| action | | | Quand il est question de faire des pas, je pense à la majesté d'un arbre, qui a en lui toutes les saisons et tous les grades. L'arbre, qui s'agite, se transforme peut-être en forêt, mais il y perd son âme. | | | | |
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| action | | | On n'est responsable que de ce qu'on ose ne pas faire. Dis-moi à quoi tu ne fais pas attention, je dirai qui tu es (Ortega y Gasset disait le contraire, sans trop d'intérêt). | | | | |
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| action | | | La disqualification de l'action est une question des tempi et mouvements : transformer tout andante en cantabile. | | | | |
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| action | | | Fausse piste : « transformer la vie en destin » (d'Aristote à Sartre) - la conception nous étant incompréhensible, préférer l'algorithme aux rythmes est bête. | | | | |
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| action | | | Le choix de choses à manipuler, le choix de types de manipulation, le choix de choses à soustraire – c'est ce dernier critère qui a les meilleures chances de traduire mon unicité ; les filtres sont les meilleurs alliés de mes outils, ils déterminent la hauteur de mes transformations, et « tu ne peux vivre que de ce que tu transformes » - Saint Exupéry. | | | | |
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| action | | | Pour contempler ou transformer le monde, une paire d'yeux ou de bras suffit. Pour que ce monde se mette à danser, comme mon étoile, je dois lui adresser mon regard, filtrant, plutôt que transformant, les choses, dignes d'être chantées. Quand ils ne sont pas électifs, les contemplatifs et les actifs se valent. | | | | |
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| action | | | Les hommes, comme jadis les compagnons d'Odysseus, se font abuser par Mercure-Hermès, leur promettant un antidote contre le poison de Circé-action ; à leur réveil, ils ne se rendent même pas compte d'être transformés en cochons. | | | | |
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| action | | | Le sentiment a sa dynamique interne, pour arrêter le temps, se fondre dans l'être, et son énergie externe, pour mettre en mouvement l'espace, se diluer dans le devenir. Compatibles, mais non interchangeables. Sauf peut-être pour les robots : « Ce qui existe dans la conscience sous forme de sentiment peut se transformer en un équivalent de mouvement mécanique » - H.Spencer - « what exists in consciousness under the form of feeling is transformable into an equivalent of mechanical motion ». | | | | |
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| action | | | Le contraire de travailler aurait pu s'appeler prier, devant Dieu, une femme ou une feuille blanche. « Le travail est la prière des esclaves. La prière est le travail des hommes libres »*** - Bloy. L'homme libre, étant meilleur calculateur que l'esclave, comprit, que tout travail, utile aux yeux de l'Éternel, fut assorti d'un décent salaire et il transforma sa prière, qui fut jadis une demande de l'impossible (« La grandeur de la prière réside d'abord en ce que n'entre point dans cet échange la laideur d'un commerce »** - Saint Exupéry), en offre de services lucratifs en rapport avec la demande des mécréants solvables. Il devint « esclave des bagnes mercantiles » - Ch.Fourier. | | | | |
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| action | | | On cherchait à transformer ce monde par les passions, par les mains, par les idées, par les regards, et l'on finit par confier cette tâche aux seuls cerveaux robotisés. Ni transformer ni même contempler, mais - recréer, telle serait le meilleur emploi de notre premier levier, le regard. La contemplation n'est peut-être pas son meilleur usage. Serait-ce l'inévidence du contact avec la chose vue ? | | | | |
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| action | | | La sélection des candidats à l'enfer ou au paradis se fait d'après les actions, et une toute petite correction suffirait, pour changer de destination. Tandis que l'essentiel réside en inactions osées, qui auraient pu servir de critère autrement plus rigoureux. Le Dieu vengeur est partisan des filtrages, dans l'inessentiel fade ; le Dieu rétributeur penche pour des multiplications, dans l'essentiel intense. | | | | |
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| action | | | L'inertie, même la plus sereine, est le pire des mouvements, et y voir de la sagesse opposée aux mirages de l'avenir (Kojève) est de la pire bêtise. Le filtre intellectuel, appliqué aux actions, s'appellera frein. | | | | |
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| action | | | J'observe, chez moi, celui qui produit et celui qui choisit (her-stellen contre vor-stellen), et je penche, sans hésiter, vers le second. Ce qui ouvre la porte au plagiaire et au charlatan, mais interdit d'entrée l'oracle et le turlupin. Produire, c'est remplir les lignes de signes ; choisir, c'est barrer les lignes indignes et éclairer les lignes malignes. | | | | |
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| action | | | La vie est un jeu minable (champ d'expérimentations, théâtre, prison…) - on commence par ce choix de coordonnées et l'on bâtit par-dessus une géométrie. La vie est un miracle ineffable, qu'il faut conter, en chant et musique et non compter, en champs et rubriques ! Être saisi plutôt que saisir, et Einstein n'a raison qu'à moitié : « C'est même le but de toute activité intellectuelle : transformer un 'miracle' en quelque chose qu'on puisse saisir »*** - « Es ist ja das Ziel jeder Tätigkeit des Intellekts, ein 'Wunder' in etwas zu verwandeln, was man begreifen kann ». | | | | |
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| action | | | Il y a tant de choses, d'angles de vue, d'idées, dont la seule évocation me plonge déjà dans la banalité et la platitude ; les bonnes contraintes servent à éviter ce piège ; elles sont mon devoir, mais mon valoir se bâtit par mon talent, sachant se servir de ces contraintes. Donc, il ne faut pas s'arrêter à « Un homme ne vaut que par ce qu'il n'a pas fait » - Cioran – et laisser faire l'âme, une fois que l'esprit a fait son travail de filtrage. Ce que je ne pus atteindre est secondaire ; c'est ce que je ne dus ni voulus atteindre, grâce à mes contraintes, qui est plus éloquent. | | | | |
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| action | | | Même sans faire appel à nos forces matérielles, même dans les domaines, où ne règne que l'esprit, nous nous manifestons toujours par deux types d'attitudes – actions ou réactions, créativité ou intelligence. La noblesse peut nous accompagner dans les deux cas ; c'est ce que nous subissons ou maîtrisons qui en donnera la mesure. Le paradoxe : l'action naît en nous, où il vaut mieux subir l'obscure loi de notre soi inconnu ; la réaction a son origine extérieure, et nous devons maîtriser nos filtres et nos amplificateurs, c'est à dire notre soi connu, pour préserver notre visage. L'action est notre pose, et la réaction – notre position. | | | | |
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| action | | | La liberté la plus haute se manifeste dans des sacrifices ou fidélités oblatives, indéfendables ; mais on ne peut l’atteindre que si l’on s’impose des contraintes filtrantes, cette « indifférence, le plus bas degré de la liberté » - Descartes. | | | | |
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| action | | | Au lieu de transformer une action en une pensée ou en un état d’âme, les sots cherchent une transformation inverse : une pensée profonde en une action féconde. Les pensées naissent dans un désert ; l'action s'éploie en plénitude foraine sans mirages ; pour chanter le vide, il vaut mieux être pris de vertiges. | | | | |
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| action | | | Aux actes, transformations, amplifications je préfère le filtrage : le rétrécissement des horizons au minimum de choses, pour me concentrer sur les sources, les commencements, tenant à la hauteur, en absence finale de choses. L’homme commence à valoir par les choses qu’il exclut et par l’élan vers l’inexistant. | | | | |
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| art | | | Nous avons deux types de cordes : pour produire notre propre harmonie ou pour réagir, en écho, aux mélodies des autres. Les premières se logent plus près des yeux, les secondes - de l'oreille. On ne peut devenir artiste que si l'on sait s'ausculter. Si l'on sait transformer un regard en un son. Si l'on est auteur : « Tout fourmille de commentaires ; d'auteurs, il en est grand'cherté » - Montaigne. | | | | |
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| art | | | À fréquenter les musées plus assidûment que les Muses, on transforme sa Caverne de Platon en grotte de Lascaux, sa flamme en reflets, son Verbe en graffiti. | | | | |
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| art | | | Parmi les écrivains reconnus, le clivage entre ceux qui voient et ceux qui entendent. Je ne dresse les oreilles, ni mes yeux ne s'apprêtent à s'enflammer que si je devine, chez l'auteur de la page devant moi, les yeux fermés, au bon moment, ou, surtout, les oreilles bouchées, aux mauvais endroits. La littérature aurait dû être de la musique, c'est-à-dire du bruit de la vie bien filtré, madrigaux exécutés a cappella. | | | | |
