| action | | | Au théâtre du monde, il n'y a plus de barrière entre la scène et la salle, entre le spectateur et l'acteur ; tous les hommes devinrent acteurs. Ce n'est plus pour illustrer une merveille que se déclenche deus ex machina, mais bien pour tester une machine de plus, en absence de spectateurs. Une méta-tragédie : la disparition non pas des héros, mais du chœur lui-même. | | | | |
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| action | | | La lumière cynique de l'être projetant de belles ombres du faire - Pythagore ou Diogène ; la lumière héroïque du faire invoquant d'humbles ombres de l'être - R.Debray ou S.Weil ; les ombres honteuses du faire se désolidarisant des ombres piteuses de l'être - Rousseau ou Tolstoï. Trois manières de prouver sa noblesse : esthétique, mystique, éthique - faire briller, brûler, être brillant. | | | | |
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| action | | | Homme de scène, homme d'action… Deux types d'échelles, plutôt que deux types d'hommes. L'agir noble : partager mon pain ou tendre ma main à celui qui est tombé - gestes dont est capable, un jour, n'importe quelle crapule. La scène est un paradigme beaucoup plus discriminatoire : qui m'observe et me juge ? quelle lumière m'illumine ? Quelle distance me sépare de la rue ? Quel est le genre de ma pièce ? En quelle langue sont mes paroles ? Quelle est la part du dramaturge ou du démiurge dans mon texte ? Qui incarne mon héros ? - ma raison, mon cœur ou mon âme ? Homme d'action n'est qu'un cas mineur d'homme de scène, qui, à son tour, n'est qu'un cas extraverti d'homme de rêve. | | | | |
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| action | | | Oui, les saints accomplirent de belles œuvres, mais on trouve exactement les mêmes exploits chez les païens ou chez les brigands. Les nimbes ne se dessineraient qu'au-dessus du rêve, jamais - au-delà d'une action. | | | | |
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| action | | | Tu te moques de ceux qui cherchent à aller de l'avant, mais ne t'acoquine pas trop avec ceux qui fuient ou reculent. En hauteur immobile, les mouvements changent si facilement de signe. | | | | |
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| action | | | À vue de nez, l'héroïsme est une camelote périmée, dont n'émane plus aucun parfum de renommée ou de mythe. Le pragmatisme pestilentiel remplit désormais le rayon des actions. La caducité est spatiale pour le sage (même pour le Sage du Café du Commerce - Valéry), temporelle pour les autres. | | | | |
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| action | | | Tu es certainement une médiocrité, si tu ne rêves ni du bien ni de l'héroïsme ni de l'humanisme ; mais tu es un apostat, si, au nom de ces valeurs, tu ne fais qu'agir (le collectif se projetant sur l'affectif). L'action individuelle devrait n'être consacrée qu'à la beauté. | | | | |
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| action | | | L'écriture, la poésie et la philosophie nous furent données par des rêveurs ahuris et passionnés - Prométhée, Orphée ou Narcisse - et que profana, bêtement, le calculateur Icare, en tentant de traduire ces rêves musicaux dans les actes mécaniques. Nos héros nous apprirent aussi la multiplicité du visage féminin, à travers Pandore (la fatalité des maux), Eurydice (la fatalité de l'avant-dernier pas), la nymphe Écho (la fatalité du reflet et de la solitude). | | | | |
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| action | | | Le renoncement honorable à la lutte n'est pas dicté par la peur de perdre, ni même par sa certitude, mais par l'impossibilité de rencontrer un ange ou un démon et par la profusion de moutons et de robots, sur toutes les arènes. Avant de tirer l'épée, pense à la fin d'Ajax : une méprise avec le troupeau surévalué, la honte, la folie, le suicide. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du fait qu'il fut le seul héros de l'Iliade à ne pas avoir été assisté par les dieux vengeurs : « Si Dieu veut te perdre, il te rendra d'abord fou » - proverbe latin - « Quem deus vult perdere, dementat prius » - cherche donc la bienveillance des dieux ou la complicité des anges. | | | | |
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| action | | | Les plus belles paroles ou notes sur l'héroïsme et le combat furent composées par des capitulards : « Résignation ! Quel misérable refuge, et pourtant il est le seul qui me reste » - Beethoven - « Resignation ! Welches elende Zufluchtsmittel, und mir bleibt es doch das einzig übrige ». Hélas, tous les autres refuges se transforment fatalement en caserne, étable ou salle-machines. | | | | |
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| action | | | Quatre acteurs agissent en mon nom : devant tout le monde, ce sont les pires de mes interprètes - le sous-homme et les hommes ; sans témoins, se lève, quand elle n'est pas trop atrophiée, l'autre moitié - l'homme et le surhomme. Ma valeur peut rester sans expression devant tout le monde et ne s'exprimer que hors toute estrade. Le valoir, contrairement au devoir, pouvoir et vouloir, est plus dans l'impression que dans l'expression. Les grégaires pensent, que les gestes les plus nobles ou héroïques s'accomplissent devant les témoins. Le plus noble en moi est ce qui n'a pas besoin de témoins, qu'il s'agisse d'actes ou de valeurs, contrairement à ce qui est vulgaire : « Sans spectateurs ni témoins, la richesse perd toute sa valeur » - Plutarque. | | | | |
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| action | | | Jadis, le besoin ou la passion d'actions nobles faisaient de l'homme un héros. Aucune tyrannie ne s'y opposant plus, cet homme, aujourd'hui, est rapporteur devant une Commission parlementaire ou Maître de conférences. Ceci pour justifier le fait, hélas, indéniable, que ce livre est vu par R.Debray comme un écrit de moine. Le moine est le héros se privant d'actions. | | | | |
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| action | | | Je répertorie mes fétiches : la place de la lumière, le rôle de la pesanteur, la part du geste - et je suis horrifié par peu d'originalité de ce bouquet, puisqu'il correspond aux trois constantes physiques : la vitesse, la gravitation, le quantum d'action. Et avec mon regard sur la vérité je ne fais que suivre la chute de l'âge héroïque : la complémentarité se substituant à la causalité… | | | | |
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| action | | | Pour devenir impérissable, il faut atteindre le stade de mythe ; le style mythique, ce sont les ruines. C'est le seul style qui sauve la grandeur des édifices, des poèmes et des gestes. Et c'est la transformation de nos tours d'ivoire en salles-machine, qui efface toute grandeur de nos mémoires héroïques. | | | | |
