| action | | | Toute agitation des hommes a le même sens : « Regardez-moi ! ». Le médiocre l'intitule « Je cherche la vérité », le sot - « Je tiens le bien », le sage - « Je suis hanté par le rêve ». Et l'on voit leurs pieds, leurs mains ou leur âme. | | | | |
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| action | | | Je ne vois pas de meilleur emploi de la violence et de la volonté de puissance que pour faire régner l'inaction hiératique et encenser la faiblesse auratique. | | | | |
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| action | | | Je remarque assez tôt, que la noblesse de mon regard me visite presque automatiquement, dès que j'exclus du cercle des choses capitales - l'action et le succès. Mais je finirai par comprendre, que c'est aussi la prémisse obligatoire de la pensée tout court, de la pensée nécessairement noble : « L'effort poético-spirituel, pour la maîtrise du verbe de l'être, se déroule au-delà de combats et d'armistices, hors toute réussite ou déroute, sans prêter attention à la gloire ou au bruit » - Heidegger - « Der dichterisch-denkerische Kampf um das Wort des Seins spielt jenseits von Krieg und Frieden, außerhalb von Erfolg und Niederlage, nie berührt von Ruhm und Lärm ». | | | | |
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| action | | | La sagesse, c'est la honte, face à mes actions, et la pitié - face à mes rêves. Ainsi, je pourrai transgresser la règle biblique : « Ne sois pas sage à tes propres yeux ». Mais ne sois pas prophète dans des contrées, que tes pieds foulent. Et que tes mains ne sacralisent aucun de leurs actes. Cela fait beaucoup de tentations vaincues. | | | | |
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| action | | | À vue de nez, l'héroïsme est une camelote périmée, dont n'émane plus aucun parfum de renommée ou de mythe. Le pragmatisme pestilentiel remplit désormais le rayon des actions. La caducité est spatiale pour le sage (même pour le Sage du Café du Commerce - Valéry), temporelle pour les autres. | | | | |
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| action | | | Le milieu, qui n'existe plus, c'est celui, où perdre une larme, et même perdre la main ou perdre la face, ne débouchait pas automatiquement sur la perte de tout prestige. Le premier symptôme du robot : une concentration permanente du muscle, un garde-fous cérébral neutralisant tout écart lacrymal. | | | | |
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| action | | | Le but de la philosophie aurait dû être d'aider à supporter avec dignité la position couchée - pour rêver (la hauteur). Au lieu de cela, les philosophes nous invitent à rester assis - pour calculer (la profondeur du Lycée !), ou debout - pour bâtir (la largeur du Jardin !) ou en marche - pour connaître (l'étendue du Portique !). À tout orgueilleux, qui pense que la hauteur c'est l'endroit, où il est assis ou, pire, qui y voit sa dignité dans la position debout, il faut conseiller : « Essaye la position couchée, une fois seul ! ». | | | | |
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| action | | | Le cycle complet, c'est : agir, rugir, rougir, mais peu de gens, les veinards, parviennent au troisième stade et, ainsi, gardent une bonne conscience. Toute action blesse quelque chose ou quelqu'un : « La victimisation endeuille la gloire de l'action » - Ricœur. | | | | |
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| action | | | Chercher à s'attirer des antipathies est aussi vain que flatter. Surtout si l'on le proclame a posteriori, quand la sympathie espérée se laisse attendre. | | | | |
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| action | | | Impossible ne faire que subir ses actes, on est amené à bien les commettre, sur l'échelle du geste ; seuls les imaginatifs arrivent à les démettre, de l'échelle de la geste. La grandeur et l'héroïsme sont toujours affaires des mythes et des inventions du passé, figés dans les statistiques du présent. | | | | |
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| action | | | Les cibles prouvent l'existence du Créateur ; les flèches t'incitent à garder la tension des cordes de ta création. La cible est chose vue, la flèche est vision, et la corde - regard. Toutes les cibles se fanent et les triomphes des flèches avec. « De quelle flèche le vol ne s'arrête-t-il jamais ? La flèche, qui frappa sa cible » - Nabokov - « Какая стрела летит вечно ? - Стрела, попавшая в цель ». La fierté des flèches est dans la tension des cordes de l'arc d'Apollon. Lâcher la corde, c'est être entaché par la horde. Derrière toute flèche décochée t'attend une tunique d'Héraclès. | | | | |
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| action | | | Le moi fort et agissant se transvase, fatalement, dans les choses - le voilà, à la fois, victime des minables et triomphateur des minables. Qu'être terrassé par des fantômes est plus glorieux ! | | | | |
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| action | | | Ton étoile ne se livre qu’au regard de ton âme ; ni la raison ni les pieds ni les mains ne t’en rapprochent. C’est ainsi qu’il faut comprendre Dante : « Si tu suis ton étoile, un port de gloire t’attend au bout » - « Se tu segui la tua stella, non puoi fallire a glorioso porto ». | | | | |
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| action | | | Pour qui garder la hauteur, c’est gagner en puissance ou gloire, l’arrêt de cette ascension signifie la résignation à retomber dans la platitude – ils sont inconsolables. | | | | |
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| action | | | Dans la société, faire le Bien, c’est s’appliquer à suivre, consciencieusement, une filière normative, d’utilité publique – tâche à portée des robots. Dans la solitude, on cherche à être bon, sans chercher à appliquer cet état à la pratique. « L’homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu ; il vit avec les autres, et il a besoin d’honneur » - N.Chamfort. | | | | |
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| eckhart me | | | Das kleinste innere Werk ist höher und edler als das größte äußere Werk.
L'œuvre intérieure la plus infime est plus haute et plus noble que la plus grande œuvre extérieure. | | |  | |
| | action | | | Il faut trouver un outil commun pour comparer ces exploits. Le cerveau a besoin d'yeux grand ouverts pour accomplir l'œuvre extérieure ; l'âme, pour son œuvre intérieure, a besoin d'yeux baissés. La noblesse se reconnaît dans la contrainte. | | | | |
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| byron g. | | | As to success ! those who succeed will console me for a failure.
Quant au succès, ceux qui réussissent me consoleront d'avoir échoué. | | | | |
| | action | | | Mais eux aussi pensent, qu'ils échouèrent ! La comparaison accable ; ne console que l'excellence superlative. On ne compare pas les ruines avec les immeubles. Pense à ceux qui verront dans ton échec retentissant une réussite silencieuse. « Fais florès de tes faillites ! » - S.Beckett - « Fail better » - que chaque fleur, au lieu de se perdre dans une couronne ou dans un vase, se dépose sur les lieux de mes débâcles, une fleur, sans pourquoi et hors tout bouquet. | | | | |
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| valéry p. | | | Le véritable orgueil est le culte rendu à ce que l'on voudrait faire, le mépris de ce que l'on a fait. | | |   | |
| | action | | | Autant ce mépris est louable, autant cet orgueil n’est qu’un vœu pieux – l’espérance hypothétique contre la consolation authentique. Je préfère une fierté qui t’interdit d’agir dans la platitude - une noble contrainte ! - pour rêver dans la hauteur. Mépriser les façades des actes, se réfugier dans des souterrains des rêves. | | | | |
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| morgenstern ch. | | | Unser Bestes sind nicht unsere Werke. Das liegt oft in einem Blicke von uns.
Le meilleur en nous, ce ne sont pas nos œuvres. C'est souvent notre regard, bien à nous. | | |   | |
| | action | | | Un talent - la maîtrise des commencements, le regard, l'intuition des contraintes, l'intelligence. Le talent fait de son regard - une œuvre ! | | | | |
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| jaspers k. | | | Das Scheitern ist das Letzte.
L'échec est le terme dernier. | | | | |
| | action | | | L'avant-dernier est une fête ! Son titre de gloire est qu'entre lui et le terme dernier, qui est la chute finale vers le Seul, il n'y ait pas de termes intermédiaires, que le vertige d'un regard entier, bénissant mes ruines. | | | | |
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| amour | | | Deux déviations de la passion : idéal (système, école, tribu) ou geste (pouvoir, gloire, paix). | | | | |
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| amour | | | Le meilleur feu – sentimental, littéraire, héroïque - engendre non pas la lumière, qui est anonyme, mais de belles ombres, comme dans la caverne platonicienne, avec un seul spectateur. L’éclat vaut mieux que la flamme : briller est vain, brûler est peu. Il n'y a que deux perfections : la réalité et le génie. Dans la première - tant de lumière et de froide immobilité ; dans la seconde - tant d'envies de projeter des ombres et d'entretenir le feu montant au ciel. | | | | |
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| amour | | | Aimer est le seul état, dans lequel ton ange et ta bête harmonieusement cohabitent. L’ange s’occupe de la hauteur, et la bête – de la profondeur. Et tu quittes la platitude, où règnent la reconnaissance, la fierté ou la gloire. « Aimer, c'est être un ange avec la gloire d'être un homme » - Hugo. | | | | |
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| lichtenberg g. | | | Wer in sich selbst verliebt ist, hat wenigstens bei seiner Liebe den Vorteil, daß er nicht viele Nebenbuhler haben wird.
Qui est amoureux de soi-même a l'avantage de ne jamais avoir trop de rivaux. | | | | |
| | amour | | | Mais la réciprocité a deux fois plus de chances d'être battue en brèche, et aucun pourpre de l'orgueil ne cachera à l'autre le cramoisi de la honte. Narcisse aime un autre : seul le soi connu sait aimer, seul le soi inconnu est digne d'être aimé aveuglement. Les rivaux te disputent le visible, mais ton amour ne vise que l'invisible et l'inconnu. | | | | |
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| art | | | Trois approches de l'écriture : par l'opinion, pour le trémoussement et près de la hauteur. Se manifester, se fêter, s'effacer. | | | | |
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| art | | | Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons. | | | | |
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| art | | | L'écriture ne doit pas être vécue comme une revanche des défaites de la vie (« Les écrivains ne réussissent leurs livres que dans la mesure, où ils ont raté leur vie » - P.Morand), mais une défaite de plus, une défaite glorieuse. | | | | |
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| art | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| art | | | La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre, face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement, que je redoute et que j'accepte d'avance, est celui d'un poète. | | | | |
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| art | | | Ce qui donne un sens à cette écriture, c'est le lecteur idéal, mon alter ego (ou plutôt mon altus ego), celui qui, en découvrant ce livre, en serait jaloux, avant d'en être séduit. Mais ce sont mes égaux, imaginaires, impossibles, qui me comprendraient et pleureraient ensemble une défaite annoncée, un amour insensé, mais ils ne parviendraient jamais jusqu'à mes yeux. | | | | |
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| art | | | L'étrange surdité du goût chez ceux qui en ont pourtant une bonne vue : Platon préférant les généraux aux poètes, Nietzsche reconnaissant son devancier en Spinoza, Nabokov sélectionnant Robbe-Grillet, Valéry et ses faux modèles de Descartes et de Mallarmé, Cioran en admirateur de Saint-Simon ou Fitzgerald, G.Steiner voyant le plus grand génie du siècle en Proust (qui est pire que Saint-Simon, tout en pratiquant la même tonalité sirupeuse et nauséabonde). | | | | |
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| art | | | Les incompris résument les critiques, qui les éreintent, à ces belles invectives : trop osé, fou, dérangeant. Des mises à l'index imaginaires leur servent de réels coups de pouce, auprès des libraires. Tandis que leur défaut majeur est peut-être tout simplement le manque de métaphores. | | | | |
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| art | | | Signes d'une noble écriture : un ton, qui conviendrait au plus illustre et au plus obscur des hommes, au plus ambitieux et au plus humble, au pécheur et au vertueux. Cervantès, Dostoïevsky, Valéry. | | | | |
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| art | | | Ceux qui lisent peu se surestiment et ceux qui lisent trop - surestiment les autres. Le bon équilibre de modestie et de fierté naît de fréquentations égales des autres et de soi-même. | | | | |
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| art | | | Le seul écrivain ayant réussi à se mettre hors de son siècle, en-dessous de son orgueil et par-dessus sa langue - Valéry. | | | | |
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| art | | | Ne pas chercher à être lu, mais à être (ap)pris par (le) cœur (une brigue d'aphoriste tirée de Nietzsche). | | | | |
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| art | | | L'art crèvera à cause de son succès populaire. Le bourgeois, le vrai bienfaiteur de l'art, n'y voit plus un moyen de se distinguer du peuple, depuis que celui-ci pend des tableaux dans ses bureaux et chambres à coucher, dévore des polars et livres de science-fiction et applaudit la fanfare municipale. | | | | |
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| art | | | Quand Apollon, au lieu de tendre son propre arc, guide les flèches des autres, il n'inscrit pas un nouvel exploit herculéen, mais s'inscrit en apprenti d'abattoir. Héracle et Odysseus ne laissèrent, derrière eux, qu'un arc sans flèches. « Les poètes sont des Antée, qui touchent le sol avec leur talon d'Achille » - S.Lec. | | | | |
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| art | | | Ce qui est intraduisible en musique devrait être exclu de l’écriture : le ressentiment, le souci quotidien de ce siècle, la soif de reconnaissance. Et l’exploit suprême – aller tout droit à l’âme, en contournant l’esprit, complice mais humble. Faire ressentir, que la seule action authentique du cœur, c’est le chant. | | | | |
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| art | | | Ce qui vaut la peine d'être décrit ne peut pas être fait ; écris plutôt ce qui vaut la peine d'être lu. Au lieu de cela, les hommes ne font que décrire et lire ce qu'eux-mêmes ou les autres font. | | | | |
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| art | | | Tout compte fait, pour déceler de vrais talents littéraires, le verdict populaire de jadis fut un moyen plus juste que les actuels lancement et promotion par des éditeurs-investisseurs, dont les projets traitent les auteurs jetables comme de la matière première ; l'auteur-sujet disparut, avec la disparition de mécènes. Même les médiocres comprirent, que la gloire n'est pas une affaire de loteries, mais de coteries, auprès des préposés aux écritures et cimaises. | | | | |
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| art | | | Le naïf écrit en vue de solvuntur objecta (disparaissent les objections) ; le présomptueux - en vue de surgunt objectoris (apparaissent des objecteurs) ; l'ironique - en vue d'étaler, en objecteur confus, ses propres objections. | | | | |
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| art | | | Les narrations de minauderies sirupeuses des duchesses, d’aventures promotionnelles des fonctionnaires, de stratagèmes rusés des gangsters font appel à la même misère littéraire et apportent la même gloire aux yeux de la même couche sociale, au même pouvoir d’achat. Et l’explication de cette calamité n’est pas dans le constat que Dieu ou l’homme sont morts, mais dans celui que le poète est mort, chez l’écrivant et chez le lisant. | | | | |
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| hamann j.g. | | | Der Schriftsteller, der eilt, heute oder morgen verstanden zu werden, läuft die Gefahr, übermorgen vergessen zu sein.
