| action | | | Quand la vie bat son plein, on doit choisir : être recteur de ses départs ou vecteur de son regard, être affairé ou effaré. Mais quand le regard commence à manquer de voix, on doit choisir la voie du départ, comme le firent Rimbaud et Tolstoï. | | | | |
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| action | | | En dessous de l'action - la réaction ; au-dessus - l'abstention. Mais l'objet peut être n'importe où. Il faudrait peut-être se placer résolument, comme avec la voix, du côté des échos. Peu romantique mais juste. | | | | |
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| action | | | Le vulgaire ne voit dans les fleurs que la promesse de fruits. Quand le contemplatif cède au lucratif, la langue du poète à celle des diètes, je pleure les couleurs, j'ai le dégoût du goût. | | | | |
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| action | | | Le choix de choses à manipuler, le choix de types de manipulation, le choix de choses à soustraire – c'est ce dernier critère qui a les meilleures chances de traduire mon unicité ; les filtres sont les meilleurs alliés de mes outils, ils déterminent la hauteur de mes transformations, et « tu ne peux vivre que de ce que tu transformes » - Saint Exupéry. | | | | |
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| action | | | Quand je suis sûr de mon chemin, je redoute le trouble et le frisson, qui peuvent me jeter hors de mes ornières. Mais quand le frisson même est mon chemin, je fuirai le continu de la voie, pour me livrer aux pointillés de la voix. La volonté musicale peut se passer de chemin banal, ouvert à toute volonté. Mais là où il y a une représentation, on n'a pas besoin de chemins, ou plus précisément - de pieds, on se contente d'ailes. | | | | |
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| action | | | Le rêve, immobile et inexistant, se prête bien à l'impératif d'ordre musical ; le réel, lui, peut se vautrer dans l'indicatif d'ordre mécanique et sans tonitruances ; et puisqu'on ne peut donner de sa propre voix qu'en s'adressant au rêve, on a raison de dire, que « le visage, c'est de nous affecter non pas à l'indicatif, mais à l'impératif » - Levinas. | | | | |
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| action | | | Chacun porte en soi une fiction d'interprète de rêves et une fiction de compositeur de gestes ; celui qui n'entend pas des voix n'a pas la sienne non plus. Un homme peut n'être fidèle qu'à sa musique intérieure ; on n'aurait pas le droit de faire grief à sa musique de ne pas être nostalgique des pas cadencés ou chaotiques, qu'elle aurait pu accompagner ! | | | | |
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| action | | | La philosophie n'apprend ni à penser ni à parler ni à agir, elle est loin des voies, elle est une voix, qui tente à réduire à la musique intellectuelle tout bruit réel. Toutefois, dans le dit il y a plus de sources musicales que dans le fait, et Sénèque : « La philosophie apprend à agir, non à parler » - « Facere docit philosophia, non dicere » - y est doublement bête. L'action du philosophe consiste à séparer le fait du regard et à ne peupler celui-ci que de ce qui peut être dit. Théoricien aux yeux de l'homme d'action, le philosophe est praticien aux yeux des aèdes et bardes. | | | | |
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| action | | | Le souffle sert, quand on parle voiles, non rames, gouttes dans les yeux, non sur le front. | | | | |
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| action | | | La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise. | | | | |
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| action | | | Mon vrai visage, ce sont les caresses que je promets ou que je languis de recevoir. Mes actions ne sont que des masques de mon esprit, comme mes discours – des masques de mon âme. Mon soi connu est dans mes masques, mon soi inconnu – dans mon visage, qui porte « une grande, une unique arrière-pensée, à jamais inexprimable, celle qui, constante, habite les bons visages »* - Hofmannsthal - « der eine große, nie auszusprechende Hintergedanke, der stetige, der in guten Gesichtern steht ». | | | | |
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| action | | | Ceux qui manquent de souffle déclarent ne pas se laisser porter par le vent ; l'appui sur le misérable bouton, ils l'appellent – maîtriser le gouvernail, avec leurs cerveaux ou muscles. Apporter mon souffle, tendre mes voiles, suivre mon étoile, écouter mes sirènes - ne te moque pas trop des naufragés par eux-mêmes, ne t'agrippe pas trop à la boussole des autres. Les instruments à cordes animent mes ruines ; les instruments à vent préparent mes épaves. Garde tes cordes bien tendues, apprends à te servir des courants contrariants : « les vents hostiles, amis des voiles royales » - Emerson - « head-winds right for royal sails ». | | | | |
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| action | | | Mon regard doit être à moi, il est ce qui m'exprime mieux que mon action, qui, strictement parlant, ne m'appartient pas. « Chacun ne peut voir qu'à sa lampe ; mais il peut marcher ou agir à la lumière d'autrui » - J.Joubert. | | | | |
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| action | | | Que ce soit devant la raison ou bien devant l'âme, on interprète nos actes d'après les mêmes critères : les buts, les moyens, les contraintes. Pour la raison, une justification terre-à-terre est toujours fidèle et immédiate. Mais le jugement de l'âme met ces critères à une telle hauteur, que l'interprétation devient de la traduction libre et arbitraire, pleine d'incohérences et de faux amis. « Nous sommes libres quand nos actes expriment notre personnalité » - Bergson – mais nous avons autant de personnalités que nous avons d'organes d'expression et de perception ; libres pour la raison, nous sommes si souvent esclaves aux yeux de l'âme, comme, d'ailleurs, l'inverse. | | | | |
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| action | | | Les faits n'ont ni voix ni volume ni rythme ni intensité. Autant dire que le mot devrait n'y voir que, tout au plus, - un champ de résonances, un écran plat, et prendre sur soi-même tout souci d'harmoniques. L'accord entre les deux - dictum - factum - ne peut être qu'abracadabra ! | | | | |
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| action | | | Pour le sot, la valeur de tous, y compris la sienne, se réduit aux actes. Seul Narcisse aime dans son visage ce qui n'est qu'en puissance et déteste ce qui est en actes. | | | | |
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| action | | | Ce n'est qu'en croisant les bras qu'on fait voir son vrai visage. | | | | |
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| action | | | Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret. | | | | |
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| action | | | Il va de soi, que je me déplaise dans ce que je fais et même dans ce que je pense ; je dois me plaire dans ce que je n'arriverai jamais à traduire en actes ou en mots ; le problème, c'est de trouver un lac pour mon regard, lac, dans lequel se refléterait fidèlement mon visage, c'est à dire mon rêve. | | | | |
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| action | | | Celui qui avance davantage par résolution de contraintes que par attirance de buts est plus pointu. Celui qui sait formuler d'excellentes contraintes est plus subtil qu'un visionnaire téléologique. L'art est davantage dans l'imposition de tabous que dans leur violation - cristallisation par la défiance. C'est dans le choix des contraintes que notre visage se manifeste (« pour vivre, on a plus besoin d'avoir devant soi un visage qu'un but »** - Canetti - « mehr als Ziele, braucht man vor sich, um zu leben, ein Gesicht »), comme dans nos types de négation (« dès que j'affirme, je deviens interchangeable » - Cioran). | | | | |
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| action | | | L'indifférence dans des bas-fonds est plus utile qu'un engagement dans des hauteurs. Le danger est de s'engluer, s'empêtrer dans les nuances de là-bas, tout en tendant vers la grande unité de là-haut. La neutralité des pieds est une position aristocratique, non-affiliée. | | | | |
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| action | | | Je répertorie mes fétiches : la place de la lumière, le rôle de la pesanteur, la part du geste - et je suis horrifié par peu d'originalité de ce bouquet, puisqu'il correspond aux trois constantes physiques : la vitesse, la gravitation, le quantum d'action. Et avec mon regard sur la vérité je ne fais que suivre la chute de l'âge héroïque : la complémentarité se substituant à la causalité… | | | | |
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| action | | | L'intérêt pour les choses immobiles se manifeste surtout chez ceux qui ont leur propre souffle et qui se méfient des actes, qui, en immobilisant la girouette de la vie, risquent de te faire perdre le souffle. | | | | |
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| action | | | Tant d'efforts pour indiquer la voie, pour garder le cap, pour déployer des voilures, tandis qu'il s'agit d'avoir son propre souffle et d'admirer les astres du fond de son immobilité. « N'aller nulle part, faire venir » - Rabelais - « Noli ire, fac venire ». | | | | |
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| action | | | Ce qui est relativement banal chez l'homme - ses forces, son savoir ou sa logique - se laissent traduire en langages communs de gestes ou de mots et y sont pris pour son vrai visage ; mais tout ce qu'il a de merveilleux - l'éthique, l'esthétique, le mystique - ne se livre qu'au talent exceptionnel, qui est l'art de fabriquer et d'animer des masques. Actum, ce qui est fait, opposé à actus, ce qui se fait. Œuvre de Dieu ou mon œuvre à moi, que ne distingue pas St-Augustin : « Je ne suis pas mon ouvrage » - « Non ipsa nos fecimus ». Le visage du génie humain se dévoile non pas dans un Je inaccessible, mais dans un jeu. | | | | |
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| action | | | L'action, la réflexion, l'image modernes débordent d'extériorité ; finie, la race d'Empédocle, de Hölderlin ou de R.Char, qui vivait de « l'excès d'intériorité ». | | | | |
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| action | | | Le pessimisme passif, c'est l'oubli de l'être ; le pessimisme actif, c'est l'oubli des autres : le refus de la vérité (aléthéia) des autres et le refus de sa propre léthargie. L'oubli, pour les hellénistes, est le contraire de la vérité. | | | | |
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| action | | | Même sans faire appel à nos forces matérielles, même dans les domaines, où ne règne que l'esprit, nous nous manifestons toujours par deux types d'attitudes – actions ou réactions, créativité ou intelligence. La noblesse peut nous accompagner dans les deux cas ; c'est ce que nous subissons ou maîtrisons qui en donnera la mesure. Le paradoxe : l'action naît en nous, où il vaut mieux subir l'obscure loi de notre soi inconnu ; la réaction a son origine extérieure, et nous devons maîtriser nos filtres et nos amplificateurs, c'est à dire notre soi connu, pour préserver notre visage. L'action est notre pose, et la réaction – notre position. | | | | |
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| action | | | L'absence de but décrit aussi bien le mauvais que le bon nihilisme. Le premier, l'absurdiste, le constate et se met à se lamenter et à justifier son cynisme. Le second, le noble, le proclame par un acte de volonté, car l'essentiel de nos élans et de nos visages s'associe à la hauteur de nos commencements et à la noblesse de nos contraintes. | | | | |
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| action | | | La hauteur du ciel s'offre à tous, mais son appel est perçu de deux manières : soit il fait chercher des chemins et met en marche nos pieds et nos calculs, soit il se transforme en élan et réveille nos ailes et nos âmes. Et Goethe : « Du ciel, en passant par le monde, vers l'enfer » - « Vom Himmel durch die Welt zur Hölle » - parle d'un enfer collectif. Nietzsche voit un ciel et un enfer personnels : « Le sentier vers mon propre ciel passe toujours par la volupté de mon propre enfer » - « Der Pfad zum eigenen Himmel geht immer durch die Wollust der eigenen Hölle », tandis que le ciel, ou Dieu, est toujours commun pour les hommes fraternels. N'est personnel que l'élan, mais il exclut tout chemin. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu n'a ni langage ni visage ni ouvrage ; c'est mon soi connu qui accède aux vocabulaires, aux qualités, aux outils ; ces deux soi sont incommensurables, et Aristote : « Ce que tu es en puissance, ton œuvre le montre en acte » - a tort. Le soi inconnu est l'énergie potentielle, et le soi connu – le dynamisme réel. | | | | |
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| action | | | Tous les sentiers sont déjà battus ; toutes les destinations sont répertoriées par l’époque, le métier, la loi ; pour être original, il ne restent que des sources entièrement nouvelles, blotties au fond des impasses et traçant des trajectoires vers les étoiles ; une fois projetées sur la géographie humaine, ces trajectoires seront aussi banales que les métaphores usées. | | | | |
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| action | | | Il serait bête de réduire notre valeur à la qualité de nos rêves et de nos idées, puisque, presque toujours, ils sont communs à toute l’humanité. C’est par l’acte de leur traduction artistique ou scientifique, donc par la création, que nous faisons entendre notre vraie voix. Le talent met la création au même niveau que les rêves et idées, le génie la porte même au-delà, et la noblesse l’élève au-dessus. | | | | |
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| action | | | Après notre bref passage, que peut-on laisser sur Terre ? - soit un paysage – un monument, un piédestal, un chantier, un terrain, soit un climat – des fièvres ou des frimas d’un tempérament. | | | | |
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| action | | | Vu du côté des actes, que les mots sont incolores ! Mais vu du côté des mots, que les actes sont inexpressifs ! La première fonction du mot est la musique, et de bonnes oreilles et de bons yeux y distingueront toujours des climats et des couleurs. « Et c'est ainsi que les couleurs innées de l'acte sont affadies par la pâleur des mots » - Shakespeare - « And thus the native hue of resolution is sicklied o'er with the pale cast of thought ». | | | | |
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| action | | | Tant de fois j’ai entendu des hommes de talent prôner l’écoute de notre voix intérieure, afin de lui suivre fidèlement. Ce conseil n’est bon que si cette voix reste intraduisible et demande de nous un don d’écoute et un talent d’interprète ; si cette voix est terrestre, la suivre, c’est marcher, banalement ; la maîtrise de langues célestes est un privilège, nous faisant danser. | | | | |
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| action | | | Tout mouvement est de l’inertie : en revanche, contempler des buts, universels mais inaccessibles, ou créer des commencements, individuels et nets, brise la monotonie des parcours, allume les regards ou rappelle l’existence de nos ailes. Tout anti-eschatologue se condamne à l’imitation : « Mon objectif – me débarrasser de commencements et de fins » - Chestov - « Моя задача - избавиться от начал и концов ». | | | | |
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| action | | | C’est grâce à ce que je refuse de voir que mon regard forme mon identité ; la qualité du fait, par la volonté, découle de la quantité du volontairement non-fait. « Tu affirmes ta personnalité en ne faisant pas ceci ou cela » - c’est ce que le daemonion soufflait à Socrate. | | | | |
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| action | | | La pensée, digne de ce nom, ne peut être que personnelle et dictée par un état d’âme (les âmes sont particulières) et non pas d’un ordre d’esprit (les esprits sont communs). On fait trop d’honneur à l’action si l’on l’affuble d’une pensée originaire motivante. Toute action est faiblesse de l’âme. | | | | |
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| amour | | | L'amour peuple ma solitude et me rend tellement seul dans la multitude. Ce qui me prépare à ma future angoisse : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé »* - Lamartine. | | | | |
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| amour | | | L'éloignement, en unités du palpable, d'un être cher est cette belle indétermination, qui laisse notre imaginaire, et non pas nos calculatrices, chercher le cadre pour ce qui est derrière le visage. | | | | |
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| amour | | | Qu'est-ce qui, chez l'homme, est le plus digne de notre admiration ? - son âme. La voix de quelle âme est la plus indubitable et bouleversante, même en restant indéchiffrable ? - la tienne propre. Celui qui n'est pas narcissique ne sait pas s'écouter. | | | | |
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| amour | | | Quand on aime, on aime une chimère animant un visage réel ; quand on n'aime plus, c'est bien le visage même déserté de chimères. | | | | |
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| amour | | | « On aime seulement des qualités et jamais la personne » - si Pascal a globalement tort (aimer, c'est être attiré par la personne, par l'être, sans y être conduit par ses qualités), il y a, tout de même, une seule qualité, sans laquelle, en effet, toute personne s'effondre, c'est son regard. Cependant, à quel regard on atteint, quand on réussit à devenir, un court instant, homme sans qualités ! « Le regard n'est plus réducteur, mais fondateur de l'individu »*** - Foucault - début du nihilisme et du rêve : « On serait tenté d'appeler l'homme sans qualités - nihiliste, celui qui rêve des rêves de Dieu »*** - Musil - « Man mochte den Mann ohne Eigenschaften einen Nihilisten nennen, der von Gottes Träumen träumt ». | | | | |
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| amour | | | Quand je vois tant de visages anonymes de nos contemporains interrogateurs, sans écho, sans réponses, je comprends que l'amour fiche le camp de ce monde, voué au silence. À l'amoureux, « il fallait bien, qu'un visage réponde à tous les noms du monde » - Éluard. | | | | |
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| amour | | | La grande utopie amoureuse : faire de l'amour - contenu et beauté de la vie. Mais en embellissant tout ce qu'il touche, l'amour tarit en couleurs intérieures. L'amour est tout d'interrogations, tandis que tout contenu, dans la vie, ne consiste qu'en réponses. | | | | |
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| amour | | | Le but, c'est la musique et non pas la passion ; d'une âme apaisée peut couler une mélodie bouleversante ; un torrent pathétique peut ne produire que de la cacophonie ; l'idéal, c'est l'amplitude - entre la profondeur du ressenti et la hauteur du ressentant, le tout rendu par une ample voix. | | | | |
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| amour | | | Si la raison se tait, l'amour devient bavard ; quand celui-ci veut parler, la raison devrait lui dire de se taire. Dès que l'amour parle, ce n'est plus l'amour, hélas, qui parle… Il doit prêter sa voix, pas ses mots (qu'il n'a pas ! ). Son silence, ce sont ses caresses : l’onde, dans le cœur et dans le corps, naissant de l’attouchement immobile. | | | | |
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| amour | | | L'amour est fait de sensations nettes et d'images vagues ; dans les premières nous sommes tous égaux, ce n'est que par notre capacité de divaguer sur ce qui est net que nous pouvons encore être originaux. | | | | |
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| amour | | | Homme et femme d'aujourd'hui : deux cervelles, se dévisageant et ne communiquant que par des chiffres. Dans les âmes ataviques - les couleurs sont perçues comme longueurs d'ondes ou revêtements étanches. « L'avenir de l'homme est la femme ; elle est la couleur de son âme » - Aragon. L'avenir des hommes ne dépasse plus leur agenda ; leurs couleurs ne sont que des mixages mécaniques. | | | | |
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| amour | | | Tout homme porte en lui des calculs de robot et des instincts de mouton ; et lorsque, miraculeusement, ces deux voix, simultanément, se taisent, il se découvre sa vraie vocation, il est amoureux, il renonce à la liberté commune, pour s'adonner à une servitude rien qu'à lui. | | | | |
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| amour | | | L'écoute soudaine du soi inconnu est le signe même d'un amoureux, et le poète est un éternel amoureux, puisqu'il est le seul à en imiter la voix. « L'essence de l'amour : le sacrifice de la conscience de son soi et sa redécouverte et maîtrise dans cet oubli même » - Hegel - « Das wahre Wesen der Liebe besteht darin, das Bewußtsein seiner selbst aufzugeben, doch in diesem Vergessen sich erst selber wirklich zu besitzen » - on abandonne son soi connu, pour se fusionner avec l'inconnu. Et puisque la poésie correspond exactement à la même définition, le poète est l'éternel amoureux, sacrifiant ce qu'il possède à la fidélité à ce qui le possède. | | | | |
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| amour | | | Vouloir se débarrasser des illusions – telle semble être la devise de l'homme moderne. Il commença par jeter par-dessus bord le rêve collectif – le sacré ou la fraternité, pour finir encore plus près du mouton, et bientôt il se libérera du rêve personnel, de cette seule illusion que l'homme crée vraiment lui-même – de l'amour, et il deviendra un lucide robot. | | | | |
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| amour | | | Une passion te remplit et les fuites sont inévitables : la tranche de chaque mot débordant dévoile des couleurs et épaisseurs inattendues - le langage l'emporte sur la sincérité. | | | | |
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| amour | | | Céder ou résister aux passions ne sont pas deux postures opposées (l'Aquinate) ; l'essentiel est de (re)vivre leur musique, sans la réduire ni aux voies communes ni aux voix immunes. | | | | |
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| amour | | | Une honte m'inonde, chaque fois que je trouve trop de douceur dans ma voix ; l'écriture en contre-point du sentiment semble être la plus noble. La rudesse, plus que la mollesse, doit animer la voix d'ange. « Le diable, visant le cœur, n'a pas dans son carquois de flèche plus sure que la voix douce » - Byron - « The devil hath not, in all his quiver's choice, an arrow for the heart like a sweet voice ». Le diable est indifférent ; c'est l'ange qui doit être fanatique. | | | | |
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| amour | | | Dans tout ce qui est simplement humain, il est impossible d'être original ; mais l'inhumain, dans lequel on peut briller ou se singulariser, relève soit de la bête soit de l'ange ; et c'est par une volonté diabolique que s'affirme la pureté angélique. Le médiocre n'est qu'humain : « L'homme n'est ni la bête ni l'ange ; son amour ne doit être ni bestial ni platonique, mais humain » - Bélinsky - « Человек не зверь и не ангел ; он должен любить не животно и не платонически, а человечески ». | | | | |
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| amour | | | L'aristocratie est le régime politique, qui convienne le mieux au règne de l'amour. Et comme dans la vie de la cité, la tyrannie des sens, avec ses privilèges immérités, s'écroule sous les coups de la démocratie du mérite, qui lui aura succédé. Contrairement à l'avis courant, l'amour n'anoblit pas ce qu'il touche, il l'asservit. | | | | |
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| amour | | | Tout amoureux devient poète et en adopte la langue, incompatible avec les vérités du langage commun. Là où chante l’amour, ces vérités se taisent ; son arbitraire exclut la logique, et L.Feuerbach : « Pas de vérité où il n’y a pas d’amour » - « Wo keine Liebe ist, ist auch keine Wahrheit » - confond l’amour avec la raison, la représentation idolâtre avec l’interprétation, seulement iconoclaste. Ce qui surgit de l’amour est non seulement au-delà du Bien, mais aussi au-delà du vrai. | | | | |
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| amour | | | Une attitude qui, par la volonté bien bête d’être original en tout, répugne à l’instinct charnel (le Nietzsche frustré et le Valéry comblé y succombent), cette attitude ne voit pas qu’on n’est en partage avec les autres que par l’esprit et non pas par le cœur. Et l’ivresse d’un cœur débordant ou d’un corps palpitant est semblable à l’ivresse de l’âme enchantée, à l’écoute d’une musique. L’esprit devrait se taire ou s’éclipser devant toute ivresse incompréhensible ou cachottière. | | | | |
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| amour | | | Je suis regard et visage, pour aimer ou être aimé, avec la même source d'ombres ou de lumières - mes yeux ; le pire drame - mes ombres décolorées ou ma lumière froide - mes yeux éteints, privés de formes naissantes et de fond inné. | | | | |
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| amour | | | Dans l’aval d’un amour, nous guette l’inertie, l’anonymat, puisqu’on se jettera, tôt ou tard, dans un océan de la vie commune. Il faut viser l’amont, remonter le fleuve, pour les retrouvailles avec la source. Le grâce à doit céder au malgré. | | | | |
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| amour | | | Nous valons par nos ombres, surtout jetées par une lumière unique, mystérieuse ; un amour est beau, quand deux amoureux partagent une même lumière, qui n’est ni soleil ni lune, communs à tous, mais le même scintillement dans les yeux. | | | | |
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| art | | | On est en présence de l'art, lorsque la verticalité (l'individualité) l'emporte sur l'horizontalité (l'historicité). Le non-artiste est tout entier dans la projection sur la platitude. | | | | |
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| art | | | Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd, quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n'est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »*** - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ». | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture il y a deux actions indispensables : dessiner des voûtes et faire entendre sa voix, qui s'y répercute. Être à la fois architecte et - chanteur, tribun, oracle, théurge, momie. Dans le vide – créer un auditoire. | | | | |
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| art | | | Devant une feuille blanche, j'ai beau m'accrocher à ma cervelle et déverser mon âme, au bout du compte je vois, que ce que j'aimerais surtout que l'on reconnût - c'est mon visage. À travers les carreaux des vitrages et les barreaux de ma cage. | | | | |
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| art | | | Au début on pense, que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend, que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur soi-même. Première étape, l'inacceptable, - regarder le monde à travers les livres des autres. La seconde, l'acceptable, - aimer l'art en moi et non pas moi dans l'art. Mais plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur son vrai soi, qui est toujours artiste. | | | | |
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| art | | | Une voix complice n'apporte rien à la voix créatrice. Il faut dédaigner l'oreille et se faire regard. | | | | |
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| art | | | La valeur finale d'une métaphore se détermine par ses points d'ancrage : des choses, des états d'âme, des mots, des concepts, des sons, des couleurs. Les plus belles restent au large, à égale distance de ces havres. | | | | |
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| art | | | Tant de livres annoncent, dès la première page, soit de la noirceur soit des arcs-en-ciel. Et combien ne laissent, derrière la dernière page, qu'une grisaille rapidement dissipée. L'artiste est celui qui, devant sa toile, tente de ne pas brandir sa palette. À l'écriture suffisent une tempête du bocal ou de l'encrier : « un verre d'eau aurait les mêmes passions que l'océan » - Hugo. Pour le regard, c'est aussi simple : « Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres » - E.Rostand. Quand le sang ou l'encre vous manqueront, vous vous tournerez, pusillanimes, vers l'univers entier : « Que le cratère de Vésuve soit mon encrier » - Melville - « Give me Vesuvius crater for an inkstand ». | | | | |
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| art | | | Le talent s'accommode aussi bien d'une démarche naturelle que contrainte ; c'est lui-même qui est nature et loi. Toute démarche peut être imitée ; on n'imite pas le talent. Les contrefaçons avortées du contraint remplissent les poubelles ; les copies, de mieux en mieux réussies, du naturel remplissent les étables. | | | | |
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| art | | | Sur la division en naturalistes et en artificialistes : il faut séparer le regard de la vue. Le regard, cet outil de l'intelligence, doit être artificier, tandis que la valeur de la vue ne dépend que du talent et de la créativité. Les couleurs et les notes de la panoplie d'artiste n'existent pas dans la nature ; tout naturalisme de la vue n'est qu'un artificialisme (re)connu, prévisible, sans étonnement. | | | | |
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| art | | | Toutes les idées intéressantes furent, depuis longtemps, totalement parcourues, scrutées et classifiées ; y imaginer d'étonnantes découvertes et y chercher de l'originalité est l'une des sottises qui expliquent le dépérissement de l'art à base d'idées. Ce siècle est abondant en idées et images banales. Il est stérile en images nobles, cette seule source durable d'un vrai art. | | | | |
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| art | | | Être sa propre source ou son origine ne suffit pas pour être original. L'originalité est un plasma charrié des profondeurs, où il vaut mieux ne pas descendre, une lave fertilisant, dans une longue perspective, le sol de la vie. En plus, la géologie veut, que les volcans s'ouvrent toujours en hauteur. | | | | |
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| art | | | Plus je me mêle de la peinture de la réalité, plus vague et commune est mon image ; plus je m'en détourne, plus déterminés sont mes traits. Pour savoir qui je suis, il faut me laisser divaguer. | | | | |
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| art | | | Tous les plumitifs clament leur inappartenance à tout courant. Quand on a de bonnes voiles et, surtout, quand on a son propre souffle, on devrait se désintéresser du courant lui-même. Et le meilleur navigateur n'a pas besoin de déployer sa voile ni même gaspiller, trop près du sol, son souffle. Son plus beau désir de voyage est dans la suspension à l'aplomb des voies impénétrables. | | | | |
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| art | | | Être poéteux, c'est ne voir que le beau. Être poétique, c'est voir de la poésie partout. Être poéteux, c'est t'élever jusqu'à la beauté, qui te frappe. Être poétique, c'est tout élever jusqu'à ta hauteur. Avoir de la hauteur, être à la hauteur. Être poéteux, c'est mourir faute d'images ou de couleurs viables. Être poétique, c'est insuffler la vie dans des tableaux effacés. Être poéteux, c'est refuser aux constats l'accès au désir. Être poétique, c'est réveiller le désir dans des constats. Être poéteux, c'est demander au moment unique : Suspends ton vol. Être poétique, c'est trouver dans chaque instant quelque chose, qui mérite d'être suspendu. Survol anaphorique sans envol métaphorique. | | | | |
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| art | | | Le style d'un auteur (Nietzsche, Nabokov) permet de reconstituer assez fidèlement non seulement son visage, mais aussi sa biographie, mais les auto-biographies de ceux qui manquent de style (St-Augustin, Rousseau) embrouillent leur visage jusqu'aux paradoxes et mensonges. | | | | |
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| art | | | Le but le plus enviable de l'écriture : qu'à travers ton cerveau on découvre ton visage et lui voue un regard fraternel. À comparer avec « Perdre le visage, écrire n'a pas d'autre but » (G.Deleuze). Ces sots, qui opposent l'interprétation et le manifeste aux protocoles d'expérience et programmes de vie ! Ta Muse - au minois hors commun - devrait être la seule à tenir le miroir. En son absence, on se contentera du lac le plus proche. | | | | |
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| art | | | L'art est la tentative de mettre en contact direct mon soi connu et mon soi inconnu, mon visage et mon âme. | | | | |
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| art | | | Chez un créateur cohabitent deux personnages – l'homme et l'artiste. Ce qu'il faudrait retenir de l'homme, ce ne sont pas ses expériences – le savoir et les preuves, mais ses dogmes - le goût et le tempérament. Et l'art, c'est la sophistique de l'artiste au service des dogmes de l'homme. | | | | |
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| art | | | L'artiste d'antan voulait s'adresser à Dieu ; celui de nos jours se produit devant son spectateur ou son lecteur ; l'homme fait la roue devant la femme ; la femme s'exhibe devant l'homme. Dans le lac, l'artiste Narcisse n'avait pas trouvé un miroir, mais une frontière, qui l'isolait des autres (comme la fontaine de Villon ou la mer de Valéry) ; le visage qu'il aimait était peint par son imagination, en tête-à-tête avec le dieu de la beauté. Et le visage est peut-être ce que nous avons de plus intérieur, Socrate, dans sa seule prière : « Cher Pan, donnez-moi la beauté intérieure, et que l'extérieur soit en harmonie avec l'intérieur ! »** - l'avait bien compris. | | | | |
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| art | | | Trois ambitions d'un livre, la musicale, l'architecturale, la picturale : qu'on se trouve devant sa voix, qu'on soit heureux au milieu des ruines, que son dessin égale ses couleurs. | | | | |
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| art | | | Toute plume, fatalement, commence par « agiter les eaux du langage » (Kierkegaard), mais le style naît de la capacité d'entretenir le début du sentiment plutôt que de maintenir le débit de la réflexion. | | | | |
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| art | | | La musique est le seul art - et même pas la peinture - où la lumière parvient à moi déjà décomposée en coloris séparés. La lumière est blanche ailleurs, et c'est le prisme de ma sensibilité et de mon goût qui produit les vraies couleurs. Et pour cette recomposition, l'intensité de mes ombres m'est plus importante que la pureté de ma lumière propre. | | | | |
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| art | | | J'ai beau m'exclure de ma palette - dès que je prends un pinceau, des miroirs sont là pour renvoyer de mes reflets sur ma toile. Ce qui compte, c'est ce que j'exhibe devant eux : mes pieds, mon esprit ou mon visage. Et Gracián n'est pas allé assez loin : « Il y a des miroirs pour le visage, il n'y en a pas pour l'esprit » (« Hay espejos del rostro, no los hay del ánimo »). | | | | |
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| art | | | La poésie - s'arracher à la routine du rapport chose-mot, pour redécouvrir la consistance primordiale ou initiale des couleurs, des arômes et des mélodies. « Le sens, dont on munit les choses, leur donna de l'âme, de la hauteur, de la proximité, mais les priva de couleurs »*** - Pasternak - « Введённый в вещи смысл одушевил их, возвысил, сделал близкими и обесцветил ». | | | | |
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| art | | | Ceux qui tiennent à leur visage et défendent leur liberté ne peuvent pas posséder le style, qui est le masque et l'aveu (Cioran). | | | | |
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| art | | | Non seulement il est impossible de trancher si la beauté des choses naît en elles-mêmes ou dans notre regard, mais toute exclusive y débouche sur une tragédie : « Un être bien malheureux serait celui qui aurait le sens interne du beau et qui ne reconnaîtrait jamais le beau dans les objets » - Diderot, et le bonheur de celui qui est privé de son propre regard ne peut être que bien court et manquant de hauteur. | | | | |
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| art | | | Le métier, c'est à dire l'outil, doit nourrir son homme et encore davantage - son amour de l'art et son amour-propre. Laisse tomber ton instrument, si tu ne tombes pas amoureux de ce qu'il produit, sous tes doigts, ton âme ou ton cerveau : « Dans mon violoncelle, je reconnus une voix - ma voix ! - et j'en suis tombé amoureux »** - Rostropovitch - « В виолончели я услышал голос - мой голос ! - и я влюбился в неё ». En plus, violoncelle ne peut être qu'au féminin, en russe (le mythe des traces, que les éperons de Napoléon auraient laissées sur SA violoncelle, a peut-être précipité son ensorcellement). | | | | |
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| art | | | Dans leurs écrits règne la vie, la vie sociale, le bruit social ; l'art, comme musique personnelle, y est absent. Leurs outils (y compris leur plume), leur matière et leur fond (les phénomènes), tout est de nature sociale. Le seul outil de l'art est la plume invisible ; la manière doit rendre inutile la matière ; le noumène doit se passer de phénomènes. « Une fois dans l'art, l'homme quitte la vie » - Bakhtine - « Когда человек в искусстве, его нет в жизни ». | | | | |
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| art | | | Le philosophe doit réunir les dons de peintre, de musicien et de poète, pour que dans le visible on admire l'invisible, pour que du bruit de la vie ressorte la musique, pour que la langue parlante soit plus forte que la langue parlée. | | | | |
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| art | | | Notre soi est toujours un mélange inextricable entre le propre viscéral et le commun mental ; clamer que je ne parle qu'en mon nom propre ou au nom des valeurs universelles n'infirme ni ne confirme rien sur la vraie part de ma voix primordiale dans le message (« Je ne peux écrire qu'à travers moi-même » - Gogol - « Не могу писать мимо себя ») ; on n'a son propre regard à soi que lorsque l'essentiel est dû au talent musical, à la fois de compositeur, d'interprète et de maître d'acoustique, et non pas aux thèmes, instruments, lieux ou forces. | | | | |
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| art | | | La prose intégrale, c'est à dire la pratique exclusive du Fermé conceptuel, n'existe pas ; la poésie, cette voix de l'Ouvert, est le vrai souffle d'une grande prose, et elle perce toute clôture prosaïque. | | | | |
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| art | | | Dans la chaîne : l'impression de l'auteur - l'expression - l'impression du lecteur, il faut être lucide sur le contenu des nœuds et sur les ressorts des passages entre eux. Quand on comprend, que nos impressions sont, d'une manière écrasante, communes, interchangeables, reproductibles, on se focalise sur le deuxième nœud et le second passage, on devient créateur, et par la même occasion, - imposteur ; et l'on finit par redéfinir le métier du poète - faire durer la première impression - puisqu'il ne sera plus très clair, de l'impression de qui il s'y agira. | | | | |
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| art | | | Dans un bon écrit, la voix ou la musique de l'auteur compte plus que le bruit des choses invoquées, mais le mauvais lecteur s'attarde au bruit et rate la musique ; mettre au registre du bruit - le choix rhétorique de la force, de la négation, de l'indifférence, de la versatilité ; extraire des métaphores, pures et décharnées, les faire vibrer au courant de la vie et de ta propre sensibilité. | | | | |
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| art | | | Les contenus, les fonds, les profondeurs font partie du patrimoine collectif des hommes, seule la forme artistique pourra traduire mon originalité, et Buffon a presque raison : « Le style est l'homme même », si l'on précise, que l'homme y englobe et le sous-homme et le surhomme, tout en excluant les hommes. Mais l'homme insensible à la forme continue à s'identifier aux faits et idées et devient indiscernable. Le style, c'est le même souffle sur la surface des choses ou dans le vide. | | | | |
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| art | | | On reconnaît la présence d'un vrai artiste, quand on comprend, que ce qui, pour les autres, n'est que de la forme, est, pour lui-même, - le fond. Ceux qui ne s'occupent que du fond des autres n'accèdent pas à la forme, c'est à dire à l'art. | | | | |
