre existence et essence. Jadis, on associait à la première - l’objectivation et la liberté, et à la seconde – l’affirmation et la nécessité. Aujourd’hui, l’existence, c’est une objectivation moutonnière et une nécessité robotique, tandis que l’essence devient une affirmation inventée et une liberté créatrice. | | | | |
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| hommes | | | Sur la hiérarchie des thèmes, qui cadrent notre vie : dans neuf cas sur dix, le conformisme est justifié. Il reste le cas, où il est question des commencements individuels, de la solitude, du rêve, du goût ; et c’est la-dessus que se fonde l’exact opposé du conformisme – le nihilisme, qui est le narcissisme de l’aristocrate ou du créateur. Mais un nihilisme systématique est pire qu’un conformisme autocritique. | | | | |
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| hommes | | | Les choses les plus fascinantes - l’univers, la vie, l’esprit - furent créées ex nihilo. Certains tentèrent d’imiter ce prodige : « Tu feras de l’âme, qui n’existe pas, un homme meilleur qu’elle » - R.Char – le créateur, rejoignant le penseur et l’amoureux, pour former une triade de rêve. | | | | |
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| hommes | | | L’homme, au naturel, ressemblerait au loup, au paon, à la macaque, sans les dépasser d’une manière significative. Dieu se chargea de créer la merveille de la nature ; à l’homme – de s’occuper de la merveille de la culture, de la création humaine. | | | | |
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| hommes | | | Le terme de destin a peut-être un sens pour ceux qui créent leurs propres commencements et y voient même une finalité ; ce retour éternel s’appellerait fatalité. Mais dans le monde moutonnier, « plus de disparition fatale, mais une dispersion fractale »** - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | L’homme, à partir d’un lien syntaxique imposé (sa naissance, résumant son essence, avec des organes innés du Bien, du Beau, du Vrai), devient créateur de liens sémantiques, répartis entre le vouloir, le pouvoir, le devoir, le savoir. Cette création s’appelle existence. L’existence, en accord avec l’essence, forme les seuls deux sujets, dignes d’une spéculation philosophique, – le besoin de consolation (ou le goût de la caresse, les deux - opposés à la possession) et la richesse (opposée à l’algorithme) du langage. | | | | |
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| hommes | | | Mon acquiescement enthousiaste s’adresse à la sublime œuvre divine et nullement - aux institutions humaines. Mais ce Oui extatique condamne à la solitude, tandis que toutes les révoltes sociales rameutent aujourd’hui des tas d’aigris, d’incompris, de laissés pour compte. « Toute révolte ne précipite-t-elle pas l’homme dans un isolement sans issue ? »* - Marx - « Brechen nicht alle Aufstände in der heillosen Isolierung des Menschen aus ? » - où il faut remplacer toute par une bonne. | | | | |
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| hommes | | | Il y a un nombre fini de chemins pour les pieds ; peu importe lequel tu en empruntes, pourvu que, au lieu d’y marcher, tu y danses. Et il y a un nombre infini de chemins pour ton propre regard, et que trace ta création ; ne pas emprunter les chemins des autres, y est capital. « Il y a des gens si pleins de sens commun, qu’il ne leur en reste pas le moindre écart, pour leur sens propre »** - Unamuno - « Hay personas que están tan llenas de sentido común que no les queda la más mínima grieta para su propio sentido ». | | | | |
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| hommes | | | Il n’y a pas de catégories objectives qui classeraient les hommes selon leurs capacités intellectuelles ; chacun les réinvente, et un créateur peut imaginer plus de classes de solitaires qu’un conformiste – de classes moutonnières. Et Pasternak : « L’appartenance à un type d’hommes est la fin de l’homme » - « Принадлежность к типу есть конец человека » - ne le comprend pas. | | | | |
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| hommes | | | En quoi le poète et le mathématicien se distinguent des autres hommes ? Surtout, dans le fait, que les mots de ceux-ci visent directement la platitude des choses, tandis que les symboles de ceux-là s’attachent aux représentations, où règnent la séduction ou la déduction, la hauteur ou la profondeur, la liberté du particulier ou l’harmonie de l’universel, le rythme d’une âme ou la mélodie d’un esprit. L’éternité sidérale écoute les créateurs ; le présent banal accueille les producteurs. | | | | |
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| hommes | | | Deux jugements te résument en tant qu’homme : ce que tes yeux (c’est-à-dire ton esprit) constatèrent dans le monde, et ce que ton regard (c’est-à-dire ton âme) inventa en toi-même. Et chacun de ces jugements porte, nécessairement, l’influence de chacune de tes quatre hypostases : l’homme (l’espèce), le sous-homme (la faiblesse), le surhomme (le rêve), les hommes (la masse). L’espèce devrait dominer dans le travail de tes yeux ; le rêve et l’humilité – dans la création de ton regard. Devant tes yeux, la masse est plutôt sympathique ; elle est répugnante – en tant que guide de ton regard. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine spirituel, la catégorie de maître s’éteignit ; il ne restent que des élèves et des esclaves, incapables de créer leurs propres commencements, mais armés de vastes mémoires et de suites serviles dans les idées mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes exceptionnels forment des genres, caractérisés par un type de regard particulier sur des objets souvent imaginaires ; les hommes ordinaires appartiennent, entièrement, à l’espèce et ne disposent que des yeux, qui ne parcourent que des objets communs. La matière des premiers est vierge et originelle ; celle des seconds – partagée et secondaire. « Les faits trop attestés ont cessé d’être malléables »* - J.Joubert. | | | | |
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| hommes | | | Il y a deux clans de nihilistes – des matérialistes et des idéalistes. Les premiers – l’orgueilleuse volonté de tout détruire et la fâcheuse incapacité de bâtir. Les seconds – l’indifférence face au cassable et le culte créateur de l’inimitable. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui des traits uniques, qui ne soient dus ni à l’expérience ni à la réflexion. L’homme est ce noyau inné, dur et ferme, et non pas un matériau malléable, jouet du hasard ou de l’action. En revanche, toute création exige l’usage des langages collectifs ; la personne humaine ne peut s’y manifester que furtivement, approximativement, dans un mélange inextricable du commun et de l’individuel. Voici une illustration de la différence entre l’Être et le Devenir. | | | | |
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| hommes | | | L’âme crée le rêve, l’esprit (re)produit la réalité. Aujourd’hui, dans l’absence des âmes, seul l’esprit robotique fabrique ce que, par inertie, on continue d’appeler œuvres d’art au rêve absent. | | | | |
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| hommes | | | Nous vivons trois vies : la naturelle, la savante, la romantique ; mais le merveilleux est présent dans toutes les trois. Dans la routine de la première, ce merveilleux se vit par le cœur ; dans la profondeur de la deuxième, il se prouve par l’esprit ; dans la hauteur de la troisième, il se crée par l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absolu, tout ce que produisent un forgeron, un informaticien, un philosophe, ce sont des miracles. « L’homme est un miracle, plus grand que tous les miracles qu’il opère »** - St-Augustin - « Omni miraculo quod fit par hominem, majus miraculum est homo ». Aujourd’hui, hélas, il se prend pour une machine de plus et agit machinalement. | | | | |
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| hommes | | | Jamais il n’y avait autant de théâtres, bibliothèques, librairies, que de notre temps, et jamais la notoriété de la culture et de ses porteurs n’était aussi basse. L’irruption de la masse sur la scène publique en est la raison principale, et non pas un abrutissement quelconque ; jamais, à l’échelle de l’intelligence, de la justice et de l’efficacité, l’esprit collectif n’eut un tel poids, tandis que la grâce des âmes individuelles devint impondérable aux balances robotisées. | | | | |
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| hommes | | | Que la machine rende si facile la tâche de comprendre, je ne peux qu’en féliciter les hommes. Mais qu’elle se mette à les guider sur la voie d’invention est autrement plus inquiétant. Potentiellement. Même en philosophie, les hommes sont toujours obsédés par la manie de comprendre et perdent le génie d’inventer. | | | | |
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| hommes | | | Le corps de l’homme descend nettement de l’animal, mais son cœur, son âme, son esprit témoignent d’une descendance divine ; la bête cohabite avec l’ange, mais toute ténèbre bestiale peut être dissipée par une lumière angélique. Mais Valéry : « J’ai de la répugnance pour tout ce qui est mélange d’animal et d’ange. Mais j’aime l’un et l’autre bien séparés » - ne veut pas l’admettre. | | | | |
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| hommes | | | La merveille de l’homme : le beau surgit du nécessaire, quand l’homme développe, par son esprit, le fond divin du monde, et le beau naît aussi du possible, quand, par son âme, l’homme enveloppe ce monde d’une forme humaine, arbitraire et artistique. Et puisque l’harmonie entre le fond et la forme s’appelle style, l’homme est vraiment le style ! | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art moderne dominent les hurleurs, les monstres, les raisonneurs ; tout compte fait, ceci correspond au besoin classique de l’unité artistique – contenir des mélodies, des images, des pensées. | | | | |
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| hommes | | | Les hypostases du soi, ou du quadriparti humain – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – se forment, respectivement, par le hasard biologique, la règle sociale, la routine psychologique, la création artistique. Et lorsqu’on veut dépasser l’homme, on ne précise jamais, laquelle des hypostases en profitera ; le cas le plus rare, mais le plus noble, vise la dernière, mais les deux autres dominent largement cette mutation nécessaire. | | | | |
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| hommes | | | Des quatre facettes humaines, ton soi inconnu s’occupe du surhomme ; le sous-homme, les hommes et l’homme résumant ton soi connu. L’inspirateur de rêves et l’exécutant d’actions. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est une créature sociale – il a besoin d’une liberté politique, liberté-solution ; l’homme est un créateur de personnalité – il a besoin d’une liberté intellectuelle, liberté-problème ; l’homme est une création divine – il a besoin d’une liberté morale, liberté-mystère, la seule liberté non-calculable, non-écrite, inutile, immobile, absolue. | | | | |
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| hommes | | | C’est pour déplorer la raréfaction des musiciens que je m’attarde et m’attriste à la vue des genres humains dominants – le moutonnier et le robotique – ce qui ne m’empêche pas de voir des merveilles partout où le regard ose se plonger dans la profondeur de la Création divine, jusqu’au mystère de la vie. Geindre au sujet d’un monde raté et en déverser le dégoût est une attitude inepte, triviale. | | | | |
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| hommes | | | L’Antiquité – la poésie d’un regard créateur ; la modernité – la prose des yeux scrutateurs. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques ou les pusillanimes geignent sur les commencements (le monde raté) ou sur les fins (la mort). Le cas est incurable, lorsque ces deux états d’esprit cohabitent chez un même personnage. On se débarrasse rarement de la seconde calamité, mais la première offre une échappatoire – pour ta création ou tes rêves, invente tes propres commencements, hors le temps, hors les soucis terrestres, commencements tournés vers les limites célestes. Et la fidélité à cet état d’âme constitue l’essence de toute grande consolation. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque néglige la seule justification de l’art – le contact, en contemplation ou en création, avec la beauté. Leurs minauderies laborieuses sur le besoin de s’exprimer, de se libérer d’un appel irrépressible, de s’abandonner ou de se retrouver, expliquent l’immense platitude des productions des artisticules modernes. La pesanteur d’une trime, à la place d’une grâce du sublime. | | | | |
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| hommes | | | Tout en séparant, en toi, l’auteur de l’homme, n’oublie pas que les liens d’héritage, qu’ils entretiennent avec leur jeunesse commune, sont, eux aussi, très différents. L’auteur ne peut que trahir ou dépasser sa jeunesse, tandis que l’homme en a des rapports beaucoup plus complexes : l’oublier, lui rester fidèle, en avoir honte, vivre la tragédie de l’évanouissement de ses rêves. L’auteur crée et l’homme croit. | | | | |
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| hommes | | | La bête, en nous, ce n’est pas un démon, une force du Mal ; notre bête se charge de nos extases, irrationnelles mais pures, comme notre ange garde notre noblesse, raisonnable mais flamboyante. Nous exprimer pleinement, c’est-à-dire avec le concours de l’ange et de la bête, c’est de nous inspirer ou de nous fendre d’extases nobles. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution des moyens pour se manifester : la création, la transmission, la communication ; avec leurs milieux respectifs - la solitude, le marché, la foule. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois choisir entre la contemplation et la création, donc entre la réalité et le rêve. Ou bien tu perçois le monde avec les yeux idylliques (car le monde est sublime) ou satirique (car ce monde est aussi plein d’horreurs), ou bien tu conçois le monde avec ton regard élégiaque (car tu devras le quitter). | | | | |
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| hommes | | | La fadeur et la grisaille sino-américaine ont quelques adeptes européens : « Tant qu’on n’a pas peint un gris, on n’est pas un peintre » - Cézanne. « Les extases de la grisaille : un rap mystique, une tiède dérive, une indifférence créatrice » - Sloterdijk - « Die grauen Ekstasen : Mystischer Rap, laue Drift, schöpferische Indifferenz ». Heureusement, la résistance exista toujours : « L’ennemi de toute peinture est le gris » - Delacroix - on aurait pu dire – de tout art. Plus que par les yeux, l’azur est perçu par les âmes, qui se font rares. | | | | |
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| hommes | | | Dans tout ce qui vient de l’espèce, chez l’homme, on peut trouver des merveilles divines. Quant aux genres, il faut les diviser, d’après Valéry, en extrêmes (pour la création) et en moyens (pour la maintenance). Chez les premiers – des poètes aux scientifiques – on trouve aussi des merveilles, en symbiose avec l’œuvre du Créateur ; chez les seconds on trouve la confirmation des lois d’inertie et d’entropie. | | | | |
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| hommes | | | Les objets et les projets remplissent désormais tous les recoins de notre conscience par trop rationnelle ; le sujet désemparé n’a plus de place dans ces horizons trop pleins, et l’âme, sa conscience créatrice ou morale, sa voix d’antan, est muette, dépérit, faute d’emploi. « Le monde moderne porte en lui-même son absence d'âme »* - Malraux. | | | | |
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| hommes | | | Ce que les peuples attendent de la religion se reflète sur leurs caractères : l’appétit de dogmes réglementés des Allemands, l’appétit de rites exotiques des Russes, l’appétit d’hérésies ingénieuses des Français, d’où la lourdeur des premiers, l’irréalisme des deuxièmes, l’inventivité des troisièmes. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’élite, la première fonction de l’âme est de rêver ; celle de l’esprit – de créer. Les rêves faiblissent, et la création glisse vers l’absurdité, d’où l’intérêt du renouvellement des consolations et des langages. Jadis, seule l’élite laissait des traces dans la mémoire collective ; aujourd’hui – c’est la foule, qui ignore l'appel consolant et la richesse langagière. Mais le tragique reste une constante de l’élite ; il ne fut jamais une propriété de la foule. La calamité sociale est la soumission de l’élite à la foule. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | La grande liberté, dont le Créateur dota l’homme, place celui-ci entre la nature, où il est un prédateur carnivore, porté sur le calcul, et la culture, où il apprend le rêve, la caresse, la honte. La nature régulée s’appellera civilisation, elle accentue la domination des calculateurs et devient le moteur principal de la modernité aculturée. | | | | |
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| hommes | | | Depuis longtemps, les produits intellectuels deviennent toujours plus intelligents, et les hommes, qui les créent, - toujours plus insignifiants. | | | | |
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| hommes | | | Sur la surface, nous effleurons, tous, les mêmes problèmes. L’homme de la rue en trace les limites dans l’horizontalité ; soit dans son environnement immédiat, soit dans la vaste et vague étendue. Le scientifique ou le poète leur apportent la dimension verticale ; le premier – dans une profondeur, sondant la beauté de la Création divine ; le second – dans la hauteur, chantant la beauté de la création humaine. Le sol, le sel, le ciel. | | | | |
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| hommes | | | L’homme-novateur surgissait du surpassement de la barbarie, du paganisme, du christianisme, de l’esclavage, de l’inégalité, de l’idéologie, du fanatisme ; mais aujourd’hui – quel élan peut provenir de la défense du mouton dominé ou du rejet du robot dominant ? Toutes les lettres s’alignent ici sur les chiffres. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est réaliste, l’Allemand et le Russe – rêveurs. Ceux-ci visent le fond, celui-là – la forme. Ceux-ci pêchent leurs images dans un tiroir profond, où s’entassent l’absolu de l’âme ou l’éternel du cœur ; celui-là se borne à ce qui prit la forme de connu, prouvé, réussi, dans la hauteur de l’esprit. Seul le Français sait que tous les fonds furent déjà explorés et il se concentre sur l’invention des formes. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui, chez l’homme, est, au sens propre, naturel est de nature animale et se réduit aux réflexes. Ce qui, chez lui, est artificiel relève de la production ou de la création - de la science robotique du réel ou de l’art angélique du rêve. | | | | |
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| hommes | | | Jamais la créativité humaine ne s'exerçait à une telle échelle, jamais la tolérance n'adoucissait à ce point les mœurs, jamais le savoir ne jouissait d'un tel prestige - et pourtant votre siècle est des plus barbares, car tous ces choix se font par une raison en bronze, en absence des cœurs brisés. | | | | |
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| introduction intelligence | | | INTELLIGENCE : L'habitat unique de l'intelligence est le cerveau ; et lorsqu'on tente de lui attribuer une résidence secondaire du côté du cœur, les indigènes naïfs et fervents la rejettent ou l'isolent. Ses quatre nervures sont : concevoir, interroger, résoudre, interpréter. Quatre motifs langagiers les tapissent : les concepts, les mots, les logiques, les dialogues. Sa raison d'être est dictée soit par les pieds mesurant la solidité du plancher, soit par les yeux, qui clament la hauteur du plafond percé. | | | | |
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| chœur intelligence | | | VÉRITÉ : Grâce au concours de l'intelligence, on produit, stocke et exploite la vérité. Mais c'est dans des bras plus chaleureux qu'on la conçoit, l'admire et l'enterre. Plus on est bête, plus fréquente est la pose de chercheur de vérités. Avec l'intelligence on se contente de les rencontrer et de les féconder par un mot pénétrant. | | | | |
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| intelligence | | | Le terme de système fut compromis par les charlatans de la théorie des systèmes et par les sots-hermeneutes, exploitant, toute leur vie, un seul filon académique. Pourtant, la présence d'un système est une condition nécessaire de toute pensée complète, c'est à dire se penchant sur toutes les facettes irréductibles de la création divine – le bien, le beau, le vrai. D'où le respect qu'on doit porter aux Anciens (avec leur piété et curiosité), à Kant (avec sa triade de Critiques), à Nietzsche (avec l'art couronnant tout). | | | | |
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| intelligence | | | Un objet se présente comme une matière empirique, qui, par un hasard, le compose, et une manière artistique, qui, par un regard, le décompose. On change d'objet, avec tout changement de matière ; changer de manière, sans changer d'objet, est une tâche de créateur. Un contenu et une forme. « La forme est une détermination d'un contenu » - Aristote. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit expert et l'âme créatrice, tels sont deux éléments interpénétrants de notre intelligence ; le premier justifie le libre arbitre de nos représentations nouménales et le second anime la liberté de nos interprétations du monde phénoménal ; explorer le monde réel ou se réjouir du monde des apparences ; la transcendance la plus rigoureuse est compatible avec l'immanence la plus débridée. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les tâches de représentation on devrait exclure le terme de langage et parler d'outillage conceptuel. Le langage n'intervient que dans des règles et dans des requêtes du modèle conçu. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | La réalité a bien le nombre et la grandeur, elle n'a pas de formes ; et la mathématique prend pour moyens les deux premiers, et pour but - la forme ; dans la réalité, on ne trouve ni triangles ni groupes ni continuité, ces fruits d'une libre création formelle de notre cerveau ; la mathématique, face au monde, peut donc servir et d'ontologie et d'art. | | | | |
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| intelligence | | | Savoir, c'est mettre à sa hauteur. Au-dessus de quoi, là est la question. Peu de compagnons y acceptent le vide, appelé point zéro de la création. | | | | |
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| intelligence | | | On n'admire ni n'aime vraiment la chose que lorsqu'on n'en connaît pas le pourquoi. Même le comment, le geste, n'est qu'antichambre du quoi, au toit constellé, aux murs mouvants, aux fenêtres en trompe-l'œil, aux portes sésamiques. L'œuvre est fortuite, la force sous-jacente captive davantage, ce qui enfante cette force est proprement divin. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même. | | | | |
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| intelligence | | | Ces magnifiques triades : œuvre - créateur - principe, éprouver - représenter - interpréter, pouvoir - vouloir - devoir, mot - idée - acte, désir - idéal - miracle - à croire que tout ce qui est beau ne s'exprime qu'en triades ! La gent de plume, de note et de rideau le comprit, pas celle de toile ; ne pas choisir une toile triangulaire est proprement incompréhensible ! Et je ne me moquerais presque plus de ce brave Cusain qui prouvait que son bon Dieu n'était qu'un triangle maximal ! | | | | |
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| intelligence | | | La quête du réel élabore le modèle ; la quête du concept aboutit à la référence ; la quête du vrai bâtit l'énoncé. Ne pas se tromper de type de quête ni de genre de son produit. Savoir intervertir leur chronologie ; cacher la main et son pinceau, le pied et sa danse, mais pas le visage. | | | | |
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| intelligence | | | Face à l'information qui déferle, l'homme est singe, perroquet ou rat ; il paraît qu'il y en a même des chacals : « Voici les intellectuels friands de la chair des concepts congelés par l'intelligence artificielle, dénués de toute saveur. Les chacals de l'information et de la communication » - Baudrillard. Comme la plupart des anathèmes, cette sortie est visiblement dictée par l'ignorance (comme mon animadversion résolue, face aux hommes, espèce que, pourtant, j'ignore largement). L'intelligence artificielle n'est qu'une instrumentation et une généralisation de la logique, elle n'affaiblit en rien la saveur d'une chair plus fraîche. La métaphore fait partie de l'information, que les meilleurs des mammifères ou des programmes informatiques savent digérer. | | | | |
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| intelligence | | | La montagne, c'est l'arbre des ascètes de l'image. Que peut-on en tirer ? - le poids, l'ascension, la hauteur, la solitude, la pureté. L'espoir d'approcher de la source de mes ombres. La mer, c'est l'arbre des bâtisseurs, réceptacle du possible (Valéry) - le rapprochement du firmament et de l'horizon, la sensation des amarres lâchées et du havre visé, la vision de l'épave et de la bouteille de détresse, la profondeur parlant l'horrible et promettant le beau. L'espérance qu'aux estuaires de ma création on reconnaîtra le rythme de mes sources. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme est une étrange osmose d'un calculateur et d'un valseur, d'un interprète et d'un représentateur, l'un pouvant se passer, facilement, de l'autre. Ce dont est incapable l'intelligence artificielle : étant condamnée à passer par la représentation, elle ne mènera jamais la danse. Kant, pensant définir la vie, définit déjà le robot : « La capacité d'un être d'agir selon ses représentations s'appelle la vie » - « Das Vermögen eines Wesens, seinen Vorstellungen gemäß zu handeln, heißt das Leben ». La mathématique, en tant qu'interprète, ne vaut pas grand-chose, mais elle est le contenu même de toute représentation ; elle est donc la création la plus inhumaine, ou surhumaine, ou divine. | | | | |
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| intelligence | | | Etant donnée une pensée, plus facilement on passe d'une traduction à une autre, plus forte est l'impression, que la construction, c'est-à-dire le mot, est la seule réalité digne d'être préservée et que les pensées n'existent pas. | | | | |
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| intelligence | | | On est intellectuel, quand on est capable de se passer de choses pour en décrypter les valeurs. Et ce que les choses nous cachent n'est pas plus digne de notre enthousiasme que leurs surfaces ; et Picasso, en privilégiant la soi-disant face cachée : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? » - a tort. | | | | |
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| intelligence | | | Être intellectuel, c'est savoir projeter toute manifestation de la vie sur les axes des sens, du beau, des idées et des actes. Être artiste et intelligent, c'est de créer l'illusion de la vie en partant d'une seule de ces projections. | | | | |
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| intelligence | | | Les pourquoi et comment sont d'inépuisables sources d'ennui, mais le pourquoi des pourquois débouche sur une bonne leçon de liberté et le comment des comments apprend à chanter l'outil, sans s'enrouer ni s'encanailler dans son usage. | | | | |
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| intelligence | | | Mon culte de l'arbre : le créer en ramages indéterminés, où les autres se contentent d'une constante (les sots) ou d'une variable (les sages). L'unifier par l'intelligence, l'animer par l'admiration. La surdétermination, l'ennui d'un arbre sans feuilles-variables. La dendrologie, science à créer. | | | | |
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| intelligence | | | Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « El hombre es una metáfora de sí mismo ». | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de franchissement de frontières à maîtriser : entre la réalité et la représentation (d'abord - vers le concept, ensuite – vers le sens), entre la représentation et le langage (d'abord – vers l'expression, ensuite – vers l'unification) | | | | |
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| intelligence | | | Ne pas tenir en place, déborder ou gicler - prodrome d'une idée féconde ; la stérilité vient du syndrome des parois étanches. | | | | |
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| intelligence | | | Intelligence inférieure : une mémoire bien organisée, munie de bons moteurs de navigation et d'inférences. Intelligence supérieure : inventer des modes d'organisation, donner le vertige des houles et des syllogismes, sans agiter des rames ni modi, par le regard soulevé par les apories originelles. Profondeur ou hauteur, Descartes ou Pascal, Sartre ou Valéry, Deleuze ou Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | D'après Heidegger, il y aurait plusieurs façons d'être : en paysage (Vorhandensein), en climat (Dasein ou Mitsein), en outils (Zuhandensein), en phénomène (In-die-Welt-geworfen-sein), en mouton (Miteinandersein), en robot (Am-Werk-Sein), en possibilité (Sein-zum-Tode). Juste de quoi s'occuper dans son jardin, à court de préfixes greffeurs, mais les épigones éberlués en ont créé toute une forêt conceptuelle animée par un nouveau Verbe. Un jeu morphologique élevé au grade d'édifice phénoménologique. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence se montre supérieure à la force dans la mesure, où elle prouve, que le déclaratif l'emporte sur le procédural (l'inverse s'appelle barbarie). Toute intelligence opératoire devrait se consacrer à la réduction de procédures en pures déclarations. L'outil de cette conversion s'appelle interprète de paradigmes. | | | | |
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| intelligence | | | Les sens apportent à l'esprit des signaux émanant de la surface des choses ; l'esprit y introduit une épaisseur de concepts. Originellement, la langue vise les choses, mais sa richesse intrinsèque la réoriente vers l'univers des concepts ; on préfère l'interlocuteur qui cherche à l'observateur qui trouve. Et l'on finit, dans le plus pur des discours, par ne plus interpeller que les concepts. Les sens de l'homme, l'essence des concepts, les sens des idées - tel est le dénominateur phonétique commun de la triade : sensibilité, créativité, intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Bâtir un modèle ou l'interroger, l'intelligence de l'âme ou l'intelligence du langage ; la conception, enrichissant un discours intérieur, ou la construction, résumant un discours extérieur. Deux activités dont la seconde se réduit, à moitié, à la première. Pour l'intelligence, le modèle est au-dessus de la requête ; pour le poète, la requête s'émancipe du modèle ; pour le philosophe, celui qui sait préserver l'étonnement de la conception et du questionnement, - les deux se valent. « L'interrogation véritable n'exprime pas un problème, mais indique plutôt un petit mystère »** - Merleau-Ponty. | | | | |
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| intelligence | | | La création et la sagesse, ce sont deux sommets des deux univers, dans lesquels évoluent notre esprit et notre âme : le langagier et l'indicible, le haut devenir et l'être profond, l'art et la science, le beau et le vrai, d'un côté, la philosophie, le bien, - de l'autre, ce qui s'incruste dans le temps et ce qui explore l'intemporel. La rencontre des deux s'appelle génie. | | | | |
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| intelligence | | | La poésie - présenter et infra-interpréter ; la philosophie - représenter et ultra-interpréter. La poésie est un retour discret, inventé, par bonds, pour que le temps vibre (pour que « l'esprit retourne sur ses circuits » - l'Ecclésiaste) ; la philosophie - un retour cyclique en continu, l'Éternel Retour, pour que le temps s'arrête ou se métamorphose en l'être. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'il est facile de démolir une pensée du sage et même d'en produire une, de son propre cru et d'une portée ou d'une justesse encore plus grandes. Mais le sage avait enveloppé sa pensée dans un mot majestueux, tandis que la mienne exhibe sa nudité prétentieuse, qui finira par attirer mes propres quolibets ou sarcasmes. | | | | |
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| intelligence | | | En remontant aux commencements, on n'aboutit, en dernière instance, qu'aux rythmes, timbres, hauteurs et intensités - que tout disparaisse, dans le monde ou dans nos espérances, il ne restera que la musique (Schopenhauer). La philosophie ne serait que du tone-painting (G.Steiner) ou le regard naïf (Bergson) – c'est à dire inné, naturel - en soi. Tout dans le monde est artificiel par son origine et naturel par son résultat ; d'où le culte de l'acte qui fixe et l'abandon du fait fixé. | | | | |
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| intelligence | | | À côté de l'inépuisable métaphore d'unification d'arbres (pressentie par Valéry à travers les concepts d'implexe, variable, substitution et outillée par des linguistes et cogniticiens sous forme de graphes acycliques), la logorrhée, antique, médiévale ou moderne, sur L'un et multiple, le même et autre, est dérisoire. Les banales relations mathématiques d'équivalence et d'ordre sont déjà plus intéressantes. | | | | |
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| intelligence | | | Le parcours du créateur : se détourner du devenir banal, se tourner vers l'être profond, s'en inspirer pour créer un haut devenir, y reconnaître le retour de l'être éternel. « Le même a produit un être, apparenté à lui-même, et c'est en redevenant cet être que nous fûmes, que nous saisirons le même » - Plotin – c'est le racolage d'un devenir sans charme qui nous menace plus que l'oubli d'un être charmeur. | | | | |
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| intelligence | | | Une philosophie complète reprendrait toutes les métaphores de l'arbre (« la formule de la vie s'applique aussi bien à l'arbre » - Nietzsche - « muß die Formel [des Lebens] so gut vom Baum gelten » ; « la poésie est création d'un arbre virtuel de références » - Valéry). Mais les partielles, et dominatrices, se consacrent à l'enracinement, à la ramification ou à la cueillette. | | | | |
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| intelligence | | | Après de grands constructeurs (Kant, Hegel), après de grands déconstructeurs (Nietzsche, Heidegger), voilà de petits instructeurs (Foucault, Deleuze). Les premiers s'intéressaient aux premiers pas de Dieu imaginant l'homme, les deuxièmes - aux derniers pas de l'homme abandonné de Dieu, les troisièmes - aux pas intermédiaires du mouton imitant le robot. | | | | |
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| intelligence | | | La tête enfante de trois manières : poindre, pondre, peindre - le naissant, le né, le renaissant. | | | | |
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| intelligence | | | L'être se fonde dans les points, le devenir se forme dans les axes – les contraintes mécaniques ou les commencements organiques – les deux piliers de la création. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme n'est la négation ni de points d'attache (ontologie) ni de valeurs (axiologie), mais la liberté et le talent de leur (ré)invention. | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les bonnes têtes finissent par admettre, que le cheminement : l'être, le paraître, l'apparence - est un progrès (« l'être est une fiction vide » - Héraclite ; « le monde des apparences est le seul, le monde vrai est une affabulation » - Nietzsche - « die scheinbare Welt ist die einzige : die wahre Welt ist nur hinzugelogen »). Mais, dans la plupart des cas, il est trop tard : une authenticité de robot ou de macchabée les empêche de se reconnaître dans l'invention. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est une création de modèles artificiels, tandis que l'apparence est une empreinte réelle, sur ma rétine ou au bout de ma langue. L'apparence est sur les parois de la Caverne, la représentation - dans le cerveau de son habitant. La représentation vise l'être, mais ne communique avec lui qu'à travers ses apparences. Le bon titre du livre de Schopenhauer serait - Le monde comme apparence et action, puisque, en plus, celle-ci vise non pas la volonté, qui est une vraie création filtrante, mais le geste transformateur. | | | | |
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| intelligence | | | Schopenhauer veut dire que le monde peut être vécu comme un paysage ou comme un climat : soit on le peint dans une représentation (création, savoir, intelligence), soit on s'y peint soi-même (passion, noblesse, musique) ; c'est le recours à la profondeur universelle ou à la hauteur personnelle qui permet de ne pas s'écrouler dans une platitude commune. | | | | |
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| intelligence | | | Les tenants des racines, les radicaux, et les habitués des cimes, les rêveurs, s'envoient des anathèmes de froid académisme ou de chaude barbarie. Ils auraient dû comprendre, que toute création aboutit à un arbre complet, et que seuls des arbres unifiables, quel que soit leur parcours, méritent notre intérêt. | | | | |
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| intelligence | | | Aucune part du réel ne se livre homomorphiquement à la représentation. Dire que l'être est ce qui échappe à la représentation (Heidegger) est une tautologie. L'être est ce qui inspire et valide la représentation et en fin de compte ne serait que le réel lui-même perçu ou conçu par son interprète. | | | | |
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| intelligence | | | Les hiérarchies intellectuelles en fonction des priorités dans la création - représentation, interprétation, langage - et dans sa grammaire - syntaxe, sémantique, pragmatique. Le génie d'Aristote, avec le primat du couple représentation-syntaxe, la médiocrité des stoïciens avec interprétation-sémantique, la chute finale de nos analytiques avec langage-pragmatique. | | | | |
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| intelligence | | | La différence principale entre le monde réel et le monde de la représentation n'est pas l'absence de modèles indubitables, dans la réalité, mais la présence, dans la représentation, d'objets, qui ne sont pas, l'altérité. Plus cette partie est insigne, plus on est poète, créateur de mensonges délibérés et féconds, d'autres ne mentant que par plats calculs ou par inadvertance. | | | | |
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| intelligence | | | Percevoir, concevoir, interroger le conçu - tel est le cycle de la connaissance. Sentir l'existence dans le réel, créer le concept dans la représentation, interpréter la pensée dans le langage, revoir le concept dans l'imagination. | | | | |
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| intelligence | | | Il est possible de déconstruire la totalité des concepts du modèle courant et de rebâtir un modèle entièrement nouveau, mais équivalent à l'ancien, - la plus simple et la plus radicale objection à l'idéalisme platonicien, le côté rhapsodique de la distribution catégoriale, la pluralité des réseaux de repérage. Sans parler d'attribution, où les platoniciens se ridiculisent, en pensant, que chaque objet a un nombre fixe de propriétés. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la seule architecture qui me soit accessible, celle des ruines, les idées platoniciennes ou les pulsions nietzschéennes ne sont que styles-édifices, et les circonvolutions apolliniennes ou les fibres dionysiaques - que matériaux de construction. Les ruines, libérées de la vitalité des fondements et de la pesanteur des faîtes, se rient de l'existence réelle et s'adonnent aux valeurs virtuelles. C'est cela, la réévaluation nihiliste, l'exact contraire du platonisme : au lieu des points d'attache préconçus - leur libre conception. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence et le talent - deux clés respectives pour les deux facettes inséparables d'un artiste : ses filtres et sa création, ses dogmes et sa sophistique, sa noblesse et ses idées. | | | | |
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| intelligence | | | Le modèle correspond à un étant ontique, que l'être ontologique valide ; mais les critères de validation suivent soit la nécessité, soit la rigueur, soit l'élégance, soit l'expressivité. De l'algèbre à la poésie. Et toute création passe, inévitablement, par les deux. | | | | |
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| intelligence | | | Pour explorer le quoi, qu'on fasse appel à la technique la plus plate ou à l'ontologie la plus profonde, les résultats seront du même niveau. Les choses sont beaucoup plus subtiles avec le pourquoi et le comment, où la métaphysique artistique apporte des images autrement plus passionnantes que la science et l'art. Mais c'est avec la question du qui, que nous voyons le mieux, en quoi, comment et pourquoi le créateur est au-dessus de l'imitateur. | | | | |
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| intelligence | | | Le comprendre sans le juger aboutit à l'expertise, au consensus et à la statistique ; le juger sans le comprendre - à la bêtise, au lapsus ou à la mystique ; le sot ayant la prétention de pratiquer, simultanément, les deux, le sage dévalue les deux, en mettant en avant - le créer ; créer une représentation, un langage, une interprétation, où règne la liberté et non pas la copie ou l'empreinte. | | | | |
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| intelligence | | | Mon regard sur le monde doit choisir entre deux sources de la vision : l'homme vibrant et chantant ou l'être cadavérique et silencieux ; mais la vue peinte peut être grise dans le premier cas et bigarrée - dans le second. Et je finirai par comprendre, que le talent est le regard même. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe n'aurait rien écrit avant Nietzsche, Valéry ou Cioran, leur œuvre garderait sa valeur intacte (contrairement à Aristote, Spinoza ou Hegel, dont l'intérêt relatif relève davantage de l'histoire de la philosophie), et sa lecture n'en deviendrait pas plus ardue - à comparer avec les connaissances philosophiques (un oxymoron insensé, puisque Foucault a raison : « Il n'y a pas de philosophie, il n'y a que des philosophes »**, tandis qu'il existe bien l'art et non seulement des artistes, puisque le sens du beau est métaphysique et celui du vrai - mécanique), se réduisant à un vocabulaire emprunté, sans rigueur ni exubérance ni hauteur, et qui seraient indispensables pour une lecture des professionnels. La seule maîtrise, dont une bonne philosophie a besoin, est celle du degré zéro de la création, de la sensibilité et de l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | La descente au point zéro de nos réflexions ou de nos émotions, ce sont nos retrouvailles avec l'état d'innocence, le plus propre à provoquer un reflux de créativité, surtout chez les anges : « Le pouvoir rénovateur en nous n’est autre que l’innocence » - Grothendieck - l'innocence des buts entretenant l'ignescence des commencements. Pour Platon, au commencement étaient les Anges. | | | | |
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| intelligence | | | La joie la plus vertigineuse, comme la frustration la plus dévastatrice, viennent du fait, que ni l'intelligence ni le savoir ni le tempérament ni le goût n'apportent rien de décisif au triomphe final du talent. Comment définir le talent ? - le jet inné d'images irrésistibles et le refus inné d'imiter ! L'homme sans talent est jouet des mimétismes. « Un lion qui copie un lion devient un singe » - Hugo. | | | | |
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| intelligence | | | Pascal reproche à Descartes de composer la machine (un exercice inutile et pénible), mais il ne comprend pas, que non seulement chacun (qu'il le veuille ou pas, question de perspicacité et de lucidité), à tout instant, la (re)compose, mais que c'est en cela, entre autres, que l'homme se distingue de la machine ! Ce qui est navrant, c'est que le bel outil divin, celui de composition de machines, devienne machine lui-même. Que le produit soit machiniste, on n'y peut, hélas, pas grand-chose ; mais que le producteur le devienne est autrement plus ignoble. | | | | |
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| intelligence | | | Pour peindre, j'ai besoin d'une toile et d'un chevalet ; donc pour juger de mon don pictural, il suffit d'étudier mon intentionnalité, face aux industries du textile et du meuble - c'est ainsi que raisonnent les phénoménologues. « La canaille philosophique : dire que le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre » - Lacan, tandis qu'il traduit le soi, que dis-je, qu'il le crée, fécondé par l'Être. L'homme peut porter l'amour, au fond de soi-même, sans avoir jamais rencontré d'êtres aimables ; l'homme est ouvert à l'émotion esthétique ou éthique, dans un milieu, où n'affleuraient jamais que la laideur et le mal. La Rochefoucauld fut mauvais métaphysicien : « II y a des gens, qui n'auraient jamais été amoureux, s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». | | | | |
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| intelligence | | | Il y a bien une philosophie du fond (autour de l'être, présent en réalité, en représentation, en langage) et une philosophie de la forme (autour du devenir, traduisant la création divine ou humaine). Plus d'intensité comporte la création, moins d'importance préservent les choses invoquées. Et lorsque la même intensité couvre de vastes ensembles de choses, on parle d'éternel retour, qui est oubli des choses et fusion avec le flux créateur. Le retour est antonyme d'approfondissement, de progrès, de négation ; il est la voix d'acquiescement au monde. | | | | |
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| intelligence | | | Accorder le privilège aux commencements ne veut pas dire, qu'on ne s'occuperait plus ni des développements ni des finalités, mais que même dans ceux-ci on chercherait à reproduire l'instant zéro de la création, ce qui en ferait enveloppements et contraintes, ces hautes traductions de leurs profondeurs ou ampleurs. Les vrais commencements, des fleuves et des esprits, se trouvent en hauteur. « L'intérêt des débuts, c'est de nous montrer nos fins »*** - R.Debray, que la platitude des moyens ne nous permet pas de voir. | | | | |
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| intelligence | | | Soucis de l'être, précis du devenir, telles sont deux faces d'une vie intellectuelle (Parménide, complété par Héraclite) : réceptacle du libre arbitre - du savoir, du pouvoir, du goût, ou spectacle de la liberté - de l'intelligence, de la puissance, du langage. Création ou créativité. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence organique, intelligence-réflexe, face à l'intelligence d'organes, intelligence-réflexion, - cohérence et profondeur, face à invention et hauteur ; je penche, par goût, pour la seconde, tout en sachant, que la réflexion, plus souvent que le réflexe, peut être bête. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe n'est capable de dire clairement ce que c'est que de penser ou d'être. Et tant de bavardage autour de la formule parménidienne : « Même chose se donne à penser et à être » (que d’autres proposent de traduire par : « Le soi est fait aussi du percevoir que de l’être », ce qui a l’air beaucoup plus sensé, mettant le devenir à côté de l’être). On ne peut penser que ce qui est représenté, mais des choses non représentées peuvent être. Les bons scolastiques, contrairement à nos contemporains, voyaient qu'entre être-là et existence, d'un côté, et être et essence, de l'autre, il y avait la représentation, le modèle des substances, le seul substrat du penser et le support de l'existence (Aristote, réduisant l'être à la substance, reste plus lucide qu'Avicenne ou Heidegger). « L'existence sépare la pensée et l'être » - Kierkegaard. | | | | |
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| intelligence | | | Se permettre des écarts, par rapport à la langue, à la représentation, à l'interprétation, - tel est le privilège de l'intelligence ; si, en plus, à la faveur de ces écarts, naît un nouveau langage, rigoureux ou harmonieux, c'est de la sagesse. « L'intelligence connaît les secrets de la vie ; la sagesse sait vivre à rebours de cette connaissance »** - Iskander - « Умный знает, как устроена жизнь. Мудрый же умудряется жить вопреки этому знанию ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce paradoxe : la libre création, par sa forme, relève du devenir, tandis que la description servile s'inscrit dans l'être ; mais le contenu de la création est un hymne à l'être, tandis que celui de la description reproduit le bruit du devenir. Cette porosité entre l'être et le devenir ressemble étrangement à celle entre les nombres ordinaux et cardinaux (ou entre l'infini ordinal, valeur-limite spatiale, et l'infini cardinal, processus temporel) et pousse à admettre une haute mystique ontologique du nombre. | | | | |
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| intelligence | | | Sans interprétation, et donc sans idées, l’existence n’a aucun sens ; mais toute idée se formule et s’interprète dans le cadre des représentations, qui, presque toujours, sont personnelles et non pas universelles. Même si Platon, globalement, est plus raisonnable que Sartre, ses Idées ne pré-existent pas, elles se créent, par invention de représentations ou adaptation d’interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | La vie de la pensée est circonscrite par le modèle spatial, l'être, et le modèle temporel, le devenir : « L'être éternel sans naissance et le devenir qui n'est jamais » - Platon – le premier, d'après toi, existe, et le second – non, ce qui rend celui-ci attractif, en tant qu'outil du bon créateur, l'être étant sa matière première. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, pour concevoir, n'a besoin ni de lumière des idées ni d'ombres des sentiments ; on conçoit d'habitude dans le noir du désir ; c'est à tâtons, en avançant les sens ou les sons des mots, que le talent découvre les plus charmants objets de volupté et de pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Le véritable fond de la création n'est ni mon ambition, ni mon savoir, ni même mon talent, mais mon soi inconnu, cette passerelle invisible, qui lie mon esprit à l'âme du monde, âme que d'autres appellent être : - ce qui exige création et audace - et si cet appel devient inaudible, c'est que je devins un misérable étant, connaissant l'inertie et ignorant la création. | | | | |