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| action | | | Les étapes de mon mûrissement, face au désir : le maîtriser, le calculer, le rêver, le peindre – héroïque, intelligent, poétique, créateur. | | | | |
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| action | | | Je commence par décomposer la valeur d'un homme sur les axes des actes, des pensées, des rêves, et je finis par n'y voir que l'homo faber commun. Même nos rêves portent des stigmates collectifs, sans parler des pensées ou des actes : « Donner une valeur à l'homme d'après les actes les plus hauts est absurde » - Sartre. C'est l'homme créateur, l'homo sacer, l'homme solitaire, ayant reçu du haut un talent sans mérite, bref - un nihiliste doué pour la métaphore, qui prend, à mes yeux, l'allure classieuse d'un vrai héros, créateur du sacré. | | | | |
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| action | | | Successivement, je me désintéresse de l'homme de dépassement, de chemin, de destination ; je reste en compagnie de l'homme d'intensité, de métaphore, de contrainte. Dans l'invariant, tout héros est solitaire. | | | | |
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| action | | | Impossible ne faire que subir ses actes, on est amené à bien les commettre, sur l'échelle du geste ; seuls les imaginatifs arrivent à les démettre, de l'échelle de la geste. La grandeur et l'héroïsme sont toujours affaires des mythes et des inventions du passé, figés dans les statistiques du présent. | | | | |
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| action | | | Les actes ou les mots : « Circé transformait les héros en porcs, moi – les porcs en héros » - Tsvétaeva - « Цирцея обращала героев в свиней, я — свиней в героев » - les bras, outil du mal, ou le cœur, refuge du Bien. | | | | |
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| art | | | Ne crois pas le poète, qui dit que tout lui est merveilleux. Le poète doit être absent du non-merveilleux, comme le saint l'est du non divin et le héros - du non grand. | | | | |
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| art | | | Ne pas savoir vivre sans écrire - graphomanie ; ne pas savoir écrire sans vivre, c'est-à-dire sans l'envie de rêver, - éthéromanie, nulla linea sine nocte plutôt que « nulla dies sine linea » - Pline l'Ancien. Pessõa : « Mieux vaut écrire que risquer de vivre ; l'écriture est la manière la plus savoureuse d'ignorer la vie » - justifie la graphomanie, qui ignore le ridicule de risquer d'écrire, lorsque aucune saveur vitale n'accompagne la plume. | | | | |
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| art | | | L'écriture de rêve est dans cette triade : avec les contraintes de penseur et les moyens d'artiste peindre les commencements de héros. | | | | |
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| art | | | Avant Balzac, les héros littéraires ne pouvaient pas exister dans la réalité, ce qui en donnait la hauteur. Depuis, on ne fait qu'approfondir ou d'étaler tous ces rentiers, comtesses, soubrettes ou apothicaires. D'où la grandeur de Dostoïevsky aux protagonistes tous loufoques. | | | | |
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| art | | | La justification de la maxime comme d'une illustration précise de la pensée de l'éternel retour, surgissant de la chaîne : l'être (la création divine, le savoir, l'intelligence), le devenir (la création humaine, le mouvement, la vie), l'intensité vitale (le seul dénominateur commun entre le héros, l'artiste et le bel esprit), le commencement résumant la finalité et coïncidant avec elle, ce que reprend le symbole de l'éternel retour du même et dont la maxime est la miniature. Un commencement, dont toute suite pensable ne serait que du retour du même, de ce qui est prégnant ou déjà exprimé dans le commencement, - la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | La musique de Wagner ne peut pas accompagner naturellement la vie ; elle est une espèce de conte de fées, faussement folklorique et faussement héroïque, juste bonne pour enténébrer une fête de l’Ordre teutonique ou pour illuminer un film américain, anachronique, grandiloquent et gris. | | | | |
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| art | | | Ceux qui cherchent des échos ne produisent que du bruit ; tout écho de la musique, émanant de l'artiste, ne peut être que du bruit. La musique ne provoque que des états d'âme inimitables – héroïques, nostalgiques ou lyriques ; le bruit vise des idées ou des actes reproductibles. | | | | |
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| art | | | On ne peut plus imaginer un auteur, qui aurait du succès avec ses épanchements mélancoliques ; l'attente générale se converge vers l'hilarité picaresque. Le mode nostalgique des héros et des poètes (et même de Chaplin ou de de Funès) est mort, puisqu'il n'y a plus ni héros ni poètes. Les hommes retinrent la leçon de l'éducateur des robots : « Par mal, j'entends toute forme de tristesse » - Spinoza - « Per malum intelligo omne tristitiæ genus » - le bien mécanique déborde de jovialité. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | Le genre discursif : une même chaîne, qui relie des héros, des bandits, des badauds, et qu’on traîne, en plein jour, vers les forums, les salles de vente, les abattoirs. Le genre aphoristique : un faisceau d’étincelles, projetant des ombres dans la nuit des âmes. | | | | |
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| art | | | Nietzsche a le style et la noblesse ; c’est ce qui manque à Valéry, mais il a l’intelligence, dont est dépourvu Nietzsche ; Cioran n’a que le style. Le seul homme à posséder, en même temps, ces trois vertus, capitales en écriture, c’est R.Debray, et, en plus, c’est un héros. | | | | |
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| cité | | | Justification du culte de la résignation : plus les hommes se soumettent au règne du boutiquier, plus y gagnent la justice et l'égalité. Plus vil est le héros du jour, plus constructif est l'élan des jeunots. Plus gris est l'horizon des désirs, plus de couleurs offre le terre-à-terre des actes. | | | | |
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| cité | | | Un caporal aryosophe (Hitler) en héros d'un humanisme belliqueux, un séminariste caucasien (Staline) en héraut d'un humanisme évangélique - les professionnels, les haut gradés, les généraux ou les papes, firent meilleure fortune dans le métier de racoleurs. | | | | |
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| cité | | | L'individualisme est à l'origine des monstruosités du siècle dernier, individualisme du héros ou individualisme du fourbe. C'est la démocratie qui l'emporte, c'est-à-dire le collectivisme, celui de l'espèce la plus grégaire, du marchand. | | | | |
