| amour | | | L'âme n'est ni éternelle ni porteuse d'une éternité ni même en contact avec une éternité, elle est élan vers l'inexistant atemporel, élan qui est à la fois agentia et amantia (Lulle), ce besoin de caresses sacrées, animant nos meilleurs images, regards ou frissons. Mais puisque cet élan est toujours tourné vers l'au-delà des choses et des idées, on accorde à l'âme, métaphoriquement, un voisinage avec l'éternité. | | | | |
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| amour | | | La beauté féminine a un effet équilibrant sur la répartition de l'intelligence chez la gent masculine : « Nul si fin que femme n'assote » - Baïf - ce qui sera davantage aggravé, si je rétorque : nul si sot que femme n'affine. En tout cas, on bêtifie beaucoup, en béatifiant. S’arrêtant au stade de la séduction, on peut dire que « sans la société masculine, la femme perd de l’éclat, sans la société féminine, l’homme perd de l’intelligence » - Tchékhov - « женщины без мужского общества блекнут, а мужчины без женского глупеют ». | | | | |
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| amour | | | Vouloir se débarrasser des illusions – telle semble être la devise de l'homme moderne. Il commença par jeter par-dessus bord le rêve collectif – le sacré ou la fraternité, pour finir encore plus près du mouton, et bientôt il se libérera du rêve personnel, de cette seule illusion que l'homme crée vraiment lui-même – de l'amour, et il deviendra un lucide robot. | | | | |
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| amour | | | Par le développement du solide on crée des alliances ; dans l'enveloppement par l'aérien on réveille le sacré, un amour par exemple. | | | | |
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| amour | | | Le sacré devrait fuir la force ; et là où règne la faiblesse, c'est à dire l'amour, le sacré surgit, sans qu'on ait besoin d'en désigner la source. « Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher »* - Hugo. | | | | |
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| amour | | | L'apport de la philosophie à l'action, à la connaissance, à la pensée est nul et non avenu ; sa première fonction est la création et la garde de la frontière du sacré, où sont exilés, désarmés et incertains, l'amour, le rêve et la musique : préserver un doute pulsionnel, plutôt que consolider des certitudes impassibles. | | | | |
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| amour | | | Le bien est paralytique, et l'amour est aveugle ; ils s’entraident, pour ne pas dépeupler notre facette sacrée, qu'ils sont les seuls à animer. L'homme se manifeste, vers l'extérieur, par la science et l'économie, mais sa trinité intérieure complète est faite du philosophe, de l'artiste et du saint, et puisque Dieu seul est saint, le bien et l'amour sont les seuls témoins de notre origine divine. Si le soi connu se charge de notre intelligence et de notre création, le soi inconnu représente le sacré ou, au moins, le noble. | | | | |
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| amour | | | Il est facile de trouver une place, au milieu des hommes, où je trouverais une paix, un soulagement, une chaleur provisoires. Le drame humain, c’est la précarité de cette place, sa dépréciation, sa vétusté, sa ruine. Il faut la chercher, ou, mieux, la bâtir ailleurs, dans l’imaginaire, où vibrent mes penchants les plus secrets et sacrés, comme l’amour ou la création. Le lieu, qui défierait le temps et ne connaîtrait que naissances et trépas, et qui hébergerait ma consolation. « Heureux, j’aime et je suis aimé, au lieu, inaltérable ni par moi ni par autrui »* - Shakespeare - « Then happy I, that love and am beloved where I may not remove nor be removed ». | | | | |
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| amour | | | Il faudrait réserver le terme d’amour à ses deux éruptions inconditionnelles : l’amour maternel, viscéral, imbu d’esprit de sacrifice aveugle, et l’amour sensuel, à fidélité aveugle, porté à un être du sexe opposé ; ce sont des caresses – par le regard, par le mot, par la main. En revanche, l’amour de Dieu, de vérité ou de patrie devrait être réduit aux choses sacrées : le sacré du lointain, le sacré de l’immédiat, le sacré du proche. L’âme sacralise la Création divine, l’esprit - la création humaine, le cœur – l’émotion de notre venue au monde. | | | | |
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| amour | | | Le sacré des rapports entre homme et femme se profane par la réduction de la femme à ses fonctions de citoyenne, de mère, de cuisinière, de partenaire (l’existence), au détriment de son essence (la magie de son être incompréhensible). La pesanteur des fonctions écrase la grâce de l’imagination. | | | | |
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| amour | | | Tout ce qui ne s’appuie que sur la force peut être épuisé ; ne rend inépuisable que la foi en sainte faiblesse ; l’amour en est une, il vit de la soif inassouvissable. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est voué à l’inconnu, et seul ton soi inconnu peut y avoir accès. Quelque chose de sacré traîne toujours au voisinage de tout mystère ; c’est pourquoi dévoiler celui-ci relève d’une profanation, comme la caresse érotique est une profanation de la pudeur. « Le mystère ne peut être connu que dans la profanation » - Levinas. | | | | |
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| bien | | | Une belle sensation : je me verse dans l'infini, c'est-à-dire, sans rien ajouter ni modifier dans une somme monumentale. Même une chute peut en être l'origine : « Qui tombe ne soustrait rien au Nombre sacré. La chute sacrificielle rejoint la source et nous y guérit »** - Rilke - « Wer fällt, vermindert die heilige Zahl nicht. Jeder verzichtende Sturz stürzt in den Ursprung und heilt ». Peu importe si c'est pour t'en réjouir ou pour « te tourmenter de visions infinies, qui te dépassent » - Horace - « quid aeternis minorem consiliis animum fatigas ». Admirer l'horizon « assez vaste, pour permettre de chercher en vain » (S.Beckett) ton regard délicieusement insignifiant. | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne se manifeste que dans le Beau. Le Vrai maintient la forme du Beau. Le Bien en sacre le fond. | | | | |
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| bien | | | Le bon et le juste ne sont que d'arbitraires et relatives projections des absolus Bien et Justice. Et Maître Eckhart y est étonnamment bête : « La bonté s'engendre dans le bon, et cela est également ainsi du vrai et de la Vérité, du juste et de la Justice, du sage et de la Sagesse » - « Die Güte zeugt sich in dem Guten, das gilt auch ebenso von dem Wahren und von der Wahrheit, von dem Gerechten und von der Gerechtigkeit, von dem Weisen und von der Weisheit ». | | | | |
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| bien | | | Le genre de sacrifices et de fidélités, qui prouve ton attachement au Bien et à la liberté, n'admet aucun principe formel et ne découle d'aucun trait de caractère. C'est pourquoi on sent le sacré et le divin dans le sacrifice. | | | | |
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| bien | | | La confusion entre être bon et être bon pour quelque chose (confusion héritée, peut-être, de Platon et de son agathon : « L'essence de l'idée platonicienne est de rendre bon pour quelque chose » - Heidegger - « Das Wesen der idea ist, tauglich zu machen »), elle explique la perte de prestige du Bien en Occident ; le russe, avec ces deux termes nettement séparés (хороший et добрый), continue à y voir quelque chose de sacré. | | | | |
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| bien | | | Le sacré n'est pas au-delà du Bien et du mal, il en est la frontière verticale, comme la loi en est la frontière horizontale. Créer du sacré, c'est trouver au Bien une place en hauteur, soulevant de la terre celui qui y élèverait ses yeux, en quête du sacrifice, ou démonisant celui qui y mettrait sa main, porteuse de sacrilèges. | | | | |
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| bien | | | Si la vertu et la raison justifient les buts et les moyens, l'âme s'occupe des contraintes. Elle sacre le but, en ne validant que les moyens nobles. | | | | |
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| bien | | | Ne créent ni ne prient que les esclaves. Esclaves d'une passion ou d'une vision. Devenus maîtres, ils se mettent à produire. Œuvres et autels se transforment en lignes de produits. On crée et prie devant le rêve, on produit dans la réalité : « Il n'y a plus de résolution symbolique, par le sacrifice, de l'excédent de la réalité »** - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Dieu nous fit bons ; l'esprit, en ne nous poussant que vers le vrai, nous fait perdre le sens du bon ; et c'est le sentiment qui en pâtit le plus : hors nature et hors d'esprit, il ne suit que la loi mécanique. « Toutes les aspirations saintes de l'homme sont en lui, dès avant qu'il pense et qu'il sente »*** - Proudhon. | | | | |
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| bien | | | On fit de l'indifférence une vertu, relevant du vrai amour. Dans cette équivoque se reconnaissent de minables acteurs et d'immenses observateurs, l'abject s'abouchant avec la sainteté par le choix du centre d'indifférence, à partir duquel l'éternel Oui est aussi accessible que l'éternel Non (everlasting Yea and Nay - Carlyle). | | | | |
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| bien | | | La sainteté a aussi peu à voir avec la hauteur, que le mal - avec la grandeur. Pourtant, c'est bien ainsi qu'on cherche à les peindre. Les plus grands bienfaits émanent aujourd'hui des hommes au service du mal. Et la hauteur se maintient par des soubresauts de la honte. | | | | |
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| bien | | | Mieux mon cœur ressent l'appel du Bien, moins mon âme confie aux actes l'écho ou la réplique fidèles de ce Bien. Mais plus mon esprit l'examine, plus il est enclin de sceller l'alliance scélérate du bras séculier et du cœur sacré. C'est l'abondance et l'évidence du sens et non pas son vide - « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » - Arendt - « It is in the emptiness of thought that fits the evil » - qui laissent le mal se faufiler dans l'imposture des actes. | | | | |
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| bien | | | Je suis tenté de définir la liberté comme non-identité avec mon soi, mais quand je vois avec quelle rigueur, aujourd'hui, on arrive à programmer même des exceptions, des hasards ou des foucades, je comprends, que les seuls écarts non-programmables sont ceux qui naissent de la voix du Bien ou du regard du beau, la liberté passive et la liberté active, toutes les deux - sacrées. | | | | |
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| bien | | | Ce qui est sacré est toujours collectif : or, le beau et le vrai sont essentiellement personnels. Il ne reste que le Bien qu’on partage entre frères ou fanatiques. « Le Bien est la seule source du sacré » - S.Weil. | | | | |
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| bien | | | Deux sentiments fondamentaux forment l’homme complet : la honte et l’enthousiasme. La saine culpabilité nous fait découvrir une profondeur réelle ; la sainte innocence nous maintient dans une hauteur imaginaire. | | | | |
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| cité | | | Quand on proclame sainte une cause ou une personne, il devient si facile de voir partout ailleurs des signes de la perfidie ou de la scélératesse. On torture plus souvent au nom des anges qu’au nom des bêtes. | | | | |
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| cité | | | Le délicat se voue au message ; le sot veut des messageries. La liberté de pensée suffit au premier ; au second, il faut une liberté d'expression. Le sot abuse de celle-ci : déchaîné, il se permet de s'attaquer au sacré ; le délicat, qui se laisse entraîner par la liberté d'expression, glisse vers le profane et se détache du sacré. | | | | |
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| cité | | | Les dernières tentatives d'introduire du sacré dans les affaires des hommes aboutirent à Auschwitz et au Goulag. Depuis, aucune déviation, aucun effondrement, aucune brisure : une consensuelle confirmation ou un paisible rétablissement de la valeur éternelle, du lucre. | | | | |
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| cité | | | Dans toutes les sphères humaines, la marchandisation règne sans rival ; l'homme lui-même, sa raison et son esprit, devinrent une foire. Les technocrates et les commerciaux firent perdre au monde et à l'homme leurs deux autres facettes : l'autel et le salon, où vivotaient le sacré mystérieux et la valeur secrète ; il ne lui reste plus que le prix affiché. | | | | |
