| action | | | Les goûts du médiocre viennent des habitudes aléatoires, et ses partis pris - des actions imposées. Mais le parti pris dans le goût et l'habitude dans le geste sont peut-être moins blâmables. La philosophie, préconisée par Nietzsche, ne devait-elle pas « anticiper les possibilités du nihilisme de parti pris » - « die Möglichkeiten des grundsätzlichen Nihilismus vorwegnehmen ». L'homme est si prompt à se fabriquer des scénarios, de raisonnement ou de conduite, que l'hypothèse darwinienne qu'au Commencement divin était l'Habitude a l'air assez plausible. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas parce que la cible lui « fait défaut » (Nietzsche) que le nihiliste néglige de lâcher ses cordes, mais la vulgarité des flèches lui fait mépriser le métier d'archer. Comme d'ailleurs les métiers de vivre ou d'écrire : « Avoir écrit te laisse comme un fusil, une fois le coup parti » - Pavese - « Aver scritto ti lascia come fucile sparato ». | | | | |
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| action | | | Tout réduire à l'intensité et à l'acquiescement des commencements - la définition de l'éternel (commencements) retour (intensité) du même (acquiescement). Et si, en plus, on y vise les valeurs, c'est la définition même du nihilisme, qui est une technique pour se séparer du profane et un art pour produire du sacré. | | | | |
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| action | | | Je commence par décomposer la valeur d'un homme sur les axes des actes, des pensées, des rêves, et je finis par n'y voir que l'homo faber commun. Même nos rêves portent des stigmates collectifs, sans parler des pensées ou des actes : « Donner une valeur à l'homme d'après les actes les plus hauts est absurde » - Sartre. C'est l'homme créateur, l'homo sacer, l'homme solitaire, ayant reçu du haut un talent sans mérite, bref - un nihiliste doué pour la métaphore, qui prend, à mes yeux, l'allure classieuse d'un vrai héros, créateur du sacré. | | | | |
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| action | | | Le nihiliste : être créateur de ses propres commencements. Les autres – l'inertie des enchaînements. | | | | |
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| action | | | L'action et la logique servent à chercher une solution, tandis que c'est surtout le langage qui aide à formuler le problème – deux milieux, deux démarches, deux outils difficilement compatibles. Comme les mystères ne se dissipent pas avec le même état d'âme, qui nous y a plongés. Les images, les mots, les concepts - dans chaque domaine nous avons un expert indépendant : l'âme, le cœur, l'esprit. Choisir un mystère, énoncer un problème, inventer une solution. | | | | |
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| action | | | L'absence de but décrit aussi bien le mauvais que le bon nihilisme. Le premier, l'absurdiste, le constate et se met à se lamenter et à justifier son cynisme. Le second, le noble, le proclame par un acte de volonté, car l'essentiel de nos élans et de nos visages s'associe à la hauteur de nos commencements et à la noblesse de nos contraintes. | | | | |
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| action | | | Qu'il s'agisse du nihilisme de l'action (l'Antiquité), du dogme (le Moyen Âge), de la pensée (la modernité), c'est toujours le souci primordial du commencement, la réserve ou le doute face aux buts et le mépris pour le parcours. | | | | |
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| action | | | Deux activités, presque opposées, mais portant le même nom – être maître de soi-même : soit formuler des lois rigoureux, auxquelles tu dois obéir, soit ériger de vagues contraintes, qui excluent de ta vision des objets indignes mais visibles, et te laissent en compagnie des objets invisibles et dignes – une discipline mécanique ou un nihilisme organique. | | | | |
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| art | | | Trois dons majeurs d'écrivain - un tempérament, une hauteur, une ironie - que possèdent, séparément et sans partage, trois maîtres français : Bloy, Valéry, Cioran (en Allemagne, la morgue et le nihilisme de Schopenhauer et le port altier de Nietzsche ; en Russie, depuis l'espiègle Pouchkine, ironie est synonyme de légèreté). Sans atteindre les sommets de chacun, dans sa spécialité, ce livre aimerait en présenter l'équilibre. | | | | |
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| art | | | Le nihiliste se détourne, ou n'a pas besoin, des commencements d'autrui et, lorsqu'il est, en plus, un artiste, il munit les siens propres - de l'intensité des finalités. Savoir se passer d'épaules des autres et de sentiers battus. | | | | |
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| art | | | Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il me faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de mon âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés. | | | | |
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| art | | | Quand, par une exigence croissante, on presse le discours des bavards, on reste, dans le meilleur des cas, avec quelques misérables gouttes de leurs sueurs de rats de dictionnaires ; l'idéal d'écriture : quelle que soit la pression, donner, par l'expression minimale, l'impression d'une source, qui coule indépendamment de toute soif. L'idéal : l'expression haute et l'impression profonde ; mais ne pas oublier que le haut firmament ne doit pas faire perdre de vue l'horizon, et que l'impression profonde peut être produite même par la platitude. | | | | |
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| art | | | Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme. | | | | |
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| art | | | L'exercice d'intelligence ou l'exercice de plume sont des rivaux, mais qui apportent des résultats paradoxaux, qu'on attendrait plutôt de l'autre : le premier apprend à distinguer entre le bruit et la musique, et le second conduit, dans les domaines les plus graves - la vérité, la liberté, le nihilisme, la cité -, à l'abandon de prises de position au bénéfice de prises de pose. | | | | |
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| art | | | Les étapes, conduisant au culte de la forme : on jalouse le fond des autres, on prend un vilain plaisir à le réfuter par l'intelligence ou l'ironie, on admire son propre fond, paradoxal et noble, on découvre sa facile réfutabilité, on finit par ne plus parier que sur la forme, solitaire et nihiliste, génératrice de fonds libres. | | | | |
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| art | | | Dans l'art, le bon nihilisme aide à former des commencements indépendants, mais les non du parcours sont toujours anti-artistiques et mesquins. Ces non promettent le progrès, le combat, la victoire, mais ils abaissent le regard. Le oui universel, que l'art adresse à la vie, c'est l'unification, ou la conversion, tout arbre de requêtes devenant le même ; le temps perd de son importance et passe le flambeau à l'éternité ; le retour nietzschéen, c'est la conversion, accomplie par le oui. | | | | |
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| art | | | À l’être statique s’opposent deux nihilismes dynamiques : le naturel – le lugubre néant, ou bien le culturel – le devenir créateur. | | | | |
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| cité | | | Face aux furibonds de tout poil, on vous dit : « il ne faut pas s'en prendre aux hommes, mais réfuter leurs idées ». Mais les idées, qui menèrent les hommes aux pires calamités, furent parmi les plus belles et irréfutables ! Prenez l'idée nihiliste (intime) et les monstres (socio-politiques), qui en naissent : le nazisme et le bolchevisme. L'homme est bien un ange d'idées, s'exprimant dans un langage de bêtes. Il s'agit d'identifier la bête. Il faudrait n'encourager que le mouton, l'écureuil et la fourmi. Se méfier de rossignols, chouettes, aigles, lions, chats. En fin de compte, tout ce qui est beau et séduisant n'aurait-il sa place que dans des zoos, musées et bibliothèques ? | | | | |
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| cité | | | Au pays du nationalisme le plus féroce naissent bizarrement les mots Weltliteratur, Weltschmerz, Weltanschauung. Au pays des désastres grégaires et sauvages - boyard, nihiliste, intelligentsia. Contrairement à : snob, spleen, humour, qui coulent de source. | | | | |
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| cité | | | L'individualisme est à l'origine des monstruosités du siècle dernier, individualisme du héros ou individualisme du fourbe. C'est la démocratie qui l'emporte, c'est-à-dire le collectivisme, celui de l'espèce la plus grégaire, du marchand. | | | | |
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| cité | | | L'exaltation et la création transfigurent l'homme ; elles défigurent les hommes. Le nihilisme politique est aux antipodes, par rapport au nihilisme spirituel. Le communisme renvoie au démos athénien, et le nazisme plagie la Jérusalem du peuple élu. | | | | |
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| cité | | | Je suis ce que je veux, je suis ce que je peux, je suis ce que je dois - l'homme héroïque, l'homme créateur, l'homme moral. Plus ils sont indépendants, en moi, plus je suis libre. Lorsqu'ils se fondent en un seul personnage, je suis mouton ou robot. | | | | |
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| cité | | | Étant né dans un bagne, hors circuits sociaux normaux, je reste étranger aussi bien à l'individualisme rural qu'au collectivisme citadin ; pour entretenir le contact des âmes, nul besoin de quitter ma cellule ou mes ruines. | | | | |
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| cité | | | Le règne du troupeau assagit les loups et abêtit les moutons. Ceux-ci s'imaginent libres et individualistes ; ceux-là s'imaginent méritants et vertueux. | | | | |
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| cité | | | Type de rebelle, dans un style type, vu par un intellectuel type (Sollers) : « Il aime Louis XV, exècre Napoléon. Il ne veut connaître que l'Allemagne maritime. Rien de plus loin de lui que la Russie. En revanche, New York lui plaît, la Chine l'intrigue. La Californie lui envie son arrière-pays. Il est sec, secret, lucide. Farouchement individualiste, il déserte volontiers les collectivités. Bref, ce sera toujours un frondeur ». Que les tyrans tremblent devant cet émeutier ! - vous avez compris, il s'agit des marchands de vin de la ville de Bordeaux. La ligne du goût coïncidant avec celle de la réussite commerciale. | | | | |
