| action | | | N'est beau que ce qui cache son origine. Les traces des actes me les font mépriser. « Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces » - Lao Tseu - savoir marcher signifierait - danser ! | | | | |
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| action | | | Tout en prônant l'immobilité, j'applaudis la danse et boude la marche. La sensation d'une belle immobilité naît, lorsque la trace rémanente, dans les yeux ouverts, se double d'une trace, beaucoup plus profonde et, en sus, réversible, dans les yeux fermés. | | | | |
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| action | | | Le miracle de l'homme : la suprématie du désir sur le désiré, de la liberté - sur l'action, de l'immobilité de la source - sur le courant de la création. « L'action, le mot, l'événement ne sont que des représentations ; le chemin de la nostalgie et de la liberté ne se donne jamais à la marche » - H.Broch - « Das Getane und das Gesprochene und Geschehene sind nichts als eine Darbietung ; aber der Weg der Sehnsucht und der Freiheit ist niemals ausschreitbar » - il se donne à la danse, mais il y devient impasse des pieds ou scène du regard. | | | | |
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| action | | | Bon nombre de mésaventures de la rêverie sont dues au fait qu'au lieu de la faire chanter l'on en fait un chantier. Trop de méthode rend mauvais rhapsode. | | | | |
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| action | | | La seule chose qu'on attend aujourd'hui de l'intelligence, c'est qu'elle permette d'améliorer le pouvoir d'achat : « Marche avec des sandales jusqu'à ce que la sagesse te procure des souliers » - Avicenne - voilà encore une invitation à accéder à la propriété, c'est à dire à devenir voleur comme tout le monde, et qu'il s'agisse de souliers, de bottes ou de pantoufles, - qu'à cela ne tienne ! « Il vaut mieux marcher pieds nus que voler des pantoufles » - Che Guevara - « Es mejor caminar descalzo, que robando zapatillas » - plutôt - danse pieds nus, jusqu'à ce que, sur une voie aérienne, des ailes procurent à ton regard la sensation de sagesse. | | | | |
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| action | | | L'envie de marcher accable celui qui se découvre des ailes. L'envie de voler flatte celui qui a du plomb dans ses semelles de vent. | | | | |
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| action | | | De fourmi, rossignol ou lion, attirés par l'arbre, seul le rossignol en a un besoin vital : le beau chant naît, déchirant, immobile et invisible, sans agitation de la rainure ni repos de l'ombre. | | | | |
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| action | | | Souvent, ils ne marchent que parce qu'ils ne savent pas sur quel pied danser. | | | | |
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| action | | | Pour contempler ou transformer le monde, une paire d'yeux ou de bras suffit. Pour que ce monde se mette à danser, comme mon étoile, je dois lui adresser mon regard, filtrant, plutôt que transformant, les choses, dignes d'être chantées. Quand ils ne sont pas électifs, les contemplatifs et les actifs se valent. | | | | |
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| action | | | L'ennui des chemins est qu'on ne puisse pas danser la-dessus, et le sens de ta vie n'est pas dans la marche, mais dans la danse. C'est dans la déviation (divertissement) des chemins que Pascal voyait le seul remède à nos misères, sans toutefois préciser, que la déviation la plus radicale s'appelle impasse discrète abritant une scène, au milieu des ruines à l'acoustique parfaite. Plus plate est la scène, plus haute est la danse. | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | Les étapes de ma victimisation : l'élan, l'acte, le savoir, la langue, le ton - autant d'immolations, de ruptures et de discontinuités ; je ne serais qu'âne, bouc ou agneau, si je ne vais pas jusqu'au bout de cette chaîne ; et là, on saura si je suis rossignol, coucou, lion ou cygne. | | | | |
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| action | | | La marche, que j'aille trop loin ou juste ce qu'il faut, m'apporte de la certitude et m'apprend des limites de l'accessible ; la danse m'enivre de vertiges et me fait découvrir des limites inaccessibles. Savoir que « seul celui qui tente d'aller trop loin peut, éventuellement, découvrir jusqu'où l'on peut aller » - T.S.Eliot - « only those who risk going too far can possibly find out how far one can go ». Quand je sais, que tout ce remue-ménage n'a d'autre finalité qu'aménagement d'étables, je me moque des bornes et j'évite des cornes. L'important, ce n'est pas découvrir, mais couvrir, couvrir d'auréole, d'écran, de brume. Mais pour cela, il vaut mieux rester loin des routes. | | | | |
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| action | | | Le meilleur emploi des ailes, une fois qu'un volatile décida de marcher, est de se plier pour cacher la bosse. Tant qu'Apollon ne l'interpelle pas, il est le dernier des marcheurs, au même plomb dans les extrémités que les reptiles. | | | | |
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| action | | | Pour dédaigner de marcher, il faut avoir des ailes. Mais si tu as envie de marcher, oublie que tu as les ailes. Et Nietzsche se trompe de chronologie des apprentissages : « Qui veut apprendre un jour à voler doit d'abord apprendre à marcher » - « Wer einst fliegen lernen will, der muß erst stehn lernen ». Comme la prose naquit jadis d'une poésie exténuée, la marche est de la danse perdant de son envol. | | | | |
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| action | | | La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise. | | | | |
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| action | | | Même dans la religion, ce culte des genoux pliés et des mains ne s'occupant que de nos visages ou de nos cœurs, le chemin peut remplacer l’œuvre : « Ça ne sert à rien de marcher partout pour prêcher, à moins que la marche soit un prêche » - François d'Assise. Toutes les positions furent tentées pour attirer des ouailles : dansant ou courant (David), assis ou debout (le Christ). Mais on ne trouva rien de meilleur que la position couchée, pour s'écouter soi-même en tant que chemin et s'imaginer voyageur : « Le chemin appelant des voyageurs » - St-Augustin - « Via viatores quaerit ». | | | | |
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| action | | | Si j'ai la sensation de terre ferme, sous mes pieds, je suis bon pour la marche ; pour la danse, il faut que la terre se perde sous mes pieds. L'appel des horizons ou l'attrait du firmament. | | | | |
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| action | | | Dès que l'homme s'imagine, qu'il puisse créer comme l'oiseau chante ou vole, il ne produit que de sonores broutilles ou de ternes trajectoires. La création humaine est dans le surpassement de contraintes. | | | | |
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| action | | | La vie est un jeu minable (champ d'expérimentations, théâtre, prison…) - on commence par ce choix de coordonnées et l'on bâtit par-dessus une géométrie. La vie est un miracle ineffable, qu'il faut conter, en chant et musique et non compter, en champs et rubriques ! Être saisi plutôt que saisir, et Einstein n'a raison qu'à moitié : « C'est même le but de toute activité intellectuelle : transformer un 'miracle' en quelque chose qu'on puisse saisir »*** - « Es ist ja das Ziel jeder Tätigkeit des Intellekts, ein 'Wunder' in etwas zu verwandeln, was man begreifen kann ». | | | | |
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| action | | | Quand la vie est réduite à une préparation pratique de l'envol, l'homme finit par ne plus remarquer, qu'il rampe plus que jamais. Si l'on consacre la vie à apprendre à marcher, on oublie le besoin d'ailes. On n'échappe pas à la platitude à coups d'ailes ; les ailes mêmes sont la hauteur sans escale : « Lorsque l'âme a des ailes, elle demeure dans les hauteurs »** - Socrate. | | | | |
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| action | | | À l'homme du chemin (les positions prises, les connaissances apprises – la profondeur), à l'homme de la marche (la puissance, la volonté - l'ampleur) j'oppose l'homme de la danse (le goût, la noblesse – la hauteur). | | | | |
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| action | | | Les chemins : on les montre, empreinte ou bâtit – l'envie de marcher, c'est tout ce que cela puisse réveiller ; l'envie de danser, elle, naît plus sûrement de la peinture des impasses. | | | | |
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| action | | | Aujourd'hui, le danseur et le calculateur (Beaumarchais) exercent le même métier, après l'adhésion du premier aux valeurs du second. La danse devint calcul qui marche. | | | | |
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| action | | | Étymologiquement, l'acte, c'est une chose faite, et l'action, c'est la routine bien maîtrisée, visant un but précis. À l'opposé se trouve la création, un talent imprévisible, respectant les contraintes et chantant les commencements. | | | | |
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| action | | | Tant de niaiseries autour de la métaphore de chemin, préexistant ou construit en marchant, tandis que ce qui compte, c’est si ton étoile l’illumine et si tes pas forment une danse personnelle ou s’inscrivent dans une marche collective. Les plus lucides des partisans des chemins de l’être, de la vérité, de la connaissance finissent par reconnaître, qu’au pays de la poésie, ces chemins ne mènent nulle part (Heidegger). | | | | |
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| action | | | La sérénité honore mes pas, mais mes ailes ont besoin de vertiges. | | | | |
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| action | | | Tant de fois j’ai entendu des hommes de talent prôner l’écoute de notre voix intérieure, afin de lui suivre fidèlement. Ce conseil n’est bon que si cette voix reste intraduisible et demande de nous un don d’écoute et un talent d’interprète ; si cette voix est terrestre, la suivre, c’est marcher, banalement ; la maîtrise de langues célestes est un privilège, nous faisant danser. | | | | |
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| action | | | Les essentielles de mes notes sont des tentatives de rendre l’élan vers des cibles nobles mais inaccessibles, puisqu’elles relèvent du rêve. Donc, ce sont des appels au chant des commencements, sans chercher à réciter la prose des développements. Si l’on retourne à la réalité, c’est Einstein qui a raison : « Ne raconte à personne tes projets, n’exhibe que tes résultats » - « Erzähle niemanden deine Pläne, zeige ihnen nur deine Ergebnisse » - ce qui suppose des représentations et interprétations communes. La logique est une anti-musique. | | | | |
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| action | | | Mes yeux fermés donnent de l’audace à la danse de mes mots ; une fois ouverts, ils rendent lâches les pas de mes actes. | | | | |
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| chœur art | | | AMOUR : Quand on aime, la vie devient un art. Le poète rêve, que son art prenne l'épaisseur d'une vie. La belle rencontre de ces mutations se fait dans l'artiste amoureux. L'art existera, tant qu'on aura besoin de chanter l'amour au lieu de le narrer, de le détacher du sol au lieu de le soupeser avec des balances de ce jour. | | | | |
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| art | | | L'art : ne pas raconter, mais chanter le monde ; ne pas faire marcher, mais danser les images ; ne pas frapper les cibles, mais apprendre à tendre la corde ; ne pas calculer la joie, les yeux ouverts, mais la rêver, les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | Sur le dernier pas, laissé aux lecteurs : je leur tends un rameau, qu'ils en fassent un oiseau, un arbre ou une saison. Mais il y a toujours le risque, qu'on le prenne pour un déchet, un outil ou une arme. Le regard qui croie et s'éploie, face aux yeux qui croient et se ploient. | | | | |
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| art | | | Pour ceux qui veulent conter compte matière ; ceux qui veulent chanter décantent manière. | | | | |
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| art | | | Cioran croit, sérieusement, que ce qu'il a à dire est plus important que son style ; Nietzsche occulte le fond et soigne le ton ; Valéry est parfaitement conscient de la part et du fond et de la forme. Le premier ne comprend rien ; le deuxième ne cherche pas à comprendre ; le troisième comprend tout. Mais on ne retiendra de tous les trois que la forme, puisque n'importe qui peut comprendre et même narrer notre fond commun. Tous les trois savent chanter, et peu importe si ce qu'ils ont à dire s'y mêle. | | | | |
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| art | | | Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou. | | | | |
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| art | | | Les songe-creux ont toujours tant de choses à dire, dont ils fixent l'être : sans savoir exprimer, ils impriment, ils signifient, ils font, pensant qu'ils sont. L'idéal de l'écriture serait de tout exprimer, de ne dire qu'un minimum, tout en cherchant à réduire le dit au chanté, de l'opérer à l'œuvrer. | | | | |
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| art | | | Chant - conte de fées - mythe - pièce de théâtre - scénario - cahier des charges ; l'art achève sa trajectoire : gestation, gesticulation, gestion. | | | | |
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| art | | | L'élément, fait pour accueillir la musique, semble être l'air : Mozart - la hauteur, Beethoven - l'ascension, Tchaïkovsky - la chute, Verdi - le chant. Dans l'air on danse. Wagner est dans l'eau, on y nage, à moins de savoir marcher dessus, pour témoigner de mythes ou de miracles. Stravinsky est dans le feu, qui consume et me coupe la respiration, et Rachmaninov - en terre, qui me fait chavirer ou chialer, moi, le déraciné. | | | | |
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| art | | | Ceux, qui narrent la réalité, la chantent comme tous les autres, mais dans un récitatif inorchestrable. La marche du siècle, elle non plus, n'est qu'une sorte de danse, mais où les pirouettes se font passer pour files indiennes. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas le courage, mais l'obligation de l'artiste : énoncer l'ineffable, chanter l'inaudible, séjourner dans l'inexistant, tenir à l'insaisissable, se fier à l'irréparable, se détourner du prouvé, faire carrière et « sombrer avec le sublime et l'impossible » - Nietzsche - « am Großen und Unmöglichen zu Grunde zu gehen ». L'impossible devenant ma nécessité : « La nécessité, mère de l'art » - Apulée - « Mater artium necessitas ». | | | | |
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| art | | | L'harmonie et le rythme maîtrisés, l'écrivain-goujat n'accorde qu'une attention secondaire au choix des objets et liens du discours - l'insensibilité à la hauteur. J'évite tout objet, que je ne parvienne pas à faire danser ou chanter. | | | | |
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| art | | | L'image de synthèse collective évinça l'image sculptée de solitaires. Plus d'élan indicible, que la netteté d'un verbe fractal. Ils parlent, discourent, raisonnent, au lieu de chanter. La mort de l'art fut provoquée par celle de Dieu ; l'image, dans sa chute iconoclaste, entraîna l'extinction de tout souffle de caste. | | | | |
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| art | | | Le ridicule de l'alexandrin français : l'homme sachant compter (jusqu'à 12 !) est préféré à l'homme sachant chanter. Compter les syllabes n'a de sens qu'en versification métrique. | | | | |
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| art | | | Flaubert et Nabokov : l'ironie, plutôt verbale que tonale, et la poursuite de mots ou périodes justes pour narrer les faits. Le bon Dieu (ou le diable) est, pour eux, dans le détail, et ils déversent ce détail verbal, le faisant passer pour du style. Le style, c'est l'art d'élimination ascétique plus que d'échafaudage décoratif de platitudes. Que valent les litanies, trop claires, à l'éclairage sans ombres, sans l'intelligence intuitive, vibrante et par à-coups, sans ce ton, laconique et hautain, servant à chanter les rêves obscurs ? | | | | |
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| art | | | Préférer l'étincelle à l'éclairage public, la perle – aux colliers, l'inspiration – à la respiration -, telle est la pose poétique : danser, ne pas s'abaisser jusqu'à la marche, chanter, sans tomber dans le récit, rompre, plutôt qu'enchaîner. « Le poète ne doit pas traverser au pas un intervalle qu'il peut franchir d'un saut » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ». | | | | |
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| art | | | Peu importe si les avis d'un artiste sont minoritaires ou majoritaires, tournés vers le passé ou abandonnés au futur, exhibent une ouverture d'esprit ou une clôture d'horizons, traduisent un savoir ou s'abîment dans une ignorance, s'adonnent à une reptation optimiste ou à une danse pessimiste, exhalent la bonté ou filtrent la haine ; le seul critère, qui placera son œuvre dans une bonne case, c'est à dire dans une élite ou dans une étable, - c'est la qualité de ses images. | | | | |
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| art | | | Nietzsche n'a rien à dire ; son message est dans le chant. S'il avait écrit avec la lourdeur littéraire de Hegel ou Schopenhauer, personne ne l'aurait pris au sérieux. | | | | |
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| art | | | L'une des plus belles preuves du fond poétique de l'homme est l'énigme des premiers littérateurs, historiens ou philosophes, qui, tous, furent poètes ! « Dire et chanter était autrefois la même chose »*** - Strabon. Et c'est pourquoi les premiers philosophes écrivaient en aphorismes, cette forme poétique de la véritable sagesse. | | | | |
