| art | | | Le bon style, ce ne sont ni les yeux ni la vision ni même le regard, mais l'une des facettes du talent, la seconde résumant l'ouïe et l'entendement. Mais le génie serait plutôt la technique que l'imagination, plutôt le mot que l'idée. | | | | |
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| art | | | Un style parfait : faire sentir la matière des sentiments, en ne maniant que la géométrie des images. Un mauvais style : ne voir que la géométrie. Pas de style du tout : n'exhiber que de la matière. | | | | |
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| art | | | Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd, quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n'est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »*** - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ». | | | | |
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| art | | | Le style est la maîtrise du passage du fond à la forme. Le talent et l'intelligence mènent à la naissance imprévisible d'un fond insondable au milieu d'une forme maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Le style émerge davantage des facilités évitées que des difficultés vaincues. Aujourd'hui, la chose la plus facile est la négation ; et la meilleure contrainte est peut-être la négation de la négation, la résignation, le divorce définitif entre le nez et la cervelle. | | | | |
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| art | | | Le décalage horaire entre le style et la pensée. D'où les artistes, soleils sans aiguilles ni cadran, ou les cuistres, cadrans et aiguilles sans soleil. Les premiers vivent d'empreintes, les seconds d'enregistrements. Le culte du style (juste ! ) est la meilleure preuve d'insignifiance de toute pensée. | | | | |
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| art | | | Il peut y avoir un bon style de présence de l'auteur comme un bon style de son absence. Quand on déclare, qu'il vaut mieux laisser la Nature et l'Éternité agir à la place de l'auteur, agissent, le plus souvent, la matière et la géométrie. | | | | |
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| art | | | Le but ultime de l'art : que mon image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand je touche aux deux, j'arrive à l'extase, à la naissance d'un style : l'ivresse en accord avec l'équilibre. Ek-stasis - se tenir au-delà, être en accord avec le soi inconnaissable, se faire son souffle, traduire son âme : « L'âme des choses est insufflée par le style » - V.Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| art | | | L'écrit bête évoque des questions à réponse unique ; l'écrit médiocre énumère des réponses plausibles aux questions communes ; le bel écrit se forme dans le style des questions paradoxales, auxquelles chaque lecteur apportera sa réponse enthousiaste ou se taira, indifférent. | | | | |
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| art | | | Ce qui rend particulièrement sceptique, face à la tyrannie des pensées, c'est qu'une défectuosité de forme est ressentie, le plus souvent, comme une défectuosité de fond, mais la qualité de fond rattrape rarement la faiblesse de forme. | | | | |
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| art | | | Deux conflits polissent une œuvre : entre le fond et la forme et entre la forme et la matière. Quand on comprend, que le premier se réduit au second, on a des chances de devenir artiste. Non seulement « la matière aspire à la forme » - Aristote, mais la forme appelle et déconstruit le fond (Gestalttheorie). | | | | |
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| art | | | Le talent ne contient en soi ni palettes ni rimes ni gammes ni images ; on ne les découvre que dans ses productions ; il est une pure relation entre le mystère du fond et le mystère de la forme. Un seul de ces mystères vous manque, et vous n'êtes plus artiste. | | | | |
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| art | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| art | | | La charpente triadique d'un beau sonnet rend dérisoire et éculé tout échafaudage d'une dialectique professorale. Que vaut un livre de recettes, si tout ingrédient de ma cuisine n'a de goût que pour moi ? | | | | |
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| art | | | L'univers du rêve, tout comme un système de logique, s'évalue sobrement : indécidable, il est le seul fond du vrai art, art de l'insoluble, l’art qui impose ses illusions. | | | | |
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| art | | | Ce que j'attends de la littérature : soit de la matière intelligente, relevée par le talent (Valéry), soit un ton, qui se prêterait, à la fois, à la lecture à travers les pleurs ou à travers les rires (Shakespeare et Cervantès). Mais ces deux sources, apparemment, ne se croisent jamais. | | | | |
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| art | | | Ce qui est bancal et bête, dans une métaphore ou dans une pensée, cherche son salut dans le développement ; mais ce qui est déjà plein - y perd. « L'image gagne toujours à ne pas être développée »** - Aragon - la pensée, en dernière instance, y gagne aussi. Et c'est l'émotion première qui en est victime, puisqu'elle n'est vivante que près de sa source, à laquelle on ne peut être fidèle qu'en mourant de soif. | | | | |
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| art | | | Les plus ambitieux visent la fusion langagière du statufié et de l'exalté : Heidegger, avec ses révérences à Sophocle et Hölderlin, fait chou blanc dans un langage pourtant naturel ; Cioran, avec Valéry et Nietzsche en références, tire son épingle du jeu dans un langage entièrement inventé. | | | | |
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| art | | | Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image, que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ma reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Je me construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? Où mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ? | | | | |
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| art | | | Trois épurations successives de toute missive littéraire : se débarrasser de l'enveloppe, du contenu du message et de ses fulgurances langagières. Si quelque chose en reste sous les yeux du destinataire, cela ne peut être autre chose que la hauteur du regard de l'expéditeur. | | | | |
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| art | | | Ils nous versent tant de breuvages enflammants, tandis que nous nous enivrons le mieux en déchiffrant les étiquettes des bouteilles. | | | | |
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| art | | | Romantisme : repousser le présent avec les moyens les plus modernes - la meilleure recette pour devenir classique à l'époque suivante. Donner au caprice la force d'une nécessité ; enlever à la nécessité sa couche d'ennui suranné. Affaire de don pour de nouveaux langages. | | | | |
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| art | | | Le romantique crée un nouveau lecteur ; le classique en profite pour le combler. Le non romantique, hautement fervent, se traduit facilement en un oui classique, profondément altier. On n'est jamais classique, on le devient. On ne devient jamais romantique, on l'est. | | | | |
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| art | | | Dans l'écrit, contrairement à la vie, plus on tient à la lettre, plus on gagne en esprit. La manière qui apporte la matière. | | | | |
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| art | | | Pour ceux qui veulent conter compte matière ; ceux qui veulent chanter décantent manière. | | | | |
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| art | | | Sache distinguer ce qui doit son charme à ses enveloppes et ne cherche pas à le dénuder. N'habille pas ce qui n'est beau que nu. | | | | |
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| art | | | Un style rêvé : donner l'impression de procéder par raccourcis, tout en faisant entrevoir un regard sur l'absolu. Un style sans intérêt : se laisser guider par la rigueur d'enchaînement. Ne pas quitter la haute contrée, ne pas goûter les bas-côtés. | | | | |
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| art | | | En littérature, le style, c'est l'emploi individué, conscient, cohérent et maîtrisé, des déviations langagières ; il est l'affirmation de la domination d'une forme nouvelle, face à un vieux contenu résistant. | | | | |
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| art | | | Cioran croit, sérieusement, que ce qu'il a à dire est plus important que son style ; Nietzsche occulte le fond et soigne le ton ; Valéry est parfaitement conscient de la part et du fond et de la forme. Le premier ne comprend rien ; le deuxième ne cherche pas à comprendre ; le troisième comprend tout. Mais on ne retiendra de tous les trois que la forme, puisque n'importe qui peut comprendre et même narrer notre fond commun. Tous les trois savent chanter, et peu importe si ce qu'ils ont à dire s'y mêle. | | | | |
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| art | | | Les songe-creux ont toujours tant de choses à dire, dont ils fixent l'être : sans savoir exprimer, ils impriment, ils signifient, ils font, pensant qu'ils sont. L'idéal de l'écriture serait de tout exprimer, de ne dire qu'un minimum, tout en cherchant à réduire le dit au chanté, de l'opérer à l'œuvrer. | | | | |
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| art | | | Le mûrissement de notre plume, à travers nos rapports avec la beauté, - trois étapes : le désir – l'ampleur des choses belles à peindre ; la puissance – la profondeur de notre vision du beau en général ; la création – la hauteur, le ton et le style de notre beau langage. Arrivés au dernier stade, ayant acquis notre propre regard et l'art de manier nos faiblesses, nous nous désintéressons et des choses vues et des puissances. | | | | |
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| art | | | Tant de livres annoncent, dès la première page, soit de la noirceur soit des arcs-en-ciel. Et combien ne laissent, derrière la dernière page, qu'une grisaille rapidement dissipée. L'artiste est celui qui, devant sa toile, tente de ne pas brandir sa palette. À l'écriture suffisent une tempête du bocal ou de l'encrier : « un verre d'eau aurait les mêmes passions que l'océan » - Hugo. Pour le regard, c'est aussi simple : « Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres » - E.Rostand. Quand le sang ou l'encre vous manqueront, vous vous tournerez, pusillanimes, vers l'univers entier : « Que le cratère de Vésuve soit mon encrier » - Melville - « Give me Vesuvius crater for an inkstand ». | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre d'art, le commencement, c'est la contrainte, imposée par le regard (le soi inconnu) et suivie par le style (le soi connu). Un commencement réussi serait une pure caresse : « ces regards brillants de caresses » - Balzac. | | | | |
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| art | | | Tant d'écrivains, dont le seul intérêt est de fournir à un autre une occasion pour écrire une phrase. Ce livre en fournit d'innombrables exemples. « Je ne fais parler les autres que pour mieux m'exprimer moi-même » - Montaigne. | | | | |
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| art | | | L'Esprit et le Verbe, c'est tout ce qui me reconnaît pour Père. Quand le Verbe est vers Dieu, je suis dans le vers ; quand Il est Dieu Maximus, je suis dans la maxime. Et l'Esprit m'enveloppe d'un fond de silence. | | | | |
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| art | | | On reconnaît une vraie écriture, lorsque l'origine du plaisir ne remonte pas directement à la part de l'hallucination ou du calcul dans le livre. Mais sans l'un et l'autre, aucun style ne sauve la mise. | | | | |
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| art | | | On est en présence de la poésie, quand l'inexpliqué d'une image ne la compromet pas. | | | | |
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| art | | | La hauteur, ce sont des contraintes qu'on se donne sur les foyers des ellipses dessinant le réel, des hyperboles tendant vers la perfection, des paraboles se perdant dans un infini sans contours. | | | | |
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| art | | | Toutes les idées intéressantes furent, depuis longtemps, totalement parcourues, scrutées et classifiées ; y imaginer d'étonnantes découvertes et y chercher de l'originalité est l'une des sottises qui expliquent le dépérissement de l'art à base d'idées. Ce siècle est abondant en idées et images banales. Il est stérile en images nobles, cette seule source durable d'un vrai art. | | | | |
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| art | | | Je ne peux pas aimer un écrivain, qui ne soit pas sa propre matière. | | | | |
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| art | | | Toute pensée prend, spontanément, une forme géométrique. Ce qui explique la possibilité de l'art abstrait (la géométrie dépasse rarement le stade d'esquisse !) et de ce pullulement de productions savantes nageant dans l'autoréférence. | | | | |
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| art | | | Ils disent : tout se bâtit, en écriture, avec des briques et ce sont des choses approchées, qui en déterminent la taille. Plus on s'éloigne des choses, plus on apprécie l'argile crue comme matériau de base, éloignant la pétrification ou la putréfaction. « Un vase cassé peut se réparer, s'il était en argile crue et non s'il était en argile cuite » - de Vinci - « Un vaso rotto crudo si può riformare, ma il cotto no ». | | | | |
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| art | | | La vraie énergie d'une œuvre d'art provient du sentiment de l'arrêt sur l'avant-dernier pas et du refus d'imprimer le dernier. Comprendre qu'aller plus avant ne serait ni meilleur ni plus précis. | | | | |
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| art | | | L'image, en littérature, naît des multiples va-et-vient et cascades, zigzags et saccades, revenez-y et torsades, entre le ressac des mots et le calme de la pensée, d'un dialogue, où des réparties adverses rehaussent le débat, mais le mot final appartient - au mot. | | | | |
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| art | | | On ne doit écrire qu'étant submergé. Il vaut mieux l'être par un vague besoin de forme que par la certitude d'un fond net. La forme est en haut, et le fond – en bas. Toutes les profondeurs furent déjà explorées et réduites aux chiffres ; la musique ne peut naître que de la hauteur, de l'arrachement à la terre et par la montée aux cieux, en suivant un Gradus ad Parnassum : « En montant - écrire, et en écrivant - monter »** - St-Augustin - « Proficiendo scribunt, et scribendo proficiunt ». | | | | |
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| art | | | Plus je me mêle de la peinture de la réalité, plus vague et commune est mon image ; plus je m'en détourne, plus déterminés sont mes traits. Pour savoir qui je suis, il faut me laisser divaguer. | | | | |
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| art | | | Même dans l'art, la fonction collective domine désormais la forme personnelle. La devise des designers, form follows function, devint une norme ; l'artiste oublia que le beau pour soi se déprécie en présence de l'utile pour les autres. | | | | |
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| art | | | Tout bon Narcisse n'est qu'un Pygmalion agenouillé devant sa Galathée, dont les mots font reconnaître l'image de son créateur. | | | | |
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| art | | | Derrière toute belle forme, même la plus détachée des choses, on retrouve, sans peine, un fond monumental. Y aurait-il une règle mystique, qui associe à une hauteur de forme - une profondeur de fond ? Mais toute tentative savante de les rapprocher débouche, inéluctablement, à de la platitude. L'art est dans l'isolement de la forme, en communication incompréhensible avec le fond. | | | | |
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| art | | | Le livre est plus perdu et plus aveugle que ton soi indicible. À celui-ci de le guider vers des sentiers, où poussent des images et s'entraînent des pas. | | | | |
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| art | | | Le constat est ennemi juré de la poésie. La poésie est le refus d'attacher les meilleures images aux heures et aux tables d'événements. « Rester dans l'incertitude et le mystère, sans fouiller les faits »* - Keats - « Being in uncertainties, mysteries without reaching after facts ». | | | | |
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| art | | | Ne peut être poétique que ce qui ne peut être possédé, c'est-à-dire échangé. Poésie - manque de monnaie d'échange, don ou vol. Me tout donner, c'est me priver de ma soif vitale. Posséder, jouer sur des vases communicants ; ne rien posséder, s'occuper d'un vase vide en matériaux crus. | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture banale, la forme résulte du fond ; mais quand, à l'inverse, d'une belle forme surgit, imprévu et imprévisible, un fond, on est en présence d'un style, d'une littérature, d'un talent. | | | | |
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| art | | | L'écriture elliptique : trouver une distance harmonieuse entre les deux foyers – l'esprit et le sentiment – pour que le langage dessine une courbe, dont tout point serait à la même distance sommaire de ces deux points. | | | | |
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| art | | | L'esthète fait de l'esprit, le penseur l'invente, le poète le fuit. Plus discrète est la place de l'esprit, plus crédible est le transfert du sens. L'image est la langue qu'on tire à l'esprit. | | | | |
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| art | | | Dans chaque écrit se reflètent nos sens : l'odorat – perspicacité, le goût – élégance, la vue – horizons, l'ouïe – connaissance, le toucher – caresse. Toutes ces facettes s'inscrivent dans l'ampleur et se rehaussent par le talent. | | | | |
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| art | | | Styles descriptif ou aphoristique : flamme maintenue au petit feu ou feu sans flamme. La flammèche enflamme, le feu attire. La force du scandale, l'impuissance de la tentation. | | | | |
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| art | | | Ruptures de stock des mots, déficits du style, pénuries de la négation, surproduction de la grandeur - en littérature comme dans la vie, on s'enraye, on frôle la faillite, on est liquidé par des huissiers compatissants, te suggérant de te recycler en journaliste ou en comptable. | | | | |
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| art | | | Il faudrait que je pétrisse mes valeurs dans des matériaux si crus, qu'ils ne se figeraient pas si vite, que le Malin lui-même les eût mis dans le creuset infernal du quotidien. L'art est le pétrissement du vase et non son remplissage. | | | | |
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| art | | | La liberté est nue, la création est l'habillage. Même si la création-source est libre, la création-fleuve ne peut pas l'être, à moins que celle-ci réussisse à préserver le rythme de celle-là (l'étymologie du mot rythme !). On n'est libre qu'en rêvant, c'est-à-dire en ne désirant pas la mise en forme. La création est l'affectation, la recherche des empreintes de ce qui n'a pas de corps. L'art ignore la liberté connue, il en invente une autre, inconnue, il la crée ; il n'écoute pas, il émet sa musique au milieu du silence : « L'art est appel à la liberté » - Schiller - « Die Kunst ist ein Appell an die Freiheit » - sans être libre lui-même. | | | | |
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| art | | | Gide, A.Schlegel et Pasternak traduisent Shakespeare : le premier en retient surtout les images, le deuxième - les pensées, le troisième - le ton. Seul l'original met ces trois facettes à une même hauteur. | | | | |
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| art | | | Le style d'un auteur (Nietzsche, Nabokov) permet de reconstituer assez fidèlement non seulement son visage, mais aussi sa biographie, mais les auto-biographies de ceux qui manquent de style (St-Augustin, Rousseau) embrouillent leur visage jusqu'aux paradoxes et mensonges. | | | | |
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| art | | | Le but le plus enviable de l'écriture : qu'à travers ton cerveau on découvre ton visage et lui voue un regard fraternel. À comparer avec « Perdre le visage, écrire n'a pas d'autre but » (G.Deleuze). Ces sots, qui opposent l'interprétation et le manifeste aux protocoles d'expérience et programmes de vie ! Ta Muse - au minois hors commun - devrait être la seule à tenir le miroir. En son absence, on se contentera du lac le plus proche. | | | | |
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| art | | | Remarquable hiérarchie des genres littéraires, dans l'Antiquité ! Que diraient les Anciens en apprenant qu'aujourd'hui, le genre de Pétrone est placé au-dessus de ceux d'Horace ou de Sénèque ! | | | | |
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| art | | | L'homme de plume est fait du don, du fond et du ton. Sans savoir me prévaloir ni du don de Cioran ni du fond de Valéry, je ne trouve qu'une seule proximité possible : avec le ton de Leopardi. | | | | |
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| art | | | L'idée s'arrête, quand l'épithète faiblit. Aller jusqu'au bout d'une idée désincarnée, c'est accepter un corps à corps avec l'ennui. | | | | |
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| art | | | C'est l'ennui et non pas l'horreur qui fait pulluler l'art abstrait. Mais ceux qui s'enquiquinent à mort adorent le discours de fin du monde, qui pousserait les créateurs à fuir la vie et se réfugier dans la géométrie. L'horreur d'artiste est le vide du ciel, le regard des hommes étant, de fond en comble, absorbé par la cervelle. L'intelligence vouée au service de la pesanteur, l'artiste sans grâce ne reproduit, dans le vide, que la géométrie. | | | | |
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| art | | | La montre, l'échelle et le zoom comme seuls outils de lecture moderne. Quand on n'a que l'intensité pour outil d'écriture, on ne compte, chez le lecteur, que sur le regard nu. Le feu, cet autre nom de l'intensité, fut le seul élément, que le bon Dieu biblique cachottier aurait escamoté à l'homme (« Il créa le ciel et la terre, et Son esprit planait au-dessus des eaux » - et le feu, alors ?), avant que Prométhée ne relève le défi divin. | | | | |
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| art | | | Les buts de l'art : donner de l'ivresse à une forme sensée ou donner de la forme à une ivresse des sens. « Ce qu'on lit doit non seulement étancher une soif, mais enivrer »*** - St-Augustin - « Non solum sapit, quod legis, sed etiam inebriat ». | | | | |
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| art | | | Narrer, en littérature, c'est recoller les morceaux. Acceptable tant que la colle du style ne sert que la qualité de la mosaïque. Je préfère des collections de pierres précieuses, où chaque pièce surgit comme une perle, sans trace de mains affairées. Mais veiller à ne pas tourner en un kaléidoscope soumis au hasard des tournis ambiants. Fuir les continents, rester insulaire, pratiquer une « écriture en archipel » (R.Char). | | | | |
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| art | | | La vie d'un sage est un fatras de hasards, et son livre est muni de filtres, qui excluent tout hasard fade. La vie du sot ignore le hasard, mais son écrit en déborde. | | | | |
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| art | | | Le plumitif préfère la forme de rite sur un fond de raison ; je pratique les formes de raison sur un fond de mythes. | | | | |
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| art | | | L'écriture est un acte (et non pas un rêve) surveillé par une sensibilité, une mémoire et une intelligence, ce qui le décompose sur ces axes : la hauteur du style, l'étendue de l'ambition, la profondeur de la construction. | | | | |
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| art | | | Dans le genre discursif, les lacunes témoignent du manque de maîtrise, et non pas d'une volonté délibérée d'un inachèvement artistique, comme c'est le cas chez les maximistes, qui fixent le vecteur, évoquent les valeurs, mais laissent au goût du lecteur l'accès aux intensités et aux vertiges. « L'art d'inaboutissement est l'un des plus insoumis à la raison » - Iskander - « Искусство недосказанности – одно из самых неподвластных разуму ». | | | | |
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| art | | | Les romans ou les vers ne sont que des applications, des images projetées d'un noyau, seul digne d'être peint, de notre climat intérieur, de notre réfringence qu'identifie la qualité de nos ombres. Et cette source ne peut se peindre qu'en maximes. Il faut être sot pour croire, que « toute opinion philosophique, énoncée sous forme d'aphorisme, est une bêtise » - Unamuno - « Cualquier opinión filosófica, formulada en el aforismo, es una tontería ». On n'étale que ce qui est difforme. | | | | |
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| art | | | Naissance du style sec : le sang ou la larme pressent, prêts à se répandre sur ma page ; leur fermentation trop rapide risquerait de faire oublier le goût de leurs sources ; je finis par me dédier à l'arbre, conservateur de sources illisibles, conducteur de sèves invisibles. | | | | |
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| art | | | Le miroir narcissique, l'écran d'observateur, le métronome de savant, comme figures ou instruments d'art pour saisir ce qui se rythme ou se cadence, paraissent bien inutiles et niais, quand on a la chance de posséder un bon altimètre. | | | | |
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| art | | | Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, je n'offre au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure. | | | | |
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| art | | | Deux ambitions, dans l'art, le plus souvent opposées : étancher les soifs ou les entretenir, produire du contenu ou du contenant, polir des objets sensibles ou créer des outils intelligibles. | | | | |
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| art | | | L'image de synthèse collective évinça l'image sculptée de solitaires. Plus d'élan indicible, que la netteté d'un verbe fractal. Ils parlent, discourent, raisonnent, au lieu de chanter. La mort de l'art fut provoquée par celle de Dieu ; l'image, dans sa chute iconoclaste, entraîna l'extinction de tout souffle de caste. | | | | |
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| art | | | Prêcher la créature - Goethe, Nietzsche, le créateur - Tolstoï, Cioran, la création -Shakespeare, Valéry. Polir, pâtir, bâtir. | | | | |
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| art | | | Le ridicule de l'alexandrin français : l'homme sachant compter (jusqu'à 12 !) est préféré à l'homme sachant chanter. Compter les syllabes n'a de sens qu'en versification métrique. | | | | |
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| art | | | Flaubert et Nabokov : l'ironie, plutôt verbale que tonale, et la poursuite de mots ou périodes justes pour narrer les faits. Le bon Dieu (ou le diable) est, pour eux, dans le détail, et ils déversent ce détail verbal, le faisant passer pour du style. Le style, c'est l'art d'élimination ascétique plus que d'échafaudage décoratif de platitudes. Que valent les litanies, trop claires, à l'éclairage sans ombres, sans l'intelligence intuitive, vibrante et par à-coups, sans ce ton, laconique et hautain, servant à chanter les rêves obscurs ? | | | | |
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| art | | | Plus je me laisse fasciner par le fond, plus étriqué devient mon diapason sur la chaîne : esprit - âme - cœur - corps - habit - le plus souvent, ce seront deux chaînons adjacents qui m'obstrueront le reste. Plus je maîtrise la forme, mieux je me passe des intermédiaires pour ne plus jouer, enfin, que sur le registre : esprit-habit, le reste n'étant que délicatement suggéré. | | | | |
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| art | | | Les ruses, cachotteries, feintes d'artiste ressemblent étrangement au travail de cambrioleur. L'appât de trésor, la trouille du banc des accusés, le gant musqué et le visage masqué. Et à la clé, souvent, le ridicule de la bredouille : « Le banc des accusés, ce n'est pas grave, ce qui est grave c'est d'y être acquitté, sous ricanement général ! » - Prichvine - « Не страшно, что будут судить, а страшно, что при общем смехе еще и оправдают ! ». | | | | |
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| art | | | L'artiste-artisan, par conviction ou par dépit, proclame, que le fond et la forme doivent être de même tonalité. L'artiste à la plume impassible veut justifier la platitude de la forme par la houle du fond à maîtriser, fond resté muet, dans une traduction servile. L'artiste-énergumène fait la découverte fondamentale : toute forme artistique doit être apollinienne ; ne peut être dionysiaque que le fond, lisible à travers la forme inventée et libre. | | | | |
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| art | | | Le fond à rendre est le même pour tous les hommes. C'est par le choix de la forme - syllogistique, narrative, pulsionnelle - qu'ils se distinguent : la profondeur, l'étendue, la hauteur. Mais pour s'entendre, le vrai dénominateur , le talent, suffit. | | | | |
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| art | | | Une œuvre : le choix de l'objet (choses et relations), le choix du projet (angle de vue), le choix du sujet (style). Ambition suprême : que personne ne puisse te surclasser sur l'une de ces trois facettes, sans être obligé à changer les deux autres. | | | | |
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| art | | | Toute plume, fatalement, commence par « agiter les eaux du langage » (Kierkegaard), mais le style naît de la capacité d'entretenir le début du sentiment plutôt que de maintenir le débit de la réflexion. | | | | |
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| art | | | Il faut donner raison aux sots, ricanant que la meilleure sonorité provienne du creux : aller au bout de la forme aboutit au vide résonnant, se solidariser avec le fond débouche sur le bourrage raisonnant. | | | | |
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| art | | | Si la valeur de ton œuvre est sans comment, sans présence explicite de ton pinceau, on peut être sûr qu'elle fut conçue au nom de la hauteur ; Maître Eckhart se trompe et de type de justification et de dimension : « C'est à partir du fond le plus intime que tu dois opérer toutes tes œuvres, sans «pourquoi» » - « Aus diesem innersten Grunde sollst du alle deine Werke ohne Worumwillen wirken » - le profond dicte des contraintes, des matières premières ; le haut désigne la mélodie, l'édifice, un but musical et vital. | | | | |
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| art | | | L'ambigüité de l'art : ce que je ressens comme travail sur et de la forme, sera pris pour fond, contenu ou ressassement. Ce que je pressens comme réceptacle d'échos, sera entendu comme ma propre trompette, tambour ou voix grinçante. | | | | |
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| art | | | Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme. | | | | |
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| art | | | Peu importe si les avis d'un artiste sont minoritaires ou majoritaires, tournés vers le passé ou abandonnés au futur, exhibent une ouverture d'esprit ou une clôture d'horizons, traduisent un savoir ou s'abîment dans une ignorance, s'adonnent à une reptation optimiste ou à une danse pessimiste, exhalent la bonté ou filtrent la haine ; le seul critère, qui placera son œuvre dans une bonne case, c'est à dire dans une élite ou dans une étable, - c'est la qualité de ses images. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, il y a du réel, ce qui est porté par l'évidence d'une lumière - les faits et les pensées, et il y a de l'inventé, ce que te font ressentir les jeux d'ombres, le style. Une étrange inversion terminologique avec Valéry : « La structure de l'expression a une sorte de réalité tandis que le sens ou l'idée n'est qu'une ombre » - tandis qu'au fond, nous sommes d'accord sur la place de la forme. | | | | |
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| art | | | Nietzsche n'a rien à dire ; son message est dans le chant. S'il avait écrit avec la lourdeur littéraire de Hegel ou Schopenhauer, personne ne l'aurait pris au sérieux. | | | | |
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| art | | | Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme. | | | | |
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| art | | | Tout se réduit au nombre : le fond et la forme, l'intelligible et le sensible, ce qui doit être dit et ce qui doit rester indicible, la science et l'art : « L'art est interprète de l'indicible » - Goethe - « Kunst ist eine Vermittlerin des Unaussprechlichen » - comme la science est interprète de l'intelligible pour le rendre lisible. « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible »* - Aristote. | | | | |
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| art | | | Ceux qui tiennent à leur visage et défendent leur liberté ne peuvent pas posséder le style, qui est le masque et l'aveu (Cioran). | | | | |
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| art | | | L'art n'est pas l'expression de ce qui aurait existé sous une forme non-artistique ; les creux et présomptueux voient dans leur œuvre un sommet et s'y attachent, corps et âme ; les profonds, les hautains et les humbles en éprouvent presque une honte, puisque tout ce qui est exprimé ou fixe est si dérisoire, si aléatoire, une fois comparé avec le monumental inexprimable, qui nous pousse vers les plumes et pinceaux. « L'inexprimable se loge, inexprimablement, dans l'exprimé »** - Wittgenstein - « Das Unaussprechliche ist unaussprechlich in dem Ausgesprochenen enthalten ». | | | | |
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| art | | | Comme la science, l'art peut être appliqué ou fondamental, mais si la passion du pur savoir survit bel et bien, même au milieu des robots, la passion de la pure forme est étouffée par l'invasion des moutons, à moins que ce soit par le choix de mauvaises altitudes. | | | | |
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| art | | | Avoir trouvé dans la vie une musique, que ne surpassera aucune sonorité discursive, avoir découvert à la réalité une hauteur, dont aucun verbe ne pourra envisager l'ascension, me sentir un fond que ne tapissera aucune parole, avoir compris, que le meilleur emploi de ma force est dans la peinture de mes débâcles - c'est seulement après ce parcours initiatique d'humble que je pourrai dire d'avoir écrit par faiblesse (Valéry) : « Quand, le même jour, vous songerez à votre force et à votre complet néant, je croirai, que vous êtes à la recherche de la forme » - L.Reisner - « Когда Вы, в один и тот же день, будете мечтать о своей силе и полном ничтожестве, я поверю, что Вы ищете форму ». | | | | |
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| art | | | Ce qui, de peur de vieillir, veut se placer dans l'avenir est généralement bien fade : « Ce qui porte trop sa date vieillit et passe avec le moment » - A.Suarès ; il faut se détourner du temps, de celui qui court comme de celui qui s'annonce ; toute date, comme tout nom, ne doit pas déborder le cadre et empiéter sur ton tableau. | | | | |
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| art | | | Pour laisser la meilleure impression, seule l'expression compte : éliminer du chant tout ce qui aurait pu se narrer ; un bon écrit est davantage peinture qu'écriture. | | | | |
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| art | | | Ils me parlent de ce qu'un quidam, écrivain de son métier, croit, adore, nie, tolère ; ils scrutent son esprit, ses phobies, son savoir ; au bout de trois lignes, je vois, que le bonhomme manque tout simplement de talent, ce qui enlève, irrévocablement, tout intérêt à ses rapports avec Dieu, l'intelligence ou l'âme. Chez l'observateur, la foi, l'intuition ou la passion ne valent rien, si le pinceau, qui les exprime, est dépourvu de bonnes couleurs. | | | | |
