| action | | | Être enfant, c'est ne pas avoir besoin de patrie. L'adulte, resté enfant, devient un sédentaire sans patrie. L'adulte, reniant l'enfance et se convertissant à l'action, est un janissaire. | | | | |
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| action | | | Être jeune, c'est être allergique au rêve : l'attouchement par celui-ci réveillant aussitôt un prurit du geste. Être mûr, c'est être immunisé en sens inverse : la piqûre par l'échec du geste n'empoisonnant aucune cellule du rêve. Jadis, ce qui réveillait le rêve, c'était la nature ; aujourd'hui, seule la culture pourrait s'y substituer, mais elle est incompatible avec le culte actuel de l'action et de l'utilitarisme. | | | | |
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| action | | | Être jeune, ne pas s'apercevoir de son ombre, puisque son étoile est au zénith. L'ombre allongée des autres d'un astre commun sur le déclin. | | | | |
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| action | | | La seule chose, qui m'empêche de m'attendrir sur l'homme, comme je m'attendris sur l'enfant, est le reflet blasphématoire de ses rêves inavouables, noyés dans ses actes innocents. La vraie innocence a honte de toute action (à l'opposé de Rousseau). | | | | |
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| action | | | À l'opposé de l'homme d'action se trouvent l'enfant et le rêveur, aux rires, pleurs ou songes inassouvissables. Ont-ils jamais été enfants, ont-ils jamais connu des rêves ? - ces faux picaresques, déclamant, avec l'emphase des garagistes : « Plutôt étouffer un nourrisson dans son berceau que nourrir des désirs non passés en actes » - W.Blake - « Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desires ». | | | | |
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| action | | | Mieux on écoute les appels, pathétiques et séniles, à passer des mots à l'acte, mieux on comprend, que la jeunesse, c'est le mot. | | | | |
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| action | | | On ne rêve, dans la jeunesse, que de ce qui ne ressemble guère à la pensée. On n'agit pas, à l'âge mûr, selon le rêve de la jeunesse. « Qu'est-ce qu'une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr » - Vigny - elle est plutôt dans le non-mélange des rêves, des actes et des pensées et dans la création et l'entretien de ces trois demeures indépendantes. | | | | |
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| action | | | Le but de l’écriture est le même que celui de l’existence : rester fidèle au rêve, à cet essentiel immuable, et sacrifier l’action, ce secondaire aléatoire. Le changement de soi est un objectif des médiocres ; je veux rester moi-même, c’est-à-dire rester à l’écoute de mon soi inconnu, révélé dans mon enfance et accompagnant tout mon regard sur l’azur, lointain ou haut. | | | | |
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| action | | | Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | L'intelligence amortit la honte de l'action ; sans l'intelligence, l'action est pure et bête consolation. Mais sans l'action, l'intelligence est initiatique et féconde ! Les enfants de l'intelligence sont tous des bâtards, victimes d'une déshérence. Plus l'action s'inspire de l'intelligence, plus elle est vaine. « L'histoire des actes : l'alternance de la pudeur et de la pesanteur relapse » - Jankelevitch. | | | | |
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| action | | | Dans l’enfance on va du concret à l’abstrait, de la chose au mot – dans la maturité on emprunte, plus souvent, le chemin inverse. Dans son enfance, on n'est jamais créateur, on représente l'espèce, sans savoir produire des genres. La maturité non seulement inverse ces passages, mais elle y intercale son goût : entre le concret et l'abstrait - le goût musical, entre la chose et le mot - le conceptuel, entre l'action et le geste - l'ironique. | | | | |
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| action | | | Tant que tu places tes meilleures joies dans les commencements, et non pas dans les moyens et les buts, tu restes jeune, c’est-à-dire, tu restes proche de ta (re)naissance. Même un testament peut être rédigé sous forme d'un balbutiement déchiffré du nouveau-né. | | | | |
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| action | | | Avec le temps, le travail des yeux parcourt un cycle : dans ton enfance ils boivent le monde, ensuite ils le voient ; un jour, ils deviennent regard, qui recrée le monde, ensuite il se dévoue à en entretenir la soif. Les yeux finissent par s’attacher à l’esprit créateur, comme les oreilles – à se solidariser avec l’âme musicale. Le cœur, lui, reste toujours solitaire. | | | | |
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| action | | | Tant que tes faiblesses peuvent servir d’appui à tes espérances ou à ton enthousiasme, tu n’es pas vieux. | | | | |
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| action | | | Le meilleur usage de la vie : au milieu des actions programmées, laisser des vides, destinés à recevoir des visites imprévisibles du rêve. Tu l’apprécieras le jour où tu découvriras que : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard » - Aragon – pour le rêve, que tu apprends dans ton enfance, il n’est jamais trop tard. | | | | |
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| chœur cité | | | INTELLIGENCE : Tout bonne couveuse de l'intelligence qu'elle est, la cité, néanmoins, en a gâté la jeunesse. Tout geste productif de l'intelligence crédule fut récompensé par une friandise ; l'intelligence a fini par se retrouver dans la même étable que la bêtise, nourrie aux hormones de croissance, au service de l'irrassasiable veau d'or, gérant du cirque des fauves. | | | | |
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| cité | | | La liberté naissante est toujours touchante ; la liberté jeune est affriolante ; la liberté mûre est dégueulasse. Heureusement, la liberté n'est jamais vieille - subissant d'innombrables greffes de tout ce qui est vital, elle est momifiée pendant sa maturité. La tyrannie, elle, sait garder l'éternelle jeunesse du mensonge. | | | | |
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| cité | | | Justification du culte de la résignation : plus les hommes se soumettent au règne du boutiquier, plus y gagnent la justice et l'égalité. Plus vil est le héros du jour, plus constructif est l'élan des jeunots. Plus gris est l'horizon des désirs, plus de couleurs offre le terre-à-terre des actes. | | | | |
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| cité | | | La santé d'une nation se reconnaît dans la similitude des voix rebelle et conservatrice. Quand le mutin est plus flamboyant, la nation est jeune. Quand le conformiste éclipse les factieux, c'en est fini de la fécondité de la nation. La rébellion, c'est la mauvaise herbe, la grégarité, ce n'est que du fourrage, jusqu'au lendemain, qui renonça d'être radieux. Un conservatisme sain serait celui qui ne chercherait pas des époques à imiter, mais des signes intemporels : « Le vrai conservatisme oppose le temps à l'éternité » - Berdiaev - « Истинный консерватизм есть борьба вечности с временем ». | | | | |
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| cité | | | Les combattants de la liberté n'eurent jamais pour adversaire des monstres tyranniques et haineux, mais bien d'insipides tenants de la routine et d'une inertie du statu quo. Mais ils furent plus jeunes, plus romantiques, plus pathétiques. La dévalorisation de la jeunesse, du rêve et du pathos sont à l'origine de cet immonde consensus, qui a aplati la querelle de la liberté aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | Tout ce que le rebelle institutionnalisé dénonce chez les hommes a toujours existé, c'est la qualité des dénonciateurs, en revanche, qui a beaucoup changé : la jeunesse sans bonne révolte, l'élite sans bon regard, le bon Dieu sans bonnes foudres. | | | | |
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| cité | | | Deux côtés les plus originaux de notre époque, deux déchéances de regards : de celui des enfants - qui jadis portait le mépris et la révolte devant la crapulerie adulte - et de celui des sages - qui jadis n'affleurait même pas les choses. Aujourd'hui, la musique intérieure de leurs yeux céda la place à la reproduction des cadences du temps. Le regard fait oreilles. | | | | |
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| cité | | | L'étrange parallèle entre l'Allemagne et la Russie : une multitude de voix, jeunes et rebelles, jaillirent au lendemain des cataclysmes de la Grande Guerre, un silence de mort suivit l'écroulement du nazisme et du stalinisme. La vitalité de la résignation n'existe plus ; l'horreur ou la honte de la conscience morale se transforment en une paisible, orgueilleuse et stérile conscience mentale. | | | | |
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| cité | | | Dans sa jeunesse, on s'intéresse à la politique par passion, à l'âge mûr – par intérêt, et dans sa vieillesse – par ennui. | | | | |
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| cité | | | On sait que les meilleurs patriotes peuplent les plus méchants pays. « Le patriotisme, ce dernier refuge des crapules » - S.Johnson - « Patriotism is the last refuge of a scoundrel ». Au pays où il n'y avait pas de liberté, on chantait : « Où encore la liberté imprègne ainsi les hommes » - « где так вольно дышит человек ». Le pays, où il n'y eut jamais de rêves, est appelé « le plus grand des poèmes » - W.Whitman - « The US are the greatest poem ». Les cerveaux cosmopolites vainquirent les cœurs prosélytes. L'amour de ta patrie est l'amour de ton enfance, et si l'horreur de l'âge adulte ne l'attise pas, il tiédit. | | | | |
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| cité | | | L'éviction de charlatans et d'intolérants - explication première de l'intronisation du robot. | | | | |
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| cité | | | Un jeune, au cœur palpitant et aux élans naissants, écoute deux clans politiques qui semblent être sentimentalement irréconciliables : les uns disent – produisons, et les autres – rêvons. Facile de deviner que Che Guevara attirera davantage de jeunes enthousiastes que Mme Thatcher. Ces jeunes, devenus hommes mûrs, finiront par découvrir, que, en dehors des discours idéologiques, enflammés ou ternes, les deux coteries manquent au même point de noblesse et de couleurs et pratiquent la même grisaille réaliste. L'engagement collectif sera suivi du dégagement personnel. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, les révoltes s’ancrent dans le présent et ses soucis, sans l’enthousiasme du souvenir des aînés, extatiques et glorieux, sans la belle foi dans un futur plus noble, plus jeune, plus rêveur. Mais le présent est toujours mesquin, insignifiant ; l’importance et la grandeur ne se donnent qu’à une vaste perspective, née d’une hauteur de vues. La platitude imprègne la vie ; l’épaisseur sied au rêve. | | | | |
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| cité | | | Des sentiments noirs – l’indignation, le mépris ou l’indifférence - sont inévitables, ce qui fait de nous hommes de gauche, de droite ou du marais. C’est notre enfance qui détermine notre profil, en fonction du milieu de nos regards : la réalité humaine (conflits, orgueils, jalousies), la réalité surhumaine (contes de fées, rêves, solitudes), la réalité inhumaine (routines, conformismes, platitudes). Ma première enfance passa dans le deuxième milieu, dans l’immensité des forêts, des livres, des montagnes et des chants de ma mère. Le mépris de ce qui est sans relief ni mélodie fit de moi un homme de droite, ce que j’appris un demi-siècle plus tard, ayant vécu dans la certitude de faire partie des extrémistes de gauche… | | | | |
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| cité | | | S’étant compromis, dans sa jeunesse, par tant de bassesses idéologiques, Cioran, une fois adulte, a dû éprouver une honte si cuisante, qu’il lui consacra le reste de sa vie, en lui donnant un nom, euphémique et stupide, de déception. | | | | |
