| chœur bien | | | ART : Pourquoi un cœur d'or peut-il mener à un art impitoyable ? Parce que l'art, c'est l'oubli des mystères autour des idées et la tentative d'en recréer d'autres autour des mots. L'art, c'est revêtir la nudité de nos premières images et de mettre à nu notre dernière honte. Habilleur de ce qui n'existe pas, déshabilleur de ce qui, hélas, existe. | | | | |
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| chœur bien | | | RUSSIE : Comment s'appelle le pays, où l'on mélange et oublie la justice et le bourreau, et s'apitoie sur le bagnard et le pendard ? La Russie. Que l'Asie cherche son nirvana en s'oubliant, que l'Europe trouve sa paix en fouillant sa mémoire - la Russie n'a plus ni mémoire ni oubli, ces facultés mécaniques, - elle réinterprète ce qui n'a plus de représentation. | | | | |
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| bien | | | C'est peut-être l'embarras, infligé par l'idée de la pitié, qui explique, que la tristesse se blottisse instinctivement en nous, tandis que la joie cherche à se répandre vers l'extérieur. Et comme l'écriture puise surtout dans l'au-delà de l'épiderme, elle est mieux pourvue en grimaces qu'en sourires. | | | | |
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| bien | | | L'homme libre dénonce d'autant plus facilement la mentalité d'assisté, que la non-assistance à l'homme en détresse n'est un flagrant délit pour aucun code (on ne peut être pris que sur le fait). La pitié devint l'un des sentiments les plus honteux chez l'homme évolué. Chez le Français elle réveille du mépris, chez l'Allemand - de l'irritation, chez l'Anglo-Saxon - de l'indifférence sarcastique. | | | | |
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| bien | | | La vraie pitié est indissociable du sentiment de sa propre honte ; sans celle-ci, celle-là n'est que de la sensiblerie. Dans l'action, la honte est de la juste pudeur, et dans la réflexion - de la justice pudique ; et puisque les deux seuls dons, que Zeus voulut répartir équitablement parmi les hommes, furent la justice et la pudeur, la honte est primordiale, pour que le feu humain de Prométhée ait une coloration divine. « La vertu supérieure n'est pas vertueuse, la vertu inférieure ne quitte pas la vertu »** - Lao Tseu. | | | | |
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| bien | | | Comme la poésie nous soulève par son inspiration de l'inexprimable, le Bien nous touche par la conscience de sa propre impossibilité, ou plutôt de celle d'émaner de nous-mêmes : « le Bien réel ne peut venir que du dehors, jamais de notre effort » - S.Weil. Nous ne pouvons irradier que la pitié : « La pitié est un retour vers nous-mêmes »** - La Bruyère. | | | | |
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| bien | | | La grandeur, dans ce monde, est sans pitié, et la charité - sans grandeur. La sagesse du serpent ne sait plus s'entendre avec la pureté de la colombe. L'homme libre, cet esclave-maître, prit parti pour le mal. « L'homme de bien est libre, même s'il est esclave ; l'homme mauvais est esclave, même s'il est maître » - St-Augustin - « Bonus etiam si serviat, liber est ; malus autem si regnat servus est ». | | | | |
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| bien | | | Le sens de la pitié commence par le renoncement à l'ambition, c'est pourquoi les femmes ont la dent moins dure que les hommes. Le sens du beau commence par le visage de femme, c'est pourquoi il y a si peu de femmes-artistes et pourquoi, pour certains, la vérité occidentale est dévoilement d'Orientales. | | | | |
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| bien | | | L'homme de troupeau, c'est l'homme fort ; la pitié reste l'apanage de l'homme noble en déroute ; les valeurs sans prix ne gagnent rien dans une transvaluation ; l'intelligible est un matériau de l'art plus souple que le sensible - quand on comprend tout cela, on ne garde de Nietzsche que ses métaphores et l'on jette sans regret, à la poubelle, ses pensées. | | | | |
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| bien | | | En quête du sens de la vie, tous les hommes se retrouvent plus ou moins aux mêmes horizons. La vraie différence réside peut-être non pas dans les itinéraires pressentis, mais dans les sens qu'on étouffe pendant le parcours. Les plus prometteurs, pour que l'on puisse prétendre à la droiture et au souffle égal, paraissent être la honte et la pitié. | | | | |
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| bien | | | L'horreur de notre époque : la haine n'emplit que des âmes incapables de pitié pour le faible ; la pitié ne visite que ceux qui sont incapables de haine du fort. | | | | |
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| bien | | | Aux yeux des autres, la hauteur s'associe avec ce qui est cruel et la goujaterie - avec le débonnaire. Tandis qu'à leurs propres yeux le hautain défait et honteux se morfond sur un banc des accusés et le mufle triomphant s'érige en procureur ou juge, ignorant la pitié. | | | | |
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| bien | | | L'homme parfait : une fusion entre Rousseau (la pitié de l'homme naturel) et Cioran (l'ironie de l'homme inventé). Les grands imparfaits : Nietzsche - le faible sans pitié, et Valéry - le fort sans ironie. | | | | |
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| bien | | | La pitié, aux yeux de l'homme moderne, désigne un faible, et son inquiétante hantise, c'est d'en faire partie. Il préfère la justice du robot à la pitié de l'homme. | | | | |
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| bien | | | Je préfère la pitié, fibre tendue par un appel intérieur, à la compassion, flèche fixée sur sa cible. Jaillissement d'une source vitale ou adaptation au relief aléatoire. | | | | |
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| bien | | | Aujourd'hui, c'est un robot qui t'accorde l'aumône. Le salut du mendiant suivit le progrès humain : la pitié, la lâcheté, la mécanique. « Au lieu de faire de l'éthique une dimension de la pitié, on en fera la maxime de processus » - Badiou - vos processus impitoyables déterrent des situations et enterrent la pitié. | | | | |
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| bien | | | Quand mon âme fait taire tous les motifs, le Bien apparaît comme tentation et même chute (« La tentation est pire que le meurtre » - le Coran). Je me mets à douter de l'origine des ailes, qui cachent ma honte. J'apprendrai à porter mon âme en écharpe. | | | | |
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| bien | | | Nous avons peut-être deux âmes : une forte et héroïque, sachant faire des sacrifices, et une faible et sainte, osant la fidélité. Elles auraient deux canaux d'échanges : l'ironie face à la force et la pitié pour la faiblesse. Dans la pitié, la noblesse fait que l'âme sacrifie sa force impure à la pure faiblesse. | | | | |
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| bien | | | De l'irréductibilité des sens : dans le Bien, le beau ne doit jouer aucun rôle ; dans le beau, il faut aller au-delà du Bien. La pitié est la valeur extrême du Bien, il faut donc aller même au-delà de la pitié, devenir impitoyable - tel est le message - nullement anti-humaniste ! - de Nietzsche ! Mais la pitié est aussi une des valeurs extrêmes du vrai, « qui nous conduit sur les bords privés de mots, où subsistent seules la pitié, la tendresse et l'amertume »** - Valéry. | | | | |
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| bien | | | Qu'est-ce qui est à l'origine de l'homme, la chute d'un ange ou la socialisation d'un prédateur ? La première version, la rousseauïste, est invraisemblable, le progrès global paraissant être une norme. Mais la seconde hypothèse voudrait dire, que Nietzsche a raison, et que la pitié mène à la décadence, à la chute. Seulement, il ne faut pas oublier, que sans la pitié, la société ne peut converger que vers deux modèles : le mouton et, en second lieu, - le robot, les deux espèces ignorant aussi bien la chute que l'essor. | | | | |
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| bien | | | La fonction primordiale de la comédie et de la tragédie est d'entretenir en nous l'ironie et la pitié, ces deux meilleurs sentiments humains ; j'ai bien peur, que la tragédie soit morte, puisque la pitié a définitivement tari dans les cœurs des hommes ; pourtant c'est la pitié qui apporterait à nos passions - la purification (catharsis) - Aristote, elle serait même « le premier sentiment relatif qui touche le cœur humain » - Rousseau. | | | | |
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| bien | | | Pour Nietzsche, au-dessus, ou mieux, au-delà de tous les axes, Bien - mal, puissance - maladie, nihilisme - acquiescement, surhomme - dernier homme, seigneur - esclave, ce qui compte, c'est la mesure dite intensité, la pose, véhémente et incohérente, et non pas une position, sobre et argumentée. Pour se permettre d'être impitoyable et éhonté, par combien de hontes et de pitiés avalées a-t-il dû passer ! Et de même, Platon, avec ses diatribes contre la démocratie et les poètes dans la cité. On ne connaît que trop les positions des philosophes ; on n'en connaît pas assez les poses. De Vinci ou Valéry, apportant à l'art davantage d'intensité, en incluant la science au même axe artistique. Héraclite, chantant l'harmonie d'opposés. | | | | |
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| bien | | | L'homme défait, l'homme du sous-sol, abandonné des choses et des hommes, lie sa déconfiture à la perversion de la morale ambiante, veut s'ériger en surhomme par un affect du commandement, mais finit par témoigner de la pitié la plus banale, la pitié de soi-même ; faute de contacts reconnaissants ou reconnaissables, il proclamera la distance même - intensité, ce qui n'est visible et sensible qu'à lui-même. | | | | |
