| art | | | Tous les pré-socratiques furent des poètes, l'hexamètre et non pas le syllogisme est leur élément naturel. Platon commença à injecter de la prose discursive dans l'écrit rhapsodique, qui aurait dû rester essentiellement poétique, pour faire parler nos sens, et le fastidieux Aristote acheva cette chute vers un verbalisme insipide du bon sens. | | | | |
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| art | | | Romantisme : repousser le présent avec les moyens les plus modernes - la meilleure recette pour devenir classique à l'époque suivante. Donner au caprice la force d'une nécessité ; enlever à la nécessité sa couche d'ennui suranné. Affaire de don pour de nouveaux langages. | | | | |
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| art | | | Ce qui est déterminant dans le choix de nos genres littéraires, c'est notre susceptibilité à l'ennui. Quelles armures il faut dresser devant les pointes du bon goût pour s'attaquer aux sorties de marquises, aux madeleines trempées ou aux comices agricoles ! On est un professionnel, quand on entend surtout l'effet du complément d'objet direct et animé dans des phrases comme Je vous aime ! | | | | |
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| art | | | L'ennui des donc, alors, ensuite, l'attrait des ruptures, dans l'inertie logique, et de la fragmentation, dans des monolithes mécaniques. Toute juxtaposition d'images, quand on est sincère, provoque une perte de hauteur, une chute sans éclat, la triste monotonie des n + 1-èmes pas. Vive le pointillé parataxique ! « La continuité dégoûte en tout » - Pascal. | | | | |
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| art | | | La qualité la plus requise pour un romancier doit être l'imperméabilité à l'ennui. | | | | |
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| art | | | Il est ridicule d'écrire, pour prouver qu'on existe. La seule raison d'une noble écriture est d'exister par elle ! | | | | |
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| art | | | Lorsqu'un incoercible ennui m'assomme à la lecture d'un Faulkner, d'un Priestley, d'un Joyce, je comprends, que l'esprit n'existe qu'en France, car leur homologue, Proust, s'en tire avec des bâillements nettement plus espacés. Dans leurs dialogues extérieurs comme monologues intérieurs, le mot est toujours de trop, il remplit des cases d'une grille mécanique. Que ce soit au niveau de la tête ou au niveau des pieds, que se produit le remplissage, le résultat est presque le même, dans la perspective de la hauteur. Idiomatisation de balivernes débouchant sur l'idiotisme. | | | | |
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| art | | | Pour ce fichu genre qu'est le roman, le seul remède contre l'ennui serait une langue de Céline, Bloy ou P.Morand. Mais, apparemment, pour la pratiquer avec succès, il faut impérativement « s'abêtir » (Montaigne). | | | | |
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| art | | | Un genre des plus dérisoires, la confession. On sait, que l'inavouable est autant source d'ennui que l'avoué. L'écriture devrait se vouer à la hauteur plutôt qu'à l'étalage ; mais en hauteur, ce n'est pas sa vie, qu'on aura peinte, mais une vie inventée ; dans l'étendue, on n'exhibe que de la platitude, aux lumières et idées interchangeables. Le genre enviable est celui de poème des mots, renvoyant élégamment au modèle gracieux des fantômes. | | | | |
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| art | | | L'idée s'arrête, quand l'épithète faiblit. Aller jusqu'au bout d'une idée désincarnée, c'est accepter un corps à corps avec l'ennui. | | | | |
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| art | | | C'est l'ennui et non pas l'horreur qui fait pulluler l'art abstrait. Mais ceux qui s'enquiquinent à mort adorent le discours de fin du monde, qui pousserait les créateurs à fuir la vie et se réfugier dans la géométrie. L'horreur d'artiste est le vide du ciel, le regard des hommes étant, de fond en comble, absorbé par la cervelle. L'intelligence vouée au service de la pesanteur, l'artiste sans grâce ne reproduit, dans le vide, que la géométrie. | | | | |
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| art | | | Les dieux pris au sens non-figuré ont aussi peu de pouvoir que les pensées sans métaphores - de valoir. « Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos pensées » - Alain - une pensée sans métaphore est une figure géométrique, un squelette. | | | | |
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| art | | | Tout développement est une souillure de la virginité, qu'il faut donner à toute œuvre d'art. Développer par complication - l'œuvre du Mal ; envelopper la complexité - l'œuvre du Bien (St-Paul : « soyez sages dans le bien, simples dans le mal » ! ). Et l'ennui du développer l'explication ! | | | | |
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| art | | | Une fois sorti de l'ennui et de l'absurde du descriptif, tout bon créateur se tourne, successivement, vers la transformation, ses invariants, ses noyaux. Le sommet de l'art : réduire au noyau tout ce qui était transformable. Progrès des opérations : additionner, multiplier, annihiler ; progrès des opérandes : désigner, exprimer, substituer. « Méprise le savoir dont l'œuvre finale périsse avec son opérateur » - de Vinci - « Fuggi quello studio del quale la risultante opera more coll'operante d'essa ». | | | | |
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| art | | | Une règle infaillible : chaque fois que je m'absente de mon opus, ce ne sera ni le bon Dieu ni l'éternité ni la beauté qui occuperont ma place, mais bien l'ennui, le mouton et l'inertie. Libre aux Flaubert ou Gide de penser le contraire. | | | | |
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| art | | | L'arsenal complet d'artiste - le talent, le goût, l'intelligence. Avec la seule intelligence, on est condamné à l'insondable ennui ; avec le seul goût, on pataugera dans la platitude ; avec le seul talent, on esquive la platitude, on se moque de profondeur, puisque le talent, c'est la hauteur, c'est à dire la maîtrise musicale du mouvement et de l'immobilité. | | | | |
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| art | | | Les écrits des hommes sont composés, à 95%, dans le genre débrouiller, genre ennuyeux mais utile ; si je l'exclus, il ne me resteront que deux choix : briller ou brailler - être sophiste du silence lumineux de Dieu ou activiste du bruit calamiteux des hommes. | | | | |
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| art | | | Tant de livres, qui enseignent ou renseignent, et si peu - qui saignent. En se détournant des astres, on creuse jusqu'à atteindre une platitude finale ; en se penchant sur nos plaies, on découvre, dans nos émotions saturniennes, la hauteur initiale. | | | | |
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| art | | | Puisque le littérateur d'aujourd'hui s'adresse soit aux moutons soit aux robots, son écriture est soit discursive soit intentionnelle - trop d'ennui ou trop de mécanique ; la noblesse solitaire et l'intelligence solidaire s'adressent à l'arbre et se moquent de la forêt. | | | | |
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| art | | | Le vrai artiste répugne au développement, puisqu'il sent, que l'inertie, plus que la créativité, prendra la relève du premier pas. « Tout l'intérêt de l'art se trouve dans le commencement. Après le commencement, c'est déjà la fin » - Picasso. Là où le badaud est mû par la curiosité, l'artiste est hanté par l'ennui. « Chose insupportable pour un artiste : ne plus être au commencement » - Pavese - « Una cosa insopportabile all'artista : non sentirsi più all'inizio ». | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le dire s’oppose au direchanter, au diredanser, au rire, au pleurer. C’est pourquoi les envies de dire des raseurs aboutissent au bailler des lecteurs : « On n’écrit pas pour dire quelque chose, on écrit parce qu’on a quelque chose à dire » - Fitzgerald - « You don't write because you want to say something, you write because you have something to say ». Le dire, débordant de la bouche, signifie, le plus souvent, une sécheresse atavique de l’âme. | | | | |
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| art | | | Chez l'amateur d'art, se trouve une faim universelle, ainsi que des goûts dictés par l'époque. Seule la première est digne de nos plumes. C'est ton livre qui devrait être imprégné d'une faim nouvelle, qui réveillerait l'appétit de l'oreille, même chez les repus de l'œil. | | | | |
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| art | | | L'ennui de la littérature, qui court les rues : dénuder le fond d'un témoignage. La grandeur de la littérature d'anachorète : draper la forme d'un aveu. | | | | |
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| art | | | La littérature française est trop entachée de politique, de commerce, de gastronomie et de faits divers. Ce qui la sauvait, c'était sa langue à elle ; aujourd'hui, c'est la langue de la gazette, du supermarché, des comptes-rendus. | | | | |
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| art | | | Le créateur, jadis, s’enivrait de dissipations hors temps, de ces sources d’enthousiasme ; aujourd’hui, la sobriété de sa concentration dans le présent n’inspire que de l’ennui. Mais grisé de déceptions finales, il est incapable de vivre de commencements. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | L'ennui devant la mesquinerie du genre narratif, le tissage des liens aléatoires entre les choses, tandis que le lien le plus intéressant, quelle que soit la chose, c'est son lien avec Tout. | | | | |
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| art | | | Le thème le plus fastidieux – s’étendre sur les défauts des derniers hommes – Théophraste, Molière, Camus. Cioran, au moins, s’en détourne, une fois écœuré. | | | | |
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| art | | | L’écriture, c’est la mise en musique de nos états d’âme, qui ne sont que de vagues tableaux. L’inverse : « L'écriture est la peinture de la voix » - Voltaire - c’est de la prosaïsation de la poésie, sa muséifaction, son aplatissement. L’écriture s'adresse plus souvent aux greniers ou, mieux, aux souterrains, où les hurlements et les soupirs ont la même épaisseur de pinceau. L'ennui de notre temps est que les hommes, n'ayant ni leur propre voix ni le talent d'en inventer une autre, se mettent à écrire. Il faut être mégalomane, pour bien écrire, mais ce don est interdit aux graphomanes. | | | | |
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| art | | | Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). « Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire » - Voltaire. Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien - « Indocti dicunt omnia. Doctis est electio et modus ». Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz totaux dans l'action, la vérité, la liberté. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale. | | | | |
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| art | | | L’ennui du genre discursif est dans la mécanique des rapports entre causes et effets, contrairement au genre aphoristique, dans lequel s’exprime une prédestination originaire et organique. Valéry applique la même définition au poème : « Le poème apparaît des fragments, un commencement prédestiné de quelque chose ». | | | | |
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| art | | | La lecture des autres m’apprend surtout ce que je ne dois pas faire : je me réjouis d’un bon auteur, mais je devrais éviter toute imitation, pour ne pas devenir épigone, même par inadvertance ; je m’ennuie avec un mauvais auteur, mais il me confirme la justesse de mes contraintes, qui excluent ce que les médiocres exhibent. | | | | |
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| art | | | À quel organe s’adressent les livres d’aujourd’hui ? À une tête en proie à l’ennui, à un estomac à digestion rapide, au faciès fréquentant les plateaux télé. Et pourquoi se tourner vers un esprit fade, une âme moribonde, un cœur emphatique – le lot de la majorité - et qui ne pèsent rien sur la balance du succès escompté ? | | | | |
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| art | | | La réalité est fastidieuse ; la connaître n’apporte rien à la qualité d’une écriture ; le livre, narrant, précisément, les faits, les pensées, les goûts de son époque ne peut irradier que l’ennui. La valeur d’un écrit se mesure par l’écart, allégorique ou métaphorique, par rapport aux soucis du jour courant. | | | | |
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| art | | | Les plus fastidieux des écrits littéraires visent une lecture unique, tandis les choses intéressantes devraient admettre des chemins d’accès multiples, grâce aux variables dont l’auteur aurait muni l’arbre de son discours. « Le charme de l’art réside dans la quantité de manières de voir la même chose » - Valéry. | | | | |
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| art | | | Quel ennui que de reproduire le bruit du fini actuel ! - il faut créer de la musique de l’infini potentiel ! | | | | |