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| art | | | Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou. | | | | |
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| art | | | Une voix complice n'apporte rien à la voix créatrice. Il faut dédaigner l'oreille et se faire regard. | | | | |
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| art | | | L'objet trouvé dans un livre devrait pouvoir se transformer en outil de vue pour s'apercevoir de nouvelles impossibilités ou compulsions. | | | | |
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| art | | | L'artiste pusillanime, dans sa tour d'ivoire, signe un pacte avec les hommes et en devient bailleur ou locataire. Mais c'est le Faust magnanime, en s'acoquinant avec le diable, qui la transforme en ruines, tout en restant en compagnie de la folle du logis. | | | | |
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| art | | | Pour l'écriture, la maîtrise des dictionnaires est une facette de second ordre. Le savoir n'est qu'un dictionnaire de plus, au même titre que l'Histoire ou la mythologie. L'intelligence peut les transformer en thésaurus, mais seul le bon goût les remet à leur place, où ils deviennent des arbres translucides pour la vision de forêts. | | | | |
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| art | | | Le fragment comme genre est précieux comme une promesse de métamorphose. Ne pas s'appuyer sur la page précédente ; que chaque ligne ne compte que sur elle-même ! La pensée discursive, en continu, traduit le culte de l'habitude, de l'étendue. « Il n'appartient qu'au génie de détacher sa pensée de l'habitude »* - Cicéron - « Magni autem est ingenii abducere cognitionem a consuetudine ». | | | | |
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| art | | | L'art - produire des métaphores, une fois que je suis subjugué par un concept. Les piètres sciences, ce qui nous élargit et corrobore (l'art rétrécit et désespère !), c'est traduire en concepts les métaphores insaisissables. L'idole (verbe mental, représentation), le portrait (verbe intellectuel, propositions), l'état d'âme (verbe inspiré, discours). Il est de belles métaphores, devant lesquelles palissent les formules, les pinceaux et même les mots… | | | | |
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| art | | | Le livre est un puits. J'éprouve les fils de ma pensée (ou les fibres de ma sensibilité) en essayant d'atteindre sa face (surface). Le livre est aussi un avatar de l'existence et je dois introduire, entre lui et moi, un vide nommé ironie. | | | | |
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| art | | | L'écriture est l'alchimie d'extraction d'or à partir du plomb des mots. La logomachie est à l'âme ce que la physique des actes est aux muscles. L'écriture est un faux-monnayeur, la vraie monnaie du bonheur est frappée dans les alliages des mains et des regards. La vraie écriture est l'invention de ma propre effigie ; face à la monnaie, c'est à dire à la monnaie courante, à la règle, mes pièces, à la première lecture ou au premier emploi, seront déclarées fausses. Le premier à recevoir cet étrange présage delphique, être faux-monnayeur, c'est à dire allant à contre-courant, fut Diogène. | | | | |
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| art | | | La poésie relève de la transfiguration, quand les formes banales s'étoilent d'une lumière, dont on ignore la source, qui peut se trouver aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du poète. | | | | |
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| art | | | Mon admiration oscille entre l'art de la naissance (paysage de Valéry) et l'art de la transformation (climat de Nietzsche). Mais les deux fuient le pire, celui de la nature morte. L'élégance d'une logique monotone, l'audace d'une logique non-monotone. Quelle cervelle que celle de Valéry, voyant en Nietzsche « un essai d'une logique à base réflexe » ! | | | | |
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| art | | | Un bon lecteur parle rarement de lectures indigestes, car, avant de les ingurgiter, il les filtre avec son regard (l'heure), son nez (le goût), ses mains (le poids). Les indélicats méritent d'avouer, que « connaître, ce n'est plus manger, c'est vomir » - Sartre. | | | | |
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| art | | | La vie d'un sage est un fatras de hasards, et son livre est muni de filtres, qui excluent tout hasard fade. La vie du sot ignore le hasard, mais son écrit en déborde. | | | | |
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| art | | | Une fois sorti de l'ennui et de l'absurde du descriptif, tout bon créateur se tourne, successivement, vers la transformation, ses invariants, ses noyaux. Le sommet de l'art : réduire au noyau tout ce qui était transformable. Progrès des opérations : additionner, multiplier, annihiler ; progrès des opérandes : désigner, exprimer, substituer. « Méprise le savoir dont l'œuvre finale périsse avec son opérateur » - de Vinci - « Fuggi quello studio del quale la risultante opera more coll'operante d'essa ». | | | | |
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| art | | | Pour ne pas profaner le mystère de l'être - tout désert inspirateur étant déserté par le prophète du Verbe incarné -, le poète, ce prophète du mot désincarné, devrait traduire une théorie de l'inspiration en une théorie de l'incarnation : l'annonciation par un ange, la consubstantialité sinon avec le géniteur, au moins avec son esprit, la maîtrise de la parabole, l'expiation des péchés du monde, le port d'une couronne d'épine ou d'une croix, la résurrection au milieu d'une ivresse, la transfiguration au-delà d'une certaine hauteur. | | | | |
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| art | | | Peu importe si les avis d'un artiste sont minoritaires ou majoritaires, tournés vers le passé ou abandonnés au futur, exhibent une ouverture d'esprit ou une clôture d'horizons, traduisent un savoir ou s'abîment dans une ignorance, s'adonnent à une reptation optimiste ou à une danse pessimiste, exhalent la bonté ou filtrent la haine ; le seul critère, qui placera son œuvre dans une bonne case, c'est à dire dans une élite ou dans une étable, - c'est la qualité de ses images. | | | | |
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| art | | | Le type d'amplification ou le choix d'opérateur - l'addition, la multiplication, l'élévation à la puissance - classent les écrivains en trois familles : se joignant à l'étendue, augmentant la profondeur, gardant la hauteur. C'est encore plus flagrant avec les philosophes : élargissant, transformant ou intensifiant l'existence. Les pires de tous, les modernes, affichent même la soustraction comme seule base du sujet et de l'être. | | | | |
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| art | | | L'affranchissement du lieu et l'inactualité rendent l'esprit - serviteur de l'imaginaire. Les noms et dates le transforment en tyranneau d'un réel trop palpable. « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l'esprit » - Saint-John Perse. Ah, ce beau halo de l'acquiescement au réel non-daté et innommé ! | | | | |
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| art | | | Les plus enthousiasmants des écrits sortent de tant de mortifications de l'amour-propre, de luttes dégradantes avec le mot résistant et coriace, de la honte devant tant de déchets. La honte avalée purifie tant de mots, maculés de doute. Maint souvenir des ruines pittoresques ne sait plus s'il remonte à l'architecture d'Augias ou bien à son fumier. Tant de sol déracinant et méconnaissable, tant de firmaments étriqués ou clos, pour nous faire croire, que « le poème éclot telle étoile ou rose » - Tsvétaeva - « стихи растут, как звёзды или розы ». Le génie est un arbre solitaire, qui ne doit rien aux forêts ou champs, où le hasard l'avait fait pousser. Et ce navrement de Malraux avec son « Le génie est inséparable de ce dont il naît » ! | | | | |
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| art | | | Les livres modernes sont une espèce de tout-à-l’égout ; aucune illusion d'un puits, ni même de l'eau courante. Le bon lecteur est reconnu par la longueur de sa corde, permettant de puiser dans les livres profonds. Ou bien qu’il soit comme Narcisse, ne se transformant en bonne Samaritaine, que lorsque, comme le Bouddha, il est coincé dans le puits. | | | | |
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| art | | | Le livre est un compromis entre l'oiseau, ayant trouvé refuge dans l'arbre, et l'arbre, qu'il voudrait être ou chanter. En quoi se métamorphose cet arbre hanté, devenu et la cage et la hauteur ? - en ruines ? | | | | |
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| art | | | La poésie fut l'affaire des cachottiers et des imposteurs, elle s'imposait par sa valeur sans prix, en plein air. Aujourd'hui, elle veut s'exposer, comme tout ce qui est vendable et dans les mêmes vitrines ou dans des arrière-boutiques irrespirables. | | | | |