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| bien | | | La puissance éthique - la pitié, la puissance esthétique - le talent, la puissance mystique - la création ; c'est bien étrange que le surhomme, prônant la volonté de puissance, ne le voie pas, et se rabatte sur la fumeuse vie, dans laquelle ne réussissent, aujourd'hui, que des sous-hommes. Étrange aussi de voir dans la volonté de puissance - une solution de tous les mystères, tandis que, pour un créateur, elle est le mystère même des commencements, ne se muant même pas en problème. | | | | |
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| bien | | | Le bon est celui qui a de la pitié pour les rêves et de l'ironie pour les actions ; le méchant est ironique avec des rêves et impitoyable dans l'action. « Les bons sont ceux qui se contentent de rêver ce que les méchants font en réalité » - Freud - « Die Guten sind diejenigen, welche sich begnügen von dem zu träumen, was die Bösen wirklich tun ». En plagiant Platon, tu donnes trop de sens aux rêves (qui doivent rester mélodies insensées) et pas assez - aux actions (qui n'ont que du sens sans mélodies). | | | | |
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| bien | | | La honte apparaît en hauteur chaque fois que je cède à la tentation d'agir au nom d'un Bien profond ; mais c'est peut-être ce qui entretient une intensité sur l'axe primordial pitié-honte et rend la vie plus dense : « Seuls ceux qui se mettent à l'œuvre du Bien vivent pour de bon » - Tolstoï - « Живут лишь те, кто творит добро » - puisque leur pitié aura rejoint leur honte. | | | | |
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| bien | | | La pitié a des sources à l'opposé de celles de l'amour, quelque part à côté de la noblesse, tandis que l'amour surgit là où sévit le hasard impitoyable. Donc, il est bête de proclamer : « La pitié est un amour déchu, avili » - G.Bernanos. Un amour muni de titres en règle manque trop de pores, pour résorber les plaies. La pitié est le lot des exilés de la terre, que le monde traite d'exilés du ciel. L'amour s'essouffle, mais la pitié dépasse tout. | | | | |
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| bien | | | On devrait réhabiliter la réputation de l'âne ou de la vache : une épopée sur la patience et l'ironie ou un poème sur la pitié. La naissance et la mort de l'Europe virent, elles aussi, la déterminante présence bovine : en taureau violeur et en veau d'or consentant. Quand on chasse la poésie, ce qui reste ressemble à s'y méprendre à du beuglement. « La pitié est au cœur ce que la poésie est à l'imagination » - J.Joubert. | | | | |
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| bien | | | La chute du prestige de la vertu est une question de statistiques : les occasions de la pratiquer, comme utiliser les pièces d'or, devinrent si rares, que l'organe responsable, l'âme, devint atavique. La noblesse, ne serait-elle pas réduction d'échanges et autarcie des besoins ? Et elle serait sans prix : « La noblesse est la seule vertu » - Juvénal - « Nobilitas est unica virtus ». La pitié, ne serait-elle pas hors usage, puisque l’État s’en charge ? « La pitié est la seule vertu Naturelle »* - Rousseau. | | | | |
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| bien | | | Nous vivons l'époque des grandes Invasions des machines. Je parie que, contrairement aux premiers barbares, les seconds n'amèneront aucune Renaissance, que du clonage des robots sans honte ni pitié. « Le jour, où la pitié devient moquerie, commence un âge barbare » - Michelet. | | | | |
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| bien | | | Ils sont tellement habitués à voir dans un discours soit une démonstration soit une invitation à agir, qu'ils l'opposent au silence, qui serait le seul support du Bien : « La conscience parle sur le mode angoissant du silence » - Heidegger - « Das Gewissen spricht im unheimlichen Modus des Schweigens » - à moins qu'on y vise la honte ou la pitié, qui sont parmi nos sentiments les plus irrésistibles et silencieux. | | | | |
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| bien | | | Le même besoin de pitié et de noblesse me taraude ; mais si la noblesse reste naturelle même au milieu des goujats, la pitié, parmi les repus, devient tout artificielle. « Il n’y a pas besoin de miséricorde là où il n’y a point de misère » - St-Augustin - « Non opus est misericordia, ubi nulla est miseria ». | | | | |
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| bien | | | Le savoir hautain (la vanité des doctes - la boria dei dotti - G.B.Vico) se moque de la pitié, il est gêné par sa trop chaude intimité. Il faut encrapuler le savoir par de l'ironie, pour qu'il condescende au tendre. | | | | |
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| bien | | | L'étendue, ou la hauteur, de notre vie se détermine par une pesanteur éthique, nous chargeant de pitié et de honte, et par une grâce esthétique, nous élevant jusqu'à la création ou la noblesse. « L'action du créateur, c'est une tentative d'expier une faute commise sans préméditation »** - Pasternak - « Творческая деятельность есть заглаживание неумышленной вины ». | | | | |
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| bien | | | Combattre ou tolérer le mal – multiplier le mal qui me ronge ou multiplier le mal qui ronge les autres – face au mal réel, sauver le corps des autres ou condamner ma propre âme à de nouveaux remords. Le Bien est mystérieux, et le défi problématique du mal est sans solution ; le Bien divin n'est bien que sans énergie. « Pitié pour le mauvais, pour sauver le bon »* - Publilius - « Honeste parcas improbo, ut parcas probo ». | | | | |
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| bien | | | La raison cherche à embrasser les choses les plus vastes, et la pitié naît de la solitude de ce que seule une main, et même pas un regard, saurait caresser : « La pitié est dans ce qui est petit » - V.Rozanov - « Жалость - в маленьком ». | | | | |
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| bien | | | Dans l'aurore d'aujourd'hui, j'introduis le crépuscule de la honte d'hier, auréolant la pitié du lendemain. Désir, fidélité et sacrifice, c'est ainsi qu'on reste inentamé à chaque aurore. | | | | |
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| bien | | | La défaite devint une honte, chez l'homme du troupeau triomphant : « Le sentiment que l'homme supporte le plus difficilement est la pitié » - Balzac. La vraie fierté du réprouvé vaincu est d'accueillir la pitié d'un frère. | | | | |
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| bien | | | L'état de compassion est signe de maturité de l'âme. Mais ce qui m'intéresse le plus, c'est quelle en fut l'avant-dernière saison ? Le remords, l'angoisse, la toquade ? Et c'est ainsi que l'amour s'appellera pénitence, faiblesse ou force. | | | | |
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| bien | | | L'enthousiasme béat rend la philosophie - boiteuse et la poésie - entraînante ; la pitié confuse produit un effet inverse : « Le remords tarit la parole poétique » - Jankelevitch - et consolide le discours philosophique. | | | | |
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| bien | | | En politique, le cœur est toujours à gauche, la raison - à droite. La pitié vient du cœur, la justice - de la raison. La honte, qui t'empêche d'encenser le berger lauré, le haut-le-cœur, qui te retient de vanter le mouton ruminant les lauriers. Qu'il est ennuyeux de porter la cervelle du loup et la tendresse de l'agneau ! | | | | |
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| bien | | | L'anachronisme linguistique, coloristique et éthique : la compassion sanguine tournant, imperceptiblement, vers l'incolore sympathie. | | | | |
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| bien | | | La bonne pitié ne cherche ni à consoler ni à comprendre, mais à vivre en exalté l'absence de remèdes. « D'un côté - la tristesse, les passions déchaînées, de l'autre – la consolation, la simplicité ! Voici la seule harmonie possible » - K.Léontiev - « Горести, буря страстей с одной стороны, а с другой - утешения, простота ! Вот единственно возможная гармония ». | | | | |
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| bien | | | Deux sortes de liberté humaine : en mystique – résister à la pesanteur, me fier à la grâce, me maintenir dans la hauteur de mon regard ; en esthétique – rester fidèle à l'audace de mon goût, garder l'intensité des commencements. Mais la liberté vraiment divine s'éploie en éthique – sacrifier la marche de mes actes à la danse de ma pitié et de ma honte. | | | | |
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| bien | | | Parmi les chantres d'un amour, aveugle ou mystérieux, - Rousseau et Einstein. Ils abandonnent leurs enfants, l'un, remords bien avalé, l'autre, sourire aux lèvres. L'ironie de l'intelligence ou la pitié humaniste ne nous empêchent pas d'être de fieffés salopards ; mais la honte rehausse l'intelligence et approfondit la pitié. | | | | |
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| bien | | | Ma liberté se manifeste, quand ma pitié l’emporte sur mon intérêt. Chez le cynique, l’intérêt l’emporte sur la pitié – liberté noble ou liberté basse. L’étrange confusion dans ces concepts, chez Berdiaev : « Le conflit central est celui entre la liberté et la pitié » - « Конфликт свободы и жалости - основной ». | | | | |