L'écrivain, qui cherche à être compris aujourd'hui ou demain, risque d'être oublié après-demain. | | | | |
| | art | | | Ce n'est pas un risque, mais une certitude. Même pour celui qui est compris et encensé dès aujourd'hui. Les messages, comme leurs échos, qui valent la peine d'être composés ou provoqués, dans la profondeur de la vie, doivent comporter une haute face atemporelle. | | | | |
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| hugo v. | | | Le génie ressemble au balancier, qui imprime l'effigie royale aux pièces de cuivre comme aux écus d'or. | | | | |
| | art | | | Il est plutôt ciseleur du regard solitaire que poinçonneur des poids commun. L'effigie n'est que signature, qui justifie le droit de frapper sa propre monnaie. | | | | |
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| baudelaire ch. | | | Le poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol, au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. | | | | |
| | art | | | Les images d'épicier, les rimes d'instituteur, les pensées de fat – tout pour épater des proustiens ou maurrassiens, repus, sirupeux et huileux. D'après Pouchkine, l'archer, c'est Apollon. Sur le sol, les ailes du poète restent invisibles, ou ne font que cacher ses bosses. Partout est exilé le poète ; « Sur terre, l'étouffe la ceinture céleste ; au ciel - la ceinture terrestre »* - Kafka - « Will er nun auf die Erde, drosselt ihn das Halsband des Himmels, will er in den Himmel, jenes der Erde ». Aux yeux aquilins, flairant les souris cachottières, préfère le regard de chauve-souris, fuyant les nuées trop claires. | | | | |
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| tsvétaeva m. | | | Моим стихам, как драгоценным винам, наступит свой черёд.
Mes poèmes, tels ces vins précieux, se bonifieront avec le temps. | | | | |
| | art | | | Même les maîtres intemporels, en désespoir de cause, se remettent au temps : « Le temps rend meilleurs les poèmes comme les vins » - Horace - « Si meliora dies, ut vina, poemata reddit » ! Sois prêt à jeter à la mer ta meilleure bouteille, avec ton meilleur poème, - une âme à sauver plutôt qu'une sève à aimer. | | | | |
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| bien | | | Le silence fait du Bien, et le Bien devrait faire, autour de lui, du silence. Le Bien tenté, toujours mâtiné de mal, devrait engendrer la honte. | | | | |
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| bien | | | La défaite devint une honte, chez l'homme du troupeau triomphant : « Le sentiment que l'homme supporte le plus difficilement est la pitié » - Balzac. La vraie fierté du réprouvé vaincu est d'accueillir la pitié d'un frère. | | | | |
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| nietzsche f. | | | In jeder aristokratischen Moral wird das Mitleid als eine Schwäche wahrgenommen.
Dans toute morale aristocratique, la compassion passe pour une faiblesse. | | | | |
| | bien | | | Cultive ta faiblesse ou ta défaite, et tu retournes facilement cette piqûre en éloge. Le goujat est connu par n'apprécier que la force. Ou, plus précisément, il ne sait pas tirer profit de ses faiblesses. | | | | |
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| rozanov v. | | | Никакой человек не заслуживает похвалы, всякий человек заслуживает лишь жалости.
Aucun homme ne mérite la louange, tout homme ne mérite que la pitié. | | |   | |
| | bien | | | « Pour les uns - une pitié, qui naît de tendresse, pour les autres - une pitié, qui naît de mépris » - Pascal. La louange cajole, la pitié offense la bonne conscience de l'homme libre, qui finit par ne plus mériter même une bastonnade. Comment fouetter un robot ? Être libre, c'est être sans passions. L'esclave de toute passion, lui, s'auto-flagelle. | | | | |
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| berdiaev n. | | | Трагизм человеческой жизни не в конфликте добра и зла, а в конфликте положительных ценностей.
La vie humaine est tragique non pas à cause du conflit entre le Bien et le mal, mais de celui entre des valeurs positives. | | |    | |
| | bien | | | La liberté, par exemple, a toute une brochette d'oppositions navrantes : la justice, la passion, la gloire, la création, l'action, l'honneur… | | | | |
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| cité | | | L'échelle la plus profonde, qui s'applique aux hommes, est celle qui va du plus faible au plus fort. Mais elle est brouillée par les tracés, sans intérêt, des classes, des mérites, des chances. | | | | |
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| cité | | | Les incompris d'antan, c'étaient ceux qui se permettaient trop d'avis. Aujourd'hui, ce sont ceux qui n'en ont pas. Les faux maudits sont ceux qui s'affichent en victimes de censure, d'interdictions. Le grognon officiel, aujourd'hui, est aussi gris que le conformiste souterrain. On ne les distingue plus. | | | | |
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| cité | | | L'individualisme est à l'origine des monstruosités du siècle dernier, individualisme du héros ou individualisme du fourbe. C'est la démocratie qui l'emporte, c'est-à-dire le collectivisme, celui de l'espèce la plus grégaire, du marchand. | | | | |
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| cité | | | Le goujat-esclave, le bureaucrate moscove, me poursuivit de sa hargne, à cause de mon regard absent, ce qui n'empêchait pas mon verbe secret de respirer. Le goujat-maître, l'éditeur parisien, accueille mon verbe libre avec une indifférence, qui brouille de rage mon regard, dont personne n'a cure. Garde l'honneur de la braise, plus durable que l'honneur de la cimaise. | | | | |
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| cité | | | Prendre le parti des paumés perd de son panache, puisqu'ils sont dorénavant composés d'une majorité d'incapables. Tous les capables sont accueillis aujourd'hui par la démocratie des chances, mérites et affaires. | | | | |
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| cité | | | Pour donner à Valéry ou Cioran la gloire populaire de Nietzsche, il faudrait qu'un futur Hitler, Staline ou Attila s'en entichât. Hélas, l'arbre et les ruines n'ont pas la puissance mobilisatrice du surhomme. | | | | |
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| cité | | | La justice sociale se réduirait à deux actions : la séparation de deux types d'argent, servant à huiler la machine économique ou à remplir nos assiettes, - et l'égalité totale dans la distribution de la deuxième ressource. Dans cette optique - rien à reprocher au capital, à la globalisation, à la concurrence ; toute gloire serait immatérielle, toute souffrance matérielle - fraternellement partagée ; toute élite sécrétant le mépris, conscience tranquille, tout goujat privé de raison d'investir les rues ; l'ennui de la majorité gueulante, la paix bénie d'une minorité chantante. | | | | |
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| cité | | | Le philosophe, qui chercherait à montrer le chemin aux jeunes héros, devrait éviter toute évocation de flammes éternelles et de salles de gloire et dessiner plutôt des abattoirs, impasses et ruines. L'exaltation du premier pas n'est saine que les yeux baissés. L'exaltation du pas dernier ne peut être que du fanatisme ou de la bêtise. | | | | |
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| cité | | | Le règne du troupeau assagit les loups et abêtit les moutons. Ceux-ci s'imaginent libres et individualistes ; ceux-là s'imaginent méritants et vertueux. | | | | |
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| cité | | | De la décadence du métier de chef, en fonction des obstacles à franchir : tant que ce n'était qu'un fleuve, on glorifiait le sujet-pontifex, l'objet-timonier surgit dès qu'il s'agit de traverser des mers, et les océans mirent sur l'orbite des projets-pilotes. | | | | |
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| cité | | | L'essence de l'Occident s'évapore inexorablement ; elle est condamnée à se muer en insipide américanisme. Les USA reproduisent la trajectoire de la Rome affairée, comme l'URSS - celle du Carthage erratique. Toutes les deux méprisées par la Grèce, le seul Occident, qui mérite un franc respect. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie réveille nos sentiments poétiques, héroïques, épiques ; la démocratie nous en fait rougir et les endort. « La démocratie, c'est le désespoir de ne plus avoir de héros pour te gouverner et la satisfaction de pouvoir t'en passer » - Carlyle - « Democracy means despair of finding any heroes to govern you, and contented putting up with the want of them ». La tyrannie, c'est le désespoir ou le dégoût de subir des héros, qui me guident, tandis que je ne suis tenté par aucun chemin. | | | | |
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| cité | | | Toutes les révoltes, sous toutes les formes et contre toutes les monstruosités, furent tentées, sans avoir apporté le moindre titre de gloire aux rebelles confus et déchus. Je n'imagine plus de panache qu'au-dessus de la plus résolue des résignations. La rébellion contre le prurit de la vocifération et de la doléance. | | | | |
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| cité | | | La loi complaisante fit de la méritocratie, ce fléau social, un fléau personnel, puisque tous les riches pensent, désormais, avoir mérité leur fortune. Toutes les crapules vous apprennent, que la dignité est dans la conscience de mériter les honneurs et non pas dans leur possession. Jadis plutôt militaires, les honneurs sont, aujourd'hui, monétaires. La meilleure conscience est celle de toujours mériter le fouet. L'honneur de la vie est la vie sans honneurs. | | | | |
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| cité | | | L'enfer tiédit, s'étend et se civilise ; le ciel se climatise, s'approche et se vide. Les dominer devint un jeu d'enfant, les distinguer n'a plus aucun intérêt : « Mieux vaut régner dans l'Enfer que servir dans le Ciel » - Milton - « Better to reign in hell than serve in heaven » - il n'y a plus ni esclaves ni maîtres, dans ces contrées viabilisées. | | | | |
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| cité | | | Avec la disparition des saintes huiles et des bûchers, le sacré perdit en solennité et, partant, en épouvante. L'esprit chevaleresque et la vilenie se retrouvèrent en complicité mécanique, puisqu'ils comprirent la leçon : « Oignez vilain, il vous poindra. Poignez vilain, il vous oindra » - Rabelais. Le poète oint n'a plus personne à poindre. | | | | |
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| cité | | | L'ironie politique : ne t'imagine pas, que tes fracassantes destitutions auront des effets plus glorieux que les institutions tyranniques ou les constitutions démocratiques. Dans tout effort d'unification, tout n'est que substitution. | | | | |
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| cité | | | Méfie-toi de l'équilibre dans la vie provenant soit de l'acceptation d'une volonté surhumaine, de la reconnaissance donc de l'assujettissement, soit de l'excitation des droits. Soit je confie ma liberté à une idole infaillible, soit je la profane par ses prétentions et ses certitudes. Cherche de belles servitudes et ne crois pas que « la liberté fut le plus grand don que Dieu fit en créant » - Dante - « la libertà, lo maggior don che Dio fesse creando ». | | | | |
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| cité | | | Jadis, l'histoire statuaire consistait en dégradation d'idoles en épouvantails ou vice versa ; aujourd'hui, le monument le plus répandu est celui du Manager ou Contribuable Inconnu. | | | | |
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| cité | | | Le goût de la liberté partagée naît de l'orgueil de l'avoir emporté ensemble ; le goût de la fraternité - de la honte d'avoir capitulé ensemble. | | | | |
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| cité | | | Tous les régimes, des despotiques aux démocratiques, veulent cultiver nos victoires, d'où leur obsession verbale d'honneur et de gloire. Qui oserait se pencher sur nos débâcles ? Et chanter l'amour, l'humilité, le sacrifice, qui sont des défaites de la raison et le triomphe du cœur insensé ? | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, les révoltes s’ancrent dans le présent et ses soucis, sans l’enthousiasme du souvenir des aînés, extatiques et glorieux, sans la belle foi dans un futur plus noble, plus jeune, plus rêveur. Mais le présent est toujours mesquin, insignifiant ; l’importance et la grandeur ne se donnent qu’à une vaste perspective, née d’une hauteur de vues. La platitude imprègne la vie ; l’épaisseur sied au rêve. | | | | |
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| platon | | | Un seul et unique chemin conduit au salut public, à savoir l'égale répartition des biens. | | |    | |
| | cité | | | On peut appuyer cette espérance par un fait religieux : « Le marxisme est une religion du salut collectif de l'humanité » - Berdiaev - « Марксизм - это религия коллективного спасения человечества ». L'appel de fraternité gémit quelque par dans notre âme bicéphale, intime et tribale. Hardiment, j'y préconise un chaud chaos du bien. Le salut public - ou plutôt son ordre froid ! - se reconnut dans le culte du mérite, euphémisme né dans le troupeau ; dans la jungle ancienne il s'appelait privilèges. Valéry : « L'idée que la vertu doit être récompensée ruine toute vertu »***. | | | | |
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| joubert j. | | | Il faut que les forts cèdent une partie de leurs forces, et les faibles – une partie de leurs espérances. | | | | |
| | cité | | | Pourquoi brider la force, tandis qu'il suffirait de l'auréoler de plus de prestige, plutôt que de plus de privilèges ? Pourquoi renoncer à l'espérance, tandis qu'il suffirait de la rendre immatérielle ? | | | | |
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| chateaubriand f.-r. | | | Alors sortirent de leurs repaires tous les abrutis par l'indigence, n'ayant pour toute vertu que l'insolence de la misère et l'orgueil des haillons. | | | | |
| | cité | | | Toute tête bien pensante s'offusque de ce qui n'est ici qu'un courage d'esthète. L'opulence et les paillettes du gros de la jet set, que constitue aujourd'hui le mufle soûlé par l'argent, ne le parèrent pas d'atours plus séduisants. C'est toi et Dostoïevsky qui avez raison, et non pas Dickens ou Tolstoï : la richesse abrutit les âmes, la misère abrutit les esprits. | | | | |
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| byron g. | | | Society is now one polish'd horde, Formed of two mighty tribes, the Bores and Bored.