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| intelligence | | | Tout le galimatias spinoziste autour des substances absolues et immuables est mis à nu par cet aveu, désarmant et ridiculisant : « La substance ou - ce qui est le même - ses attributs avec leurs valeurs » - « Substantias sive quod idem est earum attributa earumque affectiones », puisque les attributs (comme la plupart des substances) sont de libres constructions de nos modélisations arbitraires et non pas un contenu authentique du réel (sauf peut-être un nombre très réduit de constantes universelles). Quand on ne peut pas s'élever aux effets de soi, on s'étend en causes de soi. Causa sui est la réalité, qui dicte et valide nos représentations ; c'est ce que Heidegger nomme être. L'appeler Dieu est prendre une création pour un créateur. | | | | |
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| intelligence | | | La création a peu de choses à voir avec la volonté ou la puissance, le talent seul peut y suffire. Pour un talent, vouloir, c'est créer des buts, et pouvoir, c'est créer des contraintes. Le talent, lui-même, devrait se consacrer aux commencements, ou plutôt devrait les sacrer. | | | | |
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| intelligence | | | Le sage sait, que la vraie création est celle d'un langage, dans lequel les réponses soient contenues dans la question. C'est un don beaucoup plus rare que ceux de poser de bonnes questions ou d'apporter de justes réponses. Affaire d'interprètes et de substitutions. La réponse crée une entente mécanique avec la question, mais encore davantage - une attente organique d'un langage, où elle n'en serait plus ; et Blanchot force le trait : « La réponse est le malheur de la question » - elle est son propre malheur ! | | | | |
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| intelligence | | | La méta-réflexion, ce refuge du fabricant d'outils dédaignant leur emploi. « L'ouïe de l'ouïe, la pensée de la pensée, la parole de la parole, il y a aussi le souffle du souffle, le regard du regard » - Upanishad. Mais attention, que la hauteur du « L'ennui, c'est le désir des désirs » - Tolstoï - « Тоска - желание желаний » - ne se transforme en profondeur du manque du manque. | | | | |
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| intelligence | | | Comment une idée devient neuve est plus intéressant que le fait même de sa nouveauté. Ce qui est encore plus important, c'est de savoir prouver que, toutefois, elle est toujours ancienne et d'en recréer l'originelle fraîcheur. | | | | |
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| intelligence | | | Tous les sots sont persuadés, que l'intelligence consiste à passer du réflexe à la réflexion ; peu se doutent, que ce soit l'inverse qui témoigne d'une vraie intelligence constructive, qu'elle soit, par ailleurs, naturelle ou artificielle. | | | | |
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| intelligence | | | L'Intelligence Artificielle est à l'intelligence tout court ce que le roman est à la vie : une reconnaissance profonde d'une haute et merveilleuse nature et une audacieuse tentative de la recréer, avec des moyens d'un cerveau admiratif ou d'un goût sélectif. | | | | |
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| intelligence | | | L'élégance est omniprésente en mathématique ; la mathématique est, en tout point, un reflet de la Création ; donc, la réalité, partout, peut être rendue admirable, il suffit d'inventer de bonnes représentations, de bons axiomes, de bons interprètes. L'harmonie entre un contenu profond et une forme haute est le signe commun de la mathématique et de la poésie (y compris de la bonne philosophie). | | | | |
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| intelligence | | | Avant de chercher l'intensité de la pensée (ce qui en est le but), il faut lui imposer des contraintes. Un saint filtrage, avant toute amplification. Une fois ce travail de l'esprit accompli, le relais sera passé au vrai créateur, à l'âme. L'esprit prépare l'horizontalité, pour que mieux s'épanouisse la verticalité de l'âme. Les bonnes œillères des yeux profiteront à la pureté du regard. | | | | |
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| intelligence | | | La déconstruction : face aux manifestations d'un être vivant inconnu, d'un presque extra-terrestre, en reconstruire le squelette, l'anatomie, le cerveau et peut-être même l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de mon existence est de faire entendre ma musique, mais je passe l'essentiel de mon temps à accorder ou à désaccorder mon instrument. Les oreilles, les yeux, l'âme, le cerveau d'autrui n'apportent presque rien aux meilleurs chants, danses, poèmes, poses. Mais pour la maîtrise de la mélodie, la maîtrise de l'instrument ne suffit pas - il faut un accord entre mes cordes et celles de l'instrument. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d'intelligence : représentative (conceptuelle), constructive (technique), interprétative (stratégique). Elles se doublent d'une épreuve langagière : le méta-langage des concepts, l'accès et la maîtrise de bons outils, la faculté de changer de langage. Ce sont des épistémologues, des experts et des décideurs. | | | | |
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| intelligence | | | Nos barbus antiques s'imaginaient, que la connaissance de la raison des choses pût leur procurer une vie heureuse (Virgile). Tandis que beaucoup plus heureux est l'homme qui en devine l'âme, que semblent posséder même les objets inanimés, puisque cet homme ira ensuite jusqu'à connaître la raison de l'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Les principes : ni leur recherche (prérogative de la science) ni leur création (privilège de l'art) ne sont à portée de la philosophie. Son ambition devrait être – l'élévation des principes profonds et la justification des hautes métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | Même si la majorité de nos modèles (représentations) sont de libres créations de notre imagination, les modèles centraux (physiques, chimiques, biologiques) nous sont dictés immédiatement par la réalité. Et donc Platon est plus près de la vérité que Wittgenstein, pour qui il n'y a pas de modèles (Sachverhalte) dans le monde, qui ne serait que « tout ce qui est instance » - « die Welt ist alles was der Fall ist ». | | | | |
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| intelligence | | | Cosmos et phusis, l'ordre représentatif de l'être et le désordre interprétatif du devenir, Apollon et Dionysos, le passage de la Création divine à la création humaine, la caresse devenant verbe, la vie tournant à l'art. | | | | |
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| intelligence | | | Le cœur est dogmatique (et c'est lui qui inspire le premier pas), l'esprit est sophistique (le pas second vient de lui), l'âme est dialectique et créatrice (elle entoure les pas – de frontières et donne à ces pas – des chemins et des limites). La crise moderne vient de l'hibernation des cœurs et de l'extinction des âmes, ce qui fait de nous des robots, ne vivant que de l'enchaînement des pas mécaniques. | | | | |
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| intelligence | | | L'éternel retour est un hymne à la puissance créatrice, dont la hauteur artistique et/ou vitale est supérieure à la profondeur mystique et/ou morale. Ni effondrements, ni même réévaluations, comme l'interprètent les professeurs, mais – la création de vecteurs, au-dessus ou au-delà des valeurs. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination : plus que la faculté de créer des formes, elle est le don de découvrir de l'informe intéressant, c'est à dire ce qui n'a encore trouvé ni nom ni poids ni liaisons, mais nous tracasse. | | | | |
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| intelligence | | | Ayant compris le particulier, l'esprit y lit un fond universel ; l'âme, ayant admiré l'universel, en crée une forme particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est l'écoute docile de mon soi inconnu par mon soi connu, il est la faculté des yeux de dépasser ou de se passer de la raison, pour admirer ou créer. Il est une manifestation de la hauteur ; viser la profondeur raisonnable n'est pas sa vocation : « Le regard sur la raison tombe dans la profondeur » - Heidegger - « Der Blick auf die Vernunft fällt in die Tiefe » - pour rebondir vers la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Dire je sais que je sais est faire preuve de l'intelligence, si l'on comprend, que le savoir interne touche à la réalité et le savoir externe - au modèle. Et puisque savoir rebâtir son modèle à partir du point zéro est un don de sage, le je sais que je ne sais rien socratique dit la même chose ! Toutefois, plus précis serait : je ne sais plus que je sais. L'exact contraire de cette sobre sagesse serait cette bête ivresse : je ne crois en rien, ce qui équivaudrait : je sais tout, puisque notre maîtrise des connaissances n'a que deux valeurs possibles – savoir ou croire. Plus on connaît, moins on sait. | | | | |
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| intelligence | | | La (re)quête du monde est à l'origine de tout discours philosophique ; chez les journaliers intellectuels, la quête se formule par les yeux, qui ne quittent pas les objets, ce qui est ou ce qui fait ; ce qui compte dans les requêtes poétiques, c'est l'écoute de leurs propres fibres et la maîtrise langagière de l'extériorisation de leur musique interne, de ce qui devient. Les premiers cherchent, imitent, développent ; les seconds trouvent, inventent, enveloppent. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'y a que deux étants : l'homme et le monde, l'œil et la lumière ; comment, de la création de la lumière, passer à la conception de l'œil ? - parfois, devant la merveille du regard, je me dis, que le génie divin devait procéder en sens inverse. | | | | |
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| intelligence | | | Avoir mon propre regard : maîtriser le fond ou l’essence de la chose, avant d’en juger ou d’en créer des formes ou des surfaces. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois pas de catégorie aussi hétérogène que la transcendance ; elle se mêle de l’esthétique, de l’éthique, du temporel, de l’inconscient - aucun point commun entre ces miracles ; le Créateur fut un génie du beau, du bon, du temps, de l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | De l’objectivité de l’être et de l’action, surgit la subjectivité de l’essence et de l’existence, et c’est notre regard créateur qui, à partir de la première, génère des représentations, et, à partir de la seconde, forme des interprétations ; l’intelligence et la noblesse y sont des vecteurs, et le talent – le maître. Quatre étages de la création. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique épuise le champ du possible, mais la réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, recèle tant de miracles, jugés impossibles par notre raison, qu’on est obligé de reconnaître que le possible humain est misérable à côté du réel divin. C’est une des raisons à dédier la création artistique – à l’impossible, c’est-à-dire au rêve. | | | | |
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| intelligence | | | Le poète se penche sur l’intelligible, pour en créer du sensible ; le philosophe aurait dû s’occuper du sensible, pour produire de l’intelligible. Mais le philosophe académique se complaît dans l’insensible, pour en fabriquer de l’illisible. | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les activités (intellectuelles, pragmatiques ou sentimentales) se réduisent soit à la représentation soit à l’interprétation. La volonté les accompagne, toutes les deux, dictée, respectivement, par la connaissance, l’intelligence, la curiosité ou par l’intérêt, le goût, le style. Nietzsche appelle cette volonté (de puissance) – réinterprétation (ou retour éternel). Il veut donner à ce devenir (propre de l’interprétation) l’intensité de l’être (propre de la représentation). Plus économe en concepts, Nietzsche est plus complet en éléments dynamiques et créateurs que A.Schopenhauer. | | | | |
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| intelligence | | | Ces chimères – ego, je, moi, sujet, conscience, être-là, mêmeté, ipséité ; aucun discours sérieux autour d’elles ne fut ni cohérent, ni étonnant, ni éclairant ; seules des métaphores pourraient en dessiner des frontières ; mais il ne reste plus de poètes chez la gent philosophale. Mon couple de soi, le connu et l’inconnu, cherche à y pallier, en mettant la créativité artistique au-dessus du travail académique. | | | | |
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| intelligence | | | La réalité divine est dans les objets de l’espace-temps ; reflétée par l’homme, elle devient une double réalité humaine : l’être - cette pure abstraction (mais ne déviant en rien de la réalité divine), et le devenir - une fatalité mécanique ou une création libre. « Le devenir est aussi mécanique que l’être » - Chestov - « Динамика так же механистична, как и статика ». Pour échapper à la mécanique, le style, d’après Nietzsche, doit munir le devenir créateur – de l’intensité de l’être. | | | | |
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| intelligence | | | La fonction principale de l’intelligence aurait dû être d’amortir les assauts du désespoir, bien réel, perclus de ma souffrance et du Bien bafoué, et d’intensifier la consolation imaginaire, provenant de mon regard et de ma création esthétiques. | | | | |
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| intelligence | | | La création est une production, que ne déterminent ni mon intelligence ni ma volonté ni mon savoir ni mon intérêt ; son déclencheur ou sa source s’appelle soi inconnu : « Le Moi est invariant, origine » - Valéry | | | | |
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| intelligence | | | Le créateur est celui, chez qui le regard l’emporte sur l’écoute ; l’oreille introduit en moi le monde, l’œil m’introduit dans le monde. | | | | |
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| intelligence | | | Pour décrire le monde, on doit partir du réel, mais pour le comprendre, il faut faire le tour du possible, qui devrait, naïvement, être plus riche. Le possible, comme le réel, n'est intelligible qu'à partir d'un modèle. Mais le possible n'en est qu'une des projections, tandis que le réel en est la clôture. Tout modèle est plus pauvre que le réel, mais il est le seul outil de compréhension. Le réel est grandiose, car il est habité ou hanté par tant de choses impossibles et inexistantes, et que refuse, rationnellement et bêtement, le possible ! | | | | |
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| intelligence | | | Dans le modèle - donc, dans le savoir - tout n'est que relation ; dans la réalité - donc, dans l'être - se trouve ce qui dicte le choix de types et de valeurs des relations. Perception, intellection, conception - le cheminement vers la relation, l'inverse de celui du sens. | | | | |
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| intelligence | | | Pour la peinture philosophique, le réel aurait dû ne servir que de toile, de support matériel nécessaire, tandis que l’essentiel aurait dû être dédié à l’imagination, langagière et lyrique, irréductible à la raison. La Realphilosophie (Hegel) des rats de bibliothèques, bavards et calculateurs, face à la vraie philosophie des poètes, dont l’esprit chante ou danse, pour devenir âme, pour nous faire aimer la vie abyssale et le verbe musical. | | | | |
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| intelligence | | | La géométrie – occulter le temps, l’analyse – occulter l’espace, la topologie – réussir leur cohabitation. Ce tableau comparatif est un parallèle des rapports philosophiques entre l’être et le devenir ; un processus créateur peut prendre l’intensité ontologique. La substantivation des verbes en est un autre parallèle. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre merveilles de même acabit : que l’homme soit capable de percevoir la beauté ; que cette beauté préexiste dans la réalité ; qu’entre ces deux images de la beauté il y ait une concordance ; que l’homme soit porté à produire de la beauté. Aucune raison valable ne peut expliquer ce quadriparti magique. Le Beau n’est qu’un habit. Que le Bien, dénudé d’actes, et le Vrai, épousant ses habits langagiers, sont plus compréhensibles ! | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est la fonction centrale de l’esprit et de l’âme : la représentation objective de la Création divine par celui-là, et la représentation subjective de notre création humaine par celle-ci. Et la vie est la palpitation devant l’être de la première et l’enthousiasme dans le devenir de la seconde. Quand on assez doué, pour munir ce devenir de l’intensité de l’être, on peut dire avec Nietzsche : « L‘Être – la seule représentation que nous en avons est vivre » - « Das Sein – wir haben keine andere Vorstellung davon als leben ». | | | | |
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| intelligence | | | La gigantesque érudition de Hegel devint une propriété commune de tous les professeurs à la Faculté – bavards, ampoulés, stériles, imitateurs – sans audace, sans élan, sans créativité, sans style. | | | | |
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| intelligence | | | Les représentations n’arriveront jamais à rendre la totalité de l’être, c’est-à-dire de la réalité ; l’être gardera donc toujours des secrets inaccessibles, irreflétables, inarticulables. Tandis que le devenir, c’est-à-dire la création, peut s’attaquer soit à l’énigme à résoudre soit au mystère à chanter. | | | | |
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| intelligence | | | Les connaissances synthétiques, arbitraires, constituent la représentation et créent des vérités nouvelles ; les connaissances analytiques, nécessaires et tautologiques, résultent de l’interprétation. La maïeutique et l’herméneutique. | | | | |
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| intelligence | | | La syntaxe abductive se réduit au Où et au Quand, ces demeures de l’Être ; la sémantique abductive consiste en Comment et en Pourquoi, ces outils du Devenir. Le savoir et le style. | | | | |
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| intelligence | | | Chez les médiocres, la volonté naît d’un manque extérieur ; chez les bons créateurs – d’une plénitude intérieure. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’œuvre de tout grand philosophe on peut reconnaître un système, vaste, solide, profond, et même, dans le meilleur des cas, - altier. Ce système ne peut être qu’un constat, un résumé a posteriori des ouvrages, dont le commencement aurait été dicté par le choix d’un ton, d’une hauteur, d’une noblesse et non pas des dogmes a priori. Toutes les tentatives de partir d’un système (Descartes, Spinoza, Hegel) débouchent sur la banalité, la platitude, le galimatias. Dans les notes fragmentaires de Dostoïevsky, Nietzsche, Valéry, en revanche, on reconnaît, nettement, un système, un vrai monde de l’esprit. « Le fragment n’est rebuffé que par ceux qui croient en systèmes de création » - S.Zweig - « Das Fragmentarische erschreckt nur den, der an Systeme im Schöpferischen glaubt » - il est permis d’y croire (en rêve), mais non de penser (en actes) selon un système. | | | | |
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| intelligence | | | Pour tous les philosophes, la représentation, ce sont des impacts difformes, projetés par le monde sur notre conscience passive, et ce qui ne mérite que le nom de sensations. La seule représentation, impliquant l’homme créateur, son intelligence et sa compréhension du langage est la représentation conceptuelle, la forme arbitraire et individuelle d’un fond nécessaire universel. Et le savoir et le langage et la communication ne sont possibles que grâce à la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | Sortir du langage, se plonger dans la représentation recréée, se projeter sur la réalité magique – tel est le seul parcours profond, pour évaluer une haute pensée. Pour la pensée plate, le langage est de trop, la représentation – banale, et la réalité – commune. | | | | |
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| intelligence | | | Avec ces deux images, l’Idée et le Bien, Platon trace bien les contours exhaustifs d’une vraie philosophie non-bavarde. Dans son style parabolique, l’Idée n’est qu’une référence au langage créateur, et le Bien n’est qu’une consolation d’un homme désespéré. | | | | |
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| intelligence | | | Pour l’esprit, toute matière, qu’elle soit abstraite ou physique, se développe, intellectuellement, avec les mêmes outils. L’âme, elle, a besoin d’envelopper, sensiblement, l’indicible ou l’immatériel, le fugace ou l’absent, en créant, chaque fois des outils nouveaux – des langages, dont l’âme, elle-même, est dépourvue. | | | | |
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| intelligence | | | Il est naïf de chercher ton originalité par les pensées ; celles-ci sont, depuis longtemps, répertoriées, toutes, dans le thésaurus mondial exhaustif. Mais même tes états d’âme sont certainement partagés par des autres ; toute exclusivité y est aussi impossible. À cette démocratie du fond, tu ne peux opposer que l’aristocratie de la forme, c’est-à-dire l’art de te servir des pensées pour peindre des états d’âme ; le style original est dans les relations et non pas dans les objets. | | | | |
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| intelligence | | | En matières intellectuelles, toute ta noblesse (le valoir) et toute ta conscience morale (le devoir) se réduisent à tes élans (le vouloir), tandis que toute ton intelligence et tout ton savoir se réduisent à ton talent (le pouvoir). Comment ne pas comprendre la volonté de puissance (vouloir pouvoir ou pouvoir vouloir) comme l’essence de toute création ! | | | | |
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| intelligence | | | Le surmoi est ce que j’hérite de l’espèce ; celui-là, chez un créateur, finit par être filtré et le résidu - absorbé par les soi, le connu et l’inconnu. « Le surmoi, planté en nous de l’extérieur, fanera, et ce que mon soi en aura accepté s’épanouira » - L.Salomé - « Das Über-Ich, in uns eingepflanzt vom Außen, hat abzuwelken ; das, was wir, vom Ich aus, bejahten, treibt in uns Blüte ». | | | | |
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| intelligence | | | La nature, la vie, l’art se trouvent dans le même camp ; le camp adverse, c’est l’univers mort, minéral. Celui-ci est, tout entier, dans l’inertie, dans un parcours préprogrammé ; celui-là vaut surtout par des initiations, commencements, créations. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes d’intelligence : en tant qu’un outil bien maîtrisé, en tant qu’une virtuosité d’usage de cet outil, en tant qu’un filtre, éliminant les objets, indignes que l’on leur applique cet outil. La force, le talent, le style. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie doit se pencher sur les merveilles de la vie, mais elle n’a rien à dire sur les merveilles (miracles) qu’on prétend s’être produites à l’Himalaya, au Sinaï, à Jérusalem ou à la Mecque. La religion aristocratique se réduit à la vénération de la Création divine, incompréhensible, impossible, belle et grandiose. La religion officielle est toujours de la superstition absolument niaise, sortie tout droit de la mythologie. St-Augustin, Claudel ou Berdiaev, en compagnie du Christ, sont des nigauds ; ailleurs, ils peuvent être brillants. | | | | |
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| intelligence | | | Lorsque la pensée n’effleure que des choses ayant déjà un nom, on assiste à la banalité, si cultivée par la gent savante. Le créateur sent l’appel des choses innommées ou innommables, ce qui rapproche son discours d’une musique, parsemée d’impasses et de perplexités. « La pensée erre en quête d’indicible » - Cioran – on ne cherche pas l’indicible, on le ressent, aux instants inspirés. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne dialectique opposerait le Bien à l’action, le Beau à l’utile, le Vrai figé au Vrai à créer. | | | | |
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| intelligence | | | La belle intelligence consiste à créer une hauteur de l’intuition – ou même des instincts – à partir de la profondeur de nos pensées ou de nos sensations. L’intelligence banale traduit l’intuition vague en savoir certain. Ce qui craint la forme fixe (la liberté, le génie) s'abaisse volontiers, jusqu'à un seul point, point zéro de la création, pour laisser s'exercer une lumineuse dictature, dont on n'est qu'instrument ravi, producteur d'ombres. Un bon instinct est une étincelle de l'intelligence câblée. | | | | |
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| intelligence | | | La conscience est formée par ce que tu peux émettre et par ce que tu peux percevoir. Leur intersection n’est pas vide, mais leur différence symétrique en constitue l’essentiel. Chez les sots domine la perception, et chez les sages – l’émission. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est un don de l'esprit : vivre non pas des choses vues par les yeux, mais de la perception ou de la création de la musique par ton âme, qui est le siège du goût et du style. Avoir son propre regard te prédestine au grand bonheur ou au grand malheur. « Le bonheur est dans le comment et non pas dans le quoi ; il est un talent, et non pas une chose » - H.Hesse - « Das Glück ist ein Wie, kein Was ; ein Talent, kein Objekt » - le malheur, c'est la faiblesse du comment et l'invasion par le quoi. | | | | |
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| intelligence | | | Plus que la vie profonde de l'esprit, c'est la vie haute de l'âme qui l'assure la descendance philosophique : « La philosophie doit garder la ligne de faîte de l'âme, donc la fécondité de tout ce qui est grand »** - Nietzsche - « Die Philosophie soll den geistigen Höhenzug festhalten ; damit die Fruchtbarkeit alles Großen » - la fécondité de créateur d'arbres, aux feuilles variables, ouvertes à l'unification. Un arbre est grand, quand tout autre arbre, unifié avec lui, en sort grandi. Même avec un agonisant cloué à ses branches. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qu’affirme le scientifique est de tous ; ce que crée l’artiste n’est que de lui ; ce que formule le philosophe est de lui, avec l’ambition d’être de tous. | | | | |
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| intelligence | | | Le mystère de la matière est le même dans tout l’Univers, même si la nécessité, et non pas la liberté, guide cette matière. La Terre est certainement le seul corps céleste à héberger la vie ; et le second mystère actuel (en occultant celui de l’Origine), c’est cette vie, cette liberté, éclipsant celui du monde matériel. « Nous sommes sur terre pour créer le mystère du monde ; c’est le grand œuvre de la science »** - Valéry - nous, les porteurs du plus grand mystère de l’Univers et, en plus, - les créateurs ! | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui est profond ne peut ni s’envelopper d’un mot-à-mot délié ni se développer par un nez-à-nez familier ; on ne donne une image verbale, conforme de la profondeur d’une sensation, que par la hauteur d’un regard, perçant et intense. La plus belle création consiste en entretien des axes, vastes et paradoxaux. | | | | |
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| intelligence | | | L’ajout, la juxtaposition, la multiplication, la généralisation sont des opérations banales des épigones ; le créateur produit un arbre à inconnues, ouvert à l’unification avec celui du Jardinier, qui, tout en maîtrisant les constantes universelles, met son originalité dans les variables particulières. | | | | |
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| intelligence | | | Mon soi connu n’est pas une donnée fixe, dont j’essayerais de reproduire les contours ou le contenu ; en écrivant, je le crée ; il n’est ni préexistant ni difforme, comme il l’est pour Montaigne : « Je suis moi-même la matière première de mon livre ». | | | | |
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| intelligence | | | Le discours : ce qui est son contenu et ce qu’on appelle son fond peut, presque toujours, être exhaustivement spécifié par une forme ; c’est pourquoi les vrais artistes (comme les vrais scientifiques) ne se préoccupent guère du fond et se consacrent à la forme. Parmi les exceptions, je ne vois que les états d’âme, ces fonds inspirateurs, en provenance de notre soi inconnu, et pour lesquels on ne dispose d’aucune forme préexistante. C’est là que commence la vraie création. | | | | |
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| intelligence | | | Voir les choses, telles qu’elles sont, cette obsession des nigauds, n’a aucun mérite, que ce soit sur l’horreur ou sur l’admiration, que tu arrêtes ta prospection, nécessairement finie. En revanche, seul le regard créateur, donnant aux choses, réelles ou rêvées, des couleurs ou des vibrations, est à rechercher et à vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit est, avant tout, un créateur de langages, et sachant naviguer entre eux, il n’a pas peur de contradictions, puisque celles-ci se réduisent, dans les cas intéressants, au changement de langage. La mathématique est, en permanence, sous la surveillance d’un méta-langage qui est la logique, et donc la contradiction lui est interdite. Le mode géométrique ne s’applique qu’à la mathématique, ce que ne comprend pas Spinoza, qui, dans ses élucubrations, vise la rigueur et « la même liberté d'esprit dont on use en mathématiques » - « eadem animi libertate, qua res Mathematicas ». | | | | |
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| intelligence | | | Pour reprendre Schopenhauer, je dirais que l’art de représenter le rêve est plus précieux que l’artisanat de manifester sa volonté dans le réel. C’est pourquoi le suicide, résultant d’une forte volonté, est moins méritoire que la résignation de peindre sa faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Sans l’intelligence, on se rattrape avec de la noblesse ; sans la noblesse, on peut compter sur le talent ; mais lorsque toutes ces trois qualités vous manquent, se moquer de l’une d’elles est pire que la goujaterie, la bassesse ou la bêtise. « Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence » - Proust, puisque le prix de la minauderie, votre seule possession, est porté haut par les repus. | | | | |
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| intelligence | | | On vit, alternativement, du réel et de l’imaginaire ; dans le premier cas, la matière vitale consiste en sensations et actions ; dans le second – en sentiments et pensées. Dans l’acception courante – la vie ou le rêve, l’existence extérieure ou l’existence intérieure, la concentration ou l’imagination, l’enchaînement ou recommencement, l’inertie ou la création, la reproduction ou l’invention, la servilité ou la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | L’analyse et la synthèse son présentes dans toutes les entreprises de l’intelligence ; une dichotomie mieux discriminante distinguerait entre l’acquisition de connaissances (où la synthèse occupe le premier plan) et l’exploitation de connaissances (dominée par l’analyse). Leurs cheminements sont presque inverses : dans le premier cas – le regard (la personne), l’idée (la généralité), la représentation (la création) ; dans le second – la pensée (le désir), la représentation (l’appui), le regard (l'interprétation). | | | | |
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| intelligence | | | Pour émettre une pensée, l’esprit ne doit pas être seul : le cœur et l’âme devraient y participer ; le premier – pour ennoblir le fond, la seconde – pour polir la forme ; toutefois, ceci n’est jouable qu’avec ceux qui ont un cœur qui crie la douleur et une âme qui crée la consolation ; chez les autres, on bâillonne le cœur et piétine l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | Partout où l’on peut, on enfante d’un arbre – spirituel, scientifique, poétique. La volonté, intelligente ou créatrice, arrive au même résultat : « Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir » - Matisse. | | | | |
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| intelligence | | | Le discours philosophique, pratiqué par deux clans opposés, peut soit viser une objectivité soit partir d’une subjectivité. Le premier clan, avec le plus grand sérieux, déverse du galimatias autour du savoir, de l’être, de la rigueur, galimatias rarement tempéré par un style. Le second, clairsemé et plutôt ironique, s’inspire de la solitude, de la souffrance, de la créativité langagière d’un homme. La quantité, évidemment, est du côté du premier clan, mais l’intelligence est un avatar, qualitatif et presque exclusif, du second. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n’est pas une vision du monde que doit exposer un philosophe, mais son propre regard, presque sans objets extérieurs, peindre son état d’âme vibrant, puisque l’esprit philosophique contient déjà les échos de tous les mystères du monde. Les problèmes et les solutions, il faut les laisser aux non-philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Seule la création inconsciente d’un système est un acte à saluer ; l’avoir préconçu ou le développer induit l’ennui. C’est pourquoi Nietzsche est au-dessus de Heidegger. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? - la musique ! - l’harmonie de la matière et la mélodie de la vie, réveillent tantôt mon esprit scientifique, tantôt mon âme poétique. Tant de choses ont été déjà dites la-dessus ; c’est pourquoi mon outil initial, même s’il n’est pas le plus créateur, ce sont les contraintes, me protégeant de la banalité et du plagiat. | | | | |
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| intelligence | | | Que tout réel, conçu par un Créateur divin, soit rationnel est un mystère certain, bien qu’incompréhensible, mais il n’est pas vrai que le rationnel, ce fruit de ta faible raison, soit toujours réel, car sa partie imaginaire appartient au rêve, à cet opposé de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Les contraintes sont des méta-principes qui réduisent le champ de mes intérêts. Dans ce champ, soit je développe une forêt de principes, soit j’y plante des arbres, des principes solitaires – la fin ou le commencement, la forteresse finale ou la caresse initiale, le discours ou le chant. Aristote est dans la forêt, et Platon – dans l’arbre ; développeur ou enveloppeur, raisonneur ou poète. | | | | |
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| intelligence | | | Ton essence, c’est-à-dire le fond ou la source de tes pensées et de tes sentiments, restera à jamais indéfinissable. Les ténèbres conviennent mieux à rendre son état que la lumière. Les médiocres se souhaitent la plénitude et la clarté ; le créateur cherche un vide au royaume des sons, des images ou des idées, pour le remplir par la nouveauté de sa propre musique. Musique qui n’est jamais claire, de même que l’amour ou l’inspiration. | | | | |
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| intelligence | | | L’éternel retour nietzschéen, ce sont les retrouvailles avec le même rêve. Rêve fuyant, donc il s’y agit bien d’une consolation. Ce n’est pas à la réalité (l’être figé) que s’applique sa volonté de puissance, mais à la représentation (le devenir créateur), d’où son souci permanent du langage. Depuis Héraclite, Nietzsche est le dernier vrai philosophe. | | | | |
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| intelligence | | | L’immanence et la transcendance : la vie et le monde relèvent de la première, la profonde ; l’être – de la seconde, la haute. Mais elles se trouvent sur un même axe, inépuisable, vertical, de la création divine ; elles y sont même inséparables. | | | | |
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| intelligence | | | Si l’on n’admet pas la transcendance, on doit admettre que tous les miracles de la Création sont dus aux collisions d’atomes. Une hypothèse qui ne gênerait point les robots. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence n’est pas dans l’arbitraire des compositions et décompositions (Bergson), elle est dans la décomposition de l’Un et dans la composition du Multiple. | | | | |
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| intelligence | | | On peut pardonner à Kant sa lourdeur stylistique, sa piètre vision des fonctions principales de notre conscience, son dogmatisme des catégories et la pauvreté des commencements créateurs – il a le mérite d’avoir bien perçu les dons divins – la Vérité, le Bien, le Beau – auxquels il consacra ses Critiques, hélas fastidieuses. On en tire les mots centraux – pure, pratique, juger – et l’on comprend qu’il s’égare partout. De quelle raison pure peut-on parler, si l’auteur ignore la place du langage, puisque le support de celui-ci, la représentation, est, pour lui, synonyme de sensation ou de perception et non pas un produit conceptuel d’un libre arbitre ? De quelle pratique du Bien peut-on parler, tandis que c’est la seule merveille refusant toute application pragmatique ? De quelle Beauté jugée peut-on parler si celle-ci ne produit que des émotions et dont elle est produite elle-même ? | | | | |
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| intelligence | | | Dans ta vie il y a deux activités principales (et peut-être même uniques) – la représentation-conception et l’interprétation-création. Cette dichotomie est la seule à rendre le terme d’être utilisable, puisque son contraire, le devenir, te renvoie à la création. L’être est dans la conception, et le devenir – dans la création. | | | | |
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| intelligence | | | J’apprécie l’intuition de Valéry pour juger du savoir, du langage, de l’intelligence ; mais quand je lis, que pour lui « la mathématique est la science de l’arbitraire », je vois qu’il n’y comprend rien. Il y a des lois implicites, en mathématique, qui encouragent l’élégance et le laconisme des preuves d’une nouvelle assertion. Il est rare qu’on améliore la première version de preuve, mais c’est toujours au profit de ces deux critères qui excluent, presque complètement, l’arbitraire. Même la création de nouveaux objets, en mathématique, bannit l’arbitraire ; c’est pourquoi la mathématique est la vraie ontologie pour tout cerveau rationnel. L’arbitraire des représentations est propre à toutes les sciences, sauf la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n’est ni la fin ni le moyen mais un effet collatéral de la naissance de métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| intelligence | | | Les fibres littéraires sont à l’opposé des fibres musicales ; les premières entonnent une mélodie, avant de tomber par hasard sur des idées ; chez les secondes, c’est le contraire : « Si tu as une pensée, ton style doit s’y adapter » - Prokofiev - « Если есть мысль, то стиль повинуется мысли » - tu devrais t’adapter aux rythmes sûrs, plutôt qu’aux pensées bancales. | | | | |
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| intelligence | | | Notre perception du monde se fonde sur trois domaines – la réalité (choses et esprits), la représentation (concepts et structures), le langage (grammaire et rhétorique). Une intelligence de penseur et un talent de poète sont nécessaires, pour en dresser un tableau convaincant, ou plutôt séduisant. Pour réaliser cette tâche, la compréhension de la place du langage est la condition sine qua non, puisque la seule communication universelle est le langage. Aucun philosophe n’y est parvenu. N’y brille que le grand Valéry, avec ses notions géniales d’arbre (graphe, réseau), auquel se réduit tout discours, de substitution (des concepts et tropes – aux mots), d’élimination de l’aspect purement verbal (pour accéder à la signification et au sens). | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence dans l’art : la maîtrise de synthèse ou d’analyse – une platitude ; la rigueur de représentation (ton savoir) ou d’interprétation (ta virtuosité) – une profondeur ; l’art de passer des idées (de tes élans) aux mots (coups de pinceaux ou notes) ou des mots (des autres) aux idées (tes métaphores) – la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | La science développe avec des yeux universels, l’art enveloppe avec un regard particulier. Mais la grande mathématique est présente dans les deux, explicitement ou implicitement. « Tout dispositif poétique repose sur un fait mathématique enveloppé »** - Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Penser a trois domaines d’application et de définition : représenter, interroger, interpréter – la création conceptuelle, l’imagination langagière, la démonstration logique. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence peut se passer du savoir ; l’esprit peut se passer de l’intelligence. L’esprit se reconnaît une fois que, dans un discours, on a éliminé les faits perçus et la logique conçue, ce patrimoine commun. L’arbitraire d’une représentation profonde et la liberté d’une haute interprétation – voilà ce qu’est l’esprit dans sa demeure, la verticalité. | | | | |
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| intelligence | | | Le taux (très élevé !) de bavards est le même dans les deux catégories principales de philosophes : ceux qui s’occupent de fantômes divins ou ceux qui se contentent de banalités humaines. Chez les premiers on discourt sur le Vrai (sans maîtriser la logique), sur le Bien (en supposant une impossible causalité entre l’appel divin du cœur et l’imperfection des actes humains), sur le Beau (sans être artistes-nés eux-mêmes). Chez les seconds on s’égosille sur la Liberté (une vague notion allant du geste arbitraire, dont est capable tout être vivant, à l’indépendance d’un créateur), sur l’Être (un fantôme linguistique humain), sur la Connaissance (sans voir les rapports profonds entre la réalité et la représentation). | | | | |
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| intelligence | | | Pour toute catégorie philosophique, il est toujours possible de remonter – ou de les inventer – aux espèces plus générales (c’est le phénomène implexe valéryen). Il n’y a donc pas de catégories premières comme il y a des nombres premiers en arithmétique. | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| intelligence | | | En mathématique on retrouve les notions, réelles mais vagues, d’espace-temps métamorphosées en concepts rigoureux : les espaces de dimension arbitraire (jusqu’à l’infini) et l’ordre et la grandeur unidimensionnels (ou bidimensionnels, si l’on ajoute l’imaginaire au réel). | | | | |
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| intelligence | | | Socrate est un homme ! - un ordre, une assertion, une tentative d’introduire un nouveau fait axiomatique non-contradictoire dans la représentation courante, le seul genre rationnel de jugements synthétiques. Est-ce que Socrate est un homme ? - une proposition analytique, une requête de véracité de la proposition dans le contexte d’une représentation fixe. Représentation (création) ou interprétation (jugement) de connaissances. | | | | |
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| intelligence | | | On ne peut juger sérieusement du Bien, du Beau et du Vrai que si l’on dispose d’outils intellectuels adéquats, et pour fabriquer ces outils on a besoin d’un méta-outil qui s’appelle philosophie. Il relève, généralement, de l’artisanat, mais chez les doués de la plume, le cas rarissime, – de l’art. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence complète a deux volets : le goût et la créativité. Le goût permet de distinguer entre : le commun et l’original, le littéral et le métaphorique, le superficiel et le profond, le grossier et le noble. La créativité, c’est un talent, traduisant le goût en œuvres, favorisant les seconds termes d’alternative. | | | | |
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| intelligence | | | Tout créateur est porté à la philosophie, c’est-à-dire à remplir tous les horizons de l’intelligible, aussi bien à l’intérieur de son métier que les horizons communs des hommes. La mathématique et la musique (et peut-être aussi la religion) touchent tous les périmètres et rendent faibles ou superflus les efforts au-delà du cercle de leurs compétences, d’où la nullité philosophique des génies mathématique ou musical. Pour être bon philosophe, il faut être porteur d’immenses lacunes - des tragédies, des angoisses et des hontes. | | | | |
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| intelligence | | | La seule véritable sagesse consiste à voir/deviner/ressentir partout sur notre planète les miracles de la Création. Et, à ma connaissance, il y eut, dans toute l’Histoire de l’humanité, un seul sage – Einstein. | | | | |
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| intelligence | | | Deux sortes de concepts sont manipulées par les créateurs : l’immobile (l’Être) et le mobile (le Devenir), ce qui trace une vague frontière entre deux clans – les platoniciens (Heidegger) ou les héraclitéens (Nietzsche), la géométrie ou la musique. « La mathématique assiste l’âme dans sa conversion du Devenir vers l’authentique Être » - Platon. Les plus belles idées s’exprimant mieux par le Devenir (le style), Héraclite se réconcilie avec Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Les deux premières exigences d’un philosophe : croire en essence divine du Vrai, du Beau, du Bien et créer le cadre de l’existence humaine, en dessinant les domaines où règnent l’esprit, l’âme, le cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Un ver de terre contient infiniment plus de mystères de la vie que tout discours sur ceux-ci. Heureusement, l’homme créateur, contrairement au reste du vivant, complète la vie par le rêve inventé, s’inspirant du mystère réel. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence profonde se prouve par la même vénération des trois dons divins – le vrai, le beau, le bon ; l’intelligence haute s’éprouve dans la hiérarchie de ces admirations. Aristote, Kant, Dostoïevsky, les intuitifs, possèdent la première ; Nietzsche et Valéry, les créatifs, pratiquent la seconde, en plaçant la beauté artistique au-dessus du bien inexprimable. Ignare langagier, Nietzsche se noie dans le bavardage sur la vérité ; Valéry y est percutant et profond. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’y a, pratiquement, que des professionnels, auteurs, sur la Toile, des articles mathématiques ; en revanche, on y trouve beaucoup de parties d’échecs, joués par des joueurs médiocres. Cette évidence explique pourquoi l’IA statistique est si forte en mathématique et nulle aux échecs. La philosophie est un cas intermédiaire : l’IA neuronale dépasse tous les professeurs en résumés de toutes les écoles académiques, mais sa créativité et ses audaces sont lamentables. | | | | |
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| intelligence | | | Différence entre pensée naissante et pensée née (la liberté a la même destinée). La seconde, la figée, s’exprime dans le langage de la logique et se confirme par la méthode mathématique ; la beauté n’y est qu’intellectuelle et la langue naturelle n’y apporte rien. La première est un effet, souvent inattendu, qu’une enveloppe langagière, la forme qu’on donne à ses états d’âme, laisse apparaître en tant que le contenu, le fond, d’un esprit indicible. La seconde sonde, en profondeur, l’œuvre du Créateur ; la première tente, en hauteur, d’exprimer la créativité humaine. Les appareils de mesurage, pour la seconde ; la fontaine d’âme ou l’éponge d’esprit, le regard ou l’écoute, pour la première. | | | | |
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| intelligence | | | Comment est vu ce monde ? Absurde (pour les sots, les révoltés, les aigris), transparent (pour les utilitaristes, les moutons et les robots), mystérieux (pour les poètes, les penseurs, les rêveurs). | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre et ses relations, ainsi que leurs propriétés, furent généralisés en tant de concepts abstraits et gardant le même degré d’harmonie, d’élégance et d’émerveillement que tout artiste devrait s’imprégner de ce seul savoir universel, même n’allant pas plus loin que l’arithmétique ou la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | Les sphères, dans lesquelles la philosophie peut évoluer – les commencements, les parcours, les finalités. Les seules finalités, dignes d’une plume originale, sont la douce mélancolie ou l’ardente admiration ; le savoir, la vérité, l’actualité devraient en être exclus. Les parcours peuvent être continus ou discrets ; les deux peuvent se justifier, si tu possèdes le talent et le style ; si tu reconnais, comme les meilleures des têtes, que la rupture est l’élément fractal nécessaire, pour saisir les objets essentiels, tu aborderas la démarche discrète. Enfin, les plus ambitieuses des plumes, se concentrent sur les commencements, la seule sphère où l’originalité a encore son verbe à dire. Et puisque la partie élémentaire de tout discours philosophique est la métaphore, le commencement en est la quintessence, prenant la forme d’un vers ou d’un aphorisme. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la maîtrise de la réfraction de ce qui nous éclaire ou réchauffe, l'étendue du spectre allant de la réflexion à l'absorption, de la défection à la réfection. La méfiance devant le regard droit, devant la fidélité des empreintes ; la recréation d'une lumière souriante et infidèle, au milieu d'un sérieux chagrineux. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de l'arbre : même le plus consommé symbole de la création pâtit de la proximité d'un chien. Il peut se consoler - sa rivale, la montagne, a ses nuages : « L'ironie sentimentale : un chien hurlant à la lune, tout en pissant sur une tombe » - K.Kraus - « Sentimentale Ironie ist ein Hund, der den Mond anbellt, dieweil er auf Gräber pißt ». Il arrive même aux bons cerveaux de s'exprimer par vessies interposées : Sartre sur la tombe de Chateaubriand ; où peut-on lire encore ces pathétiques suppliques, gravées sur les tombes antiques : « Sacer est locus ; extra meiite » ? Par temps de déluges ou naufrages, il est plus urgent de lâcher des colombes que de cracher sur des tombes… | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de la porte : franchir son pas avec le même entrain, qu'il faille enfoncer une porte ouverte ou qu'on doive se trouver devant une porte condamnée. Savoir les convertir les unes dans les autres, pour continuer à pratiquer le culte du toit ouvert, qui m'offre mon étoile et non pas ma nouvelle cellule, et le culte des murs condamnés, qui me gardent auprès du banc des accusés et non pas des bureaux des robots. | | | | |