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| bien | | | Les vertus sont des sédimentations des pratiques sociales, et la compassion n’est pas une vertu. En fonction de la hauteur de sa plume, l’artiste choisit sur l’axe compassion – indifférence la valeur, qui permette de garder l’intensité maximale de ses propos. L’indifférence soutient l’orgueil, la compassion entretient la fierté. Nietzsche est orgueilleux, et moi, je suis fier. De plus, la pitié pour celui qui est plus brillant que toi, mais qui souffre davantage, demande de l’intelligence, dont manquait notre philologue. | | | | |
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| bien | | | Toutes nos cordes, en accord avec la noblesse, la créativité, le rêve, finissent, fatalement, par devenir lâches – c’est la véritable tragédie humaine, mais du point de vue thérapeutique c’est de la dégénérescence. Faut-il avoir pitié de nos propres défaillances incurables ? Ou bien faut-il chercher de belles pompes, pour un enterrement, plein d’intensité et de plénitude ? | | | | |
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| bien | | | Dans les cas les plus désespérés de mon existence, c’est la pitié de ma mère qui m’apportait le soulagement le plus précieux, je la vivais comme une caresse, une consolation dans la vraie vie, celle qui est ailleurs. « Les étoiles, connaissent-elles la pitié ? La mère – si – et qu’elle soit placée au-dessus des étoiles ! »** - V.Rozanov - « Звёзды жалеют ли? Мать - жалеет: и да будет она выше звёзд ». | | | | |
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| bien | | | Les reflets du Bien, ce sont : la pitié pour le prochain, l’amour pour le lointain, la liberté pour le sacrifice, la honte pour la fidélité. Reflets aléatoires, dans la Caverne immatérielle, sans contact avec la lumière extérieure, de provenance divine. | | | | |
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| bien | | | Je pensais que le mépris excluait toute pitié et qu’être gai c’était céder aux choses douceâtres ; mais voilà que N.Chamfort m’apprend que le mépris, c’est de l’indulgence et que la gaîté, c’est du sarcasme. En matières contradictoires, les suicidaires sont souvent plus lucides que les consolateurs. | | | | |
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| bien | | | Appliquer ta liberté, pour te débarrasser de la honte et de la pitié, est un signe presque certain de ta bassesse. Mais il y a des exceptions paradoxales, témoignant, au contraire, d’une hauteur d’âme – c’est le cas de Nietzsche. Seul un grand artiste peut se permettre de sacrifier le Bien terrestre au nom du Beau céleste. | | | | |
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| bien | | | J’exclus la pitié du champ social, où ne peut intervenir efficacement que la raison, tandis que l’implication du cœur dégénère si facilement en sensiblerie stérile et la descente de l’âme sacrifie les hautes impasses de la beauté aux sentiers battus de l’hypocrisie. Ma pitié ne va qu’aux solitaires, avides de fraternité et ne recevant que l’indifférence ; ici, la raison solidaire rejoint le cœur compatissant et l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | Les plus nobles des sentiments humains – l’ironie et la pitié – proviennent du regard sur la faiblesse : la pitié de Dostoïevsky naît de la compassion pour la faiblesse des autres ; mon ironie est due à l’appel créateur que je lance à ma propre faiblesse. | | | | |
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| bien | | | Notre appartenance au clan des forts ou à celui des faibles dépend de deux composants : nos lumières dans le réel et nos ombres dans l’imaginaire. Ma force éphémère ne vient que du second composant. La misère de celui-ci est le cas le plus répandu chez les hommes, ce qui, par lucidité trompeuse ou par renversement d’échelles, les place dans la tribu hétéroclite des forts. Il n’y a plus de faibles ; la pitié perd sa raison d’être. | | | | |
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| bien | | | Le bonheur narcissique, hors toute méthode, a deux prérequis solidaires et ironiques : la honte dans l’original et la pitié dans le reflet. Chez les méthodiques : « Vivre en béatitude, c’est avoir l’esprit content » - Descartes. | | | | |
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| euripide | | | La pitié est naturelle chez les hommes, moins chez ceux qui sont grossiers que chez ceux qui ont l'âme cultivée. | | | | |
| | bien | | | Les hommes chutèrent vers la monoculture, ne cultivant que la raison. La pitié devint une espèce de produit colonial, juste bon pour parfumer les entrées des foires, où s'échangent de vraies marchandises aseptisées. | | | | |
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| aristote | | | Le but du poète est de nous guérir de la pitié, source de tous les maux. | | | | |
| | bien | | | Cette manie de paraître fort, que tu partages avec Nietzsche, vous vient du mauvais culte de la tragédie ; la pureté ou l'intensité seraient incompatibles avec la faiblesse ; heureusement, le christianisme reste le dernier à prôner la compassion pour le vaincu. Les cœurs en bronze, hélas, évincèrent les cœurs brisés. | | | | |
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| aristote | | | Terreur et pitié sont des passions de l'âme, que purifie la tragédie. | | | | |
| | bien | | | Que reste-t-il dans l'âme, après cette lustration ? - une auto-suffisance (sibi sufficientia) comique ou une morgue mélodramatique. En faisant de la crainte et de la compassion le fond de l'âme, le christianisme préféra à la purge - une catharsis. | | | | |
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| sénèque | | | Sapiens succurret alienis lacrimis, non accedet.
Le sage séchera les larmes des autres, mais il n'y mêlera pas les siennes. | | | | |
| | bien | | | Il vaut mieux, en effet, que mes larmes continuent à ne couler que vers mon cœur assoiffé d'un Bien impossible. Ce qui me ronge éthiquement n'est traduisible qu'esthétiquement ; les gestes traducteurs peuvent être nobles, c'est à dire beaux, ils ne peuvent pas être bons. Et que mon encre soit sang et non pas larmes ; le sang concentre le talent, les larmes le diluent. | | | | |
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| spinoza b. | | | Commiseratio in homine, qui ex ductu rationis vivit, per se mala et inutilis est.
La pitié est, de soi, mauvaise et inutile dans une âme, qui vit selon la raison. | | | | |
| | bien | | | L'âme vit selon ses passions ; se pliant devant la raison, elle devient esprit. Il faut bien gratter l'utilitariste, vivant selon la seule raison et, donc, dépourvu d'âme, pour atteindre à la première fibre compatissante. | | | | |
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| joubert j. | | | Philanthropie et repentir est ma devise. | | | | |
| | bien | | | On sent la fierté de misanthrope dans cette devise – agir pour rougir et rougir pour agir. | | | | |
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| france a. | | | Il faut donner à la vie humaine pour témoins et pour juges l'Ironie et la Pitié. | | |    | |
| | bien | | | Ce serait le procès de la vie le plus équitable ! Il faut empêcher l'Ironie de se présenter en tant que Procureur, et la Pitié - en tant que circonstance atténuante. L'Ironie, en souriant, nous rend la vie aimable ; la Pitié, qui pleure, nous la rend sacrée. Difficile de les voir cohabiter ; Voltaire, devenu larmoyant, ou Rousseau, devenu caustique, y perdraient beaucoup de leur verve. | | | | |
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| nietzsche f. | | | In jeder aristokratischen Moral wird das Mitleid als eine Schwäche wahrgenommen.
Dans toute morale aristocratique, la compassion passe pour une faiblesse. | | | | |
| | bien | | | Cultive ta faiblesse ou ta défaite, et tu retournes facilement cette piqûre en éloge. Le goujat est connu par n'apprécier que la force. Ou, plus précisément, il ne sait pas tirer profit de ses faiblesses. | | | | |
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| rozanov v. | | | Никакой человек не заслуживает похвалы, всякий человек заслуживает лишь жалости.
Aucun homme ne mérite la louange, tout homme ne mérite que la pitié. | | |   | |
| | bien | | | « Pour les uns - une pitié, qui naît de tendresse, pour les autres - une pitié, qui naît de mépris » - Pascal. La louange cajole, la pitié offense la bonne conscience de l'homme libre, qui finit par ne plus mériter même une bastonnade. Comment fouetter un robot ? Être libre, c'est être sans passions. L'esclave de toute passion, lui, s'auto-flagelle. | | | | |
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| claudel p. | | | Le Tau, signe de la compassion. Pour comprendre combien elle est large, regardez comme elle est haute. | | | | |
| | bien | | | Il existe un autre signe de la croix, encore plus haut, c'est le X, signe du doute. (Pensez au doute du Jeu suprême du Sonnet en X de Mallarmé !) Préférer le sautoir de St-André au chapelet de St-Antoine ! Préférer St-Philippe, à la croix couchée, à St-André ! Mais la plus belle (P)passion est compassion - rencontre d'une vivante ironie et d'une pitié morte. | | | | |
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| berdiaev n. | | | Жалость может привести к отказу от свободы, свобода может привести к безжалостности.
La pitié peut conduire au renoncement à la liberté ; la liberté peut rendre impitoyable. | | |   | |
| | bien | | | Le cœur a des raisons, que la liberté ignore ; l'inverse est rarement vrai, à moins que le cœur soit devenu de bronze. La liberté est la religion des impurs ; la pitié est la foi des purs. La pureté ne devrait pas agir ; sinon elle devient, par un mécanisme d'héritage, impitoyable. | | | | |
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| arendt h. | | | Pity may be the perversion of compassion. Because the pitier has often shown a greater capacity for cruelty than the confessedly cruel.