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| art | | | La beauté se concentre sur la hauteur, ne fait qu'effleurer la profondeur et est absente de l'ampleur ; c'est pourquoi elle est teintée d'azur, fuit le noir et ignore le gris. L'ardeur, à l'origine de la rencontre au sommet entre la hauteur et la couleur… « Plus ton regard gagne en hauteur, plus ample est l'ardeur, qui s'y alimente »** - Dante - « Onde la vision crescer convene, crescer l'ardor che di quella s'accende ». | | | | |
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| art | | | En affrontant la vie, il est souhaitable que mon seul adversaire soit un ange, mais dans l'effort artistique, il est vain de chercher un divin duelliste. Comment défier une parade de fleurs ? Même à une fleur, on peut s'intéresser en géomètre, en papillon ou en jardinier. Être attiré par une même soif de lumière et de couleurs ou compter ses pétales. | | | | |
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| art | | | Les photophores : « La littérature est une lampe du sacrifice, qui se consume pour éclairer » - Proust - ignorent, qu'un livre vaut surtout par la qualité de ses ombres et par leur fidélité à la seule source de lumière non-commune - son étoile. La lumière de salon, de place publique et même de laboratoire - tout quidam peut lui sacrifier son encre : sans belles ombres, la lumière n'est que grisaille, et l'encre - pâté. | | | | |
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| art | | | Avec les grands auteurs, on les sent portés par l'élan de leurs propres images ; avec les médiocres, on les voit porteurs anonymes des idées des autres. | | | | |
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| art | | | Jadis, quelques rares, belles et solitaires voix, majestueusement égales, pour chanter le vertige des profondeurs tragiques ou des hauteurs romantiques. Aujourd'hui, des hordes de voix hystériques, basses et grégaires, pour narrer des platitudes. | | | | |
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| art | | | Comment finit-on par s'attacher à la maxime, au détriment du récit ? - en ne gardant de l'opéra que le drame, de l'oratorio – que le mystère, et en se concentrant sur la cantate, puisque, dans ce qui est dramatique et mystérieux, seules comptent la musique et la voix, non diluées par la durée et l'action. | | | | |
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| art | | | Dans le choix de ses matériaux, l'écrivain ne peut, malheureusement, pas se contenter de ses rêves et se passer de faits, et donc snober le temps. S'occuper du futur, de toute évidence, relève de notre facette robotique ; il restent le passé étendu, le vertical, et le passé immédiat, l'horizontal, (le présent n'existant que dans notre sensibilité immémoriale), la culture ou la nature, la personnalité ou le mouton. S'écarter du second est l'une des contraintes qu'on doit s'imposer. | | | | |
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| art | | | Le seul art noble est l'art romantique, où l'émotion s'équilibre avec l'ironie dans une peinture d'un état d'âme. « L'art est, avant tout, un état d'âme »*** - Chagall - « Искусство - это прежде всего состояние души ». À la peinture, les abstraits opposent la divination. L'appel des formalistes - ne pas nommer l'objet, mais seulement le suggérer, est irrecevable. Quand on évite le bon objet, on tombe, fatalement, sur un autre. Et puisque toute relation et tout qualificatif peuvent et doivent se muer en objets à part, chercher des rapports et couleurs au détriment des objets est également sans objet. | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | La platitude des écrits émerge, chez les triviaux, à cause de l'équivalence entre ce qu'ils ont, ce qu'ils font et ce qu'ils sont, ces trois registres étant chez eux transparents et contenant des constantes communes. Et c'est de l'impossibilité de cette équivalence, chez les subtils, que surgit leur arbre dramatique, dont toutes les branches sont chargées d'inconnues individuelles. | | | | |
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| art | | | La naissance du culte de l'art : en communion avec la réalité, j'y découvre une merveille ; je tente de la décrire, avec des images communes – aucune sensation merveilleuse ne s'en dégage ; je fais appel aux images fraîches, poétiques, inouïes – une merveille en surgit, mais sans aucun lien immédiat avec la réalité ; je tente la même expérience, sans me référer à la réalité, et le résultat est le même ; je me détourne de la réalité, je me tourne vers mon âme, dans laquelle se reflète non seulement mon visage, mais l'univers entier. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le Quoi découle des contraintes, le Comment – du talent, le Pourquoi – de la noblesse. Et la facette fondamentale, le Qui, est peut-être, l’harmonie en puissance ou en étendue, de ces trois dimensions. Mais l’absence d’un seul de ces dons condamne à la platitude. | | | | |
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| art | | | Lorsqu'on ne peint que son regard et non pas les choses vues, on ne doit pas craindre la fuite et la perte de ses couleurs (Kafka). On n'écrit ni face à soi-même ni face aux choses - pour, dans les deux cas, n'animer que le vide de la vie - on écrit face à la vie du vide. Ou face à la mort, en faisant semblant de ne pas mourir, dans l'agonie du verbe. | | | | |
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| art | | | Les médiocres croient inaugurer une voie nouvelle, tout en s’agglutinant sur des sentiers battus ; le talent munit même ses pas intermédiaires d’une telle intensité inaugurale qu’ils soient perçus comme de vrais commencements, de vraies sources, de vraies initiations. | | | | |
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| art | | | Devant un chef-d’œuvre humain, l’admiration a deux composants – la vénération de l’outil divin et le plaisir, procuré par le talent humain ; le premier est dans la profondeur miraculeuse de nos fonctions vitales et spirituelles, le second – dans la hauteur de nos regards musicaux ou stylistiques. Vu sous l’angle du premier, « l’homme véritablement extraordinaire est le véritable homme ordinaire » - Kierkegaard. | | | | |
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| art | | | Avoir sa propre voix signifie deux choses : savoir composer ou interpréter de la musique et savoir créer son propre langage. Avoir la vocation d’artiste, l’invocation de rêveur, la provocation d’ironiste. | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | Pour exprimer sa personnalité, une certaine unité, ou fidélité à ses choix vitaux ou artistiques, est nécessaire. L’unité des choses évoquées (tenir à leur prix - le mouton), l’unité des jugements formulés (rester fidèle à une valeur prouvée - le robot), l’unité de l’intensité chantée (maîtriser tout l’axe de valeurs mouvantes – l’artiste). Chez tous, des contradictions de forme sont inévitables ; elles son involontaires et destituantes, chez les deux premiers, volontaires et justifiées - chez le troisième. | | | | |
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| art | | | L’un des buts de l’écriture est d’occulter le comparatif et rester en compagnie du seul superlatif. En exclure tes contemporains est une prévention pédagogique à recommander. Soli Deo auribus – aurait pu être ma devise (plagiée de Bach : Soli Deo gloria). Quand ton seul auditeur, interlocuteur muet, est un absolu inexistant, appelé Dieu, tu deviens bon Narcisse : « L’âme de philosophe contemple sa propre contemplation »** - Dante - « L’anima filosofante contempla il suo contemplare medesimo ». | | | | |
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| art | | | Toi, en tant qu’un ange, tu dois nourrir ton écriture au même degré qu’en tant qu’une bête. L’erreur serait de ne convoquer qu’une seule de ces facettes. Ce n’est pas la fausseté, qui en résulterait, mais la banalité. « Un homme très particulier est souvent écrivain ordinaire et vice versa »* - Chestov - « Очень оригинальный человек часто бывает банальным писателем и наоборот ». L’originalité d’un homme est dans un déséquilibre entre ses deux facettes ; l’originalité d’un écrivain – dans leur fusion harmonieuse. | | | | |
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| art | | | Si je ne m'adresse qu'aux oreilles, je finirai par aligner des notes au lieu de faire entendre ma voix, qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale. | | | | |
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| art | | | Le propre d'un son original est de se répandre en mille échos différents. Parce que le vrai original n'est que dans l'originel. | | | | |
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| art | | | Il ne suffit pas de renoncer aux grandes pensées et à ta présence dans ton écriture, pour soit pratiquer un art pur soit n'exhiber que des balivernes. En voici trois partisans : Flaubert - aucune métaphore et un métronome phonétique guidant les descriptions de boîtes d’allumettes ; J.Joyce : « Le son justifie les grands mots sur des choses banales » - « Big words for ordinary things on account of the sound » - l’illusion que le son vaut le sens ; Nabokov – un courant gracieux de métaphores et de mélodies sentimentales en tant que caresses de l’oreille. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, il y a trois composants – l’auteur, les choses et la manière d’exploiter celles-ci ; le style, c’est lorsque les choses sont le dernier élément, dans l’ordre décroissant d’importance. L’auteur fade peut sauver l’affaire, en possédant une belle manière ; mais sans belles manières, aucune majesté personnelle ne pourrait sauver de la platitude tout le reste. | | | | |
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| art | | | Le créateur, c’est la noblesse des contraintes, la liberté du talent, l’originalité du style ; donc, opposer le qui au quoi (les contraintes), au comment (le style), au pourquoi (la noblesse), est absurde. Cette opposition n’a de sens que chez les non-créateurs, chez ceux qui sont dépourvus de quelques-unes de ces trois facettes. | | | | |
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| art | | | Le signe et le sens chez l’écrivain : le médiocre ne maîtrise pas les signes et nous inonde de sens commun ; le délicat cisèle le signe, auquel chacun peut donner son sens individuel. | | | | |
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| art | | | L’originalité dans l’art : soit on l’a d’emblée, soit on ne l’aura jamais ; on ne peut ni la chercher ni la trouver. Je vois deux symptômes de la non-originalité : l’absence d’un bon filtrage (séparation du digne de l’indigne) ou d’un talent musical (traduction du bruit en musique). | | | | |
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| art | | | L’ordinateur n’a pas à s’excuser auprès de Gutenberg, à cause de la chute du prestige et de la diffusion du livre. Le problème est ailleurs : il y a, aujourd’hui, autant de talents qu’aux toutes autres époques, et même peut-être autant de désirs de bonnes lectures ; ce qui disparut, c’est l’originalité, la musique, la noblesse – bref, l’âme, aussi bien chez l’écrivant que chez le lisant. Là où jadis s’éployait le rêve, une raison pseudo-révoltée, pseudo-savante, pseudo-exceptionnelle remplit les pages monotones, robotiques, tournées vers l’actuel et ignorant l’éternel. | | | | |
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| art | | | L’échelle croissante de la qualité du style en littérature : la suite dans les idées de l’esprit, l’intonation de la voix du cœur, l’intensité des états d’âme. | | | | |
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| art | | | Dans le comment (le style) de l’artiste, l’intuition individuelle reconstitue le pourquoi (la noblesse) ; du pourquoi (le gain) de l’homme d’action, la rigueur commune déduit le comment (l’algorithme). | | | | |
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| art | | | Ta facette réelle, où dominent le calcul et la nécessité, reflète, tout de même, le miracle de la Création divine ; sur ta facette immatérielle, merveilleuse mais imaginaire, se gravent ou se peignent ton rêve et ta liberté. « On se peint dans son art mieux que dans sa vie même »*** - Suarès. | | | | |
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| art | | | Je pratique l’écriture des réponses (celle des questions est toujours entachée de banalités), mais leurs sources ne sont pas des questions (que chacun est libre d’inventer), mais l’excitation, un état d’âme suffisamment rare, mais universel ; la réponse, elle, est toujours personnelle. | | | | |
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| art | | | L’écriture, c’est la mise en musique de nos états d’âme, qui ne sont que de vagues tableaux. L’inverse : « L'écriture est la peinture de la voix » - Voltaire - c’est de la prosaïsation de la poésie, sa muséifaction, son aplatissement. L’écriture s'adresse plus souvent aux greniers ou, mieux, aux souterrains, où les hurlements et les soupirs ont la même épaisseur de pinceau. L'ennui de notre temps est que les hommes, n'ayant ni leur propre voix ni le talent d'en inventer une autre, se mettent à écrire. Il faut être mégalomane, pour bien écrire, mais ce don est interdit aux graphomanes. | | | | |
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| art | | | Progrès en écriture : écrire comme les autres parlent, décrire ce que tu vois dans le paysage de ton esprit, transcrire ce que tu entends dans le climat de ton âme. | | | | |
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| art | | | En écriture, le premier signe de l’originalité, c’est bien l’intensité. Mais elle ne sert à rien sans l’intelligence, t’ancrant dans l’universel, et sans la noblesse, ce souffle de l’individuel. | | | | |
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| art | | | Mon état d’âme - ce désir difforme, cette voix du Bien - sert de commencement pour le chanter ; mais, en le chantant, un autre désir, inspiré par la forme naissante, surgit, - une voix du Beau. Le rêve musicalisé, c’est la rencontre de ces deux voix. « Je te chercherai par mes désirs ; je te désirerai en te cherchant » - Anselme - « Quaeram te desirando, desiderem quaerando ». | | | | |
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| art | | | Dans l’art, la force ne t’apporte qu’une proportion plus grande dans le semblable ; c’est dans l’usage de ta faiblesse que tu crées une forme nouvelle, un relief plus original, une intensité plus vibrante. | | | | |
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| art | | | Jadis, le goût, le style, le talent d’un artiste libre généraient une œuvre d’art ; aujourd’hui, toutes les conditions formelles et significatives sont dictées aux esclaves, apprentis-écrivaillons, par l’actualité despotique. Et en qualité d’exécution, la machine finira bientôt par surclasser ces tâcherons interchangeables. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, l’homme ne formule que des vœux pieux, c’est l’auteur qui les exauce ; l’homme a un visage, l’auteur n’a qu’un masque, et tout masque est fabriqué par une machine – un terrible constat que doit admettre, humblement, l’auteur. Mais c’est l’homme qui entretient et perfectionne la machine, en lui inculquant ses sens. Toute communication directe entre l’auteur et l’homme banalise le message, avec l’illusion de le personnaliser. | | | | |
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| art | | | La première qualité d’un artiste, c’est le don de maintenir une grande intensité, à travers chaque œuvre et dans toutes ses œuvres. Chez Bach, on trouve tellement de lourdeurs monotones, comme chez Mozart – de légèretés inertielles, ce qui, inévitablement, aboutit à la platitude, mais Beethoven sait, partout, garder sa hauteur d’une intensité inébranlable. Mais, dans les meilleurs de leurs ouvrages, le génie des deux premiers est plus pur, plus noble, plus incompréhensible. Beethoven est un aliment, qui n’est pas irremplaçable, les autres – des excitants uniques. | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Rendre un climat convient à la musique, rendre un paysage – à la peinture ; la poésie devrait se concentrer sur le premier et ne confier au second que des cadres. Or, il y a trop de paysages, chez Dante, et pas assez de climats. Seul le romantisme se voua aux climats uniques et ardents ; mais l’art moderne, et même la philosophie, se tournèrent vers la reproduction de paysages mécaniques. | | | | |
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| art | | | Une œuvre, qu’elle soit méthodique ou chaotique, n’atteint à l’originalité qu’a posteriori ; inutile de la chercher a priori. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique – le jugement le plus pertinent partirait de la nature de l’arbre en tant que symbole de toute écriture. Dans le premier cas, on part d’un arbre prédéfini, réel ou intellectuel, dont on parcourt le cheminement, temporel ou spatial. Dans le second, la réalité spatio-temporelle est presque absente, on annonce la naissance de l’arbre personnel, en n’y exhibant que des fleurs qu’on munit d’indices vers le passé des racines sacrées et l’avenir des souches vermoulues. Le devenir mécanique ou le devenir organique. | | | | |
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| art | | | En quoi les plumes modernes sont-elles différentes de celles des millénaires qui nous précédèrent ? - le mépris solitaire se mua en indignation grégaire, la volonté de rester hors du temps disparut dans l’embrigadement en espace, la langue oublia ses recoins particuliers, pour se déferler dans des lieux communs, aux extases lyriques se substituèrent les excitations mécaniques. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le savoir passif (érigeant des contraintes) est plus utile que le savoir actif (dictant des objets et des jugements). Les bonnes contraintes : les sujets épuisés, les répétitions à éviter, les angles de vue indignes. Pour la qualité des commencements, cet épicentre de la hauteur et de la personnalité, le savoir actif ne sert presque à rien. | | | | |
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| art | | | La voix intemporelle de ton soi inconnu ne peut inspirer que tes commencements ; la voix du présent t’invite à l’inertie des développements ou au calcul des finalités. « L’essentiel de l’art se produit à l’instant de sa conception »* - B.Pasternak - « Самое важное в искусстве есть его возникновенье ». | | | | |
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| art | | | Devenir artiste, c’est avoir le courage de t’engager dans une impasse personnelle, sur laquelle la solitude te guide et les buts ne sont là que pour t’exciter par leur inaccessibilité. Les artisticules de masse se déferlent sur les voies communes, en compagnie des agents commerciaux et des garagistes. La confusion fait dire à Cioran : « À mesure que l’art s’enfonce dans l’impasse, les artistes se multiplient ». | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes d’écrivain : ceux qui sacrifient le Beau personnel au nom du Bien universel ; ceux qui abandonnent ce Bien pour ce Beau ; enfin ceux en cherchent l’équilibre et qui sont donc philosophes. Et c’est le talent qui munit ces deux dimensions de grandeur, de noblesse et de véracité. | | | | |
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| art | | | Seul l’auteur à forte personnalité, à firmament noble et à profondeur intelligente doit se mettre au fond de son œuvre ; l’audace adoptée par Chateaubriand et Stendhal et sagement déclinée par Hugo et Flaubert. Le tempérament russe enivrant poussa à cette audace Pouchkine, Tolstoï et Tsvétaeva, pour qu’on admire la grâce, la conscience morale ou la passion. | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | En négligent la finalité, l’artiste reste sans pourquoi ; en occultant le où et le quand, il renonce aux parcours ; et le qui libre et le quoi arbitraire, se limitent aux commencements. « L’art a un Parce que supérieur à tous les Pourquoi »** - Hugo. | | | | |
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| art | | | Le fond de tout écrivain est tapissé de valeurs, et celles-ci constituent, depuis longtemps, un thésaurus commun, complet et définitif. C’est seulement le choix fractal qui définit l’originalité du fond. La véritable originalité vient donc de la forme ; c’est elle qui est la cause, projetant ses effets sur le fond des valeurs. Kandinsky renverse, à tort, cette perspective : « L'aspiration de créer, dans l’esprit humain, une valeur nouvelle » - « Die Sehnsucht, im menschlichen Geist einen neuen Wert zu schaffen ». | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est pas l'absence des premiers qui me frustre dans la démocratie, mais l'absence d'écarts, de visages : des coordonnées, des numéros d'ordre, on déduit la totalité du titulaire. Le n -ème membre découle entièrement du n-1 -ème et du n+1 -ème et aucun n'a de curiosité pour son premier terme ni ne tend vers le dernier, vers ses limites. | | | | |
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| cité | | | On n'a jamais vu autant de sagesse qu'aujourd'hui. L'ennui, c'est que, d'individuelle et pulsionnelle, elle devint partout collective et mécanique. Et aucun espoir qu'un homme divin nouveau proclame inepte la sagesse du monde, c'est à dire du troupeau, et soit cru et suivi. | | | | |
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| cité | | | Ma liberté politique découle de l’écoute collective de la loi ; ma liberté économique – de la consultation de mon compte bancaire ; ma liberté éthique – des lieux de mes sacrifices ; ma liberté esthétique – de l’originalité de mes commencements. | | | | |
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| cité | | | Les calamités des siècles passés furent souvent dues aux coups de canif au contrat social, qui liait les puissants à la plèbe ; le roi mystifiait, le parlement jouait la comédie, le général bombait le torse. Et la recherche de la vérité y fut celle du bien. De nos jours, où peu s'en faut pour que le mensonge disparaisse définitivement de la scène publique, remplacé par d'odieuses vérités, tout le monde est persuadé, que tout dysfonctionnement vient des prétendues duperies ou cabales. Personne ne prête plus l'oreille à la voix du bien personnel, noyée dans le brouhaha des vérités collectives ; chacun est sûr de tenir sa vérité personnelle au bout de son droit, moyennant quelques devoirs monétaires au bien collectif. | | | | |
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| cité | | | Pour mettre à l'épreuve nos yeux et oreilles, les lendemains devraient se taire et le passé - être imprévisible. Plus on est sans voix, plus on prête l'oreille aux lendemains qui chantent. Plus les œillères enveloppent les yeux, plus la rétrospective devient diaphane. | | | | |
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| cité | | | Justification du culte de la résignation : plus les hommes se soumettent au règne du boutiquier, plus y gagnent la justice et l'égalité. Plus vil est le héros du jour, plus constructif est l'élan des jeunots. Plus gris est l'horizon des désirs, plus de couleurs offre le terre-à-terre des actes. | | | | |
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| cité | | | Le progrès palpable de notre société : l'accumulation cède le pas à la capitalisation, avec un taux de pénétration des âmes à valeur ajoutée jamais atteint. Les méfaits du progrès : le micro fit taire les Voix d'ailleurs, le train fit déblayer les Voies impénétrables. | | | | |
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| cité | | | La santé d'une nation se reconnaît dans la similitude des voix rebelle et conservatrice. Quand le mutin est plus flamboyant, la nation est jeune. Quand le conformiste éclipse les factieux, c'en est fini de la fécondité de la nation. La rébellion, c'est la mauvaise herbe, la grégarité, ce n'est que du fourrage, jusqu'au lendemain, qui renonça d'être radieux. Un conservatisme sain serait celui qui ne chercherait pas des époques à imiter, mais des signes intemporels : « Le vrai conservatisme oppose le temps à l'éternité » - Berdiaev - « Истинный консерватизм есть борьба вечности с временем ». | | | | |
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| cité | | | Le détachement de l'histoire est signe d'une forte personnalité ou d'une lamentable société. | | | | |
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| cité | | | La liberté, tout en étant une notion sans épaisseur, présente tout de même un certain intérêt en tant qu'une intersection assez équilibrée entre le bon, le beau et le vrai. Mais autant les dimensions éthique et esthétique sont assez claires, la dimension intellectuelle est source d'ambigüités : la liberté n'y est pas une franche indépendance, mais la lucidité de ses profonds emprunts et de ses originalités hautes. | | | | |
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| cité | | | L'individualisme est à l'origine des monstruosités du siècle dernier, individualisme du héros ou individualisme du fourbe. C'est la démocratie qui l'emporte, c'est-à-dire le collectivisme, celui de l'espèce la plus grégaire, du marchand. | | | | |
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| cité | | | La voix grégaire : une révolte collective pour favoriser l'individu actuel ; la voix aristocratique : la résignation individuelle pour se retrouver dans un collectif inactuel. | | | | |
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| cité | | | Les élus, aujourd'hui, c'est le troupeau. Les appelés, en revanche, entendant, mais ne comptant pas des voix, devinrent rares. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie : la contrainte de cacher son visage rebelle ; la démocratie : la liberté d'afficher les masques du mouton prônés par l'opinion publique. | | | | |
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| cité | | | La négation, jadis nimbée d'audace et d'originalité, devint vulgaire, dans une société tolérante. Les seules astuces logiques du rebelle restent : la traduction en variables de tout terme terminal et l'évaluation dans l'inexistentiel de ce qui tendait vers l'universel. | | | | |
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| cité | | | Face à la détermination du State Department et du Pentagone, l'Européen se lamente, qu'aucune voix forte et commune ne retentisse de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais la voix européenne, jadis, se réduisait à l'âme, au frisson des cordes éthique, esthétique et mystique. Elles ne vibrent plus ; et dans le brouhaha monocorde économique, qui seul atteint aujourd'hui les oreilles, seule compte l'intensité boursière. | | | | |
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| cité | | | Le contraire de liberté s'appelle passion ; il n'y a pas de liberté spirituelle - qui est toute de passion - la seule liberté respectable est la liberté politique. Le rêve silencieux, cette source de toute passion asservissante, est étouffé par le calcul libérateur et bavard. Lu à la porte d'une chambre d'hôtel ce magnifique écriteau, adressé aux femmes de ménage et exprimant une énigmatique et profonde sagesse : « Le rêve achevé, la voiX est libre » ! | | | | |
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| cité | | | La bonne raison, beaucoup plus que l'échine, fléchit aujourd'hui, chez l'esclave moderne, qui se croit le plus libre ; le tableau de Montaigne : « Ma raison n'est pas duite à se courber, ce sont mes genoux » - s'inversa. | | | | |
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| cité | | | La liberté : dans ton mental, distinguer l'inertie (expérience, langage, intérêts) de la pulsion initiale (déracinement, degrés zéro, pureté) ; une fois la distinction faite, même une décision grégaire devient libre ; sans elle, même le choix le plus original ou loufoque peut être servile. | | | | |
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| cité | | | Le règne du troupeau assagit les loups et abêtit les moutons. Ceux-ci s'imaginent libres et individualistes ; ceux-là s'imaginent méritants et vertueux. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie se présente toujours comme une exception, mais les calamités afférentes s'avèrent très rapidement être une règle. La démocratie, même des exceptions sait faire une règle ; mais ce bienfait social, appliqué à l'homme, en fait un robot, ce qui est surtout une calamité pour un créateur, qui est toujours un tyran. | | | | |
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| cité | | | Dans toutes les équations vitales, l'homme vaut soit zéro soit l'infini, mais il se confia, entièrement, aux équations sociales, où sa valeur n'est que la valeur par défaut de toute la multitude. Même cette arithmétique est supplantée, de nos jours, par une redoutable algèbre, où d'occultes et interchangeables inconnues masquent toute valeur humaine. | | | | |
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| cité | | | Oui, la franchise appartient à la liberté, et le mensonge – à l'esclavage : mais ce qu'on exhibe dans la liberté, ce sont de plats lieux communs, tandis que, dans une tyrannie, derrière le mensonge commun vibrent des vérités personnelles et viscérales. | | | | |
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| cité | | | Deux types de quête opposés : navigation au gré des courants ou attente d'un souffle. « En politique, ne réussit que celui qui met la voile où le vent souffle, jamais celui qui prétend souffler dans les voiles mises » - Machado - « En política sólo triunfa quien pone la vela donde sopla el aire, jamás quien pretende que sople el aire donde pone la vela ». | | | | |
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| cité | | | La raison principale de l'extinction progressive du grand art est dans la réponse à cette question : qui peut, veut et doit se porter juge des œuvres d'art ? La réponse, donnée et acceptée par tout le monde, est – la foule. L'effet pernicieux de cette résignation est la transformation en foule de ceux, qui formaient jadis une élite. Et le besoin même de juges vint achever l'esprit libre du créateur, qui, jadis, tout en écoutant l'avis d'un aréopage restreint, ne suivait que sa propre voix. Les grands s'acoquinent avec les médiocres et finissent par ne plus en être discernables. « Le socialisme achète la remontée de la platitude par le prix de l'effondrement des hauteurs » - Berdiaev - « Социализм покупает подъём равнин ценой исчезновения вершин » - le capitalisme pratique le même troc. | | | | |
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| cité | | | L'avenir du nationalisme : il sera réduit à la manière d'éternuer, à la place du fromage dans un repas complet, à la langue de sa gazette. | | | | |
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| cité | | | Ce siècle est persuadé, que le monde se décolore. Mais c'est sa propre vue qui baisse. | | | | |
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| cité | | | Dans un régime totalitaire, il y a plus de diversité d'avis que dans une démocratie, puisque l'axe malheur-bonheur est beaucoup plus vaste que l'axe échec-réussite. | | | | |
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| cité | | | C’est la rareté qui désigne les hommes d’exception : dans une société primitive, ce sont des hommes de volonté, dans une société évoluée – des hommes d’instinct ; l’horreur de la première et l’ennui de la seconde, c’est qu’y domine l’homme-règle. | | | | |
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| cité | | | Il n’y a plus de tyrans individuels, avec une tyrannie imposée, mais un nouveau tyran, collectif celui-là, s’y est substitué – le public, son opinion, son jugement – une tyrannie involontaire, acceptée de bon cœur par toutes les élites. Tout y est évalué en chiffres – nombre de juges, de lecteurs, d’auditeurs, tirages d’impression, bilan des ventes. « Se soumettre au pouvoir ? Au peuple ? Ça revient au même » - Pouchkine - « Зависеть от властей, зависеть от народа — Не всё ли нам равно? ». | | | | |
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| cité | | | Si tu veux te battre pour une forme collective, que sont la liberté et l’égalité, trouve-lui un fond personnel ; mais la fraternité, elle, n’est qu’un fond personnel, auquel tu dois trouver une forme collective, si tu veux échapper à la solitude. « On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même » - R.Char. | | | | |
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| cité | | | Les élites se maintenaient grâce aux poètes et aux philosophes qui en constituaient la quintessence ; leurs valeurs furent inaccessibles aux ploucs, ce qui en empêchait l’invasion de la scène étroite et discrète. Mais depuis que les élites modernes ne comprennent que des journalistes et que la scène élective devint scène collective, l’élite et la masse devinrent indiscernables. « L’élite disparaîtra, quand sa pensée aura pénétré le corps du nombre » - A.Suarès. | | | | |
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| cité | | | Que les hommes préfèrent gueuler sur les forums, plutôt que se taire dans des cloîtres est la meilleure garantie des libertés civiles. « Partout s’amasser, partout se rameuter, partout se décharger du destin pour se précipiter dans la tiédeur du troupeau ! » - H.Hesse - « Überall Gemeinsamkeit, überall Zusammenhocken, überall Abladen des Schicksals und Flucht in warme Herdennähe ! » - mais imagine la multiplication de stylites, la recherche passionnée de sa propre voix, la manipulation abusive du feu, et tu comprendras la chance bénéfique de vivre dans ta société ! | | | | |
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| cité | | | Une démocratie est la séparation de l’espace vital des hommes en deux zones, également respectées, - la loi de cohésion, régissant les rapports entre les hommes, et l’arbitraire d’expression, où le talent individuel s’éploie, sans enfreindre la liberté des autres. Il est absurde de dénoncer, au nom de l’arbitraire de la partie, la loi du tout. | | | | |
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| cité | | | Le moi, en tant qu’acteur principal dans l’écriture, n’apparaît qu’au siècle des Lumières ; pourtant il renonce à propager des lumières communes et se consacre à la peinture de ses propres ombres. C’est la liberté qui personnalise le moi ; la liberté abstraite engendre la noblesse concrète, non-héritable. | | | | |
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| cité | | | On n’a jamais vu un homme qui éviterait de monter sur les tréteaux pour éviter de devenir charlatan ; mais quelles hordes de charlatans avérés y montent ! | | | | |
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| doute | | | Tremper sa plume dans un encrier trop clair signifie pour certains préconiser la clarté. | | | | |
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| doute | | | Je préfère les ténèbres à la lumière, car lumière veut dire mouvement, reflet, sens de l'ombre. Seules les ténèbres préservent la valeur de ce qui n'est regardé par personne. Que d'autres pensent, que « L'homme ordinaire projette de l'ombre ; le génie projette la lumière » - G.Steiner - « The ordinary man casts a shadow ; the genius casts light » - tout génie a un stock de belles ombres, que ne voient que ceux qui sont à l'aise dans le noir. « Le génie maîtrise le chaos, seuls les sots tiennent à l'ordre »** - Einstein - « Genies beherrschen das Chaos, nur Dumme halten Ordnung ». | | | | |
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| doute | | | Ce que je cherche est absurde, ce que je trouve est lumineux (« je suis ce que je cherche » - Hölderlin - « Was ich suche, ist alles » ! Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve » - j'invente ! - ce que je crée m'apprend ce qu'est la création). La recherche même est diabolique comme activité (ressource d'algorithmes), divine comme objet (source de rythmes). La mise en hauteur de la recherche, la mise en couleur des trouvailles - recettes pour les yeux, redoutant le terre-à-terre et la grisaille. | | | | |
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| doute | | | Dans l'écriture, la fausse clarté est plus bête que la vraie obscurité. Il ne faut pas rendre la chose plus nette que ne la voit mon regard. La bonne écriture part d'une soif ; et la clarté est la voix du repu : ce qui est bien digéré s'exprimerait en termes clairs. L'honnêteté et la netteté ne sont que de pâles lumières, ne valant pas grand-chose sans un beau jeu de mes ombres dans un Ouvert ; si j'échoue à les incorporer à ma pensée, celle-ci ne sera que claire, c'est à dire fermée. | | | | |
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| doute | | | Dans ma Caverne du nécessaire, la lumière du possible me fait admirer les ombres de l'impossible. À R.Char, l’impossible sert de lanterne ; à Derrida - de matériau : « La seule invention possible, l'invention impossible ». | | | | |
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| doute | | | Mon visage ne se donne ni au discours ni aux couleurs ni à la musique. La première sensation est celle d'un voile, que je cherche à rendre le plus fidèle possible. Du maximum de la fidélité seconde naît le seul décalque crédible - le masque. « C'est lorsqu'il parle en son nom propre que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque, et il se dévoilera »** - Wilde - « Man is least himself when he talks in his own person. Give him a mask, and he will tell you the truth ». | | | | |
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| doute | | | Mon écrit, pour rendre mon regard, passe, hélas, par le double filtre de la raison et de la langue ; et le résultat, ce n'est pas mon visage, mais son pâle reflet, à contrecœur. On vit dans l'éthique, on conçoit dans le mystique, on évalue dans l'esthétique et l'on écrit dans le pragmatique. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu surgit de la nature, et le soi connu provient de la culture. Le second formule des problèmes et en cherche des solutions ; le premier en garde le mystère, dont l'absence trahit le poids du troupeau et témoigne du manque de personnalité. | | | | |
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| doute | | | Le visage est toujours problématique ; la parole sans grâce le réduit au grade de solution lisible, la parole inspirée en fait un mystère visible. La lumière de la parole est dans le soi inconnu, l'inspirateur, et les ombres se forment par le soi connu, le créateur. Le bonheur - dédier mon mot à un visage, qui en devient vivant, tout en restant incompréhensible : « Écrire, c'est affronter un visage inconnu » - Jabès. | | | | |
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| doute | | | Leurs théories du soupçon ou du déguisement partent de l'hypothèse d'une authenticité possible, dans le verbe ou dans le geste, qui rendraient fidèlement notre moi, habituellement inavouable ou indépistable. Authenticité impossible, car seule l'invention-création (que Valéry appellerait transformation, car toute création est de la traduction, ce qui suppose un original à transformer) est le vrai visage de l'homme, la visagéifiction. La seule vraie différence entre artiste et mouton-robot est dans les deux acceptions du terme de modèle : le second reproduit le modèle courant, le premier en crée une représentation nouvelle. | | | | |
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| doute | | | Le seul moyen (d'essayer) de me connaître moi-même est de peindre mon image, mais « le portrait que j'ai de moi est aussi peu Moi, que le portrait que j'ai de toi »*** - Valéry. Et seuls les Narcisse nés trouvent un bon lac, pour que les yeux de l'âme puissent se passer du pinceau de l'esprit. | | | | |
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| doute | | | L'invention est un outil pédagogique plus efficace que le hasard, et les mythes nous forment beaucoup mieux que les fumeuses leçons d'Histoire. « L'histoire n'est que l'art d'établir la préméditation des tuiles qui tombent » - A.Karr. En répertoriant des bosses, elle nous pousse, toutefois, à la méditation, qui rend, en fin de compte, tout passé imprévisible et tout avenir sans originalité. | | | | |
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| doute | | | Entre le connu résolu et l'inconnu mystérieux traîne l'absurde sans visage, que les profonds ou les hautains transposent facilement vers leurs apanages respectifs. Les plats ou les médiocres s'y vautrent et en font leur vie. | | | | |
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| doute | | | Sans maîtriser les lumières primordiales du sens, ils prennent mes jeux d'ombres du pressentiment pour de la noirceur du ressentiment ; en plus, dans mes réflexions spéculatives il y a si peu de réflexions spéculaires. | | | | |
