| action | | | L'action intellectuelle consiste à munir l'arbre du dire (écrire, chanter, peindre) et l'arbre du faire (passer du côté de la vie) d'inconnues, c'est-à-dire respectivement, de variables a priori (hauteur, goût, émotion) et de variables a posteriori (profondeur, intensité, durée) et à tenter de les unifier. Quand on constate, que l'harmonie de l'arbre unifié ne doit presque rien au faire, on se voue à l'invention et se moque de l'authenticité. | | | | |
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| action | | | Qu'on marche ou qu'on s'immobilise - on s'égare toujours. La question est - avec quoi ? Avec les pieds égarés on rate des prodiges, avec l'âme égarée on attrape des vertiges. | | | | |
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| action | | | L'action selon Valéry va du sentiment à la forme, et selon moi - de la forme à son fond réel ; Valéry l'identifie avec l'enveloppement et moi - avec le développement. Son l'homme est action et mon l'homme s'arrête à l'action disent, en définitive, la même chose. Nous sommes d'accord, que la quête la plus passionnante de l'art concerne le cheminement imprévisible entre l'impression et l'expression. L'expression fixée doit rester sans prolongement. | | | | |
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| action | | | Le sentiment a sa dynamique interne, pour arrêter le temps, se fondre dans l'être, et son énergie externe, pour mettre en mouvement l'espace, se diluer dans le devenir. Compatibles, mais non interchangeables. Sauf peut-être pour les robots : « Ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique » - H.Spencer - « what exists in consciousness under the form of feeling is transformable into an equivalent of mechanical motion ». | | | | |
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| action | | | Quand je suis sûr de mon chemin, je redoute le trouble et le frisson, qui peuvent me jeter hors de mes ornières. Mais quand le frisson même est mon chemin, je fuirai le continu de la voie, pour me livrer aux pointillés de la voix. La volonté musicale peut se passer de chemin banal, ouvert à toute volonté. Mais là où il y a une représentation, on n'a pas besoin de chemins, ou plus précisément - de pieds, on se contente d'ailes. | | | | |
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| action | | | Toute action, qui ne provoque pas de changement d'orbite au-dessus de la vie, devrait t'être indifférente. Mais vivre d'ascensions et de chutes, nées d'un regard immobile et vibrant, dans un vide sidéral, voué à la hauteur irrespirable. Tenter de tout mouvoir, et rester sans mouvement soi-même. | | | | |
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| action | | | Les passions rapprochent le sage de l'ange et le sot - de la bête ; rien de plus radical pour les amortir que l'action que, donc, le premier doit fuir et le second - cultiver : « ce n'est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c'est plutôt l'action »** - Alain. | | | | |
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| action | | | Si, dans la vie réelle, la contemplation l'emporte largement sur l'action, en qualité de nos émotions, - dans l'écriture, c'est l'inverse : la narration du monde est toujours plus pâle que sa (re)création ; les activistes du réel ont peu de chances d'être de bons paysagistes de l'imaginaire, qui, d'ailleurs, ne vaut que par son climat, dont la reconstitution est la vraie action scripturaire. | | | | |
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| action | | | La tour d'ivoire est mon commencement, la descente dans la profondeur de ses souterrains, comme dans l'étendue de l'action, - une vicissitude préliminaire, l'ascension immobile - l'état permanent, intemporel. Vivre la simultanéité et non pas la succession ; sous toute fière tour, il y a un humble souterrain. | | | | |
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| action | | | Connaître ses points de départ et d'arrivée et ignorer ses développements et actes suffit pour connaître un homme d'envergure. Son rêve est d'entretenir le rythme du pointillé vital, dessiné par ses deux points, dont il n'est pas vraiment le maître, mais seulement l'admirateur. Mais être fasciné par les sources vaut mieux qu'être façonné par les ressources. | | | | |
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| action | | | Tu es certainement une médiocrité, si tu ne rêves ni du bien ni de l'héroïsme ni de l'humanisme ; mais tu es un apostat, si, au nom de ces valeurs, tu ne fais qu'agir (le collectif se projetant sur l'affectif). L'action individuelle devrait n'être consacrée qu'à la beauté. | | | | |
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| action | | | Les hommes ne sentent plus de quoi ils sont capables, tandis que tout ce qui se calcule est si prosaïque, que cela coupe l'envie d'agir chez les plus sensibles. Les hommes d'aujourd'hui sont bardés de capteurs infaillibles ; des algorithmes optimaux déclenchent des actes préprogrammés. La qualité, qui empêche les hommes de rêver, c'est de bien avoir calculé, que toute déviation contemplative est contre-productive. | | | | |
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| action | | | En interrogeant mon soi, hérissé de mouvements intraduisibles ni en actes ni en paroles, et en cherchant, désespérément, d'y mettre de l'ordre, je finis par préférer le terme organique de fidélité, au terme mécanique de cohérence. La tentative la plus probante, c'est l'écriture d'un livre, duquel, inexorablement, surgiront des images ou des sentiments, loin d'être des empreintes du réel. Et que dire des actes, qui ne sont que des écritures ratées ? Seuls ceux qui ne créent pas sont cohérents avec eux-mêmes. Le créateur est fidèle à sa création. | | | | |
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| action | | | Celui qui cherche le repos intérieur provoque le plus d'agitations extérieures ; de mes appels à l'immobilité extérieure j'espère retirer quelques turbulences intérieures. | | | | |
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| action | | | Écrire, pour moi, est une action comme bâtir des ponts l'est pour d'autres - un frisson inconscient d'une envie de perdurer ou de me survivre (d'autres parlent de la différance de la mort). L'ironie m'aide à le comprendre, et j'enterre le frisson à une hauteur monotone, comme d'autres le dévitalisent à coups de piétinements égalisateurs. | | | | |
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| action | | | Toute émanation humaine, qu'elle provienne des bras ou du cerveau, contient et de l'homme et de l'œuvre : la part et du producteur et du créateur, de l'inertie et de l'élan. Et l'on a raison de négliger le premier et de ne s'intéresser qu'au second (« l'homme n'est rien, l'œuvre est tout » - Flaubert). Tout à tour, le Logos incarné ou le pathos désincarné. | | | | |
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| action | | | Comme l'ironie est absence de mon soi connu et humble tentative de parler au nom de mon soi inconnu, le bien, lui, est absence d'actions s'en réclamant et sentiment aigu de sa présence dans ton cœur confus. Le sérieux et le mal – le sérieux est le mal ! La présence, la trace, l'empreinte, qui profanent l'original indicible. | | | | |
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| action | | | La liberté s'annonce dans l'audace des passions, se devine dans la créativité des commencements spirituels, mais elle se prouve uniquement dans les sacrifices et fidélités des actions. Il ne faut compter ni sur l'extase ni sur la contemplation, pour saisir la liberté, comme le fait Plotin : « La liberté réside dans l'intelligence, qui se désintéresse de l'action ». | | | | |
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| action | | | La conception suit les jalons - l'action, la pensée, le sentiment, la forme ; la perception emprunte le chemin inverse ; le sentiment doit être plus près de la forme, et la pensée – de l'action. Wilde se trompe d'étape : « Rêver d'une forme, aux jours de la pensée » - « A dream of form in days of thought ». La forme se donne surtout à la nuit du rêve, encadrée de matinées de nos doutes et de vesprées de nos certitudes. | | | | |
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| action | | | Ce que les hommes font, est de plus en plus inattaquable. Ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent est de plus en plus morbide. Mécanique des gestes, mécanique des cœurs. La synthèse : le vivant plaqué sur du mécanique (l'analyse de Bergson voyait le contraire). Et c'est précisément ce caractère mécanique qui accorde les actes et les pensées et qui est à l'origine du fléau de ce siècle - le pullulement des consciences tranquilles. « Votre esprit est emprisonné dans votre bonne conscience »*** - Nietzsche - « Ihr Geist ist eingefangen in ihr gutes Gewissen ». La recta ratio et la recta conscientia vont rarement de pair, quoiqu'en pense Cicéron. | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste en actes réflexes, qu'on soit en proie au rêve ou à l'algorithme. Affaire de câblage, où seul ce saboteur de rêve est apte de placer des courts-circuits entre les stimuli magnétisants et les réactions électrisées. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas l'action qui constitue la grandeur d'un événement, mais le regard profond, qui le développe, ou le haut mythe, qui l'enveloppe. « Le regard d'Histoire, où la grandeur de la pensée se mue en acte et la hauteur du sentiment s'incruste dans un fait d'éclat » - Bélinsky - « Историческое созерцание, где великая мысль становится делом, а высокое чувствование — подвигом ». L'Histoire devrait se constituer de mes propres mythes, les seuls capables de donner de l'éclat aux actes. L'éclat compte surtout aux yeux des autres, les ombres reflètent mon propre regard. | | | | |
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| action | | | L'action fut un plat journalier, créant des conditions favorables pour nous vouer à la profondeur du sentiment ou à la hauteur du rêve. Aujourd'hui, les rôles s'inversèrent, et la platitude règne aussi bien dans les muscles que dans les cœurs. « La Civilisation des machines s’inspire de son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action » - G.Bernanos. | | | | |
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| action | | | La représentation sert de fond pour trois manifestations rationnelles de l'homme : l'action, le langage, la pensée. Mais elle ne figure que très vaguement dans les trois manifestations irrationnelles : le génie, la passion, la créativité. | | | | |
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| action | | | Ton soi connu se manifeste dans ton action et dans ton corps ; ton soi inconnu se devine dans ton cœur et dans ton esprit. « Derrière tes pensées et sentiments se tient un sage inconnu, appelé le soi »** - Nietzsche - « Hinter deinen Gedanken und Gefühlen steht ein unbekannter Weiser – der heißt Selbst ». | | | | |
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| action | | | Apollon nous soulève et Dionysos nous enivre, quand Aphrodite présente la cible. Notre vie est donc dans le souvenir d'une corde, jadis tendue, et des cibles anéanties, le mystère de la flèche, qui ne vole peut-être même pas. Et l'art est l'arc, que la vie quitte pour les cibles. « Nous vivons entre l'arc lointain et la trop pénétrante flèche » - Rilke. | | | | |
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| action | | | Le sentiment et la pensée, évidemment, accompagnent toute action, mais mesquinement, en se profanant. On devrait les tenir à l’écart des itinéraires arbitraires de nos bras ; le cœur et l’esprit devraient se confier à l’âme, qui se voue à la musique de ses états et se détourne du bruit des états du monde. « Les plus forts pensent ce qu’ils font et font ce qu’ils pensent » - Unamuno - « Los fuertes piensan lo que hacen y hacen lo que piensan » - le premier est banal et le second - impossible. | | | | |
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| action | | | Le taux de turpitudes qu’on commet est le même qu’on se fasse guider par d’ardentes passions ou par la froide raison. Seulement, dans le premier cas les victimes sont de nature terrestre et dans le second – célestes. | | | | |
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| action | | | Les définitions et leurs applications – telles sont les fonctions de l’intellect. Le cœur – défini sans applications validées ; l’esprit – définitions et applications ; et « l’âme est un prolongement de l’homme dans l’indéfini » - Hugo – et ses applications indubitables sont des passions, dont l’art est le chantre. | | | | |
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| amour | | | L'homme tente la pensée, la femme - le sentiment. Tout, chez l'homme devrait n'être qu'attente, chez la femme - que tentation. Il serait aile d'Icare ; elle - île aux sirènes. | | | | |
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| amour | | | Ni l'art ni le savoir ni la puissance n'arrivent à libérer la vie de son accompagnement d'absurdité ou d'angoisse. Même le livre, qui réunit ces trois grandes illusions, finit par se lézarder ou s'écrouler. Seul l'amour réussit à préserver un semblant de consolation ou satisfaction. Ç'aurait dû être une grande victoire du Christianisme sur l'Antiquité. Mais seules les défaites apportent de la durée à ce qui est noble. | | | | |
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| amour | | | Deux facettes sont impliquées dans l'art de la vie : créer et admirer, imaginer et sentir, se tendre et s'assouplir - bref, masculinité et féminité. Avec la première, l'art gagne en pureté et perd en pulsations, la vie y est plus placide et plus factice. | | | | |
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| amour | | | Qu'est-ce qui, chez l'homme, est le plus digne de notre admiration ? - son âme. La voix de quelle âme est la plus indubitable et bouleversante, même en restant indéchiffrable ? - la tienne propre. Celui qui n'est pas narcissique ne sait pas s'écouter. | | | | |
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| amour | | | L'homme des petites passions habite une seule planète, aux pôles uniques, qui orientent sa volonté. Les grandes passions nous aimantent à jamais et, dans nos pérégrinations interstellaires, rendent superflus les pôles et les itinéraires. L'âme y sentira son nord, sans consulter des cadrans ou des annales. L'homme passionné est plutôt une aiguille poignante qu'une aiguille enseignante. « Toutes les choses doivent ; seul l'homme est l'être qui veut » - Maître Eckhart - « Alle Dinge müssen ; der Mensch allein ist das Wesen das will ». | | | | |
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| amour | | | Le contraire de l’agir est le caresser ; et l’amour est dans l’art de réduire la sensibilité et la sensualité aux caresses du cœur ou du corps – garder la clarté d’une fin et le vertige d’un commencement. | | | | |
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| amour | | | La sécheresse du cœur se reconnaît non pas dans le goût pour l'abstraction, mais dans l'incapacité de vibrer devant une belle abstraction, comme on vibre devant une belle femme. | | | | |
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| amour | | | L'esprit, ce serait une raison discrète dévoilant un sentiment pudique. | | | | |
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| amour | | | Entouré d'esclaves, je subis la passion, j'admire le génie. Et je sais qu'aujourd'hui, on gère celle-là et l'on négocie celui-ci. Au royaume du goujat qu'instaure la liberté, dans ses Éleuthéries modernes, où l'esclave se prend pour maître. | | | | |
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| amour | | | De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide. | | | | |
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| amour | | | On n’atteindra jamais les derniers ressorts de la mystique, mais pour vivre sa vivante projection sur nos sensations rien ne vaut l’érotisme, qu’il serait également bête de ramener aux instincts, à la survie de l’espèce, à la morale, à la religion. | | | | |
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| amour | | | Avec le culte de la force, toute sentimentalité est prise pour un défaut, un handicap, dans la course à la réussite. Et l'état amoureux est peut-être le dernier à valoriser la faiblesse ; une fois adoptée, celle-ci nous pousse vers l’audace qui n’est noble que chez le faible. | | | | |
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| amour | | | Au commencement de l'homme était peut-être le désir du bonheur ; c'est lui qui, à son tour, donna lieu à l'angoisse de la création et de l'amour, car « le bonheur n'entrait pas dans les desseins de la création » - Freud - « die Absicht daß der Mensch glücklich sei, ist im Plan der Schöpfung nicht enthalten ». | | | | |
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| amour | | | Plus que par l’inertie, les plus beaux sentiments s’entretiennent par des ruptures d’habitudes, par des découvertes de nouveaux angles d’éclairage, par des sacrifices de l’acquis au profit de l’inaccessible. « Il n'y a rien de plus insipide que la patience et le dévouement » - Pouchkine - « Нет ничего безвкуснее долготерпения и самоотверженности ». | | | | |
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| amour | | | Le but, c'est la musique et non pas la passion ; d'une âme apaisée peut couler une mélodie bouleversante ; un torrent pathétique peut ne produire que de la cacophonie ; l'idéal, c'est l'amplitude - entre la profondeur du ressenti et la hauteur du ressentant, le tout rendu par une ample voix. | | | | |
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| amour | | | Cœur comme matière exige beaucoup d'impassibilité. Cœur comme outil n'est utilisable qu'en et par pulsions. | | | | |
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| amour | | | Par analogie avec les Chinois, qui voient dans le détachement spirituel - de la fadeur, menant à une harmonisation du sens, on peut dire que l'attachement sentimental est de la saveur d'un chaos des sens. | | | | |
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| amour | | | Le sentiment n'est vivant qu'immobile, tant qu'une roulade parfumée en émane. Lorsqu'il se frétille, on ne sait jamais quelles ailes le portent. La joie de l'essaim est prise aux adieux d'une fleur. | | | | |
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| amour | | | L’origine d’un amour véritable échappe à nos facettes divines – au Bien, au Beau, au Vrai ; Dieu en fit un mystère irréductible : moins on en comprend la justification, plus il est juste. « La Beauté engendre l’amour » - Cervantès - « Engendra amor la hermosura » - le Beau faiblit, le Vrai ennuie, le Bien se fane, et seul l’Amour reste au-delà des formes, des certitudes, des émotions. | | | | |
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| amour | | | Il faut entretenir l'inquiétude du cœur : dès qu'il se met à battre, même dans le vide du sentiment, la nuit m'enveloppe, je rêve, j'aime ; s'il ne se réveille que lorsque je crois aimer, je me trouverai en plein jour, je veillerai. | | | | |
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| amour | | | Le beau nom de volonté n'est vraiment grand que lorsque derrière lui on devine aussi bien l'esprit que l'âme, le cœur et le corps, la puissance y étant rejointe par la hauteur, la passion et la caresse. | | | | |
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| amour | | | La raison, c'est le culte de lignes droites ; le sentiment, c'est toujours du pointillé, de la rupture, de l'arrondi. « Les hommes suivent la ligne droite de l'intellect ; les femmes - les courbes de l'émotion » - Joyce - « Men are governed by lines of intellect, women - by curves of emotion ». Les deux risquent de se trouver, au bout du chemin, droit ou oblique, - robot ou mouton, s'ils ne font pas halte dans l'impasse de l'amour. | | | | |
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| amour | | | Les yeux, quand ils s'humectent ou se ferment au bon moment, font des découvertes ou des pertes des deux côtés des pupilles : regards sur complice, égards pour Narcisse. « Ce que tu vois, l'amour le voilera ; ce qui est caché fait entrevoir l'amour » - Arioste - « Quel che l'uom vede, l'amor gli fa invisibile ; e l'invisibil fa veder Amore ». | | | | |
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| amour | | | Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir (conatus) selon Spinoza, rire selon Kant, esprit selon Hegel, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le décervelé, le servile et le végétal. | | | | |
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| amour | | | Ils cherchent la paix et l'auto-satisfaction, en dominant leurs misérables affections. Sans vertiges ni honte vivifiante, dominés par leurs cervelles de robot, - que peuvent-ils entendre encore des affections de leurs âmes ataviques ? | | | | |
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| amour | | | Quand j'apprends à reconstituer, en solitude, l'éclat, le frisson et l'aveuglement de mes meilleurs sentiments, je comprends, que l'essentiel est dans leur reflet dans le regard d'un être aimé et non pas en eux-mêmes. | | | | |
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| amour | | | L'angoisse devrait servir d'armures à tes amours et audaces, avant qu'elles ne te surprennent, désarmé. Dostoïevsky (plagié par Maïakovsky et Bernanos) montre la même faiblesse : « Qu'est ce que l'enfer ? - La souffrance de ne plus pouvoir aimer » - « Что есть ад ? - Страдание о том, что нельзя уже более любить ». | | | | |
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| amour | | | Les uns s'angoissent dans le désir, d'autres - dans son absence : « Quand meurt le désir, naît l'angoisse » - Gracián - « Cuando se muere el deseo, nace el miedo ». Le bonheur est le trop plein d'une âme, qui déborde : « L'enfer est dans un cœur vide » - Gibran - « Hell is in an empty heart ». | | | | |
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| amour | | | Plus délicat est le sentiment, plus fragile est son réceptacle. En voyant ton vase brisé, ne regrette pas, qu'il fut en porcelaine et non pas en bronze. | | | | |
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| amour | | | Dieu est Éros ou Caresse, puisque c'est bien la caresse qui se trouve à tous les sommets : du sentiment, du verbe, de la pensée. Dieu est Agapé, puisque de toutes les merveilles de la Création, seul le bien ne trouve aucune matérialisation crédible. Bref, Dieu est Amour. | | | | |
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| amour | | | Le cœur vit surtout de ses accélérations, que ce soit par des arrêts ou par des impulsions soudaines. Les deux regards, qui interfèrent, s'annihilent ; sans regards, les cœurs amoureux s'emballent. « Quand tu me regardes, tu me déchires. Quand tu ne me regardes pas, je me déchire » - proverbe espagnol - « Se me miras me matas. Se no me miras me muero ». | | | | |
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| amour | | | L'amour ignore les suites d'idées et la cohérence, crie famine en permanence et n'invente que des premiers pas ; il ne peut ou ne veut ni alimenter ni ordonner la vie. | | | | |
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| amour | | | L'horreur de cette époque, traquant le sens et se séparant des sens. On vivait jadis de l'émotion des idées ; ils ne vivent plus des émotions, mais de l'idée des émotions. Cet éloignement à l'horizontale de l'esprit ne te sort pas de la platitude. Seule la verticale de l'âme permet de vivre pleinement l'harmonie d'un désordre et l'ordre d'une beauté. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi la flèche représente l'amour mieux que la corde tendue ? C'est ta corde, vibrante et sans prix, que Dieu l'espiègle met à l'épreuve. Laisse la flèche frissonnante, mais immobile, sur ton arc bandé, si tu ne veux pas la voir retomber, sans pointes ni empennages, à tes pieds impies et en paix. Étant donnée la flèche, l'amoureux serait, à la fois, l'arc et la cible (« zugleich Bogen der Ziele und Ziele von Pfeilen » - Rilke) ; il serait encore mieux inspiré de s'occuper surtout de la tension de sa corde. | | | | |
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| amour | | | Aimer, ce n’est pas se réjouir de, mais se réjouir grâce à. Le lieu et la source de mon amour, c’est mon cœur, dans lequel le Créateur mit ma capacité d’aimer. L’objet de mon amour y apporte la grâce ! | | | | |
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| amour | | | Pourquoi la honte est le sentiment humain primordial et irréductible ? - parce que je ne peux jamais savoir si je suis digne d'amour ou de haine, que ce soit à mes propres yeux ou aux yeux des autres. | | | | |
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| amour | | | Il faut profiter des accalmies, pour mieux peindre les intempéries, puisque quand je vivrai celles-ci, je ne rêverai que de celles-là. « Tant que je n'aimais pas, je savais très précisément ce qu'était l'amour » - Tchékhov - « Пока я не любил, я отлично знал, что такое любовь ». | | | | |
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| amour | | | Comme toutes les grandes passions, soit l'amour doit expirer complètement soit tuer en moi ce qui y fut parfait. Toute apaisante mutation y est pire qu'une chute – une profanation. Le souvenir d'une tour d'ivoire n'est beau que dans les ruines. | | | | |
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| amour | | | La rhétorique ou l'imagination classiques, le rêve ou la sensibilité romantiques, le fantasme ou la folie postmodernes - cette dégringolade terminologique reflète fidèlement, pourtant, un progrès vers plus d'authenticité - le don sous-jacent, qu'il s'agisse de la créativité ou du frisson, est de nature érotique. Comme si le corps voulut prendre sa revanche sur l'esprit, la caresse se plaçant au même niveau que le bon et le beau. | | | | |
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| amour | | | L'homme se mit à parler, pour exprimer ses passions, et il n'avait, sur sa langue, que des métaphores. La misère de notre temps est, que tout sens, qu'on y donne aux passions et aux mots, est du sens propre. Le métaphorique sombre avec le passionnel, quand ils se réduisent aux étiquettes. | | | | |
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| amour | | | L'amitié se bâtit sur la profondeur des sentiments ouverts et nets ; l'amour surgit dans la hauteur d'un sentiment exclusif, incompréhensible et indicible ; l'abîme d'amitié et le sommet d'amour. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un catalyseur de nos meilleures faiblesses, sans lesquelles nous ne chercherions plus la solitude, ne saurions plus justifier la noblesse, n'éprouverions plus de douleurs inexplicables. « On n'est jamais aussi vulnérable que lorsqu'on aime » - Freud - « Niemals sind wir so verletzlich, als wenn wir lieben ». | | | | |
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| amour | | | Ne pas aller au-delà des premiers sentiments (après, on plane), mais toujours exiger des secondes pensées (pour trébucher au bon endroit). « Revois deux fois pour voir juste ; ne vois qu'une fois pour voir beau » - H.-F.Amiel. Vivre de revenez-y des idées et de reste-là des sens primesautiers. Ne tenir qu'à ce qui est de première ou de haute main. Sachant que la hauteur et le premier sentiment ne promettent pas de paradis ; l'enfer n'est-il pas « l'œuvre du haut savoir et du premier amour » - Dante - « fecemi la somma sapienza e l'primo amore » ? | | | | |
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| amour | | | Le désir, dispose-t-il d'un même organe, pour se manifester au monde, sous toutes ses formes ? Le désir de vibrer, le désir d'être, le désir d'avoir - la musique d'ailleurs, la cadence intérieure, le bruit extérieur. La passion, la curiosité, l'appétit - les cloisons s'y imposent. | | | | |
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| amour | | | Le sentiment vaut par la part de la noblesse, qui est l'équilibre entre la forme et le fond, entre la profondeur et la hauteur. C'est pourquoi il se traduit le mieux par la caresse d'épidermes ! Là où le Fond domine, le Sentiment est vrai, net et … insignifiant ! Pour se couvrir de beaux voiles, il faudrait que dominât – la forme ! | | | | |
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| amour | | | La noblesse d'esprit est dans l'égalité profonde des pensées, la noblesse d'âme est dans la haute fraternité des sentiments, la noblesse du cœur est dans la vaste liberté de l'amour. | | | | |
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| amour | | | Le nom d'amour a servi d'étiquette à tant d'imposteurs : l'or, le sort, le corps - le hasard qu'on calcule. Le hasard, auquel on a cru, s'appelle amour. | | | | |
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| amour | | | Une honte m'inonde, chaque fois que je trouve trop de douceur dans ma voix ; l'écriture en contre-point du sentiment semble être la plus noble. La rudesse, plus que la mollesse, doit animer la voix d'ange. « Le diable, visant le cœur, n'a pas dans son carquois de flèche plus sure que la voix douce » - Byron - « The devil hath not, in all his quiver's choice, an arrow for the heart like a sweet voice ». Le diable est indifférent ; c'est l'ange qui doit être fanatique. | | | | |
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| amour | | | Face à un étranger, on cache ses plus beaux sentiments et exhibe les minables, qu'on n'éprouve même pas. Des tricheries courtoises, la pudeur féminine et la ruse masculine. | | | | |
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| amour | | | Une vie sentimentale à deux perd de la profondeur, quand la femme veut définir l'harmonie des fins, et cette vie perd de la hauteur, quand l'homme veut se charger de la mélodie des sources. « L'homme dicte le rythme et l'harmonie ; la mélodie naît dans la femme » - Nietzsche - « Der Mann bestimmt Rythmus und Harmonie ; die Melodie stammt vom Weibe ». L'erreur double les condamne à la platitude. | | | | |
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| amour | | | L'apport de la philosophie à l'action, à la connaissance, à la pensée est nul et non avenu ; sa première fonction est la création et la garde de la frontière du sacré, où sont exilés, désarmés et incertains, l'amour, le rêve et la musique : préserver un doute pulsionnel, plutôt que consolider des certitudes impassibles. | | | | |
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| amour | | | L’amour est peut-être le seul sentiment qui atteint les sommets, quel que soit l'organe qui s'y adonne : l'esprit, l'âme ou le corps. Et d'ailleurs, ses plus beaux triomphes s'emportent, lorsque un seul de ses trois alliés fait taire les deux autres. Ainsi l'amour n'y a rien de nécessaire, mais tout lui y est suffisant. | | | | |
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| amour | | | Le soi connu nous donne de l'ampleur ; le soi inconnu, lui, se décompose sur l'axe vertical : la profondeur de ce dont nous sommes porteurs et la hauteur de ce vers quoi nous nous sentons portés - nos dons, d'un côté, et nos passions, de l'autre. On nous respecte, ou tombe amoureux de nous, à cause de ce que nous portons - notre talent, notre beauté, notre rayonnement, mais on se sent heureux de vivre à côté de nous - à cause de nos palpitations silencieuses, ou de nos ombres, face à la lumière du bien, du bon, du vrai. | | | | |
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| amour | | | Mieux je vois le chiffre, dans l’œuvre divine, plus bouleversante en apparaît la musique. Plus d'intelligence profonde, plus d'émotion haute. Dès que je ne suis plus volcanique, je deviens plat ou sot ou insipide, comme l'est toute intelligence mécanique. | | | | |
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| amour | | | L’amour, pour une femme ou pour une patrie, pouvait coûter la vie à un homme de culture ; mais aujourd’hui, même les suicides résultent d’un raisonnement et non pas d’un sentiment, toutes les morts sont naturelles - aucune tragédie d’art ne s’y lit. | | | | |
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| amour | | | J’émets tant d’ondes invisibles et inévaluables, et l’une d’elles atteint un être humain et met en mouvement sa fibre d’amour. Mais je ne sais jamais l’origine de mes irradiations, qui n’est certainement ni ce que je fais ni même ce que je suis. « Comment peux-tu aimer quelqu'un sans l'aimer tel qu'il est ? » - R.Gary – mais c’est le seul amour authentique ! Dans le même frisson irréfutable, sentir et l’onde et le corps. | | | | |
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| amour | | | Tous les rapports humains tendent à devenir des jeux à somme nulle : dès que tu montres ta vulnérabilité, l’autre déploie ses armes. L’amour, l’un des derniers sentiments à survivre à la déferlante calculante, serait le dernier, où tu puisses encore exhiber ta faiblesse, sans provoquer chez l’autre l’afflux de la force, pour gagner quelques points. | | | | |
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| amour | | | Deux composants d’une grande création : un grand sentiment indubitable, faisant ressentir son Vrai intuitif, et un grand talent, faisant de l’intuition une certitude, grâce à une représentation paradoxale. Ce qui fait de tout poète – un amoureux, et de tout amoureux – un poète. | | | | |
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| amour | | | Les charmes principaux de la vie provenaient, jadis, de l’ignorance, involontaire ou volontaire, des moyens bornés ou des vastes contraintes. Mais depuis que le savoir dicte et les gestes et les frissons, nos voluptés perdirent de leur intensité. « L’amour précède la connaissance, et celle-ci tue celui-là » - Unamuno - « El amor precede al conocimiento, y éste mata a aquél ». | | | | |
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| amour | | | Si, dans ton écrit, l’expression d’un sentiment semble en être un reflet fidèle, ce sentiment doit être médiocre ou banal. Le créateur veut des sentiments indicibles, dont seule la musique peut rendre le frisson. « L’amour parfait est une déception sublime, puisqu’il est au-dessus de l’exprimable » - Chaplin - « Perfect love is the most beautiful of all frustrations because it is more than one can express ». | | | | |
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| amour | | | On tombe amoureux, la première fois, en écoutant Dieu ; toutes les autres fois, on écoutera ses organes. « Le premier amour est toujours affaire de la sensibilité ; le second – de la sensualité » - Pouchkine - « Первая любовь всегда является делом чувствительности. Вторая - дело чувственности ». | | | | |
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| amour | | | Le sentiment vaut par l’élan et sa cible ; plus celle-ci est mystérieuse et celui-là – immatériel, plus grande sera la hauteur promise. « L’amour, ce sont les ailes, élevant l’homme à la plus grande hauteur »* - Gorky - « Любовь - это крылья, на которых человек поднимается выше всего ». | | | | |
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| amour | | | Créer à perdre le cœur est le pendant à aimer à perdre la raison (Aragon). Et c’est une métaphore qui traduit l’adage d’artiste se plaçant au-delà du Bien et du mal, comme l’amoureux réduisant au silence et à l’esclavage la raison asservie. On leur fait perdre la liberté, on les enferme dans les bas étages, mais on les nourrit, respectivement, par le Beau et le Bien tyranniques. | | | | |
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| amour | | | Tout poète est amoureux, mais tout amoureux n’est pas poète. Le poète fait partie de la seule race, consciente de l’existence de notre second soi, du soi inconnu, inspirateur de la musique de nos sentiments et de nos images. « L’amour est l'oubli de soi » - H.-F.Amiel – du soi connu, résident de notre esprit, l’oubli pour mieux se souvenir, enfin, du soi inconnu, résident tantôt de notre cœur et tantôt de notre âme ! | | | | |
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| amour | | | Ce qu’on appelle naturel, aujourd’hui, est de plus en plus mécanique, d’où ma préférence de l’artificiel. Même dans l’amour, l’imagination créatrice compte plus que l’inertie sentimentale. Et l’on peut oser dire que l’amour, c’est « maintenir vivace l’artifice d’une relation » - R.Enthoven. | | | | |
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| amour | | | L’amour profond – le désir de caresses ; le haut amour – la caresse par le désir. Le désir attache à la terre, la caresse en détache. | | | | |
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| amour | | | La passion sans sommeil réparateur peut devenir mécanique ; mais si « la tendresse est le repos de la passion » - J.Joubert – ses rêves sont des caresses. | | | | |
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| amour | | | Non seulement l’amour arrête le temps, mais, aussi, il efface l’espace : l’agapé du rapprochement, unie à l’éros de l’éloignement, enfante de philia atopique. | | | | |
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| amour | | | C’est la proximité des âmes qui entretient l’amitié ; c’est du lointain du sentiment qu’ont besoin les cœurs amoureux. | | | | |
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| amour | | | Tu n’es pas maître de la profondeur de tes pensées ni de la hauteur de tes sentiments ; l’objectivité logique et l’élan mystique, respectivement, y sont des guides. Donc tu devrais davantage songer à la hauteur de tes pensées et à la profondeur de tes sentiments, pour être un homme complet, c’est-à-dire un sage ou un amoureux. | | | | |
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| amour | | | Plus un sentiment est profond, mieux appropriée, parmi tous les moyens, est la musique, pour le rendre. L’amour semble être le seul sentiment qui échappe à cette règle ; je parcours les moyens de son expression – tableau, discours, poème, mélodie – et je leur trouve la même puissance et je ne peux trouver de meilleur candidat à l’excellence que leur dénominateur commun – la caresse. | | | | |
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| amour | | | Comme dans tout ce qui bouleverse l’âme ou émeut le cœur, dans l’amour cohabitent le réel et l’irréel ; pour le consolider, l’homme banal développe les facettes réelles, et pour le fêter, l’homme subtil enveloppe de caresses – les irréelles. Et les caresses les plus durables ne se dégagent pas des mains ni même des mots, mais des regards, des phantasmes, des rêves. Et l’on ne sait jamais ce qu’elles enveloppent ; c’est comme la musique, portant un sentiment, invisible et irrésistible. | | | | |
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| amour | | | L’amoureux, comme le poète, se reconnaît par l’élan altier de son état, plutôt que par l’étendue de ses actes ou par la profondeur de ses raisons. | | | | |
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| amour | | | L'amour est à sa place dans la jungle des sentiments ou dans le désert des pensées. Mais, à force de chercher une domestication ou un apprivoisement, ce qui aurait dû être un aigle, ou au moins une chouette, s'avère poule ou dindon. On ne peut pas asservir le ciel - aux besoins de la terre ; en se fiant au ciel, on se libère. Descendu sur terre, le volatile rebelle se mue en reptile modèle. | | | | |
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| amour | | | La musique d’un discours n’est pas dans les mots, mais dans les émotions, naissant des rencontres imprévisibles entre ce qui est au-delà des mots. « Le langage de l'amour a une si douce musique qu'on n'est pas exigeant pour les paroles » - A.Karr. | | | | |
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| amour | | | La poésie est à la prose ce que le regard est aux yeux ; le poète, les yeux fermés, se sert de son regard pour recréer les objets illusoires, engendrant des émotions réelles. L’amour est l’un de ses instants bénis, où l’on puisse se passer d’yeux : « L'amour est l'état dans lequel les hommes ont les plus grandes chances de voir les choses telles qu'elles ne sont pas »* - Nietzsche - « Die Liebe ist der Zustand, wo der Mensch die Dinge am meisten so sieht, wie sie nicht sind » - seulement il ne les voit pas, il les crée par le regard : « Ubi oculus, ibi amor ». Par ailleurs, personne ne peut formuler ce qu’est une chose réelle. | | | | |