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| art | | | Pour laisser la meilleure impression, seule l'expression compte : éliminer du chant tout ce qui aurait pu se narrer ; un bon écrit est davantage peinture qu'écriture. | | | | |
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| art | | | Le talent est apollinien ou pythagoricien, et le génie est dionysiaque ou orphique. Le talent : une démarche, guidée par le savoir et le vouloir. Le génie : une danse, rythmée par le pouvoir et exprimant le valoir. | | | | |
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| art | | | C'est dans ses commencements, que l'artiste met le maximum de son énergie et de ses visées ; pour lui, la croissance, le progrès, l'avancement n'ont pas beaucoup de sens. S'il réussit à garder l'intensité de ses préludes jusque dans ses finales, il aura pratiqué le retour musical du (au) même. Il faut choisir entre la marche de la vie et la danse de l'art. | | | | |
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| art | | | La poésie moderne, de plus en plus, est réduite aux relations entre mots et déclarée intransitive ; quand, en plus, elle est désespérément anti-réflexive et foncièrement symétrique, elle aura beau parler et marcher, elle ne nous fera ni chanter ni danser. | | | | |
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| art | | | La danse est une marche ayant la hauteur pour horizon. « Le chant est une parole excitée jusqu'à l'extase extrême » - Wagner - « Der Gesang ist die in höchster Leidenschaft erregte Rede ». Dans ces marches et ces paroles, il s'agit de n'en extraire ou de n'y entendre que de la musique. | | | | |
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| art | | | Ce qui est poétique naît des contraintes assez intelligibles. La marche, comme la prose, s'ensuivent des moyens et des buts trop visibles. « Pourquoi la danse est-elle belle ? - parce qu'elle n'est pas libre, parce que son sens est dans une contrainte esthétique »** - Zamiatine - « Почему танец красив ? - потому что несвободен, потому что его смысл в эстетической подчинённости ». | | | | |
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| art | | | L'art : faire travailler le regard plus que les yeux, substituer aux aperçus - des échappées, traduire la marche en danse et le bruit - en musique. | | | | |
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| art | | | Sans honte ni angoisse de l'auteur, l'art ne serait pas au-dessus des arts décoratifs ; mais, si tu veux faire entendre ta propre voix, il ne doit pas en porter des traces, qui sont toujours communes ; rester aux commencements, dans lesquels, avec la même probabilité, peuvent naître et le bonheur et la douleur du lecteur. Seul ton talent devrait en être responsable, l'intensité, non pas la véracité. « Nous ne possédons pas l'art. Nous n'avons à le payer ni par des souffrances, ni par des remords » - Pessõa. Parfois, chanter le rêve, c'est inviter à dormir. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le dire s’oppose au direchanter, au diredanser, au rire, au pleurer. C’est pourquoi les envies de dire des raseurs aboutissent au bailler des lecteurs : « On n’écrit pas pour dire quelque chose, on écrit parce qu’on a quelque chose à dire » - Fitzgerald - « You don't write because you want to say something, you write because you have something to say ». Le dire, débordant de la bouche, signifie, le plus souvent, une sécheresse atavique de l’âme. | | | | |
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| art | | | Ce qui est intraduisible en musique devrait être exclu de l’écriture : le ressentiment, le souci quotidien de ce siècle, la soif de reconnaissance. Et l’exploit suprême – aller tout droit à l’âme, en contournant l’esprit, complice mais humble. Faire ressentir, que la seule action authentique du cœur, c’est le chant. | | | | |
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| art | | | Trois niveaux dans mes exercices littéraires : la parole, l'image, la musique – dire, montrer, chanter. « Nous devrions moins parler et peindre davantage » - Goethe - « Wir sollten weniger sprechen und mehr zeichnen ». Si tu chantes devant Dieu, ne te montre pas ; si tu te montres, ne dis rien aux autres. Le se taire wittgensteinien est au bout de cette exigence. Mais la chute finale est de descendre du silence même – vers l'action. Puisque, aujourd'hui, « l'action a le mot ; si tu as quelque chose à dire – montre-toi et tais-toi ! » - K.Kraus - « die Tat hat das Wort ; wer etwas zu sagen hat, trete vor und schweige ! » - le premier pas, quoique vague, vers la musique. | | | | |
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| art | | | Jadis, quelques rares, belles et solitaires voix, majestueusement égales, pour chanter le vertige des profondeurs tragiques ou des hauteurs romantiques. Aujourd'hui, des hordes de voix hystériques, basses et grégaires, pour narrer des platitudes. | | | | |
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| art | | | Les pensées, dans un bel écrit, sont comme le livret d'un opéra – un élément structurant, mais subalterne ; c'est la musique des mots qui en détermine la valeur. La bonne lecture, comme la bonne écoute, est une question de l'oreille, plus que de la tête, des yeux ou même du goût. Plus on prête l'oreille au dire, moins on fait attention au dit, au profit du chanté. | | | | |
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| art | | | Comment finit-on par s'attacher à la maxime, au détriment du récit ? - en ne gardant de l'opéra que le drame, de l'oratorio – que le mystère, et en se concentrant sur la cantate, puisque, dans ce qui est dramatique et mystérieux, seules comptent la musique et la voix, non diluées par la durée et l'action. | | | | |
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| art | | | Maîtriser le feu (Prométhée) ou le chanter (Orphée) ? - dans les deux cas, on finit mal : soit on vous dévore, soit vous vous dévorez par votre propre feu : « Être dévoré par les flammes, pour expier la faute de n’avoir pas su les dompter » - Hölderlin - « Von den Flammen verzehrt, büsst er sie, die er nicht zu bändigen vermochte ». | | | | |
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| art | | | Le philosophe qui n’est capable ni d’élans hyperboliques ni de chants paraboliques est condamné à la logorrhée elliptique. | | | | |
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| art | | | Toute la puissance et toute la beauté du chêne découlent de la merveille minérale et vitale, programmée par le Créateur dans un gland. L’esprit s’en contente, mais les yeux veulent admirer le tronc et le feuillage. Et puisque l’art verbal, c’est un déroulement virtuel de tableaux que peint l’âme, le talent consiste à n’expliciter que l’énergie du commencement et laisser au lecteur le souci des parcours et finalités. Le chêne à naître, le chêne naissant ou le chêne né peuvent être soit narrés soit chantés. Quand tout instant, toute durée, par une magie du chant, se métamorphosent en commencements, on est en présence d’un talent supérieur. | | | | |
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| art | | | Pour exprimer sa personnalité, une certaine unité, ou fidélité à ses choix vitaux ou artistiques, est nécessaire. L’unité des choses évoquées (tenir à leur prix - le mouton), l’unité des jugements formulés (rester fidèle à une valeur prouvée - le robot), l’unité de l’intensité chantée (maîtriser tout l’axe de valeurs mouvantes – l’artiste). Chez tous, des contradictions de forme sont inévitables ; elles son involontaires et destituantes, chez les deux premiers, volontaires et justifiées - chez le troisième. | | | | |
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| art | | | L’artiste doit produire un chant initiatique et non pas un récit du vu ; pour produire de la beauté, il doit se détacher des objets, même des beaux objets. Ni leur utilisation prosaïque ni leur contemplation poétique ne devraient pas dicter ou modifier ses mélodies. | | | | |
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| art | | | La bouche est là pour la communication, et la langue (anatomique et intellectuelle) – pour le goût dans la jouissance des nourritures célestes ou dans la composition de la musique. Le poète ne communique pas, il chante – devant Dieu, de préférence. « Dans le poète : l’oreille parle, la bouche écoute »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’intelligence, c’est la structure solide d’un arbre, grâce à laquelle tu peux chanter les fleurs, te régaler des fruits, te réfugier dans une belle ombre, vibrer à l’appel des cimes. « La pensée doit être cachée dans les vers comme la vertu nutritive dans un fruit »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Tous les professeurs de philosophie possèdent plus de connaissances sur l’histoire de la philosophie que Nietzsche. Mais la bonne philosophie ne s’occupant que de nos consolations ou de notre langage, le savoir y a une place insignifiante ; la qualité de l’expression, l’atout principal de Nietzsche, y est l’élément central. On console avec le chant et non pas avec un discours ; la fonction poétique du langage est plus subtile que la fonction didactique. | | | | |
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| art | | | Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). « Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire » - Voltaire. Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien - « Indocti dicunt omnia. Doctis est electio et modus ». Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz totaux dans l'action, la vérité, la liberté. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale. | | | | |
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| art | | | Mon état d’âme - ce désir difforme, cette voix du Bien - sert de commencement pour le chanter ; mais, en le chantant, un autre désir, inspiré par la forme naissante, surgit, - une voix du Beau. Le rêve musicalisé, c’est la rencontre de ces deux voix. « Je te chercherai par mes désirs ; je te désirerai en te cherchant » - Anselme - « Quaeram te desirando, desiderem quaerando ». | | | | |
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| art | | | Je dénonce la misère extrême de la musique, de la poésie et de la peinture modernes, mais soudain j’ai une illumination – mais il n’y a plus rien à chanter, plus rien à peindre ! Et je n’en veux plus à ces sujets infortunés, privés d’objets, dignes de leurs élans stériles. | | | | |
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| art | | | La danse donne l’envie d’élans et de caresses ; la marche se réduit aux chiffres et aux progrès. « La parole ne vaut que par une substitution, elle étiquette ; le chant fait vouloir, il se met à ma place »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | La nullité littéraire des musiciens et des mathématiciens s’explique par l’impossibilité de traduire la musique en autre chose que la danse ou d’interpréter la mathématique, en revenant au réel relatif et en sortant de l’idéel absolu. Danseur ou penseur, ces deux dons sont les seuls à faire de toi un écrivain. « J’aime la vie elle-même et non des au-delà quelconques ; je ne suis pas rêveur, je ne fouille pas mes états d’âme » - Prokofiev - « Я люблю самую жизнь, а не витания где-то, я не мечтатель, я не копаюсь в моих настроениях ». | | | | |
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| art | | | Chercher la différence entre ce qu’un écrit dit et ce qu’il est – est sans intérêt, au moins pour les non-pédants. Ce qui compte, c’est ce que cet écrit chante (la noblesse de la hauteur) et ce qu’il dévient (la mélodie de la création). Le fond et la forme se fusionnent, chez les grands. | | | | |
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| art | | | La profondeur de ton regard et l’étendue de tes idées sont portées en hauteur – par la musique. La marche ou le récit, transformés en danse ou en chant. | | | | |
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| art | | | Il est donné à tous, peut-être, d’entendre parfois un chant intérieur ; mais il faut être poète, pour le traduire en musique des mots, images, idées. | | | | |
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| art | | | La poésie la plus pure – lorsque le sentiment s'y met à danser ; la philosophie la plus noble – lorsque s'y met à danser la pensée. | | | | |
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| art | | | Il y a des écrivains qui pensent, orgueilleusement, posséder des idées si importantes, qu’elles doivent être aussitôt énoncées ; il y en a d’autres qui, fièrement, déclarent en être possédés – les pédants ou les minaudants. Dans l’art, les idées n’inspirent ni les hauts départs ni les profondes arrivées ; elles naissent, par hasard ou par inadvertance, dans les parcours, à l’insu du marcheur, ou plutôt du danseur ; elles illuminent les chemins ; mais n’apportent presque rien aux élans, toujours obscurs. | | | | |
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| art | | | J’ai choisi de me montrer, plutôt que de montrer les autres ; ce qui revient à préférer le chant au récit. Le seul musicien, chez moi, est mon âme ; en absence des âmes, personne ne m’entend – l’âme n’est entendue que par des âmes – ma réplique au fragment de F.Schlegel : « Les esprits ne se montrent qu’aux esprits »* - « Geister zeigen sich nur Geistern ». Les abstractions, les rêves, les spectres passent, inaperçus, inentendus… | | | | |
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| art | | | Les mystiques du mot, de l'image ou de l'idée accompagnent toute œuvre d'art : l'art sans mystique est aussi impossible qu'un chant sans mélodie. | | | | |
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| art | | | La métaphore, une fois bien orchestrée par l’esprit, devient musique, et, comme la musique, elle va directement au cœur, nous laisse interdits et immobiles. C’est pourquoi son effet ne se réduit ni à la danse ni au chant, mais à la solitude d’une hauteur, qui accueille les larmes du bonheur ou de la mélancolie, ce qui est, souvent, la même chose. | | | | |
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| art | | | Ce n’est certainement pas l’ambition qui me pousse à écrire, mais la beauté recherchée des mots à naître pour chanter mes états d’âme. | | | | |
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| art | | | Les enfants, le peuple, l’élite - ces trois destinataires définissent trois sortes de littérature : le conte de fées initiatique fait croire à l’existence d’un monde invisible et magique ; le livre moralisateur réveille de bons sentiments dans les parcours des humbles matures ; un style noble établit le culte de la beauté pure et haute, quel que soit ton âge. L’élite s’étant fondue dans la masse, exercer une influence, ce rêve des intellectuels français, n’a de place que dans le deuxième genre ; il est juste bon pour la marche et de peu d’effet sur la danse. | | | | |
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| art | | | L’écriture idéale : le chant des mots et l’accompagnement musical des idées – il faut être, à la fois, poète, musicien, philosophe – Nietzsche, B.Pasternak. Les ‘séparatistes’ – la hauteur verbale de Nabokov et la profondeur intellectuelle de Valéry. | | | | |
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| art | | | Deux genres d’écrit que je vise : la profondeur traitée par la hauteur, la rencontre de l’intelligence et de la noblesse ; ou bien une incursion sur terre, en mode chant, danse ou émerveillement, le primat de la beauté. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le passage du réel au rêve est du même ordre que le passage de la profondeur à la hauteur, de la possession à la caresse, de la marche à la danse, de la parole au chant, de la prose à la poésie. | | | | |
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| art | | | On peut mettre sous la rubrique du jetable tout récit sur le durable ou le provisoire ; seul le chant, même le chant du cygne, donne le droit au grade d’atemporel, avec un Phénix irressuscitable, au milieu des cendres définitivement refroidies. | | | | |
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| art | | | L’art est la peinture de tes états d’âme ; de tout tableau réussi émerge le chant d’un rêve ; de tout chant tu peux extraire le récit d’une pensée ; toute pensée a partie liée avec la vie. Donc, l’art réconcilie le rêve et l’action, qui ne se rencontrent guère ailleurs. | | | | |
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| cité | | | Le danseur espérant égaler le calculateur, une fois aux affaires, - tous les cataclysmes du XX-ème siècle viennent de cette funeste illusion. Ceux qui refusent de réduire leurs vies à la marche, leurs voix - aux sondages d'opinions et leurs âmes - à la messe dominicale continuent à escamoter cette fatale évidence. | | | | |
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| cité | | | Vous vous désintéressez des lendemains qui chantent, et voilà qu'ils se mettent à parler, c'est-à-dire à calculer. Et lorsque votre vie marche, cela veut dire souvent qu'elle ne danse plus… | | | | |
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| cité | | | La facilité du Non, à une société, asservie par une monumentale tyrannie, élève, artificiellement, l'âme ; la difficulté du Oui, à une société, dépassionnée par une démocratie mesquine, abaisse, fatalement, l'esprit. Mais, en politique, c'est à l'esprit de mener le bal, et la marche horizontale y évincera la danse verticale. | | | | |
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| cité | | | Les lendemains du totalitarisme n'ont pas chanté, ses hérauts administratifs ayant perdu leurs voix. Ce furent des corbeaux et des perroquets. Mais les colombes n'eurent pas plus de chance, avec : aimez-vous les uns les autres. Seuls les charognards de la Bourse et les coucous des statistiques ne se trompent jamais, ou presque. | | | | |
