| doute | | | L'écriture, c'est un tour de ronde de nuit, dans une maison en train de se figer. Il est bon de pratiquer l'éteignoir des certitudes diurnes, mais il ne faut pas qu'un abat-jour devienne rabat-joie du doute vespéral. | | | | |
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| doute | | | En matière d'éclairage, la profondeur et la hauteur terrestres sont à l'opposé de leurs homologues célestes ; chez celles-la, la profondeur promet de la clarté et de la joie, et la hauteur inquiète par ses ombrages, tandis qu'avec celles-ci, la profondeur se perd dans l'illisible, et la hauteur rend visibles les ombres, et irrésistible - la mélancolie. | | | | |
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| doute | | | Abondance de lumière, sans qu'aucun feu ne l'entretienne - l'une de ses inventions, qui forment le futur robot. Abondance d'espace, abondance d'espoir, abondance d'esprit - qui ne sont ni pour nous ni à nous ni en nous, nous, les ombres chaudes, ignorant notre lumière. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue, que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l'espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l'on finit par se rendre à cette belle évidence : l'incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Les mauvais chercheurs, en remontant les causes, aboutissent aux fondements, justificateurs et apaisants. Les bons (en rigueur ou en hauteur) y tombent sur le vide : les calculateurs se mettent à clamer leur désespoir, et les rêveurs redoublent d'enthousiasme, à cause de la gratuité prouvée et merveilleuse de leurs premiers emballements. | | | | |
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| doute | | | L'espérance rationnelle ne peut être que sophistique, comme le désespoir irrationnel veut être cynique ; c'est pourquoi mon espérance doit être irrationnelle et mon désespoir - rationnel. Il faut savoir donner tort à Platon, face aux sophistes, et à Descartes - face aux scolastes. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre l'origine de « Qui n'est pas contre vous, est avec vous » de Jésus, ce n'est pas la peine de sonder son cœur, il suffit de remarquer, que cet excellent logicien le déduisit de son « Qui n'est pas avec Moi, est contre Moi ». L'erreur des hommes est d'y prendre le moi inconnu pour le connu, sinon ils auraient moins de peur et plus d'espérance. | | | | |
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| doute | | | Deux illusions sur le soi : l'illusion idéaliste - le soi est connu, c'est mon être, je le traduis fidèlement dans mes mots et mes idées ; l'illusion matérialiste ou existentialiste - le soi ne vient à l'existence qu'à travers mes actes. L'existence du soi est indubitable, mais il n'a ni sa substance, ni son langage, ni son sens ; on ne peut que le vénérer, ce qui aboutit soit à l'espérance (le soi serait immortel) soit au désespoir (le soi se réduirait aux essors, qui s'épuisent et meurent, sans laisser de traces fidèles). | | | | |
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| doute | | | La philosophie devrait ne traiter que deux questions : comment l'esprit atteint une profondeur du verbe et pourquoi l'âme aspire à la hauteur consolante. Pas de déductions, que des abductions. Plus près du dogmatisme que du sophisme. Des maximes tranchantes, non des discours flanchants. | | | | |
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| doute | | | Signes de grandeur d'une écriture : la cohabitation du mépris et de la compassion, de la force et de la faiblesse, de l'espérance et du désespoir, de la fraternité et de la solitude, de la fierté et de l'humilité. Les deux poses antagonistes s'adressent aux objets différents, aux moments différents de l'âme, en langages différents - c'est le contraire du relativisme, qui les met sur le même plan, au même moment ou avec la même indifférence. | | | | |
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| doute | | | Les Anciens apparaissent à mon horizon, auréolés de génie pur et de profondeur abyssale, et ils me servent d'appui et de consolation. Mais plus je vais, plus je me rends compte, qu'ils sont plus bêtes que nombre de mes contemporains, que, pourtant, je méprise, - et la Terre reçoit soudain une terrible secousse, et je me retrouve dans mes ruines primordiales, sans aucun Atlas complice. | | | | |
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| doute | | | L'espérance trouble les choses vues, mais élève la vue. Une revanche sur la portée de vue, c'est la hauteur de vue, fonction de l'intensité de cette espérance. | | | | |
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| doute | | | Le savoir, plus que l'ignorance, peut nous plonger dans une nuit sans espoir et mal lunée, si nos lumières artificielles nous remplacent et lune et étoiles. On a une petite chance de tomber sur l'esprit dans la nuit ; en trouver dans les sciences de l'esprit - on n'en a aucune. | | | | |
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| doute | | | Il est trop facile de chanter l'obscurité de ce qui est, par défaut, obscur : la nuit, la mort, Dieu – ma lumière fixe suffit, pour leur rester fidèle. Mais l'obscurité de l'espérance, du rêve, de l'ange ne peut enchanter que grâce à mes ombres créatrices. | | | | |
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| doute | | | Au théâtre de la vie, notre curiosité ou notre espérance nous poussent à imaginer des merveilles dans les revers inaccessibles des rideaux enroulés ; mais, une fois les scènes et les coulisses parcourues, nous aurons appris à prendre l'endroit, comme si nous touchions, en même temps, à l'envers ; nous pousserons le poulailler jusqu'aux premières loges - le théâtre nous apprend la complémentarité mieux que la logique. | | | | |
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| doute | | | La demeure des certitudes est la représentation (scientifique ou pragmatique) ; la croyance s'ancre dans la réalité (physique ou métaphysique). Ne croire en rien est donc une pose dogmatique, à l'opposé du nihilisme, bien que Nietzsche même en fasse le mode de penser de l'homme créateur. Pourtant, philosopher, c'est réduire toute espérance et tout savoir - au croire. | | | | |
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| doute | | | Les conflits, les contradictions, les incompréhensions surgissent plus souvent entre des représentations d'une même réalité que dans la réalité elle-même. Deux arbres, se dévisageant, se défiant, s'embrassant, et l'issue – soit une dialectique mécanique soit une unification organique. Pour un créateur, ces deux arbres poussent en lui-même et sont source d'enrichissement : dans les cimes on gagne en hauteur, dans les fleurs – en beauté, et dans les racines – en souffrance : « Le désespoir vient du sentiment d'ubiquité ; mais toutes ces valeurs, variées et jadis inconciliables, sont désormais unifiées en moi » - Berbérova - « Отчаяние связано с ощущением раздвоения ; все разнообразные и противоположные черты во мне теперь слиты ». | | | | |
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| doute | | | La philosophie ne libère de rien ; elle, au contraire, chante certains esclavages, comme ceux de l'amour, du rêve, de l'espérance. La philosophie n'élucide rien, elle s'efforce de faire vivre dignement dans et de ténèbres. | | | | |
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| doute | | | La philosophie est pourvoyeuse de fausses et salutaires espérances : « La métaphysique leurre l'esprit humain d'espérances toujours inassouvies, jamais atteintes » - Kant - « Die Metaphysik hält den menschlichen Verstand mit niemals erlöschenden, aber nie erfüllten Hoffnungen hin » - la métaphysique représente donc un Ouvert, toute religion formant une Clôture. | | | | |
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| doute | | | Qu'on suive la sage prudence ou la folle précipitation, qu'on confesse le désespoir profond ou la haute espérance, qu'on s'appuie sur l'épaisseur de son savoir ou l'intensité de son vouloir – aucune incidence sur l'intelligence du créateur ou sur la pertinence du créé, si un talent anime la création. Douter, espérer, savoir – les verbes les plus ambivalents. | | | | |
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| doute | | | L'espérance n'est pas la découverte d'une lumière nouvelle, mais l'attachement à un beau jeu d'ombres, à cette consolation irresponsable. « L'espoir n'est pas une flamme, mais un éteignoir » - Enthoven – il en est plutôt l'oubli ou l'occultation, mais ce qui revient au même. | | | | |
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| doute | | | La raison ne quitte un homme sensé ni dans ses calculs ni dans ses folies ; le raisonnement est une concentration sur le but et les moyens, le rêve en est une concentration dans l'élan et non dans la maîtrise de nos limites sublimes. Kant s'y égare : « Le rêve est un dépassement fondamental et profond de frontières de la raison humaine » - « Schwärmerei ist eine nach Grundsätzen unternommene Überschreitung der Grenzen der menschlichen Vernunft ». L'homme Fermé croit connaître ses limites, il adopte le ton apocalyptique ; l'homme Ouvert peint sa convergence infinie sur un ton grand seigneur. Promesse ou noblesse des espérances. | | | | |
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| doute | | | Le sens de l'existence : tenter de vivre des mystères du vivant et de leur vouer ma poésie et ma musique, portées par mon regard ; quand je le réussis, je vis une espérance, hors du réel compréhensible. Contrairement au mystère, les problèmes ne promettent que le désespoir, et les solutions – l'ennui. | | | | |
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| doute | | | Avec qui associe-t-on sa meilleure espérance ? La mienne ne connut, dans le temps, aucune évolution et ne quitta jamais le poète. Sa chronologie, chez les sots insensibles : le politicien, le journaliste, l'homme d'affaires ; chez le sot sensible : le poète, le savant, le philosophe ; chez le sage insensible : le philosophe, le savant, l'homme tout court ; chez le sage sensible : l'homme tout court, le savant, le poète. | | | | |
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| doute | | | La seule philosophie qui me charme est la philosophie de la nuit ; la clarté du langage ou de l’espérance, même une clarté pure et profonde, s’évapore vite, sous le feu des questions, et je veux un milieu, résistant même aux mystères silencieux. Le langage ou l’espérance obscurs s’appellent poésie et consolation. « Dois-tu chercher ton guide et ton consolateur parmi les ombres de la nuit ? » - G.Bachelard. | | | | |
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| doute | | | La voie de la clarté conduit au désespoir, à la platitude, à la machine. Ce n’est pas le soleil qui apporte de la consolation, mais de bons nuages. « Le nuage apparaît comme une consolation du solitaire ; il remplit l’abîme alentour » - Benjamin - « Der Nebel erscheint als Trost des Einsamen. Er erfüllt den Abgrund, der um ihn ist ». | | | | |
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| doute | | | Le vrai désespoir vient d’une bonne certitude et non pas d’un mauvais doute. Le doute est source des mauvaises espérances. Les doutes et les certitudes sont affaires de l’esprit ; mais c’est l’âme, avec ses rêves et ses vertiges, qui nous fait découvrir de bonnes espérances, sans lucidité ni promesses. | | | | |
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| doute | | | Ta noble espérance n’est possible que si tes yeux sont profondément fermés et ton regard – hautement ouvert. | | | | |
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| doute | | | La sérénité des yeux ouverts, qui cherchent, aboutit à l’angoisse ; l’inquiétude des yeux fermés, qui trouvent, promet l’espérance. | | | | |
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| doute | | | Se tromper sur le réel est signe de la faiblesse d’esprit ; se laisser tromper par le rêve – signe de la force d’âme. L’espérance doit être l’un de ces rêves, trompeurs mais nobles. « L’espérance trompe les plus grandes âmes » - Vauvenargues – mais tu oublies de préciser que c’est par un consentement enthousiaste ! | | | | |
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| doute | | | L’enthousiasme est l’objectif commun du matérialisme et de l’idéalisme ; le premier - en fabriquant l’espoir, le second - en peignant l’espérance. « L'idéalisme est une forme convenue de l'espérance » - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | L’âme, hélas, n’ayant pas de langage à elle, c’est, malheureusement, l’esprit qui se charge de ton écriture. L’une des premières fonctions de l’esprit est la clarté, de plus en plus profonde et désespérante, tandis que l’âme s’enfonce dans des ténèbres, de plus en plus hautes, porteuses d’espérances. « Seules, d’obscures formules permettent l’espoir, quand tout ce qui est clair est terrible »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Il y a toujours d’irréfutables raisons de désespérer et aucune bonne raison pour l’espérance. Pourtant, la sagesse de la vie consisterait à désespérer sans effet et espérer sans cause. | | | | |
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| doute | | | L’âme, sans ombre, ne peut pas espérer ; l’esprit, sans lumière, ne peut pas désespérer. « Mon désespoir, dit l’Esprit, est encore lumière. Tandis que l’âme a cette chance de se lamenter dans ses ténèbres »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | La réalité est faite de réflexions sur la vie et sur la mort ; dans les deux cas, le résultat est le même – un désespoir profond. Le contraire de la réalité s’appelle rêve, qui répugne à la réflexion et se forme de sentiments – de l’extase à la résignation – et réveille la haute espérance. | | | | |
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| doute | | | Pour que tu tendes vers l’espérance, il faut que tu perdes le sol sous tes pieds ; deux issues sont possibles : tomber dans un gouffre du doute dans le réel, ou bien te hisser vers la hauteur d’une foi dans le rêve – un noir désespoir ou une espérance diaphane. | | | | |
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| doute | | | Savoir, c’est maîtriser le pourquoi ; croire, c’est se fier au comment. L’espérance, c’est la fidélité à son soi inconnu ; le désespoir, c’est son sacrifice au profit du soi connu. Ils se complètent, pour donner du relief à la vie. | | | | |
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| doute | | | L’affaiblissement de nos certitudes n’est nullement tragique, il est plutôt bénéfique pour notre humilité. En revanche, il faut craindre l’affaissement de nos rêves. Les déceptions ravagent les affairés arrogants ; l’espérance ranime les rêveurs purs. | | | | |
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| doute | | | Plus on est inculte, plus de raisons on trouve de hurler au désespoir et de rester sourd au chant de l’espérance. Il faut plus d’inconscience, pour annoncer la fin du monde que pour en admirer les merveilles. | | | | |
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| doute | | | L’irrationalité du phénomène même de la vie est source d’une admiration sans limites du sage et source d’abattement bien borné du sot. Le premier y admire le mystère, le second y voit un problème horrible ou une solution atroce. | | | | |
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| doute | | | Les plus profondes ruptures dans nos états d’âme se produisent aux frontières : l’angoisse – à la frontière entre le psychique et le réel ; l’espérance – entre le rêvé et le vécu. Les hommes sages et ennuyeux ne quittent pas le tiède noyau de l’homogénéité ambiante et ne se hasardent pas à s’approcher des frontières. | | | | |
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| doute | | | Ce qui devrait pousser au suicide n’est pas le désespoir inéluctable dans la réalité, mais l’espérance éteinte dans le rêve. | | | | |
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| doute | | | Tout écrivain est graveur de mots, mais l’aphoriste ne s’occupe que de l’aspect esthétique des médailles, la frappe finale appartenant au lecteur. L’aphoriste, sur des axes abstraits – enthousiasme-mélancolie, espérance-désespoir, musique-silence -, ne formule que des réponses, auxquelles le lecteur associe ses questions pragmatiques, apportant des dates, des lieux et des mesures. Les bavards nous assomment de questions, facilement développables en myriades de réponses. « Les bonnes questions n’ont aucune réponse » - G.Bateson - « Good questions do not have answers at all » - la question est bonne si elle ne se réduit pas à la logique. | | | | |
