| cité | | | Face aux furibonds de tout poil, on vous dit : « il ne faut pas s'en prendre aux hommes, mais réfuter leurs idées ». Mais les idées, qui menèrent les hommes aux pires calamités, furent parmi les plus belles et irréfutables ! Prenez l'idée nihiliste (intime) et les monstres (socio-politiques), qui en naissent : le nazisme et le bolchevisme. L'homme est bien un ange d'idées, s'exprimant dans un langage de bêtes. Il s'agit d'identifier la bête. Il faudrait n'encourager que le mouton, l'écureuil et la fourmi. Se méfier de rossignols, chouettes, aigles, lions, chats. En fin de compte, tout ce qui est beau et séduisant n'aurait-il sa place que dans des zoos, musées et bibliothèques ? | | | | |
|
| cité | | | L'idée, qu'un homme quelconque en vaut un autre, est une idée aristocratique. L'idée démocratique est qu'il faille permettre à un homme quelconque de dominer un autre, s'il en a des moyens légaux. L'idée tyrannique est, qu'un chef élu de Dieu vaut mieux qu'un élu des hommes : « Il est plus facile à un chameau de passer par un chas d'aiguille, qu'à un grand homme - d'être découvert par une élection » - Hitler - « Eher geht ein Kamel durch ein Nadelöhr, ehe ein großer Mann durch eine Wahl entdeckt wird ». | | | | |
|
| cité | | | La forme que prend le débat des idées : en Russie - le sermon sur la Montagne ; en Allemagne - l'ascension d'un cénobite ; chez les Anglo-Saxons - le pragmatisme démocratique ; en France - la guerre civile. | | | | |
|
| cité | | | La Russie est trop pleine d'une vie sans forme ; je me réjouis chaque fois qu'elle se tourne vers les autres pour se manifester. La France brille par un vide vital, que ne façonnent que les délicats ; je me récrie plus que le Français souchien contre ses emprunts au communisme russe, à l'ordre allemand ou à la puissance américaine. | | | | |
|
| cité | | | Toute la philosophie allemande d'avant Nietzsche préparait le chemin du robot, et paradoxalement ce sont les pires des robots allemands qui ont choisi pour symbole - Nietzsche ! On reconnaît une noble pensée par les catastrophes que déclencherait sa mise en application. « Néron eût été un grand prince, s'il n'eut été gâté par le galimatias de Sénèque » - Ch.Fourier. | | | | |
|
| cité | | | Un caporal aryosophe (Hitler) en héros d'un humanisme belliqueux, un séminariste caucasien (Staline) en héraut d'un humanisme évangélique - les professionnels, les haut gradés, les généraux ou les papes, firent meilleure fortune dans le métier de racoleurs. | | | | |
|
| cité | | | Tout regard sur le nazisme ou le stalinisme, qui n'y décèle pas une part du lyrisme allemand ou russe et tente de les réduire aux tentations totalitaires, est creux. Le ressort commun de ces deux monstres est une tentative pathétique de substituer au mesquin le grandiose. Une passion, pas une structure. Qui fait monter Wagner et Bakounine, en 1848, sur le même côté des barricades. | | | | |
|
| cité | | | L'étrange parallèle entre l'Allemagne et la Russie : une multitude de voix, jeunes et rebelles, jaillirent au lendemain des cataclysmes de la Grande Guerre, un silence de mort suivit l'écroulement du nazisme et du stalinisme. La vitalité de la résignation n'existe plus ; l'horreur ou la honte de la conscience morale se transforment en une paisible, orgueilleuse et stérile conscience mentale. | | | | |
|
| cité | | | Mon sens de l'universalité : je suis sur ma planète, quand je suis avec un poète de Moscou, avec un étudiant de Marbourg, avec un félibre de Provence, avec un pope d'Athos, avec un lazzarone de Naples, avec une guapa d'Estrémadure. Plus je monte vers Bruxelles, Hong Kong ou New York, plus je me sens extraterrestre. | | | | |
|
| cité | | | Pour donner à Valéry ou Cioran la gloire populaire de Nietzsche, il faudrait qu'un futur Hitler, Staline ou Attila s'en entichât. Hélas, l'arbre et les ruines n'ont pas la puissance mobilisatrice du surhomme. | | | | |
|
| cité | | | Pour que le néon et l'hygiène satisfissent le besoin des hommes en lumière et en pureté, il fallut, au XX-ème siècle, tenter les deux termes de l'alternative tolstoïenne : éclairer ou être pur (светить или быть чистым), le phénomène ou le fantasme, le communisme ou le nazisme, aboutissant aux ténèbres et à la boue. La cuirasse exclut la pureté d'âme quoi qu'en pense Dante : « sous l'armure du sentiment d'être pur » - « sotto l'asbergo del sentirsi pura ». | | | | |
|
| cité | | | Le boutiquier comme symbole, tel est le point de départ commun de Marx et de Hitler, du marxisme et du nazisme. L'élan de haute justice de Marx, pour redresser le faible, ou la pulsion de basse envie de Hitler, pour se dresser en force. La haine de tout boutiquier - l'attitude marxiste, ou la haine du grand boutiquier par le petit - l'attitude des nazis. Mais l'élan ou la pulsion, lâchés dans la foule, produisent le même effet - la férocité contre l'autre. | | | | |
|
| cité | | | Staline chérit la révolution, Hitler mise sur le militarisme : selon Staline, il n'y aura jamais de révolution en Allemagne, puisque pour la faire il faudrait piétiner quelques gazons ; selon Hitler, il n'y aura jamais de bonne armée en Angleterre, puisque ses divisions blindées manquent de polygones, dont l'aménagement demanderait l'expropriation de quelques manoirs de la gentry. | | | | |
|
| cité | | | En paroles, le Français appelle de ses vœux le chaos et lance un non orgueilleux au monde, mais en pratique il est obnubilé par la logique, tempérée par un oui harmonieux. L'Allemand, en paroles, veut découvrir de l'ordre partout dans le monde, auquel il adresse un oui humble ou héroïque, mais en pratique il se permet tant d'écarts comportementaux, dictés par un non de poète. Le non est dans le langage, et l'idée - dans la pensée. Le chaos survit aux mots, mais succombe aux concepts. Vénérer l'ordre, c'est renoncer au mot final et chercher l'idée minimale. | | | | |
|
| cité | | | Le nazisme fut un provincialisme, et le bolchevisme - un universalisme. Le folklore ou la philosophie. Et ils s'écroulèrent, confrontés à leurs antagonistes : à l'universalité du genre humain et au folklore du peuple russe. | | | | |
|
| cité | | | Deux points capitaux communs, entre le nazisme et le bolchevisme : l'exaltation du vainqueur et l'élimination du vaincu ; sur le premier point, les sources sont à l'opposé, l'anti-humanisme face à l'humanisme : glorifier le fort, le supérieur ou bien le faible, l'exploité ; mais sur le second point, la ressemblance est complète : voir dans l'adversaire un sous-homme, un insecte, un ennemi du peuple - le mépris d'espèce aboutissant même plus sûrement à l'abattoir qu'à la salle de tortures. Et si c'était une fatalité de tout matérialisme ? - « En supprimant les injustes, on s'assurera plus de tranquillité » - Démocrite. | | | | |
|
| cité | | | C'est Kant qui fut l'inspirateur des purges bolcheviste et nazie : « Celui qui devient ver de terre ne doit pas s'étonner qu'on l'écrase » - « Wer sich zum Wurm macht, kann nachher nicht klagen, wenn er mit Füßen getreten wird » - le droit d'inclusion dans la famille des vers étant accordé à la police secrète. Peut-on être gardien d'un camp de concentration, si l'on voit dans chaque homme un miracle divin ? En n'y voyant qu'un robot, au moins, on n'en coupe pas l'alimentation ni ne le liquide. | | | | |
|
| cité | | | La place de l'opposition politique, aux moments les plus dramatiques de l'histoire d'un pays : en Russie – le souterrain, en Allemagne – le camp de concentration, en France – les nues des vœux pieux parlementaires. | | | | |
|
| cité | | | L'adhésion à Hitler ne pouvait être que de l'égoïsme de celui qui aimerait se trouver parmi les forts ; l'adhésion à Staline était surtout de l'altruisme, de la compassion pour les faibles. L'ennui, c'est que ce n'est ni le fort ni le faible qui furent bénéficiaires de ces ordres, mais le mouchard, l'assassin et le lèche-bottes. | | | | |
|
| cité | | | On s'ennuyait ferme avec des explications du monde ; le prurit des transformations s'empara, au siècle dernier, de la Russie et de l'Allemagne, en suscitant d'immenses enthousiasmes et débouchant sur d'immenses charniers. Au lieu de tolérer la présence simultanée de l'ange et de la bête, dans l'homme solitaire, on voulut cultiver l'ange collectiviste ou la bête raciste, censés aboutir, tous les deux, à l'homme nouveau. Mais ce n'est pas lui, c'est l'humanité tout entière qui changea : personne ne s'intéresse plus aux explications du monde, tous se contentent de sa gestion. | | | | |
|
| cité | | | En politique, comme en culture, je suis mauvais citoyen et mauvais contemporain. Je salue le débat sur l'identité nationale, mais je sais, que, d'après les critères courants, je suis mauvais Russe, mauvais Allemand et mauvais Français. Ce qui me console, c'est que je me retrouverais dans la même catégorie que Pouchkine, Nietzsche et Valéry. | | | | |
|
| cité | | | Quels couples pathétiques engendra l'antisémitisme ! Deux grandes Juives, Arendt et S.Weil, admirées par deux grands hommes, proches des nazis, Heidegger et G.Thibon ; un grand Juif, Celan, aimé passionnément par une Aryenne, fille des nazis, I.Bachmann. Et le suicide comme la plus probable des perspectives des survivants d'Holocauste. | | | | |
|
| cité | | | Type de rebelle, dans un style type, vu par un intellectuel type (Sollers) : « Il aime Louis XV, exècre Napoléon. Il ne veut connaître que l'Allemagne maritime. Rien de plus loin de lui que la Russie. En revanche, New York lui plaît, la Chine l'intrigue. La Californie lui envie son arrière-pays. Il est sec, secret, lucide. Farouchement individualiste, il déserte volontiers les collectivités. Bref, ce sera toujours un frondeur ». Que les tyrans tremblent devant cet émeutier ! - vous avez compris, il s'agit des marchands de vin de la ville de Bordeaux. La ligne du goût coïncidant avec celle de la réussite commerciale. | | | | |
|
| cité | | | Dans quels systèmes la spiritualité était portée aux nues ? - sous le nazisme et sous le bolchevisme. Moins un régime politique se préoccupe des âmes, mieux se porteront les corps et les esprits. | | | | |
|
| cité | | | L'esprit ou l'âme s'enflamment facilement, quand on en appelle à la générosité, pour se lancer dans des aventures de la cité, tandis que le cœur reste fidèle à sa vocation de solitaire. C'est pourquoi les messages de Voltaire (l'esprit de liberté) et de Tolstoï (l'âme compatissante) jouèrent un rôle si néfaste dans les férocités révolutionnaires françaises et russes, tandis que le romantisme allemand (le cœur rêveur) excluait toute fraternité dans la rue avec des philistins. | | | | |
|
| cité | | | Quelle foule fut plus abjecte, la soviétique ou la nazie ? Celle que la peur paralysait ou celle qui ignorait la peur ? Les moutons se laissant traîner vers l'abattoir ou les robots exterminateurs ? Tout compte fait, la peur ne modifie pas grand-chose dans la nature innée de toute foule, et Spinoza : « La foule est terrible, quand elle est sans crainte » - « Terret vulgus nisi metuat » - aurait pu écrire - « sans ou avec crainte ». | | | | |
|
| cité | | | L'Histoire allemande - le soldat et ses exploits, la russe - le policier, l'anglaise - l'ingénieur, la française - l'homme d'État, l'italienne - le financier, l'espagnole - le courtisan, l'américaine - l'entrepreneur. Et l'on veut faire de l'Histoire une école de sagesse et y perçoit même une philosophie ! Dans ces enchevêtrements de faits, qui, d'ailleurs, furent encore plus aléatoires et fastidieux jadis qu'aujourd'hui. | | | | |
|
| cité | | | Le funeste projet, né dans les têtes exaltées de Marx ou Nietzsche, celui d'éduquer un homme nouveau, fut mis en chantier par les bolcheviques et les nazis, mais toute tentative de créer « un homme nouveau, intérieur et céleste » - Thomas d'Aquin - « homo novus interior et celestis » échoue à cause de l'homme ancien, tout à l'extérieur et si terre-à-terre. | | | | |
|
| cité | | | Les expériences vietnamienne, coréenne et allemande prouvèrent, que Marx avait raison : le communisme ne peut réussir dans un seul pays, puisque sa misère économique le désavoue et le condamne ; le communisme n'a que des valeurs absolues ; dans des relatives il perd rapidement pied. Les marxistes doivent attendre, que la générosité et la noblesse s'emparent de l'Amérique, avant de songer à transformer le monde. L'attente sera longue. | | | | |
|
| cité | | | Les actes des nazis sont en parfaite concordance avec leurs idéaux : la guerre, la supériorité raciale, l'extermination ou l'asservissement de races inférieures. Mais les actes des staliniens n'ont rien à voir avec l'idéal communiste : la libération par le travail, le bonheur collectif, la fraternité entre les forts et les faibles, les valeurs humanistes, opposées au lucre et à la compétition impitoyable. Tout est franc et honnête chez les premiers ; tout est fourbe et mensonger chez les seconds. L'idéal des premiers n'inspire plus que le dégoût ; celui des seconds – que la pitié. | | | | |
|