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| art | | | Ceux qui ont beaucoup à dire font, d'habitude, du remplissage de formes, qu'ils ne maîtrisent pas, et une fois le travail accompli, ils éprouvent la sensation de vide ; le maître ne fait que rêver et créer des formes, qui parleront elles-mêmes, et à la fin il éprouve le sentiment de plénitude, car son œuvre aura rejoint la réalité, c'est à dire la perfection. « Écris sous l'attrait de l'impossible réel »*** - Blanchot. | | | | |
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| art | | | Dans leurs écrits règne la vie, la vie sociale, le bruit social ; l'art, comme musique personnelle, y est absent. Leurs outils (y compris leur plume), leur matière et leur fond (les phénomènes), tout est de nature sociale. Le seul outil de l'art est la plume invisible ; la manière doit rendre inutile la matière ; le noumène doit se passer de phénomènes. « Une fois dans l'art, l'homme quitte la vie » - Bakhtine - « Когда человек в искусстве, его нет в жизни ». | | | | |
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| art | | | L'œuvre idéale : un fond, tragique, dionysiaque, humble, rendu par une forme, apollinienne, royale, maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Les profonds et les médiocres s'attachent au fond (les connaissances, la cohérence, la justice) : les profonds - pour le maîtriser, les médiocres - à cause de son prestige, les deux - parce qu'ils gardent la tête haute ; les hautains, dans leur âme profonde, s'accrochent à la forme (la musique, le ton, la noblesse). Le vrai commun asservit les têtes ; le beau unique rend libres les âmes ; le bon est à portée des cerveaux et des bras des premiers, il ne quitte pas l'étoile des seconds. Les positions doctrinaires, face au fond, ne traduisent plus rien de personnel ; seule la pose musicale d'esthète ou d'ascète, face à la forme, peut faire entrevoir une promesse d'originalité. | | | | |
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| art | | | Les écrits des hommes sont composés, à 95%, dans le genre débrouiller, genre ennuyeux mais utile ; si je l'exclus, il ne me resteront que deux choix : briller ou brailler - être sophiste du silence lumineux de Dieu ou activiste du bruit calamiteux des hommes. | | | | |
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| art | | | Quand je cherche à adapter la forme à un fond préexistant, je deviens superficiel ; c'est le fond profond qui doit naître d'une haute forme. Le fond final doit être intelligible, le parcours stylistique – lisible et la forme initiale – sensible, mais ces trois rayonnements, ou trois répartitions d'ombres, doivent se soumettre à la lumière de mon haut regard, si je ne veux pas me retrouver dans la platitude : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » - Hugo. | | | | |
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| art | | | La mathématique part d'un but, dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût. | | | | |
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| art | | | Tout artiste d'antan devenait intellectuel ; l'intellectuel moderne s'éloigne de plus en plus de l'artiste. L'artiste est le sens de la forme, l'intellectuel - celui de la profondeur. Le génie visite le premier, la passion - le second. Le génie peut être passionné, mais on n'a pas encore vu de passions géniales. | | | | |
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| art | | | Le style que j'apprécie le plus est le style inaugural, le style de l'aube ou des commencements, de l'accès, par essor ou par chute, vers le point zéro de tout ce qui est vital, accès donnant sur la hauteur. « Écrire, c'est avoir la passion de l'origine »** - Jabès. | | | | |
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| art | | | La prose vaut par son fond, et la poésie - par sa forme ; mais un aphorisme, ce n'est qu'une frontière entre une forme finale et un fond initial ; sa valeur n'est donc accessible qu'à celui qui aime la perfection de la forme et maîtrise la naissance du fond. | | | | |
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| art | | | Tous les sots proclament leur attachement infaillible au fond, tout en faisant preuve de leur impuissance dans la forme. Ils ne comprennent pas, que le fond humain est commun, et mieux on le comprend, plus on cherche à le réduire à la banalité, tout en cultivant son propre style. Et Gide le comprend de travers, confondant le fond et la forme : « Le grand artiste classique travaille à n'avoir pas de manière. Il s'efforce vers la banalité » - puisque la manière commune (introduite par des romantiques) est aussi une manière (que le classique consacre). | | | | |
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| art | | | Il faut être classique par le fond et romantique par le ton : concevoir, par son soi connu, le monde entier, et oublier le monde entier, en prêtant l'oreille à son soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Dans la peinture, le dessin porte la perspective du tableau et la couleur en détermine la hauteur. Le défi consisterait à intervertir leurs rôles ; dans le domaine scriptural, ce serait demander au nom de Dieu d'en porter le Verbe et à Son Esprit - d'en exprimer l'Objet. | | | | |
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| art | | | Jusqu'aux impressionnistes, n'importe qui pouvait se permettre de juger de la beauté des tableaux des maîtres ; depuis, seuls des marchands et des investisseurs sont convaincus de l'excellence des gribouillis, qui décorent les bureaux des PDG ou les salons des basketteurs ou des avocats. Moi, sale conservateur, je continue à préférer Bouguereau à Renoir. Par respect de la défunte peinture, il faudrait serrer en cabanon tous ces robots-tâcherons de M.Duchamp, Warhol, F.Bacon, P.Soulages, où ils pourraient se livrer à leurs exercices sanitaires, mécaniques et géométriques, loin des caprices poétiques de la liberté. À force de sophistiquer les règles du jeu de fond, ils en oublièrent l'enjeu, qui se trouve à l'opposé - en hauteur de la forme. | | | | |
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| art | | | Dans la chaîne : l'impression de l'auteur - l'expression - l'impression du lecteur, il faut être lucide sur le contenu des nœuds et sur les ressorts des passages entre eux. Quand on comprend, que nos impressions sont, d'une manière écrasante, communes, interchangeables, reproductibles, on se focalise sur le deuxième nœud et le second passage, on devient créateur, et par la même occasion, - imposteur ; et l'on finit par redéfinir le métier du poète - faire durer la première impression - puisqu'il ne sera plus très clair, de l'impression de qui il s'y agira. | | | | |
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| art | | | Est artiste celui, chez qui les mélodies pénétrantes et les pensées accueillantes (et non pas l'inverse !) se fécondent profondément, pour enfanter de hautes images. | | | | |
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| art | | | Si tous les genres littéraires étaient aussi exigeants que la maxime, le métier de critique disparaîtrait aussitôt ; parasiter sur des romans bourrés de graisse narrative est chose banale, mais comment nourrir leur indigence sur l'ascèse décharnée d'un apophtegme ? Aux idées on peut opposer mille balivernes ; à la maxime on ne peut opposer qu'une autre maxime. | | | | |
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| art | | | Les philosophes insensibles à la poésie (les légions de professeurs), ou les poètes impuissants en prose (comme Baudelaire, Rimbaud ou Mallarmé) font douter de l'universalité de leur don. Les poètes complets mettent de la poésie en tout, y compris dans la prose : Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Lermontov, Hugo, Rilke, Valéry, Pasternak. La poésie comme genre ayant sombré, la poésie comme tonalité discursive ne peut plus se pratiquer qu'en philosophie. | | | | |
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| art | | | Ce qui compte en littérature doit être achevé par la forme et rester en suspens par le fond, pour que le lecteur ne puisse poursuivre, par soi-même, que vers les derniers pas évités du fond et se laisser caresser par les premiers pas de l'auteur. La forme, c'est la maîtrise et la fidélité du premier pas, le côté monologique, la face du soi inconnu ; le dialogue, c'est le fond, la face du soi connu ; l'interprétation inévitable du monologue, du langage au soi inconnu, - en tant que langage dialogique du soi connu (Selbstgespräch - Sprache des Selbsts - Hegel). | | | | |
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| art | | | Le narratif et l'épique, c'est à dire le grégaire, dominent la littérature. « Le style est une dimension verticale et solitaire de la pensée »** - Barthes. Oui, le style est une tentative d'échapper à l'horizontalité commune ; sur l'axe vertical, cohabitent le beau des hauteurs et le bon des profondeurs, fusionnés par le talent. | | | | |
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| art | | | Le style est affaire du seul talent ; aucun effort ou discipline ne t'en approchent. Mais ses symptômes sont : la hauteur des contraintes, l'ampleur des moyens, la profondeur des valeurs. Il n'est pas dans le développement d'un monde en mouvement, mais dans l'enveloppement d'un mouvement, qui est l'origine d'un monde. Le style des enchaînements n'est qu'une technique artisanale ; le vrai style jaillit des commencements, il est la fidélité à la source nouvelle. | | | | |
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| art | | | Tout écrit se réduit à un arbre, mais seul le style va encore plus loin et fais de l'arbre un être vivant, dans lequel on reconnaîtra une main qui caresse, des pieds qui mesurent la terre, une digestion saine, les yeux qui deviennent regard, l'ouïe qui se tourne vers les hommes, le goût qui recherche de la délicatesse, le flair qui devine le danger et la joie, le cœur qui s'élargit et l'âme qui s'élève. Et tant d'éclopés, ou de constructions mécaniques, là où le style manque. | | | | |
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| art | | | Il y en a, pour qui écrire, c'est développer, dresser un échafaudage ; ô combien plus brillants sont ceux, pour qui écrire, c'est envelopper, caresser une image ! | | | | |
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| art | | | Je suis libre de choisir mon sujet, mon genre, mon exigence ; je ne peux pas choisir mon style, qui est peut-être la seule vague manifestation de mon soi inconnu, que je ne puisse pas soumettre à mon seul talent. « Le style est plus près des origines que toute conviction » - Koublanovsky - « Стиль первичнее выбора ». Et les fautes de style résultent de mon inattention à mon soi inconnu. | | | | |
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| art | | | L'inspiration n'est pas la matière - de rêves ou de sensations - qu'il s'agirait de simplement noter. Elle n'est pas la forme, non plus, - le style ou le ton - à imprimer à tout fond, se trouvant sous la main. Elle n'est que l'organe furtif, qui se met à créer ex nihilo, dans un langage, qui, même à l'auteur, paraît être, au début, incompréhensible. Si le premier à comprendre ce message est l'esprit, on a à faire avec une intuition intellectuelle ; et si c'est l'âme, alors c'est une révélation aux initiés. | | | | |
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| art | | | Les contenus, les fonds, les profondeurs font partie du patrimoine collectif des hommes, seule la forme artistique pourra traduire mon originalité, et Buffon a presque raison : « Le style est l'homme même », si l'on précise, que l'homme y englobe et le sous-homme et le surhomme, tout en excluant les hommes. Mais l'homme insensible à la forme continue à s'identifier aux faits et idées et devient indiscernable. Le style, c'est le même souffle sur la surface des choses ou dans le vide. | | | | |
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| art | | | La pensée, c'est le contenu pur, elle n'a pas de forme ; on ne peut pas lui rester fidèle en restant en contact avec elle ; il est idiot de dire, que « le style d'idées doit se mouler sur la pensée » - J.Benda. C'est aussi spirituel que d'inviter l'amour à s'inspirer du Code civil. La vie se moule-t-elle sur un squelette ? | | | | |
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| art | | | Sénèque et Chesterfield voient dans le style un vêtement de la pensée. Alors les nus, autour de nous, sont légion. Le goût est un couturier, vassal de l'impudique nature, lui payant un tribut, mais ayant son propre domaine. Voir Leopardi, Stendhal, Dostoïevsky. | | | | |
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| art | | | On reconnaît la présence d'un vrai artiste, quand on comprend, que ce qui, pour les autres, n'est que de la forme, est, pour lui-même, - le fond. Ceux qui ne s'occupent que du fond des autres n'accèdent pas à la forme, c'est à dire à l'art. | | | | |
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| art | | | L'idée n'a quelques chances de prendre la forme d'une belle image que lorsqu'elle réussit à se détacher de son fond réel. Le but recherché - rendre cette image aussi vivante que le réel, mais « toutes les formes créées sont irréelles » - le Bouddha | | | | |
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| art | | | L'image s'oppose à la copie (empreinte ou accointance) ; l'expression, c'est la représentation par images, représentation sensible par-dessus représentation intelligible. | | | | |
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| art | | | On renonce au développement suite aux contraintes que s'impose un bon goût : « La profondeur du sage est dans l'indifférence pour le développement »*** - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen » - ou une bonne obsession : « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »*** - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir, que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie. | | | | |
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| art | | | L'essence de la poésie, c'est la forme, mais son contenu, conscient ou inconscient, est philosophique ; l'essence de la philosophie, c'est le contenu, mais, pour être durable, sa forme doit être poétique. | | | | |
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| art | | | Les étapes, conduisant au culte de la forme : on jalouse le fond des autres, on prend un vilain plaisir à le réfuter par l'intelligence ou l'ironie, on admire son propre fond, paradoxal et noble, on découvre sa facile réfutabilité, on finit par ne plus parier que sur la forme, solitaire et nihiliste, génératrice de fonds libres. | | | | |
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| art | | | Le talent, c'est à dire mon valoir, et non pas mon ample pouvoir ni le profond savoir ni même mon intense vouloir, qui doit être l'essence, c'est à dire la forme de mon opus. « L'art n'est rien d'autre que de ne faire apparaître que le talent » - Griboïedov - « Искусство в том только и состоит, чтоб подделываться под дарование ». En revanche, la technique doit y être cachée : « Dans un art admirable l'art lui-même est caché »*** - Ovide - « Ars adeo latet arte sua ». C'est l'incapacité de chevaucher Pégase qui pousse la piétaille à s'engager sur les chemins battus du vrai, du juste ou du complet. Avec l'artiste, ce n'est pas la bouche sereine qui parle, mais l'âme incertaine : « Chez l'artiste, l'art ferme sa bouche d'homme » - Pasternak - « в искусстве человеку зажат рот ». | | | | |
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| art | | | De quelle hauteur contemples-tu la vie ? - telle aurait dû être la première question à poser à l'artiste. Toute profondeur n'est que minérale ! « Ce qui importe par-dessus tout dans une œuvre d'art, c'est la profondeur vitale, de laquelle elle a pu jaillir » - Joyce - « The supreme question about a work of art is out of how deep a life does it spring ». N'est vitale que la soif, que la hauteur de ta fontaine est capable d'entretenir. Les meilleurs créent cette fontaine, près de laquelle ils vivent leur meilleure soif. « La perfection d'une méta-forme, cette alchimie lyrique, qui n'étanche jamais la soif de ses créateurs »** - Pasternak - « Совершенство сверхформы, алхимизм лирики, никогда не утоляющий главной жажды его создателей ». | | | | |
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| art | | | L'intelligence sert à vénérer les idées préexistantes, à accoucher les naissantes et à enterrer les vieillissantes. L'éther, le sang et même le marbre y sont assurés par l'art : « Toute pensée peut se loger, pour un bon artiste, dans un bloc difforme de marbre » - Michel-Ange - « Non ha l'ottimo artista alcun concetto, ch'un marmo solo in se non circonscriva ». | | | | |
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| art | | | Une bonne écriture commence par le déracinement d'une pesanteur héritée, pour planter une nouvelle dynastie de style. L'enracinement se fera par mon dialogue avec mes prédécesseurs : « La lecture rend l'homme complet, le dialogue - prêt, et l'écriture - précis » - F.Bacon - « Reading maketh a full man, conference a ready man, and writing an exact man », mais l'achèvement et le couronnement ne doivent venir que de ma propre voix. | | | | |
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| art | | | Sur la distance entre la vie et l'art : pour ne pas être un germe de corruption, l'image, que le style cherche à immortaliser, doit être mise sur le sarcophage et non pas dans la momie, actuelle ou future. | | | | |
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| art | | | Les pensées, dans un bel écrit, sont comme le livret d'un opéra – un élément structurant, mais subalterne ; c'est la musique des mots qui en détermine la valeur. La bonne lecture, comme la bonne écoute, est une question de l'oreille, plus que de la tête, des yeux ou même du goût. Plus on prête l'oreille au dire, moins on fait attention au dit, au profit du chanté. | | | | |
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| art | | | L'ennui de la littérature, qui court les rues : dénuder le fond d'un témoignage. La grandeur de la littérature d'anachorète : draper la forme d'un aveu. | | | | |
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| art | | | La platitude est un antonyme de l'élégance, elle en est une projection unidimensionnelle, tandis que l'élégance peut être hyperbolique (la poésie), parabolique (la philosophie) ou elliptique (la mystique). | | | | |
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| art | | | C'est la qualité de la preuve - more nobilium, c'est-à-dire la fulgurance, la hauteur ou l'ironie - et non pas la valeur en elle-même, more geometrico, qui est parfois le contenu même de l'art. Que les valeurs se prouvent ou pas, le taux de vulgaires y est le même. | | | | |
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| art | | | Le talent enfante nécessairement d'un style, c'est à dire d'une noblesse soutenue par une intelligence, une entente souveraine de la hauteur des causes avec la profondeur des effets, un passage harmonieux des contraintes aux finalités. | | | | |
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| art | | | En littérature, toute proposition est faite d'idées (sens, adéquation, justesse) ET de mots (expression, tempérament, noblesse) ; ces deux facettes sont nécessaires. Ni littérature d'idées seules ni littérature de mots seuls ne peut exister ; la statistique ou la clinique s'en chargent. | | | | |
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| art | | | Il m'arrive d'admirer le travail de transformation ou d'amplification des autres, mais, une fois que le charme du langage s'évapore, je constate, presque toujours, que le travail de filtrage manquait à l'auteur, et que son écriture n'était que des fioritures, c'est à dire belles manières au-dessus de méchantes matières. Toutefois, l'autre aberration, grosses matières sans fines manières, est pire. La bonne règle : filtrer matière, ajourer manière. | | | | |
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| art | | | Le style, qui se forme sous ta plume, dépend fortement de l'oreille, à laquelle tu veux t'adresser ; c'est pourquoi te tourner vers tes contemporains ou même vers tes complices te condamne à la médiocrité stylistique. Seule une création devant ton auditeur inexistant, te paraissant divin, promet et le style et la hauteur et la noblesse. « Le style doit se plier à ta propre mesure, projetée sur un auditeur clairement identifié, dans lequel tu veux te fondre »*** - Nietzsche - « Der Stil soll jedes Mal dir angemessen sein in Hinsicht auf eine ganz bestimmte Person, der du dich mittheilen willst ». | | | | |
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| art | | | Pour un écrivain, la contrainte la plus utile est le filtrage de l'inessentiel, parmi les objets, les faits, les angles de vue, les tonalités. C'est comme passer par un « creuset : le feu consume tout ce qui n'est pas le pur or » - Fénelon. Et la noble manière, le talent, ne brille de tout son éclat que sur la noble matière. | | | | |
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| art | | | Tout écrit est fait d'un fond (les faits) et d'une forme (les métaphores). Vu la disparition des métaphores (suite à l'extinction des âmes) et la bonne santé des faits (avec la tyrannie de la raison), on acquiescerait, ironiquement, à la bêtise de Ronsard : « La matière demeure et la forme se perd ». | | | | |
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| art | | | L'idéal, jamais atteint, d'une écriture noble, la rencontre des trois dons : du ton, de l'intelligence, du style ; trois hommes brillent, chacun sur sa facette respective de ce faisceau, sans déborder vraiment sur les autres : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et le talent consiste peut-être dans l'art de créer la sensation de plénitude en escamotant les fâcheuses lacunes. Pour cela, il faut prendre du recul, ou de la hauteur, par rapport au réel, se mettre à une grande distance de soi-même, adopter le ton du revenant (que Baudelaire entendait chez Chateaubriand), pour rester pur, pour ressembler à l'ange. | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture, ton soi connu se manifeste dans le quoi affirmatif de ce qu'il aime, fait ou pense ; et ton soi inconnu perce, obscurément, dans le quoi négatif des contraintes, dans le comment du style inconscient, dans le pourquoi de la noblesse innée, dans les où et quand de l'intelligence câblée. | | | | |
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| art | | | C'est en fonction de la place de la forme et du contenu que l'histoire de l'écriture peut être divisée en trois étapes - la moutonnière, la poétique, la robotique : la domination du contenu (des choses, du quoi), le culte de la forme (des relations, du comment), la règle de production de la forme à partir du contenu (du pourquoi, de la causalité comme forme banale d'un fond, qui se réduit aux lois naturelles ou aux conventions humaines). Tout écrit d'art naissait jadis d'une réflexion abductive, aujourd'hui il veut être déductif, et la machine l'y surclassera. | | | | |
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| art | | | Quand, dans mes yeux, les couleurs et les formes se mettent à parler musique, quand donc la vue cède en intensité à l’ouïe, je deviens plus qu’un témoin, je deviens regard, - mon âme barbare en serait muée en juge partial mais illuminé. « Les yeux sont des témoins plus exacts que les oreilles » - Héraclite. | | | | |
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| art | | | Toutes les médiocrités vivent du fond ; seuls les grands peuvent se permettre de rêver ou de créer en formes. | | | | |
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| art | | | L’élan, la beauté, la noblesse surgissent de la forme et non pas de l’idée. Et même si Baudelaire a raison : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus lumineuse », il vaut mieux contraindre par des idées filtrantes, pour que la forme jaillisse, portant nos ombres ! | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le Quoi découle des contraintes, le Comment – du talent, le Pourquoi – de la noblesse. Et la facette fondamentale, le Qui, est peut-être, l’harmonie en puissance ou en étendue, de ces trois dimensions. Mais l’absence d’un seul de ces dons condamne à la platitude. | | | | |
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| art | | | Fulgurances, épanchements – telles sont les formes, qui s’offrent, spontanément et naïvement, à mon désir d’écriture – me hisser, exploser. Mais, finalement, c’est dans le lapsus, dans la chute, que mes mots et mes états d’âme se reconnaissent le mieux. | | | | |
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| art | | | Deux modes d'écriture : la constitution - tenir au tout, laissant les parties à son service ; l'institution - extraire la perle de toute coquille profonde et laisser le souci des colliers ou des bouées de sauvetage - au tout surfacique. | | | | |
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| art | | | Il est bien naïf de voir dans la révolte - la source d'un grand style (Camus). L'oubli actif ou l'acquiescement passif sont plus prometteurs. L'apostasie (éloignement) favorise l'advenue d'un style fort, la conversion (proximité) ne révèle que la faiblesse. | | | | |
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| art | | | Devant un chef-d’œuvre humain, l’admiration a deux composants – la vénération de l’outil divin et le plaisir, procuré par le talent humain ; le premier est dans la profondeur miraculeuse de nos fonctions vitales et spirituelles, le second – dans la hauteur de nos regards musicaux ou stylistiques. Vu sous l’angle du premier, « l’homme véritablement extraordinaire est le véritable homme ordinaire » - Kierkegaard. | | | | |
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| art | | | La première fonction des contraintes, dans l’art, c’est l’épuration de l’essence, par élimination de l’existence, c’est-à-dire des faits, des événements, des dates, des lieux. Une œuvre d’art doit ne respirer que l’être, atopique, atemporel. | | | | |
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| art | | | Ni confession ni testament, prosaïquement réalistes, mais commencement, poétiquement inventé, - telle devrait être l’essence d’un vrai art. « Tout graphème est d’essence testamentaire » - Derrida – quand on ne se soucie que de ses héritiers, on peut être sûr de sa déshérence. | | | | |
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| art | | | L’esprit compose le rêve, que lui dictent les yeux fermés ; l’âme, qui le lit, les yeux ouverts, se fait oreilles, pour entendre la musique, que visait, comateux, le rêve. La possibilité de l’art est dans ces deux paires d’yeux, tantôt naissants tantôt évanescents, découvrant la caresse ou devenant l’ouïe. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique interviennent la musique et le travail, la composition et l’exécution, la liberté et le destin. Et si « le véritable destin d’un grand artiste est un destin de travail » - G.Bachelard, c’est-à-dire la main et l’esprit, sa liberté, c’est-à-dire sa musique, est ailleurs, dans l’âme. | | | | |
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| art | | | Le goût aphoristique en musique se traduit par la préférence qu’on donne à la mélodie face à l’harmonie. Schubert est sans doute le meilleur aphoriste, mais qui profanait son laconisme dans des ouvrages sensés monumentaux. | | | | |
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| art | | | Apollon munit le mot de vastes couleurs, et Dionysos – de musique profonde ; le mot sera tableau ou métaphore, tourné vers le ciel, c’est-à-dire il sera en hauteur. | | | | |
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| art | | | Je sais que le contenu de mon écrit ne présente que des questions, tandis que sa forme y apporte aussi des réponses. Si mon soi m’est plus important que le monde, j’imposerais des contraintes draconiennes au contenu et je polirais davantage la forme. | | | | |
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| art | | | Toute pensée est un accord entre la nécessité d’un fond et la liberté d’une forme, entre le cerveau et les ailes, entre la profondeur des yeux et la hauteur du regard. La philosophie étant un art et nullement une science, Heidegger : « La parole du penseur est pauvre en images et sans attraits » - « Das Wort des Denkens ist bildarm und ohne Reiz » - y est étrangement unilatéral. | | | | |
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| art | | | La littérature est le seul domaine, où l’idéal consiste en l’équilibre entre le fond et la forme ; le talent de l’âme, crée une forme idéale, et les contraintes de l’esprit délimitent le fond idéal. | | | | |
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| art | | | Le monde est essentiellement visuel ; la photo, l’écran, l’action, c’est ce qui le rend le plus précisément et fidèlement. Je dois en créer une réplique musicale – par le Verbe, qui sera à mon Commencement. Et pour qu’Il soit pénétrant, fertile et désiré, je l’accompagnerais de caresses. | | | | |
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| art | | | Tout ce que je juge mériter une place dans ce livre, se compose de mes ombres ; je n’ai pas besoin d’illuminations des images ou des idées, mais seulement de celles des mélodies. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique, l’éternel retour correspondrait à deux états d’âme différents : celui du créateur comme motif initial, aboutissant à celui du contemplateur comme finalité. Mais c’est toujours l’âme qui crée et qui exulte. En chemin, se produisent des hasards heureux – le talent livre l’enveloppe du style, et l’intelligence développe les pensées, mais on garde surtout le commencement et sa cible, pouvant servir d’un nouveau commencement. | | | | |
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| art | | | Dans l’art complet, toute notre triade – cœur, âme, esprit – noblesse, talent, intelligence - naissance du désir, poursuite de la beauté, mise en forme – doit être impliquée : le cœur réclame, l’âme déclame, l’esprit proclame. | | | | |
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| art | | | Le talent garantit la valeur intérieure ; l’intelligence n’apporte que le prix extérieur. Le talent, qui se mettrait à courir derrière le prix, se profane ; l’intelligence s’ennoblit en empruntant la valeur au talent complice. « Les idées mendient l’expression » - Rivarol. | | | | |
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| art | | | Avant de s'imposer, tout nouveau style traverse une zone dangereuse, où la honte et la jouissance se disputent la primauté. La caresse, artistique ou charnelle, c'est une audace qui n'a pas encore vaincu la honte, mais sent déjà l'approche de la jouissance. La caresse, cet équilibre entre la cime qui couronne et la racine qui soupçonne. | | | | |
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| art | | | Pour les grands, le style est matière : les uns en bâtissent des phalanges, des palais, des écuries – lieux à vivre ; les autres – des châteaux en Espagne, sans portes, fenêtres, enfilades – lieux à rêver. | | | | |
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| art | | | Les métaphores échouent à cause des rapprochements conceptuels trop vagues ; les pensées échouent du manque d’imagination verbale. « L’écrivain doit avoir la précision du poète et l’imagination du savant »** - Nabokov - « A writer should have the precision of a poet and the imagination of a scientist ». | | | | |
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| art | | | Je cherche des matières sans forme, et je tombe sur l'océan, le bien, l'amour. Et je comprends, pourquoi l'art, cette alchimie imaginaire de l'inimaginable, cette mise en forme de ce qui est sans forme, s'y attarde si souvent. | | | | |
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| art | | | Les seuls génies, à la fois poétiques et prosaïques, - Goethe, Hugo et Pouchkine. Aucun autre poète ne maîtrise la musique des mots discursifs. Chateaubriand, Nietzsche et Nabokov ne sont bons qu’en prose. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | Le but de l'art consiste à sculpter la statue de ton soi, dont l'essence est dans ce qu'on veut, ce qu'on peut et ce qu'on doit, au stade de potentialité, sans aucun complément d'objet, tandis que ce qu'on est présente très peu d'intérêt. « On est ce qu'on peut, mais on sent ce qu'on est » - Stendhal. Le pinceau descriptif est des plus grossiers et banals. Peindre exclut narrer. | | | | |
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| art | | | L'artiste crée un système d'apesanteur, où doit régner une perfection impalpable, tournée vers le bien. Tout système d'apesanteur renvoie au regard, traduction des poids en formes. En tenant, en point de salut ou en point de mire, la réalité-perfection. | | | | |
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| art | | | Le style est le laconisme, imposé par l’exigence des contraintes, laconisme des commencements, et la plénitude ou la puissance, surgissant de ces sources, tantôt hautes tantôt profondes. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit se trouvent le fond d’un avis d’esprit et la forme d’une vie d’âme. Les avis poussent aux actes et aux critiques, la forme témoigne des tacts d’une musique. Ce qui me rend réfractaire du fond et sectaire de la forme. | | | | |
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| art | | | L’âme forme le regard, enveloppant des choses ; les yeux de l’esprit le développent en relations. C’est presque la même chose que de dire : « L’esprit est l’œil de l’âme » - Vauvenargues. | | | | |
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| art | | | Le créateur, c’est la noblesse des contraintes, la liberté du talent, l’originalité du style ; donc, opposer le qui au quoi (les contraintes), au comment (le style), au pourquoi (la noblesse), est absurde. Cette opposition n’a de sens que chez les non-créateurs, chez ceux qui sont dépourvus de quelques-unes de ces trois facettes. | | | | |
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| art | | | L’auteur classique ne perd pas de vue l’embouchure, le delta ; le romantique invente les sources, les torrents. L’achèvement ou l’élan. La satisfaction ou l’espérance. | | | | |
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| art | | | Goethe - la musique, celle des compositeurs ou la sienne propre, n’est pas son fort ! Nietzsche, Valéry, Pasternak se passionnent pour la musique de leur époque, mais Goethe reste insensible à Mozart et Beethoven. Le sérieux tue non seulement le bonheur, mais aussi les pensées et le style. | | | | |
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| art | | | Tous les professeurs de philosophie possèdent plus de connaissances sur l’histoire de la philosophie que Nietzsche. Mais la bonne philosophie ne s’occupant que de nos consolations ou de notre langage, le savoir y a une place insignifiante ; la qualité de l’expression, l’atout principal de Nietzsche, y est l’élément central. On console avec le chant et non pas avec un discours ; la fonction poétique du langage est plus subtile que la fonction didactique. | | | | |
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| art | | | L’échelle croissante de la qualité du style en littérature : la suite dans les idées de l’esprit, l’intonation de la voix du cœur, l’intensité des états d’âme. | | | | |
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| art | | | Le thème le plus fastidieux – s’étendre sur les défauts des derniers hommes – Théophraste, Molière, Camus. Cioran, au moins, s’en détourne, une fois écœuré. | | | | |
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| art | | | Le conflit est un fond essentiel de toutes les littératures européennes, mais la forme peut en changer, quand on est réduit à la solitude : l’Allemand plonge cette forme dans la profondeur des concepts sous-jacents ; le Russe – dans la hauteur des hontes et des impostures ; le Français – dans la véhémence ou la minauderie des plats réquisitoires. | | | | |