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| amour | | | La mathématique, la musique et l’amour sont peut-être les seuls excitants qui nous laissent perplexes, désarmés, face à notre soi inconnu, immatériel. La mathématique – par la stupéfiante harmonie des grandeurs abstraites ; la musique – par l’émotion soudaine, émancipée de l’esprit inutile ; l’amour – par l’élan, naissant d’une attraction irrésistible, injustifiable. | | | | |
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| amour | | | L’âme, c’est le don de ce qui est ton intérieur ; l’esprit, c’est la possession de ce qui t’est extérieur. Avec le dépérissement des âmes, les actes et même les sentiments se tournent vers l’extérieur. « L'amour commence par l'éblouissement d'une âme, qui n'attendait rien, et se clôt sur la déception d'un moi qui exige tout » - G.Thibon. | | | | |
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| amour | | | Il y a mon soi connu (le créateur transparent), mon soi inconnu (l’inspirateur invisible) et il y a un monde, créé, implicitement, par une coopération entre ses deux-là – mes émotions, mes idées – mes livres. Tout compte fait, c’est selon ce monde que j’aimerais être vu ou aimé. « Que votre amour aille à mon monde et non pas à moi-même »* - Tsvétaeva - « Любите не меня, а мой мир ». | | | | |
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| amour | | | L’arsenal des concepts, des idées, des vérités n’évolue presque plus ; celui des sentiments vit l’éternel recommencement. « L'esprit s'épuise, mais le langage du cœur est intarissable » - G.Staël. | | | | |
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| amour | | | Les grands sentiments ne se traduisent jamais par de grands actes ; ces sentiments ne se livrent qu’à la musique pathétique ou au mot poétique, dans lesquels palpite une détresse ou agonise une béatitude. | | | | |
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| amour | | | Il est très frappant de voir à quel point tes gestes, tes paroles, tes images atteignent des audaces et des intensités inouïes sous l’effet d’une forte excitation, dont la plus irrésistible vient de ton amour. Une fois dégrisé, tu t’en souviendras avec stupéfaction, remords ou nostalgie. | | | | |
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| amour | | | De trois besoins de reconnaissance – le professionnel (la maîtrise), l’intellectuel (le talent), le sentimental (l’amour) – la réussite la plus consolante est dans le troisième volet ; être aimé relativise les débâcles pratiques et les humiliations artistiques. | | | | |
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| amour | | | Nous sommes faits de deux manques : en tant qu’ange – l’amour sans caresses ; en tant que bête – les caresses sans amour. | | | | |
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| amour | | | L’amour est un rêve et, comme tout rêve, il subit son tragique affaissement. L’homme de rêve en cherche la consolation faisant renaître l’émotion ou une caresse d’une nature (sentimentale, verbale, gestuelle, intellectuelle), probablement différente de l’épisode précédent. L’homme de réalité et de calcul, dépourvu de cœur et d’imagination, passe, docilement, de l’amour à l’indifférence. | | | | |
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| amour | | | Plus d’idées profondes, plus de liberté extérieure ; plus de hauts sentiments, plus de liberté intérieure. L’orgueil ou la solitude. | | | | |
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| art | | | Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons. | | | | |
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| art | | | Couler en bronze ses pensées, pour qu'on n'en puisse pas défalquer la moindre virgule ? Ils pensent, que c'est très intelligent et digne. La seule chose, à laquelle je tiendrais, moi, et encore, c'est de retrouver le lendemain parmi mes mots en cendres quelques points d'exclamation non éteints. | | | | |
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| art | | | L'art aura été le dernier lieu de la persistance de l'humain dans les affaires des hommes. La palpitation se parque dans des gymnases et fuit le Verbe. Le souci du siècle est de ne vénérer le Logos saignant qu'en tant qu'un concept logopédique, coloristique ou culinaire. | | | | |
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| art | | | Un style parfait : faire sentir la matière des sentiments, en ne maniant que la géométrie des images. Un mauvais style : ne voir que la géométrie. Pas de style du tout : n'exhiber que de la matière. | | | | |
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| art | | | Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion. | | | | |
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| art | | | Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne, sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie. Dans ce monde avachi, la beauté paisible semble être fourbue ; on ne peut plus compter que sur le frisson. | | | | |
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| art | | | L'art ne devrait pas être une revanche d'un ratage passager dans mes pulsions ou mon métier, mais il doit s'inspirer du constat, que toute vie, non rythmée par l'art, ne peut être qu'un ratage définitif. | | | | |
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| art | | | Le sentiment esthétique est statique, et l'art est la transposition de la dynamicité des choses en staticité des images. Garder l'immobilité des représentations est une qualité divine, vouloir traduire en bougeotte activiste ce qui, dans l'âme, témoigne de l'intemporel et de l'immuable, est mesquin, sans être diabolique. « Ne se prête au chant initiatique que l'unique, le sauvé du flux des choses » - H.Broch - « Nur das Einmalige, das aus dem Fluß der Dinge herausgerettet ist, öffnet sich zum richtunggebenden Gesang ». | | | | |
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| art | | | Au début on pense, que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend, que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur soi-même. Première étape, l'inacceptable, - regarder le monde à travers les livres des autres. La seconde, l'acceptable, - aimer l'art en moi et non pas moi dans l'art. Mais plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur son vrai soi, qui est toujours artiste. | | | | |
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| art | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| art | | | Ce qui est bancal et bête, dans une métaphore ou dans une pensée, cherche son salut dans le développement ; mais ce qui est déjà plein - y perd. « L'image gagne toujours à ne pas être développée »** - Aragon - la pensée, en dernière instance, y gagne aussi. Et c'est l'émotion première qui en est victime, puisqu'elle n'est vivante que près de sa source, à laquelle on ne peut être fidèle qu'en mourant de soif. | | | | |
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| art | | | Les plus ambitieux visent la fusion langagière du statufié et de l'exalté : Heidegger, avec ses révérences à Sophocle et Hölderlin, fait chou blanc dans un langage pourtant naturel ; Cioran, avec Valéry et Nietzsche en références, tire son épingle du jeu dans un langage entièrement inventé. | | | | |
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| art | | | Ils nous versent tant de breuvages enflammants, tandis que nous nous enivrons le mieux en déchiffrant les étiquettes des bouteilles. | | | | |
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| art | | | Écrire - avec les moyens d'une fièvre faire aimer le feu caché : « Zeus t'a caché ta vie, le jour où il se vit dupé par Prométhée ; il te cacha le feu » - Hésiode. | | | | |
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| art | | | Scintillement de mots dans une houle de promesses - littérature d'un ciel abandonné à l'étoile. | | | | |
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| art | | | J'aimerais, qu'on comprît, que ce livre aurait gardé tout son sens, si je n'avais pas lu un seul des auteurs, qui en font le fond lointain ou le cadre immédiat. Nous sommes au temps des orages ; des nuages aléatoires traînent au-dessus de nos âmes réceptrices, chargées d'images et d'émotions ; l'éclair doit ne garder que le souvenir de nos âmes illuminées. Un bon exemple de fortuité des nuages passagers : pour Nietzsche - le bref passage de Schopenhauer et de Wagner, aux fonctions météorologiques. | | | | |
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| art | | | Tout artiste est un copiste, mais de combien de fibres copiées monte une palpitation ? Là où le tâcheron reproduit la géométrie, l'artiste insuffle déjà une mélodie. | | | | |
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| art | | | L'œuvre comme affiche, copie ou trace du proche ? Cette image me gêne. Ni poinçon ni empreinte, mais un mode de réfraction des émotions hautes, se brisant contre la lame des mots profonds, coulant et créant une aura du lointain ! L'état de grâce céleste exclut l'état de traces terrestres. L’art commence par une sortie de la platitude, des coordonnées et des dates. | | | | |
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| art | | | Tant de livres annoncent, dès la première page, soit de la noirceur soit des arcs-en-ciel. Et combien ne laissent, derrière la dernière page, qu'une grisaille rapidement dissipée. L'artiste est celui qui, devant sa toile, tente de ne pas brandir sa palette. À l'écriture suffisent une tempête du bocal ou de l'encrier : « un verre d'eau aurait les mêmes passions que l'océan » - Hugo. Pour le regard, c'est aussi simple : « Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres » - E.Rostand. Quand le sang ou l'encre vous manqueront, vous vous tournerez, pusillanimes, vers l'univers entier : « Que le cratère de Vésuve soit mon encrier » - Melville - « Give me Vesuvius crater for an inkstand ». | | | | |
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| art | | | En dehors de traduire, traduire une voix et une langue, qui ne sont pas les miennes, je ne peux pas donner un sens quelconque à créer. Être dans l'état de demande de messages (me sentir ange), ne pas m'attarder dans celui de la réponse (ce que veut le diable). Poétiser, c'est traduire des messages (voix) cryptiques. | | | | |
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| art | | | En fait d'art, la connaissance la plus utile, c'est comment naît une larme. | | | | |
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| art | | | La poésie est un langage de la faiblesse, de la superficialité et de l'ivresse. Un poète dans l'âme ne peut chanter que défaites et hauteurs. Il est idiot du village, dès qu'il veut être sobre et profond : « Dès qu'un poète se réveille, il est idiot. Je veux dire intelligent » - Cocteau. | | | | |
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| art | | | L'écriture et son objet : deux êtres dont le contact émeut un troisième. Les trois, fondus en une seule personne, - l'heureuse triade ! | | | | |
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| art | | | On ne doit écrire qu'étant submergé. Il vaut mieux l'être par un vague besoin de forme que par la certitude d'un fond net. La forme est en haut, et le fond – en bas. Toutes les profondeurs furent déjà explorées et réduites aux chiffres ; la musique ne peut naître que de la hauteur, de l'arrachement à la terre et par la montée aux cieux, en suivant un Gradus ad Parnassum : « En montant - écrire, et en écrivant - monter »** - St-Augustin - « Proficiendo scribunt, et scribendo proficiunt ». | | | | |
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| art | | | Tout grand écrit naît d'une ivresse, ivresse des choses, des idées, des mots ; mais le plus grand secret consiste à savoir s'enfiévrer de soi-même. Ce beau conseil d'Horace : « tu ne planteras aucun arbre austère avant la vigne sacrée » - « nullam sacra vite prius severis arborem » ! | | | | |
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| art | | | Toute beauté a besoin de miroir. Non spéculaire, toute belle chose en soi ne dépasse pas le grade d'idole, de poids ou d'outil. Le miroir minimal - une négation. Toutefois, ce qui nous émeut le plus dans une beauté ne figurera jamais sur un tableau ni dans une formule ; elle est annonciatrice du merveilleux : « La beauté devient la preuve visible des miracles » - Dante - « La bellezza diviene argomento visibile dei miracoli ». | | | | |
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| art | | | Le sentiment, rehaussé par la noblesse et élargi par l'intelligence, fut au centre de la poésie de Rilke, R.Char et Pasternak. Cette poésie est morte pour laisser la place à la poésie des dictionnaires, vocabulaires ou onomatopées. | | | | |
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| art | | | L'art devrait survoler toute pensée ardente avec la ferme intention ironique de ne pas se consumer en l'embrassant. | | | | |
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| art | | | Le livre est un puits. J'éprouve les fils de ma pensée (ou les fibres de ma sensibilité) en essayant d'atteindre sa face (surface). Le livre est aussi un avatar de l'existence et je dois introduire, entre lui et moi, un vide nommé ironie. | | | | |
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| art | | | L'écriture elliptique : trouver une distance harmonieuse entre les deux foyers – l'esprit et le sentiment – pour que le langage dessine une courbe, dont tout point serait à la même distance sommaire de ces deux points. | | | | |
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| art | | | Les passions vécues par Shakespeare lui-même, si l'on en juge d'après ses sonnets, furent médiocres ; une raison de plus d'admirer celles, bellement inventées, que vivent ses personnages, aussi loufoques que ceux de Dostoïevsky. | | | | |
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| art | | | Je reconnais ma faute musicale : avec des cordes en permanence tendues, on risque de ne plus être en accord avec l'harmonie de la vie. Comme J.Joubert, je ne joue que de la harpe éolienne. Il faut savoir détendre ce qui vibrerait faux, mais je désappris à tendre l'oreille aux sons directeurs de l'époque. | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture pleine se croisent crier, créer et croire. | | | | |
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| art | | | Les buts de l'art : donner de l'ivresse à une forme sensée ou donner de la forme à une ivresse des sens. « Ce qu'on lit doit non seulement étancher une soif, mais enivrer »*** - St-Augustin - « Non solum sapit, quod legis, sed etiam inebriat ». | | | | |
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| art | | | Dans l'écrit de jadis on sentait le frisson des mains, des cervelles et des plumes (« découvrir une chose, c'est la mettre à vif »** - G.Braque) ; aujourd'hui, le mode flagrant, qui domine, est copier-coller. | | | | |
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| art | | | L'écriture est un acte (et non pas un rêve) surveillé par une sensibilité, une mémoire et une intelligence, ce qui le décompose sur ces axes : la hauteur du style, l'étendue de l'ambition, la profondeur de la construction. | | | | |
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| art | | | Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain, apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé, si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même, pour mieux vivre le naufrage quotidien, au milieu des courants hostiles, sans aucune Loreley en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle, que je maîtrise, sans chavirer. | | | | |
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| art | | | Lecture intellectuelle : œuvre - masque - machine (Valéry). Lecture affective : plaisir impur - admiration purifiante - enthousiasme pur. Je sais qu'en jetant les masques, c'est-à-dire en renonçant au style, je n'offre au regard qu'un visage impur, et que la machine ne peut tourner qu'à l'essence impure. | | | | |
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| art | | | L'art est possible grâce à ce prodige : ce qui émeut et l'émotion s'ignorent. | | | | |
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| art | | | Pour ne pas profaner le mystère de l'être - tout désert inspirateur étant déserté par le prophète du Verbe incarné -, le poète, ce prophète du mot désincarné, devrait traduire une théorie de l'inspiration en une théorie de l'incarnation : l'annonciation par un ange, la consubstantialité sinon avec le géniteur, au moins avec son esprit, la maîtrise de la parabole, l'expiation des péchés du monde, le port d'une couronne d'épine ou d'une croix, la résurrection au milieu d'une ivresse, la transfiguration au-delà d'une certaine hauteur. | | | | |
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| art | | | La littérature discursive suit le conseil de Bias : « Entreprenez froidement, poursuivez chaudement », tandis que l'aphoriste se dit : « Entreprends chaudement et surtout ne poursuis rien ». | | | | |
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| art | | | Extraire des harmoniques communes d'une agonie ou d'une onde de tendresse, les unifier en un frisson, où chacun entendra ce qui lui chante - la tâche d'artiste. | | | | |
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| art | | | L'artiste-artisan, par conviction ou par dépit, proclame, que le fond et la forme doivent être de même tonalité. L'artiste à la plume impassible veut justifier la platitude de la forme par la houle du fond à maîtriser, fond resté muet, dans une traduction servile. L'artiste-énergumène fait la découverte fondamentale : toute forme artistique doit être apollinienne ; ne peut être dionysiaque que le fond, lisible à travers la forme inventée et libre. | | | | |
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| art | | | Une contrainte de l'art : exclure le savoir réticent à la traduction libre en sentir ; une contrainte de la science : négliger le sentir, qui se traduit trop mot-à-mot en savoir. | | | | |
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| art | | | Le fond à rendre est le même pour tous les hommes. C'est par le choix de la forme - syllogistique, narrative, pulsionnelle - qu'ils se distinguent : la profondeur, l'étendue, la hauteur. Mais pour s'entendre, le vrai dénominateur , le talent, suffit. | | | | |
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| art | | | Le but de l'art : rendre une grâce de sentiment par une grâce de lumière. Il se trouve, que le meilleur instrument de cette traduction serait la grâce de mes ombres. | | | | |
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| art | | | Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il me faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de mon âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés. | | | | |
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| art | | | Toute plume, fatalement, commence par « agiter les eaux du langage » (Kierkegaard), mais le style naît de la capacité d'entretenir le début du sentiment plutôt que de maintenir le débit de la réflexion. | | | | |
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| art | | | La musique est le seul art - et même pas la peinture - où la lumière parvient à moi déjà décomposée en coloris séparés. La lumière est blanche ailleurs, et c'est le prisme de ma sensibilité et de mon goût qui produit les vraies couleurs. Et pour cette recomposition, l'intensité de mes ombres m'est plus importante que la pureté de ma lumière propre. | | | | |
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| art | | | Tout art s'occupe du sentiment, et en fonction de l'origine de ce sentiment, il y a trois sortes d'artistes : ceux qui communiquent leur propre sentiment, ceux qui peignent un sentiment anonyme, ceux qui réveillent notre sentiment à nous – les lyriques, les épiques, les romantiques. Savoir distinguer entre ces trois démarches est signe d'un bon goût. | | | | |
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| art | | | Ils veulent bourrer leurs écrits de pensées et de sentiments (qui peuvent être respectables), tandis que le bon artiste sait, qu’il faut n’y mettre que de la musique humaine et des échos des mystères divins (qui génèrent de la matière et pour l’âme et pour l’esprit). « Ô viens, l’union de mélodies magiques, d’idées et de passions » - Pouchkine - « Ищу союза волшебных звуков, чувств и дум ». | | | | |
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| art | | | Le ressort de la poésie et de la musique : le plaisir y naît non pas de l'excès des concepts problématiques, mais de la trajectoire mystérieuse de leurs accès ; la résignation de ne pas aller jusqu'au bout, de s'arrêter en chemin et de vivre le vertige d'un lien, qui fait oublier les objets liés. | | | | |
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| art | | | La mathématique part d'un but, dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût. | | | | |
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| art | | | Tout artiste d'antan devenait intellectuel ; l'intellectuel moderne s'éloigne de plus en plus de l'artiste. L'artiste est le sens de la forme, l'intellectuel - celui de la profondeur. Le génie visite le premier, la passion - le second. Le génie peut être passionné, mais on n'a pas encore vu de passions géniales. | | | | |
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| art | | | La danse est une marche ayant la hauteur pour horizon. « Le chant est une parole excitée jusqu'à l'extase extrême » - Wagner - « Der Gesang ist die in höchster Leidenschaft erregte Rede ». Dans ces marches et ces paroles, il s'agit de n'en extraire ou de n'y entendre que de la musique. | | | | |
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| art | | | Tant de livres, qui enseignent ou renseignent, et si peu - qui saignent. En se détournant des astres, on creuse jusqu'à atteindre une platitude finale ; en se penchant sur nos plaies, on découvre, dans nos émotions saturniennes, la hauteur initiale. | | | | |
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| art | | | Le médiocre cherchera de l'inspiration dans ses expériences, ses savoirs, ses émotions. Le grand sait, que la seule fontaine, près de laquelle expire le poète et respire l'art, s'appelle imagination. « Le seul bien, qui puisse combler un artiste, vient de son imagination » - Pasternak - « Художнику неоткуда ждать добра, кроме как от своего воображенья ». | | | | |
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| art | | | L'écrivain médiocre suit ses idées et n'aperçoit pas la platitude de ses mots ; le bon suit ses mots, ressent leur bafouillage et s'astreint à mieux écrire ; de ce mieux naissent, par enchantement, des idées. Ce tâtonnement, c'est l'impossibilité de s'installer dans une vérité, quelle que soit son éloquence. La rhétorique est l'affaire des hommes de convictions, mais les convictions, ennemies de l'ironie, ôtent à l'écriture tout pathos, qui ne peut être qu'ironique. | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui fait parler son âme, enveloppée par son cœur et développée par son esprit. « La littérature est produite par les âmes qui pensent » - Carlyle - « Literature is the Thought of thinking Souls ». Les têtes qui sentent sont plus rares ; elles extraient de profondes matières premières, les autres fabriquent plutôt des produits terre-à-terre. « Tant d'usines pour fabriquer des génies, mais des matières premières ne sont plus livrées »** - S.Lec. | | | | |
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| art | | | Le poète, qui est chantre du déracinement, part d'un sentiment profond, pour en ériger l'image en hauteur ; le philosophe, qui doit être poète de l'enracinement, fait deux pas, en sens inverse, mais complémentaires : de l'image au concept, et du concept à la réalité. Ce parcours est à l'opposé des scientifiques ou des techniciens. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est la création d'une intensité imagée entre la profondeur enthousiasmante d'une vie et la hauteur palpitante de ton regard. Les idées y jouent un rôle secondaire de support ou de vocabulaire. « L'art, c'est une ascension vers la hauteur idéelle et, simultanément, une plongée dans une pensée sensuelle profonde » - Eisenstein - « Искусство : вознесение на идейные ступени и одновременно проникновение в глубинное чувственное мышление ». Le mouvement en sens inverse paraît être plus prometteur encore : profiter de la profondeur des idées, pour garder la hauteur du sentiment ; mais, toutefois, sans cette dualité ou cette tension, tout art est menacé de platitude. | | | | |
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| art | | | La maxime est le seul genre littéraire, dans lequel on ne négocie pas sa valeur, on l'impose. « Les aphorismes sont un genre foncièrement aristocratique d'écriture. L'aphoriste ne discute ni n'explique, il affirme ; et dans son affirmation perce la conviction, qu'il est plus profond ou plus intelligent que ses lecteurs » - W.Auden - « Aphorisms are essentially an aristocratic genre of writing. The aphorist does not argue or explain, he asserts ; and implicit in his assertion is a conviction that he is wiser or more intelligent than his readers ». Mais, au fond de lui-même, il sait, que ses affirmations ne valent que par leurs métaphores et que toute intelligence s'évente vite au souffle de l'ironie. L'aphorisme n'est pas maison et repos, mais ruine et élan. | | | | |
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| art | | | C'est l'aplatissement des gouffres, le lissage des âmes et l'assèchement des cœurs qui sont à l'origine du désintérêt pour les sommets, puisque toute profondeur, jadis palpitante, est vouée désormais à la platitude, et un savoir sans voiles conduit vers un vouloir sans étoiles. Et l'un des sommets s'appelle l'art de la maxime. « Face aux maximes, vous faites la fine bouche, comme si le monde n'était qu'une platitude, sans sommets ni torrents » - R.Schumann - « Ihr rümpft bei Aphoristischem die Nase ; ist denn die Welt eine Fläche und sind nicht Alpen darauf, Ströme ? ». | | | | |
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| art | | | Qu'on montre, ou seulement évoque, un objet, on ne fait qu'en dessiner un chemin d'accès, dicté par l'habitude ou bien par la créativité. Reconnaissance ou surprise, assurance ou émotion, empreinte ou métaphore. Toute évocation ne garantit pas le second terme de l'alternative. « Il y a deux façons d'exprimer les choses ; l'une est de les montrer brutalement, l'autre de les évoquer avec art » - Matisse - la brutalité, c'est la routine. | | | | |
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| art | | | On peut tout sentir, sans avoir rien peint ; mais celui qui peint tout, sent mal tout. Pour bien sentir, il faut ne peindre que ce qui réveille les sens ! La contrainte de l’œil résulte en but du regard. | | | | |
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| art | | | Derrière toute beauté on peut reconstituer sa mathématique - ses nombres et ses contours, mais son chant rend cet effort inaudible. « Ô beauté enchaînée sans ligne en fleur ni centre, ni purs rapports de nombre et de sourire » - Lorca - « Belleza encadenada sin linea en flor, ni centro, ni puras relaciones de número y sonrisa ». Pour faire vibrer les lignes en pointillé, il faut une origine, un centre sans coordonnées fixes. Dans la vie, le nombre souille le sourire ; en poésie, la pureté du nombre se fusionne avec le pur sourire. | | | | |
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| art | | | Priser ou désirer - deux effets respectifs de nos représentations ou de notre volonté ; l'intelligence et la noblesse forment les valeurs ; les désirs, eux, naissent du tempérament et de la sensibilité ; mais pour produire de la beauté, le talent seul peut suffire ; les valeurs et les passions de l'artiste ne jouent presque aucun rôle, pour la qualité de son œuvre. L'art ne sert qu'à embellir ce qui préexiste déjà en nous. | | | | |
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| art | | | Avec la poésie, quand la compréhension en a chassé le noyau prosaïque, la perplexité devant les bribes inutiles et incompréhensibles peut continuer à agiter l'âme, quand bien même la tête se sentirait frustrée devant l'utile évaporé. La poésie répugne aux tableaux et se fait de fragments, de beaux détails. | | | | |
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| art | | | Nous voyons avec nos oreilles ce que Beethoven entendait avec ses yeux. Avoir un regard veut dire remplir les yeux de musique. « J'entendrai des regards, que vous croirez muets » - J.Racine (G.Fauré, avec son Cantique de Jean Racine, rendit audible ce regard funèbre). L'émotion est le dénominateur commun de nos sens. Quand on maîtrise le transfert des numérateurs. Comme Homère : « Ce que lui-même ne voyait pas, il nous le fit voir » - Cicéron - « Que ipse non viderit, nos ut videremus, effecerit ». | | | | |
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| art | | | L'évolution vers une belle écriture : je commence par décrire ce que je ressens, ensuite je transcris ce que je sais, et je finis par inscrire mes mots dans une musique soufflée par mon rêve, loin de mes sentiments et réflexions antérieurs – mon mot deviendra compositeur et non seulement instrument ou interprète. Et je rougirai si je disais un jour, comme Nabokov, que je connaissais plus de choses, que je ne saurais exprimer par des mots. | | | | |
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| art | | | Le seul art noble est l'art romantique, où l'émotion s'équilibre avec l'ironie dans une peinture d'un état d'âme. « L'art est, avant tout, un état d'âme »*** - Chagall - « Искусство - это прежде всего состояние души ». À la peinture, les abstraits opposent la divination. L'appel des formalistes - ne pas nommer l'objet, mais seulement le suggérer, est irrecevable. Quand on évite le bon objet, on tombe, fatalement, sur un autre. Et puisque toute relation et tout qualificatif peuvent et doivent se muer en objets à part, chercher des rapports et couleurs au détriment des objets est également sans objet. | | | | |
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| art | | | L'œil et l'oreille sont connectés à l'esprit ; lorsque, pendant le passage du sensible à l'intelligible, l'esprit impassible se transforme en cœur saignant ou en âme bouleversée, on est en présence d'un Bien, qui nous taraude, ou d'une beauté, qui nous élève. Dans le second cas, si l'objet d'émotion est œuvre humaine, on est en présence de l'art. La mort de l'art est annoncée par l'extinction des âmes. Tant d'œuvres d'art qui ne sont plus que des valeurs purement fiduciaires. | | | | |
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| art | | | Ni l'idée, ni le sentiment, ni l'image ne sont le véritable fond d'une œuvre d'art, mais la soif du beau qu'éprouve le créateur. « La volonté ne découvre que la source de la soif, elle n'est que la soif même »** - Boehme - « Der Wille findet nichts als nur die Eigenschaft des Hungers, welche er selber ist ». | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas le trop de mécanique dans les moyens – la photographie, le cinéma, l'électronique – qui explique le dépérissement de l'art, mais le pas assez d'organique dans les commencements – l'élan, l'émotion, la noblesse. | | | | |
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| art | | | Comment un écrivain aimerait voir l'évolution de son écriture : au début - simple et mauvaise, après – compliquée et mauvaise, ensuite – compliquée et bonne, enfin – simple et bonne. On commence par se prendre pour porte-parole de son sentiment et finit par comprendre, qu'on n'est qu'interprète de ses rêves. L'écriture est bonne, lorsqu'elle ne s'est pas encore détachée des dernières ombres de la nuit des songes et porte déjà la première lueur du jour des idées ; son mot doit donc être matinal, inaugural. | | | | |
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| art | | | Chez le médiocre, les tableaux sont plats et les valeurs – banales. Chez le talentueux, les tableaux et les valeurs partent d’une haute noblesse. Des sots on attendrait plutôt un tableau véridique qu’une valeur rachitique, puisqu’ils « ne font qu’évaluer leur sentiment, au lieu de le bâtir » - Rilke - « urteiln immer über ihr Gefühl, statt es zu bilden ». Pour les autres, il serait donc sans intérêt d’opposer la peinture aux jugements. | | | | |
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| art | | | Il doit y avoir des ondes, invisibles et inaudibles, ondes des émotions potentielles, et qui traversent notre conscience, sans en être perçues ; l’art est cet outil décodeur, qui traduit ces ondes en musique particulière plutôt qu’en bruit universel. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | Si je ne m'adresse qu'aux oreilles, je finirai par aligner des notes au lieu de faire entendre ma voix, qui ne vaut que par sa hauteur, c'est-à-dire par le pathos ou par la honte, par le comique des graves et le tragique des aigus. Prêcher le savoir comme contenu du message, c'est tenir la connaissance du solfège comme préalable de toute émotion musicale. | | | | |
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| art | | | En cherchant à rendre des sentiments vécus, beaux, authentiques, des sentiments à vivre, on ne fait pas de bonne littérature ; ce sont des sentiments imaginaires et nobles, des sentiments à rêver, qui amènent la belle littérature. | | | | |
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| art | | | La haute couture musicale doit habiller et le spirituel et le sentimental. L’habit sentimental du spirituel livre la profondeur à la platitude ; l’habit spirituel du sentimental ramène à la platitude la hauteur. | | | | |
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| art | | | Il est facile de traduire en folie toute raison, mais la folie devenant raison, c'est le privilège des sages. « Si les vers ont été l'abus de ma jeunesse, les vers seront aussi l'appui de ma vieillesse : s'ils furent ma folie, ils seront ma raison »** - du Bellay. Un magnifique tableau, qui trace, mieux que n'importe quelle réflexion, le chemin de toute création (de vérités, d'émotions, d'images). L'abus de bravades, la surprise réconfortante de sa fécondité, sa conversion en raison d'être. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre est creuse, si elle ne vaut que par ce qu’on y voit ; c’est la part de l’invisible qui est décisive, et non pas par une dissimulation quelconque, mais par l’indispensable présence d’inconnues dans ton arbre. Et cette invisibilité peut concerner l’esprit – jeu intellectuel, l’âme – jeu poétique, le cœur – jeu sentimental. | | | | |
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| art | | | On commença par séparer l’émotion et la beauté, et l’on comprit que la création, c’est-à-dire la traduction des états d’âme, devenait inutile, puisque la beauté sans frissons, c’est-à-dire la joliesse, se fabrique – l’histoire de la dégénérescence de l’art. | | | | |
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| art | | | Plus haute est l’harmonie musicale – dans les notes, les mots, les coups de pinceau, les pensées – plus profonde est l’émotion qu’elle provoque chez les âmes sensibles. « Le rythme et l’harmonie pénètrent irrésistiblement au plus profond de l’âme » - Platon. | | | | |
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| art | | | Les mots et images n’apportent rien au sentiment visé, comme le portrait ou le roman n’apportent rien à l’homme représenté, ni l’Intelligence Artificielle - à l’intelligence. Mais sans l’âme ou l’esprit actifs, le cœur risque de sombrer dans la passivité. | | | | |
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| art | | | Tchékhov est le Mozart de l’art tragique ; chez les deux on trouve le plus grand écart entre l’homme et l’auteur – l’homme y est invraisemblablement bête et l’auteur – invraisemblablement pénétrant. Tchékhov ne fut nullement délicat, et Mozart ne fut jamais envahi par un rêve. Pourtant, les pièces de Tchékhov sont pleines d’une musique délicate ; les opéras et les concertos de Mozart nous renvoient aux rêves d’un dramatisme déchirant. | | | | |
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| art | | | Dans la vie réelle, tous connaissent des instants de passion ; mais pour que de ton rêve ou de ta création, si tu en as, monte une passion, il faut que tu sois artiste. Il ne sert à rien de t’égosiller sur tes trémoussements, si ton style est plat ou sec. La brillante sécheresse (glänzende Trockenheit de Kant) peut apporter quelques pâles lumières, elle est incapable d’ombres éclatantes, dont est constituée une passion. | | | | |
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| art | | | Puisque aucune identité n’est possible entre ta conscience et tes tentatives de la décrire, il vaut mieux renoncer à écrire ce que tu penses ou ressens ; je préfère assister, sur mes pages, à la naissance d’une pensée ou d’un état d’âme, dont je ne soupçonnais même pas l’existence. | | | | |
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| art | | | L’élan vertical du pathos ne peut se maintenir que grâce aux fondements implacables du style. Ce cas heureux constitue le talent. | | | | |
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| art | | | Tant de galimatias – philosophiques, picturaux, musicaux (la liste reflète la chronologie des agonies) – se présentent comme l’avènement de la sensibilité pure. Dans un langage plus réaliste, je parlerais du hasard des relations entre concepts, du hasard des couleurs ou des formes, du hasard du croisement des tons, des rythmes. Bref, la disparition de la mélodie – spirituelle, pittoresque, émotive. À force de moduler à outrance les reliefs de notre âme, on aboutit à une platitude idéologique, formelle, impersonnelle. | | | | |
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| art | | | Chez un poète, le débordement sentimental provoque un appel d’air, un vide verbal, un manque musical qu’assouvissent d’harmonieuses métaphores. | | | | |
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| art | | | La création est un contraire du rêve : celle-là vaut, surtout, par la qualité de ses nets commencements, et celui-ci – par l’inaccessibilité de ses buts vagues. Mais aussi bien les commencements que les buts y servent de lumière, pour projeter nos ombres intellectuelles ou sentimentales. « L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne »** - R.Char – tu y parles du rêve immobile, tandis que la création est l’art du possible animé. | | | | |
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| art | | | L’art ne s’adresse qu’à ceux qui ont une âme ; il consiste à peindre des rencontres uniques, jamais produites par le passé, entre des concepts, grâce à un nouvel angle de vues sur eux. La vue de cette rencontre, ce trope, le contraire du hasard, provoque une émotion dans les âmes, qui disposent de facettes autres que la réfléchissante ou la calculante (ce fut le cas malheureux d'Aristote). La métaphore est un triomphe du talent sur le hasard. | | | | |
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| art | | | Les pièces de Tchékhov réveillent des sentiments tragiques, chez les rêveurs, et mélancoliques, chez les railleurs. « Tchékhov adressait aux hommes joyeux le chagrin de ses livres » - Nabokov - « Чехов писал печальные книги для весёлых людей » - c’est ce que lui-même pensait, à la Mozart, c’est-à-dire – bêtement. | | | | |
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| art | | | L’homme de réflexion réduit les pulsions de ses sens au fond raisonnable ; l’homme de création métamorphose les messages de sa raison en forme sensuelle. | | | | |
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| art | | | L’exégèse de mes notes : le cœur secoué par des soupirs ou frissons, l’âme en retient des rythmes, des timbres, des mélodies, l’esprit se libère du temps, grave cette musique temporelle du sensible dans l’espace des paroles intelligibles, une nostalgie traduite en mélancolie hors-temps. | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| art | | | J’écris des livrets et les adresse au lecteur-compositeur, qui les envelopperait d’une musique, dont la hauteur, l’intensité et l’intelligence seraient dues au livret, le sens extatique étant porté par la musique. | | | | |