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| art | | | Il m'arrive d'admirer le travail de transformation ou d'amplification des autres, mais, une fois que le charme du langage s'évapore, je constate, presque toujours, que le travail de filtrage manquait à l'auteur, et que son écriture n'était que des fioritures, c'est à dire belles manières au-dessus de méchantes matières. Toutefois, l'autre aberration, grosses matières sans fines manières, est pire. La bonne règle : filtrer matière, ajourer manière. | | | | |
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| art | | | Les véritables pinceaux de l'artiste Nietzsche ne sont point les transformations, amplifications ou rénovations, dont il parle abondamment, mais bien les filtrages, dont il ne parle jamais, mais qui, les seuls, assurent l'omniprésence de la noblesse, tout en restant invisibles eux-mêmes, dans tous les tableaux qu'il peint. | | | | |
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| art | | | Les contraintes dans l'art : les négatives, avant même le commencement, – des filtres ; les positives, juste après le commencement, – des amplifications ou des transformations. Des omissions et des suppléments – Paralipomena et Parerga. | | | | |
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| art | | | Pour un écrivain, la contrainte la plus utile est le filtrage de l'inessentiel, parmi les objets, les faits, les angles de vue, les tonalités. C'est comme passer par un « creuset : le feu consume tout ce qui n'est pas le pur or » - Fénelon. Et la noble manière, le talent, ne brille de tout son éclat que sur la noble matière. | | | | |
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| art | | | La poésie est le seul lieu, où les cadences des pensées et les ondes des sentiments subissent le même sort, pour devenir de la musique du même ordre. Le poète, contrairement au philosophe, n'a pas besoin de filtres ; il amplifie ou transforme, pour nous inquiéter et non pas pour nous consoler. | | | | |
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| art | | | L’élan, la beauté, la noblesse surgissent de la forme et non pas de l’idée. Et même si Baudelaire a raison : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus lumineuse », il vaut mieux contraindre par des idées filtrantes, pour que la forme jaillisse, portant nos ombres ! | | | | |
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| art | | | La littérature : tu choisis un sujet noble, dont ton talent déploiera les effets : « J’aime un écrivain qui rapporte beaucoup d’effets à peu de causes » - Vauvenargues – mais le filtrage y est plus important que le développement. | | | | |
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| art | | | L’originalité dans l’art : soit on l’a d’emblée, soit on ne l’aura jamais ; on ne peut ni la chercher ni la trouver. Je vois deux symptômes de la non-originalité : l’absence d’un bon filtrage (séparation du digne de l’indigne) ou d’un talent musical (traduction du bruit en musique). | | | | |
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| art | | | La possession cohabite mal avec la maîtrise. Il faut que je sois maître, que j'imprime mon désir dès le premier pas, mais qu'il ne débouche pas, une fois assouvi, sur une familiarité. « Écrire un livre est toute une aventure : au début c'est ton divertissement, puis ta maîtresse, ensuite ton maître et il finit par devenir ton tyran » - Churchill - « Writing is an adventure. To begin with, it is a toy and an amusement. Then it becomes a mistress, then it becomes a master, then it becomes a tyrant ».Et puisqu'on n'a jamais réussi à transformer une tyrannie en divertissement, il faut, avec le livre, la femme ou la vérité, - des audaces de première approche, sans attendre la fin de course : audaces de style, de proximité ou de langage. | | | | |
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| art | | | Il faut savoir être aveugle ou sourd, quand ni les choses vues ne se transforment en regard ni le bruit entendu ne s'amplifie jusqu'à la musique – le travail de filtrage, les contraintes. | | | | |
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| cité | | | Tous ceux qui essayèrent d'adoucir les instincts de loup chez l'homme, finirent par s'abêtir. Plus haute est la voix vengeresse, plus basse est l'oreille qui la suit. De bas appétits, en haute montagne, transforment d'inoffensifs moutons en charognards redoutables. | | | | |
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| cité | | | On veut ranimer ou démultiplier la Croix - elle devient gammée ou se transforme en étoile rouge. Et l'on verra dans la croix une svastika castrée ou une étoile éteinte. | | | | |
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| cité | | | La modernité - le culte de la version courante, le rejet de conversions. Messageries et communication opposées à messages et communions. Le prix occultant la valeur : « L'ère de la facticité, où il ne s'agit plus de valoir, mais de faire valoir »** - Baudrillard. | | | | |
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| cité | | | Démarche antique : dépeindre la Cité idéale et fouiller des écueils humains, sociaux, matériels, qui la rendent utopique ou lointaine. Aujourd'hui, le politicien fait de ses actes ce que je fais de mon écriture : une maîtrise loquace des contraintes et un embarras muet devant les buts. Mais ce qui rend vivables les ruines désertes, transforme le chantier en étable. | | | | |
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| cité | | | Des préférences tirées passionnément, sans daigner en apporter des preuves (les preuves du contraire n'étant pas moins rigoureuses), telle est la pensée contrainte. Et puisqu'on reconnaît une pensée noble par l'horreur de son application forcée, apparut le sépulcral totalitarisme de masse, où de bons filtres (contraintes) servirent de monstrueux transformateurs (buts). | | | | |
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| cité | | | Toutes les révolutions furent des mutineries de perdants revigorés, qui, en changeant de règles, se repositionnent comme vainqueurs. Ce qui devrait nous pousser à soutenir, dans ce monde minable, les règles minables, propulsant les hommes minables, ignorant tout ressentiment. | | | | |
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| cité | | | Au début, on salue le révolutionnaire qui achève une hyène, un loup, un corbeau ; mais ensuite vient le tour des pigeons ou des taupes : « Vite, tordez le cou au canari, avant que le communisme n'en soit attendri » - Maïakovsky - « Скорее головы канарейкам сверните - чтоб коммунизм канарейками не был побит ! ». Quand il s'agit de tordre des cous (du canari, du loup, du requin, de l'insecte, de la vermine), c'est le porc qui risque de prendre la tête de la croisade. C'est ce qui se passa. Mais si on cherche à redresser son propre cou, on se transforme en hyène. C'est ce qui se passa dans un autre pays. Incliner son cou ? - est-ce la solution ? Renoncer au chant du cygne ? | | | | |
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| cité | | | Une fin honorable d'une révolte - cesser d'espérer ou rallier les épiciers. Une fin déshonorante - transformer une lutte pour le beau en une lutte politique ou médiatique. | | | | |
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| doute | | | Parmi les choses, auxquelles l'art réussit à donner une forme, il y a toujours plus de sujets de négation que d'acquiescement, d'excentricité que d'authenticité. L'image de mon être est dans la forme évasive du vase et très peu dans son contenu compréhensible. Donc, ni métamorphose (perfectionnement, sacrifice, développement) ni préservation (authenticité, sincérité, fidélité), mais - création (forme, enveloppement, modelage). C'est ainsi qu'il faut comprendre Canetti : « Ce qui est sans forme ne peut se métamorphoser » - « Das Gestaltlose kann sich nicht verwandeln ». | | | | |
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| doute | | | Deux manières d'amplifier le possible : modifier le modèle - par ajout, suppression, substitution - ou inventer de nouvelles requêtes, représentation ou interrogation. Deux manières de filtrer le nécessaire : conditionner le modèle par des hypothèses topiques et le langage - d'hypostases tropiques. | | | | |
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| doute | | | Mon écrit, pour rendre mon regard, passe, hélas, par le double filtre de la raison et de la langue ; et le résultat, ce n'est pas mon visage, mais son pâle reflet, à contrecœur. On vit dans l'éthique, on conçoit dans le mystique, on évalue dans l'esthétique et l'on écrit dans le pragmatique. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes, ou le filtrage, ne devraient pas écarter des objets de mes partitions, mais en écarter des angles de vue, des clefs, qui ne promettent aucune musique. Tout objet, sous un regard électif, peut devenir digne de mes cordes : « Je ne cherche pas la définition. Je tends vers l'infinition »** - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | Leurs théories du soupçon ou du déguisement partent de l'hypothèse d'une authenticité possible, dans le verbe ou dans le geste, qui rendraient fidèlement notre moi, habituellement inavouable ou indépistable. Authenticité impossible, car seule l'invention-création (que Valéry appellerait transformation, car toute création est de la traduction, ce qui suppose un original à transformer) est le vrai visage de l'homme, la visagéifiction. La seule vraie différence entre artiste et mouton-robot est dans les deux acceptions du terme de modèle : le second reproduit le modèle courant, le premier en crée une représentation nouvelle. | | | | |