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| doute | | | Ce qu’on appelle présentisme est, évidemment, un enracinement dans le passé récent ; les espérances, qu’on veut voir accomplies, se vouent au futur proche. Le présent, pour ainsi dire, n’existe même pas. | | | | |
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| doute | | | L’espoir – se nourrir du possible ; l’espérance – entretenir la soif de l’impossible. | | | | |
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| doute | | | Un espoir, qui ne dépendrait que de ta foi, serait indestructible ; il s’appellerait espérance. Toute matière, comme tout esprit, étant voués à la destruction finale, l’espérance ne s’adresse qu'au rêve intemporel, le contraire de la réalité. | | | | |
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| doute | | | L’irréalité héberge les visiteurs nocturnes de notre conscience, les fantômes – Dieu, le rêve, l’espérance. | | | | |
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| doute | | | Les faux croyants comptent atteindre le savoir, en partant du croire ; les vrais savants trouvent le croire au bout de leur savoir. La foi est l’espérance, et toute espérance consiste à entretenir une noble soif. Très déçu par Jésus : « Si tu crois en moi, tu n’auras jamais soif ». | | | | |
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| doute | | | Rêver, c’est apprendre à voiler ta vie depuis la hauteur de ton étoile et de ton espérance ; tu finiras par dire, avec Calderón et St-Jérôme, que la vie est un songe : la vida es sueño, « vita, quasi somnium ». | | | | |
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| doute | | | Les impasses individuelles me consolent, les impasses collectivistes me désolent. La philosophie des Lumières communes aboutit toujours aux désenchantements ; la philosophie des ombres personnelles enchante, parfois. | | | | |
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| doute | | | Si tu attrapes une inquiétude d’âme ou si une honte remue ta conscience, tu te rendras ouvert à la joie d’une espérance salvatrice et d’une hauteur de ton regard futur, ; mais tes yeux seraient voués à la triste bassesse, si tu savoures ta paix d’âme ou te vautres dans une assurance béate. | | | | |
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| doute | | | L’espérance (que le rêve renaisse) et l’acquiescement (à la vie mystérieuse) sont les prémisses d’un nihilisme, intime et optimiste. Chez les révoltés, grégaires et absurdistes, « le nihilisme est la volonté de désespérer et nier » - Camus. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre sans espérance, c'est vivre librement et froidement la sobriété du calcul, projet digne des robots. Vivre de l'espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du rêve, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme consiste à trouver de l'égale noblesse à tous les attributs de l'arbre. Le déséquilibre le ruine. Par exemple : « La noblesse aurait subsisté si elle s'était plus occupée des branches que des racines » - Napoléon. Il ne faudrait pas qu'elle glisse vers le labourage et néglige l'élagage. Nous sommes tous des arbres, et l'arbre aristocratique se distingue des autres non pas à cause d'une généalogie fixe (des thèmes), mais d'une ontologie variable : elle sait introduire des inconnues (des rhèmes) partout - de la profondeur des racines à la hauteur des cimes, de l'ampleur des branches à la densité des ombres. L'aristocratisme : la vénération et la fierté du soi inconnu, source de tout enthousiasme comme de tout désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme doit avoir son propre souffle, indépendant de l'esprit ; celui-ci porte toujours une part mécanique, se fait contaminer par le désespoir, attrape le vertige des profondeurs ; l'âme, elle, doit être pleine de vie, d'espérance, de hauteur. Bizarrement, Kant intervertit les rôles de l'âme et de l'esprit : « L'esprit est ce principe, qui apporte de la vie à l'âme » - « Geist heißt das belebende Prinzip im Gemüte » (dans les traductions françaises homologuées, on procède à une perfide substitution). | | | | |
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| noblesse | | | Jadis glorieux, vivre de l'impossible devint honteux. C'était vivre de l'espérance, c'est à dire d'une promesse de l'impossible. Saisir l'impossible, ou le néant, permet de cerner les frontières du nécessaire, ou de l'être. Plus on rêve l'impossible, mieux on fait le nécessaire. Mieux on saisit le platement possible, plus on est bassement suffisant. | | | | |
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| noblesse | | | Une certaine noblesse consiste à supprimer le temps en prenant le désir pour espoir. | | | | |
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| noblesse | | | Le néant fut l'ultime refuge des attributs, qu'on avait tenté d'attacher à Dieu, à l'amour, à l'art. On appela cette tentative désespérée - l'absurde ou l'existentialisme. Sans point d'attache crédible, ces attributs n'ont qu'à se substantiver et à ne se lier qu'avec des conjonctions décharnées. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas le rôle du rêve que de me consoler par l'oubli - la vie, à mon réveil, m'affligera d'autant plus durement. Il faut rêver en éveil (« l'espoir, c'est le rêve de l'homme en éveil »* - Aristote) et ne chercher de consolations qu'auprès d'une vie endormie. Rêver pour dissoudre le visible dans le lisible, le contraire de « Ceux qui rêvent de jour sont conscients de tant de choses échappant à ceux qui ne rêvent que la nuit » - Poe - « Those who dream by day are cognizant of many things that escape those who dream only at night ». | | | | |
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| noblesse | | | Il est des sensations ou des images, qui envoûtent l'âme, mais désespèrent la langue : le bonheur, Dieu - qu'aucune forme langagière sérieuse n'épouse ; on est condamné à les laisser dans l'antichambre des métaphores platoniques. L’espérance a besoin des yeux fermés ; l’esprit commande les yeux ouverts, pour nous conduire vers la désespérance ; l’âme, c’est le regard, les yeux fermés, inventant des espérances fugitives. | | | | |
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| noblesse | | | Notre existence se déroule dans deux domaines – la réalité et le rêve, dont l’intersection diminue avec l’âge. On affronte la vie réelle avec les yeux ouverts, et l’on découvre son caractère tragique. Le rêve se marie bien avec l’espérance qui n’est pensable que les yeux fermés – l’extase, le bonheur. « Le bonheur a les yeux fermés »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Tant que, pour garder la tête haute, on rejette la prosternation et la prière, on prouve, que son âme est d'ascendance basse. Mais si l'on courbe le cou pour témoigner de sa parenté avec une divinité, son âme s'abâtardit. Il faudrait réserver à la tête - l'horizontalité (« le courage pour l'étendue de la raison » - Benoît XVI - « Mut zur Weite der Vernunft »), pour que l'âme garde sa solitude - dans la hauteur. « La prière est le désespoir de la raison »** - Jankelevitch - puisque tout ce qui a la forme de prière a le fond précaire. J'aime la dialectique, approuvée par la prière, et la prière, sacrée par la dialectique. | | | | |
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| noblesse | | | En se lassant de l'homme, des actes, des systèmes, on finit par leur refuser tout titre de noblesse. Avec désespoir ou ravissement, on en trouve la seule assise durable – la métaphore – littéraire, picturale ou musicale. Et puisque la vie ne vaut pas grand-chose sans noblesse, on finit par admettre, que la vraie vie c'est l'art. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes d'hommes : ceux qui croient, qu'un geste ou une réflexion expriment leur fond, et ceux qui s'avouent intraduisibles. En langage de l'âme, seul le visage est et la lettre et l'esprit et le tableau. Mais tu ne prouves son authenticité et grandeur qu'en inventant un masque monumental : « La folie des grandeurs est un masque de l'homme, qui se désespère de soi-même »** - Schnitzler - « Größenwahn ist die Maske eines Menschen, der an sich selbst verzweifelt ». Et Nietzsche serait frappé de folie, puisque, un jour, il crut en soi-même : « Accordez-moi la folie, afin que je finisse par croire en moi-même ! » - « Gebt Wahnsinn, daß ich endlich an mich selber glaube ! ». | | | | |
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| noblesse | | | Signe de noblesse : l'espérance la plus pure naissant dans les situations les plus désespérées (Camus). « Bien que sous la forme d'une vague quête, l'espoir germe dans une profonde désespérance » - Th.Mann - « Aus tiefster Heillosigkeit, wenn auch als leiseste Frage, keimt die Hoffnung ». L'invisibilité comme garantie d'authenticité : « L'espérance qui se voit n'est pas l'espérance » - St-Augustin - « Spes autem quae videtur, non est spes ». Comme l'amour qui dure, tant qu'on ne se voit pas : « Les yeux dans les yeux, les amants n'arrivent pas à se voir » - N.Barney. | | | | |
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| noblesse | | | Face à la fragilité des causes premières intellectuelles, trois réactions actives possibles : la trahison - retour au palpable, aux affaires, aux palabres ; la perversion - chant cynique, le désespoir bien pesé ; la fidélité-sacrifice - chant du cygne, l'espérance parée de sa gratuité : « Le sacrifice a en soi sa propre essence et n’a pas besoin de but ou d’utilité » - Heidegger - « Das Opfer hat in sich sein eigenes Wesen und bedarf keiner Ziele und keines Nutzens ». La réaction passive serait de fermer les yeux, face au problème des causes, et de ne vouer son regard qu'au mystère de l'effet : « Les ténèbres de l'âme ont besoin non pas de rayons de soleil, mais du regard sur la nature »* - Lucrèce - « Animi tenebras necessit non radii solis, sed naturae species ». | | | | |
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| noblesse | | | J'accueille l'espérance là où résiderait mon bonheur : dans une salle d'attente des bureaux, dans une chapelle de château, dans un âtre des ruines. L'espérance en ressort munie de prestige, d'ailes ou de frissons. | | | | |
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| noblesse | | | La bonne espérance : s'inspirer des fins illisibles, s'identifier avec des commencements sensibles, se détacher des pas intermédiaires serviles ou des poses intérimaires fragiles, - trop intelligibles. | | | | |
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| noblesse | | | La raison et la noblesse sont, le plus souvent, adversaires. La fin de la raison, c’est le désespoir ; le commencement de la noblesse, c’est l’espérance. « Le commencement de la philosophie n’est pas l’étonnement, mais le désespoir » - Chestov - « Начало философии не удивление, а отчаяние ». Maintenir l’étonnement, c’est maintenir l’espérance. | | | | |
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| noblesse | | | Dieu ou le rêve ne méritent notre emballement que recherchés et non pas trouvés ou réalisés. Il vaut mieux les perdre de vue qu'imaginer les tenir. Au-dessus de leurs sources je retrouverai toujours une bonne étoile. Mais les pragmatiques vivent des yeux et non pas du regard, c'est-à-dire du rêve : « C'est faire preuve de peu de sagesse que de placer le rêve si haut, qu'on le perde en le cherchant » - Faulkner - « The end of wisdom is to dream high enough to lose the dream in the seeking of it ». | | | | |
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| noblesse | | | La raison peut être profonde ou plate, elle ne peut pas être haute, ou la raison haute s'appelle passion. « La caractéristique de la vénérable philosophie est d'ignorer la passion » - Diogène – cette vénérabilité prit aujourd'hui l'ampleur d'une épidémie. La vraie philosophie, humble et fière à la fois, ne vit que de passions, c'est à dire de raisons hautes, des raisons pour espérer, dans le vide des oratoires, ou pour créer, dans le vide des auditoires. | | | | |
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| noblesse | | | Dieu fit qu'une cohabitation pacifique entre l'action et le rêve fût continue, comme entre le jour et la nuit. Il ne faut ni éteindre l'astre ni s'exposer à lui en permanence. « La vie est un rêve, c'est le réveil qui nous tue » - V.Woolf - « Life is a dream. 'Tis waking that kills us ». Vos rêves nocturnes sont si bien connectés au calcul diurne, qu'aucun éclair des aubes ne menace plus vos vies rechargeables. « Vivre, c'est bien, rêver, c'est mieux, le mieux de tout, c'est de réveiller » - Machado - « Si es bueno vivir, todavía es mejor soñar y, lo mejor de todo, despertar ». Et l'écriture serait un « rêve guidé » (« sueño dirigido »). « Les lois secrètes gouvernent le rêve » - Borgès - « las secretas leyes rigen el sueño ». | | | | |
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| noblesse | | | Le sang ou la sueur, versés sur des champs de bataille ou sur les chaînes de production, n'inspirent plus la même compassion ou admiration. « Il n'y a que deux noblesses, celle de l'épée et celle du travail ; l'intellectuel est condamné à la platitude de pensée et de cœur » - Proudhon. Aujourd'hui, tout guerrier, comme tout travailleur, n'est que robot, vautré dans une platitude, où toute pensée est pré-programmée et tout cœur - éteint. Mais tu devinas bien la trajectoire de l'intellectuel : il guette le fait divers et le taux d'imposition, avec autant de ferveur que le journaliste et le comptable, chacun a son affaire de Calas, son J'accuse ou son Billancourt désespéré. | | | | |
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| noblesse | | | L'espérance organique est dans la noblesse des commencements ; qui veut la trouver au-delà, risque de la confondre avec l'inertie mécanique. | | | | |
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| noblesse | | | Comment reconnaît-on quelqu’un qui a son propre regard, qui crée sa propre musique et féconde sa propre espérance ? - « On regarde là où il n’y a plus rien à voir, on écoute là où il n’y a plus rien à entendre, on attend là où il n’y a plus rien à espérer »*** - Jankelevitch. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme se moque de ses muscles, de ses pensées, de son avoir et même de son être, il est dans un devenir artistique, dans une beauté naissante et non pas dans une vérité déclinante ; il est, donc, un grand consolateur de l'homme solitaire et désespéré. Et son langage vaut par sa musique haute plus que par son message profond. L'art et le langage forment la vie et ont pour dénominateur commun – l'intensité. Ainsi, Nietzsche mérite le titre de seul philosophe complet de l'histoire. | | | | |
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| noblesse | | | Se surmonter, ce serait se détacher de tout ce qui est accessible, même en profondeur, et se donner des limites, en hauteur, et dont l’appel ne ferait qu’entretenir un élan, sans l’espoir de l’assouvir. Celui qui outrepasse ses limites les avait mal choisies, il est un Fermé ; l’homme du rêve est un Ouvert. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut fuir l’amphigourie des gouffres et des abîmes, comme fausses consolations, et se dire, une fois pour toutes, que toute chute aboutit à la platitude, à un désespoir irrécupérable. C’est la hauteur qui a besoin d’une vraie consolation, sous la forme d’un rêve impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être la façon la plus sûre de garder la hauteur est d’avoir un regard capable d’atteindre ou de ressentir les mystères de la vie sur notre planète, et la hauteur se réduirait alors au maintien de l’enthousiasme, de la vénération, de l’espérance. Ceux qui s’arrêtent aux problèmes de ce monde adoptent la vision eschatologique, en imaginant des catastrophes de fin du monde. Enfin, les plus nombreux ne vivent que des solutions, qu’apporta la civilisation, ce sont des ronchons, des envieux, des indifférents. N’empêche que la première catégorie regorge d’hommes ratés, la deuxième – de robots, la troisième – de moutons. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | Le goujat veut que rien ne dépende de nos espérances (Spinoza) ; pour les habitués de la bassesse, c’est normal, puisque la seule chose qui en dépende vraiment, c’est la hauteur de nos élans. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que je me mets à brosser un tableau d’espérance, une perspective vers des horizons cherchera à s’y incruster. Mais la vraie espérance n’est pas affaire de la vue vaste, mais du regard haut, - la perspective verticale, l’élan intérieur et non pas l’avance extérieure. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas vivre de la musique ; on ne peut qu’en laisser envahir ses rêves. La vie est cadences et bruits ; le rêve – émotions et musique. La raison et la noblesse n’ont pas grand-chose à se dire ; la raison désespère et la noblesse invente de folles espérances. Mais si tu veux une vie indiscernable du rêve, écoute Aristote : « L’homme doit tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui ». Vivre serait donc entendre et poursuivre l'éphémère, éternellement inexistant et attirant, la mort du corps guidant et justifiant la noblesse de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | La vie inscrit tout dans la durée ; son contraire, le rêve, n’a de sens que dans un instant, dans une étincelle, dans une immobilité. Et puisque les états les plus nobles de notre âme – le bonheur, l’extase, le déchirement, l’espérance – ne peuvent pas durer, le besoin de rêve fit appel au livre, son guide le plus fidèle. | | | | |