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| cité | | | Une révolution – les jeunes, rêvant d’avenirs radieux, se débarrassent des vieux ; une guerre – les vieux, recalculant l’obscur passé, se débarrassent des jeunes. | | | | |
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| doute | | | La jeunesse brille par la naïveté de sa bêtise : tout va de soi. La maturité se ternit par la pinaillerie de son intelligence : le soi va vers tout. L'horizon trop étroit – faute de moyens, le firmament trop bas – faute de contraintes. | | | | |
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| doute | | | Une fois exprimé, le sentiment n'est ni vrai ni faux, mais là où l'adulte robotisé applique une nomenclature du sens l'enfant accepte une maculature des sens. L'enfant est celui qui ignore totalement ce qu'il est ; appréciez alors la double ironie d'Héraclite : « Nous ne sommes jamais plus près de notre moi que lorsque nous retrouvons la gravité des jeux des enfants ». | | | | |
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| doute | | | Être jeune : continuer à ne pas se connaître, à ne pas vouloir se ressembler, à entretenir l'ubiquité entre le regard et le geste : « Seul le creux se connaît »* - Wilde - « Only the shallow know themselves » - mais les creux seraient en nombre : « À tous les hommes il est accordé de se connaître » - Héraclite - ce don des sots s'est vu, apparemment, quelques refus. | | | | |
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| doute | | | La jeunesse : tout est évidence ; la maturité : tout est miracle. Le jeune n'a que les yeux pour voir, le mûr a déjà le regard. | | | | |
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| doute | | | L'enfance : trouver tout naturel un miracle. La maturité : chercher un miracle dans tout ce qui est naturel. « La Nature est un poème, dont l'écriture est indéchiffrable » - Schelling - « Natur ist Poesie ; der Mensch muß sie entschlüsseln ». | | | | |
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| doute | | | Tout bel enfant, en philosophie, se réclame d'une naissance miraculeuse ; ce qui les distingue, c'est le métier présumé de leur père – un scientifique (Hegel) ou un poète (Nietzsche). Des enfants de la vierge réflexion (Jungfraukinder der Speculation – J.G.Hamann) ou des enfants de l'avenir (Kinder der Zukunft – Nietzsche). Des arbres, à généalogie établie ou à établir. | | | | |
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| doute | | | Le successeur immédiat de la maturité est la sénescence, qui se connaît par l'impossibilité de croire. « La maturité du jugement se connaît par la difficulté de croire. Il est très ordinaire de croire » - Gracián - « La madurez del juicio se conoce por la dificultad de creer. Es muy ordinario creer ». La fleur du jugement est de croire, déraciné, là où d'autres ne songent qu'à croître, bien plantés dans des certitudes. | | | | |
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| doute | | | Tout ce qui fait battre mon cœur et élever mon âme remonte à ma première jeunesse ; l’âge adulte n’a presque rien ajouté à mes totems primesautiers. Un don du ciel - « la mystérieuse capacité de l’âme ne refléter, dans la vie, que ce qui m’appelait ou terrorisait dans mon enfance »** - Nabokov - « таинственная способность души
воспринимать в жизни только то, что когда-то привлекало и мучило в детстве ». | | | | |
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| doute | | | Mes yeux évoluent beaucoup plus que mon regard. Avec mes yeux passagers d’adulte, je traduis mon regard d’enfant éternel. | | | | |
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| doute | | | On ne découvre pas le sens de la vie à 50 ans ; il doit s’incruster en nous avant nos 20 ans, sous la forme d’une étincelle frissonnante, se transformant en notre étoile, qu’il s’agira de suivre de nos yeux toute notre vie. Et, petit à petit, cette étoile formera notre regard d’adulte – sur la vie, sur la mort, sur le rêve. | | | | |
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| doute | | | Avec l’âge, les croyances gagnent en solidité, et les certitudes en perdent. Dans ta jeunesse, les choses vont de soi ; à l’âge mûr, elles vont de toi-même et/ou à travers toi-même. Et tu te découvres porteur des ombres plutôt que des lumières. | | | | |
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| doute | | | Parlant de sa jeunesse, Abélard a raison : « La première clé de la sagesse, c'est l'interrogation assidue », mais à l’âge mûr, on comprend que c’est la dernière clé, celle des réponses, abruptes et personnelles, aux questions, communes et cachées, qui ouvre à la vraie sagesse. | | | | |
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| doute | | | L’attachement au rêve, à l’âge adulte, est le prolongement du goût pour le jeu de l’enfant. « Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité » - S.Freud - « Der Gegensatz su Spiel ist nicht Ernst, sondern - Wirklichkeit » - le rêve a le même opposé. | | | | |
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| doute | | | Savoir introduire, consciencieusement, une part du chaos, dans l’édifice des lois, et s’en réjouir, est la meilleure preuve que tu restes jeune. | | | | |
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| doute | | | À tous les âges, le soi inconnu, cet appel inarticulable ni en langages ni en idées ni en images, nous taraude, mais seul la vieillesse a l’humilité d’un soi connu confirmé, l’interprète fidèle de cet appel. Dans la jeunesse, l’introspection se fait par un soi connu, haut et balbutiant. Dans l’âge mûr – par un soi connu, profond et bavard. Dans la vieillesse – par un soi inconnu, vaste et laconique. Et puisque la platitude est la pire des tragédies, c’est bien dans la vieillesse qu’on découvre le vrai besoin de consolation en hauteur, hors la pesanteur du connu. | | | | |
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| hommes | | | Signe d'âge mûr, l'immersion dans les moyens, l'indétermination des buts. La jeunesse actuelle est la plus mûre, la plus vieille depuis deux mille ans ; elle ne demande que plus de moyens, pour rejoindre le plus vite possible ses crapules d'adultes. Jadis, les mômes marquaient du sceau d'infamie les buts des grands ; aujourd'hui, ce sont les vieux qui sont dégoûtés du cynisme des jeunes. Juventuti veritas ! - clament-ils, doctes, au lieu de veritati juventas ! La jeunesse, c'est la recherche de titres de noblesse ; aujourd'hui, ces vieillards précoces « sont assez mûrs, pour se passer de toute noblesse » - Novalis - « sie sind reif genug, den Adel zu entbehren ». | | | | |
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| hommes | | | Résolument moderne - ils pensent que c'est très intelligent, signe de supériorité et de maturité. Hommes d'une saison, d'une seule prise d'images, d'une section plane, hommes des empreintes. L'homme du climat est irrésolument, problématiquement - ou, mieux, mystérieusement - passéiste, car au passé sont toutes les saisons de l'arbre qu'il veut être. « Revenez aux Anciens, et ce sera du progrès » - Verdi - « Tornate all'antico e sarà un progresso » - nos Virgile ne lisent plus Homère et deviennent journalistes. | | | | |
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| hommes | | | Tout ce qui est sel de la vie se dépose, aujourd'hui, aux endroits couverts de carapaces et dépourvus de plaies. L'enfance à fleur de peau s'extasie sèchement ; la sénilité en fleur de l'âge s'anesthésie sagement . | | | | |
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| hommes | | | Le blasphème est ici plus blême que la profession de foi, le juvénile est plus servile que le vieillard, le rebelle est plus rationnel que le conformiste. | | | | |
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| hommes | | | J'ai porté, à travers la vie, le même volume de lumière enthousiaste, avec deux sources ou ressources : dans mon enfance, l'homme restait dans l'obscurité problématique et les hommes brillaient par leurs solutions. Avec l'âge, cette proportion s'inversa : l'homme rayonne dans l'âme mystérieuse et les hommes s'éteignirent dans les ténèbres sans mystère. « L'homme est un mystère, et toute l'humanité repose sur la vénération du mystère de l'homme »* - Th.Mann - « Der Mensch ist ein Geheimnis, und alle Humanität beruht auf der Ehrfurcht vor dem Geheimnis des Menschen ». | | | | |
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| hommes | | | Les fugues font naître des poètes ; les fuites sont affaires des journalistes et des plombiers. Ce qu'aime un Américain, qui est toujours journaliste, ce sont de bons produits bien étanches : « L'ennui n'est pas un produit fini. Il faut l'avoir traversé tel un filtre, avant qu'un net produit émerge » - Fitzgerald - « Boredom is not an end product. You've got to go through boredom, as through a filter, before the clear product emerges ». | | | | |
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| hommes | | | La patrie, ce sont mes commencements, mes origines. À l'âge adulte, l'attachement aux commencements, le retour aux initiations, prennent l'allure d'un asile dans ma vraie patrie oubliée. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la cécité de la foi, mais sa profondeur et son immatérialité, qui expliquent son irrésistible vivacité chez le jeune. La foi en la puissance (le muscle, le pouvoir, l'argent), la foi en la beauté (l'élévation, la création, l'originalité), la foi en la reconnaissance (l'intelligence, l'amour, la gloire), - avec le temps tout finit par s'avérer un leurre. Et au-delà des leurres, il te resteront l'espérance sans lendemain, ou la consolation sans mouchoir, dans une hauteur, abandonnée par la vie et livrée à ton étoile évanescente. | | | | |
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| hommes | | | Le passage de la jeunesse à la maturité, c'est la préférence grandissante, qu'on accorde aux yeux fermés, par rapport aux yeux écarquillés : pour percevoir la réalité, pour entrevoir le rêve, pour concevoir ou recevoir des caresses. | | | | |
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| hommes | | | La jeunesse : création de scénarios et algorithmes, dont les étapes les plus cruciales sont exécutées inconsciemment ; la maturité : exécution routinière de toutes les étapes de scénarios câblés. Mémorisation organique, oubli mécanique ; focalisation sur le but, focalisation sur les moyens ; les pointillés décrivant des trajectoires en continu, le continu se décomposant en pointillés. | | | | |
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| hommes | | | Le jeune se reconnaît dans le devenir et vit mal tout arrêt dans l'être ; le vieux aspire à l'immobilité de l'être et vit mal l'intrusion du devenir. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie d'aujourd'hui est due à la mort du rêve. Plus précisément, à son handicap mental, dès sa prime enfance. Le discrédit du conte de fées, le merveilleux étouffé par le mielleux, le jeu électronique expulsant le jouet anachronique. Les lieux, qui ont le plus besoin de rebelles aujourd'hui, sont les crèches, et leurs noms sont Andersen et Ch.Perrault. Shakespeare, Pouchkine et Montaigne en savaient quelque chose : « Notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices ». | | | | |
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| hommes | | | L'enfance est une saison sans grâce : prendre le merveilleux pour de la mécanique ; on n'est vivant que tant qu'on s'étonne ; l'adulte ayant gardé l'impassibilité infantile est pur robot. La vraie vie commence, quand ton âme tombe sur une musique, à son diapason, une musique du mot, de l'image, de la pensée ; l'enfance, c'est du tambourinage ou de l'apprentissage, exercés au hasard des autres. | | | | |