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| art | | | Un grand avantage du genre aphoristique : il est plus facile de s’y appuyer sur le rêvé que sur le vécu. | | | | |
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| art | | | Si, après avoir lu ton livre, quelqu’un te disait que son rêve eût gagné en hauteur, en pureté ou en intensité, tu pourrais interpréter ce vague et noble aveu comme éloge, compréhension ou fraternité, ce qu’attend n’importe qui. Tant de grandes catégories se développent en banalités. | | | | |
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| art | | | L’idéal d’écriture : que ton soi connu, avec ses événements, son époque, ses avis, y soit absent, et qu’on y prenne tes mots pour une traduction – ou une interprétation fidèle – de la musique de ton soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Toute grande culture a ses propres repères de profondeur : l’allemande – dans l’intensité et les concepts ; la française - dans l’intelligence et le style ; la russe – dans l’humilité et la tragédie. Tous ces repères s’ancrent dans la réalité ; tandis que la hauteur ne s’évalue que par la part et la qualité du rêve. Le Russe semble y être le plus compétent. | | | | |
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| art | | | Si vous êtes dépourvu de talent d’artiste, la priorité que vous donneriez à l’éthique aux dépens de l’esthétique, est une attitude sage et respectable ; d’ailleurs, si vous proclamiez la domination de l’esthétique sur l’éthique, ce serait une bêtise. | | | | |
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| art | | | Puisque je me moque de l’action, suis plutôt indifférent au lieu et vise l’atemporalité, l’unité de la dramaturgie aristotélicienne ne m’est d’aucune utilité ; ma seule unité est celle du souffle. De mes ruines, je reconstitue tantôt une scène, tantôt des gradins, tantôt des coulisses. | | | | |
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| art | | | En cherchant à rendre des sentiments vécus, beaux, authentiques, des sentiments à vivre, on ne fait pas de bonne littérature ; ce sont des sentiments imaginaires et nobles, des sentiments à rêver, qui amènent la belle littérature. | | | | |
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| art | | | Dans le comment (le style) de l’artiste, l’intuition individuelle reconstitue le pourquoi (la noblesse) ; du pourquoi (le gain) de l’homme d’action, la rigueur commune déduit le comment (l’algorithme). | | | | |
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| art | | | Une énigme de la procréation dans la littérature : une musique, fécondée par un style, enfante de pensées. Mais le bon lecteur entend la musique et se délecte du style. | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | Les instances les plus intenses de ton existence sont celles, où il faut choisir entre la vie et le rêve ; le choix du rêve est l’acte de l’amour profond ou du haut art. « L’art n’est qu’une manière de vivre » - Rilke - « Die Kunst ist nur eine Art zu leben » - il n’est qu’un style de rêves. | | | | |
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| art | | | Le style a sa place même dans l’incompris, même dans l'incompréhensible, tandis que la sincérité y est absurde et n’a de sens que dans le compris. Le style est la concordance des témoignages, à charge ou d'alibi. Mêler la sincérité au style, c’est condamner celui-ci à la banalité et à la platitude. | | | | |
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| art | | | La possession cohabite mal avec la maîtrise. Il faut que je sois maître, que j'imprime mon désir dès le premier pas, mais qu'il ne débouche pas, une fois assouvi, sur une familiarité. « Écrire un livre est toute une aventure : au début c'est ton divertissement, puis ta maîtresse, ensuite ton maître et il finit par devenir ton tyran » - Churchill - « Writing is an adventure. To begin with, it is a toy and an amusement. Then it becomes a mistress, then it becomes a master, then it becomes a tyrant ».Et puisqu'on n'a jamais réussi à transformer une tyrannie en divertissement, il faut, avec le livre, la femme ou la vérité, - des audaces de première approche, sans attendre la fin de course : audaces de style, de proximité ou de langage. | | | | |
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| art | | | Le style est la qualité de mes miroirs. Que d'autres styles s'y reflètent, ce n'est pas eux qui réfléchissent ; il faut les oublier. | | | | |
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| art | | | Mon écrit n’offre que des habits ; au lecteur - d’y essayer son corps, son esprit ou son âme, pour qu’une beauté en surgisse. | | | | |
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| art | | | Mon état d’âme - ce désir difforme, cette voix du Bien - sert de commencement pour le chanter ; mais, en le chantant, un autre désir, inspiré par la forme naissante, surgit, - une voix du Beau. Le rêve musicalisé, c’est la rencontre de ces deux voix. « Je te chercherai par mes désirs ; je te désirerai en te cherchant » - Anselme - « Quaeram te desirando, desiderem quaerando ». | | | | |
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| art | | | L’indifférence inconsciente – ou impuissante - pour la forme, tel est le trait le plus original – et unique dans l’Histoire ! - de l’art moderne. Et tous les artisticules se dévouent à la prospection du fond, celui-ci se trouvant toujours sur la surface de l’actualité. | | | | |
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| art | | | Dans les plus beaux opéras du monde (Mozart, Wagner, Tchaïkovsky), la belle musique rend les paroles superflues (même si elles sont parfois belles en soi, comme chez Tchaïkovsky). Chez les Italiens, entre le son et le sens, il y a un équilibre terrestre, et chez Bach – céleste. | | | | |
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| art | | | La musicalité d’une écriture s’évalue grâce à la présence des inconnues dans ses arbres ; par l’unification avec d’autres arbres (interprétatifs), on peut en changer la mélodie, le timbre, le mode. Sans inconnues, on est condamné au bruit, bien arrangé ou platement chaotique. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, la force ne t’apporte qu’une proportion plus grande dans le semblable ; c’est dans l’usage de ta faiblesse que tu crées une forme nouvelle, un relief plus original, une intensité plus vibrante. | | | | |
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| art | | | Un état d’excitation, une reconnaissance d’une force, un positionnement flatteur sur la scène publique – quand j’énumère ces objectifs communs de tout candidat-littérateur, je suis navré de constater qu’ils peuvent s’obtenir sans aucun talent, sans aucune noblesse, sans aucun acte (terme de Valéry), c’est-à-dire sans aucune passerelle nette entre l’œuvre et l’état d’âme de l’auteur artiste (et non pas de l’homme biographique). | | | | |
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| art | | | Dans l’art comme dans la science, le plaisir n’est pas le seul apport de la forme ; d’une manière charmante, inespérée, mystérieuse, même les pensées, provenant de la forme, finissent par dépasser, en profondeur comme en hauteur, celles qui sont dues au fond. | | | | |
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| art | | | Les contraintes – l’outil de l’esprit ; la noblesse – l’outil de l’âme ; le talent – l’art de l’usage coordonné de ces deux outils, le premier servant à déblayer le fond, le second – à affiner la forme. | | | | |
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| art | | | Jadis, le goût, le style, le talent d’un artiste libre généraient une œuvre d’art ; aujourd’hui, toutes les conditions formelles et significatives sont dictées aux esclaves, apprentis-écrivaillons, par l’actualité despotique. Et en qualité d’exécution, la machine finira bientôt par surclasser ces tâcherons interchangeables. | | | | |
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| art | | | Que le sens et la forme d’un discours poétique soient fictifs et arbitraires ne me gêne pas ; ce qui compte, dans ce cas, c’est ma capacité de construire un arbre interprétatif, dont l’unification avec ce genre de poème engendrerait quelques fleurs, fruits, ombres ou remous musicaux dans le feuillage. En cas d’échec, soit je suis à court d’imagination, soit le poème est nul. | | | | |
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| art | | | La prose flaubertine : Sartre y décèle un penseur, et Valéry la trouve insupportable pour celui qui pense ; le goût et l’intelligence de Sartre s’y avèrent lamentables. Mais ni l’un ni l’autre ne s’attardent sur la Correspondance de Flaubert, qui, probablement, est la plus belle de l’Histoire littéraire. L’inverse de Tchékhov – nul en épistolier, génie en tragédien. Le genre épistolaire est le plus proche du journal intime ou de l’aphorisme, c’est pourquoi j’aime Flaubert, énergumène et amoureux. Celui qui écrit à L.Colet est infiniment au-dessus du joueur de cartes, l’auteur de la Dame au petit chien. | | | | |
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| art | | | Trois éléments sont présents dans tout écrit d’art : les faits, les signes, les mélodies, qu’on déchiffre, interprète et en est impressionné. Le genre aphoristique est le seul, où ces trois étapes aient de l’importance égale, s’appuyant, respectivement, sur l’intelligence, la noblesse, la musique. | | | | |
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| art | | | L’ennui du genre discursif est dans la mécanique des rapports entre causes et effets, contrairement au genre aphoristique, dans lequel s’exprime une prédestination originaire et organique. Valéry applique la même définition au poème : « Le poème apparaît des fragments, un commencement prédestiné de quelque chose ». | | | | |
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| art | | | L’image est belle, lorsque son intensité rehausse sa forme et ses idées approfondissent son fond. | | | | |
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| art | | | Créer des événements ou en être témoin ? - la littérature ou l’Histoire (étymologiquement, histoire remonte à témoignage). Soigner la forme imaginaire des réquisitoires ou plaidoiries, ou bien tenir au fond véridique des témoignages ? Réveiller le vouloir, faire naître le devoir, affirmer le valoir, faire preuve du pouvoir, hic et nunc, ou bien compléter le savoir du passé ? Les historiens antiques furent poètes et non pas chroniqueurs. | | | | |
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| art | | | Proust est sirupeux et écœurant, Nabokov est mélodieux et souriant ; des minauderies d’un fat et des polissonneries d’aristocrate, un snob parfumé et un agoraphobe confirmé – Nabokov se moquait de nous, en reconnaissant chez Proust une plume sœur. Le seul point commun - l’absence d’invectives – ne les rend nullement proches. | | | | |
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| art | | | C’est la crédibilité égale de leurs contraires qui prouve la médiocrité des poses ou des pensées. La médiocrité des négations, en revanche, est souvent signe d’intelligence, d’élégance et de noblesse. La beauté poétique ou intellectuelle se repose sur un flagrant déséquilibre - qui est en même temps une fermeté - entre ce qui s’affirme et son opposé. « Le poète est l’homme de la stabilité unilatérale »** - R.Char. | | | | |
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| art | | | La première qualité d’un artiste, c’est le don de maintenir une grande intensité, à travers chaque œuvre et dans toutes ses œuvres. Chez Bach, on trouve tellement de lourdeurs monotones, comme chez Mozart – de légèretés inertielles, ce qui, inévitablement, aboutit à la platitude, mais Beethoven sait, partout, garder sa hauteur d’une intensité inébranlable. Mais, dans les meilleurs de leurs ouvrages, le génie des deux premiers est plus pur, plus noble, plus incompréhensible. Beethoven est un aliment, qui n’est pas irremplaçable, les autres – des excitants uniques. | | | | |
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| art | | | Les bons écrivains sont de deux sortes – des aliments et des excitants : les premiers m’apportent de la vie, et les seconds me transportent au royaume du rêve ; les premiers développent des problèmes communs, les seconds m’enveloppent de mystères individuels ; mon soi connu se nourrit des premiers, mon soi inconnu garde ses soifs, grâce aux seconds. | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Il est donné à tous, peut-être, d’entendre parfois un chant intérieur ; mais il faut être poète, pour le traduire en musique des mots, images, idées. | | | | |
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| art | | | Ni le mouvement discursif, ni la finalité proclamative, mais l’immobilité du commencement, libre et noble, rend sacrée une écriture. « Toute œuvre d’art, qui n’est pas un commencement, ne vaut pas grand-chose » - E.Pound - « Any work of art, which is not a beginning, is of little worth ». | | | | |
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| art | | | Le style : un point d’Archimède, choisi en fonction de ta puissance et de ton ironie, réalisant un équilibre entre ton pouvoir et ton vouloir et visant à relever ton valoir. | | | | |
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| art | | | La réalité est fastidieuse ; la connaître n’apporte rien à la qualité d’une écriture ; le livre, narrant, précisément, les faits, les pensées, les goûts de son époque ne peut irradier que l’ennui. La valeur d’un écrit se mesure par l’écart, allégorique ou métaphorique, par rapport aux soucis du jour courant. | | | | |
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| art | | | Ce qu’ils appellent art moderne est au service des marchands, qui, à leur tour, suivent la demande des hommes d’affaires. Tous les phares de la beauté sont éteints. « L’art est au service de la beauté, et celle-ci est le bonheur de maîtriser la forme »** - Pasternak - « Искусство служит красоте, а красота есть счастье обладания формой ». La forme artistique, organique, devint forme mécanique, robotique. | | | | |
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| art | | | Tchékhov est le Mozart de l’art tragique ; chez les deux on trouve le plus grand écart entre l’homme et l’auteur – l’homme y est invraisemblablement bête et l’auteur – invraisemblablement pénétrant. Tchékhov ne fut nullement délicat, et Mozart ne fut jamais envahi par un rêve. Pourtant, les pièces de Tchékhov sont pleines d’une musique délicate ; les opéras et les concertos de Mozart nous renvoient aux rêves d’un dramatisme déchirant. | | | | |
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| art | | | Dans l’art (musical, philosophique, poétique), il y a trois sortes d’intuition, qui peuvent réveiller un génie imprévisible, – l’inconsciente, la profonde, la hautaine. La première famille – Bach, Mozart, Tchékhov ; la deuxième – Kant, Rilke, Valéry ; la troisième – Byron, Hölderlin, Nietzsche. L’homme, c’est-à-dire le maître, n’y est presque pour rien ; c’est une étincelle divine qui illumine leurs œuvres. La conscience, la profondeur, la hauteur, sans intuition, n’aboutissent à la beauté que grâce à la sobre maîtrise de l’homme, avec un talent purement humain et qui ne serait qu’un instrument auxiliaire. | | | | |
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| art | | | Le genre discursif : une même chaîne, qui relie des héros, des bandits, des badauds, et qu’on traîne, en plein jour, vers les forums, les salles de vente, les abattoirs. Le genre aphoristique : un faisceau d’étincelles, projetant des ombres dans la nuit des âmes. | | | | |
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| art | | | Ce sont les caprices des dieux, imprévisibles, vengeurs et songeurs, plus que les péripéties touristiques ou martiales des Terriens, qui font le mérite d’Homère ; mais dans l’Orestie d'Eschyle, prolongeant Homère, le venger efface le songer. | | | | |
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| art | | | Dans la vie réelle, tous connaissent des instants de passion ; mais pour que de ton rêve ou de ta création, si tu en as, monte une passion, il faut que tu sois artiste. Il ne sert à rien de t’égosiller sur tes trémoussements, si ton style est plat ou sec. La brillante sécheresse (glänzende Trockenheit de Kant) peut apporter quelques pâles lumières, elle est incapable d’ombres éclatantes, dont est constituée une passion. | | | | |
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| art | | | Rendre un climat convient à la musique, rendre un paysage – à la peinture ; la poésie devrait se concentrer sur le premier et ne confier au second que des cadres. Or, il y a trop de paysages, chez Dante, et pas assez de climats. Seul le romantisme se voua aux climats uniques et ardents ; mais l’art moderne, et même la philosophie, se tournèrent vers la reproduction de paysages mécaniques. | | | | |
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| art | | | Les mécaniques unités aristotéliciennes préparaient déjà l’art des robots ; la seule unité, dont je puisse me targuer, est la hauteur, de laquelle j’observe les états de mon âme. Atemporel, atopique, passif. | | | | |
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| art | | | Si tu veux, que tes idées vibrent et s’illuminent, tu apprendras, plus tard, que les cadences et fréquences, finalement, furent communes et que les lumières pouvaient être remplacées par des lampes moins ambitieuses. Il faut, que tes idées accompagnent des élans vers l’inaccessible et que tu t’exprimes davantage à travers tes ombres. | | | | |
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| art | | | Briller, simultanément, sur ces deux facettes littéraires, le fond et la forme, semble être un privilège exclusif des seuls poètes, comme Rilke et Pasternak. Valéry et Tchékhov brillent par le fond, avec une forme assez conventionnelle ; Nietzsche et Cioran brillent par la forme, avec un fond trop vague ou trop facile. | | | | |
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| art | | | L’homme ou l’auteur, agir par le soi connu ou créer selon le soi inconnu, le style de l’horizontalité ou l’intensité de la hauteur, se mesurer aux hommes ou s’exprimer dans la solitude, se résumer dans l’immanence ou se dépasser dans la transcendance, naviguer grâce à la brise comique ou se noyer dans le naufrage tragique. Bref, il faut renoncer aux discours de l’homme et ne suivre que la musique de l’auteur. | | | | |
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| art | | | Pour celui qui pratique le ton hyperbolique, la nuance n’est pas un avatar de la culture. Par ailleurs, il y a plus de nuances de la médiocrité que de la subtilité. L’intensité est beaucoup plus tranchante que la nuance, bien qu’étant signe d’une certaine barbarie. | | | | |
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| art | | | Qu’ils pratique le poème, la mystique ou l’apophtegme, Nietzsche et Valéry restent grands artistes. Mais Cioran, brillant dans le maniement des mots, est terne dans celui des idées. Le style, c’est de la lumière maintenue, mais la maxime, c’est la qualité des ombres fugaces. | | | | |
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| art | | | Le talent n’a sa place que dans un livre idéal : le style en est le contenant, et la noblesse – le contenu. Inverser les rôles, c’est rendre le livre – maniéré ; l’inertie y remplace le talent. Maître ou esclave. | | | | |
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| art | | | Le style aphoristique, nécessairement, conduit au mysticisme, qui suppose des lacunes profondes, secondaires mais indispensables, à remplir par le lecteur. | | | | |
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| art | | | Plus tu vas, moins tu penses que le talent, ce soit l’harmonisation ou la coordination entre ce que tes yeux croient et ce que ton regard crée. Décidément, le talent n’est que ton regard initiateur et vibrant, bien que certaines choses vues se mettent, parfois, à vibrer, elles aussi ; le réel ne constitue qu’un cadre commun, qui conviendrait à tant de tableaux disparates. | | | | |
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| art | | | Le style est l’harmonie, maintenue par l’esprit ; le talent est la mélodie, née dans l’âme, et les battements du cœur imposent le rythme. | | | | |
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| art | | | Dans ton écrit, tu as beau ne viser que des fleurs (des états d’âme), il en surgira, immanquablement, un arbre d’esprit, structuré par des idées, qui approfondissent les racines et étendent des ramages. Mais la beauté de l’ensemble doit consister en qualité d’accès aux fleurs, c’est-à-dire – dans le style. | | | | |
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| art | | | L’élan vertical du pathos ne peut se maintenir que grâce aux fondements implacables du style. Ce cas heureux constitue le talent. | | | | |
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| art | | | Le talent : l’art de maintenir à la même hauteur le sujet et le style. Une traduction réussie des contraintes et des goûts. | | | | |
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| art | | | Nietzsche a le style et la noblesse ; c’est ce qui manque à Valéry, mais il a l’intelligence, dont est dépourvu Nietzsche ; Cioran n’a que le style. Le seul homme à posséder, en même temps, ces trois vertus, capitales en écriture, c’est R.Debray, et, en plus, c’est un héros. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, y compris en philosophie, plus longue est la portée du contenu, plus courte doit en être la forme enveloppante ; tout développement rapproche de la platitude finale. « Il faut savoir être bref dans ce qui est vaste »** - Tchékhov - « Нужно уметь коротко говорить о длинных вещах ». | | | | |
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| art | | | Tant de galimatias – philosophiques, picturaux, musicaux (la liste reflète la chronologie des agonies) – se présentent comme l’avènement de la sensibilité pure. Dans un langage plus réaliste, je parlerais du hasard des relations entre concepts, du hasard des couleurs ou des formes, du hasard du croisement des tons, des rythmes. Bref, la disparition de la mélodie – spirituelle, pittoresque, émotive. À force de moduler à outrance les reliefs de notre âme, on aboutit à une platitude idéologique, formelle, impersonnelle. | | | | |
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| art | | | La démonstration convaincante de la différence entre les produits des yeux et du regard, c’est Valéry qui l’expose : la platitude, morne et maniérée, de ses Vues et la haute liberté, organique et spontanée, de ses Cahiers. Journées de travail, matinées de rêve. | | | | |
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| art | | | Le chemin menant à la naissance de ton regard poétique : tu ne comprends plus, tu n’entends plus, tu ne vois plus – et tu fais appel au goût (les contraintes de l’esprit) et au toucher (la caresse de l’âme). | | | | |
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| art | | | Il faut savoir tirer de bons corollaires du théorème de l'amorphisme de Musil : « Si nous essayons d'abstraire de nous-mêmes ce qui n'est que convention inhérente à l'époque, il reste quelque chose de tout à fait amorphe »** - « Versuchen wir von uns abzuziehen, was zeitbedingtes Convenu ist, so bleibt etwas ganz ungestaltetes ». L'une de ces conventions, prêtées au moi formé par l'époque, est sa basse soif de reconnaissance : « L'art est une recherche souffrante du moi avide de triomphe » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | Deux sortes d'émanations du soi inconnu : des impulsions ou des vibrations – la créativité ou l'âme. L'art, c'est l'heureuse rencontre de ces deux courants, de ces deux fonds, portés par le talent, qui est la forme même du soi inconnu. | | | | |
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| art | | | La puissance du fond n’est que la profondeur – je la salue ; mais je me moque de la puissance de la forme, puissance qui n’y est que la lourdeur, elle y est presque le contraire de la hauteur de la caresse, cette essence de la forme. | | | | |
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| art | | | Les Anciens inventèrent tous les genres littéraires, que la modernité ne fait qu’imiter. Le seul genre, où une réelle nouveauté fut introduite, c’est la tragédie, dont le vrai sens fut découvert par Tchékhov. Ni Dante ni Shakespeare ni Descartes ne peuvent prétendre à de telles trouvailles. Nabokov ne trouvait chez Tchékhov : « que des trébuchements continus, mais c’est l’homme, qui ne quitte pas des yeux les étoiles, qui trébuche »** - « непрерывное спотыкание, но спотыкается человек, заглядевшийся на звёзды ». | | | | |
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| art | | | Tout ce que s’exprime (le fond et la forme) par l’artiste s’imprime dans le lecteur/spectateur/auditeur (muni d’un cœur, d’une âme, d’un esprit). Le meilleur émetteur cultive la forme, à travers laquelle le meilleur récepteur perçoit le fond – la hauteur maîtrisée par le premier et la profondeur découverte par le second. | | | | |
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| art | | | Les armes du style : l’étendue des écarts langagiers subtiles, la profondeur des métaphores conceptuelles, la hauteur des chemins d’accès aux objets de rêve. | | | | |
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| art | | | En poésie, la cause surgit souvent comme un effet de la forme. | | | | |
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| art | | | Nietzsche, Valéry, Cioran – la hauteur, l’intelligence, le style – ce sont ces lignes d’héritage, dans la vie d’imagination, qui m'autorisent d'en réclamer la fraternité. Plus l’appartenance à la tribu virtuelle des aphoristes. Mais aucune parenté avec le petit bourgeois, le grand bourgeois, le SDF, qu’ils furent dans leur vie réelle. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, trois exigences : la forme (envelopper les commencements), la contrainte (ne pas développer les perles), le fond (échapper au désespoir de l’espace présent, espérer dans l’intemporalité). « De tout, il restera trois choses. La certitude que tout était en train de commencer. La certitude qu'il fallait continuer. La certitude que tout serait interrompu avant d'être terminé »** - Pessõa – ces certitudes devraient s’appeler, respectivement, - intuition, illusion, avertissement. | | | | |
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| art | | | Le bon écrivain procède comme tout lecteur : de l'expression à la pensée (et non, comme le préconise Chamfort, l'inverse). | | | | |
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| art | | | Si la source de tes réflexions n’est que problématique ou pragmatique, la tonalité mystique peut s’avérer n’être que platitude ou profanation – un sobre développement y aurait suffi. Mais si cette source est mystique, tu dois renoncer au développement et songer à l’enveloppement de tes réflexions par des caresses, verbales ou conceptuelles, se limitant aux préliminaires. | | | | |
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| art | | | La littérature et la philosophie ont les mêmes exigences de forme – la virtuosité langagière – et de contenu – la consolation dans l’affaissement de nos rêves. Leur contraire, la science, codifie le langage et, dans la plupart des cas, elle est sans conscience morale. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique – le jugement le plus pertinent partirait de la nature de l’arbre en tant que symbole de toute écriture. Dans le premier cas, on part d’un arbre prédéfini, réel ou intellectuel, dont on parcourt le cheminement, temporel ou spatial. Dans le second, la réalité spatio-temporelle est presque absente, on annonce la naissance de l’arbre personnel, en n’y exhibant que des fleurs qu’on munit d’indices vers le passé des racines sacrées et l’avenir des souches vermoulues. Le devenir mécanique ou le devenir organique. | | | | |
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| art | | | L’élégance, comme le bonheur, l’inspiration, l’enthousiasme, ne peut pas s’exprimer dans l’abondance ; le laconisme des maximes, pallie à cette incompatibilité, en chargeant ses brefs commencements d’une énergie, conduisant inexorablement à l’abondance. | | | | |
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| art | | | Quant tu pratiques le culte du commencement, chaque fois tu renonces aux appuis sur tes propres paroles précédentes, mais le culte du parcours discursif te livre à l’inertie : « L’écrivain : ça se répète ou ça se contredit »** - Cioran. | | | | |
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| art | | | En quoi les plumes modernes sont-elles différentes de celles des millénaires qui nous précédèrent ? - le mépris solitaire se mua en indignation grégaire, la volonté de rester hors du temps disparut dans l’embrigadement en espace, la langue oublia ses recoins particuliers, pour se déferler dans des lieux communs, aux extases lyriques se substituèrent les excitations mécaniques. | | | | |
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| art | | | La beauté, c’est-à-dire la hauteur, d’une forme artistique doit être durable, c’est-à-dire donner l’envie d’y retourner. Or, en te penchant sur des choses basses, banales ou conformistes, chaque retour à la forme, jadis séduisante, la ternira, fera affleurer l’ennui de ces choses et ressentir la servitude de ton esprit, qui n’aura pas averti à temps ton âme libre. La durée artistique est question des contraintes. | | | | |
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| art | | | Le seul élément décisif, pour former un vrai style, ce sont les métaphores. La seule véritable grandeur d’écrivain est dans les métaphores et non dans les récits, les tableaux, les abstractions, les idées, les jugements, les positions. La métaphore – une beauté laconique, portée par une noblesse. Le style – des rituels, dédiés aux métaphores. | | | | |
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| art | | | Tu as deux juges en esthétique : un goût exigeant et une sensibilité capricieuse. Et La Bruyère exagère : « Du même fonds, dont on néglige un homme de mérite, l’on sait encore admirer un sot » - on y devine une sensibilité et point un goût. | | | | |
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| art | | | La voix intemporelle de ton soi inconnu ne peut inspirer que tes commencements ; la voix du présent t’invite à l’inertie des développements ou au calcul des finalités. « L’essentiel de l’art se produit à l’instant de sa conception »* - B.Pasternak - « Самое важное в искусстве есть его возникновенье ». | | | | |
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| art | | | Les enfants, le peuple, l’élite - ces trois destinataires définissent trois sortes de littérature : le conte de fées initiatique fait croire à l’existence d’un monde invisible et magique ; le livre moralisateur réveille de bons sentiments dans les parcours des humbles matures ; un style noble établit le culte de la beauté pure et haute, quel que soit ton âge. L’élite s’étant fondue dans la masse, exercer une influence, ce rêve des intellectuels français, n’a de place que dans le deuxième genre ; il est juste bon pour la marche et de peu d’effet sur la danse. | | | | |
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| art | | | Le mode discursif, c’est de la transpiration entretenue ; l’inspiration n’est attendue que par l’aphoriste ou le poète. Ton attente déçue, le renversement te menace : « Quand s’en va l’inspiration, arrive la dissertation »* - R.Debray. L’inspiration s’arrête à l’incitation et ne va pas plus loin que les incipits. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique, l’invention-inspiration s’oppose aussi bien à la routine-inertie qu’à la droiture-franchise. « La sincérité voulue mène à la réflexion qui mène au doute, qui ne mène à rien »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | L’écriture idéale : le chant des mots et l’accompagnement musical des idées – il faut être, à la fois, poète, musicien, philosophe – Nietzsche, B.Pasternak. Les ‘séparatistes’ – la hauteur verbale de Nabokov et la profondeur intellectuelle de Valéry. | | | | |
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| art | | | Chateaubriand créa deux tonalités, la romantique et la hautaine, dont héritèrent, respectivement, Stendhal le mondain et Hugo le monumental. Le premier manque de hauteur, et le second – de profondeur. Le premier imite, le second innove. | | | | |
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| art | | | Que le style discursif conduise, fatalement, au bavardage, c’est Nietzsche qui m’en convainquit avec sa lourde Naissance de la tragédie que ne sauvent ni Dionysos ni Socrate ni Schopenhauer ni Wagner. Il aurait dû rester avec Héraclite. | | | | |
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| art | | | La tâche la plus noble de la philosophie aurait dû être la traduction en langage poétique de ce qui est grandiose ou mystérieux dans le regard sur la condition humaine. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre intellectuelle, la force doit inspirer l’admiration, et la forme – la jouissance. Le talent est la maîtrise simultanée des deux. | | | | |
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| art | | | La notion de caresse peut être trouvée dans tous les arts : la caresse musicale consiste, peut-être, dans les nuances du timbre – neutre, pur, tendre, perçant ; la caresse picturale – dans l’harmonie de la composition ; la caresse littéraire – dans le rythme stylistique ; la caresse poétique – dans la mélodie des vers. Dans tous les cas, la caresse naît de la musique de l’âme. | | | | |
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| art | | | L’homme de réflexion réduit les pulsions de ses sens au fond raisonnable ; l’homme de création métamorphose les messages de sa raison en forme sensuelle. | | | | |
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| art | | | Du même noble état d’âme peuvent surgir aussi bien une grisaille qu’une illumination. Ne pas se laisser abuser par cet état (le fond), ne tenir, ne garder, ne soigner que la beauté et l’intelligence (la forme). | | | | |
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| art | | | L’incandescence du fond met en valeur la lumière ; celle de la forme – les ombres. | | | | |
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| art | | | Le cycle de vie d’une œuvre d’art : l’âme est émue par un fond vague, le cœur le munit d’ardeur, l’esprit spatial y met des contraintes, le talent fournit des outils – pour que l’âme finisse par en trouver une forme, que l’esprit temporel réduira en cendres. L’auteur est Phénix ; il vit de l’obscurité de la flamme naissante, meurt de la clarté des cendres nées et ressuscite par un retour éternel. | | | | |
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| art | | | On est artiste lorsque l’esthétique et la forme dominent la didactique et le fond. | | | | |
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| art | | | Que les voies d’artiste soient obliques s’explique non pas par des changements d’avis, mais, au contraire, par la fidélité à son goût métaphorique, ponctuel et non surfacique, et qui reste le même ! Ce goût se traduit par le culte du point zéro de la création, point de départ d’un méta-retour éternel du même. De brèves éruptions, d’une même intensité et du même cratère, et le refus de suivre, machinalement, le parcours de la lave. Les métaphores de forme personnelle, au-dessus des pensées de fond commun. La même essence étoilée traversant le fleuve de l’existence enténébrée. | | | | |