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| cité | | | Une guerre pour une vraie liberté, que mena pourtant une nation de robots contre un peuple héroïque, - guerre de Vietnam. Une guerre pour un peu plus d'humanité, guerre menée par des barbares modernes contre des barbares moyenâgeux, - guerre d'Afghanistan. Quel journaliste peut se permettre de telles formules incorrectes ? | | | | |
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| cité | | | Je suis ce que je veux, je suis ce que je peux, je suis ce que je dois - l'homme héroïque, l'homme créateur, l'homme moral. Plus ils sont indépendants, en moi, plus je suis libre. Lorsqu'ils se fondent en un seul personnage, je suis mouton ou robot. | | | | |
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| cité | | | En paroles, le Français appelle de ses vœux le chaos et lance un non orgueilleux au monde, mais en pratique il est obnubilé par la logique, tempérée par un oui harmonieux. L'Allemand, en paroles, veut découvrir de l'ordre partout dans le monde, auquel il adresse un oui humble ou héroïque, mais en pratique il se permet tant d'écarts comportementaux, dictés par un non de poète. Le non est dans le langage, et l'idée - dans la pensée. Le chaos survit aux mots, mais succombe aux concepts. Vénérer l'ordre, c'est renoncer au mot final et chercher l'idée minimale. | | | | |
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| cité | | | Le philosophe, qui chercherait à montrer le chemin aux jeunes héros, devrait éviter toute évocation de flammes éternelles et de salles de gloire et dessiner plutôt des abattoirs, impasses et ruines. L'exaltation du premier pas n'est saine que les yeux baissés. L'exaltation du pas dernier ne peut être que du fanatisme ou de la bêtise. | | | | |
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| cité | | | Plus un gentleman se laisse emporter par un élan de grandeur ou de générosité, plus sûrement il aboutit à l'ironie, pour lui-même, et à la pitié, pour les laissés-pour-compte. Livré au même courant, le goujat finit par se prendre au sérieux, héroïque ou salvateur, et par devenir impitoyable avec l'autre, ressenti comme ennemi de la pureté ou du bonheur collectifs. | | | | |
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| cité | | | Si vous voulez une humanité, tenant au pur ou au fraternel (ces deux hypostases politiques du sacré), à la grandeur d'âme, à la générosité du cœur, à la noblesse d'esprit, le passage par des camps de concentration est inévitable - telle est la terrible leçon du XX-ème siècle, qui fait de chacun de nous - un partisan inconditionnel du lucre comme du seul appât non sanguinaire. Combien de siècles faudra-t-il attendre, avant que l'homme-consommateur et l'homme-contribuable redécouvrent l'homme-saint, l'homme-héros, l'homme-frère ou l'homme-poète ? | | | | |
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| cité | | | À la question Qui doit régner ? Platon, Marx et Gobineau n'apportent que des réponses métaphoriques et des vœux pieux, puisqu'il est clair, que ce seront toujours des voyous, qu'ils soient aristocratiques, prolétaires ou héroïques. Le voyou démocratique est le seul à ne pas se reproduire et à ne pas voir dans des non-voyous ses ennemis mortels ; c'est pourquoi il le faut préférer aux autres voyous. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie réveille nos sentiments poétiques, héroïques, épiques ; la démocratie nous en fait rougir et les endort. « La démocratie, c'est le désespoir de ne plus avoir de héros pour te gouverner et la satisfaction de pouvoir t'en passer » - Carlyle - « Democracy means despair of finding any heroes to govern you, and contented putting up with the want of them ». La tyrannie, c'est le désespoir ou le dégoût de subir des héros, qui me guident, tandis que je ne suis tenté par aucun chemin. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'un régime politique se détourne du réel, pour porter aux nues des chimères, il tourne à la dictature. Le discours totalitaire est lyrique, celui de la démocratie est prosaïque, atteignant l'hypocrisie et/ou le cynisme, qui prouvent un contact avec la réalité. La dictature ne peut être qu'héroïque ou épique, c'est-à-dire n'être que hors de la réalité. | | | | |
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| cité | | | Pour être un héros dans la vie, il faut avoir le culot, ou l'aveuglement, de voir son rêve incarné dans une action, une courte liberté. Heureusement, il en existent de plus vastes : « Si tu rêves, tu seras libre d'esprit ; si tu luttes, tu seras libre dans la vie »** - Che Guevara - « Sueña y seras libre de espíritu, lucha y seras libre en la vida ». La préférence donnée par les hommes à la chamaillerie, au détriment du rêve, se voit dans la propagation de cerveaux serviles et de libertés de reptiles. | | | | |
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| cité | | | La démocratie, c'est la plénitude et la vitalité, et la pensée a besoin de vide et de deuil, pour gagner en poids et en gravité. Les événements, en revanche, ne s'inscrivent qu'en mémoire démocratique incolore, tandis qu'en tyrannie ils animent des tableaux ou des oriflammes. La démocratie, c'est la résignation à la grisaille de nos idées et de nos exploits. | | | | |
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| cité | | | L'héroïsme individuel, à ranger à côté de la folie, inaugure souvent une aurore admirable ; l'héroïsme collectif, à l'exemple des fourmis, annonce les crépuscules de son pathos des moutons et ne provoque que de l'ironie. | | | | |
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| cité | | | La sobriété des droits de l'homme et l'ivresse de la grandeur ou de la pureté – ces attributs obligatoires ne doivent pas être confondus. Et la politique doit être sobre en toute circonstance, en se désintéressant des héros et des saints. | | | | |
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| cité | | | L'Histoire allemande - le soldat et ses exploits, la russe - le policier, l'anglaise - l'ingénieur, la française - l'homme d'État, l'italienne - le financier, l'espagnole - le courtisan, l'américaine - l'entrepreneur. Et l'on veut faire de l'Histoire une école de sagesse et y perçoit même une philosophie ! Dans ces enchevêtrements de faits, qui, d'ailleurs, furent encore plus aléatoires et fastidieux jadis qu'aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | Impossible de vénérer la liberté dans les plates affaires des hommes. Aucune profondeur casuistique ne l'héberge pas non plus. La liberté ne brille que par les sacrifices héroïques qu'exige la fidélité à la hauteur : « Selon quel critère juge-t-on la liberté ? - d'après l'effort pour préserver la hauteur » - Nietzsche - « Wonach misst sich die Freiheit ? Nach der Mühe oben zu bleiben ». | | | | |