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| art | | | On ne devrait se dévouer à l'art que si l'illusion de créer à partir du point zéro de la sensibilité, est irrésistible. Et, d'ailleurs, ce sont là et les buts et les contraintes de l'art. | | | | |
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| bien | | | L'homme libre dénonce d'autant plus facilement la mentalité d'assisté, que la non-assistance à l'homme en détresse n'est un flagrant délit pour aucun code (on ne peut être pris que sur le fait). La pitié devint l'un des sentiments les plus honteux chez l'homme évolué. Chez le Français elle réveille du mépris, chez l'Allemand - de l'irritation, chez l'Anglo-Saxon - de l'indifférence sarcastique. | | | | |
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| bien | | | La vraie pitié est indissociable du sentiment de sa propre honte ; sans celle-ci, celle-là n'est que de la sensiblerie. Dans l'action, la honte est de la juste pudeur, et dans la réflexion - de la justice pudique ; et puisque les deux seuls dons, que Zeus voulut répartir équitablement parmi les hommes, furent la justice et la pudeur, la honte est primordiale, pour que le feu humain de Prométhée ait une coloration divine. « La vertu supérieure n'est pas vertueuse, la vertu inférieure ne quitte pas la vertu »** - Lao Tseu. | | | | |
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| bien | | | Je cesse d'être mon soi (ou deviens plus que moi-même), dès que je produis un mot ou une note, qui ne découlent de rien (le moi n'a ni paroles ni notes) et qui émeuvent les autres. C'est pourtant le seul moyen de manifester, que je reste moi-même. Ces signes naissent près de ce point ineffaçable en moi, que n'atteignent ni les chaînes ni les courants. | | | | |
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| bien | | | La veille : l'angoisse du cœur et la paix de la tête. Le sommeil : la révolte de la tête et la charité du cœur. Bercées par la mort dans l'âme. | | | | |
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| bien | | | Signe d'artiste : fuir la paix, chercher le cygne à protéger ou l'hydre à abattre. Sans combat, je suis machine ou macchabée déambulant. La vie est un miroir de nos solitudes ou un mouroir de nos attachements. | | | | |
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| bien | | | Aucune relation entre ta (non-)participation à l'œuvre du bien et l'intensité de l'angoisse, qui t'étreint. La gratuité du bien est absolue. L'être y est plus près de la source mystique que le devenir : être bon y est la seule solution du problématique faire le bien. Certains prêtent au Christ (à travers Nietzsche) cette belle parole : « Pour être bon, il suffit d'être faible »*** (Enthoven). | | | | |
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| bien | | | Plus stoïque est ta sérénité face au mal, plus ironique est ton « angoisse devant le Bien » (Kierkegaard). | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant. | | | | |
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| bien | | | Ce ne sont ni les passions ni les idées qui changent le monde, mais une mauvaise inertie chargée d'un bon fatalisme. Toute accélération de l'histoire moderne est tangente et contingente. Par ailleurs, l'idée devrait n'être qu'enveloppement d'une passion, comme « les passions ne seraient que les idées au premier stade de développement »** - Lermontov - « страсти не что иное, как идеи при первом своём развитии ». | | | | |
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| bien | | | Ce qui est tragique, ce n'est pas que le mal triomphe du Bien, mais que tout axe du Bien doit forcément comporter une composante du mal, dès que l'action ou l'intelligence se joignent au sentiment. | | | | |
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| bien | | | La seule haute félicité au monde est le frisson - enthousiaste ou tragique - devant le miracle de la vie (le beau) ou de l'homme (le Bien). La rencontre de ces deux frissons s'appelle amour, ce nom inconnu, qu'on donne souvent au Dieu connu. L'amoureux se sent Dieu ou en est le plus proche. | | | | |
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| bien | | | La logique rend limpides nos rapports avec le vrai ; le goût justifie nos enthousiasmes face au beau ; mais rien ne calme nos hontes et nos doutes devant l'énigme du bon - ni la volonté ni l'humilité ni la justice ne peuvent y être juges. Et la philosophie, au lieu des litanies pseudo-logiques à la gloire de la vérité et des sermons pseudo-esthétiques pour la défense de la beauté, devrait se pencher, avant tout, sur les prières balbutiantes au nom du Bien. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, aujourd'hui, n'est évalué qu'à l'échelle économique ; la plus-value évinça la valeur ; tout activisme cérébral devint préférable à la générosité du cœur ; toutes les crapules disent que « le Mal agissant vaut mieux qu'un Bien passif » - W.Blake - « Active Evil is better than passive Good ». Le Bien, agissant et sûr de son fait, ne peut être qu'un mal. Obnubilé, comme tous les autres, par l'action, vous ne risquez pas d'en avoir la berlue. Et votre idole, l'équanimité du bonze, est honnie par le Bien, porteur d'une conscience trouble. | | | | |
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| bien | | | Dans mes propres violences ou affections, je me sens esclave des premières et maître des secondes ; c'est pourquoi je m'absous si facilement du mal que je commets dans un état passionnel, mais que le mal, qui accompagne une franche tendresse, me taraude et ne fait que gagner en intensité. | | | | |
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| bien | | | Si tu manques de penchant spontané pour le Bien passif, que le désespoir actif t'y aide ! Devant le vide des causes premières, soit on garde sa capacité d'emballement (en l'appelant espérance ou désespoir ! ), soit on se met à calculer des causes intermédiaires (et l'on l'appelle raison). | | | | |
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| bien | | | Le mal accompagne le faire non pas parce qu'on se trompe ou se laisse dévoyer, mais parce le mal est déjà dans le fâcheux écart qu'on constate toujours entre sentiment et acte (l'acrasie aristotélicienne ou dostoïevskienne, l'impossible maîtrise du soi irrationnel, inconnu), mais aussi parce que l'onde, provoquée par l'acte et propagée par la fatalité, mutile nécessairement quelque être ou quelque sentiment sans défense. | | | | |
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| bien | | | Pour eux, l'éthique apparaît au moment d'un passage à l'acte net (que ce soit d'après des règles ou anarchiquement), tandis qu'elle ne s'évalue que dans un tête-à-tête trouble avec le sentiment (ou le rêve) du Bien. | | | | |
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| bien | | | Tous les vertueux, ceux qui se débarrassèrent de toute violence et de toute ardeur, voient dans les passions une source du mal ou du péché. Tandis que celui qui n'est pas encore absorbé dans la platitude, te donnera un bon conseil : « Tu craindras davantage l'accalmie que le mal ; dans le péché passionné n'est pas le mal, mais la floraison » - Volochine - « Беги не зла, а только угасанья ; и грех, и страсть — цветенье, а не зло ». | | | | |
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| bien | | | La défaite devint une honte, chez l'homme du troupeau triomphant : « Le sentiment que l'homme supporte le plus difficilement est la pitié » - Balzac. La vraie fierté du réprouvé vaincu est d'accueillir la pitié d'un frère. | | | | |
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| bien | | | L'état de compassion est signe de maturité de l'âme. Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est quelle en fut l'avant-dernière saison ? Le remords, l'angoisse, la toquade ? Et c'est ainsi que l'amour s'appellera pénitence, faiblesse ou force. | | | | |
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| bien | | | Il est trop commun de clamer d'être pour le Bien et contre le mal. L'homme se trouve toujours quelque part au milieu de cet axe. « L'humanité de l'homme, c'est cette différence de tension affective, entre les extrémités de laquelle le cœur est placé » - Ricœur. L'artiste est celui qui, de cette tension, extrait la même intensité en tout point de l'axe. | | | | |
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| bien | | | La faiblesse est l'origine de nos plus beaux sentiments – le Bien, la noblesse, le rêve. La force a pour moteurs – l'envie, le nombre, l'inertie. Des élans angéliques et des instincts bestiaux. De nobles contraintes, de minables moyens. Le talent – se mettre au-delà ou au-dessus des deux. | | | | |
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| bien | | | La merveille du Bien, cloîtré dans le cœur, se confirme par la merveille de la larme, qui inonde les yeux, lorsque le cœur se met à vibrer. Quel génie fallait-il au Créateur, pour inventer une telle liaison ! « Si la nature nous donna les larmes, c'est que, sans doute, elle envisageait de nous munir d'un cœur tendre »** - Juvénal - « Mollissima corda humano generi dare se natura fatetur, quæ lacrymas dedit ». | | | | |
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| bien | | | L'homme moderne peut être surtout défini par ces deux qualités, déjà robotiques : la première - aucun frisson, aucune curiosité devant la féerie d'un ciel étoilé, et la seconde - aucun pressentiment d'une source intérieure du Bien et de la justice. Ce qui mérite d'être signalé, dans cette banalité, c'est que ce sont deux seuls traits qui suscitaient le plus grand émoi chez l'austère Kant. | | | | |
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| bien | | | L'anachronisme linguistique, coloristique et éthique : la compassion sanguine tournant, imperceptiblement, vers l'incolore sympathie. | | | | |
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| bien | | | La bonne pitié ne cherche ni à consoler ni à comprendre, mais à vivre en exalté l'absence de remèdes. « D'un côté - la tristesse, les passions déchaînées, de l'autre – la consolation, la simplicité ! Voici la seule harmonie possible » - K.Léontiev - « Горести, буря страстей с одной стороны, а с другой - утешения, простота ! Вот единственно возможная гармония ». | | | | |
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| bien | | | Notre soi se manifeste sur les facettes éthique, esthétique, pragmatique ; jamais personne ne brilla sur toutes les trois avec le même éclat ; mais nos meilleurs sentiments naissent de la fadeur fatale de l’une d’elles : la honte, l’humilité, la noblesse. « Le sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie » - Deleuze – il faut y ajouter les deux autres. | | | | |
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| bien | | | Les idées, les sentiments, les actes, les sons ont leurs langages, qui traduisent ou représentent leurs modèles respectifs. Mais le Bien n’a pas de langage ; il n’est ni lumière ni chaleur ni force. C’est le Mal qui est langagièrement bien outillé : anti-humaniste dans l’idée, mécanique dans le sentiment, inhérent dans l’acte, sans musique dans ses bruits. | | | | |
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| bien | | | Le vrai manque, celui qui fait souffrir et à bout duquel aucun calmant, gestuel, intellectuel ou sentimental, ne vient, ce n'est pas le mal, toujours mécanique, toujours causal, mais le Bien même, cette soif que n'assouvit aucun liquide, pas même les larmes. | | | | |
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| bien | | | La seule étincelle divine, vouée à rester chaleur des sentiments, sans se transformer ni en lumière des actes ni en ombres de la création, c’est le Bien. Et puisque la philosophie est l’art de répartition des ombres et des lumières, la fonder sur l’éthique, sur l’Autre, est une naïveté, du même ordre que la bêtise de ceux qui la réduisent au Vrai, aux connaissances. La philosophie devrait ne partir que du Beau, dont il faut remplir tous les axes vitaux, allant, par exemple, de la comédie de l’essence à la tragédie de l’existence, ou bien des ombres du mot à la lumière de l’idée. | | | | |
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| bien | | | Deux sentiments fondamentaux forment l’homme complet : la honte et l’enthousiasme. La saine culpabilité nous fait découvrir une profondeur réelle ; la sainte innocence nous maintient dans une hauteur imaginaire. | | | | |
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| bien | | | C’est la nature, à moitié bestiale, et non pas la culture, à moitié robotique, qui donne une forme à nos passions. Mais leur fond est peut-être à l’origine de la culture : « La culture de l’homme s’érige grâce à la noblesse qu’il attribue aux pulsions bestiales, par la honte, l’imagination, la connaissance » - H.Hesse - « Menschliche Kultur entsteht durch Veredlung tierischer Triebe in geistigere, durch Scham, durch Phantasie, durch Erkenntnis ». | | | | |
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| bien | | | J’exclus la pitié du champ social, où ne peut intervenir efficacement que la raison, tandis que l’implication du cœur dégénère si facilement en sensiblerie stérile et la descente de l’âme sacrifie les hautes impasses de la beauté aux sentiers battus de l’hypocrisie. Ma pitié ne va qu’aux solitaires, avides de fraternité et ne recevant que l’indifférence ; ici, la raison solidaire rejoint le cœur compatissant et l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | Dans la matière – la merveille de la Loi ; dans la création – la merveille de l’émotion ; dans la noblesse – la merveille de l’existence même du Bien. | | | | |
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| bien | | | L’orgueil te fait oublier parfois, que tu portes en toi, en permanence, une bête ; la honte occulte parfois la présence continue en toi – d’un ange. Heureusement, ta bonne mémoire te retournera toujours au sentiment de ta dualité. « Dans l’homme, le sentiment angélique de l’ubiquité ne s’était pas aboli, étant ineffaçable » - Valéry. Le sentiment bestial de l’unité s’appuie sur l’action aveugle, mais s’efface avec chaque rêve révélateur. | | | | |
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| bien | | | Ni le culte de la force mentale, ni l’adhésion inconditionnelle à la faiblesse sentimentale ne t’approchent du Bien divin. Le pire, c’est leur fusion. « L’idéal de la force est le sommet de la barbarie ; ses adeptes, il les trouve justement parmi des faiblards » - Novalis - « Das Ideal der Stärke ist das Maximum des Barbaren – und hat gerade unter den Schwächlingen Anhänger erhalten ». Le compromis : vouer la force à la création, et la faiblesse – aux rêves. | | | | |
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| bien | | | Les plus nobles des sentiments humains – l’ironie et la pitié – proviennent du regard sur la faiblesse : la pitié de Dostoïevsky naît de la compassion pour la faiblesse des autres ; mon ironie est due à l’appel créateur que je lance à ma propre faiblesse. | | | | |
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| bien | | | Sacrifier tes intérêts terrestres apporte un divin sentiment – vivre la liberté de ton cœur, qui, de témoin, devient juge. Tu vivras le même sentiment, en restant fidèle à tes intérêts célestes : « La fidélité t’élève à la hauteur de la jouissance »** - Soljénitsyne - « Есть высокое наслаждение в верности ». | | | | |
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| bien | | | La honte est peut-être la seule manifestation extérieure indubitable de l’intraduisible Bien. | | | | |
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| bien | | | La continuité, dans une vie rationnelle, produit l’habitude, le sentiment blasé, la paix d’âme. La honte, qui est toujours irrationnelle, est une rupture, le début d’un nouveau départ, d’une renaissance, d’un élan ou d’une délivrance. | | | | |
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| bien | | | Les impératifs catégoriques : dans le Vrai – le savoir et la rigueur, dans le Beau – le talent et la noblesse, dans le Bien – l’humilité et la honte. Partout, le premier pas – le désir, la volonté, l’élan humains ; le dernier – l’admiration du mystère du Dessein divin : de l’harmonie, de l’émotion, de l’abnégation. Dans la société, le sens de ces impératifs est profond, car universel ; en solitude, il est haut, car individuel et pur. | | | | |
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| bien | | | On connaît le Beau et le Vrai, puisque le sensible et l’intelligible, l’intellect et l’action, s’y fusionnent. Mais le Bien reste inconnu, étant irréductible à l’action et limité au seul sensible. Et quel sens peut-on donner à la non-résistance au Mal, si l’on est incapable d’intellectualiser celui-ci ? Mais l’existence du sens du Bien est peut-être la plus grande énigme du Créateur. | | | | |
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| bien | | | Ton action peut faire beaucoup de bien aux autres, sans être dicté par le Bien ; les motifs, eux aussi, peuvent exhiber une apparente pureté, sans qu’un ange te les ait soufflés. Celui qui, au fond de son cœur, porte plus de honte de ses (in)actions est plus près du Bien, toujours non-provoqué, immotivé, intraduisible. | | | | |
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| cité | | | Dans l'Histoire il n'y a ni périodes critiques ni périodes organiques. C'est l'œil de l'homme qui impose des brisures et des continuités et fait reconnaître un faux vainqueur ou un vrai vaincu : « La tradition des opprimés est un espoir de briser la continuité de l'histoire ; la continuité est celle des oppresseurs » - Benjamin - « Die Tradition der Unterdrückten ist eine Hoffnung, das Kontinuum der Geschichte aufzusprengen ; die herrschenden Kräfte stellen sich in der Kontinuität dar ». Tourné vers le futur, c'est du pressentiment bête, vers le présent - du ressentiment instructif, vers le passé - du sentiment intelligent. | | | | |
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| cité | | | Porter au suffrage universel l'amour ou la haine est également bête. On ne voue les grands sentiments qu'à un inutile autoritaire et grandiose. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie en quête de drogues, le rêve comme démarche, qui grise, peut faire jeu commun avec la poudre aux yeux et la langue de bois. Dans une sobre démocratie, le rêve comme marchandise s'apparente aux faux en écriture. Le rêve a une petite chance de se maintenir sous la tyrannie, sous la démocratie il n'en a aucune. Bénie « censure, mère de la métaphore » - Borgès - « censura, madre de la metáfora » ! | | | | |
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| cité | | | Entre la pensée totalitaire (l'Un, la passion, le rêve) et la pensée libre, le choix est libre. Toutefois, le contraire de l'Un n'est pas un multiple libre, mais le hasard d'esclave ; le contraire de la passion n'est pas la raison, mais la mécanique ; le contraire du rêve n'est pas le rythme mais l'algorithme. Leur pensée libre est le grincement du cerveau et le silence de l'âme. | | | | |
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| cité | | | Quel renversement de l'éthique aristocratique ! Dans l'Antiquité, où le sens des lois était faible, elle prônait la loi, face au sentiment rapace ; aujourd'hui, où le sentiment agonise, elle en appelle au sentiment, face à la loi de masse. | | | | |
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| cité | | | Face à la détermination du State Department et du Pentagone, l'Européen se lamente, qu'aucune voix forte et commune ne retentisse de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais la voix européenne, jadis, se réduisait à l'âme, au frisson des cordes éthique, esthétique et mystique. Elles ne vibrent plus ; et dans le brouhaha monocorde économique, qui seul atteint aujourd'hui les oreilles, seule compte l'intensité boursière. | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | Les barricades ne séparent que les quartiers, les états, les âges, les cerveaux. Quand je voudrai communiquer avec la Cité de Dieu et intercepter le regard intemporel, j'apprécierai les barricades devenues ruines, où je serai toujours dedans et dehors, l'assiégé et l'assiégeant, l'assoiffé et l'enivré. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes tentèrent d'imposer l'âme exaltée ou prodigue comme la dignité suprême de l'homme, mais ce qui est sommet chez un anachorète s'avéra abîme dans une société. Et notre démocratie a raison de réduire l'homme au corps, c'est à dire à la raison, où l'exaltation et la prodigalité sont des marchandises comme les autres. | | | | |
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| cité | | | Pour que le néon et l'hygiène satisfissent le besoin des hommes en lumière et en pureté, il fallut, au XX-ème siècle, tenter les deux termes de l'alternative tolstoïenne : éclairer ou être pur (светить или быть чистым), le phénomène ou le fantasme, le communisme ou le nazisme, aboutissant aux ténèbres et à la boue. La cuirasse exclut la pureté d'âme quoi qu'en pense Dante : « sous l'armure du sentiment d'être pur » - « sotto l'asbergo del sentirsi pura ». | | | | |
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| cité | | | Le conflit politique le plus irréductible oppose les sentimentaux aux cyniques, les tenants de la justice aux promoteurs de la liberté. Les premiers engendrent la misère et l'élan, les seconds - l'opulence et l'ennui. | | | | |
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| cité | | | Comment puis-je m'entendre avec les démocrates, ces robots de l'horizontalité ou moutons de la verticalité, si je suis tantôt maître (du verbe que je conjugue) tantôt esclave (de l'émotion qui me subjugue) ? | | | | |
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| cité | | | Quand le miséreux subit de moins en moins la précarité et commence à goûter de plus en plus de sécurité, il n'arrête pas de geindre. Devenu repu, il est désormais imbu de son angoisse, dans le pari risqué d'une machination financière. | | | | |
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| cité | | | Leur misérable révolte naît de l'incompréhension de la déraison conduisant à l'injustice. C'est tout le contraire de la mienne ; trop de raison froide, trop de justice mécanique, crevant les yeux sans larmes. | | | | |
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| cité | | | Celui qui cherche à unir un peuple l'émeut et celui qui cherche à le désunir - l'émeute. L'étrange bifurcation, à partir de mouvoir : vers l'émotion ou vers la meute ! | | | | |
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| cité | | | Ce que vaut une vérité banale s'apprend en prison ou en exil ; la belle vérité, la vérité naissante, se présente comme un beau mensonge. « La vie en liberté n'est qu'une vie de tromperies et de mensonges » - L.Andréev - « Жизнь на свободе есть сплошной обман и ложь ». Oui, le ciel est plus beau, vu à travers les barreaux, mais la liberté amène plutôt la vérité et l'honnêteté, c'est à dire l'ennui robotique. Notre soi a quelques chances de percer à travers des mensonges organiques ; au milieu des vérités mécaniques, il perd ses couleurs et sa vitalité. À moins qu'on décrète : est vrai ce qui palpite, est mensonge ce qui est plat. | | | | |
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| cité | | | Créer des cités, c'est créer des frontières ; tout être ouvert, muni d'imagination et d'émotions, tend vers ses limites, qui ne lui appartiennent pas, et, en même temps, dessinent ou édifient les remparts d'une polis, la tour de l'ange, la Cité de Dieu ou les ruines du surhomme. | | | | |
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| cité | | | Parmi les plus zélés de l'aspiration néfaste à devenir scientifique se trouvent les barbares. Jadis, la barbarie d'esprit conduisait à la barbarie du corps ; aujourd'hui, la barbarie d'âme engendre une civilisation de raison - le mouton du sentiment dégénérant en robot de la pensée. | | | | |
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| cité | | | Les affects et les affaires : contrairement aux premiers, on ne règle pas ces dernières en chantant ou en dansant, mais en parlant et en marchant. Et quand on nous invite : laissez parler votre cœur ou danser votre âme, on peut être certain, que la voix sous-jacente est totalitaire. Ou chrétienne : « Au fond, le christianisme est bolchevisme » - Heidegger - « Das Christentum ist in der Tat bolschewistisch ». | | | | |
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| cité | | | La dégénérescence ne naît ni de la lutte entre les forts et les faibles, ni de la domination de l'une de ces classes, mais plus sûrement de l'entente spirituelle entre elles : les faibles reconnaissant aux forts le mérite et les privilèges qui en découlent, les forts adoptant le goût des faibles, les deux ignorant envies et mépris. Ni esclaves ni maîtres, aux sentiments véhéments, – mais robots passifs et robots actifs, aux instincts apaisés. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes auraient dû dénoncer les ravages sentimentaux de la machine intra-humaine et rester indifférents à l’évolution irrésistible de la machine extra-humaine. Mais ils se comportent en vierges effarouchées lorsqu’un politicien déclare aimer la machine entrepreneuriale ou un autre lui trouver une âme : « La nouvelle la plus terrifiante du monde » - Deleuze. Ah qu’un Chateaubriand ou un Lamartine hautain et ironique nous manque ! | | | | |
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| cité | | | Des sentiments noirs – l’indignation, le mépris ou l’indifférence - sont inévitables, ce qui fait de nous hommes de gauche, de droite ou du marais. C’est notre enfance qui détermine notre profil, en fonction du milieu de nos regards : la réalité humaine (conflits, orgueils, jalousies), la réalité surhumaine (contes de fées, rêves, solitudes), la réalité inhumaine (routines, conformismes, platitudes). Ma première enfance passa dans le deuxième milieu, dans l’immensité des forêts, des livres, des montagnes et des chants de ma mère. Le mépris de ce qui est sans relief ni mélodie fit de moi un homme de droite, ce que j’appris un demi-siècle plus tard, ayant vécu dans la certitude de faire partie des extrémistes de gauche… | | | | |
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| cité | | | La femme sera définitivement émancipée le jour où l’on reconnaîtra, que la force, musculaire, cérébrale ou sociale, n’est pas un attribut décisif, noble, de premier plan. Tandis que la beauté, le mystère, la passion vécue ou inspirée, le goût du sacrifice compris ou de la générosité aveugle, sont des qualités largement plus rares, plus délicates et plus hautes, et dans lesquelles la femme surclasse l’homme. Hélas, nos contemporains se félicitent d’avoir fait de la femme un individu, dès qu’elle devient électrice, contribuable ou détentrice d’un compte en banque. | | | | |
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| cité | | | Dans la monotonie des n+1-èmes pas, on oublie le frisson du premier. Le rêve du dernier est encore plus palpitant, mais le sommeil de l'homme libre est sans rêves. La liberté est la fidélité au commencement, dont on ne garde que le rythme, - un fleuve exauçant les vœux de sa source. | | | | |
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| cité | | | On n’écrit plus de tragédies, au sens classique du terme, puisque celles-ci se fondaient sur une injustice. Or, nos sociétés atteignirent un degré de justice si remarquable, que tout tragédien serait vu comme un journaliste en quête de sensations. Mais les vraies tragédies – des lamentations autour des passions éteintes - disparurent tout autant, puisqu’il n’y a plus de passions – que des grognements ou des hystéries. | | | | |
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| cité | | | Je ne porte en moi ni l’indignation ni la haine ; je ne pourrais donc me réclamer ni de la gauche ni de la droite. Les sentiments, qui me fréquentent le plus, ce sont l’ironie et la honte, ce qui me rapproche des aristocrates, des moines, des poètes – bref, des hommes fuyant tout clan, des anachorètes. | | | | |
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| cité | | | Dans les sociétés démocratiques, la plupart de conflits se déroulent dans une horizontalité, régie par la loi. Ce sont nos conflits internes les plus aigus qui se placent dans une verticalité du rapport maître-esclave : le soi inconnu et le soi connu, l’âme capricieuse et l’esprit droit, l’élan du sentiment et l’immobilité des actes, le regard créateur et les yeux curieux, l’admiration et la grogne, l’espérance rêveuse et le désespoir net. | | | | |
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| cité | | | Étranger au pays de la servilité et du mensonge, étranger au pays de la liberté et de la vérité ; rêver d’une fraternité d’émotion, réfléchir sur une fraternité d’esprit, et ne pas trouver de frères. Personne n’a un regard semblable au mien – sur l’intelligence, sur le langage, sur la consolation, sur le goût, sur le Bien, sur la tragédie, sur l’extase. Vivre parmi seuls dissemblables – quelle mélancolie, quelle solitude planétaire. Ne pas glisser vers le dégoût et le mépris, telle est ma tâche quotidienne. Pour le moment – réussie, car je porte tellement d’admiration pour l’invisible, mon seul aliment spirituel. | | | | |
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| cité | | | Les cœurs et les esprits, sur tous les continents, se ressemblent ; le plus de différences réside dans les âmes. Et puisque l’art est affaire des âmes, il doit s’adresser au sol au goût savoureux et non pas à l’humanité insipide. C’est ainsi que Nietzsche se détourne du Bien (en se plaçant au-delà des cœurs), se moque du Vrai (en éliminant des objets et en s’identifiant avec le sujet) et veut ne servir que le Beau (émanant de l’âme) ; il veut être « découvreur des sentiers de l’âme européenne » - « Pfadfinder der europäischen Seele ». Je dirais plutôt – créateur des sources, des émotions qui se déversent dans les âmes. | | | | |
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| cité | | | Sous une tyrannie, ta pensée, naturellement, est démocratique et ton sentiment – aristocratique, ce qui te rapproche des opprimés. La même pensée, dans une démocratie, te rend banal, et le même sentiment t’exclut de la multitude – tu restes avec les oppresseurs. | | | | |
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| cité | | | Une civilisation est une marche technologique, toujours collective, promouvant le Vrai ; une culture est une danse sentimentale, toujours individuelle, inspirée par le Beau. La nature ennoblit toutes les deux avec l’énigme humaine, le sens du Bien. | | | | |
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| cité | | | Seule la connaissance de l’étranger peut enlever les œillères de tes yeux, rendre libre, intellectuellement, ton regard sur ton propre pays, en te débarrassant de tes préjugés sentimentaux. | | | | |
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| doute | | | Chez l'homme du savoir, les tendances de la raison façonnent celles du sentiment : la primauté de la largeur de vues, par exemple, se traduit par la part de l'étendue des émotions. Chez l'homme du cœur, c'est la forme de son savoir qui n'est qu'une translation de ses sentiments : un haut regard provenant d'une haute houle. | | | | |
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| doute | | | Tous les métiers sont bons, pour élever des cités radieuses, inondées de lumières : des contre-maîtres du savoir, des géomètres des émotions, des charpentiers de l'art. Mais pour concevoir de nobles ruines des ombres il faut des orfèvres, des virtuoses du vide, des artistes de la vie. | | | | |
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| doute | | | Les convictions seraient la lie de l'esprit. Mais sans en avoir goûté l'amertume, on n'apprécierait pas assez l'ivresse, qui les précède. | | | | |
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| doute | | | Prendre, à tous les coups, parti du chaos, face au système, est puéril ; il faut les défier, tous les deux, le premier avec du génie, à la recherche d'une nouvelle harmonie, le second avec de la passion, pour provoquer une nouvelle secousse. Frayer avec le génie, tout en fréquentant la passion, s'appelle avoir de la hauteur dans sa vie sentimentale. | | | | |
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| doute | | | Dans notre Ouvert humain, tant de suites de pensées, d'images ou d'émotions, qui tendent vers notre commencement miraculeux ou vers notre fin abyssale, et aboutissant, toutes, aux valeurs-limites hors de nous, inspirant l'amour ou la terreur. Mais, contrairement à ce qu'en pense Hölderlin, ces deux bornes s'ignorent. | | | | |
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| doute | | | Je suis inondé de cette lumière, qui existe avant tout langage et ne vaut que par sa source mystérieuse, refusant toute reproduction verbale. « Les pensées sont les ombres de nos sentiments » - Nietzsche - « Die Gedanken sind die Schatten unserer Empfindungen ». Quand on tient à l'intensité, tout reflet par le mot prend inexorablement la consistance des ombres. | | | | |
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| doute | | | Le contenu, le frisson de la vie, est de porter un bon regard à une bonne hauteur, où ne naissent encore ni questions ni réponses. La lumière est impure, quand la vie commence par la brûlure des questions, mais avec les seules réponses, elle manque de bonnes ombres. | | | | |
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| doute | | | Aucune extase devant ce qui est compris ne vaut celle de l'incompréhensible. | | | | |
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| doute | | | Ils n'ont que le vague et le font passer pour le sentiment ; je n'ai que le sentiment et je ne le rends que par des ombres, ombres le contraire du vague. | | | | |
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| doute | | | Le libre arbitre a ses merveilleuses lois, qu'il ne nous appartient pas, hélas, d'explorer, mais seulement d'admirer en silence. Pourquoi Loi plutôt que Chaos ? Pourquoi Valeur plutôt que Mesure ? Pourquoi Frisson plutôt que Calcul ? | | | | |
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| doute | | | Ce qu'on connaît est presque sans importance pour la qualité de notre écriture ; c'est dans la docte ignorance que se manifestent le mieux nos frissons et nos recherches : « Qui questionne et s'étonne a le sentiment de l'ignorance »** - Aristote. Elle accompagne l'étonnement jusqu'à sa chute dans une certitude passagère. La docte ignorance est l'aboutissement glorieux de la science (où elle s'appellera savoir indocte) et le début lamentable de la philosophie (où elle s'appellera fidélité à la nature). | | | | |
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| doute | | | Dans l'essentiel, toute recherche de fondements, d'ancrages ontologiques ou affectifs, aboutit au noble néant des ruines, sans dates ni noms, intemporelles et innommables, où l'on frissonne, admire et rêve. Dans l'inessentiel, on a le choix entre l'étable et la salle-machines, où l'on rumine. | | | | |
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| doute | | | La clarté est possible et souhaitable là où la langue et le sentiment humain peuvent ou doivent être occultés, - dans la science ou dans la technique, par exemple. Rendre claires les propositions (Wittgenstein) n'est pas une tâche philosophique ; la philosophie ne peut s'exercer que dans la réflexion sur les mystères du langage ou de la souffrance humaine. Réfléchir sur le monde, celui des phénomènes ou des noumènes, est une tâche, où le regard philosophique n'est plus d'aucun poids. | | | | |
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| doute | | | La netteté des images modernes est due à l'absence de frissons qui, jadis, formaient un tremblement ou une aura autour des mots, des idées et des gestes. | | | | |
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| doute | | | Pas de déclaustration possible de la Caverne, elle n'a pas d'issues ; on peut seulement la transformer en sobre et misérable lanterne, s'imaginant plus puissante que nos ombres, ou en glorieuse taverne, où danseront nos ombres enivrantes. | | | | |
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| doute | | | Le soi, dont on parle, représente, en nous, deux antagonistes : le soi inconnu, qui frissonne et appelle, et le soi connu, qui crée et maîtrise. Quand nous comprenons, que nos vraies défaites ne sont pas dues à l'adversité extérieure, mais à l'incommensurabilité entre nos deux soi, le muet et le bavard, tous les deux à l'intérieur de nous-mêmes, nous touchons au sentiment tragique. | | | | |
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| doute | | | Il y a des ombres, qui ne demandent que de l'éclaircissement ; la philosophie n'y sert à rien, la science y suffit ; on s'enferme dans une bibliothèque. Et il y a des ombres, dont le seul intérêt est le mystère de leur source et l'émoi de leurs danses ; aucun savoir n'y apporte rien ; c'est une haute tâche poétique ; exécutée avec profondeur et intelligence, elle devient philosophie ; on reste dans sa Caverne. | | | | |
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| doute | | | Peu de choses méritent qu'on en ait une opinion, se refuser d'en avoir apporte et de la pureté et de la sérénité ; l'avare en choix s'expose à la misère de la fébrilité, tandis que le sot, qui a une opinion sur tout, exhibe tant de sérénité ! | | | | |
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| doute | | | La négation est le lot des esprits faibles ; elle est une épigonie au signe opposé – la même importance accordée aux avis des autres. Le bon nihiliste méprise la négation ; il prône le oui à sa propre audace de fonder ses propres origines à la pensée, au sentiment, au regard. | | | | |
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| doute | | | Toute notre vie consciente consiste en deux mouvements opposés : nous recueillir en nous-mêmes, en compagnie de notre âme, pour en vivre des pulsions, ou nous mettre hors de nous-mêmes, pour nous juger par notre esprit. Très tard, on finit par se demander, si ce n'est pas le même organe, qui serait le cœur, et son regard - la caresse. | | | | |
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| doute | | | Ne serait-ce que pour assurer notre équilibre mental, on devrait entretenir, parallèlement, les sentiments les plus aveugles – l'amour et la pitié, et les sentiments les plus lucides – l'ironie et l'humilité. | | | | |
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| doute | | | Une obscurité peut surgir suite à une raison trop faible ou bien à un sentiment trop fort. « Plus on est envahi par le doute, plus on s'attache à une fausse lucidité d'esprit avec l'espoir d'éclaircir par le raisonnement ce que le sentiment a rendu trouble et obscur » - Moravia - « Quanto più ci si sente dubbiosi, tanto più ci si aggrappa ad una falsa lucidità della mente, quasi sperando di chiarire con la ragione ciò che il sentimento intorbida e rende oscuro ». On devine une belle triade de plus : sentiment - esprit - clarté. Leurs places, cependant, sont mal indiquées. Le vrai sentiment pousse vers la clarté, c'est l'esprit qui la dissipe ou, mieux, la met à sa place, c'est-à-dire dans une pile de clartés numérotée par des langages. | | | | |
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| doute | | | Une fois exprimé, le sentiment n'est ni vrai ni faux, mais là où l'adulte robotisé applique une nomenclature du sens l'enfant accepte une maculature des sens. L'enfant est celui qui ignore totalement ce qu'il est ; appréciez alors la double ironie d'Héraclite : « Nous ne sommes jamais plus près de notre moi que lorsque nous retrouvons la gravité des jeux des enfants ». | | | | |
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| doute | | | Dans les voiries morales, tout est réglementé, et il n'y a plus de chemins obliques ; même les voies des mensonges suivent des sentiers battus. Pourtant, les vrais sentiments se manifestent le mieux sur des voies obscures. Le sentiment ne devrait être visible qu'à son sommet, et tous les sentiers, qui y mènent, sont obliques. Mais qui lève encore la tête ? | | | | |