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| ironie | | | Encore du calcul au service de l'ironiste : pour avoir plus de chances de donner un maximum de soi - commencer par reconnaître son vide. Ou, mieux, car plus dynamique : voir en l'ironie un « va-et-vient permanent entre la création et la destruction de soi »** - F.Schlegel - « ein stetes Wechselspiel der Selbstschöpfung und Selbstvernichtung ». | | | | |
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| ironie | | | C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé » - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif. | | | | |
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| ironie | | | La légèreté est un outil vulgaire et sot, pour narrer des balivernes, mais peut être irremplaçable, pour rabattre le caquet aux choses graves. | | | | |
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| ironie | | | Je fabrique l'outil, le ciseau, ensuite je fabrique la chose, la cuillière, entre-temps, le plat, la vie, se refroidit. Mais le souci des outils, d'éloquence ou de salut, entretint de bonnes faims, aux Banquets des portiques, et de bonnes soifs, à la Cène de Gethsémani. Voilà pourquoi on meurt près des fontaines. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie la plus fructueuse naît de la conscience des rapports troubles entre le réel et l'imaginaire. Malaise ayant pour cause non pas la faiblesse de notre esprit, sa mauvaise foi ou la complexité du monde, mais l'incommensurabilité entre le fait (pour les yeux) et le dit (pour le regard) et la créativité iconoclaste du talent. Le sérieux, qui abîme la plupart des cerveaux philosophiques, est l'obstination dans le rapprochement illusoire et continu entre le perçu et le conçu. L'ironie, c'est la liberté de la conception. | | | | |
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| ironie | | | Sans création on n'aurait pas eu le Père libre, sans péché - le Fils libérateur, sans intelligence - l'Esprit libertaire. La figure géométrique de notre dévotion en eût été bouleversée, la Sainte Trinité plane s'écroulant en un Saint Binôme linéaire. Encore un coup sacrificateur dans la chair divine - et nous voilà dans une Monade désaxée, dépourvue de flèches directrices, un point anonyme d'un pointillé spatio-temporel. | | | | |
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| ironie | | | Ne gaspille pas l'énergie de ton âme dans la réduction de toute chose profonde à rien ; l'esprit critique tout seul suffit, pour que toute profondeur aboutisse tôt ou tard dans la platitude. Le bon nihilisme est créatif : au-dessus de n'importe quel rien, il imaginera de hautes choses. Le nihilisme est dans les commencements ascendants, dans les contraintes, qui se moquent des pieds et se fient aux ailes. | | | | |
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| ironie | | | Le regard, ce serait cet outil de mesure qui perturbe le phénomène et obstrue l'objet ; l'observateur devient la seule réalité, digne qu'on n'en fouille pas les causes. | | | | |
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| ironie | | | Ils disent : enlevez la poussière, la buée, la gangue et vous atteindrez à l'authenticité. Si celle-ci existe, je la verrais plutôt dans ce que vous cherchez à enlever, dans ce qu'inventent notre mot ou notre larme. « Les sentiments sont inventés comme les mots. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme » - Merleau-Ponty. C'est l'outil de fabrication qui nous distingue : chez les uns, c'est l'imagination, le goût, la sensibilité ; chez les autres - l'inertie, l'imitation, l'algorithme. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes, face aux portes closes, se démènent dans la recherche de bonnes clés. Dans mes ruines, j'ai une belle collection de clés, pour lesquelles j'invente de secrètes serrures. Les plus beaux trésors de rêves appartiennent aux porteurs de sésames. | | | | |
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| ironie | | | Je ne touchais aux arbres - de connaissance, de vie, de création - qu'une fois sorti de ma forêt natale, qui me cachait tout arbre. | | | | |
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| ironie | | | Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes. La profession libérale de robot-décorateur lui fera oublier, qu'il jouait jadis, dans la société, la fonction d'archonte de l'humanité (archontische Funktion der Menschheit – Husserl). | | | | |
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| ironie | | | Toute prétention à la nouveauté aboutit à l'une de ces deux questions : qui n'as-tu pas lu ? ou qui as-tu pillé ?« Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? »* - St-Paul. Être fidèle à l'immuable appel du Même est plus prometteur et personnel que sacrifier à la tradition de la rupture (Paz). | | | | |
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| ironie | | | Je ne suis ni l'homme de la lumière, ni l'homme de l'un des quatre éléments, ni l'homme de la quintessence - je suis l'homme du septième jour, homme du dieu couché et désœuvré, réfléchissant sur le Verbe à venir. | | | | |
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| ironie | | | On crée dans trois domaines : dans les solutions - pour produire du visible, dans les problèmes - pour élargir l'espace du lisible, et dans les mystères - pour ne pas laisser les problèmes et les solutions dégringoler au stade ou au grade de risibles. | | | | |
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| ironie | | | Ton travail de conception doit garder toute sa valeur, quel que soit son aboutissement, son dernier pas (à ne pas faire !) : une Nativité miraculeuse, un avortement précoce ou une bâtardise démasquée. | | | | |
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| ironie | | | Dis-moi dans quel état tu te laisses aller - l'ivresse ? la lucidité ? le désespoir ? - je te dirai ce que valent tes productions. L'ironie paraît être l'état rêvé des meilleurs. Une soif entretenue, une ivresse appelée de ses vœux - le contraire d'Aristote : « Nous devons quitter la vie comme un banquet - ni assoiffés ni ivres ». | | | | |
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| ironie | | | Certains de mes édifices méritent leur titre de ruines non pas à cause de l'architecture, mais de la voirie : tout chemin partant d'eux menant vers le seul lieu digne de nos rendez-vous avec l'arbre, vers nulle part, impasse pour les uns et chantier pour les autres, les meilleurs (Holzwege de Heidegger ?). | | | | |
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| ironie | | | On est tellement habitué à conspuer le paraître, qu'on oublie, que c'est pourtant le seul moyen de faire entrevoir l'être, le créatif non le reproductif. L'authenticité traduit l'espèce, l'apparence exprime le genre. « Pour vouloir paraître, il te faut un sacré être » - Beethoven - « Man muß was sein, wenn man was scheinen will ». Ce qu'on est ne se livre ni à l'apparence ni à la bona fide, donc « il faudrait être tel que l'on paraît » - Shakespeare - « Men should be what they seem ». | | | | |
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| ironie | | | L'originalité ne sert à rien dans les affaires courantes, elle est capitale dans la création d'entreprises. Ce qui détruit le plus sûrement notre originalité, et notre créativité, c'est le commerce avec les intelligents. L'écrivain doit fuir les capitales, pour ne pas gâter ce qui nourrit l'originalité, - ses propres matières premières. Cioran n'aurait jamais dû vivre à Paris, au milieu de ses collègues, où son talent fut gâché par la place, qu'il accorde aux calomnies, humiliations, recensions. Je connus les deux capitales mondiales les plus passionnantes : il fallut bien y affermir mon souffle, pour respirer – ailleurs. | | | | |
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| ironie | | | La tour de Hölderlin : trois vues temporelles, par trois fenêtres, - la source, la vie, la chute ; la tour de Montaigne : trois niveaux spatiaux - la vie, le rêve, la création ; la tour de V.Ivanov : trois castes – le bourgeois, l’aristocrate, l’artiste ; la tour de Rilke : trois hauteurs – la montagne, l’arbre, l’ivresse. | | | | |
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| ironie | | | Le monde minéral obéit à la nécessité ; le monde végétal montre déjà des signes de la liberté ; le monde animal la pratique, et le monde humain la produit. Berdiaev serait le seul à le proclamer clairement : « La liberté est absence de la nécessité » - « Свобода есть беспричинность », tandis que Spinoza : « Un homme libre est celui qui vit uniquement selon les préceptes de la raison » - « Homo liber hoc est qui ex solo rationis dictamine vivit » et Marx : « La liberté est la nécessité comprise » - « Freiheit ist die Einsicht in die Notwendigkeit » réduisent la liberté à une espèce servile de nécessité. | | | | |
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| ironie | | | C'est par la faculté de s'inventer qu'on prouve le mieux l'existence d'un soi-même … intéressant. « Vivre, ce n'est pas se trouver ; vivre, c'est s'inventer » - Shaw - « Life isn't about finding yourself. Life is about creating yourself ». | | | | |
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| ironie | | | L'image la plus gratifiante est le contraire d'une image classique, inaltérable, c'est celle qui donne l'envie de l'envisager sous de nouveaux points de vue. L'ironie, le refus de chercher l'inaltérable dans les concepts ou dans les mots, l'inaltérable qui n'honore que le grandiose inexistant. | | | | |
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| ironie | | | Ruines et arbre - deux meilleurs dépositaires de nos créations : « France, je remplis de ton nom les antres et les bois » - Du Bellay. | | | | |
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| ironie | | | Plus bête est mon interlocuteur, plus la vérité devient le seul outil de communication fiable. Et je m'y embête… | | | | |
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| ironie | | | Tous mes naufrages sont de la pure invention, puisque je n'emprunte aucune route maritime, n'ai pas de marchandises d'échange, manque d'esquif et ne vois aucune bonne houle au-dessus des profondeurs racoleuses. | | | | |
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| ironie | | | J'admire ce livre d'autant plus fort, que sa puissance externe n'a aucun lien avec la faiblesse interne de son auteur. | | | | |
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| ironie | | | Je tends mon arbre de quête et je m'attends à ce qu'un arbre lecteur s'unifie avec lui, dans une fusion foisonnante ; mais, la page tournée, mon arbre chute, et je ne dois pas m'offusquer, si tout un chacun, sans arbre interprétatif à lui, se serve du mien comme d'un vulgaire bois de chauffage ou d'allumage. « L'arbre une fois abattu, en prend du bois qui veut »** - Érasme - « Arbore deiecta, ligna quivis colligit ». | | | | |
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| ironie | | | Ce n'est pas le caractère passager des choses qui justifie l'ironie de leur approche, mais l'absence absolue de miroirs, dans nos palettes, et la contingence de nos pinceaux. Et Sartre : « Dans l'ironie, l'homme crée un objet, qui n'a d'autre être que son néant » - ne veut pas y voir un modèle parmi d'autres, qui ne sont néant que face à l'existence. | | | | |
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| ironie | | | Je me relis et je n'y trouve aucune trace des lieux, où je bouquinais ou bossais ; ni Moscou ni Paris, mais la Méditerranée, elle y est omniprésente, elle qui illuminait les autres, elle qui m'enténébra. Je me fiche de ma cervelle comme de mes muscles ; je veux coucher mon âme en compagnie de mes caresses. | | | | |
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| ironie | | | Tôt où tard, tout homme lucide fait ces deux terribles découvertes, touchant au Temps et à l'Espace : l'Histoire n'a aucun mystère à nous livrer ; l'univers n'a pas de capitale, où pulserait la fontaine, que cherche tout créateur ; de toute province perdue peut jaillir un premier jet de la création. Et l'on arrête ses recherches temporelles et se plonge dans ses trouvailles hors espace. | | | | |
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| ironie | | | Où peut mener la création ex nihilo est bien illustré par l'étymologie du Plan divin : Je créerai comme c'est écrit ! Ce qui, en araméen, se dirait - abracadabra ! | | | | |
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| ironie | | | À partir de la requête : « Est-ce vrai que 2 + 2 = 4 ? », il est facile de diviser les répondants en trois catégories - naïfs, poussifs, créatifs ; les premiers voudront remplacer 4 par 5 ou se référeront à la logique universelle, les deuxièmes interrogeront l'alphabet auquel appartiennent les graphies 2 et 4, les troisièmes se demanderont de quelle addition et de quelle égalité il s'y agit. | | | | |
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| ironie | | | Le masque de la transparence, masque brodé de routines et d'habitudes, n'est porté que par des sots, orgueilleux, imperturbables et vastes ; les profonds et les hautains se résignent à l'authenticité de leurs visages opaques, animés par un cerveau créateur ou par une âme déracinée. | | | | |
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| ironie | | | Un paradoxe entre noms et verbes, prix/valeur et apprécier/valoriser, peut se voir dans la définition du bon et du mauvais narcissisme : le mauvais valorise, de l'extérieur, le prix de ses copies, et le bon apprécie, de l'intérieur, la valeur de ses créations ; chez le premier, ses productions sont des traces reconnaissables du soi, chez le second - des échos d'un soi inconnaissable. | | | | |
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| ironie | | | L'analyse mathématique débute avec des suites – l'arbitraire du premier pas plus la règle du passage du pas n au pas n + 1 - le contraire d'une analyse intellectuelle, où une haute Loi dicte le premier pas et tout enchaînement est méprisé. Dans un groupe algébrique, on sait apprécier l'élément zéro et l'élément neutre, les bases d'une pensée associative, comme en philosophie. « La vraie pensée est une pensée de gens, qui ont quitté la série pour être des groupes » - Sartre - à cette pensée des opérandes, il manqueraient des opérations, pour constituer un arbre. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux, c'est l'impossibilité de falsifier un fait ou un dogme ; il a sa place en sciences, en religion, en amour, en musique ; mais nos facettes, créatrices ou libres, brillent par le contraire du sérieux qui est l'ironie - l'invention de nouveaux langages, par de nouveaux soupirs, grimaces ou rires, qui redressent les valeurs installées dans l'habitude ou la platitude. | | | | |
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| ironie | | | Quel est le grand créateur, qui reconnaîtrait, que sa vie eût été une réussite ? Personne. C'est l'arrière-fond des détresses qui perce chez les plus belles des plumes. Mais très peu réussissent leur mise en scène (souvent inconsciemment, comme Mozart ou Tchékhov). La maîtrise d'un style paraît en être la condition, à moins que ce soit le contraire, le style naissant dans l'intelligence, la noblesse et dans le courage d'assumer ses débâcles : « Le style est le luxe de l’échec » - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | En cherchant les vertus de la jeunesse, on tombe sur ce côté mystérieux de notre sens esthétique : j'ai beau fouiller dans tous les avantages, que traditionnellement on attache à l'âge tendre, je n'en retiens que la beauté physique, ou, plus précisément, ce qu'on tient pour telle. La pureté, l'innocence, l'énergie, la force, l'élan, la créativité, le rêve, l'espérance et même la fraîcheur appartiennent à un autre âge. | | | | |
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| ironie | | | Le chemin vers soi-même est aussi bête que le chemin contre soi-même ; la docte introspection comme la confession indocte ne valent pas grand-chose là où règne l'invention - le regard initiatique sur le soi inconnu, les yeux fermés sur le soi connu. | | | | |
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| ironie | | | Tant d’herméneutes pseudo-ésotériques voient dans l'éternel retour – une fabuleuse répétition dans un temps réel, celui des événements de la vie, tandis qu'il est un avènement, une invention perpétuelle dans un espace artificiel, celui de l'art. Les faits opposés aux valeurs. | | | | |
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| ironie | | | Chacun a en soi une part de l'utilisateur d'outils, du constructeur et de l'inspirateur. L'artiste crée, le poète crie, l'homme craint ou croit. Trois stades d'admiration ou d'angoisse, avec un miroir ou avec un rasoir. | | | | |
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| ironie | | | L'authenticité, ou la présence, est ce qui se constate par les yeux ou les mains ; mais le rêve, ou l'absence, se donne au regard ou à l'âme, qui ne peuvent que t'inventer. L'invention est absence. « La vraie vie est absente »*** - Rimbaud. | | | | |
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| ironie | | | En matière artistique, on aurait dû dire, que l'homme enfante et la femme - engendre. | | | | |
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| ironie | | | D'après nos expériences terrestres, l'Auteur du bel univers doit être un personnage sans charme. « Rencontrer un auteur, dont on admire l'œuvre, est comme manger du foie gras et ensuite vouloir rencontrer l'oie » - Koestler - « To meet an author because you have admired his work is as to want to meet a goose because you like pâté de foie gras ». Les gourmands seraient déçus comme les gourmets : « Certains aiment des livres, mais détestent les auteurs ; rien de surprenant : qui aime le miel, n'aime pas forcément les abeilles » - Wiazemsky - « Иные любят книги, но не любят авторов - и не удивительно : кто любит мёд, не всегда любит пчёл ». En gastronomie ou en astronomie, on n'est pas guidé par le même appétit. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines sont une conversion, et non pas une démolition, de la tour d'ivoire, afin de me débarrasser des yeux indiscrets et des chemins battus, convergeant vers mes trésors. « La conversion refait ce que la perversion défait » - Jankelevitch. | | | | |
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| ironie | | | Les lumières se ressemblent ; les ombres, leur intensité et leurs danses, donnent leur propre mesure. On crée dans l'ombre d'un acquiescement, toujours recommencé, mais éternel ; la lumière du changement éclaire la routine d'un pas intermédiaire. Le devenir invariant et digne, l'être affairé et contingent. « Plus ça change, plus c'est la même chose » - A.Karr. | | | | |
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| ironie | | | Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam, quand ce n'est ad digitum, juste avant d'être envoyé ad patres. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam. | | | | |
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| ironie | | | Chez les animaux, la seule fonction de la beauté semble être la séduction. L'artiste devrait s'en inspirer, en renonçant à conduire ou éconduire les hommes, les tâches réservées aux non-créateurs, aux rabatteurs de meutes. | | | | |
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| ironie | | | Le premier mérite de l'au-delà est qu'il n'existe pas, ce qui permet au bon créateur de le réinventer, à la place du Démiurge, faiblard ou cachottier. Il y a des malins, des anges, pour qui l'en-deçà et l'au-delà ne forment qu'une grande unité. Ange est le nom qu'on donne à celle des bêtes, qui vit davantage de ses barreaux que de ses terreaux ; elle prouve sa liberté par le respect des contraintes mystérieuses et non pas par la connaissance des buts problématiques ; elle reconnaît ne pas se connaître ; elle devient le soi connu, tout en voulant être le soi inconnu, être messager de ce qui n'existe pas. | | | | |
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| ironie | | | Le marteau est une bonne métaphore pour s’opposer à la minauderie des nuances ; mais il faut que son matériau soit sélectionné par ton soi inconnu et que sa statue forgée soit celle de ton propre soi connu créateur. Tu dois être l’ange d’un tout personnel, au lieu d’être un démon commun, s’agitant dans le détail. | | | | |
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| ironie | | | Mon atelier n’est ni chantier ni laboratoire ; tout au plus – un salon en ruines, où se rencontrent des fantômes des temps moins barbares. | | | | |
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| ironie | | | Légiférer pour les autres, c’est spécifier le chemin entre le banc des accusés et le pénitentiaire ; légiférer pour soi-même, c’est inventer des circonstances consolantes au séjour dans ces lieux incontournables. Pour la première tâche il suffit d’être maître ; pour la seconde il faut être créateur. | | | | |
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| ironie | | | Le nihilisme, qui proclame l’absurdité des fins, est puéril ; le nihilisme, qui réclame l’égalité des parcours, est niais ; le seul nihilisme, digne et créateur, est celui qui acclame les commencements hors sentiers battus. | | | | |
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| ironie | | | À quoi puis-je penser, dans un état apaisé ? - au coin du feu, au bon vin, à Louis de Funès. Mais une fois attrapé par la palpitation, je me mets à songer à la musique, à la création, à la consolation. Et je me mets à tricher : j’approche le feu de mon cœur, j’enivre mon âme, et c’est mon sombre esprit qui commence à émettre de belles ombres. | | | | |
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| ironie | | | Même pour me mêler à la plate discussion sur la différence entre l’être, le devenir et l’avoir, il vaut mieux choisir pour leur sujet et l’objet – mon propre soi. Je suis mon soi inconnu ; je possède mon soi connu ; le seul devenir, digne d’être remarqué, est ma création, l’être que mon soi connu produit, sur l’instigation implicite de mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Je n’aime pas l’image d’un philosophe qui serait permanent voyageur, en quête des vérités, à moins qu’il s’agisse d’un voyage dans le temps, ce qui ferait de l’immobilité de son séjour au milieu des ruines du passé – un voyage, reconstructeur de vérités, d’un vagabond de l’espace. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’aventure du Château en Espagne, interviennent trois personnages : l’architecte, le châtelain, le mémorialiste – l’esprit, le cœur, l’âme. L’esprit songe aux souterrains, puits, murs, toits, mâchicoulis et douves ; le cœur vit l’éclat des salons, la fête de la salle du trône, la joie des alcôves ; l’âme en voit la ruine terrestre et en reconstitue une chronique céleste. L’épique, le magique, le mélancolique. | | | | |
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| ironie | | | Me montrer par mes actes, me décrire avec mes idées, m’inventer en métaphores – je me demande, laquelle de ces images est la plus authentique ou s'exhibe mon soi le plus complet. Sceptique des actes, neutre avec les idées, je préfère la caresse et l’intensité des métaphores. | | | | |
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| ironie | | | On appelle les échecs – jeu royal ; cette définition s’applique-t-elle à l’art ? Un échéphile exalté monte même d’un cran : « L’art est un jeu divin »* - Nabokov - « Искусство — божественная игра ». Chez l’artiste, divin est le désir de maîtriser le beau, et dans le jeu, ce qui le passionne, c’est d’en inventer des règles. | | | | |
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| ironie | | | Il faut inclure l’ironie dans l’arsenal de tes contraintes : préserver quelques idéaux des moqueries de celle-là, car sans idéaux, tu ne peux être que producteur et non pas créateur. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines sont le cadre le plus propice pour une création, puisque l’artiste préfère le regard aux yeux, la mémoire au présent, le rêve à la réalité. | | | | |
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| ironie | | | Pour me plier à leur fichue règle d’unité de temps, d’espace et d’action, je proposerait l’éternité, l’infini et le rêve ; ces coordonnées sont beaucoup plus prometteuses que les siècles, les latitudes et les gesticulations. | | | | |
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| ironie | | | Le soi inconnu est, probablement, du genre féminin, puisqu’il joue, surtout, le rôle d’une muse ou d’une maîtresse pour le soi connu, dont la virilité est évidente. Les genres grammaticaux rendent la scène ambigüe : le soi connu est la créature, et le soi inconnu – le Créateur. Leur fruit commun, l’œuvre, c’est la création. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’écriture, personne ne peut m’imiter, ce qui m’autorise à proclamer ma voix – inimitable. Ce qui ne m’empêche pas d’imiter, de temps en temps, des mélodies ou des rythmes des autres. | | | | |
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| ironie | | | Je dois reconnaître que ce que je sais exprimer est plus vaste, plus profond et, surtout, plus haut, que ce que je vois. L’essentiel dans mes notes est écrit, les yeux fermés ou le regard, détaché du visible. | | | | |
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| ironie | | | Les éclats, projetés sur les forums, se ternissent rapidement ; beaucoup plus de pureté et de longévité possèdent les ombres, que tu chéris dans ta solitude. | | | | |
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| ironie | | | Chez celui qui ne se sert que d’un seul langage, de celui du troupeau, la contradiction est signe de bêtise. Mais chez un créateur de langages, les prétendues contradictions ne témoignent que d’une richesse langagière. Prenez Nabokov - à un endroit il dit : « L’écrivain est mort, quand il se met à se préoccuper des questions telles que : qu’est-ce que l’art ? ou en quoi consiste le devoir de l’écrivain ? » - « Писатель погиб, когда его начинают занимать такие вопросы, как что такое искусство ? и в чём долг писателя ? », mais ailleurs, nous lisons chez lui : « Le devoir de l’écrivain est de porter une flamme dans son regard » - « Долг писателя - огонёк в писательских глазах » et « L’art pur apporte plus de bien qu’une bienfaisance décousue » - « Чистое искусство принесёт больше пользы, чем бестолковая благотворительность ». | | | | |
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| ironie | | | Dieu commença sa carrière en créant le monde à partir de rien ; nos absurdistes veulent retourner ce monde merveilleux – à rien. | | | | |
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| ironie | | | L’univers érupta du néant et retournera au néant – et ils continuent leurs incantations sur le salut du monde par un changement de civilisations ! Les seuls sujets, dignes d’être débattus, ce sont - le Valoir d’une âme créatrice, le Vouloir d’un cœur sensible, le Pouvoir d’un esprit étonné, le Devoir d’un corps mortel. Bref, ce qui a son sens premier dans la solitude. | | | | |
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| ironie | | | On n’a le droit d’insérer une citation que si l’on est capable d’en évaluer le poids. « Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse ». - dit Montaigne. Souvent, je bâtis ma demeure sur des fondations, coulées et enterrées par les autres, et leur poids peut apporter de la solidité à ma construction, dont la viabilité n’est assurée que par moi-même, que ce soit des ruines ou des châteaux d’ivoire. | | | | |
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| ironie | | | L’Être et le Devenir – l’inventaire et l’invention. | | | | |
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| ironie | | | Il est normal de traiter Dieu de sourd et muet, puisqu’il n’entend pas nos questions ni n’émet de réponses. Mais on doit vénérer en Lui un Créateur incompréhensible et génial. | | | | |
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| ironie | | | La pratique du retour éternel, en s’opposant aux visions progressistes ou eschatologiques, place tout commencement créatif dans le présent. | | | | |
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| introduction mot | | | MOT : Les idées reçues naissent dans des contrées pauvres et s'arborent par des stériles repus. Les mots non reçus, dont j'assume ici le trafic, portent sur eux l'embarras de leur conception et la douleur de leur venue au monde. Contrairement aux idées, les mots parlent déjà une langue et sont très sensibles à tout changement de climat. Pour les adopter, il faut savoir lire les regards et les doigts aux tempes, sur le cœur ou sur les lèvres. On ignorera à jamais leurs géniteurs naturels ; comme tout ce qui est grand, ils ont une source inexplicable. | | | | |
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| chœur mot | | | PROXIMITÉ DIVINE : Après les yeux, le mot est le meilleur créateur de la proximité. Si je ne m'extasie pas moi-même devant mes écrits, je ne me suis rapproché ni de Dieu ni de moi-même ; j'écris pour des étrangers mécréants, dont la louange ou le ricanement resteront blasphématoires et intraduisibles. Le mot ne doit pas coller aux choses, s'il veut nous en approcher. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît un mot par la difficulté de sa traduction ; il se trouve à mi-chemin entre une pensée et une poésie : la traduction d'une pensée est une récréation, celle d'une poésie - une recréation. « Dis-moi ce qu'est pour toi la traduction, je te dirai qui tu es »** - Heidegger - « Sage mir, was du vom Übersetzen hältst, und ich sage dir wer du bist ». | | | | |
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| mot | | | Sans m'être enraciné dans le français, j'en réclamai des fleurs ; ce que se permit ma compatriote, comtesse de Ségur, m'était interdit. L'arbre français me répondit par le silence de ses ramages ; je dus lui inventer un souffle, pour que mes feuilles bruissent. « Dans une langue d’emprunt, les mots existent non en vous mais hors de vous »*** - Cioran. Sans entendre la musique à ses nœuds, accords des mots justes, je dus confier mon visage aux couleurs de ses mots troubles, juchés près de la cime ; mais je n'envie pas ceux qui, à l'inverse, peuvent dire : « Je ne suis que parole, il me faut un visage » - Jabès. Je vise l'octopus profond, c'est l'occiput superficiel qui émerge. Je dois me résigner à n'être connu que par l'extérieur, puisque « l'intérieur de l'homme se révèle par la musique de sa parole » - Boehme - « das Innerliche arbeitet stets zur Offenbarung durch den Schall des Worts ». | | | | |
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| mot | | | La totalité du langage se réduit aux formules logiques et aux références d'objets et relations (de l'un et du multiple ; la grammaire universelle engendrant une langue interne). Pas de quoi fouetter un chat. Mais, tel un musicien, je l'interprète, face à mon univers silencieux, et mon âme, en chef d'orchestre ou en casserole attachée à mon corps, fait entendre une mélodie ou un grincement, un soupir ou un bâillement. « En langage poétique, le signe acquiert une valeur à part, créant une espèce d'accompagnement du signifié » - R.Jakobson - « In poetic language, the sign takes on an autonomous value and creates a sort of accompaniment to the signified », et comme dans un opéra, la musique libre l'emporte souvent sur le livret imposé. « Même l'interprétation et l'emploi des mots suppose une création libre » - Chomsky - « Even the interpretation and use of words involves a process of free creation ». | | | | |
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| mot | | | Orateur - os + ratio - raison de la bouche. Je lui préfère la raison de l'œil - le regard. La pire, c'est la raison de la cervelle - oraculisme, où l'on réinvente soi disant et la bouche et l'œil. | | | | |
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| mot | | | Fonder sa vie sur la reproduction de moments uniques ou sur la production de choses pratiques ? - non, sur la traduction de messages cryptiques ! La félicité et l'action comme messages à traduire, d'une langue toujours étrangère. Ne pas être aussi mauvais traducteur que ces Latins, qui traduisirent par réalité l'energeia grecque. Les gouffres les plus infranchissables, entre l'Orient et l'Occident européens, sont creusés par ces traductions : « Le déracinement de la pensée occidentale commence avec cette traduction » - Heidegger - « Die Bodenlosigkeit des abendländischen Denkens beginnt mit diesem Übersetzen ». La prose latine défigura la poésie grecque. | | | | |
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| mot | | | Les chiffres et non pas les mots sont le miroir de l'esprit. Les mots sont la vie de l'autre côté de ce miroir. Les chiffres font comprendre l'esprit, les mots - le reproduire. | | | | |
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| mot | | | Le mot en pointillé crée des états d'âme éclectiques ; mais modulés par la trajectoire des idées (l'idée est l'acte du mot), ils doivent prendre une forme syncrétique, nuage de points orienté. L'idée organique traduit une image d'une seule pièce, le mot thaumaturgique la recrée de toutes pièces. « Les idées sont des créatures organiques ; la forme leur est donnée à la naissance, et cette forme est l'acte » - Lermontov - « Идеи - создания органические : их рождение даёт уже им форму, и эта форма есть действие » - les formes fécondes en idées (Valéry). | | | | |
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| mot | | | L'inspiration démocratise les dictionnaires. Quand un sentiment riche et châtié voisine soudain avec la misère des noms et s'encanaille dans une liaison avec la vulgarité des verbes. | | | | |
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| mot | | | Il s'agit de coller les mots à la vie imaginaire (la vie réelle étant vouée à recevoir nos maux). Il est plus fécond d'en envelopper un lien plutôt qu'une chose. Le lien, à ses extrémités, est bardé d'inconnues ; la chose est trop liée à son essence, à son noyau constant, sans perspective de belles substitutions. Le mot est un nom, associé non pas à la chose, mais à sa représentation, à son concept donc. Les mots eux-mêmes ne sont pas des liens, mais des aliments de notre appétit d'images et d'émotions ; tout lien est dans le modèle. | | | | |
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| mot | | | L'une des plus immenses merveilles humaines : dans les cas les plus intéressants, on ne sait pas d'où vient l'irrésistible musique de notre regard - de la perfection du réel ? de l'intelligence du représenté ? de l'élégance de l'exprimé ? L'esprit le plus rare - celui qui vit une fusion de ces trois sphères, dans un accord divin, et, tout en reconnaissant leurs mutismes problématiques, nous enivre de leur musique recréée, recommencée, mystérieuse. « Les mots, parfois, ont besoin de musique, mais la musique n'a besoin de rien »* - E.Grieg. | | | | |
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| mot | | | On ne me lira jamais comme je veux, comme si les mots venaient d'être inventés. Pourtant c'est bien ainsi qu'on est tenté d'écrire. Forcer l'oubli des trajectoires connues des mots, les vouer à la destinée des hapax et solipsismes, esquisser des pointillés, qui en feraient pressentir envolées ou chutes. Le verbe créateur ne connaît pas de continuité, tandis que « la nature ne fait pas de bonds » - Leibniz - « natura non fecit saltus » - on ignorait encore les quantas atomiques et les mutations génétiques - que des bonds en discontinu ! La hauteur n'habite que le verbe ; il faut se méfier jusque du ciel : « Sur terre - des arcs brisés ; au ciel - des cercles parfaits » - R.Browning - « On the earth - the broken arcs ; in the heaven - the perfect round ». Et saluer le Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais non pas mon verbe ». | | | | |
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| mot | | | Ce que je bâtis devrait pouvoir se muer, à tout moment, en abri, en ruines, en fonts baptismaux, en mausolée. De l'architecture polyvalente en mode synchrone, abri des exilés, des momies, des relaps. | | | | |
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| mot | | | Je ne serais apprécié ni lu que par ceux qui savent ce que c'est qu'un langage inventé : Cioran ou un polyglotte. Entre ceux qui s'affirment et ceux qui s'inventent - pas de communication possible. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, ni l'on ne se dénude ni l'on ne se dissimule, dans le mot on crée, on crée une requête, nécessairement ironique (ironie voulant dire interrogation), et dans laquelle je dois briller soit par ma présence soit par mon absence. Au cours de l'interprétation de cette requête se produisent des rencontres inattendues des objets (Protokollsätze) qui, hors de mon discours, pouvaient s'ignorer. Parmi les subjugués par le mot, on trouve surtout poètes ou tyrans, ces amateurs des régions inexplorées, vers lesquelles les mots bâtissent des ponts. | | | | |
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| mot | | | Les mots, qui décrivent une douleur ou un bonheur réels, ou bien les mots, dépeignant des états d’âme complètement inventés, - sont indiscernables. L’authenticité ne peut pas être un critère sérieux de la qualité d’un écrit. Dans la littérature, les mots sont des points de départ et non pas d’arrivée. | | | | |
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| mot | | | Le langage, en mode routinier, n'est qu'un code d'accès, et très rarement, en mode-rupture, - une courroie de création. L'esprit possède et les langages et les modèles, et le premier critère de sa qualité est le contenu de ses modèles, auxquels renvoie un langage. C'est une question de goût et d'intelligence - avec quoi peupler ses modèles dynamiques : avec des fantômes ou avec des bases de connaissances, avec des déductions ou avec des faits. Le sot croit « créer en nommant » (Proust), l'artiste nomme en créant. | | | | |
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| mot | | | Mes ressources verbales ne sont évidemment pas dans la langue française, mais à côté d'elle. Ce à côté ambigu que je verrais et lirais bien - au-dessus. | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit s'entrechoquent des images, dans l'intellect - des représentations (idoles), dans la langue - des signes. Chez tout le monde - trois voies vers Dieu ; chez les créateurs - trois voix à partir de Dieu. Le mot, au sens noble, est un habile et haut réseau de signes, s'inspirant des images ou représentations profondes ou s'y adressant. | | | | |
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| mot | | | La langue n'est pas une pensée extérieure, comme la pensée n'est pas une langue intérieure. La langue prend en charge la pensée ; le contenu de la pensée naît hors toute langue et se forme dans un langage conceptuel. La langue interroge ce que la pensée crée. | | | | |
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| mot | | | Valéry part d'un concept improvisé, effleurant à peine les choses, pour aboutir à un mot poétique. Heidegger part d'un mot improvisé, ignorant les choses, pour aboutir à un concept prosaïque. Privez le langage de suffixes, vous coupez toute source d'inspiration de Heidegger. Oubliez toute la culture, la cible de Valéry garde toute son excitabilité. | | | | |
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| mot | | | L'origine linguistique de la honte : ce qu'il y a de meilleur en nous n'a pas de langage et reste un appel inarticulé, une forme en puissance, une pure disposition sans ressources ni outils. L'invention d'alphabets, l'adamisme et l'ésopisme, la genèse de nos mondes ratés. | | | | |
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| mot | | | Le sens est la jonction (une sorte d'unification mystique, au-delà du mystère) du discours (problème interprété dans le contexte du modèle) et de la réalité (qui est mystère). La langue, elle, sans le modèle, au-dessus duquel elle est bâtie, est absurde et c'est ça, son plus grand miracle. Elle est parlée et elle est parlante : « Il y a deux langages : celui qui disparaît devant le sens, dont il est porteur et celui qui se fait dans le moment de l'expression »** - Merleau-Ponty. Le conceptuel se concentre autour du sens, et le poétique se fixe dans le mot : « Le poème n'est poétique que s'il s'incarne dans les mots » - Hegel - « Das Poetische ist erst dichterisch wenn es sich zu Worten verkörpert ». | | | | |
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| mot | | | Suivre ses idées - création autodestructrice, à portée de tout ingénieur ; obéir aux mots - création autocréatrice, réservée aux ivrognes et aux poètes. Dès que la musique des mots est trouvée, leur sens vient tout seul, sous forme d'idées. L'inverse, « Occupe-toi du sens, les sons s'occuperont d'eux-mêmes » - L.Carroll - « Take care of the sense and the sounds will take care of themselves » - est inepte. | | | | |
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| mot | | | Mieux on sait se passer de guillemets explicites, mieux on sait s'appuyer sur les guillemets implicites. | | | | |
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| mot | | | Le Logos est bien un Verbe des langues latines et non pas un mot (Word, Wort, Слово) des langues germaniques et slaves. Le verbe détermine l'essence grammaticale, la rection articulée, tandis que le mot n'en est qu'un membre désarticulé. Dieu inventa une grammaire de la création ; l'homme en produit des prières, des chants ou des modes d'emploi. | | | | |
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| mot | | | La routine et l'inertie empêchent de comprendre, qu'un discours en langue de bois ou un discours fortement métaphorique sont séparés de la réalité par un gouffre du même ordre. On se sert de sa propre invention ou de celle des autres ; le langage onirique ou le langage statistique planent à une même hauteur, c'est le propriétaire des ailes qui les discrimine. | | | | |
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| mot | | | L'expressivité a deux sources : l'ordre conceptuel et le désordre langagier. La vie en soi de l'écriture est dans l'équilibre entre les deux ; la stérilité - dans l'oubli de l'une des deux. La pensée est un moyen d'expression (structure en surface) ; l'expression est une contrainte de la pensée (structure profonde). | | | | |
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| mot | | | Avec les mots, hélas, on construit ; mais le discours de rêve aspire à ce qu'on en dise ce qu'on dit d'un arbre - il ne se construit pas, il croît. La tour d'ivoire ou la Tour de Babel : créer ou seulement toucher le ciel. Mes ouvriers mélangent leurs idiomes, mais ils ne font que hanter mon chantier, sans en dicter ni hauteur ni cadences. « Tout être spirituel se bâtit une demeure, et au-delà - un monde, et au-delà encore - un ciel » - Emerson - « Every spirit builds itself a house ; and beyond its house a world ; and beyond its world, a heaven ». | | | | |
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| mot | | | Notre soi le meilleur n'a pas de mots ni de langage fidèle de gestes. La vraie littérature naît de la sensation d'une traduction, d'une mimesis de ce fond innommable, indicible et ineffable dans la même langue. Sinon on plonge dans une langue étrangère. La meilleure traduction est celle dont l’original est illisible. | | | | |
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| mot | | | Guillemets de bienvenue, déconstruction verbale, monstres de morphologie - l'activisme de Heidegger. Je lui préfère cet immobilisme - monstres de grammaire de la création, conception métaphorique, points de suspension en guise d'adieu… La déconstruction est toujours la même manie de (re-)bâtir un système, en ne comprenant pas que seuls les commencements métaphoriques et émotifs sont dignes d'être portés par notre souffle, vers une fin, qui n'est pas à nous. | | | | |
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| mot | | | Le caquetage assourdissant de l'auteur moderne, frappé de logorrhée aigüe, pour se persuader, qu'il est en train de pondre des œufs. « Il pond des poncifs comme des œufs, mais il oublie de les inséminer » - Canetti - « Er legt Sätze wie Eier, aber er vergißt, sie zu bebrüten ». | | | | |
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| mot | | | Ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre ni mon regard ni ma houle. Et, dans mon soi révélé ou palpitant, le mot n'a rien de palpable à embrasser ni à reproduire ; c'est une ambition bien niaise, que « ton fruit soit copie de toi-même » - Byron - « as our mould must the produce be » ; il n'y a rien à copier - ma création est moi ! Encore que ce soient les meilleurs qui le tentent ; les pires copient les autres ou les choses. | | | | |
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| mot | | | Le terme de langue couvre trois entités profondément différentes : - un système de signes faisant abstraction de son usage et comparable en tout point avec un langage de programmation : alphabet, vocabulaire, morphologie, grammaire ; astucieux, rigoureux et délicat, mais sans vraiment de merveilles - un système bâti au-dessus d'un modèle conceptuel ; un outil de connaissance et de communication ; on devrait parler de langage (« Le langage est relais par signes »*** - Valéry - la plus précise des définitions !) - un outil d'expression, le modèle sous-jacent fondé sur l'esthétique ; strictement parlant, à chaque usage on y crée une nouvelle langue. | | | | |
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| mot | | | En déconstruisant, ils enlèvent le mortier et les charpentes, pour ne laisser que les briques des mots nus à partir desquels ils espèrent pouvoir bâtir un édifice pur. Tandis que toute la pureté et toute l'architecture résident dans le ciment de l'intelligence et dans l'ossature du style. Mais cette démarche se justifie en recherche de fondations, de commencements, pour nous débarrasser des épaules de géants, sur lesquelles reposaient peut-être nos positions ou nos constructions. En acceptant, éventuellement, de se retrouver dans des ruines, ce niveau zéro de la création. | | | | |
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| mot | | | Où peuvent se trouver - si elles existent ! - ces fichues idées platoniciennes ? Dans la réalité ? Dans le modèle ? - Non, presque exclusivement (sauf quelques constantes eidétiques - en physique, en chimie, en biologie) - dans le langage ! C'est à dire dans un outil de critique et non pas de topique. Ni représentation, ni interprétation, mais requête. « Le passage de la vie dans le langage constitue les Idées »** - Deleuze. Les universaux, en revanche, ne sont ni dans la réalité (universalia ante res - le réalisme platonicien), ni dans le langage (le nominalisme médiéval), mais bien dans le modèle (universalia in rebus - les impressions de l'âme aristotéliciennes). Quand on comprend, que non seulement les relations, mais aussi les propriétés et les attributs peuvent être représentés en tant que classes, toute discussion sur le lieu de leur existence devient superflue. | | | | |
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| mot | | | La haute création, la poïesis, sera toujours de la traduction, de la mimesis. Le jardinage divin du mot vivant sera au-dessus de l'artisanat (démiurgie), de la tekhné, de l'idée mécanique. La fidélité chevaleresque au mot vulnérable ou la maîtrise intéressée de l'idée : « Ton chevalier, ton artisan jaloux, te portent leur prière, ma douce langue ! » - Nabokov - « Так молится ремесленник ревнивый и рыцарь твой, родная речь ! » - et que ta prière ne se confonde jamais avec le sermon. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît le vrai auteur par la place, qu'il accorde aux pas intermédiaires, aux passages entre le n-ème et le n+1-er pas, ou bien aux premier et dernier. Ou bien l'augmentation (augeo) ou bien la création (auctoritas), il faut choisir. La priorité ou la primauté. | | | | |
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| mot | | | On ne peut opposer au langage que la pensée ou l'émotion. Il tient en respect la première et même en triomphe, souvent, haut-la-main, mais il se décourage devant l'ineffabilité désarmante de la seconde. Mais sans ces retentissantes défaites il n'eût jamais appris à produire de la pensée et de l'émotion. | | | | |
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| mot | | | La représentation est une tâche conceptuelle, où la langue n'intervient presque pas ; la langue y est statique et la conception - dynamique ; l'expression, en revanche, résulte de la confrontation entre une représentation statique et une langue dynamique. Les signes linguistiques s’attachent aux représentations pré-langagières, ce qui prépare la pensée langagière. | | | | |
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| mot | | | Avant d'être action, tout écrit est réaction ; rebondir de la chose elle-même devint trop ordinaire, puisque tous les angles de vue furent déjà explorés ; plus prometteur est de rebondir non pas de la chose même, mais, déjà, du regard d'autrui sur elle : questionnement des questions, géographie avant paysage, paysage avant climat, se servir d'autrui comme miroir, contrainte ou panneau indicateur - tel est l'intérêt principal de mes citations. Stendhal pensait, qu'il fallait « faire son entrée dans ce monde par un duel » ; je m'en prépare la sortie en affrontant toute une coalition de meilleurs escrimeurs. Mais je compte sur l'amitié inespérée de certains de mes adversaires aînés, pour que nos épées tirées se redirigent vers des ennemis de nos princes ou de nos maîtresses. | | | | |