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| doute | | | N'être que l'ombre de moi-même - une belle perspective, surtout si j'avais préféré une lumière mystérieuse aux banales lanternes de la cité. Encore mieux - que les ombres soient mon vrai ouvrage portant des reflets des nobles objets, filtrés par mon goût des ténèbres. | | | | |
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| doute | | | Tant de balivernes autour du rôle constructif et bénéfique du doute, nous libérant de la tricherie de nos sens (les exemples misérables du bâton brisé par une surface liquide ou du diamètre apparent du Soleil servant d'uniques illustrations) ; les sens ne nous trompent jamais, puisque chacun est impensable sans la raison, qui transforme, amplifie ou filtre leurs signaux, plus qu'elle ne les corrige. Il n'y a que trois choses, qui comptent dans la qualité du résultat, de notre vision du monde : les connaissances, l'intelligence et le talent - représentation, interprétation, expression. | | | | |
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| doute | | | C'est à son soi inconnu - inarticulé, invariant, insondable - qu'il faut appliquer les trois outils intellectuels que sont la transformation, l'amplification et le filtrage ; mais le conformisme et la routine nous poussent à nous en servir, pour gonfler le soi connu, commun et transparent, ou, pire, pour refléter la stature, déjà bien évaluée, des autres. | | | | |
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| doute | | | Sans l'ironie et le nihilisme, nos certitudes finiraient par éteindre tout regard dans nos yeux. L'art de la conversion ironique, dans lequel Platon voyait le sens de l'allégorie de sa Caverne. La ténèbre de la mort n'embellit ni la lumière de la vie ni les ombres de l'écriture ; elle ne communique qu'avec la folie. | | | | |
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| doute | | | On sauve une idée en l'enveloppant de mots résistant au temps. L'idée éprouvée par l'exposition en foires a peu de chances de rester juste. L'idée juste est l'épouse, les préjugés sont des maîtresses. Mais l'art conjugal consisterait à métamorphoser, aux heures critiques, la maîtresse de la maison, la raison, en folle du logis, l'imagination, cette fonction sans organe (G.Bachelard). | | | | |
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| doute | | | La sagesse et la philosophie devraient s'occuper davantage de filtres que de transformateurs des questions ou amplificateurs des réponses ; la sagesse est la pitié des réponses et la philosophie - l'ironie des questions. | | | | |
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| doute | | | La perfection du réel est une cible privilégiée de la maxime, mais le lien entre elles n'est pas une imitation, mais métamorphose : le passage du mystère au problème, du problème à la solution et de la solution à un nouveau mystère. | | | | |
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| doute | | | L'esprit accompagne toute idée, qui atteigne mon œil ou mon oreille ; ce qui compte, c'est ce qu'elle touche : l'âme ou la raison. En retour, l'âme munit les yeux d'un bon regard et les oreilles - d'un bon filtre, ce qui fait naître, dans les deux, plus qu'un avis - une vie. Même si le vu et le dit se logent dans des demeures différentes. | | | | |
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| doute | | | Que nous scrutions un livre d'histoire, notre savoir ou notre mémoire, exposé en mots, tout fait subit les écarts, dus à notre style, notre imagination, notre ironie ou nos filtres. Donc, opposer les faits aux abstractions n'a pas beaucoup de sens, puisque l'ennemi du fait ne peut être que quelque chose d'insignifiant ou idiot, dans le genre du mensonge, des élucubrations ou de l'ignorance. Et lorsqu'on n'a pas d'adversaire de taille, on n'a pas de valeur propre non plus. Donc, arrêtons de glorifier les faits (et les choses) et préoccupons-nous des images (et des mots). | | | | |
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| doute | | | Aussi bien dans la réalité que dans une représentation, exister peut vouloir dire deux choses : avoir réussi le passage par le filtre essentiel (les cogniticiens) ou se manifester dans des événements (les existentialistes). Dans le premier sens, l'essence précède l'existence, et dans le second, l'existence, à la lumière de l'expérience et de l'apprentissage, peut m'amener à modifier l'essence. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes : un tamis, dans lequel je fais passer mes idées et mes mots. Jouer sur la largeur des mailles, ramasser des rechutes, constater l'agrandissement de ce qui reste à moi. C'est une bonne contrainte horizontale. Son équivalent vertical serait un regard, qui empêche de m'attarder sur des choses basses. | | | | |
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| doute | | | Éliminer le banal, approfondir l’énigmatique – filtrer les faits, amplifier le rêve – l’audace de ne pas accepter l’acceptable, l’audace d’accepter l’inacceptable. | | | | |
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| doute | | | Les commencements et les fins : la fontaine, les canalisations, l'eau courante - mystère, problème, solution - pureté, filtre, désinfection - commencement, calcul, consommation. « Le mystère est dans le pur jaillissement » - Hölderlin - « Ein Rätsel ist Reinentsprungenes ». | | | | |
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| doute | | | Les yeux subissent le flux d’images, tandis que le regard le filtre, en ne gardant que ce qu’il veut ou doit voir ; l’esprit l’amplifie en profondeur, et l’âme le transforme en figures. | | | | |
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| hommes | | | Il faut s'en prendre aux personnes et non aux causes. L'homme, ce sont ses métaphores hérissées de vie (« transformer la vie quotidienne en une métaphore à signification divine »** - S.Weil) ; les causes, elles, sont de la géométrie ne méritant ni passion ni défi. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est étincelant se réfugie, chaque jour davantage, dans les ombres. En charge des lumières ne reste plus que la grisaille. « Les hommes se pressent vers la lumière non pas pour mieux voir, mais pour mieux briller » - Nietzsche - « Die Menschen drängen sich zum Lichte, nicht um besser zu sehen, sondern um besser zu glänzen ». La lumière visible ne produit que de pâles reflets et de piètres ombres. À l'invisible s'applique la règle de Claudel : « Deux manières de briller : rejeter la lumière ou la produire »*. | | | | |
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| hommes | | | Les déceptions vaudevillesques font détester la vie, injuste et mesquine ; mais plus on est sensible au tragique, plus vibrant est l'acquiescement à la vie, juste et grandiose. C'est le sens de tragédie qui rend sensible à la musique des mots et sourd au bruit des actions ; privé de ces bons filtres et muni de seuls amplificateurs, on dit : « Les actions sont la première tragédie de la vie, la seconde, ce sont les mots » - Wilde - « Actions are the first tragedy in life, words are the second ». | | | | |
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| hommes | | | Dans tous les hommes, Nietzsche voit des ruminants : les bons (ceux qui réussissent à digérer, les dionysiaques) et les mauvais (ceux qui y échouent, les hommes du ressentiment). Il ne comprend pas que le filtrage - ne pas mettre à la bouche ce qui répugne au bon goût - est le meilleur remède contre l'indigestion. Dionysos est le philosophe de l'éternel retour, c'est à dire de l'intensité en tant que dénominateur commun de nos expériences ; or, sur le minable - aucune intensité acquiescente n'est possible. | | | | |
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| hommes | | | L'espérance se vend au plus croyant : « Un chef est un marchand d'espérance » - Napoléon. La marchandise s'étant banalisée et baissée en prix, un chef, aujourd'hui, c'est un marchand tout court. Les poètes, marchands de désespoir, se ruinent et sont la risée du monde transformé en marché. | | | | |
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| hommes | | | Le nationalisme a un fond ardent, mais dès qu'il se cherche une forme extérieure - c'est l'incendie. Il aurait dû être un arbre, favorisant, aux branches supérieures, des transplantations organiques et des greffes biologiques, mais il confie trop souvent, hélas, la reproduction, mécanique, à ses racines pourries. | | | | |
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| hommes | | | Chercher l'homme, chercher le but, chercher la fonction - l'inexorable profanation de la lanterne de Diogène, se précisant, s'intensifiant, s'amplifiant jusqu'à cacher le vide du ciel, débarrassé de ses étoiles et avec ton étoile éteinte. | | | | |