| cité | | | Le communisme est enfant des Lumières (Voltaire, Rousseau, Danton), comme le nazisme est celui de la Renaissance ou du Moyen Âge (la Propagande de Goebbels s'inspira de la propaganda fide de la Curie romaine, comme le modèle de la SS de Himmler, ce Loyola de Hitler, fut l'Ordre des Jésuites, qui fut le modèle originel de tout totalitarisme) ; mais le nihilisme de leurs homme ou ordre nouveaux doit beaucoup aux nouvelles valeurs de Nietzsche. | | | | |
|
| cité | | | Les nazis admiraient Sylla, les staliniens – Spartacus, mais en matière d'éloquence ils cherchèrent à imiter – en vain - Cicéron. | | | | |
|
| cité | | | Jamais on n’assista à plus sale besogne et à plus infâme paresse que, respectivement, chez les nazis et les bolcheviques, qui en appelaient, pourtant, à la pureté raciale et au travail libérateur. | | | | |
|
| cité | | | De trois révolutions, l’anglaise – industrielle et vaste, l’allemande – philosophique et profonde, la française – politique et haute, - seule la première garde de l’actualité dans la platitude moderne mercantile. La verticalité des penseurs ou des rêveurs est aujourd’hui aussi exotique et anachronique que les mystères ou les larmes. | | | | |
|
| cité | | | Le nazisme s’adressait à la bête, et le bolchevisme – à l’ange ; mais l’homme passionné est une fusion indissoluble des deux, d’où l’identité des résultats – la terreur, l'extermination d'indécis ou d’indésirables. Heureusement pour l’humanité, les passions disparurent de la scène politique ; et l’homme serein se présente désormais comme une paisible cohabitation du mouton et du robot. | | | | |
|
| cité | | | Demandez à un peuple libre, où se trouve la source de toute sagesse civile ; parmi des centaines de réponses, vous ne trouverez certainement pas cette perle germanique : « L’obéissance est le commencement de toute sagesse » - Hegel - « Der Gehorsam ist der Anfang aller Weisheit ». | | | | |
|
| cité | | | Les genres de l’adversaire respectif du bolchevisme ou du nazisme - l’ennemi du peuple et le sous-homme – ont la même espèce commune, verbalisée ainsi par les tortionnaires – la vermine. Cette ligne de parenté explique la paix d’âme, avec laquelle les bourreaux accomplissaient leur sale besogne. On ne torture pas la vermine, on l’écrase, on l’empoisonne, on la déchiquette. | | | | |
|
| cité | | | Pour préserver ce que leurs cultures ont en commun, les Européens auraient dû favoriser des déplacements internes de populations, au lieu de se laisser envahir par l’Asie et l’Afrique, culturellement incompatibles. Ils le font afin d’assurer la croissance économique, qui est, aujourd’hui, hélas, l’avatar le plus apprécié d’une civilisation. Il est trop tard d’écouter Heidegger : « Pourquoi la purification raciale de la germanité ne déboucherait pas à la fusion de la germanité et de la russité ? » - « Warum sollte nicht die Reinigung der Rasse [des Germanentums] eine große Mischung mit dem Russentum zur Folge zu haben ? » - où l’on ne comprend pas s’il s’agit d’un pro- ou anti-nazi. | | | | |
|
| mot | | | Sans rien partager avec une personne, on peut éprouver pour elle de la pitié. Mais le Mitleid (ou le сострадание) suppose une participation empathique, d’où sa mauvaise réputation auprès du Teuton hautain et sa gloire aux yeux humbles du moujik. | | | | |
|
| mot | | | Seuls des médiocres prétendent, que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable, et sa tâche est d'autant plus chevaleresque. | | | | |
|
| mot | | | Le russe et l'allemand sont pleins de mouvement, leurs phrases sont hérissées de protubérances vers l'extérieur. Ce n'est pas bon pour l'aphoriste qui veut isoler ses gemmes. Mais celles-ci doivent être animées par une harmonie dynamique et maîtrisée à l'intérieur. Et c'est ce qui manque à l'anglais. La belle pensée n'est indépendante et noble qu'en français. | | | | |
|
| mot | | | La phonétique des langues s'illustre le mieux par l'anatomie : le français - le nez, l'italien - la bouche, le russe - le palais, l'allemand - le diaphragme, l'anglais - les dents, l'espagnol - les lèvres. | | | | |
|
| mot | | | La terrible clarté du français : Gelassenheit et Abgeschiedenheit (Maître Eckhart) sont de pures métaphores invitant l'intuition ; délaissement et détachement sont des concepts d'une effroyable précision, produisant des formules. De même pour Abbau (Heidegger) et déconstruction. « Le français : l'heure sans écho-rappel, l'allemand - plutôt le rappel que l'heure (l'appel) » - Tsvétaeva - « Französisch : Uhr ohne Nachklang, deutsch - mehr Nachklang als Uhr (Schlag) ». | | | | |
|
| mot | | | J'aime la complétude des maîtres allemands : le même peut passer pour Lebemeister (maître de vie), Lesemeister (maître de lecture), Lügemeister (maître de menterie), Liegemeister (maître de la position couchée). Tout amateur d'éclairs ou d'étincelles sait que le Blitzkrieg réussit le mieux aux spécialistes du Sitzkrieg (rester couché) et du Kitzkrieg (s'adonner aux caresses). | | | | |
|
| mot | | | Le tournant linguistique du siècle dernier s'expliquerait par la lecture à la lettre de l'acte de perception, dans des langues européennes. En allemand, wahrnehmen, percevoir ou prendre pour vrai, pousse à la phénoménologie ; en français (par faux rapprochement avec percer) - à la pénétration ; en russe (вос-приятие - prendre de haut) à une prise de hauteur. | | | | |
|
| mot | | | L'étrange confusion, dans les pourquoi français, anglais, russe, italien, entre la raison et le but d'une action. L'allemand (warum, worum) y remédie légèrement, seul l'espagnol (porque, porqué) le tranche. | | | | |
|
| mot | | | Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis - Er-äugnis - Nietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être - со-бытие - le co-être, ou vers leur fusion dans le soi, qui serait un événement d'appropriation : Er-eignis der Er-eignung - Heidegger - un joli jeu de mots, en allemand, et un impossible charabia en français). « Le regard, c'est une flèche visuelle décochée vers l'infini »*** - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c'est l'absence des choses qui fait de l'infini une vraie cible. Dieu même, au moins le Dieu des Grecs, hésite entre le regard (theoro - je vois) et l'action (theo - je cours). | | | | |
|
| mot | | | Glissades orthographiques, utiles pour la science de l'ironie : âme - âne, Seele - Esel, nóos (intellect) - ónos (âne). | | | | |
|
| mot | | | Les sorts inégaux du mot : en français, il s'associe avec l'esprit ; en russe - avec le Verbe ; en anglais, il sert de refuge à l'inaction d'Hamlet ; en allemand, étant multiplié, il peut bifurquer soit vers le dictionnaire, Wörter, soit vers le Verbe, Worte. | | | | |
|
| mot | | | La passion primesautière disparaissant des entreprises des hommes, l'étymologie de pro-jet (Ent-wurf, на-бросок) devient de plus en plus incompréhensible. Mais la Entworfenheit (ouverture au monde ou, mieux, disponibilité) heideggérienne paraît être un bon terme, pour désigner la première fonction du langage - traduire l'élan de la conscience en une structure ou en un chemin d'accès des choses. | | | | |
|
| mot | | | Le sens naît d'un dialogue, donc d'un partage. La langue allemande ne s'en trompe pas, voir l'admirable série : Urteil, Vorteil, Mitteilung - jugement, préférence, message - provenant de teilen - partager. La philosophie est la poésie du dialogue. « La philosophie n'est qu'un moyen, pour atteindre ce qu'est la poésie » - F.Schlegel - « Die Philosophie ist nur ein Mittel zu dem, was die Poesie selbst ist ». | | | | |
|
| mot | | | Le ridicule du Selbstsucht (enquête sur soi), le trop sérieux du Selbstzucht (requête sur soi) - il faut se tourner vers l'ironie du Selbstwucht (quête de soi) -, ni chercher ni cultiver, mais peser. | | | | |
|
| mot | | | L'admirable langue allemande sachant si ironiquement rapprocher le sens des sens : be-stimmen, définir - munir de voix, ge-hören, appartenir - munir d'ouïe, ent-sprechen, correspondre - interdire de parole, be-greifen, appréhender - tenir avec les mains. Et ces belles oppositions : gestimmt (accordé) - bestimmt, aufhören (cesser) - gehören, versprechen (promettre) - entsprechen, angreifen (attaquer) - begreifen. | | | | |
|
| mot | | | Les mots, les choses et les dons se retrouvent, étrangement, dans l'étymologie de con-dition (donné avec), de Be-dingung (doté de choses : « Die Dinge bedingen die Sterblichen » - Heidegger) et de у-словие (près des mots). | | | | |
|
| mot | | | L'ambigüité du mot modèle : source ou reflet ; à comparer avec les clairs et expressifs Vorbild et Nachbild (les deux se retrouvant dans Urbild). | | | | |
|
| mot | | | On traduit, mécaniquement, Aufklärung par siècle des Lumières. Mais la Aufklärung (courant humaniste, populaire et chaud) gît en ruines, au milieu des machines, tandis que les Lumières (règne de la raison, froide et élitiste) triomphent à tout bout de champ, dans les têtes de loups. L'Allemand y hérite de la tragédie grecque, et le Français - du droit romain. | | | | |
|
| mot | | | Dans l'aveu s'entend la voix d'avocat (ad-vocare), dans le Ge-ständnis se voient les pieds de l'accusé, dans le при-знание se conçoit le cerveau du juge. | | | | |
|
| mot | | | Le Logos est bien un Verbe des langues latines et non pas un mot (Word, Wort, Слово) des langues germaniques et slaves. Le verbe détermine l'essence grammaticale, la rection articulée, tandis que le mot n'en est qu'un membre désarticulé. Dieu inventa une grammaire de la création ; l'homme en produit des prières, des chants ou des modes d'emploi. | | | | |
|
| mot | | | On peut voir dans l'avenir (Zu-kunft) : une origine (Her-kunft), une arrivée (An-kunft), un (r)enseignement (Aus-kunft) - mouvement, immobilité, empreinte. | | | | |
|
| mot | | | Une morphologie et une phonétique pauvres, qui ne discriminent pas les catégories syntaxiques ([rajt] en anglais, [rõ] en français, [vajs] en allemand - verbe, nom, adjectif ?), forcent le recours anormal aux astuces mécaniques - l'ordre des mots, les mots auxiliaires, les règles de concordance. Inlacrimabiles - ceux qui ne peuvent pas être pleurés - un mouvement synthétique vibrant, décomposé dans une suite analytique sans vie. | | | | |
|
| mot | | | Le genre des mots âme et esprit est le même dans toutes nos langues - nos vibrations et élévations se ressemblent. Mais non nos chutes, puisque le cœur est féminin en anglais et neutre en allemand et russe. | | | | |
|
| mot | | | En grec, la mystique de l'Un se greffe, le plus naturellement du monde, sur la branche poétique, à la métaphysique de l'Être, le verbe être (estin) y provenant du nombre un (l'article indéfini s'en mêlant majestueusement, cela débouche sur le bronze fêlé canonique du : « Ce qui n'est pas un être n'est pas non plus un être » - Leibniz ; les Allemands devinrent facilement friands de ce calembour, car une innocente substitution de lettres fait de Eins - Sein ; le nom du Dieu hyperboréen, Odin, signifie l'Un, en russe - один). À comparer avec la mystique du nombre cinq, grâce à son voisinage phonétique : penta - panta. | | | | |
|
| mot | | | L'intuition gréco-latine, tout en ignorant le nombre zéro, nous a composé quelques hosannas lyriques au néant. Semblablement, l'imagerie allemande du devenir doit beaucoup à l'emploi auxiliaire de ce verbe. Dieu est dans l'opération et non pas dans les opérandes, et donc son devenir est son être - et le retour éternel de Nietzsche est le devenir, avec la même ambition. | | | | |
|
| mot | | | Tout philosophe devrait s'interdire l'usage ontologique du verbe être (que le Stagirite ne daigna même pas mettre à côté des trois monstres : avoir, agir, pâtir, et que Lulle négligea dans ses neuvaines ; l'ontologie occidentale existe « à cause de la forme du langage indo-européen »* - Valéry). Inexistant en chinois et en japonais, fantomatique en russe, amputé de sa fonction copulative en arabe (wjd), ambivalent en espagnol et italien (l'essentiel ser-essere et l'accidentel estar-stare), envahissant en grec et allemand, il est un moyen immédiat de dépistage de la logorrhée. | | | | |
|
| mot | | | On atteint la hauteur par l'action conjuguée de deux acceptions du verbe tollere (ou aufheben) : soulever et supprimer - par le filtre éliminant le bavardage étranger du bas et par l'amplificateur élevant ton silence familier vers le haut (par ailleurs, ce que le Sauveur fit de nos péchés : tollit peccata mundi - n'est pas si clair). On devrait apprécier le chiffre sacré de 7, puisqu'en allemand il veut dire filtrer (sieben) et en russe - en famille (семью). | | | | |
|
| mot | | | Dire remonte à montrer-indiquer (sagen-zeigen, с-казать) : plus on oublie la voie à suivre, mieux on trouve la voix à chanter ! | | | | |
|
| mot | | | Encore une aberration dimensionnelle d'origine teutonne - l'image d'abîme (Abgrund), associée, bêtement, à la recherche de causes premières (Grund). Kant et Nietzsche passèrent par là, pour nous détourner de la hauteur, cette vraie source, qui entretient les meilleures soifs. | | | | |
|
| mot | | | Quand je vois, que ad-miration vient du regard, Be-geist-erung - de l'esprit et вос-хищение - de la hauteur, je comprends une part significative du caractère national. | | | | |
|