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| cité | | | La poésie n'a pas sa place dans les affaires publiques ; tout y doit être traité prosaïquement, pour empêcher tout prurit héroïque ou utopique se matérialiser dans un massacre. C'est pourquoi à la liberté des fiers (déjà atteinte) et à la fraternité des nobles (hors de notre atteinte) je préfère l'égalité des humbles (à portée de nos bourses) comme le premier souci. | | | | |
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| cité | | | On instaure une démocratie grâce à l'héroïsme du non, que jettent les hommes à la face d'une tyrannie ; la démocratie se maintient grâce à la bassesse du non, que lui opposent les moutons repus et les robots trapus. Dans une société démocratique, le oui est propre des moines, des clochards et d'autres solitaires. | | | | |
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| cité | | | Rien de nouveau, de nos jours, dans la domination de l’économique sur le politique. Ce qui est vraiment nouveau, c’est la disparition de la honte chez le possédant. L’inégalité est si nettement justifiée, protégée et codifiée, qu’aucun remords ne trouble plus la bonne conscience du fort ; et le faible s’imagine sur les gradins, devant une arène où il admire les gladiateurs d’industrie croiser leurs business-plans. Disparaît l’âme, celle des révoltés et celle des révoltants. L’époque n’a plus besoin de héros ; tout élan héroïque est immédiatement ridiculisé ou étouffé par le Code Pénal et l’ironie des journalistes. | | | | |
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| cité | | | La liberté n’est plus à défendre, ce qui est une des raisons d’installation du robot dans les têtes démocratiques. Jadis, on était homme, dans la mesure où l’on prenait part à la liberté, et c’étaient des héros, des poètes, des rebelles ; aujourd’hui, ce sont des cambrioleurs, des kamikazes, des fraudeurs. | | | | |
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| cité | | | Jadis, face à une tyrannie, le Oui fut servile et le Non – héroïque ; aujourd’hui, face à la liberté, le Non est grégaire et le Oui - noble. | | | | |
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| cité | | | Dans l’immense majorité des cas, les actes de bravoure ou de grandeur politique sont fruits de l’imagination gratuite des tragédiens ou des commentateurs (la naissance de poèmes suit la même trajectoire). Corneille appelait ses tragédies - comédies héroïques, Tchékhov aurait dû appeler les siennes – comédies fatidiques. | | | | |
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| cité | | | La fraternité (de sensibilité, de goût, de rêve) n’existe qu’entre anges héroïques ou artistes solitaires. Ce qu’on appelle mentalité collective est un fatras de coutumes mécaniques. « Le caractère national n’est qu’un autre nom pour une forme particulière que prennent dans chaque pays la petitesse, la perversité et la bassesse » - Schopenhauer - « Nationaler Charakter ist nur ein anderer Name für die besondere Form, die die Kleinheit, Perversität und Niedrigkeit der Menschheit in jedem Land annehmen ». | | | | |
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| cité | | | Conserver ce qui charmait au passé ou progresser dans ce qui y était imparfait, peuvent être, avec des probabilités comparables, des tâches basses ou nobles. Les conservateurs et les progressistes remplissent toute l’échelle entre la crapule et le héros. | | | | |
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| hommes | | | Trois belles races se succédèrent – les héros, les poètes, les penseurs – Odysseus avant Homère, Homère avant Héraclite. Et ils disparaissent dans le même ordre (en mode FIFO – first in first out) : le héros appartient déjà au passé ; au présent s'achève l'extinction des poètes ; le penseur, bientôt, les rejoindra dans le néant des cœurs, des âmes et des esprits. Dans ce monde digitalisé, il ne resteront que les robots. | | | | |
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| hommes | | | L'antihéros, l'homme n'élisant d'adversaires qu'au fond de soi-même. Le surhomme de Nietzsche en est un bel exemple, qu'un fâcheux malentendu classa parmi les héros (César Borgia, chez les blasés du pouvoir, a la même place que Hamlet, chez les blasés du devoir, Don Quichotte, chez les blasés du vouloir, et Faust, chez les blasés du savoir). | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | Jamais on ne pouvait entendre tant de voix individuelles et jamais l'air qu'on y décèle ne fut aussi choral. C'est ce qu'aurait dû entendre Ortega y Gasset : « Il n'y a plus de héros, il n'y a que le chœur »* - « Ya no hay protagonistas ; sólo hay coro ». | | | | |
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| hommes | | | La fin de l'Histoire, c'est aussi la fin de l'âge héroïque : plus de triomphes, que des succès ; plus de sacrifices ni de fidélités, que des calculs ; aucune ressource n'est plus cachée au fond de soi-même, tout se puise dans un thésaurus commun, tous sont des nains dressés sur les épaules des autres nains. | | | | |
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| hommes | | | Comment verrais-je le bonheur d'un homme ? - il créerait en poète, se comporterait en prince et rêverait en héros. Or, c'est précisément l'extinction de ces trois types d'hommes qui sonna le glas de l'Histoire, pour le plus grand bonheur des hommes. Chercher des héros est le malheur des hommes ; ne pas en chercher est le malheur de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Du fait que même les valeurs les plus élevées se dévaluent, les hommes concluent au vulgaire relativisme, à l'universelle platitude comme seul réceptacle et juge de nos exploits et de nos lâchetés. Il leur faut de la croissance, là où un bon nihiliste, devenu vecteur, au-dessus des valeurs évanescentes, vit l'éternel retour du même. | | | | |
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| hommes | | | Pour réussir dans la vie, on n'a plus besoin d'une âme de héros, d'un cœur de lion ou d'une peau de renard, une cervelle de robot y suffit largement. | | | | |
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| hommes | | | La musique fait de nous - suicidaires, héros, amoureux ou bourreaux ; pour résister à cette calamité, les hommes inventèrent deux remèdes : la cire d'Odysseus et la lyre d'Orphée. L'effondrement de l'artisanat de luthier et le triomphe de l'industrie de la cire expliquent l'heureuse surdité des modernes. « La vie humaine, sans musique, serait sourde » - Chostakovitch - « Без музыки жизнь человека была бы глуха » - pour entendre la musique, il faut un silence intérieur et un détachement du bruit extérieur. | | | | |