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| hommes | | | Sans bûcher, de temps en temps, la bibliothèque devient aussi ennuyeuse ou pernicieuse que le diplôme sans livres. Surtout, s'il n'y a aucun autre moyen d'inviter l'homme à chercher sa propre beauté ou, au moins, la vérité des autres. On brûlait déjà des bibliothèques, à cause d'un seul Livre, contenant toutes leurs valeurs. Je me méfie des valeurs, qu'on transvase ; elles devraient naître et mourir entre les mêmes couvertures. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui amplifient ou transforment, retirent du fracas des esprits affairés l’assourdissement et l’ahurissement ; avec mes filtres, je n’en retiens que le silence des âmes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes sont porteurs d’à peu près le même volume de sentiments, d’événements, de réflexions. La grandeur de l’homme est dans la qualité et le respect des contraintes, que son goût ou sa noblesse imposent à son intérêt pour ces choses. « Tous les grands ne se livraient pas aux seules trouvailles, mais surtout au rejet, au filtrage, à la métamorphose »** - Nietzsche - « Alle Großen waren unermüdlich nicht nur im Erfinden, sondern im Verwerfen, Sichten, Umgestalten ». | | | | |
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| intelligence | | | Exister, c'est peut-être échapper à toute représentation. Et comme celle-ci, tôt ou tard, me rattrape, exister, c'est savoir me métamorphoser, me métaphoriser, me métastaser. | | | | |
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| intelligence | | | Toute pensée, finissant par être maîtrisée par les sots, devient une recette de cuisine. « Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard » - Aragon - une vaste fumisterie transformant les incapables en incompris ! « On est grand, quand on est incompris » - Emerson - « To be great is to be misunderstood », c'est encore plus niais ! Le troupeau des non-conformistes incompris est le plus dense en sots, plats et populaciers. On est grand, quand on est admiré pour ce qui ne demande même pas d'être compris. Être grand, c'est être attaché au noble originel, par un lien original. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination est l'algèbre de l'artiste : dans une image fournie par une transformation, il reconnaît le noyau annihilé, des invariants fastueux, des projections lumineuses. « Connaître le constant, c'est l'illumination » - Lao Tseu - connaître les variables, c'est maîtriser les ombres ! | | | | |
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| intelligence | | | La compréhension est, pour l'esprit, ce que l'accommodation est pour les yeux ; elles procèdent par élimination de l'inactuel, par tamisation du bruit débouchant sur le son. Les ressources de la poésie se trouvent essentiellement dans l'inactuel, dans l'inutile, qui échappent aux mailles de la compréhension. | | | | |
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| intelligence | | | On est intellectuel, quand on est capable de se passer de choses pour en décrypter les valeurs. Et ce que les choses nous cachent n'est pas plus digne de notre enthousiasme que leurs surfaces ; et Picasso, en privilégiant la soi-disant face cachée : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? » - a tort. | | | | |
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| intelligence | | | Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « El hombre es una metáfora de sí mismo ». | | | | |
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| intelligence | | | Tout élargissement du savoir rehausse et amplifie les sphères de l'inconnaissable. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, évidemment, voit plus que les yeux et entend mieux que l'oreille. L'âme, elle aussi, est reliée aux yeux et oreilles, mais par des filtres grinçants et impitoyables, non par des conducteurs ondoyants. Les yeux fermés, mieux que l'esprit ouvert, font, que des choses continuent à mériter d'être contemplées. Je t'entendrai, si tu réussis à peindre ton regard. « Parle, pour que je te voie » - Socrate - est plus douteux. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence d'artiste consiste peut-être à savoir transformer l'arc d'Apollon tantôt en lyre d'Orphée tantôt en flûte de Dionysos. Les cordes tendues et le souffle retenu. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence consiste à transformer en escale ce que d'autres prennent pour terminus, cul-de-sac ou voie impériale ou impraticable. | | | | |
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| intelligence | | | Le défaut d'ampleur du don littéraire se trahit dans de fades énumérations en séries ou versions ; le manque de profondeur se reconnaît dans le maniement hésitant de négations et réversions ; mais le vraiment irrécupérable se manifeste dans l'incapacité de hauteur en identités et conversions. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est une création de modèles artificiels, tandis que l'apparence est une empreinte réelle, sur ma rétine ou au bout de ma langue. L'apparence est sur les parois de la Caverne, la représentation - dans le cerveau de son habitant. La représentation vise l'être, mais ne communique avec lui qu'à travers ses apparences. Le bon titre du livre de Schopenhauer serait - Le monde comme apparence et action, puisque, en plus, celle-ci vise non pas la volonté, qui est une vraie création filtrante, mais le geste transformateur. | | | | |
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| intelligence | | | Je contiens en moi un homme du regard (sensibilité, tempérament, goût) et un homme des preuves (imagination, intuition, puissance). Entre les deux - la corde raide de l'intelligence. J'en garde l'équilibre, en maintenant le premier par l'amplification et en entretenant le second par le filtrage, et non pas l'inverse, qui rendrait le regard - fuyant et la preuve - envahissante. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde n'est la totalité ni des faits ni des choses (Wittgenstein), mais de l'énergie (corpusculaire, ondulatoire ou spirituelle), en mouvement et en métamorphose. C'est le modèle du monde qui est construit autour des faits et des règles. Et la pensée n'est pas une image logique des faits (Wittgenstein : « Das logische Bild der Tatsache ist der Gedanke ») ; ce n'est pas en langage de représentation, mais en celui de requêtes qu'elle se formule, avant d'être soumise à la logique, qui fournit des substitutions et préfigure le sens. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence et le talent - deux clés respectives pour les deux facettes inséparables d'un artiste : ses filtres et sa création, ses dogmes et sa sophistique, sa noblesse et ses idées. | | | | |
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| intelligence | | | Dire qu'on a plus de matière que de force, ou dire l'inverse, est également sans objet ni intérêt ; c'est qu'on ne doit pas appliquer les mêmes outils à ces sources de notre soi : devant la matière, il faut mettre des filtres et munir la force - de transformateurs et d'amplificateurs. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence, ce ne sont pas les connaissances, mais les manières de réveil et méthodes d'accès aux connaissances (non pas les idées, mais les efforts vers les idées). Chez le naïf, ce sont les sens qui convainquent de l'existence des objets ; chez l'intelligent - la raison. Ce qui est encore plus flagrant, c'est que le naïf cherche la bonne règle dans un ensemble trop vaste, tandis que l'intelligent sait surtout réduire l'ensemble de conflit. | | | | |
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| intelligence | | | Les écolâtres appellent la propagation de leurs logorrhées – amplification, ce qui me fait pencher du côté des réductions drastiques, auxquelles conduisent les nobles contraintes. | | | | |
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| intelligence | | | Comparée à l'idée ou à la valeur, la métaphore a une durée de vie décuplée, avant de sombrer, comme tout le reste, dans la banalité ; c’est pourquoi les commencements doivent partir des métaphores vivantes et non pas des abstractions ; l’héritage culturel de mes ancêtres m’oblige à pratiquer un nihilisme filtrant, éliminatoire, pour écarter tout ce qui fut déjà tenté et devint commun. Avoir bien préparé ma défaite future aura fait partie de mon succès présent. | | | | |
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| intelligence | | | Le surmoi est ce que j’hérite de l’espèce ; celui-là, chez un créateur, finit par être filtré et le résidu - absorbé par les soi, le connu et l’inconnu. « Le surmoi, planté en nous de l’extérieur, fanera, et ce que mon soi en aura accepté s’épanouira » - L.Salomé - « Das Über-Ich, in uns eingepflanzt vom Außen, hat abzuwelken ; das, was wir, vom Ich aus, bejahten, treibt in uns Blüte ». | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes d’intelligence : en tant qu’un outil bien maîtrisé, en tant qu’une virtuosité d’usage de cet outil, en tant qu’un filtre, éliminant les objets, indignes que l’on leur applique cet outil. La force, le talent, le style. | | | | |