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| noblesse | | | Toute larme purifie quelque chose : le cœur, encombré d’amour ou de honte ; l’âme, enténébrée par une beauté intenable ; l’esprit, en proie au noir désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | Quand je désespère à trouver une raison quelconque à être fidèle à une noblesse, je me dis, que Mallarmé a peut-être raison et qu'il faut faire « sacrifice d'une vie à toutes les Noblesses ». | | | | |
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| noblesse | | | Le ciel réel finit toujours par être envahi par les nuages noirs du désespoir ; l’azur de l’espérance ne peut s’installer que dans un ciel artificiel. | | | | |
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| noblesse | | | Les plumes nobles sèment l’espérance, qui ne pousserait qu’en hauteur, que seuls les rêveurs cultivent. Les plumes vulgaires propagent le désespoir grégaire, pour rameuter tout ce qui traîne dans la platitude. Les premières s’adressent aux solitaires ; les secondes, à la recherche d’épigones, – aux hommes d’action. | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | La seule fonction noble de nos espérances est de créer un état d’âme qui nous hisse au-dessus du réel. « Les rêves et les espérances s’éveillent sur Terre, mais s’accomplissent ailleurs »* - Chestov - « На земле пробуждаются мечты и надежды, исполняются же они не здесь ». | | | | |
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| noblesse | | | La seule consolation noble est la vénération, la foi ou l’attention que tu portes au sacré, qui surgit de tes rêves. Tout ce qui est profane, commun ou rationnel finit par désespérer. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacré et le noble sont affaires de l’âme et constituent le fond de nos meilleures espérances. Le désespoir est toujours une banalité, à laquelle nous veut conduire notre esprit, qui ignore et la majesté et le génie. | | | | |
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| noblesse | | | L’enthousiasme est bon aussi bien pour accomplir quelque chose de grand que de renoncer à se mêler de ce qui est mesquin. J'aime l'enthousiasme – dans les ruines. Dans les édifices communs – je désespère. L'enthousiasme, avant d'être architecte, est surtout bon pour un travail de sape ou de démolition. C'est pourquoi on lui préfère aujourd'hui - le calcul, la règle et le niveau. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée comme but – un désespoir de la profondeur ; la pensée comme moyen – un désespoir dans la platitude ; la pensée comme commencement – une espérance en hauteur. Ses alliés respectifs – l’ambition, la puissance, la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | L’aristocratisme est l’art de trouver plus de ressources d’admiration, d’enthousiasme et d’espérance – dans la faiblesse, plutôt que dans la puissance. Tout culte de la force est de la goujaterie. | | | | |
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| noblesse | | | Le réel demeure dans la platitude et dans la profondeur ; l’idéel habite la platitude et la hauteur. C’est aux extrêmes que notre enthousiasme a sa place, tandis que la platitude est le séjour de nos désespoirs, dégoûts et pessimismes. La faute des nigauds est de pratiquer l’enthousiasme dans la platitude et l’indifférence pour la verticalité. | | | | |
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| noblesse | | | La fidélité aux rêves évanescents entretient notre espérance ; le sacrifice des actes, profitables dans le réel, prouve notre liberté. | | | | |
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| noblesse | | | Regard sur mon étoile – c’est peut-être le critère le plus fréquent que j’applique à mes fidélités, béatitudes, tragédies, motivations, états d’âme, élans, espérances, admirations. L’idéal – en garder l’intensité, la direction, la fraîcheur. S’en consoler. | | | | |
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| noblesse | | | La patience nous empêche de vibrer, que ce soit dans un désespoir paralysant ou bien dans l’élan d’une espérance. | | | | |
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| noblesse | | | L’espérance est une tentative de garder l’ivresse des sens, le refus de se dégriser. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas le nombre plus élevé des possibles qui fera le charme de mon espérance face à la possession, de mon rêve face à la réalité, mais que j'espère et je rêve l'impossible. | | | | |
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| noblesse | | | La force rationnelle apporte du pouvoir ; la faiblesse irrationnelle intensifie le vouloir. Donc, il ne faut pas s’extasier devant ce truisme baconien : le pouvoir vient du savoir, puisque le savoir terrien amène le désespoir, tandis que la meilleure espérance s’ensuit du vouloir céleste, qui est une forme de noble faiblesse. | | | | |
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| noblesse | | | L’espérance n’est pas une attente du possible, mais une foi en l’impossible. « L’homme est une âme immortelle dans l’état d’espérance »* - F.Schlegel - « Der Mensch ist ein unsterblicher Geist im Zustande der Hoffnung ». L’esprit convaincu par l’impossible s’appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | Dans ton attitude, face à l’existence, le choix capital se trouve entre ta soif et son assouvissement, entre ton désir et son objet, entre ton élan et sa cible. Se détacher du second terme est la clé de ton espérance. « Tout entier, je suis dans mon désir, dans mon élan, c’est mon élément, mon bonheur »** - Scriabine - « Я весь желанье, весь порыв - моя стихия, моё счастье » | | | | |
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| noblesse | | | L’espérance est dans le maintien de la soif ; la réalité, en la désaltérant, s’y oppose. | | | | |
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| souffrance | | | Ton désespoir doit être, à la fois, pur (stoïcisme), haut (héroïsme), profond (ascétisme). Le seul stoïcisme peut cacher un bien-être injuste, le seul héroïsme - un zèle aveugle, le seul ascétisme - une indigestion spirituelle. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir d'ici-bas et l'optimisme de là-haut proviennent de la même source. Et, dans une vie stagnante, je peux deviner le reflet de mon étoile. Le regard doit appartenir à l'étoile, ni au chemin ni même aux ruines ; qu'ils soient inondés de désespoir et d'ombres, mon regard doit porter le souvenir d'une lumière, même éteinte. L'optimisme est la certitude d'être moins malheureux qu'on ne croit. | | | | |
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| souffrance | | | Sangloter, en me relisant, dans ce mélange obscur de fierté, d'humilité, de grandeur, de désespoir et de communion avec le dessein divin ; cent fois j'ai vécu cette bizarrerie larmoyante et irrésistible, que seul Nietzsche connut, en revisitant son Zarathoustra, et qu'auraient pu connaître Bach et Mozart, s'ils étaient moins casaniers ou moins bêtes. | | | | |
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| souffrance | | | Toute action passionnée et toute pensée profonde finissent par nous désespérer ; et l'espérance ne peut venir que des rêves, ayant emprunté la passion aux actions et transformé la profondeur réfléchie en hauteur réfléchissante. Toute visée de finalités nous affligera ; seul un culte des commencements rêveurs nous consolera. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir n'est pas un sacrifice à ce que nous aimerions être. Il est, plutôt, le lieu de sacrifice, d'où s'élève le mieux ce qui pèse le plus : notre angoisse ou notre honte. Toutefois, en état exalté, il vaut mieux visiter les ruines que les temples. Dans les ruines, la souffrance aide à révéler le rang des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | Nous pouvons triompher du désespoir, tant que nous avons encore des réserves d'abîmes pour nos futures chutes, des réserves de déserts pour assécher nos courants ou des réserves de tempêtes pour faire honte à nos accalmies. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est faite d'admirations de la Chose (visage ou image) et d'impuissance de La rendre ou de L'approcher ; elle est faite donc d'espérances et de désespoirs, de positions fermes du sentiment et de poses tâtonnantes de l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Ce ne sont ni l'espoir ni le désespoir qui composent le chant le plus beau, mais un duo entre le zéro et l'infini (darkness at noon de Koestler) du regard. Tantôt ils s'annihilent, tantôt se substituent, tantôt se confessent. Le désespoir est le maître, nous apprenant le chant, l'espoir en est l'élève. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai espoir est hors du temps : c'est une foi en un sens ou en une beauté, plus grands et plus hauts que ce qu'en disent nos sens ou notre esprit, et que notre âme accueille. Non pas l'attente du possible, mais l'entente avec l'impossible. « C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain » - Montaigne. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'esprit, qui nécessairement ambitionne la force, toute souffrance est réductrice ; elle peut être rédemptrice pour l'âme, qui se penche sur nos faiblesses. La consolation chrétienne aurait pu être philosophique, si elle visait le présent désespérant et non pas le futur plein d'espérances. | | | | |
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| souffrance | | | Les sentiments qui valent la mémoire sont ceux qui munissent la vie soit d'un désespoir lumineux soit d'un espoir impénétrable. « Avoir un goût libidineux pour l'abattement est une promesse de féconde vie intérieure » - Pavese - « Avere un libidinoso gusto dell'abbandono è una premessa di feconda vita interiore ». | | | | |
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| souffrance | | | Espérance : accorder au miraculeux une place au milieu des terreurs causales, folle échappée hors du temps. Le désespoir est une pose bête : substituer des causes aux emballements. | | | | |
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| souffrance | | | Le finale du réalisme, c'est la misérable liberté de toute illusion, qui noircira toutes les espérances réfutées. Tiens au romantisme, sa genèse - blanchiment du désespoir prouvé. « L'espérance nous est donnée à cause des désespérés » - Benjamin - « Nur um der Hoffnungslosen willen ist uns die Hoffnung gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | L'art de la négation : les uns voient le refus d'une espérance insuffisante dans le désespoir et y chutent ; les autres lui opposent l'espérance des délicats et rehaussent leur regard. L'optimisme des sots décourage, le pessimisme des sages vivifie. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le dilemme du verre moitié-plein moitié-vide, l'optimisme ne consiste pas à se pencher du côté plein, mais à trouver des ressources, mystiques ou éthyliques, du côté vide, à faire un bon choix entre « la volupté du vide et le leurre du plein » - Adorno - « der Lust der Leere und der Lüge der Fülle ». | | | | |
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| souffrance | | | L'éclat des yeux a beau appeler la liesse initiale du paradis, on a besoin de leur sel pour rappeler la promesse finale de l'enfer. « Nul n'arrive au paradis les yeux secs » - proverbe anglais - « No coming to heaven with dry eyes ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour qu'un désespoir nouveau-né puisse affermir sa voix, le vide est le meilleur berceau ; mais lorsque « meurt l'espérance, surgit un vide » - de Vinci - « il vuoto nasce, quando la speranza more » - vide infécond, qui nous laisse sans voix. « Ce qui suit immédiatement la souffrance, c'est le vide » - Spengler - « Was dem Leiden auf dem Fuße folgt, ist die Leere » - que le sot remplit de sa faible voix, tandis que le sage y invite la voix divine. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir de l'aveugle vient du non-avoir ; le désespoir des yeux à moitié clos - du non-être. L'être envahit et multiplie ; l'avoir étouffe et réduit. Mais ce sont toujours de bons exutoires, si on les compare aux yeux, que nous fait écarquiller le trop visible devenir. La douleur réelle loge dans le devenir, où, exaspéré, on invite l'inexistante consolation sous forme de l'inexistant être, guérisseur fantomatique. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir a une belle place dans tout bon écrit, en tant que cible d'une réfutation ironique. Le désespoir final, le second désespoir (Pascal), le méta-désespoir, c'est l'incapacité de surmonter le désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se désespérait, puisque l'étincelle divine, scintillant au fond de son âme, était impuissante et inutile dans les ténèbres extérieures. Et sa subtile vérité était humiliée par le mensonge grossier de la place publique. Mais depuis que l'éclairage et la justice publics s'installèrent dans les affaires des hommes, l'homme, livré à la seule vérité, s'ennuie : « Sans le mensonge, qui la console, l'humanité périrait de désespoir et d'ennui » - A.France - l'homme périt, mais les hommes, robotisés, se consolident. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir, qui guide les hommes robotisés, est bien réel ; ce sont les hommes de passion qui doivent être menés par des espérances vaines (Bossuet) ! | | | | |
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| souffrance | | | Comment me débarrasser du désespoir ? - vivre dans un Ouvert et ne me passionner que pour les perspectives se perdant hors de cet Ouvert. Tout ce qui débouche sur un monde clos est source d'ennui. Cet Ouvert est plus près du Fermé de Valéry que de l'Ouvert révélé (entborgen - aléthéia - illatence) de Heidegger. La passion est fusion, désirée, impossible et imaginaire, de mon élan et de mes limites : « Quand la forme vitale, créée par l'union naturelle de l'illimité et de la limite, vient à se détruire, cette destruction est souffrance ; et le retour à son essence constitue le plaisir »** - Platon. | | | | |
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| souffrance | | | Les inconscients, s'adonnant au rire et à la danse, - les seuls heureux de la terre ! De l'incapacité de jouir naît le souci du savoir, de la puissance ou du rêve, qui mène, inéluctablement, au désespoir. Le malheur, c'est qu'au rire jeune succède toujours un rire jaune. | | | | |
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| souffrance | | | L'épais désespoir est plus fécond que la fine espérance, mais évite de le mettre en lumière et sers-t'en comme d'une racine cachée, amenant de la vie aux branches joyeuses de ton arbre : « Une vitalité du désespoir, une racine vivace, qui nourrit ces branches » - Byron - « A very life in our dispair, a quick root which feeds these branches ». | | | | |
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| souffrance | | | Que je poursuive une cause extérieure, dans un monde accessible, ou extérieure, dans mon soi inaccessible, le chagrin final me rattrape avec la même certitude. Je ne peux l'atténuer que par l'intensité vitale, au-dessus de toutes les tristesses, intensité que je crée avec un accord musical et paradoxal entre le monde merveilleux et mon soi, également merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur nous fait mépriser la force, la profondeur nous rend maladifs - c'est dans l'étendue seule qu'on peut encore placer son espérance dans la force et ne pas se savoir incurable : « Tout vivant ne peut devenir sain, fort et fécond qu'à l'intérieur d'un certain horizon » - Nietzsche - « Jedes Lebendige kann nur innerhalb eines Horizontes gesund, stark und fruchtbar werden ». | | | | |