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| hommes | | | Jadis on vivait des sensations fortes, ensuite on se mit à les simuler, aujourd'hui, où le héros et l'histrion disparurent des scènes, et même des rues, on les produit. Mais sans bon frisson ni bon rideau, ces produits affichent un prix, mais ne représentent aucune valeur. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'homme dominateur, l'homme fort, l'homme calculateur, est partout jovial ; et dire qu'autrefois, l'homme fort, le héros, l'homme rêveur, passait surtout pour saturnien. Héraclès fut le premier mélancolique. Les seuls suicidaires louables ne suivaient que la mélancolie, puisqu'il est bête de « mourir, sans que personne ne te tue, et sans que d'autres mains que celles de la mélancolie t'achèvent » - Cervantès - « morir, sin que nadie le mate, sin otras manos que le acaben que las de la melancolía ». | | | | |
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| hommes | | | Finis, les solos, même ceux de clavecin ou de tambour, s'adressant aux salonniers ou aux héros. De nos jours, on réunit aisément des orchestres, avec baguettes de la Bourse, violons des gazetiers, fifres du peuple, flûtes des intellos, fanfares du barreau. Et son auditoire, c'est le monde entier. | | | | |
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| hommes | | | Le poète a le monde entier pour berceau, le héros l'a pour tombeau ; on rêve des commencements, on se bat pour les finalités ; séparées, ces activités élèvent, fusionnées, elles abaissent. | | | | |
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| hommes | | | Le sacré des dieux, le pathos des héros, le délire des solitaires ne peuvent plus porter le message de leurs contemporains, message devenu algorithmique. Le vulgaire bâillonna le héros et apprit aux dieux à parler sa langue. Et regardez le bonheur des peuples, qui se passent de héros, tout en représentant les héros d'antan en innovateurs méritants et en proclamant héros moderne tout gagnant monétaire. Après les langues divine, poétique, sociale, nous ne communiquons plus qu'en quatrième langue, celle des robots. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en suivant les caprices de l'histoire, on canonisait des saints, des héros, des monarques ; aujourd'hui, on vulgarise leurs équivalents : des gestionnaires, des sportifs, des amuseurs publics, en suivant la rigueur de leurs prouesses monétaires. Et ce que nous gagnons en sobriété du jugement, nous le perdons en ébriété de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Chez l'homme réel, on constate toujours une fusion inextricable de la bête et de l'ange pascaliens ; Dostoïevsky et Nietzsche essayèrent de les séparer : les héros du premier sont exclusivement des bêtes ou des anges, et chez le second, l'ange, le surhomme, est appelé à triompher de la bête, du sous-homme. Mais les hommes firent pire : ils abaissèrent l'ange et apaisèrent la bête, le produit ressembla dangereusement au mouton, avant de tourner en robot. | | | | |
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| hommes | | | C'est la trajectoire de l'admiration, que les hommes vouent à leurs élites, qui décrit le mieux notre décrépitude : de la geste du poète ou du geste du héros – à la gestion du manager. Hauteur, grandeur, platitude. | | | | |
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| hommes | | | Les étapes de la dégénérescence de la race humaine : apprendre à vivre sans héros, sans maîtres à penser, sans poètes ; la dernière des disparitions est celle des philosophes ; il ne nous resteront que des sociologues, des psychanalystes, des idéologues, pour instruire ou guérir des robots. | | | | |
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| hommes | | | L’homme d’aujourd’hui se réduit à ses fonctions robotiques – l’apprentissage de formes, l’imitation d’actes, l’exécution de tâches. Jadis, on le représentait en tant qu'organes divins – le cœur, l’esprit, l’âme – dont, respectivement, passions, désespoirs, consolations furent la forme, et l’héroïsme, l’intelligence, la noblesse - le fond. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | Chez Hugo, des personnalités, humbles et inimitables, parlent et agissent au nom des valeurs universelles nobles ; chez Stendhal, des personnalités pseudo-exceptionnelles s’attachent à l’universel dominant, banal, grégaire et se sentent héros. | | | | |
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| hommes | | | Le héros d'aujourd'hui serait un investisseur ou un épicier. Le héros de jadis, « Odysseus vole, pille, tue, mais il ne commerce pas ! » - Homère. Mais ni l'un ni l'autre ne fabriquent. | | | | |
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| hommes | | | Pendant trois mille ans, l’humanité produisait des mythes, grâce aux tribus de héros ou de poètes ; l’héroïsme et la poésie s’éteignirent, depuis plus d’un demi-siècle ; la transaction de ce jour prit la place du mythe éternel. | | | | |
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| ironie | | | Héros sans problème, mathématicien sans théorème, poète sans poème ? - on se met à y croire et se proclame philosophe. | | | | |
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| ironie | | | Vouloir être sublime (la pose de dandy) ou faire le sublime (la pose héroïque), ces deux ambitions ne réussirent jamais à personne. Seules des contraintes ironiques peuvent être sublimes, contraintes, à travers lesquelles passent et le ridicule et le honteux. Les ruines survivent et aux salons et aux champs de bataille. | | | | |
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| ironie | | | Le héros de notre temps : il ne triche pas devant le fisc, il fit fortune en débutant dans un garage, il a un flair commercial. Devant une telle figure, tout homme de bon goût est frappé d'horreur et d'ennui ; il lui faut un Néron ou un César Borgia, pour que ses gammes de compositeur soient assez vastes et pathétiques. Le bon est nécessaire dans le beau, mais il doit y être totalement inventé, pour être crédible. Le bon réel est soporifique. | | | | |
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| ironie | | | Qui comprend le phénomène ? - le physicien, le chimiste, le biologiste et certainement pas – le phénoménologue. Qui comprend le social ? - l'altruiste, le héros, le nihiliste et certainement pas – le sociologue. Qui comprend la psyché ? - le poète, le solitaire, le mystique et certainement pas – le psychologue. | | | | |