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| art | | | Seul l’auteur à forte personnalité, à firmament noble et à profondeur intelligente doit se mettre au fond de son œuvre ; l’audace adoptée par Chateaubriand et Stendhal et sagement déclinée par Hugo et Flaubert. Le tempérament russe enivrant poussa à cette audace Pouchkine, Tolstoï et Tsvétaeva, pour qu’on admire la grâce, la conscience morale ou la passion. | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | En négligent la finalité, l’artiste reste sans pourquoi ; en occultant le où et le quand, il renonce aux parcours ; et le qui libre et le quoi arbitraire, se limitent aux commencements. « L’art a un Parce que supérieur à tous les Pourquoi »** - Hugo. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Dans tout écrit littéraire se rencontrent, se dévisagent et se mélangent l’homme et l’auteur. L’homme n’y peut apporter que la honte de notre Bien, inaccessible par l’acte ; l’auteur doit servir le Beau, au-delà du Bien et du mal. Flaubert voulait exclure l’auteur et Nietzsche – l’homme. Le premier échoua dans ses finalités ; le second triompha avec ses commencements. | | | | |
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| art | | | Le fond de tout écrivain est tapissé de valeurs, et celles-ci constituent, depuis longtemps, un thésaurus commun, complet et définitif. C’est seulement le choix fractal qui définit l’originalité du fond. La véritable originalité vient donc de la forme ; c’est elle qui est la cause, projetant ses effets sur le fond des valeurs. Kandinsky renverse, à tort, cette perspective : « L'aspiration de créer, dans l’esprit humain, une valeur nouvelle » - « Die Sehnsucht, im menschlichen Geist einen neuen Wert zu schaffen ». | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| art | | | Les choses de ce monde portent déjà, mystérieusement, tant de beautés ; celles-ci sont mises en valeur par ton regard d’artiste ou de penseur. Ta sensibilité les perçoit en profondeur et ton regard, c’est-à-dire ton style, les valorise en hauteur. | | | | |
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| art | | | Le sens qui me fait apprécier une écriture d’art – du poème au traité de philosophie - n’est ni l’ouïe ni la vue mais le toucher sublimé, la caresse, inattendue, excitante, évocatrice, grâce à l’esprit qui entretient le silence et les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | Signes de la liberté d’artiste – la fidélité dogmatique (le goût) et le sacrifice sophistique (le style). Signes des contraintes d’artiste – l’infidélité sophistique (l’ironie) et le sacrifice dogmatique (la noblesse). | | | | |
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| art | | | Ton œuvre d’art doit traduire la sensation d’une verticalité complète, dans laquelle se fusionnent la profondeur du fond et la hauteur de la forme. Ce qui n’a que la profondeur finit dans les racines communes ; ce qui n’a que la hauteur se condamne au vide impondérable. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, c’est-à-dire mon âme, envoie à ma conscience un message mélodique ; la conscience prie mon soi connu, c’est-à-dire mon esprit, de munir le message d’une enveloppe langagière. L’opéra, serait-elle la métaphore la plus plausible de la création artistique ? | | | | |
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| art | | | Le style est le rejet du hasard et de la banalité, pour trouver une expression symbolique (verbale ou autre) de nos états d’âme inarticulés, les deux étant dans la verticalité individuée et non pas dans l’horizontalité commune. Et peu importe que l’état d’âme émettrice ne coïncidera jamais avec l’état d’âme réceptrice. | | | | |
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| doute | | | L'esprit a deux fonctions opposées, une ironique - égaliser, et une intime - distinguer. L'obscurité sans poésie, jetée sur deux objets, et qui les égalise, n'est pas ironique. Il faut chercher un haut angle d'éclairage, qui fait coïncider les ombres. L'obscurité peut servir de fond, pas d'avant-scène. | | | | |
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| doute | | | Tremper sa plume dans un encrier trop clair signifie pour certains préconiser la clarté. | | | | |
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| doute | | | Chez l'homme du savoir, les tendances de la raison façonnent celles du sentiment : la primauté de la largeur de vues, par exemple, se traduit par la part de l'étendue des émotions. Chez l'homme du cœur, c'est la forme de son savoir qui n'est qu'une translation de ses sentiments : un haut regard provenant d'une haute houle. | | | | |
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| doute | | | Gymnastique de la rigueur : réussir, brillamment, à employer une incertitude alternative, rebelle à l'embrigadement dans des régiments syllogistiques. | | | | |
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| doute | | | Le faible, par son doute naïf, annonce la fin du règne de l'évidence et aboutit à une évidence sans relief. Le fort, par ses certitudes intuitives, rappelle les secousses, sans lendemain, du doute et se bâtit des ruines pittoresques hantées par un doute apaisé. | | | | |
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| doute | | | L'édifice artistique débute par la profession d'un style couronnant final, pour se terminer par le test des fondations. Il s'avère, que bâtir sur l'inconnu est le seul moyen d'accéder, un jour, au statut envié de ruines et d'éviter celui de terrain vague ou d'épave. « Mes efforts sur des chantiers échoueront sur un rivage, pour y traîner comme une épave ruinée » - Goethe - « Meine Bemühungen ums Gebäu werden an den Strand getrieben und wie ein Wrack in Trümmern daliegen ». | | | | |
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| doute | | | La bonne lumière est donnée à tout le monde ; c'est le choix des choses et surtout des écrans - forme et fond ! - qui nous classe parmi les créateurs, initiateurs des jeux des ombres. | | | | |
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| doute | | | Parmi les choses, auxquelles l'art réussit à donner une forme, il y a toujours plus de sujets de négation que d'acquiescement, d'excentricité que d'authenticité. L'image de mon être est dans la forme évasive du vase et très peu dans son contenu compréhensible. Donc, ni métamorphose (perfectionnement, sacrifice, développement) ni préservation (authenticité, sincérité, fidélité), mais - création (forme, enveloppement, modelage). C'est ainsi qu'il faut comprendre Canetti : « Ce qui est sans forme ne peut se métamorphoser » - « Das Gestaltlose kann sich nicht verwandeln ». | | | | |
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| doute | | | Quand ma création touche à la perfection, je suis tenté de proclamer mon invention - réalité suprême : « Ce qui, aux autres, n'est que mystère, symbole, substance invisible, est pour Rilke - une palpable, une parfaite réalité » - L.Reisner - « То, что для других - тайна, символ, невидимая субстанция - для Рильке осязаемая, совершенная реальность ». | | | | |
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| doute | | | Avec le connu, on n'a besoin que de normes et d'empreintes ; c'est dans la mesure que l'on touche à l'inconnu, que le style se met à compter ; le mode inscriptif y paraît le seul valable, le descriptif, le prescriptif et même le proscriptif étant plutôt bêtes. | | | | |
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| doute | | | Mon visage ne se donne ni au discours ni aux couleurs ni à la musique. La première sensation est celle d'un voile, que je cherche à rendre le plus fidèle possible. Du maximum de la fidélité seconde naît le seul décalque crédible - le masque. « C'est lorsqu'il parle en son nom propre que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque, et il se dévoilera »** - Wilde - « Man is least himself when he talks in his own person. Give him a mask, and he will tell you the truth ». | | | | |
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| doute | | | Dans notre Ouvert humain, tant de suites de pensées, d'images ou d'émotions, qui tendent vers notre commencement miraculeux ou vers notre fin abyssale, et aboutissant, toutes, aux valeurs-limites hors de nous, inspirant l'amour ou la terreur. Mais, contrairement à ce qu'en pense Hölderlin, ces deux bornes s'ignorent. | | | | |
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| doute | | | Deux manières d'amplifier le possible : modifier le modèle - par ajout, suppression, substitution - ou inventer de nouvelles requêtes, représentation ou interrogation. Deux manières de filtrer le nécessaire : conditionner le modèle par des hypothèses topiques et le langage - d'hypostases tropiques. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est le plus fécond, ce n'est ni la solution issue des réponses, ni le problème entrant dans des questions, mais le mystère jaillissant des images. Comme le Parménide ou la Caverne de Platon, ou la Procession plotinienne, ou l'éternel retour nietzschéen. Et la réalité, que nous ne pouvons appréhender qu'en images ou en tropes, n'est pas moins mystérieuse. | | | | |
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| doute | | | Je suis inondé de cette lumière, qui existe avant tout langage et ne vaut que par sa source mystérieuse, refusant toute reproduction verbale. « Les pensées sont les ombres de nos sentiments » - Nietzsche - « Die Gedanken sind die Schatten unserer Empfindungen ». Quand on tient à l'intensité, tout reflet par le mot prend inexorablement la consistance des ombres. | | | | |
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| doute | | | L'ambition suprême de ma réflexion, face à l'insondabilité et l'ineffabilité de mon moi : être une belle ombre d'une lumière inaccessible, ombre projetée en hauteur. Je plains ces piteux connaisseurs ou maîtres de leurs soi-mêmes transcendantaux ou immanents, se vautrant dans leurs profondeurs viabilisées : « L'objectif suprême de ton évolution : devenir maître de ton soi transcendantal, être le soi de ton soi » - Novalis - « Die höchste Aufgabe der Bildung ist, sich seines transzendentalen Selbst zu bemächtigen, das Ich seines Ichs zu sein ». Quand je suis dans la forme, je ne peux être que dans le nous dialogique, du côté des ombres. | | | | |
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| doute | | | L'intelligence supérieure se reconnaît dans les lacunes volontaires, dans ces hiatus, qui ne sont que respect du mystère, quand toute autre forme de liaison, discursive ou conceptuelle, profane le vide sacré. Ce vide est de la famille des fadeurs chinoises, gardiennes de la plénitude. | | | | |
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| doute | | | Dans l'exposé de ce qui est connu, tous les hommes atteignent des statures comparables ; c'est dans le style de nos attouchements de l'inconnaissable, que notre vraie valeur s'affirme. Et Wittgenstein : « Moins tu te connais et te comprends, moins grand tu es » - « The less somebody knows & understands himself the less great he is », n'y est bête qu'au second degré. | | | | |
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| doute | | | Le cogito n'est pas une formule logique, mais une équation à variables, dont chacun crée les domaines de valeurs. Toutefois, pour son père misérable, il relevait plutôt de la physiologie que de la logique : « Sentir n'est rien d'autre que penser » - Descartes - « Sentire nihil aliud est quam cogitare » - voilà que le front plissé, que lui prêtent les acolytes, cède tout son prestige - aux glandes ! Pour être sûr d'exister, il suffit donc, par exemple, d'être caressé, ce qui n'est que du bon sens ! René Descartes profana son anagramme – Tendre Caresse ! | | | | |
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| doute | | | La netteté des images modernes est due à l'absence de frissons qui, jadis, formaient un tremblement ou une aura autour des mots, des idées et des gestes. | | | | |
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| doute | | | Une illusion stérile et bête : il y aurait en nous un soi secret, dont la recherche et la fouille constitueraient le sens de notre existence ; le plus souvent, ces gribouilleurs nous assomment avec des platitudes, où ne perce rien de personnel ni d'unique. C'est la forme même de la recherche, même si son objet n'est désigné que par de vastes et vagues contraintes, qui reflète mieux notre soi, qui n'est valable qu'introuvable et ne vaut rien une fois trouvé. | | | | |
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| doute | | | Le point commun entre la poésie et la mathématique : la forme engendre le contenu - un mystère de l'âme, un mystère de la raison ; la réalité se pliant, Dieu sait pourquoi, - devant la liberté. L'imagination est ascendante (vers l'intonation) en poésie et descendante (vers l'intuition) - en mathématique, et D.Hilbert oublie d'en donner le sens : « Celui-là abandonna la mathématique et devint poète ; il manquait d'imagination pour être mathématicien » - « Der hat die Mathematik aufgegeben und ist Dichter geworden, für die Mathematik hatte er zu wenig Fantasie ». | | | | |
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| doute | | | Le naturalisme ne s'oppose pas à l'artificialisme : la nature, c'est le fond, et l'artifice, c'est la forme de l'existence ; et quand on les confond, cela donne du rousseauisme ou du dandysme. | | | | |
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| doute | | | M'interroger sur le sens de la vie à comprendre ou m'enorgueillir d'un sens compris de la vie ne sont nullement signes de ma sagesse ; c'est la forme de mon enthousiasme devant un sens de la vie incompréhensible, qui m'y renseigne davantage. Il ne m'est donné de toucher mon fond immobile que par le frisson d'une haute forme. | | | | |
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| doute | | | L'implication par les commencements est plus éloquente et fructueuse que l'explication par les fins. | | | | |
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| doute | | | La faculté d'interroger est au-dessus de toutes les réponses aux interrogations ; mais le plus beau discours est celui qui prend la forme d'une réponse paraissant impossible, la jouissance la plus forte venant de la recherche de la question sous-jacente et de son fond possible. | | | | |
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| doute | | | Les commencements valent par la qualité des définitions (des objets) et des déterminations (des relations), ce qui ressemble à la formulation de théorèmes. Sans bonnes contraintes, l'amorce est vouée au hasard ou à la routine. Les contraintes sont des déterminations négatives, écartant le secondaire et difforme, pour se focaliser sur l'essentiel et l'élégant. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est rigoureux refuse de se mettre en musique et reste, la plupart du temps, insignifiant. La rigueur est une univocité du fond et de la forme, ce qui est contraire à toute musicalité. Signifier, c'est découvrir du fond absolu dans une forme arbitraire. Découvrir le noyau d'une application. | | | | |
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| doute | | | Deux sortes de clarté de discours, appréciée des sots : une clarté interne, une platitude du style, les mots étant manipulés comme des choses, ou bien une clarté externe, la platitude d'une reproduction, des références courantes et trop attachées aux choses. La seule clarté artistique souhaitable est celle d'une musique, convaincante et conquérante, reconstituant un état d'âme et détachée des choses. | | | | |
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| doute | | | Il y a des pensées, où leur qualité première est la certitude, qu'il s'agit de consolider, - ce sont des pensées sans ailes. Et il y en a d'autres, les verticales, où compte le ton, la hauteur, la noblesse, et où s'éprouvent mes dons d'envols ou de chutes. Les doutes et les certitudes sont des contraintes, la forme et le fond des pensées sont question du choix de la dimension privilégiée. Exclure l'horizontalité serait une bonne contrainte de plus. | | | | |
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| doute | | | Est charlatan celui qui, d'une hypothèse parmi d'autres, fait un principe unique ; des charlatans notoires, pris en grippe par Nabokov - Spinoza, Marx, Freud (charlatans du soupçon), ou par Schopenhauer - Schelling, Hegel (plumpe Scharlatane, tandis que sa propre lourdeur fut du même acabit). | | | | |
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| doute | | | Le soi connu est au soi inconnu ce que le devenir électif est à l'être effectif - une forme temporelle d'un contenu intemporel ; l'être justifie et bénit, mais ne se laisse pas appréhender. | | | | |
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| doute | | | Tenir en piètre estime le développement, m'occuper davantage du comment des mots que du pourquoi des idées, m'amuser aux jeux du langage, qui me font épouser des antinomies verbales sans répudier l'unité de mon souffle, - tel est le secret de la plus belle écriture, mais il suppose une maîtrise, une intelligence et un soi puissant, conscient et inconscient à la fois. Sur les axes, qui méritent mon regard, ce qui compte, c'est l'intensité de leurs extrémités et non pas mon choix d'un point privilégié, ma pose musicale et non pas ma position doctrinale. | | | | |
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| doute | | | Dans un écrit profond, c'est aux endroits, où sévit la suite dans les idées, la cohérence et la complétude, que nous guette l'ennui certain ; c'est le caprice, la glissade ou la chute, d'une plume, qui se sent perdue et ne poursuit que la forme, qui nous procurent et le plaisir et la surprise et le vertige et nous font ressentir le fond de l'homme. | | | | |
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| doute | | | On ne pense que dans la mesure, où l'on s'exprime, et la clarté n'est pas dans l'expression, mais dans le jugement de son interprète. La poésie n'est pas moins claire que l'algèbre (elle est la logique de l'indéfinissable, comme, d'après Valéry, - la métaphysique), mais, malheureusement, le regard (interprète) algébrique est plus répandu et topique que le regard poétique. | | | | |
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| doute | | | Les idées, incompatibles avec l'édifice langagier courant, sont déclarées pierres irrégulières, dont profitent les bâtisseurs de ruines et les ciseleurs d'écrins. | | | | |
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| doute | | | Même dans ce qui n'existe pas, le philosophe ne trouve que du possible musical, ouvert, solidaire du réel ; le sot ne voit que le réel nécessaire, résumé dans un bruit fermé et flagrant. | | | | |
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| doute | | | Les ténèbres, qui, dans la Création, précédèrent la lumière, n'ont rien à voir avec les ténèbres, qui, seules, reflètent et interprètent mon âme. La lumière nécessaire est aux autres, et les ombres possibles sont à moi. Où butiner et où créer ? - même le travail devrait être de la lumière, mais pour mieux rendre mes ombres. On crée parmi les ombres du fond, jetées par la lumière des formes. La raison lumineuse ne suit que la voie de la vérité ; la musique ombrageuse ne suit que la voix du rêve. | | | | |
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| doute | | | Dans mon livre, le fond, le sens, le volume viennent de mon soi connu ; la forme, la musique, la noblesse – de mon soi inconnu. Plus je m'identifie avec le second, plus j'aurai le droit de parler d'un livre consubstantiel avec son autheur (Montaigne) ; sinon, il ne serait qu'accidentel. | | | | |
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| doute | | | Le cerveau complète l'œil et l'oreille, sans sortir de la platitude des images. C'est l'âme qui les interprète dans un langage à reliefs musicaux. On vit dans l'espace de l'esprit et dans le temps de l'âme. | | | | |
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| doute | | | L'art du sage est de relever le bien dit des choses, sans toucher aux choses. Le sot n'en reprend que les choses. | | | | |
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| doute | | | Ma vie se réduit à ce que j'éprouve, dans mon fond obscur, et à ce que je prouve, par mes formes lumineuses ; et il y faut installer une espèce de discipline militaire : obéir à mon soi inconnu et commander à mon soi connu. | | | | |
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| doute | | | On ne retire pas grand-chose des contacts avec un autre soi-même ; la rencontre, que je dois appeler de mes vœux, est celle entre mon soi connu et mon soi inconnu, entre la forme de mon esprit et le fond de mon âme, entre la matière et la manière. Les autres ne sont que de la matière, dont peuvent se passer mes meilleures formes. | | | | |
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| doute | | | L'ontique unifiée avec l'optique s'appellerait regard, bien au-dessus des choses vues ou des choses crues. Le croire donne du rythme au vocabulaire du savoir, mais ils sont indépendants. Ne crois pas que « plus on voit, moins on croit » - proverbe italien - « chi più sa, meno crede ». | | | | |
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| doute | | | Le hasard est un ordre, qui n'est pas encore formalisé, ou demande trop d'efforts à efficacité trop réduite. Ou notre faculté de nous passer d'un ordre de formules et de nous adonner à un désordre d'images. | | | | |
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| doute | | | La mathématique, tout en exhibant une forme parfaitement articulée, se met volontiers au service des contenus fantomatiques. Mais elle ne sera jamais mercenaire de l'arbitraire ou milice du populaire. | | | | |
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| doute | | | Nul besoin de liberté, pour rendre le fond, suivre la loi du nécessaire y suffit. C'est pour créer la forme que la liberté est sollicitée, mais le meilleur moyen d'y parvenir est de commencer par bien formuler des contraintes. Le génie - la musique de la seule liberté, ne laissant pas entendre le bruit de la nécessité. Ses outils, ce sont ses contraintes inaudibles. | | | | |
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| doute | | | Tout notre fond est fait de lumière, mais il ne peut être rendu que par la forme, qui n'est que des ombres. Le sot aspire au bruit et à la lumière : « Pourquoi, misérable, tu brûles bassement pour la lumière ? » - Virgile - « Quae lucis miseris tam dira cupido ? » ; le sage rêve de la musique des ombres. | | | | |
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| doute | | | La lumière est commune à tous, je ne me singularise que par mes ombres. La lumière explique, et l'ombre exprime, donc dans : « Toutes les ombres d'un homme expliquent la forme de l'homme et en même temps la caverne, le feu, et la place même de l'homme enchaîné » - Alain – il faut changer de verbe. La caverne et les chaînes sont des contraintes, orientant mes ombres, et le feu en dicte l'intensité. | | | | |
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| doute | | | Toute mystique commence par la reconnaissance de certaines de mes limites, qui ne m'appartiennent pas, la reconnaissance donc, que je suis un Ouvert (Wittgenstein ne dit pas autre chose). La mystique s'achève en donnant un sens ou une forme à cette belle et injustifiable convergence. | | | | |
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| doute | | | Le talent aide à développer le fond ; le génie se charge de l'envelopper de formes. Le génie ne serait que le soi inconnu d'un créateur. « Le développement consiste à s'éloigner de soi, en rendant le moi infini, et à revenir à soi, en rendant le moi fini » - Kierkegaard – on n'y modifie pas le même interlocuteur, on en change. | | | | |
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| doute | | | Le monde se présente à nous comme un chaos de sons et de sens ; seule une fine oreille peut y déceler des messages musicaux, permettant à un philosophe d'en esquisser le fond et à un poète – de reconstituer une nouvelle harmonie de sons et de sens. « Celui qui, à travers le brouhaha, entendit une phrase entière et la mit en mots est un génie » - A.Blok - « Гениален тот, кто сквозь ветер расслышал целую фразу, сложил слова ». | | | | |
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| doute | | | Je fuis le Dit et le Fait, je poursuis le Dire et le Faire. Les premiers sont trop près des solutions, pour les mélanger aux mystères des seconds. « Je sais bien ce que fuis et non pas ce que cherche »* - Montaigne. | | | | |
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| doute | | | Que nous scrutions un livre d'histoire, notre savoir ou notre mémoire, exposé en mots, tout fait subit les écarts, dus à notre style, notre imagination, notre ironie ou nos filtres. Donc, opposer les faits aux abstractions n'a pas beaucoup de sens, puisque l'ennemi du fait ne peut être que quelque chose d'insignifiant ou idiot, dans le genre du mensonge, des élucubrations ou de l'ignorance. Et lorsqu'on n'a pas d'adversaire de taille, on n'a pas de valeur propre non plus. Donc, arrêtons de glorifier les faits (et les choses) et préoccupons-nous des images (et des mots). | | | | |
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| doute | | | L'homme, qui ne maîtrise pas la forme, est un objet, sur lequel tombent des lumières aléatoires et renvoient sur un fond commun des ombres anonymes. Le rêve : être la nuit, sous ma propre étoile, dont les plus belles des ombres sont projetées par moi-même. | | | | |
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| doute | | | Deux seules visions du monde méritent notre respect ou notre admiration : la scientifique et la poétique. Trois étapes en déterminent la valeur : la qualité des principes, sur lesquels se bâtit le modèle, la richesse et l'harmonie de la représentation, l'élégance et la complexité des requêtes, auxquelles est soumis le modèle, - la profondeur, l'ampleur, la hauteur. Aucune autre vision n'assure une égale puissance de ces trois dimensions. | | | | |
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| doute | | | Voir sans être vu - classique ; imposer la hauteur du regard - romantique. Au-dessus, peut-être, - rendre l'allégorie utopique, ne pas refuser à l'allusion de maintenir l'illusion. | | | | |
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| doute | | | La caresse est ce qui s’oppose à l’évidence, à l’adéquation, à la droiture, à la cohérence ; elle serait de l’ordre de signification plutôt que de signe ; elle serait le fond, dont le signe est la forme. Le signe est aux formalistes ce que la caresse est aux idéalistes. « Au Commencement était le signe » - D.Hilbert - « Am Anfang war das Zeichen ». | | | | |
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| doute | | | À l’échelle macroscopique, le regard est semblable à une prise de mesure, à l’échelle microscopique : une perte d’objectivité, la préférence exclusive d’un angle de vue, écartant, par contraintes volontaires, ce que le goût et le style excluent du champ visible, la volonté imitant la connaissance. | | | | |
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| doute | | | Là où mon regard est absent, toutes mes négations sont fades ; et c’est la première de mes contraintes – ne m’impliquer que dans le divin, dans l’intensité de mon acquiescement. « Que ma seule négation soit de regarder ailleurs ! »*** - Nietzsche - « Wegsehen sei meine einzige Verneinung ! ». La négation n'a de sens qu'en tant que position, tandis que la résignation ne vaut qu'en tant que pose. La résignation a donc plus de ressources en expressivité, comme la négation - de sources d'ennui. Mais, en restant dans l'immédiat, « l'acquiescement éclaire le visage, le refus lui donne la beauté » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Regardez ces robots, qui ne font que penser et croient, qu'ils imaginent. « Les hommes croient, et ils s'imaginent qu'ils pensent » - A.Suarès. Ma foi, je leur donne raison. Penser, c'est calculer ; croire, c'est écouter son imagination. | | | | |
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| doute | | | Tes yeux sont une éponge, et ton regard – une fontaine. L’esprit guide ceux-là, l’âme – celui-ci. La volonté assure au regard une bonne épaisseur, et l'émotion - une bonne hauteur. « Le regard, ce n'est pas une sèche lumière ; il est tout de volonté et d'émotion » - F.Bacon - « The human understanding is no dry light, but receives infusion from the will and affections ». La lumière, elle, a un rôle plutôt mécanique que ludique, dans le dépouillement des images. | | | | |
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| doute | | | La valeur d’un style auroral est dans les chemins d’accès au passé et non pas dans les panneaux indicateurs vers l’avenir : « Apollon ne révèle pas, ne dissimule pas, mais il indique »* - Héraclite. Trajectoires hyperboliques ou elliptiques. | | | | |
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| doute | | | Être soi-même s’adresse à mon soi connu. Le soi inconnu n’a pas de langage à lui, et il ne peut donc se manifester ni par l’acte ni par la pensée ni par le style, il n’est qu’une source de mes valeurs éthiques et esthétiques. Mais à tout ce qu’il souffle peut se substituer la routine du soi connu ; l’être originaire et original, chez la plupart des hommes, est évincé par l’étant social et passager. L’essence de l’être est globalement irreprésentable ; sa partie représentée s’appelle l’étant. Donc, le bon slogan serait – écoute ton être ! « Ton épanouissement – la représentation de ton essence, en suivant le commandement : soi toi-même » - H.Hesse - « Deine Entfaltung – die Darstellung des eigenen Wesens nach dem Gebot : Sei Du Selbst » - dans les Commandements, il faut passer du verbe au nom. | | | | |
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| doute | | | Les yeux subissent le flux d’images, tandis que le regard le filtre, en ne gardant que ce qu’il veut ou doit voir ; l’esprit l’amplifie en profondeur, et l’âme le transforme en figures. | | | | |
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| doute | | | Les deux clans, ceux qui dissimulent leur vie et ceux qui l'exhibent, sont également bêtes ; on ne peut exhiber que du connu, tandis que dans le dissimulé peut se cacher l'inconnaissable ; l'attitude digne est la recherche de l'expression, poétique avec l'inconnaissable et intellectuelle avec le connu. Notre vie est ce que nous réussîmes à exprimer ! | | | | |
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| doute | | | Dans tout discours, il y a une part dogmatique – des assertions sans preuve – et une part sophistique – des inconnues, insérées, afin qu’elles invitent des unifications avec des regards ou requêtes des autres. « Il y a un flair mathématique, qui subodore dans une question les bonnes variables »** - Valéry. Je dirais que c’est un flair intellectuel, propre et aux poètes et aux philosophes, c’est-à-dire aux tenants de la forme, tandis que la logique des variables n’est liée qu’au fond, à la représentation. | | | | |
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| doute | | | L’apparence est ce qui obsède les rhapsodistes de formes, le rien est ce qui agite les absurdistes de fond. Inaptes de représentations et de logiques, ses outils qui se moquent de riens et d’apparences. | | | | |
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| doute | | | Signifier, avoir un sens – un attribut banal et rarement une valeur ; le sens du style ou de l’intensité est leur valeur, et lorsqu’on les maîtrise, être insignifiant est presque un compliment. Le sens est l’obsession de notre époque, et le style – son grand absent. | | | | |
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| doute | | | Le talent – déborder de belles formes auxquelles se livrent, tout seules, des trouvailles imprévisibles ; la médiocrité - déborder de contenus difformes, être forcé à donner à ses errances le rang de recherche, donner à celle-ci pour objet – des banalités comme le savoir, la vérité, la liberté, ces refuges des bavards. | | | | |
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| doute | | | Il y a des émotions ou des idées, bouleversantes ou étonnantes, et qui surgissent dans la seule zone palpable de la vie – dans le présent. La valeur de nos écrits est dans la qualité de notre regard intemporel sur elles : le sentiment du sentiment ou la pensée de la pensée – voici le contenu rendant le plus fidèlement notre conscience ; quant à la forme, dont t’affuble ou t’arme le talent, elle doit se fusionner avec ce contenu. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu est l’outil et l’œuvre, le soi inconnu est la fonction et le style. | | | | |
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| doute | | | Je ne sais plus où mes sentiments se distinguent de ceux des autres : dans le fond réel ou dans la forme représentationnelle, dans la caresse vitale ou verbale ? | | | | |
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| doute | | | Face à tes limites, laisses-y jouer ta force périphérique, réduis-les à ton élan inabouti, fais-y de toi un Ouvert. Quant à ton noyau dur, tu t’y appuieras pour tout commencement, qui sera toujours un recommencement, un retour du même. Ton noyau, c’est l’inséparable fusion du fond et de la forme, en vue de servir de source. | | | | |
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| doute | | | La lecture des meilleurs poètes et sages m’apprend la domination de la forme sur le fond. Et pourtant mon arrogant nihilisme part de la supériorité mesurée de mon fond, dans l’incertitude ressentie de sa bonne traduction dans la forme. Le bon nihilisme doit être humble. Se contenter de dire que, pour bien connaître l’humanité universelle rien ne vaut un plongeon dans sa propre introspection. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, provenant de notre soi inconnu, n’a pas de forme (langagière) mais elle a un fond : un élan vers l’infini (hyperbolique ou parabolique) ou une harmonie du fini (elliptique). Il appartient à notre soi connu de convertir ce fond inarticulé en forme algébrique (la pensée) ou géométrique (l’image). | | | | |
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| chœur intelligence | | | AMOUR : Dans l'absurdité absolue de l'amour, le sage trouve un bon prétexte pour s'abêtir. Le sot, dans le même cas, se tourne résolument vers l'intelligence du calcul. Aimer, c'est savoir sacrifier l'utile et rester fidèle à l'inutile. Sans l'amour, l'image ne crée, même chez un sage, qu'un paysage ; chez l'amoureux, l'image crée un climat. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est un genre poétique au champ subtil de tropes et ayant pour centre l'homme seul. Ce qui rend ridicules les prosateurs-philosophes mettant au centre une (pseudo-)logique, que seul maîtrise le mathématicien, ou une (pseudo-)intelligence, que seul pratique sans pédanterie le poète-né. Mais pires que les prosateurs sont les logiciens : « Les philosophes sont ceux qui proposent pour notre temps des énoncés identifiables » - Badiou - la peste sur votre temps et vos énoncés ! La philosophie devrait rechercher en tout de la musique intemporelle et mystérieuse ! | | | | |
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| intelligence | | | Tant de bavardage autour de cette fiction stérile de méthode de penser (more geometrico ou Wissenschaftslehre nova methodo), tandis que seule une manière de penser (more aestetico) est probante, opératoire et bien réelle. La méthode est surtout utile en technique et en artisanat, et quand on tente de l'introduire en littérature ou en philosophie, on entend du croassement ou du grincement. | | | | |
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| intelligence | | | Le cas unique d'une merveilleuse rencontre entre la poésie et la philosophie (avec une vie réelle absente) - le cas Nietzsche. À titre anecdotique - ses deux éblouissantes biographies : la poétique - de S.Zweig (qui écrivit, aussi, un essai sur Dostoïevsky, essai fantastique par le style et fantaisiste par le contenu), et la philosophique - de Heidegger (où il se trouve en compagnie de Hölderlin). | | | | |
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| intelligence | | | Deux familles de philosophes : partant des sciences ou animés par l'art, charlatans ou poètes. Chez les premiers, deux sous-espèces : obnubilés par les sciences anecdotiques (Hegel, Marx) ou abusés par les sciences rigoureuses (Spinoza, Husserl). Chez les seconds : se tournant vers notre facette religieuse (Nietzsche), langagière (Valéry), stylistique (Cioran). | | | | |