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| souffrance | | | Nous passons la première moitié de notre vie à nous débarrasser de quelques bêtises pesantes et à faire pencher la balance en faveur de l'intelligence. Mais dans la deuxième moitié, on fait l'inverse, avec un étonnement centuple et débouchant soit sur un sombre désespoir soit sur une joyeuse ironie. | | | | |
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| souffrance | | | Ma paille d'espérance - la perfection d'un désespoir sans faille. | | | | |
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| souffrance | | | La tension de mes cordes doit être déterminée par la mélodie intemporelle, qui se joue au-dessus de mon âme, et non pas par la (dés)espérance, qui pèse sur mes jours. La bonne espérance tend mon âme vers le passé, et le bon désespoir - vers l'avenir. Il faudrait peut-être, qu'à l'instar d'Apollon ou d'Héraclite, ma corde, sans perdre de son intensité, quitte l'arc, pour se mettre au service de la lyre. | | | | |
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| souffrance | | | L'algorithme vint se substituer aux trois origines de nos parcours vitaux : au destin, au hasard, au mérite. Les naïfs continuent, pourtant, d'évoquer les ombres disparues. « Seuls les malheureux croient encore en Destinée ; les heureux, eux, attribuent leurs succès à leurs propres mérites » - Swift - « The power of fortune is confessed only by the miserable, for the happy impute all their success to prudence or merit ». Ils ne veulent pas reconnaître qu'un calcul, bas et précis, détermine leurs vies, réduites aux pas intermédiaires d'un projet collectif. Personne ne cherche plus une consolation, vague mais haute, du premier pas ou du pas dernier, qui sont les deux limites inaccessibles du nec plus ultra ? | | | | |
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| souffrance | | | Le soi connu succombe au désespoir ; le soi inconnu se nourrit d'espérance. C'est à ce second soi que pense, peut-être, Kierkegaard : « Le péché : se trouvant devant Dieu dans l'état du désespoir, ne pas vouloir être soi ». Le vrai de l'esprit désavoue toute espérance ; le beau de l'âme neutralise tout désespoir. Et c'est dans la capacité de l'esprit de n'être soudain qu'âme, et de l'âme - de devenir spontanément esprit, que se résume la sagesse de la vie. Ce balancement produit la musique tragique de l'existence. | | | | |
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| souffrance | | | Qu'est-ce qu'espérer ? - te rendre compte qu'aucune raison ne justifie ton enthousiasme et persister à t'enthousiasmer. Parier sur l'inexistant. « Pour être désespéré, il faut avoir espéré l'impossible » - Valéry - on reconnaît une belle espérance par son entente avec un beau désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | Quand je vois l'impassible calcul, qui remplit la vie sans frisson des hommes robotisés, je me demande si l'espoir vivifiant n'était donné qu'aux désespérés. | | | | |
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| souffrance | | | C'est la difficulté de défendre un oui monumental au monde, qui le rend sacré ; il est si facile de dénigrer, de geindre, d'appeler la mort ou le Dieu vengeur, de se vautrer dans l'absurde et d'étouffer dans le désespoir ; que vivent l'espérance, l'étonnement et la joie des couleurs, des mélodies, de la pitié et de la noblesse ! | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai désespoir est dans la fadeur du possible. « Le désespoir est le prix à payer pour le choix d'un but impossible … atteindre ce point glacé de la conscience d'une parfaite défaite, porter au cœur ce fardeau de damné » - Greene - « Despair is the price one pays for setting oneself an impossible aim … to reach the freezing-point of knowing absolute failure and to always carry in his heart this capacity for damnation » - ce joug est nécessaire, mais léger, surtout quand on sait, que, pour atteindre ce but, les moyens de la position couchée sont suffisants. Toutefois, le but impossible devrait n'éveiller qu'un bel espoir. | | | | |
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| souffrance | | | Vivre l'espérance comme une belle défaite de la raison. Aux antipodes du désespoir moderne, vécu comme son morne triomphe. | | | | |
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| souffrance | | | Des désillusions, des désenchantements, des trépas, ce ne sont que d’horribles banalités ; notre tragédie est ailleurs - c’est que ni l’amplitude de nos actes ni la profondeur de nos mots ne parviendront jamais à embrasser ou à rendre la hauteur de nos rêves muets, de nos dons musicaux, de nos passions inarticulables. Tout le génie de Tchékhov est dans cette vision désespérante. | | | | |
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| souffrance | | | La plus noire des sécheresses se niche plus facilement dans la clarté des sourires que dans de sombres chagrins. L'eau la plus fécondante tombe des nuages noirs. | | | | |
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| souffrance | | | Connaître la lie, qu'ont tous les filtres ou nectars, ne m'apprendra rien de stimulant pour mes futures soifs, que je réserverai à mon regard, pour ne pas éventer mes ivresses ; il faut laisser quelques gouttes ultimes au fond de tout calice ; la même pureté doit accompagner mes espérances et mes désespoirs. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus sublimes des voluptés nous visitent grâce aux souffrances annonciatrices traversées : un mal d'amour, un désespoir de solitaire, un amour-propre froissé. Dans quel état se trouverait l'homme, s'il fut privé de douleurs ? - dans une léthargie (Kant) ! | | | | |
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| souffrance | | | Si je tiens à garder ma bonne étoile, aucune lampe ne me la remplacera ; les pieds terrestres posés me feront regretter les ailes célestes. L'espérance est cette étoile, qui ne descendra jamais sur terre. « Chez qui la consolation est la plus vitale ? - chez les inconsolables » - Adorno - « Hoffnung ist am ehesten bei den Trostlosen ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance immédiate, commune, ayant un lien évident avec la réalité, ne mérite pas qu'on s'attarde sur elle, comme sur tout ce qui n'est que fatal. La souffrance noble est hors-raison, elle est fruit d'une sensibilité communiquant avec l'au-delà du réel. Chez les sots, les espoirs, comme les désespoirs, sont pleins de raisons et de causes matérielles. Le vrai désespoir est profond, le vrai espoir est haut, tandis que le réel n'occupe que l'ampleur, somme toute - plate. | | | | |
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| souffrance | | | Qu'on le veuille ou pas, le cerveau en éveil est la meilleure berceuse du désespoir et le meilleur interprète des espérances de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Paradoxalement, c'est bien une paix d'âme qui nous livre le plus sûrement au désespoir, tandis que la plus belle espérance est promise à celui qui vibre au milieu des pulsions. La paix fait entendre le bruit (ou notre misère, dirait Pascal), l'inquiétude elle-même engendre de la musique. | | | | |
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| souffrance | | | Une astuce désespérée du raté : placer ses défaites dans de basses cuisines ou dans des étables, tandis que les plus fracassantes se produisent dans les lieux les plus respectables - dans les souterrains. | | | | |
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| souffrance | | | Il ne faut pas voir dans l'espérance un moyen pour calmer mon angoisse ; toutes les deux forment un même axe, comme le nihilisme le fait avec l'acquiescement, un axe qui vaut par la hauteur, à laquelle je le hisse, et par l'intensité que j'y entretiens. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe nous apprend surtout à élever l'espérance ; le poète - à approfondir le désespoir. C'est pourquoi le premier est déclaré avoir droit au pain, au vin et même aux chaires universitaires, et le second est banni des oraux d'admissibilité, se déroulant sur des places du marché. Il ne reste à celui-ci que de s'enivrer des étiquettes des flacons interdits. | | | | |
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| souffrance | | | Tout ce que je réussis à isoler – un homme, une pensée, un sentiment – devient rapidement désespérant. L'espérance, c'est à dire un grand Oui, est dans une plongée, presque aveugle, dans le Tout. | | | | |
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| souffrance | | | Puisqu'il est clair, qu'aucun salut ne peut venir de nous-mêmes, nous nous accrochons aux miracles extérieurs, pour y trouver la place de nos deuils anticipés. Heureusement, le soi inconnu réside, lui aussi, hors de nous, et peut servir de point de mire de nos espérances. « Le mal de la souffrance n'est-il pas appel au secours de l'autre moi, dont l'extériorité promet le salut ? »** - Levinas. | | | | |
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| souffrance | | | L'agonie d'une espérance sur le déclin ou l'extase d'un désespoir montant, ces chassés-croisés chiasmiques exigent des tempéraments opposés et, pour les peindre, même des talents opposés : des traits mélancoliques tout en ruptures ou un ton sanguin en continu – l'art des crépuscules ou l'art des aurores. | | | | |
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| souffrance | | | Notre faculté d'analyse conduit inexorablement au désespoir irréfutable ; heureusement, notre faculté de synthèse produit quelques illusions bancales mais salutaires. Le philosophe devrait n'exercer que deux fonctions : synthétiseur des consolations ou analyseur des langages. Le philosophe analytique est exclu, par définition, de la première guilde. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie n'apprend ni à mourir ni à vivre ; elle traduit en musique le bruit désespérant de la mort aussi bien que le bruit de l'espérance vitale ; et cette musique nous fait chanter, au lieu de réciter, danser, au lieu de marcher, irradier de la poésie, au lieu de nous engrisailler dans la prose. La philosophie est de la poésie appliquée. | | | | |
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| souffrance | | | Le but de la philosophie n'est pas de rendre l'homme – heureux, mais de rendre son malheur – exaltant. Mais, évidemment, pour accomplir cette tâche fallacieuse, il faut tricher : ne pas dire à l'homme, qu'au sommet de la montagne non seulement la pierre de Sisyphe chute, mais que lui-même y change de nom et devient Icare. | | | | |
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| souffrance | | | Impossible de nous débarrasser ni du désespoir ni de la croyance ; mais sur la gamme qu'ils forment il est loisible au talent philosophique de composer une musique de consolation. L’espérance n’est que frêle croyance, bâtie au-dessus de la certitude du désespoir : « Le contraire de désespérer, c'est croire » - Kierkegaard. Le contraire de désespérer, c’est s’enthousiasmer pour un rêve sublime et impossible. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est une balance à deux plateaux : celui où se déposent nos étonnements et nos espérances et celui où s'amassent nos douleurs et nos apathies. Dieu, apparemment, voulut une répartition assez équitable, entre ces deux poids, mais laissa à l'homme la liberté dans le placement du point d'appui de ces deux bras. La meilleure forme de cette liberté s'appelle ironie ; c'est elle qui rend le plus court le levier de la souffrance et annonce le triomphe pipé de l'espérance. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse mène certainement plus loin que l'espérance, mais l'espérance te maintient à une plus grande hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Dieu voulut, que l’œuvre d'une vie, même vécue par un grand solitaire, fût symphonique. Le manque d'un seul instrument peut la gâcher sans retour. Le bien et le mal, l'espérance et le désespoir, les cieux et la terre doivent y être présents, même fabriqués de toutes pièces. Le soliloque est le genre des plus bêtes, voire ridicules. | | | | |
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| souffrance | | | Tant de litanies et de lamentations des philosophes sur le désespoir, cet état naturel, évident, commun à tous, tandis que l'espérance et le rêve sont des états artificiels, inventés, rares et intenables, ce qui aurait dû leur attirer l'intérêt des plumes authentiquement philosophiques, dédiées à la consolation et non pas à la désolation. | | | | |
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| souffrance | | | Encore un axe, méritant une même intensité du regard, - étonnement - désespoir (l'espérance, elle, a un autre contraire - le cynisme, et c'en est un autre axe, moins philosophique et plus fiduciaire). Plus profondément on se désespère, plus hautement on s'étonne. « Tant que l'homme s'étonne, il ne s'approche pas du mystère de l'être. On n'atteint les limites de l'existant que par le désespoir » - Chestov - « Пока человек удивляется – он еще не коснулся тайны бытия. Только отчаяние подводит его к пределам сущего » - et l'être et l'existant pataugeant dans la platitude, on doit accorder à l'étonnement et au désespoir le droit de garder leur profondeur et leur hauteur, ces limites qui hébergent les mystères. | | | | |
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| souffrance | | | Pour chanter la seule espérance, digne de notre voix, l'espérance virtuelle, il faut avoir connu la désespérance bien réelle et muette. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance est digne de ce nom, quand sa cohabitation avec le désespoir est féconde, elle y gagnerait même en intensité. Elle est le maintien de ton regard en hauteur, et ce regard est intemporel et donc étranger à l'attente : « Ne plus rien attendre – la première sagesse de la vie » - Nietzsche - « Erste Lebensklugheit – nicht mehr zu warten ». | | | | |
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| souffrance | | | Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. Une bonne résignation doit accompagner une bonne espérance. L'art : créer une acoustique, où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité d'outre-tombe, d'une majesté intime et lointaine. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, ces lieux de silence et de refus, mais des châteaux en Espagne, ces lieux d'échos, de survivances et de rencontres. | | | | |
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| souffrance | | | Dès que j'élève ma maîtresse, mon regard ou mon espérance à une grande hauteur, en dehors des valeurs intelligibles, une inexplicable inquiétude ou même angoisse me prennent à la gorge. « Souffrir, c'est donner à quelque chose une attention suprême »** - Valéry. Le paradis, c'est peut-être la platitude de l'ordinaire ; et l'accès à la grande beauté mène à l'enfer. | | | | |
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| souffrance | | | Du bon usage de la mélancolie : l'état jovial, apaisé, aplatit nos gammes, rend nos oreilles trop ironiques avec les accords héroïques ou lyriques, nous arrache à la hauteur. « Le désespoir ne me déprime pas, il me soulève »*** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | La première fonction de notre volonté est la création d'espérances, tandis que « le désespoir inconditionnel s'abat sur nous, malgré nous » - Jankelevitch. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, digne de nos enthousiasmes, n'a que deux ambitions à justifier : la synthèse des consolations et l'analyse du langage. La consolation – une espérance excluant toute action ; le langage, cet intermédiaire entre la réalité et la représentation et qui est la demeure de notre regard sur les commencements et sur les fins. « La philosophie proclame les principes de nos espérances les plus hautes et de nos regards sur les fins dernières »*** - Kant - « Die Philosophie verheißt die Grundlage zu unseren größten Erwartungen und Aussichten auf die letzten Zwecke ». | | | | |
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| souffrance | | | Il ne faut pas chercher à vaincre le désespoir, pour, ensuite, sereinement, pratiquer une espérance ainsi renforcée. Rien ne peut empêcher l'esprit d'aboutir dans un profond désespoir, mais il faut savoir, aux moments décisifs, transformer l'esprit en l'âme, qui, seule, peut s'adonner, aveuglement, divinement, à la haute espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Dans les moments cruciaux, on doit faire un choix exclusif entre vivre ou rêver. L'espérance aide à rêver l'incommensurable, non à vivre en mesures. Donc, peut-être, « l'espérance ne peut pas vivre sans objet » - Coleridge - « hope without object cannot live » - elle peut faire rêver de l'immatériel. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir nous inonde, hélas, d'une manière inexorable. Pour l'endiguer et garder la tête au-dessus de l'eau, nous ne disposons que de l'ironie et de la philosophie : bizarrement, Chaplin inverse la cause et l'effet : « Si tu te détournes du désespoir, tu t'adonneras soit à la philosophie soit à l'humour » - « If one doesn't turn to despair, one resorts to either philosophy or humour ». | | | | |