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| doute | | | Il est impossible de jouer à cache-cache avec ce qui nous bouleverse de l'intérieur ; aucune révélation de notre moi, due à la sincérité ou à la perspicacité, n'est sérieuse ni intéressante. Celui qui, néanmoins, y croit, parle de recherche de la vérité et finit par tomber sur ce que trouve n'importe quel sot sans le moindre effort d'authenticité ou d'imagination. Seule une libre invention est capable de rendre quelques traits de notre visage, et encore… | | | | |
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| doute | | | Un jour on comprend, qu'aucune voix divine n'anime l'univers, que même son bruit ne porte aucun message ; on ne s'abandonne plus à son ouïe, on se fait regard ; d'entendeur on devient compositeur ou interprète ; c'est dans la naissance de ma musique à moi que je finis par reconnaître le créateur : « Dieu est mort ; traduisez : Dieu, c'est moi »** - Lacoue-Labarthe. | | | | |
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| doute | | | N'avoir que les yeux, pour voir, rend aveugle dans le noir. Mais seuls ceux qui les ont savent, que s'en passer permet de découvrir les plus belles des couleurs. « L'essentiel est invisible avec les yeux »* - Saint Exupéry. Le noir préserve, c'est le gris qui tue. « Seul l'azur est inépuisable » - Akhmatova - « Неистощима только синева ». | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, ce sont nos prix, nos valeurs, nos fonctions ; le soi inconnu, ce sont nos invariants, nos vecteurs en dimensions cachées, nos singularités sans coordonnées, notre noyau toujours annihilé, plus pur que le soi pur. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c'est surtout notre visage ; mais le soi inconnu, peut-être, ne peut avoir que des hypostases (comme le moi pur - reines Ich - de Fichte ou Husserl). | | | | |
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| doute | | | Ce qui doit être Ouvert en nous, c'est notre désir, plutôt que notre regard, dont les frontières, verbales ou mentales, sont condamnées à nous appartenir. Et, au lieu d'y propager les lumières des autres, il vaut mieux y porter ses propres ombres. Corrections à apporter à Hölderlin : « Être une lumière ouverte, pour le regard ouvert » - « Dem offenen Blick offen der Leuchtende sein ». | | | | |
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| doute | | | Les plus obtus des hommes prétendent, que nos désirs sont aussi prédéterminés par des causes, que les orbites des astres. À voir les orbites interchangeables de nos contemporains, on est tenté de donner raison à cette ineptie. | | | | |
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| doute | | | La négation est le lot des esprits faibles ; elle est une épigonie au signe opposé – la même importance accordée aux avis des autres. Le bon nihiliste méprise la négation ; il prône le oui à sa propre audace de fonder ses propres origines à la pensée, au sentiment, au regard. | | | | |
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| doute | | | La raison fournit un système de notation ou de signes ; elle n'a pas de voix propre. Les négations de la raison, que sont le charlatanisme, la superstition ou le fanatisme, prétendent émettre une voix inouïe, appuyée sur des signes inaudibles. Mais la poésie applique les notes de la raison, pour produire de la musique, qui est au-dessus de toute voix. | | | | |
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| doute | | | Dès que tu crois être en communication directe avec ton meilleur soi, le soi inconnu, pense au mot augustinien : « Si tu le comprends, ce n'est pas Dieu » - « Si enim comprehendis, non est Deus » - laisse les meilleures voix à leur miraculeuse inexistence. | | | | |
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| doute | | | C'est l'anonymat de mes clartés ou obscurités qui les rend dignes de mes recherches. Les noms définitifs ne fixent souvent que des clartés pétrifiées ou des obscurités sans essor. On reconnaît une intelligence par sa faculté de manipuler de l'innommé, se décomposant d'après le caprice des concepts et des contraintes. Sortir une chose de l'ordinaire est plus difficile que de la tirer de l'inconnu. | | | | |
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| doute | | | Les ténèbres, qui, dans la Création, précédèrent la lumière, n'ont rien à voir avec les ténèbres, qui, seules, reflètent et interprètent mon âme. La lumière nécessaire est aux autres, et les ombres possibles sont à moi. Où butiner et où créer ? - même le travail devrait être de la lumière, mais pour mieux rendre mes ombres. On crée parmi les ombres du fond, jetées par la lumière des formes. La raison lumineuse ne suit que la voie de la vérité ; la musique ombrageuse ne suit que la voix du rêve. | | | | |
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| doute | | | J'ai beau m'évertuer en inventant du possible, je n'arrive jamais à la profondeur du nécessaire divin ou à la hauteur de mon propre suffisant. Il faut inventer de l'impossible, pour atteindre à de la grandeur. | | | | |
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| doute | | | Le mot et le regard sont d'autant plus grands, que même des muets et des aveugles pourraient les maîtriser : « L'aveugle garde le regard comme le muet la parole - l'un et l'autre dépositaires de l'invisible, de l'indicible - gardiens infirmes du rien »* - Jabès. La part de l'œil, de la bouche ou de l'oreille - dans le regard, le mot ou le son - est presque insignifiante à côté de ce qu'apportent l'âme, le visage ou la cervelle. L'infirmité de la conscience - manquer de doigt vengeur, se sentir près d'un banc des accusés. | | | | |
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| doute | | | Il y a deux types de raseurs de plume : qui narrent respectivement ce que font les terrestres ou ce que feraient les extra-terrestres - les moutons ou les robots. Pourtant, il y a tant de belles choses humaines qui n'existent pas. « J'écris au sujet de ce que je n'ai ni vu, ni éprouvé, ni appris d'autrui, et en outre de ce qui n'existe en aucune façon et ne peut absolument pas exister »*** - Lucien. Enfin quelqu'un, qui veut, qu'on aperçoive, lise ou devine son visage mystérieux (le regard - je suis ! - intemporel), plutôt que les choses vues (varia a me cogitantur - que de choses je comprends ! - a posteriori), problématiques ou résolues (cogito - je comprends ! - a priori) ! | | | | |
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| doute | | | Le regard, c'est mon visage, muni de ma voix et laissant un écho sur les choses. Le haut regard est celui qui, par une concentration inverse, permet de reconstituer, avec ses traits épars, - un visage. | | | | |
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| doute | | | La partie visible de l'être est suffisamment explorée par nos représentations (seuls les parasites universitaires continuent à y fouiller et à y nager) ; il faudrait ne s'occuper que de sa partie invisible, qui aurait pour contenu - l'intensité, et pour forme - la métaphore. En revanche, se tourner vers le devenir, s'appesantir sur le temps, ne promet rien de nouveau ni d'original ; la philosophie est une réflexion sur l'intemporel, sur l'invariant, sur le langagier et, surtout aujourd'hui, - sur l'invisible. | | | | |
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| doute | | | Les deux yeux, prenant appui par le cerveau, produisent une seule vue ; associés à l'esprit - une seule voie ; alliés aux deux oreilles - une seule vie ; fusionnés avec l'âme - une seule voix. | | | | |
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| doute | | | Le mystère de l'homme n'est pas dans l'obscurité, ni dans une union entre une obscurité et une clarté, mais dans ces deux merveilles : la belle clarté de son esprit et la belle obscurité de son âme. La première a son langage et la seconde - ses frissons. | | | | |
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| doute | | | Le souffle, les couleurs et les rythmes se moquent de clarté, mais ils ne naissent qu'à travers toi-même ! Ne te presse pas à voir clair et à te détourner de toi-même : « Comment voir clair ? En renonçant à regarder à travers toi-même » - Tchaadaev. | | | | |
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| doute | | | La bonne musique naît des gammes larges, elle est la démesure par rapport à la musique des autres ; si je cherche la mesure platonicienne dans la finalité, dans l'égale distance entre l'exagération et l'inachèvement, entre l'excès et le défaut, je risque fort de me retrouver dans la platitude ; je dois composer au nom des commencements hyperboliques, c'est à dire des rythmes de mes sources. « L'exagération doit être continue » - Flaubert. | | | | |
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| doute | | | La lumière est commune à tous, je ne me singularise que par mes ombres. La lumière explique, et l'ombre exprime, donc dans : « Toutes les ombres d'un homme expliquent la forme de l'homme et en même temps la caverne, le feu, et la place même de l'homme enchaîné » - Alain – il faut changer de verbe. La caverne et les chaînes sont des contraintes, orientant mes ombres, et le feu en dicte l'intensité. | | | | |
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| doute | | | Toutes les certitudes sont collectives ; mes contraintes devraient les exclure de ma voix, si je la veux originale ; c'est ainsi que je découvre, que mon fond n'est tapissé ni de mots ni d'idées ni d'images articulés, mais d'un élan indicible vers l'inconnu : « Celui qui vise quelque chose d'infini ignore ce qu'il vise » - F.Schlegel - « Wer etwas Unendliches will, der weiß nicht, was er will ». | | | | |
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| doute | | | Nous sommes face à la même réalité, nous disposons du même vocabulaire, de la même logique, de la même intelligence, mais les uns veulent en rendre le bruit, le plus fidèlement possible, et les autres cherchent à en extraire la musique sous-jacente, pleine d'inconnues. Les uns produisent un tableau figé, où tout est constant et commun, et les autres s'expriment en arbre, qui croît, s'entrelace avec mes propres branches ouvertes, annonce une vie nouvelle, unifiée, imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Je compose des ombres, sans pouvoir identifier ou développer la lumière et en enveloppant, jalousement, les choses, qui les projettent. L'expérience montre, que prétendre connaître les coordonnées de l'astre ou les contours des objets nous rend transparents, c'est à dire sans visage ni ombre. | | | | |
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| doute | | | Banalement, je tends vers la lumière, mais c’est pour mieux projeter mes propres ombres. Surtout, aux lieux, où il n’y aurait pas d’ombres des autres – aux Plus Déserts Lieux ! | | | | |
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| doute | | | Je peux échafauder, comme tous les frimeurs, les premières des questions, mais je ne prouve ma personnalité qu’en inventant les dernières des réponses. | | | | |
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| doute | | | Être ou devenir ce que je suis : dans le premier cas, je ne fais qu’écouter mes sens et en vivre la merveille ou la béatitude ; dans le second, j’écoute la voix de mon soi inconnu, m’invitant à créer de l’invisible, de l’ineffable, de l’impossible. Donc, le contraire du sois ce que tu es, ce n’est ni dissimulation ni imposture, mais la création, c’est-à-dire le deviens ce que tu es. | | | | |
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| doute | | | Malgré tant de véhémentes proclamations en faveur du doute, le camp de douteurs n’existe pas ; tous les hommes ont le même taux de doutes et de certitudes. Le vrai contraire du doute niant est le goût acquiesçant et qui engendre nos propres commencements, sans trop tenir à réfuter les avis des autres, cette minable fonction du doute. | | | | |
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| doute | | | Écrire, c’est – qu’on le veuille ou pas – laisser des traces, ce qui dérange mon refus de copies ou d’imitation. Heureusement, les plus significatives de mes traces sont des traces de ce qui n’existe pas. | | | | |
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| doute | | | Ceux qui vivent de et dans la lumière humaine et ne produisent que de la lumière modérée finissent dans la grisaille commune. Attiré par la lumière divine, le poète peint ses ténèbres inimitables, exaltées et ascendantes. Je ne suis pas fier de ces lignes baudelairiennes, aux valeurs inversées. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent nihilisme la proclamation que ni Dieu ni la morale ni le bon sens ne contrôlent plus la pensée, et qu’il faille se soumettre à l’absurdité de l’existence. La source de ma pensée et de ma musique est mon soi inconnu, qui me souffle le sens exaltant de ma vie ; et l’écoute de ce souffle me remplace toute recherche du divin extérieur ou d’un Bien normalisé. Mon Vrai rejoindrait l’universel, mais mon Beau ne traduirait que ce souffle unique. Voilà le nihilisme qui me rendit à moi-même. | | | | |
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| doute | | | Comme la vue aide à former mon regard sur l’invisible, l’ouïe devrait servir à entendre mon soi inconnu. « La voix de mon soi connu doit devenir celle de mon soi inconnu » - S.Freud - « Wo es war, soll ich werden ». | | | | |
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| doute | | | Là où mon regard est absent, toutes mes négations sont fades ; et c’est la première de mes contraintes – ne m’impliquer que dans le divin, dans l’intensité de mon acquiescement. « Que ma seule négation soit de regarder ailleurs ! »*** - Nietzsche - « Wegsehen sei meine einzige Verneinung ! ». La négation n'a de sens qu'en tant que position, tandis que la résignation ne vaut qu'en tant que pose. La résignation a donc plus de ressources en expressivité, comme la négation - de sources d'ennui. Mais, en restant dans l'immédiat, « l'acquiescement éclaire le visage, le refus lui donne la beauté » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | L’homme thésaurise ou se dépense. Le rêveur emmagasine toute lumière qui atteint ses yeux, sa peau ou son esprit ; il émet des ombres de son âme. Le créateur est éponge du clair et fontaine de l’obscur. Ses clartés sont empruntées ; ses obscurités, il les garde en propre. Le conformiste fait l’inverse. | | | | |
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| doute | | | Le savoir, assurant tes performances (à défaut des compétences) devint si commun, que les différences avec les esprits des autres cessèrent d’être capitales. En revanche, le gouffre entre tes soi connu et soi inconnu reste aussi infranchissable. « Il se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui » - Montaigne. Ici, c'est le géomètre qui mesure les distances, en unités d'empathie (Einfühlung) ; là-bas - l'ignorant que nous n'avouons pas être, devant autrui, pour préserver notre narcissisme ou notre sympathie pour notre soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Les mystères sont universels et éternels, et les secrets sont individuels et passagers ; les secrets se dévoilent par le bon sens, et les mystères se chantent par l’art. D’où la bêtise de Proust, qui veut que l’art soit le seul révélateur de l’éternel secret de chacun. | | | | |
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| doute | | | Pour appuyer sa vision de l'éternel retour, Nietzsche voit un sablier, qu'on retournerait après chaque tour temporel. Moi, je prendrais un cadran solaire, méprisant la lumière, jouant de mes ombres, devenant altimètre. J'y effacerais les chiffres et éliminerais les aiguilles, pour lire la haute musique de mon espace intérieur au lieu du bruit profond du temps extérieur. La musique n'a pas besoin de sable, elle s'éploie dans le temps, tout en étant ambassadrice de l'éternité. Donc, ni sablier ni marteau, mais la lyre, comme le dit ailleurs l'auteur lui-même. | | | | |
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| doute | | | Toutes les vérités, que la connaissance objective, c’est-à-dire la science, t’apporte, appartiennent à l’espèce et ne contribue presque en rien au contenu de ta personnalité. On ne forge celle-ci qu’avec nos goûts et notre foi indémontrables. « L’homme est ce qu’il croit »* - Tchékhov - « Человек — это то, во что он верит ». | | | | |
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| doute | | | Les matérialistes fabriquent des lumières compréhensibles ; les idéalistes ne quittent pas des yeux les lumières incompréhensibles ; les nihilistes savent, que toute lumière est commune, et qu’on n’atteint à l’originalité que par la qualité de ses ombres. | | | | |
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| doute | | | J’aime le Moyen-Âge des lettres, auxquelles ne s’intéressaient que les moines, les poètes et les Princes ; ces lettres se présentaient sous la forme des ombres, douces, chevaleresques ou mystiques. Avec le déferlement des Lumières, les lettres se mirent au service social, didactique. Mais toute lumière finit par devenir commune, tandis que les ombres gardent leur éternité individuelle. | | | | |
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| doute | | | En mathématique, on part du défini ; en musique, on vise l’infini. En mathématique, on prouve ; en musique, on éprouve. En mathématique, on est universel ; en musique, on est individuel. | | | | |
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| doute | | | Les lumières courantes – du Soleil ou de la raison – sont naturelles, largement collectives, elles éclairent notre vie réelle ; le sacré est une lumière artificielle, personnelle ou fraternelle, permettant de jeter des ombres sur notre vie de rêve. | | | | |
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| doute | | | Être soi-même s’adresse à mon soi connu. Le soi inconnu n’a pas de langage à lui, et il ne peut donc se manifester ni par l’acte ni par la pensée ni par le style, il n’est qu’une source de mes valeurs éthiques et esthétiques. Mais à tout ce qu’il souffle peut se substituer la routine du soi connu ; l’être originaire et original, chez la plupart des hommes, est évincé par l’étant social et passager. L’essence de l’être est globalement irreprésentable ; sa partie représentée s’appelle l’étant. Donc, le bon slogan serait – écoute ton être ! « Ton épanouissement – la représentation de ton essence, en suivant le commandement : soi toi-même » - H.Hesse - « Deine Entfaltung – die Darstellung des eigenen Wesens nach dem Gebot : Sei Du Selbst » - dans les Commandements, il faut passer du verbe au nom. | | | | |
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| doute | | | Je cherche ce qui serait encore plus bête que renonce à ton soi ! et je trouve sois toi-même ! Tout homme a quatre hypostases, et rester soi-même peut vouloir dire, respectivement : abaisse-toi, hisse-toi, sois tel que la nature t’a fait, sois solidaire de ta tribu. Dans tous les cas, ton meilleur soi, le soi inconnu, est perdant – en intensité, en créativité, en hauteur, en noblesse, en originalité. | | | | |
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| doute | | | La philosophie peut suivre la raison ou l’âme. La raison étant largement universelle, la première de ces philosophies est commune, se résume et se consomme facilement. Mais les âmes sont, toutes, différentes ; et la seconde des philosophies est essentiellement personnelle et se réduit souvent à la peinture des états d’âme incomparables. La première ignore l’âme ; la seconde méprise la raison. | | | | |
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| doute | | | Chronologiquement, notre vie traverse trois étapes, en fonction du rôle qu’y joue le doute : l’introduction, la contemplation, la création – une croyance en ordre universel, des images du chaos ambiant troublant, une invention d’un ordre particulier, personnel, harmonieux, divin. | | | | |
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| doute | | | Une vision du monde s’appuie sur le connu, l’inconnu, l’inconnaissable. Chez l’homme de la rue, elle se réduit à l’inconnu ; chez le scientifique, démuni d’âme, - au connu. Mais tout ce qui est universellement connu, fixe, est commun ; et la vision du monde ne vaut que par sa facette personnelle. La part de l’inconnu ne traduit que notre ignorance, tandis que l’inconnaissable, reconnu comme tel même par les scientifiques, est le seul support valable d’une vision, à la fois poétique et philosophique. | | | | |
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| doute | | | Sur certains visages je ne lis qu’une lumière ; sur les autres – que des ombres. Je peux respecter les premiers, mais je ne peux aimer que les seconds. | | | | |
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| doute | | | La lumière (presque toujours commune) n’aura jamais la puissance et l’originalité des ombres ; les mots sont des ombres, et les idées – des lumières à fonction instrumentale auxiliaire. | | | | |
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| doute | | | Le scientifique passe le plus clair de sont temps au milieu des questions (auxquelles on associera, tôt ou tard, des réponses uniques, communes) ; l’artiste exhibe surtout des réponses (auxquelles chacun cherchera à associer sa propre question). | | | | |
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| doute | | | Tous les douteurs sont des artisans impassibles ; l’artiste déclame et proclame, avec passion, les dogmes de son tempérament et de son goût. « Je suis l’instant, portant sa lumière à l’éternité… Je suis un Oui… Je suis l’extase… » - Scriabine - « Я миг, освещающий вечность... Я утверждение... Я экстаз » - profite, plutôt, de toute lumière commune pour projeter tes ombres uniques. | | | | |
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| doute | | | La lumière des idées, et même celle des sentiments, est ou devient commune ; ne sont particulières que les ombres. La lumière n’est qu’un outil ; le créateur crée ses créatures – par des ombres. Celui qui porte des aliments et celui qui crée l’excitation. Le phos-phore ne devrait pas se faire trop d’illusions sur l’originalité, l’influence et les métamorphoses de ses lumières. « Porteur de lumière qui ne rendait lumineux personne » - Tchékhov - « Светлая личность, от которой никому не было светло » - c’est une banalité et non pas une tragédie ; la tragédie est l’incapacité de créer des ombres. | | | | |
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| doute | | | Il y a des mystères de la Création et ceux de la création humaine. Ce qui n’est hermétique qu’aux non-initiés (ou aux ignares) s’appelle mystique. C’est l’introduction de représentations individuelles du rêve, dans un milieu, réservé aux banalités consensuelles, qui est à l’origine des mystères. « Mais comment peut-on choisir de raisonner faux ? C'est qu'on a la nostalgie de l'imperméabilité » - Sartre – la fausseté mécanique peut s’avérer vérité mystique. La nostalgie s’adresse au réel ; la mélancolie effleure l’idéel. Le nostalgique de l’imperméabilité apriorique est un artisan ; le mélancolique des ombres apostérioriques est un artiste. | | | | |
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| doute | | | Le doute est une technique banale et commune, pour avancer vers des certitudes ; il est très rarement l’expression d’une démarche originale et profonde. « Le doute des modernes est un dogme ; il est le credo des niais » - A.Suarès. Ce sont nos assertions qui témoignent mieux de nos goûts et de nos dégoûts. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | La chair est dans l’immédiat, et l’esprit – dans le souvenir. L’écho plus profond que la voix, l’ombre plus originale que la lumière, la mélancolie temporelle plus haute que la nostalgie spatiale. | | | | |
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| doute | | | En création littéraire comptent trois qualités – l’inspiration, la maîtrise, l’ambition. La troisième est commune ; la deuxième – mécanique ; seule la première est mystérieuse et personnelle, en elle se révèle ton soi inconnu, en elle ton âme accède au savoir non-verbal. Ton soi connu, réduit aux mots non-mystérieux, « ignore beaucoup de ce que sait son âme » - Gogol - « многого не знает из того, что знает душа её ». | | | | |
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| doute | | | La volonté de puissance se manifeste surtout dans les commencements : « Commencer est le privilège insigne de la volonté » - G.Bachelard. | | | | |
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| doute | | | Parlant de sa jeunesse, Abélard a raison : « La première clé de la sagesse, c'est l'interrogation assidue », mais à l’âge mûr, on comprend que c’est la dernière clé, celle des réponses, abruptes et personnelles, aux questions, communes et cachées, qui ouvre à la vraie sagesse. | | | | |
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| doute | | | Une clarté, même une clarté profonde, est condamnée à affleurer à la platitude du savoir commun. C’est pourquoi je préfère mon obscurité trouvée à une clarté recherchée par tous. | | | | |
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| doute | | | La réalité, ce sont des ombres, projetées soit par la lumière divine mystérieuse soit par la lumière des représentations humaines rigoureuses. Le langage, s’adressant directement à la réalité, est plein d’ombres que dissipe ou embellit la lumière du sens, donné à partir de la représentation. Un individu est d’autant plus intelligent que ses structures langagières conçues (la grammaire individuelle) sont plus près des représentations conceptuelles. | | | | |
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| doute | | | La lecture des meilleurs poètes et sages m’apprend la domination de la forme sur le fond. Et pourtant mon arrogant nihilisme part de la supériorité mesurée de mon fond, dans l’incertitude ressentie de sa bonne traduction dans la forme. Le bon nihilisme doit être humble. Se contenter de dire que, pour bien connaître l’humanité universelle rien ne vaut un plongeon dans sa propre introspection. | | | | |
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| doute | | | La connaissance ou la fraternité sont les seules sources honorables de la lumière, apportant des idées profondes ou de hauts sentiments. Mais quand on est saturé de savoir et privé d’amitié, on ne se manifeste que par ses ombres, et la beauté des ombres individuelles l’emporte sur la vérité de la lumière commune. | | | | |
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| hommes | | | S’adresser à son soi inconnu, c’est parler devant Dieu, c’est avoir des choses à se dire. L’intello parisien est sûr d’avoir beaucoup de choses à dire, mais il ne parle que parce qu’il n’a rien à se dire. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques vouent le monde aux catastrophes. Il va les démentir par une paisible robotisation et la muséification de l'art et des passions. Où l'on lira : « Celui qui finit par comprendre, que la vie est dans l'inquiétude et l'angoisse, cesse sur le champ d'être homme ordinaire » - A.Blok - « Тот, кто поймёт, что смысл человеческой жизни заключается в беспокойстве и тревоге, уже перестанет быть обывателем ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on écoutait les meilleures des voix au milieu d'un silence ; mais depuis que la voix médiocre obtint l'accès à l'écoute publique, on est condamné à tendre son oreille au milieu d'un brouhaha. Cette sur-sollicitation de l'ouïe dévitalise la vue, la grisaille des choses racoleuses décolore le regard exigeant. Les Valéry, Malraux, Sartre modernes n'ont aucune influence sur les débats publics, puisque personne ne les entend ou ne les distingue dans le tintamarre ambiant égalisateur (das lärmende Gezwirge - Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Quand on ne sait pas se donner ses propres contraintes, on se cherche des ennemis. Est philosophe celui qui sait se passer d'ennemis ; si mes pour sont universels et s'adressent à l'univers entier, mes contre individuels se tourneront vers les limites que j'aurais dessinées moi-même – le oui stratégique du regard et le non tactique des yeux. | | | | |
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| hommes | | | On entre dans une époque sans visages ni ailes ni piédestaux. Toute verticalité se mue, doucement, en une platitude, plus juste, plus performante. Tous les visages expriment la même certitude : je suis à ma place, ce temps est à moi, je sais où je vais. Troupeau lucide : « Reconnaître sa place - tout est là : c'est à dire devenir soi-même » - Bélinsky - « Узнать своё место - в этом всё, это значит сделаться самим собой ». | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la dévitalisation des hommes - la perte de la sensation d'arbre. Ils poussent, telles branches préprogrammées, interchangeables, mesquines mais bien assises, au milieu desquelles ne sont plus accessibles ni majesté du tronc ni grandeur des racines ni intuition des cimes ni joie des fleurs ni volonté des graines. « Reconnais ton essence, pleine de soif de l'être, reconnais-la dans le mystère d'un arbre fort »** - Schopenhauer - « Erkenne dein vom Durst nach Daseyn so erfülltes Wesen, erkenne es in der geheimen Kraft des Baumes ». | | | | |
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| hommes | | | Ce qui devint frustrant pour les imposteurs, c'est que désormais tout talent sollicité réussisse presque automatiquement. Les unités de mesure du talent devinrent universelles, depuis que la couleur et la hauteur en sont exclues. On ne sait plus quoi faire de ses cordes, quand le seul instrument écouté est le tambour forain. | | | | |
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| hommes | | | Ils pensent qu'en occultant notre personne, dans les productions de notre âme, nous gagnions en altruisme, largesse de vues ou profondeur. Mais parler de soi, se peindre ou se chanter, ou bien s'en prendre aux autres met en jeu les mêmes palettes ou cordes ; nous n'exhibons que notre visage quel que soit le portrait que nous peignions. Et nous gagnons certainement en hauteur, quand nous avons le courage de nous attaquer au sujet le moins susceptible d'être copié mécaniquement - à nous-mêmes, le seul sujet qu'on ne peint qu'à la verticale. « Pourquoi peindre une toile, si j'en suis une » - Dickinson - « I would not paint a picture, I'd rather be the one ». | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la cécité de la foi, mais sa profondeur et son immatérialité, qui expliquent son irrésistible vivacité chez le jeune. La foi en la puissance (le muscle, le pouvoir, l'argent), la foi en la beauté (l'élévation, la création, l'originalité), la foi en la reconnaissance (l'intelligence, l'amour, la gloire), - avec le temps tout finit par s'avérer un leurre. Et au-delà des leurres, il te resteront l'espérance sans lendemain, ou la consolation sans mouchoir, dans une hauteur, abandonnée par la vie et livrée à ton étoile évanescente. | | | | |
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| hommes | | | Plus je m'intéresse à l'universel, plus de relief personnel acquiert ma voix ; plus ils veulent être différents des autres, plus vaste est le troupeau que forment ces originaux, interchangeables et plats. | | | | |
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| hommes | | | C'est dans la peau d'un rebelle, ne ressemblant à personne, que se reconnaît l'homme du troupeau d'aujourd'hui. L'aventure et le danger à portée d'une bourse ou d'un écran. Et que la vision d'Ortega y Gasset est surannée : « La masse, c'est celui qui se sent bien dans sa peau, quand il remarque, qu'il est comme les autres » - « Masa es todo aquel que no se angustia, se siente a saber al sentirse idéntico a los demás ». Il ne le remarque plus… Les autres sont ma contrainte ; dans la vision de l'homme – unicus inter pares – bride l'orgueil de tes buts soi-disant uniques, fuis la banalité des moyens, toujours mitoyens, inter, respecte l'ampleur contraignante de pares. | | | | |
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| hommes | | | Jamais on ne pouvait entendre tant de voix individuelles et jamais l'air qu'on y décèle ne fut aussi choral. C'est ce qu'aurait dû entendre Ortega y Gasset : « Il n'y a plus de héros, il n'y a que le chœur »* - « Ya no hay protagonistas ; sólo hay coro ». | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne : de plus en plus de hasard dans la mise en orbite, le calcul de plus en plus inexorable de la trajectoire, la chute programmée, non polluante et anonyme. Les hommes incalculables et non calculants n’existent plus. « Tu es comète singulière, auprès des astres calculés » - Pouchkine - « Как беззаконная комета в кругу расчисленном светил ». Dans les mouvements des astres, tout se calcule ; mais le firmament de mon étoile défie l’astronomie, et ses trajectoires échappent à la géométrie et se fient à la poésie. | | | | |
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| hommes | | | La vie se présente en arc-en-ciel ; ma production de bile dépend des manques de bleu ; pourquoi, dans ce monde, qui va mieux que jamais, ces coulées sont toujours aussi denses ? Le monde de mon enfance exhibait deux couleurs suréminentes : le rouge et le noir, là où celui d'aujourd'hui n'affiche que le gris. Le bourreau et le monstre cédèrent leurs places au mouton et au robot, de la même grisaille. Le gris n'absorberait-il donc pas d'autres couleurs ? | | | | |
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| hommes | | | Le gros de la troupe du courant unique est persuadé d'avancer à contre-courant. | | | | |
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| hommes | | | Quand on se met à traiter la culture avec objectivité et civisme, elle tourne à la civilisation, laïque et grise ; elle ne garde ses couleurs et son nom que si l'on lui voue un culte, partial et fanatisé. | | | | |
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| hommes | | | Plus je vois dans la tête le foyer de ma personnalité, plus je perds mon visage. « L'humanité a égaré le secret de se donner à soi-même un visage » - G.Bataille. Mieux je renonce à ma personnalité visible, au profit de mon soi invisible, plus mon âme a de chances d'en devenir le chantre. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme : trouver tout homme - irremplaçable ; heureusement pour le rêveur et le créateur « il n'y a pas d'absences irremplaçables »** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Ils libèrent leur âme des tyrans, de Dieu, des censeurs, pour se retrouver avec leur seule cervelle, sans liberté, sans hauteur, sans originalité. L'âme, dépourvue de tous ses attributs, devint atavique. | | | | |
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| hommes | | | Je regarde leurs visages - la transparence, l'évidence, la parfaite connaissance de soi-même - ni étonnement ni honte : « cette lueur d'impuissance et de stupéfaction, qui fait défaut à la race sans secret »* - Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Ni la puissance ni l'intelligence ni l'action ne résument l'homme avec autant de précision et d'originalité que la musique, dont son regard est capable. La musique imprime notre effigie ; tout ce qu'elle exprime s'y réduit. Si l'homme est son style, la musique est l'homme même. « La musique n'exprime qu'elle-même » - Stravinsky - « Музыка выражает самоё себя ». | | | | |
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| hommes | | | Un jour, la musique des ruelles moscovites et des places parisiennes se tut ; presque au même moment, le silence de Delphes ou Herculanum se mit à réveiller en moi une musique intérieure ; la musique durable, c'est un temps incompréhensible et non pas un espace maîtrisé. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs tableaux, les Anciens peignent, à 95%, l'Homme et à 5% - l'homme de l'Antiquité ; à la Renaissance, cette proportion est de 50/50 ; aujourd'hui, 5% seulement vont à l'Homme, le reste dévolue au siècle, à la routine, aux choses. Jadis, ils prêtaient aux choses inanimées des larmes (lacrimae rerum - Virgile) ou même une âme (Lamartine) ; aujourd'hui, où l'âme est obsolète, ils n'y mettent que leur esprit. | | | | |
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| hommes | | | Souvent, les journalistes vous présentent ce tableau apocalyptique : le monde doutant de l'existence des rivages, où il cingle, son navire démâté, sans boussole, prenant l'eau. Mais ce tableau reproduit la démarche des vrais artistes, toujours à la dérive ! La voile du vaisseau fantôme n'a jamais attiré que ceux qui ont leur propre souffle. Tandis que vous, les eunuques de la plume, vous, qui réussissez à charger vos marchandises littéraires sur le cargo éditorial, vous suivez le même circuit que les filières du pneu, de la machine-outil, de l'assurance, vous, avec votre inactualité palabreuse, où n'affleure aucune métaphore… | | | | |
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| hommes | | | L'homme intéressant se manifeste sur ses deux facettes principales : le mimétisme et la création, l'apprentissage et la liberté, l'algorithme et les rythmes, la profondeur et la hauteur, bref - un visage inventif ou inventé ; les autres facettes sont son vrai visage, et elles ne font que le maintenir debout dans la platitude, lui, qui est si bien couché dans la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | Qui, aujourd'hui, mérite davantage l'attention de nos plumes, les hommes ou les livres ? Je penche de plus en plus pour le second terme. La vie des hommes devint si préprogrammée et impersonnelle, si dépourvue de ce qui est humainement céleste ou divinement livresque. Le livre, lui, qu'il soit aboutissement d'une vie ou commencement d'une création, est l'expression la plus fidèle de nos talents ou de nos impuissances, de nos angoisses ou de nos bonheurs. Je sais que même le livre, de nos jours, devient aussi ennuyeux que la vie, c'est à dire dédié exclusivement au réel. Et ce n'est pas demain que nous lirons les Sentences d'un nouveau Pierre Lombard. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le peuple n'arrivait pas à se faire entendre ; aux oreilles du riche ne parvenait que la voix de l'élite, dont il appréciait le goût et le propageait. Aujourd'hui, le brouhaha populaire couvre toutes les voix ; et le riche n'éprouve plus besoin d'écouter l'élite, qui, ce qui plus est, finit par mêler sa voix au beuglement général et prouve ainsi son inutilité. | | | | |
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| hommes | | | Me sentant à l'aise en compagnie des morts, j'essaie de faire taire le brouhaha des vivants, pour que ma voix puisse s'élever des ruines, en chant porté par le silence. Quand on communique avec le monde par le regard, plus que par l'ouïe, on échappe mieux à la sinistrose et à la cachotterie. « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre » - Bernanos. Je garde mes réserves d'hilarité, en laissant les yeux se fermer et les mains libres tomber. Pour boucher les oreilles, en revanche, il faut asservir mes mains. | | | | |
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| hommes | | | En quoi sommes-nous sortis de l'Histoire ? Les événements et les visées des princes sont, aujourd'hui, comparables à toutes les autres époques ; les voix grandiloquentes, appelant à la grandeur et à la noblesse, continuent d'exister dans les mêmes proportions ; ce qui changea vraiment, c'est la scène publique, à partir de laquelle ces vues ou ces voix sont perçues par les peuples – un lieu élitiste, d'accès éminemment limité, devint une foire, un brouhaha, duquel ne ressortent que les moyennes statistiques, médiocres, présentistes, la basse nature triomphant de la haute culture. | | | | |
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| hommes | | | Le talent, par définition, aurait dû être le don de sa propre voix, dont l'unicité se ferait entendre aussi bien dans des affirmations que dans des négations. Et l'absence de talent se fait remarquer par la terreur de l'interchangeabilité, qui poursuit l'homme ambitieux, celui qui tente d'affirmer paisiblement, et qui finit par sombrer dans la négation véhémente, dont le conformisme devint symbole même de notre époque. | | | | |
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| hommes | | | Ils veulent honorer les hommes dans l'homme, pour promouvoir la diversité, au lieu d'honorer l'homme dans les hommes, pour sauver le reste de l'originalité. | | | | |
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| hommes | | | Ils se vautrent dans leurs doutes, communs et réglementaires, et entendent dans toute voix, solitaire, désespérée et acquiescente, des certitudes arrogantes et insupportables. | | | | |
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| hommes | | | L'image plate domine aujourd'hui là, où régnait, jadis, le mot hautain – dans l'intimité d'un homme seul. Mais le dire l'emporte sur le montrer, dans les affaires des hommes, dans notre société bavarde. Le reflet du contenu est plus demandé que le jaillissement de la forme, et le constat - plus apprécié que la métaphore. Quand un chanteur perd sa voix, il tente de se rassurer, en prétendant qu'il a beaucoup de choses à dire. | | | | |