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| ironie | | | Il faut rester moqueur et insensible à la dramatisation injuste des truismes ; il faut rester mélancolique et sensible à la banalisation juste de l’héroïsme. | | | | |
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| ironie | | | J’entends que le héros serait celui qui incarne, le plus profondément, les valeurs de son époque. La nôtre serait alors le mieux représentée par un ingénieur commercial, un footballeur ou un Prix Nobel d’Économie. | | | | |
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| ironie | | | Dans chaque événement, se produisant sur Terre, on peut distinguer une part de l’art et de la science, mais attribuer à l’Histoire des actions un sens théorique ou didactique est une blague, et connaître cette Histoire n’apporte rien à la sagesse ou à l’intelligence. Pour l’Histoire des images, La Guerre de Troie et Guerre et Paix sont plus excitants – et même plus véridiques ! - qu’Hérodote ou J.Michelet. De tous les temps, une expérience séculaire fut jetable, et l’espérance de vie d’une expérience immédiate, d’un algorithme donc, fut brève. La mémoire ne devrait servir qu’à l’entretien de rêves. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe. | | | | |
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| noblesse | | | Il traîne toujours trop de zéros dans les chiffres de la vie. Seule, l'élévation à la puissance en dispense. Formule de la solitude : un à la puissance moi = X. Formule de l'héroïsme : infini à la puissance toi = moi. Formule de la poésie : zéro à la puissance moi = infini. Formule de la philosophie : (moi plus toi) à la puissance infini = zéro. | | | | |
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| noblesse | | | Être héroïque : savoir sacrifier une force et savoir rester fidèle à une faiblesse. Être toujours fidèle à la force, mépriser toute faiblesse – la devise des goujats. | | | | |
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| noblesse | | | Pour couper court à toute velléité d'héroïsme, dis-toi, qu'une histoire humaine sans un seul personnage est aussi réalisable qu'une algèbre sans un seul chiffre. « Notre vie est un récit sans trame ni héros, faite de la vacuité, du chaud balbutiement des digressions » - Mandelstam - « Наша жизнь - это повесть без фабулы и героя, сделанная из пустоты, из горячего лепета отступлений ». Mais si l'héroïsme dans la vie est chimérique, l'héroïsme de la raison, toujours plate, est envisageable : plonger dans la profondeur de l'esprit, devenir seul comme Jacob, ou s'élever à la hauteur de l'âme, devenir Ange, - et vivre de cette lutte. | | | | |
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| noblesse | | | Un esthète de l'héroïsme intérieur devient facilement ascète de la résignation extérieure. | | | | |
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| noblesse | | | Mon héros, c'est un anti-Antée : toucher la hauteur (m'ex-alter) et retrouver ma faiblesse. « Exhausser, exaucer, sont le même mot »*** - Valéry. Perdre la terre en l'exhaussant. Dans une tour, profonde côté terre et haute côté ciel. Des visées côté terre noire devraient élever mon regard côté ciel d'azur. | | | | |
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| noblesse | | | Au royaume de la pensée, comment s'appellent l'héroïsme et l'amour ? - sacrifice de ce qui marche et fidélité à ce qui danse. | | | | |
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| noblesse | | | La même noblesse anime les grands poètes ; elle peut se manifester par attachement aux mots (le talent et l'âme), aux courants d'idées (l'intelligence et l'esprit), aux formations politiques (le besoin de reconnaissance et la raison). Byron, Chateaubriand, Rilke se contentèrent du premier volet, Hölderlin, Nietzsche, Valéry y ajoutèrent le deuxième, Hugo, Maïakovsky, Aragon – le troisième. Goethe fut le seul à tenter tous les trois, comme notre contemporain, refusant les titres de poète et de héros, R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | Avec la trajectoire de la progéniture des infortunés de Missolonghi ou de Camiri, on voit, auprès de nos contemporains, la chute du prestige, qu’avaient le beau et l’héroïque – la programmation informatique et le métier de banquier, face à la plume ou l’épée, exercèrent une attirance autrement plus nette et décisive. | | | | |
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| noblesse | | | Plus on stérilise un grain, plus il sera compréhensible et sain aux yeux de la postérité. Une gestation ressemble au pourrissement et un beau trépas - à un vilain dépérissement. Le but du grain : s'éloigner de la pierre et du muscle, devenir Sisyphe, le plus masculin des héros en dépit des apparences : Schéhérazade rougissant de son propre récit et devenant Pénélope. Seule la hauteur est masculine, il faut laisser la profondeur - aux viragos et femmelettes. | | | | |
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| noblesse | | | La plupart de défis, que la vie nous lance, sont mesquins ; les bras, ces symboles de nos résignations ou de nos héroïsmes, devraient, plus souvent, se baisser, songeurs, que se dresser, vengeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis, le mystère, personnel et inconscient, d’un sacrifice constituait la trame d’un héros. Aujourd’hui, un acte héroïque n’est qu’une solution banale d’un problème collectif ; le héros « résout plutôt un problème qu’il ne consomme un sacrifice »** - Cioran. | | | | |
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| russie | | | Le Dostoïevsky politicien est un pamphlétaire impuissant et nullement oraculaire. Aucun des personnages des Possédés ne vit le jour (comme le Candide qui leur servit de prototype). Le héros central de la Révolution russe ne fut deviné que par Mérejkovsky dans l'Avènement du Goujat (héritier du gros animal de Platon, du Léviathan de Hobbes, de la multitude de Rousseau). | | | | |
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| russie | | | Le césar romain fut roi, prêtre et dieu, le basileus byzantin - roi et prêtre, le secrétaire général moscove - seulement prêtre. Le seul lieu de culte s'étant fixé au marché, dans la Rome moderne, sans dieu ni maître ni héros, personne n'a plus envie de lever la tête - cette société ne peut être qu'horizontale, où tout échange n'est que fourrager. | | | | |
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| russie | | | La littérature russe est la seule en Europe à avoir résisté à la tentation d'un héros triomphateur. Elle affiche une interminable galerie des vaincus, bons princes : prince Igor, prince Mychkine, prince André. | | | | |
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| russie | | | L'âme russe est temporelle, l'européenne - spatiale. Peu de bâtisseurs ou de héros, chez les premiers, que des nomades et artistes. | | | | |