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| doute | | | La sensation, qui disparut complètement des têtes des hommes, c'est la vénération ou, au moins, la prémonition des choses immuables. D'où, paradoxalement, la disparition de la conscience que notre propre vie est si passagère. Ces deux sources d'émotions taries, il ne reste à l'homme-robot que le calcul rationnel de sa trajectoire infaillible vers l'abattoir mécanique. | | | | |
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| doute | | | Le sage laisse intact le mystère (au lieu de le percer), esquive tout combat-solution (au lieu de le relever) et se contente de déchiffrer les étiquettes des béatitudes problématiques et enivrantes (au lieu de savourer le contenu). | | | | |
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| doute | | | Ma vie se réduit à ce que j'éprouve, dans mon fond obscur, et à ce que je prouve, par mes formes lumineuses ; et il y faut installer une espèce de discipline militaire : obéir à mon soi inconnu et commander à mon soi connu. | | | | |
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| doute | | | Pour bien chercher, il vaut mieux que j'aie une tête froide, mais les plus belles trouvailles, je les ferai en suivant mes fièvres. Je commence par chercher de nouveaux aliments, et je découvre de nouveaux appétits. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu se livre à l'âme tâtonnante et fuit la pensée cohérente ; là, où parle le soi connu, le chœur s'y faufile et, souvent, me gouverne. Dès que j'ai envie d'être là où je pense, je me retrouve en étable. « Là où je suis, il n'y a plus à penser » - Artaud. Pour le soi inconnu, je suis vient d'être ; pour le connu - de suivre. | | | | |
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| doute | | | Le propre du sentiment est d'être obscur et chaud. Que de méprises dans des tentatives de le rendre, où l'obscurité saute aux yeux, mais la chaleur ne parvient même pas jusqu'à la cervelle ! | | | | |
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| doute | | | La relativité, même restreinte, ne servit jamais un artiste, bien qu'elle se formule en tant qu'une absoluité. Le principe d'incertitude n'engendra aucun doute fécond, restant au stade de la perplexité de Zénon. Chercher un écho dans les sciences, c'est réduire à la gravitation l'émoi d'un coucher de soleil. Aucun parallélisme entre les modèles scientifiques et poétiques. | | | | |
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| doute | | | Impossible de rendre le mystère au moyen des mots ou des idées ; nous sommes condamnés à le traduire en problème verbal ou en solution sentimentale. « Se donner à l'appel de la hauteur, de la pureté, de l'inconnu, à la traduction du mystère de l'innommé éternel »*** - Goethe - « Ein Streben, sich einem Höhern, Reinern, Unbekannten, enträtselnd sich den ewig Ungenannten hinzugeben ». | | | | |
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| doute | | | Tout le monde doute, tout le monde ne voit plus de miracles dans le vivant – le monde est donc cartésien et spinoziste. Une raison de plus pour me rapprocher des fanatiques du verbe acquiescent et des thuriféraires du sentiment rebelle. | | | | |
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| doute | | | Celui qui ne comprend pas le concept de l'infini mathématique est incapable de raisonner sur la notion de l'infini philosophique ou sentimental. Platon ne comprenait ni Zénon ni Pythagore, comme Hegel ne comprenait ni Newton ni Leibniz, d'où leurs délires sur la limite et l'illimité (péras et apeiron). | | | | |
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| doute | | | Le grand peut-être rabelaisien est pire que les petites certitudes des grenouilles de bénitier ; le néant absolu, qui t'attend, ne doit pas être entaché de relativisme. Vu en grand, même les certitudes apportent de la saine anxiété à l'allergique du sédentarisme. « Ce n'est pas le doute qui rend fou, c'est la certitude » - Nietzsche - « Nicht der Zweifel, die Gewissheit ist das, was wahnsinnig macht ». C'est le hasard matérialiste (le fors de Lucrèce) qui ne promet que la certitude d'ennui et d'horreur. | | | | |
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| doute | | | Ce qui berce : l'illusion d'une réalité ou le sentiment de réalité d'une illusion. Ce qui tient en éveil : se contenter de l'illusion des illusions, s'émerveiller de la réalité de la réalité. | | | | |
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| doute | | | Dès que je sais ce que je fais, je quitte l'art, l'éros et le rêve. C'est dans l'ignorance étoilée que naît la beauté, la caresse et l'émotion. | | | | |
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| doute | | | Voir, comprendre, sentir - lequel de ces verbes emploies-tu, pour décrire tes rapports avec le mystère ? Et je te dirai si tu es naïf, bête ou noble. | | | | |
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| doute | | | Avec qui associe-t-on sa meilleure espérance ? La mienne ne connut, dans le temps, aucune évolution et ne quitta jamais le poète. Sa chronologie, chez les sots insensibles : le politicien, le journaliste, l'homme d'affaires ; chez le sot sensible : le poète, le savant, le philosophe ; chez le sage insensible : le philosophe, le savant, l'homme tout court ; chez le sage sensible : l'homme tout court, le savant, le poète. | | | | |
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| doute | | | Le cheminement du soi connu au soi inconnu : grattez le penser, vous trouverez, en-dessous, le croire ; répétez avec le croire, vous tomberez sur le sentir ; un dernier grattage, et vous restez avec le vouloir – la volonté de jouissance, ou de puissance, de la pensée, de la foi, du sentiment. Du soi connu, clair et distinct, du Fermé donc, vous arriverez au soi inconnu, obscur et sans limites, – à l’Ouvert. | | | | |
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| doute | | | La matière, la vie, le moi sont inséparables et se trouvent fusionnés dans ma conscience – mon corps-esprit qui sait, mon cœur qui sent, mon âme qui crée, et qui occupent le même centre de mes soucis. Y placer une seule de ces parties-substances est absurde, puisque l’absence des autres parties priverait de sens le tout. | | | | |
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| doute | | | L’esprit a besoin de règles, et le sentiment – d’enjeux. « Tout raisonnement se réduit à céder au sentiment » - Pascal. Il cède sur les enjeux, non sur les règles, tandis que le sentiment ne vit que d'enjeux et se moque de règles. « J'aime la règle, qui corrige l'émotion. J'aime l'émotion, qui corrige la règle »** - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | Tes yeux sont une éponge, et ton regard – une fontaine. L’esprit guide ceux-là, l’âme – celui-ci. La volonté assure au regard une bonne épaisseur, et l'émotion - une bonne hauteur. « Le regard, ce n'est pas une sèche lumière ; il est tout de volonté et d'émotion » - F.Bacon - « The human understanding is no dry light, but receives infusion from the will and affections ». La lumière, elle, a un rôle plutôt mécanique que ludique, dans le dépouillement des images. | | | | |
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| doute | | | En mathématique, on part du défini ; en musique, on vise l’infini. En mathématique, on prouve ; en musique, on éprouve. En mathématique, on est universel ; en musique, on est individuel. | | | | |
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| doute | | | Les rêves se forment autour de l’inexistant ; l’inexistant ne peut pas être collectif ; le rêve ne se partage donc pas. Se partagent des actes, des pensées, des chagrins et des joies ; bref, quelque chose de secondaire. | | | | |
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| doute | | | En philosophie, la force mentale installe dans les Universités, et la faiblesse sentimentale – dans la mystique. Tous les mystiques furent des faiblards. « La mystique est la force invincible des faibles » - Ch.Péguy. | | | | |
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| doute | | | Savoir, sentir, rêver qu’on vit est plus qu’un plaisir (Aristote), ce sont trois mystères - de l’esprit, du cœur, de l’âme. | | | | |
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| doute | | | Aucun langage – ni littéraire ni plastique ni musical – ne peut rendre nos sentiments ; ce qui est perçu dans une œuvre d’art n’est que conçu, et la conception n’est que de l’invention. Les yeux et les caresses les traduisent mieux, mais ils sont, eux aussi, réels, tandis que nos sentiments sont du rêve. | | | | |
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| doute | | | La réalité est faite de réflexions sur la vie et sur la mort ; dans les deux cas, le résultat est le même – un désespoir profond. Le contraire de la réalité s’appelle rêve, qui répugne à la réflexion et se forme de sentiments – de l’extase à la résignation – et réveille la haute espérance. | | | | |
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| doute | | | Entre le raisonnement (ce mystère du Vrai) et le sentiment (ce mystère du Bien) se glisse ce mystère du Beau – l’instinct. En littérature, former et entretenir cette triade est une tâche ardue de composition. Quand au mystère on substitue le problème ou la solution, on cesse d’être artiste. | | | | |
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| doute | | | Aucune logique n’explique les valeurs des constantes universelles, ce sont des caprices impénétrables du Créateur. Ne sont divins que Ses caprices avec les trois universaux – le Bien, le Beau, le Vrai – la honte, l’émotion, l’intelligence. | | | | |
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| doute | | | Tous les douteurs sont des artisans impassibles ; l’artiste déclame et proclame, avec passion, les dogmes de son tempérament et de son goût. « Je suis l’instant, portant sa lumière à l’éternité… Je suis un Oui… Je suis l’extase… » - Scriabine - « Я миг, освещающий вечность... Я утверждение... Я экстаз » - profite, plutôt, de toute lumière commune pour projeter tes ombres uniques. | | | | |
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| doute | | | La lumière des idées, et même celle des sentiments, est ou devient commune ; ne sont particulières que les ombres. La lumière n’est qu’un outil ; le créateur crée ses créatures – par des ombres. Celui qui porte des aliments et celui qui crée l’excitation. Le phos-phore ne devrait pas se faire trop d’illusions sur l’originalité, l’influence et les métamorphoses de ses lumières. « Porteur de lumière qui ne rendait lumineux personne » - Tchékhov - « Светлая личность, от которой никому не было светло » - c’est une banalité et non pas une tragédie ; la tragédie est l’incapacité de créer des ombres. | | | | |
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| doute | | | Ce que tu ressens, et même ce que tu penses, n’admet aucune reproduction univoque en mots ; la cachotterie ou la franchise ne jouent qu’un rôle mineur dans la qualité ou l’authenticité de tes portraits verbaux. N’y comptent que l’intelligence conceptuelle et le talent langagier. | | | | |
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| doute | | | Il y a des émotions ou des idées, bouleversantes ou étonnantes, et qui surgissent dans la seule zone palpable de la vie – dans le présent. La valeur de nos écrits est dans la qualité de notre regard intemporel sur elles : le sentiment du sentiment ou la pensée de la pensée – voici le contenu rendant le plus fidèlement notre conscience ; quant à la forme, dont t’affuble ou t’arme le talent, elle doit se fusionner avec ce contenu. | | | | |
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| doute | | | Ne serait-il trop banal que d’aimer le mystère, puisque tout, en dernière instance, en relève ? Peut-être ce constat rend insignifiants les pas intermédiaires vers ce mystère inaccessible, et tu te concentreras dans le pas premier, que dis-je – dans le premier pressentiment, dans la première pulsion, dans le Commencement donc ! | | | | |
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| doute | | | L’existence de notre soi inconnu était mieux perçue par l’homme des cavernes que par nos contemporains, qui n’accèdent au réel que par les mots et nos sens ; or le soi inconnu n’a ni mots ni maux ; il ne fait que contenir notre essence créatrice, non-langagière. « Ce moi le plus profond est le même chez tous, il est le ‘sens’ » - H.Hesse - « dies Innerste Ich ist bei allen Menschen gleich, es ist der 'Sinn' » - mais il reste absent et muet, puisque notre organe de sa perception, l’âme, devint atavique. | | | | |
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| doute | | | Toute pensée, tout sentiment, toute action peuvent être représentés sous la forme d’un arbre, et l’unification de deux arbres est une belle métaphore d’une union, d’une compréhension, d’un approfondissement mutuel. Mais pour unifier les racines et les branches, il faut qu’elles soient pourvues d’inconnues. | | | | |
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| doute | | | Je ne sais plus où mes sentiments se distinguent de ceux des autres : dans le fond réel ou dans la forme représentationnelle, dans la caresse vitale ou verbale ? | | | | |
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| doute | | | La connaissance ou la fraternité sont les seules sources honorables de la lumière, apportant des idées profondes ou de hauts sentiments. Mais quand on est saturé de savoir et privé d’amitié, on ne se manifeste que par ses ombres, et la beauté des ombres individuelles l’emporte sur la vérité de la lumière commune. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques vouent le monde aux catastrophes. Il va les démentir par une paisible robotisation et la muséification de l'art et des passions. Où l'on lira : « Celui qui finit par comprendre, que la vie est dans l'inquiétude et l'angoisse, cesse sur le champ d'être homme ordinaire » - A.Blok - « Тот, кто поймёт, что смысл человеческой жизни заключается в беспокойстве и тревоге, уже перестанет быть обывателем ». | | | | |
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| hommes | | | Dans toutes nos manifestations devant autrui nous sommes et ne pouvons être qu'acteurs. La banalité professionnelle de notre époque est que, face à l'émotion, toute ressource théâtrale se puise désormais dans des techniques apprises par cœur et non dans le cœur épris de panique. | | | | |
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| hommes | | | Heureux Pascal, dont les yeux s'effrayaient d'un silence éternel ! De nos jours, que l'épreuve de nos oreilles, par le bavardage passager, est plus effrayante ! Pour celui qui a besoin d'un haut silence (« altum silentium » - Virgile). | | | | |
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| hommes | | | La civilisation se grave en mémoire impassible, la culture façonne l'âme véhémente. « La culture, c'est ce qui demeure dans l'homme, lorsqu'il a tout oublié » - proverbe japonais. La culture, c'est la hauteur vibrante, tandis que la mémoire ne reflète que la profondeur. Dans la hauteur, surtout, on frissonne : « Ne cherche pas la hauteur du savoir, mais son frisson » - St-Paul, mais une fois le bon frisson trouvé, j'apprends, qu'il m'élève vers la hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Ce déluge du kitsch pictural, musical, intellectuel, architectural, qui déferle sur l'Europe, à partir des USA, finira par transformer tous nos musées, étables, bistrots, églises, châteaux - en bureaux, en salles-machine, où le calcul silencieux se substituera aux chants, prières et extases. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes d'aujourd'hui sortent, tous, de l'Antiquité ; le panem et circenses engendra, respectivement, l'homme pragmatique et l'homme ludique. L'action soumise aux règles universelles et le jeu ne visant que l'enjeu lucratif - ces deux espèces finirent pas se fondre, en ensevelissant l'homme pathétique et l'homme du sacré. | | | | |
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| hommes | | | L'angoisse des échéances de l'avoir les empêche de suivre la joyeuse « déchéance de l'être » - Heidegger - « Verfallenheit des Daseins ». Qui, même, peut être mise en musique (« L'être est dans le chant » - Rilke - « Gesang ist Dasein »). Mais leur esprit n'attise que la soif de la puissance ; chez les poètes, « c'est dans le chant que souffle leur esprit »** - Hölderlin - « im Liede wehet ihr Geist ». | | | | |
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| hommes | | | Les belles âmes continuent, par inertie, à conjurer les hommes de se réveiller. Elles auraient dû, tout au contraire, leur réapprendre à fermer leurs yeux affairés et laisser tomber leurs mains crochues - pour rêver et se frotter les yeux, d'émoi ou d'horreur. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le plus bas précéderait nécessairement le plus haut ; aujourd'hui, les deux avancent, au même rythme, vers le même genre de platitude organique, musicale et sentimentale. | | | | |
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| hommes | | | L'émotion - devant un paysage, une femme, un tableau - visite tous les hommes (qui ne méconnaissent donc pas « ce qui excelle » - Goethe - « das Vortreffliche nicht anerkennen »), mais c'est un signe de barbarie que de ne pas savoir la traduire en attendrissement ou en humilité. | | | | |
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| hommes | | | Rythmes et pulsions sont vitaux aux hommes ; mais le sens de leurs évolutions récentes est - de l'enthousiasme ou de l'abattement solitaires vers l'excitation collective. | | | | |
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| hommes | | | « N'ayez pas peur ! » - leur inculquent les Papes, gendarmes, députés, maîtres à penser ou patrons ; deux réactions : ils se débarrassent du soupçon (les moutons) ou du frisson (les robots). Déjà, Sénèque leur ouvrait cette sinistre voie : « Quitte l'espérance, la peur te quittera » - « Desines timere, si sperare desieris ». | | | | |
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| hommes | | | Comment l'arbre se réduit-il lamentablement aux seules propriétés de la forêt ? - par un mauvais mode d'unification avec d'autres arbres : l'alignement, la taille, le parasitage, dans un plat silence des cimes, au lieu d'irruptions de questions profondes ou d'éruptions de hautes réponses. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit s'incline devant le miracle du vivant, l'âme l'élève. Et la robotisation de l'homme, c'est la dévitalisation de l'âme, suivie de l'aplatissement de l'esprit ; est robot celui qui ne voit plus de miracles, celui qui ne perçoit que la surface mécanique des pensées profondes et des hauts sentiments. | | | | |
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| hommes | | | L'étonnement est l'un de ces sentiments humains qui préservent notre distance d'avec les robots ; mais depuis que, dans notre environnement, l'objet fabriqué dépasse en nombre l'objet naturel, en ne provoquant, dans le meilleur des cas que de la curiosité et non de l'étonnement, la pente de notre chute devint irréversible. | | | | |
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| hommes | | | Les rapports organiques de l'homme avec l'élan, l'angoisse et l'invisible disparurent au profit de ses rapports mécaniques avec sa propre visibilité et avec l'argent. Tout chevalier s'engagea dans la cavalerie de St-Georges. | | | | |
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| hommes | | | Le XIX-ème siècle (siècle des foires – Nietzsche – Jahrmarkts-Jahrhundert) prêchait le collectivisme et/ou la technique, d'où la mauvaise presse du nihilisme, qui est un défi au mouton et au robot, contre l'inertie dans la pensée et contre le calcul dans le sentiment. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs tableaux, les Anciens peignent, à 95%, l'Homme et à 5% - l'homme de l'Antiquité ; à la Renaissance, cette proportion est de 50/50 ; aujourd'hui, 5% seulement vont à l'Homme, le reste dévolue au siècle, à la routine, aux choses. Jadis, ils prêtaient aux choses inanimées des larmes (lacrimae rerum - Virgile) ou même une âme (Lamartine) ; aujourd'hui, où l'âme est obsolète, ils n'y mettent que leur esprit. | | | | |
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| hommes | | | Non, ils ont tort, ceux qui voient dans notre époque une nuit épaisse, neutralisant, engloutissant et noyant les mots et les passions ; elle est, au contraire, un trop de lumière du jour, où ne peuvent fermer les yeux et rêver de leur étoile que les plus enivrés des pessimistes. Dans la nuit, toutes les étoiles et les plumes sont brillantes ; il s'agit de savoir (re)créer sa nuit. | | | | |
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| hommes | | | La vie de tout homme peut se réduire à la recherche d'une demeure pour son âme, et l'évolution moderne place l'essentiel de cet effort dans l'assurance tout-risque contre toute calamité. Mais les bâtisseurs aboutissent au résultat encore plus misérable : tout château ou forteresse, ou même ton propre soi, finira par être habité par l'ennui. On ne sauve ses emballements ou angoisses qu'au milieu des ruines préfabriquées. | | | | |
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| hommes | | | Le dessein divin plaça dans notre enfance les traits les plus humains : hurler de surprise, pleurer de désespoir, rire à gorge déployée, jouer pour ne pas voir la vie, transformer les percepts et affects en concepts - partout le commencement, la découverte du vertige initiatique du regard et du sentiment. Mais l'adulte suivit le sentier moutonnier et le circuit robotique - le morne enchaînement, dans un rôle banal et interchangeable. Ce n'est pas seulement l'enfance qu'on trahit, mais aussi bien Dieu lui-même. | | | | |
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| hommes | | | Nos vraies passions ont leur source et leur fond dans l'être, et non pas dans le devenir et encore moins dans l'avoir, comme l'annonce le docte Kant, jamais ravagé par une passion quelconque, et qui ne reconnaît que trois passions humaines : possession, domination, vanité - Habsucht, Herrschsucht, Ehrsucht. La seule véritable passion, c'est la musique : créée par le talent, vécue par l'âme, interprétée par l'esprit, musique présente en toute section de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, pour que les problèmes de la vie ne me paralysent plus : m'incruster dans les cadences d'une nouvelle solution, me laisser soulever par un nouveau mystère musical : « Peut-on vivre en sorte, que la vie cesse d'être problématique ? » - Wittgenstein - « Kann man so leben, daß das Leben aufhört, problematisch zu sein ? » - l'inertie d'une paix des bras ou le frisson des ailes. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les émotions des hommes se réduisirent aux calculs, y compris les angoisses et les espérances, qui, jadis, n'avaient de sens que face à ce qui n'existait pas ou restait mystérieusement inconnu. La sotte définition de Goethe : « Un bourgeois, gonflé d'angoisses et d'espérances, - à faire pitié ! » - « Ein Philister, mit Furcht und Hoffnung ausgefüllt. Daß Gott erbarm' ! » - décrit non pas une canaille, mais une belle âme, qui, de surcroît, n'existe plus. | | | | |
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| hommes | | | À 25 ans, on maîtrise toutes les connaissances vitales ; le reste de l'âge adulte n'est qu'une accumulation, une adaptation, une reformulation ; pourtant, la gent professoresque et sénile continue à réduire la vie à l'acquisition de connaissances. La vie est une collection de palettes et de vocabulaires, d'où doit sortir la musique vitale, sentimentale - verbale ou picturale. | | | | |
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| hommes | | | Le surhomme et la guerre nietzschéens appartiennent au monde intérieur d'un individu et n'apparaissent jamais sur la scène publique. Sa guerre n'oppose ni races ni classes, mais le sentiment acquiescent au ressentiment envieux, une Thémis céleste à une Némésis terrestre. | | | | |
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| hommes | | | Jadis on vivait des sensations fortes, ensuite on se mit à les simuler, aujourd'hui, où le héros et l'histrion disparurent des scènes, et même des rues, on les produit. Mais sans bon frisson ni bon rideau, ces produits affichent un prix, mais ne représentent aucune valeur. | | | | |
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| hommes | | | Enfants des mythes, enfants de l'Histoire, nous voilà orphelins de Dieu, orphelins du rêve ; et dans notre arbre généalogique croît et s'approche de nos branches le robot impassible et prolifique. | | | | |
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| hommes | | | Du temps de Descartes et Spinoza, la raison fut bafouée par le dogmatisme et la superstition ; mais aujourd'hui, où la raison triomphante étouffa toute forme de sensibilité, être cartésien ou spinoziste est signe d'un cerveau robotisé. | | | | |
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| hommes | | | La même vague d'un lyrisme primitif et intuitif nous atteint, tous ; la plupart, naviguant sur un bateau social, ne s'en aperçoivent même pas ; d'autres tentent de ne pas lâcher le gouvernail ou d'adapter les cadences de leurs rames ; les plus rares ressentent la houle comme effet gravitationnel de leur propre étoile. En matière d'écriture, ils laissent des journaux de bord, des graffiti ou des messages pour la bouteille de détresse. | | | | |
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| hommes | | | L'imagination avait son bercail ou étincelle - l'âme, et son achèvement ou brasier - l'émotion. Le progrès leur substitua la raison, qui n'en eût dû être qu'un pare-feu. Il n'y a presque plus de distance entre l'imagination et la raison. Une belle sauvage se livrant au mieux-payant. L'heureux vieux temps où l'on pouvait encore dire : « Le peuple a besoin qu'on l'éblouisse et non pas qu'on l'éclaire » - Ch.Fourier. | | | | |
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| hommes | | | La machinisation, l'algorithmisation des goûts est paradoxalement tribut au plus ignoble des hasards. J'ignore mes fins, autant les vouer au hasard. Mais je dois être maître de mes contraintes, qui traduisent mon goût. Seul le caprice de l'artiste offre une houle alternative à la déferlante aléatoire à l'origine des destinées. | | | | |
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| hommes | | | Ils ont réussi à remplacer les faux besoins par les vrais. Le besoin le plus vrai, celui d'un bon compte en banque, évinça tous les besoins artificiels : ceux du rêve, de la caresse, de la félicité, du sacrifice ou de la fidélité. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en suivant les caprices de l'histoire, on canonisait des saints, des héros, des monarques ; aujourd'hui, on vulgarise leurs équivalents : des gestionnaires, des sportifs, des amuseurs publics, en suivant la rigueur de leurs prouesses monétaires. Et ce que nous gagnons en sobriété du jugement, nous le perdons en ébriété de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Les hauteurs sont vides, les profondeurs affleurent la platitude ; à l'affection succéda la désaffection, à la jubilation - l'amusement, au caprice - le calcul. « Ils méditent, analysent, calculent, ruminent, mais ils n'exultent pas » - Rachmaninov - « Они размышляют, анализируют, вычисляют, вынашивают, но только не ликуют ». | | | | |
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| hommes | | | L'étranger : on en comprend la pensée, on n'en décèle pas l'émotion. Le compatriote : on en devine l'émotion, on ne parvient pas à en résumer objectivement la pensée. C'est avec l'étranger qu'il faut apprendre à raisonner et c'est avec son compatriote qu'il faut préserver l'émotion originelle. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la pensée fut la chasse gardée d'une poignée de privilégiés. Mais depuis que sa vulgarisation (honnête et fidèle !) la rendit à la portée du dernier homme, il ne restait au créateur que sa dernière exclusivité - le mot. Seulement voilà, c'est le créateur, désormais, qui fait défaut. Ceux qui ne se rendent pas compte de ce bouleversement continuent leurs litanies : « Un beau livre est l'acropole, où la pensée se retranche contre la plèbe » - A.Suarès. Il me rappelle davantage une nécropole, où le sentiment élit sa tour d'ivoire. La plus haute cité n'est plus ni la cité haute (acropole), ni la cité-mère (métropole), ni la cité-atelier (technopole), mais leurs nobles ruines, où se réfugie le mot ex-châtelain. | | | | |
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| hommes | | | En quantité, et même en qualités, des pensées, tous les hommes se valent. C'est la qualité de nos émotions qui nous distingue et nous prédestine à être des anges ou des bêtes. Les 'penseurs' ne sont pas d'accord, tout en étant plus catégoriques : « L'homme, qui ne vit que de ses sentiments, est une bête » - Tolstoï - « Люди, живущие только своими чувствами, — это звери ». | | | | |
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| hommes | | | Tous nos sentiments et toutes nos pensées sont communs à l'humanité entière ; ils sont des produits de notre adaptation langagière, conceptuelle, pragmatique. On ne peut se distinguer que par ses métaphores, mais même celles-ci sont souvent grégaires ; enfin, le seul à avoir encore de la personnalité est le créateur ; les autres n'ont qu'à se lamenter : « Par souci de conservation, les hommes s'adaptent aux autres, et ainsi se perdent »** - Prichvine - « Приспособляясь, люди хотят сохранить себя и в то же время теряют себя ». | | | | |
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| hommes | | | L'histoire de l'humanité semble être cyclique, avec les règnes successifs de la superstition, de la raison, de la passion ; avec les cultes respectifs du sacré, du vrai, du beau. Aux charnières entre ces époques surgissent la fraternité, la création, la décadence. Nous trouvant au beau milieu de la deuxième période, verrons-nous le retour de la troisième, du rêve ? Sur cette roue, le point le plus éloigné, aujourd'hui, c'est la fraternité, que ne peuvent plus évoquer, sérieusement, que d'incorrigibles rêveurs. | | | | |
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| hommes | | | L’homme d’aujourd’hui se réduit à ses fonctions robotiques – l’apprentissage de formes, l’imitation d’actes, l’exécution de tâches. Jadis, on le représentait en tant qu'organes divins – le cœur, l’esprit, l’âme – dont, respectivement, passions, désespoirs, consolations furent la forme, et l’héroïsme, l’intelligence, la noblesse - le fond. | | | | |
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| hommes | | | Ils énumèrent des imperfections, ratages, horreurs du monde (une tâche à portée de tout sot) et concluent à son absurdité et conjurent l’âme indignée à se substituer à l’esprit, complice du pire. Ce qui s’appelle – vivre de faits, qui, pourtant, ne sont qu’une bibliothèque de signaux, nullement opposée à la sensibilité, qui, elle, sait transformer les yeux du réel en regards de l’imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | C’est l’extinction des âmes qui explique l’absence des grands sentiments. Les corps ne communiquent plus qu’avec les esprits ; les minables tracas corporels s’allient avec la médiocrité spirituelle, tandis que, jadis, « toute jouissance et toute souffrance clouaient l’âme au corps » - Platon. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès irrémédiable des hommes consiste en pénétration, dans leur vie, pénétration de plus en plus profonde des gestes mécaniques, des habitudes, en économie, en réflexions, en sentiments. La mort de la poésie accélère cette funeste procession. « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance » - Saint-John Perse. | | | | |
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| hommes | | | L’art, c’est du spectacle, et la vie, c’est de la réalité. On peut dire, qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis la préhistoire la réalité dépasse le spectacle par sa place dans nos pensées ou émotions. Tout y est atrocement réel, rationnel, utile. À qui la faute ? Aux dramaturges ? Aux metteurs en scène ? Aux acteurs ? M’est avis, que c’est plutôt la faute architecturale, effaçant la rampe entre la scène et le parterre, ou, plus précisément, plaçant la scène au milieu des rues, des bureaux, des forums, où un troupeau homogène s’arroge le droit de jeu, de parole, d’éclairage, de décor et de critique. | | | | |
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| hommes | | | L'arbre du monde perd ses variables (de passions, de rêves, de sacrifices) et se fige dans des constantes collectives (d'intérêts, de sens, d'algorithmes) ; l'arbre organique devient structure mécanique. Dans ce monde robotique pullule la pensée collective et disparaît le sentiment individuel. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art, dans la galanterie, dans le doute ou dans les certitudes, on voulait, surtout, émouvoir ; aujourd’hui, on ne cherche qu’à exciter. « La clarté est bonne pour convaincre, mais elle ne vaut rien pour émouvoir. Soyez ténébreux ! » - Diderot. Comparez avec la transparence incolore, inodore, indolore des agités moutonniers modernes ! | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absence des âmes, les passions profondes finirent par se solidariser avec des passions basses, dont est capable n’importe quel esprit, qu’il soit fort ou faible. L’âme forte, ou l’âme tout court, n’aspire qu’à la hauteur de tout ce qui est pensé ou senti. « L’âme forte est dominée par quelque passion altière »* - Vauvenargues. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes sont porteurs d’à peu près le même volume de sentiments, d’événements, de réflexions. La grandeur de l’homme est dans la qualité et le respect des contraintes, que son goût ou sa noblesse imposent à son intérêt pour ces choses. « Tous les grands ne se livraient pas aux seules trouvailles, mais surtout au rejet, au filtrage, à la métamorphose »** - Nietzsche - « Alle Großen waren unermüdlich nicht nur im Erfinden, sondern im Verwerfen, Sichten, Umgestalten ». | | | | |
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| hommes | | | Nos deux hypostases, l’ange et la bête, nourrissent l’une l’autre : la violence de la bête apprend à l’ange l’extase et le mépris de la grisaille ; la honte de l’ange accorde des indulgences aux extravagances et à l’avidité de la bête. | | | | |
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| hommes | | | Oui, Goya vit juste : les rêves, fricotant avec la seule raison, enfantent des monstres et furent des monstres, déjà, eux-mêmes. Jadis, l’âme s’unissait à l’esprit, pour enfanter de rêves, beaux et sensuels ; mais l’âme, aujourd’hui, est frigide et l’esprit – châtré. | | | | |
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| hommes | | | L’une des obsessions de ce siècle – la correction, aussi bien en tant qu’état qu’en tant que processus. Jadis, la raison vaseuse corrigeait l’émotion débordante ; aujourd’hui, l’émotion décadente corrige la raison rêveuse. | | | | |
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| hommes | | | Le Français s’amuse avec sa théorie des passions ; l’Allemand ennuie avec sa passion des théories ; le Russe nous laisse perplexes avec ses passions où ne perce aucune théorie, et ses théories qui s’expriment en langage des passions, sans expliquer celles-ci. | | | | |
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| hommes | | | De ton passage sur Terre, ce qui l’aura marqué le plus profondément, sans pour autant en laisser de traces, ce sont tes sentiments inexprimés : l’humilité devant le Bien, l’émotion devant le Beau, la fierté devant le Noble. Mais les rats de bibliothèques chercheront à te convaincre, que « dans le monde, ce qu’il y a de meilleur est exhibé par la pensée » - Hegel - « das Beste in der Welt ist das, was der Gedanke hervorgebracht hat ». | | | | |
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| hommes | | | On commence, à peine, à se rendre compte, à quel point il est important que nos sentiments et pensées soient organiques, c’est-à-dire provenant des sensations, nées au fond de notre conscience, détachée de la foule. Aujourd’hui, les sentiments végètent dans la platitude commune, et les cerveaux mécaniques fonctionnent comme des machines préprogrammées. | | | | |
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| hommes | | | La pitié et l’amour perdirent beaucoup de leur prestige depuis que le droit écrit d’assistance publique les rendirent caducs. « Si tu ne peux pas secourir ton prochain, tu ne peux pas, non plus, l’aimer » - Chestov - « Если нельзя помочь ближнему, то и любить его нельзя » - tous ces mots ne disent plus rien aux robots modernes. | | | | |
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| hommes | | | Voici ce que vise un professeur de philosophie, ex-Ministre : Dénoncer le narcissisme des personnes et les dangers d’un règne de l’émotion ! Ces écolâtres, auraient-ils donc une âme ? Il faut en avoir une pour se réjouir de la beauté du monde, rien qu’en s’admirant, ou pour y laisser régner la musique de l’émotion. Mais le robot sans âme nous cerne… | | | | |
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| hommes | | | Dans sa première jeunesse, on exhibe ce qu’on sait (pas grand-chose, en réalité), ensuite, on s’épanche sur ce qu’on pense (le plus souvent – des platitudes), enfin, on se contente de narrer ce qu’on éprouve (mais il est trop tard, pour s’en émouvoir). Pourtant, l’inverse aurait été si raisonnable. Et utile aussi bien pour le savoir final que pour le valoir initial. | | | | |
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| hommes | | | Tout écrivain, aujourd’hui, pense qu’il doit répandre sur ses pages – de paisibles lumières de son intelligence ou d’excitants éclats de ses sens. Ce qui n’est qu’instrument, il prend pour objectif, et, surtout, il ignore la contrainte principale – la noblesse des objets projetés et la hauteur des écrans. | | | | |
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| hommes | | | La noble vitalité d’une nation dépend des réserves d’indicible, où se recrute le sacré, et qu’entretient l’âme. Mais l’esprit des nations évoluées mène son travail de sape, de désacralisation, en attribuant des noms définitifs à ce qui aurait dû rester innommable. Elles finissent, comme les autres, par perdre leur âme, et dans les joutes internationales, désormais jouées par les seules cervelles, elles perdent contre les nations plus cyniques, moins sensibles, plus désanimées. | | | | |
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| hommes | | | L’autochtone vit dans l’enchaînement des pas, hérités de sa tribu ; le métèque, instinctivement ou consciemment, est obligé de réinventer les pas premiers et, donc, de s’identifier avec les commencements. C’est vrai aussi bien pour les actions que pour les idées ou les émotions. L’approfondissement du réel ou le rehaussement de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance (sociale, intellectuelle, sentimentale) est une fausse consolation, comme l’ennui (des corporations, des actes, des idées) est un faux désespoir ; tous les deux sont le sort de ceux qui s’attardent sur les forums. Il faut se construire, dans l’éther, une demeure solitaire, dans le genre des ruines ou des châteaux d’ivoire, pour y pratiquer l’ascèse de la raison ou l’exubérance des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Pour savoir ce que tu es ou ce que tu vaux, voici, dans l’ordre croissant d’intérêt et de pertinence, la liste de critères : ce que tu fais, la profondeur de tes pensées, à quoi tu penses, pourquoi tu lis, où et quand surgissent tes larmes, ce que tu évites, la hauteur de ta solitude, comment tu écris. Seul le dernier désigne la part d’artiste en toi, les autres décrivent l’homme. | | | | |
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| hommes | | | Le réel humain changea de résident – jadis, c’était le sentiment (angélique ou bestial) ; aujourd’hui, c’est le calcul. | | | | |