| mot | | | Le français est une langue de l'être, l'allemand et le russe – celles du devenir. Pourtant il y a plus de Parménide allemands ou russes qu'en France, où l'on préfère, à juste titre, Héraclite. | | | | |
|
| mot | | | Quel est le degré de mon arrogance, si je me prends pour un Dieu ? Les réponses varient, selon les traductions de St-Paul : je m'en saisis (something to be grasped), j'en fais mon butin (proie à s'approprier), je commets un larcin (Raub, хищение). D'où le degré de la paix de ma conscience. | | | | |
|
| mot | | | Comment voit-on la force au féminin ? - a strong woman, une forte femme, eine starke Frau, сильная женщина - on y voit, respectivement, des qualités managériales ou anatomiques, une volonté d'expansion ou d'autonomie. | | | | |
|
| mot | | | Pour les Grecs et pour Heidegger, une affirmation devient vraie, lorsqu'elle se débarrasse de voiles, qui la cachaient, d'où le dévoilement (aléthéia - Unverborgenheit) ; l'un des contraires populaires de caché (renfermé), c'est l'ouvert, d'où la perplexité d'un mathématicien, qui découvre l'Ouvert heideggérien, se détournant des limites et convergeant facilement aussi bien vers l'apophatique vérité que vers l'arrogant Être (partant de offen – ouvert et tombant sur Offenbarung – révélation ou dévoilement). Cet Ouvert promet une sortie des ténèbres vers la lumière, tandis que celui de Rilke, au contraire, nous conduit d'une lumière facile au bord de la nuit et du rêve. Le mot dé-claration aurait pu signifier un mouvement, opposé à aléthéia : priver une chose de sa clarté. | | | | |
|
| mot | | | L'Ouvert, en allemand (das Offene), signifiait jadis (par exemple, pour Hölderlin) - une libre nature, une hauteur montagnarde ; avec Rilke, le mot prit un sens mystique de l'appel des sources ; Heidegger lui donna une tournure topologique, avec le désir des frontières infinies ; enfin, Celan : « L'Ouvert est un domaine sans frontières, où l'homme se libère de lui-même » - « Das Offene ist der grenzenlose Bereich menschlicher Selbstbefreiung » - confond ce qui est sans frontières (l'infini) avec ce qui n'inclut pas ses propres frontières (l'ouvert mathématique ou lyrique que retinrent les commentateurs français). Chez Heidegger, la confusion avec le verbe ouvrir fait de l'Ouvert une espèce d'aléthéia - des mises en lumière de ce qui aurait été dissimulé. | | | | |
|
| mot | | | Être un Ouvert, c'est être ouvert à l'appel de ton étoile, vivre de révélations, plutôt que d'annonciations : révélation - enlever le voile, Offenbarung - rendre ouvert, откровение - se débarrasser du toit. Reconnaître que nos limites mystérieuses sont intouchables et, pourtant, vivre de l'aspiration vers elles, c'est aussi - avoir son propre regard, qui n'est que l'ouverture, faite non pas pour être investie, mais pour investir le monde. Notre intérieur strict n'est qu'un problème de vision, et notre extérieur - une solution visible. | | | | |
|
| mot | | | Plus vaste est la platitude niée, plus haut est l'horizon qu'on vise ; c'est pourquoi l'Allemand, s'attaquant à toute une contrée (les Philistins) est plus hautain que le Français avec son bourg (le bourgeois) ou le Russe avec sa ville (мещанин). | | | | |
|
| mot | | | L'obscurité non-poétique, dans les traductions des Anciens, est, en général, de nature non-philosophique, elle est indéniablement due aux mauvais traducteurs. J'aimerais pouvoir juger de l'énormité des traîtrises de traducteurs, dans la chaîne : le grec d'Aristote, l'arabe d'Averroès, l'anglais et le latin de M.Scot, l'allemand de Frédéric II. | | | | |
|
| mot | | | Un prévenu, exempt de toute peine, peut, tout simplement, partir (acquitter), redevenir homme libre (freisprechen), être couvert de vérités (оправдать). Le français est circonspect, l'allemand – formel, le russe – emphatique. | | | | |
|
| mot | | | L'homme intéressant est un Ouvert, tendant vers ses limites inaccessibles ; le médiocre s'accroche à sa coquille ; d'où cette curiosité - le Français, l'Allemand, le Russe s'imaginent, que les mots douillet, heimlich, уютно sont intraduisibles en d'autres langues. | | | | |
|
| mot | | | Il manque au français le mot Erkenntnis, qu'on traduit, faute de mieux, par connaissance, tandis qu'il s'y agit de quelque chose, qui est, à la fois, le processus et le résultat d'un acte primordial : le passage d'un inconnu vers le domaine du connu, au moyen d'une unification d'arbres (requête vs représentation), qui précède le concept même d'égalité, sans parler de celui de choses égales. Ce n'est pas l'égalité qui est câblée en nous, mais le mécanisme d'unification. | | | | |
|
| mot | | | Le singulier, dans l'expression zéro cheval (ou, mieux : zéro mal, zéro amour malheureuX), me met toujours dans un étrange embarras (on a bien : zero horses, null Pferde, ноль коней) - on sent, que le nombre zéro est une invention tardive, à laquelle les Français associèrent ce qui n'est guère numérique dans le discours sur l'Un ou sur Dieu, discours, qui aboutit à leur presque inexistence, à zéro. Pourtant, la règle platonicienne ou plotinienne – ce qui n'est pas l'Un est multiple – mauvaise en métaphysique, devrait être bonne, une fois appliquée à la grammaire. À rapprocher du nombre anti-grammatical mais intuitif de l'anglais : police come, the US is, ou, en russe, de l'incroyable singulier : 21 конь (21 chevaux), ou de l'invraisemblable pluriel du numéral un - один - одни (одни часы)) ! Le cas qui m'intrigue - le nombre -1 : au singulier ou au pluriel ? Minus one degrees ? Moins un maux ? En plus, il faut faire attention aux parenthèses : zero apples minus (one apple) leaves (minus one) apples ! | | | | |
|
| mot | | | Ce n'est pas dans l'évalué que l'intensité réside, mais dans l'évaluer : évaluer (schätzen), pour produire un trésor (den Schatz) ; jouir ou jouer, pour aboutir au joyau. | | | | |
|
| mot | | | Rôle néfaste que peut jouer la grammaire : la transitivité du verbe taire (tandis qu'il est intransitif en allemand, schweigen über, et en russe, молчать о) fait du silence de Wittgenstein une cachotterie ou une dissimulation, tandis qu'il s'y agit d'une impuissance ou d'un recueillement ; peut-on taire un heptagone constructible ? - la transitivité suppose l'existence, ce que ne fait pas l'intransitivité. Le Filioque n'est pas très loin. Par ailleurs, il ne serait qu'une pure chinoiserie : « Le premier engendra le second ; les deux produisirent le troisième ; et les trois firent toutes choses. L'incompréhensibilité de cette Trinité vient de son Unité » - Lao Tseu. | | | | |
|
| mot | | | Rapprochements coupables : saint - sain, holy - whole, heilig - Heil, comme si le premier souci du divin fut de garder intact, de préserver l'intégrité, de se faire prendre pour un holisme. Mais il est certain que, avant le verbe hylique, une grammaire holique fut créée. | | | | |
|
| mot | | | Husserl a tort d'opposer les signes-expressions (Ausdrücke) aux signes-indices (Anzeigen) ; les métaphores sont aussi des références, mais sortant des thésaurus ordinaires et faisant appel à l'analogie ou à l'intuition, pour bâtir une image, qui procure le plaisir ou éveille la curiosité. | | | | |
|
| mot | | | Heidegger est le plus grand mystificateur du XX-ème siècle ; c'est en philologue qu'il s'amuse avec ses jeux étymologiques, morphologiques ou phonétiques, que ses admirateurs ou adversaires prennent au sérieux, pour échafauder des vocabulaires absurdes et creux. Par exemple, dévoilement ou oubli, provenant de aléthéia grec, où la vérité serait une sortie de l'oubli, ou Gegend, Gegenüber, Gegenstand - contrée, vis-à-vis, objet, sur lesquels discutaillent tant de scrutateurs français. C'est à profusion qu'il sema ses charades et boutades ; à comparer avec les tirades anti-philologiques de Sartre. | | | | |
|
| mot | | | Pour pallier au suremploi du verbe être, les Allemands ressortirent le vieux wesen, avec le sens - préserver le fond, opposé à manifester la forme, que traduit sein, ce qui donne le cocasse : « L'être se renferme dans le fond, l'étant s'ouvre dans la forme »** - Heidegger - « Das Sein west, das Seiende ist ». | | | | |
|
| mot | | | Le mot conscience - une étrange cohabitation, en français, du sens psychique ou intellectuel (être conscient de, l'idée de l'idée) et du sens moral (avoir la conscience trouble, la honte de l'acte), le premier gardant des liens avec le savoir, le second en étant à l'opposé. L'allemand et le russe les séparent nettement : Bewußtsein - Gewissen, сознание - совесть. Jankelevitch juge même nécessaire une vaste étude, pour prouver, que ce mot a deux sens disjoints. D'autre part, on est d'autant plus intelligent qu'on trouve des points de rencontre des choses d'autant plus éloignés : « J'ai conscience de ma propre ignorance, c'est le point, où la honte se confond avec la clairvoyance » - Socrate. | | | | |
|
| mot | | | La langue de philosophie, c'est le français, comme la langue de poésie, c'est l'allemand. La logomachie française pousse à soigner la ligne sémantique, musicale, du discours ; la logomachie allemande favorise le goût de l'édifice syntaxique structurel. La morphologie indigente du français oblige à créer des concepts avant les mots ; la morphologie allemande invite à créer des mots avant les concepts. Les contraintes vaincues expliquent souvent le succès intellectuel ; c'est pourquoi la meilleure philosophie française est poétique (Pascal ou Valéry) et la meilleure poésie allemande est philosophique (Hölderlin ou Rilke). | | | | |
|
| mot | | | Tant de fronts froncés au-dessus du savoir ou de l'esprit absolus, tandis que, pour les Germaniques, écrasés par l'érudition hégélienne, ce mot signifierait tout bêtement absous, résolu, réconcilié, suite à la brumeuse résolution dialectique, débouchant, Dieu sait pourquoi, sur une perfection. La même fortune (pour)suivit les mots universel, aliéné, essentiel. D'ailleurs, la dialectique, qui ne se rend pas compte, que la plupart des contradictions se réduisent au choix de langages et non pas à la logique, est bancale, comme le sont des concepts qui lui sont attachés. | | | | |
|
| mot | | | Avant d’adopter, en français, le ton funèbre et le style salonnard, Cioran produisit un beau chant du cygne à sa langue maternelle, dans son plus rigoureux et le plus beau livre – de la France ! Passé complètement inaperçu, il dépasse pourtant Germaine de Staël (de l’Allemagne) en profondeur et Astolphe de Custine (la Russie en 1839) en culture. | | | | |
|
| mot | | | Finalité sans fin, ce charabia est la traduction officielle en français de la définition kantienne du beau. Joli pour l'oreille et idiot pour la jugeote. « Vorstellung ohne Interesse an seinem Dasein und ohne Begriff – représentation, sans renvoi à la réalité et sans concepts » – une belle définition de la poésie (qu'il ne faut pas généraliser à l'art tout entier) : les concepts naissant de l'expression, cette représentation métaphorique, détachée de la réalité par l'audace du langage. | | | | |
|
| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
|
| mot | | | L'esprit n'est une bonne occasion à vendre que s'il n'est ni usé (gebraucht) ni de seconde main (second-hand). | | | | |
|
| mot | | | Toute pensée est un dialogue, mais parmi tous les dialogues le plus utile, pour la justesse et la justification de la pensée, est celui avec d'autres langues. Le grec aida les Allemands à cultiver l'abstrait ; le latin apprit aux Médiévaux le laconisme ; l'allemand rendit plus poétique la pensée des Français et des Russes. L'Américain, aujourd'hui, favorise l'horizontalité, la platitude, la prose, qui sont la mort de la pensée. | | | | |
|
| mot | | | L'usage de la langue comprend trois parties : la partie neutre ou plate - la phonétique, le vocabulaire, la grammaire ; la partie profonde, ou philosophique, - le modèle conceptuel, bâti par ses porteurs ; et la partie haute, ou poétique, la plus mystérieuse, informalisable - la nature de la rencontre entre le mot et la chose, entre les sons et le sens. Les plus beaux vers français, russes, allemands, anglais, traduits, mot-à-mot, dans une autre langue, ne sont jamais beaux. Mais les lois scientifiques ne perdent rien dans des traductions littérales. | | | | |
|
| mot | | | L'origine de notre malheur : pour le Français et le Russe, elle est dans le temps (mal-heur, не-с-частье, de час – l'heure), pour l'Allemand – dans l'espace (Elend, de Ausland – pays étranger), pour l'Anglais – dans la logique (un-happiness). | | | | |
|
| mot | | | Opposé à l’Être atemporel, le Devenir, pour le Français, est un parcours, tandis que pour l’Allemand, surtout pour un philologue allemand, il n’est que commencement, naissance. Comme en grec, où le verbe devenir veut dire naître, apparenté à genesis. | | | | |
|
| mot | | | Quelle heureuse rencontre de sens, dans Lichtung - la clairière ! - la lumière-clarté se trouvant au milieu, ou mieux - à la lisière de l'être heideggérien, et qui symbolise si bien un Ouvert, bien que sa maison ou sa forêt y gagneraient, en se métamorphosant en ruines ou en arbre ! | | | | |
|
| mot | | | La fidélité (comme faithful ou la верность russe) renvoie à la foi, tandis que la Treue allemande – à la vérité (le true anglais). Et de la vérité – une belle remontée jusqu’à l’arbre : true – tree (le dérévo – дерево – russe). | | | | |
