| action | | | Il faut entrer dans l'action avec une triple résignation : 1. l'aléa des actes trahira la pureté des intentions, 2. une part de malice se glissera fatalement dans tout acte, 3. le remords ou la honte t'attraperont à la sortie de tout acte. Une seule certitude, et te voilà un monstre. Ou bien on peut se contenter d'une méta-résignation : aucun principe de la vérité ou du bien ne peut s'identifier avec un acte. | | | | |
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| action | | | Plus orgueilleux est l'esprit ou le muscle, plus servile devient l'âme. Une raison suffisante pour devenir misologue et chercher l'humilité des représentations et la volonté d'impuissance. Car, depuis les jansénistes ou même depuis St-Augustin, on sait, que la volonté de l'homme, traduite en actions et sourde à la grâce, produit, inévitablement, du mal. J'aurais même laissé complètement tomber la grâce… | | | | |
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| action | | | Toute lutte devint trop sensée et, par-là, dégradante. Comment me résigner à n'en être qu'un instrument, moi, qui cherche à en être le fabricant ? Même une résignation trop militante menace l'homo instrumentalis. | | | | |
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| action | | | Ce qui n'est, pour moi, qu'un mot, est une action pour un autre, plus pur que moi. Je suis toujours théoricien de quelqu'un et praticien d'un autre. C'est cela, la vraie leçon d'humilité en profondeur. | | | | |
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| action | | | L'action est une traduction libre, ce qui justifie cette cohérence : l'humilité devant ce qui est produit, ma face traduite, la fierté devant ce qui produit, ma face intraduisible. Mais leur dénominateur commun est un regard chaud (et non pas froid, comme le prétend Nietzsche) et qui est la valeur même. | | | | |
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| action | | | Quand on comprend, que le plus profond en nous, c'est la peau, on se résigne, que la plus haute attitude s'adopte sur une couche. | | | | |
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| action | | | Le combat d'idées se règle au pugilat ; le combat de mots dégénère en affrontement des idées ; le combat des états d'âme s'enlise en querelles de mots. Désarme-toi ! - la bonne devise du capitulard que je devins. Leopardi ne se doutait pas à quel point il avait raison : « Un peuple de philosophes serait le plus couard du monde »* - « Un popolo di filosofi sarebbe il piú codardo del mondo ». | | | | |
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| action | | | La lumière cynique de l'être projetant de belles ombres du faire - Pythagore ou Diogène ; la lumière héroïque du faire invoquant d'humbles ombres de l'être - R.Debray ou S.Weil ; les ombres honteuses du faire se désolidarisant des ombres piteuses de l'être - Rousseau ou Tolstoï. Trois manières de prouver sa noblesse : esthétique, mystique, éthique - faire briller, brûler, être brillant. | | | | |
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| action | | | Quand on s'aperçoit, que toute traduction d'un acte en une pensée est imposture, on se résigne, de cœur léger, à ne pas traduire sa pensée en actes. « La pensée doit se garder de la projection réelle des idées et de leur traduction en acte »* - Baudrillard. | | | | |
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| action | | | Me rire de mes actions sur les choses ; me détourner de l'homme réactif en moi, me tourner vers l'homme actif ; mépriser le non passager, saluer l'acquiescement éternel, le oui du retour du même, en unisson de la première onde et surtout à la même hauteur. | | | | |
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| action | | | Au vaste ennui d'énoncer et à la profonde bêtise de dénoncer j'oppose la haute paix de renoncer. | | | | |
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| action | | | Ceux qui s'enorgueillissent d'aller jusqu'au bout font, la plupart du temps, du bourrage et de l'étalage - dans cette détermination je reconnais plutôt un gueux. La noblesse est dans l'art des commencements fiers et des fins humbles. Aimer la musique, mais en ignorer le sens. | | | | |
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| action | | | Dès que j'emballe mes muscles, je perds le contact avec Dieu ; de même, la tête basse, mieux que la tête haute, convient à mes rendez-vous avec Lui ; les yeux plutôt fermés. Et non pas à cause de Sa puissance, mais, au contraire, puisqu'Il est non seulement dans la faiblesse, mais peut-être Il est même inexistant, comme mes rêves ou mes prières. « Ce qui est divin est sans effort » - Eschyle. | | | | |
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| action | | | Tout le monde est debout, et je suis par terre. Ma volonté est dans la chute ou dans le vol, d'autres moyens de locomotion conduisant tout droit vers la platitude. « Il suffit de vouloir, pour tomber, mais te relever - tu le dois » - Joyce - « Phall if you but will, rise you must ». Ils fêtent leur libre rébellion d'esclave, je pleure ma résignation d'homme libre. Leur pouvoir est encrassant, mon devoir - écrasant. | | | | |
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| action | | | L'héroïsme d'action n'exista jamais. « Il n'y a pas de héros de l'action. Il n'y a de héros que dans le renoncement et la souffrance »** - A.Schweitzer. Renoncer aux choses au profit des images ; souffrir des choses intraduisibles, se réjouir des images qui, intraduisiblement, les traduisent. La prétention de l'héroïsme naît de l'illusion, que l'action puisse traduire le désir. La prétention de la noblesse, qui veut orienter le désir vers des valeurs, est aussi irrecevable : « Les vecteurs avant les valeurs »** - R.Debray. Les désirs sont nos vecteurs ; et une façon, légèrement indécente, de continuer à tenir aux valeurs, dont tout le monde se fout, - c'est la farce. | | | | |
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| action | | | Rien de noble ne se confirme par la révolte ou l'action ; la résignation et le sacrifice en sont beaucoup plus proches - les trois frères Karamazov en sont une jolie illustration. Le sacrifice entretient une illusion personnelle, et l'action maintient une illusion collective ; l'action peut être noble avant son déclenchement, jamais - après, ce que ne comprend pas Aristote : « On devient juste, en agissant d'une manière juste, et courageux - en agissant courageusement ». | | | | |
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| action | | | L'essentiel n'est ni dans la promesse du sensible (Nietzsche), ni dans le souci de l'effable (Heidegger), ni dans le geste du faisable (Sartre) - ce sont trois types d'homme fort, trois types d'audace anticipante, qui finiront tous dans le troupeau - l'essentiel est dans la vénération résignée de l'indicible. | | | | |
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| action | | | Ce qui requiert, aujourd'hui, la volonté la plus inflexible est l'attitude de résignation. | | | | |
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| action | | | Ne voir dans l'action qu'un exercice de nos muscles et de nos pensées (et non pas juste un moyen, pour atteindre un but juste), serait-ce la véritable ascèse ? - ce mot grec signifie exactement – exercice ! | | | | |
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| action | | | On prouve sa liberté intérieure en ne mettant sur la balance divine que l'impondérable volonté et non pas le poids des actes. La corde tendue et non pas les flèches décochées. Aucun acte extérieur ne fut commandé par Dieu ; dans la hauteur de Son Bien se trouve la honte, et dans la profondeur – l’humilité, les deux - sans ni quoi ni pourquoi. | | | | |
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| action | | | L'humilité des buts, la neutralité des moyens, l'intérêt des contraintes profondes, la passion des hauts commencements. « Je suis fier de mes obstacles »** - Valéry. | | | | |
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| action | | | Au bête repentir d’avoir mal agi ou mal pensé, il faut préférer la sage résignation de ne traduire fidèlement, par l’action, que de bien petites pensées ; cette adéquation sera triviale, tandis que l’écart, dans le cas d’une grande pensée, sera soit comique soit tragique. | | | | |
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| action | | | L’optimisme vient de l’écoute des sources ; le pessimisme – de l’examen des parcours. Le sage assume simultanément ces deux attitudes, en maintenant le culte des commencements idéels et en se résignant au Mal fatidique en toute action réelle. | | | | |
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| action | | | La belle force est naturelle – bons yeux, bons outils, bonnes cibles ; la belle faiblesse est artificielle – regard sélectif, commencements imprévisibles, acquiescement sans discernement. La force constitue le fond ; la faiblesse cisaille la forme. L’artiste est celui qui sait faire valoir ses faiblesses, sans exhiber sa force. | | | | |
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| action | | | Pour qui garder la hauteur, c’est gagner en puissance ou gloire, l’arrêt de cette ascension signifie la résignation à retomber dans la platitude – ils sont inconsolables. | | | | |
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| action | | | Les actes réveillent en moi un négateur ; mon acquiescement repose sur des rêves, où je cultive mon espérance atemporelle, incompatible avec l’espoir du futur. L’espérance cohabite avec la honte et même s’en nourrit. | | | | |
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| action | | | Les sens forment ton soi connu, c’est-à-dire tes représentations, t’armant pour l’action. Ton soi inconnu ne doit pas grand-chose à l’expérience, il est fondamentalement inné ; il résume tes désirs, tes styles, ton goût dans la création. Le premier est omniprésent, permanent, humble ; le second est imperceptible, soudain, autoritaire. | | | | |
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| action | | | Le courage, dans l’action, est signe d’inconscience, de résignation ou de folie ; l’intelligence, c’est édicter ou respecter la loi, chassant le hasard et le chaos des actes. « Les gens intelligents ne sont pas courageux et les gens courageux ne sont pas intelligents » - de Gaulle. | | | | |
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| chœur art | | | IRONIE : Le sérieux de l'art est dans la foi en l'authenticité de ses sources, son ironie - dans la résignation devant l'inaccessibilité de ses buts. Le reste n'est que ludique, question de mesures et d'écoute de règles. L'Europe artistique est née dans l'ironie impondérable de bohème et meurt dans le souci pataud de barèmes. | | | | |
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| art | | | Le style émerge davantage des facilités évitées que des difficultés vaincues. Aujourd'hui, la chose la plus facile est la négation ; et la meilleure contrainte est peut-être la négation de la négation, la résignation, le divorce définitif entre le nez et la cervelle. | | | | |
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| art | | | Tous ces chercheurs de l'intact et du neuf finissent par reproduire, à leur insu, des branches banales d'un arbre littéraire. Sans l'humilité des racines aveugles et irrésistibles, sans le vertige des faîtes vulnérables et inféconds - la littérature n'a pas plus de sens que l'agriculture. | | | | |
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| art | | | L'unité, qu'elle soit dans celui qui représente ou dans le représenté, dans le climat ou dans le paysage, ne naît que par un effet de bord d'une lutte de l'artiste contre le hasard et d'une résignation du penseur de céder à l'intuition. L'unité n'est donc ni un but ni une contrainte, mais un accident du parcours. | | | | |
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| art | | | Bien sûr, le mystère de l'homme est au-dessus de l'art, mais il est indicible. L'homme est bien plus grand que le Mot dans le monde de la démesure divine, mais l'art, c'est l'introduction de la mesure humaine. Donc, résignation, l'art pour l'art, l'art, qui ne dissimule rien, qui ne traduit rien. | | | | |
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| art | | | Signes d'une noble écriture : un ton, qui conviendrait au plus illustre et au plus obscur des hommes, au plus ambitieux et au plus humble, au pécheur et au vertueux. Cervantès, Dostoïevsky, Valéry. | | | | |
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| art | | | Ceux qui lisent peu se surestiment et ceux qui lisent trop - surestiment les autres. Le bon équilibre de modestie et de fierté naît de fréquentations égales des autres et de soi-même. | | | | |
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| art | | | Ni donné ni construit (tâches réservées à Dieu ou à l'artisan), mais engendré (tâche d'artiste) – telle devrait être l'impression se dégageant du fruit de ta plume, mais la pudeur et le bon goût t'interdiront de peindre les ébats fécondants, entre l'esprit et l'âme, entre le regard et la langue, entre l'orgueil et l'humilité. | | | | |
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| art | | | Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance. | | | | |
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| art | | | L'art n'est pas l'expression de ce qui aurait existé sous une forme non-artistique ; les creux et présomptueux voient dans leur œuvre un sommet et s'y attachent, corps et âme ; les profonds, les hautains et les humbles en éprouvent presque une honte, puisque tout ce qui est exprimé ou fixe est si dérisoire, si aléatoire, une fois comparé avec le monumental inexprimable, qui nous pousse vers les plumes et pinceaux. « L'inexprimable se loge, inexprimablement, dans l'exprimé »** - Wittgenstein - « Das Unaussprechliche ist unaussprechlich in dem Ausgesprochenen enthalten ». | | | | |
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| art | | | La netteté de la frontière entre la vie et l'art est signe d'artiste ; c'est en la franchissant qu'il devient, respectivement, maître ou esclave ; sa force n'a aucun sens dans la vie, son humilité n'a aucun sens dans l'art. La vie est une épreuve de forces ; l’art n’est qu’une consolation par la beauté. Toute force étant devenue suppôt du désespoir, la consolation ne peut plus compter que sur nos faiblesses – l’amour, la caresse, le sacrifice. | | | | |
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| art | | | L'affranchissement du lieu et l'inactualité rendent l'esprit - serviteur de l'imaginaire. Les noms et dates le transforment en tyranneau d'un réel trop palpable. « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l'esprit » - Saint-John Perse. Ah, ce beau halo de l'acquiescement au réel non-daté et innommé ! | | | | |
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| art | | | L'œuvre idéale : un fond, tragique, dionysiaque, humble, rendu par une forme, apollinienne, royale, maîtrisée. | | | | |
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| art | | | L'art se trouve aux endroits, où aucune sueur n'est d'aide. Mais pour soulever un brin d'herbe, il faut autant d'inspiration à l'artiste que de transpiration au terrassier pour aplatir la montagne. | | | | |
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| art | | | Ce qui est intraduisible en musique devrait être exclu de l’écriture : le ressentiment, le souci quotidien de ce siècle, la soif de reconnaissance. Et l’exploit suprême – aller tout droit à l’âme, en contournant l’esprit, complice mais humble. Faire ressentir, que la seule action authentique du cœur, c’est le chant. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est une mise en valeur des axes entiers – le Bien et le Mal, la force et la faiblesse, la fidélité et le sacrifice, la fierté et l'humilité, la proximité et le lointain, l'ascension et le déclin. Tandis que la vie, c'est à dire l'instinct et le bon sens, me fait pencher vers une seule extrémité, le choix éthique, avec sa tragédie – l'insignifiance des actes. La tragédie de l'art se traduit par l'ironie, que mérite l'extrémité esthétique violente, et par la pitié, qu'inspire la douce extrémité éthique ; appliquées à doses égales, elles assurent l'intensité du même. | | | | |
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| art | | | Tout écrit est fait d'un fond (les faits) et d'une forme (les métaphores). Vu la disparition des métaphores (suite à l'extinction des âmes) et la bonne santé des faits (avec la tyrannie de la raison), on acquiescerait, ironiquement, à la bêtise de Ronsard : « La matière demeure et la forme se perd ». | | | | |
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| art | | | Surmonter les axes éthiques – bien-mal, ascension-déclin, force-faiblesse, fierté-humilité, acquiescement-négation, –, sur lesquels toutes valeurs sont différentes, en les enveloppant par un axe esthétique, qui réduit ces valeurs au même (ce qui traduit la volonté de puissance), - telle fut l'origine de la métaphore de l'éternel retour. Mais pauvre Nietzsche prit cette métaphore pour une pensée, qu'il chercha à développer par des chinoiseries lamentables autour des lois physiques ou des cycles, répétitions, anneaux. | | | | |
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| art | | | Dans l'art, le bon nihilisme aide à former des commencements indépendants, mais les non du parcours sont toujours anti-artistiques et mesquins. Ces non promettent le progrès, le combat, la victoire, mais ils abaissent le regard. Le oui universel, que l'art adresse à la vie, c'est l'unification, ou la conversion, tout arbre de requêtes devenant le même ; le temps perd de son importance et passe le flambeau à l'éternité ; le retour nietzschéen, c'est la conversion, accomplie par le oui. | | | | |
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| art | | | Trois démarches intellectuelles dominantes : visant une thèse, une antithèse ou une synthèse. Je leur préfère celle qui voile, humblement et pudiquement, la source de la thèse et la conclusion de l'antithèse, et au lieu d'un bond dialectique prend forme d'une immobilité métaphorique. | | | | |
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| art | | | Il est bien naïf de voir dans la révolte - la source d'un grand style (Camus). L'oubli actif ou l'acquiescement passif sont plus prometteurs. L'apostasie (éloignement) favorise l'advenue d'un style fort, la conversion (proximité) ne révèle que la faiblesse. | | | | |
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| art | | | Si tu n’écris qu’en tant qu’un Exclu, tu adresseras à la foule le Non ampoulé et des gémissements faciles. Il faut que tu découvres en toi aussi un Élu, et tu vivras alors la nécessité de te tourner vers le grand Interlocuteur inexistant, Dieu, auquel tu consacreras ton Oui, humble et enthousiaste. | | | | |
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| art | | | Écrire devant Dieu : si l’on enlève l’emphase, cette devise signifie que mon soi connu écrit sous le regard de mon soi inconnu ; l’humilité du premier s’appuie sur la fierté du second. | | | | |
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| art | | | Toute grande culture a ses propres repères de profondeur : l’allemande – dans l’intensité et les concepts ; la française - dans l’intelligence et le style ; la russe – dans l’humilité et la tragédie. Tous ces repères s’ancrent dans la réalité ; tandis que la hauteur ne s’évalue que par la part et la qualité du rêve. Le Russe semble y être le plus compétent. | | | | |
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| art | | | Les livres, écrits pour combattre l’ennui et la vacuité de la vie, sont ennuyeux. Il faut écrire pour se solidariser avec les pulsions et la plénitude du rêve. Bruit du combat des yeux, musique de l’acquiescement du regard. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, l’homme ne formule que des vœux pieux, c’est l’auteur qui les exauce ; l’homme a un visage, l’auteur n’a qu’un masque, et tout masque est fabriqué par une machine – un terrible constat que doit admettre, humblement, l’auteur. Mais c’est l’homme qui entretient et perfectionne la machine, en lui inculquant ses sens. Toute communication directe entre l’auteur et l’homme banalise le message, avec l’illusion de le personnaliser. | | | | |
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| chœur bien | | | AMOUR : Il est très facile de se rendre compte qu'on n'est plus amoureux : on perd l'envie d'être bon avec tout le monde et l'on se résigne à être une crapule comme tous les autres. Aimer, c'est sentir, que tout le Bien et tout le beau se donnèrent rendez-vous aux bouts des doigts ou des yeux aimés. Savoir se passer de juges et de justice. | | | | |
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| bien | | | Prendre fait et cause du faible, au nom des valeurs du fort, - telle est l'attitude confortable des intellectuels d'aujourd'hui à indignation facile. Je suis pour le noble, à résignation difficile, et qui est toujours un faible et qui méprise la morale du fort. | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne survit pas à son cocon originel de rêves ; éclos en chrysalide de reptation, il se métamorphose en répugnant parasite d'actes. Rêver, c'est renoncer à l'irréversible. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant. | | | | |
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| bien | | | Le Mal n'est pas un défaut de l'Être, ni même une propriété du Faire, mais une déchirure incurable entre l'Être, porté vers une vague liberté, et le Faire, net et asservissant. Assumer cette souffrance béante exige beaucoup d’humilité et de résignation, tout le contraire de ces fichus cohérence ou courage que prônent les adeptes de l’action, cette fausse héritière de la pensée. | | | | |
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| bien | | | La certitude de notre débâcle finale rend vitale la tâche principale de la philosophie - la préservation de l'enthousiasme dans notre regard sur le monde (pour faire de nous des envoûtés éternels - Artaud). Même si nos maux essentiels sont incurables, la philosophie, c'est un poème de la santé opposé aux théorèmes de la maladie. Et puisque aucun système éthique ne nous sauve de l'abattement, la philosophie ne peut compter que sur l'esthétique, pour reconnaître, humblement, qu'elle cherche à faire accepter le cosmétique pour le thérapeutique. La philosophie doit être de l'hypocrisie salutaire, anesthésiante, droguante. | | | | |
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| bien | | | La liberté éthique se découvre dans la résignation de mon soi connu de porter une souffrance sacrificielle, que me souffle mon soi inconnu, source de tous les mystères : du Bien, de la création, de la beauté. « Le retournement du moi en soi, le désintéressement en guise de vie, un soi malgré soi comme possibilité de souffrance »* - Levinas. | | | | |
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| bien | | | Donner est facile ; ce qui est difficile, c'est garder ma main donnante en-dessous de ma main prenante. | | | | |
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| bien | | | Plus on est bête, plus résolument on veut combattre le mal évident. Plus on est intelligent, plus humblement on se résigne à porter et à vénérer le Bien inconcevable, sans chercher à le faire, recherche illusoire et stérile. | | | | |
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| bien | | | Être pathétique et avoir honte du pathos, être fort et chanter la faiblesse, être pour un acquiescement monumental et vouer au monde un refus viscéral - quand on arrive à surmonter, éthiquement, ces oppositions, on arrivera à profiter, esthétiquement, de leurs tensions réciproques. | | | | |