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| cité | | | Si vous voulez une humanité, tenant au pur ou au fraternel (ces deux hypostases politiques du sacré), à la grandeur d'âme, à la générosité du cœur, à la noblesse d'esprit, le passage par des camps de concentration est inévitable - telle est la terrible leçon du XX-ème siècle, qui fait de chacun de nous - un partisan inconditionnel du lucre comme du seul appât non sanguinaire. Combien de siècles faudra-t-il attendre, avant que l'homme-consommateur et l'homme-contribuable redécouvrent l'homme-saint, l'homme-héros, l'homme-frère ou l'homme-poète ? | | | | |
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| cité | | | Avec la disparition des saintes huiles et des bûchers, le sacré perdit en solennité et, partant, en épouvante. L'esprit chevaleresque et la vilenie se retrouvèrent en complicité mécanique, puisqu'ils comprirent la leçon : « Oignez vilain, il vous poindra. Poignez vilain, il vous oindra » - Rabelais. Le poète oint n'a plus personne à poindre. | | | | |
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| cité | | | Jadis, la loi prescrivait l'unité des moutons ; aujourd'hui, elle impose la fraternité des robots. Le sacré, lui, est hors-la-loi. | | | | |
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| cité | | | La sobriété des droits de l'homme et l'ivresse de la grandeur ou de la pureté – ces attributs obligatoires ne doivent pas être confondus. Et la politique doit être sobre en toute circonstance, en se désintéressant des héros et des saints. | | | | |
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| cité | | | Il faut blâmer le despote non pas parce qu'il abat l'arbre, pour avoir le fruit, mais parce qu'il refuse à l'arbre son existence hors toute forêt, et que l'arbre ne lui apporte que le fruit, plutôt que des fleurs, des cimes ou des ombres. Hélas, l'homme libre, au nom de la valeur marchande du fruit, oublie le caractère sacré de l'arbre, tout en l'entretenant telle une moissonneuse-batteuse. | | | | |
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| cité | | | Être compétitif, telle est la finalité du monde d'aujourd'hui. Enterrer ainsi l'égalité est certes dramatique, mais éteindre, par la même occasion, tout appel de la fraternité est proprement tragique. De toutes les libertés on sacralisa la plus minable, celle d'entreprendre ; on oublia la liberté sacrificielle, celle de se déprendre. | | | | |
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| cité | | | Pour l'homme de justice, la révolution, comme le bien, devrait être une enivrante idée à rêver et non pas une sobre action à tenter. Puisque toute action finit par nous dégriser de tout vertige. Tout ce qui est ressenti comme sacré devrait se réfugier dans un temple ou dans ses vestiges, dans des ruines de notre sensibilité. | | | | |
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| cité | | | La cité mûrit, en démontant le sacré des sots et en s'amusant avec le sacrilège des sages. Elle est mûre, lorsqu'elle respecte le sacré des sages et se moque du sacrilège des sots. | | | | |
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| cité | | | Il y a nécessité du vrai et nécessité du bon. La première, la banale, – pour tester notre intelligence ; la seconde, la sacrée, – pour tester notre liberté. « La vraie liberté est l'accord avec une nécessité sacrée » - Schelling - « Die wahre Freiheit ist im Einklang mit einer heiligen Notwendigkeit ». | | | | |
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| cité | | | Enfant de prolétaires, au milieu des bagnards, je détestais le communisme et rêvais d'un règne aristocratique. Aujourd'hui, au milieu des hommes déclassés et indifférents, j'ai une tendresse tardive pour un communisme idyllique et impossible et j'ai horreur de tout aristocrate au pouvoir. Le communisme, en tant que rêve, est un sacré aristocratisme. L'aristocratisme, en tant qu'action, est un sacrilège. | | | | |
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| cité | | | L'horizontalisation moderne : jadis, le liberticide fut commandé en-haut et combattu en-bas ; le phantasmicide, aujourd'hui, s'attrape par la simple propagation horizontale, et il n'existe plus ni le haut ni le bas. Sans la liberté, on peut rêver ; sans le rêve, on ne peut plus être libre, libre pour le sacré ou le fraternel. | | | | |
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| cité | | | Le culte du droit produit le citoyen ; celui du devoir engendre le saint. | | | | |
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| cité | | | Les inquisiteurs, devant un bûcher, ou les SS, devant leur camp de concentration, se croyaient défenseurs de la pureté ; ils souscriraient à cette proclamation pathétique et perfide : « Je veux vivre et mourir au sein d’une armée des humbles, joignant mes prières à la leur, avec la sainte liberté de l'obéissant » - Unamuno - « Quiero vivir y morir en el ejército de los humildes, uniendo mis oraciones a las suyas, con la santa libertad del obediente » - les prières ne devraient jamais sortir de tes quatre murs ; et ce n’est pas la liberté qui est sainte, saint est l’appel d’un Bien tellement humble qu’il renoncerait à toute action et t’interdirait toute obéissance. | | | | |
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| cité | | | Le vrai patriotisme commence par l’éviction de l’État du cercle de nos engouements aveugles ; il s’adressera à la langue, aux paysages, aux sourires, aux châteaux, aux poètes, aux savants, à la fraternité. Seuls les lourdauds administratifs commencent leurs émois par l’État : « Le patriotisme se fonde sur la conscience de l’absolu de l’État » - Hegel - « Der Patriotismus gründet sich auf das Bewußtsein der Absolutheit des Staats ». | | | | |
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| cité | | | Il faut beaucoup de siècles, pour qu’une grande nation élabore des valeurs culturelles qui lui sont propres - du lyrisme des chansons à la solennité du sacré. Le multiculturalisme, qui défigura l’Amérique et ravage l’Europe, finit, inévitablement, par l’affaissement de ces valeurs et par le règne exclusif de l’argent, cette seule valeur commune. | | | | |
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| cité | | | Aussi haut qu’il fût, le sacré, partagé par la foule, s’écroule dans la platitude, ce qu’illustre le passage de la liberté désirée à la liberté acquise. Qui, aujourd’hui, adhérerait à cette fière proclamation : « Le seul sacré, c’est l’homme libre » - R.Wagner - « Das Heilige ist allein der freie Mensch ». ? | | | | |
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| doute | | | Nos limites jouent deux rôles : déclencher nos élans ou mesurer nos forces. Dans le second cas (Odysseus ou Hegel), le soi connu se dépasse et augmente le volume de son savoir. Dans le premier (Orphée ou Rilke) – l'appel de notre soi inconnu nous fascine, inaccessible, et sacre notre regard immobile sur notre étoile. | | | | |
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| doute | | | Tu fais bien, en dissipant le vague autour du secondaire, des problèmes, en y apportant de la lumière. Mais méfie-toi de l'inertie, qui te ferait profaner l'obscurité sacrée du mystère. Ou, pire, - te désintéresser de toute lumière, au milieu des solutions incolores. | | | | |
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| doute | | | À quoi dois-je m'attendre, si je mets au centre ce qui m'est le plus énigmatique et impénétrable, moi-même ? - au jeu passionnel des ombres, à la perte de repères, au vertige. Et qu'ils sont sots, ceux qui se disent : « placez-vous au centre, et le vrai, le juste et le paisible vous appelleront » - Emerson - « place yourself in the middle, and you are impelled to truth, to right and contentment ». L'arbre, lui aussi, n'a pas de centre compréhensible, ce qui le rend sacré. | | | | |
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| doute | | | L'intelligence supérieure se reconnaît dans les lacunes volontaires, dans ces hiatus, qui ne sont que respect du mystère, quand toute autre forme de liaison, discursive ou conceptuelle, profane le vide sacré. Ce vide est de la famille des fadeurs chinoises, gardiennes de la plénitude. | | | | |
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| doute | | | Il faut reconnaître : l'éternel retour, pourtant incontournable, est un cercle vicieux. Pour un regard, qui navigue entre la profondeur et la hauteur et arrive à ce constat désabusé : fixer des commencements ou des fins, au lieu de les supposer ineffables, ne fait qu'abaisser nos trajectoires. Et le mythique recommencement archétypal, l'écho du sacré dans l'acte, ne tient jamais ses promesses. | | | | |
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| doute | | | Le sage, contrairement au niais, ne sait que rarement ce qu'il cherche : « On cherche l'absolu et ne trouve que le résolu » - Novalis - « Wir suchen überall das Unbedingte und finden immer nur Dinge ». Par ailleurs, il ne cherche même pas, ses trouvailles résultent du désir de donner de soi avec panache. Les autres prennent ce qu'ils trouvent. | | | | |
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| doute | | | Oui, il n'y a, dans le monde, ni couleurs ni sons, mais seulement des ondes ; pourtant, nos récepteurs, captant ces ondes, nous bouleversent par des tableaux et des mélodies ; la réalité passive enjoint de la mimesis à notre idéalité active. Le besoin de couleurs, dans notre esprit, dans l'homo faber ou l'homo pictor, réveille le souci de l'être, au-delà de l'espace ; le besoin de sons provient de l'âme, du devenir intemporel, de l'homo sacer ou l'homo poeticus ; l'art ou la science, dans le premier cas, la foi ou la philosophie - dans le second. | | | | |
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| doute | | | Tsvétaeva - un don organique total, aucune adaptation au mécanique. Quelqu'un, qui croît et se sculpte, comme un arbre ou un Narcisse, ce qui est mieux que grandir ou se construire : « Tsvétaeva ne se maîtrisait pas, ne se construisait pas, elle ne se connaissait même pas et cultivait cette ignorance » - Berbérova - « Цветаева не владела собой, не строила себя, даже не знала себя и культивировала это незнание » - voilà encore de l'ignorance étoilée ! Si les autres ne vivent que de leur soi connu et maîtrisé et ignorent leur soi inconnu et sacré, c'est qu'ils s'éloignent de l'ange et s'approchent du robot. | | | | |
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| doute | | | Pour les non-initiés, le sacré est un ombrageux secret, que seuls les initiés sachent déchiffrer. Pour les initiés, il est une pure lumière, que ne doit profaner aucune ombre. | | | | |
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| doute | | | Pascal, avant Dostoïevsky et Nietzsche, discerna nettement nos deux hypostases – l'ange et la bête. Mon soi inconnu est l'ange, et mon soi connu – la bête. Et il n'y a pas d'états intermédiaires entre les deux ; l'un fournit la lumière, l'autre en profite, pour jeter ses ombres. C'est pourquoi je suis sceptique face au grand midi nietzschéen : « entre la bête et le surhomme » - « der grosse Mittag zwischen Thier und Übermensch ». Le matin du commencement, sacré par l'ange, inspire la bête. | | | | |
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| doute | | | On peut distinguer un créateur d'un imitateur d'après le degré de clarté dans leur vision des buts ou des contraintes : dans les buts - le vague d'un firmament, mystérieux et sacré, ou la netteté des horizons définitifs ; dans les contraintes - la maîtrise de ce qu'on s'impose ou l'inertie dans ce qu'on subit de l'extérieur. | | | | |
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| doute | | | Se parler, entre âmes-sœurs, dans le noir le plus complet, sans la moindre lumière physique ou intellectuelle, me fait penser, que ceux qui savent qu’il n’y a rien au-dessus des caresses, ce sont les aveugles. Dans le noir, non seulement la peau, mais aussi le mot et le sanglot, font ressentir la vraie merveille de la vie. | | | | |
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| doute | | | Les lumières courantes – du Soleil ou de la raison – sont naturelles, largement collectives, elles éclairent notre vie réelle ; le sacré est une lumière artificielle, personnelle ou fraternelle, permettant de jeter des ombres sur notre vie de rêve. | | | | |