|
| mot | | | Dans une situation on est assis pour réfléchir ; dans une Stellung on reste debout, par la volonté d’un autre ; dans un положение on se couche, résigné. | | | | |
|
| mot | | | En allemand et en russe, la surabondance de moyens morphologiques et rythmiques rend trop facile l'illusion de pensées profondes ou de vaste lyrisme. En français, les contraintes stylistiques excluent du Parnasse les inhabitués des hauts sentiers. On reconnaît l'élite par la place qu'elle accorde aux contraintes. Nietzsche et Pouchkine sont d'heureux exemples de l'application de contraintes à la française aux moyens expressifs de leurs langues maternelles. | | | | |
|
| mot | | | La crainte de Dieu n’est qu’un doute en Dieu (Il est ou Il n’est pas), puisque douter (deux choix) est lié à redouter. Les Russes sont étonnamment sages, faisant se voisiner doute et avis (сомнение et мнение), les Allemands – pathétiques, faisant découler désespérance (Verzweiflung) de doute (Zweifel), les Indiens – optimistes, avec nirvana, appelant tes deux soi (le connu et l’inconnu) à s’unifier. | | | | |
|
| mot | | | Dans le mot réalité percent les choses, res, tandis qu’elle est composée et de choses et d’esprits, d’où l’engouement des philologues-philosophes pour l’obscur être. La réalité se reflète, chez un sujet (impliquant des modalités de vue), par, respectivement, des événements et des abstractions, qu’on désignera par présence (ou être-là, pâles échos d’un ampoulé Dasein germanique). Ces reflets modélisés constituent une représentation, dans laquelle le possible (permettant l’existence virtuelle, hors réalité) complète le nécessaire (la misérable essence). Toutes nos connaissances proviennent de ces représentations validées. Tout y est naïf, transparent et … intelligent, mais ignoré par les hordes de professeurs de philosophie, pratiquant le verbiage logorrhéique. | | | | |
|
| mot | | | L’étymologie du mot vérité aide beaucoup à comprendre les mentalités nationales : le Grec la tire de l’oubli (a-léthéia), l’Allemand la met sous la garde (Wache), l’Anglais la confie à la foi (faith), le Russe la reconnaît dans la justice (праведник). Seuls les Latins la tirent de la logique. | | | | |
|
| mot | | | L’émotion (excitation) nous renvoie au mouvement (la terre), Aufregung – à la hauteur (l’air), волнение – à l’onde (l’eau). Pourtant, c’est le feu qui traduirait le mieux leur sens désirable. « Que l’amour soit une mer agitée entre les rivages de vos âmes » - Kh.Gibran - « Let love be a moving sea between the shores of your souls ». Il pourrait être aussi un néant, dont l’ardeur serait entretenue par la caresse des regards, des mains, des paroles. | | | | |
|
| mot | | | Une langue doit permettre de faire entendre ma voix, ma personne éthique, et d’inventer un style esthétique. Je constate qu’il y a beaucoup d’originaux, en Allemagne et en Russie, et peu d’élégants. En France, il y a beaucoup d’élégants et peu d’originaux. Une conséquence de la nature des langues ? | | | | |
|
| mot | | | En Allemagne ou en Russie, il est facile de passer pour poète ou philosophe, grâce à la langue : une phonétique, une morphologie, un vocabulaire - de grande variété et richesse. En français, il est impossible de tricher : il y faut absolument avoir de la sensibilité poétique, du talent rhétorique, de la noblesse de l’esprit. Une fois de plus : les contraintes y rendent la création plus subtile et le discours – plus laconique. Le français est une langue idéale pour le genre aphoristique. | | | | |
|
| mot | | | Le relief du français fait ressortir les concepts avant les relations, l'anglais fait l'inverse, l'allemand et le russe entourent les deux d'une même indétermination. Le nombre de concepts dépassant, de loin, celui de relations, le français se prête mieux aux œuvres de l’esprit, mais en moindre mesure à celles de l’âme. | | | | |
|
| mot | | | Une sage et pacifique résignation à créer ex nihilo incognito, ou bien une rupture, violente ou orgueilleuse, avec des sources communes de nos pensées ? Absence de présuppositions ou déracinement ? - aucun point commun entre ces deux attitudes ; pourtant, l’ouvrage de Chestov, consacrée à la première, fut compris et traduit en français dans le sens de la seconde - Apothéose du déracinement. Les Anglais et les Allemands – groundlessness, Grundlosigkeit – ne s’y trompèrent pas. | | | | |
|
| mot | | | La langue maternelle est le dernier refuge du solitaire. Pour un écrivain français, en proie à la solitude, la langue française est une douce et caressante consolation ; pour un Allemand ou un Russe, cette consolation est empreinte de mélancolie : « Quand le doute m’étrangle, tu m’es le seul soutien, - langue libre russe » - Tourgueniev - « Во дни сомнений, ты один мне опора, свободный русский язык ». « La langue allemande fut la plus fidèle consolation de ma vie » - H.Hesse - « Die deutsche Sprache ist der treueste Trost meines Lebens gewesen ». | | | | |
|
| mot | | | Dans les interjections les plus courantes, Dieu est aimable en allemand (lieber Gott), juste en russe (Боже правый), gentil en français (bon Dieu). | | | | |
|
| mot | | | La richesse morphologique de l’allemand et du russe est très utile pour exhiber le niveau de notre culture ; mais c’est un cadeau empoisonné pour le poète, puisque cette facilité conduit trop facilement à l’illusion d’une beauté créée, tandis que cette illusion viendrait non pas de l’originalité des âmes, mais de celle des mots. | | | | |
|
| mot | | | En allemand et en russe, le mot tristesse porte une aura poétique ; en français, il a une très mauvaise réputation, désignant quelqu’un d’ennuyeux, de terne, de lourdaud. Le Français préférerait être amer plutôt que triste. | | | | |
|
| mot | | | Le vocable mot est masculin en français, neutre – en allemand et en russe, féminin – en italien et en espagnol. Il est féminin aussi en grec, et l’on comprend alors pourquoi, pour les Grecs anciens, le mot était une hétaïre (les pensées, elles, deviennent, toutes, de simples catins) et devait s’adonner à la prostitution sacrée. Se soumettre aux caprices des dieux ivres. Ne pas former de famille en s'acoquinant avec un seul concept. | | | | |
|
| mot | | | Rendre possible une cohabitation d’un paisible animal avec l’homme, ou neutraliser la férocité d’un fauve – deux notions nettement différentes et bien séparées en allemand (Domestizierung, Zähmung) et en russe (приручение, укрощение), mais confondues en anglais (taming) et en français (apprivoisement). On apprivoise un hérisson, pour le salon, et une hyène, pour l’arène ! | | | | |
|
| mot | | | Dans les genres qui réclament le laconisme, telle, précisément, l’aphoristique, l’allemand se noie dans une interminable logorrhée, purement verbale. L’allemand est porté sur l’enchaînement, là où le français cherche l’arrêt le plus élégant et bref. | | | | |
|
| mot | | | En allemand, le terme pseudo-philosophique d’absolu (das Unbedingte) renvoie au dé-chosifié, à l’inconditionnel. La lourdeur kantienne et le délire hégélien sont passés par là. Nietzsche, qui qualifiait de malade tout ce qui ne se rangeait pas du côté de la force, est trop radical : « L’extase ironique est signe d’une santé ; tout absolu est dans le pathologique » - « Die Spottlust ist ein Anzeichen der Gesundheit : alles Unbedingte gehört in die Pathologie ». | | | | |
|
| mot | | | En russe, un seul mot sur dix demande une réflexion sur sa bonne orthographe ; en allemand – trois ; en anglais – six ; en français - neuf. | | | | |
|
| chœur russie | | | MOT : Le mot russe a la liberté du latin, l'élasticité de l'italien, l'imprévisibilité de l'allemand. Il rend bien les états d'âme, mais s'empêtre dans les abstractions. L'antithèse du français. Mon écrit est une tentative contre nature : un état d'âme, qui veut remplir le mot tout entier. L'ambition démesurée, mais la seule, qui justifie ma prise de plume. | | | | |
|
| russie | | | En matière conjugale, la (in)fidélité aurait dû être confiée au jugement de la seule Aphrodite, tandis que les Français la renvoient au Tribunal Administratif (tromper) et les Russes, carrément, - à la Cour Martiale (изменять - trahir). Les Allemands, moins mélodramatiques, la classent dans les exercices athlétiques (Seitenprung - sauter latéralement, en acception intransitive…). | | | | |
|
| russie | | | Les mots - symboles - idoles : pureté - pour l'Allemagne, bonté - pour la Russie, beauté - pour la France. Les pires des abominations naissaient de l'opposition d'une idole aux deux autres ; les plus beaux triomphes - d'une mise à l'épreuve par les autres de son idole. | | | | |
|
| russie | | | Le personnage négatif pour l'Anglo-Saxon, c'est un névrosé, pour le Français - un sot, pour l'Allemand - un philistin, pour le Russe - un homme transparent. | | | | |
|
| russie | | | Le même potentiel du délire est attribué à chaque nation. L'Allemagne le consacre à la poésie, la France - à la politique, les USA - à la religion. Le délire russe ne contient que … du délire, pseudo-poétique, pseudo-politique, pseudo-religieux. En tout cas, « les plus grands biens, qui nous échoient, sont ceux qui nous viennent par le moyen d'un délire » - Socrate. | | | | |
|
| russie | | | Pour présenter un livre, le Français citera son éditeur, l'Allemand - le libraire, l'Américain - le type de couverture, le Suisse – le nombre prévu d’heures de lecture, le Russe - le genre de larme ou de rire qu'il chercherait à partager. | | | | |
|
| russie | | | Dans ce chapitre, comme dans tous les autres, mes complices ou compatriotes sont fantomatiques. Je ne pourrais même pas signer comme Celan : « Tselan, Russkij poët in partibus nemetskich infidelium ». | | | | |
|
| russie | | | L'Anglo-Saxon réduit la philosophie à une grammaire, le Français - à une logique, l'Allemand - à une structure, le Russe - à une poétique. | | | | |
|
| russie | | | L'Allemand apprend la force du pensé, le Français - l'élégance du penser, le Russe - la caresse de la pensée. | | | | |
|
| russie | | | Les plus français des écrivains russes : Pouchkine, Tiouttchev, M.Boulgakov. Les plus russes des français : Rousseau, Lamennais, A.France. Savoir sourire à tout, savoir s'apitoyer sur tous. À propos, le plus français des Allemands, ce serait, ma foi, Nietzsche, qui a dû avoir sous les yeux Voltaire et Rousseau, pour exclure de son champ, par souci d'originalité, leurs thèmes centraux - l'ironie et la pitié. | | | | |
|
| russie | | | L'Anglais a plus d'avis que de pensées, l'Allemand - plus de pensées que d'avis (Heine). L'avis du Français est la pensée ; l'avis du Russe - la vie. | | | | |
|
| russie | | | L'Américain veut chercher le fond de la solution, l'Allemand - le fond du problème, le Russe - le fond du mystère. Le Français se contente - et il a raison - d'en trouver la plus belle forme. « Les Russes ignorent la joie de la forme » - Berdiaev - « Русские не знают радости формы ». | | | | |
|
| russie | | | Le champ européen reçut la bonne graine, dont l'Anglais sera l'économiste, le Français - le politicien, l'Allemand - l'idéologue ; pour en assurer la sécurité et la longévité, il lui fallut l'épouvantail russe. | | | | |
|
| russie | | | Dès qu'une chose s'avère être vraie, le Russe cesse d'y tenir et d'y croire et se met à la recherche d'un nouveau mensonge. Le contraire de l'Allemand, « l'homme, qui n'émet jamais un mensonge, sans le croire lui-même » - Adorno - « ein Mensch, der keine Lüge aussprechen kann, ohne sie selbst zu glauben ». | | | | |
|
| russie | | | Tout ou partie ? - « La vocation des Russes est de donner une philosophie de la spiritualité du Tout » - Berdiaev - « Русские призваны дать философию цельного духа » ; c'est oublier, que la spiritualité, dans les grandes cultures, la russe, l'allemande, la française, se loge déjà dans une partie (l'âme, le cœur, l'esprit) de notre tout. C'est l'impuissance dans le local qui nous jette souvent dans les bras de l'irresponsable global. | | | | |
|
| russie | | | Le philistin et le philosophe allemands, le syndicaliste et l'intellectuel français, vivent dans le même milieu, avec la même vision du bon, du beau, du vrai ; aucun d'eux ne se considère vaincu ou dominé. L'escroc et le poète russes n'ont pas grand-chose de commun, et le premier écrase le second : « Ce pays avait tout pour devenir un paradis de l'esprit, mais il devint un enfer grisâtre » - Brodsky - « Страна обладала задатками духовного рая, а стала адом серости ». | | | | |
|
| russie | | | Des archéologues, poètes ou critiques d'art allemands sillonnent la Grèce, la France ou l'Italie et imitent la pureté, la grandeur ou la beauté, vues, comprises et digérées ; des rêveurs russes imitent les mirages des autres, sans leurs soifs, sans leurs transports, sans leurs cartes ; voilà pourquoi la culture russe est plus originale. Parce que plus inventée. | | | | |
|
| russie | | | Comment on s'attribue l'exclusive : le Sonderweg (voie à part) de la philosophie allemande, l'exception culturelle française, la загадочность (énigme) de l'âme russe. Et, paradoxalement, leurs horizons s'appellent : le Weltgeist (âme du monde), l'universel, la всеотзывчивость (ouverture à autrui). | | | | |