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| hommes | | | Ne pas être capable d'admirer l'étendue de l'expérience humaine, d'éprouver la profondeur de la solitude, de frissonner dans la hauteur de l'étonnement, c'est cela, l'enfance, une étape d'apprentissage mécanique ; mais on en garde la nostalgie comme celle de notre première maîtresse. | | | | |
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| hommes | | | La fessée et le piquet rappelaient au môme que le monde, dans lequel il entrait, n'était pas le sien ; ce qui réveillait en lui le désir d'un autre monde, plus poétique et plus proche. Aujourd'hui, le monde est à lui, dès le berceau ; et son premier désir est d'ouvrir, le plus tôt possible, son propre compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Aucune parenté avec l'avenir, qui m'est totalement étranger ; en revanche, des pousses nouvelles permanentes sur l'arbre généalogique du passé. À l'opposé du banal : « Veillons davantage que nous soyons pères de notre avenir qu'enfants de notre passé » - Unamuno - « Miremos más que somos padres de nuestro porvenir que no hijos de nuestro pasado ». Tant que le passé ne cesse de renaître, on se résigne si facilement que l'avenir ne naisse jamais. | | | | |
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| hommes | | | La vie se présente en arc-en-ciel ; ma production de bile dépend des manques de bleu ; pourquoi, dans ce monde, qui va mieux que jamais, ces coulées sont toujours aussi denses ? Le monde de mon enfance exhibait deux couleurs suréminentes : le rouge et le noir, là où celui d'aujourd'hui n'affiche que le gris. Le bourreau et le monstre cédèrent leurs places au mouton et au robot, de la même grisaille. Le gris n'absorberait-il donc pas d'autres couleurs ? | | | | |
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| hommes | | | À l'âge adulte, aucune lecture ne peut plus infléchir notre fond psychique, qui est déterminé par les livres de notre enfance ; les seuls noms, qui me viendraient à l'esprit, si je devais désigner mes véritables maîtres câblés, seraient ceux de Perrault, Andersen, Pouchkine, Grimm. Rien d'étonnant donc qu'aujourd'hui nos petites têtes blondes, gavées aux comics et codecs, finissent par exhiber des cerveaux de moutons et de robots. | | | | |
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| hommes | | | L’essentiel de ce que je suis (c’est-à-dire mon regard sur mon étoile), je le garde, inchangé, depuis ma première jeunesse ; les abandons, les ajouts, les revirements ne concernent que le secondaire. Donc, l’homme a bien son être et non pas seulement son devenir : « Le vivant n’a pas d’être, il n’a qu’un devenir » - H.Hesse - « Alles Lebendige ist ein Werden, nicht ein Sein ». Quant à son devenir, muni d’assez d’intensité, il est indiscernable de l’être (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Deux humains ne supportent pas un regard prolongé, dans les yeux, l'un de l'autre, sans se mettre à se battre ou à s'ébattre. Seuls les enfants et les poètes cherchent le regard soutenu comme confirmation de leur existence. Notre époque est sans enfance ni poésie, tout n'est que réel, même les ébats, qui sont de moins en moins imaginaires. | | | | |
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| hommes | | | Pour ne pas vivre la pénible découverte, que l'âge ne rende guère plus sage, l'échappatoire la plus inattendue au cheminement plus fréquent, celui de la décrépitude, serait de naître vieux. | | | | |
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| hommes | | | L'intérêt de l'Histoire, pour les adultes, est du même ordre que les contes de fée, pour les enfants, - de la nourriture pour nos rêves ; plus sérieusement on prend ses leçons, plus on est bête ; c'est pourquoi je tiens Hegel, la-dessus, pour l'un des plus bornés : « La philosophie de l'Histoire a l'importance d'une théodicée » - « Die Geschichtsphilosophie hat die Bedeutung einer Theodizee ». | | | | |
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| hommes | | | La fausse fraîcheur des idées qu'on découvre dans son enfance ; les mêmes, entendues à l'âge mûr, provoquent l'ennui ; mais on ne garde que la fraîcheur d'antan et se lamente sur l'abêtissement du monde actuel. | | | | |
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| hommes | | | Le dessein divin plaça dans notre enfance les traits les plus humains : hurler de surprise, pleurer de désespoir, rire à gorge déployée, jouer pour ne pas voir la vie, transformer les percepts et affects en concepts - partout le commencement, la découverte du vertige initiatique du regard et du sentiment. Mais l'adulte suivit le sentier moutonnier et le circuit robotique - le morne enchaînement, dans un rôle banal et interchangeable. Ce n'est pas seulement l'enfance qu'on trahit, mais aussi bien Dieu lui-même. | | | | |
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| hommes | | | À 25 ans, on maîtrise toutes les connaissances vitales ; le reste de l'âge adulte n'est qu'une accumulation, une adaptation, une reformulation ; pourtant, la gent professoresque et sénile continue à réduire la vie à l'acquisition de connaissances. La vie est une collection de palettes et de vocabulaires, d'où doit sortir la musique vitale, sentimentale - verbale ou picturale. | | | | |
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| hommes | | | Les adultes ne rêvent plus à redevenir enfants ; les enfants ne rêvent qu'à devenir adultes - heureux dans la longue platitude de leurs résolutions. Jadis, les enfants ignoraient le monde adulte, et les adultes mouraient enfants - malheureux dans leur bref mystère. | | | | |
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| hommes | | | Le sens de l’existence humaine serait la fidélité à la hiérarchie des trois facettes vitales, hiérarchie que se fixe dès la plus tendre enfance entre agir, comprendre et rêver. Mon hiérarchie à moi fut, par ordre décroissant d’importance, – rêver, comprendre, agir. | | | | |
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| hommes | | | La jeunesse est haute, par inconscience ; la vieillesse est basse, par trop de conscience. « L’insecte : de la larve vers le papillon ; l’homme : du papillon à la larve »** - Tchékhov - « У насекомых из гусеницы получается бабочка, а у людей наоборот: из бабочки гусеница ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’homme choisissait entre se passionner pour l’humble invariant (donc pour le vieux, le passé) ou se tourner vers le hardi (adressé au jeune, au futur). Aujourd’hui, tous les regards, toutes les demandes, toutes les actions sont totalement plongés dans le présent, dans lequel il n’y a ni humilité ni orgueil ni jeunesse, mais la routine algorithmique sans âge. | | | | |
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| hommes | | | Dans la jeunesse et dans la vieillesse, on vit dans la nuit, pour suivre l’étoile qui guide ou l’étoile qui file ; dans la maturité, on vit en plein jour ou se contente de la lumière des lampes. | | | | |
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| hommes | | | Dans la première jeunesse, les orgueilleuses déceptions sont signe d’une noblesse naissante, naïve mais prometteuse ; dans la vieillesse, les déceptions grincheuses témoignent de la mesquinerie et de la bêtise incurables. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui un ange lumineux et une ténébreuse bête, et la civilisation est une tentative de rapprocher ces deux hypostases, ce qui résulte en homogénéité moutonnière ou robotique. Le cas le plus passionnant, cas extrême et rare, est celui où l’ange ou la bête domine ; toutefois, dans les deux cas, la chute est au bout du chemin. Dans le premier cas, l’homme, dans sa jeunesse, chante le rêve et la solitude ; dans le second, l’homme compte sur la force et le fanatisme. Au moment de la chute, le premier reste fidèle à son rêve solitaire agonisant, auquel il cherche des consolations ; le second, par un sacrifice, cynique ou désespéré, de sa posture d'antan, éructe des anathèmes au monde raté, dont il fait pourtant partie. | | | | |
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| hommes | | | Dans sa première jeunesse, on exhibe ce qu’on sait (pas grand-chose, en réalité), ensuite, on s’épanche sur ce qu’on pense (le plus souvent – des platitudes), enfin, on se contente de narrer ce qu’on éprouve (mais il est trop tard, pour s’en émouvoir). Pourtant, l’inverse aurait été si raisonnable. Et utile aussi bien pour le savoir final que pour le valoir initial. | | | | |
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| hommes | | | Tout en séparant, en toi, l’auteur de l’homme, n’oublie pas que les liens d’héritage, qu’ils entretiennent avec leur jeunesse commune, sont, eux aussi, très différents. L’auteur ne peut que trahir ou dépasser sa jeunesse, tandis que l’homme en a des rapports beaucoup plus complexes : l’oublier, lui rester fidèle, en avoir honte, vivre la tragédie de l’évanouissement de ses rêves. L’auteur crée et l’homme croit. | | | | |
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| hommes | | | À l’âge mûr, vivre de son esprit, c’est se désespérer ; vivre de son âme, c’est créer des espérances fugitives ; il faudrait vivre de son cœur, qui est le seul à n’apporter que l’entente avec soi-même, à l’âge juvénile. « Ô enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais ! »** - Chateaubriand. | | | | |
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| hommes | | | La liberté est le signe de vie de notre esprit, et la palpitation – celui de notre âme. Ces signes s’illuminent soit à l’extérieur, soit à l’intérieur de notre corps. D’abord, par l’esprit et par l’âme tâtonnants, nous vivons notre enfance, autour de nous ; ensuite, c’est l’enfance, s’appuyant sur nos âmes et esprits d’adultes, vit en nous. On devient mouton, en perdant la liberté ; en perdant la palpitation, on devient robot. | | | | |
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| gracián b. | | | A los 20 años un hombre es un pavo real ; a los 30, un león ; a los 40, un camello ; a los 50, una serpiente ; a los 60, un perro ; a los 70, un mono, y a los 80, nada.
Voici la vie d'homme : à 20 ans - le paon, à 30 - le lion, à 40 - le chameau, à 50 - le serpent, à 60 - le chien, à 70 - le singe, à 80 - rien. | | | | |
| | hommes | | | Aujourd'hui, on n'a plus ni nostalgie de l'enfance ni horreur de la vieillesse, puisque à tout âge et dans toutes les têtes règne l'espèce la plus increvable - le mouton. | | | | |
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| hamann j.g. | | | Poesie ist die Muttersprache des menschlichen Geschlechts ; wie der Gesang, älter als die Deklamation, Gleichnisse - als Schlüsse.
La poésie est la langue maternelle de l'humanité ; de même que le chant est plus vieux que la déclamation, les métaphores - que les raisonnements. | | |  | |
| | hommes | | | L'humanité sort de son enfance, sevrée de métaphores ; sa voix se confond, chaque jour davantage, avec celle du robot raisonnant. | | | | |
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| joubert j. | | | Ce qui fait que nous n'avons plus de poètes, c'est que nous pouvons nous en passer. | | |    | |
| | hommes | | | Les hommes quittèrent leur enfance et n'ont plus besoin que de vérité. | | | | |
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| musset a. | | | Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. | | | | |
| | hommes | | | Tous les quoi et les pourquoi sont dits depuis des lustres, c'est le comment qui est à réinventer ou à recommencer. Par les tard-venus du mot, non de l'heure. Le monde fut vieux de tous les temps (senescit mundus), mais jamais les hommes n'étaient plus loin de leur enfance et ne s'identifiaient à ce point avec l'âge adulte. Occupé par la raison de ses fruits, le monde oublie ses floraisons. Ils sont de leur pays, de leur saison, de leur journal, de leur langue, comme moi, je suis de mon enfance. Mais, enfant, je suis venu trop vieux. | | | | |
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| tourgueniev i. | | | Если бы с молодостью уходило одно хорошее - то всякий перерезывал бы себе горло на 32-м году.