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| russie | | | Le plus humaniste des messages, celui de Tchékhov : la compassion et la langueur vous étreignent, sans que les affaiblisse une interrogation sur la crédibilité intellectuelle ou sociale de ses héros perdus et impossibles. Qui nous déshumanise le plus ? - les sociologues et philosophes, rigoureux et raseurs. Pour comprendre Tchékhov, il faut se dire, que, s'il écrivait aujourd'hui, sa pitié, sa tristesse et son lyrisme trouveraient autant, sinon davantage, de matière. | | | | |
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| russie | | | Les époques non-héroïques, comme la nôtre, sont tapissées du quotidien, d'où la misère nue de l'héroïsme russe, anachronique et désusité. « Chez les Russes, l'aptitude aux grandes choses n'a d'égale que l'indifférence aux misères du quotidien » - G.Staël. | | | | |
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| russie | | | L'être de l'inexistant intrigue les vagabonds, les héros, les poètes, mais laisse indifférents les moutons et les robots, qui ignorent la misère et la honte. Les patriotes russes cultivent cet inexistant : « Ma pauvre Russie ! Dans des taudis pourris, dans l'Europe sans honte, nous porterons le rêve de ce que tu es » - Koublanovsky - « Россия, ты моя ! В завшивленный барак, в распутную Европу, мы унесём мечту о том, какая ты ». | | | | |
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| russie | | | Veut-on vivre dans l'entente avec le monde ou dans le défi - le type de civilisation dépend de la réponse. « L'homme harmonieux - les Grecs homériques, les Chinois, les chrétiens gothiques. L'homme héroïque - les Romains, les Germains et Latins. L'homme ascétique - les Hindous, les Grecs néo-platoniciens. L'homme messianique - les premiers chrétiens, la plupart des Slaves. L'harmonie avec le monde, la domination du monde, la fuite devant le monde, la sacralisation du monde » - W.Schubart - « Der harmonische Mensch - die homerischen Griechen, die Chinesen, die Christen der Gothik. Der heroische Mensch - das antike Rom, Romanen und Germanen. Der asketische Mensch - die Inder und neuplatonische Griechen. Der messianische Mensch - die ersten Christen und die meisten Slaven. Welt-Einklang, Welt-Herrschaft, Welt-Flucht, Welt-Heiligung ». Peut-on sacraliser par l'harmonie, par la puissance ou par la fuite ? Oui, quand je suis un Ouvert, et ma musique, mon génie ou mon regard proviennent de ma profondeur divine et sont tournés vers ma hauteur humaine. | | | | |
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| russie | | | Quatre niveaux de lecture du désespoir des héros tchékhoviens : ils se vautrent dans le far-niente, ils ne savent pas quoi faire, ils compatissent à ce qui va, immanquablement, périr, ils voient la fatalité de l'intraductibilité de l'être dans le faire. L'amour, le bien et l'art comme les exemples les plus pathétiques d'un être voué à l'incompréhension. | | | | |
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| russie | | | Écrits à la même époque (et redécouverts, aussi, à une même époque), le Cantar de mío Cid, la Chanson de Roland, le Nibelungenlied et le Dit de l'Ost d'Igor (Слово о полку Игореве), présentent d'étonnantes ressemblances factuelles, mais surtout psychologiques, les héros se baignant dans leurs défaites ; l'ère carolingienne fut peut-être le dernier moment d'une Europe chrétienne, acceptant, fièrement, la chute. Avec la Divina Commedia commence la littérature moderne des héros, triomphateurs du Mal. | | | | |
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| russie | | | Le robot devint l'idéal commun des Français, des Allemands, des Russes ; il y est, respectivement, bon vendeur, bon producteur, bon tricheur. On n'y décèle aucune trace d'un chevalier, d'un héros, d'un saint. | | | | |
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| russie | | | Des hommes passionnés, jeunes et héroïques, à Pétrograd ou à la Havane, déclamaient de belles devises communistes, déclenchant des adhésions enthousiastes. Les mêmes slogans, marmonnés plus tard par de séniles fonctionnaires du Parti, n'inspiraient que le dégoût ou l'indifférence. Des mutations spirituelles et cérébrales, irréversibles. Mais une myopie dans le temps (la Russie) continue à entretenir de vraies nostalgies ; une presbytie dans l'espace (l'Europe) – de fausses espérances. | | | | |
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| russie | | | Les grands artistes russes ne se mêlaient jamais à la multitude. Quel contraste avec l'Europe, où l'incrustation de fait se faisait sans peine et en pleine foire ! Pascal et son commerce de fiacres, Baudelaire, avec son Moniteur de l'épicerie, Claudel et la Mystique des bijoux Cartier, et même Valéry aux Louanges de l'eau de Perrier. Et pourtant, le héros russe le plus byronien, Eugène Onéguine, se moque d'Homère et admire A.Smith. | | | | |
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| russie | | | Alexandre Ier, en traversant à cheval le pont d’Austerlitz, ne le fait pas renommer et, admiré par Chateaubriand et Talleyrand, magnanime, il quitte le Paris conquis soulagé. Il inspire la reconnaissance aux Prussiens et aux Autrichiens. Ah, si Staline laissait Varsovie et Prague disposer de leur liberté, quelle reconnaissance, pour des siècles, porterait l’Europe à ce peuple héroïque libérateur ! Mais Staline y laissa sévir de grossiers commissaires, qui furent heureux de pouvoir ramener dans leur misérable patrie une paire de chaussures, un tabouret ou un briquet, introuvables en URSS. | | | | |
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| russie | | | Les notions de gloire, d’honneur, de grandeur engendrent le culte du héros, cherchant à triompher ; ces notions n’ont pas bonne presse chez l’écrivain russe. Dans la littérature russe, aucune trace d’un héros qui réussisse, tandis que les ratés de la vie – mais prisonniers du rêve ! - y pullulent. Pour l’apprécier, il faut être sensible à la honte plus qu’à la gloriole. « Si tu as écouté les écrivains russes, tu auras gagné en pureté, en bonté, en honte » - Morgenstern - « Wenn man den russischen Schriftstellern zugehört hat, wird man reiner, gütiger, schamhafter ». | | | | |
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| russie | | | Dans leur parcours vital, presque tous les personnages de l’Histoire russe ne sont que des victimes ; on n’y trouve que deux héros – Pierre le Grand et Pouchkine, triomphant de la barbarie des mœurs ou du langage. | | | | |