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| cité | | | Leur sordide liberté fait marcher les salles-machine, elle ne fait pas danser nos fibres patriotiques, qui, jadis, trouvaient écho dans les chaumières et dans les châteaux. « Fini le patriotisme : argent libre, amour libre, église laïque libre, dans un État laïc libre » - Joyce - « No more patriotism. Free money, free love and a free lay church in a free lay state ». Dans votre laïcité robotique, les programmes et projets remplacèrent les prières. | | | | |
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| cité | | | Je chante le monde - et la niaiserie de ce geste de simplet m'inonde de honte. Je le fustige - et la honte de ce geste de manant m'accable. Il faut laisser ce monde là où il est et ne pas se laisser positionner par rapport à ses coordonnées, se contenter d'une pose d'absent. | | | | |
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| cité | | | Au cosmopolitisme stoïco-chrétien et à l'internationalisme socialo-communiste succéda le globalisme des marchands. À la prière et au chant succéda le hurlement des traders et le silence des machines. | | | | |
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| cité | | | Les affects et les affaires : contrairement aux premiers, on ne règle pas ces dernières en chantant ou en dansant, mais en parlant et en marchant. Et quand on nous invite : laissez parler votre cœur ou danser votre âme, on peut être certain, que la voix sous-jacente est totalitaire. Ou chrétienne : « Au fond, le christianisme est bolchevisme » - Heidegger - « Das Christentum ist in der Tat bolschewistisch ». | | | | |
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| cité | | | Les hommes nobles, dans leurs recherches de la hauteur, sont souvent attirés et induits en erreur par l'ampleur des actes des princes de ce monde. À la fin, les défauts des cervelles et des bras de ceux-ci, près des horizons, sont pris pour la trahison du firmament des âmes de ceux-là. Platon, Gracián, Machiavel, R.Debray, dans leurs récits du réel politique, ne nous apprennent rien, leurs chants de l'irréel poétique gardent toute leur rafraîchissante valeur. Ils eurent des rêves, résistant à toute épreuve par l'ingrate et décevante action. | | | | |
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| cité | | | Des sentiments noirs – l’indignation, le mépris ou l’indifférence - sont inévitables, ce qui fait de nous hommes de gauche, de droite ou du marais. C’est notre enfance qui détermine notre profil, en fonction du milieu de nos regards : la réalité humaine (conflits, orgueils, jalousies), la réalité surhumaine (contes de fées, rêves, solitudes), la réalité inhumaine (routines, conformismes, platitudes). Ma première enfance passa dans le deuxième milieu, dans l’immensité des forêts, des livres, des montagnes et des chants de ma mère. Le mépris de ce qui est sans relief ni mélodie fit de moi un homme de droite, ce que j’appris un demi-siècle plus tard, ayant vécu dans la certitude de faire partie des extrémistes de gauche… | | | | |
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| cité | | | Dans les démocraties, gouverne l’idée ; dans les tyrannies se démène le verbe. « Au commencement était le verbe et non le bavardage, et à la fin, ce ne sera pas la propagande, mais de nouveau le verbe » - G.Benn - « Am Anfang war das Wort und nicht das Geschwätz, und am Ende wird nicht die Propaganda sein, sondern wieder das Wort ». La diffusion évinça en effet la propagation, et le verbe énumératif fit taire tout nom, qui chante au lieu de narrer. Souhaitons qu'au prochain commencement, ce soit le déluge. | | | | |
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| cité | | | L'abjecte qualité, qui a le plus bel avenir, est le sens des responsabilités. Elle décharge la société de l'assistance au faible, accorde au calculateur le prestige, dont seul le danseur aurait dû se prévaloir et, surtout, elle pousse tout danseur à devenir calculateur. Le beau principe espérance (E.Bloch) vit ces derniers instants, pour être remplacé par le vilain principe responsabilité (H.Jonas). L'espérance peut se passer du réel, la responsabilité s'y identifie : « L'acte responsable s'oppose au monde de l'imagination » - Bakhtine - « Теоретическому миру противопоставлен ответственный поступок ». Les Anglo-Saxons vont jusqu’à mêler leurs rêves ataviques aux calculs responsables : « Les responsabilités commencent dans un rêve » - W.B.Yeats - « In dreams begin responsibilities ». | | | | |
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| cité | | | Tes pieds, ton cœur et la partie rationnelle de ton esprit sont sur terre, et il est inévitable, qu’ils prennent part aux zizanies entre réformismes et conservatismes, dans la vallée des larmes, dans la platitude bruyante. Mais tes ailes, ton âme et la partie irrationnelle de ton esprit te placent en hauteur, laquelle te détache des soucis du jour et te fait entendre la musique atemporelle, où le chant, le soupir, le sanglot se passent d’actes. | | | | |
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| cité | | | Une civilisation est une marche technologique, toujours collective, promouvant le Vrai ; une culture est une danse sentimentale, toujours individuelle, inspirée par le Beau. La nature ennoblit toutes les deux avec l’énigme humaine, le sens du Bien. | | | | |
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| doute | | | Je préfère mes passages-éclairs dans le royaume des ombres, où rien ne marche, au séjour prolongé dans la république des lumières, où rien ne danse. | | | | |
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| doute | | | Ils savent ce qu'ils disent, sans le savoir chanter ; je m'efforce de chanter, sans savoir ce que j'en dis. De nos jours, il faudrait inverser l'adage : « Où est l'esprit, là est le chant » - proverbe latin - « Ubi spiritus est cantus est ». Leur visée - être cacique des caciques ; j'ambitionne le genre du cantique des cantiques. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue, que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l'espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l'on finit par se rendre à cette belle évidence : l'incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Vu du côté de la lumière, la vie ayant abouti à un livre et la parole étant traduite en chant, on dit : « J'ai vécu comme une ombre ; et pourtant j'ai su chanter le soleil » - Éluard. C'est l'intensité de la danse des ombres, et non pas l'intensité de lumière en marche (l'angélologie avicennienne ou thomiste), qui fait reconnaître l'ange. | | | | |
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| doute | | | On peut chanter le hasard, comme on chante une loi ; il suffit de ne pas présenter ce qui n'est dû qu'à lui comme résultant d'une grande loi. Avoir chassé le hasard de nos modèles (« éliminer le hasard » - Hegel - « den Zufall zu verbannen ») signifierait, que ceux-ci coïncident en tout point avec la réalité, ce qui est insensé. | | | | |
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| doute | | | Derrière le terme de vie - deux réalités radicalement différentes : le fruit rationnel des expériences et observations des autres et de moi-même, d'une part, et de l'autre - la source mystérieuse de mes vibrations, chants ou angoisses, au fond de moi-même. C'est au courant de la seconde que mon œuvre doit s'écrire ; la première, c'est ce fameux pinceau qui doit être absent de mon tableau. | | | | |
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| doute | | | Le non-poète s'intéresse à deux choses : aux miroirs et aux objets. Aux objets les plus pesants et aux miroirs à reflets fidèles. Tandis que le poète guette surtout les objets invisibles et se crée des outils à réflexion musicale de fantômes. Pour nous inonder d'une musique, qui n'est nullement reflet du bruit du monde. | | | | |
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| doute | | | Il y a des ombres, qui ne demandent que de l'éclaircissement ; la philosophie n'y sert à rien, la science y suffit ; on s'enferme dans une bibliothèque. Et il y a des ombres, dont le seul intérêt est le mystère de leur source et l'émoi de leurs danses ; aucun savoir n'y apporte rien ; c'est une haute tâche poétique ; exécutée avec profondeur et intelligence, elle devient philosophie ; on reste dans sa Caverne. | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'idée déjà nette, tel est le premier besoin d'un esprit philosophique, à la recherche du mot ; celui-ci sera ascétique, neutre, aptère, si telle est l'idée. L'âme poétique a besoin d'autel et non pas d'ex-voto ; des mots immolés, chantants ou psalmodiants, surgit la musique, et dans la haute musique viennent, miraculeusement, s'incarner de profondes idées. Seule la netteté finale peut être grande ; tout début net est nul. | | | | |
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| doute | | | Par une inertie géologique abusive, les philosophes voient dans les fondations de nos demeures une analogie avec les fondements des édifices spirituels. Et ils baissent leur regard, pour assurer leur (dé)marche profonde, au lieu de l'élever, pour s'adonner à un élan vers la hauteur dansante. C'est le rôle de nos toits qui crée les vrais fondements ; les plus stellaires des styles sont les ruines et les tours d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | Le primitif s'enorgueillit des objets visibles qu'il veut posséder ; le naïf se flatte des objets vus qu'il doit maîtriser ; l'intuitif s'enivre des objets invisibles qu'il peut chanter. Regarder, voir, rendre audible l'invisible. | | | | |
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| doute | | | S'imaginer porteur exclusif d'un mystère, dont seraient dépourvus les bouseux, est bête. Le vrai, le noble, le divin mystère est présent dans chaque âme humaine ; le problème, c'est d'accéder à cet organe, de plus en plus délaissé et inutile dans les plats soucis des hommes, et de le faire parler ou, plutôt, - chanter. | | | | |
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| doute | | | La philosophie ne libère de rien ; elle, au contraire, chante certains esclavages, comme ceux de l'amour, du rêve, de l'espérance. La philosophie n'élucide rien, elle s'efforce de faire vivre dignement dans et de ténèbres. | | | | |
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| doute | | | Montrer, c'est faire appel aux contraintes ; démontrer, c'est suivre un parcours. Le parcours, c'est presque tout en mathématique ; les contraintes, c'est presque tout en poésie. Garde celui-là à ton esprit ; impose les secondes à ton âme. L'esprit sait ce qu'il peut narrer ; l'âme se doute bien de ce qu'elle doit chanter. | | | | |
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| doute | | | Je suis piètre danseur, piètre chanteur, piètre rimeur, piètre constructeur ; néanmoins, je me reconnais davantage dans la danse que dans la marche, dans le chant que dans le récit, dans la métaphore que dans le syllogisme, dans le mot hautain que dans l'idée profonde. Et je finis par comprendre, que le point commun de mes attachements s'appelle musique ; elle voile l'esprit, dénude le cœur et exhibe l'âme. | | | | |
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| doute | | | Le rêve est un chant, né de l’attirance de mon âme pour l’inaccessible ; ce qui est accessible à mes sens constitue la réalité. La représentation du rêve s’appelle l’art ; la représentation de la réalité s’appelle le savoir, dont le contenu le plus rigoureux s’appelle la science. Dans tous les cas, la représentation relève entièrement de l’intelligible et non pas du sensible comme le pensent Aristote et Kant : « Un jeu aveugle des représentations, c’est-à-dire moins qu’un rêve » - « Ein blindes Spiel der Vorstellungen, d. h. weniger als ein Traum ». | | | | |
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| doute | | | Tout le sens de la création humaine consiste à surmonter les horreurs, les grisailles, les énigmes, qui percent en toute création divine, et à finir par un OUI douloureux, extatique, fantasmagorique à cette œuvre grandiose et mystérieuse. Le NON de mon soi connu se narre ; le OUI de mon soi inconnu se chante. L’éternel retour est le passage de la narration au chant. | | | | |
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| doute | | | Les mystères sont universels et éternels, et les secrets sont individuels et passagers ; les secrets se dévoilent par le bon sens, et les mystères se chantent par l’art. D’où la bêtise de Proust, qui veut que l’art soit le seul révélateur de l’éternel secret de chacun. | | | | |
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| doute | | | Valéry (de ses Cahiers) n’est que de belles lumières muettes, qui peuvent mettre en valeur mes ombres musicales ; Nietzsche n’est que de belles ombres dansantes, auxquelles je trouve des sources lumineuses et immobiles. Toutefois, les sots savants proclament : « Nietzsche nous sert de lumière » - Foucault. Personne en France ne comprit Nietzsche. Comme personne n’y comprit Valéry. | | | | |
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| doute | | | Tout, pour être vu, lu, entendu, a besoin de lumière. Ma propre lumière suffit, pour ma danse et mon rêve, mais on « peut marcher ou agir à la lumière d’autrui »** - J.Joubert. | | | | |
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| doute | | | Les éclaireurs, face aux ombrageux : d’une époque à l’autre, les lumières du savoir changent, mais les ombres du valoir gardent leurs fières et libres empreintes. « Déplorables époques que celles où chaque homme marche à la lumière de sa lampe » - Joubert – j’aime mieux l’homme, dont les ombres dansent ! | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme, même primitif, est toujours singulier ; le scepticisme, même raffiné, est toujours collectif. Le scepticisme part des vétilles extérieures ; le nihilisme doit tout à ses secrets intérieurs. Le scepticisme proclame la force ignoble et factice ; le nihilisme chante la faiblesse noble et créatrice. | | | | |
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| doute | | | Plus on est inculte, plus de raisons on trouve de hurler au désespoir et de rester sourd au chant de l’espérance. Il faut plus d’inconscience, pour annoncer la fin du monde que pour en admirer les merveilles. | | | | |
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| doute | | | Ton soi inconnu t’insuffle un état d’âme, un arbre de questions où ne figurent ni mots ni idées ni notes, que des variables. Et ton soi connu les unifie avec ses fleurs ou fruits interprétatifs, pour générer un arbre musical de réponses. L’inspiration de R.Char fut déjà plus développée : « Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions ». | | | | |
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| doute | | | Si la « lumière blessante crie » (le Trismégiste), l’ombre dansante chante. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | Le sensible n’hérite pas grand-chose de l’intelligible, ni le créer – du voir, ni le noble – du pur. Les premiers, en fermant les yeux et en tendant l’oreille, disent : Chante, pour que mon regard te sculpte ! Les seconds, en ouvrant les yeux et les esprits, psalmodient : « Parle, pour que je te voie ! » - J.G.Hamann - « Rede, daß ich dich sehe ! ». | | | | |
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| hommes | | | Impossible d'imaginer un rôle de l'homme moderne interprété par un chant. Ce qui est si facile avec un pharaon, un moine ou un hussard - nous avons perdu en théâtralité jusqu'aux goûts d'opérette. | | | | |
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| hommes | | | L'arbre est d'autant plus grand, qu'il porte plus de variables, pour s'unifier avec le monde ; dans le refus du grand arbre de pousser, Zarathoustra voyait le signe avant-coureur des pires calamités du monde. Mais il a mal vu le remède : apporter des solutions à toutes les énigmes ou verser de la lumière de midi sur toutes les ombres - quel outrage au mystère et à la nuit ! Toutefois, y échappent les ombres les plus intenses, les plus courtes, à travers lesquelles je pourrais encore voir mon étoile danser. | | | | |
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| hommes | | | Soyons honnêtes : l'homme-robot lui aussi vit de l'illusion, celle que le calcul épuise toutes les opérations humaines. Le pugilat face à la danse, le tournoi face au bal, tournoi d'algorithmes, bal de rythmes. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les livres de fiction nous renvoyaient à ce qui se chantait dans nos rêves, ensuite – à ce qui se faisait dans la vie, enfin – à ce qui se voit à la télévision. Ces étapes marquent l'expiration de l'âme, de l'esprit, du cœur. Le regard, créateur d'images personnelles, s'éteignit, il ne restent que les yeux, dévoreurs d'images communes. | | | | |
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| hommes | | | Ce déluge du kitsch pictural, musical, intellectuel, architectural, qui déferle sur l'Europe, à partir des USA, finira par transformer tous nos musées, étables, bistrots, églises, châteaux - en bureaux, en salles-machine, où le calcul silencieux se substituera aux chants, prières et extases. | | | | |
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| hommes | | | Ils pensent qu'en occultant notre personne, dans les productions de notre âme, nous gagnions en altruisme, largesse de vues ou profondeur. Mais parler de soi, se peindre ou se chanter, ou bien s'en prendre aux autres met en jeu les mêmes palettes ou cordes ; nous n'exhibons que notre visage quel que soit le portrait que nous peignions. Et nous gagnons certainement en hauteur, quand nous avons le courage de nous attaquer au sujet le moins susceptible d'être copié mécaniquement - à nous-mêmes, le seul sujet qu'on ne peint qu'à la verticale. « Pourquoi peindre une toile, si j'en suis une » - Dickinson - « I would not paint a picture, I'd rather be the one ». | | | | |