Si la jeunesse, en s'en allant, n'emportait que ce qui est digne, on se couperait la gorge vers 32 ans. | | | | |
| | hommes | | | Pour la plupart des hommes, l'hypothèse est juste ; tant de gorges séniles et vétustes traînent au milieu des choses indignes. Et l'inventeur de dignités nouvelles, ce candidat à la jeunesse nouvelle, devint si rare. Être jeune, c'est me dire, que le monde, dans lequel je vis, n'est pas à moi. Et ce n'est pas mon monde à moi, mystérieux et musical, qui s'en va, c'est moi qui le quitte, pour rejoindre le monde mécanique des adultes. | | | | |
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| chœur intelligence | | | SOUFFRANCE : L'intelligence est moins curieuse que la bêtise ; elle interroge moins de sources de souffrance. Mais elle a l'art de creuser les plus prometteuses. À force de s'occuper davantage de l'anesthésie que de l'euthanasie, notre siècle fait proliférer les séniles sans plaies et les juvéniles simplets. L'école de la souffrance n'attire que les âmes buissonnières. | | | | |
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| intelligence | | | L'intégrité, en philosophie, résulte en ennui, en tiré par les cheveux. L'unité d'une caserne. Le fragmentaire crée l'illusion de sincérité et de vivacité. L'unité devrait s'acquérir par une hauteur qu'on ne quitte pas. « Toute philosophie ne vaut que dans son état naissant et devient ridicule, si on essaie de la rendre mûre »* - Valéry. Les meilleurs aèdes furent rhapsodes. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence, celle des sources et des horizons, est propre de la jeunesse : ne discerner que peu de chemins, mais des chemins vitaux et intuitifs, pour les voyageurs sans bagages (Nietzsche), voltigeant, le cœur léger, au-dessus toute barrière : « Où est ce cœur vainqueur de toute adversité ? »** - Du Bellay. La maturité inclut tant de précautions de voirie débouchant sur la viabilité de la pensée ramifiée, pondérée et sénile ou sur l'intelligence des buts ou des contraintes. | | | | |
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| intelligence | | | L'enfance, c'est la création de l'arbre primordial du savoir et de la sensation ; la maturité, c'est l'unification du flux vicissitudinal avec ton arbre existant et résumant ton passé ; d'où l'image et le prestige singuliers qu'a l'enfance. D'où l'importance de ta faculté de revenir au point zéro du regard, ou, au moins, des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, comme en biologie, le retour ontogénétique vers notre enfance, vers le point zéro de l'esprit, est fécond, car on y retrouve tout le parcours phylogénétique des esprits du passé. Dans les prémisses puériles on trouve de meilleures raisons pour s'enthousiasmer que dans les conclusions séniles. | | | | |
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| intelligence | | | Si la jeunesse savait, elle en pleurerait ; si la vieillesse pouvait, elle en rirait. Et non pas, comme c'est le cas, l'inverse. « Tant que tu es jeune, toutes tes pensées vont à l'amour ; après, tout ton amour va aux pensées »** - Einstein - « Solange man jung ist, gehören alle Gedanken der Liebe ; später gehört alle Liebe den Gedanken ». On est jeune, quand on sait tout (« Je ne suis pas assez jeune pour tout savoir » - Wilde - « I am not young enough to know everything »). L'ignorance est le lot de la savante vieillesse : « Ne cherche pas à tout savoir, si tu ne veux pas tout ignorer » - Démocrite. | | | | |
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| intelligence | | | Nous pensons n'apprendre quelque chose que dans notre jeunesse, mais ce n'est que beaucoup plus tard que nous apprenons, que désapprendre est plus fructueux. Désapprendre, c'est relâcher les contraintes en hauteur pour approfondir l'espace de liberté. L'ignorance, c'est une contrainte en largeur, un savoir ossifié. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la philosophie, visant le savoir, l’être, la vérité, la liberté, est finie, morte et doit être ensevelie, avec plus de ricanements que de contritions. Et vive la jeunesse de l’Intelligence Artificielle, qui, sur ces sujets, toujours à l’état vierge, formulera des avis autrement plus profonds, élégants et opératoires. Comme le roman se substitua aux commérages oraux. L’IA partagera avec la philosophie la réflexion sur le langage et ne laissera aux philosophes que l’exclusivité de la recherche de consolations, à cause de nos rêves agonisants. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qu’il y a de plus beau et enviable dans l’enfance, c’est que l’enfant vive dans le naissant et non pas dans le né. C’est pourquoi être artiste, c’est savoir redevenir enfant, en ne peignant que les commencements, en occultant les parcours et en ignorant les finalités. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’enfance je pensais par le rêve ; j’appris, ensuite, à rêver par la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Il est très fréquent qu’un enfant surdoué devienne un adulte médiocre. Mais un jeune niais n’a presque aucune chance de briller dans sa maturité. Et je viens de tomber sur une exception - une sottise du jeune Cioran : « L’Histoire est une tragédie, parce qu’elle est affaire de destin ». L’histoire est un ramassis de hasards et de hapax, sans aucune logique hégélienne ou marxienne (ou, peut-être, sans logique tout court, puisque ni Hegel ni Marx ne sont logiciens). L’obsession misérable par la causalité explique le prestige de cette notion creuse qu’est le destin. La tragédie n’est ni dans les batailles ni dans l’incompatibilité des civilisations, mais dans le refroidissement de notre étoile. | | | | |
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| intelligence | | | Mettre le sentiment au-dessus de la pensée rend ton rêve tragique ; mettre la pensée au-dessus du sentiment rend ta vie comique. C’est pourquoi la jeunesse est tragique et la vieillesse - comique. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse : chercher à se mettre sur les épaules des géants, pour mieux voir et avancer vers des fins ; la vieillesse : chercher des points zéro, pour mieux rêver, immobile, des commencements. C'est la place de la musique qui les distingue : elle est le commencement du jeune ; pour les vieux, elle n'en est qu'un « dernier écho » (Nietzsche). | | | | |
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| ironie | | | Tant de mûrissement dans les parcours et finalités maîtrisés, avant de se dédier exclusivement aux commencements, c'est à dire de devenir jeune. | | | | |
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| ironie | | | Reconnaître une pitoyable insignifiance de l'enfance est signe qu'on reste jeune ; tous les esprits séniles s'extasient devant la pureté et l'innocence de cet âge sans grâce, sans étonnement, sans rêve. | | | | |
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| ironie | | | L'apologie de l'ignorance et de l'impuissance : la jeunesse, ignorant les prémisses de la vie, parvient aux conclusions justes et exaltantes ; la vieillesse, inapte désormais à déclencher les conclusions, en maîtrise, parfaitement et amèrement, les profondes prémisses. | | | | |
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| ironie | | | Mon nihilisme est tout végétal et saisonnier : dans l'arbre de vie, je ne conteste aux hommes que la place qu'ils accordent au fruit. Mon hibernation tombe sur la seule saison, où ils sont eux-mêmes, la maturité. | | | | |
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| ironie | | | Goethe est mort de jeunesse, à 83 printemps ; Pascal est mort de vieillesse – à 39. | | | | |
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| ironie | | | C'est en fuyant la sensation d'assiégé - « environné de néant » (Sartre) ou « cerné par l'être » - Heidegger - « besessen vom Sein » - que je me trouve au milieu de mes ruines, obsidionales de l'intérieur. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse, c'est la hauteur, où l'on dénude sa vraie forme - ondoyante, houleuse, moutonnante ; la vieillesse, c'est la profondeur, où l'on découvre son vrai fond - rocheux, sablonneux ou fangeux. | | | | |
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| ironie | | | Il me plaît, ce plaisir enfantin de savoir que, parmi mes auteurs cités, il y en a trois, qui portent mon prénom, et qui sont, tous les trois, des poètes, tout en provenant de trois tribus différentes. | | | | |
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| ironie | | | En cherchant les vertus de la jeunesse, on tombe sur ce côté mystérieux de notre sens esthétique : j'ai beau fouiller dans tous les avantages, que traditionnellement on attache à l'âge tendre, je n'en retiens que la beauté physique, ou, plus précisément, ce qu'on tient pour telle. La pureté, l'innocence, l'énergie, la force, l'élan, la créativité, le rêve, l'espérance et même la fraîcheur appartiennent à un autre âge. | | | | |
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| ironie | | | Un échantillon d'américanismes : « Dans l'enfant, éclate le mensonge du sage, tel un tuyau : le froid fait naître l'image » - W.Auden - « In the child, the rhetorician's lie bursts like a pipe : the cold had made a poet ». « Le poète est un plongeur muni d'un tube respiratoire » - Koestler - « the poet is a diver with a breathing tube ». « Les clous se divisent en clous forgés et en clous découpés, l'humanité peut être soumise à pareille distinction » - Melville - « as nails are divided into wrought nails and cut nails ; so mankind may be similarly divided ». « Trois mots juxtaposés irradient une énergie, qui emplit les cônes, que seul le génie peut comprendre » - E.Pound - « three words in juxtaposition radiate energy which fills the cones, which nothing short of genius understands ». « La souffrance est le mégaphone de Dieu, pour réveiller le monde engourdi » - S.Lewis - « Our pains are God's megaphone to rouse the deaf world ». | | | | |
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| ironie | | | La philosophie étant surchargée d’interminables lourdeurs séniles, le seul moyen de lui donner des ailes de jeunesse serait de s'y limiter aux commencements. | | | | |
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| ironie | | | Je croyais ne partager le titre de mes exercices qu’avec Marie Stuart et Tsvétaeva, et voilà que je découvre une dame de plus, une Italienne, écrivant pour les mômes et se tournant, pour la première fois, vers les adultes, avec un roman, intitulé – I più deserti luoghi ! L’enfance et les commencements ? | | | | |
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| ironie | | | L’esprit et l’âme sont immédiatement attachés à un âge ; de l’enfance à la vieillesse - tant d’étapes incompatibles. Ce qui dépend beaucoup moins du temps, c’est bien notre cœur ; c’est pourquoi il serait résolument plus sensé de compter sur la joyeuse Résurrection des cœurs, plutôt que des âmes et, encore moins, – des esprits, puisque ceux-ci seraient, le plus souvent, gâteux. | | | | |
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| ironie | | | L’ignorance est l’explication la plus plausible du bonheur ; regardez les jouissances de l’enfant naïf et la tête maussade du vieux, chargée de connaissances. | | | | |
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| ironie | | | Les buts inconnus émeuvent la jeunesse ; les parcours bien connus banalisent l’âge mûr ; les commencements inconnaissables ennoblissent la vieillesse. Aux extrémités – deux rêves, portant la honte du milieu. | | | | |
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| ironie | | | L’orgueil de ceux qui sont sûrs de maîtriser la profondeur est le contraire de l’ironie de ceux qui se sentent portés par la hauteur. L’orgueil accompagne la jeunesse ; l’ironie vient avec l’âge. Mais le jeune est maladroit avec l’ironie, et l’orgueil enlaidit la maturité. | | | | |
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| ironie | | | Je ne vois qu’un seul avantage de l’étude de l’histoire de la philosophie : confirmer qu’en philosophie seuls comptent les commencements ; les buts et les parcours sont communs et peuvent être effacés ou négligés. Et la plupart des commencements se réduit aux métaphores. Aucun philosophe ne reconnut cette évidence. Les développements ne se justifient qu’en sciences ou chez les amuseurs d’enfants ou de foules. | | | | |
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| chœur mot | | | RUSSIE : Mes mots portent les stigmates de leur première croix, plantée en Russie, au temps de ma jeunesse. J'ai beau traiter les écorchures françaises, les organes déficients ajoutent à la bile - de l'encre trouble. Il paraît que le mot est français, s'il est clair ; or, le mot n'acquiert sa russitude que s'il renonce à ses attaches visibles. | | | | |