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| russie | | | Au début et à la fin du siècle dernier, la soif de liberté fut si torturante en Russie, que les Russes oublièrent que la liberté est enivrante ; déchaînés, ils se jetèrent sur elle et s’en soûlèrent au point de devenir sauvages, et, après le dessoûlement, - féroces ou cyniques, dans un arbitraire sans freins. La liberté fut vécue par eux comme une période d’exploits, sans se traduire en codes de lois ou en mode d’emploi, qui sont les formes définitives les plus utiles, que la liberté puisse prendre. | | | | |
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| russie | | | Jamais le tableau de la Russie du XXI-me siècle ne fut aussi précis que celui qu’en produisit, un siècle plus tôt, A.Gide : « De cet héroïque et admirable peuple, il ne restera plus que des bourreaux, des profiteurs et des victimes ». | | | | |
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| souffrance | | | Ton désespoir doit être, à la fois, pur (stoïcisme), haut (héroïsme), profond (ascétisme). Le seul stoïcisme peut cacher un bien-être injuste, le seul héroïsme - un zèle aveugle, le seul ascétisme - une indigestion spirituelle. | | | | |
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| souffrance | | | Le séjour des morts serait séparé de la vie par la douleur (Achéron), la haine (Styx), la lamentation (Cocyte, affluent d'Achéron), le feu (Phlégéton, affluent d'Achéron), l'oubli (Léthé, affluent d'Achéron ou de Styx). Je soupçonne, que le Styx se jette, lui aussi, dans l'Achéron. | | | | |
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| souffrance | | | On ne peut étouffer ou couvrir la clameur de l'horreur, de la tragédie, de la souffrance qu'avec une musique héroïque, et l'acquiescement à la vie est cette seule musique possible, l'éternel retour de la métaphore désarmante, la rencontre de la création, de l'ironie et de l'amour. Mais si le beau atténue l'horrible, l'intense ne fait qu'aggraver le terrible. | | | | |
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| souffrance | | | Du bon usage de la mélancolie : l'état jovial, apaisé, aplatit nos gammes, rend nos oreilles trop ironiques avec les accords héroïques ou lyriques, nous arrache à la hauteur. « Le désespoir ne me déprime pas, il me soulève »*** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Les seules fibres, dont disposent encore les hommes, ce sont des capteurs numériques, enregistrant des cadences et non pas la musique. Tout ce qui, jadis, fut tragique est vécu sur un mode statistique. Le courage d'une âme, avec sa fidélité à la souffrance et son sacrifice du plaisir, n'est plus de ce monde, comme « la patience d'attendre, le courage de renoncer, l'héroïsme du sacrifice – en tragique croissant » - Jankelevitch. | | | | |
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| souffrance | | | La terrifiante certitude des « omnis moriar » et « letum omnia finit » - n'en déplaise à Horace et Properce - « tout de moi mourra » et « tout s'achève avec la mort ». Le corps livré au ver, l'âme livrée au vers. À l'arrivée, ni espoir ni recherche, laissés aux rabelaisiens : « Je m'en vais chercher un grand peut-être ». Ne fabriquent de l'éternel que des professionnels de la consolation gratuite - Leibniz, Kant, Hegel. Les bons charlatans se contentent d'en proclamer le mortel héroïsme : « C'est la précarité de l'œuvre qui met l'artiste en posture héroïque »*** - G.Braque. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance naît de l'admiration ; l'une des admirations les plus profondes surgit d'un désespoir bien peint ; cette tâche incombe à l'esprit philosophique et à l'âme poétique. L'admiration basse est liée à la vénération de l'héroïsme, ce contraire de l'esprit et de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune volonté, aussi héroïque et déterminée soit-elle, ne peut me sauver de cette triple tragédie : le bien, disparaissant derrière le bas horizon de l'action, le beau, chutant du haut firmament du rêve, le vrai, expulsé de la profondeur et affleurant à la platitude. Quand l'esprit et les bras s'avouent leur impuissance, doit apparaître l'âme, la consolation d'une tragédie assumée. Quand ils continuent de s'agiter, la tragédie devient vaudeville. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne connais pas de héros tragiques ; les seules tragédies que je connaisse sont celles des résignés, des honteux, des inconsolables. Le hasard, dans un drame de circonstance, crée le héros optimiste ; la fatalité tragique conduit l’artiste pessimiste. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie est que tout ce qui est grand perde de l’intensité, de la couleur ou de la reconnaissance, et non pas à cause des malveillances, des hasards ou des fautes, mais par une fatalité temporelle absolue. C’est pourquoi les mauvais tragédiens font périr très jeunes leurs héros malchanceux. | | | | |
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| souffrance | | | Les auteurs tragiques grecs et latins s’adressaient aux héros tourmentés ou aux dieux capricieux (trop de grandes malchances), Shakespeare – à lui-même (trop de grandes malveillances), les Espagnols et les Français – aux courtisans (trop de grandes minauderies), Tchékhov – au seul personnage vraiment tragique, par la hauteur de sa souffrance, - à l’homme sensible, blessé, solitaire, inspirant une pitié ou une compassion. | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité et la paix d’âme peuvent durer, mais ce qui est grand chez l’homme – l’intensité d’une passion, la hauteur d’une création, la pureté d’une noblesse – ont une existence courte et ont besoin d’une consolation, pour qu’on leur reste fidèle en puissance. C’est la source même de la vraie tragédie. « Le sens de la tragédie – la brièveté d’une vie héroïque »*** - G.Steiner - « The sense of the tragic : the shortness of heroic life ». L’héroïsme, c’est la fidélité à la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | L'équilibre de Goethe, l'héroïsme beethovénien, c'est juste bon pour passer quelques soirées de velours ou de morgue, mais c'est l'immense frisson éperdu de Nietzsche, honteux devant ses déroutes en poésie et en musique, qui me met dans une véritable tonalité artistique, celle d'une débâcle finale, belle et horrible. | | | | |
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| souffrance | | | Un héros, périssant par la perfidie des autres ou pour accomplir sa propre destinée, - n’importe quel macchabée, sans exploits ni cabales, peut prétendre à ce titre ronflant et honorifique. La tragédie n’arrive qu’à ceux qui vécurent un rêve lumineux et en vivent une fatale éclipse ; le héros est celui qui en fait renaître une étincelle d’espérance. | | | | |
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