Ceux-là vont à l'ennui, ceux-ci l'amènent, C'est votre monde fait par la même horde amène. | | |     | |
| | cité | | | Chaque Bore, en bâillant, est persuadé de le faire au nom des Bored. « Tout héros finit dans la peau d'un raseur » - Emerson - « Every hero becomes a bore at last ». | | | | |
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| hugo v. | | | Qui est incapable d'être pauvre, est incapable d'être libre. | | |   | |
| | cité | | | Notre société, si prodigue en récompenses des mérites, prive tout homme fort de cette chance de vivre en misère et le rend, de ce fait, esclave méprisable. L'homme ne sachant pas se contenter de peu, vivra toute sa vie en esclave (Horace). | | | | |
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| tolstoï l. | | | Тщеславие, даже между людьми, готовыми к смерти из-за высокого убеждения, есть особенная болезнь нашего времени.
La vanité, même parmi ceux qui s'immoleraient pour une haute cause, la vanité est une maladie propre à notre siècle. | | | | |
| | cité | | | Sous cet angle, qu'il est enviable, ton siècle, prêt à consacrer aux fantômes une part de ses rythmes ! Que dirais-tu du nôtre, où tout geste, tout mot sont calculés par de transparents algorithmes ? « Deux tiers de tout ce qui se calcule, dans ce monde, se font sans intervention de la pensée »** - Lichtenberg - « Von allem, was ausgerechnet wird in der Welt, geschehen zwei Drittel gedankenlos ». | | | | |
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| marx k. | | | Immerhin soll Scham ein revolutionäres Gefühl sein.
Malgré tout, la honte devrait être un sentiment révolutionnaire. | | | | |
| | cité | | | La loi du suum cuique, la certitude de sa place et de son mérite, débarrassa les hommes de la honte ; la troupe, révoltée et lésée, appelait la révolution ; le troupeau, éhonté et blasé, prône l'évolution. On rougissait puisqu'on se sentait injuste ; on reste sans honte puisqu'on se sait juste. | | | | |
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| shaw b. | | | Democracy is a device that ensures we shall be governed no better than we deserve.
La démocratie est un mécanisme, qui nous garantit d'être gouvernés avec exactement les moyens, que nous méritons. | | | | |
| | cité | | | C'est le résultat de la disparition de la hauteur, dans les affaires des hommes : la société abandonna ses hauts buts, et l'homme dédaigna ses hautes contraintes, - les deux ne vivent plus que des moyens de se maintenir dans la platitude. C'est dans l'immérité, dans l'impondérable, comme un sacrifice ou une honte, que l'homme se manifeste le mieux – dans ses contraintes ! | | | | |
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| chesterton g.-k. | | | The richer a man is, the easier it is for him to be a tramp.
Plus on est riche, plus on a de chances d'être une crapule. | | |  | |
| | cité | | | Par leur regard sur le mérite, on trouve trois classes de crapules : envieuses, béates, hypocrites. Celles qui pensent mériter plus, avoir exactement ce qu'elles méritent, être comblées au-delà de leur mérites. | | | | |
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| doute | | | L'obscurité des réponses s'évapore souvent dès qu'on réussit à poser une question claire. D'autres prennent l'absence de cette question pour une présence divine. L'obscurité valable est celle qui garde ses points de suspension sous les projecteurs des points d'interrogation. Qui adore un Dieu caché, deus absconditus ? - un Athénien païen, Thomas d'Aquin : « adoro Te, latens Deitas », ou encore Pascal : « Toute religion qui ne dit pas, que Dieu est caché, n'est pas véritable ». | | | | |
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| doute | | | Est-il meilleure graine pour sortir de la gangue de l'anonymat, que de planter des Où et des Quand ? Leurs concurrents, la vraie ivraie, Toujours et Partout, envahirent tous les sillons. De nos jours, il faut monter très haut, où ne sévissent pas encore des laboureurs journaliers, pour trouver un sol réceptif aux Si et Quand. En attendant le bon laboureur des Comment et des Pourquoi. | | | | |
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| doute | | | Ton intelligence ou ton talent se prouvent par une claire reconnaissance par tes pairs ; ta gloire ou ta grandeur sont toujours dues aux malentendus, entretenus par la masse aveugle. | | | | |
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| hommes | | | L'estime de soi, la volonté indéfectible de sa suffisance - les vertus le plus en vogue, dans cette société sans honte, qui suivit le conseil néfaste (peut-être sournois ou ironique) de Nietzsche : « épargner à quelqu'un une honte - le plus humain des gestes » - « das Menschlichste : jemandem Scham ersparen ». | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la force, mais la reconnaissance qui est le vrai motif des ambitions du goujat, qu'il soit marchand, écrivain ou politicien. Et, presque toujours, ce que les aigris appellent huées ne sont que le manque d'applaudissements. | | | | |
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| hommes | | | L'antihéros, l'homme n'élisant d'adversaires qu'au fond de soi-même. Le surhomme de Nietzsche en est un bel exemple, qu'un fâcheux malentendu classa parmi les héros (César Borgia, chez les blasés du pouvoir, a la même place que Hamlet, chez les blasés du devoir, Don Quichotte, chez les blasés du vouloir, et Faust, chez les blasés du savoir). | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est étincelant se réfugie, chaque jour davantage, dans les ombres. En charge des lumières ne reste plus que la grisaille. « Les hommes se pressent vers la lumière non pas pour mieux voir, mais pour mieux briller » - Nietzsche - « Die Menschen drängen sich zum Lichte, nicht um besser zu sehen, sondern um besser zu glänzen ». La lumière visible ne produit que de pâles reflets et de piètres ombres. À l'invisible s'applique la règle de Claudel : « Deux manières de briller : rejeter la lumière ou la produire »*. | | | | |
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| hommes | | | Mon écriture crée mon auditoire (et non pas - l'inverse !), potentiellement le plus vaste puisque s'élevant des ruines immémoriales. L'homme moderne a besoin des toits, pour savourer ses faits divers à l'abri des étoiles. | | | | |
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| hommes | | | Le nécessaire fut, jadis, cruel mais juste. Les effets de la suffisance actuelle sont pires : les moutons s'acclimatent dans la jungle. Le loup s'installa, depuis peu, en ville, avec des abattoirs écologiques, les moutons lui chantant la gloire. | | | | |
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| hommes | | | Le sacré des dieux, le pathos des héros, le délire des solitaires ne peuvent plus porter le message de leurs contemporains, message devenu algorithmique. Le vulgaire bâillonna le héros et apprit aux dieux à parler sa langue. Et regardez le bonheur des peuples, qui se passent de héros, tout en représentant les héros d'antan en innovateurs méritants et en proclamant héros moderne tout gagnant monétaire. Après les langues divine, poétique, sociale, nous ne communiquons plus qu'en quatrième langue, celle des robots. | | | | |
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| hommes | | | Plus une pensée est connue, plus elle gagne en solutions utiles. Plus un homme est connu, plus il gagne en mystères inutiles. | | | | |
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| hommes | | | Le monde : je le suis - il me fuit ; je le fuis - il me suit. Et je comprends, pourquoi j'aboutis dans des puits sans fuite ou au milieu des ruines sans suite. Qu'il s'agisse d'hommes, de gloire ou de femme. | | | | |
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| hommes | | | Trois belles rencontres, en France : un genre, L'Ignorance Étoilée de G.Thibon ; une noblesse, R.Debray ; un style, celui de É.-M.Cioran. Entre les personnages, aucun point commun en vue. Un vichyssois absolu, un révolutionnaire irrésolu, un indécis dissolu. Des sources d'admiration multiples, sans supervision systématique. | | | | |
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| hommes | | | Le plumitif type : un rebelle orgueilleux dénonçant le monde raté. Moi : un raté échouant à supporter dignement le monde réussi. | | | | |
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| hommes | | | On est assez grand, tant qu'on peut se boire ou se lire, en oubliant les lèvres et les dates des autres. Virgile, au moins, pensait au jugement d'Homère, et Horace - à Sappho… Ovide a raison : « Qui n'est pas d'aujourd'hui, sera encore moins de demain » - « Qui non est hodie, cras minus aptus erit ». Quant à l'avenir, tout bon art devrait se fier à la « poste de la bouteille », Celan (Flaschenpost), le « pays du cœur » (Herzland) ne manquant pas de rivages. | | | | |
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| hommes | | | Souvent, pour briller au second rang, on s'éclipse au premier (Voltaire) ; ceci n'est vrai que parce que le clinquant vient du rang et non de l'homme. La vraie scène n'est pas toujours du côté des gros projecteurs ; elle peut choisir ses planches jusqu'au paradis, en l'absence des lustres. | | | | |
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| hommes | | | Après le spirituel (la fête de l'âme), le rituel (la cérémonie de l'esprit) aussi fiche le camp au profit du ponctuel (l'agenda de la raison) : être au bon endroit au bon moment. L'avenir des hétérodoxes est dans la gestion des algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est juge du dire, les dieux ou les sirènes arbitrent le chant. L'intelligence, la parole et la marche jouent leur partie, face à la machine, et l'on peut être sûr de leur pitoyable déroute finale. Le rêve, le chant et la danse nous mettent face aux anges, où même les défaites sont glorieuses. | | | | |
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| hommes | | | Les quatre facettes sociales de l’être humain se manifestent en fonction de son attitude face à la gloire : celui qui en est comblé perd sa personnalité et se met à s’identifier avec l’humanité tout entière, c’est la facette les hommes qui s’en anime ; celui qui y échoue, éprouve soit la fureur soit la résignation, ce qui renforce, respectivement, les facettes surhomme ou sous-homme ; enfin, celui qui y est indifférent, vit surtout de la facette banale - homme. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement les noms mêmes d'Homère ou de Shakespeare seront, un jour, oubliés, mais on ne comprendra plus les raisons de leur ancien prestige, puisque tout souci de la forme sera entièrement remplacé par celui du format. | | | | |
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| confucius | | | Ne vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent pas ; affligez-vous de ne pas connaître les hommes. | | |  | |
| | hommes | | | Tout ce qu'on peut connaître de l'homme, on peut l'inculquer aujourd'hui à la machine. Ce qui est affligeant, c'est que l'homme se désintéresse de ce qui est inconnaissable en lui-même. Le connu est déjà dans l'apparence, l'inconnu est encore dans l'essence. | | | | |
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| cicéron | | | Suum cuique.
