| chœur action | | | MOT : L'antithèse de l'action serait peut-être le mot, symbole des images, qui ne s'incrustent ni dans le sol ni dans les murs et qui refusent aux mains le rôle d'interprète entre l'âme et les yeux. Plus la liberté d'agir est grande, plus les actes de basse extraction fraternisent avec la noblesse déchue des mots. Plus on fait plier la tête au reptile laborieux, plus doux est le sommeil du volatile verbeux. | | | | |
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| action | | | L'idée, de plus en plus, prend l'allure du mode d'emploi d'une démarche qui marche. Même le dernier des goujats lui subordonnera sa vie. Bientôt, on ne reconnaîtra un intellectuel que par un cafouillage dans son exposé des buts de l'existence. | | | | |
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| action | | | Tout but est insipide ou vulgaire, si l'on a la liberté des moyens. Parfois « il vaut mieux avoir moins de désirs que plus de moyens » - St-Augustin - « melius est enim minus egere quam plus habere ». On peut ennoblir un but, si l'on l'atteint par une simple résolution de contraintes, visant et orientant les moyens. Mais « ne perds pas ton temps à chercher des contraintes ; peut-être il n'y en a pas » - Kafka - « verbringe nicht die Zeit mit der Suche nach einem Hindernis ; vielleicht ist keines da » - là où il n'y a pas de contraintes, régnera l'esclavage. | | | | |
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| action | | | C'est un paradoxe bien embarrassant : ceux qui se vautrent dans des sentiments vulgaires réussissent mieux dans des actions tout à fait honorables ; les rêveurs succombent facilement à la goujaterie des actes. La vulgarité est dans la fusion de la parole et de son objet. Et la grandeur est peut-être dans leur confusion artistique créée à la faveur de la berlue des yeux, à la dissonance dans les oreilles et à la discorde des mots. | | | | |
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| action | | | L'expérience du goujat augmente ses déceptions a posteriori ; les déceptions a priori du sage finissent par le désintéresser de toute expérience. Entre empirie et empyrées, il n'y pas de frontière commune. | | | | |
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| action | | | Si j'ai la sensation, qu'une action épouse fidèlement une thèse, mon premier réflexe devrait être d'en évacuer toute trace du sublime. Que le sublime accompagne la vanité du regard, il préservera ainsi une petite chance de rester désincarné, contrairement aux vétilles. La hauteur réelle s'acoquine avec des bas-fonds, c'est une hauteur en illusion et non en essence qui garde de la noblesse. | | | | |
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| action | | | Celui qui a un cœur pur soupçonne ses mains d'être toujours sales. De sales affaires ne se font aujourd'hui qu'avec des mains propres. | | | | |
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| action | | | Les hommes, comme jadis les compagnons d'Odysseus, se font abuser par Mercure-Hermès, leur promettant un antidote contre le poison de Circé-action ; à leur réveil, ils ne se rendent même pas compte d'être transformés en cochons. | | | | |
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| action | | | Les grands projets que forme un homme : c'est la femme qui les lui inspire, c'est la femme qui l'en empêche. C'est pourquoi elle était plus proche du rêve : beau sujet que vous chantiez au lieu de mettre vos projets en chantier. Le calcul est naturel ; la femme et la poésie sont invention même ; le goût du paraître et le dégoût pour l'être ; Baudelaire (« la femme est abominable parce que naturelle ») ne le comprit pas. | | | | |
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| action | | | Je ne vois aucune règle d'action éthique, à laquelle ne souscrirait pas un quelconque goujat ; seuls les tests par des règles d'abstractions éthiques peuvent l'en éloigner suffisamment. | | | | |
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| action | | | Ils sont innombrables à proférer ces insanités de mufles agissants : « Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître, penser sans n'être qu'un penseur » - Kipling - « If you can dream - and not make dreams your master ; if you can think - and not make thoughts your aim ». On sait qui, en l'occurrence, occupera la place du maître et du penseur - l'hygiène de hyène et le cerveau de veau. | | | | |
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| action | | | On peut gagner une fraternité par inaction commune, mais pour gagner une amitié il faut avoir agi, et ce sont des actions basses qu'attend de moi la gent basse, pour m'accepter. Les actions n'ont pas de dimension verticale, et la gent basse est en réalité la gent large. | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce qui s'oppose au monde schopenhauerien ? Quelque chose d'immonde, de ce qui subordonne, à l'inverse d'Arthur, la volonté à l'intelligence et la représentation - à l'interprétation. La vie et l'art - à l'action. | | | | |
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| action | | | Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, vécue comme une ivresse, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. À leur ébriété lucide de repus de la manne monétaire, je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol - « ce qui ne tue pas alimente ». | | | | |
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| action | | | La révolte – contre la bêtise, l'injustice des autres ou ma propre condition – cette révolte est toujours dégradante (pour moi-même, et utile – pour la société). La seule révolte digne de mes remords est celle qui naît de la honte de voir mes rêves profanés par mes actes. | | | | |
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| action | | | Quatre acteurs agissent en mon nom : devant tout le monde, ce sont les pires de mes interprètes - le sous-homme et les hommes ; sans témoins, se lève, quand elle n'est pas trop atrophiée, l'autre moitié - l'homme et le surhomme. Ma valeur peut rester sans expression devant tout le monde et ne s'exprimer que hors toute estrade. Le valoir, contrairement au devoir, pouvoir et vouloir, est plus dans l'impression que dans l'expression. Les grégaires pensent, que les gestes les plus nobles ou héroïques s'accomplissent devant les témoins. Le plus noble en moi est ce qui n'a pas besoin de témoins, qu'il s'agisse d'actes ou de valeurs, contrairement à ce qui est vulgaire : « Sans spectateurs ni témoins, la richesse perd toute sa valeur » - Plutarque. | | | | |
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| action | | | Les vainqueurs de tous les camps sont des crapules, c'est ce qu'on doit se dire, si l'on choisit le camp des nobles. Il serait tentant d'épouser la cause des vaincus, de tous les camps, - si seulement on réussissait à éteindre leurs rêves de revanche. | | | | |
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| action | | | Le jour le plus redoutable pour les destinées de la liberté sera celui, où l'on réussira à mettre en équations les voies, qui mènent aux sacrifices et fidélités, et à en faire des calculs intéressés et profitables comme pour toutes les autres actions humaines. Ainsi la vision basse des goujats de jadis : « La vie est la liberté s'insérant dans la nécessité et la tournant à son profit » (Bergson) - tournera en aimable réalité. | | | | |
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| action | | | Ce qui se hérisse, en moi, face au monde, ne peut venir que du reptile, tandis que dans l'attitude du monde on peut toujours deviner quelque chose de grandiose. C'est pourquoi, « dans ton duel avec le monde prends parti du monde » - Kafka - « Im Kampf zwischen dir und der Welt sekundiere der Welt ». | | | | |
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| action | | | Là où règne la pensée, l'aristocrate est le plus tolérant et crédule, car, dans l'intelligible, il n'y a pas de matières, indignes d'un outil noble (dans le sensible, le rapport s'inverse). « Il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité » - Talleyrand. L'aristocratisme se manifeste dans le regard ironique sur le passage à l'acte. Pour le plouc, passage à l'acte est passage à l'existence. | | | | |
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| action | | | Très peu d’actes témoignent d’une hauteur d’esprit ; dans tout acte on peut entrevoir une part de bassesse. La hauteur est une dimension, réservée au rêve, dicté par le cœur, ou à l’écriture (de mots ou de notes), soufflée par l’âme. C’est pourquoi les belles paroles de Tsvétaeva : « Tous ceux qui parlent comme moi agissent avec une horrible bassesse ; toux ceux qui agissent comme moi parlent avec une terrible hauteur » - « Все говорящие, как я, поступают ужасно низко, а все поступающие, как я, говорят ужасно высоко » - n’expriment qu’un chaos sentimental, se prêtant bien à la poésie mais non à la pensée. | | | | |
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| action | | | Tout réveil de la conscience commence par nos sens, dont les signaux sont captés, tout d’abord, par l’âme et non pas par l’esprit, avec ses pensées ou ses actes (du mouton cartésien au robot hégélien). Schelling résume cette funeste bassesse mécanique : « Le seul concept immédiat est celui de l’activité » - « Das Handeln ist der einzige unmittelbare Begriff ». | | | | |
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| action | | | Comprendre que dans les motifs, parcours ou finalités de tout acte on peut découvrir de la bassesse ou de la niaiserie devrait te rendre sceptique de la renommée des activistes et narcissique de ta propre passivité. | | | | |
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| action | | | L’action par omission, l’action s’opposant à ton intérêt immédiat, prouve ta liberté, irrationnelle mais noble, et témoigne de ton attachement au Bien. Le Mal et ses motifs sont toujours rationnels et s’identifient avec tes bas intérêts. | | | | |
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| chœur bien | | | AMOUR : Il est très facile de se rendre compte qu'on n'est plus amoureux : on perd l'envie d'être bon avec tout le monde et l'on se résigne à être une crapule comme tous les autres. Aimer, c'est sentir, que tout le Bien et tout le beau se donnèrent rendez-vous aux bouts des doigts ou des yeux aimés. Savoir se passer de juges et de justice. | | | | |
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| bien | | | L'explication de la paix d'âme du salaud d'aujourd'hui : contrairement aux époques précédentes, il ne voit plus les bleus, plaies et bosses de ses victimes. Le bâton pesait sur la conscience beaucoup plus que le papier et les cartes de crédit. « La conscience tranquille nuit à la santé de l'âme »* (Euripide) et finit par l'étouffer. Et sans l'âme, c'est à dire sans conscience, ils vivent en torpeur, sans connaître la honte : « Les blessures de la conscience ne se cicatrisent jamais » - Publilius - « Cicatrix conscientiae pro vulnere est ». | | | | |
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| bien | | | Ils pensent, que le mal vient de la faute, tandis qu'il vient beaucoup plus souvent de la certitude d'être immunisé contre elle. L'innocence ou la perfidie produisent le même taux de forfaits (les premiers passant du rêve à l'acte, les seconds dotant l'acte - de rêve). « Justifier à moi-même mes propres actions - dernière infirmité du mal »** - Byron - « To justify my deeds unto myself, the last infirmity of evil ». | | | | |
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| bien | | | Aux yeux des autres, la hauteur s'associe avec ce qui est cruel et la goujaterie - avec le débonnaire. Tandis qu'à leurs propres yeux le hautain défait et honteux se morfond sur un banc des accusés et le mufle triomphant s'érige en procureur ou juge, ignorant la pitié. | | | | |
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| bien | | | Les âmes naïves s'imaginent, que le malheur du monde ne viendrait pas de la force des pires, mais de la faiblesse des meilleurs ; c'est la force même qui est l'origine du mal, et le pire mal se produit, lorsque les meilleurs y accèdent et s'en servent. | | | | |
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| bien | | | Un homme fort et sociable prônant la morale nietzschéenne ne peut être qu'un salopard ; elle n'est noble que chez ceux qui, comme Nietzsche lui-même, sont et se sentent infiniment seuls et faibles. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, aujourd'hui, n'est évalué qu'à l'échelle économique ; la plus-value évinça la valeur ; tout activisme cérébral devint préférable à la générosité du cœur ; toutes les crapules disent que « le Mal agissant vaut mieux qu'un Bien passif » - W.Blake - « Active Evil is better than passive Good ». Le Bien, agissant et sûr de son fait, ne peut être qu'un mal. Obnubilé, comme tous les autres, par l'action, vous ne risquez pas d'en avoir la berlue. Et votre idole, l'équanimité du bonze, est honnie par le Bien, porteur d'une conscience trouble. | | | | |
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| bien | | | Que peut-on être naturellement ? On peut être naturellement bête, bas, mesquin, mais l'intelligence, la hauteur, la grandeur réclament l'artifice. Je ne vois qu'une seule exception à cette affligeante liste - on ne peut être homme du Bien que naturellement ; toute méchanceté est artificielle. | | | | |
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| bien | | | Seul le christianisme donna ses titres de noblesse au sacrifice, perçu comme abandon de ses clairs intérêts au nom d'un Bien inarticulable. Et Socrate : « Préférer le nuisible à l'utile, peut-il en être de plus funeste pour l'homme ? » - est bien un plébéien, n'arrivant pas à la cheville du Christ. | | | | |
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| bien | | | Oui, nous sommes, tous, sortis de la tragédie grecque ; mais les lignes d'héritage divergèrent : de la culpabilité innocente d'Œdipe ou de Prométhée, les uns s'accrochent à l'innocence, décrétée par une loi extérieure, d'autres se morfondent dans la culpabilité, né d'un chaos intérieur. On est livré au robot ou à l'aigle. Au feu prométhéen, le robot d'aujourd'hui préfère les saloperies œdipiennes, face à ses parents, ou les exploits œdipiens, face aux Sphinx mécaniques. | | | | |
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| bien | | | Ne meubler ton habitat, les ruines, que d'un banc des accusés, où se morfondrait ton incurable honte - tout le contraire du surhomme, pour qui la culpabilité est un symptôme de dégénérescence, et être bien-portant - le comble des béatitudes ; sur ces deux points, ce brave homme est indiscernable du dernier des goujats. C'est curieux que la bassesse cherche la compagnie des aigles, tandis que la hauteur se réclame des chauve-souris. | | | | |
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| bien | | | Plus de noblesse veut mettre mon âme dans ma pose, plus de déchirements et d'hésitations envahissent mon esprit. Mais quelle facilité d'adopter et de justifier une basse attitude ! La vilenie est dans le geste sans remords, la noblesse est dans la pose sans lumière. Le remords du faraud n'est que pose, et ses ombres ignorent la lumière originelle. | | | | |
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| bien | | | Le même besoin de pitié et de noblesse me taraude ; mais si la noblesse reste naturelle même au milieu des goujats, la pitié, parmi les repus, devient tout artificielle. « Il n’y a pas besoin de miséricorde là où il n’y a point de misère » - St-Augustin - « Non opus est misericordia, ubi nulla est miseria ». | | | | |
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| bien | | | On reconnaît l'homme de bien par sa capacité de rester avec sa haute honte, plutôt qu'avec sa basse vérité. Curieusement, les soixante-huitards, préférant l'éthique à la morale, associaient la première avec la fière liberté et la seconde – avec l'humiliante honte. Ce qui montre leur nature d'esclaves. | | | | |
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| bien | | | Les passions sont le sel, dans l'océan impétueux de nos drames ; les vertus bonifient les eaux douces de nos banalités. Une fois à terre, laisse les passions animer les mirages ; tandis qu'il y a toujours tant de déserts en toi, qui n'attendent que quelques gouttes vertueuses, pour montrer de nouveau des signes de vie. | | | | |
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| bien | | | La hauteur n'héberge qu'une seule valeur apriorique – le Bien. Toutes les autres ont des projections cohérentes sur la réalité profonde ou sur la plate action. « Toute moralité, privée de paradoxes, est basse » - F.Schlegel - « Moralität ohne Sinn für Paradoxie ist gemein » - toute morale, même bardée de paradoxes, est une projection ratée. | | | | |
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| bien | | | Les succès publics abaissent le niveau moral du héros ; mais le succès supposé de ses œuvres de Bien fait plus, il avilit. En revanche, « quand l'homme voit ses bonnes actions transformées en misère et bassesse, il pratique l'adoration et trouve la hauteur »*** - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | Ce qui distingue les passions, ce n'est pas la part de vertus ou de vices, mais le milieu de leur exercice - la certitude de l'action ou le vague du rêve, le réel ou l'idéel, le plaisir des yeux ou la volupté du regard. « Les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil, et les passions vertueuses un composé d'amour » - Chateaubriand. L'amour actif est source de tant de scélératesses, et l'orgueil passif – de tant de noblesse. | | | | |
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| bien | | | Mieux mon cœur ressent l'appel du Bien, moins mon âme confie aux actes l'écho ou la réplique fidèles de ce Bien. Mais plus mon esprit l'examine, plus il est enclin de sceller l'alliance scélérate du bras séculier et du cœur sacré. C'est l'abondance et l'évidence du sens et non pas son vide - « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » - Arendt - « It is in the emptiness of thought that fits the evil » - qui laissent le mal se faufiler dans l'imposture des actes. | | | | |
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| bien | | | L'étroitesse de la gamme du doute explique la prolifération des consciences tranquilles. Le soi connu, le terrestre, se calme en s'interrogeant : mes réalisations, m'approchent-elles de mes ambitions ? Le soi inconnu, le céleste, est déchiré par le dilemme : suis-je un dieu ou une canaille ? | | | | |
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| bien | | | À quelle époque mettait-on l'esprit chevaleresque au sommet des valeurs éthiques ? - au Moyen-Âge ! Mais le nouveau Moyen-Âge, qu'on vit aujourd'hui, c'est le règne du goujat : « Oubliez la vérité objective et vous rendrez les Terriens plus pragmatiques et libéraux » - Rorty - « To forget about objective Truth would make the world's inhabitants more pragmatic, more liberal » - pour les pragmatiques, ne vaut que ce qui s'achète, tandis que l'absolu, ou la vérité objective, à leurs yeux, c'est la gratuité inconditionnelle des rêves, des passions, des sacrifices. | | | | |
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| bien | | | Rien de spirituel à découvrir dans le mal qui frappe de l'extérieur mes intérêts, mes goûts ou mon corps ; le seul mal intéressant est celui qui naît de mes conflits intérieurs : entre le Bien, logé dans mon cœur et l'action qui taraude mon corps. Autant la lutte extérieure, pour prouver mon intelligence ou mon talent, est valorisante, autant la lutte intérieure entre le rêve immobile et le mouvement actif est angoissante et dégradante. « La provocation au combat est l'un des moyens de séduction les plus efficaces du Mal »** - Kafka - « Eines des wirksamsten Verführungsmittel des Bösen ist die Aufforderung zum Kampf » - d'où l'intérêt des capitulations précoces. Mais tenir à la caresse imaginative, même au milieu des rudesses possessives. | | | | |
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| bien | | | Ce qui augmente notre puissance correspond à notre intérêt bien banal, bien calculé ; définir cette augmentation comme le Bien même est une goujaterie, dans laquelle tombe Nietzsche (après Platon). Non seulement le Bien ne découle d'aucune force, il ne découle même d'aucune faiblesse ; il est la seule voix divine, ne laissant d'écho ni dans nos actes ni dans nos idées. | | | | |
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| bien | | | Parmi les chantres d'un amour, aveugle ou mystérieux, - Rousseau et Einstein. Ils abandonnent leurs enfants, l'un, remords bien avalé, l'autre, sourire aux lèvres. L'ironie de l'intelligence ou la pitié humaniste ne nous empêchent pas d'être de fieffés salopards ; mais la honte rehausse l'intelligence et approfondit la pitié. | | | | |
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| bien | | | La pose d’ange, que, naïvement, j’adopte face à cet homme, devint possible grâce à la posture de bête, que, désespéré, je fus obligé de tenir face à cet autre homme. Le même cœur, ne doutant pas de sa pureté, se découvre une noirceur, qu’aucune lumière ne dissipe. Et je trouve un compromis douteux, en déclarant, que mon essence ne s’exprimerait que par des ombres, que je crée moi-même, en proclamant l’inutilité de toute lumière. | | | | |