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| mot | | | Dans ma langue maternelle, les mots résultent de deux courants opposés, mais équilibrés : je l'écoute et je la fais parler. « L'arbre, au lieu de se dissoudre en représentations, peut me parler et susciter une réponse » - Levinas. Une langue étrangère est souvent, hélas, muette, et je la mets sous question et je cherche à faire passer ses aveux pour spontanés et sincères. Comment m'enraciner dans une langue, qui ne connaît pas mon enfance ? - et sous une torture verbale puis-je espérer une éclosion florale ? | | | | |
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| mot | | | Le test de la justesse d'un mot hautain : déclamé en contrée basse, il est inaudible. | | | | |
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| mot | | | Tentatives de pléonasmes : puissance potentielle, volonté velléitaire, anomalie anormale, vertu virtuelle, événement éventuel, matière immature. | | | | |
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| mot | | | Tous les beaux temps et modes du Verbe divin finissent par ne plus se conjuguer qu'au passif. Tous les beaux noms de la jeunesse finissent par ne plus se décliner au vocatif emphatique et succombent à un instrumental bien plat. | | | | |
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| mot | | | La langue, dans son enfance et dans l'enfance de ses porteurs, est poétique et musicale ; elle vit des commencements, des surprises et des découvertes. Son âge adulte la réduit, de plus en plus, à une prose finale : « L'algorithme est la forme adulte du langage » - Merleau-Ponty - heureusement, il restent quelques poètes, ces enfants du langage et du rythme. | | | | |
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| mot | | | Le Verbe est la source, dont on ignore le lieu de naissance, et dont peuvent, hélas, se passer nos misérables paroles, grâce aux progrès de l'eau courante de la Cité. Qui meurt encore de soif auprès de la bonne fontaine ? Que les sots repus proclament tarie, tout en s'affairant auprès de leurs robinets mécaniques. Les hommes perdirent leur éternelle jeunesse, cadeau de Prométhée, car l'âne, qui la transportait, ne put résister à la soif, près de cette fontaine ; la jeunesse fut donné au serpent, gardien de la fontaine, et les hommes finirent par se rapprocher de l'âne. L'eau et le feu ne réussissent pas bien aux hommes : les abattus s'accrochent à la terre, et les enthousiastes - à l'air. | | | | |
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| mot | | | Grothendieck vient de mourir. Le contact avec lui me fut fort utile : ses quinze mille pages (autant que chez le délicat H.-F.Amiel), griffonnées dans la fébrilité des idées, sans le souci du mot, m'aidèrent à ériger d'excellentes contraintes : me méfier des idées, me réduire à l'ascétisme laconique, caresser le mot – merci, pauvre Alexandre. Un nom me lie à ton souvenir, celui de Cartan : les articles du père, Élie (ami de Valéry), me familiarisèrent avec le français, la perspicacité du fils, Henri, mit Alexandre sur la voie de la mathématique. Je n’aurais peut-être jamais parlé de lui, si ce n’étaient pas quelques parallèles : l’enfance au bagne ou dans un camp de concentration ; orphelins de père, la mort de nos mères joua le même rôle dans le réveil des plumes. Et le français n’était pas notre langue MATERNELLE ! | | | | |
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| mot | | | M.Burgin, mon camarade de promotion universitaire, un excellent mathématicien et que je croisais souvent dans les couloirs de la Bibliothèque des Littératures étrangères, est mort. Juste avant de mourir, dans sa villa californienne, il chercha à me joindre, pour parler de notre jeunesse et pour discuter de son pavé de mille pages, The Theory of Knowledge (150$!). Trop tard. Son ouvrage se disqualifie par l’incompréhension de la place du langage dans notre arsenal intellectuel. Les linguistes ignorent la représentation, les logiciens ignorent le langage – d’où leurs logorrhées réciproques lacunaires. | | | | |
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| mot | | | À la base de toutes les langues se trouve une grande banalité … ignorée de tous les linguistes : les mots (sons ou morphèmes) ne servent qu'à référencer les objets et les relations. À partir de là - l'histoire forme les grammaires, et les enfants l'apprennent avec une facilité prodigieuse, parce que la référence d'objet ou de relation est un méta-concept inné, a priori, et ce rapport est la seule méta-grammaire universelle que l'apprentissage universel instrumentalise. Les linguistes suivent le chemin inverse ; ce qui est sensé pour une machine est erroné pour l'homme. Des universaux linguistiques (Chomsky) n'existent pas. | | | | |
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| mot | | | Joli jeu de mots de P.Desproges : encyclopédie de Cyclopède, qui nous rappelle, que culture et enfantillage ne sont pas si loin que ça l'un de l'autre. | | | | |
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| mot | | | Maîtriser une langue, c'est d'en maîtriser les trois facettes : la musicale, la picturale et la logique. Dans un discours de maître, la musique naît avant les tableaux et les formules. Le gros des ratages de ce livre vient de la faiblesse de ce premier chaînon, qu'on ne conçoit à fond qu'au berceau. | | | | |
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| mot | | | Pour arriver à magnifier les mots et se détacher des idées, il faut avoir vécu une grande honte, suite aux traîtres d’actes, qui se faufilent entre les mots et les idées. C’est le cas de Cioran : dans sa jeunesse - une crapule des idées ignobles, dans sa vieillesse – un chantre des mots, pleins de noblesse. | | | | |
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| mot | | | La vie consiste dans le sérieux de l’action ; le rêve prend la forme d’un jeu d’enfants. C’est pourquoi le rêveur cultive l’illusion, qui, étymologiquement, voulait dire – se faire entraîner vers le jeu. | | | | |
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| noblesse | | | Le jardin, concurrent de l'arbre et de la montagne ? Éden, Adonis, Priape, Épicure, Gethsémani : liens de tentation, de jeunesse, de débordement, d'abandon, de doute ; gouttes de sève, de myrrhe, de sperme, d'encre, de sang. | | | | |
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| noblesse | | | Pour atteindre à la simplicité innée il faut parfois des études complexes. « La simplicité résulte de la maturité » - Schiller - « Einfachheit ist das Resultat der Reife ». | | | | |
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| noblesse | | | Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Toute l'Antiquité est un tribut au troupeau. Même la lanterne de Diogène n'éclaire pas le bon côté de l'épiderme (deux expériences à tenter : obscurcir la lanterne ou ne faire attention qu'à ses ombres agoraphobes) ; elle se moque de l'homme platonicien inexistant, au lieu de dénoncer l'existence, même au fond des tonneaux, des hommes agoraphores. Le culte de la barbe au détriment de l'enfance. La préférence de la pierre à l'arbre, du grenier à la cave. La mort comme événement et non pas état d'âme. Aucune intuition de la prière. Ce qu'il y a de vraiment profond, dans nos âmes d'Européens, nous le devons davantage au Christ qu'à Périclès. Comment s'appelle Athènes sans Jérusalem ? - ou Rome sans Athènes ? - les USA. | | | | |
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| noblesse | | | Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse. | | | | |
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| noblesse | | | L'enfance est anti-poétique : il lui faut des lumières et des démarrages. Le poète aime l'ombre, projetée vers sa haute immobilité. | | | | |
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| noblesse | | | La jeunesse, c'est un bonheur voué aux yeux ouverts, la caresse aussi réelle que la peau ; la maturité - la béatitude réservée aux yeux fermés, toute caresse naissant et croissant dans l'imaginaire. Odysseus ou Homère. | | | | |
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| noblesse | | | En universalité, le chant l'emporte sur la danse comme la parole sur la marche. La danse ne peut être que jeune, tandis qu'on imagine le chant même chez un agonisant. | | | | |
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| noblesse | | | Les appels pathétiques à changer ou à perfectionner notre vie individuelle, qu'on entend chez Tolstoï, Rilke, Wittgenstein ou Sloterdijk, sont presque sans objet, puisque, chez nous, les traits perfectibles sont parmi les plus insignifiants, l'essentiel étant câblé en dur depuis notre adolescence. Le méliorisme ne peut agir que sur le troupeau. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'arbre se réunissent les quatre éléments : « De la racine de ses origines, l'âme humaine tend, à travers l'humus de l'être, vers son étoile, portant vers la hauteur son obscure source dédiée à Neptune et Vulcain, portant vers la profondeur son but limpide dédié à Apollon, s'étendant en branches tel un arbre »*** - H.Broch - « Des Menschen Seele reicht aus ihren Wurzelabgründen im Humus des Seins zum Sternenrund, aufwärtstragend ihren poseidonisch-vulkanisch finsteren Ursprung, abwärtstragend das Durchsichtige ihres apollinischen Zieles, baumgleich sich verzweigend » - quel magnifique itinéraire - de la terre de ta vie, de l'eau de Neptune, du feu de Vulcain, de l'air d'Apollon - vers l'arbre de ta création ! Ce qui rappelle la quadruple oraison funèbre, que tu dédias à l'agonie de Virgile : à l'eau d'arrivée, au feu de chute, à la terre d'espérance, à l'éther d'enfance. | | | | |
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| noblesse | | | L'expérience n'apporte rien pour l'attirance de la hauteur, attirance qui ne peut être qu'innée. L'expérience nous apprend la rigueur ; la vigueur, c'est l'intuition qui s'en charge. « En chacun de nous, se tapit un adolescent aspirant à l'incohérence de la hauteur » - Brodsky - « В каждом из нас кроется подросток, тянущийся к бессвязной выси ». On le laisse en paix et même on le nourrit de syllogismes, quand on découvre, que les bas-fonds ne présentent pas plus de cohérence. Ce qui est couture en bas est coupure en haut. | | | | |
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| noblesse | | | Tous, aujourd'hui, ne s'occupent que de faire marcher les rouages d'une vie commune ; ils oublièrent la danse, qui ne naît qu'au fond de nous-mêmes, puisqu'ils n'écoutent que le forum. Seuls les poètes se désolent, « quand on n'a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie… » - Céline. Tant et si bien que le danseur se mue en calculateur. Nous aurions dû habituer la vie à notre cacophonie dès le plus jeune âge. « Il faut porter un chaos en soi, d'où peut émerger une étoile qui danse »* - Nietzsche - « Man muss noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können ». La danse est à la marche ce que le chant est à la parole ou la poésie à la prose ou encore l'écriture en hauteur à l'écriture en longueur. Le bruit de fond, face à la musique, de pure forme. | | | | |
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| noblesse | | | Je devins vieux à l'âge de quinze ans ; je ne crus plus en la noblesse capable de triompher de la vulgarité. Toute la suite me donna raison ; je porte, intacte, ma démobilisation au fond de mes rides intempestives. Les aurores du soir me parurent plus nobles que les crépuscules du matin (Baudelaire). Je tenterai de mourir jeune à quatre-vingts ans (R.Char). | | | | |
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| noblesse | | | Ce que j'ai de meilleur procède de mes faiblesses. Pour un recalé des certitudes, paumé des doutes et nostalgique des défaites, c'est une raison de plus pour m'y attacher. Confucius, n'a-t-il pas mis homme et faiblesse dans le blason de son école, le jou ? À moins que l'oxymore du nom de Lao Tseu, vieil enfant, ne renforce mon goût du paradoxe. | | | | |
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| noblesse | | | Dans mon enfance, je me gavais de contes de fées et de framboises des bois, je goûtais les mystères mathématiques et les rythmes poétiques, je m'extasiais sur l'Histoire et méprisais l'astronomie. La saturation, puis quelques renversements : l'indifférence pour l'Histoire et la fascination pour la cosmogonie. Je finis par vouloir voir les choses du plus grand lointain, où le temps et l'espace ne font qu'un. Les étoiles me chantent l'éternité ; les batailles me narrent l'avant-hier. Mais je garde ma reconnaissance aux contes de fées : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées »** - Einstein - « Wenn Sie möchten, daß Ihre Kinder intelligent sind, lesen Sie ihnen Märchen vor ». | | | | |