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| ironie | | | Le livre complet correspond à l'exigence tout gastronomique : on le goûte, on le mâche et l'avale, on le digère. Mon penchant pour les amuse-gueule fugitifs fait, que je ne me recueille qu'auprès des avant-goûts, sans promesse de calories ni vitamines. | | | | |
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| ironie | | | On fouille les plus sublimes de ses états d'âme - et ceux des plus illustres des hommes - et l'on se dit, que la dernière des canailles aurait pu les épouser moyennant une infime transformation. Il ne reste à chanter que l'âme elle-même, incapable de donner de la voix distincte. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est le meilleur moyen de garder malléables les matériaux de l'âme. La haute prudence - transformer ce qui est le plus précieux - en vases protéiformes d'argile crue. | | | | |
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| ironie | | | Dans la vie comme dans l'algèbre : pour connaître tes racines, transforme ton bric-à-brac d'inconnues disparates en une équation annihilante et, par substitutions impitoyables, arrive jusqu'aux solutions en arbre moqueur, qui te fera comprendre, que dans la vie non-mécanique il n'y a pas de solutions (au moins, dans l'intelligible : « La solution du mystère de la vie se trouve hors de l'espace et du temps » - Wittgenstein - « Die Lösung des Rätsels des Lebens liegt ausserhalb von Raum und Zeit »), il n'y a que des mystères. | | | | |
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| ironie | | | Trois raisons pour qu'une voix porte plus loin : plus de souffle intérieur, une meilleure acoustique extérieure, de meilleurs amplificateurs du son. Le sot de naguère devait s'époumoner ou tambouriner devant des princes ; le sot moderne, apaisé, est plus bruyant à cause des micros et caméras. | | | | |
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| ironie | | | Peu importe à quel moment je suis visité par une idée - en courant, en marchant, en rampant -, elle ne doit surgir de mes mots qu'en dansant ; tout bruit de la vie doit y être remplacé par la musique. Laisse d'autres parler d'authenticité ou d'amplification, sois filtre. | | | | |
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| ironie | | | Un échantillon d'américanismes : « Dans l'enfant, éclate le mensonge du sage, tel un tuyau : le froid fait naître l'image » - W.Auden - « In the child, the rhetorician's lie bursts like a pipe : the cold had made a poet ». « Le poète est un plongeur muni d'un tube respiratoire » - Koestler - « the poet is a diver with a breathing tube ». « Les clous se divisent en clous forgés et en clous découpés, l'humanité peut être soumise à pareille distinction » - Melville - « as nails are divided into wrought nails and cut nails ; so mankind may be similarly divided ». « Trois mots juxtaposés irradient une énergie, qui emplit les cônes, que seul le génie peut comprendre » - E.Pound - « three words in juxtaposition radiate energy which fills the cones, which nothing short of genius understands ». « La souffrance est le mégaphone de Dieu, pour réveiller le monde engourdi » - S.Lewis - « Our pains are God's megaphone to rouse the deaf world ». | | | | |
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| ironie | | | Pour accueillir ce que l'actualité déverse sur eux, ils utilisent la louche, au lieu d'une passoire ; encore une illustration de l'utilité des contraintes et des filtres, dans la formation d'un bon goût. Vouloir tout évaluer, ou tout dévaluer, ou même tout transvaluer, est bête. Le goût électif vaut mieux que l'appétit bourratif. | | | | |
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| ironie | | | La pureté, la traversée filtrante des quatre éléments : je succombe aux bacilles de l'eau, m'entache de la suie du feu, me contamine du virus de l'air et finis par me donner au ver de la terre. | | | | |
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| ironie | | | Le cercle ne cesse d’être vicieux, c’est-à-dire fermé et plat, qu’en découvrant la hauteur, en devenant ouvert, en se métamorphosant en spirale. Sous les coupes discrètes de l'ironie, la spirale peut être vécue comme un pointillé ou une constellation des points lumineux et libres, aspirés par la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Les murs, l'acoustique, l'auditoire, ce sont des idées. La voix, retentie parmi les premiers, amplifiée et embellie par la deuxième, provoquant un écho dans le troisième, ce sont des mots. Et le style en est l'architecture. « L'idée tue l'inspiration, le style fige l'idée, le mot rend superflu le style » - Benjamin - « Der Gedanke tötet die Eingebung, der Stil fesselt den Gedanken, die Schrift entlohnt den Stil ». | | | | |
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| mot | | | Toute chose dite ou apprise est transformable en médite et méprise et nous fait, tôt ou tard, déchanter, si elle n'est pas chantée. | | | | |
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| mot | | | Il n'existe pas de miroir fidèle, pour refléter l'homme ; la brisure ou la réfraction est dans chaque mot. C'est la routine des reflets-clichés qui fait croire en justesse de certains traits. Toute entrée dans l'univers des mots est métamorphique. | | | | |
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| mot | | | Plume à la main, prendre langue avec la réalité devrait ne me servir qu'à conduire le courant de mes mots. Le reflet est une opération trop floue, pour peindre avec précision mes fantômes. Mais l'ordre musical des idées reste étrangement en prise avec l'ordre phénoménal des choses. | | | | |
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| mot | | | Les bavards justifient leurs logorrhées par le souci de précision. S'ils savaient qu'à l'origine précision avait la même acception que concision – couper l'inessentiel pléthorique, pour ne garder que l'essence métaphorique. | | | | |
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| mot | | | Je dis être en présence d'un mot, lorsque j'ai la sensation, que l'exigence d'une fine oreille se transforme imperceptiblement en l'acquiescement d'un haut regard. | | | | |
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| mot | | | On devrait définir une grammaire de hauteur se moquant de celles de surface ou de profondeur, grammaire générative de vertiges et de métamorphoses, transfigurative plutôt que transformationnelle, grammaire des textes nous exemptant du contexte. | | | | |
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| mot | | | Plus on est bête, plus on est persuadé, que le mot serve, avant tout, à traduire des idées tout prêtes. Toujours cette naïveté de l'homme : croire qu'il peut toucher à la source de ses images de Caverne, où toute fenêtre est miroir. | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit se déroulent des métaphores de l'illumination, indexées de désir, sans noms ni verbes, ne relevant d'aucune langue et pointant sur des objets, liens, variables (nomena nescio), valeurs de vérité. La langue le transforme en références (d'objets et de liens) et en formules logiques. Elle y introduit le temps, joue avec des qualificatifs, la négation, l'ellipse, bref avec ce qui n'apporte presque rien à la pensée. | | | | |
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| mot | | | Trois types assez nets de philosophie : autour des substantifs, adjectifs ou verbes. Comparez ce qu'on bâtit autour de intensité, intensif, intensifier : l'ennui ravi, l'ennui rivé, l'ennui crevé (Wittgenstein l'a très bien vu : « Il serait intelligent de diviser un livre traitant de philosophie par parties de discours » - « Es wäre vernünftig, ein Buch über Philosophie nach Arten von Wörtern aufzugliedern »). Le malheur du verbe est sa fâcheuse tendance de s'incarner, de se substantiver et de promettre des transfigurations, voire des résurrections, au milieu des pronoms désarticulés et crédules. | | | | |
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| mot | | | On atteint la hauteur par l'action conjuguée de deux acceptions du verbe tollere (ou aufheben) : soulever et supprimer - par le filtre éliminant le bavardage étranger du bas et par l'amplificateur élevant ton silence familier vers le haut (par ailleurs, ce que le Sauveur fit de nos péchés : tollit peccata mundi - n'est pas si clair). On devrait apprécier le chiffre sacré de 7, puisqu'en allemand il veut dire filtrer (sieben) et en russe - en famille (семью). | | | | |
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| mot | | | Le Mot, tel un tenseur se réduisant à un vecteur, serait une notion dégénérée, triviale, si « le Tenseur joue dans le domaine du Silence algorithmique un rôle analogue à celui de la Notion dans le Discours » - Kojève. Heureusement, le mot sait recréer ses propres invariants, et par des transformations échappant à toute linéarité des notions. | | | | |