La pitié, prise comme ressort de la vertu, s'est avérée comme possédant un potentiel de cruauté supérieur à celui de la cruauté elle-même. | | | | |
| | bien | | | Depuis que la vertu est du ressort de l'indifférence, on n'aperçoit plus de traces apparentes de la cruauté. Seulement, il ne reste pas de ressort non plus dans la vie. | | | | |
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| cioran é. | | | Regardez la gueule de celui qui a réussi, qui a peiné. Vous n'y découvrirez pas la moindre trace de pitié. | | |   | |
| | bien | | | Que penser de ce monde, où les seuls à pratiquer l'ironie et la pitié sont ses ratés ! Tout triomphe non-simulé endurcit. « Qui gagne ici, là-haut perd davantage » - F.Schlegel - « Viel kann verlieren wer gewinnt ». Jadis, on pouvait consacrer son ascension à une idée traquée, auréolée d'un mensonge indocile et tendue vers un avenir radieux. Aujourd'hui, la seule idole est la vérité : irrécusable - donc pas d'ironie, mécanique - donc pas de pitié. La sagesse et la sainteté commencent par la honte – la reconnaissance de la défaite fatale du Bien. Les goujats, chargés de chaires ecclésiales ou universitaires, ne sont pas d’accord : « Aider à la victoire du Bien, c’est le but commun des saints et des sages » - H.F.Amiel. | | | | |
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| badiou a. | | | La philosophie enseigne, que la pitié n'est pas un affect loyal, ni la victime - ce à partir de quoi nous devons penser. | | | | |
| | bien | | | En effet, à quoi bon la pitié, pour vos réseaux de robots ? À quoi bon le sacrifice, pour vos troupeaux de moutons ? Vos loyautés de circuits imprimés, vos transactions, précédant l'entrée de l'abattoir vous en dispensent. | | | | |
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| chœur cité | | | SOUFFRANCE : Rendre invisible et inaudible la souffrance - l'un des triomphes de la cité. Ce dont s'enorgueillissent les ruines est escamoté par les murs et les portes fermées. Les plafonds étouffent ce qui part au ciel à travers les toits percés. Seul l'océan de pitié céleste ouvre ses fonds aux bouteilles jetées par des mains solitaires. | | | | |
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| cité | | | Choisir, servilement, la liberté commune, préférer, librement, une non-liberté passionnante - les ressorts de la honte et de la pitié bienfaisantes, qui nous rendent libres devant nous-mêmes. | | | | |
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| cité | | | Le devoir de mémoire, face au droit de distance avec ce qui t'est le plus proche. Après Auschwitz, Hiroshima et le Goulag - élargir l'ironie du langage, plutôt que faire d'une pitié emphatique un horizon étroit. | | | | |
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| cité | | | L'homme dont les droits vous clamez est un homme mort, homme réduit à l'être abstrait. Le premier droit de l'homme vivant est de ne pas devoir son avoir à sa force, mais à la solidarité humaine. Prince Kropotkine poussait encore plus loin : « La solidarité, c'est ce puissant moteur qui centuple la créativité humaine » - « Солидарность, этот великий двигатель, увеличивающий во сто раз творческую силу человека ». | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | Être libre – avoir de la pitié pour la noblesse impuissante des causes, qui nous poussent à agir ou à penser, avoir de l'ironie pour l'utilité dégradante de nos actes ou de nos pensées. | | | | |
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| cité | | | Plus un gentleman se laisse emporter par un élan de grandeur ou de générosité, plus sûrement il aboutit à l'ironie, pour lui-même, et à la pitié, pour les laissés-pour-compte. Livré au même courant, le goujat finit par se prendre au sérieux, héroïque ou salvateur, et par devenir impitoyable avec l'autre, ressenti comme ennemi de la pureté ou du bonheur collectifs. | | | | |
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| cité | | | La démocratie, c'est une méta-loi, la règle, qui définit ce que devrait être la loi. Cette règle, aujourd'hui, - assouvir la faim minimale du faible - n'est qu'une méta-oppression. La bonne méta-règle devrait être : ne pas engraisser, mais engrâcer la force. « Une société qui n'aurait plus pitié pour ses faibles, deviendrait robotique » - Dostoïevsky - « Когда общество перестанет жалеть слабых, оно очерствеет ». | | | | |
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| cité | | | Ils voient dans l'argent un instrument de la liberté. Que Pinocchio, fabriqué par d'autres outils, outils du rêve, paraît vulnérable, face aux robots à la cervelle, mâchoire et entrailles infaillibles, robots sortant de leur outil sans pitié ni honte. | | | | |
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| cité | | | Partout, on entend des voix indignées de millionnaires repus - chanteurs, footballeurs ou spéculateurs : qu'elle est injuste et dégueulasse, cette société, où il reste encore tant de laissés pour compte, dont le compte en banque ne permet ni de s'offrir une Mercedes ou une virée aux Hawaï, ni de claquer une petite fortune au casino, ni de se régaler à la Tour d'Argent ou de faire le flambard à la Porte d'Auteuil. Le progrès, c'est que jadis ces mêmes repus - marchands ou rentiers - au lieu de pitié, n'éprouvaient pour le miséreux que mépris. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire voudrait, que tout faible pût compter sur la solidarité du fort. « Pour que, si, tombé, tu cries : Camarade ! - la Terre entière se penche sur toi » - Maïakovsky - « Чтоб вся на первый крик : - Товарищ ! - оборачивалась земля ». Mais aujourd'hui, où l'indifférence ne gêne en rien le fonctionnement de l'homme robotisé, celui-ci rejoint le cimetière avec la même paix d'âme que son bureau. Le problème se simplifia, depuis que l'homme devint mouton raisonneur ou robot raisonnant. Et il existeront des préposés aux défaillances, pour que la Terre, en toute bonne conscience, puisse continuer à vaquer à ses saloperies, sans tourner la tête. Qui encore peut dire que « autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif » - Levinas ? | | | | |
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| cité | | | La démocratie : les moutons vénérant les robots, avec ferveur et piété non excessives, mais avec sincérité ! Le naturel et la correction sont le propre de la démocratie ; on n'y jappe plus, on y babille ou râle, dans une franche entente chacalière ou mécanique. Contrairement au despotisme, où les moutons bêlent bien devant les ânes, mais rugissent dans leur dos. | | | | |
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| cité | | | Les grands, comme les petits, disparurent, comme disparut la pitié. Et les médiocres tyranneaux de village forment un troupeau méritocratique sans heurts, où il n'y a plus ni pitié ni tyrannie. La leçon de Saadi : « Quiconque n'a pas pitié des petits mérite d'éprouver la tyrannie des grands » - ne sert plus à rien. | | | | |
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| cité | | | Tant qu'il y aura des forts et des faibles, la liberté sera un oppresseur. Pour le fort, c'est l'égalité qui entrave. La loi ne peut affranchir que si l'on est fraternel. | | | | |
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| cité | | | La malchance de la fraternité, c'est que tout progrès en connaissances la rend plus inutile. « Nous avons appris à voler comme les oiseaux, à nager comme les poissons, mais nous avons désappris l'art si simple de vivre comme des frères » - Luther - « Wir haben gelernt, wie die Vögel zu fliegen, wie die Fische zu schwimmen ; doch wir haben die einfache Kunst verlernt, wie Brüder zu leben ». Le troisième élément, la terre, nous a aussi rapprochés des reptiles et des moutons. C'est le quatrième, le feu des astres amoureux, qui nous abandonne, dans notre tiédeur fétide. | | | | |
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| cité | | | L'intérêt social de l'homme éclipsa son intérêt vital ; au mouton, on pouvait faire ressentir ce dernier, pas au robot. « Les hommes sont si bêtes, qu'il faut les traîner vers le bonheur » - Bélinsky - « Люди так глупы, что их насильно нужно вести к счастью ». En plus, ils sont aujourd'hui si intelligents, qu'aucun malheur d'autrui ne perturbe leurs calculs. Goethe : « Comment protéger la foule contre la foule ? » - « Wer beschützte die Menge gegen die Menge? » - est étonnamment grégaire. | | | | |
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| cité | | | Un régime vaut par ce qu'il a de cérébral et non pas de viscéral. « La démocratie peut être furieuse, mais elle a des entrailles ; l'aristocratie demeure toujours froide, elle ne pardonne jamais » - Napoléon. La digestion, contrairement à la gestion, est une affaire personnelle. | | | | |
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| cité | | | La Gauche s'apitoie sur les faibles, les flatte, s'en solidarise complètement, veut en être élue, pour représenter leurs intérêts - et elle est d'accord, pour qu'ils soient dix fois plus pauvres que les forts. Je suis pour l'égalité matérielle totale, mais que les ex-pauvres ne viennent pas m'enquiquiner avec leurs images, leurs odeurs, leurs beuglements. En attendant, ils vouent aux Géhennes ma pitié en actes et continuent à compter sur le discours impitoyable de la Gauche. | | | | |
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| cité | | | Trois objets de nos convoitises, dans une société : une aumône, un vol, un salaire, et, respectivement, nous nous y apitoyons, appâtons, pâtissons. Le progrès, c'est le rapprochement de ces trois rôles, et son résultat le plus patent - les consciences tranquilles. | | | | |
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| cité | | | Trois attitudes, face à la liberté politique : croire la posséder, se battre au nom d'elle, la croire insignifiante - la bêtise, la force, la faiblesse. Pour continuer à tenir à l'ironie et à la pitié, ces deux piliers de la noblesse, la troisième position est la seule possible. Vivre dans une lumière immuable, se frayer le chemin vers la sortie de sa caverne, se vouer au jeu des ombres. | | | | |
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| cité | | | Le contraire du robot présentiste, aux yeux toujours écarquillés sur le souci de ce jour, est le révolutionnaire, au regard tourné vers l'inexistant - le regard, bouleversé et compatissant, sur le passé, le regard, fraternel et caressant, sur le futur. « Une révolution est une lutte entre le passé et le futur » - F.Castro - « Una revolución es una lucha entre el pasado y el futuro » - ce n'est pas une lutte mais une complémentarité, pour constituer l'axe révolutionnaire. | | | | |
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| cité | | | La démocratie n'est pas la peste ; au contraire, elle administre de saines vaccinations contre contamination par le doute essentiel ou par les certitudes existentielles ; elle fait avaler de sages calmants et apposer d'étanches cataplasmes, nous rendant insensibles aux râles des pestiférés. Non, la démocratie ne comporte ni microbes ni bacilles ni virus ; elle apprend à respirer dans une atmosphère stérile. | | | | |