À chacun son dû. | | | | |
| | hommes | | | Pour Shakespeare, il s'agit du fouet ('who should 'scape whipping') ; pour Frédéric le Grand ou Pouchkine, c'est la devise de leurs patries ; pour Himmler - celle des camps ; pour le boutiquier - celle du monde raisonnable. Condamné à profaner ce qui m'est dû, je dois en limiter le mésusage, en ne m'en souhaitant qu'un minimum vital (car 'abusus optimi pessimus'). | | | | |
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| horace | | | Odi profanum vulgus et arceo.
Je hais la foule profane et l'évite. | | | | |
| | hommes | | | Haïr la foule docte, dans laquelle je suis plongé, dans ce siècle éclairé, devint autrement plus vital. La Fontaine haïssait les « pensers vulgaires », puisqu'ils furent « injustes, téméraires » ; aujourd'hui, c'est leur justice douceâtre qui est beaucoup plus nauséabonde. | | | | |
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| la rochefoucauld f. | | | Peu d'hommes ont été admirés par leurs domestiques. | | |   | |
| | hommes | | | Tant que le mot ne frayait pas avec les cuisines. Depuis que le mystique est au service des domestiques, la musique et la saveur de ses paroles les enchantent autant que les casseroles. « Personne n'est héros de son valet » - Hegel - « niemand kann in den Augen seines Kammerdieners ein Held sein » - non point que le héros ne soit pas héros, mais que le valet est bien valet. Madame de La Fayette fut plus réceptive à vos qualités, comme N.Barney - à celles de Valéry, Arendt - à celles de Heidegger ou de Beauvoir - à celles de Sartre. | | | | |
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| schiller f. | | | Weltgeschichte ist Weltgericht.
L'Histoire du monde est le tribunal du monde. | | | | |
| | hommes | | | Donc, toute grandiloquente universalité, que lui attribuent les Professeurs, se réduit à la valeur d'un fait divers. L'homme est trop tenté par la place de l'accusateur public, tandis que, pour mieux s'y insérer, il devrait fréquenter le banc des accusés. « La vie n'est qu'une course, pour gagner le titre d'agresseur plutôt que celui de victime » - B.Russell - « Life is nothing but a competition to be the criminal rather than the victim ». | | | | |
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| renan e. | | | L'homme est désespéré de faire partie d'un monde infini, où il compte pour zéro. | | | | |
| | hommes | | | Tout autre chiffre est pire. Il n'y a que zéro, qui refuse une multiplication mécanique et prêche un ordre nouveau. | | | | |
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| soloviov v. | | | Для всякого народа есть только два пути : языческий путь самодовольства и христианский путь самосознания.
Toute nation n'a que deux voies : celle du contentement païen de soi et celle de sa conscience chrétienne. | | |  | |
| | hommes | | | Elles se rejoignirent : mieux on se connaît, plus on est content. C'est seulement sur les rares voies - impasses ! - de la méconnaissance de soi que se produisent encore des conversions de la honte, loin de la voie médiane. « Les suprêmes orgueil ou dépréciation de soi sont la suprême ignorance de soi »** - Spinoza - « Maxima superbia vel abiectio est maxima sui ignorantia ». | | | | |
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| intelligence | | | Toute pensée, finissant par être maîtrisée par les sots, devient une recette de cuisine. « Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard » - Aragon - une vaste fumisterie transformant les incapables en incompris ! « On est grand, quand on est incompris » - Emerson - « To be great is to be misunderstood », c'est encore plus niais ! Le troupeau des non-conformistes incompris est le plus dense en sots, plats et populaciers. On est grand, quand on est admiré pour ce qui ne demande même pas d'être compris. Être grand, c'est être attaché au noble originel, par un lien original. | | | | |
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| intelligence | | | La voie de l'ivresse-sagesse : partir des faits, les résumer en idées ; affermi en idées, oser le mot ; espérer, qu'une main sensible cueillerait, sur ma page noircie, une fleur. La voie de la sobriété-banalité : oublier la merveille de la fleur, savoir se passer de mots, se désintéresser des idées, ne plus sentir le pouls des faits. | | | | |
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| intelligence | | | Le ratage le plus irrémissible, celui dans l'art de la docte ignorance (où excellèrent Socrate, Pétrarque, Nicolas de Cuse, Cervantès, Valéry, G.Thibon, Cioran) : « une savante ignorance, instruite par l'Esprit de Dieu, qui soutient notre faiblesse » - St-Augustin - « docta ignorantia, sed docta spiritu Dei qui adiuvat infirmitatem nostram ». Au genre ridicule, la gnose livra plus d'échantillons que la crédulité. | | | | |
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| intelligence | | | Les grands viennent de nulle part et nous communiquent le vertige et la jouissance de la hauteur, gratuite et vécue sans effort. Sortent, ensuite, des rats de bibliothèques, des ronds-de-cuir, fignolant, pinaillant, finassant, creusant, tarabiscotant, approfondissant, marmonnant des litanies au travail et à la rigueur. La hauteur, contrairement à la profondeur, n'a pas d'épaisseur, et toute graduelle pénétration ne peut mener qu'à la platitude, comme celle de G.Bernanos : « Il est beau de s'élever au-dessus de la fierté. Encore faut-il l'atteindre ». | | | | |
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| intelligence | | | Le même degré d'intelligence est accessible au goujat et au délicat, pour faire monter l'orgueil du premier et baisser les yeux du second. « Rien n'est aussi stupide que l'intelligence orgueilleuse d'elle-même » - Bakounine - « Нет ничего глупее превозносящегося ума ». L'orgueil avait un sens, lorsque l'évaluateur public des statures humaines commettait encore quelques ratés ; depuis que toute mesure devint consensuelle, avec l'unique balance mercantile, l'intelligence malheureuse pratique la même modestie que l'heureuse stupidité. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher une pensée saine est bête ; on doit en attendre surtout de la beauté lucide et de la noblesse fière. La fierté devrait la rendre laconique, et la lucidité – ironique, ni bavardage ni gravité. La pensée devrait relever de l'art paradoxal, faisant surgir une sainte vie, dans le souci de nos incurabilités, tandis que la pensée banale nous accable de vils remèdes. | | | | |
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| weil s. | | | Le monde est un texte à plusieurs significations, et l'on passe d'une à l'autre comme lorsqu'on apprend l'alphabet d'une langue étrangère. | | |   | |
| | intelligence | | | Au-dessus du monde l'âme en bâtit un modèle. Ce modèle sous les yeux, l'intelligence construit un langage. La perfection, la représentation, la communication. La bêtise répandue, c'est attribuer à la dernière les mérites des deux premières. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de la hauteur : glissade toujours possible de brillant vers béant ou baillant (bright vers broad ou bored, сияющий vers зияющий ou зевающий). | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de la critique littéraire : le bourreau assurant la longévité des œuvres décapitées. | | | | |
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| ironie | | | La tension de la corde et la pose de l'archer me sont plus sympathiques que le palmarès de cibles touchées. La clef présente le même avantage, face aux serrures ; elle est d'autant plus belle, qu'on ignore les portes qu'elle ouvre. Et l'ouverture y gagne, si la clef s'élit dans un beau concours de circonstances. Quelle fierté que de collectionner des clefs des impasses interdites aux autres ! | | | | |
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| ironie | | | Même l'ironie triche : au lieu de me rendre atrabilaire face à moi-même, elle me fait projeter mon fiel sur les autres. À la centième crise de défouloir je m'en aperçois, mais l'orgueil d'auteur ne me permet pas de détourner les flèches décochées. Et, hypocrite, je balbutierai : « Qu'Apollon guide dans les airs ma flèche rapide » - Eschyle. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie urbaine : entretenir les socles aux greniers, ne voir que de la toile d'araignée autour des idoles érigées en places publiques, aimer des dorures à l'encre sympathique. | | | | |
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| ironie | | | Déboulonner est plus facile que statufier ; inaugurer des ruines majestueuses serait le compromis. | | | | |
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| ironie | | | La seule jeunesse qu'on puisse préserver dans la vieillesse, c'est de recommencer à ne reconnaître que soi-même, sans être discourtois avec Mozart, Nietzsche ou Valéry. Du désir de voir le scintillement du monde, je passerai au regard sur mon propre étincellement. | | | | |
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| ironie | | | À la découverte d'un nouvel état d'âme, s'attribuer un prix d'excellence. Comme un prix Nobel couronne tout inventeur d'un nouvel état de matière. | | | | |
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| ironie | | | Prendre de la hauteur - décoller les choses élevées de leur inévitable côté niais tourné vers le bas : la foi, la bile, l'orgueil. | | | | |
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| ironie | | | Des candidats à l'éternité se trouvent surtout autour des choses, qui ne demandent pas de lendemain. | | | | |
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| ironie | | | La honte des acolytes renégats aura assuré la gloire posthume à Socrate et Jésus : Platon et Xénophon, ainsi que les Apôtres, s'enfuient au moment du drame final de leur maître. | | | | |
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| ironie | | | Ce que j'écrivis est chimiquement inerte, physiquement neutre, mathématiquement aporistique. Je ne m'attends ni aux réactions de fusion, ni aux courants de sympathie, ni aux corollaires fraternels. | | | | |
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| ironie | | | Dans la mesure où la question devient plus profonde, les réponses opposées deviennent plus faciles à soutenir. Ce n'est que sur des questions niaises qu'un esprit dogmatique puisse encore briller. | | | | |
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| ironie | | | C'est l'humilité et la honte, plus que le courage et l'orgueil, qui inspirent les pensées les plus audacieuses. | | | | |
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| ironie | | | Pour être entendu, j'ai créé une grande salle obscure, avec sa hauteur, son acoustique, ses portes étroites ; l'ennui, c'est qu'elle ne correspondrait à aucun auditoire plausible. | | | | |
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| ironie | | | Pour commencer ma philosophie par l'ironie, nul besoin de courage ; c'est pour conclure ironiquement, qu'il me faudra résister à la lâche tentation du sérieux. | | | | |
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| ironie | | | Héros sans problème, mathématicien sans théorème, poète sans poème ? - on se met à y croire et se proclame philosophe. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui affichaient le plus grand mépris face à la foule, furent de ceux qui éprouvaient la plus grande soif de gloire auprès d'elle. Plus fréquemment et ironiquement je lui dis oui, mieux je me désintéresse de ses jugements. | | | | |
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| ironie | | | Brutus et Cassius, pour briller, choisirent un bon stratagème : sur le fond de nos absences - abandons ironiques - se dessinent nos traits les plus hautains. « La présence diminue la gloire » - G.B.Vico - « Minuit praesentia famam ». | | | | |
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| ironie | | | Tu déposes des lauriers à un piédestal ? - n'oublie pas de les imbiber d'un répulsif, tant de chiens errants reniflent les couronnes. | | | | |
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| ironie | | | Il y a des fleurs fuyant tout bouquet et tout vase. Et voilà le tournesol, cherchant le soleil de la gloire, mais destiné aux cuisines ou aux tableaux de maîtres. Une grande question : la fleur est-elle faite pour nos yeux admiratifs ou pour le ciel indifférent ? La vérité et la beauté célestes sont perçues accompagnées de mots ou de vases, dans nos cavernes terrestres. | | | | |
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| ironie | | | Les écrivains, qui se targuent d’être inconnus et de mépriser la gloire, passent le plus clair de leur temps sur les forums médiatiques et fréquentent, assidûment, les dîners en ville. Il n’est donné à personne de renoncer, franchement, à la quête de la gloire. Chez les meilleurs, la gloire n’est qu’un excitant réel pour les aliments servis par des rêves. | | | | |
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| ironie | | | Pour que les éditeurs daignent publier tes notules intempestives et intoponymiques, il aurait fallu que tu fusses aussi grégaire et sot que les prix Goncourt ou les agrégés de philosophie. Quand tu évalues l’immensité de ce sacrifice salissant, tu gardes la fidélité à ta propre voix inclassable. | | | | |
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| bible | | | Mieux vaut écouter la semonce du sage qu'écouter le chant du fou. | | | | |
| | ironie | | | Tous suivirent ce conseil : la folie disparut et le chant avec. Règnent les modes d'emploi et la palabre sans mélodie, sans folie, sans larme. Et qu'inverse, bêtement, Chesterton : « Le monde moderne est plein d'idées chrétiennes devenues folles » - « A world full of Christian ideas gone mad ». | | | | |
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| shaw b. | | | Self-sacrifice enables us to sacrifice other people without blushing.