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| bien | | | Ma liberté se manifeste, quand ma pitié l’emporte sur mon intérêt. Chez le cynique, l’intérêt l’emporte sur la pitié – liberté noble ou liberté basse. L’étrange confusion dans ces concepts, chez Berdiaev : « Le conflit central est celui entre la liberté et la pitié » - « Конфликт свободы и жалости - основной ». | | | | |
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| bien | | | La morale la plus basse, partagée par tout brigand, comptable ou tyran, est parfaitement résumée dans cette sagesse cartésienne : « Le principal dans cette vie est d’être fermement résolu à faire ce que l’on a jugé être le meilleur ! » | | | | |
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| bien | | | La machine finira par atteindre les finalités du Vrai et les parcours du Beau, mais elle ne pourra jamais maîtriser les naissances du Bien. Non seulement la hiérarchie des motifs de nos bons actes est infinie, mais nous y trouverons toujours des raisons suffisantes pour en avoir honte. « Dans les dernières sources de toute bonté se trouve toujours quelque chose de vil »** - Tchékhov - « Нет ничего такого хорошего, что в своём первоисточнике не имело бы гадости ». | | | | |
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| bien | | | La fidélité à ce qui réussit n’est qu’inertie ; le sacrifice de ce qui échoue n’est que trahison. | | | | |
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| bien | | | La place de la honte définit la tonalité d’un écrivain : Nietzsche fut torturé par la honte, venant de ses déficiences physiologiques et de son amour-propre froissé ; Cioran porta la honte de sa jeunesse d’un abjecte nigaud pro-nazi ; l’absence de toute honte rendit l’intelligence de Valéry - libre de toute contrainte sentimentale, pure et profonde par son contenu intellectuel. La noblesse et le style naissent de la honte, dans la faiblesse ou la bassesse, d’où la grandeur de Nietzsche et l’élégance de Cioran. Valéry émerveille notre esprit ; Nietzsche élève notre cœur ; Cioran caresse notre âme. | | | | |
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| bien | | | Appliquer ta liberté, pour te débarrasser de la honte et de la pitié, est un signe presque certain de ta bassesse. Mais il y a des exceptions paradoxales, témoignant, au contraire, d’une hauteur d’âme – c’est le cas de Nietzsche. Seul un grand artiste peut se permettre de sacrifier le Bien terrestre au nom du Beau céleste. | | | | |
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| bien | | | Le bas égoïsme – suivre, en tout point, son intérêt immédiat. Ce n’est pas l’altruisme, dont je suis incapable de définir le contenu si vague et ambigu, qui est le contraire de l’égoïsme, mais bien la liberté. Les apologistes de la bassesse pensent le contraire : « Suivre son soi, c’est cela la liberté » - Hegel - « Freiheit ist bei sich selbst zu sein ». | | | | |
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| bien | | | L’état normal d’un philosophe, c’est la honte – se sentir usurpateur, voleur ou tricheur ; lancé d’un banc des accusés, son discours devrait être un aveu confus et non pas une fracassante plaidoirie. Au lieu de cela, on entend des réquisitoires, grommelant du haut d’une chaire. La honte suffit pour un verdict intérieur ; elle rend inutile toute référence aux codes. | | | | |
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| bien | | | La noblesse d’un savoir dépend d’une série de facteurs : qui, quoi, pour quoi, au nom de quoi ; le qui peut être cynique, le quoi - prosaïque, le pour quoi – sadique, le au nom de quoi – clanique. Mais ce plouc de Socrate insiste : « Le seul Bien, c’est le savoir ; le seul Mal, c’est l’ignorance ». Et l’Ignorance Étoilée est ignorée par les savants de pacotille. | | | | |
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| bien | | | Seul un artiste, c’est-à-dire celui qui se met au-delà du Bien et du Mal, et donc au-delà de la liberté, peut se permettre des monstruosités du genre : « J’appelle décadent celui qui préconise ce qui n'est pas dans son intérêt » - Nietzsche - « Ich nenne ein Individuum verdorben, wenn es vorzieht, was ihm nachtheilig ist ». Une belle pose d’aristocrate, perclus de rêves, et une vile position de goujat, agissant dans la réalité. | | | | |
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| bien | | | Les imbéciles ne connaissent ni une joie débordante ni un noble chagrin. « La gaîté ne peut être excessive, mais est toujours bonne ; la mélancolie, au contraire, est toujours mauvaise » - Spinoza - « Hilaritas excessum habere nequit, sed semper bona est ; et contra melancholia semper mala ». | | | | |
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| bien | | | Chez les philosophes, rien d’intéressant ne fut jamais écrit sur la nature divine du Bien, qu’il soit idéel (Platon) ou souverain (Aristote) ; ils parlent de justice, de bonhomie, d’utilité, de bonheur, ces tentatives louables de ne pas être un salaud, mais qui n’ont rien à voir avec l’appel, ardent mais inarticulable, du Bien, qui ne peut jamais quitter son unique demeure, le cœur (et ceci est proprement divin), et se traduire en actes. | | | | |
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| bien | | | Seul un talent peut se mettre, sans s’encanailler, au-delà du Bien et du Mal, mais il est indispensable que le fond de son message soit noble, et la forme - ironique. | | | | |
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| bien | | | Chez un homme, l’absence de la honte est, sans doute, un symptôme de sa bêtise, mais, sans aucun doute, elle est une preuve de sa bassesse. | | | | |
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| bien | | | La liberté éthique se reconnaît dans deux attitudes : la fidélité à la noble faiblesse et le sacrifice de la force basse. | | | | |
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| bien | | | Renoncer à la morale, au nom du vrai, dans la vie réelle, est infâme et cynique ; y renoncer dans l’art, au nom du beau, est noble et honnête. | | | | |
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| bien | | | La honte est bête et noble ; le contentement est sage et bas. | | | | |
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| cité | | | Une tyrannie apporte de l'intensité humiliante à l'âme noble et de l'intensité triomphante à l'âme basse : elle plonge la conscience de toutes les deux dans une obscurité. La démocratie, en rendant toutes les deux homogènes, cupides, calculatrices et transparentes, les aplatit et dévitalise. | | | | |
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| cité | | | On prêche la générosité et la noblesse - on se retrouve dans une tyrannie, une grisaille, un règne des sots pérorants. On se fie à l'inclémence et à la bassesse - on débouche sur la liberté, la monotonie, le règne des sots agissants. | | | | |
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| cité | | | Un horrible mufle fut le seul à vivre sous l'enseigne de l'Amour, les autres affichant l'Argent ou le Gourdin. Le hideux édifice s'écroule ; tous soupirent : l'amour, ce gêneur, peut être définitivement écarté du décor public. C'est ce qu'ils appellent effondrement des idéologies. | | | | |
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| cité | | | Le plus grand acquis de la liberté est la conscience sereine. Jamais, au pays des tyrans, on n'empruntait le chemin de la bassesse avec une telle paix d'âme. | | | | |
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| cité | | | Le faible, qui est toujours un peu sauvage, et le rêveur, qui est toujours un peu fripouille, n'ont rien à attendre de la démocratie, qui est la liberté du boutiquier, prude et probe, et du loup, pavoisé et apprivoisé. Ils sont caciques ou sous-fifres, à tour de rôle, rôles que répugnent les faibles comme les rêveurs. | | | | |
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| cité | | | Le rêve de l'intellectuel européen - qu'on le déclare dangereux, qu'on cherche à le mettre au pas, qu'on le marque du sceau d'infamie, qu'on l'embastille, qu'on le déclare honni et ennemi public. Et il envie B.Russell, dont l’œuvre fut déclarée par la Cour Suprême américaine : lubrique, salace, libidineuse, lascive, érotomane, aphrodisiaque, irrévérencieuse, dépourvue de toute fibre morale (lecherous, salacious, libidinous, lustful, erotomaniac, aphrodisiac, irreverent, bereft of moral fibre). | | | | |
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| cité | | | L'implantation patiente de l'homo oeconomicus et de l'homo communicans fait propager l'honnêteté, la tolérance et la bassesse. Mais toute tentative de cultiver, sous contrainte, la noblesse de masse fait pousser la fourberie et le fanatisme. | | | | |
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| cité | | | Et si ce qui condamne fatalement toute utopie humaniste n'était pas la bassesse du possédant, mais la paresse du dépossédé ? | | | | |
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| cité | | | L'intellectuel de tous les temps, homme de noblesse et de hauteur, combattait une vérité dégradante et laissait le soin de s'attaquer aux mensonges - aux hommes d'action. Un respect mécanique de toute vérité et un culte de l'action expliquent, aujourd'hui, l'extinction de la race d'intellectuels. | | | | |
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| cité | | | Plus une beauté est pathétique, mieux s'en accommode la scélératesse et l'exaction. La tolérance démocratique s'éduque dans la tiédeur et la mièvrerie. | | | | |
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| cité | | | Le goujat-esclave, le bureaucrate moscove, me poursuivit de sa hargne, à cause de mon regard absent, ce qui n'empêchait pas mon verbe secret de respirer. Le goujat-maître, l'éditeur parisien, accueille mon verbe libre avec une indifférence, qui brouille de rage mon regard, dont personne n'a cure. Garde l'honneur de la braise, plus durable que l'honneur de la cimaise. | | | | |
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| cité | | | Que les uns se nourrissent d'un quotidien, ou qu'aux autres il faille un mensuel, - là passerait la frontière entre le profond et le superficiel ! Tout ce qui est périodique ne peut être vu ni lu que dans une perspective basse ! Le journal et l'écran restent le seul lieu, où se jouent les ombres, pour ceux qui ont oublié d'être dans une caverne. | | | | |
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| cité | | | L'essentiel du monde économico-politique : 1. tu t'en prends aux profiteurs, l'indigence des étals s'ensuit, 2. les profiteurs ignoreront la honte, 3. tu dois rêver et non pas chercher la justice, 4. il faut souhaiter, que cette saloperie perdure. | | | | |
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| cité | | | La pire des fautes, qu'on reproche aux princes d'aujourd'hui, - perdre le contact avec la réalité ! Eux, qui pourtant vivent perpétuellement dans l'insipidité du réel - comme d'ailleurs d'autres goujats de moindre importance - sans aucune évasion vers le pays des rêves ! Ils connaissent si bien leur place, qu'ils redoutent toute u-topie, non-lieu. « On acquit la réalité et perdit le rêve »*** - Musil - « Man hat Wirklichkeit gewonnen und Traum verloren ». | | | | |
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| cité | | | Pour que le néon et l'hygiène satisfissent le besoin des hommes en lumière et en pureté, il fallut, au XX-ème siècle, tenter les deux termes de l'alternative tolstoïenne : éclairer ou être pur (светить или быть чистым), le phénomène ou le fantasme, le communisme ou le nazisme, aboutissant aux ténèbres et à la boue. La cuirasse exclut la pureté d'âme quoi qu'en pense Dante : « sous l'armure du sentiment d'être pur » - « sotto l'asbergo del sentirsi pura ». | | | | |
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| cité | | | Tous les pays devinrent aujourd'hui ce qu'était jadis l'Angleterre byronienne : « pays de bassesse, de journaux, d'ennui, d'avocasseries » - « a low, newspaper, humdrum, lawsuit country ». | | | | |
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| cité | | | À l'époque, où n'appartenaient à la plèbe que les pauvres et les faibles, on n'hésitait pas à parler de racaille ; aujourd'hui, où racaille est constituée plutôt de riches et de puissants, on lui réserve le titre de démocrate. | | | | |
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| cité | | | Le tyran ne peut pas s'imposer en s'appuyant sur des causes médiocres, il lui faut des belles et des exaltantes. Ce qui nous protège contre la tyrannie, c'est la misère des causes grisâtres portées par les hommes. Dans le jugement des affaires des hommes, la nature des porteurs compte plus que la hauteur des causes et la bassesse des effets. | | | | |
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| cité | | | Humainement, je salue l'avènement du règne du dernier homme - il réduit le nombre de faibles ; je déplore l'attitude du premier : sa soumission aux goûts du dernier et sa recherche de reconnaissance par ce dernier. Le maître défait enviant l'esclave victorieux - pitoyable ! Dès qu'apparaît cette exécrable soif de reconnaissance, il n'y a plus de maîtres, on dit même (Kojève et Fukuyama), qu'il n'y a plus d'Histoire, puisque l'égalité des chances calme toutes les ambitions. | | | | |
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| cité | | | L'une des plus honnêtes leçons politiques : savoir dire non à la mise en pratique de certains rêves, que tu respectes, et dire oui à certaines règles, que tu méprises ; et l'on y verra de la trahison des saints ou de la complaisance aux crapules. | | | | |
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| cité | | | L'adhésion à Hitler ne pouvait être que de l'égoïsme de celui qui aimerait se trouver parmi les forts ; l'adhésion à Staline était surtout de l'altruisme, de la compassion pour les faibles. L'ennui, c'est que ce n'est ni le fort ni le faible qui furent bénéficiaires de ces ordres, mais le mouchard, l'assassin et le lèche-bottes. | | | | |
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| cité | | | Le premier ennemi du goujat est l'ennui ; c'est pourquoi il est contre l'égalité matérielle, où il ne saurait plus déployer ses dons de rapace ou de charognard. Le premier désir des âmes électives est, que leurs émotions soient libérées du poids des choses et des pesanteurs ; c'est pourquoi elles sont pour cette égalité, qui rendrait leurs joies d'autant plus immatérielles et donc - hautes. | | | | |
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| cité | | | La démocratie se donne, spontanément et sans effort, aux ambitieux et aux riches canailles, pour assouvir leurs goûts ou nourrir leur bagout. Que reste-t-il au peuple dégoûté ? - « Les dictatures sont un grand effort manqué des peuples pour échapper au dégoût »** - G.Bernanos. | | | | |
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| cité | | | Plus un gentleman se laisse emporter par un élan de grandeur ou de générosité, plus sûrement il aboutit à l'ironie, pour lui-même, et à la pitié, pour les laissés-pour-compte. Livré au même courant, le goujat finit par se prendre au sérieux, héroïque ou salvateur, et par devenir impitoyable avec l'autre, ressenti comme ennemi de la pureté ou du bonheur collectifs. | | | | |
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| cité | | | L'inégalité matérielle est également répugnante chez un goujat, riche et minable, à cause des hommes, misérables, mais plus nobles et plus dignes que lui, et chez un homme brillant, dont l'éclat est terni par la reconnaissance monétaire, qui souille son pur talent. « L'évaluation en espèces d'un talent est chose impossible » - Proudhon - c'est chose faite aujourd'hui ! L'argent va au bon violoniste, bon golfeur ou bon vendeur, au lieu de récompenser des éboueurs, des policiers et tout homme de peine. | | | | |
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| cité | | | L'esclave dans l'âme profite de la liberté, pour choisir sereinement et sans pression aucune son statut de domestique : « Les hommes ne sont pas des esclaves ; ce sont des domestiques volontaires » - A.Karr. Le plus écœurant, dans ce volontariat, est que les mérites des maîtres se mesurent à l'échelle de la valetaille. D'où cette harmonie sans fracture aucune. | | | | |
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| cité | | | L'une des pires goujateries, menant inexorablement à la dégénérescence et à la domination du sous-homme malade, ce fut l'aristocratie héréditaire, ce règne du hasard biologique ; l'actuel règne de la règle monétaire, de cette ploutocratie héréditaire, ne conduit qu'à la platitude, aseptique et saine. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'une ochlocratie s'installe, de tous les outils de pouvoir c'est l'outil patibulaire qui sert le mieux la nouvelle justice. « Le pire des États, c'est l'état populaire » - Corneille - tandis que le boutiquier, dont le pouvoir il faut appeler de nos vœux, n'a besoin que d'un seul outil, l'argent, qui ne blesse que des épidermes sensibles à l'abject. | | | | |
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| cité | | | La canaille financière, de nos jours, est honnête, c'est cela son côté particulièrement nauséeux. Elle ne chaparde pas ; et sans ces parasites le créateur risquerait de ne trimbaler que la misère lépreuse. Ce n'est pas d'anesthésie qu'il aurait besoin, mais d'anti-vermine. | | | | |
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| cité | | | À la question Qui doit régner ? Platon, Marx et Gobineau n'apportent que des réponses métaphoriques et des vœux pieux, puisqu'il est clair, que ce seront toujours des voyous, qu'ils soient aristocratiques, prolétaires ou héroïques. Le voyou démocratique est le seul à ne pas se reproduire et à ne pas voir dans des non-voyous ses ennemis mortels ; c'est pourquoi il le faut préférer aux autres voyous. | | | | |
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| cité | | | Il est trop facile de voir dans la bassesse le motif principal des conservateurs, et dans l'envie - celui des révolutionnaires. Les deux, aujourd'hui, se dévouent, avec fidélité et compétence, à la défense du pouvoir d'achat. Tout en jasant sur leurs mythiques erreurs respectives : « Le révolutionnaire continue à commettre des fautes ; le conservateur en empêche la correction » - Chesterton - « Progressives go on making mistakes ; the Conservatives prevent the mistakes from being corrected ». | | | | |
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| cité | | | La loi complaisante fit de la méritocratie, ce fléau social, un fléau personnel, puisque tous les riches pensent, désormais, avoir mérité leur fortune. Toutes les crapules vous apprennent, que la dignité est dans la conscience de mériter les honneurs et non pas dans leur possession. Jadis plutôt militaires, les honneurs sont, aujourd'hui, monétaires. La meilleure conscience est celle de toujours mériter le fouet. L'honneur de la vie est la vie sans honneurs. | | | | |
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| cité | | | On sait que les meilleurs patriotes peuplent les plus méchants pays. « Le patriotisme, ce dernier refuge des crapules » - S.Johnson - « Patriotism is the last refuge of a scoundrel ». Au pays où il n'y avait pas de liberté, on chantait : « Où encore la liberté imprègne ainsi les hommes » - « где так вольно дышит человек ». Le pays, où il n'y eut jamais de rêves, est appelé « le plus grand des poèmes » - W.Whitman - « The US are the greatest poem ». Les cerveaux cosmopolites vainquirent les cœurs prosélytes. L'amour de ta patrie est l'amour de ton enfance, et si l'horreur de l'âge adulte ne l'attise pas, il tiédit. | | | | |
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| cité | | | On relut l'Évangile à la lumière du lucre, colla aux verbes forcenés quelques adjectifs calmants, et nous voilà au milieu des bêtes policées et robotisées, des moutons ayant perfectionné l'art de piétiner sans douleur ni peine. « On ne peut pas régir le monde d'après les Évangiles, ce serait déchaîner les bêtes sauvages » - Luther - « Man kann die Welt nicht nach dem Evangelium regieren ; denn das hieße die wilden Tiere losbinden ». | | | | |
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| cité | | | Ce qu'il y a de plus beau, chez l'homme, aime l'obscurité, tandis que la liberté, aujourd'hui, c'est l'invitation à la lumière, qui ne met en volume que la grisaille. « Pourquoi la liberté, si belle en soi, avilit-elle tellement les hommes ? »*** - Hippius - « Отчего свобода, такая сама по себе прекрасная, так безобразит людей ? ». | | | | |
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| cité | | | Les industriels, les footballeurs, les avocats dormiront tranquilles, dans cette humanité des robots, respectueux de l'égalité des droits. Plus l'écart-type baisse, dans le domaine des goûts, plus servile et tolérante devient la jugeote populaire, face aux écarts monétaires. Dans cette mentalité, on voit la genèse des pauvres en esprit, des assoiffés de et des persécutés pour la justice. Les âmes étant, aujourd’hui, éteintes, la diatribe d’Héraclite : « Que la richesse ne vous fasse pas défaut, afin que l’indigence de votre âme se découvre » est passée à côté de la plaque. | | | | |