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| cité | | | Le caprice solitaire et la qualité salutaire, ces signes de la verticalité, disparurent, face au culte solidaire de l'organisation horizontale et de la quantité. | | | | |
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| cité | | | On devient révolutionnaire, lorsqu'on vit de l'essence du monde. Quand on est trop immergé dans son existence, on attache trop d'importance à son absurdité (incongruité avec le rêve) et finit par une révolte, qui est encore plus absurde. | | | | |
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| cité | | | Le péché du pauvre - l'envie et la révolte - s'absout dans l'égalité des goûts. Le péché du riche - le brigandage et la malice - s'estompe dans la liberté d'entreprendre. Et la tentation - vivre en fraternité - n'effleure plus ni les uns ni les autres. « Satan, aujourd'hui, est plus percutant que jadis : il tente par la richesse et non plus par la pauvreté » - A.Pope - « Satan is wiser now than before, and tempts by making rich instead of poor ». Deux troupeaux, les riches et les pauvres, partagent, aujourd'hui, les mêmes valeurs, même s'ils n'ont pas les mêmes moyens. Impossible aujourd'hui de classer les goûts en fonction de la richesse ; le seul déclassé, aujourd'hui, c'est l'exilé des forums. | | | | |
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| cité | | | Platon, comme Nietzsche, voient dans la société le milieu naturel, dans lequel doivent s'exercer les tâches les plus nobles d'une aristocratie. Ces tâches n'existèrent jamais. Ne sont aristocratiques que les contraintes. De plus, le milieu aristocratique, c'est la solitude, où la création est portée à maturité, dans la rencontre de l'ironie avec la pitié (le sérieux et la justice s'y opposent). Tout vrai philanthrope est agoraphobe. | | | | |
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| cité | | | Dans les besoins et plaisirs matériels, nous sommes égaux ; nous sommes inégaux dans les affaires spirituelles. Donc, la formule nietzschéenne : « Aux égaux – égalité, aux inégaux - inégalité » - « Den Gleichen Gleiches, den Ungleichen Ungleiches » - s'applique aux mêmes hommes ; elle est une heureuse réconciliation entre un communisme fraternel et un aristocratisme élitiste. | | | | |
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| cité | | | Les actes des nazis sont en parfaite concordance avec leurs idéaux : la guerre, la supériorité raciale, l'extermination ou l'asservissement de races inférieures. Mais les actes des staliniens n'ont rien à voir avec l'idéal communiste : la libération par le travail, le bonheur collectif, la fraternité entre les forts et les faibles, les valeurs humanistes, opposées au lucre et à la compétition impitoyable. Tout est franc et honnête chez les premiers ; tout est fourbe et mensonger chez les seconds. L'idéal des premiers n'inspire plus que le dégoût ; celui des seconds – que la pitié. | | | | |
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| hommes | | | Est humaniste celui qui veut protéger l'homme, toujours défait, de l'emprise des hommes, toujours triomphants. | | | | |
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| hommes | | | Évincer, en nous, l'âne serait plus difficile que l'hyène (Churchill). Après l'expulsion réussie, on se retrouve mouton et robot. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le nous fut malade, dont profitait le sain moi. Aujourd'hui, le moi avorton est écrasé dans l'étau du nous à la santé mécanique ; plus le second avance, plus le premier recule. Et Chesterton se trompe de pronom (nos échecs au lieu de mes échecs) : « Le monde sera bientôt divisé entre ceux qui expliquent les raisons de notre succès, et ceux, un peu plus intelligents, qui tentent d'expliquer nos échecs » - « The world will very soon be divided into those who still go on explaining our success, and those somewhat more intelligent who are trying to explain our failure ». | | | | |
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| hommes | | | Trois regards sur l'humanité d'aujourd'hui : l'historique, l'éthique, le personnel. C'est la société la plus juste, la plus intelligente, la plus généreuse. C'est un troupeau sans âme, sans rêve, sans horizons. C'est une meute d'impitoyables hyènes, un réseau de robots solidaires écrasant toute espèce non beuglante ou non calculante. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours on sait ce que sont les hommes, de lourds soupçons pesèrent toujours sur l'existence du sous-homme, et depuis peu on commença même à percer à jour l'essence du surhomme, mais on continue à ignorer ce qu'est l'homme. Tant qu'on le reconnaît, l'humanisme n'est pas mort ; dès que, implicitement mais définitivement, on proclame l'homme - mouton ou robot, c'en est fini de notre pitié, de notre honte et de nos enthousiasmes. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les émotions des hommes se réduisirent aux calculs, y compris les angoisses et les espérances, qui, jadis, n'avaient de sens que face à ce qui n'existait pas ou restait mystérieusement inconnu. La sotte définition de Goethe : « Un bourgeois, gonflé d'angoisses et d'espérances, - à faire pitié ! » - « Ein Philister, mit Furcht und Hoffnung ausgefüllt. Daß Gott erbarm' ! » - décrit non pas une canaille, mais une belle âme, qui, de surcroît, n'existe plus. | | | | |
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| hommes | | | Devenus machines eux-mêmes, les hommes ne se verront qu'à travers un protocole d'échange de données. Le format des cœurs reproduira celui des épidermes et des modes d'emploi. Ils ont déjà la sensibilité de machine enregistreuse. Être un homme, c'est rester accessible à la pitié et à la honte. | | | | |
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| hommes | | | L'exaltation du sujet n'est pas un apanage exclusif de notre époque ; ce qui est nouveau, c'est l'exaltation des objets minables et la grégarisation des sujets. Dans le je moderne il n'y a plus ni le moi libre ni le toi fraternel ; y règne un nous égalitaire. | | | | |
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| hommes | | | La technique, c'est la raison et la lumière, mais, pour la pratiquer, l'homme est amené à renoncer à son visage et à son regard. La transcendance grise est la plus perfide. « L'époque marquée par une intelligence technique, l'argent et le regard voué aux choses, c'est l'américanisme dénué de toute âme »** - O.Spengler - « Ära, geprägt durch technische Intelligenz, Geld und den Blick für Tatsachen, ein vollkommen seelenloser Amerikanismus ». | | | | |
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| hommes | | | Mon existence s'écoula dans les cinq milieux successifs : l'humus de la terre (les prolétaires), la danse de la terre (les poètes), l'essence de la terre (les scientifiques), la marche de la terre (les techniciens), le moteur de la terre (les patrons). Je n'en retirai rien de substantiel, mais ces expériences rendirent libre mon regard sur la pitié, la noblesse, l'intelligence, la platitude et la honte. Et puisque toute vraie existence se réduit à la musique, je ne me sens solidaire que des poètes. | | | | |
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| hommes | | | Quelle société m'inspirerait le plus de dégoût ? - dans l'ordre croissant : sans musique, sans pudeur, sans honte, sans pitié. Considérons-nous heureux, puisque nous n'avons franchi définitivement que la première étape. | | | | |
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| hommes | | | Plus je suis disposé à partager le matériel, plus je gagne en hauteur ; avec le spirituel, la tendance s'inverse. | | | | |
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| hommes | | | L’humanisme prêchait un homme, capable de compassion, de rêve, de beauté ; aujourd’hui, on apprécie la cohérence, le financement, l’écologie – ces traits du robot, régnant déjà dans tant de têtes déshumanisées. | | | | |
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| hommes | | | La seule véritable philosophie est chrétienne et européenne, puisqu'elle est la seule à savoir mettre au centre la pitié et le langage. | | | | |
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| hommes | | | La pitié et l’amour perdirent beaucoup de leur prestige depuis que le droit écrit d’assistance publique les rendirent caducs. « Si tu ne peux pas secourir ton prochain, tu ne peux pas, non plus, l’aimer » - Chestov - « Если нельзя помочь ближнему, то и любить его нельзя » - tous ces mots ne disent plus rien aux robots modernes. | | | | |
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| hommes | | | Tout compte fait, les soucis des sages – la consolation et le langage – préoccupent même les ploucs, mais chez qui on ne voit que « piteuses caresses, querelles mesquines »* - Z.Hippius - « их ласки жалки, ссоры серы » - miséricordes collectives normatives, révoltes verbales mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution organique d’une culture : la sacralisation des racines immémoriales et la création de nouveaux branchages, fleurs, fruits ou ombres. Les greffes américaines mécaniques aux racines européennes expliquent les crépuscules de nos arbres. « Quand je vois pourrir une racine, j’ai pitié des fleurs »** - G.Thibon. | | | | |
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| noblesse | | | Trois critères hiérarchiques, pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs. | | | | |
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| noblesse | | | Le cycle vital : l'écoute stoïque de tout courant de la vie (libido sciendi), le désir de puissance artistique (libido dominandi), l'aristocratique regard, baignant dans la pitié et la honte (libido sentiendi). Nietzsche n'accomplit que la moitié du parcours, prenant trop à la lettre les substantifs, se trompant systématiquement d'adjectif et oubliant le verbe ! | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse est un trait élémentaire, indécomposable. On y converge sur les chemins de l'ironie (pour soi-même) ou de la pitié (pour les autres) ; à leurs croisements, on devine la proximité de la noblesse. Contre-exemple : Nietzsche, ne connaissant ni l'ironie ni la pitié, et pourtant si noble. | | | | |
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| noblesse | | | On prouve la hauteur de son regard, quand, en n'évoquant que la féminité, on ne perd pas de vue l'image d'une femme. La même chose avec l'ironie et la pitié, le goût et la beauté. Ceci pourrait s'appeler refus du regard droit, celui qui prétend pouvoir se projeter sur l'épiderme des choses, tandis que le poète a pour toile soit le ciel, soit l'horizon, soit la nuit. | | | | |
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| noblesse | | | La seule philosophie, à laquelle j'adhérerais, est la philosophie de la noblesse, dont la première pierre fut posée par Nietzsche (celles de l'ironie, vers soi-même, et de la pitié, pour l'homme, attendent leur architecte). Les stoïciens, épicuriens, cyniques ou sceptiques s'occupent du sous-homme, qui devrait tenir la tête haute ; l'aristocrate cultive l'homme à l'âme haute. | | | | |