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| intelligence | | | Un objet se présente comme une matière empirique, qui, par un hasard, le compose, et une manière artistique, qui, par un regard, le décompose. On change d'objet, avec tout changement de matière ; changer de manière, sans changer d'objet, est une tâche de créateur. Un contenu et une forme. « La forme est une détermination d'un contenu » - Aristote. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme se mesure à la réalité par deux moyens : en monologue-représentation (objets, relations, qualificatifs) ou en dialogue-interprétation (langage, images, allégories). D'où deux types d'intelligence : analytique et synthétique, la réflexion tâtonnante et le réflexe câblé, chacun avec une part préalable d'intuition et d'imagination, qui sont de l'intelligence mystérieuse, opposée à l'algorithmique. | | | | |
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| intelligence | | | Le fond de la connaissance n'est fait que pour être vénéré ; ce qu'il faut rechercher, c'est sa forme. Toute forme inspirée nous renvoie étrangement au fond. « Les meilleures pensées sont celles qu'on n'aura jamais cherchées » - F.Bacon - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ». | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination est l'algèbre de l'artiste : dans une image fournie par une transformation, il reconnaît le noyau annihilé, des invariants fastueux, des projections lumineuses. « Connaître le constant, c'est l'illumination » - Lao Tseu - connaître les variables, c'est maîtriser les ombres ! | | | | |
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| intelligence | | | On peut définir une chose par sa forme, par son lieu ou par un chemin qui y mène - ce qui en fixe le volume ou le prix. Ou bien on la définit par allusion à sa source ce qui en donne la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | La réalité a bien le nombre et la grandeur, elle n'a pas de formes ; et la mathématique prend pour moyens les deux premiers, et pour but - la forme ; dans la réalité, on ne trouve ni triangles ni groupes ni continuité, ces fruits d'une libre création formelle de notre cerveau ; la mathématique, face au monde, peut donc servir et d'ontologie et d'art. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe pense, qu'en creusant les choses, il atteint une identité verbalisable de plus en plus respectable. Mais leur fond est aussi sans poésie que leur surface. La poésie, c'est la manière de s'éloigner des choses et de peindre la hauteur avec des couleurs empruntées aux choses. Les choses, c'est à dire la science, peuvent être exclues de la philosophie : « Tout ce que peut espérer le philosophe, c'est de rendre la poésie et la science complémentaires » - Bachelard - apporter une forme poétique maîtrisée au fond scientifique intuitif, celui-ci ne servant que de garde-fous, pour ne pas proférer de trop grosses sottises. | | | | |
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| intelligence | | | Le cartésien nage et avance dans les concepts, sans toucher leur fond, qui s'appelle l'être. Le nouveau Moyen Âge nous attache à l'être sans promesse ferme de nous apprendre à nager. Le manque de faire-savoir ou de savoir-faire. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même. | | | | |
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| intelligence | | | La montagne, c'est l'arbre des ascètes de l'image. Que peut-on en tirer ? - le poids, l'ascension, la hauteur, la solitude, la pureté. L'espoir d'approcher de la source de mes ombres. La mer, c'est l'arbre des bâtisseurs, réceptacle du possible (Valéry) - le rapprochement du firmament et de l'horizon, la sensation des amarres lâchées et du havre visé, la vision de l'épave et de la bouteille de détresse, la profondeur parlant l'horrible et promettant le beau. L'espérance qu'aux estuaires de ma création on reconnaîtra le rythme de mes sources. | | | | |
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| intelligence | | | Aller au fond des choses n'est pas une inanité comme on peut le penser de prime abord. Ce fond est la vacuité et cette découverte nous gratifie d'un surcroît de liberté. Comme la répugnance de voir les choses en face aide à les prendre de haut. Aller au fond est toujours plus prometteur de hauteur que de penser d'en revenir. | | | | |
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| intelligence | | | Aller au fond des choses, ce n'est ni intelligent ni rare. L'intelligence, c'est l'art de se servir de formes pour reconstruire un fond plausible, de manier des idées et états et non des choses. Toujours est-il, que la majorité n'atteint pas le fond, trouvant assez de pitance à mi-parcours. | | | | |
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| intelligence | | | Deux discours nihilistes, bravoure des vaincus et absurdité des abstentionnistes, proviennent de la problématique de l'existence, puisque ne pas exister peut avoir deux origines : avoir échoué à s'attacher à un modèle et ne pas l'avoir tenté. « Dire l'individu, c'est utiliser le quantificateur existentiel » - M.Serres - comme pour dire le modèle, on passe par le quantificateur universel, accompagné de spécifications de l'essence. Et que faire de l'existence métaphysique ? - comment vient à l'existence le beau ? Pourquoi le bon existe-t-il avant l'acte, et jamais - après ? Où et quand l'expression est autant persuasive que les choses ? - La meilleure imagination ne cherche même pas les choses : partir d'une sensation, la condenser en une image, l'envelopper de mots, redécouvrir la chose. | | | | |
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| intelligence | | | On a beau compiler toutes les leçons du devoir être (la morale), du vouloir être (le désir), du pouvoir être (la volonté), on arrive inéluctablement à la conclusion, qu'on continue à ne même pas effleurer l'être. La seule orbite onto-distante autour de celui-ci paraît être empruntée par la poésie. Les autres sont trop elliptiques, pour qu'on puisse pressentir le bon foyer. | | | | |
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| intelligence | | | Le sot exhibe ses bêtises quotidiennes, le médiocre les camoufle, le subtil les traduit en sagesse purement langagière. La sagesse n'est pas dans le rejet des idées stupides, mais dans l'art de leur relecture intelligente, c'est-à-dire ironique. L'immaturité ou la pâleur des images retiennent le sage d'ouvrir la bouche. La vraie sagesse est dans le ton et le regard et non pas dans le choix des choses à dire. La bêtise comme l'intelligence se montrent par leur dit ; c'est le non-dit qui leur laisse l'avantage d'un doute. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée est un arbre. Je m'occupe de ses racines en la plongeant dans le sol des concepts. J'en éprouve les cimes en modulant mes intentions. J'en consolide le tronc par la sève du style. J'en condense les ramages par des pousses de la négation. J'en démultiplie les feuilles par de vastes tropes. J'en pressens des fruits dans des substitutions successives. J'en altère la saison par une métamorphose du langage. Et moi, j'en suis le climat. | | | | |
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| intelligence | | | Le poème (représentation naissante) est au noème (représentation née) ce que le chant de rossignol est à la symphonie. Un goût pour l'obscurité, des oreilles tendancieuses, un abandon. Mais le fond - rhétorique ou sonore, en oratorio ou en cantate - est le même. | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de franchissement de frontières à maîtriser : entre la réalité et la représentation (d'abord - vers le concept, ensuite – vers le sens), entre la représentation et le langage (d'abord – vers l'expression, ensuite – vers l'unification) | | | | |
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| intelligence | | | Les questions philosophiques sont des pierres précieuses brutes ; les philosophes académiques rôdent autour, en se demandant ce qu'est leur non-être, quel est le degré de leur contingence, comment leur perception par le sujet affecte l'inter-subjectivité etc. - il en fait un misérable concept sans éclat ; un poète les taille par son style, les sertit dans un écrin d'intelligence, les fait briller dans une lumière verbale – il en fait un bijou. | | | | |
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| intelligence | | | Dans ses pérégrinations l'esprit suit la lumière (le nombre, le concept, l'idée) ou la force (le mot, l'image, la passion). L'intelligence consiste à contenir la force en se servant de la lumière. | | | | |
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| intelligence | | | La bonne vacuité : la netteté du moule et le désintérêt pour la matière. La mauvaise : les fuites de la matière à travers un moule déficient. Sois forme, ne sois pas Protée, doublement profanateur, - difforme dans l'espace et conforme au temps. | | | | |
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| intelligence | | | Les yeux nous apportent un contenu, auquel le cerveau donne une forme ; le regard, c'est une forme qui détermine son propre contenu. | | | | |
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| intelligence | | | Mot à la mode : refus de systèmes. Mais tout homme, pourvu d'intelligence et de bon goût, aboutit à une unité de ton ou de regard, dans laquelle un œil perçant distinguera toujours un système. Le système : le refus du hasard dans le choix des représentations et la cohérence de l'interprétation avec les paradigmes choisis. Le système, c'est de la structuration de concepts, mais c'est l'orientation de leurs fins ou l'intensité de leurs fondements qui en détermine la valeur. | | | | |
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| intelligence | | | Sentimentalement, la philosophie révolutionnaire du devenir m'est plus proche que le conservatisme de la vision de l'être. Mais le devenir de la première est si frustrant et morne, que je me rabats sur le joyeux et inépuisable être du second. Toutefois, dans les deux cas, il y a une saine part de résignation, dont manque le faire. Je suis capitulard, avec Socrate : « Croire le Logos présent ; céder au Logos qui arrive » - que le devenir soit porté par son commencement, que le bateau de Thésée garde son être, que la chose soit portée par le mot, le fond - par la forme. | | | | |
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| intelligence | | | Preuve d'intelligence : croire, dans le vague, à l'existence d'un fond certain et voir, dans le certain, de nouveaux espaces du vague. | | | | |
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| intelligence | | | Toute caractéristique du contenu peut être complètement rendue par une forme, astucieusement imaginée ou inventée, par l'esprit ou par l'âme. Ainsi, une fois qu'on s'est débarrassé du contenu, on est exclusivement dans les arts des formes, c'est à dire soit dans la science, donc dans la mathématique, soit dans la poésie, donc dans la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Ils plaquent leurs pensées mûres sur le langage, ils les y logent. Moi, au contraire, j'insuffle du langage dans une forme attrayante, mais presque vide. Une fois la diffusion ou le moulage réussis, j'assiste à la naissance ou j'assiste la naissance d'une pensée. Si intelligence il doit y avoir, dans l'écriture, ce serait celle du pressentiment de pensée et de la recherche d'un fond pour une forme toute prête. | | | | |
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| intelligence | | | Pour une plume d'écrivain, le seul apport du savoir est le nombre d'images sémantiquement correctes. La belle qualité, elle, surgit avec presque d'autant de probabilité dans une tête scrutant le ciel que dévorant un manuel. | | | | |
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| intelligence | | | La raison antique se colore de son style ; le cynisme, le scepticisme, le stoïcisme, l'épicurisme ne sont que styles, avec les parts à peu près égales de sophistique ou de dogmatique, de vrai ou de noble, de solitaire ou de sociable, la poésie étant son guide - la raison tâtonnante. La raison d'aujourd'hui est incolore, ennemie de toute poésie, - la raison raisonnante. « Les vallées se divisent, les montagnes se rencontrent » - Tsvétaeva - « Враждуют низы, горы - сходятся ». | | | | |
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| intelligence | | | Aux philosophies de l'être (le fond, le silence) ou du connaître (la forme, le bruit) je préfère celle du naître (la hauteur des commencements, l'intensité de la musique). | | | | |
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| intelligence | | | Avec tout ce qui est beau, l'ex-plication (développement) cède en efficacité à la com-plication (enveloppement). | | | | |
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| intelligence | | | Au sommet (mystique) de la philosophie, s'ouvrent deux versants : l'éthique et l'esthétique, la vie ou l'art, la consolation ou le langage, la mélancolie ou la tragédie, la noblesse ou le style. L'angoisse et la pitié aristotéliciennes tapissent le premier, la volonté de puissance nietzschéenne permet d'accéder au second. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie - rencontre entre une forme poétique et un fond logique. D'un côté - une imagination intuitive, une adhésion par séduction, tout étant sujet de controverses ; de l'autre - une intuition imaginative, une preuve par raison, tout échappant au doute. | | | | |
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| intelligence | | | Nous avons trois interprètes : le langagier, le conceptuel, l'applicatif. Qui génèrent l'expression, le contenu, le sens. Et ces trois ne coïncident jamais. | | | | |
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| intelligence | | | Les lacunes du savoir, les caprices du vouloir, les hasards du pouvoir, c'est ce qui guide la plume de l'homme incomplet ; le résultat est le contraire d'un système, que l'homme complet, surpris agréablement lui-même, découvre dans ses productions. Le premier, convoiteux et envieux, accuse le second des effets soi-disant mécaniques, qui ne sont en réalité, que les causes organiques d'une unité et d'une ampleur. | | | | |
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| intelligence | | | On prouve son intelligence, quand on apprend à naviguer entre le langage, la théorie (modèle) et la réalité. Mais on n'atteint la sagesse que quand on se contente d'admirer des figures du langage au-dessus des modèles formels, se désintéresse du savoir (contenu du modèle instancié) et se détourne de la réalité (qui, de toute façon, ne fait que confirmer ce que souffle le modèle). | | | | |
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| intelligence | | | Le sensible : ce que je vois, entends, sens, goûte, touche ; l'intelligible : le regard, la mélodie, l'arôme, le goût, la forme. L'homme des sens, le trivial, est dans le premier ; l'homme de l'essence, l'intellectuel, - dans le second ; celui qui les relie, l'homme du sens, est le métaphysicien ou le poète. | | | | |
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| intelligence | | | L'herméneutique du profane n'a aucune chance d'apporter du sens à un résultat mathématique, dont il ne maîtrise pas le contenu. Mais le mathématicien, qui ne maîtrise pas la forme, est encore plus ridicule dans la pose de critique d'art. Quoique Spinoza fasse rire plus souvent que Bergson… | | | | |
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| intelligence | | | Spinoza et Leibniz confondent, tout le temps, la représentation avec l'expression, en voyant dans les attributs (ou la monade finie) expression de la substance (de la monade infinie) et non pas représentation ; l'expression n'est qu'un mode d'accès langagier au déjà représenté. | | | | |
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| intelligence | | | Kant - brillant dans les questions et les réponses, pâle - dans le style ; Nietzsche - pâle dans les questions, brillant dans les réponses et le style ; Heidegger - brillant dans les questions et le style, pâle dans les réponses ; Valéry - brillant dans les réponses, pâle dans les questions et le style. L'excellence est toujours partielle ; la bonne contrainte d'artiste consiste à ne pas développer ce qui est condamné à la pâleur et à envelopper ce qui est promis à la hauteur. Que Heidegger dise : « Demeurons près de la question » - « Bleiben wir bei der Frage » - je dois demeurer du côté de l'excellence. | | | | |
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| intelligence | | | La profondeur : la maîtrise du fond des phénomènes. La mathématique, qui s'occupe, exclusivement, des formes, ne peut pas en avoir ; elle se niche dans l'une des hauteurs ontologiques. | | | | |
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| intelligence | | | Toute belle pensée se reconnaît par l'équivalence de son fond et de son élan, le premier - dans l'ordre des représentations, le second - dans le désordre des interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | Les Orientaux poussent le goût des sacrifices jusqu'à vouloir sacrifier des connaissances. Mais comment les effacent-ils ? Et à quelle ignorance les sacrifient-ils, à la terrestre ou à l'étoilée ? La connaissance n'est qu'une forme géométrique d'un langage pictural ; elle calcule la trajectoire et l'âge de mon étoile, mais c'est moi qui en reçois la lumière intemporelle, c'est moi qui en revis la naissance. | | | | |
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| intelligence | | | L'étant représente et le fond et la forme : le fond est l'étant, qui rend l'essence des choses, « la forme est l'étant, qui donne l'être aux choses » - Lulle (Heidegger, à tort, attribue cette prérogative de la forme - au langage ; son être est le fond et son étant - le fondé). | | | | |
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| intelligence | | | Et l'être et le connaître se forment exclusivement autour de la représentation, et adopter la voie cartésienne - du connaître à l'être, ou bien celle de Leibniz - de l'être au connaître, nous laisse dans les mêmes bornes ou ornières. L'élégance et le goût se reconnaissent surtout en interprétation et en expression. L'intelligence statique, celle du libre arbitre, face à l'intelligence dynamique, celle de la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | L'idéalisme statique, servile et mythique : chaque objet sensible a un correspondant intelligible ; l'idéalisme dynamique, libre et créatif : on ne connaît l'objet sensible que par son modèle intelligible, que chacun bâtit en fonction de son expérience, de son intelligence, de ses goûts. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée, l'image, la représentation ; dans leurs acceptions les plus raisonnables, l'idée est une requête (hypothèse, question, ordre), dans le contexte d'une représentation fixe ; l'image est un moyen d'accès indirect (au-delà des étiquettes) aux choses ; la représentation est le fond préétabli et exploré par des idées formelles. Les entités de la représentation, ce ne sont ni idées ni images, mais concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un écrit de philosophie, la culture philosophique représente un apport négligeable ; l'esprit y est inséparable de la chair ; les horizons n'y attirent qu'à une belle hauteur de tempérament, de style ou d'émotion. La plus belle intelligence est celle qui écoute son âme et affine son goût, au lieu de scruter et confiner sa mémoire. Peu me chaut la supériorité oculaire de Descartes sur Pascal, de Bergson sur Alain, de Sartre sur Valéry, si les seconds surclassent les premiers en qualité de leur sensibilité et de leur regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le style naît surtout de l'élégance des représentations non-langagières ; c'est pourquoi, de toutes les sciences dures, il n'existe qu'en mathématique, où la puissance interprétative ne vaut que par la qualité représentative. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la seule architecture qui me soit accessible, celle des ruines, les idées platoniciennes ou les pulsions nietzschéennes ne sont que styles-édifices, et les circonvolutions apolliniennes ou les fibres dionysiaques - que matériaux de construction. Les ruines, libérées de la vitalité des fondements et de la pesanteur des faîtes, se rient de l'existence réelle et s'adonnent aux valeurs virtuelles. C'est cela, la réévaluation nihiliste, l'exact contraire du platonisme : au lieu des points d'attache préconçus - leur libre conception. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les Professeurs de Philosophie, on ne peut consolider le concept que par un développement discursif - la misère ! Le concept évolue surtout grâce aux trois moyens : introduire de nouvelles propriétés (tâche représentative), imaginer de nouvelles requêtes (tâche langagière), créer de nouveaux outils logiques (tâche interprétative) - on enveloppe par la forme, plutôt qu'on ne développe le contenu. | | | | |
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| intelligence | | | Toute représentation prend, au début, une forme mathématique ; mais ensuite, on peut s'abstraire de l'original, approfondir l'aspect purement mathématique, pour se rendre compte que, miraculeusement, le modèle se met à représenter l'original avec davantage de rigueur. « La mathématique est l'alphabet, en lequel Dieu a écrit l'Univers » - Galilée - « La matematica è l'alfabeto su cui Dio ha scritto l'Universo ». C'est à se demander si Orphée, Pythagore, Badiou ou A.Connes n'auraient pas raison à voir en mathématique une vraie ontologie, car, sorti des nécessaires genres physiques, chimiques et biologiques, tout possible se réduit à la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Les fondements de la mathématique, aussi profonds soient-ils, ne jouent presque aucun rôle dans la beauté de l'édifice mathématique ; la métaphysique a la même place dans l'architecture philosophique. C'est l'appel de la hauteur qui les munit de forme et de contenu, les rend viables et habitables, les peuple ou hante. Et Descartes eut raison de croire en l'existence d'une métaphysique de la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | Toute activité intellectuelle se réduit à la chronologie que suivent son sujet, son objet et son projet. La mathématique : la définition-objet, l'hypothèse-projet, la démonstration-sujet ; la philosophie : le développement-projet, le vocabulaire-objet, l'école-sujet ; la poésie : le style-objet, le sentiment-projet, la noblesse-sujet. Avec leurs contraintes respectives pré-déterminantes : la logique, l'érudition, le talent. | | | | |
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| intelligence | | | Le modèle correspond à un étant ontique, que l'être ontologique valide ; mais les critères de validation suivent soit la nécessité, soit la rigueur, soit l'élégance, soit l'expressivité. De l'algèbre à la poésie. Et toute création passe, inévitablement, par les deux. | | | | |
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| intelligence | | | Hegel assigne à la philosophie la tâche d'interpréter le monde, Marx - de le changer, Aristote - de le représenter : le sens, le devenir, l'être. Le relatif de l'absolu, l'absolu du relatif, l'absolu. Mais, en tout cas, c'est la musique et l'intensité du langage, c'est à dire le regard, qui feront, que ce monde est bien à moi. Par ailleurs, l'intensité nietzschéenne n'est pas la force, comme on le croit bêtement, mais exactement - la musique ! Comme sa force consiste à savoir s'appuyer sur sa noble faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Mon regard sur le monde doit choisir entre deux sources de la vision : l'homme vibrant et chantant ou l'être cadavérique et silencieux ; mais la vue peinte peut être grise dans le premier cas et bigarrée - dans le second. Et je finirai par comprendre, que le talent est le regard même. | | | | |
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| intelligence | | | La forme est un concept analytique, elle suppose la définition de frontières ; le fond est synthétique, il est question d'homogénéité, de densité, de connectivité. L'espace et le temps y jouent le rôle de métaphores interchangeables. | | | | |
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| intelligence | | | La qualité des contributions mathématiques ne dépend en rien de ce qu'on soit intuitionniste, constructiviste ou formaliste ; de même, en philosophie, il est dérisoire de privilégier une école en «réfutant» les thèses d'une autre (« l'obsession réfutative n'encombre jamais le chemin d'un penseur » - Heidegger - « die Geschäftigkeit des Widerlegenwollens gelangt nie auf den Weg eines Denkers ») ; dans les deux cas, compte surtout le talent, l'élégance et, dans le second cas, - la noblesse, qui peut visiter toute école. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a bien une philosophie du fond (autour de l'être, présent en réalité, en représentation, en langage) et une philosophie de la forme (autour du devenir, traduisant la création divine ou humaine). Plus d'intensité comporte la création, moins d'importance préservent les choses invoquées. Et lorsque la même intensité couvre de vastes ensembles de choses, on parle d'éternel retour, qui est oubli des choses et fusion avec le flux créateur. Le retour est antonyme d'approfondissement, de progrès, de négation ; il est la voix d'acquiescement au monde. | | | | |
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| intelligence | | | Pour représenter, il suffit de voir ; pour bien interroger ou exprimer, il faut avoir un regard ; pour que la représentation serve bien pour la future interprétation et pour que le sens s'appuie davantage sur une représentation, il faut de l'intelligence, qui est, dans des tâches intellectuelles, plutôt de l'ouïe que de la vue. | | | | |
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| intelligence | | | Les idées en tant que fond sont sans vie ; elles ne s'inscrivent dans la vie que par leur forme. Pour être profondes, il leur faut bien un fond, mais leur profondeur ne fascine qu'accompagnée de la hauteur de leur forme. Il n'y a que très peu d'idées (par exemple, physiques ou organiques), que l'esprit voit (Platon) ; les profondes, on les forge. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un vrai livre de philosophie, on doit faire appel à une haute musique de poète, à un vaste style d'écrivain, à un profond regard de penseur. Nietzsche fut le seul à atteindre à cette harmonie. Mais dès que les hommes imaginèrent, que seule la dernière dimension justifiât le titre de sage, ils proclamèrent, paradoxalement, la préséance du langage, et leur profondeur universitaire, sans nulle forme musicale, se mua aussitôt en platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de l'intérêt d'une pose (posture/position) philosophique, le premier réflexe est d'en imaginer le contraire ; c'est ainsi que l'on comprend l'insignifiance d'un regard, qui aurait pour centre l'être, la matière, la vérité, la liberté, et l'on finit par reconnaître que l'opposition la plus intéressante est entre la poésie et la prose, la consolation et la conviction, la musique et le bruit, l'abstrait et le concret, le commencement et le résultat, l'élégance artificialiste et le naturalisme béat ; et cette opposition est symbolisée le mieux par le sophisme et le cynisme. Platon, Pascal, Nietzsche, face à Diogène, Hume, Husserl. Curieusement, les seconds triomphent en pratique, tandis qu'en paroles sont proclamés vainqueurs - les premiers. | | | | |
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| intelligence | | | On reconnaît facilement, que le ton et le style de J.G.Hamann, de Valéry, de Nietzsche sont supérieurs à, respectivement, Kant, Bergson ou Hegel, mais on devrait aussi se rendre compte que, même en intelligence, les premiers dépassent les seconds. | | | | |
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| intelligence | | | Le talent n'a pas besoin d'idées ; son outil, c'est le mot expressif, duquel, presque automatiquement, surgira l'impression d'idées ; il ne cherchera donc jamais à exprimer ses idées (lesquelles sont, chez lui, toujours a posteriori ; les idées a priori sont l'apanage des sots : (« Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées » - Delacroix). L'instinct ne les aide que pour peindre : on imprime, en impliquant ses contraintes ; on n'exprime pas, en expliquant ses fins. Le talent se reconnaît, lorsqu'en ex-primant, d'instinct, son vide, il im-prime, presque malgré lui, des idées inattendues. « L'art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu'à les exprimer » - Bergson. | | | | |
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| intelligence | | | Élaborer ses propres formes et vivre de et en elles - telle est la fonction de mes représentations. Et il paraît, que « la seule chose, qui m'appartient en propre, est l'usage des représentations » - Épictète - tandis que même bien des sages prétendent détenir en propre l'interprétation, qui n'appartient qu'à l'espèce. N'est à moi que ce qui échappe au temps ; le contraire de Sénèque : « Seul le temps est à nous » - « Tantum tempus est nostrum ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu'est-ce qu'abstraire ? - savoir se passer d'opérandes pour se concentrer sur les opérateurs - la meilleure leçon de Descartes avec sa géométrie analytique. | | | | |
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| intelligence | | | L'élégance est omniprésente en mathématique ; la mathématique est, en tout point, un reflet de la Création ; donc, la réalité, partout, peut être rendue admirable, il suffit d'inventer de bonnes représentations, de bons axiomes, de bons interprètes. L'harmonie entre un contenu profond et une forme haute est le signe commun de la mathématique et de la poésie (y compris de la bonne philosophie). | | | | |
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| intelligence | | | Trois langages, trois grammaires, trois discours : les mots, les concepts, les images, ou la communication, la représentation, l'interprétation. La merveille de l'homme et le défi de la machine - les fusionner en passant harmonieusement de l'un à l'autre. | | | | |
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| intelligence | | | On peut ne pas jeter ces étiquettes - Éternité, Être, Réalité - à condition de savoir n'en faire que des axes, qu'on orienterait à sa guise pour y dessiner des figures plus charnelles et nobles. | | | | |
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| intelligence | | | Tout bon philosophe porte en lui un enseignant (de foi, de morale, de vie), un maître (de style, d’intelligence, de noblesse), un prophète (de musique, de mort, de rêve). Les mauvais nous ennuient avec leurs commentaires monotones, leur triste épigonat, leur prose, difforme, prétentieuse et ampoulée, – ce sont des fonctionnaires académiques. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination : plus que la faculté de créer des formes, elle est le don de découvrir de l'informe intéressant, c'est à dire ce qui n'a encore trouvé ni nom ni poids ni liaisons, mais nous tracasse. | | | | |
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| intelligence | | | Ayant compris le particulier, l'esprit y lit un fond universel ; l'âme, ayant admiré l'universel, en crée une forme particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Le pré-filtrage des notions de la philosophie académique se fait facilement par le simple rappel de leurs antonymes : l'Un/multiple – une banalité à bannir ; être/devenir – si l'on veut compléter la représentation atemporelle, apersonnelle, en introduisant le temps ou la création, le couple serait intéressant, mais chez les non-poètes ne reste que l'être, source des logorrhées insipides ; absolu/relatif – aucun philosophe ne définit bien le premier terme, couvert d'infinies logorrhées, à bannir ; savoir/ignorance – une banale pré-condition d'un discours sensé, mais n'apportant rien à la forme, c'est à dire à la bonne philosophie, à négliger ; Dieu/la vie – l'intérêt pour l'Horloger ou l'Architecte est légitime ; infini/fini - aucun philosophe (sauf peut-être Leibniz) ne comprend ce que peut être l'infini, ce sujet devrait être réservé aux mathématiciens et interdit aux philosophes (non-mathématiciens) ; vrai/non-démontrable - aucun philosophe n'y voit la place du langage, ils réduisent tout aux psychologismes gnoséologiques, le sujet devrait être réservé aux cogniticiens et interdit aux philosophes ; liberté/nécessité – de la mécanique à l'éthique, le nombre de juges est trop important, on devrait ne garder que le dernier critère, impliquant des sacrifices, sujet rare chez les titulaires. | | | | |
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| intelligence | | | Le meilleur usage de la philosophie consiste en peinture de mes états d'âme ; cet exercice exige le choix des axes, autour desquels je développe mes idées ou lesquels j'enveloppe dans mes métaphores ; ce choix correspond à la mise en place des contraintes ; pour moi, ce sont la noblesse, l'arbre, l'intelligence ; pour Nietzsche – le retour éternel, la volonté de puissance, le surhomme. Ce qu'il faut retenir de ces banalités, c'est qu'il ne faille pas exagérer le rôle des contraintes communes, il faut écouter la musique des commencements personnels. | | | | |
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| intelligence | | | La science, c'est de l'analyse fonctionnelle – trouver les opérations qui expliquent les transformations des opérandes, trouver la forme d'un contenu ; l'art, c'est de l'algèbre – derrière les propriétés des opérations ressentir l'essence des opérandes, prendre la forme comme un contenu ; la philosophie, c'est de la géométrie – ramener les opérations et les opérandes aux mêmes concepts ou principes traçables, rendre équivalents la forme et le contenu. | | | | |
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| intelligence | | | Réconciliation du oui nietzschéen avec le non hégélien : le non sévissant surtout dans les contraintes, le oui animant surtout les commencements. Le pourquoi éthique en définira le fond des finalités, et le comment esthétique sacrera la forme du parcours. | | | | |
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| intelligence | | | Les intellos nous inondent de questions banales ; mes notules à moi sont anti-intellectuelles : je n’apporte que des réponses paradoxales aux questions que j’escamote et que chacun est libre d’inventer. « Il ne peut pas exister de culture de l’interrogation seule » - Malraux. | | | | |
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| intelligence | | | La science et l’art se présentent comme une technique et un message ; la mathématique et la musique disposent d’un arsenal fermé, compact, entier, tandis que toutes les autres sphères offrent tant de lacunes, de manques, d’inachèvements. C’est ce qui explique la sidérante insensibilité des mathématiciens et des musiciens pour la noblesse et le style de leurs justifications du vrai ou du beau ; tous les objets, toutes les relations, se valent pour eux. Tandis que les autres sont touchés par la vénération ou le mépris, par l’humilité et le discernement, par l’élucubration ou le dogme, ce qui les rend plus exigeants et plus sensibles au style. Absorbés par la musique intérieure, les géomètres et les aèdes n’accèdent pas à la musique verbale. | | | | |
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| intelligence | | | Avoir mon propre regard : maîtriser le fond ou l’essence de la chose, avant d’en juger ou d’en créer des formes ou des surfaces. | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les activités (intellectuelles, pragmatiques ou sentimentales) se réduisent soit à la représentation soit à l’interprétation. La volonté les accompagne, toutes les deux, dictée, respectivement, par la connaissance, l’intelligence, la curiosité ou par l’intérêt, le goût, le style. Nietzsche appelle cette volonté (de puissance) – réinterprétation (ou retour éternel). Il veut donner à ce devenir (propre de l’interprétation) l’intensité de l’être (propre de la représentation). Plus économe en concepts, Nietzsche est plus complet en éléments dynamiques et créateurs que A.Schopenhauer. | | | | |