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| cité | | | Avec la disparition des saintes huiles et des bûchers, le sacré perdit en solennité et, partant, en épouvante. L'esprit chevaleresque et la vilenie se retrouvèrent en complicité mécanique, puisqu'ils comprirent la leçon : « Oignez vilain, il vous poindra. Poignez vilain, il vous oindra » - Rabelais. Le poète oint n'a plus personne à poindre. | | | | |
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| cité | | | L'égalité, en tant que slogan, est proclamée avec la même ardeur par la tyrannie et par la démocratie ; la liberté la rend virtuelle, et la servitude - humiliante ; la première fait des hommes - des robots ou des loups, la seconde - des moutons ou des ânes. Et on verra des voracités remuantes ou des indigestions puantes. | | | | |
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| cité | | | Le bon citoyen : renvoyer le poète aux combles, le philosophe - aux souterrains, l'aristocrate - aux châteaux en Espagne, et appeler de ses vœux sincères, que le goujat envahisse la rue le plus souvent possible et que le boutiquier veille sur le bonheur de la cité. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, l'esclave d'âme inspire la pitié et réveille des sentiments fraternels ; sous la démocratie, il inspire l'ironie et le mépris. Donc, l'homme vraiment libre se trouve, socialement, dans un état plus apaisé sous des despotes que sous un régime libéral. Pour l'homme libre, l'indignation est l'un des sentiments les plus vulgaires ; heureusement, le goujat en vit et, étant l'espèce la plus dynamique, il favorise le progrès social (et la dégénérescence individuelle). | | | | |
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| cité | | | La prétendue aristocratie politique relève de la goujaterie ; je préfère, à son égard, la hautaine mésestime d'Épicure à la basse apologie de Platon. Tout philosophe se doit d'être un homme de trop. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans n'aiment ni la vérité ni la justice, proclament les sots doctes. Tandis que la faute des tyrans est justement d'aimer ce qui ne doit être que prouvées et codifiées, en toute impassibilité, tâches de robots. Les tyrans-robots n'existent qu'en science-fiction. Tous les tyrans sont des moutons par esprit, suivant leurs états d'âme de loups et écoutant leurs instincts d'hyènes. | | | | |
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| cité | | | Athènes et Descartes doivent être remerciés pour avoir introduit deux grands principes : la liberté dans la cité et le système dans la philosophie, leurs valeurs sont indubitables. Ensuite, les héritiers épigones les mettent en pratique : les politiciens fondent tout sur le commerce et les impôts, et les philosophes – sur le savoir et la vérité. Le parcours est rarement d'accord avec la source. Ne gardent un contact avec les commencements que les adeptes de la grandeur ou de la poésie, de Gaulle ou Nietzsche. | | | | |
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| cité | | | Les conservateurs pensent que la dépravation des mœurs est conséquence de la diffusion des lumières (ce qu'en pensent les hommes du progrès est pire). Le dépistage de la corruption est affaire du nez. L'odorat étant le sens le plus affecté par le progrès des sociétés aseptisées, la corruption des têtes passe à l'as aussi subrepticement que la lèpre des âmes. C'est dans des ténèbres extérieures du doute que l'homme s'élève à la lumière de sa conscience. | | | | |
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| cité | | | La fidélité à une noble faiblesse et le sacrifice d'une force immonde – telles sont les contraintes, qui testent ta liberté intérieure. Quant à l'extérieure : « La liberté n’est rien quand tout le monde est libre » - Corneille. | | | | |
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| cité | | | Le beau concept d'Ouvert est profané par leur fichue société ouverte : l'élan individuel vers nos limites inaccessibles, remplacé par la morne compétition des rampants grégaires. | | | | |
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| cité | | | On sait où, dans les affaires des hommes, aboutit le culte des fins - à la basse domination de la finance. Prôner les débuts a l'avantage de faire de moi un éternel débutant. Mais le pire serait ne tenir qu'aux moyens - je serais médiocre, moyen. | | | | |
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| cité | | | Tant de discussions, politiciennes, savantes et stériles, sur le rôle de l'État, dans l'économie ; mais tous ces bavards sont du même avis – l'inégalité matérielle est la pierre angulaire de leurs ignobles édifices, tandis que l'égalité matérielle aurait dû être l'objectif central dans les interventions de l'État. | | | | |
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| cité | | | Sur l'arène sociale, tout combat est utile, même s'il est infâme ; mais s'y battre pour l'inutile aérien est plus bête que se résigner face à l'utile terrestre. | | | | |
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| cité | | | Les soifs, dont mourait notre âme, devinrent soifs, dont vit l'économie. Mais il est inepte de dénoncer le plaisir de la possession matérielle : « L'exécrable soif de l'or » - Virgile - « Auri sacra fames » ou « la misérable passion de richesses » - Ovide - « amor sceleratus habendi », sans comprendre, qu'avec l'égalité matérielle, ce désir est aussi dépassionné que la santé ou le bon appétit. | | | | |
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| cité | | | La fraternité n'est possible qu'entre égaux ; l'infâme inégalité trouve des apologistes jusque chez les barbus antiques : « Si les biens étaient à tous, la noble générosité n'aurait plus sa place » - Aristote – la noblesse du don ne cache pas la bassesse du fond. | | | | |
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| cité | | | Une société civilisée : un consensus sur ce qu'est l'horreur. Une société barbare : être obligé d'expliquer pourquoi l'horreur est horrible. | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie, il y trois sortes de frontières sociales indépendantes : politiques, économiques, éthiques, dont aucune ne s'érige en séparateur définitif entre le bien et le mal. Dans les régimes autoritaires, la frontière est unique, et elle rend les opposants au régime, en même temps et définitivement, - perfides, pauvres et haineux. « Le pauvre, chez nous, a des raisons d'envier le riche, du moins n'en a-t-il aucune de s'incliner devant ses qualités morales »** - R.Debray. | | | | |
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| cité | | | L'homme oublia le bonheur irresponsable et fou, que la nature lui prépare ; il devint sage et responsable de sa seule fonction sociale, qui le déprave et rend misérable (Rousseau) ; il oublia ce que c'est que la nature. Même la poésie, aujourd'hui, est artificielle ; pourtant, encore tout récemment, « la philosophie ou la poésie furent, face à la vie, des attitudes dictées par la nature » - Chafarévitch - « Философия или поэзия - это модель крестьянского отношения к жизни ». | | | | |
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| cité | | | On instaure une démocratie grâce à l'héroïsme du non, que jettent les hommes à la face d'une tyrannie ; la démocratie se maintient grâce à la bassesse du non, que lui opposent les moutons repus et les robots trapus. Dans une société démocratique, le oui est propre des moines, des clochards et d'autres solitaires. | | | | |
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| cité | | | Ceux qui vivent dans une servitude volontaire ne savent pas ce qu’est la liberté : « Aucune servitude n’est plus honteuse que celle qui est volontaire »** - Sénèque - « Nulla servitus turpior est, quam voluntaria ». Donc, le thème central en politique ne doit pas être l’opposition liberté-servilité, mais projet noble – projet bas, et puisque toutes les tentatives d’introduire le projet noble aboutirent aux horreurs, il faut préconiser la domination de la bassesse dans les affaires collectives. | | | | |
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| cité | | | Tout progrès social est dû à la révolte mesquine ; tout progrès personnel est dû à la noble résignation. | | | | |
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| cité | | | Rien de nouveau, de nos jours, dans la domination de l’économique sur le politique. Ce qui est vraiment nouveau, c’est la disparition de la honte chez le possédant. L’inégalité est si nettement justifiée, protégée et codifiée, qu’aucun remords ne trouble plus la bonne conscience du fort ; et le faible s’imagine sur les gradins, devant une arène où il admire les gladiateurs d’industrie croiser leurs business-plans. Disparaît l’âme, celle des révoltés et celle des révoltants. L’époque n’a plus besoin de héros ; tout élan héroïque est immédiatement ridiculisé ou étouffé par le Code Pénal et l’ironie des journalistes. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, le pauvre a le droit de vote et la liberté d’expression, ce qui endort la conscience paisible du riche. Attendri, il dit : « La justice sociale a pour fondement la dignité et non pas l’égalité » - Berdiaev - « Социальная правда основана на достоинстве, а не на равенстве ». | | | | |
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| cité | | | Plus on se méfie des rêves de Th.More et plus on se fie aux calculs d’A.Smith, plus assurés sont le progrès économique et le déclin éthique ou poétique. « La race la plus stupide et immonde est celle des marchands » - Érasme - « Est omnium stultissimum et sordissimum negotiatorum genus ». Au pays du robot infaillible, l’intelligence est sans importance et la noblesse – sans pertinence. | | | | |
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| cité | | | Dans l’action politique, il y a trois sortes de perspectives : le paradis, l’Histoire, la carrière. Il faut reconnaître, que c’est une échelle descendante des calamités provoquées, mais aussi une échelle ascendante des bassesses encourues. | | | | |
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| cité | | | Un saltimbanque, imitant le goujat et devenant bourreau, c’est ainsi que B.Croce voit le parcours du fascisme, enjoignant le pas au bolchevisme : « Une imitation entre canaillerie et bouffonnerie » - « Una imitazione tra canagliesca e buffonesca ». | | | | |
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| cité | | | La révolution naît du conflit entre l’ordre théorique de la Loi et le désordre pratique de la réalité, conflit se terminant par l’effritement de la Loi et le réveil des bas instincts. « Toute révolution est une époque transitoire d’ensauvagement » - F.Schlegel - « Jede Revolution ist eine vorübergehende Epoche der Verwilderung ». | | | | |
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| cité | | | Sous un régime tyrannique, un homme libre, même s’il est un solitaire résolu, entre, inévitablement, en conflit avec la société ; ce qui apportera à cet homme de la souffrance, de la noblesse ou de la grandeur. Sous un régime démocratique, ce genre de conflit engendre, chez le rebelle, du conformisme, de la mesquinerie ou de l’abrutissement. L’homme n’est vraiment libre que lorsqu’il n’accepte que des défis nobles. La liberté politique acquise, toute révolte y est un signe de petitesse. | | | | |
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| cité | | | La loi démocratique fut préconisée par de petits-bourgeois, égoïstes et pragmatiques, mais dont profitent les hommes libres ; l’arbitraire autoritaire fut proclamé par de nobles têtes révolutionnaires, mais dont héritent et usent des voyous, sanguinaires et cyniques. | | | | |
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| cité | | | À voir les effets des régimes totalitaires, je comprends l'indignation du spectateur horrifié ; à avoir connu les belles causes bafouées et oubliées, je ne comprends pas l'absence de tristesse chez l'acteur indifférent. | | | | |
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| cité | | | Tout débat ou combat politique, autour des sujets mesquins, profane ton esprit et abaisse ton âme. La bassesse est contagieuse : tout contact avec elle, même pour l’abattre, introduira des germes de platitude dans ton soi, qu’il soit humble ou hautain. On ne garde sa pureté qu’en ne combattant que des anges. | | | | |
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| cité | | | Être nationaliste, c’est te sentir solidaire avec des voyous, imbéciles, crapules de ton pays. Être patriote, c’est vouloir les éduquer vers plus d’intelligence, d’honnêteté, de tolérance. | | | | |
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| cité | | | Demandez à un peuple libre, où se trouve la source de toute sagesse civile ; parmi des centaines de réponses, vous ne trouverez certainement pas cette perle germanique : « L’obéissance est le commencement de toute sagesse » - Hegel - « Der Gehorsam ist der Anfang aller Weisheit ». | | | | |
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| cité | | | Le progressiste s’indigne, le conservateur méprise. Le premier s’indigne contre une imperfection, dont l’élimination apporterait de l’harmonie ; le second méprise l’indéracinable et se résigne au silence éternel de l’indigne. L’indignation améliore l’humanité et dégrade l’homme ; le mépris laisse les hommes dans leur platitude et donne une chance à l’homme de garder sa hauteur. | | | | |
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| cité | | | J’eus des rapports assez étroits et confiants avec deux hommes, ayant exercé la même fonction de conseiller politique auprès de Mitterrand et de Gorbatchev, les plus fermes et les plus débonnaires des chefs d’état dans l’histoire de leurs pays, deux fossoyeurs de l’idée socialiste, l’un par la tentative de traduire une belle théorie en pratique prosaïque, l’autre – de traduire en théorie lyrique une pratique abjecte. | | | | |
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| cité | | | En Amérique, une compétition, assez sportive bien que féroce, sert d’ascenseur social ; en Europe, c’est le hasard tribal, clanique, monétaire ou diplomique, qui place aux postes bien rémunérés des ploucs, prenant de haut les ratés sociaux, se moquant de leur inaction, de leur absence du terrain, de leur manque d’initiatives. Les échelles différentes, mais les discours – identiques. | | | | |
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| cité | | | S’étant compromis, dans sa jeunesse, par tant de bassesses idéologiques, Cioran, une fois adulte, a dû éprouver une honte si cuisante, qu’il lui consacra le reste de sa vie, en lui donnant un nom, euphémique et stupide, de déception. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie veut donner à la bassesse une majesté d’esclave ; la démocratie cherche à auréoler la noblesse d’une humilité d’homme libre. « Le but de la démocratie est de faire accéder chaque homme à la noblesse » - R.Gary. Toute humilité vient de la noblesse ; le contraire : « Toute noblesse vient de l'humilité » - Lao Tseu – est peu probable. | | | | |
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| cité | | | La lutte sociale, mesquine et basse en pratique, amène plus de liberté et de démocratie ; la lutte idéologique, grandiose et noble en théorie, aboutit à la tyrannie et à la misère. | | | | |
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| cité | | | Être, politiquement, libre d’une société despotique est une noblesse et une prometteuse fierté ; être, idéologiquement, libre d’une société démocratique est une bassesse et un funeste orgueil. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, plus on monte sur l’échelle du pouvoir, plus vilains sont ses détenteurs ; dans une démocratie, c’est l’inverse. Jadis, c’est la tyrannie qui fut la norme : « L'homme privilégié, soit politiquement soit économiquement, est un homme intellectuellement et moralement dépravé » - Bakounine - « Человек, политически или экономически привилегированный, есть человек развращённый интеллектуально и морально ». | | | | |
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| cité | | | Le vrai patriotisme commence par l’éviction de l’État du cercle de nos engouements aveugles ; il s’adressera à la langue, aux paysages, aux sourires, aux châteaux, aux poètes, aux savants, à la fraternité. Seuls les lourdauds administratifs commencent leurs émois par l’État : « Le patriotisme se fonde sur la conscience de l’absolu de l’État » - Hegel - « Der Patriotismus gründet sich auf das Bewußtsein der Absolutheit des Staats ». | | | | |
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| cité | | | Un aristocrate respecte les virtuoses de tous les domaines, de l’art à l’économie ; mais il déteste les riches. Celui qui les respecte est un plébéien ; et cette race, aujourd’hui, est dominante. | | | | |
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| cité | | | La vie étant un miracle et l’esprit humain individuel étant capable de saisir ce qu’il y a d’universel dans son espèce, il est naturel que l’homme éprouve une vénération, mêlée à la fierté, en n’observant que soi-même. Le narcissisme fait admirer l’homme in genere. La faiblesse de l’introspection favorise la servilité et une fausse modestie. « Le régime démocratique encourage l’orgueil humain » - I.Iline - « Демократический строй поощряет людское самомнение » - la démocratie nous apprend à nous servir de nos propres lumières, au lieu de nous réfugier à l’ombre d’un tyran bassement illuminé. | | | | |
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| cité | | | Auréoler les grandeurs du passé, se débarrasser des promesses de l’avenir, se hisser au-dessus du présent – c’est ainsi que tu devrais affronter l’épreuve par le temps. Dans la cité, la grandeur n’a plus la cote ; les promesses (d’une éternité chrétienne ou d’un horizon radieux communiste) se sont évaporées ; tous se vautrent dans un présent sans rêve ni noblesse. | | | | |
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| cité | | | Le rêveur ne peut embarrasser qu’un régime tyrannique ; le journaliste, avec sa propagande servile, y remplit le rôle de mobilisateur d’adhésions et de chantre de la perfection du Chef. Dans une démocratie, le journaliste peut embarrasser, en exhibant des imperfections du système ; le rêveur potentiel y serait aussi inoffensif qu’un épicier ou un garagiste. Toutefois, les rêveurs n’existent plus que dans la clandestinité ou dans les prisons des dictateurs. | | | | |
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| cité | | | Pour l’homme de gauche, les termes de nation, peuple, foule sont synonymiques, auxquels il prête le même respect de correction sociale – une hypocrisie irrationnelle. Pour l’homme de droite, la suite, dans cet ordre, représente une dégringolade – un cynisme rationnel. Je ne vois pas d’autres différences. Ce, en quoi ces deux hommes sont d’avis identique, est que l’élite doit mieux manger, être mieux logée, mieux employer ses vacances – bref, être plus riche que les ploucs du bas de l’échelle sociale. | | | | |
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| cité | | | L’intellectuel doit trouver un compromis entre la conscience morale, amie de la faiblesse, et la liberté d’action lucrative, favorisant la force. L’attitude égalitaire semble la plus propice pour y servir de fond ; les cyniques musclés, côté bras ou côté cervelle, ont besoin de supériorité matérielle : « L’aspiration à l’égalité restera le plus périlleux danger pour la liberté des hommes » - Berdiaev - « Жажда равенства всегда будет самой страшной опасностью для человеческой свободы ». | | | | |
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| cité | | | Le mépris des riches ne se justifie que parce que les riches se considèrent dignes de leur richesse. L’inégalité matérielle est moralement répugnante. | | | | |
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| cité | | | Tous réclament un pouvoir d’achat (terme abjecte) augmenté ; personne ne cherche, plus simplement, plus d’égalité (terme noble) matérielle ; personne n’ose réclamer le droit à l’inégalité spirituelle. | | | | |
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| cité | | | La démocratie naît dans un grand et noble combat et se maintient grâce aux chamailleries mesquines. Une thèse de plus, pour insister sur la grandeur des commencements et sur la banalité des parcours. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes modernes, auteurs interchangeables de plats commentaires de la science des Spinoza, Hegel, Husserl, n’ont qu’une seule ambition – rester en vue sur les écrans, où ils déversent des platitudes immondes sur les affaires judiciaires, les élections municipales, les soucis écologiques, l’investissement dans l’innovation, les ennuis budgétaires. Même un Sartre paraît, aujourd’hui, être un vrai philosophe. | | | | |
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| cité | | | Dans les négations et rébellions, sous le libéralisme moderne, il y a plus de servilité et de conformisme que, sous la servitude d’antan, - dans les professions de foi ou de soumission. Jadis, la liberté sociale consistait à faire un choix rebelle ; aujourd’hui – à s’abstenir. | | | | |