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| doute | | | Le contraire du doute s’appelle proclamation des valeurs absolues. Je colle à celles-ci l’étiquette d’Universaux, terme médiéval, dont le sens originel est sans intérêt. Ces Universaux sont connus depuis Aristote et sont bien sondés par Kant – le Bien, Le Beau, le Vrai. Douter de l’existence de ces trois hautes hypostases divines dans l’homme est de la niaiserie ; on ne peut profondément douter que du secondaire, du moins signifiant, du passager. C’est pourquoi on trouve chez les douteurs systématiques surtout des personnages médiocres, ennuyeux, esclaves du présent, prenant leurs cloaques verbeux pour des profondeurs savantes. S’exprimer sur les Universaux, c’est montrer sa sensibilité, ses goûts, son intelligence. | | | | |
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| doute | | | Ton arbre vaudra non pas à cause de ses racines terriennes, de ses prolongements aériens, de son arrosage céleste ou de sa sève nourricière, ni même parce qu'il finira dans un feu sacré, mais grâce à la qualité des inconnues dont tu l'auras parsemé et, ainsi, rendu Ouvert. | | | | |
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| doute | | | L’universel est sans comment ; le sacré est sans pourquoi ; le noble est sans où et quand ; le banal est sans qui et sans au nom de quoi. | | | | |
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| doute | | | Avec quel personnage t’identifies-tu davantage - avec ce que tu es (tes actes) ou avec ce que tu vises (tes élans) ? Deux faces de ton soi : le soi connu du comparatif compétiteur ou le soi inconnu du superlatif inspirateur. Le commun ou le grand, l’ordinaire ou le sacré. La connaissance fraternelle du soi connu et sa reconnaissance libre de la grâce du soi inconnu sont à l’origine du sacré (qui est toujours collectif et libre). | | | | |
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| hommes | | | Les attributs des empereurs et des saints, dans la très républicaine Académie Française. Ceux des agriculteurs et des marchands, à la Chambre des Lords. L'aimable hypocrisie, productrice du kitsch. | | | | |
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| hommes | | | On ne plie plus le genou, on agite surtout son coude : de la sacralité à la familiarité, de l'adoubement à l'accolade. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes d'aujourd'hui sortent, tous, de l'Antiquité ; le panem et circenses engendra, respectivement, l'homme pragmatique et l'homme ludique. L'action soumise aux règles universelles et le jeu ne visant que l'enjeu lucratif - ces deux espèces finirent pas se fondre, en ensevelissant l'homme pathétique et l'homme du sacré. | | | | |
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| hommes | | | Dès qu'on oublie le souci du ventre, on se désintéresse du chantre. Le souci du beau ne concerne plus que ceux qui inventent leurs propres soifs inextinguibles. « Le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose ; voici la nouvelle barbarie : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme » - M.Henry. Quand le champ du possible s'élargit, le chant de l'invisible s'assourdit. Jamais le besoin de l'inutile ne fut si moribond. « L'amphore, qui refuse d'aller à la fontaine, mérite la huée des cruches » - Hugo - vous comprenez maintenant l'orgueil de ce récipient exhibant les mêmes performances que la cruche. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se mesurent sur la foi d'Hermès ou d'Apollon, qui proclament une inégalité profane ou spirituelle ; mais c'est une égalité sacrée que proclame Zeus, égal pour tous (omnia aequus), qui nous rend fraternels ou humanistes. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le type de pathos de chaque époque pouvait être défini en fonction de sa tâche privilégiée : chercher une idole, ériger des temples à l'idole sacrée, abattre les idoles. Le premier créait, le deuxième priait, le troisième ricanait. J'ai peur, que ce cycle, aujourd'hui, soit brisé et sonne ainsi la fin de l'Histoire. Et l'artiste, dont le métier fut fabrication d'idoles , n'a plus d'emploi justifié, il produit des idoles et non pas des idées (eidolon et non pas eïdos, idéa - Heidegger). | | | | |
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| hommes | | | Science sans conscience, technique et art sans beauté, homme vautré dans le seul vrai, c'est ainsi que s'annoncent les crépuscules du sacré. | | | | |
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| hommes | | | Le côté angélique de l’homme : la sainte santé de l’esprit, la sainte bonté du cœur, la sainte beauté de l’âme. Son côté de bête : le despotisme de l’esprit, l’activisme du cœur, l’animisme de l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Chaque époque fait des transferts réciproques entre ces trois sortes d'entités - des prix, des valeurs, des vecteurs, dont les volumes furent de tout temps comparables. Aujourd'hui, ce sont les valeurs qui se dissolvent et fichent le camp au profit des deux autres domaines : vers les prix, par la profanation du sacré tribal, et vers les vecteurs, par la production du sacré mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Chez les hommes, la seule traduction de la supériorité, ce sont des multiplications ou des additions : « Les signes + et x de la Banque soutiennent avec le signe sacré de la Croix un obscur combat bourré de salpêtre et de cierges éteints » - Lorca - « Los signos + y X de la Banca sostenían con la sagrada señal de la Cruz un combate oscuro, lleno por dentro de salitre y cirios apagados ». On sait aujourd'hui retraiter le salpêtre en encens, et les cierges, chargés d'argent, résistent aux courants d'air dévitalisés. Aucune multiplication ne sauvera un nul, qui ne vaudra que par ce qu'on ajoute. | | | | |
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| hommes | | | La musique est le moins humaniste des arts ; nulle part ailleurs le sublime ne côtoie d'aussi près l'horrible. Comment peut-on croire que « la vraie musique n'exprime que des sentiments et idées humanistes » - Chostakovitch - « настоящая музыка способна выражать только гуманные чувства и идеи » ? Le vrai humanisme est solitaire, immaculé et sacré : Bach - solitude du Dieu humilié et sali, Mozart - solitude du Dieu pur, Beethoven - solitude de l'homme pur se passant de Dieu, Tchaïkovsky - solitude de l'homme, entre la pureté divine et la boue, elle aussi divine. Le vrai humanisme ne quitte pas les têtes et les âmes, pour se traduire en actes ; l'humanisme activiste pouvait visiter jusqu'aux mélomanes des Einsatz-Kommandos et des Troïkas du NKVD. | | | | |
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| hommes | | | Presque toujours et partout on peut constater que avant, c'était pire. Mais la fonction principale du passé n'est pas de ridiculiser ou de cultiver des nostalgies, mais de servir de matière première aux mythes. Un mythe, muni d'assez d'élégance ou de grandeur, engendre du sacré. Conserver au présent des raisons de s'enthousiasmer, tel est le vrai esprit conservateur. Son contraire s'appelle inertie, le culte de la version courante – en économie, en politique, dans l'art. | | | | |
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| hommes | | | Et le misanthrope et le philanthrope cherchent la fraternité, par exclusion ou par inclusion, mais sa base, dans les deux cas, serait terrestre, tandis que seul le sacré peut lui donner du panache et nous faire rêver, au lieu de haïr ou d'agir. | | | | |
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| hommes | | | Le sacré des dieux, le pathos des héros, le délire des solitaires ne peuvent plus porter le message de leurs contemporains, message devenu algorithmique. Le vulgaire bâillonna le héros et apprit aux dieux à parler sa langue. Et regardez le bonheur des peuples, qui se passent de héros, tout en représentant les héros d'antan en innovateurs méritants et en proclamant héros moderne tout gagnant monétaire. Après les langues divine, poétique, sociale, nous ne communiquons plus qu'en quatrième langue, celle des robots. | | | | |
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| hommes | | | Si l'on creuse le vivant, le végétal et même le minéral, partout on aboutit au divin, aux essences réelles et pas seulement nominales. C'est la sagacité de notre regard qui place et déplace la frontière entre le divin et le naturel, entre le sacré et le mécanique, entre la Loi et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | L'Utile, jadis méprisé par le Beau, s'enveloppa du Joli moutonnier et, aux yeux robotisés, dépouilla le Beau de son aura sacré. « Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l'Utile » - La Fontaine. | | | | |
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| hommes | | | On s’attache à un pays par la voie mystique (le cœur – la nature des sentiments sacrés), esthétique (l’âme – la culture des belles idées), pragmatique (le corps – la civilisation des besoins vitaux). Ne peuvent les réconcilier que les esprits forts. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, il était très gênant d’être cynique, en parlant de l’exclusivité de sa solitude ou de la grisaille de la foule, puisqu’il existait encore une différence entre nation, peuple et foule. Aucune gêne aujourd’hui, puisqu’il n’y a plus que des associations d’intérêt commun, c’est-à-dire – la foule. Le sacré n’est désormais, hélas, qu’individuel. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | La noble vitalité d’une nation dépend des réserves d’indicible, où se recrute le sacré, et qu’entretient l’âme. Mais l’esprit des nations évoluées mène son travail de sape, de désacralisation, en attribuant des noms définitifs à ce qui aurait dû rester innommable. Elles finissent, comme les autres, par perdre leur âme, et dans les joutes internationales, désormais jouées par les seules cervelles, elles perdent contre les nations plus cyniques, moins sensibles, plus désanimées. | | | | |
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| hommes | | | Étant trempé dans trois cultures, je peux vivre trois sortes de sacré, en-deça de ces trois frontières. Le sacré russe – ses contes de fées, l’infini de ses espaces, sa musique mélancolique, l’humanité de sa littérature. Le sacré allemand – le romantisme de ses Lorelei, la noblesse de sa poésie et de sa musique, l’audace de ses mystiques. Le sacré français – la douceur de ses chansons et de ses paysages, l’élégance de ses châteaux, le bon goût de ses paysans ou de ses filles. Dans ces exercices d’admiration, il n’y a pas de place aux batailles, aux ingénieurs, aux princes de ce monde. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution organique d’une culture : la sacralisation des racines immémoriales et la création de nouveaux branchages, fleurs, fruits ou ombres. Les greffes américaines mécaniques aux racines européennes expliquent les crépuscules de nos arbres. « Quand je vois pourrir une racine, j’ai pitié des fleurs »** - G.Thibon. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est réaliste, l’Allemand et le Russe – rêveurs. Ceux-ci visent le fond, celui-là – la forme. Ceux-ci pêchent leurs images dans un tiroir profond, où s’entassent l’absolu de l’âme ou l’éternel du cœur ; celui-là se borne à ce qui prit la forme de connu, prouvé, réussi, dans la hauteur de l’esprit. Seul le Français sait que tous les fonds furent déjà explorés et il se concentre sur l’invention des formes. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligent relativise l'absolu ; le sot absolutise le relatif. Le sage produit du relatif en ne s'inspirant que de l'absolu. | | | | |
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| intelligence | | | Quelle misère, ne s'intéresser qu'aux phénomènes, auxquels se réduise l'être et aux noumènes, où se projette l'essence ! Les Grecs, comme la théologie chrétienne, se penchaient plutôt sur les passions, qu'une divinité docile interprétait ou rendait sacrées. Les phénomènes et noumènes sont des traces muettes, des traductions aléatoires, des passions, dont on ne maîtrisera jamais la langue. | | | | |
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| intelligence | | | Hegel assigne à la philosophie la tâche d'interpréter le monde, Marx - de le changer, Aristote - de le représenter : le sens, le devenir, l'être. Le relatif de l'absolu, l'absolu du relatif, l'absolu. Mais, en tout cas, c'est la musique et l'intensité du langage, c'est à dire le regard, qui feront, que ce monde est bien à moi. Par ailleurs, l'intensité nietzschéenne n'est pas la force, comme on le croit bêtement, mais exactement - la musique ! Comme sa force consiste à savoir s'appuyer sur sa noble faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Pour rendre sacré un objet, il faut priver de tout intérêt sa négation. Aucune négativité dans l'inconscient, l'indicible, l'intouchable ; ils sacrent la conscience, le Verbe, la caresse comme le rêve sacre la vie, sans l'habiter. | | | | |