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| intelligence | | | Le réel et la représentation (dans le jargon, la chose en soi et son noumène), le fond (presque) éternel et la forme provisoire, la seconde résumant l’état courant du savoir du premier, - on est dans l’être spatial ; cet état évolue, suite aux phénomènes, ces manifestations du réel, provoquant des adaptations de la représentation, - on est dans le devenir temporel. | | | | |
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| intelligence | | | Trois raseurs partent de l'être pour lui opposer l'essence, le temps ou le néant (l'identité avec le bien de Platon ou avec l'intelligence de Plotin fut moins ridicule). L'être est peut-être le règne des représentations, l'essence - le problème des symptômes, le temps - la solution des signes, le néant - le mystère des images. | | | | |
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| intelligence | | | La réalité divine est dans les objets de l’espace-temps ; reflétée par l’homme, elle devient une double réalité humaine : l’être - cette pure abstraction (mais ne déviant en rien de la réalité divine), et le devenir - une fatalité mécanique ou une création libre. « Le devenir est aussi mécanique que l’être » - Chestov - « Динамика так же механистична, как и статика ». Pour échapper à la mécanique, le style, d’après Nietzsche, doit munir le devenir créateur – de l’intensité de l’être. | | | | |
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| intelligence | | | Si ma plume est plus près de mon âme que de mon esprit, je soignerai mieux la forme (l’essence de mes rêves) que le contenu (l’existence de mes actes). C’est pourquoi l’existentialisme est, le plus souvent, lamentable. Un bon psycho-logue peut se permettre d’être misologue. | | | | |
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| intelligence | | | On doit définir la philosophie non pas sur un seul registre, mais sur trois : ses commencements – mon soi, universel et narcissique, non soumis à l’Histoire ; ses parcours – mon talent, mon savoir, mes goûts ; ses finalités – ma consolation, mon tribut au langage. Elle doit donc être haute (donc personnelle, noble, stylée) et profonde (donc ouverte, intelligente, exaltée). Aucune place à y accorder aux catégories des rats de bibliothèques - la vérité, l’être, la liberté, la science. La philosophie est un art poétique. | | | | |
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| intelligence | | | D’après la forme de son discours, la philosophie peut prendre l’un des trois aspects : la réflexion, l’intuition, la tonalité. La première philosophie est banale et impersonnelle, la deuxième – logorrhéique et inutile, la troisième – poétique et hautaine. Mais le fond en est le même – nos misères et nos musiques. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, la raison ne joue pas un rôle plus important qu’en serrurerie ; les connaissances n’apportent pas plus de rigueur au discours philosophique qu’au discours amoureux ; la sagesse ne distingue pas plus un philosophe qu’un comptable. Le philosophe est un talent, né d’une liaison entre un style poétique et une intelligence caressante. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie n’a rien d’une science, puisqu’elle n’a ni objets ni méthodes ni outils consensuels ; toutes les sciences sont collectives, mais la philosophie, c’est la proclamation d’une personnalité, de ce Qui despotique et unique, maîtrisant le haut Comment du langage et le profond Pourquoi de la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | La raison, qu'elle soit pure, pratique, dialectique, symbolique, instrumentale, politique ou cynique, reste une raison, qui se réduit aux critiques ; il faut réserver les topiques aux œuvres originales, dans lesquelles le rôle de la raison est des plus insignifiants. | | | | |
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| intelligence | | | Tant qu’un philosophe possède un style, un tempérament, une noblesse, peu importe s’il puise son inspiration dans la contemplation ou dans l’existence. Ce ne sont d’ailleurs que de misérables étiquettes. | | | | |
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| intelligence | | | La science est faite d’avis, qui ont l’ambition d’être universels, ou, au moins, susceptibles de former un large consensus. De plus, les objets de ces avis, ou les angles de vue sur ces objets, appartiennent aux catégories, réservées à une seule des sciences. Rien de comparable en philosophie, où l’avis ne traduit qu’une personnalité unique, mais ses objets sont communs à tous les hommes du bon sens. Aucune objectivité pérenne ; une subjectivité improuvable, des caprices de tempérament, de style, de lyrisme. « Jamais la philosophie ne pourra être évaluée à l’aune d’une science » - Heidegger - « Philosophie kann nie am Maßstab der Idee der Wissenschaft gemessen werden ». Enfin, les connaissances, si capitales en science, ne jouent qu’un rôle secondaire en philosophie, qui est affaire d’audace intellectuelle et littéraire. | | | | |
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| intelligence | | | Je décris tout objet soit par le chiffre soit par la mélodie - son immanence quantitative ou sa transcendance qualitative. Mais si le chiffre rend le véritable fond, indépendant de mes yeux ou lubies, la mélodie le munit d’une forme, et cette mélodie préexiste dans mon regard. « La musique, dans les choses sensibles, est créée par une musique qui leur est antérieure »** - Plotin. | | | | |
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| intelligence | | | Ils sont tellement habitués à voir dans des fondations (Grund-Urgrund-Ungrund) quelque chose d’objectif, rémanent, définitif, qu’ils les déclarent incompatibles avec la liberté, tandis qu’elles sont parmi les premières cibles de nos commencements et valent surtout par la part de notre personnalité, dans les couleurs et la musique, inimitables et libres, et dont nous les accompagnons. | | | | |
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| intelligence | | | La gigantesque érudition de Hegel devint une propriété commune de tous les professeurs à la Faculté – bavards, ampoulés, stériles, imitateurs – sans audace, sans élan, sans créativité, sans style. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la logorrhée phénoménologique, vide de fond et insipide de forme, sur l’homme, l’être et la vérité, peut être exprimée dans un sobre vocabulaire d’Intelligence Artificielle, faisant part à la réalité, à la représentation et au langage. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toute représentation respectable, il y a de la place pour une profondeur du réel et une hauteur du rêve ; les beaux tropes, comme les grandes théories, naissent dans des représentations et non pas dans le langage. Ceux qui nagent dans les concepts et ne voient que les mots ou les choses sont condamnés au verbiage ; toute la philosophie académique y est. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’espace, abstrait et figé, s’incruste l’être ; dans le temps, incompréhensible et limité, se déroule le devenir. L’espace nous effraie et le temps nous tue – d’où la recherche de consolations, pour nos actes trop nets et nos rêves trop diaphanes. L’espace réveille notre intelligence et le temps peaufine notre talent – d’où le besoin de couleurs et de mélodies, le souci du langage. Toutes les bonnes raisons de faire de la bonne philosophie sont là. | | | | |
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| intelligence | | | La syntaxe abductive se réduit au Où et au Quand, ces demeures de l’Être ; la sémantique abductive consiste en Comment et en Pourquoi, ces outils du Devenir. Le savoir et le style. | | | | |
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| intelligence | | | Trois critères, trois axes qualifient un écrit philosophique : banal/original, bête/intelligent, plat/stylé. Toutes les combinaisons furent possibles dans l’Antiquité. L’écrit nietzschéen est original et stylé ; l’écrit valéryen est original et intelligent ; l’écrit heideggérien est intelligent et stylé. Aujourd’hui, la banalité, la bêtise et la platitude caractérisent et la phénoménologie et la philosophie analytique et la philosophie du langage et la philosophie de l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Pour tous les philosophes, la représentation, ce sont des impacts difformes, projetés par le monde sur notre conscience passive, et ce qui ne mérite que le nom de sensations. La seule représentation, impliquant l’homme créateur, son intelligence et sa compréhension du langage est la représentation conceptuelle, la forme arbitraire et individuelle d’un fond nécessaire universel. Et le savoir et le langage et la communication ne sont possibles que grâce à la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | La forme, céleste, intellectuelle, de Platon, fécondée par le fond, terrestre, conceptuel, d'Aristote, enfanta du Logos, relation spirituelle, intermédiaire entre terre et ciel, esprit et matière, structure stoïcienne et chrétienne. | | | | |
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| intelligence | | | Avec ces deux images, l’Idée et le Bien, Platon trace bien les contours exhaustifs d’une vraie philosophie non-bavarde. Dans son style parabolique, l’Idée n’est qu’une référence au langage créateur, et le Bien n’est qu’une consolation d’un homme désespéré. | | | | |
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| intelligence | | | Il est naïf de chercher ton originalité par les pensées ; celles-ci sont, depuis longtemps, répertoriées, toutes, dans le thésaurus mondial exhaustif. Mais même tes états d’âme sont certainement partagés par des autres ; toute exclusivité y est aussi impossible. À cette démocratie du fond, tu ne peux opposer que l’aristocratie de la forme, c’est-à-dire l’art de te servir des pensées pour peindre des états d’âme ; le style original est dans les relations et non pas dans les objets. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes d’intelligence : en tant qu’un outil bien maîtrisé, en tant qu’une virtuosité d’usage de cet outil, en tant qu’un filtre, éliminant les objets, indignes que l’on leur applique cet outil. La force, le talent, le style. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’existe pas de fond proprement philosophique ; il est commun à tous les hommes du bon sens. Le seul juge de la qualité y est l’intelligence. En revanche, un bon philosophe se distingue surtout par la forme, qui ne se donne qu’au talent ; la rigueur y est un très mauvais guide, seule la poésie peut s’en charger. | | | | |
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| intelligence | | | Que devient un théorème prouvé ? - une loi ; le mathématicien légifère et l’esprit s’y soumet. Une maxime bien ciselée énonce une loi, adressée à quelques cœurs ou âmes, qui acceptent sa forme musicale, sans nécessairement, adhérer à son fond moral. Le contraire de légiférer, c’est proliférer l’arbitraire, le hasard, le bavardage. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit donne au réel la forme et au rêve – le fond ; l’âme fait l’inverse. | | | | |
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| intelligence | | | La belle intelligence consiste à créer une hauteur de l’intuition – ou même des instincts – à partir de la profondeur de nos pensées ou de nos sensations. L’intelligence banale traduit l’intuition vague en savoir certain. Ce qui craint la forme fixe (la liberté, le génie) s'abaisse volontiers, jusqu'à un seul point, point zéro de la création, pour laisser s'exercer une lumineuse dictature, dont on n'est qu'instrument ravi, producteur d'ombres. Un bon instinct est une étincelle de l'intelligence câblée. | | | | |
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| intelligence | | | Ne pas s’arrêter à poser des questions n’est ni intelligent ni bête. C'est la part des images, des inconnues et des négations, formant la question, qui est plus importante que le simple prurit érotétique. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne philosophie devrait mettre en relief l’essentiel d’une vie d’homme et s’articuler autour de l’axe réalité – rêve. Ne pas s’attarder sur l’aspect socialo-économique de la réalité ou futuro-idéologique du rêve. Donc, non au vitalisme de fond et au verbalisme de forme. Le réel prenant une coloration tragique, le premier souci de la philosophie devrait être d’y apporter de la consolation. Le rêve, englobant les extases et les connaissances, se matérialise dans des langages, offrant une hauteur d’expression ou une profondeur de compréhension, - l’art ou la science. La place du langage est le thème le plus occulte dans la philosophie académique aussi bien qu’en linguistique. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est un don de l'esprit : vivre non pas des choses vues par les yeux, mais de la perception ou de la création de la musique par ton âme, qui est le siège du goût et du style. Avoir son propre regard te prédestine au grand bonheur ou au grand malheur. « Le bonheur est dans le comment et non pas dans le quoi ; il est un talent, et non pas une chose » - H.Hesse - « Das Glück ist ein Wie, kein Was ; ein Talent, kein Objekt » - le malheur, c'est la faiblesse du comment et l'invasion par le quoi. | | | | |
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| intelligence | | | L’origine de la profondeur : démonstration du fond, maîtrise des connaissances, ou bien – forme vaseuse, limites fuyantes. La première a des chances d’être couronnée d’une hauteur ; la seconde est vouée à la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Le discours : ce qui est son contenu et ce qu’on appelle son fond peut, presque toujours, être exhaustivement spécifié par une forme ; c’est pourquoi les vrais artistes (comme les vrais scientifiques) ne se préoccupent guère du fond et se consacrent à la forme. Parmi les exceptions, je ne vois que les états d’âme, ces fonds inspirateurs, en provenance de notre soi inconnu, et pour lesquels on ne dispose d’aucune forme préexistante. C’est là que commence la vraie création. | | | | |
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| intelligence | | | Sans l’intelligence, on se rattrape avec de la noblesse ; sans la noblesse, on peut compter sur le talent ; mais lorsque toutes ces trois qualités vous manquent, se moquer de l’une d’elles est pire que la goujaterie, la bassesse ou la bêtise. « Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence » - Proust, puisque le prix de la minauderie, votre seule possession, est porté haut par les repus. | | | | |
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| intelligence | | | Pour émettre une pensée, l’esprit ne doit pas être seul : le cœur et l’âme devraient y participer ; le premier – pour ennoblir le fond, la seconde – pour polir la forme ; toutefois, ceci n’est jouable qu’avec ceux qui ont un cœur qui crie la douleur et une âme qui crée la consolation ; chez les autres, on bâillonne le cœur et piétine l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | La cécité et la misère de la philosophie académique se révèlent dans ces deux exemples : elle ne voit de mystère ni dans la matière ni dans l’esprit ; elle n’entoure de mystères que ce qui est banal, trivial, plat – le non-être, le néant, le rien, l’ensemble vide (le seul apport philosophique au thème d’existence aurait dû être l’objet et la thérapeutique de la consolation). Et, comble d’imposture, cette philosophie le fait dans le culte d’un savoir, qu’elle ne possède jamais (comme le vouloir et le pouvoir – non plus). Arythmie des mots, anémie des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Le discours philosophique, pratiqué par deux clans opposés, peut soit viser une objectivité soit partir d’une subjectivité. Le premier clan, avec le plus grand sérieux, déverse du galimatias autour du savoir, de l’être, de la rigueur, galimatias rarement tempéré par un style. Le second, clairsemé et plutôt ironique, s’inspire de la solitude, de la souffrance, de la créativité langagière d’un homme. La quantité, évidemment, est du côté du premier clan, mais l’intelligence est un avatar, qualitatif et presque exclusif, du second. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher du nouveau parmi les objets, les mots ou les idées est une ambition vouée à l’échec ; ces champs sont épuisés depuis longtemps. Le nouveau ne peut être que dans la nature des rapports entre l’intelligence, la noblesse et le style. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toute démarche littéraire, la philosophie est un viatique, dans lequel doivent s’entendre et coopérer l’homme et l’auteur, c’est-à-dire une voix de noblesse et un style d’intelligence. La noblesse philosophique se réduit à une forme de confessions, dont les versants les plus éloquents sont la honte et la tragédie, avec un dénominateur commun appelé consolation. L’intelligence philosophique commence par la reconnaissance qu’entre le langage et la réalité il existe une sphère de l’esprit, réceptrice de nos originalités, de nos idées, de nos savoirs, de nos imaginations ; cette sphère n’est ni langagière ni réelle, elle s’appelle représentation, grâce à laquelle sont possibles aussi bien la science que la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit vivifie la forme, personnelle et obscure, et stérilise le fond, commun et clair. Il est ce qui les rend provisoirement solidaires, l'intemporel et le corporel. Le temps use le fond, par ces fêlures l'esprit fuit ; ce qui reste est la lie de l’esprit - la forme, pleine d’ombres et de ténèbres, dont se nourrit le regard. « Le regard est la lie de l'homme » - Benjamin - « Der Blick ist die Neige des Menschen ». | | | | |
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| intelligence | | | Les fibres littéraires sont à l’opposé des fibres musicales ; les premières entonnent une mélodie, avant de tomber par hasard sur des idées ; chez les secondes, c’est le contraire : « Si tu as une pensée, ton style doit s’y adapter » - Prokofiev - « Если есть мысль, то стиль повинуется мысли » - tu devrais t’adapter aux rythmes sûrs, plutôt qu’aux pensées bancales. | | | | |
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| intelligence | | | Le fond d’une écriture, c’est son but. Quant à la forme, elle se présente sous deux aspects : son commencement langagier et le chemin d’accès au but, chemin, à la fois conceptuel et métaphorique, extra-langagier. Quelles que soient les arguties des porteurs de lumières, les buts ne peuvent être que collectifs. Les projeteurs d’ombres se concentrent sur la forme, qui fait naître beaucoup plus d’idées originales que le but. | | | | |
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| intelligence | | | En le développant on banalise le fond ; en enveloppant de caresses la forme on l'élève. « Rien du fond n’a la suprématie » - Valéry. L’esprit géométrique ou l’esprit de finesse. | | | | |
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| intelligence | | | Ni les philosophes ni les linguistes ne sont capables de désigner précisément la place du langage dans nos discours.
1. Les linguistes n’ont qu’une vision interne du langage, se limitant à en formaliser la grammaire (la phonétique, l’alphabet, la morphologie, le lexique, la syntaxe).
2. Les philosophes voient dans le langage l’émetteur et le récepteur des connaissances. Or ces fonctions relèvent de la représentation.
3. L’usage forme les concepts ; pour les besoins de communication, on attache aux concepts (des tournures) des mots.
4. Le sens d’un discours se réduit aux réseaux de concepts ; les sens des mots résultent de l’examen des concepts auxquels ces mots s’attachent. Le sens du mot n’existe pas.
5. Toute phrase peut être convertie en formule logique, et la logique (du premier ordre) fait partie de toutes les langues (y compris des langues indo-européennes). Le sens d’une phrase résulte des substitutions des mots de la formule logique par des concepts.
6. La logique, à l’intérieur d’une langue, est enrichie par des idiomes et des tropes, dont la modélisation peut faire partie de la représentation sous-jacente. Même le style peut être pris en compte par la représentation.
7. L’ambigüité ou la polysémie des mots est un phénomène modélisable dans des représentations rigoureuses.
8. Dans l’interprétation d’un discours, le cadre social ou psychologique du locuteur peut livrer certaines contraintes, réduisant le domaine du conflit. | | | | |
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| intelligence | | | Deux sortes de concepts sont manipulées par les créateurs : l’immobile (l’Être) et le mobile (le Devenir), ce qui trace une vague frontière entre deux clans – les platoniciens (Heidegger) ou les héraclitéens (Nietzsche), la géométrie ou la musique. « La mathématique assiste l’âme dans sa conversion du Devenir vers l’authentique Être » - Platon. Les plus belles idées s’exprimant mieux par le Devenir (le style), Héraclite se réconcilie avec Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes peuvent être répartis en deux familles, symbolisées par Aristote et Hegel, d’un côté, et Héraclite et Nietzsche, de l’autre. On peut commencer par constater la pléthore des héritiers interchangeables des premiers et l’absence de dignes héritiers des seconds. Avec les premiers - la facilité d’imitation et la dimension logorrhéique. Avec les seconds – le style inimitable et métaphorique. Bref, les vrais coryphées en philosophie sont des poètes. | | | | |
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| intelligence | | | La science – domination du représentatif ; la poésie – domination du formel ; la philosophie – équilibre entre les deux. | | | | |
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| intelligence | | | Différence entre pensée naissante et pensée née (la liberté a la même destinée). La seconde, la figée, s’exprime dans le langage de la logique et se confirme par la méthode mathématique ; la beauté n’y est qu’intellectuelle et la langue naturelle n’y apporte rien. La première est un effet, souvent inattendu, qu’une enveloppe langagière, la forme qu’on donne à ses états d’âme, laisse apparaître en tant que le contenu, le fond, d’un esprit indicible. La seconde sonde, en profondeur, l’œuvre du Créateur ; la première tente, en hauteur, d’exprimer la créativité humaine. Les appareils de mesurage, pour la seconde ; la fontaine d’âme ou l’éponge d’esprit, le regard ou l’écoute, pour la première. | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre et ses relations, ainsi que leurs propriétés, furent généralisés en tant de concepts abstraits et gardant le même degré d’harmonie, d’élégance et d’émerveillement que tout artiste devrait s’imprégner de ce seul savoir universel, même n’allant pas plus loin que l’arithmétique ou la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | Les sphères, dans lesquelles la philosophie peut évoluer – les commencements, les parcours, les finalités. Les seules finalités, dignes d’une plume originale, sont la douce mélancolie ou l’ardente admiration ; le savoir, la vérité, l’actualité devraient en être exclus. Les parcours peuvent être continus ou discrets ; les deux peuvent se justifier, si tu possèdes le talent et le style ; si tu reconnais, comme les meilleures des têtes, que la rupture est l’élément fractal nécessaire, pour saisir les objets essentiels, tu aborderas la démarche discrète. Enfin, les plus ambitieuses des plumes, se concentrent sur les commencements, la seule sphère où l’originalité a encore son verbe à dire. Et puisque la partie élémentaire de tout discours philosophique est la métaphore, le commencement en est la quintessence, prenant la forme d’un vers ou d’un aphorisme. | | | | |
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| intelligence | | | Notre vision intuitive de la forme du monde (l’espace/temps) est omniprésente en mathématique ; en revanche – aucune trace de son contenu (la matière minérale ou le vivant végétal, animal ou humain). | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois aucun intérêt de développer (en profondeur ou en étendue) les réflexions d’un philosophe quelconque ; je n’éprouve que le besoin d’envelopper mes propres états d’âme (qui, en gros, sont communs à tous les introspectifs) – en hauteur d’un style, d’un ton, d’une noblesse. La seule philosophie, digne d’admiration ou de respect, est celle qui parte de zéro, pour proclamer ses commencements, tout en se moquant de ses parcours ou finalités que pourraient suivre les esprits, mais qui laisseraient imperturbables les âmes. Le savoir et la vérité ne sont point des sujets philosophiques. | | | | |
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| ironie | | | Le littérateur confond les perceptions d'avec les images, le philosophe - les images d'avec les représentations (« La rationalité consiste à pouvoir passer de la Représentation au Concept » - Levinas), seul l'informaticien représente le monde des perceptions et des images - en concepts. | | | | |
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| ironie | | | Méfie-toi de la pensée habillée d'une façon trop pompeuse, pensée accueillie en tant qu'uniforme ou tenue d'apparat. Fraternise-toi avec les mots haillonneux et cafouilleux, apprends-leur à chanter et à rougir ; quant au mot-roi, semant la terreur en processions rituelles, aie le courage de reconnaître que, pour un bon regard, il est pitoyablement nu. Dans l'hermine de forme s'insinue si facilement la vermine de fond. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est le meilleur moyen de garder malléables les matériaux de l'âme. La haute prudence - transformer ce qui est le plus précieux - en vases protéiformes d'argile crue. | | | | |
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| ironie | | | Pour qu'un envol soit crédible il faut avoir des ailes légères ; pour qu'un abattement s'installe il faut un fond solide. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie intellectuelle : réduire la pensée prétendument profonde en image toute superficielle. On réussit, quand de l'image naît la sensation d'une nouvelle profondeur. On finit par comprendre, que toute pensée est superficielle. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, c'est la pratique du contenant volontairement troué. On se moque du contenu solide, tandis que le liquide - le bienvenu - est trop prompt à se pétrifier ou à se putréfier. Autant l'évacuer à travers les mailles complices du style. | | | | |
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| ironie | | | Doxa, idée, preuve, mode d'emploi - la régression de la crédulité est affaire de style. Bientôt, la dernière métaphore sera exposée aux musées, à côté des tableaux, où le visiteur professionnel ricanera, en brandissant ses histogrammes et syllogismes. | | | | |
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| ironie | | | C'est bien rendre le fond de l'existence que de proclamer : Vivons heureux en attendant la mort ! (P.Desproges) - ou, même mieux, car tourné vers le passé : par-dessus les tombeaux, en avant ! Un sacerdoce, une fortune ou une écriture n'agissent que sur la forme. | | | | |
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| ironie | | | Je me prends pour un hérisson (« un être sphérique » - Parménide), mais, aux yeux des autres, je ne suis qu'une « boule lisse » stoïcienne (« atque rotundus » - Horace), ou, pire, un « atome lisse de la volupté » de Lucrèce. | | | | |
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| ironie | | | Les citations de ce livre ne jouent que des rôles de comparses. De mon banc des accusés, je cite à comparaître ces témoins à charge (Messieurs Teste), qui me rappellent des faits, que je n'ai pas accomplis. « J'avoue être cerné par la menace des fautes, que je n'ai pas commises » - Cocteau. Ce livre n'est pas un cento, bien que J.G.Hamann en ait fait un style respectable. | | | | |
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| ironie | | | Pour un sage, l'ironie est sa vraie patrie, dont il remplit son exil, qui est sa vraie philosophie. F.Schlegel, en inversant les rôles : « la philosophie - la vraie patrie de l'ironie » - « Philosophie - die eigentliche Heimat der Ironie », referme le paradoxe (mais la naturalisation de l'ironie lui fut retirée, depuis que le néfaste droit du sol se substitua au noble droit du sang). L'ironie a une forme philosophique, tandis que la philosophie ne peut avoir qu'un fond ironique. | | | | |
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| ironie | | | Les meilleures pages de philosophie et de poésie perdent de leur beauté et force, quand on les développe ou justifie. « S'il faut expliquer la chose, il ne faut pas l'expliquer »** - Hippius - « Если надо объяснять, то не надо объяснять ». L'expliqué est ce qu'on peut passer outre : « Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer » - G.Braque. Sous une belle forme, on peut toujours découvrir un bon fond, mais il vaut mieux ne pas l'exhiber. « Ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas grand-chose »** - Nietzsche - « Was sich erst beweisen lassen muß, ist wenig werth ». | | | | |
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| ironie | | | J'ai refermé sur la première page, sans retour ni regret, la plupart des livres, une fois ouverts ; je les ai nég-ligés, pas lus. L'intuition ne me désavoua presque jamais, mais j'aurais pu ne jamais lire ni Bloy, ni Sartre ni G.Thibon. | | | | |
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| ironie | | | J'aborde les sons et couleurs en termes si abstraits, que mon discours n'intriguera que les sourds et aveugles - le point zéro des sens et du sens. | | | | |
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| ironie | | | Je regrette, que l'habit ne fasse plus le moine. Souvenez-vous du premier objet, que les contemporains de Socrate ou de Jésus se disputèrent à la mort de ceux-ci ? - c'était leur chlamyde. Leurs verbes, en revanche, ne sont que des résurrections collatérales. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse, c'est la hauteur, où l'on dénude sa vraie forme - ondoyante, houleuse, moutonnante ; la vieillesse, c'est la profondeur, où l'on découvre son vrai fond - rocheux, sablonneux ou fangeux. | | | | |
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| ironie | | | Tout philosophe est un châtelain, dont le goût architectural est défini par le choix de leurres : la philosophie de cartes (la plus étendue), la philosophie de sable (la plus profonde), la philosophie d'ivoire (la plus haute). | | | | |
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| ironie | | | Le culte des façades, dans l'architecture intellectuelle, me devint si insupportable, que je dédiai mon chantier au style béni des ruines. | | | | |
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| ironie | | | La meilleure façon de montrer mon mépris du temps est de bâtir pour mes rêves un séjour intemporel, dans le style anachronique des ruines, ce séjour des meilleures espérances, de celles qui naissent, sans même savoir vivre. | | | | |
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| ironie | | | Dans le métier de l'habit des pensées il y a deux filières indépendantes : la haute couture ou la fourniture de hauts modèles (top-models). On oublia qu'à l'époque, où la toge et la chlamyde étaient les seuls cache-misères, le philosophe était vu comme un tisserand (Platon). | | | | |
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| ironie | | | Le conflit entre le fond et la forme s'illustre le mieux par le tiraillement entre l'enthousiasme, ce fond de notre âme, et l'ironie, cette forme de notre plume. Mais en en inversant les rôles, on commet une faute de goût, que remarque Pessõa : « L'enthousiasme est une grossièreté ». | | | | |
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| ironie | | | Dans une écriture honnête, il faut accepter une fusion entre le sous-homme du souterrain dostoïevskien et le surhomme de la montagne nietzschéenne, entre une canaille au fond et un ange de la forme. Mais notre voix ne peut être qu'unique : « Rendre la voix polyphonique de notre conscience par une seule voix »** - G.Steiner - « Dramatizing through a single voice the many-tongued chaos of human consciousness » - ce sera la voix de l'une des deux autres de nos hypostases : celle de l'homme ou celle des hommes. | | | | |
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| ironie | | | Le comique exige d'être recherché, poli, rendu succinct, c'est en quoi il est supérieur au tragique, qui se trouve partout, où se fait jour la vie, débordante et crue. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est question de style et d'élégance et non pas de conciliation ou de tolérance (c'est dans l'ironie que Hegel placerait sa fumeuse synthèse menant tout droit vers la vérité…). L'ironie commence par la reconnaissance, que la fabrication de vérités est une chose banale, ne méritant pas qu'on la prenne au sérieux. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui geignent le plus fort leur désenchantement ne surent jamais chanter. Ceux qui narrent les images sont ignares du chant. | | | | |
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| ironie | | | L'erreur irrémissible des profonds consiste à voir dans la pensée un produit fini, tandis que, pour les hautains, elle est de la matière première ; les premiers l'avalent et la digèrent, les seconds la pétrissent et malaxent comme de la pâte molle, pour la soumettre à leur propre feu. | | | | |
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| ironie | | | Le point d'interrogation semble s'inspirer de la forme de l'oreille. La bouche est un trait d'union, les yeux - les points de suspension. Et c'est Freud qui découvre où se cache l'orgueilleux point d'exclamation (en deux morceaux, masculin et féminin) et les parenthèses béantes. | | | | |
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| ironie | | | Dans nos émotions, ce qui est grave est insondable, et ce qui est amusant est inépuisable. La forme sérieuse d'un fond sérieux est ridicule ; la forme légère d'un fond léger est banale. C'est pourquoi, chez le sage, le sérieux s'élève par l'ironie et le comique se creuse jusqu'au sérieux. | | | | |
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| ironie | | | La chair, le muscle, l'épaisseur d'une belle idée sont constitués presque exclusivement de vernis ; chez ceux qui n'en ont pas, et qui se gargarisent de leurs idées nues, on se croirait face à un squelette (Hegel ne m'y contredirait pas). | | | | |
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| ironie | | | Que la gent spinoziste est constituée, essentiellement, par l'idiot du village, se voit dans cette ahurissante confession de l'un d'eux : « M'inscrire dans l'être par une œuvre qui dépasserait le temps, servir un public et le convaincre de la pertinence de ma réflexion par sa cohérence » - je ne sais pas ce qui y est le plus comique et répugnant : l'idiotie et la misère du style, l'idiotie et la mesquinerie de l'ambition, l'idiotie et la sénilité de la cervelle ? | | | | |
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| ironie | | | L'esprit s'occupe du fond, et plus profond est celui-ci, mieux il vaut – on n'a pas besoin de contraintes. L'âme se charge de la forme, et pour que celle-ci garde sa hauteur, il faut débarrasser celle-là du ballast des choses et des actes. Dans ce dernier cas, la paresse semble être indiquée comme outil et guide : « La modération est la langueur et la paresse de l'âme » - La Rochefoucauld. | | | | |
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| ironie | | | La citation m'offre un excellent moyen de fuir les casernes et les salles-machine, et de ne m'entourer que de ruines, que je crée moi-même, en escamotant ou en démolissant le contexte de cette citation et en la renvoyant à ses origines, au point zéro des fondations et des styles. | | | | |