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| hommes | | | L'angoisse des échéances de l'avoir les empêche de suivre la joyeuse « déchéance de l'être » - Heidegger - « Verfallenheit des Daseins ». Qui, même, peut être mise en musique (« L'être est dans le chant » - Rilke - « Gesang ist Dasein »). Mais leur esprit n'attise que la soif de la puissance ; chez les poètes, « c'est dans le chant que souffle leur esprit »** - Hölderlin - « im Liede wehet ihr Geist ». | | | | |
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| hommes | | | Dès qu'on oublie le souci du ventre, on se désintéresse du chantre. Le souci du beau ne concerne plus que ceux qui inventent leurs propres soifs inextinguibles. « Le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose ; voici la nouvelle barbarie : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme » - M.Henry. Quand le champ du possible s'élargit, le chant de l'invisible s'assourdit. Jamais le besoin de l'inutile ne fut si moribond. « L'amphore, qui refuse d'aller à la fontaine, mérite la huée des cruches » - Hugo - vous comprenez maintenant l'orgueil de ce récipient exhibant les mêmes performances que la cruche. | | | | |
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| hommes | | | La sobriété asservit ; seule l'ivresse nous ouvre à la liberté du chant et du naufrage. Vive la dive bouteille, réceptacle des breuvages et des messages ! Neptune, inspiré des bacchanales : « Je suis Bacchus, et avec mon vin sublime, je porte aux hommes une ivresse spirituelle » - Beethoven - « Ich bin Bacchus, der die Menschen mit dem Geist des herrlichen Weins trunken macht ». | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes le chant et non pas le calcul. Nous sommes ce qu'émet notre fond musical (et non pas ce que nous pensons - le Bouddha) ; c'est pourquoi nos rues sont pleines tantôt de tintamarre tantôt de silence - personne n'y a envie ni de chanter ni de danser. | | | | |
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| hommes | | | Encore tout récemment, il y avait cent fois plus de raisons de se lamenter des misères matérielles ; pourtant il y avait cent fois plus qu'aujourd'hui de voix spirituelles, appelant le chant, la danse, le poème. Le lyrisme individuel, c'est de la résignation ; l'indignation collective enfante de comptables. | | | | |
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| hommes | | | L'intérêt du passé est dans la possibilité de le faire chanter ou danser, tandis que le présent se calcule et le futur balbutie, hoquette ou se tait : compare les couleurs bigarrées de l'historien, grises - du manager et blafardes - d'un auteur de science-fiction. | | | | |
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| hommes | | | Dans la devise horacienne de carpe diem, prônée par les sots de toutes les époques, tout le monde atteint à peu près la même perfection, c'est à dire la même platitude. Parmi les hommes qui échappent à cette banalité, on trouve les énergumènes des avenirs qui chantent, les rêveurs du passé mis en musique, les créateurs des mondes, intemporels et inexistants, mais qui dansent. Le présent, lui, narre ou marche, il est l'empreinte figée d'un mouvement impossible, qu'il s'agit de vivifier. | | | | |
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| hommes | | | Qu'il fut imprudent, ce sévère Kant, en dénonçant le pré-kantisme, où auraient régné l'auberge, la taule, le cabanon (Wirthaus, Zuchthaus, Tollhaus), pour nous conduire vers l'actuelle salle-machines ! Là-bas, au moins, le derviche, le brahmane ou le dingue pouvaient se livrer à la danse ; ici, votre robot ou programmeur s'occupe seulement de ce qui marche. | | | | |
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| hommes | | | La vie du regard comprend trois étapes, en fonction de son inspirateur : autrui, Dieu, le soi ; curieusement, l'ontogenèse y reproduit la phylogenèse : comme dans la vie d'un homme, les hommes connurent le refus d'une tyrannie élitiste (adieu, le maître de race), ensuite - la mort du Dieu collectiviste (adieu, le sauveur de masses), avant de proclamer le règne du soi individualiste (bonjour, le produit de classe). Chez l'homme particulier, ce cheminement peut être plat, descendant ou ascendant ; dans le meilleur des cas, celui du danseur, il suit la ligne - solution (autrui), problème (Dieu), mystère (soi), et non pas l'inverse, comme chez le calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Me sentant à l'aise en compagnie des morts, j'essaie de faire taire le brouhaha des vivants, pour que ma voix puisse s'élever des ruines, en chant porté par le silence. Quand on communique avec le monde par le regard, plus que par l'ouïe, on échappe mieux à la sinistrose et à la cachotterie. « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre » - Bernanos. Je garde mes réserves d'hilarité, en laissant les yeux se fermer et les mains libres tomber. Pour boucher les oreilles, en revanche, il faut asservir mes mains. | | | | |
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| hommes | | | Le conflit central de notre époque est celui entre l'artisanat - savoir compter au sein d'un algorithme, et l'art - savoir créer des rythmes ; l'artisan-calculateur évinça l'artiste-danseur. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes disposent de mêmes moyens d'accès à ces deux facettes de la réalité - l'âme silencieuse et le bruit du monde ; seuls les poètes et les philosophes savent en extraire la musique : dans les premiers, c'est l'âme qui se met à chanter ; les seconds transforment le bruit sensible en musique intelligible ; mais les meilleurs des philosophes finissent par reconnaître, que dans l'âme poétique se retrouve toute la réalité ; l'âme qui se met à parler devient leur définition commune. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est le plus grand - Dieu, l'amour, la beauté - n'existe pas ; ce, qui est notre essence, est commun à tous les hommes ; donc, il faut se rire de toute gravité autour de l'existence intelligible ou de l'essence visible - chanter l'inexistant, aux sommets de l'essentiel invisible. | | | | |
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| hommes | | | La manie du changement devint une véritable épidémie, chez l’homme-robot. Il est donc normal, que l’homme organique se mette à chercher l’immuable ou l’éternel, c’est-à-dire ce qui n’existe pas. Rien de tel dans les idées ou les images ; on devrait rester en compagnie du cœur, demeure du Bien fugitif, et de l’âme, source de nos fulgurances, dans le mutisme ou dans le chant. | | | | |
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| hommes | | | Savoir marcher n'apporte rien à l'art de la danse ; ce conseil : « Avant que de danser, apprends, au moins, la marche » - A.Pope - « Men must walk, at least, before they dance » - est du même ordre que : avant le chant, apprends la parole. Les études ont tendance de s'allonger, et l'on finit par désapprendre le vertige des pirouettes, dans la sécurité des girouettes. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation des hommes n'est pas dans la préférence du conceptuel, au détriment du métaphorique. Les vrais concepts sont d'origine extra-langagière. Le robot n'emploie que des métaphores figées, consensuelles, à travers lesquelles l'accès aux objets est immédiat, mécanique, sans aucun accompagnement musical, sans aucune danse de mots enchanteurs, sans aucune inconnue sur l'arbre du savoir. | | | | |
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| hommes | | | L'image plate domine aujourd'hui là, où régnait, jadis, le mot hautain – dans l'intimité d'un homme seul. Mais le dire l'emporte sur le montrer, dans les affaires des hommes, dans notre société bavarde. Le reflet du contenu est plus demandé que le jaillissement de la forme, et le constat - plus apprécié que la métaphore. Quand un chanteur perd sa voix, il tente de se rassurer, en prétendant qu'il a beaucoup de choses à dire. | | | | |
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| hommes | | | J’ai traversé toutes mes rencontres avec les hommes – l’azur à l’âme ou le rouge au front. « Je n’ai jamais marché, mais nagé, mais volé parmi vous »*** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Le pathos ou le rêve n'apportent aucune lumière à notre vision de la matière, n'améliorent en rien notre efficacité de producteurs, n'augmentent jamais le niveau de vie, donc réduisons l'homme aux fonctions robotisables – telle est la devise, aujourd'hui, des techniciens, des juristes, des garagistes. Sous les coups du calculateur, même le danseur se mit à la marche. | | | | |
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| hommes | | | On se nourrissait aux Lois mythiques des Conciles ou aux Lois mirifiques des Académies ; désormais on ne s'alimente qu'aux Hasards de la Bourse. Et ça marche à défaut de ne plus danser. | | | | |
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| hommes | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe, qui tantôt vibre et tantôt calcule. À l'évocation des choses qui n'existent pas, mais réclament une forme, ou au défi des choses raisonnables, qu'il s'agit de maîtriser. Avec la mort des poètes, la première fonction humaine devint presque atavique. Le sobre Socrate l'avait prévu : « Le poète donne une mauvaise orientation à l'âme, en flattant ce qu'il y a en elle de déraisonnable » - désormais les orientations et les trajectoires se calculent, mais ne se chantent plus, dans l'organe unidimensionnel. Une mise en prose, si semblable à une mise en bière. | | | | |
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| hommes | | | Que vaut un humain ? Commençons par constater que les généraux, les argentiers, les techniciens, avec leurs férocité, vénalité ou banalité, constituent la lie de la société. Enchaînons par reconnaître qu'en intelligence logique l'humain sera bientôt dépassé par l'ordinateur, comme, en force physique, il fut dépassé par les machines. L'humain vaut par la richesse, la beauté et la noblesse des émotions, que son talent sut vivre, peindre ou inspirer. Et vous conviendrez avec moi, que l'humain le plus digne de notre admiration est - la femme ! Au lieu de l'entraîner dans leur morne marche, les hommes devraient la laisser se vouer à la danse. | | | | |
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| hommes | | | Il arrive, que ce qui ne mérite pas un mot, gagne à être mis en notes. Mais la misère d'aujourd'hui fait que ce qui vaut d'être chanté, n'est même pas dit. Mais chanter ce qu'on n'arrive pas à dire, c'est suivre la sage allusion de Wittgenstein. Ne pas développer des accords heureux, c'est pratiquer le chant du cygne, ignoré des hommes : « Les cygnes chantent avant de mourir ; ah, si certains hommes mouraient avant de chanter ! » - Coleridge - « Swans sing before they die, should certain persons die before they sing ». | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Jamais le calculateur ne fut aussi jaloux du gracieux danseur de jadis, jamais le danseur ne fut aussi imitateur du disgracieux calculateur de jadis. « On peut être un logicien et en même temps être plein de musique » - H.Hesse - « Man kann Logiker und dabei voll Musik sein » - à remarquer la judicieuse répétition de être, dans la traduction. « Poésie, on t'appellera Pensée Musicale » - Carlyle - « Poetry, we will call Musical Thought » - quand la musique est belle, les pensées accourent, sans être expressément appelées. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est juge du dire, les dieux ou les sirènes arbitrent le chant. L'intelligence, la parole et la marche jouent leur partie, face à la machine, et l'on peut être sûr de leur pitoyable déroute finale. Le rêve, le chant et la danse nous mettent face aux anges, où même les défaites sont glorieuses. | | | | |
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| hommes | | | Qui a plus de chances de rendre nos meilleurs élans, les élans intemporels ? L'homme pressé est englué dans le présent, l'homme lent veut embrasser des siècles ; seul l'homme immobile, en proie au vertige de la hauteur, peut chanter nos limites, les autres ne peuvent que les narrer, dans l'inertie d'une prose. | | | | |
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| hommes | | | Dans leur regard sur le devenir, que ce soit au passé ou au futur, les hommes privilégient ce qui évolue, change, disparaît ; l’obsession primitive par le changement devint universelle. L’œil sensible, au contraire, s’adonne à chercher surtout des invariants, et la création artistique, qui s’en inspire, aboutit à la reconnaissance du retour éternel du même dans tout ce qui est digne d’être immortalisé, c’est-à-dire peint ou chanté. | | | | |
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| hommes | | | Il y a un nombre fini de chemins pour les pieds ; peu importe lequel tu en empruntes, pourvu que, au lieu d’y marcher, tu y danses. Et il y a un nombre infini de chemins pour ton propre regard, et que trace ta création ; ne pas emprunter les chemins des autres, y est capital. « Il y a des gens si pleins de sens commun, qu’il ne leur en reste pas le moindre écart, pour leur sens propre »** - Unamuno - « Hay personas que están tan llenas de sentido común que no les queda la más mínima grieta para su propio sentido ». | | | | |
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| hommes | | | La peur de tomber les rendit inaptes à la danse, fit baisser les regards et oublier l’existence des ailes. | | | | |
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| hommes | | | La Culture consiste à décrire (par la science) ou à chanter (par la poésie) la Nature. Deux erreurs à éviter : un scientifique, sans belle voix, tentant de chanter ; un poète, sans bonnes connaissances, tentant de décrire. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le poète tenait à sa réputation de meneur des initiés, à sa mystagogie ; aujourd'hui, comme tout le monde, il veut accompagner la marche du peuple, il pratique la déma-gogie. De la poésie chantante il glissa vers la poïesis marchante – vers l'action. | | | | |
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| hommes | | | Les sirènes ne disparurent pas, mais on n'a plus d'Odysseus ; les navigateurs n'ont plus besoin de cire, puisque leurs oreilles ne perçoivent plus le chant et ne captent que des chiffres ; personne ne veut plus être lié, puisque les mains n'écoutent plus l'oreille séduisante, mais seulement la cervelle conduisante. Tant de Loreley modernes ne vendent que des circuits sécurisés. J'envie l'oreille et les yeux d'Odysseus, j'admire ses cordes et son mât. Mais ce que j'envie davantage, c'est le regard et la lyre d'Orphée. | | | | |
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| hommes | | | Aux Ballets d’État, à Berlin, on interdit le Casse-Noisettes : tous les danseurs sont des Blancs ; le Chinois blesse le spectateur par ses pas trop trottinants, l’Indien porte un maquillage brun exagéré, l’Arabe montre trop d’obséquiosité. La censure politiquement correcte a de beaux jours devant elle. | | | | |
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| hommes | | | La grande littérature ne valait que par le chant langagier qui sortait des meilleures plumes ; depuis que nos scribouillards ne font qu’éructer leurs dénonciations des injustices fiscales ou détailler les parcours des intendants des finances, l’ennui, émanant de leur gribouillage, égale celui des polars, de la science-fiction, des bandes dessinées. | | | | |
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| hommes | | | Strictement parlant, tout homme est cohabitation d’un scientifique et d’un artiste. Le premier représente le monde et raisonne la-dessus ; le second s’exprime par le chant et la danse. La réalité et les rêves, la vérité et la beauté. L’essentiel : les pensées, et même les croyances, appartiennent aux représentations et non pas au réel ; le sens esthétique est un cadeau de Dieu. Seul le corps est dans le réel ; l’âme est toujours ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel se reconnaît par ses contraintes, dont la première consiste à se taire sur des sujets irrémédiablement mesquins. Exceptionnellement, un don langagier ou spirituel peut élever même des vétilles à une hauteur insoupçonnée. Ces dons devenant de plus en plus rares, l’intellectuel est condamné à disparaître de l’espace public, car les magnats des média, ses mécènes, finiront par s’apercevoir de la banalité de ses avis sur des matières communes. Ce qu’on ne peut pas chanter, il faut le taire ! | | | | |
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| intelligence | | | Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée » - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie »** - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée » - Lamartine. | | | | |
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| intelligence | | | La part de mystère accordée à la vie ou à notre regard, tel est le meilleur critère de toute philosophie. La vie mortelle et le regard mortel - l'immanence. La vie mortelle et le regard immortel - la transcendance. La vie immortelle et le regard mortel - le matérialisme. La vie mortelle et le regard immortel - l'idéalisme. À chacun – son chatoiement sur la facette immortelle qu'il adopte. Et c'est pourquoi l'Asiate immanent nous laisse sans voix, nous, qui rêvons du chant et de l'entente fraternelle entre Castor et Pollux. | | | | |
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| intelligence | | | Est métaphysicien celui qui admet, qu'au-dessus des commencements du sensible et des finalités de l'intelligible règnent les contraintes du réel, appelées, maladroitement, l'Être. Mais dominent les adeptes des sentiers battus, des parcours, des inerties, des routines intermédiaires. À l'être poétique qui fait danser, ils préfèrent le devenir prosaïque qui ne fait que penser. | | | | |