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| mot | | | Se méfier des mots, qui consignent ou transforment l'accessible. Ils devraient rappeler à l'âme visible l'existence secrète d'une autre âme, invisible, rappeler en musique, où la touche unique, fidèle au réel, est impensable. | | | | |
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| mot | | | Le seul degré de création, qui nous soit accessible, est la traduction. Du lisible (l'interprétation ou la parodie) ou de l'illisible (la transmutation ou la métamorphose), mais toujours dans une langue des mots. « La véritable créativité commence souvent là où s'arrête le langage » - Koestler - « True creativity often starts where language ends ». La langue d'idées n'appartient qu'à Dieu de la médiation. Là où s'arrête le langage s'arrête la création, mais peut se mettre en branle la créativité. | | | | |
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| mot | | | Mauvaise tactique : « Bouche les fuites du chagrin avec des mots » - Shakespeare - « Patch grief with proverbs ». Il vaut mieux le boire frais et plein, avec un calice des mots, sinon ce chagrin se transformera en lie d'indifférence, à consommer par des idées peu exigeantes, c'est à dire se contenant de ne trouver dans ce breuvage que de la vérité. | | | | |
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| mot | | | Filtrer est une activité plus noble que transformer ou amplifier. Filtrer, ou sélectionner, est à l’origine du mot éclectique, que j’oppose au mot douteux de système, puisque celui-ci renvoie, le plus souvent, aux systèmes des autres. La personnalité s’affirme plus nettement par ses contraintes que par sa puissance. | | | | |
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| mot | | | La lecture d’un écrit, rédigé dans ta langue maternelle, passe par deux filtres : le commun, le mécanique – l’application des habitudes de la tribu ; et le particulier, l’organique – à travers tes goûts, tes expériences, tes attentes. Le premier aide à reconnaître des lourdeurs, des solécismes, des absurdités langagières ; le second produit des plaisirs ou des dégoûts. Le cas le plus embêtant est la lecture de ton propre écrit, dans une langue étrangère, – tu es immédiatement plongé dans le second passage ; les yeux de la tribu te manqueront, ton regard laissera inaperçus tant de pâtés langagiers, qui gâcheront ta peinture conceptuelle – la solitude d’écrivaillon-métèque est une malédiction. | | | | |
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| chœur noblesse | | | INTELLIGENCE : Comprendre que l'apport de l'intelligence peut ne faire que souiller une âme dépourvue de filtres aristocratiques. L'aristocrate ne dédaigne pas le nombre ; il sait élever les meilleures des quantités à la dignité des belles qualités : degré 0 de l'intelligence, 1 - l'auréole de la solitude, 2 - la clé d'accès à l'amour, 3 - celle du beau et du divin. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ». | | | | |
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| noblesse | | | Le monde est plein de musique, c'est une affaire de filtres acoustiques et de choix oculaire de bonnes cordes. Ceux qui n'y décèlent plus de mélodies divines ouvrent trop leur ouïe et pas assez leur regard. « Mon regard et le regard de Dieu, c'est le même regard, la même vision, la même connaissance, le même amour »** - Maître Eckhart - « Mein Auge und Gottes Auge, das ist ein Auge und ein Sehen und ein Erkennen und eine Liebe ». Mais le regard musical, remplacé par l'ouïe sans musique, fait mettre le monde bavard à la place du Dieu silencieux et me voue à la termitière ou à la machine. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus utiles des contraintes sont les contraintes acoustiques ; ce n'est pas tant par la transformation du bruit du monde que j'en extrais la musique, mais par un filtrage impitoyable ; le reflet fidèle du vrai monde est bien musical, mais ce n'est pas dans un miroir de mon esprit profond, que je le verrais, - je l'entendrais sur les cordes de mon âme hautaine ; dès que je n'écoute le monde qu'à travers l'âme, tout devient musique ; le créateur est celui qui oublie le bruit du monde et porte l'écho de sa musique. | | | | |
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| noblesse | | | Puisque tout est pur aux purs (St-Paul), ceux-ci n'ont jamais peur de se souiller. C'est le contraire de la hauteur qui est un tamis et un filtre, une peur vigilante. Il faut se sentir impur, sans même voir ses impuretés, ne fût-ce que pour comprendre, que Dieu a plus que les yeux. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif. | | | | |
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| noblesse | | | Pour croire en attrait des hauteurs, il faut avoir vécu, à leurs pieds, une transfiguration du vide. | | | | |
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| noblesse | | | Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, A.Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Le travail filtrant : approche, attouchement, vibration - éliminer, maîtriser, vivre. Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux, qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ». | | | | |
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| noblesse | | | Parmi les choses, je distingue celles qui relèvent soit du prix, soit de la valeur, soit du sacré ; mais la merveille du monde fait que, dans toute chose particulière, percent les mêmes trois dimensions ; il me faut deux types de regard, pour, respectivement, un travail de filtrage et un travail d'amplification ; donc, la formule : ce qui a de la valeur est sans prix, ce qui est sacré ne peut pas être évalué - s'appliquera même à l'intérieur de la chose élue, lorsque je serai en tête-à-tête avec elle, et que mon goût phylogénétique laissera sa place à mon intelligence ontogénétique. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice. | | | | |
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| noblesse | | | On s'éloigne de la misère matérielle d'antan avec la même vitesse, que de l'éclat chevaleresque. « L'honneur chevaleresque s'est mué en probité de comptables, les mœurs humanistes - en singeries guindées, la courtoisie - en rituels affectés, la fierté - en susceptibilité, les parcs - en potagers, les châteaux - en hôtels » - Herzen - « Рыцарская честь заменилась бухгалтерской честностью, гуманные нравы - нравами чинными, вежливость - чопорностью, гордость - обидчивостью, парки - огородами, дворцы - гостиницами ». Toutes ces grisailles avaient bien existé, et à la même échelle. Mais, contrairement à leurs sympathiques contreparties, elles ne laissèrent aucun écho, d'où l'illusion d'une détérioration. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse se méfie du facile, mais le difficile est de plus en plus mesquin. Le grandiose se cache pourtant dans le facile. La seule réconciliation, pour un inconditionnel de l'âme haute, semble être la transformation, en catimini, du facile en difficile, de petits embarras en grande angoisse, puisque certaines frayeurs se dissipent par des frayeurs plus fortes. | | | | |
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| noblesse | | | L'artiste et sa force, face à la faiblesse du goujat, - trois illustrations : l'amplification de la haine (Cioran), la transformation du mépris (Nietzsche), le filtrage par l'indifférence (Valéry) – comme toujours, c'est Valéry qui adopta la pose la plus adéquate. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a toujours des raisons culturelles, pour voir dans le monde un enfer ; il y en a davantage de raisons naturelles, pour y voir un paradis. Mais un philosophe devrait l’exploiter surtout en tant qu’un purgatoire filtrant, écartant des choses et relations, indignes de tableaux infernaux ou paradisiaques. | | | | |
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| noblesse | | | Comment arrive-t-on au grand nihilisme ? - 1. il y a des choses dignes ou indignes de tes passions (filtrage) ; 2. parmi celles-là, il ne doit pas y avoir de valeurs prônées par la multitude (solitude) ; 3. tu ne dois pas t’appuyer sur les autres dans tes commencements, ceux-ci doivent n’appartenir qu’à toi-même (création). | | | | |
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| noblesse | | | Le filtrage des excitants est affaire de l’ouïe, qui élimine de tes horizons tout ce qui réfractaire à la mise en musique. La musique est un hymne à la faiblesse. La gloire rend lourd et sérieux et fait préférer la force à la faiblesse, en confiant à la raison la fonction sélective. La gloire étouffe la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme libre d'aujourd'hui a une conscience sans le moindre trouble, tandis que l'homme pur prêche la suspicion à son propre égard. Dans le monde moderne, la pureté s'évapore, mais la boue, de mieux en mieux filtrée, nous envahit, cristalline. | | | | |
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| solitude | | | L'illusion d'authenticité commence par l'intérêt porté au monologue. On s'aperçoit très vite, que celui-ci se transforme inévitablement en dialogue. Si, malgré tout, on a le bon goût de ne pas se lancer dans la narration de scènes, ni de les charger d'actes, ni de les accompagner de chœurs, on arrive à l'identité ironique de l'authenticité et du spectacle d'un acteur. | | | | |