|
| russie | | | L'Europe vécut la seconde moitié du XX-ème siècle sous le slogan : keeping America in Europe, Russia - out, and Germany - down ; le demi-siècle à venir tiendra à keeping Russia in Europe, America - out, and Germany - up. | | | | |
|
| russie | | | De son passage à Paris, l'Américain retiendra le nom de l'hôtel, où il a eu un dîner d'affaires, l'Allemand - les horaires des trains, qui conduisent à Euro-Disney, le Russe - le nom de celui qui s'était suicidé à l'endroit le plus proche. | | | | |
|
| russie | | | La conscience nationale russe reproduit les pérégrinations et fluctuations phéniciennes entre trois continents ; on ravit de belles princesses pour subir des invasions, on envoie des éléphants pour affronter des légions. Les Américains font de même avec l'héritage romain, en le personnifiant dans l'image dominante de manager. Les Allemands furent les plus imaginatifs, en réinventant tant de nouvelles Hellades germanisées par pléiades de poètes et de philosophes. | | | | |
|
| russie | | | Tout esprit français est dans un mot d'esprit ; l'idée de l'esprit est tout esprit allemand ; le mot et l'idée, débarrassés d'esprit et devenus gémissement ou icône, c'est l'esprit russe. | | | | |
|
| russie | | | Le Français réussit sa gloire en calculant dans le réel, l'Allemand réussit sa conscience en travaillant sur le réel, l'Anglais réussit sa compétition en fabriquant le réel ; le Russe échoue dans son rêve, en trichant sur le réel. | | | | |
|
| russie | | | Sur les rapports avec la vérité : le défaut le plus grave, pour un Allemand - de l'ignorer, pour un Russe - de la justifier, pour un Français - de ne pas savoir la fabriquer. | | | | |
|
| russie | | | L'Allemand est obsédé par la mesure, il y réduit même son idéal, la pureté (« le brut aussi a besoin de mesure, afin que le pur se reconnaisse » - Hölderlin - « unter dem Maße des Rohen brauchet es auch damit das Reine sich kenne ») ; le Français se pavane avec ses outils de mesurage et les appelle esprit ; le Russe se veut être la mesure même, pour n'évaluer que le démesuré - la douleur, la bonté, la solitude. | | | | |
|
| russie | | | La pensée s'inscrit, en Allemagne, dans une philosophie, en France - dans une littérature, en Angleterre - dans une politique, en Russie - dans la vie, ce réseau de riens. « En Allemagne on veut la pensée pour la méditer, en France - pour l'exprimer, en Angleterre - pour l'appliquer, en Russie - pour rien »*** - Tchaadaev. L'absence d'œuvres serait la définition même de la folie (Foucault, et l'œuvre de Pouchkine n'était pas encore venue te consoler comme Montaigne - le Tasse), folie dont un oukase te stigmatisa, pour que tu y rejoignisses, malgré toi-même, Swift, Nietzsche, Van Gogh, Artaud. | | | | |
|
| russie | | | L'égalité, pour un Russe, relève du rêve, et l'amour de la patrie - de la réalité ; tout le contraire de l'Allemand : « L'amour de la patrie conduisait le peuple allemand à mourir, mais il plongea dans le mépris universel, quand il suivit les promesses réelles de la révolution » - Hitler - « Die Liebe zum Vaterland ließ das deutsche Volk sterben ; erst als es den realen Versprechungen der Revolution folgte, kam es in die allgemeine Verachtung » - le ressentiment des nazis contre les Juifs et les bolchevistes a sa source dans la débâcle de la Grande Guerre, à laquelle le Teuton cherchait un bouc émissaire. | | | | |
|
| russie | | | Les panneaux indicateurs, plantés en 1941 et 1945, à l'entrée de la Russie et de l'Allemagne, par, respectivement, la Wehrmacht et l'Armée Rouge : « Vous pénétrez dans le cul du monde » (« Hier beginnt der Arsch der Welt »), « La voilà, cette Allemagne, la maudite » (« Вот она, проклятая Германия ») - en quelles unités mesurer leur distance du vrai enfer ? Heureusement, au mot de Götz von Berlichingen fit écho le mot de Cambronne. | | | | |
|
| russie | | | Les personnages au goût le plus détestable : en Russie - les âpres (les Eurasiens ou les théologiens), en France - les sirupeux (Proust, Guitry, Sollers), en Allemagne - les insipides (Hegel, Husserl). Les meilleurs : en Russie - les tourmentés, en France - les placides, en Allemagne - les illuminés. | | | | |
|
| russie | | | Le surhomme nietzschéen aura laissé deux héritiers naturels, en Allemagne nazie et en Russie soviétique : ce qui aurait dû incarner des valeurs nouvelles (le mépris des mots anciens, l'oubli de l'Histoire), dans un pessimisme hautain, donna l'Ordre Nouveau et l'Homme Nouveau, avec leurs plats optimismes, le chant solitaire et tragique devenu marches militaires ou folkloriques. | | | | |
|
| russie | | | Ils sont très peu nombreux, ceux qui comprennent, qu'il y a eu trois secondes guerres mondiales, à contenus incomparables : l'idéologique - entre les démocraties et les totalitarismes européens, la politique - entre le Japon impérialiste et les pays du Pacifique, la raciale - entre les Germains et les Slaves. L'holocauste juif est le seul élément commun entre la première et la troisième. | | | | |
|
| russie | | | La pitoyable stupéfaction des hommes de gauche européens - le Pacte Ribbentrop-Molotov ; dans l'affrontement avec les nazis, le Français risquait, au plus, des délais de livraison du Beaujolais Nouveau plus espacés, et le Russe - d'être réduit en esclavage, à l'âge de pierre, sans aucun soin médical, aucune culture, de voir un désert à la place de Saint-Pétersbourg et de Moscou ; tout ce qui retardait l'invasion devait être tenté, sachant, que les démocraties refusent toute coopération avec le Kremlin et qu'après Munich elles font tout, pour que les deux tyrans se saignent mutuellement ; l'idiotie et l'ingratitude de cette folie des Européens - proclamer le Pacte en tant que la cause première de la Guerre ! | | | | |
|
| russie | | | Pour être porté aux nues par sa nation, l'Américain doit gagner, l'Allemand - souffrir, le Français - briller, l'Italien - chanter, le Russe - tomber. | | | | |
|
| russie | | | Ni en Allemagne ni en France il n'y eut un seul vrai nietzschéen ; ils sont nombreux en Russie, et sans la moindre imitation ni surprise : Nietzsche est le plus russe de tous les philosophes occidentaux ; les épigones académiques fouillent dans ses idées (qui sont bien pauvres), les épigones littéraires - dans ses métaphores (qui sont fort belles), tandis que les vrais nietzschéens se reconnaissent eux-mêmes - dans son ton (qui est, avant tout, noble). | | | | |
|
| russie | | | Le titre de Patriotique, pour parler de la dernière guerre mondiale à l’Est, est juste. Pour les nazis, il s’agissait de coloniser la Russie, comme les Britanniques avaient colonisé l’Inde. L’évocation des idéologies ne servait qu’un seul but - bien réussi ! – recruter des combattants volontaires non-allemands. Mais la victoire de l’horreur nazie en Allemagne devait beaucoup à la victoire de l’horreur bolchevique en Russie. « Le fascisme et le bolchevisme sont frères-ennemis, mais frères tout de même : là où l’un pousse, le champ de l’autre en reçoit des engrais » - H.Hesse - « Der Faschismus und Bolschewismus sind zwar feindliche Brüder, aber doch Brüder, und wo der eine wächst, düngt der das Feld des andern ». | | | | |
|
| russie | | | La plus infâme des ingratitudes européennes, face à l'holocauste russe de la Seconde Guerre Mondiale : une nation, martyrisée par un régime sanguinaire, traînant une noire misère, est envahie par l'armée la plus puissante et la mieux équipée du monde, ayant pour but la colonisation et la réduction en esclavage des Slaves et pour moyens - l'extermination physique, l'éradication de toute culture ; tout un peuple se sent meurtri et défié, se bat farouchement pour sa dignité et sa survie, perd 25 millions d'âmes et finit, triomphateur, à Berlin ; toute l'Europe, en 1945, voit dans le Russe son sauveur, méritant l'admiration et la reconnaissance éternelle. Aujourd'hui, tout est oublié : ce sont deux sordides dictatures qui se seraient alors chamaillées entre elles, pour le plus grand bien de la démocratie américaine, le seul vainqueur de cette confrontation entre le Bien et le Mal ; et le Russe aurait été du mauvais côté… | | | | |
|
| russie | | | L'heure est à l'horizontalité ; les firmaments et les sous-sols restent en dehors des progrès de la robotisation. Le monde sera américain et chinois - ou rien. Le Russe, avec ses extrêmes verticaux, sera laissé au bord de la route, dans une impasse de plus. « En Russie, il n'y a pas de médiocrités : soit ce sont des génies solitaires, soit d'innombrables vauriens »* - Klioutchevsky - « В России нет средних талантов, а есть одинокие гении и миллионы никуда не годных людей ». | | | | |
|
| russie | | | Dans la connaissance de l'homme, le Français se penche sur le comment, l'Allemand - sur le où, l'Anglais - sur le quand, le Russe - sur le qui. « Le Français s'amuse, l'Allemand rêve, l'Anglais vit, le Russe singe » - Gogol - « Француз играет, немец мечтает, англичанин живёт, русский обезъянствует ». | | | | |
|
| russie | | | Le diable rôde aux horizons littéraires allemands ; l'ange se suspend au-dessus des plumes russes. Et Pascal a peut-être raison : en faisant la bête, l'Allemand s'éprend de la pureté (Reinheit) angélique ; en faisant l'ange, le Russe se découvre l'arbitraire (своеволие) démoniaque, chthonien. « Si Lucifer avait été Russe, il aurait choisi être le dernier des anges, ce genre extrême de rébellion » - Ortega y Gasset - « Si Luzbel hubiera sido ruso, habría preferido ser el más íntimo de los ángeles, este último estilo de rebeldía ». | | | | |
|
| russie | | | La réflexion, le foyer, la découverte de paysages - tels sont les cadres de notre vie, errante ou sédentaire : « L'Allemagne est faite pour y voyager, l'Italie pour y séjourner, l'Angleterre pour y penser, la France pour y vivre »* - d'Alembert. Mais en Russie, qu'on voyage, qu'on pense ou qu'on vive, tout se réduit à y souffrir. | | | | |
|
| russie | | | Connaître la chose ou toucher à son mystère ? « L'Allemand tourne autour de la chose, le Français capte un rayon, qui en émane, et continue son chemin » - Kleist - « Der Deutsche geht um das Ding herum, der Franzose fängt den Lichtstrahl auf, den es ihm zuwirft, und geht weiter ». Le Russe, par un coup de pied, la voue aux ténèbres extérieures ou, par un coup de cœur, exige d'elle un rayonnement éternel. | | | | |
|
| russie | | | Les vices et les vertus des nations changent si facilement de signe, il suffit de leur adjoindre quelques compléments de lieu ou de temps. Après l'énumération cinglante : « L'Anglais cherche le profit, le Français - la gloire, l'Allemand - le pouvoir, le Russe - le sacrifice » - W.Schubart - « Der Engländer will Beute, der Franzose Ruhm, der Deutsche Macht, der Russe das Opfer » - pensez au profit en usine, à la gloire au salon, au pouvoir en église, au sacrifice en caserne, et vous rabibocherez tout le monde. | | | | |
|
| russie | | | Veut-on vivre dans l'entente avec le monde ou dans le défi - le type de civilisation dépend de la réponse. « L'homme harmonieux - les Grecs homériques, les Chinois, les chrétiens gothiques. L'homme héroïque - les Romains, les Germains et Latins. L'homme ascétique - les Hindous, les Grecs néo-platoniciens. L'homme messianique - les premiers chrétiens, la plupart des Slaves. L'harmonie avec le monde, la domination du monde, la fuite devant le monde, la sacralisation du monde » - W.Schubart - « Der harmonische Mensch - die homerischen Griechen, die Chinesen, die Christen der Gothik. Der heroische Mensch - das antike Rom, Romanen und Germanen. Der asketische Mensch - die Inder und neuplatonische Griechen. Der messianische Mensch - die ersten Christen und die meisten Slaven. Welt-Einklang, Welt-Herrschaft, Welt-Flucht, Welt-Heiligung ». Peut-on sacraliser par l'harmonie, par la puissance ou par la fuite ? Oui, quand je suis un Ouvert, et ma musique, mon génie ou mon regard proviennent de ma profondeur divine et sont tournés vers ma hauteur humaine. | | | | |
|
| russie | | | Agir pour ce qui est en-dessous (être Français) ou au-dessus (être Russe), c'est fuir, mais la vie est dans la qualité de nos fuites. S'accrocher aux choses mêmes et n'agir qu'en leur nom n'est guère glorieux : « Agir pour la chose elle-même, c'est vraiment être Allemand » - Wagner - « Deutsch sein heißt eine Sache um ihrer selbst willen zu tun ». Perspective ou voisinage, il faut choisir. | | | | |
|
| russie | | | Le théâtre anglais est dominé par le mot, l'allemand - par l'image, le français - par la fioriture, le russe - par un état d'âme. L'art, la poésie, le décor, l'homme. | | | | |
|
| russie | | | Pour l'Anglo-Saxon, est vrai ce qui marche ; pour l'Allemand - ce qui se tient debout ; pour le Français - ce qui plane ; pour le Russe - ce qui (que ?) justifie la position couchée. | | | | |
|
| russie | | | Chez les Français, la souffrance tend trop vers les gouffres, et chez les Allemands – vers le ciel. Elle n'est réelle, c'est à dire bestiale, incurable, écrasante, que chez les Russes. Et puisque la liberté est au ciel de la fidélité ou dans l'hypogée du sacrifice, on peut comprendre pourquoi la souffrance ne s'y convertit pas en liberté. | | | | |