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| intelligence | | | La quête du réel élabore le modèle ; la quête du concept aboutit à la référence ; la quête du vrai bâtit l'énoncé. Ne pas se tromper de type de quête ni de genre de son produit. Savoir intervertir leur chronologie ; cacher la main et son pinceau, le pied et sa danse, mais pas le visage. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme est une étrange osmose d'un calculateur et d'un valseur, d'un interprète et d'un représentateur, l'un pouvant se passer, facilement, de l'autre. Ce dont est incapable l'intelligence artificielle : étant condamnée à passer par la représentation, elle ne mènera jamais la danse. Kant, pensant définir la vie, définit déjà le robot : « La capacité d'un être d'agir selon ses représentations s'appelle la vie » - « Das Vermögen eines Wesens, seinen Vorstellungen gemäß zu handeln, heißt das Leben ». La mathématique, en tant qu'interprète, ne vaut pas grand-chose, mais elle est le contenu même de toute représentation ; elle est donc la création la plus inhumaine, ou surhumaine, ou divine. | | | | |
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| intelligence | | | Le poème (représentation naissante) est au noème (représentation née) ce que le chant de rossignol est à la symphonie. Un goût pour l'obscurité, des oreilles tendancieuses, un abandon. Mais le fond - rhétorique ou sonore, en oratorio ou en cantate - est le même. | | | | |
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| intelligence | | | Connaît-on un seul penseur, que la logique aristotélicienne, la méthode cartésienne ou la dialectique hégélienne aurait aidé à bâtir son propre édifice (différent de casernes) ? Ce n'est ni le cheminement, ni l'accès aux chemins, ni le choix de bifurcations qui détermine nos exploits, mais le don pour la danse, faisant mépriser la marche, la hauteur d'âme surclassant la profondeur d'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | L'énergie du cerveau est orientée-objets, celle de l'âme - orientée-relations, celle de l'esprit - orientée-méta-entités ; de la prééminence de l'une de ces orientations sortent savants, artistes ou philosophes. De leur équilibre naissent des chantres, désorientés ou ironiques, de l'immobilité. | | | | |
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| intelligence | | | Ils croient pouvoir maîtriser la pensée, en comprenant comment elle marche. Tandis « qu'il faut apprendre à penser, comme on apprend à danser »*** - Nietzsche - « daß Denken gelernt sein will, als eine Art Tanzen ». | | | | |
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| intelligence | | | Jadis, penser voulait dire faire danser le possible ; aujourd'hui, c'est plutôt - faire marcher le suffisant. | | | | |
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| intelligence | | | Chez les impuissants de la métaphore ontologique, l'existence, l'expérience, l'empirisme - des philosophies concrètes - deviennent les seuls accès à l'être. Pas de savoir au-delà de l'expérience. De ternes rubriques de statisticiens remplacent de beaux cantiques de métaphysiciens. | | | | |
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| intelligence | | | Mon regard sur le monde doit choisir entre deux sources de la vision : l'homme vibrant et chantant ou l'être cadavérique et silencieux ; mais la vue peinte peut être grise dans le premier cas et bigarrée - dans le second. Et je finirai par comprendre, que le talent est le regard même. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique externe aide à connaître le prix et le bruit des choses, la mathématique interne en apprend la valeur et la musique : « Dans le nombre et dans la figure - le chant et la caresse » - Novalis - « Zahlen und Figuren singen und küssen ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce paradoxe : la libre création, par sa forme, relève du devenir, tandis que la description servile s'inscrit dans l'être ; mais le contenu de la création est un hymne à l'être, tandis que celui de la description reproduit le bruit du devenir. Cette porosité entre l'être et le devenir ressemble étrangement à celle entre les nombres ordinaux et cardinaux (ou entre l'infini ordinal, valeur-limite spatiale, et l'infini cardinal, processus temporel) et pousse à admettre une haute mystique ontologique du nombre. | | | | |
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| intelligence | | | Ils veulent fuir le sol mouvant, pour bâtir sur le roc (Descartes), tandis qu'il s'agit de planter leur arbre. Si mon édifice doit être non seulement promouvant, mais aussi émouvant, je pourrais pratiquer tout type de sol, sans trahir l'architecte. « Avec Descartes, nous pouvons, comme le navigateur après un long périple sur la mer démontée, crier terre » - Heidegger - « Mit Descartes, können wir, wie der Schiffer nach langer Umherfahrt auf der ungestümen See, Land rufen ». Ce périple a, pour seul contenu valable, la houle et, pour seule issue, - le naufrage, qu'il s'agît de chanter et de confier ce chant à la dernière bouteille. Au chant de l'air et du feu, Descartes veut substituer le récit de la terre et de l'eau. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de mon existence est de faire entendre ma musique, mais je passe l'essentiel de mon temps à accorder ou à désaccorder mon instrument. Les oreilles, les yeux, l'âme, le cerveau d'autrui n'apportent presque rien aux meilleurs chants, danses, poèmes, poses. Mais pour la maîtrise de la mélodie, la maîtrise de l'instrument ne suffit pas - il faut un accord entre mes cordes et celles de l'instrument. | | | | |
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| intelligence | | | Vivre, c'est agir et narrer, et rêver, c'est chanter et s'étonner, ce sont deux antinomies. Et la philosophie n'a aucune chance d'être une science de vie – le bon sens s'en occupe mieux – elle peut, en revanche, rehausser le chant et approfondir l'étonnement. Il faut vivre une sagesse savante et terrienne, et rêver dans une ignorance étoilée. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit représente la marche de mon soi connu ; l'âme interprète la danse de mon soi inconnu. L'esprit est en contact permanent avec le monde ; l'âme ne quitte jamais ma propre conscience, façonnée par l'esprit et résumant l'essence du monde. L'interprétation est le dernier chaînon dans mes échanges avec l'essentiel (où la danse et le chant dominent) ; donc l'intentionnalité ou le souci, que d'autres placent près des choses, ne devraient pas quitter mon âme. Dans le secondaire, même l'esprit est inutile, le réflexe ou l'inertie suffisent. La phénoménologie de l'esprit ne s'occupe que du secondaire. La nature de l'esprit devrait céder à la culture de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce qui est dépourvu de la dimension musicale ou ne fait que résumer le bon sens devrait être banni de la philosophie. « À partir de la même impression, l’un forme un chant et l’autre – une théorie analytique » - Valéry - leur analytique part des prémisses communes, pour arriver aux conclusions banales. | | | | |
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| intelligence | | | Pour la peinture philosophique, le réel aurait dû ne servir que de toile, de support matériel nécessaire, tandis que l’essentiel aurait dû être dédié à l’imagination, langagière et lyrique, irréductible à la raison. La Realphilosophie (Hegel) des rats de bibliothèques, bavards et calculateurs, face à la vraie philosophie des poètes, dont l’esprit chante ou danse, pour devenir âme, pour nous faire aimer la vie abyssale et le verbe musical. | | | | |
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| intelligence | | | Les représentations n’arriveront jamais à rendre la totalité de l’être, c’est-à-dire de la réalité ; l’être gardera donc toujours des secrets inaccessibles, irreflétables, inarticulables. Tandis que le devenir, c’est-à-dire la création, peut s’attaquer soit à l’énigme à résoudre soit au mystère à chanter. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’espace, abstrait et figé, s’incruste l’être ; dans le temps, incompréhensible et limité, se déroule le devenir. L’espace nous effraie et le temps nous tue – d’où la recherche de consolations, pour nos actes trop nets et nos rêves trop diaphanes. L’espace réveille notre intelligence et le temps peaufine notre talent – d’où le besoin de couleurs et de mélodies, le souci du langage. Toutes les bonnes raisons de faire de la bonne philosophie sont là. | | | | |
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| intelligence | | | On a son propre regard, lorsqu’on est capable d’embellir même des objets invisibles, voire inexistants. Nos contemporains ont d’excellents yeux, mais qui ne s’arrêtent sur de vilains objets, bien palpables, trop visibles. À quoi sert une oreille juste, si l’on chante faux ? | | | | |
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| intelligence | | | Il y a toujours des tableaux dans n’importe quelle proposition de concepts ; il y a toujours des concepts dans n’importe quelle exposition de tableaux – leçons d’humilité et d’orgueil. | | | | |
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| intelligence | | | Les choses les plus profondes du monde sont inexplicables, les plus grandioses – inchangeables ; il ne faut donc chercher ni à expliquer le monde ni à le changer ; il faut le chanter. | | | | |
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| intelligence | | | Les contraintes sont des méta-principes qui réduisent le champ de mes intérêts. Dans ce champ, soit je développe une forêt de principes, soit j’y plante des arbres, des principes solitaires – la fin ou le commencement, la forteresse finale ou la caresse initiale, le discours ou le chant. Aristote est dans la forêt, et Platon – dans l’arbre ; développeur ou enveloppeur, raisonneur ou poète. | | | | |
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| intelligence | | | Ce spectre philosophique, à peine audible, l’Être, se prête bien aux chants du rêve ; il est cacophonique ou grinçant dans les incantations de la raison. « L’être est une merveille ; ni rêve est-il ni veille » - Boratynsky - « Бытие - ни сон оно, ни бденье ». | | | | |
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| ironie | | | Pour ceux qui pratiquent plus souvent la danse que la marche et le chant que la parole, - la collision ou la dissonance sont des écorchures. Ce que ne comprennent ni marcheurs ni narrateurs. Le poète est celui qui sache changer en danse une claudication. | | | | |
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| ironie | | | Tout le monde a quelque chose à dire : dire, ce n'est pas chanter ; personne ne manque de choses ; tous sont capables d'en sélectionner quelques-unes ; le seul véritable défi, c'est l'avoir, la maîtrise du dire, tandis que les bavards ne visent que la maîtrise des choses. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie astronomique : pour mieux chanter son astre, en provoquer l'éclipse. | | | | |
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| ironie | | | De l'incapacité d'avancer naît souvent le chant gratuit des horizons ; de l'incapacité de trouver du charme dans la simplicité - le lourd plongeon dans des profondeurs ; de l'incapacité de se tenir debout - l'appel suicidaire de la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Ne gaspille pas l'énergie de ton âme dans la réduction de toute chose profonde à rien ; l'esprit critique tout seul suffit, pour que toute profondeur aboutisse tôt ou tard dans la platitude. Le bon nihilisme est créatif : au-dessus de n'importe quel rien, il imaginera de hautes choses. Le nihilisme est dans les commencements ascendants, dans les contraintes, qui se moquent des pieds et se fient aux ailes. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu'il y a de plus facile à réfuter, ce sont les rêves ; c'est pourquoi, les rats de bibliothèques, en acquérant des connaissances, gagnent en sobriété et en ennui. Mais pour l'amoureux de l'ivresse des sens, plus de savoir signifie plus d'amplitude des métaphores ; la danse des joies et chagrins est d'autant plus riche de nuances et d'audaces. | | | | |
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| ironie | | | Le fragment a une chance de rendre l'être entier, la dissertation n'en a aucune. Il n'existe pas de passages continus entre la marche et la danse, la parole et le chant, entre la prose et la poésie. | | | | |
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| ironie | | | Vouloir, pouvoir, devoir s'associent, bêtement, avec, respectivement, la vie (Nietzsche), l'intelligence (F.Bacon), l'éthique. Il serait plus intéressant de parler de vouloir un type de pensée, de pouvoir révoquer notre suffisance, de devoir faire danser la vie. | | | | |
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| ironie | | | Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures. | | | | |
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| ironie | | | Ce livre est un chant des ruines, avec l'acoustique d'un château en Espagne, avec un auditoire moitié fantômes des combles moitié lépreux des souterrains. | | | | |
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| ironie | | | Des chemins, dont les pieds du goujat éprouvent le prurit, il y en a hors de toute poussière, pierraille ou bitume ; mais le mode de déplacement, sur ceux-ci, n'est point la marche, mais la danse, le vol ou la chute : le voyage est bon, « pourvu que ce soit hors du monde »** - Baudelaire. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui geignent le plus fort leur désenchantement ne surent jamais chanter. Ceux qui narrent les images sont ignares du chant. | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi disparurent les sirènes ? - parce que tous les marins, au lieu de s'attacher voluptueusement à un mât, se bouchent leurs oreilles d'auto-pilotes ; rien n'est plus destiné aux naufrages ; les bouteilles de détresse ni ne reçoivent ni n'émettent aucune ivresse ; les ménades sont au chômage technique. Et après avoir perdu leurs plumes, les sirènes perdirent leurs voix. | | | | |
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| ironie | | | Peu importe à quel moment je suis visité par une idée - en courant, en marchant, en rampant -, elle ne doit surgir de mes mots qu'en dansant ; tout bruit de la vie doit y être remplacé par la musique. Laisse d'autres parler d'authenticité ou d'amplification, sois filtre. | | | | |
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| ironie | | | Celui-là n'a rien à dire, le reproche qu'on entend, le plus souvent, chez les sourds au chant ; ça ne marche pas, disent les inaptes à la danse ; ça ne colle pas, se lamentent les esclaves des étiquettes, inhabitués aux mots libres. | | | | |
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| ironie | | | Partout, sur mon corps, peut se loger la poésie : la caresse - poésie des doigts, la danse - poésie du pied, le chant - poésie de la bouche, l'humilité - poésie du cou, le rêve - poésie des yeux, la musique - poésie de la cervelle, le jeu - poésie du sexe, l'ivresse - poésie du palais. | | | | |
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| ironie | | | Je veux chanter, en poète, l'esprit ou l'amour, la vie ou l'âme, et voilà qu'un zoïle bienveillant devine, que ce ne sont que des représentations de l'être (ou, pour paraître plus savant - de l'ousia), - me voilà proclamé métaphysicien, et mon chant promu ratiocination. | | | | |
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| ironie | | | Une tentative de réhabilitation de la vérité : ce qui est profondément vrai se reconnaît par sa haute danse, à nos yeux étonnés et incrédules. En plus, c'est l'exact opposé de la devise moderne : est vrai ce qui marche. | | | | |
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| ironie | | | Lue au second degré, la définition anglo-saxonne : n'est vrai que ce qui marche – est une bonne incitation, pour que mes pensées ou gestes dansent, s'ils ne veulent pas rester dans ce milieu insipide de l'apathique vérité. Et que l'arbre poétique s'occupe davantage des ombres que des fruits, en prolongement ironique de Goethe : « N'est vrai que ce qui est fécond » - « Was fruchtbar ist, allein ist wahr ». | | | | |
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| ironie | | | Que doit savoir faire la Muse de l'ironie ? - à partir des larmes ou des rires, savoir en composer la musique ; Melpomène et Thalie, tout en gardant le fond de leurs partitions, en confient l'interprétation et la forme à Terpsichore. | | | | |
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| ironie | | | Il vaut mieux chanter en langage géométrique que narrer en langage romantique. « Newton ne verrait, dans la poitrine d'une fille, qu'une courbe, et dans son cœur, n'admirerait que sa valeur volumique » - Kleist - « Newton sah an dem Busen eines Mädchens nichts anderes als eine krumme Linie, und am ihrem Herzen war ihm nichts merkwürdig sein als Kubikinhalt ». | | | | |
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| ironie | | | Poser des questions ne me rend pas plus intelligent, comme ne pas en poser ne me rend pas plus idiot. Mais faire chanter mon âme dans une réponse, dans laquelle un esprit fraternel fera parler sa propre question. | | | | |
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| ironie | | | Le fond et la forme en littérature : mieux on maîtrise les entrailles, plus on se voue à l'épiderme. Au lieu de finasser en profondeur sur les idées qui avisent, on se met à caresser en hauteur les mots qui grisent. | | | | |