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| bien | | | Notre soi se manifeste sur les facettes éthique, esthétique, pragmatique ; jamais personne ne brilla sur toutes les trois avec le même éclat ; mais nos meilleurs sentiments naissent de la fadeur fatale de l’une d’elles : la honte, l’humilité, la noblesse. « Le sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie » - Deleuze – il faut y ajouter les deux autres. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se rêve et le mal se fait ; l’arbitraire tyrannique du Bien ou la liberté raisonnable du mal. L’esclavage du mal n’existe pas ; c’est le Bien qui nous y soumet. Oser le Bien immobile, atopique, fantomatique et non pas subir l’inertie du mal, actif, présent, évident. La vraie rédemption : se soumettre à l’esclavage injustifiable du Bien. Toutefois, cette résignation exige plus de volonté de puissance que la détermination de l’orgueil. | | | | |
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| bien | | | Le ton, qui convienne le mieux, pour sonder le Bien ou relater l’amour, c’est le désespoir ou la résignation, le ton que trouvent Nietzsche ou Tchékhov ; Platon, en y mêlant la pensée grave ou l’Idée légère, profane les deux. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n’est ni moyen, ni voie, ni but ; il est une étincelle, un appel illisible, troublant ma conscience, rendant humble mon esprit, et pudique – mon âme. | | | | |
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| bien | | | L’écoute du Bien se traduit par le réveil de ma faiblesse – de mes hontes et de mon humilité ; et toute tentative de faire appel à la force, à l’action donc, ne fait qu’élever ma honte et d’approfondir mon humilité. « Tout acte de bien est une démonstration de puissance » - Unamuno - « Todo acto de bondad es una demostración de poderío ». | | | | |
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| bien | | | L’âme est la lumière divine, l’élan ailé, la pureté angélique, l’humilité dans l’action. Créatrice, elle peint des ombres dansantes, à l’opposé de la lourde noirceur, qui surgit de l’extinction des âmes et de la domination des esprits ou de la faiblesse des cœurs. Ce ne sont pas « les noirceurs de l’homme, se livrant, perfidement, à la noirceur des actes » - Soljénitsyne, qui sont à l’origine du Mal, mais le fait, que « le même cœur déborde tantôt d’un mal à l’apogée, tantôt d’un bien auroral » - « сердце то теснимо радостным злом, то рассветающим добром ». | | | | |
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| bien | | | La résignation du sot confirme une propagation du Mal ; la résignation du sage témoigne de l’existence du Bien. Le Bien ne saurait pas être une béate fidélité au continu, comme tout saut ou rupture ne sauraient être signes du Mal. On est dans le Bien, quand on reste fidèle à ce qui fait mal ou sacrifie ce qui se porte bien - la liberté, autre nom de cette pénible, mais vraie, béatitude. | | | | |
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| bien | | | Les signes d’une liberté éthique : l’inexécution de ce que ton intérêt pragmatique dicte, la suspension de ce qui te plaît, l’acceptation de ce qui ne te plaît pas – ignorer ce que le Bien, comme le Beau, veut dire – en réalité ; celle-ci n’exprime ni contient que le Vrai. Le Créateur mit le Bien à accomplir et le Beau à créer - au Royaume du Rêve. | | | | |
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| bien | | | Le point commun entre le Bien, le Beau et le Vrai est l’appel à la perfection, mais les conclusions sont différentes : la résignation à l’abstention, la hauteur de la création, la noblesse de l’intelligence. | | | | |
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| bien | | | J’associe l’ange à la pureté et non pas à l’innocence ; celle-ci est difficilement compatible avec la honte, que je porte en tout lieu. Grothendieck confond peut-être l’innocence avec la honte : « Seule l’innocence unit l’humilité et la hardiesse », mais il est juste d’exclure le courage et de prôner la hardiesse. | | | | |
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| bien | | | Tout narcissique doit se préparer à porter la honte que tout fier amour de soi réveille dans la conscience, toujours humble. « La honte est une espèce de tristesse fondée sur l'amour de soi-même » - Descartes. | | | | |
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| bien | | | La honte, l'obstacle, de l'humble est dans la nécessité même des pas qui le fait rougir et douter ; la conscience tranquille de l'éhonté lui est donnée par la distance même, parcourue dignement et laborieusement. | | | | |
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| bien | | | La non-résistance au Mal est bien une résignation, mais non pas celle du renoncement à l’action, mais celle d’une conscience que toute action, y compris celle de la résistance, comporte une dose du Mal. | | | | |
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| cité | | | Ces minables rebelles d'aujourd'hui - transgression des règles des autres, agression du temporel, progression vers le rationnel. Cette belle résignation - créer des règles, qui n'ont de sens que dans ta solitude, où se rêve le hasard. | | | | |
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| cité | | | Mes compères républicains : liberté des délicats, fraternité des non-jaloux, égalité des humbles. | | | | |
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| cité | | | L'aculturation est plus certaine, quand la culture est placée à côté de la comptabilité plutôt qu'à côté d'une idéologie ou d'une religion. La terreur, l'humiliation ou l'humilité préservent la culture ; la bonne conscience, la dignité intacte ou l'orgueil l'érodent. | | | | |
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| cité | | | Devant l'échec de tous les maximalismes, l'intellectuel tente de se réfugier dans des positions minimales. Il aurait dû plutôt soit ne pas prendre position du tout, soit trouver de la beauté dans des ruines, soit de la vétusté - dans ce qui rutile. Mais les dispositifs du rebelle sont si voyants, et invisible - la pose du résigné. | | | | |
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| cité | | | La confrérie des intellos européens ne suscite pas plus d'inquiétude que le syndicat d'épiciers (le charlatanesque Nolain, auréolé de quatre excommunications, le rocambolesque Th.More, béatifié et par le Vatican et par le Kremlin, sont jalousés pour leurs nimbes, qu'on refuse au conformisme montanien). Il faut admettre que ce sont bien les meilleurs qui régentent la Cité - un très fâcheux constat pour un fustigeur de métier ou de tempérament. Ceux qui vivent du ressentiment de nains sont rarement capables d'un acquiescement de géants. | | | | |
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| cité | | | Je sais bien, que la résignation colla toujours au nom des esclaves. Cependant je vois, que les plus résignés aujourd'hui se trouvent parmi les hommes les plus libres. | | | | |
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| cité | | | Justification du culte de la résignation : plus les hommes se soumettent au règne du boutiquier, plus y gagnent la justice et l'égalité. Plus vil est le héros du jour, plus constructif est l'élan des jeunots. Plus gris est l'horizon des désirs, plus de couleurs offre le terre-à-terre des actes. | | | | |
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| cité | | | La voix grégaire : une révolte collective pour favoriser l'individu actuel ; la voix aristocratique : la résignation individuelle pour se retrouver dans un collectif inactuel. | | | | |
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| cité | | | L'étrange parallèle entre l'Allemagne et la Russie : une multitude de voix, jeunes et rebelles, jaillirent au lendemain des cataclysmes de la Grande Guerre, un silence de mort suivit l'écroulement du nazisme et du stalinisme. La vitalité de la résignation n'existe plus ; l'horreur ou la honte de la conscience morale se transforment en une paisible, orgueilleuse et stérile conscience mentale. | | | | |
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| cité | | | Mes états d'âme : en Scythie, l'apathie devant la fétide résignation d'esclaves ; en France, l'indifférence devant l'insipide révolte de maîtres. Je cultive la résignation du haut maître sachant, que toute révolte nourrit en lui - un esclave profond. | | | | |
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| cité | | | L'un des slogans les plus populaires, chez les rebelles du 68, fut : « Qu'on en finisse avec les citations ! ». Une raison de plus pour me réfugier dans l'acquiescement métaphorique, aujourd'hui marginal. | | | | |
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| cité | | | L'observation, qui ne s'est jamais démentie : ceux qui hurlent le plus fort : Comment peut-on accepter ce monde ! sont les pires des conformistes, repus dans leur paix d'âme démocratique. La noblesse d'un acquiescement dédaigneux ne loge plus que dans des souterrains affamés. | | | | |
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| cité | | | Au début, on salue le révolutionnaire qui achève une hyène, un loup, un corbeau ; mais ensuite vient le tour des pigeons ou des taupes : « Vite, tordez le cou au canari, avant que le communisme n'en soit attendri » - Maïakovsky - « Скорее головы канарейкам сверните - чтоб коммунизм канарейками не был побит ! ». Quand il s'agit de tordre des cous (du canari, du loup, du requin, de l'insecte, de la vermine), c'est le porc qui risque de prendre la tête de la croisade. C'est ce qui se passa. Mais si on cherche à redresser son propre cou, on se transforme en hyène. C'est ce qui se passa dans un autre pays. Incliner son cou ? - est-ce la solution ? Renoncer au chant du cygne ? | | | | |
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| cité | | | Toutes les révoltes, sous toutes les formes et contre toutes les monstruosités, furent tentées, sans avoir apporté le moindre titre de gloire aux rebelles confus et déchus. Je n'imagine plus de panache qu'au-dessus de la plus résolue des résignations. La rébellion contre le prurit de la vocifération et de la doléance. | | | | |
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| cité | | | Le sot remuant, pris en pleine violation du code de la route sociale, alléguera la liberté de s'égarer ; mais le sens de la circulation, de nos jours, est si clair, que le seul moyen de s'égarer est de rester immobile. Que ne se permettent que les esclaves du mot libre. Le mot servile s’indigne, le mot libre se résigne. | | | | |
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| cité | | | Plus je peins ma sueur, moins de place y restera pour mon sang. Laisse geindre les voix fades et ne suis que ton rêve, doux ou amer, froid ou ardent. « La sueur et la peine, le lot de ces hommes, pour que d'autres puissent rêver » - Longfellow - « One half the world must sweat and groan that the other half may dream ». Les récompenses trébuchantes, récoltées par la première moitié, devinrent si alléchantes - de même que leur sueur se réduisant aux calculs sans douleur - la seconde moitié se fondit et rejoignit la première. Quelques derniers îlots de résignation seront prochainement submergés. | | | | |
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| cité | | | Dans les tyrannies, l'homme libre hurle, gémit ou chuchote ; dans la démocratie, il ricane, en prouvant ainsi sa servilité intérieure. Un haussement d'épaules, une fausse marque d'une férule dominante. C'est le cou, courbé, incliné ou dressé, qui traduit le mieux le degré de mépris, qu'on peut se permettre. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, l'esclave d'âme inspire la pitié et réveille des sentiments fraternels ; sous la démocratie, il inspire l'ironie et le mépris. Donc, l'homme vraiment libre se trouve, socialement, dans un état plus apaisé sous des despotes que sous un régime libéral. Pour l'homme libre, l'indignation est l'un des sentiments les plus vulgaires ; heureusement, le goujat en vit et, étant l'espèce la plus dynamique, il favorise le progrès social (et la dégénérescence individuelle). | | | | |
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| cité | | | Autour de moi, dans chaque tête, un homme révolté. Je les mets côte à côte - ils forment un troupeau compact et homogène. On n'atteint à la solitude détonante que par une résignation presque servile. | | | | |
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| cité | | | Être révolté, c'est vouloir être autre qu'on n'est ; on y réussit presque toujours, pour devenir, en bout de piste, machine ou troupeau, c'est-à-dire rien. Être résigné, c'est désirer ne pas se séparer de soi, qui est le seul tout tolérable. | | | | |
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| cité | | | Deux rebelles, ayant fini sur une croix, Spartacus et Jésus, sont à l'origine de deux mythes opposés : celui de l'éternel Retour de l'homme libre et de la Résurrection de l'esclave. Que Zarathoustra et Manès du dire-oui, de l'acquiescement et de l'immobilité me sont plus proches ! | | | | |
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| cité | | | Tous les régimes, des despotiques aux démocratiques, veulent cultiver nos victoires, d'où leur obsession verbale d'honneur et de gloire. Qui oserait se pencher sur nos débâcles ? Et chanter l'amour, l'humilité, le sacrifice, qui sont des défaites de la raison et le triomphe du cœur insensé ? | | | | |
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| cité | | | La poésie n'a pas sa place dans les affaires publiques ; tout y doit être traité prosaïquement, pour empêcher tout prurit héroïque ou utopique se matérialiser dans un massacre. C'est pourquoi à la liberté des fiers (déjà atteinte) et à la fraternité des nobles (hors de notre atteinte) je préfère l'égalité des humbles (à portée de nos bourses) comme le premier souci. | | | | |
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| cité | | | Ce n’est pas la révolte, facile et collective, contre le secondaire qui est au centre du nihilisme, mais l’acquiescement, difficile et personnel, à l’universel. | | | | |
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| cité | | | Tout progrès social est dû à la révolte mesquine ; tout progrès personnel est dû à la noble résignation. | | | | |
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| cité | | | Tout noble choix inclut des fidélités ou sacrifices irrationnels, il serait donc un défi à la nécessité, qui est irréconciliable avec la vraie liberté. La liberté est toujours un acquiescement dans l’invisible et une négation – dans le visible. | | | | |
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| cité | | | Ce n’est pas l’indignation, mais la honte ou le mépris, qui devraient motiver le révolutionnaire. Mépriser la force cynique, avoir honte des privilèges de naissance, d’intelligence, d’assiduité, de connaissances, des privilèges matériels. Mais une belle et pure révolution, tout en adhérant à la démocratie des esprits, devrait prôner l’aristocratie des âmes. | | | | |
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| cité | | | Comment appelleriez-vous l’être qui n’agirait que selon la dictée de la raison (dictamina rationis) ? - oui, ce serait bien un robot. Mais c’est ainsi que Spinoza définit l’homme libre ! | | | | |
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| cité | | | Les rebelles de tous bords voient dans la cité une nuit menaçante, dans laquelle ils veulent introduire une pensée solaire ; moi, je ne vois dans ce monde qu’une lumière indifférente, mais indispensable, pour projeter mes ombres lunatiques. | | | | |
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| cité | | | Les inquisiteurs, devant un bûcher, ou les SS, devant leur camp de concentration, se croyaient défenseurs de la pureté ; ils souscriraient à cette proclamation pathétique et perfide : « Je veux vivre et mourir au sein d’une armée des humbles, joignant mes prières à la leur, avec la sainte liberté de l'obéissant » - Unamuno - « Quiero vivir y morir en el ejército de los humildes, uniendo mis oraciones a las suyas, con la santa libertad del obediente » - les prières ne devraient jamais sortir de tes quatre murs ; et ce n’est pas la liberté qui est sainte, saint est l’appel d’un Bien tellement humble qu’il renoncerait à toute action et t’interdirait toute obéissance. | | | | |
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| cité | | | Tout débat ou combat politique, autour des sujets mesquins, profane ton esprit et abaisse ton âme. La bassesse est contagieuse : tout contact avec elle, même pour l’abattre, introduira des germes de platitude dans ton soi, qu’il soit humble ou hautain. On ne garde sa pureté qu’en ne combattant que des anges. | | | | |
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| cité | | | La seule utilité de la connaissance de l’Histoire est la tolérance, voire la résignation, face aux misères de notre temps, puisqu’elles furent beaucoup plus flagrantes aux époques sans bombes thermonucléaires, sans la Sécurité Sociale, sans une Justice égale pour tous. « L’Histoire réconcilie le citoyen avec l’imperfection de l’état des choses actuelles » - Karamzine - « История мирит гражданина с несовершенством видимого порядка вещей ». | | | | |
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| cité | | | Le progressiste s’indigne, le conservateur méprise. Le premier s’indigne contre une imperfection, dont l’élimination apporterait de l’harmonie ; le second méprise l’indéracinable et se résigne au silence éternel de l’indigne. L’indignation améliore l’humanité et dégrade l’homme ; le mépris laisse les hommes dans leur platitude et donne une chance à l’homme de garder sa hauteur. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie veut donner à la bassesse une majesté d’esclave ; la démocratie cherche à auréoler la noblesse d’une humilité d’homme libre. « Le but de la démocratie est de faire accéder chaque homme à la noblesse » - R.Gary. Toute humilité vient de la noblesse ; le contraire : « Toute noblesse vient de l'humilité » - Lao Tseu – est peu probable. | | | | |
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| chœur doute | | | NOBLESSE : Garder pour soi ses zones d'ombres, faire don de ses lumières - est-ce ainsi que doit frayer avec les autres un aristocrate ? Non, seule l'ombre peut être aristocratique, elle sait palpiter. La lumière est trop droite, elle naît de la combustion de matières vulgaires. Renoncer à communiquer, tenter de toucher, se résigner à l'amplitude captieuse du mot. | | | | |
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| doute | | | Se fonder sur le doute ou se livrer aux critiques, est signe d'absence de talent littéraire ou, au moins, de méfiance vis-à-vis de celui-ci ; l'intérêt pour ce genre de productions s'évapore vite. Tout ce qui est durable, sur nos échelles de valeurs intellectuelles, provient de la grandeur des acquiescements. La grandeur y va de pair avec le fait, que les choses, auxquelles j'acquiesce, restent invisibles aux yeux, privés de regard. | | | | |
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| doute | | | Il suffit de baisser la tête ou élever l'âme, pour se rendre compte que toute fixité, sentimentale ou spirituelle, est une errance, au prime abord imperceptible ; l'astronomie et la science de l'âme nous l'apprennent. « Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants » - J.Racine. L'inertie et la sédentarité du regard fixe sont dans les pieds et dans la cervelle. | | | | |
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| doute | | | Pour sortir du temps, la négation est aussi stérile que l'acquiescement. La bonne voie est la hauteur de l'éternel retour, à rebours du progrès et du doute ; elle est la vie aux frontières et non pas leur franchissement. Même Lao Tseu se fait contaminer par la bougeotte : « Sortir, c'est vivre ; entrer, c'est mourir ». | | | | |
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| doute | | | Pyrrhon : « Comment peut-on savoir si le sage est sage ? » - par trois choses : par la rigueur de la descente au degré zéro de la raison, par le confort de la solitude qu'on y découvre et par la nature de la résignation de n'y trouver ni fenêtres ni toit. | | | | |
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| doute | | | Parmi les choses, auxquelles l'art réussit à donner une forme, il y a toujours plus de sujets de négation que d'acquiescement, d'excentricité que d'authenticité. L'image de mon être est dans la forme évasive du vase et très peu dans son contenu compréhensible. Donc, ni métamorphose (perfectionnement, sacrifice, développement) ni préservation (authenticité, sincérité, fidélité), mais - création (forme, enveloppement, modelage). C'est ainsi qu'il faut comprendre Canetti : « Ce qui est sans forme ne peut se métamorphoser » - « Das Gestaltlose kann sich nicht verwandeln ». | | | | |
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| doute | | | Les certitudes sont le lot des commentateurs et des critiques. Chez tout vrai auteur, même réputé tenir mordicus aux systèmes, on trouve du ton dubitatif et humble. Les systèmes inébranlables, qu'on daube, sont le plus souvent des fantômes, nés dans la grise imagination des zoïles. Tout homme ayant assez de hauteur d'âme finit par avoir un système profond, mais il sait, que « même le plus grand des systèmes n'est qu'un fragment »* - F.Schlegel - « auch das größte System ist doch nur Fragment ». | | | | |
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| doute | | | Le bon nihiliste est celui qui reconnaît notre incapacité de formuler des buts dignes de la merveille humaine et qui se résigne à n'en ébaucher que des contraintes. Cerner l'impossible (pour des raisons logiques, esthétiques ou éthiques) est plus prometteur, pour la qualité de ta plume, que de tracer le possible. | | | | |
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| doute | | | L'être, que reniflent les creux, est ce que représente la chose sans notre œil et sans lumière : « O Soleil ! Toi, sans qui les choses ne seraient que ce qu'elles sont » - E.Rostand. Les ombres de notre regard seraient à déplorer encore davantage. D'ailleurs, le regard est davantage une humble répartition d'ombres qu'une orgueilleuse projection de lumières ; la lumière, c'est du je peux ! , et les ombres - du je veux ! | | | | |
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| doute | | | La conscience de l'esprit humble rend vitale l'existence, dans l'âme, d'une source d'hésitation et d'inquiétude, d'un punctum pruriens, de cette « intranquillité, qui ne se laisse pas calmer par un regard sceptique ou critique »*** - Schopenhauer - « Unruhe, die sich weder durch Skepticismus noch durch Kriticismus beschwichtigen läßt ». La conviction est le sommeil d'une conscience sans rêves. | | | | |
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| doute | | | L'une des justifications de la notion bancale d'être serait qu'elle nous amène à ce qui n'existe pas. En plus, elle serait un compromis pathétique entre la profondeur et la hauteur, l'être s'accomplissant dans : « l'acquiescement le plus haut et le plus ouvert à sa propre ruine » - Heidegger (« das höchste Jasagen segnet seinen Untergang ») - les meilleures des ruines s'érigeant en hauteur, Nietzsche y découvrant la compagnie de Cioran. | | | | |