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| art | | | La beauté, c’est-à-dire la hauteur, d’une forme artistique doit être durable, c’est-à-dire donner l’envie d’y retourner. Or, en te penchant sur des choses basses, banales ou conformistes, chaque retour à la forme, jadis séduisante, la ternira, fera affleurer l’ennui de ces choses et ressentir la servitude de ton esprit, qui n’aura pas averti à temps ton âme libre. La durée artistique est question des contraintes. | | | | |
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| cité | | | Ne pouvoir respirer à pleins poumons (l'horreur les dilate !) que dans une société vermoulue. Étouffer dans une société aseptisée (les émanations de l'ennui sont trop toxiques !). Sort réservé aux ascètes et aux esthètes. | | | | |
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| cité | | | Cette société blasée, ravagée par la vérité et l'information transparentes, ne parle que de menteurs et de désinformateurs. | | | | |
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| cité | | | L'ennui d'un effort de survie ou de reconnaissance est la première embûche sur la voie de la liberté. Eux et nous, le premier réflexe d'un esclave social ; quelqu'un m'aidera et solidarité des solitaires, qui souffrent, en est le deuxième ; répugnance devant tout ce qui est fastidieux - le troisième. L'homme devient libre, quand il se dit je suis seul, se désintéresse de la souffrance d'autrui et accepte n'importe quoi pour survivre et rester dans le troupeau. | | | | |
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| cité | | | La société d'aujourd'hui : l'anorexie des assoiffés, l'apoplexie des rassasiés. | | | | |
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| cité | | | On ne dénoncera jamais assez la règle tyrannique : cujus regio ejus religio, mais voyez l'ennui de sa contrepartie démocratique : cujus religio ejus regio et consentez, que la meilleure attitude est peut-être : religio sine regie. | | | | |
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| cité | | | Deux idoles possibles : l'expansion ou la fraternisation. La procession de la première : ennui, robotisation, progrès ; de la seconde : enthousiasme, tyrannie, faillite - « Toute communauté, fondée dans l'enthousiasme, finit dans l'imbécillité » - Proudhon. Refuser cette dichotomie, c'est être bête à pleurer ou démagogue à lier, ou les deux à la fois. | | | | |
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| cité | | | L'histoire de l'humanisme : le XVI-ème siècle - le pathos d'une révolte, le XVII-ème- la passion d'une utopie, le XVIII-ème - l'élégance d'un rêve, le XIX-ème - la grandeur d'une théorie, le XX-ème - l'horreur d'une réalité, le XXI-ème - l'ennui de l'inutile. | | | | |
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| cité | | | Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert, mais sous lequel on se demande : qui rêve encore aux heures grasses ? Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres ? Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit. | | | | |
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| cité | | | Votre infâme inégalité matérielle engendre votre infâme égalité des goûts : vos poètes sont indiscernables des épiciers. L'aristocratie aurait plus de chances parmi l'égalité matérielle, où le goût du poème ne devrait rien à la graisse du repu ni au fiel du raté. « La racine et la source de l'amour s'appelle Égalité »* - Maître Eckhart - « Die Wurzel und die Ursache der Liebe ist die Gleichheit ». | | | | |
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| cité | | | Tous les huppés du monde proclament, doctement, que la richesse devrait n'être qu'un moyen, pas un but, mais la vraie égalité n'est que dans les moyens, chacun ayant la liberté de choisir son propre but ! Logique d'hyènes fraternelles ! | | | | |
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| cité | | | L'observation, qui ne s'est jamais démentie : ceux qui hurlent le plus fort : Comment peut-on accepter ce monde ! sont les pires des conformistes, repus dans leur paix d'âme démocratique. La noblesse d'un acquiescement dédaigneux ne loge plus que dans des souterrains affamés. | | | | |
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| cité | | | Si le Christ, de la vision populaire, revenait sur terre, ce ne serait ni en lépreux (Flaubert) ni en gêneur du Grand Inquisiteur (Dostoïevsky), mais en robuste syndicaliste, descendant d'avion, braillant devant les caméras, dénonçant le repu, le matin, et attaquant le homard, le soir. | | | | |
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| cité | | | Le conflit politique le plus irréductible oppose les sentimentaux aux cyniques, les tenants de la justice aux promoteurs de la liberté. Les premiers engendrent la misère et l'élan, les seconds - l'opulence et l'ennui. | | | | |
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| cité | | | Tous les pays devinrent aujourd'hui ce qu'était jadis l'Angleterre byronienne : « pays de bassesse, de journaux, d'ennui, d'avocasseries » - « a low, newspaper, humdrum, lawsuit country ». | | | | |
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| cité | | | Quand le miséreux subit de moins en moins la précarité et commence à goûter de plus en plus de sécurité, il n'arrête pas de geindre. Devenu repu, il est désormais imbu de son angoisse, dans le pari risqué d'une machination financière. | | | | |
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| cité | | | Dans sa jeunesse, on s'intéresse à la politique par passion, à l'âge mûr – par intérêt, et dans sa vieillesse – par ennui. | | | | |
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| cité | | | Le premier ennemi du goujat est l'ennui ; c'est pourquoi il est contre l'égalité matérielle, où il ne saurait plus déployer ses dons de rapace ou de charognard. Le premier désir des âmes électives est, que leurs émotions soient libérées du poids des choses et des pesanteurs ; c'est pourquoi elles sont pour cette égalité, qui rendrait leurs joies d'autant plus immatérielles et donc - hautes. | | | | |
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| cité | | | On s'ennuyait ferme avec des explications du monde ; le prurit des transformations s'empara, au siècle dernier, de la Russie et de l'Allemagne, en suscitant d'immenses enthousiasmes et débouchant sur d'immenses charniers. Au lieu de tolérer la présence simultanée de l'ange et de la bête, dans l'homme solitaire, on voulut cultiver l'ange collectiviste ou la bête raciste, censés aboutir, tous les deux, à l'homme nouveau. Mais ce n'est pas lui, c'est l'humanité tout entière qui changea : personne ne s'intéresse plus aux explications du monde, tous se contentent de sa gestion. | | | | |
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| cité | | | C'est la science, celle des Encyclopédistes ou des marxistes, et non pas la conscience, qui conduisait aux révolutions. Avec, au sommet des sciences, la science dite politique, aucune émeute ne menace plus nos rues. Et toutes les consciences nagent dans un apaisement douceâtre, - assoupies, baillantes. Au dîner, la révolution meublera la conversation, pour pimenter de bobards le palais des repus. | | | | |
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| cité | | | Ce que vaut une vérité banale s'apprend en prison ou en exil ; la belle vérité, la vérité naissante, se présente comme un beau mensonge. « La vie en liberté n'est qu'une vie de tromperies et de mensonges » - L.Andréev - « Жизнь на свободе есть сплошной обман и ложь ». Oui, le ciel est plus beau, vu à travers les barreaux, mais la liberté amène plutôt la vérité et l'honnêteté, c'est à dire l'ennui robotique. Notre soi a quelques chances de percer à travers des mensonges organiques ; au milieu des vérités mécaniques, il perd ses couleurs et sa vitalité. À moins qu'on décrète : est vrai ce qui palpite, est mensonge ce qui est plat. | | | | |
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| cité | | | L'Histoire allemande - le soldat et ses exploits, la russe - le policier, l'anglaise - l'ingénieur, la française - l'homme d'État, l'italienne - le financier, l'espagnole - le courtisan, l'américaine - l'entrepreneur. Et l'on veut faire de l'Histoire une école de sagesse et y perçoit même une philosophie ! Dans ces enchevêtrements de faits, qui, d'ailleurs, furent encore plus aléatoires et fastidieux jadis qu'aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | Les siècles d'ennui, après avoir rougi dans un siècle de sang, sont aujourd'hui d'un gris intégral, que lui imprime la loi du grand nombre. Jadis, le hasard fut le contraire de la volonté ; aujourd'hui, il en est le synonyme. | | | | |
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| cité | | | Prenez les philosophes nobles – Voltaire, Marx, Nietzsche – et voyez vers où nous conduisent leurs adeptes – la terreur, la férocité, la misère. Et voici ceux, dont n'émanent que la banalité et l'ennui – Descartes, Spinoza, Kant – mais admirez leur rôle dans les sociétés démocratiques, justes et prospères. | | | | |
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| cité | | | C’est la rareté qui désigne les hommes d’exception : dans une société primitive, ce sont des hommes de volonté, dans une société évoluée – des hommes d’instinct ; l’horreur de la première et l’ennui de la seconde, c’est qu’y domine l’homme-règle. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire – la clarté de ce qui doit être détruit et l’obscurité de la tâche constructive ; le conservateur – le doute sur l’opportunité de détruire et la recherche de moyens de construire. Mais il faut choisir entre l’enthousiasme du premier et l’ennui du second. | | | | |
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| cité | | | La politique ne peut servir de support des passions que sous les régimes qui étouffent la liberté ; là où les libertés fondamentales sont suffisamment ancrées dans la conscience collective, l'intérêt pour la politique ne conduit qu’à la mesquinerie et à l’ennui. | | | | |
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| cité | | | Crépuscules de la beauté, grisaille des pensées, le tout invariant enseveli sous les tas difformes - tel est le tableau effrayant de cette époque sans mystère, sans noblesse, sans hauteur, époque-fossoyeuse définitive de l’art expiré. Extraire la beauté mystérieuse (Baudelaire) devint stérile car ne trouvant aucun spectateur ; tous sont tournés vers la réalité banale, ennuyeuse, laide. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes modernes, auteurs interchangeables de plats commentaires de la science des Spinoza, Hegel, Husserl, n’ont qu’une seule ambition – rester en vue sur les écrans, où ils déversent des platitudes immondes sur les affaires judiciaires, les élections municipales, les soucis écologiques, l’investissement dans l’innovation, les ennuis budgétaires. Même un Sartre paraît, aujourd’hui, être un vrai philosophe. | | | | |
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| cité | | | L’Histoire présentait un intérêt, lorsqu’il y avait une divergence entre la théorie romantique et la pratique cynique. Désormais c’est leur convergence qui aboutit à l’ennui post-historique. | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| chœur doute | | | SOLITUDE : Plus le cercle de mes clartés est mince, plus certainement je me renferme dans la solitude. Les hommes n'apprécient que les positions au rayon large et net. La solitude, avec des certitudes, est fastidieuse, avec des doutes - douloureuse. Si tu plonges dans la claustration, munis-toi de convictions et de règles. | | | | |
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| doute | | | Dans l'écriture, la fausse clarté est plus bête que la vraie obscurité. Il ne faut pas rendre la chose plus nette que ne la voit mon regard. La bonne écriture part d'une soif ; et la clarté est la voix du repu : ce qui est bien digéré s'exprimerait en termes clairs. L'honnêteté et la netteté ne sont que de pâles lumières, ne valant pas grand-chose sans un beau jeu de mes ombres dans un Ouvert ; si j'échoue à les incorporer à ma pensée, celle-ci ne sera que claire, c'est à dire fermée. | | | | |
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| doute | | | Les copies et les certitudes finissent par nous ennuyer, tous ; le besoin de métaphores est propre à toute l'humanité : les uns trouvent leur source dans la vie, d'autres - dans le savoir, d'autres encore - dans l'esprit, mais tous s'alignent de plus en plus sur le goût machiniste américain : « Même les métaphores, chez les Américains, sont mécaniques » - Rimbaud. | | | | |
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| doute | | | Dans un écrit profond, c'est aux endroits, où sévit la suite dans les idées, la cohérence et la complétude, que nous guette l'ennui certain ; c'est le caprice, la glissade ou la chute, d'une plume, qui se sent perdue et ne poursuit que la forme, qui nous procurent et le plaisir et la surprise et le vertige et nous font ressentir le fond de l'homme. | | | | |
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| doute | | | Celui-là tâtonne, s'égare, se perd, mais de ses paroles monte une musique, qui fascine jusqu'à mon esprit ; celui-ci exhibe des choses indubitables, appelle des procédés irréfutables, expose une probité à toute épreuve, et je l'accueille dans un silence d'âme, sans que sa moindre fibre ne se mette en mouvement. Toutefois, ceux qui savent le mieux, se perdent le mieux. | | | | |