Le sacrifice de soi permet de sacrifier les autres sans rougir. | | | | |
| | ironie | | | Rougir, en sacrifiant les autres, permet de sauver la face. | | | | |
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| péguy ch. | | | Rien n'est plus vieux que le journal de ce matin, et Homère est toujours jeune. | | |   | |
| | ironie | | | Ne nous trompons pas de critère : Homère est bien vieux et le journal de ce jour ne peut être que de notre temps. Seulement, il y a celui qui cherche ses contemporains dans la rue et celui qui trouve des acteurs de sa vie jusqu'aux arènes de Troie ou en proie aux sirènes. Alexandre le Grand, sur la tombe d'Achille, l'envia : « Heureux garçon, tu eus Homère, pour chanter ta gloire ! ». | | | | |
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| jankelevitch v. | | | Ironie : renvoyer dos à dos le désespoir sceptique et l'orgueil stoïcien. | | |  | |
| | ironie | | | Rire et pleurer en même temps. L'ironie serait-elle le culte rieur de la larme ? | | | | |
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| cioran é. | | | L'ironie est le masque qu'emprunte la pitié de soi-même. | | |  | |
| | ironie | | | Les orgueilleux portent leur pitié aux autres, sans masque, tous crocs dehors. Le contraire de l'ironie est le visage découvert. Rappelle-toi, que le pathos du oui nietzschéen ne s'arrêtait qu'aux deux anicroches : la pitié et l'ironie, le tragique et le comique. Formant, souvent, une balançoire : « Il se vante, je l'abaisse ; il s'abaisse, je le vante »* - Pascal. Je me proclame grand - et, tout de suite, ma misère m'inonde ; je reconnais ma misère - et une grandeur insoupçonnée monte à mes yeux baissés. | | | | |
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| mot | | | C'est la présence d'une voix qui élève à la dignité du mot. Le bruit porte le reste. | | | | |
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| mot | | | L'idée atteint son objet de plein fouet, et l'on finit toujours par se dire, qu'il aurait mieux valu le rater, pour tâter un autre angle d'attaque. Le mot, lui, vise un état d'âme et le rate, pour se perdre le plus loin possible. Au milieu de ses ombres et non pas dans l'éclat de son orgueil, ébloui par des ambitions réalisées. | | | | |
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| mot | | | Mes litanies de la hauteur devraient peut-être s'appeler acméistes (acmé - apogée) ou météoro-logiques (météoron - hauteur). Pasternak parlait de « la hauteur résistant à la vicissitude de la rue ». Et son contraire s'appellerait - acrophobie, phobie de la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Ce sont ceux qui n'ont pas leur propre souffle, pour enfler leurs basses voiles, qui dénoncent la hauteur d'un ton boursouflé ou enflé. Il appartient à l'homme de lever une voile, même une voile en berne, dès qu'il se sent porteur d'un souffle. Aux meilleur navigateurs, Dieu inspire le pathos du dernier message à confier à la dernière bouteille. | | | | |
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| mot | | | La vraie hauteur, comme la vraie fierté, commence par l'inintérêt pour le comparatif, l'ironie du superlatif, le désengagement face à tout adjectif, l'entente avec un substantif nu, sans cuirasse verbale. | | | | |
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| mot | | | Dans l'espace verbal, l'éternel retour est une réfutation de Flaubert et de Nabokov et de leur façon finale et parfaite de décrire un porte-allumettes ou de développer logiquement le thème des allumettes - après - gloire et éternité - Valéry. En polissant mon verbe, par le paradoxe, l'ironie, la négation, je finis par me retrouver avec le message initial, le vitalisme se jouant du verbalisme. Et Kant se retrouve, lui aussi, du côté des peintres de porte-allumettes : « Dans l'art, il ne s'agit pas de représentation d'une belle chose, mais de la belle représentation d'une chose » - « Im Kunstschönen handelt es sich nicht um eine Darstellung von einem schönen Ding, sondern um eine schöne Darstellung von einem Ding » - celui qui représente est rarement un peintre. | | | | |
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| mot | | | Reconnaissance comme gratitude, reconnaissance comme effort de la mémoire - deux acceptions, éthique ou mentale. Préférer la reconnaissance à la connaissance serait signe d'une fatuité d'ignare ou d'une humilité de savant. | | | | |
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| mot | | | Tous nous avertissent : la langue ne doit pas devancer la pensée. Mais on ne peut pas devancer ce qui ne bouge pas ; la pensée est un arrêt d'image d'un mot, la flèche qui ne vole pas, Achille immobile à grands pas. Ta langue devrait donner plus souvent la sensation d'un arc tendu, plutôt que des cibles visées ou atteintes. Méfie-toi de ce qui sauve en te faisant saliver, méfie-toi de Dalila scélérates, qui révèlent aux Philistins, que ta seule arme performante n'est qu'une mâchoire d'âne, que tu cachais sous ta fière crinière, méfie-toi du Sauveur même qui, caché sur ton dos ou derrière ta plume, te ferait passer pour asinus portans mysteria. | | | | |
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| mot | | | Ironie viendrait d'interroger, mais c'est plutôt s'arroger le droit régalien d'élever une interrogation problématique à la dignité d'aporie mystique. Cette élévation fait de l'ironie une espèce d'ignorance, docte ou étoilée. | | | | |
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| mot | | | Dans la reconnaissance d'un fait d'art, le besoin de traduction est l'un des premiers signes de qualité. Les grands auteurs sont des acteurs d'une pièce, où les mots se traduisent, instantanément, en émotions. Un bon écrit doit donner le sentiment d’être conçu dans une langue étrangère. | | | | |
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| mot | | | Joli palmarès du mot si anodin, déroute : essuyer une déconfiture, être décontenancé, changer de route. Quand on parvient à en faire trois synonymes, on vit mieux le difficile triomphe de l'immobilité - otium cum dignitate. | | | | |
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| mot | | | La fierté énergique couronne la fin atteinte ; l’orgueil statique encourage le culte du commencement ; la persévérance dynamique assure la cohérence du parcours. Je subis plus souvent les deux premiers, ce qui m’expose à l’hybris plus qu’au kairos. | | | | |
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| mot | | | Je tire ces mots - fantôme, béatitudes, songe, tortures, enfer, misères, destinées, souffrances, désespoirs – d’une seule phrase de Chateaubriand, ce qui annonce le vocabulaire des zigotos d’aujourd’hui. Il ne manquent que – solitude, angoisse, mépris, révolte, gloire… - pour égayer leurs dîners au château ou au bistrot. | | | | |
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| noblesse | | | Hauteur - être détourné pour être retourné ; étendue - être ému d'être promu ; profondeur - être épris par être compris. | | | | |
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| noblesse | | | Personne ne chanta mieux l'ombrageuse fierté de la faiblesse que Nietzsche, mais les hommes ne retinrent de sa métaphore ironique (spöttischer Ingrimm) de surhomme (über sich selbst hinaus) que des mots de puissance et d'orgueil. Ce qui est au-dessus de l'homme, c'est la volonté et non pas la puissance ; la puissance divine, salutaire et solidaire de la faiblesse humaine, s'appelle hauteur ou surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Deux seuls expédients pour perdurer : disciples ou musée, le sort du grain qui meurt et de celui qui est laissé en germe. | | | | |
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| noblesse | | | L'avoir a honte de mon savoir, l'être est fier de mes spectres. Fantômes savants et sagacité fantomatique - cures de mon orgueil et de mon défaitisme. | | | | |
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| noblesse | | | Ni les tournois ni les sondages d'opinions ni l'arrogance ne décident de rien en matières nobles. « Rien de beau ne fut accompli en compétition ; ni rien de noble - dans l'orgueil » - Ruskin - « Nothing is ever done beautifully which is done in rivalship ; or nobly, which is done in pride ». Les stratagèmes modernes - la coopération en mode compétitif, la modestie des foires de la vanité - n'y changèrent rien. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les emplois sont aujourd'hui d'accès inévident. Celui de vaincu n'échappe pas à la règle. Sincérité du panégyrique des saloperies, indispensables au salut du genre humain. Refus de places publiques pour mes soliloques perclus au fond du souterrain, et que seule une oreille altière écouterait sans ricanement. Et aux voyages et chemins - « ton voyage se ferait non par l'âpre sentier souterrain, mais par la voie unie du ciel » (Platon), je préférerai l'immobilité et les ruines. | | | | |
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| noblesse | | | La honte me visite la nuit et me donne rendez-vous dans mes ruines. De jour, j'oublie le sens de l'Annonciation et me rends au palais de la dignité, au château de la gloire, à la tour de l'honneur. Seuls les insomniaques peuvent vivre, et non pas interpréter, la honte du grabat. | | | | |
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| noblesse | | | Aucune chose, en elle-même, n'est en-dessous d'une exigence de hauteur ; c'est le regard qu'on y porte qui en dessine la dignité. Le regard est un arbre interrogateur, et lorsqu'il ne comprend plus aucune inconnue, la chose disparaît et s'identifie à cet arbre, devenu arbre interprétatif. La poésie, c'est la permanence des inconnues ; elle est le dernier recours, pour avoir une nostalgie des choses mêmes. | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur et le fiel, c'est le cloaque, où aboutissent ceux qui perdent la hauteur et le ciel. « La hauteur de l'orgueil se mesure à la profondeur du mépris » - Gide - tu te trompes de règle ! La profondeur est continue et la hauteur est en pointillé. | | | | |
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| noblesse | | | Ruines, loques, capitulations - toit trop fréquenté, hermine trop exclusive, panache trop blanc. Mais de bonnes notions d'architecture, de haute couture et de Vie sacre. | | | | |
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| noblesse | | | Ils exhibent des choses minables, de peur que d'autres ne les disent avant eux. Les choses ne méritent d'être dites que grâce aux mots, qui entrevoient des liens musicaux entre elles et d'autres choses, liens dont les choses mêmes ne soupçonnaient pas jusqu'à l'existence. Pour la plupart des gens, les choses bien dites resteront irrémédiablement du silence. | | | | |
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| noblesse | | | Toute gloire s’éploie, aujourd’hui, en étendue, en statistiques, en multitudes. Et dire que jadis, elle fut un rayonnement en hauteur, en solitude, en exception. | | | | |
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| noblesse | | | L'art de la négation : la hauteur s'oppose à la platitude (dont fait partie, tôt ou tard, toute profondeur) et non pas à la bassesse, dont le contraire s'appelle honneur, à valeur douteuse, puisque indéfinissable en dehors de cette pure négativité. | | | | |
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| noblesse | | | Réduire la noblesse, qui est affaire des solitaires, à la vertu, qui ne se pratique qu'en société, est injuste. Ni les armoriaux ni les codes civiques ne définissent la première ; dans les affaires des hommes ne pèse que la seconde. La vertu, imprimée dans l'homme solitaire, ne peut s'adresser qu'au surhomme, son interlocuteur imaginaire. Renoncer aux poids et volumes, qui, de toute hauteur et de toute profondeur, feront une platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve ne peut pas persister sans excitation par le réel ; mais tout réel est déjà au passé (le présent n’a pas de durée), donc le meilleur séjour du rêve, ce sont des ruines, gardant quelques souvenirs d’un passé glorieux. | | | | |
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| noblesse | | | Le filtrage des excitants est affaire de l’ouïe, qui élimine de tes horizons tout ce qui réfractaire à la mise en musique. La musique est un hymne à la faiblesse. La gloire rend lourd et sérieux et fait préférer la force à la faiblesse, en confiant à la raison la fonction sélective. La gloire étouffe la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Se faire référencer par des corrélats secrets plutôt que par ses noms ou libellés directs - un besoin aristocratique, l’incognito. Chemin d'accès discret, c'est ce qui est propre aux ruines et aux tours d'ivoire. Plus on est connu, moins on a de chances de garder la hauteur. | | | | |
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| boèce | | | Superata tellus sidera donat.