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| doute | | | Signes de grandeur d'une écriture : la cohabitation du mépris et de la compassion, de la force et de la faiblesse, de l'espérance et du désespoir, de la fraternité et de la solitude, de la fierté et de l'humilité. Les deux poses antagonistes s'adressent aux objets différents, aux moments différents de l'âme, en langages différents - c'est le contraire du relativisme, qui les met sur le même plan, au même moment ou avec la même indifférence. | | | | |
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| doute | | | Reconnaître, que j'ignore mon soi, rend ma création plus mystérieuse, mon humilité - plus profonde et ma liberté - plus haute, puisqu'elle est plus sujette à s'abaisser sous l'autorité d'une connaissance que de s'aplatir sous le diktat d'une ignorance. | | | | |
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| doute | | | Ce misérable schéma hégélien : le progrès de l'esprit, la dialectique comme moteur de ce progrès, la contradiction comme matière première de cette dialectique. Et que, à côté de cette grisaille (la minable grisaille - Nietzsche - bei Hegel das nichtswürdigste Grau), l'éternel retour nietzschéen est beau ! - s'attacher à l'invariant vital, qui est le seul à être noble, atteindre sa hauteur artistique, finir par un acquiescement majestueux à cette vie divine, revue, repensée, tragique, unifiée avec l'art ! Une ridicule et orgueilleuse prétention à la scientificité et une fière et humble identification avec l'art. | | | | |
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| doute | | | Ne serait-ce que pour assurer notre équilibre mental, on devrait entretenir, parallèlement, les sentiments les plus aveugles – l'amour et la pitié, et les sentiments les plus lucides – l'ironie et l'humilité. | | | | |
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| doute | | | C'est autour des choses suffisantes - des consolations ou des jeux de langage - que la philosophie doit déployer sa force discursive ou imaginative. Le nécessaire, c'est le domaine de la science. « Le point de départ de la philosophie, c'est la conscience de sa propre faiblesse dans les choses nécessaires »** - Épictète - ce serait sain, si c'était pour chanter des hymnes à la faiblesse ou pour imprimer de l'humilité à son propre discours et pour éviter ainsi, que son point d'arrivée ne soit une auto-suffisance. | | | | |
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| doute | | | Zarathoustra, avec abstiens-toi, prêche l'abdication dans l'acquiescement. Les prédicateurs prêchent l'obstination même dans le doute. | | | | |
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| doute | | | Tout passe, tout casse, tout lasse - en faussant (la perspective), en se gaussant (de vos lumières), en haussant (le regard). | | | | |
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| doute | | | Le propre du sentiment est d'être obscur et chaud. Que de méprises dans des tentatives de le rendre, où l'obscurité saute aux yeux, mais la chaleur ne parvient même pas jusqu'à la cervelle ! | | | | |
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| doute | | | Il y a une obscurité qui voile un esprit orgueilleux, cherchant à être hébergé chez les grands : et il y a une obscurité qui dévoile une âme humble, voulant rester fidèle aux ténèbres qu'elle héberge. | | | | |
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| doute | | | De haute lutte, ils atteignent à la basse sérénité ; je m'agrippe à mon haut vertige, dû à mes basses résignations. | | | | |
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| doute | | | Le sage voit l’ordre du tout et se résigne au désordre de la partie. Le médiocre (et Leibniz !) voit le désordre de la partie, qu’il projette sur le tout (Leibniz y cherchera de l’ordre). | | | | |
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| doute | | | Malgré tant de véhémentes proclamations en faveur du doute, le camp de douteurs n’existe pas ; tous les hommes ont le même taux de doutes et de certitudes. Le vrai contraire du doute niant est le goût acquiesçant et qui engendre nos propres commencements, sans trop tenir à réfuter les avis des autres, cette minable fonction du doute. | | | | |
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| doute | | | Ces va et vient, ces rapprochements et éloignements, ces reniements et acquiescements, ces fraternités et adversités, qui se déroulent entre ce que mon soi inconnu veut et ce que mon soi connu peut. Le talent permet d’en créer des axes continus, sur lesquels s’exerce l’éternel retour, grâce à la même intensité, artistique et vitale. Et c’est ce que Valéry reproche à Nietzsche : « Sa folie est de confondre ce qu’il est avec ce qui peut s’écrire ». | | | | |
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| doute | | | Là où mon regard est absent, toutes mes négations sont fades ; et c’est la première de mes contraintes – ne m’impliquer que dans le divin, dans l’intensité de mon acquiescement. « Que ma seule négation soit de regarder ailleurs ! »*** - Nietzsche - « Wegsehen sei meine einzige Verneinung ! ». La négation n'a de sens qu'en tant que position, tandis que la résignation ne vaut qu'en tant que pose. La résignation a donc plus de ressources en expressivité, comme la négation - de sources d'ennui. Mais, en restant dans l'immédiat, « l'acquiescement éclaire le visage, le refus lui donne la beauté » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Les circuits intégrés silencieux remplacèrent, dans nos cerveaux, des roues dentées grinçantes ou des fibres gémissantes. « Je n'approuve que ceux qui cherchent en gémissant » - Pascal. Gémir, c'est admettre, humblement ou fièrement, en musique, que ton soi arbitraire veut s’émanciper de la raison nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Tu entames ton parcours vital, chargé de connaissances, certitudes ou doutes communs, mais ton commencement doit être personnel : tes doutes ne seraient que des contraintes, et tes certitudes – une mélodie qui t’accompagnerait, en variations imprévisibles. Les Non collectifs conduisent au ressentiment mesquin ; garde la grandeur du Oui personnel à la merveille du monde. Et n’oublie pas, que parmi les idoles à abattre il y a plus de vérités dégradantes que d’erreurs grossières. | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | La Caverne de Platon et le souterrain de Dostoïevsky nous apprennent la résignation ; le premier – devant les limites humaines, le second – devant les limites divines. | | | | |
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| doute | | | La réalité est faite de réflexions sur la vie et sur la mort ; dans les deux cas, le résultat est le même – un désespoir profond. Le contraire de la réalité s’appelle rêve, qui répugne à la réflexion et se forme de sentiments – de l’extase à la résignation – et réveille la haute espérance. | | | | |
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| doute | | | Dans ses exercices d’illumination, l’esprit sensible cherche la complicité du cœur ; mais pour l’âme, dont la fonction première est la projection de ses ombres, la lumière de l’esprit ne sert que d’instrument, de source sans message propre. Le cœur est voué aux ténèbres d’inaction, de silence, de résignation, qui couvrent ou complètent l’assurance de l’esprit. « Le cœur expie les lumières de l’esprit »* - Cioran. | | | | |
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| doute | | | Quand votre corps vous tourmente par une douleur, quand des tracas sociaux ou sentimentaux déversent en vous des aigreurs ou des ressentiments, il est plus facile de dénoncer, avec Voltaire et Cioran, notre monde raté, que de voir, avec Leibniz et Einstein, dans notre merveilleuse planète – un paradis microscopique, dans l’immensité morte d’un Univers sans esprits, sans couleurs, sans musique. | | | | |
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| doute | | | En mathématique, on approfondit la connaissance en inventant (en généralisant) de nouvelles espèces d’objets, de relations ou de valeurs. L’arrêt de cet approfondissement, surtout dans d’autres sciences, s’appelle résignation ou clarté ; la clarté est ennemi du progrès de la connaissance. | | | | |
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| doute | | | Dans tous ses compartiments, le monde est saturé de mystères ; face à ces Créations, celui qui est incapable de vénérations ou d’admirations doit, au moins, éprouver un vif étonnement. Les absurdistes, se contentant de maudire ce monde, dénué de sens, ont, parfois, de l’âme, mais ils sont certainement faibles d’esprit. | | | | |
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| doute | | | L’affaiblissement de nos certitudes n’est nullement tragique, il est plutôt bénéfique pour notre humilité. En revanche, il faut craindre l’affaissement de nos rêves. Les déceptions ravagent les affairés arrogants ; l’espérance ranime les rêveurs purs. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme est un manque de sensibilité ou d’imagination ou d’humilité. Leur débordement, provoqué par un soi inconnu, s’appelle nihilisme, créatif et narcissique. | | | | |
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| doute | | | Je commence, comme tout le monde avec la sensation de suivre quelque chose de plus grand que mon humble soi ; vue de plus loin, ou de plus haut, cette grandeur s’avère appartenir à mon soi inconnu, le soi exécutant n’étant que mon soi connu, et je reçois une belle dose d’étonnement et de fierté. | | | | |
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| doute | | | L’espérance (que le rêve renaisse) et l’acquiescement (à la vie mystérieuse) sont les prémisses d’un nihilisme, intime et optimiste. Chez les révoltés, grégaires et absurdistes, « le nihilisme est la volonté de désespérer et nier » - Camus. | | | | |
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| doute | | | La lecture des meilleurs poètes et sages m’apprend la domination de la forme sur le fond. Et pourtant mon arrogant nihilisme part de la supériorité mesurée de mon fond, dans l’incertitude ressentie de sa bonne traduction dans la forme. Le bon nihilisme doit être humble. Se contenter de dire que, pour bien connaître l’humanité universelle rien ne vaut un plongeon dans sa propre introspection. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | À tous les âges, le soi inconnu, cet appel inarticulable ni en langages ni en idées ni en images, nous taraude, mais seul la vieillesse a l’humilité d’un soi connu confirmé, l’interprète fidèle de cet appel. Dans la jeunesse, l’introspection se fait par un soi connu, haut et balbutiant. Dans l’âge mûr – par un soi connu, profond et bavard. Dans la vieillesse – par un soi inconnu, vaste et laconique. Et puisque la platitude est la pire des tragédies, c’est bien dans la vieillesse qu’on découvre le vrai besoin de consolation en hauteur, hors la pesanteur du connu. | | | | |
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| hommes | | | La boutade du nez de Cléopâtre est plus instructive que toutes les fariboles sur le Zeitgeist de l'histoire. L'histoire de la philosophie est dans l'humilité, la philosophie de l'histoire est dans l'audace. Les hommes croient le contraire. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est un miracle grandiose, et lui inculquer qu'il n'est rien, qu'il n'est même pas dieu, comme le dit l'une des interprétations de la sottise delphique, est une profanation. Et si l'homme doit être humble et honteux, c'est parce que ce miracle ne se traduise ni en actes ni en pensées ni en images. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est un miracle si grandiose, que ceux, qui se reconnaissent comme néant, sont fous, privés non seulement d'yeux, mais de raison ; l'humilité devant Dieu est de l'hypocrisie ; il faut être humble devant le projet divin qu'est l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme, du bouseux au mielleux, éprouve un mystérieux besoin de laisser derrière lui une trace vivante : un enfant, un arbre, un blason, un livre. Tout compte fait, il s'y agit toujours de mon arbre généalogique, dressé pour éterniser mes commencements. Révolte organique contre résignation mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Dans mes ruines, j'affermis mon acquiescement à la merveille de la vie ; comme eux, dans leurs bureaux, étayant leurs révoltes contre la discordance du monde. Je vois un paradis en ce monde, mais les hommes n'y sont plus ; pour y être, il faut être né en hauteur ; la bassesse se fondit avec la profondeur, où se vautrent les hommes. | | | | |
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| hommes | | | L'émotion - devant un paysage, une femme, un tableau - visite tous les hommes (qui ne méconnaissent donc pas « ce qui excelle » - Goethe - « das Vortreffliche nicht anerkennen »), mais c'est un signe de barbarie que de ne pas savoir la traduire en attendrissement ou en humilité. | | | | |
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| hommes | | | L'humilité est le contraire du culte de méritocratie : reconnaître qu'il existe des hommes plus dignes de ma fortune, et qui sont plus malheureux que moi (les méritocrates en sortent avec davantage d'orgueil ou de cynisme). Donc, être humble, ce n'est pas reconnaître quelqu'un plus puissant (Spinoza, l'humilité des chiens : « L'humilité est une tristesse, l'homme contemplant son impuissance » - « Humilitas est tristitia, homo suam impotentiam contemplatur »), mais, au contraire, - plus digne, quoique plus faible (l'humilité du fort). | | | | |
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| hommes | | | Les déceptions vaudevillesques font détester la vie, injuste et mesquine ; mais plus on est sensible au tragique, plus vibrant est l'acquiescement à la vie, juste et grandiose. C'est le sens de tragédie qui rend sensible à la musique des mots et sourd au bruit des actions ; privé de ces bons filtres et muni de seuls amplificateurs, on dit : « Les actions sont la première tragédie de la vie, la seconde, ce sont les mots » - Wilde - « Actions are the first tragedy in life, words are the second ». | | | | |
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| hommes | | | Je regarde leurs visages - la transparence, l'évidence, la parfaite connaissance de soi-même - ni étonnement ni honte : « cette lueur d'impuissance et de stupéfaction, qui fait défaut à la race sans secret »* - Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | La foule se forme sur une négation ou un rejet, l'élite - sur un accord ou un projet. | | | | |
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| hommes | | | Leurs rejets, souvent, sont profonds et même hauts, mais c'est la platitude de leurs projets qui me rend sceptique. Quand son propre projet a de la hauteur, on se moque de tout rejet ; le cerveau acquiesce à la terre entière, quand les yeux sont pleins de ciel. | | | | |
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| hommes | | | Dans tous les hommes, Nietzsche voit des ruminants : les bons (ceux qui réussissent à digérer, les dionysiaques) et les mauvais (ceux qui y échouent, les hommes du ressentiment). Il ne comprend pas que le filtrage - ne pas mettre à la bouche ce qui répugne au bon goût - est le meilleur remède contre l'indigestion. Dionysos est le philosophe de l'éternel retour, c'est à dire de l'intensité en tant que dénominateur commun de nos expériences ; or, sur le minable - aucune intensité acquiescente n'est possible. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de nihilistes : frappés par l'ennui – les fanatiques, orgueilleux et pessimistes, ou mus par l'admiration – les nobles optimistes, fiers à l'intérieur et humbles à l'extérieur. | | | | |
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| hommes | | | Le surhomme et la guerre nietzschéens appartiennent au monde intérieur d'un individu et n'apparaissent jamais sur la scène publique. Sa guerre n'oppose ni races ni classes, mais le sentiment acquiescent au ressentiment envieux, une Thémis céleste à une Némésis terrestre. | | | | |
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| hommes | | | La divinisation ou la diabolisation de balivernes est la voie la plus sûre, aujourd'hui, vers la platitude. Et c'est l'acquiescement ironique aux deux, l'intensité axiale pathétique qui conduit soit à une indifférence profonde, soit à un haut regard. | | | | |
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| hommes | | | Les incompris de jadis voyaient dans la société une conspiration universelle contre l'esprit. De conspiration imaginaire, la société passa, sans rien changer au fond, à l'entente réelle et générale. Les esprits rebelles battent, à leur insu, les cadences consensuelles. Seuls les esprits, tenant à n'être qu'incompréhensibles et portés par l'acquiescement majestueux au monde, continuent d'y vivre en marge. | | | | |
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| hommes | | | Deux formes merveilleuses sont accessibles à l'homme : sa forme propre (et étant plutôt le fond même), largement commune à l'espèce et servant à remplir le vase divin, et la forme de sa création, où sa singularité et son talent s'occupent du vase même. « Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur »** - Pic de la Mirandole - « Nec te celestem neque terrenum, neque mortalem neque immortalem fecimus, ut tui ipsius quasi arbitrarius honorariusque plastes et fictor, in quam malueris tute formam effingas ». | | | | |
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| hommes | | | Je dois reconnaître, que, aujourd'hui, la voix exaltée est plus commune que la voix stoïque ; je dois purifier mes ivresses, en les débarrassant de toute indignation, dénonciation, revendication ; mais je dois affermir mes sobriétés à une hauteur, que ne guette aucune platitude. Rien de plus plat, aujourd'hui, que les révoltes qui fusent ; rien n'est plus près de l'étoile que l'acquiescement au ciel, au fond des ruines. | | | | |
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| hommes | | | Il faut beaucoup d'humilité, pour reconnaître, que l'homme est une merveille des merveilles ; les orgueilleux disent, qu'il est peu de choses, à côté des machines qu'ils gèrent. Mais ils demandent, qu'on leur dise, qu'ils valent plus que d'autres gestionnaires. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'homme fut prédestiné soit à commander, soit à obéir (les incapables de ces deux servitudes furent proclamés inutiles). Aujourd'hui, on a la chance de pouvoir échapper à ce jeu des maîtres-esclaves, en ne commandant ni en n'obéissant qu'à soi-même, dans une verticalité solitaire. Cependant, les hommes acceptent leurs places interchangeables, dans un réseau mécanique, où tout pouvoir et toute obéissance s'exercent dans une horizontalité, c'est à dire dans une platitude. « Au-delà de la hauteur du vrai, du bon, du beau s'étend ce qui nous abaisse – la platitude » - Goethe - « Hinter dem Ewigen des Wahren, Guten, Schönen lag, was uns alle bändigt, das Gemeine ». | | | | |
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| hommes | | | Les amateurs de l'ordre des étables, des casernes ou des salles-machine reprochent aux aphoristes-nomades le chaos et l'absence d'architecture. Ces sédentaires ignorent les qualités des ruines, dictant la majesté du temps dans l'humilité de l'espace. | | | | |
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| hommes | | | Tous rêvent du legor, legar - on me lit, on me lira ; mais je me trompai avec le non legor, non legar ; les pires subissant le legor, non legar (ce que redoutent aussi les humbles : « Après ma mort, je serai lu pendant sept ans et ensuite - oublié » - Tchékhov - « После смерти меня будут читать семь лет, а потом забудут ») ; les meilleurs s'illusionnant sur le non legor, legar ; « je travaille pour celui qui viendra après » - Valéry. Le plus bête est Proust : « Le monde entier me lira ». | | | | |
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| hommes | | | L'orgueil vient de l'esprit, et la fierté – de l'âme. Je dois apprendre au premier à baisser ses yeux et à la seconde – à garder sa hauteur. La hauteur appartient au regard qui trouva et non pas au regard qui cherche. Et Nietzsche : « Vous voulez vous élever et vous levez vos yeux ; moi, je baisse mes yeux, car je suis en hauteur » - « Ihr seht nach oben, wenn ihr nach Erhebung verlangt. Und ich sehe hinab, weil ich erhoben bin » - s'adresse aux yeux de l'esprit et à l'altimètre de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Humaniste est celui qui réconcilie la raison et la foi, l’esprit et l’âme, la dignité et l’humilité, la lutte et la consolation ; anti-humaniste est celui qui les fusionne. | | | | |
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| hommes | | | Mon acquiescement enthousiaste s’adresse à la sublime œuvre divine et nullement - aux institutions humaines. Mais ce Oui extatique condamne à la solitude, tandis que toutes les révoltes sociales rameutent aujourd’hui des tas d’aigris, d’incompris, de laissés pour compte. « Toute révolte ne précipite-t-elle pas l’homme dans un isolement sans issue ? »* - Marx - « Brechen nicht alle Aufstände in der heillosen Isolierung des Menschen aus ? » - où il faut remplacer toute par une bonne. | | | | |
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| hommes | | | Il y a un nombre fini de chemins pour les pieds ; peu importe lequel tu en empruntes, pourvu que, au lieu d’y marcher, tu y danses. Et il y a un nombre infini de chemins pour ton propre regard, et que trace ta création ; ne pas emprunter les chemins des autres, y est capital. « Il y a des gens si pleins de sens commun, qu’il ne leur en reste pas le moindre écart, pour leur sens propre »** - Unamuno - « Hay personas que están tan llenas de sentido común que no les queda la más mínima grieta para su propio sentido ». | | | | |
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| hommes | | | Deux jugements te résument en tant qu’homme : ce que tes yeux (c’est-à-dire ton esprit) constatèrent dans le monde, et ce que ton regard (c’est-à-dire ton âme) inventa en toi-même. Et chacun de ces jugements porte, nécessairement, l’influence de chacune de tes quatre hypostases : l’homme (l’espèce), le sous-homme (la faiblesse), le surhomme (le rêve), les hommes (la masse). L’espèce devrait dominer dans le travail de tes yeux ; le rêve et l’humilité – dans la création de ton regard. Devant tes yeux, la masse est plutôt sympathique ; elle est répugnante – en tant que guide de ton regard. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie littéraire a toujours existé en France, mais elle se gardait bien de se mesurer avec les talents qui n’y manquaient jamais. Depuis un siècle elle devint arrogante : la barbarie de la populace, avec F.Céline, et la barbarie des riches, avec Proust (du galimatias rebutant - F.Céline). Les riches ayant adopté le goût de la populace, on eut droit, de nos jours, aux houellebecq. Mais je suis content que S.Tesson, à la mentalité des pauvres, appréciant leur humilité et crachant sur les riches, ait l’audimat au-dessus des imposteurs. | | | | |
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| hommes | | | Chez Hugo, des personnalités, humbles et inimitables, parlent et agissent au nom des valeurs universelles nobles ; chez Stendhal, des personnalités pseudo-exceptionnelles s’attachent à l’universel dominant, banal, grégaire et se sentent héros. | | | | |
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| hommes | | | Les quatre facettes sociales de l’être humain se manifestent en fonction de son attitude face à la gloire : celui qui en est comblé perd sa personnalité et se met à s’identifier avec l’humanité tout entière, c’est la facette les hommes qui s’en anime ; celui qui y échoue, éprouve soit la fureur soit la résignation, ce qui renforce, respectivement, les facettes surhomme ou sous-homme ; enfin, celui qui y est indifférent, vit surtout de la facette banale - homme. | | | | |