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| doute | | | Une âme vit de ses soifs à ne pas assouvir et de ses vides à ne pas remplir. « Il y a dans toute âme vivante un vide et une profonde soif » - Koestler - « There is a vacancy in every living soul, a deep thirst in all of us ». Seules les âmes mortes débordent de certitudes, mais leur satiété est peu profonde. | | | | |
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| doute | | | Le sens de l'existence : tenter de vivre des mystères du vivant et de leur vouer ma poésie et ma musique, portées par mon regard ; quand je le réussis, je vis une espérance, hors du réel compréhensible. Contrairement au mystère, les problèmes ne promettent que le désespoir, et les solutions – l'ennui. | | | | |
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| doute | | | Il est clair, que tout ce qui se réclame de l'immobile, voire de l'éternel, ne peut être qu'éphémère, fantasmatique, mystérieux, mais c'est la culture de l'homme ; en revanche, le passager, l'actuel, le palpable est bien réel, ennuyeux, plat, et c'est la nature des moutons. Mais les pires, ce sont ceux qui croient en l'existence de l'éternel, ce sont des robots. L'homme de culture sait vivre de l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Là où mon regard est absent, toutes mes négations sont fades ; et c’est la première de mes contraintes – ne m’impliquer que dans le divin, dans l’intensité de mon acquiescement. « Que ma seule négation soit de regarder ailleurs ! »*** - Nietzsche - « Wegsehen sei meine einzige Verneinung ! ». La négation n'a de sens qu'en tant que position, tandis que la résignation ne vaut qu'en tant que pose. La résignation a donc plus de ressources en expressivité, comme la négation - de sources d'ennui. Mais, en restant dans l'immédiat, « l'acquiescement éclaire le visage, le refus lui donne la beauté » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Le fil noué du mystère se livre à la rigueur d'un problème ; le dénouement du problème est dans la clarté d'une solution. Que je sois Gordias, avec sa hache fébrile, ou Ariane, avec ses doigts habiles, que l'élan d'un mystère m'accompagne – à travers la corde, sa musique ou ses flèches. « La vie est un perpétuel dénouement. Il ne faut pas s'en ennuyer ou s'attendre à un fil sans nœuds » - Tolstoï - « Жизнь есть непрестанное развязывание узлов. Надо не скучать этим и не ожидать гладкой нитки ». | | | | |
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| doute | | | Les plus profondes ruptures dans nos états d’âme se produisent aux frontières : l’angoisse – à la frontière entre le psychique et le réel ; l’espérance – entre le rêvé et le vécu. Les hommes sages et ennuyeux ne quittent pas le tiède noyau de l’homogénéité ambiante et ne se hasardent pas à s’approcher des frontières. | | | | |
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| doute | | | Les récits autobiographiques les plus photographiques, les plus véridiques, les plus honnêtes, écrits avec une conscience en paix sont les plus ennuyeux. Tout écrit est une réinvention verticale d’une existence horizontale. Si la hauteur n’est pas ton milieu naturel, tu es condamné à rester dans la platitude, que tu sois héros ou génie. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui devint ennuyeux, dans la société moderne, c'est que toute intelligence y est récompensée ; la noble libido sciendi (comme la lascive libido appetendi) se transforme, volens nolens, en vulgaire libido dominandi. Tant de beaux mouvements restés sans objet, puisque la bêtise n'ose plus lever la tête. Elle est le paria de nos temps, et la foucade, la légèreté, la nonchalance avec. | | | | |
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| hommes | | | Tout blasé se lamente de l'ennui et de la bêtise des hommes. Défaillances si faciles à ignorer, et avec superbe ! J'achoppe beaucoup plus sérieusement à la pétulance et à l'intelligence de mes semblables, qualités exercées avec l'infaillibilité des robots élégiaques (Cioran). | | | | |
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| hommes | | | L'antihéros, l'homme n'élisant d'adversaires qu'au fond de soi-même. Le surhomme de Nietzsche en est un bel exemple, qu'un fâcheux malentendu classa parmi les héros (César Borgia, chez les blasés du pouvoir, a la même place que Hamlet, chez les blasés du devoir, Don Quichotte, chez les blasés du vouloir, et Faust, chez les blasés du savoir). | | | | |
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| hommes | | | Les fugues font naître des poètes ; les fuites sont affaires des journalistes et des plombiers. Ce qu'aime un Américain, qui est toujours journaliste, ce sont de bons produits bien étanches : « L'ennui n'est pas un produit fini. Il faut l'avoir traversé tel un filtre, avant qu'un net produit émerge » - Fitzgerald - « Boredom is not an end product. You've got to go through boredom, as through a filter, before the clear product emerges ». | | | | |
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| hommes | | | L'ennui de notre époque ne vient pas du manque de zèle - loin s'en faut ! - chez les chercheurs de vérité, qui pullulent tout autant, mais du déclin du mensonge (Wilde). « L'art de vivre, c'est l'art de savoir croire aux mensonges » - Pavese - « L'arte di vivere è l'arte di saper credere alle bugie ». | | | | |
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| hommes | | | Rien ne les empêche de s'attarder ou de se perdre sur les cimes ou dans les rimes ; au lieu de cela, ils s'immergent dans le troupeau, pour en dénoncer ensuite l'ennui, le meuglement et la bêtise, et pour incriminer le système. | | | | |
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| hommes | | | Une curiosité sociologique de notre temps : ce que prônent et ce que stigmatisent le conformiste populaire ou l'anticonformiste académique est quasi identique, sauf, peut-être, des fioritures rhétoriques. Chez le premier, c'est lourd et viscéral ; chez le second, c'est calculé ou inconscient, ayant pour origine - l'ennui et la morgue. | | | | |
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| hommes | | | La vie de tout homme peut se réduire à la recherche d'une demeure pour son âme, et l'évolution moderne place l'essentiel de cet effort dans l'assurance tout-risque contre toute calamité. Mais les bâtisseurs aboutissent au résultat encore plus misérable : tout château ou forteresse, ou même ton propre soi, finira par être habité par l'ennui. On ne sauve ses emballements ou angoisses qu'au milieu des ruines préfabriquées. | | | | |
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| hommes | | | La fausse fraîcheur des idées qu'on découvre dans son enfance ; les mêmes, entendues à l'âge mûr, provoquent l'ennui ; mais on ne garde que la fraîcheur d'antan et se lamente sur l'abêtissement du monde actuel. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de nihilistes : frappés par l'ennui – les fanatiques, orgueilleux et pessimistes, ou mus par l'admiration – les nobles optimistes, fiers à l'intérieur et humbles à l'extérieur. | | | | |
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| hommes | | | Avant la Renaissance, les faits étant horribles, le combat intellectuel consistait à opposer des idées abstraites à d’autres idées abstraites ; ensuite, on s’est mis à prévoir des faits nouveaux, découlant de certaines idées, ce fut la lutte entre les faits abstraits et les idées concrètes, jusqu’à la chute du Mur de Berlin ; enfin, toutes les idées promises étant compromises, le seul débat met désormais en lice des faits concrets contre d’autres faits concrets – c’est l’ennui de notre époque. | | | | |
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| hommes | | | C'est l'intensité de mes vertiges ou de mes hontes qui dit si je traverse des défaites ou des triomphes, ou les deux à la fois ; aucun critère objectif n'y est décisif. « Montrez-moi un parfait blasé, j'y trouverai un raté » - Edison - « Show me a thoroughly satisfied man, and I will show you a failure ». Le danger, qui guette un raté, est de devenir blasé de ses défaites. | | | | |
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| hommes | | | Ce discours sirupeux du repu d'aujourd'hui, face aux excès des acariâtres et des nécessiteux : prônons la morale jubilatoire, l'éthique dispendieuse, la mystique libidinale. Mais bientôt même tous les Tantale seront repus. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, banales dans leurs impossibilités, sont prophétisées par tous les sots de la planète : le déclin de l'homme et sa métamorphose. Vu l'immensité du troupeau robotique ambiant, le premier terme semble l'emporter ; le second fut tenté, par la foi et par le sang, et aboutit à la dégénérescence. Y aurait-il un troisième terme, un éternel retour à la bonne nature ? L'éternel retour lyrique - le monde sans être ; l'intemporel ennui logique - le monde sans devenir. | | | | |
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| hommes | | | Le monde grec fut rempli de tragédies, d'inquiétudes et de violences, mais du penseur grec émanent la sérénité, la paix, la bonne humeur. Le monde d'aujourd'hui, débordant d'ennui, de bon sens et de transparence, se repaît de violences verbales, d'inquiétudes banales, de tragédies machinales. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation générale des hommes semble être irréversible, mais l'ennui insipide, croissant et étouffant, amènera un jour le retour de l'élément tragique de l'existence humaine. On redécouvrira la béatitude des larmes : « Il vaut mieux être hédoniste austère qu'un rigoriste polisson » - Aristote. | | | | |
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| hommes | | | L’homme échappait à l’ennui parce qu’à côté des choses vivotait le rêve, défiant l’agitation matérielle et apportant de la vibration immatérielle. Mais depuis que le rêve s’assoupit, « l’action ne crée plus de tension ; il y a au contraire de la désintensification » - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Je regrette l’ennui de la mythologie de la raison, pratiquée il y a deux siècles, lorsque l’horreur de la sociologie de l’âme m’étouffe, aujourd’hui, dans ce siècle sans mythes ni âmes. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui accable ceux qui ne trouvent plus dans le monde ni des mystères à vénérer ni des problèmes à admirer, c’est-à-dire quand on est désespérément bête. | | | | |
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| hommes | | | Dans la politique et en culture, jadis, on appréciait l’individu – il en résultaient la profondeur des injustices et la hauteur des génies. Aujourd’hui, on privilégie la masse – la paix et l’ennui la couronnent – une immense platitude. | | | | |
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| hommes | | | Tout ce que mes contemporains ont à dire, ils le hurlent. Prononcées à voix basse, leurs vitupérations coupent toute envie de les railler et font bailler. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui, c’est ce qu’éprouve un homme, n’ayant aucun contact avec le mystère de la vie. Le rasé est toujours un raseur : il vit au milieu des problèmes qu’il ne maîtrise pas, et des solutions, qu’il consomme mécaniquement. | | | | |
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| hommes | | | Je préfère l’humanité ennuyeuse à l’humanité belliqueuse. Qu’ils se réunissent, poussés par l’ennui, dans les stades, manifestations de rue ou théâtres, au lieu d’accumuler le fiel dans une solitude, boudeuse et réelle, dont ne sont dignes que les élus des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le tumulte du monde justifiait, peut-être, la recherche d’une paix d’âme ; aujourd’hui, l’ennui du monde devrait être compensé par l’intranquillité de l’âme. | | | | |
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| hommes | | | En juin 1941, on publiait enfin, à Paris, les Cahiers de Montesquieu ; sur l’emballage d’un filet mignon, je lis la date de création de l’entreprise – 1941 ! Sartre tuait l’ennui, en rédigeant son Être et Néant, pour l’envoyer chez l’éditeur en 1943. Cocteau préparait ses conférences en Allemagne. Au même moment, des millions d’hommes, étaient réduits à l'état d’animaux, crevant de faim, brûlés vifs dans des camps de concentration allemands, où mûrissaient des projets de chambres à gaz. D’autres encore, dans les tranchées du front de l’Est, étaient déchiquetés par les obus, achevés à la baïonnette. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | Le culte de l’actualité ne date pas d’aujourd’hui, mais jadis cette actualité fut remplie de batailles, de découvertes, de chefs-d’œuvre d’art ; elle fut presque hors de la réalité. Aujourd’hui, je fais le tour des actualités européennes – et je suis écrasé par l’ennui et la banalité ; je fais la même chose en Russie – je suis paralysé d’horreur et d’angoisse. Dans les deux cas, tout est bien présent, réel, englué dans notre époque, - aucune envolée vers l’atemporel. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui provient du manque ou de l’excès de l’élément social ; c’est pourquoi le solitaire de nature (et non pas de culture) ignore cet état d’âme dégradant. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la notion de valeur n’effleurait qu’une partie infinitésimale des hommes, le reste se contentant de vivre selon l’instinct. Les valeurs, réglementaires ou monétaires, devinrent l’apanage de la foule déblatérante, et aux instincts vitaux individuels se substituèrent les algorithmes communs. Il devint difficile de distinguer le mouton du robot. La banalité juste évinça la volupté injuste. | | | | |