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| noblesse | | | Le stoïcisme est une morale des sots, des lâches et des esclaves - vaincre son soi, qu'il n'est donné à personne ni à connaître ni à affronter ! Le maître porte, confraternellement et noblement, le poids des défaites des autres maîtres, ce mélange de honte et de pitié. | | | | |
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| noblesse | | | Deux directions, dans lesquelles je peux abandonner un problème : quand il a perdu son charme, sa virginité, je lui préférerai le mystère de la pudeur ; ou bien je me vouerai au pays des solutions frigides, où aucune excitation poétique n'est de mise. Le chemin de la honte, le chemin de la pitié. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est un concept d'autant plus douteux, que deux grands sentiments, la honte et la pitié, lui sont franchement hostiles. La liberté est l'égalité des dons de l'esprit, du cœur et de l'âme. L'angoisse accable l'âme, la pitié fige le cœur, le dégoût ravage l'esprit. Mais aujourd'hui, l'angoisse est due à la faiblesse du cœur ; la pitié se calcule par un esprit sans honte ; le dégoût se dissimule dans des âmes sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Derrière toute beauté, immédiatement, je sens la présence d'une noblesse, que ce soit un papillon sous mes yeux ou un poème devant mes oreilles. « L'art n'a de valeur que s'il apporte de la noblesse à la vie » - Gandhi. La même auréole couronne l'intelligence formant le vrai ou la pitié répondant à l'appel du bien, mais la noblesse y reste le fond commun. Trois hypostases – esthétique, mystique et éthique - du Dieu trinitaire, avec trois langages créateurs, c'est à dire déviant, métamorphosant, surgissant dans un silence des origines. | | | | |
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| noblesse | | | C'est le même homme que voient Dostoïevsky et Nietzsche, mais ils le jugent soit de la profondeur d'un sous-sol, soit de la hauteur d'une montagne ; la pitié s'adresse à l'esclave, et l'ironie - au maître, mais c'est le même personnage, perdant sa face et cherchant à gagner sa vie ; la résignation extérieure et la révolte intérieure aboutissant au même surhomme ou à l'homme du souterrain, en butte au mouton ou au robot. | | | | |
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| noblesse | | | M’abaisser ou me hisser, la descente ou l’ascension, - la noblesse peut accompagner ces deux mouvements complémentaires – vers l’humilité ou vers la fierté. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce que j’admire le plus est marqué du sceau de faiblesse ; la pitié, que j’éprouve le plus intensément, s’adresse à ces orphelins, abandonnés non seulement par leur père, l’esprit, mais aussi par leur mère, l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | L’artiste doit et peut mettre l’esthétique au-dessus de l’éthique (Nietzsche et son dédain de la pitié) ; le goujat veut et sait faire l’inverse (Spinoza s’acharnant contre la tristesse, ou Hegel dénonçant les belles âmes). | | | | |
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| chœur russie | | | SOUFFRANCE : Saint-Preux, Childe Harold et Werther font voir la beauté d'une souffrance, le manteau de Gogol, le prince Mychkine ou Ivan Dénissovitch y introduisent l'œil de la bonté. Impossible, sans ironie, d'en réunir les regards. Et le comble de la douleur, c'est de sentir qu'on est quitté, à la fois, par le beau et par la pitié, c'est l'homme du souterrain russe. | | | | |
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| russie | | | Ce qu'on ne trouve que chez les Russes : ce vague à l'âme sentimental s'adressant à autrui et rempli du désir de lui tendre une main - que dis-je - un regard secourable. Voir en chacun un malheureux potentiel est une belle attitude ! Toute la noblesse de la littérature russe tient à ce mot de Pouchkine : « Dès que tu pénètres l'essence des choses, l'indignation, dans ton âme, cède sa place à la compassion » - « Вникнем во всё это - и вместо негодования сердце наше исполнится состраданием ». | | | | |
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| russie | | | L'intellectuel russe est né d'une larme compatissante. Son homonyme européen - des débats autour des faits divers. La pitié de Radichtchev pour le paysan miséreux, ou l'implication de Voltaire dans la révision de procédures judiciaires. Tenir la conscience en éveil ou susciter un écho journalistique. Être attiré par le tragi-comique ou par le curieux. | | | | |
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| russie | | | Il est facile de comprendre l'Européen, compagnon de route des bolcheviques, qui salue la férocité du NKVD : des révolutionnaires, qui, pour la première fois dans l'histoire des hommes, ne cherchent que le bonheur, l'égalité et la fraternité, démasquent des ennemis, qui seraient donc contre toutes ces béatitudes, - comment avoir de la pitié pour de tels monstres ? Et cet intellectuel européen n'avait pas la curiosité de se pencher sur des détails, tels que le fait que la plupart de ces ennemis furent des moujiks dépressifs ou les derniers des nobles inoffensifs. | | | | |
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| russie | | | Rome est tombée à cause des repentance, pitié et honte chrétiennes, plus que de la férocité des Barbares. La Russie succombe à la générosité du communisme, héritier naturel du christianisme et bâtard stoïcien, plutôt qu'à la tyrannie d'une pensée unique. La renaissance et le progrès ne s'associent qu'avec le triomphe du marchand, impénitent, éhonté et impitoyable. | | | | |
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| russie | | | Le cimetière et le bagne ne quittent toujours pas le paysage mental russe, à la pitié pittoresque et à la loi mal entretenue. « Toute l'Histoire de Russie, avant Pierre le Grand, n'est qu'affaire des pompes funèbres, et après - de la police judiciaire » - Tiouttchev - « Русская история до Петра Великого сплошная панихида, а после Петра Великого - одно уголовное дело ». | | | | |
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| russie | | | Les plus français des écrivains russes : Pouchkine, Tiouttchev, M.Boulgakov. Les plus russes des français : Rousseau, Lamennais, A.France. Savoir sourire à tout, savoir s'apitoyer sur tous. À propos, le plus français des Allemands, ce serait, ma foi, Nietzsche, qui a dû avoir sous les yeux Voltaire et Rousseau, pour exclure de son champ, par souci d'originalité, leurs thèmes centraux - l'ironie et la pitié. | | | | |
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| russie | | | Depuis Octobre 1917, tant de visions oraculaires et haineuses de la chute finale de la Russie. Mais ce n'est pas dans le bruit de vaisselle cassée qu'elle sombre, mais dans le vide et le silence des vitrines des quincailleries. Telle Pythie, telle pitié. | | | | |
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| russie | | | Noblesse, toujours impuissante, pitié, toujours désincarnée, pathos, toujours immobile - Tchékhov. | | | | |
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| russie | | | Saint-Pétersbourg, « la ville la plus abstraite et préméditée » du monde (Dostoïevsky - « самый отвлечённый и умышленный город »), une espèce d'Anti-Aléthoville de Voltaire, c'est ce qu'il faut faire du sous-sol de son soi, servant tantôt de ruines d'un passé sans pitié, tantôt de fenêtre sur un avenir sans honte. La meilleure fenêtre est celle, à travers laquelle « le ciel déverse sa plénitude à la rencontre de ma pitié »* - Camus. Venise pourrait disputer à Saint-Pétersbourg les lauriers de l'exil permanent, artificiel et inspirateur. | | | | |
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| russie | | | À cet impitoyable et dévergondé pays, je suis reconnaissant de m'avoir appris, que la meilleure rencontre avec Dieu ne se fait ni dans la prière, ni dans la confession, ni dans l'action, mais dans la pitié et la honte. | | | | |
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| russie | | | Le plus humaniste des messages, celui de Tchékhov : la compassion et la langueur vous étreignent, sans que les affaiblisse une interrogation sur la crédibilité intellectuelle ou sociale de ses héros perdus et impossibles. Qui nous déshumanise le plus ? - les sociologues et philosophes, rigoureux et raseurs. Pour comprendre Tchékhov, il faut se dire, que, s'il écrivait aujourd'hui, sa pitié, sa tristesse et son lyrisme trouveraient autant, sinon davantage, de matière. | | | | |
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| russie | | | La philosophie russe est la seule à être vraiment chrétienne, puisqu'elle est gorgée d'anxiété, d'angoisse et de repentance : la profondeur d'une pitié et la hauteur d'une ironie s'y rencontrent chaleureusement, au milieu des ruines, là où en Occident sévit la froide gravité des audaces et des constructions. | | | | |
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| russie | | | Les touristo-trotskistes, convertis en journalistes, rejoignirent la-dessus d'autres germanopratins ; c'est à la télévision qu'ils puisent toutes leurs connaissances de la Russie et non plus dans Tolstoï ou Dostoïevsky. Tout Français, légèrement au courant du souffle de ceux-ci, a de la compassion, et par-là de la compréhension, pour leur malheureuse patrie. Mais comment écouter aujourd'hui ce pays, sans porte-parole, sans voix organique et se permettant le luxe criminel de dédaigner la voix d'un Soljénitsyne ? Tant de haine biologique anime les nouveaux intellectuels français de gauche. | | | | |
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| russie | | | Pour le Russe, l'Apocalypse, c'est le commencement que redoute sa sainte paresse ; et le salut, c'est un Messie qui s'attarderait près de lui, par soif, pitié ou inadvertance. La grandeur des commencements perdit toute son aura, et la pitié est confiée, comme partout ailleurs, aux services municipaux. | | | | |
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| russie | | | L'intellectuel russe forme sa sensibilité autour de la pitié, et l'intellectuel européen forme sa raison avec l'outil de l'ironie. Leur symbiose serait un sentimental, ayant pitié de l'homme, mais ne la déployant que dans la solitude, ironique et résignée. | | | | |
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| russie | | | La pitié accompagne les gestes de tous les Russes, même des bourreaux russes. « L'esprit compatissant russe suspend ses jugements » - V.Woolf - « The compassionate Russian mind is inconclusive ». Le bagnard et le moujik s'en consolent, le voleur et le pochard s'en enhardissent, le juge et le législateur s'en découragent. « Sans justice, l’État n’est qu’une bande de brigands » - St-Augustin - « Sine justitia quid sit regnum nisi magnum latrocinium ». | | | | |
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| russie | | | Dans le répertoire musical mondial, la Pathétique de Tchaïkovsky est la pièce la plus philosophique, puisqu’elle reproduit le parcours du créateur : de la transparence du Bien primesautier aux ombres du Beau altier, en s’achevant dans les ténèbres du Vrai sans pitié. | | | | |