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| cité | | | La fraternité (de sensibilité, de goût, de rêve) n’existe qu’entre anges héroïques ou artistes solitaires. Ce qu’on appelle mentalité collective est un fatras de coutumes mécaniques. « Le caractère national n’est qu’un autre nom pour une forme particulière que prennent dans chaque pays la petitesse, la perversité et la bassesse » - Schopenhauer - « Nationaler Charakter ist nur ein anderer Name für die besondere Form, die die Kleinheit, Perversität und Niedrigkeit der Menschheit in jedem Land annehmen ». | | | | |
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| cité | | | Deux voyous sont à la tête de la Russie et des USA ; tous les deux qualifient de démocratique leur régime. Heidegger l’avait prévu : « Le grand-fascisme à venir se nomme, en Amérique et en Russie, démocratie » - « Der kommende Großfaschismus nennt sich in Amerika und Rußland Demokratie ». | | | | |
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| cité | | | Un régime totalitaire : la glorification grotesque des siens, la méfiance ou la haine maladive des autres. Un régime démocratique : un regard critique sur soi, curieux – sur autrui. Une balance pipée ou contrôlée. | | | | |
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| cité | | | Conserver ce qui charmait au passé ou progresser dans ce qui y était imparfait, peuvent être, avec des probabilités comparables, des tâches basses ou nobles. Les conservateurs et les progressistes remplissent toute l’échelle entre la crapule et le héros. | | | | |
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| cité | | | L’homme est d’autant plus libre, qu’il méprise davantage les puissants. Ne respecter que la force est signe distinctif d’un plouc, qui peut être soit servile et pieux soit libre et envieux. | | | | |
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| hommes | | | Dès que les hommes me trouvent une place, je me sens perdu. Et pour me retrouver, je charge les hommes de mille ignominies pour les fuir, plus vite et plus loin. | | | | |
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| hommes | | | Éructer ses indignations, ne pas décolérer, être celui par qui le scandale arrive, imiter la dégaine des ruffians – telles sont, aujourd'hui, les recettes du succès littéraire. Qui se soucie encore de l'état apaisé des esprits et de la musique de l'âme ? La grossièreté de masse l'emporte désormais sur la noblesse de race. | | | | |
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| hommes | | | Ce que l'homme fort du moment appelle ses aventures est à portée de tout mufle, pourvu d'assez de pécunes (le mot apparenté au pecus – troupeau) et d'assez de temps, pour lire le journal ou fouiller la Toile. Le vrai aventurier invente ses aventures. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre de mufles est le même dans les châteaux et dans les chaumières, mais contrairement à tout le reste les premiers offrent soit des toits percés vers les étoiles, soit des souterrains hantés par de beaux fantômes. Tout ce qui est habitable m'est irrespirable. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui quatre parties égales en puissance : un sous-homme (l'homme du souterrain de Dostoïevsky), un surhomme (l'homme d'acquiescement de Nietzsche), un homme (le moi inconnu) et le reflet des hommes (l'Autre en moi de Sartre). Le dernier quart devint l'homme effectif, au détriment de l'homme électif, qui résumait les trois premiers. Le sous-homme devrait être pris au sérieux, c'est sur le surhomme qu'il faut concentrer nos sarcasmes. Pour ne pas devenir porte-voix des hommes, il faut ne parler qu'à l'homme. Chaque face ne se polit qu'au contact avec l'interlocuteur de la même race ; c'est pourquoi : « Chaque fois que je me suis trouvé parmi les hommes, je suis revenu moins homme » - Sénèque - « Quoties inter homines fui, minor homo redii ». | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ne plaire qu'à l'élite n'est qu'absurdité et orgueil, puisque les goûts de cette élite sont horriblement proches de la vulgarité commune ambiante. Il fallait être solitaire, pour faire partie de l'élite ; aujourd'hui, il faut être solidaire de la foule. D'ailleurs, on ne parlait ni devant les hommes, ni devant l'homme, mais devant Dieu, que symbolisait la beauté, la féminité ou la bonté. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie ou la décadence se valent, et les millionnaires passent facilement de l'une à l'autre : celui qui est obsédé par le prix d'une villa ou celui qui dit, orgueilleusement, pouvoir s'en passer, puisqu'il posséderait d'autres valeurs, relèvent de la même race inférieure des hommes. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes à venir seront nettement plus minables que ceux d'hier ; et tu continues à écrire, pour être lu par des générations futures ? Cruelle et indéfendable ironie ! Plante ton plus bel arbre, mais sache qu'il ne sera peut-être apprécié que par des chiens errants. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la force, mais la reconnaissance qui est le vrai motif des ambitions du goujat, qu'il soit marchand, écrivain ou politicien. Et, presque toujours, ce que les aigris appellent huées ne sont que le manque d'applaudissements. | | | | |
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| hommes | | | La soif de reconnaissance, captatio benevolentiae, frappant la foule entière ; le mépris que même le rustaud apprend à sécréter ; la pose d'incompris, de maudit ou de marginal adoptée par les émules de la machine ou de l'étable - telle est l'originalité de notre époque, époque la plus grégaire de toutes. | | | | |
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| hommes | | | J'entends le professeur, l'électeur, le notable, je n'entends plus l'homme. Le quart humain - les hommes - évince et l'homme et le sous-homme et le surhomme. Et les lanternes de Diogène sont toutes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | Est-ce qu'on s'encanaille, en pestant contre la multitude ? Haussement d'épaules, est-ce une injure ? La foule, c'est cette partie, dans chacun de nous, qui ignore qu'elle ne provient pas de nous-mêmes, mais prétend nous représenter. | | | | |
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| hommes | | | Le vil besoin de reconnaissance – spirituelle, amoureuse, sociale – est, hélas, inné ; il ne quitte jamais notre soi connu, ce représentant de l'espèce. On ne s'en débarrasse qu'en se soumettant, aux moments extatiques, à son soi inconnu, à cet interprète de nos meilleurs élans, à cette source de notre liberté. | | | | |
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| hommes | | | L'image du passé nous vient des fouilles : de l'Antiquité, on extrait les rythmes et les statues, et creusant les immondices de notre époque, on ne mettra au jour que les algorithmes et les statuts. | | | | |
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| hommes | | | Dans mes ruines, j'affermis mon acquiescement à la merveille de la vie ; comme eux, dans leurs bureaux, étayant leurs révoltes contre la discordance du monde. Je vois un paradis en ce monde, mais les hommes n'y sont plus ; pour y être, il faut être né en hauteur ; la bassesse se fondit avec la profondeur, où se vautrent les hommes. | | | | |
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| hommes | | | Ne connaissant pas de chutes, ils confondent désormais la platitude avec la bassesse. « Pour pouvoir tomber bien bas, il faut un élan puissant » - Tolstoï - « Только с сильными стремлениями люди могут низко падать ». | | | | |
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| hommes | | | Se remplir, le plus rapidement, les poches, en appliquant exactement la même rigueur commerciale à la vente de pétrole, de chansons ou de logiciels - telle fut, de tous les temps, l'aspiration de la pire des racailles. Aujourd'hui, cette ambition se nimbe du titre prestigieux de rêve américain, et il semblerait que ce soit le dernier qui reste dans ce monde désenchanté. C'est pourquoi tout marchand acquiesce, avec conviction : « Le rêve est au centre de l'existence humaine » - Chesterton - « The centre of every man's existence is a dream ». | | | | |
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| hommes | | | L'esprit peut se transmuer dans deux directions : on l'avilit - il devient machine, on le subjugue - il se métamorphose en âme. L'étonnement désertant les hommes, et l'avilissement devenant indolore, la robotisation semble être le seul avenir plausible de l'intelligence. | | | | |
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| hommes | | | Le nécessaire de la populace ne cesse de s'élargir ; le superflu aristocratique reste toujours à la même hauteur : « N'accordez à la nature que le nécessaire, et le prix d'homme sera aussi bas que celui des bêtes » - Shakespeare - « Allow not nature more than nature needs, man's life's as cheap as beast's ». | | | | |
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| hommes | | | Haïr la grandeur voulait dire, jadis, la jalousie devant la profondeur ou l'inertie devant la hauteur. Mais aujourd'hui la grandeur ne garde qu'une seule dimension – la platitude, et notre époque est tout sourire, face à cette grandeur, sourire complice ou condescendant devant un veinard ou un raté de plus. | | | | |
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| hommes | | | Notre génération réalisa un équilibre salutaire, celui entre la vulgarité décroissante de la bêtise et la vulgarité croissante de l'intelligence ; la noblesse peut désormais, la conscience tranquille, fuir les deux camps, sans se compromettre avec aucun. En évitant de se frotter contre le goujat, on s'épargne une haine inutile (odi profanum vulgus et arceo - Horace). | | | | |
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| hommes | | | Je vois les regards bien bas, les cœurs vidés, toutes les flammes éteintes ; ce serait un tableau paradisiaque, si l'on croit la vue biblique de l'enfer : « Hauteurs des regards, enflement du cœur - le flambeau des impies n'est que péché ». L'éclairage collectif, la platitude des regards et des cœurs, les oriflammes digitalisées accompagnent désormais le robot vertueux. En hauteur, ne s'accrochent au souffle de leur cœur que les hérésiarques du culte apostatique de la mesquinerie. | | | | |
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| hommes | | | Un fait divers, sous la forme d'un compte rendu ou d'un procès verbal, - tel est le genre dominant aujourd'hui, puisque les hommes prirent au sérieux le verdict, politiquement correct, qu'après Auschwitz, écrire des poèmes relevait de la barbarie, et, même rédigé en prose, tout rêve fut banni. | | | | |
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| hommes | | | La vision populaire consiste à réduire l'abstrait au concret ; il existent donc l'histoire, la mathématique, la peinture populaires, mais il n'existe pas de philosophie populaire, puisque la consolation par la création et le langage par-dessus la représentation sont des abstractions irréductibles. Mais il existe la populace philosophique : raisonneuse, argotique, mécanique. | | | | |
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| hommes | | | En quoi sommes-nous sortis de l'Histoire ? Les événements et les visées des princes sont, aujourd'hui, comparables à toutes les autres époques ; les voix grandiloquentes, appelant à la grandeur et à la noblesse, continuent d'exister dans les mêmes proportions ; ce qui changea vraiment, c'est la scène publique, à partir de laquelle ces vues ou ces voix sont perçues par les peuples – un lieu élitiste, d'accès éminemment limité, devint une foire, un brouhaha, duquel ne ressortent que les moyennes statistiques, médiocres, présentistes, la basse nature triomphant de la haute culture. | | | | |
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| hommes | | | On ne peut se manifester que par son soi connu et respectable, tandis que le soi inconnu ne peut susciter qu'une vénération presque aveugle. Dans un écrit, pour prouver la valeur de l'auteur, le mépris du soi connu apporte plus que son respect ; l'auteur ne vaut que par son regard vers le soi inconnu. Quand Freud ou Proust parlent de perte de l'estime de soi, qui serait signe d'une décadence définitive, ils visent le soi connu (même camouflé sous un soi inconscient), qui, même sans être haïssable, est banal et universel. Tant de vainqueurs arrogants, aujourd'hui, baignent dans une estime de soi, grégaire et basse. | | | | |
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| hommes | | | L'aristocratisme consiste à chasser la machine de la proximité d'avec notre âme. Hors de nous, tout machinisme est à saluer, y compris le polytechnique : « L'aristocratie polytechnique est la plus inhumaine de toutes » - G.Bernanos. La goujaterie gestionnaire l'a rejointe. | | | | |
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| hommes | | | Si les vrais maîtres avaient gouverné la cité, la première mesure, qu'ils auraient prise, serait d'imposer l'égalité matérielle (répartition équitable de Némésis, égalité géométrique de Platon ou l'égalité arithmétique d'Aristote), pour se réjouir ensuite, en toute impunité, de l'inégalité spirituelle. Mais c'est la plèbe qui est au gouvernail, et son premier souci est de maintenir l'écart entre les pauvres et les riches, car la course à l'argent est sa première joie. | | | | |
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| hommes | | | La richesse serait fortement souhaitable, mais, hélas, « la pauvreté n'ôte de noblesse à personne, la richesse oui »* - Boccace - « la povertà non toglie gentilezza ad alcuno, ma si avere », car la bassesse ne se manifeste qu'en actes, et le pauvre n'a pas de moyens d'agir. La noblesse s'exprime en rêves, et le riche a toujours les yeux ouverts. Seule l'inaction a des chances de nous rendre libres, quoi qu'en pense Alexandre le Grand : « Rien de plus servile que le luxe, rien de plus royal que le travail ». | | | | |
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| hommes | | | Comment interprètent-ils l'égalité des chances ? Si, à l'arrivée, je n'ai pas traduit mes talents initiaux en un compte en banque respectable, je serais voué aux ténèbres et géhennes, en suivant le jugement sans appel de notre Sauveur-boursicotier : Qu'as-tu fait de ton talent ? | | | | |
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| hommes | | | Toutes les émotions des hommes se réduisirent aux calculs, y compris les angoisses et les espérances, qui, jadis, n'avaient de sens que face à ce qui n'existait pas ou restait mystérieusement inconnu. La sotte définition de Goethe : « Un bourgeois, gonflé d'angoisses et d'espérances, - à faire pitié ! » - « Ein Philister, mit Furcht und Hoffnung ausgefüllt. Daß Gott erbarm' ! » - décrit non pas une canaille, mais une belle âme, qui, de surcroît, n'existe plus. | | | | |
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| hommes | | | Misanthropie-philanthropie - encore une de ces valeurs en tant qu'axe et non pas un point la-dessus ; ceux qui sont philanthropes, sans être rongés par une brûlante misanthropie, ne sont pas crédibles ; mais les misanthropes, qui restent insensibles à toute forme de philanthropie, sont des goujats. | | | | |
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| hommes | | | L'homme devrait laisser cohabiter en lui le sous-homme et le surhomme, et se débarrasser au maximum des hommes. « L'homme est un génie, les hommes ne sont qu'un monstre acéphale »* - Chaplin - « Man is a genius. But men form the Headless Monster ». C'est plutôt à l'homme de ressembler à cette bête, lorsqu'il oublie d'être un ange. Les hommes d'aujourd'hui ne sont qu'une tête, tête séparée de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Notre civilisation de déodorants, d'anesthésies et de contraceptifs rendit tolérable l'homme, qui, à part le cerveau, a des griffes, des organes digestifs et génitaux. Plus d'organes vitaux indépendants. Maître du monde, le mouton calculateur se moque des bêtes et des anges et se mue en robot. | | | | |
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| hommes | | | Le nécessaire fut, jadis, cruel mais juste. Les effets de la suffisance actuelle sont pires : les moutons s'acclimatent dans la jungle. Le loup s'installa, depuis peu, en ville, avec des abattoirs écologiques, les moutons lui chantant la gloire. | | | | |
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| hommes | | | La justice étant, à l'époque, une notion vague, liée aux caprices des âmes sensibles, on l'associait à la noblesse. Cette justice intuitive s'opposait à la recherche du seul profit, ce qui était signe de goujaterie. Le profit faisant désormais partie de la justice écrite, les profiteurs se déclarèrent nobles. La noblesse, freinant l'appât du profit, est condamnée ; les nobles avalent leur honte sur le banc des accusés, au Palais de Justice des profiteurs. | | | | |
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| hommes | | | Dieu ne nous envoya aucun indice du sens de Sa création ; face au monde réel ou imaginaire, c'est à l'homme lui-même qu'il appartient d'en déterminer la hauteur ou la bassesse, la profondeur ou l'étendue, la grandeur ou le poids, la largesse ou le volume. « L'homme est la mesure de toutes les choses, de celles qui existent et de celles qui n'existent pas » - Protagoras. Mais seul l'homme de la démesure produit de bonnes unités de mesure. L'homme est plutôt le choix des échelles que la mesure même. Les choses, qui existent, prirent du poids, sous forme de marchandises, elles deviennent souvent la mesure des hommes. Les choses, qui n'existent pas, n'intéressent plus que le poète, qui les trouve dans son soi inépuisable. | | | | |
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| hommes | | | Rires amples, regards bas, calculs profonds - ces trois prototypes de racaille se fondirent en un seul et même personnage, gris mélange de comptable, de folliculaire et de psychanalyste. | | | | |
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| hommes | | | Écoute ce ton imprécatoire, cette obsession de la vitupération, qu'adopte le goujat pour s'adresser à ses semblables. « Celui qui vous met hors de vous-mêmes vous commande » - Lao Tseu. Sache te recueillir dans cet état apaisé et lénifiant, qui ferait honneur à ton affolement et à tes irrévérences. Que ton envoûtement soit asphyxié à cause de la hauteur, pas à cause de la puanteur. | | | | |
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| hommes | | | La vraie ligne de partage entre aristocratie et goujaterie ne passe pas au milieu des hommes, en les divisant en hommes du commun et hommes d'exception, mais au milieu de chaque homme, où l'homme du troupeau s'oppose à l'homme du rêve. | | | | |
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| hommes | | | Si tant est que tout courant charrie de la poésie, les pêcheurs, les rimeurs jadis rêveurs solitaires devinrent rieurs grégaires, se détournèrent de l'eau coulante et pure des hauteurs, et se vautrent dans les cloaques saumâtres, avec de l'eau courante des bassesses - des faits divers, des forums. | | | | |
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| hommes | | | Que vaut un humain ? Commençons par constater que les généraux, les argentiers, les techniciens, avec leurs férocité, vénalité ou banalité, constituent la lie de la société. Enchaînons par reconnaître qu'en intelligence logique l'humain sera bientôt dépassé par l'ordinateur, comme, en force physique, il fut dépassé par les machines. L'humain vaut par la richesse, la beauté et la noblesse des émotions, que son talent sut vivre, peindre ou inspirer. Et vous conviendrez avec moi, que l'humain le plus digne de notre admiration est - la femme ! Au lieu de l'entraîner dans leur morne marche, les hommes devraient la laisser se vouer à la danse. | | | | |
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| hommes | | | Le talent et la noblesse sont des voix de l'éternité ; dès qu'ils réveillent l'esprit ou le devenir, ceux-ci se transforment en l'âme et en la création, et leur porteurs deviennent « hommes à l'âme éternelle et l'éternel devenir »* - Nietzsche - « Menschen mit ewigen Seelen und ewigem Werden » - sans attouchement par l'éternité, tout est bassement et médiocrement mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Le Pourquoi (les buts) du vulgaire se réduisant au Si, le Comment (les moyens) de la bassesse peut s'exercer en vertu d'un code séculaire, tandis que l'éternelle noblesse patauge dans ses inextricables Où et Quand - les contraintes. | | | | |
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| hommes | | | Arrivent de nouveaux barbares, forts de leur intelligence et horribles par leur absence de contraintes. Ils ont la maîtrise des moyens et la certitude des buts, ce qui suffit à l'intelligence calculante, pour ne pas glisser vers l'intelligence méditante. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'élite ne se souciait guère des goûts de la populace. Mais aujourd'hui, celle-là s'effarouche du manque de spiritualité de celle-ci, sans se rendre compte, que c'est elle-même qui s'avilit. La populace, elle, ne fut jamais plus policée, instruite et raisonnable. | | | | |