|
| russie | | | Le Russe n'est pas un homme prométhéen ; il est apocalyptique, johannique, sentant au fond de lui-même une harmonie, ce qui le rend très tolérant pour ses propres méfaits et sa paresse. Remarquez que le péché capital de paresse infâme est traduit en russe par la romantique mélancolie (уныние), deux interprétations extrêmes de l'acédie grecque (Thomas d'Aquin ou Loyola) - du je-m'en-foutisme. | | | | |
|
| russie | | | Une fois seul, le Français reste sociable, l'Allemand tourne en bête, le Russe devient ermite, un saint, en compagnie des anges et des démons. | | | | |
|
| russie | | | L'Anglais, l'Allemand, le Français, le Russe voient dans leur patrie respective - une protectrice, une muse, une déesse, une mère. D'où leurs propensions à folichonner, à s'oublier, à statufier, à pleurnicher. | | | | |
|
| russie | | | La Russie fut un climat. Son empire vola en éclats, sa race se métissa, sa personne se fondit en foule, le climat de ses cieux et de ses âmes résiste mieux que le reste à l'épreuve de l'histoire. « L'Angleterre est un empire, l'Allemagne - une race et la France - une personne » - Michelet. | | | | |
|
| russie | | | Le défaut d'écrivain le plus impardonnable à leurs yeux : l'Anglais - un faible sens de l'humour, le Français - un style manquant de rigueur, l'Allemand - le peu d'étendue de l'oreille, le Russe - le peu de honte dans le regard. | | | | |
|
| russie | | | En italien et en allemand le mot art est au féminin (l'espagnol hésite entre le masculin et le féminin, le russe le neutralise). Dans ces langues, je dirais, qu'on devrait en être amant en faussant compagnie à la vie (neutre, en allemand ! ), cette mégère légitime. | | | | |
|
| russie | | | La philosophie, en Angleterre - anatomie intellectuelle, en Allemagne - physiologie spirituelle, en France - hygiène mentale, en Russie - pathologie vitale. | | | | |
|
| russie | | | Pour deviner les rapports de l'Européen avec la connaissance, il suffit d'examiner son verbe-fétiche : under-stand (humilité), ver-stehen (pénétration), com-prendre (universalité), по-нять (hauteur). | | | | |
|
| russie | | | En aucune autre langue on ne traduit si bien l'état d'âme qu'en russe. L'allemand est bien doté pour le maintien d'un souffle poétique, l'anglais - pour l'ironie distante, le français - pour l'harmonie délicate, claire et inexplicable. | | | | |
|
| russie | | | Maîtrise n'est pas un concept russe. On trouve, en russe, ces emprunts : maître (en esprit), master (en économie), Meister (en cérémonies, en héraldique, en maréchaussée, aux échecs), maestro (en musique, en danse). | | | | |
|
| russie | | | L'Allemand pense, qu'à l'Est on maîtrise la profondeur, à l'Ouest – la forme, mais seul le Teuton se les approprie, toutes les deux. En passant de la profondeur à la forme ou vice versa, on perd obligatoirement l'une et l'autre. La profondeur est dans un pressentiment de la forme ; la forme est dans un refus sursitaire de la profondeur. « La France est trop légère, la Russie - trop lourde, seule l'Allemagne a les pieds par terre et la tête - dans les nues » - Tsvétaeva - « Франция легка, Россия тяжела, у Германии ноги на земле, голова в небе ». | | | | |
|
| russie | | | L'image d'artiste maudit est bouleversante en France, surprenante en Allemagne, banale en Russie. Elle est ridicule dans le monde anglo-saxon ne s'intéressant qu'aux réussites. | | | | |
|
| russie | | | Comment le Français, l'Allemand ou le Russe lisent la volonté de puissance ? - volonté de (seulement) pouvoir (à la Shakespeare), de faire (die Macht, à la Valéry) ou de posséder (власть, à la Nietzsche) ? Leur seul dénominateur commun s'appelle intensité. | | | | |
|
| russie | | | Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses excursus, en anglais - par son ambigüité, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan. | | | | |
|
| russie | | | Le génie allemand caresse la pureté romantique et la réduit à la poésie souriante. Trois génies russes, Dostoïevsky, Tchaïkovsky, Tchékhov, se saisissent de la pureté réelle et y découvrent une philosophie sanglotante ; la pureté, chez eux, est condamnée à cohabiter avec la bassesse, le vice, l'évanescence. | | | | |
|
| russie | | | Wirklichkeit, действительность, viennent du verbe agir ; réalité vient du nom chose. C'est pourquoi le Français préfère agir dans l'éphémère, tandis que l'Allemand et le Russe se passionnent pour des choses de l'imaginaire. | | | | |
|
| russie | | | Le cœur français ou allemand est étrangement agressif : il bat ou frappe (klopfen) ; le cœur russe se bat (биться) avec lui-même. | | | | |
|
| russie | | | L'arrogance américaine, comme, jadis, l'ambition française ou le nationalisme allemand, cherche à abattre la Russie, par des sanctions économiques ou en soudoyant des marionnettes environnantes. Je ne sais pas ce qu'on devrait leur conseiller : mieux étudier l'histoire de Napoléon et d'Hitler ou bien la géographie : « On ne soumet point une nation dont le pôle est la dernière forteresse » - Chateaubriand. À l'autre pôle - la culture, celle de Pouchkine, Tchaïkovsky, Tolstoï. | | | | |
|
| russie | | | On s'occupe toujours trop de sa famille : l'Italien de sa sœur, l'Allemand de ses descendants, l'Américain de ses ancêtres, le Russe s'interroge sur son vrai frère et le Français sur son vrai père. | | | | |
|
| russie | | | Pour se livrer à la fainéantise, le Français a besoin d'un vide (vacances), l'Allemand - d'une permission (Ur-laub) ; pour le Russe - suivre son laissez-aller (от-пуск) naturel suffit. | | | | |
|
| russie | | | La politesse est en France affaire des menuisiers (polir), en Allemagne – des courtisans (Höflichkeit – Hof), en Russie – des savants (вежливость — ведать). Ce qui explique les taux respectifs des polis, dans ces pays. | | | | |
|
| russie | | | Comment bâtir une morale, en français, sans disposer du mot Schuld (вина) - la honte primordiale te retenant sur un banc des accusés, tantôt synonyme tantôt antonyme d'innocence ! Faute implique forcément un acte, ce qui est bête. Et être-en-dette fait trop penser à un créditeur contingent. | | | | |
|
| russie | | | La foi sauvage, méprisée par la foi policée, est traitée de hautaine (super-stition), incertaine (Aber-glaube), vaine (суе-верие). De cet étrange bouquet aurait pu naître l'aristocratie ! | | | | |
|
| russie | | | Destin n'évoque que l'arrivée (destination), Schicksal - que le départ (schicken - envoyer), судьба - que le parcours (banc des accusés dans un tribunal - суд). Piètre concept, la joie ampoulée des creux, des tenants affairés des sentiers battus qu'on proclame prédestinés. Le sage est le chemin même. | | | | |
|
| russie | | | La présence du regard le doit davantage aux organes de reproduction et de réflexion qu'aux organes de vue. C'est pourquoi, conception du monde est plus voyante que Weltansicht (résultat), Weltanschauung (processus),мировоззрение (les deux). | | | | |
|
| russie | | | Le monde, qui ne te chante plus, est un monde sans merveille ni magie - désenchantement = Entzauberung = разочарование. | | | | |
|
| russie | | | Des curiosités de l'origine des mots : désespoir - épuiser l'espoir ; Verzweiflung - aller au bout du doute ; отчаяние - rejeter tout espoir. Déception - éloigner du sens, Enttäuschung - se débarrasser de l'illusion, разочарование - cesser d'être subjugué. La dernière triade est évocatrice : la logique, le rêve, la passion se chargent de la même chose. | | | | |
|
| russie | | | Curiosité psycho-linguistique : l'exemple sert de modèle pour le Russe, de jeu pour le Français, de mesure pour l'Allemand ; mais le mot exemple, en français, remonte à modèle, en allemand (Beispiel) - à jeu, en russe (пример) - à mesure. Ce qui éclaire la nature de répulsion qu'ils trouvent dans : « Odieux sont les exemples » - proverbe latin - « Exempla sunt odiosa ». | | | | |
|
| russie | | | Le succès peut être vu comme l'issue (ré-ussite) d'une poursuite (Er-folg) haletante (у-спех). | | | | |
|
| russie | | | L'idée de salut est élitiste en français (sauver - sauf) et en allemand (retten - reißen - arracher), grégaire en russe (спасти - пасти - paître). | | | | |
|
| russie | | | Comment ne pas m'aliéner des choses, si chose, en allemand et en russe, - Ding et вещь - nous renvoie aux assemblées publiques (thing et вече) ! | | | | |
|
| russie | | | Comment on voit ce qui est actuel : en français - assis (pré-sence), en allemand - plié (Gegen-wart), en russe - debout (на-стоящее). | | | | |
|
| russie | | | Aucun équivalent français, pour rendre völkisch ou народность ; racial, populaire, national - trois fausses pistes menant vers l'hormonal, le social ou le tribal au lieu de plonger dans le viscéral. | | | | |
|
| russie | | | Erlebnis, ce qui a la vie pour source ; переживание, le contenu d'une traversée de la vie ; le vécu, ce qui en résulte, - comment peuvent-ils s'entendre en logique, si le psychique les sépare tant ? | | | | |
|
| russie | | | Qu'attend-on du jeu ? Le Français - une il-lusion, l'Allemand - un exemple (Bei-spiel), le Russe - une victoire (об-ыграть). | | | | |
|
| russie | | | L'humilité te fait renoncer au courage (De-mut), te promet la paix (с-мирение), te tourne vers l'humus (qui est aussi à l'origine de l'homme) - et finit par s'identifier avec la hauteur, où la paix est rare et le découragement fréquent. | | | | |
|
| russie | | | Ce bel appel à l'humilité dans cause remontant à chuter, tandis que l'allemand fait penser aux choses (Ur-sache) et le russe - à l'action (при-чина). | | | | |
|
| russie | | | L'origine du mot sens (celui qu'on donne à une idée) : en français, on l'associe à sa source - à nos sens ; en russe (с-мысл – co-idée), on y voit un accompagnement de l'idée ; en allemand (Bedeutung – fabrication d'interprétation), on en fait le processus même d'accès ou de maîtrise. | | | | |
|
| russie | | | Je ne suis pas le seul à être seul - consternante confusion du français entre une exception et une solitude, si facilement démêlée chez les autres : only - alone, einzig - einsam, один - одинокий. | | | | |
|
| russie | | | Le fait de penser est associé, phonétiquement, à la blessure (penser - panser), à la reconnaissance (denken - danken - remercier), à la servilité (мыслить - маслить - huiler). | | | | |
|
| russie | | | Probable pouvait être prouvé, wahrscheinlich brillait par l'apparence (Schein), вероятный se remettait à la foi (вера) - vous voyez les fondements de leurs (in)certitudes ! | | | | |
|
| russie | | | L'impossible cohabitation de deux sens de réfléchir, en français. Quand j'entends l'imagination réfléchit, je ne suis pas sûr de devoir sortir des miroirs. L'avantage, c'est de ne pas indiquer nettement la direction, probablement - la profondeur. En allemand, on réfléchit en accumulant des couches en hauteur (überlegen) et en russe - en brassant des pensées en étendue (размышлять). | | | | |
|
| russie | | | Pour accabler quelqu'un, le Français l'accule aux causes (ac-cuser), l'Allemand s'en plaint (an-klagen), le Russe le couvre de fautes (об-винять). | | | | |
|
| russie | | | Ce que j'entreverrais, en me penchant sur l'intensité, ce serait un vide ou une soif qu'on éprouve près d'un bon puits ou d'une bonne fontaine ; pourtant, ses équivalents allemand et russe me conduisent dans un sens opposé : Fülle/Überfülle - plénitude/débordement, насыщенность/сыт - ne plus avoir faim. | | | | |
|
| russie | | | La perception de notre dépendance des autres en dit long de notre liberté ; on dépend avant (ab-hängen), sur (to depend on) ou après (за-висеть ) la chose ; d'où les rapports avec la liberté : abstraits pour l'Allemand, familiers pour l'Américain, serviles pour le Russe. | | | | |
|
| russie | | | Le concept doit être engendré, le Begriff - saisi, le понятие - compris ; le départ, le parcours, l'arrivée ; c'est pourquoi le Français est si créatif, l'Allemand - si ferme, et le Russe - si ahuri. | | | | |
|
| russie | | | Pour comprendre pourquoi, dans la manipulation de la vérité, l'Allemand est si méticuleux, le Russe - si effronté et le Français - si circonspect, il suffit de remarquer, que la Wahrheit est proche de la sauvegarde (bewahren), la pravda - du bon droit (право), la istina - de l'être (есть), le verum (le mais disjonctif) - de la réserve. | | | | |
|
| russie | | | Minable étymologie de éternité - Ewigkeit, faisant de l'âge (ævum) son ancêtre (вечный n'ajoute pas grand-chose : du siècle) ; pourquoi le retour nietzschéen est-il éternel ? - parce qu'il est retour du passé, qui s'avère le même, donc indépendant du temps. | | | | |
|
| russie | | | Qu'est-ce que je compte trouver, sur le lieu de mon dernier séjour ? - un sommeil (cimetière - de koiman - dormir) ? un repos (Friedhof - Frieden - la paix) ? un trou (graveyard - grave - creuser) ? une décharge (кладбище - класть - déposer) ? - les Russes sont les plus réalistes. | | | | |
|
| russie | | | La mémoire allemande (Ge-dächt-nis) s'appuie sur ce qui fut pensé, la mémoire russe (па-мять) compte sur ce qui peut toujours être imaginé. | | | | |