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| russie | | | Pour comprendre, pourquoi la pitié, en France, a si mauvaise presse, il suffit de remarquer le mépris, qui accompagne toute action de plaindre ; on peut justifier, en revanche, la compassion de l'Allemand (mit-leiden - souffrir ensemble) et l'exacerbation du Russe (жалеть - darder). | | | | |
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| russie | | | À côté de la fourmi asiatique et du mouton européen, j'ai de la compassion pour la gazelle africaine (qui n'a besoin que des autres), de la cigale latino (qui se fiche des autres) et de la marmotte russe (qui roupille, pour ne pas subir les autres). | | | | |
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| russie | | | Les meilleures plumes russes et françaises visent les horizons de la pitié, mais les premières attrapent le vertige, en ne quittant pas des yeux le firmament de la honte, tandis que les seconds préservent l'équilibre, grâce à la profondeur de l'ironie. | | | | |
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| russie | | | L'intellectuel russe parle de son peuple, l'allemand - de ses poètes, l'américain - de son gouvernement, le français - de soi-même. Peu importe le ton - compati ou maugréant. | | | | |
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| russie | | | À l'école russe, le mot le plus entendu fut amour : amour du paysage ou de la langue natals, de la musique ou de la mathématique, du Tsar ou du Parti Communiste. Donc, une école de l'échec, puisque tout amour est une défaite. À l'école du monde évolué, le mot omniprésent, envahissant, ravageant est réussite, où l'acharnement ne laisse aucune place à la passion, ni la lutte - à la pitié. Chesterton : « Nietzsche : on s'engage non pas pour aimer, mais pour lutter. Tolstoï : on s'engage non pas pour lutter, mais pour aimer » - « Nietzsche : we should go in for fighting instead of loving. Tolstoy : we should go in for loving instead of fighting ». | | | | |
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| russie | | | La plupart des historiens russes sont persuadés, que l’Europe n’a pour le peuple russe que l’antipathie, l’hostilité, le mépris. Vivant au milieu des Européens je vois, de leur part, surtout de la sympathie, de la compassion, du désir de voir une Russie plus civilisée, plus démocratique, plus prospère. Ce qui horrifie l’Européen, c’est, depuis un siècle, le mensonge, éhonté et abrutissant, des dirigeants russes, vis-à-vis de leur propre peuple, et leur sauvagerie face aux opposants libéraux. | | | | |
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| russie | | | D’une manière inexplicable, et peut-être complètement aléatoire, les deux thèmes principaux d’une bonne philosophie – la consolation et le langage – correspondent aux deux traits nationaux russes les plus saillants et touchant davantage le moujik que l’aristocrate ou l’intellectuel. Le besoin de consolation perce dans leurs appels à la pitié, à la compassion et surtout dans la vision du Christ-Paraclet, du Consolateur, plus que du Sauveur, comme dans l’Occident. Enfin, la richesse phonétique, morphologique, syntaxique du russe munit cette langue d’une liberté phénoménale. Le discours dans les langues romano-germaniques renvoie, immédiatement, aux représentations conceptuelles sous-jacentes, tandis que le discours russe traduit, avant tout, les états d’âme, le degré d’ironie ou de perplexité, l’intensité des désirs ou des espérances. Et c’est la raison principale du succès de la littérature russe. | | | | |
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| russie | | | La pitié sans actions est aussi répandue en Russie que l’action sans pitié en Europe. | | | | |
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| russie | | | La liberté est une abstraction spirituelle qui n’a ni définitions ni règles ; la démocratie est une traduction matérielle de la liberté dans ces catégories, mais cette traduction, par la raison, est impossible sans la liberté, portée déjà dans l’âme. Les Russes ne le comprennent pas : « Les libéraux s’attendrissent sur le peuple abstraitement, en visant leurs propres objectifs abstraits » - Koublanovsky - « Либералы радеют за народ умозрительно, преследуя свои умозрительные цели ». | | | | |
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| russie | | | Tous les humanistes voyaient dans l’éducation du peuple le moyen le plus sûr pour adoucir les mœurs. Et pourtant, jamais on n’a vu autant de férocité qu’après l’annonce triomphale, en Russie soviétique, de l’alphabétisation totale des paysans. | | | | |
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| russie | | | La seule définition intéressante du nihilisme (européen) fut formulée par Nietzsche – les commencements d’un artiste ne peuvent plus s’appuyer sur les autres, qui sont morts pour lui (y compris le Dieu et le nationalisme), inaptes à stimuler son originalité. Les autres critiques du nihilisme (à la russe) y mêlent le rapport à la patrie : l’humanisation de celle-ci (Tourgueniev), la compassion pour elle (Dostoïevsky), le détachement/attachement (Déracinement, Беспочвенность de Chestov ou sol natal, Heimatboden de Heidegger). | | | | |
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| russie | | | Les intellectuels russe et européen ont deux traits en commun – une bonne éducation et la conscience (morale pour le Russe, spirituelle pour l’Européen) : le Russe porte la honte de sa propre incohérence et la compassion pour la souffrance des faibles ; l’Européen, dans ses avis, distingue ce qu’il emprunte aux autres et ce qui n’appartient qu’à sa propre élaboration. Le formel cache le significatif. | | | | |
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| chœur solitude | | | BIEN : Dans la solitude, on est plus porté vers l'attentat et la rapine que vers l'authentique recherche du bien, mais le bien y est beaucoup plus accessible. Il ne manque que l'oreille ou la main d'autrui. Et je le garde tel un trésor d'une guerre, qui n'aura pas lieu. Savoir s'apitoyer sur soi-même est l'ultime exutoire d'un bien, dont personne ne veut. | | | | |
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| solitude | | | Je sors de ma tanière, hagard et naïf ; je glisse vers vos forums ; je tends ma main en espérant, comme toujours, que quelqu'un la serrera fraternellement. Et, comme toujours, on y met soit de l'argent, pour que je subsiste, soit un pavé, pour que je résiste, soit un numéro, pour que j'existe. | | | | |
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| solitude | | | Le rire de Démocrite, qui ne regarde que les autres, vient peut-être de sa pitié plutôt que de sa moquerie ; les pleurs d'Héraclite, qui ne regarde que lui-même, viennent peut-être de son admiration plutôt que de son chagrin. | | | | |
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| solitude | | | Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot. « Que le Tsar de toutes les Russies voie la platitude misérable de ma vie avec des yeux pleins de pitié » - Shakespeare - « That the Emperor of Russia did but see the flatness of my misery with eyes of pity » - même sans être étouffé par la platitude, j'accueille humblement une pitié, surtout en compagnie d'une ironie. « Les plus hautes formes de la compréhension sont le rire et la pitié humaine »*** - R.Feynman - « The highest forms of understanding are laughter and human compassion ». | | | | |
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| solitude | | | Une vie complète : à l'enseigne de la honte, de la pitié et de l'enthousiasme, inspirés par la noblesse et articulés par l'intelligence. Mais c'est, aujourd'hui, la meilleure recette de la mort complète, de la solitude finale, puisque je deviens arbre cinéraire, étranger pour la forêt laraire : « La forêt ne pleure jamais un arbre mort » - proverbe russe - « Лес по дереву не плачет ». | | | | |
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| solitude | | | Une énigme que je ne parviens pas à m'expliquer : les rapports les plus spontanés et immédiats qu'a la solitude avec d'autres vicissitudes se maintiennent non pas avec l'intelligence ou la souffrance, mais avec - l'amour ! Tout amoureux, même le plus grégaire, se sent soudain seul et voit dans l'être aimé - un solitaire, appelant au secours. Et puisque Dieu est amour (même s'il ne s'appelle ni Christ ni Krishna), la solitude, ne serait-elle pas l'une de ces rares créations originelles, parvenues jusqu'à nous intactes, avec le Verbe divin ? « Le mot de solitude sonne faux, comme s'il provenait encore de Dieu » - Canetti - « Das Wort Einsamkeit hat einen falschen Ton an sich, als stammte es noch von Gott ». | | | | |
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| solitude | | | Pour exercer ta pitié paradoxale, essaie de voir dans l'homme porteur de multitudes, mécaniques et bénignes, – l'homme dépourvu de solitudes, vitales et incurables. | | | | |
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| solitude | | | Comment je tombe dans le narcissisme ? - en m'enquiquinant à mort des originaux ou des miroirs des autres, en découvrant, que la seule authenticité digne de mes étonnements est mon image, surgissant sous ma plume, dans le miroir de ma pitié, en absence de spectateurs. | | | | |
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| solitude | | | A-t-on jamais vu un misanthrope solitaire – débonnaire ? Mais le contraire de débonnaire s’appelle méchant : « Il n’y a que le méchant qui soit seul » - Diderot - et sa pitié, inconnue des bonasses, ne s’adresse qu’aux autres solitaires. | | | | |
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| solitude | | | La philosophie est affaire des solitaires, vibrant de leurs élans ou de leurs angoisses, dans leur vie ou dans leur rêve ; plus elle s’occupe de contrats sociaux, plus mesquine et démagogique elle est. Mais la foule devint seul juge de toutes les productions artistiques (et la philosophie ne peut être qu’un art), ce qui transforme tous les agoraphobes potentiels en agoraphiles réels, sous la pression des verdicts publics impitoyables. | | | | |
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| souffrance | | | L'évolution de la passion, devant la fontaine : du besoin naturel - à la soif réelle, jusqu'au sentiment complexe, évolution appréciée même des géomètres : « Trois passions commandèrent ma vie : le besoin d'aimer, la soif de la connaissance, la pitié des souffrances du genre humain » - B.Russell - « Three passions have governed my life : the longings for love, the search for knowledge, and pity for the suffering of humankind ». | | | | |