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| solitude | | | L'avantage des ruines, face au désert : dans celui-ci je suis tenté par l'attitude stupide ou humiliante - me mettre à prophétiser, scruter les horizons, appeler à l'aide, interpréter les mirages. Les murs de mes ruines répercutent mon hurlement intérieur, et ses échos m'inondent de honte. Et je ne chercherai salut que dans la hauteur d'un toit percé, où j'espère une fine oreille filtrante, refusée aux alcôves et attentive aux grabats. | | | | |
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| solitude | | | Je cherche à éviter toute inclusion en les transformant en appartenance, et voilà que mon soi élémentaire se réduit à la différence symétrique avec tout l'Un désirable. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, tout ce qui fut conçu comme demeure est perçu comme refuge ; la poésie, elle aussi, n'échapperait pas à cette métamorphose : le poète sans abri ne doit pas se réfugier dans le mot, mais en vivre. | | | | |
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| solitude | | | Plus profonde est ma solitude, plus haut est le ciel au-dessus de mon âme et plus vaste est la vie, qui s'étend sous ce ciel. Et Flaubert n'y a rien compris : « Que le monde est vide pour qui le parcourt seul ». Il se désemplit de choses, accumulées par des autres, mais s'ouvre aux secousses, panoramas et teintes, que le monde à moi, en moi, est capable de transmettre. Surtout, si c'est du regard et non des pieds que je le parcours. | | | | |
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| solitude | | | À défaut d'être un être vivant, avec un corps, une tête et des pieds, un milieu et des extrémités (Platon), le discours doit être un arbre, pour nous parler de climats et de saisons, arbre à une hauteur, qui appelle la solitude et pousse vers l'ironie. Et sa lecture suppose un métabolisme du milieu, la fermeté et la maîtrise des extrémités, la sensibilité du corps et l'arbre requêteur dans la tête, prêt à s'unifier avec l'arbre discoureur. | | | | |
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| solitude | | | Les Platon, Descartes, Hegel ont tant d'imitateurs, d'acolytes, de plagiaires, reproduisant le même contenu, les mêmes schémas, le même ton. Autour d'Héraclite, St-Augustin, Nietzsche – un vide ; aucune voix comparable, faussement solidaire, ne brouille le contact direct, sans intermédiaires, avec leur poésie, leurs passions, leur langue. La stature d'un grand se devine d'après la virginité d'accès à leur musique ; le brouhaha des minables (lärmendes Gezwirge – Nietzsche) se filtre et se réduit si facilement au silence. | | | | |
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| solitude | | | Mon enfance : de vrais châteaux de glace et une forêt, transformée en océan par des eaux printanières, avec des atolls d'arbres, avec, à leurs pieds, quelques lièvres ou primevères, sauvés et cueillis dans une barque. Aujourd'hui : des châteaux en Espagne, châteaux de grâce, et un arbre, secoué par le frimas automnal, au milieu des singes, nageant mieux que moi, et des bouquets aux fleurs absentes. Je ne peux plus compter que sur mon étoile : « Du paradis, il nous restent trois choses : l'étoile, la fleur et l'enfance » - Dante - « Tre cose ci sono rimaste del paradiso : le stelle, i fiori e i bambini ». | | | | |
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| solitude | | | Lorsque la scène publique était étroite, seul quelques têtes bien éduquées en composaient la dramaturgie, héritée, d'ailleurs, d'un passé filtré, donc – d'une culture. Pour un esprit ambitieux, y figurer était valorisant plutôt que dégradant. Mais aujourd'hui, où l'immense majorité des pièces, jouées sur cette estrade surpeuplée, aborde des thèmes minables, dans un style de goujats. Un bon esprit doit s'en exclure, chercher un ailleurs silencieux, pour préserver la pureté de sa musique, voulue angélique. « Pour vivre saintement, vivons cachés »** - R.Debray. | | | | |
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| solitude | | | Le monde nous fournit les objets de nos actes, de nos rêves, de nos pensées ; mais ces objets passent par deux filtres disjoints – le nous ou le je. Le premier nous déverse autant de choses justes que de choses niaises ; je constate, sans vergogne, que le second, chez moi, est beaucoup plus exigeant, en éliminant tant de flots de niaiseries, qui s’invitent à ma plume, mais sont éconduites par mes contraintes. | | | | |
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| souffrance | | | De nos jours, les jardins secrets, aux avenues ineffables, se transforment paisiblement en jardins potagers à revenus stables. Le jardin de Platon (Akadêmos), au moins, nous mena jusqu'aux Immortels et le jardin d'Épicure fut acheté pour ériger un palais, que les stoïciens auraient transformé en cénotaphe. | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de Dostoïevsky, une larmette d'enfant le faisant rendre le billet à Dieu ; l'ineptie de Bergson, un seul enfant damné désavouant la Création ; l'ineptie d'Einstein, un seul enfant malheureux rendant tout progrès impossible ; l'ineptie de Camus, la souffrance non-justifiée d'un enfant étant révoltante ; l'ineptie de Sartre, les livres ne faisant pas le poids, face à un enfant qui meurt ; l'ineptie du parti pris des choses, voyant dans la souffrance des enfants le mal absolu - mais un bon écrivain est une présence divine comprenant toujours une bonne enfance, une bonne pleureuse et un bon croque-morts ! Inconsolable comme le père des Kindertotenlieder et implacable comme l'Erlkönig. L'un des buts d'un art serait : comment transformer une larme d'enfant en une pensée d'adulte. | | | | |
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| souffrance | | | L'un de ces concepts ingrats - la sagesse ; elle devrait consister à savoir extraire de la musique de toute clameur de la vie et neutraliser tout ce qui gémit ou grince, c'est à dire la souffrance. Et puisque personne n'inventa jamais des baillons ou filtres efficaces, la seule sagesse accessible serait à pousser à l'extrême les sons joyeux, à produire de la cacophonie assourdissante ou à se boucher les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | Le moi impondérable est attiré par la hauteur intemporelle. Le moi terre-à-terre part toujours de la vacuité journalière et vise les horizons éternels, mais il est moins qu'un pont, un simple bac branlant. La création, par le premier moi, en est le seul passager. Ne pas me transformer en radeau du naufragé, ne pas me laisser entraîner par le courant du quotidien. Ne pas voir dans la corde au cou une destinée de batelier, mais un salut de noyés. | | | | |
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| souffrance | | | Désapprendre à vivre est plus facile qu'apprendre à mourir. Et beaucoup plus utile. Pour mieux aimer. Transformer la lueur ardente, venant de l'amour ou de la mort, - en ombres : « Esclave de l'amour, je suis libre des deux mondes » - Hafez. La plus belle liberté est celle qui réussit à se mettre au-dessus de la souffrance : « Dans la possibilité de l'angoisse la liberté succombe écrasée par le destin » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | De quoi faut-il m'épouvanter davantage, de l'infinité de l'espace ou de mon absence la-dedans ? Il faudrait transformer ma vue en regard, dans lequel il n'y a que moi : que je le jette ou le pose, en avant ou en arrière, devant moi ou devant autrui. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est rarement à blâmer, dans mes accès de nausées. C'est à l'inadvertance de mon regard, jeté sur un hors-d'œuvre périmé, sur un plat de résistance trop dilué, sur un dessert que m'interdisent mes propres contraintes, que je devrais m'en prendre. La meilleure hygiène me sera assurée par le flot s'offrant à mes filtrages impitoyables, par les larmes de ma honte ou la sueur de mon front, par le sang que le style fera affluer vers mes blessures. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la partie d'échecs, qui m'oppose à la vie, et dont l'issue fatale, à l'étouffé ou par pression positionnelle, est inéluctable, il faut que j'accorde au rapace d'en face un handicap, pour amortir la honte. Non pas quelques pions-courtisans, fous-hérauts, cavaliers sans panache, tours sans ivoire, dame avec ambitions - mais le roi lui-même. Je me transforme ainsi en inventeur de nouvelles règles, en messager sans maître, en ange. « Dans le théâtre des humains, les places de spectateurs sont réservées à Dieu et à ses anges » - Pythagore. | | | | |
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| souffrance | | | Dans un courant d'air ironique, mon cachot entendrait les sanglots se transformer en éternuements. Ne laisse pas ouvertes tes portes, si tu t'installes face au toit ouvert, pour garder intacte l'étincelle de ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Trois lectures du monde : symptomatique (la philosophie du bas soupçon), remédiaire (l'idéologie de la profonde transformation), ironique (la résignation à une haute maladie). | | | | |
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