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| hommes | | | Peut-être tous les hommes, au fond, poussent les mêmes gémissements et les mêmes cris de joie ; c’est la forme qui rend ces sentiments rares ou communs – la forme d’une caresse ou d’une transaction. | | | | |
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| hommes | | | Ces temps derniers, on vit se former deux coalitions : le colérique optimiste se pactisa avec le flegmatique présentiste, et le mélancolique pessimiste – avec le sanguin émotif. L’émotion et la mélancolie, en pleine agonie, laissent, aujourd’hui, la scène aux seuls indignés du présent. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a en nous trois sortes d'infini : le géométrique auquel on accède par une extrapolation du fini, l'esthétique dont témoigne le plaisir de l'âme, l'affectif surgissant dans l'aveuglement du cœur. Aucune hybridation entre eux n'a de sens, pourtant, c'est ainsi que procèdent les nigauds. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence, c'est ce qui permet à l'émotion de se propager de l'âme au regard, au lieu de s'éteindre dans un prurit gestuel ou narratif. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'on soit ignare et superficiel ou bien bardé de savoir et s'immergeant dans des profondeurs, on frôle les mêmes objets, on est chatouillé par les mêmes désirs, on témoigne devant les mêmes juges. Palette, qualité des couleurs, sens des contours - ces disparités-là sont mineures, seul compte l'appel de hauteur, également accessible aux béotiens et aux éprouvés, aux lestes et aux pédants, aux ricaneurs ou aux ombrageux. | | | | |
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| intelligence | | | Test d'intelligence : l'exercice de mystique affective prenant subrepticement forme d'une mystique spéculative. | | | | |
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| intelligence | | | Intelligence inférieure : une mémoire bien organisée, munie de bons moteurs de navigation et d'inférences. Intelligence supérieure : inventer des modes d'organisation, donner le vertige des houles et des syllogismes, sans agiter des rames ni modi, par le regard soulevé par les apories originelles. Profondeur ou hauteur, Descartes ou Pascal, Sartre ou Valéry, Deleuze ou Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | Pourquoi le savoir fait de nous des Faust blasés ? Parce que la joie est dans le jaillissement du plaisir, et lorsque celui-ci se met à découler, on cherchera en vain d'en boucher la source. L'amateur de belles houles du regard se noie dans les mares de l'écho. « C'est quand il n'est pas possible de savoir ce qu'il faut faire qu'une décision est possible » - Derrida - la décision-rythme s'opposant à la décision-algorithme. | | | | |
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| intelligence | | | Des jalousies claniques les font hurler à la défaite de la pensée (dont la décomposition fut déjà annoncée par Maine de Biran). Les mornes pensées, de toutes leurs tribus de déclinologues professionnels, triomphent partout de leur seul adversaire vivant - de l'émotion. Jamais on n'avait vu autant de géomètres algébriques ou de spécialistes d'Aristote et si peu de poètes. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit reflète fidèlement tous les bruits du monde, mais lorsque le talent ou la sensibilité l'animent, il se transforme en âme, qui n'est que musique. Jankelevitch confond ces deux hypostases de notre soi : « Dans notre âme résonnent tous les bruits de l'univers. À la philosophie de les convertir en musique ». | | | | |
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| intelligence | | | En soi, chasser le mystère est un geste respectable, à condition de faire de même avec le problème et avec la solution, et de s'adonner à une extase purement langagière, désincarnée et despiritualisée. Le hic, c'est qu'ils mettent, à la place du mystère, d'insignifiants problèmes (Descartes) ou de minables solutions (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes de réel : le minéral, le vital, le social. Leurs contraires s'appellent mot, pensée, aristocratisme. Éviter de se servir du premier comme du support de ses émotions ; vénérer le mystère du deuxième, sans le réduire aux solutions du troisième ou aux problèmes du premier ; ne pas se frotter au troisième, qui est pourtant le seul à donner un sens à une écriture. Et ils n'entendent pas la chose de la même oreille : « exclus-en le réel » (Mallarmé, le premier sens) ; « s'immuniser contre le réel » (Proust, le deuxième) ; « l'âme outragée par le réel » (Chestov, le troisième) ; « le réel est nul » (Valéry, tous les trois). | | | | |
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| intelligence | | | Valéry, se désintéressant de ses propres productions cérébrales fixées, devait se douter de l'avenir de ce genre - être à portée des machines. La puissance écoulée du sentiment s'avère, à la longue, plus digne de nos plumes que la terreur devant l'impuissance prochaine de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination n'est qu'une intellection vibrante. Manier les états mentaux (Valéry) ou manier les états d'âme (moi !) relève des mêmes cordes. L'Ange pur, astreint par la pudeur du sentiment ; l'ange impur, contraint par la honte du penser calculateur. | | | | |
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| intelligence | | | L'objectivité, si elle existe, se manifesterait dans nos représentations (la topique) ou dans nos interprétations (la critique), mais nullement dans nos requêtes (la poétique). Et puisque l'homme est requête, appel ou prière, sa pensée et son sentiment doivent être subjectifs. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est la promptitude et la maîtrise pour sauver le plus défaillant des trois protagonistes : l'intelligence, le langage, la sensibilité. Ce qui est infiniment plus élastique que la vue bien bornée et partiale de Wittgenstein : « La philosophie est une lutte contre la manière, dont le langage ensorcelle l'intelligence » - « Die Philosophie ist ein Kampf gegen die Verhexung unseres Verstandes durch die Mittel unserer Sprache » - la philosophie, au contraire, est la fusion avec le langage, la confiance faite au langage, au détriment de la réalité et de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un écrit de philosophie, la culture philosophique représente un apport négligeable ; l'esprit y est inséparable de la chair ; les horizons n'y attirent qu'à une belle hauteur de tempérament, de style ou d'émotion. La plus belle intelligence est celle qui écoute son âme et affine son goût, au lieu de scruter et confiner sa mémoire. Peu me chaut la supériorité oculaire de Descartes sur Pascal, de Bergson sur Alain, de Sartre sur Valéry, si les seconds surclassent les premiers en qualité de leur sensibilité et de leur regard. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est l'une des frontières de la volonté, comme l'être surgissant en toute section du devenir. La représentation est une traduction du monde, en deux modes possibles - reproduction ou création ; et c'est le soi, et non pas le monde, qui se réduit à la volonté et à la représentation, c'est à dire au travail du libre arbitre, la liberté étant réservée à notre âme, animée par le frisson intraduisible. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe n'aurait rien écrit avant Nietzsche, Valéry ou Cioran, leur œuvre garderait sa valeur intacte (contrairement à Aristote, Spinoza ou Hegel, dont l'intérêt relatif relève davantage de l'histoire de la philosophie), et sa lecture n'en deviendrait pas plus ardue - à comparer avec les connaissances philosophiques (un oxymoron insensé, puisque Foucault a raison : « Il n'y a pas de philosophie, il n'y a que des philosophes »**, tandis qu'il existe bien l'art et non seulement des artistes, puisque le sens du beau est métaphysique et celui du vrai - mécanique), se réduisant à un vocabulaire emprunté, sans rigueur ni exubérance ni hauteur, et qui seraient indispensables pour une lecture des professionnels. La seule maîtrise, dont une bonne philosophie a besoin, est celle du degré zéro de la création, de la sensibilité et de l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | La descente au point zéro de nos réflexions ou de nos émotions, ce sont nos retrouvailles avec l'état d'innocence, le plus propre à provoquer un reflux de créativité, surtout chez les anges : « Le pouvoir rénovateur en nous n’est autre que l’innocence » - Grothendieck - l'innocence des buts entretenant l'ignescence des commencements. Pour Platon, au commencement étaient les Anges. | | | | |
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| intelligence | | | Pour peindre, j'ai besoin d'une toile et d'un chevalet ; donc pour juger de mon don pictural, il suffit d'étudier mon intentionnalité, face aux industries du textile et du meuble - c'est ainsi que raisonnent les phénoménologues. « La canaille philosophique : dire que le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre » - Lacan, tandis qu'il traduit le soi, que dis-je, qu'il le crée, fécondé par l'Être. L'homme peut porter l'amour, au fond de soi-même, sans avoir jamais rencontré d'êtres aimables ; l'homme est ouvert à l'émotion esthétique ou éthique, dans un milieu, où n'affleuraient jamais que la laideur et le mal. La Rochefoucauld fut mauvais métaphysicien : « II y a des gens, qui n'auraient jamais été amoureux, s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». | | | | |
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| intelligence | | | De quel type de pensée nous rapproche le congédiement des passions, c'est à dire de la subjectivité ? - de la pensée de robot, de celle du regard absent, le regard se révélant, lorsque tout objet se présente flanqué du sujet. | | | | |
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| intelligence | | | L'être heideggérien n'est qu'une redite de la chose en soi kantienne. Cernée asymptotiquement par nos sens et notre raison, elle défie les limites de la seconde et tient en haleine les premiers ; et ce sont, d'ailleurs, les sujets principaux de ces deux auteurs - la merveille de nos lois internes et la merveille de nos appels externes. | | | | |
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| intelligence | | | Le talent n'a pas besoin d'idées ; son outil, c'est le mot expressif, duquel, presque automatiquement, surgira l'impression d'idées ; il ne cherchera donc jamais à exprimer ses idées (lesquelles sont, chez lui, toujours a posteriori ; les idées a priori sont l'apanage des sots : (« Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées » - Delacroix). L'instinct ne les aide que pour peindre : on imprime, en impliquant ses contraintes ; on n'exprime pas, en expliquant ses fins. Le talent se reconnaît, lorsqu'en ex-primant, d'instinct, son vide, il im-prime, presque malgré lui, des idées inattendues. « L'art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu'à les exprimer » - Bergson. | | | | |
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| intelligence | | | Qui se souvient encore, que « l'objet du philosophe est le sentiment plutôt que le syllogisme »** - Érasme - « philisophiae genus in affectibus situm verius quam in syllogismis » ? Depuis Kant, la philosophie devint collectiviste : « La façon solitaire de philosopher perdit tout crédit ; tout commencement philosophique s'élève jusqu'à devenir science » - Hegel - « Das einzelne Philosophieren hat allen Kredit verloren ; jedes philosophische Beginnen erweitert sich zu einer Wissenschaft » - et qui croise-t-on dans ces hauteurs scientifiques ? - des moutons mimétiques, avant qu'ils ne soient rejoints par des robots programmés. | | | | |
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| intelligence | | | Avec dix voyelles et vingt consonnes, nous avons un alphabet dix fois plus pauvre encore, que le clavier d'ordinateur : « L'ère de l'informatique sera celle des crétins. Le clavier de l'ordinateur est plus pauvre que celui d'une machine à écrire » - M.Henry - et vous adressez vos piètres piaillements aux oreilles complaisantes. Le clavier de l'ordinateur, au moins, est écouté par un cerveau de plus en plus subtil et presque sans faille. Le crétinisme, c'est peut-être de ne pas produire d'accents assez toniques ni de se servir de touches assez sensibles. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui, paradoxalement, autorise le regard de se détacher des choses vues, sans craindre une chute dans l'inexistant, c'est qu'un lien inconscient conduit des sens au sens, unit le perçu et le mental, sans passer par les yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Les axes, qui polluent la scène philosophique, et sur lesquels dominent la grisaille et la stérilité : essence - existence, vérité - apparence, objectif - subjectif, vital - conceptuel. Les deux seuls axes, dont aurait dû s'occuper la philosophie : caresses verbales et musicales, apportant de la consolation à l'homme angoissé, et des réflexions sur le rôle du langage, pour traduire nos frissons ou nos intuitions. | | | | |
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| intelligence | | | Que deviendrait l'âme sans la mimesis, ou la répétition presque mécanique, ou la réanimation magique de nos souvenirs et de nos émotions ? Si la mémoire humaine avait la même permanence que la mémoire des ordinateurs ? Si nos émois laissaient une contre-empreinte matérielle, qu'on intensifierait, effacerait ou réactiverait à volonté ? Cette âme ne serait qu'esprit ou machine. La répétition mentale est un miracle logique et organique, dans lequel le corps joue un rôle périphérique d'une mémoire de masse somnolente, tandis que la mémoire centrale, vive, volatile maintient l'âme en état de veille. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher des points de départ (l'Être), des centres (l'essence), des contours (la substance), des étapes (l'état) sont les affaires de la machine calculante. La machine palpitante, en nous, se contente de trouver des sommets de l'excellence, la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Et la réalité et le rêve mettent à l'épreuve notre esprit et notre âme ; la réalité offre l'horizontalité, et le rêve – la verticalité. L'idéal est de choisir la seconde dimension, puisque « la hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de l'intelligence » - Hugo. | | | | |
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| intelligence | | | Un merveilleux exemple de l'éternel retour : la sensation et le désir exercent, réciproquement, une influence, l'un sur l'autre, et l'on finit par ne plus comprendre, d'où vient l'excitation, puisque la même intensité est portée par mon regard et ressentie par ma chair. L'extérieur et l'intérieur, le perçu et le conçu se fusionnent dans la volupté. | | | | |
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| intelligence | | | Pourquoi l'alchimie sensible et la métaphysique intelligible du verbe ? - parce qu'aucune chimie, aucune physique n'expliquent la source des sentiments et des idées. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ne peut pas être pure ; elle se relativise par la langue, par la représentation sous-jacente, par l’interprétation partiale. Ne sont purs que nos meilleurs sentiments, les indicibles, gardant leur innocence même dans l’horreur ou le mystère. | | | | |
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| intelligence | | | Quand je vois à quelle misère émotive aboutissent ceux qui vous dépassent en traçabilité, en volumes ou en profondeurs, je retourne au fragment, qui est le seul genre, où l'on ne dépasse qu'en hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les activités (intellectuelles, pragmatiques ou sentimentales) se réduisent soit à la représentation soit à l’interprétation. La volonté les accompagne, toutes les deux, dictée, respectivement, par la connaissance, l’intelligence, la curiosité ou par l’intérêt, le goût, le style. Nietzsche appelle cette volonté (de puissance) – réinterprétation (ou retour éternel). Il veut donner à ce devenir (propre de l’interprétation) l’intensité de l’être (propre de la représentation). Plus économe en concepts, Nietzsche est plus complet en éléments dynamiques et créateurs que A.Schopenhauer. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne connais pas de pensée, dont le seul mérite serait son développement. Que de naïves illusions tu nourris, si pour toi la pensée développée te fait intellectuel, éternel exilé. Cette éternité ne durerait que l’espace d’une génération. Ton retour sera grégaire ; c'est le sentiment qui prendra l'amère route de l'exil, pendant que tu te mettras aux affaires. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne philosophie devrait mettre en relief l’essentiel d’une vie d’homme et s’articuler autour de l’axe réalité – rêve. Ne pas s’attarder sur l’aspect socialo-économique de la réalité ou futuro-idéologique du rêve. Donc, non au vitalisme de fond et au verbalisme de forme. Le réel prenant une coloration tragique, le premier souci de la philosophie devrait être d’y apporter de la consolation. Le rêve, englobant les extases et les connaissances, se matérialise dans des langages, offrant une hauteur d’expression ou une profondeur de compréhension, - l’art ou la science. La place du langage est le thème le plus occulte dans la philosophie académique aussi bien qu’en linguistique. | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre est le seul concept objectif, c’est-à-dire pouvant se passer de représentations qui sont toujours subjectives. La seule pensée non-subjective est la pensée mathématique. Tous les autres concepts, qu’ils s’appellent extases ou connaissances, se réduisent aux nombres, à travers des représentations. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui est profond ne peut ni s’envelopper d’un mot-à-mot délié ni se développer par un nez-à-nez familier ; on ne donne une image verbale, conforme de la profondeur d’une sensation, que par la hauteur d’un regard, perçant et intense. La plus belle création consiste en entretien des axes, vastes et paradoxaux. | | | | |
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| intelligence | | | On vit, alternativement, du réel et de l’imaginaire ; dans le premier cas, la matière vitale consiste en sensations et actions ; dans le second – en sentiments et pensées. Dans l’acception courante – la vie ou le rêve, l’existence extérieure ou l’existence intérieure, la concentration ou l’imagination, l’enchaînement ou recommencement, l’inertie ou la création, la reproduction ou l’invention, la servilité ou la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est l’art de préserver la hauteur dans notre regard sur l’œuvre divine - la vie, le monde, la musique, la pensée, le sentiment. Personne, mieux que Socrate, ne la définit qu'en tant que musique la plus haute, et pour préciser qu’il parle du rêve, plutôt que de la réalité, il met en musique les fables d’Ésope ! | | | | |
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| intelligence | | | Ton essence, c’est-à-dire le fond ou la source de tes pensées et de tes sentiments, restera à jamais indéfinissable. Les ténèbres conviennent mieux à rendre son état que la lumière. Les médiocres se souhaitent la plénitude et la clarté ; le créateur cherche un vide au royaume des sons, des images ou des idées, pour le remplir par la nouveauté de sa propre musique. Musique qui n’est jamais claire, de même que l’amour ou l’inspiration. | | | | |
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| intelligence | | | On peut pardonner à Kant sa lourdeur stylistique, sa piètre vision des fonctions principales de notre conscience, son dogmatisme des catégories et la pauvreté des commencements créateurs – il a le mérite d’avoir bien perçu les dons divins – la Vérité, le Bien, le Beau – auxquels il consacra ses Critiques, hélas fastidieuses. On en tire les mots centraux – pure, pratique, juger – et l’on comprend qu’il s’égare partout. De quelle raison pure peut-on parler, si l’auteur ignore la place du langage, puisque le support de celui-ci, la représentation, est, pour lui, synonyme de sensation ou de perception et non pas un produit conceptuel d’un libre arbitre ? De quelle pratique du Bien peut-on parler, tandis que c’est la seule merveille refusant toute application pragmatique ? De quelle Beauté jugée peut-on parler si celle-ci ne produit que des émotions et dont elle est produite elle-même ? | | | | |
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| intelligence | | | Tu vis dans plusieurs mondes, dans plusieurs demeures, en fonction de leur habitant principal – le sentiment, la pensée, la parole, l’action, l’écrit. Mais sans résidence secondaire, animée par le rêve et où tu vivras en nomade, tes demeures de sédentaire deviennent vite vétustes. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| intelligence | | | Mettre le sentiment au-dessus de la pensée rend ton rêve tragique ; mettre la pensée au-dessus du sentiment rend ta vie comique. C’est pourquoi la jeunesse est tragique et la vieillesse - comique. | | | | |
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| intelligence | | | Si fort, et même exceptionnel, dans sa vision du langage, du soi, de l’affectivité, Valéry est si impuissant, dans son incompréhension totale de la philosophie et de la mathématique. Là, surpassant les docti, et ici, se plaçant, hélas, parmi les indocti. | | | | |
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| intelligence | | | En mathématique, contrairement aux autres sciences, on ne modélise pas les choses en soi, en créant des objets d’étude ; ceux-ci y sont identiques à celles-là. La mathématique est une rationalité objective, mais il se trouve que les rationalités subjectives, aussi bien dans la matière que dans les esprits, s’y plient, ce qui fait de la mathématique une véritable ontologie de l’Univers. C’est dans l’irrationnel – l’art ou l’émotion, l’âme ou le cœur – que l’homme se dégage de la nécessité et proclame sa liberté. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme, émerveillé par la vie (aussi bien organique que sentimentale) et qui veut en exprimer ses émotions ou ses réflexions, devient une espèce de philosophe. Le mathématicien et le musicien, absorbés par ce qui est au-delà de la vie, sont de piètres philosophes. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la même déviance de la fonction première de l'esprit, comme l'oreille qui façonne un poème, ou les yeux qui sécrètent une larme. | | | | |
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| ironie | | | Excès de sensibilité : on touche à un seul de mes cheveux, j'y laisse des plumes. | | | | |
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| ironie | | | Je ne connais qu'un sentiment se passant de mots et ne trouvant aucune extrapolation chez les bêtes, c'est la pudeur. Transposée dans les mots, elle devient ironie. | | | | |
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| ironie | | | À l'ironie amère des orgueilleux, je préfère l'ironie des humbles, l'ironie du sel, celle d'une larme, d'une perlée au front angoissé ou d'une goutte en mer déchaînée. | | | | |
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| ironie | | | Ironie de l'incrédulité : ne pas croire aux miracles, pour en être mieux surpris et bouleversé. Car celui qui y croit, les vit imperturbé. | | | | |
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| ironie | | | Je vécus tant de belles sensations à la lecture de ceux qui ne faisaient qu'effleurer élégamment de beaux sujets – des caresses conçues, des caresses perçues. Quant à ceux qui creusent, forent ou percent, je n'en vis jamais qui m'émouvrait ou m'étonnerait, en exhibant des pierres précieuses ou en laissant jaillir une belle fontaine. | | | | |
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| ironie | | | Est esthète du pointillé celui qui n'admet pas d'étapes entre ascèse et extase. | | | | |
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| ironie | | | D'autres cherchent la paix - en cultivant la révolte et l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire pacifique, au milieu de mes ruines résignées. La paix en est la forme, pour mieux préserver un fond lancinant. Les profondeurs sont vouées à la mesure imperturbée des ondes, et la hauteur - à l'écoute incertaine de la musique. Boehme a tort : « Qui ne désire que son repos, ne connaît pas ses propres profondeurs »** - « Wer sich nur um seine Stille kümmert, kennt seine eigene Tiefe nicht » - il ne connaîtra surtout pas la hauteur divine. | | | | |
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| ironie | | | On a plus souvent besoin d'ironie comme arme contre ses propres emballements, plutôt que comme carapace, pour rester impassibles aux coups des autres. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau vouloir être gueulard et débordant, il y aura toujours quelqu'un, qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : m'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que moi-même, pour continuer à écrire à la cantonade. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la pudeur des délicats. Elle dévie la verve de toute cible indigne, elle retire le jugement tranchant du monde du paisible savoir et le plonge dans l'univers du frisson caché. | | | | |
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| ironie | | | De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui pense, que renchérir en ironie déprécie l'émotion est à court de ressources lacrymales. | | | | |
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| ironie | | | Où est l'écho, et où est l'original ? - la bonne Nature ou la nôtre ? Il me semble qu'à notre intelligence répond une émotion du Père-joueur, et à nos émotions - une complicité de l'Esprit ironique. | | | | |
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| ironie | | | Plus un sentiment est ardent, plus abstraite doit être la métaphore, qui cherche à l'épouser. « La poésie est aujourd'hui l'algèbre supérieure des métaphores »** - Ortega y Gasset - « la poesía es hoy el álgebra superior de las metáforas ». | | | | |
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| ironie | | | Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures. | | | | |
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| ironie | | | Le fond est trop paisible ; la profondeur - trop soumise aux courants du jour ; il ne reste que la surface, où la hauteur puisse vivre sa houle et sa nuit étoilée. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse, c'est la hauteur, où l'on dénude sa vraie forme - ondoyante, houleuse, moutonnante ; la vieillesse, c'est la profondeur, où l'on découvre son vrai fond - rocheux, sablonneux ou fangeux. | | | | |
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| ironie | | | Tu m'accables de chiffres ahurissants, lus sur des thermomètres ou altimètres, mais je ne décèle, chez toi, ni fièvre ni hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Mes ruines ne sont jamais vides : ou bien c'est le principe qui ruina le sentiment ou bien c'est le sentiment qui ruina le principe. Le survivant s'occupe des funérailles du sauvage ou du barbare (« le sauvage méprise l'art, le barbare déshonore la nature » - Schiller - « der Wilde verachtet die Kunst, der Barbar entehrt die Natur »). | | | | |
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| ironie | | | Pour penser avec force et hauteur, il faut sentir sa faiblesse et bassesse. | | | | |
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| ironie | | | Tous mes naufrages sont de la pure invention, puisque je n'emprunte aucune route maritime, n'ai pas de marchandises d'échange, manque d'esquif et ne vois aucune bonne houle au-dessus des profondeurs racoleuses. | | | | |
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| ironie | | | Il faut reconnaître, que l'homme devient de plus en plus théophore, semblable à ce Dieu, qui serait démuni de frissons et tropes et s'occuperait directement d'intellections : « Ni la sensation ni l'imagination ne peuvent L'habiter, et Lui embrasse du seul intellect » - Abélard - « Deo nec sensum nec imaginationem inesse posse, sed eum cuncta intellectu ». Le plus curieux serait qu'entre-temps le robot apprenne à pleurer et à rêver ! | | | | |
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| ironie | | | Les pays avec le taux de philosophes et de poètes professionnels le plus élevé du monde : la Suisse, la Belgique, les USA. C'est aussi dans ces pays-là que la révolte serait la plus intransigeante, la liberté - la plus menacée, l'esprit - le plus raréfié, mais la philosophie de l'esprit - la plus respectée. « Aux USA, la sentimentalité et le sexe s'épanouissent au dépens de l'amour » - Badiou. Toutes les passions s'y réduisent aux giclées de neurotransmetteurs. | | | | |
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| ironie | | | La superstition anti-poétique : dans une paix d'âme, croire en irréalité de la mort, s'accrocher, par l'action, au réel de la vie ; la foi poétique : trembler, dans son esprit, devant la réalité de la mort, vibrer, dans son âme, pour l'irréel de la vie, c'est à dire pour son rêve. | | | | |
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| ironie | | | Une paix d'âme peut devenir une espèce de ce calme mortel, qui paralyse le voilier. Heureusement, tôt ou tard, même un tout petit changement de pression cardiaque ou atmosphérique amènera des vagues à l'âme ou à la coque. | | | | |
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| ironie | | | Le cynisme, comme ta seule respiration, s'évente très vite et t'étouffe ; c'est pourquoi il faut l'alterner avec un souffle frais de sentimentalisme. Mais leur mélange est toujours contre nature et témoigne souvent d'un cerveau robotique. | | | | |
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| ironie | | | La manie des hommes de garder les pieds sur terre se propagea jusqu'au métier d'écrivain, qui, pourtant, consistait jadis à faire chanceler la terre sous nos pieds. | | | | |
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| ironie | | | Mon âme s'émeut, donc mon esprit devient - c'est ainsi que Pascal et Nietzsche répliqueraient au cogito, et où les verbes seraient aussi diserts que les noms, les pronoms et les conjonctions, plus éloquents que penser et être. | | | | |
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| ironie | | | Chez les plus grands, on trouve de l'indifférence aux idées : Pascal écoute le sentiment, Nietzsche soigne le ton, Valéry interroge l'expression du mot et la perfection du réel. En revanche, tous les sots sont submergés d'idées, qu'il faut déverser sur un public ignare et avide de vérités. | | | | |
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| ironie | | | Quand on sait munir ses formules de bons coefficients vibratoires, on peut même oublier tout opérande et s'enivrer d'opérateurs. Mais le pire, c'est la narration ordine geometrico : « Je parlerai des sentiments humains comme des lignes et des surfaces » - Spinoza - « Humanas appetitus considerabo perinde ac si quæstio de lineis aut planis esset ». | | | | |
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| ironie | | | On s'attache d'autant plus à arriver à ses buts qu'on a moins d'allant dans ses contraintes. | | | | |
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| ironie | | | Vivre, c'est tirer ses flèches ; rêver, c'est viser ; écrire, c'est viser sans tirer. Toutefois, parler, c'est penser ; et le seul vice à dénoncer, c'est parler sans sentir : « Parler sans penser, c'est comme tirer sans viser »** - Cervantès - « Hablar sin pensar es como disparar sin apunta ». | | | | |
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| ironie | | | Je dépensai tant d'énergie pour caricaturer les points de vue de mes adversaires virtuels, tandis que tout ce travail pâlit, face à ce que formule ce rat de bibliothèques : « Travailler dur contre la pure subjectivité de l'action, contre l'instantané du désir, ainsi que contre la vanité subjective des émotions et l'arbitraire du goût » - « Die harte Arbeit gegen die bloße Subjektivität des Benehmens, gegen die Unmittelbarkeit der Begierde, sowie gegen die subjektive Eitelkeit der Empfindung und die Willkür des Beliebens » - indépassable comme matière à bonnes contraintes ! Niez toute cette sagesse de robot, mot par mot, et vous me reconnaîtrez ! | | | | |
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| ironie | | | Être crédible dans l'écriture, ce n'est pas tenir à ses certitudes, mais entretenir des illusions d'autrui : paraître sensible au lecteur intelligent, passer pour intelligible au lecteur sensible. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise des idées n'apporte pas grand-chose à la qualité de mes valeurs, mais elle présente un intérêt purement prophylactique : je m'injecte des avis, de plus en plus empoisonnés ; les idées, tout de suite, m'en immunisent ; et je finis par ne plus m'aliéner le moindre point sur un nouvel axe entier de valeurs – je me dévouerai, libéré d'attachements pesants et unidimensionnels, aux vastes ailes des émotions ou des mots. | | | | |
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| ironie | | | J’avoue préférer la niaiserie musicale à l’intelligence mécanique. La hauteur musicale, même sans l’intelligible, résiste au temps ; la profondeur intelligente, démunie de sensible, est condamnée à sombrer dans la platitude. | | | | |
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| ironie | | | Le rire n'est pas une arme, il n’est qu'une alarme ou un bouclier, mais sa larme désarme. Une technique préventive, pour chasser l'ennui et le sérieux, - placer un éternuement au lieu le plus pathétique de ton discours (Bergson). | | | | |
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| ironie | | | Sur la hiérarchie des éléments, appliquée au genre de la confession : tout reptile aimerait être pris pour un volatile des hauteurs ou pour un aquatile des profondeurs ou pour un pyrophile des ardeurs. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’art de la Russie domine l’émotif, dans celui de l’Allemagne – le musical, dans celui de la France – le sublime. De leur rencontre naît la poésie. L’Anglais qui veut se moquer de tout cela, se retrouve dans l’ironique. | | | | |
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| ironie | | | Se débarrasser de soi-même, se trouver, se dissimuler – tous ces objectifs pseudo-littéraires sont d’égale niaiserie. Une voix inarticulée, qu’on appellera inspiration, soi inconnu ou Muse, doit te souffler des rythmes, des mélodies, des harmonies, que tu tenteras de traduire en images-mots-idées et de les coucher sur une page. Sans talent, le résultat sera une cacophonie ; avec du talent, tu émouvras quelqu’un, toi seul peut-être. | | | | |
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| ironie | | | La voix de Nabokov, dans ses livres, fut insupportablement paisible, indifférente, ronronnante, mais il appelait les autres à remplir leurs vies de hurlements sans bornes (unfettered howl). Prude, il fantasma – verbalement et non pas sentimentalement - dans sa Lolita. | | | | |
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| ironie | | | Le remords est un sentiment noble, sauf, peut-être, dans l’érotisme où plus tu es imaginatif, plus triomphalement tu franchis les frontières de la honte. | | | | |
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| ironie | | | La meilleure intelligence s’exprime par l’admiration qu’elle porte aux sentiments ; le sot a raison de mépriser l’intelligence ou de vouloir s’en passer, puisqu’elle est, chez lui, pitoyable. | | | | |
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| ironie | | | L’adage primitif sur l’insignifiance des extrêmes trouve, pourtant, une confirmation convaincante dans la comparaison du langage populacier de F.Céline avec le langage des riches (appliqué aux réflexions et émotions, qu’un garagiste partagerait avec une duchesse) de Proust. | | | | |
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| mot | | | L'ambition grisante et impossible – à travers mes mots faire parler mon âme. Les cœurs ne s'y prêtent pas non plus, ils parlent trop haut, et les âmes n'en captent que des échos rabaissés, terre-à-terre, infidèles. À l'état naturel, l'âme est nue ; c'est dans la nuit que son silence nous excite : « Le silence est une nudité de l'âme, qui s'est libérée de la parure des mots » - D.Fernandez - de jour, on ne peut l'admirer que sous cette parure. | | | | |
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| mot | | | Il y a des mots qui narrent, des mots qui réfléchissent et des mots qui chantent ; dans le monde, il y a des paysages à décrire, des champs à cultiver et des climats à vivre, le savoir à organiser et le visage à exprimer ; obscure doit être la nuit, solaire veut être la méditation, mais le regard vaut surtout par ses jeux des ombres ; les connaissances doivent être dites, mais « la contemplation est indicible » - Jean de la Croix - « la contemplación es indecible » ; la contemplation est une méditation se passant de mots ; comme un grand sentiment, cette cible indicible, ce point de mire invisible, et que le mot vise, par sa corde hyperbolique et sa flèche métaphorique. | | | | |
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| mot | | | Je ne suis pas du tout fier de venir à cette conclusion : sans les mots il n'y a ni grandeur ni vérité ni émotion (qui, pourtant, sont hors des mots). Mais ne faire que chercher une juste expression de ce qui a déjà une essence ne me réussit jamais. Le mot crée le besoin, érige le but, jalonne des obstacles. Mépriser les mots, c'est glorifier les glandes. | | | | |
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| mot | | | Seuls des médiocres prétendent, que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable, et sa tâche est d'autant plus chevaleresque. | | | | |
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| mot | | | Entre les mots et le cœur le gouffre est plus infranchissable qu'entre les mots et l'âme. Il faut être plus sceptique avec l'expression de nos sentiments qu'avec la peinture de nos états d'âme. Ni le cœur ni l'âme ne possèdent de langage traduisible en mots ; on ne les évoque qu'en images irresponsables, n'ayant rien d'une empreinte et ne relevant que d'une création libre : « Ce qui est en la voix est symbole des affections de l'âme, et l'écrit - symbole de ce qui est en la voix » - Aristote. | | | | |
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| mot | | | La plus forte joie de vivre m'est communiquée par ces faux sceptiques, chez lesquels le naïf lit une démolition de tout élan, tandis qu'ils ne font que reconnaître, humblement, l'impossibilité de trouver un mot aussi prodigieux que l'enthousiasme. La reddition du mot sonne souvent le triomphe de l'émotion. « Ne te courbe que pour aimer » - R.Char. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui calculent les fréquences des voyelles, la place des pronoms ou la longueur des périodes n'ont rien à voir avec mon intérêt pour le langage. La vraie passion du langage commence par la reconnaissance de la merveille de son absurdité, de l'immensité, qui le sépare de la réalité, de l'émoi, qui se fie à lui, et de l'émoi, qui y naît. C'est l'existence, incontournable, mais presque translucide, de modèles, entre le langage et la réalité, qui est la vraie relation, qui lie le mot à l'être, et que ne voit pas Protagoras : « Le langage est séparé de toute relation à l'être ». Les sophistes abusent de la liberté du langage, qui s'adapte au libre arbitre du modèle ; mais les idéalistes font pire : le modèle serait préétabli, asservi et adopté par la réalité. | | | | |
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| mot | | | Deux regrets : premier en sentiment, qui est dernier en forme ; premier en forme, qui ne trouve pas son sentiment. Désir : premier en forme enfante d'un sentiment premier. | | | | |
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| mot | | | Oui, le mot est un faussaire sur le marché du sentiment, où règne un troc délicieusement indicible. Sa convertibilité, entre fauchés des monnaies stables, permet des échanges déséquilibrés et enrichissants. | | | | |