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| ironie | | | Les mauvais esthètes fustigent l'utile ; c'est aussi inepte que dénoncer le débonnaire, le serviable, le musclé. Les mauvais ascètes se réfugient auprès des bouseux, comme si le meuglement fut plus naturel que le chant, la réflexion ou le carillon. | | | | |
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| ironie | | | La pensée ne devrait ni reculer ni avancer, mais tourner en rond, pour que sa musique nous fasse danser, - telle est la leçon de l'éternel retour, opposé au progrès hic et nunc. | | | | |
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| ironie | | | La différence, spirituelle ou stylistique, entre l'acquiescement ou la négation, face au monde : on chante le oui au mystère de la vie, on récite le non à sa solution. | | | | |
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| ironie | | | La noblesse nous ouvre la vue du bonheur, l’intelligence y fait voir le désespoir. Difficile d’assumer ces deux facultés, sans perdre ni le prodige béat ni le vertige du combat. Le meilleur intégrateur semble être l’ironie, qui, de la fusion entre le bonheur idéel et le désespoir réel, fait naître l’espérance, qui n’est ni fond ni forme, ni récit nu hurlement, mais un chant du cygne. | | | | |
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| ironie | | | Oui, l’éternité, même purement amphigourique, m’est plus proche que le jour d’aujourd’hui, même le plus naturel. Mais il vaut mieux chanter l’aujourd’hui, avec une voix, venue de nulle part, que décrire l’éternité, dictée par une oreille d’aujourd’hui. | | | | |
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| ironie | | | Au lieu d’évaluer la grandeur et la profondeur de l’existence terrestre de l’homme, il vaudrait mieux chanter l’humilité et la hauteur de son essence céleste. | | | | |
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| ironie | | | Successivement, comment s’exprimait-on en poésie ? - en chantant, en déclamant, en parlant, en marmonnant. | | | | |
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| ironie | | | Face au monstre qu’était une locomotive à vapeur, l’horreur rétrograde de Chateaubriand et de Heine s’exprime, tout de même, par des chants ; la machine-outil est houspillée par Heidegger par des malédictions assez mélodieuses ; mais les dénonciateurs de l’ordinateur, aujourd’hui, n’émettent que des piaulements grinçants et ridicules. | | | | |
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| ironie | | | Chercher le sens de la vie est la même aberration que chercher la formule du rêve. Le sens accompagne des problèmes et leurs solutions ; il est impuissant devant le mystère ; et la vie est un mystère. Les formules sont dans un langage ; or, le rêve est indicible, on ne peut que le chanter, et la musique va droit à l’âme, sans s’arrêter dans l’esprit. | | | | |
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| ironie | | | C’est au cours des chutes que naissent les meilleurs chants de la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Plus harmonieuse est ta berceuse - une espérance passive, plus mouvementé sera ton rêve - un désespoir actif. Un beau chant vespéral doit précéder un beau regard nocturne. | | | | |
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| ironie | | | C’est dans l’art de chanter l’enthousiasme et l’espérance que se reconnaissent les bonnes plumes ; pour la peinture des débâcles, on n’a pas besoin d’un talent, tous y réussissent, mais banalement. | | | | |
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| ironie | | | Quand mon dispositif langagier, pour atteindre un but intelligible, ne marche pas, il m’arrive de le garder quand même, car il a fait danser un commencement sensible. | | | | |
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| ironie | | | Exercice zoologique, pour bien dresser ta plume : pense qu'il se trouvera toujours un mouton se lamentant sur sa solitude dix fois plus que toi, un crocodile versant dix fois plus de larmes sur sa souffrance, un âne braillant dix fois plus fort son intelligence. Et tu comprendras pourquoi la compagnie d'une chouette, solitaire et rapace, ou d'une marmotte, souffrante et bête, est plus précieuse pour celui qui veut chanter - et non pas narrer ou exploiter - la nuit et le printemps. | | | | |
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| mot | | | Toute chose dite ou apprise est transformable en médite et méprise et nous fait, tôt ou tard, déchanter, si elle n'est pas chantée. | | | | |
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| mot | | | Mes préférences ascendantes dans l’usage des mots : pensant le vrai, lançant le bon, dansant le beau. | | | | |
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| mot | | | En dessinant, produire du chant - tâche du mot à portée seulement des meilleurs interprètes ; la langue est là, pour « porter le sens et le chant » - Hölderlin - « deuten und singen ». Les mots substitués aux taches et sons, pour générer un arbre unificateur - « échange pur autour de son essence » - « um das eigne Sein rein eingetauscht », comme l'appelle Rilke. La naissance de cet arbre est fascinante, puisque la loi de son espace est dictée par le caprice de son temps : « Tout signe linguistique se positionne sur deux axes : celui de la simultanéité et celui de la succession » - R.Jakobson - « Every linguistic sign is located on two axes : the axis of simultaneity and that of succession » - notre interprète linguistique débrouille tant de voisinages imprévisibles et de renversements de chronologie (dus aux précédences des opérateurs linguistiques), avant de former des racines, des ramages et des canopées. | | | | |
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| mot | | | Ce sont surtout les bavards qui chantent les vertus du silence. Ce n'est pas le silence que brise le mot, mais le caquetage des idées reçues. Le silence a besoin d'espaces à remplir et non pas de sons à corrompre ; pour cette basse besogne, il y a des idées. Ce n'est pas un silence parlant que je plains - dans ce cas il y a du consentement - je déplore le viol d'un silence musical, silence des choses, dont on ne peut pas parler (Wittgenstein), on ne peut que le chanter. | | | | |
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| mot | | | Le Logos est bien un Verbe des langues latines et non pas un mot (Word, Wort, Слово) des langues germaniques et slaves. Le verbe détermine l'essence grammaticale, la rection articulée, tandis que le mot n'en est qu'un membre désarticulé. Dieu inventa une grammaire de la création ; l'homme en produit des prières, des chants ou des modes d'emploi. | | | | |
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| mot | | | Mon mot, qui réussit à s'échapper au silence de Proserpine, je le respecterai sur le mode orphique : je lui jetterai mon dernier regard en arrière, avant qu'il ne me laisse en souvenir que le nom d'Eurydice. « L'homme des mots, le chanteur, s'en retourne vers le trésor des ombres chères » - G.Steiner - « The man of words, the singer, will turn back, to the place of necessary beloved shadows ». | | | | |
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| mot | | | Dire remonte à montrer-indiquer (sagen-zeigen, с-казать) : plus on oublie la voie à suivre, mieux on trouve la voix à chanter ! | | | | |
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| mot | | | Les deux Cratyle, celui de Platon ou celui d'Aristote, celui qui lève le doigt, avec un nom unique aux lèvres, ou celui qui le baisse, pour que le nom sélectionné soit le plus proche de la réalité terrestre, - produisent du silence ex aequo ou du bruit-écho, tandis qu'il s'agit de composer de la musique - le mot-maître doit faire danser l'idée-servante. | | | | |
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| mot | | | La littérature moderne, si grégaire, banale et servile, devrait s'appeler : choré-graphie. D'autant plus que plus rien n'y danse ; elle n'est faite que pour marcher. | | | | |
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| mot | | | Quelle belle science aurait pu être l'astro-nomie, si l'on se souvenait, que nomos signifiait non seulement loi, mais aussi chant ! Et l'on apprendrait non seulement à regarder une physio-nomie, mais aussi à l'entendre. L'éco-nomie, cette morne gestion domestique, nous éloigna du chant, et la loi fit de nous - des robots. | | | | |
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| mot | | | Le silence du mot (taceo) n'est pas silence de l'âme (sileo). « Là où la langue échoue, c'est la peinture qui parle » - proverbe latin - « Quod lingua nequit, pictura fatetur ». Pour une bonne oreille, où s'arrête la langue, commence la musique. Ce n'est pas au non-dit que doit être confié l'indicible, mais au chanté. | | | | |
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| mot | | | C'est dans le cadre d'un langage donné que se définit le silence ; quand on atteint les limites d'un langage, ce n'est pas le silence qu'on doit adresser aux choses inaccessibles (Wittgenstein), mais le chant, chant, qui est métaphorisation du langage courant. | | | | |
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| mot | | | Le langage est donné à l'homme, pour qu'il chante ce qu'il est. Au lieu de cela, il narre ce qu'il fait, ce qu'il voit ou ce qu'il opine. | | | | |
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| mot | | | Le discours, ou la pensée, se forme en deux étapes, la pré-langagière et la langagière. La première : désirer, se focaliser, se tendre – et comme résultat : voir les objets et les relations. La seconde : référencer les objets et les relations, formuler la proposition et comme résultat : montrer l'arbre conceptuel. L'échelle expressive du référencer va du nommer au chanter. L'échelle intellectuelle du formuler comprend les structures et les logiques, une simulation temporelle des tableaux spatiaux. | | | | |
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| mot | | | La parole et la pensée sont hors de moi, et le chant est en moi ; que, dans des édifices durables, le Dieu de l'horizon et de la profondeur soit mort, ne doit pas troubler le Dieu de la hauteur, éphémère et éternelle, qui est en moi, au fond de mon puits, de mon souterrain ou de mes ruines. Monuments aux morts hantés, monuments aux mots chantés. On chante dans les ruines, on hante les cavernes : « Dans la caverne de Platon nul mot pour signifier la mort » - Blanchot. | | | | |
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| mot | | | Un mot (lexical), ce sont des flèches ou des panneaux indicateurs, nous renvoyant vers des concepts ; le voisinage avec d'autres mots permet de sélectionner ou de focaliser les chemins d'accès aux concepts ; le parcours engendre un arbre, dans lequel les uns ne verront qu'une structure, d'autres l'unifieront avec leurs propres ramages, d'autres enfin y entendront du chant. C'est le chemin qui dira, s'il s'agit d'une maîtrise ou d'une caresse. | | | | |
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| mot | | | Avec mes mots, je veux émouvoir les étoiles, et je n'arrive même pas à faire danser les ours (Flaubert). Le pire, ce n'est pas l'ours (qui aurait marché sur de mauvaises oreilles), mais la lanterne incertaine (aux yeux tournés vers le bas), pour laquelle on prendra ma scintillante étoile. Et moi-même, je me prendrai pour celui qui « prend sa bougie pour lui-même, la souffle et, à la fin, se prend pour la nuit »** - G.Bataille. | | | | |
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| mot | | | Toute idée est mécanique, tandis qu'un mot réussi est vivant, c'est à dire mortel, vibrant, chantant la naissance et gémissant la mort ; l'idée s'y faufile quelque part, au milieu des mots en rires ou en pleurs. | | | | |
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| mot | | | Avec un regard, à la fois pénétrant et caressant, appuyé par un mot sésamique, toute chose endormie peut se mettre à chanter. Dans les mêmes choses, il y a aussi, malheureusement, des litanies bien éveillées et criardes, que tout le monde narre avec des mots de robot. Répète la belle prière d'Hésiode : « Donnez-moi le chant de mon désir ! »***. | | | | |
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| mot | | | Dans le commerce des mots, ce qui porte intérêts, aujourd'hui, ce ne sont ni le capital des idées, ni la productivité des outils de style, ni le retour sur l'investissement humain, mais la spéculation sur les valeurs foiresques. Avoir du talent, c'est prendre de haut les idées courantes et savoir s'investir dans les mots innovants. La trésorerie céleste paye mieux les chanteurs que les orateurs ; s'adonner aux mots, c'est préférer ce qui chante à ce qui parle. | | | | |
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| mot | | | L'homme perd l'intimité avec le mot, il communique, de plus en plus, par le geste ou par l'image, qui sont les chaînes du milieu, de la médiocrité (le middleware). Le diable nous parle de la fin nécessaire, la femme - d'un autre début possible. « La langue est ennemie de l'homme, ami du diable et de la femme » - proverbe latin - « Lingua est hostis hominum, amicusque diaboli et feminarum ». Un chant funèbre ou un chant de sirène réveillent le goût des mots. | | | | |
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| mot | | | Tant de malentendus avec des mots tels que ouvert ou vecteur, où l'homme de la rue mêle fâcheusement ses emballages ou ses publicités à la théorie des ensembles ou à la géométrie. Ainsi, mon vecteur ne porte rien sur son dos ni dans ses soutes, mais se contente de définir un axe, contenant des valeurs, qu'il s'agit de chanter, toutes, avec la même intensité. | | | | |
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| mot | | | Le but du poète est toujours obscur, et le mot, qui le vise, ne doit être ni trop clair ni trop vague. « Le poète rate sa cible, avec des mots ou trop familiers ou trop distants » - S.Johnson - « Words too familiar, or too remote, defeat the purpose of a poet ». Dans l'art du chant, le mot à distance juste n'existant pas, le poète est celui qui vit de ces ratages. | | | | |
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| mot | | | En perçant l'indicible mystère du monde, je chercherai - ou en recréerai ! - la musique, la grammaire et le vocabulaire des choses et la mirobolante logique de leurs cortèges. « Tout parle dans l'univers, il n'est rien qui n'ait son langage » - La Fontaine. Et je ne m'arrêterai même pas aux choses elles-mêmes ; j'en ferai parler la profondeur et chanter - la hauteur. | | | | |
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| mot | | | La poésie des idées est aussi dérisoire que la poésie des seuls mots ; à la réflexion profonde et à la narration plate, la poésie devrait opposer et la pensée et le style de hauteur, danser plutôt que creuser ou marcher. | | | | |
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| mot | | | La compréhension des thèses d'un auteur se détermine par le choix de leurs négations (ou antonymes). Prenez, par exemple, Nietzsche, le contraire de danser ou vibrer - maîtriser, de l'Éternel Retour - le gain en maîtrise, du surhomme - le maître de soi. N'oublions pas, que les sept péchés capitaux ne sont pas des négations des sept vertus. Et qu'en grec, la vérité (aléthéia ou amen) serait opposée à l'oubli ou au commencement, et exister (ek-sister) - à rester en soi-même. | | | | |
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| mot | | | Il y a le monde de la Loi et le monde de la Beauté ; la mathématique universelle aide à comprendre le premier et la littérature individuelle chante le second. Il y a une concordance merveilleuse entre le libre arbitre mathématique et l’objectivité du monde ; mais aucune alliance ne peut subsister entre la liberté du mot et la nécessité du monde. Dans ce dernier cas, on abandonna le chant au profit du récit ; mais dans le genre discursif le journaliste est en train de surclasser Homère ; tandis que les alliances avec des dieux se raréfient, et les voyages lointains n'apportent que des améliorations à la technique de tissage. Toute belle Hélène devint patiente Pénélope. | | | | |
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| mot | | | Les sentiments proviennent des causes nettes, que mon soi connu peut exhaustivement décrire, grâce à un vocabulaire bien connu de tous. Mais les états d’âme ne se manifestent que par leurs effets troubles ; ils n’ont pas de noms tout prêts, inutile de les narrer, on ne peut que les chanter. | | | | |
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| mot | | | Valéry, en affirmant que, en poésie, le français ne chante pas, est trop injuste. Les carences rythmiques évidentes sont compensées, en français, grâce à l’harmonie sonore et aux mélodies élégantes. La tricherie purement rythmique est impossible en français – et tant mieux ! | | | | |
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| mot | | | La marche, des pieds ou des mots, t’approche de l’horizon ; la danse, des corps ou des verbes, t’initie au ciel. Le parcours ou le commencement. « Homme, apprends à danser, sinon les anges ne partageront avec toi aucun commencement » - Marc-Aurèle. | | | | |
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| mot | | | Pour exposer des idées, on ne peut pas se passer de choses ; heureusement, à côté des choses il existent des mots et, pour chanter des rêves, les mots suffisent. | | | | |
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| mot | | | Deux fonctions du langage : narrer le connu, chanter l'inconnu. Se fusionner avec un fond ou être une forme libre. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ». | | | | |
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| noblesse | | | Être entier par le regard (syncrétisme de hauteur) et fragmentaire par les choses regardées (éclectisme d'étendues sélectives). Le regard est vecteur apriorique de valeurs, et les choses n'en sont que porteuses apostérioriques. L'intensité du regard est au-dessus de la pénétration métaphysique. « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen » - sous un bon regard l'être ne fait pas que marcher, il se met à danser. | | | | |