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| noblesse | | | Valider les rythmes de mon âme par les algorithmes de mon esprit, c'est comme consulter un cardiologue avant de tomber amoureux. Tant que le voir n'empêche pas le croire, on est jeune, c'est à dire poète ou révolutionnaire. | | | | |
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| noblesse | | | C’est l’éternité qui t’attache à la hauteur et non pas ton âge, qui s’occupe de toutes les autres dimensions : « La jeunesse aspire au lointain, la maturité – au large, la vieillesse – au profond » - Don-Aminado - « Молодость стремится вдаль, зрелость – вширь, старость - вглубь ». | | | | |
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| noblesse | | | Pas de nostalgie pour mon enfance, mais une immense gratitude, s’adressant surtout à ma mère, qui m’avait fait découvrir mon âme, celle qui, toujours la même, croit, face à mes actes, mes pensées et même à mes sentiments – la vraie vie est ailleurs ! Une leçon qui ne peut être apprise que dans l'enfance. | | | | |
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| russie | | | Il y a plus de choses qui appellent, chez le Russe, l'étonnement ou l'écart que le constat ou la filiation. L'apprentissage de la complexité ne le rend que plus fasciné par l'étonnante simplicité de ce qui est grand ou de ce qui a vraiment besoin de liberté : « La liberté est moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres » - Tocqueville. Il tient à l'enfance du regard, il tient en piètre estime la maturité des pieds. | | | | |
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| russie | | | On ne peut être attiré par la Russie qu'avec les yeux d'enfant ; dès qu'on creuse ou abrase, et même dès qu'on gratte, on tombe sur la sombre profondeur du Tartare ; de bonnes raisons d'aimer la Russie se trouvent, toutes, en hauteur déracinée. « Derrière les raisons enfantines de m'installer en Russie, se trouvent des profondes » - Wittgenstein - « Behind all my childish reasons to settle in Russia, there are deep ones » - tu n'aurais pas dû abandonner le regard d'enfant pour ouvrir les yeux d'adulte. | | | | |
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| russie | | | L'attrait des étoiles dut être particulièrement intense au-dessus de mon village natal de Sibérie, car mon seul camarade de classe, se trouvant de ce côté-ci des Carpates, est chez la NASA, Projet « Alone with a Star ». | | | | |
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| russie | | | Les trois tragédies dans la vie de Nabokov, les trois pertes : de l'enfance, du père, de la langue maternelle. Malgré ces points communs, tout le reste nous oppose. | | | | |
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| russie | | | La musique de la vie est toujours nostalgique : face à l'enfance trop lointaine, à l'espérance trop haute, à la faiblesse trop profonde ; mais son bruit est triste, monotone ou cynique. Un artiste peut renoncer à reproduire le bruit et à ne produire que de la musique ; c'est ce que fait Cioran. Mais la musique de Tchékhov est plus ample, puisqu'elle comprend le bruit, dont l'horreur ou l'ennui sont joués, en contre-point, par sa musique. Face à l'Europe, le Russe reconnaît volontiers se trouver au milieu d'« une oasis d'horreur dans un désert d'ennui » - Baudelaire. | | | | |
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| russie | | | L'enfance façonne plus profondément nos fibres que nos vocables ; aucun problème pour trouver, chez d'autres tribus, des égaux de Pouchkine, Tolstoï ou Pasternak, mais, contrairement à l'écoute de Bach, Mozart ou Beethoven, je n'éprouve nul besoin de chercher la raison, jamais suffisante, du frisson qui me vient d'un morceau de Tchaïkovsky, Rachmaninov ou Prokofiev. | | | | |
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| russie | | | En fouillant dans mes souvenirs russes, je trouve ceci : l'homme, qui me fit aimer Bach et Haendel, un académicien, qui avait connu Einstein et créé la topologie moderne ; l'homme, un Vénézuélien, qui m'apprit l'espagnol, devint terroriste, ennemi numéro un en Europe, embastillé, en perpétuité, depuis un quart de siècle ; l'homme du Parti, qui, pendant des années, me poursuivit de sa hargne, à cause de mes liens européens, est aujourd'hui recteur de l' Université Lomonossov, mon alma mater. | | | | |
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| russie | | | Je me sens minable, pour ne pas dire ridicule, avec ma langue et ma morgue, que n'apprécierait peut-être qu'un duc de La Rochefoucauld, - je lis le récit d'un Parisien de bonne souche (S.Tesson), reclus, en plein hiver, dans une cabane de la taïga sibérienne, et où je retrouve tout le décor sauvage de mon enfance. Un chiasme vertigineux ! Jusqu'à ses calembours (qu’il fait passer pour aphorismes), qui sont si désespérément plats… Il me reste à « découvrir une autre Sibérie, pour y expédier l'initiateur de réévaluations de valeurs » - Nietzsche - « ein Sibirien zu erfinden, um den Urheber der Wert-Tentative dorthin zu senden ». | | | | |
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| russie | | | Dans mon village natal s'affairent des hommes d'une autre couleur, et épaisseur, de peaux ou de rêves, cultivant des arômes ou s'occupant des bêtes, qui me sont étrangers, hommes aux rires et pleurs incompréhensibles, à la langue sans liens avec ton enfance. « De nuit, plus près de l'aube, je suis de retour au pays congelé, - au mien ? au leur ? » - Koublanovsky - « Возвратясь в свой или нет край замороженный, ночью, когда ближе рассвет » - mieux j'entretiens les promesses des aubes, moins je tiens au désespoir des crépuscules. | | | | |
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| russie | | | Que peut-on attendre de l'injection, au beau milieu de Paris, d'un enfer russe (ad - ад - en russe) ? - Par-ad-is : « Ajoutez deux lettres à Paris : c'est le paradis » - J.Renard. Paris, une fête, qui ne me quitte plus (a moveable feast - Hemingway - un abject récit, qui avait charmé mon adolescence). | | | | |
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| russie | | | Mon enfance, c'est sa scène : la boue, le froid, la famine au milieu d'un bagne, et c'est son décor : la forêt, immense et sauvage, où l'ours me disputait la framboise. Deux thèmes, toujours présents à mes yeux, toujours absents de mes tableaux. Et Rilke me donne un bon exemple, en laissant au stade de rêve son projet d'« assister à la résurrection du miracle russe de ma jeunesse » - « das russische Wunder meiner Jugend wiederauferstehen zu lassen ». Comme l’envisagea, plus tôt, Voltaire : « Si j’étais plus jeune, je me ferais Russe ». | | | | |
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| russie | | | En France, l'homme est formé au Lycée, en Allemagne – à l'Université, en Russie – par le climat et le paysage de son enfance : la steppe, la forêt, la montagne. | | | | |
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| russie | | | Le nihilisme russe vient de la métaphore des rapports entre les pères et les fils ; le père y peut être le bon Dieu, le Tsar ou le géniteur, sympathique (Tourgueniev, Tolstoï) ou monstrueux (Dostoïevsky, Tchékhov). Pour les ramener à une seule image, on finit par ne garder que celle du maître à penser, nous empêchant de partir de nos propres commencements ; le nihiliste devint celui qui ne veut pas s’appuyer sur les épaules de ses ancêtres. | | | | |
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| russie | | | Mon enfance est présente par un souvenir réel sonore et par des tableaux reconstitués, inventés, retouchés – la triste et caressante voix de ma mère et l’arbre, cherchant à s’évader de la forêt. Voilà à quoi se réduit désormais ma première patrie. « Mon mal du pays n’est qu’une hypertrophie de la nostalgie d’une enfance perdue »** - Nabokov - « Моя тоска по родине лишь своеобразная гипертрофия тоски по утраченному детству ». | | | | |
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| russie | | | Paradoxalement, dans ma jeunesse moscovite, la vérité, poétique ou sentimentale, choisit pour séjour deux lieux de culte – le Monastère de la Nativité et celui des Filles-Nouvelles. Tandis que le rêve mûrissait dans des bibliothèques. | | | | |
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| russie | | | L’homo sovieticus fut la seule race que je croisais en URSS, à tous les niveaux des échelles sociales ; elle hérita du moujik pré-révolutionnaire la grossièreté et la paresse, le nouveau régime y ayant ajouté la trouille, la servilité et la filouterie. Quelle fut ma tristesse, en France, d’y assister, à la fin du siècle dernier, à l’extinction d’une civilisation russe en exil, celle des nobles – des Obolensky, Chakhovskoy, Vsévolojsky, Leuchtenberg – que je connus en Provence et qui tenaient à la langue maternelle, à la foi orthodoxe, à la pompe (les bals, les fêtes pour les enfants), à l’Histoire d’un pays, englouti, sans laisser la moindre trace, par le carnage bolchevique. Mais pour les héritiers de l’homo sovieticus : « Aucun système totalitaire ne pourrait jamais changer quoi que ce soit dans notre pays » - A.Kontchalovsky - « Никакая тоталитарная система не сможет поменять что-то в нашей стране » - puisque leur mémoire ne va pas plus loin que deux générations. | | | | |
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| russie | | | Tout adulte russe subit une pression néfaste de l’État corrompu ; les lycéens et étudiants russes brillent aux compétitions dans toutes les branches scientifiques, mais, une fois adultes, ils se mettent au service des voyous, dont ils adoptent le cynisme et le conformisme. Les plus désespérés émigrent. « Les étudiants sont honnêtes et valables, ils sont notre espoir ; mais, dès qu’ils sont adultes, on voit l’avenir de la Russie en ténèbres » - Tchékhov - « Студенты - это честный, хороший народ, это надежда наша, но стоит им стать взрослыми, как будущее России обращается в дым ». | | | | |
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| russie | | | En mathématique, à l’ordinateur, au piano, en tutus - la première jeunesse la plus souriante et la plus douée de la planète ; en politique et en économie – le règne arbitraire et moyenâgeux des crétins tataro-mongols, sombres et incultes. Tel est le contraste le plus saillant, dans la Russie du XXI-e siècle. | | | | |
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| russie | | | La France m’apporte des lumières, l’Allemagne m’apprend à disposer des ombres, mais les objets à projeter proviennent de mon enfance russe. Les imagos, transformées en images. | | | | |
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| russie | | | Les Russes portent en eux deux patries : celle du temps, de leur enfance, et celle de l'espace, des tics, des réflexes, des grimaces. Ma nostalgie, c'est l'absence de ceux qui liraient mes grimaces avec les yeux d'enfant. | | | | |
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| solitude | | | Plus que la connivence d'un ami, plus que le partage d'un bel esprit, plus que l'oubli auprès d'une femme, - c'est la présence imaginaire de ma mère qui enlève soudain le poids humiliant de la solitude. Elle seule me met en compagnie de l'interlocuteur le plus intéressé et le plus abandonné, - moi, enfant. Et je souffrirai un peu moins de ne plus être aimé, puisque « il n'y a rien de plus sacré et dévoué que l'amour d'une mère » - Bélinsky - « Нет ничего святее и бескорыстнее любви матери ». | | | | |
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| solitude | | | Dans ma première jeunesse, je me crois seul, mais, en réalité, je partage ma vue avec le monde entier. Ensuite, je me trouve une fratrie lucide, qui m'isole d'une majorité aveugle. Et je finis, avec mon esprit unifié avec la merveille de l'humanité, mais dans une solitude de mon regard, nostalgique de l'enfance. Une étonnante stabilité de l'union : l'âme et l'esprit, la fierté et l'humilité, le rêve et la raison. | | | | |
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| solitude | | | Dans mon enfance, les horizons se remplissent de choses trop visibles. Peu à peu, je les remplace par des chimères, qui sont mon soi ; et c'est ainsi que se referme, un jour, le cercle de ma solitude, mes ruines. Mais les ruines ont cet avantage acoustique : c'est le seul style architectural qui n'étouffe pas l'écho de mon enfance. | | | | |
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| solitude | | | Ta cachotterie : les yeux plus bas que terre, le cœur plus éteint que les cierges, les mains plus étrangères que l'enfance. | | | | |
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| solitude | | | Je m'accroche à l'Europe ; pourtant, mon enfance se déroula au centre géographique de l'Asie, où je voisinais avec des Choriens ou Khakasses ; et aujourd'hui, des Guyannais, Mahorais ou Kanaks font partie de ma nouvelle communauté. Comment ne pas croire que la vraie vie est ailleurs… | | | | |