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| mot | | | L'inspiration démocratise les dictionnaires. Quand un sentiment riche et châtié voisine soudain avec la misère des noms et s'encanaille dans une liaison avec la vulgarité des verbes. | | | | |
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| mot | | | Le langage des contraintes décrit en l'air de belles demeures, c'est en cela qu'il est plus noble que celui d'échafaudage de buts. La vue du but interpelle le calcul, la sensation de la contrainte sollicite l'âme. Les contraintes sont semblables à ces belles combinaisons échiquéennes qu'on ne voit pas sur l'échiquier, mais qu'on devine derrière les coups positionnels joués. | | | | |
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| mot | | | Il s'agit de coller les mots à la vie imaginaire (la vie réelle étant vouée à recevoir nos maux). Il est plus fécond d'en envelopper un lien plutôt qu'une chose. Le lien, à ses extrémités, est bardé d'inconnues ; la chose est trop liée à son essence, à son noyau constant, sans perspective de belles substitutions. Le mot est un nom, associé non pas à la chose, mais à sa représentation, à son concept donc. Les mots eux-mêmes ne sont pas des liens, mais des aliments de notre appétit d'images et d'émotions ; tout lien est dans le modèle. | | | | |
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| mot | | | Le langage sert à approfondir la réalité ou à rehausser le rêve ; dans le premier cas, il est outil et il doit disparaître, une fois le but intellectuel atteint ; dans le second cas, il est contrainte et il doit persister, pour être le seul support de l'émotion. Le seul à distinguer nettement ces deux fonctions fut Valéry. | | | | |
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| mot | | | Différence entre le mot et la note : la lumière de la musique ne projette aucune ombre, les ténèbres du mot n'ont pas de témoins. La pensée, d'habitude, manque de lumière et le sentiment - d'ombre. Mais mieux je ressens la lumière, plus belles en seront mes ombres. | | | | |
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| mot | | | La passion primesautière disparaissant des entreprises des hommes, l'étymologie de pro-jet (Ent-wurf, на-бросок) devient de plus en plus incompréhensible. Mais la Entworfenheit (ouverture au monde ou, mieux, disponibilité) heideggérienne paraît être un bon terme, pour désigner la première fonction du langage - traduire l'élan de la conscience en une structure ou en un chemin d'accès des choses. | | | | |
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| mot | | | L'origine de la philosophie banale est, simplement - et bêtement ! -, linguistique : en vidant les noms on aboutit aux substances et concepts, en se débarrassant des adjectifs on les réduit aux essences, accidents ou prédicats, en simplifiant le déterminant on patauge dans l'Un et le multiple, en décolorant les verbes on tombe sur l'être. La philosophie la vraie, la poétique, naît aux sources des émotions innommables et des promesses inverbalisables. | | | | |
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| mot | | | L'appauvrissement et la corruption de la langue sont une conséquence immédiate de la disparition du sacré des horizons des hommes ; tant que le soupir, la larme ou le genou détachent nos yeux des choses vues, nos mots chercheront à envelopper des mirages, au lieu de développer des choses. | | | | |
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| mot | | | Le langage résulterait d'un débordement (Hölderlin avec Heidegger) ou d'un vide (Mallarmé avec Badiou) - pas de contradiction entre les deux : les émotions naissant dans l'élément liquide et les pensées - dans l'aérien. | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de la pensée : désir - tache - contour - charge - mot - chose (poète - philosophe - peintre - amoureux - écrivain - acteur) - autant de langages ! Qui aura la patience et la sagacité à traduire le geste d'acteur en émotion de poète ? | | | | |
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| mot | | | Curiosité adverbiale et spatiale de la phrase de Buffon : « Bien écrire, c'est bien penser, bien sentir et bien rendre » - la bonne écriture, c'est la hauteur, la bonne pensée - la profondeur, le bon sentiment - l'étendue, le bon rendu - la largeur. Maîtriser le style, c'est maîtriser l'espace. | | | | |
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| mot | | | L'émotion des hommes, provoquée par une idée, ce n'est qu'une émeute de rue ; l'émotion d'un homme, qui a trouvé son mot, c'est presque une révolution de son palais. | | | | |
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| mot | | | Le genre des mots âme et esprit est le même dans toutes nos langues - nos vibrations et élévations se ressemblent. Mais non nos chutes, puisque le cœur est féminin en anglais et neutre en allemand et russe. | | | | |
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| mot | | | La vivacité d'un discours est fonction d'audace des hypothèses et de pittoresque des chemins d'accès aux objets ; le calme n'y a pas beaucoup de place, il sied plutôt à la représentation qu'à la donation de sens. « Aux turbulences des hypothèses nous préférons une calme énumération de faits du langage » - Wittgenstein - « Statt der turbulenten Mutmaßungen wollen wir ruhige Erwägungen der sprachlichen Tatsachen » - comme si les faits du langage étaient libres de la formulation d'hypothèses turbulentes ! | | | | |
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| mot | | | Ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre ni mon regard ni ma houle. Et, dans mon soi révélé ou palpitant, le mot n'a rien de palpable à embrasser ni à reproduire ; c'est une ambition bien niaise, que « ton fruit soit copie de toi-même » - Byron - « as our mould must the produce be » ; il n'y a rien à copier - ma création est moi ! Encore que ce soient les meilleurs qui le tentent ; les pires copient les autres ou les choses. | | | | |
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| mot | | | Les liens entre ton sentiment et les mots, qui lui sont consacrés, devraient n'être qu'allégoriques. Quand ils prétendent être isomorphes ou univoques, on peut être certain de leur imposture. | | | | |
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| mot | | | On ne peut opposer au langage que la pensée ou l'émotion. Il tient en respect la première et même en triomphe, souvent, haut-la-main, mais il se décourage devant l'ineffabilité désarmante de la seconde. Mais sans ces retentissantes défaites il n'eût jamais appris à produire de la pensée et de l'émotion. | | | | |
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| mot | | | Chez tout lecteur il y a trois sujets : le parlant, le pensant, le sentant ; l'idéal serait qu'ils lisent simultanément. À l'époque classique, l'ordre privilégié fut : le pensant, le sentant, le parlant ; à la romantique - le sentant, le pensant, le parlant ; à l'époque barbare moderne - le parlant, le pensant, le sentant, la lecture s'arrêtant, le plus souvent, avec le premier. Et ce livre sera victime de cet ordre des goujats. | | | | |
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| mot | | | La langue, visiblement, participe à la formation des conceptions du monde, mais pas tellement à la représentation de la réalité ; la trace langagière la plus visible y consiste à choisir, pour une tâche représentative, entre soit un accident soit un concept, concept traduisant le doute, l'ironie, l'activisme, l'émotivité. Mais le gros noyau de la représentation ne dépend guère de la langue. | | | | |
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| mot | | | Un bel écrit s'appuie davantage sur la représentation (où se logent les métaphores et s'éploie l'intelligence) que sur la langue (cette matière première et première contrainte). C'est pourquoi écrire en français est, pour moi, un exercice passionnant : ni des incantations ni des prières ni des exorcismes n'y surgissent jamais tout seules ; je dois rendre les soupirs dans un langage à jouir. | | | | |
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| mot | | | Hölderlin et Heidegger ont tort d'opposer le pathos sacré de la quête grecque à la sobriété junonienne du don de représentation - ce sont deux dons incomparables, l'un artistique et l'autre intellectuel, l'un langagier et l'autre conceptuel. Nietzsche trouve une opposition plus juste entre deux types d'art, entre deux genres de pathos : Apollon et Dionysos (ou Raphaël et Michel-Ange). | | | | |
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| mot | | | Le mot poétique se détache des choses et tend à devenir pure relation (non pas une couleur, mais une transition d'une gamme - Mallarmé) ; la poésie est algèbre des frissons, dont la philosophie est analyse. | | | | |
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| mot | | | L’IA, peut-elle avoir une conscience, s’interrogent les observateurs, sans se soucier du gouffre entre deux acceptions du mot conscience en français. L’IA symbolique a déjà une conscience intellectuelle beaucoup plus profonde que l’homme, car elle s’appuie sur la représentation et le savoir, tandis que l’homme, le plus souvent, s’arrête au langage et aux croyances. Enfin, la conscience morale de l’homme se manifeste sous deux formes : le contenu objectif de ses actes externes et le contenu subjectif de ses émotions internes. Le premier aspect est facilement modélisable, mais le second échappe au langage et même à la raison - l’IA y sera amenée aux simulacres. | | | | |
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| mot | | | La fonction principale du langage dans la philosophie n'est ni l'herméneutique (Heidegger) ni l'analytique (Wittgenstein), mais la poétique - la qualité du chemin mental, qui mène de la référence à l'objet, de l'étiquette à la structure, de l'immédiat à la métaphore, de l'intemporel au mouvement, du factuel à l'émotionnel, du neutre à l'intense. | | | | |
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| mot | | | Dans toutes nos langues, la caresse corporelle, en tant qu'une métaphore, se propage partout où l'émotion a sa place : toucher – touchant, (be)rühren – rührend, тронуть — тронут. Il semblerait même, que les bons esprits eux aussi subissent la même contamination : « La plus haute sagesse consiste à savoir comment toucher à l'intouchable d'une manière touchante » - Nicolas de Cuse - « Summa sapientia est haec, ut scias, quomodo attingitur inattingibile inattingibiliter » - on ne sait pas si l'on y est en présence d'une pensée, d'une maîtresse ou d'un poème. | | | | |
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| mot | | | Le poète, sensuel et impulsif, peut, sur le registre du cœur, attribuer nos désirs et nos passions - au corps et à la réalité (ces traîtres-mots), mais le philosophe, sur le registre de l'esprit, ne peut pas ignorer, qu'ils se logent dans l'âme, se servant du corps comme d'un instrument, et que leur magie réside dans leur inexistence dans le réel, inexistence, cette raison de nos meilleures attaches. | | | | |
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| mot | | | La caresse s'associe avec la nudité - verbale, sentimentale ou anatomique ; Platon, qui ne préconise que deux genres d'entraînement, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, - la musique et la gymnastique, est peut-être le premier à avoir compris qu'au Commencement était la Caresse (gymnos - nudité). | | | | |
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| mot | | | Avec mes mots, je veux émouvoir les étoiles, et je n'arrive même pas à faire danser les ours (Flaubert). Le pire, ce n'est pas l'ours (qui aurait marché sur de mauvaises oreilles), mais la lanterne incertaine (aux yeux tournés vers le bas), pour laquelle on prendra ma scintillante étoile. Et moi-même, je me prendrai pour celui qui « prend sa bougie pour lui-même, la souffle et, à la fin, se prend pour la nuit »** - G.Bataille. | | | | |
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| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
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| mot | | | Le cas le plus fréquent, en littérature : la pâleur des sentiments et des mots, l'éclat des deux en étant le triomphe. Entre ces deux cas extrêmes – le vide, allié au déferlement : le vide du sentiment et le déferlement de mots assourdissants, ou le déferlement du sentiment, englouti par le creux des mots. | | | | |
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| mot | | | La poésie n'est jamais dans les choses ou dans les mots. Elle est rarement dans les relations entre les choses et presque toujours – dans le vertige de l'accès aux choses et aux relations. C'est pourquoi, pour tout poème, une traduction mot-à-mot ou chose-à-chose, dans une langue étrangère, débouche, fatalement, sur une grisaille prosaïque, puisque les plus belles ressources poétiques d'une langue se trouvent dans les méandres d'accès, tout littéralisme en poésie en signant l'acte de décès. Le brillant ne passe pas par le littéralisme. | | | | |
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| mot | | | Du silence de leur intelligence, ils extraient des mots ; des mots, qui coupent le souffle, j'extrais du silence, dans lequel retentit la musique du sentiment. | | | | |
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| mot | | | Trois grands stylistes – Nietzsche, Valéry, Cioran. C'est en soulevant leurs mots qu'on découvre la source la plus importante du plaisir reçu : chez le premier, on tombe sur la noblesse, donnant du vertige ; chez le second, enchante l'intelligence, on est séduit ; chez le troisième, on reste avec le mot lui-même, dans le pur plaisir musical. | | | | |
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| mot | | | La langue maternelle, c’est une garde-robes tout prête, pour habiller le corps de tes pensées ou de tes sentiments ; tu es en droit de dire, que ma langue me parle – die Sprache spricht (Rilke). Mais écrire dans une langue étrangère, c’est inventer des tissus, mélanger soi-même des couleurs, jouer à l’apprenti-couturier ; tu te tromperas de saison, de mode, de taille ; tu seras égal de l’homme des cavernes, plus solitaire, plus près de Dieu, mais plus loin des hommes. | | | | |
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| mot | | | Les langues ne sont certainement pas nées tout d’un coup. La première étape aurait consisté en adoucissement ou clarification phonétique des expressions d’étonnement, de peur, de menace, d’invitation, de sympathie. La deuxième – en références phonétique de sujets et d’objets. La troisième – en liaisons conceptuelles entre les sentiments et les objets, en modalités – valoir, vouloir, pouvoir, devoir. La quatrième – en associations des actions aux tournures rudimentaires, surgies des noms d’objets. La répétition et l’apprentissage conduiraient à la dernière étape – la fixation de la grammaire. | | | | |
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| mot | | | Dans la reconnaissance d'un fait d'art, le besoin de traduction est l'un des premiers signes de qualité. Les grands auteurs sont des acteurs d'une pièce, où les mots se traduisent, instantanément, en émotions. Un bon écrit doit donner le sentiment d’être conçu dans une langue étrangère. | | | | |
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| mot | | | En exhibant une émotion, les mots chantent, épouvantent ou ennuient ; on entend un chant d’oiseau ou l’on voit un oiseau empaillé. Des pensées envieuses en ressortent en épouvantails ou en idoles. | | | | |
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| mot | | | Les mots ne peuvent pas être un reflet fidèle de nos émotions ; et nos émotions ne peuvent pas suivre, à la lettre, les leçons de nos idées. L’écriture devrait être un bel équilibre entre ce que je vis et ce que j’imagine. | | | | |
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| mot | | | Le vocable mot est masculin en français, neutre – en allemand et en russe, féminin – en italien et en espagnol. Il est féminin aussi en grec, et l’on comprend alors pourquoi, pour les Grecs anciens, le mot était une hétaïre (les pensées, elles, deviennent, toutes, de simples catins) et devait s’adonner à la prostitution sacrée. Se soumettre aux caprices des dieux ivres. Ne pas former de famille en s'acoquinant avec un seul concept. | | | | |
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| mot | | | La langue n’est qu’un attouchement, une blessure ou une caresse du corps de la pensée qui est la représentation sous-jacente ; elle n’a rien de vivant, tout en réveillant les plus vives des sensations. Pour les ignares : « La langue est le corps de la pensée. C'est dans le mot que nous pensons » - Hegel - « Die Sprache ist der Leib des Denkens. Wir denken im Worte ». La langue n'en est que l'habit ; la royale nudité de la pensée n'en ressort que grandie. Peu importe que le sens, l'esprit de la pensée, soit hors la langue, celle-ci en porte les sens : le désir, la séduction, la promesse. Mais les sens s'éveillent en moi ; les objets et les liens sémantiques entre eux, visés par les sens, sont, la plupart du temps, dans la représentation ; les relations syntaxiques, que j'interroge, relèvent de la logique. Il ne reste au mot qu'envelopper ces élans, ces tentatives d'accès à l'extra-langagier. Dans le mot, nous nous exprimons ; nos pensées naissent et s'impriment hors la langue. | | | | |
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| mot | | | Les sentiments proviennent des causes nettes, que mon soi connu peut exhaustivement décrire, grâce à un vocabulaire bien connu de tous. Mais les états d’âme ne se manifestent que par leurs effets troubles ; ils n’ont pas de noms tout prêts, inutile de les narrer, on ne peut que les chanter. | | | | |
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| mot | | | En français, une belle homogénéité des contenus de nos trois facultés, celles du corps, de l'âme et de l'intelligence : la sensation, le sentiment, l'assentiment. | | | | |
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| mot | | | L'intellect (la raison outillée pour des finalités) pénètre trois couches : les sentiments, les concepts, les mots, où l'outil sollicite, respectivement, l'âme, l'esprit ou la métaphore. Si la science fait tout aboutir aux concepts, la philosophie (ou ses vassaux - la littérature ou la religion) trace deux parcours opposés : des mots aux sentiments – pour consoler, ou des sentiments aux mots – pour affirmer son intelligence, son goût ou son talent. | | | | |
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| mot | | | La représentation imprime des concepts et dessine des structures ; la langue exprime des idées et peint des sentiments. Même si la langue repose sur la représentation, ces deux milieux sont incompatibles, bien que confondus par tous les philosophes. | | | | |
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| mot | | | Un discours et son interprétation contiennent, respectivement et potentiellement, des valeurs et des significations. La valeur peut se réduire au langage (en poésie, en épanchements passionnels) ; la signification débouche sur le sens (réseaux de concepts). | | | | |
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| mot | | | La musicalité d’un écrit se reconnaît par ses mélodies poétiques, par ses rythmes intelligents, par son harmonie talentueuse, par sa tonalité ironique, par son timbre sensible. Mais les mots n’ont pas la fidélité des cordes ; dans un écrit musical, le langage déforme plus qu’il ne forme. | | | | |
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| mot | | | Le théâtre (dramatique ou musical) nous rappelle qu’entre le désir et le mot il existe une sphère expressive plus spontanée, plus viscérale, plus hermétique, composée de borborygmes et de soupirs, « la parole d’avant les mots » - Artaud -, et que le mot rationalise trop. | | | | |
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| mot | | | En littérature, tu progresses par des détachements que tes mots osent, face, successivement, aux idées, sentiments, états d’âme, qui, fatalement, rejoignent, tôt ou tard, le patrimoine commun. L’originalité n’appartient qu’aux mots – la dernière leçon, souvent décourageante, de graphosphère. Le mot réussi est une caresse d’âme qui fait frissonner les esprits et les cœurs. | | | | |
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| mot | | | Contrairement aux mots vérité ou liberté, où le vague règne, le mot vie, a des antonymes assez nets, pour ne pas se tromper d’acception. Trois d’entre eux, les plus pertinents, correspondraient aux trois angles de vue, pratiqués, respectivement, par un biologiste, un cogniticien, un poète – matière inerte, raison, rêve. Face à matière inerte, la vie est un miracle de la Création. Opposée à raison, la vie exhibe des émotions, des états d’âme, des intuitions, des instincts. Avec rêve, la vie complète la double sphère de notre existence et se réduit aux actions. | | | | |
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| noblesse | | | L'érection de contraintes a pour but - l'isolation et la protection de mon firmament, que je réussis en rétrécissant mes horizons et en bridant ma curiosité stérilisante. Les contraintes sont de justes répartitions d'indifférences. Aux meilleures inhibitions volontaires - les meilleures impulsions salutaires. | | | | |
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| noblesse | | | Un mode de cohabitation entre une humble liberté et une fière servitude, une liaison, encore plus subtile, entre un génie d'espèce et une passion de genre, une musique des contraintes faisant chanter les moyens et danser les buts - c'est ce qu'on pourrait appeler hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Hauteur - être détourné pour être retourné ; étendue - être ému d'être promu ; profondeur - être épris par être compris. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur n'est pas une dimension de plus pour remplir notre regard, elle est ce vibrato esthétique, qui se faufile dans la durée, la profondeur, l'étendue, y efface la terne illusion de suite et de continuité et la remplace par le beau rêve aux points lumineux et scintillants. | | | | |
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| noblesse | | | Toute philosophie des profondeurs sape ou consolide les choses, même les choses, auxquelles nous n'avons pas d'accès, même les choses ne souffrant la présence ni d'observateurs ni d'architectes. Heureusement, la hauteur, elle, n'est pas un lieu (« aucun lieu au-dessus du plus haut » - Sénèque - « ultra summum non est locus »), mais un angle de vue, un regard sans présence, n'ayant pas besoin de coordonnées pour évaluer les choses. « En toute chose, ce que j'en attendais ne fut pas son essence, mais sa palpitation extérieure » - Pasternak - « Я во всём искал не сущности, а посторонней остроты ». | | | | |
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| noblesse | | | Ma hauteur atopique est assez proche de l'intensité physique (Nietzsche), mais je crois, que le seul point d'arrivée non dérisoire d'une intensité est bien la hauteur, ce qui entretient la stridence, initiale ou finale. De l'état de glace à l'état de grâce, sans s'attarder à l'état de race. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre sans espérance, c'est vivre librement et froidement la sobriété du calcul, projet digne des robots. Vivre de l'espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du rêve, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | Nihiliste acquiescent = surhomme. Nihiliste passif, aux cordes qui ne vibrent plus ou aux flèches qui ne volent plus. La négation non seulement d'un demi-tour, mais d'un tour complet, d'un éternel retour tragique, toute cible atteinte redevenant regard. Tragique, car l'objet de nos langueurs, cet au-delà qui existe bien, échappera toujours à nos parcours, à nos ruptures et à nos regards. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible de rendre, fidèlement, un sentiment, puisque l’essence de tout grand sentiment est dans la profondeur indicible de la vie ; on ne peut qu’en rendre la forme, c’est-à-dire l’intensité du verbe et la hauteur du regard ; l’art n’est pas dans le descriptif, mais dans l'inventif. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi nos actes, nos pensées et nos passions, ce qui mérite d'incarner notre soi le meilleur, le soi inconnu, est ce qui se produit, comme si nous étions immortels, ou bien au nom de l'immortalité : « La vie est un combat pour l'immortalité. L'immortalité, c'est la perception et non pas l'idée de la vie »** - Prichvine - « Жизнь — это борьба за бессмертие. Бессмертие не идея, а самочувствие жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | L'engeance pseudo-pathétique pense, que la vie culmine grâce à la liberté, à la vérité et au courage. Qu'ils sont peu, ceux qui croient, que c'est, au contraire, dans de belles contraintes, dans la résistance aux vérités dégradantes et dans l'angoisse devant le mystère, que s'éploient leurs meilleures facettes. | | | | |
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| noblesse | | | Ni préserver, ni reproduire, mais toucher. On reproduit en volume : haute poésie, affection fine, ironie large. On touche en surface : souffle de la poésie, affection caressante, ironie volatile. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qu'on prend pour sonorité d'un personnage n'est souvent qu'acoustique d'une vie bien réglée, mettant en valeur des cordes sans vibration intérieure aucune. | | | | |
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| noblesse | | | L'obsession par des sources et finalités apocalyptiques et capiteuses rend incapable de tracer les perspectives, mais en intensifie le vertige. | | | | |
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| noblesse | | | Je suis absent du fond diurne, cohérent, profond et consensuel, des tableaux du monde, mais je ne peux pas échapper à leurs cadres, communs et reproductibles, j'y suis réduit tantôt au polissage de truismes et tantôt au tissage de paradoxes sachant, que « les paradoxes d'aujourd'hui sont les préjugés de demain » - Proust. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je suis compris, plus j'ai de racines. Mieux je suis senti, plus j'ai d'arômes. Un attachement aux fleurs, quand ni compréhension ni sentiment d'autrui ne m'y poussent, - est beau. Est grandiose une fidélité aux cimes, quand j'ai et compréhension et sentiment. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée est têtue, le sentiment est docile. L'une doit être traînée, l'autre - entraîné. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif. | | | | |
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| noblesse | | | Être entier par le regard (syncrétisme de hauteur) et fragmentaire par les choses regardées (éclectisme d'étendues sélectives). Le regard est vecteur apriorique de valeurs, et les choses n'en sont que porteuses apostérioriques. L'intensité du regard est au-dessus de la pénétration métaphysique. « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen » - sous un bon regard l'être ne fait pas que marcher, il se met à danser. | | | | |
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| noblesse | | | Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, A.Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Le travail filtrant : approche, attouchement, vibration - éliminer, maîtriser, vivre. Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux, qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ». | | | | |
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| noblesse | | | Quel est ce paradis retrouvé, dont vous rêvez ? Est-ce celui que connaissaient Adam et Ève avant d'éprouver le sentiment, qui les rendit vraiment humains, le sentiment de honte ? | | | | |
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| noblesse | | | Ils pensent, que l'essentiel est d'attacher ou d'arracher. Je penche pour : toucher ou cracher. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui rapproche l'aristocrate du bon sauvage : pudeur et inaction des beaux sentiments. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de mes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est ni la « durée-étendue » (Rousseau) ni l'« intensité-profondeur » (Nietzsche) des grands sentiments qui fait les grands hommes, mais l'intensité de la durée, du devenir, - la hauteur. On est ce qu'on devient, se dit l'homme d'élan ou de plume, tel fut le sens de la vie nietzschéenne, qu'il déforme lui-même dans le paradoxal : « Comment on devient ce qu'on est » - « Wie man wird was man ist » - à moins qu'il y mette simplement le comment au dessus du quoi, ce qui aurait dû donner : comment on est ce qu'on devient. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur et la profondeur sont condamnées à s'écrouler en platitudes, si elles ne s'appuient pas mutuellement, dans un dialogue entre sensibilité et intelligence. Arendt reste trop unilatérale : « Le dialogue des pensées ; où il manque, il n'y a plus de profondeur, que la platitude » - « Der Dialog des Denkens. Wo er fehlt, gibt es keine Tiefe mehr, sondern Verflachung ». | | | | |
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| noblesse | | | J'accueille l'espérance là où résiderait mon bonheur : dans une salle d'attente des bureaux, dans une chapelle de château, dans un âtre des ruines. L'espérance en ressort munie de prestige, d'ailes ou de frissons. | | | | |
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| noblesse | | | Cette vaine et niaise recherche de la vérité, de la justice et de la raison, à l'intérieur de moi ; ces choses froides se trouvent à l'intérieur des codes et langages ; le moi ne porte que de chaudes palpitations, traduisibles soit en musique soit en calcul. Même la bonne mathématique est plus près de la musique que du calcul, elle est l'art d'éviter le calcul - elle manipule les ombres plus magistralement que les nombres. | | | | |
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| noblesse | | | Que ce soit dans le vrai, le bon ou le beau, le sens de notre existence ne se transmet que par la musique, musique pressentie par le talent et appuyée sur l'intensité et le frisson, qui animent notre âme. Mais les tenants de l'équanimité plébéienne y voient leur obstacle principal : « Celui qui est sans trouble n'est à charge ni à lui-même ni aux autres » - Épicure. | | | | |
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| noblesse | | | Moi en tant qu'arbre, je n'ai rien à partager dans les vagues frissons de ma cime, mais dans mes racines immobiles, je ne peux pas me passer de nourritures, communes avec mon espèce. Mais, en bas, évite les potins au sujet de ce qui s'ourdit en haut : « Ce qui se hisse en hauteur, se rapetisse en profondeur »** - Morgenstern - « Was droben in den Wipfeln rauscht, das wird hier unten ausgetauscht ». | | | | |
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| noblesse | | | Tant de choses impassibles nous envahissent, qu'il faudrait les munir de frissons, pour qu'elles s'enfuient. Préférer un vide musical au plein minéral. | | | | |
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| noblesse | | | Je parcours mon soi illimité, à la recherche de son essence, je m'arrête aux suites de : je pense, j'agis, j'innove, je suis ému, je maîtrise - pour converger, finalement, vers leur limite commune - je crée. Mais pour qu'elle présente un intérêt, il faut qu'elle ne m'appartienne pas, il faut donc que j'aie un talent, que je sois un Ouvert. Le monde même reste un Ouvert, grâce à la création (Heidegger - « Das Werk hält das Offene der Welt offen ». | | | | |
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| noblesse | | | Les penseurs (Wittgenstein II, Heidegger II) nous enquiquinent avec des revirements radicaux et profonds de leurs dernières pensées ; les rêveurs (Nietzsche, Cioran) nous enthousiasment avec leur haute fidélité aux premiers émois. Algorithmes des ruptures, rythmes des signatures. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a des idées, qui ne sont sensées qu'énoncées sobrement ; mais les plus belles valent surtout par l'ivresse verbale, qui les accompagne. Les premières courent la rue, les secondes se réfugient dans des sous-sols ou ruines. | | | | |
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| noblesse | | | La bouche parle du hier du sentiment ; la plume - du lendemain de la pensée ; le cœur - de son aujourd'hui débordant. « Donner du temps au temps, pour que le vase déborde » - Machado - « Demos tiempo al tiempo ; para que el vaso rebose ». Se pencher sur le sens de la dernière goutte (le devenir causal), sur la plénitude du vase (l'être parfait), sur sa forme (l'éternel retour du même). | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas l'heure qui déterminera la présence de mon étoile, c'est mon étoile qui marquera des heures élues, des heures astrales, ces heures intenses, emballées, porteuses du destin (geballte, schicksalträchtige Sternenstunden - S.Zweig). Elles sonnent, surtout, dans une âme qui retourne dans son désert, - les voix de prophètes y retentissent aussitôt. | | | | |
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| noblesse | | | Je commence par m'étonner des choses, ensuite, j'en admire la représentation par les autres, et je finis par m'enivrer de leur interprétation par moi-même : « Mon frisson vient davantage du chant que des choses chantées »**** - St-Augustin - « Me amplius cantus, quam res, quae canitur, moveat ». Et, en même temps, c’est la définition même de la musique que je cherche à composer par mes discours. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir dit non au bon ne rend pas plus convaincant mon oui au meilleur. La négation aide à comprendre, mais ne fait que nuire au bon goût. Par contre, ne répondre qu'aux meilleures questions est une bonne prophylaxie. Ne procéder aux substitutions que dans des requêtes riches de variables ! On devrait réserver les oui et non au médiocre pour accueillir le meilleur avec les ah et les oh. | | | | |
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| noblesse | | | Par mes contraintes, je me libère des choses sans importance ; avec celles qui restent, je dois choisir, desquelles je serai le maître et desquelles - l'esclave. Même parmi les passions je trouverai toujours celles, dont il vaut mieux être l'esclave. Et ce sont les meilleures ! Aux médiocres j'appliquerai le conseil d'Épictète : « Maîtrise tes passions, avant qu'elles ne te maîtrisent ». | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas ces profanations, purement verbales et anti-poétiques, du beau terme de commencement, que sont l'être ou le néant (par l'intermédiaire du devenir fantomatique), ces spectres interchangeables, sur lesquels se gargarisent Hegel et Sartre. Le commencement est un surgissement d'une émotion, d'une image, d'une mélodie, d'un état d'âme qu'aucun développement rationnel n'épouse ni n'explique ; on ne peut lui rester fidèle qu'en poésie d'enveloppement par un mot inspiré, c'est à dire puissant, ironique, créateur et noble. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le vivant, si je ne brûle pas, je pourris. « Il n'y a que deux formes d'existence : pourriture ou brûlure »** - Gorky - « Есть только две формы жизни : гниение и горение ». Souvent c'est la même chose : la pourriture dégage bien de la chaleur, et toute flamme finit dans des cendres. La forme est pour l'histrion, le fond - pour le spectateur. Savoir équilibrer le trop plein de la tête et étancher la vacuité du cœur - tel est le fond de l'existence. « Notre lot : végéter ou brûler de l'âme »*** - Pétrarque - « Nos autem vel torpemus vel ardemus animorum estibus ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse : un oui passionnel à la forme du monde infini et incompréhensible, un non rationnel au fond du monde compris et borné. | | | | |
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| noblesse | | | En philosophie, on vise le pathos et la pureté de la pensée, en témoignage d'un esprit ardent. On remplace pensée par sentiment, esprit par âme, et l'on pourra mettre poésie à la place de philosophie. Mais si l'on élimine pathos, pureté et ardeur, en restant en la seule compagnie de pensée, on est sûr de déboucher sur une platitude ou sur un ennui. | | | | |
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| noblesse | | | La conscience morale est l'art de garder l'équilibre entre l'esprit et l'âme, sans exiger que l'un s'aligne sur les valeurs de l'autre. « L'esprit se soumettant au jugement du cœur, voici la meilleure et la plus délicate voix de la conscience morale » - Batiouchkov - « Отчёт ума сердцу есть лучший и нежнейший цвет совести » - c'est aussi déraisonnable que le cœur sollicitant l'élan de l'esprit ; le cœur sans raisons et l'esprit avec du sentiment sont peut-être une seule et même chose, qu'on appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est un concept d'autant plus douteux, que deux grands sentiments, la honte et la pitié, lui sont franchement hostiles. La liberté est l'égalité des dons de l'esprit, du cœur et de l'âme. L'angoisse accable l'âme, la pitié fige le cœur, le dégoût ravage l'esprit. Mais aujourd'hui, l'angoisse est due à la faiblesse du cœur ; la pitié se calcule par un esprit sans honte ; le dégoût se dissimule dans des âmes sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Ma préférence va plus souvent aux ruines, au détriment des chemins, puisque j'ai deux locataires à héberger : le sentiment sédentaire et la pensée nomade, un aveugle et un boiteux, le premier accédant tout de même au regard, le second - à l'humilité. Séparés, ils se prennent pour voyant ou métronome. Je les laisse ensemble : le sentiment-maître apportant des images, la pensée-servante - un contact avec la réalité. L'imaginaire d'Homère, le réel de Byron - se fraternisent. « Dans le domaine du sentiment, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire » - Gide. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit et l'âme, ce sont deux fonctions, opposées et souvent complémentaires, du même organe : « L'âme est gardienne des idées et l'esprit - pilote des sentiments. La pensée, cet oiseau éhonté, au vol rapide » - Nil de Sora - « Сердце, иже помыслам хранитель, и ум, чувствам кормчий, и мысль, скоролетящая птица, и бесстыдная ». Dès que la honte se présente, surgit l'âme ; dès qu'elle s'estompe, lève la tête l'esprit. « La pensée est une insolence éduquée » - Aristote. L'âme passe experte en serrures, l'esprit enferme le sentiment au fond des cales. La pensée porte les nouvelles des derniers déluges. | | | | |
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| noblesse | | | À l'origine de l'axiologie nietzschéenne se trouve cette magnifique remarque de L.Salomé : « À bonne hauteur, ardeur et froideur sont ressenties comme presque identiques »*** - « Auf richtiger Höhe, Brand und Frost fühlen sich fast identisch an ». Tenir à la hauteur, c'est vouer son regard à l'altimètre, s'éloigner des choses, de leurs baromètres (erreur de Nietzsche) et thermomètres (dénoncés par Pétrarque). | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur dépend du type d'éclairage ; dans le meilleur des cas, ce sont des émotions ou des états d'âme, vécus à la lumière des étoiles – la solitude, l'amour, la fraternité. Les progrès des éclairages artificiels tuent la grandeur. | | | | |
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| noblesse | | | Il est clair, que l'âme est une chimère, pour désigner l'état d'un esprit, ému face à une beauté et tendant vers l'infini. Elle n'est donc pas un organe, mais un état irrationnel, sentimental : dans son état normal l'esprit formule le sens ou les raisons, devenu âme, il forme des sentiments ou des rêves. Aujourd'hui, il est voué exclusivement à la raison : « Le rêve sur l'infini de l'âme perd sa magie » - Kundera. | | | | |
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| noblesse | | | Nos émotions, sentiments, humeurs trouvèrent déjà leurs noms ; les états d'âme en manquent, il faut les chercher ou/et les inventer. | | | | |