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| cité | | | Un faisceau d'acceptions impossible autour de liberté : une liberté politique, une liberté en tant que le contraire d'un déterminisme, une liberté dimension d'un espace des choix, une liberté comme affirmation d'une indépendance d'esprit. L'un de ces mots voués à la profanation définitive ; comme amour, vérité, bonheur. | | | | |
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| cité | | | Le communisme est enfant des Lumières (Voltaire, Rousseau, Danton), comme le nazisme est celui de la Renaissance ou du Moyen Âge (la Propagande de Goebbels s'inspira de la propaganda fide de la Curie romaine, comme le modèle de la SS de Himmler, ce Loyola de Hitler, fut l'Ordre des Jésuites, qui fut le modèle originel de tout totalitarisme) ; mais le nihilisme de leurs homme ou ordre nouveaux doit beaucoup aux nouvelles valeurs de Nietzsche. | | | | |
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| cité | | | Ce n’est pas la révolte, facile et collective, contre le secondaire qui est au centre du nihilisme, mais l’acquiescement, difficile et personnel, à l’universel. | | | | |
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| doute | | | Sophistes, cyniques et sceptiques sont de mauvais nihilistes : indifférents, calculateurs ou apophatiques, là où le nihiliste est enthousiaste, créatif et confiant, - dans la fabrication libre de ses propres points d'attache ontologiques. Mais les pires des profanateurs du nihilisme sont ceux qui couvrent de ce beau nom une égalisation loufoque entre l'être et le néant. | | | | |
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| doute | | | Le bon nihiliste est celui qui reconnaît notre incapacité de formuler des buts dignes de la merveille humaine et qui se résigne à n'en ébaucher que des contraintes. Cerner l'impossible (pour des raisons logiques, esthétiques ou éthiques) est plus prometteur, pour la qualité de ta plume, que de tracer le possible. | | | | |
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| doute | | | Nihiliste n'est pas celui qui veut nier mécaniquement, mais celui qui peut affirmer organiquement, c'est à dire en partant de soi-même, sans s'appuyer sur les autres. Il vaut par la qualité des points zéro de ses Oui. | | | | |
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| doute | | | Le mauvais nihilisme - juger fausses les valeurs courantes, chercher à les réévaluer ; le bon - reconnaître que la plupart des valeurs proclamées sont justes, mais ne les apprécier que si l'on est capable de les atteindre à partir du point zéro de la création. En quittant le domaine des problèmes et en pénétrant celui des mystères, le nihilisme accomplit le pas suivant : se mettre au-delà des valeurs. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme est un contraire du scepticisme et de l'absurdisme. Pour ceux-ci, notre propre avis comme l'avis des autres ne valent rien. Pour le nihiliste, bâtir sur les avis des autres ne vaut rien ; seuls valent nos propres fondements, commencements, élans. Être nihiliste, c'est annihiler les avis des autres et ne compter que sur soi. Il va de soi, qu'il ne s'y agit pas de science, mais de poésie et de philosophie. | | | | |
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| doute | | | Zarathoustra, à midi sans ombres, la lumière étant portée par l'aigle et le serpent - comment s'imaginer le retour de cette aveuglante foi ? - à minuit, où tout n'est qu'ombre dévoilante, un chien hurlant à la lune, - une conversion, grâce au même vecteur, plutôt qu'inversion ou réévaluation des valeurs, le nihilisme extérieur (derrière moi, en-dessous de moi, hors de moi - hinter sich, unter sich, außer sich - Nietzsche) se convertissant en nihilisme intérieur (mon meilleur moi m'est inconnu). | | | | |
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| doute | | | À l'échelle verticale, la vie de l'esprit, comme celle de l'âme, est fonction de la profondeur du doute sur ce qui existe (la négation ou le nihilisme) et de la hauteur des certitudes sur ce qui n'existe pas (la foi ou l'acquiescement). Le doute doit être plein d'ironie et les certitudes - pleines de tendresse. | | | | |
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| doute | | | La négation est le lot des esprits faibles ; elle est une épigonie au signe opposé – la même importance accordée aux avis des autres. Le bon nihiliste méprise la négation ; il prône le oui à sa propre audace de fonder ses propres origines à la pensée, au sentiment, au regard. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme n'est pas déni de toute valeur, mais tentative de me mettre au-delà de l'axe habituel, sur un méta-niveau, - volonté de volonté, pensée de pensée, puissance de puissance. La valeur y retrouvera ses nouvelles origines et s'orientera d'après le vecteur de mon regard, qui munira d'une même intensité les deux extrémités de l'axe ; donc, pas de positions ponctuelles, que des poses discrètes d'une même tension. | | | | |
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| doute | | | Il y a un mysticisme d'impuissance, partant de l'indétermination des limites, et un mysticisme de puissance, que j'appellerais nihiliste, et qui consiste à me reconnaître Ouvert et à tendre, malgré tout et en deçà du soi inconnu, vers mes frontières, qui ne m'appartiennent pas, mais savoir, que, au-delà, le monde est fermé, pouvoir m'y basculer et atteindre ce qui, pour le soi inconnu, fut étranger, divin ou simplement inaccessible. | | | | |
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| doute | | | L'origine du nihilisme, de la poésie et de la philosophie : ce qui est le plus urgent à faire n'est pas faisable ; ce qui est le plus brûlant à dire est indicible ; ce qui est le plus profond se déracine si facilement. Un seul refuge, devant ces défaites, - la noblesse d'une hauteur hors toutes coordonnées morales, verbales ou mentales. | | | | |
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| doute | | | Le bien, la noblesse, le nihilisme, le Christ - ce sont de grands axes, où seule compte l'intensité de mon regard, créateur ou scrutateur, et non pas des oui, faciles et volatiles, ou des non, fébriles et stériles. | | | | |
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| doute | | | Sans l'ironie et le nihilisme, nos certitudes finiraient par éteindre tout regard dans nos yeux. L'art de la conversion ironique, dans lequel Platon voyait le sens de l'allégorie de sa Caverne. La ténèbre de la mort n'embellit ni la lumière de la vie ni les ombres de l'écriture ; elle ne communique qu'avec la folie. | | | | |
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| doute | | | L'esprit qui perçoit, et l'esprit qui conçoit, sont libres et indépendants, ce qui est à l'origine de tant de contradictions humaines internes. Ces contradictions vivantes vont de pair avec le vivant mystère. Non seulement les plus vivants des discours de l'homme sont irrationnels (et la contradiction ne peut surgir que du rationnel), mais le mystère même de l'homme est en amont de tout langage. Tout ce qui est vie est mystère. Et plus que la contradiction, c'est la stupéfiante harmonie entre l'esprit de l'homme et la nature du monde, qui est le plus grand mystère. Depuis que l'homme se muta en robot, il n'est qu'une morte cohérence et, à ce titre, - une solution morte. | | | | |
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| doute | | | La demeure des certitudes est la représentation (scientifique ou pragmatique) ; la croyance s'ancre dans la réalité (physique ou métaphysique). Ne croire en rien est donc une pose dogmatique, à l'opposé du nihilisme, bien que Nietzsche même en fasse le mode de penser de l'homme créateur. Pourtant, philosopher, c'est réduire toute espérance et tout savoir - au croire. | | | | |
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| doute | | | La volonté de l'éternel retour est une réaction au néant des finalités, proclamé par le mauvais, le téléonomique, nihilisme, mais elle se réalise dans le néant des commencements, ce bon nihilisme, cette recherche de l'impulsion initiale et initiatique, puisque la vraie source détermine le rythme ou l'intensité du fleuve anti-héraclitéen. « Le fleuve se reverse toujours en lui-même ; et toujours vous entrez dans le même fleuve, vous, les mêmes » - Nietzsche - « Der Fluß fließt immer wieder in sich zurück ; und immer wieder steigt ihr in den gleichen Fluß, als die Gleichen ». | | | | |
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| doute | | | L'absence de sens dans ce qui est grandiose – n'importe quel absurdiste péremptoire peut le clamer. Mais seul un nihiliste est capable de le créer ex nihilo : « Introduire un sens, admis qu'il n'y réside aucun sens » - Nietzsche - « Einen Sinn hineinlegen, gesetzt daß kein Sinn darinliegt ». | | | | |
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| doute | | | Je deviens nihiliste non pas parce que les fins manquent, mais parce que je reconnais leur insignifiance à côté des commencements que j'invente, des contraintes que j'érige et de l'élan qui en résulte. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent nihilisme la proclamation que ni Dieu ni la morale ni le bon sens ne contrôlent plus la pensée, et qu’il faille se soumettre à l’absurdité de l’existence. La source de ma pensée et de ma musique est mon soi inconnu, qui me souffle le sens exaltant de ma vie ; et l’écoute de ce souffle me remplace toute recherche du divin extérieur ou d’un Bien normalisé. Mon Vrai rejoindrait l’universel, mais mon Beau ne traduirait que ce souffle unique. Voilà le nihilisme qui me rendit à moi-même. | | | | |
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| doute | | | Les matérialistes fabriquent des lumières compréhensibles ; les idéalistes ne quittent pas des yeux les lumières incompréhensibles ; les nihilistes savent, que toute lumière est commune, et qu’on n’atteint à l’originalité que par la qualité de ses ombres. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme, même primitif, est toujours singulier ; le scepticisme, même raffiné, est toujours collectif. Le scepticisme part des vétilles extérieures ; le nihilisme doit tout à ses secrets intérieurs. Le scepticisme proclame la force ignoble et factice ; le nihilisme chante la faiblesse noble et créatrice. | | | | |