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| noblesse | | | L'appel du large émane du haut ciel plus que de la mer profonde. La hauteur traduit en chant le bruit entendu dans la profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | En universalité, le chant l'emporte sur la danse comme la parole sur la marche. La danse ne peut être que jeune, tandis qu'on imagine le chant même chez un agonisant. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le jeu vital, les fins et les enjeux deviennent à ce point mesquins, qu'il vaut mieux se pencher davantage sur les contraintes, sur les règles qui tiennent lieu de lois. Quand on a trouvé de belles contraintes musicales, ce n'est plus la marche vers le but, qui entraîne et réjouit le plus, mais la sensation d'un sol se dérobant sous les pieds et d'un ciel bénissant la danse. « Il faudrait danser la pensée » - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir de la hauteur signifie savoir traduire en vol ce qui, sans mon âme et sans mon talent, serait condamné à la marche. Mais les hommes, ayant compris la mécanique de l'aile, comme ils avaient compris celle du pied, se contentent, en tout, de la platitude. « Dans nos écrits, la pensée semble procéder d'un homme qui marche ; dans les écrits des Anciens, elle semble procéder d'un oiseau qui plane »* - J.Joubert. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me perdre dans les nues, peu importe si je rampe ou si je cours sur la terre. L'essentiel est de ne pas faire de chemin sans clair de lune. | | | | |
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| noblesse | | | Les chutes poussent les meilleurs à se chercher des ailes, et les pires – à ramper. Le génie est dans un nouveau mode de déplacement, où chutes et envols peuvent facilement changer de signe. Et pour ne pas ramper, le meilleur moyen – trouver un équilibre dans l'immobilité. Devenir cette « cause immobile, qui meut toute chose » - Maître Eckhart - « eine unbewegliche Sache die alles Ding bewegt ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce que n'importe qui peut dire, il faut le taire ; ce qu'on ne peut que dire, et non pas chanter, il faut le taire ; ce qu'un autre peut chanter, ce n'est pas la peine que je le dise ; ce qui est dit ne peut pas être chanté ; il ne reste au dire qu'un champ de silences ou un commentaire du chant. Et Voltaire : « Ce qui est trop sot pour être dit, on le chante » - aurait pu ou dû mettre vague ou beau, à la place de sot, pour défier Wittgenstein ou laisser Zadig inspirer Zarathoustra : « Chante ! Ne parle plus ! » - « Singe ! Sprich nicht mehr ! ». Le silence est une contrainte, plus qu'un moyen. D'ailleurs, Zarathoustra ne parle pas, il chante ! | | | | |
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| noblesse | | | Le chant est la première nécessité du poète et du philosophe ; et si les plus beaux des chants accompagnent l'indicible ou l'introuvable, ce n'est nullement une fin en soi, mais un constat curieux, qui ne devrait que rendre leurs recherches plus profondes et leur musique - plus haute. « Ce qui peut se dire reçoit sa détermination de ce qui ne peut pas se dire » - Heidegger - « Das sagbare Wort empfängt seine Bestimmung aus dem Unsagbaren ». | | | | |
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| noblesse | | | Il serait bête d'énoncer dans mon livre ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; c'est à cause de cette contrainte volontaire qu'il faut taire certaines choses, dont je me refuse de parler, puisque je ne le dois pas, tout en le pouvant (Wittgenstein s'y méprit de verbe, comme Rivarol : « La raison se compose de vérités qu'il faut dire et de vérités qu'il faut taire » - de sujet et d’objet : il faut mettre contrainte à la place de raison et fait - à la place de vérité). | | | | |
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| noblesse | | | La vie d'un créateur consiste à traduire le visible en lisible, le devenir en l'être, le prochain en lointain ; c'est son talent qui détermine si l'on y entendra un chant ou un compte rendu, si l'on y verra une danse ou une marche, si l'on y sentira une caresse ou une violence. | | | | |
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| noblesse | | | Ce délicat choix entre le sang et le sens, entre la couleur et la valeur, où l'âme me fait pencher en faveur des premiers, et l'esprit me conduit vers les seconds ; et je finis par danser pour les premiers et de penser au nom des seconds, avec la musique pour leur seul dénominateur commun. | | | | |
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| noblesse | | | Une fois dans leur vrai métier, le philosophe ou le poète, nous arrachent du réel ou de ses copies, pour nous charmer ou émouvoir par un chant utopique, idéel ou prophétique. Ils culminent en s'échangeant leurs fonds et formes respectifs : « Le philosophe poétisant, le poète philosophant sont des prophètes »*** - F.Schlegel - « Der dichtende Philosoph, der philosophierende Dichter ist ein Prophet ». Et puisque la forme, chez un bon penseur, précède le fond, Heidegger a raison : « Avant que la chose soit conceptualisée, elle doit toujours être d'abord poétisée » - « Bevor gedacht wird, muß immer zuerst gedichtet werden ». | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme n'est pas dans ce que j'hérite, mais dans ce que j'engendre ; j'hérite ce que mon soi connu m'énumère, j'engendre ce que mon soi inconnu chante dans son être. Au procès de ma vie, il ne suffit pas d'être témoin : « Afin qu'il témoigne d'avoir hérité ce qu'il est » - Hölderlin - « Damit er zeuge, was er sei, geerbt zu haben » - il faut aussi savoir me mettre dans la peau d'accusé ou dans les oripeaux de juge. | | | | |
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| noblesse | | | La culture et la grandeur sont aussi bien dans l'élévation d'édifices que dans l'entretien de ruines ; la rencontre du don d'architecte et du don de chantre, de compositeur et d'interprète ; la conscience que, derrière, se tient le même démiurge : « Tu me fis grand, et tu fais ma ruine » - Eschyle. | | | | |
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| noblesse | | | Danser dans les chaînes, chanter avec des pierres dans la bouche ? - non, mes contraintes, c'est le refus de la marche, me vouant aux immobilités ou chutes, c'est l'acoustique parfaite de mes ruines, où résonnent mes mots inactuels. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus délicates de nos émotions, comme les plus subtiles de nos pensées, naissent (au sein) de l'invisible ; rendre celui-ci lisible est la tâche de la poésie, le rendre intelligible - la tâche de la philosophie ; l'outil de ces métamorphoses s'appelle regard, et son complément, le talent, permet non seulement de regarder, mais aussi de faire voir, ou plutôt de faire entendre, car ce n'est pas la maîtrise du récit (die Gesetze der Diskursivität halten - Kant), mais celle du chant, qui en est la condition. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit aristocratique, ce ne sont pas des valeurs tranchantes, mais des vecteurs fléchants : l'orientation, le mouvement, la danse - vers, ou plutôt dans la hauteur ! Les valeurs sont des vecteurs fossilisés, rétrécis, fixes. Les valeurs se devinent d'après des mobiles ; les vecteurs sont mis en mouvement par le style. « Le style est le moyen de recréer le monde, selon les valeurs de l'homme, qui le découvre » - Malraux - ce monde pourrait être vaste, il ne sera jamais haut. | | | | |
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| noblesse | | | Ne plus savoir insuffler de la poésie dans ses idées est aussi dramatique que de ne plus aimer. « Ce n'est pas que je n'aie plus d'idées, mais les idées ne dansent plus pour moi »** - G.Bataille. L'idée qui danse s'appelle mot, sinon elle n'est qu'une marche, déplacement, flânerie. Le son et le bruit, le chant et la parole, l'aède et Archimède. L'outil, toujours imprévisible. « La parole humaine est comme un chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » - Flaubert. Pour que l'idée coule, il faut que l'esprit s'immobilise : « C'est la sécheresse intellectuelle qui nous inonde d'idées » - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Le corps et le cœur s'engagent, mais l'âme, c'est la force de dégagement (Platon). Cette âme céleste, descendue sur la terre, découvre la pesanteur, se sent obligée de s'engager et s'appellera – esprit. Depuis qu'Empédocle ajouta aux trois éléments célestes le quatrième, la terre, l'homme se cherche une nouvelle patrie - la terrestre, où, au lieu de brûler, de planer ou de chanter, il calcule. | | | | |
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| noblesse | | | Il fut un temps, où le narrateur et le chanteur alternaient dans le prestige à tour de rôle. Ils pouvaient s'entendre, même si, de temps à autre, les discursifs se plaignaient des impulsifs, les calculateurs - des danseurs (Beaumarchais). Ceux-ci, le plus souvent, tombait dans un traquenard, tendu par les calculateurs, qui ne tardaient pas à rétablir leur hégémonie, face au désastre prévisible du danseur. Aujourd'hui, il n'y a ni désastres ni danseurs, plus de musique - que le bruit des circuits imprimés. | | | | |
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| noblesse | | | Tous, aujourd'hui, ne s'occupent que de faire marcher les rouages d'une vie commune ; ils oublièrent la danse, qui ne naît qu'au fond de nous-mêmes, puisqu'ils n'écoutent que le forum. Seuls les poètes se désolent, « quand on n'a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie… » - Céline. Tant et si bien que le danseur se mue en calculateur. Nous aurions dû habituer la vie à notre cacophonie dès le plus jeune âge. « Il faut porter un chaos en soi, d'où peut émerger une étoile qui danse »* - Nietzsche - « Man muss noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können ». La danse est à la marche ce que le chant est à la parole ou la poésie à la prose ou encore l'écriture en hauteur à l'écriture en longueur. Le bruit de fond, face à la musique, de pure forme. | | | | |
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| noblesse | | | Les uns traversent la vie comme un désert, qu'ils peuplent d'oasis et animent de mirages ; d'autres - comme un réseau routier, avec un itinéraire préprogrammé. « Il faut se dépêcher de se gaver de rêves pour traverser la vie » - Céline. La vie a horreur du vide, surtout de celui que créent les plus beaux rêves, et je pourrai baguenauder et même danser, à cœur ouvert, en n'invitant que les dieux à me remplir. « La vie est plus ardue à traverser qu'un champ » - proverbe russe - « Жизнь прожить - не поле перейти ». | | | | |
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| noblesse | | | La seule beauté au ciel, c'est mon étoile. Tout ce qu'elle illumine sur terre se met à danser, au milieu de ce qui marche ou rampe. « Comme la terre me paraît vile, quand je regarde le ciel ! »* - Loyola - « ¡ Qué vil me parece la tierra, cuando contemplo el cielo ! ». Et le chemin n'est pas long : « Dieu est au ciel, et le ciel est en toi »** - Boehme - « Gott ist im Himmel, und der Himmel ist im Menschen ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans mon enfance, je me gavais de contes de fées et de framboises des bois, je goûtais les mystères mathématiques et les rythmes poétiques, je m'extasiais sur l'Histoire et méprisais l'astronomie. La saturation, puis quelques renversements : l'indifférence pour l'Histoire et la fascination pour la cosmogonie. Je finis par vouloir voir les choses du plus grand lointain, où le temps et l'espace ne font qu'un. Les étoiles me chantent l'éternité ; les batailles me narrent l'avant-hier. Mais je garde ma reconnaissance aux contes de fées : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées »** - Einstein - « Wenn Sie möchten, daß Ihre Kinder intelligent sind, lesen Sie ihnen Märchen vor ». | | | | |
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| noblesse | | | Au royaume de la pensée, comment s'appellent l'héroïsme et l'amour ? - sacrifice de ce qui marche et fidélité à ce qui danse. | | | | |
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| noblesse | | | Deux cadres, dans lesquels le regard s'exerce – la bibliothèque ou les ruines, les théories ou les théâtres. Explorer, de jour, par la fenêtre, le lointain profond ; chanter, de nuit, par le toit, le haut lointain. | | | | |
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| noblesse | | | Sur la voie (la logique ou la dialectique) ou sur ses bretelles (les méthodes), que ma raison marchante compte, que mon étoile dansante conte ! | | | | |
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| noblesse | | | La vie des actes et la vie des rêves ; là, où, dans la première on marche et narre, dans la seconde on danse et chante. Les sots ne connaissent que la première, où ils peuvent dire : « Une vie, c’est son histoire, en quête de narration » - Ricœur. Dans cette vie on souhaite que ça marche ; dans l'autre, le rêveur désire que ça danse ! | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve, flanqué de finalités, perd son mystère ; mais le rêve, livré à la marche, oublie la danse ; il ne peut suivre l’étoile qui danse qu’avec de bonnes œillères des commencements, sentimentaux ou artistiques. « Une œuvre d’art impose des contraintes à la rêverie » - G.Spaeth - « Художественное произведение обуздывает мечтательность ». | | | | |
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| noblesse | | | On a le choix de ramper ou de voler ; mais voilà que la pesanteur de la terre est aggravée par l’air impondérable et l’absence des ailes. « Ne proclame pas la liberté de voler, donne plutôt des ailes » - Unamuno - « No proclaméis la libertad de volar, sino dad alas ». | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit à la lumière de ton esprit, à la création de ton âme, à la noblesse de ton cœur. Le premier, la lumière, maîtrise ta vue, ta marche, ta parole ; la deuxième en crée les ombres - ton regard, ta danse, ton chant : le troisième munit de frissons le jeu de lumières et d’ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve se chante par des rhapsodes errants, la vie est fabricante de codes récurrents. Les lois du réel et de l’idéel sont incompatibles ; les mélanger conduit aux bonheurs ou malheurs bien plats. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que notre conscience est attirée vers la hauteur, elle produit des rêves, c’est la définition même du rêve ; Homère appelait celui-ci – un être ailé. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit aux choix entre élans et chemins ; l’absence de choix signifie soit la solitude soit la platitude. L’appel du Bien, le chant du Beau, la musique du noble, le silence des étoiles – tant d’objets de tes élans vers l’Inconnu ; les chemins ne mènent que vers le connu, même s’il s’agit de ton propre soi connu. | | | | |
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| noblesse | | | L’élimination de certains objets, attitudes, intonations, semble être un prélude à toute prise de position (ou, plutôt, de pose) philosophique ; il faut choisir : soit tu procèdes par des contraintes (en gros – mépriser la marche et chercher la danse), soit par des destructions (indignations, dénonciations, emphases sans extase). Le second choix est toujours facile, stérile, pusillanime ; le premier est une promesse de noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | La modestie a sa place dans les récits de nos débâcles réelles ; elle n’est que sottise dans les hymnes à nos rêves. | | | | |
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| noblesse | | | Mets à tes Commencements l’élan ou la caresse. Ni des choses immanentes ni des savoirs transcendants, ces objets d’étude prosaïques des scientifiques. Le philosophe et le poète doivent s’occuper du chant du sujet. | | | | |
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| noblesse | | | Une création horizontale – étaler ce qu’on croit savoir ; une création verticale – l’harmonie des vérités prouvées ou la mélodie des rêves éprouvés. | | | | |
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| noblesse | | | La maxime permet de maintenir la hauteur maximale ; la danse, laconique, planante et altière, se réduit à l’élan et veut ne s’adresser qu’au lointain, qu’aucune marche ne rapproche ni ne touche. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, auxquelles je compatis le plus, sont des déficiences du rêve : manque d'oreilles (les mots se perdent), manque de bouche (les mots ne naissent plus), manque de regard (les mots ne s'envolent pas). La danse des images s'appelle songe, leur marche s'appelle veille. Ce sont les songes qui enfantent la souffrance (et non pas l'inverse, Aragon) ; la veille la stérilise ou l'anesthésie. | | | | |
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| souffrance | | | Ce ne sont ni l'espoir ni le désespoir qui composent le chant le plus beau, mais un duo entre le zéro et l'infini (darkness at noon de Koestler) du regard. Tantôt ils s'annihilent, tantôt se substituent, tantôt se confessent. Le désespoir est le maître, nous apprenant le chant, l'espoir en est l'élève. | | | | |
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| souffrance | | | Sans douleur à chanter ni tromperie à décrier - pas de poète. Faute de pouvoir dénicher une souffrance vraisemblable, le poète d'aujourd'hui se met à flairer de fumeux mensonges - manipulations, intoxications, récupérations. Tandis qu'une vérité parfaitement réelle, mais insipide, s'étend à perte de vue (« Il est des vérités, dont la démonstration même montre qu'on n'a pas d'esprit »* - K.Kraus - « Es gibt Wahrheiten, durch deren Entdeckung man beweisen kann, daß man keinen Geist hat »). Le journalisme, c'est la terrible fin de tout élan poétique, esquissé il y a trois mille ans. | | | | |