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| souffrance | | | L'optimisme : l'espérance matinale, face au désespoir vespéral, le rêve nocturne face à la réalité diurne. Le pessimisme : « Lui, avec la prémonition matinale des désastres du soir, moi – avec mon angoisse nocturne au-dessus des joies du jour » - Berbérova - « Он с утренними предчувствиями вечерних катастроф, я с ночными тревогами о дневных радостях ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n'est ni dans l'éthique (la compassion du moralisateur Aristote), ni dans l'esthétique (le pathos de l'artiste Nietzsche), mais dans le mystique (la passion de notre soi inconnu, inspirateur et créateur d'espérances impossibles). | | | | |
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| souffrance | | | Et la religion et la philosophie naissent dans le naufrage, dans la détresse de la vie, et elles ont le même but : contrer le néant, apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d'inventer le mot qui sauve »** - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « Le poème est une bouteille jetée à la mer, abandonnée à la foi chancelante qu'elle échoue quelque part sur une terre d'âme » - Celan - « Ein Gedicht ist eine Flaschenpost, aufgegeben in dem nicht immer hoffnungsstarken Glauben, irgendwo an Land gespült zu werden, an Herzland vielleicht ». | | | | |
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| souffrance | | | Fonder sa vision sur les finalités ne promet que le désespoir et/ou le cynisme. On ne peut s'accrocher à l'espérance, cette courte et belle consolation, qu'en ne quittant pas les commencements, c'est à dire en restant un nihiliste conséquent. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe doit être architecte ou musicien, mais sur un registre paradoxal : pour rendre habitables les ruines, où se réfugient nos amours, nos talents et nos espérances, et pour traduire tout bruit du réel dans une musique du conceptuel ou du verbal. En philosophie, tous les édifices et toutes les proses, privés de souffrance et de mélodies, s'écroulent et s'aplatissent, sans laisser ni ruines ni échos. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation rose, comme la bonne espérance bleue, doivent intervenir au moment même, où je souffre ou me désespère, et non pas après. Dans le futur, tout est noir. Ce qu'il me faut, pour être consolé, je l'ai déjà ; pour le voir, hausse suffisamment ton regard. | | | | |
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| souffrance | | | Chacun de nous porte, au fond de soi-même, des points inconsolables et indicibles ; c'est pourquoi nous avons besoin de philosophie, qui est consolatrice de l'impossible et muse des langages d'au-delà des pensées. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir est rationnel, net et irréfutable ; l'espérance est folle, vague et fragile. Pour espérer, il faut avoir la foi, c'est à dire l'âme : pour désespérer, il suffit d'avoir de l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Fatalement, un jour, toute vraie consolation et toute vraie intelligence ne te satisferont plus ; alors la bonne philosophie, c'est à dire une méta-consolation ou une méta-intelligence, consiste à croire que ce manque est dû à la faiblesse de ton talent et non pas à la puissance du désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon discours philosophique s'écrit dans la nuit troublante et prend, subrepticement, la forme de caresse. Plus l'espérance est extatique, plus douce et furtive doit être la caresse ; c'est ainsi que l'excitation et la béatitude montent, lorsque je descends, sagement, sur cette échelle des promesses : salut, pardon, consolation. De sotériologue et pédagogue devenir paraclète – consolateur. La consolation est la caresse des nobles. Et la bonne philosophie est « souveraine consolatrice des âmes découragées » - Boèce - « summum lassorum solamen animorum ». | | | | |
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| souffrance | | | Le passé offre des solutions, l'avenir prépare des problèmes, seul le présent tient le langage des mystères. Et l'espérance peut porter les trois couleurs correspondantes : ne pas pleurer les disparitions, mais remercier le ciel d'avoir connu le disparu ; prier le temps de ne pas paralyser nos meilleurs élans ; s'émerveiller du spectacle du monde, qui se déroule dans notre regard. Seul le présent laisse ressentir l'écoulement mystérieux du temps ; temps et éternité sont des synonymes : « L'éternité, ni elle ne sera, ni elle ne fut ; elle est » - Hegel - « Die Ewigkeit wird nicht sein, noch war sie ; sondern sie ist » - et Parménide dit la même chose du temps. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère – que je dispose de cordes ou de fibres, qui me font entendre la musique de la Création ; les problèmes – la découverte de nœuds ; la solution – le dénouement. En matière d'harmonies philosophiques, si je suis cette chronologie, je vivrai le finale – le silence ou le bruit plat. La morale : connaissant le finale de toute espérance virtuelle et de toute agonie réelle, leur refuser tout dénouement intellectuel. | | | | |
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| souffrance | | | Le matin d'espérance ou le soir désespéré sont les meilleures saisons d'écriture ou de peinture, à cause des ombres ; le problème, c'est de savoir y rester, sans tomber ni dans la folie de la nuit ni dans la banalité du midi, devenir auteur de ses ombres. | | | | |
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| souffrance | | | Le pays de la raison et du sentiment est traversé par trois sortes de chemins : ceux du vrai, animés par les destinations, qui, irrémédiablement, porteront le nom de désespoir ; ceux du bien et du beau, vivant des commencements ou des parcours, débouchant sur les ruines ou les impasses, mais accueillant l'espérance. L'espérance – la fragilité du beau ou du bon triomphant de la solidité du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | De la perspective finie de l'esprit au sentiment infini de l'âme : l'horreur n'est pas un agrandissement du chagrin, mais une limite de l'amour ou du beau ; l'espérance n'est pas une sublimation du désir, mais une enveloppe du désespoir ; la création n'est pas un sens du travail conscient, mais une folie ou une foi aveugles. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque facette de l'existence – sa science : la mathématique (et non pas la philosophie) de la vérité, l'histoire (et non pas la sociologie) de l'humilité, la géographie (et non pas la statistique) du désespoir, l'astronomie (et non pas la géologie) de l'ironie, la chimie (et non pas l'anatomie) de la douleur, les langages (et non pas la géographie) de la poésie. | | | | |
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| souffrance | | | Toute tentative de fixer l'intemporel artistique introduit dans nos tableaux ce traître de temps (la chute dans le Temps de Cioran) ; on cherche, inconsciemment, à lui donner de la cohérence ; et c'est ainsi que naissent les tons propres au matin, au jour, au soir ou à la nuit - le commencement, la lumière, la chute ou le désespoir. Mais l'essentiel reste au-delà du ton, et derrière la noirceur cioranique se lisent tant de visions lumineuses. | | | | |
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| souffrance | | | L'enthousiasme peut aller de pair avec l'avis le plus désespéré, que j'aie du monde (« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre » - Camus), car la meilleure source de mes élans peut se trouver tout entière en moi-même, à l'intérieur de mon regard. Quel enthousiaste de la chose funèbre que Cioran ! Comme le furent Pascal et Kierkegaard. L'espérance ou la désespérance ne brillent qu'aux cimes ! Et sont vouées à la platitude dès qu'elles visent la profondeur. La philosophie devrait se consacrer à donner le goût des cimes, tout en touchant aux profondeurs avec ses racines. | | | | |
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| souffrance | | | La terrifiante certitude des « omnis moriar » et « letum omnia finit » - n'en déplaise à Horace et Properce - « tout de moi mourra » et « tout s'achève avec la mort ». Le corps livré au ver, l'âme livrée au vers. À l'arrivée, ni espoir ni recherche, laissés aux rabelaisiens : « Je m'en vais chercher un grand peut-être ». Ne fabriquent de l'éternel que des professionnels de la consolation gratuite - Leibniz, Kant, Hegel. Les bons charlatans se contentent d'en proclamer le mortel héroïsme : « C'est la précarité de l'œuvre qui met l'artiste en posture héroïque »*** - G.Braque. | | | | |
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| souffrance | | | Apprécie les sommets pour leur panique et leur désespérance, pour mieux y cultiver ta sérénité et ton espérance. N'écoute pas Shakespeare : « Dans les hauteurs te guette le danger, à leurs pieds tu vivras d'espérance » - « The lowest stands still in esperance, lives not in fear ». | | | | |
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| souffrance | | | Les critères pour juger du bilan de ma vie : je les approfondis - je constate un lamentable échec ; je les rehausse - je vois une réussite exceptionnelle. Mais les arguments sont d'un poids comparable ; d'où l'équilibre entre mes enthousiasmes et mes hontes, mon espérance et mon désespoir, ma fierté et mon humilité. | | | | |
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| souffrance | | | Quand les sources de l'espérance et du désespoir commencent à coïncider, c'est qu'on affleure, probablement, à la platitude, car l'espérance est haute et le désespoir - profond. | | | | |
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| souffrance | | | L'espoir d'un idéaliste, ce n'est pas une attente, c'est une résignation à la beauté. Le désespoir d'un matérialiste, c'en est une révolte ratée. | | | | |
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| souffrance | | | Les chances égales de s'écrouler côté de l'espérance ou côté du désespoir, côté sceptique ou côté dogmatique, côté fraternel ou côté haineux, c'est ce qu'apportent les sommets, la sensation de hauteur, à l'opposé de l'horrible platitude, paisible ou folle : « Au désespoir succède la paix, mais l'espérance rend fou » - Akhmatova - « После отчаяния наступает покой, а от надежды сходят с ума ». Se mettre au-delà de la profondeur, en dehors de l'étendue ; en baissant les yeux, n'oublie pas de les fermer. | | | | |
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| souffrance | | | L'espoir d'un martyre réussi - source de la vulgarité au second degré. Tout calvaire doit mener à la ruine de ta tour d'ivoire. Le souterrain est l'autre voie de salut, sur laquelle se posera ta tour, avant d'atteindre le grade honorable de ruines. Dans celles-ci, on pétrit l'homme immobile ; dans les sous-sols, on subit le remue-ménage des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve est hors du temps ; c’est pourquoi il est hors la réalité et près du mystère. Mais l’irruption du temps affaiblit le rêve, et son redressement s’appelle espérance. « J’appelle miracle tout ce qui est au-dessus de l’espérance »** - St-Augustin - « Miraculum voca quidquid supra spem apparet ». | | | | |
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| souffrance | | | La pensée doit introniser le langage et ennoblir l’espérance. « Une idée ne vaut que par l’espoir, qu’elle excite »* - Valéry. L’excitation est une soif de l’âme, soif maintenue auprès de la fontaine de l’esprit. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance rend plus sensible aux fleurs qu'aux légumes : « la rose solitaire que plante le désespoir » - Byron - « a single rose, planted by Despair ». La rose solitaire, pour laquelle on ne peut pas mourir (Saint Exupéry). La rose à bonne mémoire (qui « n'a jamais vu la mort d'un jardinier ») de Fontenelle. La rose est un jardin, où se cachent les arbres, « l'espace d'un matin » - Malherbe. Pour ne pas avancer la tristesse du soir, « cueillez, la belle, des roses » - Virgile - « collige, virgo, rosas »… | | | | |
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| souffrance | | | Noircir furieusement la terre pour mériter au ciel une place lumineuse - rêve du pessimiste. Le rêve de l'optimiste est de descendre aux enfers, pour ne pas s'encanailler dans des paradis artificiels. | | | | |
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| souffrance | | | L'objet le plus attendu du ciel est une bouée de sauvetage, l'espérance. C'est pourquoi on est tenté de vivre le monde comme un naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie peut justifier l’admiration, mais jamais – le bonheur ; la philosophie est un bouclier face au malheur. « La philosophie ne sert que face au désespoir » - Adorno - « Philosophie ist einzig noch im Angesicht der Verzweiflung zu verantworten ». | | | | |
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| souffrance | | | Je sais que ne chantent sincèrement l'espérance que les faiblards moribonds ; pour retrouver de la force vivifiante, rien de plus stimulant que le désespoir (la toute-puissance d'un désespéré de Hölderlin, die Allmacht eines Verzweifelten). | | | | |
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| souffrance | | | Ma demeure, ce ne sont pas des catacombes, mais les ruines, puisque la vie, et non pas la mort, y reçoit le passé, y rêve le présent, se fiche du futur. Les catacombes sont tournées vers la profondeur du désespoir ; les ruines se vouent à la hauteur de l'espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance noble est inconsolable ; c'est pourquoi je me moque de la religion, de la victoire et de l'action. Je ne compte que sur la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | La noblesse d'un esprit se reconnaît par la présence et l'intensité, dans son regard ou dans ses actes, de l'axe, allant de l'évidence du désespoir à la difficulté de l'espérance. Les faibles s'égarent dans la forêt désespérante, et les forts se retrouvent dans l'arbre consolateur. L'intelligence justifie la présence, et le talent apporte l'intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Avec l'espoir, il faut adopter le regard sur un verre, moitié plein et moitié vide : me sentir un survivant, plutôt qu'un agonisant, du désespoir, l'espérance se trouvant derrière moi, et non pas à l'avant. | | | | |
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| souffrance | | | De jour, toute tour d'ivoire est profanée par la visite des badauds, voisins ou plombiers ; de nuit, les ruines sont indiscernables des déchetteries ; ma demeure doit changer d'architecture aux crépuscules et aurores, si je veux la hanter et non pas habiter ; la hantise suit l'axe de l'espérance : espérer, au milieu des ombres de la Tour, et désespérer, dans la lumière des Ruines. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui ruine nos plus belles espérances, ce sont nos envies, nos souhaits, nos désirs, qui s'imaginent pouvoir se réaliser ; nous libérer de cette funeste illusion, en nous plongeant provisoirement dans un désespoir profond, finit par nous redonner la hauteur de l'espérance ; c'est l'art de Tchékhov ou de Cioran (les auteurs eux-mêmes ne s'en doutaient pas). | | | | |
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| souffrance | | | Un idéaliste (G.Marcel) sermonne : le désespoir est possible ; un matérialiste (Comte-Sponville) marmonne : le désespoir est nécessaire - tant que vos fichus désespoirs s'enveloppent en catégories logiques, ils agissent comme somnifères ! Qu'un espoir sans raison, mais emballé en belles métaphores, m'est plus précieux, pour me tenir éveillé au milieu des ruines ! | | | | |