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| ironie | | | Quel est le grand créateur, qui reconnaîtrait, que sa vie eût été une réussite ? Personne. C'est l'arrière-fond des détresses qui perce chez les plus belles des plumes. Mais très peu réussissent leur mise en scène (souvent inconsciemment, comme Mozart ou Tchékhov). La maîtrise d'un style paraît en être la condition, à moins que ce soit le contraire, le style naissant dans l'intelligence, la noblesse et dans le courage d'assumer ses débâcles : « Le style est le luxe de l’échec » - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | Chez Nietzsche, Valéry, Cioran, il y a une espèce d'obsession, maladroite et mal-orientée, pour le fond – la force, la connaissance, la fébrilité - où ils s'avèrent assez médiocres, tout en étant brillants dans les exacts contraires, se résumant dans la forme : l'acquiescement résigné, l'intelligence intuitive, le style équilibré. Les défauts de notre esprit, favorisent-ils les qualités opposées de notre âme ? | | | | |
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| ironie | | | Un Valaque, lecteur béat de Vies de Saintes, admirateur attendri de la profondeur et du néant de la duchesse de Chaulnes, résume ses abscondités par la phrase sirupeuse de la marquise du Deffand : Rien de plus insensé que de demander à une prière d’avoir de l’élégance. N’empêche qu’il fut le meilleur styliste français du XX-me siècle. | | | | |
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| ironie | | | Le besoin d'élargir la gamme musicale pousse l'enthousiaste Cioran vers les notes lugubres et le négateur Nietzsche – vers les notes acquiescentes : tandis que le musicien de l'intérieur Valéry reste fidèle à son élégance primordiale. Tout est inventé chez les premiers et authentique – chez le dernier. | | | | |
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| ironie | | | Pour stigmatiser un écrivain, aujourd'hui, ils ne trouvent pas de reproche plus cassant que : il a une vision faussée du monde, tandis que moi, je n'y lis, le plus souvent, qu'une fidélité, photographique et insupportable, fidélité à la vérité du monde, vérité pleine d'ennui, d'inertie, de conformisme stylistique, culturel, psychologique. Le bon écrivain est toujours faussaire, puisqu'il ne règle ses comptes au monde qu'avec des pièces à sa propre effigie. | | | | |
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| ironie | | | Être ridicule : une trop grande différence entre le fond et le ton. Oser un ton hautain, c'est défier la platitude qui est égalité impossible du fond, un séjour monotone dans des solutions, sans savoir les approfondir en problèmes, dans des problèmes, sans savoir les rehausser de mystères, et même dans des mystères, sans savoir tracer des perspectives des solutions. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie devrait être tragique de fond, classique de forme et romantique de ton. | | | | |
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| ironie | | | Que doit savoir faire la Muse de l'ironie ? - à partir des larmes ou des rires, savoir en composer la musique ; Melpomène et Thalie, tout en gardant le fond de leurs partitions, en confient l'interprétation et la forme à Terpsichore. | | | | |
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| ironie | | | L'horreur et l'absurde devinrent spécialités des repus : « En cette vie immonde, ma gueule fut tout le temps dans la boue ! Et vous attendez de moi du pittoresque ? » - S.Beckett - « All my lousy life I've crawled about in the mud ! And you talk to me about scenery ? » - c'est ainsi que les millionnaires décrivent leurs ennuis, menant à la réussite finale. Le vrai pittoresque ou le vrai pacifique ne sied plus qu'aux loqueteux. Ma vie fut une grimace, et mon premier lecteur me reprocha l'absence de tout sourire sur ces pages convulsives. | | | | |
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| ironie | | | Les repus, s'enquiquinant dans leurs bureaux citadins, se répandent en louanges sirupeuses et pathétiques de la bonne nature. Moi, ayant connu la famine et les bêtes féroces, au milieu de la nature la plus sauvage de la planète, je finis par apprécier surtout le ton ironique et maniéré des salons parisiens. | | | | |
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| ironie | | | Toute la poésie, qu'elle soit verbale ou musicale, doit sa belle liberté aux contraintes. « Il arrive qu'on s'impose des contraintes, pour pouvoir créer librement » - U.Eco - « Occorre crearsi delle costruzioni per potere inventare liberamente ». Plus de lâches libertés on donne à la forme de son premier pas, plus servile sera le fond du dernier. | | | | |
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| ironie | | | Dans la spontanéité, le hasard a plus de place que la nature. Elle n'est donc pas une valeur inconditionnelle et doit subir le même polissage que le maniérisme, la prééminence du calcul devant l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | Lequel des sages est plus bête ? - celui (le moderne) qui ne fait qu'informer (du passé immédiat), ou celui (l'ancien) qui tentait de former (pour l'avenir immédiat) ? Leur conformisme est du même acabit. En tout cas, ils n'arrivent pas à la cheville de celui qui brille surtout par la forme, défiant le temps. | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi la platitude est la forme et le fond principaux des écrits des sages réglementaires ? - parce qu'ils tiennent fidèlement à l'une de ces bêtises delphiques : Rien de trop. Comparable, en étendue de l'abêtissement qui en résulte, à Connais-toi toi-même. | | | | |
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| ironie | | | Le fond et la forme en littérature : mieux on maîtrise les entrailles, plus on se voue à l'épiderme. Au lieu de finasser en profondeur sur les idées qui avisent, on se met à caresser en hauteur les mots qui grisent. | | | | |
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| ironie | | | La subtilité se mesure en nombre de couches d'ironie ou de paradoxes. Plus le fond est profond, plus le mérite est haut : « La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse » - Montaigne. | | | | |
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| ironie | | | Encore de l'importance de la géométrie : le sot veut se mettre au foyer des figures de la vie ; le sage préfère la souplesse elliptique, la complétude parabolique, l'élan hyperbolique. | | | | |
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| ironie | | | Tous habillent leurs pensées. Les habits les plus recherchés sont des feuilles (de laurier, de chêne, de figue) et des plumes (d'oie, d'autruche, d'ange). J'aurais choisi la camisole de force. | | | | |
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| ironie | | | La différence, spirituelle ou stylistique, entre l'acquiescement ou la négation, face au monde : on chante le oui au mystère de la vie, on récite le non à sa solution. | | | | |
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| ironie | | | Quand je vois, avec quelle facilité, des tas d'hommes, privés de tout talent littéraire, empruntent le style et le vocabulaire de Spinoza, Hegel, Husserl, je comprends mieux le talent singulier de Pascal, Nietzsche ou Valéry, qui n'ont aucun véritable acolyte. | | | | |
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| ironie | | | Quand on voit où nous conduit l’intelligence mécanique, on est tenté de succomber à la bêtise organique, mais ce geste exige beaucoup de talent : « On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes » - Voltaire (de Rousseau). | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui, dans un livre, cherchent du pain et du vin, en ressortent blasés et sobres. Je n’offre qu’une soif à entretenir et une ivresse, née de la lecture des étiquettes. | | | | |
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| ironie | | | La noblesse nous ouvre la vue du bonheur, l’intelligence y fait voir le désespoir. Difficile d’assumer ces deux facultés, sans perdre ni le prodige béat ni le vertige du combat. Le meilleur intégrateur semble être l’ironie, qui, de la fusion entre le bonheur idéel et le désespoir réel, fait naître l’espérance, qui n’est ni fond ni forme, ni récit nu hurlement, mais un chant du cygne. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’écriture, les principes déterminent la qualité du commencement, et le talent donne de l’harmonie aux enchaînements ; le mauvais commencement peut être redressé par le talent, mais sans celui-ci, celui-là est irrécupérable. « Avant de commencer à philosopher, il faut être spinoziste » - Hegel - « Wenn man anfängt zu philosophieren, so muß man zuerst Spinozist sein ». | | | | |
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| ironie | | | L’Idée couvre tous les champs expressifs, du borborygme à la formule logique ; la philosophie consiste à l’envelopper d’un style, qui, réduit nécessairement aux arrangements spatiaux de mots, ne peut être que géométrique. Chez Platon il est parabolique (les objets à la lumière mythique), chez Nietzsche – hyperbolique (les objets voués à la hauteur), chez Heidegger – elliptique (les objets n’ayant pas encore de nom). J’ai l’ambition de pratiquer un style conique : l’idée serait une corne d’abondance, un cône, avec l’humilité d’un angle de vue étroit, avec un flux du bien-être, avec l’élan vers l’infini ; la maxime émerge, suite au choix d’un plan, traversant le cône, pour créer une parabole, une hyperbole ou une ellipse. | | | | |
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| ironie | | | La haute couture est l’un des symboles de la hauteur ; que l’artisanat s‘occupe de la platitude d’étoffes et de la profondeur de couleurs, le grand couturier veut la haute forme, c’est-à-dire la musique de ses robes d’apparat. | | | | |
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| ironie | | | Ta marche devrait faire non pas ton chemin (qui finirait toujours par rejoindre des sentiers battus), mais le style, le rythme, la musique, le visage ; dans ce dernier cas, ton chemin s’identifierait avec l’impasse, le désert ou la solitude. | | | | |
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| ironie | | | La familiarité avec la lumière des autres aide à pratiquer l’élégance dans tes propres ombres. | | | | |
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| ironie | | | L’homme et l’auteur : on trouve rarement un parallélisme dans l’évolution modale de ces deux personnages. Je ne le trouve que chez Cioran, et ce parallélisme temporel est stupéfiant : un sobre salaud pro-nazi, un sinistre prédicateur d’apocalypses, une chute du goût qui lui fait préférer une misérable E.Dickinson à l’immense Rilke, un styliste, exprimant son désastre factice par des minauderies cafardeuses. | | | | |
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| ironie | | | Qu’il était facile de décrire le style d’un écrivain, en tirant des métaphores de ses outils – le choix de plumes, d’encre ou de papier ! Le clavier ou l’écran d’un ordinateur sont glaçants ; aucun feu, aucune grâce, aucune ironie ne permet de leur insuffler un semblant de vie. | | | | |
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| ironie | | | Difficiles d’accès, accès unique, mes notes permettent des parcours faciles et des finalités multiples. Rappelons, que le style est l’art de rendre original l’accès aux idées, aux images, aux états d’âme. L’objet, c’est le chemin qui y conduit. | | | | |
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| ironie | | | Les scribouillards, pataugeant dans le réel, veulent entourer le fond de leurs balivernes d’un halo tragique, tandis que c’est la forme qui les rend comiques. Il faut réserver la lumière comique à la réalité et les ombres tragiques – au rêve. | | | | |
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| ironie | | | Contrairement aux idées scientifiques, toutes les élucubrations tarabiscotées philosophiques doivent être traduisibles en langage commun, accessibles au dernier des ploucs et n’en supprimant aucune image claire. Et, avec un certain ricanement, on découvre que les galimatias hermétiques de forme deviennent galimatias rustiques de fond, rien de plus. | | | | |
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| ironie | | | La plénitude recherchée – le vide d’une belle forme sans contenu. | | | | |
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| ironie | | | L’adage primitif sur l’insignifiance des extrêmes trouve, pourtant, une confirmation convaincante dans la comparaison du langage populacier de F.Céline avec le langage des riches (appliqué aux réflexions et émotions, qu’un garagiste partagerait avec une duchesse) de Proust. | | | | |
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| ironie | | | Aucun philosophe ne m’arma de quoi que ce soit ; beaucoup furent désarmants par leurs logorrhées, où ni le fond ni la forme ne présentaient aucune défense face à l’envahissante platitude. | | | | |
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| ironie | | | Mr R.Enthoven (brillantissime à l’oral et nul à l’écrit) reçoit 19 sur 20 (comme l’aurait obtenu tout professeur), à l’examen du Bac, tandis que ChatGPT est humilié avec une note de 5. Enivré par ce triomphe, Enthoven publie un livre sur l’IA, où il montre son ignorance crasse de ce qu'est l’intelligence, sans parler d’IA. Et il ne comprend pas que les notes des juges ne sont pas complètement objectives, mais sont surtout dictées par les traditions et les normes ministérielles, tandis que les critères tels que l’exhaustivité, la cohérence, la fraîcheur, l’audace, le style restent en marge. | | | | |
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| ironie | | | Quand on fait l’éloge de quelqu’un qui serait en avance sur son temps, on peut trouver des ancêtres qui témoigneraient que ce visionnaire raté avait été en retard sur le passé. Sous la Lune rien de nouveau. Sauf la forme. | | | | |
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| ironie | | | Le style et l’imagination sont pratiqués par le bon écrivain ; leurs opposés, la simplicité et la sincérité, – par le mauvais. L’azur d’un rêve éphémère ou la grisaille d’une vie certaine. | | | | |
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| ironie | | | Dans le genre discursif, aujourd’hui, domine la platitude linéaire ; et si, exceptionnellement, on tombe, tout de même, sur un nœud, soit on le coupe, pour s’en débarrasser, soit on le dénoue, pour découvrir un sentier battu à éviter. | | | | |
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| ironie | | | Les œuvres des autres sont des auberges espagnoles ; j’y entre avec mon propre mobilier – mon goût, mon regard, mes rêves. J’en sors avec mes meubles ambulants, mieux débarrassés du superflu, mieux stylés, mieux entretenus, mieux détachés des époques et des méridiens. | | | | |
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| mot | | | L'ambition grisante et impossible – à travers mes mots faire parler mon âme. Les cœurs ne s'y prêtent pas non plus, ils parlent trop haut, et les âmes n'en captent que des échos rabaissés, terre-à-terre, infidèles. À l'état naturel, l'âme est nue ; c'est dans la nuit que son silence nous excite : « Le silence est une nudité de l'âme, qui s'est libérée de la parure des mots » - D.Fernandez - de jour, on ne peut l'admirer que sous cette parure. | | | | |
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| mot | | | Les murs, l'acoustique, l'auditoire, ce sont des idées. La voix, retentie parmi les premiers, amplifiée et embellie par la deuxième, provoquant un écho dans le troisième, ce sont des mots. Et le style en est l'architecture. « L'idée tue l'inspiration, le style fige l'idée, le mot rend superflu le style » - Benjamin - « Der Gedanke tötet die Eingebung, der Stil fesselt den Gedanken, die Schrift entlohnt den Stil ». | | | | |
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| mot | | | Le rapport entre l'idée et le mot est celui entre eidos et eikon, entre représentation et expression, entre idole et icône, entre langage parlé et langage parlant. Platon, en donnant sa préférence à eidos au détriment d'eikon, nous voue aux idoles. Mais Heidegger, n'accordant de manifestation à son fantomatique être qu'en tant qu'un devenir-mot (« Wortwerden des Seins » ou « Offenbarung des Seins durch das Wort » - « révélation de l'être à travers le mot »), charge le mot d'un faix ou d'un fait impossibles ; à moins que ce fantôme ne soit qu'une ivresse qu'on provoque rien qu'en manipulant des étiquettes. | | | | |
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| mot | | | Je ne suis pas du tout fier de venir à cette conclusion : sans les mots il n'y a ni grandeur ni vérité ni émotion (qui, pourtant, sont hors des mots). Mais ne faire que chercher une juste expression de ce qui a déjà une essence ne me réussit jamais. Le mot crée le besoin, érige le but, jalonne des obstacles. Mépriser les mots, c'est glorifier les glandes. | | | | |
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| mot | | | Seul le mauvais goût pousse les hommes à chercher des idées sans phrase, puisqu'ils se retrouvent tout de suite avec des idées sans saveur et ne dépassant pas le grade de recette de cuisine. Tout bon phrasé réveille le bon goût, qui saura toujours imaginer de savoureux plats de résistance, que font entrevoir les épices verbales. | | | | |
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| mot | | | On aime une langue pour sa capacité de dévier, de grimacer, de faire mine, de feindre. Plus l'impression d'une fidélité à la vie réelle est forte, plus inexpressive est la langue. Le mot ne t'apprend presque rien sur le réel ; il te donne le goût du rêve. Les mornes réalistes, ignorant ces deux versants de la vie, proclament : « La vie se déploie en actions et non pas en mots » - A.Pope - « Life happens at the level of events, not of words ». | | | | |
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| mot | | | Les évolutions respectives du fond et de la forme : le premier a donné fondamental (telle théorie de représentations des groupes compacts), le second - l'italien formoso - beau (et le formaggio, pour les ironistes). | | | | |
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| mot | | | Il ne suffit pas de préconiser la forme et de se moquer du fond ; le souci de la forme peut aller de pair avec la bassesse, tandis que la plongée dans le fond peut être haute ; et l'on exhiberait le ridicule des hauts-de-forme ou témoignerait du respect des bas-fonds. | | | | |
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| mot | | | Il n'existe pas de miroir fidèle, pour refléter l'homme ; la brisure ou la réfraction est dans chaque mot. C'est la routine des reflets-clichés qui fait croire en justesse de certains traits. Toute entrée dans l'univers des mots est métamorphique. | | | | |
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| mot | | | Deux regrets : premier en sentiment, qui est dernier en forme ; premier en forme, qui ne trouve pas son sentiment. Désir : premier en forme enfante d'un sentiment premier. | | | | |
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| mot | | | Le mot en pointillé crée des états d'âme éclectiques ; mais modulés par la trajectoire des idées (l'idée est l'acte du mot), ils doivent prendre une forme syncrétique, nuage de points orienté. L'idée organique traduit une image d'une seule pièce, le mot thaumaturgique la recrée de toutes pièces. « Les idées sont des créatures organiques ; la forme leur est donnée à la naissance, et cette forme est l'acte » - Lermontov - « Идеи - создания органические : их рождение даёт уже им форму, и эта форма есть действие » - les formes fécondes en idées (Valéry). | | | | |
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| mot | | | L'une des plus immenses merveilles humaines : dans les cas les plus intéressants, on ne sait pas d'où vient l'irrésistible musique de notre regard - de la perfection du réel ? de l'intelligence du représenté ? de l'élégance de l'exprimé ? L'esprit le plus rare - celui qui vit une fusion de ces trois sphères, dans un accord divin, et, tout en reconnaissant leurs mutismes problématiques, nous enivre de leur musique recréée, recommencée, mystérieuse. « Les mots, parfois, ont besoin de musique, mais la musique n'a besoin de rien »* - E.Grieg. | | | | |
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| mot | | | La poésie, c'est l'interception de regards de l'éternité, regards, qui suggèrent des formes (mots ou sons) et promettent l'attouchement du fond (bonheur ou enthousiasme). Qu'est-ce que l'image éternitaire, sinon une haute musique révélant un sens profond : « La musique du vers ne peut se passer de sens ; mais le sens du vers ne peut se passer de musique » - Weidlé - « Музыка стихов не может обойтись без смысла. Но и смысл в стихах не может обойтись без музыки ». | | | | |
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| mot | | | Le mot n'est signe ni de la chose ni du concept. Le mot est volonté de désigner la chose, volonté, qui ne débouche sur la chose qu'en transitant par le concept (et le concept, non plus, n'en déplaise à Aristote, n'est pas signe des choses ; le concept est la connaissance même de la chose). Le mot n'est ni similitude ni représentation, mais symbole évocateur, excitant, référençant, focalisant. Le mot est une forme travaillée par un désir de fond. | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit s'entrechoquent des images, dans l'intellect - des représentations (idoles), dans la langue - des signes. Chez tout le monde - trois voies vers Dieu ; chez les créateurs - trois voix à partir de Dieu. Le mot, au sens noble, est un habile et haut réseau de signes, s'inspirant des images ou représentations profondes ou s'y adressant. | | | | |
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| mot | | | En français, le débordement, en tant que mode d'expression, m'est interdit ; je dois me contenter de la fontaine. Des ambitieux parent la leur d'écriteaux alarmants ou rassurants, Poison ou Eau potable, je ne promets qu'une bonne soif près de la fontaine. | | | | |
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| mot | | | L'idée platonicienne (eïdos) nous renvoie à ce que les choses ont de visible ; à ce qui est lisible nous renvoie le mot (logos). Le Logos bicéphale aristotélicien correspond très exactement à ce qu'est une maxime : l'union de la forme et de la formule ! | | | | |
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| mot | | | Il faut émanciper le mot - des choses, qu'elles soient abondantes ou manquantes. Et là où le mot a éclos, qu'il devienne une grâce impondérable. Éviter, que la chose, c'est à dire la pesanteur, ne se pose. | | | | |
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| mot | | | L'origine linguistique de la honte : ce qu'il y a de meilleur en nous n'a pas de langage et reste un appel inarticulé, une forme en puissance, une pure disposition sans ressources ni outils. L'invention d'alphabets, l'adamisme et l'ésopisme, la genèse de nos mondes ratés. | | | | |
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| mot | | | Mieux on sait se passer de guillemets explicites, mieux on sait s'appuyer sur les guillemets implicites. | | | | |
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| mot | | | Valéry a de la répugnance pour ce moi impur, moi qualifié, et lui oppose l'ange pur, Dieu sans nom, la femme sans ombre, l'homme sans qualités ou les qualités sans l'homme. Mais il oublie, que tout qualificatif (satellite de syntagme), dans un autre langage, peut aboutir à une pureté conceptuelle (paradigme). | | | | |
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| mot | | | Personne ne rit chez Homère ; l'amour, chez Platon, n'est que charnel ; l'enfer de Dante n'est pas plus effrayant qu'un musée minéralogique (où Dante se serait promené en touriste – Péguy ; « les formes et couleurs de la poésie de Dante sont de nature géologique » - Mandelstam - « Стихи Данта сформированы и расцвечены геологически ») - et l'on en garde le rire homérique, la passion platonique, la vision dantesque. Se méfier des adjectifs, cette cinquième colonne du hasard antonomastique. La traîtrise des noms est moins déroutante, quoique vous chercheriez en vain l'âme dans De l'âme d'Aristote (que, bizarrement, vous trouverez dans Cité de Platon), ou la nature dans Sur la nature de Parménide ou dans De natura de Lucrèce, ou la logique dans la Science de la Logique de Hegel. | | | | |
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| mot | | | Mes mots : forme de réponses et fond de questions. « Tu voues ton regard, dépourvu de questions, à l'heure, qui dissout tout regard » - G.Benn - « Du hast fraglosen Aug's den Blick gewendet in eine Stunde, die den Blick zerstört ». | | | | |
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| mot | | | S'agissant de la matière, les points de vue de chimie ou de physique semblent incompatibles. La même chose frappe les mots, où il faut choisir entre l'(al)chimie (le style des questions) ou la (méta)physique (l'étendue des réponses). | | | | |
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| mot | | | Le calembour paraît être stérile sous toutes ses formes : le sémantique - « le cœur a ses raisons, que la raison ignore » (Pascal), le morphologique - « die Eifersucht ist eine Leidenschaft die mit Eifer sucht, was Leiden schafft » (Schleiermacher), l'orthographique - « the Nature, which to them gave goût, to us gave only gout », le syntaxique - « se perdre dans sa passion - perdre sa passion » (soi-disant de St-Augustin) ou « le sceptique ne se doute de rien » (Claudel). Son inertie intellectuelle signifierait-elle sa longévité ? - « Au commencement était le calembour » - S.Beckett. | | | | |
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| mot | | | Curiosité adverbiale et spatiale de la phrase de Buffon : « Bien écrire, c'est bien penser, bien sentir et bien rendre » - la bonne écriture, c'est la hauteur, la bonne pensée - la profondeur, le bon sentiment - l'étendue, le bon rendu - la largeur. Maîtriser le style, c'est maîtriser l'espace. | | | | |
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| mot | | | Une morphologie et une phonétique pauvres, qui ne discriminent pas les catégories syntaxiques ([rajt] en anglais, [rõ] en français, [vajs] en allemand - verbe, nom, adjectif ?), forcent le recours anormal aux astuces mécaniques - l'ordre des mots, les mots auxiliaires, les règles de concordance. Inlacrimabiles - ceux qui ne peuvent pas être pleurés - un mouvement synthétique vibrant, décomposé dans une suite analytique sans vie. | | | | |
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| mot | | | L'expressivité a deux sources : l'ordre conceptuel et le désordre langagier. La vie en soi de l'écriture est dans l'équilibre entre les deux ; la stérilité - dans l'oubli de l'une des deux. La pensée est un moyen d'expression (structure en surface) ; l'expression est une contrainte de la pensée (structure profonde). | | | | |
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| mot | | | Notre soi le meilleur n'a pas de mots ni de langage fidèle de gestes. La vraie littérature naît de la sensation d'une traduction, d'une mimesis de ce fond innommable, indicible et ineffable dans la même langue. Sinon on plonge dans une langue étrangère. La meilleure traduction est celle dont l’original est illisible. | | | | |
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| mot | | | Comment le noumène perturbe le phénomène ? - captation par des sondes ou captivation par des ondes. Une lame de fond, une âme de forme. | | | | |
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| mot | | | Les chemins d'accès à l'objet sont très loin du réel, de l'être et même de la représentation ; ils sont un phénomène stylistique, mettant à l'épreuve nos goûts et nos interprètes mentaux, ils reflètent le regard du sujet. Dire que « l'accès à l'objet fait partie de l'être de l'objet » (Levinas), c'est reconnaître la misère de la vision phénoménologique du langage, vision ignorant le regard. | | | | |
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| mot | | | Ces préfixes révélateurs : re-présenter, ex-primer, dé-montrer, pour désigner les trois actions intellectuelles de base : induire, séduire, déduire. Une topique, une tropique, une critique. Fixer le possible, exhiber le suffisant, s'appuyer sur le nécessaire. Une mémoire, une voix, une voie. | | | | |
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| mot | | | Le terme de langue couvre trois entités profondément différentes : - un système de signes faisant abstraction de son usage et comparable en tout point avec un langage de programmation : alphabet, vocabulaire, morphologie, grammaire ; astucieux, rigoureux et délicat, mais sans vraiment de merveilles - un système bâti au-dessus d'un modèle conceptuel ; un outil de connaissance et de communication ; on devrait parler de langage (« Le langage est relais par signes »*** - Valéry - la plus précise des définitions !) - un outil d'expression, le modèle sous-jacent fondé sur l'esthétique ; strictement parlant, à chaque usage on y crée une nouvelle langue. | | | | |
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| mot | | | En déconstruisant, ils enlèvent le mortier et les charpentes, pour ne laisser que les briques des mots nus à partir desquels ils espèrent pouvoir bâtir un édifice pur. Tandis que toute la pureté et toute l'architecture résident dans le ciment de l'intelligence et dans l'ossature du style. Mais cette démarche se justifie en recherche de fondations, de commencements, pour nous débarrasser des épaules de géants, sur lesquelles reposaient peut-être nos positions ou nos constructions. En acceptant, éventuellement, de se retrouver dans des ruines, ce niveau zéro de la création. | | | | |
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| mot | | | Rêver, c'est laisser vibrer des images en deçà des paroles. Le mot est fait des images fixées au-dessus des rêves pétrifiés. Le poète tente souvent l'inverse : « L'image est formée des mots qui la rêvent » - Jabès. Et, ce qui reste inexplicable, le plus beau mot est rêvé par des pensées endormies. | | | | |
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| mot | | | La formule et l'image sont présentes dans toute parole, mais l'abus unilatéral d'une d'elles produit l'ennui ou le bavardage. Il faudrait, qu'il n'y ait « aucune formule exprimée qui ne soit une belle image » - Plotin. | | | | |
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| mot | | | Du minimum au maximum : la maxime, qui se fixe au firmament, part d'aphorisme (apo-horizon), qui s'arrache à l'horizon, et passe par apo-phthegme, redresseur des mots, pour devenir une forme de l'éternité (die Formen der Ewigkeit - Nietzsche). | | | | |
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| mot | | | En fait, c'est vrai que, quelque part, au niveau de la résilience réactive et du pouvoir d'achat, ça fait du bien de saisir les opportunités, qui se présentent, et, du coup, c'est très important parce qu'on n'est pas forcément au courant d’un certain nombre de magouilles de ces cons, qui nous emmerdent - c'est ainsi qu'écriront, et écrivent déjà, les prix Goncourt. La langue des poilus fut plus riche et plus expressive, et leur sensibilité – plus délicate, que ce qu'exhibent ou gribouillent les houellebecq. | | | | |
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| mot | | | Ce qu’on dit, c’est-à-dire des assertions, est, le plus souvent, commun ; ce qui compte, c’est comment on le dit, le style, c’est-à-dire l’élégance, l’ironie, l’intelligence. | | | | |
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| mot | | | La représentation est une tâche conceptuelle, où la langue n'intervient presque pas ; la langue y est statique et la conception - dynamique ; l'expression, en revanche, résulte de la confrontation entre une représentation statique et une langue dynamique. Les signes linguistiques s’attachent aux représentations pré-langagières, ce qui prépare la pensée langagière. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées, par d'insignifiantes substitutions verbales, peuvent être réduites aux platitudes sans vie ni épaisseur ; celui qui parle doit peser et compter plus, que ce qu'il dit : le pourquoi et le comment doivent surclasser le quoi et le quand. | | | | |
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| mot | | | Que mon mot soit qualifié de dissimulation ou d'authenticité, il restera toujours de l'expression ; modèle à suivre ou modèle à créer, mon visage sera confondu avec mon masque. Sans mes mots, je suis un algorithme muet ou un rythme jamais exécuté par un instrument. Si les mots ne font que masquer l'homme, l'en débarrasser, c'est le réduire à une momie. | | | | |
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| mot | | | Toute production intellectuelle, qu'il s'agisse de poésie ou de philosophie, s'appuie sur deux types de ressources - le verbal et le mental ; la poésie la moins envoûtante se réduit au pur mental, comme la philosophie la plus plate - au pur verbal ; mais une bonne poésie est pensable dans le pur verbal, comme une bonne philosophie - dans le pur mental. | | | | |
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| mot | | | La demeure de l'être de l'homme est sa musique, qu'il puise, surtout, dans son âme, mais aussi dans la langue ; mais la langue a deux facettes, la descriptive et l'expressive, et seule la dernière est de la musique - deux objections au faux projet heideggérien d'enfermer l'être dans la langue. | | | | |
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| mot | | | La langue a un double rapport : à l'art et au savoir, d'où ses deux manifestations - le style et la quête. Elle est active et créatrice, sur la première facette, passive et subordonnée - sur la seconde. La représentation, implicite ou fantomatique, fait que la langue touche au réel toujours à travers le voile des concepts ou images, qui, à leur tour, en attendent l'écho : « La connaissance pressent la langue, comme la langue se souvient de la connaissance »** - Hölderlin - « Wie die Erkenntniß die Sprache ahndet, so erinnert sich die Sprache der Erkenntniß ». | | | | |
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| mot | | | Dans les tâches intellectuelles, le mot a deux fonctions radicalement divergentes : exprimer la forme-style ou rendre le fond-pensée. La mémoire ne garde que la seconde facette ; l'absorption de la première ne laisse que le plaisir. Dans le résumé du fond, il ne doit plus rester de mots, tout doit être traduit en concepts ; la survivance des mots y serait signe d'un discours creux, verbeux. Avec la plus belle des formes, c'est l'inverse qui se produit : ne reste que le mot élevé au grade d'image. | | | | |
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| mot | | | Une langue, c'est une forme qui se plaque sur un contenu ; sa forme, c'est sa grammaire (syntaxe et morphologie) et son vocabulaire auxiliaire (lexique logique et utilitaire) ; le contenu (strictement parlant, - hors de la langue), c'est le modèle (objets et relations) auquel elle est superposée. Sans le modèle - pas de signification de mots, et même pas de mots. | | | | |
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| mot | | | Strictement parlant, les seuls mots du vocabulaire à avoir un sens (indépendamment de la représentation sous-jacente) sont les mots auxiliaires de la logique (les concepts logiques sont les mêmes pour toutes les langues, mais leurs traductions portent des traces grammaticales et morphologiques de chaque langue particulière). Ces mots reflètent les négations, les quantificateurs, les déterminants, les connecteurs, les modalités. Chaque langue a, en plus, une hiérarchie spatio-temporelle implicite de ces constantes méta-logiques, sous forme des priorités dans l'analyse et la transformation des phrases en propositions (distribution de parenthèses). | | | | |
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| mot | | | Les mots exprimant la modalité (par laquelle un sujet formule sa vision des objets – hypothèses, intentions, mémoire, connaissances), sans avoir un sens sémantique propre, ont un méta-sens, sous forme de mondes hypothétiques, éventuellement incompatibles avec les mondes avérés ou validés. | | | | |