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| intelligence | | | Déficience du réel, déficience du rêve - c'est la seconde qui est vraiment incurable. « Deux sortes d'imbéciles : les uns ne comprennent pas ce que tout le monde doit comprendre ; les autres comprennent ce que ne doit comprendre personne »* - Klioutchevsky - « Есть два рода дураков : одни не понимают того, что обязаны понимать все ; другие понимают то, чего не должен понимать никто ». Chez les intelligents, on relève des symptômes semblables : l'excédent du réel ou l'excédent du rêve - une plénitude banale ou un vide sacré. | | | | |
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| intelligence | | | La création a peu de choses à voir avec la volonté ou la puissance, le talent seul peut y suffire. Pour un talent, vouloir, c'est créer des buts, et pouvoir, c'est créer des contraintes. Le talent, lui-même, devrait se consacrer aux commencements, ou plutôt devrait les sacrer. | | | | |
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| intelligence | | | Pour réhabiliter le terme de système, il faut lui refuser tout rapport avec la suite dans les idées, la cohérence, la netteté des finalités, et le réduire à la circonscription des commencements. Sous cet angle, Kant consacre une trinité vitale – le vrai, le beau, le bon –, et Kierkegaard sacre une trinité intellectuelle – l'éthique, l'esthétique, la mystique. Et l'on peut oublier leurs déductions bancales et leurs conclusions banales. | | | | |
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| intelligence | | | Réconciliation du oui nietzschéen avec le non hégélien : le non sévissant surtout dans les contraintes, le oui animant surtout les commencements. Le pourquoi éthique en définira le fond des finalités, et le comment esthétique sacrera la forme du parcours. | | | | |
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| intelligence | | | Seules les idées mathématiques apportent de la crédibilité au platonisme. « La réalité mathématique précède toute existence » - A.Connes. Pascal, par contre, n'y voit que de la coutume : « Notre âme est accoutumée à voir nombre, espace, mouvement ». Dommage que l'union sacrée du Logos et du nombre fût profané par ce mot-avorton qu'est log-arithme ! Le logarithme, lui aussi, ternit l'image du nombre. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce que Fichte, Schelling, Hegel disent de l’esprit, de la liberté, de l’acte, de la volonté, du savoir, de l’absolu, de l’infini, de l’éternel, - tout n’est qu’un épais galimatias, dont la lecture apaisante ne saurait être recommandée que dans les maisons de fous. Entre Leibniz et Marx – aucune étincelle vivante d’une bonne philosophie en Allemagne. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’y a rien d’absolu dans les Idées platoniciennes. Même l’espace/temps, la matière, la vie, dans les représentations, portent, nécessairement, des traces des expériences individuelles. Aristote fut plus platonicien que Platon, en absolutisant ses catégories, où le libre arbitre est flagrant. La fichue préexistence des Idées n’est qu’une figure rhétorique qui ne s’appuie sur rien. En revanche, la préexistence des concepts (dans la représentation), pour ancrer le langage, leur échappa à tous les deux. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| ironie | | | Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré, car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas », car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous, que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur terre » - « Das höchste, was auf Erden erreicht werden kann, der Cynismus » - sur les cartes psychologiques, toutes les coordonnées d'écoles sont plates ; le relief, et donc la hauteur, s'introduisent par la troisième dimension, créée par le talent, l'ironie et la noblesse | | | | |
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| ironie | | | Les adjectifs, par leur droiture, sapent souvent les progrès de l'écriture ironique ; ceux que j'aimerais dénicher seraient de la famille de sacré (sacer), comportant son propre sacrilège, car nous renvoyant soit à saint soit à exécrable, auguste ou exclu, soit pour être divinisé soit pour être occis. | | | | |
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| ironie | | | Le scepticisme se fonde sur la raison ; le savoir, la rigueur, l'irréfutabilité l'auréolent. Il est moins robotique que le stoïcisme et moins moutonnier que le cynisme. Il est donc l'adversaire de choix pour la noblesse, qui prône l'illusion poétique qui sauve, le vertige romantique qui élève, le sacrifice gratuit qui sanctifie. | | | | |
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| ironie | | | Le noble ou le sacré n'émanaient pas plus du trône et de l'autel que de leurs héritiers modernes, mais ceux-là, au moins, engendrèrent tellement de belles métaphores, que je ne vois toujours pas surgir de la Bourse ou des salles-machines. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui sont incapables de broder une vision intellectuelle du monde, veulent l'en protéger en invoquant son manteau sacré, cousu de vie réelle et impénétrable à l'abstraction. Et ils l'habillent en paillettes, ignorants qu'ils sont du fait, que l'univers n'est sacré que nu. Un déshabillage conceptuel et artistique annonce plus de promesses chaudes que leurs habits imperméables. | | | | |
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| ironie | | | Un Valaque, lecteur béat de Vies de Saintes, admirateur attendri de la profondeur et du néant de la duchesse de Chaulnes, résume ses abscondités par la phrase sirupeuse de la marquise du Deffand : Rien de plus insensé que de demander à une prière d’avoir de l’élégance. N’empêche qu’il fut le meilleur styliste français du XX-me siècle. | | | | |
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| ironie | | | On aurait dû réserver les mots absolu et infini - aux mathématiciens, pour définir la convergence, et les mots immortel et purs - aux curés, pasteurs, popes, gourous, imams, chamanes, rabbins, marabouts, manitous, pour souligner leurs divergences. Dès que des philosophes s'en servent, on n'entend que des preuves bancales ou des logorrhées cloacales. | | | | |
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| ironie | | | On met la barre trop bas - on profane son feu sacré, aspiré vers la hauteur ; on la met à la juste hauteur de ses talents - on devient inaudible, sans relief, au milieu des autres voix interchangeables ; enfin, en la plaçant trop haut, on est victime de son vertige, que les autres prendront pour une tempête dans un verre d'eau. La morale : libère-toi de buts, consacre-toi à l'élan et aux contraintes. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est un bon moyen prophylactique de défense du sacré contre le futile et le frivole : ironise, toi-même, sur ce qui est grand et pur, avant que la vie et le temps ne le frivolisent ou futilisent. | | | | |
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| ironie | | | Je comprends qu’on puisse aimer les anges et les saints : les premiers – pour la blancheur de leur plumage et la réussite de leurs visitations galantes de femmes mariées ; les seconds – pour leurs nimbes et leurs carrières fulgurantes dans la hiérarchie ecclésiale. Mais comment peut-on aimer Dieu ? - pour la sagesse derrière sa barbe de père ? pour sa douceur en hypostase colombienne ? pour sa désobéissance en tant que fils ? pour ses omniscience, omniprésence, omnipotence ? On en sait trop, et l’on ne peut aimer que ce qu’on ignore. | | | | |
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| ironie | | | Le bon sacré ne dure qu’une saison d’âme – un printemps d’espérance ou un hiver de croyance – la soif des ardents. Le mauvais garde sa longévité grâce aux auréoles, nimbes ou casques, dont il couvre les caboches vides, - la nourriture des tièdes. | | | | |
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| ironie | | | Dans le domaine des rêves absolus, j’aimerais donner à mes ombres ce que, dans la réalité relative, on attribue à la lumière – ne pas avoir de masse, mais irradier de l’énergie. | | | | |
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| mot | | | L'appauvrissement et la corruption de la langue sont une conséquence immédiate de la disparition du sacré des horizons des hommes ; tant que le soupir, la larme ou le genou détachent nos yeux des choses vues, nos mots chercheront à envelopper des mirages, au lieu de développer des choses. | | | | |
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| mot | | | L'étymologie populaire fait remonter matière à un tronc d'arbre - une raison de plus pour se méfier du matérialisme, puisque, parmi les grands attributs de l'arbre sacré, le tronc ne peut rivaliser ni avec la solution des fruits, ni avec le problème des racines, ni avec le mystère des fleurs, des cimes et des ombres. | | | | |
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| mot | | | Toute parole est un arbre ; mais non unifiée avec d'autres arbres, elle reste souche ; et restant sans écho, elle ne deviendra jamais un verbe, qui est un arbre ouvert, verdoyant d'inconnues tournées vers l'unification. Même le sacré devient ouvert, lorsque ton arbre s'ouvre à la vie : « Le sacré reste Fermé, si l'Ouvert de l'être n'est pas proche de l'homme » - Heidegger - « Das Heilige bleibt verschlossen, wenn nicht das Offene des Seins dem Menschen nahe ist ». | | | | |
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| mot | | | L'étrange chute du sacré dans la hiér-archie. | | | | |
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| mot | | | On atteint la hauteur par l'action conjuguée de deux acceptions du verbe tollere (ou aufheben) : soulever et supprimer - par le filtre éliminant le bavardage étranger du bas et par l'amplificateur élevant ton silence familier vers le haut (par ailleurs, ce que le Sauveur fit de nos péchés : tollit peccata mundi - n'est pas si clair). On devrait apprécier le chiffre sacré de 7, puisqu'en allemand il veut dire filtrer (sieben) et en russe - en famille (семью). | | | | |
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| mot | | | Hölderlin et Heidegger ont tort d'opposer le pathos sacré de la quête grecque à la sobriété junonienne du don de représentation - ce sont deux dons incomparables, l'un artistique et l'autre intellectuel, l'un langagier et l'autre conceptuel. Nietzsche trouve une opposition plus juste entre deux types d'art, entre deux genres de pathos : Apollon et Dionysos (ou Raphaël et Michel-Ange). | | | | |
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| mot | | | À partir de temple, de ce qui sépare l'intérieur de l'extérieur, pour créer du sacré, part une jolie bifurcation : vers le noyau profond à caresser, l'intime, et vers l'ampleur du temps, qui nous torture, en se développant, ou nous caresse, en nous enveloppant. | | | | |
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| mot | | | Rapprochements coupables : saint - sain, holy - whole, heilig - Heil, comme si le premier souci du divin fut de garder intact, de préserver l'intégrité, de se faire prendre pour un holisme. Mais il est certain que, avant le verbe hylique, une grammaire holique fut créée. | | | | |
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| mot | | | L'inextricable confusion des acceptions du mot vide : le vide physique des Chinois (ne pas s'encombrer), le vide psychique des bouddhistes (ne pas s'attacher), le vide (pseudo-)mathématique des ontologues (la passerelle entre l'être et l'étant). Toutes ces mesquineries ne valent rien à côté d'un vide sacré, censé ne recevoir qu'une voix divine (la musique, au-dessus du Verbe et de la Relation). C'est dans le vide que se croisent trois voies mystiques de Plotin – la purgative, l'illuminative, l'unitive. | | | | |
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| mot | | | Tant de fronts froncés au-dessus du savoir ou de l'esprit absolus, tandis que, pour les Germaniques, écrasés par l'érudition hégélienne, ce mot signifierait tout bêtement absous, résolu, réconcilié, suite à la brumeuse résolution dialectique, débouchant, Dieu sait pourquoi, sur une perfection. La même fortune (pour)suivit les mots universel, aliéné, essentiel. D'ailleurs, la dialectique, qui ne se rend pas compte, que la plupart des contradictions se réduisent au choix de langages et non pas à la logique, est bancale, comme le sont des concepts qui lui sont attachés. | | | | |