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| hommes | | | Heidegger, Ortega y Gasset et nos intellectuels parisiens dénoncent, bêtement, le règne de la technique, tandis qu'il n'est qu'une application du règne du lucre, si bien ancré dans les consciences populaires, que, si demain le poète gagnait mieux sa vie que l'ingénieur, la populace se mettrait à s'émouvoir des aubades et à encenser leurs chantres. | | | | |
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| hommes | | | Le premier souci de l'homme libre, possédé par le veau d'or, devint la possession. Qu'on est loin de : « Être libre, ce n'est pas seulement ne rien posséder, c'est n'être possédé par rien » - J.Green. Aujourd'hui, on clame, sans rougir : « la totalité de mes possessions reflète la totalité de mon être » - Sartre. Le fait marquant est, que leur miroir n'est nullement pipé ; leur misérable être, fait de manques à combler, est à nu, c'est à dire - repoussant et hideux. | | | | |
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| hommes | | | Un millionnaire sophistiqué, abusant de la sueur des faibles, - c'est ainsi que le goujat se représente le surhomme, tandis que pour Nietzsche, celui-ci, solitaire, serait « avec son peu de besoins, plus pauvre et plus simple que l'ouvrier, mais imbu de puissance » - « durch Bedürfnislosigkeit, ärmer und einfacher als der Arbeiter, doch im Besitz der Macht ». | | | | |
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| hommes | | | Au XVIII-me siècle, les concurrents du poète furent le prélat et le général ; au XIX-me – le général et le scientifique ; au XX-me – le scientifique et le politicien ; au XXI-me – le politicien et le manager. La hauteur du défi correspond à l'éclat de la riposte. Plus de bassesses ni de profondeurs ; et l'on attrape la platitude en la combattant. | | | | |
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| hommes | | | Dans les productions de l'esprit, il est assez facile d'évaluer la part de l'âme, puisque, dans l'ordre de parenté, l'âme, en moi, se trouve le plus près, successivement, du sous-homme, du surhomme, de l'homme, des hommes, avec quatre intonations qu'on arrive, en général, à distinguer. Par exemple, mieux, dans ma voix, on entend les hommes, plus muette est mon âme. | | | | |
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| hommes | | | La noblesse du regard sur le monde consiste en capacité de discerner les mystères de la vie, de voir avant tout la beauté de la matière divine et la bonté de la manière humaine. Les vérités, surtout les vérités non-scientifiques, n'y apportent pas grand-chose. Les goujats, hors la science, mais le front plissé, s'imaginent détenteurs de titres de noblesse ruminante : « L'attachement à la pensée, dans son opposition à la vie, est le propre d'hommes d'exception, disons d'une aristocratie » - J.Benda. Le Verbe, qui ne se fait pas chair, est condamné à n'être que minéralogique ou grammatical. | | | | |
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| hommes | | | Les mêmes climatiseurs donnent vie aujourd'hui aux porcheries et aux bibliothèques ; le porteur de raison n'a plus aucune raison de toiser le porteur de jambon. « Celui qui partage le savoir avec ceux qui en sont indignes suspend des perles au cou des porcs » - le Coran. | | | | |
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| hommes | | | Comment appeler ce qui reste de mes connaissances, si j’y retranche tout ce qui ne relève que du présent ? - l’être ? - ou bien l’Absolu, celui qui « est le plus noble, l’unification avec le présent étant la plus vile et abjecte » - Hegel - « das Edelste ist, wenn die Vereinigung mit der Zeit unedel und niederträchtig wäre » ? | | | | |
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| hommes | | | Un grand-homme, privé de bons fauteuils, d’estrades ou de galons, reste invisible aux spectateurs des assemblées, des défilés ou des batailles. Et, à toutes les époques, il y a le même taux de chenapans et de grands-hommes ; leur visibilité est question d’accès à la scène publique, qu’usurpe, désormais, le chenapan. | | | | |
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| hommes | | | L’humanisme prêchait un homme, capable de compassion, de rêve, de beauté ; aujourd’hui, on apprécie la cohérence, le financement, l’écologie – ces traits du robot, régnant déjà dans tant de têtes déshumanisées. | | | | |
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| hommes | | | Qui fut le concurrent d’un poète ? - un autre poète. Aujourd’hui, c’est un footballeur, un manager, un journaliste. Et l’on sait, que la grossièreté sortira toujours vainqueur d’un combat, même très loyal, contre la délicatesse. Mais ne pas accepter le défi exclut le poète du champ de vision ; et la scène publique, la seule visible, est usurpée par le goujat. | | | | |
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| hommes | | | Les écrits de toutes les célébrités littéraires s’adressent, aujourd’hui, à l’homme de la rue et se font imprimer pour chatouiller les amours-propres des auteurs et pour en améliorer le pouvoir d’achat. Plus d’auteurs d’élite, qui diraient : « Écris pour nous et publie pour la populace » - Pouchkine - « Ты пишешь для нас, а печатаешь для черни ». | | | | |
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| hommes | | | Quand tu portes en toi une musique individuelle, te mêler au bruit de la foule est anodin, sans conséquences, si tu restes attentif à tes propres rythmes ; mais suivre l’élite offusquera celle-ci et brouillera tes mélodies. Pétrarque a tort : « Suivez les rares et non les vulgaires » - « Seguite i pochi e non la volgare gente » - heureusement en hauteur il n’y pas d’attroupements, même élitistes. | | | | |
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| hommes | | | De la verticalité des mystères divins et de l’horizontalité de leurs problèmes ou solutions : tout homme porte les belles ténèbres de l’intemporel, de l’inconnaissable, de l’inexistant, mais il préfère la grisâtre lumière du présent des choses communes. Et ce n’est pas du goujat que je parle, mais bien de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, l’artiste affichait sa musique et sa solitude. Aujourd’hui, « il y a quelque chose d’horriblement faux dans cette culture, enivrée par le bruit et le grégarisme »** - G.Steiner - « there is something terribly wrong with a culture inebriated by noise and gregariousness ». Moi, je n’y vois qu’une sordide sobriété, une sordide vérité et un sordide bruit, celui du présent gluant. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absence des âmes, les passions profondes finirent par se solidariser avec des passions basses, dont est capable n’importe quel esprit, qu’il soit fort ou faible. L’âme forte, ou l’âme tout court, n’aspire qu’à la hauteur de tout ce qui est pensé ou senti. « L’âme forte est dominée par quelque passion altière »* - Vauvenargues. | | | | |
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| hommes | | | La jeunesse est haute, par inconscience ; la vieillesse est basse, par trop de conscience. « L’insecte : de la larve vers le papillon ; l’homme : du papillon à la larve »** - Tchékhov - « У насекомых из гусеницы получается бабочка, а у людей наоборот: из бабочки гусеница ». | | | | |
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| hommes | | | Deux jugements te résument en tant qu’homme : ce que tes yeux (c’est-à-dire ton esprit) constatèrent dans le monde, et ce que ton regard (c’est-à-dire ton âme) inventa en toi-même. Et chacun de ces jugements porte, nécessairement, l’influence de chacune de tes quatre hypostases : l’homme (l’espèce), le sous-homme (la faiblesse), le surhomme (le rêve), les hommes (la masse). L’espèce devrait dominer dans le travail de tes yeux ; le rêve et l’humilité – dans la création de ton regard. Devant tes yeux, la masse est plutôt sympathique ; elle est répugnante – en tant que guide de ton regard. | | | | |
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| hommes | | | G.Steiner, parmi les vivants, fut le plus grand des érudits, le plus intelligent des critiques, le plus raffiné des hommes de goût - il vient de mourir à Cambridge. En Angleterre, cet événement ne figure pas parmi les cent les plus importants, tandis que toute la France en fait un deuil national. Décidément, ces Anglais ne sont ni hommes de nature ni hommes de culture, mais hommes de moisissure. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’écrivain rêvait de transformer son lecteur en spectateur de ses tableaux ou en auditeur de sa musique ; aujourd’hui, il ne cherche que l’acheteur de sa marchandise. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c’est ce qui permet à notre mémoire d’accéder à l’histoire d’un bel édifice – tour d’ivoire, merveille plastique, pensée épique - abattu par le temps impitoyable. Du contraire des ruines surgit la barbarie : la perte de la liaison avec un passé, devenu incompréhensible ; c’est du Hamlet – the time is out of joint. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, il était très gênant d’être cynique, en parlant de l’exclusivité de sa solitude ou de la grisaille de la foule, puisqu’il existait encore une différence entre nation, peuple et foule. Aucune gêne aujourd’hui, puisqu’il n’y a plus que des associations d’intérêt commun, c’est-à-dire – la foule. Le sacré n’est désormais, hélas, qu’individuel. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, dans la littérature s’affichait surtout le superflu, désintéressé et racé ; aujourd’hui, seul le nécessaire, c’est-à-dire utile et vil, qui préoccupe les plumes. La masse se substitua à la race. | | | | |
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| hommes | | | La dichotomie sociale, à travers les siècles : les princes et leurs sujets, les grands et les petits, les riches et les pauvres, les forts et les faibles, les goujats actifs et les goujats passifs. Réduction des tensions par le mot. | | | | |
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| hommes | | | Être utile aux autres, c’était la répugnance des romantiques et la satisfaction des goujats : « C'est proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne » - Descartes. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes les plus passionnants forment la catégorie la plus exigeante et surtout la moins nombreuse ; ils ne se mêlent pas de ce qui s’adresse à tout le monde, et donc s’adresser à tous, pour un écrivain, c’est ne pas s’adresser à la crème de l’humanité, c’est s’encanailler. | | | | |
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| hommes | | | Les seuls humains qui se prenaient, sérieusement, pour surhommes furent des espèces de primates. Mais il y eut tellement de grands hommes qui reconnaissaient, en eux-mêmes, la présence d’un sous-homme, dont ils n’arriveraient jamais à se débarrasser. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les critères du beau pictural sont dictés par des salles de vente ou de conseils d’administration, la poursuite de cette beauté conduit à la mesquinerie, au goût exécrable ; le mobilier l’emporte déjà en importance esthétique sur les tableaux. | | | | |
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| hommes | | | La modernité : tout ce qui est communément légal ne te déshonore pas ; jadis : tout ce qui, à tes propres yeux, te déshonore - t’est illégal. | | | | |
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| hommes | | | Seuls les Codes et la correction politique définissent, aujourd’hui, ce qui est vice et ce qui est vertu. Donc, « rendre aimable le vice ou dégrader la vertu » (J.Joubert) sont des exploits d’une même platitude insignifiante. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui provient du manque ou de l’excès de l’élément social ; c’est pourquoi le solitaire de nature (et non pas de culture) ignore cet état d’âme dégradant. | | | | |
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| hommes | | | Dans les affaires humaines, est petit ce qui manque, à la fois, de profondeur (le savoir et l’intelligence) et de hauteur (la noblesse et le talent). Que tu sois haineux ou débonnaire, l’orgueil est ton auto-satisfaction béate d’avoir brillé dans les petites choses. Théophraste rend le sujet trop simple : « L’orgueil est un mépris de tout, sauf de soi-même ». La fierté est ton humble bonheur de n’avoir touché - surtout par le ton et le style originaux - qu’aux grandes choses. | | | | |
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| hommes | | | Quel est le point commun entre le métier des armes et la culture de masse ? - les deux prospèrent grâce à la fusion entre le progrès et la barbarie. | | | | |
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| hommes | | | Le Soleil, comme toutes les étoiles, est une monstruosité thermonucléaire, mais qui fait de la Terre – un paradis d’une vie miraculeuse. De même, l’homme, vu de près, est une horreur d’égoïsme et d’hypocrisie, mais, touché par la hauteur, il porte le vrai, le beau, le bon au niveau des miracles. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois admettre, à l’avance, que l’humanité, sous quelque forme qu’elle se présente - société, horde ou foule – est capable de toutes les horreurs, dont nous abreuve suffisamment l’Histoire. Donc, toute déception, face aux hommes, déception suivie d’indignations, de mépris, de suicides ou de haines, cette déception est une ignorance et une sottise des esprits faibles ou potentiellement grégaires. | | | | |
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| ironie | | | On fouille les plus sublimes de ses états d'âme - et ceux des plus illustres des hommes - et l'on se dit, que la dernière des canailles aurait pu les épouser moyennant une infime transformation. Il ne reste à chanter que l'âme elle-même, incapable de donner de la voix distincte. | | | | |
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| ironie | | | La méditation, c'est à dire la rumination, fait de l'homme un animal dépravé (Rousseau). Mais que de dignité dans l'animal suprême, qui ne médite pas ! | | | | |
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| ironie | | | L'argent joue le même rôle prophylactique que l'ironie : égaliser les choses paraissant incommensurables. Toutefois le nivellement par l'ironie se fait par le haut, par la hauteur, tandis que l'argent procède par le bas, par la bassesse. | | | | |
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| ironie | | | Pour un homme, l’accessibilité d’une hauteur de vues dépend du poids qu’ont les aises matérielles dans son esprit. C’est le besoin d’argent qui le pousse à se dépasser. Il y a beaucoup de niveaux dans vos bas-fonds et cloaques, pour ne pas atteindre même la superficialité. | | | | |
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| ironie | | | Les adjectifs, par leur droiture, sapent souvent les progrès de l'écriture ironique ; ceux que j'aimerais dénicher seraient de la famille de sacré (sacer), comportant son propre sacrilège, car nous renvoyant soit à saint soit à exécrable, auguste ou exclu, soit pour être divinisé soit pour être occis. | | | | |
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| ironie | | | La paix d'âme est un objectif minable, indigne d'un vrai ironique, qui est anti-irénique. « La paix d'âme est une vilenie d'âme »** - Tolstoï - « спокойствие - душевная подлость ». Elle stérilise non seulement l'âme, mais aussi l'esprit : « … telle une vague nostalgie … la philosophie est le contraire de toute tranquillité »* - Heidegger - « … als Heimweh nach … Philosophie ist das Gegenteil aller Beruhigung ». Le sage antique, en affirmant le contraire, rejoint le sot moderne. « L'esprit est inquiétude ; l'inquiétude est la vraie attitude face à la vie » - Kierkegaard. | | | | |
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| ironie | | | Pour penser avec force et hauteur, il faut sentir sa faiblesse et bassesse. | | | | |
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| ironie | | | Dans une écriture honnête, il faut accepter une fusion entre le sous-homme du souterrain dostoïevskien et le surhomme de la montagne nietzschéenne, entre une canaille au fond et un ange de la forme. Mais notre voix ne peut être qu'unique : « Rendre la voix polyphonique de notre conscience par une seule voix »** - G.Steiner - « Dramatizing through a single voice the many-tongued chaos of human consciousness » - ce sera la voix de l'une des deux autres de nos hypostases : celle de l'homme ou celle des hommes. | | | | |
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| ironie | | | Le drame du progrès est que plus de bien-être, même s'il est équivalent au bien-avoir, signifie, en réalité, plus de mal-devenir. Ce n'est pas une question d'éthique, mais d'optique : « Chaque fois qu'il te semble, que les choses vont mieux, tu avais oublié quelque chose » - R.Feynman - « Any time things appear to be going better, you have overlooked something ». | | | | |
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| ironie | | | Parmi la canaille conformiste, vivre dangereusement – dans des restaurants, hôtels, casinos - est l'une des devises les plus en vogue ; pourtant, elle aurait pu être de toute première noblesse, si l'on prenait à la lettre le mot de Nietzsche : « Où te guettent les pires dangers ? - dans la pitié » - « Wo liegen deine größten Gefahren ? – Im Mitleiden », pour redevenir humain. Qu'est-ce qu'un robot humain ? - celui qui oublia l'ironie et la pitié. | | | | |
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| ironie | | | Tu déposes des lauriers à un piédestal ? - n'oublie pas de les imbiber d'un répulsif, tant de chiens errants reniflent les couronnes. | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi l'homme Nietzsche est si mesquin et malheureux ? - parce qu'il lui manque l'ironie, ce contraire du sérieux et du grave (dans la vie et dans l'art), et la pitié, ce compagnon du Bien (dans la vie). Ignorant ces deux élans, il les opposait ; pour lui, l'ironie de Voltaire et la pitié de Rousseau furent incompatibles. | | | | |
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| ironie | | | Calculer le point d'Archimède, sans chercher à soulever des lourdeurs : s'exercer en tension de la corde, sans décocher de flèches sur des cibles trop basses, - noble métier d'ironiste. | | | | |
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| ironie | | | On sait qu’aucun génie n’est admiré par son domestique ; la plupart des candidats à la génialité finissent par ne créer que pour les domestiques. | | | | |
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| ironie | | | Le goût angélique : ne s’adresser qu’à l’univers tout entier et dédaigner les détails, dans lesquels, on le sait, se niche le diable de l’ennui, de la mesquinerie, de l’impureté. | | | | |
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| ironie | | | L’ange et la bête en nous ne coopèrent pas souvent. Et évidemment, ce n’est pas à l’ange de nettoyer toutes les saletés que répand la bête au fond de nous-mêmes. Mais on trouve des volontaires, sûrs de leur métier, pour offrir leurs services : « Je ne fais rien d’autre que d’enseigner à laver le linge sale des autres » - Freud - « Ich lehre nichts zu tun, als anderer Leute schmutzige Wäsche zu waschen ». | | | | |
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| ironie | | | Être dithyrambique pour la merveilleuse espèce humaine et défaitiste du minable genre humain. | | | | |
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| ironie | | | Dans la ville, où de la Boétie écrivit sa Servitude volontaire, tous les murs sont couverts de cette minauderie – Merci, Patron ! | | | | |
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| ironie | | | Il y a, de nos jours, tellement de lumières, universelles mais immobiles, qu’il devient de plus en plus difficile d’en jeter une ombre frissonnante. Les lumières individuelles, en revanche, s’agitent, sans éclat ni noblesse, et regrettent les époques de l’obscurantisme et de la goujaterie, où elles auraient gagné la reconnaissance des ignares. | | | | |
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| ironie | | | L’hilarité est une grande misère des esprits faibles – ma réplique à un penseur béat : « La mélancolie est le petit luxe des âmes pauvres ». Comment un goujat, dépourvu d’organes vitaux ou les vouant aux emplois viciés, peut-t-il juger de grâces ou de misères des âmes ? Tout homme, ayant une âme, connaît la mélancolie et sait se servir de la faiblesse des bras. | | | | |
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| ironie | | | L’homme et l’auteur : on trouve rarement un parallélisme dans l’évolution modale de ces deux personnages. Je ne le trouve que chez Cioran, et ce parallélisme temporel est stupéfiant : un sobre salaud pro-nazi, un sinistre prédicateur d’apocalypses, une chute du goût qui lui fait préférer une misérable E.Dickinson à l’immense Rilke, un styliste, exprimant son désastre factice par des minauderies cafardeuses. | | | | |