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| mot | | | Presque tous les Barbares, autour des Romains, parlaient des langues analytiques, avec des articles. Ils finirent par triompher du pauvre Latin synthétique, si libre, si riche en nuances rhétoriques et en flexions. Le robot analytique se réjouit du crépuscule des désinences qui soulagea l'esprit ; le fond y gagna ce qu'y perdit la forme ; l'âme s'en trouva démunie de bons usages, ce qui contribua à son extinction. | | | | |
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| mot | | | Les concetti et leur antagoniste, le Witz, réclament de vastes développements ; c'est pourquoi le défi de les envelopper ensemble au sein d'une maxime ne peut être relevé que par des virtuoses. « Il est besoin de plus d'esprit et d'industrie, pour assembler les vérités, qui sont dans les livres, en un corps bien proportionné, que pour composer un tel corps de ses propres inventions » - Descartes. | | | | |
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| mot | | | Le dualisme cartésien réduisant le monde soit à l'âme soit à la matière, infligea une grande injustice à la langue, qu'il classa parmi la matière (les philosophes analytiques, pour réparer les dégâts, tombèrent dans une hérésie encore plus grave). Or, l'âme qui conçoit et l'âme qui exprime, l'esprit et le goût, le modèle ou la quête, ce sont deux facultés si différentes et si autonomes, que la sainte triade, réalité - modèle - langage, s'impose. D'ailleurs, Descartes voit dans l'homme non pas une dualité, mais une triade, puisque les sens n'appartiennent ni à l'âme ni au corps, mais à leur fusion inextricable. | | | | |
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| mot | | | Face à un modèle du monde, la fonction première de la langue, comme d'une interface graphique en informatique, est la fonction instrumentale ; mais la langue, comme le graphisme, dispose de ses propres ressources d'expressivité, et quand elle y place son message principal, elle devient art et rend secondaires et le savoir et l'intelligence ; l'essentiel n'y sera plus l'accès aux objets, mais l'harmonie du parcours. | | | | |
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| mot | | | Le langage est la demeure de notre esprit. Entre ses murs se trouvent de bons miroirs, une excellente acoustique, d'infaillibles climatiseurs ; j'y introduis une image, une mélodie, un climat - je retrouve des échos et saisons imprévisibles. Dans le langage on se rencontre, on se retrouve. Mais ma texture intérieure doit être en harmonie avec mon architecture extérieure ; les meilleurs styles sont - château en Espagne, tour d'ivoire, ruines. Ruines et musique, uniques ou multiples, opposées à maison et voix : « L'univocité de l'être signifie, que l'être est Voix » - Badiou - comme, sans doute, il est Vers, puisqu'il est universel. Pour d'autres, il n'est que Silence, traduisible en musique par l'esprit devenu âme. « Le langage est séparé de toute relation à l'Être » - Gorgias. | | | | |
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| mot | | | Ni le mot-signe ni le mot-image ne peut s'incarner en chose, à moins qu'un Esprit pénétrant en conçoive un Verbe, qui ne nous renverrait qu'à la Chose divine, au Créateur, dont le nom prononçable est Poésie, écriture intemporelle, et que les hommes abaissent jusqu'à la prose historique, aux saintes écritures (et même, d'après Heidegger, jusqu'au bavardage : Logos - Prosa - Gerede). | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me débarrasser de la lourdeur des choses, sentir l'essor musical, pictural ou intellectuel, - c'est la lourdeur des mots qui me clouera au pilori, des mots, pour lesquels je ne suis qu'un intrus, lourdaud et balbutiant, perclus de mésaises de métèque. | | | | |
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| mot | | | Le discours, ou la pensée, se forme en deux étapes, la pré-langagière et la langagière. La première : désirer, se focaliser, se tendre – et comme résultat : voir les objets et les relations. La seconde : référencer les objets et les relations, formuler la proposition et comme résultat : montrer l'arbre conceptuel. L'échelle expressive du référencer va du nommer au chanter. L'échelle intellectuelle du formuler comprend les structures et les logiques, une simulation temporelle des tableaux spatiaux. | | | | |
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| mot | | | Il est bien des lieux, où ne peut aller mon français ; je suis forcé d'y inventer du gascon. Je devine l'étendue de mes gasconnades involontaires, dont doit se gausser le bon français. | | | | |
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| mot | | | Que Platon confonde souvent la représentation (concepts) avec les quêtes du représenté (idées) se voit dans l'usage indifférencié, qu'il fait de eidos (aspect ou forme) et idea (regard ou fond). Les concepts existent dans le modèle, et les idées - dans le langage ; mais ni les uns ni les autres - dans la réalité. Mais est-ce que la phusis grecque est notre réalité ? Pour Heidegger, elle fut l'être, et l'idée - son interprétation, ce qui est plein de bon sens. | | | | |
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| mot | | | Poe pensait avoir hérité son alphabet d'un perroquet bariolé ; d'autres veulent donner à leurs mots les signes des aigles, des rossignols, des albatros ou des hiboux ; ces derniers écrivent en gros traits et en petits caractères. L'alphabet - la largeur des gammes ; les mots - la hauteur des mélodies. | | | | |
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| mot | | | Le signe n'a pas deux (comme disent les structuralistes), mais trois faces : morphème dans la langue, référence d'objet-relation dans le modèle, référent d'espace-temps dans la réalité. | | | | |
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| mot | | | On bâille ferme, lorsque le philosophe ne parle que de philosophie, ou le philologue - que de philologie ; c'est l'intérêt ou la volonté que le philosophe tourne vers la forme langagière ou le philologue - vers le fond conceptuel, qui sont plus prometteurs. Ce qui est curieux, c'est que l'incompétence ne gêne en rien les philologues (Nietzsche, Heidegger) et ridiculise - les philosophes (Wittgenstein, Foucault). | | | | |
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| mot | | | Pour pallier au suremploi du verbe être, les Allemands ressortirent le vieux wesen, avec le sens - préserver le fond, opposé à manifester la forme, que traduit sein, ce qui donne le cocasse : « L'être se renferme dans le fond, l'étant s'ouvre dans la forme »** - Heidegger - « Das Sein west, das Seiende ist ». | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, il y a un fond, mécanique et banal, l'idée, dictée par l'esprit, et il y a une forme, organique et musicale, inspirée par l'âme. La hauteur d'âme ne se révèle qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir et dont les oreilles perçoivent de la musique dans tout bruit de la vie. | | | | |
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| mot | | | Chaque langue a son magnétisme particulier, dû à la civilisation nationale et non pas à la langue elle-même : dans des langues différentes, la référence des mêmes objets et liaisons provoque des ondes esthétiques différentes, ce qui disqualifie toute traduction mot-à-mot. Le plaisir de la forme peut s'émanciper du contenu, ce que n'admet pas Bakhtine : « Hors d'une référence au contenu, la forme ne peut être signifiante au plan esthétique » - « Вне референций на содержание, форма не может быть значимой в эстетическом плане ». | | | | |
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| mot | | | Grothendieck vient de mourir. Le contact avec lui me fut fort utile : ses quinze mille pages (autant que chez le délicat H.-F.Amiel), griffonnées dans la fébrilité des idées, sans le souci du mot, m'aidèrent à ériger d'excellentes contraintes : me méfier des idées, me réduire à l'ascétisme laconique, caresser le mot – merci, pauvre Alexandre. Un nom me lie à ton souvenir, celui de Cartan : les articles du père, Élie (ami de Valéry), me familiarisèrent avec le français, la perspicacité du fils, Henri, mit Alexandre sur la voie de la mathématique. Je n’aurais peut-être jamais parlé de lui, si ce n’étaient pas quelques parallèles : l’enfance au bagne ou dans un camp de concentration ; orphelins de père, la mort de nos mères joua le même rôle dans le réveil des plumes. Et le français n’était pas notre langue MATERNELLE ! | | | | |
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| mot | | | Dans un bon écrit, le mot, personnel et libre, finit par dominer l'idée, qui, toujours, a la tendance de devenir universelle ou grégaire. On ne s'accroche aux idées que tant que leur mot est pâle. Plus le mot s'émancipe, plus l'idée s'éclipse. | | | | |
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| mot | | | Je m'évertue à projeter la grande triade - la noblesse, l'intelligence, la beauté - sur l'idée platonicienne, sur la valeur nietzschéenne, sur l'être heideggérien - je ne parviens pas à la même harmonie, que me procure le mot. Dans tout ce qui est grand, la forme domine le fond. | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, il y a deux sortes de fond : les concepts ou les choses. Pour les premiers, les mots servent de choses, et pour les secondes - d'abstractions. Quand le mot, c'est à dire le style, est faible, la chose reste tristement réelle, et l'abstraction - tristement inexistante. Un bel et mystérieux constat : d'un mot inspiré, se moquant aussi bien des concepts que des choses, tout homme de goût parvient à reconstituer et les uns et les autres. | | | | |
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| mot | | | La langue et la pensée. Leurs rapports avec le réel et le modèle sont assez proches, mais leurs structures sont fondamentalement différentes : la pensée suit la représentation, c'est à dire des objets et des relations, tandis que la langue s'occupe surtout des chemins d'accès à ces entités, et ces chemins peuvent être très différents dans des langues différentes, les pensées reflétées étant identiques. C'est ainsi que naît un véritable style littéraire - de la subtilité des accès. | | | | |
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| mot | | | Le monde est reflété, toujours partiellement, par nos représentations (presque toujours subjectives). Et le langage n’y apporte presque rien (sauf des éléments stylistiques, littéraires). Les linguistes ne le voient pas : « Le langage reproduit le monde mais en le soumettant à son organisation propre » - É.Benveniste – cette misérable organisation se réduit à une pauvre grammaire dont la structure n’a pas un seul point commun avec le monde. | | | | |
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| mot | | | Trois regards déterminent la qualité d'une écriture : sur le fond de l'âme mystérieuse (vénération vs ignorance), sur le passage problématique de l'âme vers le mot (talent vs authenticité), sur la forme résolue du mot (intensité vs rigueur). Un seul de ces regards absent, ou penchant trop nettement vers la seconde vision, - et l'écriture devient bancale. | | | | |
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| mot | | | Ni les mots, ni même les caresses, n'arriveront jamais à rendre, fidèlement, le fond de ce qui anime notre soi, chaud, palpitant et inconnu ; mais les mots, et surtout leur forme, peuvent avoir leur propre saveur, dont la fin principale serait de nous détourner du monde extérieur et de nous laisser en tête-à-tête avec le monde intérieur. On dirait, que le chinois l'ignore : « Quand elle passe par notre bouche, la sagesse est fade et sans saveur » - Lao Tseu. | | | | |
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| mot | | | La langue offre ses services et à l'esprit et à l'âme. La première facette réduit le sens du discours – à la rigueur des représentations. La seconde – à l'expressivité des interprétations. L'oubli de la première favorise l'ignorance ou engendre le chaos, l'oubli de la seconde rend la langue – superflue, facilement remplaçable par la machine. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, il y a toujours une partie de qui, l'écho du soi connu, et une partie qui, la voix du soi inconnu. Les idées ou le style, la rigueur ou le ton, le savoir ou le valoir. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours intellectuel, la réflexion et la peinture, l'impression et l'expression, l'idée et le mot vont de pair, mais le second souci doit être dominateur. Toutefois, dire que « la réflexion est d'abord réflexion sur les mots » - Merleau-Ponty - est aussi imprécis, que dire que la peinture est d'abord peinture des idées : les mots, on les peint, et les idées, on y réfléchit. | | | | |
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| mot | | | L'intensité est peut-être le seul vrai contenu d'un écrit littéraire, le ton en étant la forme. « Ni le récit ni les choses ne sont le contenu du mot, mais bien le degré d'intensité »** - Pasternak - « В слове ни фабула ни предмет повествования не есть содержание, а степень напряжения ». | | | | |
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| mot | | | Ni l'idée ni le verbe n'emplissent le premier élan créateur. Au Commencement était quelque chose, qui ne parle pas encore, mais, déjà, console. « 'Au commencement était le Verbe' - un appel à redécouvrir dans ce monde la force créatrice de la raison » - Benoît XVI - « 'Im Anfang war das Wort' - Aufruf dazu, in der Welt die schöpferische Kraft der Vernunft neu zu entdecken » - avant le mot, avant la raison, il y a le désir, caresse à donner ou caresse à recevoir. Le mot lui donne une forme et la raison - un fond. Et la création, c'est l'heureuse rencontre des deux. | | | | |
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| mot | | | Avant d’adopter, en français, le ton funèbre et le style salonnard, Cioran produisit un beau chant du cygne à sa langue maternelle, dans son plus rigoureux et le plus beau livre – de la France ! Passé complètement inaperçu, il dépasse pourtant Germaine de Staël (de l’Allemagne) en profondeur et Astolphe de Custine (la Russie en 1839) en culture. | | | | |
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| mot | | | Je ne connais qu'un seul philosophe, également bien armé, pour affronter les deux seuls défis de la philosophie noble, le désespoir et le langage, - Wittgenstein. Mais il manque trop de talent littéraire ; le tempérament d'homme et la finesse de philosophe ne passent pas dans le style d'écrivain. | | | | |
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| mot | | | Écrire, c'est bâtir un édifice, dans un style que te dictent ton goût et ton talent. Pour avoir cette liberté, il faut habiter la langue, c'est à dire se sentir chez soi dans son atelier, maîtriser et ses outils et ses matériaux et ses acoustiques. Mais je n'habite plus aucune langue ; je suis condamné à n'ériger que des ruines, en espérant qu'un œil de connaisseur y devine le style rêvé : une caverne, une tour d'ivoire, un temple. | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, il y a deux composants – l'expression et l'énoncé ; le médiocre est obnubilé par l'énoncé, le doué se dévoue à l'expression, le talent trouve l'équilibre entre la profondeur de l'énoncé et la hauteur de l'expression. | | | | |
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| mot | | | Tous les mots que j'écris sont aux autres, mais je ne les colle pas sur les mêmes objets ; toutes les relations que j'invoque sont connues des autres, mais elles ne lient pas les mêmes objets ; et même mes silences ne couvrent pas la même réalité. « Chaque mot se présente, pour moi en tant que locuteur, sous trois aspects : mot neutre, mot d'autrui, mot à moi » - Bakhtine - « Всякое слово существует для говорящего в трёх аспектах : как нейтральное, как чужое и, наконец, как моё ». Le mot doit se référer à la réalité objective (premier aspect), mais, surtout, il est lieu de rencontre dialogique de nos modèles (deux derniers aspects), où se jouent la compréhension et l'expression. | | | | |
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| mot | | | La note, c'est le mot ; l'accord, c'est l'idée - « La note m'émeut ; l'accord m'intimide » - Hippius - « Звуков хотим, - но созвучий боимся ». Ceux qui se croient pleins, prennent cette plénitude pour idées et font appel aux mots sans relief. Ceux qui se reconnaissent vides cherchent des mots intenses, mais l'aléa des idées, qui en naissent, les décourage. | | | | |
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| mot | | | Le mot ne représente pas la chose. Le mot est dans le pictural et non pas dans le représentatif. Celui qui le comprend le mieux, c'est le poète : « Le poète considère les mots comme des choses et non comme des signes » - Sartre. Le représentatif se réalise dans des méta-concepts (prénotions antiques ? idées a priori ? contagions des représentations ?), qui sont propres à l'homme, pas à la langue. Le représentatif a trois aspects : structurant - liens spatio-temporels et logiques, descriptif - où l'illusion d'univocité est la plus forte et comportemental - calculs, raisonnements, scénarios. | | | | |
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| mot | | | La mathématique n'est pas le langage principal de la nature, elle n'en est que l'ontologie, c'est à dire le casting des rôles. Mais son dramaturge avait également pensé au langage des décors et à celui du jeu des interprètes, au fond de la scène et à la hauteur du paradis. Le langage, c'est la forme ; quant au fond, c'est toujours la même clé - Deus ex machina. | | | | |
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| mot | | | Les adjectifs traduisent la faiblesse des noms et l'indifférence face aux verbes ; mais la poésie étant le chant de la faiblesse, par un verbe partial, les adjectifs y sont les bienvenus. Sans eux, on peut, en effet, brosser, à grands traits, un arbre inéradicable (verbes-nœuds, noms-branches). Mais d'autres y chercheront des fleurs. Le verbe est l'âme, le nom - la raison, l'adjectif - le cœur. Pouchkine est dans l'harmonie de tous les trois, Lermontov est le verbe, Blok - l'adjectif, Pasternak - le nom. | | | | |
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| mot | | | Le bon entendeur n'est écouteur que de courte durée. Le sot n'est qu'écouteur. « À bon entendeur, la parole suffit » - Plaute - « Dictum sapienti sat est ». Bien entendre, c'est aimer animer la parole soi-même. Le meilleur des entendeurs est celui qui, en plus, sait traduire les paroles en mots, les mots en style, le style en beauté. | | | | |
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| mot | | | Dire, que la langue est un système de signes exprimant des idées, est aussi bête que de dire, que les cordes d'un violon expriment des mélodies - confusion entre l'outil et la fonction. La langue permet de formuler des références, pour accéder aux concepts ; l'idée naît de l'interprétation conceptuelle et non pas langagière. Les idées sont faites pour être communiquées, elles naissent donc du modèle ; l'expression naît de la confrontation entre la langue et le modèle sous-jacent ; le gagnant déterminera si le discours est littéraire ou technique. | | | | |
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| mot | | | Le langage comme forme est inépuisable, informalisable ; le langage comme substance est presque entièrement décrit par la grammaire. Le conceptuel et le réel l'animent et le statufient ; le formel l'abîme et le pétrifie. | | | | |
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| mot | | | L'idée chaussée en mots répugne à être déchaussée. Le non-dit est une cachotterie du marchand et le trésor du sage : « La part créative d'une pensée se manifeste par la présence discrète du non-dit derrière le dit » - Heidegger - « Das Zurückbleiben hinter dem Gedachten kennzeichnet das Schöpferische eines Denkens » - le sensible, suggéré par le style, primant l'intelligible, exhibé dans le mot - le regard derrière les yeux. | | | | |
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| mot | | | La sincérité a un sens pour celui, pour qui son fait et son dit sont identiques, c'est à dire inexpressifs. Le créateur poursuit la beauté et se désintéresse de la sincérité. Donc, dans cet adage : « Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères » - proverbe chinois - le premier morceau concerne le sot, et le second - le poète. Qui se croit sincère ne peut pas être élégant. Qui se veut élégant, invente la sincérité des paroles. La sincérité vaut dans ce qui est profond ; l'élégance sied à ce qui est haut. | | | | |
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| mot | | | La poésie des idées est aussi dérisoire que la poésie des seuls mots ; à la réflexion profonde et à la narration plate, la poésie devrait opposer et la pensée et le style de hauteur, danser plutôt que creuser ou marcher. | | | | |
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| mot | | | Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau, où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée. | | | | |
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| mot | | | Maîtriser une langue, c'est d'en maîtriser les trois facettes : la musicale, la picturale et la logique. Dans un discours de maître, la musique naît avant les tableaux et les formules. Le gros des ratages de ce livre vient de la faiblesse de ce premier chaînon, qu'on ne conçoit à fond qu'au berceau. | | | | |
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| mot | | | Un discours convoque des mots et évoque des choses, mais le fond, visé par ces formes, ce sont des états de l'âme. Le vrai mystère, ce n'est peut-être pas l'être, seulement problématique, mais les états de l'âme. « Les états de l'âme entretiennent un rapport significatif, mimétique et direct avec l'être »* - Aristote. | | | | |
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| mot | | | L'aveu le plus difficile à arracher aux orgueilleux tenants de l'originalité de leurs passions, idées, actes : que ce fond est commun à l'humanité tout entière, qu'elle soit avancée ou attardée, servile ou libre, humble ou ambitieuse ; et que ce fond est constitué de pulsions, évidentes et fractales, de puissance ou de sexe. Seule la forme peut nous munir d'un semblant d'unicité, et encore, puisque la forme technico-scientifique tend à la même uniformité, ainsi que les arts plastiques et la musique. Il reste le dernier bastion de l'individualité - le mot, et même ici, de vastes brèches nous furent infligées par le fond médiocrisant et générique des hommes. | | | | |
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| mot | | | Les mots, même les plus ampoulés ou savants, n’ont ni hauteur ni profondeur ; de même, il n’y a pas de mots, voués irrémédiablement à la platitude ; les mots sont neutres. C’est la noblesse de nos idées ou la musique de nos phrases qui les fait monter ou descendre. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, la surabondance de moyens morphologiques et rythmiques rend trop facile l'illusion de pensées profondes ou de vaste lyrisme. En français, les contraintes stylistiques excluent du Parnasse les inhabitués des hauts sentiers. On reconnaît l'élite par la place qu'elle accorde aux contraintes. Nietzsche et Pouchkine sont d'heureux exemples de l'application de contraintes à la française aux moyens expressifs de leurs langues maternelles. | | | | |
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| mot | | | Qu’ai-je à faire de la profondeur des idées, non accompagnées de la hauteur des mots ? Que faire de la pesanteur d’un contenu sans la grâce d’une forme ? Je pourrais l’évaluer, en faire une matière ou un produit, je ne pourrais pas en extraire une musique, qui est la seule à m’entretenir dans un état noble, celui d’espérance ou de désespoir, à l’opposé de la fadeur ou de l’indifférence. | | | | |
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| mot | | | Écrire en profondeur, c’est donner du poids aux idées ; écrire en hauteur, c’est munir d’ailes les mots. Avec le mot domine la forme, avec l’idée compte le fond ; pourtant, idée voulait dire forme. | | | | |
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| mot | | | Dans la représentation conceptuelle, les objets, les attributs et les liens s’attachent aux concepts naturels. Un trope est un déplacement de points d’attache, rendant l’accès aux objets moins direct, plus expressif, et donc plus subtil et plus personnalisé. | | | | |
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| mot | | | Ils veulent libérer la pensée de sa tour d’ivoire verbale et finissent par la retrouver au musée ou en caserne. Ce vieux paradoxe des délicats : une belle expression débouche miraculeusement sur de bonnes pensées, mais d'une bonne pensée à une belle expression le chemin est tortueux et déformant. | | | | |
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| mot | | | Les tenants du tournant linguistique en philosophie comprirent bien le rôle de la réflexion sur le langage : « Les problèmes philosophiques peuvent être résolus par une réforme du langage » - R.Rorty - « Philosophical problems can be solved by reforming language ». - mais ils ne comprirent pas, que cette réflexion est, en soi, un problème philosophique, qui n’en résout aucun autre (parmi ceux que l’école échafauda, d’Aristote à Heidegger). Le fondement de cette réflexion devait consister dans la reconnaissance du rôle intermédiaire du langage entre la représentation et la réalité, que les pragmatiques ignorent, comme ils ignorent le côté poétique et du langage (le style) et de la philosophie (la consolation comme son second objet principal). | | | | |
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| mot | | | Quand je vois à quelle mécanique insipidité sont voués le cosmos (remontant au feu) et le nature (apparenté à l'eau), je regrette la cosmétique (émanant dans l'air poétique) et la mondanité. (s'exerçant sur la terre prosaïque). | | | | |
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| mot | | | Dans les représentations conceptuelles, on retrouve de très nets parallèles avec les trois facettes du langage – la syntaxique, la sémantique, la pragmatique. Mais l’usage du langage en permet d’infinis écarts rhétoriques, stylistiques, fantaisistes, que la représentation ne prend pas en compte, et que seule l’interprétation littéraire des propositions, allant au-delà des formules logiques, dégage sous la forme des métaphores. La métaphore n’est possible que grâce aux lacunes des représentations. | | | | |
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| mot | | | L’usage lisse l’accès commun aux choses ; le style, au contraire, crée du relief personnel à ce qui fut lisse, et l’on finit par négliger les choses et ne garder que le relief. | | | | |
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| mot | | | Une langue doit permettre de faire entendre ma voix, ma personne éthique, et d’inventer un style esthétique. Je constate qu’il y a beaucoup d’originaux, en Allemagne et en Russie, et peu d’élégants. En France, il y a beaucoup d’élégants et peu d’originaux. Une conséquence de la nature des langues ? | | | | |
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| mot | | | Je perçois deux faiblesses de mes écrits – l’une, reconnue par moi-même, et l’autre, que remarqueront mes contemporains : la première - les défauts du style, dus à mon français emprunté et forcément bancal par ci par là, et la seconde - l’absence de références concrètes à l’actualité, qui obsède tout le monde. Je me console avec Cervantès, qui trouvait son ouvrage : « manquant de style, dépourvu de jugements » - « menguada de estilo y falta de sentencias ». | | | | |
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| mot | | | Le style journalistique existe non seulement dans la presse, mais aussi dans les sciences, en philosophie, en poésie ; plus que cela, il y domine, il devint une langue à part. Le public ne veut plus lire que dans cette vilaine langue ; je ne m’en doutais pas, lorsque je me mis au français. Personne n’entend – dans les deux sens du mot – ce que je dis ; et je ne dis pas ce que le public attend. | | | | |
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| mot | | | Pour arriver à magnifier les mots et se détacher des idées, il faut avoir vécu une grande honte, suite aux traîtres d’actes, qui se faufilent entre les mots et les idées. C’est le cas de Cioran : dans sa jeunesse - une crapule des idées ignobles, dans sa vieillesse – un chantre des mots, pleins de noblesse. | | | | |
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| mot | | | Les langages peuvent être naturels (les langues nationales) ou artificiels (les langages technico-scientifiques ou artistiques). Le langage artificiel de nos réflexions s’appelle représentation ; le langage artificiel de la création, adressée à l’esprit, c’est la technique rationnelle d’un art, avec une seule exception – la musique, adressée directement à l’âme, et qui est peut-être le langage artificiel de nos sensations. | | | | |
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| mot | | | Les mots, tels des diamants, sur le collier d’une pensée – ainsi on orne un cou ; l'esprit s'orne mieux de perles isolées, pour que le regard suive non pas le fil, ni même le cou, mais la perfection d'une forme sortie de l'éternité. La vraie perle fuit le fil, comme un vrai arbre se désolidarise de la forêt. | | | | |
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| mot | | | Tant de mes perles doivent héberger, par inadvertance, des solécismes clandestins ; et tant de perles attendent, par charité, leur déchiffrement à l’intérieur des solécismes flagrants. Je peux si peu de ce que je veux ; le comment ruine le quoi, mais le pourquoi doit sauver le qui. | | | | |
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| mot | | | La langue offre des outils d’un style libre, mais elle nous force davantage à employer des tournures, imposées, tyranniquement, par l’usage et la grammaire. On ne peut s’en rendre compte que si l’on connaît plusieurs langues. | | | | |
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| mot | | | La pensée loge, évidemment, dans la représentation, mais on n’y atteint qu’après avoir dépouillé un discours de son enveloppe purement verbale. La langue est si riche en effets de style que cet enlèvement, en littérature, peut être une véritable caresse. | | | | |
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| mot | | | Que ton écrit évite de répéter le dit des autres ; mais qu’il engendre un dit nouveau. Rien d’inouï n’existe plus pour le contenu de ton écrit ; le nouveau n’y surgira qu’à travers la forme. Si aucune musique ne naît de ton écrit, il rejoindra le plat silence du monde. N’écoute donc pas les savants : « Langage de l’inaudible, langage de l’inouï, langage du non-dit. Écriture ! » - Levinas. | | | | |
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| mot | | | La pensée naît d’un discours, dont on a éliminé tous les éléments langagiers, pour rester en face d’une représentation et d’une logique. Le seul rôle autonome de la langue est l’expressivité, la part de la poésie ou de la musique. La bêtise des linguistes consiste à affirmer que « c'est ce qu'on peut dire qui délimite et organise ce qu'on peut penser » - É.Benveniste – le dit n’est qu’une enveloppe inexploitable (pour la pensée) ; c’est le visé (dans la représentation) qui détermine la véracité et le sens. | | | | |
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| mot | | | Les linguistes cherchent la source de la sémantique dans de vaseux sens lexicaux du signifiant, tandis que cette source est ailleurs et elle est double : les relations dans la représentation non-langagière (liens sémantiques – spatio-temporelles, causaux, mais aussi liens syntaxiques – références des substances) et le style dans la langue (les tropes). | | | | |
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| mot | | | La hauteur musicale, contrairement à la profondeur cervicale, n’a pas besoin de références au réel ; celle-ci est tributaire de la logique et celle-là se fie aux mélodies ; celle-ci développe la genèse des idées et celle-là enveloppe les mots de caresses stylistiques. Les idées finissent toujours dans la platitude du réel ; les mots idéels peuvent garder la hauteur de leur origine. Oui, il faut reconnaître que, pour être messager céleste, il faut placer au commencement - le verbe. | | | | |
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| mot | | | On se dégage, par substitutions, de la forme langagière d’un discours, pour créer un chemin d’accès au fond ; plus que le fond lui-même, c’est la qualité de ce chemin qui en détermine la qualité. Les mots ne sont qu’instruments, c’est le chemin qui est le produit. | | | | |
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| mot | | | Deux ambitions taraudent un écrivain ambitieux : être original et échapper à son temps. On dispose d'un outil - son talent, et de deux moyens - les idées (l'intelligence) et les mots (le style). Sans bon outil, toute ambition est risible. Mais avec les moyens, on tombe dans un paradoxe. Dans le domaine des idées, l'innovation est éphémère, puisque leur nombre est fini, épuisé. Quant aux mots, ils portent, fatalement, l'empreinte de leur époque. Heureusement, les rencontres putatives de mots sont infinies, et l'art d'en profiter est la définition même d'un vrai talent. | | | | |
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| mot | | | Le défi stylistique est hors de ma portée, tandis que les choix judicieux des auteurs autochtones sont orientés par l’usage maîtrisé. Il me manque l’intuition de l’effet que produit un écart lexical ou syntaxique. Ce que je vise est au-delà des mots, mais l’attention du lecteur naturel s’arrête aux mots ; les liaisons entre concepts sont perçues comme liaisons entre les mots, ce qui banalise le contenu et abaisse la forme. Malédiction de métèque… | | | | |
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| mot | | | Quelle que soit la langue, l’élément essentiel d’un discours y est le syntagme (référence de choses/objets ou de relations). Ces syntagmes renvoient soit à la réalité (donc aux choses, aux vagues notions, non formalisables en représentation), soit à la représentation (donc aux objets, aux concepts rigoureux). Le meilleur emploi de la première approche appartient au talent artistique, celui de la seconde – au talent scientifique. Sans aucun talent, tout discours est platitude, bavardage ou délire. | | | | |
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| mot | | | La musicalité d’un écrit se reconnaît par ses mélodies poétiques, par ses rythmes intelligents, par son harmonie talentueuse, par sa tonalité ironique, par son timbre sensible. Mais les mots n’ont pas la fidélité des cordes ; dans un écrit musical, le langage déforme plus qu’il ne forme. | | | | |
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| mot | | | Deux fonctions du langage : narrer le connu, chanter l'inconnu. Se fusionner avec un fond ou être une forme libre. | | | | |
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| mot | | | Le sens d’une idée est dans les structures conceptuelles de la représentation ; la forme – dans les tropes du langage. Les structures langagières n’apportent rien au sens ; les concepts de la représentation n’apportent rien à la beauté du discours. | | | | |
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| mot | | | On ne peut pas penser en mots, car les mots traduisent l’inertie, tandis que la pensée doit être une lutte, un style rebelle, fondé sur les concepts. La majorité des philosophes, nageant dans le verbiage, ne pensent pas, ils ignorent les relations entre le mot d’usage et le concept de représentation. | | | | |
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| mot | | | Les mots trop prolifiques ont la fâcheuse tendance de se développer et de s’entasser dans une forêt. J’arrête leur propagation dès que le premier arbre en ressort ; il prend la forme d’une maxime (nécessairement) et le fond d’une idée (en passant). | | | | |
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| mot | | | Le Verbe, muni d’un grand style, peut s’appeler Caresse. Ce qui le suit est moins important ; Il n’est qu’une introduction, un commencement ; au Commencement, donc, doit être une Caresse ! | | | | |
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