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| hommes | | | Ta personne se forme en trois étapes : constituer une conception du monde (ses mystères, problèmes et solutions) ; y sélectionner les objets les plus dignes de ton admiration ; vouer à cet essentiel du monde un noble acquiescement. Il n’y a pas de place ici à une lutte entre le personnel et le collectif. Toute lutte contre le collectif, pour défendre ton personnel, te rendra servile. Dans ta liberté il doit y avoir plus de vénération que de négation. | | | | |
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| hommes | | | De ton passage sur Terre, ce qui l’aura marqué le plus profondément, sans pour autant en laisser de traces, ce sont tes sentiments inexprimés : l’humilité devant le Bien, l’émotion devant le Beau, la fierté devant le Noble. Mais les rats de bibliothèques chercheront à te convaincre, que « dans le monde, ce qu’il y a de meilleur est exhibé par la pensée » - Hegel - « das Beste in der Welt ist das, was der Gedanke hervorgebracht hat ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’homme choisissait entre se passionner pour l’humble invariant (donc pour le vieux, le passé) ou se tourner vers le hardi (adressé au jeune, au futur). Aujourd’hui, tous les regards, toutes les demandes, toutes les actions sont totalement plongés dans le présent, dans lequel il n’y a ni humilité ni orgueil ni jeunesse, mais la routine algorithmique sans âge. | | | | |
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| hommes | | | Les seuls humains qui se prenaient, sérieusement, pour surhommes furent des espèces de primates. Mais il y eut tellement de grands hommes qui reconnaissaient, en eux-mêmes, la présence d’un sous-homme, dont ils n’arriveraient jamais à se débarrasser. | | | | |
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| hommes | | | Dans les affaires humaines, est petit ce qui manque, à la fois, de profondeur (le savoir et l’intelligence) et de hauteur (la noblesse et le talent). Que tu sois haineux ou débonnaire, l’orgueil est ton auto-satisfaction béate d’avoir brillé dans les petites choses. Théophraste rend le sujet trop simple : « L’orgueil est un mépris de tout, sauf de soi-même ». La fierté est ton humble bonheur de n’avoir touché - surtout par le ton et le style originaux - qu’aux grandes choses. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, l’artiste était le seul à oser défier les masses (nationales, sociales, politiques), en se désolidarisant des thèmes de leurs débats et en les méprisant ; aujourd’hui, tout artiste se sent obligé de donner son avis sur les déficits, le pouvoir d’achat, les faits divers, les taxes. De l’acquiescement hautain il est passé au bas conformisme. | | | | |
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| intelligence | | | Il existent trois corporations, qui se méprisent mutuellement : celles qui voient l'essence de la vie dans, respectivement, l'esthétique, la mystique ou la mathématique. Mais à quelle fière et universelle humilité atteint-on, quand on accepte l'idée qu'elles soient la même et unique chose ! | | | | |
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| intelligence | | | Comprendre, c'est discerner la part de maîtrise et la part de résignation. | | | | |
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| intelligence | | | La primauté du regard, c'est la résignation à l'impossibilité de l'équilibre, ni même de l'entente, entre le moi observé et le moi qui s'observe (ce no man's land de la conscience ressemblerait au néant de Sartre), l'oubli du moi et la poursuite de l'acte d'observation guidé par le mot équidistant. | | | | |
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| intelligence | | | Sentimentalement, la philosophie révolutionnaire du devenir m'est plus proche que le conservatisme de la vision de l'être. Mais le devenir de la première est si frustrant et morne, que je me rabats sur le joyeux et inépuisable être du second. Toutefois, dans les deux cas, il y a une saine part de résignation, dont manque le faire. Je suis capitulard, avec Socrate : « Croire le Logos présent ; céder au Logos qui arrive » - que le devenir soit porté par son commencement, que le bateau de Thésée garde son être, que la chose soit portée par le mot, le fond - par la forme. | | | | |
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| intelligence | | | Le goût est fait du talent et de la volonté. Le bon goût est la même voix s'adressant à l'audace ou à la résignation. Le mauvais goût est le parti pris en faveur de la liberté-audace ou de l'esclavage-résignation. | | | | |
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| intelligence | | | À lire les sentences ex cathedra des philosophes de profession, on ne parvient pas à imaginer des colosses, qui les intimideraient. Mais voici qu'ils voient dans le cyberespace virtuel ou dans l'heptagone constructible des concepts à la hauteur de leur ahurissement, - et l'on se rend compte d'être abusé par des ânes. | | | | |
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| intelligence | | | Prôner l'âme synthétique, pour effleurer les origines ou aboutissements ; se résigner à l'esprit analytique, pour égrener et appesantir les pas entre le premier et le dernier. Les brouillons abusent de synthèse, les stériles - d'analyse. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est la création permanente de nouveaux langages, et sa maîtrise des langages anciens perd vite de son prestige. « Les mathématiques sont la meilleure école d'humilité » - A.Connes. Les extra-terrestres, seront-ils poètes, plutôt que mathématiciens ? - grande question ! Si le langage poétique s'éteignait sur Terre, ces extra-terrestres, face à nos robots mathématisés, auraient la même réaction que Goethe : « Tout symbolisme mathématique est quelque chose de désincarné et triste à mourir » - « Alle Zahlensymbolik ist etwas Gestaltloses und Untröstliches ». | | | | |
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| intelligence | | | Les grands viennent de nulle part et nous communiquent le vertige et la jouissance de la hauteur, gratuite et vécue sans effort. Sortent, ensuite, des rats de bibliothèques, des ronds-de-cuir, fignolant, pinaillant, finassant, creusant, tarabiscotant, approfondissant, marmonnant des litanies au travail et à la rigueur. La hauteur, contrairement à la profondeur, n'a pas d'épaisseur, et toute graduelle pénétration ne peut mener qu'à la platitude, comme celle de G.Bernanos : « Il est beau de s'élever au-dessus de la fierté. Encore faut-il l'atteindre ». | | | | |
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| intelligence | | | Plus vaste est la chose niée, plus bête est la négation. Cioran, rejetant le monde non pas depuis 1920, mais depuis Adam, tombe dans le piège. La négativité sans emploi (G.Bataille) paraît être une saine perspective. Je ne nie que le jour sous mes yeux, me voilà déjà en route pour les étoiles. Ou sur les voies apophatique ou apagogique vers le Dieu inconnu, se dérobant sous les noms de l'Un ou de l'Être. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les connaissances, être unifiables signifie pouvoir s'égaler dans une forme commune de langage : le langage de l'individu est diffus, celui de la science - incisif, celui de la philosophie - global. « La connaissance de l'espèce la plus humble est le savoir non unifié ; la science, le savoir parfaitement unifié ; la philosophie, le savoir complètement unifié » - H.Spencer - « Knowledge of the lowest kind is ununified knowledge ; science is partially unified knowledge ; and philosophy is completely unified knowledge ». | | | | |
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| intelligence | | | L'orgueilleux évalue son intelligence dans le miroir de la bêtise des autres. Le fier se rend compte de ses bêtises dans le miroir de l'intelligence des autres. L'humble n'a pas besoin de miroir ; il fait confiance à l'original, que le regard forme et les yeux déforment. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes, Spinoza, Hegel, Husserl : tout est réduit aux langages des problèmes et aux métaphores de leurs solutions. Le langage y est misérable, et les métaphores y sont inexpressives. Une tentative d'un cogito supérieur : il y a deux mystères indubitables – le moi (un corps et un esprit) et le monde (des corps et des esprits), et il y a un troisième – ma faculté de représenter et d'interpréter les deux premiers. La résignation de ne pas s'abaisser au niveau des problèmes distingue un philosophe. C'est pourquoi le cogito phénoménologique (pré-conceptuel, pré-logique, pré-langagier, visant l'accès aux objets et donc – relationnel et pas seulement subjectif) est tout de même supérieur au cogito cartésien. | | | | |
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| intelligence | | | La science et l’art se présentent comme une technique et un message ; la mathématique et la musique disposent d’un arsenal fermé, compact, entier, tandis que toutes les autres sphères offrent tant de lacunes, de manques, d’inachèvements. C’est ce qui explique la sidérante insensibilité des mathématiciens et des musiciens pour la noblesse et le style de leurs justifications du vrai ou du beau ; tous les objets, toutes les relations, se valent pour eux. Tandis que les autres sont touchés par la vénération ou le mépris, par l’humilité et le discernement, par l’élucubration ou le dogme, ce qui les rend plus exigeants et plus sensibles au style. Absorbés par la musique intérieure, les géomètres et les aèdes n’accèdent pas à la musique verbale. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a toujours des tableaux dans n’importe quelle proposition de concepts ; il y a toujours des concepts dans n’importe quelle exposition de tableaux – leçons d’humilité et d’orgueil. | | | | |
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| intelligence | | | Que devient un théorème prouvé ? - une loi ; le mathématicien légifère et l’esprit s’y soumet. Une maxime bien ciselée énonce une loi, adressée à quelques cœurs ou âmes, qui acceptent sa forme musicale, sans nécessairement, adhérer à son fond moral. Le contraire de légiférer, c’est proliférer l’arbitraire, le hasard, le bavardage. | | | | |
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| intelligence | | | L’écriture est faite de jugements et de métaphores. Chez Nietzsche domine la métaphore, et chez Valéry – le jugement. Moi, j’en cherche l’équilibre ; Cioran le trouve dans une ténébreuse gnostique ; je le veux consolateur, réconciliant l’inquiétante réalité du Beau avec le paisible rêve du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | Pour reprendre Schopenhauer, je dirais que l’art de représenter le rêve est plus précieux que l’artisanat de manifester sa volonté dans le réel. C’est pourquoi le suicide, résultant d’une forte volonté, est moins méritoire que la résignation de peindre sa faiblesse. | | | | |
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| introduction ironie | | | IRONIE : Le problème, qui est propre à notre siècle, est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie s'occupe de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, c'est un compromis entre la volonté, qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation, qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence, qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste » - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ». | | | | |
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| ironie | | | Le premier pas de l'ironie - l'abstrait prenant de haut le concret. Le second - je comprends, que mon abstrait est le concret d'un autre. L'ironie est une succession ou, mieux, une simultanéité de la moquerie et de la contrition. | | | | |
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| ironie | | | Ce sont bien des attributs du néant - mystère, hauteur, résignation - qui remplissent le mieux mon vide exigeant. | | | | |
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| ironie | | | À l'ironie amère des orgueilleux, je préfère l'ironie des humbles, l'ironie du sel, celle d'une larme, d'une perlée au front angoissé ou d'une goutte en mer déchaînée. | | | | |
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| ironie | | | D'autres cherchent la paix - en cultivant la révolte et l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire pacifique, au milieu de mes ruines résignées. La paix en est la forme, pour mieux préserver un fond lancinant. Les profondeurs sont vouées à la mesure imperturbée des ondes, et la hauteur - à l'écoute incertaine de la musique. Boehme a tort : « Qui ne désire que son repos, ne connaît pas ses propres profondeurs »** - « Wer sich nur um seine Stille kümmert, kennt seine eigene Tiefe nicht » - il ne connaîtra surtout pas la hauteur divine. | | | | |
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| ironie | | | La chute la plus profonde attend l'arbre le plus haut. Il t'aura donné le vertige de ses jeunes saisons, il t'en donne un autre, l'ultime, auprès de ses racines, ses ruines, - « la chute de l'humble n'est pas profonde »** - Publilius - « Humilis nec alte cadere potest » - il faut chercher des chutes vers le ciel, que te promettent l'humilité et la honte. | | | | |
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| ironie | | | Il y a de bonnes raisons de voir dans la peau ce qu'il y a de plus profond en nous : « Il faut dissimuler la profondeur. Où ? À la surface »* - Hofmannsthal - « Die Tiefe muß versteckt werden. Wo ? Auf der Oberfläche ». Se présenter en oberflächlich (superficiel) - une modestie rare chez ceux qui se proclament umfangreich (volumineux). On commence par ne faire que suggérer les volumes, ensuite on fuit les surfaces et on finit par dédaigner les traits au profit d'un pointillé radical. Tous remontent du fond, tôt ou tard et par de simples lois de pesanteur et de grâce, - à la surface. Ensuite, on n'y échappe que par la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Quelle que soit la hauteur des citations, dans ce livre, je tente d’y ajouter quelques marches de plus vers le haut. Ce n’est pas en chien reconnaissant, de bas en haut, que je dévisage les auteurs, mais en chat connaisseur – de haut en bas. | | | | |
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| ironie | | | L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, de bercer les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables, qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière - similia similibus curantur. « La consolation philosophique d'un Boèce installe en l'homme non pas tant la joie que l'anesthésie et la résignation »** - Jankelevitch - la résignation durable nous console mieux que la joie furtive. La résignation dans le réel amène parfois la maîtrise dans l’idéel, comme le dit le grand amateur de Boèce, l’hypocrite Casanova : « Mon seul plaisir était celui de me repaître de projets chimériques ». | | | | |
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| ironie | | | Il est propre de la nature humaine de se chercher une originalité ; et toute sa vie on se trompe de milieu de son exercice : au début de sa vie on croit pouvoir être original dans l'orgueil de ses triomphes, ensuite on compte sur la fierté dans ses débâcles, et l'on finit dans le seul milieu, où l'originalité survit au ridicule, - dans l'ironie des ruines, où cohabitent la grandeur, la gloire et l'humilité. | | | | |
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| ironie | | | C'est l'humilité et la honte, plus que le courage et l'orgueil, qui inspirent les pensées les plus audacieuses. | | | | |
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| ironie | | | Les immobilistes s'opposent aux hommes de progrès ; ceux-ci prônent la réconciliation (die Aufhebung hégélienne) aboutissant à un gain de hauteur (die Erhebung) ; ceux-là se contentent de garder une hauteur incommensurable et inaltérable, après avoir acquiescé au monde entier. | | | | |
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| ironie | | | Partout, sur mon corps, peut se loger la poésie : la caresse - poésie des doigts, la danse - poésie du pied, le chant - poésie de la bouche, l'humilité - poésie du cou, le rêve - poésie des yeux, la musique - poésie de la cervelle, le jeu - poésie du sexe, l'ivresse - poésie du palais. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie marque des points d'arrêt à l'expansion de l'intelligence, elle en fait un Ouvert, pour que les limites de l'intelligence, hors d'elle, la rendent plus humble. L'ironie n'est pas de l'intelligence, elle en est une contrainte provisoire : « Il faut nous abestir… ». | | | | |
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| ironie | | | La naissance de l'ironie : il est clair, que nos meilleurs états d'âme ne peuvent être rendus fidèlement que par la musique, mais nous sommes obligés de faire appel aux mots, qui, le plus souvent, sont dépourvus de musique - d'où la résignation ironique. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu'on peut comprendre sans enthousiasme ni dégoût ne vaut généralement pas grand-chose. Ce monde sans admiration, bien compris et sans révolte, est le monde d'aujourd'hui. Dans la devise spinoziste (Nil mirari, nil indignari, sed intellegere !) se cache peut-être une ironie, qui rend cette diatribe bien ridicule. Plus que les moyens, c'est le but, acquiescentia animi, une bonne conscience, qui m'y donne de l'urticaire. | | | | |
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| ironie | | | La hauteur joue le rôle décisif dans l'acquiescement, que j'adresse au monde, acquiescement hautain. Toutes les déchirures et conciliations sont égalisées et surpassées par une judicieuse mise en hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Je prône la contrainte, l'acquiescement, le rêve ; je lève la tête, je vois l'intellectuel lambda – il est libre, rebelle, au contact avec la réalité – je comprends que j'y suis un intrus, un ennemi ou un fantôme. | | | | |
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| ironie | | | Une bonne ironie devrait être plus près de l’humilité que de la fierté, partir de l’enthousiasme plutôt que de la déception, accompagner des larmes plutôt que des rires, consoler plutôt que mordre, élever l’humanité plutôt qu’abaisser l’homme. | | | | |
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| ironie | | | Connaître, transformer ou aimer son destin sont des niaiseries du même ordre, puisque tout destin est un fatras mécanique de hasards. Et amor fati signifie plutôt acquiescement et indifférence qu’amour. | | | | |
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| ironie | | | Nos yeux suffisent pour dénoncer des enfers terrestres, mais il faut un bon regard pour annoncer des paradis célestes. | | | | |
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| ironie | | | L’Idée couvre tous les champs expressifs, du borborygme à la formule logique ; la philosophie consiste à l’envelopper d’un style, qui, réduit nécessairement aux arrangements spatiaux de mots, ne peut être que géométrique. Chez Platon il est parabolique (les objets à la lumière mythique), chez Nietzsche – hyperbolique (les objets voués à la hauteur), chez Heidegger – elliptique (les objets n’ayant pas encore de nom). J’ai l’ambition de pratiquer un style conique : l’idée serait une corne d’abondance, un cône, avec l’humilité d’un angle de vue étroit, avec un flux du bien-être, avec l’élan vers l’infini ; la maxime émerge, suite au choix d’un plan, traversant le cône, pour créer une parabole, une hyperbole ou une ellipse. | | | | |
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| ironie | | | La résignation peut être aussi bien le don d’une grâce que l’effet d’une pesanteur. « L’homme est tout-puissant par la résignation ! Celle, à laquelle on n’accède que par la grâce » - Unamuno - « ¡Omnipotencia humana por resignación! A esta resignación sólo por la gracia se llega ». | | | | |
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| ironie | | | Au lieu d’évaluer la grandeur et la profondeur de l’existence terrestre de l’homme, il vaudrait mieux chanter l’humilité et la hauteur de son essence céleste. | | | | |
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| ironie | | | Le sot a mille fois plus de questions que le sage n’en a de réponses. L’aphoriste, qui ne formule que des réponses, tient compte de cette proportion, mais étant humble, il propose à tous, y compris aux sots, de trouver leurs propres questions, auxquelles ferait écho sa réponse. L’unification de celles-là avec celle-ci, unification de deux arbres, est le mode de lecture le plus subtil et le seul qui justifie le genre aphoristique. | | | | |
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| ironie | | | Quand, sur une balance, je mets dans les deux plateaux respectifs ce dont je suis libre et ce dont je suis esclave, je ne sais jamais de quel côté elle pencherait ; mais j’en sors toujours satisfait – avec plus d’humilité ou plus de fierté. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux, c’est l’arrogance des yeux sédentaires ; l’ironie, c’est l’humilité du regard vagabond. | | | | |
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| ironie | | | En dehors de la mathématique, l’infini est l’effet d’une perspective métaphorique réussie et la vérité – l’acquiescement d’une conscience critique endormie. | | | | |
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| ironie | | | L'inaboutissement extrême, qui me place devant un fait inaccompli, que je reçois avec une résignation inexploitée. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie est liée souvent à la reconnaissance que tu es prêt à baisser les yeux devant un zoïle fraternel et avouer que tes propres œuvres devraient être traitées à la légère. Celui qui tient absolument au sérieux est un candidat à la posture prophétique ou pseudo-savante. Pas d’ironie chez Aristote, Jésus, Pascal, Kant, Goethe, Dostoïevsky, Tolstoï, Nietzsche, Valéry. C’est un défaut irrécupérable. | | | | |
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| chœur mot | | | INTELLIGENCE : Dans la hiérarchie des mots, domine le mot poétique. Le mot intelligent lui envie l'obscur éclat des sources et le mot ironique - la fascination du dernier pas non fait. Le mot savant sert d'interprète, pour communiquer avec la plèbe des idées. La bêtise aide à savourer les triomphes. Sans l'intelligence, jamais le mot n'aurait atteint de telles profondeurs de la résignation. | | | | |
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| mot | | | Sans rien partager avec une personne, on peut éprouver pour elle de la pitié. Mais le Mitleid (ou le сострадание) suppose une participation empathique, d’où sa mauvaise réputation auprès du Teuton hautain et sa gloire aux yeux humbles du moujik. | | | | |
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| mot | | | La plus forte joie de vivre m'est communiquée par ces faux sceptiques, chez lesquels le naïf lit une démolition de tout élan, tandis qu'ils ne font que reconnaître, humblement, l'impossibilité de trouver un mot aussi prodigieux que l'enthousiasme. La reddition du mot sonne souvent le triomphe de l'émotion. « Ne te courbe que pour aimer » - R.Char. | | | | |
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| mot | | | Un mot est vraiment dernier non pas parce qu'il clôt une chaîne d'autres mots, mais parce qu'il n'a pas besoin d'un suivant. L'idéal est, qu'il soit, en même temps, la consécration du premier. Par l'humilité d'une conclusion en points de suspension recueillis. | | | | |