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| noblesse | | | Toute tentative d'une écriture noble aboutit à la problématique confrontation aristotélicienne entre l'intelligible et le sensible. Privilégier le concept, le système, l'inférence, bref une solution, ou bien la beauté, l'émotion, le goût – bref, un mystère - la caresse. La métaphore est une caresse, comme le sont le paradoxe, la mélodie, le rêve. Tout bon philosophe est chantre de la caresse protéiforme. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on échoue dans la recherche de la simplicité et qu'on se noie ou tombe dans la complexité - que ce soit, au moins, accompagné d'un vertige. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve, flanqué de finalités, perd son mystère ; mais le rêve, livré à la marche, oublie la danse ; il ne peut suivre l’étoile qui danse qu’avec de bonnes œillères des commencements, sentimentaux ou artistiques. « Une œuvre d’art impose des contraintes à la rêverie » - G.Spaeth - « Художественное произведение обуздывает мечтательность ». | | | | |
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| noblesse | | | La personne est une entité indivisible, mais de substance trine : l’esprit raisonnant, le cœur désirant, l’âme s’extasiant. Aucune substitution entre ces trois facettes d’un même organe n’est possible, et les deux dernières sont de plus en plus ataviques, chez l’homme qui n’est plus que calculateur. | | | | |
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| noblesse | | | L’artiste doit et peut mettre l’esthétique au-dessus de l’éthique (Nietzsche et son dédain de la pitié) ; le goujat veut et sait faire l’inverse (Spinoza s’acharnant contre la tristesse, ou Hegel dénonçant les belles âmes). | | | | |
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| noblesse | | | L’intelligence – pouvoir traduire le sentiment (éprouvé ou visé) en la pensée ; le talent – pouvoir exprimer la pensée de telle sorte, qu’un beau sentiment en naisse. Et la noblesse leur servira de contrainte – renoncer aux pensées en dentelles mais sans hauteur pour l’intelligence et sans couleurs pour le talent. | | | | |
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| noblesse | | | Tout est bas dans la pompeuse volonté de puissance. La noblesse demeure dans la faiblesse de nos meilleurs sentiments et dans les contraintes qu’elle impose à la volonté tous azimuts. « La volonté est tellement libre de sa nature, qu'elle ne peut jamais être contrainte » - Descartes - la liberté est dans la faculté de se donner des contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Mieux on maîtrise le sentiment qui se pense en idées, plus surprenante en surgit la pensée qui se sent en arômes. « Tu dois sentir la pensée et penser le sentiment » - Unamuno - « Hay que sentir el pensamiento y pensar el sentimiento ». | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui est conscient des mystères impénétrables, entourant nos savoirs et nos passions, reconnaît la faiblesse de son esprit et sait se fier à la faiblesse de son âme – c’est une vraie force. De la fausse ou de la bornée, on peut dire : « La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Pas de nostalgie pour mon enfance, mais une immense gratitude, s’adressant surtout à ma mère, qui m’avait fait découvrir mon âme, celle qui, toujours la même, croit, face à mes actes, mes pensées et même à mes sentiments – la vraie vie est ailleurs ! Une leçon qui ne peut être apprise que dans l'enfance. | | | | |
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| noblesse | | | Je me fiche de l'aristocratie du comportement (un troupeau réduit), j'estime celle de l'emportement, celle qui secoue ou crée des arbres généalogiques, qui n'offrent au troupeau ni fruits ni abri ni ombrages. | | | | |
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| noblesse | | | Se moquer des houles et ascensions n'est utile, que si l'on dépose outre-mer ou dans l'Empyrée assez de trésors inaccessibles. | | | | |
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| noblesse | | | Aujourd'hui, la variété et la souplesse, ces attributs des belles âmes (Montaigne), sont propres des amuseurs publics. Le bel esprit est l'homme d'une seule idée ; la belle âme est l'homme d'un seul sentiment. La noblesse est cette idée et ce sentiment. | | | | |
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| noblesse | | | Les sentiments ne sont jamais profonds, la profondeur étant la faculté de voir plus loin, tandis que les sentiments sont aveugles. Le seul lieu, où ils sont à l’aise, c’est la hauteur, la noblesse. Qu’ils soient vils ou purs, c’est la musique et non pas le discours qui les traduit fidèlement. | | | | |
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| noblesse | | | La destinée des sentiments médiocres, c’est une déchetterie commune ; les grands sentiments se rétrogradent en ruines individuelles, où l’on puisse encore songer aux rêves d’antan, aux consolations, aux retrouvailles avec son étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Pour un Oriental, ne rien désirer veut dire renoncer, froidement, à toute possession ; pour un Occidental, c’est ne plus avoir de cibles inaccessibles, qui rendent le regard - ardent. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent artistique n’est peut-être que la présence, consciente ou non, d’une âme créatrice, demeure de la hauteur. Les esprits et les cœurs des hommes atteignent à peu près les mêmes profondeurs, mais sans la dimension céleste, ils sont condamnés à la platitude terrestre. Les idées et les sentiments sont démocratiques ; les états d’âme, mis en musique par le talent, - aristocratiques. Et Pouchkine : « Deux sortes d’absurdité : la première émerge du manque de sentiments et d’idées, pallié par les mots ; la seconde – de leur plénitude et du manque de mots » - « Есть два рода бессмыслицы : одна происходит от недостатка чувств и мыслей, заменяемого словами ; другая — от полноты чувств и мыслей и недостатка слов » - introduit une fausse symétrie : entre la vie servile et le rêve libre il y aura toujours un gouffre. | | | | |
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| noblesse | | | Les hautes abstractions caressent aussi bien nos pensées que nos sentiments ; elles sont de véritables excitants pour une plume alerte. Le culte des bas détails est pratiqué par des plumes d’eunuque. | | | | |
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| proximité | | | Dieu absent de la nature ? Mais Il est là, chaque fois que j'admire ! Le bon écrivain est dans son œuvre, chaque fois qu'une admiration surgit Dieu sait pourquoi et comment. C'est minable que d'être présent devant des choses ; il faut être présent derrière le verbe. | | | | |
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| proximité | | | Les stades - superstitieux, métaphysique, littéraire - du sentiment religieux : se pencher sur l'intemporel, l'inétendu, l'innommé. Reconnaître, avec regret ou enthousiasme, que c'est sur le Verbe que se referme tout pèlerinage, c'est en son nom qu'on vénère l'innommable. « On n'abolit pas la religion en abolissant la superstition » - Cicéron - « Nec vero superstitione tollenda religio tollitur » - mais on en consolide le verbe. | | | | |
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| proximité | | | Par l'éloignement, le sot perd la faculté de juger, le profond voit plus clair et le hautain retrouve le vertige. | | | | |
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| proximité | | | La foi ne serait que l'émoi au seuil et le refus des murs, des fenêtres et même du toit. | | | | |
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| proximité | | | Pour quand la machine rougissante et sanglotante ? Puisqu'elle se met déjà à penser et à croire ; elle peut dire déjà « ergo sum Deus », la symbiose du cogito et du : « Celui qui croit est dieu » - Luther - « Der aber glaubt, der ist ein Gott » ! Des seuls penser et croire ne découlent que le robot ou le mouton. | | | | |
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| proximité | | | Il faut beaucoup de sang-froid et de calme pour embrasser, pour de bon, une foi ; l'excitation ne favorise que la connaissance. Et Chateaubriand : « J'ai pleuré et j'ai cru » - est certainement tombé sur des balivernes. | | | | |
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| proximité | | | La musique est le plus noble des arts, puisqu'elle déchaîne l'émotion la plus irrésistible non pas dans la sensation de proximité, de familiarité ou de connivence, mais dans celle d'étrangeté, d'éloignement et d'incompréhension. « Se vouer au lointain par la proximité »*** - Heidegger - « In-die-Nähe-kommen zum Fernen » - est noble, mais utopique. Et ce n'est qu'au-dessus de l'art, dans l'amour peut-être, qu'on rêve de vivre « ce néant délicieux : la proximité du lointain et le lointain de la proximité » - Goethe - « ein reizendes Nichts : die Nähe der Ferne und die Ferne der Nähe ». | | | | |
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| proximité | | | Je crois plus en larmes versées au théâtre qu'à l'église. L'ennui de l'habitude des larmes théâtrales est qu'elles nous désapprennent à en verser de véridiques. Leçon à tirer : pratiquer la prière - une pose théâtrale entre quatre murs. | | | | |
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| proximité | | | La musicalité de l'existence gagne de l'extrémisme des positions horizontales - politiques, esthétiques, sentimentales - mais dans la verticalité, au contraire, il lui faudrait davantage de dialectique, de complémentarité : plus haute est mon espérance, de plus profonds désespoirs je pourrai m'accommoder ; plus profond est mon savoir, plus audacieuses seront les hauteurs de ma foi ou de mon rêve. | | | | |
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| proximité | | | Il faut laïciser la foi, l'infini, la puissance et diviniser l'intensité, la noblesse, l'amour. Douter ou savoir - sur un forum publique ; vibrer ou chanter - dans son propre temple. | | | | |
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| proximité | | | L'homme est l'ange solitaire, cherchant des murs, et il est la bête sociale, cherchant des portes. Et la raison et le sentiment peuvent aider pour nous unir, mais dans des régions différentes : la raison - dans le monde proche, et le sentiment - dans le monde lointain. Dans le dernier cas, lorsque le lointain touche à l'infini, on parlera d'union sacrée, où le sacré finira par l'emporter sur l'union. | | | | |
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| proximité | | | Impossible d'irradier la fraternité dans tous les sens ; tout de suite je me sentirai girouette. Mais tourner mon visage vers mon frère, c'est tourner mon dos à l'étranger. Mais puisque, aujourd'hui, c'est le commerce et non plus la discorde qui forme la communauté humaine, et puisque le dos, mieux que le visage, s'inscrit dans l'action marchande, l'humanité entière, à travers les barrières, gagne en cohésion. Et un no man's land des sentiments marque une nette ligne de démarcation. | | | | |
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| proximité | | | Dieu brille surtout par des constantes universelles, physiques, chimiques ou biologiques, et l'homme - par des variables, intellectuelles, artistiques ou sentimentales, qu'il met dans ses requêtes, et qui sont prêtes à s'unifier avec l'arbre divin ou avec celui des autres humains. | | | | |
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| proximité | | | On ne connaît que trop l'angoisse du héros et la sérénité du prêtre. Je salue le martyr serein et le mystagogue angoissé. Et si Dieu, lui-même, manquait d'assurance et, à l'image de l'homme, était aussi fragile que lui ? Et la grandeur d'un philosophe serait d'apporter à l'Un ou à l'autre, - de la consolation vibrante et non pas une infâme paix ? | | | | |
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| proximité | | | L'extase, c'est une prière de prières. Face au mystère, l'esprit se méfie des paroles, cherche un état supérieur à celui de la prière et passe ainsi à l'extase. | | | | |
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| proximité | | | Rien de lisible chez moi n'émane de mon soi inconnu ; je ne fais que recevoir, par lui, de l'inspiration intelligible et vivre une aspiration sensible vers lui. Tant que je me sens porteur de ce mystère, je ne dirai pas que Dieu est mort. | | | | |
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| proximité | | | L'égale présence divine dans la merveille des choses, dans la vision que l'homme en a, dans le mécanisme des yeux. Mais, pour comprendre le dessein de Dieu, il faut se demander : quel savoir et quelle jouissance sont possibles sans recours aux yeux ? Et l'on constate que la seule science, pouvant se passer d'yeux, est la mathématique et la seule émotion, invitant même à fermer les yeux, réside dans la caresse. Aux commencements étaient le nombre et la caresse. | | | | |
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| proximité | | | J'ai de la sympathie pour ce crucifié oublié, Manès, nous divisant en néophytes et parfaits (et que Socrate unifiait en parfaits initiés !). Mais contrairement à la Gnose, je préfère l'émotion théiste du néophyte, reconnaissant le Dieu créateur, au savoir athée du parfait, en contact avec Dieu le Vrai. | | | | |
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| proximité | | | En quête d'émotions, je cherche et fouille la proximité, à commencer par moi-même, et je finis par comprendre, que ce sont des choses ou des points, à partir desquels tout s'éloigne, qui en présentent le plus grand intérêt. Et un jour, même mon soi ne quittera plus la ligne bleue de l'horizon. Les hommes pratiquent l'accommodation en sens inverse. | | | | |
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| proximité | | | S'éloigner de la chose pour mieux s'en émouvoir. | | | | |
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| proximité | | | Les regards, dont je parle, ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale, que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n'est pas du « courage de l'aigle qu'aucun Dieu ne regarde » - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l'angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée, où elle prendrait ses parois pour un bon miroir : « Je me sens regardé, ce qui est le sens second et plus profond du narcissisme » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| proximité | | | L'approche du sublime se fait reconnaître par la dérobade du sol ou l'échappée du regard. Mais les mêmes symptômes précèdent les chutes. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'a pas de limites ; Il est dans l'existence même de limites : pour la matière, pour mon rêve, pour la voix du Bien, pour l'émotion du beau, pour la puissance du vrai. | | | | |
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| proximité | | | Avec la robotisation des actions, des pensées, des sentiments, la relation de proximité devint parfaitement symétrique ; seuls les rêveurs ont encore des mesures propres, pour constater « l’asymétrie absolue de la proximité » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | La mort de Dieu est un effet du progrès social : depuis que la charité, la correction politique, la transparence bancaire ridiculisèrent l’énigme du Bien sois-disant divin, toute perplexité humaine se dissipa et rejoignit une conscience tranquille ; depuis que les enchères et les subventions publiques valorisèrent l’art, le goût, jadis gratuit, du Beau se plaça à côté de tout autre lucre. Quant à la troisième facette divine, celle du Vrai, elle se contente de ne plus communiquer qu’avec la machine, extérieure ou intérieure à l’homme. L’intérieur humain devenant aussi mécanique que son extérieur, et Dieu étant une affaire intérieure sentimentale, l’inexistence avérée de Celui-ci ni n’inquiète ni n’interroge. | | | | |
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| proximité | | | La foi, c’est l’écoute de mon âme, c’est la vénération émerveillée du miracle de la vie ; cette foi prodigue ma seule consolation crédible. En revanche, tout renvoi, par une raison dévoyée, aux promesses, aux preuves, aux croyances dogmatiques ne fait qu’étouffer ma sensibilité. La vraie consolation est le triomphe de l’âme sur la raison, le triomphe du Beau incompréhensible sur le Vrai bien compris. « La religion, en tant que source de consolation, est un obstacle à la véritable foi » - S.Weil. | | | | |
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| proximité | | | La proximité, dont je parle ici, ne se mesure pas en unités finies ; par mon émotion, elle témoigne de la présence bouleversante de limites inaccessibles. Mais en matière des termes ampoulés, je suis loin derrière Heidegger, pour qui : « la proximité est la vérité de l’être » - « die Nähe ist die Wahrheit des Seins ». Celui qui creuse l’être de la vérité a des chances de devenir logicien ; mais celui qui nage dans la vérité de l’être est certainement un bavard. | | | | |
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| proximité | | | À l’échelle horizontale, où se mesurent nos actes, nos pensées, nos sentiments, les distances entre nous sont minimes ; mais l’échelle verticale, où se créent nos mélodies, nos noblesses, nos ironies, reste invisible à la multitude. « Une hauteur du regard est nécessaire, pour percevoir la différence entre toi et les autres »** - Hofmannsthal - « Um die Unterschiede unter uns und anderen zu erkennen, bedarf es des erhöhten Augenblickes ». | | | | |
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| proximité | | | En réfléchissant sur la Création, Valéry ne voit dans les causes premières que la naïveté et la futilité ; on y reconnaît deux grands défauts de son éducation : ne voir de mystère ni dans la naissance et la constitution de la matière ni dans les nobles affects ; superficiel dans la science, froid dans les sentiments. | | | | |
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| proximité | | | La sagesse humaine consiste à sentir, derrière toutes les affaires et raisons terrestres, - une source ou un dessein céleste. | | | | |
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| proximité | | | Chez Bach - aucune trace d’un Dieu tout-puissant, je n’entends qu’un hymne à la solitude humaine. L’omniscience divine est incompatible avec la musique de Mozart, il crée une divinité de l’émotion pure. En fin de compte, la tonalité sûre et triomphante de Beethoven est plus proche des croyances populaires en Dieu tonnant et rassurant. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain sentimental se mesure en unités de mystère ; la proximité, pragmatique ou même spirituelle, - en degrés de problèmes ou solutions partagés. Le premier promet de la hauteur ; la seconde menace par la platitude. « Nous nous tenions si près, qu’il n’y restait plus de place pour les sentiments » - S.Lec. | | | | |
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| proximité | | | Le point de mire de tes émotions, de tes images, de tes idées doit rester inaccessible, pour que celles-ci se trouvent dans un état suspendu, inachevé, réduit aux commencements et aux élans. | | | | |
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| proximité | | | La vraie introspection n’est ni verbale, ni idéelle, ni imaginative, mais mystique et n’envisage que ton soi inconnu. C’est la seule voie au bout de laquelle tu te rends compte de la présence émouvante du Créateur. « Lorsque je m’éveille à moi-même, je sens se déployer en moi la vie la plus splendide, et que je me sens un avec la divinité »*** - Plotin. | | | | |
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| russie | | | L'ironie au royaume du goujat, le millénarisme du peuple théophore : la prophétie d'une fraternité en Christ se mue en complicité avec l'Antéchrist. L'appel à une liberté dans la douleur se traduit en recherche d'un bonheur sans liberté. L'impossibilité de construire une société chrétienne sans le Christ. L'absence de théodicées abstraites dans l'orthodoxie russe, qui voit la seule démonstration de l'existence divine dans la palpitation du cœur humain, à l'évocation de la merveille de la vie. | | | | |
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| russie | | | L'Européen veut de la concentration pour sa raison et de la liberté - pour son cœur. La paix comme aboutissement : « Être libre, c'est croire l'être ! » - Unamuno - « ¡ Ser libre es creer serlo ! ». Chez le Russe, c'est le contraire : il veut de l'étendue pour son action et de la fatalité pour son sentiment. Comme aboutissement - la révolte. Être libre, c'est savoir à ne plus croire. | | | | |
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| russie | | | Pour présenter un livre, le Français citera son éditeur, l'Allemand - le libraire, l'Américain - le type de couverture, le Suisse – le nombre prévu d’heures de lecture, le Russe - le genre de larme ou de rire qu'il chercherait à partager. | | | | |
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| russie | | | L'horreur de l'URSS aida à maintenir le statut de la culture par l'illogisme, l'irrationalité, le discours historique, les passions. « Plus les passions qu'un peuple peut se permettre sont grandes et terribles, plus sa culture est haute »** - Nietzsche - « Je furchtbarer und größer die Leidenschaften sind, die ein Volk sich gestatten kann, umso höher steht seine Cultur ». L'horreur des USA est dans l'inculture d'un savoir rationnel hors toute Histoire. | | | | |
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| russie | | | Dans un sentiment unique, le Russe lit les prédestinées de la tribu. L'Européen, au contraire, déduit d'un trait tribal l'explication de toute unicité. Synthèse abusive, analyse allusive. | | | | |
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| russie | | | Sentir sa pensée - l'attitude russe, penser son sentiment - l'attitude européenne. Rien d'inventé ou l'invention pure. L'authenticité de l'original n'ayant presque rien à voir avec l'authenticité de l'image, l'attitude d'artiste serait de se tenir à égale distance et du sentiment et de la pensée. | | | | |
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| russie | | | Partout, avec du savoir acquis s'affine la délicatesse des sentiments. La seule exception - la Russie, où plus sauvage est l'homme plus il y a de chances de lui trouver de la subtilité du cœur. | | | | |
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| russie | | | Une excellente illustration de la place de l'intelligence ou de la sensibilité, en Russie ou en Occident, cette sentence de Claudius : « Le mot ne monte aux cieux que porté par la pensée » - « Words without thoughts, never to heaven go », traduite (Pasternak) par : « Le mot sans émotion n'est pas entendu par les cieux » - « слов без чувств вверху не признают ». | | | | |
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| russie | | | Le Russe est si pressé de hurler son pouls du bon, qu'il oublie de s'assurer le concours du rythme du beau ; le Français est si obnubilé par la voix du beau, qu'il oublie d'y insérer des silences du bon. | | | | |
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| russie | | | Les raisonneurs européens sont habitués à voir, dans la littérature, des personnages bien réels, d'où leur allergie aux fantômes loufoques russes, travaillés par l'impuissance. « Comment peut-il [Dostoïevsky] écrire si incroyablement mal et émouvoir si profondément ! » - Hemingway - « How can a man [Dostoyevsky] write so unbelievably badly, and make you feel so deeply ! » - on y voit la différence entre un journaliste minable et un journaliste génial. Bien écrire, c'est bien émouvoir. | | | | |
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| russie | | | Le cheminement de la comédie européenne : la révolte, l'ennui et enfin une leçon bien digérée, l'indifférence, degré suprême de la liberté (Descartes). La tragédie russe suscite, d'abord, l'admiration, ensuite l'horreur et, enfin, le rire ou l'indifférence. | | | | |
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| russie | | | L'intellectuel russe forme sa sensibilité autour de la pitié, et l'intellectuel européen forme sa raison avec l'outil de l'ironie. Leur symbiose serait un sentimental, ayant pitié de l'homme, mais ne la déployant que dans la solitude, ironique et résignée. | | | | |
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| russie | | | Le Russe est indifférent aux crues ou étiages, qui ne soient tournés ni vers les fonds ni vers les houles. Et il oublie, que la première fonction de tout courant est de transporter des vivres. | | | | |
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| russie | | | Les russophobes dénicheront toujours du cosaque, chez Dostoïevsky ou Tolstoï (et jusqu'à l'hymne italien : il sangue polacco bevé il cosacco), mais le cas d'un pur génie européen comme Tchaïkovsky les embête, un effort y est nécessaire : « Tchaïkovsky : la beauté en dehors de la connaissance, c'est la volonté de plaire, une musique efficace, une sorte de démagogie sentimentale de l'art » - Kundera. Une musique saupoudrée de syllogismes, cherchant à repousser et y échouant, un genre pragmatique des tâcherons - c'est ce genre de musicalité qu'il faut recommander à ces roquets du bruit politicien. « Nul mieux que Tchaïkovsky n'a exprimé ce mélange d'aspiration à l'infini et d'angoisse devant le destin, qui caractérise la Russie » - D.Fernandez. | | | | |
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| russie | | | Pour comprendre la vocation russe, il faut la chercher en hauteur. « Pouchkine comprit le peuple russe en profondeur et en ampleur » - Dostoïevsky - « Пушкин понял русский народ в глубине и обширности » - tu te trompes de dimensions : la hauteur russe, qui est totalement européenne, ne fut comprise que par deux belles sensibilités – par Pouchkine et par Nabokov. Ces deux-là sont les seuls ironistes russes, se moquant des pensées en prose, tout en en exhibant des flopées poétiques. | | | | |
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| russie | | | Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses excursus, en anglais - par son ambigüité, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan. | | | | |
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| russie | | | La grandissime originalité de la culture russe est dans la séparation entre les moyens et les buts, la technique et l'émotion, le visible et le lisible. L'inévidence dans les premiers, l'homme comme le point d'accommodation des seconds. Dostoïevsky semble s'emmêler dans la politique et le fait divers, tandis qu'il joue sur la corde de l'homo credens. Tchaïkovsky nous mène vers un état d'âme, un lieu, tandis que l'émotion éclate ailleurs. Tolstoï disserte sur l'histoire ou la justice, tandis que son vrai discours ne vise que l'homme solitaire. Tchékhov étale des platitudes, parmi lesquelles, soudain, naît une émotion irrésistible. | | | | |
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| russie | | | Tout particularisme n'est qu'incapacité d'accéder à un langage plus vaste. La vraie opposition, dans le débat intellectuel, n'est pas entre l'universel et le particulier, mais entre l'universel palpitant et l'universel mécanique. Le Grec et le Français penchent pour la mécanique, et l'harmonie finale est au rendez-vous. L'Allemand et le Russe tendent vers la palpitation, et de terribles déchirures aboutissent au gauchissement de leurs édifices. Pour que la maison commune soit agréable à vivre, il ne faut ni monter au plafond, ni taper de la tête contre les murs, ni s'extasier devant des ruines laraires : en communauté, il faut garder la paix moutonnière ou robotique. | | | | |
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| russie | | | Nous vîmes le même bagne, Dostoïevsky et moi : moi, de l’extérieur, je le transposai, ensuite, dans mes vers inexpiés ; lui, de l’intérieur, il le vécut, les fers aux pieds. Une dualité, entre la vie et le rêve, naquit de ce milieu lugubre, d’où deux branches hyperboliques qui s’inscrivirent dans nos arbres émotifs et verbaux. | | | | |
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| russie | | | La rencontre avec le Malin est plus dramatique pour le Russe que pour l'Allemand ou le Français : la tentation ou la Versuchung ne sont que des mises à l'épreuve, tandis que искушение est déjà une morsure et соблазн – même une chute. Le goût et la caresse, sources de nos passions, opposés à la raison, source de nos pensées. | | | | |
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| russie | | | On peut juger de la doucereuse tolérance européenne et de la violence du goût de l'intolérance russe, en comparant les réactions à mon opus que je reçois : trop engagé - disent les Européens, trop désengagé - disent les Russes. | | | | |
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| russie | | | Comme tous les pays européens, la Russie tsariste fut impérialiste ; la Russie soviétique, pour la première et, sans doute, la dernière fois, dans l'Histoire, se voulut internationaliste, sacrifia ses intérêts nationaux, tenta de voir un frère dans tout Terrien, s'écroula sous un poids insupportable (même le Goulag, en tant qu'un levier économique, ne sauva pas l'affaire), s'écroula au grand soulagement des acheteurs et vendeurs concurrentiels que devinrent tous les candidats au titre fraternel. Quand mon seul frère est mon prochain impassible, calculé sur une échelle commerciale, j'oublierai ce qu'est, sur une échelle du cœur et du rêve, mon lointain vibrant. | | | | |
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| russie | | | On a raison de dater la naissance de l'intellectuel français à partir de l'affaire Dreyfus (ou même de celle de Calas) ; depuis, il garde intact le foyer principal de ses soucis – le fait divers. L'intellectuel russe est né avec le sens aigu de la souffrance, abstraite ou charnelle, sentimentale ou sociale, fiduciaire ou dogmatique ; ce souci ayant disparu, on peut annoncer, aujourd'hui, l'extinction de l'intellectuel en Russie. | | | | |
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| russie | | | Le Russe ne se soucie guère des grandes libertés civiques, il vit, gravement, des illusions sur des petites libertés sentimentales ; le Français a trop de soucis autour des petites libertés citoyennes, et il est espiègle et lucide dans les grandes libertés frivoles, mondaines ou grivoises. | | | | |
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| russie | | | La langue française est parfaite pour mettre en valeur le comment, l’allemande – pour délimiter le quoi, la russe – pour rendre les vibrations du qui. La première qualité du russe consisterait dans « une facilité extraordinaire d’exprimer les émotions lyriques intérieures et les passions déchirantes » - Herzen - « в чрезвычайной лёгкости, с которой выражаются на нём внутренние лирические чувствования и потрясающая страсть ». | | | | |
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| russie | | | Le hasard, tout en ayant une place d’honneur au royaume du sentiment, dégrade toute pensée dans la république de l’intelligence. En Russie, le poids du hasard – dans le climat, dans la géographie, dans la politique – contamine la pensée. « Au pouvoir arbitraire y correspond la pensée arbitraire » - Klioutchevsky - « Произволу власти соответствует произвол мысли ». | | | | |
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| russie | | | Les autres nous touchent et nous font du bien ; l'artiste russe nous touche là où cela fait le plus mal. | | | | |
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| russie | | | Paradoxalement, dans ma jeunesse moscovite, la vérité, poétique ou sentimentale, choisit pour séjour deux lieux de culte – le Monastère de la Nativité et celui des Filles-Nouvelles. Tandis que le rêve mûrissait dans des bibliothèques. | | | | |
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| russie | | | Impossible, en Russie, de distinguer un mufle d'un homme familier du raffinement. Incapacité de traduire en gestes ce qu'on éprouve en sentiments. Fatalisme négatif du geste, fatalisme positif du sentiment. La règle la plus inconcevable pour un Russe : vivre en accord avec ses convictions. Et, lue au second degré, vivre en désaccord avec soi-même est source des pires souffrances, - cette bêtise devient pour lui de la haute sagesse (le pire se traduisant, paradoxalement, en meilleur), puisque le mal, la souffrance, le met en contact avec le seul soi intéressant. | | | | |
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| russie | | | L’incapacité russe de séparer l’homme - de l’artiste, le sentiment - de l’œuvre d’art. Tous n’ont pas assez de perspicacité pour dégager la pensée artistique du flux moralisateur. « Impuissance des Russes à penser, et leur manie éternelle de la morale : c’est en quoi ils sont une ressource pour le genre humain » - A.Suarès. | | | | |
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| russie | | | Dans ses sentiments, le Russe voit de hautes idées et n’apprécie des idées que si, dans elles, il devine des sentiments profonds. « Cette mystérieuse inflammation de l’âme russe et son indomptable plaisir de tirer d’elle toutes choses, des sentiments et des idées »** - S.Zweig - « Jene geheimnisvolle russische Entzündung der Seele und ihre unbändige Lust, Gefühle und Ideen noch ganz heiß aus sich herauszustoßen ». | | | | |
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| solitude | | | Les repus, matériellement, fuient le monde, pour mieux digérer ; les assoiffés, sentimentalement, sont expulsés du monde, pour entretenir leurs soifs. | | | | |
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| solitude | | | Le meilleur moyen de me libérer de la toile d'araignée sociale est de filer à l'anglaise. Tout geste abrupt réveille les arachnides et leurs instincts carnivores. Ne serait-ce que pour cela, la révolte et la colère devraient être les plus imperceptibles de mes sentiments. Il faudrait savoir transformer la bile jaune colérique en bile noire mélancolique et ne pas chercher à m'en laver. Ne sois pas fanfaron, « celui à qui le mal ne peut nuire » - St-Augustin - « cui nec malitia nocet ». Sans me dévorer, déjà leur présence est une nuisance pour mon âme : « Ils peuvent me faire périr, mais non pas me nuire » - Épictète. | | | | |
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| solitude | | | Prêcher pour l'esprit, aujourd'hui, c'est prêcher aux foules. Comme pour le bon vin ou la bonne chère. Les bons sentiments, eux, se prêchent dans le désert. Où l'on a faim. | | | | |
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| solitude | | | La sensation d'exil naît d'une méconnaissance soudaine, salutaire et solitaire, - je ne comprends plus qui m'a pétri et pour quel contenu. Et je me désintéresse des breuvages et m'enivre des étiquettes ou de la forme des flacons. | | | | |
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| solitude | | | La tour d'ivoire hantée par l'extase, entrepôt de l'irréparable et de l'irrécupérable, dans la catégorie des ruines, classées monument hystérique. | | | | |
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| solitude | | | La solitude : ne plus voir d'horreurs, qui soulèveraient une houle dans mon regard ou dans mon mot. Une sensation d'immense platitude, où mes aspérités s'écrasent sans la moindre onde de choc. | | | | |
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| solitude | | | Cheminement vers la solitude finale : aucun savoir ne m'approche de sa source, aucune vanité ne survit à mes laudateurs, aucune émotion ni métaphore ne sont fraîches au-delà d'une date limite. Je ne viens à bout de la solitude, que si j'ai tôt fait d'apprendre à parler au monde, qui ne me connaîtra jamais. | | | | |
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| solitude | | | Pour celui qui n'a pas accumulé un stock de sentiments, d'images, de mots, musicaux et libres, l'entrée en solitude signifiera un désert, animé par l'esprit de foires et dénué de mirages pour son âme. | | | | |
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| solitude | | | Personne pour te tendre le miroir ; la houle ou les ténèbres déforment toute face réfléchissante ; et ton narcissisme se met à se refléter dans la nature entière. | | | | |
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| solitude | | | L'une des origines anodines de la solitude : avoir besoin de se cacher pour sentir. | | | | |
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| solitude | | | Quand ton exaltation te porte à croire entendre une vox Dei, dis-toi que ce n'est qu'une vox populi - tu retrouveras vite le béni silence de tes dialogues inentamés, où naissent et le sentiment et la pensée : la pensée est un soliloque de l'âme sur le chemin vers elle-même (Platon). L'âme est muette ; c'est dans des impasses de la raison que je la comprends le mieux ; un moyen, incertain mais indicatif, pour que mon esprit en soit son porte-parole, est de ne pas me laisser envahir par le bruit de mon siècle. L'esprit, détourné des choses, et si c'était l'âme même ? | | | | |
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| solitude | | | Des palliatifs à la solitude : l'action anesthésie l'angoisse, la création arrache à la réalité paralysée, la réflexion refroidit les fièvres. Mais seul l'amour l'embellit et la rehausse, en faisant de nous un foyer d'extase au milieu d'un monde transi. | | | | |
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| solitude | | | Au lieu de se paralyser par le nihilisme du « À quoi bon ? », il faudrait bondir d'horreur devant la fadeur pénurique des pourquoi et comment statistiques et palpiter dans les où et quand ironiques, en dehors des coordonnées pléthoriques. | | | | |
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| solitude | | | Plus haute est la montagne, plus rabougrie est l'herbe. Plus je crapahute près des cimes, plus courte est la vie, plus rares les rencontres, plus vastes les horizons et plus aigu le frisson. « Plus haut signifie plus en toi-même, plus froid et plus délicieux »** - Swedenborg - « Quo altius eo interius, frigidius et suavius ». Tant que tu croises les autres, ne te crois pas au sommet. Ceux qui y viennent par manque de cordée le polluent. | | | | |
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| solitude | | | Strictement parlant, on ne peut voir un fantôme à deux, puisque les yeux de deux êtres ont rarement la même accommodation, la même brillance ou la même larme. | | | | |
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| solitude | | | Le beau projet nietzschéen : faire parler le désir et non pas la pensée. Il se trouve, que celui-là débouche, malgré toute injonction de celle-ci, sur la solitude, imitation (Nachfolge ou Nachahmung), vindicte ou ressentiment (Rach- ou Nachgefühl). Et la pensée préconçue n'y est pour rien. Apollon n'a qu'à suivre Dionysos ; mais main dans la main, ils ne se retrouvent que dans la tragédie. | | | | |
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| solitude | | | Les suicides virtuels se pratiquent aujourd'hui sur des places publiques, et leur souvenir se réduit à un reportage ampoulé, rédigé par le suicidaire lui-même, cherchant les yeux des autres, mais dépourvu de son propre regard. Qui écrirait de meilleurs mémoires que Phénix ? Le regard, c'est la maîtrise du feu et des cendres. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | Le propre de la lumière astrale est de n'éclairer que notre solitude bien réelle. Tout, aujourd'hui, même les livres, est conçu et vécu à la lumière des lampes, ou, pire, des écrans. « Le sentiment, c'est le feu, et l'idée, c'est l'huile » - Bélinsky - « Чувство — огонь, мысль — масло » - mais si c'est pour éclairer les choses, au lieu de projeter des ombres de ta solitude, autant sortir l'éteignoir. | | | | |
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| solitude | | | Ils installent leurs émotions dans les salons de la pensée, dans les chambres de leurs instincts, dans les bureaux de leurs intérêts. Dans mes ruines, j'évite ces privautés avec la vie ; elles connaissent les passages secrets vers les souterrains fermés de la honte ou vers les toits ouverts vers le rêve. | | | | |
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| solitude | | | La science et l’art n’ont de sens qu’en société ; c’est pourquoi on a besoin de la philosophie, qui ne peut satisfaire qu’un homme solitaire, par une caresse langagière ou sentimentale, où perceront les outils ou finalités des autres. | | | | |