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| solitude | | | La vue d'aucun pays ne fait plus battre plus fort mon cœur : Ici, enfin, je suis chez moi ! Il n'y a que l'arbre solitaire, le Delphes béotien ou le Paestum sybarite, bref, de nobles ruines, qui pourraient accueillir mes nostalgies. | | | | |
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| solitude | | | Un effet bénéfique de la solitude : par la dérive des non-événements, j'accoste le pays de mon enfance, mon havre définitif, où je peindrai mes plus récents naufrages. | | | | |
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| solitude | | | Deux dialogues-nostalgies possibles avec mon enfance : ou bien à travers mes cahiers, photos, jouets, ou bien dans une reconstitution à partir de ma seule mémoire. Transmission par des atomes ou communication avec des fantômes. Je préfère sacrifier les premiers, au nom de la fidélité aux seconds, plus vivants, plus proches et plus déchirants. Le vrai, dans ces retrouvailles, n'a pas sa place. | | | | |
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| solitude | | | Dans ce monde de sourds, les plus beaux mots sont voués à une vie d'orphelins ; intuitivement, l'artiste le devine et s'occupe de ses enfants trouvés, avec une tendresse redoublée et presque par charité, avec le soin que mérite tout être cher et proche, agonisant dans un désert, sous un ciel muet. | | | | |
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| solitude | | | Le monde de mon enfance n'était pas fait par l'homme ; y régnaient l'arbre et l'ours. Les manifestations humaines n'y furent que l'horreur et la hideur. « Ce sont des ours façonnés qui me font regretter les ours bruts » - Custine. Appartenir à ce monde énigmatique me remplissait d'une joie diurne, humble et pieuse. Depuis, je vis dans un monde, fait exclusivement par l'homme civilisé, au goût irréprochable, dans la transparence et la gentillesse ; l'arbre y céda sa place à la forêt et, ensuite, au parc ; l'orgueil et l'incroyance s'insinuent dans mes intranquillités mécaniques, pour mieux souligner mon inappartenance à ce monde. | | | | |
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| solitude | | | Les mots, dont je me sers ici, n'effleurèrent pas, hélas, mon enfance. Mais mes idées, non plus, ne lui doivent rien. Pourtant, ses appels retentissent sans arrêt à mes oreilles. Ma fidélité à mon enfance se traduit par ma révérence au seul ton, qui serait en unisson avec ces appels, - celui des contes de fées nostalgiques. Sinon, je m'intéresserais aux luttes, aux vérités, aux libertés, à tous ces sujets ampoulés et utiles et qui ne m'inspirent, Dieu soit loué, que de l'ennui ou de l'indifférence. La solitude forge des poètes ; ceux, qui la choisissent, deviennent révolutionnaires, ceux qui la subissent – moines. | | | | |
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| solitude | | | La jeunesse : l'enracinement dans une culture, l'engagement dans des actions. La maturité : le déracinement, l'arbre quittant la forêt et abandonnant les racines pour s'identifier avec les cimes ; le dégagement, se détacher des buts, se libérer des choses, se consacrer aux chemins d'accès initiatiques, aux commencements. | | | | |
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| solitude | | | J'aime la triade, qui manqua à l'enfance de Sartre : sans hériter ni l'ombre ni le regard, presque sans nom - en effet, ce sont les premières choses à inventer pour avoir droit au soi. Orphelin de nom, ignorant la première lumière et livré aux choses - telle fut mon enfance, d'avant le premier conte de fées, qui me débarrassa et de choses et de noms et me voua à leur réinvention : « Une chose perdue cherche un nom perdu » - Shakespeare - « A lost thing looks for a lost name ». | | | | |
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| solitude | | | Mon enfance : de vrais châteaux de glace et une forêt, transformée en océan par des eaux printanières, avec des atolls d'arbres, avec, à leurs pieds, quelques lièvres ou primevères, sauvés et cueillis dans une barque. Aujourd'hui : des châteaux en Espagne, châteaux de grâce, et un arbre, secoué par le frimas automnal, au milieu des singes, nageant mieux que moi, et des bouquets aux fleurs absentes. Je ne peux plus compter que sur mon étoile : « Du paradis, il nous restent trois choses : l'étoile, la fleur et l'enfance » - Dante - « Tre cose ci sono rimaste del paradiso : le stelle, i fiori e i bambini ». | | | | |
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| solitude | | | Je ne connus pas de routes révélatrices, menant aux illuminations d’adultes de Damas, Tolbiac, Gênes, Sils-Maria ; la seule douce lumière, qui m’accompagna dans tous mes sentiers-impasses, provenait des contes de fées, que, lorsque j’avais cinq ans, me lisait ma mère. Ses yeux bleus, pleins de fatigue, d’amour et de larmes, m’ouvrirent les chemins ne menant nulle part, où je décidai de demeurer, tant que je pouvais garder mes yeux fermés, l’azur de mon regard rejoignant celui du rêve. | | | | |
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| solitude | | | J’aime ma permanente sensation d’exil, puisqu’elle est sans nostalgie ; ma patrie est le ciel, je m’y rends sans papiers, sans souvenirs d’enfance, sans permis de séjour ni de retour ; les seuls moyens de transports y étant mes rêves non-communs. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta jeunesse, tu t’exprimes en monologue et tu ne ressens guère la nécessité d’un interlocuteur, puisque même un rêve pur a besoin de sens, naissant toujours à deux (celui qui implique la multitude est condamné à la platitude). Un vrai solitaire se désespère de trouver cet interlocuteur parmi les hommes ; il faut se tourner vers les étoiles. En plus, il est impossible d’inventer une voix complice ; il faudra se contenter d’une haute oreille. « Lorsqu’on parvient à la limite d’un monologue, aux confins de la solitude, on invente Dieu »*** - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | Peut-être, la sensation la plus aigüe de solitude apparaît du souvenir, nostalgique et raté, de notre enfance. C’est ce que j’éprouvai à la lecture du récit de S.Tesson de son séjour dans une cabane sibérienne, en plein hiver, sur les lieux de mon enfance. | | | | |
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| solitude | | | Je réalisai tout ce dont je rêvais dans ma première jeunesse. Personne ne l’admire ni le reconnaît ; pourtant je ressens cette solitude comme une immense gloire – je suis digne de mon seul Interlocuteur, si présent dans mes rêves et si absent dans la réalité, et dont l’inexistence rendit mes extases d’autant plus pures. Sa reconnaissance surclasse la non-reconnaissance par ma minable époque. | | | | |
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| solitude | | | Au même âge, où je m’émerveillais, pour la première fois, des contes de fées, j’acquerrais la certitude que je vivrais en marge de la société sans princesses, sans chats bottés, sans citrouilles se métamorphosant en carrosses. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta jeunesse, la révulsion par le réel individuel rend plus intense ta pulsion pour les rêves ; ton expulsion du réel social, à l’âge adulte, ne rend cette pulsion que plus flasque – c’est l’une des sources de tes tragédies. | | | | |
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| souffrance | | | La vie s'asperge le mieux par des larmes. À l'aurore, dans la jeunesse. Dans le crépuscule, ce sera le tour de la sueur, chaude ou froide, ou, mieux encore, de l'encre, emphatique ou sympathique. | | | | |
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| souffrance | | | Le mot de souffrance ne seyait naguère qu'à l'âge d'un Werther au cœur chétif. Aujourd'hui, il ne se marie qu'avec le troisième âge au cœur usé. | | | | |
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| souffrance | | | L'enfant n'a pas besoin d'être consolé, c'est pour cela que la consolation le rend littéralement heureux, c'est-à-dire jouissant de l'inutile. Je dois en faire autant avec mon livre. Et la rencontre entre les deux - et liberi et libri ! - serait mon idéal ! | | | | |
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| souffrance | | | Ces sanglots ne furent entendus que par ma taïga natale. Orphelin désormais complet. Comme si la dernière source de la bonté venait à tarir. Comme si tous les contes de fées, déposés au fond de moi-même par ma mère, que je viens d'enterrer en Sibérie, perdaient toute leur invariable magie et se figeaient dans un cortège funèbre. Des remords qui coupent le souffle, dessèchent les yeux et font hurler comme un fauve, sevré trop tôt, pour survivre. | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de Dostoïevsky, une larmette d'enfant le faisant rendre le billet à Dieu ; l'ineptie de Bergson, un seul enfant damné désavouant la Création ; l'ineptie d'Einstein, un seul enfant malheureux rendant tout progrès impossible ; l'ineptie de Camus, la souffrance non-justifiée d'un enfant étant révoltante ; l'ineptie de Sartre, les livres ne faisant pas le poids, face à un enfant qui meurt ; l'ineptie du parti pris des choses, voyant dans la souffrance des enfants le mal absolu - mais un bon écrivain est une présence divine comprenant toujours une bonne enfance, une bonne pleureuse et un bon croque-morts ! Inconsolable comme le père des Kindertotenlieder et implacable comme l'Erlkönig. L'un des buts d'un art serait : comment transformer une larme d'enfant en une pensée d'adulte. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance inspirait le jeune ; aujourd'hui, elle est absente même de l'âge adulte. Bientôt, les hommes n'élèveront le cœur que juste avant d'expirer. Mais auront-ils encore le cœur ? C'est le seul organe, qu'aucune anesthésie, cérébrale ou chimique, ne pacifie. Et sans cette lancinante douleur, nos plus beaux élans restent sans voix (sans voie ?). De ce chagrin crucial, le chemin mène droit vers la vertu : « Calamitas virtutis occasio » - Sénèque. | | | | |
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| souffrance | | | Les inconscients, s'adonnant au rire et à la danse, - les seuls heureux de la terre ! De l'incapacité de jouir naît le souci du savoir, de la puissance ou du rêve, qui mène, inéluctablement, au désespoir. Le malheur, c'est qu'au rire jeune succède toujours un rire jaune. | | | | |
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| souffrance | | | Souffrant des mêmes défauts physiques, professant le même romantisme face à l'histoire, la femme ou l'Antiquité, morts au même jeune âge - quels invraisemblables parallèles entre Byron, Pouchkine et Leopardi ! | | | | |
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| souffrance | | | Cette âme, qui habite ce corps : le résident ne connaît pas d'âge ; ne vieillit que la résidence. L'âge, c'est la place qu'on accorde aux fenêtres, au toit, aux murs. Les yeux du jeune scrutent le toit percé ; le vieux, confiné dans les murs, s'accroche à la porte. | | | | |
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| souffrance | | | L'appel de l'innocence atteint toutes les oreilles. On se met à fouiller ses recoins, pour identifier son destinataire, et l'on se trompe, en désignant l'enfance. L'innocence est le refus d'attribuer un bienfait à un quelconque mérite et l'acceptation du malheur immérité, - tout le contraire de l'enfance. | | | | |
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| souffrance | | | Toute affliction, aujourd'hui, prit une vilaine tournure géométrique ; la mesure et l'algorithme guérirent les humains de la démesure (cette faute des fautes des Grecs – la hybris dionysiaque) et des rythmes de leur enfance, qui ne leur sautent plus à la gorge. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie, la grande, l'unique souffrance est ancrée dans ton enfance, l'âge adulte n'étant rempli que de petits malheurs communs. « Il est terrible, pour une conscience humaine, d'avoir subi, dans son enfance, une pression, que toute la souplesse de l'âme, toute l'énergie de la liberté sont impuissantes à lever »*** - Kierkegaard. Ceux qui s'attendrissent sur leur enfance heureuse, déformée par une ingrate maturité, ignorent ce qu'est la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la mémoire, nos années passées n'ont pas le même poids ; l'enfant y est à part, étranger, trahi, abandonné ; pourtant, il est notre source. « L'enfant est père de l'Homme » - Wordsworth - « The Child is father of the Man ». Ce n'est pas un problème de l'heure tardive de notre maturité, mais bien des injections soporifiques et anesthésiques, que nous administre une vie aseptique, ennemie des aurores lancinantes. | | | | |