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| mot | | | Du croisement entre l'ironie et la pitié naît la noblesse ; la noblesse multipliée par l'intelligence réveille le talent ; le talent, séduit par l'idée, aboutit à la création ; la création, attirée par le soi, produit le mot - la généalogie du mot, du meilleur, de la maxime. | | | | |
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| mot | | | La langue a un double rapport : à l'art et au savoir, d'où ses deux manifestations - le style et la quête. Elle est active et créatrice, sur la première facette, passive et subordonnée - sur la seconde. La représentation, implicite ou fantomatique, fait que la langue touche au réel toujours à travers le voile des concepts ou images, qui, à leur tour, en attendent l'écho : « La connaissance pressent la langue, comme la langue se souvient de la connaissance »** - Hölderlin - « Wie die Erkenntniß die Sprache ahndet, so erinnert sich die Sprache der Erkenntniß ». | | | | |
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| mot | | | Je suis sûr de la divinité de mon Enfant ; je sais, que Sa Mère, la langue, s'offre à tout le monde ; mais j'en fais une Vierge et de mon message - une Bonne Nouvelle. | | | | |
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| mot | | | Les concetti et leur antagoniste, le Witz, réclament de vastes développements ; c'est pourquoi le défi de les envelopper ensemble au sein d'une maxime ne peut être relevé que par des virtuoses. « Il est besoin de plus d'esprit et d'industrie, pour assembler les vérités, qui sont dans les livres, en un corps bien proportionné, que pour composer un tel corps de ses propres inventions » - Descartes. | | | | |
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| mot | | | Le dualisme cartésien réduisant le monde soit à l'âme soit à la matière, infligea une grande injustice à la langue, qu'il classa parmi la matière (les philosophes analytiques, pour réparer les dégâts, tombèrent dans une hérésie encore plus grave). Or, l'âme qui conçoit et l'âme qui exprime, l'esprit et le goût, le modèle ou la quête, ce sont deux facultés si différentes et si autonomes, que la sainte triade, réalité - modèle - langage, s'impose. D'ailleurs, Descartes voit dans l'homme non pas une dualité, mais une triade, puisque les sens n'appartiennent ni à l'âme ni au corps, mais à leur fusion inextricable. | | | | |
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| mot | | | On a beau chanter la fonction, c'est à dire l'âme et la pensée, c'est l'organe, c'est à dire le corps et le mot, qui procure la jouissance la plus indubitable. « Le corps est l'organe-obstacle de l'âme, et les mots – l'organe-obstacle de la pensée » - Jankelevitch – en matières divines, le créateur, c'est à dire l'homme de l'imagination et de l'élan, est porté par la contrainte plus loin que par les moyens. | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me débarrasser de la lourdeur des choses, sentir l'essor musical, pictural ou intellectuel, - c'est la lourdeur des mots qui me clouera au pilori, des mots, pour lesquels je ne suis qu'un intrus, lourdaud et balbutiant, perclus de mésaises de métèque. | | | | |
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| mot | | | Le mot est dans le faire ; il n'est presque pour rien dans le connaître (sauf pour le menu fretin de professeurs de philosophie) ; il est un arbre (de quête ou de communication) et non pas le sol. Mais le connaître grec correspond à notre faire ; c'est ainsi qu'il faut comprendre Platon : « Celui qui connaît les noms, connaît les choses ». Celui qui crée dans le mot, poète ou philosophe, sait que, une fois la plume en main, il ne sait plus rien et, à la fin, n'en saura pas davantage. | | | | |
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| mot | | | Un sot sobre expose ses pensées, avec des mots si ternes qu'on en bâille ; un sot ivre déverse des mots, dans lesquels on n'entend aucune pensée. « Le vin fait prendre les mots pour des pensées » - S.Johnson - « Wine makes a man mistake words for thoughts ». L'homme de bien a besoin d'un état d'ivresse, à vivre ou à créer ; tout accès de sobriété devrait le réduire au silence ou faire tomber sa plume. | | | | |
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| mot | | | Tout discours, qu'il soit littéraire ou technique, se réduit à deux tâches : comment référencer les objets et comment référencer les relations ; c'est la hauteur élégante ou la profondeur rigoureuse du nommage qui relèvent de la véritable création. « Où réside la magie, celle du nommage sans création ? - dans un mot juste, qui appelle la splendeur de la vie, et elle advient »*** - Kafka - « Das Wesen der Zauberei, die nicht schafft, sondern ruft : ruft man die Herrlichkeit des Lebens mit dem richtigen Wort, dann kommt sie ». | | | | |
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| mot | | | Poe pensait avoir hérité son alphabet d'un perroquet bariolé ; d'autres veulent donner à leurs mots les signes des aigles, des rossignols, des albatros ou des hiboux ; ces derniers écrivent en gros traits et en petits caractères. L'alphabet - la largeur des gammes ; les mots - la hauteur des mélodies. | | | | |
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| mot | | | Dès que le fait d'écrire est ressenti comme aussi naturel que de se laver ou de marcher, on irradie la platitude et la graphomanie ; le mot est toujours un artifice, une invention comme les tentatives d'un mime de rendre les couleurs, goûts ou températures. La singerie, elle, est naturelle ; la création, face au monde silencieux, est un pied de nez grimaçant, dont on est fier et honteux à la fois. Verdi disait, qu'il : « valait mieux inventer une vérité que la copier »* - « Copiare il vero può essere una buona cosa, ma inventare il vero è meglio ». | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, la part purement langagière est entrelacée avec les couches conceptuelle et poétique, la référentielle et l'expressive ; quand ces deux dernières sont trop misérables, ne conduisant ni à un approfondissement fécond ni à un rehaussement musical, on peut appeler ce discours exclusivement langagier, c'est le silence, dont parle Wittgenstein ; dans un discours intellectuel ou poétique, au contraire, après l'unification avec des idées ou images, disparaît le langage (Valéry). Entre la maxime verbale et la pantomime musicale se joue la création humaine. | | | | |
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| mot | | | Tout discours est fait du dit et du fait, le vrai faire, hors toute imitation, consistant à innover dans le dire. Et cette innovation peut surgir de plusieurs sources : le choix de matériaux, l'usage d'outils, le style d'édifices, leur ampleur, la solidité de leurs fondements ou l'audace de leurs hauteurs, leur incrustation dans le paysage etc. Sans le faire, le seul dire n'est qu'une copie ou une partie de termitières ou de phalanstères. | | | | |
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| mot | | | L'agaçante capacité protéiforme du verbe faire – de l'action au constat, de la création au bilan. Pour moi, le soi inconnu est fait ; il est à faire, pour Valéry : « C'est ce que je porte d'inconnu à moi-même qui me fait moi »*** - je le traduirais par : ce qui devient connu quitte mon vrai soi. | | | | |
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| mot | | | Dans le langage, il y a une partie magique, qui créa l'homme, et une partie mécanique, que l'homme créa. Il faudrait revoir ce qu'on entend par commencement, en glorifiant le Verbe. | | | | |
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| mot | | | La langue de philosophie, c'est le français, comme la langue de poésie, c'est l'allemand. La logomachie française pousse à soigner la ligne sémantique, musicale, du discours ; la logomachie allemande favorise le goût de l'édifice syntaxique structurel. La morphologie indigente du français oblige à créer des concepts avant les mots ; la morphologie allemande invite à créer des mots avant les concepts. Les contraintes vaincues expliquent souvent le succès intellectuel ; c'est pourquoi la meilleure philosophie française est poétique (Pascal ou Valéry) et la meilleure poésie allemande est philosophique (Hölderlin ou Rilke). | | | | |
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| mot | | | L'univers des mots et des idées n'est pas moins humain que celui des phénomènes et des paysages ; le romantique, qui se renferme dans le premier, n'a pas besoin de descendre dans le second, pour prouver, que la vie et la mort l'habitent. Le regard d'un créateur, même aux yeux fermés, embrasse tout l'univers. | | | | |
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| mot | | | Le parcours d'un créateur - son commencement, ses contraintes, ses moyens, ses buts – tout y est hors langage ; le langage, ce ne sont que des chemins d'accès aux étapes de ce parcours. « Le texte n'est qu'un petit rouage dans une machine extra-textuelle »** - Deleuze. | | | | |
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| mot | | | Chez celui qui ne maîtrise pas le mot créateur, c'est à dire le mot poétique, la grande matière se profane par le mot inexpressif. Mais celui qui est, à la fois, philosophe et poète, sent l'espace de liberté entre l'expression et la pensée et, tout en visant la pensée, il laisse le mot inventeur tracer le chemin ou dessiner les fins ou esquisser les commencements. Seul le poète peut se permettre de « commencer par faire la chasse aux mots plutôt qu'à la matière » - F.Bacon - « to begin to hunt more after words than matter ». | | | | |
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| mot | | | L'homme vaut par ce qu'il veut, et le créateur - par ce qu'il peut. Plus une langue est libre, plus séduisant et l'usage de cette liberté, pour s'épancher, au détriment de la création pure. D'où le mérite du poète français, surmontant d'horribles contraintes langagières, n'existant pas pour ses confrères latin ou russe. Et c'est pourquoi, chez ces derniers, on découvre si souvent l'homme, tandis que chez le premier on n'a affaire qu'au poète. | | | | |
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| mot | | | Le mysticisme est le contraire du culte de la technique : croire que partir de la musique des mots est plus passionnant que ne tenir qu'au bruit des concepts et des choses ; la création impondérable, face à la lourde inertie. | | | | |
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| mot | | | Ni l'idée ni le verbe n'emplissent le premier élan créateur. Au Commencement était quelque chose, qui ne parle pas encore, mais, déjà, console. « 'Au commencement était le Verbe' - un appel à redécouvrir dans ce monde la force créatrice de la raison » - Benoît XVI - « 'Im Anfang war das Wort' - Aufruf dazu, in der Welt die schöpferische Kraft der Vernunft neu zu entdecken » - avant le mot, avant la raison, il y a le désir, caresse à donner ou caresse à recevoir. Le mot lui donne une forme et la raison - un fond. Et la création, c'est l'heureuse rencontre des deux. | | | | |
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| mot | | | L'écriture reproduit les mêmes étapes que la musique : la partition (conçue abstraitement par le compositeur), les instruments (où se retrouvent cordes et souffles), l'interprète (développant les idées et enveloppant les notes), l'auditeur (dont l'oreille est plus présente que le cerveau ou l'âme). Mon drame est que mes instruments français seront, fatalement, mal accordés ; je ne peux compter que sur de bons cerveaux de mon auditoire improbable. | | | | |
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| mot | | | Où, exactement, naît la musique, parmi le réel, l'intellectuel, le sentimental, le verbal ? Son créateur et l'interprète, l'âme, peut animer tous ces domaines ; toute matière peut y être vue comme une empreinte ou lue comme une partition. « Chaque langage dit une partition de la musique humaine » - M.Serres. | | | | |
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| mot | | | Il existe bien un parallèle profond entre l'interprétation de l'être du monde et l'interprétation d'un discours, intelligent et original : dans les deux cas, on peut, techniquement, faire abstraction du créateur et reconstruire son propre arbre de connaissances ; mais les créateurs ont leur propre arbre, mystique ou artistique, présent derrière tout phénomène et tout mot, avec tant de belles inconnues, qui n'appellent qu'à être unifiées avec des branches interprétatives ; donc, pas de belles interprétations sans grandes représentations ; le monde ne peut pas se réduire à son interprétation, comme le veut Nietzsche. | | | | |
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| mot | | | Ma vision-compréhension est, en grande partie, un emprunt au patrimoine commun des hommes, mais mon regard, c'est ma vision-création, qui commence par un détachement, par volonté ou par révélation, du monde connu, nommé. Nommer ne fait pas partie des prérogatives du regard (mais référencer, relier des noms avec de bons connecteurs - oui) ; le regard, c'est une projection du verbe sur un modèle du monde. Théorie voulait dire, jadis, - regard. Le regard est réduction de toute observation en introspection. | | | | |
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| mot | | | Ils croient que leur dit est ce qu'ils pensent, et ils voient dans cet accord une difficulté majeure. Or, c'est une difficulté d'élocution et non de création. L'artiste n'a qu'à bien dessiner les ombres de ses mots, pour que, au-dessus, d'une direction inattendue, se devine la lumière de sa pensée. L'altération crée l'altérité (« La production produit le producteur » - Blanchot). Le sot fait l'inverse. | | | | |
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| mot | | | Les ombres, dans un bel écrit, sont l'essentiel : la tonalité, la mélodie, la force. Mais la lumière de l'harmonie et de l'orchestration doit y percer. C'est tout ce que je demande à mes gammes françaises. « Si je veux faire parler mon âme, aucun vocable français ne s'y présente ; mais si je cherche à briller, alors c'est autre chose » - Tolstoï - « Когда хочешь говорить по душе, ни одного французского слова в голову нейдёт, а ежели хочешь блеснуть, тогда другое дело ». | | | | |
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| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
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| mot | | | Pour le sot, c'est à dire un mouton ou un robot, le langage est une collection d'étiquettes ou de protocoles, permettant de beugler ou de communiquer. Pour le créateur, il est un choix d'instruments de musique, fabriqués par et appartenant à toute la nation ; il en sélectionne ceux qui conviennent à son goût, son besoin, ses contraintes. Disposer, pour lui, c'est composer et poser. | | | | |
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| mot | | | Écrire, c'est bâtir un édifice, dans un style que te dictent ton goût et ton talent. Pour avoir cette liberté, il faut habiter la langue, c'est à dire se sentir chez soi dans son atelier, maîtriser et ses outils et ses matériaux et ses acoustiques. Mais je n'habite plus aucune langue ; je suis condamné à n'ériger que des ruines, en espérant qu'un œil de connaisseur y devine le style rêvé : une caverne, une tour d'ivoire, un temple. | | | | |
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| mot | | | L'air est l'élément de la poésie ; le son a besoin d'air, pour être entendu ; les premiers gestes de la Création, étaient-ils accompagnés d'une musique et d'une poésie ? Puisque le son précède la parole, et « une langue est un commentaire humain sur la création » - J.Green - son premier rôle serait donc la traduction d'un original indéchiffrable. Modeste et somptueux ! | | | | |
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| mot | | | Pour échapper au prurit du changement, qui finit toujours par nous laisser avec la même chose, il vaut mieux suivre la devise opposée de Quintilien : « La même chose mais autre » - « Eadem sed aliter ». Les angles de vue, les langages, reconnaissent, font et défont les choses, c'est à dire leurs modèles. | | | | |
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| mot | | | Le seul degré de création, qui nous soit accessible, est la traduction. Du lisible (l'interprétation ou la parodie) ou de l'illisible (la transmutation ou la métamorphose), mais toujours dans une langue des mots. « La véritable créativité commence souvent là où s'arrête le langage » - Koestler - « True creativity often starts where language ends ». La langue d'idées n'appartient qu'à Dieu de la médiation. Là où s'arrête le langage s'arrête la création, mais peut se mettre en branle la créativité. | | | | |
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| mot | | | On reproche aux poètes de ne savoir ce qu'ils pensent qu'après l'avoir chanté. Sa parole imprimée, il fictionne ce qu'il aurait pensé. Les autres sont tellement gonflés de leurs pensées toutes prêtes, qu'ils n'exsudent que de l'air. La compression est ennemie de l'impression. | | | | |
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| mot | | | Pour ouvrir les portes, plusieurs solutions : devenir familier du portier, fabriquer les clefs, apprendre l'art sésamique. « Qu'est-ce que la langue dans la bouche d'un homme ? - la clef d'un trésor ! Tant que la porte est fermée, personne ne sait si, derrière, il y a des pierres précieuses ou des ordures » - Saadi. Le bon regard, dans les yeux d'un homme, t'apprendra, que le vrai trésor est la clef elle-même et te détournera des serrures. Toutes les portes se valent pour celui qui a la formule sésamique. | | | | |
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| mot | | | Dans le réel, il n'y a aucune trace de poétique ; la poésie est de la traduction et non de l'imitation (la mimesis de Platon et Aristote) ; traduction artistique d'un message mystique, inarticulé ; notre soi inconnu est mystique, et le soi connu – poétique ; la rencontre entre eux, la traduction du premier dans le langage du second, c'est la création. | | | | |
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| mot | | | Les mots, c'est un champ magnétique d'attirances, avec des flèches et des arcs, avec lesquels tu pourras dessiner un monde de cibles. Les idées, c'est un répertoire de cibles touchées. « Il y a plus de ressources dans les mots que dans les pensées. C'est le monde des mots qui crée le monde des choses » - Lacan. Tout mot est une requête ou un ordre, et c'est la perspective allégorique du regard sur les choses qui en détermine l'épaisseur et surtout la hauteur. Le meilleur créateur se reconnaît par ses requêtes ! De la sédimentation de discours (Husserl) ne naît que l'arbre sémantique et non pas les choses pragmatiques. | | | | |
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| mot | | | Ils opposent la parole intempestive au temps : la première empêcherait l'action, que ne ferait qu'effacer la seconde. Mais la langue crée tout ce qui n'existe pas, et le temps ne crée même pas ce qui existe. Au lieu de tuer le temps, la langue doit le ressusciter. | | | | |
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| mot | | | La sincérité a un sens pour celui, pour qui son fait et son dit sont identiques, c'est à dire inexpressifs. Le créateur poursuit la beauté et se désintéresse de la sincérité. Donc, dans cet adage : « Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères » - proverbe chinois - le premier morceau concerne le sot, et le second - le poète. Qui se croit sincère ne peut pas être élégant. Qui se veut élégant, invente la sincérité des paroles. La sincérité vaut dans ce qui est profond ; l'élégance sied à ce qui est haut. | | | | |
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| mot | | | La vraie création peut naître de trois efforts disjoints : imaginer de nouvelles représentations, soufflées par le réel ou par l'imaginaire, composer de nouvelles requêtes du monde dans un langage nouveau, formuler de nouvelles interprétations des réponses, que le monde livre à mes requêtes – scientifiques, poètes, philosophes. | | | | |
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| mot | | | Valéry a une vision d'une profondeur vertigineuse : « Les mots ne sont pas dignes de figurer dans mes vrais problèmes et dans mes solutions »*** ! Que le modèle et la réalité s'en chargent et laissent aux mots transitoires le souci du haut mystère inventé ! « Ce n'est ni mot ni regard que je pleure, - je pleure le mystère perdu »*** - Tsvétaeva - « Жаль не слова и не взора - тайны утраченной жаль ». | | | | |
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| mot | | | L'usage, dans la maîtrise d'une langue, fait partie de ces contraintes qui manquent tant au métèque ; l'écriture est une traduction des intentions en phrases, et la métaphore en est le moyen principal, mais toute métaphore a des éléments dus au seul usage, et aucune invention ex nihilo ne peut s'en passer, sans nuire à la lisibilité. | | | | |
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| mot | | | Les beaux termes de mot et d'idée furent profanés par Adam et Platon ; nommer un objet est banal et créer un concept est trivial ; le mot est une idée, qui est profonde grâce au modèle et haute grâce au langage. | | | | |
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| mot | | | Toute pensée est plate (ou profonde, ce qui est la même chose, question du temps) avant d'inventer une hauteur langagière. « Les hautes pensées exigent un haut langage »* - Aristophane. On reconnaît la logocratie aristocratique dans la démocratie des pensées. | | | | |
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| mot | | | Au discours et à la présence, opposer l'écrit et la distance ; à la création maîtrisée d'idées - le créateur maître du mot ; à la pêche des solutions - l'immersion dans le mystère. | | | | |
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| mot | | | Un écrit parfait se conçoit à deux : par un talent, excité par la langue consentante et entreprenante. C'est de la procréation. Et c'est avec un brin de chagrin ironique et frustré que je me dis astreint à une simple création, puisque la langue française reste de marbre, face à mes avances désespérées. | | | | |
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| mot | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit me dévisager et me parler, en anticipant, et m'apporter sa dose de foi et de griserie. La ventriloquence, c'est à dire la création à mon insu, doit avoir sa place, dans la peinture de mes passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. | | | | |
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| mot | | | Ils appellent idée un discours avec un grand degré d'abstraction dans les termes. Activité à portée des machines ! Le mot, en revanche, est un discours, qui intrigue par sa construction, où la structure, la logique, la proximité des termes quelconques appellent une interprétation par des outils imprévisibles. | | | | |
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| mot | | | J'ai une tendresse particulière pour l'initiale I (même si Rimbaud se trompa de sa couleur – elle est bleue et non pas rouge), elle forme l'anneau de la création : idée, icône, idole (que la mauvaise hiérarchie platonicienne associait à Dieu, à l'artisan, à l'artiste). Tous en créent, mais seul l'artiste rend l'idée – palpitante, l'icône – vivifiante, l'idole – sacrée. Dieu nous munit d'instruments, pour les représenter, et d'organes, pour les interpréter. | | | | |
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| mot | | | Le mot éternel, en philosophie, signifie l’aspect trans-historique, la sortie hors du temps, d’où l’éternel retour nietzschéen, résultant de la métamorphose du devenir, auquel le créateur affecte l’intensité de l’être, le retour égalisant les dates et ennoblissant les lieux. Il ne restera à la dimension temporelle que le culte des commencements, ce culte de la personnalité et de la hauteur, et que Nietzsche appellera volonté de puissance. | | | | |
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| mot | | | Deux genres de maîtrise d’une langue : en tant qu’une couche au-dessus d’une représentation (fonction instrumentale – l’intelligence, le savoir) et en tant qu’une harmonie entre le son et le sens (fonction créatrice – la musique, la poésie). C’est dans ce sens qu’il faut comprendre Nabokov : « Toute grande littérature a pour demeure la langue et non pas les idées » - « Всякая великая литература - это феномен языка, а не идей ». Le philosophe doit maîtriser ces deux fonctions, c’est pourquoi Nabokov fut poète et nullement philosophe. | | | | |
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| mot | | | Quand je lis ces innombrables et plates amphigouries sur la lettre morte et l’esprit vivant, je comprends, que mes écrits dressent la lettre vivante contre l’esprit mort. Quand l’esprit devient vivant, il devient cœur qui crie ou âme qui crée. | | | | |
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| mot | | | À chaque verbe modal correspond un axe conceptuel : la fidélité, le sacrifice – au devoir ; la passion, la paix d’âme – au vouloir ; la création, la puissance – au pouvoir ; le commencement, l’inertie – au valoir. | | | | |
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| mot | | | Dieu nous fit présent de l’intelligence et de la liberté, pour que notre contemplation objective accompagne notre création subjective, les deux formant notre regard, ce juste homonyme de Dieu dans théorie. | | | | |
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| mot | | | La langue est un outil, qui ressemble étonnamment à la substance immatérielle, divine, de l’homme. Elle contient, nécessairement, une logique, ce qui correspond au travail de l’esprit. Elle permet une créativité individuelle, apportant du plaisir esthétique, ce que l’âme aspire à goûter ou à produire. Elle est particulièrement merveilleuse dans ses tentatives de rendre les humbles vibrations de la conscience morale, ce qui comble le besoin du cœur. Malheureusement, on n’a pas encore de nom, pour désigner cet organe, qui, d’ailleurs, peut se passer de langue, pour penser, créer ou aimer ; il reste unique, tout en disposant de ses trois hypostases. Les Chrétiens auraient dû se servir de cet argument, dans leurs théodicées. | | | | |
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| mot | | | La nature humaine se réduit au quadriparti nietzschéen – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – et elle se traduit nettement dans le contenu de toute création artistique, qui ne peut être qu’un dialogue, dans lequel l’homme (mon soi connu) s’exprime soit devant le surhomme (mon soi inconnu, Dieu), soit devant le sous-homme (le contemporain, le pair), soit devant les hommes (le clan, la tradition). Dans tous les cas on vise le feu, mais qui ne se maintient, aérien, qu’avec des aliments purs – le cas de Dieu en tant qu’inspirateur muet, une ouïe, un songe. Le dia-logue, avec deux autres dégénère en diarrhée aqueuse des sous-hommes ou en logorrhée terre-à-terre des hommes. | | | | |
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| mot | | | La parole la plus individuelle et novatrice est celle qui vise des choses, dont on n’a pas encore inventé le nom. « Le mot est un pont entre le sujet et l’objet » - A.Lossev - « Слово есть мост между субъектом и объектом ». | | | | |
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| mot | | | Comprendre et entendre sont souvent synonymes. Mais plus de musique contient un message, moins important devient le premier et plus décisif – le second. Dans ce sens, il faut créer pour être entendu plutôt qu’être compris. | | | | |
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| mot | | | Non seulement les cinq sens humains sont admirables et merveilleux, mais chacun donna lieu à une métaphore associée : le regard, la musique, le goût artistique, le flair, la caresse. Et si le Créateur ne s’inspirait que des métaphores, telles les Idées platoniciennes, et l’œil ou l’oreille ne seraient que leurs matérialisations ? Et ce serait pour cette raison que le Créateur ne mettrait nulle part Son nez ou Sa voix dans les affaires des hommes. | | | | |
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| mot | | | La richesse morphologique de l’allemand et du russe est très utile pour exhiber le niveau de notre culture ; mais c’est un cadeau empoisonné pour le poète, puisque cette facilité conduit trop facilement à l’illusion d’une beauté créée, tandis que cette illusion viendrait non pas de l’originalité des âmes, mais de celle des mots. | | | | |
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| mot | | | Voir ou concevoir : les yeux qui contemplent ou le regard qui agit, le verbiage ou le Verbe, le développement en étendue ou enveloppement par un élan vers la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Ce qui, dans une langue, est commun, collectif, ce sont sa grammaire et son vocabulaire passif (sans définitions, sans référence à un domaine de représentation). Ce qui rend ce vocabulaire actif, c’est l’attachement de mots et de tournures phraséologiques à une représentation particulière, ce qui crée un langage particulier, et ce qui rend la plupart de vérités (surgissant au sein d’un langage) – particulières et non pas générales. | | | | |
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| mot | | | Jadis, les mots d’un écrivain aboutissaient aux deux genres architecturaux : à celui des chaumières ou à celui des châteaux ; les miens, en profondeur, ressemblent aux chaumières, et en hauteur – aux châteaux. Aujourd’hui, dans les livres de mes contemporains, on ne trouve que des bureaux, des restaurants, des hôtels ou bien des casernes logorrhéiques interchangeables. | | | | |
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| mot | | | Les langages peuvent être naturels (les langues nationales) ou artificiels (les langages technico-scientifiques ou artistiques). Le langage artificiel de nos réflexions s’appelle représentation ; le langage artificiel de la création, adressée à l’esprit, c’est la technique rationnelle d’un art, avec une seule exception – la musique, adressée directement à l’âme, et qui est peut-être le langage artificiel de nos sensations. | | | | |
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| mot | | | Les mots, formant des idées ou métaphores inouïes, courent un risque fatal, s’ils sont reconnus par la foule, qui banalise et spolie tout ce qu’elle touche. La chance du solitaire est de garder au chaud, près de son cœur ardent, ses mots immaculés que seules les étoiles écoutent. | | | | |
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| mot | | | L’évolution de l’outil principal d’une écriture artistique : de la confiance orgueilleuse en l'esprit, à la fière foi en l'âme, à la noble maîtrise par le mot, cette étape ultime de toute plume ambitieuse et éclairée, étape gênante pour le regard initiateur mais justifiée par la création finale. En plus, cette conclusion aboutit à cette antienne protéiforme, tout galvaudée qu’elle soit, - Au Commencement était le Verbe, puisque tout grand écrivain vaut par la qualité de ses commencements. Le rêve : réduire tout discours au statu nascendi. | | | | |
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| mot | | | J’ai créé quelques douzaines de mots-métaphores, sur lesquels je n’ai entendu aucun jugement des autres. Étrangement, ceci m’a permis de vivre une sensation de pureté en miniature : aucun intermédiaire entre moi et ce que j’aimai. J’ai mieux compris alors la béatitude des anachorètes. | | | | |
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| mot | | | La conscience (c’est-à-dire la sensibilité et l’intuition) n’est pas langagière ; donc, ce qu’on écrit et ce qu’on ressent sont incomparables, incompatibles ; la pauvreté ou la richesse de l’un n’ont aucune influence sur les qualités de l’autre. | | | | |
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| mot | | | La représentation produit des concepts, le langage, visant la réalité, les transforme en modes d’emploi et celui du rêve les traduit en mythes. | | | | |
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| mot | | | À ces deux mots, très importants, – regard et voix – je donne un sens arbitraire de créativité et d'originalité. Je fus très content de tomber sur cette remarque de Cioran : « Tout s’estompe chez les êtres, sauf le regard et la voix », bien qu’il prenne ces termes au sens banal. | | | | |
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| mot | | | Comment je vois l’évolution de l’écriture : elle commença par le quoi (les choses), continua par le comment (la poésie), enchaîna avec le pourquoi (la philosophie), pour aboutir au qui (le créateur). | | | | |
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| mot | | | Jamais deux personnes ne partagent le même graphe ontologique, et donc jamais les mêmes mots ne recouvrent chez eux le même sens. C’est ce qui justifie la créativité morphologique et conceptuelle de Heidegger. | | | | |
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| mot | | | On aurait dû avoir trois mots différents à la place du verbe exister, appliqué à la réalité, au modèle et au discours. Dans la réalité, comme nous le savons depuis Descartes, n'existent que des combinaisons d'atomes, res extensa (instances des classes physiques, chimiques et biologiques), et des manifestations de l'esprit, res cogitans (sujets qui créent, représentent et interprètent). La phusis et le logos, un couple, où le genre en dit long sur le rôle du géniteur respectif, et dont les définitions ne vont pas au-delà de : « What is mind ? No matter. What is matter ? Never mind. ». Dans le modèle existent des objets ; dans le discours existent des références d'objets renvoyant, par substitutions, aux objets du modèle. | | | | |
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| mot | | | L'intellect (la raison outillée pour des finalités) pénètre trois couches : les sentiments, les concepts, les mots, où l'outil sollicite, respectivement, l'âme, l'esprit ou la métaphore. Si la science fait tout aboutir aux concepts, la philosophie (ou ses vassaux - la littérature ou la religion) trace deux parcours opposés : des mots aux sentiments – pour consoler, ou des sentiments aux mots – pour affirmer son intelligence, son goût ou son talent. | | | | |
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| mot | | | L’imagination exprimée est limitée par le langage, tandis que le savoir est illimité, car il existe la chose en soi inatteignable (Einstein, charmé par un lyrisme naturel, pensait le contraire). | | | | |
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| mot | | | Essaie de résumer le monde sans faire appel au langage. Tout devient, littéralement, indicible, miraculeux. Et tu comprends que seule la musique est une traduction fidèle de la Création. Et, en retournant au langage, tu chercheras à t’approcher de la musique qui ne prouve rien et résume tout. | | | | |
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| mot | | | Pour rendre les états d’esprit (concentration, focalisation, perspectives), les mots viennent tout seuls ; la précision et la cohérence sont faciles et utiles à suivre. Pour rendre les états d’âme (inspiration, élans, extases), les mots manquent, car ces états sont indicibles ; la création ex nihilo est inévitable – on crée la mélodie, on ne suit pas la mesure. | | | | |
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| mot | | | L’homme est d’autant plus intelligent et subtil qu’il maîtrise davantage de types de représentation de la réalité ou des abstractions. À toute représentation se superpose un langage, et les langages constituent les dimensions d’un homme. Le pitoyable homme unidimensionnel de H.Marcuse ou de Chomsky explique l’abject conformisme, résultant, pourtant, de la pratique du great refusal ; cet homme grégaire se réduit à la seule dimension sociale. Le solitaire, pluridimensionnel et créateur, est dans l’acquiescement au monde vertigineux, où règne la Loi divine et non pas la loi écrite. | | | | |
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| mot | | | On se dégage, par substitutions, de la forme langagière d’un discours, pour créer un chemin d’accès au fond ; plus que le fond lui-même, c’est la qualité de ce chemin qui en détermine la qualité. Les mots ne sont qu’instruments, c’est le chemin qui est le produit. | | | | |
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| mot | | | Le Verbe, contrairement au mot, est sensé être animé par une création. Et peut-être c’était l’Homme qui fut visé par le Créateur génial. « La première pensée de Dieu fut un ange. Le premier mot de Dieu fut un homme »** - Kh.Gibran - « The first thought of God was an angel. The first word of God was a man ». | | | | |
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| mot | | | L’inconstance aurait pu signifier – dans l’arbre de tes projections, l’insertion d’inconnues prometteuses à la place des constantes épuisées (pour A.Blok, l’inconstance était le bonheur idéal). Et l’invariant, ce pseudo-synonyme de non-variable, ne devrait pas concerner tes propres valeurs, mais des universaux impersonnels. | | | | |
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| mot | | | Deux ambitions taraudent un écrivain ambitieux : être original et échapper à son temps. On dispose d'un outil - son talent, et de deux moyens - les idées (l'intelligence) et les mots (le style). Sans bon outil, toute ambition est risible. Mais avec les moyens, on tombe dans un paradoxe. Dans le domaine des idées, l'innovation est éphémère, puisque leur nombre est fini, épuisé. Quant aux mots, ils portent, fatalement, l'empreinte de leur époque. Heureusement, les rencontres putatives de mots sont infinies, et l'art d'en profiter est la définition même d'un vrai talent. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles images verbales sont inséparables de la langue ; les plus profondes idées en sont indépendantes. Le tableau d’un haut état d’âme en est le compromis. | | | | |
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| mot | | | Dans l’écriture, l’esprit prosaïque, au calme plat, navigue entre choses et concepts ; le talent, c’est-à-dire l’âme poétique, produit la houle des mots. | | | | |
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| mot | | | Méta voulant dire, en grec, aussi bien après qu’au milieu, l’aphoriste pourrait s’appeler hypo-crite (commenceur, décideur, précédant le jugement des autres), et son lecteur – méta-crite (s’occupant à reconstituer la lumière des parcours et des finalités à partir de l’étincelle de l’incitateur). | | | | |
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| mot | | | La pensée non-langagière peut naître soit d’une imagination abstraite créatrice (mue par des concepts), soit d’une expérience avec de l’inconnu (contact avec des objets sans nom qu’accueille la représentation existante). Et l’enveloppe langagière peut même ne pas surgir. | | | | |
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| mot | | | Les deux fonctions du langage, l'instrumentale et la créatrice, ressemblent aux deux genres de maîtrise, qui servent pour bâtir une maison : d'un côté, on apprend à assembler les murs, les portes, les fenêtres, les toits, et de l'autre, le besoin, le goût ou le talent d'architecte poussent à ériger des huttes, des tours d'ivoire ou des phalanstères. | | | | |
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| mot | | | Le mot réalité a, au moins, deux sens presque opposés : le mystère de la Création divine (l’impossibilité, l’harmonie, la beauté) et la solution de l’action humaine (la transparence, la prévisibilité, le contraire du rêve). « Qu’y a-t-il de plus fantastique et inattendu que la réalité ? » - Dostoïevsky - « Что может быть фантастичнее и неожиданнее действительности ? ». | | | | |
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| mot | | | Le locuteur, le son et le contexte, qui déterminent le mot, ne résument pas la chose réelle visée ; ils donnent des indices pour interpréter ce mot ; la chose se reflète, le plus fidèlement, dans un modèle extra-langagier, formé dans notre conscience ; ce modèle est notre seul vrai savoir et il peut se passer de mots. Bref, entre le mot (la création intuitive) et la chose (la création divine) s’interpose le modèle (la création consciente). Le mot est dans le Vouloir (d’une interprétation), et la chose – dans le Savoir (d’une représentation). | | | | |
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| mot | | | On ne peut pas penser en mots, car les mots traduisent l’inertie, tandis que la pensée doit être une lutte, un style rebelle, fondé sur les concepts. La majorité des philosophes, nageant dans le verbiage, ne pensent pas, ils ignorent les relations entre le mot d’usage et le concept de représentation. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît un esprit subtil par le nombre d’hapax qu’on trouve dans son discours ; pour les états d’âme, qu’il s’agit de traduire, il n’existe pas de mots justes. | | | | |
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| mot | | | Contrairement aux mots vérité ou liberté, où le vague règne, le mot vie, a des antonymes assez nets, pour ne pas se tromper d’acception. Trois d’entre eux, les plus pertinents, correspondraient aux trois angles de vue, pratiqués, respectivement, par un biologiste, un cogniticien, un poète – matière inerte, raison, rêve. Face à matière inerte, la vie est un miracle de la Création. Opposée à raison, la vie exhibe des émotions, des états d’âme, des intuitions, des instincts. Avec rêve, la vie complète la double sphère de notre existence et se réduit aux actions. | | | | |
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| noblesse | | | Mépriser l'avoir et le paraître et parier sur l'être est puéril ; d'autant plus que les sublimations de ces deux adversaires bien pâlichons s'appellent le devenir et le rêver ; le premier, mû par un talent, s'identifie avec la création, et le second, inspiré par une noblesse, t'installe dans la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur s'oppose presque toujours à la profondeur. Celle-ci est utile dans la construction de ponts, dans les concours administratifs et dans les sondages de la vidéosphère. La hauteur est inutile dans les productions des têtes et le commerce des cœurs, elle servirait, à la limite, aux transports de l'âme. J'aimerais savoir ce que l'Ecclésiaste entendait par la « haute profondeur », que l'homme n'atteindrait jamais. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme civilisationnel - le politique, l'économique, le technique - ne peut venir que de l'ignorance tout court, puisque inventer des points zéro y est ridicule, toute création y étant accumulative ; c'est une ignorance étoilée qui justifie le nihilisme culturel - dans l'art ou en philosophie. Trois sortes de nihilisme honorable : l'éthique - le souci des moyens, l'esthétique - la noblesse des contraintes, le mystique - l'obscure vénération des commencements et des fins. Trois sortes de points zéro de la création initiatique. | | | | |
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| noblesse | | | Toute âme d'exception est dans un déséquilibre, étant expression d'une seule des extrémités humaines - l'ampleur, la profondeur, la hauteur ; mais notre esprit a besoin d'équilibre, pour agir et créer ; à l'étranger, on découvre l'illusion d'une dimension complémentaire : « En Italie, Goethe cherche la profondeur des liaisons, Nietzsche - la hauteur des libertés » - S.Zweig - « In Italien, Goethe sucht tiefere Zusammenhänge, Nietzsche - höhere Freiheiten » - même si l'auteur s'y trompe de direction recherchée par ses protagonistes. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme, ce n'est pas la sotte manie de nier, mais la force et l'art de se passer des affirmations des autres, pour en bâtir ses propres. | | | | |
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| noblesse | | | On s'imagine Nietzsche en surhomme, tandis qu'il est, si nettement, le dernier homme, tel qu'il le décrit lui-même, en train de poser les meilleures des questions : « Qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que la création ? Qu'est ce que le désir ? Qu'est-ce que l'étoile ? » - « Was ist Liebe ? Was ist Schöpfung ? Was ist Sehnsucht ? Was ist Stern ? ». Avec ses réponses, le surhomme, succédant au Dieu mort, est aussi peu crédible que son prédécesseur. | | | | |
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| noblesse | | | Trois niveaux de nihilisme : l'ontologique - nier l'être des choses réelles (les platoniciens), le fiduciaire - croire, que tout créateur doit partir de ses propres modèles de la réalité (les Russes), l’herméneutique - exclure tout lien entre le réel et le représenté (les phénoménologues) ; Nietzsche condamne le premier et le troisième, mais il est, lui-même, nihiliste, dans le deuxième sens, le russe. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible de rendre, fidèlement, un sentiment, puisque l’essence de tout grand sentiment est dans la profondeur indicible de la vie ; on ne peut qu’en rendre la forme, c’est-à-dire l’intensité du verbe et la hauteur du regard ; l’art n’est pas dans le descriptif, mais dans l'inventif. | | | | |
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| noblesse | | | Les outils à jeter : la boussole, la jauge, la table de multiplication. À garder : l'altimètre et le sens du zéro annulateur. | | | | |
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| noblesse | | | Le sot peut tout apprendre, sans rien savoir. Le sot pense penser avec savoir, l'homme de qualité sait savoir, sans penser. « Il vaut mieux créer qu'apprendre ; l'essence de la vie, c'est la création »* - Jules César. | | | | |
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| noblesse | | | L'histoire de l'Humanité rêveuse - transport de l'impossible dans les sphères du possible. L'histoire de l'Homme-rêveur - l'inverse, la décréation : « faire passer du créé dans l'incréé »** - S.Weil. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent : jeter des passerelles entre la réalité et le rêve, pour que dans le regard sur la réalité on reconnaisse le penseur, et dans le regard sur le rêve on admire le créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme a pour père mon soi inconnu et pour fiancé – le créateur en moi. Mais elle restera vierge, mieux à sa place près de ma croix ou de mes ascensions que de mes prêches ou de mes miracles. | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme ne s'éveille que lorsque j'interpelle mes passions. La dérisoire ambition des philosophes de former ou de forger les âmes les dévie de leur vraie vocation - apprendre à découvrir derrière tout bruit de l'esprit - une musique de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai élan n'est lié à aucun but palpable. Les déceptions viennent de cette mauvaise association. « La nature n'a pas de but, quoiqu'elle ait la loi » - J.Donne - « Nature hath no goal, though she hath law » - mais c'est la culture, et non pas la nature, qui édicte la bonne loi, faisant du commencement le contenu principal des élans créateurs. | | | | |
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| noblesse | | | Le soi connu ignore ses ressorts ; il se détache de son œuvre, que lui souffla le soi inconnu. « L'homme parfait est sans soi, l'homme inspiré est sans œuvre » - proverbe chinois. Les yeux se baissent, où règne le regard. | | | | |
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| noblesse | | | Rêver, c'est entendre de la musique à travers toute clameur de la vie. Et comme toute vraie création naît du besoin d'échos, on se met à griffonner des pages ou des toiles, car c'est le seul moyen de munir son rêve - du regard, pour répliquer à l'oreille. « On naît poète, on devient tribun »* - Quintilien - « Nascuntur poetae, fiunt oratores ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour me proclamer libre, il ne suffit pas que la voix de mon âme s'élève au-dessus de la loi de mon esprit. Il faut, en plus, que cette voix soit de la musique divine et que cette loi ne soit pas lue au ciel. Toute noble liberté est triomphe de l'harmonie interne sur le calcul externe. Un simple interprète, non-compositeur, peut-il être libre ? | | | | |
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| noblesse | | | Notre sympathie hésite entre l'homme qui croit, l'homme qui crée et l'homme qui crie : la foi, l'art et la souffrance ; la mystique, l'esthétique et l'éthique. À partir de ces trois dimensions, ou bien on réussit à en faire un espace électif, discret et Ouvert vers l'intemporel - la noblesse, ou bien on les projette sur la continuité, l'irréversibilité et l'ouverture au temps - l'inertie, le conformisme. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur : tout tonnerre ou tempête éclatent sous mes pieds, ou mieux - c'est moi qui les provoque. | | | | |
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| noblesse | | | Ni le savoir ni la création, en eux-mêmes, ne justifient la vie ; seule la musique, qui deviendrait leitmotiv de celle-ci ou accompagnement de celui-là nous ferait oublier le silence absurde et angoissant de l'existence. Et toute musique naît des bonnes vibrations : « Le sens de l'existence est dans l'intranquillité et dans l'angoisse » - A.Blok - « Смысл жизни заключается в беспокойстве и тревоге ». St-Augustin (inquietas), Heidegger (Sorge), Borgès (intranquilidad) seraient d’accord. | | | | |
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| noblesse | | | Je parcours mon soi illimité, à la recherche de son essence, je m'arrête aux suites de : je pense, j'agis, j'innove, je suis ému, je maîtrise - pour converger, finalement, vers leur limite commune - je crée. Mais pour qu'elle présente un intérêt, il faut qu'elle ne m'appartienne pas, il faut donc que j'aie un talent, que je sois un Ouvert. Le monde même reste un Ouvert, grâce à la création (Heidegger - « Das Werk hält das Offene der Welt offen ». | | | | |
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| noblesse | | | Être sublime, ce n'est ni mesurer plus que les autres, ni ne se laisser mesurer à rien, ni être incommensurable, c'est donner une nouvelle mesure, dans l'ordre du beau et du bien, et une nouvelle balance, dans l'ordre du vrai. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse est un trait, et non pas une race ; ce trait est psychique, et non pas sanguin ; il surgit dans n'importe quel milieu, n'étant nullement héréditaire ni imitable. Tout héritage est de l'imitation ; la noblesse est dans la création et dans l'évanescence. | | | | |