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| doute | | | En préparant ses propres commencements, le nihiliste occulte les autres. Le sceptique substitue le but des autres par le sien propre, mais le parcours vers ce but a de fortes chances d’être le même que chez les autres ; quant aux commencements, le sceptique aura la même objectivité, pour ne pas dire banalité, que les autres. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme est un manque de sensibilité ou d’imagination ou d’humilité. Leur débordement, provoqué par un soi inconnu, s’appelle nihilisme, créatif et narcissique. | | | | |
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| doute | | | L’espérance (que le rêve renaisse) et l’acquiescement (à la vie mystérieuse) sont les prémisses d’un nihilisme, intime et optimiste. Chez les révoltés, grégaires et absurdistes, « le nihilisme est la volonté de désespérer et nier » - Camus. | | | | |
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| doute | | | La lecture des meilleurs poètes et sages m’apprend la domination de la forme sur le fond. Et pourtant mon arrogant nihilisme part de la supériorité mesurée de mon fond, dans l’incertitude ressentie de sa bonne traduction dans la forme. Le bon nihilisme doit être humble. Se contenter de dire que, pour bien connaître l’humanité universelle rien ne vaut un plongeon dans sa propre introspection. | | | | |
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| doute | | | L’homme est ce qu’il croit, ce qu’il pense, ce qu’il fait. Celui qui affirme ne rien croire ne peut être que nigaud, avec des pensées moutonnières et des actes robotiques. Le nihiliste se méfie des pensées, de ses propres et surtout de celles des autres ; de même, il se moque des actes ; il est dans son fantasme intime qui engendre des actes et des pensées naturels mais illégitimes. | | | | |
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| hommes | | | On peut être, à la fois, dionysiaque face à l'homme (Nietzsche), nihiliste face aux hommes (Schopenhauer), idéaliste face au sous-homme (Tolstoï), ironiste face au surhomme (Cioran). Nul besoin de la Aufhebung hégélienne, pour réconcilier ces quatre facettes d'un même regard. | | | | |
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| hommes | | | Autour, tout n'est mû que par le sens, tempéré par la sensation et abandonné du sentiment. Et dire que Nietzsche voyait dans l'absence de sens le danger des dangers et nous tendait un marteau pour abattre le nihilisme, celui même qui n'est pas du tout l'absence de sens, mais l'appel à le recréer à partir du point zéro de l'imagination et de la sensibilité, au lieu de vivre d'une répétition quelconque, fût-elle appelée éternel retour. Que tes « interrogations soient plus près des commencements ! »** - Heidegger - « Anfänglicher Fragen ! ». | | | | |
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| hommes | | | Le XIX-ème siècle (siècle des foires – Nietzsche – Jahrmarkts-Jahrhundert) prêchait le collectivisme et/ou la technique, d'où la mauvaise presse du nihilisme, qui est un défi au mouton et au robot, contre l'inertie dans la pensée et contre le calcul dans le sentiment. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, on nous annonce le dépérissement de la culture européenne, qui viendrait d'un nihilisme rebelle. Or, c'est un holisme grégaire qui s'en charge, avec beaucoup plus d'efficacité. « Chute de tout à cause de tous ! Chute de tous à cause de tout ! »** - Pessõa. Aucune contre-réforme, aucune contre-révolution en vue ; l'abêtissement, c'est à dire la robotisation (succédant à la moutonnaille, cette « parfaite et définitive fourmilière » vouée par Valéry à la permanence), semble être irréversible. Et comme conséquence logique - l'extinction du regard, puisque c'est la culture qui le forme (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | La vie du regard comprend trois étapes, en fonction de son inspirateur : autrui, Dieu, le soi ; curieusement, l'ontogenèse y reproduit la phylogenèse : comme dans la vie d'un homme, les hommes connurent le refus d'une tyrannie élitiste (adieu, le maître de race), ensuite - la mort du Dieu collectiviste (adieu, le sauveur de masses), avant de proclamer le règne du soi individualiste (bonjour, le produit de classe). Chez l'homme particulier, ce cheminement peut être plat, descendant ou ascendant ; dans le meilleur des cas, celui du danseur, il suit la ligne - solution (autrui), problème (Dieu), mystère (soi), et non pas l'inverse, comme chez le calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Du fait que même les valeurs les plus élevées se dévaluent, les hommes concluent au vulgaire relativisme, à l'universelle platitude comme seul réceptacle et juge de nos exploits et de nos lâchetés. Il leur faut de la croissance, là où un bon nihiliste, devenu vecteur, au-dessus des valeurs évanescentes, vit l'éternel retour du même. | | | | |
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| hommes | | | Il faut porter en soi une puissance des commencements, dans le regard et dans les valeurs ; ni la révolte ni la négation n'y jouent un rôle important ; un acquiescement nihiliste y est un bon vecteur : « Le fond du nihilisme se trouve dans la nature affirmative d'une libération »** - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Nihilismus liegt in der bejahenden Art einer Befreiung ». | | | | |
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| hommes | | | Qui garde ce que le passé nous lègue de noble et de grand ? - les nihilistes. Leurs antagonistes, les moutons et les robots, cette majorité bruyante, ne tiennent qu'à la version courante du bon, du beau, du vrai. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de nihilistes : frappés par l'ennui – les fanatiques, orgueilleux et pessimistes, ou mus par l'admiration – les nobles optimistes, fiers à l'intérieur et humbles à l'extérieur. | | | | |
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| hommes | | | Les choses qui comptent dans ma vie se répartissent dans trois domaines : les solutions, les problèmes, les mystères. Le choix de ma demeure principale me classe : je serai, respectivement, mouton, robot ou nihiliste. Et Heidegger : « Le nihilisme : tenir pour rien tous les étants » - « Der Nihilismus : das Seiende im Ganzen ist nichts » - n'a raison qu'à un tiers : dans les solutions et problèmes, le nihiliste est aussi conformiste que les autres, mais dans les mystères, il n’allègue aucune autorité. | | | | |
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| hommes | | | Notre civilisation de déodorants, d'anesthésies et de contraceptifs rendit tolérable l'homme, qui, à part le cerveau, a des griffes, des organes digestifs et génitaux. Plus d'organes vitaux indépendants. Maître du monde, le mouton calculateur se moque des bêtes et des anges et se mue en robot. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne, c'est l'homme de l'inertie, de la succession de pas intermédiaires. S'opposent à lui l'eschatologue et le nihiliste. Le premier projette sur l'horizon tout ce qui est déjà fixe sous ses pieds ; le second abandonne à la platitude ce qui est acquis aux yeux des autres et cherche au firmament le point de départ de son propre regard initiatique. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton est dans l’inertie, et le robot – dans la routine. Leurs tâches, imposées ou programmées, visent l’utile collectif. L’homme, en paraphrasant Sartre, est dans le commencement nihiliste, c’est-à-dire personnel, des passions inutiles. | | | | |
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| hommes | | | Sur la hiérarchie des thèmes, qui cadrent notre vie : dans neuf cas sur dix, le conformisme est justifié. Il reste le cas, où il est question des commencements individuels, de la solitude, du rêve, du goût ; et c’est la-dessus que se fonde l’exact opposé du conformisme – le nihilisme, qui est le narcissisme de l’aristocrate ou du créateur. Mais un nihilisme systématique est pire qu’un conformisme autocritique. | | | | |
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| hommes | | | Il y a deux clans de nihilistes – des matérialistes et des idéalistes. Les premiers – l’orgueilleuse volonté de tout détruire et la fâcheuse incapacité de bâtir. Les seconds – l’indifférence face au cassable et le culte créateur de l’inimitable. | | | | |
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| intelligence | | | Les acrobaties verbales dont les creux font leur miel : rien n'est tout (polyphonistes), rien n'est pas tout (anti-néantistes), tout est rien (nihilistes), tout n'est rien (fragmentaires), tout n'est pas rien (monistes). On peut même bâtir un étage de plus : « Ce qui ne m'est pas tout, ne m'est rien » - Hölderlin - « Was ist mir nicht Alles, ist mir Nichts ». C'est un autre poète, qui s'avère être meilleur logicien : « Rien n'est rien » (tout est quelque chose), bien que rien n'est pas rien soit encore plus subtil : même l'absence de certaines choses peut servir à éclairer la présence des autres. Pour aggraver ces insipidités, tout en pensant de les épicer, certains y fourrent du vrai : Le Vrai est le Tout (Das Wahre ist das Ganze - Hegel) ou Le Tout est le non-Vrai (Das Ganze ist nicht das Wahre - Adorno). | | | | |
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| intelligence | | | Deux discours nihilistes, bravoure des vaincus et absurdité des abstentionnistes, proviennent de la problématique de l'existence, puisque ne pas exister peut avoir deux origines : avoir échoué à s'attacher à un modèle et ne pas l'avoir tenté. « Dire l'individu, c'est utiliser le quantificateur existentiel » - M.Serres - comme pour dire le modèle, on passe par le quantificateur universel, accompagné de spécifications de l'essence. Et que faire de l'existence métaphysique ? - comment vient à l'existence le beau ? Pourquoi le bon existe-t-il avant l'acte, et jamais - après ? Où et quand l'expression est autant persuasive que les choses ? - La meilleure imagination ne cherche même pas les choses : partir d'une sensation, la condenser en une image, l'envelopper de mots, redécouvrir la chose. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme n'est la négation ni de points d'attache (ontologie) ni de valeurs (axiologie), mais la liberté et le talent de leur (ré)invention. | | | | |
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| intelligence | | | Le progrès des représentations : soit on les approfondit (la métaphysique, la quête de l'être de l'étant), soit on les rehausse (le nihilisme, la quête de soi, l'art). Les buts et les contraintes s'y invertissent si facilement ; les métaphores et les concepts s'y muent, mine de rien, les uns dans les autres. D'ailleurs la plupart des concepts ne sont que des métaphores syntaxiques. « Une excitation nerveuse transposée en une image ! La première métaphore » - Nietzsche - « Ein Nervenreiz, übertragen in ein Bild ! Erste Metapher ». | | | | |