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| mot | | | Difficile de chanter la hauteur avec une voix de la faiblesse sacrée ; c'est la force intérieure du langage que je dois appeler. « Un langage altier ne sied pas à des faibles » - Eschyle. Un langage plébéien sied, aujourd'hui, à tous les forts du jour. | | | | |
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| mot | | | Le poétique et le sacré furent les premiers symboles que l'homme coucha sur papier. « La première langue a dû être hiéroglyphique, pour les caractères sacrés, la deuxième, symbolique, pour les caractères héroïques, la troisième, épistolaire, pour les caractères conventionnels » - G.B.Vico - « La prima lingua - geroglifica ovvero per caratteri sagri, la seconda - simbolica o per caratteri eroici, la terza - epistolare o per caratteri convenuti ». Ces trois étapes, niveaux ou états – divin, poétique, humain - furent fusionnés par Nietzsche dans l'éternel retour, où cohabitent la mort de Dieu, la réduction de la vie à l'art, le surgissement du surhumain. | | | | |
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| mot | | | Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau, où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée. | | | | |
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| mot | | | J'ai une tendresse particulière pour l'initiale I (même si Rimbaud se trompa de sa couleur – elle est bleue et non pas rouge), elle forme l'anneau de la création : idée, icône, idole (que la mauvaise hiérarchie platonicienne associait à Dieu, à l'artisan, à l'artiste). Tous en créent, mais seul l'artiste rend l'idée – palpitante, l'icône – vivifiante, l'idole – sacrée. Dieu nous munit d'instruments, pour les représenter, et d'organes, pour les interpréter. | | | | |
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| mot | | | Le vocable mot est masculin en français, neutre – en allemand et en russe, féminin – en italien et en espagnol. Il est féminin aussi en grec, et l’on comprend alors pourquoi, pour les Grecs anciens, le mot était une hétaïre (les pensées, elles, deviennent, toutes, de simples catins) et devait s’adonner à la prostitution sacrée. Se soumettre aux caprices des dieux ivres. Ne pas former de famille en s'acoquinant avec un seul concept. | | | | |
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| mot | | | En allemand, le terme pseudo-philosophique d’absolu (das Unbedingte) renvoie au dé-chosifié, à l’inconditionnel. La lourdeur kantienne et le délire hégélien sont passés par là. Nietzsche, qui qualifiait de malade tout ce qui ne se rangeait pas du côté de la force, est trop radical : « L’extase ironique est signe d’une santé ; tout absolu est dans le pathologique » - « Die Spottlust ist ein Anzeichen der Gesundheit : alles Unbedingte gehört in die Pathologie ». | | | | |
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| mot | | | Je me demande si la disparition du sacré, du hautain, du solennel ne soit due, tout bêtement, à la banalisation du sens de ces mots. Bonheur, angoisse, aventure, passion, sacrifice, beauté, honte… – une liste interminable de défunts vénérables, avec des héritiers minables. | | | | |
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| noblesse | | | Au centre des soucis du poète et du philosophe se trouve la métaphore, mais à leurs frontières, ils se divergent. Le poète y est attiré par le noble et le philosophe - par le sacré. Le second doit donc être un prêtre et le premier - un prince. Appeler prince des philosophes Spinoza (Deleuze), le moins poétique de tous les philosophes, est une aberration. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse ne va pas sans la honte, c'est à dire sans quelques éclaboussures provenant de la boue vitale ; elle est donc presque à l'opposé du sacré, qui apparaît chaque fois qu'on trace une frontière entre le pur et l'impur. | | | | |
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| noblesse | | | Tant que, pour garder la tête haute, on rejette la prosternation et la prière, on prouve, que son âme est d'ascendance basse. Mais si l'on courbe le cou pour témoigner de sa parenté avec une divinité, son âme s'abâtardit. Il faudrait réserver à la tête - l'horizontalité (« le courage pour l'étendue de la raison » - Benoît XVI - « Mut zur Weite der Vernunft »), pour que l'âme garde sa solitude - dans la hauteur. « La prière est le désespoir de la raison »** - Jankelevitch - puisque tout ce qui a la forme de prière a le fond précaire. J'aime la dialectique, approuvée par la prière, et la prière, sacrée par la dialectique. | | | | |
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| noblesse | | | La majorité des sages étale devant la raison même des litanies élogieuses. Quelques rares poètes (Nietzsche) en chantent la vitesse (l'intensité), mais c'est son accélération (le vertige) qu'il faudrait mettre en musique. Les dérivées de la raison, plutôt que la raison elle-même. À la raison panoramique opposer le regard hiératique, vertical. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que le rêve ? - une prière vers l'inexistant, un élan vers l'inconnu, un attachement à l'impondérable, un détachement de l'évident, un sacrifice des horizons et une fidélité au firmament, une reconnaissance que l'essentiel n'est pas dans le réel, une solitude du bien et une sacralité du beau. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi les choses, je distingue celles qui relèvent soit du prix, soit de la valeur, soit du sacré ; mais la merveille du monde fait que, dans toute chose particulière, percent les mêmes trois dimensions ; il me faut deux types de regard, pour, respectivement, un travail de filtrage et un travail d'amplification ; donc, la formule : ce qui a de la valeur est sans prix, ce qui est sacré ne peut pas être évalué - s'appliquera même à l'intérieur de la chose élue, lorsque je serai en tête-à-tête avec elle, et que mon goût phylogénétique laissera sa place à mon intelligence ontogénétique. | | | | |
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| noblesse | | | Combler le vide est une banalité, son entretien en état de béatitude est plus prometteur et même vital ! Le vide sacré se forme du déchirement entre le mouvement centripète de l'affirmation et celui, centrifuge, de l'(ab)négation, - « sibi vacare » (Sénèque). « Tous les péchés sont des tentatives de combler le vide. Aimer la vertu signifie supporter le vide »**** - S.Weil. La grâce ne touche qu'une âme désencombrée. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'édifice intellectuel, le faîte du sacré crée une transcendance verticale, mais la platitude du sol, de cette immanence horizontale des appétits, crée la grisaille sacrilège et nous éloigne des hauteurs étoilées. Mais c'est le seul écran à garantir la portée minimale des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Rien n'est sacré d'avance, on le devient. Le sacré, c'est un bruit de la vie, devenu musique par une intervention poétique. Ce sacré élitiste devient universel, lorsque le poète est doublé d'un penseur, pour non seulement nommer le sacré (Heidegger), mais y déceler de l'essence de la vie. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacré : une hauteur émotive, sublime, impondérable et répétitive, qu'aucune épreuve par la pesanteur du plat ou du profond ne fasse chuter. Ce qui me fait fermer les yeux, pour rêver ou pour cacher les larmes. Une déraison d'être, larmoyante et grandiose. | | | | |
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| noblesse | | | Ne sont sacrés ni les objets (chers au cœur) ni les idées (chères à l'esprit), mais l'aura autour d'eux, l'aura que produit le souffle de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le commencement est la quintessence du regard et même peut-être son seul contenu inimitable, le reste ressemblant plutôt à un vide. Et c'est en évitant d'encombrer de nos petitesses ce vide sacré que nous prouvons la présence d'une pleine fin, au-delà du regard. | | | | |
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| noblesse | | | Nommer, c'est profaner le sacré ou sacraliser le profane. « Venise me gâte Othello » - A.Suarès. Comparez avec le nom du dieu des Juifs, avec « Que ton NOM soit sanctifié » des Chrétiens ou avec le nom de la rose de Juliette. « La lutte : sans mettre des noms, des corps, des yeux » - R.Debray. Mais pourquoi pas les corps ? Par exemple, la main droite, sachant que les yeux et la main gauche peuvent ignorer ce que fait celle-là ? | | | | |
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| noblesse | | | Le ton grand-seigneur est impensable dans la science, intenable dans l'art et – indispensable – dans la philosophie, où le savoir et l'intelligence sont des éléments de second ordre ; il y suffit de chercher une entente grandiose entre le bon, le beau et le vrai – un travail de sacralisation et d'adoubement, un travail de prêtre, dans un temple, une tour d'ivoire, une ruine. | | | | |
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| noblesse | | | Il n’y a plus de sacré, puisqu’il n’y a plus de (con)frères, que des collègues ou des collaborateurs. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes à pratiquer sont celles, où un petit moins conduise à un grand plus, le tout - pour préserver des invariants sacrés. | | | | |
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| noblesse | | | La seule consolation noble est la vénération, la foi ou l’attention que tu portes au sacré, qui surgit de tes rêves. Tout ce qui est profane, commun ou rationnel finit par désespérer. | | | | |
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| noblesse | | | C’est dans tes commencements que tu mettras ce qui est sacré pour toi – dans ce lieu de tes sacrifices ou fidélités. « Là où jaillit un grand fleuve secret s’érigent les autels »** - Sénèque - « Ex abdito vasti amnis eruptio aras habet ». | | | | |
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| noblesse | | | Le sacré et le noble sont affaires de l’âme et constituent le fond de nos meilleures espérances. Le désespoir est toujours une banalité, à laquelle nous veut conduire notre esprit, qui ignore et la majesté et le génie. | | | | |
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| chœur proximité | | | CITÉ : Avoir planté mes ruines loin de la cité me rapprocha des tours d'ivoire et m'éloigna des souterrains. Les forums et les rues collaient à mon épiderme et privaient ma vulnérabilité de sa nudité sacrée. Mais on m'imposa un certificat d'hébergement ; aux yeux de toute cité je devins transfuge, fugitif, tire-au-flanc, ennemi public, horsain ininsérable. | | | | |
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| proximité | | | Ils meublent le silence de Dieu avec leur camelote scripturaire, et à force de s'y cogner, ils désapprennent à lever ou à fermer les yeux. Le grand Muet meublé ! Heureusement, « il y a plusieurs demeures en la maison de Dieu », où l'on peut encore se coucher face aux étoiles et à l'abri des maîtres priseurs du mobilier sacré. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré rôde autour de notre âme, la soulève en hauteur et la fait chuter en la chargeant de noms et de dates. Pourtant, « le penseur dit l'être ; le poète nomme le sacré » - Heidegger - « der Denker sagt das Sein ; der Dichter nennt das Heilige » - puisque le nommage poétique passe par la métaphore et non pas par le nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La philosophie éloigne le proche, pour en avoir une vue plus sobre ; la poésie rapproche le lointain, pour mieux s’en enivrer. La philosophie s’occupe de l’intensité de l’être ; la poésie cherche à en munir son devenir : « Le spectre de l’être s’entoure d’un azur au-delà de la page » - Nabokov - « Продлённый призрак бытия синеет за чертой страницы ». | | | | |
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| proximité | | | Aujourd'hui, tout saint vénéré sur la place publique exhibe son CV, son pedigree, sa sinécure ou ses diplômes, tandis qu'on ne peut vénérer que l'inexistant innommable : « J'ai vénéré les saints jamais nés » - Luther - « Ich habe Heilige angebetet, die nie sind geborn worden ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu ni ne se retire (Heidegger), ni ne se meurt (Nietzsche), ni ne s'éclipse (M.Buber), puisqu'Il se cache soit dans l'inétendu soit dans l'intemporel. Dieu mérite de n'exister que dans le vide sacré de l'innommé. « Je ne connais Dieu qu'à travers le non-advenu »** - Tsvétaeva - « Бога познаю только через не свершившееся ». | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a pas de choses sacrées, mais un regard sacré. Donc, aucune objection de principe à une sécularisation ou réification de la pensée, qui est une chose comme les autres. On n'a pas besoin de dieux pour bien se sentir dans la hauteur du regard (dans ce qui ex-alte et se fait ad-mirer !), où l'on peut même amener des choses comme des dés d'un jeu hautain anagogique. Nos genoux sont des choses, mais notre regard ne l'est pas ; je ne comprends donc pas le Prophète : « Le regard est une flèche empoisonnée » - ne pas pouvoir lancer de flèches, à quatre pattes, ne me chagrine pas, mais ne pas pouvoir tendre ma corde - m'embête. | | | | |