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| noblesse | | | La vie d'un créateur consiste à traduire le visible en lisible, le devenir en l'être, le prochain en lointain ; c'est son talent qui détermine si l'on y entendra un chant ou un compte rendu, si l'on y verra une danse ou une marche, si l'on y sentira une caresse ou une violence. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste n'a pas moins de points d'attache que les autres, mais de ses attachements ne s'hérite pas mécaniquement son essence ; elle découle plutôt des accidents, qui accompagnent toute naissance du premier pas ou toute liberté du pas dernier. | | | | |
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| noblesse | | | Quand je ne suis que comédien, le comment de mon jeu importe plus que le quoi et le combien. C'est le quand et le où de mon metteur en scène (mon talent) et, surtout, le pourquoi du dramaturge (mon génie) qui importent dans la pièce, que j'aurai conçue. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne me connais aucun progrès, dont je me sentirais fier, mais toute continuité ou fidélité aux premiers émois de l'amour, de la création, de la liberté, bref à mon soi inconnu, non-évolutif, me réjouis. Celui qui vit du soi connu, dit : être libre (être homme, femme, poète) n'est rien, le devenir, c'est le sommet - celui qui, en soi, avant toute lutte, ne portait déjà la liberté, ne découvrira que ses substituts. | | | | |
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| noblesse | | | La plus haute création n'est pas celle qui peint ce qui aurait pu ou dû être, mais ce qui est ; le vouloir ou le devoir devraient se mettre au service du pouvoir, c'est à dire du talent, artistique ou scientifique, qui est l'interprète le plus fidèle du valoir intellectuel. | | | | |
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| noblesse | | | Être important est un piteux attribut, accroché au fond et destiné à justifier une prétention à la profondeur ; il s'oppose à la noblesse – devenir important, associée à la forme et que rehaussent les métaphores. La franchise des sots, face à l'invention des délicats. Wilde le voit bien : « En toute matière sans importance, c'est le style et non pas la sincérité qui compte ; en toute matière importante, c'est le style et non pas la sincérité qui compte » - « In all unimportant matters, style, not sincerity, is the essential. In all important matters, style, not sincerity, is the essential ». | | | | |
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| noblesse | | | Si j'ai un tempérament créateur, je dois commencer par choisir mes points de départ. Soit je reprends le fil d'une trame, entamée par les autres, et j'y ajoute un maillon de plus ; soit je refuse cette inertie et je crée mes propres sources, en devenant ainsi nihiliste : filum – hilum – nec-hilum - nihil. | | | | |
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| noblesse | | | Ne plus savoir insuffler de la poésie dans ses idées est aussi dramatique que de ne plus aimer. « Ce n'est pas que je n'aie plus d'idées, mais les idées ne dansent plus pour moi »** - G.Bataille. L'idée qui danse s'appelle mot, sinon elle n'est qu'une marche, déplacement, flânerie. Le son et le bruit, le chant et la parole, l'aède et Archimède. L'outil, toujours imprévisible. « La parole humaine est comme un chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » - Flaubert. Pour que l'idée coule, il faut que l'esprit s'immobilise : « C'est la sécheresse intellectuelle qui nous inonde d'idées » - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Que doit-on exiger des commencements, dont on vit et/ou qu'on (re)crée ? - la même chose que la nature attend d'une source - d'être en hauteur : « Que tu commences avec ton propre azur ou celui du ciel » - Hölderlin - « Mit der unsern zugleich des Himmels Bläue beginnen ». | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme n'est pas un système de valeurs, mais un type d'évaluateur, cherchant à se débarrasser de l'inertie collective de langage, de civilisation, d'habitude, et à se fier à l'élan, créatif et individuel. | | | | |
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| noblesse | | | Si le changement de choses vues n'induit aucun changement de regard, ce n'est pas la peine de s'attarder la-dessus. « Ce sont les plus faibles des esprits et les plus durs des cœurs, qui aspirent le plus au changement » - Ruskin - « They are the weakest-minded and the hardest-hearted men that most love change ». Ne m'intéresser qu'aux choses, qui rehaussent mon regard : « Aspirer aux choses hautes est privilège des hauts esprits » - Cervantès - « De altos espíritus es aspirar a las cosas altas ». | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas ces profanations, purement verbales et anti-poétiques, du beau terme de commencement, que sont l'être ou le néant (par l'intermédiaire du devenir fantomatique), ces spectres interchangeables, sur lesquels se gargarisent Hegel et Sartre. Le commencement est un surgissement d'une émotion, d'une image, d'une mélodie, d'un état d'âme qu'aucun développement rationnel n'épouse ni n'explique ; on ne peut lui rester fidèle qu'en poésie d'enveloppement par un mot inspiré, c'est à dire puissant, ironique, créateur et noble. | | | | |
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| noblesse | | | Tout philosophe rêve d'écrire son propre Banquet, avec des invités de marque et des discours élogieux. Mais peu comprennent, que, pour satisfaire les plus exigeants des palais, il ne faille pas resservir des breuvages des autres, issus des caves poussiéreuses, mais faire table-rase de ses horizons et firmaments. La bonne ivresse fuit les lieux, où règnent les volumes et les contre-façons ; il faut réinventer de nouvelles étiquettes, pour les nouveaux cépages et millésimes. | | | | |
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| noblesse | | | La nature et l'intelligence ont bien le même lexique, mais la grammaire de la sagesse est beaucoup plus permissive. « Jamais la nature n'eut un langage et la sagesse un autre » - Juvénal - « Nunquam aliud Natura aliud Sapientia dicit » - l'un des signes de sagesse est tout de même la création de nouveaux langages. | | | | |
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| noblesse | | | La musique de ta vie ou de ta création naît du frisson, de celui de ton regard sur ton étoile ou de celui de tes métaphores, les deux – indispensables, pour faire vibrer tes cordes poétiques ou pour faire taire tout bruit prosaïque. « Il faut trembler pour grandir »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi ceux qui prétendent maîtriser leur meilleur soi, je ne connais aucun grand. La grandeur est dans la qualité de notre ouïe, permettant d'interpréter la voix de notre soi inconnu, et dans le talent de notre soi connu. Donc, il faut se moquer de ceux qui disent : « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même » - Defoe - « The true greatness of life is to be masters of ourselves ». Le seul soi, la source de ma perplexité, appartient à l'espèce et échappe à ma maîtrise ; je ne peux maîtriser que des traductions de l'original hermétique. La maîtrise de soi est de l'imposture ; elle n'aide qu'à me perdre au milieu des autres. Même dans la solitude, une ubiquité me guette : m'attacher à celui que j'invente ou à celui qui invente. Je suis grand, quand eux, miraculeusement, coïncident. | | | | |
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| noblesse | | | La raison peut être profonde ou plate, elle ne peut pas être haute, ou la raison haute s'appelle passion. « La caractéristique de la vénérable philosophie est d'ignorer la passion » - Diogène – cette vénérabilité prit aujourd'hui l'ampleur d'une épidémie. La vraie philosophie, humble et fière à la fois, ne vit que de passions, c'est à dire de raisons hautes, des raisons pour espérer, dans le vide des oratoires, ou pour créer, dans le vide des auditoires. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui, même partiellement, se raccroche au réel est voué à être englouti, sans retour, par le temps ; l'éternel retour dans l'espace de la création n'est promis qu'au rêve, dont la hauteur le sépare et protège du réel. | | | | |
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| noblesse | | | Quoiqu'en pensent les aigris, le contenu de nos sentiments, chez tous les hommes, est largement le même ; c'est l'intensité, avec laquelle on en vit la profondeur, et la noblesse, avec laquelle on les élève en hauteur, qui nous distingue. C'est l'indépendance entre le sentiment, la pensée et le regard qui est un miracle de la création, du talent ou du cœur. | | | | |
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| noblesse | | | L'égalité des corps (de leurs besoins) est flagrante, celle des cœurs (de leurs faiblesses) est douteuse, celle des âmes (de leurs créativités) est impossible. « La création répugne à l'égalité, il lui faut l'inégalité, la hauteur » - Berdiaev - « Творчество не терпит равенства, оно требует неравенства, возвышения ». | | | | |
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| noblesse | | | J'ai deux visages – l'adorateur et le créateur. Le second, c'est mon meilleur masque. « Nous sommes condamnés à nous inventer un masque, pour, ensuite, découvrir que ce masque est notre véritable visage »** - Paz - « Estamos condenados a inventarnos una mascara y, después, a descubrir, que esa mascara es nuestro verdadero rostro ». Le symbole de ce masque est le regard, dans lequel ne se reconnaissent entièrement ni nos yeux ni notre cervelle. | | | | |
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| noblesse | | | Les présomptueux (St-Augustin, Rousseau) imaginent pouvoir exhiber leurs vrais visages ; parmi les masqués avoués - profonds ou hautains - il y a ceux qui croient, que le masque les cache (Descartes, Nietzsche) et ceux, les plus lucides, qui les y réduisent (Valéry, Cioran). « L'homme ne vit pas, il s'invente »** - Dostoïevsky - « Человек не живёт, а самосочиняется ». Me montrer ou me cacher sont parfaitement équivalents ; m'inventer est mon seul visage transmissible. | | | | |
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| noblesse | | | Être et avoir : je suis passions et faiblesses, contraintes et commencements, talent et noblesse, vouloir et valoir ; j'ai la raison et la force, les buts et les moyens, le savoir et le pouvoir. On ne peut vivre, c'est à dire agir, de mon avoir, mais mon être doit se dédier au rêver, c'est à dire au créer. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui se cherche cherche un père ; celui qui s'est trouvé cherche un frère ; celui qui est ironique avec son soi connu prodigue et pathétique avec son soi inconnu prodige invente son arbre généalogique descendant. | | | | |
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| noblesse | | | Le passé est intéressant car légendaire. Le présent est trop transparent ; l'âme n'y a pas encore commencé son travail de fiction. | | | | |
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| noblesse | | | En gros, les hommes vivent et pensent, suivant les mêmes chemins et perspectives ; ce qui les distingue, c'est la matière de leurs maux et la manière de leur mots – leurs angoisses et leurs styles – leur face poétique et, donc, philosophique. Voir en philosophie un art de vivre ou de penser est également sot. Aucun philosophe ne vécut admirablement, aucun philosophe professionnel ne produisit de belles ou nobles pensées, comparables avec celles des poètes. | | | | |
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| noblesse | | | Nos émotions, sentiments, humeurs trouvèrent déjà leurs noms ; les états d'âme en manquent, il faut les chercher ou/et les inventer. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme vaut par sa créativité et par ses admirations ; le dénominateur commun semble en être l’enthousiasme. « Ce qu’il y a de plus haut dans l’âme, c’est l’enthousiasme »* - Flaubert. | | | | |
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| noblesse | | | Être ou devenir, deux facettes de mon moi, l'essence et l'existence. L'être, ce sont mon intelligence et ma noblesse ; le devenir, ce sont mes actions et mon avoir. Il suffit d'avoir du talent, pour que, dans tous ces ingrédients, se manifeste ma création ; et le talent, c'est la prémonition et la maîtrise des caresses, que puissent prodiguer mon corps ou mon âme. Toute belle création est création de caresses – musicales, érotiques, intellectuelles. | | | | |
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| noblesse | | | Une feuille, que ce soit en botanique ou en cognitique, est insertion d'une nouvelle variable dans l'arbre géniteur. En matières humaines, la génétique a le même caractère : l'homme, qui n'émet que des constantes, n'exprime que sa facette commune, appelée les hommes. Pour se rapprocher de la facette surhomme, il doit devenir créateur de variables : « Le commencement de l'homme est le même que celui d'une feuille » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | On crée par relais ou par pulsion. Ou bien on reprend le témoin d'un thème, d'une époque, d'une école, ou bien on éprouve un besoin, imprévisible, bouleversant, connu même des hommes de cavernes, sans s'associer encore aux mots, aux idées, aux images. Ou bien on défend des points de vue, avec des armes communes, ou bien on invente ses propres couleurs, on peint un axe entier, touchant à la profondeur de l'homme et à la hauteur du surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Tant d’épigones de Nietzsche partagent ses Non médiocres ; très peu sont capables de s’identifier avec ses Oui grandioses. Les contraintes, dans la création, doivent être invisibles. | | | | |
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| noblesse | | | Comment reconnaît-on quelqu’un qui a son propre regard, qui crée sa propre musique et féconde sa propre espérance ? - « On regarde là où il n’y a plus rien à voir, on écoute là où il n’y a plus rien à entendre, on attend là où il n’y a plus rien à espérer »*** - Jankelevitch. | | | | |
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| noblesse | | | Les ronchons de métier, nostalgiques de la plume et hostiles au clavier d’ordinateur, oublient, que la facture, le fait divers ou le compte-rendu noircissaient plus de manuscrits que les lettres d’amour. Les mêmes repus glapissent sur la liberté qui recule, tandis que ce qu’il y a à déplorer, aujourd’hui, c’est bien la disparition des nobles servitudes d’âme ou de cœur. Peu importent les outils, le triomphe des sensations grégaires est dû au dépérissement de l’organe, de celui qui nous enivrait, en justifiant et en ennoblissant notre solitude. | | | | |
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| noblesse | | | Le savoir a souvent partie liée avec l’intelligence, comme le don littéraire – avec la noblesse : l’intelligence évalue et classe, la noblesse élève et mélodifie. Et puisque, en dernière instance, dans les choses, on apprécie la hauteur et la musique, la noblesse est la première qualité créatrice de l’homme. | | | | |
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| noblesse | | | La nature d’une forêt, belle, sauvage et infinie, rendit humbles mes yeux ; la culture d’une cité, policée, délicate et fermée, rendit fier mon regard. La contemplation et la création sont incompatibles, dès qu’il s’agit de la beauté ; elles ne sont solidaires que dans l’abstrait, c’est-à-dire dans le Bien et dans le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Mes yeux peuvent se contenter de la réalité, mais mon regard, sollicité par mon rêve, cherche à lui échapper. La réalité est fondée sur les profondeurs communes ; son apparence est accessible à mes yeux ; mais son sens et ses limites ne s’ouvrent qu’à mon regard. Tous les horizons sont fermés ; il me faut l’Ouvert du firmament, où j’aimerais placer mon élan, se matérialisant dans un devenir créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Les choses, dont je rêve, n’existent et ne peuvent pas exister ; il faut que je mette ma volonté non pas dans les choses qui existent, mais dans les choses à créer – par mon rêve, ma plume, mon désir ! Le sens est banal, c’est aux sens qu’il faut se dédier ! | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes de talent créateur : le poétique, le philosophique, l’intellectuel – mais pas de poète sans élan rythmé, pas de philosophe sans élan mélodieux, pas d’intellectuel sans élan harmonieux. Lorsque ces trois aspirations musicales ne se croisent que dans l’infini, on vit l’inspiration, on adresse ses soliloques à la seule Ouïe qui anime l’infini muet. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que ton regard possède assez de profondeur, pour te rendre compte du mystère grandiose du monde et pour affirmer ainsi ton acquiescement enthousiaste. Mais ton regard a, également, besoin d’une grande hauteur, pour faire de toi un nihiliste, celui qui crée ses propres commencements. L’acquiescement n’est nullement un dépassement du nihilisme, mais un partenaire sur le même axe de valeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Je n’ai pas quoi faire de la sobriété que me promet la réalité ; mes seules ivresses proviennent du rêve ; et l’harmonie, qui chatouille mon cœur, ne m’est bien-venue que grisante. « Caressé par l’harmonie, ému aux larmes par le génie » - Pouchkine - « Гармонией упьюсь, над вымыслом слезами обольюсь ». | | | | |
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| noblesse | | | Être un descendant du passé (la nécessité) ou être un fondateur de l’avenir (le hasard) est également banal. Se dégager du temps est la seule attitude qui donne l’accès à la liberté, à la créativité et à l’originalité. | | | | |
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| noblesse | | | La merveille de l'homme est d'être muni exactement de ce qui permet de vivre le monde comme une pure musique : un instrument (le talent), un interprète (l'esprit), un auditeur (le cœur), un compositeur (l'âme). Paradoxalement, les yeux y sont absents, pourtant c'est bien le regard qui permet de voir cette merveille. C'est le regard et la mémoire qui rendent l'homme - mortel. « L'homme est un Dieu mortel »*** - le Trismégiste. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n’est qu’un élan vers la hauteur ; seul le talent complice permet d’en créer une demeure ou, plutôt un état d’âme musical, un regard créateur. La liberté et l’intelligence ne servent qu’à garder contact avec l’étendue des horizons actuels et la profondeur des chutes futures. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme est une volonté d’un homme d’être créateur de ses propres commencements intellectuels, artistiques ou sentimentaux. Le nihilisme n’est pas le refus de tout héritage, mais l’usage de celui-ci seulement en tant que matériaux ou thésaurus, et non pas en tant que guides ou maîtres. Le nihiliste dédaigne la communication avec ses contemporains, mais vénère la transmission de l’invariant, du noble, du mystérieux. Il est un homme atemporel et atopique, un homme de trop. Il cultive la facette surhumaine de sa nature humaine, en ne s’adressant qu’au grand Inexistant, à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | Les besoins de mon âme remplissent tout l’Univers : de la hauteur de mes élans à la profondeur de mes angoisses, des horizons de ma culture à l’étendue de ma nature. En revanche, les besoins de mon esprit sont des plus modestes : plus il est affamé, non encombré par le souci du jour, plus créatif il est. Les pédants charlatanesques pensent, évidemment, le contraire : « Le degré de la misère d’un esprit humain peut se mesurer selon le peu de choses qui couvrent ses besoins » - Hegel - « An dem Wenigen, das so die Bedürfnisse des menschlichen Geistes befriedigen kann, können wir das Ausmaß seines Verlustes messen ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des finalités est à la portée de celui qui a une volonté ; la noblesse du parcours – qui a une puissance ; la noblesse des commencements – qui a un talent. N’importe qui, les bosseurs, les créateurs. | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | L’idéal – une vague perfection, se refusant aux mots. La réalité étant la seule perfection, réaliser l’idéal semble être une bonne formule. Mais rêver, c’est substituer à la perfection métaphysique une perfection poétique ; et dans le réel poétique, il s’agit d’idéaliser le réel, ce qui est la formule même de la création poétique. Une tentative échouée de fusionner le rêve et le réel s’appela surréalisme. | | | | |
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| noblesse | | | Comment arrive-t-on au grand nihilisme ? - 1. il y a des choses dignes ou indignes de tes passions (filtrage) ; 2. parmi celles-là, il ne doit pas y avoir de valeurs prônées par la multitude (solitude) ; 3. tu ne dois pas t’appuyer sur les autres dans tes commencements, ceux-ci doivent n’appartenir qu’à toi-même (création). | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui n’a pas de bon souffle ne devrait par regarder vers la hauteur, comme vers n’importe quel lointain, où la nature crée un vide, salutaire pour les uns et mortel – pour les autres. | | | | |
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| noblesse | | | Nous sommes là pour agir (vivre – la pratique) ou pour créer (rêver – la théorie) ; le lointain anime le second, le proche guide le premier. Mais, tout de même, Goethe exagère : « L’esprit, qui tient au plus proche, avec un motif pratique, est ce qu’il y a de plus sublime au monde » - « Der Geist, sich in praktischer Absicht ans Allernächste haltend, ist das Vorzüglichste auf Erden », puisque des motifs pratiques sont en bas et les motifs théoriques - en haut. Le sublime fuit les profondeurs et se réfugie en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de la vie est déterminé par la division de notre soi en deux domaines – le divin et l’humain, le mystérieux et le créateur, l’éternel et le passager. Et l’art de subordonner, ou même de sacrifier, la seconde facette à la première donne à la vie le sens le plus net. Ce n’est pas la recherche mais la révélation qui conduit à cette découverte. Mais, hélas, ceux qui cherchent le sens de leur vie sont inconscients de la première hypostase. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme s'oppose au cynisme : là où celui-ci aide à réévaluer les valeurs des autres, celui-là en invente de ses propres. Acteurs ou dramaturges : les cyniques jouent les pièces, les nihilistes conçoivent les rôles. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit à la lumière de ton esprit, à la création de ton âme, à la noblesse de ton cœur. Le premier, la lumière, maîtrise ta vue, ta marche, ta parole ; la deuxième en crée les ombres - ton regard, ta danse, ton chant : le troisième munit de frissons le jeu de lumières et d’ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Il n’y a pas beaucoup de grandes choses dans le monde ; je n’en connais qu’une seule – le rêve, avec plusieurs façons de se manifester : l’amour, la musique, l’admiration. Il n’y a pas de balance universelle, pour évaluer cette grandeur ; se résigner à s’occuper du petit, car presque invisible, et laisser le grand, soi-disant trop voyant, aux autres, est une aberration, visuelle et intellectuelle. | | | | |
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| noblesse | | | Autant les tourmentes de l’âme rehaussent ses créations, autant les troubles de l’esprit l’éloignent de la profondeur. « La vie de l’esprit n’atteint à sa vérité que lorsque celui-ci se trouve dans un état de déchirement » - Hegel - « Das Leben des Geistes gewinnt seine Wahrheit nur, indem er in der absoluten Zerrissenheit sich selbst findet ». L’esprit déchiré ne peut produire que des vérités décousues. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme s’éteindra en toi, comme ton esprit et ton cœur. Son immortalité ne peut signifier que son autonomie, son indépendance, contrairement à ses deux confrères, car elle est la seule à communiquer avec le mystère de ton soi inconnu, ton inspirateur, qui fera de toi un créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Une création horizontale – étaler ce qu’on croit savoir ; une création verticale – l’harmonie des vérités prouvées ou la mélodie des rêves éprouvés. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent artistique n’est peut-être que la présence, consciente ou non, d’une âme créatrice, demeure de la hauteur. Les esprits et les cœurs des hommes atteignent à peu près les mêmes profondeurs, mais sans la dimension céleste, ils sont condamnés à la platitude terrestre. Les idées et les sentiments sont démocratiques ; les états d’âme, mis en musique par le talent, - aristocratiques. Et Pouchkine : « Deux sortes d’absurdité : la première émerge du manque de sentiments et d’idées, pallié par les mots ; la seconde – de leur plénitude et du manque de mots » - « Есть два рода бессмыслицы : одна происходит от недостатка чувств и мыслей, заменяемого словами ; другая — от полноты чувств и мыслей и недостатка слов » - introduit une fausse symétrie : entre la vie servile et le rêve libre il y aura toujours un gouffre. | | | | |
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| noblesse | | | Il est plus grave de te tromper de la hauteur de ton regard que de la profondeur de ta vue ; le premier crée le rêve, le second scrute la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Le Bien du cœur est réel, et la Beauté de l’âme est imaginaire ; l’écriture est dans l’imaginaire, c’est pourquoi le cœur y doit céder sa place à l’âme. Dans l’ascèse on renonce au luxe ; dans les contraintes on s’astreint au seul luxe. L’illusion divine d’une beauté profonde, le cœur face au monde ; la création humaine d’une haute beauté, dans la solitude de l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | La verticalité du créateur est faite de noblesse et d’imagination ; la noblesse est hauteur et « l’imagination est profondeur » - Hugo. | | | | |
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| noblesse | | | L’œil ne maîtrise que deux dimensions, ce qui le condamne souvent, faute d’imagination, à la platitude. Le bon regard est créateur de verticalités, de l’abîme du savoir ou de la canopée du vouloir. « Le vertige vient autant de l’œil que de l’abîme » - Kierkegaard. | | | | |
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| proximité | | | Le sot, croyant ou athée : le monde est grand et moi - petit. Le créateur athée : le monde est petit et moi - grand. Le créateur croyant : le monde et moi sommes de même taille. Pour le pessimiste, la taille est minable, pour l'optimiste - énorme. | | | | |
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| proximité | | | La géométrie euclidienne, la philosophie socratique et la foi johannique se reconnaissant la même origine dans le Logos pythagoricien - le Nombre. Qui a ses superstitions, par exemple les sept jours de la Création, les sept Sages, les sept notes, les sept couleurs de Newton : « Dieu créa tout à partir du nombre » - « Numero Deus omnia condidit ». | | | | |
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| proximité | | | S'est-il passé quelque chose de surnaturel, à un moment bien connu, au mont Sinaï, à Bethléem, à Médine ? La seule question sensée, à adresser à la foi du charbonnier. Tout le reste relève de la poésie, qu'elle ait une coloration eschatologique, mystique ou rituelle. Les questions de la création, du mal, de la liberté, du salut n'ont aucun rapport avec les religions populaires. Rien ne se révèle dans ni par l'Histoire. Dieu n'imprime en nous sa présence que s'Il ne s'exprime pas : « Dieu est une parole inexprimée » - Maître Eckhart - « Gott ist ein unausgesprochenes Wort ». | | | | |
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| proximité | | | Nos rapports avec Dieu sont question de métrique, d'attirance, de proximité : il y a ceux qui l'auraient entendu ou atteint, ceux qui tendent vers lui ou le suivent comme guide et, enfin, ceux qui ne lui reconnaissent ni voix, ni poids, ni doigt, mais vénèrent son œuvre, hors tout temple, toute route, tout horizon. | | | | |
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| proximité | | | En m'extasiant devant chacun de mes sens - face à la merveille de la fonction, à la merveille de l'outil, à la merveille de l'empreinte - je ne sais pas sur quelle facette la présence du prodigieux démiurge est la plus manifeste. Mais l'absence d'une seule, dans la perspective de la vie, rend absurde toute idée de hasard, de réalisation mécanique ou de résurrection. Le démiurge n'est pas mauvais, comme disent les Gnostiques, pour justifier leur recherche du soi ; il est bon, puisque je peux créer au nom de et par un soi inconnaissable, qui est le vrai destin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | C'est par le chemin de l'immanence que l'Asiatique approche de Dieu, tandis que l'Européen l'attend sur les sentiers de la transcendance. La lumière versée vers l'intérieur, l'immobilité, l'exercice du regard ; ou vers l'extérieur, la création, l'exercice de l'esprit. De leur rencontre fortuite, hors des méridiens, naît l'ego poétique ou phénoménologique (l'immanence de la transcendance des Chinois ou « la transcendance - caractère d'être immanent, qui se constitue à l'intérieur de l'ego » - Husserl - « Transzendenz ist ein immanenter, innerhalb des ego sich konstituierender Seinscharakter »). | | | | |
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| proximité | | | Être athée (croyant ou incroyant), c'est nier le Créateur inconnu, par cécité ou par hallucinations, évoquer la faute de preuves ou croire en des preuves bancales ; soit on est impassible devant la féerie du monde, soit on croit, que la merveille du diamant, des fleurs, de la scolopendre ou du visage d'homme fut dévoilée ou déchiffrée par des apparitions quelque part sur l'Olympe, dans l'Himalaya, au Sinaï ou à Jérusalem. Le seul avantage que je vois chez les seconds de ces athées, par rapport aux premiers, est d'avoir su créer une structure sociale, qui serve de contre-poids aux centrales patronales ou consommatrices. Mais ailleurs, profaner l'inconnaissable par des images du connu est pire que bâiller devant le créé sans Créateur. | | | | |
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| proximité | | | Brandir la vérité autour d'un événement (l'Incarnation, la Résurrection), d'une idée (la Création, le salut, la présence divine), d'une écriture (l'inspiration) - mais ce ne sont que des images, dont les seules déductions (par défaut !) sont des rites verbaux, gestuels ou sociaux. Toute atteinte à la vérité ne peut être que grammaticale et ne mérite pas ton panache. Le Verbe ne connaît pas de grammaire, donc Il ne connaît pas de valeurs de vérité. À propos, le nom de Dieu fuirait même la morphologie lexicale ! | | | | |
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| proximité | | | Le christianisme initial prônait la repentance, l'ascèse, la haine de l'argent. Aujourd'hui, il s'entend parfaitement avec des valeurs contraires. « L'argent, verbe du diable, par lequel il a tout créé dans le monde, comme Dieu crée par le vrai verbe » - Luther - « Geld ist des Teufels Wort, wodurch er in der Welt alles erschafft, so wie Gott durch das wahre Wort schafft ». À part quelques préfixes de pacotille, le verbe de Dieu préconise visiblement la même rection. | | | | |
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| proximité | | | Le bouddhisme, paraît-il, répugne aux triades : les quatre bons chemins, les cinq interdictions, les six vertus, les dix péchés et les dix-huit enfers ! Il reste la trinité : Vishnou, le Père, Dieu créateur ; Brahmâ, le Fils, Dieu conservateur, le Verbe ; Shiva, l'Esprit, Dieu destructeur. | | | | |
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| proximité | | | Je réussis mon livre d'autant mieux, qu'il puisse - et doive - être lu d'une plus grande distance. La meilleure peinture verbale est monumentale : « La sensibilité, après Apollon, doit faire appel à Héraclès » - Ortega y Gasset - « De Apolo se dirige la sensibilidad à Hércules ». Peindre le ciel, c'est par ce seul biais qu'on en renouvelle l'azur, azur se fanant à tout contact avec la grisaille du temps. « L'azur lointain, qui résiste à la proximité, est le lointain peint des coulisses » - Benjamin - « Die blaue Ferne die keiner Nähe weicht ist die gemalte Ferne der Kulisse » - l'art est création de l'aura des choses. | | | | |
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| proximité | | | L'homme peut se définir de trois manières, comme on définit des objets mathématiques, par outils ensembliste, algébriste ou topologique : par ses attributs, par ses images ou par ses frontières. Ce qui est mon moi commun, ce qui m'annihile ou constitue mon noyau, ce qui est digne de ma proximité. Mes moyens, mes buts, mes contraintes. | | | | |
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| proximité | | | Laquelle de mes images est la plus proche de moi ? Celle de mon livre ou celle de ma vie ? Mon arbre ou ma forêt ? Le césar se reconnaissait-il mieux sur son effigie ou dans son fils ? Se reproduire ou se simuler : « Je n'ai jamais été que le simulacre de moi-même » - Pessõa - le moi étant un inconnu sacré, dont on ignore le lieu et la date du sacre, il vaut quelques rites d'artiste ou mythes de théiste. « Je suis encore très loin de moi, mais je veux le devenir ! » - G.Benn - « Ich bin mir noch sehr fern. Aber ich will Ich werden ! ». | | | | |
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| proximité | | | Aucune trace intelligible de Dieu dans les buts ni dans les moyens. Au commencement était la Contrainte. La création humaine est le but, et la liberté humaine - le moyen. Darwin, faisant de contraintes la cause première de la sélection naturelle, marchait sur les pas de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Il faut beaucoup plus de superstition pour croire, que la vie résulte du hasard ou de la statistique évolutionniste que de la croire sortie tout droit d'un dessein de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Oui, Dieu créa aussi la profondeur et l'étendue, pour y cultiver des belliqueux et des victorieux, mais c'est dans la hauteur qu'il laissa des capitulards et des anges. C'est ce que peut-être entrevit Job : « Dieu est Celui qui fait la paix dans les hauteurs ». Les calculs profonds des vainqueurs les stigmatisent ; pour les vaincus des hautes luttes, pour les anges, « l'espoir est l'alibi de la résignation »** - Enthoven. | | | | |
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| proximité | | | Magique est le réel, ce créé avant toute représentation ; divine est la représentation, la création ; banal est le créé par la représentation. Mais chacun met son Dieu à un seul niveau : panthéiste, artiste et, enfin, nihiliste ou croyant. | | | | |
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| proximité | | | La création humaine, c'est à dire le Qui et le Comment artistiques, complète admirablement la Création divine, qui se ramène au Quoi et au Pourquoi vitaux. | | | | |
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| proximité | | | Être créateur veut dire avoir inventé un langage à soi, langage source de l'universel, vécu comme immortel ; et puisqu'on est habitué à voir en Dieu la justification de tout ce qui est universel, le créateur commence par proclamer, que Dieu est mort. « Les immortels mortels, les mortels immortels »** - Héraclite. | | | | |
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| proximité | | | La voie intellectuelle vers Dieu : là où il y a l'Œil, il doit y avoir la Lumière. Et ce que je crée, étrangement, en est des ombres. | | | | |
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| proximité | | | Le regard est cette distance personnaliste et individuante qui, aux instruments que sont les objets, impose la musique du sujet ; à l'opposé du point de vue, qui laisse le bruit des objets s'imposer au silence du sujet. | | | | |
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| proximité | | | La foi leur sert pour mettre en marche l'imagination ; l'imagination sert à l'artiste pour croire ensuite. La simultanéité n'est possible que chez les inspirés : « Ils inventent et croient en même temps » - Tacite - « Fingunt simul creduntque ». | | | | |
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| proximité | | | Les poètes inventèrent les dieux, les moutons les mirent aux temples ; les poètes comprirent pouvoir s'en passer, les robots se crurent libres. Virgile se trompe dans sa chronologie : « De Jupiter commença la muse » - « Ab Iove principium musae ». Et puisque le terrible précède ou suit le poétique, c'est Pétrone qui a raison : « La terreur donna au monde ses premiers dieux » - « Primos in orbe deos fecit timor ». | | | | |
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| proximité | | | Le monde, qui nous créa, et le monde, que nous créons, rien de matériel ni causal ne les relie, et pourtant ils convergent étrangement et sont identiques dans leurs manifestations les plus éclatantes. | | | | |
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| proximité | | | La chance unique du christianisme - la fusion entre un Dieu juif et un Dieu grec, entre un étant, qui chante et résonne, et un être, qui alimente et raisonne, entre celui qui hésite, dans la douleur du bien, et celui qui crée, dans la certitude du beau. C'est Dionysos qui souffla au Christ sa plus belle leçon : « L'œuvre essentielle du Christianisme, c'est d'avoir révélé que la vie la plus misérable peut, par la hauteur de son intensité, acquérir une estimable richesse »*** - Nietzsche - « Wenn das Christentum etwas Wesentliches getan hat, es war die Entdeckung, daß das elendeste Leben reich und unschätzbar werden kann durch eine Temperatur-Erhöhung ». | | | | |
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| proximité | | | La naissance de la poésie : on commence par faire confiance au mot, en quittant sa fonction primordiale d'étiquette ; le mot devient ferment de métaphores et de musique ; et le constat le plus stupéfiant, c'est que, quel que soit l'écart osé, la vie n'habite pas moins les créations libres que les copies serviles ; on finit par comprendre que ce n'est pas la peine de s'accrocher, en copiste, à cette chimère de vie réelle, la vie inventée par le mot n'étant en rien moins humaine, et certainement plus noble que toute reproduction. | | | | |
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| proximité | | | Les pitoyables et pâles tentatives d'imaginer un extra-terrestre, un griffon ou une buisson ardente, qu'on n'aurait jamais vu : le vivant imaginaire est inaccessible à la libre création humaine ; on ne peut créer que sous de belles contraintes divines : « Ce n'est pas d'autres mondes que nous avons besoin, mais d'un miroir » - Tarkovsky - « Нам не нужно других миров, нам нужно зеркало ». | | | | |
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| proximité | | | Face à l'idée de sa propre mort, tout homme lucide, non berné ni bercé par une minable superstition, devrait passer sa vie à hurler sur la lune, les cheveux dressés, le cerveau en feu, les yeux fixés sur son tombeau. Pourtant, il se comporte, comme si une immortalité l'attendait au bout du chemin ; le Créateur mit en lui un irrésistible et bel instinct. « Nous ressentons, au fond de nous-mêmes, notre éternité » - Spinoza - « Sentimus experimurque nos aeternos esse ». Et ils continuent à se croire au théâtre : « Mon âme, il faut partir » - les dernières paroles de Descartes, de celui qui, pourtant, disait : « Il est certain, que mon âme peut exister sans mon corps ! ». | | | | |
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| proximité | | | Même dans nos plus grandes œuvres, nous, les humains, nous laissons inéluctablement des traces de nos échafaudages, de nos pinceaux ou de nos dictionnaires ; le miracle du Créateur est de se contenter d'insuffler l'être et de ne laisser la moindre trace ni de Ses mains ni de Son cerveau (où l'on pourrait, sans ridicule, élever nos temples et nos prières). | | | | |
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| proximité | | | Dieu est peut-être Amour, mais on ne veut pas aimer l'invisible ; Dieu est peut-être Vérité, mais on ne doit pas connaître l'indicible ; Dieu est peut-être Création, mais on ne peut pas avoir Sa liberté. D'après St-Augustin : « Le sage est celui qui imite, qui connaît, qui aime Dieu » - « Dei imitatorem cognitorem amatorem esse sapientem », la sagesse n'est pas pour nous. | | | | |
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| proximité | | | Les catholiques et les musulmans (contrairement aux orthodoxes et protestants) placent entre le paradis des sens et l'enfer du sens le Purgatoire d'essence. Il faudrait placer cet intermédiaire créateur non pas dans le temps conciliateur, mais dans l'espace réversible : savoir vivre tantôt dans un enfer résonnant d'espérances paradisiaques, tantôt dans un paradis tragiquement désespérant. | | | | |
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| proximité | | | Pour amortir le choc écrasant de nos misères rationnelles, le Créateur imagina une consolation irrationnelle – la création humaine. Mais quels en sont les vrais raisons, motifs, moteurs ? Deux réponses sont les plus répandues - pour le salut de mon âme ou pour accomplir une mission confiée par autrui, par l'au-delà, par devoir. La première est futile, symptôme de graphomanie, mais la seconde n'est pas plus glorieuse, non plus, puisqu'elle suppose une mimésis, à la place d'une poïésis. | | | | |
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| proximité | | | Malgré des déviations, en sens inverses, que font subir l'art militaire ou la médecine à la durée de notre vie, les buts, que le Créateur lui assigna, y correspondent admirablement : « Notre tâche est aussi grande que notre vie, ce que lui imprime une illusion d'infini » - Kafka - « Daß unsere Aufgabe genauso groß ist wie unser Leben, gibt ihr einen Schein von Unendlichkeit ». C'est l'ouverture de frontières qui en donne le vertige, l'ouverture que créent les bonnes contraintes. | | | | |
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| proximité | | | Ne pas être athée : ne pas pouvoir imaginer que la simple application des lois physiques, chimiques et biologiques puisse aboutir à l'apparition de l'œil, de l'oreille, de la langue, du cerveau. Ne pas être croyant : rejeter toute idée que le Créateur ait pu se manifester quelque part, dans l'Histoire de la Terre, sous quelque forme que ce soit. Ces deux négations sont à la base de la raison de désespérer et de la raison tout court, celle qui nous parle d'espérance. Si je réussis ces deux gageures, j'aurai droit à l'inscription panthéonique de Voltaire : « Il combattit les athées et les fanatiques ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu, probablement, voyait dans l'homme futur un frère et un créateur, et non pas un mouton et un robot ; mais l'évolution humaine dévia : du dessein-rythme (création orientée-contraintes), elle passa au projets-mythes (orientés-buts), pour sombrer dans l'algorithme (programme orienté-objets). | | | | |
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| proximité | | | L'idée de Dieu vient de deux sources : de l'admiration devant Son œuvre et de la réflexion sur les proximités ; la seconde est à l'origine de toutes les métaphores, et il est possible, que le Verbe évangélique n'était, en réalité, qu'une métaphore. | | | | |
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| proximité | | | La foi, comme tout ce qui est grand, peut être vécue sur les trois niveaux : le mystère de la création, le problème de la mort, la solution d'une religion - l'admiration, l'angoisse, l'ordre - choisis donc entre l'enthousiasme, la paralysie ou l'ennui. | | | | |
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| proximité | | | La foi grégaire et réglementaire se formait autour de mythes ou de rites : le sacrifice des angoissés ou la fidélité des forcés. Mais la vraie foi devrait venir de l'esprit équilibré et libre, dominant les troubles ou les ténèbres de l'âme. On crée par et dans des ombres, on croit dans la lumière, illuminant simultanément l'âme et l'esprit. « La foi consiste à ne jamais renier dans les ténèbres ce qu'on a entrevu dans la lumière » - G.Thibon - la fidélité dans les ténèbres est aussi belle que le sacrifice dans la lumière. | | | | |
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| proximité | | | L'artiste peut se permettre des mensonges iconoclastes à peindre ; le peuple aurait besoin de mensonges idolâtriques, transmis par des fripons ; quand on voit les résultats minables des prêches antichrétiens, contre la dévotion ou contre la morale, de Voltaire ou de Nietzsche, on a envie de remobiliser l'Inquisition et de rehausser les bûchers, puisque tout feu est désormais éteint, et y règne un terre-à-terre asphyxiant. | | | | |
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| proximité | | | Je touche à la création, quand je me débarrasse des choses et fais un désert autour de ma plume ; je touche au Créateur, dès que la moindre chose terrestre, sauf le désert, s'intercale entre Lui et moi ; ne pas voir le Créateur dans le créé est de la myopie. | | | | |
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| proximité | | | Que, pour toute émanation de la matière, le Créateur nous ait pourvu de capteurs est proprement prodigieux. « Que l'œil puisse s'être formé par la sélection naturelle, voilà une hypothèse absurde au plus haut point »* - Darwin - « To suppose that the eye could have been formed by natural selection, seems absurd in the highest degree ». Mais qui, de matière, de fonction et d'organe, fut le premier à mûrir dans le Dessein divin ? En tout cas, l'accord entre nos organes et la réalité est si total, tout en étant miraculeux, que l'Être et le Paraître seraient des synonymes. | | | | |
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| proximité | | | Selon les témoignages bibliques, le Dieu monothéiste aurait les narines, les oreilles, le tube digestif, les yeux, les pieds, les doigts ; Il s'accorde l'exclusivité en matière de vérités et de bontés, mais, au moins en paroles, se désintéresse de la beauté. Pourtant, Son œuvre en regorge ! Ceux qui croient Le connaître ne communiquent avec Lui qu'en esprit ; ceux qui ne croient pas en Son existence possède souvent une âme, le seul outil qui nous mette en contact avec le beau. Le vrai créateur est créateur de dieux cachottiers ou inexistants. | | | | |
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| proximité | | | La Chambre de Commerce et l'Église nous proposent le même avenir : « Nous voulons, que les valeurs fondamentales du christianisme et les valeurs libérales dominantes dans le monde puissent se féconder mutuellement » - Jean-Paul II - « Vogliamo che i valori fondamentali del cristianesimo e i valori liberali dominanti nel mondo d'oggi possano incontrarsi e fecondarsi ». De cette union, consommée par la voie contre nature, naquit l'enfant appelé des vœux de ses hideux parents, le robot, respectueux de l'Église et de la Bourse. | | | | |
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| proximité | | | Les simplets se limitent à modéliser les objets, les subtils commencent par les relations. Le Créateur s'y connaissait : « Le nom du Père n'est pas le nom d'une essence ni d'une action, c'est le nom d'une relation » - Grégoire de Nazianze - et le but de notre ancrage à la Création y serait de la rendre transitive : créer l'œuvre, comme le Père procrée le Fils consubstantiel, elle, l'œuvre d'esprit, procéderait de l'âme par le talent - une réplique humaine des relations trinitaires. | | | | |
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| proximité | | | La supériorité humaine n'est pas dans la maîtrise des objets, mais dans celle des relations ; si je veux garder la mesure de mes éloignements et de mes proximités, je la maintiendrai grâce à une nouvelle métrique des relations inventées. | | | | |
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| proximité | | | Une valeur (éthique, esthétique ou mystique) est un axe, et un vecteur y est une intensité, un goût, un sens ; ce n'est pas la préférence donnée à un point (position) qui compte, mais la conception de la limite (pose) : l'essor qui naît d'un mouvement, imaginaire et infini, vers une limite incompréhensible, limite que choisit la liberté d'un créateur Ouvert - créer, c'est s'attacher au vertige de la convergence et non pas à la limite même. La valeur-prix est question d'yeux, la valeur-axe - celle de regard. | | | | |
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| proximité | | | De la géométrie divine : au sommet du vivant, Dieu créa la raison humaine, pour qu'elle scrute Ses solutions-horizons. Ensuite, une troisième dimension surgit : Dieu crée l'esprit, pour explorer la profondeur de Ses problèmes, et l'âme - pour s'émouvoir de la hauteur de Ses mystères. Mais il est possible, qu'il existe non seulement un sur-homme, mais aussi un sur-Dieu, pour qui la création de cet espace humain fut un seul et même acte. | | | | |
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| proximité | | | Dans l'évolution de ces cadeaux divins, esprit et âme, l'homme imita Dieu, en créant le langage, qui comble l'esprit, et en devenant sensible à la musique, ce qui ravit l'âme. | | | | |
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| proximité | | | Je ne comprends pas pourquoi on refuse au Seigneur toute division et toute ténèbre ; pourtant, tout Verbe est division comme toute création. Quant aux ténèbres, il fut un temps, où il fallait craindre la nuit, aujourd'hui, c'est le jour qui effraie davantage. | | | | |
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| proximité | | | La contrainte n'est noble que si elle se fonde sur une foi ; dans ce cas, même le but perd de sa pertinence : « Il ne pouvait plus avoir de but, puisqu'il avait la foi » - Tolstoï - « Он не мог иметь цели, потому что он имел веру ». | | | | |
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| proximité | | | À ma triade d'athée et d'amateur : créateur - outil - œuvre, correspond la trinité biblique : Dieu - lumière - illuminé, ou le savant triptyque grec : logos - être - étant. C'est pourquoi je me sens concerné, lorsqu'ils parlent de chute de l'être ou de vacillement de lumière, bien que je préfère parler de montée vers le créateur, maître des ombres. | | | | |