|
| russie | | | La perfection est attribut de la seule réalité, ne demandant à l'homme que l'immobilité, - d'où l'étrangeté de ce mot, qui ferait penser à l'action (par-fait), à la marche (voll-kommen), au rehaussement (со-верш-енный). « Aucune perfection imaginaire ne peut me tirer en haut » - S.Weil - la hauteur étant le don de voir dans le réel - le merveilleux. | | | | |
|
| russie | | | L'enthousiasme, la vie ou l'être, laquelle de ces sensations doit accompagner nos expériences ? To enjoy penche pour la première, erleben et переживать - pour la deuxième, éprouver (provenant du verbe indo-européen être) - pour la troisième. D'où la légèreté, l'emphase ou la sécheresse des parcours correspondants. | | | | |
|
| russie | | | Doute, comme Zweifel, viennent de la peur du nombre 2 (qu'on ressent bien dans redouter) ; nirvana (se débarrasser de deux au profit de l'Un) suit la même pusillanimité ; seul le russe сомнение (со-мнение - avis partagé réconcilie le moi avec l'autre. | | | | |
|
| russie | | | L'apparence est fantomatique en français, lumineuse en allemand (der Schein, de scheinen - éclairer), évidente en russe (видимость, de видеть - voir) ; c'est pourquoi le sceptique français est angoissé, l'allemand - enthousiaste et le russe - certain. | | | | |
|
| russie | | | Pour comprendre, pourquoi la pitié, en France, a si mauvaise presse, il suffit de remarquer le mépris, qui accompagne toute action de plaindre ; on peut justifier, en revanche, la compassion de l'Allemand (mit-leiden - souffrir ensemble) et l'exacerbation du Russe (жалеть - darder). | | | | |
|
| russie | | | Le Français est plus ondoyant et ouvert, face à l'ambigüité (de amphi - arrondi), que l'Allemand (Zwei-deutigkeit) ou le Russe (дву-смысленность), aux oppositions désignées trop nettement par une fausse dualité. | | | | |
|
| russie | | | Étymologiquement, dans les langues indo-européennes, être signifierait vivre ou demeurer (voir, en russe : быть - быт et пребывать - vie quotidienne et demeurer, ainsi qu'en allemand - sein - dasein - qui couvre les deux), étymologie partagée, pour le plus grand scandale des philosophes, avec avoir, provenant de habiter - habitude ; rien d'étonnant que leur antagoniste le plus immédiat soit devenir - ressusciter et disparaître. Comment s'appelle l'oubli de l'être (Seinsvergessenheit) heideggérien, en russe ? - забытье - au-delà de l'être ! | | | | |
|
| russie | | | En allemand et en russe, interpréter (deuten, толковать) est une opération primordiale, sans aucun infléchissement par des préfixes ou présupposés ; représenter renvoie à une mimesis mentale, tandis que darstellen/vorstellen est une mise devant l'âme ou devant la raison (par une image poétique ou concept philosophique) et представлять - devant les mains. L'intelligence se remarquant plus souvent dans des tâches représentatives qu'interprétatives, rien d'étonnant que le Français ait plus d'esprit que les autres. | | | | |
|
| russie | | | Du concret à l'abstrait, de l'actif au passif, du nécessaire à l'impossible : consolation promet un réconfort (solacium), Trost - une confiance (trauen), утешение - une tranquillité - une tranquillité (тишь). | | | | |
|
| russie | | | Le mensonge, en allemand (Lüge) et en russe (ложь), est au féminin ; il cherche son partenaire masculin et le trouve dans le rêve ; le mensonge français évite ce piège, son partenaire étant la crédulité ; d'où le ferme attachement du Français à la vérité. | | | | |
|
| russie | | | Dans l'indignation, le Français dénonce ce qui n'est pas digne, l'Allemand - ce qui n'est pas prêt (ent-rüsten), le Russe - ce qui n'est pas approprié (не-годовать) - honneur, organisation, pratique - passion, calcul, indifférence. | | | | |
|
| russie | | | Par-donner (ver-geben, for-give), pourquoi ce donner autoritaire ? En russe, c'est pire, простить signifiant carrément rendre à la liberté, rendre simple (простой). En latin, ignosco se réduirait à tout simplement fermer les yeux, ce qui serait le plus juste et le plus noble. | | | | |
|
| russie | | | L'angoisse des Allemands (die Angst) est profonde, celle des Russes (тоска) - haute ; pourtant, les mots angustia et тесен partaient de l'étroitesse, ce qui continue à dominer en français. | | | | |
|
| russie | | | Dans le Notre-Père, le Français et l'Anglais parlent d'offenses à pardonner, tandis que l'Allemand et le Russe - de dettes (Schuld, долг) ; curieusement, offense ou dette sont à l'origine étymologique du même mot - péché (sin, Sünde, грех). | | | | |
|
| russie | | | Ce qui fait de nous de bons rebelles, c'est le regard ; l'ouïe, partout, conduit à la soumission : obéir - ob-ouïr, gehorchen - hören, слушаться - слушать (et le grec hupakouo veut dire les deux). | | | | |
|
| russie | | | Le rang de la richesse : riche aurait la même origine latino-germanique que roi, tout comme reich, coïncidant avec das Reich - l'empire, mais le russe va encore plus loin, puisque богатый y est apparenté à Бог - Dieu. La pauvreté est banale en français (apparemment - de paucus parere - pas grand-chose), mélancolique en allemand : arm, qui signifiait esseulé ou pitoyable, et franchement calamiteuse en russe : бедный, provenant de беда - désastre. | | | | |
|
| russie | | | La dette viendrait de de-habere, changer de propriétaire, d'où les rapports purement rationnels du Français avec elle ; Schuld vient de faute, et долг - de devoir, d'où la vision dramatique des Allemands et des Russes. | | | | |
|
| russie | | | Tout particularisme n'est qu'incapacité d'accéder à un langage plus vaste. La vraie opposition, dans le débat intellectuel, n'est pas entre l'universel et le particulier, mais entre l'universel palpitant et l'universel mécanique. Le Grec et le Français penchent pour la mécanique, et l'harmonie finale est au rendez-vous. L'Allemand et le Russe tendent vers la palpitation, et de terribles déchirures aboutissent au gauchissement de leurs édifices. Pour que la maison commune soit agréable à vivre, il ne faut ni monter au plafond, ni taper de la tête contre les murs, ni s'extasier devant des ruines laraires : en communauté, il faut garder la paix moutonnière ou robotique. | | | | |
|
| russie | | | Aux intellectuels russes, la liberté coupa le souffle et les ailes ; seraient-ils, la-dessus, proches de leur peuple ? - « Le troupeau ne sait quoi faire des bienfaits de la liberté » - Pouchkine - « К чему стадам дары свободы ». Toutefois, quand on voit la nullité artistique de l'Allemagne américanisée d'aujourd'hui, on comprend, que même ceux qui savent quoi en faire plongent dans une grisaille, grossière et insipide, s'ils laissent la mécanique envahir l'organique. | | | | |
|
| russie | | | L'expérience, en français, viendrait d'épreuve ; en allemand - de voyage (Erfahrung - Fahrt) ; en russe - de torture (опыт - пытка). Contraintes, mouvement, souffrance comme trois contenus possibles de l'expérience. Artiste, chroniqueur, martyre. | | | | |
|
| russie | | | La même distance me sépare des Russes, des Allemands, des Français. Et non pas à cause de leurs servilité, discipline ou mesquinerie, mais à cause de mon incapacité de m'enivrer comme un Russe, de pleurer comme un Allemand, de sourire comme un Français. Le goût d'exil entretient ces saines distances. | | | | |
|
| russie | | | Patrie - où se sentent chez eux nos pères ; Heimat - où nous nous sentons chez nous ; родина - où est chez elle ma mère. Air, chair, terre. | | | | |
|
| russie | | | Le Français, comme les Anciens, vise l'équilibre et la tranquillité ; le Russe s'ennuie dans une paix d'âme ; sans savoir bien réfléchir, il est chez lui dans une agitation inarticulable. « Les Allemands s'exaltent par la méditation au lieu de se calmer » - Stendhal. Et pourquoi ne pas faire un compromis, en vouant la raison au calme, le cœur – à l'exaltation et l'esprit – à la méditation ? | | | | |
|
| russie | | | Le robot devint l'idéal commun des Français, des Allemands, des Russes ; il y est, respectivement, bon vendeur, bon producteur, bon tricheur. On n'y décèle aucune trace d'un chevalier, d'un héros, d'un saint. | | | | |
|
| russie | | | Le Français a raison de sentir de la profondeur – dans la peau, puisque, primo, il sait apprécier la caresse et, secundo, sa surface touche à sa profondeur, tandis que l'Allemand profond n'a pas de peau, et le Russe blessé n'a qu'elle. | | | | |
|
| russie | | | Face à ses princes, le Français, étymologiquement, auraient dû se prosterner (su-jet), l'Allemand – s'y faire (Unter-tan), le Russe – s'y donner (под-данный). Dans la réalité, le Français s'y fait, l'Allemand s'y donne et le Russe se prosterne. | | | | |
|
| russie | | | L'avenir appartient aux nations, qui réussissent à se débarrasser du doute. L'ironie de l'histoire est, que ce mouvement, salutaire pour les hommes et suicidaire pour l'homme, est lié au nom de celui qui érigea en norme la forme la plus triviale du doute - Descartes. Le dernier à douter en Allemagne fut E.Jünger ; je ne sais où j'aimerais le croiser, à l'Hôtel Raphaël ou dans les tranchées du Caucase, avec une plume ou avec un fusil ? Le doute - la sourde certitude d'avoir quelque chose à se reprocher - ne survit qu'en Italie et en Russie. | | | | |
|
| russie | | | L'esprit universel français (Montesquieu), le cœur sacré des peuples (Hölderlin - heiliges Herz der Völker), l'âme vaste du Russe (Dostoïevsky - размах русской души), - on s'y trompe d'adjectif : l'esprit doit être vaste, le cœur - universel, et l'âme - sacrée. | | | | |
|
| russie | | | Perspective horrible : naître aux USA, en Suisse ou en Irak, et ignorer la honte, honte qui, hors la Russie, n'a de sens qu'en Allemagne, en France, en Italie, honte d'un beau destin, impossible et inénarrable. | | | | |
|
| russie | | | La rencontre avec le Malin est plus dramatique pour le Russe que pour l'Allemand ou le Français : la tentation ou la Versuchung ne sont que des mises à l'épreuve, tandis que искушение est déjà une morsure et соблазн – même une chute. Le goût et la caresse, sources de nos passions, opposés à la raison, source de nos pensées. | | | | |
|
| russie | | | Vu la sanglante brutalité des bolcheviques et le défi planétaire de leur idéologie, c'est le tempérament et la rhétorique d'Hitler qui s'y prêteraient parfaitement. Vu l'esprit petit-bourgeois des nazis et la mesquinerie envieuse de leur racisme, c'est la voix suave et le regard espiègle de Staline qui auraient dû les séduire. Deux monstres, étrangers à leurs pays. | | | | |
|
| russie | | | J'accorde à la France la palme d'universalité, mais c'est par simple constat que le cœur (l'Allemagne) ne peut être que national, que l'âme (la Russie) est plus près des étoiles que du sol, tandis que l'esprit est la chose la plus cosmopolite. | | | | |
|
| russie | | | En France, l'homme est formé au Lycée, en Allemagne – à l'Université, en Russie – par le climat et le paysage de son enfance : la steppe, la forêt, la montagne. | | | | |
|
| russie | | | Pour clarifier leurs rapports avec Dieu, le Russe, le Français, l'Allemand, abandonnent leur organe principal – l'âme, l'esprit, le cœur – et comptent, respectivement, sur l'esprit (pour Le connaître), le cœur (pour s'en émouvoir) ou l'âme (pour Le réinventer). Rousseau : « Croirai-je qu'un Scythe soit moins cher au Père, et pourquoi penserai-je qu'il lui ait ôté, plutôt qu'à nous, les ressources pour le connaître ? » - a peut-être raison. | | | | |
|
| russie | | | L'intellectuel russe parle de son peuple, l'allemand - de ses poètes, l'américain - de son gouvernement, le français - de soi-même. Peu importe le ton - compati ou maugréant. | | | | |
|
| russie | | | Les hommes prétendent savoir sonder les voies de Dieu ; pour le Français elles sont impénétrables, pour l'Allemand – inconcevables (unergründlich), pour l'Anglais – mystérieuses, pour le Russe – inavouables (неисповедимы). Le Français y est le plus cynique, et le Russe – le plus soupçonneux. | | | | |
|
| russie | | | Russe, avec les romanciers et compositeurs russes ; Allemand, avec les poètes et philosophes allemands ; Français, avec les penseurs et architectes français, - je n'en revendique néanmoins aucune nationalité ; au sein des peuples, je me sens chez moi avec une chanson populaire russe, avec l'étudiant allemand, avec le cuisinier français. | | | | |
|
| russie | | | Dans le cadre moderne, on imagine, sans trop de retouches, Goethe ou Hugo. Aucune place, en revanche, pour Pouchkine. Quel rêve déçu : « Pouchkine représente le Russe à son apogée, tel qu'il sera dans deux siècles » - Gogol - « Пушкин - русский человек в его развитии, в каком он явится через двести лет » ! Pouchkine serait aujourd'hui si horrifié par la chute du Russe, qu'il se réfugierait auprès des Tziganes ou des Circassiennes. Aucun poète n'est cependant si adulé dans sa patrie, et si désespérément isolé. | | | | |
|
| russie | | | L'Allemand se fascine par le primordial - sa langue lui tend le préfixe originel de Ur (d'où Ur-Wort - logos) ; le Russe déborde sur l'achèvement - et sa langue l'y invite avec le préfixe infini de до (d'où до-бро - le bien) ; le Français tient à l'harmonie du milieu - peu de préfixes y opposent quelques timides aspérités, vite maîtrisées par l'aplatissante morphologie. | | | | |