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| souffrance | | | Ma misère se présente à mon cœur, mais ma miséricorde ne peut lui donner que moi-même. Quand on est Orphée de représentation, on devient Narcisse d'interprétation. « L'impossibilité, pour l'artiste, de représenter la miséricorde » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui me fait le plus envie, c'est, le plus souvent, celui qui m'avait le plus fait pitié. L'épreuve par l'humilité promet de la hauteur, comme l'épreuve par l'orgueil - de la profondeur. | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui ne connaît le malheur qu'en s'écartant de la vertu ne connaît ni ce que c'est que la vertu ni ce que c'est que le malheur ; la vertu est la pitié ou la honte, devant son malheur mérité ou celui, immérité, des autres. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est ce qui se constate et s'explique, la souffrance est un mystère, au même titre que le bien – des sources douteuses, des raisons obscures, des finalités désastreuses. L'art est un métier impitoyable, puisque du malheur animal il nous élève à la souffrance divine. Les charlatans sont beaucoup plus utiles à la santé publique : « Le comble de ce qui est accessible à l'homme, c'est de ramener sa souffrance hystérique au malheur ordinaire » - Freud - « Das Beste, was man erreichen könne, sei - das hysterische Elend auf das allgemeine Unglück zurückzuschrauben ». | | | | |
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| souffrance | | | La plus noire des sécheresses se niche plus facilement dans la clarté des sourires que dans de sombres chagrins. L'eau la plus fécondante tombe des nuages noirs. | | | | |
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| souffrance | | | Nous sommes tous d'accord de ne pas pouvoir porter toutes les douleurs du monde. Mais les uns en retirent une honte, et les autres - une sagesse. Cette sagesse prit les proportions d'une épidémie ou d'une mutation. L'extinction de toutes les espèces de pitié y trouve son origine. | | | | |
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| souffrance | | | Ces misérables et naïves proclamations des philosophes, voyant dans la passion de connaître le motif de leurs exercices. Je le verrais plutôt dans le désir de caresser : caresser, avec une humble pitié, la souffrance humaine et caresser, dans un style fier, le langage de la découverte du monde. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance gît dans la profondeur, et le bonheur s'installe dans la hauteur ; pour les équilibrer, il faut les flanquer, respectivement, d'une haute pitié et d'une profonde ironie. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | La liberté et l'égalité figurent désormais sur toutes les bannières politiques ; la base de la fraternité devint le seul critère, permettant de distinguer les partis. Le doctorat s'avéra être aussi médiocre que le pastorat : fonder la fraternité sur la connaissance ou sur la foi est également impitoyable ; elle devrait ne nous interpeller que sur nos malheurs communs. | | | | |
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| souffrance | | | En quoi le boutiquier est pire qu'un goujat : ta complainte ne réveillera chez lui ni hostilité ni compassion. Être sans cervelle frappe la capacité de la parole, être sans cœur prive d'ouïe. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, comme l’entendent tous les écrivains d’avant Tchékhov, est celle de l’arbre, qu’abattent des hommes impitoyables. Mais la vraie tragédie est celle de la floraison de cet arbre. « Le pressentiment tragique, qu’au pic de la floraison, il ne se produira aucune nouvelle et noble croissance »** - H.Hesse - « Die traurigmachende Ahnung, daß in einer Hochblüte ein edles Wachstum sich nicht erneut » - la noble fleur, perdant, fatalement, sa première noblesse. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n'est ni dans l'éthique (la compassion du moralisateur Aristote), ni dans l'esthétique (le pathos de l'artiste Nietzsche), mais dans le mystique (la passion de notre soi inconnu, inspirateur et créateur d'espérances impossibles). | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe doit être architecte ou musicien, mais sur un registre paradoxal : pour rendre habitables les ruines, où se réfugient nos amours, nos talents et nos espérances, et pour traduire tout bruit du réel dans une musique du conceptuel ou du verbal. En philosophie, tous les édifices et toutes les proses, privés de souffrance et de mélodies, s'écroulent et s'aplatissent, sans laisser ni ruines ni échos. | | | | |
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| souffrance | | | La débâcle finale de tout ce qui est grandiose est une telle certitude, qu'au lieu de conduire l'homme vers une vie heureuse, cette ineptie pseudo-philosophique de tous les sots, la philosophie aurait dû chercher à l'accompagner dans le malheur, amorti par la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire de ceux, qui soi-disant évitent ainsi de pleurer, révèle surtout le discrédit, que portent, chez eux, la honte et la pitié. Au milieu des rieurs sans honte, toute larme devint piteuse. | | | | |
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| souffrance | | | Si l'on farcit une pièce tragique avec des renvois aux concepts pompeux, cérémonieux et abstraits – la gloire, le péché, la grandeur – on obtient du Racine ou du Corneille, qui inspiraient à Valéry « le dégoût de ces confusions entre la mystagogie, la falsification du rêve » - la plus dégoûtante des falsifications étant le langage conventionnel, monotone, évident, clanique, codifié. Toute vraie tragédie doit pouvoir se dérouler sur une île déserte, dans la conscience d'un homme solitaire, et ne rien devoir aux chutes des ambitions ou aux manigances des méchants ; de la poésie ou de la compassion, c'est ce qu'on trouve chez Shakespeare ou Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Toute philosophie qui prend pour cible l'ignorance, l'injustice, le désordre, le mensonge, la violence, et les trouve insupportables, ne peut être que bête. La philosophie doit ne viser que l'un des beaux mystères : la souffrance à soulager ou la métaphore à comprendre. | | | | |
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| souffrance | | | L'anesthésiant est utile au corps, comme la pitié l'est à l'âme. Libérer le corps d'une pesanteur ; apporter de la grâce à l'âme. L'état d'âme, à ne pas confondre avec l'état du corps : « On se fatigue de la pitié, quand la pitié est inutile » - Camus. | | | | |
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| souffrance | | | Deux calamités s'opposent à la félicité des hommes – le sérieux et l'inégalité ; c'est pourquoi la plus belle image d'un homme parfait serait la fusion d'un Voltaire de l'ironie avec un Rousseau de la pitié - d'une lumière, profonde et espiègle, avec des ombres, hautes et tragiques. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce ne sont pas des vicissitudes du parcours, mais le crépuscule des fins, assombrissant et dramatisant l'aurore des commencements : l'affaiblissement pressenti de toute la gamme de l'âme : l'émotion, l'espérance, le talent, la volonté, la jeunesse. C'est pourquoi le meilleur tragédien, ce n'est pas Shakespeare, mais Tchékhov. Ni l'action ni la réflexion, mais la pitié et l'impuissance. | | | | |
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| souffrance | | | Le sens du beau, évidemment, nous est donné par Dieu, c'est pourquoi « l'art est une lamentation désespérée de l'homme tourné vers Dieu » - Mérejkovsky - « Искусство - это безнадёжный плач человека о Боге ». Et qu'Il soit proclamé vivant ou mort, par chantres ou pleureuses, ne change pas grand-chose à la prière, que toute œuvre d'art est. « Le sage s'apitoie sur soi-même - heureux »** - Canetti - « Der Kluge klagt sich glücklich ». L'artiste a deux sources : Dieu et le hasard ; éliminer une part du hasard, c'est augmenter la part du divin. | | | | |
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| souffrance | | | La pitié, le plus noble des sentiments, le contraire de l'amour, la lucidité d'une défaite face au fantôme aptère des triomphes, la révérence l'emportant sur la référence, la foi en une merveille inexprimable face à la connaissance d'une fibre traduite en sons ou même en rythmes. | | | | |
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| souffrance | | | La paisible vitalité de la horde moderne est due à l'héritage éthique de la femme de Loth : personne ne retourne plus la tête en entendant des clameurs de détresse, nulle caravane ne s'arrête ; si le sel de la terre vous manque, si aucune colonne ne brise plus la monotonie de vos plats forums, vous en connaissez le geste fondateur. | | | | |
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| souffrance | | | Du bon usage de l'ironie et de la pitié : ironiser sur la souffrance des pécunieux en matières visionnaires, prendre en pitié la souffrance des pauvres en matières pécuniaires. | | | | |
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| souffrance | | | Pour moi, spectateur, l’extinction des âmes chez les hommes n'est qu'un mélodrame ; la perte de vitalité de mon âme à moi est une tragédie, pour l’acteur que je suis. Un talent perdant son élan, une passion se morfondant dans un infâme équilibre, une voix adressée à Dieu et qui chercherait, bassement, des oreilles vulgaires – tant de rôles que je serais amené à jouer sur une scène de moins en moins obscure, devant mon soi inconnu, dramaturge lucide et juge inclément. « C’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme »*** - Unamuno - « Por esto me tortura el problema de la duración de mi alma ». | | | | |
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| souffrance | | | La pitié et la consolation adéquates ne peuvent s’adresser qu’à toi-même ; puisque tu ne sauras jamais la véritable source des chagrins des autres. Ni les amoureux ni les amis n’ont jamais les mêmes chemins, menant à la douleur ou au désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | Les auteurs tragiques grecs et latins s’adressaient aux héros tourmentés ou aux dieux capricieux (trop de grandes malchances), Shakespeare – à lui-même (trop de grandes malveillances), les Espagnols et les Français – aux courtisans (trop de grandes minauderies), Tchékhov – au seul personnage vraiment tragique, par la hauteur de sa souffrance, - à l’homme sensible, blessé, solitaire, inspirant une pitié ou une compassion. | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche, dans sa grande souffrance, cherchait, lamentablement, du respect et de l’estime ; la pitié l’insultait ; son aristocratisme y devenait petit-bourgeois. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus du flux temporel, le seul pont à bascule, reliant la vie au rêve, s’appelle, sur la première rive, désespoir et, sur la seconde, - espérance. On se rend sur la première, en se plongeant dans le présent sans pitié ; on débarque sur la seconde, en navigant sur le souvenir d’un passé sans ironie, mais le séjour prolongé sur la première semble inévitable. « Pour devenir optimiste, il faut avoir vécu et vaincu un désespoir » - Scriabine - « Чтобы стать оптимистом, нужно испытать отчаяние и победить его ». | | | | |
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| souffrance | | | C’est la nostalgie du passé et non la souffrance au présent qui t’appelle à chercher une consolation ; la vraie souffrance est inconsolable, la raison étant sans pitié, mais la nostalgie peut se transformer en mélancolie, par réanimation du rêve d’antan. Mais La Rochefoucauld les confond : « Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison n'a pas la force de nous consoler ». - il est trop optimiste. | | | | |
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