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| intelligence | | | Dans la seule architecture qui me soit accessible, celle des ruines, les idées platoniciennes ou les pulsions nietzschéennes ne sont que styles-édifices, et les circonvolutions apolliniennes ou les fibres dionysiaques - que matériaux de construction. Les ruines, libérées de la vitalité des fondements et de la pesanteur des faîtes, se rient de l'existence réelle et s'adonnent aux valeurs virtuelles. C'est cela, la réévaluation nihiliste, l'exact contraire du platonisme : au lieu des points d'attache préconçus - leur libre conception. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme, c'est l'attention que je porte à mon inertie de race (la voix irrationnelle de mon âme) et le mépris pour leur inertie de masse (la voie battue par l'habitude et le conformisme) ; il est le refus d'accorder à la seule raison l'évaluation de mes choix vitaux et le refus d'accepter le mimétisme social ; avec cette arme paradoxale de l'inertie, il est le seul à affronter et le mouton et le robot. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens de mon regard sur le monde est possible à la seule condition d'admettre, que ma représentation et ma sensibilité sont déterminées par une réalité, indépendante des interférences avec ma personne. Mais je peux vivre sans le sens et accéder au monde non pas par la raison, mais par le rêve, non pas par un texte, mais par une musique. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard n'aurait pas de sens sans les choses vues - telle est l'aberration inaugurale de la phénoménologie. La plus haute essence humaine se manifeste en ce qui n'existe même pas : l'ascète aime son Dieu ou son idéal bien désincarnés, l'esthète palpite à l'évocation de ses fantômes de beauté, le nihiliste se passionne pour les idées ou sentiments, qui, pourtant, se réduisent au néant. Même en Intelligence Artificielle, l'essence idéaliste précède l'existence matérialiste. | | | | |
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| intelligence | | | Tout n'est qu'interprétation - les phénoménologues, les langagiers, les hommes d'action ; tout n'est que représentation - les métaphysiciens, les conceptuels, les hommes du rêve. L'humain finit toujours par l'emporter sur le divin ; le premier est proclamé vainqueur par tous les votes, du multitudinaire à l'élitaire. En plus, ou par-delà, il y a des nihilistes, pour qui interprétation est donation de sens, vitalité ou intensité, dans lesquelles se traduit la volonté de puissance. | | | | |
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| intelligence | | | Comparée à l'idée ou à la valeur, la métaphore a une durée de vie décuplée, avant de sombrer, comme tout le reste, dans la banalité ; c’est pourquoi les commencements doivent partir des métaphores vivantes et non pas des abstractions ; l’héritage culturel de mes ancêtres m’oblige à pratiquer un nihilisme filtrant, éliminatoire, pour écarter tout ce qui fut déjà tenté et devint commun. Avoir bien préparé ma défaite future aura fait partie de mon succès présent. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme des commencements est le plus noble ; il s’oppose à l’imitation, à l’inertie, à l’épigonat ; mais si je réussis à faire commencement de tout pas, de toute action, de toute métaphore, je réalise l’éternel retour du même : « La doctrine de l’éternel retour est du nihilisme accompli » - Nietzsche - « Die Lehre von der ewigen Wiederkunft als Vollendung des Nihilismus ». | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme éduque la fierté, le scepticisme flatte l’orgueil. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme civilisationnel - le politique, l'économique, le technique - ne peut venir que de l'ignorance tout court, puisque inventer des points zéro y est ridicule, toute création y étant accumulative ; c'est une ignorance étoilée qui justifie le nihilisme culturel - dans l'art ou en philosophie. Trois sortes de nihilisme honorable : l'éthique - le souci des moyens, l'esthétique - la noblesse des contraintes, le mystique - l'obscure vénération des commencements et des fins. Trois sortes de points zéro de la création initiatique. | | | | |
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| noblesse | | | Trois niveaux de nihilisme : l'ontologique - nier l'être des choses réelles (les platoniciens), le fiduciaire - croire, que tout créateur doit partir de ses propres modèles de la réalité (les Russes), l’herméneutique - exclure tout lien entre le réel et le représenté (les phénoménologues) ; Nietzsche condamne le premier et le troisième, mais il est, lui-même, nihiliste, dans le deuxième sens, le russe. | | | | |
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| noblesse | | | Le Christ, la morale, le nihilisme ne sont pas des cibles de Nietzsche, mais des extrémités des cordes tendues, sur lesquelles s'exerce son intensité musicale ; il n'est ni négateur (comme les sots) ni dialecticien (comme les pédants), mais musicien. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme s'oppose à la routine de l'évolution, mais la révolution de la négation totale ou universelle lui est encore plus étrangère : l'insupportable bavardage autour du néant, de l'absence de sens, de la transvaluation, du vide substantiel est signe d'une indigence imaginative ; le nihilisme en est la richesse et la fraîcheur. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme, ce n'est pas le non l'emportant sur le oui ; c'est la facilité de maniement des deux, dans ce qui est petit, et le penchant résolu pour le oui, dans ce qui est grand, mais indéfendable. | | | | |
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| noblesse | | | Nihiliste acquiescent = surhomme. Nihiliste passif, aux cordes qui ne vibrent plus ou aux flèches qui ne volent plus. La négation non seulement d'un demi-tour, mais d'un tour complet, d'un éternel retour tragique, toute cible atteinte redevenant regard. Tragique, car l'objet de nos langueurs, cet au-delà qui existe bien, échappera toujours à nos parcours, à nos ruptures et à nos regards. | | | | |
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| noblesse | | | Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? « La métaphysique de Nietzsche est le nihilisme même » - Heidegger - « Nietzsche’s Metaphysik ist eigentlicher Nihilismus ». | | | | |
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| noblesse | | | L'âme doit avoir son propre souffle, indépendant de l'esprit ; celui-ci porte toujours une part mécanique, se fait contaminer par le désespoir, attrape le vertige des profondeurs ; l'âme, elle, doit être pleine de vie, d'espérance, de hauteur. Bizarrement, Kant intervertit les rôles de l'âme et de l'esprit : « L'esprit est ce principe, qui apporte de la vie à l'âme » - « Geist heißt das belebende Prinzip im Gemüte » (dans les traductions françaises homologuées, on procède à une perfide substitution). | | | | |
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| noblesse | | | Je suis l'homme de la forêt ; l'arbre est omniprésent sur mes blasons ; il me rendit indépendant des forêts, des parcs et des jardins. Il paraît que les arbres enseigneront ce que qu’on n’apprend d'aucun maître. La montagne des anachorètes, les horizons des marins se prêtent mal à l'héraldique. | | | | |
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| noblesse | | | Une erreur de jeunesse - brandir un non retentissant ; à l'âge mûr, on se rattrape par le chant, la prière ou le silence autour d'un oui monumental, d'un acquiescement nietzschéen, qui est, en fait, un méta-acquiescement, dans un nihilisme fondé sur des principes : laisser cohabiter le oui et le non, grâce à la maîtrise simultanée de l'intensité des deux. De la valeur temporelle - au vecteur spatial, de la cible agitée – à la flèche immobile ! | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'édifice de mon âme, seuls les soubassements doivent garder leurs attaches spatiales, que je refuserai aux fenêtres et aux toits ; ainsi je me retrouverai dans des ruines nihilistes - privées d'attaches temporelles ; débarrassé de l'irréversible devenir, j'y vivrai un éternel retour de l'être atemporel, à l'opposé du Nietzsche simple, pour qui, c'est la réminiscence du devenir qui rend éternel le retour (mais c'est l'un de ces opposés que le Nietzsche complexe aime épouser avec tant d'égalisante intensité – retour du même !). On est séduit par ce « pathos universel de l'illusoire réminiscence » - Jankelevitch. Et moins je vois les attaches banales, mieux je m'attache à la grande distance. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme extatique : pas de table rase ni de nouveautés à tout prix, mais la recherche de ce qui est invariant ou intemporel, dans les vicissitudes courantes. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste ne dit pas, qu'il n'y ait pas de raisons pour s'enthousiasmer ou pour se morfondre, mais que ce n'est pas à la raison, c'est à dire à ce qui est fixe et plat, d'en décider, mais au goût, c'est à dire à l'essor profond vers une hauteur naissante. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste n'a pas moins de points d'attache que les autres, mais de ses attachements ne s'hérite pas mécaniquement son essence ; elle découle plutôt des accidents, qui accompagnent toute naissance du premier pas ou toute liberté du pas dernier. | | | | |
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| noblesse | | | Si j'ai un tempérament créateur, je dois commencer par choisir mes points de départ. Soit je reprends le fil d'une trame, entamée par les autres, et j'y ajoute un maillon de plus ; soit je refuse cette inertie et je crée mes propres sources, en devenant ainsi nihiliste : filum – hilum – nec-hilum - nihil. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus coriaces de toutes les valeurs, résistant à ma volonté de les juger par-delà d'elles, sont celles qui viennent des buts. Nietzsche, lui-même, y succombe : « Que veut dire le nihilisme ? - que les valeurs suprêmes se dévalorisent. Que le but fait défaut ; la réponse au 'pourquoi' » - « Was bedeutet Nihilismus ? Daß die obersten Werte sich entwerten. Es fehlt das Ziel ; es fehlt die Antwort auf das 'Warum' ». Dès que le comment et le qui du talent et de la noblesse sont organiquement là, le pourquoi de l'intelligence se manifeste presque mécaniquement. | | | | |