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| souffrance | | | Les penseurs se consacrent à la recherche de certitudes et de tranquillités, tandis que la seule chose atteignable reste un semblant de consolation - le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l'espérance, c'est justifier le frisson. Et dire que, jadis, la consolation fut le genre principal des meilleurs philosophes, genre inconnu des raseurs modernes. Dans l'Antiquité, la plus noble sagesse spirituelle s'appelait pharmakon, l'art de guérir, de consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Quel que soit le sens qu'on donne à opium du peuple - suspension du questionnement, foi ou espérance - même la tête la plus subtile n'échappe pas à ce besoin vital ; son opium sera : la dogmatique, pour calmer son angoisse, la sophistique, pour caresser son amour-propre, l'ironie, pour les alterner. L'angoisse allonge les bras, la requête approfondit les choses, l'espérance rehausse le regard. « En tout cas, l'espérance mène plus loin que l'angoisse » - E.Jünger - « Auf alle Fälle führt die Hoffnung weiter als die Furcht » - ce qui explique l'effet de l'opium des intellectuels (R.Aron). | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance naît de l'admiration ; l'une des admirations les plus profondes surgit d'un désespoir bien peint ; cette tâche incombe à l'esprit philosophique et à l'âme poétique. L'admiration basse est liée à la vénération de l'héroïsme, ce contraire de l'esprit et de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit guide l'action, l'âme insuffle le rêve. L'âme crée l'espérance, l'esprit fabrique le désespoir. « Toute tentative de vivre selon l'esprit conduit, immanquablement, au désespoir » - H.Hesse - « Jeder Versuch, nach dem Geist zu leben, führt unfehlbar zur Verzweiflung ». | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie apollinienne est impossible, elle doit être dionysiaque, c'est à dire pénétrée d'Éros, et dont elle devrait s'inspirer, pour atténuer nos désespérances ; la volupté est virtuellement plus profonde que tout désespoir réel. | | | | |
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| souffrance | | | Plus haut est mon désespoir d'esprit, plus haute est mon espérance d'âme. Mieux mon esprit creuse, mieux mon âme s'élance. | | | | |
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| souffrance | | | Tu prônes un dynamisme – un désespoir aigu t'attend ; tu prêches une abstinence – t'attend un désespoir obtus. La plus noble fonction de la volonté consiste à entretenir l'espérance, celle qui croit, que le bon et le beau ne sont pas dus au hasard, en absence du sacré. L'espérance n'est que croyance, tandis que le désespoir ne vient que de l'absence de preuves, une raison indigne, pour un philosophe. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne place aucune espérance dans le futur ; c’est le passé rafraîchi de mes rêves qui s’en occupe. La consolation de Chateaubriand : « On n'a rien à craindre du temps lorsqu'on est rajeuni par la gloire » - est grégaire ; elle ne loge pas dans notre cœur, son seul noble séjour, mais dans notre sens social, entretenu par un esprit faible. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir devrait rendre plus pénétrant mon regard ; l'espérance n'est désirable qu'aveuglante. | | | | |
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| souffrance | | | L'horreur croisera le chemin de tout activisme : dans les gouffres de la pensée, dans la platitude de l'action, dans l'envolée du rêve – la désespérance, l'ennui, la chute. Le dernier itinéraire est, évidemment, le plus désirable. Mets donc la pensée à sa place - par l'ironie, rabats le caquet à l'action – par la contrainte. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance, c'est un vertige consolant sur un chemin qui ne mène nulle part, ou, mieux, un chemin d'accès aux choses impossibles et inexistantes, sans lesquelles tout est voué au désespoir. « S'il n'espère l'inespérable, il ne le découvrira pas, étant inexplorable et sans chemin d'accès » - Héraclite. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce ne sont pas des vicissitudes du parcours, mais le crépuscule des fins, assombrissant et dramatisant l'aurore des commencements : l'affaiblissement pressenti de toute la gamme de l'âme : l'émotion, l'espérance, le talent, la volonté, la jeunesse. C'est pourquoi le meilleur tragédien, ce n'est pas Shakespeare, mais Tchékhov. Ni l'action ni la réflexion, mais la pitié et l'impuissance. | | | | |
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| souffrance | | | Le sens du beau, évidemment, nous est donné par Dieu, c'est pourquoi « l'art est une lamentation désespérée de l'homme tourné vers Dieu » - Mérejkovsky - « Искусство - это безнадёжный плач человека о Боге ». Et qu'Il soit proclamé vivant ou mort, par chantres ou pleureuses, ne change pas grand-chose à la prière, que toute œuvre d'art est. « Le sage s'apitoie sur soi-même - heureux »** - Canetti - « Der Kluge klagt sich glücklich ». L'artiste a deux sources : Dieu et le hasard ; éliminer une part du hasard, c'est augmenter la part du divin. | | | | |
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| souffrance | | | L'exilé peut porter sa patrie sur ses semelles - qu'il essuierait devant tout sanctuaire ; il peut la porter dans ses bras - elle serait une orpheline, pour laquelle il chercherait un tombeau ; il peut enfin la porter dans son cœur - qui saignerait à tout afflux de désespoir. Une tare, une infirmité ou une malformation trahies par des stigmates de langue. | | | | |
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| souffrance | | | Le jeune tente de désespérer devant les portes dérobées ; le vieux tente d'espérer sur les toits abandonnés ; mais la vie se fait aujourd'hui, sans espoir ni désespoir, par l'âge mûr, entre les murs de ses bureaux. | | | | |
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| souffrance | | | Le talent fascine et ainsi éloigne la pensée de la mort et fait naître l'espérance. « La société, en cultivant le talent, fait sacrifice à l'espérance » - Proudhon. Vous comprenez maintenant pourquoi, aujourd'hui, tous débordent d'un facile et bavard désespoir - la société, dans un courant de fidélisation, mise désormais sur la médiocrité. | | | | |
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| souffrance | | | Il est presque impossible de ne pas chercher de consolation à une douleur. Et que je trouve toujours. Mais je mets à l'épreuve ma noblesse en comprenant que la seule consolation définitive est éphémère bien que haute. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est réparti, chez les hommes, plus ou moins équitablement. C'est la capacité de le supporter qui nous distingue. Ce sont ses ombres sublimées qui définissent notre ouverture au bonheur et la hauteur, à laquelle le désespoir et l'espérance peuvent cohabiter. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque instant, des angoisses, des douleurs, des détresses nous écrasent contre notre vallée des larmes ; pour lever les yeux vers le bonheur, qui veut nous porter, il faut de bonnes ailes. « Le bonheur est associé au geste de monter » - Teilhard de Chardin. | | | | |
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| souffrance | | | L'espèce humaine excelle en production de ce qui engendre le plus irrévocable désespoir ; c'est pourquoi je serais tenté de voir dans mon espérance, légère, alogique et paradoxale, une grâce, une vertu théologale – elle se tourne vers l'inexistant, fût-il divin. | | | | |
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| souffrance | | | Mon espérance est une foi en une lumière, qui ne ressortira jamais de mon âme et qui n'effleurera jamais mon visage ; elle appartient à la nuit de mon désespoir. « L'espoir est de jour, l'espérance est nocturne » - M.Serres. L'espérance est une œuvre humaine et nullement divine, mais elle est aussi immatérielle que le Bien divin, déposé dans nos cœurs, sans effleurer nos gestes. | | | | |
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| souffrance | | | Caducée – étrange symbole de la souffrance : le serpent et les ailes, la fatalité et le hasard, Démon et Tyché. L'espérance, ce n'est peut-être pas les ailes, mais le serpent ? Les ailes nous portent au désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | À l'âge de dix ans, je connaissais déjà toutes les meilleures raisons désespérantes, j'avais déjà vécu les expériences des pires souffrances ; aucune désillusion terrestre ne menaçait plus mes illusions célestes, où j'avais choisi ma patrie ; aucun réalisme ne s'élevait plus à la hauteur de mon romantisme, bâti sur tant de malheurs. Mon optimisme, matinal et mûr, s'appuyait désormais sur mon pessimisme, enfantin et crépusculaire. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance et la désespérance cohabitent en moi, puisqu'elles proviennent des organes différents : le cœur ou l'âme, pour la première, l'esprit ou le corps, pour la seconde. Les origines, elles aussi, sont différentes : divines ou humaines. On se désespère dans l'action, on espère dans le rêve. « Agir dans le négatif nous est encore imposé ; être dans le positif nous est déjà donné »*** - Kafka - « Das Negative zu tun ist uns noch auferlegt, das Positive ist uns schon gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation rationnelle ne peut être que bêtise, cécité ou lâcheté. La raison cohérente aboutit inévitablement au désespoir et à l'hystérie, face à l'horreur de notre anéantissement. La bonne consolation agit contre la raison, mais s'en sert comme d'un outil : c'est la raison qui nous rend fidèles au Bien mystérieux et intraduisible, et c'est encore la raison qui nous fait sacrifier l'éthique transparente à l'obscure esthétique, - deux sources de consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir décroît avec la décroissance de mes attentes du ciel ; je commence par lui attacher la fonction majestueuse de protecteur, ensuite – celle, ironique, de complice, et enfin – celle, humble, de lecteur ; ces rôles épuisés et abandonnés, je n'aurais d'autre justicier ou mesureur que mon propre regard, père d'espérances, dont la plus belle naît de la solitude céleste ; la solitude terrestre ne promet que l'horreur. | | | | |
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| souffrance | | | Le courage et le combat sont bienvenus pour affronter des problèmes désespérants ; pour se mesurer aux mystères, menant à l'espérance, la consolation est préférable. | | | | |
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| souffrance | | | L'artiste est celui qui sait recréer des mondes ; c'est pourquoi le désespoir, ce qui nous détourne du monde courant, est un allié de l'artiste. D'ailleurs, si l'espérance nous promet un monde nouveau, elle aussi sert la même cause. | | | | |
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| souffrance | | | Une consolation est comme une foi – un soulagement, résultant d'une justification, brumeuse, plus ou moins poétique, de Dieu ou de la souffrance : une théodicée ou une algodicée. Leur contraire – la morne désespérance. | | | | |
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| souffrance | | | L'origine du désespoir : réduire la joie de vivre aux joies de la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Spinoza et Leibniz se rangent du côté du bonheur et de la joie, Schopenhauer et Kierkegaard – du côté de la souffrance et du désespoir, Heidegger et Cioran – du côté de l’ennui et de l’extase, mais seul Nietzsche parvient à joindre ces deux bouts, que couronne l'intensité de la vie et de l'art, l'éthique cédant place à l'esthétique. Le fond de la vie est bien animé par le bien, mais c'est le beau qui en crée la forme - l'art. | | | | |
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| souffrance | | | Le médiocre n’espère ni désespère ; la haute espérance d’un bel esprit découle de son profond désespoir. « Le suprême désespoir est de n’être pas désespéré » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance métaphysique, la seule dont j’y parle, devient vraiment belle, quand elle est flanquée d’un désespoir parfaitement physique et touchant les valeurs nobles mais irrécupérables. C’est lorsque aucun appui ne permet plus de projeter la moindre étincelle sur un avenir sans issue, donc lorsque seul un nihilisme intérieur, gratuit et irresponsable, offre ses ressources à ma musique et, d’une noirceur extérieure, laisse surgir une douceur illisible, c’est alors que l’espérance se fraternise avec mon angoisse, se fait consolation et m’assure que mes palpitations, perdues pour les yeux et l’esprit, portent un sens pour l’âme, au-dessus des faits, des calculs et même des passions. Cette espérance ne prétend sur aucune profondeur humaine, elle est dans une hauteur divine, inhabitable. | | | | |
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| souffrance | | | Deux soucis de l’être-pour-la-mort heideggérien (Sein-zum-Tode) : l’évidente tragédie de l’existence et l’indéfendable espérance dans l’essence. | | | | |
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| souffrance | | | Plus de savoir ne promet que plus de désespoir ; mais plus de hauteur signifie toujours plus de souffrance. « Plus haut est un être, plus profonde sera sa douleur »* - Schopenhauer - « Je höher ein Wesen ist, um so tiefer muss es das Leid empfinden » - elle est toujours une pesanteur et jamais – une grâce. | | | | |
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| souffrance | | | Un peu d’esprit suffit pour constater, au bout de tout chemin, - un désespoir. Un bon esprit l’étouffe par l’action ou le cynisme. Un esprit noble découvre son allié charitable, l’âme, porteuse de chimères et souffleuse d’espérances, hors chemins, hors temps, hors désir même, une caresse tout intérieure, c’est-à-dire une chaleur sans ressources et une lumière sans sources. | | | | |
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| souffrance | | | Pour comprendre, que l’espérance n’est noble que passive, il faut avoir pratiqué le désespoir actif. | | | | |
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| souffrance | | | Toute coexistence rationnelle entre le réel et le rêvé aboutit au désespoir ; l’espérance ne peut naître que d’une rupture entre eux : soit tu agiras dans le réel, débarrassé de l’imaginaire, dans la quiétude de mouton ou l’algorithmie de robot, soit tu seras consolé, dans un rêve au seul firmament, sans horizons. | | | | |
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| souffrance | | | Créer selon l’âme, c’est éviter le bruit et n’émettre que la musique ; vivre selon l’âme, c’est chercher des consolations. Créer selon l’esprit, c’est rechercher un langage châtié ; vivre selon l’esprit, c’est souffrir. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l’esprit, toute espérance ne peut être qu’absurde ; pourtant, faute des âmes, c’est de l’esprit que les hommes d’aujourd’hui attendent du soulagement ou de la consolation, ce qui, fatalement, sentira calculs fallacieux. Seule l’âme crée des mystères consolants, comme l’esprit fabrique des problèmes désespérants. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne connais pas de héros tragiques ; les seules tragédies que je connaisse sont celles des résignés, des honteux, des inconsolables. Le hasard, dans un drame de circonstance, crée le héros optimiste ; la fatalité tragique conduit l’artiste pessimiste. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon philosophe se trouve une bonne source de la consolation humaine : Voltaire – dans l’ironie, Nietzsche – dans la musique, Heidegger – dans la poésie, Valéry – dans le mystère de la création. Rien de plus bête que le pessimisme sceptique. Ce qui est admirable, c’est que la consolation philosophique ne devienne convaincante que grâce à la qualité du langage, de cette seconde facette de toute bonne philosophie. Avec ces deux auréoles, la tragédie humaine gagne en hauteur et en couleurs, sans perdre de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | C’est à la lumière du jour que le net désespoir inonde mes yeux ; les ténèbres nocturnes réveillent mon regard, et il se fend d’une vague mais belle espérance. Intervertir les saisons, c’est enfanter d’avortons. Et puisque la vraie création est faite d’ombres, on doit ne parler qu’à travers la nuit. | | | | |
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| souffrance | | | Les joies ne résistent pas à l’épreuve de la verticalité : la profondeur réduit toute espérance au désespoir sans fond, la hauteur fait découvrir les sources des larmes. « Il faut avoir le cœur placé haut, pour verser certaines larmes » - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | L’incommensurabilité tragique entre la réalité et le rêve, entre un état d’âme et sa verbalisation, entre l’évidence du désespoir et l’espérance volatile fait de la création une espèce de rédemption, tentant de réconcilier ces deux facettes. | | | | |