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| souffrance | | | Les inconscients, s'adonnant au rire et à la danse, - les seuls heureux de la terre ! De l'incapacité de jouir naît le souci du savoir, de la puissance ou du rêve, qui mène, inéluctablement, au désespoir. Le malheur, c'est qu'au rire jeune succède toujours un rire jaune. | | | | |
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| souffrance | | | Après m'être attardé aux mystères dionysiaques (la danse à la Nietzsche) et aux mystères orphiques (le chant à la Rilke), je me suis arrêté aux mystères d'Éleusis, où règne le rythme sans rites. Le passé, le présent, le futur tournés vers le deuil : Dionysos pleurant sa mère, Orphée - son épouse, Déméter - sa fille. | | | | |
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| souffrance | | | L'espace d'un soupir, le chant sépare l'âme du corps et fait oublier la souffrance : « Qui chante son mal l'enchante »** - du Bellay. Qui le narre en déchante. (La virgule oubliée y assure la poésie : les Portugais auraient prosifié : « Qui chante, son mal enchante ; qui pleure, son mal augmente »). | | | | |
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| souffrance | | | Prométhée, Socrate ou Jésus cherchent à rendre joyeuse l'attente du dernier jour, en la mettant sous le signe d'un au-revoir minable. Il vaut mieux, que nous apprenions à entonner un adieu majestueux à chaque instant vécu en grand et à attendre, que chaque jour nous chante la merveille du jour premier. | | | | |
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| souffrance | | | La fonction musicale de la philosophie : composer une mélodie vitale à partir des hurlements aigus de la douleur et de la plate gravité de la raison : « Là où tu restas muet de douleur, Dieu m'envoya le don de dire ce que je souffre » - Goethe - « Und wenn der Mensch in seiner Qual verstummt, - gab mir ein Gott zu sagen was ich leide ». Mais dans ce que le philosophe dit, la douleur et la raison doivent nous chanter ou nous faire chanter. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe peut être thérapeute de l'incurable ou analyste de l'inénarrable, il peut nous apprendre à chanter la santé du malheur, à peindre l’invisible, au lieu de réciter une bien-portance insignifiante - voilà de sages contraintes ! Que d'autres se livrent au sot projet de guérir ou de soigner le secondaire, le philosophe doit s'arrêter à la consolation de l'essentiel. | | | | |
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| souffrance | | | L'une des premières fonctions de la philosophie est la consolation artistique de notre défaite face à la vie ; donc elle ne peut être ni ludique, puisque le jeu est avant tout un appât de gain, ni sérieuse, puisque tout sérieux mène au malheur, au découragement, au désespoir. La définition platonicienne de philosophie comme jeu sérieux est sujette à critiques. À moins que, ironiquement, il ait voulu en faire un approfondissement de la tragédie. Sous une lumière naturelle, la vie, c'est une marche macabre de nos ombres tragiques, et la philosophie serait une lumière artificielle, qui en ferait une danse, non moins tragique mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie n'apprend ni à mourir ni à vivre ; elle traduit en musique le bruit désespérant de la mort aussi bien que le bruit de l'espérance vitale ; et cette musique nous fait chanter, au lieu de réciter, danser, au lieu de marcher, irradier de la poésie, au lieu de nous engrisailler dans la prose. La philosophie est de la poésie appliquée. | | | | |
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| souffrance | | | Le besoin d'écrire naît de la honte d'avoir l'œil sec, tandis qu'une larme ravage ton cœur, la honte de marcher droit, tandis qu'une danse fait chavirer ton rêve, la honte de parler, tandis que ton fond n'est que chant, soupir ou râle. La résignation : « Le cri ne peut être égal ni à la douleur ni à la raison » - Sénèque - « Non potest par dolori esse, nec rationi, clamor ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour chanter la seule espérance, digne de notre voix, l'espérance virtuelle, il faut avoir connu la désespérance bien réelle et muette. | | | | |
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| souffrance | | | L'état normal, ou plutôt désirable, de l'âme est l'inquiétude ou la douleur. L'absence de ces attributs prive l'âme de son essence, mais conforte la détermination de l'esprit. Et Cioran : « Quand l'âme est malade, il est rare que le cerveau soit intact » - voit de fausses contagions. Quand l'âme est bien portante, ce n'est plus l'âme qui tentera de chanter ou de danser. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est un objectif commun et de la comédie et de la tragédie : la comédie est affaire de l'esprit, espiègle et profond, et la tragédie – celle de l'âme, nostalgique et haute. La comédie se narre, et la tragédie se chante. La tragédie, c'est le regard fidèle, pur et lyrique, sur ce qui n'avait peut-être jamais existé, tels l'amour, le talent ou la tour d'ivoire imaginaires, vécus dans les ruines bien réelles. | | | | |
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| souffrance | | | La vie s'éploie dans la marche et dans la danse, dans le bruit et dans la musique, dans l'action et dans le rêve, dans l'accumulation et dans la création, dans l'avoir et dans l'être. La pensée de la vie peut servir de consolation face à la mort ; les sots ont besoin des premiers semi-axes, et les sages – des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | Ils se targuent de narrer la lucidité, tandis que chanter l'illusion correspond beaucoup mieux à la mission centrale du sage – consoler les perdus, plus que ceux qui veulent se trouver. Se vautrer dans l'éveil, tandis que notre séjour divin est dans le rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, c'est la danse et non pas la marche, la hauteur active et non pas la platitude passive ; elle voue le regard hautain aux ruines et les pas profonds - au souterrain. Même l'austère Hegel voyait en philosophie « une vénérable ruine, que la raison choisit pour demeure » - « eine ehrwürdige Ruine, in der sich der Verstand angesiedelt hat ». | | | | |
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| souffrance | | | Femme, l'oiseau de feu, dès que tu touches la terre comme Eurydice ou t'approches de l'eau comme Ophélie, tu te sépares de ta cendre et tu regrettes de ne pas t'être vouée seulement à la hauteur de l'air, hors d'atteinte des reptiles et même des Valkyries et des Amazones. « Je suis l'Oiseau-Phénix, je ne chante que dans le feu ! Nourrissez-le - sa hauteur vitale est mon vœu ! »** - Tsvétaeva - « Птица-Феникс я, только в огне пою ! Поддержите высокую жизнь мою ! ». | | | | |
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| souffrance | | | La vie, la vraie, l'indubitable, la cohérente, est la marche et non pas la danse, la récitation et non pas le chant, la douleur et non pas la douceur. Par la consolation on ne peut que détourner la vie de son courant naturel, on ne peut pas la vaincre. Sénèque est trop optimiste : « Il vaut mieux vaincre le mal que de le tromper » - « Melius est vincere illum quam fallere ». | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, le plus souvent, vient de l’extérieur, frappe mon corps, s’exprime par des signes nets, faciles à interpréter. La souffrance naît dans mon âme, suite aux représentations angoissantes que produit mon esprit ; elle est, comme toute mon essence immatérielle, - indicible, ce qui, donc, lance un défi à mes pinceaux et plumes. On narre la douleur, on chante la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | Je me distingue par le bonheur que je crée, plus que par le malheur que je subis. Il faut donc m’attarder plus sur mes chants que sur mes pleurs. Les seules souffrances, qui méritent ma consolation, sont presque imaginaires, puisqu’elles se produisent entre une réalité unifiante et une sensibilité inimitable, et où la seconde finit par succomber. Le bonheur est une consolation, triomphante et éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est dans la durée, dans irréversibilité ; le bonheur est dans un instant d’oubli, d’extase, d’abandon. Peindre le malheur est une tâche de la mémoire ; l’image du bonheur se concentre en un seul point, et que seule l’écriture d’art peut reproduire par la création des origines, des commencements sans développement. Des épopées narrent le malheur ; la maxime chante le bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir est présent aussi bien dans l’art que dans la vie ; dans l’art on l’ennoblit par un chant, et dans la vie on l’adoucit par la caresse. La caresse extrême – le chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Les éléments et les voix : dans l’eau, le poisson se tait ; sur terre, la bête gueule ; dans l’air, l’oiseau chante ; dans le feu, tout vivant invente son chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies de l’esprit sont communes, universelles ; seules les tragédies de l’âme méritent leur nom. La pensée du désespoir ou la musique d’espérance. « Les plus lumineux de nos chants viennent des plus sombres pensées » - P.B.Shelley - « Our sweetest songs are those of saddest thought ». | | | | |
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| souffrance | | | La ligne de partage la plus profonde sépare les rêveurs des hommes d’action, et c’est la nature de leurs angoisses qui en témoigne le plus éloquemment : les actifs narrent le sens tragique de la vie, les rêveurs chantent le sens tragique du rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’usure par le temps réduit tout, irrévocablement, aux traces, ombres, poussière, il ne restera à la voix de ton âme que de chanter ces vénérables ruines, aux rêves ensevelis. « Tout, sauf ton esprit et ta lyre, se disloque et se désagrège » - Ovide - « Membra iacent diversa locis, caput lyramque excipis ». | | | | |
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| souffrance | | | Les seuls deux portraits, qui trônaient sur le bureau de Heidegger, étaient ceux des deux victimes et chantres de la souffrance, Pascal et Dostoïevsky. Un philosophe, qui s’incline devant la poésie, découvre le sens d’une vraie tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | On a tort d’opposer l’espérance au désespoir : celui-ci gémit dans le réel, celle-là chante dans le rêve. Deux interprètes, si souvent à l’opposé l’un de l’autre, – l’esprit et l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | L’expérience montre que le soupir et la larme reflètent l’état d’âme le plus fréquent chez tout le monde et à tout moment, affaire du degré de conscience ; exhiber son propre chant, fier, solitaire et mélancolique n’est donc ni égoïste ni élitiste ni narcissique, mais modeste et humble. | | | | |
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| vérité | | | Trois supports possibles, pour buriner l'image du vrai : la chose, le rapport entre le rêve et la chose, le rêve - d'où les trois interprétations : la règle de robot, le rite de fanatique, le chant de poète. | | | | |
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| vérité | | | Je sens l'ennui des vérités récitées, dès que je suis tenté de m'adresser à une oreille concrète ; c'est la présence d'une oreille abstraite qui me procure le plaisir de mensonges chantés. | | | | |
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| vérité | | | Ils « traquent la vérité désintéressée, pour se munir de garantie contre la vacuité » - G.Steiner - « hunt after disinterested truth … to be equipped with some safeguard against emptiness », tandis que c'est seulement son intérêt bien pratique qui justifie la quête de la vérité, et que l'homme, mystique ou musical, a besoin de ce vide sacré, pour qu'y résonnent les chants des dieux, sans interférences avec le bruit du monde. | | | | |
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| vérité | | | Les plus piètres des penseurs croient, que l'opposition fondamentale se joue entre la vérité et l'erreur. Les meilleurs la placent entre l'intensité et la pâleur, entre le chant et le récit, entre la noblesse et le conformisme, entre l'âme et la machine. Le problème de vérité ou d'erreur se réduit, le plus souvent, au langage, la partie la moins délicate d'un discours intellectuel. | | | | |
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| vérité | | | Tous, tôt ou tard, s'aperçoivent du gouffre qui, inévitablement, se creuse entre la merveille de la réalité et la merveille du langage, entre le dit et le fait ; mais les niais en veulent la cohérence et finissent par faire la louange du silence de Mélisande, porteur de la vérité ; la vérité du monde se chante, la vérité du langage se formule ; leurs merveilles - se (re)créent, en dépit des lois et des contradictions. | | | | |
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| vérité | | | Le mensonge peut avoir deux origines : dissimulation de ce qui existe ou création de ce qui n'existe pas encore, attitude d'esclave ou altitude d'homme libre. « Se mentir à soi-même est la forme la plus vile d'asservissement de l'homme par la vie » - L.Andréev - « Ложь перед самим собою - самая низкая форма порабощения человека жизнью ». Le langage, ne contenant que des vérités et des mensonges, est un langage des robots. L'homme se parle ou se chante, et tout chant est du mensonge, en regard du langage courant. La liberté mécanique ou l'asservissement organique, il faut, souvent, choisir. | | | | |
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| vérité | | | La misérable littérature moderne est constituée de vérités collectives, formant une platitude, vérités, que le lecteur est invité à découvrir. Le meilleur lecteur lit, pour frayer quelques nouveaux chemins vers son propre soi. Le soi, même s'il ignore son origine, peut gagner en profondeur ou en hauteur, au contact avec un livre, qui, au lieu de narrer des vérités, chante des rêves. | | | | |
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| vérité | | | Leur être cosmique serait muet et faux, sans la voix de l'homme. Avec les hommes, il est sourd : il est bien là, mais l'avoir, le vrai des vrais, fait taire toutes les voix, qui préfèrent le chant au son des chiffres. | | | | |
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| vérité | | | Dans la parole, ils veulent entendre des pensées ; et dans les pensées, ils veulent trouver des vérités - mais de tout cela est déjà capable la machine ! La parole ne vaut que par la musique, qui reste, une fois filtré le bruit des pensées. La pensée ne vaut que par la danse des images, une fois pétrifiée la marche des vérités. | | | | |
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| vérité | | | L'âme n'ayant pas de mots à elles, ni la vie - de sa vérité, la tâche du sage est humanitaire : chanter l'éloquence d'un muet et bâtir la défense d'un condamné. « Exprimer les mots de l'âme et consacrer la vie à la vérité » - Juvénal - « Verba animi proferre et vitam impendere vero ». | | | | |
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| vérité | | | Le poète et le philosophe ont sous les yeux, à peu près, les mêmes buts, c'est à dire des horizons et/ou des firmaments. Le poète est porté immédiatement à ces limites, sur les ailes des sons, des rythmes, des métaphores, et le philosophe, surtout le prosaïque, tente de construire, péniblement, un enchaînement de pas, menant vers ce but. Le premier dépose au pied de la cible - la félicité de ses trouvailles verbales, et le philosophe - l'ennui de la marche et l'incapacité à la danse, qu'il appellera recherche de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe est non pas l'homme, qui médite plus, mais qui s'isole mieux. D'autres servent de caisses de résonances du brouhaha ambiant ; le philosophe découvre le silence, qui précède chacun de ses mots. Non pas tant distinguer le vrai du faux, mais ce qui chante en moi - de ce que me souffle l'époque récitante. | | | | |
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| vérité | | | Si le discours ne tient qu'au vrai courant, il peut marcher souvent, il ne dansera jamais. Mal à l'aise dans l'inconnu des commencements, les bavards sont incapables de maximes, annonciatrices d'un vrai à naître. « Toute maxime générale ayant du faux, c'est un mauvais genre » - Stendhal. Toute platitude discursive particulière, exhibant du vrai intégral, mérite la poussière des archives. | | | | |
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| vérité | | | La sévérité des codes civiques fit passer aux hommes toute envie d’exprimer des non-vérités, parmi lesquelles se trouvaient des rêves, de folles imaginations ou passions. Victimes collatérales. « Aucun art de formuler des non-vérités ne pallie l’incapacité de dire la vérité » - Pasternak - « Неумение сказать правду не покрыть уменьем говорить неправду ». J’aime le chant ; et aucun diseur de vérités n’est chanteur. | | | | |
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| vérité | | | La modestie et l’intelligence accompagnent, main dans la main, cette bénéfique évolution : prouver le vrai, narrer le réel, chanter le rêve. Mais il faut porter en soi un savant, un philosophe ou un poète, pour réussir ce parcours, avec un nombre décroissant de compagnons ou d’entendeurs. | | | | |
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| vérité | | | La nature des contradictions, en philosophie, dépend d’une sorte de stabilité de la démarche dans l’écriture : la stabilité de la marche relève de la mécanique ; celle de la danse – de l’esthétique ; celle du vol – de la mystique. Les contradictions, dans le premier cas, sont signe de la bêtise ; dans le deuxième – de la maîtrise des langages ; dans le troisième – de la musique contrapuntique. | | | | |
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