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| noblesse | | | Comme toutes les grandes attitudes, le nihilisme est facile à profaner, dont l'exemple le plus flagrant est la manie de la négation systématique de ce qui est consensuel. Toutefois, l'inverse du nihilisme, c'est l'adhésion mécanique aux valeurs des autres, et là, on n'a même pas besoin d'abus ou d'exagération pour le fuir et chercher ses propres commencements. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme n'est pas un système de valeurs, mais un type d'évaluateur, cherchant à se débarrasser de l'inertie collective de langage, de civilisation, d'habitude, et à se fier à l'élan, créatif et individuel. | | | | |
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| noblesse | | | Garder la hauteur veut dire savoir prendre de haut même les plus nobles de mes propres emportements. Nietzsche, le plus accompli des nihilistes, « a vécu le nihilisme au fond de soi-même jusqu'au bout et le garde derrière soi, en-dessous de soi, en dehors de soi » - « hat den Nihilismus in sich zu Ende gelebt, – der ihn hinter sich, unter sich, außer sich hat ». | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme des commencements - ne pas se hisser sur les épaules des autres ; le nihilisme des contraintes - en être le seul auteur ; le nihilisme des moyens - savoir se servir de ses faiblesses ; le nihilisme du parcours - tenir davantage au regard qu'aux pieds ; le nihilisme des finalités - en reconnaître l'insignifiance. Je pense en être très proche. | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur nihiliste est le désir, détourné des routes et tourné vers la hauteur. C'est ainsi que je dois comprendre les Anciens, voyant le bonheur dans l'étouffement de nos désirs. Il serait plus sage de n'en chercher le chemin qu'à la verticale de mon regard sur la carte du Tendre. La hauteur est une frontière inaccessible d'un Ouvert ; et le nihilisme n'est pas dans la transgression de plates limites, mais dans la vénération de nos plus hautes frontières infranchissables et dans « l'élan vertical dans l'Ouvert » - Rilke - « den Absprung, senkrecht ins Offene ». | | | | |
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| noblesse | | | Quoiqu'en pensent les aigris, le contenu de nos sentiments, chez tous les hommes, est largement le même ; c'est l'intensité, avec laquelle on en vit la profondeur, et la noblesse, avec laquelle on les élève en hauteur, qui nous distingue. C'est l'indépendance entre le sentiment, la pensée et le regard qui est un miracle de la création, du talent ou du cœur. | | | | |
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| noblesse | | | Le fatalisme est une pose respectable, quand on subit des choses mineures ; dans les choses d'importance, son contraire, le nihilisme, est préférable : éliminer, effacer ou réévaluer ce qui ne porte pas mon effigie. | | | | |
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| noblesse | | | Si je vis un commencement, nihiliste (ex nihilo) et beau (maxima de males verbisque), comme une fin, je fais frôler la vie par la mort, la beauté – par l'horreur, et je comprends, que c'est propre à tout art. « Quiconque a eu plusieurs naissances est décédé autant de fois » - R.Debray – sans l'espoir de renaissance – l'artiste dit adieu et non pas au-revoir a ce qui avait été vécu en grand. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme, c'est la flamme lustrale et ressuscitante, mais qui n'aide que des Phénix. « Du terrible feu nihiliste renaîtra le Phénix d'une nouvelle intériorité vitale » - Husserl - « Der Phoenix einer neuen Lebensinnerlichkeit wird aus dem Vernichtungsbrand des Unglaubens auferstehen » - la tiédeur extérieure étant réservée aux robots sans vie. | | | | |
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| noblesse | | | Le regard intellectuel sur la vie peut commencer par un non éthique ou un oui esthétique ; le premier ne peut être que partiel, le second est universel. Le diseur du non est un homme du progrès, donc de l'ennui ; le diseur du oui est un homme du même, de ce qui retourne, éternellement. Mauvais négateur ou bon nihiliste. | | | | |
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| noblesse | | | C'est d'après la place que j'accorde au nihil qu'on reconnaît le genre de nihilisme que je pratique. Dans le meilleur des cas, c'est le point de départ qui est visé, l'origine ou le point zéro de mon regard sur le monde, et que j'aurai débarrassé de la présence d'autrui. Mais les démons de Dostoïevsky le placent dans les finalités, et Nietzsche – dans le parcours ; on devient, chez eux, adversaire de Dieu ou des hommes, au lieu de soi-même. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que ton regard possède assez de profondeur, pour te rendre compte du mystère grandiose du monde et pour affirmer ainsi ton acquiescement enthousiaste. Mais ton regard a, également, besoin d’une grande hauteur, pour faire de toi un nihiliste, celui qui crée ses propres commencements. L’acquiescement n’est nullement un dépassement du nihilisme, mais un partenaire sur le même axe de valeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs empruntées, comme le refus des valeurs, rapprochent l’homme du robot ; c’est pourquoi le nihilisme, en tant que volonté de ne partir que de ses propres valeurs, en est l’opposé. Mais Heidegger : « Le nihilisme complet doit supprimer le lieu même des valeurs » - « Der vollständige Nihilismus muß die Wertslelle selbst beseitigen » - en fait des synonymes. Pour échapper au conformisme, le lieu des valeurs individuelles doit être plus près du ciel que de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme est une volonté d’un homme d’être créateur de ses propres commencements intellectuels, artistiques ou sentimentaux. Le nihilisme n’est pas le refus de tout héritage, mais l’usage de celui-ci seulement en tant que matériaux ou thésaurus, et non pas en tant que guides ou maîtres. Le nihiliste dédaigne la communication avec ses contemporains, mais vénère la transmission de l’invariant, du noble, du mystérieux. Il est un homme atemporel et atopique, un homme de trop. Il cultive la facette surhumaine de sa nature humaine, en ne s’adressant qu’au grand Inexistant, à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | Tout est permis est du mauvais nihilisme : le quantificateur universel y est archi-vague, le prescripteur de la permission est indéfini. Qu’est-ce qui se substitue au Dieu mort ? - la justice humaine ou ton cœur souverain ? | | | | |
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| noblesse | | | Comment arrive-t-on au grand nihilisme ? - 1. il y a des choses dignes ou indignes de tes passions (filtrage) ; 2. parmi celles-là, il ne doit pas y avoir de valeurs prônées par la multitude (solitude) ; 3. tu ne dois pas t’appuyer sur les autres dans tes commencements, ceux-ci doivent n’appartenir qu’à toi-même (création). | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme s'oppose au cynisme : là où celui-ci aide à réévaluer les valeurs des autres, celui-là en invente de ses propres. Acteurs ou dramaturges : les cyniques jouent les pièces, les nihilistes conçoivent les rôles. | | | | |
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| proximité | | | Le nihilisme, et non pas l'athéisme ou le panthéisme, est le véritable antagoniste de la vraie foi. Celle-ci explique les origines et déduit les fins ; le nihilisme, c'est la libre sophistique des sources et la libre dogmatique des finalités, la vénération et l'espérance ne découlant pas du passé et n'étant pas tournées vers l'avenir, mais remplissant le présent plein de magie. Le nihilisme est le fond altier de la foi, comme le panthéisme est « la forme altière de l'athéisme » - Schopenhauer - « die vornehme Form des Atheismus ». | | | | |
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| proximité | | | Le nihiliste ne refuse pas aux choses leur part du merveilleux ; seulement, il n'en tient compte que dans la mesure, où elles soutiennent sa passion de l'intensité et son appel de hauteur : « Être nihiliste, c'est nier les choses à leur plus haut degré d'intensité, et non dans leur version la plus basse » - Baudrillard. | | | | |
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| proximité | | | Magique est le réel, ce créé avant toute représentation ; divine est la représentation, la création ; banal est le créé par la représentation. Mais chacun met son Dieu à un seul niveau : panthéiste, artiste et, enfin, nihiliste ou croyant. | | | | |
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| proximité | | | Dieu créa les axes (« Dieu est jour/nuit, satiété/faim »** - Héraclite ; les oppositions héraclitéennes semblent être l'approche du divin la plus sensée de tous les temps), la liberté de l'homme y lit - plus qu'elle ne choisit ! - des valeurs (l'ombre, à laquelle on tient, et la soif, qu'on entretient, désignent les plus libres). La terne dialectique hégélienne profana ce beau culte des axes, que reprit Nietzsche, avec vie-art, bien-mal, nihilisme-acquiescement, chute-élan, puissance-résignation. | | | | |
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| proximité | | | L'athée pieux s'appelle agnostique ; l'agnostique, qui ne fait que penser, devient athée ; l'agnostique intelligent et sensible devient nihiliste. Le nihiliste s'attache à ce qui n'existe pas - une attitude poétique ; l'athée nie ce qui n'existe pas, ce qui est bien plat. | | | | |
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| proximité | | | Une légende bien naïve, que même Nietzsche entretenait : jadis, il aurait existé des valeurs suprêmes, témoignant de la présence divine dans les affaires des hommes, et qui auraient sombré, suite aux réévaluations nihilistes, et le vide ainsi créé justifierait le constat de mort de Dieu. Ces valeurs n'existèrent jamais. Ce qui est beaucoup plus dramatique, c'est que les vecteurs disparurent, ces porteurs d'élans et d'enthousiasmes, de tours d'ivoire, de temples et de ruines. | | | | |
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| proximité | | | L'origine du nihilisme : un jour on comprend, que les valeurs suprêmes sont indéfendables ; le cynique les range parmi la valetaille de la doxa, le sentimental cherche à reconstituer leur proximité en traçant, à leurs horizons, de vagues frontières, l'ironique les voue au firmament, vide de dieux, ou au lac de Narcisse. Ces valeurs absolues doivent garder leur statut de mystère, que ne préserve aucun problème relativiste de noyaux ou de frontières. | | | | |