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| ironie | | | Les chevaliers errants de Chrétien de Troyes, de l’Arioste, de Cervantès, limitent leurs querelles à quelques communes environnantes ; leurs descendants visent les cinq continents, avec, dans leurs ordinateurs, des projets de contrats, dont la destinée n’est menacée ni par des combats singuliers ni par des monstresses jalouses ni par des moulins intempestifs. Mais avec les mêmes prétentions à la noblesse ; la lutte est l’élément essentiel de tout goujat, et que Perceval, Roland et Don Quichotte m’excusent… | | | | |
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| ironie | | | L’un des symboles de la tragédie serait l’effet que produirait la transformation d’une poésie personnelle en une prose collective. « Un ange, protégé par un gendarme, – c’est ainsi qu’expirent les enthousiasmes » - Cioran. Et une bête, portée au ciel, engendre les dégoûts. | | | | |
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| ironie | | | Si être éveillé veut dire ne plus faire de rêves, c’est l’un des états les plus vils, dignes des robots. | | | | |
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| ironie | | | Négation musicale ou seulement bruyante : l’ironie est une négation élégante ; la vocifération est une négation grossière. | | | | |
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| ironie | | | L’écriture a ses trois fossoyeurs : l’alphabétisation des masses (qui devinrent le seul juge de la valeur d’un livre), l’apparition de nouveaux genres (répondant à la demande des masses), la concurrence de l’image, plus accessible aux masses. « La décadence du livre et sa laideur viennent de sa diffusion dans la multitude »** - A.Suarès. | | | | |
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| ironie | | | Les niais se doutent bien d’être dans la bassesse, qu’ils présentent comme une profondeur, à laquelle les condamnent leurs vertus. Les grands se sentent hissés par leurs vices. | | | | |
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| ironie | | | L’Histoire est une collection d’anecdotes tellement volumineuse et décousue que n’importe quelle bassesse y trouvera sa justification, n’importe quelles incohérences y cohabiteront. Les sots y décèleront même une dialectique. | | | | |
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| chœur noblesse | | | SOUFFRANCE : Jamais noblesse ne fut plus percluse d'impuissance, ni bassesse - plus vigoureuse. Nous finissons par avoir honte de ce qui se porte bien, en nous-mêmes, et par être fiers de ce qui nous lancine. Souffrir, c'est savoir le meilleur et le plus pur de nous-mêmes - inutile. Les ennuis surclassèrent la souffrance en capacité mobilisatrice. | | | | |
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| chœur noblesse | | | CITÉ : Tout homme sensé préconise la démocratie en tant que seul mode de cohabitation vivable dans la cité. L'aristocrate y voit un sacrifice à la pratique ; le goujat - la fidélité à une théorie. L'aristocrate se sent plus proche du républicain, aux valeurs irrationnelles, que du démocrate, aux valeurs calculables. | | | | |
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| chœur noblesse | | | AMOUR : Tout homme est naturellement porté sur les saloperies, quand il est amoureux. On a besoin d'une hypocrisie nobiliaire, pour leur donner semblant de délicatesses. Aimer est le sentiment le moins aristocratique, car il est le refus de toute contrainte qu'érige, en permanence, tout aristocrate. C'est pourquoi celui-ci ne fait que subir l'amour, tandis que le goujat le guide. | | | | |
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| chœur noblesse | | | BIEN : L'aristocrate se dépouille du nécessaire, pour faire le bien. Le mufle ne lui accorde que du superflu. L'aristocratisme, c'est l'art de s'écarter du calcul et de savoir pratiquer le sacrifice ou la fidélité, ses seules façons de ne pas se laisser entraîner dans des entreprises du mal. Le mal, c'est l'exécution d'un algorithme au moment, où Dieu éprouve ma liberté. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe. | | | | |
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| noblesse | | | Le rejet a priori des choses est une opération de filtrage par de vagues contraintes, rejet dicté par un préjugé plat ou par un goût de hauteur ; c'est un état de défi, de guerre et d'exaltation. Le rejet a posteriori, dicté par la raison profonde ou plate, en vue d'un but transparent, conduit à un état de paix et de compromis, où poussent progrès et bassesses. | | | | |
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| noblesse | | | Mon terme de mufle ne s'attache guère aux titres. Tous ces comtes de Villiers de l'Isle-Adam ou de Proust (baron de Charlus ou princesse Sherbatoff) sont de parfaits mufles, mais je ne confonds pas comte Tolstoï (prince Bolkonsky) d'avec comte de Lautréamont. | | | | |
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| noblesse | | | N'importe quel imbécile peut se mettre face au jargon, au savoir, à la force et les défier, mais toute nuisance serait annihilée par l'insensibilité des puissants. En revanche, la hauteur, la noblesse, la faiblesse sont vulnérables ou pitoyables devant les attaques de la vulgarité : « La grossièreté vient à bout de toute raison et désarme tout esprit » - Schopenhauer - « Die Grobheit besiegt jedes Argument und verscheucht allen Geist » - quoiqu'il y faudrait parler de l'âme et du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Pour se donner du panache, ils désignent leur adversaire sous des traits sinistres d'ennemi de la vérité et de la justice. Le mien est l'homme paisible suivant la voie du vrai, du juste et même du beau. Au pays du Tendre, ce n'est pas la voirie, mais l'astronomie qui devrait assurer la meilleure communication. Cyrano, assommé par un laquais, tendant son panache à l'étoile et ne voulant d'autre appui que dans des arbres. | | | | |
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| noblesse | | | Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, j'ai, au bout de mon visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la plèbe, je reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, je reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Je dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et je m'arrêterai, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir. | | | | |
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| noblesse | | | Être héroïque : savoir sacrifier une force et savoir rester fidèle à une faiblesse. Être toujours fidèle à la force, mépriser toute faiblesse – la devise des goujats. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme vile, cherchant à calmer ses remords, dit, que le péché aime fréquenter les âmes élues. Mais la noblesse consiste à savoir mon âme dans le péché, même quand autrui et ma propre tête lui accordent l'innocence. | | | | |
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| noblesse | | | Plusieurs tribunaux sont en charge des procès de la vie : la fadaise affrontant l'intelligence, la termitière opposée à la solitude, la hauteur traînée dans la boue par la vilenie. Je ne me sens l'âme de procureur que dans le dernier. Ailleurs, je ne puis être que témoin ou accusé. | | | | |
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| noblesse | | | Le majestueux et le pathétique ne collent plus à rien ni à personne. À travers tous les pores on est pénétré par le minable gluant. | | | | |
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| noblesse | | | Pour cohabiter, il vaut mieux frôler un poli goujat sans âme. Pour survivre, un goujat impoli sans cervelle est préférable. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'ordre vital se retrouvaient les pires crapules et les délicats poètes ; à l'ordre géométrique ne se dévouaient que d'inoffensifs écolâtres et de paisibles boutiquiers. À notre époque, ces deux ordres fusionnèrent en adoptant les règles du second. | | | | |
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| noblesse | | | Le mot central, aujourd'hui, le mot, autour duquel s'éploient des prières, des mots d'ordre et des coups bas, c'est la réussite, la notion barbare et antichrétienne. Mais aussi très ambigüe, puisqu'un homme du rêve dit avoir réussi sa vie, si ses rêves étaient restés suspendus au-dessus de sa tête, sans jamais s'abaisser jusqu'à ses pieds ; la réussite du barbare - avoir mis la main basse sur tout ce qui paraît haut à ses appétits bien bas. | | | | |
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| noblesse | | | Tenir à la hauteur, c'est ignorer les mesures de la bassesse ; le pathos de la distance (Nietzsche - Pathos der Distanz), lui, se maintient souvent grâce au poids qu'exhibe le haut, poids qu'il calcule en unités du bas. | | | | |
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| noblesse | | | Test de la noblesse d'une idée : même un ignare sans qualification peut y accéder. La bassesse exige aujourd'hui des aptitudes professionnelles. | | | | |
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| noblesse | | | Le sur-moi freudien est plutôt un sous-moi, puisque la psychologie des profondeurs est, en réalité, une psychologie de la bassesse ; la psychologie du souterrain fut créée par Dostoïevsky, avec son sous-homme, et celle de la hauteur - par Nietzsche, avec son surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Tant que, pour garder la tête haute, on rejette la prosternation et la prière, on prouve, que son âme est d'ascendance basse. Mais si l'on courbe le cou pour témoigner de sa parenté avec une divinité, son âme s'abâtardit. Il faudrait réserver à la tête - l'horizontalité (« le courage pour l'étendue de la raison » - Benoît XVI - « Mut zur Weite der Vernunft »), pour que l'âme garde sa solitude - dans la hauteur. « La prière est le désespoir de la raison »** - Jankelevitch - puisque tout ce qui a la forme de prière a le fond précaire. J'aime la dialectique, approuvée par la prière, et la prière, sacrée par la dialectique. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a en nous des pulsions inanoblissables, auxquelles il vaut mieux céder, pour ne pas abaisser notre pouvoir anoblissant. « Que ce qui en nous est bas aille vers le bas, afin que ce qui est en haut puisse aller vers le haut »* - S.Weil. | | | | |
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| noblesse | | | Tant de triomphes du mouton combatif, dans la poursuite des aveuglements et des illusions, portés par des brebis égarées ; le résultat - disparurent les éblouissements et les rêves des aigles ; le mouton, mué en robot, peut ne plus surveiller les hauteurs désertiques, pour vouer son énergie à l'éternelle bassesse. | | | | |
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| noblesse | | | Pour défendre la liberté du Beau, Nietzsche lui sacrifie la valeur du Bien ; par souci de la liberté de l’Esprit, Valéry oublie la valeur du Beau : « La malheureuse valeur esprit ne cesse guère de baisser ». Involontairement, par des justifications psychologiques ou économiques, ils contribuèrent à l’extinction des cœurs et des âmes, et à la domination des esprits pratiques, rigoureux et bas. | | | | |
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| noblesse | | | La construction gagne en beauté, quand elle cache ses fondations, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'en a pas. Ses écroulements précèdent l'emménagement, ceux du vilain lui succèdent. « Tout homme qui m'écoute, sans le mettre en pratique, a bâti sa maison sur le sable » - l'Évangile - là où ne règne que la pratique, on ignore le noble genre de ruines, celles qui, sous le sable, s'accrochent au roc invisible. | | | | |
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| noblesse | | | On avait essayé de chasser l'infâme commerce du Portique païen, du Temple judaïque, de la Cour chrétienne ; la Porte close, il est revenu par la Fenêtre de la liberté. Le naturel se donne tout simplement à la bassesse ; il est rare, et donc - beau ! - chez les nobles, chez qui le style est ce qu'il y a de plus naturel. | | | | |
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| noblesse | | | Si la noblesse oblige, la bassesse, elle, dispense. En matière des contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | L'optimisme encourage les consciences tranquilles, ce séjour de tant de bassesses ; le pessimisme nous conduit à la honte, cette antichambre de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'art de la négation : la hauteur s'oppose à la platitude (dont fait partie, tôt ou tard, toute profondeur) et non pas à la bassesse, dont le contraire s'appelle honneur, à valeur douteuse, puisque indéfinissable en dehors de cette pure négativité. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le vivant, si je ne brûle pas, je pourris. « Il n'y a que deux formes d'existence : pourriture ou brûlure »** - Gorky - « Есть только две формы жизни : гниение и горение ». Souvent c'est la même chose : la pourriture dégage bien de la chaleur, et toute flamme finit dans des cendres. La forme est pour l'histrion, le fond - pour le spectateur. Savoir équilibrer le trop plein de la tête et étancher la vacuité du cœur - tel est le fond de l'existence. « Notre lot : végéter ou brûler de l'âme »*** - Pétrarque - « Nos autem vel torpemus vel ardemus animorum estibus ». | | | | |
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| noblesse | | | Quand ce qui est vu comme beau s'avère être systématiquement vrai, on a de bonnes chances d'être en présence d'un regard noble. « La noblesse de l'esprit solitaire est si grande, que tout ce que son regard conçoit est vrai » - Avicenne. Le propre du goujat : ne vivre que de son vrai, d'un misérable vrai ne s'élevant jamais jusqu'à être beau. | | | | |
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| noblesse | | | Les orgueilleux et les ambitieux s'identifient avec le vouloir et le pouvoir - la volonté de puissance, la finalité ; les purs et les nobles - avec le devoir et le valoir - les valeurs ou les vecteurs de leur soi, la source ; les pires et les plus vilains, incapables de voir les fins et insensibles aux sources, ne voient que des moyens : « Pour profiter des intérêts les plus élevés, investis en savoir » - Franklin - « An investment in knowledge always pays the best interest ». | | | | |
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| noblesse | | | Sur l'échelle verticale, il n'y pas d'égalisation possible - comment comparer des incommensurables ? La seule égalité, que l'aristocrate appelle de ses vœux, s'établirait dans l'horizontalité matérielle, mais, évidemment, ce ne sont que des vœux pieux. La belle égalité n'existe qu'entre nobles - à moins que le noble soit celui qui, pour toute paire d'opérandes, est capable d'inventer un nouvel opérateur d'égalité. Pour les vilains, l'égalité est une question de lettre, c'est-à-dire de chiffres ; elle n'est chimère, c'est-à-dire esprit, que pour les nobles. L'égalité noble part de la réduction à un zéro signifié de tous les autres chiffres signifiants. | | | | |
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| noblesse | | | Pas de perles aux sommets, elles s'associent, hélas, avec la profondeur, au lieu de la juste hauteur. On préféra de sombres plongeurs aux lumineux anges : « Celui qui cherche des perles doit plonger en profondeur » - Dryden - « He who would search for pearls must dive below ». La crédibilité des colliers d'artisan peut-être y gagne, mais des perles sans prix d'artiste ne se gagnent qu'en hauteur, par envol et non par plongée. Les perles de la profondeur attirent surtout les pourceaux, qui ne regardent jamais le ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis, la caravane marchande polluait la verdure de nos vertes vallées ; aujourd'hui, c'est l'azur du ciel qui est menacé par les circuits incolores. | | | | |
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| noblesse | | | La seule beauté au ciel, c'est mon étoile. Tout ce qu'elle illumine sur terre se met à danser, au milieu de ce qui marche ou rampe. « Comme la terre me paraît vile, quand je regarde le ciel ! »* - Loyola - « ¡ Qué vil me parece la tierra, cuando contemplo el cielo ! ». Et le chemin n'est pas long : « Dieu est au ciel, et le ciel est en toi »** - Boehme - « Gott ist im Himmel, und der Himmel ist im Menschen ». | | | | |
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| noblesse | | | Je devins vieux à l'âge de quinze ans ; je ne crus plus en la noblesse capable de triompher de la vulgarité. Toute la suite me donna raison ; je porte, intacte, ma démobilisation au fond de mes rides intempestives. Les aurores du soir me parurent plus nobles que les crépuscules du matin (Baudelaire). Je tenterai de mourir jeune à quatre-vingts ans (R.Char). | | | | |
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| noblesse | | | La minable recette stoïcienne : « Une intensité permanente brise l'élan de l'esprit » - « Animorum impetus assiduus labor frangit » - contamina des romantiques : « La hauteur nous attire, et non les marches ; les yeux fixés sur la cime, nous traînons dans la platitude » - Goethe - « Die Höhe reizt uns, nicht die Stufen ; den Gipfel im Auge, wandeln wir gerne in der Ebene » - vous renoncez à l'intensité, vous voilà dans la lourdeur. La hauteur attire surtout ce qui est impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | En hauteur, on se trompe aussi souvent que dans la platitude, sans parler de profondeur, mais, au moins, on y vise une cible noble. « Il vaut mieux garder de la hauteur même si l'on s'y trompe plus souvent, plutôt que tenir à la rassurante platitude »*** - Van Gogh. À l'origine de la bassesse se trouve la sensation de la rectitude possible, entre le dit, le fait et le vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Signe d'une aristocratie d'âme : le langage des contraintes portant sur les actions ou bien sur les pensées est le même. (Chez le goujat, le premier est trop rigoureux et le second - trop veule.) D'où une supputation - l'aristocratie ne serait-elle pas tout simplement une question de compétence (à défaut de performance) langagière ? La compétence est référentielle, la performance - inférentielle. | | | | |
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| noblesse | | | Se résigner à être incomplet après l'élimination du vulgaire. | | | | |
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| noblesse | | | Il n'existe pas de nobles querelles collectives ; c'est dans une perspective temporelle qu'un talent de poète en invente parfois quelques grandeurs artificielles. Avec l'extinction du romantisme, disparurent aussi les grandes querelles personnelles. Et dans les petites, tous se valent : les brillants et les ternes, les purs et les salauds, les experts et les ignares. En absence de l'air romantique, règnent le feu de paille des indignés, le terre-à-terre des renfrognés, l'eau courante des alignés. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse est une question du goût : chez le dernier des goujats français je trouve des traces d'une noblesse ; la mentalité des lords britanniques n'est que de la goujaterie. | | | | |
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| noblesse | | | L'artiste et sa force, face à la faiblesse du goujat, - trois illustrations : l'amplification de la haine (Cioran), la transformation du mépris (Nietzsche), le filtrage par l'indifférence (Valéry) – comme toujours, c'est Valéry qui adopta la pose la plus adéquate. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui, en moi, a besoin d'être armé est la face la plus basse ; la face noble ne demande que d'être désarmée, pour ne pas être tenté par un ressentiment particulier et pour me vouer à l'acquiescement universel. Aimer l'arc et la corde, mépriser les flèches. | | | | |
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| noblesse | | | La négation comme moyen, central et explicite, ne vaut pas grand-chose ; mais en tant que contrainte, inchoative et implicite, comme refus d'aborder les choses basses, elle peut être noble. « Ma véritable valeur gît dans mes refus » - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Le poète est anti-parménidien : il crée de l'être à ce qui n'en a pas (le haut rêve) et réduit à néant ce qui est (la basse réalité) – but et contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Se savoir juste, se voir fort - marques d'une âme basse. | | | | |
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| noblesse | | | L’homme est libre lorsque les choix conscients de son esprit profond, de son âme haute et de son cœur ardent coïncident, fraternellement. Les cœurs refroidissant et les âmes s’abaissant, cette concomitance devient mécanique. | | | | |
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| noblesse | | | Le goujat veut que rien ne dépende de nos espérances (Spinoza) ; pour les habitués de la bassesse, c’est normal, puisque la seule chose qui en dépende vraiment, c’est la hauteur de nos élans. | | | | |
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| noblesse | | | Le bas est un lieu, et le haut est une direction. | | | | |
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| noblesse | | | L’artiste doit et peut mettre l’esthétique au-dessus de l’éthique (Nietzsche et son dédain de la pitié) ; le goujat veut et sait faire l’inverse (Spinoza s’acharnant contre la tristesse, ou Hegel dénonçant les belles âmes). | | | | |