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| hommes | | | L’élite déterminait, jadis, les caprices esthétiques ou intellectuels ; maintenant, c’est la foule. Et ne pas en faire partie, c’est constater que chez vous on trouve « Beauté intempestive, esprit mal à propos » - Pouchkine - « И прекрасны вы некстати и умны вы невпопад ». | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne se réduit à ses fonctions sociales, aux masques. Et dans la littérature, aujourd'hui, on ne décrit que les masques, tâche banale, contrairement à la peinture de visages qui avait cours jadis. Pour le masque suffit un miroir ; au visage il faut un oratoire. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est classé parmi les carnassiers ; ses saloperies, il les doit à l'espèce, mais ses beaux gestes, il les attribue au genre. « Je suis un homme et rien d'humain ne peut m'être étranger » - Térence - « Homo sum : humani nihil a me alienum puto ». | | | | |
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| hommes | | | Ils crurent tellement, que « un avis est précieux car vrai, et non parce qu'il est à moi » - Bélinsky - « убеждение должно быть дорого потому, что оно истинно, а не потому, что оно наше », qu'ils finirent par ne plus avoir d'avis à eux, tout devint collectif et robotique. | | | | |
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| hommes | | | De tous les temps, on savait, que tout système de pensée était réfutable (falsifiable), mais, pour garder quelques repères et éviter un relativisme général, mesquin et chaotique, certains hommes bénéficiaient d'un statut de presque intouchables, de micro-sacrés (on n'embastille pas Voltaire), les hostilités se déroulant autour, et non pas face à ces idoles tolérées. Aujourd'hui, toute autorité, morale ou intellectuelle, disparut ; la guerre de tous contre tous, le rabaissement immédiat de toute voix ambitieuse, l'agitation dans des mares et l'oubli des océans. | | | | |
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| hommes | | | Tant de lumières, indifférentes et tribales, autour des vedettes d'aujourd'hui ; et de moins en moins d'ombres personnelles, vouées aux frères. | | | | |
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| hommes | | | De toutes parts, ils sont cernés par les soucis grégaires, et ils s'imaginent, qu'en tournant le dos aux valeurs en cours (le premier besoin des conformistes), ils s'en émancipent et gagnent en originalité. Ils se trompent de plan : les détours dans la platitude n'apportent jamais le vertige de l'éternel retour à l'aplomb de la vie. | | | | |
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| hommes | | | Leur démarche naturelle n'est pas moins artificielle que ma démarche inventée. Mais elle est couverte de prestige d'habitudes et d'usage, elle est empruntée. Dans le maniéré électif, mon visage a plus de chances d'être deviné que dans l'authentique collectif. | | | | |
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| hommes | | | Comment s'écoule la vie de nos contemporains ? - la chasse aux fuites, aux lacunes, aux oublis, pour rendre le courant vital – prévisible, traçable, contrôlable – l'accumulation de solutions. Aucun mystère ne les dévie plus de leur morne cohérence. « Tout se désagrège par attouchement du mystère : les mots, les systèmes, les personnalités » - Nabokov - « Всё рассыпается от прикосновения исподтишка : слова, системы, личности » - l'éternel retour est annoncé par un nouveau mystère ! | | | | |
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| hommes | | | Ce qu'est l'humanité, je le sais essentiellement d'après la mémoire collective, et c'est rationnel, fermé, fini. Ce qui palpite en moi, en revanche, est irrationnel, ouvert, infini, et je l'appelle – le soi inconnu. Ma misère serait, que ma vie ne reflète que l'humanité transparente, sans la moindre étincelle de mon obscur soi. Seneque est encore plus catégorique : « Ô quelle vile chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! » - « O quam contempta res est homo, nisi supra humana surrexit ! ». | | | | |
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| hommes | | | Plus je pense par et pour moi-même, plus je suis universel. Mais nos contemporains pensent par et pour les autres. Toutes les voix semblent faire partie d'une chorale. | | | | |
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| hommes | | | Tous nos sentiments et toutes nos pensées sont communs à l'humanité entière ; ils sont des produits de notre adaptation langagière, conceptuelle, pragmatique. On ne peut se distinguer que par ses métaphores, mais même celles-ci sont souvent grégaires ; enfin, le seul à avoir encore de la personnalité est le créateur ; les autres n'ont qu'à se lamenter : « Par souci de conservation, les hommes s'adaptent aux autres, et ainsi se perdent »** - Prichvine - « Приспособляясь, люди хотят сохранить себя и в то же время теряют себя ». | | | | |
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| hommes | | | Si je veux connaître le genre humain, la compagnie des sots me sera plus profitable, puisque les hommes d'esprit, dans une intelligence ombrageuse et consensuelle, finissent par se ressembler, tandis que les sots exhibent tant de versions d'une bêtise étonnante et éclairante. | | | | |
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| hommes | | | Détacher le regard des choses est une gymnastique, qui munit mon esprit de la noblesse de mon âme : « Qu'il est beau, le regard sur les choses ; qu'il est horrible de devenir choses »* - Nietzsche - « Es ist schön die Dinge zu betrachten, aber schrecklich sie zu sein ». | | | | |
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| hommes | | | Dans le brouhaha moderne, mon oreille n'entend pas de voix qu'elle guette ; mais elles existent, sûrement, réduites, comme la mienne, au silence et étouffées par le mutisme monstrueux des sans-voix. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, le quoi collectif dominateur découle d'un au nom de quoi économique, prédétermine le comment mécanique et le pourquoi cynique et présélectionne, par un algorithme presque infaillible, le qui, exécuteur d'une finalité mercantile impersonnelle. Fini le qui solitaire, maître des contraintes, de la noblesse et du talent, dictant le quoi sélectif, le pourquoi électif, le comment créatif. | | | | |
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| hommes | | | Dans les productions de l'esprit, il est assez facile d'évaluer la part de l'âme, puisque, dans l'ordre de parenté, l'âme, en moi, se trouve le plus près, successivement, du sous-homme, du surhomme, de l'homme, des hommes, avec quatre intonations qu'on arrive, en général, à distinguer. Par exemple, mieux, dans ma voix, on entend les hommes, plus muette est mon âme. | | | | |
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| hommes | | | Ni les pleurs ni les rires ne dévoilent pas la nature d'un homme, elle se dénude le mieux dans sa manière de porter la honte. Et puisque la honte disparaît des climats humains, on ne voit plus de visages, que des masques extérieurs sans vie intérieure. Les femmes étant plus accessibles à la honte, leurs visages gardent plus souvent des traits originaux. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, pour survivre, l’homme fut obligé de surmonter la famine, la tyrannie, la maladie, et donc de manifester son propre caractère ou sa propre résilience ; aujourd’hui, il se contente d’une totale fusion de son soi inarticulé, indifférent et atavique avec ses réseaux sociaux. « La technique atteindra un tel niveau de perfection, que l’homme pourra se passer de lui-même » - S.Lec. | | | | |
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| hommes | | | La classe intitulée les Inclassables (autoproclamés) compte la population la plus dense ; grâce au polymorphisme, on accède à ses instances (joliment appelées contractions par le Cusain) à partir des robots (mechanici) ou des moutons. | | | | |
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| hommes | | | Les porteurs de platitudes affirment donner la voix à leurs grandes profondeurs ; ceux qui sont habités par la hauteur affleurent leur surface, tournée vers le ciel, pour échapper à leur profondeur, trop proche de la terre. C’est à ceux-ci que s’adresse R.Char : « Émerge, autant que possible, à ta propre surface ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le soi de la foule s’inspirait du soi de l’homme sauvage ; aujourd’hui, c’est le soi de l’homme qui n’est qu’une copie du soi de la foule policée. Jamais l’appel à être soi-même ne produisait autant de conformistes. | | | | |
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| hommes | | | Sur la hiérarchie des thèmes, qui cadrent notre vie : dans neuf cas sur dix, le conformisme est justifié. Il reste le cas, où il est question des commencements individuels, de la solitude, du rêve, du goût ; et c’est la-dessus que se fonde l’exact opposé du conformisme – le nihilisme, qui est le narcissisme de l’aristocrate ou du créateur. Mais un nihilisme systématique est pire qu’un conformisme autocritique. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine social, matérialiste, tout est robotisable ; dans le domaine intellectuel, idéaliste, tout est divin, puisque humain. Les adeptes du premier cherchent à comprendre la vérité – tâche du futur robot ; ceux du second veulent juger selon les valeurs, tâche artistique et narcissique. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois mille ans, l’art, c’est-à-dire les mythes, les styles, les tempéraments, marquait tous les siècles par ses rêves d’au-delà individualistes, au milieu des horreurs, des folies, des perfidies bien réelles. Aujourd’hui, au milieu de l’honnêteté, de la pruderie, de la tolérance, tous les poètes, philosophes, romanciers m’enquiquinent avec le fait divers ou le jargon clanique, qui animent leurs bavardages anonymes et interchangeables. Aucun nom digne à mettre sur l’épitaphe : je vécus au siècle de …. | | | | |
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| hommes | | | Le terme de destin a peut-être un sens pour ceux qui créent leurs propres commencements et y voient même une finalité ; ce retour éternel s’appellerait fatalité. Mais dans le monde moutonnier, « plus de disparition fatale, mais une dispersion fractale »** - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | La Culture consiste à décrire (par la science) ou à chanter (par la poésie) la Nature. Deux erreurs à éviter : un scientifique, sans belle voix, tentant de chanter ; un poète, sans bonnes connaissances, tentant de décrire. | | | | |
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| hommes | | | Le non-conformisme ne se commande pas ; il ne peut être qu’inné. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la science ignorant la conscience (hypertrophie des esprits et déperdition des âmes), la disparition des commencements personnels au profit des enchaînements collectifs, les prises mécaniques de décisions vitales. « On touche au noir matin de la matière, au triomphe de l’automate, à la barbarie savante »* - A.Suarès. | | | | |
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| hommes | | | Depuis le Haut Moyen-Âge, l’évolution des choses se produisait, à peu près, à la même vitesse. Notre époque n’y a rien d’original. Mais, depuis deux mille ans, les choses projetaient deux sortes d’ombres sur nos idées ou sur nos actes, puisque deux sortes de lumière furent reconnues par tous – notre savoir et notre rêve. C’est dans l’extinction des étoiles et dans l’unicité des ombres pratiques que réside l’originalité de notre temps unidimensionnel. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation de l’homme devenue une épidémie incurable et irréversible, il n’y a plus aucune ironie à dire, avec M.Jacob : « Soyez humain, si vous voulez être original »**. | | | | |
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| hommes | | | Chez Hugo, des personnalités, humbles et inimitables, parlent et agissent au nom des valeurs universelles nobles ; chez Stendhal, des personnalités pseudo-exceptionnelles s’attachent à l’universel dominant, banal, grégaire et se sentent héros. | | | | |
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| hommes | | | Il y a deux clans de nihilistes – des matérialistes et des idéalistes. Les premiers – l’orgueilleuse volonté de tout détruire et la fâcheuse incapacité de bâtir. Les seconds – l’indifférence face au cassable et le culte créateur de l’inimitable. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui des traits uniques, qui ne soient dus ni à l’expérience ni à la réflexion. L’homme est ce noyau inné, dur et ferme, et non pas un matériau malléable, jouet du hasard ou de l’action. En revanche, toute création exige l’usage des langages collectifs ; la personne humaine ne peut s’y manifester que furtivement, approximativement, dans un mélange inextricable du commun et de l’individuel. Voici une illustration de la différence entre l’Être et le Devenir. | | | | |
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| hommes | | | Spirituellement sain et mentalement malade – une rencontre rare, prodigue en génies : Kleist, Dostoïevsky, Nietzsche, Kierkegaard, Cioran. L’homme ordinaire est spirituellement malade et mentalement sain. | | | | |
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| hommes | | | Je suis très sceptique quant aux perspectives ou promesses d’un perfectionnement personnel, prôné par Rousseau, Tolstoï ou H.Hesse. En revanche, un perfectionnement collectif est un objectif tout à fait réalisable et bienfaisant ; une seule hypostase personnelle de l’homme (sur quatre) en profiterait, celle qui s’appelle les hommes. Ce qui est le plus précieux, chez l’homme, reste immuable, du berceau au tombeau. | | | | |
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| hommes | | | Ta personne se forme en trois étapes : constituer une conception du monde (ses mystères, problèmes et solutions) ; y sélectionner les objets les plus dignes de ton admiration ; vouer à cet essentiel du monde un noble acquiescement. Il n’y a pas de place ici à une lutte entre le personnel et le collectif. Toute lutte contre le collectif, pour défendre ton personnel, te rendra servile. Dans ta liberté il doit y avoir plus de vénération que de négation. | | | | |
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| hommes | | | Le langage (et donc les pensées) et les actions sont d’origine collective ; il est naïf de s’y imaginer dans une orgueilleuse solitude. « Je n’ai rien à voir avec ce système, rien même pour m’y opposer » - W.Whitman - « I have nothing to do with this system, not even enough to oppose myself to it ». On ne peut s’y opposer que par le rêve, dont est dépourvue ta nation. Tous tes compatriotes réclament une originalité, et nulle part on ne trouve autant de conformistes. Ailleurs, ce rebelle proclamait ce système - le plus grand des poèmes ! | | | | |
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| hommes | | | De la table des grandeurs ascendantes – prix-valeur-noblesse – il ne reste, de nos jours, que le prix, qui, moutonnier, cherche à se faire passer pour valeur universelle ou noblesse personnelle. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est une créature sociale – il a besoin d’une liberté politique, liberté-solution ; l’homme est un créateur de personnalité – il a besoin d’une liberté intellectuelle, liberté-problème ; l’homme est une création divine – il a besoin d’une liberté morale, liberté-mystère, la seule liberté non-calculable, non-écrite, inutile, immobile, absolue. | | | | |
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| hommes | | | Il y a autant de sots que de sages, qui auraient pu répéter le mot de Platon : « Tant de choses dont je n’ai pas besoin ». Les premiers – à cause de leur inconscience et de leurs besoins primitifs ; les seconds – à cause de leurs contraintes bien conscientes et personnelles. | | | | |
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| hommes | | | Dans la forêt sibérienne, au métro moscovite, sur les boulevards parisiens, sur les routes européennes ou américaines - je me sens le même, je porte le même regard, et mes yeux n’en sont que des témoins passifs. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la notion de valeur n’effleurait qu’une partie infinitésimale des hommes, le reste se contentant de vivre selon l’instinct. Les valeurs, réglementaires ou monétaires, devinrent l’apanage de la foule déblatérante, et aux instincts vitaux individuels se substituèrent les algorithmes communs. Il devint difficile de distinguer le mouton du robot. La banalité juste évinça la volupté injuste. | | | | |
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| hommes | | | Dans les affaires humaines, est petit ce qui manque, à la fois, de profondeur (le savoir et l’intelligence) et de hauteur (la noblesse et le talent). Que tu sois haineux ou débonnaire, l’orgueil est ton auto-satisfaction béate d’avoir brillé dans les petites choses. Théophraste rend le sujet trop simple : « L’orgueil est un mépris de tout, sauf de soi-même ». La fierté est ton humble bonheur de n’avoir touché - surtout par le ton et le style originaux - qu’aux grandes choses. | | | | |
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| hommes | | | Les objets et les projets remplissent désormais tous les recoins de notre conscience par trop rationnelle ; le sujet désemparé n’a plus de place dans ces horizons trop pleins, et l’âme, sa conscience créatrice ou morale, sa voix d’antan, est muette, dépérit, faute d’emploi. « Le monde moderne porte en lui-même son absence d'âme »* - Malraux. | | | | |
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| hommes | | | Les calamités principales de notre époque, comme de plusieurs époques précédentes, sont liées à la propagation du collectif, au détriment de l’individuel. Cette propagation a deux formes : la première - l’invasion des cerveaux des individus, qui, par correction sociale, se mettent à émettre des avis, sensés être personnels mais étant, en réalité, collectifs, et la seconde - l’élévation de la foule au rang de juge, unique et suprême, des productions des individus. | | | | |
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| hommes | | | La nature humaine s’éploie sur deux axes : la sociale – du mouton au robot, et l’individuel – de l’ange à la bête. Le premier devint dominant, tandis que jadis, on le remarquais même pas : « L’homme, ce misérable intermédiaire entre la bête et l’ange »* - F.Schiller - « Der Mensch, dieses unselige Mittelding zwischen Vieh und Engel ». | | | | |
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| hommes | | | Avant l’apparition de gazettes, de télévisions et de réseaux sociaux, la langue des ploucs contenait autant de diversité que celle de la marquise de Sévigné. « Le peuple, désormais, parle comme le journal » - A.Suarès. Aujourd’hui, la même indigence frappe l’élite et la foule. | | | | |
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| hommes | | | L’aspect abstrait de la technique moderne peut être aussi intéressant et profond que celui de la langue ou du livre. Il ne faut pas mélanger les messageries d’avec les messages. Nos contemporains s’acharnent contre l’aspect pragmatique de la technique, exactement dans les mêmes termes que A.Suarès, H.Hesse ou Heidegger, sans le talent du premier, sans la poésie du deuxième, sans l’intelligence du troisième. C’est l’abandon de l’abstrait qui est la vraie triste originalité de nos écrivailleurs. Rien de plus ennuyeux que le concret du présent. | | | | |
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| hommes | | | Tenir, mécaniquement, à l’avis, diamétralement opposé à celui de la foule, et y voir un titre de gloire et d’originalité est doublement bête. La foule ne formule ses avis que sur les sujets minables qui ne méritent pas que tu te donnes la peine d’en avoir ton avis propre. Deuxièmement, sur ces sujets, la foule a, le plus souvent, un avis, statistiquement juste. | | | | |
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| hommes | | | Pour préserver ton originalité et t’adonner à tes passions secrètes, la présence d’une foule de ploucs est moins gênante que celle de têtes savantes. C’est pour cette raison que Descartes préfère se cloîtrer à côté des lourdauds hollandais, pour fuir la société raffinée parisienne, et moi, je me réfugie dans un village provençal. | | | | |
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| hommes | | | Depuis longtemps, les produits intellectuels deviennent toujours plus intelligents, et les hommes, qui les créent, - toujours plus insignifiants. | | | | |
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| hommes | | | L’homme moderne est si rempli de valeurs communes que même s’il fouille son soi, en quête d’originalité, il tombe sur ce que la foule lui avait injecté. | | | | |
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| hommes | | | Le pessimiste voue son ouïe aux bruits du monde et en conçoit le dégoût ; l’optimiste est un introspectif, retrouvant, au fond de soi-même, les échos du monde, échos électifs, fidèles et musicaux. Le premier est presque toujours grégaire et hypocrite ; le second est solitaire et imaginatif. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois admettre, à l’avance, que l’humanité, sous quelque forme qu’elle se présente - société, horde ou foule – est capable de toutes les horreurs, dont nous abreuve suffisamment l’Histoire. Donc, toute déception, face aux hommes, déception suivie d’indignations, de mépris, de suicides ou de haines, cette déception est une ignorance et une sottise des esprits faibles ou potentiellement grégaires. | | | | |
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| intelligence | | | Une banalité, qui demanderait réflexion : la vision de soi n'a pas besoin d'yeux. Est-ce cela qui explique, que le besoin de couleurs est le plus aigu des besoins chez celui qui tient à soi ? Partout, où mes yeux s'en mêlent, sévit la mécanique (ou l'optique), c'est pourquoi je me vois toujours le plus éloigné du robot. | | | | |
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| intelligence | | | Je ferme les yeux, je me libère des choses vues, aléatoires et mesquines, je reste en compagnie de mon regard. Du dialogue avec ce regard ne naissent que des commencements, mais ils me conduisent vers des choses capitales, nullement fantasmagoriques et témoignant d'une loi mystérieuse qui lie, fidèlement, ma conscience isolée à la réalité objective. Et je comprends toute la niaiserie philosophesque de la description des choses – les choses, pour porter ma griffe et être grandioses, doivent être inventées ! | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe pense, qu'en creusant les choses, il atteint une identité verbalisable de plus en plus respectable. Mais leur fond est aussi sans poésie que leur surface. La poésie, c'est la manière de s'éloigner des choses et de peindre la hauteur avec des couleurs empruntées aux choses. Les choses, c'est à dire la science, peuvent être exclues de la philosophie : « Tout ce que peut espérer le philosophe, c'est de rendre la poésie et la science complémentaires » - Bachelard - apporter une forme poétique maîtrisée au fond scientifique intuitif, celui-ci ne servant que de garde-fous, pour ne pas proférer de trop grosses sottises. | | | | |
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| intelligence | | | La quête du réel élabore le modèle ; la quête du concept aboutit à la référence ; la quête du vrai bâtit l'énoncé. Ne pas se tromper de type de quête ni de genre de son produit. Savoir intervertir leur chronologie ; cacher la main et son pinceau, le pied et sa danse, mais pas le visage. | | | | |
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| intelligence | | | Toute vraie illumination ne dure qu'un instant ; l'esprit n'en a pas besoin, il est la netteté des frontières entre le jour et la nuit. « La netteté est la juste répartition de lumières et d'ombres »* - J.G.Hamann - « Deutlichkeit ist eine gehörige Verteilung von Licht und Schatten ». L'esprit ignore les saisons, il n'est même pas les couleurs d'un paysage, il en est la géométrie. Mais ce n'est qu'en son clair pays que s'acclimatent des cœurs déracinés. Mais il faut l'enténébrer pour illuminer l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le goût est fait du talent et de la volonté. Le bon goût est la même voix s'adressant à l'audace ou à la résignation. Le mauvais goût est le parti pris en faveur de la liberté-audace ou de l'esclavage-résignation. | | | | |
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| intelligence | | | Pour mes appétits banals, le seul plat de résistance c'est le fade esprit, le même sur tous les méridiens. Mais mes soifs inextinguibles ne s'entretiennent que par les seuls épices poussant dans mon climat austère - le cœur frileux et l'âme photophobe. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes les équations de la vie, où figure le monde, je peux lui substituer moi-même. Le cogito s'avère équivalent du Deus cogitat ! « L'homme est un monde en miniature » - Boèce - « Homo mundus minor ». Quand je le découvre, je me mets à me moquer de solutions, tout en accompagnant le mystère de merveilleuses inconnues, qui aboutissent à moi. « J'aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l'homme intérieur, qui est en moi »** - St-Augustin - « Amo Deum meum : lucem, vocem, odorem, cibum, amplexum interioris hominis mei ». Surtout, depuis que nous savons que, par la volonté de Dieu, nous ne sommes pas seulement matière, mais aussi onde. Les mêmes forces originaires formèrent et la nature et notre âme. | | | | |
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| intelligence | | | Les modalités logiques - la nécessité, la possibilité, la suffisance - se trouvent au centre des interminables arguties des bavards, tandis que c'est la partie la plus banale des représentations par contraintes. En revanche, les modalités mentales - la volonté, le devoir, la puissance - se raréfient chez les penseurs, tandis que seule la pensée mentale, c'est à dire personnelle et passionnelle, mérite le nom de pensée. L'homme créateur, assoiffé, manie les étiquettes logiques, pour entretenir son ivresse mentale ; l'homme banal, repu et blasé, se lamente de la nécessité du banal et de la banalité du nécessaire. | | | | |
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| intelligence | | | Réduire le philosophe à l'ouvrier du concept (Deleuze), c'est ne voir dans le peintre que l'artisan de la couleur. Sans don poétique ni goût de la hauteur, ils ne seraient que spécialistes de la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | L'exemple le plus stupéfiant d'une perception absolue – le visage. Avant même qu'apparaissent des attributs – expression des yeux, forme de la bouche, degré d'assurance – on le connaît ! Son insondable nudité, se passant de tout habillage. | | | | |
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| intelligence | | | La rétine est là, avant que la première lumière ne pénètre notre œil ; le goût est là, avant que la première friandise n'effleure notre palais ; de même, la relation avec l'Autre est là, avant que la première fraternité ou la première animosité ne naissent ; l'intentionnalité est une fumisterie ; avant tout jugement, le juge est déjà en nous ; l'étant hérite tout de l'être, sauf les accidents. « Le visage a un sens, non pas par ses relations, mais à partir de lui-même »* - Levinas. | | | | |
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| intelligence | | | Il est absurde d'opposer la souveraineté du Je à l'héritage des structures de l'espèce. Le sujet, sa liberté et son originalité, s'affirment surtout dans le regard sur les structures, qu'elles soient à lui ou à tout le monde. | | | | |
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| intelligence | | | De quel type de pensée nous rapproche le congédiement des passions, c'est à dire de la subjectivité ? - de la pensée de robot, de celle du regard absent, le regard se révélant, lorsque tout objet se présente flanqué du sujet. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard, c'est à dire le visage, est ce qui déborde, dépasse ou vivifie un savoir objectif et une ignorance subjective, tout en en restant solidaire ; il en serait l'unité de l'unification (die Einheit des Einigens - Hölderlin), une puissance au service d'une faiblesse, l'intelligence soumise à la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Si une œuvre philosophique est originale et profonde, elle est tâtonnante, fragmentaire, fébrile, imprévisible ; ce sont d'aplatissants zoïles, qui l'habilleront de schémas ou de systèmes sans relief, sans surprise, mais avec une cohérence mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas le nombre d'espèces ou de genres, qu'un homme distingue, qui en fait un génie, mais la qualité des relations métaphoriques qu'il est capable d'y introduire. L'arithmétique des yeux ou l'algèbre du regard. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence n'a pas de visage ; elle est à l'esprit ce que les muscles sont au corps - presque inutile en matière des caresses. Les meilleurs des regards ne forment guère un visage, mais le plus beau visage peut être privé de regard. La hauteur - rencontre du regard et du visage. | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de philosophes de système : ceux qui le cherchent, en parcourant des yeux l'univers entier, et ceux qui le portent au fond de leur propre regard. Les premiers disposent d'idées, banales a posteriori ou/et farfelues a priori ; leur but, un tableau cohérent du monde, y est au centre. Les seconds s'identifient avec leurs mots, un concentré d'intelligence, de noblesse et de tempérament, un réseau de contraintes, déterminant l'élan de leurs commencements, dans leur propre voix, à travers leur propre visage. L'immense majorité des philosophes titulaires ne maîtrisent aucun système et ne s'occupent que de l'histoire routinière de la philosophie. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'y a aucune différence notable entre les démarches subjective ou objective ; on déploie le même savoir et la même personnalité, en exhibant les états de son âme qu'en pérorant sur l'esprit absolu. La véritable différence oppose ceux qui suivent l'inertie du troupeau à ceux qui partent de leurs propres commencements de solitaires ; le talent peut sauver les premiers, les seconds comptent sur leur génie (au sens humble, comme le génie pontifical ou informatique). Tout ce que l'esprit universel peut concevoir est déjà préconçu dans l'âme individuelle. | | | | |
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| intelligence | | | Être homme d'une seule idée est toujours un signe d'originalité ; mais être homme d'une seule méta-contrainte est encore plus prometteur - un signe de noblesse. « Il faut former en soi une question, antérieure à toutes les autres, et qui leur demande, à chacune, ce qu'elle vaut » - Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Le meilleur usage de la philosophie consiste en peinture de mes états d'âme ; cet exercice exige le choix des axes, autour desquels je développe mes idées ou lesquels j'enveloppe dans mes métaphores ; ce choix correspond à la mise en place des contraintes ; pour moi, ce sont la noblesse, l'arbre, l'intelligence ; pour Nietzsche – le retour éternel, la volonté de puissance, le surhomme. Ce qu'il faut retenir de ces banalités, c'est qu'il ne faille pas exagérer le rôle des contraintes communes, il faut écouter la musique des commencements personnels. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est une tâche du libre arbitre, et l'interprétation – celle de la liberté. L'intuition est surgissement imprévu, non-routinier des hypothèses, réclamant une interprétation (preuve), mais Descartes l'associe à la représentation : « Par intuition j'entends une représentation, qui est le fait de l'intelligence pure ». Mais il est vrai, que la pureté individuelle accompagne plus souvent une représentation qu'une interprétation, celle-ci étant souvent une œuvre mécanique, commune, impure. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent (Descartes), que vivre sans philosophie, c'est avoir les yeux fermés. Ils oublient, que les yeux fermés, c'est aussi une condition, pour produire de la bonne philosophie, celle qui a besoin de rêves plus que de syllogismes. Les yeux ouverts, tous se valent, tous deviennent calculateurs interchangeables ; on ne devient danseur unique que les yeux fermés, pour recevoir l'élan. Et la philosophie, ce n'est pas ton insertion dans une forêt, c'est l'apparition ou la création de ton arbre. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la métaphore, la représentation domine l’interprétation et le beau y précède le vrai ; dans le symbole, c’est l’inverse. La voix du talent et l’écoute du Bien auréolent la poésie et la science - de fantaisie et de conscience. | | | | |
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| intelligence | | | L’essence appartient à la représentation (structures arbitraires : catégories, classes, relations) comme l’existence – à l’interprétation (logiques universelles). Dans les deux cas, il est possible d’ériger, par-dessus, un système, mais on a plus de chances de prouver son originalité en représentation qu’en interprétation. | | | | |
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| intelligence | | | On doit définir la philosophie non pas sur un seul registre, mais sur trois : ses commencements – mon soi, universel et narcissique, non soumis à l’Histoire ; ses parcours – mon talent, mon savoir, mes goûts ; ses finalités – ma consolation, mon tribut au langage. Elle doit donc être haute (donc personnelle, noble, stylée) et profonde (donc ouverte, intelligente, exaltée). Aucune place à y accorder aux catégories des rats de bibliothèques - la vérité, l’être, la liberté, la science. La philosophie est un art poétique. | | | | |
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| intelligence | | | Je vois trois clans adversaires de la philosophie : le robot et le mouton (la raison ou l’imitation s’opposent à l’âme et à la personnalité du philosophe), les linguistes (qui observent la langue de l’intérieur de sa grammaire, tandis que le philosophe y voit une couche instrumentale au-dessus des représentations), la religion (avec ses promesses, placées dans le réel, tandis que la consolation philosophique provient du rêve). | | | | |
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| intelligence | | | D’après la forme de son discours, la philosophie peut prendre l’un des trois aspects : la réflexion, l’intuition, la tonalité. La première philosophie est banale et impersonnelle, la deuxième – logorrhéique et inutile, la troisième – poétique et hautaine. Mais le fond en est le même – nos misères et nos musiques. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie n’a rien d’une science, puisqu’elle n’a ni objets ni méthodes ni outils consensuels ; toutes les sciences sont collectives, mais la philosophie, c’est la proclamation d’une personnalité, de ce Qui despotique et unique, maîtrisant le haut Comment du langage et le profond Pourquoi de la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | La science est faite d’avis, qui ont l’ambition d’être universels, ou, au moins, susceptibles de former un large consensus. De plus, les objets de ces avis, ou les angles de vue sur ces objets, appartiennent aux catégories, réservées à une seule des sciences. Rien de comparable en philosophie, où l’avis ne traduit qu’une personnalité unique, mais ses objets sont communs à tous les hommes du bon sens. Aucune objectivité pérenne ; une subjectivité improuvable, des caprices de tempérament, de style, de lyrisme. « Jamais la philosophie ne pourra être évaluée à l’aune d’une science » - Heidegger - « Philosophie kann nie am Maßstab der Idee der Wissenschaft gemessen werden ». Enfin, les connaissances, si capitales en science, ne jouent qu’un rôle secondaire en philosophie, qui est affaire d’audace intellectuelle et littéraire. | | | | |
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| intelligence | | | Ils sont tellement habitués à voir dans des fondations (Grund-Urgrund-Ungrund) quelque chose d’objectif, rémanent, définitif, qu’ils les déclarent incompatibles avec la liberté, tandis qu’elles sont parmi les premières cibles de nos commencements et valent surtout par la part de notre personnalité, dans les couleurs et la musique, inimitables et libres, et dont nous les accompagnons. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la résolution magique de nos problèmes quotidiens - aucune trace d’un backward-chaining dans l’emploi de nos connaissances ! Et l’on ne reconstitue notre démarche qu’en remontant la chaîne abductive, justificative. La magie reste entière. « Les connaissances agissent en éclairs ; le discours n’en est qu’un long tonnerre postérieur »*** - Benjamin - « Erkenntnis gibt es nur blitzhaft. Der Text ist der langnachrollende Donner ». Les connaissances sont plutôt une lumière permanente et neutre, dont se sert le discours, composé d’ombres partiales. | | | | |
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| intelligence | | | Trois critères, trois axes qualifient un écrit philosophique : banal/original, bête/intelligent, plat/stylé. Toutes les combinaisons furent possibles dans l’Antiquité. L’écrit nietzschéen est original et stylé ; l’écrit valéryen est original et intelligent ; l’écrit heideggérien est intelligent et stylé. Aujourd’hui, la banalité, la bêtise et la platitude caractérisent et la phénoménologie et la philosophie analytique et la philosophie du langage et la philosophie de l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Il est naïf de chercher ton originalité par les pensées ; celles-ci sont, depuis longtemps, répertoriées, toutes, dans le thésaurus mondial exhaustif. Mais même tes états d’âme sont certainement partagés par des autres ; toute exclusivité y est aussi impossible. À cette démocratie du fond, tu ne peux opposer que l’aristocratie de la forme, c’est-à-dire l’art de te servir des pensées pour peindre des états d’âme ; le style original est dans les relations et non pas dans les objets. | | | | |
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| intelligence | | | Peu importe la différence entre le corps et la pensée des autres ; mais te penser est la pré-condition première de la conscience de ton soi, de ton fichu être donc. | | | | |
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| intelligence | | | Notre soi, ce sont des gestes et pensées, portant sur les choses plus ou moins universelles. Celles-ci, dans ma perception, sont développées par le soi des autres, qui est donc un Multiple, un soi-système ; elles sont enveloppées par mon soi, qui est l’Un, un soi-point. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qu’affirme le scientifique est de tous ; ce que crée l’artiste n’est que de lui ; ce que formule le philosophe est de lui, avec l’ambition d’être de tous. | | | | |
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| intelligence | | | Que les inconnues, dans les rameaux de mon arbre, admettent d’innombrables substitutions ne peut que me réjouir, sans jeter d’ombre sur mon originalité ; original doit être mon arbre, en entier, dans sa formule, qui ne doit pas tolérer d’unifications par seules constantes ; ne jamais accepter de dire littéralement ce qu’un autre aurait pu dire. | | | | |
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| intelligence | | | L’ajout, la juxtaposition, la multiplication, la généralisation sont des opérations banales des épigones ; le créateur produit un arbre à inconnues, ouvert à l’unification avec celui du Jardinier, qui, tout en maîtrisant les constantes universelles, met son originalité dans les variables particulières. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les productions de l’âme, la mémoire ne sert à rien ; seule la tête, en gros commune à tous, en profite, pour consolider son métier et affaiblir son originalité. « J'aime mieux forger mon âme que la meubler » - Montaigne - et l’originalité en est le meilleur forgeron. | | | | |