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| proximité | | | Le nihilisme : me méfier de l'inertie, chercher le rythme, le point zéro, la source ou l'origine de mes sentiments et pensées. C'est la facette divine de l'homme, la facette purement humaine se trouvant dans l'enchaînement, la suite, l'accroissement du temporel, au détriment de l'éternel. La définition médiévale du nihilisme, qui en affuble ceux qui pensent, que l'hypostase humaine du Christ n'est rien, me paraît être étonnamment percutante. | | | | |
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| proximité | | | Science de mon salut - conscience de ma chute, encore l'un de ces axes, qui méritent, que je ne m'y accroche pas à une seule valeur, mais que je le munisse d'une même intensité. Le souci du salut mène à l'activisme, à la création, à la réinvention du sacré ; l'ivresse de la chute conduit au nihilisme, à la révolte, à l'angoisse. Les réunir, dans un même regard, - le triomphe de l'humain sur le divin ! | | | | |
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| proximité | | | Il y a trois familles mystiques : les eschatologiques du Jugement Dernier, les cléricaux du parcours salvateur, les nihilistes des points zéro de la réflexion, du regard, de la passion. Les deux premières sont constituées, essentiellement, de nains ahuris, balançant sur les épaules des géants ; la dernière se dévoue à fabriquer elle-même les mesures ironiques de la grandeur et de la vision. | | | | |
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| proximité | | | Une fois éliminé de mes horizons, que devient le contingent, le passager, ce qui n'est dicté que par les lieux et les dates ? - une foi panthéiste, nihiliste, une pensée pure, gardant toute sa valeur dans toutes les coordonnées spatio-temporelles. Pour rejoindre le royaume du même ou pour y retourner. | | | | |
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| proximité | | | Je me sens proche de ceux qui, face à un problème, en extraient un mystère ; et je crois que le passage d’une solution à un problème est, lui aussi, signe d’une intelligence non-mécanique. Einstein n’y voit aucun avantage : « Les hommes négatifs trouvent un problème dans toute solution » - « Negative Menschen haben ein Problem für jede Lösung ». Les hommes positifs sont insensibles aux mystères. | | | | |
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| russie | | | Exemple de systématique incompréhension. Les Russes donnent à l'Europe trois mots - intelligentsia, nihiliste, structuraliste. Le premier finit par refléter la place de l'abstraction dans le discours, le deuxième - la place du refus de l'ordre, le troisième - la place de l'ordre dans le chaos. Et dire que pour les Russes, le premier désignait la sensibilité, face à la souffrance d'autrui, le second - la préférence d'un ordre ascétique intérieur au désordre esthétique extérieur, le troisième - la voie spatiale des contraintes, qui suit, dans le temps, la voix des buts ! | | | | |
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| russie | | | Le Russe est un individualiste portant le témoin du bien commun. Dans ce genre de course, l'Asiate redoute le départ, l'Européen - la déconvenue à l'arrivée, le Russe - la course elle-même. | | | | |
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| russie | | | Dostoïevsky met dans la peau d'un même personnage (nihiliste, libéral, révolutionnaire) les traits, qui, en pratique, se répartissent entre trois générations : les rêveurs, les assassins, les bureaucrates. La fatalité de l'héritage et de la routine, plutôt que la théorie et le cynisme, sont à l'origine des horreurs communistes. | | | | |
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| russie | | | Les Russes ne sont faits ni pour la liberté ni pour la tyrannie. Ils sont anarcho-nihilistes : ne pas croire en ce qui est, croire, fanatiquement, en l'incroyable : « Le nihilisme selon la mode de Saint-Pétersbourg : croire en incroyance, jusqu'au martyre » - Nietzsche - « Nihilismus nach Petersburger Muster, Glauben an den Unglauben, bis zum Martyrium ». | | | | |
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| russie | | | Le nihil russe est l'apport le plus significatif à la philosophie occidentale, qui, à la recherche d'un digne contraire au majestueux et faux être, ne tombait que sur le misérable et bien réel étant. Il va de soi qu'il n'y ait pas plus de négations dans la franchise du nihil que dans les cachotteries de l'être ; ce sont deux adversaires au même degré d'affirmation. | | | | |
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| russie | | | C'est à Saint-Pétersbourg que je devins nihiliste et adorateur du soleil, et c'est dans le Midi que je m'adonnai aux jeux des ombres et à l'acquiescement au monde. Nietzsche serait, à trois quarts, d'accord avec cette géographie spirituelle : « À Pétersbourg je serais nihiliste ; ici je crois en soleil » - « In Petersburg wäre ich Nihilist. Hier glaube ich an die Sonne ». | | | | |
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| russie | | | Le Russe a la manie de négations faciles, grandioses et gratuites. Presque toute la culture russe est de nature nihiliste ; Pouchkine fut le seul diseur-du-oui ironique, léger et gracieux. « La volonté, en Russie, est suspendue, et l'on ne sait pas si elle sera pour le non ou pour le oui » - Nietzsche - « In Russland wartet der Wille, ungewiß, ob als Wille der Verneinung oder der Bejahung » - Pouchkine étant resté sans héritier, la réponse, hélas, est évidente. | | | | |
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| russie | | | Ni la vérité ni la beauté – dans la science, la politique, les arts plastiques - ne furent jamais la première préoccupation du Russe, mais – le Bien, toujours dogmatique. « Le nihilisme, ici, est sans haine, et la science ressemble à de la religion » - A.Blok - « Здесь нигилизм - беззлобен, и дух наук - религии подобен ». | | | | |
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| russie | | | La connaissance vivante - lorsqu'on sait vivifier et la recherche et la trouvaille. Le malheur, c'est que plus le savoir est aujourd'hui utile, plus fatalement il nous éloigne de la vie éternelle. L'instinct le dit au Russe, qui finit par n'être attiré que par un savoir inutile. Au savoir utile il voue son mépris ; A.Suarès le comprit de travers : « Tout Russe est nihiliste ; il méprise tout ce qu'il ignore ». | | | | |
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| russie | | | Minable étymologie de éternité - Ewigkeit, faisant de l'âge (ævum) son ancêtre (вечный n'ajoute pas grand-chose : du siècle) ; pourquoi le retour nietzschéen est-il éternel ? - parce qu'il est retour du passé, qui s'avère le même, donc indépendant du temps. | | | | |
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| russie | | | Racines phonétiques du nihilisme : Henri Heine ou Nietzsche, prononcés Un Rien et Nichtssche (Nichts - rien), Nétchaev, prototype chez Dostoïevsky, - Нечаев (de Nitchego - ничего - rien). Quid, les jeux phonétiques de Kojève, avec nitchto et netchto (un néant et un quelque chose), pour se moquer du bon Dieu, le même thème étant assez plat chez Leibniz, Hegel ou Sartre. | | | | |
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| russie | | | Le Russe ne comprend pas les valeurs européennes et s’auto-proclame – nihiliste ; il avance à tâtons, vers des ténèbres, et l’enjolive par un état d’esprit pseudo-eschatologique. « Le Français est dogmatique ou sceptique ; l’Allemand – mystique ou critique ; le Russe – apocalyptique ou nihiliste » - Berdiaev - « Француз бывает догматиком или скептиком ; немец — мистиком или критицистом ; русский — апокалиптиком или нигилистом ». L’Européen voit nettement le rôle social de l’esprit et laisse aux caprices personnels dialoguer avec le cœur ou l’esprit. Le Russe vit tout en vrac et son âme s’entend si rarement avec son esprit. | | | | |
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| russie | | | Le nihilisme russe vient de la métaphore des rapports entre les pères et les fils ; le père y peut être le bon Dieu, le Tsar ou le géniteur, sympathique (Tourgueniev, Tolstoï) ou monstrueux (Dostoïevsky, Tchékhov). Pour les ramener à une seule image, on finit par ne garder que celle du maître à penser, nous empêchant de partir de nos propres commencements ; le nihiliste devint celui qui ne veut pas s’appuyer sur les épaules de ses ancêtres. | | | | |
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| russie | | | En gros, les civilisations expriment des particularismes nationaux ; tandis que dans la culture jouent plutôt des particularismes individuels. La civilisation russe est misérable, car la masse, dans ses attitudes psychologiques, oublia le passé européen rationnel de leur patrie et préserve surtout l’héritage mongol, où règne l’arbitraire. Les meilleurs porteurs de la culture russe – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – sont nihilistes, ce qui aurait pu constituer sa gloire, car les nihilistes sont pour l’individu, contre la foule. Mais, les Mongols, représentés par Dostoïevsky : « À cause d’un nihiliste, Pierre le Grand, nous n’avons pas de culture » - « Культуры у нас нет через нигилиста Петра Великого » - sont incapables d’admirer ce qui sort de la tribu. | | | | |
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| russie | | | Le nihilisme russe est une banale négation : « Le monde qui devrait être n’est pas ; le monde qui est ne devrait pas être » - W.Schubart - « Die Welt, die sein sollte, ist nicht, und die Welt, die ist, sollte nicht sein ». | | | | |
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| russie | | | La seule définition intéressante du nihilisme (européen) fut formulée par Nietzsche – les commencements d’un artiste ne peuvent plus s’appuyer sur les autres, qui sont morts pour lui (y compris le Dieu et le nationalisme), inaptes à stimuler son originalité. Les autres critiques du nihilisme (à la russe) y mêlent le rapport à la patrie : l’humanisation de celle-ci (Tourgueniev), la compassion pour elle (Dostoïevsky), le détachement/attachement (Déracinement, Беспочвенность de Chestov ou sol natal, Heimatboden de Heidegger). | | | | |
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| nietzsche f. | | | Ein neuer Sprengstoff, ein Dynamit des Geistes - ein Russisches Nihilin, ein Pessimismus bonae voluntatis, der nicht bloß Nein sagt, Nein will, sondern - Nein thut.