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| souffrance | | | Être jeune, c'est ne pas se laisser envahir par des faits ou leurs souvenirs. « La faculté d'oubli est le secret de l'éternelle jeunesse ; nous vieillissons à cause des souvenirs » - E.M.Remarque - « Vergessenkönnen ist das Geheimnis ewiger Jugend. Wir werden alt durch Erinnerung ». Le rêve, lui, ne s'écrit pas en chiffres, il s'écrit dans l'air et non pas dans la mémoire. | | | | |
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| souffrance | | | En quittant la vie, il ne faut pas claquer furieusement la porte, ni même s'accrocher à la fenêtre, pour jeter un dernier regard sur le paradis terrestre, - non, il faut tourner l'âme vers ce toit imaginaire, d'où reste visible l'étoile de ton enfance. L'entretien de tes ruines facilite cette pose de fidélité et de sacrifice. | | | | |
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| souffrance | | | Mon enfance – famine et vermine ; mon adolescence – tangage et vagabondage ; ma jeunesse – étude et solitude. Et contes de fées, poèmes, pathèmes, mathèmes – en ornement et cadre. | | | | |
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| souffrance | | | Test de la jeunesse : être incompris ou non-reconnu rend la recherche d'une haute compréhension et d'une reconnaissance élective encore plus déterminée et fébrile. Quand on s'en fiche ou en accumule la bile noire, dans un mépris froid, on est d'ores et déjà vieux, quel que soit son âge. | | | | |
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| souffrance | | | Rien à admirer dans l'enfance : l'obsession par des buts, l'incapacité de l'ironie. L'enfance ne vaut que par le souci, que je me donne, pour que vive le seul enfant intéressant - moi, à cet âge ingrat. | | | | |
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| souffrance | | | Les rêves d'enfant sont des visées de prédateurs en puissance, même s'ils sont couvés par des serins. Notre nostalgie de l'enfance est le regret de ne pas avoir su nous muer en colombe ou en rossignol et le vague soupçon d'être devenu vautour ou corbeau. | | | | |
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| souffrance | | | La maturité : ma chaude sève traitée en engrais ; mes feuilles mortes ramassées avec des ordures ; mes racines dévorées par des pourceaux ; ma dure écorce livrée aux termites. Pour mûrir, il faut durcir ou pourrir. Mes fruits surgissant aux endroits, inconnus de mes fleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Les nostalgies des lieux sont le plus souvent des nostalgies du temps ; le temps prend si facilement le masque de l'espace. La nostalgie de l'enfance, du retour (nostos, en grec, voulant dire retour). Des incantations des horizons et firmaments, qui ne s'adressent qu'à notre destinée toujours absente, la mort. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce ne sont pas des vicissitudes du parcours, mais le crépuscule des fins, assombrissant et dramatisant l'aurore des commencements : l'affaiblissement pressenti de toute la gamme de l'âme : l'émotion, l'espérance, le talent, la volonté, la jeunesse. C'est pourquoi le meilleur tragédien, ce n'est pas Shakespeare, mais Tchékhov. Ni l'action ni la réflexion, mais la pitié et l'impuissance. | | | | |
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| souffrance | | | Le jeune tente de désespérer devant les portes dérobées ; le vieux tente d'espérer sur les toits abandonnés ; mais la vie se fait aujourd'hui, sans espoir ni désespoir, par l'âge mûr, entre les murs de ses bureaux. | | | | |
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| souffrance | | | J'ai honte des jérémiades de ma première jeunesse, qui ressemblent tellement aux récits kierkegaardiens de ses tourments réels, - le sérieux rend mesquine toute peine authentique. En revanche, quel plaisir de suivre les souffrances, fausses et maniérées, des personnages de Goethe ou de Rousseau, où tout est … convaincant, séduisant. La souffrance qu'on vénère ne doit pas toucher terre. | | | | |
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| souffrance | | | Jeunesse, maturité, vieillesse - projets, trajets, rejets - regards devant ses yeux, sous ses pieds, derrière ses mains. Blessure, flétrissure, blettissure. La hauteur, seule attitude, où le regard choisisse sa saison, en fonction du sujet qui l'atteint. | | | | |
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| souffrance | | | À l'âge de dix ans, je connaissais déjà toutes les meilleures raisons désespérantes, j'avais déjà vécu les expériences des pires souffrances ; aucune désillusion terrestre ne menaçait plus mes illusions célestes, où j'avais choisi ma patrie ; aucun réalisme ne s'élevait plus à la hauteur de mon romantisme, bâti sur tant de malheurs. Mon optimisme, matinal et mûr, s'appuyait désormais sur mon pessimisme, enfantin et crépusculaire. | | | | |
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| souffrance | | | La Bible sanguinaire, la tragédie grecque et la tragédie shakespearienne comportent trop de cruautés ou de perfidies, ce sont des vaudevilles. La vraie tragédie, la tragédie optimiste, est celle de Tchékhov, où il n'y a ni bourreaux ni victimes, et la convulsion nostalgique est vécue par un amour, une jeunesse, un talent, un rêve, une grâce, soumis à la loi, terrible et fastidieuse, de la pesanteur et de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | Du quadriparti, attaché à la France par R.Debray, – élégance, souffrance, enfance, romance – je ne garderais que l'élégance. La souffrance se marie difficilement avec la légèreté ; l'enfant est un personnage délaissé et occulté partout en Europe ; toute la romance française découle directement de la légère élégance. Et l'enfance romancée est connue même de la progéniture des bagnes. | | | | |
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| souffrance | | | Ma consolation consiste à créer un ange de beauté, dans et par un rêve de hauteur, là où, dans la réalité, règnent le vide, la ténèbre, le désespoir sans fond. À l’instar de ce starets, consolant une paysanne, qui vient de perdre son enfant : « Ne te console pas, pleure, mais souviens-toi, que ton petit garçon est un ange » - Dostoïevsky - « Не утешайся, и плачь, только вспоминай, что сыночек твой – ангел » - je suis et le starets et la paysanne et le rêve. Et la hauteur, pleurant mon enfant mort. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie est que tout ce qui est grand perde de l’intensité, de la couleur ou de la reconnaissance, et non pas à cause des malveillances, des hasards ou des fautes, mais par une fatalité temporelle absolue. C’est pourquoi les mauvais tragédiens font périr très jeunes leurs héros malchanceux. | | | | |
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| souffrance | | | Mon vrai désespoir n’est pas la malveillance du sort ou la faiblesse de mes moyens, provoquant ma chute brutale, mais la lente et irrémédiable descente de ce, qui fut, dans la jeunesse de mon rêve, grand, pur, mystérieux et noble, - vers la banalité, l’extinction, l’insignifiance, la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | La misère matérielle a cette qualité unique de multiplier des mirages, à cause du nombre des choses inaccessibles ; et c’est ainsi, après l’élimination de l’inessentiel, se forment des rêves de l’essentiel. Après l’amour maternel, c’est la deuxième raison de m’attacher à mon enfance. | | | | |
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| souffrance | | | Le lieu le plus naturel de la consolation paraît être des ruines (d’un rêve, d’un amour, d’une ambition). Mais elle peut être vécue comme une fête. Les ruines sont un néant, à la place de ce qui fut vécu comme inaugural, majestueux ou sacré. « Les plaisirs de la jeunesse, reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeau »** - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation : constatant une horrible indifférence envahir tes sens, te tourner vers ta jeunesse et ressusciter la fidélité à ses extases ou le sacrifice de ses dégoûts. | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche définit bien la tragédie : « Les regards de ma jeunesse et mes mystères les plus chers, c’est vous qui les massacrèrent »** - « Mordetet ihr doch meiner Jugend Gesichte und liebste Wunder », mais se trompe d’assassin, qui n’est ni Wagner ni Schopenhauer, mais le poids du réel. | | | | |
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| souffrance | | | Avec l’âge, on gagne en lumières communes et perd en ombres individuelles. La tragédie est dans la faiblesse sentimentale des ombres et dans la force d’une lumière mécanique. Le salut est dans la vénération des ombres. | | | | |
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| souffrance | | | La grâce est prérogative de la jeunesse ; ensuite, entre en jeu la pesanteur, qui provoque des chutes d’intensité, d’enthousiasme, d’éclats, des pertes de hauteur. S’effondrer dans la platitude terrestre est irréparable ; pour l’éviter, la seule échappatoire, c’est tourner son regard sur le premier séjour de la jeunesse – une hauteur où naissaient des sentiments, des créations, des fidélités. La consolation, c’est retrouver dans ce regard – des échos de ce qui est regardé. | | | | |
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| souffrance | | | L’arbre de vie dans ton imaginaire tragique : dans la jeunesse – une cécité face à tes racines, une floraison dans ton intérieur, les fruits poussant à l’extérieur et consommés pour entretenir la vie réelle et obscurcir des souvenirs de tes fleurs, de tes rêves éphémères. La consolation : devant tes yeux fermés – résurrection des pétales. | | | | |
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| souffrance | | | Le Phédon est, peut-être, le plus beau livre sur la consolation, vue comme rencontre de la douleur et du plaisir. Mais pour Socrate les convives sont la mort et la sagesse, tandis que ce devaient être le bonheur évanescent, dont la jeunesse se ranime par un regard, caressant et ressuscitant. | | | | |
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| souffrance | | | La misère et la solitude me poursuivirent en mon enfance comme en ma jeunesse. Mais il fallait consoler ma mère, dont le malheur fut beaucoup plus vaste et incurable. Le bon Sénèque, avec le stoïcisme de sa lettre à sa mère, m’aida. Je l’imitais : « Car même sans pouvoir empêcher tes larmes couler, je serais parvenu à les essuyer » - « Cum lacrimas tuas, etiam si supprimere non potuissem - abstersissem ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans la réalité, tu souffres et tu apprends le b-a-ba de la future profondeur de ton savoir ; dans le rêve, tu t’épanouis, tu découvres l’éternelle hauteur de ton valoir. « Le malheur, c’est un bon lycée ; le bonheur – la meilleure grande école » - Pouchkine - « Несчастия - хорошая школа. Но счастия - лучший университет ». | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie classique : le mal triomphe du bien ; la tragédie dostoïevskienne : le mal se faufile dans toute œuvre du bien. Vinrent, enfin, Nietzsche et Tchékhov, pour se mettre au-delà du bien et du mal, et placer le tragique non pas dans l’éthique mais dans l’esthétique. « Vous, spectres de ma jeunesse ! Vous, tous les regards d’amour, regards divins ! Ah, comme votre mort fut si soudaine ! »** - Nietzsche - « Oh ihr, meiner Jugend Erscheinungen ! Oh, ihr Blicke der Liebe alle, ihr göttlichen Augenblicke ! Wie starbt ihr mir so schnell ! ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans ta jeunesse, tu te consoles surtout de petits tracas, liés à la malchance ou l’injustice extérieures. À l’âge mûr, tu te consoleras de tes propres rêves évanescents.« L’essentiel, faire de beaux rêves ; n’en plus faire que de mauvais, voilà vieillir » - A.Suarès. | | | | |
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| souffrance | | | Ta nostalgie : tu veux partager l’élan, le ton, les sujets qui animaient ta jeunesse ; tu veux revoir les visages de leurs témoins ; sans miroirs à ta portée, tu te mets facilement dans ta peau d’antan, ce que tu ne peux pas faire avec les visages, fanés ou morts, des autres. Au lieu des retrouvailles, collectives et joyeuses, tu vis une dévastation, solitaire et ténébreuse. | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme, sachant s’écouter et reconnaissant s’ignorer, vit, tôt ou tard, cet état de sa conscience : un cœur exsangue, une âme fléchissante face à un esprit toujours serein, prêchant le désespoir. Et sa volonté tenterait cette grande leçon : au cœur - la résignation à porter un gouffre infranchissable entre le motif et l’acte ; à l’âme – la consolation en tant que l’humble fidélité aux premiers élans de sa jeune noblesse ou de sa noble jeunesse. | | | | |
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