S'élever au-dessus de la Terre, c'est mériter les étoiles. | | | | |
| | noblesse | | | Ne mêlons pas les étoiles au culte terrien du mérite ! L'étoile ne se donne qu'au regard, dont la hauteur ne se mesure pas en coordonnées de l'œil. « L'œil est animal, et le regard - spirituel »** - Aristote. Même en tombant, sur la Terre, plus bas que le corps, l'âme peut atteindre les étoiles : « En plein jour, on peut voir des étoiles, quand on est au fond d'un trou » - J.G.Hamann - « Ein Mann in einer tiefen Grube kann am hellen Mittag Sterne sehen ». | | | | |
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| la rochefoucauld f. | | | Il y a du mérite sans élévation, mais il n'y a point d'élévation sans quelque mérite. | | | | |
| | noblesse | | | L'élévation se distingue d'une prise de poids par la gratuité de son effort et par le culte des valeurs sans prix. Le mérite, c'est un prix d'échange, que les hommes collent à un effort numérisable. Toute vraie hauteur est immédiate et imméritée. L'ascension mécanique est accessible même aux âmes basses. | | | | |
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| spinoza b. | | | Maxima superbia vel abiectio est maxima sui ignorantia.
L'orgueil et l'humilité extrêmes sont signes de la méconnaissance extrême de soi-même. | | | | |
| | noblesse | | | Tandis que ceux qui se connaissent ont la sensibilité des circuits intégrés, qu'ils finiront un jour par devenir, jusqu'à l'advenue du premier robot humble et orgueilleux, du premier génie mécanique dans le domaine de l'esprit. La passion et l'orgueil, c'est tout connaître, sauf soi-même. | | | | |
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| kant e. | | | Im Reich der Zwecke hat alles einen Preis oder eine Würde.
Au royaume des fins, tout a soit son prix, soit sa hauteur. | | | | |
| | noblesse | | | Le ou est exclusif. Les prix se convertissent, la noblesse ne connaît que sa propre effigie. | | | | |
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| chamfort n. | | | L'importance sans mérite obtient des égards sans estime. | | | | |
| | noblesse | | | Le mérite vient avec l'habileté de vendre ou de se vendre. Autant se donner de l'importance, sans chercher l'estime de boutiquiers. | | | | |
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| leopardi g. | | | O quale, Se più de' carmi, il computar s'ascolta, Ti appresterebbe il lauro un'altra volta ?
Qui donc, - Quand aux chiffres on s'adonne plus qu'aux chants, - Qui donc t'ornerait d'antiques lauriers ? | | |  | |
| | noblesse | | | C'est en chiffres que s'écrivent aujourd'hui les chants, qui font vibrer les amateurs de trémolos et de lauriers mécaniques. | | | | |
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| proximité | | | Deux êtres se rapprochent soit en évoquant les mêmes objets, soit en leur donnant un même poids, soit en glosant sur eux d'une même hauteur. Dans ce dernier cas, les objets, en eux-mêmes, n'ont guère d'importance, - c'est la meilleure des proximités, celle d'avènement et non pas d'événement. | | | | |
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| proximité | | | Aujourd'hui, tout saint vénéré sur la place publique exhibe son CV, son pedigree, sa sinécure ou ses diplômes, tandis qu'on ne peut vénérer que l'inexistant innommable : « J'ai vénéré les saints jamais nés » - Luther - « Ich habe Heilige angebetet, die nie sind geborn worden ». | | | | |
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| proximité | | | De la superstition vaincue et dévitalisée, l'esprit lyrique veut garder « sa musique et son encens dans les funérailles » (Renan), l'oreille et l'odorat. Les superstitieux basiques la réduisent, en fait, au toucher dans les épousailles et au goût dans les ripailles. Les ironiques s'en détachent par le regard, hors les canailles. Tout est question du bon sens. | | | | |
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| proximité | | | Les blasés d'amitiés et de compréhension peuvent se permettre de se moquer de la hauteur, qui les priverait de cette douillette proximité avec autrui, et dont le manque propulse vers la hauteur - les ratés de l'oreille et du dialogue. | | | | |
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| proximité | | | La primauté du regard : Diogène voulut, qu'on l'enterrât : « sur le visage », il savait déjà que, « dans l'au-delà, le dernier serait le premier ». Socrate fut condamné pour un regard inconvenant sur ce qui se passe sous la terre et dans le ciel ; une fois sa cigüe bue, il enveloppe de son manteau - le visage, son regard va déjà aux morts. | | | | |
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| proximité | | | C'est le besoin d'une forme cérémonielle qui traduit, en surface, le besoin humain du sacré. Même les habits, sortant un brin de la grisaille quotidienne, s'appellent formels. Mais, ignorant le sacré, haut et faux, les hommes y cherchent de profonds et vrais sacrilèges : « Dévêts-toi du sacré ! Et enfile l'intellect » - W.Blake - « Put off holiness ! And put on Intellect ». Le sacré a une garde-robes mieux garnie : du nu intégral aux toges ou bures. L'intellect, lui, ne propose qu'uniformes. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni salut ni indulgence que visent leurs prières, mais une réussite, et ces prières sont juste bonnes pour être récitées dans une école de commerce. Tout ce qu'apporte la prière est précaire. Munie d'une visée quelconque, elle est même source du mal, pour les plus purs : « En priant quelque chose, tu pries mal ou pries le mal » - Maître Eckhart - « Petens hoc aut hoc malum petit et male ». Je n'imagine une prière qu'aboutissant aux belles ruines et aux défaites glorieuses. | | | | |
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| proximité | | | La patrie est ce qui ne se détache jamais de mes semelles. L'étranger est ce qui interpelle ma tête. Il n'est donc pas étonnant qu'il n'y ait pas de prophètes dans leurs pays. Les prophéties, lues de bas en haut, portent trop de vestiges du sol trop proche. Mais, lues de haut en bas, elles ne sont compréhensibles qu'aux étrangers. Sois foris clarus. | | | | |
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| proximité | | | On déshonore Dieu, en le traquant dans les écrits ou les temples ; on L'honore, en vénérant Ses étoiles et Ses fleurs. | | | | |
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| proximité | | | C'est une entreprise vaine du poème que de défier l'immortalité ou la souveraineté divines et de croire peser plus que l'airain. L'airain se fait creux, sous le suffrage de l'espace ; la souveraineté est soumise aux droits des dieux, ce suffrage dans le temps. | | | | |
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| bible | | | C'est à Toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire. | | | | |
| | proximité | | | Quel général, tyranneau ou comptable n'aurait-il pas dit la même chose ? Dieu se sert de sa magie incantatoire pour s'approprier des attributs de César. Et la Bhagavad-Gîtâ : « Là où est Krishna, règne l'opulence, la victoire et la moralité » - n'est pas plus glorieuse. | | | | |
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| gide a. | | | Il me paraît monstrueux, que l'homme ait besoin de l'idée de Dieu, pour se sentir d'aplomb sur terre. | | | | |
| | proximité | | | C'est pour cette excellente raison que les hommes raisonnables préfèrent la reptation. L'idée de Dieu est ce qui nous fait croire, que notre bosse peut cacher de belles ailes. Les meilleurs croyants sont sans Dieu, comme les meilleurs héros (Bakounine : « les anarchistes - héros sans phrases » - « анархисты - герои без фраз »). Tandis que chez les pires « la foi consiste à ne pas croire (aux sens, à la raison) » - Valéry. | | | | |
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| russie | | | Le même destin poursuit les escadres, idéologies ou poésies russes : viser le monde entier, pour se retrouver épave, coulée sans gloire : le Variag, l'Internationale, les Scythes. | | | | |
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| russie | | | Le Français réussit sa gloire en calculant dans le réel, l'Allemand réussit sa conscience en travaillant sur le réel, l'Anglais réussit sa compétition en fabriquant le réel ; le Russe échoue dans son rêve, en trichant sur le réel. | | | | |
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| russie | | | Les vices et les vertus des nations changent si facilement de signe, il suffit de leur adjoindre quelques compléments de lieu ou de temps. Après l'énumération cinglante : « L'Anglais cherche le profit, le Français - la gloire, l'Allemand - le pouvoir, le Russe - le sacrifice » - W.Schubart - « Der Engländer will Beute, der Franzose Ruhm, der Deutsche Macht, der Russe das Opfer » - pensez au profit en usine, à la gloire au salon, au pouvoir en église, au sacrifice en caserne, et vous rabibocherez tout le monde. | | | | |
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| russie | | | Révolte ou fatalisme, deux enjolivures cachant, le plus souvent, un honneur de boutiquier ou une paresse de larbin. Devant la réalité, la révolte, c'est l'identification avec un seul possible, le rejet d'un possible au profit d'un autre ; le fatalisme, c'est l'ouverture devant l'immensité du possible. La révolte ne m'est sympathique qu'esthétique, le fatalisme n'est honnête que de tête. La meilleure révolte est dans les yeux fermés, le meilleur fatalisme - dans les yeux lucides. | | | | |
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| russie | | | Depuis que le péché ne terrorise plus les hommes, l'esclavage reste leur seul épouvantail. « L'Occident dit : la mort plutôt que l'esclavage ; le Russe dit : l'esclave plutôt que pécheur. L'esclavage nous prive de la liberté extérieure, le péché détruit toute liberté » - W.Schubart - « Sagt der Westen : lieber tot als Sklave, so sagt der Russe : lieber Sklave als Sünder. Knechtschaft nimmt zwar die äußere Freiheit, Sünde aber zerstört jede Freiheit ». | | | | |
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| russie | | | J'aurais eu assez de force pour traduire ma lucidité en actes, je serais retourné dans ma forêt natale de Sibérie, sur les traces de mes ancêtres orpailleurs, ou, au moins, j'aurais cherché à me réfugier en Amazonie ou au Kenya. Accepter de vivre d'une illusion - l'écriture comme réceptacle d'un souffle - illusion devenue fatalité, telle est la faiblesse, qui est à l'origine de ce livre boursouflé. « Il ne dépend que de nous : vivre dans un monde rassurant d'illusion » - Chomsky - « If we choose, we can live in a world of comforting illusion ». | | | | |
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| russie | | | L'image d'artiste maudit est bouleversante en France, surprenante en Allemagne, banale en Russie. Elle est ridicule dans le monde anglo-saxon ne s'intéressant qu'aux réussites. | | | | |
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| russie | | | Le fait de penser est associé, phonétiquement, à la blessure (penser - panser), à la reconnaissance (denken - danken - remercier), à la servilité (мыслить - маслить - huiler). | | | | |
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| russie | | | La grâce apporte la beauté (les Grâces - Kharites), l'honneur (die Gnade) ou la bonté (благодать). | | | | |
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| russie | | | Dans l'indignation, le Français dénonce ce qui n'est pas digne, l'Allemand - ce qui n'est pas prêt (ent-rüsten), le Russe - ce qui n'est pas approprié (не-годовать) - honneur, organisation, pratique - passion, calcul, indifférence. | | | | |
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| russie | | | L'homme à conscience blessée voit la culpabilité dans les causes ; l'homme à honneur froissé - dans les effets. La paresse de la conscience engendre les robots ; la paresse de l'honneur - les esclaves. Le Russe, conscient de ses devoirs manqués, est prompt à dire : je suis en-dessous de tous. L'Européen, conscient de ses droits acquis, dit, plus souvent : je ne suis pas inférieur aux autres. | | | | |
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| russie | | | Les notions de gloire, d’honneur, de grandeur engendrent le culte du héros, cherchant à triompher ; ces notions n’ont pas bonne presse chez l’écrivain russe. Dans la littérature russe, aucune trace d’un héros qui réussisse, tandis que les ratés de la vie – mais prisonniers du rêve ! - y pullulent. Pour l’apprécier, il faut être sensible à la honte plus qu’à la gloriole. « Si tu as écouté les écrivains russes, tu auras gagné en pureté, en bonté, en honte » - Morgenstern - « Wenn man den russischen Schriftstellern zugehört hat, wird man reiner, gütiger, schamhafter ». | | | | |
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| russie | | | La France, victorieuse de la Grande Guerre, transforme la gloire de survivre en joie de vivre ; la Russie, victorieuse de la Seconde, passe du deuil de survivre à l’horreur de vivre. | | | | |
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| kant e. | | | Die Empfindung von Ehre ist am Franzosen Eitelkeit, an dem Spanier Hochmut, an dem Engländer Stolz, an dem Deutschen Hoffart.