Un nouvel explosif, une dynamite de l'esprit - la nihilite russe, un pessimisme de bonne volonté, dont le non n'est ni seulement dit ni voulu, mais - fait. | | | | |
| | russie | | | L'injection de néant à l'âme - la nihilite européenne, pratique plus radicale pour stopper net, sans explosion, l'épidémie de la justice, qui se propageait dans les âmes, lorsqu'il y avait des âmes. Tout se désamorce et se désarme par le chosisme, cet héritier cérébral imposteur du nihilisme spirituel déclinant. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Die Hauptsymptome des Pessimismus : der russische Pessimismus ; der ästhetische Pessimismus ; l'art pour l'art ; der anarchische Pessimismus ; die Religion des Mitleides ; der äthische Pessimismus.
Principaux symptômes du pessimisme : le pessimisme russe ; le pessimisme esthétique ; l'art pour l'art ; le pessimisme anarchique ; la religion de la pitié ; le pessimisme éthique. | | | | |
| | russie | | | Ces symptômes sont à égale distance du pessimisme et de l'optimisme. On est pessimiste dans le secondaire : les faits, les yeux, la raison et optimiste dans l'essentiel : la vision, le regard, le rêve. Et toute parole riche peut s'écrire à la lumière des chiffres ou à l'ombre du verbe. Pessimisme de la force brute, optimisme de la fine faiblesse. Toi, chantre de la tragédie antique et de la tuerie nihiliste, ou le décadent Socrate, tueur de la tragédie. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Ich sehe mehr Hang zur Größe in den Gefühlen der russischen Nihilisten als in denen der englischen Utilitarier.
Je vois plus de propension à la grandeur dans les sentiments des nihilistes russes que dans ceux des utilitaristes anglais. | | |  | |
| | russie | | | L'Anglais tient au primat de la liberté extérieure ; pour lui, l'intérêt dicte le degré de fraternité et fixe la frontière de l'égalité. Le Russe est fanatique de la liberté intérieure ; pour lui, le sacrifice crée le frère et indique la voie vers l'égalité. | | | | |
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| valéry p. | | | Les Français veulent conserver, les Allemands - devenir, les Anglais - être, les Russes - vouloir. | | |     | |
| | russie | | | Les Français savent ce qu'ils ont à conserver, les Allemands - ce qu'ils veulent devenir, les Anglais - ce qu'ils doivent être, les Russes ne veulent même pas savoir ce que les autres savent vouloir. Svoïévolié - vouloir hors tout savoir et devoir. Leur nihilisme, les Russes le prêtent volontiers au monde entier, tandis qu'il n'est porté que par des Kirillov, sortis tout droit des Possédés. | | | | |
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| valéry p. | | | La Russie, naïve, mystique, sensuelle, a reçu pour premiers enseignements ceux des écrivains français, immunisés et rompus aux contradictions, et ceux des philosophes allemands, les plus extrêmes dans leurs déductions. | | | | |
| | russie | | | Les élèves comprirent tout de travers : des leçons de la philosophie allemande sont sortis les nihilistes mystiques (Dostoïevsky, Berdiaev, Chestov) et des images de la littérature française - les anarchistes naïfs (Kropotkine, Bakounine, Tolstoï). Seul, le poète, tendre, sensuel, déchaîné, est resté en accord avec ses notes nationales, mais l'acoustique du russe l'isole de l'Europe. | | | | |
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| ortega y gasset j. | | | El comunismo ruso es une substancia inasimilable para los Europeos, casta que ha puesto todos los esfuerzos y fervores a la carta individualidad.
Le communisme russe est une substance inassimilable par les Européens, race qui a mis tous ses efforts et ferveurs sur la carte de l'individualisme. | | | | |
| | russie | | | Votre individualisme de repus, côté panse, va de pair avec votre collectivisme d'indigents, côté danse. Le communisme russe : une idée belle, individualiste et aristocratique se muant en un fait hideux, collectiviste et tyrannique. « Le destin de toute grande idée est d'être trahie » - Paz - « ¡ El destino de toda idea grande es el de ser traicionada ! » Dès son origine, le Kremlin, avec ses queues d'aronde des Gibelins, préférait l'Empire au goupillon (des Guelfes), mais succombait aux sabres, marteaux et faucilles. | | | | |
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| heidegger m. | | | Rußland und Amerika sind, metaphysisch gesehen, dasselbe ; dieselbe trostlose Raserei der Technik und der bodenlosen Organisation des Normalmenschen.
Au point de vue métaphysique, la Russie et l'Amérique sont la même chose : la même frénésie sinistre de la technique et l'organisation sans racines de l'homme normalisé. | | | | |
| | russie | | | D'autres s'enracinent si profondément dans l'Übermensch, qu'ils ne voient pas le robot, sans frénésie ni sève, qui en jaillit, au-dessus d'une terre brûlée. Le déraciné russe et le dé-cimé américain n'ont ni sol ni ciel commun, où ils pourraient pousser ensemble. Dans cette Amérique, jusqu'au cou dans le réalisme intégral, où as-tu vu la moindre trace d'un nihilisme, auquel tu réduisais toute métaphysique ? « La métaphysique, en tant que telle, est l'authentique nihilisme » - « Die Metaphysik als Metaphysik ist der eigentliche Nihilismus ». | | | | |
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| cioran é. | | | Par rapport à l'Occident, tout en Russie se hausse d'un degré : le scepticisme y devient nihilisme, l'hypothèse dogme, l'idée icône. | | |   | |
| | russie | | | N'as-tu pas remarqué, que les baisses furent pratiquées par les Russes, avec la même hantise ? Que de dogmes piétinés et d'icônes profanées par le mot ! Comportement de nomades ou d'insulaires : « Nos savants ressemblent à ces sauvages, qui se jettent sur les objets, provenant des naufrages » - Tiouttchev - « Наши учёные похожи на дикарей, кои бросаются на вещи, выброшенные им кораблекрушением ». | | | | |
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| solitude | | | La noblesse des commencements est synonyme de la volonté de puissance. Avoir de bonnes raisons, pour se choisir soi-même comme source, ne pas partir d'un langage des autres, - mais c'est la définition même de nihilisme ! | | | | |
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| solitude | | | Le nihilisme n'est pas une maladie de la volonté (Nietzsche), mais la santé du rêve. Le rêve est une volonté spiritualisée de se supporter tout seul ; la volonté est un rêve incarné de se mêler aux autres. | | | | |
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| solitude | | | Les sceptiques stériles, hurlant à l'absurdité ou à la vanité de l'existence collective et de ses buts, usurpent souvent le beau titre de nihiliste. Le nihiliste vit une existence solitaire, animée surtout par ses propres commencements, pour lesquels il n'a besoin de personne, de rien ; et ses moyens, c'est son talent et sa noblesse. | | | | |
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| solitude | | | Dans un discours, on trouve toujours trois personnages impliqués : son auteur, le lecteur qu'il vise, le lecteur qu'il trouve. Chez un nihiliste solitaire, les deux derniers personnages sont – l'auteur lui-même : le soi connu écrit, inspiré par le soi inconnu et s'adressant à celui-ci. | | | | |
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| solitude | | | Au lieu de se paralyser par le nihilisme du « À quoi bon ? », il faudrait bondir d'horreur devant la fadeur pénurique des pourquoi et comment statistiques et palpiter dans les où et quand ironiques, en dehors des coordonnées pléthoriques. | | | | |
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| solitude | | | J'ai mon soi séculaire, temporel, connu et mon soi divin, intemporel, inconnu. Le premier communique avec le monde, et le monde veut que je partage ses soucis et ses valeurs ; le second porte de vagues échos de l'univers et me souffle le sens de ses vecteurs. Est nihiliste celui qui dit fermement son non aux échelles séculaires, tout en offrant son oui à l'envol du second. Condamné à la solitude dans le monde transparent, il est entouré d'un univers étoilé. | | | | |
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| solitude | | | Ce qui est embêtant avec l'écriture, c'est qu'elle crée l'illusion d'un chemin partant de mes ruines nihilistes, coupées du reste du monde, ou bien celle d'un édifice habitable au-dessus de mon souterrain déraciné ; mais peut-être ce ne sont que des métaphores : « Le chemin vers ces «lieux» sans chemins, sous-sol de nos lieux empiriques »** - Levinas. Le déracinement en profondeur fait pousser le nihilisme de hauteur. | | | | |
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| solitude | | | Être nihiliste, c'est vouer la naissance de mes valeurs ou de mes points d'attache - à une solitude radicale, dans laquelle se forgent le mieux les points zéro de mes attachements ou détachements ; refuser, par un travail de déracinement, de me maintenir sur les épaules des géants. « Le surhomme ? - le sous-homme, sur les épaules de l'homme » - Iskander - « Кто сверхчеловек ? Недочеловек, верхом на человеке ». | | | | |
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| solitude | | | Quelle est la pire calamité qui pourrait frapper les cerveaux des hommes grégaires ? - le nihilisme. Quelle bénédiction doit-on souhaiter à un esprit libre ? - le nihilisme ! | | | | |