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| souffrance | | | Ma consolation consiste à créer un ange de beauté, dans et par un rêve de hauteur, là où, dans la réalité, règnent le vide, la ténèbre, le désespoir sans fond. À l’instar de ce starets, consolant une paysanne, qui vient de perdre son enfant : « Ne te console pas, pleure, mais souviens-toi, que ton petit garçon est un ange » - Dostoïevsky - « Не утешайся, и плачь, только вспоминай, что сыночек твой – ангел » - je suis et le starets et la paysanne et le rêve. Et la hauteur, pleurant mon enfant mort. | | | | |
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| souffrance | | | Tout créateur connaît les assauts du désespoir, que n’arrive à endiguer aucune autorité – que ce soit le savoir, la puissance ou Dieu. Pourtant, le désir de la consolation ne se laisse pas éteindre et trouve son assouvissement éphémère et furtif dans la tentative de munir la création humaine de l’intensité du créé divin, qu’on finit par confondre : « Quelle consolation – la représentation d’un Dieu du devenir ! »* - Nietzsche - « Was für ein Trost in der Vorstellung eines werdenden Gottes liegt ». | | | | |
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| souffrance | | | Il est facile d’être humble, quand on se déteste. Il est facile de s’aimer, quand on est orgueilleux. Mais comme il est désespérant et presque impossible - de s’aimer ET d’être humble ! | | | | |
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| souffrance | | | Un cœur brisé est à l’origine aussi bien du sentiment tragique de la vie que de la tragédie du rêve. L’action adoucit la vie ; l’espérance ressuscite le rêve. « Le cœur se brise à la séparation des songes » - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement dans le refus de l’implacable raison que se formule une véritable consolation ; elle serait donc due à une forme de folie ; l’alternative est connue – se morfondre dans un véritable désespoir. « Il vaut mieux confier sa vie à la folie, que chercher une poutre pour se pendre » - Érasme - « Satius stultitia vitam exigere, an trabem suspendio quaerere ». | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | Plus on sait, plus on désespère ; mieux on ignore, mieux on espère. Connaissances des parcours ou contraintes des commencements. | | | | |
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| souffrance | | | L’idéaliste enthousiaste, qui bâtit avec son âme, dit : l’espérance du sage se met au-dessus de la raison ; le matérialiste morose et jaloux se rebiffe : « les espoirs des sots sont dénués de raison » - Démocrite, en oubliant, que cette raison est la première pourvoyeuse de désespoirs, aussi bien pour les sots que pour les sages sans âme. | | | | |
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| souffrance | | | Les causes de notre désespoir sont évidentes, fatales, banales, communes, nullement aléatoires ; il faut être niais pour trouver dans leur connaissance une grande joie (Spinoza). Étant, toutes, horizontales, elles pourraient, à la limite, mieux nous orienter vers la verticalité de nos espérances. | | | | |
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| souffrance | | | Dante a raison : aucune espérance ne me dispensera de l’Enfer ; mais l’espérance humaine, tournée vers le futur, n’empêchera pas que je vive l’Enfer comme un abattoir, tandis que l’espérance divine, atemporelle, éternelle, le transformera en autel des dieux inconnus, mais miséricordieux. Mais la fumée qui monte, est-elle plus douce que le sang qui se glace ? | | | | |
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| souffrance | | | C’est bien le désespoir qui est signe de l’impuissance de l’âme (l’obtus Spinoza voyait dans celle-ci l’origine de l’impossible et condamnable espérance) ; l’âme dont le premier souci devrait se consacrer à la peinture d’une belle espérance atemporelle, irréfutable bien qu’impossible. | | | | |
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| souffrance | | | Derrière l’espérance, telle que je la conçois, il n’y a ni paradis, ni redressement de tête, ni réparation des torts, ni aplatissement des routes – il n’y a qu’un regard, attendri, désespéré, éternel - sur le Bien irréalisable et sur la Beauté incompréhensible – regard qui va s’éteindre, mais dont les ombres de ma création veulent prolonger la bouleversante lumière du Créateur, qui m’avait accompagné dans cette vie terrible mais merveilleuse. Le Non n’exprime que ma rancune terrestre, le Oui témoigne de ma vénération céleste. | | | | |
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| souffrance | | | Mon vrai désespoir n’est pas la malveillance du sort ou la faiblesse de mes moyens, provoquant ma chute brutale, mais la lente et irrémédiable descente de ce, qui fut, dans la jeunesse de mon rêve, grand, pur, mystérieux et noble, - vers la banalité, l’extinction, l’insignifiance, la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | Deux états d’âme mettent à l’épreuve mon courage ou mon imagination – un désespoir flagrant, à portée de ma raison, ou une fugitive espérance, aperçue par mon âme. « La résignation est de deux genres : l’une suivant le désespoir, l’autre s’inclinant devant l’imprenable espérance » - B.Russell - « Resignation is of two sorts, one rooted in despair, the other in unconquerable hope ». Le vrai courage – faire de cette inaccessibilité une grande espérance – un élan vers l’inexistant ! | | | | |
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| souffrance | | | Le postier de mon espérance doit être inexistant, comme cet Ange, porteur de la Bonne Nouvelle, de cette fumisterie, effaçant tout de même tant de nuisibles évidences. | | | | |
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| souffrance | | | Mes espérances ne s’accrochent qu’aux spectres, mais mes hontes ont des supports bien réels – d’où l’intérêt pragmatique, voire cynique, de ne pas trop m’attarder dans le réel. | | | | |
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| souffrance | | | L’ignorance étoilée se maintient, tant que notre regard ne quitte pas notre étoile, comme notre savoir s’étend, tant que nos yeux ne se referment pas définitivement. Avec le savoir grandit non seulement le doute paisible sur la profondeur, mais aussi la tragique certitude, celle de la chute de ce qui fut grand et haut. « Nous sommes écartelés entre l’avidité de connaître et le désespoir d’avoir connu »** - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Au paradis est absurde l’espérance ; dans l’enfer – le désespoir. Et puisque dans la vie réelle (et non pas dans celle du rêve), tout tend vers des finalités infernales, il faut y pratiquer l’art de la consolation, absurde pour les yeux et salutaire pour le regard. | | | | |
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| souffrance | | | Le sage ne cherche de la consolation que pour ce qui est sans espoir. « À des maux sans espoir il a déjà trouvé remède »*** - Sophocle, bien que ce remède soit davantage une drogue ou un placebo. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit scrute la vie ; l’âme et le cœur sculptent le rêve. L’esprit s’occupe surtout du Vrai ; l’âme et le cœur se fient au Bien et au Beau. Le Vrai vital nous conduit inexorablement vers le désespoir ; le Bien et le Beau inventent des espérances. « Constater dans la vie une mélancolie incurable, c’est achever ce qui te reste de ton soi » - Chestov - « Обнаружить в жизни безысходную тоску значит добить себя ». Le soi connu est un Sphinx, qui renaît dans le feu mélancolique que déclenche le rêve du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | Le mufle : je lui présente ce qui, en moi, est vulnérable, il ne met même plus de doigts dans mes plaies, il me laisse sur ma croix, aux soins du service de nettoyage social. Le noble : dans le vulnérable, il devinera et me montrera de l'invulnérable. Tant d'espérance pour les organes de mon anatomie mentale devenus talons d'Achille. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune belle espérance ne peut naître du savoir ; seul le créer artistique en promet : « Les beaux-arts sont faits pour consoler »** - Stendhal. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance est une haute humilité, tandis que « Le désespoir est l’instant le plus solennel et grandiose de notre vie » - Chestov - « Безнадёжность – торжественнейший и величайший момент в нашей жизни » - ce qu’on gagne en pompe et volume, on perd en divinité et hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir est présent aussi bien dans l’art que dans la vie ; dans l’art on l’ennoblit par un chant, et dans la vie on l’adoucit par la caresse. La caresse extrême – le chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Le mérite principal de Dostoïevsky est d'avoir compris, que ce n'est pas une valeur, singulière, univoque et indubitable, qui distingue un homme, mais tout un axe équivoque, dont cette valeur n'est qu'un cas particulier : de chute à salut, d'espérance à désespoir, d'ange à bête. Mais le seul à avoir compris et mis en pratique ce terrible et authentique constat fut Nietzsche. La perplexité et la honte de Dostoïevsky et la noblesse et le style de Nietzsche, la conscience et le talent, mais la même place de la souffrance et de l'art, chez tous les deux. | | | | |
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| souffrance | | | Ton espérance : au milieu d’une sécheresse, s’aggravant dans le lit de tes torrents d’antan, en pleine perte de ton être dans un néant commun, continuer à croire en hauteur de tes sources. Fermer tes yeux, mais ne pas perdre ton regard sur ton étoile, de plus en plus lointaine. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est matériel aboutit à l’ennui ; ce qui est spirituel – à l’angoisse. Pour entretenir une lueur d’espérance, il ne reste que l’inactuel, le rêve. « L’Espérance regarde au-delà du corps et de l’esprit »*** - Valéry. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n’est pas redonner l’envie des départs dans la vie, mais le goût des commencements dans les rêves. Le désespoir est dans la vie agonisante, l’espérance – dans le rêve renaissant. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’espérance est perçue comme une promesse, elle pourra servir de consolidation mais non de consolation. « L’espérance anime le sage et leurre le présomptueux »* - Vauvenargues. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire finira toujours par désespérer ; mais les pleurs ont toujours une chance de nous consoler. « Qui sait pleurer, sait aussi espérer » - Chestov - « Кто умеет плакать, тот умеет и надеяться ». | | | | |
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| souffrance | | | En tant que remède spirituel, toute consolation finit par tuer, dans le temps, toute espérance ; la consolation n’est bonne qu’en tant que drogue euphorisante, entretenant, dans l’espace, l’illusion de l’éternité, mais « la perte des illusions amène la mort de l’âme » - N.Chamfort – d’où la multiplication des esprits et le dépérissement des âmes. | | | | |
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| souffrance | | | Mon cœur, un jour, cessera de battre. Si cette certitude imprègne ma vie, deux sentiments peuvent en surgir : l’absurdité cynique (de l’existence) ou l’espérance lyrique (de l’essence), se moquer de la Création ou faire confiance au Créateur. | | | | |
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| souffrance | | | Une belle, bien qu’éphémère, espérance t’ouvre les portes d’un paradis, qu’il soit artificiel ou authentique. On sait, devant quelle entrée Dante invite à déposer toute espérance, même bien calculée. Ne pas espérer, c’est ne pas/plus savoir aimer. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’est ni morale ni rationnelle, mais mystique : une belle foi se transformant en une idolâtrie résignée, aux rituels ne demandant ni murs ni autels, dans des ruines, ouvertes aux étoiles, éteintes pour les yeux, mais renaissantes pour la mémoire du regard. | | | | |
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| souffrance | | | Par une espérance irréelle qui s’en dégage, la tragédie est une consolation ; et puisque la belle musique conduit à un désespoir inconsolable, la tragédie est incompatible avec la musique. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit, objectivement, juge, l’âme, créativement, vit, le cœur, subjectivement, souffre. Le créateur devrait suivre Cioran : « Notre capacité à vivre est fonction du désespoir que nous étouffons ». | | | | |
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| souffrance | | | Ils voient leur désespoir dans l’absence/présence d’un infini, qu’ils ne parviennent pas à valoriser. L’infini des repus et des bavards n’est qu’une blague. Le seul infini métaphysique est dans la distance entre le Bien, ayant notre cœur pour demeure, et les lieux où notre action veut placer Celui-là. Notre plus grand malheur est dans l’extinction de notre regard, de cet élan vers l’inexistant, et qu’adoucit notre noblesse, en suivant ces étapes : la mémoire, la langueur, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l’homme mortel, les produits principaux de l’esprit sont une vérité désespérante ou un vrai désespoir. Sans secours de son âme, l’homme est perdu. Mais il y a des fous, qui comptent sur une drôle de perfection de l’âme : « L’âme est parfaite, lorsqu’elle est soumise à l’esprit » - St-Augustin - « Est animae natura perfecta, cum spiritui suo subditur ». | | | | |
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| souffrance | | | La pitié et la consolation adéquates ne peuvent s’adresser qu’à toi-même ; puisque tu ne sauras jamais la véritable source des chagrins des autres. Ni les amoureux ni les amis n’ont jamais les mêmes chemins, menant à la douleur ou au désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | C’est une soif affaiblie, et non pas un manque de fontaines, qui a besoin de consolation. Ce n’est pas l’esprit, creusant des gouffres, qui te rendra l’espérance, mais l’âme, dégageant ton étoile des nuages qui l’occultaient. « Dans la réflexion se trouve une source inépuisable de consolations » - Novalis - « Nachdenken enthält eine unendliche Quelle von Trost » - qui, rapidement, s’avéreront insipides, tandis que la consolation est retour du goût de vie ou de rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La bonne consolation ne s’appuie que sur des images ou sensations désincarnées, impalpables. Tout ce qui porte la pesanteur des promesses, des pensées, des mouvements conduit au désespoir. « L’amertume vient des désirs rélictuels d’incarner quelque chose »* - Mravinsky - « Горечь идёт от остаточных желаний что-то воплотить ». | | | | |
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| souffrance | | | L’espoir se tourne vers l’avenir, et l’espérance compte sur le passé ; celle-ci est une victoire de l’âme et du rêve, face à la souffrance, celui-là est une capitulation de l’esprit devant la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | L’une des sagesses de la vie : savoir maintenir continu l’axe qui va de la sensation la plus forte, la douleur, à la plus faible, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve, en entretenant tes meilleures soifs, fait entrevoir l’espérance ; la réalité, en prétendant assouvir tes désirs, ne fait qu’intensifier ton désespoir. R.Char est trop optimiste : « Le réel quelquefois désaltère l’espérance ; c’est pourquoi l’espérance survit ». | | | | |
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| souffrance | | | Paradoxalement, ceux qui cherchent une paix d’âme ne font que raisonner, dont l’aboutissement – le désespoir – les comble. Ceux qui ont besoin de frissons, les retrouvent dans l’espérance diaphane. | | | | |
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| souffrance | | | Les excitations, euphoriques ou désespérantes, troublent l’image de ton étoile et en affaiblissent l’attraction. « J’ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire à celle qui désespère »*** - Van Gogh. La mélancolie est l’écho de l’appel de ton étoile, entendu par ton âme dans le silence de ton esprit. | | | | |
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| souffrance | | | La mort de l’espérance est un drame ; l’extinction d’une passion est une tragédie. « Déchu n’est pas l’espoir, mais l’élan même »** - Leopardi - « Non che la speme, il desiderio è spento ». | | | | |
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| souffrance | | | Le besoin d’espérance apparaît avec la sécheresse au front, aux yeux, au cœur. « Rien de plus horrible – les yeux, la bouche, le cerveau – secs ; plus aucune sève, mais ma vie continue »** - Berbérova - « Самое страшное - высохнут глаза, рот, мозг. Не будет никаких соков, а я буду всё ещё жить ». Voici la vraie tragédie, la vraie souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Sans l’espérance, la souffrance n’est qu’une sombre torture, et la vie se réduit à l’inertie, au hasard, à l’ennui. Mais l’espérance ne germe que chez un homme libre : « Le souci de liberté ne se conçoit que chez un être qui vit encore d'espoir »** - Camus. | | | | |