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| proximité | | | On plie les genoux devant ce qui est majestueusement lointain : ainsi naît le sacré. On joue des coudes, pour se rapprocher du profane. | | | | |
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| proximité | | | Les uns se perdent en un absolu enivrant, les autres se cherchent dans une sobre anthropologie, d'autres encore poursuivent un mot prometteur - et voilà qu'ils se rencontrent auprès d'un même regard - la meilleure preuve de la divinité du lot humain. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est pas le respect du sacré qui dévoile un homme de foi, mais sa capacité d'intégrer au sacré - des sacrilèges. Ce n'est jamais le tabou, le rejet du sacrilège, qui crée le sacré, il le profane. | | | | |
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| proximité | | | Parmi mes contemporains, je n'en connais pas un, qui serait plus touché, plus attiré par le sacré que Cioran, mais les hommes voient en lui un blasphémateur arrogant. Peu de poètes m'ont apporté autant de joie de vivre parmi des fantômes que Cioran, mais les hommes ne voient en lui qu'un éteignoir de tout enthousiasme. Quel siècle de taupes ! | | | | |
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| proximité | | | Laquelle de mes images est la plus proche de moi ? Celle de mon livre ou celle de ma vie ? Mon arbre ou ma forêt ? Le césar se reconnaissait-il mieux sur son effigie ou dans son fils ? Se reproduire ou se simuler : « Je n'ai jamais été que le simulacre de moi-même » - Pessõa - le moi étant un inconnu sacré, dont on ignore le lieu et la date du sacre, il vaut quelques rites d'artiste ou mythes de théiste. « Je suis encore très loin de moi, mais je veux le devenir ! » - G.Benn - « Ich bin mir noch sehr fern. Aber ich will Ich werden ! ». | | | | |
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| proximité | | | Me sentir porteur de l'absolu, qu'aucun microscope ne dévoile, qui galvanise mon regard et mes mots, mais fuit mes yeux et mes gestes. Mais j'en suis porteur originel, non-contagieux, et non pas « incroyant contaminé par l'absolu » (Cioran). | | | | |
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| proximité | | | La vérité sacrée ou le sacré véridique n'émeuvent ni convainquent que l'idiot du village. La religion ne crée que dans le rite, et la philosophie - que dans le sophisme. « Pour la religion n'est vrai que le sacré ; pour la philosophie n'est sacré que le vrai » - Feuerbach - « Der Religion ist nur das Heilige wahr, der Philosophie nur das Wahre heilig ». Le sacré et le vrai réunis ne s'entendent que chez le poète. | | | | |
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| proximité | | | L'extinction du sacré de toutes les scènes humaines - politiques, littéraires, morales - paraît être irréfutable et bien méritée ; pourtant Dieu n'y perd rien de son essence ; Dieu n'aurait rien à voir avec le sacré, Il n'en serait que la possibilité. | | | | |
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| proximité | | | La différence entre le bon et le pur, entre le beau et le sublime, entre le vrai et le sacré : la continuité de l'échelle des premiers et les ruptures ou le pointillé dans la vision des seconds. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré et le fanatisme : la ligne de partage passerait par l'humilité du premier, par la résignation que ce qu'on vénère est indémontrable, et que la conviction est indéfendable ; le fanatisme part d'une conviction orgueilleuse, qui découlerait des arguments, auxquels les autres restent sourds, parce que infidèles ; le sacré est une coupure dans l'universel, pour l'admirer dans l'intimité des frontières ainsi créées ; le fanatisme est une tentative d'incarner l'universel, d'en être le centre. | | | | |
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| proximité | | | Une vision devient sacrée, lorsque ses frontières dépassent le temps, et elle devient un Ouvert, pour un homme solitaire. Mais les hommes ne cherchent que la sacralité des arches fermées et des temples bondés. | | | | |
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| proximité | | | L'homme est l'ange solitaire, cherchant des murs, et il est la bête sociale, cherchant des portes. Et la raison et le sentiment peuvent aider pour nous unir, mais dans des régions différentes : la raison - dans le monde proche, et le sentiment - dans le monde lointain. Dans le dernier cas, lorsque le lointain touche à l'infini, on parlera d'union sacrée, où le sacré finira par l'emporter sur l'union. | | | | |
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| proximité | | | C'est le besoin d'une forme cérémonielle qui traduit, en surface, le besoin humain du sacré. Même les habits, sortant un brin de la grisaille quotidienne, s'appellent formels. Mais, ignorant le sacré, haut et faux, les hommes y cherchent de profonds et vrais sacrilèges : « Dévêts-toi du sacré ! Et enfile l'intellect » - W.Blake - « Put off holiness ! And put on Intellect ». Le sacré a une garde-robes mieux garnie : du nu intégral aux toges ou bures. L'intellect, lui, ne propose qu'uniformes. | | | | |
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| proximité | | | Le microscope, pas plus que le macroscope, ne permet de jauger le sacré. Et si l'on cherche à le chasser de ce que voit l'outil, il retourne, visible à l’œil nu. Le sacré garde son unité mystérieuse entre les fonctions, les outils et la raison - impossible de les cerner par un seul regard, qu'il vienne du lointain ou du prochain. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux sont étrangement absents, dans nos triomphes terrestres. En revanche, « quand on court de soi-même à sa perte, les dieux y mettent la main aussi » - Eschyle. Pour se trouver dans cette excellente compagnie, il faut non pas courir, ni marcher, mais danser (ne pas suivre Hermès, mais imiter Terpsichore, être un ludion sacré), sans quitter du regard ni sa tour d'ivoire, ni son inexorable ruine, à l'horizon si proche. | | | | |
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| proximité | | | Dans l'absolu, on ne voit la nécessité ni de lieu ni de durée, ni de cause ni de mesure ; l'Absolu, le vrai, est ce qui leur apporta l'existence ; le petit absolu, l'absolu historial, se réduit à la cause et à la mesure. | | | | |
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| proximité | | | L'uniformité de pensée populaire, est-elle une précondition ou une conséquence du développement de la démocratie et de la religion ? Le rétrécissement des circonvolutions allait de pair avec l'élargissement des portes des églises ; aujourd'hui, il accompagne plutôt la sacralisation des portes des banques. | | | | |
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| proximité | | | L'origine du nihilisme : un jour on comprend, que les valeurs suprêmes sont indéfendables ; le cynique les range parmi la valetaille de la doxa, le sentimental cherche à reconstituer leur proximité en traçant, à leurs horizons, de vagues frontières, l'ironique les voue au firmament, vide de dieux, ou au lac de Narcisse. Ces valeurs absolues doivent garder leur statut de mystère, que ne préserve aucun problème relativiste de noyaux ou de frontières. | | | | |
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| proximité | | | Faire d'un Fermé humain un Ouvert divin, c'est à dire dessiner des limites, qui ne nous appartiennent pas, mais qui nous appellent et nous interpellent, c'est créer du sacré. Tout sacré est une création humaine, qui nous tourne vers l'inaccessible extatique. | | | | |
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| proximité | | | Trois niveaux de l'expérience de l'absence de Dieu : la banale – le constat, que, depuis que la vie existe, Dieu n'est jamais intervenu dans les affaires des hommes ; la philosophique – la compréhension, que la nature est néanmoins divine ; la poétique – la redécouverte ou la création du sacré dans les sentiments et les pensées des hommes. | | | | |
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| proximité | | | Les seules hérésies, aujourd'hui, touchent au rituel et laissent se pétrifier le sacramentel. La vie en gagne, l'esprit y perd. Les convictions inventent des bûchers, le doute - des sacrements. Au-dessus des deux se trouve le regard ; lui, il lit des mystères (ce beau nom poétique grec, soumis à la prose latine, fut traduit par sacrement). | | | | |
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| proximité | | | Face au besoin de sursauts et à l'incroyance galopante, la sacralité, sereinement, se passe désormais de Dieu. Le saint, c'est à dire un fou de Dieu, fut celui qui, dans le combat contre les démons, croyait le salut possible. Sans malins ni anges, on diabolise des comptables distraits et se gargarise de ses triomphes budgétaires. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie n'aurait aucun sens, si l'on déniait à la vie le sacré (toujours inexistant dans le réel) et le terrible (bien existant partout, même dans le réel) ; prière et testament sont donc les contenus les plus naturels d'un discours philosophique et dont poésie serait la forme. Mais les philosophes cathédralesques d'aujourd'hui commencent leurs litanies par une désacralisation quolibetale. Je préfère un testament non suivi d'un héritage à « l'héritage, qui n'est précédé d'aucun testament » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | On n'entend plus le hurlement que dans les stades et le soupir – que dans les hôpitaux, c'est pourquoi la prière, leur héritière, déserte les quatre murs et cherche des étables ou salles-machine, vastes et insonorisés. | | | | |
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| proximité | | | Rien de sacré n'a jamais été remarqué dans le réel ; le sacré est réservé au domaine des fantasmes. Même le Pater Noster ne demande pas de sanctifier Dieu lui-même, mais seulement son nom. D'ailleurs, son ciel devrait se lire – hauteur : Dieu ne nous apparaît que si notre regard monte à la verticale, de la profondeur de la Terre au plus haut des cieux. Et puisque tout regard finit par retomber, en même temps que nos ailes, tout sacré est périssable. | | | | |
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| proximité | | | Il faut reconnaître, que l'esclave, ou le serviteur de Dieu, a plus besoin de sacré que l'homme libre. « Voulant rendre les hommes libres, il les rend sacrilèges »** - St-Augustin - « Dum vult facere liberos, fecit sacrileges ». | | | | |
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| proximité | | | L'Hindou regarde avec les mêmes yeux et Dieu et la vache. Toutefois, dans la vue, il y a l'œil (moi), la chose vue (l'autre) et le regard (Dieu) ; il suffit de s'y accommoder, pour ne devenir que regard, même devant une vache non sacrée. | | | | |
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| proximité | | | Le fait religieux est la forme la plus primitive du sacré, déjà le sacrifice lui est supérieur, tout en étant accessible même aux athées. Pour atteindre ce stade, il faut avoir abandonné le parti pris des choses (le premier stade, celui des prix) et s'être hissé par-delà le bien et le mal (le deuxième, celui des valeurs), tout en leur restant fidèle. Le sacrifice déchire les fratries et scelle les fraternités. | | | | |
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| proximité | | | Science de mon salut - conscience de ma chute, encore l'un de ces axes, qui méritent, que je ne m'y accroche pas à une seule valeur, mais que je le munisse d'une même intensité. Le souci du salut mène à l'activisme, à la création, à la réinvention du sacré ; l'ivresse de la chute conduit au nihilisme, à la révolte, à l'angoisse. Les réunir, dans un même regard, - le triomphe de l'humain sur le divin ! | | | | |
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| proximité | | | L'immobilité sacrée s'appelle prière, une musique ne trouvant pas d'accords avec le temps des hommes ; le vide sacré naît des exhortations, qui ne trouvent aucun écho dans l'espace des hommes, ce vide s'appelle espérance. Ce sont des grâces arrachées à la pesanteur. | | | | |