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| intelligence | | | Être, c’est s’exprimer universellement ; exister, c’est agir particulièrement. « Exister, c’est être distinct » - J.Benda. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toute démarche littéraire, la philosophie est un viatique, dans lequel doivent s’entendre et coopérer l’homme et l’auteur, c’est-à-dire une voix de noblesse et un style d’intelligence. La noblesse philosophique se réduit à une forme de confessions, dont les versants les plus éloquents sont la honte et la tragédie, avec un dénominateur commun appelé consolation. L’intelligence philosophique commence par la reconnaissance qu’entre le langage et la réalité il existe une sphère de l’esprit, réceptrice de nos originalités, de nos idées, de nos savoirs, de nos imaginations ; cette sphère n’est ni langagière ni réelle, elle s’appelle représentation, grâce à laquelle sont possibles aussi bien la science que la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | La science : formuler une vaste question, à laquelle on cherche des réponses rigoureuses et leurs interprétations. La philosophie (comme tout art) : formuler une haute réponse, pour laquelle on cherche des questions élégantes, s’appuyant sur une représentation profonde. Tôt ou tard, la première tâche sera prise en charge par des robots ; l’art est en train de dégénérer à cause du dépérissement des âmes ; il reste la philosophie, car son outil, l’esprit, a une bonne mémoire, capable de ressusciter l’âme et de redevenir ainsi un art à part entière. L’universalité de la recherche de solutions sera remplacée par la particularité de la recherche de mystères. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit vivifie la forme, personnelle et obscure, et stérilise le fond, commun et clair. Il est ce qui les rend provisoirement solidaires, l'intemporel et le corporel. Le temps use le fond, par ces fêlures l'esprit fuit ; ce qui reste est la lie de l’esprit - la forme, pleine d’ombres et de ténèbres, dont se nourrit le regard. « Le regard est la lie de l'homme » - Benjamin - « Der Blick ist die Neige des Menschen ». | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, l’intelligence consiste à savoir tracer les chemins entre la réalité, la représentation, le langage et l’interprétation. Je ne connais qu’un seul personnage qui excelle sur cette voie – Valéry. Avec la réalité, il est cartésien ; avec la représentation – ontologue ; avec le langage – cogniticien ; avec l’interprétation – penseur et poète. En se moquant du jargon des professeurs et de leurs savoirs fantomatiques, il s’appuie sur son intuition et son insatiable curiosité. | | | | |
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| intelligence | | | La réflexion philosophique peut être atemporelle ou atopique, se focaliser sur l’être ou donner un sens au devenir, chercher l’universel ou exprimer le particulier, partir de la pensée ou tendre vers le rêve. La première attitude nous fait pencher sur l’immobile, sur l’abstraction, sur le langage ; la seconde – sur les commencements, sur l’énigme du passé et du présent, sur l’extinction de nos élans, sur la tragédie et la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | Le fond d’une écriture, c’est son but. Quant à la forme, elle se présente sous deux aspects : son commencement langagier et le chemin d’accès au but, chemin, à la fois conceptuel et métaphorique, extra-langagier. Quelles que soient les arguties des porteurs de lumières, les buts ne peuvent être que collectifs. Les projeteurs d’ombres se concentrent sur la forme, qui fait naître beaucoup plus d’idées originales que le but. | | | | |
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| intelligence | | | Ceux qui s’installent à demeure dans l’histoire aménagée de la philosophie sont perdus pour la philosophie, qui est l’art de pousser ses propres racines et l’aspiration de ses propres cimes. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence peut se passer du savoir ; l’esprit peut se passer de l’intelligence. L’esprit se reconnaît une fois que, dans un discours, on a éliminé les faits perçus et la logique conçue, ce patrimoine commun. L’arbitraire d’une représentation profonde et la liberté d’une haute interprétation – voilà ce qu’est l’esprit dans sa demeure, la verticalité. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes et Kant libérèrent le penseur solitaire de la chape collectiviste, mais leurs successeurs germaniques le replongèrent dans le troupeau, auquel ils donnèrent les noms de peuple, nation, race, humanité, monde. Il fallut attendre Nietzsche, pour que l’individu, à la fois sous-homme et surhomme, se détache des lumières communes et se voue à ses propres ombres. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence complète a deux volets : le goût et la créativité. Le goût permet de distinguer entre : le commun et l’original, le littéral et le métaphorique, le superficiel et le profond, le grossier et le noble. La créativité, c’est un talent, traduisant le goût en œuvres, favorisant les seconds termes d’alternative. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que mes yeux m’apportent des autres (de leur savoir, de leurs actes, de leur intelligence) s’appelle connaissance ; ce que mon regard m’apprend de moi-même (de mon esprit, de mon cœur, de mon âme) s’appelle conscience. L’IA neuronale n’a ni la connaissance objective ni la conscience individuelle ; elle reproduit les performances, statistiquement moyennes, résumant les expériences linguistiques des millions de livres, d’articles, de rapports, disponibles sur la Toile. | | | | |
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| intelligence | | | Les sphères, dans lesquelles la philosophie peut évoluer – les commencements, les parcours, les finalités. Les seules finalités, dignes d’une plume originale, sont la douce mélancolie ou l’ardente admiration ; le savoir, la vérité, l’actualité devraient en être exclus. Les parcours peuvent être continus ou discrets ; les deux peuvent se justifier, si tu possèdes le talent et le style ; si tu reconnais, comme les meilleures des têtes, que la rupture est l’élément fractal nécessaire, pour saisir les objets essentiels, tu aborderas la démarche discrète. Enfin, les plus ambitieuses des plumes, se concentrent sur les commencements, la seule sphère où l’originalité a encore son verbe à dire. Et puisque la partie élémentaire de tout discours philosophique est la métaphore, le commencement en est la quintessence, prenant la forme d’un vers ou d’un aphorisme. | | | | |
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| ironie | | | La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. La philosophie, en nous apprenant, lourdement, à mourir ou à vivre, néglige de nous apprendre à jouer, légèrement. | | | | |
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| ironie | | | On fouille les plus sublimes de ses états d'âme - et ceux des plus illustres des hommes - et l'on se dit, que la dernière des canailles aurait pu les épouser moyennant une infime transformation. Il ne reste à chanter que l'âme elle-même, incapable de donner de la voix distincte. | | | | |
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| ironie | | | Ni la joie ni le deuil ne font entendre une voix, ils n'en esquissent que la tonalité. L'ironie en est peut-être le seul instrument fidèle, et encore. L'ironie est l'aptitude d'interpréter simultanément le plancher (les aigües) et le plafond (les graves) du message. Quand cette gamme est assez large, le courant passe, l'ouïe est aimantée ou électrisée. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s'imposer un climat de l'âme » - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l'optimisme, lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »). | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau vouloir être gueulard et débordant, il y aura toujours quelqu'un, qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : m'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que moi-même, pour continuer à écrire à la cantonade. | | | | |
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| ironie | | | Le souci des hommes de paraître originaux et rebelles est si commun, qu'ils en devinrent parfaitement interchangeables et inoffensifs. « L'homme s'épanouit : toujours plus intelligent, douillet, médiocre, indifférent » - Nietzsche - « Es geht ins Klügere, Behaglichere, Mittelmäßigere, Gleichgültigere - der Mensch wird immer „besser“ ». Il sait où loge son soi et ignore la demeure de son âme. Je me sens de plus en plus seul à penser comme tout le monde et à sentir comme un ahuri ! | | | | |
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| ironie | | | Je me prends pour un hérisson (« un être sphérique » - Parménide), mais, aux yeux des autres, je ne suis qu'une « boule lisse » stoïcienne (« atque rotundus » - Horace), ou, pire, un « atome lisse de la volupté » de Lucrèce. | | | | |
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| ironie | | | Il faut disposer d'une réelle différence, pour réussir à feindre l'indifférence. | | | | |
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| ironie | | | La superficialité est le privilège des grands ; projetée d'une profondeur, elle est grise, - elle est d'azur, projetée de la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie du portraitiste : refuser de regarder et de reproduire la vie en face, car les traits de noblesse vont mieux aux profils. Le bon Dieu biblique refuse de faire voir Sa Face, mais promet de montrer Son Dos. Le Dieu coranique est plus libéral et franc : « Tout passera, seule subsistera la Face de ton Seigneur ». | | | | |
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| ironie | | | Trois raisons pour qu'une voix porte plus loin : plus de souffle intérieur, une meilleure acoustique extérieure, de meilleurs amplificateurs du son. Le sot de naguère devait s'époumoner ou tambouriner devant des princes ; le sot moderne, apaisé, est plus bruyant à cause des micros et caméras. | | | | |
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| ironie | | | Plus fermement ils tiennent à l'authenticité, plus indiscernables - et même robotiquement artificiels ! - ils deviennent. Se fier franchement à une théâtralité maniériste quelconque dévoile mieux une personnalité. | | | | |
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| ironie | | | J'aborde les sons et couleurs en termes si abstraits, que mon discours n'intriguera que les sourds et aveugles - le point zéro des sens et du sens. | | | | |
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| ironie | | | On est tellement habitué à conspuer le paraître, qu'on oublie, que c'est pourtant le seul moyen de faire entrevoir l'être, le créatif non le reproductif. L'authenticité traduit l'espèce, l'apparence exprime le genre. « Pour vouloir paraître, il te faut un sacré être » - Beethoven - « Man muß was sein, wenn man was scheinen will ». Ce qu'on est ne se livre ni à l'apparence ni à la bona fide, donc « il faudrait être tel que l'on paraît » - Shakespeare - « Men should be what they seem ». | | | | |
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| ironie | | | L'originalité ironique : je trouve une égalité entre le nouveau et l'ancien ; l'originalité grave : j'en prouve l'inégalité. | | | | |
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| ironie | | | Il est propre de la nature humaine de se chercher une originalité ; et toute sa vie on se trompe de milieu de son exercice : au début de sa vie on croit pouvoir être original dans l'orgueil de ses triomphes, ensuite on compte sur la fierté dans ses débâcles, et l'on finit dans le seul milieu, où l'originalité survit au ridicule, - dans l'ironie des ruines, où cohabitent la grandeur, la gloire et l'humilité. | | | | |
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| ironie | | | L'originalité ne sert à rien dans les affaires courantes, elle est capitale dans la création d'entreprises. Ce qui détruit le plus sûrement notre originalité, et notre créativité, c'est le commerce avec les intelligents. L'écrivain doit fuir les capitales, pour ne pas gâter ce qui nourrit l'originalité, - ses propres matières premières. Cioran n'aurait jamais dû vivre à Paris, au milieu de ses collègues, où son talent fut gâché par la place, qu'il accorde aux calomnies, humiliations, recensions. Je connus les deux capitales mondiales les plus passionnantes : il fallut bien y affermir mon souffle, pour respirer – ailleurs. | | | | |
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| ironie | | | C'est l'humilité et la honte, plus que le courage et l'orgueil, qui inspirent les pensées les plus audacieuses. | | | | |
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| ironie | | | Dans une écriture honnête, il faut accepter une fusion entre le sous-homme du souterrain dostoïevskien et le surhomme de la montagne nietzschéenne, entre une canaille au fond et un ange de la forme. Mais notre voix ne peut être qu'unique : « Rendre la voix polyphonique de notre conscience par une seule voix »** - G.Steiner - « Dramatizing through a single voice the many-tongued chaos of human consciousness » - ce sera la voix de l'une des deux autres de nos hypostases : celle de l'homme ou celle des hommes. | | | | |
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| ironie | | | Sans l'ironie, l'esprit n'a ni grimaces ni sourires ; il devient masque posthume ; veux-tu encore qu'on devine ton visage ? | | | | |
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| ironie | | | Les citations de ce livre sont un tribut à l'intentionnalité et, en même temps, sa réfutation : tant de mes métaphores gagnent (en clarté) à être encadrées par un arbre structurel (des substances ou relations) et par un arbre logique (des fraternités, négations ou antonymes) ; mais l'unification avec d'autres arbres aurait tout autant gardé l'essence du mien. | | | | |
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| ironie | | | Le masque de la transparence, masque brodé de routines et d'habitudes, n'est porté que par des sots, orgueilleux, imperturbables et vastes ; les profonds et les hautains se résignent à l'authenticité de leurs visages opaques, animés par un cerveau créateur ou par une âme déracinée. | | | | |
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| ironie | | | Les imposteurs, qui veulent imiter Narcisse, se soucient surtout de miroirs, dans lesquels ils font refléter leurs basses têtes, à défaut de hauts visages ; ils ne comprennent pas, que le vrai outil du narcissisme est le regard. | | | | |
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| ironie | | | Jadis, on tenait à son visage et méprisait son corps ; aujourd'hui, tant de soucis pour son corps, mais il n'y a plus de visages. | | | | |
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| ironie | | | Brutus et Cassius, pour briller, choisirent un bon stratagème : sur le fond de nos absences - abandons ironiques - se dessinent nos traits les plus hautains. « La présence diminue la gloire » - G.B.Vico - « Minuit praesentia famam ». | | | | |
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| ironie | | | La même monotonie, soit inertie soit ennui, accompagne ceux qui ne vécurent jamais un moment de grâce, d'illumination ou de conversion (comme St-Paul, St-Augustin, Dostoïevsky, Nietzsche, Tolstoï, Valéry, Wittgenstein, Heidegger). Pour avoir sa voix reconnaissable, il faut avoir entendu des voix d'inconnus. | | | | |
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| ironie | | | Quand j'ai compris, que moi, comme tous les autres, j'emprunte tous mes sujets, mes objets et même mes projets - aux autres, et que je ne peux rendre ma nature la plus immédiate et la plus mystérieuse que par des artifices, dont moi-même, je suis le premier à être surpris, j'accepte, sourire ironique aux lèvres, d'être traité d'artificiel et d'emprunté. | | | | |
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| ironie | | | Pour stigmatiser un écrivain, aujourd'hui, ils ne trouvent pas de reproche plus cassant que : il a une vision faussée du monde, tandis que moi, je n'y lis, le plus souvent, qu'une fidélité, photographique et insupportable, fidélité à la vérité du monde, vérité pleine d'ennui, d'inertie, de conformisme stylistique, culturel, psychologique. Le bon écrivain est toujours faussaire, puisqu'il ne règle ses comptes au monde qu'avec des pièces à sa propre effigie. | | | | |
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| ironie | | | L'idée est un mannequin, que l'artiste habille de sons et de couleurs et dicte l'expression de son visage et l'allure de sa démarche. Mais ce n'est pas au mannequin de séduire le regard exigeant. | | | | |
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| ironie | | | Le savoir apporte de la joie à l'esprit et de la douleur à l'âme ; et ce n'est pas par additions ou soustractions qu'on en crée l'équilibre, mais par factorisations, cet art d'effacer ou d'introduire des différences. | | | | |
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| ironie | | | La démonétisation du marché des idées est le meilleur moyen pour se rendre compte, que dans le troc des solutions notre époque n'a pas plus de marchandises que n'importe quelle autre. Être payé en monnaie de son espèce est un piège à crédules. | | | | |
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| ironie | | | On met la barre trop bas - on profane son feu sacré, aspiré vers la hauteur ; on la met à la juste hauteur de ses talents - on devient inaudible, sans relief, au milieu des autres voix interchangeables ; enfin, en la plaçant trop haut, on est victime de son vertige, que les autres prendront pour une tempête dans un verre d'eau. La morale : libère-toi de buts, consacre-toi à l'élan et aux contraintes. | | | | |
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| ironie | | | Un jour, on comprend, que n'importe quel chiffon peut porter un noble message, on se met à gratter de nobles pages pour leur emprunter leurs couleurs et, pour toute retombée, on finit par réduire les folios en chiffons. L'ironie de l'ironie. | | | | |
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| ironie | | | La rareté augmente le prix, et le progrès - de l'homogène à l'hétérogène – les fait flamber, tandis que l'ironie - de l'hétérogène à l'homogène - déprécie les marchandises en les mettant sur le même rayon. Les choses les plus rares sont sans prix. La noblesse, par exemple. Et, en plus, ce qui est rare pour l’esprit profond est beau pour l’âme hautaine (Valéry) ; l’inverse : « Tout ce qui est sublime est aussi difficile que rare » - Spinoza - « Omnia praeclara tam difficilia quam rara sunt » serait aussi vrai. Le respect du rare serait signe de la culture : « L’humanité ne grandit que par la vénération du rare » - Nietzsche - « Verehrung des Seltenen, durch die allein die Menschheit wachse ». | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi la platitude est la forme et le fond principaux des écrits des sages réglementaires ? - parce qu'ils tiennent fidèlement à l'une de ces bêtises delphiques : Rien de trop. Comparable, en étendue de l'abêtissement qui en résulte, à Connais-toi toi-même. | | | | |
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| ironie | | | Dans mon parcours vital, je sens mes vecteurs, je me doute de ma valeur, mais je dois les vêtir : « S'habiller à sa taille et se chausser à son pied : voilà la sagesse » - Horace - « Metiri se quemque suo modulo ac pede verum est ». La sagesse de ceci n'est pas dans les verbes, ni dans les noms, ni dans les pronoms réfléchis, elle est dans l'adjectif possessif. Connaître ses tailles et mesures est une grande question. Et puisqu'il ne m'est pas donné de posséder la sagesse, il ne me reste qu'à l'aimer, c'est à dire, à être philosophe. | | | | |
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| ironie | | | Les lumières se ressemblent ; les ombres, leur intensité et leurs danses, donnent leur propre mesure. On crée dans l'ombre d'un acquiescement, toujours recommencé, mais éternel ; la lumière du changement éclaire la routine d'un pas intermédiaire. Le devenir invariant et digne, l'être affairé et contingent. « Plus ça change, plus c'est la même chose » - A.Karr. | | | | |
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| ironie | | | Le cinéma muet fut moins niais : on suivait les yeux plus que les bouches. | | | | |
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| ironie | | | Quand on sait imprimer son propre filigrane, on peut rendre intéressante la lecture de n'importe quel chiffon. | | | | |
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| ironie | | | Entre nos doigts, la lettre V devient gesticulante, pour signifier : la Victoire (pour les belliqueux), la Vie (pour les mourants), la Vérité (pour les impuissants), le Visage ou la Voix (pour les expressifs). | | | | |
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| ironie | | | T’exprimer en ombres suppose la présence discrète d’une source de lumière et d’une musique mélancolique ; ta voix doit être claire et tu peindras à claire voie. | | | | |
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| ironie | | | Oui, l’éternité, même purement amphigourique, m’est plus proche que le jour d’aujourd’hui, même le plus naturel. Mais il vaut mieux chanter l’aujourd’hui, avec une voix, venue de nulle part, que décrire l’éternité, dictée par une oreille d’aujourd’hui. | | | | |
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| ironie | | | La médiocrité a besoin de chênes, de lauriers, de figuiers ; le talent se contente de l’arbre. | | | | |
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| ironie | | | Ta marche devrait faire non pas ton chemin (qui finirait toujours par rejoindre des sentiers battus), mais le style, le rythme, la musique, le visage ; dans ce dernier cas, ton chemin s’identifierait avec l’impasse, le désert ou la solitude. | | | | |
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| ironie | | | Qu’un lecteur relise sept fois ma maxime, ou que sept lecteurs la lisent une seule fois – les deux cas me sont indifférents ; je préfère que, dans cette maxime, le lecteur perspicace voie une réponse, y devine sept inconnues, face auxquelles il réussisse à bâtir un arbre de questions paradoxales, unifiable avec cette maxime. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’écriture, personne ne peut m’imiter, ce qui m’autorise à proclamer ma voix – inimitable. Ce qui ne m’empêche pas d’imiter, de temps en temps, des mélodies ou des rythmes des autres. | | | | |
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| ironie | | | Dans les profondeurs, tout - les connaissances, les idées, les intelligences - finit par être partagé par une communauté. Si tu veux être unique ou inimitable, cherche une bonne hauteur des rêves, des noblesses, des élans. | | | | |
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| ironie | | | Chez les scientifiques, règne la jalousie, d’où leur propension au fratricide ; les artistes tiennent à leur absolue originalité, d’où leur penchant pour le parricide. Les plus honnêtes finissent par en avoir une honte inexpiable, comme Cioran, après ses pitoyables attaques de Nietzsche et de Valéry. | | | | |
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| ironie | | | Difficiles d’accès, accès unique, mes notes permettent des parcours faciles et des finalités multiples. Rappelons, que le style est l’art de rendre original l’accès aux idées, aux images, aux états d’âme. L’objet, c’est le chemin qui y conduit. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’ils appellent voix intérieure appartient à mon soi inconnu. « Le but d’une vie consciente est d’entendre la voix intérieure et de la suivre » - H.Hesse - « Ziel eines sinnvollen Lebens ist den Ruf der inneren Stimme zu hören und ihr zu folgen » - dans cette formule, il faut remplacer but par commencement, vie par rêve, consciente par inspiré, entendre par tendre l’âme, voix par inspiration, suivre par traduire - tout le reste est parfait… | | | | |
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| ironie | | | En restant au sein d’un même langage, on se répète, fatalement ; en s’en détachant, on se contredit, librement. Ni parcours ni fins ne sont jamais originaux ; ne le sont que les commencements ; c’est pourquoi l’écrivain le plus individué et libre, c’est l’aphoriste. | | | | |
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| ironie | | | Pour que les éditeurs daignent publier tes notules intempestives et intoponymiques, il aurait fallu que tu fusses aussi grégaire et sot que les prix Goncourt ou les agrégés de philosophie. Quand tu évalues l’immensité de ce sacrifice salissant, tu gardes la fidélité à ta propre voix inclassable. | | | | |
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| ironie | | | Choisir la corniche ou la niche ? - dans quelle tribu y a-t-il plus de sots, de conformistes, de robots ? Les chercheurs d’originalité stigmatiseront la seconde ; les porteurs d’originalité se moqueront de la première. | | | | |
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| ironie | | | L’échelle du public visé – d’un Dieu seul, particulier, imaginaire à l’ensemble de tous les contribuables ou téléspectateurs. La première extrémité disparut des ambitions humaines. | | | | |
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| ironie | | | Le paresseux ou le sot, cherchant à s’associer au prestige de la philosophie, mais intimidé par les originaux des vrais philosophes-poètes, comble ses ambitions avec l’Histoire de la philosophie ou la philosophie de l’Histoire, ces deux refuges des bavards prosateurs, de Diogène Laërce à Hegel. | | | | |
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| ironie | | | Tu es intelligent, si, dans ta conscience, tu vois nettement la différence entre ce que tu dois à toi-même et ce que tu dois aux autres. D’après ce critère, tout-à-fait sérieux, il y a autant d’intelligents chez les concierges que chez les professeurs de philosophie. | | | | |
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| chœur mot | | | PROXIMITÉ DIVINE : Après les yeux, le mot est le meilleur créateur de la proximité. Si je ne m'extasie pas moi-même devant mes écrits, je ne me suis rapproché ni de Dieu ni de moi-même ; j'écris pour des étrangers mécréants, dont la louange ou le ricanement resteront blasphématoires et intraduisibles. Le mot ne doit pas coller aux choses, s'il veut nous en approcher. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît un mot par la difficulté de sa traduction ; il se trouve à mi-chemin entre une pensée et une poésie : la traduction d'une pensée est une récréation, celle d'une poésie - une recréation. « Dis-moi ce qu'est pour toi la traduction, je te dirai qui tu es »** - Heidegger - « Sage mir, was du vom Übersetzen hältst, und ich sage dir wer du bist ». | | | | |
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| mot | | | Les murs, l'acoustique, l'auditoire, ce sont des idées. La voix, retentie parmi les premiers, amplifiée et embellie par la deuxième, provoquant un écho dans le troisième, ce sont des mots. Et le style en est l'architecture. « L'idée tue l'inspiration, le style fige l'idée, le mot rend superflu le style » - Benjamin - « Der Gedanke tötet die Eingebung, der Stil fesselt den Gedanken, die Schrift entlohnt den Stil ». | | | | |
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| mot | | | C'est la présence d'une voix qui élève à la dignité du mot. Le bruit porte le reste. | | | | |
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| mot | | | Sans m'être enraciné dans le français, j'en réclamai des fleurs ; ce que se permit ma compatriote, comtesse de Ségur, m'était interdit. L'arbre français me répondit par le silence de ses ramages ; je dus lui inventer un souffle, pour que mes feuilles bruissent. « Dans une langue d’emprunt, les mots existent non en vous mais hors de vous »*** - Cioran. Sans entendre la musique à ses nœuds, accords des mots justes, je dus confier mon visage aux couleurs de ses mots troubles, juchés près de la cime ; mais je n'envie pas ceux qui, à l'inverse, peuvent dire : « Je ne suis que parole, il me faut un visage » - Jabès. Je vise l'octopus profond, c'est l'occiput superficiel qui émerge. Je dois me résigner à n'être connu que par l'extérieur, puisque « l'intérieur de l'homme se révèle par la musique de sa parole » - Boehme - « das Innerliche arbeitet stets zur Offenbarung durch den Schall des Worts ». | | | | |
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| mot | | | Ne méritent d'être écrits que les mots, qui viennent chez moi à la place de quelque chose d'autre, plus vital, plus ample, plus entier, plus involontaire et qui aurait pu aussi bien être rendu par des mélodies, des couleurs ou d'imperceptibles mouvements d'âme. Et ce trop plein sans paroles, moi, en attente de mots, je suis tenté de l'appeler - vide mélodieux et salutaire. C'est ce que crée Mozart. Logopoeïa et phanopoeïa doivent être subordonnées à mélopoeïa. | | | | |
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| mot | | | L'irrésistible musique de mon mot – tel devrait être l'entame, et non pas la finale, de mon adresse au monde : mes cordes vocales, les cordes de ma lyre, la corde de mon arc – ma voix, ma sensibilité, ma puissance – le commencement, les moyens, la contrainte – la musique, la noblesse, l'intensité. | | | | |
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| mot | | | On ne me lira jamais comme je veux, comme si les mots venaient d'être inventés. Pourtant c'est bien ainsi qu'on est tenté d'écrire. Forcer l'oubli des trajectoires connues des mots, les vouer à la destinée des hapax et solipsismes, esquisser des pointillés, qui en feraient pressentir envolées ou chutes. Le verbe créateur ne connaît pas de continuité, tandis que « la nature ne fait pas de bonds » - Leibniz - « natura non fecit saltus » - on ignorait encore les quantas atomiques et les mutations génétiques - que des bonds en discontinu ! La hauteur n'habite que le verbe ; il faut se méfier jusque du ciel : « Sur terre - des arcs brisés ; au ciel - des cercles parfaits » - R.Browning - « On the earth - the broken arcs ; in the heaven - the perfect round ». Et saluer le Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais non pas mon verbe ». | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit s'entrechoquent des images, dans l'intellect - des représentations (idoles), dans la langue - des signes. Chez tout le monde - trois voies vers Dieu ; chez les créateurs - trois voix à partir de Dieu. Le mot, au sens noble, est un habile et haut réseau de signes, s'inspirant des images ou représentations profondes ou s'y adressant. | | | | |
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| mot | | | Par mes caprices et lubies, je fais plier les langues étrangères, d’une manière irresponsable ; mais la mienne, par ses caprices, ses us et coutumes, fait plier mes audaces, me décourage et me remet en droit chemin, moi, l’amateur des obliques. | | | | |
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| mot | | | L'admirable langue allemande sachant si ironiquement rapprocher le sens des sens : be-stimmen, définir - munir de voix, ge-hören, appartenir - munir d'ouïe, ent-sprechen, correspondre - interdire de parole, be-greifen, appréhender - tenir avec les mains. Et ces belles oppositions : gestimmt (accordé) - bestimmt, aufhören (cesser) - gehören, versprechen (promettre) - entsprechen, angreifen (attaquer) - begreifen. | | | | |
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| mot | | | Le mot libre s'apparente aux rythmes, l'idée des esclaves - aux algorithmes. Le déclin des grands mots accroît le pouvoir de la petite pensée, comme le déclin de la grande pensée accroît le pouvoir des petits mots. Être petit, c'est être collectif. Quand la mesquinerie touche aussi bien les mots que la pensée personnels, l'exclusive est encore plus flagrante. | | | | |
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| mot | | | Aucun moyen de te singulariser dans l'être ; il reste « le mot, pour te multiplier dans le néant » (Valéry). | | | | |
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| mot | | | Avoir son visage, sa propre personnalité s'opposerait au port de masque. Pourtant, personne, de per-sonare, ne fut qu'un masque du rituel étrusque, pour célébrer Per-séphone ! Ses héritiers païens en portaient un nouveau à chaque occasion guerrière, frivole ou ludique. Et même le Dieu chrétien, en porte trois ! | | | | |
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| mot | | | Ces préfixes révélateurs : re-présenter, ex-primer, dé-montrer, pour désigner les trois actions intellectuelles de base : induire, séduire, déduire. Une topique, une tropique, une critique. Fixer le possible, exhiber le suffisant, s'appuyer sur le nécessaire. Une mémoire, une voix, une voie. | | | | |
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| mot | | | Dire remonte à montrer-indiquer (sagen-zeigen, с-казать) : plus on oublie la voie à suivre, mieux on trouve la voix à chanter ! | | | | |
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| mot | | | L'écriture – une cohabitation, conflictuelle et forcée, entre la mimesis du mot-étiquette, collé à l'être commun, et le logos du mot-image, émanant du devenir personnel. | | | | |
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| mot | | | Deux défauts d'écoute privent mon discours de toute musicalité : que je n'entende plus la voix de l'inexistant, ou que la traduction, c'est à dire l'interprétation, soit exclue de mes échos. Il ne me resteront que des références mécaniques de quelques morceaux d'algorithmes, dictés par des robots. « Parler, c'est traduire - d'une langue angélique en une langue humaine, de la pensée vers les mots » - J.G.Hamann - « Reden ist übersetzen - aus einer Engelsprache in eine Menschensprache, Gedanken in Worte » - seulement, l'ange ne parle ni en pensées ni même en notes, mais en appels inaudibles, indicibles, qu'il s'agit de traduire. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées, par d'insignifiantes substitutions verbales, peuvent être réduites aux platitudes sans vie ni épaisseur ; celui qui parle doit peser et compter plus, que ce qu'il dit : le pourquoi et le comment doivent surclasser le quoi et le quand. | | | | |
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| mot | | | Que mon mot soit qualifié de dissimulation ou d'authenticité, il restera toujours de l'expression ; modèle à suivre ou modèle à créer, mon visage sera confondu avec mon masque. Sans mes mots, je suis un algorithme muet ou un rythme jamais exécuté par un instrument. Si les mots ne font que masquer l'homme, l'en débarrasser, c'est le réduire à une momie. | | | | |
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| mot | | | Le langage est la demeure de notre esprit. Entre ses murs se trouvent de bons miroirs, une excellente acoustique, d'infaillibles climatiseurs ; j'y introduis une image, une mélodie, un climat - je retrouve des échos et saisons imprévisibles. Dans le langage on se rencontre, on se retrouve. Mais ma texture intérieure doit être en harmonie avec mon architecture extérieure ; les meilleurs styles sont - château en Espagne, tour d'ivoire, ruines. Ruines et musique, uniques ou multiples, opposées à maison et voix : « L'univocité de l'être signifie, que l'être est Voix » - Badiou - comme, sans doute, il est Vers, puisqu'il est universel. Pour d'autres, il n'est que Silence, traduisible en musique par l'esprit devenu âme. « Le langage est séparé de toute relation à l'Être » - Gorgias. | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me détacher de tous les noms, de tous les courants, - ma recherche de points zéro ne pourra jamais réussir complètement dans le domaine des mots ou des idées, où je suis soumis à mon époque et à ma mémoire ; c'est du point zéro des tons que j'ai le plus de chances de me rapprocher, puisque ce domaine se voue surtout à la hauteur, dimension désertée par d'autres chercheurs d'originalité. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, il y a toujours une partie de qui, l'écho du soi connu, et une partie qui, la voix du soi inconnu. Les idées ou le style, la rigueur ou le ton, le savoir ou le valoir. | | | | |
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| mot | | | L’évolution de la nature du travail sur le mot et de la qualité du mot : du dessin mural étonné au manuscrit illuminé, du manuscrit personnel à la machine à écrire fonctionnelle, de la machine à écrire pratique au traitement de textes apathique – de plus en plus de traitements grammaticaux, de moins en moins de textes musicaux. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du mot possession – jouissance ou appartenance : je suis jouisseur du mot et propriétaire de l'idée. Le mot est plus proche de la chair et de l'âme que l'idée, affectée à la raison et à l'esprit. Je ne possède l'idée que par le mot bien membré. L'intuition dépourvue de mots n'est que désir commun ; or, l'idée vaut surtout par l'extase unique, que je lui imprime. | | | | |
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| mot | | | Chacun de nous peut créer ses propres langages, et le mot, commun en apparence, appartient aux langages différents, tandis que l'idée fait partie d'un thésaurus commun des hommes. Donc, même si « les mots appartiennent à une époque, mais les idées - aux siècles » - Karamzine - « слова принадлежат веку, а мысли векам » - les mots peuvent être toujours neufs, et les idées restent pratiquement toujours les mêmes. | | | | |
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| mot | | | Les objets, qu'ils soient petits ou grands, s'égalisent dans cette infâme horizontalité, due à la même logorrhée, qui les dilue. « Peu de paroles suffisent au sage, même pour un vaste objet » - Pindare. Le mot laconique du sage fait deviner le sujet parlant, quel que soit son objet ; le mot, toujours trop long, du sot exhibe et l'objet et le projet, au sujet muet. C'est de la bêtise ou de la … science sans conscience : « Dans la pensée scientifique, la médiation de l'objet par le sujet prend toujours la forme du projet » - Bachelard. | | | | |
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| mot | | | On a tant d'ambitions, pour mettre le langage au service de nos caprices ou de nos systèmes, tandis que c'est lui qui nous forge et nous guide. Les linguistes prétendent, que la langue ait une existence autonome externe. Les mots mènent les uns, abandonnent les autres et devinent les meilleurs. | | | | |
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| mot | | | Pour sculpter mon regard, je prends le bloc de mon être, j'en élimine mes actes, pour n'en laisser que mes mots et ma voix (« verba et voces » - Horace, si loin de la devise américaine : « acta non verba » !). En paraphrasant S.Beckett, je dirais, que mon style se dégagera des réponses à ces questions en marbre : Où irais-je, si je devais aller ? Que serais-je, si je voulais être ? Que dirais-je, si je pouvais avoir une voix ? | | | | |
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| mot | | | Le choix du mot découle de la tonalité verticale, que je cherche à imprimer à mon discours, tandis que le choix de l'idée en est dicté par l'angle de vue horizontal. Il est donc faux de penser que « notre esprit est ainsi fait que la formation d'un concept et l'évocation d'un mot sont un seul et même acte » - J.Benda. Il n'y aurait ni artistes du mot ni imbéciles du concept, si c'était vrai. L'intelligence manie les concepts, le goût (en couleurs, en hauteur, en intensité) arrange les mots. Et toutes les combinaisons de ses deux types d'énergie sont possibles. Le concept le plus subtil se passe de mot, mais aucun mot ne peut se passer de concept ; quand on ne le comprend pas, on dit : « De ce qui est soustrait à la langue, il ne peut y avoir de concept, ni de pensée » - Badiou. | | | | |
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| mot | | | L'idée est neutre et sédentaire ; c'est au mot de proclamer ma voix et de justifier mon état d'exilé, au milieu des silences ou des brouhahas. Mais l'idée, bien enveloppée par le mot, s'appellerait, peut-être, pensée : « La pensée d'un homme est avant tout sa nostalgie » - Camus. | | | | |
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| mot | | | Être original dans ses idées est une gageure presque impossible ; aucun nom, à part celui de Valéry, ne me vient à l'esprit. Tous répètent, imitent, transforment. Ou bien sont incapables de métaphores, ce qui fait dégringoler leurs idées. Les idées font partie du patrimoine collectif ; je ne peux faire parler mon visage que dans le mot, muni de musique et d'ironie. Je garderai mes mots au fond de mon âme, tandis que mes pensées rejoindront les esprits des autres, pour s'y dissoudre. | | | | |
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| mot | | | L'aveu le plus difficile à arracher aux orgueilleux tenants de l'originalité de leurs passions, idées, actes : que ce fond est commun à l'humanité tout entière, qu'elle soit avancée ou attardée, servile ou libre, humble ou ambitieuse ; et que ce fond est constitué de pulsions, évidentes et fractales, de puissance ou de sexe. Seule la forme peut nous munir d'un semblant d'unicité, et encore, puisque la forme technico-scientifique tend à la même uniformité, ainsi que les arts plastiques et la musique. Il reste le dernier bastion de l'individualité - le mot, et même ici, de vastes brèches nous furent infligées par le fond médiocrisant et générique des hommes. | | | | |