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| mot | | | Je dis être en présence d'un mot, lorsque j'ai la sensation, que l'exigence d'une fine oreille se transforme imperceptiblement en l'acquiescement d'un haut regard. | | | | |
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| mot | | | Les sym-boles naissaient par la résignation : en brisant un sceau en deux, sur terre, pour les réunir au ciel. Le diable unit sur terre, pour nous cacher le ciel : sumbolon - diabolon. | | | | |
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| mot | | | L’ambigüité latine, entourant le couple anima/animus, nous faisait croire, que l’Antiquité prônait une paix d’âme, tandis que c’est l’équilibre ou la tranquillité d’esprit qui furent visés. En revanche, le Bien, le plaisir, la vertu devaient assurer la bienheureuse intranquillité de l’âme. Le même discrédit frappait la passion, qu’on associait avec la souffrance et non pas avec l’extase ou l’enthousiasme. | | | | |
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| mot | | | L'air est l'élément de la poésie ; le son a besoin d'air, pour être entendu ; les premiers gestes de la Création, étaient-ils accompagnés d'une musique et d'une poésie ? Puisque le son précède la parole, et « une langue est un commentaire humain sur la création » - J.Green - son premier rôle serait donc la traduction d'un original indéchiffrable. Modeste et somptueux ! | | | | |
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| mot | | | Pour créer l'illusion de hauteur ou d'ascension, on te conseille : « que ta parole parte d'en bas » - proverbe latin - « ab inferiore loco dicere ». Certes, la grandiloquence, l'accoutumance de parler du haut d'une certitude, est pire. Le mieux, c'est de ne pas du tout chercher l'oreille d'autrui. Ou bien donner à ta parole, alternativement, trois directions : d'en haut, celle du chat - avec mépris, d'en bas, celle du chien - avec humilité, de plain-pied, celle du cochon - avec familiarité, d'égal à égal. (« Dogs look up to us. Cats look down on us. Pigs treat us as equals » - Churchill). | | | | |
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| mot | | | Reconnaissance comme gratitude, reconnaissance comme effort de la mémoire - deux acceptions, éthique ou mentale. Préférer la reconnaissance à la connaissance serait signe d'une fatuité d'ignare ou d'une humilité de savant. | | | | |
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| mot | | | Dans une situation on est assis pour réfléchir ; dans une Stellung on reste debout, par la volonté d’un autre ; dans un положение on se couche, résigné. | | | | |
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| mot | | | Puisque les mots, comparés avec les manifestations de la vie, sont artificiels et communs, tout écrivain doit être humble : ses mots sont des fards, face aux couleurs de la vie. | | | | |
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| mot | | | Une sage et pacifique résignation à créer ex nihilo incognito, ou bien une rupture, violente ou orgueilleuse, avec des sources communes de nos pensées ? Absence de présuppositions ou déracinement ? - aucun point commun entre ces deux attitudes ; pourtant, l’ouvrage de Chestov, consacrée à la première, fut compris et traduit en français dans le sens de la seconde - Apothéose du déracinement. Les Anglais et les Allemands – groundlessness, Grundlosigkeit – ne s’y trompèrent pas. | | | | |
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| mot | | | Les autres tentent de remplir leurs mots ampoulés - de mystères artificiels et communs. Il faut faire l’inverse ; il faut voir de loin ou comprendre de près ou porter en soi les mystères du monde, pour oser les mettre en mots, humbles mais palpitants. | | | | |
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| mot | | | L’homme est d’autant plus intelligent et subtil qu’il maîtrise davantage de types de représentation de la réalité ou des abstractions. À toute représentation se superpose un langage, et les langages constituent les dimensions d’un homme. Le pitoyable homme unidimensionnel de H.Marcuse ou de Chomsky explique l’abject conformisme, résultant, pourtant, de la pratique du great refusal ; cet homme grégaire se réduit à la seule dimension sociale. Le solitaire, pluridimensionnel et créateur, est dans l’acquiescement au monde vertigineux, où règne la Loi divine et non pas la loi écrite. | | | | |
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| mot | | | Pour faire ressentir, que l'homme est plus grand que les mots, il faut se montrer plus petit que ses mots. | | | | |
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| introduction noblesse | | | NOBLESSE : Toute prétention à l'exception, aujourd'hui, est de plus en plus numérique. Parvenir à un niveau d'aises matérielles suffit désormais pour faire partie des élites. La crème se compose de parvenus. L'aristocratie devrait se vouer à régner, être despotique dans le gratuit, non pas à gouverner, avoir le sens démocratique de l'équilibre d'échanges. Face à la vie, préserver le privilège de l'acceptation, - signe d'un authentique aristocratisme. La place du refus, en revanche, est dans toi-même. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas atteindre la hauteur, mais seulement s'en laisser guider, pour comprendre, qu'aucune idée, aucun geste, aucune parole, aucun état d'âme ne peut prétendre se trouver à un acmé insurpassable, et qu'il existe toujours des objets invisibles, bien plus hauts que tout ce qui se montra déjà. « Ce qui est le plus haut doit n'être qu'un symbole de ce qui est encore plus haut »** - Nietzsche - « Das Höchste muß immer nur ein Symbol des noch Höhern sein ». Garder la tête bien bas aide à se douter de l'existence des hauteurs : « Ceux qui surpassent leur époque, vont souvent tête basse »* - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? « La métaphysique de Nietzsche est le nihilisme même » - Heidegger - « Nietzsche’s Metaphysik ist eigentlicher Nihilismus ». | | | | |
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| noblesse | | | On a besoin de beaucoup de hauteur pour enterrer ses hontes et de beaucoup d'humilité pour n'être fidèle qu'à l'altitude. « La hauteur divine ne vise rien d'autre que la profondeur de l'humilité » - Maître Eckhart - « Die Höhe der Gottheit hat es auf nichts anderes abgesehen als auf die Tiefe der Demut ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, j'ai, au bout de mon visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre selon Vertu, Nature, Vérité ? Les vies grand teint surgissent du contre ou du malgré. Mais, par la magie de l'éternel retour, tout contre finit par un grand oui. Du grand acquiescement final naît le style ; le non initial n'en définit que le rythme. | | | | |
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| noblesse | | | Finie l'époque, où l'insolence ou l'esbroufe pouvaient ennoblir. La noblesse ne peut se nimber, aujourd'hui, que de résignation solitaire (puisque toutes les « sociétés du renoncement » - Goethe - s'évaporèrent). | | | | |
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| noblesse | | | Le stoïcisme est un courage après, l'humilité est un courage avant. Le dernier m'est plus sympathique. « L'attitude stoïque est à l'opposé de l'humilité chrétienne » - T.S.Eliot - « Stoical attitude is the opposite of Christian humility ». Mais, puisque désormais seul le pendant mécanique compte, qui ne demande ni courage d'homme ni même lâcheté de mouton, la paix d'âme robotique suffit, pour garder la tête haute. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme grégaire se reconnaît par le poids accordé aux acquiescements ou aux refus, face aux requêtes du monde. Faute de questions intéressantes, l'homme libre se les invente soi-même. | | | | |
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| noblesse | | | La belle révolte : se libérer de l'astreignant. La belle résignation : s'imposer le contraignant. | | | | |
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| noblesse | | | Un faux orgueil - ne toucher qu'à ce qui est grand ; une fausse humilité - ne décortiquer que ce qui est petit. Sans y toucher, il faut ne survoler que des choses, dont l'ampleur n'a de sens qu'en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'art de la vie consiste à tempérer les trois grandes illusions : celle de la liberté (par l'humilité), celle de la hauteur (par l'ironie), celle de Dieu (par un amour gratuit). | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de mes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation. | | | | |
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| noblesse | | | Tant que, pour garder la tête haute, on rejette la prosternation et la prière, on prouve, que son âme est d'ascendance basse. Mais si l'on courbe le cou pour témoigner de sa parenté avec une divinité, son âme s'abâtardit. Il faudrait réserver à la tête - l'horizontalité (« le courage pour l'étendue de la raison » - Benoît XVI - « Mut zur Weite der Vernunft »), pour que l'âme garde sa solitude - dans la hauteur. « La prière est le désespoir de la raison »** - Jankelevitch - puisque tout ce qui a la forme de prière a le fond précaire. J'aime la dialectique, approuvée par la prière, et la prière, sacrée par la dialectique. | | | | |
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| noblesse | | | Cheminements de réconciliation entre l'Antiquité et le Christianisme : de la grandeur d'âme on s'élève à l'humilité ; de l'humilité on tombe dans la grandeur d'âme. Réversibilité. Changement de verbe : la fierté de ce qu'on est, l'humilité devant ce qu'on dit, la honte de ce qu'on fait. L'humilité née du sentiment de sa petitesse est niaiserie ; il faut être assez grand pour toucher à la haute humilité. | | | | |
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| noblesse | | | Plus lucide est la reconnaissance de mes défaites, plus chaleureux sont les bras de la hauteur, qui m'accueille, puisque l'homme noble tombe vers le haut. | | | | |
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| noblesse | | | L'ampleur d'une vie spirituelle résulte de la tension entre la profondeur de l'humilité et la hauteur du regard, la honte et l'ironie. Et puisque le talent, c'est surtout un don de l'ironie, ce don peut être un obstacle à l'amplitude de l'âme, si la honte ne le rejoint pas. | | | | |
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| noblesse | | | L'humilité sans la fierté, c'est comme la profondeur sans la hauteur - le manque d'amplitude résultera, immanquablement, en bruit sans épaisseur, en platitude de toute musique, qui émanerait de ma vie. | | | | |
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| noblesse | | | Le dernier homme, ce n'est pas nécessairement le ressentiment en soi, ni même son objet, ni le non orgueilleux et bête jeté à la figure du monde, mais le manque d'intensité de son regard capable d'égaliser les non et oui, dans un acquiescement, à la fois fier et humble, une naïve et essentielle soumission montanienne. Surhomme : l'effort au service de la résignation, l'intensité comme dénominateur commun de toute fraction de la vie - l'homme du désir sachant museler l'homme du besoin. Contrairement à l'ultra-humain ou au trans-humain, perçus en perspective temporelle, le surhumain s'évade du temps, puisque le vrai humain est intemporel. | | | | |
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| noblesse | | | Noblesse de l'intelligence, caresse de l'existence, altesse de l'essence - tels seraient les domaines, dans lesquels je plongerais ma réflexion, si l'on me demande, pour qui je me prends, - l'arrogance est la modestie des timides. | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes d'harmonie que je dois viser : l'harmonie du monde (sa vénération), l'harmonie de mon rapport avec le monde (l'acquiescement ou le refus), mon harmonie intérieure (ma noblesse). De cette méta-harmonie naîtra la musique de mon verbe. | | | | |
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| noblesse | | | Un esthète de l'héroïsme intérieur devient facilement ascète de la résignation extérieure. | | | | |
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| noblesse | | | Être humble avec les buts, ironique avec les moyens et royal avec les contraintes, telle est la forme d'acquiescement à la vie ; et lorsque la contrainte porte sur la même intensité de mon regard (et non pas la multiplication d'objets regardés), elle s'appellera éternel retour : « La pensée d'éternel retour du même est la plus haute formule d'acquiescement » - Nietzsche - « Der Ewige-Wiederkunfts-Gedanke ist die höchste Formel der Bejahung ». | | | | |
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| noblesse | | | La vie a ses raisons et ses pulsions ; il faut savoir maîtriser les premières et succomber aux secondes. « Pour vivre, perdre la raison de vivre » - Juvénal - « Et propter vitam, vivendi perdere causam ». Sans cette raison, il est plus facile de se résigner à réduire la vie à un livre, pour rester maître de ses raisons : « Il est possible, que le livre soit le dernier refuge de l'homme libre »** - A.Suarès - mais l'homme libre finit par ne plus vivre que des autres et par n'écrire de livres que sur des livres des autres, et non plus sur sa propre vie invisible. Aimer à perdre la raison (Aragon) paraît être une bonne introduction à la sagesse, puisque celui qui n'en perd jamais, n'en a pas beaucoup. | | | | |
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| noblesse | | | Le plus clair de mon temps se passe dans la demeure, bâtie et animée par les autres ; les heures obscures et rares, c'est à dire les meilleures, je les vis dans mes ruines, dont les portes et fenêtres sont condamnées par mes contraintes, et mes moyens m'y ouvrent le ciel, où scintille mon but, mon étoile. Tant de nigauds, n'acceptant pas le monde et refusant d'y bâtir leur maison, continuent d'habiter leurs cellules communautaires. Ce n'est pas par rejet du monde que je me réfugie dans ma résidence secondaire ; dans les deux lieux règne mon acquiescement : au monde de l'esprit divin et à celui de mon âme. Et qu'il est beau, ce rêve du monde, parmi « ses propres ruines, éprouvées par l'âge, mais toujours majestueuses » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | En l'absence des autres, je me place, spontanément, aux extrémités de tous les axes de valeurs ; mais mes superlatifs s'effondrent à toute épreuve du comparatif. Être dans la vie ou dans l'art, parfois, surtout si l'on n'est pas Nietzsche, s'excluent : « Je compare, donc je vis » - Mandelstam - « Я сравниваю — значит, я живу ». Il faut savoir choisir entre le regard et le poids : « Quand je me considère, je me désole ; quand je me compare, je me console » - Talleyrand. Dans considérer, on sent la présence des astres ; dans comparer, gît une égalité des pareils. « Si je me considère, je m'annule » - Valéry. Le soi connu, dont il est question ici, est, en effet, source de nos hontes, il est dans le comparatif ; le superlatif ne s'applique qu'au soi inconnu, dont on dit : « Humble quand je me compare, inconnu quand je me considère »*** - Tsvétaeva. | | | | |
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| noblesse | | | Dans un monde, où règnent la violence et l'injustice, trouver un objet de refus ou de déni nourrit le sens du sublime, mais dans nos sociétés apaisées et transparentes nier devint avatar des niais. Le domaine de la négation est si vaste, que des myriades de choses niaises et sublimes y voisinent, sans se gêner mutuellement. Le signe d'acquiescement indique aujourd'hui plus sûrement sinon l'être au moins l'étant du sublime. | | | | |
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| noblesse | | | Savoir m'incliner devant ce qui me dépasse sur une échelle non-quantifiable, devant mon soi inconnu, par exemple, qui résume ce qu'il y a de divin dans mes frissons. Il y a des servitudes que seul un homme libre peut se permettre. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n'a pas besoin de négations, pour se réveiller ; un nouvel et monumental acquiescement y est plus propice. « Tout ce qui est noble a l'air de dormir, avant d'être défié par une contradiction » - Goethe - « Alles Edle scheint zu schlafen, bis es durch Widerspruch herausgefordert wird ». La noblesse a le courage ou la sagesse de ne pas abandonner la position couchée, dans laquelle non seulement on rêve, mais aussi accueille l'amour et la mort. | | | | |
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| noblesse | | | Se résigner à être incomplet après l'élimination du vulgaire. | | | | |
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| noblesse | | | Nietzsche prône la guerre – ni de races ni de classes ni de masses – mais la guerre de faces, à l'intérieur de l'homme seul et acquiescent, dont la face à défendre, ou plutôt à sauver, s'appelle surhomme, la seule face divine et immortelle. Les trois autres faces – l'homme, les hommes, le sous-homme – constituent mon soi connu mortel, muni d'auto-défenses suffisantes. | | | | |
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| noblesse | | | Le matin et l'automne reçoivent mes commencements, mais le commencement matinal s'inspire des rêves nocturnes et ne fait pas beaucoup de promesses au jour ; le commencement automnal vit de la mémoire des fleurs printanières plus que de la résignation devant le linceul hivernal. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui, en moi, a besoin d'être armé est la face la plus basse ; la face noble ne demande que d'être désarmée, pour ne pas être tenté par un ressentiment particulier et pour me vouer à l'acquiescement universel. Aimer l'arc et la corde, mépriser les flèches. | | | | |
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| noblesse | | | Une bonne philosophie : la noblesse des questions, l'ironie du raisonnement, la fierté ou/et l'humilité des réponses. Le spinozisme : l'inertie des questions, la fausseté du raisonnement, la mécanique arbitraire des réponses. La phénoménologie : la logorrhée des réponses, l'apparence de raisonnement, l'insignifiance des questions. | | | | |
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| noblesse | | | Quand tu clames ta grandeur ou marmonnes ta petitesse, tu te retrouveras au juste milieu, aux allures d’une platitude. C’est une franche et audacieuse unification entre l’humilité de ta grandeur et la fierté de ta petitesse que tu maintiendras les chances de garder de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La nature d’une forêt, belle, sauvage et infinie, rendit humbles mes yeux ; la culture d’une cité, policée, délicate et fermée, rendit fier mon regard. La contemplation et la création sont incompatibles, dès qu’il s’agit de la beauté ; elles ne sont solidaires que dans l’abstrait, c’est-à-dire dans le Bien et dans le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit sobre ne peut être que négateur. Pour dire oui au monde, on a besoin d’ivresse ou de folie ; l’âme et le cœur en sont porteurs permanents, tandis que l’esprit doit en être contaminé ; ce retournement de la volonté et de la représentation portera le nom de noblesse, complétant ainsi la dyade schopenhauerienne. | | | | |
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| noblesse | | | M’abaisser ou me hisser, la descente ou l’ascension, - la noblesse peut accompagner ces deux mouvements complémentaires – vers l’humilité ou vers la fierté. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que ton regard possède assez de profondeur, pour te rendre compte du mystère grandiose du monde et pour affirmer ainsi ton acquiescement enthousiaste. Mais ton regard a, également, besoin d’une grande hauteur, pour faire de toi un nihiliste, celui qui crée ses propres commencements. L’acquiescement n’est nullement un dépassement du nihilisme, mais un partenaire sur le même axe de valeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Là où règne la liberté poétique, domine l’acquiescement et s’occulte la négation. Le premier, explicite et personnel, s’adresse au monde céleste ; le second, implicite et général, évalue le monde terrestre. Le premier se réduit aux commencements ; le second se forme de contraintes. Chez les négateurs déferle une indignation, parfois profonde ; chez le poète se dissimule un mépris, toujours hautain. | | | | |
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| noblesse | | | Des avantages de la hauteur : non seulement le Oui à la merveille du monde y résonne plus majestueusement, mais les Non mesquins n’y ont pas de place. Dans la hauteur il n’y a pas d’adversaires proches – que des frères lointains. « Il faut affronter l’ennemi - horizontalement »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | La négation ne se justifie que dans l’inessentiel ; dans l’essentiel, qui est mystérieux, grandiose, beau ou tragique, doit régner l’acquiescement, la vénération, l’extase ; une fois à genoux, on n’apprécie que l’immobile, l’invariant, l’inconnaissable – le même, celui qui vit l’éternel retour. | | | | |
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| noblesse | | | On n’atteint pas la hauteur ; on n’est que dans l’élan vers elle, inaccessible. Mais les mots, hélas, traînent par terre ; l’humilité nécessaire est de savoir s’abaisser jusqu’à eux. « Le génie est trop incrusté dans l’ampleur et la pesanteur terrestres, pour s’installer dans la hauteur » - Tsvétaeva - « Слишком обширен и прочен земной фундамент гения, чтобы дать ему уйти в высь ». | | | | |
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| noblesse | | | Se faire référencer par des corrélats secrets plutôt que par ses noms ou libellés directs - un besoin aristocratique, l’incognito. Chemin d'accès discret, c'est ce qui est propre aux ruines et aux tours d'ivoire. Plus on est connu, moins on a de chances de garder la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La vie hors science ridiculise ton savoir ; la vie sans talent artistique annihile ton valoir. Aucune trouvaille d’un fond ou d’une forme ne pourra pallier à ces carences irrécupérables. La vie, dans ce cas, ne se justifierait que par l’amour et l’humilité, qui sont une forme mystérieuse et un fond lumineux. « Si tu songes à bâtir une hauteur, prends pour fondement l’humilité »** - St-Augustin - « Cogitas construere celsitudinis, de fundamento cogita humilitatis ». | | | | |
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| noblesse | | | C’est la hauteur du rêve ou l’humilité de l’action qui te rapprochent, presque inconsciemment, de la profondeur ou de la grandeur ; viser celles-ci, explicitement, c’est t’exposer à la platitude et à la mesquinerie. | | | | |
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| noblesse | | | Il n’y a pas beaucoup de grandes choses dans le monde ; je n’en connais qu’une seule – le rêve, avec plusieurs façons de se manifester : l’amour, la musique, l’admiration. Il n’y a pas de balance universelle, pour évaluer cette grandeur ; se résigner à s’occuper du petit, car presque invisible, et laisser le grand, soi-disant trop voyant, aux autres, est une aberration, visuelle et intellectuelle. | | | | |
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| noblesse | | | La plupart de défis, que la vie nous lance, sont mesquins ; les bras, ces symboles de nos résignations ou de nos héroïsmes, devraient, plus souvent, se baisser, songeurs, que se dresser, vengeurs. | | | | |
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| eckhart me | | | Je edler sind die Dinge, um so umfassender und allgemeiner sind sie.