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| proximité | | | Le mathématicien est particulièrement sensible au sacré, puisque les objets de ses réflexions n'existent pas dans la réalité ; il se trouve dans l'état, dans lequel devait être plongé le Créateur, avant que la première définition ne fuse de Son Verbe. | | | | |
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| proximité | | | Vision de femme : abstractions innées, à travers lesquelles on fait passer toute particularité. Vision d'homme (et de poète) : dans toute particularité voir de l'absolu, avec d'innombrables angles d'éclairage, de décantation, de généralisation, de rapprochement. | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a pas de formes sacrées ; le sacré ne gît que dans le fond. La poésie : par la hauteur de la forme faire ressentir la profondeur du fond sacré. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré, aujourd'hui comme toujours, se porte bien. Pour vénérer le révélé, il suffit d'entretenir le ravalé. | | | | |
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| proximité | | | Les étapes nous débarrassant de superstitions : la religion - penser, sérieusement, que sur notre planète, à une date et dans un lieu connus, un événement surnaturel se produisit, sacralisant l'homme ; la foi – ressentir, émerveillé, l'incompréhensible harmonie d'un monde sacré ; l'utopie – rêver, ironiquement, d'un monde noble et fraternel et bâtir sur son impossibilité une espérance sacrée. | | | | |
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| proximité | | | Le mûrissement en sagesses et en extases : le sacré se détache de Jérusalem et s'attache à Athènes. Où un dieu clame son existence, raisonne la routine du troupeau ; là, où le Dieu inexistant anime les esprits et élève les âmes, résonne la voix de l'homme, créateur et fraternel. | | | | |
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| proximité | | | Avec la robotisation des actions, des pensées, des sentiments, la relation de proximité devint parfaitement symétrique ; seuls les rêveurs ont encore des mesures propres, pour constater « l’asymétrie absolue de la proximité » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Seules des ombres entourent ce qui est appelé à devenir sacré, et la sacralisation consiste en invention artificielle d’une lumière originelle, tout en vénérant les ombres. Entretenir les ombres, c’est entretenir le sacré ; appuyé sur la seule lumière, celui-ci se profane, en se dogmatisant. « Il y a de l’impudence à laisser sans voiles, à ses propres yeux, ce qui est sacré »** - J.Joubert. | | | | |
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| proximité | | | On se rapproche des autres par des valeurs communes, tandis que mes appels à la fraternité partent de mes vecteurs personnels. Mais l’élan individuel, contrairement aux mythes nationaux, est incompatible avec le sacré qui est toujours collectif ; on ne peut l’imaginer sans lieu ni date. Alors je l’invente à l’échelle de notre planète, sans frontières, sans l’Histoire. Heureusement, la Terre est bourrée de mythes de la Création divine. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni notre conscience de ses trois facettes proprement divines – l’esprit, pour croître dans le vrai, l’âme, pour créer dans le beau, le cœur, pour croire dans le bon. Le vrai nous approfondit, le beau nous élève, le bon … - le bon, après le désenchantement fatal de sa traduction en actes, cherche, fébrilement, à remplir le vide ainsi créé – c’est ainsi que naît le sacré - religieux, tribal ou mystérieux. | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Le dieu de Spinoza (que celui-ci, imperturbable, ne vénère même pas) est aussi loufoque que celui qui serait descendu, un jour, sur Terre, pour être entouré, ensuite, d’une vénération absurde et sincère. Le Dieu est dans le miracle réel de l’Univers et non pas dans la pseudo-logique ou dans la foi fanatique, toutes les deux imaginaires. | | | | |
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| proximité | | | Dans la matière et dans l’esprit, tant de miracles réels, époustouflants et impossibles, dus à l’arbitraire divin ou à la liberté du vivant ; mais aux yeux tribaux, sans regard scrutateur ou créateur, il faut des miracles inventés, mensongers et primitifs. Au lieu d’une vénération de l’incompréhensible infini, ils se livrent à une adulation du transparent fini. La stupéfaction calculée d’Einstein ou la gratuité de la foi aveugle de Mauriac. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui te façonne, c’est la découverte, a posteriori, d’états d’âme, d’idées, de mélodies et même de faits, au passé, dont aucune prise de hauteur ne diminue les dimensions et même, souvent, les rehausse - la découverte du sacré. | | | | |
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| proximité | | | Comprendre le monde (et mon soi qui en fait partie) est une tâche scientifique, rationnelle, l’intelligence des représentations ; comprendre que le monde et mon soi sont des merveilles inconcevables est un élan irrationnel de la Foi en Créateur-magicien. Aujourd’hui, les philosophes ignares (car toujours hors toute science) s’occupent de la première activité, sans posséder l’intelligence requise (le bavardage sur les connaissances et la vérité leur suffit). Les têtes sensibles aux mystères de l’Univers s’inclinent, humblement, devant ce Dieu inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Entre la nécessité, dans le monde matériel, et la liberté, dans le monde du vivant, - aucun objectif commun. Le plus grand miracle de la Création est que la demeure des esprits est matérielle. Le démiurge de la matière et l’Auteur de l’esprit ne se connurent jamais ; le gnosticisme part du nombre, et le vitalisme – du Verbe, de l’Amour, de la Caresse, ces supports de la liberté. | | | | |
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| proximité | | | Tous les livres sacrés débordent de logorrhées sur le bien et la vérité ; aucune trace du beau. Rien d’étonnant, puisque leurs auteurs s’adressaient aux marchands de tapis, aux chameliers, aux sherpas ou se réfugiaient dans des puits. D’autre part, même le dieu Pan ne laissa aucun hymne à l’arbre, et la déesse Aphrodite ne s’intéressa jamais aux roses ni aux papillons. Tant de guerriers et aucun poète ! | | | | |
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| proximité | | | Aucun sacré collectif ne survit à l’examen par la raison ; ce qui, même après être soumis à l’épreuve rationnelle, continue à inspirer une vénération sans pourquoi et à garder le nom de sacré est réservé au romantique solitaire. | | | | |
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| proximité | | | Sous quel masque se présente la religion ? - le mensonge des hiérarques, la bêtise des grenouilles du bénitier, le mythe du poète. Le mérite de la laïcité française est d’être courtois avec le premier aspect, de se moquer du deuxième et de sacraliser le troisième, tandis que chez les autres, où le religieux se mélange d’avec le politique, les deux premiers dominent lamentablement. | | | | |
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| solitude | | | Les intermédiaires, par leur interposition, ôtent à nos contacts avec le sublime la nécessaire intimité immédiate. La solitude a ceci d'appréciable - elle nous fait sentir la virginité de l'absolu. | | | | |
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| solitude | | | Les exilés du présent ont deux issues : vers un avenir radieux ou apocalyptique, ou vers un passé, plein de révélations et de lumières. À noter les décalages, étymologiques ou verticaux, entre apocalypse et révélation, entre les béatitudes moutonnières et béatitudes sacrées. | | | | |
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| solitude | | | Plus que la connivence d'un ami, plus que le partage d'un bel esprit, plus que l'oubli auprès d'une femme, - c'est la présence imaginaire de ma mère qui enlève soudain le poids humiliant de la solitude. Elle seule me met en compagnie de l'interlocuteur le plus intéressé et le plus abandonné, - moi, enfant. Et je souffrirai un peu moins de ne plus être aimé, puisque « il n'y a rien de plus sacré et dévoué que l'amour d'une mère » - Bélinsky - « Нет ничего святее и бескорыстнее любви матери ». | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, il faut fuir la sensation du nid ou du cocon, où je puisse lécher mes plaies, - le seul abri digne de la majesté solitaire, ce sont des ruines, gardiennes de mon soi : « Il y a en toi un silence sacré, dans lequel tu peux retourner à tout moment, pour y être toi-même » - H.Hesse - « In dir ist eine Stille und ein Heiligtum, in die du jederzeit zurückkehren und du selbst sein kannst ». | | | | |
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| solitude | | | La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore, jaillissant d'une douleur muette, et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - J.Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ». | | | | |
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| solitude | | | Pour être premier, il est nécessaire d'être seul ; mais être seul ne suffit pas pour être premier. À l'article près, c'est du Lucien : « Si c'est le premier, il n'est pas le seul. Si c'est le seul, il n'est pas le premier »**. La virginité de l'absolu. Le sot emmène dans sa solitude la banalité de l'universel ; le sage s'y débarrasse de ce qui n'est pas unique : « La solitude n'apprend pas à être seul, mais le seul » - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire : la négation des sacrées réponses des autres ; l'homme solitaire : l'acquiescement aux questions sacrées de soi-même. | | | | |
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| solitude | | | Un sens possible de la vie : munir, d'une même intensité, et nos ascèses et nos débauches - le meilleur remède contre déceptions et désenchantements - l'intensité comme sens, vecteur ou méta-valeur sur l'axe sensuel. La pureté y étant rejointe par la honte. Ni les voluptés ne calment l'angoisse vitale, ni l'abstention ascétique n'atteint rien de sacré. | | | | |
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| solitude | | | Être plus près du beau ne veut pas dire être plus noble. Et, à voir de plus près, l'esprit est peut-être plus aristocratique que l'âme. Sur une île déserte, le grand et le noble pourraient garder leur valeur pour l'esprit, tandis que le sacré se volatiliserait. « Qu'est-ce que le sacré ? C'est ce qui unit les âmes » - Goethe - « Was ist heilig ? Das ist's, was viele Seelen zusammenbindet ». | | | | |
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| solitude | | | La fraternité est affaire des solitaires ; c'est la rencontre, au fond d'eux-mêmes, d'une nature et d'une culture qui dessine les frontières du sacré fédérateur. Tout le contraire d'un troupeau : imitation de l'extérieur, solidarité intéressée, nature tribale et culture provinciale. Je lis tant d'humanité universelle dans le regard d'un narcissique doué ; tandis que les yeux d'un grégaire, cherchant à embrasser, emphatiquement, l'universel, ne reflètent que son auge. | | | | |
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| solitude | | | Avoir et être : j'ai une sensibilité, un goût, une langue, des horizons, et je suis un talent, une hauteur, un rêve, un firmament. Je vois que l'on ne peut bâtir une fraternité que sur ce qu'on a, ce qu'on est étant voué à la solitude sacrée. Des fraternités sacrées n'existent pas. | | | | |
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| solitude | | | Un nihilisme cohérent, qui tienne la route, suppose un double meurtre : celui des hommes, pour que je puisse assumer seul tous mes commencements, et celui de Dieu – ainsi, aucune finalité divine ne sacrera ni mes débuts ni mes contraintes. Le nihilisme est une double solitude – de mon être profond et de mon haut devenir. | | | | |
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| solitude | | | Ne peut être heureux que celui, dont le passé garde quelque chose de sacré, irréfutable bien qu’introuvable, - une belle femme, une belle pensée, un beau paysage. Le souvenir, plus que le présent, noue ma gorge et enfle ma larme. | | | | |
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| solitude | | | On n’a pas besoin de Sahara, pour se mettre à l’épreuve de la solitude. Les meilleurs déserts, on les crée soi-même. Ce n’est pas l’Himalaya, qui donne les meilleurs vertiges de la hauteur. Les tempêtes sublimes remuent les âmes et non pas les esquifs. Les meilleures croyances ne se puisent pas dans les livres sacrés, mais dans les regards pénétrants. | | | | |