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| solitude | | | Quand je vois dans le commencement la limite même, à laquelle doivent tendre mes ombres, j'éteins toute lumière extérieure, je découvre mon étoile nihiliste. C'est plus beau que le matin, c'est la nuit : « La limite : nuit du commencement »*** - Foucault. | | | | |
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| solitude | | | Pour, soudain, ne pas te découvrir cerné par la cohue, dans des embouteillages des hommes affairés, au départ individualistes ou solitaires, vérifie, avant tout pas, que ta piste aboutisse bien dans une impasse. Sinon, elle s'avérera très vite sentier battu. | | | | |
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| solitude | | | Un nihilisme cohérent, qui tienne la route, suppose un double meurtre : celui des hommes, pour que je puisse assumer seul tous mes commencements, et celui de Dieu – ainsi, aucune finalité divine ne sacrera ni mes débuts ni mes contraintes. Le nihilisme est une double solitude – de mon être profond et de mon haut devenir. | | | | |
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| solitude | | | Le nihilisme est impensable en sciences, stupide en économie, périlleux en politique. Il n'est à sa place que dans une âme solitaire, soucieuse de la surface du lac, dans lequel elle veut se refléter, et que ni les courants ni les pierres des autres ne doivent troubler. | | | | |
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| solitude | | | Si j'efface de ma mémoire toute trace d'Héraclite, Pascal, Nietzsche, Valéry, je peux garder inchangée l'intégralité de mes postulats des commencements – c'est ainsi que je confirmerais et justifierais mon attachement au vrai nihilisme – avoir été seul à la naissance de mon essence. | | | | |
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| solitude | | | Pour ceux qui parasitent les mesures des autres, « le nihilisme est l'effacement de toute pesanteur » - Heidegger - « der Nihilismus ist das Schwinden aller Gewichte ». Pour ceux qui ont leur propre balance, cet effacement s'accompagne de la descente d'une grâce. | | | | |
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| solitude | | | Presque tout est commun dans l’imagination de finalités ou de parcours, à laquelle se livrent, respectivement, les absurdistes et les pédants. Seuls les nihilistes, avec leur imagination de commencements sauvent l’intellect de la routine des commentaires des autres. Mais les beaux commencements ne naissent que dans la solitude ; affronter celle-ci est presque toujours une malchance pour l’esprit et une chance pour l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Abandonnant un pessimiste, abandonné par un optimiste, l’axiologue Nietzsche se retrouve seul. Sur le même axe d’acquiescement, je fus toujours et je reste seul ; mon Schopenhauer et mon Wagner s’incarnèrent dans une même personne, optimiste à ses débuts et pessimiste sur la fin, qui préserva ma solitude non pas par abandon advenu mais par distance entretenue. Sans cette solitude je n’aurais pas pu écrire des livres, dont je peux, aujourd’hui, dire qu’« Il n’existe nulle part des livres d’une espèce plus fière et plus raffinée » - Nietzsche - « Es gibt durchaus keine stolzere und raffiniertere Art von Büchern ». Seulement, à la place de force et cynisme déclamatoires je mets la faiblesse fière et le nihilisme raffiné. | | | | |
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| solitude | | | Le nihilisme, en tant que la volonté d’être l’auteur de ses propres commencements, est la seule philosophie non-conformiste ; le cartésianisme est lié à son époque, le kantisme est trivial, l’absurdisme est bête, la phénoménologie est commune, l’analytisme est borné. | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie, l’égoïsme intellectuel s’appelle nihilisme, et dans le rêve – narcissisme. Dans les deux cas – le culte du commencement individuel. | | | | |
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| solitude | | | J’oppose mon nihilisme narcissique au nihilisme initiatique de Nietzsche et au nihilisme apocalyptique de Cioran. Chez le premier, on substitue si facilement Zoroastre par Manès ou par le Crucifié, ce qui ferait du hasard – le maître de mon propre soi. Les chutes du second sont provoquées par toute vision d’une vermine humaine, astronomique ou animale, chutes de la hauteur d’un bureau bancal, avec des Cahiers, demandeurs d’effarouchements. | | | | |
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| vérité | | | La chimère pseudo-philosophique de néant n'a rien à voir avec le nihilisme : le néant n'est qu'absence d'éléments d'une recherche, il est un résultat vide, une finalité sans contenu, mais compatible avec la vérité tandis qu'un bon nihilisme est tout entier dans la trouvaille initiatique de nouveaux commencements, en contradiction avec l'inertie des autres. | | | | |
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| vérité | | | L'univers de Nietzsche se moque du réel, il est habité de fantômes : Dieu, la Grèce, le nihilisme, la puissance, la vérité, la philosophie y sont des fantômes – (ré)inventés à chaque retour de l'intense devenir. Tant d'apparentes contradictions, tandis qu'il s'y agit chaque fois de changements de langage. | | | | |
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| vérité | | | Il y a trois sortes de vérités : des dogmes, des preuves et des métaphores, et les reconnaître, c'est reconnaître leur portée. Le nihiliste évalue leurs rayons respectifs à - nul, jusqu'aux frontières du langage, l'infini. Il refuse de n'être que croyant, scientifique ou mystique, il aime se mettre à l'origine de toute mesure. « Les nihilistes dénient l'existence de toute vérité » - Benoît XVI - « Die Nihilisten leugnen die Existenz jeglicher Wahrheit » - ils ne nient que son existence hors tout langage. | | | | |
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| vérité | | | Cynique : accepter le laid car vrai ; nihiliste : refuser le vrai car laid ; sceptique : refuser le beau car non vrai ; ironique : accepter le faux car beau. Mais le plus bête est le réaliste, qui appelle à être vrai, même si l'on est laid. Même si l'on prend la magie du réel pour la vérité, la laideur vient du nous, le je étant la beauté même : les choses vues ou faites, face au regard qui crée. | | | | |
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| vérité | | | Avoir besoin d'une vérité, d'une foi, d'une liberté ou les maîtriser - deux cas, qui presque s'excluent ; seul un maître peut se permettre les fastes du cynisme ou le luxe du scepticisme. La plus précieuse des maîtrises - l'art des contraintes, qui entretiennent une distance irréductible entre moi et l'absolu et en chasse toute familiarité. Le cynisme - liberté du goujat ; le scepticisme - liberté de l'indifférent ; l'ironie nihiliste - liberté enthousiaste, naissant des nobles contraintes ! | | | | |
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| vérité | | | La beauté du vrai se fonde sur sa rigueur, et celle du poétique – sur son déchaînement, - elles sont incompatibles. Le mathématicien crée une représentation subtile et formule la-dessus une hypothèse profonde, qu'il prouve élégamment – d'où la beauté mathématique. Le poète suggère, implicitement, une représentation mystérieuse et bâtit un chemin excitant vers des objets de celle-ci – d'où sa beauté vertigineuse. Et il est aberrant d'entendre parler d'identité de beauté entre la vérité du poème et le nihilisme du mathème (Badiou). | | | | |
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| vérité | | | La pureté du bon ou du beau, c'est ce qui les rend indépendants de toute vérité ; mais la forme du vrai peut réveiller le sens du beau, et son fond - pousser vers le bon. C'est lorsque le beau s'intéresse au fond ou le bon s'occupe de la forme que l'impureté surgit. | | | | |
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| vérité | | | Rien n'est vrai, je n'approuve rien, rien ne mérite être mon but, rien ne m'enthousiasme - y a-t-il un seul point commun entre ces riens creux et disparates ? - pourtant ils en font un amoncellement accusateur, pour le jeter à la face du nihilisme, qui crée du vrai, érige des contraintes, réveille les consciences. | | | | |
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| vérité | | | Je commence à mériter le titre de nihiliste, si, pour presque toute fausseté, je suis capable de bâtir un langage, dans lequel elle serait vraie. Pour clamer la fausseté de tout, dans un même langage, il suffit d'être un sot. | | | | |
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| vérité | | | Les représentations d'un sot sont si décousues et superficielles, qu'il pense pouvoir s'en passer pour ne faire qu'interpréter (l'illusion, partagée par Nietzsche). Les représentations d'un savant sont si profondément câblées, que leur accès est presque imperceptible ; on les explicite à reculons. Dire que la vérité n'existe pas, car on n'aurait aucune représentation, est une sottise, entretenue par un mauvais nihilisme. | | | | |
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