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| hommes | | | La grande littérature ne valait que par le chant langagier qui sortait des meilleures plumes ; depuis que nos scribouillards ne font qu’éructer leurs dénonciations des injustices fiscales ou détailler les parcours des intendants des finances, l’ennui, émanant de leur gribouillage, égale celui des polars, de la science-fiction, des bandes dessinées. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance (sociale, intellectuelle, sentimentale) est une fausse consolation, comme l’ennui (des corporations, des actes, des idées) est un faux désespoir ; tous les deux sont le sort de ceux qui s’attardent sur les forums. Il faut se construire, dans l’éther, une demeure solitaire, dans le genre des ruines ou des châteaux d’ivoire, pour y pratiquer l’ascèse de la raison ou l’exubérance des rêves. | | | | |
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| hommes | | | L’aspect abstrait de la technique moderne peut être aussi intéressant et profond que celui de la langue ou du livre. Il ne faut pas mélanger les messageries d’avec les messages. Nos contemporains s’acharnent contre l’aspect pragmatique de la technique, exactement dans les mêmes termes que A.Suarès, H.Hesse ou Heidegger, sans le talent du premier, sans la poésie du deuxième, sans l’intelligence du troisième. C’est l’abandon de l’abstrait qui est la vraie triste originalité de nos écrivailleurs. Rien de plus ennuyeux que le concret du présent. | | | | |
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| hommes | | | Les féministes finiront par rendre la femme égale de l’homme dans toutes les sphères, de la politique à l’haltérophilie. Et dire que jadis on admirait la femme parce qu’elle dépassait l’homme aussi bien en vertus qu’en vices, elle était meilleure ou pire, ce qui, face à ces excès, rendait l’homme curieux, étonné, intrigué. Avec ses égaux on se bat ou s’ennuie ; on n’aime que ce qu’on ne comprend pas. | | | | |
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| chœur intelligence | | | ART : Tous les emplois sont soumis, aujourd'hui, aux tests de l'intelligence. Je tremble pour l'art, qui s'adjugeait le privilège de défier les syllogismes. Les poètes, musiciens et peintres, ayant perdu la foi en verbe, ton et note, se faufilent dans des miasmes métaphysiques, où tous les premiers rôles sont déjà accaparés par des scolâtres de l'ennui professoral. | | | | |
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| intelligence | | | Les matérialistes modernes sont bêtes, et les idéalistes – ennuyeux ; pour se moquer du bon Dieu ou pour rehausser des métaphores, il faut du talent d'esthète ou du tempérament de poète, tandis que nos contemporains ne portent qu'un savoir fossilisé et un style protocolaire. | | | | |
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| intelligence | | | C'est bien la lourdeur et non pas la légèreté qui est insoutenable dans cet être substantivé, se vautrant dans l'existence et se gonflant d'essence. Pour que son glacis, dans le morne paysage philosophique, ne soit pas seulement verbal, on devrait y planter aussi quelques adjectifs chétifs, comme transcendantal, l'Un, le Multiple, le Même. | | | | |
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| intelligence | | | L'intégrité, en philosophie, résulte en ennui, en tiré par les cheveux. L'unité d'une caserne. Le fragmentaire crée l'illusion de sincérité et de vivacité. L'unité devrait s'acquérir par une hauteur qu'on ne quitte pas. « Toute philosophie ne vaut que dans son état naissant et devient ridicule, si on essaie de la rendre mûre »* - Valéry. Les meilleurs aèdes furent rhapsodes. | | | | |
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| intelligence | | | Les pourquoi et comment sont d'inépuisables sources d'ennui, mais le pourquoi des pourquois débouche sur une bonne leçon de liberté et le comment des comments apprend à chanter l'outil, sans s'enrouer ni s'encanailler dans son usage. | | | | |
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| intelligence | | | Mon culte de l'arbre : le créer en ramages indéterminés, où les autres se contentent d'une constante (les sots) ou d'une variable (les sages). L'unifier par l'intelligence, l'animer par l'admiration. La surdétermination, l'ennui d'un arbre sans feuilles-variables. La dendrologie, science à créer. | | | | |
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| intelligence | | | Je suis pour la dialectique de la chaîne ouverte, du pointillé. La synthèse, qui ne froisse pas mon goût des thèses parcellaires, est une synthèse ironique, jouant sur la substitution ludique de langages, tandis que toute synthèse logique est source d'un mortel ennui. | | | | |
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| intelligence | | | Pourquoi le savoir fait de nous des Faust blasés ? Parce que la joie est dans le jaillissement du plaisir, et lorsque celui-ci se met à découler, on cherchera en vain d'en boucher la source. L'amateur de belles houles du regard se noie dans les mares de l'écho. « C'est quand il n'est pas possible de savoir ce qu'il faut faire qu'une décision est possible » - Derrida - la décision-rythme s'opposant à la décision-algorithme. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne écriture, c'est la forme de mon toast à la vie, que je prononce devant mes convives, se trouvant au même degré d'ivresse que moi-même, mais son fond doit refléter la sobriété de nos expériences communes, - l'intelligence synthétique, accompagnée d'intelligence analytique. La première, privée de la seconde, produit du délire ; la seconde, sans l'élan de la première, engendre des monstres d'ennui. La plus belle plume, parmi mes contemporains, à garder un subtil équilibre entre les deux, est celle de R.Debray. | | | | |
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| intelligence | | | En soi, chasser le mystère est un geste respectable, à condition de faire de même avec le problème et avec la solution, et de s'adonner à une extase purement langagière, désincarnée et despiritualisée. Le hic, c'est qu'ils mettent, à la place du mystère, d'insignifiants problèmes (Descartes) ou de minables solutions (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | Au-delà d'un certain niveau de compréhension des œuvres des hommes - qu'ils soient philosophes ou poètes - surgit l'irrésistible et irrespirable ennui. Le bon goût consiste à s'arrêter aux formes métaphoriques et s'interdire l'avance vers un fond casuistique. | | | | |
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| intelligence | | | De Spinoza à Husserl, ces insipides et lourdes tentatives de faire de la philosophie une science rigoureuse, de lui apporter de l'étendue en la faisant parler le langage des mathèmes ou philosophèmes ; tandis que seul celui des poèmes promet de munir de hauteur son semblant de profondeur. Poétiser et philosopher sont des synonymes - être au-dessus du temporel, croire en simultanéité avec la vie et non pas au : « D'abord vivre, et philosopher - après » - « Primum vivere deinde philosophare ». | | | | |
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| intelligence | | | L'épreuve par l'étendue de la chose même - la monstration, par la profondeur du concept - la démonstration, par la hauteur du regard - la métaphore. En se mesurant à l'ennui, à la routine, au langage. Wittgenstein : « Ce que représente le solipsisme, ne peut pas se dire, mais se montrer » - « Was der Solipsismus meint, läßt sich nicht sagen, sondern es zeigt sich » - oublie le troisième terme de l'alternative, le verbe peindre (et qui s'inscrit tout naturellement dans la négation de « worüber man nicht sprechen kann »). | | | | |
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| intelligence | | | L'assommant ennui des penseurs du temps (Bergson) ou de l'espace (Deleuze) aide ma propension naturelle à fuir la réalité, pour m'amuser auprès de l'inexistant intemporel. | | | | |
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| intelligence | | | Après la lecture des philosophes, prônant et exhibant des pensées, vérités, savoirs, un irrépressible ennui m'écrase ; je demande de l'air, c'est à dire de la musique : « Inutile que la musique fasse penser » - Debussy. | | | | |
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| intelligence | | | Qui accumulait le plus de connaissances et y voyait et les buts et les moyens d'une réflexion ? - Hegel et Husserl. Quel en est le bilan ? - l'ennui et la platitude. Qui se moquait des connaissances ? - Nietzsche et Valéry, qui n'y voyaient que de modestes contraintes. Quelle est le fond de leur œuvre ? - la musique et l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | L'ennui de ces pitoyables sages, qui ne disent pas tout ce qu'ils pensent, mais pensent tout ce qu'ils disent. Je ne crois ni en penseurs silencieux ni en lecture unique du mot échappé. | | | | |
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| intelligence | | | Seul celui qui a de bonnes ressources propres, gagne à descendre au degré zéro de la pensée. Les autres risquent de n'exhiber ensuite que leur indigence. Mais les pires des raseurs écolâtres sont ceux qui pensent, que « qui n'a pas d'abord des sources, n'a pas ensuite d'autonomie » (Ricœur). Toutes les bonnes sources sont en toi ; si je les cherche ailleurs, je suis condamné à l'hétéronomie, que je le veuille ou pas. | | | | |
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| intelligence | | | La méta-réflexion, ce refuge du fabricant d'outils dédaignant leur emploi. « L'ouïe de l'ouïe, la pensée de la pensée, la parole de la parole, il y a aussi le souffle du souffle, le regard du regard » - Upanishad. Mais attention, que la hauteur du « L'ennui, c'est le désir des désirs » - Tolstoï - « Тоска - желание желаний » - ne se transforme en profondeur du manque du manque. | | | | |
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| intelligence | | | Certaines têtes exaltées reprochent aux austères philosophes d'avoir abusé de trop de logique et de rigueur dans la vision du monde et de l'homme. Je n'en connais pas un seul nom ; chez tous ces bavards, avec sans doute une seule exception – Aristote, ce que d'autres appellent more geometrico n'est que verbiage et ennui. D'ailleurs, ces sages penseurs, eux-mêmes, s'en doutaient bien ; leur réputation de scientificité est due aux commentateurs, de plus en plus farfelus et irresponsables. | | | | |
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| intelligence | | | Le dédain du présent et la nostalgie du passé s'expliquent par la nature de notre mémoire : elle est faite d'empreintes des choses et de jeux de notre imagination. Ce qui est immédiat porte surtout des traces et des pesanteurs du réel, qui, avec le temps, deviennent de plus en plus impondérables, pour se muer, à la fin, en grâce des images et des états d'âme. Tout vrai nostalgique s'ennuie dans les choses et s'épanouit dans les idées. Mais la qualité des choses et des idées est la même à toutes les époques. | | | | |
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| intelligence | | | Tout bon philosophe porte en lui un enseignant (de foi, de morale, de vie), un maître (de style, d’intelligence, de noblesse), un prophète (de musique, de mort, de rêve). Les mauvais nous ennuient avec leurs commentaires monotones, leur triste épigonat, leur prose, difforme, prétentieuse et ampoulée, – ce sont des fonctionnaires académiques. | | | | |
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| intelligence | | | Tant de transitions bourratives, dans des enchaînements narratifs, qui finissent par en oublier les sources et les finalités. Tout le contraire de la poésie : « Le poète, grand Commenceur, le poète intransitif »*** - R.Char. | | | | |
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| intelligence | | | Toucher aux choses grandioses (profondes ou ampoulées) est une obligation de la philosophie, mais sans la musique ni la poésie, cette approche ne peut être que soit ridicule soit ennuyeuse soit pédante, ce qui exclut de la liste des grands les non-musiciens : Aristote, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel. | | | | |
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| intelligence | | | Seule la création inconsciente d’un système est un acte à saluer ; l’avoir préconçu ou le développer induit l’ennui. C’est pourquoi Nietzsche est au-dessus de Heidegger. | | | | |
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| intelligence | | | L’ennui m’étouffe dans les miasmes pseudo-philosophiques, lourds et monotones, autour de la vérité, du savoir, des substances ; une saine respiration philosophique n’est possible que dans un langage poétique enveloppant des rêves impossibles. | | | | |
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| ironie | | | Tant d'artistes oublient, qu'un parterre de fleurs est aussi ennuyeux qu'un potager de navets. La fleur n'est belle que « hors bouquets » (Mallarmé). | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de la hauteur : glissade toujours possible de brillant vers béant ou baillant (bright vers broad ou bored, сияющий vers зияющий ou зевающий). | | | | |