L'honneur est vaniteux chez le Français, altier chez l'Espagnol, orgueilleux chez l'Anglais, courtisan chez l'Allemand. | | |  | |
| | russie | | | L'honneur, chez le Russe, est si dépourvu d'attributs, qu'il se confond facilement avec le déshonneur. Question de caprices, de courants d'humeur aléatoires, imprévisibles. | | | | |
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| valéry p. | | | Les Français veulent conserver, les Allemands - devenir, les Anglais - être, les Russes - vouloir. | | |     | |
| | russie | | | Les Français savent ce qu'ils ont à conserver, les Allemands - ce qu'ils veulent devenir, les Anglais - ce qu'ils doivent être, les Russes ne veulent même pas savoir ce que les autres savent vouloir. Svoïévolié - vouloir hors tout savoir et devoir. Leur nihilisme, les Russes le prêtent volontiers au monde entier, tandis qu'il n'est porté que par des Kirillov, sortis tout droit des Possédés. | | | | |
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| sartre j.-p. | | | Tué par un baise-main, à mille verstes de Saint-Pétersbourg, à cinquante-cinq ans de sa naissance, un voyageur prenait feu, sa gloire le consumait. | | | | |
| | russie | | | Sur ce cercle spatio-temporel, la gloire incandescente s'arrêta dans une gare en Sibérie et puis s'éteindra dans une rédaction parisienne. Une gloire consommée. | | | | |
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| cioran é. | | | Sans ses écrivains, eussé-je jamais pris conscience de mes plaies et du devoir, qui m'incombait de m'y livrer ? | | | | |
| | russie | | | Ton mérite est davantage dans l'immunité face aux remèdes anesthésiants, que t'avait administrés l'Europe. | | | | |
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| solitude | | | Avec un nul on n'est ni deux ni seul. Toute adjonction de nuls t'enlève toute chance d'être premier, indivisible. | | | | |
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| solitude | | | Deux trajectoires du raté à ne pas confondre : la descendante - palpitation, bile, mégalomanie et l'ascendante - mégalomanie, bile, palpitation. Le plus parfait des ratés sait s'immobiliser et vivre les trois phases en même temps. | | | | |
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| solitude | | | Je ne trouvai aucune oreille sensible à mon écriture grinçante. Deux siècles plus tôt je n'eusse pas à avaler cette amertume et même de nos jours je me donnais tout de même une petite chance. Mais aujourd'hui, où tu lis ces pages et je ne suis plus là, - je dois être encore plus seul que de mon vivant. | | | | |
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| solitude | | | Avec la solitude comme avec la gloire ou avec la femme : c'est en la négligeant qu'on a les meilleures chances de l'alpaguer. La guigne de Nietzsche ne prouve rien : « Le philosophe se reconnaît à ce qu'il évite trois choses éclatantes et bruyantes : la gloire, les princes et les femmes » - « Man erkennt einen Philosophen daran, daß er drei glänzenden und lauten Dingen aus dem Wege geht : dem Ruhme, den Fürsten und den Frauen » - il les évite à la lumière des lampes et dans le bruit des sens et s'y baigne à l'abri des regards et dans le silence du sens. | | | | |
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| solitude | | | Ce qui te condamne à la solitude est la fusion fatale du noble et de l'inutile. On s'en tire en visant l'utile, sans répugner à ce qui n'est guère noble. Sois humble : des balourdises, plus que la nausée, te séparent de cette sortie. Le doigté terrien, mieux que des saignées célestes, guérit du tic hautain. | | | | |
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| solitude | | | Pour que le sentiment d'exil m'accompagne en toute saison, j'acquis la nationalité multiple, je me réclame du mystère, du beau et du bien, pays rayés des bonnes cartes. Et mes pieds foulent le pays de la transparence, de la joliesse et de l'indifférence. | | | | |
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| solitude | | | Paria nuisible en Russie (où est enterré le rêve), paria invisible en Europe (où le rêve est né), aurais-je mon heure de gloire risible en Amérique (où le rêve n'a jamais mis les pieds) ? | | | | |
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| solitude | | | Cheminement vers la solitude finale : aucun savoir ne m'approche de sa source, aucune vanité ne survit à mes laudateurs, aucune émotion ni métaphore ne sont fraîches au-delà d'une date limite. Je ne viens à bout de la solitude, que si j'ai tôt fait d'apprendre à parler au monde, qui ne me connaîtra jamais. | | | | |
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| solitude | | | Être intéressant, c'est abonder, en même temps, en goût sélectif, en intelligence affective et en tendresse élective ; j'y gagnai quelques mesures, bien que personne ne s'aperçût de ma stature ! Mais au lieu de maudire, aux heures sombres, ce monde de minables, je bénis mes heures astrales, qui me laissent si souvent en compagnie de Celui, qui est beaucoup plus intéressant que moi. | | | | |
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| solitude | | | Socrate et Jésus m'étaient fort sympathiques, jusqu'au jour, où j'aperçus, que leurs soliloques ou dialogues n'étaient qu'échos de places publiques. Mais Prométhée et Job devaient trop leur héroïsme à la flamme ou au fumier, où il me fallait du froid et du flair. Le moulin à vent m'obstruait la vue de l'île déserte du rêve, île en tant que terre promise de Don Quichotte. Et je leur préférai Hamlet et Faust, se contentant de fantômes pour bâtir de beaux dialogues, sous forme de soliloques décousus. Et s'ils sont si forts en philosophie, c'est que peut-être ils fréquentèrent la même Université allemande que Luther et Stavroguine. | | | | |
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| solitude | | | La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore, jaillissant d'une douleur muette, et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - J.Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ». | | | | |
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| solitude | | | Les accès et excès de la non-reconnaissance font tourner ma saine et grandiose humilité en folie des grandeurs douteuses. Hegel a raison, quand il voit dans le désir de reconnaissance un besoin humain majeur. Il appartient à mon regard de former mon reconnaisseur net, monumental ou mesquin, qui finira par déterminer le volume de mon soi tâtonnant. | | | | |
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| solitude | | | Que mes notes n'aient pas reçu le moindre écho est l'une des rares occasions pour me féliciter d'un silence, dans lequel même Nietzsche ressentait une blessure incurable (die tödliche Wunde keine Antwort zu haben) ; aucune onde de sympathie ou de fraternité n'a dévié le courant de ma plume ; toutes mes incurabilités proviennent de moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Les chouettes, aigles et autres renards sont plutôt cachottiers, contrairement aux moutons. « Le monde n'est que franche moutonnaille » - La Fontaine. Le plus curieux, dans la moutonnaille moderne, c'est qu'elle se croit alliée de ces cachottiers. La solitude orgueilleuse emménage dans des fourmilières cossues, où le rêve commun élit sa résidence. | | | | |
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| solitude | | | Il me plairait, que quelqu'un devine, que ce livre a ceci d'unique : il ignore tout de son éventuel lecteur (à part son continent et un minimum de lectures préalables) et ne s'en soucie guère. Je créai mon lecteur virtuel, loin de cette époque et cette terre et connaissant mon étoile. | | | | |
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| solitude | | | Le bonheur, c'est l'autre, c'est la caresse ou la reconnaissance. « Toute joie de l'âme se réduit à la soif de gloire » - Hobbes - « Animi autem voluptas omnis, ad gloriam refertur ». L'un des contraires du bonheur s'appelle la noblesse : bâtir une fontaine inaccessible pour son âme assoiffée. | | | | |
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| solitude | | | La plus horrible des unions (et non pas des fraternités) est l'union des brillants, puisque « l'union, même de la médiocrité, fait la force » - Homère - et la noblesse consiste à chanter la faiblesse. Prôner l'union voudrait dire, qu'il ne reste plus rien à défier, le bon défi étant toujours personnel. La force, jadis, résidait dans l'individu ; aujourd'hui, elle n'émane que des organismes - la raison première de la mauvaise presse du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort). | | | | |
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| solitude | | | Aujourd'hui, au milieu des moutons, on sait, que, désormais, les seuls lieux d'immolation sont des abattoirs. On regrette déjà les hypocrites, qui se prenaient pour martyrs : « La solitude, elle aussi, a ses fats, qui se trahissent en se faisant passer pour des martyrs » - Schnitzler - « Auch die Einsamkeit hat ihre Gecken, und sie verraten sich meist dadurch, daß sie sich als Märtyrer aufspielen ». | | | | |
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| solitude | | | Pour préserver un salutaire optimisme, le solitaire se doit de se forcer à avoir une bonne opinion de soi-même, à devenir Narcisse. Cette opinion ne va qu'aux facettes sans prix, qui, en plus, s'affichent mieux en solitude. Dans la multitude, la philautie est plus racoleuse, mais ne vante que nos facultés vendables, sans reliquats d'auto-dérision. | | | | |
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| solitude | | | L'humble s'ignore, c'est pourquoi il s'admire, puisque, en soi, il trouve, en miniature, tout ce qui, dans le monde entier, est digne d'enthousiasme, tout en restant incompréhensible. Se mépriser, c'est être orgueilleux. Chesterton : « évite de te réjouir de toi-même » - « never learn to enjoy yourself » - n'y a rien compris. | | | | |
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| solitude | | | S'estimer devant sa conscience est plus facile que devant autrui. Devant une conscience somnolente, le respect de soi n'est qu'un somnifère de plus. Pour la réveiller, rien de plus efficace que le sentiment de la honte. « Plus tu as de hontes, plus tu vaux » - Shaw - « The more things a man is ashamed of, the more respectable he is ». Être sans honte, c'est être sans liberté, puisque la liberté, c'est le pouvoir d'agir contre soi. Et Nietzsche nous invite à la servitude : « Le sommet de la liberté : ne plus avoir honte de soi-même » - « Das Siegel der erreichten Freiheit : sich nicht mehr vor sich selber schämen ». | | | | |
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| solitude | | | La valeur de l'homme serait son cri (son prix - Hobbes !), qui ne serait même pas une question, mais un soupir ou murmure mi-muets. Au cri le penseur préfère le silence : « tout être, qui pense ton univers, fait monter un hymne de silence » - Grégoire de Nazianze. Que de réponses, en revanche, se réfèrent à la parole de Dieu, chez les sourds ! « C'est le silence de Dieu, qui divinise le cri de l'homme »**** - G.Thibon. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux ne captivent plus personne - telle est la source de toute solitude. Mon regard est aspiré par la lumière, et voilà que mon œil n'émet plus que des ténèbres. L'ennoblissement de la fonction, qui dévitalise l'organe. Fasciné par l'intelligence, j'arrive immanquablement à mépriser le travail de la cervelle. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est l'impossibilité de se faire connaître et la résignation de se contenter d'être inventé. | | | | |
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| solitude | | | Il n’y a plus de frontières entre la foule et l’élite officielle ; la seconde est de plus en plus émanation, complice et symbole de la première. Il n’y a plus de solitaires, plus de poètes. « Poète, fuis la gloire populaire ; et que la liberté te guide où tu vivras tout seul » - Pouchkine - « Поэт! не дорожи любовию народной. Живи один. Дорогою свободной иди ». | | | | |
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| solitude | | | Je réalisai tout ce dont je rêvais dans ma première jeunesse. Personne ne l’admire ni le reconnaît ; pourtant je ressens cette solitude comme une immense gloire – je suis digne de mon seul Interlocuteur, si présent dans mes rêves et si absent dans la réalité, et dont l’inexistence rendit mes extases d’autant plus pures. Sa reconnaissance surclasse la non-reconnaissance par ma minable époque. | | | | |
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| solitude | | | Être marginal dans un débat minable n’est point glorieux ; il ne faut pas donner de la voix sur des lices grégaires. De nos jours, l’une des foules misérables est composée de minoritaires. | | | | |
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| solitude | | | Rêver d'un cénacle de poètes, qui m'apprécient, et ne même pas réussir à rameuter une foule de lecteurs - même ma solitude a des déceptions grégaires. | | | | |
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| marc aurèle | | | Il est parfaitement possible d'être un homme divin et de n'être remarqué de personne. | | | | |
| | solitude | | | Tout encourageante que cette sentence est pour les candidats à la divinité, il vaut mieux penser à sa propre vue, à ses propres toges, harangues et foudres, que je suis le seul à endosser, proférer ou entendre. Je sais bien, qu'on ne remarque, aujourd'hui, que des livrées, uniformes et beuglements. | | | | |
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| montaigne m. | | | Ce n'est plus ce qu'il faut chercher, que le monde parle de vous, mais que vous parliez à vous-même. | | |  | |
| | solitude | | | Le factice du langage, qu'on tient aux autres, est si flagrant, que se parler, à soi-même, dans le même idiome, c'est parler une langue étrangère. | | | | |
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| pessõa f. | | | L'aristocrate est un homme, qui ne saurait oublier, qu'il n'est jamais seul. | | |    | |
| | solitude | | | Mais ce n'est pas à un observateur qu'il songe, mais à un interlocuteur. Non pas pour adosser son geste, mais pour rehausser sa geste. | | | | |
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| tsvétaeva m. | | | Не обольщусь и языком Родным… Мне безразлично на каком Непонимаемой быть встречным.