Plus les choses sont nobles, plus elles sont universelles. | | | | |
| | noblesse | | | La noblesse est dans l'exception ; les règles universelles visent le juste et l'utile communs et terrestres, et la noblesse est dans l'inutilité des sacrifices ou fidélités célestes. Toute noblesse naît d'une humilité solitaire devant le divin, en absence des spectateurs, elle est donc toujours particulière. N'est universelle que ce qui est partout vrai ; la noblesse est hors langage, hors vérité, elle est donc injustifiable. | | | | |
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| spinoza b. | | | Maxima superbia vel abiectio est maxima sui ignorantia.
L'orgueil et l'humilité extrêmes sont signes de la méconnaissance extrême de soi-même. | | | | |
| | noblesse | | | Tandis que ceux qui se connaissent ont la sensibilité des circuits intégrés, qu'ils finiront un jour par devenir, jusqu'à l'advenue du premier robot humble et orgueilleux, du premier génie mécanique dans le domaine de l'esprit. La passion et l'orgueil, c'est tout connaître, sauf soi-même. | | | | |
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| schelling f. | | | Es gibt gar kein anderes Sein als Wollen : Grundlosigkeit, Ewigkeit, Selbstbejahung.
Le seul être – le désir : sans fondements, éternel, dans l’acquiescement. | | | | |
| | noblesse | | | L'être serait donc l’indépendance face au temps, s’appuyant sur les commencements et l’espérance, c'est-à-dire sur tout ce que promet un Verbe ou une musique : « La musique, c'est une suspension rieuse, une joie douloureuse, un Dieu languissant » - A.Lossev - « Музыка есть смеющаяся беспочвенность, страдающая Радость, тоскующий Бог ». Avec le culte de l'impulsion initiale, on peut appliquer au futur comme au passé ce que Mallarmé associe au présent : « ce vierge, ce vivace et ce bel aujourd'hui ». | | | | |
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| schopenhauer a. | | | Ein guter Vorrat an Resignation ist überaus wichtig als Wegzehrung für die Lebensreise.
Une bonne réserve de résignations est une nourriture vitale pour la traversée de la vie. | | |    | |
| | noblesse | | | Aucun chameau n'emporterait ce que j'engrange dans les ruines de ma tour d'ivoire. Le complice de la résignation s'appelle l'art. | | | | |
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| byron g. | | | The success is the true touchstone of merit.
La vraie pierre de touche du mérite, c'est le succès. | | | | |
| | noblesse | | | Si je baisse la tête, je passe l'examen, si je la hausse, je le loupe. Sisyphe, avec sa débâcle et ses pierres imméritées, eut la sagesse de lever son regard au sommet. | | | | |
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| emerson r.w. | | | A friend is a man before whom you can think loudly.
Un ami est un homme, devant lequel on peut penser à haute voix. | | | | |
| | noblesse | | | « Tes amis sont là où tu peux être faible »* - Adorno - « Deine Freunde sind dort wo du schwach sein kannst ». La voix baissée fut toujours signe de pensée. C'est pourquoi on pense le mieux devant soi-même, et Flaubert, dans son gueuloir, s'égosillait à tort. | | | | |
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| tsvétaeva m. | | | Высоты, как равенства, нет. Только как главенство.
La hauteur, en tant qu'égalité, n'existe pas. Elle n'est que primauté. | | | | |
| | noblesse | | | Elle est oubli des équivalences, refus des symétries, césure des transitivités, absence d'ordre, projection sur la réflexivité. Création de mesures de l'incommensurable. Désintérêt pour le comparatif orgueilleux, refuge dans l'humble superlatif. En hauteur, il n'y a pas d'égalité de constantes, mais des unifications d'arbres. | | | | |
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| jankelevitch v. | | | Il faut être conformiste dans les petites choses et insurgé dans les grandes. | | |   | |
| | noblesse | | | Les grandes muant facilement en petites, toute insurrection est condamnée à tomber dans le conformisme. On se met hors du commun par le choix de type de résignation. Notre meilleur soi, le soi inconnu, ne vit que dans l'humble superlatif immatériel et fuit l'orgueilleux comparatif matériel, ce faux négateur de la conformité. Les moutons disent : « La confiance en soi est l'aversion du conformisme » - Emerson - « Self-reliance is the aversion of conformity ». Ne pas prendre position est plus rare que s'insurger. | | | | |
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| chœur proximité | | | INTELLIGENCE : L'intelligence, le plus souvent, dirige notre regard vers ces choses extérieures, qui sont en train de changer d'éclairage. Elle nous fait, souvent, oublier une lumière permanente, tournée vers l'intérieur. La machine finira par être partout plus intelligente que l'homme, mais elle n'atteindra jamais cette étrange bêtise de l'homme, qui le fait soupirer et se résigner. | | | | |
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| chœur proximité | | | RUSSIE : Tous les titres glorieux étant pris par des nations plus terre-à-terre et plus ambitieuses, la Russie s'appela humblement Sainte, tout en accumulant des péchés inouïs. Tant que le gouffre entre l'action et le sentiment restera aussi béant, la Russie est promise à de bien lointaines rencontres avec l'Auteur de rêves et l'Inspirateur de soupirs. | | | | |
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| proximité | | | L'accès de foi, pour eux, - l'empressement pour dévorer la Bible. Pour moi - regarder, avec les yeux écarquillés, les œillets, écouter, avec les oreilles musicales, les cigales, me sentir, la tête baissée, solidaire des coléoptères. | | | | |
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| proximité | | | Le regard, c'est ce qui met en contact harmonieux mon âme tâtonnante et le monde, deux fantômes, s'ignorant à une distance vertigineuse. L'œil erre, la chose fuit, mais quand l'accommodation réussit, naît le regard. Comme chez les pacifiques Kant (la philosophie serait un champ de bataille - der Kampfplatz) et Hegel (qui serait l'issue du combat et le combat lui-même - das Kampfende und der Kampf selbst), les combattants étant leur esprit et l'énigme du monde. Quand on est intelligent, on aboutit à une paix universelle, à un acquiescement au monde, qui s'avère être équivalent à ton âme. On exprime le mieux son âme, en se tournant vers les étoiles ou en se mesurant à l'univers entier. | | | | |
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| proximité | | | Oui, Dieu créa aussi la profondeur et l'étendue, pour y cultiver des belliqueux et des victorieux, mais c'est dans la hauteur qu'il laissa des capitulards et des anges. C'est ce que peut-être entrevit Job : « Dieu est Celui qui fait la paix dans les hauteurs ». Les calculs profonds des vainqueurs les stigmatisent ; pour les vaincus des hautes luttes, pour les anges, « l'espoir est l'alibi de la résignation »** - Enthoven. | | | | |
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| proximité | | | Pour la première fois on chanta une débâcle de la noblesse, clouée au banc des accusés, que fut Sa Croix, avec l'avocat de la défense, le Paraclet, brillamment résigné. Ceux qui prirent Son Nom, Le proclamèrent vainqueur pour rameuter des querelleurs des valeurs positives, qui font gagner. | | | | |
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| proximité | | | Les étapes vers la méconnaissance définitive de son soi : on commence par l'identifier avec nos actes, ensuite on lui attribue nos idées, dans un dernier sursaut de chercheur opiniâtre, on laisse nos passions le représenter. Et l'on finit pas se résigner : entre le soi et n'importe quoi d'autre, il est toujours possible de percevoir d'infinis interstices. | | | | |
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| proximité | | | L'angoisse, sans disparaître, se met à parler espérance ; le doute, sans perdre l'acuité de son problème, se mue en apaisant mystère, - c'est ainsi que je verrais la grâce. La grâce, c'est la caresse des fins et des commencements, des résignations et des révoltes. Caresse, le contraire de possession ou de maîtrise. Caresse, dans laquelle Socrate ne voyait qu'un compagnon du sensible et de l'intelligible, tandis que les hédonistes (Philèbe), plus sensibles peut-être que lui, tout en étant moins intelligibles, en faisaient un principe. | | | | |
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| proximité | | | Il faut s'attacher à l'invisible impérieux et se détacher du palpable superflu ; et l'attachement et le détachement doivent servir à faire entendre notre musique, pour laquelle trouveront leurs instruments et leurs interprètes la faiblesse et la puissance, la fierté et la honte, la passion et la paix, l'ambition et l'humilité, la maîtrise et la simplicité. L'harmonie entre ces deux versants est peut-être ce qui est à l'origine de son propre regard : « C'est la honte ou la fierté, qui me révèlent le regard d'autrui »*** - Sartre. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré et le fanatisme : la ligne de partage passerait par l'humilité du premier, par la résignation que ce qu'on vénère est indémontrable, et que la conviction est indéfendable ; le fanatisme part d'une conviction orgueilleuse, qui découlerait des arguments, auxquels les autres restent sourds, parce que infidèles ; le sacré est une coupure dans l'universel, pour l'admirer dans l'intimité des frontières ainsi créées ; le fanatisme est une tentative d'incarner l'universel, d'en être le centre. | | | | |
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| proximité | | | Moi, comme tout le monde, je suis tenté par mon démon, mais je dois le transfigurer en ange, comme le démon socratique devenant l'ange platonicien. La résignation dans le profond, la lutte dans le haut – des racines et des ailes. | | | | |
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| proximité | | | Quand j'entends que Dieu est un être suprêmement intelligent (Descartes) ou un étant absolument infini (Spinoza), je suis tenté de trahir mon goût du superlatif, pour m'accrocher au positif, à portée d'un cœur naïf et d'un esprit humble. | | | | |
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| proximité | | | Le bon Chrétien devrait être humble non pas parce qu'il serait indigne de la grandeur de Dieu, mais parce que la grandeur, c'est à dire la force, est indigne. | | | | |
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| proximité | | | Même sans Dieu, ils continuent, présomptueusement, à chercher le salut, au lieu de ne créer, humblement, que des consolations, face à un tel vide terrifiant. Le carillon trompeur des commencements, vers un Dieu inconnu, plutôt que le glas certain des fins certaines, qu'un Dieu connu te prépara. | | | | |
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| proximité | | | La vraie humilité apporte la sensation d'une vraie hauteur, celle que fréquentent sinon le bon Dieu, au moins ses anges, elle est l'art de s'abaisser sans descendre. « Dieu n'est pas affaire de théologie, ni de philosophie, ni de savoir, ni de hauteur, mais peut-être d'humilité » - Kierkegaard. Se cacher en profondeur est son autre refuge, où elle est racine de tant d'arbres divins. Rester invisible des hommes, dans les souterrains, et être berceau du regard profond sur la hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Le judaïsme est sophistique et l'islam – dogmatique ; le grand mérite du christianisme est une saine symbiose de ces deux facettes : rendre humble l'intelligence, rendre hautaine l'ironie. | | | | |
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| proximité | | | Soit je m'adresse à mes semblables, et ma voix devient humble et ferme, soit je n'ai qu'un seul destinataire, Dieu, et ma voix doit être tremblante et fière. Montaigne, qui ne s'adresse qu'à son entourage et ignore l'écoute divine, a, dans son audience, raison : « C'est faire le sot, que parler toujours bandé ». | | | | |
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| proximité | | | La vague consolation est le premier volet d'une philosophie noble, là où la religion s'y prend avec des dogmes nets et définitifs. Le discours sur le langage, inséré entre la représentation et la réalité, tel est le second volet philosophique, où la science fournit des solides théories et l'art – des images inexplicables. Le philosophe n'a ni le fanatisme du prêtre ni la maîtrise du savant ni le don de l'artiste, il ne lui restent que des métaphores. Au lieu de cette humble résolution, les philosophes médiocres s'accrochent aux concepts, domaine, où ils sont incompétents et ridicules. | | | | |
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| proximité | | | La règle évangélique de la joue gauche fut, d'après Tolstoï, la seule à ne pas avoir de parallèles vétérotestamentaires. Isaïe : « J'ai tendu les joues à ceux qui m'arrachaient la barbe » - y apporte un démenti. Les Latins, à deux reprises, firent la nique aux Hébreux et Grecs - les athlètes aux prophètes et les Papes aux popes - en se rasant la barbe ; l'ajout tondu évitant la joue tendue. | | | | |
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| proximité | | | Les premières apparitions du Christ, dans les statuaires des Empereurs Romains, s’effectuaient en compagnie d’Apollon, d’Abraham, d’Orphée ; lui, si étranger à la beauté apollinienne, au nationalisme abrahamique, au chant orphique, il aurait souhaité ne se fraterniser qu’avec Dionysos et Socrate, avec l’ivresse et la résignation, en y apportant, en plus, l’angoisse. | | | | |
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| proximité | | | Pour croire en l’au-delà, l’angoisse (nourrie par la faiblesse) suffit ; pour avoir une foi en l’en-deça, il faut surtout de l’intelligence (complétant la connaissance). Du premier de ces croyants se déverseront d’innombrables NON à l’existence humaine ; le second se résumera dans un OUI à l’essence divine du monde. | | | | |
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| proximité | | | Dans ce monde, créé par Dieu, il y a assez de fatalités horribles, pour justifier une révolte ou comprendre une résignation ; mais le regard le plus profond sur Dieu doit aboutir à la plus haute admiration de Son œuvre. | | | | |
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| proximité | | | Tant de tributs à la beauté, à l’intelligence, à l’art, chez les dieux grecs ; et l’indifférence des ploucs évangéliques pour ces signes divins des humains évolués. En revanche, chez les chrétiens, - une première reconnaissance du Bien en tant que le mystère le plus divin. Une humble faiblesse, opposée à la force orgueilleuse. | | | | |
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| proximité | | | Avec la même perplexité et devant le même autel, tu dois vénérer le mystère des deux grands absents - Dieu et ton soi inconnu. Et, à tous les deux, tu dois adresser un acquiescement inconditionnel, toute négation ne faisant que t’abaisser. | | | | |
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| proximité | | | Les chemins, qui m’attirent le plus, sont ceux où je ne mettrais jamais les pieds, car ils se perdent dans le lointain et conduisent aux cibles inaccessibles. Mais rien que le regard fidèle sur eux apporte deux résultats paradoxaux : l’ennoblissement de la faiblesse de l’esprit et l’humble force de l’âme. | | | | |
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| proximité | | | Tu lèves, orgueilleusement, la tête – tu vois plus nettement la profondeur pesante de la terre ; tu baisses, humblement, les yeux – et s’ouvre devant toi la hauteur impondérable du ciel. L’ouïe semble mieux se prêter à la mesure des dimensions de l’existence. | | | | |
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| proximité | | | Comprendre le monde (et mon soi qui en fait partie) est une tâche scientifique, rationnelle, l’intelligence des représentations ; comprendre que le monde et mon soi sont des merveilles inconcevables est un élan irrationnel de la Foi en Créateur-magicien. Aujourd’hui, les philosophes ignares (car toujours hors toute science) s’occupent de la première activité, sans posséder l’intelligence requise (le bavardage sur les connaissances et la vérité leur suffit). Les têtes sensibles aux mystères de l’Univers s’inclinent, humblement, devant ce Dieu inconnu. | | | | |
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| introduction russie | | | RUSSIE : Ce rude pays m'ouvrit ses bagnes et ses forêts, ses poètes et ses mouchards, ses grognements et sa musique, sa mathématique et ses casernes. Même sans sa langue, qui est aussi la mienne, je serais resté son fils, sans savoir exactement qui est mon père spirituel. La France, plus attentive, ironique et souple, m'adopta. L'appel du large, que me légua la Russie, se transforma en besoin de hauteur. Ayant appris le vertige de la hauteur, l'humilité de résignation devint une honte agissante. Le goût de vastes panoramas s'effaça au profit des climats exquis et rares. La déraison poursuit l'histoire russe et fournit aux plumes, sortant des sillages rationnels, des instigations au rêve ou à l'invention. | | | | |
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| russie | | | Pour faire honneur à l'amour, il faut en devenir esclave ; pour s'adonner au savoir, la servitude ascétique est nécessaire ; pour peindre le vrai, il faut être esclave du bon - telle est l'attitude du Russe. Et même tous les exploits industriels soviétiques se réalisèrent grâce au travail des esclaves du Goulag. | | | | |
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| russie | | | La souffrance incite à la haine, dit l'Occident, et en l'éradiquant il bâtit une justice. La souffrance mène à l'amour, dit le Russe, et en l'encensant il se paralyse. Dès qu'il voit un malheureux, le Russe se répand en lamentations résignées et compatissantes, là où l'Européen chercherait une administration défaillante, un médicament ou une blague. | | | | |
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| russie | | | La Russie m'est étrangère par ses mensonges nés dans un mièvre dolorisme. L'Occident m'est étranger par ses vérités accessibles aux machines. L'Occident m'est cher par ses mensonges rebelles. La Russie m'est chère par son humilité devant une vérité toute nue et pudique en même temps. | | | | |
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| russie | | | Si l’on exclut l’humilité (compassion, consolation, sacrifice) des thèmes philosophiques, il ne restera rien de philosophique dans la littérature russe, et l’on donnera raison à V.Soloviov : « Tout ce qui est russe n’y ressemble nullement à la philosophie. Je ne vois aucune prémisse d’une pensée originale russe » - « Всё русское в этих трудах ничуть не похоже на философию. Никаких задатков самобытно русской философии мы указать не можем ». Quand on tient pour grande philosophie le spiritisme, la Kabbale, l’anthropothéisme, on se moque de la pauvre consolation, non fréquentée par spectres et fantômes. | | | | |
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| russie | | | L'esprit traduit bien la force de notre santé, mais nos souffrances et nos faiblesses ne se confessent qu'à notre âme, d'où l'exubérance maladive des lettres russes, dominées par l'âme. L'Européen moyen voit chez un Dostoïevsky une littérature de cabanon, de malades, résignés et fatalistes, à ne pas lire, par hygiène intellectuelle. Le cabanon, appelé ailleurs caverne, terrier, sous-sol ou maison des morts, n'attira jamais ceux qui s'attardent dans des salons, antichambres ou chaires. Débordante de santé, de résistance et de clarté, leur littérature, en général, est tout à fait hygiénique. | | | | |
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| russie | | | Deux manières d'avancer, pour une civilisation : la conviction (l'Asie) ou la conciliation (l'Europe). La Russie, en se plaçant entre les deux - dans l'adhésion - se condamne à l'anémie. « Dans l'âme russe, ce qui est divin, c'est la résignation » - Conrad - « what's divine in the Russian soul - that's resignation ». | | | | |
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| russie | | | Dans toutes les poses idéologiques des grands Russes, on trouve de la résignation : ne pas résister de Tolstoï, partir de Tchékhov, rendre son billet de Dostoïevsky, bref, tout ce qui dispense de bâtir. « Il n'y a qu'un seul mot, se résigner, qui compose le fond de la vie » - Tourgueniev - « Основу жизни составляет одно единственное слово - смириться ». | | | | |
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| russie | | | Une jolie illustration de la différence entre la gloriole française et l'humilité russe : les nombres premiers s'appellent, en russe, - nombres simples (простые числа). | | | | |
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| russie | | | En Russie, comme en Asie, ce qui est dynamique - en politique ou en économie - est hideux. En Europe, même le monachisme le plus contemplatif est des plus entreprenants. La résignation que je prône pour l'homme ne peut embellir peut-être que l'Asiate. | | | | |