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| ironie | | | Ni le courage ni la sagesse n'aident à mépriser la mort ; l'ennui d'une vie bâclée suffit à ceux qui vécurent en robots et se découvrent hommes ; même les testaments se rédigent aujourd'hui dans le style des cahiers des charges. Leur corps, d'un coup, n'est plus une salle-machines, mais une ruine, sur les murailles de laquelle rôde la reddition ; s'y ennuyer, c'est y vivre d'ouvertures stériles, sans exil ami ni siège ennemi. | | | | |
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| ironie | | | Ils manquent d'espace ou de temps, pour développer leurs idées ; moi, pour envelopper mes mots, je n'ai besoin que de deux lignes en relief, une page entière me flanquant l'ennui et la trouille. « Le pauvre en pensées pense : on ne possède la pensée que tout prête, on n'a qu'à la revêtir de mots » - K.Kraus - « Der Gedankenlose denkt, man habe nur dann einen Gedanken, wenn man ihn hat und in Worte kleidet ». Les pensées sont d'interchangeables mannequins, pour le haut couturier qu'est le maître du mot. | | | | |
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| ironie | | | Quand on évalue l'ennui de ne trouver autour de soi que ce qui existe, ou, pire, l'horreur d'être cerné uniquement par ce qui cogite, on reconnaît à Descartes l'immense mérite d'un dualisme vivifiant, se moquant et de la logique et de l'Histoire. Avec lui, enfin, on peut penser l'inexistant et exister sans penser. Et en bon mathématicien, contrairement à Nicolas de Cuse ou à Spinoza, il n'abandonne pas l'homme aux seuls réalité ou langage, mais le force à passer par la représentation. | | | | |
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| ironie | | | Le plus souvent, quand le vaste vague, après la lecture d'un raseur, persiste, je n'ai qu'à m'en prendre à sa tête ; mais si la haute clarté d'un bel ouvrage se dissipe délicieusement et instantanément, c'est, souvent, parce que je l'aurais pris au pied de la lettre. | | | | |
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| ironie | | | Chez les poètes modernes, les appels à l'éternité devinrent si soporifiques et pitoyables, que je me demande si l'on n'y tient pas là un sérieux concurrent à : « L'actualité est le pire ennemi de la poésie » - R.Char. | | | | |
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| ironie | | | Plus bête est mon interlocuteur, plus la vérité devient le seul outil de communication fiable. Et je m'y embête… | | | | |
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| ironie | | | Commettre une erreur capitale - ils sont terrorisés par cette perspective, sans se douter, que leur premier souci aurait dû être - ne pas se fendre d'un banal et véridique ennui. | | | | |
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| ironie | | | On peut juger de l'intérêt d'un courant d'idées par la variété ou l'amplitude des talents qui s'y adonnent : quand on voit l'ennui d'un même ordre, qui émane des meilleurs ou des pires des psychanalystes ou des phénoménologues, on comprend pourquoi, parmi les nietzschéens, on trouve les pires et les meilleurs des talents. | | | | |
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| ironie | | | Jadis la vie fut ennuyeuse, et l'art y apportait de la bigarrure, de l'étonnement et du dépaysement ; aujourd'hui, je ne sais plus où l'ennui a sa source principale, dans une vie transparente ou dans un art sans ombres. Faute d'un soi intéressant, se prêtant à un dialogue, les profonds sont terrassés et les hautains foudroyés - par l'ennui ; ils trouvent le palliatif en psychanalyse, en gastronomie, en débauche ou en journalisme. | | | | |
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| ironie | | | Qui est encore plus raseur que le bougon passif, pestant contre son temps et vénérant une époque révolue ? - le terrien dynamique, béat et résolument moderne ! L'intemporel devint translucide aux yeux, privés de regard. Le poète ne devient absolument moderne (Rimbaud) qu'une fois son regard éteint par le souci du temps. | | | | |
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| ironie | | | En littérature (et donc en philosophie), l'invention doit être près de la nature, mais seulement dans le sens d'un combat amoureux entre la poétique et la réflexion. Sans l'un des partenaires, ces exercices mènent au vice ou à l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | Je comprends le culte de la vérité pratiquée aux temps anciens, puisque se rapprocher de la vérité voulait dire s'éloigner de la réalité. Mais aujourd'hui, où le vrai et le réel vont main dans la main, se vouer à la recherche du vrai, c'est s'adonner à l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | La même monotonie, soit inertie soit ennui, accompagne ceux qui ne vécurent jamais un moment de grâce, d'illumination ou de conversion (comme St-Paul, St-Augustin, Dostoïevsky, Nietzsche, Tolstoï, Valéry, Wittgenstein, Heidegger). Pour avoir sa voix reconnaissable, il faut avoir entendu des voix d'inconnus. | | | | |
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| ironie | | | Quand je lis toujours les mêmes litanies sur les profondes mutations bouleversant les fondements, je sais, que ce sont des commerçants, des journalistes ou des professeurs de philosophie, qui analysent ainsi les achats de véhicules, les faits divers ou les publications académiques, pour déjouer l'ennui et la platitude. Qui tend encore vers la hauteur des invariants immuables ? - des vagabonds, des exilés, des ratés… | | | | |
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| ironie | | | Pour stigmatiser un écrivain, aujourd'hui, ils ne trouvent pas de reproche plus cassant que : il a une vision faussée du monde, tandis que moi, je n'y lis, le plus souvent, qu'une fidélité, photographique et insupportable, fidélité à la vérité du monde, vérité pleine d'ennui, d'inertie, de conformisme stylistique, culturel, psychologique. Le bon écrivain est toujours faussaire, puisqu'il ne règle ses comptes au monde qu'avec des pièces à sa propre effigie. | | | | |
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| ironie | | | Le héros de notre temps : il ne triche pas devant le fisc, il fit fortune en débutant dans un garage, il a un flair commercial. Devant une telle figure, tout homme de bon goût est frappé d'horreur et d'ennui ; il lui faut un Néron ou un César Borgia, pour que ses gammes de compositeur soient assez vastes et pathétiques. Le bon est nécessaire dans le beau, mais il doit y être totalement inventé, pour être crédible. Le bon réel est soporifique. | | | | |
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| ironie | | | L'horreur et l'absurde devinrent spécialités des repus : « En cette vie immonde, ma gueule fut tout le temps dans la boue ! Et vous attendez de moi du pittoresque ? » - S.Beckett - « All my lousy life I've crawled about in the mud ! And you talk to me about scenery ? » - c'est ainsi que les millionnaires décrivent leurs ennuis, menant à la réussite finale. Le vrai pittoresque ou le vrai pacifique ne sied plus qu'aux loqueteux. Ma vie fut une grimace, et mon premier lecteur me reprocha l'absence de tout sourire sur ces pages convulsives. | | | | |
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| ironie | | | Les repus, s'enquiquinant dans leurs bureaux citadins, se répandent en louanges sirupeuses et pathétiques de la bonne nature. Moi, ayant connu la famine et les bêtes féroces, au milieu de la nature la plus sauvage de la planète, je finis par apprécier surtout le ton ironique et maniéré des salons parisiens. | | | | |
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| ironie | | | Le ton d'une maxime doit être tel, comme si le savoir n'y jouait aucun rôle, mais que l'auteur savait tout. « Ses Fragments, ses Regards, ses Précis, - qu'y a-t-il de net ? Et tout et rien. Il saurait tout » - Griboïedov - « Его Отрывок, Взгляд и Нечто, об чём бишь нечто ? обо всём. Всё знает ». Il est vrai, que sans musique intérieure un fragment sec, plus qu'un cloaque narratif, donne prise au spectre de l'ennui. N'empêche que ce genre exhibe un taux de raseurs inférieur à tous les autres. Tant de rééditions augmentées, mais verra-t-on un jour « une édition revue et diminuée » - Wiazemsky - « издание исправленное и убавленное ? ». | | | | |
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| ironie | | | Partout j'entends la plainte : tout n'est qu'apparence, absurdité, impermanence – comment ne pas se pendre ! À la place de cette horreur je vois plutôt une réalité pleine de sens et de constantes et qui ne m'inspire que l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | Les livres les plus ennuyeux sont des livres sincères, écrits d’après les expériences personnelles et fidèles en tout point à la réalité et à la vérité. | | | | |
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| ironie | | | Le vertige tranquille s'appelle ennui. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est justifiée par la reconnaissance, que, sous un regard de plus en plus exigeant, la réalité nous échappe à l'infini et aucune certitude finie ne résiste à une quête serrée. « L'ironie est une conscience nette d'un chaos se projetant vers l'infini » - F.Schlegel - « Ironie ist klares Bewußtsein des unendlich vollen Chaos ». L'intelligence est notre épuisable faculté d'harmoniser le chaos. Une fois aux frontières d'un chaos maîtrisé, elle arrive soit au vide de l'attendu, soit à l'ennui de l'entendu ; en se débarrassant du ballast ou de la platitude du sérieux, elle s'accroche à l'ironie, prometteuse de hauteurs et d'apesanteurs. C'est ton étoile qui te remplit de chaos ; celui qui a besoin du chaos, pour enfanter de son étoile (Nietzsche), finira en fausses couches. | | | | |
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| ironie | | | Le talent s'entretient par l'exercice routinier (la poursuite de buts aléatoires) et s'exprime dans le défi monumental (la suite de contraintes nécessaires). L'entraînement dans l'utile terrestre, l'entrain dans l'inutile céleste. Sans oublier, que si sur Terre l'ennui se loge souvent dans l'utile, il y grouille dans l'inutile. | | | | |
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| ironie | | | Avant de nous assommer, pour la millième fois, avec les mêmes absurdités parménidiennes, cartésiennes ou husserliennes, les philosophes raseurs prennent la précaution de nous assurer de leur attachement à l'angoisse et à la révolte et de leur indifférence aux livres des autres. | | | | |
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| ironie | | | Où sévissent le tumulte et le désarroi, triomphent les médiocrités ; l’intellectuel ne brille qu’en temps de paix et d’ennui. L’originalité de notre époque somnifère est qu’on invente des turbulences factices, pour le plus grand bien des médiocrités. | | | | |
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| ironie | | | L'une des meilleures intelligences consiste à préserver le plus longtemps possible l'état de promesse, à entretenir la soif indicible, au lieu de tenir la parole donnée. Les mots en donnent un bon moyen. Avec la bêtise, tout est beaucoup plus simple : la satiété des yeux et l'avidité des idées. L'intelligence - l'attente, la soif, l'étonnement. | | | | |
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| ironie | | | Sachant qu’il n’a rien à dire, le graphomane se met à montrer ; il ne comprend pas que les choses qu’il montre sont encore plus ennuyeuses que les paroles qu’il en aurait dites. | | | | |
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| ironie | | | J.Joubert dit que, comme Montaigne, il se sent impropre au discours continu. Nous en sommes, en réalité, tous capables ; seulement, certains sont horrifiés par un ennui, qui, inévitablement, s’en dégage, et d’autres s’en accommodent, en ne quittant des yeux que la majesté des nœuds et en restant insensibles à la misère des arêtes. | | | | |
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| ironie | | | Chez ceux qui végètent dans une vraie platitude, comme chez ceux qui cogitent dans une vraie profondeur, le taux de raseurs est le même. Seule la hauteur éphémère, où s’égarent des fous, des amoureux ou des poètes, en comporte beaucoup moins. | | | | |
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| ironie | | | Le goût angélique : ne s’adresser qu’à l’univers tout entier et dédaigner les détails, dans lesquels, on le sait, se niche le diable de l’ennui, de la mesquinerie, de l’impureté. | | | | |
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| ironie | | | De la métaphysique proustienne, légèrement parodiée : Chaque personne qui nous rend heureux peut être détachée par nous d’un humain, dont elle n’est qu’une source entière, humain dont le désintérêt nous donne plus tard du chagrin au lieu de la béatitude que nous avions. Tant d’admirateurs académiques autour de ces fulgurances ! | | | | |
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| ironie | | | L’espérance est affaire des mélancoliques et des solitaires. Ceux qui cherchent à se désespérer sont, d’habitude, de paisibles philistins, repus et ennuyés par la banalité de leur vie. Exemple : l’œuvre la plus désespérante, pour Mallarmé et Valéry, fut la ridicule Walkyrie (Acte III), où le drame se déroule dans une écurie avec des chevaux manquant de vitesse ou de concupiscence (une étable de vaches – qui rient ! - conviendrait mieux à cet affolement féminin, semant le désespoir). | | | | |