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| noblesse | | | Tout est bas dans la pompeuse volonté de puissance. La noblesse demeure dans la faiblesse de nos meilleurs sentiments et dans les contraintes qu’elle impose à la volonté tous azimuts. « La volonté est tellement libre de sa nature, qu'elle ne peut jamais être contrainte » - Descartes - la liberté est dans la faculté de se donner des contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Ne déploie pas tes ailes, tant que tes pieds s’agitent. « Plus résolument ton âme se détache des basses envies terrestres, plus majestueusement elle rejoindra la hauteur céleste »* - St-Augustin - « Tanto gloriositus mens ad superiora promovetur, quanto diligentius ab inferioribus concupiscentia cohibetur ». | | | | |
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| noblesse | | | Des avantages de la hauteur : non seulement le Oui à la merveille du monde y résonne plus majestueusement, mais les Non mesquins n’y ont pas de place. Dans la hauteur il n’y a pas d’adversaires proches – que des frères lointains. « Il faut affronter l’ennemi - horizontalement »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Les plumes nobles sèment l’espérance, qui ne pousserait qu’en hauteur, que seuls les rêveurs cultivent. Les plumes vulgaires propagent le désespoir grégaire, pour rameuter tout ce qui traîne dans la platitude. Les premières s’adressent aux solitaires ; les secondes, à la recherche d’épigones, – aux hommes d’action. | | | | |
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| noblesse | | | L’évolution de l’aristocrate social : un prince, un privilégié, un riche. Avec l’abolition des titres et des privilèges, il ne lui reste plus que l’argent ; il devient un goujat comme tous les autres. L’aristocrate d’esprit suivit une autre trajectoire : un philosophe, un moine, un poète, un journaliste. Ni la sagesse, ni l’anachorèse, ni la métaphore n’ont plus cours ; il parasite sur l’héritage des Anciens ou commente, dans les gazettes, les faits divers. Ces deux guildes ne s’agitaient que de jour ; l’aristocratisme de la nuit, l’aristocratisme du rêve, ne connut aucune mutation, mais reste invisible à la lumière des lampes. | | | | |
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| noblesse | | | Si je devais choisir le siècle, où la profondeur humaine se manifestât de la manière la plus éloquente, j’opterais pour le XVIII-me. Mais, visiblement, même pour ses contemporains, la grandeur et la hauteur jouissaient d’un prestige plus précieux encore : « Comment avais-tu pris un essor si haut, dans le siècle des petitesses ? » - Voltaire (de Vauvenargues). | | | | |
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| noblesse | | | Dans un débat, la colère l'emporte toujours sur la noblesse ; l'indignation est presque toujours signe de bassesse ; il ne s'agit pas de vaincre l'indigne, mais de garder sa propre dignité. Les victoires sont affaire des goujats. | | | | |
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| noblesse | | | Les choses les plus nobles s’inspirent de notre faiblesse ; les choses les plus ignobles sont dictées par notre force. | | | | |
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| noblesse | | | Le refus de luttes dégradantes – ou d’avance perdues, face à la bassesse triomphante, – est l’une des contraintes que je me suis toujours imposée. « L’esprit contre la force brute, la qualité contre la quantité, sont toujours perdants »** - H.Hesse - « Geist kann gegen Macht, Qualität gegen Quantität, nicht kämpfen ». | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | Avec mes chemins obliques, mes sophismes suivis de leurs réfutations, mes angoisses, j’aurais pris pour une définition de la bassesse ces mots de Sénèque : « Heureux celui qui ne chancelle jamais, est toujours d’accord avec lui-même, et attend sa dernière heure sans trembler » - « hominis bonum est, non vacillare, constare sibi, et finem vitae intrepidus expectare » - et qui, aux yeux de l’auteur, dépeignent la magnanimité ! | | | | |
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| noblesse | | | L’aristocratisme est l’art de trouver plus de ressources d’admiration, d’enthousiasme et d’espérance – dans la faiblesse, plutôt que dans la puissance. Tout culte de la force est de la goujaterie. | | | | |
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| noblesse | | | À ceux qui cherchent des idées, pour guider leur vie, je préfère ceux qui ont trouvé des mots, pour peindre leurs rêves. À l’imagination du rêve Dostoïevsky préfère la réalité, tout aussi imaginaire : « Exhiber les entrailles de mon âme au marché littéraire serait une bassesse » - « Тащить внутренность души моей на литературный рынок почёл бы подлостью ». | | | | |
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| noblesse | | | La consolation – l’enthousiasme de la faiblesse ; le cynisme – l’enthousiasme de la force. | | | | |
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| noblesse | | | On apprécie une chose selon deux critères : le sens, qui la résume, ou l’aspiration qu’elle provoque. La prose du premier critère, la domination, l’envahissement par le sens, caractérisent notre minable époque. Le second critère fut à l’origine de toute poésie, qui, aujourd’hui, rendit l’âme. Dans l’absolu, la demande de la noblesse est la même, mais dans le relatif cette demande devint microscopique à cause du déferlement des goujats innombrables dans les aréopages. | | | | |
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| noblesse | | | Les sentiments ne sont jamais profonds, la profondeur étant la faculté de voir plus loin, tandis que les sentiments sont aveugles. Le seul lieu, où ils sont à l’aise, c’est la hauteur, la noblesse. Qu’ils soient vils ou purs, c’est la musique et non pas le discours qui les traduit fidèlement. | | | | |
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| noblesse | | | Ils s’effarouchent de voir des mythes transformés en concepts ; ils ne comprennent pas qu’il y a autant de concepts dans la peinture d’un mystère que dans l’exposé d’un fait divers. Tout mythe n’est pas noble ; et la neutralité des concepts peut servir aussi bien une bassesse qu’une grandeur. | | | | |
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| noblesse | | | La plupart de défis, que la vie nous lance, sont mesquins ; les bras, ces symboles de nos résignations ou de nos héroïsmes, devraient, plus souvent, se baisser, songeurs, que se dresser, vengeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes que tu t’imposes doivent t’isoler de tout ce qui est bas et te permettre de garder de la hauteur. Plus librement tu t’éloignes de la prose de la vie, plus libre sera la poésie de tes rêves. « Moins de droits extérieurs signifie plus d’intérieurs »** - Tsvétaeva - « Чем меньше внешних прав, тем больше внутренних ». | | | | |
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| noblesse | | | La vilenie de tout être inculte réside dans la volonté de succomber à l’abrutissement – cette maxime est-elle bête ? - certainement, mais au même degré que son reflet dans le miroir de la bêtise : « La noblesse de tout être pensant réside dans le pouvoir de se vaincre par la réflexion » - F.Mauriac. | | | | |
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| russie | | | Encore une image russe incomprise : l'homme du souterrain, dans lequel l'Européen voit un outsider, einen unbehausten Menschen, un sans-abri (seul Nietzsche comprit le vrai sens), tandis qu'il n'est qu'un composant sur quatre (avec le surhomme, les hommes et l'homme tout court) de tout homme – le sous-homme. | | | | |
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| russie | | | L'ironie au royaume du goujat, le millénarisme du peuple théophore : la prophétie d'une fraternité en Christ se mue en complicité avec l'Antéchrist. L'appel à une liberté dans la douleur se traduit en recherche d'un bonheur sans liberté. L'impossibilité de construire une société chrétienne sans le Christ. L'absence de théodicées abstraites dans l'orthodoxie russe, qui voit la seule démonstration de l'existence divine dans la palpitation du cœur humain, à l'évocation de la merveille de la vie. | | | | |
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| russie | | | Ici, les poètes furent niais et les grands esprits - secs. Le deuxième joug mongol ! Mais, alors, l'humiliation matérielle amena l'indigence spirituelle, tandis que, maintenant, l'humiliation spirituelle fut censée amener le bien-être matériel. « Une domination étrangère, féroce, avilissante, dont le pouvoir national a hérité l’esprit » - Tchaadaev. | | | | |
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| russie | | | L'homme est bon, disent les Russes, mais on a intérêt, en Russie, d'être une crapule, pour survivre. L'homme est mauvais, dit-on en Europe, où il est profitable d'être bon. | | | | |
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| russie | | | Avec la question de l'origine de la tragédie communiste, on gagne en lucidité en répondant, successivement : puisqu'il y avait des salauds en Russie, puisqu'il y en avait dans des pays satellites, puisqu'en tout pays on peut trouver des hommes généreux. Cette idée généreuse est condamnée à l'horreur, car : une fois l'idée érigée en raison d'État, inévitablement, des salopards conformistes accéderont au pouvoir et des innocents auront peur de leur innocence. | | | | |
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| russie | | | Dans la vie, il est impossible de garder la même hauteur que dans le rêve ; la profondeur ou la bassesse accompagnent si souvent une vie, trop lourde ou trop cruelle. « La pensée russe semble attirée par la hauteur, mais pourquoi sa vie est si basse ? » - Tchékhov - « Русскому человеку свойственен возвышенный образ мыслей, но почему в жизни он хватает так невысоко? » - ce ne sont que rarement des pensées ; le plus souvent ce sont des délires, des proclamations, des incantations. | | | | |
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| russie | | | Jamais, depuis Catherine II, le parti de la liberté ne fut aussi orphelin de ses élites que dans la Russie du XXI-ème siècle ; c'est avec nostalgie qu'on se souvient encore des aristocrates du temps de Pouchkine, des socialistes du temps de Dostoïevsky, de l'intelligentsia du temps de Tchékhov ou même des dissidents du temps de Pasternak - des voyous corrompus votent aujourd'hui, en pleine liberté, pour … voyous corrompus. | | | | |
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| russie | | | Les élites sont de trois types, selon ces trois critères : le prestige, le pouvoir, l’argent. En URSS, la première élite fut composée de scientifiques et d’artistes ; la deuxième – de despotes incultes ; la troisième n’exista pratiquement pas. Dans la Russie actuelle, la première et la troisième, fusionnées comme partout ailleurs, se vouent au commerce, et la deuxième n’exhibe que des voyous, plus incultes que jamais. | | | | |
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| russie | | | Le génie allemand caresse la pureté romantique et la réduit à la poésie souriante. Trois génies russes, Dostoïevsky, Tchaïkovsky, Tchékhov, se saisissent de la pureté réelle et y découvrent une philosophie sanglotante ; la pureté, chez eux, est condamnée à cohabiter avec la bassesse, le vice, l'évanescence. | | | | |
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| russie | | | Que trouvaient, jadis, à la bonne hauteur, le Français et le Russe ? - le lit et la table, l'herbe et le ciel. C'est l'appétit des organes vitaux qui le dictait. Aujourd'hui, c'est le besoin créé par les autres, dans des organes éteints, qui le détermine, à chaque allumage de téléviseur. | | | | |
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| russie | | | Presque miraculeusement, la liberté et la raison furent offertes à la Russie post-bolchevique. Qu'en a-t-elle retiré ? - la violence sans bornes et la bigoterie la plus servile, ces traits moyenâgeux, y ressurgirent, accompagnés de haines et de ressentiments, toujours bas, toujours dostoïevskiens. « De l'arbre que nous sommes - et le gourdin et l'icône » - proverbe russe - « Из нас, как из дерева, — и дубина, и икона ». | | | | |
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| russie | | | Dostoïevsky, Tolstoï, Tchékhov partent de trois sortes de honte : la honte de sa vilenie dissimulée, la honte de ses privilèges aléatoires, la honte de sa faiblesse fatale – un drame psychologique, une confession morale, une tragédie spirituelle. | | | | |
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| russie | | | Tous les progrès européens le doivent à la capacité de dialoguer, de se tolérer. Ces mots, pour le Russe, sont à jamais proscrits : « En russe, tout compromis porte l'empreinte d'une basse crapulerie » - Berbérova - « Компромисс, на русском языке, носит на себе печать мелкой подлости ». | | | | |
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| russie | | | Depuis le retour de la Crimée en Russie, une russophobie héréditaire, viscérale, primitive déferle sur la scène publique en Europe, ce qui pousse tout Européen indépendant à chercher des excuses au régime pourri russe. Le même aveuglement frappait les intellectuels européens après la Révolution russe, mais à l’époque le pays, au moins, fut dirigé par quelques rêveurs, cultivés et désintéressés, tandis qu’aujourd’hui il l’est par des analphabètes et prévaricateurs. | | | | |
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| russie | | | La Révolution russe fut bien une révolution du peuple, anti-démocratique, tandis que la classe éduquée était attachée à la liberté. « La Révolution donna libre cours aux instincts bestiaux et rejeta toutes les forces intellectuelles de la démocratie » - Gorky - « Революция дала простор зверским инстинктам, отбросила в сторону все интеллектуальные силы демократии ». | | | | |
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| russie | | | Si, dans le regard sur la Russie, on exclut tout lyrisme géopolitique, idéologique ou religieux, si, donc, on ne tient qu’à la réalité, c’est-à-dire à la matière et à l’esprit, on définirait ainsi le régime actuel russe : sous l’angle de la matière – une ploutocratie, sous l’angle de l’esprit – une ochlocratie. | | | | |
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| russie | | | Les Russes adorent l’arbitraire de leur Chef suprême, dont les foudres frappent les méchants et dont la bonté flatte le peuple. La liberté, dont l’exercice se rend possible grâce au respect de la Loi, reste une grande inconnue inutile sous un régime pseudo-paternaliste. « Un gouvernement, qui serait fondé sur le principe de la bienveillance paternelle envers un peuple, est le pire despotisme que l’on puisse imaginer » - Kant - « Eine Regierung, die auf dem Prinzip des Wohlwollens gegen das Volk als eines Vaters errichtet wäre, ist der größte denkbare Despotismus ». | | | | |
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| russie | | | Une poignée d’intellectuels essaya de raccrocher la Russie post-communiste à l’Europe démocratique ; la liberté ne réveilla que des bandits, qui finirent par se hisser au pouvoir. L’Europe horrifiée recula devant un intrus inconvenant. Celui-ci, dépité, s’auto-proclama anti-globaliste, sans comprendre, que la démocratie n’est qu’un minuscule îlot exceptionnel, au milieu de l’océan des tyrannies majoritaires, globalisantes. À l’élite mondiale, il préféra la meute, la bande, la mafia claniques. | | | | |
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| russie | | | L’arbitraire du pouvoir des forts et la servilité apeurée des faibles, tous les deux asiatiques par leurs origines et passant, facilement, de l’un à l’autre, - tel est la triste Histoire politique russe, et que résume bien le plus notoire des russophobes lord A.Tennyson : « Contrée sauvage, où le Pouvoir et la Peur se rencontrent aux sommets de la brutalité » - « A savage land where meet the coarse extremes of Power and Fear ». | | | | |
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| russie | | | La haine, provenant d’un sentiment d’injustice, finira par s’assagir ; la haine, qui n’aurait pour ancêtres que la barbarie, ne peut déboucher que sur une folie meurtrière – tel est le bilan du bolchevisme. « L'aboutissement bolchevique de la cruauté et de la férocité, évoluant vers une folie de la haine universelle » - B.Russell - « The Bolshevik outlook is the outcome of the cruelty and the ferocity, maddened into universal hatred ». | | | | |
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| russie | | | Dans la Russie tsariste, la criarde servitude collective fut une évidence que rien ne dissimulait ; tandis que sous chaque crâne y grouillaient des mystères. « Tout est mystère en Russie, et cependant rien n’y est secret » - G.Staël. Succédant à l’autocratie, le pouvoir des goujats et des voyous inversa la tendance – une manie du secret et l’évaporation de tout mystère. | | | | |
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| russie | | | En découvrant, que, chez les coupe-gorge islamiques d’aujourd’hui, les premières vertus sont la foi, l’humilité et la soumission, je suis horrifié de constater que, aux yeux de Dostoïevsky, ce sont exactement les trois traits les plus lumineux (светлые) du caractère national russe - вера, кротость, подчинение. Aucun grand écrivain ne préconisa la servitude avec autant de sincérité et de bassesse. | | | | |
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| russie | | | Tout adulte russe subit une pression néfaste de l’État corrompu ; les lycéens et étudiants russes brillent aux compétitions dans toutes les branches scientifiques, mais, une fois adultes, ils se mettent au service des voyous, dont ils adoptent le cynisme et le conformisme. Les plus désespérés émigrent. « Les étudiants sont honnêtes et valables, ils sont notre espoir ; mais, dès qu’ils sont adultes, on voit l’avenir de la Russie en ténèbres » - Tchékhov - « Студенты - это честный, хороший народ, это надежда наша, но стоит им стать взрослыми, как будущее России обращается в дым ». | | | | |
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| russie | | | Impossible, en Russie, de distinguer un mufle d'un homme familier du raffinement. Incapacité de traduire en gestes ce qu'on éprouve en sentiments. Fatalisme négatif du geste, fatalisme positif du sentiment. La règle la plus inconcevable pour un Russe : vivre en accord avec ses convictions. Et, lue au second degré, vivre en désaccord avec soi-même est source des pires souffrances, - cette bêtise devient pour lui de la haute sagesse (le pire se traduisant, paradoxalement, en meilleur), puisque le mal, la souffrance, le met en contact avec le seul soi intéressant. | | | | |
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| russie | | | Comprendre la place de son peuple, dans le concert des nations, est la première qualité d’un chef d’État et celle, qui le rapproche le mieux de ses sujets ; le seul souverain vraiment russe fut Pierre le Grand. La Russie naquit sous la hache des brigands normands ; elle agonise, aujourd’hui, sous les matraques, poisons et larcins des voyous apatrides. | | | | |
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| russie | | | L’art aristocratique français est le plus délicat du monde ; l’art bourgeois – le plus vulgaire. En Russie, l’art aristocratique est rare – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – et il est ironique ou romantique ; et l’art bourgeois y est destiné aux boutiquiers ou aux moujiks. Les intellectuels français se mêlent de politique, pour en dénoncer des failles législatives ; l’intelligentsia russe s’y intéresse également, mais pour plaindre la misère des humbles ou pour stigmatiser leur passivité. | | | | |
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| russie | | | L’amour-propre en souffrance produisit tant de bileux, de ratés, de tyrans. Aujourd’hui, le chef de la bande régnante russe exhibe tous les symptômes de cette engeance dégénérée. | | | | |
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| russie | | | Avant le coup d’État bolchevik, la Russie impériale comptait une pléiade d’artistes extraordinairement doués ; mais dans la Russie de la racaille actuelle, personne, généalogiquement, ne s’en réclame. En revanche, ces goujats se gargarisent d’être descendants de la noblesse, d’officiers ou d’archimandrites, de marchands de bois ou de fabricants de cartons. La corruption fut la source de la fortune de ces deux générations de ploucs. | | | | |
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| russie | | | Des tyranneaux en puissance existent partout, mais dans les pays démocratiques, la loi limite leurs appétits. Les lois étant excessivement élastiques dans la Russie de l’arbitraire général, chaque esclave peut trouver un domaine – familial, social, professionnel – où il puisse exercer, en toute impunité, ses lubies tyranniques, il devient tyranneau en acte, il « expie, par une soumission avilissante, l’espoir d’exercer la tyrannie chez les autres » - Custine. Si un Russe n’est pas esclave, il n’est pas tyran, mais c’est un cas rare. | | | | |