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| solitude | | | Deux notions ambigües, le sacré et la liberté, peuvent être interprétées par une communauté d’hommes ou par un solitaire. Les premiers verront dans le sacré des résidus des mythes communs, et dans la liberté – la possibilité de s’exprimer sans crainte. Pour le second, le sacré est ce qui le fait pleurer du bonheur, et la liberté – ce qui protège sa solitude. | | | | |
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| souffrance | | | C'est le manque d'oreilles ou la pâleur de notre verbe, plutôt que la pudeur, qui expliquent le mutisme de notre souffrance. C'est par la hauteur, à laquelle nos gémissements retentissent, qui la souffrance est sacrée. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance nous rappelle l'existence de l'absolu, de ce qui ne subit pas la servile évolution de toutes choses soumises au temps impassible. C'est grâce à elle que l'homme redécouvre ses invariants au milieu de ses facettes de plus en plus robotisées et passagères. Et Tolstoï s'y trompe : « Le monde avance grâce à ceux qui souffrent » - « Мир движется вперёд благодаря тем, кто страдает », en prenant un mouvement intérieur pour mouvement extérieur. Le vrai monde, c'est à dire le beau et le palpitant, est immobile. | | | | |
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| souffrance | | | C'est la difficulté de défendre un oui monumental au monde, qui le rend sacré ; il est si facile de dénigrer, de geindre, d'appeler la mort ou le Dieu vengeur, de se vautrer dans l'absurde et d'étouffer dans le désespoir ; que vivent l'espérance, l'étonnement et la joie des couleurs, des mélodies, de la pitié et de la noblesse ! | | | | |
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| souffrance | | | La plus grande consolation n'est pas d'essuyer les larmes, ni de les dessécher, ni d'en tarir la source, mais de les rendre sacrées. | | | | |
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| souffrance | | | L'origine d'une vraie souffrance reste inconnue, et cette souffrance ne lancine que mon âme, détachée du corps et de l'esprit ; si je la vois dans une défaite quelconque, ce ne seraient que des morsures de mon amour-propre ou des défaillances, pénibles mais non sacrées, de mon corps ou de mon esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Le sacré naît de la souffrance, mais la souffrance n'est pas sacrée. « La fraternité – être à mes côtés dans la profanation du malheur » - R.Gary. – la fraternité n'est pas dans l'apostat, dans un malheur véridique, mais dans le constat d'un bonheur utopique. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus impressionnants des triomphes ne se font pas à l'ombre des épées, mais en clarté des massues ; regardez Héraclès et Zarathoustra, profanateurs de l'arbre, que sanctifièrent les défaites du Christ et de Manès. Aimer l'arbre, où l'on expire : « J'aimais ma mort, j'aimais ma faiblesse » - St-Augustin - « Amavi perire, amavi defectum meum ». | | | | |
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| souffrance | | | Homme orgueilleux, je sais, que c'est la simplicité qui fait le mieux cicatriser les plaies au-delà des épidermes. Mais je sais aussi, qu'aux yeux des sages la simplicité n'est que bouffonnerie, aux yeux des sots - impuissance, et à mes propres yeux - chute. « Garde pour toi la conscience de ta faiblesse, pleine et éblouissante » - M.Boulgakov - « Сознание своего полного, ослепительного бессилия нужно хранить про себя ». Pense à l'Agneau sacrifié et sanctifié, « la Souffrance et la Faiblesse glorifiées » (Balzac). | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance rend encore plus profonde la bénie méconnaissance de soi-même. Musset : « Nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert » - profane cette noble fonction de la douleur. Celui qui prétend se connaître ou connaître Dieu est incapable de vivre le vertige de la distance infinie, qui le sépare de son soi inconnu. La pire profanation du sacré est la familiarité avec lui. « Les douleurs légères parlent, les grandes douleurs sont muettes » - Sénèque - « Curae leves loquuntur, ingentes stupent » - l'acoustique réelle ou la musique virtuelle. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n'est pas remplir le vide, laissé par une perte. Consoler, c'est créer du sacré, en traçant une telle frontière dans la conscience, que l'horreur irréversible et la beauté incontestable se trouvent côte-à-côte, du même côté, face à l'indifférent ou à l'inconsolable. La consolation, c'est une grande fraternité dans l'intemporel. | | | | |
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| souffrance | | | Tu prônes un dynamisme – un désespoir aigu t'attend ; tu prêches une abstinence – t'attend un désespoir obtus. La plus noble fonction de la volonté consiste à entretenir l'espérance, celle qui croit, que le bon et le beau ne sont pas dus au hasard, en absence du sacré. L'espérance n'est que croyance, tandis que le désespoir ne vient que de l'absence de preuves, une raison indigne, pour un philosophe. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Mon âme aspire à une musique sacrée, mais seuls mon esprit ou ma chair composent des harmonies, mélodies et rythmes, qui, souvent, s'avèrent profanes, – telle est l'origine de la véritable angoisse. Et que c'est mesquin et décharné que de la voir dans la liberté (Kierkegaard), dans le néant (Heidegger) ou dans les deux (Sartre) ! | | | | |
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| souffrance | | | Une consolation n'arrête pas les larmes mais les rend sacrées ; une réconciliation ne désamorce pas le chagrin, elle le désacralise. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | Le lieu le plus naturel de la consolation paraît être des ruines (d’un rêve, d’un amour, d’une ambition). Mais elle peut être vécue comme une fête. Les ruines sont un néant, à la place de ce qui fut vécu comme inaugural, majestueux ou sacré. « Les plaisirs de la jeunesse, reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeau »** - Chateaubriand. | | | | |
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| vérité | | | Est-ce la peine de claironner ma croisade pour la vérité, quand je sais que, pour les appels les plus envoûtants, l'aboutissement incontournable est : notre solitude, leur foire, mon échouage. Ni terre ni croix ni écriture saintes, mais ruines et souterrains des châteaux en Espagne, où le sacré gît couronné de sacrilèges. | | | | |
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| vérité | | | L'amour, le sacré, la mort : toute lumière, toute vérité n'y est d'aucun secours ; nous n'y valons que par la qualité du mystère qui les enveloppe ; pourtant, c'est touchés par eux que nous vivons les instants les plus intenses de la vie ; abandonnés par eux, livrés à la seule raison, nous pourront psalmodier : « Si quelqu'un veut chercher la vérité, il ne doit songer qu'à accroître la lumière de sa raison » - Descartes. | | | | |
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| vérité | | | Ils « traquent la vérité désintéressée, pour se munir de garantie contre la vacuité » - G.Steiner - « hunt after disinterested truth … to be equipped with some safeguard against emptiness », tandis que c'est seulement son intérêt bien pratique qui justifie la quête de la vérité, et que l'homme, mystique ou musical, a besoin de ce vide sacré, pour qu'y résonnent les chants des dieux, sans interférences avec le bruit du monde. | | | | |
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| vérité | | | L'homme évolué est produit de la nature et de l'esprit ; la nature forme ses facettes du bon et du beau, et l'esprit le prépare à la liberté et à la vérité ; les saints et les artistes se reconnaissent par leur méfiance face à l'esprit, les héros et les sages - par leurs défis lancés à la nature ; paradoxalement, les premiers préservent le sacré organique, les seconds amènent le profane mécanique. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités sacrées qu'on découvre, en renonçant à la raison et en se plongeant dans un recueillement, ont toutes les chances d'être de sacrés mensonges. Les vérités n'ont ni visages ni mélodies ; ceux-ci peuplent le recueillement et désertent le raisonnement. Quand la vérité s'orne d'images et de sons, c'est pour séduire le badaud ou amuser le sage. | | | | |
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| vérité | | | Le misérable verbe être pollua le débat intellectuel jusque dans les Saintes Écritures. Les vrais verbes sacrés, nous sauvant de l'incolore vérité, toujours profane, sont : pâtir, rêver, créer, penser. « Le verbe être avait, dans l'Antiquité, un sens sacré de l'Être divin, devant engendrer dans les hommes la sensation de la vérité » - V.Ivanov - « Глагол быть имел в древнейшие времена священный смысл бытия божественного, чтобы сеять в людях ощущение истины ». | | | | |
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| vérité | | | L'idéal, comme la poésie, sont propres à une nation et reflètent ses errances plus que ses certitudes. « La vérité est la même chez tous ; mais chaque peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme »** - R.Rolland. Les idéaux sont à l'origine d'un nouveau climat ou d'un nouveau langage, origine qui est matérialisée par une frontière sacrée ; la vérité est hors tout climat et appartient au langage fixe, apoétique. | | | | |
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| vérité | | | La fragilité des vérités les rend sacrées au sage et méprisables au sot. Le premier se tourne vers la liberté sceptique du langage, le second vers la liberté cynique de l'acte. | | | | |
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| vérité | | | À fouiller dans la nature humaine, ce qui me laisse optimiste, c'est que les détenteurs de vérités savantes sont rarement experts en beautés, et que les artistes s'avèrent insensibles aux affres du bien. Et le robot, qui règne aujourd'hui dans les têtes, est un phénomène passager ; des poètes ou des saints réapparaîtront encore certainement sur nos scènes profanées. | | | | |
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| vérité | | | Dans la définition de la vérité philosophique (intellectus – rei), comment faut-il comprendre rei ? - m’est avis, que c’est seulement en fonction des buts atteints. Et je ne vois ces buts que dans l’admiration du mot (qui se mesure avec nos sentiments indicibles) et dans la consolation de l’âme (face aux terribles verdicts que l’esprit formule à l’égard de nos destinées personnelles). Si les idées, telles que chose en soi, esprit absolu, fonction représentative du mot, apportent de l’enthousiasme à leurs adeptes, elles sont vraies pour la réalité philosophique. Mais bêtes ou triviales. | | | | |
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| vérité | | | Tout homme, qu’il soit intelligent ou bête, possède une zone sacrée, où réside un inexistant, plutôt poétique et vénéré sans preuves. Faute de mieux, on l’affuble du nom prosaïque de vérité, grâce au prestige immérité du mot et non pas du concept. « Les preuves fatiguent la vérité » - G.Braque, c’est comme si tu disais – « les caresses dévalorisent l’amour ». | | | | |
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| vérité | | | Toute l’énergie que tu mets à chercher la vérité, l’absolu (Dieu), le salut, s’en va en pure perte : la recherche de la première se réduit au calcul, le deuxième ne peut qu’être visé, le dernier, calmant ou endormant, tu devrais le remplacer par l’espérance, que tu ne chercheras guère, tu la ressusciteras par des retrouvailles avec tes rêves d’antan. | | | | |
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| vérité | | | S.Weil : « Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre » - y est bien bête. Oui, avec une représentation figée, le sacré, comme la vérité, sont ce qui n’admet pas de doute. Mais les langages et les représentations changent en permanence, et le véridique et l’idolâtre peuvent se séparer sans retour. Mais le plus important, c’est que la vérité est totalement dépourvu de l’essentiel du sacré – de la sensibilité du cœur et de l’élévation de l’âme. | | | | |
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| vérité | | | Le mystère de la vie est mis en musique par la hauteur de nos créations ; il devient sacré dans la profondeur de nos croyances. Mais le vrai n’éclaire que nos misères. « Plus tu t’approches de la vérité, plus tu t’éloignes de la vie » - Socrate. | | | | |
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