Et même l'idiome natal ne sauverait pas la mise. Dans le réel, m'est égal, dans lequel passer, incomprise. | | |  | |
| | solitude | | | L'exil étant la liberté, l'incompris est toujours libre. De fausses proximités et de vraies rencontres sont dans les mots compris. De vraies proximités et de fausses rencontres sont dans les mots sentis. La lettre et l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Souffrance en positif ou en négatif : l'émotion aigüe, mise en mots ou en regards, et qui ne réveille aucune sympathie ; le geste obtus, fruit du hasard et de l'indifférence, et qui t'attire des étiquettes définitives. | | | | |
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| souffrance | | | Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes » - Cocteau. | | | | |
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| souffrance | | | Le compétent n'exhibant pas de performances, c'est la source la plus répandue de souffrances non-physiques. De ce point de vue, elle est le contraire de la conscience tranquille, qui est le contentement de ses performances en absence d'une vraie compétence. | | | | |
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| souffrance | | | Savoir bâtir de magnifiques contraintes et ne pas disposer de but, qui les aurait mises en œuvre. Sujet d'une frustration d'esprit ou d'une fierté d'âme. | | | | |
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| souffrance | | | J'adhère à cette certitude : un contre tous, tu ne peux pas avoir raison, et voilà qu'un doute paralysant me gagne : non seulement tu ne serais pas le meilleur, mais aucune lance ne se croiserait avec la tienne. Et je finirai par bâtir ma propre arène qui, faute de panaches et de dames, ressemblera de plus en plus à une ruine. | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui me fait le plus envie, c'est, le plus souvent, celui qui m'avait le plus fait pitié. L'épreuve par l'humilité promet de la hauteur, comme l'épreuve par l'orgueil - de la profondeur. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas la destinée, elle-même, qui est tragique pour l'homme prométhéen, mais la défaite dans la lutte contre elle. Toute lutte est comique, quels que soient l'adversaire et l'enjeu, - le credo de l'ironiste, acceptant d'être boiteux à condition de ne combattre que l'ange. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur est bien notre sixième sens, mais chacun place son organe là où il se sent le plus touché : la vanité insatiable, l'amour instable, l'âme indomptable, le cerveau comptable. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tempérer ton penchant pour des termes pathétiques, imagine la blessure d'un asticot, l'affliction d'un moineau, la solitude d'une pie, la souffrance d'une araignée, le suicide d'une libellule. Te crois-tu plus digne d'être auréolé de ces productions cérébrales ? Et que les épopées de ton soi connu soient subordonnées aux prosopopées de ton soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | En songeant aux conditions les meilleures pour une écriture, au ton et à la pénétration, dont je rêve, je jalouse les destins antithétiques de ceux qu'enviaient Tolstoï ou Cioran - ceux des bagnards ou des persécutés - et pour un objectif inverse au leur - plus d'authenticité et d'humilité. Je jalouse J.Joubert ou H.-F.Amiel, leurs salons parisiens et leurs chaires helvètes, où la bile et la peine attestent une totale et orgueilleuse invention. | | | | |
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| souffrance | | | Homme orgueilleux, je sais, que c'est la simplicité qui fait le mieux cicatriser les plaies au-delà des épidermes. Mais je sais aussi, qu'aux yeux des sages la simplicité n'est que bouffonnerie, aux yeux des sots - impuissance, et à mes propres yeux - chute. « Garde pour toi la conscience de ta faiblesse, pleine et éblouissante » - M.Boulgakov - « Сознание своего полного, ослепительного бессилия нужно хранить про себя ». Pense à l'Agneau sacrifié et sanctifié, « la Souffrance et la Faiblesse glorifiées » (Balzac). | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | C'est dans le sommeil qu'apparaît nettement notre propension au chagrin ou à la joie. Malheureusement, pour raconter son rêve, il faut se réveiller (« somnium narrare vigilantis est » - Sénèque). Le cafard est un subterfuge des cachottiers de la joie. On n'aime la félicité que nimbée d'un front enténébré. | | | | |
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| souffrance | | | Que je vise mon étoile, des fauteuils ou des podiums, un jour je me trouverai à leurs pieds. Où veux-je que ma chute m'attende ? M'effondrer d'épuisement, à la fin, m'essouffler d'ennui, dans un parcours sans fin, inclure ma chute dans le fondement même de mon commencement ? Ce dernier choix suppose, que ma demeure soit une haute ruine. « Le fond de la chute se trouve d'abord dans la grandeur du commencement » - Heidegger - « Der Grund des Einsturzes liegt zuerst in der Größe des Anfangs ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans une perspective, toujours possible, tout n'est que mon triomphe, et dans une autre - que mes défaites. Orgueil et niaiserie ou bien fierté et panache - choisis ! « Dans l'échec, vivre l'être » - Jaspers - « Im Scheitern das Sein zu erfahren », ou dans le succès, vivre le devenir. « Tout compte fait, tout n'est que naufrage »** - Pétrone - « Si bene calculum ponas, ubique naufragium est », mais je renonce au calcul, et tout peut prendre une valeur triomphale. | | | | |
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| souffrance | | | Test de la jeunesse : être incompris ou non-reconnu rend la recherche d'une haute compréhension et d'une reconnaissance élective encore plus déterminée et fébrile. Quand on s'en fiche ou en accumule la bile noire, dans un mépris froid, on est d'ores et déjà vieux, quel que soit son âge. | | | | |
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| souffrance | | | Un espoir secret : ma collection de défaites remportant un franc succès auprès d'un collectionneur d'exception(s). | | | | |
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| souffrance | | | Si l'on farcit une pièce tragique avec des renvois aux concepts pompeux, cérémonieux et abstraits – la gloire, le péché, la grandeur – on obtient du Racine ou du Corneille, qui inspiraient à Valéry « le dégoût de ces confusions entre la mystagogie, la falsification du rêve » - la plus dégoûtante des falsifications étant le langage conventionnel, monotone, évident, clanique, codifié. Toute vraie tragédie doit pouvoir se dérouler sur une île déserte, dans la conscience d'un homme solitaire, et ne rien devoir aux chutes des ambitions ou aux manigances des méchants ; de la poésie ou de la compassion, c'est ce qu'on trouve chez Shakespeare ou Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui écrit pour être admiré dans ses exploits n'est qu'artisan ; n'importe quelle action vise la même ambition. L'artiste écrit pour s'aimer dans la défaite. Pascal voyait du bonheur jusque dans la corde de celui qui allait se pendre. | | | | |
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| souffrance | | | D'un naïf, on cherche à arracher un sourire, et d'un artiste - une larme. Dans les deux cas - l'accroissement d'ambigüités ou d'inconnues de ton arbre. Quand on manie de belles variables, on peut s'attendre à de belles substitutions. Ceux qui ne manient que les constantes, les '+' et les '-', ne méritent ni rires ni pleurs. | | | | |
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| souffrance | | | La beauté qu’offre la nature, ou la gloire, que t’offre la société, peuvent faire redresser ta tête, mais non pas ton cœur, où résident tes rêves faiblissants. Les cœurs fragiles ne sont consolés que par les âmes agiles. | | | | |
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| confucius | | | Il est plus difficile de se défendre de l'amertume dans la pauvreté que de l'orgueil dans l'opulence. | | | | |
| | souffrance | | | Parce qu'on trace des récits plus entraînants et lisibles en trempant sa verve dans la bile que dans la graisse. | | | | |
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| st augustin | | | Fruimur enim cognitis, utimur quo fruendum est. Nec est alia vita hominum vitiosa quam male utens et male fruens.
Tous nos malheurs viennent de ce que nous nous réjouissons de ce dont nous aurions dû nous servir, et nous nous servons de ce dont nous n'aurions dû que nous réjouir. | | |   | |
| | souffrance | | | Enchantement des fariboles, désenchantement des auréoles. | | | | |
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| goethe j.-w. | | | Armut selbst macht stolz, die unverdiente.
Même la misère rend fier, quand elle n'est pas méritée. | | |  | |
| | souffrance | | | Dès qu'on pèse les mérites, on est dans l'aigre ressentiment ou dans l'insipide bonne conscience. La fierté est toujours dans l'acquiescement, même si le sel ou la bile s'y mêlent. « L'acquiescement transforme malheur en bonheur » - H.Hesse - « Unglück wird zu Glück, indem man es bejaht ». Il serait utile de se souvenir de la grande leçon nietzschéenne sur la libération du ressentiment (Erlösung von der Rache) de l'homme qui souffre. | | | | |
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| vérité | | | Il est prudent d'entourer mes ruines d'un échafaudage de vérités, qui ne seraient accessibles qu'aux équilibristes du mot. L'illusion de chantier, où se bâtissent mes défaites marmoréennes. « De gaffe en gaffe, jusqu'à la gloire » - M.Jacob. | | | | |
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| vérité | | | L'homme, à l'apogée de son orgueil, s'exclame : « Je suis libre ! » ; notre Dieu incarné aurait dit : « Je suis la Vérité » - pourtant, il y a peu de concepts plus ternes et banals que la vérité et la liberté ; au moins, leur contraires, le rêve et la contrainte, sont plus féconds et stimulent le talent et non pas la routine. Mais on peut animer ce qui est existe, en végétant, – par son plongeon dans l'inexistant : « La liberté n'existe que dans le royaume des rêves » - Stirner - « Freiheit lebt nur in dem Reich der Träume ». | | | | |
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| vérité | | | Si le discours ne tient qu'au vrai courant, il peut marcher souvent, il ne dansera jamais. Mal à l'aise dans l'inconnu des commencements, les bavards sont incapables de maximes, annonciatrices d'un vrai à naître. « Toute maxime générale ayant du faux, c'est un mauvais genre » - Stendhal. Toute platitude discursive particulière, exhibant du vrai intégral, mérite la poussière des archives. | | | | |
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| postface | | | J’aurais pu élever mes quatre chapitres – le Valoir, le Devoir, le Vouloir, le Pouvoir – au grade de catégorie, comme le faisaient des autres. Chaque catégorie aurait pu se prévaloir d’avoir produit quatre concepts constitutifs. La symétrie et la gloire ! Mais voilà que lèvent la tête l’Agir, l’Avoir, le Savoir, l’Être, le Lutter et tant d’autres, et me prouvent le ridicule d’une prétention à l’universalité, à l’exhaustivité, à l’exclusivité. Tant de représentations équivalentes d’une même réalité. Toutefois, sans fausse modestie, je compare ma Table avec celles des autres et je trouve la mienne – plus proche de l’âme que de l’esprit ; l’âme – réceptacle de la musique du monde, et l’esprit – interprète de celle-ci, certes maître de son art, mais mauvais juge de ce qui surpasse la connaissance. Le Vrai, progéniture du Savoir, est commun à tous les hommes, je ne lui prête donc pas beaucoup d’attention, mais, en même temps, je n’ai pas l’outrecuidance de me mettre aussi au-delà du Bien, au nom du Beau. Seulement, voilà, je ne vois aucun moyen de faire parler celui-là dans un langage des actes, des idées ou des images. Il est une étincelle bienfaisante, tandis que le Beau est un grand feu, projetant des ombres de mon soi inconnu, ombres qu’aucune lumière du Vrai n’est capable d’engendrer. | | | | |
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