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| mot | | | Avec leurs mots, flasques et pleins d'un dynamisme grégaire, ils veulent frapper les imaginations et les esprits. Mais « les mots ne sont pas des coups » - proverbe latin - « verba non sunt verbera ». Pour celui qui ne sent qu'avec son épiderme, les mots ne peuvent pas être des caresses, cette première fonction du mot personnel. | | | | |
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| mot | | | Le mot éternel, en philosophie, signifie l’aspect trans-historique, la sortie hors du temps, d’où l’éternel retour nietzschéen, résultant de la métamorphose du devenir, auquel le créateur affecte l’intensité de l’être, le retour égalisant les dates et ennoblissant les lieux. Il ne restera à la dimension temporelle que le culte des commencements, ce culte de la personnalité et de la hauteur, et que Nietzsche appellera volonté de puissance. | | | | |
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| mot | | | Dans la représentation conceptuelle, les objets, les attributs et les liens s’attachent aux concepts naturels. Un trope est un déplacement de points d’attache, rendant l’accès aux objets moins direct, plus expressif, et donc plus subtil et plus personnalisé. | | | | |
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| mot | | | Je n’ai pas de pensées existantes à conquérir et à gouverner ; cette tâche n’est visée que par des médiocres, ne maîtrisant pas le mot : « L’oral envahit la pensée, l’écrit la domine » - Benjamin - « Die Rede erobert den Gedanken, die Schrift beherrscht ihn ». Chez le maître, la pensée n’est qu’un état d’âme, collatéral et imprévisible, naissant de l’écoute de la musique des mots. | | | | |
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| mot | | | La langue est collective, et les représentations sont individuelles. Et puisque la langue s’attache aux représentations, tout mot a autant de significations qu’il y a d’hommes porteurs de la langue. | | | | |
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| mot | | | La langue est un outil, qui ressemble étonnamment à la substance immatérielle, divine, de l’homme. Elle contient, nécessairement, une logique, ce qui correspond au travail de l’esprit. Elle permet une créativité individuelle, apportant du plaisir esthétique, ce que l’âme aspire à goûter ou à produire. Elle est particulièrement merveilleuse dans ses tentatives de rendre les humbles vibrations de la conscience morale, ce qui comble le besoin du cœur. Malheureusement, on n’a pas encore de nom, pour désigner cet organe, qui, d’ailleurs, peut se passer de langue, pour penser, créer ou aimer ; il reste unique, tout en disposant de ses trois hypostases. Les Chrétiens auraient dû se servir de cet argument, dans leurs théodicées. | | | | |
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| mot | | | Une tâche technique difficile : arracher au jour les mots, dont le milieu naturel est la nuit. On n’y réussit que si l’on est capable de fermer les yeux sur le présent et si l’on a sa propre étoile à ne pas quitter du regard. | | | | |
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| mot | | | La parole la plus individuelle et novatrice est celle qui vise des choses, dont on n’a pas encore inventé le nom. « Le mot est un pont entre le sujet et l’objet » - A.Lossev - « Слово есть мост между субъектом и объектом ». | | | | |
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| mot | | | Le poète écoute ses cris et soupirs, d'où naissent des sonorités, couleurs ou mots, au milieu desquels éclosent des métaphores, ouvrant l'accès aux pensées, ces invitées de dernière minute, l'espace d'un matin. À comparer avec les penseurs, se penchant sur leurs pensées-maîtresses, pour les reproduire le plus fidèlement avec des mots moulants et coulants. Penser - l'un de ces verbes-parasites, sur lesquels le cartésien veut bâtir sa santé ! | | | | |
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| mot | | | L’usage lisse l’accès commun aux choses ; le style, au contraire, crée du relief personnel à ce qui fut lisse, et l’on finit par négliger les choses et ne garder que le relief. | | | | |
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| mot | | | Filtrer est une activité plus noble que transformer ou amplifier. Filtrer, ou sélectionner, est à l’origine du mot éclectique, que j’oppose au mot douteux de système, puisque celui-ci renvoie, le plus souvent, aux systèmes des autres. La personnalité s’affirme plus nettement par ses contraintes que par sa puissance. | | | | |
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| mot | | | Une langue doit permettre de faire entendre ma voix, ma personne éthique, et d’inventer un style esthétique. Je constate qu’il y a beaucoup d’originaux, en Allemagne et en Russie, et peu d’élégants. En France, il y a beaucoup d’élégants et peu d’originaux. Une conséquence de la nature des langues ? | | | | |
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| mot | | | Non seulement les cinq sens humains sont admirables et merveilleux, mais chacun donna lieu à une métaphore associée : le regard, la musique, le goût artistique, le flair, la caresse. Et si le Créateur ne s’inspirait que des métaphores, telles les Idées platoniciennes, et l’œil ou l’oreille ne seraient que leurs matérialisations ? Et ce serait pour cette raison que le Créateur ne mettrait nulle part Son nez ou Sa voix dans les affaires des hommes. | | | | |
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| mot | | | La richesse morphologique de l’allemand et du russe est très utile pour exhiber le niveau de notre culture ; mais c’est un cadeau empoisonné pour le poète, puisque cette facilité conduit trop facilement à l’illusion d’une beauté créée, tandis que cette illusion viendrait non pas de l’originalité des âmes, mais de celle des mots. | | | | |
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| mot | | | Il y a le monde de la Loi et le monde de la Beauté ; la mathématique universelle aide à comprendre le premier et la littérature individuelle chante le second. Il y a une concordance merveilleuse entre le libre arbitre mathématique et l’objectivité du monde ; mais aucune alliance ne peut subsister entre la liberté du mot et la nécessité du monde. Dans ce dernier cas, on abandonna le chant au profit du récit ; mais dans le genre discursif le journaliste est en train de surclasser Homère ; tandis que les alliances avec des dieux se raréfient, et les voyages lointains n'apportent que des améliorations à la technique de tissage. Toute belle Hélène devint patiente Pénélope. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, le mot tristesse porte une aura poétique ; en français, il a une très mauvaise réputation, désignant quelqu’un d’ennuyeux, de terne, de lourdaud. Le Français préférerait être amer plutôt que triste. | | | | |
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| mot | | | Les sentiments proviennent des causes nettes, que mon soi connu peut exhaustivement décrire, grâce à un vocabulaire bien connu de tous. Mais les états d’âme ne se manifestent que par leurs effets troubles ; ils n’ont pas de noms tout prêts, inutile de les narrer, on ne peut que les chanter. | | | | |
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| mot | | | J’ai créé quelques douzaines de mots-métaphores, sur lesquels je n’ai entendu aucun jugement des autres. Étrangement, ceci m’a permis de vivre une sensation de pureté en miniature : aucun intermédiaire entre moi et ce que j’aimai. J’ai mieux compris alors la béatitude des anachorètes. | | | | |
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| mot | | | À ces deux mots, très importants, – regard et voix – je donne un sens arbitraire de créativité et d'originalité. Je fus très content de tomber sur cette remarque de Cioran : « Tout s’estompe chez les êtres, sauf le regard et la voix », bien qu’il prenne ces termes au sens banal. | | | | |
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| mot | | | Les idées justes décrivent le monde, les mots musicaux le chantent. Les premières doivent se rendre sur place, pour être crédibles ; les seconds, sans se déplacer, ne comptent que sur la qualité de leur voix, pour être admirés. | | | | |
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| mot | | | Tant de mes perles doivent héberger, par inadvertance, des solécismes clandestins ; et tant de perles attendent, par charité, leur déchiffrement à l’intérieur des solécismes flagrants. Je peux si peu de ce que je veux ; le comment ruine le quoi, mais le pourquoi doit sauver le qui. | | | | |
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| mot | | | La langue – une grammaire plus un vocabulaire ; tout est clair pour la première, tout est vague pour le second. On ne peut pas réduire celui-ci à un dictionnaire, avec ses définitions ; il devrait être une projection grammaticale sur une représentation (d’objets et de relations) et donc – être toujours personnel (malgré le fait d’être, formellement, un ensemble commun d’étiquettes). Par ailleurs, il n’est pas certain que dans toutes les langues les entrées du vocabulaire puissent s’appeler – mots. | | | | |
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| mot | | | En littérature, l’originalité se prouve par des changements de langage, par l’introduction de nouveaux axiomes, par des commencements législatifs donc. Les ordinaires déversent des parcours, des événements. « L’art ancien donnait des lois. Le moderne donne des faits »** - Valéry. | | | | |
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| mot | | | Deux ambitions taraudent un écrivain ambitieux : être original et échapper à son temps. On dispose d'un outil - son talent, et de deux moyens - les idées (l'intelligence) et les mots (le style). Sans bon outil, toute ambition est risible. Mais avec les moyens, on tombe dans un paradoxe. Dans le domaine des idées, l'innovation est éphémère, puisque leur nombre est fini, épuisé. Quant aux mots, ils portent, fatalement, l'empreinte de leur époque. Heureusement, les rencontres putatives de mots sont infinies, et l'art d'en profiter est la définition même d'un vrai talent. | | | | |
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| mot | | | La syntaxe d’une langue est surtout universelle ; la syntaxe d’une représentation est souvent individuée. Logique ou ontologie. Merveille instrumentale ou merveille conceptuelle. | | | | |
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| mot | | | Le théâtre (dramatique ou musical) nous rappelle qu’entre le désir et le mot il existe une sphère expressive plus spontanée, plus viscérale, plus hermétique, composée de borborygmes et de soupirs, « la parole d’avant les mots » - Artaud -, et que le mot rationalise trop. | | | | |
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| mot | | | Une langue doit disposer de deux grammaires – l’interne (générative ou autre) et l’externe (représentative). D’une phrase, c’est-à-dire d’une suite de sons (peut-être accompagnée de gestes), la première grammaire extrait une suite chronologique d’entités élémentaires (équivalents de nos mots) et en établit la correction. Dans cette suite correcte, la seconde grammaire (une méta-grammaire) reconnaît des références d’objets (noms, relations, qualificatifs, négations, connecteurs et quantificateurs logiques, coordonnées spatio-temporelles). Le sens de la phrase est un concept subjectif, dépendant de représentations que tout individu possède ; ce sens est établi par un interprète universel extra-langagier (une méta-grammaire, un démonstrateur), grâce aux substitutions des références par des objets de la représentation, débouchant à un réseau. Rien d’universel (propre à toutes les langues) dans les grammaires ; tout est universel dans le démonstrateur. La logique est innée, tout le reste est acquis. | | | | |
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| mot | | | Le simple fait d’être musicien, peintre ou scientifique ne te discerne pas le titre d’intellectuel. Tu es intellectuel si tu comprends la place du langage parmi tous les moyens d’expression. Si tu en appréhendes la puissance, l’élégance, l’harmonie. Si tu sais en retirer l’intensité, la noblesse, la hauteur et l’originalité, dont tu muniras ton propre discours, communicable à tes pairs. | | | | |
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| mot | | | La langue des questions est presque toujours commune ; celles des réponses est presque toujours individuelle. En écriture, les bonnes contraintes doivent écarter ce qui est rebattu, et le bon goût doit se vouer à la seule beauté inimitable. Être davantage dogmatique que sophiste. Plus tu es exigeant, plus tu te rapproches du genre aphoristique. | | | | |
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| mot | | | En littérature, tu progresses par des détachements que tes mots osent, face, successivement, aux idées, sentiments, états d’âme, qui, fatalement, rejoignent, tôt ou tard, le patrimoine commun. L’originalité n’appartient qu’aux mots – la dernière leçon, souvent décourageante, de graphosphère. Le mot réussi est une caresse d’âme qui fait frissonner les esprits et les cœurs. | | | | |
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| noblesse | | | Mon siège, ma montagne, mon ciel, ces hauteurs sociale, intellectuelle, mystique, appartiennent à la géographie de mon esprit et ne m'approchent nullement de ma hauteur d'âme. Celle-ci se mesure le mieux au niveau du lac, avec une surface reflétant mon visage. | | | | |
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| noblesse | | | La même grisaille guette et menace ce qui est permanent et ce qui est éphémère. Le meilleur coloriste, c'est toujours et encore les yeux fermés, quand le permanent fournit des couleurs et l'éphémère s'en illumine. | | | | |
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| noblesse | | | Très tôt je comprends, que ma voix ne peut pas avoir de fond (les sources et les fins m'étant inaccessibles). Plus tard, j'apprends, hélas, que même la fusion avec la forme est une illusion de plus, qui dure le temps d'un emballement (« le dur désir de durer » de l'artiste - Éluard). Il ne me restera que la perspective, la voix qui s'éteint en échos mourants (flatus vocis), en regards évanescents. | | | | |
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| noblesse | | | Il est très facile d'être philosophe ou poète, il suffit d'avoir son propre regard ou sa propre langue : « La différence ne réside pas dans le contenu, mais dans le genre de regard ou de langue »** - Marx - « Der Unterschied liegt nicht im Inhalt, sondern in der Betrachtungsweise, oder in der Sprechweise ». | | | | |
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| noblesse | | | Le rhizome opposé à l'arbre, l'identification avec le sol nourricier - à l'appel du vide et des couleurs, l'enracinement - au déracinement, la banalité - à la hauteur, le discursif - à l'évaluatif - tel est le visage défraîchi du postmodernisme. Détourné du rêve, prônant l'horizontalité intégrale, misérable avec ses idées, se vautrant dans des mots ampoulés, il puise toutes ses niaiseries dans un réel net, malléable à merci et envahissant. Juger sans critères, en absence de l'universel - ils ne comprennent pas, que le libre arbitre de la représentation touche toujours à l'universel (au sens du quantificateur logique) et qu'il n'est donné à personne, au stade de l'interprétation libre, d'échapper aux critères logiques, éthiques ou esthétiques. | | | | |
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| noblesse | | | La lumière de l'esprit ne se décompose pas et seul l'arc-en-ciel du cœur peut exaucer mon désir de couleurs. La chaleur du cœur, trop active, ne se préserve pas ; seule l'inertie de l'esprit peut garder ses empreintes. | | | | |
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| noblesse | | | Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres. | | | | |
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| noblesse | | | La rencontre du regard, du désir et des ailes produit une voix, et c'est d'après la voix qu'on peut juger et un homme et une image et une idée. Par le grain de ta voix on devinera le timbre de ta vie. | | | | |
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| noblesse | | | Les fonctions principales des contraintes : ne pas dire ce que n'importe qui aurait pu dire à ma place, fuir le nominalisme (« Rien de trop juste ! » - J.Joubert), ne pas toucher aux choses exclusivement prosaïques, ne tendre que vers mes frontières inaccessibles, ne pas laisser les idées se répandre jusqu'à l'inévitable platitude finale, ce qui est propre de la réflexion, qui se propagerait sans contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus fraternels incitants, c’est R.Debray qui me les offrit ; les plus savoureux des aliments, c'est chez Valery que j'en déguste ; les plus flamboyants des excitants, c'est Nietzsche qui m'en charge ; mais ce sont mon goût et mes appétits qui les commandent ou décommandent à ma table ; et je reste, volontairement, sur ma faim, cet état béni de mon corps et de mon âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le regard naît avec la trouvaille de son propre souffle. Que ce soit dans la lumière d'une imagination, lux rationis, ou dans les ténèbres d'une sensibilité, tenebrae fidei. Le contraire de regard s'appelle inertie. « La vie noble s'oppose toujours à la vie par inertie »*** - Ortega y Gasset - « La vida noble queda contrapuesta a la vida inerte ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour me proclamer libre, il ne suffit pas que la voix de mon âme s'élève au-dessus de la loi de mon esprit. Il faut, en plus, que cette voix soit de la musique divine et que cette loi ne soit pas lue au ciel. Toute noble liberté est triomphe de l'harmonie interne sur le calcul externe. Un simple interprète, non-compositeur, peut-il être libre ? | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes d'hommes : ceux qui croient, qu'un geste ou une réflexion expriment leur fond, et ceux qui s'avouent intraduisibles. En langage de l'âme, seul le visage est et la lettre et l'esprit et le tableau. Mais tu ne prouves son authenticité et grandeur qu'en inventant un masque monumental : « La folie des grandeurs est un masque de l'homme, qui se désespère de soi-même »** - Schnitzler - « Größenwahn ist die Maske eines Menschen, der an sich selbst verzweifelt ». Et Nietzsche serait frappé de folie, puisque, un jour, il crut en soi-même : « Accordez-moi la folie, afin que je finisse par croire en moi-même ! » - « Gebt Wahnsinn, daß ich endlich an mich selber glaube ! ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans les profondeurs, il n'y a que très peu de points d'attache ; et en surface ils abondent. D'où l'austérité des profonds et l'exubérance des superficiels. Mais la personnalité n'a qu'une seule dimension probante - la hauteur, et elle accompagne plus naturellement les superficiels que les profonds, elle est plus près de la caresse que du forage. Et J.Benda : « En ce qui regarde l'amour, Descartes, Spinoza, H.Spencer travaillent en profondeur et Stendhal - presque uniquement en surface » - n'y est pas si idiot qu'il en a l'air. La peau n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus profond chez nous (Valéry), mais elle promet une belle hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Creuser les profondeurs est non seulement bête, mais aussi stérile ; tout ce qui est profond fut dit et répété moult fois et traîne sur la surface de nos consciences. La seule chance d’être original est de nous hisser en hauteur, où nous invitent la noblesse, la musique, l’ironie, portées par le talent. Se détacher des objets ; tenir à l’intensité. | | | | |
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| noblesse | | | Les mêmes états et objets sont à l'origine des réactions romantique (chaude) ou mécanique (froide) ; mais le romantique y avait entendu de la musique, tandis que l'enregistreur y avait mesuré des décibels ou fréquences ; le conte de fée, face au compte rendu ; la réalité mélodique ou la réalité statistique. « Symbole et indice se regardent en chiens de faïence »** - R.Debray. Toute la vie, en puissance, est en moi ; m'écouter, c'est y déceler la musique (et non pas le bruit) du monde, que je porte, pour la traduire ensuite dans mon regard. | | | | |
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| noblesse | | | Toute gloire s’éploie, aujourd’hui, en étendue, en statistiques, en multitudes. Et dire que jadis, elle fut un rayonnement en hauteur, en solitude, en exception. | | | | |
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| noblesse | | | Il serait bête d'énoncer dans mon livre ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; c'est à cause de cette contrainte volontaire qu'il faut taire certaines choses, dont je me refuse de parler, puisque je ne le dois pas, tout en le pouvant (Wittgenstein s'y méprit de verbe, comme Rivarol : « La raison se compose de vérités qu'il faut dire et de vérités qu'il faut taire » - de sujet et d’objet : il faut mettre contrainte à la place de raison et fait - à la place de vérité). | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas l'heure qui déterminera la présence de mon étoile, c'est mon étoile qui marquera des heures élues, des heures astrales, ces heures intenses, emballées, porteuses du destin (geballte, schicksalträchtige Sternenstunden - S.Zweig). Elles sonnent, surtout, dans une âme qui retourne dans son désert, - les voix de prophètes y retentissent aussitôt. | | | | |
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| noblesse | | | Talent, noblesse, personnalité – tels sont les dons primordiaux qu’on ne puisse ni hériter ni cultiver ; cette cure divine nous protège de toute contamination grégaire. Curieusement, la foule la plus compacte et méprisable est composée de médiocrités qui cherchent à être, à tout prix, différents des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Les appels pathétiques à changer ou à perfectionner notre vie individuelle, qu'on entend chez Tolstoï, Rilke, Wittgenstein ou Sloterdijk, sont presque sans objet, puisque, chez nous, les traits perfectibles sont parmi les plus insignifiants, l'essentiel étant câblé en dur depuis notre adolescence. Le méliorisme ne peut agir que sur le troupeau. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut rester à égale distance rationnelle entre la palpitation et le mot (la note, la couleur, le marbre). L'attrait du mot égalisant l'élan du cœur, dans un bel équilibre. Mais il existent des distances irrationnelles, évaluées par l'âme : « Le poète est plus près de la mort que de la philosophie, plus près de la douleur que de l'intelligence, plus près du sang que de l'encre » - Lorca - « Un poeta - más cerca de la muerte que de la filosofía ; más cerca del dolor que de la inteligencia ; más cerca de la sangre que de la tinta ». Mais tu connais mieux que moi la mécanique des leviers : le cœur pesant plus que la métaphore, le point d'appui ne doit pas être au milieu. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme se fond dans l'azur d'un regard, quand elle est haute. Quand elle est basse (mais est-ce une âme ? ), elle suit la grisaille des yeux. « Ce sont de mauvais témoins pour les hommes que les yeux et les oreilles, quand ils ont des âmes barbares » - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | Ils cherchent leur voie, dans le labyrinthe des écoles ou des styles, tandis qu'il s'agit de se débarrasser de routes, de se mettre en hauteur, de chercher sa voix, qui est cette même perspective, devenu regard. Ne pas creuser - en temps de déluge de messages, la colombe est plus éloquente que la taupe. | | | | |
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| noblesse | | | L'inertie des bras, des oreilles et même des cœurs porta les hommes vers l'horizontalité la plus falote, l'étendue de la terre, à laquelle je sacrifie et la hauteur et la profondeur, tel Tristan, croyant la première Iseut aux blanches mains venue, qui me fait croire, que la voile est noire et l'azur - couleur de sang. « La vie s'évalue en deux mesures : l'horizontale - 'au loin la voile blanche solitaire' et la verticale - 'le fond bleu de l'océan ou le fond azur du ciel' »*** - Prichvine - « Есть две меры жизни : одна горизонтальная : 'белеет парус одинокий', другая вертикальная : 'под ним струя светлей лазури, над ним луч солнца золотой' ». | | | | |
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| noblesse | | | Les dons de l'esprit sont, évidemment, plus consistants et profonds que les dons de l'âme, dans leur hauteur éphémère. Mais les premiers sont essentiellement communs, les seconds étant le seul moyen de faire entendre ma propre voix. Le désintérêt pour la musique explique l'extinction des âmes et la monotonie des voix. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ouverts pour mieux maîtriser les choses, ou les yeux fermés pour mieux s'abandonner au rêve. Le regard sur ou le regard de ; le premier consolide l'esprit, le second illumine le visage ; la racine ou la cime de ma personnalité, de mon arbre. « La majesté du visage sans regard » - Enthoven – sans le premier, oui, mais avec le second ! « Arbre – la verticale la plus insolente, majesté de verticale » - Levinas. | | | | |
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| noblesse | | | J'ai deux visages – l'adorateur et le créateur. Le second, c'est mon meilleur masque. « Nous sommes condamnés à nous inventer un masque, pour, ensuite, découvrir que ce masque est notre véritable visage »** - Paz - « Estamos condenados a inventarnos una mascara y, después, a descubrir, que esa mascara es nuestro verdadero rostro ». Le symbole de ce masque est le regard, dans lequel ne se reconnaissent entièrement ni nos yeux ni notre cervelle. | | | | |
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| noblesse | | | Les présomptueux (St-Augustin, Rousseau) imaginent pouvoir exhiber leurs vrais visages ; parmi les masqués avoués - profonds ou hautains - il y a ceux qui croient, que le masque les cache (Descartes, Nietzsche) et ceux, les plus lucides, qui les y réduisent (Valéry, Cioran). « L'homme ne vit pas, il s'invente »** - Dostoïevsky - « Человек не живёт, а самосочиняется ». Me montrer ou me cacher sont parfaitement équivalents ; m'inventer est mon seul visage transmissible. | | | | |
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| noblesse | | | La vie : le hasard géographique et physiologique en détermine les moyens ; les moyens, à travers le hasard social, en fixent les buts ; enfin, le sens de la vie découle mécaniquement des buts ratés ou réussis. Donc, en dehors du talent et dans ce qui ne dépend que de ma volonté, l'essentiel de ma personnalité ne se concentre ni dans le sens ni dans les buts de la vie, mais dans les contraintes que j'impose à ma vie : que mon cœur soit sceptique aux sirènes de l'action et attentif à l'appel du Bien et donc de l'amour ; que mon âme soit indifférente au bruit et sache en extraire la musique ; que mon esprit soit fidèle à mon âme, en interprétant sa musique. | | | | |
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| noblesse | | | Il n'existe pas de nobles querelles collectives ; c'est dans une perspective temporelle qu'un talent de poète en invente parfois quelques grandeurs artificielles. Avec l'extinction du romantisme, disparurent aussi les grandes querelles personnelles. Et dans les petites, tous se valent : les brillants et les ternes, les purs et les salauds, les experts et les ignares. En absence de l'air romantique, règnent le feu de paille des indignés, le terre-à-terre des renfrognés, l'eau courante des alignés. | | | | |
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| noblesse | | | Le fatalisme est une pose respectable, quand on subit des choses mineures ; dans les choses d'importance, son contraire, le nihilisme, est préférable : éliminer, effacer ou réévaluer ce qui ne porte pas mon effigie. | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur de mon regard permet de toucher aux choses essentielles de l'être, son ampleur – d'interpeller les relations essentielles du devenir, sa hauteur – de faire entendre ma propre voix, visant l'intensité et la noblesse. Le bouquet complet s'appelle grand regard (der große Blick de Nietzsche). | | | | |
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| noblesse | | | Quand on nous scrute ou nous tâte, on nous découvre moutons ou machines, pitoyables et interchangeables. C'est quand on entend nos silences, voit nos rêves, pèse nos hontes, qu'on nous trouve de la différence. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on ne maîtrise pas assez la règle, toute ambition à l'exception échoue. | | | | |
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| noblesse | | | On crée par relais ou par pulsion. Ou bien on reprend le témoin d'un thème, d'une époque, d'une école, ou bien on éprouve un besoin, imprévisible, bouleversant, connu même des hommes de cavernes, sans s'associer encore aux mots, aux idées, aux images. Ou bien on défend des points de vue, avec des armes communes, ou bien on invente ses propres couleurs, on peint un axe entier, touchant à la profondeur de l'homme et à la hauteur du surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur, c'est ce qui permet de mettre sur un pied d'égalité la voix élevée et la voix basse. | | | | |
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| noblesse | | | Connaît-on un seul lieu heureux, auquel aurait abouti un noble pèlerin du mot ou de l’idée ? Non, Zarathoustra a tort, comme les activistes de la bougeotte et du progrès, - c’est le lieu d’origine, le commencement, qui est le seul à porter un message inimitable. | | | | |
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| noblesse | | | L’originalité dans la profondeur n’est qu’universalité, c’est-à-dire le savoir et l’intelligence. « L’originalité, pour moi, c’est l’intériorité, la profondeur du cœur et de l’esprit » - Hölderlin - « Mir ist Originalität Innigkeit, Tiefe des Herzens und des Geistes ». Mais toutes les profondeurs finissent dans l’extériorité. La seule originalité atemporelle se trouve en hauteur, dans le talent et la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Comment reconnaît-on quelqu’un qui a son propre regard, qui crée sa propre musique et féconde sa propre espérance ? - « On regarde là où il n’y a plus rien à voir, on écoute là où il n’y a plus rien à entendre, on attend là où il n’y a plus rien à espérer »*** - Jankelevitch. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs que nous prônons ne divergent pas beaucoup, m’est même avis qu’elles sont presque les mêmes pour tout le monde. Ce sont nos vecteurs et non pas les valeurs qui nous distinguent : un vecteur – un point d’origine de nos regards, le commencement, plus la hauteur de la flèche de nos désirs. | | | | |
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| noblesse | | | Être un descendant du passé (la nécessité) ou être un fondateur de l’avenir (le hasard) est également banal. Se dégager du temps est la seule attitude qui donne l’accès à la liberté, à la créativité et à l’originalité. | | | | |
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| noblesse | | | Qui est un intellectuel ? - celui qui a assez de talent, pour bien formuler son regard sur l’intelligence ou la noblesse. Pour le devenir, pas besoin de fréquenter les forums ; l’introspection par un regard personnel y vaut plus que toute prospection collective. | | | | |
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| noblesse | | | Les hiérarchies et l’égalité : on reconnaît l’homme de culture supérieure par sa reconnaissance que, en tant qu’homme de nature, il est l’égal de tous les hommes. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux nourrissent ton savoir de la lumière du monde, le regard laisse sur le mystère du monde l’empreinte de ta personnalité, mais pour te révéler toi-même, donc pour rêver, tu as besoin de la nuit. « Ni la science ni l’art ne peuvent donner ce qu’apporte avec elle la nuit »** - Chestov - « Никакая наука, ни одно искусство не может дать того, что приносит с собою тьма ». | | | | |
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| noblesse | | | Le rythme et l'algorithme ont la même origine - l'habitude ou la répétition - mais les sources différentes : le rythme naît en nous, l'algorithme - hors de nous, dans le troupeau ou dans la machine. Étymologiquement, rythme signifiait fidélité du fleuve à sa source (fidélité, traduite par la même intensité, dont l'éternel retour du même est la plus belle des métaphores), d'où la place qu'il mérite dans le culte des commencements. Le soi inconnu ne se laisse entrevoir que par les premiers pas ou par la hauteur du regard sur toute marche : « Il n'y a d'originalité qu'à l'origine, au-dessus et bien avant » - R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | Dostoïevsky veut dépasser les limites, et Nietzsche veut réévaluer les valeurs – les limites et les valeurs des AUTRES ! C’est minable, puisque aucune originalité n’est plus possible dans les finalités ; le talent se manifeste surtout dans la fraîcheur et la noblesse de ses commencements ou, faute de mieux, dans l’ardeur ou l’intensité de l’élan vers des limites inaccessibles. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a assez d’artisans et de journalistes, pour servir les idées ou la vie, en les décrivant ; le rêve réclame un tableau d’artiste, se servant d’idées ou de vie communes, comme d’une matière première, de couleurs presque aléatoires, pour peindre ses propres états d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | La noble liberté des commencements individuels n’a rien à voir avec la banale liberté des finalités communes. Et les finalités ne peuvent qu’être communes. La seule vraie liberté réside donc dans les particularismes des premiers pas. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on est un homme de rêve, on vit mieux avec les yeux plutôt fermés qu’ouverts. Et l’on prête plus attention à l’oreille, en quête d’une musique, d’un soupir ou d’un sanglot. De plus, l’œil est commun, et l’oreille est individuelle. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'être pacifiste, si l'on tient à faire entendre sa voix ! Le combat est l'élément de toute écriture, qui se veut hors et au-dessus des faits. Mais il faudrait dé-fêter les victoires des idées, se ranger du côté des vaincus, tombés, le verbe sur le cœur. Non pas vae vincis, ni gloria vincis, mais bien verbae vincis, même accompagné de vae solis. | | | | |
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| noblesse | | | Là où ce n’est pas l’essence mais la nuance qui compte, on est dans le commun, dans le comparatif, tandis que c’est dans le sublime, dans le superlatif, que s’exprime une âme originale. Le Français mise trop sur la nuance, tandis que l’Allemand vise surtout l’essence. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis, le mystère, personnel et inconscient, d’un sacrifice constituait la trame d’un héros. Aujourd’hui, un acte héroïque n’est qu’une solution banale d’un problème collectif ; le héros « résout plutôt un problème qu’il ne consomme un sacrifice »** - Cioran. | | | | |
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| noblesse | | | L’élan d’un commencement, audacieux et personnel, est évincé, aujourd’hui, soit par le tableau d’une fin, précise et moutonnière, soit par l’algorithme d’un parcours, inertiel et robotique. | | | | |
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| proximité | | | Sous la plume d'un penseur, ce chapitre s'intitulerait Topologie du mystère ou U-topie des voix. J'aurais pu l'appeler : Hygiène des distances. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement étaient la couleur et le son, mais c'est l'œil et l'oreille qui sont plus près du dessein divin ; de même, la primogéniture du verbe cède à l'intelligence l'héritage et la place auprès du Seigneur. | | | | |
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| proximité | | | Un mystique prend les Écritures comme un vocabulaire, rien de plus. Un Maître Eckhart, aujourd'hui, exaucerait sa verve même en épiloguant sur le mode d'emploi d'une imprimante laser. Seuls nos philosophes modernes fouillent leurs propres déjections argotiques comme explication unique du monde. L'unité originelle du monde inspira tant de voix originales ; aujourd'hui, où toutes les nuances du passé sont accessibles, la monotonie des voix consensuelles et reproductibles est effrayante, elle dévore du différent, pour nous inonder du même. | | | | |
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| proximité | | | Nos rapports avec Dieu sont question de métrique, d'attirance, de proximité : il y a ceux qui l'auraient entendu ou atteint, ceux qui tendent vers lui ou le suivent comme guide et, enfin, ceux qui ne lui reconnaissent ni voix, ni poids, ni doigt, mais vénèrent son œuvre, hors tout temple, toute route, tout horizon. | | | | |
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| proximité | | | Le regard, c'est la vue, remplie de mon visage, de mon étonnement, de mes caresses, c'est le toucher intuitif guidant le goût réflexif : « La philosophie du regard s'accomplit dans un remplissement tactile de l'intuition » - Derrida. | | | | |
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| proximité | | | La foi catholique est la religion des mains, la foi orthodoxe - celle du visage. Les mains jointes, dans un retable, ne renient ni le poing ni la chaîne. L'icône invite un regard ou une larme, chauds, recueillis et hypocrites. | | | | |
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| proximité | | | Les hommes vils s'unissent par les mêmes moyens, les hommes bas - par les buts communs, les grands - par la nature de leurs contraintes uniques. | | | | |
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| proximité | | | Toute route vers la hauteur est une impasse, ne s'y rencontrent que des regards, porteurs d'une mélodie. Cohérence immobile avec une voix haute, plutôt que co-errance mobile sur une voie sotte. Mais co-naissance du dernier pas plutôt que connaissance du premier. | | | | |
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| proximité | | | La primauté du regard : Diogène voulut, qu'on l'enterrât : « sur le visage », il savait déjà que, « dans l'au-delà, le dernier serait le premier ». Socrate fut condamné pour un regard inconvenant sur ce qui se passe sous la terre et dans le ciel ; une fois sa cigüe bue, il enveloppe de son manteau - le visage, son regard va déjà aux morts. | | | | |
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| proximité | | | Dans les commencements mythiques, le Verbe ne viendrait qu'en troisième position, après l'étonnement (Thaumas du thaumaturge) et les Couleurs (Iris de la poïésis : « Iris est fille de Thaumas » - Platon). Une fois de plus, c'est Valéry, avec son étrange, qui est le plus près des sources. | | | | |
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| proximité | | | Omnis moriar signifie que, sans ton visage, tes rimes et rythmes sont dépourvus de sons et de sens. Deux réactions possibles : réduire tes frissons aux harmoniques communes calculables ou n'y mettre que ton visage. Mais non moriar omnis (Horace) rend sensée la consolation : « Pour un vivant, je ne vois rien de plus précieux que ce qui l'aide à ne pas mourir en entier » - R.Debray. | | | | |
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| proximité | | | L'unique objet, dans lequel on puisse vivre la proximité la plus enthousiasmante et le lointain le plus angoissant - le visage de l'autre. Le regard, au sens propre, y prend l'allure d'un mystère sans fond. « On ne peut pas séparer le regard du visage » - Wittgenstein - « Den Blick kann man vom Gesicht nicht trennen ». Le visage est le miroir du cœur, ce pauvre cœur, choisi pour demeure par la machine, qui ne se contente plus de ses séjours dans les pieds, les mains et les cerveaux. Bientôt, les badges seront plus expressifs que les visages. « Jadis, on tenait à son visage et cachait son corps ; aujourd'hui, on s'occupe de son corps et oublie son visage » - Klioutchevsky - « Прежде дорожили лицом и скрывали тело, ныне ценят тело и равнодушны к лицу ». | | | | |
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| proximité | | | Tout Dieu officiel étant une idole, le crépuscule de celle-ci annonce la mort de celui-là ; le Dieu des sages est une icône - ils saluent la ténèbre valorisant leur cierge. Idole - fond et corps ; icône - forme et visage. Concept ou image. | | | | |