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| proximité | | | La puissance, la connaissance, l'amour sont des attributs anthropologiques ; Dieu n'est envisageable qu'en tant que Créateur, sans le moindre attribut (comme l'être), contrairement au néant, qui est déjà dans la représentation, avec sa notion d'existence, inapplicable ni à Dieu ni à l'être ontologiques, à ne pas confondre avec leurs homologues représentationnels. On connaît donc le néant mieux que Dieu et l'être. | | | | |
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| proximité | | | Faire d'un Fermé humain un Ouvert divin, c'est à dire dessiner des limites, qui ne nous appartiennent pas, mais qui nous appellent et nous interpellent, c'est créer du sacré. Tout sacré est une création humaine, qui nous tourne vers l'inaccessible extatique. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu ne m'appartient pas, tout en inspirant le goût et la création de mon soi connu. Celui-ci est dans l'élan vers les limites soufflées par celui-là, qui, penché sur le monde, serait ces limites mêmes : « Le soi philosophique, c'est le sujet métaphysique, frontière, et non partie, du monde »** - Wittgenstein - « Das philosophische Ich ist das metaphysische Subjekt, die Grenze - nicht ein Teil der Welt » - ce soi ouvert serait donc le soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Les trois hypostases chrétiennes sont étrangement peu solidaires entre elles et semblent même s'ignorer complètement. On peut dire la même chose de la trinité humaine : l'intelligence, la création, la noblesse, qui vivent en toute indépendance les unes des autres. En imaginer l'unité est un exploit des théologiens ou des poètes ; « Celui qui connaît, celui qui crée, celui qui aime, c'est tout Un »* - Nietzsche - « Der Erkennende, der Schaffende, der Liebende sind Eins ». Qu'est-ce qu'un homme ? - sa foi ! Le surhomme est l'homme trinitaire. | | | | |
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| proximité | | | Quel sens donner à la prière ? - Dieu, c'est mon âme, et mon âme n'est ni la chose désirée ni le désir même, elle est l'étonnement, l'admiration, la vibration, l'extase, bref - la musique. Prier, c'est donc tenter de lire des partitions divines ou de créer mes propres partitions, si un don divin m'est octroyé. Ce don se manifeste par la voix intelligible de mon soi inconnu et seulement sensible. Souviens-toi, que prier, en hébreu, veut dire juger son propre soi. | | | | |
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| proximité | | | La grâce catholique ou orthodoxe se lit dans la création humaine ; la grâce protestante accompagne le caprice divin. Et puisque plus haute est la grâce, plus basse est la pesanteur, les protestants, si souvent, présentent une rare lourdeur. Mais les protestants ont raison de se moquer de nos actions comme stimulateurs de grâces divines : nous serions si misérables, si seules nos actions exprimaient ce que nous valons. Et non pas la libre grâce de Dieu ou de notre création ; la grâce suit nos âmes et non pas nos bras. | | | | |
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| proximité | | | Seul un esprit fort est capable de vénérer le mystère divin du vivant, pour embrasser, éventuellement, une foi en Créateur inconnu ; l'esprit faible se vautre dans l'incertitude des problèmes humains, pour épouser une foi superstitieuse en un Dieu connu. Chez celui-ci, « tous les vices ne viennent que de l'incertitude et de la faiblesse » - Descartes ; chez celui-là, ce sont les sources de ses vertus. | | | | |
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| proximité | | | Plus que ma propre pose, la hauteur est la position de mon interlocuteur anonyme idéal, puisque la communication avec l'ampleur démocratique ou avec la profondeur scientifique dégénère rapidement en démagogie ou en technologie, tandis que je me sens plus près de la théologie. D'ailleurs, l'idée d'inventer Dieu et ses anges, pour peupler ma hauteur désertique, est un bon stratagème rhétorique. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu'une idole - Dieu, le salut, l'immortalité, le sens de la vie - se tenait debout, l'image consolante d'un progrès, d'un rapprochement, d'une victoire te permettait de t'accrocher au mouvement ou à la route. Mais une fois que l'inéluctable se produisit, et ton idole gît en ruines, la question la plus vitale, aux crépuscules de la vie, devient : que mettre à sa place ? Plusieurs solutions, également éphémères : proclamer ton soi inconnu en tant qu'un nouveau Dieu, t'étourdir dans le culte d'une création ou te griser dans le vertige d'une intensité. Et te rendre compte, que cultiver ton jardin ou éduquer tes élèves relève de la même anesthésiante niaiserie. | | | | |
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| proximité | | | Science de mon salut - conscience de ma chute, encore l'un de ces axes, qui méritent, que je ne m'y accroche pas à une seule valeur, mais que je le munisse d'une même intensité. Le souci du salut mène à l'activisme, à la création, à la réinvention du sacré ; l'ivresse de la chute conduit au nihilisme, à la révolte, à l'angoisse. Les réunir, dans un même regard, - le triomphe de l'humain sur le divin ! | | | | |
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| proximité | | | La splendeur, telle serait la finalité commune de la Création divine et de la création humaine – la splendeur du réel et la splendeur du simulacre – le vrai exhibant, en passant, le beau, le beau enfantant du vrai inespéré. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est une affaire exclusive de l'homme créateur ; aucun mystère, ni Dieu ni le destin, ne la préfigurent, elle est la prérogative du soi connu, de sa force. Le soi inconnu, le mystique, l'intouchable et le divin, tapit nos profondeurs et fonde nos croyances : « Le soi, invisible, touchant, dans sa profondeur, Dieu – voici la foi » - Kierkegaard. | | | | |
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| proximité | | | Créer ou comprendre, ce dilemme semble être parmi les plus cruciaux ; mais la domination numérique de ceux qui ne cherchent qu'à comprendre sur les solitaires qui se contentent de créer montre que ce choix ne se présente presque jamais ; la compréhension n'améliore en rien la création ; la création rend la compréhension - caduque. Et c'est la croyance qui est un commencement profond de la compréhension et une haute contrainte de la création. | | | | |
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| proximité | | | Aux angles de vue sur les commencements divins dans le vivant - au langagier (le Verbe) et à l'organique (la Caresse) – on peut ajouter le mécanique : l'apprentissage (filtrage d'expériences), la formation d'algorithmes (scénarios d'exécution), le passage de la première étape à la seconde, la partie la plus énigmatique, sur-rationnelle, magique, mais visiblement implémentée jusque dans les roses et les moustiques. | | | | |
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| proximité | | | Tous les mystères de la haute justice sont confiés désormais aux solutions, dictées par la lettre des codes ; il ne reste que le problème de l'utile, qui tarabuste encore les hommes. Mais « de l'utile au juste la distance est la même qu'entre la terre et l'étoile »* - Lucain - « sidera terra ut distant, sic utile recto ». L'étoile disparut des outils de mesure des hommes ; seule la perspective du lucre donne aujourd'hui la mesure de l'utile devenu le seul juste. | | | | |
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| proximité | | | Le mathématicien est particulièrement sensible au sacré, puisque les objets de ses réflexions n'existent pas dans la réalité ; il se trouve dans l'état, dans lequel devait être plongé le Créateur, avant que la première définition ne fuse de Son Verbe. | | | | |
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| proximité | | | La vie, c'est la recherche de chemins : vers le savoir, la survie, la création, le plaisir. Et le bon Dieu se contenta de définir un méta-chemin, la logique, et de spécifier les objets de nos désirs, toujours à la manière d'un mathématicien ou d'un rêveur. | | | | |
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| proximité | | | Ce ne sont jamais les mêmes fibres qui vibrent devant la beauté incréée de la nature ou devant la beauté créée par la culture. Aucune trace du pinceau ou du Verbe du Créateur, dans le premier cas ; une perfection muette, devant laquelle l'esprit devient âme. Dans le second cas, l'âme s'émeut de la voix d'une âme sœur ; l'âme devient écho d'une musique, que l'esprit interprète. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit profond voit le Concepteur et le Penseur ; l'âme haute sent le Créateur et le Consolateur ; mais la raison plate ne fait qu'exécuter, machinalement, des algorithmes, elle n'a plus besoin ni d'esprit ni d'âme. Et puisqu'on vit la dictature de la raison, Dieu est proclamé mort. | | | | |
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| proximité | | | Et la superstition et l'athéisme abaissent nos espérances, en nous promettant un avenir meilleur ou même radieux. L'espérance noble naît d'un avenir, sciemment occulté, car réel et monstrueux, et d'un présent, dont le sens se concentrerait dans un rêve, entre le regard et la création. | | | | |
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| proximité | | | L'oubli des autres est une bonne contrainte ; l'oubli de soi est un bon moyen : « La création, et non seulement le salut, est ta vocation ; et, en son nom, tu dois parfois oublier et ton soi et ton âme » - Berdiaev - « Человек призван быть творцом, а не только спасаться. И во имя творчества забывать о себе и своей душе ». La création, par rupture, est le plus haut consolateur, quel que soit le créé : un arbre, un enfant, un poème. La routine, en continu, est le premier fossoyeur de l'espérance. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu mesure les distances, ton soi inconnu crée les proximités. La mesure rassure, la création émeut. « La proximité n'est pas un état, un repos, mais une inquiétude, un non-lieu » - Levinas. La vraie proximité est divine ; on ignore la source et la finalité de son attirance. | | | | |
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| proximité | | | À quel moment le Créateur songea au Bon et au Beau ? Ou à leur dénominateur commun qu'est la Caresse ? Avant ou après avoir établi l'Intelligence du Vrai ? Le Verbe ou l'Action sont déjà des manifestations de l'intelligence. « La première chose, créée par Dieu, est l'intelligence » - le Coran. | | | | |
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| proximité | | | Aucune intuition ne peut nous fournir la moindre image de la force divine, à l'origine de la vie. Mais la création artistique a certainement plus d'homologies avec la Création que la science, car le beau et le bien sont plus viscéralement chevillés à la vie que la vérité et le savoir. | | | | |
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| proximité | | | Y a-t-il, dans le monde, quelque chose qui ne serait pas de nature divine ? Alors, si l'étude de la nature de Dieu lui-même a pour but l'admiration et non pas la connaissance, on devrait savoir tout admirer. Ce qui différencie Dieu de son œuvre ou de Ses créatures, c'est que Sa nature et Son artifice sont également divins. | | | | |
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| proximité | | | Dieu créa des joyaux, l'homme ne crée que des écrins. « La beauté et l'infini veulent n'être admirés que dévêtus » - Hugo – comme le visage humain ou sa source - la face de Dieu. Le beau de la création humaine doit son attrait au drapé du mot, au pli du son, à la bigarrure du pinceau. | | | | |
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| proximité | | | On sait tout du comment de la création humaine, on ne sait rien de celui de la Création divine. On ne peut mettre du mystère que dans le pourquoi ; tandis que la beauté du Mystère divin est sans pourquoi. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est omniprésent : dans l'objet matériel (la réalité), dans ma main qui s'en saisit (le moyen), dans la fonction d'appropriation (le but), dans mon choix d'objets à saisir (la contrainte), dans ma création d'objets (le commencement). Omniprésent pour le regard, absent – pour les yeux. Et tout miracle organique s'éteint dans la débâcle mécanique : les robots proclament mort ce Dieu invisible et visiblement inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Devant l'œuvre du Créateur : mon âme reconnaissante et ma raison pardonnante. | | | | |
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| proximité | | | Seul un Créateur génial aurait pu imaginer cette époustouflante coordination entre les organes du vivant et les signaux qu'ils reçoivent de la matière ! Notre sens du beau, réagissant à la beauté incarnée des choses, en est l'exemple le plus éblouissant ! La bêtise des platoniciens (les Formes, indépendantes de l'homme, préexistent) et des phénoménologues (l'homme ne découvre la beauté qu'au contact avec le beau). | | | | |
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| proximité | | | Notre vie se projette sur deux plans – le mécanique et le divin : l'efficacité ou le Bien, la norme ou la loi, l'utile ou le beau, la solution ou le mystère, l'ampleur ou la hauteur, la production ou la création, l'événement ou l'invariant, l'inertie ou le commencement. Le triomphe de la mécanique fut appelé mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'émet pas de lumière, ne se manifeste pas par ses ombres. Et Nietzsche : « Quand toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous obscurcir ? » - « Wann werden uns alle diese Schatten Gottes nicht mehr verdunkeln ? » - finira par comprendre, que ce n'est pas la vue mais la caresse qui révèle le C(c)réateur, et la caresse est ressentie surtout dans les ténèbres – mystiques, érotiques, artistiques. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'est certainement pas une lumière, il est plutôt les ténèbres mêmes, inentamées et inscrutables ; toute lumière est dans ton esprit. Mais la propager est futile, puisqu'elle est la même dans toutes les têtes. Il te restent les ombres de ton âme, que tu chercheras à rapprocher des ombres divines, pour clore le cycle de la création. | | | | |
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| proximité | | | Le mûrissement en sagesses et en extases : le sacré se détache de Jérusalem et s'attache à Athènes. Où un dieu clame son existence, raisonne la routine du troupeau ; là, où le Dieu inexistant anime les esprits et élève les âmes, résonne la voix de l'homme, créateur et fraternel. | | | | |
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| proximité | | | Le rêve : croire contre créer ; la pensée : créer contre croire. Je crois en Créateur, sans savoir Le penser. Je peux penser un Créateur, caché hors du temps ou dans la quatrième dimension spatiale, mais je ne peux pas le croire. Dieu est un rêve du gratuit, et la pensée est une création du nécessaire. | | | | |
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| proximité | | | Dans le vivant, l'insondable miracle du rapport entre fonction et organe (les sens, entre autres), où aucune évolution sensée n'explique rien, où cause et effet s'interposent d'une manière inextricable. Pas d'organe sans fonction. Mais des fonctions sans organe actif, le bien, par exemple, avec le cœur en tant qu'organe passif. Des fonctions avec deux organes, actif et passif, comme le beau, celui qu'on conçoit et celui qu'on perçoit. L'algorithme divin y est impénétrable. | | | | |
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| proximité | | | La superstition ou la profanation, telles sont les conséquences du glissement de la notion de Dieu de la troisième à, respectivement, la deuxième (Il m’écoute) ou la première (je crée comme Lui) personne. | | | | |
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| proximité | | | Dieu se comporte en artiste : ses œuvres parlent, Lui, Il reste taciturne. | | | | |
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| proximité | | | Le miracle de la sensation et de la pensée humaines est si inconcevable hors dessein d’un Créateur, qu’il, ce miracle, les place résolument hors de la réalité, et tout créateur devrait donc se tourner vers ce Créateur irréel, s’adresser seul vers le Seul (Plotin) et non pas vers ses semblables, porter l’étonnement infini et non pas les soucis de ce jour. | | | | |
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| proximité | | | Ma conscience, c’est ma surface, ou ma frontière. À partir d’elle, je peux soit me livrer à l’introspection de ma profondeur divine, soit me vouer à la hauteur de la création humaine. l’Être ou le Devenir, et ma conscience inaccessible me rend Ouvert dans les deux directions. Mais je dois munir ce Devenir d’assez de mystère et d’intensité, pour le rendre digne de mon Être. Me sentir dans un même milieu, en franchissant la frontière – le plus haut bonheur ! | | | | |
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| proximité | | | Tout dans la nature divine, c’est-à-dire dans la matière et dans l’esprit, est très compliqué et littéralement inépuisable en mystères. La culture humaine est la tentative d’imiter le Créateur, elle ne peut donc être que compliquée ; l’homme blasé se tourne vers le simple, qu’il proclame sa nature, et qui s’avère toujours être tout simplement bête. | | | | |
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| proximité | | | La volonté de puissance est une pulsion que n’éprouvent que les scientifiques et les artistes, puisque leur regard est tourné vers l’absolu, vers ce Dieu, Créateur de notre esprit curieux et de notre âme inapaisée ; la volonté divine sous-jacente serait l’asile de leur créativité, tandis que chez les autres, « la volonté de Dieu est l’asile de l’ignorance » - Spinoza - « Dei voluntatem, hoc est, ignorantiae asylum ». | | | | |
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| proximité | | | Dans un monde sans Dieu, d’après ces oiseaux du malheur que sont les philosophes, on doit se livrer à l’absurdité, à l’horreur, à l’angoisse. Moi, je n’y vois que l’ennui mécanique pour les stériles, et la liberté créatrice pour les fertiles. | | | | |
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| proximité | | | La création ex nihilo est réservée à Dieu ; la nôtre ne peut être que de la traduction. « La vie terrestre n’est qu’une terne traduction de l’original divin » - Nabokov - « Earthly life is a murky translation from the divine original » - heureusement il existe aussi une vie céleste, une vie de rêve, qui est une traduction poétique ! | | | | |
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| proximité | | | La divinité du Créateur, la divinité du créé – natura naturans, natura naturata – nous n’avons aucune idée du premier, le bavardage spinoziste sur la substance ou les attributs de Dieu est totalement ridicule ; il ne nous reste que l’admiration, la vénération, le culte, la foi – face à la mystérieuse harmonie de la matière et de l’esprit créés. | | | | |
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| proximité | | | Peut-être il y eut deux Créateurs : le premier créa la matière, et le second s’occupa de l’esprit, pour donner naissance à la vie et au rêve, à l’eau et à l’air. « Entre le feu et la terre, Dieu plaça l’eau et l’air »** - Platon. | | | | |
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| proximité | | | Dieu : les craintifs l’auscultent, les créatifs le sculptent. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est humain est aussi divin ; seul le degré d’évidence de la pénétration divine diffère d’un universal à l’autre. La facette touchée est aussi différente : le Vrai est plutôt humain, il enténèbre mon esprit ; le Beau de la création, divine ou humaine, illumine mon âme ; le Bien est entièrement divin, il console mon cœur. | | | | |
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| proximité | | | Dans le créé, naturel et merveilleux, – aucune trace des mains du Créateur (ni de ses yeux ni de ses outils), et l’on finit par n’y voir que de la mécanique, faute à nos yeux trop superficiels et, surtout, aux religions, qui poussent à chercher le merveilleux dans le fumeux surnaturel. | | | | |
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| proximité | | | Rien d’humain ne dépasse le Vrai, le Beau, le Bien, qui sont des créations divines ; et chercher toute forme de mystère au-delà de ces trois hypostases signifie chercher Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Toutes nos créations sont humaines, sauf la musique et la mathématique, qui sont divines. La mort de Dieu est annoncée par la dégénérescence de la musique et par l’évolution de l’Intelligence Artificielle, qui rendra superflu le métier de mathématicien. Et il paraît (G.Steiner) que Dieu s’adresse à Lui-même, en chantant en langage algébrique ! | | | | |
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| proximité | | | Seules des ombres entourent ce qui est appelé à devenir sacré, et la sacralisation consiste en invention artificielle d’une lumière originelle, tout en vénérant les ombres. Entretenir les ombres, c’est entretenir le sacré ; appuyé sur la seule lumière, celui-ci se profane, en se dogmatisant. « Il y a de l’impudence à laisser sans voiles, à ses propres yeux, ce qui est sacré »** - J.Joubert. | | | | |
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| proximité | | | C’est dans la sensation du lointain qu’on atteint les sommets de l’amour, de la grandeur, de la création. Te rapprocher des objets de tes engouements, c’est les banaliser, t’en familiariser, perdre le besoin de tes ailes. | | | | |
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| proximité | | | J’écoute ceux qui ont trouvé le sens de la vie – la dévotion, l’absurdité, la recherche de soi – une misère ! Et même si, en approfondissant ce sujet, on se penchait sur les trois mystères dont nous a doté le Créateur – le Bien, le Beau, le Vrai, le résultat serait très décevant : le sens des deux premiers est inaccessible, et le sens du Vrai est trop transparent, accessible même aux machines. À l’opposé du sens à chercher se trouve le rêve à créer. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux vivent comme vivent les roses – l’espace d’une floraison (qu’elle se mesure en matinées ou millénaires). Le chêne est enterré dans la souche, l’amour – dans la routine, la création – dans la production, le Beau – dans l’utile, le divin – dans le robotique. Tout bon croyant se transforme en Narcisse, admirant son sosie, superficiel et profond, - Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain est ma patrie ; la profondeur – mon atelier ; la hauteur – mon exil. Trois lieux - pour rêver, pour créer, pour chanter. | | | | |
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| proximité | | | La vie, le rêve, la mort – il faut accorder une place juste à ces trois voisins de ta conscience : la vie doit être la plus proche possible ; le rêve doit se maintenir grâce au lointain où tu le crées ; enfin, la mort devrait être balancée derrière tous les horizons, puisque aucun échange avec elle ne produit rien de sainement palpitant. | | | | |
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| proximité | | | C’est avec la même profondeur que se manifeste la présence du Dieu-Créateur dans les mystères de la matière, du temps, de la vie, de la liberté. Aucun recoin de la réalité n’échappe au merveilleux. Inventer un langage de ce merveilleux muet est la tâche de tout créateur humain. | | | | |
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| proximité | | | En cherchant l’essence de Dieu, tu n’arrives à imaginer ni ses yeux ni sa cervelle ni son allure ; en revanche, une intuition de ses oreilles, bien que vague et abstraite, se forme dès que tu ambitionnes une création artistique. Étranger aux mots, Il ne serait sensible qu’aux mélodies, aux échos de son Verbe languissant. Tout art ne vaut peut-être que dans la mesure où y perce une musique. « La musique, c’est un dialogue avec Dieu » - Mravinsky - « Музыка - это разговор с Богом » - c’est un monologue de l’âme, allant tout droit au cœur, sans passer par le cerveau. À défaut des mots ou des notes, même les actes devraient pouvoir s’interpréter, par des initiés, comme une partition. | | | | |
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| proximité | | | À l’échelle horizontale, où se mesurent nos actes, nos pensées, nos sentiments, les distances entre nous sont minimes ; mais l’échelle verticale, où se créent nos mélodies, nos noblesses, nos ironies, reste invisible à la multitude. « Une hauteur du regard est nécessaire, pour percevoir la différence entre toi et les autres »** - Hofmannsthal - « Um die Unterschiede unter uns und anderen zu erkennen, bedarf es des erhöhten Augenblickes ». | | | | |
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| proximité | | | En réfléchissant sur la Création, Valéry ne voit dans les causes premières que la naïveté et la futilité ; on y reconnaît deux grands défauts de son éducation : ne voir de mystère ni dans la naissance et la constitution de la matière ni dans les nobles affects ; superficiel dans la science, froid dans les sentiments. | | | | |
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| proximité | | | Dans ce monde, créé par Dieu, il y a assez de fatalités horribles, pour justifier une révolte ou comprendre une résignation ; mais le regard le plus profond sur Dieu doit aboutir à la plus haute admiration de Son œuvre. | | | | |
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| proximité | | | L’esprit n’aurait pas pu imaginer la réalité (même la plus simple, la matérielle), s’il ne l’avait pas vue. Plus qu’invraisemblable, la réalité est impossible, pour un esprit impartial. « Inintelligible, ininventable par l’esprit, et – cependant visible ; le dieu ne peut être que dans cette direction »** - Valéry. Et cette direction est encore plus flagrante, si, au-delà de la matière, nous poussons jusqu’au Vrai, au Beau, au Bien. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni ce monde d’autant de rigueur, pour notre esprit, que de mystères, pour notre âme. La pensée humaine ne dévoile pas Dieu plus que le rêve humain. Dieu ne prête pas plus l’oreille aux calculs qu’aux chants, aux rires et aux larmes de l’homme. | | | | |
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| proximité | | | Chez Bach - aucune trace d’un Dieu tout-puissant, je n’entends qu’un hymne à la solitude humaine. L’omniscience divine est incompatible avec la musique de Mozart, il crée une divinité de l’émotion pure. En fin de compte, la tonalité sûre et triomphante de Beethoven est plus proche des croyances populaires en Dieu tonnant et rassurant. | | | | |
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| proximité | | | Le visage humain est l’appel le plus immédiat à croire en Créateur. Le sourire au visage, sa grimace, son accablement, son mutisme même nous signalent la présence d’un grand Étranger, l’auteur des élans de nos cœurs et des envolées de nos pensées. Dieu est dans un grandiose éloignement, vécu comme une ardente proximité. | | | | |
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| proximité | | | Que le Créateur ait mis l’essence divine dans notre cœur, plutôt que dans notre âme ou notre esprit, se prouve par le fait, que les bêtes sont capables de création et sont pourvus de raison, mais elles ignorent la larme et le rire. | | | | |
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| proximité | | | Les croyants disent, qu’en se tournant vers un Dieu consolateur connu, ils en furent, un jour, illuminés ; les agnostiques sont illuminés par le mystère de l’homme et se mettent à vénérer un Dieu créateur inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Plus on creuse l’inimaginable harmonie de la matière inerte et l’impossible phénomène de vie, plus on est convaincu de la pré-existence d’un plan, d’un dessein, d’un divin algorithme. L’Univers est une solution d’un mystère, dont nous ne connaîtrons jamais le Créateur. « L’Univers est l’expression d’une volonté inconnue »*** - Tsiolkovsky - « Вселенная есть выражение неизвестной воли ». | | | | |
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| proximité | | | On ne peut formuler aucune idée sérieuse, sans parler de dogmes, au sujet de Dieu ou d’une déité quelconque, bien que l’Univers et la vie soient, de toute évidence, des œuvres divines ; le Créateur restera à jamais un Grand Inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Voir des miracles jusque dans la matière inerte, sans parler du plus mystérieux des miracles, la vie, – tel est le regard du poète sur le monde, il en est, intuitivement, amoureux, excité. Le philosophe, qui, devant le monde, doit être poète, est mû par la vénération, par la foi, par l’étonnement. Quant au Créateur, le poète prie, en mélodies verbales ou spirituelles, devant Ses créatures ; le philosophe hisse Sa création dans les hautes sphères de la pensée. Ils sont religieux tous les deux, mais loin de tout temple, érigé par des hommes. | | | | |
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| proximité | | | Toutes les tares de ce monde : tu devrais en réduire l’importance à celle d’un fait divers ; tes dégoûts terrestres ne devraient pas entacher la pureté de tes admirations et vénérations que tu voues à la création céleste, aussi bien divine qu’humaine. Celui qui vit de mystères ne devrait pas s’attarder dans des solutions. | | | | |
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| proximité | | | Il y a des choses qui portent la beauté de la Création divine, et il y a des concepts que savent manipuler des ploucs ou des machines. Donc, manier certains concepts terrestres peut être plus bête que de contempler certaines choses célestes. | | | | |
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| proximité | | | Se chercher ou se fuir sont des ambitions d’une même naïveté : on se trouve par le hasard de la création et l’on est indécollable de son soi, surtout de celui qui est inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Tout animal est un témoignage de son origine divine, puisque il est porteur d’une vie, rationnellement impossible ; mais c’est seulement la conscience, qui nous rend, nous les hommes, des Dieux-Créatures créées par le Dieu-Créateur, - la conscience du monde, de la vie, et surtout – du Bien, du Beau et du Vrai, la conscience d’être une bête d’action et un ange de création. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni la Nature de miracles, que l’homme est totalement incapable de produire. Seul un artisticule niais peut viser l’imitation de la Nature. Il faut suivre l’appel inarticulé de son propre soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | La croyance ne peut être justifiée que par la reconnaissance des mystères ; ceux-ci peuvent être soit hérités des générations passées en tant que superstitions religieuses ou idéologiques, soit constatés par une intelligence personnelle et profonde. Dans le premier cas, la croyance se substitue, bêtement, à la réalité ; dans le second, elle complète, harmonieusement, la réalité par le rêve, celui d’un monde impossible, cet exploit inexplicable d’un Créateur génial et cachottier. | | | | |
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| proximité | | | Savoir ou croire, la lumière ou les ombres, la science ou l’art – le premier membre de ces dyades contient, évidemment, infiniment plus d’intelligence, de rigueur, de sérieux. La seule lumière, dont se sert l’homme, créateur et artiste, provient de sa raison (même si celle-ci ne fait que refléter une lumière reçue d’ailleurs) ; son âme la projette sous la forme des belles ombres. Renoncer à la raison, comme le réclament les religions révélées, c’est nous condamner aux ténèbres. | | | | |
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| proximité | | | Il est certain que la première bestiole monocellulaire contenait déjà l’algorithme qui menait au miracle de nos cinq sens physiologiques, d’épines des roses ou du hérisson, de coloration des fleurs et des papillons. Aucune théorie évolutionniste n’apporte la moindre explication de tous ces miracles. Aucun modèle statistico-biologique ne peut étaler l’évolution réelle sur l’échelle de ces quelques misérables milliards d’années. Et je ne parle même pas de nos trois facultés divines – le Bien, le Beau, le Vrai, vrillées dans notre conscience d’une façon fascinante et inexplicable. | | | | |
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| proximité | | | Je veux que mon écrit ait le même poids sur les balances du futur et du passé. L’apport et le jugement du présent me sont indifférents. | | | | |
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| proximité | | | Être déiste : vénérer l’œuvre, belle, merveilleuse et mystérieuse, et tout ignorer de son Créateur, artiste inconnu. | | | | |
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| proximité | | | On se rapproche des autres par des valeurs communes, tandis que mes appels à la fraternité partent de mes vecteurs personnels. Mais l’élan individuel, contrairement aux mythes nationaux, est incompatible avec le sacré qui est toujours collectif ; on ne peut l’imaginer sans lieu ni date. Alors je l’invente à l’échelle de notre planète, sans frontières, sans l’Histoire. Heureusement, la Terre est bourrée de mythes de la Création divine. | | | | |
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| proximité | | | En tout point de notre planète, sans même parler des êtres vivants, on trouve des preuves d’une provenance ou d’un dessein divins, mais on ne trouve aucun indice du Cachottier, auteur de ces merveilles. « Nulle part, tu ne vois le Créateur, mais tu vois partout des créations divines » - F.Schlegel - « Gott erblicken wir nicht, aber überall erblicken wir Göttliches ». | | | | |
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| proximité | | | Tant de définitions farfelues de ces termes ‘métaphysiques’ – Grâce et Créateur. Je dirais que la grâce est toute sortie inexpliquée de l’inertie des Lois, et le Créateur est l’auteur anonyme de nos trois hypostases : le Bien mystérieux, le Beau inutile, le Vrai universel. Mais les attribuer à Dieu : « L'âme, le cœur et l'esprit, c'est la trinité qui est dans l'unité de l'homme comme dans l'unité de Dieu » - Hugo – est un anthropomorphisme gratuit. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur du regard est doublement bénéfique – elle égalise tous les actes sans créateur et divinise toute créature et toute création. « Bénie soit l’âme qui s’élance vers la hauteur, pour percevoir toute chose dans sa divinité » - Maître Eckhart - « Selig ist die Seele, die sich hinüberschwingt, um alle Dinge in der bloßen Gottheit zu empfangen ». | | | | |
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| proximité | | | Les vrais croyants ne s’agglutinent pas et restent solitaires dans leurs vénérations et admirations devant l’œuvre du Créateur, inconnu et inconnaissable, génial dans le Vrai, sensible au Beau, mystérieux dans le Bien. Mais ces croyants sont entourés par deux clans de superstitieux : ceux qui pensent que Celui-la descendait, un jour, sur l’Olympe, Jérusalem ou l’Himalaya, et ceux qui réduisent les miracles de l’Univers aux collisions de particules élémentaires. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni notre conscience de ses trois facettes proprement divines – l’esprit, pour croître dans le vrai, l’âme, pour créer dans le beau, le cœur, pour croire dans le bon. Le vrai nous approfondit, le beau nous élève, le bon … - le bon, après le désenchantement fatal de sa traduction en actes, cherche, fébrilement, à remplir le vide ainsi créé – c’est ainsi que naît le sacré - religieux, tribal ou mystérieux. | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur voulut que le monde des choses fût aussi merveilleux que le monde des idées. Par conséquence, il y a autant de chemins intéressants des choses aux idées (l’intellection) que des idées aux choses (la médiologie de R.Debray). | | | | |
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| proximité | | | Nos sens esthétique et éthique portent, sans doute, quelques microscopiques traces d’une évolution naturelle, mais la beauté et l’harmonie fabuleuses de la matière, inerte et vivante, et la sensibilité inexplicable des esprits témoignent d’un prodigieux Dessein divin. Plus qu’un ingénieur, le Créateur fut un poète ! « Ce que nous appelons nature est un poème énigmatique, au sein d’une merveilleuse écriture »*** - Schelling - « Was wir Natur nennen, ist ein Gedicht, das in geheimer wunderbarer Schrift verschlossen liegt ». | | | | |
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| proximité | | | Comprendre le monde (et mon soi qui en fait partie) est une tâche scientifique, rationnelle, l’intelligence des représentations ; comprendre que le monde et mon soi sont des merveilles inconcevables est un élan irrationnel de la Foi en Créateur-magicien. Aujourd’hui, les philosophes ignares (car toujours hors toute science) s’occupent de la première activité, sans posséder l’intelligence requise (le bavardage sur les connaissances et la vérité leur suffit). Les têtes sensibles aux mystères de l’Univers s’inclinent, humblement, devant ce Dieu inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Entre la nécessité, dans le monde matériel, et la liberté, dans le monde du vivant, - aucun objectif commun. Le plus grand miracle de la Création est que la demeure des esprits est matérielle. Le démiurge de la matière et l’Auteur de l’esprit ne se connurent jamais ; le gnosticisme part du nombre, et le vitalisme – du Verbe, de l’Amour, de la Caresse, ces supports de la liberté. | | | | |
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| proximité | | | La vraie introspection n’est ni verbale, ni idéelle, ni imaginative, mais mystique et n’envisage que ton soi inconnu. C’est la seule voie au bout de laquelle tu te rends compte de la présence émouvante du Créateur. « Lorsque je m’éveille à moi-même, je sens se déployer en moi la vie la plus splendide, et que je me sens un avec la divinité »*** - Plotin. | | | | |
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| proximité | | | Face aux merveilles de l’Univers, l’absence d’un Dieu lumineux se compense dans l’obscur orphelinat de ton soi inconnu ; celui-ci est héroïque et créateur (la hauteur du surhomme de Nietzsche) ou bien condamné à la souffrance et la honte (la profondeur de l’homme du souterrain de Dostoïevsky). | | | | |
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| proximité | | | Croire en Créateur, c’est savoir que le parfum de la rose n’appartient pas à nos sens, mais à elle-même. | | | | |
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| proximité | | | Il faut être sourd devant les mélodies et aveugle devant l’harmonie de la Création, pour s’abaisser aux imprécations contre les injustices et les déséquilibres du monde social. | | | | |
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| proximité | | | Dans la création se manifeste, étonnamment, la Trinité du Dieu chrétien : le talent, la noblesse, l’intelligence, correspondant à Dieu le Père, son Fils, l’Esprit Saint. La suite numérique humaine alignerait la solitude, l’amour, la création. Et pour aller jusqu’au chiffre 6, on peut songer au sang que firent couler la croix et les étoiles à 5 ou 6 branches. | | | | |
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| proximité | | | L’un des plus beaux miracles de la Création : pour chacun de nos cinq sens il se trouvent des objets qu’on pourrait qualifier de sublimes ! Et si Dieu eut un faible pour le toucher, pour la Caresse ? | | | | |
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| proximité | | | Les lois morales n’existent pas ; n’existe que le Mystère du sens moral, mystère à la mesure du ciel, étoilé et vide – tous les deux annoncent et cachent le Créateur. « Visiblement, Dieu n’est pas, la loi morale - si » - Manine - « Моральный закон существует. Бога, видимо, нет ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu exista, à l’instant de la Création (avant que n’apparaissent le temps et l’espace) ; Il ne vécut donc jamais et donc Il n’est pas mort. Inexistant au présent, Il nous chagrine par Son absence, puisque Ses créatures restent sans pourquoi. | | | | |
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| proximité | | | Notre soi inconnu est comme Dieu, aussi magique, immatériel, cachottier. Et je finis par les confondre, même si l’un est créé par l’Autre. « Le vrai Dieu est en intime union avec le moi »*** - Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Avec les progrès de la démocratie et de la protection sociale, l’homme libre n’eut plus besoin de Dieu et le proclama mort. Dieu-protecteur, Dieu-consolateur, Dieu-amour disparurent des horizons, sans provoquer la moindre secousse dans les âmes débarrassés de mystères. Mais, fuyant l’ennui des hommes-robots et se réfugiant au milieu des rêveurs, enthousiastes dans l’âme, Dieu-créateur est toujours en vie, Il ne fit que se coucher, dépité. | | | | |
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| proximité | | | Dans la création humaine, l’œuvre dépasse le créateur ; dans la Création divine, j’admire davantage le génie du Créateur que l’admirable harmonie du Créé, de la Nature. D’où mon scepticisme face à la déification de la nature par Spinoza ou Schelling. Dieu parle, la nature est silencieuse. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu a trois canaux qui peuvent orienter ton écoute de ton soi inconnu – le cœur du Bien, l’esprit du Vrai, l’âme du Beau. Le premier inquiète, le deuxième rassure, le troisième élève. « Le corps humain surgit d’une matière vivante qui préexistait, mais le Créateur immédiat de son âme est Dieu » - Jean-Paul II – où il faut ajouter à l’âme – le cœur et l’esprit. | | | | |
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| proximité | | | L’âme est la maison de la verticalité – de la hauteur poétique à la profondeur philosophique. Nietzsche pensait l’avoir visitée, puisqu’il avait lu, à l’entrée, l’adresse – l’Âme du monde. Il l’a trouvée complètement vide, ce qui prouvait sa désertion par l’Habitant des Hauts Cieux, le Dieu. Et il proclama Celui-là – mort. Aujourd’hui, il n’y a plus d’âmes, puisque tout gît désormais dans la platitude, aussi bien le devoir du vouloir que le pouvoir du savoir. Il faut quitter la banalité du réel (les ruines) et se vouer à la créativité du rêve (rehaussée par le Créateur inventé). | | | | |
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| proximité | | | Il fallait être un Artiste génial, pour créer les fleurs, les papillons ou les chats ; il fallait être un Logicien génial, pour rendre si profond notre chemin vers le Vrai ; il fallait être super-sensible à la pitié et à la honte, pour placer dans nos cœurs l’inexprimable sens du Bien. Celui-ci se réduit aux caresses, c’est pourquoi au Commencement était la Caresse. | | | | |
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| proximité | | | L’objectivité est la prérogative de Dieu, celui qui créa l’Univers, dans lequel le Vrai s’incarne dans la matière et s’offre à l’esprit humain pour examen, tandis que le Bien et le Beau inondent le cœur et l’âme humains. Notre conscience vit dans deux mondes objectifs, universels : le premier - les problèmes et les solutions mathématiques ; le second - les beautés et les mystères de la nature. Aucune subjectivité ne peut se passer d’une référence à l’un de ces mondes objectifs ; le monde subjectif, ainsi créé, ne peut être qu’inerte, stérile, sans métaphore, sans vie. L’artiste abstrait est un tâcheron mécanique. La beauté du monde qui nous entoure ne sera jamais dépassée par la beauté dont notre création entourerait les échos de ce monde. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie matérialiste est un oxymoron, puisque la philosophie commence par la reconnaissance de la transcendance des dons, que sont les sens du Bon, du Beau et du Vrai, et de l’immanence des élans, que sont l’amour, la création et la raison – notre soi inconnu et notre soi connu. Le matérialisme les réduit aux collisions d’atomes, évoluant avec le temps. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire s'effraie du désert intérieur et se dissout dans les disputes extérieures. Je ne trouve pas de désert extérieur à ma mesure, où je pourrais clamer, exposer mes égarements intérieurs. Ce n'est pas l'absence d'oreilles qu'est la vraie solitude, mais bien l'absence de déserts inspirateurs. « Il n'y a plus de déserts. Il n'y a plus d'îles » - Camus. Voilà pourquoi il faut renoncer à scruter le vaste horizon et ne croire qu'en hauteur du firmament. | | | | |
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| solitude | | | La création a besoin d'un instinct, d'une foi et d'une exécution. L'instinct ne naît que dans ta solitude, la foi ne se donne que dans notre souffrance et l'exécution ne vient que par votre porte. | | | | |
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| solitude | | | Plus on est perspicace et inventif dans la lecture des vertus d'une patrie, d'un livre ou d'un état d'âme, plus irrésistible devient l'attirance de l'exil comme mode d'expression de son amour. Que vaut un pays ? - il suffit de compter le nombre d'exilés tenant à le réinventer. | | | | |
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| solitude | | | Les hommes intéressants inventent, chacun, son langage ; et la solitude n'est souvent que le manque de don ou d'intérêt pour le déchiffrage des vocables étranges. Depuis que le minimum vital des idiomes vernaculaires, la larme et le rouge au front, n'a plus cours, on ne retire de ses marmonnements que des formules logiques. | | | | |
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| solitude | | | Apprends à te parler à voix haute, sans être à l'affût d'un écho. Les acoustiques infaillibles étouffèrent tant de voix. | | | | |
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| solitude | | | Je suis d'autant plus seul, que je prends l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées, auxquelles j'offre mon amitié et ma simplicité. Mais l'homme du forum m'encercle et me rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul. | | | | |
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| solitude | | | Chercher à échapper à la solitude, c'est fuir la pensée de la mort. Tous les moyens sont bons : avoir le pouvoir de dresser des échafauds, de m'absorber dans des prières, d'écrire un livre, de me fondre dans de beaux yeux, de donner naissance à un arbre ou à une fortune. C'est la perspective la plus égalisatrice, la plus lucide et la plus désespérante. D'où l'intérêt de m'imposer moi-même mon propre et irrévocable exil. Toute échappatoire ne menant que vers moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Ni le naufrage de Robinson ni la résignation du prince Mychkine ni la folie de Don Quichotte ne donnent le meilleur modèle de solitude. Le pilori se sent chez Defoe, le bagne chez Dostoïevsky, l'esclavage chez Cervantès. La souffrance est bon outil mais mauvaise œuvre. | | | | |
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| solitude | | | Le soi du geste et le moi du rêve - quand, miraculeusement, ils se rencontrent -, enfantent du toi de l'amour. Le soi, tout seul, mène vers les eux de masse ; le moi - vers le nous de race. | | | | |
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| solitude | | | On échoue à rendre un vrai état d'exil (Ovide, Pétrarque, Dante, Pouchkine, Dostoïevsky, H.Arendt, S.Zweig), on ne réussit qu'à en esquisser la pose (Sénèque, Casanova, Byron, Nietzsche, Kafka, S.Weil, Nabokov, Cioran). Et l'exil n'est pas le seul état d'âme, qui reste toujours à inventer, je soupçonne, que l'amour, la foi et la noblesse possèdent la même étrangeté. | | | | |
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| solitude | | | C'est peut-être dans la confrontation entre la solitude de l'être et la solitude du mot que se trouve le drame majeur du créateur : être (le réel indicible), face à émettre (le créé articulé, qui tend à être, aime-être) ; c'est dans les interstices entre les deux que se blottit ce que veut taire Wittgenstein, taire puisque ce n'est pas le mot, mais seule la musique, qui pourrait rendre le mystère de l'être lumineux, qui nous pousse à émettre des ombres. | | | | |
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| solitude | | | La lumière du monde ne me parvient plus, ou mes murs deviennent trop translucides, ou les choses ne traversent plus mon esprit - je quitte la Caverne - et voilà le début de la traversée du désert, de la solitude. Le choix y est triple : chercher la raison des ombres dans le parti pris des choses, inventer le Soleil pour les ombres, m'identifier avec les ombres, rester inconnu ou me mettre à créer mon propre halo. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, pour échapper à la stérilité remuante, il faut se repaître de la méconnaissance de soi (contrainte). Ne pas succomber à la faim de connaissances (moyens) ni à la soif de reconnaissance (but). Être soi-même un arbre : « L'arbre est un produit, dans lequel tout est fin et réciproquement moyen »*** - Kant - « Der Baum ist ein Produkt, in welchem alles Zweck und wechselseitig auch Mittel ist ». | | | | |
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| solitude | | | Je sais, que mes ruines sont un fétu de paille comme tout autre outil de salut, mais, contrairement à d'autres genres de naufrage, je n'invente ici ni profondeurs menaçantes, ni courants hostiles, ni voies d'eau imprévues, ni fautes d'astrolabes ; j'en suis le concepteur, le geôlier, l'évadé, le croque-morts. | | | | |
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| solitude | | | Les merveilles interchangeables et pratiques - tel est ton réel et écrasant désespoir, né dans la multitude. Dans la solitude - les merveilles uniques et inutiles, ton désespoir fictif et envoûtant. | | | | |
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| solitude | | | Leurs solitudes sont authentiques, transparentes et banales ; la mienne est inventée (comme le sont celles de St-Augustin ou de Pétrarque), opaque et truculente. Les leurs peuplent les parcs publics ; la mienne exhibe sa jungle, sur un tableau abstrait. | | | | |
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| solitude | | | Se rencontrer soi-même en multitude - une utopie consolante ; se rencontrer soi-même en solitude - une utopie désespérante. Jeux de miroirs ; l'âme ignore ses sources ; même Narcisse tombe amoureux d'autrui. Comme le créateur, devant son œuvre : « Cet être, c'est moi : ma richesse est aussi mon manque »** - Ovide - « Iste ego sum : inopem me copia fecit », ce qui est le cogito d'artiste. | | | | |