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| russie | | | La simplicité est la manifestation la plus immédiate de la noblesse ; les aristocrates russes, tels Pouchkine et Tolstoï, en font preuve, en baissant les yeux devant leurs nourrices ou moujiks, attitude inconnue ailleurs. | | | | |
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| russie | | | Le même jour, le 22 juin, des coalitions européennes, montées par Napoléon et Hitler, envahissent la Russie. D'autres curieux parallèles : le général russe, qui les battit, porte le même nom - Hiver,dont les méfaits furent aggravés par l'indélicatesse du comte Rostoptchine ou celle du NKVD ; les dragons et les as de la Luftwaffe sabrent ou descendent un nombre incalculable de ces lourdauds de moujiks, qui, à la fin, par milliers et milliers, déferlent sur les boulevards parisiens et dans le ciel berlinois, où le sabre et l'avion font terriblement défaut aux Européens ahuris. Mais ce n'est ni le dragon ni l'avion russes qui y triomphent, fièrement, mais l'humble patriotisme d'un peuple. | | | | |
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| russie | | | Une étrange espérance, fondée sur des miracles aux yeux fermés, des renversements des états d’âme, des exploits mythiques d’un cœur résigné, une espérance donc sans aucun appui réel accompagne le Russe dans les calamités qui constituent son quotidien. Cioran, avec sa répugnance pour toute forme d’espérance, a quelques lacunes à combler : « Rien de ce qui est russe ne m’est étranger ». | | | | |
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| russie | | | Pour deviner les rapports de l'Européen avec la connaissance, il suffit d'examiner son verbe-fétiche : under-stand (humilité), ver-stehen (pénétration), com-prendre (universalité), по-нять (hauteur). | | | | |
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| russie | | | L'humilité te fait renoncer au courage (De-mut), te promet la paix (с-мирение), te tourne vers l'humus (qui est aussi à l'origine de l'homme) - et finit par s'identifier avec la hauteur, où la paix est rare et le découragement fréquent. | | | | |
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| russie | | | Ce bel appel à l'humilité dans cause remontant à chuter, tandis que l'allemand fait penser aux choses (Ur-sache) et le russe - à l'action (при-чина). | | | | |
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| russie | | | La tragédie à l’européenne : l’horreur devant la cruauté des actes ; la tragédie à la russe : la souffrance, détachée de tout acte, la conscience languissante d’une fatalité, qui engloutit tout souvenir de nos rêves. La première, même trempée dans un style emphatique, apitoie surtout l’homme de la rue ; la seconde, même exposée humblement, convainc n’importe qui, du moujik à l’aristocrate, en passant par le poète. C’est pourquoi le plus grand tragédien de tous les temps s’appelle Tchékhov. | | | | |
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| russie | | | La culture russe se méfie des sermons et invente des prières ; elle peine à s’élever à la dignité du sacré, mais excelle dans les plongées dans l’humble sainteté. « Je m’agenouille devant la littérature russe, qui représente si fidèlement une littérature sainte »* - Th.Mann - « Die anbetungswürdige russische Literatur, die so recht eigentlich die heilige Literatur darstellt ». | | | | |
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| russie | | | L’échec, pour un homme, vivant d’initiatives, de responsabilités, de progrès, paralyse souvent l’énergie de son activisme et même de son esprit ; mais le Russe, résigné, paresseux et fataliste, garde, dans les pires des débâcles, toute l’énergie de sa passivité et de son âme, lui permettant de surmonter des désastres, auxquels succombent les autres. | | | | |
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| russie | | | Ce qui frappe un Russe, chez les Européens, c’est l’absence, chez eux, de tout doute sur la place qui leur est dévolue dans la société. Homme de trop, homme superflu, homme ne trouvant pas sa place dans ce monde – tel est le personnage le plus original de la littérature russe et présent chez Griboïedov, Pouchkine, Lermontov, Tourgueniev, Tchékhov. Plus que l’horreur criarde de la réalité, c’est la beauté, humble ou fière, du rêve évanescent qui le met en marge du réel. | | | | |
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| russie | | | En découvrant, que, chez les coupe-gorge islamiques d’aujourd’hui, les premières vertus sont la foi, l’humilité et la soumission, je suis horrifié de constater que, aux yeux de Dostoïevsky, ce sont exactement les trois traits les plus lumineux (светлые) du caractère national russe - вера, кротость, подчинение. Aucun grand écrivain ne préconisa la servitude avec autant de sincérité et de bassesse. | | | | |
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| russie | | | Ce que de belles âmes qualifient, chez les Russes, d’humilité et de résignation à souffrir, s’avère paresse et indifférence, ce qui pousse au désespoir le spectateur éclairé, forcé à y imaginer de grandes valeurs cachées, tandis que « certaines valeurs n’ont jamais pu grandir là où l’on ne peut souffrir » - Valéry. Chez les goujats, seul des petites valeurs – envie, travail, fêtes - sont utiles pour le genre humain. | | | | |
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| russie | | | Quand les tyrans traitent le Russe comme un animal, celui-là montre un surprenant acquiescement et une honteuse passivité. Ce qui est encore plus étonnant, c’est qu’il devient une vraie brute dès qu’on le traite comme un homme. « Il y a des hommes qui se bestialisent dès qu’on s’adresse à eux comme aux hommes » - Klioutchevsky - « Есть люди, которые становятся скотами, как только начинают обращаться с ними, как с людьми ». | | | | |
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| dostoïevsky f. | | | Интеллигентный русский есть не что иное, как умственный пролетарий, нечто без земли под собою, без почвы и начала, межеумок, носимый всеми ветрами Европы.
L'intellectuel russe n'est rien d'autre qu'un prolétaire de l'esprit déraciné, sans sol ni source, un demi-esprit porté par tous les vents de l'Europe. | | |  | |
| | russie | | | Subir tous les courants avec la même docilité s'appelle peut-être universalité. Tenir à la voile tendue, quel que soit le cap, quel que soit le capitaine. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Der russische Fatalismus trat darin bei mir hervor, daß ich unerträgliche Lagen, Jahre lang zäh festhielt, - es war besser, als sie veränderbar zu fühlen, - als sich gegen sie aufzulehnen. Sich selbst wie ein Fatum nehmen.
Le fatalisme russe se révéla chez moi, en me faisant accrocher, des années durant, aux situations intenables ; ce fut mieux que d'en envisager l'évolution, que de m'appuyer la-dessus. Non, me prendre comme un destin. | | |  | |
| | russie | | | La lutte, c'est l'équilibre ; et c'est son ennui qui pousse le Russe vers la précarité des bords d'abîme : abîme d'humilité, d'esclavage ou de fatalisme. | | | | |
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| péguy ch. | | | Dans l'attitude de cet immense peuple, tout homme verra une infinie supplication. | | | | |
| | russie | | | Ni une requête raisonnable ni une réponse sensée - le dieu des prétoires s'avéra plus coopératif que celui des oratoires. | | | | |
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| mann th. | | | Die russische, religiös bestimmte Humanität in ihrer Demut, sagt dem deutschen Geist mehr zu, als die nüchterne Rationalität der westlichen Zivilisation.
L'humanisme russe, avec sa résignation religieuse, est plus éloquent, pour l'esprit allemand, que la sobre rationalité de la civilisation occidentale. | | | | |
| | russie | | | De l'ivresse chavirante, l'Allemand garda le souvenir d'une gueule de bois, et le Russe - l'appel de la vague (du vague ?). Diagnostic et palliatifs, ou mystique et récitatifs. | | | | |
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| spengler o. | | | Den unermeßlichen Unterschied der faustischen und der russischen Seele verraten einige Wortklänge. Das russische Wort für Himmel ist Njebo, eine Verneinung. Der Russe sieht die Sterne gar nicht ; er sieht nur den Horizont.
La sonorité de certains mots trahit l'énorme écart entre l'âme faustienne et l'âme russe. En russe, ciel se dit niébo, une négation. Le Russe ne voit pas les astres ; son regard s'arrête à l'horizon. | | | | |
| | russie | | | Pour voir mon étoile, je n'ai pas besoin de lever la tête, il me suffit de baisser les yeux. En scrutant mon toit, je réduis l'horizon au seuil de ma cellule. À propos, en allemand, jubiler se dit jauchzen - un acquiescement dont la phonétique fait regretter la négation ! Le niébo russe est sans doute apparenté à l'allemand Nebel - le brouillard. | | | | |
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| borgès l. | | | Los rusos : suicidas por felicidad, asesinos por benevolencia, personas que se adoran hasta el punto de separarse para siempre, delatores por fervor o por humildad.
Les Russes : suicides par excès de bonheur, assassinats par charité, personnes, qui s'adorent au point de se séparer pour toujours, traîtres par amour ou par humilité. | | |   | |
| | russie | | | Tandis que tout robot et tout mouton suivent la raison des laboratoires ou des abattoirs. Entre l'amour et la personne aimée, le Russe choisit ce qui est plus éphémère sur terre et plus durable au ciel. | | | | |
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| solitude | | | Lorsque la tête du repu orgueilleux est complètement remplie de valeurs communes, il se met à clamer de ne pas avoir besoin d'avis des autres. Avec ses valeurs non-partageables, il ne reste que le solitaire à chercher, humblement, une oreille d'autrui. | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine de la solitude en fonction de ma position : debout, personne ne me voit ; assis, nous sommes tous indiscernables ; couché, je ne vois personne. C'est encore à genoux que j'ai la meilleure chance de rencontrer l'Autre : en priant, en recevant un adoubement, en avalant des couleuvres de mes écrasantes défaites. « Pourquoi garder les pieds sur terre, quand on peut s'agenouiller ? » - Enthoven. | | | | |
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| solitude | | | Le troupeau a raison sur presque tout, ce qui coupe l'herbe sous toute velléité de révolte et amène à la limpide résignation de rester dehors. | | | | |
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| solitude | | | Impossible, aujourd'hui, d'imaginer la force d'un homme seul. Je ne le vois que déconvenu, rendu, résigné. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est ne pas avoir d'interlocuteur idéal, qui ne peut être qu'une feuille blanche, qui reçoit ou te dicte ton premier mot. Tout logos est dia-logos. L'écrivain, qui trouve en soi-même une écoute et une compagnie, est donc celui qui sait briser la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Ce qui te condamne à la solitude est la fusion fatale du noble et de l'inutile. On s'en tire en visant l'utile, sans répugner à ce qui n'est guère noble. Sois humble : des balourdises, plus que la nausée, te séparent de cette sortie. Le doigté terrien, mieux que des saignées célestes, guérit du tic hautain. | | | | |
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| solitude | | | Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot. « Que le Tsar de toutes les Russies voie la platitude misérable de ma vie avec des yeux pleins de pitié » - Shakespeare - « That the Emperor of Russia did but see the flatness of my misery with eyes of pity » - même sans être étouffé par la platitude, j'accueille humblement une pitié, surtout en compagnie d'une ironie. « Les plus hautes formes de la compréhension sont le rire et la pitié humaine »*** - R.Feynman - « The highest forms of understanding are laughter and human compassion ». | | | | |
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| solitude | | | Tant qu'un reniement peut encore me faire rougir ou pâlir, je suis en compagnie. La solitude, c'est vivre au milieu de mes acquiescements incolores, aucune négation ne parvenant jusqu'à l'objet nié pour s'en colorer. | | | | |
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| solitude | | | La part du sauveteur - gendarme - rééducateur en moi : repêcher la volonté noyée, traîner sur la place publique mon caractère anachorète, redresser mon tempérament hypocrite, corrompre mon espoir geôlier. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma première jeunesse, je me crois seul, mais, en réalité, je partage ma vue avec le monde entier. Ensuite, je me trouve une fratrie lucide, qui m'isole d'une majorité aveugle. Et je finis, avec mon esprit unifié avec la merveille de l'humanité, mais dans une solitude de mon regard, nostalgique de l'enfance. Une étonnante stabilité de l'union : l'âme et l'esprit, la fierté et l'humilité, le rêve et la raison. | | | | |
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| solitude | | | Ni le naufrage de Robinson ni la résignation du prince Mychkine ni la folie de Don Quichotte ne donnent le meilleur modèle de solitude. Le pilori se sent chez Defoe, le bagne chez Dostoïevsky, l'esclavage chez Cervantès. La souffrance est bon outil mais mauvaise œuvre. | | | | |
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| solitude | | | On cherche humblement à accorder sa voix à la symphonie du monde et l'on finit par comprendre, que l'humilité de la musique divine consiste à jouer « seul vers le Seul » (Plotin). | | | | |
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| solitude | | | Cages bénites ! - êtes-vous le seul moyen, pour ne pas chercher à déployer mes griffes ou pour ne pas me laisser entraîner dans un troupeau ? Pour ne pas muer en une machine féroce ? Et pour réussir, peut-être, à embrasser une courageuse résignation ? « L'animal, même sauvage, quand on le tient enfermé, oublie son courage » - Tacite - « Etiam fera animalia, si clausa teneas, virtutis obliviscuntur ». | | | | |
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| solitude | | | Au blasé, qui conquiert la solitude, aurait suffi la résignation d'abandonner la multitude. Même les moulins à vent reconstituent le troupeau. Bander un arc vaut mieux que croiser des lances : on peut viser l'invisible. | | | | |
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| solitude | | | Les accès et excès de la non-reconnaissance font tourner ma saine et grandiose humilité en folie des grandeurs douteuses. Hegel a raison, quand il voit dans le désir de reconnaissance un besoin humain majeur. Il appartient à mon regard de former mon reconnaisseur net, monumental ou mesquin, qui finira par déterminer le volume de mon soi tâtonnant. | | | | |
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| solitude | | | Si je suis intempestif, ce n'est pas parce que je vienne à contretemps ou que j'aille à contre-courant, mais parce que je me dégage du présent commun, pour parler au nom d'un passé personnel, dans lequel devraient se retrouver tous ceux, qui s'extirpent des étables, casernes ou bibliothèques, bourdonnant de révoltes et indignations, et acceptent d'habiter leur caverne ou leurs ruines, porteuses des acquiescements intemporels. | | | | |
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| solitude | | | Vivre couché ou caché, pour vivre debout et heureux - depuis Épicure (« Vis caché »), cette coquetterie est propre de ceux qui baissent les yeux pour mieux attirer sur soi ceux des autres. « Se cacher pour vivre, c'est piller une tombe » - Plutarque. Dès qu'on agit, on n'est plus soi-même ; toute action est un masque : « Je m'avance masqué » - Descartes - « Larvatus prodeo ». Pour mieux te verser, cache ta source (si, par malheur, tu la connais). À comparer ce calcul tourné vers l'avenir, avec un regard, sur le passé, d'un poète : « Celui qui s'est bien caché a bien vécu » - Ovide - « Bene qui latuit bene vixit ». Et en plus, l'homme même serait, hélas, ce qu'il cache (Malraux), tandis que « les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent » - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Le solitaire naïf succombe facilement à l'orgueil ; le solitaire lucide - et bon calculateur ! - y cultive l'humilité, puisque la solitude, c'est surtout l'absence de bons outils de mesurage, et se placer en bas de l'échelle oblige à en imaginer de nouvelles balances et de nouveaux points zéro. | | | | |
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| solitude | | | Se trouver, pour les hommes, signifie, le plus souvent, trouver l'endroit le plus propice et performant, au sein d'un rouage collectif. Ceux qui se doutent de l'existence d'un soi inconnu et inimitable, se tournent vers son mirage et se retrouvent plus seuls que jamais. « Si je devais retrouver le chemin vers moi-même, il faudrait que je me résignasse à l'horreur de la solitude » - G.Mahler - « Sollte ich wieder zu meinem Selbst den Weg finden, so muß ich mich den Schrecknissen der Einsamkeit ausliefern ». Cette résignation est un état d'âme, qui résiste aux mots, mais se donne aux meilleures notes. Quel écrivain peut y être plus convaincant que toi et Beethoven ? Ou Tchaïkovsky : « Le destin est irrésistible ; il ne te reste que la résignation et une stérile angoisse » - « Фатум непобедим ; остаётся смириться и бесплодно тосковать ». | | | | |
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| solitude | | | L'état d'âme, par rapport à la réalité, devrait être comme le climat, comparé au paysage, - une fatalité presque immuable, forçant notre saine résignation. En tant qu’état d’âme et contrairement à une maladie, la solitude est incurable. | | | | |
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| solitude | | | Il n'y a plus de vrais solitaires, puisque la fierté ou l'humilité du devoir, ces deux voies royales vers la solitude, n'attirent plus personne, tellement les sentiers battus du droit sont nombreux et larges. « Qui garde sa fierté est condamné à la solitude. Qui tient à son amour, en sera esclave » - Mérejkovsky - « Кто гордость победить не мог, тот будет вечно одинок, кто любит, - должен быть рабом ». Les fiers, comme les humbles, sont prédestinés à la solitude, c'est à dire à une hauteur déserte, avec « l'humilité s'élevant au plus haut » - Angélus - « die Demut die erhebt ». L'indigné et le présomptueux font le gros du troupeau. Bonne gestion, c'est le nom moderne que l'homme libre donne à la maîtrise, aussi bien des sentiments que des comptes en banque. | | | | |
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| solitude | | | L'humble s'ignore, c'est pourquoi il s'admire, puisque, en soi, il trouve, en miniature, tout ce qui, dans le monde entier, est digne d'enthousiasme, tout en restant incompréhensible. Se mépriser, c'est être orgueilleux. Chesterton : « évite de te réjouir de toi-même » - « never learn to enjoy yourself » - n'y a rien compris. | | | | |
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| solitude | | | Tous ceux qui optèrent pour la solitude sont de piètres repus ; je ne respecte que ceux qui y furent prédestinés. Une volonté, lucide et basse, ou une résignation, obscure et haute. | | | | |
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| solitude | | | En l'absence de lecteurs, une bonne raison de continuer à écrire : avoir imaginé un axe de valeurs, un critère, une exigence, selon lesquels on n'est point raté, et plutôt – brillant. L'extrême fierté y rejoignant l'humilité extrême. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est l'impossibilité de se faire connaître et la résignation de se contenter d'être inventé. | | | | |
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| solitude | | | Un reclus involontaire, Boèce, attend de la philosophie – une consolation céleste ; un reclus volontaire, Abélard, espère la consolation dans la résignation terrestre ; un reclus du pouvoir, Sénèque, fait de la consolation – un outil de sa rhétorique ; un professeur grégaire, Hegel, impose sa dialectique mécanique aux rapports entre la philosophie et la consolation : « La philosophie n’est pas une consolation, elle réconcilie » - « Die Philosophie ist nicht ein Trost; sie versöhnt ». La philosophie n’est pas une paix des profondeurs, mais une consolation dans les hauteurs. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est soit choisie soit subie. Chez le solitaire blasé se développe l’orgueil, chez le solitaire prophétisé – l’humilité. Beethoven ou G.Mahler. | | | | |