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| ironie | | | L’extase, le vertige, l’ennui – telle est la voie tragique, dont il faut chercher une déviation, même dans une impasse, et qui s’appellera consolation. | | | | |
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| ironie | | | Aujourd’hui, quels sont les porteurs principaux de l’harmonie, de la puissance, de la bigarrure ? - la platitude, la niaiserie, l’ennui. La noblesse du regard et l’intelligence de l’âme ne portent désormais que le silence, l’obscurité et l’impuissance. | | | | |
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| ironie | | | Dans les contes de fées, on étale des princes, des sorcières, des contrées bienheureuses, des hommes se transformant en crapauds, en ours, en chats, et l’on bâtit la-dessus des récits qui nous invitent à rêver. Il y a un parallèle assez net avec la philosophie académique, avec ses lourds borborygmes, d’où émergent des chimères de substance, d’être, de vérité, d’altérité, de savoir, de déconstruction, de néant, de liberté, d’existence, de pensée, de dualité. « Dans la philosophie moderne, certains débats tordus ressemblent aux légendes sur les dieux de la poésie ancienne »** - F.Schlegel - « Manche verwickelte Streitfragen der modernen Philosophie sind wie die Sagen und Götter der alten Poesie » - aujourd’hui, il n’y a plus ni légendes ni dieux ni poésie – qu’un bavardage cryptique ou décousu. | | | | |
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| ironie | | | Dans la littérature, le mérite principal des contraintes est de t’empêcher de t’engager dans un chemin ou dans un genre ennuyeux ; mais les égarements sont nombreux, puisque l’avertissement de Voltaire ne s’affiche pas aux carrefours. | | | | |
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| ironie | | | L’âme frappée d’ennui, cet état semble être à l’origine aussi bien de la comédie que de la tragédie en tant que genres ; rires et pleurs en découlent, bonheur ou malheur à la recherche de légèreté ou d’espérance, se débarrasser de la pesanteur ou s’accrocher à la grâce. | | | | |
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| ironie | | | L’origine de l’ennui dans l’écriture : on n’aborde que des choses, qui sont déjà munies d’une étiquette verbale. | | | | |
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| ironie | | | L’intelligence d’un homme, se lamentant de son ennui, est certainement celle d’un handicapé ; les symptômes probables : un regard trop bas sur la vie, le besoin mesquin d’une reconnaissance extérieure ratée, l’imagination défigurée par l’actualité banale, l’écoute exagérée du bruit social, l’insatisfaction de la place que lui accorde la société. Un tel homme ignorera à jamais ce qu’est la hauteur et le bonheur d’un enthousiasme solitaire. | | | | |
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| ironie | | | Avec l’extinction des âmes, être en avance sur son temps, c’est prêcher le culte de l’esprit moutonnier ou du cœur des robots. | | | | |
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| ironie | | | L’idée ne vaut que par la noblesse, la hauteur et la fraîcheur de son commencement ; plus on la développe ou l’approfondit, moins excitante et pure elle est. « On ne poursuit une idée jusqu’au bout que si l’on est imperméable à l’ennui »** - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | La négativité psycho-sociale de Cioran ou de J.Baudrillard, par son contenu, débouche, presque toujours, à un galimatias ampoulé et décousu, mais elle apporte un appui juste à la critique de la philosophie ou de l’art officiels. Mais une bonne critique est toujours ironique et enthousiaste, deux qualités, disparues depuis un siècle. | | | | |
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| ironie | | | Dans les exercices philosophiques, le délire est affaire d’ivresse ; et il est préférable au sérieux, conceptuel ou verbal. C’est pourquoi Hegel et Nietzsche (un fou logorrhéique et un fou poétique), de la philosophie allemande, sont plus entraînants que Bergson et Sartre (un bavard et un creux), de la philosophie française. | | | | |
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| ironie | | | Quand on voit un autre en train de bailler, on est saisi de la même envie ; l’extase, en revanche, n’est nullement contagieuse ; c’est ce qui explique le succès populaire des écrivains raseurs et l’indifférence, avec laquelle la foule accueille les plumes ferventes. | | | | |
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| ironie | | | Nos états d’âme, ce sont des nœuds de Gordias que tranche résolument l’aphoriste (au style tranchant - acutus dicendi genus) et démêle péniblement le discoureur. Climat ou paysage. | | | | |
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| mot | | | Heidegger entretient notre intérêt pour l'être grâce aux enveloppements morphologiques ou poétiques autour de ce mot, tandis que l'ennui des Antiques ou des Modernes provient du développement de l'idée. Les raseurs ramènent l'être au devoir-être, au pouvoir-être, au vouloir-être, au savoir-être, tandis que, plus que l'éthique du devoir, plus que la volonté du vouloir, plus que la puissance du pouvoir, plus que la profondeur du savoir, c'est le talent, c'est à dire le haut valoir seul, qui justifie nos illuminations ou nos élucubrations. | | | | |
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| mot | | | La totalité du langage se réduit aux formules logiques et aux références d'objets et relations (de l'un et du multiple ; la grammaire universelle engendrant une langue interne). Pas de quoi fouetter un chat. Mais, tel un musicien, je l'interprète, face à mon univers silencieux, et mon âme, en chef d'orchestre ou en casserole attachée à mon corps, fait entendre une mélodie ou un grincement, un soupir ou un bâillement. « En langage poétique, le signe acquiert une valeur à part, créant une espèce d'accompagnement du signifié » - R.Jakobson - « In poetic language, the sign takes on an autonomous value and creates a sort of accompaniment to the signified », et comme dans un opéra, la musique libre l'emporte souvent sur le livret imposé. « Même l'interprétation et l'emploi des mots suppose une création libre » - Chomsky - « Even the interpretation and use of words involves a process of free creation ». | | | | |
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| mot | | | Déchristianisation des lieux et des événements : enfer - embouteillage, paradis - défiscalisation, purgatoire - concours, immaculé - au casier judiciaire vierge, révélation - marchandise, baptême - prise de fonctions, sermon - brimade d'écolier, Transfiguration - nouvel emploi, Croix - ennuis du métier, résurrection - recapitalisation, stigmates - résurgences de l'humain chez le robot, Ascension - réussite, Apocalypse - krach. | | | | |
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| mot | | | Trois types assez nets de philosophie : autour des substantifs, adjectifs ou verbes. Comparez ce qu'on bâtit autour de intensité, intensif, intensifier : l'ennui ravi, l'ennui rivé, l'ennui crevé (Wittgenstein l'a très bien vu : « Il serait intelligent de diviser un livre traitant de philosophie par parties de discours » - « Es wäre vernünftig, ein Buch über Philosophie nach Arten von Wörtern aufzugliedern »). Le malheur du verbe est sa fâcheuse tendance de s'incarner, de se substantiver et de promettre des transfigurations, voire des résurrections, au milieu des pronoms désarticulés et crédules. | | | | |
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| mot | | | La formule et l'image sont présentes dans toute parole, mais l'abus unilatéral d'une d'elles produit l'ennui ou le bavardage. Il faudrait, qu'il n'y ait « aucune formule exprimée qui ne soit une belle image » - Plotin. | | | | |
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| mot | | | Les combats d'idées, non arbitrés par des mots désarmés, unificateurs ou consolateurs, sont toujours sources de grisailles et de mesquineries. Les mots sont des arbres ou des flèches ; les idées – des forêts ou des cibles. | | | | |
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| mot | | | Horreur de tout récit ! « Balade exaltante à travers les champs » - ça pue l'ennui ! « Oscillation déprimante auprès des mots » - ça fait dresser les oreilles à la recherche du savoureux. Pourtant, les deux sont également absurdes. Où est la facilité, quel est le vrai test de plume ? Impossible de répondre ! | | | | |
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| mot | | | Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau, où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée. | | | | |
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| mot | | | Le sens des mots dépend du contexte, c’est-à-dire de la représentation d’un domaine réel. L’ennui, avec les maximes, c’est que la présentation de ce domaine est une tâche ingrate et fastidieuse ; les citations, que j’y glisse, pallient à cette carence anti-poétique. Mais au lieu de servir de source d’autorité, elles ne servent que de jalons pré-langagiers, de contraintes, réduisant le champ de vue de la lecture. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, le mot tristesse porte une aura poétique ; en français, il a une très mauvaise réputation, désignant quelqu’un d’ennuyeux, de terne, de lourdaud. Le Français préférerait être amer plutôt que triste. | | | | |
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| mot | | | Les grands mots, appliqués au réel, sont signes d’impuissance et sources d’ennui ; ils ne prennent du sens que tournés vers le rêve, et ce sens est plutôt musical que spirituel - tantôt le glas tantôt le tocsin tantôt le carillon. | | | | |
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| noblesse | | | Quand ils parlent de valeurs, le plus souvent, c'est du positivisme ou du négativisme, cohérents et systématiques, débouchant sur l'ennui ou le dogmatisme. Le négativisme devrait n'intervenir qu'en formulation de contraintes, et le positivisme n'apparaître que dans la manifestation du goût. Mais la même intensité, spirituelle ou artistique, devrait en constituer l'axe entier. La condition incontournable, pour l'entretien de cette construction, c'est la conscience et la maîtrise des ressorts poétiques du langage ; maîtrise, refusée à Parménide, Hegel ou Husserl, accordée à Nietzsche, Valery et Heidegger. | | | | |
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| noblesse | | | Un maître survit aux contraintes des moyens (voir Goethe) et dépérit dans l'ennui des buts ; son soi est mieux visible dans les contraintes projetées que dans les buts atteints. C'est la banale liberté des moyens et la transparence des fins qui tuent toute noblesse. La noblesse commence souvent par la conscience des barreaux de la cage, dans laquelle se tient le soi inconnu et fauve. Chez le sage, c'est à dire chez celui dont le soi vigile valide le soi onirique, cette cage devient Caverne. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes se divisent en plébéiens, pédants et artistes. Le plébéien prend la vie, sans la transformer. Le pédant cherche une étiquette pour tout ce qui se révèle, il formalise. L'artiste erre dans la réalité, il en forme une autre, imprévisible et trépidante. Le plébéien est dans l'espace, dans ce qui est commun à de nombreuses générations. Il est l'incarnation du genre humain. Le pédant est mû par le temps, par ce qui est irréversible et contingent. Il est le fait du genre humain. L'artiste est libre, il est l'âme ou le rêve du genre humain. Le plébéien vit, car il ne sait rien faire d'autre. Ayant assez vécu, le pédant se met à beaucoup de choses n'entrant pas dans la vie réelle. L'artiste veut insuffler la vie dans ce qui l'émeut. Le premier a peur de la vie, le deuxième en est rassasié, le troisième en a toujours soif. | | | | |
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| noblesse | | | Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, A.Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Le travail filtrant : approche, attouchement, vibration - éliminer, maîtriser, vivre. Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux, qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ». | | | | |
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| noblesse | | | Ils pensent, que le regard est dans le retard. Chez l'homme de loisirs sachant creuser, sur la transversale de l'événement. Je le verrais mieux dans les yeux de l'homme de plaisirs sachant se désennuyer. À la verticale de la ligne du temps. | | | | |
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| noblesse | | | Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Les penseurs (Wittgenstein II, Heidegger II) nous enquiquinent avec des revirements radicaux et profonds de leurs dernières pensées ; les rêveurs (Nietzsche, Cioran) nous enthousiasment avec leur haute fidélité aux premiers émois. Algorithmes des ruptures, rythmes des signatures. | | | | |