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| solitude | | | Une énigme que je ne parviens pas à m'expliquer : les rapports les plus spontanés et immédiats qu'a la solitude avec d'autres vicissitudes se maintiennent non pas avec l'intelligence ou la souffrance, mais avec - l'amour ! Tout amoureux, même le plus grégaire, se sent soudain seul et voit dans l'être aimé - un solitaire, appelant au secours. Et puisque Dieu est amour (même s'il ne s'appelle ni Christ ni Krishna), la solitude, ne serait-elle pas l'une de ces rares créations originelles, parvenues jusqu'à nous intactes, avec le Verbe divin ? « Le mot de solitude sonne faux, comme s'il provenait encore de Dieu » - Canetti - « Das Wort Einsamkeit hat einen falschen Ton an sich, als stammte es noch von Gott ». | | | | |
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| solitude | | | Des palliatifs à la solitude : l'action anesthésie l'angoisse, la création arrache à la réalité paralysée, la réflexion refroidit les fièvres. Mais seul l'amour l'embellit et la rehausse, en faisant de nous un foyer d'extase au milieu d'un monde transi. | | | | |
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| solitude | | | Quoi qu'en dise le blasé, la solitude est toujours une absence. Comme la folie, dont je vois trois causes : l'absence d'atelier, l'absence d'outils, l'absence d'œuvre - langage, intelligence, création. | | | | |
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| solitude | | | Il est sain de vivre dans le manque de soi-même, mais il vaut mieux ne pas y toucher ; en tout cas, tout paradis, qu'il soit naturel ou artificiel, ne se donne qu'à l'ignorance de soi et pousse à l'inventer. Le paradis est dans l'invention, mais l'enfer - dans l'inventé. | | | | |
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| solitude | | | Dans un désert naturel de l'esprit, la voix de son maître ne peut être que du beuglement ; mais un désert artificiel est nécessaire pour tout Odysseus, curieux des voix de sirènes comme de la sienne propre. C'est à moi d'interpréter les mirages et de peupler les oasis. | | | | |
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| solitude | | | Il faut choisir entre l'arbre, qui chauffe ton regard, et le bois de chauffage, qui t'obligerait de t'enfoncer dans une forêt, même sur des chemins, qui ne mènent nulle part. Entre la solitude de l'œuvre et la solitude du chemin, je penche pour la première - l'œuvre et non pas le chemin ! (Werke, nicht Wege !) - pour parodier Heidegger - ne serait-ce que pour ne pas quitter mes ruines, cernées par des impasses. | | | | |
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| solitude | | | La joie de créer se loge dans l'imaginaire, et le bonheur de vivre - dans le réel ; un élan solitaire, une rencontre, fragile et irresponsable, entre le beau, le bon et le noble, au fond de mon soi inconnu, ou une caresse, venue d'autrui, pour enivrer mon soi connu, mon soi vrai ; un hymne à ce que je suis, ma création, ou une récompense de ce que j'ai, de ma possession. | | | | |
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| solitude | | | Impossible de trancher, si au commencement était le verbe ou la concordance verbale ; en tout cas, ces deux faces de Dieu, dédiées à la création ou à la perpétuation de l'espèce, ne sauraient relever du Diable : « Le Nous est de Dieu, le Je est du Diable » - Zamiatine - « Мы - от Бога ; Я - от Дьявола ». | | | | |
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| solitude | | | Si l'on tient à la création, c'est que l'on compte, même inconsciemment, sur la présence d'un regard ou d'une oreille ; donc, un créateur, ou, plutôt, son esprit, ne peut jamais être seul. Quelque chose nourrit aussi la même espérance dans le cœur, qui veut aimer, même dans le vide ; seule l'âme est vouée à une inconsolable solitude, où elle cherche à entraîner et l'esprit et le cœur. | | | | |
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| solitude | | | L'image de l'homme, émergeant, par hasard, des collisions d'atomes, dans l'immensité indifférente de l'univers, où il est tragiquement seul, est tout aussi belle que celle d'un Magicien barbu bricolant une femme avec une côte d'homme. Mais je préfère admirer un Horloger hypothétique plutôt que régler des horloges mécaniques. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est, quoi qu'en pensent les blasés, - un manque d'hommes, un envahissement par des choses. Chamfort a tout vu de travers : « Dans la solitude, on pense aux choses et dans le monde on est forcé de penser aux hommes » - bien que les hommes eux-mêmes ne pensent plus qu'aux choses, et moi, dans ma solitude, ayant pour seuls témoins les choses, j'invente l'homme, libéré des choses et livré aux rêves. J'invente mon soi inconnu, je m'invente : « Le moi me contraint à l'inventer – lui que je ne vois jamais »*** - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Le beau projet nietzschéen : faire parler le désir et non pas la pensée. Il se trouve, que celui-là débouche, malgré toute injonction de celle-ci, sur la solitude, imitation (Nachfolge ou Nachahmung), vindicte ou ressentiment (Rach- ou Nachgefühl). Et la pensée préconçue n'y est pour rien. Apollon n'a qu'à suivre Dionysos ; mais main dans la main, ils ne se retrouvent que dans la tragédie. | | | | |
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| solitude | | | Sur les routes, où serait tombée la graine de la parole divine, ce ne sont plus des oiseaux qui menaceraient la bonne pousse, mais le poids exorbitant de nos transports, comparé avec nos âmes, de plus en plus impondérables, sans état d'ivresse. L'alternative de la circulation est l'arbre, où le fruit est dû autant à la fleur de mon regard qu'à la racine du verbe des autres. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort). | | | | |
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| solitude | | | Le silence comme support de notre musique intérieure, l'exil comme ambiance de nos rêves, la maîtrise comme outil de nos prières - et si c'étaient les seules tâches que l'âme aristocratique formulerait à l'esprit démocratique ? | | | | |
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| solitude | | | Le propre de la lumière astrale est de n'éclairer que notre solitude bien réelle. Tout, aujourd'hui, même les livres, est conçu et vécu à la lumière des lampes, ou, pire, des écrans. « Le sentiment, c'est le feu, et l'idée, c'est l'huile » - Bélinsky - « Чувство — огонь, мысль — масло » - mais si c'est pour éclairer les choses, au lieu de projeter des ombres de ta solitude, autant sortir l'éteignoir. | | | | |
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| solitude | | | Les créateurs, dont il n’émaneraient que des lumières, sont sédentaires ; l’exilé s’exprime en ombres : « La vraie patrie, c’est la lumière » - R.Rolland. | | | | |
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| solitude | | | En création artistique, la solitude a priori, en tant que pose initiale, est fausse, mécanique ou déviante ; seule la solitude a posteriori, en tant que position atteinte, est authentique, organique et franche. Tant de faux solitaires se lamentent sur des sentiers battus ; tant de belles solitudes se pratiquent sur des agoras. On peut inventer l'amour ou la douleur, on n'invente jamais la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Le talent arrange la rencontre de la solitude et de la noblesse, qui sont à l'origine et de la musique et de la poésie. La solitude en exclut l'hypostase collective, et la noblesse – l'hypostase communicative ; il n'y reste que la face de Dieu, devant laquelle aurait créé le poète-musicien. | | | | |
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| solitude | | | Mon visage, c'est mon soi inconnu, le créateur ; mon soi connu, le producteur, ne peut exhiber que des masques. Les masques, que grime l'homme de la multitude, sont reproductions des visions communes, tandis que le regard du solitaire invente ces masques, est obligé de les inventer. Même chez les meilleurs, la mascarade peut devenir fanfaronnade. Ce que Nietzsche dit de Spinoza : « O combien de sa propre vulnérabilité trahit cette mascarade d'un malade solitaire ! » - « Wie viel eigne Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken ! » - s'applique parfaitement à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Pour que je penche, définitivement, du côté de la bête, au détriment de l'ange, il faudrait que, dans la création, celui-là adoptât ces vertus de celui-ci : l'essence pure (ne toucher qu'aux nobles matières) et l'existence solitaire (jamais en meute). | | | | |
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| solitude | | | J'aime la triade, qui manqua à l'enfance de Sartre : sans hériter ni l'ombre ni le regard, presque sans nom - en effet, ce sont les premières choses à inventer pour avoir droit au soi. Orphelin de nom, ignorant la première lumière et livré aux choses - telle fut mon enfance, d'avant le premier conte de fées, qui me débarrassa et de choses et de noms et me voua à leur réinvention : « Une chose perdue cherche un nom perdu » - Shakespeare - « A lost thing looks for a lost name ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est l'impossibilité de se faire connaître et la résignation de se contenter d'être inventé. | | | | |
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| solitude | | | La science et l’art n’ont de sens qu’en société ; c’est pourquoi on a besoin de la philosophie, qui ne peut satisfaire qu’un homme solitaire, par une caresse langagière ou sentimentale, où perceront les outils ou finalités des autres. | | | | |
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| solitude | | | Je lis, chez les philosophes-raseurs, une prétention à l’universalité, mais je n’y vois que de l’arbitraire, consensuel et banal ; je pars de l’arbitraire de mes états d’âme, mais j’y découvre, chaque fois, de l’universel insoupçonné. Dans l’univers entier, ceux-là ne perçoivent que de l’arbitraire commun ; de mon arbitraire spontané naît une universalité divine imprévisible, j'en suis davantage imitateur que créateur. | | | | |
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| solitude | | | Je ne vends ni n’échange ni ne donne mes productions ; je les dépose à une altitude, invivable pour les autres. Des promesses et non des dons. | | | | |
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| solitude | | | La culture, c’est l’air d’une hauteur et le feu d’un élan ; la nature, c’est la terre de nos racines et l’eau de nos sources. Sans une bonne culture, tout déracinement débouche sur la platitude. Avec cette culture, le déracinement est un bienfait à notre solitude, qui est le cadre obligatoire de toute culture articulée, créatrice. | | | | |
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| solitude | | | Comme tout ce qui est noble, l’originalité est une faiblesse ; mais seul un talent peut se permettre de n’être qu’une fontaine de son soi et renoncer à sa fonction d’éponge des autres. « La projection du soi est un coup tactique, dont la faiblesse inhérente est celle de l’originalité » - G.Steiner - « Self-projection is the move of the tactics, whose inherent weakness is that of originality » - tu penses être juge caustique, tu n’es que joueur tactique, - la stratégie, elle, appartient aux créateurs ! | | | | |
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| solitude | | | En tâtonnant dans les fondements, il faut choisir entre l’Histoire écrite et le Chaos originel – fouiller les origines ou créer ses propres commencements ; le temps et les causes objectifs, opposés à l’espace et à la liberté inventés. | | | | |
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| solitude | | | La tornade de la solitude, un jour ou l’autre, dans un lieu ou dans un autre, aspire chacun de nous. Mais l’homme commun, même dans la solitude, garde du troupeau, dans son regard ou dans son goût. Dans la vraie, dans la non-interchageable, solitude, l’homme créateur découvre son propre soi inconnu et restera dans sa seule compagnie, même s’il la sait mauvaise. « L’entrée en solitude, dans ton propre soi, te rend, par la grâce, égal de Dieu » - Maître Eckhart - « Abgeschiedenheit in sich selbst bringt in Gleichheit mit Gott, durch Gnade ». | | | | |
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| solitude | | | Le bonheur est l’instant, où l’émerveillement de tes yeux ouverts, qui contemplent le monde, est égalé, en intensité ou en beauté, par la merveille de tes yeux fermés, qui en créent le rêve. Et cette contemplation et cette création ne sont pensables que dans la solitude. « On ne connaît le vrai bonheur que dans la solitude »* - Tchékhov - « Истинное счастье невозможно без одиночества ». | | | | |
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| solitude | | | Avec des résultats mathématiques, il est capital de trouver quelqu’un qui te comprenne et partage ton enthousiasme. Mais dans l’art, l’adhésion ne peut être qu’un fugace état d’âme, sur lequel il serait idiot de compter, pour te donner du panache supplémentaire. Tout orgueil de l’artiste doit être solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La solitude : ton corps y vaut par sa liberté, ton cœur ne peut qu’y souffrir, ton esprit ne la voudra que pour créer, ton âme lui devra sa noblesse. | | | | |
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| solitude | | | Se perdre ou se trouver sont de creuses péripéties des adeptes de parcours ou de buts communs, même poursuivis dans la solitude. Celui qui se contente des commencements, dictés par son soi inconnu, s’identifie avec la musique, composée par son soi connu, – créateur et création – l’âme et l’esprit, qui n’ont rien à perdre ni rien à trouver, puisqu’ils restent hors-temps. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, tu t’inventes, tu peins ton soi inconnu ; dans la multitude tu te sers de ton soi connu. Le devenir artistique du particulier ou l’être pratique de l’espèce. | | | | |
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| solitude | | | On peut juger de la créativité d'un auteur d'après ce qu'il attend des autres : il changerait d'opinion finale, il modifierait sa conduite pendant le parcours, il tiendrait davantage à son goût de ses propres commencements. Le soi d'artiste doit être solitaire, même si le soi d'ami ou de citoyen appelle des fraternités. | | | | |
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| solitude | | | Quand tu ne t’appuies que sur tes forces, tu produis du commun, du banal, du vrai, du solide. Tu ne peux émettre du rare, de l’original, du déconcertant, de l’aérien qu’en t’appuyant sur ta faiblesse. Mais tu ne peux te permettre d’être faible qu’avec tes amis. Et si tu n’en as pas… La faiblesse n’a sa place que dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | On n’a pas besoin de Sahara, pour se mettre à l’épreuve de la solitude. Les meilleurs déserts, on les crée soi-même. Ce n’est pas l’Himalaya, qui donne les meilleurs vertiges de la hauteur. Les tempêtes sublimes remuent les âmes et non pas les esquifs. Les meilleures croyances ne se puisent pas dans les livres sacrés, mais dans les regards pénétrants. | | | | |
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| solitude | | | D’une manière plus ou moins fidèle, dans ton soi se reflète l’humanité toute entière. Si, dans ta solitude, tu ne t’occupes que de ton soi, tu ne quittes pas les forums ou casernes. Ce n’est pas la créature qui doit être au centre de tes soucis, mais la création et le Créateur. C’est seulement ainsi que tu auras le droit de te proclamer solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La haute poésie, la profonde philosophie, la vaste science semblent aussi incompatibles que le rythme de Beethoven, l’harmonie de Wagner, la mélodie de Tchaïkovsky. Les sommets, les gouffres et les déserts favorisent l’isolement, la solitude. | | | | |
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| solitude | | | On peut penser, rire, travailler ensemble, mais on ne crée ni rêve ni pleure que seul. | | | | |
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| solitude | | | Souvent, mes métaphores ou mes pensées ne surgissent pas de mon intérieur, mais sont mes accompagnateurs, que je croise, soudain, aux lieux imprévisibles. Quand mon seul interlocuteur est mon étoile, les meilleurs des pèlerins-images se rapprochent de moi et demandent leur mise en paroles. | | | | |
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| solitude | | | Jadis, le premier besoin d’artiste fut de créer une mélodie qui animerait sa solitude ; aujourd’hui, le premier besoin d’artisticules, grégaires et bavards, est de recevoir un maximum d’échos anonymes. | | | | |
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| solitude | | | Le regard recrée ce dont les yeux fermés rêvent ; les yeux ouverts des moutons ne font que fixer le réel. « La foule a trop d’yeux pour avoir un regard »** - Hugo. | | | | |
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| solitude | | | De toutes les grandeurs humaines, la liberté est celle qui possède le plus grand nombre de demeures (biologie, action, politique, esprit, métier, richesse, contraintes, puissance). Même la sentimentalité en est touchée ; avec des émotions libres, on cherchera, nécessairement, une solitude. | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie, tu n’échapperas jamais à la solitude, mais dans le rêve, en particulier – dans la création, tu auras toujours un voisin, un ami, un complice. « La noblesse du métier d'écrivain est dans la résistance au consentement à la solitude » - Camus. | | | | |
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| solitude | | | Ton soi inconnu est ton interlocuteur idéal ; il est dépourvu de langage, comme Dieu ou ton propre rêve, et tu t’adresseras à lui, pour être surpris par ta propre création, imprévisible et solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Les pays, où l’appel à ne pas ressembler aux autres est le plus bruyant, sont parmi les plus conformistes. Quel Américain ne souscrirait pas sous cette diatribe : « Le corrupteur le plus embêtant des hommes est leur besoin de la foule » - H.Hesse - « Der ärgste Verderber der Menschen ist der Drang nach dem Kollektiv » - peu importe la présence de la foule dans tes perceptions, ce qui compte ce sont tes propres conceptions. | | | | |
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| solitude | | | Se réfugier dans une hauteur permet de se prémunir contre l’exil dans l’espace (séparation avec une patrie) et l’exil dans le temps (séparation avec une époque). L’esprit s’exile, l’âme s’envole. Les yeux s’épouvantent devant la profondeur du réel ; le regard crée l’enthousiasme du haut rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, auxquelles je compatis le plus, sont des déficiences du rêve : manque d'oreilles (les mots se perdent), manque de bouche (les mots ne naissent plus), manque de regard (les mots ne s'envolent pas). La danse des images s'appelle songe, leur marche s'appelle veille. Ce sont les songes qui enfantent la souffrance (et non pas l'inverse, Aragon) ; la veille la stérilise ou l'anesthésie. | | | | |
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| souffrance | | | Pour étouffer l'angoisse inexistentielle, trois stratagèmes vitaux : agir, créer, aimer. Leur artifice se trahit facilement, sauf le cas béni, où ses trois écrans tombent de la même hauteur et voilent la même scène. | | | | |
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| souffrance | | | Les sentiments qui valent la mémoire sont ceux qui munissent la vie soit d'un désespoir lumineux soit d'un espoir impénétrable. « Avoir un goût libidineux pour l'abattement est une promesse de féconde vie intérieure » - Pavese - « Avere un libidinoso gusto dell'abbandono è una premessa di feconda vita interiore ». | | | | |
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| souffrance | | | Tout avis, même le plus extravagant, peut être attribué à une émanation grégaire. L'esprit de suite dans les idées accentue cette tendance. « La pensée libre est sacrifiée pour la suite dans les idées » - Chestov - « Последовательности приносилась в жертву свободная мысль » - puisque la pensée, contrairement à la création, peut être libre. C'est par des vides dans mes pointillés que j'affirme le mieux mon originalité. Ourdir et lier - travail de fourmi ; lui opposer - planer, m'immobiliser, me suspendre au-dessus du point zéro de l'indéveloppable. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le bonheur, tout se réduit à sa source, qui, dans le meilleur des cas, est merveilleusement cachée. Le sot la trouble rapidement, le sage en fait une fontaine inaccessible pour entretenir ses soifs. On invente son amour à partir de la soif, dont il est la seule source. Dans la souffrance, peu importe la source ; le sot la voit dans autrui, à qui il voue sa bile, le sage - dans les effets de sa propre fragilité et il tourne son aigreur contre soi-même. | | | | |
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| souffrance | | | Orphelinat, misère, faim, froid, violence, sauvagerie – tant de ces malheurs, vécus réellement dans la chair, m'empêchent d'en inventer des imaginaires ! Le beau nom de souffrance ne s'applique qu'à notre sensibilité immatérielle, immémoriale, éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de Dostoïevsky, une larmette d'enfant le faisant rendre le billet à Dieu ; l'ineptie de Bergson, un seul enfant damné désavouant la Création ; l'ineptie d'Einstein, un seul enfant malheureux rendant tout progrès impossible ; l'ineptie de Camus, la souffrance non-justifiée d'un enfant étant révoltante ; l'ineptie de Sartre, les livres ne faisant pas le poids, face à un enfant qui meurt ; l'ineptie du parti pris des choses, voyant dans la souffrance des enfants le mal absolu - mais un bon écrivain est une présence divine comprenant toujours une bonne enfance, une bonne pleureuse et un bon croque-morts ! Inconsolable comme le père des Kindertotenlieder et implacable comme l'Erlkönig. L'un des buts d'un art serait : comment transformer une larme d'enfant en une pensée d'adulte. | | | | |
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| souffrance | | | En dernière instance, la cause de toute souffrance ou jouissance réelles se réduirait, facilement, aux balivernes, au toc, au couac. On n'y trouve rien à admirer ni à désirer, ce qui désavoue le stoïcisme. Et si un récit tragique nous émeut, c'est qu'une belle invention lui préside ; ce n'est pas la profondeur causale, mais la hauteur verbale qui ennoblit les plaies. « Une douleur légère parle, la profonde se tait » - Sénèque - « Curae leves loquuntur, ingentes stupent ». | | | | |
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| souffrance | | | Les manifestations, joyeuses et extérieures, de nos pulsions – le nourrisson s'attachant à sa mère, l'amoureux oubliant le monde pour une paire d'yeux, le créateur obsédé par la gloire – ont peut-être une même origine, sombre et intérieure, – la détresse de l'abandon, du manque ou de la solitude. | | | | |
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| souffrance | | | La démence ou la platitude, deux terribles issues pour celui qui se dévoue à la construction. Je cherche à me sauver dans un édifice à épreuve de ces deux fléaux, et je me retrouve prostré dans les ruines hérissées de raison. | | | | |
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| souffrance | | | Je connus sur ma peau toutes les formes de souffrance, qui se prêtent à la grandiloquence des plumes sensibles, et je dis qu'elles ne comptèrent presque pour rien au fond de mon écrit. C'est à ce que nous n'avons jamais vécu, par exemple à nos rêves, que nous devons notre essence. « Notre caractère est déterminé plutôt par l'absence de certaines expériences que par des expériences réelles » - Nietzsche - « Unser Charakter wird noch mehr durch den Mangel gewisser Erlebnisse als durch das, was man erlebt, bestimmt ». | | | | |
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| souffrance | | | L'épais désespoir est plus fécond que la fine espérance, mais évite de le mettre en lumière et sers-t'en comme d'une racine cachée, amenant de la vie aux branches joyeuses de ton arbre : « Une vitalité du désespoir, une racine vivace, qui nourrit ces branches » - Byron - « A very life in our dispair, a quick root which feeds these branches ». | | | | |
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| souffrance | | | L'un de ces concepts ingrats - la sagesse ; elle devrait consister à savoir extraire de la musique de toute clameur de la vie et neutraliser tout ce qui gémit ou grince, c'est à dire la souffrance. Et puisque personne n'inventa jamais des baillons ou filtres efficaces, la seule sagesse accessible serait à pousser à l'extrême les sons joyeux, à produire de la cacophonie assourdissante ou à se boucher les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui n'est qu'à moi ne peux être que déchirure ; et ils veulent que, de ma coupure opaque, je n'exhibe que la couture transparente. | | | | |
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| souffrance | | | Entre l'être et le devenir, ces deux mystères de la création divine ou humaine, s'incruste l'existence. Entre le vertige admiratif et l'extase inventive s'installe l'angoisse existentielle. Les pédants, ruminant leurs classifications mécaniques, ne sont pas touchés par ces soubresauts ; jaloux des poètes, ils se prennent pour des savants imperturbables : « Les ignares se représentent la matière d'une manière si subtile, si raffinée, qu'ils en attrapent le vertige » - Kant - « Unwissende denken sich die Materie so fein, so überfein, daß sie selbst darüber schwindlig werden ». | | | | |
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| souffrance | | | Le moi impondérable est attiré par la hauteur intemporelle. Le moi terre-à-terre part toujours de la vacuité journalière et vise les horizons éternels, mais il est moins qu'un pont, un simple bac branlant. La création, par le premier moi, en est le seul passager. Ne pas me transformer en radeau du naufragé, ne pas me laisser entraîner par le courant du quotidien. Ne pas voir dans la corde au cou une destinée de batelier, mais un salut de noyés. | | | | |
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| souffrance | | | Si ce n'étaient pas des contraintes mystérieuses, l'harmonie mystérieuse nous rendrait fous de joie. Les messages en clair, qu'on croit envoyés par bon Dieu, parlent d'une folie heureuse. Mais en temps de doute, le chiffre des contraintes est appliqué aux textes du malheur. L'inévidence des contraintes nous pousse à créer, l'évidence du bonheur ne permet que de procréer. | | | | |
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| souffrance | | | Artiste est celui qui sent, que, de matière, d'enclume et de marteau, celui qui souffre le plus, et le mieux, c'est le marteau. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune souffrance - ni celle de la non-liberté, ni celle de la chair, ni celle de la non-compréhension - n'apporte rien à la qualité de mon regard ou de ma plume. L'imagination gratuite, hypocrite, imposteuse lui est nettement supérieure. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance se niche dans les régions, qui sont plus profondes que celles de notre savoir ou de notre courage ; seule une haute création parvient à en neutraliser l'obsession, lancinante et coercitive, en nous offrant une consolation sous forme d'une liberté illusoire et passagère. | | | | |
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| souffrance | | | L'intérieur humain fait partie de ces choses inexistantes, qui accueillent nos meilleurs frissons ; leurs ondes extérieures deviennent de la chaleur d'homme ou de la musique d'artiste. « L'homme commence là, où, irradiant la joie autour de lui, à l'intérieur il reçoit la souffrance » - Prichvine - « Человек начинается там, где, радостный вокруг себя, он, внутри, принимает страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | Chez l'homme, la profondeur et l'ampleur semblent être des perspectives naturelles et spontanées, tandis que la hauteur relève de la pure invention, pour ne pas dire fiction. Ni la réflexion ni la connaissance ne nous en approchent. La seule sensation, qui nous y projette, est peut-être la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Je me fie à un courant d'encre, et il me mène vers un marais de tristesse. Laissons l'élément liquide dans son état le moins naturel, l'état inventé, l'immobilité. C'est sa meilleure chance de continuer à m'évoquer la forme de son récipient idéal, mon âme. | | | | |
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| souffrance | | | Plus haut montent mes dégoûts et mes souffrances, plus facilement j'accorde un Oui altier à la vie, puisque tous les axes de valeurs sont horizontaux ; ne sont verticaux que mon goût et mon regard, c'est à dire mon talent et ma création. | | | | |
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| souffrance | | | En songeant aux conditions les meilleures pour une écriture, au ton et à la pénétration, dont je rêve, je jalouse les destins antithétiques de ceux qu'enviaient Tolstoï ou Cioran - ceux des bagnards ou des persécutés - et pour un objectif inverse au leur - plus d'authenticité et d'humilité. Je jalouse J.Joubert ou H.-F.Amiel, leurs salons parisiens et leurs chaires helvètes, où la bile et la peine attestent une totale et orgueilleuse invention. | | | | |
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| souffrance | | | L'expérience de la vie réelle, qu'elle soit parsemée de souffrances ou de dîners en ville, n'apporte rien à un écrit artistique ; n'y comptent que le don de plume et l'intelligence. D'ailleurs, les plus troublantes voluptés comme les plus féroces douleurs furent peintes par des rats de bibliothèques (le voluptueux et le tragique, qu'oppose, à tort, Pavese, sont des matériaux d'égale substance). Une raison de plus de ne pas quitter ma tanière ou mes ruines et d'éviter les ateliers ou les forums. | | | | |
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| souffrance | | | C'est dans la frénésie de la création qu'on comprend le mieux, que « Notre immortalité n'est pas une idée, mais un état d'âme » - Prichvine - « бессмертие не идея, а самочувствие жизни » - sinon le créateur sur le déclin fuirait les bibliothèques, pour s'occuper de ses obsèques, comme tout le monde. | | | | |
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| souffrance | | | Tant de litanies et de lamentations des philosophes sur le désespoir, cet état naturel, évident, commun à tous, tandis que l'espérance et le rêve sont des états artificiels, inventés, rares et intenables, ce qui aurait dû leur attirer l'intérêt des plumes authentiquement philosophiques, dédiées à la consolation et non pas à la désolation. | | | | |
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| souffrance | | | Il est trop facile de bavarder sur nos décrépitudes banales ; mais il faut avoir percé cette vision, profonde et tragique, - que les déchéances irrémédiables et les plus dignes d'être dépeintes par nos plumes sont celles de la noblesse, de la création, de l'amour, - pour comprendre la grandeur de Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'homme de l'utile, un travail est stérile, s'il ne laisse pas de traces. Pour l'homme du futile - s'il mutile des horizons ou des firmaments. | | | | |
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| souffrance | | | Et la religion et la philosophie naissent dans le naufrage, dans la détresse de la vie, et elles ont le même but : contrer le néant, apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d'inventer le mot qui sauve »** - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « Le poème est une bouteille jetée à la mer, abandonnée à la foi chancelante qu'elle échoue quelque part sur une terre d'âme » - Celan - « Ein Gedicht ist eine Flaschenpost, aufgegeben in dem nicht immer hoffnungsstarken Glauben, irgendwo an Land gespült zu werden, an Herzland vielleicht ». | | | | |
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| souffrance | | | La vie s'éploie dans la marche et dans la danse, dans le bruit et dans la musique, dans l'action et dans le rêve, dans l'accumulation et dans la création, dans l'avoir et dans l'être. La pensée de la vie peut servir de consolation face à la mort ; les sots ont besoin des premiers semi-axes, et les sages – des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | La force, l'action, la création, ce sont des rideaux qui nous cachent la vue de la sinistre faucheuse. Les plus rusés et doués en tapissent toutes les facettes de leur demeure : la force – pour les fondements de la réflexion, l'action – pour l'ampleur de la vie, la création – pour la hauteur du rêve. Dans tous les cas, il s'agit de dévier les yeux du soi connu, pour se fier au regard du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | La source et le commencement sont deux milieux différents ; la paix de mon soi inconnu gît dans mes sources, et l'intranquillité de mon soi connu préside à tout commencement créateur. L'unité primordiale, sans langage, sans représentation, sans frontières, règne dans les sources ; le déchirement, le déracinement, l'ouverture accompagnent toute éruption des commencements. « Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs » - La Rochefoucauld – et si mon vrai soi, le soi inconnu, invérifiable, était ailleurs ? - comme la vraie vie. | | | | |
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| souffrance | | | De la perspective finie de l'esprit au sentiment infini de l'âme : l'horreur n'est pas un agrandissement du chagrin, mais une limite de l'amour ou du beau ; l'espérance n'est pas une sublimation du désir, mais une enveloppe du désespoir ; la création n'est pas un sens du travail conscient, mais une folie ou une foi aveugles. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l'âme consolante ou de l'esprit verbal ; si l'on ignore la stridence de la pitié et la musique du langage, on ne peut pas être philosophe. En création de concepts, en attachement à la vérité, en maîtrise de l'être, le philosophe académique ne dépasse en rien le garagiste. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme le plus heureux serait celui qui connaîtrait, en même temps, l’amour, la création et le rêve. Hélas, ces béatitudes ne se substituent jamais ; la perte de l’une signifie la perte du reste. « Pour qui éprouva la jouissance de la création, il n’y a plus d’autres jouissances » - Tchékhov - « Кто испытал наслаждение творчества, для того уже все другие наслаждения не существуют » - la même loi s’applique à l’amour et au rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'immobiliser à la hauteur courante, de ne pas s'agiter. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière. | | | | |
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| souffrance | | | Réduire la vie aux choses, c'est la rendre insipide et plate ; transférer le poids des choses des yeux au regard, même tragique, c'est apporter à la vie l'intensité créatrice. « Préférer la douleur à la fadeur, aimer ce qui est intense et vif » - Voltaire. Savoir alterner bonheurs et douleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, le savoir, la liberté, la paix – je les dois aux autres ; le malheur, la souffrance, la créativité, la noblesse sont de mon propre fait. Si tu veux parler de ta propre voix, ne t'arrête pas outre-mesure sur les premiers, reste plus souvent en compagnie des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | Mes béatitudes et mes souffrances ne sont que des instants sans suite, des étincelles dans la nuit de ma mémoire ; le seul sentiment, qui traverse, sans discontinuité, le courant de ma vie et l'illumine d'une lumière inextinguible et sinistre, est le sentiment de honte. Le devoir de faire ce que je ne suis pas, le vouloir être ce que je ne fais pas, le pouvoir ne pas être ce que je fais – de la fusion de ces instincts est née la conscience du valoir au-delà du faire et de l'être – dans le créer. | | | | |
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| souffrance | | | Rien de ce qui relève de l'intelligence ne résistera à la maîtrise par la machine : la logique, le langage, le style, la liberté, le hasard, l'invention. Certains états d'âme – la dignité, la résignation, la mélancolie, l'optimisme - pourront également être imités. Je ne vois qu'un seul type de plaisir, la caresse secrète, et un seul type de chagrin, la souffrance dans la joie, qui ne sauraient être machinisés. | | | | |
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| souffrance | | | Les mêmes angoisses guettent tout mortel ; chacun cherche sa consolation, en fonction de ses talents, de son intelligence, de la hauteur de son regard. Fonctionnellement, le créateur n'y est pas très différent de celui qui plante un arbre ou une progéniture. Tous réussissent leurs débuts, tous échouent au final. Ne te fais pas trop d'illusions la-dessus : « La création, voilà ce qui délivre de la souffrance et rend la vie - légère » - Nietzsche - « Schaffen - das ist die große Erlösung vom Leiden, und des Lebens Leichtwerden ». On est créateur, si l'on s'occupe de l'arbre entier de la vie : de ses racines, de ses fleurs et de ses ombres, en y plaçant des inconnues, sources des lumières initiales et des ténèbres finales. | | | | |
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| souffrance | | | Seul un repu ou un débile peut ne pas redouter la solitude, la douleur, la non-reconnaissance. Mais cette angoisse paralysante ne se transforme en un frisson créateur que chez le poète. | | | | |
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| souffrance | | | Les penseurs se consacrent à la recherche de certitudes et de tranquillités, tandis que la seule chose atteignable reste un semblant de consolation - le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l'espérance, c'est justifier le frisson. Et dire que, jadis, la consolation fut le genre principal des meilleurs philosophes, genre inconnu des raseurs modernes. Dans l'Antiquité, la plus noble sagesse spirituelle s'appelait pharmakon, l'art de guérir, de consoler. | | | | |
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| souffrance | | | La terreur, inévitablement, s'invite à toute fête de la beauté, puisque tout créateur a sous les yeux le beau miracle de l'engendrement et la banalité horrible de la mort. | | | | |
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| souffrance | | | C'est avec les yeux de Jacob qu'il faut voir chaque étape, dans la constitution de mon œuvre : me désintéresser de l'édifice trompeur, dont ferait partie ma dernière ascension, ne pas prétendre connaître l'adversaire combattu, ne voir l'exploit que dans la hauteur de mon échelle, dans son origine angélique et dans la profondeur de ma blessure. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | Quand j'entends mes contemporains repus geindre, maudire ou s'apitoyer, j'ai presque honte d'avoir connu de vraies souffrances, solitudes ou humiliations ; j'ai fini par en peindre ici des inventées, qui me devinrent plus proches et plus chères que les vraies. | | | | |
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| souffrance | | | Face à la tristesse, tout homme songe à la consolation : Schopenhauer la méprise, Kierkegaard la refuse, Nietzsche l'invente. Est philosophe celui qui sache concilier ces trois attitudes. | | | | |
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| souffrance | | | De tout carillon de Valéry, le marteau de Nietzsche extrait le glas de Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Le paradis ou l'enfer réels n'apportent rien à ma palette ; ne réveillent de belles couleurs que les artificiels, auxquels pense G.Steiner : « Sans paradis ni enfer, tu seras terriblement seul, dans la platitude du monde » - « To have neither Heaven nor Hell is to be intolerably alone in a world gone flat ». | | | | |
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| souffrance | | | L'artiste est celui qui sait recréer des mondes ; c'est pourquoi le désespoir, ce qui nous détourne du monde courant, est un allié de l'artiste. D'ailleurs, si l'espérance nous promet un monde nouveau, elle aussi sert la même cause. | | | | |
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| souffrance | | | Un constat, d'après mes multiples expériences : la peinture de nos douleurs, sa qualité et sa crédibilité, ne dépendent nullement de l'authenticité des vraies peines vécues par l'auteur ; dans le même ordre d'idées, les émois amoureux balbutiés par un garagiste ont plus de chances de m'émouvoir que les hystéries monotones des germanopratins. Les plus beaux tableaux s'inventent ; la représentation l'emportera toujours sur la reproduction. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance me rend plus sensible au vague appel du Bien ; mes mots-échos, au début nus et naïfs, se mettent à rechercher des habits de la Beauté. C'est ainsi que se produit la fusion entre la vie et l'art, dont le Bien restera la victime muette d'un triomphe de la Beauté, préparé par une souffrance. Ce chemin fut parcouru par Hölderlin, Dostoïevsky et Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Un créateur, fatalement, devient mélancolique à cause de ses propres ombres ; le consoler, c’est de lui apporter de la lumière. Si, en plus, tu es poète, tu chercheras, dans le bruit ou l’indifférence de la vie, à en extraire des mélodies et des mystères. Et d’ailleurs, ce sont deux seules tâches d’une bonne philosophie et même de la poésie : « Nous sommes nés pour la lumière, pour la musique et la prière » - Pouchkine - « Мы рождены для вдохновенья, для звуков сладких и молитв ». | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Créer selon l’âme, c’est éviter le bruit et n’émettre que la musique ; vivre selon l’âme, c’est chercher des consolations. Créer selon l’esprit, c’est rechercher un langage châtié ; vivre selon l’esprit, c’est souffrir. | | | | |
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| souffrance | | | Gagner en savoir - gagner en douleurs ; aux uns, le savoir est un mode d'emploi, aux autres - un pourvoyeur d'entrées des dictionnaires ou de couleurs des palettes. Pour peindre des béatitudes, la pauvreté des ressources n'est pas un handicap ; c'est pourquoi l'artiste déploie ses dons surtout en peinture des désastres. En plus, le savoir nous apprend, qu'aucun Créateur ne nous surveille et que seule notre propre création nous mette en contact avec l'éternité ; ceux qui ont besoin de maîtres ou de guides, en éprouvent une douleur à part à reproduire. En tout cas, le savoir n'est pas l'ivresse, mais une coupe, n'est pas une fontaine, qui réveillerait nos meilleures soifs : « La soif de savoir est donnée par Dieu à l'homme pour le mettre sur le gril » - la Bible - le savoir peut élargir ou approfondir mes plaies, il n'est pour rien dans la hauteur et l'intensité de ma flamme. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon philosophe se trouve une bonne source de la consolation humaine : Voltaire – dans l’ironie, Nietzsche – dans la musique, Heidegger – dans la poésie, Valéry – dans le mystère de la création. Rien de plus bête que le pessimisme sceptique. Ce qui est admirable, c’est que la consolation philosophique ne devienne convaincante que grâce à la qualité du langage, de cette seconde facette de toute bonne philosophie. Avec ces deux auréoles, la tragédie humaine gagne en hauteur et en couleurs, sans perdre de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur est contre-indiquée au bonheur ; elle est une cohabitation d’une souffrance fatale et d’une béatitude inventée, de la honte terrestre et de la fierté céleste, du sacrifice de la lumière et de la fidélité aux ténèbres. Le bonheur, lui, est dans le doux vertige d’ascension. | | | | |
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| souffrance | | | C’est à la lumière du jour que le net désespoir inonde mes yeux ; les ténèbres nocturnes réveillent mon regard, et il se fend d’une vague mais belle espérance. Intervertir les saisons, c’est enfanter d’avortons. Et puisque la vraie création est faite d’ombres, on doit ne parler qu’à travers la nuit. | | | | |
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| souffrance | | | La seule action qui me soustrait au Mal est l’action artistique – la création. Ne plus savoir créer est comme ne plus savoir aimer - la pire des souffrances. « La souffrance consiste dans la diminution de la puissance d’agir » - Ricœur - pour tout autre type d’action, ce n’est qu’un ennui, et la faiblesse peut y être une source de bonheur ou de noblesse. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit nous souffle des mélodies et rythmes décharnés, mais la musique est composée et animée par notre âme. La tragédie naît de l’angoisse d’une âme, dont l’attente est trop haute pour un esprit trop lourd ; la tragédie c’est l’affaiblissement (extinction, effacement, chaos) de la voix de la hauteur (grandeur, pureté, noblesse), l’âme étouffée par les choses. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | L’incommensurabilité tragique entre la réalité et le rêve, entre un état d’âme et sa verbalisation, entre l’évidence du désespoir et l’espérance volatile fait de la création une espèce de rédemption, tentant de réconcilier ces deux facettes. | | | | |
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| souffrance | | | Tout créateur connaît les assauts du désespoir, que n’arrive à endiguer aucune autorité – que ce soit le savoir, la puissance ou Dieu. Pourtant, le désir de la consolation ne se laisse pas éteindre et trouve son assouvissement éphémère et furtif dans la tentative de munir la création humaine de l’intensité du créé divin, qu’on finit par confondre : « Quelle consolation – la représentation d’un Dieu du devenir ! »* - Nietzsche - « Was für ein Trost in der Vorstellung eines werdenden Gottes liegt ». | | | | |
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| souffrance | | | Je me distingue par le bonheur que je crée, plus que par le malheur que je subis. Il faut donc m’attarder plus sur mes chants que sur mes pleurs. Les seules souffrances, qui méritent ma consolation, sont presque imaginaires, puisqu’elles se produisent entre une réalité unifiante et une sensibilité inimitable, et où la seconde finit par succomber. Le bonheur est une consolation, triomphante et éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Derrière l’espérance, telle que je la conçois, il n’y a ni paradis, ni redressement de tête, ni réparation des torts, ni aplatissement des routes – il n’y a qu’un regard, attendri, désespéré, éternel - sur le Bien irréalisable et sur la Beauté incompréhensible – regard qui va s’éteindre, mais dont les ombres de ma création veulent prolonger la bouleversante lumière du Créateur, qui m’avait accompagné dans cette vie terrible mais merveilleuse. Le Non n’exprime que ma rancune terrestre, le Oui témoigne de ma vénération céleste. | | | | |
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| souffrance | | | D’innombrables horreurs, dans la nature ou dans la morale, et qu’on peut énumérer sans peine et à l’infini, résultent dans deux attitudes types : soit on s’effarouche et maudit la Création divine et l’on est homme du ressentiment, soit on trouve une consolation dans la création humaine, où le Beau s’émancipe du Bon et résume en soi l’essence du monde et l’on est homme de l’acquiescement. | | | | |
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| souffrance | | | Je n’appellerais pas consolation les paroles de réconfort, au moment où la perte est déjà consommée. C’est l’affaiblissement de ma sensibilité, face au Beau se ternissant, au Bien se taisant, au Vrai se banalisant qui rend urgente une consolation. Cette éphémère consolation me placerait aux extrémités inaccessibles - à la hauteur de la création ou à la profondeur du créé. La consolation – la vivacité de l’élan, même en absence de cibles et d’armes. | | | | |
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| souffrance | | | Chez tous les tragédiens, c’est une réalité horrible qui constitue la trame du récit ; seules les tragédies tchékhoviennes n’accordent aucun rôle à la réalité, qu’elle soit paisible ou tourmentée. La magie d’un amour, l’extase d’une création, la hauteur d’un rêve, perdant, avec le temps, fatalement, d’intensité ou de sens, et se résumant dans un état proche de l’ennui, - telle est la vraie tragédie des hommes sensibles ; elle est intérieure et point extérieure. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est dans la durée, dans irréversibilité ; le bonheur est dans un instant d’oubli, d’extase, d’abandon. Peindre le malheur est une tâche de la mémoire ; l’image du bonheur se concentre en un seul point, et que seule l’écriture d’art peut reproduire par la création des origines, des commencements sans développement. Des épopées narrent le malheur ; la maxime chante le bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune belle espérance ne peut naître du savoir ; seul le créer artistique en promet : « Les beaux-arts sont faits pour consoler »** - Stendhal. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit, objectivement, juge, l’âme, créativement, vit, le cœur, subjectivement, souffre. Le créateur devrait suivre Cioran : « Notre capacité à vivre est fonction du désespoir que nous étouffons ». | | | | |
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| souffrance | | | Privée de création artistique, sentimentale ou spirituelle, la vie se fige, dans de plates douleurs ou angoisses. « Tout ce qui est spirituel fut toujours mon anti-vie, mon anesthésique »** - Valéry. Si le remède n’est que spirituel, j’ai peur que l’accalmie ne soit qu’insipidité, engourdissement, paralysie. L'art ou la passion approfondissent la douleur et rehaussent l’angoisse. | | | | |