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| russie | | | Deux courants, l’un économique et l’autre politique, décrivent, respectivement, la normalisation et la chute russes. Le premier est une américanisation – progrès de la civilisation (hôtels, restaurants, imprimerie, oligarques) et la banalisation de la culture (primat des journalistes et économistes, platitude littéraire et théâtrale). Le second est une mongolisation – tyrannie, brutalité, violence, arbitraire. | | | | |
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| russie | | | À première vue, l’horreur soviétique, pour un intellectuel, était due au marxisme-léninisme réel, le privant d’une liberté spirituelle. Plus tard, il comprend que cette horreur provenait de la populace qui, tout en ignorant ce qui est une liberté quelconque, la déteste, préfère le knout à la Loi et cherche, elle-même, à jouer au tyranneau au sein d’un groupe familial ou social. | | | | |
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| solitude | | | La production de bile provient d'une trop grande propension à la sédentarité. Les prophètes, pour gagner en dignité, renonçaient à la patrie pour s'exiler au désert. | | | | |
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| solitude | | | Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot. « Que le Tsar de toutes les Russies voie la platitude misérable de ma vie avec des yeux pleins de pitié » - Shakespeare - « That the Emperor of Russia did but see the flatness of my misery with eyes of pity » - même sans être étouffé par la platitude, j'accueille humblement une pitié, surtout en compagnie d'une ironie. « Les plus hautes formes de la compréhension sont le rire et la pitié humaine »*** - R.Feynman - « The highest forms of understanding are laughter and human compassion ». | | | | |
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| solitude | | | Se suffire à soi-même - la plus noble et la plus … ignoble des attitudes, autarcie ou narcissisme ; la formule de l'amour étant, semble-t-il : deux en un (Platon, Arendt) ou, mieux, deux en tant qu'un (Maître Eckhart). « L'ignare hautain se suffit à lui-même » - Lope de Vega - « Se sufre a sí mismo un ignorante soberbio ». | | | | |
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| solitude | | | Le saint désarmé ou l'artiste solitaire veulent vouer le monde à la faiblesse, dans le domaine du bon, et à l'image, dans celui du beau. Mais le monde se donne à la canaille du nombre et de la force : « Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble » - G.Bernanos. Une des joies du Nombre étant de s'acharner contre le Faible, celui-ci subira donc, sous le Nombre, une double tyrannie, abominable et ignoble. « Le mal, aujourd'hui, s'appelle Nombre » - Moravia - « Il male, oggi, si chiama legione ». | | | | |
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| solitude | | | Dans la société moderne, on ne pourrit plus d'être entassés ; l'air y devint si aseptisé, le climat artificiel si stérile et les pompes funèbres si promptes à débarrasser la terre de toute pestilence. Les pires des gangrènes se forment désormais au-delà des épidermes ; et c'est le sens du coude qui permet parfois de chasser le troupeau de l'âme. | | | | |
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| solitude | | | On ne sait jamais d'où vient notre vocation : d'une voie tracée par des autres, ou d'une écoute solitaire de certaines voix. Ne te moque donc pas de ce stratagème de coquin : « Il n'y aura œuvre si vile ni sordide, laquelle ne reluise devant Dieu, moyennant qu'en icelle nous servions à notre vocation » - Calvin - où tout honnête homme a des leçons à tirer. | | | | |
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| solitude | | | L'un des aspects les plus originaux de notre époque : le troupeau aux bas appétits chasse des hauteurs tout ermite porteur de sermons pas assez nourrissants. Heureusement, il n'y a pas que des hauteurs des pâturages, mais aussi celles des naufrages, que n'atteignent que les porteurs d'un souffle fort, d'une grande voile ou d'un beau message à confier à une bouteille. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | Les repus, qui placent leur solitude entre deux dîners en ville, la redoutent plus que les autres, tout en bavardant sur ses béatitudes. « Le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible » - Pascal - puisqu'il est une chose trop basse. Dans la vraie solitude naît la plus noire des souffrances et la plus pure des métaphores. Nietzsche place encore plus en amont les souffrances de pacotille : « Le pessimisme du déjeuner, qui ne passe pas » - « Pessimismus als zurückgetretenes Mittagessen ». | | | | |
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| solitude | | | Tous ceux qui optèrent pour la solitude sont de piètres repus ; je ne respecte que ceux qui y furent prédestinés. Une volonté, lucide et basse, ou une résignation, obscure et haute. | | | | |
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| solitude | | | Lorsque la scène publique était étroite, seul quelques têtes bien éduquées en composaient la dramaturgie, héritée, d'ailleurs, d'un passé filtré, donc – d'une culture. Pour un esprit ambitieux, y figurer était valorisant plutôt que dégradant. Mais aujourd'hui, où l'immense majorité des pièces, jouées sur cette estrade surpeuplée, aborde des thèmes minables, dans un style de goujats. Un bon esprit doit s'en exclure, chercher un ailleurs silencieux, pour préserver la pureté de sa musique, voulue angélique. « Pour vivre saintement, vivons cachés »** - R.Debray. | | | | |
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| solitude | | | Quant à la honte, je n’en connais que la honte de solitaire, lorsque mon rêve est le juge, et mon action – le délinquant. La honte devant autrui est de la lâcheté. | | | | |
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| solitude | | | Globalement, le bon goût parvenait à se faire reconnaître, puisque les hiérarchies n’étaient pas encore influencées par les statistiques. Mais aujourd’hui, où domine le goût de masse, avoir du goût condamne à la solitude. « Être privé de goût est une moindre calamité que de l’avoir médiocre » - Pasternak - « Бедствие среднего вкуса хуже бедствия безвкусицы ». Les deux calamiteux en furent inconscients ; aujourd’hui, ils ricanent de la calamité de ceux qui ont du goût, calamité aigüe, humiliante et inaperçue par les chanceux, c’est-à-dire par les bouseux de goût. | | | | |
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| solitude | | | La meilleure voie, qui t’évite l’isolement, est d’être dans la moyenne, d’accepter, sagement ou bêtement, un conformisme, raisonnable ou abject. Tandis qu’une grande faiblesse ou une grande force te condamnent ou te prédestinent à la solitude. La faiblesse t’isole ; tu t’isoles par la force. « À quelles forces farouches il faut faire appel, pour surmonter le progressus in simile » - Nietzsche - « Man muss ungeheure Gegenkräfte anrufen, um den progressus in simile zu kreuzen ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude te rend mélancolique, car, une fois seul, toutes tes vertus perdent leur sens, et tu restes, pour une raison inconnue, en compagnie de tes seules vilenies passées. Seuls les sots ou les hypocrites cherchent la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Tant de repus, grégaires et insignifiants, proclament leur solitude planétaire, que, parfois, j’ai honte de m’imaginer en leur compagnie dégradante. | | | | |
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| solitude | | | Quelle que soit ta noble conviction, elle sera, à coup sûr, partagée aussi par quelques ploucs indignes ; et tu devrais avoir honte de telles assemblées. Vis plutôt de tes illusions ; même inarticulées, elles se tourneraient vers un frère ; ainsi, au moins, tu protégeras d’intrusions indésirables ta solitude. | | | | |
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| solitude | | | La vulgarité des grincheux est dans la facilité grégaire de leur position ; la noblesse des enthousiastes est dans la difficulté de leur pose de solitaires. | | | | |
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| solitude | | | La fierté est humble mais superlative, et l’orgueil – comparatif et exagéré. Haute faiblesse et force basse. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les réussites, tu les dois à la foule, dont tu rejoindras la lie, et tu ne pourras plus partager ta solitude avec les meilleurs, les purs, les humbles. « Même étant riches, ce qui nous rend pauvres, c’est ne plus pouvoir rester seul » - Hölderlin - « Das macht uns arm bei allem Reichtum, daß wir nicht allein sein können ». | | | | |
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| solitude | | | La philosophie est affaire des solitaires, vibrant de leurs élans ou de leurs angoisses, dans leur vie ou dans leur rêve ; plus elle s’occupe de contrats sociaux, plus mesquine et démagogique elle est. Mais la foule devint seul juge de toutes les productions artistiques (et la philosophie ne peut être qu’un art), ce qui transforme tous les agoraphobes potentiels en agoraphiles réels, sous la pression des verdicts publics impitoyables. | | | | |
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| solitude | | | Les livres modernes s’écrivent dans les hôtels, aéroports, restaurants ; jamais – sur une île déserte. À moi aussi, il me faut des oreilles ; mais que ce soit sur l’agora ou que ce soit sur une île déserte, j’écris avec la même ardeur nécessaire et la même sensation suffisante – une Muse m’écoute. Savoir être seul dans la foule ou savoir créer, dans la solitude, une oreille complaisante ou confraternelle est un devoir d’artiste. | | | | |
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| souffrance | | | L'expérience et la douleur assagissent le plébéien. Ne tirer aucune leçon des échecs. Ni, au reste, des réussites. Ou, mieux, rester debout, face à la honte, couché - face au succès. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur ne rend ni meilleur ni plus profond, mais elle nous laisse un libre choix entre une extrême hauteur et une extrême bassesse. Et la bassesse ressemble si souvent à de la profondeur : « Seule la grande douleur nous contraint à descendre dans notre extrême profondeur » - Nietzsche - « Erst der grosse Schmerz zwingt uns in unsre letzte Tiefe ». Que l'autre refuge, à l'opposé, m'est plus cher : « Souffrons, mais souffrons sur les cimes ! »** - Hugo. | | | | |
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| souffrance | | | On s'imagine un glorieux martyre, qu'on subit de la main des canailles déchaînées et haineuses, et l'on ploie sous l'indifférence d'un brave homme sans malice. | | | | |
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| souffrance | | | Personne ne me pousse vers le troupeau, je m'y retrouve pourtant, volontaire ou mercenaire. J'ai beau me redresser par l'intérieur, à l'extérieur je suis condamné aux exercices de reptation, même en absence de dresseur, de pesanteur, de fange. | | | | |
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| souffrance | | | Orphelin fugueur, plus d'une fois je faillis, comme bon nombre de mes congénères, crever de faim, de froid ou de la main des bagnards ou brigands, au milieu desquels je suis né. Mais au ton grinçant que prirent mes paroles aujourd'hui, cette époque ne contribua pas au centième de ce que je découvris bien plus tard : la tiédeur des repus respectueux de l'ordre public. | | | | |
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| souffrance | | | L'intérieur humain fait partie de ces choses inexistantes, qui accueillent nos meilleurs frissons ; leurs ondes extérieures deviennent de la chaleur d'homme ou de la musique d'artiste. « L'homme commence là, où, irradiant la joie autour de lui, à l'intérieur il reçoit la souffrance » - Prichvine - « Человек начинается там, где, радостный вокруг себя, он, внутри, принимает страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur est question des certitudes faciles ; c'est pourquoi la canaille heureuse prolifère et la souffrance marque le front et l'âme de celui, rare, qui ignore les passerelles entre le bien dont on rêve et le bien que, soi-disant, on fait. « Ne pas comprendre si un homme est bon ou mauvais signifie, certainement, qu'il est malheureux »** - Klioutchevsky - « Когда не поймёшь, добрый ли человек или злой, можно смело сказать, что он - несчастный ». | | | | |
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| souffrance | | | Nous sommes tous d'accord de ne pas pouvoir porter toutes les douleurs du monde. Mais les uns en retirent une honte, et les autres - une sagesse. Cette sagesse prit les proportions d'une épidémie ou d'une mutation. L'extinction de toutes les espèces de pitié y trouve son origine. | | | | |
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| souffrance | | | Les mélancoliques furent autrefois les plus brillants des écrivailleurs, ils nous emportaient vers des lieux sans nom ni date : « Tous les hommes d'exception, les philosophes et les poètes, sont bénéficiaires et victimes de la mélancolie » - Aristote. Aujourd'hui, la mélancolie dépasse rarement l'horizon des petites déceptions des petits amours-propres au milieu des petits événements, où se morfond le gai luron. | | | | |
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| souffrance | | | L'arbre a partie liée avec la défaite : voyez Poséidon, dieu titulaire de l'arbre, protecteur de la malheureuse Troie, parquant sa descendance en Atlantide, engloutie dans l'oubli des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | En quoi le boutiquier est pire qu'un goujat : ta complainte ne réveillera chez lui ni hostilité ni compassion. Être sans cervelle frappe la capacité de la parole, être sans cœur prive d'ouïe. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'homme de l'utile, un travail est stérile, s'il ne laisse pas de traces. Pour l'homme du futile - s'il mutile des horizons ou des firmaments. | | | | |
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| souffrance | | | Une intuition naïve fait naître la pensée - d'un danger. Ce qui explique la manie du minable à évoquer des cataclysmes dictant ses pensées ahuries et dangereuses. La haute pensée est à l'abri des basses contagions, et il est bête de croire, que « penser haut est dangereux » - proverbe latin - « altum sapere periculosum ». C'est dans les foires, médiatiques ou universitaires, que même le penser bas, sans parler de penser tout court, est proclamé dangereux. La meilleure demeure de la pensée est la solitude, hermétique aux poisons et immunisée contre les morsures. | | | | |
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| souffrance | | | Nous sommes tous prolixes à geindre des souffrances que nous subissons ; il serait plus juste de nous attarder sur celles que nous infligeons, le plus souvent à notre insu. Les premières ne nous rapprochent pas du bien, les secondes - nous font, au moins, y réfléchir : souffrir, c'est haut, noble, aléatoire et visible ; faire souffrir, c'est invisible, infâme, fatal et profond. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance au positif – les bobos, l'oppression, la misère – est une bonne précondition d'une écriture emphatique. La souffrance au comparatif – les défaites, les jalousies, le manque de pot – est toujours mesquine et bien méritée. La souffrance au superlatif – la hauteur désertique, la douleur inscrite dans l'harmonie du monde, le temps, nivelant nos passions et nos talents – cette souffrance-là est inconnue des plébéiens, elle est le lot du sel de la terre, le sel des larmes. | | | | |
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| souffrance | | | Pour peindre l'enfer, Dante n'a que l'embarras de noms et de faits, mais dès qu'il se met à s'attaquer au Paradis, il est à court de couleurs et d'exemples. Et comme lui, tous les bienheureux n'y mettent que leur Maître et/ou leur Béatrix. | | | | |
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| souffrance | | | Ne regarde pas la vie à ras d'yeux, en face, en regard. Le danger n'est pas dans son horreur, mais dans son ennui. La familiarité n'est exaltante qu'avec l'abject. | | | | |
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| souffrance | | | Aux portes du Sublime s'acharnent les douaniers de la médiocrité humaine. Plus cachottier est mon cœur-pèlerin, plus monstrueuse est la fouille. Montre tes bras tombés, avant qu'on ne fasse tomber les bandeaux de tes plaies. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance naît de l'admiration ; l'une des admirations les plus profondes surgit d'un désespoir bien peint ; cette tâche incombe à l'esprit philosophique et à l'âme poétique. L'admiration basse est liée à la vénération de l'héroïsme, ce contraire de l'esprit et de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité des jouissances et des peines, dans les cœurs des hommes, explique l'extinction des âmes mieux que l'invasion des esprits par le robot. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance la plus haute, et donc (quoique) détachée de la matière, je la vois dans le monde imaginaire, où règnent les caprices de l'âme ; les repus placent leurs jérémiades dans le récit de leur vie, censée être réelle, et où gémit leur corps ou, dans le meilleur des cas, leur esprit. Mes souffrances réelles tapissent ma vie, mais témoignent du chaos, du hasard, de la déspiritualisation, ne méritant aucun réquisitoire artistique. Je ne verserai pas mes déboires réels dans le ciboire virtuel de mes prières. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune terreur dans ma vie ne fut comparable à celle que je vécus le jour de la mort de ma mère : une sensation bestiale d'abandon, de danger imminent, de pétrification de tout lien avec le monde des vivants, de perte de toute source vivifiante. L'absurdité de tout acte, l'insignifiance de tout mot, la bassesse de toute idée. Et quelle horreur, cette réaction de Valéry, dans les mêmes circonstances : « Je voudrais écrire un petit recueil sur elle ». | | | | |
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| souffrance | | | Le stoïcisme ne veut pas voir dans la solitude et la souffrance – des misères atroces, comme le voit le nihilisme. Le nier, c'est pratiquer un optimisme tragique ; l'admettre – une tragédie optimiste. C'est le qualificatif qui signale si tu dis non ou oui à la vie insupportable ; le nom n'indique que la tonalité. La basse lutte ou la haute consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne jalouse jamais les hommes supérieurs, puisque la supériorité, c’est la solitude, et la solitude, c’est la souffrance. Je jalouserais plutôt le plouc, inconscient de son infériorité et nageant dans un gras bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | Il suffit d’être intelligent et un brin sensible, pour qu’une réelle souffrance vous envahisse, à n’importe quel moment de l’existence. Le repu, lui, « attend une souffrance pour travailler » - Proust - ces souffrances - stomacales, administratives ou donjuanesques - se cultivent en dîners en ville, où l'on gave ses peines de cœur. | | | | |
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| souffrance | | | Pour moi, spectateur, l’extinction des âmes chez les hommes n'est qu'un mélodrame ; la perte de vitalité de mon âme à moi est une tragédie, pour l’acteur que je suis. Un talent perdant son élan, une passion se morfondant dans un infâme équilibre, une voix adressée à Dieu et qui chercherait, bassement, des oreilles vulgaires – tant de rôles que je serais amené à jouer sur une scène de moins en moins obscure, devant mon soi inconnu, dramaturge lucide et juge inclément. « C’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme »*** - Unamuno - « Por esto me tortura el problema de la duración de mi alma ». | | | | |
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| souffrance | | | En gros, c’est entre l’ange et la bête, au sein d’un même personnage, que se déroulent les vraies tragédies. Opposer les bons aux méchants, les sots aux brillants, les libres aux serviles est une démarche anti-artistique. « Des caractères antinomiques, ce n’est pas de l’art, c’est un ressort vulgaire des tragédies françaises » - Pouchkine - « Противуположности характеров - вовсе не искусство, но пошлая пружина французских трагедий ». | | | | |
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| souffrance | | | Le mufle : je lui présente ce qui, en moi, est vulnérable, il ne met même plus de doigts dans mes plaies, il me laisse sur ma croix, aux soins du service de nettoyage social. Le noble : dans le vulnérable, il devinera et me montrera de l'invulnérable. Tant d'espérance pour les organes de mon anatomie mentale devenus talons d'Achille. | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche, dans sa grande souffrance, cherchait, lamentablement, du respect et de l’estime ; la pitié l’insultait ; son aristocratisme y devenait petit-bourgeois. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants de bonheur – sentimental, créatif, visionnaire –, il faut les déposer en hauteur, inaccessible aux actes et même aux pensées. Ainsi, ils serviront de points d’espérance, le jour où ce bonheur aura faibli. La hauteur protège contre les déceptions, qui sont le lot des avidités terrestres. | | | | |
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