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| proximité | | | Il est facile de donner un sens à l'affirmation « Dieu n'existe pas », mais quel sens peut avoir « Dieu existe » ? - « Tout est permis » ou « Je suis innocent », dirait-on, au choix, dans le premier cas ; dans le second, on reste sans voix, sans logique, sans sources, ne pouvant compter que sur une imagination gratuite, c'est à dire la meilleure. Que serions-nous devenus, sans ce qui n'existe pas… « L'absence de Dieu est plus divine que Dieu » - Sartre. | | | | |
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| proximité | | | Impossible d'irradier la fraternité dans tous les sens ; tout de suite je me sentirai girouette. Mais tourner mon visage vers mon frère, c'est tourner mon dos à l'étranger. Mais puisque, aujourd'hui, c'est le commerce et non plus la discorde qui forme la communauté humaine, et puisque le dos, mieux que le visage, s'inscrit dans l'action marchande, l'humanité entière, à travers les barrières, gagne en cohésion. Et un no man's land des sentiments marque une nette ligne de démarcation. | | | | |
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| proximité | | | Si au commencement divin était le Verbe (penser ou faire), au commencement humain devrait être l'adverbe, répondant aux questions de comment (peindre) et de pourquoi (chanter), « initiative imitative, un commencement relatif, qui est la réédition du commencement absolu » - Jankelevitch. Même si l'adverbe s'attache au Verbe, l'intensité de cette attache est affaire du sujet, c'est à dire du talent. | | | | |
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| proximité | | | Une bonne gymnastique, pour entretenir ta liberté : avoir le culot de dire non à Dieu et oui aux hommes. C'est tout ce qu'attendent les inquisiteurs des hommes ! Le poète hérétique dit oui à Dieu et non aux hommes ! Mais le vrai poète est homme de foi. | | | | |
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| proximité | | | Chacun de nous porte en lui-même de vagues puretés, exposées à l'outrage plus que nos défauts ; veiller sur celles-là relève de la consolation philosophique. C'est ce qui s'appelle garder la distance, s'interdire la familiarité, n'admirer son visage que reflété par un lac de haute montagne, n'y jeter sa bouteille que la nuit du naufrage final. Le génie esquissant ses traits, en troublant la surface, faite pour te peindre, c'est cela qu'il faut éviter. En élevant le regard, baisser les yeux. L'outrage est le même sens donné au désiré et au fait. | | | | |
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| proximité | | | Je ne sais pas si Dieu ou mon soi inconnu ont un esprit ; ce qui est certain, c'est qu'ils n'ont pas de visage ; et c'est ce qui les rend parfaits destinataires de mon écrit, car au lieu des affirmations, il parlera requêtes – arbres ouverts à l'unification suprême. « La question du penseur est la question de l'élève » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Soit je m'adresse à mes semblables, et ma voix devient humble et ferme, soit je n'ai qu'un seul destinataire, Dieu, et ma voix doit être tremblante et fière. Montaigne, qui ne s'adresse qu'à son entourage et ignore l'écoute divine, a, dans son audience, raison : « C'est faire le sot, que parler toujours bandé ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu créa des joyaux, l'homme ne crée que des écrins. « La beauté et l'infini veulent n'être admirés que dévêtus » - Hugo – comme le visage humain ou sa source - la face de Dieu. Le beau de la création humaine doit son attrait au drapé du mot, au pli du son, à la bigarrure du pinceau. | | | | |
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| proximité | | | On appelle exote celui qui garde son étrangeté, entretient une distance avec autrui et se réjouit de sa différence. Mais l'union assure, mieux que la différence, l'exotisme de ce qui ne se veut pas approcher. L'étrangeté la plus honnête, distante et prometteuse à entretenir est celle d'avec soi-même. | | | | |
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| proximité | | | Si l’on n’entend pas Dieu, ce n’est pas parce qu’Il parlerait à voix trop basse, mais parce que Sa langue est trop haute pour ceux qui ne connaissent que les vocables de leur soi connu et ignorent la musique de leur soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | La croyance a sa place partout, dans le réel ; dans l’imaginaire, seul Dieu devrait en être exempt – Le croire est pire que Le comprendre – Il est le grand Inconnu absent. | | | | |
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| proximité | | | Le visage humain est l’appel le plus immédiat à croire en Créateur. Le sourire au visage, sa grimace, son accablement, son mutisme même nous signalent la présence d’un grand Étranger, l’auteur des élans de nos cœurs et des envolées de nos pensées. Dieu est dans un grandiose éloignement, vécu comme une ardente proximité. | | | | |
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| proximité | | | De quoi ou de qui pourrais-je me réclamer ? Je sens la distance avec tout et avec tous. Une singularité, un point de discontinuité, une planète unique autour d’une étoile unique, la mienne. | | | | |
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| proximité | | | Cioran communique avec des écrivains et piétons, Valéry – avec des philosophes et scientifiques, Nietzsche – avec Dieu. Mais leurs discours sont si individués qu’on aurait pu interchanger leurs interlocuteurs, sans qu’on s’en aperçoive. | | | | |
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| proximité | | | Ta Bête ne quitte jamais la Terre ; ton Ange, horrifié par la platitude terrestre, chute souvent de son séjour céleste et connaît la proximité défiante de la Bête. De retour dans sa demeure naturelle, son sommet solitaire, l’Ange ne voit ni ne connaît plus que le lointain, où s’impatientent, sur leurs sommets, d’autres anges, au-dessus d’autres bêtes. « Au Ciel, un ange n'a rien d'exceptionnel » - B.Shaw - « In heaven an angel is nobody in particular » - les anges ne forment ni troupeaux ni meutes, dans lesquels se vautrent les bêtes. | | | | |
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| proximité | | | Il y a deux sortes d’historiens : ceux qui narrent l’état du monde à un moment donné et ceux qui remontent aux origines de cet état, les narrateurs des finalités et les chantres des commencements. Plus lointaines sont les origines, de plus de place et de liberté dispose l’individualité de l’historien. Tite-Live se désintéresse de la didactique et se peint lui-même en mythologisant les époques reculées ; Tacite évite les mythes et veut être utile à ses contemporains. | | | | |
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| russie | | | Plus on est doué, en Russie, plus on est écorché. La conscience trouble est ici signe d'une grande personnalité. | | | | |
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| russie | | | Si l’on exclut l’humilité (compassion, consolation, sacrifice) des thèmes philosophiques, il ne restera rien de philosophique dans la littérature russe, et l’on donnera raison à V.Soloviov : « Tout ce qui est russe n’y ressemble nullement à la philosophie. Je ne vois aucune prémisse d’une pensée originale russe » - « Всё русское в этих трудах ничуть не похоже на философию. Никаких задатков самобытно русской философии мы указать не можем ». Quand on tient pour grande philosophie le spiritisme, la Kabbale, l’anthropothéisme, on se moque de la pauvre consolation, non fréquentée par spectres et fantômes. | | | | |
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| russie | | | La bonne conscience génère une qualité, que ne connut jamais le Russe - la spontanéité naturelle. Des efforts titanesques et un résultat mitigé, une paresse infâme et une puissante originalité. « Une mauvaise conscience peut rendre la vie intéressante » - Kierkegaard. | | | | |
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| russie | | | Dans mon village natal s'affairent des hommes d'une autre couleur, et épaisseur, de peaux ou de rêves, cultivant des arômes ou s'occupant des bêtes, qui me sont étrangers, hommes aux rires et pleurs incompréhensibles, à la langue sans liens avec ton enfance. « De nuit, plus près de l'aube, je suis de retour au pays congelé, - au mien ? au leur ? » - Koublanovsky - « Возвратясь в свой или нет край замороженный, ночью, когда ближе рассвет » - mieux j'entretiens les promesses des aubes, moins je tiens au désespoir des crépuscules. | | | | |
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| russie | | | Veut-on vivre dans l'entente avec le monde ou dans le défi - le type de civilisation dépend de la réponse. « L'homme harmonieux - les Grecs homériques, les Chinois, les chrétiens gothiques. L'homme héroïque - les Romains, les Germains et Latins. L'homme ascétique - les Hindous, les Grecs néo-platoniciens. L'homme messianique - les premiers chrétiens, la plupart des Slaves. L'harmonie avec le monde, la domination du monde, la fuite devant le monde, la sacralisation du monde » - W.Schubart - « Der harmonische Mensch - die homerischen Griechen, die Chinesen, die Christen der Gothik. Der heroische Mensch - das antike Rom, Romanen und Germanen. Der asketische Mensch - die Inder und neuplatonische Griechen. Der messianische Mensch - die ersten Christen und die meisten Slaven. Welt-Einklang, Welt-Herrschaft, Welt-Flucht, Welt-Heiligung ». Peut-on sacraliser par l'harmonie, par la puissance ou par la fuite ? Oui, quand je suis un Ouvert, et ma musique, mon génie ou mon regard proviennent de ma profondeur divine et sont tournés vers ma hauteur humaine. | | | | |
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| russie | | | La lumière, la loi, le courage, la voix - tout est broyé en Russie par des courants souterrains infernaux et inhumains. « La Russie, ce royaume des ténèbres, de l'arbitraire, d'un silence apeuré, des disparitions sans sillage » - Herzen - « Россия - царство мглы, произвола, молчаливого замиранья, гибели без вести ». | | | | |
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| russie | | | Comme partout en Europe, il y eut bien en Russie une culture de la lumière et une culture des ombres, la première ouverte par Pouchkine, la seconde - par Dostoïevsky. Un peu héritier des deux, j'apprécie autant la lumière de l'un que les ombres de l'autre, toutes les deux coulées dans un mot civilisateur. Des folliculaires occidentaux opposent bêtement l'angélisme du premier à la barbarie du second, tandis qu'ils sont indissociables. | | | | |
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| russie | | | La Russie fut un climat. Son empire vola en éclats, sa race se métissa, sa personne se fondit en foule, le climat de ses cieux et de ses âmes résiste mieux que le reste à l'épreuve de l'histoire. « L'Angleterre est un empire, l'Allemagne - une race et la France - une personne » - Michelet. | | | | |
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| russie | | | Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses excursus, en anglais - par son ambigüité, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan. | | | | |
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| russie | | | La vie fut si terne en Russie, que l'homme y cherchait des bigarrures en lui-même. L'austérité ambiante pousse le Russe à reconstituer des tableaux et des mélodies, venus de nulle part. Et, instinctivement et presque au hasard, il touche ainsi aux ressorts de l'art humaniste. | | | | |
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| russie | | | La grandissime originalité de la culture russe est dans la séparation entre les moyens et les buts, la technique et l'émotion, le visible et le lisible. L'inévidence dans les premiers, l'homme comme le point d'accommodation des seconds. Dostoïevsky semble s'emmêler dans la politique et le fait divers, tandis qu'il joue sur la corde de l'homo credens. Tchaïkovsky nous mène vers un état d'âme, un lieu, tandis que l'émotion éclate ailleurs. Tolstoï disserte sur l'histoire ou la justice, tandis que son vrai discours ne vise que l'homme solitaire. Tchékhov étale des platitudes, parmi lesquelles, soudain, naît une émotion irrésistible. | | | | |
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| russie | | | L'expression personnelle de la servilité collective ou l'expression commune de la liberté personnelle - le Russe ou l'Européen : les cheveux se dressent d'horreur, à la vue du premier, les bras tombent d'ennui, à l'écoute du second. | | | | |
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| russie | | | La chanson et le chant me rendent la Russie et la France si proches. Mais si en Russie tout commence par une chanson, en France, par elle, tout finit. Le chant russe me rappelle la pesanteur profonde de l'existence, et le chant français m'ouvre à la haute grâce du rêve. L'âme et l'esprit se croisent dans la voix chantante. | | | | |
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| russie | | | Qu’apporte au Russe la clarté ? - des vérités communes, l’ennui personnel, l’absurdité de tout rêve. « L’insécurité effrayante de ces âmes russes, qui se plaisent aux situations embrouillées » - R.Rolland. La clarté, qu’installe l’algorithme de l’esprit, finit par rendre inaudible tout rythme de l’âme. Les assemblées humaines du futur ressembleront à nos salles-machines, comme, récemment, elles ressemblaient aux étables. | | | | |
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| russie | | | La foi ou l’athéisme se pratiquent, en Russie, sur le même mode : renoncer à sa propre liberté et la confier à un courant collectif, représenté par un pope, par le Parti, par un Guide. La fidélité à ces puissances calme la honte et rend la conscience tranquille. La liberté comme l’amour devraient être un désir personnel et non pas une inertie collective. Les incapables d’individualisme humaniste le déclarent égoïsme. « Ce n’est ni de sermons ni de prière qu’a besoin la Russie, mais du réveil du sens de la dignité humaine » - Bélinsky - « России нужны не проповеди, не молитвы, а пробуждение в народе чувства человеческого достоинства ». | | | | |
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| russie | | | En gros, les civilisations expriment des particularismes nationaux ; tandis que dans la culture jouent plutôt des particularismes individuels. La civilisation russe est misérable, car la masse, dans ses attitudes psychologiques, oublia le passé européen rationnel de leur patrie et préserve surtout l’héritage mongol, où règne l’arbitraire. Les meilleurs porteurs de la culture russe – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – sont nihilistes, ce qui aurait pu constituer sa gloire, car les nihilistes sont pour l’individu, contre la foule. Mais, les Mongols, représentés par Dostoïevsky : « À cause d’un nihiliste, Pierre le Grand, nous n’avons pas de culture » - « Культуры у нас нет через нигилиста Петра Великого » - sont incapables d’admirer ce qui sort de la tribu. | | | | |
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| russie | | | Le genre épistolaire ne réussit que dans des pays, où l'auteur et l'homme ne sont pas la même personne. L’Allemand, avec son culte d'objectivité, d'unité et de cohérence, y est particulièrement insignifiant (pas d'équivalent réel de l'Hypérion ou du Werther), tandis que le Français (Flaubert ou Valéry) et le Russe (Pouchkine ou Pasternak) y excellent. Et quelle terrible perte, que les lettres de Tsvétaeva à Pasternak, oubliées dans un métro. | | | | |
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| russie | | | La seule définition intéressante du nihilisme (européen) fut formulée par Nietzsche – les commencements d’un artiste ne peuvent plus s’appuyer sur les autres, qui sont morts pour lui (y compris le Dieu et le nationalisme), inaptes à stimuler son originalité. Les autres critiques du nihilisme (à la russe) y mêlent le rapport à la patrie : l’humanisation de celle-ci (Tourgueniev), la compassion pour elle (Dostoïevsky), le détachement/attachement (Déracinement, Беспочвенность de Chestov ou sol natal, Heimatboden de Heidegger). | | | | |
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| chœur solitude | | | PROXIMITÉ DIVINE : Les hommes paraissent être à portée de la main tendue du solitaire, mais de cette proximité il ne garde sur ses paumes que des tas de cailloux au lieu de la monnaie promise. Et c'est ainsi que je me mets à apprécier l'éloignement astral, le seul à ne pas repousser ma soif d'échanges. Et c'est ainsi, aussi, que je comprends, que toute voix meurt avant d'atteindre une haute oreille. | | | | |
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| solitude | | | J'entendis tant de voix annonçant leurs soli intégraux, et dans lesquels on devine immédiatement le chœur de l'époque, que je décidai de confier à l'orchestre intemporel l'interprétation de mes soliloques. | | | | |
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| solitude | | | Les yeux, c'est à dire le visage, veulent être remarqués ; mais être un regard, c'est ne plus désirer d'être vu, telle la rose d'Angélus (« sans se demander si l'on la voit » - « fragt nicht, ob man sie siehet »). | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine de la solitude en fonction de ma position : debout, personne ne me voit ; assis, nous sommes tous indiscernables ; couché, je ne vois personne. C'est encore à genoux que j'ai la meilleure chance de rencontrer l'Autre : en priant, en recevant un adoubement, en avalant des couleuvres de mes écrasantes défaites. « Pourquoi garder les pieds sur terre, quand on peut s'agenouiller ? » - Enthoven. | | | | |
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| solitude | | | Que le vide, en tant que marque d'un manque, m'est plus cher que la plénitude, en tant que manque d'une marque ! | | | | |
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| solitude | | | Qu'on a fort à faire à se débarrasser de cette turpitude, fidélité au troupeau beuglant, au lyrisme perçant du terroir ! On ne peut être vraiment fidèle qu'à ce qui se tait. « Voix en chœur - à la foire le cœur »* - St-Bernard - « Os in choro, cor in foro ». La plus charmante des douze étoiles menant à la plus haute perfection (Jean de la Croix) est : « l'assistance au chœur ». | | | | |
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| solitude | | | Plus grand est le nombre d'issues, plus forte est la cohue devant la porte la plus large. | | | | |
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| solitude | | | Pour entendre ma propre voix, je dois tendre mon oreille plus fortement que pour les troupeaux lointains. Et les images en deçà de mes paupières sont plus fuyantes qu'au-delà. La vie des sens se fait de sons et de mots, dont est dépourvu mon sens vital. | | | | |
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| solitude | | | L'avantage de la solitude est sa voix éteinte, protégeant d'un écho moqueur dans le vide de la vie. « Dans la vie et dans l'action, je reste seule, avec un tas d'amis, que je n'ai jamais vus, - seule avec ma voix »*** - Tsvétaeva - « Ganz allein steh ich, im Leben und im Wirken, mit vielen Freunden, die ich nie sah - ganz allein mit meiner Stimme ». | | | | |
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| solitude | | | L'étable n'est pas un abattoir ; ce n'est pas les tortures qu'on devrait redouter, mais l'ennui et l'inertie. Et pour échapper de l'étable, on n'a pas besoin de moyens patibulaires, il suffit d'ouvrir son toit, pour se faire former par son étoile. | | | | |
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| solitude | | | Pour les critiques, le style est ce que d'autres critiques avaient relevé chez un classique - une vision mécanique et naïve. « Un romantique, c'est la solitude, qu'elle soit rebelle ou résignée ; être romantique, c'est perdre le style » - Weidlé - « Романтик есть одиночество, все равно - бунтующее или примирённое ; романтизм есть утрата стиля ». Le style, c'est le regard, c'est à dire union d'une personnalité, d'une intelligence et d'une volonté, tout appuyé sur un talent. | | | | |
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| solitude | | | Une des obsessions des hommes du troupeau devint la prétention d'être inclassables. | | | | |
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| solitude | | | Chacun de mes sens a sa solitude ; la solitude de la main : personne à en solliciter la caresse ; la solitude du palais : aucun goût ne partage mes ivresses ; la solitude des yeux : aucun reflet de ma flamme ; la solitude des oreilles : aucun écho de ma voix ; la solitude du nez : aucun flair ne mène à ma hauteur, vers mes ruines. | | | | |
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| solitude | | | S'efforcer à ne pas être de son temps est une occupation tentante pour faire passer celui-ci. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, par un enchaînement de chutes et presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix de lycanthrope ni mon regard. Depuis, je compris, qu'on ne monte pas vers la hauteur, on y tombe (Hölderlin). | | | | |
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| solitude | | | Celui qui se sent héritier de la culture reproduit, banalement, l'arbre ancestral, doté d'insignifiantes greffes. Dans ma déshérence, je donne naissance et vie à tout élément de mon propre arbre, quitte à unifier quelques racines, rameaux ou fleurs avec autrui. Mais toutes ses ombres ne sont qu'à moi. | | | | |
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| solitude | | | La bêtise, ce n'est pas faire chorus, c'est l'illusion qu'on exécute un solo inouï. | | | | |
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| solitude | | | Apprends à te parler à voix haute, sans être à l'affût d'un écho. Les acoustiques infaillibles étouffèrent tant de voix. | | | | |
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| solitude | | | La plus horrible des solitudes accompagna l'immense Tsvétaeva, la solitude des trois langues, des trois sensibilités, des trois cultures - russe, allemande, française - et dans lesquelles elle fut martyr et maître. Je ne connais aucune autre voix - et si belle ! - qui aurait sonné dans de tels déserts. Les hommes doubles (Aragon) en bavent, mais les triples… | | | | |
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| solitude | | | Dans un discours, on trouve toujours trois personnages impliqués : son auteur, le lecteur qu'il vise, le lecteur qu'il trouve. Chez un nihiliste solitaire, les deux derniers personnages sont – l'auteur lui-même : le soi connu écrit, inspiré par le soi inconnu et s'adressant à celui-ci. | | | | |
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| solitude | | | Ils sont tellement habitués à la compagnie de caniches ou de bergers, qu'ils prennent le hurlement d'un loup solitaire pour aboiement : « Chien de Nietzsche, tu prêches le style à l'aboi ! » - A.Suarès - les chiens de compagnie s'entendent rarement avec des lycanthropes comme Cioran. | | | | |
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| solitude | | | On cherche humblement à accorder sa voix à la symphonie du monde et l'on finit par comprendre, que l'humilité de la musique divine consiste à jouer « seul vers le Seul » (Plotin). | | | | |
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| solitude | | | Placer ma voix dans des ruines est une astuce pour éviter l'incrustation d'un public dans mes acoustiques. L'intensité des récits modernes naît dans des salles. Je n'entends qu'une seule voix d'aujourd'hui, que Bach aurait pu mettre en musique - la voix de Cioran (R.Debray l'entendit dans la voix de Benjamin) Le culte avant-gardiste de la modernité ne vénère que les saisons et les gagnants, - pire ! - que les dates et les chiffres. Les meilleurs écrivains restituent le climat, que ressentent même les arrière-gardistes, les vaincus. | | | | |
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| solitude | | | Qu'est-ce qu'un homme libre ? Un caméléon, comme tous les autres, mais dont les couleurs ne s'adaptent qu'à son seul cadre de survie - à sa solitude. « Qui n'admirerait ce caméléon que nous sommes ! » - Pic de la Mirandole - « Quis hunc nostrum chamaeleonta non admiretur ! ». | | | | |
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| solitude | | | Être adapté à ce (merveilleux) monde ou ne pas être adapté à ce monde (maudit) - cela ne me dit rien sur l'intérêt de ta personnalité (soit dit en passant, la plupart des nigauds se considèrent mal adaptés) ; c'est ta capacité d'en peindre un, à ton effigie, qui m'intéresse ; et l'enthousiasme y est plus ardu à rendre que des malédictions ; et la solitude de plume m'y est plus chère que la solitude des salons. | | | | |
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| solitude | | | Degrés de progression vers l'originalité et la solitude : nous sommes sur la même terre, sous les mêmes cieux, dans la vue des mêmes horizons, avec la même carte routière, avec la même étendue du désir. Et je resterai avec la hauteur de ma tour d'ivoire ou avec la profondeur de mon souterrain. | | | | |
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| solitude | | | Tout visage d'homme est beau, mais à force de se frotter les uns contre les autres, les hommes effacent tous leurs traits personnels. Pouvoir s'isoler devrait figurer parmi les droits de l'homme, si l'on voulait garder les attraits de la solitude. | | | | |
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| solitude | | | La voix de l'arbre est profanée par la forêt, dont la nymphe avait pour nom - Écho. L'écho trompeur « Adest ! », à la question « Ecquis adest ? » du crédule Narcisse (« Y a-t-il quelqu'un ? » - « Quelqu'un ! ») le priva de sa salutaire solitude. | | | | |
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| solitude | | | Comment peindre mon visage ? (Que d'autres peignent autre chose, c'est affaire de type d'ambitions ou de grégarisme.) Certainement pas en narrant les péripéties du rouage socio-économique, dans lequel le hasard m'a placé. Peut-être, par un regard solidaire sur notre origine mystérieuse ou par un regard solitaire sur ma mort un peu moins mystérieuse. | | | | |
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| solitude | | | Dans un désert naturel de l'esprit, la voix de son maître ne peut être que du beuglement ; mais un désert artificiel est nécessaire pour tout Odysseus, curieux des voix de sirènes comme de la sienne propre. C'est à moi d'interpréter les mirages et de peupler les oasis. | | | | |
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| solitude | | | La vraie solitude est celle que je suis le seul à pouvoir rompre ; croire n'être qu'à l'avance, dans un lieu de rendez-vous fraternel, où tu « n'es solitaire que parce que les hommes ne t'ont pas encore rejoint » - Malraux - est présomptueux et bête. | | | | |
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| solitude | | | L'un des plus sûrs moyens de devenir grégaire est de chercher à être différent des autres à tout prix. C'est notre musique intérieure qui, aux yeux et oreilles intemporels, nous rend uniques ; écoute donc leur chœur beuglant, à l'unisson : je veux être distinct des autres ! Distinguer les distinctions (das Unterscheiden des Unterschieds - Heidegger) - tel est le premier pas de celui qui porte en soi ses propres mélodies et possède une véritable personnalité. | | | | |
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| solitude | | | Même un Chinois, je peux l'imaginer seul, jamais - un Américain, habitué à ne se refléter que dans la foule, tout en se proclamant contestataire, rebelle et original. | | | | |
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| solitude | | | Pour t'enorgueillir de l'étendue de ton savoir ou t'enivrer de la profondeur de ton intelligence, la présence de l'Autre est nécessaire ; seule la hauteur de ton regard n'a besoin de personne, pour t'émouvoir. Toutefois, même ici, il se trouvent des nécessiteux, nostalgiques des foires : « L'Autre montre un visage, ouvre la dimension de la hauteur, c'est à dire déborde infiniment la mesure de la connaissance » - Levinas. | | | | |
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| solitude | | | Je suis dans la solitude à partir du moment, où je n'aperçois ni ne tiens plus compte de visages des autres ; un état, qui est accessible même hors îles désertes. Sans visages - pas d'images, sans images - pas d'idoles ; je vivrai, le regard fixé non pas aux murs hersés, mais au toit percé. Pour pleurer le visage perdu de ma mère ou l'image disparue de mon soi ; et pour comprendre, qu'on n'est jamais, hélas, seul. | | | | |
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| solitude | | | Si le pathos de ces lignes ne sombra pas dans un râle clanique d'incompris, je dois en remercier ce siècle de sourds et d'aveugles, car il ne m'adressa aucun mot ; aucun écho n'infléchit ma voix, aucune main ne s'offrit à ma tendresse, aucun regard ne croisa mes vides. Solitude sans sons, sans mots, sans caresse. | | | | |
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| solitude | | | La pose de spectateur, si vantée par les sages, est inutile pour celui qui a un bon regard (s'attachant aux yeux fermés) et un bon visage (c'est à dire sa propre voix). | | | | |
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| solitude | | | L'un des avantages de la solitude est que je ne remplisse pas de vétilles trop visibles nos vides communs et que je les peuple de fantômes – voilà ce que m'apporte le désert, contrairement à la forêt. Ce vide n'est pas moins béant dans la multitude, mais je n'y fourre que des choses ou des valeurs. Le vide du solitaire est conçu pour être peuplé de voix de Dieu ou d'autres spectres, en musique ou en mystique, non en mécanique ou en axiologie. Privé de la compagnie des hommes, le solitaire finit par se dire, que « l'amour des fantômes a plus de hauteur que celui des hommes »* - Nietzsche - « höher als die Liebe zu Menschen ist die Liebe zu Gespenstern », mais ce fantôme ne sera que la quintessence de l'homme réel - le surhomme imaginaire. | | | | |
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| solitude | | | Vivre couché ou caché, pour vivre debout et heureux - depuis Épicure (« Vis caché »), cette coquetterie est propre de ceux qui baissent les yeux pour mieux attirer sur soi ceux des autres. « Se cacher pour vivre, c'est piller une tombe » - Plutarque. Dès qu'on agit, on n'est plus soi-même ; toute action est un masque : « Je m'avance masqué » - Descartes - « Larvatus prodeo ». Pour mieux te verser, cache ta source (si, par malheur, tu la connais). À comparer ce calcul tourné vers l'avenir, avec un regard, sur le passé, d'un poète : « Celui qui s'est bien caché a bien vécu » - Ovide - « Bene qui latuit bene vixit ». Et en plus, l'homme même serait, hélas, ce qu'il cache (Malraux), tandis que « les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent » - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | La vraie négation est le regard ailleurs. Faire toujours le contraire est aussi du mimétisme. Etiam si omnes, ego non (St-Pierre, avant de trahir Jésus, ou Louis XIII, pendant qu'il se pliait comme tout le monde devant Richelieu) - Tous peut-être, mais pas moi - une manière naïve de rejoindre le troupeau, dont le beuglement couvre le chant du coq. | | | | |
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| solitude | | | Les musiques et les esprits de deux solitudes, s’entre-pénétrant et s'unifiant – voilà une belle image d'arbres : Ce sont la musique et l'esprit qui munissent l'arbre monologique de variables dialogiques, pour qu'il puisse s'unir avec un regard ou un visage, c'est à dire avec un autre arbre. Une analogie érotique nous mènerait même jusqu'à l'accouplement (Paarung) husserlien comme symbole de l'unification heureuse. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma collection d'exils - de pieds, de langue, de tempérament - il me manque celui de sang ; le Juif errant aurait-il du sang bleu ? Ne pas pouvoir s'appuyer sur un sol et ne compter que sur le ciel - l'immense ressource d'originalité, dont s'est bien servi le Juif. « Ich bin dreifach heimatlos : als Böhme unter den Österreichern, als Österreicher unter den Deutschen und als Jude auf der ganzen Welt » - G.Mahler - « Je n'ai pas de patrie : Bohémien parmi les Autrichiens, Autrichien parmi les Allemands et Juif dans le monde entier ». | | | | |
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| solitude | | | On ne sait jamais d'où vient notre vocation : d'une voie tracée par des autres, ou d'une écoute solitaire de certaines voix. Ne te moque donc pas de ce stratagème de coquin : « Il n'y aura œuvre si vile ni sordide, laquelle ne reluise devant Dieu, moyennant qu'en icelle nous servions à notre vocation » - Calvin - où tout honnête homme a des leçons à tirer. | | | | |
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| solitude | | | Dans le désert ou l'océan de la vie, on croisait jadis d'autres égarés, pour échanger un regard, une voix ; aujourd'hui, où le seul espace de rencontres est un bureau, on n'y entend que des chiffres et des chorales. Sous toutes les latitudes règne l'esprit de croisière ou d'aménagement, à la lumière cathodique et à la voix synthétisée. Seule, la voix de ma solitude me rappelle encore quelques ombres chantantes des mirages dissipés. | | | | |
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| solitude | | | Les Platon, Descartes, Hegel ont tant d'imitateurs, d'acolytes, de plagiaires, reproduisant le même contenu, les mêmes schémas, le même ton. Autour d'Héraclite, St-Augustin, Nietzsche – un vide ; aucune voix comparable, faussement solidaire, ne brouille le contact direct, sans intermédiaires, avec leur poésie, leurs passions, leur langue. La stature d'un grand se devine d'après la virginité d'accès à leur musique ; le brouhaha des minables (lärmendes Gezwirge – Nietzsche) se filtre et se réduit si facilement au silence. | | | | |
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| solitude | | | La valeur de l'homme serait son cri (son prix - Hobbes !), qui ne serait même pas une question, mais un soupir ou murmure mi-muets. Au cri le penseur préfère le silence : « tout être, qui pense ton univers, fait monter un hymne de silence » - Grégoire de Nazianze. Que de réponses, en revanche, se réfèrent à la parole de Dieu, chez les sourds ! « C'est le silence de Dieu, qui divinise le cri de l'homme »**** - G.Thibon. | | | | |
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| solitude | | | Le genre choral peut avoir sa noblesse, tandis qu'émettre sa propre voix, c'est souvent faire un canard. Même si « toute communion rend commun » - Nietzsche - « jede Gemeinschaft macht gemein » - il faut parfois accepter cet humble constat. | | | | |
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| solitude | | | L'espèce se résume bien dans ce que j'appelle mon soi connu, humain, universel et intelligible. La découverte de son soi inconnu, personnel, mystérieux, sensible, est l'une des origines les plus profondes de la solitude. « Plus les deux soi s'unissent, plus ce soi conjugué se sépare de tous les autres hommes » - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | Cioran écrit pour le salon (d'où l'importance du style) ; Valéry réfléchit devant Dieu (cet inexistant, indispensable pour une belle intelligence) ; Nietzsche s'extasie devant lui-même (dans une solitude du mot et de l'idée, nous bouleversant par leur musique). Je tente de réunir ces trois milieux, en un lieu que j'appelle mon soi inconnu. Mes trois confrères ont leur voix propre, puisqu'ils n'ont pas de collègues à rassurer ou à flatter ; pourtant, c'est ce que cherche la gent professoresque, en écrivant dans un jargon, miteux, lourd et farfelu. | | | | |
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| solitude | | | Être une voix ou un écho : exprimer un être solitaire ou imprimer un avoir commun. Étymologiquement, le mot écho remonte au verbe avoir. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux empruntent sans vergogne ; mon regard ne se laisse influencer par personne. Mes idées frôlent celles des autres, mes mots gardent leurs distances. | | | | |
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| solitude | | | Potentiellement, l'homme est une bête sociale et un ange solitaire. Dans son premier milieu, il déploie son urbanité, orientée vers les finalités et animée par les moyens ; dans le second, il invente son île déserte, où il place ses commencements. Malheureusement, on le convainquit, qu'il ne pouvait plus y avoir des îles inexplorées ; il ne les cherche plus ; même seul devant son âme, il n'est plus Robinson, mais citoyen, contribuable, collaborateur. | | | | |
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| solitude | | | La fraternité est affaire des solitaires ; c'est la rencontre, au fond d'eux-mêmes, d'une nature et d'une culture qui dessine les frontières du sacré fédérateur. Tout le contraire d'un troupeau : imitation de l'extérieur, solidarité intéressée, nature tribale et culture provinciale. Je lis tant d'humanité universelle dans le regard d'un narcissique doué ; tandis que les yeux d'un grégaire, cherchant à embrasser, emphatiquement, l'universel, ne reflètent que son auge. | | | | |
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| solitude | | | Mon visage, c'est mon soi inconnu, le créateur ; mon soi connu, le producteur, ne peut exhiber que des masques. Les masques, que grime l'homme de la multitude, sont reproductions des visions communes, tandis que le regard du solitaire invente ces masques, est obligé de les inventer. Même chez les meilleurs, la mascarade peut devenir fanfaronnade. Ce que Nietzsche dit de Spinoza : « O combien de sa propre vulnérabilité trahit cette mascarade d'un malade solitaire ! » - « Wie viel eigne Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken ! » - s'applique parfaitement à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Je transmets les vues de mon esprit ou j'émets les états de mon âme – je formule mes positions, mes appels, ou je forme ma pose, mon visage – une soif profonde de fraternité ou une haute fontaine, où je suis condamné à rester seul, à mourir seul. | | | | |
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| solitude | | | Jadis, l'homme restait, le plus clair de son temps, en compagnie des autres, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir de la personnalité. Aujourd'hui, l'homme reste, le plus souvent, seul, face à soi-même, mais dans son intérieur ne retentit que le beuglement de troupeaux, qui le dispense d'avoir sa voix à lui. Persuadé de plaider pro domo, il n'émet que des échos des pro vulgo. Le mouton, dont même la mort est préprogrammée, s'appelle robot. | | | | |
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| solitude | | | Porter un masque n'a de sens qu'en présence de spectateurs ; c'est pourquoi le solitaire n'a que son visage et, éventuellement, un lac réfléchissant. Les visages, devenus copies d'un modèle, ne sont que des masques. « Vous, hommes du présent, votre propre visage est le meilleur masque ! Qui vous reconnaîtrait ! » - Nietzsche - « Ihr könntet gar keine bessere Maske tragen, ihr Gegenwärtigen, als euer eignes Gesicht ist ! Wer könnte euch – erkennen ! ». | | | | |
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| solitude | | | Tout éclat, aujourd'hui, est dû à la foule, en est le produit, le reflet ou l'émanation ; plus de vertu ayant un sens sur une île déserte. Même la solitude peut découler d'une source grégaire, par échec des additions ou par succès des projections. La solitude devrait provenir des opérations ensemblistes et non arithmétiques ou analytiques, toute tentative d'union résultant en une différence symétrique. | | | | |
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| solitude | | | Celui, dont la vie intérieure est misérable, a raison de suivre cette règle de F.Bacon : « Garde silence sur toi-même » - « De nobis ipsis solemus » - à conseiller à tous les sots, qui narrent l'ennui du monde. Le sage ne parle que de soi-même, mais dans ses tableaux on découvre les merveilles du monde. | | | | |
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| solitude | | | Vivre dans le présent, c'est tout voir à travers le troupeau courant (rampant, remuant, vociférant, beuglant). L'une des voies qui mènent à la hauteur silencieuse commence par une sortie du présent ; la hauteur a un effet collatéral – on y croise ceux qui vécurent dans la solitude et dans l'oubli ; leurs voix aident à découvrir la musique d'un monde atemporel. | | | | |
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| solitude | | | Si j'efface de ma mémoire toute trace d'Héraclite, Pascal, Nietzsche, Valéry, je peux garder inchangée l'intégralité de mes postulats des commencements – c'est ainsi que je confirmerais et justifierais mon attachement au vrai nihilisme – avoir été seul à la naissance de mon essence. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire n'a pas de visage, il est satisfait de ses bras et de sa cervelle, mais Narcisse n'aime que son âme, et dans son regard baissé il y a plus de honte que de contentement. | | | | |