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| souffrance | | | La grâce est prérogative de la jeunesse ; ensuite, entre en jeu la pesanteur, qui provoque des chutes d’intensité, d’enthousiasme, d’éclats, des pertes de hauteur. S’effondrer dans la platitude terrestre est irréparable ; pour l’éviter, la seule échappatoire, c’est tourner son regard sur le premier séjour de la jeunesse – une hauteur où naissaient des sentiments, des créations, des fidélités. La consolation, c’est retrouver dans ce regard – des échos de ce qui est regardé. | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité et la paix d’âme peuvent durer, mais ce qui est grand chez l’homme – l’intensité d’une passion, la hauteur d’une création, la pureté d’une noblesse – ont une existence courte et ont besoin d’une consolation, pour qu’on leur reste fidèle en puissance. C’est la source même de la vraie tragédie. « Le sens de la tragédie – la brièveté d’une vie héroïque »*** - G.Steiner - « The sense of the tragic : the shortness of heroic life ». L’héroïsme, c’est la fidélité à la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Les soucis sentimentaux, médicaux, vitaux accablent avec la même acuité, qu’on soit un plouc ou un sage ; les incantations stoïciennes n’offrent aucune défense contre cette fatalité, puisque la vie, son support, nous dote de mêmes organes bien fragiles. Heureusement, notre existence a une seconde facette, cette fois d’origine divine, - le rêve ; ici, tout est personnel, tout est dans les commencements créateurs, tout est défi à la souffrance et, plus généralement, à la tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants de bonheur – sentimental, créatif, visionnaire –, il faut les déposer en hauteur, inaccessible aux actes et même aux pensées. Ainsi, ils serviront de points d’espérance, le jour où ce bonheur aura faibli. La hauteur protège contre les déceptions, qui sont le lot des avidités terrestres. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, causées par la cruauté, l’injustice ou la malchance, peuvent se classer dans la catégorie des faits divers, pouvant accabler n’importe qui. La vraie souffrance ne frappe que les têtes rêveuses, créatrices, nobles, à l’instant d’aplatissement du sens de leur vie. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le rêve : dans la vie, la seule tragédie, c’est ton trépas ; dans le rêve, la tragédie accompagne toute extinction de tes étincelles, toute perte d’intensité de tes émotions, tout affaissement de ta créativité. Donc – pas trop de gémissements dans ta vie, pas trop de béatitudes dans tes rêves ! | | | | |
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| souffrance | | | Qu’on oublie les mythes du passé est triste ; mais ne plus créer de mythes, au présent, est tragique – on prépare le terrain du robot triomphant. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédiens gréco-romains, Shakespeare, Racine s’attardent sur les ennuis des princes, ennuis dus à l’injustice, la perfidie, la cruauté, ce qui ne mérite pas le noble statut de tragédie ; les derniers des ploucs subissent des avanies de la même espèce. Tous ces soucis les accablent de l’extérieur, tandis que la vraie tragédie est élective, elle ne visite que les créateurs, les rêveurs et les amoureux, et elle naît dans leur intérieur, où les extases de jadis perdent, fatalement, de leur intensité – voici la vraie tragédie ! | | | | |
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| souffrance | | | Dans quelle image se rencontrent la tragédie, l’espérance et le commencement ? C’est l’éternel retour du créateur ou l’aurore du rêveur, qui en donnent une idée assez précise. « Aube et résurrection sont synonymes » - Hugo. Le ciel ou la terre, Dionysos ou Phénix. | | | | |
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| chœur vérité | | | CITÉ : Les ruines résistent à la tentation de se mettre debout grâce au salutaire travail de sape de l'invention ; la cité se répand sur le sol solide des vérités authentiques. Le moule pratique reproduit les murs et les fenêtres, la houle théorique secoue les toits et les fondations. Ta statue iconique de réprouvé ou leurs statuts et brevets économiques. | | | | |
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| vérité | | | Trois lectures de la vérité : rédaction logique, réduction pratique, traduction pathétique. Seule la dernière permet trois éclairages de notre choix : tragique, comique ou ironique. | | | | |
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| vérité | | | Un mensonge inspiré par une hauteur tourbillonnante est plus propice à la naissance d'un chaud courant du vrai qu'une vérité aspirée par une profondeur en paix. La vérité n'est qu'une réponse, et l'homme ne vit que d'échos de ses appels. | | | | |
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| vérité | | | Méfie-toi de la vérité traversant les saisons. La vérité féconde ne s'hérite pas. Sous un éclairage figé, où des vérités végètent, tout se reproduit mécaniquement, même le mensonge. N'aspirent ni n'appellent de nouveaux astres que des visions, vraies ou fausses, en quête d'un langage libérateur et fulgurant, arcana Dei. | | | | |
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| vérité | | | C'est le peu de don pour la production de beautés qui oblige la plupart des sourds-muets à adopter le ton de marchand de vérités. | | | | |
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| vérité | | | Plus que la vérité elle-même, on devrait apprécier ce qui élève au rang de vérité ou en prive, c'est-à-dire les instruments, qui créent des langages et des modèles de la réalité. L'homme est davantage instrument que dépositaire de la vérité, et St-Augustin a tort : « La vérité habite à l'intérieur de l'homme » - « In interiore homine habitat veritas ». | | | | |
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| vérité | | | Par abus de langage on dit, que le système des vérités change, lorsqu'on change de langage. Le plus souvent, ce n'est pas le langage qui change, mais le modèle de l'univers (le signifié), dans le contexte duquel on évalue des propositions. C'est de l'union d'une machine linguistique (comprenant la logique) et des lambeaux de la vie modélisée que naît la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Le langage ne représente pas la réalité. La tâche de représentation, c'est la conception (structures, attributions, règles comportementales) qui n'est pas d'essence langagière. Le langage, c'est essentiellement la formulation de problèmes. | | | | |
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| vérité | | | Ils m'invitent à chercher la vérité dans leur vie ; mon tempérament cherchera à insuffler la vie à mes vérités ; et enfin mon ironie p(t)rouvera, que la vraie vie est grise (c'est l'inventée qui grise) et que la vérité vivante est bête (n'éblouit que l'abstraite). | | | | |
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| vérité | | | Le regard et le langage - deux outils qu'entretient un bel esprit ; le médiocre, le mal instrumenté ou le mal inspiré, s'occupe de matières premières, des vérités. La Caresse ou le Verbe, c'est à dire la poésie personnelle, se concentrent aux Commencements ; des vérités traînent auprès des finalités aléatoires et communes. Ceux qui manquent d'audace et de personnalité, se plient aux jugements universels, absolus : « Ce qui vient de moi-même, dans ma philosophie, est faux » - Hegel - « Was in meiner Philosophie von mir ist, ist falsch ». Le créateur audacieux dit : « C'est le regard qui exprime la vérité » - Nietzsche - « Die Wahrheit spricht der Blick aus ». | | | | |
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| vérité | | | Spinoza : un délirant se donnant l'air savant ; Heidegger : un savant cherchant l'air délirant. Le premier prétend, naïvement, prouver des vérités éternelles ; le second, lucide, invente sa propre notion de vérité, valable dans une seule maison de l'être, son langage. Le sérieux d'un jargon mal maîtrisé ou les jeux d'un langage à créer. | | | | |
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| vérité | | | Exposer « la vérité de sa nature » (Juvénal, St-Augustin, Abélard, Rousseau, Wittgenstein), ou s'inventer dans des convulsions de la honte (Dostoïevsky, Kafka, Cioran) - les seconds me convainquent davantage de leur authenticité (подлинный-authentique, en russe, ne signifie-t-il pas arraché sous la torture ! Et toute confession digne de notre intérêt devrait s'appeler Historia calamitatum). | | | | |
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| vérité | | | Tout ce qui est hors du langage courant est, par définition, faux. Toute création consiste à produire du faux avec des instruments du vrai. Les romantiques fourvoyés cherchaient, avec des instruments du faux, à produire du vrai. | | | | |
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| vérité | | | On ne voit aucune raison, pour que la matière suive la loi, que la raison dicte. Pourtant, c'est ce qui se passe. Le sceptique, qui voit des contradictions jusque dans l'être, par là-même se disqualifie. Les contraires ne cohabitent que dans des modèles ou langages différents, dans des savoirs à la différence symétrique non-vide. Et Héraclite : « les contraires se font équilibre dans l'esprit, parce qu'ils se font équilibre dans la réalité » - semble ne pas comprendre, que l'esprit n'est pas seulement exploitant, mais aussi fabricant de modèles, la synchronie ne se confondant pas avec la diachronie. | | | | |
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| vérité | | | Le dogmatique et l'aporétique n'ont aucune raison de se vouer des anathèmes et des hargnes. On n'a même pas besoin d'être ironique, pour savoir être dogmatique, dans un langage et modèle fixes, et être aporétique, dès qu'un nouveau langage ou modèle se mettent à poindre. Le dogmatique s'intéresse aux vérités, l'aporétique - à ce qui les fait naître et périr, l'ironique - à leurs habits. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est toujours logé dans un univers clos, et la création est modification de l'univers, donc – défi explicite au vrai ancien et naissance implicite du vrai nouveau. Le vrai, contrairement au beau, ne demande ni volonté ni intelligence internes ; il est produit collatéral et secondaire d'une volonté de la création externe. « Volonté du vrai - c'est l'impuissance dans la volonté de créer »*** - Nietzsche - « Wille zur Wahrheit - die Ohnmacht im Willen zur Schaffung ». Le créateur produit des images, qui forment un arbre requêteur, et que l'observateur unifie avec son propre monde, l'unification devenue possible grâce à l'adaptation au nouveau langage et à la vérité établie, fugitivement et mécaniquement, de la proposition. | | | | |
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| vérité | | | Le bon créateur se désintéresse de la vérité, car celle-ci n'est jamais dans la création ouverte (quoi qu'en dise Nietzsche : « La vérité n'est que dans la création » - « Nur im Schaffen gibt es Wahrheit »), mais toujours dans le créé figé. La création est dans les contraintes esthétiques ; elle se substitue à la liberté éthique. | | | | |
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| vérité | | | La pureté est stimulante : c'est le récit des plus pures des vérités qui se prête le mieux à l'écart, à l'abandon, à l'invention. | | | | |
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| vérité | | | La science a deux objets de recherche : traquer la vérité dans un modèle monotone ou briser la monotonie en améliorant le modèle. L'art ne peut avoir que la seconde de ces ambitions ; mais la plupart des artistes s'imaginent naïvement poursuivre la première. | | | | |
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| vérité | | | L'homme, à l'apogée de son orgueil, s'exclame : « Je suis libre ! » ; notre Dieu incarné aurait dit : « Je suis la Vérité » - pourtant, il y a peu de concepts plus ternes et banals que la vérité et la liberté ; au moins, leur contraires, le rêve et la contrainte, sont plus féconds et stimulent le talent et non pas la routine. Mais on peut animer ce qui est existe, en végétant, – par son plongeon dans l'inexistant : « La liberté n'existe que dans le royaume des rêves » - Stirner - « Freiheit lebt nur in dem Reich der Träume ». | | | | |
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| vérité | | | Trois critères de la vérité totalement disjoints : pendant la création du modèle (le libre arbitre), dans la démonstration des requêtes du modèle (la logique), la confrontation des réponses aux requêtes avec la réalité (le sens). Postulat, preuve, adéquation. Le bon Arthur confond les deux premiers, en dénonçant l'erreur, que toute vérité repose sur une preuve (jede Wahrheit wird durch Beweise mitgetheilt, ce qui est pourtant vrai pour le deuxième critère), et en affirmant, que toute vérité s'appuie sur une vérité indémontrée (jeder Beweis bedarf einer unbewiesenen Wahrheit, ce qui n'est vrai que pour le premier critère). | | | | |
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| vérité | | | La beauté a besoin de monstration créatrice, la vérité - de démonstration calculatrice ; c'est pourquoi les deux nous désespèrent : la première - par verdeur (Valéry), la seconde - par laideur (Nietzsche). | | | | |
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| vérité | | | Devant un discours polémique, la première interrogation fiduciaire du sot : est-il vrai (dans le contexte du modèle ordinaire) ? Celle d'un homme subtil : quel peut être un modèle original, qui le rendrait vrai ou faux ? | | | | |
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| vérité | | | Il est également bête de dénoncer ou de saluer un accord ou un désaccord entre la vie et l'œuvre d'un artiste : comment peut-on mettre côte-à-côte un bruit et une musique ? À moins que l'œuvre se réduise aux tableaux statiques ou cadences mécaniques. | | | | |
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| vérité | | | Tous, tôt ou tard, s'aperçoivent du gouffre qui, inévitablement, se creuse entre la merveille de la réalité et la merveille du langage, entre le dit et le fait ; mais les niais en veulent la cohérence et finissent par faire la louange du silence de Mélisande, porteur de la vérité ; la vérité du monde se chante, la vérité du langage se formule ; leurs merveilles - se (re)créent, en dépit des lois et des contradictions. | | | | |
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| vérité | | | Dans les labyrinthes de l'écriture, plus on est sot, plus on s'imagine chercheur de vérités ; tandis que les horizons, avec des prix affichés, n'y comptent guère, et c'est le firmament du talent qui en détermine la valeur. « Autant peut faire le sot, celuy qui dit vray, que celuy qui dit faux : car nous sommes sur la maniere, non sur la matiere du dire »* - Montaigne. | | | | |
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| vérité | | | Les mensonges se vouent à la conception, à la convulsion ou à l'agonie ; ce sont les vérités qui exhibent une santé stérile, aseptisée, hors temps. Il y a donc erreur sur la personne, lorsqu'on croit que « la vérité, c'est une agonie qui n'en finit pas » - Céline - la vérité étant toujours minérale, jamais vitale. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, quelle que soit son acception, est une sorte d'adaequatio à ce qui est sous nos yeux ou dans nos modèles, tandis que le mensonge, nécessairement, relève de la pure abstraction ; c'est pourquoi il y a plus de menteurs chez les créateurs que chez les comptables. | | | | |
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| vérité | | | Dans un langage courant fermé, le sceptique prétend voir le vrai et son contraire ; l'anti-sceptique voit comment changer de langage, pour rendre le vrai courant faux et son contraire - vrai. | | | | |
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| vérité | | | L'être et le devenir dans les transcendantaux : dans l'être, le vrai est antinomique du faux, le bien est affaire de noblesse, le beau est jugé par le goût arbitraire ; dans le devenir, de nouveaux langages préparent de nouvelles vérités, le bien se traduit en sacrifices, le beau est affaire de création. Tout cela pour dire, que les prises de position y sont absurdes ; la pose, plus artistique que scientifique ou philosophique, y est plus à sa place. En pertinence, l'intelligence y cède au talent. | | | | |
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| vérité | | | Dans les nations robotisées, la vérité vit, mettons, 2 ou 12 ans ; dans les superstitieuses, elle se réincarne ou ressuscite. Chez les positivistes, elle vit jusqu'au moment, où l'on lui administre de telles greffes, que les non-familiers la prennent pour une mutante. | | | | |
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| vérité | | | C'est la déviation langagière, et donc un mensonge dans le langage courant, qui manifeste notre créativité. « N'importe quel sot est capable de dire la vérité, pour savoir bien mentir, en revanche, on a besoin d'une certaine finesse » - S.Butler - « Any fool can tell the truth, but it requires a man of some sense to know how to lie well ». Le fin esprit consiste à savoir, qu'une avalanche de mensonges entraînants peut être provoquée par l'écho d'une vérité silencieuse. D'où sa méfiance de toutes pistes et la détermination de rester en hauteur, au-dessus des neiges ou des mers déchaînées. | | | | |
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| vérité | | | L'une des joies du maître du mot est d'avoir constaté, chez soi-même, deux propositions contradictoires et de chercher deux langages, dans lesquels chacune est vraie. Le naïf dit : « Mieux vaudrait me servir d'une lyre dissonante que de me contredire » - Gorgias. On comprend d'où viennent vos monumentales cacophonies, mais on se fiche de vos misérables contradictions, dues à la sottise de votre langage unique et commun. Le vrai sage est un inventeur de langages d'art et un musicien d'une vie, dans laquelle même les contradictions ont leur partition harmonieuse. | | | | |
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| vérité | | | Pour Heidegger, la Vérité, l'Être, l'Ouvert sont des synonymes ; leur source commune grecque veut opposer le voilement au dévoilement, tandis que dans leur acception moderne il n'y a rien d'apophatique. En plus, notre philosophe ne comprend pas grand-chose à la vérité logique, à l'être morphologique, à l'ouvert mathématique. Une bouillie conceptuelle, mais quelle créativité ! | | | | |
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| vérité | | | Le misérable verbe être pollua le débat intellectuel jusque dans les Saintes Écritures. Les vrais verbes sacrés, nous sauvant de l'incolore vérité, toujours profane, sont : pâtir, rêver, créer, penser. « Le verbe être avait, dans l'Antiquité, un sens sacré de l'Être divin, devant engendrer dans les hommes la sensation de la vérité » - V.Ivanov - « Глагол быть имел в древнейшие времена священный смысл бытия божественного, чтобы сеять в людях ощущение истины ». | | | | |
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| vérité | | | Le sot n'a rien contre la vérité, puisqu'il ne comprend ni son origine ni sa justification ni les moyens de la falsifier. Le sage s'en sert comme d'un outil ou la dépasse, en inventant de nouveaux langages, où elle ne serait plus valable. Le sage est un Ouvert à ce qui n'est pas lui, le sot est fermé, il s'arrête à ses limites, qui sont bien à lui et bien étroites. | | | | |
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| vérité | | | La question de véracité ou de fausseté des pensées est si mécanique et commune, qu'elle ne devrait pas te préoccuper. On peut bien peindre les deux. Une pensée est fausse à cause de l'une des trois raisons : on s'embrouille dans le langage, on s'embrouille dans le modèle courant, on invente un nouveau langage ou un nouveau modèle, ce qui, automatiquement, rend la pensée - fausse. Une pensée, juste dans ce qui est déjà fixe, est une platitude ; dans une invention, elle est belle, grâce au style dans la langue, ou à l'intelligence dans le modèle. | | | | |
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| vérité | | | Le savant, qui parvient à une vérité, prouve la force et l'intelligence de ses yeux ; le poète, qui s'en écarte, montre le goût et la créativité de son regard ; ni l'un ni l'autre ne se contentent d'y séjourner. Tous les deux sont créateurs de langages : de représentation et d'interprétation. Les chemins, qui conduisent à la vérité ou en partent, ce sont des langages, universels, pour le savant, individuels - pour le poète. | | | | |
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| vérité | | | Intuitivement, on répartit la vérité entre trois sphères : la réalité, le langage, la représentation. Le superficiel privilégie la première, le technicien - la deuxième, le profond - la troisième. « Le vrai et le faux sont des attributs du langage, non des choses. Et là où il n'y a pas de langage, il n'y a ni vérité ni fausseté »*** - Hobbes - « ‘True' and ‘false' are attributes of speech, not of things. And where speech is not, there is neither ‘truth' nor ‘falsehood' » - il faudrait l'expliquer à Thomas d'Aquin, Descartes, Spinoza, Kant, Bergson, pour qui la vérité est une conformité avec les choses (confusion entre vérité et validité). Mais, campées dans le langage lui-même, les vérités sont stériles. On leur apporte de la vie, en insérant entre le langage et les choses - un modèle de référence, modèle de l'univers, qui n'est ni langagier ni réel. | | | | |
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| vérité | | | Écrire pour que le vrai ne le soit plus est une ambition minable (le seul but de l'écriture étant le beau), mais c'est un effet corrélatif incontournable de toute création : qu'on innove un langage ou qu'on produise de nouveaux modèles, la négation surgira, pour redessiner les nouvelles frontières du vrai, tout en dessinant la nouvelle source du beau. Mais faire le contraire, c'est à dire nier ce qui se nie soi-même, est plus naïf voire plus stérile. | | | | |
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| vérité | | | Toute création intellectuelle est, par son essence, production de l'illusion ; elle est banale, lorsqu'on ne sort pas du langage des autres, elle est artistique et personnelle, lorsqu'elle s'accompagne de création de nouveaux modèles et donc de nouveaux langages ; dans ce dernier cas, elle est illusion évanescente, dans le monde monotone, et vérité naissante, dans le monde à recréer ; le choix du monde est affaire d'intelligence et de goût. | | | | |
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| vérité | | | L'amour, la beauté, la vérité – le mystère du cœur, le problème de l'âme, la solution de l'esprit – la noblesse, la création, l'intelligence. | | | | |
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| vérité | | | La même vérité ne dure que lorsque personne ne s'y intéresse plus. Plus succulente et féconde est la vérité, plus diligemment on trouve le moyen de la tourner en dérision, de la presser de sa sève ou de l'abattre. | | | | |
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| vérité | | | Le champ des vérités se crée par le langage, c'est à dire par des concepts ou par des mots, tous les deux ne quittant pas des yeux la réalité, où n'est présente que l'indicible et inconcevable vérité de Dieu. Donc, il est trivial de dire, que « la vérité aussi s'invente » - Machado - « también la verdad se inventa ». - elle est toujours une invention de notre esprit. Et elle s'écroule (dans un nouveau langage) aussi naturellement que le mensonge (dans le langage courant). Il suffit de la secouer avec quelques nouvelles variables endiablées. | | | | |
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| vérité | | | Les étapes de la dévaluation des vérités : très vite, je ne vibre plus à l'évocation des vérités immortelles des autres, de celles qui sont ou de celles qui se donnent ; ensuite, je m'ennuie avec mes propres vérités mortelles, avec celles que je conçois ou avec celles que je crée. Aux certitudes et aux finalités des réseaux je préférerai mon arbre d'incertitudes et de commencements. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités se conservent dans des livres, et les mots restent en contact permanent avec la vie ; c'est pourquoi ceux-ci deviennent vétustes plus tôt ; les vérités se renouvellent par recopie ou par traduction, et les mots - par (re)création et par représentation initiatiques ; les commencements, c'est ce qu'il faut reprendre le plus souvent possible, tandis qu'il n'existe pas de vérités premières. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai n'a pas de sens dans les tentatives de comprendre et de rendre un sentiment. Résigne-toi au sentiment de fausseté de tout ce qui est senti, imaginé, traduit. Ce n'est pas pour rien qu'on dit : sentiment indicible, fantaisie sans fondement, parole créatrice - partout la substitution, la contrefaçon, le truchement. | | | | |
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| vérité | | | Le mensonge s'en prend toujours aux vérités de ce jour, infécondes pour les folichons et moribondes pour les barbons. C'est pourquoi il ne vieillit pas, contrairement à la vérité. « La vérité ? Une marotte d'adolescent, ou un symptôme de sénilité » - Cioran (pourtant, toi, dans tes états juvénile et sénile, tu jurais les grands dieux d'écrire pour la clarté et la vérité, et non pas pour le style !). Le mensonge est dans l'escapade, la vérité - dans l'arrêt. Sans mouvement vaincu, point de délices de l'immobilité. « Tant de courses folles, pour rester immobile » - L.Carroll - « It takes all the running you can do, to stay in the same place ». | | | | |
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| vérité | | | Le prestige actuel de la vérité collective et mécanique le doit au déclin du mensonge (Wilde) individuel et créateur. | | | | |
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| vérité | | | Cynique : accepter le laid car vrai ; nihiliste : refuser le vrai car laid ; sceptique : refuser le beau car non vrai ; ironique : accepter le faux car beau. Mais le plus bête est le réaliste, qui appelle à être vrai, même si l'on est laid. Même si l'on prend la magie du réel pour la vérité, la laideur vient du nous, le je étant la beauté même : les choses vues ou faites, face au regard qui crée. | | | | |
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| vérité | | | Quand ils deviennent stériles en formulation de contraintes, en audace de la création ou en invention de beautés, ils se mettent à proclamer leur attachement à la liberté, à la vérité, à la vie, ces valeurs-fantômes, réceptacles de platitudes. | | | | |
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| vérité | | | Le réel est vrai, pour celui qui contemple, et le vrai est réel, pour celui qui réfléchit. Le vrai, lui aussi, comme le réel, relève de l'imaginaire. On ne crée, c'est-à-dire on ne fait naître le premier pas d'un savoir ou d'une preuve, que dans l'imaginaire. Dans le réel, on implémente. | | | | |
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| vérité | | | Partir des vérités, c'est figer le langage ; partir des vraisemblances, c'est partir à la recherche d'un langage. Et puisque la création, c'est la construction d'un langage dans le langage, le sophiste est plus créatif que l'idéaliste. | | | | |
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| vérité | | | Rien d'élégant ne sort de ces tentatives logiciennes de répartir la vérité entre la réalité et le langage et d'ignorer le modèle. « À l'être en soi correspondent les vérités en soi, et à celles-ci, - des énoncés fixes et univoques » - Husserl - « Dem An-sich-Sein entsprechen die Wahrheiten an sich, und diesen - fixierte und eindeutige Aussagen ». Il y a des vérités absolues, propres à la matière et à l'esprit, des «vérités» arbitraires, nées de la liberté du concepteur, et enfin, des vérités «univoques» naissant de l'évaluation des énoncés dans le contexte d'un modèle. Que la foi ou la compétence s'occupent des deux premières, seule la dernière devrait être prise au sérieux par un cogniticien. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai, en tant qu'un des universaux médiévaux, coïncide avec le réel, avec le parfait, avec le pré-créé. Curieusement, c'est par des dyades, plutôt que par des triades, qu'on les perce le mieux : le bien, avec ses facettes de pitié et de justice, le beau, avec celles de création et de jouissance, le vrai, avec celles de représentation et d'interprétation, - le cœur, l'âme, l'esprit. Nous sommes des Ouverts, sur la première facette, et des Fermés – sur la seconde. Être un Ouvert, c'est accorder à l'inconnu la valeur de nos limites inaccessibles : le bien, net, mais intraduisible en langage des actes ; le beau, inspiré par un obscur idéal et répugnant aux choses mêmes ; le vrai, constatant la merveille de l'horloge et nous faisant nous agenouiller devant l'Horloger inconnu. Tout créateur finit par s'identifier avec ses facettes ouvertes. | | | | |
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| vérité | | | Tout édifice, intellectuel ou artistique, est innervé essentiellement de faits, et c'est le sens futur qu'on cherche à lui attribuer qui détermine si ces faits sont des réflexions dictées par le libre arbitre ou des créations de la liberté ; dans tous les cas, la construction est plus passionnante que l'interrogation : « Les faits ont plus d'importance que les vérités »*** - Spengler - « Tatsachen sind wichtiger als Wahrheiten ». | | | | |
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| vérité | | | Semblables à la femme, une vérité nue ou une vérité parée ne réveillent ni les mêmes désirs, ni les mêmes facultés : la première sollicite en nous la bête (de savoir, de possession, d'instinct), et la seconde – l'ange (de création, de style, de noblesse). | | | | |
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| vérité | | | L'ambigüité du terme de vérité tient au fait, qu'on l'emploie dans trois sphères, aux règles drastiquement différentes : le mystère (de la matière, de la vie, de la création), le problème (la représentation, le langage, le libre arbitre), la solution (la logique, l'interprétation, la liberté). Techniquement, seul le dernier domaine, tout en s'inspirant du premier et en s'appuyant sur le deuxième, devrait s'en prévaloir. | | | | |
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| vérité | | | L'admirable répartition de tâches entre le soi inconnu et le soi connu, opérée par le Créateur : le premier est en charge du bon (ce mystère intraduisible ni en actes ni en mots), le second s'occupe du vrai (des solutions humaines validées). Entre ces deux tâches se trouve le beau (des problèmes, c'est à dire des mystères articulés dans un langage), dans lequel le premier est inspirateur et le second – créateur. | | | | |
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| vérité | | | L'art, lui aussi, offre des langages ; et là où il y a langage, il y a vérité. Seulement voilà, contrairement aux langages formels, celui de l'art est interprété non pas par une logique, mais par le goût. La vérité artistique est le plaisir. Mais même cette vérité n'est pas un objet recherché, elle n'est qu'un effet collatéral d'une création d'images ; on ne cherche pas dans l'art, on y trouve. Heidegger inverse les rôles : « L'art est là où jaillit l'éclaircie de la vérité de l'être » - « Die Kunst entsteht, indem die Wahrheit des Seins gelichtet ist ». | | | | |
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| vérité | | | La logique ne connaît pas d'objets, tandis que la mathématique crée ses objets et analyse des relations entre ces objets. La logique n'est qu'un langage interprétatif, dont se sert la souveraine mathématique. B.Russell a tort : « La logique est l'enfance de la mathématique, la mathématique est la maturité de la logique » - « Logic is the youth of mathematics, mathematics is the manhood of logic » - la mathématique exista bien avant que la logique ne fût formalisée ; le moteur logique, lui, est inné, il est câblé dans notre cerveau à notre naissance. | | | | |
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| vérité | | | Le seul point commun de toutes les langues naturelles est la présence lexico-syntaxique de la logique formelle, ce qui confirme l'intérêt du Créateur pour la vérité. Hélas, la saine vision aristotélicienne fut abandonnée par ses successeurs au profit du discours, c'est à dire du bavardage : « Les vérités éternelles sont vraies parce que Dieu les connaît comme vraies » - Descartes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité de l'homme n'est ni ce qu'il exhibe, ni ce qu'il avoue, ni ce qu'il cache (Malraux), mais ce qu'il crée. | | | | |
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| vérité | | | Il y a des vérités-racines et des vérités-greffes. Les premières sont si loin des fleurs qu'on serait tenté de les mépriser. Les secondes sont si artificielles qu'on ne croit pas à leur reproduction. | | | | |
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| vérité | | | Le véridique face à l'inventé : aucun constat crédible pour peindre l'âme, le cœur ou l'esprit. Seule la qualité de l'invention y met des couleurs et des formes. Tout appel au triomphe de la vérité, dans ces canevas, ne fait que fausser la perspective. D'autant plus, qu'on ne peut qu'être naturel, on ne peut pas chercher à le devenir, ce qui débouche toujours sur des clichés. La sagesse incréée ne peut être que niaise. | | | | |
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| vérité | | | Le plus beau vrai est celui qui est invraisemblable. Trop de clarté y est signe d'impuissance : sans vertiges - « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement » - la tête n'est que mémoire. Seul l'arbitraire est indiscutable. Le vrai naît d'un algorithme banal, d'où est banni tout rythme vital. | | | | |
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| vérité | | | Avoir bien trouvé, c'est trouver le langage - la logique - le système de vérités. Hors d'un langage fixe, la vérité ne se constate pas, mais se construit ou s'invente. Et si même ce n'était pas vrai, ce serait bien trouvé - c'est ainsi que je corrigerais G.Bruno : « Se non è vero, è ben trovato ». Avec ces temps et modes - traduttore traditore - cet adage a de bonnes chances d'être vrai ! | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe est non pas l'homme, qui médite plus, mais qui s'isole mieux. D'autres servent de caisses de résonances du brouhaha ambiant ; le philosophe découvre le silence, qui précède chacun de ses mots. Non pas tant distinguer le vrai du faux, mais ce qui chante en moi - de ce que me souffle l'époque récitante. | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a pas de contradiction entre ceux qui disent qu'on crée, formule, découvre ou ancre la vérité. On la crée en modifiant le modèle (le libre arbitre conceptuel), on la formule dans un langage bâti au-dessus du modèle (l'attachement langagier), on la découvre par un interprète du langage dans le contexte du modèle (la logique de l'unification d'arbres), on l'ancre à la réalité en la confrontant avec le monde modélisé (l'intelligence du sens). Le concept, la métaphore et le sens sont illogiques. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'existe que dans des copies (mécaniques ou conceptuelles) de la réalité humaine. Viser la vérité, c'est être copiste ; le créateur peint le rêve, en accord musical mystérieux avec la réalité ; son but, c'est la beauté humaine, chantant le réel divin. | | | | |
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| vérité | | | L'évidence est conçue (les idéalistes) ou perçue (les matérialistes). Mais on parle de deux choses différentes : vérité ou adhésion. L'idéaliste du vrai peut être matérialiste du beau. | | | | |
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| vérité | | | N'être sûr de rien, pour un sot, signifie incapacité de prouver ; pour un homme d'esprit - capacité de falsifier une vérité prouvée, de créer un nouveau langage, dans lequel ce qui fut vrai ne le serait plus. | | | | |
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| vérité | | | Le bon sceptique : tout est possible ; le mauvais - tout est faux. Celui-ci pense qu'en niant il détruit ; celui-là laisse sa chance à toute ruine. | | | | |
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| vérité | | | Tous comprennent l'utilité du sacrifice de vérités au nom de l'éthique ; très peu sont capables de voir dans le sacrifice d'une vieille vérité – la fidélité à la création de vérités nouvelles, au nom de l'esthétique. Le beau inutile crée un langage, le bon utile se sert de l'ancien. | | | | |
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| vérité | | | Le monde émerveille par l'harmonie du Créateur divin ; les représentations bouleversent par l'harmonie des meilleures créations humaines ; et ce ne sont pas les contradictions dans le monde ou entre le monde et ses représentations qui sèment le doute et nourrissent l'ironie, mais l'incommensurabilité entre le réel et l'imaginaire ; les absurdistes et les sceptiques sont parmi les plus bêtes des observateurs et des créateurs – défauts des yeux et de la jugeote. | | | | |
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| vérité | | | Créer de nouvelles vérités dans un ancien langage est une tâche devenue, de nos jours, triviale. Jouer avec les quantificateurs, connecteurs, négations, sans avoir changé les règles du jeu, est de la routine et non pas de la pensée. « Penser, c'est dire non » - Alain – le misérable porte au pinacle une opération syntaxique banale. Même si l'on nie soi-même, c'est toujours de l'inertie. | | | | |
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| vérité | | | Le récit ou la musique de la vie : le vrai se charge du premier, le bon et le beau créent la seconde. | | | | |
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| vérité | | | Les modèles scientifiques sont satisfaisants, et donc consensuels, dans 99 % des cas. Le reste est réservé à quelques audacieux, pour chatouiller Euclide, Newton ou Lamarck. En philosophie, la proportion est inverse, d'où la création permanente de nouveaux langages, ces réceptacles de vérités. Le scientifique peut se permettre cette approximation : la vérité est une, ce qui est interdit au philosophe. | | | | |
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| vérité | | | Bientôt, la machine, en quelques secondes, produira plus de vérités que l'humanité entière, dans toute son histoire. Et ils continuent leurs litanies de désir de vérité, au lieu de créer de nouveaux voluptueux langages, où la facette logique serait la moins désirable de toutes. | | | | |
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| vérité | | | Non seulement la vérité n'est nullement un sujet philosophique, mais sa notion y est lamentablement vague. L'opposition la plus intéressante y est entre l'usage, routinier et nominatif, et l'exception, créative et métaphorique. Et non pas entre vérité ou mensonge, savoir ou ignorance, franchise ou dissimulation, cohérence ou délire. | | | | |
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| vérité | | | Pour le langage commun, je suis en permanence dans le faux (dans ces écarts, qui sont à l'origine de mon propre langage). Si je me moque des autres, cette moquerie concerne la rectitude et la certitude de leur marche vers un vrai sans éclat. Bref, je suis l'exact opposé de l'homme d'esprit, tel que le voit Chamfort : « Il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux ». | | | | |
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| vérité | | | Des attitudes, avec la bêtise décroissante, face à la vérité : elle me possède (Marx : « La vérité est universelle, elle me possède, je ne la possède pas » - « Die Wahrheit ist allgemein, sie hat mich, ich habe sie nicht »), je la cherche, je la possède, je la prouve, je la constate, je la crée (Marx : « La vérité : propriété des propositions de s'accorder avec les choses de la représentation » - « Die Wahrheit : Eigenschaft der Aussagen, mit dem widergespiegelten Sachverhalt übereinzustimmen »). | | | | |
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| vérité | | | La tâche représentative s'avère être plus prometteuse que la tâche interprétative, tel est le constat le plus profond, fait par l'Intelligence Artificielle : à partir des faits (d'une base de connaissances) on bâtit plus de vrai qu'on ne prouve de démontrable à partir des requêtes (dans un langage réductible aux formules logiques). Une illustration métaphorique (finie) du théorème de Gödel (dans l'infini). | | | | |
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| vérité | | | En Intelligence Artificielle n'est vrai que ce qu'on prouve, mais Gödel nous confirme, que, des trois tâches intellectuelles – la représentation, l'expression, l'interprétation -, l'expression est la plus prolifique, puisqu'on ne prouve que des requêtes exprimées dans un langage. Et tant que l'homme gardera ses cordes poétiques et créatrices, malgré sa robotisation insonore, il restera supérieur à la machine. | | | | |
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| vérité | | | Mes yeux fermés, mon esprit crée, constate ou évalue la vérité muette ; mon cœur la soupèse et l’anime, et mon âme la colore ou la fait parler. Mais elle ne se voit pas, comme, non plus, les objets mathématiques. Seules sont visibles, pour mon âme, ses métaphores : « On ne peut voir la vérité qu'avec les yeux de l'âme » - Platon. | | | | |
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| vérité | | | Quand on parle de vérité en termes d'adéquation, trois sortes d'opération intellectuelle sous-jacente, et souvent confondues, sont possibles : l'ordre (introduction axiomatique de concepts dans la représentation), la requête (proposition langagière sur les relations entre les concepts), l'intuition (confrontation de propositions, vraies ou fausses, avec la réalité, donation de sens). Il est à noter, que la réalité est absente dans le deuxième cas ; la représentation – dans le troisième ; le langage – dans le premier et le troisième. | | | | |
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| vérité | | | C’est dans les concepts et les mots que se grave l’inventé ; il est donc parfaitement sensé de parler de sa vérité. En revanche, il est absurde de parler de la vérité du réel, qui ne se réduit jamais à un discours ; tout discours est déjà dans l’inventé. | | | | |
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| vérité | | | Il y a les yeux qui reflètent et enregistrent – les yeux corporels – le savoir. Et il y a les yeux qui dictent et imposent – les yeux spirituels – le regard. Des vérités découvertes ou des vérités créées. | | | | |
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| vérité | | | Dans le monde de la nécessité, les vérités universelles s’imposent à l’homme. Dans le monde de la liberté, c’est l’homme qui crée ses vérités personnelles. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, même laide ou dégradante, paye, aujourd’hui, davantage que de beaux mensonges, dont, jadis, se nourrissait la création artistique. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai de l’homme est biologiquement fabuleux, mais intellectuellement – commun et banal. Vouloir rester dans le vrai est signe de médiocrité ; tout créateur commence par bâtir son propre langage, dans lequel les valeurs de vérité courantes pourraient s’inverser. Le médiocre cherche à épater dans le langage commun, par de criardes finalités ; le créateur pose des commencements d’un Verbe musical à naître ou à ressusciter. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est une heureuse unification d'un regard interrogateur, plein d'inconnues, avec une branche d'arbre affirmatif. Mais le résultat, un ramage élargi, n'appartient plus à l'arbre. Je pourras m'en servir, pour consolider ses racines, pour réorienter ses cimes ou pour intensifier le flux de sa sève. Les requêtes sont des aliments, insensibles aux vérités, c'est la faim qui les met en valeur ! Les vérités repues ne laissent que des pousses stériles. | | | | |
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| vérité | | | Pour porter aux nues Spinoza et Hegel, il faut être : ignare en logique, obsédé par le mot savoir, insensible au style, entraîné vers le bavardage ou la graphomanie. Pour aimer Nietzsche et Valéry, il faut tenir à la noblesse, à l’intelligence, à la poésie. Poursuite, hors langage, des occultes vérités pseudo-universelles ; ou création de langages, pour exprimer des vérités lumineuses individuelles. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les ambigüités autour de nos vérités extra-langagières proviennent du fait que, face au monde, nous avons deux attitudes incompatibles ou complémentaires – la perception et la conception. On perçoit le général (objectif, axiomatique, évident) et l’on conçoit le particulier (intellectuel, artistique, philosophique). On manipule l’être absolu ou le devenir arbitraire. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités sont des produits du langage, et le langage ordinaire est une œuvre collective. Seul un talent solitaire est apte de créer des langages électifs, portés par la noblesse, le style ou le ton et engendrant leurs propres vérités, hermétiques aux autres. | | | | |
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| vérité | | | Créer ou dire des vérités sont deux activités sans commune mesure : la première relève de l’art, puisqu’il s’y agit de produire de nouvelles représentations et donc de nouveaux langages ; la seconde est banale, en tant qu’exception, et désespérante, en tant que règle. « Quelle horreur que de te rendre compte, soudain, que toute ta vie tu ne disais que la vérité » - Wilde - « It is a terrible thing for a man to find out suddenly that all his life he has been speaking nothing but the truth ». | | | | |
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| vérité | | | La vérité de l’espèce – que ce soit un rat, un papillon ou un homme – est la même pour ses membres. L’homme ne prouve sa particularité que par ses inventions, mais toute création, dans un monde figé, est une fausseté. Donc, l’ambition de Kafka est bien mince : « Tous ne peuvent pas voir la vérité, mais tous peuvent l’être » - « Nicht jeder kann die Wahrheit sehen, aber jeder kann die Wahrheit sein ». | | | | |
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| vérité | | | Je reste de marbre devant le concept de vérité, il est toujours mécanique, contrairement à celui du mensonge, qui est toujours organique. Inutile d’énumérer l’interminable liste d’épithètes infamantes, attachées, à juste titre, au mensonge. Son seul mode d’apparition, intéressant et même noble, consiste à défier un langage, où il est flagrant, pour signaler la création ou l’existence d’un autre langage, le plus souvent plus subtil que le premier, et dans lequel il devient une vérité nouvelle. Mais les philosophes ne comprennent pas que la vérité est question de langage et non pas de morale ou d’adéquation. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités sont des matières premières, pour bâtir des représentations de notre réalité, comme les émotions le sont, pour créer des interprétations de nos rêves. | | | | |
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| vérité | | | Une partie de mes contradictions est due à mes quadruples états d’esprit : le matinal (le créateur), le diurne (le réaliste), le vespéral (le pessimiste), le nocturne (le rêveur). | | | | |
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| vérité | | | En littérature, la vérité matérielle n’apporte que de l’ennui, autant lire le journal ; mais le mensonge créateur t’éloignera du réel mortel et te donnera des chances de rejoindre la rive du rêve. | | | | |
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| vérité | | | La vie s’exprime soit en langage de la raison soit en celui de la musique. Le premier exige l’intervention de l’esprit et aboutit aux vérités, le second va directement à l’âme, créatrice d’images, où l’esprit a peu de place. « La vie, c’est la vérité, mais l’âme réclame l’invention » - Z.Hippius - « Жизнь – правда, но сердце ищет обмана ». | | | | |
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| vérité | | | Le regard est créateur de représentations, donc - de modifications du langage, donc – de nouvelles vérités. « Le regard est le noyau de tout savoir, et toute nouvelle vérité en est l’exploitation »* - Schopenhauer - « Der Kern jeder Erkenntnis ist eine Anschauung ; auch ist jede neue Wahrheit die Ausbeute aus einer solchen ». | | | | |
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| vérité | | | Le mystère de la vie est mis en musique par la hauteur de nos créations ; il devient sacré dans la profondeur de nos croyances. Mais le vrai n’éclaire que nos misères. « Plus tu t’approches de la vérité, plus tu t’éloignes de la vie » - Socrate. | | | | |
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| vérité | | | Dans le réel, juge la raison ana-logique, guidée par le regard créateur ; dans la représentation, due essentiellement aux yeux contemplateurs, juge un interprète logique. Dans le premier s’incarne le savoir et le goût ; dans la seconde se désincarnent le langage et la vérité. Mais sans la puissance, profonde et prouvée, dans celle-ci – pas de hautes jouissances, éprouvées dans celui-là. | | | | |
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| vérité | | | Le libre arbitre nous dicte les faits indubitables à insérer dans notre modèle du monde, mais les vérités ne sont ni créées ni découvertes, elles ne peuvent être que prouvées ou réfutées. | | | | |
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| vérité | | | La source de mes actes est soit mon soi inconnu singulier (alors il s’agit d’actes de création), soit mon soi connu social (alors il s’agit d’actes d’obéissance). Mais l’usage applique le même terme de vérité aux résultats réussis de ces deux démarches : la vérité comme satisfaction (de la traduction intérieure de mon essence), ou la vérité comme adéquation entre l’acte visé et l’acte accompli (la manifestation extérieure de mon existence). « En inventant, je dis la vérité ; en disant la vérité, je trompe » - L.Reisner - « Сочиняя, говорю правду, и обманываю, говоря правду » - avec la vérité des autres, tu trompes ta vérité singulière. | | | | |
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| vérité | | | L’aphoristique est un défi à la logique – énoncer des conclusions-réponses, sans avoir formulé des prémisses-questions. Le travail logique est le développement, à partir des conditions ; la création aphoristique est l’enveloppement des effets, dont chacun est libre d’imaginer les causes. Le mode discursif est commun, sur des sentiers battus ; la fantaisie aphoristique est personnelle, même menant aux impasses. | | | | |
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| vérité | | | La science – recherche de règles nécessaires dans un océan du possible, au nom de la tyrannique vérité ; l’art – création de règles possibles, ressenties comme nécessaires, au nom de la beauté libre. | | | | |
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