|
| russie | | | Dans la poésie russe domine la musique du son (c’est une hauteur, réservée, normalement, au chant) ; dans l’allemande – la musique du sens (c’est une profondeur, tâche plutôt philosophique) ; dans la française – les deux musiques sont présentes, ce qui est peut-être la solution la plus harmonieuse, mais la platitude la guette. | | | | |
|
| russie | | | L’homme nouveau, élevé par la grandeur ou porté par la fraternité, est impossible, ce qui explique l’échec des totalitarismes du XX-e siècle. Un commencement historique ne se prépare que par le premier homme (le mouton) ou le dernier (le robot). « Ce qui s’est passé en Russie ne présente historiquement aucun intérêt ; c’est strictement le contraire d’un commencement » - Ortega y Gasset - « No es interesante históricamente lo acontecido en Rusia; por eso es estrictamente lo contrario que un comienzo ». | | | | |
|
| russie | | | Il faudrait imaginer comme un Français, s’élancer comme un Allemand, désirer comme un Russe : « C’est en Russie que la puissance du désir est la plus énigmatique, au-dessus de tous les autres » - Nietzsche - « Die Kraft zu wollen ist am allerstärksten und erstaunlichsten in Russland ». | | | | |
|
| russie | | | Le Russe ne comprend pas les valeurs européennes et s’auto-proclame – nihiliste ; il avance à tâtons, vers des ténèbres, et l’enjolive par un état d’esprit pseudo-eschatologique. « Le Français est dogmatique ou sceptique ; l’Allemand – mystique ou critique ; le Russe – apocalyptique ou nihiliste » - Berdiaev - « Француз бывает догматиком или скептиком ; немец — мистиком или критицистом ; русский — апокалиптиком или нигилистом ». L’Européen voit nettement le rôle social de l’esprit et laisse aux caprices personnels dialoguer avec le cœur ou l’esprit. Le Russe vit tout en vrac et son âme s’entend si rarement avec son esprit. | | | | |
|
| russie | | | Le Russe et le Français sont d’accord sur le lieu de la vraie vie – ailleurs. La beauté et la bonté se dégagent du rêve plus nettement que de la réalité. « L’Allemand veut pénétrer jusqu’à la Nature. Le Français et le Russe s’arrêtent à la convention » - H.-F.Amiel - ils savent, ceux-ci, qu’aller au bout, c’est aller à l’ennui. | | | | |
|
| russie | | | Le point de vue est la station finale des pérégrinations des yeux ; le regard est le point de départ d’un élan vers une étoile. « Aux USA on échange des arguments, en Allemagne – que des points de vue » - Sloterdijk - « In den USA werden Argumente ausgetauscht, in Deutschland nur Standpunkte » - les deux visent les choses ; en Russie on n’échange que des regards sur les fantômes – anges ou monstres. | | | | |
|
| russie | | | En Russie, comme en Allemagne, le Vrai scientifique et le Beau artistique sont des buts en soi, ce qui explique la profondeur de la réflexion germanique et la hauteur de l’enthousiasme russe. Mais « en France, la science et la poésie sont des moyens et non pas des buts » - Pouchkine - « во Франции наука и поэзия – не цели, а средства », ce qui en explique la légèreté et l’élégance. | | | | |
|
| russie | | | La langue française est parfaite pour mettre en valeur le comment, l’allemande – pour délimiter le quoi, la russe – pour rendre les vibrations du qui. La première qualité du russe consisterait dans « une facilité extraordinaire d’exprimer les émotions lyriques intérieures et les passions déchirantes » - Herzen - « в чрезвычайной лёгкости, с которой выражаются на нём внутренние лирические чувствования и потрясающая страсть ». | | | | |
|
| russie | | | Alexandre Ier, en traversant à cheval le pont d’Austerlitz, ne le fait pas renommer et, admiré par Chateaubriand et Talleyrand, magnanime, il quitte le Paris conquis soulagé. Il inspire la reconnaissance aux Prussiens et aux Autrichiens. Ah, si Staline laissait Varsovie et Prague disposer de leur liberté, quelle reconnaissance, pour des siècles, porterait l’Europe à ce peuple héroïque libérateur ! Mais Staline y laissa sévir de grossiers commissaires, qui furent heureux de pouvoir ramener dans leur misérable patrie une paire de chaussures, un tabouret ou un briquet, introuvables en URSS. | | | | |
|
| russie | | | En Occident, on voit l'origine principale des conflits internationaux la prétention d'un camp à sa vérité exclusive, refusée à ses adversaires ; pour les Russes, assez indifférents à la véracité des slogans et des actes, à cette origine se trouve l'opposition entre le sacré et le profane (interchangeables pour un observateur impartial). Que la Russie soit proclamée Sainte explique beaucoup de choses (l'Allemagne ne serait que grande, et la France - belle). | | | | |
|
| russie | | | L’homme en général est un concept creux ; l’universalisme a tellement de facettes. Le Français voit l'homme en train de réfléchir, l’Allemand – à calculer, le Russe – à souffrir (il porte le génie de l’art de souffrir). Et puisque, quelle que soit la trajectoire humaine, au bout nous attend la souffrance, le Russe est peut-être l’homme le plus universel. « Pourquoi les plus brillants des Européens cherchaient en Russie de la consolation, de l’espérance, de l’âme ? Serait-ce à cause de cette réponse russe, qui porte sur l’homme en général ? »* - V.Soloviov - « Почему умнейшие из европейцев искали утешения, надежды и души в России? Не потому ль, что русский ответ касается человека в целом? ». | | | | |
|
| russie | | | Le Français aime la vie dès qu’elle est débarrassée de souffrance ; le Russe aime la vie dans la souffrance, puisque celle-ci lui est nécessaire pour avoir le droit d’un jugement. À l’Allemand il y faut de l’abstraction : « Le Russe aime la vie telle qu’elle est ; l’Allemand – telle qu’elle aurait pu être » - Morgenstern - « Der Russe liebt das Leben wie es ist, der Deutsche – das Leben wie es sein könnte ». | | | | |
|
| russie | | | La manie du comment, chez les Français, fait qu'il y ait tant de brillants traités sur des balivernes ; l'obsession par le quoi, chez les Allemands, fait qu'on aboutisse, avec eux, dans de grandes profondeurs, pour y vivre une imposante lourdeur. Le Russe, lui, ne quitte pas des yeux - le qui ; le comment et le quoi y sont sacrifiés à l'autel du moi ou du nous, impénétrables, et prenant la forme de confessions, d’utopies, de délires, de déchéances. | | | | |
|
| russie | | | Même si, globalement, A.Suarès se fourvoie dans son anti-germanisme : « Un ou deux hommes en Angleterre, trois ou quatre en Russie, trois ou quatre en France, voilà tout le siècle. À l’entour, le désert », on peut songer à la place qu’aurait prise la culture russe, sans le désastre révolutionnaire. | | | | |
|
| russie | | | Pour défier l'Amérique, la Russie soviétique dénichait ses propres inventeurs de la machine à vapeur, de l'avion ou de l'ampoule électrique ; les Français, dépités par la domination de la philosophie classique allemande, déterrèrent la momie de Descartes. | | | | |
|
| russie | | | Les trajectoires imprévisibles du mot artiste, qui, en français, garda son rapport immédiat avec l'art en général, tandis qu'en allemand on pensera au cirque, en anglais - à la peinture et en russe - au théâtre. | | | | |
|
| russie | | | La douceur ou la rugosité d’une langue peuvent avoir des conséquences politiques monstrueuses. Prenez le russe, qui a une pléthore de voyelles, la liberté du latin et la morphologie richissime, dépassant l’italien. Et prenez l’allemand, avec ses consonnes, qui raclent la gorge, sa syntaxe et sa morphologie mécaniques. La mollesse russe favorise la servilité et la dureté allemande – le fanatisme. « La langue allemande a sa part de responsabilité dans les horreurs du nazisme »*** - G.Steiner - « The German language was not innocent of the horrors of Nazism ». | | | | |
|
| russie | | | Dans les Journaux intimes des écrivains français, on apprend surtout le rang, la géographie, la gastronomie des restaurants ; chez les Allemands, on se croirait en pleine séance d’un Conseil scientifique ; les deux clans s’agglutinent en permanence autour de leurs éditeurs. Les diaristes russes se concentrent sur la folie : dans l’éblouissement ou la misère du quotidien, dans les chagrins à noyer ou dans les joies à sacrer. | | | | |
|
| russie | | | La vocation de l’Allemand – rendre les choses plus pesantes ; celle du Français – les rendre plus légères ; celle du Russe – les rendre écrasantes ou impondérables. | | | | |
|
| russie | | | Mis en musique, certains vers de Heine ou de L.Aragon gagnent en valeur ; mais la musicalité interne de Pouchkine défie toute tentative d’apporter une harmonie, supplémentaire ou bonifiante. | | | | |
|
| russie | | | J'aime la résistance de la langue russe à l'ontologie verbaliste gréco-latino-germanique ; au lieu de creuser l'être de la chose, elle la fait d'abord se tenir debout ou couchée et ensuite la réduit au banal mettre (стоять/ставить - лежать/класть). | | | | |
|
| russie | | | L'un des premiers ordres de Hitler, après le déclenchement du plan Barbarossa, fut l'interdiction d'évoquer publiquement les noms des poètes et des compositeurs russes ! L'une des victimes - le film, soutenu par Goebbels, sur Tchaïkovsky, où un surhomme germanique inculque à l'éponyme éperdu les vertus du travail (comme Rodin à Rilke, ou les metteurs en scène occidentaux aux spectateurs des Trois Sœurs ou de l'Oncle Vania, où le Russe n'entend qu'un soupir ou un sanglot d'une jeunesse, d'un talent ou d'un amour enterrés), tandis que la Walkyrie d'Eisenstein, centrée sur la compassion, restait sur la scène du Bolchoï. | | | | |
|
| russie | | | L’ordre : pour un Français – la Loi universelle, pour un Allemand – la discipline individuelle, pour un Russe – l’arbitraire du Chef. « Essayez de laisser libres nos mains – très rapidement, nous demanderons de nouveau des fers » - Dostoïevsky - « Попробуйте развязать нам руки, и мы тотчас же опять попросимся в ярмо ». | | | | |
|
| russie | | | Le genre épistolaire ne réussit que dans des pays, où l'auteur et l'homme ne sont pas la même personne. L’Allemand, avec son culte d'objectivité, d'unité et de cohérence, y est particulièrement insignifiant (pas d'équivalent réel de l'Hypérion ou du Werther), tandis que le Français (Flaubert ou Valéry) et le Russe (Pouchkine ou Pasternak) y excellent. Et quelle terrible perte, que les lettres de Tsvétaeva à Pasternak, oubliées dans un métro. | | | | |
|
| russie | | | La France m’apporte des lumières, l’Allemagne m’apprend à disposer des ombres, mais les objets à projeter proviennent de mon enfance russe. Les imagos, transformées en images. | | | | |
|
| russie | | | En français et en russe, le verbe pouvoir (мочь) s'associe soit avec l'autorisation (on peut passer à table), soit avec la volonté et les moyens (on peut partir, la voiture est là). L'allemand (dürfen - können) et l'anglais (may - can) s'en tirent plus élégamment. | | | | |
|
| russie | | | La culture et, surtout, la civilisation allemandes sauvèrent l’humanisme, après la barbarie nazie, tandis que la brillante culture russe fut la première et la plus irréversible victime de la Révolution. La Russie porte, même cent ans après, les stigmates de la dévastation sauvage. Comme si Bounine parlait aujourd’hui : « Tous, haineux, infiniment sanguinaires, menteurs jusqu’à la nausée, primitifs, minables au plus haut point » - « Всё злобно, кроваво донельзя, лживо до тошноты, плоско, убого до невероятия ». | | | | |
|
| russie | | | Il paraît que la cause de la Première guerre mondiale serait l’avarice française et la grisaille russe : « Un Kaiser envoya l’armée germanique contre le Français avare et le fade Moscovite » - Machado - « Un César ha ordenado las tropas de Germania contra el francés avaro y el triste moscovita ». | | | | |
|
| russie | | | Heine s’attache à l’Allemagne, car il sait qu’elle est une terre ferme (ein festes Land) ; Pouchkine s’attendrit sur la Russie, car il rêve qu’elle surgisse de son endormissement (вспрянет ото сна). | | | | |
|
| russie | | | L’aigle dominateur est présent dans les littératures française, allemande, russe, qui, respectivement, se vouent à la peinture du plumage, à l’étude du squelette ou à la portée des ailes. Chez les Américains, il est indiscernable de la dinde. | | | | |
|
| russie | | | Dans la largeur de son âme le Russe propage des langueurs et des souffrances ; dans la profondeur de son cœur l’Allemand sombre dans des mystères et des verbiages ; dans la hauteur de son esprit le Français sublime des superficialités et des styles. | | | | |
|
| russie | | | Trois tribus me prirent pour sien, car je fus admiratif devant l’esprit universel français, soulevé par le cœur solitaire allemand, ému par l’âme fraternelle russe. | | | | |
|
| russie | | | La spiritualité complète accorde aux trois mystères - la vie, le beau et le bien - des poids comparables. Mais des spiritualités partielles - de l'âme, de l'esprit, du cœur - privilégient le bien (la russe), le beau (la française) ou la vie (l'allemande). Et elles s'accusent, mutuellement, du manque de spiritualité chez leurs voisins. | | | | |
|