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| noblesse | | | Sacrifice et fidélité, les seules preuves de la liberté, n'admettent pourtant pas de règles et sont à l'opposé de l'ennui, qui est l'évidence des choix mécaniques. | | | | |
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| noblesse | | | La sagesse pratique, la sagesse de la vie ou la Lebensweisheit, que cherchèrent à édifier tant de raseurs, n'a jamais existé ; elle ne peut aboutir qu'aux casernes, étables ou Facultés ; il ne peut exister qu'une sagesse du rêve : pour peupler mes châteaux - de soupirs, mes ruines - de souvenirs, mes souterrains - de martyrs. | | | | |
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| noblesse | | | Il est du meilleur aloi, qu'on prenne l'aristocrate à l'ironique. Le sérieux devrait être réservé aux raseurs (la recette est de Byron). | | | | |
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| noblesse | | | En philosophie, on vise le pathos et la pureté de la pensée, en témoignage d'un esprit ardent. On remplace pensée par sentiment, esprit par âme, et l'on pourra mettre poésie à la place de philosophie. Mais si l'on élimine pathos, pureté et ardeur, en restant en la seule compagnie de pensée, on est sûr de déboucher sur une platitude ou sur un ennui. | | | | |
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| noblesse | | | L'ennui de l'époque moderne - personne à mépriser, tous plus ou moins victimes d'un Moloch économique, intronisé après l'heureuse abdication de l'homme. | | | | |
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| noblesse | | | Le regard intellectuel sur la vie peut commencer par un non éthique ou un oui esthétique ; le premier ne peut être que partiel, le second est universel. Le diseur du non est un homme du progrès, donc de l'ennui ; le diseur du oui est un homme du même, de ce qui retourne, éternellement. Mauvais négateur ou bon nihiliste. | | | | |
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| noblesse | | | Le développement des idées m’ennuie, puisqu’elles sont, le plus souvent, communes, à partager. Je tente de rester en compagnie de ma seule âme, dont les états me servent de matière pour ma musique ou pour ma peinture. « La représentation poétique des états d’âme est plus émouvante que toute analyse purement intellectuelle »** - H.Hesse - « Die dichterische Darstellung seelischer Geschehnisse ist ergreifender als jede nur intellektuelle Analyse ». | | | | |
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| noblesse | | | Le mode énumératif, en épluchant des catégories ou en échafaudant des faits, résulte en même ennui, celui de tout discours, savant mais dépourvu de beauté, sur l’essence ou l’existence ; seuls la noblesse et le style sont capables de donner de la hauteur à l’essence et de l’ironie à l’existence, pour échapper à la banalité, à l’inertie, au hasard. | | | | |
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| russie | | | L'ennui semble être un point commun entre les révolutions française et russe. « 14 Juil.1789 - Rien. » - les plumes et les caméras enthousiastes inventeront ce que ne virent les yeux ni perçut l'esprit. « Nov.1917 : parmi cette horreur sans nom, au fond de cette absurdité - l'ennui. Tout va au diable et - il n'y a pas de vie. Il n'y a pas de ce qui insuffle la vie : d'un élément de lutte » - Hippius - « Нояб.1917. Среди этих омерзительных ужасов, на дне этого бессмыслия - скука. Всё летит к чёрту и - нет жизни. Нет того, что делает жизнь : элемента борьбы ». Les descendants introduiront les lutteurs, les arènes et les récompenses. | | | | |
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| russie | | | Le jour, où même la Place Rouge sera grise d'ennui, je regretterais peut-être les jours, où elle était déjà noire de monde, encore blanche de neige, et même verte de peur. | | | | |
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| russie | | | La musique de la vie est toujours nostalgique : face à l'enfance trop lointaine, à l'espérance trop haute, à la faiblesse trop profonde ; mais son bruit est triste, monotone ou cynique. Un artiste peut renoncer à reproduire le bruit et à ne produire que de la musique ; c'est ce que fait Cioran. Mais la musique de Tchékhov est plus ample, puisqu'elle comprend le bruit, dont l'horreur ou l'ennui sont joués, en contre-point, par sa musique. Face à l'Europe, le Russe reconnaît volontiers se trouver au milieu d'« une oasis d'horreur dans un désert d'ennui » - Baudelaire. | | | | |
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| russie | | | Le choix exclusif entre l'ennui et la souffrance, proclamé par Madame de Staël, devint inclusif : tant de terribles souffrances envahissent les pages des écrivains européens modernes et dont n'émane qu'un immense ennui ; leurs collègues russes s'efforcent d'exhiber tant d'ennui vulgaire, mais l'on continue à n'y voir que l'éternelle et noble souffrance russe. « Chez nous, tous les livres sont écrits sur un même thème – de quoi souffrons-nous » - Gorky - « У нас все книги пишутся на одну и ту же тему о том, как мы страдаем ». | | | | |
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| russie | | | Pouchkine fut exilé au même endroit qu'Ovide ; à peu près au même moment, Napoleon, de son exil sur l'île d'Elbe pouvait apercevoir la Tour de Sénèque, en Corse, où s'ennuyait jadis son prédécesseur d'infortune ; je visitai les deux sites : l'ambiance à vous étouffer d'ennui ou de vous couper le souffle ; on aurait dû invertir ces lieux, pour que le chantre de l'amour ne laissât pas choir sa lyre et le maître du courage élevât son stoïcisme. | | | | |
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| russie | | | Le cheminement de la comédie européenne : la révolte, l'ennui et enfin une leçon bien digérée, l'indifférence, degré suprême de la liberté (Descartes). La tragédie russe suscite, d'abord, l'admiration, ensuite l'horreur et, enfin, le rire ou l'indifférence. | | | | |
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| russie | | | On mène une vie de réfugié, quand la langue des réponses n'est pas la même que celle des questions. Ma vie est une suite de deux exils : en Russie, où il fut impossible de me cacher, et en France, où il est impossible de me faire voir. Trop d'interrogateurs débiles ou trop d'interrogations subtiles. Aucune envie de réponses ou des réponses, toutes trop banales. | | | | |
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| russie | | | L'expression personnelle de la servilité collective ou l'expression commune de la liberté personnelle - le Russe ou l'Européen : les cheveux se dressent d'horreur, à la vue du premier, les bras tombent d'ennui, à l'écoute du second. | | | | |
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| russie | | | L'habit de l'Européen me flanque l'ennui ; l'habit du Russe me saisit d'horreur. Alors je me dis, que, nus, ils seraient peut-être plus présentables : eh bien, le premier irradie le même ennui, mais le second retrouve des traits de l'homme originaire, non touché par l'Histoire, on quitte le présent gluant, un passé pré-historique réveille la curiosité. | | | | |
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| russie | | | Le Russe et le Français sont d’accord sur le lieu de la vraie vie – ailleurs. La beauté et la bonté se dégagent du rêve plus nettement que de la réalité. « L’Allemand veut pénétrer jusqu’à la Nature. Le Français et le Russe s’arrêtent à la convention » - H.-F.Amiel - ils savent, ceux-ci, qu’aller au bout, c’est aller à l’ennui. | | | | |
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| russie | | | Qu’apporte au Russe la clarté ? - des vérités communes, l’ennui personnel, l’absurdité de tout rêve. « L’insécurité effrayante de ces âmes russes, qui se plaisent aux situations embrouillées » - R.Rolland. La clarté, qu’installe l’algorithme de l’esprit, finit par rendre inaudible tout rythme de l’âme. Les assemblées humaines du futur ressembleront à nos salles-machines, comme, récemment, elles ressemblaient aux étables. | | | | |
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| russie | | | Les poètes européens connurent des illuminations personnelles, les russes - des vertiges dictés par l'époque : la liberté (l'Âge d'Or), l'art (l'Âge d'Argent), la faim (l'Âge du Fer), l'ennui (l'Âge de la maculature). | | | | |
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| russie | | | Jadis, l’Europe, vers laquelle lorgnait la Russie, alternait des lumières apaisantes et des ombres sanglantes ; aujourd’hui, j’y vois surtout des lumières, paisibles quoique ennuyeuses. La Russie, habituée aux ténèbres presque permanentes, et dans lesquelles elle est plongée aujourd’hui, n’arrive plus à s’adapter à ce cadre, trop transparent pour elle, ce qui rend ses ténèbres encore plus sauvages, ensevelis sous des couches d’oublis historiques. | | | | |
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| chœur souffrance | | | ART : L'art pullule d'images de souffrances. La béatitude, comme l'ennui, déserte les bonnes pages pour n'y laisser que ses promesses. Mais comme le scepticisme le plus radical s'accommode parfois de la plus lumineuse des fois, la plume la plus imprégnée d'harmonie est souvent la plus prolifique en peinture des cataclysmes et des écartèlements. | | | | |
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| souffrance | | | Les blasés souffrent de taedium vitae, je souffre d'une surabondance de la joie, qui ne trouve pas de bonne oreille. | | | | |
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| souffrance | | | Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes » - Cocteau. | | | | |
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| souffrance | | | « Trop de logique, trop de sentiments » - Flaubert - minables bilans des vies ratées des sots repus. Trop d'ennui, pas assez d'ironie. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se désespérait, puisque l'étincelle divine, scintillant au fond de son âme, était impuissante et inutile dans les ténèbres extérieures. Et sa subtile vérité était humiliée par le mensonge grossier de la place publique. Mais depuis que l'éclairage et la justice publics s'installèrent dans les affaires des hommes, l'homme, livré à la seule vérité, s'ennuie : « Sans le mensonge, qui la console, l'humanité périrait de désespoir et d'ennui » - A.France - l'homme périt, mais les hommes, robotisés, se consolident. | | | | |
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| souffrance | | | Peindre un malheur comme un raseur ? Le geindre comme un farceur ? Le feindre comme un acteur ? Je réunis ces trois dons et j'en obtiens le seul remède durable, l'ironie. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie, la pauvreté et la souffrance, sont toujours dépravantes ; dans l'art, elles nous épargnent l'ennui et l'orgueil. Un bon artiste doit avoir faim ou, au moins, savoir le provoquer et l'entretenir. | | | | |
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| souffrance | | | Comment me débarrasser du désespoir ? - vivre dans un Ouvert et ne me passionner que pour les perspectives se perdant hors de cet Ouvert. Tout ce qui débouche sur un monde clos est source d'ennui. Cet Ouvert est plus près du Fermé de Valéry que de l'Ouvert révélé (entborgen - aléthéia - illatence) de Heidegger. La passion est fusion, désirée, impossible et imaginaire, de mon élan et de mes limites : « Quand la forme vitale, créée par l'union naturelle de l'illimité et de la limite, vient à se détruire, cette destruction est souffrance ; et le retour à son essence constitue le plaisir »** - Platon. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme tragique est celui, dont la pitié est condamnée à ne pas trouver d'objet et dont la honte ne s'explique par aucun acte. Et aucune échappatoire due au hasard ; une loi implacable et nue. Les hommes de l'orgueil ou de la haine, qui hurlent à la tragédie, ne traduisent que l'ennui de leurs colloques et dîners en ville. | | | | |
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| souffrance | | | Les repus, confondant l'âme d'avec le ventre, disent que le cœur et l'âme de la vie, c'est la souffrance. Mais tout fond de la vie, pour un artiste, est le bonheur, et c'est seulement sur l'épiderme - sur les mots opaques - qu'il dépose sa charge de souffrance, qui est l'impossibilité d'être translucide et la certitude, qu'on prend sa vivisection esthétique pour une dissection mystique. | | | | |
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| souffrance | | | Je me moque de leurs souffrances d'écrivailleurs, la seule que je respecte est la trouille devant le spectre d'ennui s'élevant de mes pages. Souffrir dans les bureaux, « bâiller sur la croix » (Cioran) - deux fléaux modernes. Leur manie : se vautrer dans une souffrance imaginaire au milieu d'une douceur de vivre bien réelle. Et dire que les siècles précédents s'efforçaient à inventer une douceur imaginaire au milieu des souffrances bien réelles ! L'écriture n'est que jouissance, quand on est en possession de son sujet. Même à son impuissance il faut savoir donner un ton pénétrant. | | | | |