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| solitude | | | Pour ceux qui parasitent les mesures des autres, « le nihilisme est l'effacement de toute pesanteur » - Heidegger - « der Nihilismus ist das Schwinden aller Gewichte ». Pour ceux qui ont leur propre balance, cet effacement s'accompagne de la descente d'une grâce. | | | | |
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| solitude | | | J’écoute ces chanteurs modernes, se réclamant de l’originalité la plus rebelle, et je n’y entends que la voix de la pire des foules, celle du présent. Pourtant, il est certain que les foules du passé furent plus abominables. Heureusement, on n’en garde que des échos soit abstraits soit pittoresques, et c’est ainsi que je me régale du folklore des bouseux d’antan, si en phase avec ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | Rester seul à seul avec mon soi connu approfondit mon vide et en intensifie l'angoisse ; c'est le tête-à-tête avec mon soi inconnu qui engendre et rehausse mon enthousiasme. Celui-ci est vécu comme un vide béni, dont la première vocation est d'être rempli par ma propre voix. Ce vide initiatique est à l'opposé du vide critique, que j'éprouve au milieu des autres. | | | | |
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| solitude | | | Les voix, prétendant à l’originalité et se lamentant de la solitude, ne furent jamais aussi grégaires et nombreuses qu’aujourd’hui. « Les voix de ceux qui clament dans le désert formeraient une chorale » - Don-Aminado - « Из голосов, вопиющих в пустыне, можно хор составить ». | | | | |
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| solitude | | | Lorsque la scène publique était étroite, seul quelques têtes bien éduquées en composaient la dramaturgie, héritée, d'ailleurs, d'un passé filtré, donc – d'une culture. Pour un esprit ambitieux, y figurer était valorisant plutôt que dégradant. Mais aujourd'hui, où l'immense majorité des pièces, jouées sur cette estrade surpeuplée, aborde des thèmes minables, dans un style de goujats. Un bon esprit doit s'en exclure, chercher un ailleurs silencieux, pour préserver la pureté de sa musique, voulue angélique. « Pour vivre saintement, vivons cachés »** - R.Debray. | | | | |
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| solitude | | | Il n’y a plus de frontières entre la foule et l’élite officielle ; la seconde est de plus en plus émanation, complice et symbole de la première. Il n’y a plus de solitaires, plus de poètes. « Poète, fuis la gloire populaire ; et que la liberté te guide où tu vivras tout seul » - Pouchkine - « Поэт! не дорожи любовию народной. Живи один. Дорогою свободной иди ». | | | | |
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| solitude | | | Comme tout ce qui est noble, l’originalité est une faiblesse ; mais seul un talent peut se permettre de n’être qu’une fontaine de son soi et renoncer à sa fonction d’éponge des autres. « La projection du soi est un coup tactique, dont la faiblesse inhérente est celle de l’originalité » - G.Steiner - « Self-projection is the move of the tactics, whose inherent weakness is that of originality » - tu penses être juge caustique, tu n’es que joueur tactique, - la stratégie, elle, appartient aux créateurs ! | | | | |
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| solitude | | | En tâtonnant dans les fondements, il faut choisir entre l’Histoire écrite et le Chaos originel – fouiller les origines ou créer ses propres commencements ; le temps et les causes objectifs, opposés à l’espace et à la liberté inventés. | | | | |
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| solitude | | | Il ne suffit pas de reconnaître que « la pensée vaut par l’intensité, par le degré d’ardeur et de noblesse » - H.Hesse - « beim Denken kommt es auf die Intensität, auf den Grad der Wärme und Reinheit an » - car dans l’hystérie indignée, bouillante et orgueilleuse des intellectuels d’aujourd’hui je n’entend qu’un conformisme, monotone et facile, de dénigrement commun. L’intensité ne vaut que par l’originalité, donc par le degré de solitude, révoltée ou résignée. | | | | |
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| solitude | | | On nous terrorise avec les images d’un océan de pensées ou d’une forêt de faits, dans lesquels nous sommes condamnés à nous égarer. Celui qui cultive son arbre unique, suffisamment profond, et ne se préoccupe que de sa propre source, suffisamment haute, il se moque de cette terreur grégaire. | | | | |
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| solitude | | | J’aime entrer dans une lice vide ; j’aime me sentir être dans un temple où aucune idole n’occupe encore des niches ; ce genre de lutteur ou de prédicateur me convient. | | | | |
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| solitude | | | Quand tu ne t’appuies que sur tes forces, tu produis du commun, du banal, du vrai, du solide. Tu ne peux émettre du rare, de l’original, du déconcertant, de l’aérien qu’en t’appuyant sur ta faiblesse. Mais tu ne peux te permettre d’être faible qu’avec tes amis. Et si tu n’en as pas… La faiblesse n’a sa place que dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | La solitude recherchée, dans les forêts, les villas, les pays exotiques, – suite aux déceptions ou débâcles dans la société – est une rigolade de repus. Une vraie solitude, comme un vrai désert, est en nous ; seulement, pour s’en apercevoir, il ne suffit pas d’avoir les yeux, il faut posséder son propre regard, dont nous munit notre soi inconnu, notre inspirateur de rêves et de retraites. | | | | |
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| solitude | | | Les contraintes, que tu t’imposes, te rendent indifférent pour presque tout ce qui agite la scène publique ; tu te mettras à dos tous tes contemporains. La solitude, qui en résulte, sera accompagnée de la haine que te vouera ton entourage. « Quand le monde nous voit dédaigner ce qu’il aime, il nous haïra, nécessairement » - St-Augustin - « Necesse est ut nos oderit mundus, quos cernit nolle quod diligit ». | | | | |
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| solitude | | | Le monde nous fournit les objets de nos actes, de nos rêves, de nos pensées ; mais ces objets passent par deux filtres disjoints – le nous ou le je. Le premier nous déverse autant de choses justes que de choses niaises ; je constate, sans vergogne, que le second, chez moi, est beaucoup plus exigeant, en éliminant tant de flots de niaiseries, qui s’invitent à ma plume, mais sont éconduites par mes contraintes. | | | | |
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| solitude | | | Je serais ravi si quelqu’un s’adressait à moi avec des messages semblables aux miens, par le ton, le projet maîtrisé ou l’objet indicible ; moi-même, hélas, je ne peux m’adresser qu’à l’Inconnu ; aucun lecteur en vue, aucune oreille accordée à ma musique, aucun système, dans lequel s’incrusteraient mes regards intempestifs, atopiques. | | | | |
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| solitude | | | Plongé dans la multitude, tu perds ton unicité ; tu te mets à t’intéresser aux questions communes et à geindre au sujet des tracas communs, tandis que le solitaire ne se passionne que pour les réponses et n’est attentif qu’aux souffrances, venant de son propre intérieur. | | | | |
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| solitude | | | Tout ce qui relève de l’inertie est grégaire, même si tu en es le seul acteur. C’est pourquoi je me refuse tout genre littéraire sauf la maxime. | | | | |
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| solitude | | | Les personnages et les paroles, que je trouve chez la plupart des écrivains, sont empruntés à la scène publique. C’est l’une des raisons de ne pas me piquer d’être traité de phraseur narcissique. | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie, l’égoïsme intellectuel s’appelle nihilisme, et dans le rêve – narcissisme. Dans les deux cas – le culte du commencement individuel. | | | | |
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| solitude | | | Tant d’hommes grégaires se sentent et se proclament seuls ; ceux qui savent communiquer avec l’inexistant ou possèdent un regard narcissique, ne se sentent pas seuls, ils sont seuls. | | | | |
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| solitude | | | Ils veulent se présenter comme arbres à part, avec leurs propres racines, ramages, sèves, fleurs et fruits, mais leur langue de bois ne me fait sentir que l’agitation affairée d’une forêt homogène, avant son abattage. | | | | |
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| solitude | | | Les yeux sont faits pour nos rencontres terrestres ; le regard est donné à ceux qui cherchent le vertige céleste. Avec les yeux on creuse les mêmes profondeurs et parcourt la même horizontalité que la plupart de tes semblables. Mais une froide solitude attend celui qui voue son regard à la hauteur, où son regard différent (die Verschiedenheit des Blicks – Nietzsche) l’isole des hommes. | | | | |
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| solitude | | | L’intelligence, dans l’art, peut s’encadrer de quelques vues générales, mais l’essentiel du tableau doit être dans le particulier – le ton, le style, la noblesse. La philosophie étant un art, cette remarque vaut aussi pour elle, quoi qu’en pensent les rats de bibliothèques : « Je pense mal, si j’y insinue quelque chose de mon soi » - Hegel - « Ich denke schlecht, indem ich von dem Meinigen etwas hinzutue ». | | | | |
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| solitude | | | Ton soi inconnu est ton interlocuteur idéal ; il est dépourvu de langage, comme Dieu ou ton propre rêve, et tu t’adresseras à lui, pour être surpris par ta propre création, imprévisible et solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Un paradoxe des temps modernes : ceux qui prônent l’originalité intégrale et commencent leurs discours par Moi, je sont les plus grégaires ; tandis que ceux qui cherchent désespéramment un nous, pour se trouver eux-mêmes, restent souvent dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Tant d’orgueilleux incompris déclament leurs égarements solitaires et funestes, sans avouer qu’ils s'égarent sur des sentiers battus et, souvent, à cause d’une affluence permanente de leurs compagnons de fortune. | | | | |
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| solitude | | | L’intellectuel est un singleton, s’incarnant dans les trois hypostases – le cœur (la voix), l’âme (la caresse), l’esprit (le regard) ; il est la noblesse et la maîtrise de leurs métamorphoses et symbioses. Il se désolidarise de ses bras et pieds ; il cherche la reconnaissance de son unité tripartite ; il méprise la reconnaissance des multitudes de ce jour et se reconnaît le mieux dans la solitude atemporelle. Ce genre, dans lequel le sous-homme (la honte) rencontre le surhomme (l’intensité), est mort ; toutes les consciences humaines, sans cœur ni âme, se vouent, aujourd’hui, aux seuls esprits claniques. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard des vivants traduit de plus en plus la mécanique et la moyenne. Pour communiquer avec l'amplitude insondable de l'homme, il ne nous restera bientôt que la voix des mourants. J'inverserais les registres des cloches d'antan : « Je plains les vivants, j'appelle les morts » - « Vivos plango, mortuos voco », puisque je suis incapable de : « briser la foudre » - « fulgura frango ». | | | | |
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| souffrance | | | Ce vide béni, qui n'existe que grâce au trop-plein de ce qui se concentre autour, cavité entretenue par ton souffle, non vacuité traversée par l'haleine du siècle. Comme le goût béni de la simplicité vitale, rompue à tous les piments de la complexité tribale. « C'est des intenses complexités qu'émergent les intenses simplicités » - Churchill - « Out of intense complexities intense simplicities emerge ». | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | Tout avis, même le plus extravagant, peut être attribué à une émanation grégaire. L'esprit de suite dans les idées accentue cette tendance. « La pensée libre est sacrifiée pour la suite dans les idées » - Chestov - « Последовательности приносилась в жертву свободная мысль » - puisque la pensée, contrairement à la création, peut être libre. C'est par des vides dans mes pointillés que j'affirme le mieux mon originalité. Ourdir et lier - travail de fourmi ; lui opposer - planer, m'immobiliser, me suspendre au-dessus du point zéro de l'indéveloppable. | | | | |
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| souffrance | | | Il faut reconnaître, qu'on souffre plus souvent non pas parce qu'on est incompris ou détonnant, mais parce qu'on est, tout bêtement, malchanceux. Surtout, depuis que tout coup de dés se programme au royaume des machines. | | | | |
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| souffrance | | | Pour qu'un désespoir nouveau-né puisse affermir sa voix, le vide est le meilleur berceau ; mais lorsque « meurt l'espérance, surgit un vide » - de Vinci - « il vuoto nasce, quando la speranza more » - vide infécond, qui nous laisse sans voix. « Ce qui suit immédiatement la souffrance, c'est le vide » - Spengler - « Was dem Leiden auf dem Fuße folgt, ist die Leere » - que le sot remplit de sa faible voix, tandis que le sage y invite la voix divine. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance inspirait le jeune ; aujourd'hui, elle est absente même de l'âge adulte. Bientôt, les hommes n'élèveront le cœur que juste avant d'expirer. Mais auront-ils encore le cœur ? C'est le seul organe, qu'aucune anesthésie, cérébrale ou chimique, ne pacifie. Et sans cette lancinante douleur, nos plus beaux élans restent sans voix (sans voie ?). De ce chagrin crucial, le chemin mène droit vers la vertu : « Calamitas virtutis occasio » - Sénèque. | | | | |
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| souffrance | | | La caresse semble être non seulement au commencement de la Création, mais elle en serait même la fin ultime, puisque mes souffrances les plus irrésistibles viennent du manque de caresses pour ma peau, mon visage ou mon esprit ; car ma mère ou ma maîtresse, mon pair ou mon frère, mon collègue ou mon adversaire ne sont pas toujours là pour entretenir mon intranquillité grandiose et glisser vers l'angoisse morose. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les souffrances guérissables sont communes et ne méritent pas d'être chantées. « À l'infirmerie aucun ne souffre ni ne gémit bien différemment des autres » - M.Serres. Les poètes cherchent des exceptions : des morgues, où la seule réplique au silence est donnée par la musique, des maisons de fous, où chacun se prend pour Prométhée, ou des maisons de Dieu, où l'Infirmier accorde une audience privée à toute plainte, suffisamment stridente. | | | | |
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| souffrance | | | Les bonheurs individuels, contrairement aux bonheurs conjugaux (Anna Karénine), sont tous différents ; ce sont les souffrances qui sont plus souvent communes. Voilà pourquoi tant de jérémiades littéraires monotones et si peu de chants enthousiastes. « L'idée de la souffrance est plus facile à communiquer que celle du bonheur » - Greene - « Unhappiness is easier to convey than happiness ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour chanter la seule espérance, digne de notre voix, l'espérance virtuelle, il faut avoir connu la désespérance bien réelle et muette. | | | | |
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| souffrance | | | Toute position se prête aux couleurs de triomphe, de routine ou de défaite. Le fiasco paraît être la teinte la plus prometteuse pour un homme de cœur terrorisé par la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | Quand le cœur ne hurle ni ne chante, il se décante et se clarifie, te privant de toute suspension complice et servant de filtre trop efficace au flux revigorant de fiel et de bile. « Le cœur est comme la voix, quand il a crié, il s'enroue » - Flaubert. | | | | |
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| souffrance | | | La distance entre l'incapable et l'homme réussi, où se faufilait naguère le raté, se réduisit tellement, dans la société juste, qu'il ne reste plus à celui-ci beaucoup de choix, pour s'y insérer et clamer son originalité. C'est cette indiscernabilité qui l'accable le plus. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, le savoir, la liberté, la paix – je les dois aux autres ; le malheur, la souffrance, la créativité, la noblesse sont de mon propre fait. Si tu veux parler de ta propre voix, ne t'arrête pas outre-mesure sur les premiers, reste plus souvent en compagnie des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | Plume à la main, que nous soyons mouton ou hyène, nous donnons tous dans le genre geignant. Me livrer à cet exercice si commun m'horripile. Et est-ce bien original que d'être heureux parmi des pages en ruines et si malheureux en dehors ? Est-ce une bonne excuse que de bâtir mes réquisitoires dans les nues, sans rapport aucun avec le fait divers ? | | | | |
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| souffrance | | | Ne plus accorder le moindre crédit à nos défaites - telle est la devise de notre époque. Mais toute personnalité s'affirme avant tout par l'unicité de ses défaillances - comment s'étonner que le robot se mette en place et règne sans partage ! | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie consiste en gonflement des pensées et des souffrances. Aux pensées uniques on donne du volume général ; à la souffrance au pluriel on trouve un piquant tout singulier. | | | | |
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| souffrance | | | Sur le registre sentimental, le liquide domine : on déverse du fiel, on verse du sang, on écrit à l'encre bleue, on est submergé de larmes. La digestion cérébrale se contente du solide. Dans le liquide narcissique ne se retrouvent que la soif animale, la flottaison verbale et l'ivresse sentimentale - « par son propre reflet éclairées »*** - Rilke. « Dans l'eau tu ne vois que ton visage, dans le vin tu lis le cœur d'autrui » - Sophocle. Mais en mélangeant les deux, tu oublieras et le cœur, qui chavire, et le visage noyé ; Plutarque tomba dans le piège : « Un homme, qui craint de s'enivrer, ne jette pas son vin, il le mélange ». | | | | |
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| souffrance | | | Le cours de la vie a deux moteurs – l’inertie ou le commencement ; on échappe au premier et passe au second par une concentration initiale et personnelle. Deux fonds, en face, s’y prêtent : soit le temps qui me paralyse par la peur, soit l’éternité qui me libère par l’angoisse. Même le commencement est composé donc de deux moments : les ténèbres de la première pensée et la lumière du sentiment final. Et mon moi s’y incrustera en ombres. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit nous souffle des mélodies et rythmes décharnés, mais la musique est composée et animée par notre âme. La tragédie naît de l’angoisse d’une âme, dont l’attente est trop haute pour un esprit trop lourd ; la tragédie c’est l’affaiblissement (extinction, effacement, chaos) de la voix de la hauteur (grandeur, pureté, noblesse), l’âme étouffée par les choses. | | | | |
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| souffrance | | | La recherche de consolations, à travers ses propres abstractions métaphoriques, - telle est la vocation philosophique. Les philosophes attitrés en sont dépourvus et pratiquent deux ennuis professoraux : remâcher les discours des anciens ou afficher la passion de la vie, qui s’opposerait aux abstractions de l’esprit. Mais leur vie est celle des rats de bibliothèque contractuels. La belle vie ne ressort que sous la plume du poète et, en particulier, du philosophe. Les non-poètes ne devraient jamais entrer dans les cavernes des philosophes. | | | | |
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| souffrance | | | Notre âme sécrète la mélancolie, que notre esprit tente de combattre. Mais l’esprit est commun, tandis que l’âme est personnelle ; nous combattons donc notre genre hapax au nom de l’espèce normative. | | | | |
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| souffrance | | | Tes bonheurs et tes malheurs du passé te servent de lumière et d’ombres ; tu as bien besoin de cette lumière, mais ce sont les ombres de tes douleurs qui t’expriment le mieux. Sans la lumière, on a raison de dire : « La terrible vérité est celle-ci : souffrir ne sert à rien » - C.Pavese - « La tremenda verità è questa : soffrire non serve a niente » - tu as dû éteindre, dans ta mémoire, toutes les étincelles d’un bonheur de vivre. | | | | |
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| souffrance | | | Avec l’âge, on gagne en lumières communes et perd en ombres individuelles. La tragédie est dans la faiblesse sentimentale des ombres et dans la force d’une lumière mécanique. Le salut est dans la vénération des ombres. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie, l’enfer est personnel et le paradis – collectif. Dans le rêve, c’est l’inverse. C’est pourquoi je m’occupe davantage de l’espérance paradisiaque que du désespoir infernal. | | | | |
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| souffrance | | | J’aimerais, que ma parole soit sensible comme une voix, et que ma voix soit aussi intelligible qu'une parole, au point de renverser la distribution de rôles aristotélicienne : « La voix sert à signifier la douleur, et la parole existe en vue de manifester l'utile ». | | | | |
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| souffrance | | | Vivre rien que de ton regard, sans recours aux objets, sur lesquels il se poserait, et qui sont, en soi, toujours gris ou fortuits. Rêver des belles couleurs, qui se valent dans le noir, - pour produire du chaos sentimental ou de la musique d'auteur. | | | | |
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| souffrance | | | Taedium vitae finira par éteindre toutes les lumières, toujours communes, de ton esprit ; gaudium somniorum embellira les ombres, toujours uniques, de ton âme. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, tout tracas banal était traduit par des rêveurs en tragédie extraordinaire ; aujourd’hui, toute vraie tragédie est vécue comme un malheur banal (ein gemeines Unglück – S.Freud). | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’usure par le temps réduit tout, irrévocablement, aux traces, ombres, poussière, il ne restera à la voix de ton âme que de chanter ces vénérables ruines, aux rêves ensevelis. « Tout, sauf ton esprit et ta lyre, se disloque et se désagrège » - Ovide - « Membra iacent diversa locis, caput lyramque excipis ». | | | | |
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| chœur vérité | | | SOUFFRANCE : Les vérités meurent en souffrance, les mensonges s'évaporent dans la joie. Deux sujets, injustement négligés : on préfère les vérités bien portantes et les mensonges eczémateux. La vérité n'a pas de visage, elle a des masques dessinés par une logique sans goût. Le drame d'une larme y est mesuré en centimètres-cubes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité sans sujet, c'est ce que suit et poursuit le siècle, la vérité technique. Mais c'est la vérité sans objet, la vérité artistique, qui me séduit : de belles échappées de vue sur des bribes fortuites d'une réalité inaccessible. | | | | |
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| vérité | | | Ils prennent le stylo, parce qu'ils auraient des vérités en feu à annoncer au monde incrédule et intrigué. Je ne vois qu'un monde hostile et indifférent, et des vérités en loques. | | | | |
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| vérité | | | Nos avis se matérialisent, ils ont du poids et des couleurs ; la vérité est immatérielle, invisible et incolore. « La vérité ressemble au ciel ; et l'opinion à des nuages » - J.Joubert. Le ciel et la vérité sont des fantômes de notre imagination, qu'embellissent les nuages et les opinions. | | | | |
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| vérité | | | Devant un discours polémique, la première interrogation fiduciaire du sot : est-il vrai (dans le contexte du modèle ordinaire) ? Celle d'un homme subtil : quel peut être un modèle original, qui le rendrait vrai ou faux ? | | | | |
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| vérité | | | La vérité se réduit à sa formule et à sa démonstration, les deux se réalisant dans le contexte d'une représentation. Donc, le lieu de la vérité est la représentation, et la formule de la vérité est dans le langage (Rimbaud fait preuve d'une belle intuition : « moi, pressé de trouver le lieu et la formule »). Le démonstrateur est complètement collectif, le langage l'est en grande partie, la représentation est plutôt individuelle. La subjectivité et l'objectivité s'y entre-croisent. | | | | |
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| vérité | | | La beauté d'une formule en constitue la vérité esthétique. « Si je trouve une formule qui m'exprime, pour moi ce sera vrai » - Saint Exupéry. Pour être, également, logique, il manqueraient à cette vérité - une représentation conceptuelle, un analyseur linguistique, un démonstrateur logique, un interprète philosophique – le chemin est long. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les médiocrités pensent, que toute chose vraie est nécessairement bonne. Un déluge de vérités insipides, incolores se déverse dans des livres, qu'aucun bon goût ne visita jamais. Ils sont peu, ceux qui comprennent, que quand une chose est bonne (par le style, l'intelligence et l'originalité), elle est vraie (pour celui qui maîtrise le langage sous-jacent). | | | | |
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| vérité | | | Deux regards sur la vérité : sur elle-même, émergeant d'un langage et d'un monde anonymes, ou bien sur son locuteur, avec ses pulsions ou ses répulsions. Dans le premier cas, tout se fondra dans une horizontalité objective et silencieuse ; dans le second, en même temps que la vérité d'un homme, j'atteindrai la hauteur et la musique de ses rêves, de ses doutes, de ses confessions. | | | | |
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| vérité | | | Celui-là promet de ne relater que la vérité courageuse de ses pulsions les plus abjectes et de ses pensées les plus inavouables, et je m'ennuie avec ses récits, qui ne m'apprennent rien d'exceptionnel, et que n'importe quelle assistante sociale aurait exposés dans les mêmes termes, - je suis au milieu des statistiques. Celui-ci avoue, humblement, que ses mots et ses réflexions ne seraient que des divagations, des masques d'un visage, qu'il ne parvient pas à connaître lui-même, et j'y reconnais des échos d'une même voix, qui me taraude, moi aussi, - je trouve un frère. | | | | |
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| vérité | | | La représentation, implicite en poésie et explicite en philosophie, est leur pivot commun : la poésie le survole avec un langage original et individuel, la philosophie projette sur lui la réalité objective. L'appareil purement logique y est presque absent, aussi bien en représentation conceptuelle qu'en interprétation déductive. La vérité est, donc, exclue des champs poétique et philosophique, elle est réservée à la logique. « La vérité n'est pas l'accord entre le concept et son objet, mais l'adéquation entre ce concept et le raisonnement » - Schiller - « Wahrheit ist nicht die Ähnlichkeit des Begriffs mit dem Gegenstand, sondern die Übereinstimmung dieses Begriffs mit den Gesetzen der Denkkraft ». | | | | |
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| vérité | | | Le véridique face à l'inventé : aucun constat crédible pour peindre l'âme, le cœur ou l'esprit. Seule la qualité de l'invention y met des couleurs et des formes. Tout appel au triomphe de la vérité, dans ces canevas, ne fait que fausser la perspective. D'autant plus, qu'on ne peut qu'être naturel, on ne peut pas chercher à le devenir, ce qui débouche toujours sur des clichés. La sagesse incréée ne peut être que niaise. | | | | |
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| vérité | | | Il suffit de ne pas avoir mon propre avis, pour être dans le vrai, car dans 99% des cas, où la vérité est en jeu, la réponse de la majorité est juste. Je ne peux montrer mon propre visage qu'en m'en écartant ; ou bien je continue à suivre les règles de la vérité et je me découvre dans mon mensonge, ou bien j'en change et les règles et l'enjeu et je me couvre de mon rêve. | | | | |
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| vérité | | | La chose, où ma voix se distinguerait le mieux, peut s'appeler évidence. La chose, dont je dois m'interdire l'écho, s'appelle bruit du monde. La chose, dont le langage est tout de signes et dépourvu de sons, s'appelle vérité. | | | | |
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| vérité | | | Ils veulent se débarrasser des illusions, ne plus vivre dans l'erreur, et ils aboutissent à la morne vérité des machines. Et il n'y a pas de troupeau plus homogène que celui des prétendants à l'originalité. Ce qui devait, d'après le dessein divin, être une créature de rêve, devint robot, à la cervelle infaillible, ou mouton, à la digestion défaillante. | | | | |
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| vérité | | | Son soi connu, le véridique, ressemble tellement au soi de son prochain, que Narcisse, à la recherche de son visage, se réfugie dans son soi inconnu, l'inexistentiel. « Ce qui a été cru par tous, et toujours et partout, a toutes les chances d'être faux. Il n'y a d'universel que ce qui est suffisamment grossier pour l'être »** - Valéry. Le raffinage d'une vérité universelle est un exercice grossier. Ce paradoxe : l'ennui des concepts dans l'universel ; leur caractère vital dans l'individuel. Plus que la vérité elle-même, c'est notre œil, notre sens du langage, qui s'infléchissent. | | | | |
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| vérité | | | L'exemple d'une mauvaise négation sémantique : « Qui suit un autre, il ne suit rien » - Montaigne. Au lieu de nier suivre, tu nies l'autre, ce qui est bête. C'est la fixité du regard et non pas la bougeotte des pieds, qui attrape les meilleures cibles. Le sot, persuadé de se connaître, se suit fidèlement soi-même et se retrouve en étable. | | | | |
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| vérité | | | Tant que l'ignorance et le doute, divers et variés, ravageaient les hommes, leurs vérités furent souvent différentes. Avec le savoir consensuel, presque toutes les vérités devinrent aujourd'hui communes et même triviales. Et même les mensonges, jadis personnels ou poétiques, sont maintenant prosaïques et collectifs : « Si, au moins, leurs mensonges étaient à eux-mêmes » - Dostoïevsky - « Хоть бы врали-то они по-своему ». | | | | |
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| vérité | | | Trois types de vérité des propositions : la mécanique (sans besoin d'accès aux objets de la représentation, la rarissime), la factuelle (l'accès direct aux faits câblés de la représentation, la plus simple), l'inférée (la déduction à partir des faits, la plus subtile). Les faits câblés sont l'œuvre du libre arbitre du concepteur, ils sont à son effigie. Donc, comme toujours, Hegel est à côté de la plaque : « La vérité n'est pas une monnaie frappée, qui peut être donnée et empochée telle quelle » - « Die Wahrheit ist nicht eine ausgeprägte Münze, die fertig gegeben und so eingestrichen werden kann ». | | | | |
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| vérité | | | Dans le monde de la nécessité, les vérités universelles s’imposent à l’homme. Dans le monde de la liberté, c’est l’homme qui crée ses vérités personnelles. | | | | |
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| vérité | | | La vérité concerne le réel (objectif, ou l'être), mais ne loge ni ne se prouve que sur le fond d’une représentation de ce réel. En dehors de la mathématique, toute représentation porte l’impact subjectif de son auteur. Donc, les vérités objectives, dont bavardent Hegel et Kierkegaard, ne peuvent pas exister. | | | | |
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| vérité | | | Pour porter aux nues Spinoza et Hegel, il faut être : ignare en logique, obsédé par le mot savoir, insensible au style, entraîné vers le bavardage ou la graphomanie. Pour aimer Nietzsche et Valéry, il faut tenir à la noblesse, à l’intelligence, à la poésie. Poursuite, hors langage, des occultes vérités pseudo-universelles ; ou création de langages, pour exprimer des vérités lumineuses individuelles. | | | | |
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| vérité | | | Oui, en dernier ressort, la vérité doit être confirmée et par le sensible et par l’intelligible, mais seulement suite à cette chaîne obligatoire : la vérité n’a pas de sens sans langage, le langage n’a pas de sens sans la représentation, la représentation n’a pas de sens sans la maîtrise de la réalité représentée, la maîtrise n’a pas de sens sans nos sens, assistés par notre esprit. Ne pas oublier, que la subjectivité est présente dans toutes ces étapes. | | | | |
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| vérité | | | Celui qui aime la vérité, qui veut-il confondre ? - le cachottier ou le menteur ? - cibles misérables. Le rêveur, porteur d’images indémontrables, est le vrai antagoniste de ces amateurs niais. Je suis avec celui qui « tend à parler non pas pour l’amour de la vérité, mais pour son propre plaisir » - Pétrarque - « tende a parlare non per amor di verità ma come gli aggrada » - j’évite de dire ce qu’un autre pourrait faire à ma place. | | | | |
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| vérité | | | Ne peut être vrai que ce qui se prouve (que Gödel me pardonne cette identité approximative entre le vrai et le démontrable), mais les moyens de démonstration sont toujours personnels ; donc, il n’existe pas de vérités valables pour tous ; toute vérité est personnelle. La vérité est un enfant légitime, fruit du calcul et non pas de l’amour. « Ô vérité, infante mécanique reste terre au milieu des astres » - R.Char - qui sont des rêves, enfants illégitimes d’un amour astral. | | | | |
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| vérité | | | Plus un homme est noble, plus il s’attache aux rêves indéfendables, irrésistibles et individuels et plus il devient indifférent aux vérités communes, dans les deux sens du mot. Aujourd’hui, presque toutes les vérités politiques, économiques, sociales s’installèrent dans le camp des salauds. Et Aristote n’est pas le seul salopard à trahir l’amitié de son ami, pour rejoindre le troupeau des véridiques ; Camus l’imita : « Si la vérité me paraissait à droite j'y serais ». | | | | |
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| vérité | | | La vérité de l’espèce – que ce soit un rat, un papillon ou un homme – est la même pour ses membres. L’homme ne prouve sa particularité que par ses inventions, mais toute création, dans un monde figé, est une fausseté. Donc, l’ambition de Kafka est bien mince : « Tous ne peuvent pas voir la vérité, mais tous peuvent l’être » - « Nicht jeder kann die Wahrheit sehen, aber jeder kann die Wahrheit sein ». | | | | |
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| vérité | | | Une fois éliminés les faits, c’est-à-dire les vérités, que reste-t-il de ton récit sur ta jeunesse ? - des idées et de la poésie, puisque, avec le temps, les faits perdent de leur poids et de leur éclat. Mais les idées finissent toujours par rejoindre les fonds communs ; seule la composante poétique peut garder des échos inimitables de ta vie passée. Goethe, intitulant son auto-biographie Poésie et Vérité (Dichtung und Wahrheit) n’en était pas encore tout-à-fait conscient. | | | | |
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| vérité | | | L’individualisation se manifeste de deux manières : dans la représentation (les structures syntaxiques – concepts de l’ontologie, ou sémantiques - liens entre concepts) ou dans le style (attachements langagiers aux concepts ou aux liens). Ne méritent notre intérêt que les vérités et erreurs, fondées sur ces deux types d’individualisation ; collectives, elles rejoignent très vite la platitude. | | | | |
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| vérité | | | Qu’est-ce que le vrai monde ? Certainement pas la réalité, puisque la vérité ne peut exister que là où il y a des langages et donc des représentations, logés dans notre cerveau et non pas dans la réalité. Le vrai monde serait alors le résumé de l’interprétation de nos perceptions sensorielles. Autrement dit, le vrai monde ne s’appuie que sur les apparences individuelles ; il est subjectif et s’oppose aux choses en soi, ce contenu de la réalité. Paradoxal mais irréfutable. | | | | |
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| vérité | | | Le génie crée une toile de fond, un langage, tissé par un nouveau style ; tandis qu’au premier plan doivent palpiter des états d’âme exceptionnels et non pas végéter des vérités, tôt ou tard communes. « La première et la dernière exigence qu’on adresse au génie est l’amour de la vérité » - Goethe - « Das Erste und Letzte, was vom Genie gefordert wird, ist Wahrheitsliebe » - il n’y a qu’une poignée de belles vérités, qui méritent une passion ; l’immense majorité ne méritant qu’un intérêt pragmatique. | | | | |
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| vérité | | | La réalité n’apporte qu’une confirmation intuitive des vérités, qui logent, entièrement, dans la représentation et le langage, donc dans la conception et l’expression. Ces deux-là, vues par la réalité, sont approximatives et personnelles. | | | | |
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| vérité | | | Tous les philosophes, de Platon à Heidegger, appliquent la notion de vérité aux choses et aux actes des hommes et considèrent le résultat comme universel. Or, seuls les jugements, propositionnels et non pas intuitifs, jugements énoncés et prouvés par un homme, peuvent recevoir cette valeur, valeur personnelle. La réalité y est absente. | | | | |
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| vérité | | | La source de mes actes est soit mon soi inconnu singulier (alors il s’agit d’actes de création), soit mon soi connu social (alors il s’agit d’actes d’obéissance). Mais l’usage applique le même terme de vérité aux résultats réussis de ces deux démarches : la vérité comme satisfaction (de la traduction intérieure de mon essence), ou la vérité comme adéquation entre l’acte visé et l’acte accompli (la manifestation extérieure de mon existence). « En inventant, je dis la vérité ; en disant la vérité, je trompe » - L.Reisner - « Сочиняя, говорю правду, и обманываю, говоря правду » - avec la vérité des autres, tu trompes ta vérité singulière. | | | | |
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| vérité | | | Tout homme possède un système implicite de validation de ses connaissances ; peu d’hommes procèdent à la vérification de la non-contradiction des représentations, nées de cette validation. C’est la part du savoir, logiquement cohérent, qui désigne une intelligence représentative. La valeur de la vérité d’une même proposition n’est donc pas la même chez un savant ou chez un ignare. Toutes les vérités sont personnelles, découlent des représentations personnelles, même si leurs valeurs logiques sont nulles ; aucune vérité n’est objective ou universelle (sauf en mathématique). | | | | |
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| vérité | | | Les contradictions apparentes peuvent être réconciliées et fusionnées dans la profondeur d’une vérité grégaire, mais, projetées vers la hauteur des sommets solitaires, elles garderaient toute leur particularité. | | | | |
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| vérité | | | L’aphoristique est un défi à la logique – énoncer des conclusions-réponses, sans avoir formulé des prémisses-questions. Le travail logique est le développement, à partir des conditions ; la création aphoristique est l’enveloppement des effets, dont chacun est libre d’imaginer les causes. Le mode discursif est commun, sur des sentiers battus ; la fantaisie aphoristique est personnelle, même menant aux impasses. | | | | |
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| vérité | | | Les métamorphoses du savoir : de la vérité déclarée à la vérité prouvée - un pouvoir consolidé, de la vérité prouvée à la vérité déclarée – un vouloir osé. La loi de savant ou le caprice de rêvant. Le devoir, scientifique et dogmatique, ou le valoir, lyrique et sophistique. | | | | |
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