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| solitude | | | La musique la plus désespérante est aussi la plus consolante, puisqu’elle met l’émotion au-dessus de toutes les vicissitudes de la vie. Mais la consolation par le bruit nietzschéenne est une aberration, même pour le plus solitaire des hommes. Le bruit est de la pesanteur, et la consolation est de la grâce. | | | | |
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| solitude | | | La race de solitaires s’éteignit il y a cent ans. Et ce cataclysme ne fut pas provoqué par un mouvement moutonnier de manants, mais plutôt par la révolte des sentiments presque aristocratiques contre la domination du fort et par la compassion pour le faible. Le souci d’une conscience noble se transforma en obsession par des causes communes et mécaniques. Le rêve individuel se mua en action collective. « Rien au monde ne me répugne autant que l’action collective »** - Nabokov - « На свете нет ничего столь же мне ненавистного, как коллективная деятельность ». | | | | |
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| solitude | | | Tout ce que tu déposais, jadis, au fond de ta mémoire, est, aujourd’hui, accessible à quelques cliques sur ton smart-phone. Ces données ne sont plus ni tes propres connaissances organisées ni tes émotions inimitables. Ton extérieur devint saturé ; ton intérieur reste vide. | | | | |
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| solitude | | | Aucun dépit, aucune surprise, aucune amertume du fait d’être incompris ; non seulement j’emploie un langage, étranger à tous mes contemporains, mais aucun d’eux ne fut envisagé comme destinataire de mes messages. Le temps est mon ennemi : le passé, le présent, le futur sont trois néants : enseveli, inanimé, inconnu. Et hors du temps, il n’y a que le Créateur et ses anges, qui captent non pas les mots, les images, les idées, mais les vibrations des cordes humaines. | | | | |
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| solitude | | | Si, un jour, par miracle, j’ai un lecteur, je voudrais que, après avoir parcouru quelques pages de mon cru, il devînt non pas plus cultivé ou plus curieux ou plus ému, mais plus narcissique. Qu’il sût rester, pendant quelques instants, seul, en découvrant en lui-même toutes les merveilles du monde. | | | | |
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| solitude | | | Le cœur est un grand muet dans le domaine des actes ; l’esprit est un grand sourd dans le domaine des émotions ; seule l’âme, dans le domaine de l’art, peut exprimer ses états, qui peuvent être communs : « La forêt est un état d’âme » - Bachelard – ou personnels, où ils ne sont qu’un arbre solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Se suffire à soi-même – une ambigüité : ni tes émotions ni tes réflexions n’ont de sens qu’en présence de celui qui a une ouïe et un regard infaillibles – ton soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| solitude | | | De toutes les grandeurs humaines, la liberté est celle qui possède le plus grand nombre de demeures (biologie, action, politique, esprit, métier, richesse, contraintes, puissance). Même la sentimentalité en est touchée ; avec des émotions libres, on cherchera, nécessairement, une solitude. | | | | |
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| solitude | | | Sans les chercher, on trouve la vraie solitude comme la vraie fraternité. Si tu ne fais que les chercher, ta solitude et ta fraternité risquent de n’être que mécaniques. Dans la sphère sentimentale, on cherche le commun et l’on trouve l’exceptionnel. | | | | |
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| solitude | | | Dans les trois sphères de la reconnaissance – intellectuelle, professionnelle, sentimentale – j’ai de profondes raisons, pour geindre de mes ratages, et de hautes raisons, pour m’en sentir comblé. Dans toutes les trois, je vécus des brèves étincelles éblouissantes de nuit, faisant oublier les longues ténèbres de jour. | | | | |
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| solitude | | | Inscrire ma sensibilité de solitaire dans l’intelligible universel ; ne pas décrire mon intelligible commun par le sensible solidaire. Emprunter l’esprit des autres pour faire aimer mes états d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Souffrance en positif ou en négatif : l'émotion aigüe, mise en mots ou en regards, et qui ne réveille aucune sympathie ; le geste obtus, fruit du hasard et de l'indifférence, et qui t'attire des étiquettes définitives. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir n'est pas un sacrifice à ce que nous aimerions être. Il est, plutôt, le lieu de sacrifice, d'où s'élève le mieux ce qui pèse le plus : notre angoisse ou notre honte. Toutefois, en état exalté, il vaut mieux visiter les ruines que les temples. Dans les ruines, la souffrance aide à révéler le rang des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est faite d'admirations de la Chose (visage ou image) et d'impuissance de La rendre ou de L'approcher ; elle est faite donc d'espérances et de désespoirs, de positions fermes du sentiment et de poses tâtonnantes de l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Pour étouffer l'angoisse inexistentielle, trois stratagèmes vitaux : agir, créer, aimer. Leur artifice se trahit facilement, sauf le cas béni, où ses trois écrans tombent de la même hauteur et voilent la même scène. | | | | |
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| souffrance | | | Les sentiments qui valent la mémoire sont ceux qui munissent la vie soit d'un désespoir lumineux soit d'un espoir impénétrable. « Avoir un goût libidineux pour l'abattement est une promesse de féconde vie intérieure » - Pavese - « Avere un libidinoso gusto dell'abbandono è una premessa di feconda vita interiore ». | | | | |
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| souffrance | | | J'ignore pourquoi les plus lumineuses envolées du sentiment naissent parmi la plus sombre et écrasante tristesse, où, en plus, on vit l'illusion de se reconnaître : « On cherche le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même » - Céline. | | | | |
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| souffrance | | | Les Anciens souffrent de soifs inassouvies et te soutiennent par l'harmonie et la raison ; les modernes digèrent mal leurs dîners en ville et t'accablent de visions d'angoisse et de folie. « Ce qu'il désire s'accomplit par là même que son désir demeure inassouvi » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| souffrance | | | J'assure l'auréole et la hauteur d'un beau sentiment, si j'en célèbre le deuil, au moment même, où il serait tout près d'atteindre son sommet : « La sagesse, une aide spirituelle au travail de deuil »** - Ricœur - l'aide, qui consiste à transformer en sacrifice rituel ce qui n'est qu'un trépas, programmé, pénible et anonyme. L'avantage cérémoniel des ruines - la facilité d'y installer un autel, sans craindre l'asphyxie. | | | | |
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| souffrance | | | Comment me débarrasser du désespoir ? - vivre dans un Ouvert et ne me passionner que pour les perspectives se perdant hors de cet Ouvert. Tout ce qui débouche sur un monde clos est source d'ennui. Cet Ouvert est plus près du Fermé de Valéry que de l'Ouvert révélé (entborgen - aléthéia - illatence) de Heidegger. La passion est fusion, désirée, impossible et imaginaire, de mon élan et de mes limites : « Quand la forme vitale, créée par l'union naturelle de l'illimité et de la limite, vient à se détruire, cette destruction est souffrance ; et le retour à son essence constitue le plaisir »** - Platon. | | | | |
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| souffrance | | | Ce que la modernité gagne en angoisses, elle le perd en tragédies ; la lancinante tristesse de l'âme se mua en aigreur nauséabonde de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | Contrairement au corps, la santé de l'âme se feint plus par émotion qu'elle ne se prouve par déduction ; ce que n'avait guère compris Épicure : « Il ne faut pas feindre de philosopher, mais réellement philosopher ». | | | | |
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| souffrance | | | Réduire toute la vie à l'horreur, chose presque spontanée, pour une sensibilité doublée d'une intelligence. Et le mot de Spinoza : « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort » - « Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat » - ne présente pas une sérénité de sage, mais une martingale d'angoissé. Songer à la manière d’être dépêché dans l’au-delà d'Eschyle, dont la calvitie reçut une tortue lâchée par un aigle myope, à la recherche d'une pierre, ou de Barthes, fauché par une camionnette. | | | | |
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| souffrance | | | Culte de l'intensité : ne voir ni dans le bonheur ni dans la souffrance quelque chose de définitif, vivre leur rencontre à une telle hauteur, où elles seraient portées par un même vertige. | | | | |
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| souffrance | | | Pour traduire à peu près les mêmes sentiments, il y a plus d'intensité dans la peur que dans le courage, dans l'angoisse que dans la lucidité face à la mort, c'est donc le premier terme de l'alternative que je préférerai. | | | | |
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| souffrance | | | En fait des souffrances, nous sommes tous lotis à la même enseigne ; c'est seulement leur place, dans notre regard sur la vie, qui nous divise en vivants et en morts ; chez le vivant, la souffrance se trouve à la source de ses visions ou pulsions vitales. « La vie, privée de souffrances, est une mort » - Chestov - « Жизнь, лишённая страдания есть смерть ». | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a qu'un seul vocabulaire, celui des palpitations, on n'y décèle ni images ni mots ni concepts ; c'est la seule source crédible du sentiment tragique : ne pas reconnaître mon âme dans le langage de mes gestes ou de mes pensées, auquel je suis réduit ou condamné. | | | | |
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| souffrance | | | Où, dans la dualité phusis - logos, ces deux seules substances de la réalité en mouvement, où placer le frisson ? La matière affectée par l'esprit, ou l'esprit tourmenté par la matière ? « Où chercher le réel ? Nulle part, si ce n'est dans la gamme des émotions »** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe peut être thérapeute de l'incurable ou analyste de l'inénarrable, il peut nous apprendre à chanter la santé du malheur, à peindre l’invisible, au lieu de réciter une bien-portance insignifiante - voilà de sages contraintes ! Que d'autres se livrent au sot projet de guérir ou de soigner le secondaire, le philosophe doit s'arrêter à la consolation de l'essentiel. | | | | |
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| souffrance | | | Arrivé au stade extatique de tout ce qui est beau ou grand, on a des raisons d'égale justesse pour se dire bienheureux ou bien prêt à se pendre, question de goût ou de style ; Cioran vote pour la seconde issue, la plus facile, Nietzsche - pour la première, plus ardue, et moi, je n'exclus ni l'une ni l'autre, j'en cherche des unifications. Encore faut-il savoir atteindre une extase. | | | | |
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| souffrance | | | Quand je vois l'impassible calcul, qui remplit la vie sans frisson des hommes robotisés, je me demande si l'espoir vivifiant n'était donné qu'aux désespérés. | | | | |
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| souffrance | | | La plus précieuse clarté est celle qui justifie notre angoisse. Souffrir pour une raison obscure est insupportable. Cependant, la meilleure joie, elle, est aveugle. | | | | |
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| souffrance | | | Des désillusions, des désenchantements, des trépas, ce ne sont que d’horribles banalités ; notre tragédie est ailleurs - c’est que ni l’amplitude de nos actes ni la profondeur de nos mots ne parviendront jamais à embrasser ou à rendre la hauteur de nos rêves muets, de nos dons musicaux, de nos passions inarticulables. Tout le génie de Tchékhov est dans cette vision désespérante. | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de leurs quêtes de la sagesse, comme l'ambition suprême de la philosophie, me fait penser, qu'être sage, c'est ne pas se pendre et tenter de traduire sa vie en belles métaphores, verbales, gestuelles ou sentimentales, et donc, en effet, on y retrouve les deux seuls sujets, dignes d'un discours philosophique – la consolation et le langage. | | | | |
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| souffrance | | | J'ai beau n'être adepte que d'une ivresse d'étiquettes, de sobres bourreaux me privent de bouteilles. Et mes messages restent sans enveloppe spiritueuse ni houle porteuse. Je rêvais de couler sobre, et je coulerai ivre, avant de pouvoir appliquer cette bonne recette : « Ce que, ivre, tu jurais de faire, fais-le sobre » - Hemingway - « Always do sober what you said you'd do drunk ». | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe nous apprend surtout à élever l'espérance ; le poète - à approfondir le désespoir. C'est pourquoi le premier est déclaré avoir droit au pain, au vin et même aux chaires universitaires, et le second est banni des oraux d'admissibilité, se déroulant sur des places du marché. Il ne reste à celui-ci que de s'enivrer des étiquettes des flacons interdits. | | | | |
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| souffrance | | | Tout ce que je réussis à isoler – un homme, une pensée, un sentiment – devient rapidement désespérant. L'espérance, c'est à dire un grand Oui, est dans une plongée, presque aveugle, dans le Tout. | | | | |
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| souffrance | | | La pire dégringolade intérieure est de ne plus ressentir l'intensité des notes et des mots, qui, jadis, te bouleversaient et scandaient ta vie. C'est ce qu'on appelle peut-être – perdre la foi, se résigner à la monotonie de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'absurdiste ramène tout au problème du savoir ; les angoissés et les paisibles devraient leur piètre état à une ignorance respective quelconque. Tandis que la vraie angoisse est due à une conscience, plus forte que la science, et la vraie paix d'âme - à une science sans conscience. | | | | |
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| souffrance | | | Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. Une bonne résignation doit accompagner une bonne espérance. L'art : créer une acoustique, où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité d'outre-tombe, d'une majesté intime et lointaine. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, ces lieux de silence et de refus, mais des châteaux en Espagne, ces lieux d'échos, de survivances et de rencontres. | | | | |
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| souffrance | | | Si tu veux parler sérieusement de la vie, imagine-toi la Terre sans musées ni bibliothèques ni même cimetières entretenus. Tu comprendras alors pourquoi ce qui anime les meilleurs gestes d'artiste sont la terreur et la honte. | | | | |
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| souffrance | | | Plus de savoir, plus de douleurs – cette équation ne vaut que pour les nobles. L'intelligence représentative permet de creuser les profondeurs du monde ; mais seule l'intelligence interprétative ouvre à la hauteur noble. La souffrance intellectuelle ou sentimentale ne gît jamais en profondeurs ; mais elle peut apparaître dans un mouvement symétrique vers la hauteur, à partir d'une nouvelle profondeur. À celui qui manque d'intelligence, et donc d'épaisseur, cette symétrie ne permet pas de quitter la platitude et du savoir et de la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Le pays de la raison et du sentiment est traversé par trois sortes de chemins : ceux du vrai, animés par les destinations, qui, irrémédiablement, porteront le nom de désespoir ; ceux du bien et du beau, vivant des commencements ou des parcours, débouchant sur les ruines ou les impasses, mais accueillant l'espérance. L'espérance – la fragilité du beau ou du bon triomphant de la solidité du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | Apprécie les sommets pour leur panique et leur désespérance, pour mieux y cultiver ta sérénité et ton espérance. N'écoute pas Shakespeare : « Dans les hauteurs te guette le danger, à leurs pieds tu vivras d'espérance » - « The lowest stands still in esperance, lives not in fear ». | | | | |
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| souffrance | | | L'hypocrisie de ma pose de naufragé : refusé à monter à bord en tant que timonier et même en tant que rameur libre, galérien entravé, sirène salariée, j'invente les houles et les îles désertes, parmi mes épaves interdites du large. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est possible parce que l'angoisse ou la sérénité, chez la même personne, ont besoin d'embellissement, et l'intelligence leur propose des ressources comparables. C'est dans l'âme que se trouve le meilleur sismographe : « La philosophie est la culture de l'âme » - Cicéron - « Cultura animi philosophia est », que Heidegger voulut profaner avec son souci de l'être. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité est affaire du choix de systèmes de coordonnées. Prenez le cœur : ou bien on le situe vers la cinquième côte, ou bien on investit en cliniques cardiologues, ou bien on le sonde à coup de larmes. | | | | |
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| souffrance | | | Quand j'ai assez ri et pleuré avec Don Quichotte, je m'en retourne vers l'expérience de Robinson : mais au lieu d'attendre que, un jour aléatoire, la mer me recrache, je me mets à préparer mon propre naufrage, hors temps, je choisis sa latitude et la profondeur vitale, au-dessus de laquelle j'aurai vu, pour la dernière fois, la hauteur sentimentale, je chevaucherai les vagues, je chasserai les images et je pêcherai les mots à confier à la bouteille de détresse. | | | | |
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| souffrance | | | Mes béatitudes et mes souffrances ne sont que des instants sans suite, des étincelles dans la nuit de ma mémoire ; le seul sentiment, qui traverse, sans discontinuité, le courant de ma vie et l'illumine d'une lumière inextinguible et sinistre, est le sentiment de honte. Le devoir de faire ce que je ne suis pas, le vouloir être ce que je ne fais pas, le pouvoir ne pas être ce que je fais – de la fusion de ces instincts est née la conscience du valoir au-delà du faire et de l'être – dans le créer. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, une beauté te bouleversa et fit battre ton cœur ; c’est elle qui sera, un jour, source de ta tragédie inévitable, le jour, où aucune ardeur ne naîtra plus de ton regard sur cette beauté. (Re)trouver de la beauté, dans la tragédie même, s’appelle consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Les penseurs se consacrent à la recherche de certitudes et de tranquillités, tandis que la seule chose atteignable reste un semblant de consolation - le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l'espérance, c'est justifier le frisson. Et dire que, jadis, la consolation fut le genre principal des meilleurs philosophes, genre inconnu des raseurs modernes. Dans l'Antiquité, la plus noble sagesse spirituelle s'appelait pharmakon, l'art de guérir, de consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Quel que soit le sens qu'on donne à opium du peuple - suspension du questionnement, foi ou espérance - même la tête la plus subtile n'échappe pas à ce besoin vital ; son opium sera : la dogmatique, pour calmer son angoisse, la sophistique, pour caresser son amour-propre, l'ironie, pour les alterner. L'angoisse allonge les bras, la requête approfondit les choses, l'espérance rehausse le regard. « En tout cas, l'espérance mène plus loin que l'angoisse » - E.Jünger - « Auf alle Fälle führt die Hoffnung weiter als die Furcht » - ce qui explique l'effet de l'opium des intellectuels (R.Aron). | | | | |
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| souffrance | | | L'authentique déluge, dans nos basses contrées robotisées, engloutit l'île déserte des âmes ; et ce livre est une Arche, où se réfugient toutes les espèces encore animées, mais disant adieu à leur monde perdu. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce ne sont pas des vicissitudes du parcours, mais le crépuscule des fins, assombrissant et dramatisant l'aurore des commencements : l'affaiblissement pressenti de toute la gamme de l'âme : l'émotion, l'espérance, le talent, la volonté, la jeunesse. C'est pourquoi le meilleur tragédien, ce n'est pas Shakespeare, mais Tchékhov. Ni l'action ni la réflexion, mais la pitié et l'impuissance. | | | | |
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| souffrance | | | Suivre des connaissances, c'est faire du cabotage, en vue de la terre ferme. Le goût, c'est l'appel du large (l'incertain), du profond (l'angoisse) ou de mon étoile (la noblesse), qui se propose pour guide. Les dépourvus de goût le voient dans des sorties à la campagne : « Le goût est un canal artificiel ; la connaissance navigue sur l'océan » - Disraeli - « Taste is an artificial canal. Knowledge navigates the ocean ». Le bon goût consiste à appeler de bonnes connaissances pour provoquer une houle. Le vertige est affaire de la terre, qui se dérobe, ou de l'air, qui réclame des ailes. L'eau comme le feu sont des éléments secondaires à l'école de navigation vers la vie. Une fois dans la vie, ils en accompagnent le naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | La pitié, le plus noble des sentiments, le contraire de l'amour, la lucidité d'une défaite face au fantôme aptère des triomphes, la révérence l'emportant sur la référence, la foi en une merveille inexprimable face à la connaissance d'une fibre traduite en sons ou même en rythmes. | | | | |
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| souffrance | | | Le commerce, la technique, la voirie, la médecine, la police, la science, la vanité interceptent et étouffent mille angoisses, qui travaillaient le sauvage et lui faisaient dresser les cheveux ou les griffes. Et je me mets à attendre ma propre mort comme date-limite d'un produit périssable. « Encore un peu, et une mort bien à toi sera aussi rare qu'une vie bien à toi »* - Rilke - « Eine Weile noch, und ein eigener Tod wird ebenso selten sein wie ein eigenes Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | Des rapports étranges entre le sentiment et son idée : l'intelligible projette sa coloration qualitative sur le sensible, les sentiments reçoivent des étiquettes de souffrance ou de volupté, de positif ou de négatif, de désirable ou d'indésirable, tandis que, à part la douleur physique, les sentiments se valent, sur la palette du vivant. Aucun rapport logique ne peut exister entre le sentiment et sa représentation idéelle, contrairement à ce que suppose Valéry : « Les plus importantes pensées sont celles qui contredisent nos sentiments » - une pensée ne peut contredire qu'une autre pensée. | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur, l'âme, l'esprit, tous les trois trouvent l'aliment pour leur expression dans le royaume des ombres : un fantôme, un rêve, un concept – pour palpiter, s'élancer ou approfondir. La houle des deux premiers provoque, fatalement, des souffrances, tandis que l'esprit n'avance que dans le calme ; penser est un calmant, sentir – un excitant. | | | | |
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| souffrance | | | La grande tragédie, ce ne sont pas des tracas publics des princes de ce monde, mais la langueur solitaire des serviteurs de Dieu, dont les talents, les sentiments, les rêves s’évaporent, face au vide des cieux. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance métaphysique, la seule dont j’y parle, devient vraiment belle, quand elle est flanquée d’un désespoir parfaitement physique et touchant les valeurs nobles mais irrécupérables. C’est lorsque aucun appui ne permet plus de projeter la moindre étincelle sur un avenir sans issue, donc lorsque seul un nihilisme intérieur, gratuit et irresponsable, offre ses ressources à ma musique et, d’une noirceur extérieure, laisse surgir une douceur illisible, c’est alors que l’espérance se fraternise avec mon angoisse, se fait consolation et m’assure que mes palpitations, perdues pour les yeux et l’esprit, portent un sens pour l’âme, au-dessus des faits, des calculs et même des passions. Cette espérance ne prétend sur aucune profondeur humaine, elle est dans une hauteur divine, inhabitable. | | | | |
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| souffrance | | | Un peu d’esprit suffit pour constater, au bout de tout chemin, - un désespoir. Un bon esprit l’étouffe par l’action ou le cynisme. Un esprit noble découvre son allié charitable, l’âme, porteuse de chimères et souffleuse d’espérances, hors chemins, hors temps, hors désir même, une caresse tout intérieure, c’est-à-dire une chaleur sans ressources et une lumière sans sources. | | | | |
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| souffrance | | | Le plus noble des sentiments tragiques – l’angoisse, qui est la paralysante conscience de l’insignifiance, dans le monde réel, de mes plus précieux, authentiques et purs rêves, élans, attaches. L’angoisse, c’est le retour dramatique de la grâce, céleste et impondérable, qui sacralisait ma vie, sur la terre de la pesanteur. Aucun résident permanent des hauteurs n’est immune de ces chutes sporadiques. | | | | |
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| souffrance | | | Le cours de la vie a deux moteurs – l’inertie ou le commencement ; on échappe au premier et passe au second par une concentration initiale et personnelle. Deux fonds, en face, s’y prêtent : soit le temps qui me paralyse par la peur, soit l’éternité qui me libère par l’angoisse. Même le commencement est composé donc de deux moments : les ténèbres de la première pensée et la lumière du sentiment final. Et mon moi s’y incrustera en ombres. | | | | |
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| souffrance | | | Il suffit d’être intelligent et un brin sensible, pour qu’une réelle souffrance vous envahisse, à n’importe quel moment de l’existence. Le repu, lui, « attend une souffrance pour travailler » - Proust - ces souffrances - stomacales, administratives ou donjuanesques - se cultivent en dîners en ville, où l'on gave ses peines de cœur. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | Quand, dans la vie d’un homme, la liste de ses misères réelles est trop longue, il finit par s’émouvoir davantage de récits de misères inventées. Il est le seul à pouvoir s’autoriser cette extravagance : « Le cœur s’attendrit plus volontiers à des maux feints qu’à des maux véritables » - Diogène Laërce. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas parce que leurs points d'interrogation ne sont pas assez profonds, que les discours modernes sont si misérables, mais parce qu'ils désapprirent à se servir de hauts points d'exclamation. Le cri, le soupir, le gémissement devinrent aussi plats que le silence. | | | | |
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| souffrance | | | Mon cœur, un jour, cessera de battre. Si cette certitude imprègne ma vie, deux sentiments peuvent en surgir : l’absurdité cynique (de l’existence) ou l’espérance lyrique (de l’essence), se moquer de la Création ou faire confiance au Créateur. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas dans une paix d’âme, mais dans la fierté retrouvée des passions vécues jadis, dans l’élan vers les étoiles éteintes. | | | | |
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| souffrance | | | Pour comprendre le pourquoi est plus éloquent que le comment ; pour sentir, c’est l’inverse. Ah pourquoi Jésus, au lieu de l’interrogation : Pourquoi m’as Tu abandonné ? n’employa pas l’exclamation : Comment m’abandonnes Tu ! | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies banales (l’injustice) se terminent mal ; les vraies tragédies (la perte d’intensité des grands sentiments) se terminent bien – par une consolation, épiphane, invisible, volatile – pour l’esprit, mais ravivant - pour l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | L’une des sagesses de la vie : savoir maintenir continu l’axe qui va de la sensation la plus forte, la douleur, à la plus faible, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La mort de l’espérance est un drame ; l’extinction d’une passion est une tragédie. « Déchu n’est pas l’espoir, mais l’élan même »** - Leopardi - « Non che la speme, il desiderio è spento ». | | | | |
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| souffrance | | | La grâce est prérogative de la jeunesse ; ensuite, entre en jeu la pesanteur, qui provoque des chutes d’intensité, d’enthousiasme, d’éclats, des pertes de hauteur. S’effondrer dans la platitude terrestre est irréparable ; pour l’éviter, la seule échappatoire, c’est tourner son regard sur le premier séjour de la jeunesse – une hauteur où naissaient des sentiments, des créations, des fidélités. La consolation, c’est retrouver dans ce regard – des échos de ce qui est regardé. | | | | |
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| souffrance | | | L'équilibre de Goethe, l'héroïsme beethovénien, c'est juste bon pour passer quelques soirées de velours ou de morgue, mais c'est l'immense frisson éperdu de Nietzsche, honteux devant ses déroutes en poésie et en musique, qui me met dans une véritable tonalité artistique, celle d'une débâcle finale, belle et horrible. | | | | |
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| souffrance | | | Les soucis sentimentaux, médicaux, vitaux accablent avec la même acuité, qu’on soit un plouc ou un sage ; les incantations stoïciennes n’offrent aucune défense contre cette fatalité, puisque la vie, son support, nous dote de mêmes organes bien fragiles. Heureusement, notre existence a une seconde facette, cette fois d’origine divine, - le rêve ; ici, tout est personnel, tout est dans les commencements créateurs, tout est défi à la souffrance et, plus généralement, à la tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants de bonheur – sentimental, créatif, visionnaire –, il faut les déposer en hauteur, inaccessible aux actes et même aux pensées. Ainsi, ils serviront de points d’espérance, le jour où ce bonheur aura faibli. La hauteur protège contre les déceptions, qui sont le lot des avidités terrestres. | | | | |
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| souffrance | | | Aucun discours, ni scientifique ni poétique ni philosophique, n’apporte à ta conscience le moindre indice intelligible de l’immensité pétrifiante de ton passage au trépas. Tout ce que tu formules la-dessus ne peut être que du bavardage ; tu pleureras et immortaliseras la disparition de ceux que tu auras aimés, tu ne profaneras pas la tienne par des simulacres d’idée, d’image, de musique ou de sentiment. Les tentatives obsessionnelles de Heidegger et de Cioran de rapprocher la mort abstraite et les vagues notions de l’être (ou de l’existence) n’apportent ni lumières ni ténèbres crédibles. | | | | |
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| souffrance | | | Il faut être très lucide sur la terrible déchéance, sentimentale ou intellectuelle, qui nous guette, pour comprendre ce qu’est une vraie consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Les idées ne consolent pas ; ne consolent que les rappels des rêves. « La brève saison des idées, le long trajet vers la sensation, suffisamment ponctué de saveurs, pour qu’on y trouve de quoi se consoler »** - R.Debray. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le rêve : dans la vie, la seule tragédie, c’est ton trépas ; dans le rêve, la tragédie accompagne toute extinction de tes étincelles, toute perte d’intensité de tes émotions, tout affaissement de ta créativité. Donc – pas trop de gémissements dans ta vie, pas trop de béatitudes dans tes rêves ! | | | | |
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| souffrance | | | Aucune grande émotion ne dure. C’est même l’origine première du sens tragique de la vie aussi bien que la justification du genre aphoristique en littérature, opposé à la prolixité. | | | | |
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| vérité | | | L'évaluation sentimentale n'est pas moins signifiante que l'évaluation logique ; la vérité du cœur se prouve par notre machine palpitante, qui n'est pas moins rigoureuse que notre machine calculante. Il faut être sourd au vrai Vrai, pour dire : « L'indicible est ce qu'il y a de plus insignifiant, de moins vrai » - Hegel - « Das Unsagbare ist das Unbedeutendste, das Unwahrste ». Mais ils entendent l'absolument vrai ou l'infiniment pur, qui sont, pourtant, si nettement muets. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui, aujourd'hui, glace l'âme, c'est le caractère irréfutable des vérités, dont vivent les hommes. On ne s'enflamme que pour le fragile ou l'éphémère ; et l'âme sans feu devient, rapidement, raison froide. « C'est quand nous avons raison que nous sommes le plus impitoyables » - Herzen - « Мы всего беспощаднее, когда мы правы ». | | | | |
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| vérité | | | Le vrai n'a pas de sens dans les tentatives de comprendre et de rendre un sentiment. Résigne-toi au sentiment de fausseté de tout ce qui est senti, imaginé, traduit. Ce n'est pas pour rien qu'on dit : sentiment indicible, fantaisie sans fondement, parole créatrice - partout la substitution, la contrefaçon, le truchement. | | | | |
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| vérité | | | Chaque mot, chaque image verbale est une concession que je fais à mon sentiment ou à mon rêve indicibles. Mais regarde ces sots orgueilleux menant des vies sans aucune concession ! Ils ne peuvent vivre que des empreintes, des copies, des routines. Aux sentiments des robots – les images des robots. Que la vérité finale naisse du mot, soit, sa musique originaire doit s'inspirer du rêve inarticulé. | | | | |
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| vérité | | | La cohérence du discours ou l'adéquation avec la chose modelée n'ont rien à voir avec la vérité. Dans l'évaluation du discours, en vue d'en établir la vérité, on fait abstraction de la chose. Le sujet n'est qu'un évaluateur qui, bien au-delà de la cohérence, cherche surtout des substitutions de variables imbriquées dans le discours, variables, qui enveloppent nos vagues à(de) l'âme : il faut « se faire une trop haute idée de ses sensations, pour s'attacher à les rendre cohérentes »** - Enthoven - le plus parfait et chaud chaos intérieur peut, en effet, être représenté par un ordre parfait des chiffres. | | | | |
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| vérité | | | L'esprit accueille plus spontanément l'ivresse des mots que la sobriété de la vérité. Rempli de vérité, il n'aura peut-être pas de fuites, mais il ne connaîtra pas de vertiges non plus. Si la vérité est dans le vin, une fois absorbée, elle apporterait de la houle au message de détresse, que j'aurai mis à sa place. | | | | |
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| vérité | | | Le plus beau vrai est celui qui est invraisemblable. Trop de clarté y est signe d'impuissance : sans vertiges - « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement » - la tête n'est que mémoire. Seul l'arbitraire est indiscutable. Le vrai naît d'un algorithme banal, d'où est banni tout rythme vital. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui fait oublier la vérité : visées d’un violent, inspiration d’un poète, ivresse d’un amoureux. La vérité calcule dans l’immobilité, et la passion peint le tumulte. La vérité est incolore, et la passion, c’est la montée du rouge ou de l’azur. Pouchkine : « Où l'amour manque, manque la vérité » - « Нет истины, где нет любви » confond le sens musical avec la vérité banale. L’amour est affaire du cœur ; même l’âme en est exclue quoi qu’en pense Karamzine : « L’âme est absente où est absent l’amour » - « Где нет любви, нет и души ». | | | | |
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| vérité | | | Dans la définition de la vérité philosophique (intellectus – rei), comment faut-il comprendre rei ? - m’est avis, que c’est seulement en fonction des buts atteints. Et je ne vois ces buts que dans l’admiration du mot (qui se mesure avec nos sentiments indicibles) et dans la consolation de l’âme (face aux terribles verdicts que l’esprit formule à l’égard de nos destinées personnelles). Si les idées, telles que chose en soi, esprit absolu, fonction représentative du mot, apportent de l’enthousiasme à leurs adeptes, elles sont vraies pour la réalité philosophique. Mais bêtes ou triviales. | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe orgueilleux veut une intelligence, qui resterait inchangée, quel que soit l'événement, modifiant les faits. Post eventum omnis vir triste… Et si l'on traitait les hypothèses et les a priori en pensées-filles, aguichantes car circulant près des commencements crépusculaires, mais trop grossières pour en tirer des jugements définitifs, nocturnes ? C'est l'événement, lui-même, qui change le système de vérités et, partant, la pensée ; l'événement est ce qui, dans une représentation modifiée, bouleverse, en même temps, le langage et en crée, strictement parlant, un autre, un nouveau. | | | | |
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| vérité | | | L’espérance s’éprouve et le désespoir se prouve ; et puisque j’apprécie davantage l’émotion que la vérité, je cherche l’espérance, même au prix de quelques vérités bousculées. « Le désespoir est plus trompeur que l’espérance » - Vauvenargues – il faut être bien borné, pour espérer grâce aux vérités. Les vérités philosophales sont trop risibles, et les vérités vitales – trop terribles. | | | | |
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| vérité | | | La vérité s'établit par un interprète logique neutre, appliquant les mêmes règles aux objets réels ou éphémères, aux relations sentimentales ou mécaniques. C'est en cherchant à donner un sens aux hypothèses démontrées que nous réintroduisons le travail de l'âme dans le domaine de l'esprit. | | | | |
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| vérité | | | La rigueur formelle apporte moins à la qualité des vérités philosophiques (en acceptant, un instant, l’hypothèse de cet oxymore) que l’étonnement ou l’émotion. Notre machine intérieure est capable de rigueur ; notre âme, seule, porte des frissons. La machine est inutile en philosophie ; et sans frisson, la philosophie est nulle. | | | | |
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| vérité | | | Les chemins croisés de la réalité et du rêve : la première – réalité, représentation, langage, requête, vérité ; le second – rêve, interprétation, émotion, langage. Une source hindouiste, remontant à Upanishad, constate l’incompatibilité de ces chemins : « La vérité ne rêve jamais », comme le rêve, lui, est déjà au-delà de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | S.Weil : « Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre » - y est bien bête. Oui, avec une représentation figée, le sacré, comme la vérité, sont ce qui n’admet pas de doute. Mais les langages et les représentations changent en permanence, et le véridique et l’idolâtre peuvent se séparer sans retour. Mais le plus important, c’est que la vérité est totalement dépourvu de l’essentiel du sacré – de la sensibilité du cœur et de l’élévation de l’âme. | | | | |
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| vérité | | | À première vue, la vérité s’oppose au rêve, mais il y a, entre eux, aussi, un parallèle : les deux ont besoin d’un complément d’objet. La vérité n’a pas de sens sans une assertion langagière à prouver ; le rêve est une chimère si son élan sentimental ignore ou l’étoile visée, ou le frisson initial de l’esprit, ou l’état d’âme à rendre. | | | | |
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| vérité | | | La poésie est dans la langue, et la vérité – dans le langage (langue plus représentation). La poésie (élégance) de la vérité est dans l’intelligible, et la vérité (affectivité) de la poésie – dans le sensible. | | | | |
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