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| souffrance | | | Une douleur évaluée par un barbare américain ou une soif hurlée par un repu européen, penses-y, pour qu'un regard plus pur que le tien ne voie dans tes noirceurs qu'une grisaille passablement lisible. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | La plus pure des mélancolies naît de l'enthousiasme : on ne parvient pas à se maintenir à son pic extatique et finit par vivre de sa mémoire, douce, évanescente, enivrante et toujours belle. Une chute amortie en caresses. La mélancolie la moins noble gît dans les déceptions : on s'attendait aux gouffres ou cimes, et l'on se retrouve dans la platitude – l'ennui déguisé en mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Que je vise mon étoile, des fauteuils ou des podiums, un jour je me trouverai à leurs pieds. Où veux-je que ma chute m'attende ? M'effondrer d'épuisement, à la fin, m'essouffler d'ennui, dans un parcours sans fin, inclure ma chute dans le fondement même de mon commencement ? Ce dernier choix suppose, que ma demeure soit une haute ruine. « Le fond de la chute se trouve d'abord dans la grandeur du commencement » - Heidegger - « Der Grund des Einsturzes liegt zuerst in der Größe des Anfangs ». | | | | |
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| souffrance | | | La falsifiabilité du mot juste : ce qui rehausse un sanglot devrait échouer, face au bâillement. C'est pourquoi la psychanalyse est charlatanesque : elle s'applique également à l'univoque et au loufoque. Prenez cette aberration psychique : « le trajet de substitutions subliminales », qui est une métaphore intellectuelle de première bourre, à la Valéry ! La poursuite du mot juste éloigne de l'ironie et de la larme et ne conduit, tout juste, qu'aux berceuses : « La vraie poésie produit une béatitude ronronnante, plutôt que des larmes ou des rires » - Nabokov - « Истинная поэзия вызывает не смех и не слёзы, а блаженное мурлыканье » - seulement, voilà, on ne découvre l'existence de béatitudes qu'à travers les sanglots, tragiques ou rieurs. | | | | |
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| souffrance | | | Être souffleur, souffreur, persifleur de sa vie ? La tailler, la bâiller, la railler ? Pour la quitter, le regard rouillé à l'intérieur, souillé par l'extérieur, mouillé sur la surface… | | | | |
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| souffrance | | | Ne regarde pas la vie à ras d'yeux, en face, en regard. Le danger n'est pas dans son horreur, mais dans son ennui. La familiarité n'est exaltante qu'avec l'abject. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi du changement incessant du réel n’émane que la sensation de monotonie ? Et pourquoi le rêve immobile donne la sensation d’élan ? Dans le réel on s’ennuie, dans le rêvé on souffre : « Je souffre de l’irréel intact dans le réel dévasté » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | L'horreur croisera le chemin de tout activisme : dans les gouffres de la pensée, dans la platitude de l'action, dans l'envolée du rêve – la désespérance, l'ennui, la chute. Le dernier itinéraire est, évidemment, le plus désirable. Mets donc la pensée à sa place - par l'ironie, rabats le caquet à l'action – par la contrainte. | | | | |
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| souffrance | | | Si aucun drame personnel ne perce dans mon discours sur l'universel, c'est que, décidément, je ne suis qu'un raseur, quels que soient mes titres académiques. | | | | |
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| souffrance | | | Spinoza et Leibniz se rangent du côté du bonheur et de la joie, Schopenhauer et Kierkegaard – du côté de la souffrance et du désespoir, Heidegger et Cioran – du côté de l’ennui et de l’extase, mais seul Nietzsche parvient à joindre ces deux bouts, que couronne l'intensité de la vie et de l'art, l'éthique cédant place à l'esthétique. Le fond de la vie est bien animé par le bien, mais c'est le beau qui en crée la forme - l'art. | | | | |
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| souffrance | | | La seule action qui me soustrait au Mal est l’action artistique – la création. Ne plus savoir créer est comme ne plus savoir aimer - la pire des souffrances. « La souffrance consiste dans la diminution de la puissance d’agir » - Ricœur - pour tout autre type d’action, ce n’est qu’un ennui, et la faiblesse peut y être une source de bonheur ou de noblesse. | | | | |
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| souffrance | | | La recherche de consolations, à travers ses propres abstractions métaphoriques, - telle est la vocation philosophique. Les philosophes attitrés en sont dépourvus et pratiquent deux ennuis professoraux : remâcher les discours des anciens ou afficher la passion de la vie, qui s’opposerait aux abstractions de l’esprit. Mais leur vie est celle des rats de bibliothèque contractuels. La belle vie ne ressort que sous la plume du poète et, en particulier, du philosophe. Les non-poètes ne devraient jamais entrer dans les cavernes des philosophes. | | | | |
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| souffrance | | | Chez tous les tragédiens, c’est une réalité horrible qui constitue la trame du récit ; seules les tragédies tchékhoviennes n’accordent aucun rôle à la réalité, qu’elle soit paisible ou tourmentée. La magie d’un amour, l’extase d’une création, la hauteur d’un rêve, perdant, avec le temps, fatalement, d’intensité ou de sens, et se résumant dans un état proche de l’ennui, - telle est la vraie tragédie des hommes sensibles ; elle est intérieure et point extérieure. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est matériel aboutit à l’ennui ; ce qui est spirituel – à l’angoisse. Pour entretenir une lueur d’espérance, il ne reste que l’inactuel, le rêve. « L’Espérance regarde au-delà du corps et de l’esprit »*** - Valéry. | | | | |
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| souffrance | | | Sans l’espérance, la souffrance n’est qu’une sombre torture, et la vie se réduit à l’inertie, au hasard, à l’ennui. Mais l’espérance ne germe que chez un homme libre : « Le souci de liberté ne se conçoit que chez un être qui vit encore d'espoir »** - Camus. | | | | |
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| souffrance | | | Tout compte fait et malgré beaucoup d’objections valables, le progrès en philosophie est possible. La meilleure preuve en est sa pénétration par une haute poésie et par une profonde souffrance, ce qui fut ignoré dans l’Antiquité et timidement annoncé par quelques balbutiements à l’ère classique. Le bavardage abscons, autour de la vérité et du savoir, finit par ennuyer ceux qui prônaient la musique, lyrique ou tragique, du langage. | | | | |
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| souffrance | | | L’ennui guette celui qui regarde trop les autres ; le désespoir s’installe chez celui qui se regarde trop soi-même. Quand ces deux calamités se rencontrent, chez la même personne, on devient geignard, scrogneugneu, grognon – bref, on devient aussi ennuyeux que les autres. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie sert à surmonter la tristesse des passions déclinantes. « De l’ennui on ne triomphe que par la langueur » - Tsvétaeva - « Только в тоске мы победны над скукой ». | | | | |
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| vérité | | | Je sens l'ennui des vérités récitées, dès que je suis tenté de m'adresser à une oreille concrète ; c'est la présence d'une oreille abstraite qui me procure le plaisir de mensonges chantés. | | | | |
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| vérité | | | Celui-ci ne narre que des vérités - impossible de ne pas être d'accord avec lui ; son récit n'est que cohérence et suite dans les idées - et je m'y enquiquine à mort ; cet autre est fragmentaire, on ne voit pas où il veut en venir, il se perd et me perd - et, dans sa compagnie, je me sens lucide et fraternel. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, comme tout nombre premier, ne connaît d'autres diviseurs, à part elle-même, que l'unité de l'ennui. Donc, une moitié de vérité ne peut valoir qu'un mensonge entier. Le mensonge est zéro, là où l'on ne connaît que l'addition. Mais sa puissance annihilante est utile, quand on veut multiplier les langages. | | | | |
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| vérité | | | Ce n'est pas pour sauver d'ennui une vieille vérité que le courant rafraîchissant de mensonges est nécessaire ; il doit engendrer des vérités nouvelles. Les vérités figées désespèrent de ne pas rencontrer de défi des hidalgos ingénieux ou s'ennuient dans l'adulation des ânes des écuyers. | | | | |
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| vérité | | | Sans le don poétique, tourner autour de la vérité, comme autour d'une machine à vapeur ou du Code de la route, est condamné à l'ennui et à la routine. Aristote, Spinoza, Kant, Hegel – tout ce qu'ils exposent, lourdement, sur la vérité, et que leurs acolytes remâchent infiniment, ne présente plus aucun intérêt et doit être oublié. Nietzsche et Valéry, deux poètes, si éloignés du clan professoresque, émettent la-dessus des avis autrement plus rafraîchissants. Quant aux avis en marbre, c'est auprès des logiciens et des linguistes, comme Chomsky, qu'il faut les chercher. | | | | |
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| vérité | | | Le poète et le philosophe ont sous les yeux, à peu près, les mêmes buts, c'est à dire des horizons et/ou des firmaments. Le poète est porté immédiatement à ces limites, sur les ailes des sons, des rythmes, des métaphores, et le philosophe, surtout le prosaïque, tente de construire, péniblement, un enchaînement de pas, menant vers ce but. Le premier dépose au pied de la cible - la félicité de ses trouvailles verbales, et le philosophe - l'ennui de la marche et l'incapacité à la danse, qu'il appellera recherche de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Jadis, l'ignorance protégeait contre l'inquiétude, et de doux mensonges berçaient notre félicité. De nos jours, les consciences tranquilles sont préservées mieux grâce au savoir, et la félicité béate - grâce à la vérité arrogante, plutôt qu'au timide mensonge. L'ignorance est incapacité de nouvelles unifications bouleversantes, incapacité due à la perception du connu comme d'une constante, l'intelligence consistant à savoir toujours y déceler quelques troublantes variables. Plus de constantes, plus d'ennui et de tranquillité. | | | | |
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| vérité | | | Le pédant ennuie par son verbiage prosaïque autour de : pourquoi les choses doivent être vraies ? Le maître brille dans la poésie de : comment les images peuvent devenir belles, c'est à dire vraies ? | | | | |
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| vérité | | | Comment on échappe à l'ennui mécanique des oui-non : par l'absurde (apagogie syntaxique ou sémantique), par l'indécidable (Gödel !), par le paradoxal (méta-connaissances). Toutes les trois échappatoires ne sont que langagières, accessibles seulement aux maîtres des meilleurs langages. | | | | |
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| vérité | | | Les confirmations et preuves rendent respectables les comptes rendus et les tableaux statistiques ; à la littérature elles apportent surtout de l’ennui. « Rien ne ruine si complètement une bonne littérature qu’un excès de vérités » - M.Twain - « I don’t know anything that mars good literature so completely as too much truth ». | | | | |
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| vérité | | | La vérité est comme l’argent : elle permet de posséder de beaux objets. Mais ce n’est pas la possession qui est le but de l’artiste, mais l’admiration, l’intensité, l’éclairage ou les ombres. « La possession de la vérité, c’est l’ennui, comme toute possession » - Nietzsche - « Der Besitz der Wahrheit ist langweilig wie jeder Besitz ». | | | | |
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| vérité | | | Je ne connais pas un seul artiste qui atteindrait à la beauté, tout en ne visant que la vérité. De ceux qui affirment l’avoir réussi émane surtout l’ennui. | | | | |
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| vérité | | | En littérature, la vérité matérielle n’apporte que de l’ennui, autant lire le journal ; mais le mensonge créateur t’éloignera du réel mortel et te donnera des chances de rejoindre la rive du rêve. | | | | |
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| vérité | | | Des flots d’ennui inondent les ternes hymnes à la vérité ; quels torrents de fraîcheur dans certains mensonges, exprimés dans un style éclatant ! Le style est ennemi des vérités communes. | | | | |
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| vérité | | | Si tu ne suis que la raison, toute perspective te conduira aux ténèbres ; la lumière consolante ne peut venir que de ton regard irrationnel, qui, même dans les impasses, suit ton étoile. Qui n’est qu’illusion. « Sans le mensonge, l’humanité périrait de désespoir et d'ennui » - A.France. | | | | |
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| vérité | | | Chez les grands, ce n’est pas l’évolution dans le temps (version I, version II…) qui explique leurs contradictions, mais le changement (hors toute chronologie) de représentations (et, donc, de langage). Les justifications discursives sont des sources d’ennui ; les allusions inchoatives dans une maxime sont beaucoup plus prometteuses. Ainsi, la lecture d’un ouvrage aphoristique implique la prémonition de la représentation sous-jacente. | | | | |
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