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| souffrance | | | Un jour ou l’autre, tout homme est envahi par un désespoir ; le médiocre réagit par l’action ou la résignation ; le sage, ou l’homme du rêve, cherche une espérance – l’esclave ou l’homme libre. « La vraie liberté commence de l'autre côté du désespoir »*** - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie espérance ne loge que dans un rêve ; c’est pourquoi perdre toute espérance, c’est se livrer à la seule réalité, c’est-à-dire à la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance ne libère pas de l’angoisse, et le désespoir est compatible avec une apathique paix d’âme ; ces couples semblent même être inséparables : « L’espérance et l’inquiétude, ou bien le désespoir et la quiétude »** - Boratynsky - « Надежда и волненье, иль безнадёжность и покой ». | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie : après avoir été maître du sublime, glisser vers le statut d’esclave du médiocre. « La tragédie, c’est céder à la platitude »** - Chestov - « Трагедия - уступить обыденности ». | | | | |
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| souffrance | | | Là où la vie réelle désespérante dit C’est la fin, mon rêve, à la recherche d’une consolation, dit C’est un commencement et une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La clarté met à nu le désespoir réel, elle fait s’épanouir des pensées noires ; des espérances diaphanes attendent l’obscurité, où point le rêve. « Mes espérances, je les dois à la nuit »** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants de bonheur – sentimental, créatif, visionnaire –, il faut les déposer en hauteur, inaccessible aux actes et même aux pensées. Ainsi, ils serviront de points d’espérance, le jour où ce bonheur aura faibli. La hauteur protège contre les déceptions, qui sont le lot des avidités terrestres. | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement en vue d’une mort imminente qu’on doit faire taire son âme enténébrée, dispensatrice de folles espérances, et laisser agir son esprit lucide, porteur du désespoir final. Et je comprends Don Quichotte, sur son lit de mort, regretter surtout ses lectures de livres de chevalerie et faire graver sur sa tombe ces mots : « Mourir sain d’esprit et vivre fou d’âme »** - Cervantès - « Morir cuerdo y vivir loco ». | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit borné suit la voie rationnelle, et, au bout, parvient, inexorablement, à un désespoir ; l’âme ouverte écoute un appel irrationnel, source de rêves et de tragédies, et s’ingénie d’en garder une espérance. Vu sous cet angle, le vrai contraire du désespoir n’est pas l’espérance éphémère mais la tragédie palpable. « Un esprit délié répugne à la tragédie et à l’apothéose » - Cioran – un tel esprit serait plutôt animalier que délié ; un esprit noble apprécierait aussi bien la finitude elliptique que l’infini hyperbolique ! | | | | |
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| souffrance | | | Mes attentes vivent dans le réel, mes espérances – dans l’idéel. L’insuccès, dans les premières, amène des déceptions, dans les secondes – des tragédies. Et puisque mon essence est dans l’idéel, elle ignore les déceptions, cette essence des hommes pragmatiques. | | | | |
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| souffrance | | | Un héros, périssant par la perfidie des autres ou pour accomplir sa propre destinée, - n’importe quel macchabée, sans exploits ni cabales, peut prétendre à ce titre ronflant et honorifique. La tragédie n’arrive qu’à ceux qui vécurent un rêve lumineux et en vivent une fatale éclipse ; le héros est celui qui en fait renaître une étincelle d’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | L’ennui guette celui qui regarde trop les autres ; le désespoir s’installe chez celui qui se regarde trop soi-même. Quand ces deux calamités se rencontrent, chez la même personne, on devient geignard, scrogneugneu, grognon – bref, on devient aussi ennuyeux que les autres. | | | | |
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| souffrance | | | Le Commencement d’un rêve (qui n’est pas Verbal) et la Fin d’une vie sont les moments les plus intenses. Je place la caresse (l’espérance) dans le premier ; la seconde (le désespoir) est résumée par ce gémissement évangélique, qui ne sonne tragiquement qu’en allemand : Es ist vollbracht (Bach y apporta un effet musical insurpassable). | | | | |
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| souffrance | | | La plupart de ceux qui veulent nous émouvoir par le récit de leur désespoir ne font que refléter les tracas de digestion, de virilité et de système nerveux. Ne réussissent les tableaux désespérants que les aristocrates bien-portants. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie, l’enfer est personnel et le paradis – collectif. Dans le rêve, c’est l’inverse. C’est pourquoi je m’occupe davantage de l’espérance paradisiaque que du désespoir infernal. | | | | |
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| souffrance | | | Chasser le réel de tes soucis, telle devrait être ta première réaction face au désespoir ; le désespéré doit se réfugier dans le rêve. « Se débarrasser de la réalité, c’est ce qui console. L’espérance n’a sa place que chez l’inconsolé »** - Adorno - « Das Tröstliche – dem Dasein sich abzutrotzen. Hoffnung ist am ahesten bei den Trostlosen ». | | | | |
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| souffrance | | | La lente et inexorable montée du désespoir dans la vie réelle devrait réveiller la furtive espérance, c’est-à-dire une consolation par un souvenir d’un rêve endormi. « L’espérance est un mouvement de l’âme qui témoigne du plus profond désespoir quant à l’état réel des choses »*** - Baudrillard. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance naît non pas d’une promesse de ton avenir réel, mais de la réanimation du passé de tes rêves. « Tant que le cœur conserve des souvenirs, l'esprit garde des illusions »** - Chateaubriand. D’une mémoire complice sort la consolation, illusoire mais la seule crédible. | | | | |
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| souffrance | | | Sur l’axe vertical, tout séjour aux extrémités s’achève dans une débandade : toute profondeur finira par affleurer, lentement, à la platitude ; toute hauteur finira par te précipiter dans une chute, dont le seul bénéfice notable est le vertige de la vitesse ; la première te permettra de garder ton orgueil, la seconde – de garder l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Tu es soumis au désespoir, puisque tu ne quittes que rarement le réel, ce producteur de tes détresses. Ton refuge, ce sont tes rêves que tu matérialiseras dans tes mots ou tes notes. « Mes partitions viennent de mes perditions »** - Beethoven - « Ich schreibe Noten aus Nöten ». | | | | |
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| souffrance | | | Une grande beauté te promet le bonheur, ensuite te saisit d’angoisse et enfin te fige dans la tragédie. C’est pourquoi il faut te contenter de promesses impossibles, d’espérances inventés, de commencements. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le temps implacable et irréversible qu’il faut appeler de s’arrêter, mais le souvenir d’un rêve qui ne dura, peut-être, qu’un instant, mais qui ressuscite l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | L’âme tend vers l’ambroisie bienheureuse, mais l’esprit y verse du venin du désespoir. Mais puisque la souffrance accompagne tout breuvage vital, la sagesse consisterait à trouver un bon dosage, qui ferait du poison – un bon remède. | | | | |
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| souffrance | | | On peut combattre la souffrance venue de l’extérieur ; la souffrance intérieure est invincible, car son foyer, un rêve expirant, ne peut qu’être consolé, sans apaiser la souffrance elle-même. « La consolation est un étrange état d’âme qui laisse subsister la souffrance, mais élimine la souffrance de la souffrance »*** - G.Simmel - « Der Trost ist das merkwürdige Erlebnis, das zwar das Leiden bestehen lässt, aber das Leiden am Leiden aufhebt » - élimine le désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus du flux temporel, le seul pont à bascule, reliant la vie au rêve, s’appelle, sur la première rive, désespoir et, sur la seconde, - espérance. On se rend sur la première, en se plongeant dans le présent sans pitié ; on débarque sur la seconde, en navigant sur le souvenir d’un passé sans ironie, mais le séjour prolongé sur la première semble inévitable. « Pour devenir optimiste, il faut avoir vécu et vaincu un désespoir » - Scriabine - « Чтобы стать оптимистом, нужно испытать отчаяние и победить его ». | | | | |
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| souffrance | | | Habités surtout par le réel, les hommes succombent au désespoir ; même Valéry voyait le but suprême de l’artiste dans le désespérer. Tourné vers le rêve du passé, le poète rencontre l’espérance du présent. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une cohabitation palpitante entre l’espérance et le désespoir – rêver son être et vivre son devenir. | | | | |
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| souffrance | | | Que la vraie espérance surgit d’un bon rappel de tes rêves d’antan, fut bien compris par Michel-Ange : « Dieu a donné une sœur au souvenir et il l'a appelée espérance »*** - « Dio ha dato una sorella al ricordo e l'ha chiamata speranza ». | | | | |
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| souffrance | | | La bête, en toi, ne quittant jamais le réel, t’accable et te désespère ; ton ange, réfugié dans le rêve, est messager de l’espérance. « Chaque homme a son ange, qui suit tous ses pas, qui le console et le soutient » - A.France. | | | | |
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| souffrance | | | Seuls les plus obtus des philosophes, les spinozistes, promettent de la joie, qui consisterait en connaissances. Dans l'insipide jungle moderne, l'Ecclésiaste bureautisé déracina toute libido sciendi, toujours solitaire, tandis que le nom même d'Ecclésiaste désigne celui qui prêche à la foule. On a beau placer son Golgotha au milieu du jardin d'Éden, - la croix ou le pommier - c'est la rencontre des crânes et le divorce des désirs. Dans l'arbre du rêve, le savoir est ce qui en soude les branches ; la douleur - ce qui amène la sève et colorie les fleurs. Tout ce qui n'est pas tenté par la hauteur d'arbre est teinté de platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard sur le passé enjolive le réel et rehausse l’idéel, ce qui, au présent, te rend nostalgique ou mélancolique, avec un réel affaissé ou un idéel abaissé. Flacon frelaté ou étiquettes muettes. Et tu t’adonnes à la sobriété d’un désespoir ou à l’ivresse d’une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies de l’esprit sont communes, universelles ; seules les tragédies de l’âme méritent leur nom. La pensée du désespoir ou la musique d’espérance. « Les plus lumineux de nos chants viennent des plus sombres pensées » - P.B.Shelley - « Our sweetest songs are those of saddest thought ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans l’âme de mécréant, que je suis, le rêve occupe la place que le croyant accorde au paradis, le refuge ou la destination de l’espérance. Dans l’esprit, où sévit le réel, éclot le désespoir, l’anti-chambre de l’enfer. « Tout lieu serait enfer, s’il n’est le paradis » - Ch.Marlowe - « All places shall be hell that is not heaven ». | | | | |
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| souffrance | | | Toute souffrance appelle l’espérance ; et celle-ci peut renaître par l’entremise de l’un des éléments : l’eau de Tantale pour entretenir ta soif, le feu de Prométhée pour l’intensité de ta flamme, la terre d’Antée pour ton appui face au ciel ; l’air d’Orphée pour te rapprocher de ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur, la poésie, l’espérance éclosent dans l’air auroral, berceau des commencements ; la profondeur, la philosophie, le désespoir mûrissent sur la terre vespérale aux achèvements tragiques. Le liquide et l’ardent les accompagnent : le sang ou la larme, le feu ou les cendres. | | | | |
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| souffrance | | | Le désir dans le réel s’appelle espoir, le désir dans l’idéel s’appelle espérance. Les espoirs sont là pour être exaucés et finissent, inexorablement, par déception et désespoir. Les espérances sont là pour entretenir nos soifs inextinguibles et notre besoin d’ombres, et la soif aide à continuer à chercher au ciel la lumière complice de notre étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est poétique ou mélancolique sème une haute espérance ; le désespoir profond est l’œuvre du faux et creux pathos ou de la vraie et plate prose. | | | | |
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| souffrance | | | Dans quelle image se rencontrent la tragédie, l’espérance et le commencement ? C’est l’éternel retour du créateur ou l’aurore du rêveur, qui en donnent une idée assez précise. « Aube et résurrection sont synonymes » - Hugo. Le ciel ou la terre, Dionysos ou Phénix. | | | | |
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| souffrance | | | L’incapacité de percevoir le mystère miraculeux du monde est une cécité intellectuelle (dans le pire des cas - un matérialisme primitif), qui, inéluctablement, conduit au désespoir, tandis que l’admiration, ou même la vénération de ce mystère est la source de la seule espérance, espérance mystique. Ceux qui espèrent vivent du commencement de tout ce qui est haut ; les aveugles pleurent les finalités, incompréhensibles, plates ou absurdes. « Notre âme porte en elle des embryons du désespoir dans l’incroyance, dans l’absurdité des fins et des aboutissements » - Kandinsky - « Unsere Seele birgt in sich Keime der Verzweiflung des Nichtglaubens, des Ziel- und Zwecklosen ». | | | | |
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| souffrance | | | Toute vraie espérance ne console qu’en rêve. « Que ce qui vous est promis en songe arrive en songe ! » - J.Joubert. | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme, sachant s’écouter et reconnaissant s’ignorer, vit, tôt ou tard, cet état de sa conscience : un cœur exsangue, une âme fléchissante face à un esprit toujours serein, prêchant le désespoir. Et sa volonté tenterait cette grande leçon : au cœur - la résignation à porter un gouffre infranchissable entre le motif et l’acte ; à l’âme – la consolation en tant que l’humble fidélité aux premiers élans de sa jeune noblesse ou de sa noble jeunesse. | | | | |
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| souffrance | | | Des miasmes désespérants ne peuvent venir que d’un cœur trop enflammé ou d’un esprit trop glacial, jamais – d’une âme pure et ardente. Mais qui encore a une âme ? | | | | |
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| souffrance | | | On a tort d’opposer l’espérance au désespoir : celui-ci gémit dans le réel, celle-là chante dans le rêve. Deux interprètes, si souvent à l’opposé l’un de l’autre, – l’esprit et l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus de toi, ce n’est pas le même ciel qui intimide ton esprit ou encourage ton âme. Pour te tourner vers le premier, tu dois lever les yeux ; pour te donner au second, tu dois lever le regard. Le premier, gardien des ténèbres, approfondit ton désespoir ; le second, hébergeur de ton étoile, t’élève jusqu’à l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | L’état d’âme, le plus efficace contre le désespoir, je l’appellerais - docte inconscience. Plus tu t’occupes des connaissances universelles ou de ta propre conservation, plus vulnérable tu seras face à l’angoisse existentielle. | | | | |
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| souffrance | | | L’euphorie ou la désespérance de ta plume sont des états de ton cœur qui favorisent la peinture commune et plate. Du choc entre les deux surgit la mélancolie : vers la profondeur de l’esprit ou vers la hauteur de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Quand une larme mélancolique te fait ressentir la sécheresse ambiante, c’est un bon moment pour chercher une espérance, qui élèverait ta larme et embellirait ta mélancolie. | | | | |
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