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| solitude | | | Abandonnant un pessimiste, abandonné par un optimiste, l’axiologue Nietzsche se retrouve seul. Sur le même axe d’acquiescement, je fus toujours et je reste seul ; mon Schopenhauer et mon Wagner s’incarnèrent dans une même personne, optimiste à ses débuts et pessimiste sur la fin, qui préserva ma solitude non pas par abandon advenu mais par distance entretenue. Sans cette solitude je n’aurais pas pu écrire des livres, dont je peux, aujourd’hui, dire qu’« Il n’existe nulle part des livres d’une espèce plus fière et plus raffinée » - Nietzsche - « Es gibt durchaus keine stolzere und raffiniertere Art von Büchern ». Seulement, à la place de force et cynisme déclamatoires je mets la faiblesse fière et le nihilisme raffiné. | | | | |
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| solitude | | | Deux genres d’homme du troupeau – le robot ambitieux, qui formule les buts terrestres, et le mouton soucieux, qui réclame les moyens terrestres. Mais le solitaire, le poète, l’amoureux, le fier ou l’humble, s’enivre de ses buts et moyens, plutôt célestes que terrestres, mais ne vit que de l'élan de ses commencements. | | | | |
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| solitude | | | Le plus grand bienfait, que le monde libre m’apporta, est la facilité de préserver, en toute passivité, ma solitude. Tout combat nous rapproche de la servilité ; seuls les moutons, ploucs ou élites, ont besoin de défendre leur solitude de repus La solitude ne se gagne que par une résignation, humble et fière. | | | | |
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| solitude | | | La tragédie est dans la perte de l’intensité de nos plus beaux mouvements. Deux attitudes possible : la résignation, dans une solitude, ou l’invention de caresses, humbles, sentimentales, spirituelles, que tu prodigues ou reçoives. « Et puisque, tôt ou tard, tout homme est condamné à assumer un malheur irréversible, le dernier mot de la philosophie, c’est la solitude » - Chestov - « Так как, рано или поздно, каждый человек осуждён быть непоправимо несчастным, то последнее слово философии – одиночество » - il peut n’être que l’avant-dernier, avant l’espérance. | | | | |
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| solitude | | | Au milieu des miens, je manipulerai bien le centimètre, mais perdrai l'usage de l'altimètre. La hauteur ne se donne qu'aux exilés ou nomades, à ceux donc chez qui la fierté est la plus humble. Et pour me débarrasser du tic hautain, la solitude ou l'exil ne sont pas de bons états. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les médiocrités diplômées stigmatisent la bêtise de leurs semblables, qu’ils fréquentent tous les jours (et qui leur répondent par la même morgue), et finissent par s’auto-proclamer solitaires incompris. Le vrai solitaire a un désert, naturel ou inventé, autour de lui, où il rêve d’une fraternité introuvable, les yeux humblement baissés. | | | | |
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| solitude | | | Il ne suffit pas de reconnaître que « la pensée vaut par l’intensité, par le degré d’ardeur et de noblesse » - H.Hesse - « beim Denken kommt es auf die Intensität, auf den Grad der Wärme und Reinheit an » - car dans l’hystérie indignée, bouillante et orgueilleuse des intellectuels d’aujourd’hui je n’entend qu’un conformisme, monotone et facile, de dénigrement commun. L’intensité ne vaut que par l’originalité, donc par le degré de solitude, révoltée ou résignée. | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie, tu n’échapperas jamais à la solitude, mais dans le rêve, en particulier – dans la création, tu auras toujours un voisin, un ami, un complice. « La noblesse du métier d'écrivain est dans la résistance au consentement à la solitude » - Camus. | | | | |
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| solitude | | | L’ange muet fraternise avec mon soi inconnu, cachottier et divin ; la bête bavarde s’insinue dans mon soi connu, ouvert et humain. Pourtant, l’amoureux et l’artiste, dans leurs rêves, écoutent l’ange, et dans leurs réalités, se soumettent à la bête. « Il n'y a pas d’œuvre d'art sans collaboration du démon » - A.Gide. | | | | |
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| solitude | | | La fierté est humble mais superlative, et l’orgueil – comparatif et exagéré. Haute faiblesse et force basse. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les réussites, tu les dois à la foule, dont tu rejoindras la lie, et tu ne pourras plus partager ta solitude avec les meilleurs, les purs, les humbles. « Même étant riches, ce qui nous rend pauvres, c’est ne plus pouvoir rester seul » - Hölderlin - « Das macht uns arm bei allem Reichtum, daß wir nicht allein sein können ». | | | | |
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| solitude | | | La révolte grégaire ou la résignation solitaire : la première assure le gras bien-être collectif, la seconde munit d’altimètre ascétique, électif. | | | | |
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| souffrance | | | Deux recettes fallacieuses contre l'anxiété : l'humilité ou le mépris, s'appuyant soit sur la sophistique soit sur l'éristique. Ces deux remèdes finissent par aggraver le mal. L'amitié d'un mot ou d'un homme est un palliatif plus bénin : l'amitié est vaudevillesque, tandis que l'humilité est tragique et le mépris dramatique. | | | | |
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| souffrance | | | Pour qu'une résignation ne m'émousse pas, il faut qu'elle soit déchirante. Me vaincre moi-même, c'est ne pas hésiter à sonder les lieux les plus peccables chez moi, lieux que je connais mieux que les autres. | | | | |
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| souffrance | | | Les pas - le premier, l'intermédiaire, le dernier - se font sur ces échelles respectives : plaisir-douleur, extase-souffrance, paradis-enfer. Avec l'humilité de la première, cultiver la deuxième en visant la troisième ! | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui me fait le plus envie, c'est, le plus souvent, celui qui m'avait le plus fait pitié. L'épreuve par l'humilité promet de la hauteur, comme l'épreuve par l'orgueil - de la profondeur. | | | | |
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| souffrance | | | Toute lutte finit par dévitaliser un peu davantage notre esprit ; la résignation schopenhauerienne et la vitalité nietzschéenne ne s'opposent guère et, souvent, l'une aboutit à l'autre, pour donner naissance à une tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Aujourd'hui, même lorsqu'ils saignent, c'est à cause des écorchures d'épidermes, car ils s'étaient trop frottés au troupeau, et qu'ils cherchent à cicatriser par le mépris. Les saignées affectant l'intérieur se soignent mieux par l'humilité, l'atmosphère artificielle et l'isolement, et le sang finit par retrouver sa veine. | | | | |
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| souffrance | | | Est surhomme celui, dont l'acquiescement à la vie n'est altéré par aucune souffrance et dont le sentiment n'est entaché d'aucun ressentiment. | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Ces misérables et naïves proclamations des philosophes, voyant dans la passion de connaître le motif de leurs exercices. Je le verrais plutôt dans le désir de caresser : caresser, avec une humble pitié, la souffrance humaine et caresser, dans un style fier, le langage de la découverte du monde. | | | | |
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| souffrance | | | En songeant aux conditions les meilleures pour une écriture, au ton et à la pénétration, dont je rêve, je jalouse les destins antithétiques de ceux qu'enviaient Tolstoï ou Cioran - ceux des bagnards ou des persécutés - et pour un objectif inverse au leur - plus d'authenticité et d'humilité. Je jalouse J.Joubert ou H.-F.Amiel, leurs salons parisiens et leurs chaires helvètes, où la bile et la peine attestent une totale et orgueilleuse invention. | | | | |
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| souffrance | | | Le besoin d'écrire naît de la honte d'avoir l'œil sec, tandis qu'une larme ravage ton cœur, la honte de marcher droit, tandis qu'une danse fait chavirer ton rêve, la honte de parler, tandis que ton fond n'est que chant, soupir ou râle. La résignation : « Le cri ne peut être égal ni à la douleur ni à la raison » - Sénèque - « Non potest par dolori esse, nec rationi, clamor ». | | | | |
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| souffrance | | | Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. Une bonne résignation doit accompagner une bonne espérance. L'art : créer une acoustique, où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité d'outre-tombe, d'une majesté intime et lointaine. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, ces lieux de silence et de refus, mais des châteaux en Espagne, ces lieux d'échos, de survivances et de rencontres. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | Naissance de la tragédie : je comprends, que mon regard peut se substituer à toute lumière, ensuite que mon regard se réduit aux jeux des ombres, enfin que tout ce qui est mesquin est voué à la platitude et tout ce qui est grandiose – aux ténèbres. Extinction, excitation, résignation. | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit a pour fonction la production de la puissance, tandis que l'âme nous fait pencher en faveur de la faiblesse, et l'on appelle cette dernière faculté – force d'âme : « Il n'y a de force d'âme que dans la résignation »* - Cioran ! | | | | |
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| souffrance | | | L'excès de pessimisme donne des ailes à ma révolte, l'excès d'optimisme m'enfle de résignation, celle de prendre un stylo pour me dégonfler. Les deux ne sont que deux figures du nihilisme, aux saisons différentes. La révolte est comique et la résignation - tragique : « La vie est indigne de notre attachement : l'esprit tragique conduit à la résignation »*** - Schopenhauer - « Das Leben ist unserer Anhänglichkeit nicht werth : der tragische Geist leitet zur Resignation hin » - mais toi, qui ne connus jamais le vrai Dionysos, tu ne comprenais pas, que la résignation devant la vie pouvait signifier révolte du rêve, ce que comprit Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Les critères pour juger du bilan de ma vie : je les approfondis - je constate un lamentable échec ; je les rehausse - je vois une réussite exceptionnelle. Mais les arguments sont d'un poids comparable ; d'où l'équilibre entre mes enthousiasmes et mes hontes, mon espérance et mon désespoir, ma fierté et mon humilité. | | | | |
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| souffrance | | | L'espoir d'un idéaliste, ce n'est pas une attente, c'est une résignation à la beauté. Le désespoir d'un matérialiste, c'en est une révolte ratée. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | Rien de ce qui relève de l'intelligence ne résistera à la maîtrise par la machine : la logique, le langage, le style, la liberté, le hasard, l'invention. Certains états d'âme – la dignité, la résignation, la mélancolie, l'optimisme - pourront également être imités. Je ne vois qu'un seul type de plaisir, la caresse secrète, et un seul type de chagrin, la souffrance dans la joie, qui ne sauraient être machinisés. | | | | |
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| souffrance | | | Pour Tolstoï et Wittgenstein, la connaissance de soi se réduit à l'humilité. Une attitude qui serait justifiée par la souffrance d'autrui ou de soi-même. L'enthousiasme et la honte y seraient mieux à cette place, puisque cette connaissance devrait aboutir à la reconnaissance de deux mystères : du soi inconnu, inspirateur de nos meilleures images, et du bien inné, intraduisible en gestes. | | | | |
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| souffrance | | | Trois lectures du monde : symptomatique (la philosophie du bas soupçon), remédiaire (l'idéologie de la profonde transformation), ironique (la résignation à une haute maladie). | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie pure suppose une solitude ; c'est pourquoi la tragédie de la révolte (exigeant la présence d'autrui) est moins noble que la tragédie de la résignation (résolue devant le soi seul). | | | | |
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| souffrance | | | L'humilité, devant la fatalité de nos détresses, que la bonne philosophie prône, devrait s'appliquer aussi aux ambitions mêmes de la philosophie, pour suivre la pente : la thérapie, l'anesthésie, la consolation. Ni diagnostic, ni remède, mais la musique fascinante, tonitruante, aveuglante. Ne pas approfondir, c'est à dire ne pas entendre ou ne pas voir, c'est le seul moyen noble de garder un semblant de hauteur, qui est notre seul salut. Et la philosophie, c'est le culte de la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir décroît avec la décroissance de mes attentes du ciel ; je commence par lui attacher la fonction majestueuse de protecteur, ensuite – celle, ironique, de complice, et enfin – celle, humble, de lecteur ; ces rôles épuisés et abandonnés, je n'aurais d'autre justicier ou mesureur que mon propre regard, père d'espérances, dont la plus belle naît de la solitude céleste ; la solitude terrestre ne promet que l'horreur. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'étant que l'esprit tourné vers l'infini, la consolation philosophique consiste à détourner l'esprit du fini, où tout est tragique et inconsolable, et à chercher à le transformer en âme, résignée à vénérer le Bien intraduisible et résolue à traduire le Beau insensé, ces seuls infinis indéniables. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance me rend plus sensible au vague appel du Bien ; mes mots-échos, au début nus et naïfs, se mettent à rechercher des habits de la Beauté. C'est ainsi que se produit la fusion entre la vie et l'art, dont le Bien restera la victime muette d'un triomphe de la Beauté, préparé par une souffrance. Ce chemin fut parcouru par Hölderlin, Dostoïevsky et Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la partie d'échecs, qui nous oppose à l'adversaire coriace qu'est le temps, les plus compétents s'aperçoivent, les premiers, d'une défaite annoncée implacable, d'où le ton mélancolique et résigné qu'ils adoptent, sans attendre l'humiliation finale (abandonner la partie se dit, en anglais, - to resign). Les autres se gigotent et s'illusionnent sur leurs chances de tenir tête à celui qui les domine sans broncher. | | | | |
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| souffrance | | | La modestie croissante de ceux qui souffrent et ironisent : Essais de Montaigne, Pensées de Pascal, Remarques de Lichtenberg, Déracinement de Chestov, Aveux de Cioran. La constante arrogance de ceux d'en face : Méthode de Descartes, Critique de Kant, Mots de Sartre ou Foucault. Deux exceptions, dans les deux camps : Nietzsche et Goethe. | | | | |
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| souffrance | | | Les tracas de mon soi connu se calment par la résignation, la fatalité ou l’ironie ; n’a besoin de consolation que mon soi inconnu. « La souffrance : l’appel au secours de l’autre moi, le gémissement d’une demande de consolation »* - Levinas. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne connais pas de héros tragiques ; les seules tragédies que je connaisse sont celles des résignés, des honteux, des inconsolables. Le hasard, dans un drame de circonstance, crée le héros optimiste ; la fatalité tragique conduit l’artiste pessimiste. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur est contre-indiquée au bonheur ; elle est une cohabitation d’une souffrance fatale et d’une béatitude inventée, de la honte terrestre et de la fierté céleste, du sacrifice de la lumière et de la fidélité aux ténèbres. Le bonheur, lui, est dans le doux vertige d’ascension. | | | | |
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| souffrance | | | Il est facile d’être humble, quand on se déteste. Il est facile de s’aimer, quand on est orgueilleux. Mais comme il est désespérant et presque impossible - de s’aimer ET d’être humble ! | | | | |
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| souffrance | | | Derrière l’espérance, telle que je la conçois, il n’y a ni paradis, ni redressement de tête, ni réparation des torts, ni aplatissement des routes – il n’y a qu’un regard, attendri, désespéré, éternel - sur le Bien irréalisable et sur la Beauté incompréhensible – regard qui va s’éteindre, mais dont les ombres de ma création veulent prolonger la bouleversante lumière du Créateur, qui m’avait accompagné dans cette vie terrible mais merveilleuse. Le Non n’exprime que ma rancune terrestre, le Oui témoigne de ma vénération céleste. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’élimine pas la souffrance, fatale, incurable ; elle rend tenable sa cohabitation avec un élan, même vers des étoiles éteintes. « Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité ; tu connaîtras d’étranges hauteurs »** - R.Char – résistance, réconciliée avec résignation, s’appellera consolation. | | | | |
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| souffrance | | | D’innombrables horreurs, dans la nature ou dans la morale, et qu’on peut énumérer sans peine et à l’infini, résultent dans deux attitudes types : soit on s’effarouche et maudit la Création divine et l’on est homme du ressentiment, soit on trouve une consolation dans la création humaine, où le Beau s’émancipe du Bon et résume en soi l’essence du monde et l’on est homme de l’acquiescement. | | | | |
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| souffrance | | | Le salut : une conscience tranquille, une paisible résignation, une lumière sans tache – toute recherche de ces béatitudes ne peut être que sotte. À son opposé – la consolation : la Vérité des glaces et des ombres, dans l’âme trouble, face aux caresses - souvenirs de la chaleur du Bien introuvable ou étincelles tremblantes du Beau réinventé, réanimé. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas dans une paix d’âme, mais dans la fierté retrouvée des passions vécues jadis, dans l’élan vers les étoiles éteintes. | | | | |
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| souffrance | | | Un jour ou l’autre, tout homme est envahi par un désespoir ; le médiocre réagit par l’action ou la résignation ; le sage, ou l’homme du rêve, cherche une espérance – l’esclave ou l’homme libre. « La vraie liberté commence de l'autre côté du désespoir »*** - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, être intellectuel voulait dire morigéner et récriminer. De nos jours, on reconnaît un bon intellectuel par son aveu, que jamais les choses extérieures n'allaient aussi bien. Et sa bile, par une macération morbide d'un ressentiment factice, coule désormais vers l'intérieur. Être raté, c'est ne pas savoir endiguer sa rate dolente. | | | | |
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| souffrance | | | Dans les tragédies européennes, antiques ou modernes, les victimes adressent aux bourreaux, aux rois, aux ennemis les discours ampoulés, qui ne valent pas celui, humble et fou, que, dans la Cerisaie, Tchékhov adresse à une armoire. | | | | |
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| souffrance | | | La débâcle se produit sur les chemins terre-à-terre ; les attirés par le large subissent le naufrage. Il faut pratiquer la résignation sur les premiers et chercher une bouteille de détresse – sur les seconds. L’humilité devant la force perdue du loup ou le pathos des derniers mots scellés, du chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme, sachant s’écouter et reconnaissant s’ignorer, vit, tôt ou tard, cet état de sa conscience : un cœur exsangue, une âme fléchissante face à un esprit toujours serein, prêchant le désespoir. Et sa volonté tenterait cette grande leçon : au cœur - la résignation à porter un gouffre infranchissable entre le motif et l’acte ; à l’âme – la consolation en tant que l’humble fidélité aux premiers élans de sa jeune noblesse ou de sa noble jeunesse. | | | | |
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| souffrance | | | Seul l’orgueilleux souhaite l’humilité ; seul le grégaire souhaite la solitude ; l’humble ou le solitaire en souffre. | | | | |
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| souffrance | | | Ta leçon d’humilité : imagine que tous aient, de nouveau, une âme, que tous se rappellent leurs rêves d’antan, que tous en ressentent les crépuscules menaçantes. Alors, tous pourraient-ils revendiquer l’état tragique ? Une minorité d’antan, étant rejointe par une majorité nouvelle, changerait le fusil d’épaule, en ne voyant dans leur existence qu’une comédie béate ! Peut-être, non seulement le beau doit être rare, mais le tragique aussi… | | | | |
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| souffrance | | | L’expérience montre que le soupir et la larme reflètent l’état d’âme le plus fréquent chez tout le monde et à tout moment, affaire du degré de conscience ; exhiber son propre chant, fier, solitaire et mélancolique n’est donc ni égoïste ni élitiste ni narcissique, mais modeste et humble. | | | | |
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